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+Project Gutenberg's Le château de La Belle-au-bois-dormant, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le château de La Belle-au-bois-dormant
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: August 7, 2005 [EBook #16465]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DE LA ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif
+
+
+
+
+
+BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE
+PIERRE LOTI
+L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+
+
+LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT
+
+C-L
+PARIS
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+3, RUE AUBER, 3
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Ceci est un bien petit livre, et sans doute je n'aurais pas dû le
+publier; il ne semblera tolérable qu'à mes amis, connus ou inconnus.
+
+Que les lecteurs indifférents me le pardonnent, d'autant plus que ce
+sera le dernier peut-être....
+
+P. LOTI.
+
+
+
+
+
+LA MAISON DES AÏEULES
+
+Avril 1899.
+
+
+Combien est singulier et difficilement explicable le charme gardé par
+des lieux qu'on a connus à peine, au début lointain de la vie, étant
+tout petit enfant,--mais où les ancêtres, depuis des époques imprécises,
+avaient vécu et s'étaient succédé!
+
+La maison dont je vais parler,--la maison «de l'île», comme on l'appelait
+dans ma famille autrefois,--la maison de mes ancêtres huguenots avait
+été vendue à des étrangers après la mort de mon arrière-grand'mère,
+Jeanne Renaudin, il y a plus de soixante ans. Quand je vins au monde,
+elle appartenait à un pasteur, ami de ma famille, qui n'y changeait
+aucune chose, y respectait nos souvenirs et n'y troublait point le
+sommeil de nos morts, couchés au temps des persécutions religieuses dans
+la terre du jardin. Pendant les premières années de ma vie ma mère, mes
+tantes et grand'tantes, qui avaient passé dans cette maison une partie
+de leur jeunesse, y venaient souvent en pèlerinage; on m'y conduisait
+aussi et il semblait que, malgré les actes notariés, elle n'eût pas
+cessé de nous appartenir, par quelque lien secret, insaisissable pour
+les hommes de loi.
+
+Ensuite, nous nous étions peu à peu déshabitués d'aller dans l'île,--où,
+d'ailleurs, les dernières de nos vieilles tantes étaient mortes,--et je
+n'avais plus revu l'antique demeure.
+
+Mais je ne l'avais point oubliée, et il restait décidé au fond de
+moi-même que je la rachèterais un jour, quand le pasteur, qui
+l'habitait depuis si longtemps, y aurait achevé son existence d'apôtre.
+
+ * * * * *
+
+Tout arrive à la longue: depuis une semaine, j'ai signé l'acte qui me
+rend possesseur de ce lieu ancestral. Et aujourd'hui, pour le revoir
+après plus de trente années, je pars de Rochefort avec mon fils, un
+matin pluvieux d'avril.
+
+Mon fils n'y est jamais venu, lui, dans l'île; depuis quelques jours à
+peine il a commencé d'en entendre parler,--et, cependant, sous je ne
+sais quelles influences ataviques, sa petite imagination de dix ans
+s'est étrangement tendue vers ce pays et cette demeure où je vais le
+conduire.
+
+La pluie tombe incessante d'un ciel noir. Nous roulons d'abord en chemin
+de fer dans les plaines d'Aunis, dont les grands horizons monotones
+confinent à l'Océan. Arrivés ensuite au port où l'on s'embarque, sous
+une ondée plus furieuse, nous courons nous enfermer, sans rien voir,
+dans la cabine d'un bateau. Et, la courte traversée accomplie, nous
+remettons pied à terre, devant des remparts gris: c'est le Château, la
+première ville d'Oleron. Mais il pleut si fort que cela finit par noyer
+toute pensée, toute émotion de retour; les choses de l'île me semblent
+étrangères et quelconques.
+
+On attelle pour nous une carriole, où nous montons à la hâte, sous le
+décevant arrosage,--et, en une heure maintenant, nous arriverons à
+Saint-Pierre, l'autre petite ville qui est là-bas loin des plages, sur
+les terres du centre, et où gît mélancoliquement la vieille maison
+familiale....
+
+«Dans l'île».... Quand j'étais tout petit enfant, j'entendais prononcer
+ces mots avec une nuance de respect et de regret par ma grand'mère, qui
+était une exilée de sa demeure et de ses terres d'Oleron; de même, par
+ma bonne qui était une exilée de son village d'ici.... Et «l'île» avait
+en ce temps-là pour moi un mystérieux prestige: que rien, sans doute,
+dans ma promenade de ce jour, ne me rappellera plus....
+
+Mon fils a désiré emmener son domestique et il a aussi recruté en route
+un de ses grands amis, qu'il a connu naguère matelot, planton à mon
+service, et qui est maintenant pêcheur sur cette côte. Nous sommes donc
+quatre à présent, pour ce pèlerinage.
+
+Il pleut toujours, il pleut à verse, et, dans cette voiture fermée, on
+voit à peine la campagne qui fuit, tout embrouillée d'eau; aussi bien
+pourrait-on se croire n'importe où.
+
+Mais voici pourtant que le sentiment d'être «dans l'île» me saisit d'une
+façon brusque et presque poignante, avec un rappel soudain des
+mélancolies de mon enfance.... Être «dans l'île», être déjà un peu
+séparé du reste du monde, être entré dans une région plus tranquille et
+moins changée depuis le vieux temps!... C'est un petit hameau, aperçu à
+travers les vitres rayées de pluie, qui m'a jeté au passage ce
+sentiment-là, un petit hameau tout blanc, tout blanc, d'une blancheur
+orientale, avec des portes et des fenêtres vertes: ses trois
+maisonnettes invraisemblablement basses, son moulin à vent qui tourne,
+les moindres pierres de ses enclos, tout cela, blanc comme du lait
+jusque par terre. Et, se détachant sur cette laiteuse blancheur, de
+naïves bordures de giroflées rouges.... Le caractère du pays d'Oleron
+est presque tout entier dans cette chaux immaculée dont les plus humbles
+logis s'enveloppent, et dans ces fleurs, écloses à profusion le long des
+petits murs.
+
+Maintenant mon fils, à chaque maison du chemin, me demande si celle-ci
+«était du temps de mon enfance», si elle est nouvelle ou si je la
+reconnais. Cette enfance, qui me paraît, à moi, si proche encore et pour
+ainsi dire présente, lui fait, à lui, évidemment, l'effet d'être déjà
+très reculée dans le passé, comme me semblait, à son âge, l'enfance de
+mon père ou de ma mère.
+
+Dans la monotonie de la route, de la voiture fermée et de la pluie, mon
+esprit, par instants, se rendort; j'oublie où nous allons et où nous
+sommes. Mais chaque nom de ferme ou de village, redit quand nous
+passons, par le matelot qui nous accompagne, chante à mon oreille un
+refrain d'autrefois....
+
+«A présent, grand'mère, raconte-moi des histoires de l'île
+d'Oleron!»--C'était généralement à la tombée d'une nuit d'hiver que je
+disais cela, en venant m'asseoir, tout petit, au pied de la chaise de
+l'aïeule. Je me faisais décrire l'ameublement de la vieille demeure, le
+costume et la figure d'ancêtres morts il y aura bientôt cent ans. Mais
+je demandais surtout les aventures de route, le récit des grands orages
+qui vous surprenaient, en rase campagne ou sur la mer, quand on allait
+visiter des vignes éloignées ou bien quand on se rendait de la maison de
+Rochefort à la maison de l'île,--et à tout cela, bien entendu, les noms
+de ces villages et de ces fermes revenaient se mêler constamment....
+
+Il pleut toujours. Déjà loin, derrière nous, le clocher de Dolus (un
+village à mi-chemin) se profile sur le gris des nuages, au-dessus d'un
+bois. Cela, c'est un aspect de jadis, qui n'a pu changer. Jadis, au
+temps de l'enfance de ma mère, ou même au temps plus reculé de l'enfance
+de mes aïeules, quand avait lieu ce va-et-vient de la famille entre
+Rochefort et Oleron, quand s'accomplissaient, à la manière ancienne,
+sur des chevaux ou sur des ânes, tous ces voyages,--qui plus tard me
+furent contés entre chien et loup, aux crépuscules d'hiver,--jadis, ce
+clocher de Dolus, dans les ciels pluvieux d'alors, se dressait pareil
+au-dessus de ce même bois.
+
+D'ailleurs, Saint-Pierre n'est plus très loin, et cette approche,
+semble-t-il, suffit pour aviver en moi des images qui s'effaçaient, fait
+sortir de l'ombre et reparaître aux yeux de ma mémoire les respectables
+et chers visages, aujourd'hui retournés à la poussière....
+
+Notre voiture, plus bruyamment tout à coup, roule sur des pavés, dans
+des petites rues paisibles, désertes et blanches;--et c'est
+Saint-Pierre, où nous venons enfin d'entrer!... Mais la banalité de
+l'hôtel campagnard où l'on nous arrête, les détails ordinaires de
+l'arrivée, tout cela est pour couper mon rêve, dès l'abord. Et je ne
+retrouve plus rien; j'ai seulement le coeur serré, à cause de ce temps
+sombre, je suis déçu et je m'ennuie.
+
+Cependant, par les petites rues mornes que les averses ont lavées,
+rencontrant quelques bonnes femmes en coiffe et en «quichenotte»,[1]
+nous allons nous acheminer à présent vers cette maison qui est le but de
+notre voyage.
+
+[Note 1: Une sorte de béguin en toile cartonnée, pour garantir le visage de
+la pluie et du soleil.]
+
+Je crains de ne plus m'y reconnaître, après tant d'années, et je
+questionne une jeune fille qui nous regardait passer.
+
+--Ah! la maison du défunt pasteur! me répond-elle. Tout droit, monsieur,
+et, après le tournant là-bas, vous la trouverez à votre gauche.
+
+Un calme un peu angoissant émane aujourd'hui pour moi de cette petite
+ville, assombrie de nuages marins. Derrière des vitres, ça et là,
+d'honnêtes figures nous observent, avec une curiosité discrète. Et cela
+m'oppresse de sentir partout alentour des existences bornées et
+encloses--auxquelles devaient ressembler beaucoup, avec seulement un peu
+d'apparat et de grandeur patriarcale, les existences des mes ancêtres
+d'ici.
+
+Mon fils, qui me suit entre ses deux amis, a fini pour un temps déjouer
+avec eux et ne dit plus rien, les yeux très ouverts, l'imagination très
+inquiétée de ce qu'il va voir. La pluie a cessé, mais le vent d'ouest
+souffle avec violence; le ciel reste lourd et obscur, exagérant la
+blancheur des pavés, la blancheur de la chaux sur les vieilles
+murailles.
+
+Quelques pas encore, après le tournant indiqué.... Et tout à coup, avec
+une commotion au coeur que je n'attendais pas, me croyant moins près
+d'arriver, je la reconnais, là devant moi, l'antique maison
+familiale.... Elle est d'ailleurs exquise dans sa vétusté bien plus que
+je ne l'espérais; la plus vaste et visiblement l'aînée de celles du
+voisinage; toute fermée, il va sans dire, avec un air de paix et de
+mystère, d'immobilité presque définitive, comme si elle sommeillait
+depuis déjà des années sans nombre et ne devait plus être réveillée. Son
+grand portail cintré,--que j'avais vu reproduit, l'automne dernier, au
+théâtre, dans _Judith Renaudin_,--sa petite porte latérale et ses vieux
+auvents, tout cela est d'un vert délicieusement décoloré, dans la
+blancheur des couches de chaux qui l'ensevelissent. Elle semble être
+l'âme de ce vieux petit quartier mort qui l'entoure et qui, en plus de
+sa tristesse d'abandon, exhale aussi l'inexprimable tristesse des
+îles....
+
+Les clefs, je les trouverai, m'a-t-on dit, chez une certaine vieille
+Véronique, laquelle fut servante du défunt pasteur, et s'est placée à
+présent dans une maison vis-à-vis de la mienne.
+
+Je frappe donc au logis d'en face,--et une porte s'ouvre: mon Dieu, mais
+c'est là précisément que s'étaient retirées mes vieilles tantes!... Moi,
+qui n'y avais pas fait attention du dehors!... C'est là que j'étais venu
+pour la dernière fois, en vacances de Pâques, séjourner chez elles,
+quand j'avais l'âge de mon fils.... Je reconnais cette cour, ce petit
+jardin, comme si hier à peine je les avais quittés. Et ces vieilles
+tantes, cousines de ma mère, je les revois si bien toutes les trois,
+dans leurs pareilles robes de soie noire, dont l'usure décente était
+perceptible à mes yeux d'enfant!... Leurs attitudes et leurs yeux
+disaient que d'étranges malheurs s'étaient appesantis sur elles; on les
+sentait très pauvres,--malgré d'anciennes jolies choses, des bagues, des
+éventails, des porcelaines de Chine, conservées encore dans leurs
+armoires. Et j'avais passé chez elles huit jours de mélancoliques et
+solitaires vacances, en un mois de mars déjà fort lointain, sous des
+nuées basses comme celles de cette heure, tandis que soufflait un
+continuel grand vent d'équinoxe....
+
+Véronique, coiffée à la mode de Saint-Pierre,--le toquet blanc laissant
+paraître deux bandeaux bien lisses sur le front et un petit rouleau de
+cheveux bien net sur la nuque,--est une bonne vieille, très brune,
+suivant le type de l'île, avec un calme visage et un profil de médaille.
+Elle devine aussitôt qui je dois être, et s'en va chercher son trousseau
+de clefs.
+
+Mon fils, entre ses deux amis, attend impatiemment, au seuil de la
+maison muette, où il va pénétrer comme dans un château de la
+Belle-au-Bois-Dormant. Et moi, avec des sentiments autres, plus
+complexes, plus graves, avec une sorte de crainte religieuse, j'attends
+aussi que s'ouvre le portail vénérable.
+
+La clef ne veut pas tourner. Le vent souffle en rafales chaudes. La
+maison, obstinément fermée, prend sous le ciel noir la blancheur des
+vieux logis arabes. Et, tandis que se prolonge notre attente, je regarde
+au bout de cette petite rue vide, tout de suite finie, tout de suite
+ouverte sur la campagne sans arbres, je regarde et je reconnais le
+déploiement de ces champs et de ces marais plats, tout cet horizon de
+quasi-désert qui, en cet endroit, figurant comme fond de ce quartier
+mort, me glaçait l'âme pendant mes séjours d'enfant chez les tantes de
+l'île....
+
+Elle tourne enfin, la clef, et Véronique pousse devant nous la lourde
+porte.
+
+Oh! comment dire l'émotion de voir réapparaître, sous ces nuages de
+deuil, cette cour silencieuse des ancêtres!... Devant la façade
+intérieure aux auvents fermés, ce vieux perron, ces vieilles dalles
+verdies, tout cela envahi par la mousse et les herbes!... Je ne
+prévoyais pas ces aspects de cimetière. Et voici que j'ai le sentiment
+de pénétrer chez les morts, chez les aïeules mortes. Nulle part autant
+qu'ici et à cette heure le passé ne m'avait enveloppé de son linceul.
+
+Des fantômes,--mais des fantômes débonnaires et discrets, qui ne
+feraient aucune peur,--doivent revenir se promener dans cette cour,
+lorsque le soir tombe: les aïeules en robe noire....
+
+D'ailleurs, rien de changé, sans doute, depuis l'époque où elles
+vivaient ici. Sur les murailles, sur le perron, sur la margelle du
+puits, sur les dalles, une même usure séculaire atteste la longue durée
+antérieure de ces choses. Non, rien de changé nulle part. Il manque
+seulement un amandier là-bas, qui avait plus de cent ans et qui a dû
+mourir de vieillesse; à la place où je me rappelais l'avoir connu, son
+tronc large se voit encore, scié près des racines. D'autres arbres, à
+bout de sève, ont pris une certaine parure fraîche, par la grâce de
+l'avril une fois de plus revenu. Un grenadier est entièrement rouge de
+ses pousses nouvelles. Mais surtout l'herbe verte, l'herbe a foisonné
+d'une façon étrange, depuis deux années à peine que personne n'habite
+plus ici; entre les pavés, des fleurs sauvages ont pris place, et de
+hautes avoines folles qui aujourd'hui se courbent et se froissent,
+tourmentées par le vent d'ouest. Et vraiment cette herbe donne à la cour
+des aspects d'enclos funéraire.
+
+Véronique va nous introduire à présent dans le principal corps de logis,
+par où commencera notre visite songeuse. Et nous gravissons avec respect
+les marches de ce perron--où, vers la fin du XVIIIe siècle,
+à ce que l'on m'a souvent conté, de joyeuses petites filles (qui furent
+mes grand'tantes, mon aïeule, et moururent octogénaires) avaient pour
+jeu favori de monter et descendre en courant, sur des échasses.
+
+Il fait noir, dans la maison close. Véronique, à mesure que nous
+avançons, ouvre les contrevents un à un, et de la lumière pénètre par
+degrés dans cette ombre: une lumière grise que diminuent les branches
+des arbres et les nuées du ciel.
+
+D'abord, la salle à manger, qui a gardé ses boiseries Louis XV; c'est là
+que, les soirs de jadis, maîtres et domestiques réunis écoutaient avant
+de s'endormir une lecture faite dans une grosse bible au frontispice
+enluminé de rouge, que je possède aujourd'hui par héritage.
+
+On n'a pas enlevé encore, du salon sur la rue, le mobilier du pasteur
+défunt. Mais c'est un mobilier qui n'est guère moderne et qui ne détonne
+pas dans ce lieu, car il est d'une simplicité austère--et la sombre
+figure de Calvin, encadrée à la muraille, témoigne que les habitants,
+ici, n'ont point cessé d'être des huguenots.
+
+La silencieuse demeure n'a pas été plus modifiée au dedans qu'au dehors.
+Les détails mêmes sont restés intacts. Et, en montant à l'étage
+supérieur, j'ai la fantaisie d'ouvrir certain placard de l'escalier,
+qui, dans les histoires d'enfance de mes aïeules, jouait souvent un
+rôle: sur ses étagères, se tenaient des pots remplis de «sucre des
+îles», objet d'habituelle convoitise pour les petites filles aux
+échasses, et des confitures faites avec les raisins mûris au soleil d'il
+y a cent ans....
+
+De l'autre côté de la cour envahie d'herbes, c'est le quartier des
+domestiques, plus délabré, plus fruste, et une chambre où, les jours de
+pluie, venaient s'amuser les enfants du temps passé.
+
+Dans cette chambre-là, je savais que ma mère, étant toute, petite fille
+et commençant à écrire, s'était amusée une fois à graver son nom sur une
+vitre de la fenêtre, avec le diamant d'une bague. Je n'espérais point
+retrouver cela; mais le carreau a miraculeusement résisté à soixante
+années de possession étrangère, et la précieuse inscription y est
+encore! A côté de quelques griffonnages, de quelques essais moins
+réussis qui doivent dater du même jour, le cher nom m'apparaît très
+lisible, tracé d'une grosse écriture d'enfant qui s'applique:
+_Nadine_!... A l'angle du carreau poussiéreux et verdâtre, le nom se
+détache, en rayures légères qui brillent, sur l'image trouble de la rue
+où la pluie tombe.... _Nadine_!... Alors, je ferme à demi les yeux et me
+recueille plus profondément pour me représenter, dans sa petite toilette
+surannée, l'enfant qui écrivit cela, vers 1820, un soir d'ennui sans
+doute, en regardant tristement cette même vieille rue de village
+toujours pareille, un soir où la pluie devait tomber comme aujourd'hui.
+
+Le long de la cour, des bâtiments, plus déjetés sous des couches de
+chaux, étaient des greniers pour les récoltes, des chais pour le vin,
+des pressoirs pour les vendanges. Ils disent la coutume patriarcale des
+ancêtres, qui vivaient du produit de leurs terres et du sel de leurs
+marais.
+
+Ensuite, après un portail vert, le jardin. Là, c'est un enchantement
+pour mon fils, qui n'avait pas prévu tant de fleurs, une telle mêlée
+d'arbustes fleuris. Sous le ciel toujours noir, menaçant d'averses
+prochaines, on dirait une sorte de bocage, qui s'en va tout en longueur,
+bien clos pour plus de tristesse, entre de hauts murs gris tapissés de
+vignes. Les plantes y sont presque retournées à l'état de sauvagerie;
+mais cependant les buis des bordures, si grands qu'ils soient devenus,
+donnent encore à l'ensemble son caractère jardin, jardin d'autrefois, à
+l'abandon. Toutes sortes de vieilles fleurs de France, de ces fleurs qui
+se perpétuent sans être cultivées, tulipes, anémones, narcisses,
+jacinthes et lis, sont épanouies à profusion, foisonnant jusque dans les
+sentiers. Les lilas sont des gerbes violettes ou blanches; les poiriers,
+les pêchers, d'énormes bouquets blancs ou roses. Il est en harmonie avec
+la maison, ce jardin--et celui de la Belle-au-Bois-Dormant devait un peu
+lui ressembler, refleurissant ainsi tout seul, au renouveau, sous
+l'arrosage des nuées d'avril.
+
+Tout au fond, entre des ifs taillés et la muraille, est une place où
+l'on recommandait autrefois aux enfants de la famille de ne pas courir
+et de parler bas: là, dans la terre, dorment des ancêtres huguenots,
+exclus des cimetières catholiques au temps des persécutions du roi Louis
+XIV.
+
+Et enfin, par un autre portail, où une date: 1721, est inscrite, nous
+arrivons à un petit bois qui continue notre domaine et qui finit dans la
+campagne,--dans cette campagne de l'île, dénudée et plate, battue par
+les grands vents d'ouest, et cernée, à l'horizon extrême, par la ligne
+enveloppante de la mer....
+
+Chez des gens du voisinage, que je n'avais pas vus depuis mon enfance,
+j'ai deux ou trois visites à faire, puisque me voici redevenu quelqu'un
+du pays: je laisse donc mon fils, avec son domestique et son matelot,
+dans le vieux jardin qui l'enchante, leur donnant mission à tous trois
+de fourrager parmi les branches et les fleurs mouillées pour composer
+une gerbe que nous porterons demain au cimetière de Rochefort, à la
+tombe des aïeules--afin qu'il soit pour elle, le premier bouquet cueilli
+par nous sur leur terre aujourd'hui rachetée.
+
+Et, mes courses finies, quand je reviens à cette maison, seul, par les
+petites rues vides où l'on ne me regarde même plus passer, quand j'ouvre
+la porte _moi-même_, avec la grosse clef que Véronique m'a remise,
+alors, pour la première fois, j'ai vraiment l'impression que je rentre
+chez moi, ici, l'impression que ce logis vénéré m'appartient, avec tout
+ce qu'il renferme encore de souvenirs. Et comme c'est étrange de se
+trouver tout à coup maître de ces choses, qui ne semblaient presque plus
+réelles, tant l'éloignement et les années en avaient, si l'on peut dire,
+dématérialisé l'image!...
+
+Donc, j'ouvre moi-même la porte des aïeules, et, dans la cour,--qui me
+fait à nouveau son accueil désolé, avec ses tapis de mousse, son herbe
+funèbre, son air de vétusté et de mort,--j'aperçois mon fils, assis
+entre ses deux amis sur les marches du perron et tenant la gerbe qu'il a
+fini de cueillir, une gerbe de lilas et de tulipes, toute ruisselante
+de pluie tiède. Son ravissement n'a pas faibli; il me fait promettre que
+je la remeublerai comme autre fois, cette demeure, qu'il y passera ses
+vacances prochaines et que même nous reviendrons nous y fixer.
+
+Je lui dis oui, comme on dit aux enfants, surtout lorsqu'il s'agit de
+l'avenir éloigné. Mais, en réalité, qu'en ferons-nous bien, de cette
+maison? Résider ici, fût-ce même en passant, résider au milieu de cette
+île, redevenir quelqu'un de cette petite ville morne, voir chaque matin
+à mon réveil ce jardin-cimetière, non je ne pourrais plus!... A moins
+que ce ne soit plus tard dans la suite des années, si, quelque part en
+Orient, je ne tombe pas au bord d'un chemin.... Oui, plus tard, qui
+sait, rentrer ici pour le déclin de ma vie, puis dormir dans ce vieux
+sol où gisent des ossements d'ancêtres.... Et qu'on inscrive alors sur
+ma pierre ce verset de l'Ecriture: «Celui-là est venu de la grande
+tribulation»!...
+
+ * * * * *
+
+A côté de mon fils, sur les marches du seuil, je m'assieds pour songer,
+dans ce silence, au milieu décès herbes. Jamais avec autant d'effroi je
+n'avais entrevu l'abîme, le définitif abîme ouvert entre ceux qui
+vivaient ici et l'homme que je suis devenu. Eux étaient les sages et les
+calmes, et ma destinée, au contraire, fut de courir à tous les mirages,
+de sacrifier à tous les dieux, de traverser tous les pandémoniums et de
+connaître toutes les fournaises....
+
+En ce moment, des phrases me reviennent à la mémoire, prononcées par mon
+cher Alphonse Daudet, un jour où nous causions de mes origines et de mes
+ascendants de Saint-Pierre-d'Oleron: «Toi, vois-tu,--me disait-il, en
+riant avec compassion et mélancolie,--tu as surgi là comme un diable
+qui sort d'une boîte. Plusieurs générations, qui étouffaient de
+tranquillité régulière, ont tout à coup respiré éperdument par ta
+poitrine.... Tu paies tout ça, Loti, et ce n'est pas ta faute....»
+Est-ce que je sais, moi, si je suis responsable, ou si c'est mon temps
+qu'il faut accuser, ou si simplement je paie ou j'expie? Mais ce que je
+vois bien, c'est que la mousse et les fleurettes sauvages ont pris
+possession de ces marches sur lesquelles nous sommes, et que nous
+n'aurions pas dû les troubler par notre présence étrangère. Et, ce que
+je sens bien, c'est que l'ombre triste de ces vieux arbres descend comme
+un reproche sur ma tête.--Non, ils ne me reconnaîtraient point pour un
+des leurs, les ancêtres de l'île, et leur maison ne saurait plus être la
+mienne. Ils avaient la paix et la foi, la résignation et l'éternel
+espoir. L'antique poésie de la Bible hantait leurs esprits reposés;
+devant la persécution, leur courage s'exaltait aux images violentes et
+magnifiques du livre des _Prophètes_, et le rêve ineffablement doux qui
+nous est venu de Judée illuminait pour eux les approches de la mort.
+Avec quelle incompréhension et quel étonnement douloureux ils
+regarderaient aujourd'hui dans mon âme, issue de la leur!... Hélas, leur
+temps est fini, et le lien entre eux et moi est brisé à jamais....
+Alors, revenir ici, pourquoi faire?
+
+D'ailleurs, une seconde fois, je ne retrouverais sans doute même pas les
+impressions profondes de cette journée; il n'y aurait plus, pour mes
+suivants retours, ces nuages et cette saison, ce renouveau d'avril entre
+ces murs abandonnés, ce jardin refleuri sous ce ciel noir, rien de ce
+qui agit à cette heure sur le misérable jouet que je suis de mes nerfs
+et de mes yeux.
+
+Le mieux serait donc, il me semble, de laisser sommeiller toutes ces
+choses, de refermer respectueusement cette porte, comme on scellerait
+une entrée de sépulcre,--et de ne plus l'ouvrir, jamais....
+
+
+
+
+LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT
+
+«Il y a deux choses que Dieu même
+ne peut pas faire: un vieil arbre et un
+gentilhomme.»
+
+(_Vieux proverbe de Bretagne_.)
+
+
+Souvent j'ai jeté un appel d'alarme vers mes amis inconnus pour qu'ils
+m'aident à secourir des détresses humaines, et toujours ils ont entendu
+ma voix. Aujourd'hui il s'agit de secourir des arbres, de nos vieux
+chênes de France que la barbarie industrielle s'acharne partout à
+détruire, et je viens implorer: «Qui veut sauver de la mort une forêt,
+avec son château féodal campé au milieu, une forêt dont personne ne sait
+plus l'âge?»
+
+Cette forêt-là, j'y ai vécu douze années de mon enfance et de ma prime
+jeunesse; tous ses rochers me connaissaient, et tous ses chênes
+centenaires et toutes ses mousses. Le domaine appartenait alors à un
+vieillard qui n'y venait jamais, vivait cloîtré ailleurs, et qu'en ce
+temps-là je me représentais comme une sorte d'invisible personnage de
+légende. Le château restait livré à un régisseur, campagnard solitaire
+et un peu farouche, qui n'ouvrait la porte à personne; on ne visitait
+pas, on n'entrait pas; j'ignorais ce que pouvaient cacher les liantes
+façades closes et ne regardais que de loin les grandes tours; mes
+promenades d'enfant en forêt s'arrêtaient au pied des terrasses
+moussues, enveloppées de la nuit verte des arbres et de leur silence.
+
+Ensuite, je m'en suis allé courir par toute la Terre, mais le château
+fermé et ses chênaies profondes hantaient mon imagination toujours;
+entre mes longs voyages, je revenais comme un pèlerin ramené pieusement
+par le souvenir, me disant chaque fois que rien des lointains pays
+n'était plus reposant ni plus beau que ce coin si ignoré de notre
+Saintonge. Le lieu du reste se maintenait immuable: aux mêmes tournants
+des bois, entre les mêmes rochers, je retrouvais les mêmes graminées
+fines, les mêmes fleurettes exquises et rares; dans les clairières, sur
+les tapis des lichens jamais foulés, je voyais, ça et là, comme
+autrefois, pareilles à des turquoises, les petites plumes bleues tombées
+de l'aile des geais; dans les fourrés, les renards en maraude poussaient
+leurs mêmes glapissements du soir. Rien ne changeait; seulement les
+mousses épaississaient leurs velours sur les marches des perrons, les
+capillaires délicats gagnaient lentement les terrasses, et, dans les
+marais d'en bas, les fougères d'eau se faisaient plus géantes.
+
+Or cette situation de délaissement, invraisemblable à notre époque
+utilitaire, s'était prolongée plus d'un demi-siècle, et on se disait que
+ce sommeil du château peut-être durerait longtemps encore, comme il
+arriva pour celui de la Belle-au-Bois-Dormant. Mais voici que le
+vieillard invisible vient de mourir, rassasié de jours; ses héritiers
+vont vendre le domaine enchanté, et des coupeurs de forêts sont là prêts
+à acheter pour abattre: songez donc, il y aurait deux cent mille francs
+de bois réalisables tout de suite, et la terre resterait!
+
+Avec quelle mélancolie, l'autre jour, un après-midi de fin d'été, je
+suis revenu là faire un pèlerinage qui pourrait bien être le dernier!
+L'un des nouveaux héritiers--jusqu'alors un inconnu pour moi,--averti de
+ma visite, avait eu la bonne grâce de me précéder pour me recevoir.
+Mais je voulais d'abord à être seul, et, laissant ma voiture à une
+demi-lieue du château, en familier de ces bois, je me suis glissé par
+d'étroits sentiers dans le ravin où j'avais eu, au temps de mon enfance,
+mes visions les plus passionnées de nature et d'exotisme.
+
+C'est un lieu certainement unique dans nos climats. La petite rivière
+sans nom, qui traverse toute la forêt dans une vallée très en
+contre-bas, s'attarde là, plus enclose de rochers, plus enfouie sous
+l'amas des verdures folles; elle s'épand au milieu des tourbes et des
+herbages pour former un semblant de marais tropical. Avant que j'aie vu
+les vraies flores exotiques, ce ravin déjà les révélait à mon
+imagination d'enfant. Les arbres qui y font de la nuit verte sont
+singulièrement hauts, sveltes, groupés en gerbes qui se penchent à la
+manière des bambous. A l'abri de ces voûtes de feuillage et de cette
+sorte de falaise qui garantit comme un mur contre le vent d'hiver, toute
+une réserve de nature vierge demeure blottie dans une humidité et une
+tiédeur presque souterraines; les roseaux jaillissent de souches si
+vieilles et si hautes qu'on les dirait montés sur un tronc, comme les
+dracénas; de même pour la plus grande de nos fougères, l'osmonde, qui y
+semble presque arborescente. C'est aussi la région des mousses
+prodigieuses, qui sur toutes les pierres du sol imitent des plumes
+frisées, et de mille autres plantes inconnues ailleurs, d'une fragilité
+et d'une défiance extrêmes, qui ne se risquent à paraître que sur les
+terrains tranquilles depuis toujours.--Il faudrait préserver jalousement
+de tels édens, sans doute millénaires, que ni volonté, ni fortune ne
+seront capables de recréer.--Dans la pénombre de sous-bois, je prends le
+sentier, plutôt l'incertaine battue, qui passe tout au pied de la
+falaise d'enceinte. Les roches surplombent, des roches d'un grisâtre un
+peu rose, tellement frottées par les siècles qu'elles n'ont plus que des
+surfaces arrondies. Voici d'abord dans cette muraille une étrange et
+adorable niche, toute festonnée de stalactites et frangée de
+capillaires, d'où s'échappe une source. Un peu plus loin, les roches
+lisses, ayant l'air de se plisser comme des draperies qu'on relève,
+découvrent peu à peu de profondes entrées obscures,--et ce sont les
+grottes préhistoriques ouvertes le long de cet ombreux marécage; rien
+n'a dû beaucoup changer aux entours, depuis les temps où des hôtes
+primitifs y aiguisaient leurs couteaux de silex. Il y en a plusieurs, de
+ces grottes, qui se suivent, montrant des porches en plein cintre ou
+bien dentelés et d'un dessin ogival. Et enfin j'arrive à la plus grande,
+dont la salle d'entrée a comme un dôme d'église; le demi-jour verdâtre
+des feuillées n'y pénètre pas très loin, et on aperçoit au fond, entre
+les piliers trapus que lui ont faits les stalactites, des couloirs qui
+s'en vont plonger en pleine nuit. J'aimais m'y aventurer jadis avec une
+lampe et un fil conducteur, et je me rappelle qu'une fois, vers ma
+quinzième année, j'avais failli me perdre dans le dédale de ces
+galeries, que tapissaient comme d'épaisses coulées de neige ou de lait,
+et qui étaient toutes de la même blancheur de suaire.
+
+Le sentier, toujours couvert et demi-sombre, mais de plus en plus
+facile, remonte enfin au niveau de la plaine, dans des bois touffus où
+la flore devient tout autre, sur un terrain sec, feutré de mousses
+différentes.
+
+Maintenant une large avenue droite, dans la direction du nord, va me
+conduire au château. Elle passe au milieu des bois, les pervenches lui
+font au printemps des tapis tout bleus, et les «chênes-verts» la
+recouvrent, lui donnant l'air d'une interminable nef; on s'en
+contenterait ailleurs, de ces chênes-là, mais ce ne sont que des arbres
+d'une soixantaine d'années, autant dire des arbrisseaux, comparés à ceux
+qui m'attendent plus loin.
+
+Au bout de l'avenue, la nuit verte tout à coup s'épaissit davantage;
+ici, les grands chênes ont des siècles, les mousses et les fougères se
+sont installées sur les vigoureuses ramures. Et enfin commence
+d'apparaître cette demeure de Belle-au-Bois-Dormant. Dans la même
+pénombre toujours, c'est d'abord la vieille grille en fer forgé et le
+perron moussu d'une immense et royale terrasse à balustres, et puis, au
+delà, encore loin, dans une échappée entre les branches, une façade et
+des tours dorées au soleil d'automne. Deux pavillons Louis XIII, fermés
+depuis cent ans, se dressent aux angles de cette terrasse déserte, qui
+domine de trente ou quarante pieds la rivière enclose, le monde
+frémissant des peupliers et des yeuses, la mêlée des herbages, des
+joncs, des fougères d'eau et des nénufars, toute l'inextricable jungle
+d'en bas....
+
+Celui des nouveaux maîtres de céans qui m'attendait vient à ma
+rencontre. Il va donc me donner accès dans le château, près duquel j'ai
+vécu si longtemps sans y pouvoir entrer.
+
+Premier portail en pierre rougeâtre, où des bas-reliefs de quatre
+siècles représentent des lions endormis. Puis, donjon avancé du guet,
+ancien pont-levis, cour d'honneur. Et les tours du château même sont à
+présent au-dessus de nos têtes, avec leurs créneaux du moyen âge féodal
+et leurs toits d'ardoise ajoutés lors de la Renaissance.
+
+La porte s'ouvre et nous sommes dans la place. Bien que les murailles
+extérieures n'eussent point de lézarde, je prévoyais un délabrement de
+logis abandonné. Non, rien n'a souffert. Les parois, il est vrai, sont
+badigeonnées de modeste chaux paysanne, mais tous les plafonds ont gardé
+leurs énormes solives, peinturlurées à la Renaissance, et il suffirait
+d'un lavage pour en ressusciter complètement les dessins et le coloris.
+Ça et là, des meubles fanés à point, des soies qui s'éteignent, du Louis
+XV, du Louis XVI ou du Directoire.... Vraiment un acquéreur, assez
+affiné pour comprendre cette sorte de simplicité seigneuriale qui fut
+celle de nos châteaux de province à la fin du dix-huitième siècle,
+n'aurait ici que la peine de prendre place.
+
+Une salle pourtant détonne par son luxe plus surchargé. Des artistes de
+la Renaissance italienne, mandés par les seigneurs d'alors, y avaient
+prodigué les peintures et les ciselures; aux murailles et au plafond,
+des encadrements sculptés en plein bois, avec une précieuse finesse,
+entourent de curieux tableaux, d'une époque indécise et transitoire, où
+certains visages ont la naïveté des primitifs, tandis que des
+clairs-obscurs et des détails de muscles sentent l'influence de
+Michel-Ange.
+
+Mais ce qui est sans prix, ce qui est sans égal nulle part, c'est la vue
+que l'on a des fenêtres d'en haut et des chambres des tours: au delà des
+grandes terrasses superposées et des vieux jardins à la française,
+partout, n'importe où l'on regarde, un lointain qui fait oublier le
+siècle présent, un lointain qui n'indique aucune époque de l'histoire;
+si l'on veut, c'est le moyen âge, ou même c'est le temps des Gaules;
+rien que le tranquille déploiement des branches, la paix infinie des
+choses que l'homme n'a pas encore dérangées. On respire l'éternelle
+senteur des arbres, des mousses et de la terre. Vers le sud, il y a les
+bois par lesquels je suis arrivé et qui tombent dans le ravin des
+grottes. Dans tout l'ouest, au-dessus de la rivière et d'une ligne
+rocheuse, ces autres bois très embroussaillés--où je connais des
+sépultures gallo-romaines et qui, en dehors du champ de la vue,
+confinent à un étrange petit désert de pierrailles. Vers le nord, enfin,
+c'est un moutonnement de cimes plus hautes et plus sombres, d'un vert
+intense où jamais l'automne ne met ses teintes de rouille: la forêt de
+«chênes-verts» que nous visiterons tout à l'heure.
+
+Et, devinant déjà aux allures de mon hôte, à son esprit distingué, qu'il
+saura comprendre, je lui représente quel crime il commettrait en livrant
+à des barbares ce domaine. En effet, il était pleinement de mon avis.
+Mais, pour des questions de partage (nombreux héritiers tous dispersés
+et établis en d'autres sites), il fallait vendre, et les coupeurs
+d'arbres renouvelaient des offres pressantes.
+
+--Vous, me dit-il, achetez-le!
+
+Réponse à prévoir, évidemment. Mais ce serait une peu raisonnable
+fantaisie, et pour ne venir jamais, car j'ai déjà, moi aussi, fixé ma
+vie ailleurs....
+
+ * * * * *
+
+Le soleil déclinant, nous sommes allés terminer ce pèlerinage dans la
+forêt de couleur sombre qui, du côté nord, commence tout de suite, dès
+que finissent les terrasses et les vieux balustres.
+
+J'ai dit que le ravin des grottes était un lieu unique; de même pour
+cette forêt-là, en courant le monde je n'en ai pas rencontré qui lui
+ressemble, si ce n'est peut-être en un coin perdu de la Grèce. Le
+«chêne-vert», qui en France n'existe à l'état d'arbre forestier que
+dans nos régions sud-ouest tempérées parle vent marin, porte des
+feuilles d'une nuance foncée, un peu grisâtres en dessous comme celles
+de l'olivier, et, l'hiver, quand tout se dénude ailleurs, il reste en
+pleine gloire. C'est un arbre d'une vie très lente, auquel il faut des
+périodes infinies pour atteindre son complet épanouissement. Lorsqu'il a
+pu se développer dans une tranquillité inviolable, comme ici, son tronc
+multiple s'arrange en gerbe, en bouquet gigantesque; alors, avec son
+branchage touffu du haut en bas qui descend jusqu'à terre, avec sa belle
+forme ronde, il arrive presque à la majesté du banian des Indes.--Or ce
+coin de forêt n'a jamais été touché au cours des temps, il s'est fait
+comme il lui a plu de se faire; les arbres ne s'y sont pas serrés les
+uns aux autres, mais déployés avec calme, laissant entre eux des
+intervalles comme en une sorte de mystérieux jardin. Le sol y est d'une
+qualité rare: un plateau calcaire sur lequel les siècles n'ont déposé
+qu'une mince couche d'humus, et qui ne convient qu'à de patientes
+essences d'arbres, ainsi qu'à de très exquises petites graminées, des
+mousses et des lichens. Par endroits, ce sont les lichens qui dominent;
+les pelouses alors prennent des teintes d'un grisâtre très doux, le même
+grisâtre que l'on voit ici sur toutes les ramures et à l'envers de
+toutes les feuillées, et c'est un peu comme si la cendre des âges avait
+poudré la forêt. Jadis on avait tracé au travers des chênaies deux ou
+trois larges avenues,--jadis, on ne sait plus quand; elles subsistent
+sans qu'il soit besoin de les entretenir, car ce terrain ne connaît ni
+la boue, ni les ajoncs, ni les broussailles; elles sont adorables, en
+décembre surtout, ces avenues, puisque les grands «chênes-verts», et les
+phyllireas, qui forment parfois des charmilles à leurs pieds, jamais ne
+s'effeuillent; on peut y cheminer plus d'une demi-lieue sans voir autre
+chose que ces arbres magnifiquement pareils, et lorsqu'on arrive enfin
+au bord de la muraille rocheuse, qui limite le plateau et ses futaies,
+pour descendre à la zone plus basse des roseaux et de l'eau courante,
+l'horizon que l'on découvre est encore un horizon sans âge.
+
+Et le charme si singulièrement souverain de cette forêt, c'est l'espace,
+les passages libres partout. Entre les touffes majestueuses des
+feuillages vert-bronze atténués de grisailles, on circule aisément sur
+de très fins tapis, et, cela donne une impression de bois sacre, de parc
+élyséen. Séjour pour le calme à peine nostalgique ou même pour le
+définitif oubli, dans l'enveloppement des vieux arbres et des vieux
+temps....
+
+ * * * * *
+
+Comme nous rebroussions chemin, sur les velours délicatement nuancés des
+mousses vertes ou grises, et que les tours du château, rougies par le
+soleil couchant, commençaient de réapparaître entre les énormes chênes
+tranquilles, mon hôte me dit tout à coup:
+
+--Non! c'est trop beau, et nous serions trop coupables! Ecoutez, nous
+allons essayer de surseoir à la vente, si vous voulez nous aider à
+trouver l'acheteur qui ne détruirait pas....
+
+Voilà donc pourquoi j'adresse cet appel à tous, et vraiment j'ai
+conscience de remplir un devoir envers ma province de Saintonge, même
+envers mon pays. Il y aura, je le sais, des imbéciles pour dire que je
+fais une réclame intéressée, mais cela me sera égal parce qu'ils
+resteront seuls à le croire.
+
+A notre époque, qui est celle de la laideur envahissante, cette rage
+éhontée de déboiser partout arrive à son paroxysme, et, lorsque nos
+descendants comprendront enfin l'étendue de notre stupidité sauvage, il
+sera trop tard, car il faut des siècles et des siècles pour recréer de
+vraies forêts. Aux Pyrénées, restait celle d'Iraty, qui était immense et
+où la cognée n'avait jamais été mise; or la voici bientôt rasée jusqu'au
+sol, par des fabricants de je ne sais quel carton-pâte. Toutes celles de
+l'Est, vendues à des juifs allemands, et celle d'Amboise, condamnée à
+mort. L'Institut de France, qui, semble-t-il, devrait être gardien de
+toute beauté, donne lui-même l'exemple du meurtre. Près d'Hendaye où
+j'ai mon ermitage, deux vieillards que j'affectionnais tendrement
+avaient en 1902 légué à l'Académie des sciences leur château et leurs
+bois qui s'étendaient jusqu'au bord des hautes falaises marines; averti
+par la rumeur publique très accusatrice, j'y suis allé hier pour me
+rendre compte: hélas! je n'ai plus trouvé trace des allées où je me
+promenais naguère avec ces vénérables amis; les chênes étaient coupés et
+par endroits les souches arrachées. Ainsi une compagnie d'hommes
+distingués ou illustres, qui séparément désapprouveraient tous, a pu
+fermer les yeux sur ce vandalisme.
+
+Dans notre pays cependant, tous les gens riches ne sont pas les
+grossiers brasseurs d'affaires qui abattent pour alimenter des scieries
+mécaniques ou des usines à papier. A mon appel surgira peut-être quelque
+acheteur d'élite, digne d'être l'habitant du château enchanté et capable
+de respecter alentour la vie des grands chênes séculaires. Mais qu'il se
+hâte, car la menace est pressante! Par discrétion envers celui-là, oh!
+je m'engagerais de bon coeur à renoncer au pèlerinage que tous les ans
+je faisais dans certains sentiers, satisfait avec la seule certitude
+que la chère forêt, où sont restés mes rêves d'enfant, poursuivrait le
+cours indéfini de sa durée, même après que j'aurai cessé de vivre.
+
+P.-S.--Il faut pourtant bien que je me résigne à faire une sorte
+d'annonce plus précise, car je m'aperçois que l'on ne saurait même pas
+de quoi je veux parler. Il s'agit du château et de la forêt de La
+Roche-Courbon, sis en Sainteonge, à vingt-deux kilomètres de Rochefort,
+environ trente-cinq de Royan et onze de la gare lapins prochaine.
+
+
+
+
+NOYADE DE CHAT
+
+
+Les chats ont un cri spécial pour l'heure de la grande angoisse, l'heure
+où ils voient la mort apparaître. Tous ceux qui les fréquentèrent et
+surent les comprendre le connaissent aussi bien qu'eux-mêmes, ce cri,
+tellement peu semblable à leurs habituels miaulements de demande, de
+vague ennui, décolère ou d'amour. C'est leur appel à on ne sait quelle
+pitié supérieure, obscurément conçue par eux,--pitié des êtres ou
+peut-être pitié latente des choses; on pourrait dire que c'est leur
+prière, leur prière d'agonie....
+
+Hier après midi, au grand resplendissement de trois heures, au milieu du
+silence coutumier de ma maisonnette qui baigne dans l'estuaire basque,
+par ma fenêtre, j'entendis ce cri-là venir d'en bas, monter du bord de
+l'eau, et je vis les deux chats gardiens du logis, qui dormaient
+voluptueusement dans le jardin sur l'herbe, tout à coup dresser la tête,
+puis se lever, prendre leur course ensemble vers le balcon d'une
+terrasse qui domine la grève, pour voir quel drame se passait.
+
+Quand je vins les rejoindre, leur attitude était caractéristique, et
+révélait un monde de pensées différentes dans ces deux petites cervelles
+fantasques, pour moi impénétrables à jamais. L'un, tout jeune, un matou
+de dix-huit mois, né dans la maison, heureux depuis l'enfance et par
+suite très confiant dans l'humanité, regardait, les oreilles droites, le
+cou tendu, les yeux dilatés, comme n'arrivant pas à bien comprendre et
+se refusant à croire. L'autre, sa mère, une vieille chatte violente et
+rancunière, qui a connu des jours sans pâtée et amassé maintes preuves
+de la malice des hommes avant de trouver enfin chez moi le bon refuge,
+l'autre était furieuse; en grondant, elle allait et venait, tournait sur
+elle-même à la façon des bêtes féroces dans leur cage, et évidemment
+devinait tout, ayant assisté souvent à des noyades pareilles; même à mon
+arrivée elle me fit la grimace et: Pft! pft! comme me rendant
+responsable aussi et m'englobant dans son dégoût de l'espèce humaine.
+
+Ce que j'aperçus quand je regardai sur cette grève au-dessous de moi,
+dans la première minute, comme le jeune matou naïf, je ne compris pas
+bien. Une fille en cheveux--quelque servante du voisinage--était là
+debout, et près d'elle, se réfugiant tout contre sa robe, un pauvre
+chaton d'environ deux mois, mouillé, trempé, avec sur le museau un peu
+de sang qui coulait d'une blessure. C'était lui qui poussait le cri de
+la grande angoisse, ouvrant tant qu'il pouvait sa petite gueule rose
+bordée de perles blanches, levant vers la fille ses petits yeux pleins
+d'eau et pleins de larmes.
+
+Dans la terreur de la mort entrevue, il exhalait à pleine voix sa
+suprême prière, tout enfantine: «Qu'est-ce que j'ai fait de mal, moi? Je
+ne suis qu'un pauvre petit chat innocent? C'est donc possible qu'on me
+tue comme ça? Mais je demande grâce, vous voyez bien; je crie au
+secours! On n'aura donc pas de pitié!...»
+
+Oh! le dernier cri des bêtes condamnées, leur pauvre cri qui est si
+inutile et qui, on le sait d'avance, ne touchera personne!... celui d'un
+boeuf à l'abattoir, même celui d'une humble poule qu'un marmiton égorge
+pour la faire cuire!...
+
+Ce qui s'était passé avant mon arrivée sur la terrasse, je le
+reconstituai, bien entendu, presque aussitôt. La fille voulant noyer le
+chaton, sans avoir même la pudeur de lui mettre une pierre au cou pour
+que ce fût fini plus vite, avait dû le lancer d'abord du haut de son
+logis, par quelque fenêtre: d'où la blessure et le petit museau
+saignant. Ensuite, ayant vu qu'il nageait avec tant de courage pour
+essayer encore de survivre, elle était descendue afin de l'achever. Mais
+voici maintenant qu'elle prolongeait son attente et ses grands cris,
+ayant commencé de rire avec un batelier qui passait justement dans sa
+barque le long du bord et l'intéressait davantage.
+
+Enfin, elle se baissa vers la petite chose impuissante et blessée qui
+l'implorait de toutes ses forces, et sans me laisser le temps
+d'intervenir, elle l'avait jetée à nouveau, d'une grosse main brutale,
+très loin, en plein courant. Quelques secondes on vit surnager deux
+oreilles minuscules, le bout d'une mince queue noire qui se tordait; et
+puis, plus rien: la petite chose qui avait tant supplié et tant souffert
+était rentrée dans la paix.
+
+Alors elle s'en alla tranquillement, la sauvagesse, en gardant aux
+lèvres, à l'adresse du batelier, son sourire de brute.
+
+ * * * * *
+
+Un moment plus tard, la chatte de ma maison, qui s'était rendormie sur
+l'herbe avec son fils, se réveilla inquiète; puis, jetant de vilains
+cris de haine, retourna vers la terrasse d'où elle avait vu tuer. Mais
+en route, distraite tout à coup, elle fit halte pour se lécher une
+griffe; évidemment les images se brouillaient dans sa tête, elle ne se
+souvenait plus bien, et, calmée, indifférente, elle revint se coucher.
+
+Les bêtes ont leurs idées surtout par éclairs, d'une façon aussi vive
+que nous peut-être, bien que toujours incomplète et sans suite. La
+grande Pensée, immanente au fond de tout, et qui depuis les origines
+continue la lutte pour se dégager, s'est fourvoyée, comme en autant
+d'impasses, dans ces pauvres têtes-là, obscurcies de matière, et du
+reste à peu près imperfectibles,--fourvoyée bien plus maladroitement
+encore que dans les nôtres, qui restent cependant si inaptes à concevoir
+le pourquoi de la vie. Mais il est croyable que certains animaux
+supérieurs, pendant les minutes où ils sont lucides (chiens qui hurlent
+à la lune, chats qui se lamentent sur les toits les soirs d'hiver),
+sentent aussi désespérément que nous la tristesse d'être l'un des
+milliers d'échelons, si vite brisés, sur lesquels cette Pensée essaye sa
+marche ascendante,--l'indicible tristesse d'exister et l'horreur de
+finir.
+
+Et nos Évangiles, pourtant si admirables dans les leçons de charité
+qu'ils nous donnent, ont une déroutante lacune: la pitié pour les bêtes
+n'y est même pas indiquée, alors que le Brahmanisme, le Bouddhisme et
+l'Islam nous l'enseignent en termes que l'on n'oublie plus.
+
+
+
+
+
+L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA
+
+Hendaye, février 1908.
+
+
+Au pays basque, notre hiver, qui est plutôt nuageux, plutôt tourmenté,
+nous réserve pourtant d'adorables surprises de tiédeur, dès que se met à
+souffler le vent du sud, grand magicien de la région.
+
+Ce matin, quand se sont ouvertes mes fenêtres qui regardent l'Espagne,
+une fête de lumière commençait, sous un ciel idéalement pur. Pendant la
+nuit, le vent du sud, en un rien de temps, avait clarifié l'atmosphère;
+il soufflait doucement, pour nous apporter les langueurs, les
+limpidités du Midi espagnol, et c'était une trêve de quelques jours à
+ces longues bourrasques d'ouest, à ces plaies persistantes, qui font de
+ce pays une autre Bretagne, plus chaude que la vraie, mais aussi verte
+et aussi mouillée.
+
+Donc, aujourd'hui, fête de soleil partout sous mes yeux. En face de moi,
+Fontarabie--qui, dans un avenir prochain, va être, hélas!
+irrémédiablement défigurée,--l'antique Fontarabie, aux couleurs de
+cuivre et de basane, trônait encore telle qu'autrefois, sur son rocher,
+au pied de la chaîne des Cantabres. Et plus loin la mer--qui va bientôt,
+hélas! m'être cachée derrière une ligne de modernes villas--traçait à
+l'horizon sa tranquille ligne bleue.
+
+A un tel matin une journée a succédé, douce comme en juin. Et
+l'après-midi j'ai pris la route de la plage. Une petite route étroite,
+que j'ai connue jadis paisible et charmante; à présent, rétrécie encore
+par un tramway, et défoncée par les autos, si impraticable qu'il faut
+prendre à côté dans les champs.
+
+Elle était tranquille et comme recueillie aujourd'hui, cette plage, dans
+une quasi-solitude que l'hiver lui a rendue et qui rappelait encore un
+peu ses chers aspects d'autrefois. Mais pourtant que de dégâts, commis
+déjà sur ces dunes et ces sables, depuis deux ans à peine que des
+spéculateurs s'y sont abattus, les ont achetés pour les _mettre en
+rapport_! Jadis, c'était un sol exquis, feutré et brodé de ces plantes
+délicates qui demandent des siècles de paix pour se produire: des
+mousses d'un velours spécial, des immortelles odorantes et des milliers
+de petits oeillets roses, parfumant les entours avec leur baume sauvage.
+De ce sol précieux, il ne reste plus que ça et là des lambeaux; tout est
+bouleversé, dénivelé, coupé de larges avenues empierrées que vont
+border les villas de demain. Les tapis d'oeillets roses ne seront
+bientôt plus ici qu'une légende du vieux temps.
+
+En cette belle journée d'hiver, les intrus cependant n'étaient en vue
+nulle part, chassés sans doute vers les villes par tant de bourrasques
+et de pluies qui viennent de passer. On apercevait seulement au loin,
+sur le sable lisse et mouillé, tout au bord des lames qui déferlaient,
+des essaims de petits êtres, d'une taille de pygmée, cheminant avec
+lenteur et sans jeux: trois cents petits garçons et petites filles; les
+convalescents de la tuberculose; les hôtes de l'immense sanatorium que
+j'ai vu tout récemment fonder sur cette plage jusqu'alors déserte, et
+qui, de saison en saison, développe toujours plus ses maisonnettes à
+toit rouge, grandit, envahit comme un puissant village. Oh! les pauvres
+petits, loin de moi la pensée de protester contre leur présence, si peu
+décorative soit-elle, puisque cet air marin les sauve. Passe pour le
+sanatorium envahisseur. Mais les villas, les hôtels, le casino, les
+croupiers, j'en saisis moins les bienfaits.
+
+Du côté sud de la grande plage, je regardais maintenant se détacher, sur
+le fond sombre des montagnes espagnoles, le groupe de ces villas qui ont
+surgi depuis une année, avec une stupéfiante vitesse,--et je me sentais
+forcé de convenir qu'elles n'étaient pas laides; que, si l'on s'en
+tenait là, ce serait acceptable encore. En effet, dans notre infortune,
+nous avons été assez heureux pour que le chef de l'exploitation ne fût
+qu'un demi-barbare; quelqu'un de déjà évolué, qui a dépassé tout de même
+l'époque du chalet polychrome à clochetons en zinc. Il a compris ce qui
+n'avait pu entrer jusqu'ici dans les cervelles bouchées des aménageurs
+de villes d'eaux, à savoir qu'ils ont intérêt, même pour attirer leurs
+clients, à laisser à chaque pays-un peu de son caractère. Et ces aillas
+dont il vient de nous doter sont des Biaisons basques, interprétées avec
+une assez louable recherche d'exactitude; du toc s'y est glissé, il va
+sans dire; cependant, bénissons le destin qui nous a préservés du «modem
+style»!
+
+Mais quelle mentalité ont-ils donc, en somme, ces malfaiteurs
+inconscients qui entreprennent d'aménager notre plage? Avant sans doute
+obscurément senti--puisqu'ils sont venus--le charme de l'Euzkalerria,
+ils ne s'aperçoivent pas qu'ils le détruisent! Ce charme, ont-ils
+vraiment cru pouvoir le maintenir ici, rien qu'en recopiant, ou à peu
+près, l'architecture de quelques maisons surannées? Et restent-ils
+incapables de comprendre ce qui va manquer à leur pastiche je ville
+basque: l'empreinte du passé, le mystère et l'indéfinissable calme, la
+protection latente des vieilles églises et le chant de leurs cloches,
+tout l'indicible de ce pays, et son âme enfin,--son âme ombrageuse qui
+bien entendu fuit et se dérobe à leur seule approche?...
+
+«Nous vous amenons la richesse», disent-ils, de bonne foi sans doute. Et
+les gens, pris comme des alouettes au miroir, battent des mains à cette
+annonce, maudissant le prophète de malheur que je deviens, accueillent
+en naïfs ce semblant de luxe qui leur arrive. Déjà tout change dans la
+région contaminée et la tradition s'oublie, le béret se démode, la
+couleur s'éteint; des boutiques, qui étaient gentilles et campagnardes,
+s'affublent de vitrages «art nouveau»; le fandango, sur la place de
+l'église, disparaît devant le quadrille de barrière. Les besoins et les
+convoitises vont croissant; telle Basquaise, que j'ai connue charmante
+un foulard noué sur les cheveux, désorientée aujourd'hui sous son grand
+chapeau et son grand voile, quitte son travail pour aller jouer à la
+dame touriste en rôdant autour du casino le soir. Parmi les humbles,
+quelques-uns des plus avisés commencent bien à dire: «Mais nous payons
+tout plus cher, et bientôt comment pourrons-nous vivre?» Attendez, mes
+pauvres amis; ce n'est encore que le début; il ne sera pas pour vous,
+pêcheurs, ouvriers ou modestes marchands, l'or que jetteront peut-être
+ici les baigneurs, mais pour les aigrefins qui s'installent toujours à
+leur suite. Et vos fils deviendront des guides en tous genres à l'usage
+des étrangers. Quant à vos filles, ce sera pire; instruisez-vous
+d'ailleurs en observant Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Tout pays qui
+s'ouvre au tourisme abdique sa dignité, en même temps que son lot de
+paix heureuse....
+
+ * * * * *
+
+Le déclin magnifique du soleil m'annonçant l'heure où j'avais donné
+rendez-vous à mes partenaires de «pala», je me suis dirigé vers ce
+fronton du jeu de pelote, qui naguère attirait sur la plage une
+affluence purement basque. Et là encore tout était dérangé,
+meurtri,--car la destruction de cette place du jeu national est, hélas!
+décrétée par les nouveaux «aménageurs» de notre bord de mer.
+
+A peine avions-nous commencé de jouer quand même, au milieu de ce
+désarroi d'abandon, que deux ou trois cents petits spectateurs venaient
+de près nous enserrer: toujours les hôtes du sanatorium, les petits
+tuberculeux déjà cicatrisés, en train de refaire ici leurs bonnes joues
+roses. Oh! bien gentils, les pauvres enfants, et bien empressés toujours
+à nous rapporter les pelotes lancées trop haut qui s'égaraient. Certes,
+j'aimais mieux les voir autour de moi que les touristes qui, cet
+été--si je' n'ai pas déjà dit adieu à ce pays,--viendront m'observer
+avec malveillance. Mais l'époque, si récente, où il n'y avait personne!
+Songer qu'hier encore cette plage admirable n'appartenait qu'aux
+Hendayais, aux paysans des hameaux d'alentour, et à quelques discrets
+artistes! La ligne fière des grands brisants et des sables fuyait alors
+ininterrompue, s'en allait mourir là-bas au pied de l'abrupte et déserte
+falaise cantabrique. Et lorsqu'on revenait du jeu de paume, par ces
+soirs de Biscaye qui sont tantôt limpides et dorés, tantôt alourdis de
+gros nuages fauves, on avait autour de soi d'exquises solitudes, où la
+silhouette de Fontarabie trônait dans le lointain comme une apparition
+des vieux temps. Et on était grisé par la senteur des dunes, toutes
+fleuries d'immortelles et d'oeillets roses.
+
+Elle est donc imminente, disais-je, la destruction de ce fronton de
+pelote, où tant de braves paysans, le dimanche, au lieu d'aller au
+cabaret, passaient des heures bienfaisantes![2] Ayant un peu contribué à
+faire connaître au monde ce jeu traditionnel des Basques, je croyais
+qu'on aurait, sur ma prière, épargné ce vieux pan de mur, où je joue
+moi-même depuis douze ans, et j'avais de confiance adressé ma
+protestation aux autorités locales, mais, hélas! pour n'en rien
+obtenir.[3]
+
+[Note 2: Hélas! les fils de l'Euzkalerria délaissent de plus, en plus
+ce jeu du haute élégance pour le grossier football!]
+
+[Note 3: J'écrivais ceci il y a deux ans. Or, ce jeu de pelote a été, sur ma
+prière, maintenu et amélioré par l'«aménageur» de la plage, par celui-là
+même que je qualifiais plus haut de demi-barbare. Le mot d'ailleurs
+était injuste: homme de goût, artiste, aurais-je dû dire plutôt. Sur nos
+sables tapissés d'oeillets et d'immortelles, il avait rêvé de fonder une
+ville de bains qui n'enlevât pas au pays la couleur ancienne, et ses
+études de la vieille Euzkalerria lui avaient permis de dessiner des
+maisonnettes d'un archaïsme exquis.. Mieux valait pour tout le monde ne
+rien bâtir du tout, bien entendu, et respecter cette solitude; sa
+conception toutefois était acceptable,--mais allez donc la faire entrer
+dans des cervelles vulgaires, ou seulement moyennes! Il a été débordé.
+Un petit quartier purement basque, construit depuis deux années d'après
+ses plans, semble un joyau rare en comparaison des horreurs qui viennent
+de pousser alentour: donjons moyenâgeux en ciment armé; fermes
+pseudo-normandes; tristes maisons noirâtres à toits d'ardoise que l'on
+dirait échappées de la banlieue de quelque ville ouvrière du
+Nord;--jusqu'à une espèce de gâteau de Savoie tout rond, tout
+peinturluré, tellement saugrenu que les gens s'arrêtent devant pour
+sourire. Et, si une croisade de défense ne s'organise au plus vite,
+cette presque dernière de nos plages françaises non violées, finira,
+comme toutes les autres, dans le ridicule. (Mars 1910.)]
+
+Je n'ai du reste aucune influence dans ce petit pays d'Hendaye. Oh!
+peut-être, si j'y avais bâti quelque villa pompeuse.... Mais je n'ai
+voulu y posséder qu'une maison de pêcheur et j'essaye, pour me reposer,
+d'y vivre de la vie des simples: alors, plus l'ombre de prestige. Et
+c'est à tel point que l'un quelconque de ces industriels venu; pour
+spéculer sur les terrains à la plage, éprouvant le besoin de
+m'invectiver par écrit parce que je n'applaudis pas son oeuvre, a laissé
+tomber dans sa lettre, après quelques impertinences dénuées
+d'originalité, cette perle dont il est sûrement incapable d'apprécier
+toute la mélancolique bouffonnerie: «Si ça ne vous plaît pas,
+allez-vous-en, monsieur Loti; vous _n'êtes plus_ la curiosité
+d'Hendaye.» Mon Dieu, combien je l'accepterais volontiers, le rôle que
+ce monsieur m'assigne, en une phrase si lapidaire! Etre une «curiosité»
+qui a fini son service de réclame pour la région et qui cesse d'attirer
+le regard des badauds, mais voilà justement ce qui réaliserait mon rêve!
+Quant à m'en aller, c'est entendu. Et les quelques artistes qui
+fréquentaient aussi l'estuaire de la Bidassoa vont, je suppose, imiter
+ma fuite: à quoi bon rester, si Hendaye devient une succursale de
+Biarritz ou de Trouville? Il m'est pourtant cruel de dire adieu à ce
+coin de la terre que j'aime encore, et j'aurai peut-être la faiblesse
+défaire traîner mon départ quelques saisons, tant qu'on ne m'aura pas
+jeté bas ce pauvre mur de pelote auquel sont attachés mille
+souvenirs,--et surtout tant que Fontarabie, là-bas sur la rive d'en
+face, gardera intacte sa silhouette que connut Charles-Quint.
+
+Mais Fontarabie est menacée du même coup, et là est le plus grave, là
+est le vrai motif de ce cri d'alarme que je veux jeter,--oh! bien
+vainement hélas! je le sais d'avance.
+
+En effet, les exploiteurs de notre plage ayant demandé à la commission
+des Pyrénées le droit de combler une partie de la rivière, côté
+français, pour y asseoir leur future ville et leurs grands hôtels, les
+Espagnols, en échange, demandent qu'on les autorise à combler aussi et à
+établir, en avant du rocher où trône leur vieille cité héroïque, un
+terre-plein pour y poser des rangées de villas qui masqueront tout, les
+adorables maisons du moyen âge, le château de Jeanne la Folle et
+l'église. Si l'autorisation est accordée de part et d'autre, ce sera
+fini de cette ville du passé, qui était une relique miraculeusement
+conservée, qui devenait un lieu de pèlerinage pour tous les peintres du
+monde, qui détenait à elle seule toute l'étrangeté charmante de
+l'estuaire. Et qu'est-ce que cela va être, ces chalets qui, en
+guirlande, surgiront de la rive espagnole? Lorsqu'on observe ce qui se
+bâtit de nos jours à Irun et autour de Saint-Sébastien (de l'art nouveau
+allemand, du prétentieux, du saugrenu), il y a bien de quoi frémir! Je
+voudrais donc supplier, conjurer nos amis d'Espagne de suivre au moins
+l'exemple que leur donnent, de ce côté-ci de la frontière, les
+«aménageurs» français, et de construire comme eux en style basque, par
+un dernier respect pour leur Fontarabie, et afin de ne pas ridiculiser
+trop piteusement un site qui fut si beau. Nous sommes, c'est vrai, à
+l'âge de la laideur utilitaire et de la destruction stupide. Mais une
+tendance à réagir s'indique toutefois; on regrette, on proteste; un
+semblant de goût s'infiltre peu à peu du haut en bas des couches
+sociales. Ce scrupule qui fait que, sur notre plage, on va bâtir, au
+lieu d'une horreur quelconque, une ville pseudo-basque, de loin presque
+jolie, est un signe des temps, et les fils des demi-barbares déjà
+capables d'une telle idée seront peut-être les vrais artistes de demain.
+Il faut songer à la génération qui suivra la nôtre, craindre son
+jugement et ne pas commettre de trop irrémédiables sacrilèges.
+
+ * * * * *
+
+Pauvre pays basque, si longtemps intact, comme une sorte de petite
+Arabie, défendu qu'il était par sa fidélité aux traditions ancestrales
+et par son langage qui ne peut s'apprendre, le voici donc qui s'en va
+tout d'un coup! Depuis très peu de saisons, le tourisme, qui semblait
+l'ignorer, l'a enfin découvert. Des milliers d'oisifs, de snobs accourus
+des quatre vents de l'Europe, s'y déversent en troupeau chaque année;
+alors, pour les accueillir et les rançonner, on multiplie les bâtisses à
+façade tapageuse, les casinos, les voies ferrées et les fils
+électriques. D'invraisemblables _articles de modes_ arrivent à pleins
+wagons pour coiffer les jolies Basquaises de la campagne.
+
+Bientôt, plus un village qui ne soit défiguré comme à plaisir; pas une
+chaumière qui ne soit honteusement maculée par les écriteaux de
+l'«Oxygénée verte» ou de l'«Amer Picon».
+
+Rien à faire contre tout cela, je le sais bien. Mais voici un projet
+néfaste, en ce moment à l'étude, que je dénonce à la société
+«Protectrice des paysages français». Entre Saint-Jean-de-Luz et Hendaye,
+subsiste encore par miracle une étendue de côte magnifiquement déserte,
+des falaises restées fières et sauvages.
