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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/16465-8.txt b/16465-8.txt new file mode 100644 index 0000000..ca8191e --- /dev/null +++ b/16465-8.txt @@ -0,0 +1,4306 @@ +Project Gutenberg's Le château de La Belle-au-bois-dormant, by Pierre Loti + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le château de La Belle-au-bois-dormant + +Author: Pierre Loti + +Release Date: August 7, 2005 [EBook #16465] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DE LA *** + + + + +Produced by Chuck Greif + + + + + +BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE +PIERRE LOTI +L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + + +LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT + +C-L +PARIS +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS +3, RUE AUBER, 3 +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + +AVANT-PROPOS + + +Ceci est un bien petit livre, et sans doute je n'aurais pas dû le +publier; il ne semblera tolérable qu'à mes amis, connus ou inconnus. + +Que les lecteurs indifférents me le pardonnent, d'autant plus que ce +sera le dernier peut-être.... + +P. LOTI. + + + + + +LA MAISON DES AÏEULES + +Avril 1899. + + +Combien est singulier et difficilement explicable le charme gardé par +des lieux qu'on a connus à peine, au début lointain de la vie, étant +tout petit enfant,--mais où les ancêtres, depuis des époques imprécises, +avaient vécu et s'étaient succédé! + +La maison dont je vais parler,--la maison «de l'île», comme on l'appelait +dans ma famille autrefois,--la maison de mes ancêtres huguenots avait +été vendue à des étrangers après la mort de mon arrière-grand'mère, +Jeanne Renaudin, il y a plus de soixante ans. Quand je vins au monde, +elle appartenait à un pasteur, ami de ma famille, qui n'y changeait +aucune chose, y respectait nos souvenirs et n'y troublait point le +sommeil de nos morts, couchés au temps des persécutions religieuses dans +la terre du jardin. Pendant les premières années de ma vie ma mère, mes +tantes et grand'tantes, qui avaient passé dans cette maison une partie +de leur jeunesse, y venaient souvent en pèlerinage; on m'y conduisait +aussi et il semblait que, malgré les actes notariés, elle n'eût pas +cessé de nous appartenir, par quelque lien secret, insaisissable pour +les hommes de loi. + +Ensuite, nous nous étions peu à peu déshabitués d'aller dans l'île,--où, +d'ailleurs, les dernières de nos vieilles tantes étaient mortes,--et je +n'avais plus revu l'antique demeure. + +Mais je ne l'avais point oubliée, et il restait décidé au fond de +moi-même que je la rachèterais un jour, quand le pasteur, qui +l'habitait depuis si longtemps, y aurait achevé son existence d'apôtre. + + * * * * * + +Tout arrive à la longue: depuis une semaine, j'ai signé l'acte qui me +rend possesseur de ce lieu ancestral. Et aujourd'hui, pour le revoir +après plus de trente années, je pars de Rochefort avec mon fils, un +matin pluvieux d'avril. + +Mon fils n'y est jamais venu, lui, dans l'île; depuis quelques jours à +peine il a commencé d'en entendre parler,--et, cependant, sous je ne +sais quelles influences ataviques, sa petite imagination de dix ans +s'est étrangement tendue vers ce pays et cette demeure où je vais le +conduire. + +La pluie tombe incessante d'un ciel noir. Nous roulons d'abord en chemin +de fer dans les plaines d'Aunis, dont les grands horizons monotones +confinent à l'Océan. Arrivés ensuite au port où l'on s'embarque, sous +une ondée plus furieuse, nous courons nous enfermer, sans rien voir, +dans la cabine d'un bateau. Et, la courte traversée accomplie, nous +remettons pied à terre, devant des remparts gris: c'est le Château, la +première ville d'Oleron. Mais il pleut si fort que cela finit par noyer +toute pensée, toute émotion de retour; les choses de l'île me semblent +étrangères et quelconques. + +On attelle pour nous une carriole, où nous montons à la hâte, sous le +décevant arrosage,--et, en une heure maintenant, nous arriverons à +Saint-Pierre, l'autre petite ville qui est là-bas loin des plages, sur +les terres du centre, et où gît mélancoliquement la vieille maison +familiale.... + +«Dans l'île».... Quand j'étais tout petit enfant, j'entendais prononcer +ces mots avec une nuance de respect et de regret par ma grand'mère, qui +était une exilée de sa demeure et de ses terres d'Oleron; de même, par +ma bonne qui était une exilée de son village d'ici.... Et «l'île» avait +en ce temps-là pour moi un mystérieux prestige: que rien, sans doute, +dans ma promenade de ce jour, ne me rappellera plus.... + +Mon fils a désiré emmener son domestique et il a aussi recruté en route +un de ses grands amis, qu'il a connu naguère matelot, planton à mon +service, et qui est maintenant pêcheur sur cette côte. Nous sommes donc +quatre à présent, pour ce pèlerinage. + +Il pleut toujours, il pleut à verse, et, dans cette voiture fermée, on +voit à peine la campagne qui fuit, tout embrouillée d'eau; aussi bien +pourrait-on se croire n'importe où. + +Mais voici pourtant que le sentiment d'être «dans l'île» me saisit d'une +façon brusque et presque poignante, avec un rappel soudain des +mélancolies de mon enfance.... Être «dans l'île», être déjà un peu +séparé du reste du monde, être entré dans une région plus tranquille et +moins changée depuis le vieux temps!... C'est un petit hameau, aperçu à +travers les vitres rayées de pluie, qui m'a jeté au passage ce +sentiment-là, un petit hameau tout blanc, tout blanc, d'une blancheur +orientale, avec des portes et des fenêtres vertes: ses trois +maisonnettes invraisemblablement basses, son moulin à vent qui tourne, +les moindres pierres de ses enclos, tout cela, blanc comme du lait +jusque par terre. Et, se détachant sur cette laiteuse blancheur, de +naïves bordures de giroflées rouges.... Le caractère du pays d'Oleron +est presque tout entier dans cette chaux immaculée dont les plus humbles +logis s'enveloppent, et dans ces fleurs, écloses à profusion le long des +petits murs. + +Maintenant mon fils, à chaque maison du chemin, me demande si celle-ci +«était du temps de mon enfance», si elle est nouvelle ou si je la +reconnais. Cette enfance, qui me paraît, à moi, si proche encore et pour +ainsi dire présente, lui fait, à lui, évidemment, l'effet d'être déjà +très reculée dans le passé, comme me semblait, à son âge, l'enfance de +mon père ou de ma mère. + +Dans la monotonie de la route, de la voiture fermée et de la pluie, mon +esprit, par instants, se rendort; j'oublie où nous allons et où nous +sommes. Mais chaque nom de ferme ou de village, redit quand nous +passons, par le matelot qui nous accompagne, chante à mon oreille un +refrain d'autrefois.... + +«A présent, grand'mère, raconte-moi des histoires de l'île +d'Oleron!»--C'était généralement à la tombée d'une nuit d'hiver que je +disais cela, en venant m'asseoir, tout petit, au pied de la chaise de +l'aïeule. Je me faisais décrire l'ameublement de la vieille demeure, le +costume et la figure d'ancêtres morts il y aura bientôt cent ans. Mais +je demandais surtout les aventures de route, le récit des grands orages +qui vous surprenaient, en rase campagne ou sur la mer, quand on allait +visiter des vignes éloignées ou bien quand on se rendait de la maison de +Rochefort à la maison de l'île,--et à tout cela, bien entendu, les noms +de ces villages et de ces fermes revenaient se mêler constamment.... + +Il pleut toujours. Déjà loin, derrière nous, le clocher de Dolus (un +village à mi-chemin) se profile sur le gris des nuages, au-dessus d'un +bois. Cela, c'est un aspect de jadis, qui n'a pu changer. Jadis, au +temps de l'enfance de ma mère, ou même au temps plus reculé de l'enfance +de mes aïeules, quand avait lieu ce va-et-vient de la famille entre +Rochefort et Oleron, quand s'accomplissaient, à la manière ancienne, +sur des chevaux ou sur des ânes, tous ces voyages,--qui plus tard me +furent contés entre chien et loup, aux crépuscules d'hiver,--jadis, ce +clocher de Dolus, dans les ciels pluvieux d'alors, se dressait pareil +au-dessus de ce même bois. + +D'ailleurs, Saint-Pierre n'est plus très loin, et cette approche, +semble-t-il, suffit pour aviver en moi des images qui s'effaçaient, fait +sortir de l'ombre et reparaître aux yeux de ma mémoire les respectables +et chers visages, aujourd'hui retournés à la poussière.... + +Notre voiture, plus bruyamment tout à coup, roule sur des pavés, dans +des petites rues paisibles, désertes et blanches;--et c'est +Saint-Pierre, où nous venons enfin d'entrer!... Mais la banalité de +l'hôtel campagnard où l'on nous arrête, les détails ordinaires de +l'arrivée, tout cela est pour couper mon rêve, dès l'abord. Et je ne +retrouve plus rien; j'ai seulement le coeur serré, à cause de ce temps +sombre, je suis déçu et je m'ennuie. + +Cependant, par les petites rues mornes que les averses ont lavées, +rencontrant quelques bonnes femmes en coiffe et en «quichenotte»,[1] +nous allons nous acheminer à présent vers cette maison qui est le but de +notre voyage. + +[Note 1: Une sorte de béguin en toile cartonnée, pour garantir le visage de +la pluie et du soleil.] + +Je crains de ne plus m'y reconnaître, après tant d'années, et je +questionne une jeune fille qui nous regardait passer. + +--Ah! la maison du défunt pasteur! me répond-elle. Tout droit, monsieur, +et, après le tournant là-bas, vous la trouverez à votre gauche. + +Un calme un peu angoissant émane aujourd'hui pour moi de cette petite +ville, assombrie de nuages marins. Derrière des vitres, ça et là, +d'honnêtes figures nous observent, avec une curiosité discrète. Et cela +m'oppresse de sentir partout alentour des existences bornées et +encloses--auxquelles devaient ressembler beaucoup, avec seulement un peu +d'apparat et de grandeur patriarcale, les existences des mes ancêtres +d'ici. + +Mon fils, qui me suit entre ses deux amis, a fini pour un temps déjouer +avec eux et ne dit plus rien, les yeux très ouverts, l'imagination très +inquiétée de ce qu'il va voir. La pluie a cessé, mais le vent d'ouest +souffle avec violence; le ciel reste lourd et obscur, exagérant la +blancheur des pavés, la blancheur de la chaux sur les vieilles +murailles. + +Quelques pas encore, après le tournant indiqué.... Et tout à coup, avec +une commotion au coeur que je n'attendais pas, me croyant moins près +d'arriver, je la reconnais, là devant moi, l'antique maison +familiale.... Elle est d'ailleurs exquise dans sa vétusté bien plus que +je ne l'espérais; la plus vaste et visiblement l'aînée de celles du +voisinage; toute fermée, il va sans dire, avec un air de paix et de +mystère, d'immobilité presque définitive, comme si elle sommeillait +depuis déjà des années sans nombre et ne devait plus être réveillée. Son +grand portail cintré,--que j'avais vu reproduit, l'automne dernier, au +théâtre, dans _Judith Renaudin_,--sa petite porte latérale et ses vieux +auvents, tout cela est d'un vert délicieusement décoloré, dans la +blancheur des couches de chaux qui l'ensevelissent. Elle semble être +l'âme de ce vieux petit quartier mort qui l'entoure et qui, en plus de +sa tristesse d'abandon, exhale aussi l'inexprimable tristesse des +îles.... + +Les clefs, je les trouverai, m'a-t-on dit, chez une certaine vieille +Véronique, laquelle fut servante du défunt pasteur, et s'est placée à +présent dans une maison vis-à-vis de la mienne. + +Je frappe donc au logis d'en face,--et une porte s'ouvre: mon Dieu, mais +c'est là précisément que s'étaient retirées mes vieilles tantes!... Moi, +qui n'y avais pas fait attention du dehors!... C'est là que j'étais venu +pour la dernière fois, en vacances de Pâques, séjourner chez elles, +quand j'avais l'âge de mon fils.... Je reconnais cette cour, ce petit +jardin, comme si hier à peine je les avais quittés. Et ces vieilles +tantes, cousines de ma mère, je les revois si bien toutes les trois, +dans leurs pareilles robes de soie noire, dont l'usure décente était +perceptible à mes yeux d'enfant!... Leurs attitudes et leurs yeux +disaient que d'étranges malheurs s'étaient appesantis sur elles; on les +sentait très pauvres,--malgré d'anciennes jolies choses, des bagues, des +éventails, des porcelaines de Chine, conservées encore dans leurs +armoires. Et j'avais passé chez elles huit jours de mélancoliques et +solitaires vacances, en un mois de mars déjà fort lointain, sous des +nuées basses comme celles de cette heure, tandis que soufflait un +continuel grand vent d'équinoxe.... + +Véronique, coiffée à la mode de Saint-Pierre,--le toquet blanc laissant +paraître deux bandeaux bien lisses sur le front et un petit rouleau de +cheveux bien net sur la nuque,--est une bonne vieille, très brune, +suivant le type de l'île, avec un calme visage et un profil de médaille. +Elle devine aussitôt qui je dois être, et s'en va chercher son trousseau +de clefs. + +Mon fils, entre ses deux amis, attend impatiemment, au seuil de la +maison muette, où il va pénétrer comme dans un château de la +Belle-au-Bois-Dormant. Et moi, avec des sentiments autres, plus +complexes, plus graves, avec une sorte de crainte religieuse, j'attends +aussi que s'ouvre le portail vénérable. + +La clef ne veut pas tourner. Le vent souffle en rafales chaudes. La +maison, obstinément fermée, prend sous le ciel noir la blancheur des +vieux logis arabes. Et, tandis que se prolonge notre attente, je regarde +au bout de cette petite rue vide, tout de suite finie, tout de suite +ouverte sur la campagne sans arbres, je regarde et je reconnais le +déploiement de ces champs et de ces marais plats, tout cet horizon de +quasi-désert qui, en cet endroit, figurant comme fond de ce quartier +mort, me glaçait l'âme pendant mes séjours d'enfant chez les tantes de +l'île.... + +Elle tourne enfin, la clef, et Véronique pousse devant nous la lourde +porte. + +Oh! comment dire l'émotion de voir réapparaître, sous ces nuages de +deuil, cette cour silencieuse des ancêtres!... Devant la façade +intérieure aux auvents fermés, ce vieux perron, ces vieilles dalles +verdies, tout cela envahi par la mousse et les herbes!... Je ne +prévoyais pas ces aspects de cimetière. Et voici que j'ai le sentiment +de pénétrer chez les morts, chez les aïeules mortes. Nulle part autant +qu'ici et à cette heure le passé ne m'avait enveloppé de son linceul. + +Des fantômes,--mais des fantômes débonnaires et discrets, qui ne +feraient aucune peur,--doivent revenir se promener dans cette cour, +lorsque le soir tombe: les aïeules en robe noire.... + +D'ailleurs, rien de changé, sans doute, depuis l'époque où elles +vivaient ici. Sur les murailles, sur le perron, sur la margelle du +puits, sur les dalles, une même usure séculaire atteste la longue durée +antérieure de ces choses. Non, rien de changé nulle part. Il manque +seulement un amandier là-bas, qui avait plus de cent ans et qui a dû +mourir de vieillesse; à la place où je me rappelais l'avoir connu, son +tronc large se voit encore, scié près des racines. D'autres arbres, à +bout de sève, ont pris une certaine parure fraîche, par la grâce de +l'avril une fois de plus revenu. Un grenadier est entièrement rouge de +ses pousses nouvelles. Mais surtout l'herbe verte, l'herbe a foisonné +d'une façon étrange, depuis deux années à peine que personne n'habite +plus ici; entre les pavés, des fleurs sauvages ont pris place, et de +hautes avoines folles qui aujourd'hui se courbent et se froissent, +tourmentées par le vent d'ouest. Et vraiment cette herbe donne à la cour +des aspects d'enclos funéraire. + +Véronique va nous introduire à présent dans le principal corps de logis, +par où commencera notre visite songeuse. Et nous gravissons avec respect +les marches de ce perron--où, vers la fin du XVIIIe siècle, +à ce que l'on m'a souvent conté, de joyeuses petites filles (qui furent +mes grand'tantes, mon aïeule, et moururent octogénaires) avaient pour +jeu favori de monter et descendre en courant, sur des échasses. + +Il fait noir, dans la maison close. Véronique, à mesure que nous +avançons, ouvre les contrevents un à un, et de la lumière pénètre par +degrés dans cette ombre: une lumière grise que diminuent les branches +des arbres et les nuées du ciel. + +D'abord, la salle à manger, qui a gardé ses boiseries Louis XV; c'est là +que, les soirs de jadis, maîtres et domestiques réunis écoutaient avant +de s'endormir une lecture faite dans une grosse bible au frontispice +enluminé de rouge, que je possède aujourd'hui par héritage. + +On n'a pas enlevé encore, du salon sur la rue, le mobilier du pasteur +défunt. Mais c'est un mobilier qui n'est guère moderne et qui ne détonne +pas dans ce lieu, car il est d'une simplicité austère--et la sombre +figure de Calvin, encadrée à la muraille, témoigne que les habitants, +ici, n'ont point cessé d'être des huguenots. + +La silencieuse demeure n'a pas été plus modifiée au dedans qu'au dehors. +Les détails mêmes sont restés intacts. Et, en montant à l'étage +supérieur, j'ai la fantaisie d'ouvrir certain placard de l'escalier, +qui, dans les histoires d'enfance de mes aïeules, jouait souvent un +rôle: sur ses étagères, se tenaient des pots remplis de «sucre des +îles», objet d'habituelle convoitise pour les petites filles aux +échasses, et des confitures faites avec les raisins mûris au soleil d'il +y a cent ans.... + +De l'autre côté de la cour envahie d'herbes, c'est le quartier des +domestiques, plus délabré, plus fruste, et une chambre où, les jours de +pluie, venaient s'amuser les enfants du temps passé. + +Dans cette chambre-là, je savais que ma mère, étant toute, petite fille +et commençant à écrire, s'était amusée une fois à graver son nom sur une +vitre de la fenêtre, avec le diamant d'une bague. Je n'espérais point +retrouver cela; mais le carreau a miraculeusement résisté à soixante +années de possession étrangère, et la précieuse inscription y est +encore! A côté de quelques griffonnages, de quelques essais moins +réussis qui doivent dater du même jour, le cher nom m'apparaît très +lisible, tracé d'une grosse écriture d'enfant qui s'applique: +_Nadine_!... A l'angle du carreau poussiéreux et verdâtre, le nom se +détache, en rayures légères qui brillent, sur l'image trouble de la rue +où la pluie tombe.... _Nadine_!... Alors, je ferme à demi les yeux et me +recueille plus profondément pour me représenter, dans sa petite toilette +surannée, l'enfant qui écrivit cela, vers 1820, un soir d'ennui sans +doute, en regardant tristement cette même vieille rue de village +toujours pareille, un soir où la pluie devait tomber comme aujourd'hui. + +Le long de la cour, des bâtiments, plus déjetés sous des couches de +chaux, étaient des greniers pour les récoltes, des chais pour le vin, +des pressoirs pour les vendanges. Ils disent la coutume patriarcale des +ancêtres, qui vivaient du produit de leurs terres et du sel de leurs +marais. + +Ensuite, après un portail vert, le jardin. Là, c'est un enchantement +pour mon fils, qui n'avait pas prévu tant de fleurs, une telle mêlée +d'arbustes fleuris. Sous le ciel toujours noir, menaçant d'averses +prochaines, on dirait une sorte de bocage, qui s'en va tout en longueur, +bien clos pour plus de tristesse, entre de hauts murs gris tapissés de +vignes. Les plantes y sont presque retournées à l'état de sauvagerie; +mais cependant les buis des bordures, si grands qu'ils soient devenus, +donnent encore à l'ensemble son caractère jardin, jardin d'autrefois, à +l'abandon. Toutes sortes de vieilles fleurs de France, de ces fleurs qui +se perpétuent sans être cultivées, tulipes, anémones, narcisses, +jacinthes et lis, sont épanouies à profusion, foisonnant jusque dans les +sentiers. Les lilas sont des gerbes violettes ou blanches; les poiriers, +les pêchers, d'énormes bouquets blancs ou roses. Il est en harmonie avec +la maison, ce jardin--et celui de la Belle-au-Bois-Dormant devait un peu +lui ressembler, refleurissant ainsi tout seul, au renouveau, sous +l'arrosage des nuées d'avril. + +Tout au fond, entre des ifs taillés et la muraille, est une place où +l'on recommandait autrefois aux enfants de la famille de ne pas courir +et de parler bas: là, dans la terre, dorment des ancêtres huguenots, +exclus des cimetières catholiques au temps des persécutions du roi Louis +XIV. + +Et enfin, par un autre portail, où une date: 1721, est inscrite, nous +arrivons à un petit bois qui continue notre domaine et qui finit dans la +campagne,--dans cette campagne de l'île, dénudée et plate, battue par +les grands vents d'ouest, et cernée, à l'horizon extrême, par la ligne +enveloppante de la mer.... + +Chez des gens du voisinage, que je n'avais pas vus depuis mon enfance, +j'ai deux ou trois visites à faire, puisque me voici redevenu quelqu'un +du pays: je laisse donc mon fils, avec son domestique et son matelot, +dans le vieux jardin qui l'enchante, leur donnant mission à tous trois +de fourrager parmi les branches et les fleurs mouillées pour composer +une gerbe que nous porterons demain au cimetière de Rochefort, à la +tombe des aïeules--afin qu'il soit pour elle, le premier bouquet cueilli +par nous sur leur terre aujourd'hui rachetée. + +Et, mes courses finies, quand je reviens à cette maison, seul, par les +petites rues vides où l'on ne me regarde même plus passer, quand j'ouvre +la porte _moi-même_, avec la grosse clef que Véronique m'a remise, +alors, pour la première fois, j'ai vraiment l'impression que je rentre +chez moi, ici, l'impression que ce logis vénéré m'appartient, avec tout +ce qu'il renferme encore de souvenirs. Et comme c'est étrange de se +trouver tout à coup maître de ces choses, qui ne semblaient presque plus +réelles, tant l'éloignement et les années en avaient, si l'on peut dire, +dématérialisé l'image!... + +Donc, j'ouvre moi-même la porte des aïeules, et, dans la cour,--qui me +fait à nouveau son accueil désolé, avec ses tapis de mousse, son herbe +funèbre, son air de vétusté et de mort,--j'aperçois mon fils, assis +entre ses deux amis sur les marches du perron et tenant la gerbe qu'il a +fini de cueillir, une gerbe de lilas et de tulipes, toute ruisselante +de pluie tiède. Son ravissement n'a pas faibli; il me fait promettre que +je la remeublerai comme autre fois, cette demeure, qu'il y passera ses +vacances prochaines et que même nous reviendrons nous y fixer. + +Je lui dis oui, comme on dit aux enfants, surtout lorsqu'il s'agit de +l'avenir éloigné. Mais, en réalité, qu'en ferons-nous bien, de cette +maison? Résider ici, fût-ce même en passant, résider au milieu de cette +île, redevenir quelqu'un de cette petite ville morne, voir chaque matin +à mon réveil ce jardin-cimetière, non je ne pourrais plus!... A moins +que ce ne soit plus tard dans la suite des années, si, quelque part en +Orient, je ne tombe pas au bord d'un chemin.... Oui, plus tard, qui +sait, rentrer ici pour le déclin de ma vie, puis dormir dans ce vieux +sol où gisent des ossements d'ancêtres.... Et qu'on inscrive alors sur +ma pierre ce verset de l'Ecriture: «Celui-là est venu de la grande +tribulation»!... + + * * * * * + +A côté de mon fils, sur les marches du seuil, je m'assieds pour songer, +dans ce silence, au milieu décès herbes. Jamais avec autant d'effroi je +n'avais entrevu l'abîme, le définitif abîme ouvert entre ceux qui +vivaient ici et l'homme que je suis devenu. Eux étaient les sages et les +calmes, et ma destinée, au contraire, fut de courir à tous les mirages, +de sacrifier à tous les dieux, de traverser tous les pandémoniums et de +connaître toutes les fournaises.... + +En ce moment, des phrases me reviennent à la mémoire, prononcées par mon +cher Alphonse Daudet, un jour où nous causions de mes origines et de mes +ascendants de Saint-Pierre-d'Oleron: «Toi, vois-tu,--me disait-il, en +riant avec compassion et mélancolie,--tu as surgi là comme un diable +qui sort d'une boîte. Plusieurs générations, qui étouffaient de +tranquillité régulière, ont tout à coup respiré éperdument par ta +poitrine.... Tu paies tout ça, Loti, et ce n'est pas ta faute....» +Est-ce que je sais, moi, si je suis responsable, ou si c'est mon temps +qu'il faut accuser, ou si simplement je paie ou j'expie? Mais ce que je +vois bien, c'est que la mousse et les fleurettes sauvages ont pris +possession de ces marches sur lesquelles nous sommes, et que nous +n'aurions pas dû les troubler par notre présence étrangère. Et, ce que +je sens bien, c'est que l'ombre triste de ces vieux arbres descend comme +un reproche sur ma tête.--Non, ils ne me reconnaîtraient point pour un +des leurs, les ancêtres de l'île, et leur maison ne saurait plus être la +mienne. Ils avaient la paix et la foi, la résignation et l'éternel +espoir. L'antique poésie de la Bible hantait leurs esprits reposés; +devant la persécution, leur courage s'exaltait aux images violentes et +magnifiques du livre des _Prophètes_, et le rêve ineffablement doux qui +nous est venu de Judée illuminait pour eux les approches de la mort. +Avec quelle incompréhension et quel étonnement douloureux ils +regarderaient aujourd'hui dans mon âme, issue de la leur!... Hélas, leur +temps est fini, et le lien entre eux et moi est brisé à jamais.... +Alors, revenir ici, pourquoi faire? + +D'ailleurs, une seconde fois, je ne retrouverais sans doute même pas les +impressions profondes de cette journée; il n'y aurait plus, pour mes +suivants retours, ces nuages et cette saison, ce renouveau d'avril entre +ces murs abandonnés, ce jardin refleuri sous ce ciel noir, rien de ce +qui agit à cette heure sur le misérable jouet que je suis de mes nerfs +et de mes yeux. + +Le mieux serait donc, il me semble, de laisser sommeiller toutes ces +choses, de refermer respectueusement cette porte, comme on scellerait +une entrée de sépulcre,--et de ne plus l'ouvrir, jamais.... + + + + +LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT + +«Il y a deux choses que Dieu même +ne peut pas faire: un vieil arbre et un +gentilhomme.» + +(_Vieux proverbe de Bretagne_.) + + +Souvent j'ai jeté un appel d'alarme vers mes amis inconnus pour qu'ils +m'aident à secourir des détresses humaines, et toujours ils ont entendu +ma voix. Aujourd'hui il s'agit de secourir des arbres, de nos vieux +chênes de France que la barbarie industrielle s'acharne partout à +détruire, et je viens implorer: «Qui veut sauver de la mort une forêt, +avec son château féodal campé au milieu, une forêt dont personne ne sait +plus l'âge?» + +Cette forêt-là, j'y ai vécu douze années de mon enfance et de ma prime +jeunesse; tous ses rochers me connaissaient, et tous ses chênes +centenaires et toutes ses mousses. Le domaine appartenait alors à un +vieillard qui n'y venait jamais, vivait cloîtré ailleurs, et qu'en ce +temps-là je me représentais comme une sorte d'invisible personnage de +légende. Le château restait livré à un régisseur, campagnard solitaire +et un peu farouche, qui n'ouvrait la porte à personne; on ne visitait +pas, on n'entrait pas; j'ignorais ce que pouvaient cacher les liantes +façades closes et ne regardais que de loin les grandes tours; mes +promenades d'enfant en forêt s'arrêtaient au pied des terrasses +moussues, enveloppées de la nuit verte des arbres et de leur silence. + +Ensuite, je m'en suis allé courir par toute la Terre, mais le château +fermé et ses chênaies profondes hantaient mon imagination toujours; +entre mes longs voyages, je revenais comme un pèlerin ramené pieusement +par le souvenir, me disant chaque fois que rien des lointains pays +n'était plus reposant ni plus beau que ce coin si ignoré de notre +Saintonge. Le lieu du reste se maintenait immuable: aux mêmes tournants +des bois, entre les mêmes rochers, je retrouvais les mêmes graminées +fines, les mêmes fleurettes exquises et rares; dans les clairières, sur +les tapis des lichens jamais foulés, je voyais, ça et là, comme +autrefois, pareilles à des turquoises, les petites plumes bleues tombées +de l'aile des geais; dans les fourrés, les renards en maraude poussaient +leurs mêmes glapissements du soir. Rien ne changeait; seulement les +mousses épaississaient leurs velours sur les marches des perrons, les +capillaires délicats gagnaient lentement les terrasses, et, dans les +marais d'en bas, les fougères d'eau se faisaient plus géantes. + +Or cette situation de délaissement, invraisemblable à notre époque +utilitaire, s'était prolongée plus d'un demi-siècle, et on se disait que +ce sommeil du château peut-être durerait longtemps encore, comme il +arriva pour celui de la Belle-au-Bois-Dormant. Mais voici que le +vieillard invisible vient de mourir, rassasié de jours; ses héritiers +vont vendre le domaine enchanté, et des coupeurs de forêts sont là prêts +à acheter pour abattre: songez donc, il y aurait deux cent mille francs +de bois réalisables tout de suite, et la terre resterait! + +Avec quelle mélancolie, l'autre jour, un après-midi de fin d'été, je +suis revenu là faire un pèlerinage qui pourrait bien être le dernier! +L'un des nouveaux héritiers--jusqu'alors un inconnu pour moi,--averti de +ma visite, avait eu la bonne grâce de me précéder pour me recevoir. +Mais je voulais d'abord à être seul, et, laissant ma voiture à une +demi-lieue du château, en familier de ces bois, je me suis glissé par +d'étroits sentiers dans le ravin où j'avais eu, au temps de mon enfance, +mes visions les plus passionnées de nature et d'exotisme. + +C'est un lieu certainement unique dans nos climats. La petite rivière +sans nom, qui traverse toute la forêt dans une vallée très en +contre-bas, s'attarde là, plus enclose de rochers, plus enfouie sous +l'amas des verdures folles; elle s'épand au milieu des tourbes et des +herbages pour former un semblant de marais tropical. Avant que j'aie vu +les vraies flores exotiques, ce ravin déjà les révélait à mon +imagination d'enfant. Les arbres qui y font de la nuit verte sont +singulièrement hauts, sveltes, groupés en gerbes qui se penchent à la +manière des bambous. A l'abri de ces voûtes de feuillage et de cette +sorte de falaise qui garantit comme un mur contre le vent d'hiver, toute +une réserve de nature vierge demeure blottie dans une humidité et une +tiédeur presque souterraines; les roseaux jaillissent de souches si +vieilles et si hautes qu'on les dirait montés sur un tronc, comme les +dracénas; de même pour la plus grande de nos fougères, l'osmonde, qui y +semble presque arborescente. C'est aussi la région des mousses +prodigieuses, qui sur toutes les pierres du sol imitent des plumes +frisées, et de mille autres plantes inconnues ailleurs, d'une fragilité +et d'une défiance extrêmes, qui ne se risquent à paraître que sur les +terrains tranquilles depuis toujours.--Il faudrait préserver jalousement +de tels édens, sans doute millénaires, que ni volonté, ni fortune ne +seront capables de recréer.--Dans la pénombre de sous-bois, je prends le +sentier, plutôt l'incertaine battue, qui passe tout au pied de la +falaise d'enceinte. Les roches surplombent, des roches d'un grisâtre un +peu rose, tellement frottées par les siècles qu'elles n'ont plus que des +surfaces arrondies. Voici d'abord dans cette muraille une étrange et +adorable niche, toute festonnée de stalactites et frangée de +capillaires, d'où s'échappe une source. Un peu plus loin, les roches +lisses, ayant l'air de se plisser comme des draperies qu'on relève, +découvrent peu à peu de profondes entrées obscures,--et ce sont les +grottes préhistoriques ouvertes le long de cet ombreux marécage; rien +n'a dû beaucoup changer aux entours, depuis les temps où des hôtes +primitifs y aiguisaient leurs couteaux de silex. Il y en a plusieurs, de +ces grottes, qui se suivent, montrant des porches en plein cintre ou +bien dentelés et d'un dessin ogival. Et enfin j'arrive à la plus grande, +dont la salle d'entrée a comme un dôme d'église; le demi-jour verdâtre +des feuillées n'y pénètre pas très loin, et on aperçoit au fond, entre +les piliers trapus que lui ont faits les stalactites, des couloirs qui +s'en vont plonger en pleine nuit. J'aimais m'y aventurer jadis avec une +lampe et un fil conducteur, et je me rappelle qu'une fois, vers ma +quinzième année, j'avais failli me perdre dans le dédale de ces +galeries, que tapissaient comme d'épaisses coulées de neige ou de lait, +et qui étaient toutes de la même blancheur de suaire. + +Le sentier, toujours couvert et demi-sombre, mais de plus en plus +facile, remonte enfin au niveau de la plaine, dans des bois touffus où +la flore devient tout autre, sur un terrain sec, feutré de mousses +différentes. + +Maintenant une large avenue droite, dans la direction du nord, va me +conduire au château. Elle passe au milieu des bois, les pervenches lui +font au printemps des tapis tout bleus, et les «chênes-verts» la +recouvrent, lui donnant l'air d'une interminable nef; on s'en +contenterait ailleurs, de ces chênes-là, mais ce ne sont que des arbres +d'une soixantaine d'années, autant dire des arbrisseaux, comparés à ceux +qui m'attendent plus loin. + +Au bout de l'avenue, la nuit verte tout à coup s'épaissit davantage; +ici, les grands chênes ont des siècles, les mousses et les fougères se +sont installées sur les vigoureuses ramures. Et enfin commence +d'apparaître cette demeure de Belle-au-Bois-Dormant. Dans la même +pénombre toujours, c'est d'abord la vieille grille en fer forgé et le +perron moussu d'une immense et royale terrasse à balustres, et puis, au +delà, encore loin, dans une échappée entre les branches, une façade et +des tours dorées au soleil d'automne. Deux pavillons Louis XIII, fermés +depuis cent ans, se dressent aux angles de cette terrasse déserte, qui +domine de trente ou quarante pieds la rivière enclose, le monde +frémissant des peupliers et des yeuses, la mêlée des herbages, des +joncs, des fougères d'eau et des nénufars, toute l'inextricable jungle +d'en bas.... + +Celui des nouveaux maîtres de céans qui m'attendait vient à ma +rencontre. Il va donc me donner accès dans le château, près duquel j'ai +vécu si longtemps sans y pouvoir entrer. + +Premier portail en pierre rougeâtre, où des bas-reliefs de quatre +siècles représentent des lions endormis. Puis, donjon avancé du guet, +ancien pont-levis, cour d'honneur. Et les tours du château même sont à +présent au-dessus de nos têtes, avec leurs créneaux du moyen âge féodal +et leurs toits d'ardoise ajoutés lors de la Renaissance. + +La porte s'ouvre et nous sommes dans la place. Bien que les murailles +extérieures n'eussent point de lézarde, je prévoyais un délabrement de +logis abandonné. Non, rien n'a souffert. Les parois, il est vrai, sont +badigeonnées de modeste chaux paysanne, mais tous les plafonds ont gardé +leurs énormes solives, peinturlurées à la Renaissance, et il suffirait +d'un lavage pour en ressusciter complètement les dessins et le coloris. +Ça et là, des meubles fanés à point, des soies qui s'éteignent, du Louis +XV, du Louis XVI ou du Directoire.... Vraiment un acquéreur, assez +affiné pour comprendre cette sorte de simplicité seigneuriale qui fut +celle de nos châteaux de province à la fin du dix-huitième siècle, +n'aurait ici que la peine de prendre place. + +Une salle pourtant détonne par son luxe plus surchargé. Des artistes de +la Renaissance italienne, mandés par les seigneurs d'alors, y avaient +prodigué les peintures et les ciselures; aux murailles et au plafond, +des encadrements sculptés en plein bois, avec une précieuse finesse, +entourent de curieux tableaux, d'une époque indécise et transitoire, où +certains visages ont la naïveté des primitifs, tandis que des +clairs-obscurs et des détails de muscles sentent l'influence de +Michel-Ange. + +Mais ce qui est sans prix, ce qui est sans égal nulle part, c'est la vue +que l'on a des fenêtres d'en haut et des chambres des tours: au delà des +grandes terrasses superposées et des vieux jardins à la française, +partout, n'importe où l'on regarde, un lointain qui fait oublier le +siècle présent, un lointain qui n'indique aucune époque de l'histoire; +si l'on veut, c'est le moyen âge, ou même c'est le temps des Gaules; +rien que le tranquille déploiement des branches, la paix infinie des +choses que l'homme n'a pas encore dérangées. On respire l'éternelle +senteur des arbres, des mousses et de la terre. Vers le sud, il y a les +bois par lesquels je suis arrivé et qui tombent dans le ravin des +grottes. Dans tout l'ouest, au-dessus de la rivière et d'une ligne +rocheuse, ces autres bois très embroussaillés--où je connais des +sépultures gallo-romaines et qui, en dehors du champ de la vue, +confinent à un étrange petit désert de pierrailles. Vers le nord, enfin, +c'est un moutonnement de cimes plus hautes et plus sombres, d'un vert +intense où jamais l'automne ne met ses teintes de rouille: la forêt de +«chênes-verts» que nous visiterons tout à l'heure. + +Et, devinant déjà aux allures de mon hôte, à son esprit distingué, qu'il +saura comprendre, je lui représente quel crime il commettrait en livrant +à des barbares ce domaine. En effet, il était pleinement de mon avis. +Mais, pour des questions de partage (nombreux héritiers tous dispersés +et établis en d'autres sites), il fallait vendre, et les coupeurs +d'arbres renouvelaient des offres pressantes. + +--Vous, me dit-il, achetez-le! + +Réponse à prévoir, évidemment. Mais ce serait une peu raisonnable +fantaisie, et pour ne venir jamais, car j'ai déjà, moi aussi, fixé ma +vie ailleurs.... + + * * * * * + +Le soleil déclinant, nous sommes allés terminer ce pèlerinage dans la +forêt de couleur sombre qui, du côté nord, commence tout de suite, dès +que finissent les terrasses et les vieux balustres. + +J'ai dit que le ravin des grottes était un lieu unique; de même pour +cette forêt-là, en courant le monde je n'en ai pas rencontré qui lui +ressemble, si ce n'est peut-être en un coin perdu de la Grèce. Le +«chêne-vert», qui en France n'existe à l'état d'arbre forestier que +dans nos régions sud-ouest tempérées parle vent marin, porte des +feuilles d'une nuance foncée, un peu grisâtres en dessous comme celles +de l'olivier, et, l'hiver, quand tout se dénude ailleurs, il reste en +pleine gloire. C'est un arbre d'une vie très lente, auquel il faut des +périodes infinies pour atteindre son complet épanouissement. Lorsqu'il a +pu se développer dans une tranquillité inviolable, comme ici, son tronc +multiple s'arrange en gerbe, en bouquet gigantesque; alors, avec son +branchage touffu du haut en bas qui descend jusqu'à terre, avec sa belle +forme ronde, il arrive presque à la majesté du banian des Indes.--Or ce +coin de forêt n'a jamais été touché au cours des temps, il s'est fait +comme il lui a plu de se faire; les arbres ne s'y sont pas serrés les +uns aux autres, mais déployés avec calme, laissant entre eux des +intervalles comme en une sorte de mystérieux jardin. Le sol y est d'une +qualité rare: un plateau calcaire sur lequel les siècles n'ont déposé +qu'une mince couche d'humus, et qui ne convient qu'à de patientes +essences d'arbres, ainsi qu'à de très exquises petites graminées, des +mousses et des lichens. Par endroits, ce sont les lichens qui dominent; +les pelouses alors prennent des teintes d'un grisâtre très doux, le même +grisâtre que l'on voit ici sur toutes les ramures et à l'envers de +toutes les feuillées, et c'est un peu comme si la cendre des âges avait +poudré la forêt. Jadis on avait tracé au travers des chênaies deux ou +trois larges avenues,--jadis, on ne sait plus quand; elles subsistent +sans qu'il soit besoin de les entretenir, car ce terrain ne connaît ni +la boue, ni les ajoncs, ni les broussailles; elles sont adorables, en +décembre surtout, ces avenues, puisque les grands «chênes-verts», et les +phyllireas, qui forment parfois des charmilles à leurs pieds, jamais ne +s'effeuillent; on peut y cheminer plus d'une demi-lieue sans voir autre +chose que ces arbres magnifiquement pareils, et lorsqu'on arrive enfin +au bord de la muraille rocheuse, qui limite le plateau et ses futaies, +pour descendre à la zone plus basse des roseaux et de l'eau courante, +l'horizon que l'on découvre est encore un horizon sans âge. + +Et le charme si singulièrement souverain de cette forêt, c'est l'espace, +les passages libres partout. Entre les touffes majestueuses des +feuillages vert-bronze atténués de grisailles, on circule aisément sur +de très fins tapis, et, cela donne une impression de bois sacre, de parc +élyséen. Séjour pour le calme à peine nostalgique ou même pour le +définitif oubli, dans l'enveloppement des vieux arbres et des vieux +temps.... + + * * * * * + +Comme nous rebroussions chemin, sur les velours délicatement nuancés des +mousses vertes ou grises, et que les tours du château, rougies par le +soleil couchant, commençaient de réapparaître entre les énormes chênes +tranquilles, mon hôte me dit tout à coup: + +--Non! c'est trop beau, et nous serions trop coupables! Ecoutez, nous +allons essayer de surseoir à la vente, si vous voulez nous aider à +trouver l'acheteur qui ne détruirait pas.... + +Voilà donc pourquoi j'adresse cet appel à tous, et vraiment j'ai +conscience de remplir un devoir envers ma province de Saintonge, même +envers mon pays. Il y aura, je le sais, des imbéciles pour dire que je +fais une réclame intéressée, mais cela me sera égal parce qu'ils +resteront seuls à le croire. + +A notre époque, qui est celle de la laideur envahissante, cette rage +éhontée de déboiser partout arrive à son paroxysme, et, lorsque nos +descendants comprendront enfin l'étendue de notre stupidité sauvage, il +sera trop tard, car il faut des siècles et des siècles pour recréer de +vraies forêts. Aux Pyrénées, restait celle d'Iraty, qui était immense et +où la cognée n'avait jamais été mise; or la voici bientôt rasée jusqu'au +sol, par des fabricants de je ne sais quel carton-pâte. Toutes celles de +l'Est, vendues à des juifs allemands, et celle d'Amboise, condamnée à +mort. L'Institut de France, qui, semble-t-il, devrait être gardien de +toute beauté, donne lui-même l'exemple du meurtre. Près d'Hendaye où +j'ai mon ermitage, deux vieillards que j'affectionnais tendrement +avaient en 1902 légué à l'Académie des sciences leur château et leurs +bois qui s'étendaient jusqu'au bord des hautes falaises marines; averti +par la rumeur publique très accusatrice, j'y suis allé hier pour me +rendre compte: hélas! je n'ai plus trouvé trace des allées où je me +promenais naguère avec ces vénérables amis; les chênes étaient coupés et +par endroits les souches arrachées. Ainsi une compagnie d'hommes +distingués ou illustres, qui séparément désapprouveraient tous, a pu +fermer les yeux sur ce vandalisme. + +Dans notre pays cependant, tous les gens riches ne sont pas les +grossiers brasseurs d'affaires qui abattent pour alimenter des scieries +mécaniques ou des usines à papier. A mon appel surgira peut-être quelque +acheteur d'élite, digne d'être l'habitant du château enchanté et capable +de respecter alentour la vie des grands chênes séculaires. Mais qu'il se +hâte, car la menace est pressante! Par discrétion envers celui-là, oh! +je m'engagerais de bon coeur à renoncer au pèlerinage que tous les ans +je faisais dans certains sentiers, satisfait avec la seule certitude +que la chère forêt, où sont restés mes rêves d'enfant, poursuivrait le +cours indéfini de sa durée, même après que j'aurai cessé de vivre. + +P.-S.--Il faut pourtant bien que je me résigne à faire une sorte +d'annonce plus précise, car je m'aperçois que l'on ne saurait même pas +de quoi je veux parler. Il s'agit du château et de la forêt de La +Roche-Courbon, sis en Sainteonge, à vingt-deux kilomètres de Rochefort, +environ trente-cinq de Royan et onze de la gare lapins prochaine. + + + + +NOYADE DE CHAT + + +Les chats ont un cri spécial pour l'heure de la grande angoisse, l'heure +où ils voient la mort apparaître. Tous ceux qui les fréquentèrent et +surent les comprendre le connaissent aussi bien qu'eux-mêmes, ce cri, +tellement peu semblable à leurs habituels miaulements de demande, de +vague ennui, décolère ou d'amour. C'est leur appel à on ne sait quelle +pitié supérieure, obscurément conçue par eux,--pitié des êtres ou +peut-être pitié latente des choses; on pourrait dire que c'est leur +prière, leur prière d'agonie.... + +Hier après midi, au grand resplendissement de trois heures, au milieu du +silence coutumier de ma maisonnette qui baigne dans l'estuaire basque, +par ma fenêtre, j'entendis ce cri-là venir d'en bas, monter du bord de +l'eau, et je vis les deux chats gardiens du logis, qui dormaient +voluptueusement dans le jardin sur l'herbe, tout à coup dresser la tête, +puis se lever, prendre leur course ensemble vers le balcon d'une +terrasse qui domine la grève, pour voir quel drame se passait. + +Quand je vins les rejoindre, leur attitude était caractéristique, et +révélait un monde de pensées différentes dans ces deux petites cervelles +fantasques, pour moi impénétrables à jamais. L'un, tout jeune, un matou +de dix-huit mois, né dans la maison, heureux depuis l'enfance et par +suite très confiant dans l'humanité, regardait, les oreilles droites, le +cou tendu, les yeux dilatés, comme n'arrivant pas à bien comprendre et +se refusant à croire. L'autre, sa mère, une vieille chatte violente et +rancunière, qui a connu des jours sans pâtée et amassé maintes preuves +de la malice des hommes avant de trouver enfin chez moi le bon refuge, +l'autre était furieuse; en grondant, elle allait et venait, tournait sur +elle-même à la façon des bêtes féroces dans leur cage, et évidemment +devinait tout, ayant assisté souvent à des noyades pareilles; même à mon +arrivée elle me fit la grimace et: Pft! pft! comme me rendant +responsable aussi et m'englobant dans son dégoût de l'espèce humaine. + +Ce que j'aperçus quand je regardai sur cette grève au-dessous de moi, +dans la première minute, comme le jeune matou naïf, je ne compris pas +bien. Une fille en cheveux--quelque servante du voisinage--était là +debout, et près d'elle, se réfugiant tout contre sa robe, un pauvre +chaton d'environ deux mois, mouillé, trempé, avec sur le museau un peu +de sang qui coulait d'une blessure. C'était lui qui poussait le cri de +la grande angoisse, ouvrant tant qu'il pouvait sa petite gueule rose +bordée de perles blanches, levant vers la fille ses petits yeux pleins +d'eau et pleins de larmes. + +Dans la terreur de la mort entrevue, il exhalait à pleine voix sa +suprême prière, tout enfantine: «Qu'est-ce que j'ai fait de mal, moi? Je +ne suis qu'un pauvre petit chat innocent? C'est donc possible qu'on me +tue comme ça? Mais je demande grâce, vous voyez bien; je crie au +secours! On n'aura donc pas de pitié!...» + +Oh! le dernier cri des bêtes condamnées, leur pauvre cri qui est si +inutile et qui, on le sait d'avance, ne touchera personne!... celui d'un +boeuf à l'abattoir, même celui d'une humble poule qu'un marmiton égorge +pour la faire cuire!... + +Ce qui s'était passé avant mon arrivée sur la terrasse, je le +reconstituai, bien entendu, presque aussitôt. La fille voulant noyer le +chaton, sans avoir même la pudeur de lui mettre une pierre au cou pour +que ce fût fini plus vite, avait dû le lancer d'abord du haut de son +logis, par quelque fenêtre: d'où la blessure et le petit museau +saignant. Ensuite, ayant vu qu'il nageait avec tant de courage pour +essayer encore de survivre, elle était descendue afin de l'achever. Mais +voici maintenant qu'elle prolongeait son attente et ses grands cris, +ayant commencé de rire avec un batelier qui passait justement dans sa +barque le long du bord et l'intéressait davantage. + +Enfin, elle se baissa vers la petite chose impuissante et blessée qui +l'implorait de toutes ses forces, et sans me laisser le temps +d'intervenir, elle l'avait jetée à nouveau, d'une grosse main brutale, +très loin, en plein courant. Quelques secondes on vit surnager deux +oreilles minuscules, le bout d'une mince queue noire qui se tordait; et +puis, plus rien: la petite chose qui avait tant supplié et tant souffert +était rentrée dans la paix. + +Alors elle s'en alla tranquillement, la sauvagesse, en gardant aux +lèvres, à l'adresse du batelier, son sourire de brute. + + * * * * * + +Un moment plus tard, la chatte de ma maison, qui s'était rendormie sur +l'herbe avec son fils, se réveilla inquiète; puis, jetant de vilains +cris de haine, retourna vers la terrasse d'où elle avait vu tuer. Mais +en route, distraite tout à coup, elle fit halte pour se lécher une +griffe; évidemment les images se brouillaient dans sa tête, elle ne se +souvenait plus bien, et, calmée, indifférente, elle revint se coucher. + +Les bêtes ont leurs idées surtout par éclairs, d'une façon aussi vive +que nous peut-être, bien que toujours incomplète et sans suite. La +grande Pensée, immanente au fond de tout, et qui depuis les origines +continue la lutte pour se dégager, s'est fourvoyée, comme en autant +d'impasses, dans ces pauvres têtes-là, obscurcies de matière, et du +reste à peu près imperfectibles,--fourvoyée bien plus maladroitement +encore que dans les nôtres, qui restent cependant si inaptes à concevoir +le pourquoi de la vie. Mais il est croyable que certains animaux +supérieurs, pendant les minutes où ils sont lucides (chiens qui hurlent +à la lune, chats qui se lamentent sur les toits les soirs d'hiver), +sentent aussi désespérément que nous la tristesse d'être l'un des +milliers d'échelons, si vite brisés, sur lesquels cette Pensée essaye sa +marche ascendante,--l'indicible tristesse d'exister et l'horreur de +finir. + +Et nos Évangiles, pourtant si admirables dans les leçons de charité +qu'ils nous donnent, ont une déroutante lacune: la pitié pour les bêtes +n'y est même pas indiquée, alors que le Brahmanisme, le Bouddhisme et +l'Islam nous l'enseignent en termes que l'on n'oublie plus. + + + + + +L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA + +Hendaye, février 1908. + + +Au pays basque, notre hiver, qui est plutôt nuageux, plutôt tourmenté, +nous réserve pourtant d'adorables surprises de tiédeur, dès que se met à +souffler le vent du sud, grand magicien de la région. + +Ce matin, quand se sont ouvertes mes fenêtres qui regardent l'Espagne, +une fête de lumière commençait, sous un ciel idéalement pur. Pendant la +nuit, le vent du sud, en un rien de temps, avait clarifié l'atmosphère; +il soufflait doucement, pour nous apporter les langueurs, les +limpidités du Midi espagnol, et c'était une trêve de quelques jours à +ces longues bourrasques d'ouest, à ces plaies persistantes, qui font de +ce pays une autre Bretagne, plus chaude que la vraie, mais aussi verte +et aussi mouillée. + +Donc, aujourd'hui, fête de soleil partout sous mes yeux. En face de moi, +Fontarabie--qui, dans un avenir prochain, va être, hélas! +irrémédiablement défigurée,--l'antique Fontarabie, aux couleurs de +cuivre et de basane, trônait encore telle qu'autrefois, sur son rocher, +au pied de la chaîne des Cantabres. Et plus loin la mer--qui va bientôt, +hélas! m'être cachée derrière une ligne de modernes villas--traçait à +l'horizon sa tranquille ligne bleue. + +A un tel matin une journée a succédé, douce comme en juin. Et +l'après-midi j'ai pris la route de la plage. Une petite route étroite, +que j'ai connue jadis paisible et charmante; à présent, rétrécie encore +par un tramway, et défoncée par les autos, si impraticable qu'il faut +prendre à côté dans les champs. + +Elle était tranquille et comme recueillie aujourd'hui, cette plage, dans +une quasi-solitude que l'hiver lui a rendue et qui rappelait encore un +peu ses chers aspects d'autrefois. Mais pourtant que de dégâts, commis +déjà sur ces dunes et ces sables, depuis deux ans à peine que des +spéculateurs s'y sont abattus, les ont achetés pour les _mettre en +rapport_! Jadis, c'était un sol exquis, feutré et brodé de ces plantes +délicates qui demandent des siècles de paix pour se produire: des +mousses d'un velours spécial, des immortelles odorantes et des milliers +de petits oeillets roses, parfumant les entours avec leur baume sauvage. +De ce sol précieux, il ne reste plus que ça et là des lambeaux; tout est +bouleversé, dénivelé, coupé de larges avenues empierrées que vont +border les villas de demain. Les tapis d'oeillets roses ne seront +bientôt plus ici qu'une légende du vieux temps. + +En cette belle journée d'hiver, les intrus cependant n'étaient en vue +nulle part, chassés sans doute vers les villes par tant de bourrasques +et de pluies qui viennent de passer. On apercevait seulement au loin, +sur le sable lisse et mouillé, tout au bord des lames qui déferlaient, +des essaims de petits êtres, d'une taille de pygmée, cheminant avec +lenteur et sans jeux: trois cents petits garçons et petites filles; les +convalescents de la tuberculose; les hôtes de l'immense sanatorium que +j'ai vu tout récemment fonder sur cette plage jusqu'alors déserte, et +qui, de saison en saison, développe toujours plus ses maisonnettes à +toit rouge, grandit, envahit comme un puissant village. Oh! les pauvres +petits, loin de moi la pensée de protester contre leur présence, si peu +décorative soit-elle, puisque cet air marin les sauve. Passe pour le +sanatorium envahisseur. Mais les villas, les hôtels, le casino, les +croupiers, j'en saisis moins les bienfaits. + +Du côté sud de la grande plage, je regardais maintenant se détacher, sur +le fond sombre des montagnes espagnoles, le groupe de ces villas qui ont +surgi depuis une année, avec une stupéfiante vitesse,--et je me sentais +forcé de convenir qu'elles n'étaient pas laides; que, si l'on s'en +tenait là, ce serait acceptable encore. En effet, dans notre infortune, +nous avons été assez heureux pour que le chef de l'exploitation ne fût +qu'un demi-barbare; quelqu'un de déjà évolué, qui a dépassé tout de même +l'époque du chalet polychrome à clochetons en zinc. Il a compris ce qui +n'avait pu entrer jusqu'ici dans les cervelles bouchées des aménageurs +de villes d'eaux, à savoir qu'ils ont intérêt, même pour attirer leurs +clients, à laisser à chaque pays-un peu de son caractère. Et ces aillas +dont il vient de nous doter sont des Biaisons basques, interprétées avec +une assez louable recherche d'exactitude; du toc s'y est glissé, il va +sans dire; cependant, bénissons le destin qui nous a préservés du «modem +style»! + +Mais quelle mentalité ont-ils donc, en somme, ces malfaiteurs +inconscients qui entreprennent d'aménager notre plage? Avant sans doute +obscurément senti--puisqu'ils sont venus--le charme de l'Euzkalerria, +ils ne s'aperçoivent pas qu'ils le détruisent! Ce charme, ont-ils +vraiment cru pouvoir le maintenir ici, rien qu'en recopiant, ou à peu +près, l'architecture de quelques maisons surannées? Et restent-ils +incapables de comprendre ce qui va manquer à leur pastiche je ville +basque: l'empreinte du passé, le mystère et l'indéfinissable calme, la +protection latente des vieilles églises et le chant de leurs cloches, +tout l'indicible de ce pays, et son âme enfin,--son âme ombrageuse qui +bien entendu fuit et se dérobe à leur seule approche?... + +«Nous vous amenons la richesse», disent-ils, de bonne foi sans doute. Et +les gens, pris comme des alouettes au miroir, battent des mains à cette +annonce, maudissant le prophète de malheur que je deviens, accueillent +en naïfs ce semblant de luxe qui leur arrive. Déjà tout change dans la +région contaminée et la tradition s'oublie, le béret se démode, la +couleur s'éteint; des boutiques, qui étaient gentilles et campagnardes, +s'affublent de vitrages «art nouveau»; le fandango, sur la place de +l'église, disparaît devant le quadrille de barrière. Les besoins et les +convoitises vont croissant; telle Basquaise, que j'ai connue charmante +un foulard noué sur les cheveux, désorientée aujourd'hui sous son grand +chapeau et son grand voile, quitte son travail pour aller jouer à la +dame touriste en rôdant autour du casino le soir. Parmi les humbles, +quelques-uns des plus avisés commencent bien à dire: «Mais nous payons +tout plus cher, et bientôt comment pourrons-nous vivre?» Attendez, mes +pauvres amis; ce n'est encore que le début; il ne sera pas pour vous, +pêcheurs, ouvriers ou modestes marchands, l'or que jetteront peut-être +ici les baigneurs, mais pour les aigrefins qui s'installent toujours à +leur suite. Et vos fils deviendront des guides en tous genres à l'usage +des étrangers. Quant à vos filles, ce sera pire; instruisez-vous +d'ailleurs en observant Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Tout pays qui +s'ouvre au tourisme abdique sa dignité, en même temps que son lot de +paix heureuse.... + + * * * * * + +Le déclin magnifique du soleil m'annonçant l'heure où j'avais donné +rendez-vous à mes partenaires de «pala», je me suis dirigé vers ce +fronton du jeu de pelote, qui naguère attirait sur la plage une +affluence purement basque. Et là encore tout était dérangé, +meurtri,--car la destruction de cette place du jeu national est, hélas! +décrétée par les nouveaux «aménageurs» de notre bord de mer. + +A peine avions-nous commencé de jouer quand même, au milieu de ce +désarroi d'abandon, que deux ou trois cents petits spectateurs venaient +de près nous enserrer: toujours les hôtes du sanatorium, les petits +tuberculeux déjà cicatrisés, en train de refaire ici leurs bonnes joues +roses. Oh! bien gentils, les pauvres enfants, et bien empressés toujours +à nous rapporter les pelotes lancées trop haut qui s'égaraient. Certes, +j'aimais mieux les voir autour de moi que les touristes qui, cet +été--si je' n'ai pas déjà dit adieu à ce pays,--viendront m'observer +avec malveillance. Mais l'époque, si récente, où il n'y avait personne! +Songer qu'hier encore cette plage admirable n'appartenait qu'aux +Hendayais, aux paysans des hameaux d'alentour, et à quelques discrets +artistes! La ligne fière des grands brisants et des sables fuyait alors +ininterrompue, s'en allait mourir là-bas au pied de l'abrupte et déserte +falaise cantabrique. Et lorsqu'on revenait du jeu de paume, par ces +soirs de Biscaye qui sont tantôt limpides et dorés, tantôt alourdis de +gros nuages fauves, on avait autour de soi d'exquises solitudes, où la +silhouette de Fontarabie trônait dans le lointain comme une apparition +des vieux temps. Et on était grisé par la senteur des dunes, toutes +fleuries d'immortelles et d'oeillets roses. + +Elle est donc imminente, disais-je, la destruction de ce fronton de +pelote, où tant de braves paysans, le dimanche, au lieu d'aller au +cabaret, passaient des heures bienfaisantes![2] Ayant un peu contribué à +faire connaître au monde ce jeu traditionnel des Basques, je croyais +qu'on aurait, sur ma prière, épargné ce vieux pan de mur, où je joue +moi-même depuis douze ans, et j'avais de confiance adressé ma +protestation aux autorités locales, mais, hélas! pour n'en rien +obtenir.