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+The Project Gutenberg EBook of Pour la patrie, by Jules-Paul Tardivel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Pour la patrie
+ Roman du XXe siecle
+
+Author: Jules-Paul Tardivel
+
+Release Date: July 20, 2005 [EBook #16336]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POUR LA PATRIE ***
+
+
+
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+
+
+
+
+
+POUR LA PATRIE
+
+ROMAN DU XXe SIÈCLE
+
+
+ Par
+ J.-P. TARDIVEL
+ Directeur de la _Vérité_
+
+
+ Ne laeteris inimica mea super me, quia
+ cecidi: consurgam, cum sedero in tenebris,
+ Dominus lux mea est.
+
+ Ô mon ennemie, ne vous réjouissez
+ point de ce que je suis tombée; je me relèverai
+ après que je me serai assise dans les
+ ténèbres; le Seigneur est ma lumière.
+
+ Michaeas, propheta, VII, 8.
+
+
+ MONTRÉAL
+ CADIEUX & DEROME
+ LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 1895
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Le R. P. Caussette, que cite le R. P. Fayollat dans son livre sur
+l'Apostolat de la presse, appelle les romans _une invention
+diabolique_. Je ne suis pas éloigné de croire que le digne religieux
+a parfaitement raison. Le roman, surtout le roman moderne, et plus
+particulièrement encore le roman français me paraît être une arme
+forgée par Satan lui-même pour la destruction du genre humain. Et
+malgré cette conviction j'écris un roman! Oui, et je le fais sans
+scrupule; pour la raison qu'il est permis de s'emparer des machines
+de guerre de l'ennemi et de le faire servir à battre en brèche les
+remparts qu'on assiège. C'est même une tactique dont on tire quelque
+profit sur les champs de bataille.
+
+On ne saurait contester l'influence immense qu'exerce le roman sur la
+société moderne. Jules Vallès, témoin peu suspect, a dit: "Combien
+j'en ai vu de ces jeunes gens, dont le passage, lu un matin, a
+dominé, défait ou refait, perdu ou sauvé l'existence. Balzac, par
+exemple, comme il a fait travailler les juges et pleurer les mères!
+Sous ses pas, que de consciences écrasées! Combien, parmi nous, se
+sont perdus, ont coulé, qui agitaient au-dessus du bourbier où ils
+allaient mourir une page arrachée à la _Comédie humaine_.... Amour,
+vengeance, passion, crime, tout est copié, tout. Pas une de leurs
+émotions n'est franche. Le livre est là." [Citation du père Fayollat.]
+
+Le roman est donc, de nos jours une puissance formidable entre les
+mains du malfaiteur littéraire. Sans doute, s'il était possible de
+détruire, de fond en comble, cette terrible invention, il faudrait le
+faire, pour le bonheur de l'humanité; car les suppôts de Satan le
+feront toujours servir beaucoup plus à la cause du mal que les amis
+de Dieu n'en pourront tirer d'avantages pour le bien. La même chose
+peut se dire, je crois, des journaux. Cependant, il est admis,
+aujourd'hui, que la presse catholique est une nécessité, même une
+oeuvre pie. C'est que, pour livrer le bon combat, il faut prendre
+toutes le armes, même celles qu'on arrache à l'ennemi; à la
+condition, toutefois, qu'on puisse légitimement s'en servir. Il faut
+s'assurer de la possibilité de manier ces engins sans blesser ses
+propres troupes. Certaines inventions diaboliques ne sont propres
+qu'à faire le mal: l'homme le plus saint et le plus habile ne saurait
+en tirer le moindre bien. L'école neutre, par exemple, ou les
+sociétés secrètes, ne seront jamais acceptées par l'Église comme
+moyen d'action. Ces choses-là, il ne faut y toucher que pour les
+détruire; il ne faut les mentionner que pour les flétrir. Mais le
+roman, toute satanique que puisse être son origine, n'entre pas dans
+cette catégorie. La preuve qu'on peut s'en servir pour le bien, c'est
+qu'on s'en est servi _ad majorem Dei gloriam_. Je ne parle pas du
+roman simplement honnête qui procure une heure d'agréable récréation
+sans disposer dans l'âme des semences funestes; niais du roman qui
+fortifie la volonté, qui élève et assainit le coeur, qui fait aimer
+davantage la vertu et liait le vice, qui inspire de nobles
+sentiments, qui est, en un mot, la contrepartie du roman infâme.
+
+Pour moi, le type du roman chrétien de combat, si je puis m'exprimer
+ainsi, c'est ce livre délicieux qu'a fait un père de la Compagnie de
+Jésus et qui s'intitule: _le Roman d un Jésuite_. C'est un vrai
+roman, dans toute la force du terme, et jamais pourtant Satan n'a été
+mieux combattu que dans ces pages. J'avoue que c'est la lecture du
+_Roman d'un Jésuite_ qui a fait disparaître chez moi tout doute sur
+la possibilité de se servir avantageusement, pour la cause catholique,
+du roman proprement dit. Un ouvrage plus récent, _Jean-Christophe_,
+qui a également un prêtre pour auteur, n'a fait que confirmer ma
+conviction. Puisqu'un père jésuite et un curé ont si bien tourné une
+des armes favorites de Satan contre la Cité du mal, je me crois
+autorisé à tenter la même aventure. Si je ne réussis pas, il faudra
+dire que j'ai manqué de l'habileté voulue pour mener l'entreprise à
+bonne fin; non pas que l'entreprise est impossible.
+
+Un journal conservateur, très attaché au _statu quo_ politique du
+Canada, répondant un jour à la _Vérité_, s'exprimait ainsi:
+"L'aspiration est une fleur d'espérance. Si l'atmosphère dans
+laquelle elle s'épanouit n'est pas favorable, elle se dessèche et
+tombe; si, au contraire, l'atmosphère lui convient, elle prend
+vigueur, elle est fécondée et produit un fruit; mais si quelqu'un
+s'avise de cueillir ce fruit avant qu'il ne soit mûr, tout est perdu.
+La maturité n'arrive qu'à l'heure marquée par la Providence, et il
+faut avoir la sagesse d'attendre." [La _Minerve_, 11 septembre 1894.]
+
+Dieu a planté dans le coeur de tout Canadien français patriote "une
+fleur d'espérance." C'est l'aspiration vers l'établissement, sur les
+bords du Saint-Laurent, d'une Nouvelle-France dont la mission sera de
+continuer sur cette terre d'Amérique l'oeuvre de civilisation
+chrétienne que la vieille France a poursuivi avec tant de gloire
+pendant de si longs siècles. Cette aspiration nationale, cette fleur
+d'espérance de tout un peuple, il lui faut une atmosphère favorable
+pour se développer, pour prendre vigueur et produire un fruit.
+J'écris ce livre pour contribuer, selon mes faibles moyens, à
+l'assainissement de l'atmosphère qui entoure cette fleur précieuse;
+pour détruire, si c'est possible, quelques unes des mauvaises herbes
+qui menacent de l'étouffer.
+
+La maturité n'arrive qu'à l'heure marquée pas la divine Providence,
+sans doute. Mais l'homme peut et doit travailler à empêcher que cette
+heure providentielle ne soit retardée; il peut et doit faire en sorte
+que la maturation se poursuive sans entraves. Accuse-t-on le
+cultivateur de vouloir hâter indûment l'heure providentielle lorsque,
+le printemps, il protège ses plants contre les vents et les gelées et
+concentre sur eux les rayons du soleil?
+
+Entre l'activité inquiète et fiévreuse du matérialiste qui, dans son
+orgueil et sa présomption, ne compte que sur lui-même pour réussir,
+et l'inertie du fataliste qui, craignant l'effort, se croise les bras
+et cherche à se persuader que sa paresse n'est que la confiance en
+Dieu; entre ces deux péchés opposés, et à égale distance de l'un et
+de l'autre, se place la vertu chrétienne qui travaille autant qu'elle
+prie; qui plante, qui arrose et qui attend de Dieu la croissance.
+
+Que l'on ne s'étonne pas de voir que mon héros, tout en se livrant
+aux luttes politiques, est non seulement un croyant mais aussi un
+pratiquant, un chrétien par le coeur autant que par l'intelligence.
+L'abbé Ferland nous dit, dans son histoire du Canada, que "dès les
+commencements de la colonie, on voit la religion occuper partout la
+première place". Pour atteindre parmi les nations le rang que la
+Providence nous destine, il nous faut revenir à l'esprit des ancêtres
+et remettre la religion partout à la première place; il faut que
+l'amour de la patrie canadienne-française soit étroitement uni à la
+foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ et au zèle pour la défense de son
+Église. L'instrument dont Dieu se servira pour constituer
+définitivement la nation canadienne-française sera moins un grand
+orateur, un habile politique, ou un fougueux agitateur, qu'un parfait
+chrétien qui travaille qui s'immole et qui prie: moins un Kossuth
+qu'un Garcia Moreno.
+
+Peut-être m'accusera-t-on de faire des rêves patriotiques qui ne
+sauraient se réaliser jamais.
+
+Ces rêves,--si ce ne sont que des rêves,--m'ont été inspirés par la
+lecture de l'histoire de la Nouvelle-France la plus belle des temps
+modernes, parce qu'elle est la plus imprégnée du souffle apostolique
+et de l'esprit chevaleresque. Mais sont-ce purement des rêves? Ne
+peut-on pas y voir plutôt des espérances que justifie le passé, des
+aspirations réalisables vers un avenir que la Providence nous
+réserve, vers l'accomplissement de notre destinée nationale?
+
+Rêves ou aspirations, ces pensées planent sur les lieux que j'habite;
+sur ces hauteurs, témoins des luttes suprêmes de nos pères; elles
+sortent de ce sol qu'on arrosé de leur sang les deux races vaillantes
+que j'aime, je puis le dire, également, parce qu'également
+j'appartiens aux deux.
+
+Ma vie s'écoule entre les plaines d'Abraham et les plaines de
+Sainte-Foye, entre le champ de bataille où les Français ont
+glorieusement succombé et celui où glorieusement ils ont pris leur
+revanche. Est-il étonnant que dans cette atmosphère que des héros ont
+respirée, il me vienne des idées audacieuses; qu'en songeant aux
+luttes de géants qui se sont livrées jadis ici pour la possession de
+la Nouvelle-France, j'entrevoie pour cet enjeu de combats mémorables
+un avenir glorieux? Est-il étonnant que, demeurant plus près de
+Sainte-Foye que des plaines d'Abraham, je me souvienne sans cesse que
+la dernière victoire remportée sur ces hauteurs fut une victoire
+française; que, tout anglais que je suis par un côté, j'aspire
+ardemment vers le triomphe définitif de la race française sur ce coin
+de terre que la Providence lui a donné en partage et que seule la
+Providence pourra lui enlever?
+
+Pendant vingt années de journalisme, je n'ai guère fait autre chose
+que de la polémique. Sur le terrain de combat où je me suis
+constamment trouvé, j'ai peu cultivé les fleurs, visant bien plus à
+la clarté et à la concision qu'aux ornements du style. Resserré dans
+les limites étroites d'un journal à petit format, j'ai contracté
+l'habitude de condenser ma pensée, de l'exprimer en aussi peu de mots
+que possible, de m'en tenir aux grandes lignes, aux points
+principaux. Qu'on ne cherche donc pas dans ces pages le fini exquis
+des détails qui constitue le charme de beaucoup de romans. Je n'ai
+pas la prétention d'offrir au public une oeuvre littéraire
+délicatement ciselée ni une étude de moeurs patiemment fouillée: mais
+une simple ébauche où, à défaut de gracieux développements, j'ai
+tâché de mettre quelques idées suggestives que l'imagination du
+lecteur devra compléter.
+
+Si tel homme public, journaliste, député ou ministre, retrouve dans
+ces pages certaines de ses thèses favorites sur les lèvres ou sous la
+plume de personnages peu recommandables, qu'il veuille bien croire
+que je combats, non sa personne, mais ses doctrines.
+
+J.-P. Tardivel.
+
+Chemin Sainte-Foye, près Québec, Jeudi Saint, 1895.
+
+
+
+Prologue
+
+
+ Haec omnia tibi dabo, si cadens
+ adoraveris me.
+
+ Je vous donnerai toutes ces choses,
+ si en vous prosternant vous m'adorez.
+
+ Matt, IV, 9.
+
+
+Eblis! Eblis! Esprit de lumière! Éternel Persécuté! Dieu vaincu mais
+vengeur! Moi, ton Élu, moi, ennemi juré de ton ennemi Adonaï, je
+t'invoque. Apparais à mes yeux, âmes de l'univers! Esprit de feu,
+viens affermir ce bras consacré à ton oeuvre de destruction et de
+vengeance! Viens me guider dans la lutte contre le Persécuteur!
+
+Ainsi parlait un tout jeune homme, debout devant une sorte d'autel où
+brûlaient des parfums. Au-dessus de l'autel était un immense triangle
+lumineux.
+
+L'aspect du jeune homme était en harmonie avec ses terribles paroles.
+Son oeil noir flamboyait, ses traits, que la nature avait faits très
+beaux, étaient bouleversés par la haine. Tout chez lui portait
+l'empreinte de la passion, de la vengeance, et d'une sombre énergie.
+
+Autour de lui s'étalaient des meubles d'une grande richesse. Des
+objets d'art, des statues, des tableaux respirant la plus affreuse
+luxure ornaient la pièce au fond de laquelle s'élevait l'autel
+satanique.
+
+Du dehors venaient, confus et indistincts, les bruits de la grande
+ville. Car bien que la nuit fût déjà fort avancée, Paris, dans ces
+jours de trouble qui marquèrent la fin de l'année 1931, dormait peu.
+
+A peine le jeune homme eut-il cessé de parler qu'une forme vague
+apparut entre l'autel et le triangle, au milieu de la fumée des
+parfums. Ou plutôt, c'était la fumée même qui, au lieu de monter en
+bouffées irrégulières, comme auparavant, prenait cette forme
+mystérieuse.
+
+Le luciférien frémit.
+
+--Eblis! Eblis! s'écria-t-il, tu viens! tu viens!
+
+Rapidement, la forme devint de moins en moins confuse. Ses contours
+se découpèrent nettement. C'était la forme que les artistes donnent
+aux anges. L'apparition était lumineuse; mais sa lumière n'était pas
+éclatante et pure; elle était comme troublée et obscurcie. Le visage
+du fantôme était voilé.
+
+--Eblis! s'écria le jeune homme de plus en plus exalté, parle à ton
+Élu! Dis-lui où il doit aller, ce qu'il faut faire pour travailler au
+triomphe de ta cause, pour te venger d'Adonaï?
+
+Une voix qui n'avait rien d'humain, un murmure qui semblait venir de
+loin, et qui parlait plutôt à l'intelligence qu'à l'oreille,
+répondit:
+
+--Traverse les mers, rends-toi sur les bords du Saint-Laurent où tes
+ancêtres ont jadis planté l'Étendard de mon éternel Ennemi. C'est là
+que ton oeuvre t'attend. La Croix est encore debout sur ce coin du
+globe. Abats-la. Compte sur mes inspirations.
+
+La voix se tut. L'apparition s'évanouit. A sa place, il n'y avait que
+la fumée des parfums qui montait en spirales vers le triangle.
+
+
+
+Chapitre I
+
+
+ Omnis enim qui male agit, odit lucem.
+
+ Quiconque fait le mal, hait la lumière.
+
+ Joan, III, 20.
+
+
+--Quelle nuit! Il fait noir comme au fond d'une caverne.
+
+--C'est bien la nuit qu'il faut pour nous. Suis-moi et ne parle pas.
+
+Les deux hommes qui ont échangé ces paroles quittent, à pas
+précipités, une belle maison située sur une des principales rues de
+Québec, et se dirigent, par les voies les moins fréquentées, vers
+l'un des faubourgs. Ils ont, du reste, peu de difficulté à se dérober
+aux regards des passants, car les rues sont désertes. Il fait une
+nuit terrible. La pluie tombe par torrents, une pluie froide, poussée
+par le vent du nord-est qui mugit autour des maisons et les ébranle
+jusque dans leurs fondements. Les lumières électriques sont éteintes;
+la tempête qui sévit depuis deux jours a complètement désorganisé le
+service.
+
+C'est une nuit au commencement de novembre de l'année 1945.
+
+Une bourrasque, plus violentes que les autres, S'abat sur la ville.
+La pluie tourmentée devient poussière; et le vent, s'engouffrant dans
+les cheminées, hurle lugubrement.
+
+--Brrr! fait celui qui a parlé le premier. On dirait que tous les
+diables sont décharnés! Est-ce loin encore?
+
+--Nous y serons dans un instant, dit son compagnon. Mais, pour moi,
+j'aime la tempête qui brise les croix, qui renverse les églises, qui
+fait trembler les hommes. C'est le souffle du grand Persécuté qui
+passe, Dieu de la nature! Il secouera ses chaînes. Il triomphera. Il
+écrasera son éternel Ennemi. Il se délivrera lui-même et nous
+délivrera avec lui de la tyrannie d'Adonaï. Oui, j'aime tout ce qui
+est force, tout ce qui est rage, tout ce qui est fureur, tout ce qui
+renverse, tout ce qui brise, tout ce qui détruit.
+
+En parlant ainsi, cet homme s'est arrêté. Son regard levé vers le
+ciel est aussi sombre que la nuit. Sa main fermée fait un geste de
+menace, et ses paroles de blasphème sortent en sifflant entre ses
+dents fortement serrées.
+
+--Tu parles comme un vrai kadosch! fait l'autre, avec un accent
+légèrement ironique.
+
+--Et toi, on dirait parfois que tu es un adonaïte déguisé!
+
+Puis ils continuent leur route en silence.
+
+Les deux compagnons arrivent bientôt à une ruelle plus obscure encore
+que les rues environnantes. Ils s'y engagent furtivement, et
+frappent, d'une manière particulière, à la porte d'une habitation
+basse dont toutes les fenêtres sont fermées par de solides volets. Il
+y a rapide échange de mots de passe; puis la porte s'entr'ouvre et
+les deux ouvriers de ténèbres se glissent plutôt qu'ils n'entrent
+dans la maison.
+
+Ouvriers de ténèbres! Oui, car c'est dans cette maison obscure que se
+réunit le conseil central de la Ligue du Progrès de la province de
+Québec. Cette ligue n'est rien autre chose que la franc-maçonnerie
+organisée en vue des luttes politiques. Sauf le nom et certaines
+singeries jugées inutiles, c'est le carbonarisme: même organisation,
+même but, mêmes moyens d'action.
+
+La province de Québec a marché rapidement dans les voies du progrès
+moderne depuis quarante ans. Les grands bouleversements sociaux dont
+la France fut le théâtre au commencement du vingtième siècle, ont
+jeté sur nos rives un nombre considérable de nos cousins d'outre-mer.
+Parmi ces immigrants quelques bons sont venus renforcer l'élément
+sain et vraiment catholique de notre population. Mais la France
+mondaine, sceptique, railleuse, impie et athée, la France des
+boulevards, des théâtres, des cabarets, des clubs et des loges, la
+France ennemie déclarée de Dieu et de son Église a aussi fait
+irruption au Canada. Depuis longtemps les théâtres sont florissants à
+Québec et à Montréal, et des troupes de comédiens font des tournées
+dans les principaux centres: Trois-Rivières, Saint-Hyacinthe,
+Joliette, Saint-Jean, Sorel, Chicoutimi, gâtant les moeurs,
+ramollissant les caractères. La littérature corruptrice qui sort de
+Paris comme un fleuve immonde se répand sur notre pays depuis plus
+d'un demi-siècle. Elle a porté ses fruits de mort. Grand nombre de
+coeurs ont été empoisonnés, et de ces coeurs gâtés s'élève un souffle
+pestilentiel qui obscurcit les intelligences. La foi baisse.
+
+Tous le voient, tous l'admettent aujourd'hui. Il y a encore beaucoup
+de bon dans les campagnes, dans les masses profondes des populations
+rurales; mais les gens de bien sont paralysés par l'apathie et la
+corruption des classes dirigeantes.
+
+Ne nous étonnons donc pas de retrouver dans notre pays, au milieu du
+vingtième siècle, toutes les misères que la France et les autres pays
+de l'Europe connaissaient déjà au siècle dernier.
+
+Entrons maintenant avec les deux hommes que nous avons suivis ,
+entrons avec eux dans cette salle brillamment éclairée des réunions
+nocturnes de la ligue antichrétienne. Sur les murs, on voit
+différents emblèmes sataniques. Plusieurs frères causent entre eux.
+Le fauteuil du président est encore inoccupé.
+
+À l'arrivée des deux sectaires dont nous avons entendu la
+conversation, tous les assistants se lèvent et s'inclinent. Celui des
+deux qui a blasphémé se rend tout droit au fauteuil, et ouvre la
+séance. C'est le maître. À la lumière qui inonde la salle nous voyons
+la figure de cet hommes aux paroles terribles. Sur ces traits, d'une
+régularité parfaite, sont écrites toutes les passions, l'orgueil et
+la haine surtout. Son âme, qui se reflète dans ses yeux flamboyant,
+est noire comme la nuit qu'il fait au dehors, violente comme la
+tempête qui bouleverse en ce moment la nature. C'est la nuit et la
+tempête incarnées. Pourtant, cet homme sait se contenir. Et c'est à
+cette rage contenue, à cette rage qu'on entend gronder sans cesse
+comme un feu souterrain, mais qui éclate rarement, qu'il doit son
+empire sur ceux qui l'entourent. Il les domine et les captive.
+
+--Frères, dit la président, je vous ai réunis ce soir pour conférer
+avec vous sur une matière de la plus haute importance. Personne
+d'entre vous n'ignore les grands événements politiques qui se sont
+produits depuis quelques jours. Avant-hier, grâce à nos efforts,
+grâce à notre entente avec nos frères des autres provinces, la
+législature de Québec s'est prononcée selon nos désirs. Il ne restait
+plus qu'elle sur notre chemin, vous le savez. Maintenant, il faut
+concentrer toutes nos forces et toutes nos ressources sur le
+parlement fédéral. C'est là que la grande et décisive bataille doit
+se livrer contre la superstition et la tyrannie des prêtres. Si nous
+remportons la victoire, c'en est fait à tout jamais du cléricalisme
+en ce pays....
+
+--Et de notre nationalité, et de notre langue aussi, dit celui qui
+avait accompagné le président.
+
+--Qu'importe la nationalité, qu'importe la langue, reprend le maître,
+en lançant à son interrupteur un regard chargé de sombres éclairs.
+Qu'importent ces affaires de sentiment si, en les sacrifiant, nous
+parvenons à écraser l'infâme, à déraciner du sol canadien la croix
+des prêtres, emblème de la superstition, étendard de la tyrannie.
+J'ai déjà dit à celui qui m'a interrompu qu'il semble parfois être un
+Adonaïte déguisé. Je le lui répète, et j'ajoute: qu'il prenne garde à
+lui!
+
+--Pourtant, maître, fait un sectaire, il faut admettre que notre
+secrétaire, le frère Ducoudray, rend de nobles services à la cause
+par son excellent journal la _Libre Pensée_. S'il y a une feuille
+anticléricale dans le pays, c'est bien la _Libre Pensée,_
+n'est-ce-pas?
+
+--Je le sais, poursuit le président, en faisant un grand effort pour
+se contenir. Mes paroles ont été sans doute trop vives; j'en
+demande pardon au frère Ducoudray. J'admire son talent et le zèle
+anticlérical qu'il déploie dans la rédaction de la _Libre Pensée_.
+Mais je ne puis m'empêcher de craindre pour lui, car je sais qu'il
+a été élevé dans la superstition....
+
+--Il y a pourtant longtemps que j'ai brisé avec elle, dit Ducoudray.
+
+--Assez! fait le maître. N'en parlons plus!... Je disais donc que la
+bataille décisive doit se livrer à Ottawa. Nous avons à choisir entre
+le _statu quo_, l'union législative et la séparation des provinces.
+Vous le savez, c'est l'union législative que nous convoitons; c'est
+par elle que nous briserons l'influence des prêtres, que nous
+étoufferons la superstition, que nous répandrons la vraie lumière,
+que nous délivrerons le peuple du joug infâme qu'il porte depuis des
+siècles. Pour réussir il faut de la hardiesse, sans doute; mais aussi
+de la prudence, une tactique savante, une stratégie habile. Voici
+notre plan de campagne en deux mots: _l'union législative sous le
+manteau du statu quo_. Nous n'arriverons pas à l'union par le chemin
+direct. Les masses du peuple de cette province sont encore trop
+fanatisées, trop dominées par les prêtres pour que nous puissions
+leur faire accepter l'union législative si nous leur présentons
+ouvertement notre projet. Ce serait nous exposer à une défaite
+certaine....
+
+--Faut-il donc que la _Libre Pensée_ change de tactique? demanda
+Ducoudray quelque peu intrigué.
+
+--Pas du tout, reprend le président. Au contraire, vous devez faire
+plus de tapage que jamais en faveur de l'union législative. Mais vous
+aurez besoin de dire que vous la demandez uniquement en vue de
+l'économie et du progrès matériel du pays. Gardez-vous bien de
+laisser échapper le moindre aveu touchant le véritable but que nous
+voulons atteindre par l'union législative. Pendant que la _Libre
+Pensée_ et son école demanderont l'union législative à hauts cris, je
+ferai de la diplomatie. Ne soyez pas surpris si, au premier jour, je
+tourne ostensiblement le dos ou mouvement unioniste; si je passe
+armes et bagages dans le camp du _statu quo_; si je deviens l'un des
+chefs de ce parti. Vous, Ducoudray, vous m'attaquerez alors avec
+cette belle violence de langage qui vous est habituelle; vous me
+dénoncerez comme conservateur outré, comme réactionnaire. Appelez-moi
+clérical, si vous voulez. Ces attaques me vaudront la confiance des
+conservateurs; et cette confiance me permettra de manoeuvrer à mon
+aise.
+
+--Et que faudra-t-il dire de Lamirande et de sa bande de fanatiques?
+interroge Ducoudray.
+
+--Tout ce que vous avez dit jusqu'ici, et même davantage, si c'est
+possible. Vous direz qu'ils ne demandent la séparation que par
+ambition personnelle, et par fanatisme; que s'ils y réussissent, leur
+premier soin sera de rétablir l'inquisition, de faire voter des lois
+pour forcer tout le monde à assister à la basse messe six fois la
+semaine, et à la grand-messe et aux vêpres, le dimanche....
+
+--Avec abonnement obligatoire au journal de Leverdier pour tous les
+pères de famille!...
+
+--Très bien! frère Ducoudray, je vois que vous saisissez parfaitement
+mon idée, et je suis convaincu que vous la traduirez fidèlement. En
+accablant les cléricaux et les _ultramontés_ de ridicule, vous
+convaincrez les conservateurs de la nécessité de se maintenir dans
+leur juste milieu et d'éviter les deux extrêmes, l'extrême radical et
+l'extrême catholique. C'est dans cette disposition d'esprit que je
+les veux pour leur faire accepter plus sûrement mes projets.
+
+Pendant plus d'une heure encore, ces ouvriers de ténèbres continuent
+ainsi leur oeuvre. Puis, ils se dispersent et s'en vont comme ils
+sont venus, à la dérobée.
+
+
+
+Chapitre II
+
+
+ Quam malae famae est, qui derelinquit patrem.
+
+ Combien est infâme celui qui abandonne son père.
+
+ Eccli. III, 18.
+
+
+Le même soir, il se passait, dans un autre endroit de Québec, une
+scène bien différente. Malgré le temps affreux, plusieurs membres de
+la Saint-Vincent-de-Paul s'étaient rendus à la sacristie de la
+basilique pour assister à la réunion hebdomadaire de la conférence
+Notre-Darne.
+
+Parmi les assistants était le Dl Joseph Lamirande. Celui-là, il n'y
+avait pas de tempête capable de le faire manquer à un devoir
+quelconque. Il pouvait avoir quarante ans. Sa figure grave et douce
+exprimait une très grande énergie tempérée par la bonté. Personne ne
+se souvenait de l'avoir entendu rire ni de l'avoir vu triste ou
+sombre. Mais s'il ne riait guère, souvent, lorsqu'il parlait, un beau
+sourire illuminait ses traits et sa voix prenait des accents d'une
+tendresse infinie. Arrivée à la conférence, il était allé s'asseoir
+sur le dernier banc, au milieu d'un groupe d'ouvriers, et se mêla à
+leur conversation.
+
+Après la prière et la lecture d'usage, le président de la conférence
+prit la parole:
+
+--Messieurs, plusieurs personnes m'ont averti ce matin qu'un
+vieillard, venu on ne sait d'où, se trouve dans un galetas de la rue
+de l'Ancien Chantier, au Palais, où il est allé se réfugier. Il est
+malade, évidemment, et paraît être dans un dénuement absolu. Il parle
+peu à ceux qui le questionnent et ne veut pas dire son nom. Ce n'est
+pas lui-même qui demande de l'assistance; ce sont quelques gens du
+voisinage qui ont cru devoir appeler l'attention de la conférence sur
+ce cas quelque peu extraordinaire. On craint que cet étrange
+vieillard ne meure de faim et de misère si la Saint-Vincent-de-Paul
+ne s'occupe de lui immédiatement. Je crois que nous devons ordonner
+une visite d'enquête pour demain matin.
+
+Après un instant de silence:
+
+--Personne ne s'y oppose? Eh bien! la visite d'enquête est ordonnée.
+Qui va s'en charger?... Le Dr Lamirande voudra bien la faire avec M.