+
+Eh bien, on veut, tranchant les rochers, nivelant les sables, y faire
+passer une ligne de tramway, pour l'amusement des snobs en voyage. Il y
+en a déjà tant et tant, de lignes ferrées, à l'usage de ces gens-là, et
+tant de plages travesties suivant leur goût! Ne pourrait-on songer un
+peu aussi aux vrais artistes, et leur réserver un lieu de paix le long
+de la mer? Vraiment, il est des sites qu'il faudrait respecter et qui
+devraient devenir intangible propriété nationale, comme nos monuments ou
+les objets d'art de nos musées.
+
+Dans l'avenir, aux yeux de nos descendants plus affinés, ils seront de
+grands malfaiteurs, ces hommes qui, pour amasser de l'or, détruisent si
+aveuglément, dans nos horizons de France, les dernières réserves de
+calme et de beauté.
+
+
+
+
+LE GAI PÈLERINAGE DE SAINT-MARTIAL
+
+
+Hendaye, huit heures du matin, le 30 du beau mois de juin. Un peu tard
+pour me rendre dans la montagne espagnole, au gai pèlerinage du jour.
+Les autres pèlerins, j'en suis sûr, sont déjà en marche et j'arriverai
+le dernier.
+
+Tant pis! En voiture, afin de regagner le temps perdu, je pars pour
+Saint-Martial, espérant rattraper encore la procession qui m'a
+certainement beaucoup devancé. Au sommet d'un coteau pointu, en avant
+de la grande chaîne Pyrénéenne, la vieille chapelle de Saint-Martial
+est perchée, et, d'ici, des bords de la Bidassoa, on l'aperçoit en
+l'air, toute blanche et toute seule, se détachant sur le haut écran
+sombre des montagnes du fond. C'est là que, depuis quatre siècles à peu
+près, il est d'usage de se rendre tous les ans à même date, pour une
+messe en musique et en costumes, à la mémoire d'une ancienne bataille
+qui laissa sur cette petite cime nombre de morts couchés dans la
+fougère.
+
+Il a plu toute cette nuit; les campagnes mouillées sont vertes à
+l'infini, vertes de ce vert frais et printanier qui dure à peu près
+jusqu'à l'automne, en ce pays d'ombre et d'averses chaudes. Surtout
+cette montagne de Saint-Martial est verte particulièrement, à cause des
+fougères qui la recouvrent d'un tapis, et il y croît aussi des chênes,
+aux feuilles encore tendres, qui y sont clairsemés avec grâce comme,
+sur une pelouse, les arbres d'un parc. Puisque je suis en voiture cette
+fois, c'est par la nouvelle route carrossable que je monte vers la
+chapelle blanche de la cime. Mais d'autres chemins,--d'étroits sentiers,
+des raccourcis à peine tracés dans l'herbe et les fleurettes
+sauvages,--conduisent plus directement là-haut. Et tout cela qui, en
+dehors de ce jour consacré, reste d'un bout de l'année à l'autre
+solitaire, tout cela est plein de monde à cette heure, plein de pèlerins
+et de pèlerines en retard comme moi, qui se dépêchent, qui grimpent
+gaiement avec des rires. Oh! les gentilles toilettes claires, les
+gentils corsages roses ou bleus des jeunes Basquaises, toujours si bien
+attifées et si bien peignées, qui aujourd'hui promènent des nuances de
+fleurs sur tout ce manteau vert de la montagne!
+
+Par les sentiers ardus grimpent aussi des marchands de bonbons, de
+sucreries, de vins doux et de cocos, portant sur la tête leurs
+marchandises, en édifices extravagants. Et des bébés, des bébés
+innombrables, grimpent par troupes, par familles, allongeant leurs
+petites jambes, les plus jeunes d'entre eux à la remorque des plus
+grands, tous en béret basque, bien entendu, et empressés, affairés,
+comiques. On en voit qui montent à quatre pattes, avec des tournures de
+grenouilles, s'accrochant aux herbes. Ce sont du reste les seuls
+pèlerins un peu graves, ces petits-là, les seuls qui ne s'amusent pas:
+leurs yeux écarquillés expriment l'inquiétude de ne pas arriver à temps,
+la crainte que la montagne ne soit trop haute; et ils se dépêchent, ils
+se dépêchent tant qu'ils peuvent, comme si leur présence à cette fête
+était de nécessité capitale.
+
+La route carrossable, en grands lacets, où mes chevaux trottent malgré
+la montée roide, croise deux, trois, quatre, cinq fois les raccourcis
+des piétons, et à chaque tour je rencontre les mêmes gens, qui, à pied,
+arriveront aussi vite que moi avec ma bête de voiture. Il y a surtout
+une bande de petites jeunes filles de Fontarabie, en robes d'indienne
+rose, que je rencontre tout le temps. Nous nous connaissions vaguement
+déjà, nous étant vus à des fêtes, à des processions, à des courses de
+taureaux, à toutes ces réunions de plein air qui sont la vie du pays
+basque, et ce matin, après le deuxième tournant qui nous met l'un en
+face des autres, nous commençons de nous sourire. Au quatrième, nous
+nous disons bonjour. Et, amusées de cela, elles se hâtent davantage,
+pour que nos rencontres se renouvellent jusqu'en haut. Mon Dieu! comme
+j'ai été naïf de prendre une voiture pour aller plus vite, sans songer
+que ces lacets n'en finiraient plus! Aux points de croisement, elles
+arrivent toujours les premières, un peu moqueuses de ma lenteur, un peu
+essoufflées aussi, mais si peu! la poitrine gentiment haletante sous
+l'étoffe légère et tendue, les joues rouges, les yeux vifs, le sang
+alerte, des contrebandier» et des montagnards en mouvement dans toutes
+leurs veines....
+
+A mesure que nous nous élevons, le pays, qui alentour paraît grandir, se
+révèle admirablement vert au loin comme au près. A notre altitude, tout
+est boisé et feuillu, c'est un monde d'arbres et de fougères. Et, plus
+verte encore que la montagne, la vallée de la Bidassoa, déjà très bas
+sous nos pieds, étale, jusqu'aux sables des plages, la nuance éclatante
+de ses maïs nouveaux. Au delà ensuite, vers l'horizon du nord, le golfe
+de Biscaye se déploie, infiniment bleu, le long des dunes et des landes
+de France, dont on pourrait suivre la ligne, comme sur une carte,
+jusqu'aux confins de la Gascogne.
+
+Mais, tandis que toute cette région des plaines et de l'Océan s'abîme en
+profondeur, au contraire les Pyrénées, du côté opposé, derrière le
+coteau que nous gravissons, nous font l'effet de monter avec nous,
+toujours plus hautes et plus écrasantes au-dessus de nos têtes; au pied
+de leurs masses obscures, encore enveloppées des nuages et des dernières
+averses de la nuit, on dirait un peu des jouets d'enfant, cette petite
+montagne où nous sommes et cette petite chapelle où nous nous dépêchons
+d'aller.
+
+Décidément, je suis en retard, car j'aperçois, en levant les yeux, la
+procession bien plus près d'arriver que je ne croyais; elle est déjà
+dans le dernier lacet de la route, presque à toucher le but; la
+multitude de ses bérets carlistes chemine en traînée rouge, dans le vert
+magnifique des fougères. Et voici la cloche de la chapelle qui, à son
+approche, entonne le carillon des fêtes. Et bientôt voici les coups de
+fusil, signalant qu'elle arrive! C'est fini, nous aurons manqué son
+entrée.
+
+A part quelques pauvres bébés, restés en détresse parmi les herbes, nous
+sommes les derniers ou à peu près, ces petites filles et moi, ces
+petites filles en robe rose ou bleue, qui n'ont pas perdu leur distance
+dans les raidillons de la fin. Ma voiture en va rejoindre d'autres, qui
+sont là au repos, avec quelques chevaux de selle, quelques mules
+dételées, et je commence de fendre à pied la joyeuse foule, groupée sur
+l'esplanade que la chapelle domine. Tant de bérets rouges, sur ces
+grands fonds verts, on dirait vraiment un champ de coquelicots, et la
+vieille chapelle, derrière eux, est toute blanche de la couche de chaux
+qu'on lui a mise au printemps.
+
+La messe que l'on va nous dire ce matin sur cette cime, étant
+commémorative d'une victoire remportée jadis ici même par les milices
+basques sur des troupes franco-aile mandes, sera une messe militaire,
+avec mouvements d'armes et sonneries de trompettes. Et la procession
+aussi est militaire, ou tout au moins a l'intention de l'être; en
+montant par les chemins en zigzag, elle traînait avec elle un canon de
+campagne; précédée d'une vénérable bannière du moyen âge, elle avait à
+peu près l'aspect et l'ordonnance d'une petite armée. Soldats et
+officiers d'un jour, dans des uniformes de fantaisie, jeunes hommes
+quelconques, déguisés pour la circonstance et manoeuvrant des fusils de
+chasse. Cantinières surtout, cantinières à profusion, chaque compagnie
+d'une dizaine de ces soldats ayant sa cantinière, pimpante et rieuse:
+quelque tille de contrebandier ou de pêcheur, aujourd'hui en courte jupe
+de velours et en corsage doré, coiffée du béret carliste et marchant
+allègrement au pas, tout en jouant de l'éventail.
+
+Cette petite armée est là maintenant, à la débandade et bavardant
+jusqu'à ce que la messe commence. Malgré le vent frais des hauteurs, les
+éventails des cantinières s'agitent toujours, comme s'il faisait très
+chaud.
+
+Au bord même de l'esplanade, sur un mur bas que verdit la mousse, elles
+s'asseyent un instant pour se reposer, ces cantinières, après avoir
+soigneusement relevé leurs belles jupes de velours. Et elles s'éventent,
+elles s'éventent, avec leur aisance espagnole à varier ce geste-là.
+
+Elles se penchent aussi, pour s'amuser à voir le pays qui se déroule
+en-dessous: Fontarabie, Hendaye, Irun, Behobia, maisonnettes de couleur
+rousse, ça et là groupées autour d'un vieux clocher, au milieu de
+l'envahissante verdure des arbres; et la Bidassoa, avec ses circuits et
+ses îlots, contournée en arabesques bleues dans le royaume des maïs
+verts....
+
+Ces jeunes filles,--à peine jolies pourtant,--la grâce de leurs poses,
+le clinquant de leurs costumes, tout cela arrive à s'harmoniser d'une
+façon délicieuse avec les lointains riants et clairs qui vont se perdre
+là-bas vers l'Océan. Et, par contraste, l'autre côté de l'immense
+tableau, le côté des montagnes, demeure à ce matin dans l'ombre
+farouche; sur nous, les Pyrénées brunes, gardant leurs nuées d'orage,
+s'obstinent à composer en haut des fonds dantesques et sombres, qui
+détonnent avec les gaietés ambiantes.
+
+C'est en plein vent que la messe sera dite, sur la terrasse, en vue de
+cet incomparable panorama du golfe de Biscaye. L'autel, garni d'une
+draperie rouge et d'une mousseline, a été dressé contre le vieux mur
+blanc de la chapelle, au-dessus de l'ossuaire où dorment les restes des
+combattants de jadis, et on y apporte un à un, avec respect, les objets
+sacrés qui étaient dans le choeur: des flambeaux qu'on allume et dont le
+grand air tourmente la flamme; un ostensoir, une clochette; enfin,
+l'antique statue de saint Martial, qui tous les ans une fois quitte la
+pénombre humide pour venir voir un peu le soleil du nouvel été.
+
+Maintenant, à un appel de trompette, l'enfantine armée, les petits
+soldats et leurs petites cantinières, essayant de se recueillir pour un
+instant, s'alignent autour des prêtres, et la messe commence. Sans doute
+parce qu'il y a trop d'air ici, trop d'espace vide, elle prend un son
+frêle, cette trompette, un son tremblotant et comme perdu. De même, la
+fanfare d'Irun, qui est de la cérémonie, s'entend comme en sourdine, le
+vent, l'altitude peut-être atténuant les notes de ses cuivres.
+
+Tout le monde vient de plier le genou dans l'herbe: l'élévation!... Une
+minute de vrai religieux silence. La musique entonne très doucement la
+marche nationale; les bérets rouges s'inclinent de plus en plus, jusque
+par terre, et des vieilles femmes prosternées, le visage caché sous des
+mantilles de deuil, égrènent des chapelets. C'est adorablement joli, au
+soleil, ces prêtres en dalmatique de soie d'autrefois, ces groupes
+agenouillés, et cette musique qui semble lointaine. Quelque chose
+peut-être monte à ce moment vers le ciel, quelque chose de cette prière
+dite sur une montagne, au-dessus des clochers et des villages, au milieu
+de la magnificence des verdures de juin, entre les Pyrénées sombres elle
+déploiement bleu de la mer....
+
+Mais l'impression religieuse est furtive ici, avec toute cette jeunesse
+excitée. La fanfare, qui d'abord jouait des morceaux presque lents et
+pensifs, ne peut longtemps s'y tenir, passe bientôt à des rythmes plus
+gais--et oui à coup se lance délibérément dans un air de fandango.
+
+_Ite, missa est_! Tout le monde se relève. La petite armé aux bérets
+rouges fait au pas accéléré le tour de la chapelle, puis décharge ses
+fusils en l'air. Et c'est fini, on va pouvoir s'amuser!
+
+D'abord, on s'étend sur l'herbe, pour manger des bonbons et boire du
+rancio. Puis, musique en tête, on va redescendre en se dandinant. Avec
+force parades, contremarches et saluts, on ira remiser à la mairie
+d'Irun la bannière sacrée. Et, tout de suite après, on dansera sur la
+place; on dansera éperdument jusqu'au milieu de la nuit.
+
+P.-S.--Samedi 1er juillet. Deux jeunes pèlerins se sont poignardés
+hier au soir à mort, au retour de Saint-Martial, l'un ayant jugé que sa
+fiancée s'était assise trop près de l'autre, là-haut, dans la fougère.
+
+
+
+
+PREMIER ASPECT DE LONDRES
+
+Juillet 1909.
+
+
+Que de surprises me réservait l'Angleterre,--outre la plus grande, qui
+fut celle de m'y voir!
+
+D'abord Londres: une ville où j'avais juré de ne jamais venir, mais
+qu'aujourd'hui je me pique vraiment d'avoir découverte. Sous son ciel de
+pluie, je me l'imaginais compacte et oppressante, avec de trop hautes
+maisons comme en Amérique, et je la trouve au contraire étalée
+paisiblement, presque diffuse si l'on peut dire, parmi ses jardins aux
+grands arbres, ses prairies et ses lacs. Cette expression surannée, qui
+servait à nos pères pour désigner Paris, lui conviendrait à merveille:
+le grand village.[4] A chaque instant, au détour de quelque rue
+élégante, c'est à se croire en pleine campagne; entre des berges de
+haute verdure, une rivière coule, propre et tranquille; ou bien, sous
+des ormeaux séculaires, s'en vont à perte de vue des pelouses mouillées
+où paissent des moutons.... Oh! ces moutons au milieu de Londres!... Or,
+ils sont là--tant ce pays est respectueux de son passé--en vertu de
+certains droits de pacage consentis jadis à des communautés, il y a des
+siècles, quand la ville s'étendait à peine et que ces squares restaient
+de simples champs.--Se représente-t-on, à Paris, une communauté
+réclamant des droits pareils sur quelque terrain entre l'Opéra et la
+Madeleine?
+
+[Note 4: Il ne s'agit ici, bien entendu, que du London South-West où
+j'habitais.]
+
+Je crois bien que la brume est complice dans l'illusion de profondeur
+que nous donnent ces parcs anglais; plus ou moins ténue, elle veille
+toujours là, pour estomper les lointains, simuler des rideaux de forêt,
+et c'est elle aussi qui, dès les seconds plans, agrandit à l'excès tous
+les arbres.
+
+Pas une heure sans pluie, et, dès le soir, une humidité glacée qui vous
+pénètre. Il paraît que je tombe sur une saison exceptionnelle et on
+m'affirme que d'ordinaire le mois de juillet, même ici, est
+lumineux.--(Dans chaque pays nouveau, on tombe immanquablement sur un
+mauvais temps d'exception.)--Donc, le ciel terne est comme rapproché de
+la terre. Sans trêve, il pleut, mais cela n'empêche pas les petites
+rivières, entre les pelouses en velours et les massifs de fleurs, d'être
+sillonnées de yoles par centaines où des jeunes misses font du canotage,
+vêtues de blanc comme pour un vrai été. Le long de ces eaux, sur les
+bords irréprochables, quel art soigneux dans l'arrangement des plantes,
+le choix des fleurs! Par nuances qui se font valoir, on a groupé tout
+cela; les érables rouges du Japon à côté des fusains dorés, les pavots
+jaunes d'Irlande parmi les hortensias bleus. Des rhododendrons, fleuris
+follement, semblent d'énormes bouquets roses. Des palmiers qui hivernent
+en serre, de grands arbustes des Indes sont plantés ça et là comme au
+hasard, afin de donner une impression de pays tropical tant que dure le
+pâle été. Et,--détail très anglais,--des boîtes tout à fait commodes
+attendent, de distance en distance, que les passants veuillent bien y
+déposer journaux ou enveloppes; sur ces prairies artificielles, on ne
+voit point traîner les mille chiffons de papier qui sont des laideurs de
+chez nous.
+
+Toute cette exubérance imprévue de la verdure me fait retrouver au fond
+de ma mémoire une phrase oubliée depuis l'époque des versions latines:
+«_Tempora sunt mitiora quam in Galliâ_», écrivait Jules César, en
+parlant de ces îles où déjà les Romains avaient constaté les tiédeurs du
+Gulf-Stream. En effet, si nos fruits de France ne mûrissent pas ici, en
+revanche ce ciel, toujours voilé et à peine plus froid que celui de
+notre Midi français, peut couver d'admirables fleurs et développer
+lentement des ramures prodigieuses. Les ormeaux, les chênes, les cèdres
+de Londres, respectés d'ailleurs depuis des siècles, trônent avec des
+airs de géants sur l'herbe si bien tondue. Et ce peuple anglais,--trop
+destructeur, hélas! hors de chez lui,--trouve des soins touchants même
+pour ses vieux arbres morts, qu'il ensevelit sous des amas déplantes
+grimpantes, au lieu de les arracher comme nous ne manquerions pas de
+faire.
+
+Mais, au sortir des jardins délicieux, dans ces rues de grande ville où
+l'on retombe sans transition, combien Londres apparaît banal et
+quelconque! Des maisons de plâtre ou de brique, qui ont tourné
+tristement au noir, à force de baigner dans les fumées de houille. Tout
+le mauvais goût qui sévissait au commencement du siècle dernier:
+colonnades en toc, faux italien, faux corinthien, faux dorique, plus
+pitoyables sous la lumière du Nord. Nulle part ces belles grisailles de
+la pierre, nulle part ces belles lignes sobres, droites, ininterrompues
+qui récemment encore (avant les Elysée-Palace et les hôtel Meurice)
+caractérisaient Paris. Rien non plus d'un peu comparable à cette avenue
+souveraine qui commence à l'Arc de Triomphe pour aboutir si
+magnifiquement au Louvre.
+
+Il existe pourtant un quartier qui est comme le coeur de cette ville
+éparse, un lieu d'une beauté étrange, sombrement dominateur, que je
+connais d'avance par les images ainsi que tout le monde: le long de la
+Tamise, à côté de Westminster, ce palais du Parlement, sorte d'immense
+futaie de flèches gothiques, dressée tout au bord de l'eau comme une
+falaise en dentelles grises, et mirant dans le fleuve de hautes
+silhouettes légères. C'est là que je vais, pour ma première sortie dans
+Londres; mais il y a loin, et en chemin mille détails amusent mes yeux
+qui n'avaient jamais vu l'Angleterre.
+
+Tant de fleurs partout! Le moindre balcon, la moindre fenêtre ressemble
+à une corbeille de jardinier; voici même des plantes sous globe, par
+précaution contre la fumée et la pluie.
+
+Il passe des Écossais en courte jupe, qui jouent de la cornemuse. Il
+passe des enfants, chantres de chapelle protestante, qui sont coiffés
+d'une petite toque surannée et gentiment cocasse. Beaucoup de misses en
+robe blanche, éclaircissant la tonalité générale qui serait plutôt
+triste. Beaucoup de soldats en dolman vermillon; assis à côté de leur
+«payse» sur les bancs des squares, ils éclatent comme des coquelicots
+dans de l'herbe. Des squares, des squares plus encore que de maisons;
+c'est un jardin, un bois, autant qu'une ville. Mais les moutons, qui
+paissent dans ces prairies encloses, ont bien la laine un peu noirâtre,
+passée à la fumée de houille, comme sont toutes les choses de Londres, à
+l'exception des verdures nouvelles. Du reste les moineaux aussi, les
+moineaux qui picorent à terre, ont les ailes comme charbonnées.
+
+Combien tout est correct, méthodique, dans ces rues, dans la manière de
+circuler de ces foules! Ni encombrement, ni disputes; personne n'élève
+la voix, pas même les cochers en collision. A tous les carrefours,
+d'innombrables agents de police, sans rien dire, d'un geste qui vise à
+la grâce, de minute en minute arrêtent les voitures, les automobiles,
+font traverser les piétons, qui ne disent rien non plus. Et combien la
+mise des femmes est discrète, très _province_ même, dirait-on chez nous;
+les élégances d'ici--et il en est d'extrêmes--se réservent pour le soir
+et d'ailleurs ne descendent guère jusqu'à la classe moyenne. Nulle part
+de ces stupéfiants chapeaux qui, en pleine avenue de l'Opéra, font
+songer au promenoir d'un asile d'aliénées. Le diable sans doute n'y perd
+rien; mais les apparences, oh! les apparences, avec quel soin on les
+sauvegarde! Et c'est bien quelque chose, de ne pas faire impudent
+étalage.
+
+Malgré de fréquentes ondées, les parcs ombreux, les petits batelets des
+pièces d'eau ne désemplissent pas; ces gens veulent quand même jouir de
+la courte saison qui devrait être belle, et s'asseoir sous leurs grands
+arbres vénérables.
+
+C'est étrange, je me figurais qu'à Londres tout me serait antipathique,
+et au contraire j'y sens fléchir par degrés mes haines de race contre ce
+peuple, éternel ennemi du nôtre. Ceci est du reste proverbial: on ne
+connaît les Anglais qu'en les rencontrant chez eux.
+
+L'envie me prend même de descendre de voiture, pour me mêler aux gens de
+la rue, ou pour flâner dans les squares, regarder canoter les misses en
+robe blanche. J'oublie le Parlement et Westminster; me voici sans but,
+promenant à pied, sous une vague pluie qui tombe d'une façon presque
+aimable et ne mouille pas.
+
+Beaucoup de bonhomie chez ces promeneurs de Londres,--et, sans nul
+doute, _individuellement_, de la bonté. Un malheur pour l'Angleterre est
+d'avoir confié les affaires du Transvaal et de la vallée du Nil à des
+hommes de proie, en qui s'exagéraient les plus implacables duretés
+_collectives_ de la race anglo-saxonne, et qui l'ont fait pour longtemps
+honnir. Mais déjà au Transvaal la bonté personnelle du Roi a prévalu, et
+l'heure peut-être viendra pour les Egyptiens de sentir se desserrer
+l'inique étreinte....
+
+A nouveau des perspectives d'arbres se déplient devant moi, ramenant
+l'illusion qu'une forêt doit être proche. Sur les pelouses, un feu
+d'artifice en géraniums tout rouges, et, à ma droite, un palais plutôt
+maussade, aux murailles enfumées, presque noires: Buckingham Palace, la
+résidence royale; n'était alentour cet espace libre qui lui donne grand
+air, il ne semblerait ni assez beau ni assez vaste pour de tels
+souverains.
+
+La foule est là, qui stationne, rangée le long des trottoirs, attendant
+quelqu'un ou quelque chose. Une voiture vient de passer, très saluée,
+qu'à peine j'ai eu le temps d'apercevoir, et des ouvriers, arrêtés aussi
+pour regarder, m'apprennent que c'étaient le prince et la princesse de
+Galles;--(ils prononcent leurs noms avec une nuance de respect que nous
+n'aurions plus en France). Ils sont polis, ces ouvriers, l'air bon
+enfant. Si je veux rester, me disent-ils, je verrai le Roi et la Reine,
+qui vont sortir bientôt.--Certainement je resterai, car c'est aussi une
+manière de faire connaissance avec les Majestés, que de les observer
+d'abord d'en bas, mêlé aux plus humbles sur leur parcours.
+
+Énormément de monde. Et le spectacle cependant doit être usé ici, car
+les souverains, paraît-il, sortent souvent. Mais leurs sujets aiment
+bien les revoir et s'amassent toujours, comme naguère, dans nos
+campagnes françaises, on accourait sur le passage du Saint Sacrement.
+Le Roi, pour les Anglais, représente encore l'âme de l'Angleterre,--et
+on comprend tout ce qu'une telle idée doit donner à un peuple de
+cohésion et de solidité.
+
+Je regarde les pelouses, empourprées de géraniums, et le palais morose,
+qui semble au milieu d'un bois. A chaque porte se tiennent des soldats
+rouges, plus roides que les nôtres, coiffés d'un haut bonnet à poils qui
+chez nous figurerait un objet préhistorique; ils sont placides,
+décoratifs, et d'ailleurs inutiles, tant la résidence paraît gardée par
+le respect de tous.
+
+Enfin, la voiture royale! Elle s'avance au trot rapide, précédée d'une
+escorte de cavaliers rouges qui ont très noble allure. J'aperçois le
+visage du Roi, au moment où il rend le salut à un groupe de presque
+miséreux; il a l'air bienveillant et bon; il sourit, on devine qu'il se
+sent en confiance, comme vraiment au milieu des siens. Et, à côté de
+lui, est-ce possible que ce soit la Reine? cette encore si jeune femme
+dont le profil exquis, plus fin que ceux que Ton grave sur les camées,
+accuse à peine trente ans.
+
+
+
+
+BERLIN VU DE LA MER DES INDES
+
+Novembre 1899.
+
+
+De loin et par contraste, des choses, des lieux, que Ton avait assez
+distraitement vus en passant, vous réapparaissent quelquefois en
+souvenir, sous leurs définitifs aspects, et l'on en demeure obsédé.
+Ainsi aujourd'hui, au milieu de tout ce bleu de la mer des Indes--où je
+m'en vais doucement, bercé sous le soleil--l'image d'une ville du Nord,
+que je visitai il y a vingt jours à peine, revient me poursuivre. Oh!
+l'oppressante et triste ville!...
+
+Je ne sais quelle curiosité me prit de la connaître, cette capitale
+allemande, que je me refusais à croire ennemie, et c'est à la veille
+même de mon départ pour l'Inde profonde que brusquement je décidai de
+l'aller voir.
+
+Le trajet, par l'express de Liège, fut déjà pour me serrer le coeur.
+Octobre finissait, sur notre Europe effeuillée,--et il y a toujours une
+mélancolie à s'en aller, les soirs d'automne, très vite vers le Nord: on
+sent baisser d'heure en heure la lumière, non pas seulement parce que le
+jour décline, et aussi la saison, mais parce que l'obliquité du soleil
+augmente et que ses rayons se décolorent dans de plus hâtifs
+crépuscules.
+
+Donc, je roulais vers la Prusse, vers Berlin. Au milieu des campagnes
+belges, de plus en plus dénudées, passaient les villes et les villages,
+en briques rouges et ardoises, avec force tuyaux d'usine,--tout cela
+d'une couleur si sombre, après les maisons blanches de mon sud-ouest
+français! La lumière baissait, baissait; on percevait aussi
+raccourcissement de la journée, dû à ces latitudes plus hautes; le
+soleil, paiement rose, semblait s'enfoncer avant l'heure dans des brumes
+déjà hivernales. Et, de s'en aller si vite, si vite, à la façon moderne,
+ne m'était point la notion de toute la distance parcourue vers les
+régions grises; alors, dans l'engourdissement d'un demi-sommeil, me
+venait presque une anxiété nerveuse--oh! tout à fait enfantine, je le
+reconnais--à l'idée que, si cette vitesse extrême faisait défaut, allait
+se détraquer avant le retour, il faudrait beaucoup de temps ensuite pour
+rebrousser chemin vers mon pays plus clair....
+
+La Belgique et la moitié de l'Allemagne, franchies à toute vapeur, en
+pleine nuit, à grand fracas de sifflets et de ferraille: un voyage de
+cauchemar, eussent dit nos pères, mais cette façon de voyager devient
+universelle, à notre époque affolée. Parfois, aux instants d'arrêt, des
+milliers de feux, reflétés dans de l'eau noire, indiquaient la grandeur
+et le pullulement des villes fluviales, au milieu de régions sans doute
+humides et grasses. Je me rappelle surtout--quand des voix germaniques
+crièrent un nom de ville dont nous avons fait en français «Cologne»,--je
+me rappelle les alignements infinis de lampes qui se répétèrent en
+traînées dans le Rhin. Mon Dieu, que de feux allumés sur le monotone
+parcours: même au milieu des campagnes, des lampes électriques
+éclairaient blême et froid dans le brouillard obscur, des séries de
+hauts fourneaux lançaient vers les ténèbres du ciel leurs flammes
+rouges,--tout cela révélant une vie nocturne anormale, surmenée,
+fébrile, épuisante. En vérité, ce coin de notre pauvre petite Europe,
+déjà si usée partout et défraîchie, semblait plus particulièrement
+travaillé par le microbe humain....
+
+Oh! les nuits limpides et silencieuses en Orient, les nuits où les
+hommes sommeillent, rêvent et font leur prière!...
+
+Repassant ensuite en plein jour, pour revenir vers la France, je les
+vis, ces usines, ces manufactures allemandes, monstrueuses bâtisses en
+briques, rougeâtres ou charbonnées sous le gris des nuages,--et
+d'ailleurs toutes neuves, car la fièvre de l'industrie est dans ce
+pays-là un mal récent. J'avais envie de leur crier, à ces pauvres
+ouvriers conduits en troupeau: «Vous vous trompez, ou l'on vous trompe.
+Le bonheur n'est point dans le surmenage des fabriques; ni la prospérité
+durable, dans l'excès de produire. Bientôt, inévitablement, vous
+connaîtrez de terribles lendemains. Retournez donc plutôt dans les
+champs, où vos pères travaillaient.»
+
+Je dis cela... mais c'est peut-être moi, l'égaré. J'avoue ne point
+connaître grand'chose aux questions sociales. En ce moment surtout, je
+suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, vers la paix de l'Inde,--autant
+dire quelqu'un _qui n'y est plus_....
+
+ * * * * *
+
+Berlin, où j'arrivai au petit jour, me surprit dès l'abord par son luxe
+étourdissant, tout flambant neuf, son luxe de parvenu, si l'on peut dire
+ainsi lorsqu'il s'agit d'une ville.
+
+Sur l'avenue des Tilleuls--qui était le centre élégant d'autrefois,
+avant le grand empire, et qui a conservé, au milieu du clinquant des
+rues nouvelles, un certain air de discrétion comme il faut,--le hasard
+me fit loger dans un hôtel genre vingtième siècle, où sévit d'une façon
+intolérable la tyrannie de l'électricité, du soi-disant confort, des
+trop ingénieuses petites inventions. Et je passai là trois ou quatre
+jours de morne ennui, m'évertuant à m'intéresser à quelque chose, et n'y
+arrivant jamais. On me disait: «Visitez les musées, les palais.» Mais
+qu'est-ce que ça pouvait me faire, ces musées garnis de tableaux venus
+d'ailleurs, ces palais en style de partout, sans une note d'art local
+nulle part? Et j'errais au milieu des foules, par les rues où l'on
+respirait du froid. Bien inélégantes, ces foules, mais polies et bonnes
+personnes. Des femmes au frais visage, d'un rose exquis d'hortensia,
+mais portant des chapeaux mal emplumés et des bottines à élastiques,
+avec des chaussettes cachou.--Mon Dieu, combien je trouve puéril que ce
+détail de leurs chaussettes cachou vienne me faire sourire jusqu'ici,
+dans la sérénité hautaine de la mer!--Malgré la brume pénétrante et
+mauvaise, les passants--qui avaient l'air de fort braves gens, je le
+reconnais--s'exclamaient entre eux sur la clémence du ciel: «Ah! le
+beau temps, l'incomparable automne que nous avons!... Mais, par exemple,
+si le vent de Russie vient à souffler....» Et l'envie me prenait de m'en
+aller plus vite, pour éviter ce vent-là.
+
+Cependant, par exception, il ne gelait pas encore, c'est vrai. Et dans
+ce grand bois de chênes, qui est une surprise et un repos en plein
+centre de la ville, on pouvait presque se promener sans hâte, sous la
+pluie des feuilles jaunes et des feuilles rousses: un lieu charmant,
+malgré la pauvreté de sa flore et malgré l'invasion un peu barbare des
+statues neuves; des recoins tranquilles et quasi sauvages, jouant les
+dessous de forêt, à deux pas des tramways, des brasseries,--et, le soir,
+comme on n'éclaire point, des amoureux partout, dans le brouillard
+glacé.
+
+Il y avait aussi pour moi, à l'entrée de ce bois, un petit coin de
+patrie, où je revenais d'instinct, comme un exilé: l'ambassade de
+France, avec son square où des rosiers du Bengale fleurissaient encore,
+grâce à la douceur inusitée de la saison. Et je me rappelle, sur ces
+fleurs, un matin de soleil, le passage d'un pauvre grand papillon,
+engourdi et lent, qui semblait s'étonner de si longtemps vivre.... Un
+papillon sur des roses, à Berlin, en novembre, on sentait l'anomalie de
+cela, et je ne saurais vraiment dire pourquoi c'était si mélancolique.
+
+Et, quand je m'étais longtemps ennuyé dans les rues, je remontais, au
+déclin du jour, m'ennuyer dans ma chambre, que des radiateurs avaient
+clandestinement chauffée sans y amener de gaieté. Accoudé à ma fenêtre,
+derrière les vitres doubles, je regardais le va-et-vient de l'avenue des
+Tilleuls, les piétons, les cavaliers, les voitures. Quelle lugubre
+lumière, à cette tombée de jour!... Au-dessus des maisons, là-bas, la
+coupole du Reichstag allemand, lourde et magnifique, toute dorée, toute
+neuve, l'air dominateur. Plus loin, toute neuve aussi et toute dorée,
+une Victoire géante, sur une colonne, ouvrait ses ailes dans le ciel
+pâle. Mais de hideux tuyaux d'usine, soufflant des fumées sombres,
+montaient plus haut que ces choses somptueuses, et d'innombrables
+réseaux d'électricité couraient au-dessus de tout cela, enveloppant ces
+toits, ces monuments, cette ville, de leurs écheveaux sans fin, comme si
+des tisserands fantastiques ou des araignées avaient travaillé dans
+l'air pour emprisonner Berlin dans leurs milliers de fils. Et le soleil
+du Nord mourait avec lenteur sur les cheminées de l'usine colossale, sur
+le dôme du Reichstag allemand, sur la grande femme aux ailes d'oiseau
+déployées dans le ciel incolore. Il était si tristement rose, ce soleil
+oblique, et il semblait venir de si loin!...
+
+Et, quand je m'étais longuement ennuyé dans ma chambre, je redescendais,
+à la nuit, m'ennuyer par les rues, où les myriades de lampes faisaient
+un semblant de jour blême sur les visages, sur les boutiques, les
+cabarets à bière et les restaurants à choucroute. Le grouillement de
+cette ville de près de deux millions d'âmes, poussée en hâte comme un
+champignon, emplissait les larges voies droites, sillonnées de rails de
+fer, et, grâce au jeu de ces lampes dans la brume, les maisons à cinq ou
+six étages--en fouie, il est vrai, et en carton-pâte, mais bariolées,
+dorées, surchargées de clochetons et de moulures--simulaient une vraie
+magnificence, écrasante pour nos maisons parisiennes, moins hautes, qui
+gardent des lignes plus sobres, avec le ton gris des pierres. Jusque
+dans les faubourgs extrêmes, habités par les ouvriers socialistes,
+toujours la même prétention des façades; pas de vieux quartiers, pas de
+maisonnettes, rien que des bâtisses énormes, ultra-modernes et saturées
+d'électricité.--J'avais dès le premier jour appris qu'ici, où tout est
+réglé d'une façon pratique et militaire, il y a le haut du trottoir pour
+les promeneurs qui vont dans un sens, le bas pour ceux qui vont dans
+l'autre, et machinalement je suivais, sans me tromper, les sillages
+humains.
+
+La nuit, quand des souffles plus froids s'engouffraient aux carrefours,
+la lourde gaieté de la bière s'épandait sur la ville. Que de brasseries
+partout, que de brasseries à musiquettes et à tambourinages de foire! Et
+tant de sortes de bière: la pâle, la blonde, la brune ou la noirâtre,
+servies chacune dans des chopes de forme spéciale, même dans des pots en
+sapin pour donner un goût de résine! Tous les sous-sols du
+«métropolitain» berlinois, aménagés en interminables séries de lieux à
+boire, s'éclairaient pour la fête nocturne: sous le va-et-vient des
+locomotives, cabarets bas, à plafond de tôle et de fonte, à décoration
+simili-orientale ou pseudo-japonaise; chanteurs genre tyrolien,
+orchestres s'efforçant de paraître tziganes. Et, de minute en minute,
+ébranlant tout, couvrant d'un roulement de tonnerre les violons' et les
+cuivres, des trains en marche au-dessus de la tête des buveurs....
+Pauvres gens, dont le seul plaisir des soirs est de s'entasser là, quand
+il vente ou qu'il neige! Petits bourgeois, ouvriers trop endimanchés,
+dépensant dans ces dessous irrespirables du chemin de fer toute leur
+paye, et _n'épargnant point_, entraînés par la nouveauté du faux confort
+qui leur est venu et du faux luxe.... De là bière et de la bière!... De
+grosses filles rougeaudes, naïvement costumées en bergères des Alpes,
+vendant des tranches de raifort qui excitent à boire. Et, dans les
+recoins discrets, de petits «_vomitorium_» adossés au mur, avec une
+inscription de peur des méprises sur l'usage à en faire.... Pauvres
+buveurs! Leur licence un peu étalée n'avait point notre désinvolture, et
+l'attitude des amants à côté des amantes se montrait plutôt
+sentimentale; sans doute ils entendaient autrement que chez nous
+l'amour--sous l'égide des lois allemandes, plus favorables que les
+nôtres à l'éclosion des petits soldats pour l'armée, des petits ouvriers
+pour l'usine....
+
+Pauvres buveurs entassés! D'ici surtout, d'ici où l'on vit dans l'air et
+la lumière, leur cas paraît lamentable. Mais ils n'étaient point
+antipathiques; ils avaient plutôt la bonhomie au visage et témoignaient
+même d'une certaine politesse inconnue chez nous: les hommes restaient
+découverts, après avoir, en arrivant, distribué à la ronde des petits
+saluts qu'on leur rendait soigneusement.... Nos ennemis, ces gens-là!
+Mais pourquoi donc? Que de malentendus intéressés au fond des haines
+nationales, et quelle absurdité que les frontières, pour qui les
+regarde de loin et de haut!...
+
+ * * * * *
+
+Et cependant... je me souviens de mon émotion soudaine et de ma
+révolte, en apercevant, un matin, sur une place de cette ville, un canon
+français exhibé comme un trophée. Je m'étais arrêté court, devant cette
+silhouette aussitôt reconnue. Un canon de marine, hélas! amené du
+Mont-Valérien pour parader là, entre des obusiers de chez nous, sur
+cette place prussienne!... Un canon pareil à ceux de certaine corvette,
+dont j'eus l'honneur autrefois de commander la batterie pendant un
+bombardement.... Ce mécanisme de combat, jadis si familier, vieilli
+aujourd'hui, semi-barbare à côté des perfectionnements nouveaux et
+devenu objet de curiosité chez des Allemands, attestait pour moi le
+recul de mes jeunes années,--ce qui était déjà nostalgique, par ce matin
+brumeux de novembre. Mais surtout un sentiment d'un ordre moins
+personnel m'avait pris au coeur--et mes yeux s'étaient voilés tout à
+coup....
+
+Oui, je crois bien que tout à l'heure je me trompais; il y a des
+frontières encore, et, malgré mon détachement de voyageur qui s'en va
+vers les dédaigneuses sérénités bouddhiques, comme je reviendrais vite,
+à l'appel de guerre! Quel effondrement, en ce cas-là, n'est-ce pas, de
+toutes nos fraternelles théories! De longtemps encore, on aura beau
+faire, le vieux mot de patrie ne sera pas remplaçable, et un drapeau de
+certaines couleurs gardera le mystérieux pouvoir, rien qu'en
+apparaissant, d'entraîner nos âmes et de les grandir. C'est suranné, si
+l'on veut; c'est absurde tant qu'on voudra; mais c'est irrésistible et
+peut-être sublime.
+
+ * * * * *
+
+Un quartier, dans ce Berlin, arrive toutefois à une certaine beauté
+inquiétante, dont j'ai gardé l'image: celui des palais, des arsenaux et
+des musées. Une rivière l'entoure, la Sprée froide et noire, que
+traversent en ce lieu des ponts à balustres de marbre ou de porphyre,
+bordés de statues ou de grandes urnes à trépieds de bronze. Les voies y
+sont moins peuplées, il y règne un certain silence et, parmi de massives
+constructions en pierres uniformément sombres, on se repose du
+clinquant, des boutiques et des bariolages. Toutefois, rien de local,
+pas plus ici qu'ailleurs; toujours la servile imitation de la Grèce, les
+colonnes doriques et les statues,--d'où ce titre d'«Athènes de la Sprée»
+donné par les Prussiens à leur ville. Tout cela, lourdement pompeux,
+accusant des prétentions, sans doute illusoires, à la souveraineté et à
+la durée. Trop de statues, vraiment, alignées à terre le long des
+rampes, ou bien perchées en haut sur les frises. C'est inimaginable, la
+quantité de bonshommes ou de bêtes qui se détachent sur le ciel
+incolore: grandes silhouettes figées, grands gestes tragiques sur les
+nuages, chevaux cabrés aux angles des toits, battant l'air de leurs
+pattes. Et aussi tant d'ailes, noires ou dorées, de Génies, de
+Victoires, d'aigles surtout; d'aigles prêts à fondre et à lacérer.
+
+Il n'est pas jusqu'à la religion protestante qui, déviée de son vrai
+sens, ne paraisse ici devenir ambitieuse et antichrétienne, dans cet
+immense temple de luxe, trop surchargé de colonnes, de coupoles, et
+n'ayant pas, comme les admirables cathédrales gothiques, l'excuse du
+temps, puisqu'il date d'hier.... Oh! les humbles temples, blancs et
+simples, où j'ai adoré dans mon enfance «_en esprit et en vérité_»!...
+
+Le palais impérial d'autrefois, inhabité depuis le nouveau règne, se
+dresse sinistre, sous le revêtement noir que lui ont fait les pluies et
+les fumées. Sa haute porte, au blason d'or terni, est masquée à présent
+par le monument tout neuf élevé à l'empereur Guillaume (le grand,
+l'ancêtre); ici encore, pour immortaliser cette gloire, une débauche de
+statues, un amas de porphyre et de bronze; d'énormes aigles, prêts à
+déchirer, du bec et de la serre; d'énormes lions, la griffe ouverte et
+les dents montrées....
+
+Toujours l'oiseau de proie, toujours la bête de proie, en des attitudes
+de provocation, de rapt et de conquête. Est-ce bien le génie de cette
+race de poètes, de penseurs, de calculateurs, que symbolisent ces
+marbres et ces bronzes? Ou bien n'y a-t-il pas; malentendu encore
+là-dessous, et incompréhension du peuple par les chefs qui le mènent?...
+
+ * * * * *
+
+Mon Dieu, que de soldats à Berlin, surtout dans ce quartier des palais!
+Des factionnaires partout, des postes partout, des fusils dehors étalés
+en faisceaux: petits soldats tout jeunes et roses, aux figures
+d'anodines poupées sous le casque, ayant un geste irréprochablement
+machinal pour porter ou présenter les armes, du matin au soir, aux
+officiers qui ne cessent de passer, en cette ville ultra-militaire,
+encombrée d'uniformes. Oh! ils n'ont rien de l'aigle ni du lion, ces
+bons petits soldats aux yeux naïfs. Et là encore, n'y aurait-il pas
+malentendu peut-être?... Tel paysan bavarois ou wurtembergeois, père
+d'une bande de ces enfants-là, n'aimerait-il pas mieux s'arranger avec
+quelque puissance voisine afin d'avoir plus de colonies où s'en iraient
+prospérer ses fils, que de les envoyer à la frontière, dans le troupeau
+innombrable et merveilleusement automatique, et de les faire tuer là,
+pour qu'on ajoute ensuite quelques nouvelles bêtes féroces en métal
+autour du palais des rois de Prusse?...
+
+Je dis cela.... Après tout, je n'en sais rien. Et, pour l'heure, je me
+sens détaché de ce problème; je suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde,
+chercher la paix religieuse auprès des vieux sages, dans des régions
+hautes, où n'atteint point le vol des pauvres petits vautours de bronze
+qui déploient leurs ailes là-bas au bord de la Sprée dans le ciel
+septentrional....
+
+Non, je n'en sais rien.... Mais, ce que je sais par exemple, c'est qu'en
+rentrant dans mon pays, ma joie fut immense de réentendre tout à coup
+des voix françaises. J'aurais embrassé les douaniers de chez nous, par
+qui je fus réveillé à la frontière,--et pourtant je ne suis pas suspect
+de partialité envers ce corps-là.--Jamais, au retour des plus longues
+campagnes dans les plus lointains pays, jamais je n'avais connu tel
+soulagement à me retrouver en France.
+
+C'est que sans doute, malgré mon parti pris de fraternité, malgré la
+nature si visiblement débonnaire du peuple berlinois, malgré la
+courtoisie des grands et l'aimable accueil, un sûr instinct m'avait
+avisé: je revenais de chez _l'ennemi_.
+
+
+
+
+VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER
+
+
+Au quai de Thérapia, pour passer sur l'autre rive du Bosphore, il
+s'agissait de choisir une barque, parmi celles qui attendaient là,
+toutes prêtes, jolies pour la plupart, bien peinturlurées, avec de beaux
+coussins en velours, chacune ayant son rameur jeune, aux bras solides.
+
+Seule, la plus proche, celle à qui c'était le tour, avait l'air d'une
+pauvresse à côté des autres; point de velours sur les coussins, mais des
+housses d'indienne en petits morceaux de différentes couleurs; bien
+propre pourtant, cette barque, bien soignée, mais si vieille, avec des
+rapiéçages, et montée par un batelier caduc, en costume si
+miséreux!--Presque brutalement je la refusai, pour faire accoster la
+suivante, qui était fraîche et dorée.
+
+Mais quand elle s'écarta pour me laisser place, je vis avec quels soins
+ingénieux ces morceaux d'indienne étaient assemblés et raccommodés:
+oeuvre sans doute de quelque vieille femme, épouse de ce bonhomme, pour
+essayer de donner encore un peu d'apparence à la barque défraîchie, et
+ne pas trop rebuter les clients. Surtout je croisai le regard du vieux
+batelier, un regard chargé de reproche contenu, de résignation et de
+détresse....
+
+Alors une pitié désolée me serra le coeur, ma journée en fut assombrie.
+Je me promis de revenir le lendemain, de choisir celui-là entre tous, de
+le complimenter sur le bon goût de ses modestes embellissements, même
+de le reprendre chaque fois que je passerais.
+
+Mais, ni le lendemain, ni les jours suivants, je ne pus le retrouver.
+Et,--c'est peut-être bien puéril,--de toutes les mauvaises actions de ma
+vie, aucune ne m'a laissé plus de remords que l'affront fait à ce pauvre
+vieux, à ses petites housses d'indienne serties d'humbles galons rouges
+et si laborieusement arrangées....
+
+
+
+
+PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE
+
+
+Depuis quinze ans bientôt, ce qui marque surtout dans ma mémoire les
+fêtes de Pâques--mais je ne saurais dire pourquoi,--c'est, au pays
+basque, à Irun, cet instant qui suit la rentrée de la procession du
+vendredi saint dans l'église sombre et amène le retour soudain du
+silence sur la vieille petite ville, après l'agitation de l'archaïque
+défilé.
+
+Cela se passe chaque fois par quelque soir de printemps encore
+incertain, avec des tiédeurs qui déjà grisent un peu, et avec des
+feuilles dépliées à peine aux arbres de la place que l'église domine de
+ses hauts murs austères. Immuable, ce défilé de la procession depuis
+quinze ans que je le connais: la même musique; les mêmes saints et les
+mêmes saintes en bois peint, promenés sur des brancards; les mêmes douze
+pêcheurs basques, au visage dur, aux joues rasées comme celles des
+moines, figurant les douze apôtres en toge romaine;--seulement, d'une
+année à l'autre, je les vois vieillir.
+
+Les mêmes humbles dévotes, figurant les trois saintes femmes, en longs
+vêtements noirs, éplorées derrière le cercueil du Christ;--seulement,
+d'une année à l'autre, je les vois vieillir....
+
+Et toujours, ces centaines de vieux paysans, à l'expression si triste et
+fermée, qui suivent, le cierge à la main.
+
+Quand tout cela, après la promenade lente par la ville, s'est engouffré
+sous le grand portail de l'église, déjà obscure, alors commence pour
+moi cet instant d'indicible mélancolie, sur cette place du moyen âge
+redevenue silencieuse, et où l'on sent tout à coup le froid du soir,
+tandis que l'air reste imprégné d'une odeur d'encens, et le sol criblé
+de mille taches de cire par le passage de tous ces modestes cierges de
+pauvres....
+
+
+
+
+UN VIEUX COLLIER
+
+
+Mon Dieu! les pauvres petites choses, bien rangées, bien classées, bien
+ensevelies, sur les étagères de ce placard profond, que dissimulent des
+soies d'Orient et des armes, en ce recoin le plus caché de ma
+demeure!... Pour ouvrir cet ossuaire, il faut, dans une continuelle et
+décourageante pénombre, tirer un divan, décrocher des poignards: aussi
+reste-t-il clos et oublié durant des saisons ou même des années, et les
+pauvres petites choses, qui sont des souvenirs entassés de mes premières
+campagnes de marin, continuent de durer au milieu d'obscurité et de
+silence.
+
+Il n'y a rien là qui ait moins de vingt-cinq ans; c'est le dépôt des
+reliques les plus anciennes de ma vie errante, c'est le reliquaire de la
+période passée aux îles du Grand-Océan, au Chili, et ensuite sur les
+sables du Sénégal, depuis 1872 jusqu'à mon arrivée en Orient et mon
+initiation à l'Islam.
+
+Dans des boîtes, les unes en feuille de fer, en carton, les autres en
+bois exotique fabriquées jadis à mon usage par des matelots,--dans de
+bien humbles boîtes qui me sont devenues précieuses pour avoir jadis
+couru les mers avec moi, au temps délicieux de ma pauvreté et de ma
+jeunesse,--dorment des fleurs de Polynésie, vieillissent et s'émiettent
+des couronnes qui Bornèrent des chevelures de Tahitiennes, là-bas, pour
+des fêtes nocturnes, à la lueur des étoiles australes.
+
+On y trouve aussi des noeuds de satin; de gentils signets brodés, avec
+des devises; des mèches brunes ou blondes attachées par des faveurs
+roses: souvenirs de jeunes filles de Valparaiso ou de Lima,--que je
+revois souples et pâles, cachant derrière des cils très longs le jeu de
+leurs prunelles noires,--et qui pourraient bien être des jeunes
+grand'mères aujourd'hui..., belles encore, sans doute, malgré le
+sournois travail du temps, mais assurément très métamorphosées, ne
+fût-ce que par la fantaisie des modes et des coiffures.... Qui peut dire
+quelle serait l'impression de nous revoir?... Qui sait, après tant
+d'années, si je m'intéresserais encore à la jolie énigme de leurs yeux?
+
+Et les pauvres petites choses, bien mortes pourtant, bien momifiées dans
+de la poussière, ont gardé le pouvoir toujours d'éveiller en moi des
+images de vie et de jeunesse,--de me rappeler surtout les grèves
+blanches, les nuées et les brises du Grand-Océan.
+
+Oh! certain collier en fleurs d'hibiscus, liées par des fils de roseau!
+Tout ce qu'il évoque, celui-là, lorsqu'il me réapparaît! A des années
+d'intervalle seulement, j'ouvre son petit cercueil fané, car j'aurais
+crainte, si j'en usais trop, de laisser évaporer son charme et la vague
+senteur de là-bas qu'il conserve encore.
+
+Dès que je le regarde, la lointaine Polynésie revient pénétrer mon âme
+de son mystère:--son grand mystère de solitude et d'ombre, que j'ai
+vainement cherché à traduire dans un de mes livres d'autrefois. Du vent
+et des nuages; un vent puissant, régulier, éternel comme s'il était
+l'haleine du monde; l'Alise austral, poussant les houles d'un océan
+immense vers des îles aux ceintures de corail blanc. Et la blancheur des
+grèves mugissantes, entourant un chaos de montagnes, de forêts
+sombrement silencieuses, où s'amassent et s'emprisonnent ces nuages que
+l'Alise promène au-dessus du désert des eaux.... Je retrouve tout cela
+et tant d'autres choses encore,... l'allure balancée des filles aux
+pieds nus, l'ambre de leur chair, la caresse sauvage et triste de leurs
+yeux, et puis leurs chants du soir, sous l'obscurité des hauts palmiers
+si frêles qui s'agitent aux moindres souffles de la mer.... Tant
+d'autres choses encore je retrouve, de très indicibles choses, quand je
+regarde le pauvre collier en fleurs d'hibiscus, tout desséché
+aujourd'hui et qui, avec les années, dépose au fond de sa boîte une
+mince couche de cendre.
+
+Il me vient, ce collier, d'une jeune fille rencontrée une fois, au
+crépuscule, sur une plage solitaire, et aimée ardemment l'espace d'une
+heure, tandis que soufflait avec violence dans nos poitrines une brise
+humide et chaude qui était comme saturée de vie. Je me rappelle combien
+cette plage devenait blanche, au milieu de l'obscurité envahis santé;
+des coraux, émiettés là depuis des siècles, lui faisaient un tapis de
+neige qui bruissait légèrement sous nos pieds. Le lieu se déployait
+autour de nous en lignes infinies dans la pénombre du soir; il avait
+l'unité puissante d'un site des époques primitives, et le Grand-Océan
+l'encerclait de sa courbe souveraine. La surface des eaux luisait
+encore, par places, aux derniers reflets du soleil éteint, et, sur un
+rideau de nuées qui enténébrait toute la base du ciel, l'horizon marin
+se dessinait en clartés pâles. Derrière la blanche plage, aussitôt
+commençait, sur un sol gris, la colonnade grise des cocotiers--qui sont
+les arbres du bord de la nier dans ces archipels de Polynésie. Leur
+verdure, leurs bouquets de plumes vertes se tenaient si haut que nous ne
+voyions, en marchant, que leurs tiges couleur de cendre, trop longues et
+trop minces, à ce qu'il semblait, pour supporter en l'air toutes ces
+palmes; rien que les gerbes des tiges, la forêt des tiges géantes qui
+se courbaient au souffle du large comme d'effrayants roseaux, nous
+faisant tout petits et négligeables, nous deux, sous leur agitation de
+choses immenses.
+
+La beauté de la jeune fille, survenue au milieu de cette solitude et
+rapprochée de moi par le hasard, rayonnait sauvagement sous ses sourcils
+froncés, dans ses yeux de hardiesse et de candeur. Ses cheveux droits
+tombaient sur ses flancs comme de lourdes coulées de lave noire. Elle
+avait inconsciemment la grâce exquise des attitudes, avec la perfection
+absolue de la forme, toute l'originelle splendeur humaine que les
+peuplades de ces îles ont conservée. Et je regardais le collier en
+fleurs d'hibiscus, d'un rouge ardent sur le bronze clair et presque rose
+de la gorge nue: cette respiration de jeune fille semblait le bercer là,
+au rythme d'une vie fraîche et superbe....
+
+L'heure crépusculaire, la tristesse de l'heure, les aspects terribles ou
+désolés des choses furent complices pour plus étroitement nous
+unir,--enfants que nous étions, enfants seuls et perdus au milieu
+d'ambiances trop farouches. L'effroi du soir, l'horreur magnifique du
+lieu avivaient pour nous ce besoin qu'a toute âme d'une autre âme,
+et,--dans un ordre plus humble, mais, hélas! aussi humain,--ce désir que
+tout corps éprouve d'un autre corps, d'un corps doux à caresser et à
+étreindre, pour tromper l'angoisse de se sentir seul devant le mystère
+des impassibles choses. Tandis que la Nature s'attestait alentour
+indifférente et fatale, nous échangions, nous, à plein coeur, d'un même
+élan spontané, cette tendresse presque encore enfantine qui, chez les
+très jeunes, mêle à la brutalité de l'amour je ne sais quoi d'infiniment
+bon et de supérieurement fraternel. Dans cette tendresse-là, qui fit nos
+fronts s'appuyer l'un à l'autre, il y avait, si l'on peut dire ainsi,
+un peu de l'universelle pitié qui rapproche les hommes ou les bêtes aux
+heures d'imprécise angoisse,--et, sans doute, y avait-il aussi pour moi
+l'ivresse de fondre en cette créature, très voisine de l'humanité
+primitive, l'enfant trop raffiné héréditairement que j'avais déjà
+conscience d'être....
+
+Quand ce fut l'instant de nous séparer, la nuit était à peu près
+venue,--la nuit qui, pour l'imagination des Polynésiens, amène sous ces
+grandes palmes l'effarante promenade des fantômes tatoués à visage bleu.
+Toujours il y avait là-bas, sur les rebords les plus lointains du cercle
+de la mer, ces lueurs pâles qui faisaient les eaux moins obscures que
+les voiles du ciel. Je revois encore, après tant d'années, l'éclairage
+sinistre qui persistait à l'horizon ce soir-là.
+
+Elle, avant de s'enfuir, ôta son collier en fleurs d'hibiscus pour le
+passer à mon cou; puis, s'avança brusquement tout près, tout près pour
+me regarder, son front presque sur le mien; je vis alors, à toucher mes
+yeux briller ses yeux à elle, très dilatés et mouvants. Dans l'étrangeté
+de son sourire ensuite, je sentis entre nous, malgré la tendresse
+échangée, un abîme d'incompréhension, comme entre deux êtres d'espèce
+différente, incapables de se pénétrer jamais.
+
+Le lendemain, nous devions nous retrouver à la même heure; mais une
+grande bourrasque s'était déchaînée, il tombait une pluie de déluge,
+elle ne fut pas au rendez-vous. Et, le matin suivant, notre frégate
+quitta cette île pour n'y plus revenir.
+
+J'en gardai plusieurs jours une tristesse qui ne s'expliquait pas, avec
+un désir attendri de la revoir,--comme il arrive quelquefois pour des
+jeunes femmes entrevues et aimées en rêve, qu'on ne peut espérer
+retrouver puisqu'on sait leur inexistence. Pour moi, celle-là semblait
+bien aussi impossible à ressaisir et aussi perdue qu'une vision de rêve,
+car je n'avais alors aucun moyen, pauvre petit aspirant de marine que
+j'étais, de ramener un navire vers l'Océanie. Entre nous deux sans doute
+quelque chose avait jailli de plus que le désir de nos jeunes chairs,
+sans quoi je n'aurais pas eu ce long serrement de coeur et je ne me
+souviendrais plus.
+
+Mais c'est surtout ce regard, l'interrogation de ce dernier regard trop
+près du mien, c'est cela qui a gravé dans ma mémoire l'heure et le lieu,
+tout le grand décor crépusculaire et le cercle pâle de l'horizon.
+
+Et maintenant, l'évocation finie, je vais renfermer, pour des années
+peut-être, l'humble collier dans son humble boîte. C'est d'ailleurs une
+évocation déjà confuse, et il faut à présent l'effort de ma volonté
+pour l'obtenir, car il s'éloigne de plus en plus vite, l'instant, si
+furtif au milieu du glissement rapide et infini des durées, l'instant où
+ces quelques brins de paille décolorés étaient de larges fleurs
+vivantes, d'un rouge de pourpre, posant sur cette naïve poitrine nue....
+La gorge qui fut jeune et admirable, comment est-elle aujourd'hui, et
+comment sont les grands yeux interrogateurs?
+
+Et qui sait entre quelles mains il sera froissé, puis jeté aux
+immondices, et dans quelle poussière il finira, ce collier qui devrait
+être depuis longtemps retourné à l'humus des îles océaniennes, mais que
+ma fantaisie s'obstine à maintenir dans une quasi-existence, desséchée
+et fragile comme l'existence des momies.
+
+
+
+
+
+PRÉFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLIÉ
+
+
+Mon cher ami,
+
+Combien m'ont impressionné ces mots que tu as mis en tête de ton livre:
+vieille marine!
+
+C'est pourtant vrai, mon Dieu, que la marine de notre jeunesse remonte à
+un quart de siècle, et qu'elle est déjà vieille, démodée, finie....
+
+Au temps de nos débuts, il y avait encore des pays _qui étaient loin_,
+des ports où l'on se sentait vraiment _ailleurs_; il y avait encore
+quelques dernières frégates, vierges d'escarbilles et de fumée de
+houille, qui s'en allaient légères, silencieuses et propres, manoeuvrées
+par des hommes vêtus de toile blanche, et traversaient l'océan sous la
+seule impulsion de leurs grandes voiles. En escadre, on pratiquait
+encore l'«exercice de manoeuvre», qui sans doute ne valait déjà plus
+celui que nos pères faisaient, mais qui demeurait cependant une
+incomparable école d'agilité et de force. Et nos navires de guerre
+n'étaient point tout à fait devenus ces machines pour tueries
+électriques, qui cheminent sournoises et à demi-noyées, en soufflant
+d'infectes nuages noirs. Oh! le Sénégal de notre époque, comme tu en as
+bien rendu la désolation languide et fiévreuse!... Oh! le Dakar
+d'autrefois, où nous possédions en commun une case, une case de bois
+bâtie, disais-tu, avec des débris de caisses à vermouth, et hantée par
+les fourmis blanches, les serpents, les lézards!... Trois maisons, en
+ce temps-là, dans ce pays, et un seul magasin: vaste bazar où l'on
+vendait de tout, des alcools sur le comptoir, des conserves pour navires
+et des verroteries pour nègres; là trônait une sévère grosse dame de
+Marseille, toujours en sueur, qui avait des moustaches, un passé
+mystérieux et des tatouages obscènes sur le bas du corps. C'était tout;
+des villages yoloffes venaient ensuite, où l'on entendait le soir des
+bamboulas furieuses, rythmées à grands coups de calebasses; puis
+commençaient les sables, les mornes déploiements du désert, jaunes sous
+le soleil torride.... On dit que c'est une ville à présent.... Non, mais
+te représentes-tu ça: notre Dakar jouissant d'établissements publics et
+doté d'un chemin de fer?...
+
+Et l'îlot de Corée, son hôpital triste et brûlant, où tu faillis mourir!
+Nulle part ailleurs que dans ton livre, je n'en ai retrouvé
+l'oppression, l'étouffement et le silence: Gorée, vieille petite ville
+du siècle dernier, colonie de nos pères, aujourd'hui abandonnée et qui
+mélancoliquement s'émiette sur son rocher, au souffle du Sahara voisin.
+En lisant ce que tu en dis, je me suis senti chaud à la tête, avec un
+fourmillement dans les cheveux, comme là-bas quand vous prend la fièvre.
+
+Déjà un quart de siècle, depuis notre exil au Sénégal! Le temps a
+dispersé nos camarades d'alors, et la fièvre jaune en a fauché plus
+d'un. Quant à notre navire, il n'existe plus.... J'y élevais, non loin
+de ta chambre, trois jeunes caïmans orphelins, t'en souviens-tu encore,
+qui s'évadaient parfois et jetaient dans ton existence une note
+inquiète.
+
+Plus tard, mon cher ami, nous nous sommes retrouvés à l'école d'Escrime
+et Gymnastique, et je m'attendais à voir reparaître dans tes notes
+cette période joyeuse et drôle durant laquelle nous étions du matin au
+soir en équilibre ou en garde, ou bien encore, tantôt par les pieds,
+tantôt par les mains, suspendus à quelque chose. Et c'est dommage que tu
+n'en aies point parlé, car tu aurais employé là si bien cette ironie
+immense, mais compatissante et bon enfant, qui t'est particulière.
+
+Dans tes courts récits, rapides comme ta parole, nerveux et un peu
+violents comme toi-même mais pleins de générosité et de coeur, je te
+retrouve tout entier. Je retrouve aussi la gaieté de notre chère marine
+et l'esprit de nos «carrés» de bord.
+
+Et cependant, j'ai un reproche à te faire, un reproche assez grave. Tu
+as bafoué comme il convenait deux ou trois de nos égaux ou de nos chefs,
+et, quand tu cingles la piètre ligure de certain amiral, aujourd'hui
+remisé, tous les marins seront avec toi pour applaudir. Mais pourquoi
+n'as-tu parlé que des mauvais? Il s'en trouve aussi de bons et de
+charmants, de braves et d'héroïques; tu en es convaincu plus que
+personne, toi qui as laissé dans la marine des amis que tu aimes si
+sincèrement et qui te le rendent. Alors pourquoi ne dis-tu rien de ceux
+que tu regrettes? ni de ceux que tu vénères et que tu admires? Tu aurais
+su le faire si bien! Il manque des chapitres à des petites histoires, je
+t'assure, et je crains que cela ne te donne, pour ceux qui ne te
+connaissent pas, un air d'avoir écrit une oeuvre de dénigrement et de
+rancune--ce qui serait cependant tout à fait au-dessous de ta pensée et
+de ton coeur....
+
+Maintenant, bonne chance à ton livre, et pardonne le franc parler de ton
+très ancien camarade d'Afrique et autres lieux.
+
+
+
+
+QUELQUES PENSÉES VRAIMENT AIMABLES
+
+
+I
+
+
+C'est incroyable ce qu'il y a de gens chez qui l'âge ingrat dure toute
+la vie.
+
+
+II
+
+
+On rencontre souvent chez les choses une certaine bêtise, un certain
+mauvais vouloir entêté, qui sont bien plus révoltants encore que chez
+les personnes.
+
+
+III
+
+
+Je n'arrive plus à m'irriter sérieusement contre mon prochain. Non, les
+seuls êtres qui me causent encore des indignations exaspérées sont les
+boutons de mes cols ou de mes devants de chemise, lorsqu'on voyage je me
+trouve seul à leur merci.
+
+
+IV
+
+
+La bienfaisante science des laboratoires invente des remèdes merveilleux
+pour prolonger quelques pauvres chétifs, perforés de microbes, mais,
+dans sa sollicitude pour l'humanité, invente aussi des poudres
+détonantes, capables de détruire par milliers à la minute les jeunes
+sujets mâles de l'espèce.
+
+
+V
+
+
+_Aspect sous lequel réapparaît à moi-même
+ ce que de bonnes âmes appellent
+ ma notoriété_.
+
+
+Une grosse cloche exaspérante, que des mauvais plaisants m'auraient
+accrochée derrière le dos et qui, dès que je remue, se mettrait à
+sonner, pour faire hurler les imbéciles et les chiens.
+
+
+VI
+
+
+ _Économie politique et sociale_.
+
+Tout est vrai. Mais le contraire l'est également.
+
+
+VII
+
+
+ _Religion_.
+
+Tout est faux. Mais le contraire l'est encore bien davantage, et
+notoirement plus absurde.
+
+
+VIII
+
+
+ _Progrès_.
+
+Propagation de l'alcool, de la désespérance et des explosifs.
+
+
+IX
+
+
+ _Bienfaits de la civilisation_.
+
+A deux heures du matin et seul, je me trouverais beaucoup plus à mon
+aise dans la jungle indienne que dans les rues de la ville la plus
+civilisée de la Terre.
+
+
+X
+
+
+ _Chasse_.
+
+L'homme est, je crois, la seule bête qui tue pour le plaisir de tuer.
+Les bons tigres, les braves lions ne chassent que quand ils ont faim;
+encore le font-ils d'une façon moins piteuse et moins lâche, avec leurs
+propres griffes pour déchirer, leurs propres jarrets pour courir, sans
+fusils perfectionnés ni rabatteurs.
+
+
+XI
+
+ _Automobilisme_.
+
+Les bons brigands jadis sur les routes tuaient moins de monde que les
+gavés qui y font aujourd'hui du 120 ou même du 60 à l'heure; ils étaient
+du reste bien plus excusables devant l'humanité et sentaient, je pense,
+moins mauvais. Il faut admirer les villageois, les travailleurs
+débonnaires des champs, qui sont sûrs d'être écrasés un jour, eux ou
+leurs petits, ou seulement leurs chiens ou leurs poulets, et qui ne
+courent pas sus à ces bouffis-la.
+
+P.-S.--J'ai quelques amis qui chassent, et qui, hélas! font du 73 en
+auto. Mais je les aime quand même; c'est donc à eux que je dédie, avec
+permission, ce gracieux bouquet de pensées.
+
+
+
+
+EN PASSANT A MASCATE
+
+
+...Nous avions quitté depuis trois jours le Beloutchistan sinistre, aux
+solitudes miroitantes de sable et de sel sous un soleil qui donne la
+mort; la ligne de ses affreux déserts nous avait longtemps poursuivis,
+monotone dentelure violette qui n'achevait pas de se dérouler aux
+confins de notre horizon. Et puis, nous n'avions plus vu que la
+mer,--mais une mer incolore, chaude et molle, sur laquelle
+perpétuellement traînait un vague brouillard d'une malsaine tiédeur.