[3] + +[Note 2: Hélas! les fils de l'Euzkalerria délaissent de plus, en plus +ce jeu du haute élégance pour le grossier football!] + +[Note 3: J'écrivais ceci il y a deux ans. Or, ce jeu de pelote a été, sur ma +prière, maintenu et amélioré par l'«aménageur» de la plage, par celui-là +même que je qualifiais plus haut de demi-barbare. Le mot d'ailleurs +était injuste: homme de goût, artiste, aurais-je dû dire plutôt. Sur nos +sables tapissés d'oeillets et d'immortelles, il avait rêvé de fonder une +ville de bains qui n'enlevât pas au pays la couleur ancienne, et ses +études de la vieille Euzkalerria lui avaient permis de dessiner des +maisonnettes d'un archaïsme exquis.. Mieux valait pour tout le monde ne +rien bâtir du tout, bien entendu, et respecter cette solitude; sa +conception toutefois était acceptable,--mais allez donc la faire entrer +dans des cervelles vulgaires, ou seulement moyennes! Il a été débordé. +Un petit quartier purement basque, construit depuis deux années d'après +ses plans, semble un joyau rare en comparaison des horreurs qui viennent +de pousser alentour: donjons moyenâgeux en ciment armé; fermes +pseudo-normandes; tristes maisons noirâtres à toits d'ardoise que l'on +dirait échappées de la banlieue de quelque ville ouvrière du +Nord;--jusqu'à une espèce de gâteau de Savoie tout rond, tout +peinturluré, tellement saugrenu que les gens s'arrêtent devant pour +sourire. Et, si une croisade de défense ne s'organise au plus vite, +cette presque dernière de nos plages françaises non violées, finira, +comme toutes les autres, dans le ridicule. (Mars 1910.)] + +Je n'ai du reste aucune influence dans ce petit pays d'Hendaye. Oh! +peut-être, si j'y avais bâti quelque villa pompeuse.... Mais je n'ai +voulu y posséder qu'une maison de pêcheur et j'essaye, pour me reposer, +d'y vivre de la vie des simples: alors, plus l'ombre de prestige. Et +c'est à tel point que l'un quelconque de ces industriels venu; pour +spéculer sur les terrains à la plage, éprouvant le besoin de +m'invectiver par écrit parce que je n'applaudis pas son oeuvre, a laissé +tomber dans sa lettre, après quelques impertinences dénuées +d'originalité, cette perle dont il est sûrement incapable d'apprécier +toute la mélancolique bouffonnerie: «Si ça ne vous plaît pas, +allez-vous-en, monsieur Loti; vous _n'êtes plus_ la curiosité +d'Hendaye.» Mon Dieu, combien je l'accepterais volontiers, le rôle que +ce monsieur m'assigne, en une phrase si lapidaire! Etre une «curiosité» +qui a fini son service de réclame pour la région et qui cesse d'attirer +le regard des badauds, mais voilà justement ce qui réaliserait mon rêve! +Quant à m'en aller, c'est entendu. Et les quelques artistes qui +fréquentaient aussi l'estuaire de la Bidassoa vont, je suppose, imiter +ma fuite: à quoi bon rester, si Hendaye devient une succursale de +Biarritz ou de Trouville? Il m'est pourtant cruel de dire adieu à ce +coin de la terre que j'aime encore, et j'aurai peut-être la faiblesse +défaire traîner mon départ quelques saisons, tant qu'on ne m'aura pas +jeté bas ce pauvre mur de pelote auquel sont attachés mille +souvenirs,--et surtout tant que Fontarabie, là-bas sur la rive d'en +face, gardera intacte sa silhouette que connut Charles-Quint. + +Mais Fontarabie est menacée du même coup, et là est le plus grave, là +est le vrai motif de ce cri d'alarme que je veux jeter,--oh! bien +vainement hélas! je le sais d'avance. + +En effet, les exploiteurs de notre plage ayant demandé à la commission +des Pyrénées le droit de combler une partie de la rivière, côté +français, pour y asseoir leur future ville et leurs grands hôtels, les +Espagnols, en échange, demandent qu'on les autorise à combler aussi et à +établir, en avant du rocher où trône leur vieille cité héroïque, un +terre-plein pour y poser des rangées de villas qui masqueront tout, les +adorables maisons du moyen âge, le château de Jeanne la Folle et +l'église. Si l'autorisation est accordée de part et d'autre, ce sera +fini de cette ville du passé, qui était une relique miraculeusement +conservée, qui devenait un lieu de pèlerinage pour tous les peintres du +monde, qui détenait à elle seule toute l'étrangeté charmante de +l'estuaire. Et qu'est-ce que cela va être, ces chalets qui, en +guirlande, surgiront de la rive espagnole? Lorsqu'on observe ce qui se +bâtit de nos jours à Irun et autour de Saint-Sébastien (de l'art nouveau +allemand, du prétentieux, du saugrenu), il y a bien de quoi frémir! Je +voudrais donc supplier, conjurer nos amis d'Espagne de suivre au moins +l'exemple que leur donnent, de ce côté-ci de la frontière, les +«aménageurs» français, et de construire comme eux en style basque, par +un dernier respect pour leur Fontarabie, et afin de ne pas ridiculiser +trop piteusement un site qui fut si beau. Nous sommes, c'est vrai, à +l'âge de la laideur utilitaire et de la destruction stupide. Mais une +tendance à réagir s'indique toutefois; on regrette, on proteste; un +semblant de goût s'infiltre peu à peu du haut en bas des couches +sociales. Ce scrupule qui fait que, sur notre plage, on va bâtir, au +lieu d'une horreur quelconque, une ville pseudo-basque, de loin presque +jolie, est un signe des temps, et les fils des demi-barbares déjà +capables d'une telle idée seront peut-être les vrais artistes de demain. +Il faut songer à la génération qui suivra la nôtre, craindre son +jugement et ne pas commettre de trop irrémédiables sacrilèges. + + * * * * * + +Pauvre pays basque, si longtemps intact, comme une sorte de petite +Arabie, défendu qu'il était par sa fidélité aux traditions ancestrales +et par son langage qui ne peut s'apprendre, le voici donc qui s'en va +tout d'un coup! Depuis très peu de saisons, le tourisme, qui semblait +l'ignorer, l'a enfin découvert. Des milliers d'oisifs, de snobs accourus +des quatre vents de l'Europe, s'y déversent en troupeau chaque année; +alors, pour les accueillir et les rançonner, on multiplie les bâtisses à +façade tapageuse, les casinos, les voies ferrées et les fils +électriques. D'invraisemblables _articles de modes_ arrivent à pleins +wagons pour coiffer les jolies Basquaises de la campagne. + +Bientôt, plus un village qui ne soit défiguré comme à plaisir; pas une +chaumière qui ne soit honteusement maculée par les écriteaux de +l'«Oxygénée verte» ou de l'«Amer Picon». + +Rien à faire contre tout cela, je le sais bien. Mais voici un projet +néfaste, en ce moment à l'étude, que je dénonce à la société +«Protectrice des paysages français». Entre Saint-Jean-de-Luz et Hendaye, +subsiste encore par miracle une étendue de côte magnifiquement déserte, +des falaises restées fières et sauvages. + +Eh bien, on veut, tranchant les rochers, nivelant les sables, y faire +passer une ligne de tramway, pour l'amusement des snobs en voyage. Il y +en a déjà tant et tant, de lignes ferrées, à l'usage de ces gens-là, et +tant de plages travesties suivant leur goût! Ne pourrait-on songer un +peu aussi aux vrais artistes, et leur réserver un lieu de paix le long +de la mer? Vraiment, il est des sites qu'il faudrait respecter et qui +devraient devenir intangible propriété nationale, comme nos monuments ou +les objets d'art de nos musées. + +Dans l'avenir, aux yeux de nos descendants plus affinés, ils seront de +grands malfaiteurs, ces hommes qui, pour amasser de l'or, détruisent si +aveuglément, dans nos horizons de France, les dernières réserves de +calme et de beauté. + + + + +LE GAI PÈLERINAGE DE SAINT-MARTIAL + + +Hendaye, huit heures du matin, le 30 du beau mois de juin. Un peu tard +pour me rendre dans la montagne espagnole, au gai pèlerinage du jour. +Les autres pèlerins, j'en suis sûr, sont déjà en marche et j'arriverai +le dernier. + +Tant pis! En voiture, afin de regagner le temps perdu, je pars pour +Saint-Martial, espérant rattraper encore la procession qui m'a +certainement beaucoup devancé. Au sommet d'un coteau pointu, en avant +de la grande chaîne Pyrénéenne, la vieille chapelle de Saint-Martial +est perchée, et, d'ici, des bords de la Bidassoa, on l'aperçoit en +l'air, toute blanche et toute seule, se détachant sur le haut écran +sombre des montagnes du fond. C'est là que, depuis quatre siècles à peu +près, il est d'usage de se rendre tous les ans à même date, pour une +messe en musique et en costumes, à la mémoire d'une ancienne bataille +qui laissa sur cette petite cime nombre de morts couchés dans la +fougère. + +Il a plu toute cette nuit; les campagnes mouillées sont vertes à +l'infini, vertes de ce vert frais et printanier qui dure à peu près +jusqu'à l'automne, en ce pays d'ombre et d'averses chaudes. Surtout +cette montagne de Saint-Martial est verte particulièrement, à cause des +fougères qui la recouvrent d'un tapis, et il y croît aussi des chênes, +aux feuilles encore tendres, qui y sont clairsemés avec grâce comme, +sur une pelouse, les arbres d'un parc. Puisque je suis en voiture cette +fois, c'est par la nouvelle route carrossable que je monte vers la +chapelle blanche de la cime. Mais d'autres chemins,--d'étroits sentiers, +des raccourcis à peine tracés dans l'herbe et les fleurettes +sauvages,--conduisent plus directement là-haut. Et tout cela qui, en +dehors de ce jour consacré, reste d'un bout de l'année à l'autre +solitaire, tout cela est plein de monde à cette heure, plein de pèlerins +et de pèlerines en retard comme moi, qui se dépêchent, qui grimpent +gaiement avec des rires. Oh! les gentilles toilettes claires, les +gentils corsages roses ou bleus des jeunes Basquaises, toujours si bien +attifées et si bien peignées, qui aujourd'hui promènent des nuances de +fleurs sur tout ce manteau vert de la montagne! + +Par les sentiers ardus grimpent aussi des marchands de bonbons, de +sucreries, de vins doux et de cocos, portant sur la tête leurs +marchandises, en édifices extravagants. Et des bébés, des bébés +innombrables, grimpent par troupes, par familles, allongeant leurs +petites jambes, les plus jeunes d'entre eux à la remorque des plus +grands, tous en béret basque, bien entendu, et empressés, affairés, +comiques. On en voit qui montent à quatre pattes, avec des tournures de +grenouilles, s'accrochant aux herbes. Ce sont du reste les seuls +pèlerins un peu graves, ces petits-là, les seuls qui ne s'amusent pas: +leurs yeux écarquillés expriment l'inquiétude de ne pas arriver à temps, +la crainte que la montagne ne soit trop haute; et ils se dépêchent, ils +se dépêchent tant qu'ils peuvent, comme si leur présence à cette fête +était de nécessité capitale. + +La route carrossable, en grands lacets, où mes chevaux trottent malgré +la montée roide, croise deux, trois, quatre, cinq fois les raccourcis +des piétons, et à chaque tour je rencontre les mêmes gens, qui, à pied, +arriveront aussi vite que moi avec ma bête de voiture. Il y a surtout +une bande de petites jeunes filles de Fontarabie, en robes d'indienne +rose, que je rencontre tout le temps. Nous nous connaissions vaguement +déjà, nous étant vus à des fêtes, à des processions, à des courses de +taureaux, à toutes ces réunions de plein air qui sont la vie du pays +basque, et ce matin, après le deuxième tournant qui nous met l'un en +face des autres, nous commençons de nous sourire. Au quatrième, nous +nous disons bonjour. Et, amusées de cela, elles se hâtent davantage, +pour que nos rencontres se renouvellent jusqu'en haut. Mon Dieu! comme +j'ai été naïf de prendre une voiture pour aller plus vite, sans songer +que ces lacets n'en finiraient plus! Aux points de croisement, elles +arrivent toujours les premières, un peu moqueuses de ma lenteur, un peu +essoufflées aussi, mais si peu! la poitrine gentiment haletante sous +l'étoffe légère et tendue, les joues rouges, les yeux vifs, le sang +alerte, des contrebandier» et des montagnards en mouvement dans toutes +leurs veines.... + +A mesure que nous nous élevons, le pays, qui alentour paraît grandir, se +révèle admirablement vert au loin comme au près. A notre altitude, tout +est boisé et feuillu, c'est un monde d'arbres et de fougères. Et, plus +verte encore que la montagne, la vallée de la Bidassoa, déjà très bas +sous nos pieds, étale, jusqu'aux sables des plages, la nuance éclatante +de ses maïs nouveaux. Au delà ensuite, vers l'horizon du nord, le golfe +de Biscaye se déploie, infiniment bleu, le long des dunes et des landes +de France, dont on pourrait suivre la ligne, comme sur une carte, +jusqu'aux confins de la Gascogne. + +Mais, tandis que toute cette région des plaines et de l'Océan s'abîme en +profondeur, au contraire les Pyrénées, du côté opposé, derrière le +coteau que nous gravissons, nous font l'effet de monter avec nous, +toujours plus hautes et plus écrasantes au-dessus de nos têtes; au pied +de leurs masses obscures, encore enveloppées des nuages et des dernières +averses de la nuit, on dirait un peu des jouets d'enfant, cette petite +montagne où nous sommes et cette petite chapelle où nous nous dépêchons +d'aller. + +Décidément, je suis en retard, car j'aperçois, en levant les yeux, la +procession bien plus près d'arriver que je ne croyais; elle est déjà +dans le dernier lacet de la route, presque à toucher le but; la +multitude de ses bérets carlistes chemine en traînée rouge, dans le vert +magnifique des fougères. Et voici la cloche de la chapelle qui, à son +approche, entonne le carillon des fêtes. Et bientôt voici les coups de +fusil, signalant qu'elle arrive! C'est fini, nous aurons manqué son +entrée. + +A part quelques pauvres bébés, restés en détresse parmi les herbes, nous +sommes les derniers ou à peu près, ces petites filles et moi, ces +petites filles en robe rose ou bleue, qui n'ont pas perdu leur distance +dans les raidillons de la fin. Ma voiture en va rejoindre d'autres, qui +sont là au repos, avec quelques chevaux de selle, quelques mules +dételées, et je commence de fendre à pied la joyeuse foule, groupée sur +l'esplanade que la chapelle domine. Tant de bérets rouges, sur ces +grands fonds verts, on dirait vraiment un champ de coquelicots, et la +vieille chapelle, derrière eux, est toute blanche de la couche de chaux +qu'on lui a mise au printemps. + +La messe que l'on va nous dire ce matin sur cette cime, étant +commémorative d'une victoire remportée jadis ici même par les milices +basques sur des troupes franco-aile mandes, sera une messe militaire, +avec mouvements d'armes et sonneries de trompettes. Et la procession +aussi est militaire, ou tout au moins a l'intention de l'être; en +montant par les chemins en zigzag, elle traînait avec elle un canon de +campagne; précédée d'une vénérable bannière du moyen âge, elle avait à +peu près l'aspect et l'ordonnance d'une petite armée. Soldats et +officiers d'un jour, dans des uniformes de fantaisie, jeunes hommes +quelconques, déguisés pour la circonstance et manoeuvrant des fusils de +chasse. Cantinières surtout, cantinières à profusion, chaque compagnie +d'une dizaine de ces soldats ayant sa cantinière, pimpante et rieuse: +quelque tille de contrebandier ou de pêcheur, aujourd'hui en courte jupe +de velours et en corsage doré, coiffée du béret carliste et marchant +allègrement au pas, tout en jouant de l'éventail. + +Cette petite armée est là maintenant, à la débandade et bavardant +jusqu'à ce que la messe commence. Malgré le vent frais des hauteurs, les +éventails des cantinières s'agitent toujours, comme s'il faisait très +chaud. + +Au bord même de l'esplanade, sur un mur bas que verdit la mousse, elles +s'asseyent un instant pour se reposer, ces cantinières, après avoir +soigneusement relevé leurs belles jupes de velours. Et elles s'éventent, +elles s'éventent, avec leur aisance espagnole à varier ce geste-là. + +Elles se penchent aussi, pour s'amuser à voir le pays qui se déroule +en-dessous: Fontarabie, Hendaye, Irun, Behobia, maisonnettes de couleur +rousse, ça et là groupées autour d'un vieux clocher, au milieu de +l'envahissante verdure des arbres; et la Bidassoa, avec ses circuits et +ses îlots, contournée en arabesques bleues dans le royaume des maïs +verts.... + +Ces jeunes filles,--à peine jolies pourtant,--la grâce de leurs poses, +le clinquant de leurs costumes, tout cela arrive à s'harmoniser d'une +façon délicieuse avec les lointains riants et clairs qui vont se perdre +là-bas vers l'Océan. Et, par contraste, l'autre côté de l'immense +tableau, le côté des montagnes, demeure à ce matin dans l'ombre +farouche; sur nous, les Pyrénées brunes, gardant leurs nuées d'orage, +s'obstinent à composer en haut des fonds dantesques et sombres, qui +détonnent avec les gaietés ambiantes. + +C'est en plein vent que la messe sera dite, sur la terrasse, en vue de +cet incomparable panorama du golfe de Biscaye. L'autel, garni d'une +draperie rouge et d'une mousseline, a été dressé contre le vieux mur +blanc de la chapelle, au-dessus de l'ossuaire où dorment les restes des +combattants de jadis, et on y apporte un à un, avec respect, les objets +sacrés qui étaient dans le choeur: des flambeaux qu'on allume et dont le +grand air tourmente la flamme; un ostensoir, une clochette; enfin, +l'antique statue de saint Martial, qui tous les ans une fois quitte la +pénombre humide pour venir voir un peu le soleil du nouvel été. + +Maintenant, à un appel de trompette, l'enfantine armée, les petits +soldats et leurs petites cantinières, essayant de se recueillir pour un +instant, s'alignent autour des prêtres, et la messe commence. Sans doute +parce qu'il y a trop d'air ici, trop d'espace vide, elle prend un son +frêle, cette trompette, un son tremblotant et comme perdu. De même, la +fanfare d'Irun, qui est de la cérémonie, s'entend comme en sourdine, le +vent, l'altitude peut-être atténuant les notes de ses cuivres. + +Tout le monde vient de plier le genou dans l'herbe: l'élévation!... Une +minute de vrai religieux silence. La musique entonne très doucement la +marche nationale; les bérets rouges s'inclinent de plus en plus, jusque +par terre, et des vieilles femmes prosternées, le visage caché sous des +mantilles de deuil, égrènent des chapelets. C'est adorablement joli, au +soleil, ces prêtres en dalmatique de soie d'autrefois, ces groupes +agenouillés, et cette musique qui semble lointaine. Quelque chose +peut-être monte à ce moment vers le ciel, quelque chose de cette prière +dite sur une montagne, au-dessus des clochers et des villages, au milieu +de la magnificence des verdures de juin, entre les Pyrénées sombres elle +déploiement bleu de la mer.... + +Mais l'impression religieuse est furtive ici, avec toute cette jeunesse +excitée. La fanfare, qui d'abord jouait des morceaux presque lents et +pensifs, ne peut longtemps s'y tenir, passe bientôt à des rythmes plus +gais--et oui à coup se lance délibérément dans un air de fandango. + +_Ite, missa est_! Tout le monde se relève. La petite armé aux bérets +rouges fait au pas accéléré le tour de la chapelle, puis décharge ses +fusils en l'air. Et c'est fini, on va pouvoir s'amuser! + +D'abord, on s'étend sur l'herbe, pour manger des bonbons et boire du +rancio. Puis, musique en tête, on va redescendre en se dandinant. Avec +force parades, contremarches et saluts, on ira remiser à la mairie +d'Irun la bannière sacrée. Et, tout de suite après, on dansera sur la +place; on dansera éperdument jusqu'au milieu de la nuit. + +P.-S.--Samedi 1er juillet. Deux jeunes pèlerins se sont poignardés +hier au soir à mort, au retour de Saint-Martial, l'un ayant jugé que sa +fiancée s'était assise trop près de l'autre, là-haut, dans la fougère. + + + + +PREMIER ASPECT DE LONDRES + +Juillet 1909. + + +Que de surprises me réservait l'Angleterre,--outre la plus grande, qui +fut celle de m'y voir! + +D'abord Londres: une ville où j'avais juré de ne jamais venir, mais +qu'aujourd'hui je me pique vraiment d'avoir découverte. Sous son ciel de +pluie, je me l'imaginais compacte et oppressante, avec de trop hautes +maisons comme en Amérique, et je la trouve au contraire étalée +paisiblement, presque diffuse si l'on peut dire, parmi ses jardins aux +grands arbres, ses prairies et ses lacs. Cette expression surannée, qui +servait à nos pères pour désigner Paris, lui conviendrait à merveille: +le grand village.[4] A chaque instant, au détour de quelque rue +élégante, c'est à se croire en pleine campagne; entre des berges de +haute verdure, une rivière coule, propre et tranquille; ou bien, sous +des ormeaux séculaires, s'en vont à perte de vue des pelouses mouillées +où paissent des moutons.... Oh! ces moutons au milieu de Londres!... Or, +ils sont là--tant ce pays est respectueux de son passé--en vertu de +certains droits de pacage consentis jadis à des communautés, il y a des +siècles, quand la ville s'étendait à peine et que ces squares restaient +de simples champs.--Se représente-t-on, à Paris, une communauté +réclamant des droits pareils sur quelque terrain entre l'Opéra et la +Madeleine? + +[Note 4: Il ne s'agit ici, bien entendu, que du London South-West où +j'habitais.] + +Je crois bien que la brume est complice dans l'illusion de profondeur +que nous donnent ces parcs anglais; plus ou moins ténue, elle veille +toujours là, pour estomper les lointains, simuler des rideaux de forêt, +et c'est elle aussi qui, dès les seconds plans, agrandit à l'excès tous +les arbres. + +Pas une heure sans pluie, et, dès le soir, une humidité glacée qui vous +pénètre. Il paraît que je tombe sur une saison exceptionnelle et on +m'affirme que d'ordinaire le mois de juillet, même ici, est +lumineux.--(Dans chaque pays nouveau, on tombe immanquablement sur un +mauvais temps d'exception.)--Donc, le ciel terne est comme rapproché de +la terre. Sans trêve, il pleut, mais cela n'empêche pas les petites +rivières, entre les pelouses en velours et les massifs de fleurs, d'être +sillonnées de yoles par centaines où des jeunes misses font du canotage, +vêtues de blanc comme pour un vrai été. Le long de ces eaux, sur les +bords irréprochables, quel art soigneux dans l'arrangement des plantes, +le choix des fleurs! Par nuances qui se font valoir, on a groupé tout +cela; les érables rouges du Japon à côté des fusains dorés, les pavots +jaunes d'Irlande parmi les hortensias bleus. Des rhododendrons, fleuris +follement, semblent d'énormes bouquets roses. Des palmiers qui hivernent +en serre, de grands arbustes des Indes sont plantés ça et là comme au +hasard, afin de donner une impression de pays tropical tant que dure le +pâle été. Et,--détail très anglais,--des boîtes tout à fait commodes +attendent, de distance en distance, que les passants veuillent bien y +déposer journaux ou enveloppes; sur ces prairies artificielles, on ne +voit point traîner les mille chiffons de papier qui sont des laideurs de +chez nous. + +Toute cette exubérance imprévue de la verdure me fait retrouver au fond +de ma mémoire une phrase oubliée depuis l'époque des versions latines: +«_Tempora sunt mitiora quam in Galliâ_», écrivait Jules César, en +parlant de ces îles où déjà les Romains avaient constaté les tiédeurs du +Gulf-Stream. En effet, si nos fruits de France ne mûrissent pas ici, en +revanche ce ciel, toujours voilé et à peine plus froid que celui de +notre Midi français, peut couver d'admirables fleurs et développer +lentement des ramures prodigieuses. Les ormeaux, les chênes, les cèdres +de Londres, respectés d'ailleurs depuis des siècles, trônent avec des +airs de géants sur l'herbe si bien tondue. Et ce peuple anglais,--trop +destructeur, hélas! hors de chez lui,--trouve des soins touchants même +pour ses vieux arbres morts, qu'il ensevelit sous des amas déplantes +grimpantes, au lieu de les arracher comme nous ne manquerions pas de +faire. + +Mais, au sortir des jardins délicieux, dans ces rues de grande ville où +l'on retombe sans transition, combien Londres apparaît banal et +quelconque! Des maisons de plâtre ou de brique, qui ont tourné +tristement au noir, à force de baigner dans les fumées de houille. Tout +le mauvais goût qui sévissait au commencement du siècle dernier: +colonnades en toc, faux italien, faux corinthien, faux dorique, plus +pitoyables sous la lumière du Nord. Nulle part ces belles grisailles de +la pierre, nulle part ces belles lignes sobres, droites, ininterrompues +qui récemment encore (avant les Elysée-Palace et les hôtel Meurice) +caractérisaient Paris. Rien non plus d'un peu comparable à cette avenue +souveraine qui commence à l'Arc de Triomphe pour aboutir si +magnifiquement au Louvre. + +Il existe pourtant un quartier qui est comme le coeur de cette ville +éparse, un lieu d'une beauté étrange, sombrement dominateur, que je +connais d'avance par les images ainsi que tout le monde: le long de la +Tamise, à côté de Westminster, ce palais du Parlement, sorte d'immense +futaie de flèches gothiques, dressée tout au bord de l'eau comme une +falaise en dentelles grises, et mirant dans le fleuve de hautes +silhouettes légères. C'est là que je vais, pour ma première sortie dans +Londres; mais il y a loin, et en chemin mille détails amusent mes yeux +qui n'avaient jamais vu l'Angleterre. + +Tant de fleurs partout! Le moindre balcon, la moindre fenêtre ressemble +à une corbeille de jardinier; voici même des plantes sous globe, par +précaution contre la fumée et la pluie. + +Il passe des Écossais en courte jupe, qui jouent de la cornemuse. Il +passe des enfants, chantres de chapelle protestante, qui sont coiffés +d'une petite toque surannée et gentiment cocasse. Beaucoup de misses en +robe blanche, éclaircissant la tonalité générale qui serait plutôt +triste. Beaucoup de soldats en dolman vermillon; assis à côté de leur +«payse» sur les bancs des squares, ils éclatent comme des coquelicots +dans de l'herbe. Des squares, des squares plus encore que de maisons; +c'est un jardin, un bois, autant qu'une ville. Mais les moutons, qui +paissent dans ces prairies encloses, ont bien la laine un peu noirâtre, +passée à la fumée de houille, comme sont toutes les choses de Londres, à +l'exception des verdures nouvelles. Du reste les moineaux aussi, les +moineaux qui picorent à terre, ont les ailes comme charbonnées. + +Combien tout est correct, méthodique, dans ces rues, dans la manière de +circuler de ces foules! Ni encombrement, ni disputes; personne n'élève +la voix, pas même les cochers en collision. A tous les carrefours, +d'innombrables agents de police, sans rien dire, d'un geste qui vise à +la grâce, de minute en minute arrêtent les voitures, les automobiles, +font traverser les piétons, qui ne disent rien non plus. Et combien la +mise des femmes est discrète, très _province_ même, dirait-on chez nous; +les élégances d'ici--et il en est d'extrêmes--se réservent pour le soir +et d'ailleurs ne descendent guère jusqu'à la classe moyenne. Nulle part +de ces stupéfiants chapeaux qui, en pleine avenue de l'Opéra, font +songer au promenoir d'un asile d'aliénées. Le diable sans doute n'y perd +rien; mais les apparences, oh! les apparences, avec quel soin on les +sauvegarde! Et c'est bien quelque chose, de ne pas faire impudent +étalage. + +Malgré de fréquentes ondées, les parcs ombreux, les petits batelets des +pièces d'eau ne désemplissent pas; ces gens veulent quand même jouir de +la courte saison qui devrait être belle, et s'asseoir sous leurs grands +arbres vénérables. + +C'est étrange, je me figurais qu'à Londres tout me serait antipathique, +et au contraire j'y sens fléchir par degrés mes haines de race contre ce +peuple, éternel ennemi du nôtre. Ceci est du reste proverbial: on ne +connaît les Anglais qu'en les rencontrant chez eux. + +L'envie me prend même de descendre de voiture, pour me mêler aux gens de +la rue, ou pour flâner dans les squares, regarder canoter les misses en +robe blanche. J'oublie le Parlement et Westminster; me voici sans but, +promenant à pied, sous une vague pluie qui tombe d'une façon presque +aimable et ne mouille pas. + +Beaucoup de bonhomie chez ces promeneurs de Londres,--et, sans nul +doute, _individuellement_, de la bonté. Un malheur pour l'Angleterre est +d'avoir confié les affaires du Transvaal et de la vallée du Nil à des +hommes de proie, en qui s'exagéraient les plus implacables duretés +_collectives_ de la race anglo-saxonne, et qui l'ont fait pour longtemps +honnir. Mais déjà au Transvaal la bonté personnelle du Roi a prévalu, et +l'heure peut-être viendra pour les Egyptiens de sentir se desserrer +l'inique étreinte.... + +A nouveau des perspectives d'arbres se déplient devant moi, ramenant +l'illusion qu'une forêt doit être proche. Sur les pelouses, un feu +d'artifice en géraniums tout rouges, et, à ma droite, un palais plutôt +maussade, aux murailles enfumées, presque noires: Buckingham Palace, la +résidence royale; n'était alentour cet espace libre qui lui donne grand +air, il ne semblerait ni assez beau ni assez vaste pour de tels +souverains. + +La foule est là, qui stationne, rangée le long des trottoirs, attendant +quelqu'un ou quelque chose. Une voiture vient de passer, très saluée, +qu'à peine j'ai eu le temps d'apercevoir, et des ouvriers, arrêtés aussi +pour regarder, m'apprennent que c'étaient le prince et la princesse de +Galles;--(ils prononcent leurs noms avec une nuance de respect que nous +n'aurions plus en France). Ils sont polis, ces ouvriers, l'air bon +enfant. Si je veux rester, me disent-ils, je verrai le Roi et la Reine, +qui vont sortir bientôt.--Certainement je resterai, car c'est aussi une +manière de faire connaissance avec les Majestés, que de les observer +d'abord d'en bas, mêlé aux plus humbles sur leur parcours. + +Énormément de monde. Et le spectacle cependant doit être usé ici, car +les souverains, paraît-il, sortent souvent. Mais leurs sujets aiment +bien les revoir et s'amassent toujours, comme naguère, dans nos +campagnes françaises, on accourait sur le passage du Saint Sacrement. +Le Roi, pour les Anglais, représente encore l'âme de l'Angleterre,--et +on comprend tout ce qu'une telle idée doit donner à un peuple de +cohésion et de solidité. + +Je regarde les pelouses, empourprées de géraniums, et le palais morose, +qui semble au milieu d'un bois. A chaque porte se tiennent des soldats +rouges, plus roides que les nôtres, coiffés d'un haut bonnet à poils qui +chez nous figurerait un objet préhistorique; ils sont placides, +décoratifs, et d'ailleurs inutiles, tant la résidence paraît gardée par +le respect de tous. + +Enfin, la voiture royale! Elle s'avance au trot rapide, précédée d'une +escorte de cavaliers rouges qui ont très noble allure. J'aperçois le +visage du Roi, au moment où il rend le salut à un groupe de presque +miséreux; il a l'air bienveillant et bon; il sourit, on devine qu'il se +sent en confiance, comme vraiment au milieu des siens. Et, à côté de +lui, est-ce possible que ce soit la Reine? cette encore si jeune femme +dont le profil exquis, plus fin que ceux que Ton grave sur les camées, +accuse à peine trente ans. + + + + +BERLIN VU DE LA MER DES INDES + +Novembre 1899. + + +De loin et par contraste, des choses, des lieux, que Ton avait assez +distraitement vus en passant, vous réapparaissent quelquefois en +souvenir, sous leurs définitifs aspects, et l'on en demeure obsédé. +Ainsi aujourd'hui, au milieu de tout ce bleu de la mer des Indes--où je +m'en vais doucement, bercé sous le soleil--l'image d'une ville du Nord, +que je visitai il y a vingt jours à peine, revient me poursuivre. Oh! +l'oppressante et triste ville!... + +Je ne sais quelle curiosité me prit de la connaître, cette capitale +allemande, que je me refusais à croire ennemie, et c'est à la veille +même de mon départ pour l'Inde profonde que brusquement je décidai de +l'aller voir. + +Le trajet, par l'express de Liège, fut déjà pour me serrer le coeur. +Octobre finissait, sur notre Europe effeuillée,--et il y a toujours une +mélancolie à s'en aller, les soirs d'automne, très vite vers le Nord: on +sent baisser d'heure en heure la lumière, non pas seulement parce que le +jour décline, et aussi la saison, mais parce que l'obliquité du soleil +augmente et que ses rayons se décolorent dans de plus hâtifs +crépuscules. + +Donc, je roulais vers la Prusse, vers Berlin. Au milieu des campagnes +belges, de plus en plus dénudées, passaient les villes et les villages, +en briques rouges et ardoises, avec force tuyaux d'usine,--tout cela +d'une couleur si sombre, après les maisons blanches de mon sud-ouest +français! La lumière baissait, baissait; on percevait aussi +raccourcissement de la journée, dû à ces latitudes plus hautes; le +soleil, paiement rose, semblait s'enfoncer avant l'heure dans des brumes +déjà hivernales. Et, de s'en aller si vite, si vite, à la façon moderne, +ne m'était point la notion de toute la distance parcourue vers les +régions grises; alors, dans l'engourdissement d'un demi-sommeil, me +venait presque une anxiété nerveuse--oh! tout à fait enfantine, je le +reconnais--à l'idée que, si cette vitesse extrême faisait défaut, allait +se détraquer avant le retour, il faudrait beaucoup de temps ensuite pour +rebrousser chemin vers mon pays plus clair.... + +La Belgique et la moitié de l'Allemagne, franchies à toute vapeur, en +pleine nuit, à grand fracas de sifflets et de ferraille: un voyage de +cauchemar, eussent dit nos pères, mais cette façon de voyager devient +universelle, à notre époque affolée. Parfois, aux instants d'arrêt, des +milliers de feux, reflétés dans de l'eau noire, indiquaient la grandeur +et le pullulement des villes fluviales, au milieu de régions sans doute +humides et grasses. Je me rappelle surtout--quand des voix germaniques +crièrent un nom de ville dont nous avons fait en français «Cologne»,--je +me rappelle les alignements infinis de lampes qui se répétèrent en +traînées dans le Rhin. Mon Dieu, que de feux allumés sur le monotone +parcours: même au milieu des campagnes, des lampes électriques +éclairaient blême et froid dans le brouillard obscur, des séries de +hauts fourneaux lançaient vers les ténèbres du ciel leurs flammes +rouges,--tout cela révélant une vie nocturne anormale, surmenée, +fébrile, épuisante. En vérité, ce coin de notre pauvre petite Europe, +déjà si usée partout et défraîchie, semblait plus particulièrement +travaillé par le microbe humain.... + +Oh! les nuits limpides et silencieuses en Orient, les nuits où les +hommes sommeillent, rêvent et font leur prière!... + +Repassant ensuite en plein jour, pour revenir vers la France, je les +vis, ces usines, ces manufactures allemandes, monstrueuses bâtisses en +briques, rougeâtres ou charbonnées sous le gris des nuages,--et +d'ailleurs toutes neuves, car la fièvre de l'industrie est dans ce +pays-là un mal récent. J'avais envie de leur crier, à ces pauvres +ouvriers conduits en troupeau: «Vous vous trompez, ou l'on vous trompe. +Le bonheur n'est point dans le surmenage des fabriques; ni la prospérité +durable, dans l'excès de produire. Bientôt, inévitablement, vous +connaîtrez de terribles lendemains. Retournez donc plutôt dans les +champs, où vos pères travaillaient.» + +Je dis cela... mais c'est peut-être moi, l'égaré. J'avoue ne point +connaître grand'chose aux questions sociales. En ce moment surtout, je +suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, vers la paix de l'Inde,--autant +dire quelqu'un _qui n'y est plus_.... + + * * * * * + +Berlin, où j'arrivai au petit jour, me surprit dès l'abord par son luxe +étourdissant, tout flambant neuf, son luxe de parvenu, si l'on peut dire +ainsi lorsqu'il s'agit d'une ville. + +Sur l'avenue des Tilleuls--qui était le centre élégant d'autrefois, +avant le grand empire, et qui a conservé, au milieu du clinquant des +rues nouvelles, un certain air de discrétion comme il faut,--le hasard +me fit loger dans un hôtel genre vingtième siècle, où sévit d'une façon +intolérable la tyrannie de l'électricité, du soi-disant confort, des +trop ingénieuses petites inventions. Et je passai là trois ou quatre +jours de morne ennui, m'évertuant à m'intéresser à quelque chose, et n'y +arrivant jamais. On me disait: «Visitez les musées, les palais.» Mais +qu'est-ce que ça pouvait me faire, ces musées garnis de tableaux venus +d'ailleurs, ces palais en style de partout, sans une note d'art local +nulle part? Et j'errais au milieu des foules, par les rues où l'on +respirait du froid. Bien inélégantes, ces foules, mais polies et bonnes +personnes. Des femmes au frais visage, d'un rose exquis d'hortensia, +mais portant des chapeaux mal emplumés et des bottines à élastiques, +avec des chaussettes cachou.--Mon Dieu, combien je trouve puéril que ce +détail de leurs chaussettes cachou vienne me faire sourire jusqu'ici, +dans la sérénité hautaine de la mer!--Malgré la brume pénétrante et +mauvaise, les passants--qui avaient l'air de fort braves gens, je le +reconnais--s'exclamaient entre eux sur la clémence du ciel: «Ah! le +beau temps, l'incomparable automne que nous avons!... Mais, par exemple, +si le vent de Russie vient à souffler....» Et l'envie me prenait de m'en +aller plus vite, pour éviter ce vent-là. + +Cependant, par exception, il ne gelait pas encore, c'est vrai. Et dans +ce grand bois de chênes, qui est une surprise et un repos en plein +centre de la ville, on pouvait presque se promener sans hâte, sous la +pluie des feuilles jaunes et des feuilles rousses: un lieu charmant, +malgré la pauvreté de sa flore et malgré l'invasion un peu barbare des +statues neuves; des recoins tranquilles et quasi sauvages, jouant les +dessous de forêt, à deux pas des tramways, des brasseries,--et, le soir, +comme on n'éclaire point, des amoureux partout, dans le brouillard +glacé. + +Il y avait aussi pour moi, à l'entrée de ce bois, un petit coin de +patrie, où je revenais d'instinct, comme un exilé: l'ambassade de +France, avec son square où des rosiers du Bengale fleurissaient encore, +grâce à la douceur inusitée de la saison. Et je me rappelle, sur ces +fleurs, un matin de soleil, le passage d'un pauvre grand papillon, +engourdi et lent, qui semblait s'étonner de si longtemps vivre.... Un +papillon sur des roses, à Berlin, en novembre, on sentait l'anomalie de +cela, et je ne saurais vraiment dire pourquoi c'était si mélancolique. + +Et, quand je m'étais longtemps ennuyé dans les rues, je remontais, au +déclin du jour, m'ennuyer dans ma chambre, que des radiateurs avaient +clandestinement chauffée sans y amener de gaieté. Accoudé à ma fenêtre, +derrière les vitres doubles, je regardais le va-et-vient de l'avenue des +Tilleuls, les piétons, les cavaliers, les voitures. Quelle lugubre +lumière, à cette tombée de jour!... Au-dessus des maisons, là-bas, la +coupole du Reichstag allemand, lourde et magnifique, toute dorée, toute +neuve, l'air dominateur. Plus loin, toute neuve aussi et toute dorée, +une Victoire géante, sur une colonne, ouvrait ses ailes dans le ciel +pâle. Mais de hideux tuyaux d'usine, soufflant des fumées sombres, +montaient plus haut que ces choses somptueuses, et d'innombrables +réseaux d'électricité couraient au-dessus de tout cela, enveloppant ces +toits, ces monuments, cette ville, de leurs écheveaux sans fin, comme si +des tisserands fantastiques ou des araignées avaient travaillé dans +l'air pour emprisonner Berlin dans leurs milliers de fils. Et le soleil +du Nord mourait avec lenteur sur les cheminées de l'usine colossale, sur +le dôme du Reichstag allemand, sur la grande femme aux ailes d'oiseau +déployées dans le ciel incolore. Il était si tristement rose, ce soleil +oblique, et il semblait venir de si loin!... + +Et, quand je m'étais longuement ennuyé dans ma chambre, je redescendais, +à la nuit, m'ennuyer par les rues, où les myriades de lampes faisaient +un semblant de jour blême sur les visages, sur les boutiques, les +cabarets à bière et les restaurants à choucroute. Le grouillement de +cette ville de près de deux millions d'âmes, poussée en hâte comme un +champignon, emplissait les larges voies droites, sillonnées de rails de +fer, et, grâce au jeu de ces lampes dans la brume, les maisons à cinq ou +six étages--en fouie, il est vrai, et en carton-pâte, mais bariolées, +dorées, surchargées de clochetons et de moulures--simulaient une vraie +magnificence, écrasante pour nos maisons parisiennes, moins hautes, qui +gardent des lignes plus sobres, avec le ton gris des pierres. Jusque +dans les faubourgs extrêmes, habités par les ouvriers socialistes, +toujours la même prétention des façades; pas de vieux quartiers, pas de +maisonnettes, rien que des bâtisses énormes, ultra-modernes et saturées +d'électricité.--J'avais dès le premier jour appris qu'ici, où tout est +réglé d'une façon pratique et militaire, il y a le haut du trottoir pour +les promeneurs qui vont dans un sens, le bas pour ceux qui vont dans +l'autre, et machinalement je suivais, sans me tromper, les sillages +humains. + +La nuit, quand des souffles plus froids s'engouffraient aux carrefours, +la lourde gaieté de la bière s'épandait sur la ville. Que de brasseries +partout, que de brasseries à musiquettes et à tambourinages de foire! Et +tant de sortes de bière: la pâle, la blonde, la brune ou la noirâtre, +servies chacune dans des chopes de forme spéciale, même dans des pots en +sapin pour donner un goût de résine! Tous les sous-sols du +«métropolitain» berlinois, aménagés en interminables séries de lieux à +boire, s'éclairaient pour la fête nocturne: sous le va-et-vient des +locomotives, cabarets bas, à plafond de tôle et de fonte, à décoration +simili-orientale ou pseudo-japonaise; chanteurs genre tyrolien, +orchestres s'efforçant de paraître tziganes. Et, de minute en minute, +ébranlant tout, couvrant d'un roulement de tonnerre les violons' et les +cuivres, des trains en marche au-dessus de la tête des buveurs.... +Pauvres gens, dont le seul plaisir des soirs est de s'entasser là, quand +il vente ou qu'il neige! Petits bourgeois, ouvriers trop endimanchés, +dépensant dans ces dessous irrespirables du chemin de fer toute leur +paye, et _n'épargnant point_, entraînés par la nouveauté du faux confort +qui leur est venu et du faux luxe.... De là bière et de la bière!... De +grosses filles rougeaudes, naïvement costumées en bergères des Alpes, +vendant des tranches de raifort qui excitent à boire. Et, dans les +recoins discrets, de petits «_vomitorium_» adossés au mur, avec une +inscription de peur des méprises sur l'usage à en faire.... Pauvres +buveurs! Leur licence un peu étalée n'avait point notre désinvolture, et +l'attitude des amants à côté des amantes se montrait plutôt +sentimentale; sans doute ils entendaient autrement que chez nous +l'amour--sous l'égide des lois allemandes, plus favorables que les +nôtres à l'éclosion des petits soldats pour l'armée, des petits ouvriers +pour l'usine.... + +Pauvres buveurs entassés! D'ici surtout, d'ici où l'on vit dans l'air et +la lumière, leur cas paraît lamentable. Mais ils n'étaient point +antipathiques; ils avaient plutôt la bonhomie au visage et témoignaient +même d'une certaine politesse inconnue chez nous: les hommes restaient +découverts, après avoir, en arrivant, distribué à la ronde des petits +saluts qu'on leur rendait soigneusement.... Nos ennemis, ces gens-là! +Mais pourquoi donc? Que de malentendus intéressés au fond des haines +nationales, et quelle absurdité que les frontières, pour qui les +regarde de loin et de haut!... + + * * * * * + +Et cependant... je me souviens de mon émotion soudaine et de ma +révolte, en apercevant, un matin, sur une place de cette ville, un canon +français exhibé comme un trophée. Je m'étais arrêté court, devant cette +silhouette aussitôt reconnue. Un canon de marine, hélas! amené du +Mont-Valérien pour parader là, entre des obusiers de chez nous, sur +cette place prussienne!... Un canon pareil à ceux de certaine corvette, +dont j'eus l'honneur autrefois de commander la batterie pendant un +bombardement.... Ce mécanisme de combat, jadis si familier, vieilli +aujourd'hui, semi-barbare à côté des perfectionnements nouveaux et +devenu objet de curiosité chez des Allemands, attestait pour moi le +recul de mes jeunes années,--ce qui était déjà nostalgique, par ce matin +brumeux de novembre. Mais surtout un sentiment d'un ordre moins +personnel m'avait pris au coeur--et mes yeux s'étaient voilés tout à +coup.... + +Oui, je crois bien que tout à l'heure je me trompais; il y a des +frontières encore, et, malgré mon détachement de voyageur qui s'en va +vers les dédaigneuses sérénités bouddhiques, comme je reviendrais vite, +à l'appel de guerre! Quel effondrement, en ce cas-là, n'est-ce pas, de +toutes nos fraternelles théories! De longtemps encore, on aura beau +faire, le vieux mot de patrie ne sera pas remplaçable, et un drapeau de +certaines couleurs gardera le mystérieux pouvoir, rien qu'en +apparaissant, d'entraîner nos âmes et de les grandir. C'est suranné, si +l'on veut; c'est absurde tant qu'on voudra; mais c'est irrésistible et +peut-être sublime. + + * * * * * + +Un quartier, dans ce Berlin, arrive toutefois à une certaine beauté +inquiétante, dont j'ai gardé l'image: celui des palais, des arsenaux et +des musées. Une rivière l'entoure, la Sprée froide et noire, que +traversent en ce lieu des ponts à balustres de marbre ou de porphyre, +bordés de statues ou de grandes urnes à trépieds de bronze. Les voies y +sont moins peuplées, il y règne un certain silence et, parmi de massives +constructions en pierres uniformément sombres, on se repose du +clinquant, des boutiques et des bariolages. Toutefois, rien de local, +pas plus ici qu'ailleurs; toujours la servile imitation de la Grèce, les +colonnes doriques et les statues,--d'où ce titre d'«Athènes de la Sprée» +donné par les Prussiens à leur ville. Tout cela, lourdement pompeux, +accusant des prétentions, sans doute illusoires, à la souveraineté et à +la durée. Trop de statues, vraiment, alignées à terre le long des +rampes, ou bien perchées en haut sur les frises. C'est inimaginable, la +quantité de bonshommes ou de bêtes qui se détachent sur le ciel +incolore: grandes silhouettes figées, grands gestes tragiques sur les +nuages, chevaux cabrés aux angles des toits, battant l'air de leurs +pattes. Et aussi tant d'ailes, noires ou dorées, de Génies, de +Victoires, d'aigles surtout; d'aigles prêts à fondre et à lacérer. + +Il n'est pas jusqu'à la religion protestante qui, déviée de son vrai +sens, ne paraisse ici devenir ambitieuse et antichrétienne, dans cet +immense temple de luxe, trop surchargé de colonnes, de coupoles, et +n'ayant pas, comme les admirables cathédrales gothiques, l'excuse du +temps, puisqu'il date d'hier.... Oh! les humbles temples, blancs et +simples, où j'ai adoré dans mon enfance «_en esprit et en vérité_»!... + +Le palais impérial d'autrefois, inhabité depuis le nouveau règne, se +dresse sinistre, sous le revêtement noir que lui ont fait les pluies et +les fumées. Sa haute porte, au blason d'or terni, est masquée à présent +par le monument tout neuf élevé à l'empereur Guillaume (le grand, +l'ancêtre); ici encore, pour immortaliser cette gloire, une débauche de +statues, un amas de porphyre et de bronze; d'énormes aigles, prêts à +déchirer, du bec et de la serre; d'énormes lions, la griffe ouverte et +les dents montrées.... + +Toujours l'oiseau de proie, toujours la bête de proie, en des attitudes +de provocation, de rapt et de conquête. Est-ce bien le génie de cette +race de poètes, de penseurs, de calculateurs, que symbolisent ces +marbres et ces bronzes? Ou bien n'y a-t-il pas; malentendu encore +là-dessous, et incompréhension du peuple par les chefs qui le mènent?... + + * * * * * + +Mon Dieu, que de soldats à Berlin, surtout dans ce quartier des palais! +Des factionnaires partout, des postes partout, des fusils dehors étalés +en faisceaux: petits soldats tout jeunes et roses, aux figures +d'anodines poupées sous le casque, ayant un geste irréprochablement +machinal pour porter ou présenter les armes, du matin au soir, aux +officiers qui ne cessent de passer, en cette ville ultra-militaire, +encombrée d'uniformes. Oh! ils n'ont rien de l'aigle ni du lion, ces +bons petits soldats aux yeux naïfs. Et là encore, n'y aurait-il pas +malentendu peut-être?... Tel paysan bavarois ou wurtembergeois, père +d'une bande de ces enfants-là, n'aimerait-il pas mieux s'arranger avec +quelque puissance voisine afin d'avoir plus de colonies où s'en iraient +prospérer ses fils, que de les envoyer à la frontière, dans le troupeau +innombrable et merveilleusement automatique, et de les faire tuer là, +pour qu'on ajoute ensuite quelques nouvelles bêtes féroces en métal +autour du palais des rois de Prusse?... + +Je dis cela.... Après tout, je n'en sais rien. Et, pour l'heure, je me +sens détaché de ce problème; je suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, +chercher la paix religieuse auprès des vieux sages, dans des régions +hautes, où n'atteint point le vol des pauvres petits vautours de bronze +qui déploient leurs ailes là-bas au bord de la Sprée dans le ciel +septentrional.... + +Non, je n'en sais rien.... Mais, ce que je sais par exemple, c'est qu'en +rentrant dans mon pays, ma joie fut immense de réentendre tout à coup +des voix françaises. J'aurais embrassé les douaniers de chez nous, par +qui je fus réveillé à la frontière,--et pourtant je ne suis pas suspect +de partialité envers ce corps-là.--Jamais, au retour des plus longues +campagnes dans les plus lointains pays, jamais je n'avais connu tel +soulagement à me retrouver en France. + +C'est que sans doute, malgré mon parti pris de fraternité, malgré la +nature si visiblement débonnaire du peuple berlinois, malgré la +courtoisie des grands et l'aimable accueil, un sûr instinct m'avait +avisé: je revenais de chez _l'ennemi_. + + + + +VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER + + +Au quai de Thérapia, pour passer sur l'autre rive du Bosphore, il +s'agissait de choisir une barque, parmi celles qui attendaient là, +toutes prêtes, jolies pour la plupart, bien peinturlurées, avec de beaux +coussins en velours, chacune ayant son rameur jeune, aux bras solides. + +Seule, la plus proche, celle à qui c'était le tour, avait l'air d'une +pauvresse à côté des autres; point de velours sur les coussins, mais des +housses d'indienne en petits morceaux de différentes couleurs; bien +propre pourtant, cette barque, bien soignée, mais si vieille, avec des +rapiéçages, et montée par un batelier caduc, en costume si +miséreux!