+Saint-Simon qui n'est pas ici, mais qui accompagnera sans doute
+volontiers le docteur. Si quelqu'un peut faire du bien à l'âme et au
+corps de ce malheureux vieillard, c'est bien vous, docteur.
+
+--Je ferai mon possible, monsieur le président, et dès demain matin.
+
+Le lendemain matin, fidèle à sa promesse, Lamirande accompagné de M.
+Hercule Saint-Simon, directeur du _Progrès catholique_, se rend au
+Palais.
+
+Quel ironie dans ce nom! Jadis, "du temps des Français", s'élevait
+dans ce quartier le palais de l'Intendant. Mais il y a longtemps que
+cet édifice est tombé en ruines et que les ruines mêmes sont
+disparues. De l'ancienne splendeur du palais il ne reste plus que le
+nom donné à un quartier de la ville, et plus particulièrement à une
+petite localité située entre Saint-Roch et la Basse-Ville. Le
+souvenir même de l'ancien palais est tellement effacé que beaucoup de
+personnes se demandent pourquoi ce quartier se nomme ainsi. Par
+une étrange vicissitude de la fortune, l'endroit appelé plus
+particulièrement le Palais est devenu le quartier pauvre par
+excellence. Que de misères, morales et physiques, s'entassent
+dans ces logements délabrés, mal éclairés, malpropre, souvent
+infects!
+
+--Oh, la triste chose que la pauvreté! dit Saint-Simon. Elle est la
+cause de tout le mal moral et physique dans le monde.
+
+--Elle est sans doute triste, répond Lamirande, puisqu'elle est un
+des fruits amers du premier péché; mais elle est plutôt triste dans
+sa cause que dans ses effets. Jésus-Christ, ne l'oublions pas, mon
+ami, était pauvre. Il a béni et ennobli la pauvreté, et Il nous a
+laissé les pauvres comme ses représentants. S'il n'y avait point de
+misères morales et corporelles à soulager, sur quoi s'exercerait la
+sainte charité,? Et sans la charité que deviendrait le monde livré à
+l'égoïsme? Cette terre cesserait d'être une vallée de larmes, soit,
+mais elle deviendrait un vaste et horrible désert.
+
+--Vous avez peut-être raison, théoriquement, mais en pratique je
+trouve la pauvreté très incommode, répliqua Saint-Simon.
+
+--Mais vous n'êtes pas pauvre, vous, dit Lamirande en souriant. Vous
+badinez. Par pauvreté, on entend le manque du nécessaire ou du très
+utile.
+
+--Tout est relatif dans le monde, fait son compagnon. Sans doute, si
+vous me comparez à celui que nous allons visiter, je ne suis pas
+pauvre. Mais comparé à d'autres, à Montarval, par exemple, je le suis
+affreusement.
+
+--Pourtant, celui qui peut se donner le nécessaire et même l'utile
+n'a pas le droit de se dire pauvre. Il est permis, sans doute, de
+travailler à rendre sa position matérielle meilleure, mais à la
+condition de ne point murmurer contre la Providence si nos projets ne
+réussissent pas au gré de nos désirs. La richesse que vous souhaitez
+serait peut-être une malédiction pour vous. Soyons certains, cher
+ami, que Dieu, qui nous aime, nous donne à chacun ce qui nous
+convient davantage. Il connaît mieux que nous nos véritables besoins.
+
+--L'_Aurea mediocritas_, soupira le journaliste, convient aux esprits
+médiocres, à ceux qui n'ont point d'ambition, qui vivent au jour le
+jour, qui n'aspirent pas à la gloire, au pouvoir, qui ne rêvent pas
+de grandeurs, qui se renferment dans leur petit négoce et dont
+l'horizon se borne à la porte de leur boutique ou au bout de leur
+champ. À ceux-là l'_heureuse médiocrité_ chantée par les poètes. Mais
+ceux qui, comme vous et moi, vivent de la vie intellectuelle,
+devraient être riches, l'homme qui travaille de la tête du matin au
+soir, qui pense pour ses semblables, qui leur fournit des idées, a
+besoin, pour se reposer, pour se retremper, d'un certain luxe
+matériel. Non seulement il en a besoin, il y a droit. Du reste, de
+nos jours, la richesse, c'est le pouvoir. Pour faire le bien, il faut
+être riche, absolument. Que voulez-vous qu'un pauvre diable, comme
+vous ou moi, fasse dans le monde moderne? Si nous étions riches,
+quels ravages ne ferions-nous pas dans le camp ennemi!
+
+En parlant ainsi Saint-Simon s'était exalté peu à peu. Il gesticulait
+avec violence. Lamirande le regardait avec piété et terreur.
+
+--Pauvre ami, dit-il, ce sont là de bien fausses idées qui vous sont
+venues je ne sais d'où. Pour les réfuter en détail il me faudrait
+plus de loisir que je n'en ai ce matin. D'ailleurs, vous devez sentir
+vous-même que ce sont de misérables sophismes: car vous n'ignorez pas
+que les grandes choses, même dans l'ordre purement humain, n'ont
+guère été accomplies par les riches. C'est une tentation, mon ami,
+repoussez-là par la prière.
+
+Saint-Simon haussa les épaules et secoua la tête, mais ne répondit
+pas.
+
+Lamirande et son compagnon, arrivés à destination, pénètrent dans une
+misérable baraque; ils montent trois escaliers branlants et
+s'arrêtent à la porte d'une petite chambre sous les combles. Le
+docteur frappe et une voix aigrie lui dit d'entrer. Il ouvre la porte
+et un spectacle navrant se présente à ses regards; une chambre basse,
+sombre, nue, froide et sale; au fond de la pièce un pauvre grabat sur
+lequel est étendu un vieillard. L'oeil exercé de Lamirande lit sur le
+visage de cet homme les ravages de la maladie, ou plutôt de la faim
+et de la misère. Il voit non moins distinctement les traces d'une
+grande souffrance morale. Ce vieillard n'est pas un pauvre ordinaire.
+Ses habits, d'une coupe élégante et assez propres encore, forment un
+singulier contraste avec l'affreux aspect de la chambre. Lamirande
+s'approche du lit et regarde attentivement le vieillard.
+
+--Où ai-je donc vu ces traits? se dit-il en lui-même.
+
+Puis tout haut:
+
+--Mon cher monsieur, vous paraissez souffrant. Nous sommes venus, mon
+ami et moi, vous porter secours. Vous avez besoin de manger, sans
+doute; vous avez besoin de remèdes et de soins. Ne voulez-vous pas
+que je vous fasse entrer à l'Hôtel-Dieu? Vous y seriez infiniment
+mieux qu'ici....
+
+Une expression pénible et amère contracta le visage du vieillard.
+
+--Non, dit-il, je veux mourir ici; quelqu'un m'enterrera, ne
+serait-ce que pour se débarrasser de mon cadavre.
+
+--Il ne s'agit pas de vous enterrer, mon cher monsieur, dit
+Lamirande, mais de vous soigner et de vous guérir.
+
+--Pourquoi vous intéressez-vous à moi? dit le vieillard. Je ne vous
+connais pas, vous ne me connaissez pas.... Je n'ai pas d'ami....
+
+--Oh oui! vous avez des amis. Nous ne vous connaissons pas, il est
+vrai, mais nous voyons que vous êtes seul, que vous êtes malade, que
+vous êtes un membre souffrant de Jésus-Christ. Cela suffit pour vous
+donner droit à notre amitié....
+
+--Qui êtes-vous? Pourquoi venez-vous ici? Que ne me laissez-vous pas
+mourir en paix?
+
+--Je m'appelle Lamirande. Je suis venu ici parce que la société
+Saint-Vincent-de-Paul m'a envoyé vous voir et vous soulager. Quant à
+mourir, êtes-vous bien sûr de mourir en paix?
+
+En prononçant ces dernières paroles d'une voix émue, Lamirande jeta
+sur le vieillard un regard pénétrant. L'étranger se troubla.
+Lamirande continua:
+
+--Ayez donc confiance en moi; dites-moi qui vous êtes, d'où vous
+venez et pourquoi vous êtes dans ce misérable galetas? Dites-moi ce
+que nous pouvons faire pour vous?
+
+Le lèvres du vieillard frémirent, ses yeux se mouillèrent.
+
+--Vous êtes réellement bons, tous deux, dit-il. Pardonnez-moi si je
+vous ai si mal reçus tout à l'heure. J'ai le coeur plein d'amertume
+et il déborde. Mais je n'ai besoin de rien, laissez-moi, je vous en
+prie. Peu vous importe mon nom, peu vous importe mon histoire.
+
+Et l'étranger dirigea son regard vers Saint-Simon. Lamirande crut
+comprendre que le pauvre abandonné ne voulait pas parler en présence
+de deux personnes. Aussi prit-il la détermination de revenir seul.
+
+Après avoir échangé encore quelques paroles avec leur étrange
+protégé, les deux visiteurs prirent congé de lui et dirigèrent leurs
+pas vers d'autres réduits où des pauvres plus loquaces et plus
+communicatifs les attendaient.
+
+Deux heures plus tard, Lamirande, se trouvant libre, retourna seul
+auprès du vieillard. En gravissant le dernier escalier, il ne put
+s'empêcher de saisir ce bout de conversation:
+
+--Alors je vous mettrai en pension quelque part à la campagne. Il
+m'est impossible de faire plus.
+
+--Je te le répète, fils dénaturé, je mourrai dans ce galetas. Je
+n'accepterai pas cette bouchée de pain que tu me jettes comme à un
+chien. Tu as honte de moi! Eh bien! tu ne seras pas longtemps exposé
+à rougir de ton père!
+
+À ce moment Lamirande frappa à la porte entrouverte.
+
+--C'est sans doute quelque pauvre voisin du quartier, dit tout bas le
+vieillard à son fils. Va ouvrir. On croira que c'est une simple
+visite de charité que tu fais à un étranger malade.
+
+La porte s'ouvrit et Lamirande se trouva face à face avec Aristide
+Montarval, jeune Français, riche, brillant, établi au Québec depuis
+plusieurs années. Sans être amis, les deux hommes se connaissaient
+bien. Un instant ils échangèrent un regard qui valait de longues
+explications. Lamirande put lire sur le visage du jeune Français, le
+dépit, la crainte, la colère, la rage même; tandis que Montarval
+resta comme interdit sous l'empire de ces yeux qui, il le sentait
+bien, plongeaient jusqu'au fond de son âme.
+
+Ce fut cependant Montarval qui, payant d'audace, rompit le silence:
+
+--Que venez-vous faire ici? dit-il sur un ton hautain et provocateur.
+
+Je viens soulager votre père, puisque vous l'abandonnez aux soins des
+étrangers, répondit Lamirande avec calme.
+
+--Ah! c'est comme cela que vous écoutez aux portes hypocrite que vous
+êtes, s'écria Montarval hors de lui-même.
+
+Lamirande ne daigna pas lui répondre et l'écartant d'un geste, il
+pénétra dans la chambre et se rendit auprès du vieillard que cette
+scène avait fortement ému.
+
+--Monsieur, lui dit Lamirande, en montant l'escalier, j'ai surpris
+bien involontairement votre secret. Souffrez que je vous amène chez
+moi.
+
+Le vieillard fondit en larmes.
+
+--Oh! dit-il, que vous êtes bon! mais je ne puis accepter votre
+offre. Je veux mourir ici inconnu, afin que mon fils n'ait pas honte
+de moi. Car c'est mon fils unique, et je l'aime, malgré tout ce qu'il
+m'a fait souffrir.
+
+En parlant ainsi, le vieillard s'était assis sur son grabat.
+Lamirande put constater la ressemblance entre les traits du père et
+ceux du fils. Deux visages assombris, l'un par le chagrin, l'autre
+par les passions. Le père inspirait de la sympathie, le fils, une
+invincible répugnance.
+
+Lamirande s'assied à côté du vieillard, et passe doucement son bras
+autour de lui pour le soutenir.
+
+--Parlez, monsieur. épanchez votre coeur, cela vous soulagera.
+
+--Ah! mon fils, poursuivit le vieillard, comme s'il parlait à
+lui-même, je ne le maudis pas, car s'il est mauvais aujourd'hui,
+c'est ma faute. Je l'ai élevé sans correction, j'ai laissé ses
+caprices, ses funestes penchants grandir avec lui. Il me semblait que
+c'était là de l'amour paternel. Aujourd'hui je vois ma folie. Il m'a
+ruiné. Puis il a quitté la France, il y a bien des années. Je ne
+savais pas où il était, car il ne m'écrivait jamais. Ce fut par
+hasard que je vis dans un journal canadien, qu'il était établi à
+Québec, qu'il était riche. Je l'aimais toujours, et résolus de venir
+le retrouver, car j'étais si seul. Ah! que ne suis-je resté là-bas,
+dans ma solitude. J'étais pauvre, j'avais du chagrin en pensant à mon
+fils absent; mais au moins je n'avais pas le coeur brisé comme il
+l'est aujourd'hui.... J'avais juste assez de petites économies pour
+payer mon passage à Québec. En arrivant ici je me suis rendu tout
+droit chez mon fils....
+
+La voix du vieillard s'étouffa dans les sanglots. Après quelques
+instants, il continua:
+
+--Le malheureux! il ne voulut pas reconnaître son père! Il me traita
+d'imposteur, me mit à la porte de sa maison et me dit, avec des
+menaces, de ne plus jamais mettre les pieds. Vous comprenez le reste.
+Je me suis réfugié ici pour mourir'
+
+Lamirande, vivement impressionné par ce récit, laissa le vieillard
+pleurer en silence pendant quelques instants, le soutenant toujours.
+Puis il l'interrogea doucement.
+
+--Mais si votre fils n'a pas voulu vous reconnaître, comment se
+fait-il donc qu'il soit venu vous trouver ici?
+
+--Je voudrais croire à un mouvement de repentir, mais hélas! par ce
+qu'il m'a dit, je vois trop qu'il n'a agi que par peur du scandale.
+Il a craint que mon histoire ne fût connue.... Il a voulu m'envoyer
+dans un hôpital ou me mettre en pension à la campagne. Il rougirait
+d'avoir son vieux père chez lui. Je ne puis accepter le morceau de
+pain qu'il me jette.... C'était son coeur que je voulais; il me le
+refuse.... Je n'ai qu'à mourir inconnu pour lui épargner la honte....
+
+Un nouveau paroxysme de sanglots l'empêcha de continuer.
+
+Pendant que le vieillard exhalait ainsi la douleur, le fils avait
+allumé un cigare, et, le dos tourné vers le lit, il regardait par la
+fenêtre, tambourinant sur les vitres crasseuses. Profitant de
+l'interruption dans les confidences de son père, il se retourna
+vivement. Il avait un reflet de l'enfer dans les yeux. Cependant, il
+refoula sa rage avec un calme apparent.
+
+--Il me semble que voilà bien des paroles inutiles. Je ne veux pas,
+je ne puis pas m'embarrasser de ce vieillard. Que ferais-je de lui
+chez moi, moi qui suis garçon? Je lui fais une offre raisonnable et
+il la refuse. Que voulez-vous que je fasse?
+
+Et le fils dénaturé se dirigea vers la porte.
+
+Lamirande qui soutenait toujours le vieillard prêt à défaillir,
+s'écria:
+
+--Mais c'est épouvantable ce que vous dites là, monsieur Montarval.
+Est-ce ainsi qu'un fils doit traiter son père?
+
+--Je puis me dispenser de vos sermons, fit Montarval.
+
+--De mes serinons, oui; mais vous ne pouvez vous dispenser d'obéir au
+commandement de Dieu qui nous ordonne d'honorer nos parents.
+
+--Encore un sermon! ricana Montarval. Est-ce que je m'occupe des
+commandements de votre Dieu, moi?
+
+--Mais, pauvre insensé, vous voulez donc vous damner!
+
+--Appelez ça comme vous voudrez, mais je ne veux pas de votre ciel où
+il faudra croupir éternellement dans un ignoble esclavage aux pieds
+du tyran Jéhovah. Je veux être libre dans ce monde et dans l'autre,
+entendez-vous?
+
+Lamirande frémit. Il avait souvent lu de pareilles horreurs dans les
+livres qui traitent du néomanichéisme; mais c'était la première fois
+que ses oreilles entendaient un tel cri d'enfer, que ses yeux
+voyaient les feux de l'abîme éclairer de leur sombre lueur un visage
+humain. "Seigneur Jésus! murmura-t-il, je vous demande pardon de ce
+blasphèmes." Puis se tournant vers le blasphémateur:
+
+--Laissons ce sujet, car je ne veux plus entendre de ces
+abominations. Mais si vous ne craignez pas le jugement de Dieu, ne
+redoutez-vous pas, au moins, la justice des hommes? Je puis vous
+dénoncer, si non aux tribunaux, du moins à l'opinion publique.
+
+--Mais vous ne le ferez pas. Je nierai, et où sont vos preuves?
+
+De sa main gauche, Lamirande indiqua le vieillard que son bras droit
+soutenait toujours.
+
+--Il ne parlera pas, fît Montarval, je le connais.
+
+--Mais ma parole suffira, dit Lamirande. Entre mon affirmation et
+votre dénégation, les honnêtes gens n'hésiteront pas.
+
+--Au besoin, le vieux niera avec moi pour me sauver du déshonneur.
+Contre deux négations votre affirmation ne vaudra rien.
+
+--J'attendrai que votre père soit mort pour vous dénoncer.
+
+Montarval perdit contenance, car il comprenait fort bien qu'on
+ajouterait foi plutôt à la parole de Lamirande qu'à la sienne.
+
+Le vieillard jeta un regard suppliant sur son protecteur.
+
+--De grâce! monsieur, ne le dénoncez pas, ne le déshonorez pas....
+
+--Mais il mérite les mépris des hommes.
+
+--Oh! de grâce, je vous en prie, ne le dénoncez pas.
+
+--Allons, mon cher monsieur, fit Lamirande, venez-vous en chez moi.
+Vous êtes brisé par la fatigue et l'émotion; vous avez besoin de
+repos. Plus tard nous reviendrons sur ce pénible sujet. Venez!
+
+--Vous tenez réellement à m'amener chez vous? interrogea le
+vieillard.
+
+--Oui, j'y tiens beaucoup, plus même que je ne puis vous dire.
+
+--Eh bien! j'irai, mais à une condition: c'est que vous me promettiez
+de ne jamais le dénoncer.
+
+Lamirande hésita. Faire cette promesse, c'était en quelque sorte
+s'engager à laisser le crime impuni. Persister dans sa détermination
+vis-à-vis du fils dénaturé, c'était condamner le père à mourir
+misérablement sur ce grabat. Puis il songea à l'âme de ce pauvre
+abandonné.... Son âme était peut-être plus malade encore que son
+corps.... Il n'hésitait plus.
+
+--C'est bien! je vous le promets.
+
+Puis se retournant vers le fils.
+
+--Misérable! Les hommes ne connaîtront pas votre crime et votre
+honte. Mais la malédiction de Dieu vous atteindra. Allez!
+
+--Je vous sais gré de cette bienveillante permission et de vos bons
+souhaits, fit Montarval qui avait repris son aplomb et son audace
+accoutumés.
+
+Et sans adresser une seule parole à son père, sans le regarder, il
+sortit de la chambre en fredonnant un motif d'opéra.
+
+--Il est parti, mon fils est parti! murmura le malheureux père.
+
+--Permettez-moi de le remplacer auprès de vous, dit Lamirande. Venez;
+ne restons pas ici davantage.
+
+L'étranger se laissa conduire comme un enfant. Une voiture attendait
+Lamirande, et au bout de quelques minutes protecteur et protégé
+descendaient à la porte d'une modeste demeure de la Haute-Ville.
+
+--Nous voici rendus, dit Lamirande en donnant le bras au vieillard
+chancelant. Entrons.
+
+--Que dira votre femme en vous voyant installer dans votre maison un
+étranger, un moribond?
+
+--Elle dira que vous êtres le bienvenu.
+
+À ce moment, madame Lamirande vint au-devant d'eux. Si le vieillard
+avait eu des craintes sur la réception qui l'attendait, la vue de
+cette figure de madone dut le rassurer.
+
+--Ma femme, dit Lamirande, voici un étranger qui est dans le malheur.
+La divine Providence nous le confie. Nous allons l'accueillir pour
+l'amour de Jésus-Christ. Pour des motifs que je respecte, il désire
+n'être pas connu. Nous nous contenterons donc d'avoir soin de lui.
+
+--Monsieur, dit la jeune femme en pressant affectueusement la main du
+vieillard, pendant que dans ses yeux brillait une lumière céleste,
+vous êtes mille fois le bienvenu. Nous tâcherons, par nos bons soins,
+de vous faire oublier vos chagrins qui sont grands, je le vois.
+
+Le pauvre délaissé essaya de remercier ses bienfaiteurs; mais il ne
+put que balbutier quelques mots inintelligibles. Les forces lui
+manquèrent tout à coup, et il serait tombé lourdement sur le parquet
+si Lamirande ne l'eût soutenu.
+
+On le transporta sur un lit. Il était sans mouvement et sans vie
+apparente. Madame Lamirande le crut véritablement mort.
+
+--Non, fit Lamirande, il n'est pas mort reprendra même bientôt
+connaissance, mais il s'en va rapidement. Il n'en a que pour quelques
+heures. Dis à la servante de courir chez le père Grandmont. Qu'il
+vienne sans tarder.
+
+Puis le jeune médecin s'empressa de donner au malade les soins que
+réclamait son triste état. Il eut bientôt la satisfaction de le voir
+revenir peu à peu à la vie. Enfin, le vieillard ouvrit les yeux et
+jeta un regard inquiet autour de lui.
+
+--Qu'est-ce?... Où suis-je?... Oh! je me souviens de tout
+maintenant.... Mon protecteur, que vous êtes bon! Merci! mille fois
+merci! Mais je ne serai pas longtemps un fardeau pour vous. Je sens
+que je vais mourir....
+
+--Oui, mon ami, dit doucement le médecin, vous allez mourir. Il faut
+songer à votre âme; il faut songer à Dieu et à ses jugements, mais
+aussi à sa miséricorde.
+
+--Ah! répond le mourant, il y a longtemps, bien longtemps que je
+néglige mes devoirs religieux. Mon coeur s'était endurci. J'étais
+tombé, non pas dans l'incrédulité, précisément, mais dans
+l'indifférence. Votre charité a fondu les glaces de mon âme. Je veux
+me confesser. Voulez-vous envoyer chercher un prêtre.
+
+Je sens que je n'ai pas de temps à perdre.
+
+--Un vénérable père jésuite que j'ai envoyé sera ici dans quelques
+instants... C'est lui qui entre. Confiez-vous à lui sans crainte.
+C'est la bonté même. Sa passion, c'est de sauver les âmes, c'est de
+ramener les pécheurs à Dieu.
+
+Comme il prononçait ces mots la porte s'ouvrit et le père Grandmont
+entra. Ses cheveux blancs comme la neige encadraient un visage de
+saint, visage sillonné de profondes rides, mais surnaturellement
+beau, car on y lisait un amour immense de Dieu et du prochain.
+
+--Que la paix de Notre-Seigneur soit avec vous mes enfants, dit-il,
+en s'avançant vers le lit. Notre ami a plus besoin de moi que de
+vous, n'est-ce pas, mon cher docteur?... Et bien! laissez-nous.
+
+Lamirande et sa femme se retirèrent. Longtemps les deux vieillards
+restèrent seuls. Quant le père Grandmont vint trouver Lamirande, il
+était rayonnant d'une joie céleste: il avait réconcilié une âme avec
+Dieu!
+
+--Ah! mon cher ami, dit-il, que le bon Dieu est bon! Voilà une phrase
+que nous répétons souvent sans y attacher beaucoup d'importance. Mais
+que c'est donc vrai! La miséricorde de Dieu! Qui pourra jamais en
+mesurer l'étendue? Non seulement elle est infinie, sans bomes; non
+seulement elle est prête à pardonner tout péché; mais elle est
+agressive; elle nous poursuit jusqu'à notre dernier soupir; jusqu'à
+notre dernier soupir nous n'avons qu'à nous jeter dans cet océan
+d'amour pour atteindre le port éternel. Oh! pourquoi tant de pécheurs
+ne profitent-ils pas du temps de la miséricorde qu'on appelle la vie?
+Pourquoi repousser la miséricorde de Dieu pour affronter sa justice
+qui est non moins infinie... Allez, mon ami, faites préparer la
+chambre. Je vais lui administrer l'Extrême Onction et lui donner le
+saint Viatique.
+
+Quelques instants plus tard, Lamirande, sa femme, sa petite fille
+Marie et l'unique servante de ce modeste ménage étaient pieusement
+agenouillés autour du lit de douleur, pendant que le père Grandmont
+administrait au mourant les derniers sacrements de l'Église.
+
+Le vieillard tomba bientôt après dans une syncope prolongée. Puis
+reprenant tout à coup connaissance et serrant convulsivement la main
+de Lamirande, il murmura:
+
+--Merci!... Jésus! Marie! Joseph!... Mon fils!...
+
+Ce furent ses dernières paroles.
+
+
+
+Chapitre III
+
+
+ Gratia super gratiam, mulier sancta
+ et pudorata.
+
+ La femme sainte et pleine de pudeur,
+ est une grâce qui passe toute grâce.
+
+ Eccli. XXVI, 19.
+
+
+Jetons un regard sur le passé.
+
+Quinze années avant les événements que nous venons de relater, Joseph
+Lamirande, âgé de vingt-cinq ans, venait d'être admis à la pratique
+de la médecine. Il avait choisi cette profession uniquement pour
+faire du bien à ses semblables; car une modeste aisance que lui avait
+laissée son père, le dispensait de gagner son pain de chaque jour. Il
+savait, toutefois, que l'aisance n'est pas donnée à quelques
+privilégiés pour qu'ils passent leurs jours dans l'oisiveté et la
+mollesse. Au contraire, plus l'homme est débarrassé des soucis
+matériels de l'existence, plus il doit consacrer sa vie au service du
+prochain. Celui qui ne se procure le nécessaire qu'au prix d'un rude
+et incessant labeur est quelque peu excusable de songer à lui-même
+d'abord, aux autres ensuite. Mais le chrétien que Dieu a exempté du
+soin de pourvoir à sa propre subsistance, n'est-il pas tenu à se
+dépenser pour les autres? C'était donc pour se rendre utile à ses
+concitoyens que Lamirande avait embrassé la profession médicale. Il
+devint bientôt notoire que ceux qui pouvaient payer les services d'un
+homme de l'art ne devaient pas s'adresser à lui. Les très pauvres
+étaient ses seuls patients; et il les soignait avec la même
+attention, la même assiduité que met dans l'exercice de sa profession
+auprès des riches le médecin qui a la légitime ambition de se créer
+une clientèle lucrative.
+
+Le jeune docteur Lamirande était lié d'amitié, depuis longtemps, avec
+la famille Leverdier, dont le chef était mort, laissant une veuve et
+des orphelins dans des circonstance difficiles. Lamirande avait aidé
+la mère à faire instruire ses enfants. L'aîné, Paul, plus jeune de
+quelques années seulement que son protecteur, doué d'un talent
+brillant, s'était livré de bonne heure au journalisme. Lamirande le
+suivait avec intérêt, le dirigeait par ses bons conseils, et
+entrevoyait avec satisfaction le jour où son jeune ami serait à la
+tête d'un journal et pourrait donner libre carrière à son ardent
+patriotisme. Les deux hommes s'aimaient comme des frères.
+
+Du vivant du père, la famille Leverdier avait adopté une orpheline,
+Marguerite Planier, un peu plus âgée que Paul. Douce, affectueuse,
+dévouée, intelligente, les qualités de son esprit et de son coeur
+l'emportaient même sur les charmes de son visage qui était cependant
+d'une beauté peu ordinaire.
+
+Dans son immortel poème, le chantre des Acadiens peint son héroïne,
+Évangéline, par ce vers remarquable, l'un des plus beaux de la langue
+anglaise:
+
+When she had passed, it seemed like the ceasing of exquisite music.
+
+"Quand elle s'était éloignée, on aurait dit qu'une musique exquise
+avait cessé de se faire entendre."
+
+Cette harmonie délicieuse, Lamirande voulut en jouir toute sa vie.
+
+Un soir du mois de juin, il se promenait avec son ami sur les
+hauteurs de Sainte-Foye, sous les beaux arbres qui bordent chaque
+côté du chemin et dont les branches gracieusement courbées se
+joignent et se confondent, formant un long tunnel de verdure.
+
+--Mon ami, dit le jeune médecin, que dirais-tu si un lien nouveau
+s'ajoutait à ceux qui nous unissent déjà?
+
+--Je dirais que voilà un nouveau bonheur pour moi, répondit
+Leverdier avec enthousiasme. Mais quel est ce nouveau lien? Pourtant
+je le devine, et pour cela je n'ai pas besoin d'être sorcier. Tout
+sage que tu es, les battements de ton coeur sont assez visibles,
+crois-m'en. Tu aimes ma soeur adoptive, elle t'aime, et vous allez
+vous marier; car rien ne s'y oppose et personne n'interviendra pour
+gâter votre bonheur. Certes, ce n'est pas comme dans les romans où le
+héros et l'héroïne ne parviennent à s'unir qu'après s'être arraché
+tous les cheveux, avoir versé des torrents de larmes et essayé de
+débarrasser la terre de leur inutile présence. Vous n'en serez pas
+moins heureux.... Mais soyons sérieux. Vraiment, je suis enchanté....
+
+--Et pourtant je ne t'ai pas encore dit de quoi il s'agit, dit
+Lamirande en souriant doucement. Avoue que les prémisses posées ne
+renferment pas les conclusions. Je songeais peut-être à te proposer
+la fondation d'un journal....