+
+Comme c'était en avril, le soleil tirait de cette mer d'Arabie les
+immenses brumes fécondantes, tout le trésor des nuées que les vents
+allaient emporter vers l'Inde, pour le grand arrosage des printemps.
+Elles s'en iraient au loin vers l'Est, les ondées qui naissaient ici, à
+la surface des eaux languides; pas une ne rafraîchirait les rivages
+desséchés d'alentour,--qui sont une région spéciale, rebelle à la vie
+des plantes, rappelant les désolations lunaires. Nous nous acheminions
+vers le golfe Persique, le golfe le plus étouffant de notre monde
+terrestre, nappe surchauffée depuis le commencement des temps, entre des
+rives qui sont mortes de chaleur et où tombe à peine quelque rare pluie
+d'orage, où ne verdissent point de prairies, où, dans l'éternelle
+sécheresse, resplendit presque seul le règne minéral. Et cependant on se
+sentait oppressé d'humidité lourde; tout ce qu'on touchait semblait
+humide et chaud; on respirait de la vapeur, comme au-dessus d'une
+vasque d'eau bouillante. Et le malfaisant soleil, qui nous maintenait
+nuit et jour à une température de chaudière, se levait où se couchait
+sans rayons, tout jaune et tout terni, tout embué d'eau comme dans les
+brumes du Nord.
+
+Mais, le matin du quatrième jour, ce même soleil, à son lever, apparut
+dans une pure splendeur. L'Arabie était là près de nous, surgie comme en
+surprise durant la nuit, les cimes de ses montagnes se profilant déjà
+très haut, dans l'air tout à coup clarifié, infiniment limpide et
+profond; l'Arabie, terre de la sécheresse, soufflait sur nous son
+haleine brûlante, qui était dénuée de toute vapeur d'eau et qui balayait
+vers le large les brouillards marins. Alors, les choses étaient
+redevenues lumineuses et magnifiques, les choses étalaient leur
+resplendissement sans vie, dans des transparences absolues, ainsi qu'il
+doit arriver quand le soleil se lève sur les planètes qui n'ont pas
+d'atmosphère.
+
+Ensuite, dès que fut passé l'enchantement rose de l'extrême matin, ces
+montagnes d'Arabie prirent pour la journée des teintes violentes et
+sombres d'ocré et de charbon; avec leurs milliers de trous et leurs
+brûlures noires, elles affectèrent des aspects de monstrueux madrépores
+calcinés, de monstrueuses éponges passées au feu; elles apparurent comme
+les vieilles scories inutilisables des cataclysmes primitifs.
+
+Cependant nous arrivions à Mascate, et des forteresses sarrasines, des
+petites tours de veille fantastiquement perchées, commençaient de
+montrer ça et là leurs blancheurs de chaux, au faîte éblouissant des
+montagnes. Et, une baie s'étant ouverte dans ce chaos des pierres
+noircies, nous aperçûmes la ville des Imàns, toute blanche et
+silencieuse, baignée de soleil et comme baignée de mystère, au pied de
+ces amas de roches qui simulaient toujours de colossales éponges
+carbonisées.
+
+Point de navires à vapeur, point de paquebots au mouillage devant la
+muette ville blanche qui se mirait dans l'eau; mais quelques grands
+voiliers, comme au temps passé, des voiliers qui arrivaient, charmants
+et tranquilles, toute leur toile tendue à la brise chaude; et quantité
+de ces hautes barques d'Arabie qu'on appelle des _boutres_ et qui
+servent aux pêcheurs de perles. Avec ces navires d'autrefois entrant au
+port, et avec ces tours crénelées, partout là-haut sur les cimes, on eût
+dit une ville des vieux contes merveilleux, au bord de quelque rivage
+sarrasin du temps des croisades.
+
+Ainsi qu'à Damas, à Maroc ou à Méquinez, ainsi que dans toutes les pures
+cités de Mahomet, dès l'entrée à Mascate, nous sentîmes s'abattre sur
+nos épaules le manteau de plomb de l'Islam.
+
+
+La ville, de loin si blanche, était un labyrinthe de petites rues
+couvertes, où régnait une demi-nuit, sous des toitures basses.
+Là-dedans, un charme et une angoisse venaient ensemble vous étreindre;
+on subissait à l'excès ce trouble sans nom qui, dans tout l'Orient,
+émane du silence, des visages voilés et des maisons closes.
+
+Il y avait pourtant des ruelles vivantes,--mais de cette vie uniquement
+et farouchement orientale qui est pour nous si lointaine. Il y avait,
+comme dans tous les autres ports du Levant, des séries de petites
+échoppes où mille objets de parure se vendaient dans l'ombre, toujours
+dans l'ombre: étoffes à grands ramages barbares, harnais brodés, pesants
+colliers de métal, et poignards courbes à gaine précieuse en filigrane
+d'argent. Mais ces échoppes étaient encore plus obscures qu'autre part,
+et cette ombre d'ici, plus épaisse, plus jalouse qu'ailleurs. Partout,
+une chaleur de forge, l'impression constante d'être trop près d'un
+brasier, et parfois, sur la tête, une sensation de brûlure soudaine;
+quand un rayon de soleil tombait à travers les planches des plafonds. On
+rencontrait des hommes maigres, nomades du Grand Désert, à l'attitude
+sauvage et magnifique, détournant leur fin profil cruel, se reculant par
+dédain pour ne pas vous frôler. Et les femmes, aux chevilles alourdies
+par des cercles d'argent, étaient, il va sans dire, d'indéchiffrables
+fantômes, qui se plaquaient craintivement aux murailles quand on
+passait, ou bien s'engouffraient dans les portes; elles portaient des
+petits masques noirs, des espèces de petits loups brodés d'or et de
+perles, avec des trous carrés pour les yeux,--chacune d'elles semblant
+personnifier un peu de ce mystère d'Islam qui pesait sur toutes choses.
+
+Et cette ville sacrée de l'Iman,--au pied des abruptes montagnes qui
+avaient l'air de la murer dans su baie, de l'isoler au bord de sa mer
+bleue,--communiquait cependant par des défilés, par des couloirs de
+sable entre les roches brûlantes, avec la grande Arabie impénétrable,
+avec les oasis inconnues et les immensités désertes; elle commandait les
+régions obstinément fermées, elle était la clef des solitudes.
+
+Au consulat de France, où je passai la matinée, les fenêtres
+étaient grandes ouvertes à la bonne brise des sables, qui entrait
+partout, ardente et desséchante. Il y vint des émissaires de
+l'Iman-Sultan,--personnages aux allures de noblesse et d'élégance,
+drapés de fine laine,--chargés de régler l'heure de ma visite à Sa
+Hautesse et la façon dont je serais reçu.
+
+C'était une ancienne maison de vizir, ce consulat français; aux murs des
+salles, sous les couches neigeuses de la chaux, s'indiquaient
+légèrement, comme en bas-relief effacé, des arcades aux festons
+géométriques, d'une simplicité exquise,--éternels dessins des portes de
+mosquées ou de palais arabes, que les hommes en burnous ont transportés
+avec eux, en suivant la ligne des grands déserts, jusqu'en Algérie,
+jusqu'au Moghreb et en Espagne; et elles disaient à elles seules, ces
+arcades blanches, dans quel pays on était, elles suffisaient à désigner
+pour moi l'Arabie,--la vieille Arabie que j'adore, et où je suis chaque
+fois grisé de revenir, sans avoir jamais su comprendre au juste par quel
+charme elle me tient, ni exprimer sa fascination triste....
+
+La plus haute des maisons closes qu'en arrivant nous avions vues,
+presque baignées dans la mer et y mirant leurs blancheurs, c'était le
+palais du Sultan.
+
+Quelqu'un vêtu d'une robe blanche et drapé d'un burnous brun à glands
+d'or; de grands yeux très beaux, un visage de trente ans couleur de
+bronze clair, aux traits réguliers et délicats, illuminés par un franc
+sourire de bienvenue: tel m'apparut, au seuil de sa demeure où il avait
+bien voulu descendre, cet Iman-Sultan de Mascate, qui règne sur l'un des
+derniers états d'indépendance arabe, sur l'un des derniers pays où les
+cinq prières du jour ne sont jamais troublées par l'ironie des
+infidèles. Les ancêtres de cet homme étaient déjà des souverains nombre
+de siècles avant que fussent sorties de l'obscurité nos plus anciennes
+familles régnantes d'Europe; il a donc de qui tenir son affinement
+aristocratique et son aisance charmante.
+
+La grande salle d'en haut, où il me fit asseoir, était déconcertante de
+simplicité dédaigneuse, avec ses murs uniment blanchis et ses sièges de
+paille; mais elle donnait par toutes ses fenêtres sur le bleu admirable
+de la mer d'Arabie, avec les beaux voiliers au mouillage et la flottille
+immobile des pêcheurs de perles.
+
+--Autrefois, me disait le Sultan, on voyait souvent à Mascate des
+navires de France; pourquoi ne viennent-ils plus?
+
+Hélas! Que répondre? Comment lui donner les raisons complexes pour
+lesquelles, depuis quelques années, notre pavillon a presque absolument
+disparu de la mer d'Arabie et du golfe Persique, nos navires peu à peu
+remplacés par ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne?...
+
+Le Sultan, ensuite, d'accord avec notre consul, voulut bien me proposer
+de m'arrêter ici quelques jours, et c'était une manière de témoigner sa
+sympathie pour notre pays, cet accueil au voyageur français qui passait.
+J'aurais eu des chevaux, des escortes. On m'offrait d'aller vers
+l'intérieur, voir des villes mornes sous l'étincelante lumière, des
+villes où les Européens ne vont jamais; de visiter les tribus des oasis,
+qui seraient sorties à ma rencontre en faisant des fantasias et en
+jouant du tambour. Et la tentation d'accepter me prit très fort, là,
+dans cette salle blanche où agissait sur moi la grâce aimable du
+souverain des déserts. Mais je me rendais en Perse, et je me souvins
+d'Ispahan, où, depuis des années, je rêvais de ne pas manquer la saison
+des roses. Je refusai l'honneur, n'ayant pas de temps à perdre, puisque
+l'avril était commencé.
+
+Pour ce voyage de Perse, dont nous causions maintenant, le Sultan voulut
+me donner un beau cheval noir, à lui, qui gambadait par là sur la plage.
+Mais comment l'emmener par mer, et comment résisterait-il, ce coureur
+des plaines de sable, dans les terribles défilés qui montent à Chiraz?
+Après réflexion, je dus refuser encore.
+
+Et, vers la fin du jour, je me retrouvai sur le bateau qui allait
+m'emporter au fond du golfe Persique. C'était l'instant où la ville
+couleur de neige commençait à bleuir au déclin du soleil, sous son
+linceul de chaux, tandis qu'alentour le chaos des pierres se teintait
+comme du cuivre. Aucun bruit n'arrivait à nous de ces maisons fermées,
+devenues paiement bleues, qui se recueillaient plus profondément dans
+leur mystère à l'approche du soir. Seuls, les oiseaux de mer
+s'agitaient, tourbillonnaient en nuée au-dessus de nos têtes, avec des
+cris, goélands et aigles pêcheurs; il n'y avait qu'eux de vivants, car
+les barques mêmes demeuraient engourdies de chaleur et de sommeil,
+posées sur l'eau tiède comme des choses mortes.
+
+Avec un peu de mélancolie, je regardais Mascate, où j'avais refusé de
+rester.... Les villes ignorées des oasis, les fantasias des tribus
+nomades, je venais de repousser l'occasion unique de voir tout cela....
+Peut-être accordais-je aussi un petit regret au beau cheval noir, que
+j'aurais eu plaisir à ramener dans mon pays, en souvenir du donateur.
+
+On levait l'ancre. Alors une barque, qui se hâtait venant du rivage, à
+la dernière minute m'apporta de la part du Sultan deux précieux cadeaux:
+un poignard à fourreau d'argent, qui avait été le sien, et un sabre
+courbe, à poignée d'or.
+
+Au crépuscule, disparut l'Arabie.
+
+A mesure que nous nous avancions vers le large, l'air perdait sa
+légèreté impondérable et sa transparence; il s'épaississait de vapeur
+d'eau, et bientôt la lune se leva funèbre, énorme et confuse, parmi des
+cernes jaunes. Nous retrouvâmes la mauvaise et lourde humidité chaude.
+Et l'horizon trouble, les grisailles de la mer sans contours, firent
+plus étrangement éclatantes par contraste ces images de la journée qui
+restaient encore si vives dans notre mémoire.
+
+L'Arabie et le désert saharien sont vraiment les régions de la grande
+splendeur terrestre; nulle part au monde, il ne se joue des
+fantasmagories de rayons comme là, sur le silence du sable et des
+pierres....
+
+Cette ville, à peine entrevue aujourd'hui, laissait dans mes yeux comme
+une traînée de couleur et de lumière, tandis que je m'éloignais
+maintenant sous l'épaisseur du ciel sans étoiles.--Je repensais aussi à
+l'accueil du Sultan, qui était pour attester combien, par tradition, par
+souvenir, on aime encore la France, dans ce pays de Mascate où nos
+navires, hélas! ne vont plus.--Et cet accueil, j'ai voulu le faire
+connaître, voilà tout....
+
+
+
+
+APRÈS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909.
+
+
+Soit comme passager sur quelque paquebot, soit comme officier de quart
+sur quelque navire de guerre, je l'avais tant fréquenté, ce pauvre
+détroit de Messine! Le jour, tous ses «alignements» m'étaient familiers,
+et la nuit tous ses «feux». Il représentait pour moi la vraie porte de
+l'Orient; si on le traversait en s'en allant de France, tout de suite,
+quand de l'autre côté s'ouvrait l'Adriatique, on se sentait _loin_, et
+bien en route pour l'aventure; par contre, au retour il marquait le
+terme du voyage; dès qu'on l'avait franchi on se croyait chez soi et on
+épiait au ciel les premiers indices de notre mistral français.
+
+Lorsque les hasards de la mer vous y faisaient passer de nuit, c'était
+un regret, parce qu'on aurait aimé le revoir; il est vrai, pour rappeler
+l'Italie quand même, il y restait l'odeur exquise des orangers; et puis
+quelque chanson, presque toujours, quelque gaie sérénade vous arrivait
+des barques ou de la rive.
+
+Le jour, quel enchantement pour les yeux! Couloir un peu tragique,
+malgré tout, entre les cimes tourmentées de la Calabre et l'immense Etna
+soufflant sa fumée éternelle. Mais ces témoins des grandes convulsions
+mondiales se tenaient immobilisés, très haut en l'air, comme perdus dans
+le ciel, et, à leurs pieds, la vie s'étalait si confiante et heureuse,
+sous une lumière de fête! Au-dessous de la région des neiges, des
+torrents et des pierres farouches, les orangers commençaient, formant
+partout des jardins en terrasse. Plus bas encore, au bord de cette mer
+que Ton eût dit inoffensive à jamais, des villes aux jolis noms de
+mélodie italienne groupaient leurs maisons, leurs églises,--et Messine,
+la plus luxueuse de toutes, alignait à toucher l'eau bleue ses façades
+régulières que le soleil avait longuement dorées.
+
+Plus qu'aux autres il nous appartenait, à nous marins de n'importe
+quelle nation, ce détroit enjôleur qui, même par les gros temps, au
+milieu des traversées mauvaises, ne manquait jamais de nous offrir son
+abri momentané, une heure de trêve si calme, avec les parfums de ses
+vergers, et des musiques, des refrains de tarentelle. La pensée que nous
+n'y trouverions plus en ce moment que l'horreur et la mort, nous met
+tous en profond deuil.
+
+
+
+
+PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
+
+
+Au temps de mon enfance, certain beau mois de mai de je ne sais quelle
+année lointaine.... A cette époque, c'étaient les débuts de la
+photographie; les «amateurs» ne se risquaient point à en faire, et l'une
+de mes tantes,--la tante Corinne, si douce et jolie avec ses boucles
+grises,--qui s'y adonnait dans le seul but de m'amuser, passait pour une
+novatrice un peu excentrique. Elle ne connaissait encore que les
+«positifs» directs sur verre,--ce qui, d'ailleurs, convenait bien mieux
+à mon impatience enfantine, car ainsi je voyais tout de suite la vraie
+image apparaître. Les modèles (qui étaient en général ma mère, ma soeur,
+ma grand'mère, mes autres tantes) posaient au plein air de ce mois de
+mai-là, presque toujours en un recoin de notre cour ensoleillée, tout
+près de la porte du caveau qui servait de chambre noire; pour fond, il y
+avait un adorable vieux mur, tapissé de lierre, de chèvrefeuille et de
+glycine; pour accessoire, une banquette aux pierres moussues, où
+refleurissait à chaque renouveau le même dielytra rose. Et je me
+rappelle ma joie, mon émerveillement lorsque, enfermé avec ma
+tante-photographe dans l'obscurité du petit souterrain où elle combinait
+ses drogues magiques, j'épiais sur chaque plaque nouvelle l'apparition
+de ces marbrures d'abord indécises qui, peu à peu, s'accentuaient pour
+dessiner des visages aimés. L'épreuve une fois fixée, c'était moi qui,
+triomphalement, la rapportais à la lumière du soleil, toujours dans le
+recoin aux glycines et au dielytra rose, où la famille assemblée
+l'attendait.
+
+Oui, mais tout cela n'était jamais que grisailles et, à la fin, je ne
+m'en contentais plus:--Dis donc, bonne tante, est-ce que tu ne
+connaîtrais pas un moyen de faire aussi sortir les couleurs?
+
+--Oh! ça, par exemple, mon petit!... A moins qu'un diablotin ne s'en
+mêle.... Et, pour achever sa phrase, elle fit de la main un geste qui
+signifiait combien ce rêve était irréalisable. Cependant je ne perdis
+pas tout espoir: elle trouverait peut-être, un de ces jours. C'était
+déjà si merveilleux, ce qui se passait au fond de ses cuvettes de
+porcelaine; un peu plus ou un peu moins, pourquoi pas?
+
+Une fois, comme on me ramenait de la promenade, ma grand'mère, assise à
+l'ombre des chèvrefeuilles au fond de la cour, m'appela joyeusement de
+loin:
+
+--Viens, mon petit, viens!... Si tu savais ce que ta tante a fait!
+Jamais tu n'as vu rien de pareil en photographie.
+
+--Quoi?... Qu'est-ce que c'est? Dis vite, grand'mère!..._Les
+couleurs_?...
+
+Pas encore les couleurs, non. Mais un portrait «posé» et admirablement
+venu de M. Souris, surnommé La Suprématie (un vieux chat très laid, qui
+m'appartenait en propre). J'adorais M. Souris, auquel ma grande camarade
+Lucette avait, par jalousie, donné ce surnom-là, parce qu'il
+représentait, disait-elle, mes suprêmes affections. Sous des dehors sans
+grâce, c'était une âme supérieure de chat, qui m'aimait d'une tendresse
+exclusive; au piano, dès que je commençais d'étudier mes sonates de
+Mozart, il reconnaissait mon jeu, et, du fond du jardin ou du haut des
+toits, accourait pour se promener harmonieusement sur le clavier.
+Certes, j'étais content de son portrait, d'autant plus qu'il avait su
+prendre une expression souriante et naturelle, et l'épreuve d'ailleurs
+était si nette que l'on eût compté les brins de sa moustache. Mais c'est
+égal, la phrase de ma grand'mère m'avait fait espérer les _couleurs_,
+ces couleurs que je souhaitais toujours davantage, à mesure que je les
+sentais vraiment impossibles. Je restais donc plutôt déçu; ces images
+grisâtres, à la fin, me lassaient....
+
+Et le mois suivant, tante Corinne s'étant aperçue, non sans mélancolie,
+que le jeu était usé, remisa pour toujours son appareil au fond d'un
+placard,--où il est encore, pauvre chose démodée que je garde à présent
+par respect, tandis qu'elle-même, la chère tante-photographe, s'en est
+allée dormir au cimetière.
+
+Des années ont passé, beaucoup d'années, hélas! Nous sommes en 1909, au
+début d'un mois de mai qui est sensiblement pareil à ceux de mon
+enfance, avec autant de lumière, autant de fleurs. Et la scène se passe
+dans le même petit décor resté immuable, près des mêmes vieux murs
+tapissés de lierre, où les glycines, qui ont seulement beaucoup grossi,
+accrochent leurs mêmes branches, devenues semblables à d'énormes
+serpents.
+
+Mais ce n'est plus tante Corinne qui photographie, c'est
+Gervais-Courtellemont, et il réalise sur ses plaques le miracle auquel
+j'avais tant rêvé jadis, le miracle des couleurs!
+
+L'hiver dernier, à Paris, j'étais allé, non sans défiance, regarder ces
+vues colorées qu'il a prises en pays d'Islam et qu'il projette agrandies
+sur des écrans. Je ne prévoyais pas quelles seraient ma surprise et mon
+émotion, devant tout ce qui m'attendait là: des horizons du désert
+arabique, me réapparaissant avec leurs sables brûlés et leurs ciels
+fauves; d'impénétrables mosquées dont je reconnaissais tout de suite les
+colonnades de porphyre, les panneaux de faïence bleue, et les tapis où
+des verts de turquoise morte s'entrecroisent parmi des rouges de
+pourpre; des incendies de soleil couchant sur les minarets et les toits
+roses de Damas; Stamboul, les cimetières d'Eyoub avec la peuplade de
+leurs stèles dorées et de leurs cyprès noirs, me donnant le frisson de
+ces nostalgies soudaines qu'aucun mot n'exprime.... Pour finir, ce fut
+un crépuscule au Bosphore, presque la nuit et, au milieu des gris d'un
+ciel couvert, un nuage gardant seul des tons encore roses.--Oh! ce nuage
+d'on ne sait quel soir de Turquie, cette chose essentiellement
+changeante et sans durée, que l'on avait pu capter ainsi pour toujours,
+avec son dernier coloris d'un instant, envoyé par le soleil en
+fuite!...
+
+Aujourd'hui donc, ce Gervais-Courtellemont qui sait fixer l'éphémère,
+l'insaisissable de toutes les fantasmagories, est chez moi: et qui
+surtout l'a décidé à y venir, c'est l'Orient que j'y ai transplanté, car
+il est un fervent de l'Islam. Et, depuis deux jours, il a pris quantité
+de vues dans ma mosquée, dans mon logis oriental.--Il a même portraituré
+par jeu, non pas ce pauvre M. Souris depuis longtemps défunt, mais la
+dame Gribiche, baronne des Gouttières, une vieille chatte que mon fils
+adore, à peu près autant que j'adorais La Suprématie.
+
+Lui non plus ne fait autre chose que des «positifs» directs sur verre,
+et il s'en va les développer justement dans ce même caveau obscur où je
+m'enfermais jadis avec tante Corinne. Parfois j'y descends avec lui,
+curieux de regarder par-dessus son épaule le mystère qui s'accomplit
+dans ses petites cuvettes de porcelaine; mais, au lieu des monotones
+grisailles que j'avais connues du temps de mon enfance, je vois naître,
+s'aviver peu à peu, sur la glace d'abord blanchâtre et baignée d'un
+liquide aux transparences incolores, des mosaïques d'éclatantes
+couleurs. Les murs de ma mosquée sont venus se fixer là, comme en des
+miniatures trop patiemment finies, avec leurs panneaux en vieilles
+faïences où les bleus adorables d'autrefois se mêlent à des rouges de
+corail que l'on n'imite plus; et aussi les vieux tapis d'Ispahan sur
+lesquels on jette des roses qui s'effeuillent, et les couvre-tombeaux en
+velours d'un vert éteint brodé d'argent pâle, et les coussins en brocart
+zébré d'or. Tous ces jeux de nuances auxquels j'ai amusé un instant mes
+yeux et que je ferai peut-être changer demain, les voici fixés sur ces
+plaques, et fixés sans doute de manière à durer plus que moi-même: il y
+a pour sûr un peu de sorcellerie là-dedans.
+
+Au sortir du souterrain des manipulations magiques, lorsque nous
+rapportons les épreuves à la lumière du soleil pour les juger mieux,
+c'est toujours dans ce recoin de verdure et de fleurs, où je me souviens
+d'être venu tant de fois montrer en triomphe les modestes oeuvres si
+imparfaites de tante Corinne. Non, rien n'a changé là, dans
+l'arrangement des lierres, des chèvrefeuilles et des glycines; les mêmes
+variétés de mousses étendent leurs velours sur les pierres des
+banquettes.... Mais tous les chers visages, qui autrefois guettaient ici
+même mon pas remontant de la chambre noire, sont cachés et décomposés à
+présent sous la terre,--et c'est cela, le seul et le grand changement
+appréciable dans les ambiances.... En outre, moi qui jadis aurais sauté
+d'une joie folle, et peut-être aussi tremblé d'un peu d'épouvanté, si
+j'avais vu tant de belles couleurs éclater sur les glaces à images, je
+reste plutôt impassible aujourd'hui devant cette merveille....
+
+C'est que, voilà, dans l'intervalle, il s'est passé une chose effarante,
+plus implacablement définitive que le soudage d'un couvercle de
+cercueil: la vie qui, à l'époque des premières photographies en
+grisailles, était en avant de ma route, a glissé vite, vite,
+sournoisement, sans faire de bruit, sans me laisser de fatigue, comme
+sur une pente où tout s'accélère en vertige,--et à présent elle est
+presque toute derrière moi, demain elle sera partie; demain je ne
+percevrai plus ni les couleurs ni le soleil, et déjà sans doute je
+commence par m'en désintéresser.
+
+Donc, en présence de la réalisation si complète de ce que j'avais rêvé
+autrefois comme l'impossible, je me contente de dire à Courtellemont:
+«Merci, mon cher ami; c'est vraiment très bien!»
+
+
+
+
+CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU[5]
+
+
+Messieurs,
+
+Avec humilité profonde, dans un sentiment de vénération presque
+religieuse pour ceux et pour celles que je vais nommer ici, j'essaie
+d'accomplir la tâche que vous m'avez confiée.
+
+C'est encore en parlant de moi-même que je commencerai mon discours, et
+cette façon de faire, sans doute, rie sera point pour vous surprendre,
+puisqu'elle constitue, paraît-il, un de mes défauts coutumiers.
+
+[Note 5: Discours prononcé à l'Académie française à l'occasion des prix de
+vertu.]
+
+Mais beaucoup d'âmes, en ces temps de vertige, ressemblent à la mienne,
+et, pour l'adresser à plusieurs qui m'écoutent ici, je pourrais
+emprunter à Victor Hugo son étrange phrase: «Ah! insensé, qui crois que
+tu n'es pas moi!» Donc, un enseignement peut-être jaillira pour
+quelques-uns, lorsque j'aurai dit en toute sincérité comment mon âme,
+d'abord ennuyée et hautaine devant cette tâche que l'on m'imposait, est
+peu à peu devenue respectueuse et attendrie. A ceux qui sont mes frères
+par la souffrance, mes frères par l'orgueil, mes frères par le doute et
+par le trouble, combien je voudrais pouvoir communiquer le bien que je
+me suis fait à moi-même et l'apaisement que j'ai trouvé, en vivant par
+la pensée, durant quelques semaines, au milieu de ces simples et de ces
+admirables que l'Académie française glorifie en ce jour!
+
+Tous, n'est-ce pas? nous avons fait, au cours de notre vie, quelque
+bien, ça et là; du bien qui, en général, nous a donné peu de peine, nous
+a privés de peu de chose. Et nous nous sommes magnifiés alors, disant en
+nous-mêmes: La bonté habite notre coeur. Comme nous étions loin
+cependant, loin et au-dessous du moindre, du dernier de ces apôtres
+obscurs, dont j'ai mission de vous entretenir! Nous, gens du monde,
+quelles que soient nos détresses intimes et cachées, nous restons les
+favorisés sur cette terre. Tous, brûlés plus ou moins de désirs
+inassouvis, d'ambitions, de convoitises, tourmentés d'irréalisables
+rêves, nous puisons en notre propre coeur nos souffrances,--parfois
+infinies, je le sais bien, mais qui s'atténueraient par la patience et
+l'oubli de soi-même. En somme, nous avons la fortune, le luxe, ou bien
+la fumée d'un peu de gloire, ou tout au moins les commodités de la vie,
+nos lendemains assurés, du bien-être en perspective jusqu'à l'heure de
+la mort. Ceux dont je vais vous parler n'ont rien, n'ont jamais eu rien;
+pour la plupart, ils n'ont plus la santé ni la jeunesse, pas seulement
+le pain de chaque jour, et ils trouvent le moyen d'être bons, de l'être
+inépuisablement, à toute heure, durant des mois et durant des années;
+ils trouvent le moyen d'être secourables et doux, de donner comme par
+miracle ce qu'ils n'ont pas,--et, dans leur dénuement sublime, ils sont
+heureux par la charité....
+
+La charité, que vous m'avez confié la mission, pour moi un peu
+écrasante, de célébrer aujourd'hui, je la trouve glorifiée d'une façon
+définitive et magnifique dans un livre qui résistera à l'écroulement des
+religions et de la foi, dans le livre éternel qui survivra à toutes
+choses et qui se nomme l'Évangile:
+
+«Quand même, dit saint Paul, je parlerais toutes les langues des hommes
+et des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis que comme
+l'airain qui résonne et comme la cymbale qui retentit.
+
+»Et quand même je connaîtrais tous les mystères et la science de toutes
+choses, et quand même j'aurais la foi jusqu'à transporter les montagnes,
+si je n'ai point la charité, je ne suis rien.
+
+»Et quand même je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des
+pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point
+la charité, cela ne me sert à rien.»
+
+Oh! ils ont la charité, ceux-ci, tous ces ignorés d'hier, auxquels nous
+allons offrir aujourd'hui, avec un semblant d'éclat, de bien
+insuffisantes récompenses: travailleurs à la journée accablés par les
+ans, vieilles servantes que la fatigue épuise, pauvres et pauvresses,
+infirmes, paralytiques, auxquels nous faisons en ce moment une trop
+mesquine apothéose, avec nos admirations distraites et mondaines, avec
+un peu d'argent que nous leur donnons et que, soyez-en sûrs, ils ne
+garderont point pour eux-mêmes.
+
+Ils ont la charité, et la vraie, ainsi qu'elle est définie par saint
+Paul, que je veux citer encore; car il ne suffit pas de faire le bien,
+il faut surtout le faire comme ils l'ont fait, d'une façon patiente et
+tendre, d'une façon aimable et avec un bon sourire....
+
+«La charité, écrit l'apôtre à ses amis de l'église de Corinthe, la
+charité est patiente; elle est pleine de bonté; la charité n'est point
+envieuse; la charité n'est point insolente; elle ne s'enfle point
+d'orgueil.
+
+»Elle n'est point malhonnête; elle ne cherche point ses intérêts; elle
+ne s'aigrit point; elle ne soupçonne point le mal.»Elle excuse tout,
+elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.»
+
+C'est bien cela. Depuis deux mille ans, la charité n'a point varié, et,
+telle la comprenait l'apôtre, telle la pratiquent à notre époque ces
+êtres d'exception et d'élite que l'Académie, tous les ans, va rechercher
+et découvrir, étonnés et confus, dans les faubourgs populaires, au fond
+des provinces, dans les campagnes ignorées.
+
+J'ai dit: étonnés et confus,--car ils ont aussi la modestie, et ils sont
+tous inconscients de ce que vaut leur coeur. Ils n'ont point sollicité
+nos suffrages; oh! non, et la plupart d'entre eux apprendront
+aujourd'hui seulement, avec stupeur, que nous les avons distingués. Ils
+nous ont été désignés d'abord par la rumeur publique,--qui s'égare si
+souvent dans ses haines, mais qui si rarement se trompe lorsqu'il s'agit
+au contraire de remercier et de bénir. Toute la population d'un village,
+ou d'un canton, ou d'une banlieue, s'est unie pour nous dire ceci, par
+quelque lettre couverte de naïves signatures: «Il y en a un parmi nous
+qui n'est pas comme les autres, qui ne sait faire que du bien à tout le
+monde, qui est un modèle de douceur et de dévouement; vous qui donnez
+des prix de vertu, venez donc y voir.» Alors, l'enquête a été commencée,
+avec discrétion, avec mystère, pour ne pas effaroucher le candidat,--et
+l'enquête presque toujours nous a révélé une existence admirable.
+
+Cette année, comme tous les ans, il y a eu abondance de sujets, et il a
+fallu choisir, opérer, parmi ces héros du sacrifice quotidien, un très
+difficile triage.... Oh! je voudrais pouvoir les nommer tous, les élus
+et même ceux qui auraient mérité de l'être! Mais ce serait interminable
+et bien fastidieux. Et puis leurs humbles noms, en général, sont si
+plébéiens, si vulgaires et inélégants, que le sourire peut-être vous
+viendrait à cette nomenclature.
+
+Non seulement il a été impossible de les récompenser tous, mais de plus,
+comme le choix s'est porté sur ceux qui avaient donné au prochain le
+plus de leur force et de leur vie, sur les plus éprouvés par les longues
+patiences et les longs sacrifices, sur les très usés et les très vieux,
+plusieurs que l'on venait d'élire sont morts depuis nos séances du
+printemps; dans la liste que j'ai là, je vois beaucoup de noms barrés à
+l'encre, avec, en regard, l'annotation: décédé.... Mon Dieu, je n'en
+suis pas en peine, de ces derniers. Ils s'en sont allés, peut-être, dans
+quelque région mystérieuse et rayonnante, chercher des couronnes plus
+belles que nous n'en saurions donner ici; ou, tout au moins,
+jouissent-ils de dormir sans trouble et sans rêve, et de n'être plus
+nulle part....
+
+Au premier rang de vos élus, Messieurs, je trouve un prêtre,--un prêtre
+des environs de Belfort, la ville héroïque,--le Père Joseph, de l'ordre
+des Barnabites, auquel vous avez accordé la plus haute des récompenses
+prises sur le legs de M. de Montyon.
+
+C'est pour celui-là surtout que vous avez cru devoir agir avec mystère,
+connaissant sa modestie, et voici ce que nous apprennent à son sujet vos
+renseignements, recueillis dans le plus grand secret, comme s'il se fût
+agi de dépister un malfaiteur.
+
+En 1870, quand éclata la guerre, le Père Joseph, qui s'était déjà
+signalé par sa charité dans une petite paroisse de Genève, demanda du
+service comme aumônier dans nos armées et se fit envoyer aux
+avant-postes d'Alsace. Enfermé bientôt dans Strasbourg, il passa ses
+jours et ses nuits aux remparts, parmi nos soldats, et gagna, sous le
+feu de l'ennemi, la croix de la Légion d'honneur. Quand Strasbourg eut
+capitulé, les Prussiens le trouvèrent aux ambulances et l'arrêtèrent;
+leur général cependant lui offrit la liberté, qu'il refusa pour s'en
+aller en captivité au milieu des prisonniers les plus humbles.
+Soupçonné d'espionnage par nos ennemis, que surprenait un dévouement
+pareil, il fut d'abord cantonné à Rastadt, surveillé de près et malmené,
+jusqu'au moment où l'archevêque de Fribourg, le reconnaissant pour un
+pur apôtre, le couvrit de sa protection.
+
+«Voulez-vous aller à la mort?--lui écrivit un jour ce même
+archevêque.--La fièvre typhoïde sévit à Ulm; déjà deux mille de vos
+compatriotes en sont atteints, et pas un prêtre français n'est avec
+eux.» Quelques heures après, il était à Ulm. Il y resta neuf mois, nuit
+et jour au chevet des mourants, sans vouloir ni repos ni sommeil.
+Entre-temps, il écrivait à ses amis de France, leur demandant de
+l'argent, des vêtements chauds, des secours de toute sorte, pour ceux
+qu'épargnait la contagion, mais que tourmentaient le froid et la misère.
+A son appel, les dons arrivaient comme par miracle, et il distribua,
+durant cet hiver sinistre, plus de 300.000 francs! L'admiration alors
+s'imposa à nos ennemis, qui le voyaient de près à l'oeuvre, et ils lui
+offrirent la croix de l'Aigle noir. Mais, de même qu'il avait naguère
+refusé la liberté, il déclina l'honneur, demandant, comme seule grâce,
+que l'Impératrice Augusta voulût bien lui accorder une audience, et, une
+fois admis devant la souveraine, il sut obtenir d'elle ce qui avait été
+refusé jusqu'à ce jour aux autres sollicitations françaises: le
+rapatriement immédiat de tous les prisonniers épargnés par le typhus.
+Plus de vingt trains chargés de jeunes soldats prirent la route de nos
+frontières dévastées, et des centaines d'enfants de France furent ainsi
+sauvés par ce prêtre.
+
+La guerre finie, le Père Joseph revint s'enfermer obscurément dans sa
+petite église de Genève et consacra son activité aux enfants orphelins
+ou errants, qu'il groupa autour de lui, qu'il recueillit dans son
+presbytère. Cela dura jusqu'au jour où l'intolérance religieuse le fit
+expulser du territoire suisse, en même temps que son évêque. Se séparer
+ainsi de tous ses fils d'adoption lui causa alors un tel désespoir qu'il
+suivit, sans plus réfléchir, une idée héroïque et folle: avec son
+modeste patrimoine, d'une trentaine de mille francs, il acheta sur le
+sol français, tout près de la frontière, une ferme où il réunit ses
+chers protégés. Mais, pour nourrir tout ce petit monde, qui s'était
+rendu, si confiant, à son appel, il n'avait plus rien; alors, sans
+perdre son aisance sereine, il se multiplia, il fit des prières, des
+prédications, des quêtes.... Il y a vingt-deux ans aujourd'hui qu'il a
+fondé, avec cette irréflexion admirable, un orphelinat de 150 enfants,
+et jamais ses élèves, sans cesse renouvelés, n'ont manqué du nécessaire.
+C'est par centaines qu'il a ramassé, dans la boue des grandes villes,
+des petits abandonnés, des petits vagabonds, pour en faire de paisibles
+laboureurs, ou bien des missionnaires, beaucoup de braves soldats aussi,
+ou même de braves officiers de notre armée.
+
+Tout cela, n'est-ce pas? est bien admirable, et même un peu merveilleux,
+et il est certain que, parmi tous ceux dont j'ai mission de vous parler
+ici, le Père Joseph est celui qui a rempli la tâche la plus féconde;
+l'Académie a donc bien jugé en lui décernant sa plus haute
+récompense--dont il va faire, d'ailleurs, l'usage désintéressé que l'on
+peut prévoir. Mais il a eu pour le soutenir, lui, la grandeur même de
+son idée et de son oeuvre, le succès toujours croissant de sa parole
+d'apôtre; c'est au grand jour qu'il a vécu et qu'il a lutté. Donc, comme
+il est un prêtre et presque un saint, son humilité chrétienne me
+pardonnera de dire que je m'incline encore davantage devant les pauvres
+êtres moins bien doués, plus obscurs, dont je parlerai tout à l'heure,
+et qui ont peiné dans l'ombre, à de plus rebutantes besognes.
+
+Cette héroïque folie de fonder des asiles d'enfants, alors que Ton ne
+possède rien ou presque rien, est moins rare que l'on ne pense, et, le
+plus surprenant, c'est qu'elle réussit toujours! L'Académie, qui en
+trouve constamment des exemples, a découvert cette année, à Mary, tout
+près de nous, dans la Seine-et-Marne, une adorable vieille demoiselle,
+appelée du gentil nom de Colombet, qui depuis vingt-cinq ans, sur ses
+modestes revenus, entretient un asile d'orphelines, une école gratuite,
+un autre asile encore pour les bébés du pays, et qui conduit elle-même
+tout ce petit monde avec une bonté et une douceur maternelles.
+
+Une autre sainte fille, plus que septuagénaire, Marie Lamon, accomplit,
+depuis vingt-cinq années aussi, un miracle de chaque jour dans son
+orphelinat de Tarbes, fondé, semble-t-il, envers et contre tous les
+avertissements du sens commun. Cela a commencé par un petit abandonné
+qu'elle a recueilli une fois; ensuite il lui en est venu deux, puis
+trois, puis dix, puis quarante. Et voici déjà plus de mille orphelins
+qui ont été élevés et placés par ses soins.
+
+Mais, celles qui recueillent ainsi des enfants ont au moins la joie de
+voir leur visage et leur sourire, d'épier les promesses de l'avenir chez
+ces petits êtres qu'elles façonnent à leur guise, de les suivre plus
+tard dans le développement heureux de leur vie....
+
+Et je trouve plus étonnantes encore et plus surhumaines celles qui
+recueillent les vieillards, car, de ceux-là, il n'y a jamais rien à
+attendre, que la lente décomposition et la mort.
+
+Au nombre de ces dernières est la demoiselle Joséphine Guillon, qui
+d'abord rêvait de fonder un orphelinat déjeunes filles, mais qui, à la
+suite de je ne sais quelle vision mystique, pendant l'extase d'un
+pèlerinage, crut comprendre que le Christ lui demandait un sacrifice
+plus lourd, et se consacra aux vieux pauvres, aux vieilles pauvresses.
+
+De la même école, mais d'une plus humble origine, est cette Mariette
+Favre, qui, après avoir servi comme domestique pendant vingt ans, reprit
+sa liberté vers la quarantaine, dans, le but bien arrêté de consacrer à
+des vieillards sans foyer ses petites économies et le reste de ses
+forces épuisées. Sa première recrue fut une vieille mendiante aveugle,
+avec qui elle partagea son unique chambre: une vieille paralytique ne
+tarda point à venir s'installer en troisième dans le singulier ménage;
+puis, naturellement, la porte étant ouverte, il en arriva d'autres,
+toujours d'autres.... Et aujourd'hui plus de cinquante débris humains
+sont groupés autour de Mariette Favre, logée dans des bâtiments qu'elle
+a fait construire avec le fruit de ses quêtes, nourris, chauffés comme
+par miracle, on ne sait plus avec quel argent. En admirant tout cela, on
+doit renoncer à comprendre. Et il faut être Fange de patience,
+d'ingéniosité et de douceur qu'est cette fille, pour gouverner si
+discordante république; car ces pensionnaires ont été ramassés Dieu sait
+où; en arrivant là, les «bons petits vieux»--c'est ainsi qu'elle les
+nomme--sont pour la plupart insupportables, et, quant aux «bonnes
+petites vieilles», inutile de dire que ce sont des pestes. Eh bien! la
+communauté marche à souhait quand même; au milieu de tout ce monde, la
+chère vieille fille, coiffée toujours de son vénérable bonnet blanc
+d'ancienne servante, évolue en souriant, aimable, enjouée; elle calme
+les uns, elle amuse les autres; tout en pansant des plaies, en lavant
+des mains sales, en chassant la vermine des lamentables chevelures, elle
+ramène la bonne humeur chez les hargneux et les sombres. Et puis, sous
+ses ordres, tout le monde, suivant ses moyens, concourt au bien-être
+d'autrui. Tel «bon petit vieux» qui a les pieds encore solides, mais qui
+est aveugle, va promener au soleil sur son dos, telle «bonne petite
+vieille» dont l'oeil est resté vif, mais qui n'a plus de jambes. Quant
+au travail, il est réparti, d'une façon merveilleusement entendue, entre
+chacun suivant les facultés qu'il conserve; ceux-ci labourent le jardin
+aux légumes, ceux-là coupent le bois ou bien mettent des pièces aux
+souliers qui s'usent; et des grand'mères paralytiques, dont les doigts
+sont agiles encore, tricotent jusqu'au soir, sur leur lit, des
+chaussettes ou des jupons. Il y a certainement des jours d'inquiétude
+dans le phalanstère, c'est quand le pain va manquer, ou bien c'est, par
+les temps de gelée, quand s'épuise la réserve de charbon. Mais la
+sainte, alors, prend sa robe des dimanches avec son bonnet le plus
+blanc, pour s'en aller tendre la main chez les riches--et chaque fois
+l'on s'en tire!... Oh! il y a aussi des jours de liesse; il arrive que
+de bonnes âmes, à l'occasion de certaines fêtes, envoient quelques
+friandises, des poulets ou du bon vin; ces jours-là, on s'assemble pour
+des repas qui ont la naïve gaieté des dînettes d'enfants, et, au
+dessert, les «bons petits vieux» se mettent en frais d'innocentes
+galanteries, pour les «bonnes petites vieilles», qui leur chantent des
+chansons.
+
+Il y a une délicatesse exquise à apporter ainsi, non seulement un peu de
+bien-être ou de moindre souffrance, mais encore un peu de joie et de
+sourire à ces décrépitudes, à ces lentes agonies, qui semblaient vouées
+à l'horreur du délaissement et du froid, sur des grabats solitaires.
+D'ailleurs, les bonnes magiciennes en cheveux gris ou en bonnet de
+linge, qui président à ces choses, paraissent elles-mêmes toujours gaies
+et doivent posséder certainement une paix et un bonheur déjà
+ultra-terrestres, que nous ne saurions comprendre.
+
+Parmi les prix Montyon, tous les ans nous avons aussi des sauveteurs.
+
+Et il en est un, cette année, qui présente une physionomie bien
+particulière, un rude Breton de Port-Navalo, nommé Georges Pouplier;
+ancien marin, il va sans dire, ancien second maître de manoeuvre, dont
+la large poitrine est couverte des décorations les plus glorieuses: avec
+la Légion d'honneur et la Médaille militaire, tout un jeu de médailles
+de sauvetage en argent et en or,--auprès desquelles paraissent
+négligeables tout de croix dont se chamarrent des politiciens ou des
+gens de cour.
+
+La vie de Georges Pouplier est un long roman d'aventures, qui semble
+composé par quelqu'un de nos anciens conteurs français. Il a, pendant
+des années, promené par le monde sa vigueur de Celte, nageant,
+plongeant, comme un dieu marin, dans les grandes houles glacées des mers
+du Nord, ou bien dans les eaux équatoriales où les requins habitent, et
+toujours ramenant au rivage, ou au navire, des gens qui allaient périr,
+marins, femmes ou petits enfants. Ces dernières années, il était aux
+postes les plus périlleux de l'Afrique centrale, sous les ordres de mon
+camarade et ami de Brazza--un autre héros, ce dernier, que la France
+ingrate a «jeté par-dessus bord», comme nous disons en marine.
+
+En 4873, tout jeune gabier de l'équipage du _Beaumanoir_, dans les mers
+d'Islande, il avait fait ses débuts en sauvant ensemble un officier et
+un novice. Et en 1894, enfin, il termina la longue série de ses
+sauvetages--il nous pardonnera bien lui-même d'en soutire un peu, tant
+c'est imprévu--en repêchant d'un seul coup douze nègres du Congo.
+
+A côté de ce roi des sauveteurs, l'Académie en a primé nombre d'autres
+qui se sont jetés à l'eau, dans le feu, qui ont arrêté des chevaux
+emportés ou des taureaux furieux....
+
+A Dieu ne plaise que j'aie l'air de dédaigner ces braves. Mais je fais à
+leur sujet mes restrictions, comme j'en ai fait tout à l'heure au sujet
+du Père Joseph. Dans les choses admirables, il y a des degrés comme en
+tout. A la faveur d'un élan superbe, secondé presque toujours par u/ne
+impulsion de vigueur physique, on joue sa vie pour sauver celle d'un
+autre; cela est beau, je le veux bien, et nous n'en serions pas tous
+capables; mais cela n'est pas soutenu, cela n'a pas de durée. Oh!
+combien je trouve plus difficiles et plus loin de moi--je puis bien dire
+plus loin de nous--ces sacrifices, accomplis avec un visage serein, qui
+durent des mois, des années, des dizaines d'années, sans une minute de
+faiblesse, sans un retour d'égoïsme, sans un murmure.... Aussi je me
+sens plus étonné encore, plus respectueux et plus petit, devant le
+troupeau habituel des vieux serviteurs, des vieilles servantes, des
+vieux ouvriers, des vieilles couturières, de tous les pauvres gens qui
+sont comme les abonnés annuels des prix Montyon.
+
+Les vieilles servantes! L'Académie, cette année, en a couronné dix-huit,
+qui semblent vraiment des êtres de légende, tant leur abnégation et
+leur bonté confondent nos égoïsmes mondains.
+
+Mon Dieu, leur histoire à toutes est à peu près pareille. En général,
+elles sont entrées presque enfants dans quelque famille que le malheur
+ensuite est venu frapper, et alors elles ont voulu rester sans gages au
+service de leurs maîtres d'autrefois; peu à peu, elles leur ont tout
+donné, leurs petites économies, leur force, leur saine jeunesse de
+paysannes, ou même leur beauté,--car plusieurs étaient jolies, aimées,
+désirées, et elles ont sacrifié cela aussi, éconduisant de braves
+amoureux qui les voulaient pour épouses. Il en est qui se sont mises à
+travailler fiévreusement à n'importe quel rude ou ingénieux métier de
+leur invention, afin de pouvoir rapporter le soir un peu d'argent ou un
+peu de nourriture aux anciens maîtres devenus infirmes, qu'il faut
+encore soigner et panser avant de s'endormir.
+
+Telle, cette bonne Savoyarde, appelée Claudine Buevoz, qui s'est faite
+dévideuse de soie et qui pelotonne sans trêve ses écheveaux, pour
+nourrir sa pauvre vieille maîtresse d'autan, aujourd'hui veuve,
+misérable et impotente.
+
+Telle encore, cette Emilie Aubert, de la Provence, qui s'est improvisée
+revendeuse de légumes et-de poulets aux portée de Marseille, pour
+subvenir aux besoins d'une vieille douairière et de sa fille, toutes
+deux malades et sans pain. Elle était née dans une demi-aisance, cette
+Emilie Aubert, fille d'un notaire de province qui possédait quelque
+bien, et personne n'eût pu prévoir pour elle tant de déchéance et de
+misère. Lorsque, après avoir tout perdu, elle se décida à entrer comme
+gouvernante chez les nobles dames qu'elle soutient aujourd'hui par son
+trafic épuisant, ces dernières habitaient le château familial dont elles
+portent le nom, et d'où elles ont été chassées depuis tantôt vingt ans,
+à la suite de revers inouïs. Les voilà donc aujourd'hui, ces trois
+femmes, unies dans une commune détresse matérielle.
+
+Et c'est Emilie, l'ancienne gouvernante, d'ailleurs la seule valide de
+l'étrange trio, qui pourvoit à toutes choses. Sous les brûlants soleils
+d'été, sous les pluies d'hiver, elle va courir à pied les villages, pour
+acheter les légumes qu'elle revient vendre au marché de la ville,
+réussissant à payer ainsi la nourriture de ses chères maîtresses et
+leurs vêtements modestes.
+
+Il y a encore--parmi tant d'autres--cette ravaudeuse de vieux parapluies
+et de vieux tamis, qui s'appelle Joséphine Bénéteau. Une fille du bas
+peuple, celle-là, qui est entrée comme servante à quatorze ans, il y a
+un demi-siècle à peu près, dans une famille de forgerons vendéens. Les
+enfants étaient nombreux au logis; mais, malgré les soins de leur
+bonne, les uns après les autres ils sont morts de la poitrine; le père à
+son tour les a suivis au cimetière, et bientôt il n'est plus resté que
+la veuve, avec le dernier des fils: un jeune garçon tout frêle, qui
+s'est mis à travailler seul dans la forge délaissée, pour gagner le pain
+de la maison. Travailler, forger, battre le fer, il le fallait bien, et
+d'ailleurs le petit ne connaissait point d'autre métier moins dur; mais
+la brave Joséphine, le trouvant bien maigre et bien pâle, ne le perdait
+plus de vue et, pour lui éviter les fatigues excessives, surtout les
+sueurs dangereuses, c'était elle, le plus souvent, qui à grand effort
+frappait sur l'enclume. Il s'en est allé quand même, ce dernier enfant,
+vaincu, lui aussi, par le mal inévitable. C'est alors que pour faire
+vivre la maman de tous ces morts, épuisée du reste parla maladie et le
+chagrin, la servante a imaginé de réparer les parapluies, les tamis ou
+les paniers. Et tout le jour donc, elle s'en va dans les villages,
+trottinant par les sentiers, poussant son cri de raccommodeuse, son
+pauvre cri chanté, qui s'éteint de plus en plus avec les ans; le soir
+ensuite, quand elle rentre exténuée, elle trouve le moyen encore
+d'égayer un peu sa vieille maîtresse, par de bons sourires, d'amusants
+propos, tout en lui préparant le repas qu'elle lui a si péniblement
+gagné dans sa journée.
+
+Parmi nos prix Montyon, nous n'avons pas, bien entendu, que des
+servantes, mais aussi quantité d'ouvriers, de petits employés obscurs,
+entre lesquels on ne sait vraiment qui choisir, ni qui plus admirer;
+quantité de braves ménages, déjà chargés d'enfants, qui ont recueilli
+avec tendresse des orphelins, des grands-pères, des grand'mères, de
+vieilles tantes aveugles ou en enfance sénile, et qui ont travaillé avec
+plus d'acharnement pour faire la vie douce à tout ce monde.
+
+Des ménages, par exemple, comme celui des Raunier, qui sont des petits
+artisans de Lodève. Ils ont passé leur vie, ces Raunier, autant la femme
+que le mari, à faire du bien, à veiller des malades, à secourir des
+malheureux. Et la femme, un jour, ne sachant plus que donner, a eu
+l'idée d'offrir son lait; elle a nourri successivement plusieurs pauvres
+bébés, qui languissaient parce que la poitrine de leur mère avait été
+tarie par la souffrance ou la faim....
+
+Parmi ces êtres capables ainsi de tout sacrifier pour leur prochain, il
+s'en trouve qui, par surcroît, sont des impotents, des malades, des
+infirmes; alors cela devient de leur part, n'est-ce pas? quelque chose
+de surhumain, quelque chose d'angélique. Il nous est bien arrivé à tous,
+au cours de nos existences surmenées, de nos voyages, de nos plaisirs,
+d'être frôlés plus ou moins légèrement par l'aile brûlante de quelque
+fièvre qui passait, et chacun de nous se rend compte à peu près de
+l'abattement qu'une souffrance cause. Eh bien! il y a sur terre des
+créatures qui ont souffert toute leur vie, dont l'enfance rachitique a
+été sans soleil et sans jeux, qui ont tout le temps végété dans des
+logis sombres, qui ont atteint péniblement la vieillesse sans rencontrer
+une heure de joie ni de santé, mais dont le courage et le dévouement
+n'ont, malgré cela, jamais connu de défaillance.
+
+Ainsi, cette sainte fille appelée Eugénie Lucas, infirme, traîneuse de
+béquilles, à demi percluse à force de douleurs, endurant un continuel
+martyre; mais, sans se plaindre, travaillant nuit et jour à des ouvrages
+de couture à peine payés, pour faire vivre son vieux père, sa vieille
+mère aveugle qu'elle adore.
+
+Ainsi cette Eugénie Philippart, infirme et contrefaite, élevée par
+charité jusqu'à quinze ans dans un asile de bonnes soeurs. Une tante la
+recueillit à sa sortie de l'hospice et lui apprit son métier de
+repasseuse. Travaillant toutes deux, elles vécurent d'abord sans trop de
+misère. Mais bientôt la tante sentit ses yeux s'obscurcir; quelque temps
+encore, elle put promener son fer sur des surfaces unies, des nappes,
+des rideaux, que sa nièce étendait sur une table,--et puis il a fallu y
+renoncer: elle n'y voyait plus. Et voici aujourd'hui vingt ans qu'elle
+est aveugle, tendrement soignée par sa nièce, qui a refusé de la laisser
+partir pour l'hôpital. Elle travaille, elle repasse tant qu'elle peut,
+la pauvre nièce infirme et bossue, et pourtant sa détresse augmente de
+jour en jour, car décidément ses yeux l'abandonnent; alors il y a
+souvent, comme elle dit, des malfaçons dans son ouvrage, et ses
+pratiques commencent de la quitter. Mais, se privant de tout, même de
+nourriture, afin de pouvoir dorloter encore la vieille tante aveugle,
+elle ne cesse de lui faire, d'un ton enjoué, d'innocentes et pieuses
+petites histoires, pour lui donner à entendre que l'ouvrage va bien, que
+les demandes affluent et que l'aisance est au logis.
+
+Les dernières dont je parlerai, Messieurs, sont les soeurs Michaud, qui
+végètent au hameau perdu de la Vermanche, dans le département du Cher,
+et auxquelles vous avez accordé un prix de 500 francs. Celles-là sont
+aveugles de naissance, toutes deux. Sous leur vieux toit de paille, sur
+leur sol de terre battue, elles ont commencé dès l'enfance à travailler
+comme deux bienfaisantes petites fées. Pendant que leurs parents
+labouraient la terre, cultivaient le verger qui les faisait tout juste
+vivre, elles arrivaient, à force de volonté, à tenir propre le ménage
+et même à préparer les repas; en ce temps-là, qui fut pour elles le
+temps prospère de la vie, tout reluisait dans la chaumière; sur les
+pauvres meubles bien cirés, les moindres objets s'alignaient dans un
+ordre minutieux. Quand les voisins alors s'ébahissaient de voir les
+choses si bien rangées, les petites filles naïvement répondaient: «Eh!
+si nous n'avions pas soin de remettre nos affaires aux mêmes places,
+comment les retrouverions-nous après, puisque nous n'y voyons pas?» La
+famille ainsi vivait presque heureuse quand, il y a une dizaine
+d'années, le père mourut, laissant le verger à l'abandon, laissant la
+mère épuisée de travail et à demi infirme. A ce moment on pensa bien
+faire, à la mairie du plus prochain village, en offrant de placer la
+veuve dans un hôpital; mais l'idée de se séparer de leur vieille mère
+jeta les deux soeurs aveugles dans un désespoir affreux: «Plus tard,
+supplièrent-elles, plus tard, s'il le faut absolument; laissez nous
+d'abord essayer de vivre ensemble; _nous ferons tout ce que nous
+pourrons_! Et, quand je vais dire ce qu'elles ont fait, vous croirez
+entendre un conte embelli à plaisir.
+
+Elles ont appris à filer de la laine, et, en prolongeant leurs heures
+d'études jusqu'au milieu de la nuit, bien entendu sans avoir besoin de
+lumière, elles sont aussi parvenues à apprendre à coudre, assez bien
+pour gagner quelque argent, avec de l'ouvrage confié par les bonnes âmes
+d'alentour. Elles ont appris à laver leur linge, s'asseyant au lavoir à
+côté d'une voisine obligeante qui les avertit si c'est assez propre, ou
+bien s'il faut frotter un peu plus. Dans les commencements elles
+possédaient une chèvre, dont le laitage composait d'ailleurs, avec du
+pain, leur presque seule nourriture, et la vieille maman avait encore la
+force de la mener paître le long des routes, tout en ramassant du bois
+mort pour le feu des veillées. Puis, la pauvre veuve est devenue en
+enfance, gardant l'envie de s'en aller comme autrefois sur les chemins,
+à la grande inquiétude de ses filles qui n'osaient plus perdre le
+contact de sa robe: «Mon Dieu, disaient-elles, si elle s'égarait, si
+elle allait choir dans quelque fossé! Comment ferions-nous pour courir à
+sa recherche, puisque nous n'avons point d'yeux?» Aujourd'hui, cette
+crainte n'est plus, car la mère est alitée, et elle est devenue aveugle
+à son tour! Et les deux soeurs redoublent de tendresse, pour celle que
+jamais elles n'ont vue et qui ne peut plus les voir. Elles redoublent de
+travail aussi, afin de lui procurer tout ce qui peut adoucir son déclin.
+Elles s'ingénient à la distraire, elles s'évertuent à la tenir bien
+propre, et, détail qui me semble adorable, quand il s'agit de la changer
+de linge, elles font chaque fois pieusement chauffer la pauvre
+grossière chemise, à la flamme de quelques branches mortes ramassées à
+tâtons dans les bois. Jamais elles n'ont demandé l'aumône, jamais on n'a
+entendu sortir de leurs bouches un murmure ni une plainte.
+
+Au milieu de leur éternelle nuit, tâtonnant sans cesse et cherchant avec
+leurs mains, toutes les deux pour aider cette mère, qui tâtonne et
+cherche aussi dans une obscurité pareille, elles ont une douceur
+toujours égale et une sorte d'inaltérable contentement....
+
+La source de telles résignations nous demeure bien inaccessible, et,
+tout cela, n'est-ce pas? est d'ailleurs plein de mystère, car nous
+restons confondus devant la destinée de ces âmes hautes et sereines,
+qu'emprisonnent ainsi, comme par châtiment, des enveloppes de ténèbres.
+
+Mais ce que nous pouvons constater, sans arriver à le bien comprendre,
+c'est qu'un bon sourire calme et clair est à demeure sur le visage de
+tous ces déshérités, de tous ces sacrifiés, dont je n'ai pu vous donner
+la liste trop longue.
+
+Au contraire, nous, gens quelconques du tourbillon de ce siècle, notre
+lot, à presque tous, est l'agitation vaine, le désir et la détresse....
+Mon Dieu, devant la banqueroute de nos plaisirs, le vide pitoyable de
+nos élégances, le néant de nos petits rêves puérils, devant la fuite des
+jours et l'effeuillement de tout, que faire, aux approches si
+solennelles du grand soir, où nous réfugier, où nous jeter?... Il y a
+bien les cloîtres, restes d'un autre temps, débris qui subsistent et où
+l'on va encore; mais ils ne conviennent qu'au petit nombre de ceux qui
+ont gardé la croyance en des dogmes précis, et je ne sais pas d'ailleurs
+s'ils y trouvent tant que cela le repos, ces révoltés et ces solitaires
+qui vont orgueilleusement s'y enfermer. Alors, considérons de plus près
+le cas étrange de nos prix Montyon, qui ne se séparent point des autres
+hommes leurs frères, mais qui trouvent la paix en s'oubliant pour eux.
+
+Avant de finir, je veux citer l'apôtre une fois encore: «Maintenant,
+donc, dit-il, ces trois forces demeurent: la foi, l'espérance et la
+charité; mais la plus grande est la charité.» De nos jours, nous ne
+pouvons plus, hélas! parler ainsi. Malgré ce demi-réveil de mysticisme,
+auquel nous assistons et qui, je le crains, sera passager comme une
+chose de mode, la foi, sapée par tant d'ouvriers de mort, s'en est allée
+avec l'espérance. Où sont-ils ceux d'entre nous qui oseraient dire, avec
+une certitude triomphante, qu'ils ont la foi et qu'ils ont l'espérance?
+Mais la charité reste.... A la charité, nous pourrions encore accrocher
+nos mains découragées et lassées.... Et, après nous être inclinés très
+humblement devant ceux dont j'ai eu mission de parler, devant ces vieux
+serviteurs aux doigts calleux, devant ces vieilles servantes usées et
+infirmes, devant ces aveugles, devant ces pauvres et ces pauvresses,
+peut-être pourrions-nous essayer--oh! à très petites doses, suivant nos
+faibles moyens, et seulement aux instants où nous nous sentons
+meilleurs,--peut-être, après leur avoir fait ici notre révérence
+profonde, pourrions-nous essayer... de les imiter un peu.
+
+
+
+
+
+LES PAGODES D'OR
+
+
+En mer, l'extrême matin, dans les brumes de l'Iraouaddy, devant les
+bouches du grand fleuve, au milieu du tourbillon des goélands et des
+mouettes.
+
+Partis depuis trois jours de Calcutta, nous devons être à toucher la
+terre de Birmanie, dont rien pourtant ne se devine encore. L'eau, si
+bleue la veille, quand nous traversions le golfe de Bengale, est devenue
+blonde et n'a plus de contours, sous cette bruine couleur de perle qui
+tout de suite se confond avec elle. Le lever du jour n'éclaire pour
+nous qu'un monde inconsistant, qui n'a pas de limites apparentes, mais
+qui, cependant, n'est pas le vide; un monde de vapeurs chaudes, saturées
+de germes.
+
+Innombrables, s'agitent les goélands et les mouettes. Des cris, des
+battements de plumes. Blanches ou teintées de gris, des milliers, des
+milliers d'ailes encombrent l'étendue imprécise; des ailes nerveuses,
+rapides, cinglantes, qui fouettent l'air épais avec des bruits
+d'éventail; la vie intense des oiseaux pêcheurs nous enveloppe, dans
+cette buée, pour nous à peine respirable, que le grand fleuve exhale
+toujours sur la fin des nuits.
+
+Midi. Comme au théâtre un rideau se lève, la brume en une minute se
+détache des choses terrestres; elle monte et se dissout dans le ciel,
+c'est fini. Un soleil torride, soudainement dévoilé, fait luire autour
+de nous des eaux jaunâtres. De tous côtés apparaissent des côtes basses,
+à demi noyées, dirait-on, et que recouvre un tapis d'humides verdures.
+Et, dans le lointain de ce pays plat, au fond de ces plaines trop vertes
+où rien d'humain ne se dessine, quelque chose d'unique arrête et déroute
+les yeux; on croirait une grande cloche d'or, surmontée d'un manche
+d'or.... C'est bien de l'or, à n'en point douter: cela brille d'un éclat
+si fin! Mais c'est tellement loin qu'il faut que ce soit gigantesque;
+cela excède toutes les proportions connues; avec cette forme étrange,
+qu'est-ce que cela peut être?
+
+C'est la pagode pour laquelle j'ai entrepris ce long pèlerinage, la plus
+sainte des pagodes de Birmanie, qui contient des reliques des cinq
+Bouddhas, et trois cheveux de Gaudama, le dernier venu des cinq. Elle
+est millénaire; depuis les vieux temps, les fidèles y accourent de tous
+les points de l'Asie, apportant des richesses et de l'or, de l'or
+surtout, des plaques et des feuilles d'or, pour épaissir cette couche
+magnifique dont sa grande tour est revêtue et qui miroite là-bas sous ce
+soleil. Et il y a des siècles qu'elle brille ainsi, la pagode, toujours
+pareille à elle-même; malgré tant de modernes bouleversements qui,
+paraît-il, ont eu lieu à ses pieds, dans la ville de Rangoun, son
+premier aspect au loin est demeuré inchangeable; pendant tout notre
+moyen âge, les pèlerins sans nombre, que lui amenaient de la Chine ou de
+l'Inde les somptueux et bizarres navires, l'apercevaient, sur l'horizon
+et au soleil de ces temps-là, telle que je la vois en ce moment: cloche
+d'or, comme posée au milieu de cette étendue d'éternelle verdure.
+
+ * * * * *
+
+Donc, la ville où nous allons aborder, c'est Rangoun, et très vite elle
+s'approche,--tandis que cette cloche d'or là-bas s'obstine à rester
+invraisemblable et lointaine.
+
+Oh! la stupéfiante laideur de ce qui nous apparaît! Aux rives jadis
+édéniques de l'Iraouaddy, les nouveaux conquérants ont vomi des
+ferrailles, de la houille, des hauts-fourneaux qui empestent l'air; car
+c'est ici, hélas! à Rangoun, que la grande pieuvre appelée
+«_Civilisation d'Occident_» est venue appliquer sa principale ventouse
+pour tirer à soi les richesses et les forces vives de la Birmanie. Cinq
+ou six kilomètres de toits en zinc, de hangars en briques, de
+cargo-boats amarrés à la file contre les berges. Et les pauvres belles
+pagodes d'autrefois--pas l'inaccessible, là-bas, mais quantité d'autres
+qui s'étaient élevées confiantes au bord du fleuve,--mêlent à présent
+leurs pointes dorées aux mille tuyaux noirs des usines. Et les pauvres
+Birmans, associés par force à toute cette récente agitation ouvrière, se
+démènent, se fatiguent dans le charbon, dans la fumée. Et les pauvres
+éléphants travaillent aussi, chargent sur leur dos les rails de tramway,
+les madriers, contribuent pour leur part à ce mouvement général, qui
+s'appelle «_Le Progrès_».
+
+Après les horreurs du quai, les horreurs de la ville. Une Rangoun
+immense et toute neuve, dotée de squares aux gazons tondus correctement.
+Le long des rues sans fin, bien tirées au cordeau, s'aligne tout ce qui
+a pu germer dans des cervelles européennes en délire colonial: temples
+grecs (stuc et plâtre) où l'on vend de la charcuterie; manoirs féodaux
+(zinc et lattis) qui sont des magasins de chaussures; cathédrales
+gothiques (brique et fonte) habitées par des brocanteurs chinois!--Car
+les Chinois en plus, les Chinois par milliers se sont abattus sur ces
+pauvres Birmans....
+
+On sait que les Européens, dans ces pays de mortelle chaleur, ne sortent
+que le soir. Je dois donc attendre le déclin du soleil pour me rendre à
+cette pagode, aperçue de si loin dès mon arrivée, dans les
+éblouissements de midi.
+
+Ma voiture fermée n'en finit pas de traverser toute l'horrible ville,
+toute l'horrible banlieue de brique et de zinc, et, depuis un moment, je
+me laisse conduire, écoeuré, sans plus regarder rien, quand mon cocher
+hindou m'arrête, s'avance à la portière et me déclare que nous sommes
+arrivés.
+
+Je prévoyais donc la grande cloche d'or toute proche et surplombante.
+Non, je ne J'aperçois nulle part. Mais je suis au pied d'une colline aux
+bords abrupts, comme fortifiée, défendue par un fossé d'enceinte. Or,
+cette colline est un bois de haute futaie, où les longues palmes et les
+éventails immenses de la flore équatoriale entremêlent en fouillis
+leurs puissantes nervures. Et, ça et là, parmi les cimes des arbres,
+entre leurs grands panaches verts, s'élancent des espèces de clochetons
+en dentelle d'or, donnant à entendre que ces masses de feuillages
+abritent des palais féeriques, cachent de très fastueux édifices, d'un
+art inconnu et exquis.