--Presque brutalement je la refusai, pour faire accoster la +suivante, qui était fraîche et dorée. + +Mais quand elle s'écarta pour me laisser place, je vis avec quels soins +ingénieux ces morceaux d'indienne étaient assemblés et raccommodés: +oeuvre sans doute de quelque vieille femme, épouse de ce bonhomme, pour +essayer de donner encore un peu d'apparence à la barque défraîchie, et +ne pas trop rebuter les clients. Surtout je croisai le regard du vieux +batelier, un regard chargé de reproche contenu, de résignation et de +détresse.... + +Alors une pitié désolée me serra le coeur, ma journée en fut assombrie. +Je me promis de revenir le lendemain, de choisir celui-là entre tous, de +le complimenter sur le bon goût de ses modestes embellissements, même +de le reprendre chaque fois que je passerais. + +Mais, ni le lendemain, ni les jours suivants, je ne pus le retrouver. +Et,--c'est peut-être bien puéril,--de toutes les mauvaises actions de ma +vie, aucune ne m'a laissé plus de remords que l'affront fait à ce pauvre +vieux, à ses petites housses d'indienne serties d'humbles galons rouges +et si laborieusement arrangées.... + + + + +PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE + + +Depuis quinze ans bientôt, ce qui marque surtout dans ma mémoire les +fêtes de Pâques--mais je ne saurais dire pourquoi,--c'est, au pays +basque, à Irun, cet instant qui suit la rentrée de la procession du +vendredi saint dans l'église sombre et amène le retour soudain du +silence sur la vieille petite ville, après l'agitation de l'archaïque +défilé. + +Cela se passe chaque fois par quelque soir de printemps encore +incertain, avec des tiédeurs qui déjà grisent un peu, et avec des +feuilles dépliées à peine aux arbres de la place que l'église domine de +ses hauts murs austères. Immuable, ce défilé de la procession depuis +quinze ans que je le connais: la même musique; les mêmes saints et les +mêmes saintes en bois peint, promenés sur des brancards; les mêmes douze +pêcheurs basques, au visage dur, aux joues rasées comme celles des +moines, figurant les douze apôtres en toge romaine;--seulement, d'une +année à l'autre, je les vois vieillir. + +Les mêmes humbles dévotes, figurant les trois saintes femmes, en longs +vêtements noirs, éplorées derrière le cercueil du Christ;--seulement, +d'une année à l'autre, je les vois vieillir.... + +Et toujours, ces centaines de vieux paysans, à l'expression si triste et +fermée, qui suivent, le cierge à la main. + +Quand tout cela, après la promenade lente par la ville, s'est engouffré +sous le grand portail de l'église, déjà obscure, alors commence pour +moi cet instant d'indicible mélancolie, sur cette place du moyen âge +redevenue silencieuse, et où l'on sent tout à coup le froid du soir, +tandis que l'air reste imprégné d'une odeur d'encens, et le sol criblé +de mille taches de cire par le passage de tous ces modestes cierges de +pauvres.... + + + + +UN VIEUX COLLIER + + +Mon Dieu! les pauvres petites choses, bien rangées, bien classées, bien +ensevelies, sur les étagères de ce placard profond, que dissimulent des +soies d'Orient et des armes, en ce recoin le plus caché de ma +demeure!... Pour ouvrir cet ossuaire, il faut, dans une continuelle et +décourageante pénombre, tirer un divan, décrocher des poignards: aussi +reste-t-il clos et oublié durant des saisons ou même des années, et les +pauvres petites choses, qui sont des souvenirs entassés de mes premières +campagnes de marin, continuent de durer au milieu d'obscurité et de +silence. + +Il n'y a rien là qui ait moins de vingt-cinq ans; c'est le dépôt des +reliques les plus anciennes de ma vie errante, c'est le reliquaire de la +période passée aux îles du Grand-Océan, au Chili, et ensuite sur les +sables du Sénégal, depuis 1872 jusqu'à mon arrivée en Orient et mon +initiation à l'Islam. + +Dans des boîtes, les unes en feuille de fer, en carton, les autres en +bois exotique fabriquées jadis à mon usage par des matelots,--dans de +bien humbles boîtes qui me sont devenues précieuses pour avoir jadis +couru les mers avec moi, au temps délicieux de ma pauvreté et de ma +jeunesse,--dorment des fleurs de Polynésie, vieillissent et s'émiettent +des couronnes qui Bornèrent des chevelures de Tahitiennes, là-bas, pour +des fêtes nocturnes, à la lueur des étoiles australes. + +On y trouve aussi des noeuds de satin; de gentils signets brodés, avec +des devises; des mèches brunes ou blondes attachées par des faveurs +roses: souvenirs de jeunes filles de Valparaiso ou de Lima,--que je +revois souples et pâles, cachant derrière des cils très longs le jeu de +leurs prunelles noires,--et qui pourraient bien être des jeunes +grand'mères aujourd'hui..., belles encore, sans doute, malgré le +sournois travail du temps, mais assurément très métamorphosées, ne +fût-ce que par la fantaisie des modes et des coiffures.... Qui peut dire +quelle serait l'impression de nous revoir?... Qui sait, après tant +d'années, si je m'intéresserais encore à la jolie énigme de leurs yeux? + +Et les pauvres petites choses, bien mortes pourtant, bien momifiées dans +de la poussière, ont gardé le pouvoir toujours d'éveiller en moi des +images de vie et de jeunesse,--de me rappeler surtout les grèves +blanches, les nuées et les brises du Grand-Océan. + +Oh! certain collier en fleurs d'hibiscus, liées par des fils de roseau! +Tout ce qu'il évoque, celui-là, lorsqu'il me réapparaît! A des années +d'intervalle seulement, j'ouvre son petit cercueil fané, car j'aurais +crainte, si j'en usais trop, de laisser évaporer son charme et la vague +senteur de là-bas qu'il conserve encore. + +Dès que je le regarde, la lointaine Polynésie revient pénétrer mon âme +de son mystère:--son grand mystère de solitude et d'ombre, que j'ai +vainement cherché à traduire dans un de mes livres d'autrefois. Du vent +et des nuages; un vent puissant, régulier, éternel comme s'il était +l'haleine du monde; l'Alise austral, poussant les houles d'un océan +immense vers des îles aux ceintures de corail blanc. Et la blancheur des +grèves mugissantes, entourant un chaos de montagnes, de forêts +sombrement silencieuses, où s'amassent et s'emprisonnent ces nuages que +l'Alise promène au-dessus du désert des eaux.... Je retrouve tout cela +et tant d'autres choses encore,... l'allure balancée des filles aux +pieds nus, l'ambre de leur chair, la caresse sauvage et triste de leurs +yeux, et puis leurs chants du soir, sous l'obscurité des hauts palmiers +si frêles qui s'agitent aux moindres souffles de la mer.... Tant +d'autres choses encore je retrouve, de très indicibles choses, quand je +regarde le pauvre collier en fleurs d'hibiscus, tout desséché +aujourd'hui et qui, avec les années, dépose au fond de sa boîte une +mince couche de cendre. + +Il me vient, ce collier, d'une jeune fille rencontrée une fois, au +crépuscule, sur une plage solitaire, et aimée ardemment l'espace d'une +heure, tandis que soufflait avec violence dans nos poitrines une brise +humide et chaude qui était comme saturée de vie. Je me rappelle combien +cette plage devenait blanche, au milieu de l'obscurité envahis santé; +des coraux, émiettés là depuis des siècles, lui faisaient un tapis de +neige qui bruissait légèrement sous nos pieds. Le lieu se déployait +autour de nous en lignes infinies dans la pénombre du soir; il avait +l'unité puissante d'un site des époques primitives, et le Grand-Océan +l'encerclait de sa courbe souveraine. La surface des eaux luisait +encore, par places, aux derniers reflets du soleil éteint, et, sur un +rideau de nuées qui enténébrait toute la base du ciel, l'horizon marin +se dessinait en clartés pâles. Derrière la blanche plage, aussitôt +commençait, sur un sol gris, la colonnade grise des cocotiers--qui sont +les arbres du bord de la nier dans ces archipels de Polynésie. Leur +verdure, leurs bouquets de plumes vertes se tenaient si haut que nous ne +voyions, en marchant, que leurs tiges couleur de cendre, trop longues et +trop minces, à ce qu'il semblait, pour supporter en l'air toutes ces +palmes; rien que les gerbes des tiges, la forêt des tiges géantes qui +se courbaient au souffle du large comme d'effrayants roseaux, nous +faisant tout petits et négligeables, nous deux, sous leur agitation de +choses immenses. + +La beauté de la jeune fille, survenue au milieu de cette solitude et +rapprochée de moi par le hasard, rayonnait sauvagement sous ses sourcils +froncés, dans ses yeux de hardiesse et de candeur. Ses cheveux droits +tombaient sur ses flancs comme de lourdes coulées de lave noire. Elle +avait inconsciemment la grâce exquise des attitudes, avec la perfection +absolue de la forme, toute l'originelle splendeur humaine que les +peuplades de ces îles ont conservée. Et je regardais le collier en +fleurs d'hibiscus, d'un rouge ardent sur le bronze clair et presque rose +de la gorge nue: cette respiration de jeune fille semblait le bercer là, +au rythme d'une vie fraîche et superbe.... + +L'heure crépusculaire, la tristesse de l'heure, les aspects terribles ou +désolés des choses furent complices pour plus étroitement nous +unir,--enfants que nous étions, enfants seuls et perdus au milieu +d'ambiances trop farouches. L'effroi du soir, l'horreur magnifique du +lieu avivaient pour nous ce besoin qu'a toute âme d'une autre âme, +et,--dans un ordre plus humble, mais, hélas! aussi humain,--ce désir que +tout corps éprouve d'un autre corps, d'un corps doux à caresser et à +étreindre, pour tromper l'angoisse de se sentir seul devant le mystère +des impassibles choses. Tandis que la Nature s'attestait alentour +indifférente et fatale, nous échangions, nous, à plein coeur, d'un même +élan spontané, cette tendresse presque encore enfantine qui, chez les +très jeunes, mêle à la brutalité de l'amour je ne sais quoi d'infiniment +bon et de supérieurement fraternel. Dans cette tendresse-là, qui fit nos +fronts s'appuyer l'un à l'autre, il y avait, si l'on peut dire ainsi, +un peu de l'universelle pitié qui rapproche les hommes ou les bêtes aux +heures d'imprécise angoisse,--et, sans doute, y avait-il aussi pour moi +l'ivresse de fondre en cette créature, très voisine de l'humanité +primitive, l'enfant trop raffiné héréditairement que j'avais déjà +conscience d'être.... + +Quand ce fut l'instant de nous séparer, la nuit était à peu près +venue,--la nuit qui, pour l'imagination des Polynésiens, amène sous ces +grandes palmes l'effarante promenade des fantômes tatoués à visage bleu. +Toujours il y avait là-bas, sur les rebords les plus lointains du cercle +de la mer, ces lueurs pâles qui faisaient les eaux moins obscures que +les voiles du ciel. Je revois encore, après tant d'années, l'éclairage +sinistre qui persistait à l'horizon ce soir-là. + +Elle, avant de s'enfuir, ôta son collier en fleurs d'hibiscus pour le +passer à mon cou; puis, s'avança brusquement tout près, tout près pour +me regarder, son front presque sur le mien; je vis alors, à toucher mes +yeux briller ses yeux à elle, très dilatés et mouvants. Dans l'étrangeté +de son sourire ensuite, je sentis entre nous, malgré la tendresse +échangée, un abîme d'incompréhension, comme entre deux êtres d'espèce +différente, incapables de se pénétrer jamais. + +Le lendemain, nous devions nous retrouver à la même heure; mais une +grande bourrasque s'était déchaînée, il tombait une pluie de déluge, +elle ne fut pas au rendez-vous. Et, le matin suivant, notre frégate +quitta cette île pour n'y plus revenir. + +J'en gardai plusieurs jours une tristesse qui ne s'expliquait pas, avec +un désir attendri de la revoir,--comme il arrive quelquefois pour des +jeunes femmes entrevues et aimées en rêve, qu'on ne peut espérer +retrouver puisqu'on sait leur inexistence. Pour moi, celle-là semblait +bien aussi impossible à ressaisir et aussi perdue qu'une vision de rêve, +car je n'avais alors aucun moyen, pauvre petit aspirant de marine que +j'étais, de ramener un navire vers l'Océanie. Entre nous deux sans doute +quelque chose avait jailli de plus que le désir de nos jeunes chairs, +sans quoi je n'aurais pas eu ce long serrement de coeur et je ne me +souviendrais plus. + +Mais c'est surtout ce regard, l'interrogation de ce dernier regard trop +près du mien, c'est cela qui a gravé dans ma mémoire l'heure et le lieu, +tout le grand décor crépusculaire et le cercle pâle de l'horizon. + +Et maintenant, l'évocation finie, je vais renfermer, pour des années +peut-être, l'humble collier dans son humble boîte. C'est d'ailleurs une +évocation déjà confuse, et il faut à présent l'effort de ma volonté +pour l'obtenir, car il s'éloigne de plus en plus vite, l'instant, si +furtif au milieu du glissement rapide et infini des durées, l'instant où +ces quelques brins de paille décolorés étaient de larges fleurs +vivantes, d'un rouge de pourpre, posant sur cette naïve poitrine nue.... +La gorge qui fut jeune et admirable, comment est-elle aujourd'hui, et +comment sont les grands yeux interrogateurs? + +Et qui sait entre quelles mains il sera froissé, puis jeté aux +immondices, et dans quelle poussière il finira, ce collier qui devrait +être depuis longtemps retourné à l'humus des îles océaniennes, mais que +ma fantaisie s'obstine à maintenir dans une quasi-existence, desséchée +et fragile comme l'existence des momies. + + + + + +PRÉFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLIÉ + + +Mon cher ami, + +Combien m'ont impressionné ces mots que tu as mis en tête de ton livre: +vieille marine! + +C'est pourtant vrai, mon Dieu, que la marine de notre jeunesse remonte à +un quart de siècle, et qu'elle est déjà vieille, démodée, finie.... + +Au temps de nos débuts, il y avait encore des pays _qui étaient loin_, +des ports où l'on se sentait vraiment _ailleurs_; il y avait encore +quelques dernières frégates, vierges d'escarbilles et de fumée de +houille, qui s'en allaient légères, silencieuses et propres, manoeuvrées +par des hommes vêtus de toile blanche, et traversaient l'océan sous la +seule impulsion de leurs grandes voiles. En escadre, on pratiquait +encore l'«exercice de manoeuvre», qui sans doute ne valait déjà plus +celui que nos pères faisaient, mais qui demeurait cependant une +incomparable école d'agilité et de force. Et nos navires de guerre +n'étaient point tout à fait devenus ces machines pour tueries +électriques, qui cheminent sournoises et à demi-noyées, en soufflant +d'infectes nuages noirs. Oh! le Sénégal de notre époque, comme tu en as +bien rendu la désolation languide et fiévreuse!... Oh! le Dakar +d'autrefois, où nous possédions en commun une case, une case de bois +bâtie, disais-tu, avec des débris de caisses à vermouth, et hantée par +les fourmis blanches, les serpents, les lézards!... Trois maisons, en +ce temps-là, dans ce pays, et un seul magasin: vaste bazar où l'on +vendait de tout, des alcools sur le comptoir, des conserves pour navires +et des verroteries pour nègres; là trônait une sévère grosse dame de +Marseille, toujours en sueur, qui avait des moustaches, un passé +mystérieux et des tatouages obscènes sur le bas du corps. C'était tout; +des villages yoloffes venaient ensuite, où l'on entendait le soir des +bamboulas furieuses, rythmées à grands coups de calebasses; puis +commençaient les sables, les mornes déploiements du désert, jaunes sous +le soleil torride.... On dit que c'est une ville à présent.... Non, mais +te représentes-tu ça: notre Dakar jouissant d'établissements publics et +doté d'un chemin de fer?... + +Et l'îlot de Corée, son hôpital triste et brûlant, où tu faillis mourir! +Nulle part ailleurs que dans ton livre, je n'en ai retrouvé +l'oppression, l'étouffement et le silence: Gorée, vieille petite ville +du siècle dernier, colonie de nos pères, aujourd'hui abandonnée et qui +mélancoliquement s'émiette sur son rocher, au souffle du Sahara voisin. +En lisant ce que tu en dis, je me suis senti chaud à la tête, avec un +fourmillement dans les cheveux, comme là-bas quand vous prend la fièvre. + +Déjà un quart de siècle, depuis notre exil au Sénégal! Le temps a +dispersé nos camarades d'alors, et la fièvre jaune en a fauché plus +d'un. Quant à notre navire, il n'existe plus.... J'y élevais, non loin +de ta chambre, trois jeunes caïmans orphelins, t'en souviens-tu encore, +qui s'évadaient parfois et jetaient dans ton existence une note +inquiète. + +Plus tard, mon cher ami, nous nous sommes retrouvés à l'école d'Escrime +et Gymnastique, et je m'attendais à voir reparaître dans tes notes +cette période joyeuse et drôle durant laquelle nous étions du matin au +soir en équilibre ou en garde, ou bien encore, tantôt par les pieds, +tantôt par les mains, suspendus à quelque chose. Et c'est dommage que tu +n'en aies point parlé, car tu aurais employé là si bien cette ironie +immense, mais compatissante et bon enfant, qui t'est particulière. + +Dans tes courts récits, rapides comme ta parole, nerveux et un peu +violents comme toi-même mais pleins de générosité et de coeur, je te +retrouve tout entier. Je retrouve aussi la gaieté de notre chère marine +et l'esprit de nos «carrés» de bord. + +Et cependant, j'ai un reproche à te faire, un reproche assez grave. Tu +as bafoué comme il convenait deux ou trois de nos égaux ou de nos chefs, +et, quand tu cingles la piètre ligure de certain amiral, aujourd'hui +remisé, tous les marins seront avec toi pour applaudir. Mais pourquoi +n'as-tu parlé que des mauvais? Il s'en trouve aussi de bons et de +charmants, de braves et d'héroïques; tu en es convaincu plus que +personne, toi qui as laissé dans la marine des amis que tu aimes si +sincèrement et qui te le rendent. Alors pourquoi ne dis-tu rien de ceux +que tu regrettes? ni de ceux que tu vénères et que tu admires? Tu aurais +su le faire si bien! Il manque des chapitres à des petites histoires, je +t'assure, et je crains que cela ne te donne, pour ceux qui ne te +connaissent pas, un air d'avoir écrit une oeuvre de dénigrement et de +rancune--ce qui serait cependant tout à fait au-dessous de ta pensée et +de ton coeur.... + +Maintenant, bonne chance à ton livre, et pardonne le franc parler de ton +très ancien camarade d'Afrique et autres lieux. + + + + +QUELQUES PENSÉES VRAIMENT AIMABLES + + +I + + +C'est incroyable ce qu'il y a de gens chez qui l'âge ingrat dure toute +la vie. + + +II + + +On rencontre souvent chez les choses une certaine bêtise, un certain +mauvais vouloir entêté, qui sont bien plus révoltants encore que chez +les personnes. + + +III + + +Je n'arrive plus à m'irriter sérieusement contre mon prochain. Non, les +seuls êtres qui me causent encore des indignations exaspérées sont les +boutons de mes cols ou de mes devants de chemise, lorsqu'on voyage je me +trouve seul à leur merci. + + +IV + + +La bienfaisante science des laboratoires invente des remèdes merveilleux +pour prolonger quelques pauvres chétifs, perforés de microbes, mais, +dans sa sollicitude pour l'humanité, invente aussi des poudres +détonantes, capables de détruire par milliers à la minute les jeunes +sujets mâles de l'espèce. + + +V + + +_Aspect sous lequel réapparaît à moi-même + ce que de bonnes âmes appellent + ma notoriété_. + + +Une grosse cloche exaspérante, que des mauvais plaisants m'auraient +accrochée derrière le dos et qui, dès que je remue, se mettrait à +sonner, pour faire hurler les imbéciles et les chiens. + + +VI + + + _Économie politique et sociale_. + +Tout est vrai. Mais le contraire l'est également. + + +VII + + + _Religion_. + +Tout est faux. Mais le contraire l'est encore bien davantage, et +notoirement plus absurde. + + +VIII + + + _Progrès_. + +Propagation de l'alcool, de la désespérance et des explosifs. + + +IX + + + _Bienfaits de la civilisation_. + +A deux heures du matin et seul, je me trouverais beaucoup plus à mon +aise dans la jungle indienne que dans les rues de la ville la plus +civilisée de la Terre. + + +X + + + _Chasse_. + +L'homme est, je crois, la seule bête qui tue pour le plaisir de tuer. +Les bons tigres, les braves lions ne chassent que quand ils ont faim; +encore le font-ils d'une façon moins piteuse et moins lâche, avec leurs +propres griffes pour déchirer, leurs propres jarrets pour courir, sans +fusils perfectionnés ni rabatteurs. + + +XI + + _Automobilisme_. + +Les bons brigands jadis sur les routes tuaient moins de monde que les +gavés qui y font aujourd'hui du 120 ou même du 60 à l'heure; ils étaient +du reste bien plus excusables devant l'humanité et sentaient, je pense, +moins mauvais. Il faut admirer les villageois, les travailleurs +débonnaires des champs, qui sont sûrs d'être écrasés un jour, eux ou +leurs petits, ou seulement leurs chiens ou leurs poulets, et qui ne +courent pas sus à ces bouffis-la. + +P.-S.--J'ai quelques amis qui chassent, et qui, hélas! font du 73 en +auto. Mais je les aime quand même; c'est donc à eux que je dédie, avec +permission, ce gracieux bouquet de pensées. + + + + +EN PASSANT A MASCATE + + +...Nous avions quitté depuis trois jours le Beloutchistan sinistre, aux +solitudes miroitantes de sable et de sel sous un soleil qui donne la +mort; la ligne de ses affreux déserts nous avait longtemps poursuivis, +monotone dentelure violette qui n'achevait pas de se dérouler aux +confins de notre horizon. Et puis, nous n'avions plus vu que la +mer,--mais une mer incolore, chaude et molle, sur laquelle +perpétuellement traînait un vague brouillard d'une malsaine tiédeur. + +Comme c'était en avril, le soleil tirait de cette mer d'Arabie les +immenses brumes fécondantes, tout le trésor des nuées que les vents +allaient emporter vers l'Inde, pour le grand arrosage des printemps. +Elles s'en iraient au loin vers l'Est, les ondées qui naissaient ici, à +la surface des eaux languides; pas une ne rafraîchirait les rivages +desséchés d'alentour,--qui sont une région spéciale, rebelle à la vie +des plantes, rappelant les désolations lunaires. Nous nous acheminions +vers le golfe Persique, le golfe le plus étouffant de notre monde +terrestre, nappe surchauffée depuis le commencement des temps, entre des +rives qui sont mortes de chaleur et où tombe à peine quelque rare pluie +d'orage, où ne verdissent point de prairies, où, dans l'éternelle +sécheresse, resplendit presque seul le règne minéral. Et cependant on se +sentait oppressé d'humidité lourde; tout ce qu'on touchait semblait +humide et chaud; on respirait de la vapeur, comme au-dessus d'une +vasque d'eau bouillante. Et le malfaisant soleil, qui nous maintenait +nuit et jour à une température de chaudière, se levait où se couchait +sans rayons, tout jaune et tout terni, tout embué d'eau comme dans les +brumes du Nord. + +Mais, le matin du quatrième jour, ce même soleil, à son lever, apparut +dans une pure splendeur. L'Arabie était là près de nous, surgie comme en +surprise durant la nuit, les cimes de ses montagnes se profilant déjà +très haut, dans l'air tout à coup clarifié, infiniment limpide et +profond; l'Arabie, terre de la sécheresse, soufflait sur nous son +haleine brûlante, qui était dénuée de toute vapeur d'eau et qui balayait +vers le large les brouillards marins. Alors, les choses étaient +redevenues lumineuses et magnifiques, les choses étalaient leur +resplendissement sans vie, dans des transparences absolues, ainsi qu'il +doit arriver quand le soleil se lève sur les planètes qui n'ont pas +d'atmosphère. + +Ensuite, dès que fut passé l'enchantement rose de l'extrême matin, ces +montagnes d'Arabie prirent pour la journée des teintes violentes et +sombres d'ocré et de charbon; avec leurs milliers de trous et leurs +brûlures noires, elles affectèrent des aspects de monstrueux madrépores +calcinés, de monstrueuses éponges passées au feu; elles apparurent comme +les vieilles scories inutilisables des cataclysmes primitifs. + +Cependant nous arrivions à Mascate, et des forteresses sarrasines, des +petites tours de veille fantastiquement perchées, commençaient de +montrer ça et là leurs blancheurs de chaux, au faîte éblouissant des +montagnes. Et, une baie s'étant ouverte dans ce chaos des pierres +noircies, nous aperçûmes la ville des Imàns, toute blanche et +silencieuse, baignée de soleil et comme baignée de mystère, au pied de +ces amas de roches qui simulaient toujours de colossales éponges +carbonisées. + +Point de navires à vapeur, point de paquebots au mouillage devant la +muette ville blanche qui se mirait dans l'eau; mais quelques grands +voiliers, comme au temps passé, des voiliers qui arrivaient, charmants +et tranquilles, toute leur toile tendue à la brise chaude; et quantité +de ces hautes barques d'Arabie qu'on appelle des _boutres_ et qui +servent aux pêcheurs de perles. Avec ces navires d'autrefois entrant au +port, et avec ces tours crénelées, partout là-haut sur les cimes, on eût +dit une ville des vieux contes merveilleux, au bord de quelque rivage +sarrasin du temps des croisades. + +Ainsi qu'à Damas, à Maroc ou à Méquinez, ainsi que dans toutes les pures +cités de Mahomet, dès l'entrée à Mascate, nous sentîmes s'abattre sur +nos épaules le manteau de plomb de l'Islam. + + +La ville, de loin si blanche, était un labyrinthe de petites rues +couvertes, où régnait une demi-nuit, sous des toitures basses. +Là-dedans, un charme et une angoisse venaient ensemble vous étreindre; +on subissait à l'excès ce trouble sans nom qui, dans tout l'Orient, +émane du silence, des visages voilés et des maisons closes. + +Il y avait pourtant des ruelles vivantes,--mais de cette vie uniquement +et farouchement orientale qui est pour nous si lointaine. Il y avait, +comme dans tous les autres ports du Levant, des séries de petites +échoppes où mille objets de parure se vendaient dans l'ombre, toujours +dans l'ombre: étoffes à grands ramages barbares, harnais brodés, pesants +colliers de métal, et poignards courbes à gaine précieuse en filigrane +d'argent. Mais ces échoppes étaient encore plus obscures qu'autre part, +et cette ombre d'ici, plus épaisse, plus jalouse qu'ailleurs. Partout, +une chaleur de forge, l'impression constante d'être trop près d'un +brasier, et parfois, sur la tête, une sensation de brûlure soudaine; +quand un rayon de soleil tombait à travers les planches des plafonds. On +rencontrait des hommes maigres, nomades du Grand Désert, à l'attitude +sauvage et magnifique, détournant leur fin profil cruel, se reculant par +dédain pour ne pas vous frôler. Et les femmes, aux chevilles alourdies +par des cercles d'argent, étaient, il va sans dire, d'indéchiffrables +fantômes, qui se plaquaient craintivement aux murailles quand on +passait, ou bien s'engouffraient dans les portes; elles portaient des +petits masques noirs, des espèces de petits loups brodés d'or et de +perles, avec des trous carrés pour les yeux,--chacune d'elles semblant +personnifier un peu de ce mystère d'Islam qui pesait sur toutes choses. + +Et cette ville sacrée de l'Iman,--au pied des abruptes montagnes qui +avaient l'air de la murer dans su baie, de l'isoler au bord de sa mer +bleue,--communiquait cependant par des défilés, par des couloirs de +sable entre les roches brûlantes, avec la grande Arabie impénétrable, +avec les oasis inconnues et les immensités désertes; elle commandait les +régions obstinément fermées, elle était la clef des solitudes. + +Au consulat de France, où je passai la matinée, les fenêtres +étaient grandes ouvertes à la bonne brise des sables, qui entrait +partout, ardente et desséchante. Il y vint des émissaires de +l'Iman-Sultan,--personnages aux allures de noblesse et d'élégance, +drapés de fine laine,--chargés de régler l'heure de ma visite à Sa +Hautesse et la façon dont je serais reçu. + +C'était une ancienne maison de vizir, ce consulat français; aux murs des +salles, sous les couches neigeuses de la chaux, s'indiquaient +légèrement, comme en bas-relief effacé, des arcades aux festons +géométriques, d'une simplicité exquise,--éternels dessins des portes de +mosquées ou de palais arabes, que les hommes en burnous ont transportés +avec eux, en suivant la ligne des grands déserts, jusqu'en Algérie, +jusqu'au Moghreb et en Espagne; et elles disaient à elles seules, ces +arcades blanches, dans quel pays on était, elles suffisaient à désigner +pour moi l'Arabie,--la vieille Arabie que j'adore, et où je suis chaque +fois grisé de revenir, sans avoir jamais su comprendre au juste par quel +charme elle me tient, ni exprimer sa fascination triste.... + +La plus haute des maisons closes qu'en arrivant nous avions vues, +presque baignées dans la mer et y mirant leurs blancheurs, c'était le +palais du Sultan. + +Quelqu'un vêtu d'une robe blanche et drapé d'un burnous brun à glands +d'or; de grands yeux très beaux, un visage de trente ans couleur de +bronze clair, aux traits réguliers et délicats, illuminés par un franc +sourire de bienvenue: tel m'apparut, au seuil de sa demeure où il avait +bien voulu descendre, cet Iman-Sultan de Mascate, qui règne sur l'un des +derniers états d'indépendance arabe, sur l'un des derniers pays où les +cinq prières du jour ne sont jamais troublées par l'ironie des +infidèles. Les ancêtres de cet homme étaient déjà des souverains nombre +de siècles avant que fussent sorties de l'obscurité nos plus anciennes +familles régnantes d'Europe; il a donc de qui tenir son affinement +aristocratique et son aisance charmante. + +La grande salle d'en haut, où il me fit asseoir, était déconcertante de +simplicité dédaigneuse, avec ses murs uniment blanchis et ses sièges de +paille; mais elle donnait par toutes ses fenêtres sur le bleu admirable +de la mer d'Arabie, avec les beaux voiliers au mouillage et la flottille +immobile des pêcheurs de perles. + +--Autrefois, me disait le Sultan, on voyait souvent à Mascate des +navires de France; pourquoi ne viennent-ils plus? + +Hélas! Que répondre? Comment lui donner les raisons complexes pour +lesquelles, depuis quelques années, notre pavillon a presque absolument +disparu de la mer d'Arabie et du golfe Persique, nos navires peu à peu +remplacés par ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne?... + +Le Sultan, ensuite, d'accord avec notre consul, voulut bien me proposer +de m'arrêter ici quelques jours, et c'était une manière de témoigner sa +sympathie pour notre pays, cet accueil au voyageur français qui passait. +J'aurais eu des chevaux, des escortes. On m'offrait d'aller vers +l'intérieur, voir des villes mornes sous l'étincelante lumière, des +villes où les Européens ne vont jamais; de visiter les tribus des oasis, +qui seraient sorties à ma rencontre en faisant des fantasias et en +jouant du tambour. Et la tentation d'accepter me prit très fort, là, +dans cette salle blanche où agissait sur moi la grâce aimable du +souverain des déserts. Mais je me rendais en Perse, et je me souvins +d'Ispahan, où, depuis des années, je rêvais de ne pas manquer la saison +des roses. Je refusai l'honneur, n'ayant pas de temps à perdre, puisque +l'avril était commencé. + +Pour ce voyage de Perse, dont nous causions maintenant, le Sultan voulut +me donner un beau cheval noir, à lui, qui gambadait par là sur la plage. +Mais comment l'emmener par mer, et comment résisterait-il, ce coureur +des plaines de sable, dans les terribles défilés qui montent à Chiraz? +Après réflexion, je dus refuser encore. + +Et, vers la fin du jour, je me retrouvai sur le bateau qui allait +m'emporter au fond du golfe Persique. C'était l'instant où la ville +couleur de neige commençait à bleuir au déclin du soleil, sous son +linceul de chaux, tandis qu'alentour le chaos des pierres se teintait +comme du cuivre. Aucun bruit n'arrivait à nous de ces maisons fermées, +devenues paiement bleues, qui se recueillaient plus profondément dans +leur mystère à l'approche du soir. Seuls, les oiseaux de mer +s'agitaient, tourbillonnaient en nuée au-dessus de nos têtes, avec des +cris, goélands et aigles pêcheurs; il n'y avait qu'eux de vivants, car +les barques mêmes demeuraient engourdies de chaleur et de sommeil, +posées sur l'eau tiède comme des choses mortes. + +Avec un peu de mélancolie, je regardais Mascate, où j'avais refusé de +rester.... Les villes ignorées des oasis, les fantasias des tribus +nomades, je venais de repousser l'occasion unique de voir tout cela.... +Peut-être accordais-je aussi un petit regret au beau cheval noir, que +j'aurais eu plaisir à ramener dans mon pays, en souvenir du donateur. + +On levait l'ancre. Alors une barque, qui se hâtait venant du rivage, à +la dernière minute m'apporta de la part du Sultan deux précieux cadeaux: +un poignard à fourreau d'argent, qui avait été le sien, et un sabre +courbe, à poignée d'or. + +Au crépuscule, disparut l'Arabie. + +A mesure que nous nous avancions vers le large, l'air perdait sa +légèreté impondérable et sa transparence; il s'épaississait de vapeur +d'eau, et bientôt la lune se leva funèbre, énorme et confuse, parmi des +cernes jaunes. Nous retrouvâmes la mauvaise et lourde humidité chaude. +Et l'horizon trouble, les grisailles de la mer sans contours, firent +plus étrangement éclatantes par contraste ces images de la journée qui +restaient encore si vives dans notre mémoire. + +L'Arabie et le désert saharien sont vraiment les régions de la grande +splendeur terrestre; nulle part au monde, il ne se joue des +fantasmagories de rayons comme là, sur le silence du sable et des +pierres.... + +Cette ville, à peine entrevue aujourd'hui, laissait dans mes yeux comme +une traînée de couleur et de lumière, tandis que je m'éloignais +maintenant sous l'épaisseur du ciel sans étoiles.--Je repensais aussi à +l'accueil du Sultan, qui était pour attester combien, par tradition, par +souvenir, on aime encore la France, dans ce pays de Mascate où nos +navires, hélas! ne vont plus.--Et cet accueil, j'ai voulu le faire +connaître, voilà tout.... + + + + +APRÈS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909. + + +Soit comme passager sur quelque paquebot, soit comme officier de quart +sur quelque navire de guerre, je l'avais tant fréquenté, ce pauvre +détroit de Messine! Le jour, tous ses «alignements» m'étaient familiers, +et la nuit tous ses «feux». Il représentait pour moi la vraie porte de +l'Orient; si on le traversait en s'en allant de France, tout de suite, +quand de l'autre côté s'ouvrait l'Adriatique, on se sentait _loin_, et +bien en route pour l'aventure; par contre, au retour il marquait le +terme du voyage; dès qu'on l'avait franchi on se croyait chez soi et on +épiait au ciel les premiers indices de notre mistral français. + +Lorsque les hasards de la mer vous y faisaient passer de nuit, c'était +un regret, parce qu'on aurait aimé le revoir; il est vrai, pour rappeler +l'Italie quand même, il y restait l'odeur exquise des orangers; et puis +quelque chanson, presque toujours, quelque gaie sérénade vous arrivait +des barques ou de la rive. + +Le jour, quel enchantement pour les yeux! Couloir un peu tragique, +malgré tout, entre les cimes tourmentées de la Calabre et l'immense Etna +soufflant sa fumée éternelle. Mais ces témoins des grandes convulsions +mondiales se tenaient immobilisés, très haut en l'air, comme perdus dans +le ciel, et, à leurs pieds, la vie s'étalait si confiante et heureuse, +sous une lumière de fête! Au-dessous de la région des neiges, des +torrents et des pierres farouches, les orangers commençaient, formant +partout des jardins en terrasse. Plus bas encore, au bord de cette mer +que Ton eût dit inoffensive à jamais, des villes aux jolis noms de +mélodie italienne groupaient leurs maisons, leurs églises,--et Messine, +la plus luxueuse de toutes, alignait à toucher l'eau bleue ses façades +régulières que le soleil avait longuement dorées. + +Plus qu'aux autres il nous appartenait, à nous marins de n'importe +quelle nation, ce détroit enjôleur qui, même par les gros temps, au +milieu des traversées mauvaises, ne manquait jamais de nous offrir son +abri momentané, une heure de trêve si calme, avec les parfums de ses +vergers, et des musiques, des refrains de tarentelle. La pensée que nous +n'y trouverions plus en ce moment que l'horreur et la mort, nous met +tous en profond deuil. + + + + +PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI + + +Au temps de mon enfance, certain beau mois de mai de je ne sais quelle +année lointaine.... A cette époque, c'étaient les débuts de la +photographie; les «amateurs» ne se risquaient point à en faire, et l'une +de mes tantes,--la tante Corinne, si douce et jolie avec ses boucles +grises,--qui s'y adonnait dans le seul but de m'amuser, passait pour une +novatrice un peu excentrique. Elle ne connaissait encore que les +«positifs» directs sur verre,--ce qui, d'ailleurs, convenait bien mieux +à mon impatience enfantine, car ainsi je voyais tout de suite la vraie +image apparaître. Les modèles (qui étaient en général ma mère, ma soeur, +ma grand'mère, mes autres tantes) posaient au plein air de ce mois de +mai-là, presque toujours en un recoin de notre cour ensoleillée, tout +près de la porte du caveau qui servait de chambre noire; pour fond, il y +avait un adorable vieux mur, tapissé de lierre, de chèvrefeuille et de +glycine; pour accessoire, une banquette aux pierres moussues, où +refleurissait à chaque renouveau le même dielytra rose. Et je me +rappelle ma joie, mon émerveillement lorsque, enfermé avec ma +tante-photographe dans l'obscurité du petit souterrain où elle combinait +ses drogues magiques, j'épiais sur chaque plaque nouvelle l'apparition +de ces marbrures d'abord indécises qui, peu à peu, s'accentuaient pour +dessiner des visages aimés. L'épreuve une fois fixée, c'était moi qui, +triomphalement, la rapportais à la lumière du soleil, toujours dans le +recoin aux glycines et au dielytra rose, où la famille assemblée +l'attendait. + +Oui, mais tout cela n'était jamais que grisailles et, à la fin, je ne +m'en contentais plus:--Dis donc, bonne tante, est-ce que tu ne +connaîtrais pas un moyen de faire aussi sortir les couleurs? + +--Oh! ça, par exemple, mon petit!... A moins qu'un diablotin ne s'en +mêle.... Et, pour achever sa phrase, elle fit de la main un geste qui +signifiait combien ce rêve était irréalisable. Cependant je ne perdis +pas tout espoir: elle trouverait peut-être, un de ces jours. C'était +déjà si merveilleux, ce qui se passait au fond de ses cuvettes de +porcelaine; un peu plus ou un peu moins, pourquoi pas? + +Une fois, comme on me ramenait de la promenade, ma grand'mère, assise à +l'ombre des chèvrefeuilles au fond de la cour, m'appela joyeusement de +loin: + +--Viens, mon petit, viens!... Si tu savais ce que ta tante a fait! +Jamais tu n'as vu rien de pareil en photographie. + +--Quoi?... Qu'est-ce que c'est? Dis vite, grand'mère!..._Les +couleurs_?... + +Pas encore les couleurs, non. Mais un portrait «posé» et admirablement +venu de M. Souris, surnommé La Suprématie (un vieux chat très laid, qui +m'appartenait en propre). J'adorais M. Souris, auquel ma grande camarade +Lucette avait, par jalousie, donné ce surnom-là, parce qu'il +représentait, disait-elle, mes suprêmes affections. Sous des dehors sans +grâce, c'était une âme supérieure de chat, qui m'aimait d'une tendresse +exclusive; au piano, dès que je commençais d'étudier mes sonates de +Mozart, il reconnaissait mon jeu, et, du fond du jardin ou du haut des +toits, accourait pour se promener harmonieusement sur le clavier. +Certes, j'étais content de son portrait, d'autant plus qu'il avait su +prendre une expression souriante et naturelle, et l'épreuve d'ailleurs +était si nette que l'on eût compté les brins de sa moustache. Mais c'est +égal, la phrase de ma grand'mère m'avait fait espérer les _couleurs_, +ces couleurs que je souhaitais toujours davantage, à mesure que je les +sentais vraiment impossibles. Je restais donc plutôt déçu; ces images +grisâtres, à la fin, me lassaient.... + +Et le mois suivant, tante Corinne s'étant aperçue, non sans mélancolie, +que le jeu était usé, remisa pour toujours son appareil au fond d'un +placard,--où il est encore, pauvre chose démodée que je garde à présent +par respect, tandis qu'elle-même, la chère tante-photographe, s'en est +allée dormir au cimetière. + +Des années ont passé, beaucoup d'années, hélas! Nous sommes en 1909, au +début d'un mois de mai qui est sensiblement pareil à ceux de mon +enfance, avec autant de lumière, autant de fleurs. Et la scène se passe +dans le même petit décor resté immuable, près des mêmes vieux murs +tapissés de lierre, où les glycines, qui ont seulement beaucoup grossi, +accrochent leurs mêmes branches, devenues semblables à d'énormes +serpents. + +Mais ce n'est plus tante Corinne qui photographie, c'est +Gervais-Courtellemont, et il réalise sur ses plaques le miracle auquel +j'avais tant rêvé jadis, le miracle des couleurs! + +L'hiver dernier, à Paris, j'étais allé, non sans défiance, regarder ces +vues colorées qu'il a prises en pays d'Islam et qu'il projette agrandies +sur des écrans. Je ne prévoyais pas quelles seraient ma surprise et mon +émotion, devant tout ce qui m'attendait là: des horizons du désert +arabique, me réapparaissant avec leurs sables brûlés et leurs ciels +fauves; d'impénétrables mosquées dont je reconnaissais tout de suite les +colonnades de porphyre, les panneaux de faïence bleue, et les tapis où +des verts de turquoise morte s'entrecroisent parmi des rouges de +pourpre; des incendies de soleil couchant sur les minarets et les toits +roses de Damas; Stamboul, les cimetières d'Eyoub avec la peuplade de +leurs stèles dorées et de leurs cyprès noirs, me donnant le frisson de +ces nostalgies soudaines qu'aucun mot n'exprime.... Pour finir, ce fut +un crépuscule au Bosphore, presque la nuit et, au milieu des gris d'un +ciel couvert, un nuage gardant seul des tons encore roses.--Oh! ce nuage +d'on ne sait quel soir de Turquie, cette chose essentiellement +changeante et sans durée, que l'on avait pu capter ainsi pour toujours, +avec son dernier coloris d'un instant, envoyé par le soleil en +fuite!... + +Aujourd'hui donc, ce Gervais-Courtellemont qui sait fixer l'éphémère, +l'insaisissable de toutes les fantasmagories, est chez moi: et qui +surtout l'a décidé à y venir, c'est l'Orient que j'y ai transplanté, car +il est un fervent de l'Islam. Et, depuis deux jours, il a pris quantité +de vues dans ma mosquée, dans mon logis oriental.--Il a même portraituré +par jeu, non pas ce pauvre M. Souris depuis longtemps défunt, mais la +dame Gribiche, baronne des Gouttières, une vieille chatte que mon fils +adore, à peu près autant que j'adorais La Suprématie. + +Lui non plus ne fait autre chose que des «positifs» directs sur verre, +et il s'en va les développer justement dans ce même caveau obscur où je +m'enfermais jadis avec tante Corinne. Parfois j'y descends avec lui, +curieux de regarder par-dessus son épaule le mystère qui s'accomplit +dans ses petites cuvettes de porcelaine; mais, au lieu des monotones +grisailles que j'avais connues du temps de mon enfance, je vois naître, +s'aviver peu à peu, sur la glace d'abord blanchâtre et baignée d'un +liquide aux transparences incolores, des mosaïques d'éclatantes +couleurs. Les murs de ma mosquée sont venus se fixer là, comme en des +miniatures trop patiemment finies, avec leurs panneaux en vieilles +faïences où les bleus adorables d'autrefois se mêlent à des rouges de +corail que l'on n'imite plus; et aussi les vieux tapis d'Ispahan sur +lesquels on jette des roses qui s'effeuillent, et les couvre-tombeaux en +velours d'un vert éteint brodé d'argent pâle, et les coussins en brocart +zébré d'or. Tous ces jeux de nuances auxquels j'ai amusé un instant mes +yeux et que je ferai peut-être changer demain, les voici fixés sur ces +plaques, et fixés sans doute de manière à durer plus que moi-même: il y +a pour sûr un peu de sorcellerie là-dedans. + +Au sortir du souterrain des manipulations magiques, lorsque nous +rapportons les épreuves à la lumière du soleil pour les juger mieux, +c'est toujours dans ce recoin de verdure et de fleurs, où je me souviens +d'être venu tant de fois montrer en triomphe les modestes oeuvres si +imparfaites de tante Corinne. Non, rien n'a changé là, dans +l'arrangement des lierres, des chèvrefeuilles et des glycines; les mêmes +variétés de mousses étendent leurs velours sur les pierres des +banquettes.... Mais tous les chers visages, qui autrefois guettaient ici +même mon pas remontant de la chambre noire, sont cachés et décomposés à +présent sous la terre,--et c'est cela, le seul et le grand changement +appréciable dans les ambiances.... En outre, moi qui jadis aurais sauté +d'une joie folle, et peut-être aussi tremblé d'un peu d'épouvanté, si +j'avais vu tant de belles couleurs éclater sur les glaces à images, je +reste plutôt impassible aujourd'hui devant cette merveille.... + +C'est que, voilà, dans l'intervalle, il s'est passé une chose effarante, +plus implacablement définitive que le soudage d'un couvercle de +cercueil: la vie qui, à l'époque des premières photographies en +grisailles, était en avant de ma route, a glissé vite, vite, +sournoisement, sans faire de bruit, sans me laisser de fatigue, comme +sur une pente où tout s'accélère en vertige,--et à présent elle est +presque toute derrière moi, demain elle sera partie; demain je ne +percevrai plus ni les couleurs ni le soleil, et déjà sans doute je +commence par m'en désintéresser. + +Donc, en présence de la réalisation si complète de ce que j'avais rêvé +autrefois comme l'impossible, je me contente de dire à Courtellemont: +«Merci, mon cher ami; c'est vraiment très bien!» + + + + +CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU[5] + + +Messieurs, + +Avec humilité profonde, dans un sentiment de vénération presque +religieuse pour ceux et pour celles que je vais nommer ici, j'essaie +d'accomplir la tâche que vous m'avez confiée. + +C'est encore en parlant de moi-même que je commencerai mon discours, et +cette façon de faire, sans doute, rie sera point pour vous surprendre, +puisqu'elle constitue, paraît-il, un de mes défauts coutumiers. + +[Note 5: Discours prononcé à l'Académie française à l'occasion des prix de +vertu.] + +Mais beaucoup d'âmes, en ces temps de vertige, ressemblent à la mienne, +et, pour l'adresser à plusieurs qui m'écoutent ici, je pourrais +emprunter à Victor Hugo son étrange phrase: «Ah! insensé, qui crois que +tu n'es pas moi!» Donc, un enseignement peut-être jaillira pour +quelques-uns, lorsque j'aurai dit en toute sincérité comment mon âme, +d'abord ennuyée et hautaine devant cette tâche que l'on m'imposait, est +peu à peu devenue respectueuse et attendrie. A ceux qui sont mes frères +par la souffrance, mes frères par l'orgueil, mes frères par le doute et +par le trouble, combien je voudrais pouvoir communiquer le bien que je +me suis fait à moi-même et l'apaisement que j'ai trouvé, en vivant par +la pensée, durant quelques semaines, au milieu de ces simples et de ces +admirables que l'Académie française glorifie en ce jour! + +Tous, n'est-ce pas? nous avons fait, au cours de notre vie, quelque +bien, ça et là; du bien qui, en général, nous a donné peu de peine, nous +a privés de peu de chose. Et nous nous sommes magnifiés alors, disant en +nous-mêmes: La bonté habite notre coeur. Comme nous étions loin +cependant, loin et au-dessous du moindre, du dernier de ces apôtres +obscurs, dont j'ai mission de vous entretenir! Nous, gens du monde, +quelles que soient nos détresses intimes et cachées, nous restons les +favorisés sur cette terre. Tous, brûlés plus ou moins de désirs +inassouvis, d'ambitions, de convoitises, tourmentés d'irréalisables +rêves, nous puisons en notre propre coeur nos souffrances,--parfois +infinies, je le sais bien, mais qui s'atténueraient par la patience et +l'oubli de soi-même. En somme, nous avons la fortune, le luxe, ou bien +la fumée d'un peu de gloire, ou tout au moins les commodités de la vie, +nos lendemains assurés, du bien-être en perspective jusqu'à l'heure de +la mort. Ceux dont je vais vous parler n'ont rien, n'ont jamais eu rien; +pour la plupart, ils n'ont plus la santé ni la jeunesse, pas seulement +le pain de chaque jour, et ils trouvent le moyen d'être bons, de l'être +inépuisablement, à toute heure, durant des mois et durant des années; +ils trouvent le moyen d'être secourables et doux, de donner comme par +miracle ce qu'ils n'ont pas,--et, dans leur dénuement sublime, ils sont +heureux par la charité.... + +La charité, que vous m'avez confié la mission, pour moi un peu +écrasante, de célébrer aujourd'hui, je la trouve glorifiée d'une façon +définitive et magnifique dans un livre qui résistera à l'écroulement des +religions et de la foi, dans le livre éternel qui survivra à toutes +choses et qui se nomme l'Évangile: + +«Quand même, dit saint Paul, je parlerais toutes les langues des hommes +et des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis que comme +l'airain qui résonne et comme la cymbale qui retentit. + +»Et quand même je connaîtrais tous les mystères et la science de toutes +choses, et quand même j'aurais la foi jusqu'à transporter les montagnes, +si je n'ai point la charité, je ne suis rien. + +»Et quand même je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des +pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point +la charité, cela ne me sert à rien.» + +Oh! ils ont la charité, ceux-ci, tous ces ignorés d'hier, auxquels nous +allons offrir aujourd'hui, avec un semblant d'éclat, de bien +insuffisantes récompenses: travailleurs à la journée accablés par les +ans, vieilles servantes que la fatigue épuise, pauvres et pauvresses, +infirmes, paralytiques, auxquels nous faisons en ce moment une trop +mesquine apothéose, avec nos admirations distraites et mondaines, avec +un peu d'argent que nous leur donnons et que, soyez-en sûrs, ils ne +garderont point pour eux-mêmes. + +Ils ont la charité, et la vraie, ainsi qu'elle est définie par saint +Paul, que je veux citer encore; car il ne suffit pas de faire le bien, +il faut surtout le faire comme ils l'ont fait, d'une façon patiente et +tendre, d'une façon aimable et avec un bon sourire.... + +«La charité, écrit l'apôtre à ses amis de l'église de Corinthe, la +charité est patiente; elle est pleine de bonté; la charité n'est point +envieuse; la charité n'est point insolente; elle ne s'enfle point +d'orgueil. + +»Elle n'est point malhonnête; elle ne cherche point ses intérêts; elle +ne s'aigrit point; elle ne soupçonne point le mal.»Elle excuse tout, +elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.» + +C'est bien cela. Depuis deux mille ans, la charité n'a point varié, et, +telle la comprenait l'apôtre, telle la pratiquent à notre époque ces +êtres d'exception et d'élite que l'Académie, tous les ans, va rechercher +et découvrir, étonnés et confus, dans les faubourgs populaires, au fond +des provinces, dans les campagnes ignorées. + +J'ai dit: étonnés et confus,--car ils ont aussi la modestie, et ils sont +tous inconscients de ce que vaut leur coeur. Ils n'ont point sollicité +nos suffrages; oh! non, et la plupart d'entre eux apprendront +aujourd'hui seulement, avec stupeur, que nous les avons distingués. Ils +nous ont été désignés d'abord par la rumeur publique,--qui s'égare si +souvent dans ses haines, mais qui si rarement se trompe lorsqu'il s'agit +au contraire de remercier et de bénir. Toute la population d'un village, +ou d'un canton, ou d'une banlieue, s'est unie pour nous dire ceci, par +quelque lettre couverte de naïves signatures: «Il y en a un parmi nous +qui n'est pas comme les autres, qui ne sait faire que du bien à tout le +monde, qui est un modèle de douceur et de dévouement; vous qui donnez +des prix de vertu, venez donc y voir.» Alors, l'enquête a été commencée, +avec discrétion, avec mystère, pour ne pas effaroucher le candidat,--et +l'enquête presque toujours nous a révélé une existence admirable. + +Cette année, comme tous les ans, il y a eu abondance de sujets, et il a +fallu choisir, opérer, parmi ces héros du sacrifice quotidien, un très +difficile triage.... Oh! je voudrais pouvoir les nommer tous, les élus +et même ceux qui auraient mérité de l'être! Mais ce serait interminable +et bien fastidieux. Et puis leurs humbles noms, en général, sont si +plébéiens, si vulgaires et inélégants, que le sourire peut-être vous +viendrait à cette nomenclature. + +Non seulement il a été impossible de les récompenser tous, mais de plus, +comme le choix s'est porté sur ceux qui avaient donné au prochain le +plus de leur force et de leur vie, sur les plus éprouvés par les longues +patiences et les longs sacrifices, sur les très usés et les très vieux, +plusieurs que l'on venait d'élire sont morts depuis nos séances du +printemps; dans la liste que j'ai là, je vois beaucoup de noms barrés à +l'encre, avec, en regard, l'annotation: décédé.... Mon Dieu, je n'en +suis pas en peine, de ces derniers. Ils s'en sont allés, peut-être, dans +quelque région mystérieuse et rayonnante, chercher des couronnes plus +belles que nous n'en saurions donner ici; ou, tout au moins, +jouissent-ils de dormir sans trouble et sans rêve, et de n'être plus +nulle part.... + +Au premier rang de vos élus, Messieurs, je trouve un prêtre,--un prêtre +des environs de Belfort, la ville héroïque,--le Père Joseph, de l'ordre +des Barnabites, auquel vous avez accordé la plus haute des récompenses +prises sur le legs de M. de Montyon. + +C'est pour celui-là surtout que vous avez cru devoir agir avec mystère, +connaissant sa modestie, et voici ce que nous apprennent à son sujet vos +renseignements, recueillis dans le plus grand secret, comme s'il se fût +agi de dépister un malfaiteur. + +En 1870, quand éclata la guerre, le Père Joseph, qui s'était déjà +signalé par sa charité dans une petite paroisse de Genève, demanda du +service comme aumônier dans nos armées et se fit envoyer aux +avant-postes d'Alsace. Enfermé bientôt dans Strasbourg, il passa ses +jours et ses nuits aux remparts, parmi nos soldats, et gagna, sous le +feu de l'ennemi, la croix de la Légion d'honneur. Quand Strasbourg eut +capitulé, les Prussiens le trouvèrent aux ambulances et l'arrêtèrent; +leur général cependant lui offrit la liberté, qu'il refusa pour s'en +aller en captivité au milieu des prisonniers les plus humbles. +Soupçonné d'espionnage par nos ennemis, que surprenait un dévouement +pareil, il fut d'abord cantonné à Rastadt, surveillé de près et malmené, +jusqu'au moment où l'archevêque de Fribourg, le reconnaissant pour un +pur apôtre, le couvrit de sa protection. + +«Voulez-vous aller à la mort?--lui écrivit un jour ce même +archevêque.