+
+--Cependant, je ne me trompe pas, dit avec impétuosité le jeune
+homme.
+
+--Eh bien! mon cher ami, répondit Lamirande, devenu grave, tu ne te
+trompes pas. Je ne puis te dire combien je suis heureux de voir que
+ce projet t'agrée. J'avais peur....
+
+--Tu avais peur de quoi? Tu es trop sincère pour dire que tu ne te
+croyais pas digne d'entrer dans notre famille! de quoi donc avais-tu
+peur?
+
+--Toi qui es si bon devineur, tu dois être capable de te l'imaginer.
+
+--Non, j'avoue qu'ici je perds mon latin entièrement.
+
+--Je craignais de trouver en toi un rival!
+
+--Un rival!
+
+--Mais oui! tu n'ignores pas que Marguerite n'est pas plus ta soeur
+qu'elle n'est la mienne; et je ne conçois pas qu'on puisse la
+connaître comme tu la connais sans l'aimer... comme je l'aime.
+
+--Si c'est là toute ta crainte, rassure-toi. J'aime ma grande soeur
+Marguerite comme ma jeune soeur Hélène, et pas autrement. L'idée
+qu'elle doit être ta femme, loin de me causer le plus léger chagrin,
+me remplit de bonheur.... Du reste, tu le sais, d'ici à longtemps mes
+jeunes frères auront besoin de moi. Je ne pourrai même pas songer à
+me marier avant dix ans.
+
+Longtemps les deux amis se promenèrent sous les beaux arbres,
+devisant sur le grand bonheur qui était entré dans la vie de l'un
+d'eux et que l'autre partageait fraternellement. Le soleil s'enfonça
+derrière les Laurentides empourprées; les ombres, les frais et le
+silence du soir se répandirent sur la campagne endormie; et les deux
+heureux causaient toujours. Leurs coeurs étaient calmes comme la
+nature en ce moment. Il leur semblait que jamais les grands ormes
+caressés doucement par la brise ne seraient dépouillés de leur parure
+ni tordus par les tempêtes de l'automne; il leur semblait aussi que
+jamais la paix et la joie qui remplissaient leur âme ne pourraient
+faire place à l'inquiétude, à la tristesse, à l'amertume.
+
+Enfin, ils se dirigèrent vers la ville. En passant devant la chapelle
+de Notre-Dame-du-Chemin, dont la porte était encore ouverte,
+Lamirande, poussée par une sorte d'inspiration, dit à son compagnon:
+"Nous sommes heureux, n'oublions pas les malheureux. Parmi ceux que
+nous aimons il y en a peut-être que la douleur accable. Entrons dire
+un _Ave Maria_ pour celui ou celle des nôtres qui souffre le plus en
+ce moment".
+
+Sans aucun doute ce fut pour la soeur unique de Paul que les deux
+amis, sans le savoir, offrirent leur courte mais fervente prière.
+
+Hélène Leverdier avait seize ans. Joyeuse, enjouée, charmante, ses
+grands yeux gris riaient toujours et n'avaient jamais pleuré depuis
+la mort de son père. Elle était la vie de la maison. Quelles rêveries
+innocentes passaient par cette jeune tête? Nul n'aurait pu les
+deviner; elle-même n'aurait guère pu les définir. Lamirande la
+regardait comme une enfant et la traitait comme si elle eût été
+réellement la soeur de celle qu'il voulait épouser. Voyait-elle que
+Larnirande et Marguerite s'aimaient? Aimait-elle cet homme grave,
+plus âgé qu'elle de près de dix ans? Savait-elle seulement ce que
+c'est que l'amour? Elle n'aurait probablement pas pu répondre à ces
+questions. Elle ne s'était rendu compte que d'une chose, c'est
+qu'elle était parfaitement heureuse lorsque Lamirande était auprès
+d'elle et que, sans être malheureuse lorsqu'il n'y était pas, elle
+attendait toujours son arrivée avec impatience.
+
+Ce même soir du mois de juin, à l'heure du crépuscule, Marguerite fît
+à Hélène la douce confidence de son bonheur. Un sanglot navrant et
+une expression d'indicible douleur firent comprendre à Marguerite ce
+que jusque-là Hélène elle-même avait à peine soupçonné.
+
+--Pauvre sceur! s'écria l'aînée en ouvrant ses bras à l'enfant.
+
+Hélène s'y jeta et pleura longtemps. Enfin, elle put murmurer:
+
+--Tu as surpris un secret que j'ignorais presque moi-même.... Qu'il
+n'en soit plus jamais question, même entre nous. Oublie ce que tu as
+vu; ou si tu ne peux l'oublier, n'y pense qu'en priant pour moi....
+Mon coeur est brisé, mais avec la grâce de Dieu il ne deviendra pas
+coupable. Prie pour moi, chère Marguerite, afin que je ne t'envie
+jamais ton bonheur!
+
+Marguerite ne put que répéter en serrant l'enfant sur son coeur:
+
+--Pauvre soeur! Pauvre soeur!
+
+Devenue la femme de Lamirande, Marguerite fut heureuse; mais le
+souvenir de ce soir d'été, de ce pâle visage angoissé, entrevu à la
+lumière indécise du crépuscule, la poursuivait toujours et tempérait
+son bonheur d'une amertume salutaire.
+
+Pour Hélène, elle avait lutté et prié; et elle avait remporté la
+victoire que Dieu accorde toujours à ceux qui luttent et qui prient;
+victoire qui ne supprime pas la souffrance mais qui la rend
+supportable en la sanctifiant. Personne, à part Marguerite, ne
+s'était jamais douté de la blessure, puis de la cicatrice qu'elle
+portait au coeur. La jeune fille enjouée était subitement devenue
+grave, sans mélancolie, voilà tout ce que le monde avait remarqué.
+Ses grands yeux ne riaient plus, mais ils avaient acquis une
+profondeur et une douceur infinies.
+
+ * * * * *
+
+Les anges que Dieu donna à Lamirande ne firent que passer sur la
+terre pour s'envoler aussitôt au ciel; tous, moins la petite Marie.
+Malgré le chagrin naturel que lui causa la perte de ses enfants, le
+jeune médecin s'inquiétait parfois de l'intensité de son bonheur
+domestique. Si je fais un peu de bien à mes semblables, se disait-il,
+n'en suis-je pas amplement récompensé dès cette vie? Et S'il faut
+souffrir pour mériter le ciel, que deviendrai-je, ô mon Dieu!
+Cependant, il ne demandait pas d'épreuves, croyant humblement que le
+ciel ne lui en envoyait pas à cause de sa faiblesse.
+
+Quelques années avant l'époque où s'ouvre notre récit, il était entré
+dans la vie politique, par pur dévouement, pour mieux servir l'Église
+et la Patrie. La pensée d'arriver par ce moyen aux honneurs ne lui
+vint seulement pas à l'esprit. Et pourtant il aurait pu légitimement
+aspirer aux premières places, car il était doué d'une intelligence
+supérieure, d'une éloquence peu ordinaire, d'un extérieur agréable,
+d'un caractère sympathique. Mais il avait remarqué que ceux qui
+recherchent les grandes charges de l'État n'en font pas toujours, une
+fois qu'ils les ont obtenues, un usage utile au pays; et craignant de
+faire comme tant d'autres, il se contenta de son titre de simple
+député au parlement fédéral.
+
+Son ami, Paul Leverdier, avec son aide, avait enfin réussi à fonder
+un journal libre de toute attache de parti: la _Nouvelle-France_.
+
+Revenons maintenant à l'année 1945.
+
+
+
+Chapitre IV
+
+
+ Odi et projeci festivitates vestras:
+ et non capiam odorem coetuum vestrorum.
+
+ Je hais vos fêtes et je les abhorre;
+ je ne puis souffrir vos assemblées.
+
+ Amos V, 21.
+
+
+Grand mouvement politique à Ottawa, capitale de la Confédération. La
+Chambre des députés est convoquée en session extraordinaire. Le Sénat
+est aboli depuis longtemps. Les députés, les journalistes, les
+entrepreneurs des travaux publics, les solliciteurs de faveurs
+ministérielles arrivent de toutes parts; il encombrent les hôtels,
+ils envahissent les bureaux publics, les couloirs de la Chambre, les
+clubs, les salons. Quel tourbillon d'affaires plus ou moins
+inavouables et de plaisirs plus ou moins illicites!
+
+Les journées sont consacrées aux combinaisons, aux intrigues, aux
+complots en petit comité, aux spéculation véreuses, aux achats et aux
+ventes de votes et de consciences en conciliabule plus petit encore;
+les nuits se passent en dîners et en bals.
+
+Un mois s'est écoulé depuis la rencontre de Lamirande et de
+Montarval, dans la masure de la rue de l'Ancien-Chantier.
+
+La neige couvre le sol. Ce manteau, d'une blancheur éclatante, a
+caché la boue, l'herbe desséchée et les feuilles mortes. La terre
+tout à l'heure désolée, noire et souillée, est maintenant belle et
+pure; elle resplendit et renvoie au ciel un reflet des clartés
+qu'elle en reçoit. Belle neige! image de la miséricorde divine qui
+couvre d'un vêtement immaculé les laideurs de l'âme pécheresse mais
+repentante. Ce n'est plus l'innocence baptismale; ce n'est plus le
+printemps avec ses tendres fleurs, ses doux gazouillements d'oiseaux,
+ses murmures de mille ruisseaux, ses brises embaumées, ses
+bruissements de feuilles, son encens exquis, sa musique suave comme
+la prière de l'enfance. Non rien n'est comparable à la beauté
+printanière ni à l'innocence de l'âme régénérée que le souffle du
+péché n'a point ternie. Mais quand les ardeurs de l'été ont brûlé la
+terre, quand les pluies et les tempêtes de l'automne l'ont couverte
+de boue et jonchée des dépouilles de la forêt, la neige descend,
+douce, blanche et pure; et la terre redevient belle aux yeux des
+hommes. Ainsi, quand les passions ont ravagé l'âme, quand les crimes
+et les vices l'ont défigurée, la grâce de Dieu descend sur elle et la
+couvre d'un manteau, le manteau du pardon, qui réjouit la vue des
+anges. Mais la terre souillée reçoit son manteau sans le solliciter;
+l'âme coupable doit demander le sien à Celui qui ne méprise jamais un
+coeur contrit et humilié.
+
+Lamirande et Leverdier se livraient à de telles réflexions, tout en
+cheminant, par un magnifique clair de lune, vers la somptueuse
+résidence de sir Henry Marwood, premier ministre de la Confédération.
+Sir Henry demeurait dans le quartier fashionable d'Ottawa appelé
+prosaïquement _Sandy Hill_. Le chef du cabinet donnait, ce soir-là,
+une brillante réception, suivi d'un grand dîner politique. Lamirande
+et Leverdier y avaient été invités, ils ne savaient trop pourquoi, et
+ils se rendaient à l'invitation assez à contrecoeur.
+
+--Qu'est-ce que nous allons faire à ce fricot-là, dit Leverdier,
+rompant tout à coup le silence. Nous allons y rencontrer un tas de
+francs-maçons, des farceurs politiques, de brasseurs d'affaires
+malpropres, et pas un de nos amis. Ce sera merveilleusement
+assommant, mon cher...! Si nous n'y allions pas, après tout....
+
+--Non, reprend son compagnon, faisons ce sacrifice. Je t'assure que
+je n'y vais pas par goût. Ces dîners où l'on reste des heures à
+table, où les mets sont apprêtés avec une recherche efféminée, où
+l'on mange simplement pour manger, me paraissent inspirés beaucoup
+plus par le démon de la gourmandise et de l'intempérance que par
+l'ange de l'hospitalité. Cependant, en soi, ce n'est pas un mal
+d'assister à un dîner politique, et nous avons besoin de nous mêler à
+cette réunion. Nous dirons tout à l'heure, avant d'arriver, le _Sub
+tuum_, afin d'obtenir la protection de Celle qui, aux noces de Cana,
+sollicita un miracle pour l'avantage de banqueteurs.
+
+--L'idée est d'autant meilleure qu'aux dangers ordinaires des
+banquets s'ajoute pour nous l'ennui d'une dure corvée.
+
+--C'est une corvée nécessaire, mon cher ami. Il nous faut absolument
+savoir, dans la crise actuelle, ce que tous ces illustres gredins
+pensent, disent et se proposent de faire. Nous avons besoin de le
+savoir pour les combattre plus efficacement.
+
+--Mon cher Lamirande, je commence à croire que ton préservatif contre
+les excès de table est le seul remède qui vaille quelque chose contre
+le mal politique qui nous ronge. Tes discours et mes articles sont
+magnifiques, je veux bien le croire, mais il faut avouer qu'ils n'ont
+pas un succès éclatant. Si nous serrions nos discours et nos
+articles, et si nous sortions nos chapelets!
+
+--Oui, sortons nos chapelets, prions davantage, mais luttons ferme en
+même temps, luttons jusqu'au bout, luttons même contre tout espoir
+humain. Quand nous aurons fait notre petit possible et que nous
+l'aurons fait de notre mieux; quand nous aurons prié de toutes nos
+forces, écrit de toutes nos forces, parlé de toutes nos forces, le
+bon Dieu ne demandera pas davantage et fera le reste.
+
+--Tu parles d'or, mon cher député, répliqua le journaliste. Dieu
+m'est témoin que je ne veux pas renoncer à la lutte. Je voulais dire
+seulement que le succès sera accordé plutôt à nos prières qu'à nos
+travaux. Du reste, le succès!--par succès j'entends le retour
+pratique du monde au christianisme--viendra-t-il jamais? Je ne le
+crois pas. Il me semble que ce superbe édifice qu'on nomme la
+civilisation moderne, n'ayant pas pour base celui qui est l'unique
+fondement, doit s'effondrer dans une barbarie pire que celle qui
+détruisit l'orgueilleux empire romain... Je lutte parce qu'il faut
+lutter, et non parce que j'ai quelque espoir de voir le moindre
+succès en ce monde... Le grand succès sera dans la Vallée de
+Josaphat.
+
+--Sans doute, répliqua Lamirande, il ne faut pas travailler
+uniquement pour le succès en ce monde. Il faut accepter d'avance tous
+les insuccès qu'il plaira à Dieu de nous envoyer. Mais il est permis
+de lutter avec espoir de réussir, même ici-bas; il est permis de
+souhaiter que Dieu daigne féconder nos efforts et exaucer nos
+prières, non pas pour que nous en éprouvions une jouissance
+personnelle, mais pour que notre pays soit sauvé de la ruine
+universelle. Tout s'abîme dans la barbarie maçonnique, pire que celle
+d'Attila et de Genséric, c'est vrai; mais qui nous dit que Dieu ne
+voudra pas épargner ce petit coin du monde qui nous est si cher, ce
+Canada français dont l'histoire est si belle, afin qu'il soit le
+point de départ d'une nouvelle civilisation? Je ne puis m'empêcher de
+l'espérer.
+
+--Est-ce que le succès ne gâterait pas le peu de mérite que nous
+pouvons avoir? interrogea Leverdier.
+
+--Non. Il suffît, pour que le succès le plus éclatant ne gâte rien,
+que nous soyons toujours soumis à la volonté de Dieu... Toutefois, la
+réussite est dangereuse, je l'avoue. Sais-tu, mon cher Leverdier,
+qu'il est beaucoup plus difficile, et sans doute plus méritoire,
+d'accepter _chrétiennement_ le bonheur que l'adversité?
+
+--Je ne saisis pas bien ta pensée. _Explain_! comme vous dites au
+Parlement!
+
+--Eh bien! le malheur, en nous faisant toucher du doigt l'inanité des
+choses de ce monde, nous ramène naturellement à Dieu, à moins d'une
+perversion absolue. Le bonheur, au contraire, nous porte à oublier
+notre fin dernière. Dans la prospérité, dit Tertullien, l'âme arrête
+ses regards au Capitole; mais dans l'adversité, elle les élève vers
+le ciel, où elle sait que réside le vrai Dieu. Les heureux de ce
+monde qui se tiennent unis à Dieu sont rares, sans doute, mais ils
+doivent recevoir une récompense toute spéciale dans le ciel, car ils
+passent par une épreuve particulièrement difficile. Être riche sans
+être attaché à la richesse, c'est déjà un effort méritoire; mais être
+entouré d'amis et de parents qui vous aiment et que vous aimez,
+connaître les pures joies de la famille sans en goûter les amertumes,
+jouir de la santé, voir ses projets réussir, être _heureux_, en un
+mot, sur la terre, et cependant soupirer sans cesse après la céleste
+Patrie, comme le chrétien doit le faire, n'est-ce pas là l'idéal, le
+chef-d'oeuvre de la grâce?
+
+Quelques instants de silence suivirent cette effusion de Lamirande.
+Les deux amis marchaient lentement, appuyés l'un sur l'autre. Leurs
+pensées s'élevaient de plus en plus vers le ciel dans un magnifique
+élan d'amour et de saint enthousiasme.
+
+Il y a des moments où la présence de notre âme se fait sentir en
+dedans de nous d'une manière physique et matérielle, si j'ose
+m'exprimer ainsi. Elle est là, aussi tangible que notre coeur de
+chair. Elle cherche à s'échapper de sa prison. Elle monte toujours;
+elle gonfle notre poitrine au point de causer une véritable douleur,
+douleur délicieuse cependant. Il nous semble que quelque chose va se
+briser en nous, qu'une partie de notre être va nous quitter pour se
+lancer dans les espaces. Lutte mystérieuse et enivrante de l'âme
+immortelle contre le corps qui la tient captive et enchaînée; lutte
+que tous doivent éprouver quelquefois; lutte qui se produit
+indépendamment de notre volonté! Qui n'a pas été ainsi bouleversé
+tout à coup, soit dans un moment de ferveur; soit en entendant de la
+belle musique, surtout les chants de l'Église; soit en présence de la
+grande nature, des beautés du firmament, ou de quelque acte de
+sublime dévouement chrétien? Ah! c'est notre âme qui entend la voix
+de son Créateur et qui se lance instinctivement vers Lui!
+
+Lamirande et Leverdier étaient en proie, tous deux, à ces profondes
+émotions, et ils marchaient en silence.
+
+--Nous voici, dit enfin Leverdier. C'est le moment de nous réfugier
+en lieu sûr. Et les deux amis récitèrent ensemble à mi-voix, le _Sub
+tuum_.
+
+--Rien ne nous presse, fait Lamirande, disons le _Salve Regina_ pour
+demander la conversion d'un ami qui m'est bien cher.
+
+Puis ils sonnent à la porte d'une fastueuse maison dont les larges
+fenêtres laissent échapper sur la neige des flots de lumière.
+
+--Qui est cet ami dont tu demandes la conversion? demande Leverdier
+en attendant qu'on ouvre la porte.
+
+--C'est Georges Vaughan, l'un des députés de Toronto à la Chambre
+fédérale. Nous allons le rencontrer ce soir, sans doute. C'est une
+âme naturellement droite et belle; mais malheureusement il n'a pas la
+foi.
+
+--Il croit au moins en Dieu?
+
+--Non, il ne semble croire en rien du tout en dehors et au-dessus de
+cette vie.
+
+--C'est un monstre alors!
+
+--C'est un malheureux plutôt. Encore une fois, son âme est
+naturellement belle. Prions pour que Dieu lui accorde le don
+inestimable de la foi.
+
+À ce moment la porte s'ouvre. Un laquais les aide à se débarrasser de
+leurs paletots; un autre les conduit au salon où sont déjà réunies
+les sommités de la politique canadienne. L'immense pièce est inondée
+d'une clarté douce et pénétrante produite par un appareil électrique
+que dissimulent les riches lambris; une odeur enivrante remplit
+l'atmosphère, tandis qu'un orchestre invisible fait entendre une
+harmonie qu'on dirait lointaine. Des groupes discutent avec animation
+les récents événements politiques.
+
+Sir Henry Marwood vient au-devant des nouveaux arrivés et leur fait
+un accueil gracieux. Il accable Lamirande surtout de paroles
+flatteuses.
+
+--Qu'est-ce que le vieux renard me veut? pensa Lamirande. Rien de
+bon, c'est certain. Soyons sur nos gardes!
+
+C'était une figure remarquable que celle de sir Henry Marwood; une
+figure remarquable par son irrégularité et sa laideur autant que par
+un air extraordinairement intelligent et rusé. Ses petits yeux, que
+faisait paraître encore plus petits un nez d'une grosseur
+prodigieuse, pétillaient d'esprit; mais ils ne pouvaient pas
+rencontrer le regard calme et lumineux du jeune député.
+
+--Mon cher Lamirande, dit sir Henry avec effusion, que je suis donc
+content que vous soyez venu avec votre ami Leverdier. Voyant que vous
+tardiez un peu, je craignais d'être privé du plaisir de votre
+compagnie ce soir. Sans doute, vous ne pensez pas comme moi sur une
+foule de questions, mais j'aime le talent et les convictions partout
+où je les trouve. Tous deux vous pensez fortement et vous exprimez
+vos pensées avec énergie et originalité. C'est assez pour que je vous
+admire.
+
+--Le talent est sans doute admirable quand il est employé pour le
+bien, dit Lamirande; mais doit-on l'admirer quand il se consacre au
+mal?
+
+--Le talent, l'intelligence, cher monsieur, c'est toujours chose
+digne d'admiration, parce que c'est un don de l'être Suprême, une
+parcelle de l'âme universelle.
+
+--Dans l'intelligence humaine il faut, ce me semble, considérer deux
+choses: l'oeuvre de Dieu qui est toujours belle et l'oeuvre de
+l'homme, c'est-à-dire l'usage que l'homme fait de ses facultés.
+Malheureusement, cette dernière oeuvre est souvent mauvaise et laide.
+
+--Voilà que vous vous lancez dans les régions de la haute
+philosophie. Vous planez; mes pauvres vieilles ailes ne me permettent
+pas de vous suivre. Je me contente de vous admirer.
+
+--Tous ces compliments cachent quelque piège, pensa Lamirande. Puis
+tout haut:
+
+--Je crains que vous ne m'admiriez pas autant dans quelques jours
+quand vous m'aurez entendu dire ma façon de penser sur votre
+projet....
+
+--Mais mon projet, vous ne le connaissez pas! Il vous plaira
+peut-être, quoique vous soyez, d'ordinaire, assez difficile.
+
+--Je ne connais pas votre projet, il est vrai, mai je vous connais,
+sir Henry, et votre projet ne peut manquer de vous ressembler. Or,
+vous ne l'ignorez pas, vos idées et vos aspirations ne sont pas les
+miennes.
+
+--Sans doute, sans doute; mais enfin vous direz ce que vous voudrez
+de mon projet, vous ne m'empêcherez pas d'admirer votre talent.
+D'ailleurs, j'aurai à vous parler d'autre chose que de la politique
+tout à l'heure.
+
+À ce moment, le baron de Portal vint à passer. Sir Henry l'appela.
+
+--Monsieur le baron, permettez que je vous présente deux de nos
+hommes politiques canadiens-français les plus distingués. M.
+Lamirande est député et je vous assure qu'il ferait honneur à
+n'importe quelle chambre, même à la Chambre française. Son ami, M.
+Leverdier, journaliste, serait remarqué même à Paris. M. le baron de
+Portal est arrivé tout récemment au Canada. Il voyage pour
+s'instruire et désire particulièrement être mis au courant de nos
+affaires politiques. Monsieur le journaliste est bien celui qui peut
+rendre cet agréable service à monsieur le baron, n'est-ce-pas?
+
+Leverdier comprit sans peine que sir Henry voulait être seul avec
+Lamirande. Il s'empressa donc d'accepter l'invitation, et entama la
+conversation avec M. le baron de Portal.
+
+--Certainement, dit-il, si M. le baron le désire, je me ferai un
+plaisir de l'initier à nos affaires politiques qui sont plutôt
+intéressantes que belles.
+
+Et le journaliste lança à sir Henry un petit sourire malicieux.
+
+--Ah! le coquin, s'écria le premier ministre, en faisant un petit
+geste, moitié amical, moitié menaçant, il ne me vantera pas, bien
+sûr. N'importe, il a du talent, lui aussi, et j'admire le talent,
+même quand il s'exerce contre moi!
+
+Et prenant Lamirande par le bras, il s'éloigna avec lui.
+
+Le baron de Portal et Leverdier allèrent s'asseoir sur une causeuse.
+Leur entretien nous renseignera sur l'état politique du Canada en
+l'an de grâce 1945.
+
+--Je m'intéresse beaucoup à votre pays, dit le baron, mais j'avoue
+que vos affaires politiques m'intriguent quelque peu. Où en êtes-vous
+à l'heure présente? Je sais vaguement que le Canada était naguère
+colonie britannique et qu'il ne l'est plus. Expliquez-moi donc cela,
+je vous en prie, monsieur le journaliste.
+
+--Volontiers, reprit Leverdier. La chose est bien simple. Depuis
+quelques années, vous le savez comme moi, l'Angleterre, jadis si
+fière, est tombée au rang des puissances de troisième ordre. À
+l'extérieur, elle a perdu les Indes, ou à peu près. La Russie ne
+tardera pas à s'emparer de ce qui lui reste de son empire oriental.
+En Afrique, l'Allemagne lui arrache ses colonies, morceau par
+morceau. L'Australie a secoué le joug impérial. L'Irlande vient de
+reconquérir son entière indépendance. L'Écosse s'agite de nouveau;
+et, à l'intérieur, les sociétés secrètes qu'elle a réchauffées et
+proposées l'ont bouleversée et affaiblie. Elle avait encore le
+Canada. Mais un beau matin, le gouvernement des États-Unis, ayant à
+sa tête un président américanissime, et profitant d'une difficulté
+diplomatique où l'Angleterre avait évidemment tort, s'est avisé de
+poser, comme ultimatum, la rupture du lien colonial. Nous soupçonnons
+fortement nos francs-maçons du Canada et ceux des États-Unis d'avoir
+été au fond de cette affaire. Quoi qu'il en soit, l'Angleterre,
+réduite à l'impuissance, dut se rendre à cet ultimatum. Il y a trois
+mois à peine, elle donnait avis officiel au Canada que le ler mai
+prochain le gouverneur-général serait rappelé et qu'il n'aurait pas
+de remplaçant.
+
+--C'est-à-dire que vous voilà libres, fit le baron.
+
+--Oui, reprit le journaliste, nous voici libres. Mais qu'allons nous
+faire de notre liberté? Le cadeau est quelque peu embarrassant. Très
+certainement le cabinet de Washington avait une arrière-pensée en
+nous faisant octroyer notre indépendance: c'est dans le dessein de
+nous faire l'honneur de nous annexer de force, sous un prétexte
+quelconque. Mais la Providence s'en mêle, et voilà tout à coup nos
+entreprenants voisins en guerre avec l'Espagne à propos de l'île de
+Cuba; tandis que du côté du Mexique il y a des nuages très noirs;
+sans compter les grèves qui éclatent de plus en plus nombreuses,
+prenant les proportions d'une guerre civile chronique. Plus moyen de
+songer à s'annexer le Canada. Nous cherchons donc à nous constituer
+en pays tout à fait autonome.
+
+--Cela doit être une tâche assez facile.
+
+--Malheureusement non. Trois voies s'ouvrent devant nous: le _statu
+quo_, l'_union législative_ et la _séparation_. Un mot d'explication
+sur chacune. Si nous adoptions ce que l'on appelle le _statu quo_, la
+transition se ferait à peu près sans secousse. Nous resterions avec
+notre constitution fédérative, notre gouvernement central et nos
+administrations provinciales. Le gouverneurgénéral, au lieu d'être
+nommé par l'Angleterre, serait élu par nous, voilà toute la
+différence. Le parti conservateur, actuellement au pouvoir à Ottawa,
+est favorable _au statu quo_. Ce parti se compose des _modérés_. Les
+_modérés_, cela veut dire, en premier lieu, tous les gens en place,
+avec leurs parents et amis, ainsi que ceux qui ont l'espoir de se
+placer, avec leurs parents et leurs amis; ensuite, les entrepreneurs
+et les fournisseurs publics avec tous ceux qui les touchent de près
+ou de loin; enfin, les personnes qui n'ont pas assez d'énergie et
+d'esprit d'indépendance pour vouloir autre chose que ce que veulent
+les journaux qu'ils lisent et les chefs politiques qu'ils suivent.
+
+--Le parti du _statu quo_ doit être formidable par le nombre! Je me
+demande s'il reste quelque chose pour les deux autres partis.
+
+--Dans toutes les provinces il y a des partisans de l'union
+législative. Ce sont principalement les radicaux les plus avancés,
+les francs-maçons notoires, les ennemis déclarés de l'Église et de
+l'élément canadien-français. Dans la province de Québec ce groupe est
+très actif. À sa tête est un journaliste nommé Ducoudray, directeur
+de la _Libre-Pensée_, de Montréal. Il va sans dire que les unionistes
+cachent leur jeu, autant que possible. Ils demandent _l'union
+législative_ ostensiblement pour obtenir plus d'économie dans
+l'administration des affaires publiques. Mais ce n'est un secret pour
+personne que leur véritable but est l'anéantissement de la religion
+catholique. Pour atteindre la religion, ils sont prêt à sacrifier
+l'élément français, principal appui de l'Église en ce pays.
+
+--Voilà un parti que ne se recommande guère aux honnêtes gens! J'ai
+hâte de vous entendre parler du troisième.