+
+Par-dessus le large fossé, un seul pont donne accès à ce bocage de la
+colline sacrée, un pont ascendant qui a des marches comme un escalier.
+Il aboutit à une porte qui s'ouvre sur de l'ombre, sur de la nuit, comme
+une bouche de tunnel, mais qui est toute dorée, ciselée, guillochée,
+autant qu'un joyau. Et, de chaque côté de cette délicate entrée des
+enchantements, deux monstres en pierre blanchâtre, de quarante pieds de
+haut, étonnants d'énormité et de massive barbarie, font la garde,
+accroupis sur leur derrière dans la pose des chiens; au-dessus de tous
+les palmiers, de toutes les verdures, de tous les ors, leurs têtes se
+profilent sur le ciel, gueule ouverte, crocs dégainés dans un rictus qui
+sent déjà le voisinage de la Chine et de son Dragon Céleste. Sans doute
+ils ont mission d'avertir les arrivants qu'il n'y aura pas que de la
+magnificence et de la grâce dans cet éden, mais qu'il y planera aussi du
+mystère et un peu d'effroi, parce que c'est le domaine des Esprits,
+c'est l'autel que les hommes de cette contrée ont, suivant leur rêve
+particulier, élevé à l'Inconnaissable.
+
+Je franchis la belle porte, au couronnement tout hérissé de clochetons
+d'or, et je m'engouffre dans la montée obscure. On y est surpris par la
+pénombre; d'ailleurs, le soir approche elle soleil torride va
+s'éteindre. On glisse un peu sur les marches, usées, polies par le
+continuel passage des pèlerins aux pieds nus. Dans ce couloir ascendant,
+une capiteuse odeur de fleurs imprègne l'air qui est chaud et lourd, qui
+sent la fièvre et le gardénia, qui a je ne sais quoi de voluptueusement
+mortel. Des gens montent et descendent, me frôlent sans bruit. Ce sont
+des Birmans, des vrais, en costume; à part les pauvres ouvriers des
+docks, je n'en avais pas encore rencontré en traversant l'affreuse ville
+d'en bas, qui ne m'avait semblé peuplée que de Chinois et d'Anglais. Et
+surtout ce sont des Birmanes, les premières que je vois; dans les
+lointains du couloir, leurs groupes se détachent en couleurs vives et
+claires. Je monte, je monte toujours. Des dorures brillent aux poutres
+ciselées des interminables plafonds. Maintenant, de chaque côté de
+l'escalier, il y a des marchands de sucreries, de jouets, de statuettes,
+de fleurs; tant et tant de fleurs, pour les Bouddhas qui habitent
+là-haut, des mannes remplies de bouquets qui embaument, des lis, des
+jasmins, des tubéreuses; on est troublé par l'excès et le mélange décès
+parfums dans la chaleur molle du soir.
+
+Oh! les gentilles et rieuses petites personnes, ces Birmanes, si parées,
+sous leurs soies de nuances tendres! Aux épaules, elles ont des écharpes
+d'impalpable gaze, tantôt rose, tantôt vert d'eau, aurore ou bleu de
+ciel. Des fleurs naturelles dans les cheveux, toutes,--et souvent le
+cigare aux lèvres, avec le rire. Figures qui sentent déjà
+l'Extrême-Asie, je suis forcé de le reconnaître; rien cependant du
+regard bridé, ni du profil plat des Japonaises; mais quand même un peu
+de race jaune, juste ce qu'il en faut pour retrousser le coin des yeux
+et donner une câline expression de chatte. Celles qui montent les
+marches apportent de gros bouquets là-haut en offrande; celles qui
+descendent n'ont plus de fleurs qu'à la coiffure: gardénias toujours et
+roses pompons. L'amusement de les rencontrer me distrait de toutes
+choses, le long de ce chemin couvert, qui monte aux pagodes.
+
+Je franchis encore des portes dorées que gardent des monstres, et les
+marches se succèdent dans une croissante pénombre où scintillent les ors
+des voûtes. Birmans et Birmanes qui ne cessent d'arriver pour
+l'adoration du soir, achètent en habillant des gâteaux, des bouquets,
+aux petits étalages qui bordent les escaliers; ils ont la piété rieuse
+et légère, au dehors du moins; au fond de leurs âmes, qui peut savoir?
+Ce sont des Aryens, mais très croisés de Chinois, autant dire des êtres
+pour nous incompréhensibles.
+
+Un marchand veut me vendre des fleurs; alors des jeunes filles qui
+redescendaient s'arrêtent pour me faire signe que je dois en offrir,
+comme les autres, aux Bouddhas habitant là-haut.--Cela ne se refuse pas:
+oh! certainement, je veux bien en porter, moi aussi, des fleurs, aux
+Bouddhas,--même à l'image, au reflet un peu déformé, que leurs grandes
+âmes de pitié ont pu laisser dans ces cervelles d'Extrême-Asie....
+
+Ces femmes semi-jaunes, par un raffinement de coquetterie un peu
+décadente, sont jupées comme autrefois chez nous les Merveilleuses; la
+soie du pagne qui leur serre les reins semble toujours mesurée trop
+juste et, pendant la marche, s'entr'ouvre pour laisser passer une jambe
+nue, très jolie avec sa couleur d'ambre. D'abord j'avais cru à un cas
+exceptionnel chez une qui se serait habillée trop vite; non, chez toutes
+c'est ainsi; à chaque pas qu'elles font, à chaque mouvement, on prévoit
+que cela va s'ouvrir trop haut, mais toujours cela s'arrête à point, et
+les convenances restent sauves. Pour obéir aux jeunes filles, j'ai
+acheté une gerbe, dont le parfum vraiment me grise un peu, dans ces
+escaliers trop encombrés, où il fait si chaud, où la foule sent déjà si
+fort le musc de Chine, le jasmin et la chair.
+
+Enfin, tout à coup, au débouché de la dernière porte, l'air libre, la
+grande lumière retrouvée,--l'éblouissement des pagodes d'or! Et, tant
+c'était chose inimaginable, il y a une minute de stupeur et d'arrêt,
+avec un imperceptible: «Ah!» que l'on n'a pu retenir.
+
+Je me souviens d'avoir vu jouer, quand j'étais enfant, une féerie qui
+développait les aventures de la jeune princesse du pays des Sonnettes,
+persécutée par de mauvais Enchanteurs. Le premier acte se passait dans
+la capitale du roi Drelindindin, son père, une ville d'or et de
+pierreries, où les palais, ajourés comme des dentelles, dardaient de
+tous côtés vers le ciel bleu d'étourdissants clochetons pointus. Et tout
+cela, qui était de la toile peinte et du clinquant, avait la prétention
+de figurer une magnificence telle qu'il n'en pourrait exister nulle
+part. Mais ce que j'ai ici devant les yeux,--et qui est de l'or vrai,
+du bronze d'or, des mosaïques de cristal,--dépasse mille fois, en
+richesse et en extravagance, la conception de ces décorateurs.
+
+L'escalier d'ombre par lequel je viens de monter a joué le rôle des
+vestibules noirs qui, chez nous, préparent et augmentent l'effet des
+panoramas. Au sommet de cette colline, je suis dans une sorte de ville,
+oh! si étincelante et fantastique, sous le ciel vert du soir où
+s'effilent des petits nuages couleur de braise rouge et de braise
+orange; une ville en or, que le bois de palmiers enveloppait entre ses
+rideaux de larges éventails et d'immenses plumes. Au milieu, trône cette
+pyramide d'or, en forme de cloche à long manche, qui ce matin m'était
+apparue du large, celle qui se voit de si loin, de toutes les vertes
+plaines par où les pèlerins arrivent; sa pointe, presque effrayante de
+monter si haut,[6] brille comme du feu au soleil couchant, et sa base,
+qui s'élargit pour former un cône immense, ressemble à une colline tout
+en or. De l'or partout; auprès et au loin, de l'or se détachant sur de
+l'or. Alentour de cette pyramide centrale, se groupent en cercle une
+multitude de choses aussi follement dorées et aussi pointues, qui toutes
+s'amincissent en flèches dans l'air; on dirait presque, au pied de la
+colline d'or, des bosquets de longs ifs d'or;--mais ce sont des pagodes
+d'un luxe inouï, entièrement brillantes depuis le faîte des clochetons
+jusqu'au sol; ou bien, dans de gigantesques vases d'or, ce sont des
+gerbes de fleurs d'or, des gerbes allongées comme des arbres....
+
+[Note 6: Un peu plus de deux fois la colonne Vendôme.]
+
+Les Birmans, les Birmanes, en adoration souriante, avec des gardénias
+plein les mains, font lentement le tour de cet amas de joailleries, par
+une voie circulaire qui, du côté extérieur, est bordée d'autres pagodes
+aussi tout en or, et qui est close au-delà, un peu sombrement, par
+l'épais rideau vert des feuillages, par les grandes palmes et les grands
+éventails du bois.
+
+Après le saisissement de l'arrivée, l'esprit se heurte à l'inconnu des
+symboles,--ou bien s'amuse aux bizarreries des architectures, à l'art
+singulier des détails.... Ah! dans le quartier du milieu, parmi les ifs
+d'or, il y a des monstres, à demi cachés derrière les frondaisons
+rigides et, magnifiques: ce sont des sphinx dorés, de taille tout à fait
+colossale, assis dans la même pose que ceux de l'Egypte et portant très
+haut, entre les gerbes de fleurs d'or, leur placide visage de femme; ou
+bien ce sont des éléphants blancs, agenouillés, montrant ça et là leur
+énorme dos de pierre ou de marbre, tout caparaçonné d'or.... On entend
+une vague musique très douce, qui paraît venir de partout à la fois et
+dont l'air est comme imprégné;--et elle émane de tous ces bouquets en
+or, dont les tiges s'élancent des grands vases: chacune de leurs fleurs
+est une sonnette légère, que le moindre souffle agite....
+
+Même là-haut, là-haut en plein ciel, le sommet de la pyramide souveraine
+est couronné d'une sorte de gigantesque chapeau-chinois, d'où les
+cloches et les clochettes éoliennes retombent en grappes, en grappes
+d'or, il va sans dire, et chantent aussi dans l'indéfinissable concert.
+
+Ce qui surtout donne à ces édifices et à leurs flèches un aspect
+d'orfèvrerie précieuse, ce qui, plus encore que les dorures, jette tant
+de feux le long des piliers, des couronnements, des frises, c'est une
+profusion de mosaïques, en cristal de différentes couleurs taillé à
+facettes comme les pierres fines; on dirait que tout ruisselle de
+saphirs, de rubis et d'émeraudes.
+
+Avec la foule soyeuse, je suis conduit à cheminer doucement, par cette
+rue pavée d'antiques dalles blanches, qui tourne à travers la ville en
+or. Toutes ces pagodes si miroitantes, aux toitures si éperdument
+pointues, sont ouvertes et laissent paraître leurs dieux. Sous les
+voûtes, inimaginables de richesse, entre ces colonnes ciselées avec des
+patiences chinoises, dans ces intérieurs qui ne sont qu'or et
+pierreries, on les aperçoit, les Bouddhas, de taille surhumaine, assis
+en cénacle, à l'abri de parasols brodés et rebordés d'or; devant eux,
+des urnes d'or pour les encens qui fument, des vases d'or pour les
+gardénias et les tubéreuses qu'on leur apporte chaque soir, et des
+candélabres d'or qui, avant le crépuscule, viennent déjà de s'allumer.
+Ils sont de deux sortes, les Bouddhas de Birmanie; les uns en or si poli
+qu'ils reflètent les mille petite flammes des cires; les autres en
+albâtre, blêmes comme des cadavres; mais tous, gardant les yeux baissés
+dans la même attitude rituelle, ont le même sourire et le même visage de
+mystère.
+
+L'air peut-être semble un peu moins lourd ici, sur cette colline, que
+dans la ville et les prairies d'en bas; mais il est si chaud encore, et
+puis si chargé de la fumée des cassolettes, du parfum des bouquets, de
+la senteur qu'exhalent alentour les bois et la terre, avec on ne sait
+quoi de troublant et de morbide!...
+
+J'en suis à mon deuxième, à mon troisième tour,--je ne sais plus,--dans
+cette rue circulaire bordée de façades en or. Le grand rideau d'arbres,
+qui enferme tout, se fait plus sombre; vers l'ouest, une sorte
+d'incendie, qui doit être au ras des plaines, nous envoie des reflets
+rouges à travers les branchages, il crible le bois sacré de longues
+rayures en feu,--et c'est le soleil qui, décidément, va s'éteindre.
+Auprès de moi cheminent toujours les groupes de jeunes femmes, jupées en
+Merveilleuses et drapées d'écharpes de gaze; sans cesser de sourire,
+elles chantent à demi-voix des hymnes bouddhiques, en battant des mains
+pour marquer la mesure lente: adorations frivoles et gaies. Il y a aussi
+des petits garçons, qui, tout en faisant le tour des autels comme les
+grandes personnes, jonglent des pieds et des mains avec des ballons
+légers, mais sans bruit, sans cris, d'une manière facile et discrète, en
+conservant une grâce un peu féminine. Beaucoup d'autres fidèles sont
+accroupis en prières, devant toutes ces pagodes ouvertes où Ton
+aperçoit, dans l'or des fonds, les compagnies de Bouddhas aux yeux
+baissés; en chantant leurs vagues litanies, ils se cachent le visage
+derrière des touffes de fleurs blanches qu'ils tiennent au bout de
+bâtonnets, et qu'ils iront ensuite déposer dans les vases d'or, aux
+pieds des dieux d'or. Et des cortèges de bonzes, de temps à autre,
+traversent la foule; ils passent empressés avec des bouquets; tous
+pareils et tous, suivant l'immuable rite, vêtus de jaune à deux tons:
+robe jaune orange, draperie jaune soufre. Comme leurs têtes rasées sont
+jaunes aussi, et leurs bras nus, d'un jaune d'ambre, on dirait, sous cet
+éclairage du soir qui les avive, des personnages en or, dans la ville
+d'or.
+
+Ces pagodes du tour, aux mille flèches si dorées, diffèrent à l'infini
+de formes, d'ornements et de ciselures; mais toutes font scintiller
+leurs innombrables petits cristaux à facettes, et toutes s'allongent,
+s'étirent éperdument vers le ciel, se terminent en minces aiguilles
+effilées; leurs piliers courts, que l'on dirait tendus de brocarts,
+leurs petits portiques à festons étranges, sont comme écrasés sous la
+hauteur exorbitante et l'extravasement des toitures d'or,--toitures à
+cinq ou six étages qui ne sont que des prétextes pour multiplier en
+l'air des cornes et des pointes. Mon Dieu, si pointu, tout cela, pointu
+jusqu'à l'invraisemblance!... Et comme c'est singulier, cette conception
+de la pointe, du faisceau de pointes, qui persiste depuis des siècles à
+hanter l'imagination des peuples de la Birmanie et du Siam: en ces
+pays-là, temples, palais, casques de dieux ou de rois, doivent être
+surmontés de quelque chose d'aigu et d'infiniment long,--sans doute pour
+attirer les effluves célestes comme les paratonnerres attirent les
+orages.
+
+Outre les pagodes, il y a quantité d'édicules en or, kiosques
+bizarrement frêles, ou simples clochetons qui s'élancent du sol,
+s'amincissent en fuseau, et portent tous au bout de leur flèche un
+chapeau-chinois garni de clochettes éoliennes; il y a des obélisques
+d'or, entièrement: gemmés comme de rubis et d'émeraudes, avec des sphinx
+d'or assis au sommet, cm bien des petits éléphants d'or. Et, un peu
+partout, des hampes gigantesques, du haut en bas scintillantes d'or et
+de pierreries, soutiennent en l'air des oriflammes transparentes, ou de
+longs _boas_ en soie, presque impondérables, que le moindre souffle
+remue, soulève, enchevêtre aux palmes ou aux branches du bocage voisin.
+
+Ces arbres, qui se serrent autour de la ville en or, qui se penchent sur
+elle comme pour la tenir plus enclose, sont des cocotiers empanachés de
+plumes géantes, des lataniers aux troncs aussi droits et lisses que des
+colonnes de marbre, et de monstrueux banians des Indes déployés en
+voûtes d'ombre. Si les uns ou les autres ont poussé trop près des
+pagodes, au lieu de les arracher on les a revêtus de splendeur: il y a
+des ramures toutes cerclées de bijouterie, des palmiers dont la tige
+est entièrement gainée d'or et de cristal.
+
+Tant de délicates merveilles amoncelées sur cette colline représentent
+des siècles de patient travail, car tout cela fut commencé au temps
+nébuleux de la première expansion bouddhiste. Malgré les couches d'or,
+entretenues si brillantes, ça et là se dénote un archaïsme très
+lointain. Et même la caducité, parfois, s'indique au fléchissement des
+lignes; vers la terre surtout, l'usure des socles de marbre et des
+dalles, le dénivellement de la voie, disent les ans sans nombre, donnent
+ce _sentiment du passé_ sans lequel les lieux d'adoration nous font
+l'effet de n'avoir pas d'âme; on sent qu'elles sont très vieilles, ces
+pagodes, et que beaucoup de générations mortes les ont saturées de leurs
+prières étranges....
+
+Toutes ces jeunes femmes au pagne de soie, qui ont des gardénias ou des
+roses pompons sur leurs cheveux lisses et noirs, on les prendrait pour
+des petites fées du sourire, et cependant il est visible qu'elles prient
+aussi, elles,--à leur énigmatique et un peu chinoise manière. Comme moi,
+elles passent et repassent. Leurs groupes, qui se détachent en teintes
+fraîches sur ce décor de fantasmagorie, me croisent à chaque tour dans
+la rue enchantée, et il en est que je commence à reconnaître.
+L'une,--qui, cependant, me restera à jamais aussi indéchiffrable que les
+autres,--est devenue à mes yeux l'incarnation de la beauté birmane; dès
+que je vois apparaître son pagne couleur de jonquille, involontairement
+je deviens attentif; malgré moi j'ai presque concentré sur elle ma
+rêverie de solitaire, et d'égaré ici, par ce soir troublant où il y a
+trop de parfums, dans l'air trop chaud....
+
+Ah! là-bas, ces haillons que je n'avais pas vus! Toute une pouillerie
+humaine, échouée entre deux palais d'or, au pied d'une haute gerbe de
+fleurs d'or! Je m'approche et l'on me tend des mains sans doigts, on
+tourne vers moi des figures mangées, on me parle avec des bouches sans
+lèvres; les lépreux de Rangoun! C'est leur poste de chaque soir pour
+guetter les aumônes. Dans ce lieu où tout était luxe de songe, charme et
+grâce, il fallait bien quelque chose, en un recoin, pour rappeler ces
+réalités que l'on eût risqué d'oublier: la pourriture et la mort....
+
+ * * * * *
+
+Les derniers rayons du couchant rouge viennent à peine de s'éteindre, et
+le ciel en une minute se fait crépusculaire, et la foule s'apprête à
+quitter ce lieu magique; dans les pays très proches de l'équateur, il
+est si court, l'instant de la véritable vie diurne; il commence tard,
+quand le terrible soleil n'est plus qu'à son déclin, et finit presque
+subitement dès qu'il se couche; les soirs ne se prolongent pas comme les
+nôtres en lumière adoucie; soudain c'est l'ombre,--accentuant
+l'impression de dépaysement et d'exil. Rien d'ailleurs, pour nous,
+Européens, ne contribue à la mélancolie de ces régions comme la brusque
+tombée de leurs nuits.
+
+Déjà le rideau des arbres alentour est devenu presque un rideau noir,
+au-dessus duquel, ça et là, quelque palmier, qui a jailli avec plus de
+fougue, découpe en silhouette ses grandes plumes sur le ciel jaune et
+vert. Et les petites bandes de nuages, qui étaient roses, passent au
+violet assombri, liseré encore d'un peu de flamme orangée.
+
+Pour toutes les orfèvreries des pagodes, c'est l'heure d'étinceler plus
+singulièrement dans la pénombre; ce qui reste de lumière joue sur les
+façades précieuses et frêles, s'accroche aux saillies des dorures, aux
+mille facettes du cristal. Objets de vitrine, dirait-on, bibelots si
+fragiles qui, imprudemment, s'étalent au plein air du soir,--et qui, par
+sortilège, sans doute, ont résisté depuis des siècles aux lourdes pluies
+tropicales.
+
+Maintenant des souffles plus violents et plus chauds commencent de
+passer, des bouffées soudaines qui sentent l'orage. Alors, toutes les
+banderoles suspendues et tous les boas de soie au bout des hampes
+magnifiques se tordent là-haut, convulsivement, et tous les palmiers,
+avec un bruit de papier qui se froisse, agitent leurs plumets ou leurs
+éventails. Et toutes les campanules d'or dans les buissons d'or font
+entendre leurs sonnailles légères; toutes les cloches, les clochettes,
+les chapeaux-chinois, à la pointe des flèches d'or, enflent en crescendo
+dans le ciel leurs musiques éoliennes, au-dessus de la foule qui chante
+à mi-voix en battant des mains. Chaque rafale passée, l'air redevient
+accablant, avec ces parfums et ces senteurs de chair que le coup de vent
+n'a pas su emporter. La terre et les arbres semblent attendre quelque
+averse qui rafraîchirait, mais qui sans doute ne viendra pas ce soir,
+car les petits nuages étirés en queue de chat continuent de rester
+seuls, perdus dans la belle voûte limpide qui, peu à peu, tourne au bleu
+des nuits.
+
+On allume toujours plus de bougies aux pieds des Bouddhas de taille
+surhumaine qui tiennent cercle sous les plafonds d'or des pagodes
+ouvertes; c'est eux maintenant qui prennent le plus d'importance, dans
+cette féerie qui s'éteint; ils accaparent, sur leurs graves assemblées,
+toute la lumière des cires. Eclairés par en dessous, ceux qui sont en or
+ont aux lèvres, aux arcades sourcilières, des reflets qui changent en un
+rictus leur sourire. Ceux qui sont en albâtre inquiètent davantage, si
+pâles et blêmes, avec de longues oreilles mortes qui pendent sur les
+épaules, et cet air de rire en dormant, ces grands yeux toujours clos,
+que l'on a peints d'une frange noire pour marquer les cils baissés.
+
+Il y a moins de monde autour d'eux; leurs adorateurs peu à peu se
+retirent, par le tunnel de descente, et cette quasi-solitude, où ils
+vont rester bientôt, les rend pour moi plus présents. Je m'en irai quand
+sera partie la jeune femme au pagne couleur jonquille, que je croise à
+chaque tour de ma promenade circulaire; dans l'espèce d'hypnose où m'ont
+jeté ces parfums, ce défilé toujours recommençant, et ces vagues
+symphonies aériennes des sonnettes d'or, son image à elle commence à
+trop m'occuper, je cède à la fascination de ses jolis yeux de chatte....
+Le mélancolique effroi qui me vient, à me sentir ici tellement étranger,
+je le reconnais pour l'avoir éprouvé déjà en tant d'autres lieux du
+monde; effroi d'être si inapte à comprendre les conceptions de ces
+gens-là sur le Divin et sur la Mort.... Pendant ma brève existence
+d'homme, jamais, jamais je n'aurai le temps de rien déchiffrer de cette
+race, trop foncièrement dissemblable de la mienne; or, je sens en moi
+sourdre un triste et ardent désir d'en pénétrer l'âme, et,--ceci pour me
+confondre comme un rappel d'en bas,--c'est surtout à cause de cette
+petite créature qui passe et repasse entre les pagodes dorées: son
+regard et tout son être m'attirent plus que de raison.
+
+De temps à autre, l'un des bonzes drapés de jaune vient frapper sur une
+énorme cloche suspendue tout près du sol, une cloche qui a la forme
+d'une pagode et que surmonte aussi une pointe effilée. Il frappe à longs
+intervalles, comme chez nous pour les glas, et le marteau est si
+enveloppé, si moelleux, qu'on dirait des vibrations d'orgue. Ce doit
+être quelque signal pour la fin des prières; d'ailleurs, les groupes se
+font de plus en plus clairsemés, les adorateurs s'en vont.
+
+Ah!... Elle est partie, la jeune femme au pagne couleur jonquille; donc,
+c'est fini, jamais, jamais plus je ne saurai rien d'elle. Son départ me
+laisse intolérablement seul, et je préfère m'en aller aussi.
+
+Mais justement, vers l'entrée du couloir de descente, se dirige une
+foule spéciale, où l'on cause et l'on rit de belle humeur: robes
+dépenaillées; voix sinistrement bouffonnes, comme de gens qui n'auraient
+plus ni larynx ni palais; rires mouillés, qui gargouillent dans de la
+pourriture. C'est le clan des lépreux, qui se retire content parce que
+les aumônes sans doute ont été larges ce soir.... Redescendre en si
+lamentable compagnie, non; plutôt je recommencerai le tour des pagodes
+une dernière fois.
+
+La nuit vient, la vraie nuit d'étoiles; son recueillement peu à peu
+descend sur toutes les belles flèches dorées. Je reste l'unique
+promeneur, et les innombrables petites bougies, qui font grimacer les
+masques brillants des Bouddhas, achèveront de se consumer dans la
+solitude. Les rafales ont cédé la place à une brise tiède et régulière
+qui agite en symphonie d'ensemble les milliers de clochettes au son pur;
+une musique sans nom, qui semble jouée par des élytres d'insectes, plane
+au-dessus des pagodes d'or, au niveau de leurs pointes extrêmes, très
+haut en l'air, tandis qu'en bas, au fond de quelque tabernacle, des
+bonzes chantent des litanies à bouche close. Je crois bien que me voici
+hypnotisé tout à fait. Je rêve en marchant: je suis dans la ville du roi
+Drelindindin; des fées, des bonnes et des méchantes fées, habitent la
+forêt voisine; quant à la jolie Birmane au pagne jonquille, elle n'est
+pas loin de se confondre pour moi avec cette princesse que les Génies
+persécutaient....
+
+A la fin de mon dernier tour, avant de redescendre, je m'arrête sur le
+seuil et me retourne pour regarder. Ces pagodes de Rangoun, elles sont
+au nombre des merveilles qu'en passant sur la terre il faut avoir vues;
+mais j'y aurai fait un pèlerinage sans lendemain, car je vais rentrer ce
+soir même à bord du paquebot qui doit partir à la pointe du jour pour me
+ramener au Bengale.
+
+Et mon regard d'adieu, sur tout cela que je ne reverrai jamais, m'en
+laissera une plus inoubliable vision. Les ors continuent de briller, on
+ne sait trop comment puisqu'il fait nuit. La pyramide géante qui est au
+milieu se détache en luisances claires sur le bleu sombre du ciel, et la
+colline d'or qui lui sert de base garde ses reflets. Alentour, se
+pressent les petites pagodes aux prodigieuses toitures, les hautes
+gerbes de feuillages en bronze doré, toutes choses dont l'obscurité ne
+permet à présent de voir que les silhouettes étrangement pointues et
+l'éclat de métal précieux. Plus que jamais on dirait des bosquets de
+longs ifs d'or. Mais ce sont des ifs chargés de fleurs qui sonnent, et
+leurs myriades de campanules remuent doucement pour donner dans l'air
+une sorte d'immense concerto diffus, comme avec des sonorités de
+tympanons et des voix grêles de cigales....
+
+Le lendemain, de bonne heure, quand je m'éveille à bord du paquebot qui
+me ramène aux Indes, l'hélice tourne déjà depuis longtemps, et nous
+sommes aux bouches du fleuve, comme hier dans les voiles nacrés des
+matins de l'Iraouaddy, au milieu de la nuée des mouettes et des goélands
+gardiens du seuil. Même décor imprécis d'eau gris perle et de brume
+gris perle, mêmes cris d'oiseaux et mêmes tourbillonnements d'ailes
+blanches.
+
+Et là, en route, on me conte sur les Birmans une touchante histoire:
+
+Il y a une vingtaine d'années, quand les Anglais,--pour venger un de ces
+griefs, comme les Européens en ont toujours contre les peuples rêveurs
+de l'Asie, et qui rappellent ceux du loup contre l'agneau,--vinrent
+surprendre dans leur palais le roi et la reine pour les emmener en
+captivité à Bombay, et les jetèrent sur une de ces grossières charrettes
+à boeufs où l'on transporte les sacs de riz, le peuple de la ville se
+rangea silencieux sur le parcours. Sans s'être concertés, tous, hommes
+et femmes, au passage de la triste charrette qui emportait leurs
+souverains et leur indépendance, se prosternaient la face contre terre,
+déployaient leur, longue chevelure, retendaient devant eux en tapis, et
+les roues, jusqu'au sortir des murailles, foulèrent cette noire jonchée
+vivante....
+
+Pauvre gracieuse Birmanie!
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+AVANT-PROPOS
+LA MAISON DES AÏEULES
+LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT
+NOYADE DE CHAT
+L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA
+LE GAI PÈLERINAGE DE SAINT-MARTIAL
+PREMIER ASPECT DE LONDRES
+BERLIN VU DE LA MER DES INDES
+VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER
+PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE
+UN VIEUX COLLIER
+PRÉFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLIÉ
+QUELQUES PENSÉES VRAIMENT AIMABLES
+EN PASSANT A MASCATE
+APRÈS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909
+PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
+CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU
+LES PAGODES D'OR
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19215-4-10.
+
+
+
+
+
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+by Pierre Loti
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+ The Project Gutenberg eBook of Le château de La Belle-au-bois-dormant, by Pierre Loti.
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+Project Gutenberg's Le château de La Belle-au-bois-dormant, by Pierre Loti
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le château de La Belle-au-bois-dormant
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: August 7, 2005 [EBook #16465]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DE LA ***
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+Produced by Chuck Greif
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+
+<h3>BIBLIOTH&Egrave;QUE CONTEMPORAINE</h3>
+<h1>PIERRE LOTI</h1>
+<h1>L'ACAD&Eacute;MIE FRAN&Ccedil;AISE</h1>
+<hr style="width: 5%;" />
+<h1><big>LE CHÂTEAU</big></h1>
+<h1><big>DE LA</big></h1>
+<h1><big>BELLE-AU-BOIS-DORMANT</big></h1>
+<hr style="width: 5%;" />
+<h3>C-L</h3>
+<h3>PARIS</h3>
+<h3>CALMANN-L&Eacute;VY, &Eacute;DITEURS</h3>
+<h3>3, RUE AUBER, 3</h3>
+<h3>E. GREVIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>TABLE:</h2>
+<hr style="width: 10%;" />
+<div class="center">
+<a href="#AVANT-PROPOS"><b>AVANT-PROPOS</b></a><br /><br />
+<a href="#LA_MAISON_DES_AIEULES"><b>LA MAISON DES A&Iuml;EULES</b></a><br /><br />
+<a href="#LE_CHATEAU_DE_LA_BELLE-AU-BOIS-DORMANT"><b>LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT</b></a><br /><br />
+<a href="#NOYADE_DE_CHAT"><b>NOYADE DE CHAT</b></a><br /><br />
+<a href="#LAGONIE_DE_LEUZKALERRIA"><b>L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA</b></a><br /><br />
+<a href="#LE_GAI_PELERINAGE_DE_SAINT-MARTIAL"><b>LE GAI P&Egrave;LERINAGE DE SAINT-MARTIAL</b></a><br /><br />
+<a href="#PREMIER_ASPECT_DE_LONDRES"><b>PREMIER ASPECT DE LONDRES</b></a><br /><br />
+<a href="#BERLIN_VU_DE_LA_MER_DES_INDES"><b>BERLIN VU DE LA MER DES INDES</b></a><br /><br />
+<a href="#VIEILLE_BARQUE_VIEUX_BATELIER"><b>VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER</b></a><br /><br />
+<a href="#PROCESSION_DE_VENDREDI_SAINT_EN_ESPAGNE"><b>PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE</b></a><br /><br />
+<a href="#UN_VIEUX_COLLIER"><b>UN VIEUX COLLIER</b></a><br /><br />
+<a href="#PREFACE_POUR_UN_LIVRE_QUI_NE_FUT_JAMAIS_PUBLIE"><b>PR&Eacute;FACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLI&Eacute;</b></a><br /><br />
+<a href="#QUELQUES_PENSEES_VRAIMENT_AIMABLES"><b>QUELQUES PENS&Eacute;ES VRAIMENT AIMABLES</b></a><br /><br />
+<a href="#EN_PASSANT_A_MASCATE"><b>EN PASSANT A MASCATE</b></a><br /><br />
+<a href="#APRES_LEFFONDREMENT_DE_MESSINE_EN_1909"><b>APR&Egrave;S L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909.</b></a><br /><br />
+<a href="#PHOTOGRAPHIES_DHIER_ET_DAUJOURDHUI"><b>PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI</b></a><br /><br />
+<a href="#CEUX_DEVANT_QUI_IL_FAUDRAIT_PLIER_LE_GENOU"><b>CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU</b></a><br /><br />
+<a href="#LES_PAGODES_DOR"><b>LES PAGODES D'OR</b></a><br /><br />
+</div>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2>
+<p><i>Ceci est un bien petit livre, et sans doute je n'aurais pas d&ucirc; le
+publier; il ne semblera tol&eacute;rable qu'&agrave; mes amis, connus ou inconnus</i>.</p>
+
+<p><i>Que les lecteurs indiff&eacute;rents me le pardonnent, d'autant plus que ce
+sera le dernier peut-&ecirc;tre</i>....</p>
+
+<p>P. LOTI.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LA_MAISON_DES_AIEULES" id="LA_MAISON_DES_AIEULES"></a>LA MAISON DES A&Iuml;EULES</h2>
+
+<div class="right">
+Avril 1899.</div>
+
+<p>Combien est singulier et difficilement explicable le charme gard&eacute; par
+des lieux qu'on a connus &agrave; peine, au d&eacute;but lointain de la vie, &eacute;tant
+tout petit enfant,&mdash;mais o&ugrave; les anc&ecirc;tres, depuis des &eacute;poques impr&eacute;cises,
+avaient v&eacute;cu et s'&eacute;taient succ&eacute;d&eacute;!</p>
+
+<p>La maison dont je vais parler,&mdash;la maison &laquo;de l'&icirc;le&raquo;, comme on l'appelait
+dans ma famille autrefois,&mdash;la maison de mes anc&ecirc;tres huguenots avait
+&eacute;t&eacute; vendue &agrave; des &eacute;trangers apr&egrave;s la mort de mon arri&egrave;re-grand'm&egrave;re,
+Jeanne Renaudin, il y a plus de soixante ans. Quand je vins au monde,
+elle appartenait &agrave; un pasteur, ami de ma famille, qui n'y changeait
+aucune chose, y respectait nos souvenirs et n'y troublait point le
+sommeil de nos morts, couch&eacute;s au temps des pers&eacute;cutions religieuses dans
+la terre du jardin. Pendant les premi&egrave;res ann&eacute;es de ma vie ma m&egrave;re, mes
+tantes et grand'tantes, qui avaient pass&eacute; dans cette maison une partie
+de leur jeunesse, y venaient souvent en p&egrave;lerinage; on m'y conduisait
+aussi et il semblait que, malgr&eacute; les actes notari&eacute;s, elle n'e&ucirc;t pas
+cess&eacute; de nous appartenir, par quelque lien secret, insaisissable pour
+les hommes de loi.</p>
+
+<p>Ensuite, nous nous &eacute;tions peu &agrave; peu d&eacute;shabitu&eacute;s d'aller dans l'&icirc;le,&mdash;o&ugrave;,
+d'ailleurs, les derni&egrave;res de nos vieilles tantes &eacute;taient mortes,&mdash;et je
+n'avais plus revu l'antique demeure.</p>
+
+<p>Mais je ne l'avais point oubli&eacute;e, et il restait d&eacute;cid&eacute; au fond de
+moi-m&ecirc;me que je la rach&egrave;terais un jour, quand le pasteur, qui
+l'habitait depuis si longtemps, y aurait achev&eacute; son existence d'ap&ocirc;tre.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Tout arrive &agrave; la longue: depuis une semaine, j'ai sign&eacute; l'acte qui me
+rend possesseur de ce lieu ancestral. Et aujourd'hui, pour le revoir
+apr&egrave;s plus de trente ann&eacute;es, je pars de Rochefort avec mon fils, un
+matin pluvieux d'avril.</p>
+
+<p>Mon fils n'y est jamais venu, lui, dans l'&icirc;le; depuis quelques jours &agrave;
+peine il a commenc&eacute; d'en entendre parler,&mdash;et, cependant, sous je ne
+sais quelles influences ataviques, sa petite imagination de dix ans
+s'est &eacute;trangement tendue vers ce pays et cette demeure o&ugrave; je vais le
+conduire.</p>
+
+<p>La pluie tombe incessante d'un ciel noir. Nous roulons d'abord en chemin
+de fer dans les plaines d'Aunis, dont les grands horizons monotones
+confinent &agrave; l'Oc&eacute;an. Arriv&eacute;s ensuite au port o&ugrave; l'on s'embarque, sous
+une ond&eacute;e plus furieuse, nous courons nous enfermer, sans rien voir,
+dans la cabine d'un bateau. Et, la courte travers&eacute;e accomplie, nous
+remettons pied &agrave; terre, devant des remparts gris: c'est le Ch&acirc;teau, la
+premi&egrave;re ville d'Oleron. Mais il pleut si fort que cela finit par noyer
+toute pens&eacute;e, toute &eacute;motion de retour; les choses de l'&icirc;le me semblent
+&eacute;trang&egrave;res et quelconques.</p>
+
+<p>On attelle pour nous une carriole, o&ugrave; nous montons &agrave; la h&acirc;te, sous le
+d&eacute;cevant arrosage,&mdash;et, en une heure maintenant, nous arriverons &agrave;
+Saint-Pierre, l'autre petite ville qui est l&agrave;-bas loin des plages, sur
+les terres du centre, et o&ugrave; g&icirc;t m&eacute;lancoliquement la vieille maison
+familiale....</p>
+
+<p>&laquo;Dans l'&icirc;le&raquo;.... Quand j'&eacute;tais tout petit enfant, j'entendais prononcer
+ces mots avec une nuance de respect et de regret par ma grand'm&egrave;re, qui
+&eacute;tait une exil&eacute;e de sa demeure et de ses terres d'Oleron; de m&ecirc;me, par
+ma bonne qui &eacute;tait une exil&eacute;e de son village d'ici.... Et &laquo;l'&icirc;le&raquo; avait
+en ce temps-l&agrave; pour moi un myst&eacute;rieux prestige: que rien, sans doute,
+dans ma promenade de ce jour, ne me rappellera plus....</p>
+
+<p>Mon fils a d&eacute;sir&eacute; emmener son domestique et il a aussi recrut&eacute; en route
+un de ses grands amis, qu'il a connu nagu&egrave;re matelot, planton &agrave; mon
+service, et qui est maintenant p&ecirc;cheur sur cette c&ocirc;te. Nous sommes donc
+quatre &agrave; pr&eacute;sent, pour ce p&egrave;lerinage.</p>
+
+<p>Il pleut toujours, il pleut &agrave; verse, et, dans cette voiture ferm&eacute;e, on
+voit &agrave; peine la campagne qui fuit, tout embrouill&eacute;e d'eau; aussi bien
+pourrait-on se croire n'importe o&ugrave;.</p>
+
+<p>Mais voici pourtant que le sentiment d'&ecirc;tre &laquo;dans l'&icirc;le&raquo; me saisit d'une
+fa&ccedil;on brusque et presque poignante, avec un rappel soudain des
+m&eacute;lancolies de mon enfance.... &Ecirc;tre &laquo;dans l'&icirc;le&raquo;, &ecirc;tre d&eacute;j&agrave; un peu
+s&eacute;par&eacute; du reste du monde, &ecirc;tre entr&eacute; dans une r&eacute;gion plus tranquille et
+moins chang&eacute;e depuis le vieux temps!... C'est un petit hameau, aper&ccedil;u &agrave;
+travers les vitres ray&eacute;es de pluie, qui m'a jet&eacute; au passage ce
+sentiment-l&agrave;, un petit hameau tout blanc, tout blanc, d'une blancheur
+orientale, avec des portes et des fen&ecirc;tres vertes: ses trois
+maisonnettes invraisemblablement basses, son moulin &agrave; vent qui tourne,
+les moindres pierres de ses enclos, tout cela, blanc comme du lait
+jusque par terre. Et, se d&eacute;tachant sur cette laiteuse blancheur, de
+na&iuml;ves bordures de girofl&eacute;es rouges.... Le caract&egrave;re du pays d'Oleron
+est presque tout entier dans cette chaux immacul&eacute;e dont les plus humbles
+logis s'enveloppent, et dans ces fleurs, &eacute;closes &agrave; profusion le long des
+petits murs.</p>
+
+<p>Maintenant mon fils, &agrave; chaque maison du chemin, me demande si celle-ci
+&laquo;&eacute;tait du temps de mon enfance&raquo;, si elle est nouvelle ou si je la
+reconnais. Cette enfance, qui me para&icirc;t, &agrave; moi, si proche encore et pour
+ainsi dire pr&eacute;sente, lui fait, &agrave; lui, &eacute;videmment, l'effet d'&ecirc;tre d&eacute;j&agrave;
+tr&egrave;s recul&eacute;e dans le pass&eacute;, comme me semblait, &agrave; son &acirc;ge, l'enfance de
+mon p&egrave;re ou de ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>Dans la monotonie de la route, de la voiture ferm&eacute;e et de la pluie, mon
+esprit, par instants, se rendort; j'oublie o&ugrave; nous allons et o&ugrave; nous
+sommes. Mais chaque nom de ferme ou de village, redit quand nous
+passons, par le matelot qui nous accompagne, chante &agrave; mon oreille un
+refrain d'autrefois....</p>
+
+<p>&laquo;A pr&eacute;sent, grand'm&egrave;re, raconte-moi des histoires de l'&icirc;le
+d'Oleron!&raquo;&mdash;C'&eacute;tait g&eacute;n&eacute;ralement &agrave; la tomb&eacute;e d'une nuit d'hiver que je
+disais cela, en venant m'asseoir, tout petit, au pied de la chaise de
+l'a&iuml;eule. Je me faisais d&eacute;crire l'ameublement de la vieille demeure, le
+costume et la figure d'anc&ecirc;tres morts il y aura bient&ocirc;t cent ans. Mais
+je demandais surtout les aventures de route, le r&eacute;cit des grands orages
+qui vous surprenaient, en rase campagne ou sur la mer, quand on allait
+visiter des vignes &eacute;loign&eacute;es ou bien quand on se rendait de la maison de
+Rochefort &agrave; la maison de l'&icirc;le,&mdash;et &agrave; tout cela, bien entendu, les noms
+de ces villages et de ces fermes revenaient se m&ecirc;ler constamment....</p>
+
+<p>Il pleut toujours. D&eacute;j&agrave; loin, derri&egrave;re nous, le clocher de Dolus (un
+village &agrave; mi-chemin) se profile sur le gris des nuages, au-dessus d'un
+bois. Cela, c'est un aspect de jadis, qui n'a pu changer. Jadis, au
+temps de l'enfance de ma m&egrave;re, ou m&ecirc;me au temps plus recul&eacute; de l'enfance
+de mes a&iuml;eules, quand avait lieu ce va-et-vient de la famille entre
+Rochefort et Oleron, quand s'accomplissaient, &agrave; la mani&egrave;re ancienne,
+sur des chevaux ou sur des &acirc;nes, tous ces voyages,&mdash;qui plus tard me
+furent cont&eacute;s entre chien et loup, aux cr&eacute;puscules d'hiver,&mdash;jadis, ce
+clocher de Dolus, dans les ciels pluvieux d'alors, se dressait pareil
+au-dessus de ce m&ecirc;me bois.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Saint-Pierre n'est plus tr&egrave;s loin, et cette approche,
+semble-t-il, suffit pour aviver en moi des images qui s'effa&ccedil;aient, fait
+sortir de l'ombre et repara&icirc;tre aux yeux de ma m&eacute;moire les respectables
+et chers visages, aujourd'hui retourn&eacute;s &agrave; la poussi&egrave;re....</p>
+
+<p>Notre voiture, plus bruyamment tout &agrave; coup, roule sur des pav&eacute;s, dans
+des petites rues paisibles, d&eacute;sertes et blanches;&mdash;et c'est
+Saint-Pierre, o&ugrave; nous venons enfin d'entrer!... Mais la banalit&eacute; de
+l'h&ocirc;tel campagnard o&ugrave; l'on nous arr&ecirc;te, les d&eacute;tails ordinaires de
+l'arriv&eacute;e, tout cela est pour couper mon r&ecirc;ve, d&egrave;s l'abord. Et je ne
+retrouve plus rien; j'ai seulement le coeur serr&eacute;, &agrave; cause de ce temps
+sombre, je suis d&eacute;&ccedil;u et je m'ennuie.</p>
+
+<p>Cependant, par les petites rues mornes que les averses ont lav&eacute;es,
+rencontrant quelques bonnes femmes en coiffe et en &laquo;quichenotte&raquo;,<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>
+nous allons nous acheminer &agrave; pr&eacute;sent vers cette maison qui est le but de
+notre voyage.</p>
+
+<p>Je crains de ne plus m'y reconna&icirc;tre, apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es, et je
+questionne une jeune fille qui nous regardait passer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la maison du d&eacute;funt pasteur! me r&eacute;pond-elle. Tout droit, monsieur,
+et, apr&egrave;s le tournant l&agrave;-bas, vous la trouverez &agrave; votre gauche.</p>
+
+<p>Un calme un peu angoissant &eacute;mane aujourd'hui pour moi de cette petite
+ville, assombrie de nuages marins. Derri&egrave;re des vitres, &ccedil;a et l&agrave;,
+d'honn&ecirc;tes figures nous observent, avec une curiosit&eacute; discr&egrave;te. Et cela
+m'oppresse de sentir partout alentour des existences born&eacute;es et
+encloses&mdash;auxquelles devaient ressembler beaucoup, avec seulement un peu
+d'apparat et de grandeur patriarcale, les existences des mes anc&ecirc;tres
+d'ici.</p>
+
+<p>Mon fils, qui me suit entre ses deux amis, a fini pour un temps d&eacute;jouer
+avec eux et ne dit plus rien, les yeux tr&egrave;s ouverts, l'imagination tr&egrave;s
+inqui&eacute;t&eacute;e de ce qu'il va voir. La pluie a cess&eacute;, mais le vent d'ouest
+souffle avec violence; le ciel reste lourd et obscur, exag&eacute;rant la
+blancheur des pav&eacute;s, la blancheur de la chaux sur les vieilles
+murailles.</p>
+
+<p>Quelques pas encore, apr&egrave;s le tournant indiqu&eacute;.... Et tout &agrave; coup, avec
+une commotion au coeur que je n'attendais pas, me croyant moins pr&egrave;s
+d'arriver, je la reconnais, l&agrave; devant moi, l'antique maison
+familiale.... Elle est d'ailleurs exquise dans sa v&eacute;tust&eacute; bien plus que
+je ne l'esp&eacute;rais; la plus vaste et visiblement l'a&icirc;n&eacute;e de celles du
+voisinage; toute ferm&eacute;e, il va sans dire, avec un air de paix et de
+myst&egrave;re, d'immobilit&eacute; presque d&eacute;finitive, comme si elle sommeillait
+depuis d&eacute;j&agrave; des ann&eacute;es sans nombre et ne devait plus &ecirc;tre r&eacute;veill&eacute;e. Son
+grand portail cintr&eacute;,&mdash;que j'avais vu reproduit, l'automne dernier, au
+th&eacute;&acirc;tre, dans <i>Judith Renaudin</i>,&mdash;sa petite porte lat&eacute;rale et ses vieux
+auvents, tout cela est d'un vert d&eacute;licieusement d&eacute;color&eacute;, dans la
+blancheur des couches de chaux qui l'ensevelissent. Elle semble &ecirc;tre
+l'&acirc;me de ce vieux petit quartier mort qui l'entoure et qui, en plus de
+sa tristesse d'abandon, exhale aussi l'inexprimable tristesse des
+&icirc;les....</p>
+
+<p>Les clefs, je les trouverai, m'a-t-on dit, chez une certaine vieille
+V&eacute;ronique, laquelle fut servante du d&eacute;funt pasteur, et s'est plac&eacute;e &agrave;
+pr&eacute;sent dans une maison vis-&agrave;-vis de la mienne.</p>
+
+<p>Je frappe donc au logis d'en face,&mdash;et une porte s'ouvre: mon Dieu, mais
+c'est l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment que s'&eacute;taient retir&eacute;es mes vieilles tantes!... Moi,
+qui n'y avais pas fait attention du dehors!... C'est l&agrave; que j'&eacute;tais venu
+pour la derni&egrave;re fois, en vacances de P&acirc;ques, s&eacute;journer chez elles,
+quand j'avais l'&acirc;ge de mon fils.... Je reconnais cette cour, ce petit
+jardin, comme si hier &agrave; peine je les avais quitt&eacute;s. Et ces vieilles
+tantes, cousines de ma m&egrave;re, je les revois si bien toutes les trois,
+dans leurs pareilles robes de soie noire, dont l'usure d&eacute;cente &eacute;tait
+perceptible &agrave; mes yeux d'enfant!... Leurs attitudes et leurs yeux
+disaient que d'&eacute;tranges malheurs s'&eacute;taient appesantis sur elles; on les
+sentait tr&egrave;s pauvres,&mdash;malgr&eacute; d'anciennes jolies choses, des bagues, des
+&eacute;ventails, des porcelaines de Chine, conserv&eacute;es encore dans leurs
+armoires. Et j'avais pass&eacute; chez elles huit jours de m&eacute;lancoliques et
+solitaires vacances, en un mois de mars d&eacute;j&agrave; fort lointain, sous des
+nu&eacute;es basses comme celles de cette heure, tandis que soufflait un
+continuel grand vent d'&eacute;quinoxe....</p>
+
+<p>V&eacute;ronique, coiff&eacute;e &agrave; la mode de Saint-Pierre,&mdash;le toquet blanc laissant
+para&icirc;tre deux bandeaux bien lisses sur le front et un petit rouleau de
+cheveux bien net sur la nuque,&mdash;est une bonne vieille, tr&egrave;s brune,
+suivant le type de l'&icirc;le, avec un calme visage et un profil de m&eacute;daille.
+Elle devine aussit&ocirc;t qui je dois &ecirc;tre, et s'en va chercher son trousseau
+de clefs.</p>
+
+<p>Mon fils, entre ses deux amis, attend impatiemment, au seuil de la
+maison muette, o&ugrave; il va p&eacute;n&eacute;trer comme dans un ch&acirc;teau de la
+Belle-au-Bois-Dormant. Et moi, avec des sentiments autres, plus
+complexes, plus graves, avec une sorte de crainte religieuse, j'attends
+aussi que s'ouvre le portail v&eacute;n&eacute;rable.</p>
+
+<p>La clef ne veut pas tourner. Le vent souffle en rafales chaudes. La
+maison, obstin&eacute;ment ferm&eacute;e, prend sous le ciel noir la blancheur des
+vieux logis arabes. Et, tandis que se prolonge notre attente, je regarde
+au bout de cette petite rue vide, tout de suite finie, tout de suite
+ouverte sur la campagne sans arbres, je regarde et je reconnais le
+d&eacute;ploiement de ces champs et de ces marais plats, tout cet horizon de
+quasi-d&eacute;sert qui, en cet endroit, figurant comme fond de ce quartier
+mort, me gla&ccedil;ait l'&acirc;me pendant mes s&eacute;jours d'enfant chez les tantes de
+l'&icirc;le....</p>
+
+<p>Elle tourne enfin, la clef, et V&eacute;ronique pousse devant nous la lourde
+porte.</p>
+
+<p>Oh! comment dire l'&eacute;motion de voir r&eacute;appara&icirc;tre, sous ces nuages de
+deuil, cette cour silencieuse des anc&ecirc;tres!... Devant la fa&ccedil;ade
+int&eacute;rieure aux auvents ferm&eacute;s, ce vieux perron, ces vieilles dalles
+verdies, tout cela envahi par la mousse et les herbes!... Je ne
+pr&eacute;voyais pas ces aspects de cimeti&egrave;re. Et voici que j'ai le sentiment
+de p&eacute;n&eacute;trer chez les morts, chez les a&iuml;eules mortes. Nulle part autant
+qu'ici et &agrave; cette heure le pass&eacute; ne m'avait envelopp&eacute; de son linceul.</p>
+
+<p>Des fant&ocirc;mes,&mdash;mais des fant&ocirc;mes d&eacute;bonnaires et discrets, qui ne
+feraient aucune peur,&mdash;doivent revenir se promener dans cette cour,
+lorsque le soir tombe: les a&iuml;eules en robe noire....</p>
+
+<p>D'ailleurs, rien de chang&eacute;, sans doute, depuis l'&eacute;poque o&ugrave; elles
+vivaient ici. Sur les murailles, sur le perron, sur la margelle du
+puits, sur les dalles, une m&ecirc;me usure s&eacute;culaire atteste la longue dur&eacute;e
+ant&eacute;rieure de ces choses. Non, rien de chang&eacute; nulle part. Il manque
+seulement un amandier l&agrave;-bas, qui avait plus de cent ans et qui a d&ucirc;
+mourir de vieillesse; &agrave; la place o&ugrave; je me rappelais l'avoir connu, son
+tronc large se voit encore, sci&eacute; pr&egrave;s des racines. D'autres arbres, &agrave;
+bout de s&egrave;ve, ont pris une certaine parure fra&icirc;che, par la gr&acirc;ce de
+l'avril une fois de plus revenu. Un grenadier est enti&egrave;rement rouge de
+ses pousses nouvelles. Mais surtout l'herbe verte, l'herbe a foisonn&eacute;
+d'une fa&ccedil;on &eacute;trange, depuis deux ann&eacute;es &agrave; peine que personne n'habite
+plus ici; entre les pav&eacute;s, des fleurs sauvages ont pris place, et de
+hautes avoines folles qui aujourd'hui se courbent et se froissent,
+tourment&eacute;es par le vent d'ouest. Et vraiment cette herbe donne &agrave; la cour
+des aspects d'enclos fun&eacute;raire.</p>
+
+<p>V&eacute;ronique va nous introduire &agrave; pr&eacute;sent dans le principal corps de logis,
+par o&ugrave; commencera notre visite songeuse. Et nous gravissons avec respect
+les marches de ce perron&mdash;o&ugrave;, vers la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> si&egrave;cle,
+&agrave; ce que l'on m'a souvent cont&eacute;, de joyeuses petites filles (qui furent
+mes grand'tantes, mon a&iuml;eule, et moururent octog&eacute;naires) avaient pour
+jeu favori de monter et descendre en courant, sur des &eacute;chasses.</p>
+
+<p>Il fait noir, dans la maison close. V&eacute;ronique, &agrave; mesure que nous
+avan&ccedil;ons, ouvre les contrevents un &agrave; un, et de la lumi&egrave;re p&eacute;n&egrave;tre par
+degr&eacute;s dans cette ombre: une lumi&egrave;re grise que diminuent les branches
+des arbres et les nu&eacute;es du ciel.</p>
+
+<p>D'abord, la salle &agrave; manger, qui a gard&eacute; ses boiseries Louis XV; c'est l&agrave;
+que, les soirs de jadis, ma&icirc;tres et domestiques r&eacute;unis &eacute;coutaient avant
+de s'endormir une lecture faite dans une grosse bible au frontispice
+enlumin&eacute; de rouge, que je poss&egrave;de aujourd'hui par h&eacute;ritage.</p>
+
+<p>On n'a pas enlev&eacute; encore, du salon sur la rue, le mobilier du pasteur
+d&eacute;funt. Mais c'est un mobilier qui n'est gu&egrave;re moderne et qui ne d&eacute;tonne
+pas dans ce lieu, car il est d'une simplicit&eacute; aust&egrave;re&mdash;et la sombre
+figure de Calvin, encadr&eacute;e &agrave; la muraille, t&eacute;moigne que les habitants,
+ici, n'ont point cess&eacute; d'&ecirc;tre des huguenots.</p>
+
+<p>La silencieuse demeure n'a pas &eacute;t&eacute; plus modifi&eacute;e au dedans qu'au dehors.
+Les d&eacute;tails m&ecirc;mes sont rest&eacute;s intacts. Et, en montant &agrave; l'&eacute;tage
+sup&eacute;rieur, j'ai la fantaisie d'ouvrir certain placard de l'escalier,
+qui, dans les histoires d'enfance de mes a&iuml;eules, jouait souvent un
+r&ocirc;le: sur ses &eacute;tag&egrave;res, se tenaient des pots remplis de &laquo;sucre des
+&icirc;les&raquo;, objet d'habituelle convoitise pour les petites filles aux
+&eacute;chasses, et des confitures faites avec les raisins m&ucirc;ris au soleil d'il
+y a cent ans....</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; de la cour envahie d'herbes, c'est le quartier des
+domestiques, plus d&eacute;labr&eacute;, plus fruste, et une chambre o&ugrave;, les jours de
+pluie, venaient s'amuser les enfants du temps pass&eacute;.</p>
+
+<p>Dans cette chambre-l&agrave;, je savais que ma m&egrave;re, &eacute;tant toute, petite fille
+et commen&ccedil;ant &agrave; &eacute;crire, s'&eacute;tait amus&eacute;e une fois &agrave; graver son nom sur une
+vitre de la fen&ecirc;tre, avec le diamant d'une bague. Je n'esp&eacute;rais point
+retrouver cela; mais le carreau a miraculeusement r&eacute;sist&eacute; &agrave; soixante
+ann&eacute;es de possession &eacute;trang&egrave;re, et la pr&eacute;cieuse inscription y est
+encore! A c&ocirc;t&eacute; de quelques griffonnages, de quelques essais moins
+r&eacute;ussis qui doivent dater du m&ecirc;me jour, le cher nom m'appara&icirc;t tr&egrave;s
+lisible, trac&eacute; d'une grosse &eacute;criture d'enfant qui s'applique:
+<i>Nadine</i>!... A l'angle du carreau poussi&eacute;reux et verd&acirc;tre, le nom se
+d&eacute;tache, en rayures l&eacute;g&egrave;res qui brillent, sur l'image trouble de la rue
+o&ugrave; la pluie tombe.... <i>Nadine</i>!... Alors, je ferme &agrave; demi les yeux et me
+recueille plus profond&eacute;ment pour me repr&eacute;senter, dans sa petite toilette
+surann&eacute;e, l'enfant qui &eacute;crivit cela, vers 1820, un soir d'ennui sans
+doute, en regardant tristement cette m&ecirc;me vieille rue de village
+toujours pareille, un soir o&ugrave; la pluie devait tomber comme aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le long de la cour, des b&acirc;timents, plus d&eacute;jet&eacute;s sous des couches de
+chaux, &eacute;taient des greniers pour les r&eacute;coltes, des chais pour le vin,
+des pressoirs pour les vendanges. Ils disent la coutume patriarcale des
+anc&ecirc;tres, qui vivaient du produit de leurs terres et du sel de leurs
+marais.</p>
+
+<p>Ensuite, apr&egrave;s un portail vert, le jardin. L&agrave;, c'est un enchantement
+pour mon fils, qui n'avait pas pr&eacute;vu tant de fleurs, une telle m&ecirc;l&eacute;e
+d'arbustes fleuris. Sous le ciel toujours noir, mena&ccedil;ant d'averses
+prochaines, on dirait une sorte de bocage, qui s'en va tout en longueur,
+bien clos pour plus de tristesse, entre de hauts murs gris tapiss&eacute;s de
+vignes. Les plantes y sont presque retourn&eacute;es &agrave; l'&eacute;tat de sauvagerie;
+mais cependant les buis des bordures, si grands qu'ils soient devenus,
+donnent encore &agrave; l'ensemble son caract&egrave;re jardin, jardin d'autrefois, &agrave;
+l'abandon. Toutes sortes de vieilles fleurs de France, de ces fleurs qui
+se perp&eacute;tuent sans &ecirc;tre cultiv&eacute;es, tulipes, an&eacute;mones, narcisses,
+jacinthes et lis, sont &eacute;panouies &agrave; profusion, foisonnant jusque dans les
+sentiers. Les lilas sont des gerbes violettes ou blanches; les poiriers,
+les p&ecirc;chers, d'&eacute;normes bouquets blancs ou roses. Il est en harmonie avec
+la maison, ce jardin&mdash;et celui de la Belle-au-Bois-Dormant devait un peu
+lui ressembler, refleurissant ainsi tout seul, au renouveau, sous
+l'arrosage des nu&eacute;es d'avril.</p>
+
+<p>Tout au fond, entre des ifs taill&eacute;s et la muraille, est une place o&ugrave;
+l'on recommandait autrefois aux enfants de la famille de ne pas courir
+et de parler bas: l&agrave;, dans la terre, dorment des anc&ecirc;tres huguenots,
+exclus des cimeti&egrave;res catholiques au temps des pers&eacute;cutions du roi Louis
+XIV.</p>
+
+<p>Et enfin, par un autre portail, o&ugrave; une date: 1721, est inscrite, nous
+arrivons &agrave; un petit bois qui continue notre domaine et qui finit dans la
+campagne,&mdash;dans cette campagne de l'&icirc;le, d&eacute;nud&eacute;e et plate, battue par
+les grands vents d'ouest, et cern&eacute;e, &agrave; l'horizon extr&ecirc;me, par la ligne
+enveloppante de la mer....</p>
+
+<p>Chez des gens du voisinage, que je n'avais pas vus depuis mon enfance,
+j'ai deux ou trois visites &agrave; faire, puisque me voici redevenu quelqu'un
+du pays: je laisse donc mon fils, avec son domestique et son matelot,
+dans le vieux jardin qui l'enchante, leur donnant mission &agrave; tous trois
+de fourrager parmi les branches et les fleurs mouill&eacute;es pour composer
+une gerbe que nous porterons demain au cimeti&egrave;re de Rochefort, &agrave; la
+tombe des a&iuml;eules&mdash;afin qu'il soit pour elle, le premier bouquet cueilli
+par nous sur leur terre aujourd'hui rachet&eacute;e.</p>
+
+<p>Et, mes courses finies, quand je reviens &agrave; cette maison, seul, par les
+petites rues vides o&ugrave; l'on ne me regarde m&ecirc;me plus passer, quand j'ouvre
+la porte <i>moi-m&ecirc;me</i>, avec la grosse clef que V&eacute;ronique m'a remise,
+alors, pour la premi&egrave;re fois, j'ai vraiment l'impression que je rentre
+chez moi, ici, l'impression que ce logis v&eacute;n&eacute;r&eacute; m'appartient, avec tout
+ce qu'il renferme encore de souvenirs. Et comme c'est &eacute;trange de se
+trouver tout &agrave; coup ma&icirc;tre de ces choses, qui ne semblaient presque plus
+r&eacute;elles, tant l'&eacute;loignement et les ann&eacute;es en avaient, si l'on peut dire,
+d&eacute;mat&eacute;rialis&eacute; l'image!...</p>
+
+<p>Donc, j'ouvre moi-m&ecirc;me la porte des a&iuml;eules, et, dans la cour,&mdash;qui me
+fait &agrave; nouveau son accueil d&eacute;sol&eacute;, avec ses tapis de mousse, son herbe
+fun&egrave;bre, son air de v&eacute;tust&eacute; et de mort,&mdash;j'aper&ccedil;ois mon fils, assis
+entre ses deux amis sur les marches du perron et tenant la gerbe qu'il a
+fini de cueillir, une gerbe de lilas et de tulipes, toute ruisselante
+de pluie ti&egrave;de. Son ravissement n'a pas faibli; il me fait promettre que
+je la remeublerai comme autre fois, cette demeure, qu'il y passera ses
+vacances prochaines et que m&ecirc;me nous reviendrons nous y fixer.</p>
+
+<p>Je lui dis oui, comme on dit aux enfants, surtout lorsqu'il s'agit de
+l'avenir &eacute;loign&eacute;. Mais, en r&eacute;alit&eacute;, qu'en ferons-nous bien, de cette
+maison? R&eacute;sider ici, f&ucirc;t-ce m&ecirc;me en passant, r&eacute;sider au milieu de cette
+&icirc;le, redevenir quelqu'un de cette petite ville morne, voir chaque matin
+&agrave; mon r&eacute;veil ce jardin-cimeti&egrave;re, non je ne pourrais plus!... A moins
+que ce ne soit plus tard dans la suite des ann&eacute;es, si, quelque part en
+Orient, je ne tombe pas au bord d'un chemin.... Oui, plus tard, qui
+sait, rentrer ici pour le d&eacute;clin de ma vie, puis dormir dans ce vieux
+sol o&ugrave; gisent des ossements d'anc&ecirc;tres.... Et qu'on inscrive alors sur
+ma pierre ce verset de l'Ecriture: &laquo;Celui-l&agrave; est venu de la grande
+tribulation&raquo;!...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A c&ocirc;t&eacute; de mon fils, sur les marches du seuil, je m'assieds pour songer,
+dans ce silence, au milieu d&eacute;c&egrave;s herbes. Jamais avec autant d'effroi je
+n'avais entrevu l'ab&icirc;me, le d&eacute;finitif ab&icirc;me ouvert entre ceux qui
+vivaient ici et l'homme que je suis devenu. Eux &eacute;taient les sages et les
+calmes, et ma destin&eacute;e, au contraire, fut de courir &agrave; tous les mirages,
+de sacrifier &agrave; tous les dieux, de traverser tous les pand&eacute;moniums et de
+conna&icirc;tre toutes les fournaises....</p>
+
+<p>En ce moment, des phrases me reviennent &agrave; la m&eacute;moire, prononc&eacute;es par mon
+cher Alphonse Daudet, un jour o&ugrave; nous causions de mes origines et de mes
+ascendants de Saint-Pierre-d'Oleron: &laquo;Toi, vois-tu,&mdash;me disait-il, en
+riant avec compassion et m&eacute;lancolie,&mdash;tu as surgi l&agrave; comme un diable
+qui sort d'une bo&icirc;te. Plusieurs g&eacute;n&eacute;rations, qui &eacute;touffaient de
+tranquillit&eacute; r&eacute;guli&egrave;re, ont tout &agrave; coup respir&eacute; &eacute;perdument par ta
+poitrine.... Tu paies tout &ccedil;a, Loti, et ce n'est pas ta faute....&raquo;
+Est-ce que je sais, moi, si je suis responsable, ou si c'est mon temps
+qu'il faut accuser, ou si simplement je paie ou j'expie? Mais ce que je
+vois bien, c'est que la mousse et les fleurettes sauvages ont pris
+possession de ces marches sur lesquelles nous sommes, et que nous
+n'aurions pas d&ucirc; les troubler par notre pr&eacute;sence &eacute;trang&egrave;re. Et, ce que
+je sens bien, c'est que l'ombre triste de ces vieux arbres descend comme
+un reproche sur ma t&ecirc;te.&mdash;Non, ils ne me reconna&icirc;traient point pour un
+des leurs, les anc&ecirc;tres de l'&icirc;le, et leur maison ne saurait plus &ecirc;tre la
+mienne. Ils avaient la paix et la foi, la r&eacute;signation et l'&eacute;ternel
+espoir. L'antique po&eacute;sie de la Bible hantait leurs esprits repos&eacute;s;
+devant la pers&eacute;cution, leur courage s'exaltait aux images violentes et
+magnifiques du livre des <i>Proph&egrave;tes</i>, et le r&ecirc;ve ineffablement doux qui
+nous est venu de Jud&eacute;e illuminait pour eux les approches de la mort.
+Avec quelle incompr&eacute;hension et quel &eacute;tonnement douloureux ils
+regarderaient aujourd'hui dans mon &acirc;me, issue de la leur!... H&eacute;las, leur
+temps est fini, et le lien entre eux et moi est bris&eacute; &agrave; jamais....