--La fièvre typhoïde sévit à Ulm; déjà deux mille de vos +compatriotes en sont atteints, et pas un prêtre français n'est avec +eux.» Quelques heures après, il était à Ulm. Il y resta neuf mois, nuit +et jour au chevet des mourants, sans vouloir ni repos ni sommeil. +Entre-temps, il écrivait à ses amis de France, leur demandant de +l'argent, des vêtements chauds, des secours de toute sorte, pour ceux +qu'épargnait la contagion, mais que tourmentaient le froid et la misère. +A son appel, les dons arrivaient comme par miracle, et il distribua, +durant cet hiver sinistre, plus de 300.000 francs! L'admiration alors +s'imposa à nos ennemis, qui le voyaient de près à l'oeuvre, et ils lui +offrirent la croix de l'Aigle noir. Mais, de même qu'il avait naguère +refusé la liberté, il déclina l'honneur, demandant, comme seule grâce, +que l'Impératrice Augusta voulût bien lui accorder une audience, et, une +fois admis devant la souveraine, il sut obtenir d'elle ce qui avait été +refusé jusqu'à ce jour aux autres sollicitations françaises: le +rapatriement immédiat de tous les prisonniers épargnés par le typhus. +Plus de vingt trains chargés de jeunes soldats prirent la route de nos +frontières dévastées, et des centaines d'enfants de France furent ainsi +sauvés par ce prêtre. + +La guerre finie, le Père Joseph revint s'enfermer obscurément dans sa +petite église de Genève et consacra son activité aux enfants orphelins +ou errants, qu'il groupa autour de lui, qu'il recueillit dans son +presbytère. Cela dura jusqu'au jour où l'intolérance religieuse le fit +expulser du territoire suisse, en même temps que son évêque. Se séparer +ainsi de tous ses fils d'adoption lui causa alors un tel désespoir qu'il +suivit, sans plus réfléchir, une idée héroïque et folle: avec son +modeste patrimoine, d'une trentaine de mille francs, il acheta sur le +sol français, tout près de la frontière, une ferme où il réunit ses +chers protégés. Mais, pour nourrir tout ce petit monde, qui s'était +rendu, si confiant, à son appel, il n'avait plus rien; alors, sans +perdre son aisance sereine, il se multiplia, il fit des prières, des +prédications, des quêtes.... Il y a vingt-deux ans aujourd'hui qu'il a +fondé, avec cette irréflexion admirable, un orphelinat de 150 enfants, +et jamais ses élèves, sans cesse renouvelés, n'ont manqué du nécessaire. +C'est par centaines qu'il a ramassé, dans la boue des grandes villes, +des petits abandonnés, des petits vagabonds, pour en faire de paisibles +laboureurs, ou bien des missionnaires, beaucoup de braves soldats aussi, +ou même de braves officiers de notre armée. + +Tout cela, n'est-ce pas? est bien admirable, et même un peu merveilleux, +et il est certain que, parmi tous ceux dont j'ai mission de vous parler +ici, le Père Joseph est celui qui a rempli la tâche la plus féconde; +l'Académie a donc bien jugé en lui décernant sa plus haute +récompense--dont il va faire, d'ailleurs, l'usage désintéressé que l'on +peut prévoir. Mais il a eu pour le soutenir, lui, la grandeur même de +son idée et de son oeuvre, le succès toujours croissant de sa parole +d'apôtre; c'est au grand jour qu'il a vécu et qu'il a lutté. Donc, comme +il est un prêtre et presque un saint, son humilité chrétienne me +pardonnera de dire que je m'incline encore davantage devant les pauvres +êtres moins bien doués, plus obscurs, dont je parlerai tout à l'heure, +et qui ont peiné dans l'ombre, à de plus rebutantes besognes. + +Cette héroïque folie de fonder des asiles d'enfants, alors que Ton ne +possède rien ou presque rien, est moins rare que l'on ne pense, et, le +plus surprenant, c'est qu'elle réussit toujours! L'Académie, qui en +trouve constamment des exemples, a découvert cette année, à Mary, tout +près de nous, dans la Seine-et-Marne, une adorable vieille demoiselle, +appelée du gentil nom de Colombet, qui depuis vingt-cinq ans, sur ses +modestes revenus, entretient un asile d'orphelines, une école gratuite, +un autre asile encore pour les bébés du pays, et qui conduit elle-même +tout ce petit monde avec une bonté et une douceur maternelles. + +Une autre sainte fille, plus que septuagénaire, Marie Lamon, accomplit, +depuis vingt-cinq années aussi, un miracle de chaque jour dans son +orphelinat de Tarbes, fondé, semble-t-il, envers et contre tous les +avertissements du sens commun. Cela a commencé par un petit abandonné +qu'elle a recueilli une fois; ensuite il lui en est venu deux, puis +trois, puis dix, puis quarante. Et voici déjà plus de mille orphelins +qui ont été élevés et placés par ses soins. + +Mais, celles qui recueillent ainsi des enfants ont au moins la joie de +voir leur visage et leur sourire, d'épier les promesses de l'avenir chez +ces petits êtres qu'elles façonnent à leur guise, de les suivre plus +tard dans le développement heureux de leur vie.... + +Et je trouve plus étonnantes encore et plus surhumaines celles qui +recueillent les vieillards, car, de ceux-là, il n'y a jamais rien à +attendre, que la lente décomposition et la mort. + +Au nombre de ces dernières est la demoiselle Joséphine Guillon, qui +d'abord rêvait de fonder un orphelinat déjeunes filles, mais qui, à la +suite de je ne sais quelle vision mystique, pendant l'extase d'un +pèlerinage, crut comprendre que le Christ lui demandait un sacrifice +plus lourd, et se consacra aux vieux pauvres, aux vieilles pauvresses. + +De la même école, mais d'une plus humble origine, est cette Mariette +Favre, qui, après avoir servi comme domestique pendant vingt ans, reprit +sa liberté vers la quarantaine, dans, le but bien arrêté de consacrer à +des vieillards sans foyer ses petites économies et le reste de ses +forces épuisées. Sa première recrue fut une vieille mendiante aveugle, +avec qui elle partagea son unique chambre: une vieille paralytique ne +tarda point à venir s'installer en troisième dans le singulier ménage; +puis, naturellement, la porte étant ouverte, il en arriva d'autres, +toujours d'autres.... Et aujourd'hui plus de cinquante débris humains +sont groupés autour de Mariette Favre, logée dans des bâtiments qu'elle +a fait construire avec le fruit de ses quêtes, nourris, chauffés comme +par miracle, on ne sait plus avec quel argent. En admirant tout cela, on +doit renoncer à comprendre. Et il faut être Fange de patience, +d'ingéniosité et de douceur qu'est cette fille, pour gouverner si +discordante république; car ces pensionnaires ont été ramassés Dieu sait +où; en arrivant là, les «bons petits vieux»--c'est ainsi qu'elle les +nomme--sont pour la plupart insupportables, et, quant aux «bonnes +petites vieilles», inutile de dire que ce sont des pestes. Eh bien! la +communauté marche à souhait quand même; au milieu de tout ce monde, la +chère vieille fille, coiffée toujours de son vénérable bonnet blanc +d'ancienne servante, évolue en souriant, aimable, enjouée; elle calme +les uns, elle amuse les autres; tout en pansant des plaies, en lavant +des mains sales, en chassant la vermine des lamentables chevelures, elle +ramène la bonne humeur chez les hargneux et les sombres. Et puis, sous +ses ordres, tout le monde, suivant ses moyens, concourt au bien-être +d'autrui. Tel «bon petit vieux» qui a les pieds encore solides, mais qui +est aveugle, va promener au soleil sur son dos, telle «bonne petite +vieille» dont l'oeil est resté vif, mais qui n'a plus de jambes. Quant +au travail, il est réparti, d'une façon merveilleusement entendue, entre +chacun suivant les facultés qu'il conserve; ceux-ci labourent le jardin +aux légumes, ceux-là coupent le bois ou bien mettent des pièces aux +souliers qui s'usent; et des grand'mères paralytiques, dont les doigts +sont agiles encore, tricotent jusqu'au soir, sur leur lit, des +chaussettes ou des jupons. Il y a certainement des jours d'inquiétude +dans le phalanstère, c'est quand le pain va manquer, ou bien c'est, par +les temps de gelée, quand s'épuise la réserve de charbon. Mais la +sainte, alors, prend sa robe des dimanches avec son bonnet le plus +blanc, pour s'en aller tendre la main chez les riches--et chaque fois +l'on s'en tire!... Oh! il y a aussi des jours de liesse; il arrive que +de bonnes âmes, à l'occasion de certaines fêtes, envoient quelques +friandises, des poulets ou du bon vin; ces jours-là, on s'assemble pour +des repas qui ont la naïve gaieté des dînettes d'enfants, et, au +dessert, les «bons petits vieux» se mettent en frais d'innocentes +galanteries, pour les «bonnes petites vieilles», qui leur chantent des +chansons. + +Il y a une délicatesse exquise à apporter ainsi, non seulement un peu de +bien-être ou de moindre souffrance, mais encore un peu de joie et de +sourire à ces décrépitudes, à ces lentes agonies, qui semblaient vouées +à l'horreur du délaissement et du froid, sur des grabats solitaires. +D'ailleurs, les bonnes magiciennes en cheveux gris ou en bonnet de +linge, qui président à ces choses, paraissent elles-mêmes toujours gaies +et doivent posséder certainement une paix et un bonheur déjà +ultra-terrestres, que nous ne saurions comprendre. + +Parmi les prix Montyon, tous les ans nous avons aussi des sauveteurs. + +Et il en est un, cette année, qui présente une physionomie bien +particulière, un rude Breton de Port-Navalo, nommé Georges Pouplier; +ancien marin, il va sans dire, ancien second maître de manoeuvre, dont +la large poitrine est couverte des décorations les plus glorieuses: avec +la Légion d'honneur et la Médaille militaire, tout un jeu de médailles +de sauvetage en argent et en or,--auprès desquelles paraissent +négligeables tout de croix dont se chamarrent des politiciens ou des +gens de cour. + +La vie de Georges Pouplier est un long roman d'aventures, qui semble +composé par quelqu'un de nos anciens conteurs français. Il a, pendant +des années, promené par le monde sa vigueur de Celte, nageant, +plongeant, comme un dieu marin, dans les grandes houles glacées des mers +du Nord, ou bien dans les eaux équatoriales où les requins habitent, et +toujours ramenant au rivage, ou au navire, des gens qui allaient périr, +marins, femmes ou petits enfants. Ces dernières années, il était aux +postes les plus périlleux de l'Afrique centrale, sous les ordres de mon +camarade et ami de Brazza--un autre héros, ce dernier, que la France +ingrate a «jeté par-dessus bord», comme nous disons en marine. + +En 4873, tout jeune gabier de l'équipage du _Beaumanoir_, dans les mers +d'Islande, il avait fait ses débuts en sauvant ensemble un officier et +un novice. Et en 1894, enfin, il termina la longue série de ses +sauvetages--il nous pardonnera bien lui-même d'en soutire un peu, tant +c'est imprévu--en repêchant d'un seul coup douze nègres du Congo. + +A côté de ce roi des sauveteurs, l'Académie en a primé nombre d'autres +qui se sont jetés à l'eau, dans le feu, qui ont arrêté des chevaux +emportés ou des taureaux furieux.... + +A Dieu ne plaise que j'aie l'air de dédaigner ces braves. Mais je fais à +leur sujet mes restrictions, comme j'en ai fait tout à l'heure au sujet +du Père Joseph. Dans les choses admirables, il y a des degrés comme en +tout. A la faveur d'un élan superbe, secondé presque toujours par u/ne +impulsion de vigueur physique, on joue sa vie pour sauver celle d'un +autre; cela est beau, je le veux bien, et nous n'en serions pas tous +capables; mais cela n'est pas soutenu, cela n'a pas de durée. Oh! +combien je trouve plus difficiles et plus loin de moi--je puis bien dire +plus loin de nous--ces sacrifices, accomplis avec un visage serein, qui +durent des mois, des années, des dizaines d'années, sans une minute de +faiblesse, sans un retour d'égoïsme, sans un murmure.... Aussi je me +sens plus étonné encore, plus respectueux et plus petit, devant le +troupeau habituel des vieux serviteurs, des vieilles servantes, des +vieux ouvriers, des vieilles couturières, de tous les pauvres gens qui +sont comme les abonnés annuels des prix Montyon. + +Les vieilles servantes! L'Académie, cette année, en a couronné dix-huit, +qui semblent vraiment des êtres de légende, tant leur abnégation et +leur bonté confondent nos égoïsmes mondains. + +Mon Dieu, leur histoire à toutes est à peu près pareille. En général, +elles sont entrées presque enfants dans quelque famille que le malheur +ensuite est venu frapper, et alors elles ont voulu rester sans gages au +service de leurs maîtres d'autrefois; peu à peu, elles leur ont tout +donné, leurs petites économies, leur force, leur saine jeunesse de +paysannes, ou même leur beauté,--car plusieurs étaient jolies, aimées, +désirées, et elles ont sacrifié cela aussi, éconduisant de braves +amoureux qui les voulaient pour épouses. Il en est qui se sont mises à +travailler fiévreusement à n'importe quel rude ou ingénieux métier de +leur invention, afin de pouvoir rapporter le soir un peu d'argent ou un +peu de nourriture aux anciens maîtres devenus infirmes, qu'il faut +encore soigner et panser avant de s'endormir. + +Telle, cette bonne Savoyarde, appelée Claudine Buevoz, qui s'est faite +dévideuse de soie et qui pelotonne sans trêve ses écheveaux, pour +nourrir sa pauvre vieille maîtresse d'autan, aujourd'hui veuve, +misérable et impotente. + +Telle encore, cette Emilie Aubert, de la Provence, qui s'est improvisée +revendeuse de légumes et-de poulets aux portée de Marseille, pour +subvenir aux besoins d'une vieille douairière et de sa fille, toutes +deux malades et sans pain. Elle était née dans une demi-aisance, cette +Emilie Aubert, fille d'un notaire de province qui possédait quelque +bien, et personne n'eût pu prévoir pour elle tant de déchéance et de +misère. Lorsque, après avoir tout perdu, elle se décida à entrer comme +gouvernante chez les nobles dames qu'elle soutient aujourd'hui par son +trafic épuisant, ces dernières habitaient le château familial dont elles +portent le nom, et d'où elles ont été chassées depuis tantôt vingt ans, +à la suite de revers inouïs. Les voilà donc aujourd'hui, ces trois +femmes, unies dans une commune détresse matérielle. + +Et c'est Emilie, l'ancienne gouvernante, d'ailleurs la seule valide de +l'étrange trio, qui pourvoit à toutes choses. Sous les brûlants soleils +d'été, sous les pluies d'hiver, elle va courir à pied les villages, pour +acheter les légumes qu'elle revient vendre au marché de la ville, +réussissant à payer ainsi la nourriture de ses chères maîtresses et +leurs vêtements modestes. + +Il y a encore--parmi tant d'autres--cette ravaudeuse de vieux parapluies +et de vieux tamis, qui s'appelle Joséphine Bénéteau. Une fille du bas +peuple, celle-là, qui est entrée comme servante à quatorze ans, il y a +un demi-siècle à peu près, dans une famille de forgerons vendéens. Les +enfants étaient nombreux au logis; mais, malgré les soins de leur +bonne, les uns après les autres ils sont morts de la poitrine; le père à +son tour les a suivis au cimetière, et bientôt il n'est plus resté que +la veuve, avec le dernier des fils: un jeune garçon tout frêle, qui +s'est mis à travailler seul dans la forge délaissée, pour gagner le pain +de la maison. Travailler, forger, battre le fer, il le fallait bien, et +d'ailleurs le petit ne connaissait point d'autre métier moins dur; mais +la brave Joséphine, le trouvant bien maigre et bien pâle, ne le perdait +plus de vue et, pour lui éviter les fatigues excessives, surtout les +sueurs dangereuses, c'était elle, le plus souvent, qui à grand effort +frappait sur l'enclume. Il s'en est allé quand même, ce dernier enfant, +vaincu, lui aussi, par le mal inévitable. C'est alors que pour faire +vivre la maman de tous ces morts, épuisée du reste parla maladie et le +chagrin, la servante a imaginé de réparer les parapluies, les tamis ou +les paniers. Et tout le jour donc, elle s'en va dans les villages, +trottinant par les sentiers, poussant son cri de raccommodeuse, son +pauvre cri chanté, qui s'éteint de plus en plus avec les ans; le soir +ensuite, quand elle rentre exténuée, elle trouve le moyen encore +d'égayer un peu sa vieille maîtresse, par de bons sourires, d'amusants +propos, tout en lui préparant le repas qu'elle lui a si péniblement +gagné dans sa journée. + +Parmi nos prix Montyon, nous n'avons pas, bien entendu, que des +servantes, mais aussi quantité d'ouvriers, de petits employés obscurs, +entre lesquels on ne sait vraiment qui choisir, ni qui plus admirer; +quantité de braves ménages, déjà chargés d'enfants, qui ont recueilli +avec tendresse des orphelins, des grands-pères, des grand'mères, de +vieilles tantes aveugles ou en enfance sénile, et qui ont travaillé avec +plus d'acharnement pour faire la vie douce à tout ce monde. + +Des ménages, par exemple, comme celui des Raunier, qui sont des petits +artisans de Lodève. Ils ont passé leur vie, ces Raunier, autant la femme +que le mari, à faire du bien, à veiller des malades, à secourir des +malheureux. Et la femme, un jour, ne sachant plus que donner, a eu +l'idée d'offrir son lait; elle a nourri successivement plusieurs pauvres +bébés, qui languissaient parce que la poitrine de leur mère avait été +tarie par la souffrance ou la faim.... + +Parmi ces êtres capables ainsi de tout sacrifier pour leur prochain, il +s'en trouve qui, par surcroît, sont des impotents, des malades, des +infirmes; alors cela devient de leur part, n'est-ce pas? quelque chose +de surhumain, quelque chose d'angélique. Il nous est bien arrivé à tous, +au cours de nos existences surmenées, de nos voyages, de nos plaisirs, +d'être frôlés plus ou moins légèrement par l'aile brûlante de quelque +fièvre qui passait, et chacun de nous se rend compte à peu près de +l'abattement qu'une souffrance cause. Eh bien! il y a sur terre des +créatures qui ont souffert toute leur vie, dont l'enfance rachitique a +été sans soleil et sans jeux, qui ont tout le temps végété dans des +logis sombres, qui ont atteint péniblement la vieillesse sans rencontrer +une heure de joie ni de santé, mais dont le courage et le dévouement +n'ont, malgré cela, jamais connu de défaillance. + +Ainsi, cette sainte fille appelée Eugénie Lucas, infirme, traîneuse de +béquilles, à demi percluse à force de douleurs, endurant un continuel +martyre; mais, sans se plaindre, travaillant nuit et jour à des ouvrages +de couture à peine payés, pour faire vivre son vieux père, sa vieille +mère aveugle qu'elle adore. + +Ainsi cette Eugénie Philippart, infirme et contrefaite, élevée par +charité jusqu'à quinze ans dans un asile de bonnes soeurs. Une tante la +recueillit à sa sortie de l'hospice et lui apprit son métier de +repasseuse. Travaillant toutes deux, elles vécurent d'abord sans trop de +misère. Mais bientôt la tante sentit ses yeux s'obscurcir; quelque temps +encore, elle put promener son fer sur des surfaces unies, des nappes, +des rideaux, que sa nièce étendait sur une table,--et puis il a fallu y +renoncer: elle n'y voyait plus. Et voici aujourd'hui vingt ans qu'elle +est aveugle, tendrement soignée par sa nièce, qui a refusé de la laisser +partir pour l'hôpital. Elle travaille, elle repasse tant qu'elle peut, +la pauvre nièce infirme et bossue, et pourtant sa détresse augmente de +jour en jour, car décidément ses yeux l'abandonnent; alors il y a +souvent, comme elle dit, des malfaçons dans son ouvrage, et ses +pratiques commencent de la quitter. Mais, se privant de tout, même de +nourriture, afin de pouvoir dorloter encore la vieille tante aveugle, +elle ne cesse de lui faire, d'un ton enjoué, d'innocentes et pieuses +petites histoires, pour lui donner à entendre que l'ouvrage va bien, que +les demandes affluent et que l'aisance est au logis. + +Les dernières dont je parlerai, Messieurs, sont les soeurs Michaud, qui +végètent au hameau perdu de la Vermanche, dans le département du Cher, +et auxquelles vous avez accordé un prix de 500 francs. Celles-là sont +aveugles de naissance, toutes deux. Sous leur vieux toit de paille, sur +leur sol de terre battue, elles ont commencé dès l'enfance à travailler +comme deux bienfaisantes petites fées. Pendant que leurs parents +labouraient la terre, cultivaient le verger qui les faisait tout juste +vivre, elles arrivaient, à force de volonté, à tenir propre le ménage +et même à préparer les repas; en ce temps-là, qui fut pour elles le +temps prospère de la vie, tout reluisait dans la chaumière; sur les +pauvres meubles bien cirés, les moindres objets s'alignaient dans un +ordre minutieux. Quand les voisins alors s'ébahissaient de voir les +choses si bien rangées, les petites filles naïvement répondaient: «Eh! +si nous n'avions pas soin de remettre nos affaires aux mêmes places, +comment les retrouverions-nous après, puisque nous n'y voyons pas?» La +famille ainsi vivait presque heureuse quand, il y a une dizaine +d'années, le père mourut, laissant le verger à l'abandon, laissant la +mère épuisée de travail et à demi infirme. A ce moment on pensa bien +faire, à la mairie du plus prochain village, en offrant de placer la +veuve dans un hôpital; mais l'idée de se séparer de leur vieille mère +jeta les deux soeurs aveugles dans un désespoir affreux: «Plus tard, +supplièrent-elles, plus tard, s'il le faut absolument; laissez nous +d'abord essayer de vivre ensemble; _nous ferons tout ce que nous +pourrons_! Et, quand je vais dire ce qu'elles ont fait, vous croirez +entendre un conte embelli à plaisir. + +Elles ont appris à filer de la laine, et, en prolongeant leurs heures +d'études jusqu'au milieu de la nuit, bien entendu sans avoir besoin de +lumière, elles sont aussi parvenues à apprendre à coudre, assez bien +pour gagner quelque argent, avec de l'ouvrage confié par les bonnes âmes +d'alentour. Elles ont appris à laver leur linge, s'asseyant au lavoir à +côté d'une voisine obligeante qui les avertit si c'est assez propre, ou +bien s'il faut frotter un peu plus. Dans les commencements elles +possédaient une chèvre, dont le laitage composait d'ailleurs, avec du +pain, leur presque seule nourriture, et la vieille maman avait encore la +force de la mener paître le long des routes, tout en ramassant du bois +mort pour le feu des veillées. Puis, la pauvre veuve est devenue en +enfance, gardant l'envie de s'en aller comme autrefois sur les chemins, +à la grande inquiétude de ses filles qui n'osaient plus perdre le +contact de sa robe: «Mon Dieu, disaient-elles, si elle s'égarait, si +elle allait choir dans quelque fossé! Comment ferions-nous pour courir à +sa recherche, puisque nous n'avons point d'yeux?» Aujourd'hui, cette +crainte n'est plus, car la mère est alitée, et elle est devenue aveugle +à son tour! Et les deux soeurs redoublent de tendresse, pour celle que +jamais elles n'ont vue et qui ne peut plus les voir. Elles redoublent de +travail aussi, afin de lui procurer tout ce qui peut adoucir son déclin. +Elles s'ingénient à la distraire, elles s'évertuent à la tenir bien +propre, et, détail qui me semble adorable, quand il s'agit de la changer +de linge, elles font chaque fois pieusement chauffer la pauvre +grossière chemise, à la flamme de quelques branches mortes ramassées à +tâtons dans les bois. Jamais elles n'ont demandé l'aumône, jamais on n'a +entendu sortir de leurs bouches un murmure ni une plainte. + +Au milieu de leur éternelle nuit, tâtonnant sans cesse et cherchant avec +leurs mains, toutes les deux pour aider cette mère, qui tâtonne et +cherche aussi dans une obscurité pareille, elles ont une douceur +toujours égale et une sorte d'inaltérable contentement.... + +La source de telles résignations nous demeure bien inaccessible, et, +tout cela, n'est-ce pas? est d'ailleurs plein de mystère, car nous +restons confondus devant la destinée de ces âmes hautes et sereines, +qu'emprisonnent ainsi, comme par châtiment, des enveloppes de ténèbres. + +Mais ce que nous pouvons constater, sans arriver à le bien comprendre, +c'est qu'un bon sourire calme et clair est à demeure sur le visage de +tous ces déshérités, de tous ces sacrifiés, dont je n'ai pu vous donner +la liste trop longue. + +Au contraire, nous, gens quelconques du tourbillon de ce siècle, notre +lot, à presque tous, est l'agitation vaine, le désir et la détresse.... +Mon Dieu, devant la banqueroute de nos plaisirs, le vide pitoyable de +nos élégances, le néant de nos petits rêves puérils, devant la fuite des +jours et l'effeuillement de tout, que faire, aux approches si +solennelles du grand soir, où nous réfugier, où nous jeter?... Il y a +bien les cloîtres, restes d'un autre temps, débris qui subsistent et où +l'on va encore; mais ils ne conviennent qu'au petit nombre de ceux qui +ont gardé la croyance en des dogmes précis, et je ne sais pas d'ailleurs +s'ils y trouvent tant que cela le repos, ces révoltés et ces solitaires +qui vont orgueilleusement s'y enfermer. Alors, considérons de plus près +le cas étrange de nos prix Montyon, qui ne se séparent point des autres +hommes leurs frères, mais qui trouvent la paix en s'oubliant pour eux. + +Avant de finir, je veux citer l'apôtre une fois encore: «Maintenant, +donc, dit-il, ces trois forces demeurent: la foi, l'espérance et la +charité; mais la plus grande est la charité.» De nos jours, nous ne +pouvons plus, hélas! parler ainsi. Malgré ce demi-réveil de mysticisme, +auquel nous assistons et qui, je le crains, sera passager comme une +chose de mode, la foi, sapée par tant d'ouvriers de mort, s'en est allée +avec l'espérance. Où sont-ils ceux d'entre nous qui oseraient dire, avec +une certitude triomphante, qu'ils ont la foi et qu'ils ont l'espérance? +Mais la charité reste.... A la charité, nous pourrions encore accrocher +nos mains découragées et lassées.... Et, après nous être inclinés très +humblement devant ceux dont j'ai eu mission de parler, devant ces vieux +serviteurs aux doigts calleux, devant ces vieilles servantes usées et +infirmes, devant ces aveugles, devant ces pauvres et ces pauvresses, +peut-être pourrions-nous essayer--oh! à très petites doses, suivant nos +faibles moyens, et seulement aux instants où nous nous sentons +meilleurs,--peut-être, après leur avoir fait ici notre révérence +profonde, pourrions-nous essayer... de les imiter un peu. + + + + + +LES PAGODES D'OR + + +En mer, l'extrême matin, dans les brumes de l'Iraouaddy, devant les +bouches du grand fleuve, au milieu du tourbillon des goélands et des +mouettes. + +Partis depuis trois jours de Calcutta, nous devons être à toucher la +terre de Birmanie, dont rien pourtant ne se devine encore. L'eau, si +bleue la veille, quand nous traversions le golfe de Bengale, est devenue +blonde et n'a plus de contours, sous cette bruine couleur de perle qui +tout de suite se confond avec elle. Le lever du jour n'éclaire pour +nous qu'un monde inconsistant, qui n'a pas de limites apparentes, mais +qui, cependant, n'est pas le vide; un monde de vapeurs chaudes, saturées +de germes. + +Innombrables, s'agitent les goélands et les mouettes. Des cris, des +battements de plumes. Blanches ou teintées de gris, des milliers, des +milliers d'ailes encombrent l'étendue imprécise; des ailes nerveuses, +rapides, cinglantes, qui fouettent l'air épais avec des bruits +d'éventail; la vie intense des oiseaux pêcheurs nous enveloppe, dans +cette buée, pour nous à peine respirable, que le grand fleuve exhale +toujours sur la fin des nuits. + +Midi. Comme au théâtre un rideau se lève, la brume en une minute se +détache des choses terrestres; elle monte et se dissout dans le ciel, +c'est fini. Un soleil torride, soudainement dévoilé, fait luire autour +de nous des eaux jaunâtres. De tous côtés apparaissent des côtes basses, +à demi noyées, dirait-on, et que recouvre un tapis d'humides verdures. +Et, dans le lointain de ce pays plat, au fond de ces plaines trop vertes +où rien d'humain ne se dessine, quelque chose d'unique arrête et déroute +les yeux; on croirait une grande cloche d'or, surmontée d'un manche +d'or.... C'est bien de l'or, à n'en point douter: cela brille d'un éclat +si fin! Mais c'est tellement loin qu'il faut que ce soit gigantesque; +cela excède toutes les proportions connues; avec cette forme étrange, +qu'est-ce que cela peut être? + +C'est la pagode pour laquelle j'ai entrepris ce long pèlerinage, la plus +sainte des pagodes de Birmanie, qui contient des reliques des cinq +Bouddhas, et trois cheveux de Gaudama, le dernier venu des cinq. Elle +est millénaire; depuis les vieux temps, les fidèles y accourent de tous +les points de l'Asie, apportant des richesses et de l'or, de l'or +surtout, des plaques et des feuilles d'or, pour épaissir cette couche +magnifique dont sa grande tour est revêtue et qui miroite là-bas sous ce +soleil. Et il y a des siècles qu'elle brille ainsi, la pagode, toujours +pareille à elle-même; malgré tant de modernes bouleversements qui, +paraît-il, ont eu lieu à ses pieds, dans la ville de Rangoun, son +premier aspect au loin est demeuré inchangeable; pendant tout notre +moyen âge, les pèlerins sans nombre, que lui amenaient de la Chine ou de +l'Inde les somptueux et bizarres navires, l'apercevaient, sur l'horizon +et au soleil de ces temps-là, telle que je la vois en ce moment: cloche +d'or, comme posée au milieu de cette étendue d'éternelle verdure. + + * * * * * + +Donc, la ville où nous allons aborder, c'est Rangoun, et très vite elle +s'approche,--tandis que cette cloche d'or là-bas s'obstine à rester +invraisemblable et lointaine. + +Oh! la stupéfiante laideur de ce qui nous apparaît! Aux rives jadis +édéniques de l'Iraouaddy, les nouveaux conquérants ont vomi des +ferrailles, de la houille, des hauts-fourneaux qui empestent l'air; car +c'est ici, hélas! à Rangoun, que la grande pieuvre appelée +«_Civilisation d'Occident_» est venue appliquer sa principale ventouse +pour tirer à soi les richesses et les forces vives de la Birmanie. Cinq +ou six kilomètres de toits en zinc, de hangars en briques, de +cargo-boats amarrés à la file contre les berges. Et les pauvres belles +pagodes d'autrefois--pas l'inaccessible, là-bas, mais quantité d'autres +qui s'étaient élevées confiantes au bord du fleuve,--mêlent à présent +leurs pointes dorées aux mille tuyaux noirs des usines. Et les pauvres +Birmans, associés par force à toute cette récente agitation ouvrière, se +démènent, se fatiguent dans le charbon, dans la fumée. Et les pauvres +éléphants travaillent aussi, chargent sur leur dos les rails de tramway, +les madriers, contribuent pour leur part à ce mouvement général, qui +s'appelle «_Le Progrès_». + +Après les horreurs du quai, les horreurs de la ville. Une Rangoun +immense et toute neuve, dotée de squares aux gazons tondus correctement. +Le long des rues sans fin, bien tirées au cordeau, s'aligne tout ce qui +a pu germer dans des cervelles européennes en délire colonial: temples +grecs (stuc et plâtre) où l'on vend de la charcuterie; manoirs féodaux +(zinc et lattis) qui sont des magasins de chaussures; cathédrales +gothiques (brique et fonte) habitées par des brocanteurs chinois!--Car +les Chinois en plus, les Chinois par milliers se sont abattus sur ces +pauvres Birmans.... + +On sait que les Européens, dans ces pays de mortelle chaleur, ne sortent +que le soir. Je dois donc attendre le déclin du soleil pour me rendre à +cette pagode, aperçue de si loin dès mon arrivée, dans les +éblouissements de midi. + +Ma voiture fermée n'en finit pas de traverser toute l'horrible ville, +toute l'horrible banlieue de brique et de zinc, et, depuis un moment, je +me laisse conduire, écoeuré, sans plus regarder rien, quand mon cocher +hindou m'arrête, s'avance à la portière et me déclare que nous sommes +arrivés. + +Je prévoyais donc la grande cloche d'or toute proche et surplombante. +Non, je ne J'aperçois nulle part. Mais je suis au pied d'une colline aux +bords abrupts, comme fortifiée, défendue par un fossé d'enceinte. Or, +cette colline est un bois de haute futaie, où les longues palmes et les +éventails immenses de la flore équatoriale entremêlent en fouillis +leurs puissantes nervures. Et, ça et là, parmi les cimes des arbres, +entre leurs grands panaches verts, s'élancent des espèces de clochetons +en dentelle d'or, donnant à entendre que ces masses de feuillages +abritent des palais féeriques, cachent de très fastueux édifices, d'un +art inconnu et exquis. + +Par-dessus le large fossé, un seul pont donne accès à ce bocage de la +colline sacrée, un pont ascendant qui a des marches comme un escalier. +Il aboutit à une porte qui s'ouvre sur de l'ombre, sur de la nuit, comme +une bouche de tunnel, mais qui est toute dorée, ciselée, guillochée, +autant qu'un joyau. Et, de chaque côté de cette délicate entrée des +enchantements, deux monstres en pierre blanchâtre, de quarante pieds de +haut, étonnants d'énormité et de massive barbarie, font la garde, +accroupis sur leur derrière dans la pose des chiens; au-dessus de tous +les palmiers, de toutes les verdures, de tous les ors, leurs têtes se +profilent sur le ciel, gueule ouverte, crocs dégainés dans un rictus qui +sent déjà le voisinage de la Chine et de son Dragon Céleste. Sans doute +ils ont mission d'avertir les arrivants qu'il n'y aura pas que de la +magnificence et de la grâce dans cet éden, mais qu'il y planera aussi du +mystère et un peu d'effroi, parce que c'est le domaine des Esprits, +c'est l'autel que les hommes de cette contrée ont, suivant leur rêve +particulier, élevé à l'Inconnaissable. + +Je franchis la belle porte, au couronnement tout hérissé de clochetons +d'or, et je m'engouffre dans la montée obscure. On y est surpris par la +pénombre; d'ailleurs, le soir approche elle soleil torride va +s'éteindre. On glisse un peu sur les marches, usées, polies par le +continuel passage des pèlerins aux pieds nus. Dans ce couloir ascendant, +une capiteuse odeur de fleurs imprègne l'air qui est chaud et lourd, qui +sent la fièvre et le gardénia, qui a je ne sais quoi de voluptueusement +mortel. Des gens montent et descendent, me frôlent sans bruit. Ce sont +des Birmans, des vrais, en costume; à part les pauvres ouvriers des +docks, je n'en avais pas encore rencontré en traversant l'affreuse ville +d'en bas, qui ne m'avait semblé peuplée que de Chinois et d'Anglais. Et +surtout ce sont des Birmanes, les premières que je vois; dans les +lointains du couloir, leurs groupes se détachent en couleurs vives et +claires. Je monte, je monte toujours. Des dorures brillent aux poutres +ciselées des interminables plafonds. Maintenant, de chaque côté de +l'escalier, il y a des marchands de sucreries, de jouets, de statuettes, +de fleurs; tant et tant de fleurs, pour les Bouddhas qui habitent +là-haut, des mannes remplies de bouquets qui embaument, des lis, des +jasmins, des tubéreuses; on est troublé par l'excès et le mélange décès +parfums dans la chaleur molle du soir. + +Oh! les gentilles et rieuses petites personnes, ces Birmanes, si parées, +sous leurs soies de nuances tendres! Aux épaules, elles ont des écharpes +d'impalpable gaze, tantôt rose, tantôt vert d'eau, aurore ou bleu de +ciel. Des fleurs naturelles dans les cheveux, toutes,--et souvent le +cigare aux lèvres, avec le rire. Figures qui sentent déjà +l'Extrême-Asie, je suis forcé de le reconnaître; rien cependant du +regard bridé, ni du profil plat des Japonaises; mais quand même un peu +de race jaune, juste ce qu'il en faut pour retrousser le coin des yeux +et donner une câline expression de chatte. Celles qui montent les +marches apportent de gros bouquets là-haut en offrande; celles qui +descendent n'ont plus de fleurs qu'à la coiffure: gardénias toujours et +roses pompons. L'amusement de les rencontrer me distrait de toutes +choses, le long de ce chemin couvert, qui monte aux pagodes. + +Je franchis encore des portes dorées que gardent des monstres, et les +marches se succèdent dans une croissante pénombre où scintillent les ors +des voûtes. Birmans et Birmanes qui ne cessent d'arriver pour +l'adoration du soir, achètent en habillant des gâteaux, des bouquets, +aux petits étalages qui bordent les escaliers; ils ont la piété rieuse +et légère, au dehors du moins; au fond de leurs âmes, qui peut savoir? +Ce sont des Aryens, mais très croisés de Chinois, autant dire des êtres +pour nous incompréhensibles. + +Un marchand veut me vendre des fleurs; alors des jeunes filles qui +redescendaient s'arrêtent pour me faire signe que je dois en offrir, +comme les autres, aux Bouddhas habitant là-haut.--Cela ne se refuse pas: +oh! certainement, je veux bien en porter, moi aussi, des fleurs, aux +Bouddhas,--même à l'image, au reflet un peu déformé, que leurs grandes +âmes de pitié ont pu laisser dans ces cervelles d'Extrême-Asie.... + +Ces femmes semi-jaunes, par un raffinement de coquetterie un peu +décadente, sont jupées comme autrefois chez nous les Merveilleuses; la +soie du pagne qui leur serre les reins semble toujours mesurée trop +juste et, pendant la marche, s'entr'ouvre pour laisser passer une jambe +nue, très jolie avec sa couleur d'ambre. D'abord j'avais cru à un cas +exceptionnel chez une qui se serait habillée trop vite; non, chez toutes +c'est ainsi; à chaque pas qu'elles font, à chaque mouvement, on prévoit +que cela va s'ouvrir trop haut, mais toujours cela s'arrête à point, et +les convenances restent sauves. Pour obéir aux jeunes filles, j'ai +acheté une gerbe, dont le parfum vraiment me grise un peu, dans ces +escaliers trop encombrés, où il fait si chaud, où la foule sent déjà si +fort le musc de Chine, le jasmin et la chair. + +Enfin, tout à coup, au débouché de la dernière porte, l'air libre, la +grande lumière retrouvée,--l'éblouissement des pagodes d'or! Et, tant +c'était chose inimaginable, il y a une minute de stupeur et d'arrêt, +avec un imperceptible: «Ah!» que l'on n'a pu retenir. + +Je me souviens d'avoir vu jouer, quand j'étais enfant, une féerie qui +développait les aventures de la jeune princesse du pays des Sonnettes, +persécutée par de mauvais Enchanteurs. Le premier acte se passait dans +la capitale du roi Drelindindin, son père, une ville d'or et de +pierreries, où les palais, ajourés comme des dentelles, dardaient de +tous côtés vers le ciel bleu d'étourdissants clochetons pointus. Et tout +cela, qui était de la toile peinte et du clinquant, avait la prétention +de figurer une magnificence telle qu'il n'en pourrait exister nulle +part. Mais ce que j'ai ici devant les yeux,--et qui est de l'or vrai, +du bronze d'or, des mosaïques de cristal,--dépasse mille fois, en +richesse et en extravagance, la conception de ces décorateurs. + +L'escalier d'ombre par lequel je viens de monter a joué le rôle des +vestibules noirs qui, chez nous, préparent et augmentent l'effet des +panoramas. Au sommet de cette colline, je suis dans une sorte de ville, +oh! si étincelante et fantastique, sous le ciel vert du soir où +s'effilent des petits nuages couleur de braise rouge et de braise +orange; une ville en or, que le bois de palmiers enveloppait entre ses +rideaux de larges éventails et d'immenses plumes. Au milieu, trône cette +pyramide d'or, en forme de cloche à long manche, qui ce matin m'était +apparue du large, celle qui se voit de si loin, de toutes les vertes +plaines par où les pèlerins arrivent; sa pointe, presque effrayante de +monter si haut,[6] brille comme du feu au soleil couchant, et sa base, +qui s'élargit pour former un cône immense, ressemble à une colline tout +en or. De l'or partout; auprès et au loin, de l'or se détachant sur de +l'or. Alentour de cette pyramide centrale, se groupent en cercle une +multitude de choses aussi follement dorées et aussi pointues, qui toutes +s'amincissent en flèches dans l'air; on dirait presque, au pied de la +colline d'or, des bosquets de longs ifs d'or;--mais ce sont des pagodes +d'un luxe inouï, entièrement brillantes depuis le faîte des clochetons +jusqu'au sol; ou bien, dans de gigantesques vases d'or, ce sont des +gerbes de fleurs d'or, des gerbes allongées comme des arbres.... + +[Note 6: Un peu plus de deux fois la colonne Vendôme.] + +Les Birmans, les Birmanes, en adoration souriante, avec des gardénias +plein les mains, font lentement le tour de cet amas de joailleries, par +une voie circulaire qui, du côté extérieur, est bordée d'autres pagodes +aussi tout en or, et qui est close au-delà, un peu sombrement, par +l'épais rideau vert des feuillages, par les grandes palmes et les grands +éventails du bois. + +Après le saisissement de l'arrivée, l'esprit se heurte à l'inconnu des +symboles,--ou bien s'amuse aux bizarreries des architectures, à l'art +singulier des détails.... Ah! dans le quartier du milieu, parmi les ifs +d'or, il y a des monstres, à demi cachés derrière les frondaisons +rigides et, magnifiques: ce sont des sphinx dorés, de taille tout à fait +colossale, assis dans la même pose que ceux de l'Egypte et portant très +haut, entre les gerbes de fleurs d'or, leur placide visage de femme; ou +bien ce sont des éléphants blancs, agenouillés, montrant ça et là leur +énorme dos de pierre ou de marbre, tout caparaçonné d'or.... On entend +une vague musique très douce, qui paraît venir de partout à la fois et +dont l'air est comme imprégné;--et elle émane de tous ces bouquets en +or, dont les tiges s'élancent des grands vases: chacune de leurs fleurs +est une sonnette légère, que le moindre souffle agite.... + +Même là-haut, là-haut en plein ciel, le sommet de la pyramide souveraine +est couronné d'une sorte de gigantesque chapeau-chinois, d'où les +cloches et les clochettes éoliennes retombent en grappes, en grappes +d'or, il va sans dire, et chantent aussi dans l'indéfinissable concert. + +Ce qui surtout donne à ces édifices et à leurs flèches un aspect +d'orfèvrerie précieuse, ce qui, plus encore que les dorures, jette tant +de feux le long des piliers, des couronnements, des frises, c'est une +profusion de mosaïques, en cristal de différentes couleurs taillé à +facettes comme les pierres fines; on dirait que tout ruisselle de +saphirs, de rubis et d'émeraudes. + +Avec la foule soyeuse, je suis conduit à cheminer doucement, par cette +rue pavée d'antiques dalles blanches, qui tourne à travers la ville en +or. Toutes ces pagodes si miroitantes, aux toitures si éperdument +pointues, sont ouvertes et laissent paraître leurs dieux. Sous les +voûtes, inimaginables de richesse, entre ces colonnes ciselées avec des +patiences chinoises, dans ces intérieurs qui ne sont qu'or et +pierreries, on les aperçoit, les Bouddhas, de taille surhumaine, assis +en cénacle, à l'abri de parasols brodés et rebordés d'or; devant eux, +des urnes d'or pour les encens qui fument, des vases d'or pour les +gardénias et les tubéreuses qu'on leur apporte chaque soir, et des +candélabres d'or qui, avant le crépuscule, viennent déjà de s'allumer. +Ils sont de deux sortes, les Bouddhas de Birmanie; les uns en or si poli +qu'ils reflètent les mille petite flammes des cires; les autres en +albâtre, blêmes comme des cadavres; mais tous, gardant les yeux baissés +dans la même attitude rituelle, ont le même sourire et le même visage de +mystère. + +L'air peut-être semble un peu moins lourd ici, sur cette colline, que +dans la ville et les prairies d'en bas; mais il est si chaud encore, et +puis si chargé de la fumée des cassolettes, du parfum des bouquets, de +la senteur qu'exhalent alentour les bois et la terre, avec on ne sait +quoi de troublant et de morbide!... + +J'en suis à mon deuxième, à mon troisième tour,--je ne sais plus,--dans +cette rue circulaire bordée de façades en or. Le grand rideau d'arbres, +qui enferme tout, se fait plus sombre; vers l'ouest, une sorte +d'incendie, qui doit être au ras des plaines, nous envoie des reflets +rouges à travers les branchages, il crible le bois sacré de longues +rayures en feu,--et c'est le soleil qui, décidément, va s'éteindre. +Auprès de moi cheminent toujours les groupes de jeunes femmes, jupées en +Merveilleuses et drapées d'écharpes de gaze; sans cesser de sourire, +elles chantent à demi-voix des hymnes bouddhiques, en battant des mains +pour marquer la mesure lente: adorations frivoles et gaies. Il y a aussi +des petits garçons, qui, tout en faisant le tour des autels comme les +grandes personnes, jonglent des pieds et des mains avec des ballons +légers, mais sans bruit, sans cris, d'une manière facile et discrète, en +conservant une grâce un peu féminine. Beaucoup d'autres fidèles sont +accroupis en prières, devant toutes ces pagodes ouvertes où Ton +aperçoit, dans l'or des fonds, les compagnies de Bouddhas aux yeux +baissés; en chantant leurs vagues litanies, ils se cachent le visage +derrière des touffes de fleurs blanches qu'ils tiennent au bout de +bâtonnets, et qu'ils iront ensuite déposer dans les vases d'or, aux +pieds des dieux d'or. Et des cortèges de bonzes, de temps à autre, +traversent la foule; ils passent empressés avec des bouquets; tous +pareils et tous, suivant l'immuable rite, vêtus de jaune à deux tons: +robe jaune orange, draperie jaune soufre. Comme leurs têtes rasées sont +jaunes aussi, et leurs bras nus, d'un jaune d'ambre, on dirait, sous cet +éclairage du soir qui les avive, des personnages en or, dans la ville +d'or. + +Ces pagodes du tour, aux mille flèches si dorées, diffèrent à l'infini +de formes, d'ornements et de ciselures; mais toutes font scintiller +leurs innombrables petits cristaux à facettes, et toutes s'allongent, +s'étirent éperdument vers le ciel, se terminent en minces aiguilles +effilées; leurs piliers courts, que l'on dirait tendus de brocarts, +leurs petits portiques à festons étranges, sont comme écrasés sous la +hauteur exorbitante et l'extravasement des toitures d'or,--toitures à +cinq ou six étages qui ne sont que des prétextes pour multiplier en +l'air des cornes et des pointes. Mon Dieu, si pointu, tout cela, pointu +jusqu'à l'invraisemblance!... Et comme c'est singulier, cette conception +de la pointe, du faisceau de pointes, qui persiste depuis des siècles à +hanter l'imagination des peuples de la Birmanie et du Siam: en ces +pays-là, temples, palais, casques de dieux ou de rois, doivent être +surmontés de quelque chose d'aigu et d'infiniment long,--sans doute pour +attirer les effluves célestes comme les paratonnerres attirent les +orages. + +Outre les pagodes, il y a quantité d'édicules en or, kiosques +bizarrement frêles, ou simples clochetons qui s'élancent du sol, +s'amincissent en fuseau, et portent tous au bout de leur flèche un +chapeau-chinois garni de clochettes éoliennes; il y a des obélisques +d'or, entièrement: gemmés comme de rubis et d'émeraudes, avec des sphinx +d'or assis au sommet, cm bien des petits éléphants d'or. Et, un peu +partout, des hampes gigantesques, du haut en bas scintillantes d'or et +de pierreries, soutiennent en l'air des oriflammes transparentes, ou de +longs _boas_ en soie, presque impondérables, que le moindre souffle +remue, soulève, enchevêtre aux palmes ou aux branches du bocage voisin. + +Ces arbres, qui se serrent autour de la ville en or, qui se penchent sur +elle comme pour la tenir plus enclose, sont des cocotiers empanachés de +plumes géantes, des lataniers aux troncs aussi droits et lisses que des +colonnes de marbre, et de monstrueux banians des Indes déployés en +voûtes d'ombre. Si les uns ou les autres ont poussé trop près des +pagodes, au lieu de les arracher on les a revêtus de splendeur: il y a +des ramures toutes cerclées de bijouterie, des palmiers dont la tige +est entièrement gainée d'or et de cristal. + +Tant de délicates merveilles amoncelées sur cette colline représentent +des siècles de patient travail, car tout cela fut commencé au temps +nébuleux de la première expansion bouddhiste. Malgré les couches d'or, +entretenues si brillantes, ça et là se dénote un archaïsme très +lointain. Et même la caducité, parfois, s'indique au fléchissement des +lignes; vers la terre surtout, l'usure des socles de marbre et des +dalles, le dénivellement de la voie, disent les ans sans nombre, donnent +ce _sentiment du passé_ sans lequel les lieux d'adoration nous font +l'effet de n'avoir pas d'âme; on sent qu'elles sont très vieilles, ces +pagodes, et que beaucoup de générations mortes les ont saturées de leurs +prières étranges.... + +Toutes ces jeunes femmes au pagne de soie, qui ont des gardénias ou des +roses pompons sur leurs cheveux lisses et noirs, on les prendrait pour +des petites fées du sourire, et cependant il est visible qu'elles prient +aussi, elles,--à leur énigmatique et un peu chinoise manière. Comme moi, +elles passent et repassent. Leurs groupes, qui se détachent en teintes +fraîches sur ce décor de fantasmagorie, me croisent à chaque tour dans +la rue enchantée, et il en est que je commence à reconnaître. +L'une,--qui, cependant, me restera à jamais aussi indéchiffrable que les +autres,--est devenue à mes yeux l'incarnation de la beauté birmane; dès +que je vois apparaître son pagne couleur de jonquille, involontairement +je deviens attentif; malgré moi j'ai presque concentré sur elle ma +rêverie de solitaire, et d'égaré ici, par ce soir troublant où il y a +trop de parfums, dans l'air trop chaud.... + +Ah! là-bas, ces haillons que je n'avais pas vus! Toute une pouillerie +humaine, échouée entre deux palais d'or, au pied d'une haute gerbe de +fleurs d'or! Je m'approche et l'on me tend des mains sans doigts, on +tourne vers moi des figures mangées, on me parle avec des bouches sans +lèvres; les lépreux de Rangoun! C'est leur poste de chaque soir pour +guetter les aumônes. Dans ce lieu où tout était luxe de songe, charme et +grâce, il fallait bien quelque chose, en un recoin, pour rappeler ces +réalités que l'on eût risqué d'oublier: la pourriture et la mort.... + + * * * * * + +Les derniers rayons du couchant rouge viennent à peine de s'éteindre, et +le ciel en une minute se fait crépusculaire, et la foule s'apprête à +quitter ce lieu magique; dans les pays très proches de l'équateur, il +est si court, l'instant de la véritable vie diurne; il commence tard, +quand le terrible soleil n'est plus qu'à son déclin, et finit presque +subitement dès qu'il se couche; les soirs ne se prolongent pas comme les +nôtres en lumière adoucie; soudain c'est l'ombre,--accentuant +l'impression de dépaysement et d'exil. Rien d'ailleurs, pour nous, +Européens, ne contribue à la mélancolie de ces régions comme la brusque +tombée de leurs nuits. + +Déjà le rideau des arbres alentour est devenu presque un rideau noir, +au-dessus duquel, ça et là, quelque palmier, qui a jailli avec plus de +fougue, découpe en silhouette ses grandes plumes sur le ciel jaune et +vert. Et les petites bandes de nuages, qui étaient roses, passent au +violet assombri, liseré encore d'un peu de flamme orangée. + +Pour toutes les orfèvreries des pagodes, c'est l'heure d'étinceler plus +singulièrement dans la pénombre; ce qui reste de lumière joue sur les +façades précieuses et frêles, s'accroche aux saillies des dorures, aux +mille facettes du cristal. Objets de vitrine, dirait-on, bibelots si +fragiles qui, imprudemment, s'étalent au plein air du soir,--et qui, par +sortilège, sans doute, ont résisté depuis des siècles aux lourdes pluies +tropicales. + +Maintenant des souffles plus violents et plus chauds commencent de +passer, des bouffées soudaines qui sentent l'orage. Alors, toutes les +banderoles suspendues et tous les boas de soie au bout des hampes +magnifiques se tordent là-haut, convulsivement, et tous les palmiers, +avec un bruit de papier qui se froisse, agitent leurs plumets ou leurs +éventails. Et toutes les campanules d'or dans les buissons d'or font +entendre leurs sonnailles légères; toutes les cloches, les clochettes, +les chapeaux-chinois, à la pointe des flèches d'or, enflent en crescendo +dans le ciel leurs musiques éoliennes, au-dessus de la foule qui chante +à mi-voix en battant des mains. Chaque rafale passée, l'air redevient +accablant, avec ces parfums et ces senteurs de chair que le coup de vent +n'a pas su emporter. La terre et les arbres semblent attendre quelque +averse qui rafraîchirait, mais qui sans doute ne viendra pas ce soir, +car les petits nuages étirés en queue de chat continuent de rester +seuls, perdus dans la belle voûte limpide qui, peu à peu, tourne au bleu +des nuits. + +On allume toujours plus de bougies aux pieds des Bouddhas de taille +surhumaine qui tiennent cercle sous les plafonds d'or des pagodes +ouvertes; c'est eux maintenant qui prennent le plus d'importance, dans +cette féerie qui s'éteint; ils accaparent, sur leurs graves assemblées, +toute la lumière des cires. Eclairés par en dessous, ceux qui sont en or +ont aux lèvres, aux arcades sourcilières, des reflets qui changent en un +rictus leur sourire. Ceux qui sont en albâtre inquiètent davantage, si +pâles et blêmes, avec de longues oreilles mortes qui pendent sur les +épaules, et cet air de rire en dormant, ces grands yeux toujours clos, +que l'on a peints d'une frange noire pour marquer les cils baissés. + +Il y a moins de monde autour d'eux; leurs adorateurs peu à peu se +retirent, par le tunnel de descente, et cette quasi-solitude, où ils +vont rester bientôt, les rend pour moi plus présents. Je m'en irai quand +sera partie la jeune femme au pagne couleur jonquille, que je croise à +chaque tour de ma promenade circulaire; dans l'espèce d'hypnose où m'ont +jeté ces parfums, ce défilé toujours recommençant, et ces vagues +symphonies aériennes des sonnettes d'or, son image à elle commence à +trop m'occuper, je cède à la fascination de ses jolis yeux de chatte.... +Le mélancolique effroi qui me vient, à me sentir ici tellement étranger, +je le reconnais pour l'avoir éprouvé déjà en tant d'autres lieux du +monde; effroi d'être si inapte à comprendre les conceptions de ces +gens-là sur le Divin et sur la Mort.... Pendant ma brève existence +d'homme, jamais, jamais je n'aurai le temps de rien déchiffrer de cette +race, trop foncièrement dissemblable de la mienne; or, je sens en moi +sourdre un triste et ardent désir d'en pénétrer l'âme, et,--ceci pour me +confondre comme un rappel d'en bas,--c'est surtout à cause de cette +petite créature qui passe et repasse entre les pagodes dorées: son +regard et tout son être m'attirent plus que de raison. + +De temps à autre, l'un des bonzes drapés de jaune vient frapper sur une +énorme cloche suspendue tout près du sol, une cloche qui a la forme +d'une pagode et que surmonte aussi une pointe effilée. Il frappe à longs +intervalles, comme chez nous pour les glas, et le marteau est si +enveloppé, si moelleux, qu'on dirait des vibrations d'orgue. Ce doit +être quelque signal pour la fin des prières; d'ailleurs, les groupes se +font de plus en plus clairsemés, les adorateurs s'en vont. + +Ah!... Elle est partie, la jeune femme au pagne couleur jonquille; donc, +c'est fini, jamais, jamais plus je ne saurai rien d'elle. Son départ me +laisse intolérablement seul, et je préfère m'en aller aussi. + +Mais justement, vers l'entrée du couloir de descente, se dirige une +foule spéciale, où l'on cause et l'on rit de belle humeur: robes +dépenaillées; voix sinistrement bouffonnes, comme de gens qui n'auraient +plus ni larynx ni palais; rires mouillés, qui gargouillent dans de la +pourriture. C'est le clan des lépreux, qui se retire content parce que +les aumônes sans doute ont été larges ce soir.... Redescendre en si +lamentable compagnie, non; plutôt je recommencerai le tour des pagodes +une dernière fois. + +La nuit vient, la vraie nuit d'étoiles; son recueillement peu à peu +descend sur toutes les belles flèches dorées. Je reste l'unique +promeneur, et les innombrables petites bougies, qui font grimacer les +masques brillants des Bouddhas, achèveront de se consumer dans la +solitude. Les rafales ont cédé la place à une brise tiède et régulière +qui agite en symphonie d'ensemble les milliers de clochettes au son pur; +une musique sans nom, qui semble jouée par des élytres d'insectes, plane +au-dessus des pagodes d'or, au niveau de leurs pointes extrêmes, très +haut en l'air, tandis qu'en bas, au fond de quelque tabernacle, des +bonzes chantent des litanies à bouche close. Je crois bien que me voici +hypnotisé tout à fait. Je rêve en marchant: je suis dans la ville du roi +Drelindindin; des fées, des bonnes et des méchantes fées, habitent la +forêt voisine; quant à la jolie Birmane au pagne jonquille, elle n'est +pas loin de se confondre pour moi avec cette princesse que les Génies +persécutaient.... + +A la fin de mon dernier tour, avant de redescendre, je m'arrête sur le +seuil et me retourne pour regarder. Ces pagodes de Rangoun, elles sont +au nombre des merveilles qu'en passant sur la terre il faut avoir vues; +mais j'y aurai fait un pèlerinage sans lendemain, car je vais rentrer ce +soir même à bord du paquebot qui doit partir à la pointe du jour pour me +ramener au Bengale. + +Et mon regard d'adieu, sur tout cela que je ne reverrai jamais, m'en +laissera une plus inoubliable vision. Les ors continuent de briller, on +ne sait trop comment puisqu'il fait nuit. La pyramide géante qui est au +milieu se détache en luisances claires sur le bleu sombre du ciel, et la +colline d'or qui lui sert de base garde ses reflets. Alentour, se +pressent les petites pagodes aux prodigieuses toitures, les hautes +gerbes de feuillages en bronze doré, toutes choses dont l'obscurité ne +permet à présent de voir que les silhouettes étrangement pointues et +l'éclat de métal précieux. Plus que jamais on dirait des bosquets de +longs ifs d'or. Mais ce sont des ifs chargés de fleurs qui sonnent, et +leurs myriades de campanules remuent doucement pour donner dans l'air +une sorte d'immense concerto diffus, comme avec des sonorités de +tympanons et des voix grêles de cigales.... + +Le lendemain, de bonne heure, quand je m'éveille à bord du paquebot qui +me ramène aux Indes, l'hélice tourne déjà depuis longtemps, et nous +sommes aux bouches du fleuve, comme hier dans les voiles nacrés des +matins de l'Iraouaddy, au milieu de la nuée des mouettes et des goélands +gardiens du seuil. Même décor imprécis d'eau gris perle et de brume +gris perle, mêmes cris d'oiseaux et mêmes tourbillonnements d'ailes +blanches. + +Et là, en route, on me conte sur les Birmans une touchante histoire: + +Il y a une vingtaine d'années, quand les Anglais,--pour venger un de ces +griefs, comme les Européens en ont toujours contre les peuples rêveurs +de l'Asie, et qui rappellent ceux du loup contre l'agneau,--vinrent +surprendre dans leur palais le roi et la reine pour les emmener en +captivité à Bombay, et les jetèrent sur une de ces grossières charrettes +à boeufs où l'on transporte les sacs de riz, le peuple de la ville se +rangea silencieux sur le parcours. Sans s'être concertés, tous, hommes +et femmes, au passage de la triste charrette qui emportait leurs +souverains et leur indépendance, se prosternaient la face contre terre, +déployaient leur, longue chevelure, retendaient devant eux en tapis, et +les roues, jusqu'au sortir des murailles, foulèrent cette noire jonchée +vivante.... + +Pauvre gracieuse Birmanie! + +FIN + + + + +TABLE + +AVANT-PROPOS +LA MAISON DES AÏEULES +LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT +NOYADE DE CHAT +L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA +LE GAI PÈLERINAGE DE SAINT-MARTIAL +PREMIER ASPECT DE LONDRES +BERLIN VU DE LA MER DES INDES +VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER +PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE +UN VIEUX COLLIER +PRÉFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLIÉ +QUELQUES PENSÉES VRAIMENT AIMABLES +EN PASSANT A MASCATE +APRÈS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909 +PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI +CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU +LES PAGODES D'OR + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19215-4-10. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le château de La Belle-au-bois-dormant +by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DE LA *** + +***** This file should be named 16465-8.txt or 16465-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/4/6/16465/ + +Produced by Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/16465-8.zip b/16465-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b3baf4b --- /dev/null +++ b/16465-8.zip diff --git a/16465-h.zip b/16465-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..aeac0b2 --- /dev/null +++ b/16465-h.zip diff --git a/16465-h/16465-h.htm b/16465-h/16465-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8cfad81 --- /dev/null +++ b/16465-h/16465-h.htm @@ -0,0 +1,4371 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Le château de La Belle-au-bois-dormant, by Pierre Loti. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + .right {text-align: right;} + P {text-indent: 2% } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + body{margin-left: 15%; + margin-right: 15%; + } + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 80%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Le château de La Belle-au-bois-dormant, by Pierre Loti + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le château de La Belle-au-bois-dormant + +Author: Pierre Loti + +Release Date: August 7, 2005 [EBook #16465] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DE LA *** + + + + +Produced by Chuck Greif + + + + + +</pre> + +<h3>BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE</h3> +<h1>PIERRE LOTI</h1> +<h1>L'ACADÉMIE FRANÇAISE</h1> +<hr style="width: 5%;" /> +<h1><big>LE CHÂTEAU</big></h1> +<h1><big>DE LA</big></h1> +<h1><big>BELLE-AU-BOIS-DORMANT</big></h1> +<hr style="width: 5%;" /> +<h3>C-L</h3> +<h3>PARIS</h3> +<h3>CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</h3> +<h3>3, RUE AUBER, 3</h3> +<h3>E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</h3> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>TABLE:</h2> +<hr style="width: 10%;" /> +<div class="center"> +<a href="#AVANT-PROPOS"><b>AVANT-PROPOS</b></a><br /><br /> +<a href="#LA_MAISON_DES_AIEULES"><b>LA MAISON DES AÏEULES</b></a><br /><br /> +<a href="#LE_CHATEAU_DE_LA_BELLE-AU-BOIS-DORMANT"><b>LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT</b></a><br /><br /> +<a href="#NOYADE_DE_CHAT"><b>NOYADE DE CHAT</b></a><br /><br /> +<a href="#LAGONIE_DE_LEUZKALERRIA"><b>L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA</b></a><br /><br /> +<a href="#LE_GAI_PELERINAGE_DE_SAINT-MARTIAL"><b>LE GAI PÈLERINAGE DE SAINT-MARTIAL</b></a><br /><br /> +<a href="#PREMIER_ASPECT_DE_LONDRES"><b>PREMIER ASPECT DE LONDRES</b></a><br /><br /> +<a href="#BERLIN_VU_DE_LA_MER_DES_INDES"><b>BERLIN VU DE LA MER DES INDES</b></a><br /><br /> +<a href="#VIEILLE_BARQUE_VIEUX_BATELIER"><b>VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER</b></a><br /><br /> +<a href="#PROCESSION_DE_VENDREDI_SAINT_EN_ESPAGNE"><b>PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE</b></a><br /><br /> +<a href="#UN_VIEUX_COLLIER"><b>UN VIEUX COLLIER</b></a><br /><br /> +<a href="#PREFACE_POUR_UN_LIVRE_QUI_NE_FUT_JAMAIS_PUBLIE"><b>PRÉFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLIÉ</b></a><br /><br /> +<a href="#QUELQUES_PENSEES_VRAIMENT_AIMABLES"><b>QUELQUES PENSÉES VRAIMENT AIMABLES</b></a><br /><br /> +<a href="#EN_PASSANT_A_MASCATE"><b>EN PASSANT A MASCATE</b></a><br /><br /> +<a href="#APRES_LEFFONDREMENT_DE_MESSINE_EN_1909"><b>APRÈS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909.</b></a><br /><br /> +<a href="#PHOTOGRAPHIES_DHIER_ET_DAUJOURDHUI"><b>PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI</b></a><br /><br /> +<a href="#CEUX_DEVANT_QUI_IL_FAUDRAIT_PLIER_LE_GENOU"><b>CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU</b></a><br /><br /> +<a href="#LES_PAGODES_DOR"><b>LES PAGODES D'OR</b></a><br /><br /> +</div> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2> +<p><i>Ceci est un bien petit livre, et sans doute je n'aurais pas dû le +publier; il ne semblera tolérable qu'à mes amis, connus ou inconnus</i>.</p> + +<p><i>Que les lecteurs indifférents me le pardonnent, d'autant plus que ce +sera le dernier peut-être</i>....</p> + +<p>P. LOTI.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LA_MAISON_DES_AIEULES" id="LA_MAISON_DES_AIEULES"></a>LA MAISON DES AÏEULES</h2> + +<div class="right"> +Avril 1899.