+
+--Le troisième groupe est celui des _séparatistes_. M. Lamirande, que
+vous avez vu tout à l'heure, en est le chef, et votre humble
+serviteur en fait partie. Nous trouvons que le moment est favorable
+pour ériger le Canada français en État séparé et indépendant. Notre
+position géographique, nos ressources naturelles, l'homogénéité de
+notre population nous permettent d'aspirer à ce rang parmi les
+nations de la terre. La Confédération actuelle offre peut-être
+quelques avantages matériels; mais au point de vue religieux et
+national elle est remplie de dangers pour nous; car les sectes ne
+manqueront pas de la faire dégénérer en union législative, moins le
+nom. D'ailleurs, les principaux avantages matériels qui découlent de
+la Confédération pourraient s'obtenir également par une simple union
+postale et douanière. Notre projet, dans la province de Québec, a
+l'appui des catholiques militants non aveuglés par l'esprit de parti.
+Le clergé, généralement, le favorise, bien qu'il n'ose dire tout haut
+ce qu'il pense, car depuis longtemps le prêtre, chez nous, n'a pas le
+droit de sortir de la sacristie. Dans les autres provinces cette idée
+de séparation paisible a fait du chemin. Il y a un groupe assez
+nombreux qui est très hostile à l'union législative et qui
+préférerait la séparation au projet des radicaux. Ce groupe se
+compose des catholiques de langue anglaise et d'un certain nombre de
+protestants non fanatisés. Il a pour cri de ralliement: Pas
+d'Irlande, pas de Pologne en Amérique! Il ne veut pas que le Canada
+français soit contraint de faire partie d'une union qui serait pour
+lui un long et cruel martyre. Le chef parlementaire de ce parti est
+M. Lawrence Houghton, protestant, mais homme intègre, honorable et
+rempli de respect pour l'Église, de sympathie pour l'élément
+français. Voilà, monsieur le baron, un aperçu de la situation
+politique du Canada en ce moment. J'espère que je me suis exprimé
+avec assez de clarté?
+
+--Votre récit m'a vivement intéressé, cher monsieur, et je vous en
+remercie. Je suis séparatiste, moi aussi, je vous l'assure, et je ne
+conçois pas qu'un Français catholique puisse être autre chose, sans
+trahir sa religion et sa nationalité. Mais, dites-moi, le parlement
+d'Ottawa est-il actuellement réuni pour régler cette question?
+
+--Oui, monsieur le baron. Le gouvernement fédéral, dont notre hôte
+est le très habile et très rusé chef, a réussi à faire voter pour
+toutes les législatures des "résolutions" qui autorisent le parlement
+d'Ottawa à régler définitivement la question de notre avenir
+politique et national. Nous avons combattu ce projet devant la
+législature de Québec, voulant réserver aux provinces au moins le
+droit de veto; mais ç'a été en vain: l'esprit de parti, l'intrigue et
+la corruption l'ont emporté sur nous. Nous voici donc à Ottawa pour
+tenter un dernier et suprême effort, sans grand espoir de succès,
+toutefois.
+
+--Quelle sera, pensez-vous, l'issue de la lutte?
+
+--Sous prétexte d'améliorer la constitution actuelle, Sir Henry va
+déposer, ces jours-ci, le projet d'une nouvelle loi organique. Ce
+sera, j'ai tout lieu de le croire, une véritable union législative
+déguisée sous le nom de confédération. On prétendra maintenir les
+grandes lignes du _statu quo_; en réalité, ce sera l'étranglement de
+l'Église et du Canada français. Entre nous, Sir Henry est franc-maçon
+de haute marque, c'est-à-dire profondément hostile à l'Église. S'il
+ne propose pas ouvertement l'union législative, c'est qu'il craint un
+échec, voilà tout.
+
+--Vous le soupçonnez de jouer double jeu?
+
+--Certainement, et ce n'est pas un jugement téméraire, je vous
+l'assure. S'il a invité Lamirande et moi, c'est dans quelque dessein
+perfide.
+
+--Pourvu qu'il ne vous compromette pas! Le voilà en tête-à-tête avec
+votre ami.
+
+--Ne craignez pas pour Lamirande, il est solide comme le roc et assez
+intelligent pour ne pas se laisser prendre par Sir Henry. Nous nous
+sommes rendus à son invitation exprès pour connaître un peu les
+pièges qu'il tend et les intrigues qu'il veut nouer.
+
+Pendant ce colloque entre le journaliste et le baron, Sir Henry
+Marwood avait conduit Lamirande un peu à l'écart. Il le tenait
+toujours affectueusement par le bras.
+
+--Mon cher monsieur Lamirande, dit le vieux diplomate de sa voix la
+plus câline, il y a longtemps que je désire m'entretenir
+familièrement, à coeur ouvert, avec vous. Vous m'avez souvent
+combattu, mais je me suis toujours vivement intéressé à vous. Vous
+êtes un jeune homme de talent et d'avenir. Je vous considère comme le
+véritable représentant de votre race. Votre race, quoi que vous en
+pensiez, je ne lui veux que du bien. Je désire l'honorer en votre
+personne.
+
+--Vous êtes bien trop flatteur, répondit froidement Lamirande qui
+entrevoyait déjà où son interlocuteur voulait en venir.
+
+Il me croit capable de me vendre, pensa le député. Hélas! il a vu
+tant des nôtres se livrer à lui pour un peu d'or ou quelques
+misérables honneurs.
+
+Son premier mouvement fut de repousser avec indignation l'offre que
+Sir Henry n'avait pas encore clairement formulée. Mais il se ravisa.
+Ne brusquons rien, se dit-il; par les efforts qu'il fera pour se
+débarrasser de moi, je pourrai juger de la noirceur du projet qu'il
+nous prépare.
+
+Lamirande gardant le silence, Sir Henry continua:
+
+--Je sais que votre ambition n'est pas personnelle, que vous ne
+désirez rien pour vous-même, que votre unique passion est de rendre
+service à votre pays, à vos compatriotes. J'admire ce noble
+désintéressement. Vous êtes député, non par goût, mais par devoir,
+n'est-ce pas? et si une autre position, où vous pourriez rendre
+encore plus de services aux vôtres, vous était offerte, vous
+l'accepteriez, n'est-il pas vrai?
+
+--Sans doute, répondit Lamirande, je ne suis pas député par goût,
+mais je ne vois guère d'autre poste où je pourrais, en ce moment,
+être de quelque utilité réelle à mes compatriotes.
+
+--J'en vois un, moi, et je vous l'offre; c'est celui de consul
+général du Canada, du futur Canada libre, à Paris ou à Washington, à
+votre choix!
+
+Pour que le vieux scélérat m'offre un tel prix se dit Lamirande en
+lui-même, il faut qu'il ait grand besoin de m'éloigner du pays. Son
+projet doit être diabolique! Après un moment de silence, il jeta sur
+Sir Henry un regard qui força le tentateur à baisser les yeux.
+
+--Certes, dit-il, votre offre est magnifique, trop belle; elle est
+même suspecte. Je vous prie de croire que mon poste, pour le moment,
+est ici, et ici je resterai.
+
+--Mais vous n'y pensez pas! Quel bien vous pourriez faire à Paris, en
+établissant des relations plus intimes entre la France et le Canada;
+ou à Washington, en travaillant à l'avancement de ceux de vos
+compatriotes qui sont encore là-bas.
+
+--Je pourrais peut-être y faire un peu de bien, mais mon devoir est
+de rester ici et de travailler à vous empêcher de faire du mal. Du
+reste, pourquoi m'offrez-vous cette position maintenant? Pourquoi
+n'avez-vous pas attendu le règlement de notre avenir national?
+Croyez-vous, Sir Henry Marwood, que je ne lis pas jusqu'au fond de
+votre âme?
+
+La voix de Lamirande vibrait d'émotion. Sir Henry ne pouvait pas
+regarder le jeune député en face. Le vieil intrigant, qui avait mené
+à bonne fin cent affaires de ce genre, se sentait dominé, écrasé.
+Toutefois, changeant de ton, il fît un dernier effort, un coup
+d'audace.
+
+--Très bien! dit-il, d'une voix devenue subitement dure et cassante.
+Jouons cartes sur table. Mon projet ne vous conviendra pas, j'en suis
+convaincu. Vous le combattez; mais vous le savez aussi bien que moi,
+tout ce que vous pourrez faire n'empêchera pas mon projet d'être
+accepté par la Chambre. Dès lors, pourquoi rejeter un poste où vous
+pourriez être utile à vos amis, à votre race? Vous allez les priver,
+par simple entêtement, pour le simple plaisir de me faire la guerre,
+d'avantages très considérables. Est-ce juste. Est-ce patriotique?
+
+--Mais si vous ne redoutez rien de mon opposition, pourquoi tant
+d'efforts pour obtenir mon silence? Et si c'est par sympathie pour
+notre race que vous agissez, pourquoi exiger que j'achète cette
+position au prix d'une infâme trahison? Sir Henry, je suis chez vous
+et je ne vous dirai pas les paroles que vous méritez d'entendre. Mais
+vous comprendrez sans peine qu'après ce qui vient de se passer je ne
+puis rester davantage sous votre toit ni m'asseoir à votre table.
+J'ai bien l'honneur de vous saluer.
+
+Puis il s'éloigna avec dignité, laissant le premier ministre tout
+abasourdi. Dans sa longue expérience des hommes et des choses, sir
+Henry n'avait jamais rien vu de semblable.
+
+--Après tout, je l'admire, murmura-t-il. Et cette fois il était
+sincère en le disant.
+
+Lamirande se dirigea vers l'endroit du salon où Leverdier causait
+encore avec le baron de Portal.
+
+--Bien fâché, mon cher, dit-il, d'interrompre ton entretien avec M.
+le baron, mais il faut que je m'en aille et tu voudras sans doute
+partir avec moi.
+
+Leverdier saisit la situation, et, s'excusant auprès du baron, il
+alla rejoindre son ami.
+
+--Il a voulu t'acheter, sans doute, et tu l'as planté là! très bien!
+Mais faut-il absolument que nous nous en allions tout de suite? Je
+voudrais bien savoir un peu ce qui se brasse.
+
+--J'en sais assez! Allons-nous en! Je te raconterai cela tout à
+l'heure. Allons-nous en au plus tôt. Ce n'est pas un endroit pour des
+chrétiens ici. L'atmosphère est toute remplie, tout épaisse de
+démons. On les voit presque. Viens-t'en!
+
+Leverdier n'hésitait plus. En se dirigeant vers la porte du salon les
+deux amis rencontrèrent un jeune Anglais à la figure ouverte et
+agréable.
+
+--Mon cher Vaughan, s'écria Lamirande, que je suis content de te
+rencontrer! Je te présente mon ami Leverdier, mon bras droit; ou
+plutôt je devrais dire que c'est moi qui suis son bras droit; car il
+est journaliste, c'est-à-dire faiseur et défaiseur de députés. Toi,
+mets ton paletot et viens nous accompagner jusqu'à la rue Rideau. Tu
+reviendras ensuite à temps pour le dîner.
+
+--Vous ne dînez donc pas ici? demanda Vaughan surpris. Qu'est-ce que
+cela signifie?
+
+--Viens, et nous causerons de cela au clair de la lune.
+
+Tout en cheminant du côté de l'hôtel du parlement, Lamirande raconta
+à ses amis ce qui venait de se passer entre le premier ministre et
+lui. Puis s'adressant à Vaughan:
+
+--Comment trouves-tu le procédé de ton respectable chef?
+
+--D'abord, répliqua le jeune Anglais, il n'est pas mon chef. J'ai des
+idées politiques qui me guident, mais des chefs politiques qui me
+mènent, je n'en ai pas. Du reste, tu sais jusqu'à quel point
+j'abhorre ces abominables manigances qu'on appelle la diplomatie.
+Tout cela est honteux et indigne de la nature humaine.
+
+--Pourtant, mon pauvre ami, la nature humaine devient l'esclave de
+ces manigances du moment que la religion cesse de la soutenir et de
+la fortifier.
+
+--Sans vouloir me vanter, je puis dire que le seul respect de ma
+dignité humaine me protège contre ces bassesses.
+
+--Tu n'as pas fini de vivre. Attends l'avenir avant de te prononcer
+définitivement. Tu n'as peut-être pas encore rencontré une tentation
+sérieuse sur ta route. Pour moi, je suis convaincu que, tôt ou tard,
+tu te jetteras, soit dans les bras de l'Église, soit dans quelque
+abîme effroyable. Car le sentiment de sa dignité, sans la grâce
+divine, ne saurait soutenir l'homme et le prémunir contre les chutes
+jusqu'au bout de sa carrière. Mais parlons politique... Tu n'as pas
+de chef, dis-tu; tu renies sir Henry et ses procédés; tu partages
+toutefois ses idées, tu soutiens ses projets, librement et
+honnêtement, soit; mais ces idées et ces projets, sir Henry ne les
+fait prévaloir que grâce à _ces abominables manigances_ que tu
+condamnés avec tant de chaleur. Cela ne te fait-il pas douter un peu
+de la bonté de ces idées et de ces projets? N'est-il pas raisonnable
+de dire que ce qui est vraiment bon n'a pas besoin, pour réussir, de
+ces moyens ignobles?
+
+--Je condamne ces moyens et je ne voudrais jamais les employer
+moi-même; mais je reconnais qu'il est difficile d'obtenir un succès
+quelconque dans le monde politique sans y avoir recours, à cause de
+l'esprit de vénalité qui règne partout.
+
+--Et la fameuse dignité humaine, qu'en fais-tu?
+
+--Si tout le monde avait le sentiment de cette dignité, elle
+suffirait; mais tout le monde ne l'a pas.
+
+--Pourquoi tout le monde ne respecte-t-il pas cette dignité humaine,
+puisque ce sentiment est purement naturel? Pourquoi tous les hommes
+ne sont-ils pas honnêtes?
+
+--Le sais-je, moi! Pourquoi tous les hommes n'ont-ils pas la beauté
+physique? Pourquoi y a-t-il des infirmes, des bossus, des
+sourds-muets, des borgnes, des aveugles?
+
+--D'un autre côté, il y a trop d'ordre, trop d'harmonie dans le monde
+visible pour qu'un homme raisonnable puisse parler du _hasard_.
+Admets donc un Dieu Créateur de toutes choses; une divine Providence
+qui surveille et gouverne toutes choses; une vie future où chacun
+sera récompensé selon ses oeuvres; une chute originelle qui a
+gravement affaibli et vicié la nature humaine; un Dieu Sauveur qui a
+racheté l'homme déchu et lui a donné les moyens de reconquérir
+l'héritage céleste; admets ces vérités et tu pourras résoudre tous
+les redoutables problèmes que nous offre l'humanité.
+
+--J'admets volontiers que ton système est d'une logique rigoureuse:
+tout s'y tient et s'enchaîne. S'il y a quelque chose de vrai en fait
+de religion, c'est la doctrine catholique. Mais... nous parlerons de
+cela plus tard. Maintenant, au revoir. Il faut que je m'en retourne.
+
+Les trois compagnons se séparent. Vaughan retourne chez sir Henry,
+tandis que Lamirande et Leverdier regagnent leur hôtel.
+
+--Tu avais bien raison, dit Leverdier; c'est un grand malheureux
+plutôt qu'un monstre. Si nous pouvions apprendre aux hommes à croire
+comme nous leur apprenons à lire!
+
+--La foi est un don gratuit que Dieu accorde à qui il veut.
+Remercions-le de ce qu'il a daigné nous faire ce don inestimable,
+tandis que tant d'autres, qui en auraient fait peut-être un meilleur
+usage que nous, ne l'ont pas reçu. Prions surtout pour ceux qui n'ont
+pas la foi. Ils sont comme les paralytiques dont parle l'Évangile qui
+ne pouvaient pas se porter d'eux-mêmes à la rencontre du Sauveur pour
+être guéris: il leur fallait le secours de voisins charitables. Les
+autres malades qui représentent les pécheurs qui ont la foi,
+pouvaient se rendre sans aide aux pieds du Christ. Si grandes que
+fussent leurs infirmités, si horribles que fussent leurs plaies, ils
+étaient moins à plaindre que les paralytiques, puisqu'ils pouvaient
+se placer sans aide sur le chemin de l'Homme-Dieu et crier: Jésus,
+Fils de David, ayez pitié de nous! Imitons les âmes charitables de la
+Judée qui transportaient les perclus aux bords des chemins où Jésus
+devait passer. Portons les perclus spirituels, ceux qui n'ont pas la
+foi, portons-les par nos prières et nos bonnes oeuvres au-devant du
+divin Maître afin qu'il les guérisse!
+
+Pendant que les deux croyants s'entretenaient ainsi en regagnant leur
+appartement, Vaughan s'en allait lentement du côté opposé. Il était
+pensif. Les paroles de Lamirande l'avaient étrangement bouleversé. Un
+malaise vague, indéfinissable, comme le pressentiment d'un malheur,
+l'oppressait. Des aspirations confuses, qu'il ne pouvait pas
+analyser, agitaient son âme.
+
+George Vaughan avait rencontré Lamirande plusieurs années auparavant
+dans un voyage à Québec. Dès les premières paroles échangées il
+s'était établi entre eux une vive sympathie. Tous deux possédaient un
+caractère franc, loyal, ouvert; tous deux éprouvaient de l'attrait
+pour la vraie politique et une invincible répulsion pour cette
+politique de contrebande dont la base est la corruption et dont le
+principal moyen d'action est l'intrigue. Mais là se bornaient la
+ressemblance entre eux. Autant le Canadien français était croyant,
+autant le jeune Anglais était sceptique.
+
+Plus tard, s'étant retrouvés à Ottawa, la sympathie des premiers
+jours se changea en une véritable et sincère amitié. Vaughan ne se
+demandait guère d'où lui venait cette singulière affection pour
+Lamirande; ou plutôt il l'attribuait à une grande similitude de goûts
+et de caractère. Lamirande, plus clairvoyant, était convaincu que le
+courant mystérieux qu'il avait senti s'établir entre cet étranger et
+lui dès leur première rencontre ne pouvait s'expliquer par une cause
+naturelle. Croyant fermement au surnaturel, il s'était dit que cette
+amitié était l'oeuvre de l'ange gardien de Vaughan; que cet esprit
+céleste avait choisi ce moyen pour conduire au salut l'âme confiée à
+ses soins.
+
+Vaughan, avons-nous dit, était sceptique. Ce poison de l'incrédulité,
+il se l'était inoculé, dès son enfance, dans les écoles publiques de
+sa province. Devenu jeune homme il avait passé plusieurs années à
+Londres et à Paris, et la vie qu'il y mena, sans être une vie de
+débauche, n'était pas faite pour le rendre croyant. Mais s'il était
+sceptique, il n'était pas athée militant. Il ne niait pas l'existence
+d'un Dieu Créateur. Il lui semblait même qu'il devait y avoir un
+Principe universel quelconque. À la rigueur, il pouvait passer pour
+déiste. À ceux qui lui parlaient du monde surnaturel il répondait
+invariablement: "Je ne nie rien et je n'affirme rien".
+
+Cependant, après s'être lié avec Lamirande, il avait étudié la
+religion catholique; et à l'époque où nous le voyons il la
+connaissait mieux que bien des catholiques. Il répétait souvent,
+comme nous l'avons entendu dire ce soir, que s'il y avait quelque
+chose de vrai en fait de surnaturel, c'était la doctrine de l'Église.
+Mais s'il avait la science que l'homme peut acquérir par ses forces
+naturelles, il n'avait pas la foi que Dieu seul communique à l'âme
+par la grâce. Ses entretiens avec Lamirande sur la religion le
+troublaient toujours; néanmoins, il n'aurait pas voulu y renoncer
+pour la plus belle fortune du monde, car tout incroyant qu'il était,
+la foi de son ami le fascinait. Ce soir, il est plus tourmenté qu'à
+l'ordinaire. "Ah! se dit-il avec un soupir, en rentrant chez sir
+Henry, si je pouvais croire comme Lamirande!" C'est la première fois
+que son coeur, rempli jusqu'ici de sentiments vagues, émet un voeu
+aussi nettement formulé.
+
+Les convives se mettent à table, et bientôt Vaughan, entraîné par le
+tourbillon de la conversation, oublie son trouble de tout à l'heure.
+Il est devenu, encore une fois, l'homme du monde affable, correct,
+spirituel mais sceptique.
+
+Au dîner, Vaughan se trouve placé à côté de M. Aristide Montarval,
+député de la ville de Québec. Une élection partielle avait eu lieu au
+commencement de décembre, par suite de la démission inexpliquée du
+député siégeant; et Montarval qui, jusque-là, ne s'était guère mêlé
+de politique et qui passait pour un radical avancé, s'était tout à
+coup présenté comme conservateur contre un autre conservateur de
+vieille date. À la surprise générale, sir Henry l'avait accepté, lui
+nouveau converti, comme candidat ministériel, de préférence à son
+concurrent. Ce titre de candidat ministériel, joint à l'appui des
+radicaux qui ne semblaient pas trop froissés de le voir se présenter
+comme conservateur, lui avait valu un éclatant triomphe qui ne laissa
+pas d'intriguer le monde politique. Cette élection, sur laquelle il
+plane un certain mystère, est l'un des sujets de conversation à la
+table de sir Henry. Montarval est très riche, et s'est déjà distingué
+comme orateur. C'est une belle acquisition pour le parti
+conservateur, se dit-on de toutes parts; car il est bien connu que le
+nouveau député, sans prendre une part ostensible aux affaires
+politiques, avait toujours professé et propagé les idées avancées.
+Sir Vincent Jolibois, le principal représentant de l'élément français
+dans le cabinet, avait même manifesté timidement des scrupules de
+reconnaître l'orthodoxie ministérielle et conservatrice de cette
+candidature. Il s'en était ouvert à son collègue et chef, sir Henry
+Marwood. Celui-ci l'avait rassuré en disant que Montarval avait un
+talent remarquable et que le talent est toujours digne d'admiration.
+Sir Vincent s'était rendu à ce raisonnement sans réplique.
+D'ailleurs, avait-il dit à un ami qui, lui aussi, avait des craintes
+au sujet de cette candidature néo-conservatrice, il faut maintenir la
+discipline dans les rangs du parti, et du moment que notre chef est
+satisfait nous devons l'être également. De même qu'il ne faut pas
+être plus catholique que le pape, de même aussi il ne faut pas être
+plus conservateur que le chef du parti.
+
+C'est ainsi que le radical Montarval était devenu conservateur. La
+_Nouvelle-France_ ayant hasardé une simple observation sur la facilité
+avec laquelle le parti conservateur absorbait et s'assimilait les
+aliments les plus indigestes, il y eut dans la presse un tollé
+général contre Leverdier. Pendant quinze jours on le traita, dans les
+deux langues, de grossier, de malappris, d'hypocrite, de jaloux,
+d'ambitieux, etc. Même la _Libre-Pensée_, qui avait abîmé Montarval
+pour s'être fait réactionnaire, fournit sa bonne part à ce concert
+malsonnant d'imprécations.
+
+Vaughan lia conversation avec son voisin; et comme on parle
+volontiers de ceux qu'on aime, il voulut entretenir le nouveau député
+de leur collègue absent, Lamirande. À la mention de ce nom, il
+remarqua dans les yeux de Montarval une telle expression de haine
+qu'il se sentit glacé.
+
+--Décidément, se dit-il en lui-même, notre nouveau collègue n'est pas
+un homme sympathique! Quelle différence entre Lamirande et lui!
+Lamirande attire, celui-ci repousse. Les deux pôles d'un aimant,
+quoi! Est-ce magnétisme animal? Est-ce autre chose?
+
+Le festin se prolongea jusqu'à une heure avancée et se termina sans
+incident remarquable.
+
+
+
+Chapitre V
+
+
+ Noli diligere somnum, ne te egestas opprimat.
+
+ N'aimez point le sommeil, de peur que la pauvreté ne vous accable.
+
+ Prov. XX, 13.
+
+
+Rendus à leur modeste appartement, rue Wellington, Lamirande et
+Leverdier se mirent à discuter sérieusement la situation politique.
+
+--Elle est très grave, dit Lamirande, car je suis convaincu que sir
+Henry Marwood médite quelque coup de Jarnac plus perfide qu'à
+l'ordinaire. Mais que faire?
+
+--Pour moi, dit Leverdier, je vais écrire sur le champ un article qui
+fera un peu d'émoi dans le camp ministériel, j'en réponds.
+
+--C'est très bien; et pendant que tu seras ainsi occupé je vais
+brocher quelques lettres pour mettre nos amis au courant de la
+situation.
+
+Député et journaliste se mirent à la besogne de bon coeur. Voici
+l'article qu'écrivit Leverdier et qu'il intitula:
+
+DORMEZ EN PAIX!
+
+"La semaine prochaine, sir Henry Marwood soumettra aux Communes son
+projet pour régler définitivement le sort politique du Canada.
+
+"Pour nous, Canadiens français, il s'agit de notre avenir national.
+Tout ce que nous avons de plus cher et de plus sacré est en jeu:
+notre religion, notre langue, nos institutions, nos lois, notre
+autonomie.
+
+"Existerons-nous comme peuple demain? Voilà le problème redoutable
+qui se dresse devant nous.
+
+"La presse ministérielle et soi-disant conservatrice répand sur le
+pays les flots de son optimiste somnifère. Dormez, dit-elle, aux
+habitants de la province de Québec, donnez en paix, dormez sur toutes
+vos oreilles, car sir Henry est premier ministre et sir Vincent est
+son très humble serviteur.
+
+"Quelle inquiétude pouvez-vous avoir? Sir Henry est franc-maçon,
+c'est vrai, mais il respecte l'Église, il raffole de notre langue
+qu'il parle couramment, il admire nos institutions. Il était jadis
+partisan déclaré de l'union législative, mais aujourd'hui il
+verserait son sang pour le maintien du _statu quo._ L'autonomie des
+provinces n'a pas d'ami plus sincère que ce centralisateur converti.
+Qu'on dorme en paix, puisque ce gardien né de nos droits veille.
+
+"Des esprits chagrins, disait l'autre jour le _Mercure_, organe en
+chef des ministres dans la province de Québec, des esprits chagrins
+cherchent à créer du malaise parmi nos populations en soulevant des
+préjugés contre nos hommes publics, contre les chefs conservateurs
+qui ont reçu de Dieu la mission de conduire notre pays dans les voies
+du progrès moral et matériel.
+
+"Méchants esprits chagrins, dormez donc plutôt!
+
+"De quel droit, esprits chagrin, rappelez-vous sans cesse que le chef
+du cabinet est affilié à la secte maçonnique; que sir Vincent,
+collègue de sir Henry, a jadis, voté pour l'école neutre et
+obligatoire; que M. Vilbrèque, autre collègue de sir Henry, dans un
+accès d'anglomanie, a déploré, un jour, les dépenses excessives que
+l'usage de la langue française occasionne; que M. Dutendre, troisième
+collègue français de sir Henry, a déclaré que les législatures
+provinciales ne sont, après tout, que de grands conseils municipaux.
+Ce sont là des _préjugés_ que vous soulevez très indignement contre
+de braves gens qui distribuent le _patronage_, les _impressions_ et les
+_subventions_ d'une façon tout à fait orthodoxe. Sir Vincent n'a-t-il
+pas dit, l'été dernier, dans son grand discours-programme, qu'un
+"pays où le _patronage_ est distribué d'une manière judicieuse et
+équitable est un pays bien gouverné, c'est-à-dire heureux."
+
+"Pourquoi doutez-vous, esprits chagrins?
+
+"Il s'agit d'élaborer un projet de constitution qui sauvegarde les
+droits de l'Église, les droits des parents sur l'éducation de leurs
+enfants, les droits de l'élément français, l'autonomie provinciale;
+donc confions, en toute sûreté, la réalisation de ce projet à des
+francs-maçons, à des partisans de l'État enseignant, à des ennemis de
+notre langue et de nos institutions provinciales. La discipline de
+parti le veut ainsi. Or il n'y a que les "esprits chagrins" qui
+préfèrent la logique à la discipline de parti.
+
+"Douter de l'efficacité du _patronage_ bien distribué, c'est un
+crime; s'insurger contre la discipline de parti au profit de la
+logique, c'est un acte de folie.
+
+"Donc, habitants de la province de Québec, dormez en paix, car sir
+Henry et ses brillants collègues veillent sur nous."
+
+ * * * * *
+
+Leverdier donna lecture à Lamirande de ces quelques lignes.
+
+--Ce n'est pas un article extraordinaire, dit le journaliste, mais il
+fera hurler la presse ministérielle, et en hurlant, elle se
+compromettra. Que pouvons-nous faire davantage pour le moment? Nous
+sentons bien, toi et moi, qu'il se trame ici quelque noir complot.
+Mais nous ne saurions faire partager nos convictions au public.
+Raconter ta conversation avec Sir Henry, c'est nous exposer à un
+démenti catégorique de sa part, car ce n'est pas un mensonge qui
+ferait reculer le vieux scélérat. D'ailleurs, nos propres gens sont
+tellement entichés de lui qu'ils regarderaient cette tentative de
+corruption comme un acte très gracieux. Voyez! diraient-ils cet
+excellent sir Henry a voulu honorer notre race, et cet entêté de
+Lamirande l'a grossièrement insulté Nous sommes bien malades!
+
+--En effet, l'avenir est très sombre, répliqua Lamirande; mais ne
+perdons pas espoir même quand tout sera désespéré. N'oublions pas que
+Lazarre était enseveli et sentait déjà mauvais lorsque le Seigneur
+l'a ressuscité!
+
+
+
+Chapitre VI
+
+
+ Et ambulant per vias tenebrosas.
+
+ Ils marchent par des voies ténébreuses.