+Alors, revenir ici, pourquoi faire?</p>
+
+<p>D'ailleurs, une seconde fois, je ne retrouverais sans doute m&ecirc;me pas les
+impressions profondes de cette journ&eacute;e; il n'y aurait plus, pour mes
+suivants retours, ces nuages et cette saison, ce renouveau d'avril entre
+ces murs abandonn&eacute;s, ce jardin refleuri sous ce ciel noir, rien de ce
+qui agit &agrave; cette heure sur le mis&eacute;rable jouet que je suis de mes nerfs
+et de mes yeux.</p>
+
+<p>Le mieux serait donc, il me semble, de laisser sommeiller toutes ces
+choses, de refermer respectueusement cette porte, comme on scellerait
+une entr&eacute;e de s&eacute;pulcre,&mdash;et de ne plus l'ouvrir, jamais....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_CHATEAU_DE_LA_BELLE-AU-BOIS-DORMANT" id="LE_CHATEAU_DE_LA_BELLE-AU-BOIS-DORMANT"></a>LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT</h2>
+
+<div class="right">
+&laquo;Il y a deux choses que Dieu m&ecirc;me
+ne peut pas faire: un vieil arbre et un
+gentilhomme.&raquo;<br />
+(<i>Vieux proverbe de Bretagne</i>.)</div>
+
+
+<p>Souvent j'ai jet&eacute; un appel d'alarme vers mes amis inconnus pour qu'ils
+m'aident &agrave; secourir des d&eacute;tresses humaines, et toujours ils ont entendu
+ma voix. Aujourd'hui il s'agit de secourir des arbres, de nos vieux
+ch&ecirc;nes de France que la barbarie industrielle s'acharne partout &agrave;
+d&eacute;truire, et je viens implorer: &laquo;Qui veut sauver de la mort une for&ecirc;t,
+avec son ch&acirc;teau f&eacute;odal camp&eacute; au milieu, une for&ecirc;t dont personne ne sait
+plus l'&acirc;ge?&raquo;</p>
+
+<p>Cette for&ecirc;t-l&agrave;, j'y ai v&eacute;cu douze ann&eacute;es de mon enfance et de ma prime
+jeunesse; tous ses rochers me connaissaient, et tous ses ch&ecirc;nes
+centenaires et toutes ses mousses. Le domaine appartenait alors &agrave; un
+vieillard qui n'y venait jamais, vivait clo&icirc;tr&eacute; ailleurs, et qu'en ce
+temps-l&agrave; je me repr&eacute;sentais comme une sorte d'invisible personnage de
+l&eacute;gende. Le ch&acirc;teau restait livr&eacute; &agrave; un r&eacute;gisseur, campagnard solitaire
+et un peu farouche, qui n'ouvrait la porte &agrave; personne; on ne visitait
+pas, on n'entrait pas; j'ignorais ce que pouvaient cacher les liantes
+fa&ccedil;ades closes et ne regardais que de loin les grandes tours; mes
+promenades d'enfant en for&ecirc;t s'arr&ecirc;taient au pied des terrasses
+moussues, envelopp&eacute;es de la nuit verte des arbres et de leur silence.</p>
+
+<p>Ensuite, je m'en suis all&eacute; courir par toute la Terre, mais le ch&acirc;teau
+ferm&eacute; et ses ch&ecirc;naies profondes hantaient mon imagination toujours;
+entre mes longs voyages, je revenais comme un p&egrave;lerin ramen&eacute; pieusement
+par le souvenir, me disant chaque fois que rien des lointains pays
+n'&eacute;tait plus reposant ni plus beau que ce coin si ignor&eacute; de notre
+Saintonge. Le lieu du reste se maintenait immuable: aux m&ecirc;mes tournants
+des bois, entre les m&ecirc;mes rochers, je retrouvais les m&ecirc;mes gramin&eacute;es
+fines, les m&ecirc;mes fleurettes exquises et rares; dans les clairi&egrave;res, sur
+les tapis des lichens jamais foul&eacute;s, je voyais, &ccedil;a et l&agrave;, comme
+autrefois, pareilles &agrave; des turquoises, les petites plumes bleues tomb&eacute;es
+de l'aile des geais; dans les fourr&eacute;s, les renards en maraude poussaient
+leurs m&ecirc;mes glapissements du soir. Rien ne changeait; seulement les
+mousses &eacute;paississaient leurs velours sur les marches des perrons, les
+capillaires d&eacute;licats gagnaient lentement les terrasses, et, dans les
+marais d'en bas, les foug&egrave;res d'eau se faisaient plus g&eacute;antes.</p>
+
+<p>Or cette situation de d&eacute;laissement, invraisemblable &agrave; notre &eacute;poque
+utilitaire, s'&eacute;tait prolong&eacute;e plus d'un demi-si&egrave;cle, et on se disait que
+ce sommeil du ch&acirc;teau peut-&ecirc;tre durerait longtemps encore, comme il
+arriva pour celui de la Belle-au-Bois-Dormant. Mais voici que le
+vieillard invisible vient de mourir, rassasi&eacute; de jours; ses h&eacute;ritiers
+vont vendre le domaine enchant&eacute;, et des coupeurs de for&ecirc;ts sont l&agrave; pr&ecirc;ts
+&agrave; acheter pour abattre: songez donc, il y aurait deux cent mille francs
+de bois r&eacute;alisables tout de suite, et la terre resterait!</p>
+
+<p>Avec quelle m&eacute;lancolie, l'autre jour, un apr&egrave;s-midi de fin d'&eacute;t&eacute;, je
+suis revenu l&agrave; faire un p&egrave;lerinage qui pourrait bien &ecirc;tre le dernier!
+L'un des nouveaux h&eacute;ritiers&mdash;jusqu'alors un inconnu pour moi,&mdash;averti de
+ma visite, avait eu la bonne gr&acirc;ce de me pr&eacute;c&eacute;der pour me recevoir.
+Mais je voulais d'abord &agrave; &ecirc;tre seul, et, laissant ma voiture &agrave; une
+demi-lieue du ch&acirc;teau, en familier de ces bois, je me suis gliss&eacute; par
+d'&eacute;troits sentiers dans le ravin o&ugrave; j'avais eu, au temps de mon enfance,
+mes visions les plus passionn&eacute;es de nature et d'exotisme.</p>
+
+<p>C'est un lieu certainement unique dans nos climats. La petite rivi&egrave;re
+sans nom, qui traverse toute la for&ecirc;t dans une vall&eacute;e tr&egrave;s en
+contre-bas, s'attarde l&agrave;, plus enclose de rochers, plus enfouie sous
+l'amas des verdures folles; elle s'&eacute;pand au milieu des tourbes et des
+herbages pour former un semblant de marais tropical. Avant que j'aie vu
+les vraies flores exotiques, ce ravin d&eacute;j&agrave; les r&eacute;v&eacute;lait &agrave; mon
+imagination d'enfant. Les arbres qui y font de la nuit verte sont
+singuli&egrave;rement hauts, sveltes, group&eacute;s en gerbes qui se penchent &agrave; la
+mani&egrave;re des bambous. A l'abri de ces vo&ucirc;tes de feuillage et de cette
+sorte de falaise qui garantit comme un mur contre le vent d'hiver, toute
+une r&eacute;serve de nature vierge demeure blottie dans une humidit&eacute; et une
+ti&eacute;deur presque souterraines; les roseaux jaillissent de souches si
+vieilles et si hautes qu'on les dirait mont&eacute;s sur un tronc, comme les
+drac&eacute;nas; de m&ecirc;me pour la plus grande de nos foug&egrave;res, l'osmonde, qui y
+semble presque arborescente. C'est aussi la r&eacute;gion des mousses
+prodigieuses, qui sur toutes les pierres du sol imitent des plumes
+fris&eacute;es, et de mille autres plantes inconnues ailleurs, d'une fragilit&eacute;
+et d'une d&eacute;fiance extr&ecirc;mes, qui ne se risquent &agrave; para&icirc;tre que sur les
+terrains tranquilles depuis toujours.&mdash;Il faudrait pr&eacute;server jalousement
+de tels &eacute;dens, sans doute mill&eacute;naires, que ni volont&eacute;, ni fortune ne
+seront capables de recr&eacute;er.&mdash;Dans la p&eacute;nombre de sous-bois, je prends le
+sentier, plut&ocirc;t l'incertaine battue, qui passe tout au pied de la
+falaise d'enceinte. Les roches surplombent, des roches d'un gris&acirc;tre un
+peu rose, tellement frott&eacute;es par les si&egrave;cles qu'elles n'ont plus que des
+surfaces arrondies. Voici d'abord dans cette muraille une &eacute;trange et
+adorable niche, toute festonn&eacute;e de stalactites et frang&eacute;e de
+capillaires, d'o&ugrave; s'&eacute;chappe une source. Un peu plus loin, les roches
+lisses, ayant l'air de se plisser comme des draperies qu'on rel&egrave;ve,
+d&eacute;couvrent peu &agrave; peu de profondes entr&eacute;es obscures,&mdash;et ce sont les
+grottes pr&eacute;historiques ouvertes le long de cet ombreux mar&eacute;cage; rien
+n'a d&ucirc; beaucoup changer aux entours, depuis les temps o&ugrave; des h&ocirc;tes
+primitifs y aiguisaient leurs couteaux de silex. Il y en a plusieurs, de
+ces grottes, qui se suivent, montrant des porches en plein cintre ou
+bien dentel&eacute;s et d'un dessin ogival. Et enfin j'arrive &agrave; la plus grande,
+dont la salle d'entr&eacute;e a comme un d&ocirc;me d'&eacute;glise; le demi-jour verd&acirc;tre
+des feuill&eacute;es n'y p&eacute;n&egrave;tre pas tr&egrave;s loin, et on aper&ccedil;oit au fond, entre
+les piliers trapus que lui ont faits les stalactites, des couloirs qui
+s'en vont plonger en pleine nuit. J'aimais m'y aventurer jadis avec une
+lampe et un fil conducteur, et je me rappelle qu'une fois, vers ma
+quinzi&egrave;me ann&eacute;e, j'avais failli me perdre dans le d&eacute;dale de ces
+galeries, que tapissaient comme d'&eacute;paisses coul&eacute;es de neige ou de lait,
+et qui &eacute;taient toutes de la m&ecirc;me blancheur de suaire.</p>
+
+<p>Le sentier, toujours couvert et demi-sombre, mais de plus en plus
+facile, remonte enfin au niveau de la plaine, dans des bois touffus o&ugrave;
+la flore devient tout autre, sur un terrain sec, feutr&eacute; de mousses
+diff&eacute;rentes.</p>
+
+<p>Maintenant une large avenue droite, dans la direction du nord, va me
+conduire au ch&acirc;teau. Elle passe au milieu des bois, les pervenches lui
+font au printemps des tapis tout bleus, et les &laquo;ch&ecirc;nes-verts&raquo; la
+recouvrent, lui donnant l'air d'une interminable nef; on s'en
+contenterait ailleurs, de ces ch&ecirc;nes-l&agrave;, mais ce ne sont que des arbres
+d'une soixantaine d'ann&eacute;es, autant dire des arbrisseaux, compar&eacute;s &agrave; ceux
+qui m'attendent plus loin.</p>
+
+<p>Au bout de l'avenue, la nuit verte tout &agrave; coup s'&eacute;paissit davantage;
+ici, les grands ch&ecirc;nes ont des si&egrave;cles, les mousses et les foug&egrave;res se
+sont install&eacute;es sur les vigoureuses ramures. Et enfin commence
+d'appara&icirc;tre cette demeure de Belle-au-Bois-Dormant. Dans la m&ecirc;me
+p&eacute;nombre toujours, c'est d'abord la vieille grille en fer forg&eacute; et le
+perron moussu d'une immense et royale terrasse &agrave; balustres, et puis, au
+del&agrave;, encore loin, dans une &eacute;chapp&eacute;e entre les branches, une fa&ccedil;ade et
+des tours dor&eacute;es au soleil d'automne. Deux pavillons Louis XIII, ferm&eacute;s
+depuis cent ans, se dressent aux angles de cette terrasse d&eacute;serte, qui
+domine de trente ou quarante pieds la rivi&egrave;re enclose, le monde
+fr&eacute;missant des peupliers et des yeuses, la m&ecirc;l&eacute;e des herbages, des
+joncs, des foug&egrave;res d'eau et des n&eacute;nufars, toute l'inextricable jungle
+d'en bas....</p>
+
+<p>Celui des nouveaux ma&icirc;tres de c&eacute;ans qui m'attendait vient &agrave; ma
+rencontre. Il va donc me donner acc&egrave;s dans le ch&acirc;teau, pr&egrave;s duquel j'ai
+v&eacute;cu si longtemps sans y pouvoir entrer.</p>
+
+<p>Premier portail en pierre rouge&acirc;tre, o&ugrave; des bas-reliefs de quatre
+si&egrave;cles repr&eacute;sentent des lions endormis. Puis, donjon avanc&eacute; du guet,
+ancien pont-levis, cour d'honneur. Et les tours du ch&acirc;teau m&ecirc;me sont &agrave;
+pr&eacute;sent au-dessus de nos t&ecirc;tes, avec leurs cr&eacute;neaux du moyen &acirc;ge f&eacute;odal
+et leurs toits d'ardoise ajout&eacute;s lors de la Renaissance.</p>
+
+<p>La porte s'ouvre et nous sommes dans la place. Bien que les murailles
+ext&eacute;rieures n'eussent point de l&eacute;zarde, je pr&eacute;voyais un d&eacute;labrement de
+logis abandonn&eacute;. Non, rien n'a souffert. Les parois, il est vrai, sont
+badigeonn&eacute;es de modeste chaux paysanne, mais tous les plafonds ont gard&eacute;
+leurs &eacute;normes solives, peinturlur&eacute;es &agrave; la Renaissance, et il suffirait
+d'un lavage pour en ressusciter compl&egrave;tement les dessins et le coloris.
+&Ccedil;a et l&agrave;, des meubles fan&eacute;s &agrave; point, des soies qui s'&eacute;teignent, du Louis
+XV, du Louis XVI ou du Directoire.... Vraiment un acqu&eacute;reur, assez
+affin&eacute; pour comprendre cette sorte de simplicit&eacute; seigneuriale qui fut
+celle de nos ch&acirc;teaux de province &agrave; la fin du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle,
+n'aurait ici que la peine de prendre place.</p>
+
+<p>Une salle pourtant d&eacute;tonne par son luxe plus surcharg&eacute;. Des artistes de
+la Renaissance italienne, mand&eacute;s par les seigneurs d'alors, y avaient
+prodigu&eacute; les peintures et les ciselures; aux murailles et au plafond,
+des encadrements sculpt&eacute;s en plein bois, avec une pr&eacute;cieuse finesse,
+entourent de curieux tableaux, d'une &eacute;poque ind&eacute;cise et transitoire, o&ugrave;
+certains visages ont la na&iuml;vet&eacute; des primitifs, tandis que des
+clairs-obscurs et des d&eacute;tails de muscles sentent l'influence de
+Michel-Ange.</p>
+
+<p>Mais ce qui est sans prix, ce qui est sans &eacute;gal nulle part, c'est la vue
+que l'on a des fen&ecirc;tres d'en haut et des chambres des tours: au del&agrave; des
+grandes terrasses superpos&eacute;es et des vieux jardins &agrave; la fran&ccedil;aise,
+partout, n'importe o&ugrave; l'on regarde, un lointain qui fait oublier le
+si&egrave;cle pr&eacute;sent, un lointain qui n'indique aucune &eacute;poque de l'histoire;
+si l'on veut, c'est le moyen &acirc;ge, ou m&ecirc;me c'est le temps des Gaules;
+rien que le tranquille d&eacute;ploiement des branches, la paix infinie des
+choses que l'homme n'a pas encore d&eacute;rang&eacute;es. On respire l'&eacute;ternelle
+senteur des arbres, des mousses et de la terre. Vers le sud, il y a les
+bois par lesquels je suis arriv&eacute; et qui tombent dans le ravin des
+grottes. Dans tout l'ouest, au-dessus de la rivi&egrave;re et d'une ligne
+rocheuse, ces autres bois tr&egrave;s embroussaill&eacute;s&mdash;o&ugrave; je connais des
+s&eacute;pultures gallo-romaines et qui, en dehors du champ de la vue,
+confinent &agrave; un &eacute;trange petit d&eacute;sert de pierrailles. Vers le nord, enfin,
+c'est un moutonnement de cimes plus hautes et plus sombres, d'un vert
+intense o&ugrave; jamais l'automne ne met ses teintes de rouille: la for&ecirc;t de
+&laquo;ch&ecirc;nes-verts&raquo; que nous visiterons tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Et, devinant d&eacute;j&agrave; aux allures de mon h&ocirc;te, &agrave; son esprit distingu&eacute;, qu'il
+saura comprendre, je lui repr&eacute;sente quel crime il commettrait en livrant
+&agrave; des barbares ce domaine. En effet, il &eacute;tait pleinement de mon avis.
+Mais, pour des questions de partage (nombreux h&eacute;ritiers tous dispers&eacute;s
+et &eacute;tablis en d'autres sites), il fallait vendre, et les coupeurs
+d'arbres renouvelaient des offres pressantes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, me dit-il, achetez-le!</p>
+
+<p>R&eacute;ponse &agrave; pr&eacute;voir, &eacute;videmment. Mais ce serait une peu raisonnable
+fantaisie, et pour ne venir jamais, car j'ai d&eacute;j&agrave;, moi aussi, fix&eacute; ma
+vie ailleurs....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le soleil d&eacute;clinant, nous sommes all&eacute;s terminer ce p&egrave;lerinage dans la
+for&ecirc;t de couleur sombre qui, du c&ocirc;t&eacute; nord, commence tout de suite, d&egrave;s
+que finissent les terrasses et les vieux balustres.</p>
+
+<p>J'ai dit que le ravin des grottes &eacute;tait un lieu unique; de m&ecirc;me pour
+cette for&ecirc;t-l&agrave;, en courant le monde je n'en ai pas rencontr&eacute; qui lui
+ressemble, si ce n'est peut-&ecirc;tre en un coin perdu de la Gr&egrave;ce. Le
+&laquo;ch&ecirc;ne-vert&raquo;, qui en France n'existe &agrave; l'&eacute;tat d'arbre forestier que
+dans nos r&eacute;gions sud-ouest temp&eacute;r&eacute;es parle vent marin, porte des
+feuilles d'une nuance fonc&eacute;e, un peu gris&acirc;tres en dessous comme celles
+de l'olivier, et, l'hiver, quand tout se d&eacute;nude ailleurs, il reste en
+pleine gloire. C'est un arbre d'une vie tr&egrave;s lente, auquel il faut des
+p&eacute;riodes infinies pour atteindre son complet &eacute;panouissement. Lorsqu'il a
+pu se d&eacute;velopper dans une tranquillit&eacute; inviolable, comme ici, son tronc
+multiple s'arrange en gerbe, en bouquet gigantesque; alors, avec son
+branchage touffu du haut en bas qui descend jusqu'&agrave; terre, avec sa belle
+forme ronde, il arrive presque &agrave; la majest&eacute; du banian des Indes.&mdash;Or ce
+coin de for&ecirc;t n'a jamais &eacute;t&eacute; touch&eacute; au cours des temps, il s'est fait
+comme il lui a plu de se faire; les arbres ne s'y sont pas serr&eacute;s les
+uns aux autres, mais d&eacute;ploy&eacute;s avec calme, laissant entre eux des
+intervalles comme en une sorte de myst&eacute;rieux jardin. Le sol y est d'une
+qualit&eacute; rare: un plateau calcaire sur lequel les si&egrave;cles n'ont d&eacute;pos&eacute;
+qu'une mince couche d'humus, et qui ne convient qu'&agrave; de patientes
+essences d'arbres, ainsi qu'&agrave; de tr&egrave;s exquises petites gramin&eacute;es, des
+mousses et des lichens. Par endroits, ce sont les lichens qui dominent;
+les pelouses alors prennent des teintes d'un gris&acirc;tre tr&egrave;s doux, le m&ecirc;me
+gris&acirc;tre que l'on voit ici sur toutes les ramures et &agrave; l'envers de
+toutes les feuill&eacute;es, et c'est un peu comme si la cendre des &acirc;ges avait
+poudr&eacute; la for&ecirc;t. Jadis on avait trac&eacute; au travers des ch&ecirc;naies deux ou
+trois larges avenues,&mdash;jadis, on ne sait plus quand; elles subsistent
+sans qu'il soit besoin de les entretenir, car ce terrain ne conna&icirc;t ni
+la boue, ni les ajoncs, ni les broussailles; elles sont adorables, en
+d&eacute;cembre surtout, ces avenues, puisque les grands &laquo;ch&ecirc;nes-verts&raquo;, et les
+phyllireas, qui forment parfois des charmilles &agrave; leurs pieds, jamais ne
+s'effeuillent; on peut y cheminer plus d'une demi-lieue sans voir autre
+chose que ces arbres magnifiquement pareils, et lorsqu'on arrive enfin
+au bord de la muraille rocheuse, qui limite le plateau et ses futaies,
+pour descendre &agrave; la zone plus basse des roseaux et de l'eau courante,
+l'horizon que l'on d&eacute;couvre est encore un horizon sans &acirc;ge.</p>
+
+<p>Et le charme si singuli&egrave;rement souverain de cette for&ecirc;t, c'est l'espace,
+les passages libres partout. Entre les touffes majestueuses des
+feuillages vert-bronze att&eacute;nu&eacute;s de grisailles, on circule ais&eacute;ment sur
+de tr&egrave;s fins tapis, et, cela donne une impression de bois sacre, de parc
+&eacute;lys&eacute;en. S&eacute;jour pour le calme &agrave; peine nostalgique ou m&ecirc;me pour le
+d&eacute;finitif oubli, dans l'enveloppement des vieux arbres et des vieux
+temps....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Comme nous rebroussions chemin, sur les velours d&eacute;licatement nuanc&eacute;s des
+mousses vertes ou grises, et que les tours du ch&acirc;teau, rougies par le
+soleil couchant, commen&ccedil;aient de r&eacute;appara&icirc;tre entre les &eacute;normes ch&ecirc;nes
+tranquilles, mon h&ocirc;te me dit tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Non! c'est trop beau, et nous serions trop coupables! Ecoutez, nous
+allons essayer de surseoir &agrave; la vente, si vous voulez nous aider &agrave;
+trouver l'acheteur qui ne d&eacute;truirait pas....</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc pourquoi j'adresse cet appel &agrave; tous, et vraiment j'ai
+conscience de remplir un devoir envers ma province de Saintonge, m&ecirc;me
+envers mon pays. Il y aura, je le sais, des imb&eacute;ciles pour dire que je
+fais une r&eacute;clame int&eacute;ress&eacute;e, mais cela me sera &eacute;gal parce qu'ils
+resteront seuls &agrave; le croire.</p>
+
+<p>A notre &eacute;poque, qui est celle de la laideur envahissante, cette rage
+&eacute;hont&eacute;e de d&eacute;boiser partout arrive &agrave; son paroxysme, et, lorsque nos
+descendants comprendront enfin l'&eacute;tendue de notre stupidit&eacute; sauvage, il
+sera trop tard, car il faut des si&egrave;cles et des si&egrave;cles pour recr&eacute;er de
+vraies for&ecirc;ts. Aux Pyr&eacute;n&eacute;es, restait celle d'Iraty, qui &eacute;tait immense et
+o&ugrave; la cogn&eacute;e n'avait jamais &eacute;t&eacute; mise; or la voici bient&ocirc;t ras&eacute;e jusqu'au
+sol, par des fabricants de je ne sais quel carton-p&acirc;te. Toutes celles de
+l'Est, vendues &agrave; des juifs allemands, et celle d'Amboise, condamn&eacute;e &agrave;
+mort. L'Institut de France, qui, semble-t-il, devrait &ecirc;tre gardien de
+toute beaut&eacute;, donne lui-m&ecirc;me l'exemple du meurtre. Pr&egrave;s d'Hendaye o&ugrave;
+j'ai mon ermitage, deux vieillards que j'affectionnais tendrement
+avaient en 1902 l&eacute;gu&eacute; &agrave; l'Acad&eacute;mie des sciences leur ch&acirc;teau et leurs
+bois qui s'&eacute;tendaient jusqu'au bord des hautes falaises marines; averti
+par la rumeur publique tr&egrave;s accusatrice, j'y suis all&eacute; hier pour me
+rendre compte: h&eacute;las! je n'ai plus trouv&eacute; trace des all&eacute;es o&ugrave; je me
+promenais nagu&egrave;re avec ces v&eacute;n&eacute;rables amis; les ch&ecirc;nes &eacute;taient coup&eacute;s et
+par endroits les souches arrach&eacute;es. Ainsi une compagnie d'hommes
+distingu&eacute;s ou illustres, qui s&eacute;par&eacute;ment d&eacute;sapprouveraient tous, a pu
+fermer les yeux sur ce vandalisme.</p>
+
+<p>Dans notre pays cependant, tous les gens riches ne sont pas les
+grossiers brasseurs d'affaires qui abattent pour alimenter des scieries
+m&eacute;caniques ou des usines &agrave; papier. A mon appel surgira peut-&ecirc;tre quelque
+acheteur d'&eacute;lite, digne d'&ecirc;tre l'habitant du ch&acirc;teau enchant&eacute; et capable
+de respecter alentour la vie des grands ch&ecirc;nes s&eacute;culaires. Mais qu'il se
+h&acirc;te, car la menace est pressante! Par discr&eacute;tion envers celui-l&agrave;, oh!
+je m'engagerais de bon coeur &agrave; renoncer au p&egrave;lerinage que tous les ans
+je faisais dans certains sentiers, satisfait avec la seule certitude
+que la ch&egrave;re for&ecirc;t, o&ugrave; sont rest&eacute;s mes r&ecirc;ves d'enfant, poursuivrait le
+cours ind&eacute;fini de sa dur&eacute;e, m&ecirc;me apr&egrave;s que j'aurai cess&eacute; de vivre.</p>
+
+<p>P.-S.&mdash;Il faut pourtant bien que je me r&eacute;signe &agrave; faire une sorte
+d'annonce plus pr&eacute;cise, car je m'aper&ccedil;ois que l'on ne saurait m&ecirc;me pas
+de quoi je veux parler. Il s'agit du ch&acirc;teau et de la for&ecirc;t de La
+Roche-Courbon, sis en Sainteonge, &agrave; vingt-deux kilom&egrave;tres de Rochefort,
+environ trente-cinq de Royan et onze de la gare lapins prochaine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="NOYADE_DE_CHAT" id="NOYADE_DE_CHAT"></a>NOYADE DE CHAT</h2>
+
+
+<p>Les chats ont un cri sp&eacute;cial pour l'heure de la grande angoisse, l'heure
+o&ugrave; ils voient la mort appara&icirc;tre. Tous ceux qui les fr&eacute;quent&egrave;rent et
+surent les comprendre le connaissent aussi bien qu'eux-m&ecirc;mes, ce cri,
+tellement peu semblable &agrave; leurs habituels miaulements de demande, de
+vague ennui, d&eacute;col&egrave;re ou d'amour. C'est leur appel &agrave; on ne sait quelle
+piti&eacute; sup&eacute;rieure, obscur&eacute;ment con&ccedil;ue par eux,&mdash;piti&eacute; des &ecirc;tres ou
+peut-&ecirc;tre piti&eacute; latente des choses; on pourrait dire que c'est leur
+pri&egrave;re, leur pri&egrave;re d'agonie....</p>
+
+<p>Hier apr&egrave;s midi, au grand resplendissement de trois heures, au milieu du
+silence coutumier de ma maisonnette qui baigne dans l'estuaire basque,
+par ma fen&ecirc;tre, j'entendis ce cri-l&agrave; venir d'en bas, monter du bord de
+l'eau, et je vis les deux chats gardiens du logis, qui dormaient
+voluptueusement dans le jardin sur l'herbe, tout &agrave; coup dresser la t&ecirc;te,
+puis se lever, prendre leur course ensemble vers le balcon d'une
+terrasse qui domine la gr&egrave;ve, pour voir quel drame se passait.</p>
+
+<p>Quand je vins les rejoindre, leur attitude &eacute;tait caract&eacute;ristique, et
+r&eacute;v&eacute;lait un monde de pens&eacute;es diff&eacute;rentes dans ces deux petites cervelles
+fantasques, pour moi imp&eacute;n&eacute;trables &agrave; jamais. L'un, tout jeune, un matou
+de dix-huit mois, n&eacute; dans la maison, heureux depuis l'enfance et par
+suite tr&egrave;s confiant dans l'humanit&eacute;, regardait, les oreilles droites, le
+cou tendu, les yeux dilat&eacute;s, comme n'arrivant pas &agrave; bien comprendre et
+se refusant &agrave; croire. L'autre, sa m&egrave;re, une vieille chatte violente et
+rancuni&egrave;re, qui a connu des jours sans p&acirc;t&eacute;e et amass&eacute; maintes preuves
+de la malice des hommes avant de trouver enfin chez moi le bon refuge,
+l'autre &eacute;tait furieuse; en grondant, elle allait et venait, tournait sur
+elle-m&ecirc;me &agrave; la fa&ccedil;on des b&ecirc;tes f&eacute;roces dans leur cage, et &eacute;videmment
+devinait tout, ayant assist&eacute; souvent &agrave; des noyades pareilles; m&ecirc;me &agrave; mon
+arriv&eacute;e elle me fit la grimace et: Pft! pft! comme me rendant
+responsable aussi et m'englobant dans son d&eacute;go&ucirc;t de l'esp&egrave;ce humaine.</p>
+
+<p>Ce que j'aper&ccedil;us quand je regardai sur cette gr&egrave;ve au-dessous de moi,
+dans la premi&egrave;re minute, comme le jeune matou na&iuml;f, je ne compris pas
+bien. Une fille en cheveux&mdash;quelque servante du voisinage&mdash;&eacute;tait l&agrave;
+debout, et pr&egrave;s d'elle, se r&eacute;fugiant tout contre sa robe, un pauvre
+chaton d'environ deux mois, mouill&eacute;, tremp&eacute;, avec sur le museau un peu
+de sang qui coulait d'une blessure. C'&eacute;tait lui qui poussait le cri de
+la grande angoisse, ouvrant tant qu'il pouvait sa petite gueule rose
+bord&eacute;e de perles blanches, levant vers la fille ses petits yeux pleins
+d'eau et pleins de larmes.</p>
+
+<p>Dans la terreur de la mort entrevue, il exhalait &agrave; pleine voix sa
+supr&ecirc;me pri&egrave;re, tout enfantine: &laquo;Qu'est-ce que j'ai fait de mal, moi? Je
+ne suis qu'un pauvre petit chat innocent? C'est donc possible qu'on me
+tue comme &ccedil;a? Mais je demande gr&acirc;ce, vous voyez bien; je crie au
+secours! On n'aura donc pas de piti&eacute;!...&raquo;</p>
+
+<p>Oh! le dernier cri des b&ecirc;tes condamn&eacute;es, leur pauvre cri qui est si
+inutile et qui, on le sait d'avance, ne touchera personne!... celui d'un
+boeuf &agrave; l'abattoir, m&ecirc;me celui d'une humble poule qu'un marmiton &eacute;gorge
+pour la faire cuire!...</p>
+
+<p>Ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; avant mon arriv&eacute;e sur la terrasse, je le
+reconstituai, bien entendu, presque aussit&ocirc;t. La fille voulant noyer le
+chaton, sans avoir m&ecirc;me la pudeur de lui mettre une pierre au cou pour
+que ce f&ucirc;t fini plus vite, avait d&ucirc; le lancer d'abord du haut de son
+logis, par quelque fen&ecirc;tre: d'o&ugrave; la blessure et le petit museau
+saignant. Ensuite, ayant vu qu'il nageait avec tant de courage pour
+essayer encore de survivre, elle &eacute;tait descendue afin de l'achever. Mais
+voici maintenant qu'elle prolongeait son attente et ses grands cris,
+ayant commenc&eacute; de rire avec un batelier qui passait justement dans sa
+barque le long du bord et l'int&eacute;ressait davantage.</p>
+
+<p>Enfin, elle se baissa vers la petite chose impuissante et bless&eacute;e qui
+l'implorait de toutes ses forces, et sans me laisser le temps
+d'intervenir, elle l'avait jet&eacute;e &agrave; nouveau, d'une grosse main brutale,
+tr&egrave;s loin, en plein courant. Quelques secondes on vit surnager deux
+oreilles minuscules, le bout d'une mince queue noire qui se tordait; et
+puis, plus rien: la petite chose qui avait tant suppli&eacute; et tant souffert
+&eacute;tait rentr&eacute;e dans la paix.</p>
+
+<p>Alors elle s'en alla tranquillement, la sauvagesse, en gardant aux
+l&egrave;vres, &agrave; l'adresse du batelier, son sourire de brute.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Un moment plus tard, la chatte de ma maison, qui s'&eacute;tait rendormie sur
+l'herbe avec son fils, se r&eacute;veilla inqui&egrave;te; puis, jetant de vilains
+cris de haine, retourna vers la terrasse d'o&ugrave; elle avait vu tuer. Mais
+en route, distraite tout &agrave; coup, elle fit halte pour se l&eacute;cher une
+griffe; &eacute;videmment les images se brouillaient dans sa t&ecirc;te, elle ne se
+souvenait plus bien, et, calm&eacute;e, indiff&eacute;rente, elle revint se coucher.</p>
+
+<p>Les b&ecirc;tes ont leurs id&eacute;es surtout par &eacute;clairs, d'une fa&ccedil;on aussi vive
+que nous peut-&ecirc;tre, bien que toujours incompl&egrave;te et sans suite. La
+grande Pens&eacute;e, immanente au fond de tout, et qui depuis les origines
+continue la lutte pour se d&eacute;gager, s'est fourvoy&eacute;e, comme en autant
+d'impasses, dans ces pauvres t&ecirc;tes-l&agrave;, obscurcies de mati&egrave;re, et du
+reste &agrave; peu pr&egrave;s imperfectibles,&mdash;fourvoy&eacute;e bien plus maladroitement
+encore que dans les n&ocirc;tres, qui restent cependant si inaptes &agrave; concevoir
+le pourquoi de la vie. Mais il est croyable que certains animaux
+sup&eacute;rieurs, pendant les minutes o&ugrave; ils sont lucides (chiens qui hurlent
+&agrave; la lune, chats qui se lamentent sur les toits les soirs d'hiver),
+sentent aussi d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment que nous la tristesse d'&ecirc;tre l'un des
+milliers d'&eacute;chelons, si vite bris&eacute;s, sur lesquels cette Pens&eacute;e essaye sa
+marche ascendante,&mdash;l'indicible tristesse d'exister et l'horreur de
+finir.</p>
+
+<p>Et nos &Eacute;vangiles, pourtant si admirables dans les le&ccedil;ons de charit&eacute;
+qu'ils nous donnent, ont une d&eacute;routante lacune: la piti&eacute; pour les b&ecirc;tes
+n'y est m&ecirc;me pas indiqu&eacute;e, alors que le Brahmanisme, le Bouddhisme et
+l'Islam nous l'enseignent en termes que l'on n'oublie plus.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LAGONIE_DE_LEUZKALERRIA" id="LAGONIE_DE_LEUZKALERRIA"></a>L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA</h2>
+
+<div class="right">Hendaye, f&eacute;vrier 1908.</div>
+
+
+<p>Au pays basque, notre hiver, qui est plut&ocirc;t nuageux, plut&ocirc;t tourment&eacute;,
+nous r&eacute;serve pourtant d'adorables surprises de ti&eacute;deur, d&egrave;s que se met &agrave;
+souffler le vent du sud, grand magicien de la r&eacute;gion.</p>
+
+<p>Ce matin, quand se sont ouvertes mes fen&ecirc;tres qui regardent l'Espagne,
+une f&ecirc;te de lumi&egrave;re commen&ccedil;ait, sous un ciel id&eacute;alement pur. Pendant la
+nuit, le vent du sud, en un rien de temps, avait clarifi&eacute; l'atmosph&egrave;re;
+il soufflait doucement, pour nous apporter les langueurs, les
+limpidit&eacute;s du Midi espagnol, et c'&eacute;tait une tr&ecirc;ve de quelques jours &agrave;
+ces longues bourrasques d'ouest, &agrave; ces plaies persistantes, qui font de
+ce pays une autre Bretagne, plus chaude que la vraie, mais aussi verte
+et aussi mouill&eacute;e.</p>
+
+<p>Donc, aujourd'hui, f&ecirc;te de soleil partout sous mes yeux. En face de moi,
+Fontarabie&mdash;qui, dans un avenir prochain, va &ecirc;tre, h&eacute;las!
+irr&eacute;m&eacute;diablement d&eacute;figur&eacute;e,&mdash;l'antique Fontarabie, aux couleurs de
+cuivre et de basane, tr&ocirc;nait encore telle qu'autrefois, sur son rocher,
+au pied de la cha&icirc;ne des Cantabres. Et plus loin la mer&mdash;qui va bient&ocirc;t,
+h&eacute;las! m'&ecirc;tre cach&eacute;e derri&egrave;re une ligne de modernes villas&mdash;tra&ccedil;ait &agrave;
+l'horizon sa tranquille ligne bleue.</p>
+
+<p>A un tel matin une journ&eacute;e a succ&eacute;d&eacute;, douce comme en juin. Et
+l'apr&egrave;s-midi j'ai pris la route de la plage. Une petite route &eacute;troite,
+que j'ai connue jadis paisible et charmante; &agrave; pr&eacute;sent, r&eacute;tr&eacute;cie encore
+par un tramway, et d&eacute;fonc&eacute;e par les autos, si impraticable qu'il faut
+prendre &agrave; c&ocirc;t&eacute; dans les champs.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tranquille et comme recueillie aujourd'hui, cette plage, dans
+une quasi-solitude que l'hiver lui a rendue et qui rappelait encore un
+peu ses chers aspects d'autrefois. Mais pourtant que de d&eacute;g&acirc;ts, commis
+d&eacute;j&agrave; sur ces dunes et ces sables, depuis deux ans &agrave; peine que des
+sp&eacute;culateurs s'y sont abattus, les ont achet&eacute;s pour les <i>mettre en
+rapport</i>! Jadis, c'&eacute;tait un sol exquis, feutr&eacute; et brod&eacute; de ces plantes
+d&eacute;licates qui demandent des si&egrave;cles de paix pour se produire: des
+mousses d'un velours sp&eacute;cial, des immortelles odorantes et des milliers
+de petits oeillets roses, parfumant les entours avec leur baume sauvage.
+De ce sol pr&eacute;cieux, il ne reste plus que &ccedil;a et l&agrave; des lambeaux; tout est
+boulevers&eacute;, d&eacute;nivel&eacute;, coup&eacute; de larges avenues empierr&eacute;es que vont
+border les villas de demain. Les tapis d'oeillets roses ne seront
+bient&ocirc;t plus ici qu'une l&eacute;gende du vieux temps.</p>
+
+<p>En cette belle journ&eacute;e d'hiver, les intrus cependant n'&eacute;taient en vue
+nulle part, chass&eacute;s sans doute vers les villes par tant de bourrasques
+et de pluies qui viennent de passer. On apercevait seulement au loin,
+sur le sable lisse et mouill&eacute;, tout au bord des lames qui d&eacute;ferlaient,
+des essaims de petits &ecirc;tres, d'une taille de pygm&eacute;e, cheminant avec
+lenteur et sans jeux: trois cents petits gar&ccedil;ons et petites filles; les
+convalescents de la tuberculose; les h&ocirc;tes de l'immense sanatorium que
+j'ai vu tout r&eacute;cemment fonder sur cette plage jusqu'alors d&eacute;serte, et
+qui, de saison en saison, d&eacute;veloppe toujours plus ses maisonnettes &agrave;
+toit rouge, grandit, envahit comme un puissant village. Oh! les pauvres
+petits, loin de moi la pens&eacute;e de protester contre leur pr&eacute;sence, si peu
+d&eacute;corative soit-elle, puisque cet air marin les sauve. Passe pour le
+sanatorium envahisseur. Mais les villas, les h&ocirc;tels, le casino, les
+croupiers, j'en saisis moins les bienfaits.</p>
+
+<p>Du c&ocirc;t&eacute; sud de la grande plage, je regardais maintenant se d&eacute;tacher, sur
+le fond sombre des montagnes espagnoles, le groupe de ces villas qui ont
+surgi depuis une ann&eacute;e, avec une stup&eacute;fiante vitesse,&mdash;et je me sentais
+forc&eacute; de convenir qu'elles n'&eacute;taient pas laides; que, si l'on s'en
+tenait l&agrave;, ce serait acceptable encore. En effet, dans notre infortune,
+nous avons &eacute;t&eacute; assez heureux pour que le chef de l'exploitation ne f&ucirc;t
+qu'un demi-barbare; quelqu'un de d&eacute;j&agrave; &eacute;volu&eacute;, qui a d&eacute;pass&eacute; tout de m&ecirc;me
+l'&eacute;poque du chalet polychrome &agrave; clochetons en zinc. Il a compris ce qui
+n'avait pu entrer jusqu'ici dans les cervelles bouch&eacute;es des am&eacute;nageurs
+de villes d'eaux, &agrave; savoir qu'ils ont int&eacute;r&ecirc;t, m&ecirc;me pour attirer leurs
+clients, &agrave; laisser &agrave; chaque pays-un peu de son caract&egrave;re. Et ces aillas
+dont il vient de nous doter sont des Biaisons basques, interpr&eacute;t&eacute;es avec
+une assez louable recherche d'exactitude; du toc s'y est gliss&eacute;, il va
+sans dire; cependant, b&eacute;nissons le destin qui nous a pr&eacute;serv&eacute;s du &laquo;modem
+style&raquo;!</p>
+
+<p>Mais quelle mentalit&eacute; ont-ils donc, en somme, ces malfaiteurs
+inconscients qui entreprennent d'am&eacute;nager notre plage? Avant sans doute
+obscur&eacute;ment senti&mdash;puisqu'ils sont venus&mdash;le charme de l'Euzkalerria,
+ils ne s'aper&ccedil;oivent pas qu'ils le d&eacute;truisent! Ce charme, ont-ils
+vraiment cru pouvoir le maintenir ici, rien qu'en recopiant, ou &agrave; peu
+pr&egrave;s, l'architecture de quelques maisons surann&eacute;es? Et restent-ils
+incapables de comprendre ce qui va manquer &agrave; leur pastiche je ville
+basque: l'empreinte du pass&eacute;, le myst&egrave;re et l'ind&eacute;finissable calme, la
+protection latente des vieilles &eacute;glises et le chant de leurs cloches,
+tout l'indicible de ce pays, et son &acirc;me enfin,&mdash;son &acirc;me ombrageuse qui
+bien entendu fuit et se d&eacute;robe &agrave; leur seule approche?...</p>
+
+<p>&laquo;Nous vous amenons la richesse&raquo;, disent-ils, de bonne foi sans doute. Et
+les gens, pris comme des alouettes au miroir, battent des mains &agrave; cette
+annonce, maudissant le proph&egrave;te de malheur que je deviens, accueillent
+en na&iuml;fs ce semblant de luxe qui leur arrive. D&eacute;j&agrave; tout change dans la
+r&eacute;gion contamin&eacute;e et la tradition s'oublie, le b&eacute;ret se d&eacute;mode, la
+couleur s'&eacute;teint; des boutiques, qui &eacute;taient gentilles et campagnardes,
+s'affublent de vitrages &laquo;art nouveau&raquo;; le fandango, sur la place de
+l'&eacute;glise, dispara&icirc;t devant le quadrille de barri&egrave;re. Les besoins et les
+convoitises vont croissant; telle Basquaise, que j'ai connue charmante
+un foulard nou&eacute; sur les cheveux, d&eacute;sorient&eacute;e aujourd'hui sous son grand
+chapeau et son grand voile, quitte son travail pour aller jouer &agrave; la
+dame touriste en r&ocirc;dant autour du casino le soir. Parmi les humbles,
+quelques-uns des plus avis&eacute;s commencent bien &agrave; dire: &laquo;Mais nous payons
+tout plus cher, et bient&ocirc;t comment pourrons-nous vivre?&raquo; Attendez, mes
+pauvres amis; ce n'est encore que le d&eacute;but; il ne sera pas pour vous,
+p&ecirc;cheurs, ouvriers ou modestes marchands, l'or que jetteront peut-&ecirc;tre
+ici les baigneurs, mais pour les aigrefins qui s'installent toujours &agrave;
+leur suite. Et vos fils deviendront des guides en tous genres &agrave; l'usage
+des &eacute;trangers. Quant &agrave; vos filles, ce sera pire; instruisez-vous
+d'ailleurs en observant Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Tout pays qui
+s'ouvre au tourisme abdique sa dignit&eacute;, en m&ecirc;me temps que son lot de
+paix heureuse....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le d&eacute;clin magnifique du soleil m'annon&ccedil;ant l'heure o&ugrave; j'avais donn&eacute;
+rendez-vous &agrave; mes partenaires de &laquo;pala&raquo;, je me suis dirig&eacute; vers ce
+fronton du jeu de pelote, qui nagu&egrave;re attirait sur la plage une
+affluence purement basque. Et l&agrave; encore tout &eacute;tait d&eacute;rang&eacute;,
+meurtri,&mdash;car la destruction de cette place du jeu national est, h&eacute;las!
+d&eacute;cr&eacute;t&eacute;e par les nouveaux &laquo;am&eacute;nageurs&raquo; de notre bord de mer.</p>
+
+<p>A peine avions-nous commenc&eacute; de jouer quand m&ecirc;me, au milieu de ce
+d&eacute;sarroi d'abandon, que deux ou trois cents petits spectateurs venaient
+de pr&egrave;s nous enserrer: toujours les h&ocirc;tes du sanatorium, les petits
+tuberculeux d&eacute;j&agrave; cicatris&eacute;s, en train de refaire ici leurs bonnes joues
+roses. Oh! bien gentils, les pauvres enfants, et bien empress&eacute;s toujours
+&agrave; nous rapporter les pelotes lanc&eacute;es trop haut qui s'&eacute;garaient. Certes,
+j'aimais mieux les voir autour de moi que les touristes qui, cet
+&eacute;t&eacute;&mdash;si je' n'ai pas d&eacute;j&agrave; dit adieu &agrave; ce pays,&mdash;viendront m'observer
+avec malveillance. Mais l'&eacute;poque, si r&eacute;cente, o&ugrave; il n'y avait personne!
+Songer qu'hier encore cette plage admirable n'appartenait qu'aux
+Hendayais, aux paysans des hameaux d'alentour, et &agrave; quelques discrets
+artistes! La ligne fi&egrave;re des grands brisants et des sables fuyait alors
+ininterrompue, s'en allait mourir l&agrave;-bas au pied de l'abrupte et d&eacute;serte
+falaise cantabrique. Et lorsqu'on revenait du jeu de paume, par ces
+soirs de Biscaye qui sont tant&ocirc;t limpides et dor&eacute;s, tant&ocirc;t alourdis de
+gros nuages fauves, on avait autour de soi d'exquises solitudes, o&ugrave; la
+silhouette de Fontarabie tr&ocirc;nait dans le lointain comme une apparition
+des vieux temps. Et on &eacute;tait gris&eacute; par la senteur des dunes, toutes
+fleuries d'immortelles et d'oeillets roses.</p>
+
+<p>Elle est donc imminente, disais-je, la destruction de ce fronton de
+pelote, o&ugrave; tant de braves paysans, le dimanche, au lieu d'aller au
+cabaret, passaient des heures bienfaisantes!<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> Ayant un peu contribu&eacute; &agrave;
+faire conna&icirc;tre au monde ce jeu traditionnel des Basques, je croyais
+qu'on aurait, sur ma pri&egrave;re, &eacute;pargn&eacute; ce vieux pan de mur, o&ugrave; je joue
+moi-m&ecirc;me depuis douze ans, et j'avais de confiance adress&eacute; ma
+protestation aux autorit&eacute;s locales, mais, h&eacute;las! pour n'en rien
+obtenir.<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a></p>
+
+<p>Je n'ai du reste aucune influence dans ce petit pays d'Hendaye. Oh!
+peut-&ecirc;tre, si j'y avais b&acirc;ti quelque villa pompeuse.... Mais je n'ai
+voulu y poss&eacute;der qu'une maison de p&ecirc;cheur et j'essaye, pour me reposer,
+d'y vivre de la vie des simples: alors, plus l'ombre de prestige. Et
+c'est &agrave; tel point que l'un quelconque de ces industriels venu; pour
+sp&eacute;culer sur les terrains &agrave; la plage, &eacute;prouvant le besoin de
+m'invectiver par &eacute;crit parce que je n'applaudis pas son oeuvre, a laiss&eacute;
+tomber dans sa lettre, apr&egrave;s quelques impertinences d&eacute;nu&eacute;es
+d'originalit&eacute;, cette perle dont il est s&ucirc;rement incapable d'appr&eacute;cier
+toute la m&eacute;lancolique bouffonnerie: &laquo;Si &ccedil;a ne vous pla&icirc;t pas,
+allez-vous-en, monsieur Loti; vous <i>n'&ecirc;tes plus</i> la curiosit&eacute;
+d'Hendaye.&raquo; Mon Dieu, combien je l'accepterais volontiers, le r&ocirc;le que
+ce monsieur m'assigne, en une phrase si lapidaire! Etre une &laquo;curiosit&eacute;&raquo;
+qui a fini son service de r&eacute;clame pour la r&eacute;gion et qui cesse d'attirer
+le regard des badauds, mais voil&agrave; justement ce qui r&eacute;aliserait mon r&ecirc;ve!
+Quant &agrave; m'en aller, c'est entendu. Et les quelques artistes qui
+fr&eacute;quentaient aussi l'estuaire de la Bidassoa vont, je suppose, imiter
+ma fuite: &agrave; quoi bon rester, si Hendaye devient une succursale de
+Biarritz ou de Trouville? Il m'est pourtant cruel de dire adieu &agrave; ce
+coin de la terre que j'aime encore, et j'aurai peut-&ecirc;tre la faiblesse
+d&eacute;faire tra&icirc;ner mon d&eacute;part quelques saisons, tant qu'on ne m'aura pas
+jet&eacute; bas ce pauvre mur de pelote auquel sont attach&eacute;s mille
+souvenirs,&mdash;et surtout tant que Fontarabie, l&agrave;-bas sur la rive d'en
+face, gardera intacte sa silhouette que connut Charles-Quint.</p>
+
+<p>Mais Fontarabie est menac&eacute;e du m&ecirc;me coup, et l&agrave; est le plus grave, l&agrave;
+est le vrai motif de ce cri d'alarme que je veux jeter,&mdash;oh! bien
+vainement h&eacute;las! je le sais d'avance.</p>
+
+<p>En effet, les exploiteurs de notre plage ayant demand&eacute; &agrave; la commission
+des Pyr&eacute;n&eacute;es le droit de combler une partie de la rivi&egrave;re, c&ocirc;t&eacute;
+fran&ccedil;ais, pour y asseoir leur future ville et leurs grands h&ocirc;tels, les
+Espagnols, en &eacute;change, demandent qu'on les autorise &agrave; combler aussi et &agrave;
+&eacute;tablir, en avant du rocher o&ugrave; tr&ocirc;ne leur vieille cit&eacute; h&eacute;ro&iuml;que, un
+terre-plein pour y poser des rang&eacute;es de villas qui masqueront tout, les
+adorables maisons du moyen &acirc;ge, le ch&acirc;teau de Jeanne la Folle et
+l'&eacute;glise. Si l'autorisation est accord&eacute;e de part et d'autre, ce sera
+fini de cette ville du pass&eacute;, qui &eacute;tait une relique miraculeusement
+conserv&eacute;e, qui devenait un lieu de p&egrave;lerinage pour tous les peintres du
+monde, qui d&eacute;tenait &agrave; elle seule toute l'&eacute;tranget&eacute; charmante de
+l'estuaire. Et qu'est-ce que cela va &ecirc;tre, ces chalets qui, en
+guirlande, surgiront de la rive espagnole? Lorsqu'on observe ce qui se
+b&acirc;tit de nos jours &agrave; Irun et autour de Saint-S&eacute;bastien (de l'art nouveau
+allemand, du pr&eacute;tentieux, du saugrenu), il y a bien de quoi fr&eacute;mir! Je
+voudrais donc supplier, conjurer nos amis d'Espagne de suivre au moins
+l'exemple que leur donnent, de ce c&ocirc;t&eacute;-ci de la fronti&egrave;re, les
+&laquo;am&eacute;nageurs&raquo; fran&ccedil;ais, et de construire comme eux en style basque, par
+un dernier respect pour leur Fontarabie, et afin de ne pas ridiculiser
+trop piteusement un site qui fut si beau. Nous sommes, c'est vrai, &agrave;
+l'&acirc;ge de la laideur utilitaire et de la destruction stupide. Mais une
+tendance &agrave; r&eacute;agir s'indique toutefois; on regrette, on proteste; un
+semblant de go&ucirc;t s'infiltre peu &agrave; peu du haut en bas des couches
+sociales. Ce scrupule qui fait que, sur notre plage, on va b&acirc;tir, au
+lieu d'une horreur quelconque, une ville pseudo-basque, de loin presque
+jolie, est un signe des temps, et les fils des demi-barbares d&eacute;j&agrave;
+capables d'une telle id&eacute;e seront peut-&ecirc;tre les vrais artistes de demain.
+Il faut songer &agrave; la g&eacute;n&eacute;ration qui suivra la n&ocirc;tre, craindre son
+jugement et ne pas commettre de trop irr&eacute;m&eacute;diables sacril&egrave;ges.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Pauvre pays basque, si longtemps intact, comme une sorte de petite
+Arabie, d&eacute;fendu qu'il &eacute;tait par sa fid&eacute;lit&eacute; aux traditions ancestrales
+et par son langage qui ne peut s'apprendre, le voici donc qui s'en va
+tout d'un coup! Depuis tr&egrave;s peu de saisons, le tourisme, qui semblait
+l'ignorer, l'a enfin d&eacute;couvert. Des milliers d'oisifs, de snobs accourus
+des quatre vents de l'Europe, s'y d&eacute;versent en troupeau chaque ann&eacute;e;
+alors, pour les accueillir et les ran&ccedil;onner, on multiplie les b&acirc;tisses &agrave;
+fa&ccedil;ade tapageuse, les casinos, les voies ferr&eacute;es et les fils
+&eacute;lectriques. D'invraisemblables <i>articles de modes</i> arrivent &agrave; pleins
+wagons pour coiffer les jolies Basquaises de la campagne.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, plus un village qui ne soit d&eacute;figur&eacute; comme &agrave; plaisir; pas une
+chaumi&egrave;re qui ne soit honteusement macul&eacute;e par les &eacute;criteaux de
+l'&laquo;Oxyg&eacute;n&eacute;e verte&raquo; ou de l'&laquo;Amer Picon&raquo;.</p>
+
+<p>Rien &agrave; faire contre tout cela, je le sais bien. Mais voici un projet
+n&eacute;faste, en ce moment &agrave; l'&eacute;tude, que je d&eacute;nonce &agrave; la soci&eacute;t&eacute;
+&laquo;Protectrice des paysages fran&ccedil;ais&raquo;. Entre Saint-Jean-de-Luz et Hendaye,
+subsiste encore par miracle une &eacute;tendue de c&ocirc;te magnifiquement d&eacute;serte,
+des falaises rest&eacute;es fi&egrave;res et sauvages.</p>
+
+<p>Eh bien, on veut, tranchant les rochers, nivelant les sables, y faire
+passer une ligne de tramway, pour l'amusement des snobs en voyage. Il y
+en a d&eacute;j&agrave; tant et tant, de lignes ferr&eacute;es, &agrave; l'usage de ces gens-l&agrave;, et
+tant de plages travesties suivant leur go&ucirc;t! Ne pourrait-on songer un
+peu aussi aux vrais artistes, et leur r&eacute;server un lieu de paix le long
+de la mer? Vraiment, il est des sites qu'il faudrait respecter et qui
+devraient devenir intangible propri&eacute;t&eacute; nationale, comme nos monuments ou
+les objets d'art de nos mus&eacute;es.</p>
+
+<p>Dans l'avenir, aux yeux de nos descendants plus affin&eacute;s, ils seront de
+grands malfaiteurs, ces hommes qui, pour amasser de l'or, d&eacute;truisent si
+aveugl&eacute;ment, dans nos horizons de France, les derni&egrave;res r&eacute;serves de
+calme et de beaut&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_GAI_PELERINAGE_DE_SAINT-MARTIAL" id="LE_GAI_PELERINAGE_DE_SAINT-MARTIAL"></a>LE GAI P&Egrave;LERINAGE DE SAINT-MARTIAL</h2>
+
+
+<p>Hendaye, huit heures du matin, le 30 du beau mois de juin. Un peu tard
+pour me rendre dans la montagne espagnole, au gai p&egrave;lerinage du jour.