</div> + +<p>Combien est singulier et difficilement explicable le charme gardé par +des lieux qu'on a connus à peine, au début lointain de la vie, étant +tout petit enfant,—mais où les ancêtres, depuis des époques imprécises, +avaient vécu et s'étaient succédé!</p> + +<p>La maison dont je vais parler,—la maison «de l'île», comme on l'appelait +dans ma famille autrefois,—la maison de mes ancêtres huguenots avait +été vendue à des étrangers après la mort de mon arrière-grand'mère, +Jeanne Renaudin, il y a plus de soixante ans. Quand je vins au monde, +elle appartenait à un pasteur, ami de ma famille, qui n'y changeait +aucune chose, y respectait nos souvenirs et n'y troublait point le +sommeil de nos morts, couchés au temps des persécutions religieuses dans +la terre du jardin. Pendant les premières années de ma vie ma mère, mes +tantes et grand'tantes, qui avaient passé dans cette maison une partie +de leur jeunesse, y venaient souvent en pèlerinage; on m'y conduisait +aussi et il semblait que, malgré les actes notariés, elle n'eût pas +cessé de nous appartenir, par quelque lien secret, insaisissable pour +les hommes de loi.</p> + +<p>Ensuite, nous nous étions peu à peu déshabitués d'aller dans l'île,—où, +d'ailleurs, les dernières de nos vieilles tantes étaient mortes,—et je +n'avais plus revu l'antique demeure.</p> + +<p>Mais je ne l'avais point oubliée, et il restait décidé au fond de +moi-même que je la rachèterais un jour, quand le pasteur, qui +l'habitait depuis si longtemps, y aurait achevé son existence d'apôtre.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Tout arrive à la longue: depuis une semaine, j'ai signé l'acte qui me +rend possesseur de ce lieu ancestral. Et aujourd'hui, pour le revoir +après plus de trente années, je pars de Rochefort avec mon fils, un +matin pluvieux d'avril.</p> + +<p>Mon fils n'y est jamais venu, lui, dans l'île; depuis quelques jours à +peine il a commencé d'en entendre parler,—et, cependant, sous je ne +sais quelles influences ataviques, sa petite imagination de dix ans +s'est étrangement tendue vers ce pays et cette demeure où je vais le +conduire.</p> + +<p>La pluie tombe incessante d'un ciel noir. Nous roulons d'abord en chemin +de fer dans les plaines d'Aunis, dont les grands horizons monotones +confinent à l'Océan. Arrivés ensuite au port où l'on s'embarque, sous +une ondée plus furieuse, nous courons nous enfermer, sans rien voir, +dans la cabine d'un bateau. Et, la courte traversée accomplie, nous +remettons pied à terre, devant des remparts gris: c'est le Château, la +première ville d'Oleron. Mais il pleut si fort que cela finit par noyer +toute pensée, toute émotion de retour; les choses de l'île me semblent +étrangères et quelconques.</p> + +<p>On attelle pour nous une carriole, où nous montons à la hâte, sous le +décevant arrosage,—et, en une heure maintenant, nous arriverons à +Saint-Pierre, l'autre petite ville qui est là-bas loin des plages, sur +les terres du centre, et où gît mélancoliquement la vieille maison +familiale....</p> + +<p>«Dans l'île».... Quand j'étais tout petit enfant, j'entendais prononcer +ces mots avec une nuance de respect et de regret par ma grand'mère, qui +était une exilée de sa demeure et de ses terres d'Oleron; de même, par +ma bonne qui était une exilée de son village d'ici.... Et «l'île» avait +en ce temps-là pour moi un mystérieux prestige: que rien, sans doute, +dans ma promenade de ce jour, ne me rappellera plus....</p> + +<p>Mon fils a désiré emmener son domestique et il a aussi recruté en route +un de ses grands amis, qu'il a connu naguère matelot, planton à mon +service, et qui est maintenant pêcheur sur cette côte. Nous sommes donc +quatre à présent, pour ce pèlerinage.</p> + +<p>Il pleut toujours, il pleut à verse, et, dans cette voiture fermée, on +voit à peine la campagne qui fuit, tout embrouillée d'eau; aussi bien +pourrait-on se croire n'importe où.</p> + +<p>Mais voici pourtant que le sentiment d'être «dans l'île» me saisit d'une +façon brusque et presque poignante, avec un rappel soudain des +mélancolies de mon enfance.... Être «dans l'île», être déjà un peu +séparé du reste du monde, être entré dans une région plus tranquille et +moins changée depuis le vieux temps!... C'est un petit hameau, aperçu à +travers les vitres rayées de pluie, qui m'a jeté au passage ce +sentiment-là, un petit hameau tout blanc, tout blanc, d'une blancheur +orientale, avec des portes et des fenêtres vertes: ses trois +maisonnettes invraisemblablement basses, son moulin à vent qui tourne, +les moindres pierres de ses enclos, tout cela, blanc comme du lait +jusque par terre. Et, se détachant sur cette laiteuse blancheur, de +naïves bordures de giroflées rouges.... Le caractère du pays d'Oleron +est presque tout entier dans cette chaux immaculée dont les plus humbles +logis s'enveloppent, et dans ces fleurs, écloses à profusion le long des +petits murs.</p> + +<p>Maintenant mon fils, à chaque maison du chemin, me demande si celle-ci +«était du temps de mon enfance», si elle est nouvelle ou si je la +reconnais. Cette enfance, qui me paraît, à moi, si proche encore et pour +ainsi dire présente, lui fait, à lui, évidemment, l'effet d'être déjà +très reculée dans le passé, comme me semblait, à son âge, l'enfance de +mon père ou de ma mère.</p> + +<p>Dans la monotonie de la route, de la voiture fermée et de la pluie, mon +esprit, par instants, se rendort; j'oublie où nous allons et où nous +sommes. Mais chaque nom de ferme ou de village, redit quand nous +passons, par le matelot qui nous accompagne, chante à mon oreille un +refrain d'autrefois....</p> + +<p>«A présent, grand'mère, raconte-moi des histoires de l'île +d'Oleron!»—C'était généralement à la tombée d'une nuit d'hiver que je +disais cela, en venant m'asseoir, tout petit, au pied de la chaise de +l'aïeule. Je me faisais décrire l'ameublement de la vieille demeure, le +costume et la figure d'ancêtres morts il y aura bientôt cent ans. Mais +je demandais surtout les aventures de route, le récit des grands orages +qui vous surprenaient, en rase campagne ou sur la mer, quand on allait +visiter des vignes éloignées ou bien quand on se rendait de la maison de +Rochefort à la maison de l'île,—et à tout cela, bien entendu, les noms +de ces villages et de ces fermes revenaient se mêler constamment....</p> + +<p>Il pleut toujours. Déjà loin, derrière nous, le clocher de Dolus (un +village à mi-chemin) se profile sur le gris des nuages, au-dessus d'un +bois. Cela, c'est un aspect de jadis, qui n'a pu changer. Jadis, au +temps de l'enfance de ma mère, ou même au temps plus reculé de l'enfance +de mes aïeules, quand avait lieu ce va-et-vient de la famille entre +Rochefort et Oleron, quand s'accomplissaient, à la manière ancienne, +sur des chevaux ou sur des ânes, tous ces voyages,—qui plus tard me +furent contés entre chien et loup, aux crépuscules d'hiver,—jadis, ce +clocher de Dolus, dans les ciels pluvieux d'alors, se dressait pareil +au-dessus de ce même bois.</p> + +<p>D'ailleurs, Saint-Pierre n'est plus très loin, et cette approche, +semble-t-il, suffit pour aviver en moi des images qui s'effaçaient, fait +sortir de l'ombre et reparaître aux yeux de ma mémoire les respectables +et chers visages, aujourd'hui retournés à la poussière....</p> + +<p>Notre voiture, plus bruyamment tout à coup, roule sur des pavés, dans +des petites rues paisibles, désertes et blanches;—et c'est +Saint-Pierre, où nous venons enfin d'entrer!... Mais la banalité de +l'hôtel campagnard où l'on nous arrête, les détails ordinaires de +l'arrivée, tout cela est pour couper mon rêve, dès l'abord. Et je ne +retrouve plus rien; j'ai seulement le coeur serré, à cause de ce temps +sombre, je suis déçu et je m'ennuie.</p> + +<p>Cependant, par les petites rues mornes que les averses ont lavées, +rencontrant quelques bonnes femmes en coiffe et en «quichenotte»,<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> +nous allons nous acheminer à présent vers cette maison qui est le but de +notre voyage.</p> + +<p>Je crains de ne plus m'y reconnaître, après tant d'années, et je +questionne une jeune fille qui nous regardait passer.</p> + +<p>—Ah! la maison du défunt pasteur! me répond-elle. Tout droit, monsieur, +et, après le tournant là-bas, vous la trouverez à votre gauche.</p> + +<p>Un calme un peu angoissant émane aujourd'hui pour moi de cette petite +ville, assombrie de nuages marins. Derrière des vitres, ça et là, +d'honnêtes figures nous observent, avec une curiosité discrète. Et cela +m'oppresse de sentir partout alentour des existences bornées et +encloses—auxquelles devaient ressembler beaucoup, avec seulement un peu +d'apparat et de grandeur patriarcale, les existences des mes ancêtres +d'ici.</p> + +<p>Mon fils, qui me suit entre ses deux amis, a fini pour un temps déjouer +avec eux et ne dit plus rien, les yeux très ouverts, l'imagination très +inquiétée de ce qu'il va voir. La pluie a cessé, mais le vent d'ouest +souffle avec violence; le ciel reste lourd et obscur, exagérant la +blancheur des pavés, la blancheur de la chaux sur les vieilles +murailles.</p> + +<p>Quelques pas encore, après le tournant indiqué.... Et tout à coup, avec +une commotion au coeur que je n'attendais pas, me croyant moins près +d'arriver, je la reconnais, là devant moi, l'antique maison +familiale.... Elle est d'ailleurs exquise dans sa vétusté bien plus que +je ne l'espérais; la plus vaste et visiblement l'aînée de celles du +voisinage; toute fermée, il va sans dire, avec un air de paix et de +mystère, d'immobilité presque définitive, comme si elle sommeillait +depuis déjà des années sans nombre et ne devait plus être réveillée. Son +grand portail cintré,—que j'avais vu reproduit, l'automne dernier, au +théâtre, dans <i>Judith Renaudin</i>,—sa petite porte latérale et ses vieux +auvents, tout cela est d'un vert délicieusement décoloré, dans la +blancheur des couches de chaux qui l'ensevelissent. Elle semble être +l'âme de ce vieux petit quartier mort qui l'entoure et qui, en plus de +sa tristesse d'abandon, exhale aussi l'inexprimable tristesse des +îles....</p> + +<p>Les clefs, je les trouverai, m'a-t-on dit, chez une certaine vieille +Véronique, laquelle fut servante du défunt pasteur, et s'est placée à +présent dans une maison vis-à-vis de la mienne.</p> + +<p>Je frappe donc au logis d'en face,—et une porte s'ouvre: mon Dieu, mais +c'est là précisément que s'étaient retirées mes vieilles tantes!... Moi, +qui n'y avais pas fait attention du dehors!... C'est là que j'étais venu +pour la dernière fois, en vacances de Pâques, séjourner chez elles, +quand j'avais l'âge de mon fils.... Je reconnais cette cour, ce petit +jardin, comme si hier à peine je les avais quittés. Et ces vieilles +tantes, cousines de ma mère, je les revois si bien toutes les trois, +dans leurs pareilles robes de soie noire, dont l'usure décente était +perceptible à mes yeux d'enfant!... Leurs attitudes et leurs yeux +disaient que d'étranges malheurs s'étaient appesantis sur elles; on les +sentait très pauvres,—malgré d'anciennes jolies choses, des bagues, des +éventails, des porcelaines de Chine, conservées encore dans leurs +armoires. Et j'avais passé chez elles huit jours de mélancoliques et +solitaires vacances, en un mois de mars déjà fort lointain, sous des +nuées basses comme celles de cette heure, tandis que soufflait un +continuel grand vent d'équinoxe....</p> + +<p>Véronique, coiffée à la mode de Saint-Pierre,—le toquet blanc laissant +paraître deux bandeaux bien lisses sur le front et un petit rouleau de +cheveux bien net sur la nuque,—est une bonne vieille, très brune, +suivant le type de l'île, avec un calme visage et un profil de médaille. +Elle devine aussitôt qui je dois être, et s'en va chercher son trousseau +de clefs.</p> + +<p>Mon fils, entre ses deux amis, attend impatiemment, au seuil de la +maison muette, où il va pénétrer comme dans un château de la +Belle-au-Bois-Dormant. Et moi, avec des sentiments autres, plus +complexes, plus graves, avec une sorte de crainte religieuse, j'attends +aussi que s'ouvre le portail vénérable.</p> + +<p>La clef ne veut pas tourner. Le vent souffle en rafales chaudes. La +maison, obstinément fermée, prend sous le ciel noir la blancheur des +vieux logis arabes. Et, tandis que se prolonge notre attente, je regarde +au bout de cette petite rue vide, tout de suite finie, tout de suite +ouverte sur la campagne sans arbres, je regarde et je reconnais le +déploiement de ces champs et de ces marais plats, tout cet horizon de +quasi-désert qui, en cet endroit, figurant comme fond de ce quartier +mort, me glaçait l'âme pendant mes séjours d'enfant chez les tantes de +l'île....</p> + +<p>Elle tourne enfin, la clef, et Véronique pousse devant nous la lourde +porte.</p> + +<p>Oh! comment dire l'émotion de voir réapparaître, sous ces nuages de +deuil, cette cour silencieuse des ancêtres!... Devant la façade +intérieure aux auvents fermés, ce vieux perron, ces vieilles dalles +verdies, tout cela envahi par la mousse et les herbes!... Je ne +prévoyais pas ces aspects de cimetière. Et voici que j'ai le sentiment +de pénétrer chez les morts, chez les aïeules mortes. Nulle part autant +qu'ici et à cette heure le passé ne m'avait enveloppé de son linceul.</p> + +<p>Des fantômes,—mais des fantômes débonnaires et discrets, qui ne +feraient aucune peur,—doivent revenir se promener dans cette cour, +lorsque le soir tombe: les aïeules en robe noire....</p> + +<p>D'ailleurs, rien de changé, sans doute, depuis l'époque où elles +vivaient ici. Sur les murailles, sur le perron, sur la margelle du +puits, sur les dalles, une même usure séculaire atteste la longue durée +antérieure de ces choses. Non, rien de changé nulle part. Il manque +seulement un amandier là-bas, qui avait plus de cent ans et qui a dû +mourir de vieillesse; à la place où je me rappelais l'avoir connu, son +tronc large se voit encore, scié près des racines. D'autres arbres, à +bout de sève, ont pris une certaine parure fraîche, par la grâce de +l'avril une fois de plus revenu. Un grenadier est entièrement rouge de +ses pousses nouvelles. Mais surtout l'herbe verte, l'herbe a foisonné +d'une façon étrange, depuis deux années à peine que personne n'habite +plus ici; entre les pavés, des fleurs sauvages ont pris place, et de +hautes avoines folles qui aujourd'hui se courbent et se froissent, +tourmentées par le vent d'ouest. Et vraiment cette herbe donne à la cour +des aspects d'enclos funéraire.</p> + +<p>Véronique va nous introduire à présent dans le principal corps de logis, +par où commencera notre visite songeuse. Et nous gravissons avec respect +les marches de ce perron—où, vers la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, +à ce que l'on m'a souvent conté, de joyeuses petites filles (qui furent +mes grand'tantes, mon aïeule, et moururent octogénaires) avaient pour +jeu favori de monter et descendre en courant, sur des échasses.</p> + +<p>Il fait noir, dans la maison close. Véronique, à mesure que nous +avançons, ouvre les contrevents un à un, et de la lumière pénètre par +degrés dans cette ombre: une lumière grise que diminuent les branches +des arbres et les nuées du ciel.</p> + +<p>D'abord, la salle à manger, qui a gardé ses boiseries Louis XV; c'est là +que, les soirs de jadis, maîtres et domestiques réunis écoutaient avant +de s'endormir une lecture faite dans une grosse bible au frontispice +enluminé de rouge, que je possède aujourd'hui par héritage.</p> + +<p>On n'a pas enlevé encore, du salon sur la rue, le mobilier du pasteur +défunt. Mais c'est un mobilier qui n'est guère moderne et qui ne détonne +pas dans ce lieu, car il est d'une simplicité austère—et la sombre +figure de Calvin, encadrée à la muraille, témoigne que les habitants, +ici, n'ont point cessé d'être des huguenots.</p> + +<p>La silencieuse demeure n'a pas été plus modifiée au dedans qu'au dehors. +Les détails mêmes sont restés intacts. Et, en montant à l'étage +supérieur, j'ai la fantaisie d'ouvrir certain placard de l'escalier, +qui, dans les histoires d'enfance de mes aïeules, jouait souvent un +rôle: sur ses étagères, se tenaient des pots remplis de «sucre des +îles», objet d'habituelle convoitise pour les petites filles aux +échasses, et des confitures faites avec les raisins mûris au soleil d'il +y a cent ans....</p> + +<p>De l'autre côté de la cour envahie d'herbes, c'est le quartier des +domestiques, plus délabré, plus fruste, et une chambre où, les jours de +pluie, venaient s'amuser les enfants du temps passé.</p> + +<p>Dans cette chambre-là, je savais que ma mère, étant toute, petite fille +et commençant à écrire, s'était amusée une fois à graver son nom sur une +vitre de la fenêtre, avec le diamant d'une bague. Je n'espérais point +retrouver cela; mais le carreau a miraculeusement résisté à soixante +années de possession étrangère, et la précieuse inscription y est +encore! A côté de quelques griffonnages, de quelques essais moins +réussis qui doivent dater du même jour, le cher nom m'apparaît très +lisible, tracé d'une grosse écriture d'enfant qui s'applique: +<i>Nadine</i>!... A l'angle du carreau poussiéreux et verdâtre, le nom se +détache, en rayures légères qui brillent, sur l'image trouble de la rue +où la pluie tombe.... <i>Nadine</i>!... Alors, je ferme à demi les yeux et me +recueille plus profondément pour me représenter, dans sa petite toilette +surannée, l'enfant qui écrivit cela, vers 1820, un soir d'ennui sans +doute, en regardant tristement cette même vieille rue de village +toujours pareille, un soir où la pluie devait tomber comme aujourd'hui.</p> + +<p>Le long de la cour, des bâtiments, plus déjetés sous des couches de +chaux, étaient des greniers pour les récoltes, des chais pour le vin, +des pressoirs pour les vendanges. Ils disent la coutume patriarcale des +ancêtres, qui vivaient du produit de leurs terres et du sel de leurs +marais.</p> + +<p>Ensuite, après un portail vert, le jardin. Là, c'est un enchantement +pour mon fils, qui n'avait pas prévu tant de fleurs, une telle mêlée +d'arbustes fleuris. Sous le ciel toujours noir, menaçant d'averses +prochaines, on dirait une sorte de bocage, qui s'en va tout en longueur, +bien clos pour plus de tristesse, entre de hauts murs gris tapissés de +vignes. Les plantes y sont presque retournées à l'état de sauvagerie; +mais cependant les buis des bordures, si grands qu'ils soient devenus, +donnent encore à l'ensemble son caractère jardin, jardin d'autrefois, à +l'abandon. Toutes sortes de vieilles fleurs de France, de ces fleurs qui +se perpétuent sans être cultivées, tulipes, anémones, narcisses, +jacinthes et lis, sont épanouies à profusion, foisonnant jusque dans les +sentiers. Les lilas sont des gerbes violettes ou blanches; les poiriers, +les pêchers, d'énormes bouquets blancs ou roses. Il est en harmonie avec +la maison, ce jardin—et celui de la Belle-au-Bois-Dormant devait un peu +lui ressembler, refleurissant ainsi tout seul, au renouveau, sous +l'arrosage des nuées d'avril.</p> + +<p>Tout au fond, entre des ifs taillés et la muraille, est une place où +l'on recommandait autrefois aux enfants de la famille de ne pas courir +et de parler bas: là, dans la terre, dorment des ancêtres huguenots, +exclus des cimetières catholiques au temps des persécutions du roi Louis +XIV.</p> + +<p>Et enfin, par un autre portail, où une date: 1721, est inscrite, nous +arrivons à un petit bois qui continue notre domaine et qui finit dans la +campagne,—dans cette campagne de l'île, dénudée et plate, battue par +les grands vents d'ouest, et cernée, à l'horizon extrême, par la ligne +enveloppante de la mer....</p> + +<p>Chez des gens du voisinage, que je n'avais pas vus depuis mon enfance, +j'ai deux ou trois visites à faire, puisque me voici redevenu quelqu'un +du pays: je laisse donc mon fils, avec son domestique et son matelot, +dans le vieux jardin qui l'enchante, leur donnant mission à tous trois +de fourrager parmi les branches et les fleurs mouillées pour composer +une gerbe que nous porterons demain au cimetière de Rochefort, à la +tombe des aïeules—afin qu'il soit pour elle, le premier bouquet cueilli +par nous sur leur terre aujourd'hui rachetée.</p> + +<p>Et, mes courses finies, quand je reviens à cette maison, seul, par les +petites rues vides où l'on ne me regarde même plus passer, quand j'ouvre +la porte <i>moi-même</i>, avec la grosse clef que Véronique m'a remise, +alors, pour la première fois, j'ai vraiment l'impression que je rentre +chez moi, ici, l'impression que ce logis vénéré m'appartient, avec tout +ce qu'il renferme encore de souvenirs. Et comme c'est étrange de se +trouver tout à coup maître de ces choses, qui ne semblaient presque plus +réelles, tant l'éloignement et les années en avaient, si l'on peut dire, +dématérialisé l'image!...</p> + +<p>Donc, j'ouvre moi-même la porte des aïeules, et, dans la cour,—qui me +fait à nouveau son accueil désolé, avec ses tapis de mousse, son herbe +funèbre, son air de vétusté et de mort,—j'aperçois mon fils, assis +entre ses deux amis sur les marches du perron et tenant la gerbe qu'il a +fini de cueillir, une gerbe de lilas et de tulipes, toute ruisselante +de pluie tiède. Son ravissement n'a pas faibli; il me fait promettre que +je la remeublerai comme autre fois, cette demeure, qu'il y passera ses +vacances prochaines et que même nous reviendrons nous y fixer.</p> + +<p>Je lui dis oui, comme on dit aux enfants, surtout lorsqu'il s'agit de +l'avenir éloigné. Mais, en réalité, qu'en ferons-nous bien, de cette +maison? Résider ici, fût-ce même en passant, résider au milieu de cette +île, redevenir quelqu'un de cette petite ville morne, voir chaque matin +à mon réveil ce jardin-cimetière, non je ne pourrais plus!... A moins +que ce ne soit plus tard dans la suite des années, si, quelque part en +Orient, je ne tombe pas au bord d'un chemin.... Oui, plus tard, qui +sait, rentrer ici pour le déclin de ma vie, puis dormir dans ce vieux +sol où gisent des ossements d'ancêtres.... Et qu'on inscrive alors sur +ma pierre ce verset de l'Ecriture: «Celui-là est venu de la grande +tribulation»!...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A côté de mon fils, sur les marches du seuil, je m'assieds pour songer, +dans ce silence, au milieu décès herbes. Jamais avec autant d'effroi je +n'avais entrevu l'abîme, le définitif abîme ouvert entre ceux qui +vivaient ici et l'homme que je suis devenu. Eux étaient les sages et les +calmes, et ma destinée, au contraire, fut de courir à tous les mirages, +de sacrifier à tous les dieux, de traverser tous les pandémoniums et de +connaître toutes les fournaises....</p> + +<p>En ce moment, des phrases me reviennent à la mémoire, prononcées par mon +cher Alphonse Daudet, un jour où nous causions de mes origines et de mes +ascendants de Saint-Pierre-d'Oleron: «Toi, vois-tu,—me disait-il, en +riant avec compassion et mélancolie,—tu as surgi là comme un diable +qui sort d'une boîte. Plusieurs générations, qui étouffaient de +tranquillité régulière, ont tout à coup respiré éperdument par ta +poitrine.... Tu paies tout ça, Loti, et ce n'est pas ta faute....» +Est-ce que je sais, moi, si je suis responsable, ou si c'est mon temps +qu'il faut accuser, ou si simplement je paie ou j'expie? Mais ce que je +vois bien, c'est que la mousse et les fleurettes sauvages ont pris +possession de ces marches sur lesquelles nous sommes, et que nous +n'aurions pas dû les troubler par notre présence étrangère. Et, ce que +je sens bien, c'est que l'ombre triste de ces vieux arbres descend comme +un reproche sur ma tête.—Non, ils ne me reconnaîtraient point pour un +des leurs, les ancêtres de l'île, et leur maison ne saurait plus être la +mienne. Ils avaient la paix et la foi, la résignation et l'éternel +espoir. L'antique poésie de la Bible hantait leurs esprits reposés; +devant la persécution, leur courage s'exaltait aux images violentes et +magnifiques du livre des <i>Prophètes</i>, et le rêve ineffablement doux qui +nous est venu de Judée illuminait pour eux les approches de la mort. +Avec quelle incompréhension et quel étonnement douloureux ils +regarderaient aujourd'hui dans mon âme, issue de la leur!... Hélas, leur +temps est fini, et le lien entre eux et moi est brisé à jamais.... +Alors, revenir ici, pourquoi faire?</p> + +<p>D'ailleurs, une seconde fois, je ne retrouverais sans doute même pas les +impressions profondes de cette journée; il n'y aurait plus, pour mes +suivants retours, ces nuages et cette saison, ce renouveau d'avril entre +ces murs abandonnés, ce jardin refleuri sous ce ciel noir, rien de ce +qui agit à cette heure sur le misérable jouet que je suis de mes nerfs +et de mes yeux.</p> + +<p>Le mieux serait donc, il me semble, de laisser sommeiller toutes ces +choses, de refermer respectueusement cette porte, comme on scellerait +une entrée de sépulcre,—et de ne plus l'ouvrir, jamais....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_CHATEAU_DE_LA_BELLE-AU-BOIS-DORMANT" id="LE_CHATEAU_DE_LA_BELLE-AU-BOIS-DORMANT"></a>LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT</h2> + +<div class="right"> +«Il y a deux choses que Dieu même +ne peut pas faire: un vieil arbre et un +gentilhomme.»<br /> +(<i>Vieux proverbe de Bretagne</i>.)</div> + + +<p>Souvent j'ai jeté un appel d'alarme vers mes amis inconnus pour qu'ils +m'aident à secourir des détresses humaines, et toujours ils ont entendu +ma voix. Aujourd'hui il s'agit de secourir des arbres, de nos vieux +chênes de France que la barbarie industrielle s'acharne partout à +détruire, et je viens implorer: «Qui veut sauver de la mort une forêt, +avec son château féodal campé au milieu, une forêt dont personne ne sait +plus l'âge?»</p> + +<p>Cette forêt-là, j'y ai vécu douze années de mon enfance et de ma prime +jeunesse; tous ses rochers me connaissaient, et tous ses chênes +centenaires et toutes ses mousses. Le domaine appartenait alors à un +vieillard qui n'y venait jamais, vivait cloîtré ailleurs, et qu'en ce +temps-là je me représentais comme une sorte d'invisible personnage de +légende. Le château restait livré à un régisseur, campagnard solitaire +et un peu farouche, qui n'ouvrait la porte à personne; on ne visitait +pas, on n'entrait pas; j'ignorais ce que pouvaient cacher les liantes +façades closes et ne regardais que de loin les grandes tours; mes +promenades d'enfant en forêt s'arrêtaient au pied des terrasses +moussues, enveloppées de la nuit verte des arbres et de leur silence.</p> + +<p>Ensuite, je m'en suis allé courir par toute la Terre, mais le château +fermé et ses chênaies profondes hantaient mon imagination toujours; +entre mes longs voyages, je revenais comme un pèlerin ramené pieusement +par le souvenir, me disant chaque fois que rien des lointains pays +n'était plus reposant ni plus beau que ce coin si ignoré de notre +Saintonge. Le lieu du reste se maintenait immuable: aux mêmes tournants +des bois, entre les mêmes rochers, je retrouvais les mêmes graminées +fines, les mêmes fleurettes exquises et rares; dans les clairières, sur +les tapis des lichens jamais foulés, je voyais, ça et là, comme +autrefois, pareilles à des turquoises, les petites plumes bleues tombées +de l'aile des geais; dans les fourrés, les renards en maraude poussaient +leurs mêmes glapissements du soir. Rien ne changeait; seulement les +mousses épaississaient leurs velours sur les marches des perrons, les +capillaires délicats gagnaient lentement les terrasses, et, dans les +marais d'en bas, les fougères d'eau se faisaient plus géantes.</p> + +<p>Or cette situation de délaissement, invraisemblable à notre époque +utilitaire, s'était prolongée plus d'un demi-siècle, et on se disait que +ce sommeil du château peut-être durerait longtemps encore, comme il +arriva pour celui de la Belle-au-Bois-Dormant. Mais voici que le +vieillard invisible vient de mourir, rassasié de jours; ses héritiers +vont vendre le domaine enchanté, et des coupeurs de forêts sont là prêts +à acheter pour abattre: songez donc, il y aurait deux cent mille francs +de bois réalisables tout de suite, et la terre resterait!</p> + +<p>Avec quelle mélancolie, l'autre jour, un après-midi de fin d'été, je +suis revenu là faire un pèlerinage qui pourrait bien être le dernier! +L'un des nouveaux héritiers—jusqu'alors un inconnu pour moi,—averti de +ma visite, avait eu la bonne grâce de me précéder pour me recevoir. +Mais je voulais d'abord à être seul, et, laissant ma voiture à une +demi-lieue du château, en familier de ces bois, je me suis glissé par +d'étroits sentiers dans le ravin où j'avais eu, au temps de mon enfance, +mes visions les plus passionnées de nature et d'exotisme.</p> + +<p>C'est un lieu certainement unique dans nos climats. La petite rivière +sans nom, qui traverse toute la forêt dans une vallée très en +contre-bas, s'attarde là, plus enclose de rochers, plus enfouie sous +l'amas des verdures folles; elle s'épand au milieu des tourbes et des +herbages pour former un semblant de marais tropical. Avant que j'aie vu +les vraies flores exotiques, ce ravin déjà les révélait à mon +imagination d'enfant. Les arbres qui y font de la nuit verte sont +singulièrement hauts, sveltes, groupés en gerbes qui se penchent à la +manière des bambous. A l'abri de ces voûtes de feuillage et de cette +sorte de falaise qui garantit comme un mur contre le vent d'hiver, toute +une réserve de nature vierge demeure blottie dans une humidité et une +tiédeur presque souterraines; les roseaux jaillissent de souches si +vieilles et si hautes qu'on les dirait montés sur un tronc, comme les +dracénas; de même pour la plus grande de nos fougères, l'osmonde, qui y +semble presque arborescente. C'est aussi la région des mousses +prodigieuses, qui sur toutes les pierres du sol imitent des plumes +frisées, et de mille autres plantes inconnues ailleurs, d'une fragilité +et d'une défiance extrêmes, qui ne se risquent à paraître que sur les +terrains tranquilles depuis toujours.—Il faudrait préserver jalousement +de tels édens, sans doute millénaires, que ni volonté, ni fortune ne +seront capables de recréer.—Dans la pénombre de sous-bois, je prends le +sentier, plutôt l'incertaine battue, qui passe tout au pied de la +falaise d'enceinte. Les roches surplombent, des roches d'un grisâtre un +peu rose, tellement frottées par les siècles qu'elles n'ont plus que des +surfaces arrondies. Voici d'abord dans cette muraille une étrange et +adorable niche, toute festonnée de stalactites et frangée de +capillaires, d'où s'échappe une source. Un peu plus loin, les roches +lisses, ayant l'air de se plisser comme des draperies qu'on relève, +découvrent peu à peu de profondes entrées obscures,—et ce sont les +grottes préhistoriques ouvertes le long de cet ombreux marécage; rien +n'a dû beaucoup changer aux entours, depuis les temps où des hôtes +primitifs y aiguisaient leurs couteaux de silex. Il y en a plusieurs, de +ces grottes, qui se suivent, montrant des porches en plein cintre ou +bien dentelés et d'un dessin ogival. Et enfin j'arrive à la plus grande, +dont la salle d'entrée a comme un dôme d'église; le demi-jour verdâtre +des feuillées n'y pénètre pas très loin, et on aperçoit au fond, entre +les piliers trapus que lui ont faits les stalactites, des couloirs qui +s'en vont plonger en pleine nuit. J'aimais m'y aventurer jadis avec une +lampe et un fil conducteur, et je me rappelle qu'une fois, vers ma +quinzième année, j'avais failli me perdre dans le dédale de ces +galeries, que tapissaient comme d'épaisses coulées de neige ou de lait, +et qui étaient toutes de la même blancheur de suaire.</p> + +<p>Le sentier, toujours couvert et demi-sombre, mais de plus en plus +facile, remonte enfin au niveau de la plaine, dans des bois touffus où +la flore devient tout autre, sur un terrain sec, feutré de mousses +différentes.</p> + +<p>Maintenant une large avenue droite, dans la direction du nord, va me +conduire au château. Elle passe au milieu des bois, les pervenches lui +font au printemps des tapis tout bleus, et les «chênes-verts» la +recouvrent, lui donnant l'air d'une interminable nef; on s'en +contenterait ailleurs, de ces chênes-là, mais ce ne sont que des arbres +d'une soixantaine d'années, autant dire des arbrisseaux, comparés à ceux +qui m'attendent plus loin.</p> + +<p>Au bout de l'avenue, la nuit verte tout à coup s'épaissit davantage; +ici, les grands chênes ont des siècles, les mousses et les fougères se +sont installées sur les vigoureuses ramures. Et enfin commence +d'apparaître cette demeure de Belle-au-Bois-Dormant. Dans la même +pénombre toujours, c'est d'abord la vieille grille en fer forgé et le +perron moussu d'une immense et royale terrasse à balustres, et puis, au +delà, encore loin, dans une échappée entre les branches, une façade et +des tours dorées au soleil d'automne. Deux pavillons Louis XIII, fermés +depuis cent ans, se dressent aux angles de cette terrasse déserte, qui +domine de trente ou quarante pieds la rivière enclose, le monde +frémissant des peupliers et des yeuses, la mêlée des herbages, des +joncs, des fougères d'eau et des nénufars, toute l'inextricable jungle +d'en bas....</p> + +<p>Celui des nouveaux maîtres de céans qui m'attendait vient à ma +rencontre. Il va donc me donner accès dans le château, près duquel j'ai +vécu si longtemps sans y pouvoir entrer.</p> + +<p>Premier portail en pierre rougeâtre, où des bas-reliefs de quatre +siècles représentent des lions endormis. Puis, donjon avancé du guet, +ancien pont-levis, cour d'honneur. Et les tours du château même sont à +présent au-dessus de nos têtes, avec leurs créneaux du moyen âge féodal +et leurs toits d'ardoise ajoutés lors de la Renaissance.</p> + +<p>La porte s'ouvre et nous sommes dans la place. Bien que les murailles +extérieures n'eussent point de lézarde, je prévoyais un délabrement de +logis abandonné. Non, rien n'a souffert. Les parois, il est vrai, sont +badigeonnées de modeste chaux paysanne, mais tous les plafonds ont gardé +leurs énormes solives, peinturlurées à la Renaissance, et il suffirait +d'un lavage pour en ressusciter complètement les dessins et le coloris. +Ça et là, des meubles fanés à point, des soies qui s'éteignent, du Louis +XV, du Louis XVI ou du Directoire.... Vraiment un acquéreur, assez +affiné pour comprendre cette sorte de simplicité seigneuriale qui fut +celle de nos châteaux de province à la fin du dix-huitième siècle, +n'aurait ici que la peine de prendre place.</p> + +<p>Une salle pourtant détonne par son luxe plus surchargé. Des artistes de +la Renaissance italienne, mandés par les seigneurs d'alors, y avaient +prodigué les peintures et les ciselures; aux murailles et au plafond, +des encadrements sculptés en plein bois, avec une précieuse finesse, +entourent de curieux tableaux, d'une époque indécise et transitoire, où +certains visages ont la naïveté des primitifs, tandis que des +clairs-obscurs et des détails de muscles sentent l'influence de +Michel-Ange.</p> + +<p>Mais ce qui est sans prix, ce qui est sans égal nulle part, c'est la vue +que l'on a des fenêtres d'en haut et des chambres des tours: au delà des +grandes terrasses superposées et des vieux jardins à la française, +partout, n'importe où l'on regarde, un lointain qui fait oublier le +siècle présent, un lointain qui n'indique aucune époque de l'histoire; +si l'on veut, c'est le moyen âge, ou même c'est le temps des Gaules; +rien que le tranquille déploiement des branches, la paix infinie des +choses que l'homme n'a pas encore dérangées. On respire l'éternelle +senteur des arbres, des mousses et de la terre. Vers le sud, il y a les +bois par lesquels je suis arrivé et qui tombent dans le ravin des +grottes. Dans tout l'ouest, au-dessus de la rivière et d'une ligne +rocheuse, ces autres bois très embroussaillés—où je connais des +sépultures gallo-romaines et qui, en dehors du champ de la vue, +confinent à un étrange petit désert de pierrailles. Vers le nord, enfin, +c'est un moutonnement de cimes plus hautes et plus sombres, d'un vert +intense où jamais l'automne ne met ses teintes de rouille: la forêt de +«chênes-verts» que nous visiterons tout à l'heure.</p> + +<p>Et, devinant déjà aux allures de mon hôte, à son esprit distingué, qu'il +saura comprendre, je lui représente quel crime il commettrait en livrant +à des barbares ce domaine. En effet, il était pleinement de mon avis. +Mais, pour des questions de partage (nombreux héritiers tous dispersés +et établis en d'autres sites), il fallait vendre, et les coupeurs +d'arbres renouvelaient des offres pressantes.</p> + +<p>—Vous, me dit-il, achetez-le!</p> + +<p>Réponse à prévoir, évidemment. Mais ce serait une peu raisonnable +fantaisie, et pour ne venir jamais, car j'ai déjà, moi aussi, fixé ma +vie ailleurs....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le soleil déclinant, nous sommes allés terminer ce pèlerinage dans la +forêt de couleur sombre qui, du côté nord, commence tout de suite, dès +que finissent les terrasses et les vieux balustres.</p> + +<p>J'ai dit que le ravin des grottes était un lieu unique; de même pour +cette forêt-là, en courant le monde je n'en ai pas rencontré qui lui +ressemble, si ce n'est peut-être en un coin perdu de la Grèce. Le +«chêne-vert», qui en France n'existe à l'état d'arbre forestier que +dans nos régions sud-ouest tempérées parle vent marin, porte des +feuilles d'une nuance foncée, un peu grisâtres en dessous comme celles +de l'olivier, et, l'hiver, quand tout se dénude ailleurs, il reste en +pleine gloire. C'est un arbre d'une vie très lente, auquel il faut des +périodes infinies pour atteindre son complet épanouissement. Lorsqu'il a +pu se développer dans une tranquillité inviolable, comme ici, son tronc +multiple s'arrange en gerbe, en bouquet gigantesque; alors, avec son +branchage touffu du haut en bas qui descend jusqu'à terre, avec sa belle +forme ronde, il arrive presque à la majesté du banian des Indes.—Or ce +coin de forêt n'a jamais été touché au cours des temps, il s'est fait +comme il lui a plu de se faire; les arbres ne s'y sont pas serrés les +uns aux autres, mais déployés avec calme, laissant entre eux des +intervalles comme en une sorte de mystérieux jardin. Le sol y est d'une +qualité rare: un plateau calcaire sur lequel les siècles n'ont déposé +qu'une mince couche d'humus, et qui ne convient qu'à de patientes +essences d'arbres, ainsi qu'à de très exquises petites graminées, des +mousses et des lichens. Par endroits, ce sont les lichens qui dominent; +les pelouses alors prennent des teintes d'un grisâtre très doux, le même +grisâtre que l'on voit ici sur toutes les ramures et à l'envers de +toutes les feuillées, et c'est un peu comme si la cendre des âges avait +poudré la forêt. Jadis on avait tracé au travers des chênaies deux ou +trois larges avenues,—jadis, on ne sait plus quand; elles subsistent +sans qu'il soit besoin de les entretenir, car ce terrain ne connaît ni +la boue, ni les ajoncs, ni les broussailles; elles sont adorables, en +décembre surtout, ces avenues, puisque les grands «chênes-verts», et les +phyllireas, qui forment parfois des charmilles à leurs pieds, jamais ne +s'effeuillent; on peut y cheminer plus d'une demi-lieue sans voir autre +chose que ces arbres magnifiquement pareils, et lorsqu'on arrive enfin +au bord de la muraille rocheuse, qui limite le plateau et ses futaies, +pour descendre à la zone plus basse des roseaux et de l'eau courante, +l'horizon que l'on découvre est encore un horizon sans âge.</p> + +<p>Et le charme si singulièrement souverain de cette forêt, c'est l'espace, +les passages libres partout. Entre les touffes majestueuses des +feuillages vert-bronze atténués de grisailles, on circule aisément sur +de très fins tapis, et, cela donne une impression de bois sacre, de parc +élyséen. Séjour pour le calme à peine nostalgique ou même pour le +définitif oubli, dans l'enveloppement des vieux arbres et des vieux +temps....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Comme nous rebroussions chemin, sur les velours délicatement nuancés des +mousses vertes ou grises, et que les tours du château, rougies par le +soleil couchant, commençaient de réapparaître entre les énormes chênes +tranquilles, mon hôte me dit tout à coup:</p> + +<p>—Non! c'est trop beau, et nous serions trop coupables! Ecoutez, nous +allons essayer de surseoir à la vente, si vous voulez nous aider à +trouver l'acheteur qui ne détruirait pas....</p> + +<p>Voilà donc pourquoi j'adresse cet appel à tous, et vraiment j'ai +conscience de remplir un devoir envers ma province de Saintonge, même +envers mon pays. Il y aura, je le sais, des imbéciles pour dire que je +fais une réclame intéressée, mais cela me sera égal parce qu'ils +resteront seuls à le croire.</p> + +<p>A notre époque, qui est celle de la laideur envahissante, cette rage +éhontée de déboiser partout arrive à son paroxysme, et, lorsque nos +descendants comprendront enfin l'étendue de notre stupidité sauvage, il +sera trop tard, car il faut des siècles et des siècles pour recréer de +vraies forêts. Aux Pyrénées, restait celle d'Iraty, qui était immense et +où la cognée n'avait jamais été mise; or la voici bientôt rasée jusqu'au +sol, par des fabricants de je ne sais quel carton-pâte. Toutes celles de +l'Est, vendues à des juifs allemands, et celle d'Amboise, condamnée à +mort. L'Institut de France, qui, semble-t-il, devrait être gardien de +toute beauté, donne lui-même l'exemple du meurtre. Près d'Hendaye où +j'ai mon ermitage, deux vieillards que j'affectionnais tendrement +avaient en 1902 légué à l'Académie des sciences leur château et leurs +bois qui s'étendaient jusqu'au bord des hautes falaises marines; averti +par la rumeur publique très accusatrice, j'y suis allé hier pour me +rendre compte: hélas! je n'ai plus trouvé trace des allées où je me +promenais naguère avec ces vénérables amis; les chênes étaient coupés et +par endroits les souches arrachées. Ainsi une compagnie d'hommes +distingués ou illustres, qui séparément désapprouveraient tous, a pu +fermer les yeux sur ce vandalisme.</p> + +<p>Dans notre pays cependant, tous les gens riches ne sont pas les +grossiers brasseurs d'affaires qui abattent pour alimenter des scieries +mécaniques ou des usines à papier. A mon appel surgira peut-être quelque +acheteur d'élite, digne d'être l'habitant du château enchanté et capable +de respecter alentour la vie des grands chênes séculaires. Mais qu'il se +hâte, car la menace est pressante! Par discrétion envers celui-là, oh! +je m'engagerais de bon coeur à renoncer au pèlerinage que tous les ans +je faisais dans certains sentiers, satisfait avec la seule certitude +que la chère forêt, où sont restés mes rêves d'enfant, poursuivrait le +cours indéfini de sa durée, même après que j'aurai cessé de vivre.</p> + +<p>P.-S.—Il faut pourtant bien que je me résigne à faire une sorte +d'annonce plus précise, car je m'aperçois que l'on ne saurait même pas +de quoi je veux parler. Il s'agit du château et de la forêt de La +Roche-Courbon, sis en Sainteonge, à vingt-deux kilomètres de Rochefort, +environ trente-cinq de Royan et onze de la gare lapins prochaine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="NOYADE_DE_CHAT" id="NOYADE_DE_CHAT"></a>NOYADE DE CHAT</h2> + + +<p>Les chats ont un cri spécial pour l'heure de la grande angoisse, l'heure +où ils voient la mort apparaître. Tous ceux qui les fréquentèrent et +surent les comprendre le connaissent aussi bien qu'eux-mêmes, ce cri, +tellement peu semblable à leurs habituels miaulements de demande, de +vague ennui, décolère ou d'amour. C'est leur appel à on ne sait quelle +pitié supérieure, obscurément conçue par eux,—pitié des êtres ou +peut-être pitié latente des choses; on pourrait dire que c'est leur +prière, leur prière d'agonie....</p> + +<p>Hier après midi, au grand resplendissement de trois heures, au milieu du +silence coutumier de ma maisonnette qui baigne dans l'estuaire basque, +par ma fenêtre, j'entendis ce cri-là venir d'en bas, monter du bord de +l'eau, et je vis les deux chats gardiens du logis, qui dormaient +voluptueusement dans le jardin sur l'herbe, tout à coup dresser la tête, +puis se lever, prendre leur course ensemble vers le balcon d'une +terrasse qui domine la grève, pour voir quel drame se passait.</p> + +<p>Quand je vins les rejoindre, leur attitude était caractéristique, et +révélait un monde de pensées différentes dans ces deux petites cervelles +fantasques, pour moi impénétrables à jamais. L'un, tout jeune, un matou +de dix-huit mois, né dans la maison, heureux depuis l'enfance et par +suite très confiant dans l'humanité, regardait, les oreilles droites, le +cou tendu, les yeux dilatés, comme n'arrivant pas à bien comprendre et +se refusant à croire. L'autre, sa mère, une vieille chatte violente et +rancunière, qui a connu des jours sans pâtée et amassé maintes preuves +de la malice des hommes avant de trouver enfin chez moi le bon refuge, +l'autre était furieuse; en grondant, elle allait et venait, tournait sur +elle-même à la façon des bêtes féroces dans leur cage, et évidemment +devinait tout, ayant assisté souvent à des noyades pareilles; même à mon +arrivée elle me fit la grimace et: Pft! pft! comme me rendant +responsable aussi et m'englobant dans son dégoût de l'espèce humaine.</p> + +<p>Ce que j'aperçus quand je regardai sur cette grève au-dessous de moi, +dans la première minute, comme le jeune matou naïf, je ne compris pas +bien. Une fille en cheveux—quelque servante du voisinage—était là +debout, et près d'elle, se réfugiant tout contre sa robe, un pauvre +chaton d'environ deux mois, mouillé, trempé, avec sur le museau un peu +de sang qui coulait d'une blessure. C'était lui qui poussait le cri de +la grande angoisse, ouvrant tant qu'il pouvait sa petite gueule rose +bordée de perles blanches, levant vers la fille ses petits yeux pleins +d'eau et pleins de larmes.</p> + +<p>Dans la terreur de la mort entrevue, il exhalait à pleine voix sa +suprême prière, tout enfantine: «Qu'est-ce que j'ai fait de mal, moi? Je +ne suis qu'un pauvre petit chat innocent? C'est donc possible qu'on me +tue comme ça? Mais je demande grâce, vous voyez bien; je crie au +secours! On n'aura donc pas de pitié!...»</p> + +<p>Oh! le dernier cri des bêtes condamnées, leur pauvre cri qui est si +inutile et qui, on le sait d'avance, ne touchera personne!... celui d'un +boeuf à l'abattoir, même celui d'une humble poule qu'un marmiton égorge +pour la faire cuire!...</p> + +<p>Ce qui s'était passé avant mon arrivée sur la terrasse, je le +reconstituai, bien entendu, presque aussitôt. La fille voulant noyer le +chaton, sans avoir même la pudeur de lui mettre une pierre au cou pour +que ce fût fini plus vite, avait dû le lancer d'abord du haut de son +logis, par quelque fenêtre: d'où la blessure et le petit museau +saignant. Ensuite, ayant vu qu'il nageait avec tant de courage pour +essayer encore de survivre, elle était descendue afin de l'achever. Mais +voici maintenant qu'elle prolongeait son attente et ses grands cris, +ayant commencé de rire avec un batelier qui passait justement dans sa +barque le long du bord et l'intéressait davantage.</p> + +<p>Enfin, elle se baissa vers la petite chose impuissante et blessée qui +l'implorait de toutes ses forces, et sans me laisser le temps +d'intervenir, elle l'avait jetée à nouveau, d'une grosse main brutale, +très loin, en plein courant. Quelques secondes on vit surnager deux +oreilles minuscules, le bout d'une mince queue noire qui se tordait; et +puis, plus rien: la petite chose qui avait tant supplié et tant souffert +était rentrée dans la paix.</p> + +<p>Alors elle s'en alla tranquillement, la sauvagesse, en gardant aux +lèvres, à l'adresse du batelier, son sourire de brute.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Un moment plus tard, la chatte de ma maison, qui s'était rendormie sur +l'herbe avec son fils, se réveilla inquiète; puis, jetant de vilains +cris de haine, retourna vers la terrasse d'où elle avait vu tuer. Mais +en route, distraite tout à coup, elle fit halte pour se lécher une +griffe; évidemment les images se brouillaient dans sa tête, elle ne se +souvenait plus bien, et, calmée, indifférente, elle revint se coucher.</p> + +<p>Les bêtes ont leurs idées surtout par éclairs, d'une façon aussi vive +que nous peut-être, bien que toujours incomplète et sans suite. La +grande Pensée, immanente au fond de tout, et qui depuis les origines +continue la lutte pour se dégager, s'est fourvoyée, comme en autant +d'impasses, dans ces pauvres têtes-là, obscurcies de matière, et du +reste à peu près imperfectibles,—fourvoyée bien plus maladroitement +encore que dans les nôtres, qui restent cependant si inaptes à concevoir +le pourquoi de la vie. Mais il est croyable que certains animaux +supérieurs, pendant les minutes où ils sont lucides (chiens qui hurlent +à la lune, chats qui se lamentent sur les toits les soirs d'hiver), +sentent aussi désespérément que nous la tristesse d'être l'un des +milliers d'échelons, si vite brisés, sur lesquels cette Pensée essaye sa +marche ascendante,—l'indicible tristesse d'exister et l'horreur de +finir.</p> + +<p>Et nos Évangiles, pourtant si admirables dans les leçons de charité +qu'ils nous donnent, ont une déroutante lacune: la pitié pour les bêtes +n'y est même pas indiquée, alors que le Brahmanisme, le Bouddhisme et +l'Islam nous l'enseignent en termes que l'on n'oublie plus.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LAGONIE_DE_LEUZKALERRIA" id="LAGONIE_DE_LEUZKALERRIA"></a>L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA</h2> + +<div class="right">Hendaye, février 1908.</div> + + +<p>Au pays basque, notre hiver, qui est plutôt nuageux, plutôt tourmenté, +nous réserve pourtant d'adorables surprises de tiédeur, dès que se met à +souffler le vent du sud, grand magicien de la région.</p> + +<p>Ce matin, quand se sont ouvertes mes fenêtres qui regardent l'Espagne, +une fête de lumière commençait, sous un ciel idéalement pur. Pendant la +nuit, le vent du sud, en un rien de temps, avait clarifié l'atmosphère; +il soufflait doucement, pour nous apporter les langueurs, les +limpidités du Midi espagnol, et c'était une trêve de quelques jours à +ces longues bourrasques d'ouest, à ces plaies persistantes, qui font de +ce pays une autre Bretagne, plus chaude que la vraie, mais aussi verte +et aussi mouillée.</p> + +<p>Donc, aujourd'hui, fête de soleil partout sous mes yeux. En face de moi, +Fontarabie—qui, dans un avenir prochain, va être, hélas! +irrémédiablement défigurée,—l'antique Fontarabie, aux couleurs de +cuivre et de basane, trônait encore telle qu'autrefois, sur son rocher, +au pied de la chaîne des Cantabres. Et plus loin la mer—qui va bientôt, +hélas! m'être cachée derrière une ligne de modernes villas—traçait à +l'horizon sa tranquille ligne bleue.</p> + +<p>A un tel matin une journée a succédé, douce comme en juin. Et +l'après-midi j'ai pris la route de la plage. Une petite route étroite, +que j'ai connue jadis paisible et charmante; à présent, rétrécie encore +par un tramway, et défoncée par les autos, si impraticable qu'il faut +prendre à côté dans les champs.</p> + +<p>Elle était tranquille et comme recueillie aujourd'hui, cette plage, dans +une quasi-solitude que l'hiver lui a rendue et qui rappelait encore un +peu ses chers aspects d'autrefois. Mais pourtant que de dégâts, commis +déjà sur ces dunes et ces sables, depuis deux ans à peine que des +spéculateurs s'y sont abattus, les ont achetés pour les <i>mettre en +rapport</i>! Jadis, c'était un sol exquis, feutré et brodé de ces plantes +délicates qui demandent des siècles de paix pour se produire: des +mousses d'un velours spécial, des immortelles odorantes et des milliers +de petits oeillets roses, parfumant les entours avec leur baume sauvage. +De ce sol précieux, il ne reste plus que ça et là des lambeaux; tout est +bouleversé, dénivelé, coupé de larges avenues empierrées que vont +border les villas de demain. Les tapis d'oeillets roses ne seront +bientôt plus ici qu'une légende du vieux temps.</p> + +<p>En cette belle journée d'hiver, les intrus cependant n'étaient en vue +nulle part, chassés sans doute vers les villes par tant de bourrasques +et de pluies qui viennent de passer. On apercevait seulement au loin, +sur le sable lisse et mouillé, tout au bord des lames qui déferlaient, +des essaims de petits êtres, d'une taille de pygmée, cheminant avec +lenteur et sans jeux: trois cents petits garçons et petites filles; les +convalescents de la tuberculose; les hôtes de l'immense sanatorium que +j'ai vu tout récemment fonder sur cette plage jusqu'alors déserte, et +qui, de saison en saison, développe toujours plus ses maisonnettes à +toit rouge, grandit, envahit comme un puissant village. Oh! les pauvres +petits, loin de moi la pensée de protester contre leur présence, si peu +décorative soit-elle, puisque cet air marin les sauve. Passe pour le +sanatorium envahisseur. Mais les villas, les hôtels, le casino, les +croupiers, j'en saisis moins les bienfaits.</p> + +<p>Du côté sud de la grande plage, je regardais maintenant se détacher, sur +le fond sombre des montagnes espagnoles, le groupe de ces villas qui ont +surgi depuis une année, avec une stupéfiante vitesse,—et je me sentais +forcé de convenir qu'elles n'étaient pas laides; que, si l'on s'en +tenait là, ce serait acceptable encore. En effet, dans notre infortune, +nous avons été assez heureux pour que le chef de l'exploitation ne fût +qu'un demi-barbare; quelqu'un de déjà évolué, qui a dépassé tout de même +l'époque du chalet polychrome à clochetons en zinc. Il a compris ce qui +n'avait pu entrer jusqu'ici dans les cervelles bouchées des aménageurs +de villes d'eaux, à savoir qu'ils ont intérêt, même pour attirer leurs +clients, à laisser à chaque pays-un peu de son caractère. Et ces aillas +dont il vient de nous doter sont des Biaisons basques, interprétées avec +une assez louable recherche d'exactitude; du toc s'y est glissé, il va +sans dire; cependant, bénissons le destin qui nous a préservés du «modem +style»!</p> + +<p>Mais quelle mentalité ont-ils donc, en somme, ces malfaiteurs +inconscients qui entreprennent d'aménager notre plage? Avant sans doute +obscurément senti—puisqu'ils sont venus—le charme de l'Euzkalerria, +ils ne s'aperçoivent pas qu'ils le détruisent! Ce charme, ont-ils +vraiment cru pouvoir le maintenir ici, rien qu'en recopiant, ou à peu +près, l'architecture de quelques maisons surannées? Et restent-ils +incapables de comprendre ce qui va manquer à leur pastiche je ville +basque: l'empreinte du passé, le mystère et l'indéfinissable calme, la +protection latente des vieilles églises et le chant de leurs cloches, +tout l'indicible de ce pays, et son âme enfin,—son âme ombrageuse qui +bien entendu fuit et se dérobe à leur seule approche?...</p> + +<p>«Nous vous amenons la richesse», disent-ils, de bonne foi sans doute. Et +les gens, pris comme des alouettes au miroir, battent des mains à cette +annonce, maudissant le prophète de malheur que je deviens, accueillent +en naïfs ce semblant de luxe qui leur arrive. Déjà tout change dans la +région contaminée et la tradition s'oublie, le béret se démode, la +couleur s'éteint; des boutiques, qui étaient gentilles et campagnardes, +s'affublent de vitrages «art nouveau»; le fandango, sur la place de +l'église, disparaît devant le quadrille de barrière. Les besoins et les +convoitises vont croissant; telle Basquaise, que j'ai connue charmante +un foulard noué sur les cheveux, désorientée aujourd'hui sous son grand +chapeau et son grand voile, quitte son travail pour aller jouer à la +dame touriste en rôdant autour du casino le soir. Parmi les humbles, +quelques-uns des plus avisés commencent bien à dire: «Mais nous payons +tout plus cher, et bientôt comment pourrons-nous vivre?» Attendez, mes +pauvres amis; ce n'est encore que le début; il ne sera pas pour vous, +pêcheurs, ouvriers ou modestes marchands, l'or que jetteront peut-être +ici les baigneurs, mais pour les aigrefins qui s'installent toujours à +leur suite. Et vos fils deviendront des guides en tous genres à l'usage +des étrangers. Quant à vos filles, ce sera pire; instruisez-vous +d'ailleurs en observant Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Tout pays qui +s'ouvre au tourisme abdique sa dignité, en même temps que son lot de +paix heureuse....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le déclin magnifique du soleil m'annonçant l'heure où j'avais donné +rendez-vous à mes partenaires de «pala», je me suis dirigé vers ce +fronton du jeu de pelote, qui naguère attirait sur la plage une +affluence purement basque. Et là encore tout était dérangé, +meurtri,—car la destruction de cette place du jeu national est, hélas! +décrétée par les nouveaux «aménageurs» de notre bord de mer.