+
+ Prov. II, 13.
+
+
+Deux jours après la réception et le banquet chez sir Henry, les
+journaux de la capitale annoncèrent que le premier ministre était
+tellement indisposé qu'il ne ,pouvaient ni assister aux séances de la
+Chambre ni recevoir des visiteurs. La vérité vraie, c'est qu'il avait
+quitté Ottawa le lendemain du dîner et s'était rendu secrètement à
+Kingston où il gardait le plus strict incognito.
+
+Vers neuf heures du soir, il sortit de l'hôtel où il était descendu
+et se rendit à une maison isolée d'un des faubourgs de la ville. Il
+frappa d'une manière toute particulière. Quelqu'un à l'intérieur lui
+pose des questions auxquelles il répond; puis la porte S'ouvre, et
+sir Henry se trouve dans le lieu de réunion du Suprême Conseil de la
+Ligue du Progrès. Ce Suprême Conseil se compose de deux délégués de
+chaque Conseil Central. Celui qui préside est le même que nous avons
+vu diriger le Conseil Provincial de Québec. L'un des représentants
+du Conseil Central de Montréal est Ducoudray, rédacteur de la
+_Libre-Pensée_, que nous avons aussi vu figurer à la vieille capitale.
+
+À peine sir Henry est-il arrivé que la séance s'ouvre par une
+horrible prière à Satan que le président récite en se tournant vers
+un immense triangle placé au fond de la salle. Devant ce triangle,
+dont la principale pointe est en bas, emblème de Lucifer, de l'encens
+brûle sur un autel.
+
+--Mes frères, dit le président, nous voici au complet. Je vous
+félicite de votre exactitude à vous rendre aux séances du Suprême
+Conseil. Aussi, grâce au zèle que vous déployez dans vos travaux,
+pouvons-nous envisager l'avenir avec confiance. Lors de notre
+dernière réunions, j'avais l'honneur de vous communiquer
+officiellement la nouvelle que nos efforts avaient pleinement réussi;
+qu'avec le concours intelligent de nos frères en Angleterre et aux
+États-Unis, le lien colonial était rompu. C'était le premier pas dans
+la bonne voie. Mais ce n'était qu'un premier pas. Vous le savez,
+notre dessein était de faire entrer immédiatement le Canada dans
+l'union américaine. Malheureusement, les graves événements que vous
+connaissez, nous ont forcés à ajourner indéfiniment la réalisation de
+ce projet. Il a fallu adopter un autre but politique. Le comité
+exécutif a estimé que, vu l'impossibilité d'incorporer le Canada aux
+États-Unis, c'était l'union législative de toutes les provinces qui
+nous offrait le meilleur moyen d'extirper radicalement du sol
+canadien l'infâme superstition qui empêche notre peuple de marcher
+dans les sentiers du véritable progrès. Cette décision a été ratifiée
+par le Suprême Conseil à sa dernière réunion. Le comité exécutif a
+donc exercé l'influence dont notre ordre dispose sur les législatures
+provinciales pour les amener toutes à remettre au parlement fédéral
+le règlement définitif de la question de notre avenir politique.
+Aujourd'hui, j'ai l'honneur de vous annoncer officiellement que cette
+partie de notre programme est exécutée. Le frère Marwood, à ma
+demande, a aussitôt convoqué le parlement fédéral. Nous avons
+maintenant à délibérer sur ce qu'il convient de faire à Ottawa. Que
+vous en semble-t-il? La parole est aux frères qui ont quelques
+observations à faire, quelque projet à soumettre à ce Suprême
+Conseil?
+
+Après un instant de silence.
+
+--Le frère président, fit un affilié, a sans doute quelque
+proposition à nous soumettre ', nous l'écoutons.
+
+--En effet, j'ai un projet à soumettre au Conseil mais je voudrais,
+auparavant, entendre les observations que mes frères peuvent avoir à
+faire sur la situation.
+
+--Nous pourrions mieux délibérer, dit le même affilié, si le frère
+président voulait bien nous faire connaître d'abord son projet. Il
+est bien rare que le Conseil ait à modifier les plans de son chef.
+
+--En bien! reprend le président, voici comment j'envisage la
+situation. Nous ne saurions réussir à faire accepter l'union
+législative en la proposant ouvertement au parlement. Les députés
+canadiens-français, les députés catholiques des autres provinces et
+le groupe Houghton n'en voudront jamais. Il faut donc que le projet
+gouvernemental soit assez habilement conçu et rédigé pour établir
+effectivement l'union législative tout en conservant les apparences
+et le nom d'une confédération. Il faut que nous nous contentions
+aujourd'hui de déposer les germes de l'union; plus tard, et peu à
+peu, nous développerons notre oeuvre jusqu'à son entier
+épanouissement. Il faut que dans chaque garantie accordée aux
+provinces il y ait un mot, une phrase équivoque que nous puissions,
+en temps opportun, interpréter en faveur du pouvoir central. Voici un
+projet de constitution que j'ai préparé, avec l'aide du comité
+exécutif, et que je soumets à la considération du Suprême Conseil. Le
+frère secrétaire voudra bien en donner lecture.
+
+Le frère secrétaire, qui n'est autre que le frère Ducoudray, lit le
+document qui est un véritable chef-d'oeuvre d'habileté infernale. Pas
+un article sans piège dissimulé avec un art surhumain; pas une
+disposition sans équivoque savamment agencée. Tous les frères sont
+dans l'admiration. Le projet est agréé presque sans discussion.
+
+--Il est donc statué, dit le président, par le Suprême Conseil de la
+Ligue du Progrès, que le projet de constitution que nous venons
+d'adopter doit être présenté au parlement sans délai. Le secrétaire
+gardera l'original dans les archives du Suprême Conseil et il en
+remettra une copie authentique au frère Marwood. Il est ordonné, de
+plus, que le frère Marwood fera voter ce projet par le parlement
+fédéral et qu'il ne pourra point le modifier ou le laisser modifier
+sans le consentement du Comité exécutif. Est-ce là le plaisir de ce
+Suprême Conseil?
+
+Tous manifestent leur assentiment, et le frère secrétaire fait au
+registre les inscriptions voulues par le règlement de la Ligue.
+
+--Et si le parlement refuse de voter ce projet, demande le frère
+Marwood, que faudra-t-il faire? J'ai peur que, malgré l'incontestable
+habileté de la rédaction, Lamirande et Houghton ne fassent voir la
+véritable portée de cette nouvelle constitution.
+
+--Nous avons fait la part très large à la prudence, répond le
+président; maintenant, il faut de la hardiesse, de l'audace pour
+réussir. Si la Chambre regimbe, vous la ferez dissoudre. Un appel aux
+électeurs nous sera favorable, car nous prendrons les moyens voulus
+pour qu'il le soit. L'esprit de parti et la corruption sont toujours
+les forces vives de la politique. Comptez là-dessus, frère Marwood,
+sur notre admirable organisation qui enveloppe tout le pays, et
+spécialement sur l'aide de notre Dieu, le Dieu de la Liberté, du
+Progrès et de la Vengeance. Mais ce Lamirande, est-ce bien certain
+que vous ne pourrez pas le corrompre?
+
+--Le corrompre! Vous ne l'ignorez pas, frère Président, j'ai fait de
+mon mieux , et les frères savent que je ne manque pas précisément de
+talent quand il s'agit de me débarrasser d'un adversaire gênant. Eh
+bien! je n'ai pas pu l'entamer. Et je connais assez les hommes pour
+savoir que c'est inutile de recommencer mes efforts auprès de lui.
+
+Puis le frère Marwood raconte au Suprême Conseil ce qui s'était passé
+entre Lamirande et lui, le soir du banquet.
+
+Le président se penchant vers Ducoudray, lui dit tout bas.
+
+--Rappelle-toi bien tous ces détails que Marwood vient de nous
+raconter; prends-en note. Cela nous servira en temps et lieu.
+
+--Je ne vois pas, dit Ducoudray, comment nous pourrons tourner cet
+incident contre Lamirande. C'est plutôt en sa faveur....
+
+--Tu verras plus tard l'usage que nous pourrons en faire.
+
+Bientôt le Suprême Conseil se disperse. Le président et le frère
+Marwood se rendent ensemble à Ottawa; tandis que Ducoudray emporte
+les archives avec lui à Montréal.
+
+
+
+Chapitre VII
+
+
+ Prudentia carnis mors est.
+
+ La prudence de la chair est mort.
+
+ Rom. VII, 6.
+
+
+Leverdier ne s'était pas trompé: son article souleva une tempête. Le
+_Mercure_, principal organe ministériel, ouvrit le feu par un écrit
+pompeux. En voici quelques extraits:
+
+"Nous sommes arrivés à une époque décisive de notre histoire; le
+moment est solennel: une nation va naître. De simple colonie que nous
+étions tout à l'heure, nous passons à l'état de peuple libre et
+entièrement indépendant. Le moment est donc solennel, avons-nous dit,
+et nous devrions tous tenir un langage digne de la grandeur des
+événements qui se préparent.
+
+"Nous avons profondément regretté de lire, ces jours-ci, dans une
+feuille obscure de Québec, un article très déplacé, et par la forme
+et par le fond. La forme est légère, triviale, badine, ironique. Ce
+n'est pas ainsi qu'il convient de discuter les graves questions du
+jour. Pour le fond, c'est pis encore: appel aux préjugés religieux et
+nationaux, manque de charité chrétienne, manque de respect envers
+l'autorité constituée, manque de déférence envers nos chefs
+politiques. Tous les manquements à la fois y sont.
+
+"L'auteur de cet écrit pousse l'indélicatesse et la passion jusqu'à
+rappeler que notre chef politique, le premier ministre de ce pays,
+fait partie de la franc-maçonnerie. Sans doute, nous condamnons la
+franc-maçonnerie puisque notre église la condamne; mais il ne faut
+pas oublier que les églises protestantes ne la condamnent pas, et que
+sir Henry est protestant. Il ne faut pas oublier que non seulement
+les églises protestantes ne condamnent pas la franc-maçonnerie, mais
+que plusieurs ministres protestants, et des plus éminents,
+appartiennent à cette société. Ce qui prouve, et que les religions
+protestantes ne voient pas la franc-maçonnerie d'un mauvais oeil, et
+que la franc-maçonnerie n'est pas hostile, comme certains exaltés le
+prétendent, à toute religion, au christianisme même.
+
+"Malgré ces vérités incontestables, on fait un crime à sir Henry
+d'être franc-maçon. On veut jeter le doute et le trouble dans
+l'esprit de notre population; on veut lui rendre suspects les chefs
+de l'État; on sape l'autorité; on attise le feu des préjugés
+nationaux et religieux. Tout cela est révolutionnaire et antisocial.
+Nous vivons dans un pays de population mixte, ne l'oublions jamais;
+nous sommes la minorité en ce pays, ne l'oublions pas, non plus.
+Vivons donc en paix avec les protestants, les Anglais et les
+francs-maçons. C'est notre devoir puisque la Providence nous a placé
+au milieu de ces divers éléments. Respectons leurs opinions si nous
+voulons qu'ils respectent les nôtres. Donnons-leur fraternellement la
+main. Ne les aigrissons pas si nous ne voulons pas qu'ils se
+coalisent contre nous pour nous écraser. Soyons de notre époque et de
+notre pays. Ayons confiance dans la sagesse et le patriotisme de nos
+chefs. Confions-nous à leur loyauté, et soyons assurés que nos
+privilèges seront respectés. Ne portons pas une main sacrilège sur la
+Confédération. Contentons-nous de la perfectionner, en nous laissant
+guider, dans cette oeuvre si délicate, par les chefs qui ont reçu la
+mission de conduire le pays. Ceux qui demandent l'union législative
+ne sont pas plus révolutionnaires que les utopistes dangereux qui
+voudraient désunir les provinces. Nous sommes dans un juste milieu;
+restons-y."
+
+Toutes la petite presse ministérielle se mit aussitôt à faire
+entendre la même note avec des variations qui étaient principalement
+des attaques violentes et personnelles contre Lamirande et Leverdier
+qu'on accusa de jalousie, d'ambition, de haine. Plusieurs de ces
+écrivains, qui étaient grassement payés pour chanter les louanges des
+ministres, s'indignaient à la pensée que cette scandaleuse croisade
+contre l'autorité civile entreprise par la _Nouvelle-France_ et ses
+partisans était inspirée par l'amour du lucre! Et, invariablement,
+ces discours se terminaient par un fervent appel à la charité
+chrétienne.
+
+La _Libre-Pensée_, organe des radicaux ouvertement favorables à
+l'union législative, fît feu et flammes, elle aussi, contre les
+séparatistes. Crétins, calotins, hypocrites, impuissants, rongeurs de
+balustres, cagots, cafards, jésuites de robe courte, escobars,
+arriérés, éteignoirs, tenants du moyen âge, ennemis du progrès,
+fanatiques, inquisiteurs, Torquemadas au petit pied, descendants
+encroûtés de Pierre l'Ermite, tartufes, Basiles, voilà le canevas sur
+lequel ce journal et ses satellites brodaient. Tous demandaient, à
+hauts cris, au nom de l'économie, l'union législative. Nous sommes
+trop gouvernés, répétaient-ils sans cesse. Plus de provinces, plus de
+législatures provinciales, plus de mesquins préjugés de races et de
+religion. Abattons tout cela et établissons un gouvernement unique,
+fort, large, économe, et une seule nationalité.
+
+À Québec se publiait dans ce temps-là un journal intitulé le _Progrès
+catholique_, dirigé par Hercule Saint-Simon que le lecteur a déjà vu,
+en compagnie de Lamirande, faire une visite d'enquête pour le compte
+de la Saint-Vincent-de-Paul.
+
+Homme de talent réel, mais peu sympathique, le rédacteur du _Progrès_
+avait dans le regard quelque chose de faux et de froid qui faisait
+éprouver un étrange malaise à tous ceux qui venaient en contact avec
+lui. Doué d'une certaine allure énergique, violente même, il passait,
+aux yeux de ceux qui ne voient que la surface des choses, pour un
+homme fortement trempé, pour un caractère. Avant l'époque où commence
+notre récit, il s'était jeté avec une grande ardeur dans le mouvement
+séparatiste, à la suite de Lamirande et de Leverdier. Mais tout en
+les proclamant ses chefs, tout en arborant leur drapeau, il ne
+voulait pas toujours suivre leurs conseils ni adopter leur langage
+ferme et modéré, leurs procédés marqués au coin de la sagesse. Depuis
+un mois surtout il semblait s'être fait casseur de vitres de
+profession.
+
+Sans doute, il faut parfois casser les vitres, en réalité, comme au
+figuré. Un homme est renfermé dans une chambre où l'air respirable
+manque complètement. La porte est fermée à clé, barricadée; toutes
+les issues sont hermétiquement closes. L'homme étouffe. Déjà il est
+sans connaissance. Que faire? Vous cassez une vitre. L'homme respire,
+il est sauvé. Dans le monde moral, il y a des situations analogues où
+il est nécessaire de casser les vitres. C'est le seul moyen qui reste
+de faire circuler un peu d'air pur dans les prisons où la routine et
+les préjugés ont renfermé et asphyxient leurs victimes. Mais M.
+Saint-Simon ne faisait guère plus autre chose que casser les vitres.
+Il en cassait partout, toujours et à propos de rien. Le bruit des
+vitres cassées avait attiré sur lui tous les regards sans toutefois
+lui gagner les coeurs.
+
+Le rédacteur du _Progrès catholique_ répondit donc à l'article de la
+_Nouvelle-France_ par un éclat formidable. Il intitula son écrit:
+_Est-ce la guerre que l'on veut?_ Dans cet écrit, non seulement il
+demandait la sortie de la province de Québec de la Confédération,
+mais il poussait les Canadiens français à s'organiser militairement,
+à se procurer des armes et à se rendre à Ottawa pour surveiller les
+délibérations du parlement. Il fît une charge incroyable contre tous
+les protestants, sans distinction, déclarant qu'ils étaient tous
+ligués contre les catholiques pour les massacrer. Et il terminait son
+article d'énergumène en donnant clairement à entendre que le jour où
+la province de Québec serait délivrée du joug fédéral, les Anglais
+qui s'y trouveraient n'auraient qu'à se bien tenir.
+
+En lisant cet article, Leverdier eut un mouvement de sainte colère.
+Il quitta précipitamment le cabinet de lecture du parlement, traversa
+le couloir et, appelant un page, fit mander Lamirande qui était à son
+siège de député.
+
+--As-tu vu la dernière bêtise de Saint-Simon? s'écria-t-il.
+
+--Oui, fit tranquillement Lamirande, j'ai vu cet écrit, c'est plus
+qu'une bêtise, c'est un crime.
+
+--Cet homme-là est-il fou?
+
+--Non, mon ami, il n'est pas fou. Il est quelque chose de pire qu'un
+fou.
+
+--Je ne vois guère rien de pire et de plus dangereux qu'un fou qui se
+mêle d'écrire, répliqua vivement Leverdier.
+
+--Un traître est plus dangereux qu'un fou, fit Lamirande.
+
+--Grand Dieu! s'écria le journaliste, tu le soupçonnes de nous
+trahir! Tu vas plus loin que moi, je ne l'accuse que d'un manque
+incroyable de tact et de jugement.
+
+--Je vais plus loin que toi, en effet. Je ne porte pas un jugement
+téméraire en te disant que Saint-Simon nous trahit froidement.
+
+--Mais sur quoi te bases-tu pour croire à tant de perfidie chez cet
+homme qui, après tout, prétend défendre la même cause que nous?
+
+--Tu n'ignores pas que l'on peut trahir une cause tout en prétendant
+la défendre. C'est même le procédé favori de nos jours. C'est le
+raffinement de la trahison.
+
+--Oui, mais enfin, as-tu quelque preuve contre lui? Sur quoi
+s'appuient tes soupçons?
+
+--Ce ne sont pas des soupçons, c'est une certitude morale, une
+conviction profonde.
+
+--Mais encore, dis-moi sur quoi elle repose, cette certitude morale?
+Tu n'as pas l'habitude de juger à la légère et sans preuves. J'avoue
+que l'article est affreux, abominable. En le lisant, j'ai frémi
+d'indignation, et si j'avais eu le malheureux sous la main, je ne
+sais pas trop ce que je lui aurais fait. Mais, après tout, ne peut-on
+pas mettre cet écrit sur le compte de la bêtise humaine, qui est
+grande, tu le sais.
+
+--Oui elle est grande, mais la perversité humaine est grande aussi.
+Ce sont deux immensités dont Dieu seul peut voir les limites. Si je
+n'avais que l'écrit de Saint-Simon pour me guider, je jugerais
+l'incident probablement comme toi. Mais je sais que ce malheureux
+était naguère affreusement travaillé par le démon de la richesse et
+j'ai lieu de craindre qu'il n'ait succombé à la tentation. J'ai
+appris, ce matin même, que depuis quelque temps Saint-Simon voit M.
+Montarval dans l'intimité.
+
+--Je sais, en effet, qu'ils sont intimes.
+
+--Je l'ignorais jusqu'ici. Mais ce que je n'ignorais pas, c'est que
+M. Montarval est l'homme le plus épouvantable que j'aie jamais vu...
+un monstre... J'en frissonne encore. Je ne puis t'en dire davantage,
+je me suis engagé au silence sur certains détails. Cet engagement ne
+me lie peut-être pas d'une façon absolue; mais, enfin, qu'il me
+suffise de te dire que celui qui fréquente assidûment Aristide
+Montarval ne saurait être autre chose qu'un misérable. Les événements
+ne me donneront que trop tôt raison.
+
+Bien que quelque peu intrigué, Leverdier n'insista pas davantage. Il
+connaissait trop bien son ami pour douter de la sûreté de son
+jugement. Après un moment de silence, le journaliste reprit:
+
+--Mais l'article, que faut-il en faire?
+
+--Je viens de faire tout en mon pouvoir pour réparer le mal. Au
+commencement de la séance, j'ai désavoué l'écrit et son auteur. J'ai
+déclaré que cet article insensé n'exprime pas nos sentiments; que
+nous ne sommes pas animés par la haine des autres peuples qui
+habitent ce pays, mais pas l'amour de notre race, de notre
+nationalité, de notre religion, de notre langue et de nos traditions;
+que nous croyons mieux sauvegarder toutes ces choses sacrées en nous
+retirant de la Confédération, maintenant que l'occasion s'en
+présente; mais que nous ne menaçons personne. Je crois que tu feras
+bien de répéter la même chose dans ton journal. Pour le moment; il
+n'y a rien autre chose à faire. Les événements vont se précipiter.
+Attendons.
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+
+ Nihil est iniquius quam amare pecuniam:
+ hic enim et animam suam venalem habet.
+
+ Il n'y a rien de plus injuste que d'aimer l'argent;
+ car un tel homme vendrait son âme même.
+
+ Eccli. X, 10.
+
+
+Hercule Saint-Simon s'était lancé dans le journalisme sans
+préparation morale, sans avoir purifié ses intentions. Il voulait
+faire le bien au moyen de son journal; mais, tout en faisant le bien,
+il comptait arriver en même temps à l'aisance d'abord, puis à la
+richesse. Le pain quotidien, c'est-à-dire le nécessaire pour un homme
+de sa position sociale, n'était pas assez: il lui fallait les
+douceurs de la vie. Et comme le journalisme vraiment catholique est
+plus fécond en déceptions et en déboires qu'en succès financiers, il
+s'aigrissait et s'irritait de plus en plus. Voyant qu'il n'avait pas
+l'abnégation voulue pour continuer son oeuvre, ingrate au point de
+vue mondain, il aurait dû l'abandonner et chercher ailleurs, par des
+moyens légitimes les biens terrestres qu'il convoitait. Mais il
+aimait le journalisme à cause du prestige et de l'influence que cette
+profession confère à celui qui l'exerce avec talent. Le bruit des
+polémiques le grisait, les discussions auxquelles on se livrait
+autour de son nom flattaient sa vanité. Rester journaliste honnête,
+même journaliste catholique, tout en devenant riche, tel était
+d'abord son rêve.
+
+Il commença par faire des réclames, moyennant finance, en faveur de
+certaines entreprises commerciales et industrielles. Comme ces
+entreprises étaient honorables, il pouvait, à la rigueur, se dire
+qu'il recevait le prix d'un travail légitime; mais ses besoins
+factices augmentant toujours et ce genre d'affaires lui paraissant
+bientôt restreint, il agrandit le cadre de ses opérations. Lorsque
+les promoteurs de grandes entreprises ne venaient pas à lui, il
+allait à eux, et leur donnait habilement à entendre que le moyen le
+plus sûr de ne pas trouver en lui un adversaire acharné, c'était de
+payer grassement son concours. Puis, glissant toujours sur la pente,
+il mit sa plume au service d'affaires douteuses, interlopes, enfin
+absolument mauvaises.
+
+Pourtant la richesse n'arrivait pas encore assez vite. Son caractère
+de journaliste catholique, qu'il conserva toujours, apparemment, le
+gênait. Aux temps agités où commence notre récit, il entrevit la
+possibilité de faire fortune d'un seul coup. Mais pour atteindre ce
+but, il lui faudrait abandonner ses nationaux dans leurs luttes
+patriotiques, se livrer aux ennemis de sa race, favoriser leurs
+menées ténébreuses, trahir, en un mot, la cause sacrée de la patrie
+et de la religion. Le malheureux se cramponnait à cette idée qui lui
+revenait sans cesse: je n'irai pas jusqu'au bout, et quand je serai
+riche, indépendant de tout le monde, je pourrai facilement, et en peu
+de temps, réparer le mal que j'aurai fait.
+
+Il en était là, lorsque nous l'avons entendu émettre ses sophismes
+sur la puissance de l'or et la nécessité de la richesse pour
+accomplir le bien dans le monde politique. À l'époque de sa
+conversation avec Lamirande était-il déjà perdu? Depuis longtemps il
+était tenté, affreusement tenté par le démon qui fit tomber un des
+Douze. Toutefois, comme nul n'est jamais éprouvé au-dessus de ses
+forces, il aurait pu résister à ce redoutable assaut, s'il eût suivi
+le sage conseil de son véritable ami: une courte et fervente prière,
+un seul cri de détresse vers le Coeur de Jésus, et il était sauvé.
+
+Lorsque les disciples allaient être engloutis par les vagues, ce fut
+une prière de quatre mots qui écarta le danger: _Domine, salva nos,
+perimus!_
+
+Mais un mouvement d'orgueil étouffa ce cri qui montait déjà à ses
+lèvres. C'était une dernière grâce qu'il repoussait.
+
+En quittant Lamirande, il était entièrement sous l'empire du
+Tentateur. Une rage étrange contre tous ses anciens, et
+particulièrement contre le meilleur de tous, s'était emparée de son
+âme. Autant il estimait et admirait jadis le jeune député, autant
+maintenant il le détestait. Auparavant, même au milieu de ses
+faiblesses et de ses misères, il aurait voulu imiter les vertus de
+Lamirande, posséder son désintéressement, sa force de caractère. Ces
+salutaires aspirations s'étaient subitement changées en une jalousie
+atroce et cruelle. Trop lâche pour s'élever jusqu'aux hauteurs où se
+tenait son ancien ami, il aurait voulu l'entraîner avec lui dans la
+fange où il allait se plonger. Et se sentant impuissant à ravaler ce
+chrétien à son propre niveau, il prit la détermination de lui faire
+autant de mal que possible.
+
+Il était dans cette disposition d'esprit lorsqu'un soir il rencontra
+M. Montarval au club qu'il avait la mauvaise habitude de fréquenter
+sous prétexte d'y recueillir des nouvelles et des idées.
+
+--Eh bien! monsieur Saint-Simon, s'écria M. Montarval, comment va le
+journalisme à bons principes? À merveille, sans doute, car lorsqu'on
+travaille pour votre bon Dieu il parait que tout le reste, la bonne
+chère, les beaux habits, les meubles de luxe et les chevaux pur sang,
+il parait, dis-je, que tout cela vous vient par surcroît. Est-ce bien
+le cas? Dites donc?
+
+Au lieu de répondre avec fierté à ce persiflage blasphématoire, le
+malheureux rougit en balbutiant:
+
+--Il ne faut pas prendre tout à la lettre dans la Bible.... On y
+trouve beaucoup d'allégories et de choses obscures.... Tout ce que je
+puis dire, c'est que le journalisme comme je l'ai fait jusqu'ici ne
+donne malheureusement pas la fortune. C'est bien dommage, car c'est
+une profession que j'aime.
+
+--Il y aurait peut-être moyen de rendre cette profession plus
+lucrative, répliqua Montarval qui dardait sur Saint-Simon son regard
+perçant.
+
+Le journaliste se troubla, baissa les yeux et murmura un _peut-être_
+à peine intelligible. Mais c'en était assez pour fixer Montarval
+sur la valeur de son homme.
+
+--Venez chez moi, dit-il; nous converserons là à notre aise.
+
+Saint-Simon le suivit, et quelques instants après ils gravissaient le
+perron qui conduisait à la somptueuse demeure du jeune Français.
+Cette résidence princière dominait la terrasse Frontenac et le fleuve
+Saint-Laurent. De ses fenêtres Montarval avait une vue magnifique. À
+droite, Saint-Romuald et les campagnes du sud bornées au loin par une
+frange de montagnes bleues; en face, Notre-Dame et
+Saint-Joseph-de-Lévis; à gauche, l'île d'Orléans et la riante côte de
+Beaupré adossée aux Laurentides. La maison était meublée avec un luxe
+oriental. Tout y respirait la mollesse et la volupté. C'était la
+réalisation du rêve de Saint-Simon.
+
+Montarval conduisit le journaliste à une vaste pièce, moitié salon,
+moitié cabinet de travail. Un valet, répondant à son appel, apporta
+du vin et des cigares.
+
+--Maintenant, dit-il, nous pouvons causer sans crainte d'être
+dérangés. Ainsi, continua-t-il, le journalisme à bons principes ne
+mène pas à la fortune! Un sage a dit que la vertu sans argent est un
+meuble inutile.
+
+--En effet, répliqua Saint-Simon, le manque de ressources paralyse la
+presse en ce pays; il paralyse, en général, nos hommes publics. Dans
+un pays constitutionnel, pour pouvoir se livrer avec avantages au
+journalisme ou à la politique, il faut posséder la fortune. Pourquoi
+vous qui êtes riche ne vous lancez-vous pas dans la politique? Vous y
+feriez bientôt votre chemin.
+
+--J'y ai songé quelquefois, et j'y songe dans le moment, répond
+Montarval. Il me serait facile, sans doute, de me faire élire; mais
+un député, pour arriver rapidement, a besoin d'un journal sur lequel
+il puisse compter. Je pourrais bien en fonder un, me direz-vous. Oui,
+mais, je l'avoue, je m'entends peu aux affaires. J'aurais peur, si je
+m'aventurais dans le journalisme, d'y laisser la peau et les os. Je
+serais prêt à payer une somme ronde pour avoir l'appui d'un journal,
+sans être disposé à risquer ma fortune.
+
+Montarval s'arrêta ici pour donner à ses paroles le temps de produire
+tout leur effet sur le journaliste. Il versa un verre de vin et le
+présenta à Saint-Simon qui le saisit d'un mouvement nerveux et le but
+d'un trait, sans regarder son tentateur. Celui-ci, dégustant son
+tokai tranquillement, continua:
+
+--Ne pourrions-nous pas en venir à une entente, vous et moi? Vous
+êtes journaliste, vous connaissez votre métier, mais les fonds vous
+manquent. Moi, j'ai des fonds, mais pas d'expérience. Nous possédons
+chacun un excellent avoir, mais, pour faire fructifier nos capitaux
+respectifs, il faudrait les unir. Qu'en dites-vous?