+Les autres p&egrave;lerins, j'en suis s&ucirc;r, sont d&eacute;j&agrave; en marche et j'arriverai
+le dernier.</p>
+
+<p>Tant pis! En voiture, afin de regagner le temps perdu, je pars pour
+Saint-Martial, esp&eacute;rant rattraper encore la procession qui m'a
+certainement beaucoup devanc&eacute;. Au sommet d'un coteau pointu, en avant
+de la grande cha&icirc;ne Pyr&eacute;n&eacute;enne, la vieille chapelle de Saint-Martial
+est perch&eacute;e, et, d'ici, des bords de la Bidassoa, on l'aper&ccedil;oit en
+l'air, toute blanche et toute seule, se d&eacute;tachant sur le haut &eacute;cran
+sombre des montagnes du fond. C'est l&agrave; que, depuis quatre si&egrave;cles &agrave; peu
+pr&egrave;s, il est d'usage de se rendre tous les ans &agrave; m&ecirc;me date, pour une
+messe en musique et en costumes, &agrave; la m&eacute;moire d'une ancienne bataille
+qui laissa sur cette petite cime nombre de morts couch&eacute;s dans la
+foug&egrave;re.</p>
+
+<p>Il a plu toute cette nuit; les campagnes mouill&eacute;es sont vertes &agrave;
+l'infini, vertes de ce vert frais et printanier qui dure &agrave; peu pr&egrave;s
+jusqu'&agrave; l'automne, en ce pays d'ombre et d'averses chaudes. Surtout
+cette montagne de Saint-Martial est verte particuli&egrave;rement, &agrave; cause des
+foug&egrave;res qui la recouvrent d'un tapis, et il y cro&icirc;t aussi des ch&ecirc;nes,
+aux feuilles encore tendres, qui y sont clairsem&eacute;s avec gr&acirc;ce comme,
+sur une pelouse, les arbres d'un parc. Puisque je suis en voiture cette
+fois, c'est par la nouvelle route carrossable que je monte vers la
+chapelle blanche de la cime. Mais d'autres chemins,&mdash;d'&eacute;troits sentiers,
+des raccourcis &agrave; peine trac&eacute;s dans l'herbe et les fleurettes
+sauvages,&mdash;conduisent plus directement l&agrave;-haut. Et tout cela qui, en
+dehors de ce jour consacr&eacute;, reste d'un bout de l'ann&eacute;e &agrave; l'autre
+solitaire, tout cela est plein de monde &agrave; cette heure, plein de p&egrave;lerins
+et de p&egrave;lerines en retard comme moi, qui se d&eacute;p&ecirc;chent, qui grimpent
+gaiement avec des rires. Oh! les gentilles toilettes claires, les
+gentils corsages roses ou bleus des jeunes Basquaises, toujours si bien
+attif&eacute;es et si bien peign&eacute;es, qui aujourd'hui prom&egrave;nent des nuances de
+fleurs sur tout ce manteau vert de la montagne!</p>
+
+<p>Par les sentiers ardus grimpent aussi des marchands de bonbons, de
+sucreries, de vins doux et de cocos, portant sur la t&ecirc;te leurs
+marchandises, en &eacute;difices extravagants. Et des b&eacute;b&eacute;s, des b&eacute;b&eacute;s
+innombrables, grimpent par troupes, par familles, allongeant leurs
+petites jambes, les plus jeunes d'entre eux &agrave; la remorque des plus
+grands, tous en b&eacute;ret basque, bien entendu, et empress&eacute;s, affair&eacute;s,
+comiques. On en voit qui montent &agrave; quatre pattes, avec des tournures de
+grenouilles, s'accrochant aux herbes. Ce sont du reste les seuls
+p&egrave;lerins un peu graves, ces petits-l&agrave;, les seuls qui ne s'amusent pas:
+leurs yeux &eacute;carquill&eacute;s expriment l'inqui&eacute;tude de ne pas arriver &agrave; temps,
+la crainte que la montagne ne soit trop haute; et ils se d&eacute;p&ecirc;chent, ils
+se d&eacute;p&ecirc;chent tant qu'ils peuvent, comme si leur pr&eacute;sence &agrave; cette f&ecirc;te
+&eacute;tait de n&eacute;cessit&eacute; capitale.</p>
+
+<p>La route carrossable, en grands lacets, o&ugrave; mes chevaux trottent malgr&eacute;
+la mont&eacute;e roide, croise deux, trois, quatre, cinq fois les raccourcis
+des pi&eacute;tons, et &agrave; chaque tour je rencontre les m&ecirc;mes gens, qui, &agrave; pied,
+arriveront aussi vite que moi avec ma b&ecirc;te de voiture. Il y a surtout
+une bande de petites jeunes filles de Fontarabie, en robes d'indienne
+rose, que je rencontre tout le temps. Nous nous connaissions vaguement
+d&eacute;j&agrave;, nous &eacute;tant vus &agrave; des f&ecirc;tes, &agrave; des processions, &agrave; des courses de
+taureaux, &agrave; toutes ces r&eacute;unions de plein air qui sont la vie du pays
+basque, et ce matin, apr&egrave;s le deuxi&egrave;me tournant qui nous met l'un en
+face des autres, nous commen&ccedil;ons de nous sourire. Au quatri&egrave;me, nous
+nous disons bonjour. Et, amus&eacute;es de cela, elles se h&acirc;tent davantage,
+pour que nos rencontres se renouvellent jusqu'en haut. Mon Dieu! comme
+j'ai &eacute;t&eacute; na&iuml;f de prendre une voiture pour aller plus vite, sans songer
+que ces lacets n'en finiraient plus! Aux points de croisement, elles
+arrivent toujours les premi&egrave;res, un peu moqueuses de ma lenteur, un peu
+essouffl&eacute;es aussi, mais si peu! la poitrine gentiment haletante sous
+l'&eacute;toffe l&eacute;g&egrave;re et tendue, les joues rouges, les yeux vifs, le sang
+alerte, des contrebandier&raquo; et des montagnards en mouvement dans toutes
+leurs veines....</p>
+
+<p>A mesure que nous nous &eacute;levons, le pays, qui alentour para&icirc;t grandir, se
+r&eacute;v&egrave;le admirablement vert au loin comme au pr&egrave;s. A notre altitude, tout
+est bois&eacute; et feuillu, c'est un monde d'arbres et de foug&egrave;res. Et, plus
+verte encore que la montagne, la vall&eacute;e de la Bidassoa, d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s bas
+sous nos pieds, &eacute;tale, jusqu'aux sables des plages, la nuance &eacute;clatante
+de ses ma&iuml;s nouveaux. Au del&agrave; ensuite, vers l'horizon du nord, le golfe
+de Biscaye se d&eacute;ploie, infiniment bleu, le long des dunes et des landes
+de France, dont on pourrait suivre la ligne, comme sur une carte,
+jusqu'aux confins de la Gascogne.</p>
+
+<p>Mais, tandis que toute cette r&eacute;gion des plaines et de l'Oc&eacute;an s'ab&icirc;me en
+profondeur, au contraire les Pyr&eacute;n&eacute;es, du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;, derri&egrave;re le
+coteau que nous gravissons, nous font l'effet de monter avec nous,
+toujours plus hautes et plus &eacute;crasantes au-dessus de nos t&ecirc;tes; au pied
+de leurs masses obscures, encore envelopp&eacute;es des nuages et des derni&egrave;res
+averses de la nuit, on dirait un peu des jouets d'enfant, cette petite
+montagne o&ugrave; nous sommes et cette petite chapelle o&ugrave; nous nous d&eacute;p&ecirc;chons
+d'aller.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, je suis en retard, car j'aper&ccedil;ois, en levant les yeux, la
+procession bien plus pr&egrave;s d'arriver que je ne croyais; elle est d&eacute;j&agrave;
+dans le dernier lacet de la route, presque &agrave; toucher le but; la
+multitude de ses b&eacute;rets carlistes chemine en tra&icirc;n&eacute;e rouge, dans le vert
+magnifique des foug&egrave;res. Et voici la cloche de la chapelle qui, &agrave; son
+approche, entonne le carillon des f&ecirc;tes. Et bient&ocirc;t voici les coups de
+fusil, signalant qu'elle arrive! C'est fini, nous aurons manqu&eacute; son
+entr&eacute;e.</p>
+
+<p>A part quelques pauvres b&eacute;b&eacute;s, rest&eacute;s en d&eacute;tresse parmi les herbes, nous
+sommes les derniers ou &agrave; peu pr&egrave;s, ces petites filles et moi, ces
+petites filles en robe rose ou bleue, qui n'ont pas perdu leur distance
+dans les raidillons de la fin. Ma voiture en va rejoindre d'autres, qui
+sont l&agrave; au repos, avec quelques chevaux de selle, quelques mules
+d&eacute;tel&eacute;es, et je commence de fendre &agrave; pied la joyeuse foule, group&eacute;e sur
+l'esplanade que la chapelle domine. Tant de b&eacute;rets rouges, sur ces
+grands fonds verts, on dirait vraiment un champ de coquelicots, et la
+vieille chapelle, derri&egrave;re eux, est toute blanche de la couche de chaux
+qu'on lui a mise au printemps.</p>
+
+<p>La messe que l'on va nous dire ce matin sur cette cime, &eacute;tant
+comm&eacute;morative d'une victoire remport&eacute;e jadis ici m&ecirc;me par les milices
+basques sur des troupes franco-aile mandes, sera une messe militaire,
+avec mouvements d'armes et sonneries de trompettes. Et la procession
+aussi est militaire, ou tout au moins a l'intention de l'&ecirc;tre; en
+montant par les chemins en zigzag, elle tra&icirc;nait avec elle un canon de
+campagne; pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e d'une v&eacute;n&eacute;rable banni&egrave;re du moyen &acirc;ge, elle avait &agrave;
+peu pr&egrave;s l'aspect et l'ordonnance d'une petite arm&eacute;e. Soldats et
+officiers d'un jour, dans des uniformes de fantaisie, jeunes hommes
+quelconques, d&eacute;guis&eacute;s pour la circonstance et manoeuvrant des fusils de
+chasse. Cantini&egrave;res surtout, cantini&egrave;res &agrave; profusion, chaque compagnie
+d'une dizaine de ces soldats ayant sa cantini&egrave;re, pimpante et rieuse:
+quelque tille de contrebandier ou de p&ecirc;cheur, aujourd'hui en courte jupe
+de velours et en corsage dor&eacute;, coiff&eacute;e du b&eacute;ret carliste et marchant
+all&egrave;grement au pas, tout en jouant de l'&eacute;ventail.</p>
+
+<p>Cette petite arm&eacute;e est l&agrave; maintenant, &agrave; la d&eacute;bandade et bavardant
+jusqu'&agrave; ce que la messe commence. Malgr&eacute; le vent frais des hauteurs, les
+&eacute;ventails des cantini&egrave;res s'agitent toujours, comme s'il faisait tr&egrave;s
+chaud.</p>
+
+<p>Au bord m&ecirc;me de l'esplanade, sur un mur bas que verdit la mousse, elles
+s'asseyent un instant pour se reposer, ces cantini&egrave;res, apr&egrave;s avoir
+soigneusement relev&eacute; leurs belles jupes de velours. Et elles s'&eacute;ventent,
+elles s'&eacute;ventent, avec leur aisance espagnole &agrave; varier ce geste-l&agrave;.</p>
+
+<p>Elles se penchent aussi, pour s'amuser &agrave; voir le pays qui se d&eacute;roule
+en-dessous: Fontarabie, Hendaye, Irun, Behobia, maisonnettes de couleur
+rousse, &ccedil;a et l&agrave; group&eacute;es autour d'un vieux clocher, au milieu de
+l'envahissante verdure des arbres; et la Bidassoa, avec ses circuits et
+ses &icirc;lots, contourn&eacute;e en arabesques bleues dans le royaume des ma&iuml;s
+verts....</p>
+
+<p>Ces jeunes filles,&mdash;&agrave; peine jolies pourtant,&mdash;la gr&acirc;ce de leurs poses,
+le clinquant de leurs costumes, tout cela arrive &agrave; s'harmoniser d'une
+fa&ccedil;on d&eacute;licieuse avec les lointains riants et clairs qui vont se perdre
+l&agrave;-bas vers l'Oc&eacute;an. Et, par contraste, l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'immense
+tableau, le c&ocirc;t&eacute; des montagnes, demeure &agrave; ce matin dans l'ombre
+farouche; sur nous, les Pyr&eacute;n&eacute;es brunes, gardant leurs nu&eacute;es d'orage,
+s'obstinent &agrave; composer en haut des fonds dantesques et sombres, qui
+d&eacute;tonnent avec les gaiet&eacute;s ambiantes.</p>
+
+<p>C'est en plein vent que la messe sera dite, sur la terrasse, en vue de
+cet incomparable panorama du golfe de Biscaye. L'autel, garni d'une
+draperie rouge et d'une mousseline, a &eacute;t&eacute; dress&eacute; contre le vieux mur
+blanc de la chapelle, au-dessus de l'ossuaire o&ugrave; dorment les restes des
+combattants de jadis, et on y apporte un &agrave; un, avec respect, les objets
+sacr&eacute;s qui &eacute;taient dans le choeur: des flambeaux qu'on allume et dont le
+grand air tourmente la flamme; un ostensoir, une clochette; enfin,
+l'antique statue de saint Martial, qui tous les ans une fois quitte la
+p&eacute;nombre humide pour venir voir un peu le soleil du nouvel &eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Maintenant, &agrave; un appel de trompette, l'enfantine arm&eacute;e, les petits
+soldats et leurs petites cantini&egrave;res, essayant de se recueillir pour un
+instant, s'alignent autour des pr&ecirc;tres, et la messe commence. Sans doute
+parce qu'il y a trop d'air ici, trop d'espace vide, elle prend un son
+fr&ecirc;le, cette trompette, un son tremblotant et comme perdu. De m&ecirc;me, la
+fanfare d'Irun, qui est de la c&eacute;r&eacute;monie, s'entend comme en sourdine, le
+vent, l'altitude peut-&ecirc;tre att&eacute;nuant les notes de ses cuivres.</p>
+
+<p>Tout le monde vient de plier le genou dans l'herbe: l'&eacute;l&eacute;vation!... Une
+minute de vrai religieux silence. La musique entonne tr&egrave;s doucement la
+marche nationale; les b&eacute;rets rouges s'inclinent de plus en plus, jusque
+par terre, et des vieilles femmes prostern&eacute;es, le visage cach&eacute; sous des
+mantilles de deuil, &eacute;gr&egrave;nent des chapelets. C'est adorablement joli, au
+soleil, ces pr&ecirc;tres en dalmatique de soie d'autrefois, ces groupes
+agenouill&eacute;s, et cette musique qui semble lointaine. Quelque chose
+peut-&ecirc;tre monte &agrave; ce moment vers le ciel, quelque chose de cette pri&egrave;re
+dite sur une montagne, au-dessus des clochers et des villages, au milieu
+de la magnificence des verdures de juin, entre les Pyr&eacute;n&eacute;es sombres elle
+d&eacute;ploiement bleu de la mer....</p>
+
+<p>Mais l'impression religieuse est furtive ici, avec toute cette jeunesse
+excit&eacute;e. La fanfare, qui d'abord jouait des morceaux presque lents et
+pensifs, ne peut longtemps s'y tenir, passe bient&ocirc;t &agrave; des rythmes plus
+gais&mdash;et oui &agrave; coup se lance d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment dans un air de fandango.</p>
+
+<p><i>Ite, missa est</i>! Tout le monde se rel&egrave;ve. La petite arm&eacute; aux b&eacute;rets
+rouges fait au pas acc&eacute;l&eacute;r&eacute; le tour de la chapelle, puis d&eacute;charge ses
+fusils en l'air. Et c'est fini, on va pouvoir s'amuser!</p>
+
+<p>D'abord, on s'&eacute;tend sur l'herbe, pour manger des bonbons et boire du
+rancio. Puis, musique en t&ecirc;te, on va redescendre en se dandinant. Avec
+force parades, contremarches et saluts, on ira remiser &agrave; la mairie
+d'Irun la banni&egrave;re sacr&eacute;e. Et, tout de suite apr&egrave;s, on dansera sur la
+place; on dansera &eacute;perdument jusqu'au milieu de la nuit.</p>
+
+<p>P.-S.&mdash;Samedi 1<sup>er</sup> juillet. Deux jeunes p&egrave;lerins se sont poignard&eacute;s
+hier au soir &agrave; mort, au retour de Saint-Martial, l'un ayant jug&eacute; que sa
+fianc&eacute;e s'&eacute;tait assise trop pr&egrave;s de l'autre, l&agrave;-haut, dans la foug&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREMIER_ASPECT_DE_LONDRES" id="PREMIER_ASPECT_DE_LONDRES"></a>PREMIER ASPECT DE LONDRES</h2>
+
+<div class="right">Juillet 1909.</div>
+
+
+<p>Que de surprises me r&eacute;servait l'Angleterre,&mdash;outre la plus grande, qui
+fut celle de m'y voir!</p>
+
+<p>D'abord Londres: une ville o&ugrave; j'avais jur&eacute; de ne jamais venir, mais
+qu'aujourd'hui je me pique vraiment d'avoir d&eacute;couverte. Sous son ciel de
+pluie, je me l'imaginais compacte et oppressante, avec de trop hautes
+maisons comme en Am&eacute;rique, et je la trouve au contraire &eacute;tal&eacute;e
+paisiblement, presque diffuse si l'on peut dire, parmi ses jardins aux
+grands arbres, ses prairies et ses lacs. Cette expression surann&eacute;e, qui
+servait &agrave; nos p&egrave;res pour d&eacute;signer Paris, lui conviendrait &agrave; merveille:
+le grand village.<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> A chaque instant, au d&eacute;tour de quelque rue
+&eacute;l&eacute;gante, c'est &agrave; se croire en pleine campagne; entre des berges de
+haute verdure, une rivi&egrave;re coule, propre et tranquille; ou bien, sous
+des ormeaux s&eacute;culaires, s'en vont &agrave; perte de vue des pelouses mouill&eacute;es
+o&ugrave; paissent des moutons.... Oh! ces moutons au milieu de Londres!... Or,
+ils sont l&agrave;&mdash;tant ce pays est respectueux de son pass&eacute;&mdash;en vertu de
+certains droits de pacage consentis jadis &agrave; des communaut&eacute;s, il y a des
+si&egrave;cles, quand la ville s'&eacute;tendait &agrave; peine et que ces squares restaient
+de simples champs.&mdash;Se repr&eacute;sente-t-on, &agrave; Paris, une communaut&eacute;
+r&eacute;clamant des droits pareils sur quelque terrain entre l'Op&eacute;ra et la
+Madeleine?</p>
+
+<p>Je crois bien que la brume est complice dans l'illusion de profondeur
+que nous donnent ces parcs anglais; plus ou moins t&eacute;nue, elle veille
+toujours l&agrave;, pour estomper les lointains, simuler des rideaux de for&ecirc;t,
+et c'est elle aussi qui, d&egrave;s les seconds plans, agrandit &agrave; l'exc&egrave;s tous
+les arbres.</p>
+
+<p>Pas une heure sans pluie, et, d&egrave;s le soir, une humidit&eacute; glac&eacute;e qui vous
+p&eacute;n&egrave;tre. Il para&icirc;t que je tombe sur une saison exceptionnelle et on
+m'affirme que d'ordinaire le mois de juillet, m&ecirc;me ici, est
+lumineux.&mdash;(Dans chaque pays nouveau, on tombe immanquablement sur un
+mauvais temps d'exception.)&mdash;Donc, le ciel terne est comme rapproch&eacute; de
+la terre. Sans tr&ecirc;ve, il pleut, mais cela n'emp&ecirc;che pas les petites
+rivi&egrave;res, entre les pelouses en velours et les massifs de fleurs, d'&ecirc;tre
+sillonn&eacute;es de yoles par centaines o&ugrave; des jeunes misses font du canotage,
+v&ecirc;tues de blanc comme pour un vrai &eacute;t&eacute;. Le long de ces eaux, sur les
+bords irr&eacute;prochables, quel art soigneux dans l'arrangement des plantes,
+le choix des fleurs! Par nuances qui se font valoir, on a group&eacute; tout
+cela; les &eacute;rables rouges du Japon &agrave; c&ocirc;t&eacute; des fusains dor&eacute;s, les pavots
+jaunes d'Irlande parmi les hortensias bleus. Des rhododendrons, fleuris
+follement, semblent d'&eacute;normes bouquets roses. Des palmiers qui hivernent
+en serre, de grands arbustes des Indes sont plant&eacute;s &ccedil;a et l&agrave; comme au
+hasard, afin de donner une impression de pays tropical tant que dure le
+p&acirc;le &eacute;t&eacute;. Et,&mdash;d&eacute;tail tr&egrave;s anglais,&mdash;des bo&icirc;tes tout &agrave; fait commodes
+attendent, de distance en distance, que les passants veuillent bien y
+d&eacute;poser journaux ou enveloppes; sur ces prairies artificielles, on ne
+voit point tra&icirc;ner les mille chiffons de papier qui sont des laideurs de
+chez nous.</p>
+
+<p>Toute cette exub&eacute;rance impr&eacute;vue de la verdure me fait retrouver au fond
+de ma m&eacute;moire une phrase oubli&eacute;e depuis l'&eacute;poque des versions latines:
+&laquo;<i>Tempora sunt mitiora quam in Galli&acirc;</i>&raquo;, &eacute;crivait Jules C&eacute;sar, en
+parlant de ces &icirc;les o&ugrave; d&eacute;j&agrave; les Romains avaient constat&eacute; les ti&eacute;deurs du
+Gulf-Stream. En effet, si nos fruits de France ne m&ucirc;rissent pas ici, en
+revanche ce ciel, toujours voil&eacute; et &agrave; peine plus froid que celui de
+notre Midi fran&ccedil;ais, peut couver d'admirables fleurs et d&eacute;velopper
+lentement des ramures prodigieuses. Les ormeaux, les ch&ecirc;nes, les c&egrave;dres
+de Londres, respect&eacute;s d'ailleurs depuis des si&egrave;cles, tr&ocirc;nent avec des
+airs de g&eacute;ants sur l'herbe si bien tondue. Et ce peuple anglais,&mdash;trop
+destructeur, h&eacute;las! hors de chez lui,&mdash;trouve des soins touchants m&ecirc;me
+pour ses vieux arbres morts, qu'il ensevelit sous des amas d&eacute;plantes
+grimpantes, au lieu de les arracher comme nous ne manquerions pas de
+faire.</p>
+
+<p>Mais, au sortir des jardins d&eacute;licieux, dans ces rues de grande ville o&ugrave;
+l'on retombe sans transition, combien Londres appara&icirc;t banal et
+quelconque! Des maisons de pl&acirc;tre ou de brique, qui ont tourn&eacute;
+tristement au noir, &agrave; force de baigner dans les fum&eacute;es de houille. Tout
+le mauvais go&ucirc;t qui s&eacute;vissait au commencement du si&egrave;cle dernier:
+colonnades en toc, faux italien, faux corinthien, faux dorique, plus
+pitoyables sous la lumi&egrave;re du Nord. Nulle part ces belles grisailles de
+la pierre, nulle part ces belles lignes sobres, droites, ininterrompues
+qui r&eacute;cemment encore (avant les Elys&eacute;e-Palace et les h&ocirc;tel Meurice)
+caract&eacute;risaient Paris. Rien non plus d'un peu comparable &agrave; cette avenue
+souveraine qui commence &agrave; l'Arc de Triomphe pour aboutir si
+magnifiquement au Louvre.</p>
+
+<p>Il existe pourtant un quartier qui est comme le coeur de cette ville
+&eacute;parse, un lieu d'une beaut&eacute; &eacute;trange, sombrement dominateur, que je
+connais d'avance par les images ainsi que tout le monde: le long de la
+Tamise, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Westminster, ce palais du Parlement, sorte d'immense
+futaie de fl&egrave;ches gothiques, dress&eacute;e tout au bord de l'eau comme une
+falaise en dentelles grises, et mirant dans le fleuve de hautes
+silhouettes l&eacute;g&egrave;res. C'est l&agrave; que je vais, pour ma premi&egrave;re sortie dans
+Londres; mais il y a loin, et en chemin mille d&eacute;tails amusent mes yeux
+qui n'avaient jamais vu l'Angleterre.</p>
+
+<p>Tant de fleurs partout! Le moindre balcon, la moindre fen&ecirc;tre ressemble
+&agrave; une corbeille de jardinier; voici m&ecirc;me des plantes sous globe, par
+pr&eacute;caution contre la fum&eacute;e et la pluie.</p>
+
+<p>Il passe des &Eacute;cossais en courte jupe, qui jouent de la cornemuse. Il
+passe des enfants, chantres de chapelle protestante, qui sont coiff&eacute;s
+d'une petite toque surann&eacute;e et gentiment cocasse. Beaucoup de misses en
+robe blanche, &eacute;claircissant la tonalit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale qui serait plut&ocirc;t
+triste. Beaucoup de soldats en dolman vermillon; assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de leur
+&laquo;payse&raquo; sur les bancs des squares, ils &eacute;clatent comme des coquelicots
+dans de l'herbe. Des squares, des squares plus encore que de maisons;
+c'est un jardin, un bois, autant qu'une ville. Mais les moutons, qui
+paissent dans ces prairies encloses, ont bien la laine un peu noir&acirc;tre,
+pass&eacute;e &agrave; la fum&eacute;e de houille, comme sont toutes les choses de Londres, &agrave;
+l'exception des verdures nouvelles. Du reste les moineaux aussi, les
+moineaux qui picorent &agrave; terre, ont les ailes comme charbonn&eacute;es.</p>
+
+<p>Combien tout est correct, m&eacute;thodique, dans ces rues, dans la mani&egrave;re de
+circuler de ces foules! Ni encombrement, ni disputes; personne n'&eacute;l&egrave;ve
+la voix, pas m&ecirc;me les cochers en collision. A tous les carrefours,
+d'innombrables agents de police, sans rien dire, d'un geste qui vise &agrave;
+la gr&acirc;ce, de minute en minute arr&ecirc;tent les voitures, les automobiles,
+font traverser les pi&eacute;tons, qui ne disent rien non plus. Et combien la
+mise des femmes est discr&egrave;te, tr&egrave;s <i>province</i> m&ecirc;me, dirait-on chez nous;
+les &eacute;l&eacute;gances d'ici&mdash;et il en est d'extr&ecirc;mes&mdash;se r&eacute;servent pour le soir
+et d'ailleurs ne descendent gu&egrave;re jusqu'&agrave; la classe moyenne. Nulle part
+de ces stup&eacute;fiants chapeaux qui, en pleine avenue de l'Op&eacute;ra, font
+songer au promenoir d'un asile d'ali&eacute;n&eacute;es. Le diable sans doute n'y perd
+rien; mais les apparences, oh! les apparences, avec quel soin on les
+sauvegarde! Et c'est bien quelque chose, de ne pas faire impudent
+&eacute;talage.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; de fr&eacute;quentes ond&eacute;es, les parcs ombreux, les petits batelets des
+pi&egrave;ces d'eau ne d&eacute;semplissent pas; ces gens veulent quand m&ecirc;me jouir de
+la courte saison qui devrait &ecirc;tre belle, et s'asseoir sous leurs grands
+arbres v&eacute;n&eacute;rables.</p>
+
+<p>C'est &eacute;trange, je me figurais qu'&agrave; Londres tout me serait antipathique,
+et au contraire j'y sens fl&eacute;chir par degr&eacute;s mes haines de race contre ce
+peuple, &eacute;ternel ennemi du n&ocirc;tre. Ceci est du reste proverbial: on ne
+conna&icirc;t les Anglais qu'en les rencontrant chez eux.</p>
+
+<p>L'envie me prend m&ecirc;me de descendre de voiture, pour me m&ecirc;ler aux gens de
+la rue, ou pour fl&acirc;ner dans les squares, regarder canoter les misses en
+robe blanche. J'oublie le Parlement et Westminster; me voici sans but,
+promenant &agrave; pied, sous une vague pluie qui tombe d'une fa&ccedil;on presque
+aimable et ne mouille pas.</p>
+
+<p>Beaucoup de bonhomie chez ces promeneurs de Londres,&mdash;et, sans nul
+doute, <i>individuellement</i>, de la bont&eacute;. Un malheur pour l'Angleterre est
+d'avoir confi&eacute; les affaires du Transvaal et de la vall&eacute;e du Nil &agrave; des
+hommes de proie, en qui s'exag&eacute;raient les plus implacables duret&eacute;s
+<i>collectives</i> de la race anglo-saxonne, et qui l'ont fait pour longtemps
+honnir. Mais d&eacute;j&agrave; au Transvaal la bont&eacute; personnelle du Roi a pr&eacute;valu, et
+l'heure peut-&ecirc;tre viendra pour les Egyptiens de sentir se desserrer
+l'inique &eacute;treinte....</p>
+
+<p>A nouveau des perspectives d'arbres se d&eacute;plient devant moi, ramenant
+l'illusion qu'une for&ecirc;t doit &ecirc;tre proche. Sur les pelouses, un feu
+d'artifice en g&eacute;raniums tout rouges, et, &agrave; ma droite, un palais plut&ocirc;t
+maussade, aux murailles enfum&eacute;es, presque noires: Buckingham Palace, la
+r&eacute;sidence royale; n'&eacute;tait alentour cet espace libre qui lui donne grand
+air, il ne semblerait ni assez beau ni assez vaste pour de tels
+souverains.</p>
+
+<p>La foule est l&agrave;, qui stationne, rang&eacute;e le long des trottoirs, attendant
+quelqu'un ou quelque chose. Une voiture vient de passer, tr&egrave;s salu&eacute;e,
+qu'&agrave; peine j'ai eu le temps d'apercevoir, et des ouvriers, arr&ecirc;t&eacute;s aussi
+pour regarder, m'apprennent que c'&eacute;taient le prince et la princesse de
+Galles;&mdash;(ils prononcent leurs noms avec une nuance de respect que nous
+n'aurions plus en France). Ils sont polis, ces ouvriers, l'air bon
+enfant. Si je veux rester, me disent-ils, je verrai le Roi et la Reine,
+qui vont sortir bient&ocirc;t.&mdash;Certainement je resterai, car c'est aussi une
+mani&egrave;re de faire connaissance avec les Majest&eacute;s, que de les observer
+d'abord d'en bas, m&ecirc;l&eacute; aux plus humbles sur leur parcours.</p>
+
+<p>&Eacute;norm&eacute;ment de monde. Et le spectacle cependant doit &ecirc;tre us&eacute; ici, car
+les souverains, para&icirc;t-il, sortent souvent. Mais leurs sujets aiment
+bien les revoir et s'amassent toujours, comme nagu&egrave;re, dans nos
+campagnes fran&ccedil;aises, on accourait sur le passage du Saint Sacrement.
+Le Roi, pour les Anglais, repr&eacute;sente encore l'&acirc;me de l'Angleterre,&mdash;et
+on comprend tout ce qu'une telle id&eacute;e doit donner &agrave; un peuple de
+coh&eacute;sion et de solidit&eacute;.</p>
+
+<p>Je regarde les pelouses, empourpr&eacute;es de g&eacute;raniums, et le palais morose,
+qui semble au milieu d'un bois. A chaque porte se tiennent des soldats
+rouges, plus roides que les n&ocirc;tres, coiff&eacute;s d'un haut bonnet &agrave; poils qui
+chez nous figurerait un objet pr&eacute;historique; ils sont placides,
+d&eacute;coratifs, et d'ailleurs inutiles, tant la r&eacute;sidence para&icirc;t gard&eacute;e par
+le respect de tous.</p>
+
+<p>Enfin, la voiture royale! Elle s'avance au trot rapide, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e d'une
+escorte de cavaliers rouges qui ont tr&egrave;s noble allure. J'aper&ccedil;ois le
+visage du Roi, au moment o&ugrave; il rend le salut &agrave; un groupe de presque
+mis&eacute;reux; il a l'air bienveillant et bon; il sourit, on devine qu'il se
+sent en confiance, comme vraiment au milieu des siens. Et, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+lui, est-ce possible que ce soit la Reine? cette encore si jeune femme
+dont le profil exquis, plus fin que ceux que Ton grave sur les cam&eacute;es,
+accuse &agrave; peine trente ans.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="BERLIN_VU_DE_LA_MER_DES_INDES" id="BERLIN_VU_DE_LA_MER_DES_INDES"></a>BERLIN VU DE LA MER DES INDES</h2>
+
+<div class="right">Novembre 1899.</div>
+
+
+<p>De loin et par contraste, des choses, des lieux, que Ton avait assez
+distraitement vus en passant, vous r&eacute;apparaissent quelquefois en
+souvenir, sous leurs d&eacute;finitifs aspects, et l'on en demeure obs&eacute;d&eacute;.
+Ainsi aujourd'hui, au milieu de tout ce bleu de la mer des Indes&mdash;o&ugrave; je
+m'en vais doucement, berc&eacute; sous le soleil&mdash;l'image d'une ville du Nord,
+que je visitai il y a vingt jours &agrave; peine, revient me poursuivre. Oh!
+l'oppressante et triste ville!...</p>
+
+<p>Je ne sais quelle curiosit&eacute; me prit de la conna&icirc;tre, cette capitale
+allemande, que je me refusais &agrave; croire ennemie, et c'est &agrave; la veille
+m&ecirc;me de mon d&eacute;part pour l'Inde profonde que brusquement je d&eacute;cidai de
+l'aller voir.</p>
+
+<p>Le trajet, par l'express de Li&egrave;ge, fut d&eacute;j&agrave; pour me serrer le coeur.
+Octobre finissait, sur notre Europe effeuill&eacute;e,&mdash;et il y a toujours une
+m&eacute;lancolie &agrave; s'en aller, les soirs d'automne, tr&egrave;s vite vers le Nord: on
+sent baisser d'heure en heure la lumi&egrave;re, non pas seulement parce que le
+jour d&eacute;cline, et aussi la saison, mais parce que l'obliquit&eacute; du soleil
+augmente et que ses rayons se d&eacute;colorent dans de plus h&acirc;tifs
+cr&eacute;puscules.</p>
+
+<p>Donc, je roulais vers la Prusse, vers Berlin. Au milieu des campagnes
+belges, de plus en plus d&eacute;nud&eacute;es, passaient les villes et les villages,
+en briques rouges et ardoises, avec force tuyaux d'usine,&mdash;tout cela
+d'une couleur si sombre, apr&egrave;s les maisons blanches de mon sud-ouest
+fran&ccedil;ais! La lumi&egrave;re baissait, baissait; on percevait aussi
+raccourcissement de la journ&eacute;e, d&ucirc; &agrave; ces latitudes plus hautes; le
+soleil, paiement rose, semblait s'enfoncer avant l'heure dans des brumes
+d&eacute;j&agrave; hivernales. Et, de s'en aller si vite, si vite, &agrave; la fa&ccedil;on moderne,
+ne m'&eacute;tait point la notion de toute la distance parcourue vers les
+r&eacute;gions grises; alors, dans l'engourdissement d'un demi-sommeil, me
+venait presque une anxi&eacute;t&eacute; nerveuse&mdash;oh! tout &agrave; fait enfantine, je le
+reconnais&mdash;&agrave; l'id&eacute;e que, si cette vitesse extr&ecirc;me faisait d&eacute;faut, allait
+se d&eacute;traquer avant le retour, il faudrait beaucoup de temps ensuite pour
+rebrousser chemin vers mon pays plus clair....</p>
+
+<p>La Belgique et la moiti&eacute; de l'Allemagne, franchies &agrave; toute vapeur, en
+pleine nuit, &agrave; grand fracas de sifflets et de ferraille: un voyage de
+cauchemar, eussent dit nos p&egrave;res, mais cette fa&ccedil;on de voyager devient
+universelle, &agrave; notre &eacute;poque affol&eacute;e. Parfois, aux instants d'arr&ecirc;t, des
+milliers de feux, refl&eacute;t&eacute;s dans de l'eau noire, indiquaient la grandeur
+et le pullulement des villes fluviales, au milieu de r&eacute;gions sans doute
+humides et grasses. Je me rappelle surtout&mdash;quand des voix germaniques
+cri&egrave;rent un nom de ville dont nous avons fait en fran&ccedil;ais &laquo;Cologne&raquo;,&mdash;je
+me rappelle les alignements infinis de lampes qui se r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent en
+tra&icirc;n&eacute;es dans le Rhin. Mon Dieu, que de feux allum&eacute;s sur le monotone
+parcours: m&ecirc;me au milieu des campagnes, des lampes &eacute;lectriques
+&eacute;clairaient bl&ecirc;me et froid dans le brouillard obscur, des s&eacute;ries de
+hauts fourneaux lan&ccedil;aient vers les t&eacute;n&egrave;bres du ciel leurs flammes
+rouges,&mdash;tout cela r&eacute;v&eacute;lant une vie nocturne anormale, surmen&eacute;e,
+f&eacute;brile, &eacute;puisante. En v&eacute;rit&eacute;, ce coin de notre pauvre petite Europe,
+d&eacute;j&agrave; si us&eacute;e partout et d&eacute;fra&icirc;chie, semblait plus particuli&egrave;rement
+travaill&eacute; par le microbe humain....</p>
+
+<p>Oh! les nuits limpides et silencieuses en Orient, les nuits o&ugrave; les
+hommes sommeillent, r&ecirc;vent et font leur pri&egrave;re!...</p>
+
+<p>Repassant ensuite en plein jour, pour revenir vers la France, je les
+vis, ces usines, ces manufactures allemandes, monstrueuses b&acirc;tisses en
+briques, rouge&acirc;tres ou charbonn&eacute;es sous le gris des nuages,&mdash;et
+d'ailleurs toutes neuves, car la fi&egrave;vre de l'industrie est dans ce
+pays-l&agrave; un mal r&eacute;cent. J'avais envie de leur crier, &agrave; ces pauvres
+ouvriers conduits en troupeau: &laquo;Vous vous trompez, ou l'on vous trompe.
+Le bonheur n'est point dans le surmenage des fabriques; ni la prosp&eacute;rit&eacute;
+durable, dans l'exc&egrave;s de produire. Bient&ocirc;t, in&eacute;vitablement, vous
+conna&icirc;trez de terribles lendemains. Retournez donc plut&ocirc;t dans les
+champs, o&ugrave; vos p&egrave;res travaillaient.&raquo;</p>
+
+<p>Je dis cela... mais c'est peut-&ecirc;tre moi, l'&eacute;gar&eacute;. J'avoue ne point
+conna&icirc;tre grand'chose aux questions sociales. En ce moment surtout, je
+suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, vers la paix de l'Inde,&mdash;autant
+dire quelqu'un <i>qui n'y est plus</i>....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Berlin, o&ugrave; j'arrivai au petit jour, me surprit d&egrave;s l'abord par son luxe
+&eacute;tourdissant, tout flambant neuf, son luxe de parvenu, si l'on peut dire
+ainsi lorsqu'il s'agit d'une ville.</p>
+
+<p>Sur l'avenue des Tilleuls&mdash;qui &eacute;tait le centre &eacute;l&eacute;gant d'autrefois,
+avant le grand empire, et qui a conserv&eacute;, au milieu du clinquant des
+rues nouvelles, un certain air de discr&eacute;tion comme il faut,&mdash;le hasard
+me fit loger dans un h&ocirc;tel genre vingti&egrave;me si&egrave;cle, o&ugrave; s&eacute;vit d'une fa&ccedil;on
+intol&eacute;rable la tyrannie de l'&eacute;lectricit&eacute;, du soi-disant confort, des
+trop ing&eacute;nieuses petites inventions. Et je passai l&agrave; trois ou quatre
+jours de morne ennui, m'&eacute;vertuant &agrave; m'int&eacute;resser &agrave; quelque chose, et n'y
+arrivant jamais. On me disait: &laquo;Visitez les mus&eacute;es, les palais.&raquo; Mais
+qu'est-ce que &ccedil;a pouvait me faire, ces mus&eacute;es garnis de tableaux venus
+d'ailleurs, ces palais en style de partout, sans une note d'art local
+nulle part? Et j'errais au milieu des foules, par les rues o&ugrave; l'on
+respirait du froid. Bien in&eacute;l&eacute;gantes, ces foules, mais polies et bonnes
+personnes. Des femmes au frais visage, d'un rose exquis d'hortensia,
+mais portant des chapeaux mal emplum&eacute;s et des bottines &agrave; &eacute;lastiques,
+avec des chaussettes cachou.&mdash;Mon Dieu, combien je trouve pu&eacute;ril que ce
+d&eacute;tail de leurs chaussettes cachou vienne me faire sourire jusqu'ici,
+dans la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; hautaine de la mer!&mdash;Malgr&eacute; la brume p&eacute;n&eacute;trante et
+mauvaise, les passants&mdash;qui avaient l'air de fort braves gens, je le
+reconnais&mdash;s'exclamaient entre eux sur la cl&eacute;mence du ciel: &laquo;Ah! le
+beau temps, l'incomparable automne que nous avons!... Mais, par exemple,
+si le vent de Russie vient &agrave; souffler....&raquo; Et l'envie me prenait de m'en
+aller plus vite, pour &eacute;viter ce vent-l&agrave;.</p>
+
+<p>Cependant, par exception, il ne gelait pas encore, c'est vrai. Et dans
+ce grand bois de ch&ecirc;nes, qui est une surprise et un repos en plein
+centre de la ville, on pouvait presque se promener sans h&acirc;te, sous la
+pluie des feuilles jaunes et des feuilles rousses: un lieu charmant,
+malgr&eacute; la pauvret&eacute; de sa flore et malgr&eacute; l'invasion un peu barbare des
+statues neuves; des recoins tranquilles et quasi sauvages, jouant les
+dessous de for&ecirc;t, &agrave; deux pas des tramways, des brasseries,&mdash;et, le soir,
+comme on n'&eacute;claire point, des amoureux partout, dans le brouillard
+glac&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait aussi pour moi, &agrave; l'entr&eacute;e de ce bois, un petit coin de
+patrie, o&ugrave; je revenais d'instinct, comme un exil&eacute;: l'ambassade de
+France, avec son square o&ugrave; des rosiers du Bengale fleurissaient encore,
+gr&acirc;ce &agrave; la douceur inusit&eacute;e de la saison. Et je me rappelle, sur ces
+fleurs, un matin de soleil, le passage d'un pauvre grand papillon,
+engourdi et lent, qui semblait s'&eacute;tonner de si longtemps vivre.... Un
+papillon sur des roses, &agrave; Berlin, en novembre, on sentait l'anomalie de
+cela, et je ne saurais vraiment dire pourquoi c'&eacute;tait si m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>Et, quand je m'&eacute;tais longtemps ennuy&eacute; dans les rues, je remontais, au
+d&eacute;clin du jour, m'ennuyer dans ma chambre, que des radiateurs avaient
+clandestinement chauff&eacute;e sans y amener de gaiet&eacute;. Accoud&eacute; &agrave; ma fen&ecirc;tre,
+derri&egrave;re les vitres doubles, je regardais le va-et-vient de l'avenue des
+Tilleuls, les pi&eacute;tons, les cavaliers, les voitures. Quelle lugubre
+lumi&egrave;re, &agrave; cette tomb&eacute;e de jour!... Au-dessus des maisons, l&agrave;-bas, la
+coupole du Reichstag allemand, lourde et magnifique, toute dor&eacute;e, toute
+neuve, l'air dominateur. Plus loin, toute neuve aussi et toute dor&eacute;e,
+une Victoire g&eacute;ante, sur une colonne, ouvrait ses ailes dans le ciel
+p&acirc;le. Mais de hideux tuyaux d'usine, soufflant des fum&eacute;es sombres,
+montaient plus haut que ces choses somptueuses, et d'innombrables
+r&eacute;seaux d'&eacute;lectricit&eacute; couraient au-dessus de tout cela, enveloppant ces
+toits, ces monuments, cette ville, de leurs &eacute;cheveaux sans fin, comme si
+des tisserands fantastiques ou des araign&eacute;es avaient travaill&eacute; dans
+l'air pour emprisonner Berlin dans leurs milliers de fils. Et le soleil
+du Nord mourait avec lenteur sur les chemin&eacute;es de l'usine colossale, sur
+le d&ocirc;me du Reichstag allemand, sur la grande femme aux ailes d'oiseau
+d&eacute;ploy&eacute;es dans le ciel incolore. Il &eacute;tait si tristement rose, ce soleil
+oblique, et il semblait venir de si loin!...</p>
+
+<p>Et, quand je m'&eacute;tais longuement ennuy&eacute; dans ma chambre, je redescendais,
+&agrave; la nuit, m'ennuyer par les rues, o&ugrave; les myriades de lampes faisaient
+un semblant de jour bl&ecirc;me sur les visages, sur les boutiques, les
+cabarets &agrave; bi&egrave;re et les restaurants &agrave; choucroute. Le grouillement de
+cette ville de pr&egrave;s de deux millions d'&acirc;mes, pouss&eacute;e en h&acirc;te comme un
+champignon, emplissait les larges voies droites, sillonn&eacute;es de rails de
+fer, et, gr&acirc;ce au jeu de ces lampes dans la brume, les maisons &agrave; cinq ou
+six &eacute;tages&mdash;en fouie, il est vrai, et en carton-p&acirc;te, mais bariol&eacute;es,
+dor&eacute;es, surcharg&eacute;es de clochetons et de moulures&mdash;simulaient une vraie
+magnificence, &eacute;crasante pour nos maisons parisiennes, moins hautes, qui
+gardent des lignes plus sobres, avec le ton gris des pierres. Jusque
+dans les faubourgs extr&ecirc;mes, habit&eacute;s par les ouvriers socialistes,
+toujours la m&ecirc;me pr&eacute;tention des fa&ccedil;ades; pas de vieux quartiers, pas de
+maisonnettes, rien que des b&acirc;tisses &eacute;normes, ultra-modernes et satur&eacute;es
+d'&eacute;lectricit&eacute;.&mdash;J'avais d&egrave;s le premier jour appris qu'ici, o&ugrave; tout est
+r&eacute;gl&eacute; d'une fa&ccedil;on pratique et militaire, il y a le haut du trottoir pour
+les promeneurs qui vont dans un sens, le bas pour ceux qui vont dans
+l'autre, et machinalement je suivais, sans me tromper, les sillages
+humains.</p>
+
+<p>La nuit, quand des souffles plus froids s'engouffraient aux carrefours,
+la lourde gaiet&eacute; de la bi&egrave;re s'&eacute;pandait sur la ville. Que de brasseries
+partout, que de brasseries &agrave; musiquettes et &agrave; tambourinages de foire! Et
+tant de sortes de bi&egrave;re: la p&acirc;le, la blonde, la brune ou la noir&acirc;tre,
+servies chacune dans des chopes de forme sp&eacute;ciale, m&ecirc;me dans des pots en
+sapin pour donner un go&ucirc;t de r&eacute;sine! Tous les sous-sols du
+&laquo;m&eacute;tropolitain&raquo; berlinois, am&eacute;nag&eacute;s en interminables s&eacute;ries de lieux &agrave;
+boire, s'&eacute;clairaient pour la f&ecirc;te nocturne: sous le va-et-vient des
+locomotives, cabarets bas, &agrave; plafond de t&ocirc;le et de fonte, &agrave; d&eacute;coration
+simili-orientale ou pseudo-japonaise; chanteurs genre tyrolien,
+orchestres s'effor&ccedil;ant de para&icirc;tre tziganes. Et, de minute en minute,
+&eacute;branlant tout, couvrant d'un roulement de tonnerre les violons' et les
+cuivres, des trains en marche au-dessus de la t&ecirc;te des buveurs....
+Pauvres gens, dont le seul plaisir des soirs est de s'entasser l&agrave;, quand
+il vente ou qu'il neige! Petits bourgeois, ouvriers trop endimanch&eacute;s,
+d&eacute;pensant dans ces dessous irrespirables du chemin de fer toute leur
+paye, et <i>n'&eacute;pargnant point</i>, entra&icirc;n&eacute;s par la nouveaut&eacute; du faux confort
+qui leur est venu et du faux luxe.... De l&agrave; bi&egrave;re et de la bi&egrave;re!... De
+grosses filles rougeaudes, na&iuml;vement costum&eacute;es en berg&egrave;res des Alpes,
+vendant des tranches de raifort qui excitent &agrave; boire. Et, dans les
+recoins discrets, de petits &laquo;<i>vomitorium</i>&raquo; adoss&eacute;s au mur, avec une
+inscription de peur des m&eacute;prises sur l'usage &agrave; en faire.... Pauvres
+buveurs! Leur licence un peu &eacute;tal&eacute;e n'avait point notre d&eacute;sinvolture, et
+l'attitude des amants &agrave; c&ocirc;t&eacute; des amantes se montrait plut&ocirc;t
+sentimentale; sans doute ils entendaient autrement que chez nous
+l'amour&mdash;sous l'&eacute;gide des lois allemandes, plus favorables que les
+n&ocirc;tres &agrave; l'&eacute;closion des petits soldats pour l'arm&eacute;e, des petits ouvriers
+pour l'usine....</p>
+
+<p>Pauvres buveurs entass&eacute;s! D'ici surtout, d'ici o&ugrave; l'on vit dans l'air et
+la lumi&egrave;re, leur cas para&icirc;t lamentable. Mais ils n'&eacute;taient point
+antipathiques; ils avaient plut&ocirc;t la bonhomie au visage et t&eacute;moignaient
+m&ecirc;me d'une certaine politesse inconnue chez nous: les hommes restaient
+d&eacute;couverts, apr&egrave;s avoir, en arrivant, distribu&eacute; &agrave; la ronde des petits
+saluts qu'on leur rendait soigneusement.... Nos ennemis, ces gens-l&agrave;!
+Mais pourquoi donc? Que de malentendus int&eacute;ress&eacute;s au fond des haines
+nationales, et quelle absurdit&eacute; que les fronti&egrave;res, pour qui les
+regarde de loin et de haut!...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et cependant... je me souviens de mon &eacute;motion soudaine et de ma
+r&eacute;volte, en apercevant, un matin, sur une place de cette ville, un canon
+fran&ccedil;ais exhib&eacute; comme un troph&eacute;e. Je m'&eacute;tais arr&ecirc;t&eacute; court, devant cette
+silhouette aussit&ocirc;t reconnue. Un canon de marine, h&eacute;las! amen&eacute; du
+Mont-Val&eacute;rien pour parader l&agrave;, entre des obusiers de chez nous, sur
+cette place prussienne!... Un canon pareil &agrave; ceux de certaine corvette,
+dont j'eus l'honneur autrefois de commander la batterie pendant un
+bombardement.... Ce m&eacute;canisme de combat, jadis si familier, vieilli
+aujourd'hui, semi-barbare &agrave; c&ocirc;t&eacute; des perfectionnements nouveaux et
+devenu objet de curiosit&eacute; chez des Allemands, attestait pour moi le
+recul de mes jeunes ann&eacute;es,&mdash;ce qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; nostalgique, par ce matin
+brumeux de novembre. Mais surtout un sentiment d'un ordre moins
+personnel m'avait pris au coeur&mdash;et mes yeux s'&eacute;taient voil&eacute;s tout &agrave;
+coup....</p>
+
+<p>Oui, je crois bien que tout &agrave; l'heure je me trompais; il y a des
+fronti&egrave;res encore, et, malgr&eacute; mon d&eacute;tachement de voyageur qui s'en va
+vers les d&eacute;daigneuses s&eacute;r&eacute;nit&eacute;s bouddhiques, comme je reviendrais vite,
+&agrave; l'appel de guerre! Quel effondrement, en ce cas-l&agrave;, n'est-ce pas, de
+toutes nos fraternelles th&eacute;ories! De longtemps encore, on aura beau
+faire, le vieux mot de patrie ne sera pas rempla&ccedil;able, et un drapeau de
+certaines couleurs gardera le myst&eacute;rieux pouvoir, rien qu'en
+apparaissant, d'entra&icirc;ner nos &acirc;mes et de les grandir. C'est surann&eacute;, si
+l'on veut; c'est absurde tant qu'on voudra; mais c'est irr&eacute;sistible et
+peut-&ecirc;tre sublime.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Un quartier, dans ce Berlin, arrive toutefois &agrave; une certaine beaut&eacute;
+inqui&eacute;tante, dont j'ai gard&eacute; l'image: celui des palais, des arsenaux et
+des mus&eacute;es. Une rivi&egrave;re l'entoure, la Spr&eacute;e froide et noire, que
+traversent en ce lieu des ponts &agrave; balustres de marbre ou de porphyre,
+bord&eacute;s de statues ou de grandes urnes &agrave; tr&eacute;pieds de bronze. Les voies y
+sont moins peupl&eacute;es, il y r&egrave;gne un certain silence et, parmi de massives
+constructions en pierres uniform&eacute;ment sombres, on se repose du
+clinquant, des boutiques et des bariolages. Toutefois, rien de local,
+pas plus ici qu'ailleurs; toujours la servile imitation de la Gr&egrave;ce, les
+colonnes doriques et les statues,&mdash;d'o&ugrave; ce titre d'&laquo;Ath&egrave;nes de la Spr&eacute;e&raquo;
+donn&eacute; par les Prussiens &agrave; leur ville. Tout cela, lourdement pompeux,
+accusant des pr&eacute;tentions, sans doute illusoires, &agrave; la souverainet&eacute; et &agrave;
+la dur&eacute;e. Trop de statues, vraiment, align&eacute;es &agrave; terre le long des
+rampes, ou bien perch&eacute;es en haut sur les frises. C'est inimaginable, la
+quantit&eacute; de bonshommes ou de b&ecirc;tes qui se d&eacute;tachent sur le ciel
+incolore: grandes silhouettes fig&eacute;es, grands gestes tragiques sur les
+nuages, chevaux cabr&eacute;s aux angles des toits, battant l'air de leurs
+pattes. Et aussi tant d'ailes, noires ou dor&eacute;es, de G&eacute;nies, de
+Victoires, d'aigles surtout; d'aigles pr&ecirc;ts &agrave; fondre et &agrave; lac&eacute;rer.</p>
+
+<p>Il n'est pas jusqu'&agrave; la religion protestante qui, d&eacute;vi&eacute;e de son vrai
+sens, ne paraisse ici devenir ambitieuse et antichr&eacute;tienne, dans cet
+immense temple de luxe, trop surcharg&eacute; de colonnes, de coupoles, et
+n'ayant pas, comme les admirables cath&eacute;drales gothiques, l'excuse du
+temps, puisqu'il date d'hier.... Oh! les humbles temples, blancs et
+simples, o&ugrave; j'ai ador&eacute; dans mon enfance &laquo;<i>en esprit et en v&eacute;rit&eacute;</i>&raquo;!...</p>
+
+<p>Le palais imp&eacute;rial d'autrefois, inhabit&eacute; depuis le nouveau r&egrave;gne, se
+dresse sinistre, sous le rev&ecirc;tement noir que lui ont fait les pluies et
+les fum&eacute;es. Sa haute porte, au blason d'or terni, est masqu&eacute;e &agrave; pr&eacute;sent
+par le monument tout neuf &eacute;lev&eacute; &agrave; l'empereur Guillaume (le grand,
+l'anc&ecirc;tre); ici encore, pour immortaliser cette gloire, une d&eacute;bauche de
+statues, un amas de porphyre et de bronze; d'&eacute;normes aigles, pr&ecirc;ts &agrave;
+d&eacute;chirer, du bec et de la serre; d'&eacute;normes lions, la griffe ouverte et
+les dents montr&eacute;es....</p>
+
+<p>Toujours l'oiseau de proie, toujours la b&ecirc;te de proie, en des attitudes
+de provocation, de rapt et de conqu&ecirc;te. Est-ce bien le g&eacute;nie de cette
+race de po&egrave;tes, de penseurs, de calculateurs, que symbolisent ces
+marbres et ces bronzes? Ou bien n'y a-t-il pas; malentendu encore
+l&agrave;-dessous, et incompr&eacute;hension du peuple par les chefs qui le m&egrave;nent?...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mon Dieu, que de soldats &agrave; Berlin, surtout dans ce quartier des palais!
+Des factionnaires partout, des postes partout, des fusils dehors &eacute;tal&eacute;s
+en faisceaux: petits soldats tout jeunes et roses, aux figures
+d'anodines poup&eacute;es sous le casque, ayant un geste irr&eacute;prochablement
+machinal pour porter ou pr&eacute;senter les armes, du matin au soir, aux
+officiers qui ne cessent de passer, en cette ville ultra-militaire,
+encombr&eacute;e d'uniformes. Oh! ils n'ont rien de l'aigle ni du lion, ces
+bons petits soldats aux yeux na&iuml;fs. Et l&agrave; encore, n'y aurait-il pas
+malentendu peut-&ecirc;tre?... Tel paysan bavarois ou wurtembergeois, p&egrave;re
+d'une bande de ces enfants-l&agrave;, n'aimerait-il pas mieux s'arranger avec
+quelque puissance voisine afin d'avoir plus de colonies o&ugrave; s'en iraient
+prosp&eacute;rer ses fils, que de les envoyer &agrave; la fronti&egrave;re, dans le troupeau
+innombrable et merveilleusement automatique, et de les faire tuer l&agrave;,
+pour qu'on ajoute ensuite quelques nouvelles b&ecirc;tes f&eacute;roces en m&eacute;tal
+autour du palais des rois de Prusse?...</p>
+
+<p>Je dis cela.... Apr&egrave;s tout, je n'en sais rien. Et, pour l'heure, je me
+sens d&eacute;tach&eacute; de ce probl&egrave;me; je suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde,
+chercher la paix religieuse aupr&egrave;s des vieux sages, dans des r&eacute;gions
+hautes, o&ugrave; n'atteint point le vol des pauvres petits vautours de bronze
+qui d&eacute;ploient leurs ailes l&agrave;-bas au bord de la Spr&eacute;e dans le ciel
+septentrional....</p>
+
+<p>Non, je n'en sais rien.... Mais, ce que je sais par exemple, c'est qu'en
+rentrant dans mon pays, ma joie fut immense de r&eacute;entendre tout &agrave; coup
+des voix fran&ccedil;aises. J'aurais embrass&eacute; les douaniers de chez nous, par
+qui je fus r&eacute;veill&eacute; &agrave; la fronti&egrave;re,&mdash;et pourtant je ne suis pas suspect
+de partialit&eacute; envers ce corps-l&agrave;.&mdash;Jamais, au retour des plus longues
+campagnes dans les plus lointains pays, jamais je n'avais connu tel
+soulagement &agrave; me retrouver en France.</p>
+
+<p>C'est que sans doute, malgr&eacute; mon parti pris de fraternit&eacute;, malgr&eacute; la
+nature si visiblement d&eacute;bonnaire du peuple berlinois, malgr&eacute; la
+courtoisie des grands et l'aimable accueil, un s&ucirc;r instinct m'avait
+avis&eacute;: je revenais de chez <i>l'ennemi</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIEILLE_BARQUE_VIEUX_BATELIER" id="VIEILLE_BARQUE_VIEUX_BATELIER"></a>VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER</h2>
+
+
+<p>Au quai de Th&eacute;rapia, pour passer sur l'autre rive du Bosphore, il
+s'agissait de choisir une barque, parmi celles qui attendaient l&agrave;,
+toutes pr&ecirc;tes, jolies pour la plupart, bien peinturlur&eacute;es, avec de beaux
+coussins en velours, chacune ayant son rameur jeune, aux bras solides.</p>
+
+<p>Seule, la plus proche, celle &agrave; qui c'&eacute;tait le tour, avait l'air d'une
+pauvresse &agrave; c&ocirc;t&eacute; des autres; point de velours sur les coussins, mais des
+housses d'indienne en petits morceaux de diff&eacute;rentes couleurs; bien
+propre pourtant, cette barque, bien soign&eacute;e, mais si vieille, avec des
+rapi&eacute;&ccedil;ages, et mont&eacute;e par un batelier caduc, en costume si
+mis&eacute;reux!&mdash;Presque brutalement je la refusai, pour faire accoster la
+suivante, qui &eacute;tait fra&icirc;che et dor&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais quand elle s'&eacute;carta pour me laisser place, je vis avec quels soins
+ing&eacute;nieux ces morceaux d'indienne &eacute;taient assembl&eacute;s et raccommod&eacute;s:
+oeuvre sans doute de quelque vieille femme, &eacute;pouse de ce bonhomme, pour
+essayer de donner encore un peu d'apparence &agrave; la barque d&eacute;fra&icirc;chie, et
+ne pas trop rebuter les clients. Surtout je croisai le regard du vieux
+batelier, un regard charg&eacute; de reproche contenu, de r&eacute;signation et de
+d&eacute;tresse....</p>
+
+<p>Alors une piti&eacute; d&eacute;sol&eacute;e me serra le coeur, ma journ&eacute;e en fut assombrie.
+Je me promis de revenir le lendemain, de choisir celui-l&agrave; entre tous, de
+le complimenter sur le bon go&ucirc;t de ses modestes embellissements, m&ecirc;me
+de le reprendre chaque fois que je passerais.</p>
+
+<p>Mais, ni le lendemain, ni les jours suivants, je ne pus le retrouver.
+Et,&mdash;c'est peut-&ecirc;tre bien pu&eacute;ril,&mdash;de toutes les mauvaises actions de ma
+vie, aucune ne m'a laiss&eacute; plus de remords que l'affront fait &agrave; ce pauvre
+vieux, &agrave; ses petites housses d'indienne serties d'humbles galons rouges
+et si laborieusement arrang&eacute;es....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PROCESSION_DE_VENDREDI_SAINT_EN_ESPAGNE" id="PROCESSION_DE_VENDREDI_SAINT_EN_ESPAGNE"></a>PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE</h2>
+
+
+<p>Depuis quinze ans bient&ocirc;t, ce qui marque surtout dans ma m&eacute;moire les
+f&ecirc;tes de P&acirc;ques&mdash;mais je ne saurais dire pourquoi,&mdash;c'est, au pays
+basque, &agrave; Irun, cet instant qui suit la rentr&eacute;e de la procession du
+vendredi saint dans l'&eacute;glise sombre et am&egrave;ne le retour soudain du
+silence sur la vieille petite ville, apr&egrave;s l'agitation de l'archa&iuml;que
+d&eacute;fil&eacute;.</p>
+
+<p>Cela se passe chaque fois par quelque soir de printemps encore
+incertain, avec des ti&eacute;deurs qui d&eacute;j&agrave; grisent un peu, et avec des
+feuilles d&eacute;pli&eacute;es &agrave; peine aux arbres de la place que l'&eacute;glise domine de
+ses hauts murs aust&egrave;res. Immuable, ce d&eacute;fil&eacute; de la procession depuis
+quinze ans que je le connais: la m&ecirc;me musique; les m&ecirc;mes saints et les
+m&ecirc;mes saintes en bois peint, promen&eacute;s sur des brancards; les m&ecirc;mes douze
+p&ecirc;cheurs basques, au visage dur, aux joues ras&eacute;es comme celles des
+moines, figurant les douze ap&ocirc;tres en toge romaine;&mdash;seulement, d'une
+ann&eacute;e &agrave; l'autre, je les vois vieillir.</p>
+
+<p>Les m&ecirc;mes humbles d&eacute;votes, figurant les trois saintes femmes, en longs
+v&ecirc;tements noirs, &eacute;plor&eacute;es derri&egrave;re le cercueil du Christ;&mdash;seulement,
+d'une ann&eacute;e &agrave; l'autre, je les vois vieillir....</p>
+
+<p>Et toujours, ces centaines de vieux paysans, &agrave; l'expression si triste et
+ferm&eacute;e, qui suivent, le cierge &agrave; la main.</p>
+
+<p>Quand tout cela, apr&egrave;s la promenade lente par la ville, s'est engouffr&eacute;
+sous le grand portail de l'&eacute;glise, d&eacute;j&agrave; obscure, alors commence pour
+moi cet instant d'indicible m&eacute;lancolie, sur cette place du moyen &acirc;ge
+redevenue silencieuse, et o&ugrave; l'on sent tout &agrave; coup le froid du soir,
+tandis que l'air reste impr&eacute;gn&eacute; d'une odeur d'encens, et le sol cribl&eacute;
+de mille taches de cire par le passage de tous ces modestes cierges de
+pauvres....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="UN_VIEUX_COLLIER" id="UN_VIEUX_COLLIER"></a>UN VIEUX COLLIER</h2>
+
+
+<p>Mon Dieu! les pauvres petites choses, bien rang&eacute;es, bien class&eacute;es, bien
+ensevelies, sur les &eacute;tag&egrave;res de ce placard profond, que dissimulent des
+soies d'Orient et des armes, en ce recoin le plus cach&eacute; de ma
+demeure!... Pour ouvrir cet ossuaire, il faut, dans une continuelle et
+d&eacute;courageante p&eacute;nombre, tirer un divan, d&eacute;crocher des poignards: aussi
+reste-t-il clos et oubli&eacute; durant des saisons ou m&ecirc;me des ann&eacute;es, et les
+pauvres petites choses, qui sont des souvenirs entass&eacute;s de mes premi&egrave;res
+campagnes de marin, continuent de durer au milieu d'obscurit&eacute; et de
+silence.</p>
+
+<p>Il n'y a rien l&agrave; qui ait moins de vingt-cinq ans; c'est le d&eacute;p&ocirc;t des
+reliques les plus anciennes de ma vie errante, c'est le reliquaire de la
+p&eacute;riode pass&eacute;e aux &icirc;les du Grand-Oc&eacute;an, au Chili, et ensuite sur les
+sables du S&eacute;n&eacute;gal, depuis 1872 jusqu'&agrave; mon arriv&eacute;e en Orient et mon
+initiation &agrave; l'Islam.</p>
+
+<p>Dans des bo&icirc;tes, les unes en feuille de fer, en carton, les autres en
+bois exotique fabriqu&eacute;es jadis &agrave; mon usage par des matelots,&mdash;dans de
+bien humbles bo&icirc;tes qui me sont devenues pr&eacute;cieuses pour avoir jadis
+couru les mers avec moi, au temps d&eacute;licieux de ma pauvret&eacute; et de ma
+jeunesse,&mdash;dorment des fleurs de Polyn&eacute;sie, vieillissent et s'&eacute;miettent
+des couronnes qui Born&egrave;rent des chevelures de Tahitiennes, l&agrave;-bas, pour
+des f&ecirc;tes nocturnes, &agrave; la lueur des &eacute;toiles australes.</p>
+
+<p>On y trouve aussi des noeuds de satin; de gentils signets brod&eacute;s, avec
+des devises; des m&egrave;ches brunes ou blondes attach&eacute;es par des faveurs
+roses: souvenirs de jeunes filles de Valparaiso ou de Lima,&mdash;que je
+revois souples et p&acirc;les, cachant derri&egrave;re des cils tr&egrave;s longs le jeu de
+leurs prunelles noires,&mdash;et qui pourraient bien &ecirc;tre des jeunes
+grand'm&egrave;res aujourd'hui..., belles encore, sans doute, malgr&eacute; le
+sournois travail du temps, mais assur&eacute;ment tr&egrave;s m&eacute;tamorphos&eacute;es, ne
+f&ucirc;t-ce que par la fantaisie des modes et des coiffures.... Qui peut dire
+quelle serait l'impression de nous revoir?... Qui sait, apr&egrave;s tant
+d'ann&eacute;es, si je m'int&eacute;resserais encore &agrave; la jolie &eacute;nigme de leurs yeux?</p>
+
+<p>Et les pauvres petites choses, bien mortes pourtant, bien momifi&eacute;es dans
+de la poussi&egrave;re, ont gard&eacute; le pouvoir toujours d'&eacute;veiller en moi des
+images de vie et de jeunesse,&mdash;de me rappeler surtout les gr&egrave;ves
+blanches, les nu&eacute;es et les brises du Grand-Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Oh! certain collier en fleurs d'hibiscus, li&eacute;es par des fils de roseau!
+Tout ce qu'il &eacute;voque, celui-l&agrave;, lorsqu'il me r&eacute;appara&icirc;t! A des ann&eacute;es
+d'intervalle seulement, j'ouvre son petit cercueil fan&eacute;, car j'aurais
+crainte, si j'en usais trop, de laisser &eacute;vaporer son charme et la vague
+senteur de l&agrave;-bas qu'il conserve encore.</p>
+
+<p>D&egrave;s que je le regarde, la lointaine Polyn&eacute;sie revient p&eacute;n&eacute;trer mon &acirc;me
+de son myst&egrave;re:&mdash;son grand myst&egrave;re de solitude et d'ombre, que j'ai
+vainement cherch&eacute; &agrave; traduire dans un de mes livres d'autrefois. Du vent
+et des nuages; un vent puissant, r&eacute;gulier, &eacute;ternel comme s'il &eacute;tait
+l'haleine du monde; l'Alise austral, poussant les houles d'un oc&eacute;an
+immense vers des &icirc;les aux ceintures de corail blanc. Et la blancheur des
+gr&egrave;ves mugissantes, entourant un chaos de montagnes, de for&ecirc;ts
+sombrement silencieuses, o&ugrave; s'amassent et s'emprisonnent ces nuages que
+l'Alise prom&egrave;ne au-dessus du d&eacute;sert des eaux.... Je retrouve tout cela
+et tant d'autres choses encore,... l'allure balanc&eacute;e des filles aux
+pieds nus, l'ambre de leur chair, la caresse sauvage et triste de leurs
+yeux, et puis leurs chants du soir, sous l'obscurit&eacute; des hauts palmiers
+si fr&ecirc;les qui s'agitent aux moindres souffles de la mer.... Tant
+d'autres choses encore je retrouve, de tr&egrave;s indicibles choses, quand je
+regarde le pauvre collier en fleurs d'hibiscus, tout dess&eacute;ch&eacute;
+aujourd'hui et qui, avec les ann&eacute;es, d&eacute;pose au fond de sa bo&icirc;te une
+mince couche de cendre.</p>
+
+<p>Il me vient, ce collier, d'une jeune fille rencontr&eacute;e une fois, au
+cr&eacute;puscule, sur une plage solitaire, et aim&eacute;e ardemment l'espace d'une
+heure, tandis que soufflait avec violence dans nos poitrines une brise
+humide et chaude qui &eacute;tait comme satur&eacute;e de vie. Je me rappelle combien
+cette plage devenait blanche, au milieu de l'obscurit&eacute; envahis sant&eacute;;
+des coraux, &eacute;miett&eacute;s l&agrave; depuis des si&egrave;cles, lui faisaient un tapis de
+neige qui bruissait l&eacute;g&egrave;rement sous nos pieds. Le lieu se d&eacute;ployait
+autour de nous en lignes infinies dans la p&eacute;nombre du soir; il avait
+l'unit&eacute; puissante d'un site des &eacute;poques primitives, et le Grand-Oc&eacute;an
+l'encerclait de sa courbe souveraine. La surface des eaux luisait
+encore, par places, aux derniers reflets du soleil &eacute;teint, et, sur un
+rideau de nu&eacute;es qui ent&eacute;n&eacute;brait toute la base du ciel, l'horizon marin
+se dessinait en clart&eacute;s p&acirc;les. Derri&egrave;re la blanche plage, aussit&ocirc;t
+commen&ccedil;ait, sur un sol gris, la colonnade grise des cocotiers&mdash;qui sont
+les arbres du bord de la nier dans ces archipels de Polyn&eacute;sie. Leur
+verdure, leurs bouquets de plumes vertes se tenaient si haut que nous ne
+voyions, en marchant, que leurs tiges couleur de cendre, trop longues et
+trop minces, &agrave; ce qu'il semblait, pour supporter en l'air toutes ces
+palmes; rien que les gerbes des tiges, la for&ecirc;t des tiges g&eacute;antes qui
+se courbaient au souffle du large comme d'effrayants roseaux, nous
+faisant tout petits et n&eacute;gligeables, nous deux, sous leur agitation de
+choses immenses.</p>
+
+<p>La beaut&eacute; de la jeune fille, survenue au milieu de cette solitude et
+rapproch&eacute;e de moi par le hasard, rayonnait sauvagement sous ses sourcils
+fronc&eacute;s, dans ses yeux de hardiesse et de candeur. Ses cheveux droits
+tombaient sur ses flancs comme de lourdes coul&eacute;es de lave noire. Elle
+avait inconsciemment la gr&acirc;ce exquise des attitudes, avec la perfection
+absolue de la forme, toute l'originelle splendeur humaine que les
+peuplades de ces &icirc;les ont conserv&eacute;e. Et je regardais le collier en
+fleurs d'hibiscus, d'un rouge ardent sur le bronze clair et presque rose
+de la gorge nue: cette respiration de jeune fille semblait le bercer l&agrave;,
+au rythme d'une vie fra&icirc;che et superbe....</p>
+
+<p>L'heure cr&eacute;pusculaire, la tristesse de l'heure, les aspects terribles ou
+d&eacute;sol&eacute;s des choses furent complices pour plus &eacute;troitement nous
+unir,&mdash;enfants que nous &eacute;tions, enfants seuls et perdus au milieu
+d'ambiances trop farouches. L'effroi du soir, l'horreur magnifique du
+lieu avivaient pour nous ce besoin qu'a toute &acirc;me d'une autre &acirc;me,
+et,&mdash;dans un ordre plus humble, mais, h&eacute;las! aussi humain,&mdash;ce d&eacute;sir que
+tout corps &eacute;prouve d'un autre corps, d'un corps doux &agrave; caresser et &agrave;
+&eacute;treindre, pour tromper l'angoisse de se sentir seul devant le myst&egrave;re
+des impassibles choses. Tandis que la Nature s'attestait alentour
+indiff&eacute;rente et fatale, nous &eacute;changions, nous, &agrave; plein coeur, d'un m&ecirc;me
+&eacute;lan spontan&eacute;, cette tendresse presque encore enfantine qui, chez les
+tr&egrave;s jeunes, m&ecirc;le &agrave; la brutalit&eacute; de l'amour je ne sais quoi d'infiniment
+bon et de sup&eacute;rieurement fraternel. Dans cette tendresse-l&agrave;, qui fit nos
+fronts s'appuyer l'un &agrave; l'autre, il y avait, si l'on peut dire ainsi,
+un peu de l'universelle piti&eacute; qui rapproche les hommes ou les b&ecirc;tes aux
+heures d'impr&eacute;cise angoisse,&mdash;et, sans doute, y avait-il aussi pour moi
+l'ivresse de fondre en cette cr&eacute;ature, tr&egrave;s voisine de l'humanit&eacute;
+primitive, l'enfant trop raffin&eacute; h&eacute;r&eacute;ditairement que j'avais d&eacute;j&agrave;
+conscience d'&ecirc;tre....</p>
+
+<p>Quand ce fut l'instant de nous s&eacute;parer, la nuit &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s
+venue,&mdash;la nuit qui, pour l'imagination des Polyn&eacute;siens, am&egrave;ne sous ces
+grandes palmes l'effarante promenade des fant&ocirc;mes tatou&eacute;s &agrave; visage bleu.
+Toujours il y avait l&agrave;-bas, sur les rebords les plus lointains du cercle
+de la mer, ces lueurs p&acirc;les qui faisaient les eaux moins obscures que
+les voiles du ciel. Je revois encore, apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es, l'&eacute;clairage
+sinistre qui persistait &agrave; l'horizon ce soir-l&agrave;.</p>
+
+<p>Elle, avant de s'enfuir, &ocirc;ta son collier en fleurs d'hibiscus pour le
+passer &agrave; mon cou; puis, s'avan&ccedil;a brusquement tout pr&egrave;s, tout pr&egrave;s pour
+me regarder, son front presque sur le mien; je vis alors, &agrave; toucher mes
+yeux briller ses yeux &agrave; elle, tr&egrave;s dilat&eacute;s et mouvants. Dans l'&eacute;tranget&eacute;
+de son sourire ensuite, je sentis entre nous, malgr&eacute; la tendresse
+&eacute;chang&eacute;e, un ab&icirc;me d'incompr&eacute;hension, comme entre deux &ecirc;tres d'esp&egrave;ce
+diff&eacute;rente, incapables de se p&eacute;n&eacute;trer jamais.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous devions nous retrouver &agrave; la m&ecirc;me heure; mais une
+grande bourrasque s'&eacute;tait d&eacute;cha&icirc;n&eacute;e, il tombait une pluie de d&eacute;luge,
+elle ne fut pas au rendez-vous. Et, le matin suivant, notre fr&eacute;gate
+quitta cette &icirc;le pour n'y plus revenir.</p>
+
+<p>J'en gardai plusieurs jours une tristesse qui ne s'expliquait pas, avec
+un d&eacute;sir attendri de la revoir,&mdash;comme il arrive quelquefois pour des
+jeunes femmes entrevues et aim&eacute;es en r&ecirc;ve, qu'on ne peut esp&eacute;rer
+retrouver puisqu'on sait leur inexistence. Pour moi, celle-l&agrave; semblait
+bien aussi impossible &agrave; ressaisir et aussi perdue qu'une vision de r&ecirc;ve,
+car je n'avais alors aucun moyen, pauvre petit aspirant de marine que
+j'&eacute;tais, de ramener un navire vers l'Oc&eacute;anie. Entre nous deux sans doute
+quelque chose avait jailli de plus que le d&eacute;sir de nos jeunes chairs,
+sans quoi je n'aurais pas eu ce long serrement de coeur et je ne me
+souviendrais plus.</p>
+
+<p>Mais c'est surtout ce regard, l'interrogation de ce dernier regard trop
+pr&egrave;s du mien, c'est cela qui a grav&eacute; dans ma m&eacute;moire l'heure et le lieu,
+tout le grand d&eacute;cor cr&eacute;pusculaire et le cercle p&acirc;le de l'horizon.</p>
+
+<p>Et maintenant, l'&eacute;vocation finie, je vais renfermer, pour des ann&eacute;es
+peut-&ecirc;tre, l'humble collier dans son humble bo&icirc;te. C'est d'ailleurs une
+&eacute;vocation d&eacute;j&agrave; confuse, et il faut &agrave; pr&eacute;sent l'effort de ma volont&eacute;
+pour l'obtenir, car il s'&eacute;loigne de plus en plus vite, l'instant, si
+furtif au milieu du glissement rapide et infini des dur&eacute;es, l'instant o&ugrave;
+ces quelques brins de paille d&eacute;color&eacute;s &eacute;taient de larges fleurs
+vivantes, d'un rouge de pourpre, posant sur cette na&iuml;ve poitrine nue....
+La gorge qui fut jeune et admirable, comment est-elle aujourd'hui, et
+comment sont les grands yeux interrogateurs?</p>
+
+<p>Et qui sait entre quelles mains il sera froiss&eacute;, puis jet&eacute; aux
+immondices, et dans quelle poussi&egrave;re il finira, ce collier qui devrait
+&ecirc;tre depuis longtemps retourn&eacute; &agrave; l'humus des &icirc;les oc&eacute;aniennes, mais que
+ma fantaisie s'obstine &agrave; maintenir dans une quasi-existence, dess&eacute;ch&eacute;e
+et fragile comme l'existence des momies.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREFACE_POUR_UN_LIVRE_QUI_NE_FUT_JAMAIS_PUBLIE" id="PREFACE_POUR_UN_LIVRE_QUI_NE_FUT_JAMAIS_PUBLIE"></a>PR&Eacute;FACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLI&Eacute;</h2>
+
+
+<p>Mon cher ami,</p>
+
+<p>Combien m'ont impressionn&eacute; ces mots que tu as mis en t&ecirc;te de ton livre:
+vieille marine!</p>
+
+<p>C'est pourtant vrai, mon Dieu, que la marine de notre jeunesse remonte &agrave;
+un quart de si&egrave;cle, et qu'elle est d&eacute;j&agrave; vieille, d&eacute;mod&eacute;e, finie....</p>
+
+<p>Au temps de nos d&eacute;buts, il y avait encore des pays <i>qui &eacute;taient loin</i>,
+des ports o&ugrave; l'on se sentait vraiment <i>ailleurs</i>; il y avait encore
+quelques derni&egrave;res fr&eacute;gates, vierges d'escarbilles et de fum&eacute;e de
+houille, qui s'en allaient l&eacute;g&egrave;res, silencieuses et propres, manoeuvr&eacute;es
+par des hommes v&ecirc;tus de toile blanche, et traversaient l'oc&eacute;an sous la
+seule impulsion de leurs grandes voiles. En escadre, on pratiquait
+encore l'&laquo;exercice de manoeuvre&raquo;, qui sans doute ne valait d&eacute;j&agrave; plus
+celui que nos p&egrave;res faisaient, mais qui demeurait cependant une
+incomparable &eacute;cole d'agilit&eacute; et de force. Et nos navires de guerre
+n'&eacute;taient point tout &agrave; fait devenus ces machines pour tueries
+&eacute;lectriques, qui cheminent sournoises et &agrave; demi-noy&eacute;es, en soufflant
+d'infectes nuages noirs. Oh! le S&eacute;n&eacute;gal de notre &eacute;poque, comme tu en as
+bien rendu la d&eacute;solation languide et fi&eacute;vreuse!... Oh! le Dakar
+d'autrefois, o&ugrave; nous poss&eacute;dions en commun une case, une case de bois
+b&acirc;tie, disais-tu, avec des d&eacute;bris de caisses &agrave; vermouth, et hant&eacute;e par
+les fourmis blanches, les serpents, les l&eacute;zards!... Trois maisons, en
+ce temps-l&agrave;, dans ce pays, et un seul magasin: vaste bazar o&ugrave; l'on
+vendait de tout, des alcools sur le comptoir, des conserves pour navires
+et des verroteries pour n&egrave;gres; l&agrave; tr&ocirc;nait une s&eacute;v&egrave;re grosse dame de
+Marseille, toujours en sueur, qui avait des moustaches, un pass&eacute;
+myst&eacute;rieux et des tatouages obsc&egrave;nes sur le bas du corps. C'&eacute;tait tout;
+des villages yoloffes venaient ensuite, o&ugrave; l'on entendait le soir des
+bamboulas furieuses, rythm&eacute;es &agrave; grands coups de calebasses; puis
+commen&ccedil;aient les sables, les mornes d&eacute;ploiements du d&eacute;sert, jaunes sous
+le soleil torride.... On dit que c'est une ville &agrave; pr&eacute;sent.... Non, mais
+te repr&eacute;sentes-tu &ccedil;a: notre Dakar jouissant d'&eacute;tablissements publics et
+dot&eacute; d'un chemin de fer?...</p>
+
+<p>Et l'&icirc;lot de Cor&eacute;e, son h&ocirc;pital triste et br&ucirc;lant, o&ugrave; tu faillis mourir!
+Nulle part ailleurs que dans ton livre, je n'en ai retrouv&eacute;
+l'oppression, l'&eacute;touffement et le silence: Gor&eacute;e, vieille petite ville
+du si&egrave;cle dernier, colonie de nos p&egrave;res, aujourd'hui abandonn&eacute;e et qui
+m&eacute;lancoliquement s'&eacute;miette sur son rocher, au souffle du Sahara voisin.