</p> + +<p>A peine avions-nous commencé de jouer quand même, au milieu de ce +désarroi d'abandon, que deux ou trois cents petits spectateurs venaient +de près nous enserrer: toujours les hôtes du sanatorium, les petits +tuberculeux déjà cicatrisés, en train de refaire ici leurs bonnes joues +roses. Oh! bien gentils, les pauvres enfants, et bien empressés toujours +à nous rapporter les pelotes lancées trop haut qui s'égaraient. Certes, +j'aimais mieux les voir autour de moi que les touristes qui, cet +été—si je' n'ai pas déjà dit adieu à ce pays,—viendront m'observer +avec malveillance. Mais l'époque, si récente, où il n'y avait personne! +Songer qu'hier encore cette plage admirable n'appartenait qu'aux +Hendayais, aux paysans des hameaux d'alentour, et à quelques discrets +artistes! La ligne fière des grands brisants et des sables fuyait alors +ininterrompue, s'en allait mourir là-bas au pied de l'abrupte et déserte +falaise cantabrique. Et lorsqu'on revenait du jeu de paume, par ces +soirs de Biscaye qui sont tantôt limpides et dorés, tantôt alourdis de +gros nuages fauves, on avait autour de soi d'exquises solitudes, où la +silhouette de Fontarabie trônait dans le lointain comme une apparition +des vieux temps. Et on était grisé par la senteur des dunes, toutes +fleuries d'immortelles et d'oeillets roses.</p> + +<p>Elle est donc imminente, disais-je, la destruction de ce fronton de +pelote, où tant de braves paysans, le dimanche, au lieu d'aller au +cabaret, passaient des heures bienfaisantes!<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> Ayant un peu contribué à +faire connaître au monde ce jeu traditionnel des Basques, je croyais +qu'on aurait, sur ma prière, épargné ce vieux pan de mur, où je joue +moi-même depuis douze ans, et j'avais de confiance adressé ma +protestation aux autorités locales, mais, hélas! pour n'en rien +obtenir.<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a></p> + +<p>Je n'ai du reste aucune influence dans ce petit pays d'Hendaye. Oh! +peut-être, si j'y avais bâti quelque villa pompeuse.... Mais je n'ai +voulu y posséder qu'une maison de pêcheur et j'essaye, pour me reposer, +d'y vivre de la vie des simples: alors, plus l'ombre de prestige. Et +c'est à tel point que l'un quelconque de ces industriels venu; pour +spéculer sur les terrains à la plage, éprouvant le besoin de +m'invectiver par écrit parce que je n'applaudis pas son oeuvre, a laissé +tomber dans sa lettre, après quelques impertinences dénuées +d'originalité, cette perle dont il est sûrement incapable d'apprécier +toute la mélancolique bouffonnerie: «Si ça ne vous plaît pas, +allez-vous-en, monsieur Loti; vous <i>n'êtes plus</i> la curiosité +d'Hendaye.» Mon Dieu, combien je l'accepterais volontiers, le rôle que +ce monsieur m'assigne, en une phrase si lapidaire! Etre une «curiosité» +qui a fini son service de réclame pour la région et qui cesse d'attirer +le regard des badauds, mais voilà justement ce qui réaliserait mon rêve! +Quant à m'en aller, c'est entendu. Et les quelques artistes qui +fréquentaient aussi l'estuaire de la Bidassoa vont, je suppose, imiter +ma fuite: à quoi bon rester, si Hendaye devient une succursale de +Biarritz ou de Trouville? Il m'est pourtant cruel de dire adieu à ce +coin de la terre que j'aime encore, et j'aurai peut-être la faiblesse +défaire traîner mon départ quelques saisons, tant qu'on ne m'aura pas +jeté bas ce pauvre mur de pelote auquel sont attachés mille +souvenirs,—et surtout tant que Fontarabie, là-bas sur la rive d'en +face, gardera intacte sa silhouette que connut Charles-Quint.</p> + +<p>Mais Fontarabie est menacée du même coup, et là est le plus grave, là +est le vrai motif de ce cri d'alarme que je veux jeter,—oh! bien +vainement hélas! je le sais d'avance.</p> + +<p>En effet, les exploiteurs de notre plage ayant demandé à la commission +des Pyrénées le droit de combler une partie de la rivière, côté +français, pour y asseoir leur future ville et leurs grands hôtels, les +Espagnols, en échange, demandent qu'on les autorise à combler aussi et à +établir, en avant du rocher où trône leur vieille cité héroïque, un +terre-plein pour y poser des rangées de villas qui masqueront tout, les +adorables maisons du moyen âge, le château de Jeanne la Folle et +l'église. Si l'autorisation est accordée de part et d'autre, ce sera +fini de cette ville du passé, qui était une relique miraculeusement +conservée, qui devenait un lieu de pèlerinage pour tous les peintres du +monde, qui détenait à elle seule toute l'étrangeté charmante de +l'estuaire. Et qu'est-ce que cela va être, ces chalets qui, en +guirlande, surgiront de la rive espagnole? Lorsqu'on observe ce qui se +bâtit de nos jours à Irun et autour de Saint-Sébastien (de l'art nouveau +allemand, du prétentieux, du saugrenu), il y a bien de quoi frémir! Je +voudrais donc supplier, conjurer nos amis d'Espagne de suivre au moins +l'exemple que leur donnent, de ce côté-ci de la frontière, les +«aménageurs» français, et de construire comme eux en style basque, par +un dernier respect pour leur Fontarabie, et afin de ne pas ridiculiser +trop piteusement un site qui fut si beau. Nous sommes, c'est vrai, à +l'âge de la laideur utilitaire et de la destruction stupide. Mais une +tendance à réagir s'indique toutefois; on regrette, on proteste; un +semblant de goût s'infiltre peu à peu du haut en bas des couches +sociales. Ce scrupule qui fait que, sur notre plage, on va bâtir, au +lieu d'une horreur quelconque, une ville pseudo-basque, de loin presque +jolie, est un signe des temps, et les fils des demi-barbares déjà +capables d'une telle idée seront peut-être les vrais artistes de demain. +Il faut songer à la génération qui suivra la nôtre, craindre son +jugement et ne pas commettre de trop irrémédiables sacrilèges.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Pauvre pays basque, si longtemps intact, comme une sorte de petite +Arabie, défendu qu'il était par sa fidélité aux traditions ancestrales +et par son langage qui ne peut s'apprendre, le voici donc qui s'en va +tout d'un coup! Depuis très peu de saisons, le tourisme, qui semblait +l'ignorer, l'a enfin découvert. Des milliers d'oisifs, de snobs accourus +des quatre vents de l'Europe, s'y déversent en troupeau chaque année; +alors, pour les accueillir et les rançonner, on multiplie les bâtisses à +façade tapageuse, les casinos, les voies ferrées et les fils +électriques. D'invraisemblables <i>articles de modes</i> arrivent à pleins +wagons pour coiffer les jolies Basquaises de la campagne.</p> + +<p>Bientôt, plus un village qui ne soit défiguré comme à plaisir; pas une +chaumière qui ne soit honteusement maculée par les écriteaux de +l'«Oxygénée verte» ou de l'«Amer Picon».</p> + +<p>Rien à faire contre tout cela, je le sais bien. Mais voici un projet +néfaste, en ce moment à l'étude, que je dénonce à la société +«Protectrice des paysages français». Entre Saint-Jean-de-Luz et Hendaye, +subsiste encore par miracle une étendue de côte magnifiquement déserte, +des falaises restées fières et sauvages.</p> + +<p>Eh bien, on veut, tranchant les rochers, nivelant les sables, y faire +passer une ligne de tramway, pour l'amusement des snobs en voyage. Il y +en a déjà tant et tant, de lignes ferrées, à l'usage de ces gens-là, et +tant de plages travesties suivant leur goût! Ne pourrait-on songer un +peu aussi aux vrais artistes, et leur réserver un lieu de paix le long +de la mer? Vraiment, il est des sites qu'il faudrait respecter et qui +devraient devenir intangible propriété nationale, comme nos monuments ou +les objets d'art de nos musées.</p> + +<p>Dans l'avenir, aux yeux de nos descendants plus affinés, ils seront de +grands malfaiteurs, ces hommes qui, pour amasser de l'or, détruisent si +aveuglément, dans nos horizons de France, les dernières réserves de +calme et de beauté.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_GAI_PELERINAGE_DE_SAINT-MARTIAL" id="LE_GAI_PELERINAGE_DE_SAINT-MARTIAL"></a>LE GAI PÈLERINAGE DE SAINT-MARTIAL</h2> + + +<p>Hendaye, huit heures du matin, le 30 du beau mois de juin. Un peu tard +pour me rendre dans la montagne espagnole, au gai pèlerinage du jour. +Les autres pèlerins, j'en suis sûr, sont déjà en marche et j'arriverai +le dernier.</p> + +<p>Tant pis! En voiture, afin de regagner le temps perdu, je pars pour +Saint-Martial, espérant rattraper encore la procession qui m'a +certainement beaucoup devancé. Au sommet d'un coteau pointu, en avant +de la grande chaîne Pyrénéenne, la vieille chapelle de Saint-Martial +est perchée, et, d'ici, des bords de la Bidassoa, on l'aperçoit en +l'air, toute blanche et toute seule, se détachant sur le haut écran +sombre des montagnes du fond. C'est là que, depuis quatre siècles à peu +près, il est d'usage de se rendre tous les ans à même date, pour une +messe en musique et en costumes, à la mémoire d'une ancienne bataille +qui laissa sur cette petite cime nombre de morts couchés dans la +fougère.</p> + +<p>Il a plu toute cette nuit; les campagnes mouillées sont vertes à +l'infini, vertes de ce vert frais et printanier qui dure à peu près +jusqu'à l'automne, en ce pays d'ombre et d'averses chaudes. Surtout +cette montagne de Saint-Martial est verte particulièrement, à cause des +fougères qui la recouvrent d'un tapis, et il y croît aussi des chênes, +aux feuilles encore tendres, qui y sont clairsemés avec grâce comme, +sur une pelouse, les arbres d'un parc. Puisque je suis en voiture cette +fois, c'est par la nouvelle route carrossable que je monte vers la +chapelle blanche de la cime. Mais d'autres chemins,—d'étroits sentiers, +des raccourcis à peine tracés dans l'herbe et les fleurettes +sauvages,—conduisent plus directement là-haut. Et tout cela qui, en +dehors de ce jour consacré, reste d'un bout de l'année à l'autre +solitaire, tout cela est plein de monde à cette heure, plein de pèlerins +et de pèlerines en retard comme moi, qui se dépêchent, qui grimpent +gaiement avec des rires. Oh! les gentilles toilettes claires, les +gentils corsages roses ou bleus des jeunes Basquaises, toujours si bien +attifées et si bien peignées, qui aujourd'hui promènent des nuances de +fleurs sur tout ce manteau vert de la montagne!</p> + +<p>Par les sentiers ardus grimpent aussi des marchands de bonbons, de +sucreries, de vins doux et de cocos, portant sur la tête leurs +marchandises, en édifices extravagants. Et des bébés, des bébés +innombrables, grimpent par troupes, par familles, allongeant leurs +petites jambes, les plus jeunes d'entre eux à la remorque des plus +grands, tous en béret basque, bien entendu, et empressés, affairés, +comiques. On en voit qui montent à quatre pattes, avec des tournures de +grenouilles, s'accrochant aux herbes. Ce sont du reste les seuls +pèlerins un peu graves, ces petits-là, les seuls qui ne s'amusent pas: +leurs yeux écarquillés expriment l'inquiétude de ne pas arriver à temps, +la crainte que la montagne ne soit trop haute; et ils se dépêchent, ils +se dépêchent tant qu'ils peuvent, comme si leur présence à cette fête +était de nécessité capitale.</p> + +<p>La route carrossable, en grands lacets, où mes chevaux trottent malgré +la montée roide, croise deux, trois, quatre, cinq fois les raccourcis +des piétons, et à chaque tour je rencontre les mêmes gens, qui, à pied, +arriveront aussi vite que moi avec ma bête de voiture. Il y a surtout +une bande de petites jeunes filles de Fontarabie, en robes d'indienne +rose, que je rencontre tout le temps. Nous nous connaissions vaguement +déjà, nous étant vus à des fêtes, à des processions, à des courses de +taureaux, à toutes ces réunions de plein air qui sont la vie du pays +basque, et ce matin, après le deuxième tournant qui nous met l'un en +face des autres, nous commençons de nous sourire. Au quatrième, nous +nous disons bonjour. Et, amusées de cela, elles se hâtent davantage, +pour que nos rencontres se renouvellent jusqu'en haut. Mon Dieu! comme +j'ai été naïf de prendre une voiture pour aller plus vite, sans songer +que ces lacets n'en finiraient plus! Aux points de croisement, elles +arrivent toujours les premières, un peu moqueuses de ma lenteur, un peu +essoufflées aussi, mais si peu! la poitrine gentiment haletante sous +l'étoffe légère et tendue, les joues rouges, les yeux vifs, le sang +alerte, des contrebandier» et des montagnards en mouvement dans toutes +leurs veines....</p> + +<p>A mesure que nous nous élevons, le pays, qui alentour paraît grandir, se +révèle admirablement vert au loin comme au près. A notre altitude, tout +est boisé et feuillu, c'est un monde d'arbres et de fougères. Et, plus +verte encore que la montagne, la vallée de la Bidassoa, déjà très bas +sous nos pieds, étale, jusqu'aux sables des plages, la nuance éclatante +de ses maïs nouveaux. Au delà ensuite, vers l'horizon du nord, le golfe +de Biscaye se déploie, infiniment bleu, le long des dunes et des landes +de France, dont on pourrait suivre la ligne, comme sur une carte, +jusqu'aux confins de la Gascogne.</p> + +<p>Mais, tandis que toute cette région des plaines et de l'Océan s'abîme en +profondeur, au contraire les Pyrénées, du côté opposé, derrière le +coteau que nous gravissons, nous font l'effet de monter avec nous, +toujours plus hautes et plus écrasantes au-dessus de nos têtes; au pied +de leurs masses obscures, encore enveloppées des nuages et des dernières +averses de la nuit, on dirait un peu des jouets d'enfant, cette petite +montagne où nous sommes et cette petite chapelle où nous nous dépêchons +d'aller.</p> + +<p>Décidément, je suis en retard, car j'aperçois, en levant les yeux, la +procession bien plus près d'arriver que je ne croyais; elle est déjà +dans le dernier lacet de la route, presque à toucher le but; la +multitude de ses bérets carlistes chemine en traînée rouge, dans le vert +magnifique des fougères. Et voici la cloche de la chapelle qui, à son +approche, entonne le carillon des fêtes. Et bientôt voici les coups de +fusil, signalant qu'elle arrive! C'est fini, nous aurons manqué son +entrée.</p> + +<p>A part quelques pauvres bébés, restés en détresse parmi les herbes, nous +sommes les derniers ou à peu près, ces petites filles et moi, ces +petites filles en robe rose ou bleue, qui n'ont pas perdu leur distance +dans les raidillons de la fin. Ma voiture en va rejoindre d'autres, qui +sont là au repos, avec quelques chevaux de selle, quelques mules +dételées, et je commence de fendre à pied la joyeuse foule, groupée sur +l'esplanade que la chapelle domine. Tant de bérets rouges, sur ces +grands fonds verts, on dirait vraiment un champ de coquelicots, et la +vieille chapelle, derrière eux, est toute blanche de la couche de chaux +qu'on lui a mise au printemps.</p> + +<p>La messe que l'on va nous dire ce matin sur cette cime, étant +commémorative d'une victoire remportée jadis ici même par les milices +basques sur des troupes franco-aile mandes, sera une messe militaire, +avec mouvements d'armes et sonneries de trompettes. Et la procession +aussi est militaire, ou tout au moins a l'intention de l'être; en +montant par les chemins en zigzag, elle traînait avec elle un canon de +campagne; précédée d'une vénérable bannière du moyen âge, elle avait à +peu près l'aspect et l'ordonnance d'une petite armée. Soldats et +officiers d'un jour, dans des uniformes de fantaisie, jeunes hommes +quelconques, déguisés pour la circonstance et manoeuvrant des fusils de +chasse. Cantinières surtout, cantinières à profusion, chaque compagnie +d'une dizaine de ces soldats ayant sa cantinière, pimpante et rieuse: +quelque tille de contrebandier ou de pêcheur, aujourd'hui en courte jupe +de velours et en corsage doré, coiffée du béret carliste et marchant +allègrement au pas, tout en jouant de l'éventail.</p> + +<p>Cette petite armée est là maintenant, à la débandade et bavardant +jusqu'à ce que la messe commence. Malgré le vent frais des hauteurs, les +éventails des cantinières s'agitent toujours, comme s'il faisait très +chaud.</p> + +<p>Au bord même de l'esplanade, sur un mur bas que verdit la mousse, elles +s'asseyent un instant pour se reposer, ces cantinières, après avoir +soigneusement relevé leurs belles jupes de velours. Et elles s'éventent, +elles s'éventent, avec leur aisance espagnole à varier ce geste-là.</p> + +<p>Elles se penchent aussi, pour s'amuser à voir le pays qui se déroule +en-dessous: Fontarabie, Hendaye, Irun, Behobia, maisonnettes de couleur +rousse, ça et là groupées autour d'un vieux clocher, au milieu de +l'envahissante verdure des arbres; et la Bidassoa, avec ses circuits et +ses îlots, contournée en arabesques bleues dans le royaume des maïs +verts....</p> + +<p>Ces jeunes filles,—à peine jolies pourtant,—la grâce de leurs poses, +le clinquant de leurs costumes, tout cela arrive à s'harmoniser d'une +façon délicieuse avec les lointains riants et clairs qui vont se perdre +là-bas vers l'Océan. Et, par contraste, l'autre côté de l'immense +tableau, le côté des montagnes, demeure à ce matin dans l'ombre +farouche; sur nous, les Pyrénées brunes, gardant leurs nuées d'orage, +s'obstinent à composer en haut des fonds dantesques et sombres, qui +détonnent avec les gaietés ambiantes.</p> + +<p>C'est en plein vent que la messe sera dite, sur la terrasse, en vue de +cet incomparable panorama du golfe de Biscaye. L'autel, garni d'une +draperie rouge et d'une mousseline, a été dressé contre le vieux mur +blanc de la chapelle, au-dessus de l'ossuaire où dorment les restes des +combattants de jadis, et on y apporte un à un, avec respect, les objets +sacrés qui étaient dans le choeur: des flambeaux qu'on allume et dont le +grand air tourmente la flamme; un ostensoir, une clochette; enfin, +l'antique statue de saint Martial, qui tous les ans une fois quitte la +pénombre humide pour venir voir un peu le soleil du nouvel été.</p> + +<p>Maintenant, à un appel de trompette, l'enfantine armée, les petits +soldats et leurs petites cantinières, essayant de se recueillir pour un +instant, s'alignent autour des prêtres, et la messe commence. Sans doute +parce qu'il y a trop d'air ici, trop d'espace vide, elle prend un son +frêle, cette trompette, un son tremblotant et comme perdu. De même, la +fanfare d'Irun, qui est de la cérémonie, s'entend comme en sourdine, le +vent, l'altitude peut-être atténuant les notes de ses cuivres.</p> + +<p>Tout le monde vient de plier le genou dans l'herbe: l'élévation!... Une +minute de vrai religieux silence. La musique entonne très doucement la +marche nationale; les bérets rouges s'inclinent de plus en plus, jusque +par terre, et des vieilles femmes prosternées, le visage caché sous des +mantilles de deuil, égrènent des chapelets. C'est adorablement joli, au +soleil, ces prêtres en dalmatique de soie d'autrefois, ces groupes +agenouillés, et cette musique qui semble lointaine. Quelque chose +peut-être monte à ce moment vers le ciel, quelque chose de cette prière +dite sur une montagne, au-dessus des clochers et des villages, au milieu +de la magnificence des verdures de juin, entre les Pyrénées sombres elle +déploiement bleu de la mer....</p> + +<p>Mais l'impression religieuse est furtive ici, avec toute cette jeunesse +excitée. La fanfare, qui d'abord jouait des morceaux presque lents et +pensifs, ne peut longtemps s'y tenir, passe bientôt à des rythmes plus +gais—et oui à coup se lance délibérément dans un air de fandango.</p> + +<p><i>Ite, missa est</i>! Tout le monde se relève. La petite armé aux bérets +rouges fait au pas accéléré le tour de la chapelle, puis décharge ses +fusils en l'air. Et c'est fini, on va pouvoir s'amuser!</p> + +<p>D'abord, on s'étend sur l'herbe, pour manger des bonbons et boire du +rancio. Puis, musique en tête, on va redescendre en se dandinant. Avec +force parades, contremarches et saluts, on ira remiser à la mairie +d'Irun la bannière sacrée. Et, tout de suite après, on dansera sur la +place; on dansera éperdument jusqu'au milieu de la nuit.</p> + +<p>P.-S.—Samedi 1<sup>er</sup> juillet. Deux jeunes pèlerins se sont poignardés +hier au soir à mort, au retour de Saint-Martial, l'un ayant jugé que sa +fiancée s'était assise trop près de l'autre, là-haut, dans la fougère.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREMIER_ASPECT_DE_LONDRES" id="PREMIER_ASPECT_DE_LONDRES"></a>PREMIER ASPECT DE LONDRES</h2> + +<div class="right">Juillet 1909.</div> + + +<p>Que de surprises me réservait l'Angleterre,—outre la plus grande, qui +fut celle de m'y voir!</p> + +<p>D'abord Londres: une ville où j'avais juré de ne jamais venir, mais +qu'aujourd'hui je me pique vraiment d'avoir découverte. Sous son ciel de +pluie, je me l'imaginais compacte et oppressante, avec de trop hautes +maisons comme en Amérique, et je la trouve au contraire étalée +paisiblement, presque diffuse si l'on peut dire, parmi ses jardins aux +grands arbres, ses prairies et ses lacs. Cette expression surannée, qui +servait à nos pères pour désigner Paris, lui conviendrait à merveille: +le grand village.<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> A chaque instant, au détour de quelque rue +élégante, c'est à se croire en pleine campagne; entre des berges de +haute verdure, une rivière coule, propre et tranquille; ou bien, sous +des ormeaux séculaires, s'en vont à perte de vue des pelouses mouillées +où paissent des moutons.... Oh! ces moutons au milieu de Londres!... Or, +ils sont là—tant ce pays est respectueux de son passé—en vertu de +certains droits de pacage consentis jadis à des communautés, il y a des +siècles, quand la ville s'étendait à peine et que ces squares restaient +de simples champs.—Se représente-t-on, à Paris, une communauté +réclamant des droits pareils sur quelque terrain entre l'Opéra et la +Madeleine?</p> + +<p>Je crois bien que la brume est complice dans l'illusion de profondeur +que nous donnent ces parcs anglais; plus ou moins ténue, elle veille +toujours là, pour estomper les lointains, simuler des rideaux de forêt, +et c'est elle aussi qui, dès les seconds plans, agrandit à l'excès tous +les arbres.</p> + +<p>Pas une heure sans pluie, et, dès le soir, une humidité glacée qui vous +pénètre. Il paraît que je tombe sur une saison exceptionnelle et on +m'affirme que d'ordinaire le mois de juillet, même ici, est +lumineux.—(Dans chaque pays nouveau, on tombe immanquablement sur un +mauvais temps d'exception.)—Donc, le ciel terne est comme rapproché de +la terre. Sans trêve, il pleut, mais cela n'empêche pas les petites +rivières, entre les pelouses en velours et les massifs de fleurs, d'être +sillonnées de yoles par centaines où des jeunes misses font du canotage, +vêtues de blanc comme pour un vrai été. Le long de ces eaux, sur les +bords irréprochables, quel art soigneux dans l'arrangement des plantes, +le choix des fleurs! Par nuances qui se font valoir, on a groupé tout +cela; les érables rouges du Japon à côté des fusains dorés, les pavots +jaunes d'Irlande parmi les hortensias bleus. Des rhododendrons, fleuris +follement, semblent d'énormes bouquets roses. Des palmiers qui hivernent +en serre, de grands arbustes des Indes sont plantés ça et là comme au +hasard, afin de donner une impression de pays tropical tant que dure le +pâle été. Et,—détail très anglais,—des boîtes tout à fait commodes +attendent, de distance en distance, que les passants veuillent bien y +déposer journaux ou enveloppes; sur ces prairies artificielles, on ne +voit point traîner les mille chiffons de papier qui sont des laideurs de +chez nous.</p> + +<p>Toute cette exubérance imprévue de la verdure me fait retrouver au fond +de ma mémoire une phrase oubliée depuis l'époque des versions latines: +«<i>Tempora sunt mitiora quam in Galliâ</i>», écrivait Jules César, en +parlant de ces îles où déjà les Romains avaient constaté les tiédeurs du +Gulf-Stream. En effet, si nos fruits de France ne mûrissent pas ici, en +revanche ce ciel, toujours voilé et à peine plus froid que celui de +notre Midi français, peut couver d'admirables fleurs et développer +lentement des ramures prodigieuses. Les ormeaux, les chênes, les cèdres +de Londres, respectés d'ailleurs depuis des siècles, trônent avec des +airs de géants sur l'herbe si bien tondue. Et ce peuple anglais,—trop +destructeur, hélas! hors de chez lui,—trouve des soins touchants même +pour ses vieux arbres morts, qu'il ensevelit sous des amas déplantes +grimpantes, au lieu de les arracher comme nous ne manquerions pas de +faire.</p> + +<p>Mais, au sortir des jardins délicieux, dans ces rues de grande ville où +l'on retombe sans transition, combien Londres apparaît banal et +quelconque! Des maisons de plâtre ou de brique, qui ont tourné +tristement au noir, à force de baigner dans les fumées de houille. Tout +le mauvais goût qui sévissait au commencement du siècle dernier: +colonnades en toc, faux italien, faux corinthien, faux dorique, plus +pitoyables sous la lumière du Nord. Nulle part ces belles grisailles de +la pierre, nulle part ces belles lignes sobres, droites, ininterrompues +qui récemment encore (avant les Elysée-Palace et les hôtel Meurice) +caractérisaient Paris. Rien non plus d'un peu comparable à cette avenue +souveraine qui commence à l'Arc de Triomphe pour aboutir si +magnifiquement au Louvre.</p> + +<p>Il existe pourtant un quartier qui est comme le coeur de cette ville +éparse, un lieu d'une beauté étrange, sombrement dominateur, que je +connais d'avance par les images ainsi que tout le monde: le long de la +Tamise, à côté de Westminster, ce palais du Parlement, sorte d'immense +futaie de flèches gothiques, dressée tout au bord de l'eau comme une +falaise en dentelles grises, et mirant dans le fleuve de hautes +silhouettes légères. C'est là que je vais, pour ma première sortie dans +Londres; mais il y a loin, et en chemin mille détails amusent mes yeux +qui n'avaient jamais vu l'Angleterre.</p> + +<p>Tant de fleurs partout! Le moindre balcon, la moindre fenêtre ressemble +à une corbeille de jardinier; voici même des plantes sous globe, par +précaution contre la fumée et la pluie.</p> + +<p>Il passe des Écossais en courte jupe, qui jouent de la cornemuse. Il +passe des enfants, chantres de chapelle protestante, qui sont coiffés +d'une petite toque surannée et gentiment cocasse. Beaucoup de misses en +robe blanche, éclaircissant la tonalité générale qui serait plutôt +triste. Beaucoup de soldats en dolman vermillon; assis à côté de leur +«payse» sur les bancs des squares, ils éclatent comme des coquelicots +dans de l'herbe. Des squares, des squares plus encore que de maisons; +c'est un jardin, un bois, autant qu'une ville. Mais les moutons, qui +paissent dans ces prairies encloses, ont bien la laine un peu noirâtre, +passée à la fumée de houille, comme sont toutes les choses de Londres, à +l'exception des verdures nouvelles. Du reste les moineaux aussi, les +moineaux qui picorent à terre, ont les ailes comme charbonnées.</p> + +<p>Combien tout est correct, méthodique, dans ces rues, dans la manière de +circuler de ces foules! Ni encombrement, ni disputes; personne n'élève +la voix, pas même les cochers en collision. A tous les carrefours, +d'innombrables agents de police, sans rien dire, d'un geste qui vise à +la grâce, de minute en minute arrêtent les voitures, les automobiles, +font traverser les piétons, qui ne disent rien non plus. Et combien la +mise des femmes est discrète, très <i>province</i> même, dirait-on chez nous; +les élégances d'ici—et il en est d'extrêmes—se réservent pour le soir +et d'ailleurs ne descendent guère jusqu'à la classe moyenne. Nulle part +de ces stupéfiants chapeaux qui, en pleine avenue de l'Opéra, font +songer au promenoir d'un asile d'aliénées. Le diable sans doute n'y perd +rien; mais les apparences, oh! les apparences, avec quel soin on les +sauvegarde! Et c'est bien quelque chose, de ne pas faire impudent +étalage.</p> + +<p>Malgré de fréquentes ondées, les parcs ombreux, les petits batelets des +pièces d'eau ne désemplissent pas; ces gens veulent quand même jouir de +la courte saison qui devrait être belle, et s'asseoir sous leurs grands +arbres vénérables.</p> + +<p>C'est étrange, je me figurais qu'à Londres tout me serait antipathique, +et au contraire j'y sens fléchir par degrés mes haines de race contre ce +peuple, éternel ennemi du nôtre. Ceci est du reste proverbial: on ne +connaît les Anglais qu'en les rencontrant chez eux.</p> + +<p>L'envie me prend même de descendre de voiture, pour me mêler aux gens de +la rue, ou pour flâner dans les squares, regarder canoter les misses en +robe blanche. J'oublie le Parlement et Westminster; me voici sans but, +promenant à pied, sous une vague pluie qui tombe d'une façon presque +aimable et ne mouille pas.</p> + +<p>Beaucoup de bonhomie chez ces promeneurs de Londres,—et, sans nul +doute, <i>individuellement</i>, de la bonté. Un malheur pour l'Angleterre est +d'avoir confié les affaires du Transvaal et de la vallée du Nil à des +hommes de proie, en qui s'exagéraient les plus implacables duretés +<i>collectives</i> de la race anglo-saxonne, et qui l'ont fait pour longtemps +honnir. Mais déjà au Transvaal la bonté personnelle du Roi a prévalu, et +l'heure peut-être viendra pour les Egyptiens de sentir se desserrer +l'inique étreinte....</p> + +<p>A nouveau des perspectives d'arbres se déplient devant moi, ramenant +l'illusion qu'une forêt doit être proche. Sur les pelouses, un feu +d'artifice en géraniums tout rouges, et, à ma droite, un palais plutôt +maussade, aux murailles enfumées, presque noires: Buckingham Palace, la +résidence royale; n'était alentour cet espace libre qui lui donne grand +air, il ne semblerait ni assez beau ni assez vaste pour de tels +souverains.</p> + +<p>La foule est là, qui stationne, rangée le long des trottoirs, attendant +quelqu'un ou quelque chose. Une voiture vient de passer, très saluée, +qu'à peine j'ai eu le temps d'apercevoir, et des ouvriers, arrêtés aussi +pour regarder, m'apprennent que c'étaient le prince et la princesse de +Galles;—(ils prononcent leurs noms avec une nuance de respect que nous +n'aurions plus en France). Ils sont polis, ces ouvriers, l'air bon +enfant. Si je veux rester, me disent-ils, je verrai le Roi et la Reine, +qui vont sortir bientôt.—Certainement je resterai, car c'est aussi une +manière de faire connaissance avec les Majestés, que de les observer +d'abord d'en bas, mêlé aux plus humbles sur leur parcours.</p> + +<p>Énormément de monde. Et le spectacle cependant doit être usé ici, car +les souverains, paraît-il, sortent souvent. Mais leurs sujets aiment +bien les revoir et s'amassent toujours, comme naguère, dans nos +campagnes françaises, on accourait sur le passage du Saint Sacrement. +Le Roi, pour les Anglais, représente encore l'âme de l'Angleterre,—et +on comprend tout ce qu'une telle idée doit donner à un peuple de +cohésion et de solidité.</p> + +<p>Je regarde les pelouses, empourprées de géraniums, et le palais morose, +qui semble au milieu d'un bois. A chaque porte se tiennent des soldats +rouges, plus roides que les nôtres, coiffés d'un haut bonnet à poils qui +chez nous figurerait un objet préhistorique; ils sont placides, +décoratifs, et d'ailleurs inutiles, tant la résidence paraît gardée par +le respect de tous.</p> + +<p>Enfin, la voiture royale! Elle s'avance au trot rapide, précédée d'une +escorte de cavaliers rouges qui ont très noble allure. J'aperçois le +visage du Roi, au moment où il rend le salut à un groupe de presque +miséreux; il a l'air bienveillant et bon; il sourit, on devine qu'il se +sent en confiance, comme vraiment au milieu des siens. Et, à côté de +lui, est-ce possible que ce soit la Reine? cette encore si jeune femme +dont le profil exquis, plus fin que ceux que Ton grave sur les camées, +accuse à peine trente ans.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="BERLIN_VU_DE_LA_MER_DES_INDES" id="BERLIN_VU_DE_LA_MER_DES_INDES"></a>BERLIN VU DE LA MER DES INDES</h2> + +<div class="right">Novembre 1899.</div> + + +<p>De loin et par contraste, des choses, des lieux, que Ton avait assez +distraitement vus en passant, vous réapparaissent quelquefois en +souvenir, sous leurs définitifs aspects, et l'on en demeure obsédé. +Ainsi aujourd'hui, au milieu de tout ce bleu de la mer des Indes—où je +m'en vais doucement, bercé sous le soleil—l'image d'une ville du Nord, +que je visitai il y a vingt jours à peine, revient me poursuivre. Oh! +l'oppressante et triste ville!...</p> + +<p>Je ne sais quelle curiosité me prit de la connaître, cette capitale +allemande, que je me refusais à croire ennemie, et c'est à la veille +même de mon départ pour l'Inde profonde que brusquement je décidai de +l'aller voir.</p> + +<p>Le trajet, par l'express de Liège, fut déjà pour me serrer le coeur. +Octobre finissait, sur notre Europe effeuillée,—et il y a toujours une +mélancolie à s'en aller, les soirs d'automne, très vite vers le Nord: on +sent baisser d'heure en heure la lumière, non pas seulement parce que le +jour décline, et aussi la saison, mais parce que l'obliquité du soleil +augmente et que ses rayons se décolorent dans de plus hâtifs +crépuscules.</p> + +<p>Donc, je roulais vers la Prusse, vers Berlin. Au milieu des campagnes +belges, de plus en plus dénudées, passaient les villes et les villages, +en briques rouges et ardoises, avec force tuyaux d'usine,—tout cela +d'une couleur si sombre, après les maisons blanches de mon sud-ouest +français! La lumière baissait, baissait; on percevait aussi +raccourcissement de la journée, dû à ces latitudes plus hautes; le +soleil, paiement rose, semblait s'enfoncer avant l'heure dans des brumes +déjà hivernales. Et, de s'en aller si vite, si vite, à la façon moderne, +ne m'était point la notion de toute la distance parcourue vers les +régions grises; alors, dans l'engourdissement d'un demi-sommeil, me +venait presque une anxiété nerveuse—oh! tout à fait enfantine, je le +reconnais—à l'idée que, si cette vitesse extrême faisait défaut, allait +se détraquer avant le retour, il faudrait beaucoup de temps ensuite pour +rebrousser chemin vers mon pays plus clair....</p> + +<p>La Belgique et la moitié de l'Allemagne, franchies à toute vapeur, en +pleine nuit, à grand fracas de sifflets et de ferraille: un voyage de +cauchemar, eussent dit nos pères, mais cette façon de voyager devient +universelle, à notre époque affolée. Parfois, aux instants d'arrêt, des +milliers de feux, reflétés dans de l'eau noire, indiquaient la grandeur +et le pullulement des villes fluviales, au milieu de régions sans doute +humides et grasses. Je me rappelle surtout—quand des voix germaniques +crièrent un nom de ville dont nous avons fait en français «Cologne»,—je +me rappelle les alignements infinis de lampes qui se répétèrent en +traînées dans le Rhin. Mon Dieu, que de feux allumés sur le monotone +parcours: même au milieu des campagnes, des lampes électriques +éclairaient blême et froid dans le brouillard obscur, des séries de +hauts fourneaux lançaient vers les ténèbres du ciel leurs flammes +rouges,—tout cela révélant une vie nocturne anormale, surmenée, +fébrile, épuisante. En vérité, ce coin de notre pauvre petite Europe, +déjà si usée partout et défraîchie, semblait plus particulièrement +travaillé par le microbe humain....</p> + +<p>Oh! les nuits limpides et silencieuses en Orient, les nuits où les +hommes sommeillent, rêvent et font leur prière!...</p> + +<p>Repassant ensuite en plein jour, pour revenir vers la France, je les +vis, ces usines, ces manufactures allemandes, monstrueuses bâtisses en +briques, rougeâtres ou charbonnées sous le gris des nuages,—et +d'ailleurs toutes neuves, car la fièvre de l'industrie est dans ce +pays-là un mal récent. J'avais envie de leur crier, à ces pauvres +ouvriers conduits en troupeau: «Vous vous trompez, ou l'on vous trompe. +Le bonheur n'est point dans le surmenage des fabriques; ni la prospérité +durable, dans l'excès de produire. Bientôt, inévitablement, vous +connaîtrez de terribles lendemains. Retournez donc plutôt dans les +champs, où vos pères travaillaient.»</p> + +<p>Je dis cela... mais c'est peut-être moi, l'égaré. J'avoue ne point +connaître grand'chose aux questions sociales. En ce moment surtout, je +suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, vers la paix de l'Inde,—autant +dire quelqu'un <i>qui n'y est plus</i>....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Berlin, où j'arrivai au petit jour, me surprit dès l'abord par son luxe +étourdissant, tout flambant neuf, son luxe de parvenu, si l'on peut dire +ainsi lorsqu'il s'agit d'une ville.</p> + +<p>Sur l'avenue des Tilleuls—qui était le centre élégant d'autrefois, +avant le grand empire, et qui a conservé, au milieu du clinquant des +rues nouvelles, un certain air de discrétion comme il faut,—le hasard +me fit loger dans un hôtel genre vingtième siècle, où sévit d'une façon +intolérable la tyrannie de l'électricité, du soi-disant confort, des +trop ingénieuses petites inventions. Et je passai là trois ou quatre +jours de morne ennui, m'évertuant à m'intéresser à quelque chose, et n'y +arrivant jamais. On me disait: «Visitez les musées, les palais.» Mais +qu'est-ce que ça pouvait me faire, ces musées garnis de tableaux venus +d'ailleurs, ces palais en style de partout, sans une note d'art local +nulle part? Et j'errais au milieu des foules, par les rues où l'on +respirait du froid. Bien inélégantes, ces foules, mais polies et bonnes +personnes. Des femmes au frais visage, d'un rose exquis d'hortensia, +mais portant des chapeaux mal emplumés et des bottines à élastiques, +avec des chaussettes cachou.—Mon Dieu, combien je trouve puéril que ce +détail de leurs chaussettes cachou vienne me faire sourire jusqu'ici, +dans la sérénité hautaine de la mer!—Malgré la brume pénétrante et +mauvaise, les passants—qui avaient l'air de fort braves gens, je le +reconnais—s'exclamaient entre eux sur la clémence du ciel: «Ah! le +beau temps, l'incomparable automne que nous avons!... Mais, par exemple, +si le vent de Russie vient à souffler....» Et l'envie me prenait de m'en +aller plus vite, pour éviter ce vent-là.</p> + +<p>Cependant, par exception, il ne gelait pas encore, c'est vrai. Et dans +ce grand bois de chênes, qui est une surprise et un repos en plein +centre de la ville, on pouvait presque se promener sans hâte, sous la +pluie des feuilles jaunes et des feuilles rousses: un lieu charmant, +malgré la pauvreté de sa flore et malgré l'invasion un peu barbare des +statues neuves; des recoins tranquilles et quasi sauvages, jouant les +dessous de forêt, à deux pas des tramways, des brasseries,—et, le soir, +comme on n'éclaire point, des amoureux partout, dans le brouillard +glacé.</p> + +<p>Il y avait aussi pour moi, à l'entrée de ce bois, un petit coin de +patrie, où je revenais d'instinct, comme un exilé: l'ambassade de +France, avec son square où des rosiers du Bengale fleurissaient encore, +grâce à la douceur inusitée de la saison. Et je me rappelle, sur ces +fleurs, un matin de soleil, le passage d'un pauvre grand papillon, +engourdi et lent, qui semblait s'étonner de si longtemps vivre.... Un +papillon sur des roses, à Berlin, en novembre, on sentait l'anomalie de +cela, et je ne saurais vraiment dire pourquoi c'était si mélancolique.</p> + +<p>Et, quand je m'étais longtemps ennuyé dans les rues, je remontais, au +déclin du jour, m'ennuyer dans ma chambre, que des radiateurs avaient +clandestinement chauffée sans y amener de gaieté. Accoudé à ma fenêtre, +derrière les vitres doubles, je regardais le va-et-vient de l'avenue des +Tilleuls, les piétons, les cavaliers, les voitures. Quelle lugubre +lumière, à cette tombée de jour!... Au-dessus des maisons, là-bas, la +coupole du Reichstag allemand, lourde et magnifique, toute dorée, toute +neuve, l'air dominateur. Plus loin, toute neuve aussi et toute dorée, +une Victoire géante, sur une colonne, ouvrait ses ailes dans le ciel +pâle. Mais de hideux tuyaux d'usine, soufflant des fumées sombres, +montaient plus haut que ces choses somptueuses, et d'innombrables +réseaux d'électricité couraient au-dessus de tout cela, enveloppant ces +toits, ces monuments, cette ville, de leurs écheveaux sans fin, comme si +des tisserands fantastiques ou des araignées avaient travaillé dans +l'air pour emprisonner Berlin dans leurs milliers de fils. Et le soleil +du Nord mourait avec lenteur sur les cheminées de l'usine colossale, sur +le dôme du Reichstag allemand, sur la grande femme aux ailes d'oiseau +déployées dans le ciel incolore. Il était si tristement rose, ce soleil +oblique, et il semblait venir de si loin!...</p> + +<p>Et, quand je m'étais longuement ennuyé dans ma chambre, je redescendais, +à la nuit, m'ennuyer par les rues, où les myriades de lampes faisaient +un semblant de jour blême sur les visages, sur les boutiques, les +cabarets à bière et les restaurants à choucroute. Le grouillement de +cette ville de près de deux millions d'âmes, poussée en hâte comme un +champignon, emplissait les larges voies droites, sillonnées de rails de +fer, et, grâce au jeu de ces lampes dans la brume, les maisons à cinq ou +six étages—en fouie, il est vrai, et en carton-pâte, mais bariolées, +dorées, surchargées de clochetons et de moulures—simulaient une vraie +magnificence, écrasante pour nos maisons parisiennes, moins hautes, qui +gardent des lignes plus sobres, avec le ton gris des pierres. Jusque +dans les faubourgs extrêmes, habités par les ouvriers socialistes, +toujours la même prétention des façades; pas de vieux quartiers, pas de +maisonnettes, rien que des bâtisses énormes, ultra-modernes et saturées +d'électricité.—J'avais dès le premier jour appris qu'ici, où tout est +réglé d'une façon pratique et militaire, il y a le haut du trottoir pour +les promeneurs qui vont dans un sens, le bas pour ceux qui vont dans +l'autre, et machinalement je suivais, sans me tromper, les sillages +humains.</p> + +<p>La nuit, quand des souffles plus froids s'engouffraient aux carrefours, +la lourde gaieté de la bière s'épandait sur la ville. Que de brasseries +partout, que de brasseries à musiquettes et à tambourinages de foire! Et +tant de sortes de bière: la pâle, la blonde, la brune ou la noirâtre, +servies chacune dans des chopes de forme spéciale, même dans des pots en +sapin pour donner un goût de résine! Tous les sous-sols du +«métropolitain» berlinois, aménagés en interminables séries de lieux à +boire, s'éclairaient pour la fête nocturne: sous le va-et-vient des +locomotives, cabarets bas, à plafond de tôle et de fonte, à décoration +simili-orientale ou pseudo-japonaise; chanteurs genre tyrolien, +orchestres s'efforçant de paraître tziganes. Et, de minute en minute, +ébranlant tout, couvrant d'un roulement de tonnerre les violons' et les +cuivres, des trains en marche au-dessus de la tête des buveurs.... +Pauvres gens, dont le seul plaisir des soirs est de s'entasser là, quand +il vente ou qu'il neige! Petits bourgeois, ouvriers trop endimanchés, +dépensant dans ces dessous irrespirables du chemin de fer toute leur +paye, et <i>n'épargnant point</i>, entraînés par la nouveauté du faux confort +qui leur est venu et du faux luxe.... De là bière et de la bière!... De +grosses filles rougeaudes, naïvement costumées en bergères des Alpes, +vendant des tranches de raifort qui excitent à boire. Et, dans les +recoins discrets, de petits «<i>vomitorium</i>» adossés au mur, avec une +inscription de peur des méprises sur l'usage à en faire.... Pauvres +buveurs! Leur licence un peu étalée n'avait point notre désinvolture, et +l'attitude des amants à côté des amantes se montrait plutôt +sentimentale; sans doute ils entendaient autrement que chez nous +l'amour—sous l'égide des lois allemandes, plus favorables que les +nôtres à l'éclosion des petits soldats pour l'armée, des petits ouvriers +pour l'usine....</p> + +<p>Pauvres buveurs entassés! D'ici surtout, d'ici où l'on vit dans l'air et +la lumière, leur cas paraît lamentable. Mais ils n'étaient point +antipathiques; ils avaient plutôt la bonhomie au visage et témoignaient +même d'une certaine politesse inconnue chez nous: les hommes restaient +découverts, après avoir, en arrivant, distribué à la ronde des petits +saluts qu'on leur rendait soigneusement.... Nos ennemis, ces gens-là! +Mais pourquoi donc? Que de malentendus intéressés au fond des haines +nationales, et quelle absurdité que les frontières, pour qui les +regarde de loin et de haut!...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et cependant... je me souviens de mon émotion soudaine et de ma +révolte, en apercevant, un matin, sur une place de cette ville, un canon +français exhibé comme un trophée. Je m'étais arrêté court, devant cette +silhouette aussitôt reconnue. Un canon de marine, hélas! amené du +Mont-Valérien pour parader là, entre des obusiers de chez nous, sur +cette place prussienne!... Un canon pareil à ceux de certaine corvette, +dont j'eus l'honneur autrefois de commander la batterie pendant un +bombardement.... Ce mécanisme de combat, jadis si familier, vieilli +aujourd'hui, semi-barbare à côté des perfectionnements nouveaux et +devenu objet de curiosité chez des Allemands, attestait pour moi le +recul de mes jeunes années,—ce qui était déjà nostalgique, par ce matin +brumeux de novembre. Mais surtout un sentiment d'un ordre moins +personnel m'avait pris au coeur—et mes yeux s'étaient voilés tout à +coup....</p> + +<p>Oui, je crois bien que tout à l'heure je me trompais; il y a des +frontières encore, et, malgré mon détachement de voyageur qui s'en va +vers les dédaigneuses sérénités bouddhiques, comme je reviendrais vite, +à l'appel de guerre! Quel effondrement, en ce cas-là, n'est-ce pas, de +toutes nos fraternelles théories! De longtemps encore, on aura beau +faire, le vieux mot de patrie ne sera pas remplaçable, et un drapeau de +certaines couleurs gardera le mystérieux pouvoir, rien qu'en +apparaissant, d'entraîner nos âmes et de les grandir. C'est suranné, si +l'on veut; c'est absurde tant qu'on voudra; mais c'est irrésistible et +peut-être sublime.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Un quartier, dans ce Berlin, arrive toutefois à une certaine beauté +inquiétante, dont j'ai gardé l'image: celui des palais, des arsenaux et +des musées. Une rivière l'entoure, la Sprée froide et noire, que +traversent en ce lieu des ponts à balustres de marbre ou de porphyre, +bordés de statues ou de grandes urnes à trépieds de bronze. Les voies y +sont moins peuplées, il y règne un certain silence et, parmi de massives +constructions en pierres uniformément sombres, on se repose du +clinquant, des boutiques et des bariolages. Toutefois, rien de local, +pas plus ici qu'ailleurs; toujours la servile imitation de la Grèce, les +colonnes doriques et les statues,—d'où ce titre d'«Athènes de la Sprée» +donné par les Prussiens à leur ville. Tout cela, lourdement pompeux, +accusant des prétentions, sans doute illusoires, à la souveraineté et à +la durée. Trop de statues, vraiment, alignées à terre le long des +rampes, ou bien perchées en haut sur les frises. C'est inimaginable, la +quantité de bonshommes ou de bêtes qui se détachent sur le ciel +incolore: grandes silhouettes figées, grands gestes tragiques sur les +nuages, chevaux cabrés aux angles des toits, battant l'air de leurs +pattes. Et aussi tant d'ailes, noires ou dorées, de Génies, de +Victoires, d'aigles surtout; d'aigles prêts à fondre et à lacérer.</p> + +<p>Il n'est pas jusqu'à la religion protestante qui, déviée de son vrai +sens, ne paraisse ici devenir ambitieuse et antichrétienne, dans cet +immense temple de luxe, trop surchargé de colonnes, de coupoles, et +n'ayant pas, comme les admirables cathédrales gothiques, l'excuse du +temps, puisqu'il date d'hier.... Oh! les humbles temples, blancs et +simples, où j'ai adoré dans mon enfance «<i>en esprit et en vérité</i>»!...</p> + +<p>Le palais impérial d'autrefois, inhabité depuis le nouveau règne, se +dresse sinistre, sous le revêtement noir que lui ont fait les pluies et +les fumées. Sa haute porte, au blason d'or terni, est masquée à présent +par le monument tout neuf élevé à l'empereur Guillaume (le grand, +l'ancêtre); ici encore, pour immortaliser cette gloire, une débauche de +statues, un amas de porphyre et de bronze; d'énormes aigles, prêts à +déchirer, du bec et de la serre; d'énormes lions, la griffe ouverte et +les dents montrées....</p> + +<p>Toujours l'oiseau de proie, toujours la bête de proie, en des attitudes +de provocation, de rapt et de conquête. Est-ce bien le génie de cette +race de poètes, de penseurs, de calculateurs, que symbolisent ces +marbres et ces bronzes? Ou bien n'y a-t-il pas; malentendu encore +là-dessous, et incompréhension du peuple par les chefs qui le mènent?...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mon Dieu, que de soldats à Berlin, surtout dans ce quartier des palais! +Des factionnaires partout, des postes partout, des fusils dehors étalés +en faisceaux: petits soldats tout jeunes et roses, aux figures +d'anodines poupées sous le casque, ayant un geste irréprochablement +machinal pour porter ou présenter les armes, du matin au soir, aux +officiers qui ne cessent de passer, en cette ville ultra-militaire, +encombrée d'uniformes. Oh! ils n'ont rien de l'aigle ni du lion, ces +bons petits soldats aux yeux naïfs. Et là encore, n'y aurait-il pas +malentendu peut-être?... Tel paysan bavarois ou wurtembergeois, père +d'une bande de ces enfants-là, n'aimerait-il pas mieux s'arranger avec +quelque puissance voisine afin d'avoir plus de colonies où s'en iraient +prospérer ses fils, que de les envoyer à la frontière, dans le troupeau +innombrable et merveilleusement automatique, et de les faire tuer là, +pour qu'on ajoute ensuite quelques nouvelles bêtes féroces en métal +autour du palais des rois de Prusse?...</p> + +<p>Je dis cela.... Après tout, je n'en sais rien. Et, pour l'heure, je me +sens détaché de ce problème; je suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, +chercher la paix religieuse auprès des vieux sages, dans des régions +hautes, où n'atteint point le vol des pauvres petits vautours de bronze +qui déploient leurs ailes là-bas au bord de la Sprée dans le ciel +septentrional....</p> + +<p>Non, je n'en sais rien.... Mais, ce que je sais par exemple, c'est qu'en +rentrant dans mon pays, ma joie fut immense de réentendre tout à coup +des voix françaises. J'aurais embrassé les douaniers de chez nous, par +qui je fus réveillé à la frontière,—et pourtant je ne suis pas suspect +de partialité envers ce corps-là.—Jamais, au retour des plus longues +campagnes dans les plus lointains pays, jamais je n'avais connu tel +soulagement à me retrouver en France.</p> + +<p>C'est que sans doute, malgré mon parti pris de fraternité, malgré la +nature si visiblement débonnaire du peuple berlinois, malgré la +courtoisie des grands et l'aimable accueil, un sûr instinct m'avait +avisé: je revenais de chez <i>l'ennemi</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIEILLE_BARQUE_VIEUX_BATELIER" id="VIEILLE_BARQUE_VIEUX_BATELIER"></a>VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER</h2> + + +<p>Au quai de Thérapia, pour passer sur l'autre rive du Bosphore, il +s'agissait de choisir une barque, parmi celles qui attendaient là, +toutes prêtes, jolies pour la plupart, bien peinturlurées, avec de beaux +coussins en velours, chacune ayant son rameur jeune, aux bras solides.</p> + +<p>Seule, la plus proche, celle à qui c'était le tour, avait l'air d'une +pauvresse à côté des autres; point de velours sur les coussins, mais des +housses d'indienne en petits morceaux de différentes couleurs; bien +propre pourtant, cette barque, bien soignée, mais si vieille, avec des +rapiéçages, et montée par un batelier caduc, en costume si +miséreux!—Presque brutalement je la refusai, pour faire accoster la +suivante, qui était fraîche et dorée.</p> + +<p>Mais quand elle s'écarta pour me laisser place, je vis avec quels soins +ingénieux ces morceaux d'indienne étaient assemblés et raccommodés: +oeuvre sans doute de quelque vieille femme, épouse de ce bonhomme, pour +essayer de donner encore un peu d'apparence à la barque défraîchie, et +ne pas trop rebuter les clients. Surtout je croisai le regard du vieux +batelier, un regard chargé de reproche contenu, de résignation et de +détresse....</p> + +<p>Alors une pitié désolée me serra le coeur, ma journée en fut assombrie. +Je me promis de revenir le lendemain, de choisir celui-là entre tous, de +le complimenter sur le bon goût de ses modestes embellissements, même +de le reprendre chaque fois que je passerais.</p> + +<p>Mais, ni le lendemain, ni les jours suivants, je ne pus le retrouver. +Et,—c'est peut-être bien puéril,—de toutes les mauvaises actions de ma +vie, aucune ne m'a laissé plus de remords que l'affront fait à ce pauvre +vieux, à ses petites housses d'indienne serties d'humbles galons rouges +et si laborieusement arrangées....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PROCESSION_DE_VENDREDI_SAINT_EN_ESPAGNE" id="PROCESSION_DE_VENDREDI_SAINT_EN_ESPAGNE"></a>PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE</h2> + + +<p>Depuis quinze ans bientôt, ce qui marque surtout dans ma mémoire les +fêtes de Pâques—mais je ne saurais dire pourquoi,—c'est, au pays +basque, à Irun, cet instant qui suit la rentrée de la procession du +vendredi saint dans l'église sombre et amène le retour soudain du +silence sur la vieille petite ville, après l'agitation de l'archaïque +défilé.</p> + +<p>Cela se passe chaque fois par quelque soir de printemps encore +incertain, avec des tiédeurs qui déjà grisent un peu, et avec des +feuilles dépliées à peine aux arbres de la place que l'église domine de +ses hauts murs austères. Immuable, ce défilé de la procession depuis +quinze ans que je le connais: la même musique; les mêmes saints et les +mêmes saintes en bois peint, promenés sur des brancards; les mêmes douze +pêcheurs basques, au visage dur, aux joues rasées comme celles des +moines, figurant les douze apôtres en toge romaine;—seulement, d'une +année à l'autre, je les vois vieillir.</p> + +<p>Les mêmes humbles dévotes, figurant les trois saintes femmes, en longs +vêtements noirs, éplorées derrière le cercueil du Christ;—seulement, +d'une année à l'autre, je les vois vieillir....</p> + +<p>Et toujours, ces centaines de vieux paysans, à l'expression si triste et +fermée, qui suivent, le cierge à la main.</p> + +<p>Quand tout cela, après la promenade lente par la ville, s'est engouffré +sous le grand portail de l'église, déjà obscure, alors commence pour +moi cet instant d'indicible mélancolie, sur cette place du moyen âge +redevenue silencieuse, et où l'on sent tout à coup le froid du soir, +tandis que l'air reste imprégné d'une odeur d'encens, et le sol criblé +de mille taches de cire par le passage de tous ces modestes cierges de +pauvres....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="UN_VIEUX_COLLIER" id="UN_VIEUX_COLLIER"></a>UN VIEUX COLLIER</h2> + + +<p>Mon Dieu! les pauvres petites choses, bien rangées, bien classées, bien +ensevelies, sur les étagères de ce placard profond, que dissimulent des +soies d'Orient et des armes, en ce recoin le plus caché de ma +demeure!... Pour ouvrir cet ossuaire, il faut, dans une continuelle et +décourageante pénombre, tirer un divan, décrocher des poignards: aussi +reste-t-il clos et oublié durant des saisons ou même des années, et les +pauvres petites choses, qui sont des souvenirs entassés de mes premières +campagnes de marin, continuent de durer au milieu d'obscurité et de +silence.</p> + +<p>Il n'y a rien là qui ait moins de vingt-cinq ans; c'est le dépôt des +reliques les plus anciennes de ma vie errante, c'est le reliquaire de la +période passée aux îles du Grand-Océan, au Chili, et ensuite sur les +sables du Sénégal, depuis 1872 jusqu'à mon arrivée en Orient et mon +initiation à l'Islam.</p> + +<p>Dans des boîtes, les unes en feuille de fer, en carton, les autres en +bois exotique fabriquées jadis à mon usage par des matelots,—dans de +bien humbles boîtes qui me sont devenues précieuses pour avoir jadis +couru les mers avec moi, au temps délicieux de ma pauvreté et de ma +jeunesse,—dorment des fleurs de Polynésie, vieillissent et s'émiettent +des couronnes qui Bornèrent des chevelures de Tahitiennes, là-bas, pour +des fêtes nocturnes, à la lueur des étoiles australes.</p> + +<p>On y trouve aussi des noeuds de satin; de gentils signets brodés, avec +des devises; des mèches brunes ou blondes attachées par des faveurs +roses: souvenirs de jeunes filles de Valparaiso ou de Lima,—que je +revois souples et pâles, cachant derrière des cils très longs le jeu de +leurs prunelles noires,—et qui pourraient bien être des jeunes +grand'mères aujourd'hui..., belles encore, sans doute, malgré le +sournois travail du temps, mais assurément très métamorphosées, ne +fût-ce que par la fantaisie des modes et des coiffures.... Qui peut dire +quelle serait l'impression de nous revoir?... Qui sait, après tant +d'années, si je m'intéresserais encore à la jolie énigme de leurs yeux?