+
+--L'idée me parait excellente. Veuillez me faire connaître les
+détails de votre projet.
+
+--Oh! c'est bien simple. Je vous donnerai, disons vingt mille
+piastres; ou plutôt, pour que l'affaire soit plus régulière, je vous
+les prêterai contre billet; mais avec l'entente formelle que je ne
+vous en demanderai pas le remboursement aussi longtemps que le
+journal me donnera satisfaction.
+
+--Mais quelle ligne de conduite le journal devrait-il tenir pour vous
+donner satisfaction? Faudrait-il changer entièrement de ton?
+
+--Pas du tout. Je ne demanderais guère de changements, car si je me
+présente ce sera comme conservateur....
+
+--Comme conservateur! fait Saint-Simon avec étonnement. Il me
+semblait que, sans vous mêler de politique, vous aviez des idées un
+peu....
+
+--Avancées, vous voulez dire. Des folies de jeunesse! Pour faire
+quelque chose de sérieux, il faut en rabattre beaucoup et devenir
+conservateur, bon gré mal gré. Si je veux avoir un journal à ma
+disposition, c'est uniquement pour reproduire mes discours et me
+tourner discrètement un petit compliment de temps à autre, sans que
+la réclame y paraisse trop.
+
+--Dans ces conditions, répond Saint-Simon, devenu très pâle, je ne
+vois rien qui s'oppose à l'affaire que vous voulez bien me proposer.
+
+--Alors, terminons-la sans plus de retard. Je vais vous faire un
+chèque pour la somme mentionnée et vous me donnerez votre billet à
+vue....
+
+Une demi-heure après, Saint-Simon sortait de chez Montarval. Il était
+un homme vendu, un vil esclave. Il le comprenait parfaitement et
+avait un profond dégoût de lui-même. Mais le démon de l'argent était
+toujours à ses côtés et lui tenait ce langage: "Après tout, on ne te
+demande pas un si grand sacrifice; quelques bouts de réclame par-ci,
+par-là. Presque tous les journaux en font".
+
+--Mais, lui disait son ange gardien, si l'on te demande quelque
+infamie, que feras-tu?
+
+--Tu remettras l'argent en payant le billet, et tout ,sera dit,
+murmura le démon.
+
+--Et si tu as dépensé l'argent, pourras-tu payer le billet qui est
+fait à présentation?
+
+--Dépose l'argent à la banque, et contente-toi de toucher l'intérêt.
+De cette façon tu seras toujours en état de faire honneur au billet
+si l'on veut exiger de toi quelque chose qui répugne à ta conscience.
+
+Ce dernier argument du démon prévalut sur les avertissements de
+l'ange, et Saint-Simon déposa à la banque le prix de sa liberté. Et
+le démon, qui est habile, le laissa en paix pendant quelques jours.
+Quand la première horreur qui avait envahi l'âme du journaliste se
+fut émoussée, le mauvais esprit revint à la charge.
+
+--Il te faudrait faire telles améliorations dans ton établissement,
+mieux monter ta maison afin de recevoir convenablement ceux qui vont
+te visiter; ta table, ta cave, tes habits laissent à désirer.
+
+--Et le billet, disait tout bas l'ange gardien comment paieras-tu le
+billet si l'on te demande de te déshonorer?
+
+--Oh! tu pourras facilement trouver à faire un emprunt si le public
+voit que tes affaires ont l'air de prospérer. L'argent attire
+l'argent. D'ailleurs, ajoutait effrontément le malin esprit, il ne
+faut pas se méfier de la Providence.
+
+--Il faut s'y fier, mais non pas la tenter, répondit l'ange.
+
+Mais, comme la première fois, Saint-Simon écouta le Tentateur, et se
+livrant à ses penchants naturels, dépensa, en quelques jours,
+plusieurs milliers de piastres.
+
+Montarval, qui faisait surveiller tous les mouvements de sa victime,
+jugea que le moment était venu de faire un pas de plus. Rencontrant
+de nouveau Saint-Simon au club, il lui dit:
+
+--Je n'aime pas tout à fait le ton de votre journal, et comme vous ne
+voudriez sans doute pas le changer, à cause de vos principes
+inflexibles, il serait peut-être mieux de rescinder notre marché
+avant qu'il soit trop tard.
+
+Le journaliste bondit sous ces paroles méprisantes comme si un bras
+vigoureux lui eût cinglé le visage d'un coup de fouet. Que
+n'aurait-il donné en ce moment pour être en état de jeter à la face
+de son corrupteur son or maudit! Il eut un instant la pensée de
+rompre avec Montarval, d'emprunter de l'argent pour payer son billet;
+ou s'il n'y réussissait pas, de laisser son séducteur saisir son
+imprimerie et ses meubles. Il eut une violente aspiration vers la
+liberté et un profond dégoût pour l'ignoble esclavage où il se voyait
+descendre. Mais c'était un mouvement purement humain, sans vraie
+force, par conséquent. Les difficultés de sa position, les sacrifices
+qu'il lui faudrait faire, difficultés et sacrifices que le démon
+avait soin de grossir démesurément, l'effrayèrent. Allons, se dit-il,
+pas de sottise voyons au moins ce qu'il me veut. Puis, tout haut:
+
+--En quoi le journal ne vous plaît-il pas, monsieur?
+
+--Vous le savez, répondit Montarval, je me fais conservateur. Je
+demande, par conséquent, le _statu quo._ Je suis également opposé à
+l'union législative et à la séparation des provinces. Votre journal
+est séparatiste.
+
+Cela ne pourra pas faire, vous le comprenez comme moi.
+
+--Si je cessais, pour un temps, de parler de cette question
+brûlante....
+
+--Cela ne suffirait pas. C'est du positif et non du négatif qu'il me
+faut.... Je crois qu'il vaudra mieux rescinder notre marché. C'est si
+facile. Remettez-moi mon chèque et je vous remettrai votre billet.
+Nous n'en serons pas moins amis....
+
+--Alors vous exigez que je combatte le mouvement séparatiste dont
+j'ai toujours été le défenseur enthousiaste! C'est ce qu'on appelle
+vulgairement virer de bord. En navigation, c'est une manoeuvre assez
+facile à exécuter; en journalisme, cela se pratique souvent, mais
+c'est toujours désagréable.
+
+--Précisément, fit Montarval, et c'est parce que je prévois que vos
+principes seront un obstacle à cette manoeuvre que je vous propose
+tout de suite la rupture de notre marché... Quand serez-vous prêt à
+payer le billet, ou à remettre le chèque, car vous l'avez peut-être
+encore en votre possession? Je ne désire pas vous presser. Il est
+aujourd'hui mercredi, disons samedi prochain, avant midi....
+
+Le journaliste eut un nouveau mouvement de révolte, mais plus faible
+que le premier. Le démon lui souffla à l'oreille:
+
+--Après tout, c'est une question purement politique. D'excellents
+catholiques sont opposés au mouvement séparatiste et favorables au
+_statu quo._ Tu peux facilement expliquer ton changement de front par
+des raisons spécieuses.
+
+--Malheureux, dit l'ange, tu ne vois donc pas que tu glisses
+rapidement vers l'abîme? Tu ne vois donc pas que ce qui peut être une
+opinion honnête chez d'autres serait, chez toi, le fruit de la
+corruption et une trahison. Puisque l'on emploie de tels moyens en
+faveur du _statu quo_, c'est que cette solution cache quelque piège.
+D'ailleurs, tu connais l'homme qui te tente tu sais que c'est un
+misérable....
+
+Montarval regardait fixement sa victime. On eût dit qu'il suivait sur
+la figure pâle et défaite du journaliste les péripéties de la lutte
+qui se livrait dans cette âme affaiblie.
+
+--Eh bien! dit-il, en se levant comme pour s'en aller; c'est entendu
+que vous me remettrez les vingt milles piastres d'ici à samedi
+midi... Je passe toujours les matinées chez moi.
+
+--Attendez! s'écria le misérable journaliste. Après y avoir bien
+réfléchi, je ferai le changement que vous désirez. C'est une question
+où il est bien permis de modifier son opinion. Je me prononcerai
+graduellement en faveur du _statu quo_.
+
+Un sourire diabolique crispa les lèvres du tentateur, mais
+Saint-Simon ne le vit pas car il avait les yeux baissé.
+
+--Je n'exige pas autant que cela, dit Montarval. Je vous demande de
+combattre les séparatistes, mais je ne veux pas que vous donniez
+votre appui au _statu quo_; pas pour le moment, du moins. Et pour
+rendre votre tâche plus facile, je veux que vous combattiez l'idée de
+séparation, non en la blâmant, mais en l'exagérant de toutes
+manières, en faisant de ce mouvement un épouvantail pour tous les
+Anglais du pays, en le compromettant aux yeux des Canadiens français.
+Vous saisissez bien ma pensée, n'est-ce pas?
+
+--Oui, parfaitement.
+
+--Eh bien! au revoir. J'espère que, désormais, votre journal aura des
+articles _très forts_ en faveur de la séparation. Si la chose ne vous
+convient pas vous avez toujours l'alternative que vous savez. Au
+revoir Et là-dessus ils se quittèrent.
+
+Dès ce moment, Saint-Simon cessa de lutter. Il se livra à son rôle
+infâme avec tant de zèle que Montarval lui en témoigna son
+admiration. D'exagération en exagération, d'excès en excès, il en
+était arrivé finalement à écrire l'article criminel que Lamirande
+désavoua publiquement devant le parlement.
+
+Ce désaveu lui valut un torrent d'injures de la part du journaliste
+déchu qui traita son ancien ami de pusillanime, de peureux, de lâche,
+de traître à sa race. Il poussa le cynisme jusqu'à dire que Lamirande
+était vendu corps et âme aux Anglais!
+
+
+
+Chapitre IX
+
+
+ Notus a longe potens lingua audaci.
+
+ L'homme puissant et audacieux en paroles
+ se fait connaître de bien loin.
+
+ Eccli. XXI, 8.
+
+
+La mine a éclaté. Sir Henry a déposé son projet de constitution et la
+discussion est engagée.
+
+Le premier ministre ouvre le feu par un petit discours mielleux et
+cauteleux, où il essaie de cacher sous des fleurs de rhétorique le
+venin de son oeuvre. Il adresse même des compliments très flatteurs
+aux Canadiens français, les comble d'éloges, rappelle les principaux
+traits de leur histoire. Il termine sa harangue en exprimant l'espoir
+que, toute agitation cessant, on votera son projet. La paix, la
+prospérité et la grandeur future du pays l'exigent.
+
+À peine le premier ministre a-t-il prononcé son dernier mot que
+Lamirande est debout, terrible dans sa colère de chrétien et de
+patriote. Pendant deux heures et demie, il parle, il tonne, il
+fulmine. Sous sa puissante logique, toute la perfidie de cette
+constitution élaborée au fond des loges apparaît en pleine lumière.
+Il met à nu tous les pièges, toutes les chausse-trappes qu'une main
+sournoisement habile avait cachés dans chaque article du projet. Il
+démontre que sous le régime Proposé l'autorité des provinces ne
+serait plus qu'un vain mot; que les législatures, dépouillées de leur
+autonomie, seraient à la merci du gouvernement central; que les
+tribunaux provinciaux seraient sans prestige; que toutes les sources
+du revenu seraient absorbées par le fisc d'Ottawa; que sous prétexte
+de favoriser l'instruction, l'État s'en emparerait; que la langue
+française pourrait être abolie comme langue officielle, même dans la
+province de Québec, le jour où la majorité de la Chambre des communes
+le voudrait; en un mot, qu'on menait le pays tout droit, mais
+hypocritement, à l'union législative.
+
+À mesure qu'il déchirait tous les voiles et mettait à découvert les
+ruses du gouvernement, une émotion croissante s'emparait des députés
+et du public qui encombrait les tribunes. Quand il eut fini de
+parler, la consternation était peinte sur le visage des ministres et
+de leurs principaux partisans. Un grand silence se fit, suivi bientôt
+d'une sourde rumeur. Les députés se réunirent par groupes, inquiets,
+bouleversés. Personne ne se levait pour prendre la parole.
+
+Enfin, sir Henry Marwood, très agité, se contenant à peine, fait
+remarquer au président qu'il _est six heures_. La séance est levée au
+milieu de la plus grand confusion. Presque tous les députés français,
+Lawrence Houghton et ses amis, entourent Lamirande et le félicitent
+chaleureusement.
+
+Sir Henry jette un coup d'oeil sur cette scène tumultueuse et son
+expérience des assemblés délibérantes lui dit que Lamirande
+l'emporte, que le projet sera sûrement rejeté. Il quitte
+précipitamment la salle des délibérations. Dans le couloir il
+rencontre Montarval.
+
+--Nous sommes perdus, dit le premier ministre, à voix basse. Le
+projet ne passera pas. Lamirande l'a tué du premier coup. Nous avons
+trop forcé la note. Qu'allons-nous faire?
+
+--C'est bien simple, répond Montarval; vous allez me faire dissoudre
+cette chambre-là dès ce soir. Rendez-vous immédiatement à Rideau Hall
+et conseillez la dissolution au gouverneur. Il faut qu'il soit ici
+à ait heures pour renvoyer les députés devant le peuple.
+
+--Mais se sera un coup d'état!
+
+--Sans doute, mais c'est de l'audace qu'il faut maintenant. Nous
+n'avons plus que cette ressource et nous devons en user largement.
+D'ailleurs, vous avez un prétexte tout trouvé, et pour le gouverneur
+et pour le public: en face de cette opposition inattendue, vous
+désirez consulter l'électorat.
+
+--Et si le verdict populaire nous est défavorable?
+
+--Il faut prendre les moyens voulus pour qu'il ne le soit pas. Il
+faut semer l'argent à pleines mains; mettre le trésor à sec, si c'est
+nécessaire; exciter le fanatisme des provinces anglaises et compter
+sur la corruption et l'esprit de parti dans la province de Québec. De
+l'audace, vous dis-je, de l'audace!
+
+--Mais je vais avoir une crise ministérielle sur les bras. Après le
+discours de Lamirande, les ministres français vont démissionner.
+
+--Qu'importe! J'en remplacerai un, et vous trouverez toujours deux
+imbéciles ambitieux pour prendre les autres portefeuilles.
+D'ailleurs, l'émotion va se calmer, car nous l'étoufferons avec de
+l'or. Ne perdez pas votre sang-froid et marchez.
+
+Le premier ministre suivit ce conseil, et à huit heures du même soir
+la Chambre était dissoute.
+
+
+
+Chapitre X
+
+
+ Sum ego homo infirmus.
+
+ Je suis un homme faible.
+
+ Sap. IX, V.
+
+
+Sir Vincent Jolibois, collègue de sir Henry, remit son portefeuille
+dans un mouvement de véritable indignation. C'était son premier acte
+d'énergie depuis plus d'un quart de siècle qu'il était dans la
+politique. Ce fut aussi son dernier. Peu habitué à vouloir, à penser
+par lui-même, à agir avec indépendance, à former des résolutions
+viriles, et à s'y maintenir, le peu de caractère qu'il avait reçu de
+la nature s'était peu à peu complètement atrophié.
+
+Au sortir de l'émouvante séance où Lamirande avait démasqué la
+perfidie du premier ministre, tout bouleversé encore par cette parole
+brûlante, sir Vincent s'était rendu chez sir Henry et l'avait prié
+d'accepter sa démission. Si celui-ci avait résisté un peu, peut-être
+serait-il revenu sur ses pas. Mais le vieux chef fit l'indigné et
+posa en victime. Il accepta la démission de son collègue, séance
+tenante, et lui fit sentir, en même temps, toute l'inconséquence de
+sa conduite. Est-ce au moment où la tempête gronde, dit-il, que les
+officiers doivent abandonner le navire? Si vous ne pouviez pas
+accepter ma politique il faillait me le dire plus tôt et ne pas
+attendre qu'elle fût soumise aux députés.
+
+Ce reproche était fondé. Sir Vincent avait eu connaissance du projet,
+mais n'en avait pas vu la perfidie. Il était donc dans une fausse
+position. Il sortit de chez sir Henry le trouble dans l'âme: sans
+portefeuille et avec la conscience d'avoir mal rempli son devoir.
+
+Lamirande apprenant que sir Vincent s'était retiré du cabinet alla le
+trouver aussitôt.
+
+--On m'apprend, sir Vincent, dit-il en entrant chez l'ex-ministre,
+que vous avez démissionné. Je viens vous offrir mes respectueuses
+félicitations et vous prier de vous mettre immédiatement à la tête du
+mouvement séparatiste.
+
+--Oui, j'ai démissionné, malheureusement... je veux dire forcément;
+car je ne puis pas prendre la responsabilité de la politique du
+gouvernement en face de l'interprétation que la chambre semble y
+donner à la suite de votre discours.
+
+--Mais cette interprétation n'est-elle pas la seule possible?
+
+--Oh! je le suppose. C'est bien malheureux, tout de même. Voilà les
+esprits excités, le parti conservateur exposé à un désastre. Ne
+pensez-vous pas, mon cher monsieur Lamirande, qu'il eût été mieux de
+ne pas critiquer si vivement le projet du gouvernement? Il aurait
+sans doute été facile de s'entendre et d'introduire dans le projet
+certains amendements, certaines garanties pour la province... Vous
+avez sans doute très bien parlé; mais un peu de diplomatie ne nuit
+pas, voyez-vous. C'est bien malheureux, tout cela.
+
+--Ne voyez-vous pas, sir Vincent, que quelques amendements n'auraient
+pas pu sauvegarder notre position. Le projet est radicalement
+mauvais, d'un bout à l'autre. C'est un vaste piège. Vous en êtes
+convaincu, puisque vous avez démissionné.
+
+--Oui, j'ai cru que c'était un piège... Le projet est certainement
+mauvais; mais peut-être aurions-nous pu nous entendre. C'est trop
+tard maintenant, le mal est fait. Les esprits sont excités, ma
+démission est acceptée, je ne suis plus ministre, et je ne puis plus
+rien.
+
+--Oui, sir Vincent, vous pouvez encore beaucoup, précisément parce
+que vous n'êtes plus ministre. Vous pouvez vous mettre à la tête de
+la province. À part les radicaux, qui sont relativement peu nombreux,
+tous les Canadiens français se rallieront autour de vous si vous
+arborez résolument le drapeau national.
+
+--Mais ce mouvement national bouleverse les esprits. Le parti
+conservateur en souffre. Je suis essentiellement conservateur, moi,
+je ne veux rien de révolutionnaire, rien d'extrême. Je suis partisan
+de la modération et de la conciliation. Puis les protestants et les
+Anglais, il ne faut pas les irriter. Saint-Simon va trop loin, et il
+se dit de votre parti. Croyez-moi, monsieur Lamirande, il vaut mieux
+s'en tenir au _statu quo. C'est_ un moyen terme, voyez-vous, entre
+l'union législative et la séparation; tout le monde devrait en être
+satisfait.
+
+--Mais pouvez-vous nous garantir un _statu quo_ véritable? Ne
+craignez-vous pas que les intrigues de sir Henry ne l'emportent sur
+nous et qu'il ne réussisse à nous imposer une union législative
+déguisée, si nous traitons avec lui sur son terrain?
+
+--Sir Henry est très habile, c'est incontestable, et je ne saurais
+promettre de l'empêcher de nous jouer quelques mauvais tour. Si
+j'étais resté dans le cabinet, peut-être... Je crains qu'il ne soit
+difficile maintenant d'obtenir un projet de confédération acceptable.
+Il aurait fallu beaucoup de diplomatie. Nous devons conserver nos
+droits, sans doute, tout en faisant des sacrifices... C'est bien
+malheureux!
+
+--Puisque la politique du _statu quo_ présente tant de difficultés et
+de périls, ne vaut-il pas mieux en adopter une autre? Vous savez ce
+que veulent les séparatistes--les vrais, non pas Saint-Simon.
+N'est-ce pas une politique juste et raisonnable, une politique
+nettement définie qui ne saurait admettre aucune surprise?
+
+--C'est si contraire aux traditions du parti conservateur! C'est un
+projet vraiment révolutionnaire. Que deviendrait le grand parti
+conservateur fédéral si votre politique venait à prévaloir?
+
+--Vous ne mettez pas les intérêts d'un parti au-dessus de ceux de la
+patrie!
+
+--Non, mais votre politique est-elle pratique? La province de Québec
+peut-elle former un pays indépendant?
+
+--Rien ne s'y oppose. Grâce au retour d'un grand nombre des nôtres
+des États-Unis, nous avons aujourd'hui une population homogène de
+plus de cinq millions. N'est-ce pas suffisant pour former un état
+autonome, vivant de sa vie propre?
+
+--C'est un état catholique et français que vous voulez fonder; une
+Nouvelle France.
+
+--Certainement. C'est vers ce but que notre peuple aspire depuis
+qu'il existe, c'est vers ce but que la divine Providence nous a
+conduits à travers mille obstacles. L'heure de Dieu sonne enfin.
+C'est le moment pour nous de prendre notre place parmi les nations de
+la terre.
+
+--Et que ferez-vous des protestants et des Anglais que nous avons au
+milieu de nous?
+
+--Vous le savez, leur nombre diminue avec une telle rapidité qu'il
+est facile de prévoir le jour où nous aurons pratiquement l'unité
+religieuse et l'unité de langue. En attendant, nous traiterons la
+minorité avec la plus large générosité, comme nous l'avons toujours
+fait, du reste.
+
+--Vous voudriez une religion d'État. Cela n'est guère compatible avec
+la liberté de conscience et la liberté des cultes qui sont le
+fondement de la société moderne.
+
+--Fondement peu solide, il faut l'avouer, puisque tout s'écroule. La
+reconnaissance par l'État de la seule véritable religion n'exclut
+pas, du reste, une juste tolérance civile des autres cultes là où
+cette tolérance est nécessaire pour éviter un plus grand mal.
+
+--Je ne veux pas discuter ces questions avec vous. Vous avez
+peut-être raison, en théorie, mais je ne puis pas me mettre à la tête
+de ce mouvement. C'est contraire aux traditions du parti. Si ce
+projet venait à manquer, que ferais-je? Compromis à tout jamais, je
+serais réduit à l'impuissance. Ne pouvez-vous pas trouver un moyen
+terme, quelque chose que tout le monde puisse accepter?
+
+Convaincu que ce serait une perte de temps d'argumenter davantage
+avec cet homme sans volonté et sans dévouement, Lamirande se retira
+et alla retrouver son ami Leverdier.
+
+--Tu avais bien raison, mon ami, dit-il, impossible de rien faire
+avec sir Vincent. Il faut pourtant un chef. Les deux autres ministres
+français ont-ils démissionné?
+
+--Non, certes, et ils ne le feront pas. Je viens de rencontrer le
+directeur du _Mercure_ qui sort d'une conférence avec eux. C'est
+presque incroyable, mais ils restent dans le cabinet, par
+patriotisme, bien entendu! S'ils quittaient leurs postes, vois-tu,
+sir Henry les remplacerait par des Anglais. En y restant, ils
+pourront peut-être obtenir l'introduction de quelques amendements
+dans le projet. C'est brillant, n'est-ce pas?
+
+--Pauvre pays! soupira Lamirande; pas d'hommes, pas de chefs!
+
+--Il n'en faut pas tant de chefs! Un seul suffit. Tu es notre chef,
+soit dit sans vouloir blesser ta modestie.
+
+--Moi, chef!
+
+--Oui, toi, il n'y a pas à en douter. C'est toi qui nous mèneras à la
+victoire si nous devons y aller, à la défaite, si c'est la volonté de
+Dieu. Mais il n'y a que toi qui puisse conduire notre petite armée.
+Inutile de chercher ailleurs.
+
+--Mais les masses ne voudront pas me suivre, et aujourd'hui il s'agit
+d'avoir la majorité au parlement.
+
+--Il s'agit de faire son devoir. Dieu fera le reste.
+
+--Tu as raison, mon ami, ne cherchons pas des chefs humains. Tout
+nous manque de ce côté. Nous n'avons guère de prestige politique, il
+est vrai, mais nous ferons notre devoir. Nous exposerons au peuple de
+la province aussi clairement et aussi énergiquement que possible les
+périls de la situation et le moyen de les écarter, et à la grâce de
+Dieu!
+
+
+
+Chapitre XI
+
+
+ O generatio infidelis et perversa!
+
+ Ô race incrédule et dépravée!
+
+ Luc IX, 41.
+
+
+Quelques jours plus tard Lamirande, Leverdier et un petit groupe
+d'amis, hommes de valeur réelle, mais peu connus dans les cercles
+politiques, lancèrent un manifeste fen-ne et calme, aux quatre coins
+de la province. Cet appel produisit une profonde émotion. On eût dit
+d'abord que tout le parti conservateur allait se rallier autour du
+jeune député. Dès le commencement de la crise, tous les journaux
+catholiques canadiens-français furent unanimes à dénoncer le projet
+de sir Henry comme une trahison, une infamie, un attentat contre le
+Canada français. Même le _Mercure_ ne put résister au courant
+populaire: il publia des articles violents contre le premier
+ministre. Partout on convoqua des assemblées. La politique du
+gouvernement fut vigoureusement condamnée et la nécessité de faire
+sortir la province de la Confédération hautement proclamée. Si les
+élections eussent eu lieu dans les quinze jours qui suivirent la
+dissolution du parlement, pas un seul partisan de sir Henry n'aurait
+été élu dans toute la province.
+
+ * * * * *
+
+À peine sir Vincent eut-il démissionné que la nouvelle se répandit
+que M. Montarval l'avait remplacé. Ce choix augmenta le
+mécontentement général. Les conservateurs n'avaient guère confiance
+en lui, car ses anciennes accointances avec les radicaux n'étaient un
+secret pour personne. Son manque de religion le rendait plus que
+suspect aux yeux des catholiques. La _Libre-Pensée_ et les autres
+journaux révolutionnaires avaient beau répudier le nouveau ministre,
+le traiter de rétrograde, de réactionnaire et même de clérical, ils
+ne réussirent guère à donner le change à l'opinion qui se souleva
+contre le cabinet et menaça de l'emporter.
+
+Pendant quinze jours, les ministres ne donnèrent pas signe de vie.
+Ils ne se montrèrent nulle part, ne firent aucune communication aux
+journaux, ne se laissèrent même pas interroger par les reporters.
+C'était une tactique habile, car en se tenant cois, ils n'ajoutèrent
+aucun aliment nouveau au feu qu'ils avaient allumé. Ce n'était certes
+pas un feu de paille; mais même le bois le plus dur, même la houille
+finit par se consumer. Contre des gens qui ne se défendent pas le
+bras le plus vigoureux est à moitié désarmé.
+
+Seule la fureur de Saint-Simon allait toujours _crescendo_. Le
+_Progrès_ n'était plus un journal, c'était un volcan en pleine
+éruption, vomissant, à jet continu, flammes, fumée, cendres, eau
+bouillante, pierres brûlantes et lave; de la boue, surtout. Il en
+amoncela des montagnes sur la tête des ministres. Il leur appliqua
+des épithètes tellement injurieuses, tellement outrageantes que même
+ceux qui étaient les plus outrés contre eux finirent par dire: c'est
+trop fort! De plus, il prêcha une véritable guerre d'extermination
+contre les Anglais et les protestants. Ses écrits furent reproduits
+par la presse anglaise des autres provinces et passèrent au loin pour
+être l'écho fidèle des sentiments et des aspirations de la masse des
+Canadiens français. Lamirande et Leverdier avaient beau répudier de
+toutes leurs forces le langage atroce du _Progrès_, ils ne
+parvenaient pas à détruire entièrement l'effet désastreux de ces
+appels insensés. Pendant les quinze premiers jours, Saint-Simon avait
+réussi à faire, dans les provinces anglaises, un mal incalculable à
+la cause du Canada français.
+
+La province de Québec, toutefois, restait unie. Les majorités que les
+ministres auraient pu obtenir dans les autres provinces n'auraient
+probablement pas été suffisantes pour tenir tête à la députation
+compacte du Canada français. Il fallait donc, à tout prix, briser
+l'union qui s'était momentanément établie parmi nos compatriotes.
+
+ * * * * *
+
+Oh! la puissance maudite de l'or! _Auri sacra fames!_ s'écriait le
+poète latin, il y a deux mille ans. La nature humaine n'a pas changé
+depuis lors: l'exécrable soif de la richesse est toujours sa plus
+honteuse infirmité. Sans doute, l'orgueil, la luxure, l'intempérance
+font de terribles ravages, de nombreuses victimes. Mais existe-t-il
+une autre passion qui dégrade l'homme autant que l'affreuse cupidité?
+Existe-t-il un autre vice qui le conduit dans d'aussi insondables
+abîmes d'infamie? Qu'on ne l'oublie pas, c'est la soif de l'or qui a
+fait commettre le crime unique de Judas. Il avait été choisi par le
+divin Sauveur et élevé par lui à la dignité suréminente d'Apôtre; il
+était destiné à devenir une des colonnes de l'Église, un des
+évangélisateurs des peuples, un de nos pères dans la foi.
+
+Il devait donc posséder des qualités réelles qui le désignaient au
+choix du divin Maître. Mais il avait un défaut: il aimait l'argent
+d'une manière désordonnée. Et ce défaut, malgré les grâces
+surabondantes qu'il dut recevoir pendant les trois années qu'il passa
+dans l'intimité de Jésus, le conduisit au crime le plus énorme et le
+plus invraisemblable qui ait été commis depuis que le monde existe.