+En lisant ce que tu en dis, je me suis senti chaud &agrave; la t&ecirc;te, avec un
+fourmillement dans les cheveux, comme l&agrave;-bas quand vous prend la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; un quart de si&egrave;cle, depuis notre exil au S&eacute;n&eacute;gal! Le temps a
+dispers&eacute; nos camarades d'alors, et la fi&egrave;vre jaune en a fauch&eacute; plus
+d'un. Quant &agrave; notre navire, il n'existe plus.... J'y &eacute;levais, non loin
+de ta chambre, trois jeunes ca&iuml;mans orphelins, t'en souviens-tu encore,
+qui s'&eacute;vadaient parfois et jetaient dans ton existence une note
+inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>Plus tard, mon cher ami, nous nous sommes retrouv&eacute;s &agrave; l'&eacute;cole d'Escrime
+et Gymnastique, et je m'attendais &agrave; voir repara&icirc;tre dans tes notes
+cette p&eacute;riode joyeuse et dr&ocirc;le durant laquelle nous &eacute;tions du matin au
+soir en &eacute;quilibre ou en garde, ou bien encore, tant&ocirc;t par les pieds,
+tant&ocirc;t par les mains, suspendus &agrave; quelque chose. Et c'est dommage que tu
+n'en aies point parl&eacute;, car tu aurais employ&eacute; l&agrave; si bien cette ironie
+immense, mais compatissante et bon enfant, qui t'est particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>Dans tes courts r&eacute;cits, rapides comme ta parole, nerveux et un peu
+violents comme toi-m&ecirc;me mais pleins de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et de coeur, je te
+retrouve tout entier. Je retrouve aussi la gaiet&eacute; de notre ch&egrave;re marine
+et l'esprit de nos &laquo;carr&eacute;s&raquo; de bord.</p>
+
+<p>Et cependant, j'ai un reproche &agrave; te faire, un reproche assez grave. Tu
+as bafou&eacute; comme il convenait deux ou trois de nos &eacute;gaux ou de nos chefs,
+et, quand tu cingles la pi&egrave;tre ligure de certain amiral, aujourd'hui
+remis&eacute;, tous les marins seront avec toi pour applaudir. Mais pourquoi
+n'as-tu parl&eacute; que des mauvais? Il s'en trouve aussi de bons et de
+charmants, de braves et d'h&eacute;ro&iuml;ques; tu en es convaincu plus que
+personne, toi qui as laiss&eacute; dans la marine des amis que tu aimes si
+sinc&egrave;rement et qui te le rendent. Alors pourquoi ne dis-tu rien de ceux
+que tu regrettes? ni de ceux que tu v&eacute;n&egrave;res et que tu admires? Tu aurais
+su le faire si bien! Il manque des chapitres &agrave; des petites histoires, je
+t'assure, et je crains que cela ne te donne, pour ceux qui ne te
+connaissent pas, un air d'avoir &eacute;crit une oeuvre de d&eacute;nigrement et de
+rancune&mdash;ce qui serait cependant tout &agrave; fait au-dessous de ta pens&eacute;e et
+de ton coeur....</p>
+
+<p>Maintenant, bonne chance &agrave; ton livre, et pardonne le franc parler de ton
+tr&egrave;s ancien camarade d'Afrique et autres lieux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="QUELQUES_PENSEES_VRAIMENT_AIMABLES" id="QUELQUES_PENSEES_VRAIMENT_AIMABLES"></a>QUELQUES PENS&Eacute;ES VRAIMENT AIMABLES</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>C'est incroyable ce qu'il y a de gens chez qui l'&acirc;ge ingrat dure toute
+la vie.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>On rencontre souvent chez les choses une certaine b&ecirc;tise, un certain
+mauvais vouloir ent&ecirc;t&eacute;, qui sont bien plus r&eacute;voltants encore que chez
+les personnes.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Je n'arrive plus &agrave; m'irriter s&eacute;rieusement contre mon prochain. Non, les
+seuls &ecirc;tres qui me causent encore des indignations exasp&eacute;r&eacute;es sont les
+boutons de mes cols ou de mes devants de chemise, lorsqu'on voyage je me
+trouve seul &agrave; leur merci.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>La bienfaisante science des laboratoires invente des rem&egrave;des merveilleux
+pour prolonger quelques pauvres ch&eacute;tifs, perfor&eacute;s de microbes, mais,
+dans sa sollicitude pour l'humanit&eacute;, invente aussi des poudres
+d&eacute;tonantes, capables de d&eacute;truire par milliers &agrave; la minute les jeunes
+sujets m&acirc;les de l'esp&egrave;ce.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<div class="center">
+<i>Aspect sous lequel r&eacute;appara&icirc;t &agrave; moi-m&ecirc;me</i><br />
+<i>ce que de bonnes &acirc;mes appellent</i><br />
+<i>ma notori&eacute;t&eacute;</i>.<br /></div>
+
+
+<p>Une grosse cloche exasp&eacute;rante, que des mauvais plaisants m'auraient
+accroch&eacute;e derri&egrave;re le dos et qui, d&egrave;s que je remue, se mettrait &agrave;
+sonner, pour faire hurler les imb&eacute;ciles et les chiens.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<div class="center">
+<i>&Eacute;conomie politique et sociale</i>.<br /></div>
+
+<p>Tout est vrai. Mais le contraire l'est &eacute;galement.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<div class="center">
+<i>Religion</i>.<br /></div>
+
+<p>Tout est faux. Mais le contraire l'est encore bien davantage, et
+notoirement plus absurde.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<div class="center">
+<i>Progr&egrave;s</i>.<br /></div>
+
+<p>Propagation de l'alcool, de la d&eacute;sesp&eacute;rance et des explosifs.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<div class="center">
+<i>Bienfaits de la civilisation</i>.<br /></div>
+
+<p>A deux heures du matin et seul, je me trouverais beaucoup plus &agrave; mon
+aise dans la jungle indienne que dans les rues de la ville la plus
+civilis&eacute;e de la Terre.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<div class="center">
+<i>Chasse</i>.<br /></div>
+
+<p>L'homme est, je crois, la seule b&ecirc;te qui tue pour le plaisir de tuer.
+Les bons tigres, les braves lions ne chassent que quand ils ont faim;
+encore le font-ils d'une fa&ccedil;on moins piteuse et moins l&acirc;che, avec leurs
+propres griffes pour d&eacute;chirer, leurs propres jarrets pour courir, sans
+fusils perfectionn&eacute;s ni rabatteurs.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+<div class="center">
+<i>Automobilisme</i>.<br /></div>
+
+<p>Les bons brigands jadis sur les routes tuaient moins de monde que les
+gav&eacute;s qui y font aujourd'hui du 120 ou m&ecirc;me du 60 &agrave; l'heure; ils &eacute;taient
+du reste bien plus excusables devant l'humanit&eacute; et sentaient, je pense,
+moins mauvais. Il faut admirer les villageois, les travailleurs
+d&eacute;bonnaires des champs, qui sont s&ucirc;rs d'&ecirc;tre &eacute;cras&eacute;s un jour, eux ou
+leurs petits, ou seulement leurs chiens ou leurs poulets, et qui ne
+courent pas sus &agrave; ces bouffis-la.</p>
+
+<p>P.-S.&mdash;J'ai quelques amis qui chassent, et qui, h&eacute;las! font du 73 en
+auto. Mais je les aime quand m&ecirc;me; c'est donc &agrave; eux que je d&eacute;die, avec
+permission, ce gracieux bouquet de pens&eacute;es.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="EN_PASSANT_A_MASCATE" id="EN_PASSANT_A_MASCATE"></a>EN PASSANT A MASCATE</h2>
+
+
+<p>...Nous avions quitt&eacute; depuis trois jours le Beloutchistan sinistre, aux
+solitudes miroitantes de sable et de sel sous un soleil qui donne la
+mort; la ligne de ses affreux d&eacute;serts nous avait longtemps poursuivis,
+monotone dentelure violette qui n'achevait pas de se d&eacute;rouler aux
+confins de notre horizon. Et puis, nous n'avions plus vu que la
+mer,&mdash;mais une mer incolore, chaude et molle, sur laquelle
+perp&eacute;tuellement tra&icirc;nait un vague brouillard d'une malsaine ti&eacute;deur.</p>
+
+<p>Comme c'&eacute;tait en avril, le soleil tirait de cette mer d'Arabie les
+immenses brumes f&eacute;condantes, tout le tr&eacute;sor des nu&eacute;es que les vents
+allaient emporter vers l'Inde, pour le grand arrosage des printemps.
+Elles s'en iraient au loin vers l'Est, les ond&eacute;es qui naissaient ici, &agrave;
+la surface des eaux languides; pas une ne rafra&icirc;chirait les rivages
+dess&eacute;ch&eacute;s d'alentour,&mdash;qui sont une r&eacute;gion sp&eacute;ciale, rebelle &agrave; la vie
+des plantes, rappelant les d&eacute;solations lunaires. Nous nous acheminions
+vers le golfe Persique, le golfe le plus &eacute;touffant de notre monde
+terrestre, nappe surchauff&eacute;e depuis le commencement des temps, entre des
+rives qui sont mortes de chaleur et o&ugrave; tombe &agrave; peine quelque rare pluie
+d'orage, o&ugrave; ne verdissent point de prairies, o&ugrave;, dans l'&eacute;ternelle
+s&eacute;cheresse, resplendit presque seul le r&egrave;gne min&eacute;ral. Et cependant on se
+sentait oppress&eacute; d'humidit&eacute; lourde; tout ce qu'on touchait semblait
+humide et chaud; on respirait de la vapeur, comme au-dessus d'une
+vasque d'eau bouillante. Et le malfaisant soleil, qui nous maintenait
+nuit et jour &agrave; une temp&eacute;rature de chaudi&egrave;re, se levait o&ugrave; se couchait
+sans rayons, tout jaune et tout terni, tout embu&eacute; d'eau comme dans les
+brumes du Nord.</p>
+
+<p>Mais, le matin du quatri&egrave;me jour, ce m&ecirc;me soleil, &agrave; son lever, apparut
+dans une pure splendeur. L'Arabie &eacute;tait l&agrave; pr&egrave;s de nous, surgie comme en
+surprise durant la nuit, les cimes de ses montagnes se profilant d&eacute;j&agrave;
+tr&egrave;s haut, dans l'air tout &agrave; coup clarifi&eacute;, infiniment limpide et
+profond; l'Arabie, terre de la s&eacute;cheresse, soufflait sur nous son
+haleine br&ucirc;lante, qui &eacute;tait d&eacute;nu&eacute;e de toute vapeur d'eau et qui balayait
+vers le large les brouillards marins. Alors, les choses &eacute;taient
+redevenues lumineuses et magnifiques, les choses &eacute;talaient leur
+resplendissement sans vie, dans des transparences absolues, ainsi qu'il
+doit arriver quand le soleil se l&egrave;ve sur les plan&egrave;tes qui n'ont pas
+d'atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>Ensuite, d&egrave;s que fut pass&eacute; l'enchantement rose de l'extr&ecirc;me matin, ces
+montagnes d'Arabie prirent pour la journ&eacute;e des teintes violentes et
+sombres d'ocr&eacute; et de charbon; avec leurs milliers de trous et leurs
+br&ucirc;lures noires, elles affect&egrave;rent des aspects de monstrueux madr&eacute;pores
+calcin&eacute;s, de monstrueuses &eacute;ponges pass&eacute;es au feu; elles apparurent comme
+les vieilles scories inutilisables des cataclysmes primitifs.</p>
+
+<p>Cependant nous arrivions &agrave; Mascate, et des forteresses sarrasines, des
+petites tours de veille fantastiquement perch&eacute;es, commen&ccedil;aient de
+montrer &ccedil;a et l&agrave; leurs blancheurs de chaux, au fa&icirc;te &eacute;blouissant des
+montagnes. Et, une baie s'&eacute;tant ouverte dans ce chaos des pierres
+noircies, nous aper&ccedil;&ucirc;mes la ville des Im&agrave;ns, toute blanche et
+silencieuse, baign&eacute;e de soleil et comme baign&eacute;e de myst&egrave;re, au pied de
+ces amas de roches qui simulaient toujours de colossales &eacute;ponges
+carbonis&eacute;es.</p>
+
+<p>Point de navires &agrave; vapeur, point de paquebots au mouillage devant la
+muette ville blanche qui se mirait dans l'eau; mais quelques grands
+voiliers, comme au temps pass&eacute;, des voiliers qui arrivaient, charmants
+et tranquilles, toute leur toile tendue &agrave; la brise chaude; et quantit&eacute;
+de ces hautes barques d'Arabie qu'on appelle des <i>boutres</i> et qui
+servent aux p&ecirc;cheurs de perles. Avec ces navires d'autrefois entrant au
+port, et avec ces tours cr&eacute;nel&eacute;es, partout l&agrave;-haut sur les cimes, on e&ucirc;t
+dit une ville des vieux contes merveilleux, au bord de quelque rivage
+sarrasin du temps des croisades.</p>
+
+<p>Ainsi qu'&agrave; Damas, &agrave; Maroc ou &agrave; M&eacute;quinez, ainsi que dans toutes les pures
+cit&eacute;s de Mahomet, d&egrave;s l'entr&eacute;e &agrave; Mascate, nous sent&icirc;mes s'abattre sur
+nos &eacute;paules le manteau de plomb de l'Islam.</p>
+
+
+<p>La ville, de loin si blanche, &eacute;tait un labyrinthe de petites rues
+couvertes, o&ugrave; r&eacute;gnait une demi-nuit, sous des toitures basses.
+L&agrave;-dedans, un charme et une angoisse venaient ensemble vous &eacute;treindre;
+on subissait &agrave; l'exc&egrave;s ce trouble sans nom qui, dans tout l'Orient,
+&eacute;mane du silence, des visages voil&eacute;s et des maisons closes.</p>
+
+<p>Il y avait pourtant des ruelles vivantes,&mdash;mais de cette vie uniquement
+et farouchement orientale qui est pour nous si lointaine. Il y avait,
+comme dans tous les autres ports du Levant, des s&eacute;ries de petites
+&eacute;choppes o&ugrave; mille objets de parure se vendaient dans l'ombre, toujours
+dans l'ombre: &eacute;toffes &agrave; grands ramages barbares, harnais brod&eacute;s, pesants
+colliers de m&eacute;tal, et poignards courbes &agrave; gaine pr&eacute;cieuse en filigrane
+d'argent. Mais ces &eacute;choppes &eacute;taient encore plus obscures qu'autre part,
+et cette ombre d'ici, plus &eacute;paisse, plus jalouse qu'ailleurs. Partout,
+une chaleur de forge, l'impression constante d'&ecirc;tre trop pr&egrave;s d'un
+brasier, et parfois, sur la t&ecirc;te, une sensation de br&ucirc;lure soudaine;
+quand un rayon de soleil tombait &agrave; travers les planches des plafonds. On
+rencontrait des hommes maigres, nomades du Grand D&eacute;sert, &agrave; l'attitude
+sauvage et magnifique, d&eacute;tournant leur fin profil cruel, se reculant par
+d&eacute;dain pour ne pas vous fr&ocirc;ler. Et les femmes, aux chevilles alourdies
+par des cercles d'argent, &eacute;taient, il va sans dire, d'ind&eacute;chiffrables
+fant&ocirc;mes, qui se plaquaient craintivement aux murailles quand on
+passait, ou bien s'engouffraient dans les portes; elles portaient des
+petits masques noirs, des esp&egrave;ces de petits loups brod&eacute;s d'or et de
+perles, avec des trous carr&eacute;s pour les yeux,&mdash;chacune d'elles semblant
+personnifier un peu de ce myst&egrave;re d'Islam qui pesait sur toutes choses.</p>
+
+<p>Et cette ville sacr&eacute;e de l'Iman,&mdash;au pied des abruptes montagnes qui
+avaient l'air de la murer dans su baie, de l'isoler au bord de sa mer
+bleue,&mdash;communiquait cependant par des d&eacute;fil&eacute;s, par des couloirs de
+sable entre les roches br&ucirc;lantes, avec la grande Arabie imp&eacute;n&eacute;trable,
+avec les oasis inconnues et les immensit&eacute;s d&eacute;sertes; elle commandait les
+r&eacute;gions obstin&eacute;ment ferm&eacute;es, elle &eacute;tait la clef des solitudes.</p>
+
+<p>Au consulat de France, o&ugrave; je passai la matin&eacute;e, les fen&ecirc;tres
+&eacute;taient grandes ouvertes &agrave; la bonne brise des sables, qui entrait
+partout, ardente et dess&eacute;chante. Il y vint des &eacute;missaires de
+l'Iman-Sultan,&mdash;personnages aux allures de noblesse et d'&eacute;l&eacute;gance,
+drap&eacute;s de fine laine,&mdash;charg&eacute;s de r&eacute;gler l'heure de ma visite &agrave; Sa
+Hautesse et la fa&ccedil;on dont je serais re&ccedil;u.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une ancienne maison de vizir, ce consulat fran&ccedil;ais; aux murs des
+salles, sous les couches neigeuses de la chaux, s'indiquaient
+l&eacute;g&egrave;rement, comme en bas-relief effac&eacute;, des arcades aux festons
+g&eacute;om&eacute;triques, d'une simplicit&eacute; exquise,&mdash;&eacute;ternels dessins des portes de
+mosqu&eacute;es ou de palais arabes, que les hommes en burnous ont transport&eacute;s
+avec eux, en suivant la ligne des grands d&eacute;serts, jusqu'en Alg&eacute;rie,
+jusqu'au Moghreb et en Espagne; et elles disaient &agrave; elles seules, ces
+arcades blanches, dans quel pays on &eacute;tait, elles suffisaient &agrave; d&eacute;signer
+pour moi l'Arabie,&mdash;la vieille Arabie que j'adore, et o&ugrave; je suis chaque
+fois gris&eacute; de revenir, sans avoir jamais su comprendre au juste par quel
+charme elle me tient, ni exprimer sa fascination triste....</p>
+
+<p>La plus haute des maisons closes qu'en arrivant nous avions vues,
+presque baign&eacute;es dans la mer et y mirant leurs blancheurs, c'&eacute;tait le
+palais du Sultan.</p>
+
+<p>Quelqu'un v&ecirc;tu d'une robe blanche et drap&eacute; d'un burnous brun &agrave; glands
+d'or; de grands yeux tr&egrave;s beaux, un visage de trente ans couleur de
+bronze clair, aux traits r&eacute;guliers et d&eacute;licats, illumin&eacute;s par un franc
+sourire de bienvenue: tel m'apparut, au seuil de sa demeure o&ugrave; il avait
+bien voulu descendre, cet Iman-Sultan de Mascate, qui r&egrave;gne sur l'un des
+derniers &eacute;tats d'ind&eacute;pendance arabe, sur l'un des derniers pays o&ugrave; les
+cinq pri&egrave;res du jour ne sont jamais troubl&eacute;es par l'ironie des
+infid&egrave;les. Les anc&ecirc;tres de cet homme &eacute;taient d&eacute;j&agrave; des souverains nombre
+de si&egrave;cles avant que fussent sorties de l'obscurit&eacute; nos plus anciennes
+familles r&eacute;gnantes d'Europe; il a donc de qui tenir son affinement
+aristocratique et son aisance charmante.</p>
+
+<p>La grande salle d'en haut, o&ugrave; il me fit asseoir, &eacute;tait d&eacute;concertante de
+simplicit&eacute; d&eacute;daigneuse, avec ses murs uniment blanchis et ses si&egrave;ges de
+paille; mais elle donnait par toutes ses fen&ecirc;tres sur le bleu admirable
+de la mer d'Arabie, avec les beaux voiliers au mouillage et la flottille
+immobile des p&ecirc;cheurs de perles.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, me disait le Sultan, on voyait souvent &agrave; Mascate des
+navires de France; pourquoi ne viennent-ils plus?</p>
+
+<p>H&eacute;las! Que r&eacute;pondre? Comment lui donner les raisons complexes pour
+lesquelles, depuis quelques ann&eacute;es, notre pavillon a presque absolument
+disparu de la mer d'Arabie et du golfe Persique, nos navires peu &agrave; peu
+remplac&eacute;s par ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne?...</p>
+
+<p>Le Sultan, ensuite, d'accord avec notre consul, voulut bien me proposer
+de m'arr&ecirc;ter ici quelques jours, et c'&eacute;tait une mani&egrave;re de t&eacute;moigner sa
+sympathie pour notre pays, cet accueil au voyageur fran&ccedil;ais qui passait.
+J'aurais eu des chevaux, des escortes. On m'offrait d'aller vers
+l'int&eacute;rieur, voir des villes mornes sous l'&eacute;tincelante lumi&egrave;re, des
+villes o&ugrave; les Europ&eacute;ens ne vont jamais; de visiter les tribus des oasis,
+qui seraient sorties &agrave; ma rencontre en faisant des fantasias et en
+jouant du tambour. Et la tentation d'accepter me prit tr&egrave;s fort, l&agrave;,
+dans cette salle blanche o&ugrave; agissait sur moi la gr&acirc;ce aimable du
+souverain des d&eacute;serts. Mais je me rendais en Perse, et je me souvins
+d'Ispahan, o&ugrave;, depuis des ann&eacute;es, je r&ecirc;vais de ne pas manquer la saison
+des roses. Je refusai l'honneur, n'ayant pas de temps &agrave; perdre, puisque
+l'avril &eacute;tait commenc&eacute;.</p>
+
+<p>Pour ce voyage de Perse, dont nous causions maintenant, le Sultan voulut
+me donner un beau cheval noir, &agrave; lui, qui gambadait par l&agrave; sur la plage.
+Mais comment l'emmener par mer, et comment r&eacute;sisterait-il, ce coureur
+des plaines de sable, dans les terribles d&eacute;fil&eacute;s qui montent &agrave; Chiraz?
+Apr&egrave;s r&eacute;flexion, je dus refuser encore.</p>
+
+<p>Et, vers la fin du jour, je me retrouvai sur le bateau qui allait
+m'emporter au fond du golfe Persique. C'&eacute;tait l'instant o&ugrave; la ville
+couleur de neige commen&ccedil;ait &agrave; bleuir au d&eacute;clin du soleil, sous son
+linceul de chaux, tandis qu'alentour le chaos des pierres se teintait
+comme du cuivre. Aucun bruit n'arrivait &agrave; nous de ces maisons ferm&eacute;es,
+devenues paiement bleues, qui se recueillaient plus profond&eacute;ment dans
+leur myst&egrave;re &agrave; l'approche du soir. Seuls, les oiseaux de mer
+s'agitaient, tourbillonnaient en nu&eacute;e au-dessus de nos t&ecirc;tes, avec des
+cris, go&eacute;lands et aigles p&ecirc;cheurs; il n'y avait qu'eux de vivants, car
+les barques m&ecirc;mes demeuraient engourdies de chaleur et de sommeil,
+pos&eacute;es sur l'eau ti&egrave;de comme des choses mortes.</p>
+
+<p>Avec un peu de m&eacute;lancolie, je regardais Mascate, o&ugrave; j'avais refus&eacute; de
+rester.... Les villes ignor&eacute;es des oasis, les fantasias des tribus
+nomades, je venais de repousser l'occasion unique de voir tout cela....
+Peut-&ecirc;tre accordais-je aussi un petit regret au beau cheval noir, que
+j'aurais eu plaisir &agrave; ramener dans mon pays, en souvenir du donateur.</p>
+
+<p>On levait l'ancre. Alors une barque, qui se h&acirc;tait venant du rivage, &agrave;
+la derni&egrave;re minute m'apporta de la part du Sultan deux pr&eacute;cieux cadeaux:
+un poignard &agrave; fourreau d'argent, qui avait &eacute;t&eacute; le sien, et un sabre
+courbe, &agrave; poign&eacute;e d'or.</p>
+
+<p>Au cr&eacute;puscule, disparut l'Arabie.</p>
+
+<p>A mesure que nous nous avancions vers le large, l'air perdait sa
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute; impond&eacute;rable et sa transparence; il s'&eacute;paississait de vapeur
+d'eau, et bient&ocirc;t la lune se leva fun&egrave;bre, &eacute;norme et confuse, parmi des
+cernes jaunes. Nous retrouv&acirc;mes la mauvaise et lourde humidit&eacute; chaude.
+Et l'horizon trouble, les grisailles de la mer sans contours, firent
+plus &eacute;trangement &eacute;clatantes par contraste ces images de la journ&eacute;e qui
+restaient encore si vives dans notre m&eacute;moire.</p>
+
+<p>L'Arabie et le d&eacute;sert saharien sont vraiment les r&eacute;gions de la grande
+splendeur terrestre; nulle part au monde, il ne se joue des
+fantasmagories de rayons comme l&agrave;, sur le silence du sable et des
+pierres....</p>
+
+<p>Cette ville, &agrave; peine entrevue aujourd'hui, laissait dans mes yeux comme
+une tra&icirc;n&eacute;e de couleur et de lumi&egrave;re, tandis que je m'&eacute;loignais
+maintenant sous l'&eacute;paisseur du ciel sans &eacute;toiles.&mdash;Je repensais aussi &agrave;
+l'accueil du Sultan, qui &eacute;tait pour attester combien, par tradition, par
+souvenir, on aime encore la France, dans ce pays de Mascate o&ugrave; nos
+navires, h&eacute;las! ne vont plus.&mdash;Et cet accueil, j'ai voulu le faire
+conna&icirc;tre, voil&agrave; tout....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="APRES_LEFFONDREMENT_DE_MESSINE_EN_1909" id="APRES_LEFFONDREMENT_DE_MESSINE_EN_1909"></a>APR&Egrave;S L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909.</h2>
+
+
+<p>Soit comme passager sur quelque paquebot, soit comme officier de quart
+sur quelque navire de guerre, je l'avais tant fr&eacute;quent&eacute;, ce pauvre
+d&eacute;troit de Messine! Le jour, tous ses &laquo;alignements&raquo; m'&eacute;taient familiers,
+et la nuit tous ses &laquo;feux&raquo;. Il repr&eacute;sentait pour moi la vraie porte de
+l'Orient; si on le traversait en s'en allant de France, tout de suite,
+quand de l'autre c&ocirc;t&eacute; s'ouvrait l'Adriatique, on se sentait <i>loin</i>, et
+bien en route pour l'aventure; par contre, au retour il marquait le
+terme du voyage; d&egrave;s qu'on l'avait franchi on se croyait chez soi et on
+&eacute;piait au ciel les premiers indices de notre mistral fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Lorsque les hasards de la mer vous y faisaient passer de nuit, c'&eacute;tait
+un regret, parce qu'on aurait aim&eacute; le revoir; il est vrai, pour rappeler
+l'Italie quand m&ecirc;me, il y restait l'odeur exquise des orangers; et puis
+quelque chanson, presque toujours, quelque gaie s&eacute;r&eacute;nade vous arrivait
+des barques ou de la rive.</p>
+
+<p>Le jour, quel enchantement pour les yeux! Couloir un peu tragique,
+malgr&eacute; tout, entre les cimes tourment&eacute;es de la Calabre et l'immense Etna
+soufflant sa fum&eacute;e &eacute;ternelle. Mais ces t&eacute;moins des grandes convulsions
+mondiales se tenaient immobilis&eacute;s, tr&egrave;s haut en l'air, comme perdus dans
+le ciel, et, &agrave; leurs pieds, la vie s'&eacute;talait si confiante et heureuse,
+sous une lumi&egrave;re de f&ecirc;te! Au-dessous de la r&eacute;gion des neiges, des
+torrents et des pierres farouches, les orangers commen&ccedil;aient, formant
+partout des jardins en terrasse. Plus bas encore, au bord de cette mer
+que Ton e&ucirc;t dit inoffensive &agrave; jamais, des villes aux jolis noms de
+m&eacute;lodie italienne groupaient leurs maisons, leurs &eacute;glises,&mdash;et Messine,
+la plus luxueuse de toutes, alignait &agrave; toucher l'eau bleue ses fa&ccedil;ades
+r&eacute;guli&egrave;res que le soleil avait longuement dor&eacute;es.</p>
+
+<p>Plus qu'aux autres il nous appartenait, &agrave; nous marins de n'importe
+quelle nation, ce d&eacute;troit enj&ocirc;leur qui, m&ecirc;me par les gros temps, au
+milieu des travers&eacute;es mauvaises, ne manquait jamais de nous offrir son
+abri momentan&eacute;, une heure de tr&ecirc;ve si calme, avec les parfums de ses
+vergers, et des musiques, des refrains de tarentelle. La pens&eacute;e que nous
+n'y trouverions plus en ce moment que l'horreur et la mort, nous met
+tous en profond deuil.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PHOTOGRAPHIES_DHIER_ET_DAUJOURDHUI" id="PHOTOGRAPHIES_DHIER_ET_DAUJOURDHUI"></a>PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI</h2>
+
+
+<p>Au temps de mon enfance, certain beau mois de mai de je ne sais quelle
+ann&eacute;e lointaine.... A cette &eacute;poque, c'&eacute;taient les d&eacute;buts de la
+photographie; les &laquo;amateurs&raquo; ne se risquaient point &agrave; en faire, et l'une
+de mes tantes,&mdash;la tante Corinne, si douce et jolie avec ses boucles
+grises,&mdash;qui s'y adonnait dans le seul but de m'amuser, passait pour une
+novatrice un peu excentrique. Elle ne connaissait encore que les
+&laquo;positifs&raquo; directs sur verre,&mdash;ce qui, d'ailleurs, convenait bien mieux
+&agrave; mon impatience enfantine, car ainsi je voyais tout de suite la vraie
+image appara&icirc;tre. Les mod&egrave;les (qui &eacute;taient en g&eacute;n&eacute;ral ma m&egrave;re, ma soeur,
+ma grand'm&egrave;re, mes autres tantes) posaient au plein air de ce mois de
+mai-l&agrave;, presque toujours en un recoin de notre cour ensoleill&eacute;e, tout
+pr&egrave;s de la porte du caveau qui servait de chambre noire; pour fond, il y
+avait un adorable vieux mur, tapiss&eacute; de lierre, de ch&egrave;vrefeuille et de
+glycine; pour accessoire, une banquette aux pierres moussues, o&ugrave;
+refleurissait &agrave; chaque renouveau le m&ecirc;me dielytra rose. Et je me
+rappelle ma joie, mon &eacute;merveillement lorsque, enferm&eacute; avec ma
+tante-photographe dans l'obscurit&eacute; du petit souterrain o&ugrave; elle combinait
+ses drogues magiques, j'&eacute;piais sur chaque plaque nouvelle l'apparition
+de ces marbrures d'abord ind&eacute;cises qui, peu &agrave; peu, s'accentuaient pour
+dessiner des visages aim&eacute;s. L'&eacute;preuve une fois fix&eacute;e, c'&eacute;tait moi qui,
+triomphalement, la rapportais &agrave; la lumi&egrave;re du soleil, toujours dans le
+recoin aux glycines et au dielytra rose, o&ugrave; la famille assembl&eacute;e
+l'attendait.</p>
+
+<p>Oui, mais tout cela n'&eacute;tait jamais que grisailles et, &agrave; la fin, je ne
+m'en contentais plus:&mdash;Dis donc, bonne tante, est-ce que tu ne
+conna&icirc;trais pas un moyen de faire aussi sortir les couleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &ccedil;a, par exemple, mon petit!... A moins qu'un diablotin ne s'en
+m&ecirc;le.... Et, pour achever sa phrase, elle fit de la main un geste qui
+signifiait combien ce r&ecirc;ve &eacute;tait irr&eacute;alisable. Cependant je ne perdis
+pas tout espoir: elle trouverait peut-&ecirc;tre, un de ces jours. C'&eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; si merveilleux, ce qui se passait au fond de ses cuvettes de
+porcelaine; un peu plus ou un peu moins, pourquoi pas?</p>
+
+<p>Une fois, comme on me ramenait de la promenade, ma grand'm&egrave;re, assise &agrave;
+l'ombre des ch&egrave;vrefeuilles au fond de la cour, m'appela joyeusement de
+loin:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon petit, viens!... Si tu savais ce que ta tante a fait!
+Jamais tu n'as vu rien de pareil en photographie.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... Qu'est-ce que c'est? Dis vite, grand'm&egrave;re!...<i>Les
+couleurs</i>?...</p>
+
+<p>Pas encore les couleurs, non. Mais un portrait &laquo;pos&eacute;&raquo; et admirablement
+venu de M. Souris, surnomm&eacute; La Supr&eacute;matie (un vieux chat tr&egrave;s laid, qui
+m'appartenait en propre). J'adorais M. Souris, auquel ma grande camarade
+Lucette avait, par jalousie, donn&eacute; ce surnom-l&agrave;, parce qu'il
+repr&eacute;sentait, disait-elle, mes supr&ecirc;mes affections. Sous des dehors sans
+gr&acirc;ce, c'&eacute;tait une &acirc;me sup&eacute;rieure de chat, qui m'aimait d'une tendresse
+exclusive; au piano, d&egrave;s que je commen&ccedil;ais d'&eacute;tudier mes sonates de
+Mozart, il reconnaissait mon jeu, et, du fond du jardin ou du haut des
+toits, accourait pour se promener harmonieusement sur le clavier.
+Certes, j'&eacute;tais content de son portrait, d'autant plus qu'il avait su
+prendre une expression souriante et naturelle, et l'&eacute;preuve d'ailleurs
+&eacute;tait si nette que l'on e&ucirc;t compt&eacute; les brins de sa moustache. Mais c'est
+&eacute;gal, la phrase de ma grand'm&egrave;re m'avait fait esp&eacute;rer les <i>couleurs</i>,
+ces couleurs que je souhaitais toujours davantage, &agrave; mesure que je les
+sentais vraiment impossibles. Je restais donc plut&ocirc;t d&eacute;&ccedil;u; ces images
+gris&acirc;tres, &agrave; la fin, me lassaient....</p>
+
+<p>Et le mois suivant, tante Corinne s'&eacute;tant aper&ccedil;ue, non sans m&eacute;lancolie,
+que le jeu &eacute;tait us&eacute;, remisa pour toujours son appareil au fond d'un
+placard,&mdash;o&ugrave; il est encore, pauvre chose d&eacute;mod&eacute;e que je garde &agrave; pr&eacute;sent
+par respect, tandis qu'elle-m&ecirc;me, la ch&egrave;re tante-photographe, s'en est
+all&eacute;e dormir au cimeti&egrave;re.</p>
+
+<p>Des ann&eacute;es ont pass&eacute;, beaucoup d'ann&eacute;es, h&eacute;las! Nous sommes en 1909, au
+d&eacute;but d'un mois de mai qui est sensiblement pareil &agrave; ceux de mon
+enfance, avec autant de lumi&egrave;re, autant de fleurs. Et la sc&egrave;ne se passe
+dans le m&ecirc;me petit d&eacute;cor rest&eacute; immuable, pr&egrave;s des m&ecirc;mes vieux murs
+tapiss&eacute;s de lierre, o&ugrave; les glycines, qui ont seulement beaucoup grossi,
+accrochent leurs m&ecirc;mes branches, devenues semblables &agrave; d'&eacute;normes
+serpents.</p>
+
+<p>Mais ce n'est plus tante Corinne qui photographie, c'est
+Gervais-Courtellemont, et il r&eacute;alise sur ses plaques le miracle auquel
+j'avais tant r&ecirc;v&eacute; jadis, le miracle des couleurs!</p>
+
+<p>L'hiver dernier, &agrave; Paris, j'&eacute;tais all&eacute;, non sans d&eacute;fiance, regarder ces
+vues color&eacute;es qu'il a prises en pays d'Islam et qu'il projette agrandies
+sur des &eacute;crans. Je ne pr&eacute;voyais pas quelles seraient ma surprise et mon
+&eacute;motion, devant tout ce qui m'attendait l&agrave;: des horizons du d&eacute;sert
+arabique, me r&eacute;apparaissant avec leurs sables br&ucirc;l&eacute;s et leurs ciels
+fauves; d'imp&eacute;n&eacute;trables mosqu&eacute;es dont je reconnaissais tout de suite les
+colonnades de porphyre, les panneaux de fa&iuml;ence bleue, et les tapis o&ugrave;
+des verts de turquoise morte s'entrecroisent parmi des rouges de
+pourpre; des incendies de soleil couchant sur les minarets et les toits
+roses de Damas; Stamboul, les cimeti&egrave;res d'Eyoub avec la peuplade de
+leurs st&egrave;les dor&eacute;es et de leurs cypr&egrave;s noirs, me donnant le frisson de
+ces nostalgies soudaines qu'aucun mot n'exprime.... Pour finir, ce fut
+un cr&eacute;puscule au Bosphore, presque la nuit et, au milieu des gris d'un
+ciel couvert, un nuage gardant seul des tons encore ros&eacute;s.&mdash;Oh! ce nuage
+d'on ne sait quel soir de Turquie, cette chose essentiellement
+changeante et sans dur&eacute;e, que l'on avait pu capter ainsi pour toujours,
+avec son dernier coloris d'un instant, envoy&eacute; par le soleil en
+fuite!...</p>
+
+<p>Aujourd'hui donc, ce Gervais-Courtellemont qui sait fixer l'&eacute;ph&eacute;m&egrave;re,
+l'insaisissable de toutes les fantasmagories, est chez moi: et qui
+surtout l'a d&eacute;cid&eacute; &agrave; y venir, c'est l'Orient que j'y ai transplant&eacute;, car
+il est un fervent de l'Islam. Et, depuis deux jours, il a pris quantit&eacute;
+de vues dans ma mosqu&eacute;e, dans mon logis oriental.&mdash;Il a m&ecirc;me portraitur&eacute;
+par jeu, non pas ce pauvre M. Souris depuis longtemps d&eacute;funt, mais la
+dame Gribiche, baronne des Goutti&egrave;res, une vieille chatte que mon fils
+adore, &agrave; peu pr&egrave;s autant que j'adorais La Supr&eacute;matie.</p>
+
+<p>Lui non plus ne fait autre chose que des &laquo;positifs&raquo; directs sur verre,
+et il s'en va les d&eacute;velopper justement dans ce m&ecirc;me caveau obscur o&ugrave; je
+m'enfermais jadis avec tante Corinne. Parfois j'y descends avec lui,
+curieux de regarder par-dessus son &eacute;paule le myst&egrave;re qui s'accomplit
+dans ses petites cuvettes de porcelaine; mais, au lieu des monotones
+grisailles que j'avais connues du temps de mon enfance, je vois na&icirc;tre,
+s'aviver peu &agrave; peu, sur la glace d'abord blanch&acirc;tre et baign&eacute;e d'un
+liquide aux transparences incolores, des mosa&iuml;ques d'&eacute;clatantes
+couleurs. Les murs de ma mosqu&eacute;e sont venus se fixer l&agrave;, comme en des
+miniatures trop patiemment finies, avec leurs panneaux en vieilles
+fa&iuml;ences o&ugrave; les bleus adorables d'autrefois se m&ecirc;lent &agrave; des rouges de
+corail que l'on n'imite plus; et aussi les vieux tapis d'Ispahan sur
+lesquels on jette des roses qui s'effeuillent, et les couvre-tombeaux en
+velours d'un vert &eacute;teint brod&eacute; d'argent p&acirc;le, et les coussins en brocart
+z&eacute;br&eacute; d'or. Tous ces jeux de nuances auxquels j'ai amus&eacute; un instant mes
+yeux et que je ferai peut-&ecirc;tre changer demain, les voici fix&eacute;s sur ces
+plaques, et fix&eacute;s sans doute de mani&egrave;re &agrave; durer plus que moi-m&ecirc;me: il y
+a pour s&ucirc;r un peu de sorcellerie l&agrave;-dedans.</p>
+
+<p>Au sortir du souterrain des manipulations magiques, lorsque nous
+rapportons les &eacute;preuves &agrave; la lumi&egrave;re du soleil pour les juger mieux,
+c'est toujours dans ce recoin de verdure et de fleurs, o&ugrave; je me souviens
+d'&ecirc;tre venu tant de fois montrer en triomphe les modestes oeuvres si
+imparfaites de tante Corinne. Non, rien n'a chang&eacute; l&agrave;, dans
+l'arrangement des lierres, des ch&egrave;vrefeuilles et des glycines; les m&ecirc;mes
+vari&eacute;t&eacute;s de mousses &eacute;tendent leurs velours sur les pierres des
+banquettes.... Mais tous les chers visages, qui autrefois guettaient ici
+m&ecirc;me mon pas remontant de la chambre noire, sont cach&eacute;s et d&eacute;compos&eacute;s &agrave;
+pr&eacute;sent sous la terre,&mdash;et c'est cela, le seul et le grand changement
+appr&eacute;ciable dans les ambiances.... En outre, moi qui jadis aurais saut&eacute;
+d'une joie folle, et peut-&ecirc;tre aussi trembl&eacute; d'un peu d'&eacute;pouvant&eacute;, si
+j'avais vu tant de belles couleurs &eacute;clater sur les glaces &agrave; images, je
+reste plut&ocirc;t impassible aujourd'hui devant cette merveille....</p>
+
+<p>C'est que, voil&agrave;, dans l'intervalle, il s'est pass&eacute; une chose effarante,
+plus implacablement d&eacute;finitive que le soudage d'un couvercle de
+cercueil: la vie qui, &agrave; l'&eacute;poque des premi&egrave;res photographies en
+grisailles, &eacute;tait en avant de ma route, a gliss&eacute; vite, vite,
+sournoisement, sans faire de bruit, sans me laisser de fatigue, comme
+sur une pente o&ugrave; tout s'acc&eacute;l&egrave;re en vertige,&mdash;et &agrave; pr&eacute;sent elle est
+presque toute derri&egrave;re moi, demain elle sera partie; demain je ne
+percevrai plus ni les couleurs ni le soleil, et d&eacute;j&agrave; sans doute je
+commence par m'en d&eacute;sint&eacute;resser.</p>
+
+<p>Donc, en pr&eacute;sence de la r&eacute;alisation si compl&egrave;te de ce que j'avais r&ecirc;v&eacute;
+autrefois comme l'impossible, je me contente de dire &agrave; Courtellemont:
+&laquo;Merci, mon cher ami; c'est vraiment tr&egrave;s bien!&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CEUX_DEVANT_QUI_IL_FAUDRAIT_PLIER_LE_GENOU" id="CEUX_DEVANT_QUI_IL_FAUDRAIT_PLIER_LE_GENOU"></a>CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU</h2>
+
+
+<p>Messieurs,<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></p>
+
+<p>Avec humilit&eacute; profonde, dans un sentiment de v&eacute;n&eacute;ration presque
+religieuse pour ceux et pour celles que je vais nommer ici, j'essaie
+d'accomplir la t&acirc;che que vous m'avez confi&eacute;e.</p>
+
+<p>C'est encore en parlant de moi-m&ecirc;me que je commencerai mon discours, et
+cette fa&ccedil;on de faire, sans doute, rie sera point pour vous surprendre,
+puisqu'elle constitue, para&icirc;t-il, un de mes d&eacute;fauts coutumiers.</p>
+
+<p>Mais beaucoup d'&acirc;mes, en ces temps de vertige, ressemblent &agrave; la mienne,
+et, pour l'adresser &agrave; plusieurs qui m'&eacute;coutent ici, je pourrais
+emprunter &agrave; Victor Hugo son &eacute;trange phrase: &laquo;Ah! insens&eacute;, qui crois que
+tu n'es pas moi!&raquo; Donc, un enseignement peut-&ecirc;tre jaillira pour
+quelques-uns, lorsque j'aurai dit en toute sinc&eacute;rit&eacute; comment mon &acirc;me,
+d'abord ennuy&eacute;e et hautaine devant cette t&acirc;che que l'on m'imposait, est
+peu &agrave; peu devenue respectueuse et attendrie. A ceux qui sont mes fr&egrave;res
+par la souffrance, mes fr&egrave;res par l'orgueil, mes fr&egrave;res par le doute et
+par le trouble, combien je voudrais pouvoir communiquer le bien que je
+me suis fait &agrave; moi-m&ecirc;me et l'apaisement que j'ai trouv&eacute;, en vivant par
+la pens&eacute;e, durant quelques semaines, au milieu de ces simples et de ces
+admirables que l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise glorifie en ce jour!</p>
+
+<p>Tous, n'est-ce pas? nous avons fait, au cours de notre vie, quelque
+bien, &ccedil;a et l&agrave;; du bien qui, en g&eacute;n&eacute;ral, nous a donn&eacute; peu de peine, nous
+a priv&eacute;s de peu de chose. Et nous nous sommes magnifi&eacute;s alors, disant en
+nous-m&ecirc;mes: La bont&eacute; habite notre coeur. Comme nous &eacute;tions loin
+cependant, loin et au-dessous du moindre, du dernier de ces ap&ocirc;tres
+obscurs, dont j'ai mission de vous entretenir! Nous, gens du monde,
+quelles que soient nos d&eacute;tresses intimes et cach&eacute;es, nous restons les
+favoris&eacute;s sur cette terre. Tous, br&ucirc;l&eacute;s plus ou moins de d&eacute;sirs
+inassouvis, d'ambitions, de convoitises, tourment&eacute;s d'irr&eacute;alisables
+r&ecirc;ves, nous puisons en notre propre coeur nos souffrances,&mdash;parfois
+infinies, je le sais bien, mais qui s'att&eacute;nueraient par la patience et
+l'oubli de soi-m&ecirc;me. En somme, nous avons la fortune, le luxe, ou bien
+la fum&eacute;e d'un peu de gloire, ou tout au moins les commodit&eacute;s de la vie,
+nos lendemains assur&eacute;s, du bien-&ecirc;tre en perspective jusqu'&agrave; l'heure de
+la mort. Ceux dont je vais vous parler n'ont rien, n'ont jamais eu rien;
+pour la plupart, ils n'ont plus la sant&eacute; ni la jeunesse, pas seulement
+le pain de chaque jour, et ils trouvent le moyen d'&ecirc;tre bons, de l'&ecirc;tre
+in&eacute;puisablement, &agrave; toute heure, durant des mois et durant des ann&eacute;es;
+ils trouvent le moyen d'&ecirc;tre secourables et doux, de donner comme par
+miracle ce qu'ils n'ont pas,&mdash;et, dans leur d&eacute;nuement sublime, ils sont
+heureux par la charit&eacute;....</p>
+
+<p>La charit&eacute;, que vous m'avez confi&eacute; la mission, pour moi un peu
+&eacute;crasante, de c&eacute;l&eacute;brer aujourd'hui, je la trouve glorifi&eacute;e d'une fa&ccedil;on
+d&eacute;finitive et magnifique dans un livre qui r&eacute;sistera &agrave; l'&eacute;croulement des
+religions et de la foi, dans le livre &eacute;ternel qui survivra &agrave; toutes
+choses et qui se nomme l'&Eacute;vangile:</p>
+
+<p>&laquo;Quand m&ecirc;me, dit saint Paul, je parlerais toutes les langues des hommes
+et des anges, si je n'ai point la charit&eacute;, je ne suis que comme
+l'airain qui r&eacute;sonne et comme la cymbale qui retentit.</p>
+
+<p>&raquo;Et quand m&ecirc;me je conna&icirc;trais tous les myst&egrave;res et la science de toutes
+choses, et quand m&ecirc;me j'aurais la foi jusqu'&agrave; transporter les montagnes,
+si je n'ai point la charit&eacute;, je ne suis rien.</p>
+
+<p>&raquo;Et quand m&ecirc;me je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des
+pauvres, et que je livrerais mon corps pour &ecirc;tre br&ucirc;l&eacute;, si je n'ai point
+la charit&eacute;, cela ne me sert &agrave; rien.&raquo;</p>
+
+<p>Oh! ils ont la charit&eacute;, ceux-ci, tous ces ignor&eacute;s d'hier, auxquels nous
+allons offrir aujourd'hui, avec un semblant d'&eacute;clat, de bien
+insuffisantes r&eacute;compenses: travailleurs &agrave; la journ&eacute;e accabl&eacute;s par les
+ans, vieilles servantes que la fatigue &eacute;puise, pauvres et pauvresses,
+infirmes, paralytiques, auxquels nous faisons en ce moment une trop
+mesquine apoth&eacute;ose, avec nos admirations distraites et mondaines, avec
+un peu d'argent que nous leur donnons et que, soyez-en s&ucirc;rs, ils ne
+garderont point pour eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Ils ont la charit&eacute;, et la vraie, ainsi qu'elle est d&eacute;finie par saint
+Paul, que je veux citer encore; car il ne suffit pas de faire le bien,
+il faut surtout le faire comme ils l'ont fait, d'une fa&ccedil;on patiente et
+tendre, d'une fa&ccedil;on aimable et avec un bon sourire....</p>
+
+<p>&laquo;La charit&eacute;, &eacute;crit l'ap&ocirc;tre &agrave; ses amis de l'&eacute;glise de Corinthe, la
+charit&eacute; est patiente; elle est pleine de bont&eacute;; la charit&eacute; n'est point
+envieuse; la charit&eacute; n'est point insolente; elle ne s'enfle point
+d'orgueil.</p>
+
+<p>&raquo;Elle n'est point malhonn&ecirc;te; elle ne cherche point ses int&eacute;r&ecirc;ts; elle
+ne s'aigrit point; elle ne soup&ccedil;onne point le mal.&raquo;Elle excuse tout,
+elle croit tout, elle esp&egrave;re tout, elle supporte tout.&raquo;</p>
+
+<p>C'est bien cela. Depuis deux mille ans, la charit&eacute; n'a point vari&eacute;, et,
+telle la comprenait l'ap&ocirc;tre, telle la pratiquent &agrave; notre &eacute;poque ces
+&ecirc;tres d'exception et d'&eacute;lite que l'Acad&eacute;mie, tous les ans, va rechercher
+et d&eacute;couvrir, &eacute;tonn&eacute;s et confus, dans les faubourgs populaires, au fond
+des provinces, dans les campagnes ignor&eacute;es.</p>
+
+<p>J'ai dit: &eacute;tonn&eacute;s et confus,&mdash;car ils ont aussi la modestie, et ils sont
+tous inconscients de ce que vaut leur coeur. Ils n'ont point sollicit&eacute;
+nos suffrages; oh! non, et la plupart d'entre eux apprendront
+aujourd'hui seulement, avec stupeur, que nous les avons distingu&eacute;s. Ils
+nous ont &eacute;t&eacute; d&eacute;sign&eacute;s d'abord par la rumeur publique,&mdash;qui s'&eacute;gare si
+souvent dans ses haines, mais qui si rarement se trompe lorsqu'il s'agit
+au contraire de remercier et de b&eacute;nir. Toute la population d'un village,
+ou d'un canton, ou d'une banlieue, s'est unie pour nous dire ceci, par
+quelque lettre couverte de na&iuml;ves signatures: &laquo;Il y en a un parmi nous
+qui n'est pas comme les autres, qui ne sait faire que du bien &agrave; tout le
+monde, qui est un mod&egrave;le de douceur et de d&eacute;vouement; vous qui donnez
+des prix de vertu, venez donc y voir.&raquo; Alors, l'enqu&ecirc;te a &eacute;t&eacute; commenc&eacute;e,
+avec discr&eacute;tion, avec myst&egrave;re, pour ne pas effaroucher le candidat,&mdash;et
+l'enqu&ecirc;te presque toujours nous a r&eacute;v&eacute;l&eacute; une existence admirable.</p>
+
+<p>Cette ann&eacute;e, comme tous les ans, il y a eu abondance de sujets, et il a
+fallu choisir, op&eacute;rer, parmi ces h&eacute;ros du sacrifice quotidien, un tr&egrave;s
+difficile triage.... Oh! je voudrais pouvoir les nommer tous, les &eacute;lus
+et m&ecirc;me ceux qui auraient m&eacute;rit&eacute; de l'&ecirc;tre! Mais ce serait interminable
+et bien fastidieux. Et puis leurs humbles noms, en g&eacute;n&eacute;ral, sont si
+pl&eacute;b&eacute;iens, si vulgaires et in&eacute;l&eacute;gants, que le sourire peut-&ecirc;tre vous
+viendrait &agrave; cette nomenclature.</p>
+
+<p>Non seulement il a &eacute;t&eacute; impossible de les r&eacute;compenser tous, mais de plus,
+comme le choix s'est port&eacute; sur ceux qui avaient donn&eacute; au prochain le
+plus de leur force et de leur vie, sur les plus &eacute;prouv&eacute;s par les longues
+patiences et les longs sacrifices, sur les tr&egrave;s us&eacute;s et les tr&egrave;s vieux,
+plusieurs que l'on venait d'&eacute;lire sont morts depuis nos s&eacute;ances du
+printemps; dans la liste que j'ai l&agrave;, je vois beaucoup de noms barr&eacute;s &agrave;
+l'encre, avec, en regard, l'annotation: d&eacute;c&eacute;d&eacute;.... Mon Dieu, je n'en
+suis pas en peine, de ces derniers. Ils s'en sont all&eacute;s, peut-&ecirc;tre, dans
+quelque r&eacute;gion myst&eacute;rieuse et rayonnante, chercher des couronnes plus
+belles que nous n'en saurions donner ici; ou, tout au moins,
+jouissent-ils de dormir sans trouble et sans r&ecirc;ve, et de n'&ecirc;tre plus
+nulle part....</p>
+
+<p>Au premier rang de vos &eacute;lus, Messieurs, je trouve un pr&ecirc;tre,&mdash;un pr&ecirc;tre
+des environs de Belfort, la ville h&eacute;ro&iuml;que,&mdash;le P&egrave;re Joseph, de l'ordre
+des Barnabites, auquel vous avez accord&eacute; la plus haute des r&eacute;compenses
+prises sur le legs de M. de Montyon.</p>
+
+<p>C'est pour celui-l&agrave; surtout que vous avez cru devoir agir avec myst&egrave;re,
+connaissant sa modestie, et voici ce que nous apprennent &agrave; son sujet vos
+renseignements, recueillis dans le plus grand secret, comme s'il se f&ucirc;t
+agi de d&eacute;pister un malfaiteur.</p>
+
+<p>En 1870, quand &eacute;clata la guerre, le P&egrave;re Joseph, qui s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+signal&eacute; par sa charit&eacute; dans une petite paroisse de Gen&egrave;ve, demanda du
+service comme aum&ocirc;nier dans nos arm&eacute;es et se fit envoyer aux
+avant-postes d'Alsace. Enferm&eacute; bient&ocirc;t dans Strasbourg, il passa ses
+jours et ses nuits aux remparts, parmi nos soldats, et gagna, sous le
+feu de l'ennemi, la croix de la L&eacute;gion d'honneur. Quand Strasbourg eut
+capitul&eacute;, les Prussiens le trouv&egrave;rent aux ambulances et l'arr&ecirc;t&egrave;rent;
+leur g&eacute;n&eacute;ral cependant lui offrit la libert&eacute;, qu'il refusa pour s'en
+aller en captivit&eacute; au milieu des prisonniers les plus humbles.
+Soup&ccedil;onn&eacute; d'espionnage par nos ennemis, que surprenait un d&eacute;vouement
+pareil, il fut d'abord cantonn&eacute; &agrave; Rastadt, surveill&eacute; de pr&egrave;s et malmen&eacute;,
+jusqu'au moment o&ugrave; l'archev&ecirc;que de Fribourg, le reconnaissant pour un
+pur ap&ocirc;tre, le couvrit de sa protection.</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous aller &agrave; la mort?&mdash;lui &eacute;crivit un jour ce m&ecirc;me
+archev&ecirc;que.&mdash;La fi&egrave;vre typho&iuml;de s&eacute;vit &agrave; Ulm; d&eacute;j&agrave; deux mille de vos
+compatriotes en sont atteints, et pas un pr&ecirc;tre fran&ccedil;ais n'est avec
+eux.&raquo; Quelques heures apr&egrave;s, il &eacute;tait &agrave; Ulm. Il y resta neuf mois, nuit
+et jour au chevet des mourants, sans vouloir ni repos ni sommeil.
+Entre-temps, il &eacute;crivait &agrave; ses amis de France, leur demandant de
+l'argent, des v&ecirc;tements chauds, des secours de toute sorte, pour ceux
+qu'&eacute;pargnait la contagion, mais que tourmentaient le froid et la mis&egrave;re.
+A son appel, les dons arrivaient comme par miracle, et il distribua,
+durant cet hiver sinistre, plus de 300.000 francs! L'admiration alors
+s'imposa &agrave; nos ennemis, qui le voyaient de pr&egrave;s &agrave; l'oeuvre, et ils lui
+offrirent la croix de l'Aigle noir. Mais, de m&ecirc;me qu'il avait nagu&egrave;re
+refus&eacute; la libert&eacute;, il d&eacute;clina l'honneur, demandant, comme seule gr&acirc;ce,
+que l'Imp&eacute;ratrice Augusta voul&ucirc;t bien lui accorder une audience, et, une
+fois admis devant la souveraine, il sut obtenir d'elle ce qui avait &eacute;t&eacute;
+refus&eacute; jusqu'&agrave; ce jour aux autres sollicitations fran&ccedil;aises: le
+rapatriement imm&eacute;diat de tous les prisonniers &eacute;pargn&eacute;s par le typhus.
+Plus de vingt trains charg&eacute;s de jeunes soldats prirent la route de nos
+fronti&egrave;res d&eacute;vast&eacute;es, et des centaines d'enfants de France furent ainsi
+sauv&eacute;s par ce pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>La guerre finie, le P&egrave;re Joseph revint s'enfermer obscur&eacute;ment dans sa
+petite &eacute;glise de Gen&egrave;ve et consacra son activit&eacute; aux enfants orphelins
+ou errants, qu'il groupa autour de lui, qu'il recueillit dans son
+presbyt&egrave;re. Cela dura jusqu'au jour o&ugrave; l'intol&eacute;rance religieuse le fit
+expulser du territoire suisse, en m&ecirc;me temps que son &eacute;v&ecirc;que. Se s&eacute;parer
+ainsi de tous ses fils d'adoption lui causa alors un tel d&eacute;sespoir qu'il
+suivit, sans plus r&eacute;fl&eacute;chir, une id&eacute;e h&eacute;ro&iuml;que et folle: avec son
+modeste patrimoine, d'une trentaine de mille francs, il acheta sur le
+sol fran&ccedil;ais, tout pr&egrave;s de la fronti&egrave;re, une ferme o&ugrave; il r&eacute;unit ses
+chers prot&eacute;g&eacute;s. Mais, pour nourrir tout ce petit monde, qui s'&eacute;tait
+rendu, si confiant, &agrave; son appel, il n'avait plus rien; alors, sans
+perdre son aisance sereine, il se multiplia, il fit des pri&egrave;res, des
+pr&eacute;dications, des qu&ecirc;tes.... Il y a vingt-deux ans aujourd'hui qu'il a
+fond&eacute;, avec cette irr&eacute;flexion admirable, un orphelinat de 150 enfants,
+et jamais ses &eacute;l&egrave;ves, sans cesse renouvel&eacute;s, n'ont manqu&eacute; du n&eacute;cessaire.
+C'est par centaines qu'il a ramass&eacute;, dans la boue des grandes villes,
+des petits abandonn&eacute;s, des petits vagabonds, pour en faire de paisibles
+laboureurs, ou bien des missionnaires, beaucoup de braves soldats aussi,
+ou m&ecirc;me de braves officiers de notre arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout cela, n'est-ce pas? est bien admirable, et m&ecirc;me un peu merveilleux,
+et il est certain que, parmi tous ceux dont j'ai mission de vous parler
+ici, le P&egrave;re Joseph est celui qui a rempli la t&acirc;che la plus f&eacute;conde;
+l'Acad&eacute;mie a donc bien jug&eacute; en lui d&eacute;cernant sa plus haute
+r&eacute;compense&mdash;dont il va faire, d'ailleurs, l'usage d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; que l'on
+peut pr&eacute;voir. Mais il a eu pour le soutenir, lui, la grandeur m&ecirc;me de
+son id&eacute;e et de son oeuvre, le succ&egrave;s toujours croissant de sa parole
+d'ap&ocirc;tre; c'est au grand jour qu'il a v&eacute;cu et qu'il a lutt&eacute;. Donc, comme
+il est un pr&ecirc;tre et presque un saint, son humilit&eacute; chr&eacute;tienne me
+pardonnera de dire que je m'incline encore davantage devant les pauvres
+&ecirc;tres moins bien dou&eacute;s, plus obscurs, dont je parlerai tout &agrave; l'heure,
+et qui ont pein&eacute; dans l'ombre, &agrave; de plus rebutantes besognes.</p>
+
+<p>Cette h&eacute;ro&iuml;que folie de fonder des asiles d'enfants, alors que Ton ne
+poss&egrave;de rien ou presque rien, est moins rare que l'on ne pense, et, le
+plus surprenant, c'est qu'elle r&eacute;ussit toujours! L'Acad&eacute;mie, qui en
+trouve constamment des exemples, a d&eacute;couvert cette ann&eacute;e, &agrave; Mary, tout
+pr&egrave;s de nous, dans la Seine-et-Marne, une adorable vieille demoiselle,
+appel&eacute;e du gentil nom de Colombet, qui depuis vingt-cinq ans, sur ses
+modestes revenus, entretient un asile d'orphelines, une &eacute;cole gratuite,
+un autre asile encore pour les b&eacute;b&eacute;s du pays, et qui conduit elle-m&ecirc;me
+tout ce petit monde avec une bont&eacute; et une douceur maternelles.</p>
+
+<p>Une autre sainte fille, plus que septuag&eacute;naire, Marie Lamon, accomplit,
+depuis vingt-cinq ann&eacute;es aussi, un miracle de chaque jour dans son
+orphelinat de Tarbes, fond&eacute;, semble-t-il, envers et contre tous les
+avertissements du sens commun. Cela a commenc&eacute; par un petit abandonn&eacute;
+qu'elle a recueilli une fois; ensuite il lui en est venu deux, puis
+trois, puis dix, puis quarante. Et voici d&eacute;j&agrave; plus de mille orphelins
+qui ont &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;s et plac&eacute;s par ses soins.</p>
+
+<p>Mais, celles qui recueillent ainsi des enfants ont au moins la joie de
+voir leur visage et leur sourire, d'&eacute;pier les promesses de l'avenir chez
+ces petits &ecirc;tres qu'elles fa&ccedil;onnent &agrave; leur guise, de les suivre plus
+tard dans le d&eacute;veloppement heureux de leur vie....</p>
+
+<p>Et je trouve plus &eacute;tonnantes encore et plus surhumaines celles qui
+recueillent les vieillards, car, de ceux-l&agrave;, il n'y a jamais rien &agrave;
+attendre, que la lente d&eacute;composition et la mort.</p>
+
+<p>Au nombre de ces derni&egrave;res est la demoiselle Jos&eacute;phine Guillon, qui
+d'abord r&ecirc;vait de fonder un orphelinat d&eacute;jeunes filles, mais qui, &agrave; la
+suite de je ne sais quelle vision mystique, pendant l'extase d'un
+p&egrave;lerinage, crut comprendre que le Christ lui demandait un sacrifice
+plus lourd, et se consacra aux vieux pauvres, aux vieilles pauvresses.</p>
+
+<p>De la m&ecirc;me &eacute;cole, mais d'une plus humble origine, est cette Mariette
+Favre, qui, apr&egrave;s avoir servi comme domestique pendant vingt ans, reprit
+sa libert&eacute; vers la quarantaine, dans, le but bien arr&ecirc;t&eacute; de consacrer &agrave;
+des vieillards sans foyer ses petites &eacute;conomies et le reste de ses
+forces &eacute;puis&eacute;es. Sa premi&egrave;re recrue fut une vieille mendiante aveugle,
+avec qui elle partagea son unique chambre: une vieille paralytique ne
+tarda point &agrave; venir s'installer en troisi&egrave;me dans le singulier m&eacute;nage;
+puis, naturellement, la porte &eacute;tant ouverte, il en arriva d'autres,
+toujours d'autres.... Et aujourd'hui plus de cinquante d&eacute;bris humains
+sont group&eacute;s autour de Mariette Favre, log&eacute;e dans des b&acirc;timents qu'elle
+a fait construire avec le fruit de ses qu&ecirc;tes, nourris, chauff&eacute;s comme
+par miracle, on ne sait plus avec quel argent. En admirant tout cela, on
+doit renoncer &agrave; comprendre. Et il faut &ecirc;tre Fange de patience,
+d'ing&eacute;niosit&eacute; et de douceur qu'est cette fille, pour gouverner si
+discordante r&eacute;publique; car ces pensionnaires ont &eacute;t&eacute; ramass&eacute;s Dieu sait
+o&ugrave;; en arrivant l&agrave;, les &laquo;bons petits vieux&raquo;&mdash;c'est ainsi qu'elle les
+nomme&mdash;sont pour la plupart insupportables, et, quant aux &laquo;bonnes
+petites vieilles&raquo;, inutile de dire que ce sont des pestes. Eh bien! la
+communaut&eacute; marche &agrave; souhait quand m&ecirc;me; au milieu de tout ce monde, la
+ch&egrave;re vieille fille, coiff&eacute;e toujours de son v&eacute;n&eacute;rable bonnet blanc
+d'ancienne servante, &eacute;volue en souriant, aimable, enjou&eacute;e; elle calme
+les uns, elle amuse les autres; tout en pansant des plaies, en lavant
+des mains sales, en chassant la vermine des lamentables chevelures, elle
+ram&egrave;ne la bonne humeur chez les hargneux et les sombres. Et puis, sous
+ses ordres, tout le monde, suivant ses moyens, concourt au bien-&ecirc;tre
+d'autrui. Tel &laquo;bon petit vieux&raquo; qui a les pieds encore solides, mais qui
+est aveugle, va promener au soleil sur son dos, telle &laquo;bonne petite
+vieille&raquo; dont l'oeil est rest&eacute; vif, mais qui n'a plus de jambes. Quant
+au travail, il est r&eacute;parti, d'une fa&ccedil;on merveilleusement entendue, entre
+chacun suivant les facult&eacute;s qu'il conserve; ceux-ci labourent le jardin
+aux l&eacute;gumes, ceux-l&agrave; coupent le bois ou bien mettent des pi&egrave;ces aux
+souliers qui s'usent; et des grand'm&egrave;res paralytiques, dont les doigts
+sont agiles encore, tricotent jusqu'au soir, sur leur lit, des
+chaussettes ou des jupons. Il y a certainement des jours d'inqui&eacute;tude
+dans le phalanst&egrave;re, c'est quand le pain va manquer, ou bien c'est, par
+les temps de gel&eacute;e, quand s'&eacute;puise la r&eacute;serve de charbon. Mais la
+sainte, alors, prend sa robe des dimanches avec son bonnet le plus
+blanc, pour s'en aller tendre la main chez les riches&mdash;et chaque fois
+l'on s'en tire!... Oh! il y a aussi des jours de liesse; il arrive que
+de bonnes &acirc;mes, &agrave; l'occasion de certaines f&ecirc;tes, envoient quelques
+friandises, des poulets ou du bon vin; ces jours-l&agrave;, on s'assemble pour
+des repas qui ont la na&iuml;ve gaiet&eacute; des d&icirc;nettes d'enfants, et, au
+dessert, les &laquo;bons petits vieux&raquo; se mettent en frais d'innocentes
+galanteries, pour les &laquo;bonnes petites vieilles&raquo;, qui leur chantent des
+chansons.</p>
+
+<p>Il y a une d&eacute;licatesse exquise &agrave; apporter ainsi, non seulement un peu de
+bien-&ecirc;tre ou de moindre souffrance, mais encore un peu de joie et de
+sourire &agrave; ces d&eacute;cr&eacute;pitudes, &agrave; ces lentes agonies, qui semblaient vou&eacute;es
+&agrave; l'horreur du d&eacute;laissement et du froid, sur des grabats solitaires.
+D'ailleurs, les bonnes magiciennes en cheveux gris ou en bonnet de
+linge, qui pr&eacute;sident &agrave; ces choses, paraissent elles-m&ecirc;mes toujours gaies
+et doivent poss&eacute;der certainement une paix et un bonheur d&eacute;j&agrave;
+ultra-terrestres, que nous ne saurions comprendre.</p>
+
+<p>Parmi les prix Montyon, tous les ans nous avons aussi des sauveteurs.</p>
+
+<p>Et il en est un, cette ann&eacute;e, qui pr&eacute;sente une physionomie bien
+particuli&egrave;re, un rude Breton de Port-Navalo, nomm&eacute; Georges Pouplier;
+ancien marin, il va sans dire, ancien second ma&icirc;tre de manoeuvre, dont
+la large poitrine est couverte des d&eacute;corations les plus glorieuses: avec
+la L&eacute;gion d'honneur et la M&eacute;daille militaire, tout un jeu de m&eacute;dailles
+de sauvetage en argent et en or,&mdash;aupr&egrave;s desquelles paraissent
+n&eacute;gligeables tout de croix dont se chamarrent des politiciens ou des
+gens de cour.</p>
+
+<p>La vie de Georges Pouplier est un long roman d'aventures, qui semble
+compos&eacute; par quelqu'un de nos anciens conteurs fran&ccedil;ais. Il a, pendant
+des ann&eacute;es, promen&eacute; par le monde sa vigueur de Celte, nageant,
+plongeant, comme un dieu marin, dans les grandes houles glac&eacute;es des mers
+du Nord, ou bien dans les eaux &eacute;quatoriales o&ugrave; les requins habitent, et
+toujours ramenant au rivage, ou au navire, des gens qui allaient p&eacute;rir,
+marins, femmes ou petits enfants. Ces derni&egrave;res ann&eacute;es, il &eacute;tait aux
+postes les plus p&eacute;rilleux de l'Afrique centrale, sous les ordres de mon
+camarade et ami de Brazza&mdash;un autre h&eacute;ros, ce dernier, que la France
+ingrate a &laquo;jet&eacute; par-dessus bord&raquo;, comme nous disons en marine.</p>
+
+<p>En 4873, tout jeune gabier de l'&eacute;quipage du <i>Beaumanoir</i>, dans les mers
+d'Islande, il avait fait ses d&eacute;buts en sauvant ensemble un officier et
+un novice. Et en 1894, enfin, il termina la longue s&eacute;rie de ses
+sauvetages&mdash;il nous pardonnera bien lui-m&ecirc;me d'en soutire un peu, tant
+c'est impr&eacute;vu&mdash;en rep&ecirc;chant d'un seul coup douze n&egrave;gres du Congo.</p>
+
+<p>A c&ocirc;t&eacute; de ce roi des sauveteurs, l'Acad&eacute;mie en a prim&eacute; nombre d'autres
+qui se sont jet&eacute;s &agrave; l'eau, dans le feu, qui ont arr&ecirc;t&eacute; des chevaux
+emport&eacute;s ou des taureaux furieux....</p>
+
+<p>A Dieu ne plaise que j'aie l'air de d&eacute;daigner ces braves. Mais je fais &agrave;
+leur sujet mes restrictions, comme j'en ai fait tout &agrave; l'heure au sujet
+du P&egrave;re Joseph. Dans les choses admirables, il y a des degr&eacute;s comme en
+tout. A la faveur d'un &eacute;lan superbe, second&eacute; presque toujours par u/ne
+impulsion de vigueur physique, on joue sa vie pour sauver celle d'un
+autre; cela est beau, je le veux bien, et nous n'en serions pas tous
+capables; mais cela n'est pas soutenu, cela n'a pas de dur&eacute;e. Oh!