</p> + +<p>Et les pauvres petites choses, bien mortes pourtant, bien momifiées dans +de la poussière, ont gardé le pouvoir toujours d'éveiller en moi des +images de vie et de jeunesse,—de me rappeler surtout les grèves +blanches, les nuées et les brises du Grand-Océan.</p> + +<p>Oh! certain collier en fleurs d'hibiscus, liées par des fils de roseau! +Tout ce qu'il évoque, celui-là, lorsqu'il me réapparaît! A des années +d'intervalle seulement, j'ouvre son petit cercueil fané, car j'aurais +crainte, si j'en usais trop, de laisser évaporer son charme et la vague +senteur de là-bas qu'il conserve encore.</p> + +<p>Dès que je le regarde, la lointaine Polynésie revient pénétrer mon âme +de son mystère:—son grand mystère de solitude et d'ombre, que j'ai +vainement cherché à traduire dans un de mes livres d'autrefois. Du vent +et des nuages; un vent puissant, régulier, éternel comme s'il était +l'haleine du monde; l'Alise austral, poussant les houles d'un océan +immense vers des îles aux ceintures de corail blanc. Et la blancheur des +grèves mugissantes, entourant un chaos de montagnes, de forêts +sombrement silencieuses, où s'amassent et s'emprisonnent ces nuages que +l'Alise promène au-dessus du désert des eaux.... Je retrouve tout cela +et tant d'autres choses encore,... l'allure balancée des filles aux +pieds nus, l'ambre de leur chair, la caresse sauvage et triste de leurs +yeux, et puis leurs chants du soir, sous l'obscurité des hauts palmiers +si frêles qui s'agitent aux moindres souffles de la mer.... Tant +d'autres choses encore je retrouve, de très indicibles choses, quand je +regarde le pauvre collier en fleurs d'hibiscus, tout desséché +aujourd'hui et qui, avec les années, dépose au fond de sa boîte une +mince couche de cendre.</p> + +<p>Il me vient, ce collier, d'une jeune fille rencontrée une fois, au +crépuscule, sur une plage solitaire, et aimée ardemment l'espace d'une +heure, tandis que soufflait avec violence dans nos poitrines une brise +humide et chaude qui était comme saturée de vie. Je me rappelle combien +cette plage devenait blanche, au milieu de l'obscurité envahis santé; +des coraux, émiettés là depuis des siècles, lui faisaient un tapis de +neige qui bruissait légèrement sous nos pieds. Le lieu se déployait +autour de nous en lignes infinies dans la pénombre du soir; il avait +l'unité puissante d'un site des époques primitives, et le Grand-Océan +l'encerclait de sa courbe souveraine. La surface des eaux luisait +encore, par places, aux derniers reflets du soleil éteint, et, sur un +rideau de nuées qui enténébrait toute la base du ciel, l'horizon marin +se dessinait en clartés pâles. Derrière la blanche plage, aussitôt +commençait, sur un sol gris, la colonnade grise des cocotiers—qui sont +les arbres du bord de la nier dans ces archipels de Polynésie. Leur +verdure, leurs bouquets de plumes vertes se tenaient si haut que nous ne +voyions, en marchant, que leurs tiges couleur de cendre, trop longues et +trop minces, à ce qu'il semblait, pour supporter en l'air toutes ces +palmes; rien que les gerbes des tiges, la forêt des tiges géantes qui +se courbaient au souffle du large comme d'effrayants roseaux, nous +faisant tout petits et négligeables, nous deux, sous leur agitation de +choses immenses.</p> + +<p>La beauté de la jeune fille, survenue au milieu de cette solitude et +rapprochée de moi par le hasard, rayonnait sauvagement sous ses sourcils +froncés, dans ses yeux de hardiesse et de candeur. Ses cheveux droits +tombaient sur ses flancs comme de lourdes coulées de lave noire. Elle +avait inconsciemment la grâce exquise des attitudes, avec la perfection +absolue de la forme, toute l'originelle splendeur humaine que les +peuplades de ces îles ont conservée. Et je regardais le collier en +fleurs d'hibiscus, d'un rouge ardent sur le bronze clair et presque rose +de la gorge nue: cette respiration de jeune fille semblait le bercer là, +au rythme d'une vie fraîche et superbe....</p> + +<p>L'heure crépusculaire, la tristesse de l'heure, les aspects terribles ou +désolés des choses furent complices pour plus étroitement nous +unir,—enfants que nous étions, enfants seuls et perdus au milieu +d'ambiances trop farouches. L'effroi du soir, l'horreur magnifique du +lieu avivaient pour nous ce besoin qu'a toute âme d'une autre âme, +et,—dans un ordre plus humble, mais, hélas! aussi humain,—ce désir que +tout corps éprouve d'un autre corps, d'un corps doux à caresser et à +étreindre, pour tromper l'angoisse de se sentir seul devant le mystère +des impassibles choses. Tandis que la Nature s'attestait alentour +indifférente et fatale, nous échangions, nous, à plein coeur, d'un même +élan spontané, cette tendresse presque encore enfantine qui, chez les +très jeunes, mêle à la brutalité de l'amour je ne sais quoi d'infiniment +bon et de supérieurement fraternel. Dans cette tendresse-là, qui fit nos +fronts s'appuyer l'un à l'autre, il y avait, si l'on peut dire ainsi, +un peu de l'universelle pitié qui rapproche les hommes ou les bêtes aux +heures d'imprécise angoisse,—et, sans doute, y avait-il aussi pour moi +l'ivresse de fondre en cette créature, très voisine de l'humanité +primitive, l'enfant trop raffiné héréditairement que j'avais déjà +conscience d'être....</p> + +<p>Quand ce fut l'instant de nous séparer, la nuit était à peu près +venue,—la nuit qui, pour l'imagination des Polynésiens, amène sous ces +grandes palmes l'effarante promenade des fantômes tatoués à visage bleu. +Toujours il y avait là-bas, sur les rebords les plus lointains du cercle +de la mer, ces lueurs pâles qui faisaient les eaux moins obscures que +les voiles du ciel. Je revois encore, après tant d'années, l'éclairage +sinistre qui persistait à l'horizon ce soir-là.</p> + +<p>Elle, avant de s'enfuir, ôta son collier en fleurs d'hibiscus pour le +passer à mon cou; puis, s'avança brusquement tout près, tout près pour +me regarder, son front presque sur le mien; je vis alors, à toucher mes +yeux briller ses yeux à elle, très dilatés et mouvants. Dans l'étrangeté +de son sourire ensuite, je sentis entre nous, malgré la tendresse +échangée, un abîme d'incompréhension, comme entre deux êtres d'espèce +différente, incapables de se pénétrer jamais.</p> + +<p>Le lendemain, nous devions nous retrouver à la même heure; mais une +grande bourrasque s'était déchaînée, il tombait une pluie de déluge, +elle ne fut pas au rendez-vous. Et, le matin suivant, notre frégate +quitta cette île pour n'y plus revenir.</p> + +<p>J'en gardai plusieurs jours une tristesse qui ne s'expliquait pas, avec +un désir attendri de la revoir,—comme il arrive quelquefois pour des +jeunes femmes entrevues et aimées en rêve, qu'on ne peut espérer +retrouver puisqu'on sait leur inexistence. Pour moi, celle-là semblait +bien aussi impossible à ressaisir et aussi perdue qu'une vision de rêve, +car je n'avais alors aucun moyen, pauvre petit aspirant de marine que +j'étais, de ramener un navire vers l'Océanie. Entre nous deux sans doute +quelque chose avait jailli de plus que le désir de nos jeunes chairs, +sans quoi je n'aurais pas eu ce long serrement de coeur et je ne me +souviendrais plus.</p> + +<p>Mais c'est surtout ce regard, l'interrogation de ce dernier regard trop +près du mien, c'est cela qui a gravé dans ma mémoire l'heure et le lieu, +tout le grand décor crépusculaire et le cercle pâle de l'horizon.</p> + +<p>Et maintenant, l'évocation finie, je vais renfermer, pour des années +peut-être, l'humble collier dans son humble boîte. C'est d'ailleurs une +évocation déjà confuse, et il faut à présent l'effort de ma volonté +pour l'obtenir, car il s'éloigne de plus en plus vite, l'instant, si +furtif au milieu du glissement rapide et infini des durées, l'instant où +ces quelques brins de paille décolorés étaient de larges fleurs +vivantes, d'un rouge de pourpre, posant sur cette naïve poitrine nue.... +La gorge qui fut jeune et admirable, comment est-elle aujourd'hui, et +comment sont les grands yeux interrogateurs?</p> + +<p>Et qui sait entre quelles mains il sera froissé, puis jeté aux +immondices, et dans quelle poussière il finira, ce collier qui devrait +être depuis longtemps retourné à l'humus des îles océaniennes, mais que +ma fantaisie s'obstine à maintenir dans une quasi-existence, desséchée +et fragile comme l'existence des momies.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREFACE_POUR_UN_LIVRE_QUI_NE_FUT_JAMAIS_PUBLIE" id="PREFACE_POUR_UN_LIVRE_QUI_NE_FUT_JAMAIS_PUBLIE"></a>PRÉFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLIÉ</h2> + + +<p>Mon cher ami,</p> + +<p>Combien m'ont impressionné ces mots que tu as mis en tête de ton livre: +vieille marine!</p> + +<p>C'est pourtant vrai, mon Dieu, que la marine de notre jeunesse remonte à +un quart de siècle, et qu'elle est déjà vieille, démodée, finie....</p> + +<p>Au temps de nos débuts, il y avait encore des pays <i>qui étaient loin</i>, +des ports où l'on se sentait vraiment <i>ailleurs</i>; il y avait encore +quelques dernières frégates, vierges d'escarbilles et de fumée de +houille, qui s'en allaient légères, silencieuses et propres, manoeuvrées +par des hommes vêtus de toile blanche, et traversaient l'océan sous la +seule impulsion de leurs grandes voiles. En escadre, on pratiquait +encore l'«exercice de manoeuvre», qui sans doute ne valait déjà plus +celui que nos pères faisaient, mais qui demeurait cependant une +incomparable école d'agilité et de force. Et nos navires de guerre +n'étaient point tout à fait devenus ces machines pour tueries +électriques, qui cheminent sournoises et à demi-noyées, en soufflant +d'infectes nuages noirs. Oh! le Sénégal de notre époque, comme tu en as +bien rendu la désolation languide et fiévreuse!... Oh! le Dakar +d'autrefois, où nous possédions en commun une case, une case de bois +bâtie, disais-tu, avec des débris de caisses à vermouth, et hantée par +les fourmis blanches, les serpents, les lézards!... Trois maisons, en +ce temps-là, dans ce pays, et un seul magasin: vaste bazar où l'on +vendait de tout, des alcools sur le comptoir, des conserves pour navires +et des verroteries pour nègres; là trônait une sévère grosse dame de +Marseille, toujours en sueur, qui avait des moustaches, un passé +mystérieux et des tatouages obscènes sur le bas du corps. C'était tout; +des villages yoloffes venaient ensuite, où l'on entendait le soir des +bamboulas furieuses, rythmées à grands coups de calebasses; puis +commençaient les sables, les mornes déploiements du désert, jaunes sous +le soleil torride.... On dit que c'est une ville à présent.... Non, mais +te représentes-tu ça: notre Dakar jouissant d'établissements publics et +doté d'un chemin de fer?...</p> + +<p>Et l'îlot de Corée, son hôpital triste et brûlant, où tu faillis mourir! +Nulle part ailleurs que dans ton livre, je n'en ai retrouvé +l'oppression, l'étouffement et le silence: Gorée, vieille petite ville +du siècle dernier, colonie de nos pères, aujourd'hui abandonnée et qui +mélancoliquement s'émiette sur son rocher, au souffle du Sahara voisin. +En lisant ce que tu en dis, je me suis senti chaud à la tête, avec un +fourmillement dans les cheveux, comme là-bas quand vous prend la fièvre.</p> + +<p>Déjà un quart de siècle, depuis notre exil au Sénégal! Le temps a +dispersé nos camarades d'alors, et la fièvre jaune en a fauché plus +d'un. Quant à notre navire, il n'existe plus.... J'y élevais, non loin +de ta chambre, trois jeunes caïmans orphelins, t'en souviens-tu encore, +qui s'évadaient parfois et jetaient dans ton existence une note +inquiète.</p> + +<p>Plus tard, mon cher ami, nous nous sommes retrouvés à l'école d'Escrime +et Gymnastique, et je m'attendais à voir reparaître dans tes notes +cette période joyeuse et drôle durant laquelle nous étions du matin au +soir en équilibre ou en garde, ou bien encore, tantôt par les pieds, +tantôt par les mains, suspendus à quelque chose. Et c'est dommage que tu +n'en aies point parlé, car tu aurais employé là si bien cette ironie +immense, mais compatissante et bon enfant, qui t'est particulière.</p> + +<p>Dans tes courts récits, rapides comme ta parole, nerveux et un peu +violents comme toi-même mais pleins de générosité et de coeur, je te +retrouve tout entier. Je retrouve aussi la gaieté de notre chère marine +et l'esprit de nos «carrés» de bord.</p> + +<p>Et cependant, j'ai un reproche à te faire, un reproche assez grave. Tu +as bafoué comme il convenait deux ou trois de nos égaux ou de nos chefs, +et, quand tu cingles la piètre ligure de certain amiral, aujourd'hui +remisé, tous les marins seront avec toi pour applaudir. Mais pourquoi +n'as-tu parlé que des mauvais? Il s'en trouve aussi de bons et de +charmants, de braves et d'héroïques; tu en es convaincu plus que +personne, toi qui as laissé dans la marine des amis que tu aimes si +sincèrement et qui te le rendent. Alors pourquoi ne dis-tu rien de ceux +que tu regrettes? ni de ceux que tu vénères et que tu admires? Tu aurais +su le faire si bien! Il manque des chapitres à des petites histoires, je +t'assure, et je crains que cela ne te donne, pour ceux qui ne te +connaissent pas, un air d'avoir écrit une oeuvre de dénigrement et de +rancune—ce qui serait cependant tout à fait au-dessous de ta pensée et +de ton coeur....</p> + +<p>Maintenant, bonne chance à ton livre, et pardonne le franc parler de ton +très ancien camarade d'Afrique et autres lieux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="QUELQUES_PENSEES_VRAIMENT_AIMABLES" id="QUELQUES_PENSEES_VRAIMENT_AIMABLES"></a>QUELQUES PENSÉES VRAIMENT AIMABLES</h2> + + +<h3>I</h3> + + +<p>C'est incroyable ce qu'il y a de gens chez qui l'âge ingrat dure toute +la vie.</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>On rencontre souvent chez les choses une certaine bêtise, un certain +mauvais vouloir entêté, qui sont bien plus révoltants encore que chez +les personnes.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Je n'arrive plus à m'irriter sérieusement contre mon prochain. Non, les +seuls êtres qui me causent encore des indignations exaspérées sont les +boutons de mes cols ou de mes devants de chemise, lorsqu'on voyage je me +trouve seul à leur merci.</p> + + +<h3>IV</h3> + + +<p>La bienfaisante science des laboratoires invente des remèdes merveilleux +pour prolonger quelques pauvres chétifs, perforés de microbes, mais, +dans sa sollicitude pour l'humanité, invente aussi des poudres +détonantes, capables de détruire par milliers à la minute les jeunes +sujets mâles de l'espèce.</p> + + +<h3>V</h3> + +<div class="center"> +<i>Aspect sous lequel réapparaît à moi-même</i><br /> +<i>ce que de bonnes âmes appellent</i><br /> +<i>ma notoriété</i>.<br /></div> + + +<p>Une grosse cloche exaspérante, que des mauvais plaisants m'auraient +accrochée derrière le dos et qui, dès que je remue, se mettrait à +sonner, pour faire hurler les imbéciles et les chiens.</p> + + +<h3>VI</h3> + +<div class="center"> +<i>Économie politique et sociale</i>.<br /></div> + +<p>Tout est vrai. Mais le contraire l'est également.</p> + + +<h3>VII</h3> + +<div class="center"> +<i>Religion</i>.<br /></div> + +<p>Tout est faux. Mais le contraire l'est encore bien davantage, et +notoirement plus absurde.</p> + + +<h3>VIII</h3> + +<div class="center"> +<i>Progrès</i>.<br /></div> + +<p>Propagation de l'alcool, de la désespérance et des explosifs.</p> + + +<h3>IX</h3> + +<div class="center"> +<i>Bienfaits de la civilisation</i>.<br /></div> + +<p>A deux heures du matin et seul, je me trouverais beaucoup plus à mon +aise dans la jungle indienne que dans les rues de la ville la plus +civilisée de la Terre.</p> + + +<h3>X</h3> + +<div class="center"> +<i>Chasse</i>.<br /></div> + +<p>L'homme est, je crois, la seule bête qui tue pour le plaisir de tuer. +Les bons tigres, les braves lions ne chassent que quand ils ont faim; +encore le font-ils d'une façon moins piteuse et moins lâche, avec leurs +propres griffes pour déchirer, leurs propres jarrets pour courir, sans +fusils perfectionnés ni rabatteurs.</p> + + +<h3>XI</h3> +<div class="center"> +<i>Automobilisme</i>.<br /></div> + +<p>Les bons brigands jadis sur les routes tuaient moins de monde que les +gavés qui y font aujourd'hui du 120 ou même du 60 à l'heure; ils étaient +du reste bien plus excusables devant l'humanité et sentaient, je pense, +moins mauvais. Il faut admirer les villageois, les travailleurs +débonnaires des champs, qui sont sûrs d'être écrasés un jour, eux ou +leurs petits, ou seulement leurs chiens ou leurs poulets, et qui ne +courent pas sus à ces bouffis-la.</p> + +<p>P.-S.—J'ai quelques amis qui chassent, et qui, hélas! font du 73 en +auto. Mais je les aime quand même; c'est donc à eux que je dédie, avec +permission, ce gracieux bouquet de pensées.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="EN_PASSANT_A_MASCATE" id="EN_PASSANT_A_MASCATE"></a>EN PASSANT A MASCATE</h2> + + +<p>...Nous avions quitté depuis trois jours le Beloutchistan sinistre, aux +solitudes miroitantes de sable et de sel sous un soleil qui donne la +mort; la ligne de ses affreux déserts nous avait longtemps poursuivis, +monotone dentelure violette qui n'achevait pas de se dérouler aux +confins de notre horizon. Et puis, nous n'avions plus vu que la +mer,—mais une mer incolore, chaude et molle, sur laquelle +perpétuellement traînait un vague brouillard d'une malsaine tiédeur.</p> + +<p>Comme c'était en avril, le soleil tirait de cette mer d'Arabie les +immenses brumes fécondantes, tout le trésor des nuées que les vents +allaient emporter vers l'Inde, pour le grand arrosage des printemps. +Elles s'en iraient au loin vers l'Est, les ondées qui naissaient ici, à +la surface des eaux languides; pas une ne rafraîchirait les rivages +desséchés d'alentour,—qui sont une région spéciale, rebelle à la vie +des plantes, rappelant les désolations lunaires. Nous nous acheminions +vers le golfe Persique, le golfe le plus étouffant de notre monde +terrestre, nappe surchauffée depuis le commencement des temps, entre des +rives qui sont mortes de chaleur et où tombe à peine quelque rare pluie +d'orage, où ne verdissent point de prairies, où, dans l'éternelle +sécheresse, resplendit presque seul le règne minéral. Et cependant on se +sentait oppressé d'humidité lourde; tout ce qu'on touchait semblait +humide et chaud; on respirait de la vapeur, comme au-dessus d'une +vasque d'eau bouillante. Et le malfaisant soleil, qui nous maintenait +nuit et jour à une température de chaudière, se levait où se couchait +sans rayons, tout jaune et tout terni, tout embué d'eau comme dans les +brumes du Nord.</p> + +<p>Mais, le matin du quatrième jour, ce même soleil, à son lever, apparut +dans une pure splendeur. L'Arabie était là près de nous, surgie comme en +surprise durant la nuit, les cimes de ses montagnes se profilant déjà +très haut, dans l'air tout à coup clarifié, infiniment limpide et +profond; l'Arabie, terre de la sécheresse, soufflait sur nous son +haleine brûlante, qui était dénuée de toute vapeur d'eau et qui balayait +vers le large les brouillards marins. Alors, les choses étaient +redevenues lumineuses et magnifiques, les choses étalaient leur +resplendissement sans vie, dans des transparences absolues, ainsi qu'il +doit arriver quand le soleil se lève sur les planètes qui n'ont pas +d'atmosphère.</p> + +<p>Ensuite, dès que fut passé l'enchantement rose de l'extrême matin, ces +montagnes d'Arabie prirent pour la journée des teintes violentes et +sombres d'ocré et de charbon; avec leurs milliers de trous et leurs +brûlures noires, elles affectèrent des aspects de monstrueux madrépores +calcinés, de monstrueuses éponges passées au feu; elles apparurent comme +les vieilles scories inutilisables des cataclysmes primitifs.</p> + +<p>Cependant nous arrivions à Mascate, et des forteresses sarrasines, des +petites tours de veille fantastiquement perchées, commençaient de +montrer ça et là leurs blancheurs de chaux, au faîte éblouissant des +montagnes. Et, une baie s'étant ouverte dans ce chaos des pierres +noircies, nous aperçûmes la ville des Imàns, toute blanche et +silencieuse, baignée de soleil et comme baignée de mystère, au pied de +ces amas de roches qui simulaient toujours de colossales éponges +carbonisées.</p> + +<p>Point de navires à vapeur, point de paquebots au mouillage devant la +muette ville blanche qui se mirait dans l'eau; mais quelques grands +voiliers, comme au temps passé, des voiliers qui arrivaient, charmants +et tranquilles, toute leur toile tendue à la brise chaude; et quantité +de ces hautes barques d'Arabie qu'on appelle des <i>boutres</i> et qui +servent aux pêcheurs de perles. Avec ces navires d'autrefois entrant au +port, et avec ces tours crénelées, partout là-haut sur les cimes, on eût +dit une ville des vieux contes merveilleux, au bord de quelque rivage +sarrasin du temps des croisades.</p> + +<p>Ainsi qu'à Damas, à Maroc ou à Méquinez, ainsi que dans toutes les pures +cités de Mahomet, dès l'entrée à Mascate, nous sentîmes s'abattre sur +nos épaules le manteau de plomb de l'Islam.</p> + + +<p>La ville, de loin si blanche, était un labyrinthe de petites rues +couvertes, où régnait une demi-nuit, sous des toitures basses. +Là-dedans, un charme et une angoisse venaient ensemble vous étreindre; +on subissait à l'excès ce trouble sans nom qui, dans tout l'Orient, +émane du silence, des visages voilés et des maisons closes.</p> + +<p>Il y avait pourtant des ruelles vivantes,—mais de cette vie uniquement +et farouchement orientale qui est pour nous si lointaine. Il y avait, +comme dans tous les autres ports du Levant, des séries de petites +échoppes où mille objets de parure se vendaient dans l'ombre, toujours +dans l'ombre: étoffes à grands ramages barbares, harnais brodés, pesants +colliers de métal, et poignards courbes à gaine précieuse en filigrane +d'argent. Mais ces échoppes étaient encore plus obscures qu'autre part, +et cette ombre d'ici, plus épaisse, plus jalouse qu'ailleurs. Partout, +une chaleur de forge, l'impression constante d'être trop près d'un +brasier, et parfois, sur la tête, une sensation de brûlure soudaine; +quand un rayon de soleil tombait à travers les planches des plafonds. On +rencontrait des hommes maigres, nomades du Grand Désert, à l'attitude +sauvage et magnifique, détournant leur fin profil cruel, se reculant par +dédain pour ne pas vous frôler. Et les femmes, aux chevilles alourdies +par des cercles d'argent, étaient, il va sans dire, d'indéchiffrables +fantômes, qui se plaquaient craintivement aux murailles quand on +passait, ou bien s'engouffraient dans les portes; elles portaient des +petits masques noirs, des espèces de petits loups brodés d'or et de +perles, avec des trous carrés pour les yeux,—chacune d'elles semblant +personnifier un peu de ce mystère d'Islam qui pesait sur toutes choses.</p> + +<p>Et cette ville sacrée de l'Iman,—au pied des abruptes montagnes qui +avaient l'air de la murer dans su baie, de l'isoler au bord de sa mer +bleue,—communiquait cependant par des défilés, par des couloirs de +sable entre les roches brûlantes, avec la grande Arabie impénétrable, +avec les oasis inconnues et les immensités désertes; elle commandait les +régions obstinément fermées, elle était la clef des solitudes.</p> + +<p>Au consulat de France, où je passai la matinée, les fenêtres +étaient grandes ouvertes à la bonne brise des sables, qui entrait +partout, ardente et desséchante. Il y vint des émissaires de +l'Iman-Sultan,—personnages aux allures de noblesse et d'élégance, +drapés de fine laine,—chargés de régler l'heure de ma visite à Sa +Hautesse et la façon dont je serais reçu.</p> + +<p>C'était une ancienne maison de vizir, ce consulat français; aux murs des +salles, sous les couches neigeuses de la chaux, s'indiquaient +légèrement, comme en bas-relief effacé, des arcades aux festons +géométriques, d'une simplicité exquise,—éternels dessins des portes de +mosquées ou de palais arabes, que les hommes en burnous ont transportés +avec eux, en suivant la ligne des grands déserts, jusqu'en Algérie, +jusqu'au Moghreb et en Espagne; et elles disaient à elles seules, ces +arcades blanches, dans quel pays on était, elles suffisaient à désigner +pour moi l'Arabie,—la vieille Arabie que j'adore, et où je suis chaque +fois grisé de revenir, sans avoir jamais su comprendre au juste par quel +charme elle me tient, ni exprimer sa fascination triste....</p> + +<p>La plus haute des maisons closes qu'en arrivant nous avions vues, +presque baignées dans la mer et y mirant leurs blancheurs, c'était le +palais du Sultan.</p> + +<p>Quelqu'un vêtu d'une robe blanche et drapé d'un burnous brun à glands +d'or; de grands yeux très beaux, un visage de trente ans couleur de +bronze clair, aux traits réguliers et délicats, illuminés par un franc +sourire de bienvenue: tel m'apparut, au seuil de sa demeure où il avait +bien voulu descendre, cet Iman-Sultan de Mascate, qui règne sur l'un des +derniers états d'indépendance arabe, sur l'un des derniers pays où les +cinq prières du jour ne sont jamais troublées par l'ironie des +infidèles. Les ancêtres de cet homme étaient déjà des souverains nombre +de siècles avant que fussent sorties de l'obscurité nos plus anciennes +familles régnantes d'Europe; il a donc de qui tenir son affinement +aristocratique et son aisance charmante.</p> + +<p>La grande salle d'en haut, où il me fit asseoir, était déconcertante de +simplicité dédaigneuse, avec ses murs uniment blanchis et ses sièges de +paille; mais elle donnait par toutes ses fenêtres sur le bleu admirable +de la mer d'Arabie, avec les beaux voiliers au mouillage et la flottille +immobile des pêcheurs de perles.</p> + +<p>—Autrefois, me disait le Sultan, on voyait souvent à Mascate des +navires de France; pourquoi ne viennent-ils plus?</p> + +<p>Hélas! Que répondre? Comment lui donner les raisons complexes pour +lesquelles, depuis quelques années, notre pavillon a presque absolument +disparu de la mer d'Arabie et du golfe Persique, nos navires peu à peu +remplacés par ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne?...</p> + +<p>Le Sultan, ensuite, d'accord avec notre consul, voulut bien me proposer +de m'arrêter ici quelques jours, et c'était une manière de témoigner sa +sympathie pour notre pays, cet accueil au voyageur français qui passait. +J'aurais eu des chevaux, des escortes. On m'offrait d'aller vers +l'intérieur, voir des villes mornes sous l'étincelante lumière, des +villes où les Européens ne vont jamais; de visiter les tribus des oasis, +qui seraient sorties à ma rencontre en faisant des fantasias et en +jouant du tambour. Et la tentation d'accepter me prit très fort, là, +dans cette salle blanche où agissait sur moi la grâce aimable du +souverain des déserts. Mais je me rendais en Perse, et je me souvins +d'Ispahan, où, depuis des années, je rêvais de ne pas manquer la saison +des roses. Je refusai l'honneur, n'ayant pas de temps à perdre, puisque +l'avril était commencé.</p> + +<p>Pour ce voyage de Perse, dont nous causions maintenant, le Sultan voulut +me donner un beau cheval noir, à lui, qui gambadait par là sur la plage. +Mais comment l'emmener par mer, et comment résisterait-il, ce coureur +des plaines de sable, dans les terribles défilés qui montent à Chiraz? +Après réflexion, je dus refuser encore.</p> + +<p>Et, vers la fin du jour, je me retrouvai sur le bateau qui allait +m'emporter au fond du golfe Persique. C'était l'instant où la ville +couleur de neige commençait à bleuir au déclin du soleil, sous son +linceul de chaux, tandis qu'alentour le chaos des pierres se teintait +comme du cuivre. Aucun bruit n'arrivait à nous de ces maisons fermées, +devenues paiement bleues, qui se recueillaient plus profondément dans +leur mystère à l'approche du soir. Seuls, les oiseaux de mer +s'agitaient, tourbillonnaient en nuée au-dessus de nos têtes, avec des +cris, goélands et aigles pêcheurs; il n'y avait qu'eux de vivants, car +les barques mêmes demeuraient engourdies de chaleur et de sommeil, +posées sur l'eau tiède comme des choses mortes.</p> + +<p>Avec un peu de mélancolie, je regardais Mascate, où j'avais refusé de +rester.... Les villes ignorées des oasis, les fantasias des tribus +nomades, je venais de repousser l'occasion unique de voir tout cela.... +Peut-être accordais-je aussi un petit regret au beau cheval noir, que +j'aurais eu plaisir à ramener dans mon pays, en souvenir du donateur.</p> + +<p>On levait l'ancre. Alors une barque, qui se hâtait venant du rivage, à +la dernière minute m'apporta de la part du Sultan deux précieux cadeaux: +un poignard à fourreau d'argent, qui avait été le sien, et un sabre +courbe, à poignée d'or.</p> + +<p>Au crépuscule, disparut l'Arabie.</p> + +<p>A mesure que nous nous avancions vers le large, l'air perdait sa +légèreté impondérable et sa transparence; il s'épaississait de vapeur +d'eau, et bientôt la lune se leva funèbre, énorme et confuse, parmi des +cernes jaunes. Nous retrouvâmes la mauvaise et lourde humidité chaude. +Et l'horizon trouble, les grisailles de la mer sans contours, firent +plus étrangement éclatantes par contraste ces images de la journée qui +restaient encore si vives dans notre mémoire.</p> + +<p>L'Arabie et le désert saharien sont vraiment les régions de la grande +splendeur terrestre; nulle part au monde, il ne se joue des +fantasmagories de rayons comme là, sur le silence du sable et des +pierres....</p> + +<p>Cette ville, à peine entrevue aujourd'hui, laissait dans mes yeux comme +une traînée de couleur et de lumière, tandis que je m'éloignais +maintenant sous l'épaisseur du ciel sans étoiles.—Je repensais aussi à +l'accueil du Sultan, qui était pour attester combien, par tradition, par +souvenir, on aime encore la France, dans ce pays de Mascate où nos +navires, hélas! ne vont plus.—Et cet accueil, j'ai voulu le faire +connaître, voilà tout....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="APRES_LEFFONDREMENT_DE_MESSINE_EN_1909" id="APRES_LEFFONDREMENT_DE_MESSINE_EN_1909"></a>APRÈS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909.</h2> + + +<p>Soit comme passager sur quelque paquebot, soit comme officier de quart +sur quelque navire de guerre, je l'avais tant fréquenté, ce pauvre +détroit de Messine! Le jour, tous ses «alignements» m'étaient familiers, +et la nuit tous ses «feux». Il représentait pour moi la vraie porte de +l'Orient; si on le traversait en s'en allant de France, tout de suite, +quand de l'autre côté s'ouvrait l'Adriatique, on se sentait <i>loin</i>, et +bien en route pour l'aventure; par contre, au retour il marquait le +terme du voyage; dès qu'on l'avait franchi on se croyait chez soi et on +épiait au ciel les premiers indices de notre mistral français.</p> + +<p>Lorsque les hasards de la mer vous y faisaient passer de nuit, c'était +un regret, parce qu'on aurait aimé le revoir; il est vrai, pour rappeler +l'Italie quand même, il y restait l'odeur exquise des orangers; et puis +quelque chanson, presque toujours, quelque gaie sérénade vous arrivait +des barques ou de la rive.</p> + +<p>Le jour, quel enchantement pour les yeux! Couloir un peu tragique, +malgré tout, entre les cimes tourmentées de la Calabre et l'immense Etna +soufflant sa fumée éternelle. Mais ces témoins des grandes convulsions +mondiales se tenaient immobilisés, très haut en l'air, comme perdus dans +le ciel, et, à leurs pieds, la vie s'étalait si confiante et heureuse, +sous une lumière de fête! Au-dessous de la région des neiges, des +torrents et des pierres farouches, les orangers commençaient, formant +partout des jardins en terrasse. Plus bas encore, au bord de cette mer +que Ton eût dit inoffensive à jamais, des villes aux jolis noms de +mélodie italienne groupaient leurs maisons, leurs églises,—et Messine, +la plus luxueuse de toutes, alignait à toucher l'eau bleue ses façades +régulières que le soleil avait longuement dorées.</p> + +<p>Plus qu'aux autres il nous appartenait, à nous marins de n'importe +quelle nation, ce détroit enjôleur qui, même par les gros temps, au +milieu des traversées mauvaises, ne manquait jamais de nous offrir son +abri momentané, une heure de trêve si calme, avec les parfums de ses +vergers, et des musiques, des refrains de tarentelle. La pensée que nous +n'y trouverions plus en ce moment que l'horreur et la mort, nous met +tous en profond deuil.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PHOTOGRAPHIES_DHIER_ET_DAUJOURDHUI" id="PHOTOGRAPHIES_DHIER_ET_DAUJOURDHUI"></a>PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI</h2> + + +<p>Au temps de mon enfance, certain beau mois de mai de je ne sais quelle +année lointaine.... A cette époque, c'étaient les débuts de la +photographie; les «amateurs» ne se risquaient point à en faire, et l'une +de mes tantes,—la tante Corinne, si douce et jolie avec ses boucles +grises,—qui s'y adonnait dans le seul but de m'amuser, passait pour une +novatrice un peu excentrique. Elle ne connaissait encore que les +«positifs» directs sur verre,—ce qui, d'ailleurs, convenait bien mieux +à mon impatience enfantine, car ainsi je voyais tout de suite la vraie +image apparaître. Les modèles (qui étaient en général ma mère, ma soeur, +ma grand'mère, mes autres tantes) posaient au plein air de ce mois de +mai-là, presque toujours en un recoin de notre cour ensoleillée, tout +près de la porte du caveau qui servait de chambre noire; pour fond, il y +avait un adorable vieux mur, tapissé de lierre, de chèvrefeuille et de +glycine; pour accessoire, une banquette aux pierres moussues, où +refleurissait à chaque renouveau le même dielytra rose. Et je me +rappelle ma joie, mon émerveillement lorsque, enfermé avec ma +tante-photographe dans l'obscurité du petit souterrain où elle combinait +ses drogues magiques, j'épiais sur chaque plaque nouvelle l'apparition +de ces marbrures d'abord indécises qui, peu à peu, s'accentuaient pour +dessiner des visages aimés. L'épreuve une fois fixée, c'était moi qui, +triomphalement, la rapportais à la lumière du soleil, toujours dans le +recoin aux glycines et au dielytra rose, où la famille assemblée +l'attendait.</p> + +<p>Oui, mais tout cela n'était jamais que grisailles et, à la fin, je ne +m'en contentais plus:—Dis donc, bonne tante, est-ce que tu ne +connaîtrais pas un moyen de faire aussi sortir les couleurs?</p> + +<p>—Oh! ça, par exemple, mon petit!... A moins qu'un diablotin ne s'en +mêle.... Et, pour achever sa phrase, elle fit de la main un geste qui +signifiait combien ce rêve était irréalisable. Cependant je ne perdis +pas tout espoir: elle trouverait peut-être, un de ces jours. C'était +déjà si merveilleux, ce qui se passait au fond de ses cuvettes de +porcelaine; un peu plus ou un peu moins, pourquoi pas?</p> + +<p>Une fois, comme on me ramenait de la promenade, ma grand'mère, assise à +l'ombre des chèvrefeuilles au fond de la cour, m'appela joyeusement de +loin:</p> + +<p>—Viens, mon petit, viens!... Si tu savais ce que ta tante a fait! +Jamais tu n'as vu rien de pareil en photographie.</p> + +<p>—Quoi?... Qu'est-ce que c'est? Dis vite, grand'mère!...<i>Les +couleurs</i>?...</p> + +<p>Pas encore les couleurs, non. Mais un portrait «posé» et admirablement +venu de M. Souris, surnommé La Suprématie (un vieux chat très laid, qui +m'appartenait en propre). J'adorais M. Souris, auquel ma grande camarade +Lucette avait, par jalousie, donné ce surnom-là, parce qu'il +représentait, disait-elle, mes suprêmes affections. Sous des dehors sans +grâce, c'était une âme supérieure de chat, qui m'aimait d'une tendresse +exclusive; au piano, dès que je commençais d'étudier mes sonates de +Mozart, il reconnaissait mon jeu, et, du fond du jardin ou du haut des +toits, accourait pour se promener harmonieusement sur le clavier. +Certes, j'étais content de son portrait, d'autant plus qu'il avait su +prendre une expression souriante et naturelle, et l'épreuve d'ailleurs +était si nette que l'on eût compté les brins de sa moustache. Mais c'est +égal, la phrase de ma grand'mère m'avait fait espérer les <i>couleurs</i>, +ces couleurs que je souhaitais toujours davantage, à mesure que je les +sentais vraiment impossibles. Je restais donc plutôt déçu; ces images +grisâtres, à la fin, me lassaient....</p> + +<p>Et le mois suivant, tante Corinne s'étant aperçue, non sans mélancolie, +que le jeu était usé, remisa pour toujours son appareil au fond d'un +placard,—où il est encore, pauvre chose démodée que je garde à présent +par respect, tandis qu'elle-même, la chère tante-photographe, s'en est +allée dormir au cimetière.</p> + +<p>Des années ont passé, beaucoup d'années, hélas! Nous sommes en 1909, au +début d'un mois de mai qui est sensiblement pareil à ceux de mon +enfance, avec autant de lumière, autant de fleurs. Et la scène se passe +dans le même petit décor resté immuable, près des mêmes vieux murs +tapissés de lierre, où les glycines, qui ont seulement beaucoup grossi, +accrochent leurs mêmes branches, devenues semblables à d'énormes +serpents.</p> + +<p>Mais ce n'est plus tante Corinne qui photographie, c'est +Gervais-Courtellemont, et il réalise sur ses plaques le miracle auquel +j'avais tant rêvé jadis, le miracle des couleurs!</p> + +<p>L'hiver dernier, à Paris, j'étais allé, non sans défiance, regarder ces +vues colorées qu'il a prises en pays d'Islam et qu'il projette agrandies +sur des écrans. Je ne prévoyais pas quelles seraient ma surprise et mon +émotion, devant tout ce qui m'attendait là: des horizons du désert +arabique, me réapparaissant avec leurs sables brûlés et leurs ciels +fauves; d'impénétrables mosquées dont je reconnaissais tout de suite les +colonnades de porphyre, les panneaux de faïence bleue, et les tapis où +des verts de turquoise morte s'entrecroisent parmi des rouges de +pourpre; des incendies de soleil couchant sur les minarets et les toits +roses de Damas; Stamboul, les cimetières d'Eyoub avec la peuplade de +leurs stèles dorées et de leurs cyprès noirs, me donnant le frisson de +ces nostalgies soudaines qu'aucun mot n'exprime.... Pour finir, ce fut +un crépuscule au Bosphore, presque la nuit et, au milieu des gris d'un +ciel couvert, un nuage gardant seul des tons encore rosés.—Oh! ce nuage +d'on ne sait quel soir de Turquie, cette chose essentiellement +changeante et sans durée, que l'on avait pu capter ainsi pour toujours, +avec son dernier coloris d'un instant, envoyé par le soleil en +fuite!...</p> + +<p>Aujourd'hui donc, ce Gervais-Courtellemont qui sait fixer l'éphémère, +l'insaisissable de toutes les fantasmagories, est chez moi: et qui +surtout l'a décidé à y venir, c'est l'Orient que j'y ai transplanté, car +il est un fervent de l'Islam. Et, depuis deux jours, il a pris quantité +de vues dans ma mosquée, dans mon logis oriental.—Il a même portraituré +par jeu, non pas ce pauvre M. Souris depuis longtemps défunt, mais la +dame Gribiche, baronne des Gouttières, une vieille chatte que mon fils +adore, à peu près autant que j'adorais La Suprématie.</p> + +<p>Lui non plus ne fait autre chose que des «positifs» directs sur verre, +et il s'en va les développer justement dans ce même caveau obscur où je +m'enfermais jadis avec tante Corinne. Parfois j'y descends avec lui, +curieux de regarder par-dessus son épaule le mystère qui s'accomplit +dans ses petites cuvettes de porcelaine; mais, au lieu des monotones +grisailles que j'avais connues du temps de mon enfance, je vois naître, +s'aviver peu à peu, sur la glace d'abord blanchâtre et baignée d'un +liquide aux transparences incolores, des mosaïques d'éclatantes +couleurs. Les murs de ma mosquée sont venus se fixer là, comme en des +miniatures trop patiemment finies, avec leurs panneaux en vieilles +faïences où les bleus adorables d'autrefois se mêlent à des rouges de +corail que l'on n'imite plus; et aussi les vieux tapis d'Ispahan sur +lesquels on jette des roses qui s'effeuillent, et les couvre-tombeaux en +velours d'un vert éteint brodé d'argent pâle, et les coussins en brocart +zébré d'or. Tous ces jeux de nuances auxquels j'ai amusé un instant mes +yeux et que je ferai peut-être changer demain, les voici fixés sur ces +plaques, et fixés sans doute de manière à durer plus que moi-même: il y +a pour sûr un peu de sorcellerie là-dedans.</p> + +<p>Au sortir du souterrain des manipulations magiques, lorsque nous +rapportons les épreuves à la lumière du soleil pour les juger mieux, +c'est toujours dans ce recoin de verdure et de fleurs, où je me souviens +d'être venu tant de fois montrer en triomphe les modestes oeuvres si +imparfaites de tante Corinne. Non, rien n'a changé là, dans +l'arrangement des lierres, des chèvrefeuilles et des glycines; les mêmes +variétés de mousses étendent leurs velours sur les pierres des +banquettes.... Mais tous les chers visages, qui autrefois guettaient ici +même mon pas remontant de la chambre noire, sont cachés et décomposés à +présent sous la terre,—et c'est cela, le seul et le grand changement +appréciable dans les ambiances.... En outre, moi qui jadis aurais sauté +d'une joie folle, et peut-être aussi tremblé d'un peu d'épouvanté, si +j'avais vu tant de belles couleurs éclater sur les glaces à images, je +reste plutôt impassible aujourd'hui devant cette merveille....</p> + +<p>C'est que, voilà, dans l'intervalle, il s'est passé une chose effarante, +plus implacablement définitive que le soudage d'un couvercle de +cercueil: la vie qui, à l'époque des premières photographies en +grisailles, était en avant de ma route, a glissé vite, vite, +sournoisement, sans faire de bruit, sans me laisser de fatigue, comme +sur une pente où tout s'accélère en vertige,—et à présent elle est +presque toute derrière moi, demain elle sera partie; demain je ne +percevrai plus ni les couleurs ni le soleil, et déjà sans doute je +commence par m'en désintéresser.</p> + +<p>Donc, en présence de la réalisation si complète de ce que j'avais rêvé +autrefois comme l'impossible, je me contente de dire à Courtellemont: +«Merci, mon cher ami; c'est vraiment très bien!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CEUX_DEVANT_QUI_IL_FAUDRAIT_PLIER_LE_GENOU" id="CEUX_DEVANT_QUI_IL_FAUDRAIT_PLIER_LE_GENOU"></a>CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU</h2> + + +<p>Messieurs,<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></p> + +<p>Avec humilité profonde, dans un sentiment de vénération presque +religieuse pour ceux et pour celles que je vais nommer ici, j'essaie +d'accomplir la tâche que vous m'avez confiée.</p> + +<p>C'est encore en parlant de moi-même que je commencerai mon discours, et +cette façon de faire, sans doute, rie sera point pour vous surprendre, +puisqu'elle constitue, paraît-il, un de mes défauts coutumiers.</p> + +<p>Mais beaucoup d'âmes, en ces temps de vertige, ressemblent à la mienne, +et, pour l'adresser à plusieurs qui m'écoutent ici, je pourrais +emprunter à Victor Hugo son étrange phrase: «Ah! insensé, qui crois que +tu n'es pas moi!» Donc, un enseignement peut-être jaillira pour +quelques-uns, lorsque j'aurai dit en toute sincérité comment mon âme, +d'abord ennuyée et hautaine devant cette tâche que l'on m'imposait, est +peu à peu devenue respectueuse et attendrie. A ceux qui sont mes frères +par la souffrance, mes frères par l'orgueil, mes frères par le doute et +par le trouble, combien je voudrais pouvoir communiquer le bien que je +me suis fait à moi-même et l'apaisement que j'ai trouvé, en vivant par +la pensée, durant quelques semaines, au milieu de ces simples et de ces +admirables que l'Académie française glorifie en ce jour!</p> + +<p>Tous, n'est-ce pas? nous avons fait, au cours de notre vie, quelque +bien, ça et là; du bien qui, en général, nous a donné peu de peine, nous +a privés de peu de chose. Et nous nous sommes magnifiés alors, disant en +nous-mêmes: La bonté habite notre coeur. Comme nous étions loin +cependant, loin et au-dessous du moindre, du dernier de ces apôtres +obscurs, dont j'ai mission de vous entretenir! Nous, gens du monde, +quelles que soient nos détresses intimes et cachées, nous restons les +favorisés sur cette terre. Tous, brûlés plus ou moins de désirs +inassouvis, d'ambitions, de convoitises, tourmentés d'irréalisables +rêves, nous puisons en notre propre coeur nos souffrances,—parfois +infinies, je le sais bien, mais qui s'atténueraient par la patience et +l'oubli de soi-même. En somme, nous avons la fortune, le luxe, ou bien +la fumée d'un peu de gloire, ou tout au moins les commodités de la vie, +nos lendemains assurés, du bien-être en perspective jusqu'à l'heure de +la mort. Ceux dont je vais vous parler n'ont rien, n'ont jamais eu rien; +pour la plupart, ils n'ont plus la santé ni la jeunesse, pas seulement +le pain de chaque jour, et ils trouvent le moyen d'être bons, de l'être +inépuisablement, à toute heure, durant des mois et durant des années; +ils trouvent le moyen d'être secourables et doux, de donner comme par +miracle ce qu'ils n'ont pas,—et, dans leur dénuement sublime, ils sont +heureux par la charité....</p> + +<p>La charité, que vous m'avez confié la mission, pour moi un peu +écrasante, de célébrer aujourd'hui, je la trouve glorifiée d'une façon +définitive et magnifique dans un livre qui résistera à l'écroulement des +religions et de la foi, dans le livre éternel qui survivra à toutes +choses et qui se nomme l'Évangile:</p> + +<p>«Quand même, dit saint Paul, je parlerais toutes les langues des hommes +et des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis que comme +l'airain qui résonne et comme la cymbale qui retentit.</p> + +<p>»Et quand même je connaîtrais tous les mystères et la science de toutes +choses, et quand même j'aurais la foi jusqu'à transporter les montagnes, +si je n'ai point la charité, je ne suis rien.</p> + +<p>»Et quand même je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des +pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point +la charité, cela ne me sert à rien.»</p> + +<p>Oh! ils ont la charité, ceux-ci, tous ces ignorés d'hier, auxquels nous +allons offrir aujourd'hui, avec un semblant d'éclat, de bien +insuffisantes récompenses: travailleurs à la journée accablés par les +ans, vieilles servantes que la fatigue épuise, pauvres et pauvresses, +infirmes, paralytiques, auxquels nous faisons en ce moment une trop +mesquine apothéose, avec nos admirations distraites et mondaines, avec +un peu d'argent que nous leur donnons et que, soyez-en sûrs, ils ne +garderont point pour eux-mêmes.</p> + +<p>Ils ont la charité, et la vraie, ainsi qu'elle est définie par saint +Paul, que je veux citer encore; car il ne suffit pas de faire le bien, +il faut surtout le faire comme ils l'ont fait, d'une façon patiente et +tendre, d'une façon aimable et avec un bon sourire....</p> + +<p>«La charité, écrit l'apôtre à ses amis de l'église de Corinthe, la +charité est patiente; elle est pleine de bonté; la charité n'est point +envieuse; la charité n'est point insolente; elle ne s'enfle point +d'orgueil.</p> + +<p>»Elle n'est point malhonnête; elle ne cherche point ses intérêts; elle +ne s'aigrit point; elle ne soupçonne point le mal.»Elle excuse tout, +elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.»</p> + +<p>C'est bien cela. Depuis deux mille ans, la charité n'a point varié, et, +telle la comprenait l'apôtre, telle la pratiquent à notre époque ces +êtres d'exception et d'élite que l'Académie, tous les ans, va rechercher +et découvrir, étonnés et confus, dans les faubourgs populaires, au fond +des provinces, dans les campagnes ignorées.</p> + +<p>J'ai dit: étonnés et confus,—car ils ont aussi la modestie, et ils sont +tous inconscients de ce que vaut leur coeur. Ils n'ont point sollicité +nos suffrages; oh! non, et la plupart d'entre eux apprendront +aujourd'hui seulement, avec stupeur, que nous les avons distingués. Ils +nous ont été désignés d'abord par la rumeur publique,—qui s'égare si +souvent dans ses haines, mais qui si rarement se trompe lorsqu'il s'agit +au contraire de remercier et de bénir. Toute la population d'un village, +ou d'un canton, ou d'une banlieue, s'est unie pour nous dire ceci, par +quelque lettre couverte de naïves signatures: «Il y en a un parmi nous +qui n'est pas comme les autres, qui ne sait faire que du bien à tout le +monde, qui est un modèle de douceur et de dévouement; vous qui donnez +des prix de vertu, venez donc y voir.» Alors, l'enquête a été commencée, +avec discrétion, avec mystère, pour ne pas effaroucher le candidat,—et +l'enquête presque toujours nous a révélé une existence admirable.</p> + +<p>Cette année, comme tous les ans, il y a eu abondance de sujets, et il a +fallu choisir, opérer, parmi ces héros du sacrifice quotidien, un très +difficile triage.... Oh! je voudrais pouvoir les nommer tous, les élus +et même ceux qui auraient mérité de l'être! Mais ce serait interminable +et bien fastidieux. Et puis leurs humbles noms, en général, sont si +plébéiens, si vulgaires et inélégants, que le sourire peut-être vous +viendrait à cette nomenclature.</p> + +<p>Non seulement il a été impossible de les récompenser tous, mais de plus, +comme le choix s'est porté sur ceux qui avaient donné au prochain le +plus de leur force et de leur vie, sur les plus éprouvés par les longues +patiences et les longs sacrifices, sur les très usés et les très vieux, +plusieurs que l'on venait d'élire sont morts depuis nos séances du +printemps; dans la liste que j'ai là, je vois beaucoup de noms barrés à +l'encre, avec, en regard, l'annotation: décédé.... Mon Dieu, je n'en +suis pas en peine, de ces derniers. Ils s'en sont allés, peut-être, dans +quelque région mystérieuse et rayonnante, chercher des couronnes plus +belles que nous n'en saurions donner ici; ou, tout au moins, +jouissent-ils de dormir sans trouble et sans rêve, et de n'être plus +nulle part....</p> + +<p>Au premier rang de vos élus, Messieurs, je trouve un prêtre,—un prêtre +des environs de Belfort, la ville héroïque,—le Père Joseph, de l'ordre +des Barnabites, auquel vous avez accordé la plus haute des récompenses +prises sur le legs de M. de Montyon.</p> + +<p>C'est pour celui-là surtout que vous avez cru devoir agir avec mystère, +connaissant sa modestie, et voici ce que nous apprennent à son sujet vos +renseignements, recueillis dans le plus grand secret, comme s'il se fût +agi de dépister un malfaiteur.</p> + +<p>En 1870, quand éclata la guerre, le Père Joseph, qui s'était déjà +signalé par sa charité dans une petite paroisse de Genève, demanda du +service comme aumônier dans nos armées et se fit envoyer aux +avant-postes d'Alsace. Enfermé bientôt dans Strasbourg, il passa ses +jours et ses nuits aux remparts, parmi nos soldats, et gagna, sous le +feu de l'ennemi, la croix de la Légion d'honneur. Quand Strasbourg eut +capitulé, les Prussiens le trouvèrent aux ambulances et l'arrêtèrent; +leur général cependant lui offrit la liberté, qu'il refusa pour s'en +aller en captivité au milieu des prisonniers les plus humbles. +Soupçonné d'espionnage par nos ennemis, que surprenait un dévouement +pareil, il fut d'abord cantonné à Rastadt, surveillé de près et malmené, +jusqu'au moment où l'archevêque de Fribourg, le reconnaissant pour un +pur apôtre, le couvrit de sa protection.</p> + +<p>«Voulez-vous aller à la mort?—lui écrivit un jour ce même +archevêque.—La fièvre typhoïde sévit à Ulm; déjà deux mille de vos +compatriotes en sont atteints, et pas un prêtre français n'est avec +eux.» Quelques heures après, il était à Ulm. Il y resta neuf mois, nuit +et jour au chevet des mourants, sans vouloir ni repos ni sommeil. +Entre-temps, il écrivait à ses amis de France, leur demandant de +l'argent, des vêtements chauds, des secours de toute sorte, pour ceux +qu'épargnait la contagion, mais que tourmentaient le froid et la misère. +A son appel, les dons arrivaient comme par miracle, et il distribua, +durant cet hiver sinistre, plus de 300.000 francs! L'admiration alors +s'imposa à nos ennemis, qui le voyaient de près à l'oeuvre, et ils lui +offrirent la croix de l'Aigle noir. Mais, de même qu'il avait naguère +refusé la liberté, il déclina l'honneur, demandant, comme seule grâce, +que l'Impératrice Augusta voulût bien lui accorder une audience, et, une +fois admis devant la souveraine, il sut obtenir d'elle ce qui avait été +refusé jusqu'à ce jour aux autres sollicitations françaises: le +rapatriement immédiat de tous les prisonniers épargnés par le typhus. +Plus de vingt trains chargés de jeunes soldats prirent la route de nos +frontières dévastées, et des centaines d'enfants de France furent ainsi +sauvés par ce prêtre.</p> + +<p>La guerre finie, le Père Joseph revint s'enfermer obscurément dans sa +petite église de Genève et consacra son activité aux enfants orphelins +ou errants, qu'il groupa autour de lui, qu'il recueillit dans son +presbytère. Cela dura jusqu'au jour où l'intolérance religieuse le fit +expulser du territoire suisse, en même temps que son évêque. Se séparer +ainsi de tous ses fils d'adoption lui causa alors un tel désespoir qu'il +suivit, sans plus réfléchir, une idée héroïque et folle: avec son +modeste patrimoine, d'une trentaine de mille francs, il acheta sur le +sol français, tout près de la frontière, une ferme où il réunit ses +chers protégés. Mais, pour nourrir tout ce petit monde, qui s'était +rendu, si confiant, à son appel, il n'avait plus rien; alors, sans +perdre son aisance sereine, il se multiplia, il fit des prières, des +prédications, des quêtes.... Il y a vingt-deux ans aujourd'hui qu'il a +fondé, avec cette irréflexion admirable, un orphelinat de 150 enfants, +et jamais ses élèves, sans cesse renouvelés, n'ont manqué du nécessaire. +C'est par centaines qu'il a ramassé, dans la boue des grandes villes, +des petits abandonnés, des petits vagabonds, pour en faire de paisibles +laboureurs, ou bien des missionnaires, beaucoup de braves soldats aussi, +ou même de braves officiers de notre armée.</p> + +<p>Tout cela, n'est-ce pas? est bien admirable, et même un peu merveilleux, +et il est certain que, parmi tous ceux dont j'ai mission de vous parler +ici, le Père Joseph est celui qui a rempli la tâche la plus féconde; +l'Académie a donc bien jugé en lui décernant sa plus haute +récompense—dont il va faire, d'ailleurs, l'usage désintéressé que l'on +peut prévoir. Mais il a eu pour le soutenir, lui, la grandeur même de +son idée et de son oeuvre, le succès toujours croissant de sa parole +d'apôtre; c'est au grand jour qu'il a vécu et qu'il a lutté. Donc, comme +il est un prêtre et presque un saint, son humilité chrétienne me +pardonnera de dire que je m'incline encore davantage devant les pauvres +êtres moins bien doués, plus obscurs, dont je parlerai tout à l'heure, +et qui ont peiné dans l'ombre, à de plus rebutantes besognes.</p> + +<p>Cette héroïque folie de fonder des asiles d'enfants, alors que Ton ne +possède rien ou presque rien, est moins rare que l'on ne pense, et, le +plus surprenant, c'est qu'elle réussit toujours! L'Académie, qui en +trouve constamment des exemples, a découvert cette année, à Mary, tout +près de nous, dans la Seine-et-Marne, une adorable vieille demoiselle, +appelée du gentil nom de Colombet, qui depuis vingt-cinq ans, sur ses +modestes revenus, entretient un asile d'orphelines, une école gratuite, +un autre asile encore pour les bébés du pays, et qui conduit elle-même +tout ce petit monde avec une bonté et une douceur maternelles.</p> + +<p>Une autre sainte fille, plus que septuagénaire, Marie Lamon, accomplit, +depuis vingt-cinq années aussi, un miracle de chaque jour dans son +orphelinat de Tarbes, fondé, semble-t-il, envers et contre tous les +avertissements du sens commun. Cela a commencé par un petit abandonné +qu'elle a recueilli une fois; ensuite il lui en est venu deux, puis +trois, puis dix, puis quarante. Et voici déjà plus de mille orphelins +qui ont été élevés et placés par ses soins.</p> + +<p>Mais, celles qui recueillent ainsi des enfants ont au moins la joie de +voir leur visage et leur sourire, d'épier les promesses de l'avenir chez +ces petits êtres qu'elles façonnent à leur guise, de les suivre plus +tard dans le développement heureux de leur vie....</p> + +<p>Et je trouve plus étonnantes encore et plus surhumaines celles qui +recueillent les vieillards, car, de ceux-là, il n'y a jamais rien à +attendre, que la lente décomposition et la mort.</p> + +<p>Au nombre de ces dernières est la demoiselle Joséphine Guillon, qui +d'abord rêvait de fonder un orphelinat déjeunes filles, mais qui, à la +suite de je ne sais quelle vision mystique, pendant l'extase d'un +pèlerinage, crut comprendre que le Christ lui demandait un sacrifice +plus lourd, et se consacra aux vieux pauvres, aux vieilles pauvresses.