+Le plus énorme, puisque jamais on n'avait vu et que jamais on ne
+verra pareil attentat contre une semblable Personne; le plus
+invraisemblable, parce que jamais mobile aussi chétif n'a fait
+commettre forfait aussi grand. Judas ne pouvait avoir aucune haine à
+assouvir, aucune injure à venger, aucune ambition à satisfaire, aucun
+triomphe à espérer. Il a livré son Maître, qu'il devait pourtant
+aimer un peu, pour la misérable somme de trente pièces d'argent, le
+prix d'un petit champ!
+
+Ou l'argent qui est ainsi maître des âmes, dit Huysmans, est
+diabolique, ou il est impossible à expliquer.
+
+C'est en méditant sur le crime de Judas que l'on parvient à se faire
+une idée de la puissance épouvantable de l'or sur le coeur de
+l'homme.
+
+Cette puissance infernale, Montarval et sir Henry Marwood la
+connaissaient. C'est sur elle qu'ils comptaient surtout.
+
+Deux semaines après la dissolution de la chambre, Lamirande et
+Leverdier se rencontrèrent au bureau de rédaction de la
+_Nouvelle-France_. Ils avaient bien travaillé, chacun de son côté.
+Dans une série d'articles, brillants et solides, le journaliste avait
+exposé la situation avec autant de force que de dignité. Le député
+s'était prodigué dans les réunions publiques, électrisant ses
+auditeurs par sa parole vibrante et chaude, par son patriotisme aussi
+éclairé qu'ardent.
+
+--As-tu remarqué le _Mercure_ depuis trois jours? demanda le
+journaliste à son ami.
+
+--Je dois t'avouer qu'à part le tien je n'ai guère lu les journaux
+depuis que la campagne est ouverte. Que dit le dieu du commerce... et
+des voleurs? _Mercure_, singulier nom pour un journal catholique!
+
+--C'est un nom prédestiné. Qu'est-ce que le dieu du commerce dit? Il
+ne dit rien. Il fait beaucoup, par exemple; il fait son métier: du
+commerce, des affaires.
+
+--Explique-toi donc; je n'y comprends rien. Il me semble avoir vu
+dans ton journal des articles pas trop mal tournés reproduits du
+_Mercure_.
+
+--Oui, mais cela a cessé net. Avant-hier, pas un mot sur la
+situation, mais un long article sur le monopole de la lumière
+électrique à Montréal. Hier, même silence sur la crise, accentué par
+une savante étude sur le commerce des grains à Chicago. Voici le
+numéro de ce matin qui m'arrive; pas une allusion à ce qui préoccupe
+tous les esprits; par contre, on y parle chemins de fer le long de
+trois colonnes.
+
+--Les rédacteurs se sont peut-être épuisés. Tout le monde n'a pas ta
+fécondité, mon cher journaliste.
+
+--Si les rédacteurs n'ont plus rien à dire, ils pourraient au moins
+jouer des ciseaux. Surtout, ils pourraient laisser faire leurs
+correspondants et leurs reporters. Plus de comptes rendus des
+réunions publiques. Quelques lignes perdues au fond des _Faits
+divers._ Un étranger qui lirait le _Mercure_ des trois derniers jours
+ne pourrait jamais s'imaginer que nous passons par une crise qui met
+en péril notre avenir national. Mon cher ami, tu connais assez les
+hommes pour savoir que ce n'est pas là un simple effet de
+l'épuisement intellectuel de ces messieurs. C'est le coeur qui est
+épuisé.
+
+--J'avoue que cela a mauvaise mine.
+
+--Oui, très mauvaise mine. Du reste, voici un mot que je viens de
+recevoir d'un ami de Montréal. Il dit: "Tu as dû remarquer le silence
+du _Mercure_ depuis trois jours, et tu dois en soupçonner la cause:
+les gens de ce journal sont gelés. Le directeur est monté à Ottawa,
+ces jours derniers. Je sais qu'il s'est entretenu longuement avec les
+ministres. Depuis son retour le _Mercure_ a pris l'intéressante
+attitude que tu vois. Je tiens de bonne source que les impressions
+gouvernementales abondent dans les ateliers du _Mercure._ On y
+travaille jour et nuit". Voilà ce que m'écrit mon correspondant de
+Montréal. Comme tu vois, le dieu du commerce fait des affaires.
+
+--C'est-à-dire que ces malheureux se sont vendus au gouvernement,
+corps et âme!
+
+--Ils appellent cela "recevoir des explications"
+
+--Mon Dieu! s'écria Lamirande, vous n'aurez donc jamais pitié de
+nous! Hélas! Nous ne méritons guère que vos rigueurs, car nous ne
+savons plus faire le moindre sacrifice pour Vous. Nous ne savons même
+pas nous dévouer à la défense de nos propres intérêts, du moment que
+ces intérêts ne se traduisent pas par des chiffres. Voilà le fruit de
+cette éducation pratique à outrance qu'on nous donne depuis un quart
+de siècle. Les mots: honneur, dignité nationale, patriotisme,
+dévouement, sont des expressions vides de sens pour un grand nombre.
+
+--Pourtant, dit Leverdier, il y a encore du bon chez nos populations
+rurales. Tu as dû le constater ces jours-ci, plus que jamais.
+
+--Oui, sans doute, il y a encore du bon, il y a encore de la foi;
+mais aussi il existe je ne sais quelle apathie, même au milieu de
+l'effervescence actuelle. On sent qu'il faudrait peu de chose pour
+tout compromettre, pour arrêter l'élan patriotique, et nous livrer,
+impuissants, au pouvoir de nos ennemis. Les masses sont indignées
+contre le gouvernement, mais elles ne voient pas ce que nous sentons,
+toi et moi et quelques autres; elles ne voient pas que la politique
+des ministres est d'inspiration maçonnique. Il faudrait quelque fait
+éclatant pour leur crever les yeux; il faudrait prendre les loges en
+flagrant délit de conspiration, les montrer au peuple décrétant notre
+ruine. Nous savons, nous, que la secte infernale est au fond de ce
+qui se passe. Mais comment le _prouver_, de manière à créer chez le
+peuple la certitude voulue? Pour remuer les masses il faut des _faits
+indéniables._ Une preuve par induction ne suffit pas. Que ne
+donnerais-je pour pouvoir déchirer le voile qui cache à nos
+compatriotes la perfidie des loges!
+
+--J'ai souvent songé à cela, répond le journaliste. Si j'étais riche,
+il me semble que je dépenserais volontiers toute ma fortune à
+fabriquer une clé d'or assez longue pour ouvrir toutes les loges et
+toutes les arrière-loges du pays.
+
+--Je ne crois guère à la puissance de l'or pour le bien. Il est tout
+puissant pour le mal; mais nous ne voyons pas que Notre-Seigneur et
+les Apôtres s'en soient beaucoup servis pour fonder l'Église et
+convertir le monde. C'est par le dévouement et le sacrifice qu'ils
+ont changé la face de la terre. Si nous ne réussissons pas mieux, mon
+cher ami, soyons en convaincus, c'est parce que nous ne savons pas
+nous immoler.
+
+--Pourtant, sans nous vanter, dit Leverdier, il me semble que nous
+pouvons nous rendre le témoignage de travailler, avec un vrai
+désintéressement, pour la cause que nous défendons. Ni toi, ni moi,
+ni plusieurs autres que je pourrais nommer n'avons pour mobile notre
+avancement personnel.
+
+--Sans doute, nous avons un certain désintéressement; mais il ne faut
+pas confondre le désintéressement avec l'esprit de sacrifice. Un
+homme est _désintéressé_ lorsqu'il prête son capital sans exiger le
+moindre intérêt; mais fait-il un véritable sacrifice? J'ai bien peur
+que si nous nous examinions de près, notre esprit de sacrifice ne
+nous paraîtrait pas dépasser les limites d'une vertu fort ordinaire.
+Supposons que, pendant que nous parlons, un ange viendrait tout à
+coup nous dire, de la part de Dieu, que notre cause triompherait si
+nous consentions à perdre la vie, ou l'honneur, ou même la santé; si
+nous voulions passer le reste de nos jours privés de la parole ou de
+la vue; quelle serait notre réponse, mon pauvre ami!
+
+--Toi, au moins, je le sais, tu consentirais à n'importe quel
+sacrifice!
+
+--Hélas! je n'en suis pas aussi certain que toi.
+
+ * * * * *
+
+Le quatrième jour, le _Mercure_ sortit de son mutisme et consacra
+un article à la brûlante question du jour. Dès les premières lignes,
+la noire trahison éclata. Voici ce que disait ce journal:
+
+"Depuis plus de deux semaines un vent de révolution souffle sur notre
+province. Nous l'avouons, nous nous sommes laissé entraîner par le
+courant, par l'affolement général. Sans être allés aussi loin que
+plusieurs de nos confrères, nous avons écrit des choses que nous
+regrettons. Après trois jours de silence et de réflexion, nous voyons
+que c'est notre devoir de revenir sur nos pas et nous le faisons
+courageusement. Revenir sur ses pas n'est pas une opération qui
+flatte l'amour-propre du journaliste, mais c'est parfois un devoir,
+un devoir aussi impérieux que désagréable. Quand celui qui a la
+mission de guider l'opinion s'aperçoit qu'il fait fausse route, ce
+serait pour lui un crime sans nom que de persévérer, par orgueil,
+dans la voie néfaste où il s'est engagé. Ce crime nous ne le
+commettrons pas; nous ferons notre devoir, quelque pénible qu'il
+soit.
+
+"Où peut, où doit nous conduire l'agitation fiévreuse dans laquelle
+la province est plongée depuis quinze jours? À quoi cette campagne
+dans laquelle nous nous sommes engagés, si inconsidérément, va-t-elle
+aboutir? À rien du tout, ou bien à la guerre civile. Et c'est parce
+que cette réponse s'impose à notre esprit avec la même force que la
+lumière du soleil frappe nos yeux, que nous avons pris la
+détermination de crier à nos compatriotes: Arrêtez! pendant qu'il est
+encore temps.
+
+"Les violences de langage de quelques-uns des agitateurs parmi nous
+ont profondément irrité les populations des provinces anglaises.
+
+"Nous ne pouvons pas espérer que la politique séparatiste y reçoive
+le moindre appui. Dans la nouvelle Chambre il n'y aura pas dix
+députés des autres provinces qui consentiront à la sortie de notre
+province de la Confédération. Quand même les soixante-cinq députés
+que nous envoyons à Ottawa seraient unanimes à demander cette sortie,
+jamais ils ne pourraient l'obtenir par des voies constitutionnelles.
+
+"Donc, comme nous le disions tout à l'heure, la campagne inconsidérée
+dans laquelle nous nous sommes lancés aboutira infailliblement, soit
+à rien du tout, soit à la guerre civile. À la guerre civile, il ne
+faut pas songer. Pourquoi, alors, nous donner tant de mal pour nous
+trouver en face d'un résultat radicalement nul?
+
+"Sans doute, le projet que le gouvernement a soumis n'est pas
+acceptable dans sa forme actuelle. Il devra être modifié dans
+plusieurs de ses détails. La province doit exiger des garanties.
+Mais, en même temps, si nous voulons être vraiment utiles à notre
+pays, si nous voulons être des patriotes pratiques, et non pas des
+utopistes et des visionnaires, il nous faut accepter le projet
+gouvernemental en principe et abandonner toute idée de séparation.
+Quoi que nous fassions, nous ne pouvons pas écarter l'union
+fédérative des provinces. Dès lors, la seule politique sage
+n'est-elle pas de travailler à rendre cette union la plus acceptable
+possible?"
+
+ * * * * *
+
+Cet article habile et perfide, que Montarval lui-même avait sans
+doute rédigé, produisit par toute la province un grand émoi. Il donna
+le ton à presque tous les journaux ci-devant ministériels qui, les
+uns après les autres, rentrèrent dans les rangs et répétèrent, avec
+quelques amplifications et variantes, les sophismes du _Mercure_. Il
+ne resta guère que la _Nouvelle-France_, à Québec, et le _Drapeau
+national_, à Montréal, pour défendre la politique de séparation.
+Le _Progrès catholique_, de Saint-Simon, continua à compromettre, par
+ses sorties de plus en plus violentes, la cause dont il se disait
+l'unique soutien véritable. Les journaux radicaux demandaient
+toujours ouvertement l'union législative; mais leur voix n'avait que
+peu d'écho. Le péril, pour la cause nationale, c'était la perfide
+politique du gouvernement: une union législative habilement déguisée
+sous le nom et les apparences d'une confédération.
+
+ * * * * *
+
+Les journalistes ministériels étaient rentrés dans les rangs,
+ainsi qu'un grand nombre de chefs et de sous-chefs, de capitaines et
+de lieutenants. Il n'était guère plus possible de continuer les
+réunions populaires hostiles à la politique gouvernementale. Les
+orateurs faisaient défaut partout. Les uns se disaient malades, ou
+trop occupés; d'autres avouaient cyniquement qu'ils avaient changé
+d'opinion, que les idées du _Mercure_ leur paraissaient sages. De
+tous ceux qui avaient l'habitude de la parole, Lamirande et Leverdier
+restaient presque seuls pour faire la lutte. Ils avaient beau se
+multiplier ils ne pouvaient pas être partout en même temps. Beaucoup
+d'assemblées convoquées par le comité national durent être
+contremandées; d'autres eurent lieu, mais tournèrent au profit des
+_lâcheurs_. Les ministres français commençaient à se montrer dans
+certaines parties de la province. Ils furent quelque peu sifflés,
+mais quinze jours auparavant on les aurait lapidés.
+
+Cependant, malgré ce revirement des journalistes, des orateurs
+politiques et des organisateurs d'élections, le gouvernement n'osait
+pas encore risquer la bataille suprême. Les _brefs_, attendus de jour
+en jour, ne venaient pas. Les couches profondes du peuple étaient
+encore indignées contre les ministres et fortement attachées à
+Lamirande qui inspirait une grande confiance partout où il se
+montrait. Le terrain n'était donc pas suffisamment préparé pour
+assurer la victoire aux ministres. Tant que Lamirande serait debout,
+le gouvernement ne pouvait pas compter avec certitude sur le
+triomphe. Il fallait abattre ce gêneur. Mais comment?
+
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+
+ Fel draconum vinum eorum, venenum aspidum insanabile.
+
+ Leur vin est un fiel de dragons,
+ c'est un venin d'aspics qui est incurable.
+
+ Deut. XXXII, 33.
+
+
+La science moderne a mis aux mains des scélérats des armes
+meurtrières. À la fin du dix-neuvième siècle, des explosifs violents,
+capables de fendre les montagnes, étaient très en vogue dans le monde
+des malfaiteurs. Il y a cinquante ans, les attentats par les bombes
+étaient fréquents. Mais la bombe était brutale et peu commode. Si
+elle répandait la terreur avec la mort, elle livrait fatalement
+celui qui s'en servait à la rigueur des lois ou à la fureur de la
+multitude. Au milieu de ce vingtième siècle, la bombe est passée de
+mode. On a fait des progrès dans l'art de tuer. De tout temps, sans
+doute, ont existé des poisons subtils, des ptomaïnes qui donnaient la
+mort sans laisser de traces; et de tout temps, aussi, des crimes
+nombreux doivent être attribués à ces toxiques mystérieux. Jadis,
+cependant, ces redoutables substances n'étaient à la portée que du
+petit nombre. Aujourd'hui, la science est démocratisée. La chimie est
+plus nécessaire aux peuples, selon les idées modernes, que la
+théologie; les laboratoires publics plus utiles que les églises.
+Connaître Dieu, ses lois, et ses grandeurs, les merveilles du monde
+spirituel, la destinée surnaturelle de l'homme et les moyens qu'il
+lui faut employer pour l'atteindre, connaître ces choses sublimes et
+simples à la fois, c'est un savoir démodé dont le genre humain peut
+se passer. Mais la chimie, voilà la science nécessaire à tous! Aussi,
+que voyons-nous? La bombe a disparu avec le progrès et la
+vulgarisation de la chimie. Elle est remplacée, avantageusement pour
+l'assassin, par les cultures microbiennes qui permettent de détruire
+sa victime en se cachant derrière le choléra, le typhus, la variole,
+la phtisie. On a pu même, triomphe suprême de la science, inventer
+des maladies nouvelles en croisant savamment les différentes races de
+bacilles. Quelques gouttes versées dans un breuvage donnent la mort
+la plus naturelle possible. La docte faculté peut s'étonner des
+nombreux cas sporadiques de maladies violentes qui jadis ne se
+rencontraient guère sans prendre la forme épidémique; elle peut se
+demander où est le foyer d'infection; elle peut même soupçonner
+parfois qu'un crime a été commis; mais elle ne saurait fournir à la
+justice le moindre indice qui permette à celle-ci de sévir. Un tel,
+que tel autre avait intérêt à faire disparaître, est frappé tout à
+coup d'une maladie contagieuse qui n'existait nulle part dans les
+environs. Les médecins peuvent bien concevoir des doutes, mais aux
+magistrats qui s'inquiètent ils sont bien obligés de dire: "Cet homme
+est mort de mort naturelle".
+
+ * * * * *
+
+Au fond d'une vaste pièce, richement meublée, moitié salon, moitié
+bureau de travail, il fut décidé, une nuit, que Lamirande, le gêneur,
+mourrait de la fièvre nouvelle qui, à cette époque, intriguait les
+médecins des deux mondes. Le Comité exécutif n'y était pas. Le maître
+seul avait pris cette détermination. Une de ses créatures fut chargée
+de mettre l'arrêt à exécution, au premier moment favorable.
+
+ * * * * *
+
+--Il faut que je me rende à Ottawa, demain, dit Lamirande un soir
+à sa femme. Une dépêche de Houghton m'y appelle pour une affaire très
+importante.
+
+--Veux-tu que je t'accompagne, mon mari? Quelque chose me dit que tu
+seras exposé à un grand danger pendant ce voyage.
+
+--As-tu fait un mauvais rêve? demande Lamirande en souriant.
+
+--Non, et je ne crois pas aux rêves; mais je crois aux
+pressentiments, ou plutôt à ces étranges avertissements que les anges
+peuvent et doivent nous donner parfois... Laisse-moi t'accompagner?
+
+--Mais, chère Marguerite, s'il y a un malheur dans l'air, ne vaut-il
+pas mieux que tu restes afin que, s'il m'arrive quelque chose, tu
+sois laissée pour élever notre enfant?
+
+--Quelque chose d'irrésistible me dit pourtant que mon devoir est de
+t'accompagner en cette circonstance, que je pourrai, je ne sais
+comment, te protéger contre quelque danger. Veux-tu que j'aille avec
+toi... ne me refuse pas, je t'en prie?
+
+--Puisque tu insistes, tu viendras, ma chère femme. Un petit voyage,
+du reste, te fera du bien et chassera ces idées noires. Car si je
+crois fermement aux anges et à leurs avertissements, je crois non
+moins fermement à l'influence naturelle du corps sur l'âme. Une
+légère indisposition est suffisante pour nous faire tout voir sous
+les couleurs les plus sombres. Oui, nous irons ensemble à Ottawa.
+
+ * * * * *
+
+Le voyage se fit sans le moindre accident.
+
+Le vague pressentiment de Marguerite s'était dissipé comme un nuage.
+En revenant à Québec, Lamirande et sa femme, avec d'autres voyageurs,
+prirent un repas à la gare des Trois-Rivières, le train étant en
+retard à cause de la neige. À peine s'étaient-ils mis à table qu'un
+jeune garçon, inconnu et pauvrement vêtu, qui se tenait près de la
+porte de la salle à manger, poussa un cri effroyable et tomba comme
+foudroyé. Tous se lèvent, instinctivement. Seul un homme assis près
+de Lamirande reste à sa place. Nul ne le remarque; nul ne le voit
+étendre rapidement la main au-dessus de la tasse de thé que l'on
+vient de mettre à côté du couvert de Lamirande. Celui-ci s'est rendu
+auprès de l'adolescent qui se tord dans d'affreuses convulsions.
+Marguerite et les autres voyageurs, ainsi que les serviteurs, l'ont
+suivi. Personne ne fait attention à l'homme resté seul à table.
+
+--Le voilà qui revient à lui déjà, fait Lamirande au bout d'un
+instant. Je n'ai jamais vu une attaque d'épilepsie, apparemment très
+grave, disparaître aussi rapidement. C'est vraiment extraordinaire.
+
+Puis tous se remettent à table.
+
+--Vois donc, on s'est trompé, dit Marguerite à son mari; on m'a donné
+le café et tu as le thé. Échangeons.
+
+Et Lamirande donne sa tasse à Marguerite et prend celle de sa femme.
+
+Ce fut le seul incident du voyage.
+
+ * * * * *
+
+Encore la vaste pièce richement meublée, moitié salon, moitié
+bureau de travail. Il est nuit. Le maître tient ce monologue:
+
+--Une vulgaire inattention, la gaucherie d'un garçon de café l'a fait
+échapper à la mort, mais à quel prix! C'est sans doute mieux ainsi.
+Eblis a dû inspirer lui-même cette erreur. Il verra mourir sa femme
+et son art sera impuissant à la sauver. Les douleurs de la fièvre qui
+lui était destinée auraient été des jouissances àcôté des tortures
+morales qu'il va endurer. À cela s'ajoutera le désespoir de ne
+pouvoir quitter sa femme pour prendre part à la lutte. Décidément,
+c'est bien mieux ainsi! Le grand Eblis est plus avisé que ses
+serviteurs!... Mais il faut, pourtant, que cet homme néfaste soit
+abattu. Il est préférable, sans doute, qu'il ne meure pas,
+puisqu'Eblis l'a épargné. Mort, son souvenir aurait fait du mal. On
+aurait peut-être eu des soupçons sur la cause de sa maladie. Mais il
+faut que son influence soit à jamais détruite, que ses compatriotes
+cessent d'avoir confiance en lui. Ce sera cent fois plus efficace que
+sa mort.
+
+Ainsi se parlait à lui-même le maître, dans le silence de la
+nuit.
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+
+ Calumnia conturbat sapientem, et
+ perdet robur cordis illius.
+
+ La calomnie trouble le sage, et elle
+ abattra la fermeté de son coeur.
+
+ Eccli. VII, 8.
+
+
+Redoutable puissance de la calomnie! Les ruines de l'univers, dit le
+poète latin, écraseraient le juste sans l'effrayer. Mais un mot
+perfide, un simple geste, même le silence peut, en flétrissant la
+réputation d'un homme, remplir son âme d'indicibles angoisses.
+
+Deux jours après le monologue du maître, la _Libre-Pensée_ publia ces
+lignes:
+
+"Nos lecteurs le savent, nous n'avons aucune sympathie politique pour
+le gouvernement et son chef, sir Henry Marwood. Mais celui-ci, au
+moins, est un gentilhomme qui a droit au respect. Nous combattons ses
+projets, mais c'est par conviction. Nous connaissons quelqu'un qui
+les combat uniquement par dépit. M. Lamirande le grand clérical,
+veut-il, bien nous donner quelques renseignements, très précis, qu'il
+possède à ce sujet? S'il ne veut pas, nous serons obligé de les
+donner nous-mêmes".
+
+Lamirande dédaigna cette vague insinuation. Il ne pouvait même pas
+comprendre à quoi le journal sectaire faisait allusion, tant ses
+motifs étaient purs. Leverdier eut un soupçon de ce qui allait venir.
+
+--Mais ce n'est pas possible! Du reste, si peu franc qu'il soit dans
+ses manoeuvres politiques, sir Henry, qui est un gentilhomme, nierait
+pareille accusation si elle venait à se formuler contre moi en termes
+précis.
+
+--Ces gens-là peuvent faire n'importe quoi pour te ruiner.
+
+--Je te crois un peu pessimiste.
+
+Leverdier ne l'était pourtant pas. Deux ou trois jours plus tard, la
+_Libre-Pensée_ porta formellement son accusation. Il affirma, avec un
+grand luxe de détails, en indiquant le jour, l'heure et l'endroit où
+la conversation avait eu lieu, que Lamirande, pendant une réception
+chez sir Henry, avait dit au premier ministre qu'il donnerait son
+appui au projet ministériel, mais qu'en retour il voulait avoir la
+promesse d'une position de consul à Paris ou à Washington. Le tout
+était appuyé par la déclaration solennelle, dûment attestée devant un
+juge de paix, d'un domestique de sir Henry, nommé Duthier. La
+conversation avait eu lieu près d'une fenêtre où Duthier s'était
+retiré pour se reposer un instant. Caché par les rideaux il avait
+tout entendu sans être vu. Il avait d'abord gardé le silence, mais
+voyant la guerre injuste que M. Lamirande faisait à son bien aimé
+maître, il avait cru que c'était un véritable devoir pour lui de
+parler.
+
+Ce Duthier était un inconnu, arrivé depuis peu de temps au pays, on
+ne savait trop d'où. Tout d'abord, bien peu de personnes ajoutèrent
+foi à ce récit, absolument invraisemblable, vu le caractère et l'état
+de fortune de Lamirande. Celui-ci, naturellement, opposa une
+dénégation formelle à cette atroce accusation, et invita privément
+sir Henry à mettre fin à la calomnie. Au moment même où il
+s'attendait à recevoir un mot de réponse, quelle ne fut sa
+stupéfaction de lire, dans un journal d'Ottawa, le compte-rendu
+suivant d'une _interview_ qu'un reporter avait eue avec le premier
+ministre:
+
+"M. Lamirande ayant nié l'accusation portée contre lui par le nommé
+Duthier, domestique chez sir Henry, nous avons envoyé un représentant
+du _Sun_ auprès du premier ministre pour savoir exactement à quoi
+nous en tenir à ce sujet. Voici la conversation qui a eu lieu:
+
+--Q. Vous avez sans doute lu, sir Henry, l'accusation portée
+par un de vos domestiques contre M. Lamirande et la dénégation
+formelle de celui-ci. Dans l'intérêt de la vérité je viens vous prier
+de vouloir bien dire au public ce qu'il en est.
+
+--R. Je regrette infiniment cet incident. M. Lamirande est un jeune
+homme d'un grand talent qui a bien tort de me faire la guerre, mais
+que j'admire beaucoup, tout de même.
+
+--Q. Vous a-t-il tenu le langage que Duthier lui prête?
+
+--R. Ah! ces domestiques! Duthier a eu bien tort de faire cette
+déclaration. Je regrette beaucoup cet incident. Aussi ai-je renvoyé
+immédiatement cet homme de mon service. Quand un domestique entend
+par hasard quelque chose, c'est son devoir de se taire. Des
+indiscrétions comme celle que vient de faire ce malheureux Duthier
+sont intolérables!
+
+--Q. Dois-je donc conclure que Duthier n'est coupable que d'une
+indiscrétion?
+
+--R. Vous devenez indiscret vous-même!
+
+--Q. Il y a donc eu conversation entre vous et M. Lamirande au sujet
+de la position de consul à Paris ou à Washington?
+
+--R. M. Lamirande lui-même ne nie pas qu'une telle conversation
+ait eu lieu.
+
+--Q. Vous ne voulez pas me dire quelle était la nature de cette
+conversation?
+
+--R. Pensez-vous, par hasard, que je vais commettre des indiscrétions
+comme un domestique? Je vous le répète, je déplore profondément cet
+incident, et ma ferme détermination c'est de ne pas l'aggraver en m'y
+mêlant d'aucune façon. Vous pouvez clore votre interview, car, avec
+toute votre habileté, vous ne réussirez pas à me faire révéler ce qui
+a pu se passer entre M. Lamirande et moi dans une conversation tout à
+fait confidentielle. C'est inutile d'insister davantage.
+
+"Là-dessus notre représentant prit congé de sir Henry."
+
+ * * * * *
+
+La perfidie de ces paroles atterra Lamirande. Il comprit qu'il y
+avait conspiration contre lui entre le premier ministre et le
+domestique, et que ce serait inutile d'insister auprès de sir Henry
+pour obtenir justice. Il raconta dans la _Nouvelle-France_ exactement
+ce qui s'était passé entre sir Henry et lui. Il appuya son dire d'une
+déclaration de Leverdier et de Vaughan qui affirmaient que c'était
+bien là ce que Lamirande leur avait confié aussitôt après l'entrevue.
+Sir Henry se fit interroger de nouveau et nia perfidement, mais sans
+rien préciser.
+
+Dans la province de Québec l'opinion se partagea. Tous les hommes
+sincères, surtout ceux qui connaissaient personnellement Lamirande,
+furent convaincus que le jeune député était la victime d'une affreuse
+calomnie, et ils n'en conçurent pour lui que plus d'affection,
+d'estime et de sympathie. Cependant, tous ceux qui, pour une raison
+ou pour une autre, voulaient se remettre à la remorque des ministres,
+profitèrent de ce prétexte pour se déclarer ouvertement contre le
+chef du mouvement séparatiste. Pas un sur cent, toutefois, ne croyait
+réellement à l'accusation; mais il n'y a rien de plus intransigeant,
+de plus farouche que l'homme qui, par intérêt, fait semblant de
+croire à une calomnie. Aussi l'ardeur de ceux qui prétendaient
+ajouter foi à l'histoire de Duthier et aux habiles réticences de sir
+Henry fut-elle extraordinaire. Elle atteignit non seulement Lamirande
+lui-même, mais les principes qu'il défendait. C'était une vraie
+déroute pour la cause nationale. Les ministres virent que c'était le
+moment _psychologique_. Ils firent lancer les "brefs" et fixèrent les
+élections à une date aussi rapprochée que possible, dans les derniers
+jours de janvier 1946.