+combien je trouve plus difficiles et plus loin de moi&mdash;je puis bien dire
+plus loin de nous&mdash;ces sacrifices, accomplis avec un visage serein, qui
+durent des mois, des ann&eacute;es, des dizaines d'ann&eacute;es, sans une minute de
+faiblesse, sans un retour d'&eacute;go&iuml;sme, sans un murmure.... Aussi je me
+sens plus &eacute;tonn&eacute; encore, plus respectueux et plus petit, devant le
+troupeau habituel des vieux serviteurs, des vieilles servantes, des
+vieux ouvriers, des vieilles couturi&egrave;res, de tous les pauvres gens qui
+sont comme les abonn&eacute;s annuels des prix Montyon.</p>
+
+<p>Les vieilles servantes! L'Acad&eacute;mie, cette ann&eacute;e, en a couronn&eacute; dix-huit,
+qui semblent vraiment des &ecirc;tres de l&eacute;gende, tant leur abn&eacute;gation et
+leur bont&eacute; confondent nos &eacute;go&iuml;smes mondains.</p>
+
+<p>Mon Dieu, leur histoire &agrave; toutes est &agrave; peu pr&egrave;s pareille. En g&eacute;n&eacute;ral,
+elles sont entr&eacute;es presque enfants dans quelque famille que le malheur
+ensuite est venu frapper, et alors elles ont voulu rester sans gages au
+service de leurs ma&icirc;tres d'autrefois; peu &agrave; peu, elles leur ont tout
+donn&eacute;, leurs petites &eacute;conomies, leur force, leur saine jeunesse de
+paysannes, ou m&ecirc;me leur beaut&eacute;,&mdash;car plusieurs &eacute;taient jolies, aim&eacute;es,
+d&eacute;sir&eacute;es, et elles ont sacrifi&eacute; cela aussi, &eacute;conduisant de braves
+amoureux qui les voulaient pour &eacute;pouses. Il en est qui se sont mises &agrave;
+travailler fi&eacute;vreusement &agrave; n'importe quel rude ou ing&eacute;nieux m&eacute;tier de
+leur invention, afin de pouvoir rapporter le soir un peu d'argent ou un
+peu de nourriture aux anciens ma&icirc;tres devenus infirmes, qu'il faut
+encore soigner et panser avant de s'endormir.</p>
+
+<p>Telle, cette bonne Savoyarde, appel&eacute;e Claudine Buevoz, qui s'est faite
+d&eacute;videuse de soie et qui pelotonne sans tr&ecirc;ve ses &eacute;cheveaux, pour
+nourrir sa pauvre vieille ma&icirc;tresse d'autan, aujourd'hui veuve,
+mis&eacute;rable et impotente.</p>
+
+<p>Telle encore, cette Emilie Aubert, de la Provence, qui s'est improvis&eacute;e
+revendeuse de l&eacute;gumes et-de poulets aux port&eacute;e de Marseille, pour
+subvenir aux besoins d'une vieille douairi&egrave;re et de sa fille, toutes
+deux malades et sans pain. Elle &eacute;tait n&eacute;e dans une demi-aisance, cette
+Emilie Aubert, fille d'un notaire de province qui poss&eacute;dait quelque
+bien, et personne n'e&ucirc;t pu pr&eacute;voir pour elle tant de d&eacute;ch&eacute;ance et de
+mis&egrave;re. Lorsque, apr&egrave;s avoir tout perdu, elle se d&eacute;cida &agrave; entrer comme
+gouvernante chez les nobles dames qu'elle soutient aujourd'hui par son
+trafic &eacute;puisant, ces derni&egrave;res habitaient le ch&acirc;teau familial dont elles
+portent le nom, et d'o&ugrave; elles ont &eacute;t&eacute; chass&eacute;es depuis tant&ocirc;t vingt ans,
+&agrave; la suite de revers inou&iuml;s. Les voil&agrave; donc aujourd'hui, ces trois
+femmes, unies dans une commune d&eacute;tresse mat&eacute;rielle.</p>
+
+<p>Et c'est Emilie, l'ancienne gouvernante, d'ailleurs la seule valide de
+l'&eacute;trange trio, qui pourvoit &agrave; toutes choses. Sous les br&ucirc;lants soleils
+d'&eacute;t&eacute;, sous les pluies d'hiver, elle va courir &agrave; pied les villages, pour
+acheter les l&eacute;gumes qu'elle revient vendre au march&eacute; de la ville,
+r&eacute;ussissant &agrave; payer ainsi la nourriture de ses ch&egrave;res ma&icirc;tresses et
+leurs v&ecirc;tements modestes.</p>
+
+<p>Il y a encore&mdash;parmi tant d'autres&mdash;cette ravaudeuse de vieux parapluies
+et de vieux tamis, qui s'appelle Jos&eacute;phine B&eacute;n&eacute;teau. Une fille du bas
+peuple, celle-l&agrave;, qui est entr&eacute;e comme servante &agrave; quatorze ans, il y a
+un demi-si&egrave;cle &agrave; peu pr&egrave;s, dans une famille de forgerons vend&eacute;ens. Les
+enfants &eacute;taient nombreux au logis; mais, malgr&eacute; les soins de leur
+bonne, les uns apr&egrave;s les autres ils sont morts de la poitrine; le p&egrave;re &agrave;
+son tour les a suivis au cimeti&egrave;re, et bient&ocirc;t il n'est plus rest&eacute; que
+la veuve, avec le dernier des fils: un jeune gar&ccedil;on tout fr&ecirc;le, qui
+s'est mis &agrave; travailler seul dans la forge d&eacute;laiss&eacute;e, pour gagner le pain
+de la maison. Travailler, forger, battre le fer, il le fallait bien, et
+d'ailleurs le petit ne connaissait point d'autre m&eacute;tier moins dur; mais
+la brave Jos&eacute;phine, le trouvant bien maigre et bien p&acirc;le, ne le perdait
+plus de vue et, pour lui &eacute;viter les fatigues excessives, surtout les
+sueurs dangereuses, c'&eacute;tait elle, le plus souvent, qui &agrave; grand effort
+frappait sur l'enclume. Il s'en est all&eacute; quand m&ecirc;me, ce dernier enfant,
+vaincu, lui aussi, par le mal in&eacute;vitable. C'est alors que pour faire
+vivre la maman de tous ces morts, &eacute;puis&eacute;e du reste parla maladie et le
+chagrin, la servante a imagin&eacute; de r&eacute;parer les parapluies, les tamis ou
+les paniers. Et tout le jour donc, elle s'en va dans les villages,
+trottinant par les sentiers, poussant son cri de raccommodeuse, son
+pauvre cri chant&eacute;, qui s'&eacute;teint de plus en plus avec les ans; le soir
+ensuite, quand elle rentre ext&eacute;nu&eacute;e, elle trouve le moyen encore
+d'&eacute;gayer un peu sa vieille ma&icirc;tresse, par de bons sourires, d'amusants
+propos, tout en lui pr&eacute;parant le repas qu'elle lui a si p&eacute;niblement
+gagn&eacute; dans sa journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Parmi nos prix Montyon, nous n'avons pas, bien entendu, que des
+servantes, mais aussi quantit&eacute; d'ouvriers, de petits employ&eacute;s obscurs,
+entre lesquels on ne sait vraiment qui choisir, ni qui plus admirer;
+quantit&eacute; de braves m&eacute;nages, d&eacute;j&agrave; charg&eacute;s d'enfants, qui ont recueilli
+avec tendresse des orphelins, des grands-p&egrave;res, des grand'm&egrave;res, de
+vieilles tantes aveugles ou en enfance s&eacute;nile, et qui ont travaill&eacute; avec
+plus d'acharnement pour faire la vie douce &agrave; tout ce monde.</p>
+
+<p>Des m&eacute;nages, par exemple, comme celui des Raunier, qui sont des petits
+artisans de Lod&egrave;ve. Ils ont pass&eacute; leur vie, ces Raunier, autant la femme
+que le mari, &agrave; faire du bien, &agrave; veiller des malades, &agrave; secourir des
+malheureux. Et la femme, un jour, ne sachant plus que donner, a eu
+l'id&eacute;e d'offrir son lait; elle a nourri successivement plusieurs pauvres
+b&eacute;b&eacute;s, qui languissaient parce que la poitrine de leur m&egrave;re avait &eacute;t&eacute;
+tarie par la souffrance ou la faim....</p>
+
+<p>Parmi ces &ecirc;tres capables ainsi de tout sacrifier pour leur prochain, il
+s'en trouve qui, par surcro&icirc;t, sont des impotents, des malades, des
+infirmes; alors cela devient de leur part, n'est-ce pas? quelque chose
+de surhumain, quelque chose d'ang&eacute;lique. Il nous est bien arriv&eacute; &agrave; tous,
+au cours de nos existences surmen&eacute;es, de nos voyages, de nos plaisirs,
+d'&ecirc;tre fr&ocirc;l&eacute;s plus ou moins l&eacute;g&egrave;rement par l'aile br&ucirc;lante de quelque
+fi&egrave;vre qui passait, et chacun de nous se rend compte &agrave; peu pr&egrave;s de
+l'abattement qu'une souffrance cause. Eh bien! il y a sur terre des
+cr&eacute;atures qui ont souffert toute leur vie, dont l'enfance rachitique a
+&eacute;t&eacute; sans soleil et sans jeux, qui ont tout le temps v&eacute;g&eacute;t&eacute; dans des
+logis sombres, qui ont atteint p&eacute;niblement la vieillesse sans rencontrer
+une heure de joie ni de sant&eacute;, mais dont le courage et le d&eacute;vouement
+n'ont, malgr&eacute; cela, jamais connu de d&eacute;faillance.</p>
+
+<p>Ainsi, cette sainte fille appel&eacute;e Eug&eacute;nie Lucas, infirme, tra&icirc;neuse de
+b&eacute;quilles, &agrave; demi percluse &agrave; force de douleurs, endurant un continuel
+martyre; mais, sans se plaindre, travaillant nuit et jour &agrave; des ouvrages
+de couture &agrave; peine pay&eacute;s, pour faire vivre son vieux p&egrave;re, sa vieille
+m&egrave;re aveugle qu'elle adore.</p>
+
+<p>Ainsi cette Eug&eacute;nie Philippart, infirme et contrefaite, &eacute;lev&eacute;e par
+charit&eacute; jusqu'&agrave; quinze ans dans un asile de bonnes soeurs. Une tante la
+recueillit &agrave; sa sortie de l'hospice et lui apprit son m&eacute;tier de
+repasseuse. Travaillant toutes deux, elles v&eacute;curent d'abord sans trop de
+mis&egrave;re. Mais bient&ocirc;t la tante sentit ses yeux s'obscurcir; quelque temps
+encore, elle put promener son fer sur des surfaces unies, des nappes,
+des rideaux, que sa ni&egrave;ce &eacute;tendait sur une table,&mdash;et puis il a fallu y
+renoncer: elle n'y voyait plus. Et voici aujourd'hui vingt ans qu'elle
+est aveugle, tendrement soign&eacute;e par sa ni&egrave;ce, qui a refus&eacute; de la laisser
+partir pour l'h&ocirc;pital. Elle travaille, elle repasse tant qu'elle peut,
+la pauvre ni&egrave;ce infirme et bossue, et pourtant sa d&eacute;tresse augmente de
+jour en jour, car d&eacute;cid&eacute;ment ses yeux l'abandonnent; alors il y a
+souvent, comme elle dit, des malfa&ccedil;ons dans son ouvrage, et ses
+pratiques commencent de la quitter. Mais, se privant de tout, m&ecirc;me de
+nourriture, afin de pouvoir dorloter encore la vieille tante aveugle,
+elle ne cesse de lui faire, d'un ton enjou&eacute;, d'innocentes et pieuses
+petites histoires, pour lui donner &agrave; entendre que l'ouvrage va bien, que
+les demandes affluent et que l'aisance est au logis.</p>
+
+<p>Les derni&egrave;res dont je parlerai, Messieurs, sont les soeurs Michaud, qui
+v&eacute;g&egrave;tent au hameau perdu de la Vermanche, dans le d&eacute;partement du Cher,
+et auxquelles vous avez accord&eacute; un prix de 500 francs. Celles-l&agrave; sont
+aveugles de naissance, toutes deux. Sous leur vieux toit de paille, sur
+leur sol de terre battue, elles ont commenc&eacute; d&egrave;s l'enfance &agrave; travailler
+comme deux bienfaisantes petites f&eacute;es. Pendant que leurs parents
+labouraient la terre, cultivaient le verger qui les faisait tout juste
+vivre, elles arrivaient, &agrave; force de volont&eacute;, &agrave; tenir propre le m&eacute;nage
+et m&ecirc;me &agrave; pr&eacute;parer les repas; en ce temps-l&agrave;, qui fut pour elles le
+temps prosp&egrave;re de la vie, tout reluisait dans la chaumi&egrave;re; sur les
+pauvres meubles bien cir&eacute;s, les moindres objets s'alignaient dans un
+ordre minutieux. Quand les voisins alors s'&eacute;bahissaient de voir les
+choses si bien rang&eacute;es, les petites filles na&iuml;vement r&eacute;pondaient: &laquo;Eh!
+si nous n'avions pas soin de remettre nos affaires aux m&ecirc;mes places,
+comment les retrouverions-nous apr&egrave;s, puisque nous n'y voyons pas?&raquo; La
+famille ainsi vivait presque heureuse quand, il y a une dizaine
+d'ann&eacute;es, le p&egrave;re mourut, laissant le verger &agrave; l'abandon, laissant la
+m&egrave;re &eacute;puis&eacute;e de travail et &agrave; demi infirme. A ce moment on pensa bien
+faire, &agrave; la mairie du plus prochain village, en offrant de placer la
+veuve dans un h&ocirc;pital; mais l'id&eacute;e de se s&eacute;parer de leur vieille m&egrave;re
+jeta les deux soeurs aveugles dans un d&eacute;sespoir affreux: &laquo;Plus tard,
+suppli&egrave;rent-elles, plus tard, s'il le faut absolument; laissez nous
+d'abord essayer de vivre ensemble; <i>nous ferons tout ce que nous
+pourrons</i>! Et, quand je vais dire ce qu'elles ont fait, vous croirez
+entendre un conte embelli &agrave; plaisir.</p>
+
+<p>Elles ont appris &agrave; filer de la laine, et, en prolongeant leurs heures
+d'&eacute;tudes jusqu'au milieu de la nuit, bien entendu sans avoir besoin de
+lumi&egrave;re, elles sont aussi parvenues &agrave; apprendre &agrave; coudre, assez bien
+pour gagner quelque argent, avec de l'ouvrage confi&eacute; par les bonnes &acirc;mes
+d'alentour. Elles ont appris &agrave; laver leur linge, s'asseyant au lavoir &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; d'une voisine obligeante qui les avertit si c'est assez propre, ou
+bien s'il faut frotter un peu plus. Dans les commencements elles
+poss&eacute;daient une ch&egrave;vre, dont le laitage composait d'ailleurs, avec du
+pain, leur presque seule nourriture, et la vieille maman avait encore la
+force de la mener pa&icirc;tre le long des routes, tout en ramassant du bois
+mort pour le feu des veill&eacute;es. Puis, la pauvre veuve est devenue en
+enfance, gardant l'envie de s'en aller comme autrefois sur les chemins,
+&agrave; la grande inqui&eacute;tude de ses filles qui n'osaient plus perdre le
+contact de sa robe: &laquo;Mon Dieu, disaient-elles, si elle s'&eacute;garait, si
+elle allait choir dans quelque foss&eacute;! Comment ferions-nous pour courir &agrave;
+sa recherche, puisque nous n'avons point d'yeux?&raquo; Aujourd'hui, cette
+crainte n'est plus, car la m&egrave;re est alit&eacute;e, et elle est devenue aveugle
+&agrave; son tour! Et les deux soeurs redoublent de tendresse, pour celle que
+jamais elles n'ont vue et qui ne peut plus les voir. Elles redoublent de
+travail aussi, afin de lui procurer tout ce qui peut adoucir son d&eacute;clin.
+Elles s'ing&eacute;nient &agrave; la distraire, elles s'&eacute;vertuent &agrave; la tenir bien
+propre, et, d&eacute;tail qui me semble adorable, quand il s'agit de la changer
+de linge, elles font chaque fois pieusement chauffer la pauvre
+grossi&egrave;re chemise, &agrave; la flamme de quelques branches mortes ramass&eacute;es &agrave;
+t&acirc;tons dans les bois. Jamais elles n'ont demand&eacute; l'aum&ocirc;ne, jamais on n'a
+entendu sortir de leurs bouches un murmure ni une plainte.</p>
+
+<p>Au milieu de leur &eacute;ternelle nuit, t&acirc;tonnant sans cesse et cherchant avec
+leurs mains, toutes les deux pour aider cette m&egrave;re, qui t&acirc;tonne et
+cherche aussi dans une obscurit&eacute; pareille, elles ont une douceur
+toujours &eacute;gale et une sorte d'inalt&eacute;rable contentement....</p>
+
+<p>La source de telles r&eacute;signations nous demeure bien inaccessible, et,
+tout cela, n'est-ce pas? est d'ailleurs plein de myst&egrave;re, car nous
+restons confondus devant la destin&eacute;e de ces &acirc;mes hautes et sereines,
+qu'emprisonnent ainsi, comme par ch&acirc;timent, des enveloppes de t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Mais ce que nous pouvons constater, sans arriver &agrave; le bien comprendre,
+c'est qu'un bon sourire calme et clair est &agrave; demeure sur le visage de
+tous ces d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s, de tous ces sacrifi&eacute;s, dont je n'ai pu vous donner
+la liste trop longue.</p>
+
+<p>Au contraire, nous, gens quelconques du tourbillon de ce si&egrave;cle, notre
+lot, &agrave; presque tous, est l'agitation vaine, le d&eacute;sir et la d&eacute;tresse....
+Mon Dieu, devant la banqueroute de nos plaisirs, le vide pitoyable de
+nos &eacute;l&eacute;gances, le n&eacute;ant de nos petits r&ecirc;ves pu&eacute;rils, devant la fuite des
+jours et l'effeuillement de tout, que faire, aux approches si
+solennelles du grand soir, o&ugrave; nous r&eacute;fugier, o&ugrave; nous jeter?... Il y a
+bien les clo&icirc;tres, restes d'un autre temps, d&eacute;bris qui subsistent et o&ugrave;
+l'on va encore; mais ils ne conviennent qu'au petit nombre de ceux qui
+ont gard&eacute; la croyance en des dogmes pr&eacute;cis, et je ne sais pas d'ailleurs
+s'ils y trouvent tant que cela le repos, ces r&eacute;volt&eacute;s et ces solitaires
+qui vont orgueilleusement s'y enfermer. Alors, consid&eacute;rons de plus pr&egrave;s
+le cas &eacute;trange de nos prix Montyon, qui ne se s&eacute;parent point des autres
+hommes leurs fr&egrave;res, mais qui trouvent la paix en s'oubliant pour eux.</p>
+
+<p>Avant de finir, je veux citer l'ap&ocirc;tre une fois encore: &laquo;Maintenant,
+donc, dit-il, ces trois forces demeurent: la foi, l'esp&eacute;rance et la
+charit&eacute;; mais la plus grande est la charit&eacute;.&raquo; De nos jours, nous ne
+pouvons plus, h&eacute;las! parler ainsi. Malgr&eacute; ce demi-r&eacute;veil de mysticisme,
+auquel nous assistons et qui, je le crains, sera passager comme une
+chose de mode, la foi, sap&eacute;e par tant d'ouvriers de mort, s'en est all&eacute;e
+avec l'esp&eacute;rance. O&ugrave; sont-ils ceux d'entre nous qui oseraient dire, avec
+une certitude triomphante, qu'ils ont la foi et qu'ils ont l'esp&eacute;rance?
+Mais la charit&eacute; reste.... A la charit&eacute;, nous pourrions encore accrocher
+nos mains d&eacute;courag&eacute;es et lass&eacute;es.... Et, apr&egrave;s nous &ecirc;tre inclin&eacute;s tr&egrave;s
+humblement devant ceux dont j'ai eu mission de parler, devant ces vieux
+serviteurs aux doigts calleux, devant ces vieilles servantes us&eacute;es et
+infirmes, devant ces aveugles, devant ces pauvres et ces pauvresses,
+peut-&ecirc;tre pourrions-nous essayer&mdash;oh! &agrave; tr&egrave;s petites doses, suivant nos
+faibles moyens, et seulement aux instants o&ugrave; nous nous sentons
+meilleurs,&mdash;peut-&ecirc;tre, apr&egrave;s leur avoir fait ici notre r&eacute;v&eacute;rence
+profonde, pourrions-nous essayer... de les imiter un peu.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LES_PAGODES_DOR" id="LES_PAGODES_DOR"></a>LES PAGODES D'OR</h2>
+
+
+<p>En mer, l'extr&ecirc;me matin, dans les brumes de l'Iraouaddy, devant les
+bouches du grand fleuve, au milieu du tourbillon des go&eacute;lands et des
+mouettes.</p>
+
+<p>Partis depuis trois jours de Calcutta, nous devons &ecirc;tre &agrave; toucher la
+terre de Birmanie, dont rien pourtant ne se devine encore. L'eau, si
+bleue la veille, quand nous traversions le golfe de Bengale, est devenue
+blonde et n'a plus de contours, sous cette bruine couleur de perle qui
+tout de suite se confond avec elle. Le lever du jour n'&eacute;claire pour
+nous qu'un monde inconsistant, qui n'a pas de limites apparentes, mais
+qui, cependant, n'est pas le vide; un monde de vapeurs chaudes, satur&eacute;es
+de germes.</p>
+
+<p>Innombrables, s'agitent les go&eacute;lands et les mouettes. Des cris, des
+battements de plumes. Blanches ou teint&eacute;es de gris, des milliers, des
+milliers d'ailes encombrent l'&eacute;tendue impr&eacute;cise; des ailes nerveuses,
+rapides, cinglantes, qui fouettent l'air &eacute;pais avec des bruits
+d'&eacute;ventail; la vie intense des oiseaux p&ecirc;cheurs nous enveloppe, dans
+cette bu&eacute;e, pour nous &agrave; peine respirable, que le grand fleuve exhale
+toujours sur la fin des nuits.</p>
+
+<p>Midi. Comme au th&eacute;&acirc;tre un rideau se l&egrave;ve, la brume en une minute se
+d&eacute;tache des choses terrestres; elle monte et se dissout dans le ciel,
+c'est fini. Un soleil torride, soudainement d&eacute;voil&eacute;, fait luire autour
+de nous des eaux jaun&acirc;tres. De tous c&ocirc;t&eacute;s apparaissent des c&ocirc;tes basses,
+&agrave; demi noy&eacute;es, dirait-on, et que recouvre un tapis d'humides verdures.
+Et, dans le lointain de ce pays plat, au fond de ces plaines trop vertes
+o&ugrave; rien d'humain ne se dessine, quelque chose d'unique arr&ecirc;te et d&eacute;route
+les yeux; on croirait une grande cloche d'or, surmont&eacute;e d'un manche
+d'or.... C'est bien de l'or, &agrave; n'en point douter: cela brille d'un &eacute;clat
+si fin! Mais c'est tellement loin qu'il faut que ce soit gigantesque;
+cela exc&egrave;de toutes les proportions connues; avec cette forme &eacute;trange,
+qu'est-ce que cela peut &ecirc;tre?</p>
+
+<p>C'est la pagode pour laquelle j'ai entrepris ce long p&egrave;lerinage, la plus
+sainte des pagodes de Birmanie, qui contient des reliques des cinq
+Bouddhas, et trois cheveux de Gaudama, le dernier venu des cinq. Elle
+est mill&eacute;naire; depuis les vieux temps, les fid&egrave;les y accourent de tous
+les points de l'Asie, apportant des richesses et de l'or, de l'or
+surtout, des plaques et des feuilles d'or, pour &eacute;paissir cette couche
+magnifique dont sa grande tour est rev&ecirc;tue et qui miroite l&agrave;-bas sous ce
+soleil. Et il y a des si&egrave;cles qu'elle brille ainsi, la pagode, toujours
+pareille &agrave; elle-m&ecirc;me; malgr&eacute; tant de modernes bouleversements qui,
+para&icirc;t-il, ont eu lieu &agrave; ses pieds, dans la ville de Rangoun, son
+premier aspect au loin est demeur&eacute; inchangeable; pendant tout notre
+moyen &acirc;ge, les p&egrave;lerins sans nombre, que lui amenaient de la Chine ou de
+l'Inde les somptueux et bizarres navires, l'apercevaient, sur l'horizon
+et au soleil de ces temps-l&agrave;, telle que je la vois en ce moment: cloche
+d'or, comme pos&eacute;e au milieu de cette &eacute;tendue d'&eacute;ternelle verdure.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Donc, la ville o&ugrave; nous allons aborder, c'est Rangoun, et tr&egrave;s vite elle
+s'approche,&mdash;tandis que cette cloche d'or l&agrave;-bas s'obstine &agrave; rester
+invraisemblable et lointaine.</p>
+
+<p>Oh! la stup&eacute;fiante laideur de ce qui nous appara&icirc;t! Aux rives jadis
+&eacute;d&eacute;niques de l'Iraouaddy, les nouveaux conqu&eacute;rants ont vomi des
+ferrailles, de la houille, des hauts-fourneaux qui empestent l'air; car
+c'est ici, h&eacute;las! &agrave; Rangoun, que la grande pieuvre appel&eacute;e
+&laquo;<i>Civilisation d'Occident</i>&raquo; est venue appliquer sa principale ventouse
+pour tirer &agrave; soi les richesses et les forces vives de la Birmanie. Cinq
+ou six kilom&egrave;tres de toits en zinc, de hangars en briques, de
+cargo-boats amarr&eacute;s &agrave; la file contre les berges. Et les pauvres belles
+pagodes d'autrefois&mdash;pas l'inaccessible, l&agrave;-bas, mais quantit&eacute; d'autres
+qui s'&eacute;taient &eacute;lev&eacute;es confiantes au bord du fleuve,&mdash;m&ecirc;lent &agrave; pr&eacute;sent
+leurs pointes dor&eacute;es aux mille tuyaux noirs des usines. Et les pauvres
+Birmans, associ&eacute;s par force &agrave; toute cette r&eacute;cente agitation ouvri&egrave;re, se
+d&eacute;m&egrave;nent, se fatiguent dans le charbon, dans la fum&eacute;e. Et les pauvres
+&eacute;l&eacute;phants travaillent aussi, chargent sur leur dos les rails de tramway,
+les madriers, contribuent pour leur part &agrave; ce mouvement g&eacute;n&eacute;ral, qui
+s'appelle &laquo;<i>Le Progr&egrave;s</i>&raquo;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les horreurs du quai, les horreurs de la ville. Une Rangoun
+immense et toute neuve, dot&eacute;e de squares aux gazons tondus correctement.
+Le long des rues sans fin, bien tir&eacute;es au cordeau, s'aligne tout ce qui
+a pu germer dans des cervelles europ&eacute;ennes en d&eacute;lire colonial: temples
+grecs (stuc et pl&acirc;tre) o&ugrave; l'on vend de la charcuterie; manoirs f&eacute;odaux
+(zinc et lattis) qui sont des magasins de chaussures; cath&eacute;drales
+gothiques (brique et fonte) habit&eacute;es par des brocanteurs chinois!&mdash;Car
+les Chinois en plus, les Chinois par milliers se sont abattus sur ces
+pauvres Birmans....</p>
+
+<p>On sait que les Europ&eacute;ens, dans ces pays de mortelle chaleur, ne sortent
+que le soir. Je dois donc attendre le d&eacute;clin du soleil pour me rendre &agrave;
+cette pagode, aper&ccedil;ue de si loin d&egrave;s mon arriv&eacute;e, dans les
+&eacute;blouissements de midi.</p>
+
+<p>Ma voiture ferm&eacute;e n'en finit pas de traverser toute l'horrible ville,
+toute l'horrible banlieue de brique et de zinc, et, depuis un moment, je
+me laisse conduire, &eacute;coeur&eacute;, sans plus regarder rien, quand mon cocher
+hindou m'arr&ecirc;te, s'avance &agrave; la porti&egrave;re et me d&eacute;clare que nous sommes
+arriv&eacute;s.</p>
+
+<p>Je pr&eacute;voyais donc la grande cloche d'or toute proche et surplombante.
+Non, je ne J'aper&ccedil;ois nulle part. Mais je suis au pied d'une colline aux
+bords abrupts, comme fortifi&eacute;e, d&eacute;fendue par un foss&eacute; d'enceinte. Or,
+cette colline est un bois de haute futaie, o&ugrave; les longues palmes et les
+&eacute;ventails immenses de la flore &eacute;quatoriale entrem&ecirc;lent en fouillis
+leurs puissantes nervures. Et, &ccedil;a et l&agrave;, parmi les cimes des arbres,
+entre leurs grands panaches verts, s'&eacute;lancent des esp&egrave;ces de clochetons
+en dentelle d'or, donnant &agrave; entendre que ces masses de feuillages
+abritent des palais f&eacute;eriques, cachent de tr&egrave;s fastueux &eacute;difices, d'un
+art inconnu et exquis.</p>
+
+<p>Par-dessus le large foss&eacute;, un seul pont donne acc&egrave;s &agrave; ce bocage de la
+colline sacr&eacute;e, un pont ascendant qui a des marches comme un escalier.
+Il aboutit &agrave; une porte qui s'ouvre sur de l'ombre, sur de la nuit, comme
+une bouche de tunnel, mais qui est toute dor&eacute;e, cisel&eacute;e, guilloch&eacute;e,
+autant qu'un joyau. Et, de chaque c&ocirc;t&eacute; de cette d&eacute;licate entr&eacute;e des
+enchantements, deux monstres en pierre blanch&acirc;tre, de quarante pieds de
+haut, &eacute;tonnants d'&eacute;normit&eacute; et de massive barbarie, font la garde,
+accroupis sur leur derri&egrave;re dans la pose des chiens; au-dessus de tous
+les palmiers, de toutes les verdures, de tous les ors, leurs t&ecirc;tes se
+profilent sur le ciel, gueule ouverte, crocs d&eacute;gain&eacute;s dans un rictus qui
+sent d&eacute;j&agrave; le voisinage de la Chine et de son Dragon C&eacute;leste. Sans doute
+ils ont mission d'avertir les arrivants qu'il n'y aura pas que de la
+magnificence et de la gr&acirc;ce dans cet &eacute;den, mais qu'il y planera aussi du
+myst&egrave;re et un peu d'effroi, parce que c'est le domaine des Esprits,
+c'est l'autel que les hommes de cette contr&eacute;e ont, suivant leur r&ecirc;ve
+particulier, &eacute;lev&eacute; &agrave; l'Inconnaissable.</p>
+
+<p>Je franchis la belle porte, au couronnement tout h&eacute;riss&eacute; de clochetons
+d'or, et je m'engouffre dans la mont&eacute;e obscure. On y est surpris par la
+p&eacute;nombre; d'ailleurs, le soir approche elle soleil torride va
+s'&eacute;teindre. On glisse un peu sur les marches, us&eacute;es, polies par le
+continuel passage des p&egrave;lerins aux pieds nus. Dans ce couloir ascendant,
+une capiteuse odeur de fleurs impr&egrave;gne l'air qui est chaud et lourd, qui
+sent la fi&egrave;vre et le gard&eacute;nia, qui a je ne sais quoi de voluptueusement
+mortel. Des gens montent et descendent, me fr&ocirc;lent sans bruit. Ce sont
+des Birmans, des vrais, en costume; &agrave; part les pauvres ouvriers des
+docks, je n'en avais pas encore rencontr&eacute; en traversant l'affreuse ville
+d'en bas, qui ne m'avait sembl&eacute; peupl&eacute;e que de Chinois et d'Anglais. Et
+surtout ce sont des Birmanes, les premi&egrave;res que je vois; dans les
+lointains du couloir, leurs groupes se d&eacute;tachent en couleurs vives et
+claires. Je monte, je monte toujours. Des dorures brillent aux poutres
+cisel&eacute;es des interminables plafonds. Maintenant, de chaque c&ocirc;t&eacute; de
+l'escalier, il y a des marchands de sucreries, de jouets, de statuettes,
+de fleurs; tant et tant de fleurs, pour les Bouddhas qui habitent
+l&agrave;-haut, des mannes remplies de bouquets qui embaument, des lis, des
+jasmins, des tub&eacute;reuses; on est troubl&eacute; par l'exc&egrave;s et le m&eacute;lange d&eacute;c&egrave;s
+parfums dans la chaleur molle du soir.</p>
+
+<p>Oh! les gentilles et rieuses petites personnes, ces Birmanes, si par&eacute;es,
+sous leurs soies de nuances tendres! Aux &eacute;paules, elles ont des &eacute;charpes
+d'impalpable gaze, tant&ocirc;t rose, tant&ocirc;t vert d'eau, aurore ou bleu de
+ciel. Des fleurs naturelles dans les cheveux, toutes,&mdash;et souvent le
+cigare aux l&egrave;vres, avec le rire. Figures qui sentent d&eacute;j&agrave;
+l'Extr&ecirc;me-Asie, je suis forc&eacute; de le reconna&icirc;tre; rien cependant du
+regard brid&eacute;, ni du profil plat des Japonaises; mais quand m&ecirc;me un peu
+de race jaune, juste ce qu'il en faut pour retrousser le coin des yeux
+et donner une c&acirc;line expression de chatte. Celles qui montent les
+marches apportent de gros bouquets l&agrave;-haut en offrande; celles qui
+descendent n'ont plus de fleurs qu'&agrave; la coiffure: gard&eacute;nias toujours et
+roses pompons. L'amusement de les rencontrer me distrait de toutes
+choses, le long de ce chemin couvert, qui monte aux pagodes.</p>
+
+<p>Je franchis encore des portes dor&eacute;es que gardent des monstres, et les
+marches se succ&egrave;dent dans une croissante p&eacute;nombre o&ugrave; scintillent les ors
+des vo&ucirc;tes. Birmans et Birmanes qui ne cessent d'arriver pour
+l'adoration du soir, ach&egrave;tent en habillant des g&acirc;teaux, des bouquets,
+aux petits &eacute;talages qui bordent les escaliers; ils ont la pi&eacute;t&eacute; rieuse
+et l&eacute;g&egrave;re, au dehors du moins; au fond de leurs &acirc;mes, qui peut savoir?
+Ce sont des Aryens, mais tr&egrave;s crois&eacute;s de Chinois, autant dire des &ecirc;tres
+pour nous incompr&eacute;hensibles.</p>
+
+<p>Un marchand veut me vendre des fleurs; alors des jeunes filles qui
+redescendaient s'arr&ecirc;tent pour me faire signe que je dois en offrir,
+comme les autres, aux Bouddhas habitant l&agrave;-haut.&mdash;Cela ne se refuse pas:
+oh! certainement, je veux bien en porter, moi aussi, des fleurs, aux
+Bouddhas,&mdash;m&ecirc;me &agrave; l'image, au reflet un peu d&eacute;form&eacute;, que leurs grandes
+&acirc;mes de piti&eacute; ont pu laisser dans ces cervelles d'Extr&ecirc;me-Asie....</p>
+
+<p>Ces femmes semi-jaunes, par un raffinement de coquetterie un peu
+d&eacute;cadente, sont jup&eacute;es comme autrefois chez nous les Merveilleuses; la
+soie du pagne qui leur serre les reins semble toujours mesur&eacute;e trop
+juste et, pendant la marche, s'entr'ouvre pour laisser passer une jambe
+nue, tr&egrave;s jolie avec sa couleur d'ambre. D'abord j'avais cru &agrave; un cas
+exceptionnel chez une qui se serait habill&eacute;e trop vite; non, chez toutes
+c'est ainsi; &agrave; chaque pas qu'elles font, &agrave; chaque mouvement, on pr&eacute;voit
+que cela va s'ouvrir trop haut, mais toujours cela s'arr&ecirc;te &agrave; point, et
+les convenances restent sauves. Pour ob&eacute;ir aux jeunes filles, j'ai
+achet&eacute; une gerbe, dont le parfum vraiment me grise un peu, dans ces
+escaliers trop encombr&eacute;s, o&ugrave; il fait si chaud, o&ugrave; la foule sent d&eacute;j&agrave; si
+fort le musc de Chine, le jasmin et la chair.</p>
+
+<p>Enfin, tout &agrave; coup, au d&eacute;bouch&eacute; de la derni&egrave;re porte, l'air libre, la
+grande lumi&egrave;re retrouv&eacute;e,&mdash;l'&eacute;blouissement des pagodes d'or! Et, tant
+c'&eacute;tait chose inimaginable, il y a une minute de stupeur et d'arr&ecirc;t,
+avec un imperceptible: &laquo;Ah!&raquo; que l'on n'a pu retenir.</p>
+
+<p>Je me souviens d'avoir vu jouer, quand j'&eacute;tais enfant, une f&eacute;erie qui
+d&eacute;veloppait les aventures de la jeune princesse du pays des Sonnettes,
+pers&eacute;cut&eacute;e par de mauvais Enchanteurs. Le premier acte se passait dans
+la capitale du roi Drelindindin, son p&egrave;re, une ville d'or et de
+pierreries, o&ugrave; les palais, ajour&eacute;s comme des dentelles, dardaient de
+tous c&ocirc;t&eacute;s vers le ciel bleu d'&eacute;tourdissants clochetons pointus. Et tout
+cela, qui &eacute;tait de la toile peinte et du clinquant, avait la pr&eacute;tention
+de figurer une magnificence telle qu'il n'en pourrait exister nulle
+part. Mais ce que j'ai ici devant les yeux,&mdash;et qui est de l'or vrai,
+du bronze d'or, des mosa&iuml;ques de cristal,&mdash;d&eacute;passe mille fois, en
+richesse et en extravagance, la conception de ces d&eacute;corateurs.</p>
+
+<p>L'escalier d'ombre par lequel je viens de monter a jou&eacute; le r&ocirc;le des
+vestibules noirs qui, chez nous, pr&eacute;parent et augmentent l'effet des
+panoramas. Au sommet de cette colline, je suis dans une sorte de ville,
+oh! si &eacute;tincelante et fantastique, sous le ciel vert du soir o&ugrave;
+s'effilent des petits nuages couleur de braise rouge et de braise
+orange; une ville en or, que le bois de palmiers enveloppait entre ses
+rideaux de larges &eacute;ventails et d'immenses plumes. Au milieu, tr&ocirc;ne cette
+pyramide d'or, en forme de cloche &agrave; long manche, qui ce matin m'&eacute;tait
+apparue du large, celle qui se voit de si loin, de toutes les vertes
+plaines par o&ugrave; les p&egrave;lerins arrivent; sa pointe, presque effrayante de
+monter si haut,<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> brille comme du feu au soleil couchant, et sa base,
+qui s'&eacute;largit pour former un c&ocirc;ne immense, ressemble &agrave; une colline tout
+en or. De l'or partout; aupr&egrave;s et au loin, de l'or se d&eacute;tachant sur de
+l'or. Alentour de cette pyramide centrale, se groupent en cercle une
+multitude de choses aussi follement dor&eacute;es et aussi pointues, qui toutes
+s'amincissent en fl&egrave;ches dans l'air; on dirait presque, au pied de la
+colline d'or, des bosquets de longs ifs d'or;&mdash;mais ce sont des pagodes
+d'un luxe inou&iuml;, enti&egrave;rement brillantes depuis le fa&icirc;te des clochetons
+jusqu'au sol; ou bien, dans de gigantesques vases d'or, ce sont des
+gerbes de fleurs d'or, des gerbes allong&eacute;es comme des arbres....</p>
+
+<p>Les Birmans, les Birmanes, en adoration souriante, avec des gard&eacute;nias
+plein les mains, font lentement le tour de cet amas de joailleries, par
+une voie circulaire qui, du c&ocirc;t&eacute; ext&eacute;rieur, est bord&eacute;e d'autres pagodes
+aussi tout en or, et qui est close au-del&agrave;, un peu sombrement, par
+l'&eacute;pais rideau vert des feuillages, par les grandes palmes et les grands
+&eacute;ventails du bois.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le saisissement de l'arriv&eacute;e, l'esprit se heurte &agrave; l'inconnu des
+symboles,&mdash;ou bien s'amuse aux bizarreries des architectures, &agrave; l'art
+singulier des d&eacute;tails.... Ah! dans le quartier du milieu, parmi les ifs
+d'or, il y a des monstres, &agrave; demi cach&eacute;s derri&egrave;re les frondaisons
+rigides et, magnifiques: ce sont des sphinx dor&eacute;s, de taille tout &agrave; fait
+colossale, assis dans la m&ecirc;me pose que ceux de l'Egypte et portant tr&egrave;s
+haut, entre les gerbes de fleurs d'or, leur placide visage de femme; ou
+bien ce sont des &eacute;l&eacute;phants blancs, agenouill&eacute;s, montrant &ccedil;a et l&agrave; leur
+&eacute;norme dos de pierre ou de marbre, tout capara&ccedil;onn&eacute; d'or.... On entend
+une vague musique tr&egrave;s douce, qui para&icirc;t venir de partout &agrave; la fois et
+dont l'air est comme impr&eacute;gn&eacute;;&mdash;et elle &eacute;mane de tous ces bouquets en
+or, dont les tiges s'&eacute;lancent des grands vases: chacune de leurs fleurs
+est une sonnette l&eacute;g&egrave;re, que le moindre souffle agite....</p>
+
+<p>M&ecirc;me l&agrave;-haut, l&agrave;-haut en plein ciel, le sommet de la pyramide souveraine
+est couronn&eacute; d'une sorte de gigantesque chapeau-chinois, d'o&ugrave; les
+cloches et les clochettes &eacute;oliennes retombent en grappes, en grappes
+d'or, il va sans dire, et chantent aussi dans l'ind&eacute;finissable concert.</p>
+
+<p>Ce qui surtout donne &agrave; ces &eacute;difices et &agrave; leurs fl&egrave;ches un aspect
+d'orf&egrave;vrerie pr&eacute;cieuse, ce qui, plus encore que les dorures, jette tant
+de feux le long des piliers, des couronnements, des frises, c'est une
+profusion de mosa&iuml;ques, en cristal de diff&eacute;rentes couleurs taill&eacute; &agrave;
+facettes comme les pierres fines; on dirait que tout ruisselle de
+saphirs, de rubis et d'&eacute;meraudes.</p>
+
+<p>Avec la foule soyeuse, je suis conduit &agrave; cheminer doucement, par cette
+rue pav&eacute;e d'antiques dalles blanches, qui tourne &agrave; travers la ville en
+or. Toutes ces pagodes si miroitantes, aux toitures si &eacute;perdument
+pointues, sont ouvertes et laissent para&icirc;tre leurs dieux. Sous les
+vo&ucirc;tes, inimaginables de richesse, entre ces colonnes cisel&eacute;es avec des
+patiences chinoises, dans ces int&eacute;rieurs qui ne sont qu'or et
+pierreries, on les aper&ccedil;oit, les Bouddhas, de taille surhumaine, assis
+en c&eacute;nacle, &agrave; l'abri de parasols brod&eacute;s et rebord&eacute;s d'or; devant eux,
+des urnes d'or pour les encens qui fument, des vases d'or pour les
+gard&eacute;nias et les tub&eacute;reuses qu'on leur apporte chaque soir, et des
+cand&eacute;labres d'or qui, avant le cr&eacute;puscule, viennent d&eacute;j&agrave; de s'allumer.
+Ils sont de deux sortes, les Bouddhas de Birmanie; les uns en or si poli
+qu'ils refl&egrave;tent les mille petite flammes des cires; les autres en
+alb&acirc;tre, bl&ecirc;mes comme des cadavres; mais tous, gardant les yeux baiss&eacute;s
+dans la m&ecirc;me attitude rituelle, ont le m&ecirc;me sourire et le m&ecirc;me visage de
+myst&egrave;re.</p>
+
+<p>L'air peut-&ecirc;tre semble un peu moins lourd ici, sur cette colline, que
+dans la ville et les prairies d'en bas; mais il est si chaud encore, et
+puis si charg&eacute; de la fum&eacute;e des cassolettes, du parfum des bouquets, de
+la senteur qu'exhalent alentour les bois et la terre, avec on ne sait
+quoi de troublant et de morbide!...</p>
+
+<p>J'en suis &agrave; mon deuxi&egrave;me, &agrave; mon troisi&egrave;me tour,&mdash;je ne sais plus,&mdash;dans
+cette rue circulaire bord&eacute;e de fa&ccedil;ades en or. Le grand rideau d'arbres,
+qui enferme tout, se fait plus sombre; vers l'ouest, une sorte
+d'incendie, qui doit &ecirc;tre au ras des plaines, nous envoie des reflets
+rouges &agrave; travers les branchages, il crible le bois sacr&eacute; de longues
+rayures en feu,&mdash;et c'est le soleil qui, d&eacute;cid&eacute;ment, va s'&eacute;teindre.
+Aupr&egrave;s de moi cheminent toujours les groupes de jeunes femmes, jup&eacute;es en
+Merveilleuses et drap&eacute;es d'&eacute;charpes de gaze; sans cesser de sourire,
+elles chantent &agrave; demi-voix des hymnes bouddhiques, en battant des mains
+pour marquer la mesure lente: adorations frivoles et gaies. Il y a aussi
+des petits gar&ccedil;ons, qui, tout en faisant le tour des autels comme les
+grandes personnes, jonglent des pieds et des mains avec des ballons
+l&eacute;gers, mais sans bruit, sans cris, d'une mani&egrave;re facile et discr&egrave;te, en
+conservant une gr&acirc;ce un peu f&eacute;minine. Beaucoup d'autres fid&egrave;les sont
+accroupis en pri&egrave;res, devant toutes ces pagodes ouvertes o&ugrave; Ton
+aper&ccedil;oit, dans l'or des fonds, les compagnies de Bouddhas aux yeux
+baiss&eacute;s; en chantant leurs vagues litanies, ils se cachent le visage
+derri&egrave;re des touffes de fleurs blanches qu'ils tiennent au bout de
+b&acirc;tonnets, et qu'ils iront ensuite d&eacute;poser dans les vases d'or, aux
+pieds des dieux d'or. Et des cort&egrave;ges de bonzes, de temps &agrave; autre,
+traversent la foule; ils passent empress&eacute;s avec des bouquets; tous
+pareils et tous, suivant l'immuable rite, v&ecirc;tus de jaune &agrave; deux tons:
+robe jaune orange, draperie jaune soufre. Comme leurs t&ecirc;tes ras&eacute;es sont
+jaunes aussi, et leurs bras nus, d'un jaune d'ambre, on dirait, sous cet
+&eacute;clairage du soir qui les avive, des personnages en or, dans la ville
+d'or.</p>
+
+<p>Ces pagodes du tour, aux mille fl&egrave;ches si dor&eacute;es, diff&egrave;rent &agrave; l'infini
+de formes, d'ornements et de ciselures; mais toutes font scintiller
+leurs innombrables petits cristaux &agrave; facettes, et toutes s'allongent,
+s'&eacute;tirent &eacute;perdument vers le ciel, se terminent en minces aiguilles
+effil&eacute;es; leurs piliers courts, que l'on dirait tendus de brocarts,
+leurs petits portiques &agrave; festons &eacute;tranges, sont comme &eacute;cras&eacute;s sous la
+hauteur exorbitante et l'extravasement des toitures d'or,&mdash;toitures &agrave;
+cinq ou six &eacute;tages qui ne sont que des pr&eacute;textes pour multiplier en
+l'air des cornes et des pointes. Mon Dieu, si pointu, tout cela, pointu
+jusqu'&agrave; l'invraisemblance!... Et comme c'est singulier, cette conception
+de la pointe, du faisceau de pointes, qui persiste depuis des si&egrave;cles &agrave;
+hanter l'imagination des peuples de la Birmanie et du Siam: en ces
+pays-l&agrave;, temples, palais, casques de dieux ou de rois, doivent &ecirc;tre
+surmont&eacute;s de quelque chose d'aigu et d'infiniment long,&mdash;sans doute pour
+attirer les effluves c&eacute;lestes comme les paratonnerres attirent les
+orages.</p>
+
+<p>Outre les pagodes, il y a quantit&eacute; d'&eacute;dicules en or, kiosques
+bizarrement fr&ecirc;les, ou simples clochetons qui s'&eacute;lancent du sol,
+s'amincissent en fuseau, et portent tous au bout de leur fl&egrave;che un
+chapeau-chinois garni de clochettes &eacute;oliennes; il y a des ob&eacute;lisques
+d'or, enti&egrave;rement: gemm&eacute;s comme de rubis et d'&eacute;meraudes, avec des sphinx
+d'or assis au sommet, cm bien des petits &eacute;l&eacute;phants d'or. Et, un peu
+partout, des hampes gigantesques, du haut en bas scintillantes d'or et
+de pierreries, soutiennent en l'air des oriflammes transparentes, ou de
+longs <i>boas</i> en soie, presque impond&eacute;rables, que le moindre souffle
+remue, soul&egrave;ve, enchev&ecirc;tre aux palmes ou aux branches du bocage voisin.</p>
+
+<p>Ces arbres, qui se serrent autour de la ville en or, qui se penchent sur
+elle comme pour la tenir plus enclose, sont des cocotiers empanach&eacute;s de
+plumes g&eacute;antes, des lataniers aux troncs aussi droits et lisses que des
+colonnes de marbre, et de monstrueux banians des Indes d&eacute;ploy&eacute;s en
+vo&ucirc;tes d'ombre. Si les uns ou les autres ont pouss&eacute; trop pr&egrave;s des
+pagodes, au lieu de les arracher on les a rev&ecirc;tus de splendeur: il y a
+des ramures toutes cercl&eacute;es de bijouterie, des palmiers dont la tige
+est enti&egrave;rement gain&eacute;e d'or et de cristal.</p>
+
+<p>Tant de d&eacute;licates merveilles amoncel&eacute;es sur cette colline repr&eacute;sentent
+des si&egrave;cles de patient travail, car tout cela fut commenc&eacute; au temps
+n&eacute;buleux de la premi&egrave;re expansion bouddhiste. Malgr&eacute; les couches d'or,
+entretenues si brillantes, &ccedil;a et l&agrave; se d&eacute;note un archa&iuml;sme tr&egrave;s
+lointain. Et m&ecirc;me la caducit&eacute;, parfois, s'indique au fl&eacute;chissement des
+lignes; vers la terre surtout, l'usure des socles de marbre et des
+dalles, le d&eacute;nivellement de la voie, disent les ans sans nombre, donnent
+ce <i>sentiment du pass&eacute;</i> sans lequel les lieux d'adoration nous font
+l'effet de n'avoir pas d'&acirc;me; on sent qu'elles sont tr&egrave;s vieilles, ces
+pagodes, et que beaucoup de g&eacute;n&eacute;rations mortes les ont satur&eacute;es de leurs
+pri&egrave;res &eacute;tranges....</p>
+
+<p>Toutes ces jeunes femmes au pagne de soie, qui ont des gard&eacute;nias ou des
+roses pompons sur leurs cheveux lisses et noirs, on les prendrait pour
+des petites f&eacute;es du sourire, et cependant il est visible qu'elles prient
+aussi, elles,&mdash;&agrave; leur &eacute;nigmatique et un peu chinoise mani&egrave;re. Comme moi,
+elles passent et repassent. Leurs groupes, qui se d&eacute;tachent en teintes
+fra&icirc;ches sur ce d&eacute;cor de fantasmagorie, me croisent &agrave; chaque tour dans
+la rue enchant&eacute;e, et il en est que je commence &agrave; reconna&icirc;tre.
+L'une,&mdash;qui, cependant, me restera &agrave; jamais aussi ind&eacute;chiffrable que les
+autres,&mdash;est devenue &agrave; mes yeux l'incarnation de la beaut&eacute; birmane; d&egrave;s
+que je vois appara&icirc;tre son pagne couleur de jonquille, involontairement
+je deviens attentif; malgr&eacute; moi j'ai presque concentr&eacute; sur elle ma
+r&ecirc;verie de solitaire, et d'&eacute;gar&eacute; ici, par ce soir troublant o&ugrave; il y a
+trop de parfums, dans l'air trop chaud....</p>
+
+<p>Ah! l&agrave;-bas, ces haillons que je n'avais pas vus! Toute une pouillerie
+humaine, &eacute;chou&eacute;e entre deux palais d'or, au pied d'une haute gerbe de
+fleurs d'or! Je m'approche et l'on me tend des mains sans doigts, on
+tourne vers moi des figures mang&eacute;es, on me parle avec des bouches sans
+l&egrave;vres; les l&eacute;preux de Rangoun! C'est leur poste de chaque soir pour
+guetter les aum&ocirc;nes. Dans ce lieu o&ugrave; tout &eacute;tait luxe de songe, charme et
+gr&acirc;ce, il fallait bien quelque chose, en un recoin, pour rappeler ces
+r&eacute;alit&eacute;s que l'on e&ucirc;t risqu&eacute; d'oublier: la pourriture et la mort....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Les derniers rayons du couchant rouge viennent &agrave; peine de s'&eacute;teindre, et
+le ciel en une minute se fait cr&eacute;pusculaire, et la foule s'appr&ecirc;te &agrave;
+quitter ce lieu magique; dans les pays tr&egrave;s proches de l'&eacute;quateur, il
+est si court, l'instant de la v&eacute;ritable vie diurne; il commence tard,
+quand le terrible soleil n'est plus qu'&agrave; son d&eacute;clin, et finit presque
+subitement d&egrave;s qu'il se couche; les soirs ne se prolongent pas comme les
+n&ocirc;tres en lumi&egrave;re adoucie; soudain c'est l'ombre,&mdash;accentuant
+l'impression de d&eacute;paysement et d'exil. Rien d'ailleurs, pour nous,
+Europ&eacute;ens, ne contribue &agrave; la m&eacute;lancolie de ces r&eacute;gions comme la brusque
+tomb&eacute;e de leurs nuits.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; le rideau des arbres alentour est devenu presque un rideau noir,
+au-dessus duquel, &ccedil;a et l&agrave;, quelque palmier, qui a jailli avec plus de
+fougue, d&eacute;coupe en silhouette ses grandes plumes sur le ciel jaune et
+vert. Et les petites bandes de nuages, qui &eacute;taient roses, passent au
+violet assombri, liser&eacute; encore d'un peu de flamme orang&eacute;e.</p>
+
+<p>Pour toutes les orf&egrave;vreries des pagodes, c'est l'heure d'&eacute;tinceler plus
+singuli&egrave;rement dans la p&eacute;nombre; ce qui reste de lumi&egrave;re joue sur les
+fa&ccedil;ades pr&eacute;cieuses et fr&ecirc;les, s'accroche aux saillies des dorures, aux
+mille facettes du cristal. Objets de vitrine, dirait-on, bibelots si
+fragiles qui, imprudemment, s'&eacute;talent au plein air du soir,&mdash;et qui, par
+sortil&egrave;ge, sans doute, ont r&eacute;sist&eacute; depuis des si&egrave;cles aux lourdes pluies
+tropicales.</p>
+
+<p>Maintenant des souffles plus violents et plus chauds commencent de
+passer, des bouff&eacute;es soudaines qui sentent l'orage. Alors, toutes les
+banderoles suspendues et tous les boas de soie au bout des hampes
+magnifiques se tordent l&agrave;-haut, convulsivement, et tous les palmiers,
+avec un bruit de papier qui se froisse, agitent leurs plumets ou leurs
+&eacute;ventails. Et toutes les campanules d'or dans les buissons d'or font
+entendre leurs sonnailles l&eacute;g&egrave;res; toutes les cloches, les clochettes,
+les chapeaux-chinois, &agrave; la pointe des fl&egrave;ches d'or, enflent en crescendo
+dans le ciel leurs musiques &eacute;oliennes, au-dessus de la foule qui chante
+&agrave; mi-voix en battant des mains. Chaque rafale pass&eacute;e, l'air redevient
+accablant, avec ces parfums et ces senteurs de chair que le coup de vent
+n'a pas su emporter. La terre et les arbres semblent attendre quelque
+averse qui rafra&icirc;chirait, mais qui sans doute ne viendra pas ce soir,
+car les petits nuages &eacute;tir&eacute;s en queue de chat continuent de rester
+seuls, perdus dans la belle vo&ucirc;te limpide qui, peu &agrave; peu, tourne au bleu
+des nuits.</p>
+
+<p>On allume toujours plus de bougies aux pieds des Bouddhas de taille
+surhumaine qui tiennent cercle sous les plafonds d'or des pagodes
+ouvertes; c'est eux maintenant qui prennent le plus d'importance, dans
+cette f&eacute;erie qui s'&eacute;teint; ils accaparent, sur leurs graves assembl&eacute;es,
+toute la lumi&egrave;re des cires. Eclair&eacute;s par en dessous, ceux qui sont en or
+ont aux l&egrave;vres, aux arcades sourcili&egrave;res, des reflets qui changent en un
+rictus leur sourire. Ceux qui sont en alb&acirc;tre inqui&egrave;tent davantage, si
+p&acirc;les et bl&ecirc;mes, avec de longues oreilles mortes qui pendent sur les
+&eacute;paules, et cet air de rire en dormant, ces grands yeux toujours clos,
+que l'on a peints d'une frange noire pour marquer les cils baiss&eacute;s.</p>
+
+<p>Il y a moins de monde autour d'eux; leurs adorateurs peu &agrave; peu se
+retirent, par le tunnel de descente, et cette quasi-solitude, o&ugrave; ils
+vont rester bient&ocirc;t, les rend pour moi plus pr&eacute;sents. Je m'en irai quand
+sera partie la jeune femme au pagne couleur jonquille, que je croise &agrave;
+chaque tour de ma promenade circulaire; dans l'esp&egrave;ce d'hypnose o&ugrave; m'ont
+jet&eacute; ces parfums, ce d&eacute;fil&eacute; toujours recommen&ccedil;ant, et ces vagues
+symphonies a&eacute;riennes des sonnettes d'or, son image &agrave; elle commence &agrave;
+trop m'occuper, je c&egrave;de &agrave; la fascination de ses jolis yeux de chatte....
+Le m&eacute;lancolique effroi qui me vient, &agrave; me sentir ici tellement &eacute;tranger,
+je le reconnais pour l'avoir &eacute;prouv&eacute; d&eacute;j&agrave; en tant d'autres lieux du
+monde; effroi d'&ecirc;tre si inapte &agrave; comprendre les conceptions de ces
+gens-l&agrave; sur le Divin et sur la Mort.... Pendant ma br&egrave;ve existence
+d'homme, jamais, jamais je n'aurai le temps de rien d&eacute;chiffrer de cette
+race, trop fonci&egrave;rement dissemblable de la mienne; or, je sens en moi
+sourdre un triste et ardent d&eacute;sir d'en p&eacute;n&eacute;trer l'&acirc;me, et,&mdash;ceci pour me
+confondre comme un rappel d'en bas,&mdash;c'est surtout &agrave; cause de cette
+petite cr&eacute;ature qui passe et repasse entre les pagodes dor&eacute;es: son
+regard et tout son &ecirc;tre m'attirent plus que de raison.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, l'un des bonzes drap&eacute;s de jaune vient frapper sur une
+&eacute;norme cloche suspendue tout pr&egrave;s du sol, une cloche qui a la forme
+d'une pagode et que surmonte aussi une pointe effil&eacute;e. Il frappe &agrave; longs
+intervalles, comme chez nous pour les glas, et le marteau est si
+envelopp&eacute;, si moelleux, qu'on dirait des vibrations d'orgue. Ce doit
+&ecirc;tre quelque signal pour la fin des pri&egrave;res; d'ailleurs, les groupes se
+font de plus en plus clairsem&eacute;s, les adorateurs s'en vont.</p>
+
+<p>Ah!... Elle est partie, la jeune femme au pagne couleur jonquille; donc,
+c'est fini, jamais, jamais plus je ne saurai rien d'elle. Son d&eacute;part me
+laisse intol&eacute;rablement seul, et je pr&eacute;f&egrave;re m'en aller aussi.</p>
+
+<p>Mais justement, vers l'entr&eacute;e du couloir de descente, se dirige une
+foule sp&eacute;ciale, o&ugrave; l'on cause et l'on rit de belle humeur: robes
+d&eacute;penaill&eacute;es; voix sinistrement bouffonnes, comme de gens qui n'auraient
+plus ni larynx ni palais; rires mouill&eacute;s, qui gargouillent dans de la
+pourriture. C'est le clan des l&eacute;preux, qui se retire content parce que
+les aum&ocirc;nes sans doute ont &eacute;t&eacute; larges ce soir.... Redescendre en si
+lamentable compagnie, non; plut&ocirc;t je recommencerai le tour des pagodes
+une derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p>La nuit vient, la vraie nuit d'&eacute;toiles; son recueillement peu &agrave; peu
+descend sur toutes les belles fl&egrave;ches dor&eacute;es. Je reste l'unique
+promeneur, et les innombrables petites bougies, qui font grimacer les
+masques brillants des Bouddhas, ach&egrave;veront de se consumer dans la
+solitude. Les rafales ont c&eacute;d&eacute; la place &agrave; une brise ti&egrave;de et r&eacute;guli&egrave;re
+qui agite en symphonie d'ensemble les milliers de clochettes au son pur;
+une musique sans nom, qui semble jou&eacute;e par des &eacute;lytres d'insectes, plane
+au-dessus des pagodes d'or, au niveau de leurs pointes extr&ecirc;mes, tr&egrave;s
+haut en l'air, tandis qu'en bas, au fond de quelque tabernacle, des
+bonzes chantent des litanies &agrave; bouche close. Je crois bien que me voici
+hypnotis&eacute; tout &agrave; fait. Je r&ecirc;ve en marchant: je suis dans la ville du roi
+Drelindindin; des f&eacute;es, des bonnes et des m&eacute;chantes f&eacute;es, habitent la
+for&ecirc;t voisine; quant &agrave; la jolie Birmane au pagne jonquille, elle n'est
+pas loin de se confondre pour moi avec cette princesse que les G&eacute;nies
+pers&eacute;cutaient....</p>
+
+<p>A la fin de mon dernier tour, avant de redescendre, je m'arr&ecirc;te sur le
+seuil et me retourne pour regarder. Ces pagodes de Rangoun, elles sont
+au nombre des merveilles qu'en passant sur la terre il faut avoir vues;
+mais j'y aurai fait un p&egrave;lerinage sans lendemain, car je vais rentrer ce
+soir m&ecirc;me &agrave; bord du paquebot qui doit partir &agrave; la pointe du jour pour me
+ramener au Bengale.</p>
+
+<p>Et mon regard d'adieu, sur tout cela que je ne reverrai jamais, m'en
+laissera une plus inoubliable vision. Les ors continuent de briller, on
+ne sait trop comment puisqu'il fait nuit. La pyramide g&eacute;ante qui est au
+milieu se d&eacute;tache en luisances claires sur le bleu sombre du ciel, et la
+colline d'or qui lui sert de base garde ses reflets. Alentour, se
+pressent les petites pagodes aux prodigieuses toitures, les hautes
+gerbes de feuillages en bronze dor&eacute;, toutes choses dont l'obscurit&eacute; ne
+permet &agrave; pr&eacute;sent de voir que les silhouettes &eacute;trangement pointues et
+l'&eacute;clat de m&eacute;tal pr&eacute;cieux. Plus que jamais on dirait des bosquets de
+longs ifs d'or. Mais ce sont des ifs charg&eacute;s de fleurs qui sonnent, et
+leurs myriades de campanules remuent doucement pour donner dans l'air
+une sorte d'immense concerto diffus, comme avec des sonorit&eacute;s de
+tympanons et des voix gr&ecirc;les de cigales....</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, quand je m'&eacute;veille &agrave; bord du paquebot qui
+me ram&egrave;ne aux Indes, l'h&eacute;lice tourne d&eacute;j&agrave; depuis longtemps, et nous
+sommes aux bouches du fleuve, comme hier dans les voiles nacr&eacute;s des
+matins de l'Iraouaddy, au milieu de la nu&eacute;e des mouettes et des go&eacute;lands
+gardiens du seuil. M&ecirc;me d&eacute;cor impr&eacute;cis d'eau gris perle et de brume
+gris perle, m&ecirc;mes cris d'oiseaux et m&ecirc;mes tourbillonnements d'ailes
+blanches.</p>
+
+<p>Et l&agrave;, en route, on me conte sur les Birmans une touchante histoire:</p>
+
+<p>Il y a une vingtaine d'ann&eacute;es, quand les Anglais,&mdash;pour venger un de ces
+griefs, comme les Europ&eacute;ens en ont toujours contre les peuples r&ecirc;veurs
+de l'Asie, et qui rappellent ceux du loup contre l'agneau,&mdash;vinrent
+surprendre dans leur palais le roi et la reine pour les emmener en
+captivit&eacute; &agrave; Bombay, et les jet&egrave;rent sur une de ces grossi&egrave;res charrettes
+&agrave; boeufs o&ugrave; l'on transporte les sacs de riz, le peuple de la ville se
+rangea silencieux sur le parcours. Sans s'&ecirc;tre concert&eacute;s, tous, hommes
+et femmes, au passage de la triste charrette qui emportait leurs
+souverains et leur ind&eacute;pendance, se prosternaient la face contre terre,
+d&eacute;ployaient leur, longue chevelure, retendaient devant eux en tapis, et
+les roues, jusqu'au sortir des murailles, foul&egrave;rent cette noire jonch&eacute;e
+vivante....</p>
+
+<p>Pauvre gracieuse Birmanie!</p>
+
+
+<h2>FIN</h2>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Une sorte de b&eacute;guin en toile cartonn&eacute;e, pour garantir le
+visage de la pluie et du soleil.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> H&eacute;las! les fils de l'Euzkalerria d&eacute;laissent de plus, en
+plus ce jeu du haute &eacute;l&eacute;gance pour le grossier football!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> J'&eacute;crivais ceci il y a deux ans. Or, ce jeu de pelote a
+&eacute;t&eacute;, sur ma pri&egrave;re, maintenu et am&eacute;lior&eacute; par l'&laquo;am&eacute;nageur&raquo; de la plage,
+par celui-l&agrave; m&ecirc;me que je qualifiais plus haut de demi-barbare. Le mot
+d'ailleurs &eacute;tait injuste: homme de go&ucirc;t, artiste, aurais-je d&ucirc; dire
+plut&ocirc;t. Sur nos sables tapiss&eacute;s d'oeillets et d'immortelles, il avait
+r&ecirc;v&eacute; de fonder une ville de bains qui n'enlev&acirc;t pas au pays la couleur
+ancienne, et ses &eacute;tudes de la vieille Euzkalerria lui avaient permis de
+dessiner des maisonnettes d'un archa&iuml;sme exquis.. Mieux valait pour tout
+le monde ne rien b&acirc;tir du tout, bien entendu, et respecter cette
+solitude; sa conception toutefois &eacute;tait acceptable,&mdash;mais allez donc la
+faire entrer dans des cervelles vulgaires, ou seulement moyennes! Il a
+&eacute;t&eacute; d&eacute;bord&eacute;. Un petit quartier purement basque, construit depuis deux
+ann&eacute;es d'apr&egrave;s ses plans, semble un joyau rare en comparaison des
+horreurs qui viennent de pousser alentour: donjons moyen&acirc;geux en ciment
+arm&eacute;; fermes pseudo-normandes; tristes maisons noir&acirc;tres &agrave; toits
+d'ardoise que l'on dirait &eacute;chapp&eacute;es de la banlieue de quelque ville
+ouvri&egrave;re du Nord;&mdash;jusqu'&agrave; une esp&egrave;ce de g&acirc;teau de Savoie tout rond,
+tout peinturlur&eacute;, tellement saugrenu que les gens s'arr&ecirc;tent devant pour
+sourire. Et, si une croisade de d&eacute;fense ne s'organise au plus vite,
+cette presque derni&egrave;re de nos plages fran&ccedil;aises non viol&eacute;es, finira,
+comme toutes les autres, dans le ridicule. (Mars 1910.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Il ne s'agit ici, bien entendu, que du London South-West o&ugrave;
+j'habitais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Discours prononc&eacute; &agrave; l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise &agrave; l'occasion des
+prix de vertu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Un peu plus de deux fois la colonne Vend&ocirc;me.</p></div>
+</div>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h4>E. GREVIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY&mdash;19215-4-10.</h4>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le château de La Belle-au-bois-dormant
+by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DE LA ***
+
+***** This file should be named 16465-h.htm or 16465-h.zip *****
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+
+Produced by Chuck Greif
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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