</p> + +<p>De la même école, mais d'une plus humble origine, est cette Mariette +Favre, qui, après avoir servi comme domestique pendant vingt ans, reprit +sa liberté vers la quarantaine, dans, le but bien arrêté de consacrer à +des vieillards sans foyer ses petites économies et le reste de ses +forces épuisées. Sa première recrue fut une vieille mendiante aveugle, +avec qui elle partagea son unique chambre: une vieille paralytique ne +tarda point à venir s'installer en troisième dans le singulier ménage; +puis, naturellement, la porte étant ouverte, il en arriva d'autres, +toujours d'autres.... Et aujourd'hui plus de cinquante débris humains +sont groupés autour de Mariette Favre, logée dans des bâtiments qu'elle +a fait construire avec le fruit de ses quêtes, nourris, chauffés comme +par miracle, on ne sait plus avec quel argent. En admirant tout cela, on +doit renoncer à comprendre. Et il faut être Fange de patience, +d'ingéniosité et de douceur qu'est cette fille, pour gouverner si +discordante république; car ces pensionnaires ont été ramassés Dieu sait +où; en arrivant là, les «bons petits vieux»—c'est ainsi qu'elle les +nomme—sont pour la plupart insupportables, et, quant aux «bonnes +petites vieilles», inutile de dire que ce sont des pestes. Eh bien! la +communauté marche à souhait quand même; au milieu de tout ce monde, la +chère vieille fille, coiffée toujours de son vénérable bonnet blanc +d'ancienne servante, évolue en souriant, aimable, enjouée; elle calme +les uns, elle amuse les autres; tout en pansant des plaies, en lavant +des mains sales, en chassant la vermine des lamentables chevelures, elle +ramène la bonne humeur chez les hargneux et les sombres. Et puis, sous +ses ordres, tout le monde, suivant ses moyens, concourt au bien-être +d'autrui. Tel «bon petit vieux» qui a les pieds encore solides, mais qui +est aveugle, va promener au soleil sur son dos, telle «bonne petite +vieille» dont l'oeil est resté vif, mais qui n'a plus de jambes. Quant +au travail, il est réparti, d'une façon merveilleusement entendue, entre +chacun suivant les facultés qu'il conserve; ceux-ci labourent le jardin +aux légumes, ceux-là coupent le bois ou bien mettent des pièces aux +souliers qui s'usent; et des grand'mères paralytiques, dont les doigts +sont agiles encore, tricotent jusqu'au soir, sur leur lit, des +chaussettes ou des jupons. Il y a certainement des jours d'inquiétude +dans le phalanstère, c'est quand le pain va manquer, ou bien c'est, par +les temps de gelée, quand s'épuise la réserve de charbon. Mais la +sainte, alors, prend sa robe des dimanches avec son bonnet le plus +blanc, pour s'en aller tendre la main chez les riches—et chaque fois +l'on s'en tire!... Oh! il y a aussi des jours de liesse; il arrive que +de bonnes âmes, à l'occasion de certaines fêtes, envoient quelques +friandises, des poulets ou du bon vin; ces jours-là, on s'assemble pour +des repas qui ont la naïve gaieté des dînettes d'enfants, et, au +dessert, les «bons petits vieux» se mettent en frais d'innocentes +galanteries, pour les «bonnes petites vieilles», qui leur chantent des +chansons.</p> + +<p>Il y a une délicatesse exquise à apporter ainsi, non seulement un peu de +bien-être ou de moindre souffrance, mais encore un peu de joie et de +sourire à ces décrépitudes, à ces lentes agonies, qui semblaient vouées +à l'horreur du délaissement et du froid, sur des grabats solitaires. +D'ailleurs, les bonnes magiciennes en cheveux gris ou en bonnet de +linge, qui président à ces choses, paraissent elles-mêmes toujours gaies +et doivent posséder certainement une paix et un bonheur déjà +ultra-terrestres, que nous ne saurions comprendre.</p> + +<p>Parmi les prix Montyon, tous les ans nous avons aussi des sauveteurs.</p> + +<p>Et il en est un, cette année, qui présente une physionomie bien +particulière, un rude Breton de Port-Navalo, nommé Georges Pouplier; +ancien marin, il va sans dire, ancien second maître de manoeuvre, dont +la large poitrine est couverte des décorations les plus glorieuses: avec +la Légion d'honneur et la Médaille militaire, tout un jeu de médailles +de sauvetage en argent et en or,—auprès desquelles paraissent +négligeables tout de croix dont se chamarrent des politiciens ou des +gens de cour.</p> + +<p>La vie de Georges Pouplier est un long roman d'aventures, qui semble +composé par quelqu'un de nos anciens conteurs français. Il a, pendant +des années, promené par le monde sa vigueur de Celte, nageant, +plongeant, comme un dieu marin, dans les grandes houles glacées des mers +du Nord, ou bien dans les eaux équatoriales où les requins habitent, et +toujours ramenant au rivage, ou au navire, des gens qui allaient périr, +marins, femmes ou petits enfants. Ces dernières années, il était aux +postes les plus périlleux de l'Afrique centrale, sous les ordres de mon +camarade et ami de Brazza—un autre héros, ce dernier, que la France +ingrate a «jeté par-dessus bord», comme nous disons en marine.</p> + +<p>En 4873, tout jeune gabier de l'équipage du <i>Beaumanoir</i>, dans les mers +d'Islande, il avait fait ses débuts en sauvant ensemble un officier et +un novice. Et en 1894, enfin, il termina la longue série de ses +sauvetages—il nous pardonnera bien lui-même d'en soutire un peu, tant +c'est imprévu—en repêchant d'un seul coup douze nègres du Congo.</p> + +<p>A côté de ce roi des sauveteurs, l'Académie en a primé nombre d'autres +qui se sont jetés à l'eau, dans le feu, qui ont arrêté des chevaux +emportés ou des taureaux furieux....</p> + +<p>A Dieu ne plaise que j'aie l'air de dédaigner ces braves. Mais je fais à +leur sujet mes restrictions, comme j'en ai fait tout à l'heure au sujet +du Père Joseph. Dans les choses admirables, il y a des degrés comme en +tout. A la faveur d'un élan superbe, secondé presque toujours par u/ne +impulsion de vigueur physique, on joue sa vie pour sauver celle d'un +autre; cela est beau, je le veux bien, et nous n'en serions pas tous +capables; mais cela n'est pas soutenu, cela n'a pas de durée. Oh! +combien je trouve plus difficiles et plus loin de moi—je puis bien dire +plus loin de nous—ces sacrifices, accomplis avec un visage serein, qui +durent des mois, des années, des dizaines d'années, sans une minute de +faiblesse, sans un retour d'égoïsme, sans un murmure.... Aussi je me +sens plus étonné encore, plus respectueux et plus petit, devant le +troupeau habituel des vieux serviteurs, des vieilles servantes, des +vieux ouvriers, des vieilles couturières, de tous les pauvres gens qui +sont comme les abonnés annuels des prix Montyon.</p> + +<p>Les vieilles servantes! L'Académie, cette année, en a couronné dix-huit, +qui semblent vraiment des êtres de légende, tant leur abnégation et +leur bonté confondent nos égoïsmes mondains.</p> + +<p>Mon Dieu, leur histoire à toutes est à peu près pareille. En général, +elles sont entrées presque enfants dans quelque famille que le malheur +ensuite est venu frapper, et alors elles ont voulu rester sans gages au +service de leurs maîtres d'autrefois; peu à peu, elles leur ont tout +donné, leurs petites économies, leur force, leur saine jeunesse de +paysannes, ou même leur beauté,—car plusieurs étaient jolies, aimées, +désirées, et elles ont sacrifié cela aussi, éconduisant de braves +amoureux qui les voulaient pour épouses. Il en est qui se sont mises à +travailler fiévreusement à n'importe quel rude ou ingénieux métier de +leur invention, afin de pouvoir rapporter le soir un peu d'argent ou un +peu de nourriture aux anciens maîtres devenus infirmes, qu'il faut +encore soigner et panser avant de s'endormir.</p> + +<p>Telle, cette bonne Savoyarde, appelée Claudine Buevoz, qui s'est faite +dévideuse de soie et qui pelotonne sans trêve ses écheveaux, pour +nourrir sa pauvre vieille maîtresse d'autan, aujourd'hui veuve, +misérable et impotente.</p> + +<p>Telle encore, cette Emilie Aubert, de la Provence, qui s'est improvisée +revendeuse de légumes et-de poulets aux portée de Marseille, pour +subvenir aux besoins d'une vieille douairière et de sa fille, toutes +deux malades et sans pain. Elle était née dans une demi-aisance, cette +Emilie Aubert, fille d'un notaire de province qui possédait quelque +bien, et personne n'eût pu prévoir pour elle tant de déchéance et de +misère. Lorsque, après avoir tout perdu, elle se décida à entrer comme +gouvernante chez les nobles dames qu'elle soutient aujourd'hui par son +trafic épuisant, ces dernières habitaient le château familial dont elles +portent le nom, et d'où elles ont été chassées depuis tantôt vingt ans, +à la suite de revers inouïs. Les voilà donc aujourd'hui, ces trois +femmes, unies dans une commune détresse matérielle.</p> + +<p>Et c'est Emilie, l'ancienne gouvernante, d'ailleurs la seule valide de +l'étrange trio, qui pourvoit à toutes choses. Sous les brûlants soleils +d'été, sous les pluies d'hiver, elle va courir à pied les villages, pour +acheter les légumes qu'elle revient vendre au marché de la ville, +réussissant à payer ainsi la nourriture de ses chères maîtresses et +leurs vêtements modestes.</p> + +<p>Il y a encore—parmi tant d'autres—cette ravaudeuse de vieux parapluies +et de vieux tamis, qui s'appelle Joséphine Bénéteau. Une fille du bas +peuple, celle-là, qui est entrée comme servante à quatorze ans, il y a +un demi-siècle à peu près, dans une famille de forgerons vendéens. Les +enfants étaient nombreux au logis; mais, malgré les soins de leur +bonne, les uns après les autres ils sont morts de la poitrine; le père à +son tour les a suivis au cimetière, et bientôt il n'est plus resté que +la veuve, avec le dernier des fils: un jeune garçon tout frêle, qui +s'est mis à travailler seul dans la forge délaissée, pour gagner le pain +de la maison. Travailler, forger, battre le fer, il le fallait bien, et +d'ailleurs le petit ne connaissait point d'autre métier moins dur; mais +la brave Joséphine, le trouvant bien maigre et bien pâle, ne le perdait +plus de vue et, pour lui éviter les fatigues excessives, surtout les +sueurs dangereuses, c'était elle, le plus souvent, qui à grand effort +frappait sur l'enclume. Il s'en est allé quand même, ce dernier enfant, +vaincu, lui aussi, par le mal inévitable. C'est alors que pour faire +vivre la maman de tous ces morts, épuisée du reste parla maladie et le +chagrin, la servante a imaginé de réparer les parapluies, les tamis ou +les paniers. Et tout le jour donc, elle s'en va dans les villages, +trottinant par les sentiers, poussant son cri de raccommodeuse, son +pauvre cri chanté, qui s'éteint de plus en plus avec les ans; le soir +ensuite, quand elle rentre exténuée, elle trouve le moyen encore +d'égayer un peu sa vieille maîtresse, par de bons sourires, d'amusants +propos, tout en lui préparant le repas qu'elle lui a si péniblement +gagné dans sa journée.</p> + +<p>Parmi nos prix Montyon, nous n'avons pas, bien entendu, que des +servantes, mais aussi quantité d'ouvriers, de petits employés obscurs, +entre lesquels on ne sait vraiment qui choisir, ni qui plus admirer; +quantité de braves ménages, déjà chargés d'enfants, qui ont recueilli +avec tendresse des orphelins, des grands-pères, des grand'mères, de +vieilles tantes aveugles ou en enfance sénile, et qui ont travaillé avec +plus d'acharnement pour faire la vie douce à tout ce monde.</p> + +<p>Des ménages, par exemple, comme celui des Raunier, qui sont des petits +artisans de Lodève. Ils ont passé leur vie, ces Raunier, autant la femme +que le mari, à faire du bien, à veiller des malades, à secourir des +malheureux. Et la femme, un jour, ne sachant plus que donner, a eu +l'idée d'offrir son lait; elle a nourri successivement plusieurs pauvres +bébés, qui languissaient parce que la poitrine de leur mère avait été +tarie par la souffrance ou la faim....</p> + +<p>Parmi ces êtres capables ainsi de tout sacrifier pour leur prochain, il +s'en trouve qui, par surcroît, sont des impotents, des malades, des +infirmes; alors cela devient de leur part, n'est-ce pas? quelque chose +de surhumain, quelque chose d'angélique. Il nous est bien arrivé à tous, +au cours de nos existences surmenées, de nos voyages, de nos plaisirs, +d'être frôlés plus ou moins légèrement par l'aile brûlante de quelque +fièvre qui passait, et chacun de nous se rend compte à peu près de +l'abattement qu'une souffrance cause. Eh bien! il y a sur terre des +créatures qui ont souffert toute leur vie, dont l'enfance rachitique a +été sans soleil et sans jeux, qui ont tout le temps végété dans des +logis sombres, qui ont atteint péniblement la vieillesse sans rencontrer +une heure de joie ni de santé, mais dont le courage et le dévouement +n'ont, malgré cela, jamais connu de défaillance.</p> + +<p>Ainsi, cette sainte fille appelée Eugénie Lucas, infirme, traîneuse de +béquilles, à demi percluse à force de douleurs, endurant un continuel +martyre; mais, sans se plaindre, travaillant nuit et jour à des ouvrages +de couture à peine payés, pour faire vivre son vieux père, sa vieille +mère aveugle qu'elle adore.</p> + +<p>Ainsi cette Eugénie Philippart, infirme et contrefaite, élevée par +charité jusqu'à quinze ans dans un asile de bonnes soeurs. Une tante la +recueillit à sa sortie de l'hospice et lui apprit son métier de +repasseuse. Travaillant toutes deux, elles vécurent d'abord sans trop de +misère. Mais bientôt la tante sentit ses yeux s'obscurcir; quelque temps +encore, elle put promener son fer sur des surfaces unies, des nappes, +des rideaux, que sa nièce étendait sur une table,—et puis il a fallu y +renoncer: elle n'y voyait plus. Et voici aujourd'hui vingt ans qu'elle +est aveugle, tendrement soignée par sa nièce, qui a refusé de la laisser +partir pour l'hôpital. Elle travaille, elle repasse tant qu'elle peut, +la pauvre nièce infirme et bossue, et pourtant sa détresse augmente de +jour en jour, car décidément ses yeux l'abandonnent; alors il y a +souvent, comme elle dit, des malfaçons dans son ouvrage, et ses +pratiques commencent de la quitter. Mais, se privant de tout, même de +nourriture, afin de pouvoir dorloter encore la vieille tante aveugle, +elle ne cesse de lui faire, d'un ton enjoué, d'innocentes et pieuses +petites histoires, pour lui donner à entendre que l'ouvrage va bien, que +les demandes affluent et que l'aisance est au logis.</p> + +<p>Les dernières dont je parlerai, Messieurs, sont les soeurs Michaud, qui +végètent au hameau perdu de la Vermanche, dans le département du Cher, +et auxquelles vous avez accordé un prix de 500 francs. Celles-là sont +aveugles de naissance, toutes deux. Sous leur vieux toit de paille, sur +leur sol de terre battue, elles ont commencé dès l'enfance à travailler +comme deux bienfaisantes petites fées. Pendant que leurs parents +labouraient la terre, cultivaient le verger qui les faisait tout juste +vivre, elles arrivaient, à force de volonté, à tenir propre le ménage +et même à préparer les repas; en ce temps-là, qui fut pour elles le +temps prospère de la vie, tout reluisait dans la chaumière; sur les +pauvres meubles bien cirés, les moindres objets s'alignaient dans un +ordre minutieux. Quand les voisins alors s'ébahissaient de voir les +choses si bien rangées, les petites filles naïvement répondaient: «Eh! +si nous n'avions pas soin de remettre nos affaires aux mêmes places, +comment les retrouverions-nous après, puisque nous n'y voyons pas?» La +famille ainsi vivait presque heureuse quand, il y a une dizaine +d'années, le père mourut, laissant le verger à l'abandon, laissant la +mère épuisée de travail et à demi infirme. A ce moment on pensa bien +faire, à la mairie du plus prochain village, en offrant de placer la +veuve dans un hôpital; mais l'idée de se séparer de leur vieille mère +jeta les deux soeurs aveugles dans un désespoir affreux: «Plus tard, +supplièrent-elles, plus tard, s'il le faut absolument; laissez nous +d'abord essayer de vivre ensemble; <i>nous ferons tout ce que nous +pourrons</i>! Et, quand je vais dire ce qu'elles ont fait, vous croirez +entendre un conte embelli à plaisir.</p> + +<p>Elles ont appris à filer de la laine, et, en prolongeant leurs heures +d'études jusqu'au milieu de la nuit, bien entendu sans avoir besoin de +lumière, elles sont aussi parvenues à apprendre à coudre, assez bien +pour gagner quelque argent, avec de l'ouvrage confié par les bonnes âmes +d'alentour. Elles ont appris à laver leur linge, s'asseyant au lavoir à +côté d'une voisine obligeante qui les avertit si c'est assez propre, ou +bien s'il faut frotter un peu plus. Dans les commencements elles +possédaient une chèvre, dont le laitage composait d'ailleurs, avec du +pain, leur presque seule nourriture, et la vieille maman avait encore la +force de la mener paître le long des routes, tout en ramassant du bois +mort pour le feu des veillées. Puis, la pauvre veuve est devenue en +enfance, gardant l'envie de s'en aller comme autrefois sur les chemins, +à la grande inquiétude de ses filles qui n'osaient plus perdre le +contact de sa robe: «Mon Dieu, disaient-elles, si elle s'égarait, si +elle allait choir dans quelque fossé! Comment ferions-nous pour courir à +sa recherche, puisque nous n'avons point d'yeux?» Aujourd'hui, cette +crainte n'est plus, car la mère est alitée, et elle est devenue aveugle +à son tour! Et les deux soeurs redoublent de tendresse, pour celle que +jamais elles n'ont vue et qui ne peut plus les voir. Elles redoublent de +travail aussi, afin de lui procurer tout ce qui peut adoucir son déclin. +Elles s'ingénient à la distraire, elles s'évertuent à la tenir bien +propre, et, détail qui me semble adorable, quand il s'agit de la changer +de linge, elles font chaque fois pieusement chauffer la pauvre +grossière chemise, à la flamme de quelques branches mortes ramassées à +tâtons dans les bois. Jamais elles n'ont demandé l'aumône, jamais on n'a +entendu sortir de leurs bouches un murmure ni une plainte.</p> + +<p>Au milieu de leur éternelle nuit, tâtonnant sans cesse et cherchant avec +leurs mains, toutes les deux pour aider cette mère, qui tâtonne et +cherche aussi dans une obscurité pareille, elles ont une douceur +toujours égale et une sorte d'inaltérable contentement....</p> + +<p>La source de telles résignations nous demeure bien inaccessible, et, +tout cela, n'est-ce pas? est d'ailleurs plein de mystère, car nous +restons confondus devant la destinée de ces âmes hautes et sereines, +qu'emprisonnent ainsi, comme par châtiment, des enveloppes de ténèbres.</p> + +<p>Mais ce que nous pouvons constater, sans arriver à le bien comprendre, +c'est qu'un bon sourire calme et clair est à demeure sur le visage de +tous ces déshérités, de tous ces sacrifiés, dont je n'ai pu vous donner +la liste trop longue.</p> + +<p>Au contraire, nous, gens quelconques du tourbillon de ce siècle, notre +lot, à presque tous, est l'agitation vaine, le désir et la détresse.... +Mon Dieu, devant la banqueroute de nos plaisirs, le vide pitoyable de +nos élégances, le néant de nos petits rêves puérils, devant la fuite des +jours et l'effeuillement de tout, que faire, aux approches si +solennelles du grand soir, où nous réfugier, où nous jeter?... Il y a +bien les cloîtres, restes d'un autre temps, débris qui subsistent et où +l'on va encore; mais ils ne conviennent qu'au petit nombre de ceux qui +ont gardé la croyance en des dogmes précis, et je ne sais pas d'ailleurs +s'ils y trouvent tant que cela le repos, ces révoltés et ces solitaires +qui vont orgueilleusement s'y enfermer. Alors, considérons de plus près +le cas étrange de nos prix Montyon, qui ne se séparent point des autres +hommes leurs frères, mais qui trouvent la paix en s'oubliant pour eux.</p> + +<p>Avant de finir, je veux citer l'apôtre une fois encore: «Maintenant, +donc, dit-il, ces trois forces demeurent: la foi, l'espérance et la +charité; mais la plus grande est la charité.» De nos jours, nous ne +pouvons plus, hélas! parler ainsi. Malgré ce demi-réveil de mysticisme, +auquel nous assistons et qui, je le crains, sera passager comme une +chose de mode, la foi, sapée par tant d'ouvriers de mort, s'en est allée +avec l'espérance. Où sont-ils ceux d'entre nous qui oseraient dire, avec +une certitude triomphante, qu'ils ont la foi et qu'ils ont l'espérance? +Mais la charité reste.... A la charité, nous pourrions encore accrocher +nos mains découragées et lassées.... Et, après nous être inclinés très +humblement devant ceux dont j'ai eu mission de parler, devant ces vieux +serviteurs aux doigts calleux, devant ces vieilles servantes usées et +infirmes, devant ces aveugles, devant ces pauvres et ces pauvresses, +peut-être pourrions-nous essayer—oh! à très petites doses, suivant nos +faibles moyens, et seulement aux instants où nous nous sentons +meilleurs,—peut-être, après leur avoir fait ici notre révérence +profonde, pourrions-nous essayer... de les imiter un peu.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LES_PAGODES_DOR" id="LES_PAGODES_DOR"></a>LES PAGODES D'OR</h2> + + +<p>En mer, l'extrême matin, dans les brumes de l'Iraouaddy, devant les +bouches du grand fleuve, au milieu du tourbillon des goélands et des +mouettes.</p> + +<p>Partis depuis trois jours de Calcutta, nous devons être à toucher la +terre de Birmanie, dont rien pourtant ne se devine encore. L'eau, si +bleue la veille, quand nous traversions le golfe de Bengale, est devenue +blonde et n'a plus de contours, sous cette bruine couleur de perle qui +tout de suite se confond avec elle. Le lever du jour n'éclaire pour +nous qu'un monde inconsistant, qui n'a pas de limites apparentes, mais +qui, cependant, n'est pas le vide; un monde de vapeurs chaudes, saturées +de germes.</p> + +<p>Innombrables, s'agitent les goélands et les mouettes. Des cris, des +battements de plumes. Blanches ou teintées de gris, des milliers, des +milliers d'ailes encombrent l'étendue imprécise; des ailes nerveuses, +rapides, cinglantes, qui fouettent l'air épais avec des bruits +d'éventail; la vie intense des oiseaux pêcheurs nous enveloppe, dans +cette buée, pour nous à peine respirable, que le grand fleuve exhale +toujours sur la fin des nuits.</p> + +<p>Midi. Comme au théâtre un rideau se lève, la brume en une minute se +détache des choses terrestres; elle monte et se dissout dans le ciel, +c'est fini. Un soleil torride, soudainement dévoilé, fait luire autour +de nous des eaux jaunâtres. De tous côtés apparaissent des côtes basses, +à demi noyées, dirait-on, et que recouvre un tapis d'humides verdures. +Et, dans le lointain de ce pays plat, au fond de ces plaines trop vertes +où rien d'humain ne se dessine, quelque chose d'unique arrête et déroute +les yeux; on croirait une grande cloche d'or, surmontée d'un manche +d'or.... C'est bien de l'or, à n'en point douter: cela brille d'un éclat +si fin! Mais c'est tellement loin qu'il faut que ce soit gigantesque; +cela excède toutes les proportions connues; avec cette forme étrange, +qu'est-ce que cela peut être?</p> + +<p>C'est la pagode pour laquelle j'ai entrepris ce long pèlerinage, la plus +sainte des pagodes de Birmanie, qui contient des reliques des cinq +Bouddhas, et trois cheveux de Gaudama, le dernier venu des cinq. Elle +est millénaire; depuis les vieux temps, les fidèles y accourent de tous +les points de l'Asie, apportant des richesses et de l'or, de l'or +surtout, des plaques et des feuilles d'or, pour épaissir cette couche +magnifique dont sa grande tour est revêtue et qui miroite là-bas sous ce +soleil. Et il y a des siècles qu'elle brille ainsi, la pagode, toujours +pareille à elle-même; malgré tant de modernes bouleversements qui, +paraît-il, ont eu lieu à ses pieds, dans la ville de Rangoun, son +premier aspect au loin est demeuré inchangeable; pendant tout notre +moyen âge, les pèlerins sans nombre, que lui amenaient de la Chine ou de +l'Inde les somptueux et bizarres navires, l'apercevaient, sur l'horizon +et au soleil de ces temps-là, telle que je la vois en ce moment: cloche +d'or, comme posée au milieu de cette étendue d'éternelle verdure.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Donc, la ville où nous allons aborder, c'est Rangoun, et très vite elle +s'approche,—tandis que cette cloche d'or là-bas s'obstine à rester +invraisemblable et lointaine.</p> + +<p>Oh! la stupéfiante laideur de ce qui nous apparaît! Aux rives jadis +édéniques de l'Iraouaddy, les nouveaux conquérants ont vomi des +ferrailles, de la houille, des hauts-fourneaux qui empestent l'air; car +c'est ici, hélas! à Rangoun, que la grande pieuvre appelée +«<i>Civilisation d'Occident</i>» est venue appliquer sa principale ventouse +pour tirer à soi les richesses et les forces vives de la Birmanie. Cinq +ou six kilomètres de toits en zinc, de hangars en briques, de +cargo-boats amarrés à la file contre les berges. Et les pauvres belles +pagodes d'autrefois—pas l'inaccessible, là-bas, mais quantité d'autres +qui s'étaient élevées confiantes au bord du fleuve,—mêlent à présent +leurs pointes dorées aux mille tuyaux noirs des usines. Et les pauvres +Birmans, associés par force à toute cette récente agitation ouvrière, se +démènent, se fatiguent dans le charbon, dans la fumée. Et les pauvres +éléphants travaillent aussi, chargent sur leur dos les rails de tramway, +les madriers, contribuent pour leur part à ce mouvement général, qui +s'appelle «<i>Le Progrès</i>».</p> + +<p>Après les horreurs du quai, les horreurs de la ville. Une Rangoun +immense et toute neuve, dotée de squares aux gazons tondus correctement. +Le long des rues sans fin, bien tirées au cordeau, s'aligne tout ce qui +a pu germer dans des cervelles européennes en délire colonial: temples +grecs (stuc et plâtre) où l'on vend de la charcuterie; manoirs féodaux +(zinc et lattis) qui sont des magasins de chaussures; cathédrales +gothiques (brique et fonte) habitées par des brocanteurs chinois!—Car +les Chinois en plus, les Chinois par milliers se sont abattus sur ces +pauvres Birmans....</p> + +<p>On sait que les Européens, dans ces pays de mortelle chaleur, ne sortent +que le soir. Je dois donc attendre le déclin du soleil pour me rendre à +cette pagode, aperçue de si loin dès mon arrivée, dans les +éblouissements de midi.</p> + +<p>Ma voiture fermée n'en finit pas de traverser toute l'horrible ville, +toute l'horrible banlieue de brique et de zinc, et, depuis un moment, je +me laisse conduire, écoeuré, sans plus regarder rien, quand mon cocher +hindou m'arrête, s'avance à la portière et me déclare que nous sommes +arrivés.</p> + +<p>Je prévoyais donc la grande cloche d'or toute proche et surplombante. +Non, je ne J'aperçois nulle part. Mais je suis au pied d'une colline aux +bords abrupts, comme fortifiée, défendue par un fossé d'enceinte. Or, +cette colline est un bois de haute futaie, où les longues palmes et les +éventails immenses de la flore équatoriale entremêlent en fouillis +leurs puissantes nervures. Et, ça et là, parmi les cimes des arbres, +entre leurs grands panaches verts, s'élancent des espèces de clochetons +en dentelle d'or, donnant à entendre que ces masses de feuillages +abritent des palais féeriques, cachent de très fastueux édifices, d'un +art inconnu et exquis.</p> + +<p>Par-dessus le large fossé, un seul pont donne accès à ce bocage de la +colline sacrée, un pont ascendant qui a des marches comme un escalier. +Il aboutit à une porte qui s'ouvre sur de l'ombre, sur de la nuit, comme +une bouche de tunnel, mais qui est toute dorée, ciselée, guillochée, +autant qu'un joyau. Et, de chaque côté de cette délicate entrée des +enchantements, deux monstres en pierre blanchâtre, de quarante pieds de +haut, étonnants d'énormité et de massive barbarie, font la garde, +accroupis sur leur derrière dans la pose des chiens; au-dessus de tous +les palmiers, de toutes les verdures, de tous les ors, leurs têtes se +profilent sur le ciel, gueule ouverte, crocs dégainés dans un rictus qui +sent déjà le voisinage de la Chine et de son Dragon Céleste. Sans doute +ils ont mission d'avertir les arrivants qu'il n'y aura pas que de la +magnificence et de la grâce dans cet éden, mais qu'il y planera aussi du +mystère et un peu d'effroi, parce que c'est le domaine des Esprits, +c'est l'autel que les hommes de cette contrée ont, suivant leur rêve +particulier, élevé à l'Inconnaissable.</p> + +<p>Je franchis la belle porte, au couronnement tout hérissé de clochetons +d'or, et je m'engouffre dans la montée obscure. On y est surpris par la +pénombre; d'ailleurs, le soir approche elle soleil torride va +s'éteindre. On glisse un peu sur les marches, usées, polies par le +continuel passage des pèlerins aux pieds nus. Dans ce couloir ascendant, +une capiteuse odeur de fleurs imprègne l'air qui est chaud et lourd, qui +sent la fièvre et le gardénia, qui a je ne sais quoi de voluptueusement +mortel. Des gens montent et descendent, me frôlent sans bruit. Ce sont +des Birmans, des vrais, en costume; à part les pauvres ouvriers des +docks, je n'en avais pas encore rencontré en traversant l'affreuse ville +d'en bas, qui ne m'avait semblé peuplée que de Chinois et d'Anglais. Et +surtout ce sont des Birmanes, les premières que je vois; dans les +lointains du couloir, leurs groupes se détachent en couleurs vives et +claires. Je monte, je monte toujours. Des dorures brillent aux poutres +ciselées des interminables plafonds. Maintenant, de chaque côté de +l'escalier, il y a des marchands de sucreries, de jouets, de statuettes, +de fleurs; tant et tant de fleurs, pour les Bouddhas qui habitent +là-haut, des mannes remplies de bouquets qui embaument, des lis, des +jasmins, des tubéreuses; on est troublé par l'excès et le mélange décès +parfums dans la chaleur molle du soir.</p> + +<p>Oh! les gentilles et rieuses petites personnes, ces Birmanes, si parées, +sous leurs soies de nuances tendres! Aux épaules, elles ont des écharpes +d'impalpable gaze, tantôt rose, tantôt vert d'eau, aurore ou bleu de +ciel. Des fleurs naturelles dans les cheveux, toutes,—et souvent le +cigare aux lèvres, avec le rire. Figures qui sentent déjà +l'Extrême-Asie, je suis forcé de le reconnaître; rien cependant du +regard bridé, ni du profil plat des Japonaises; mais quand même un peu +de race jaune, juste ce qu'il en faut pour retrousser le coin des yeux +et donner une câline expression de chatte. Celles qui montent les +marches apportent de gros bouquets là-haut en offrande; celles qui +descendent n'ont plus de fleurs qu'à la coiffure: gardénias toujours et +roses pompons. L'amusement de les rencontrer me distrait de toutes +choses, le long de ce chemin couvert, qui monte aux pagodes.</p> + +<p>Je franchis encore des portes dorées que gardent des monstres, et les +marches se succèdent dans une croissante pénombre où scintillent les ors +des voûtes. Birmans et Birmanes qui ne cessent d'arriver pour +l'adoration du soir, achètent en habillant des gâteaux, des bouquets, +aux petits étalages qui bordent les escaliers; ils ont la piété rieuse +et légère, au dehors du moins; au fond de leurs âmes, qui peut savoir? +Ce sont des Aryens, mais très croisés de Chinois, autant dire des êtres +pour nous incompréhensibles.</p> + +<p>Un marchand veut me vendre des fleurs; alors des jeunes filles qui +redescendaient s'arrêtent pour me faire signe que je dois en offrir, +comme les autres, aux Bouddhas habitant là-haut.—Cela ne se refuse pas: +oh! certainement, je veux bien en porter, moi aussi, des fleurs, aux +Bouddhas,—même à l'image, au reflet un peu déformé, que leurs grandes +âmes de pitié ont pu laisser dans ces cervelles d'Extrême-Asie....</p> + +<p>Ces femmes semi-jaunes, par un raffinement de coquetterie un peu +décadente, sont jupées comme autrefois chez nous les Merveilleuses; la +soie du pagne qui leur serre les reins semble toujours mesurée trop +juste et, pendant la marche, s'entr'ouvre pour laisser passer une jambe +nue, très jolie avec sa couleur d'ambre. D'abord j'avais cru à un cas +exceptionnel chez une qui se serait habillée trop vite; non, chez toutes +c'est ainsi; à chaque pas qu'elles font, à chaque mouvement, on prévoit +que cela va s'ouvrir trop haut, mais toujours cela s'arrête à point, et +les convenances restent sauves. Pour obéir aux jeunes filles, j'ai +acheté une gerbe, dont le parfum vraiment me grise un peu, dans ces +escaliers trop encombrés, où il fait si chaud, où la foule sent déjà si +fort le musc de Chine, le jasmin et la chair.</p> + +<p>Enfin, tout à coup, au débouché de la dernière porte, l'air libre, la +grande lumière retrouvée,—l'éblouissement des pagodes d'or! Et, tant +c'était chose inimaginable, il y a une minute de stupeur et d'arrêt, +avec un imperceptible: «Ah!» que l'on n'a pu retenir.</p> + +<p>Je me souviens d'avoir vu jouer, quand j'étais enfant, une féerie qui +développait les aventures de la jeune princesse du pays des Sonnettes, +persécutée par de mauvais Enchanteurs. Le premier acte se passait dans +la capitale du roi Drelindindin, son père, une ville d'or et de +pierreries, où les palais, ajourés comme des dentelles, dardaient de +tous côtés vers le ciel bleu d'étourdissants clochetons pointus. Et tout +cela, qui était de la toile peinte et du clinquant, avait la prétention +de figurer une magnificence telle qu'il n'en pourrait exister nulle +part. Mais ce que j'ai ici devant les yeux,—et qui est de l'or vrai, +du bronze d'or, des mosaïques de cristal,—dépasse mille fois, en +richesse et en extravagance, la conception de ces décorateurs.</p> + +<p>L'escalier d'ombre par lequel je viens de monter a joué le rôle des +vestibules noirs qui, chez nous, préparent et augmentent l'effet des +panoramas. Au sommet de cette colline, je suis dans une sorte de ville, +oh! si étincelante et fantastique, sous le ciel vert du soir où +s'effilent des petits nuages couleur de braise rouge et de braise +orange; une ville en or, que le bois de palmiers enveloppait entre ses +rideaux de larges éventails et d'immenses plumes. Au milieu, trône cette +pyramide d'or, en forme de cloche à long manche, qui ce matin m'était +apparue du large, celle qui se voit de si loin, de toutes les vertes +plaines par où les pèlerins arrivent; sa pointe, presque effrayante de +monter si haut,<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> brille comme du feu au soleil couchant, et sa base, +qui s'élargit pour former un cône immense, ressemble à une colline tout +en or. De l'or partout; auprès et au loin, de l'or se détachant sur de +l'or. Alentour de cette pyramide centrale, se groupent en cercle une +multitude de choses aussi follement dorées et aussi pointues, qui toutes +s'amincissent en flèches dans l'air; on dirait presque, au pied de la +colline d'or, des bosquets de longs ifs d'or;—mais ce sont des pagodes +d'un luxe inouï, entièrement brillantes depuis le faîte des clochetons +jusqu'au sol; ou bien, dans de gigantesques vases d'or, ce sont des +gerbes de fleurs d'or, des gerbes allongées comme des arbres....</p> + +<p>Les Birmans, les Birmanes, en adoration souriante, avec des gardénias +plein les mains, font lentement le tour de cet amas de joailleries, par +une voie circulaire qui, du côté extérieur, est bordée d'autres pagodes +aussi tout en or, et qui est close au-delà, un peu sombrement, par +l'épais rideau vert des feuillages, par les grandes palmes et les grands +éventails du bois.</p> + +<p>Après le saisissement de l'arrivée, l'esprit se heurte à l'inconnu des +symboles,—ou bien s'amuse aux bizarreries des architectures, à l'art +singulier des détails.... Ah! dans le quartier du milieu, parmi les ifs +d'or, il y a des monstres, à demi cachés derrière les frondaisons +rigides et, magnifiques: ce sont des sphinx dorés, de taille tout à fait +colossale, assis dans la même pose que ceux de l'Egypte et portant très +haut, entre les gerbes de fleurs d'or, leur placide visage de femme; ou +bien ce sont des éléphants blancs, agenouillés, montrant ça et là leur +énorme dos de pierre ou de marbre, tout caparaçonné d'or.... On entend +une vague musique très douce, qui paraît venir de partout à la fois et +dont l'air est comme imprégné;—et elle émane de tous ces bouquets en +or, dont les tiges s'élancent des grands vases: chacune de leurs fleurs +est une sonnette légère, que le moindre souffle agite....</p> + +<p>Même là-haut, là-haut en plein ciel, le sommet de la pyramide souveraine +est couronné d'une sorte de gigantesque chapeau-chinois, d'où les +cloches et les clochettes éoliennes retombent en grappes, en grappes +d'or, il va sans dire, et chantent aussi dans l'indéfinissable concert.</p> + +<p>Ce qui surtout donne à ces édifices et à leurs flèches un aspect +d'orfèvrerie précieuse, ce qui, plus encore que les dorures, jette tant +de feux le long des piliers, des couronnements, des frises, c'est une +profusion de mosaïques, en cristal de différentes couleurs taillé à +facettes comme les pierres fines; on dirait que tout ruisselle de +saphirs, de rubis et d'émeraudes.</p> + +<p>Avec la foule soyeuse, je suis conduit à cheminer doucement, par cette +rue pavée d'antiques dalles blanches, qui tourne à travers la ville en +or. Toutes ces pagodes si miroitantes, aux toitures si éperdument +pointues, sont ouvertes et laissent paraître leurs dieux. Sous les +voûtes, inimaginables de richesse, entre ces colonnes ciselées avec des +patiences chinoises, dans ces intérieurs qui ne sont qu'or et +pierreries, on les aperçoit, les Bouddhas, de taille surhumaine, assis +en cénacle, à l'abri de parasols brodés et rebordés d'or; devant eux, +des urnes d'or pour les encens qui fument, des vases d'or pour les +gardénias et les tubéreuses qu'on leur apporte chaque soir, et des +candélabres d'or qui, avant le crépuscule, viennent déjà de s'allumer. +Ils sont de deux sortes, les Bouddhas de Birmanie; les uns en or si poli +qu'ils reflètent les mille petite flammes des cires; les autres en +albâtre, blêmes comme des cadavres; mais tous, gardant les yeux baissés +dans la même attitude rituelle, ont le même sourire et le même visage de +mystère.</p> + +<p>L'air peut-être semble un peu moins lourd ici, sur cette colline, que +dans la ville et les prairies d'en bas; mais il est si chaud encore, et +puis si chargé de la fumée des cassolettes, du parfum des bouquets, de +la senteur qu'exhalent alentour les bois et la terre, avec on ne sait +quoi de troublant et de morbide!...</p> + +<p>J'en suis à mon deuxième, à mon troisième tour,—je ne sais plus,—dans +cette rue circulaire bordée de façades en or. Le grand rideau d'arbres, +qui enferme tout, se fait plus sombre; vers l'ouest, une sorte +d'incendie, qui doit être au ras des plaines, nous envoie des reflets +rouges à travers les branchages, il crible le bois sacré de longues +rayures en feu,—et c'est le soleil qui, décidément, va s'éteindre. +Auprès de moi cheminent toujours les groupes de jeunes femmes, jupées en +Merveilleuses et drapées d'écharpes de gaze; sans cesser de sourire, +elles chantent à demi-voix des hymnes bouddhiques, en battant des mains +pour marquer la mesure lente: adorations frivoles et gaies. Il y a aussi +des petits garçons, qui, tout en faisant le tour des autels comme les +grandes personnes, jonglent des pieds et des mains avec des ballons +légers, mais sans bruit, sans cris, d'une manière facile et discrète, en +conservant une grâce un peu féminine. Beaucoup d'autres fidèles sont +accroupis en prières, devant toutes ces pagodes ouvertes où Ton +aperçoit, dans l'or des fonds, les compagnies de Bouddhas aux yeux +baissés; en chantant leurs vagues litanies, ils se cachent le visage +derrière des touffes de fleurs blanches qu'ils tiennent au bout de +bâtonnets, et qu'ils iront ensuite déposer dans les vases d'or, aux +pieds des dieux d'or. Et des cortèges de bonzes, de temps à autre, +traversent la foule; ils passent empressés avec des bouquets; tous +pareils et tous, suivant l'immuable rite, vêtus de jaune à deux tons: +robe jaune orange, draperie jaune soufre. Comme leurs têtes rasées sont +jaunes aussi, et leurs bras nus, d'un jaune d'ambre, on dirait, sous cet +éclairage du soir qui les avive, des personnages en or, dans la ville +d'or.</p> + +<p>Ces pagodes du tour, aux mille flèches si dorées, diffèrent à l'infini +de formes, d'ornements et de ciselures; mais toutes font scintiller +leurs innombrables petits cristaux à facettes, et toutes s'allongent, +s'étirent éperdument vers le ciel, se terminent en minces aiguilles +effilées; leurs piliers courts, que l'on dirait tendus de brocarts, +leurs petits portiques à festons étranges, sont comme écrasés sous la +hauteur exorbitante et l'extravasement des toitures d'or,—toitures à +cinq ou six étages qui ne sont que des prétextes pour multiplier en +l'air des cornes et des pointes. Mon Dieu, si pointu, tout cela, pointu +jusqu'à l'invraisemblance!... Et comme c'est singulier, cette conception +de la pointe, du faisceau de pointes, qui persiste depuis des siècles à +hanter l'imagination des peuples de la Birmanie et du Siam: en ces +pays-là, temples, palais, casques de dieux ou de rois, doivent être +surmontés de quelque chose d'aigu et d'infiniment long,—sans doute pour +attirer les effluves célestes comme les paratonnerres attirent les +orages.</p> + +<p>Outre les pagodes, il y a quantité d'édicules en or, kiosques +bizarrement frêles, ou simples clochetons qui s'élancent du sol, +s'amincissent en fuseau, et portent tous au bout de leur flèche un +chapeau-chinois garni de clochettes éoliennes; il y a des obélisques +d'or, entièrement: gemmés comme de rubis et d'émeraudes, avec des sphinx +d'or assis au sommet, cm bien des petits éléphants d'or. Et, un peu +partout, des hampes gigantesques, du haut en bas scintillantes d'or et +de pierreries, soutiennent en l'air des oriflammes transparentes, ou de +longs <i>boas</i> en soie, presque impondérables, que le moindre souffle +remue, soulève, enchevêtre aux palmes ou aux branches du bocage voisin.</p> + +<p>Ces arbres, qui se serrent autour de la ville en or, qui se penchent sur +elle comme pour la tenir plus enclose, sont des cocotiers empanachés de +plumes géantes, des lataniers aux troncs aussi droits et lisses que des +colonnes de marbre, et de monstrueux banians des Indes déployés en +voûtes d'ombre. Si les uns ou les autres ont poussé trop près des +pagodes, au lieu de les arracher on les a revêtus de splendeur: il y a +des ramures toutes cerclées de bijouterie, des palmiers dont la tige +est entièrement gainée d'or et de cristal.</p> + +<p>Tant de délicates merveilles amoncelées sur cette colline représentent +des siècles de patient travail, car tout cela fut commencé au temps +nébuleux de la première expansion bouddhiste. Malgré les couches d'or, +entretenues si brillantes, ça et là se dénote un archaïsme très +lointain. Et même la caducité, parfois, s'indique au fléchissement des +lignes; vers la terre surtout, l'usure des socles de marbre et des +dalles, le dénivellement de la voie, disent les ans sans nombre, donnent +ce <i>sentiment du passé</i> sans lequel les lieux d'adoration nous font +l'effet de n'avoir pas d'âme; on sent qu'elles sont très vieilles, ces +pagodes, et que beaucoup de générations mortes les ont saturées de leurs +prières étranges....</p> + +<p>Toutes ces jeunes femmes au pagne de soie, qui ont des gardénias ou des +roses pompons sur leurs cheveux lisses et noirs, on les prendrait pour +des petites fées du sourire, et cependant il est visible qu'elles prient +aussi, elles,—à leur énigmatique et un peu chinoise manière. Comme moi, +elles passent et repassent. Leurs groupes, qui se détachent en teintes +fraîches sur ce décor de fantasmagorie, me croisent à chaque tour dans +la rue enchantée, et il en est que je commence à reconnaître. +L'une,—qui, cependant, me restera à jamais aussi indéchiffrable que les +autres,—est devenue à mes yeux l'incarnation de la beauté birmane; dès +que je vois apparaître son pagne couleur de jonquille, involontairement +je deviens attentif; malgré moi j'ai presque concentré sur elle ma +rêverie de solitaire, et d'égaré ici, par ce soir troublant où il y a +trop de parfums, dans l'air trop chaud....</p> + +<p>Ah! là-bas, ces haillons que je n'avais pas vus! Toute une pouillerie +humaine, échouée entre deux palais d'or, au pied d'une haute gerbe de +fleurs d'or! Je m'approche et l'on me tend des mains sans doigts, on +tourne vers moi des figures mangées, on me parle avec des bouches sans +lèvres; les lépreux de Rangoun! C'est leur poste de chaque soir pour +guetter les aumônes. Dans ce lieu où tout était luxe de songe, charme et +grâce, il fallait bien quelque chose, en un recoin, pour rappeler ces +réalités que l'on eût risqué d'oublier: la pourriture et la mort....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les derniers rayons du couchant rouge viennent à peine de s'éteindre, et +le ciel en une minute se fait crépusculaire, et la foule s'apprête à +quitter ce lieu magique; dans les pays très proches de l'équateur, il +est si court, l'instant de la véritable vie diurne; il commence tard, +quand le terrible soleil n'est plus qu'à son déclin, et finit presque +subitement dès qu'il se couche; les soirs ne se prolongent pas comme les +nôtres en lumière adoucie; soudain c'est l'ombre,—accentuant +l'impression de dépaysement et d'exil. Rien d'ailleurs, pour nous, +Européens, ne contribue à la mélancolie de ces régions comme la brusque +tombée de leurs nuits.</p> + +<p>Déjà le rideau des arbres alentour est devenu presque un rideau noir, +au-dessus duquel, ça et là, quelque palmier, qui a jailli avec plus de +fougue, découpe en silhouette ses grandes plumes sur le ciel jaune et +vert. Et les petites bandes de nuages, qui étaient roses, passent au +violet assombri, liseré encore d'un peu de flamme orangée.</p> + +<p>Pour toutes les orfèvreries des pagodes, c'est l'heure d'étinceler plus +singulièrement dans la pénombre; ce qui reste de lumière joue sur les +façades précieuses et frêles, s'accroche aux saillies des dorures, aux +mille facettes du cristal. Objets de vitrine, dirait-on, bibelots si +fragiles qui, imprudemment, s'étalent au plein air du soir,—et qui, par +sortilège, sans doute, ont résisté depuis des siècles aux lourdes pluies +tropicales.</p> + +<p>Maintenant des souffles plus violents et plus chauds commencent de +passer, des bouffées soudaines qui sentent l'orage. Alors, toutes les +banderoles suspendues et tous les boas de soie au bout des hampes +magnifiques se tordent là-haut, convulsivement, et tous les palmiers, +avec un bruit de papier qui se froisse, agitent leurs plumets ou leurs +éventails. Et toutes les campanules d'or dans les buissons d'or font +entendre leurs sonnailles légères; toutes les cloches, les clochettes, +les chapeaux-chinois, à la pointe des flèches d'or, enflent en crescendo +dans le ciel leurs musiques éoliennes, au-dessus de la foule qui chante +à mi-voix en battant des mains. Chaque rafale passée, l'air redevient +accablant, avec ces parfums et ces senteurs de chair que le coup de vent +n'a pas su emporter. La terre et les arbres semblent attendre quelque +averse qui rafraîchirait, mais qui sans doute ne viendra pas ce soir, +car les petits nuages étirés en queue de chat continuent de rester +seuls, perdus dans la belle voûte limpide qui, peu à peu, tourne au bleu +des nuits.</p> + +<p>On allume toujours plus de bougies aux pieds des Bouddhas de taille +surhumaine qui tiennent cercle sous les plafonds d'or des pagodes +ouvertes; c'est eux maintenant qui prennent le plus d'importance, dans +cette féerie qui s'éteint; ils accaparent, sur leurs graves assemblées, +toute la lumière des cires. Eclairés par en dessous, ceux qui sont en or +ont aux lèvres, aux arcades sourcilières, des reflets qui changent en un +rictus leur sourire. Ceux qui sont en albâtre inquiètent davantage, si +pâles et blêmes, avec de longues oreilles mortes qui pendent sur les +épaules, et cet air de rire en dormant, ces grands yeux toujours clos, +que l'on a peints d'une frange noire pour marquer les cils baissés.</p> + +<p>Il y a moins de monde autour d'eux; leurs adorateurs peu à peu se +retirent, par le tunnel de descente, et cette quasi-solitude, où ils +vont rester bientôt, les rend pour moi plus présents. Je m'en irai quand +sera partie la jeune femme au pagne couleur jonquille, que je croise à +chaque tour de ma promenade circulaire; dans l'espèce d'hypnose où m'ont +jeté ces parfums, ce défilé toujours recommençant, et ces vagues +symphonies aériennes des sonnettes d'or, son image à elle commence à +trop m'occuper, je cède à la fascination de ses jolis yeux de chatte.... +Le mélancolique effroi qui me vient, à me sentir ici tellement étranger, +je le reconnais pour l'avoir éprouvé déjà en tant d'autres lieux du +monde; effroi d'être si inapte à comprendre les conceptions de ces +gens-là sur le Divin et sur la Mort.... Pendant ma brève existence +d'homme, jamais, jamais je n'aurai le temps de rien déchiffrer de cette +race, trop foncièrement dissemblable de la mienne; or, je sens en moi +sourdre un triste et ardent désir d'en pénétrer l'âme, et,—ceci pour me +confondre comme un rappel d'en bas,—c'est surtout à cause de cette +petite créature qui passe et repasse entre les pagodes dorées: son +regard et tout son être m'attirent plus que de raison.</p> + +<p>De temps à autre, l'un des bonzes drapés de jaune vient frapper sur une +énorme cloche suspendue tout près du sol, une cloche qui a la forme +d'une pagode et que surmonte aussi une pointe effilée. Il frappe à longs +intervalles, comme chez nous pour les glas, et le marteau est si +enveloppé, si moelleux, qu'on dirait des vibrations d'orgue. Ce doit +être quelque signal pour la fin des prières; d'ailleurs, les groupes se +font de plus en plus clairsemés, les adorateurs s'en vont.</p> + +<p>Ah!... Elle est partie, la jeune femme au pagne couleur jonquille; donc, +c'est fini, jamais, jamais plus je ne saurai rien d'elle. Son départ me +laisse intolérablement seul, et je préfère m'en aller aussi.</p> + +<p>Mais justement, vers l'entrée du couloir de descente, se dirige une +foule spéciale, où l'on cause et l'on rit de belle humeur: robes +dépenaillées; voix sinistrement bouffonnes, comme de gens qui n'auraient +plus ni larynx ni palais; rires mouillés, qui gargouillent dans de la +pourriture. C'est le clan des lépreux, qui se retire content parce que +les aumônes sans doute ont été larges ce soir.... Redescendre en si +lamentable compagnie, non; plutôt je recommencerai le tour des pagodes +une dernière fois.</p> + +<p>La nuit vient, la vraie nuit d'étoiles; son recueillement peu à peu +descend sur toutes les belles flèches dorées. Je reste l'unique +promeneur, et les innombrables petites bougies, qui font grimacer les +masques brillants des Bouddhas, achèveront de se consumer dans la +solitude. Les rafales ont cédé la place à une brise tiède et régulière +qui agite en symphonie d'ensemble les milliers de clochettes au son pur; +une musique sans nom, qui semble jouée par des élytres d'insectes, plane +au-dessus des pagodes d'or, au niveau de leurs pointes extrêmes, très +haut en l'air, tandis qu'en bas, au fond de quelque tabernacle, des +bonzes chantent des litanies à bouche close. Je crois bien que me voici +hypnotisé tout à fait. Je rêve en marchant: je suis dans la ville du roi +Drelindindin; des fées, des bonnes et des méchantes fées, habitent la +forêt voisine; quant à la jolie Birmane au pagne jonquille, elle n'est +pas loin de se confondre pour moi avec cette princesse que les Génies +persécutaient....</p> + +<p>A la fin de mon dernier tour, avant de redescendre, je m'arrête sur le +seuil et me retourne pour regarder. Ces pagodes de Rangoun, elles sont +au nombre des merveilles qu'en passant sur la terre il faut avoir vues; +mais j'y aurai fait un pèlerinage sans lendemain, car je vais rentrer ce +soir même à bord du paquebot qui doit partir à la pointe du jour pour me +ramener au Bengale.</p> + +<p>Et mon regard d'adieu, sur tout cela que je ne reverrai jamais, m'en +laissera une plus inoubliable vision. Les ors continuent de briller, on +ne sait trop comment puisqu'il fait nuit. La pyramide géante qui est au +milieu se détache en luisances claires sur le bleu sombre du ciel, et la +colline d'or qui lui sert de base garde ses reflets. Alentour, se +pressent les petites pagodes aux prodigieuses toitures, les hautes +gerbes de feuillages en bronze doré, toutes choses dont l'obscurité ne +permet à présent de voir que les silhouettes étrangement pointues et +l'éclat de métal précieux. Plus que jamais on dirait des bosquets de +longs ifs d'or. Mais ce sont des ifs chargés de fleurs qui sonnent, et +leurs myriades de campanules remuent doucement pour donner dans l'air +une sorte d'immense concerto diffus, comme avec des sonorités de +tympanons et des voix grêles de cigales....</p> + +<p>Le lendemain, de bonne heure, quand je m'éveille à bord du paquebot qui +me ramène aux Indes, l'hélice tourne déjà depuis longtemps, et nous +sommes aux bouches du fleuve, comme hier dans les voiles nacrés des +matins de l'Iraouaddy, au milieu de la nuée des mouettes et des goélands +gardiens du seuil. Même décor imprécis d'eau gris perle et de brume +gris perle, mêmes cris d'oiseaux et mêmes tourbillonnements d'ailes +blanches.</p> + +<p>Et là, en route, on me conte sur les Birmans une touchante histoire:</p> + +<p>Il y a une vingtaine d'années, quand les Anglais,—pour venger un de ces +griefs, comme les Européens en ont toujours contre les peuples rêveurs +de l'Asie, et qui rappellent ceux du loup contre l'agneau,—vinrent +surprendre dans leur palais le roi et la reine pour les emmener en +captivité à Bombay, et les jetèrent sur une de ces grossières charrettes +à boeufs où l'on transporte les sacs de riz, le peuple de la ville se +rangea silencieux sur le parcours. Sans s'être concertés, tous, hommes +et femmes, au passage de la triste charrette qui emportait leurs +souverains et leur indépendance, se prosternaient la face contre terre, +déployaient leur, longue chevelure, retendaient devant eux en tapis, et +les roues, jusqu'au sortir des murailles, foulèrent cette noire jonchée +vivante....</p> + +<p>Pauvre gracieuse Birmanie!</p> + + +<h2>FIN</h2> +<hr style="width: 65%;" /> + + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Une sorte de béguin en toile cartonnée, pour garantir le +visage de la pluie et du soleil.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Hélas! les fils de l'Euzkalerria délaissent de plus, en +plus ce jeu du haute élégance pour le grossier football!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> J'écrivais ceci il y a deux ans. Or, ce jeu de pelote a +été, sur ma prière, maintenu et amélioré par l'«aménageur» de la plage, +par celui-là même que je qualifiais plus haut de demi-barbare. Le mot +d'ailleurs était injuste: homme de goût, artiste, aurais-je dû dire +plutôt. Sur nos sables tapissés d'oeillets et d'immortelles, il avait +rêvé de fonder une ville de bains qui n'enlevât pas au pays la couleur +ancienne, et ses études de la vieille Euzkalerria lui avaient permis de +dessiner des maisonnettes d'un archaïsme exquis.. Mieux valait pour tout +le monde ne rien bâtir du tout, bien entendu, et respecter cette +solitude; sa conception toutefois était acceptable,—mais allez donc la +faire entrer dans des cervelles vulgaires, ou seulement moyennes! Il a +été débordé. Un petit quartier purement basque, construit depuis deux +années d'après ses plans, semble un joyau rare en comparaison des +horreurs qui viennent de pousser alentour: donjons moyenâgeux en ciment +armé; fermes pseudo-normandes; tristes maisons noirâtres à toits +d'ardoise que l'on dirait échappées de la banlieue de quelque ville +ouvrière du Nord;—jusqu'à une espèce de gâteau de Savoie tout rond, +tout peinturluré, tellement saugrenu que les gens s'arrêtent devant pour +sourire. Et, si une croisade de défense ne s'organise au plus vite, +cette presque dernière de nos plages françaises non violées, finira, +comme toutes les autres, dans le ridicule. (Mars 1910.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Il ne s'agit ici, bien entendu, que du London South-West où +j'habitais.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Discours prononcé à l'Académie française à l'occasion des +prix de vertu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Un peu plus de deux fois la colonne Vendôme.</p></div> +</div> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h4>E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY—19215-4-10.</h4> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le château de La Belle-au-bois-dormant +by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DE LA *** + +***** This file should be named 16465-h.htm or 16465-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/4/6/16465/ + +Produced by Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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