+
+
+
+Chapitre XIV
+
+
+ Omnia excelsa tua et fluctus tui
+ super me transierunt.
+
+ Toutes vos eaux élevées comme des
+ montagnes, et tous vos flots ont
+ passé sur moi.
+
+ Ps. XLI, 8.
+
+
+Atrocement calomnié, accusé de vénalité, lui qui était le
+désintéressement même; soupçonné de ne combattre le gouvernement que
+par dépit, lui qui ne connaissait que des sentiments nobles, qui
+repoussait la politique ministérielle pour obéir aux inspirations du
+plus sublime patriotisme, Lamirande était accablé, submergé par un
+dégoût immense. Avec la grâce de Dieu, obtenue par la prière et la
+communion fréquente, il put éloigner de son âme la haine, le désir de
+vengeance, toute passion mauvaise; mais il ne put échapper à une
+indicible tristesse qui l'enveloppait et le pénétrait comme un épais
+et froid nuage.
+
+Pour comble de malheur, sa douce Marguerite tomba gravement malade,
+en proie à la fièvre mystérieuse qui, depuis plusieurs années, avait
+fait son apparition sur divers points du globe. La docte faculté
+avait réussi à lui donner un nom savant tiré du grec, et à décrire
+très minutieusement la forme et les moeurs du microbe qui en était
+l'incontestable auteur. Mais le moyen de détruire cette _petite vie_
+qui donnait la mort, elle ne l'avait pas encore trouvé. Comme ses
+confrères, dont il consulta plusieurs, Lamirande était réduit à
+l'impuissance en face de cet infiniment petit. On ne pouvait même pas
+s'imaginer où madame Lamirande avait contracté cette maladie dont il
+n'existait pas, en ce moment, un seul autre cas dans tout le Canada.
+
+Retenu presque jour et nuit auprès de sa femme qui empirait toujours,
+Lamirande ne peut prendre qu'une part fort restreinte à la lutte
+suprême. Leverdier se multipliait. Il avait posé sa candidature dans
+un comté voisin de Québec. Puis, parcourant les campagnes de tout le
+district, il essayait de ranimer l'ardeur des, patriotes. Il brochait
+des articles pour son journal au beau milieu des comités des
+patriotes. Il brochait des articles pour son journal au beau milieu
+des comités, électoraux, tandis que cinquante personnes parlaient à
+tue-tête autour de lui et l'interrompaient à chaque instant. Il
+écrivait une phrase, puis il fallait répondre à une question; au
+milieu d'une période, il était obligé de s'arrêter pour régler une
+dispute, ou donner une direction.
+
+Pendant ce temps, Lamirande était condamné à une inactivité relative
+qui le torturait. Malgré l'angoisse qui lui tenaillait le coeur à la
+vue de sa bien aimée Marguerite qui s'en allait vers la tombe, il ne
+se laissa ni absorber ni dominer par la douleur. Le patriotisme
+l'emporta chez lui même sur l'amour conjugal. Il ne pouvait pas se
+résoudre à quitter sa femme pour longtemps; mais il dirigeait les
+travaux du comité central, aidait à la rédaction de la
+_Nouvelle-France_ et allait parler aux assemblées convoquées à Québec
+et dans les environs. Quant à sa propre élection, il n'avait guère
+besoin de s'en occuper; car ses commettants, qui le connaissaient
+depuis des années et qui l'aimaient, lui étaient restés fidèles.
+C'était là sa seule consolation au milieu des épreuves, des déboires,
+des inquiétudes poignantes dont il était accablé.
+
+
+
+Chapitre XV
+
+
+ Qui se existimat stare videat ne cadat.
+
+ Que celui qui croit être ferme,
+ prenne garde de ne pas tomber.
+
+ I Cor. X, 12.
+
+
+Saint-Simon se présentait dans le comté de Québec, entre le candidat
+du gouvernement et celui de Lamirande, comme séparatiste, bien plus
+séparatiste que Lamirande et ses amis qu'il accusait de trahir la
+cause nationale.
+
+Un jour, il convoqua une assemblée des électeurs de la Jeune-Lorette
+et mit Lamirande au défi de l'y rencontrer. Celui-ci accepte le défi,
+bien que de telles rencontres, où la discussion est rarement digne,
+lui répugnent souverainement. Mais refuser de faire face à son
+accusateur, c'est compromettre les chances, déjà faibles, de son
+candidat.
+
+Depuis quelques jours le temps avait été superbe. Le soleil brillait
+dans un ciel d'azur. Pas un souffle de vent, et le thermomètre seul
+disait qu'il y avait vingt degrés au-dessous de zéro Fahrenheit. Le
+matin de la réunion, un changement s'était opéré dans l'atmosphère.
+Le mercure était monté de dix degrés, mais le froid paraissait bien
+plus intense. L'humidité pénétrait jusqu'aux os. Le soleil s'était
+levé rouge dans un ciel blafard. Au sud-ouest un banc de nuages gris
+se montrait; tandis que du côté opposé, du redoutable nord-est, le
+vent s'était élevé, très faible d'abord, à peine perceptible, mais
+augmentant sans cesse à mesure que les nuages s'étendaient et
+s'épaississaient. Bientôt la neige commence à tomber, fine, drue,
+pénétrante. C'est un _crescendo_ formidable: vent, neige, poudrerie
+prennent à chaque instant une nouvelle fureur. Les arbres, dont les
+branches sont roidies par la gelée, font entendre de sinistres
+craquements et se tordent sous les puissantes rafales.
+
+Malgré la tempête, l'assemblée eut lieu. Du reste, l'avant-midi les
+chemins étaient encore passables, et pour se rendre de Québec à
+Lorette on allait le vent arrière. Lamirande, absorbé par ses
+inquiétudes, ne fit pas attention aux mugissements dont l'air était
+rempli.
+
+La réunion fut ce qu'elle devait être: désagréable, détestable.
+Saint-Simon porta contre Lamirande toutes les accusations qui
+traînaient dans les journaux depuis quelque temps. C'était un
+ambitieux, disait-il, qui aurait voulu s'assurer une position
+brillante et qui, ne l'ayant pu obtenir, combattait le gouvernement
+par, dépit. Sur ce thème, le misérable esclave de Montarval broda
+pendant trois quarts d'heure. Lamirande lui répondit avec autant de
+dignité et de sang-froid que possible. Un certain nombre de gens
+sensés et raisonnables lui étaient sympathiques; mais du sein de
+l'assemblée beaucoup de voix s'élevaient pour l'insulter.
+
+Jamais Lamirande n'avait éprouvé écoeurement aussi profond qu'à la
+fin de cette réunion; jamais il n'avait senti dans son coeur un
+sentiment aussi voisin de la haine.
+
+L'assemblée finie, il fallait songer au retour. Ce fut alors que
+Lamirande remarqua, pour la première fois, la violence de la tempête
+qui avait pris des proportions extraordinaires. Le froid n'était pas
+tombé, et pour retourner à Québec il fallait faire face au terrible
+_nord-est_ qui asphyxiait, à la neige qui cinglait. Pour Lamirande,
+il n'y avait pas à hésiter. Absent depuis le matin, la pensée de sa
+femme mourante le torturait et l'aurait fait affronter un danger plus
+imminent encore. Il avait, du reste, un cheval vigoureux et un cocher
+prudent et sobre. Dans ces conditions, le retour à Québec était un
+voyage très pénible, mais ce n'était pas une entreprise folle.
+
+Ce fut, cependant, avec le pressentiment d'un malheur que les gens de
+Lorette virent Saint-Simon partir quelques minutes avant Lamirande.
+Son cheval, tout en jambes, était peu propre à lutter contre le vent,
+et l'on avait pu remarquer que le cocher du journaliste et le
+journaliste lui-même eurent recours assez copieusement à l'eau-de-vie
+sous prétexte de se prémunir contre le froid.
+
+La tempête augmentait toujours. La poudrerie était devenue vraiment
+terrifiante. On ne pouvait pas voir à dix pas en avant ou en arrière
+de soi. À chaque côté du chemin, dans les champs, rien qu'un vaste
+tourbillon blanc, confus, fuyant avec une rapidité vertigineuse.
+
+Le cocher de Lamirande, pour se garer de la neige, s'était tourné à
+gauche.
+
+Tout d'un coup, il se fait une courte accalmie. Mais pendant cet
+instant, Lamirande a entrevu, à droite, dans le champ, un spectacle
+qui fige le sang dans ses veines: un attelage à moitié enseveli dans
+un banc de neige. Il reconnaît le cheval de Saint-Simon, et comme
+un éclair, la situation se présente à son esprit: le malheureux
+journaliste et son cocher se sont égarés; et déjà, sans doute,
+engourdis par le froid, ils sont condamnés à une mort certaine si on
+ne vient promptement à leurs secours.
+
+Le cocher de Lamirande, toujours tourné à gauche, n'a rien vu.
+
+Alors des pensées horribles traversent le cerveau de Lamirande, le
+brûlant comme des traits de feu. Il voit, dans un tableau,
+instantanément, tout le mal que cet homme néfaste a fait à la cause
+nationale, toutes ses noires calomnies, toutes ses abominables
+accusations, toutes ses criantes injustices. Il voit tout cela, et
+il se dit: c'est la justice de Dieu qui le frappe; laissons faire
+la justice de Dieu!
+
+Oui! cette horreur était entrée dans la pensée de Lamirande et elle
+était tout près de pénétrer dans la partie supérieure de son âme. Il
+allait succomber à la tentation, il allait commettre un crime que
+seul loeil de Dieu pouvait voir.
+
+Lorsque, dans deux ou trois jours, la tempête finie, on aurait
+retrouvé les cadavres de Saint-Simon et de son compagnon, qui aurait
+pu soupçonner seulement que dans une trouée de la poudrerie Lamirande
+avait vu le commencement de cette tragédie et l'avait laissée
+s'accomplir? Il fut donc penché sur le bord de l'abîme que nous
+côtoyons sans cesse et où tous nous tomberions à chaque instant si la
+grâce divine ne nous retenait: l'abîme du péché.
+
+Avec un cri d'effroi et d'horreur à la pensée de l'épouvantable chute
+qu'il allait faire, il se ressaisit. La lutte, en réalité, n'avait
+duré qu'un instant, le temps de faire quelques pas. Il arrêta son
+cocher et lui fit part de ce qu'il venait de voir. Heureusement, une
+maison était proche. Ils obtiennent du secours; puis, avec
+précaution, pour ne pas s'égarer à leur tour, ils se dirigent vers
+l'endroit où Lamirande a entrevu les victimes de la tempête. Ils les
+trouvent enfin. Les malheureux ayant perdu leur robe de traîneau,
+n'ont rien pour se mettre à l'abri du froid. Complètement
+désorientés, épuisés par leurs efforts désespérés pour dégager leur
+cheval et pour se faire entendre, ils sont déjà à moitié plongés dans
+le fatal sommeil, avant-coureur de la mort.
+
+Avec grand-peine on peut les ramener à la maison. Lamirande leur
+donne les premiers soins que réclame leur état, puis continue sa
+route, remerciant humblement Dieu de l'avoir préservé de l'abîme.
+
+
+
+Chapitre XVI
+
+
+ Quoniam melior est misericordia
+ tua super vites.
+
+ Car votre miséricorde est
+ préférable à toutes les vies.
+
+ Ps. LXII, 4.
+
+
+Les élections sont terminées. C'est un vrai désastre pour la cause
+nationale. Les ministres triomphent sur toute la ligne,
+particulièrement dans la province de Québec. Houghton est plus
+heureux dans la province d'Ontario. Son groupe revient plus nombreux
+qu'avant la dissolution. C'est le Canada français qui, trompé,
+dévoyé, donne au gouvernement la plus forte majorité, à ce
+gouvernement qui médite la ruine de l'Église et de la nationalité
+française! Lamirande est élu avec Leverdier et un petit nombre
+d'adhérents; mais la masse de la députation française se compose de
+partisans du cabinet. Saint-Simon est parmi les vainqueurs, grâce à
+l'or de Montarval qui, en secret, a soutenu cette candidature en
+apparence ultra-séparatiste.
+
+Lamirande voit s'écrouler en même temps ses espérances de patriote et
+son bonheur domestique. Sa femme se meurt: la cruelle maladie a fait
+son oeuvre. Douce, résignée, elle s'en va comme elle a vécu, en
+Parfaite chrétienne; ce qui ne veut pas dire en indifférente. Jeune
+encore, elle tient naturellement à la vie. Elle lutte contre la mort
+qui s'avance. Aimée et aimante, l'idée de la séparation d'avec son
+mari et son enfant l'épouvante. Mais elle répète avec le Sauveur au
+jardin des Oliviers: "Mon Dieu, si vous ne voulez pas que ce calice
+s'éloigne de moi, que Votre volonté soit faite et non la mienne!"
+
+Pour Lamirande, il ne peut pas accepter la coupe d'amertume. Il
+quitte la chambre de sa femme et s'en va dans une pièce voisine se
+jeter à genoux devant une statue de son saint Patron, et là, il
+répand son âme dans une prière suprême, dans une supplication
+déchirante: "Grand saint Joseph, répète-t-il sans cesse vous pouvez
+m'obtenir de Celui dont vous avez été le père nourricier la vie de ma
+femme. Obtenez-moi cette grâce, je vous en conjure. Dieu a permis la
+destruction de mes rêves politiques, des projets de grandeur que
+j'avais formés pour ma patrie. Mais Il ne voudra pas m'accabler tout
+à fait! Saint Joseph, sauvez ma femme!"
+
+Il priait ainsi depuis une demi-heure, les yeux fixés sur la statue.
+Tout à coup, il s'estime en proie à une hallucination. La douleur, se
+dit-il, me trouble le cerveau. Car voilà que la statue s'anime. Ce
+n'est plus un marbre blanc et froid qui est là devant lui, c'est un
+homme bien vivant. Le lis qu'il tient à la main est une vraie fleur.
+Et saint Joseph parle:
+
+--Joseph, si vous insistez sur la grâce temporelle que vous demandez,
+elle vous sera certainement accordée. Votre femme vivra. Si au
+contraire, vous laissez tout à la volonté de Dieu, le sacrifice que
+vous ferez de votre bonheur domestique sera récompensé par le
+triomphe de notre patrie. Vous serez exaucé selon votre prière. Et
+afin que vous sachiez que ceci n'est pas une illusion de vos sens,
+voici!"
+
+Et saint Joseph, détachant une feuille de sa fleur de lis la met dans
+la main tremblante de Lamirande.
+
+Puis le marbre reprend la place de l'homme vivant, le lis redevient
+pierre, comme auparavant, mais il y manque une feuille.
+
+Tout bouleversé, Lamirande se précipite dans la chambre de sa femme.
+
+--Qui te parlait tout à l'heure? lui demande Marguerite. C'était une
+voix étrange, une voix céleste... Qu'as-tu donc, mon mari?
+
+Lamirande, se jetant à genoux à côté du lit, et prenant sa femme
+doucement dans ses bras, lui raconte tout ce qui s'est passé.
+
+--Ce n'était pas un rêve, dit-il, voici la feuille de lis que saint
+Joseph m'a donnée.
+
+--Marguerite! continue-t-il, tu vivras. Car tu veux vivre, n'est-ce
+pas?
+
+--Je voudrais vivre, Joseph, car Dieu seul sait combien j'ai été
+heureuse avec toi; mais si c'est la volonté du ciel que je meure....
+
+--Ce n'est pas la volonté de Dieu que tu meures, puisqu'il a fait un
+miracle pour me dire que tu vivras.
+
+--Mais si je vis, la patrie mourra!
+
+--Saint Joseph n'a pas dit cela.
+
+--Il ne t'a promis le triomphe de la patrie qu'à la condition que tu
+fasses le sacrifice de ton bonheur....
+
+--Je ne pourrai jamais demander que tu meures, ma femme, ma vie!
+
+--Mais ne pourrais-tu pas demander que la volonté de Dieu se fasse?
+
+Lamirande garde le silence.
+
+Marguerite rassemblant, pour un suprême effort, les derniers restes
+de sa vitalité, poursuit:
+
+--Oui, mon mari, faisons ce sacrifice pour l'amour de la patrie. Tu
+as travaillé longtemps pour elle, mais tous tes efforts, tous les
+efforts de tes amis ont été vains. Et voici qu'au moment où tout
+paraît perdu, Dieu te promet de tout sauver si nous voulons tous deux
+lui offrir le sacrifice de quelques années de bonheur. C'est un dur
+sacrifice, mais faisons-le généreusement. Il ne s'agit pas seulement
+de la prospérité et de la grandeur matérielle du pays, mais aussi du
+salut des âmes pendant des siècles peut-être. Car si les sociétés
+secrètes triomphent, c'est la ruine de la religion. C'est cette
+pensée qui t'a soutenu dans les pénibles luttes de ces dernières
+semaines. C'est cette pensée qui me soutient maintenant. Pense donc,
+quel bien en retour de quelques années d'une pauvre vie! Ce n'est pas
+souvent que, par sa mort, une femme peut sauver la patrie....
+
+Marguerite dut lutter encore avec son mari, car la mort paraissait
+plus redoutable à lui qui devait rester qu'à elle qui s'en allait.
+Perdre sa femme! Voir sa bien-aimée devenir "ce je ne sais quoi qui
+n'a de nom dans aucune langue"; la conduire au tombeau; la confier
+aux vers et à la corruption, lorsqu'il pouvait la garder encore
+longtemps auprès de lui, c'était affreux. Cette pensée lui causait
+une agonie mortelle.
+
+Enfin, la grâce divine et les prières de Marguerite l'emportèrent sur
+les répugnances de la nature humaine. Avec sa femme il fit
+sincèrement cette prière: "Seigneur Jésus! qu'il soit fait selon
+votre volonté et non selon la nôtre. Ou plutôt faites que notre
+volonté soit conforme à la vôtre".
+
+ * * * * *
+
+La cruelle maladie suit son cours.
+
+Le lendemain, sur le soir, Lamirande, voyant que la fin approchait,
+fit venir le père Grandmont. Leverdier et sa soeur Hélène étaient
+auprès de la mourante depuis le matin. Marguerite reçut les derniers
+sacrements en pleine connaissance et avec une ferveur angélique.
+Elle fit ses adieux, simples et touchants, à son mari et à sa fille,
+à sa soeur et à son frère adoptifs, au père Grandmont. Elle baissa
+ensuite rapidement et sembla ne plus rien voir ni entendre. Lamirande
+croyait qu'elle ne sortirait de ce coma que pour se réveiller dans
+l'éternité. Tout à coup elle fit signe à son mari qu'elle voulait lui
+parler. Il se pencha tendrement sur elle. Tout bas, elle lui dit:
+"Hélène t'a toujours aimé. Sans m'oublier, rends-la heureuse. Adieu!
+Au ciel!"
+
+Puis, recommandant son âme à Dieu, elle rendit doucement le dernier
+soupir.
+
+ * * * * *
+
+Cette nuit-là, Hélène pria et pleura longtemps auprès du corps de
+Marguerite.
+
+Des pensées tumultueuses envahirent son âme et l'effrayèrent. Des
+désirs qu'elle avait su repousser, qu'elle croyait à jamais éteints,
+se réveillèrent soudain en elle et la troublèrent. Elle aurait
+désiré n'éprouver que de la douleur, et un autre sentiment, qu'elle
+n'osait nommer, se mêlait à son chagrin, l'absorbait. Elle pleurait,
+mais ses larmes, qu'elle aurait voulues amères et brûlantes, étaient
+douces. Elle désirait ne demander au ciel que le repos de l'âme de
+Marguerite et le courage pour Joseph, et c'était pour elle-même
+qu'elle priait. "Seigneur, disait-elle, vous m'avez accordé la
+grâce de vaincre mon coeur pendant quinze ans, soutenez-moi dans
+cette heure suprême. Je puis penser à lui maintenant sans crime, sans
+injustice envers celle que j'aimais comme une soeur et qui est sans
+doute auprès de Vous. S'il est possible que je sois enfin heureuse
+après tant d'années de souffrance, faites-moi cette grâce, ô mon
+Dieu! Et s'il ne doit pas en être ainsi, aidez-moi à souffrir
+encore et à Vous bénir toujours."
+
+
+
+Chapitre XVII
+
+
+ Cogitationes meae dissipatae sunt,
+ torquentes cor meum.
+
+ Toutes mes pensées ayant été renversées,
+ elles ne servent plus qu'à me déchirer le coeur.
+
+ Job. XVII, II.
+
+
+Aussi longtemps qu'il put voir les traits de sa femme que la mort
+avait en quelque sorte divinisés, Lamirande se sentit calme et fort.
+À léglise, pendant le service, il versa d'abondantes larmes, mais le
+chant sublime de la messe de _Requiem_ éleva son âme au-dessus des
+amertumes de la terre et l'introduisit dans les joies et le repos de
+l'éternité. Ce fut au retour du cimetière, quand il rentra dans sa
+maison où il avait connu tant de bonheur, vide maintenant, désolée à
+tout jamais, ce fut en ce moment qu'une tristesse toute humaine
+s'abattit sur lui. Le ciel qu'il avait entrevu, où son âme semblait
+pénétrer en quelque sorte, à la suite de l'âme de Marguerite, se
+ferma sur lui et le repoussa. Il ne voyait plus que cette vallée de
+larmes, et le chemin qu'il lui restait à parcourir paraissait
+interminable.
+
+Les soeurs du couvent de Beauvoir étaient venues chercher la petite
+Marie, croyant bien faire, mais elles avaient enlevé de la maison le
+dernier rayon de lumière qui naguère encore l'illuminait si
+gracieusement.
+
+Malgré les efforts de Leverdier, une sorte de désespoir s'empara de
+Lamirande. Il regrettait presque son sacrifice. Il se disait: j'ai
+été présomptueux; j'ai, par orgueil, voulu faire un acte d'héroïsme
+sans y être appelé, sans avoir la grâce nécessaire. Seuls les saints
+ont le droit d'entreprendre les choses sublimes; eux seuls ont la
+vocation de quitter le terrain des vertus ordinaires pour se livrer
+aux renoncements surhumains. Pour moi, j'aurais dû humblement choisir
+la voie moins parfaite mais plus sûre qui m'était offerte; j'aurais
+dû demander la vie de ma femme, puisque Dieu avait daigné exaucer ma
+prière.
+
+Puis le doute l'envahissait. Au lieu d'être un miracle, cette
+apparition de saint Joseph n'était peut-être qu'un prestige
+diabolique. Ce ne pouvait être une simple hallucination, puisqu'il
+avait toujours la preuve matérielle de la réalité objective de la
+vision: la feuille de lis qui s'adaptait parfaitement au lis brisé de
+la statue. Mais le tentateur avait peut-être voulu lui tendre un
+piège en lui proposant un sacrifice qu'il avait accepté par orgueil
+plutôt que par amour de Dieu, afin de pouvoir se dire: voyez comme je
+suis fort, je puis renoncer à ce qui m'est le plus cher au monde!
+
+Ensuite, un autre genre de doute survenait. Ce n'était plus le démon
+qui l'avait tenté et trompé. Il était bien convaincu que l'apparition
+était céleste; mais qu'à cause de ses résistances, à cause de ses
+répugnances à accepter le sacrifice, il en avait perdu tout le
+mérite; que la mort de sa femme serait inutile pour le pays.
+Humainement, tout était perdu. Dieu aurait sans doute fait un miracle
+pour tout sauver, puisqu'Il l'avait promis, mais c'était à la
+condition que l'épreuve fût courageusement acceptée. J'ai mal
+accueilli cette épreuve, se disait Lamirande, j'ai mal fait mon
+sacrifice. Dieu est donc dégagé de sa promesse. Ma femme est morte et
+mon pays va mourir!
+
+Toutes ces pensées amères le jettent dans un pro fond abattement. Il
+ne peut se résoudre à ouvrir son coeur à Leverdier, lui parler du
+miracle. Il lui semble que son ami le blâmera comme il se blâme
+lui-même, doutera comme il doute. Voulant s'épargner cette nouvelle
+souffrance, il se tait.
+
+Cette douleur sombre, sans larmes, sans épanchement du coeur,
+inquiète Leverdier.
+
+--Mon ami, dit-il, il faut que tu fasses un effort pour secouer cette
+tristesse noire qui n'est pas du ciel. Viens avec moi, je vais te
+conduire à Manrèse. Tu y passeras une journée ou deux avec le père
+Grandmont.
+
+--Tu as raison, dit Lamirande. Allons!
+
+Et les deux amis se dirigent vers le chemin Sainte-Foye où plus de
+quinze années auparavant Lamirande avait, pour la première fois,
+parlé de son bonheur à son jeune ami. C'était alors le printemps; les
+oiseaux chantaient les louanges du Seigneur, la campagne était belle
+et le ciel souriait. Maintenant, c'est le triste hiver; plus de
+verdure, plus de chants; mais des arbres mornes, dépouillés, sous un
+firmament gris et froid.
+
+Leverdier conduit son ami jusqu'à la porte de la maison de retraite.
+
+--Au revoir, lui dit-il, que saint Ignace te console et te communique
+son courage.
+
+--Merci! mon ami, merci!
+
+ * * * * *
+
+Lamirande monta à la chambre du père Grandmont, chambre dont il
+connaissait bien le chemin. Le vénérable prêtre lui ouvrit les bras.
+Lamirande s'y jeta comme un enfant et raconta au ministre de
+Jésus-Christ tout ce qui s'était passé; toutes ses tentations, toutes
+ses défaillances.
+
+Ils passèrent ensemble une partie de la nuit devant le saint
+sacrement, dans la petite chapelle intérieure de la maison, abîmés
+dans la méditation sur le néant de la vie.
+
+De bonne heure, le père dit sa messe. Lamirande la servit et reçut le
+Pain céleste qui chassa de son âme les doutes, comme le soleil
+dissipe les brouillards de la nuit. Le calme et la confiance en Dieu
+étaient revenus, mais Lamirande se défiait toujours de lui-même.
+
+--Mon père, dit-il, je suis trop faible pour continuer loeuvre que
+j'ai entreprise. Vous me dites que mon sacrifice, tout mal fait qu'il
+a été, sera accepté et que Dieu enverra, en retour, quelque secours
+inattendu à la patrie. Je le crois. Mais mon rôle est maintenant
+rempli. Je puis me retirer quelque part où, ne cherchant à pratiquer
+que des vertus ordinaires, je serai moins exposé à tomber.
+
+--Pas encore, mon enfant, pas encore, dit en souriant doucement le
+bon religieux. Votre rôle n'est pas accompli, loin de là. Restez dans
+la politique, c'est-à-dire à votre poste, et attendez patiemment que
+Dieu réponde à votre sacrifice comme Il l'a promis et comme Il le
+fera, très certainement. Ces faiblesses humaines que vous déplorez,
+en les exagérant peut-être un peu, sont une grande grâce. Elles vous
+tiennent dans l'humilité, sans laquelle il est impossible de plaire à
+Dieu. Songez à saint Paul qui avait été ravi au troisième ciel, et
+qui nous dit: "De peur que la grandeur de mes révélations ne me
+causât de l'orgueil, Dieu a permis que je ressentisse dans ma chair
+un aiguillon, qui est l'ange de Satan, pour me donner des soufflets".
+Je vous trouverais bien à plaindre et bien exposé, mon enfant, si
+vous étiez exempt de toute faiblesse, si vous ne craigniez de tomber
+à chaque instant: vous seriez une proie facile au démon de l'orgueil.
+
+--Mais, mon père, non seulement je crains de tomber, je tombe
+effectivement!
+
+--Et quand même cela serait! Relevez-vous, voilà tout. Si, pour vous
+rendre chez vous, vous étiez obligé de parcourir un chemin tout
+rempli de trous et parsemé de cailloux, la crainte, la certitude même
+de faire quelques chutes, de vous meurtrir les genoux et les mains,
+cette certitude, dis-je, ne vous détournerait pas d'entreprendre le
+trajet. Tomber, cela fait mal, cela humilie; niais cela n'empêche pas
+d'arriver au but, pourvu qu'on se relève.
+
+--Mais pour se relever, il faut la grâce....
+
+--Sans doute, et cette grâce est toujours accordée à qui la demande
+sincèrement. Si beaucoup restent par terre, c'est qu'ils aiment mieux
+être couchés que debout. Ils demandent peut-être à Dieu la grâce de
+se relever, mais c'est une demande qu'ils ne désirent pas réellement
+voir exaucée. Aimant la fange, ou la poussière, ou le gazon fleuri où
+ils sont tombés, ils veulent secrètement y rester, plutôt que de
+continuer leur pénible voyage. Tout en demandant à Dieu du bout des
+lèvres la grâce de se relever, ils seraient désolés si Dieu les
+relevait de force. Mais Dieu, qui voit dans le secret, ne les relève
+pas.
+
+--Eh bien! mon père, je resterai à mon poste aussi longtemps que vous
+ne me direz pas que ma tâche dans le monde politique est achevée.
+
+--Très bien! En effet, je vous dirai quand vous pourrez vous en
+aller. Ce ne sera pas de sitôt, je m'imagine, car il reste beaucoup à
+faire. Peut-être même Dieu vous demandera-t-il quelque nouveau
+sacrifice avant que tout soit terminé.
+
+--Avec sa grâce je le ferai!
+
+
+
+Chapitre XVIII
+
+
+ Ergo cujus vult miseretur.
+
+ Il est donc vrai qu'il fait miséricorde
+ à qui il lui plaît.
+
+ Rom. IX, 18.
+
+
+La rentrée des chambres est fixée au 15 février 1946.
+
+Ce jour-là, vers cinq heures du soir, il y avait conciliabule dans
+les bureaux de rédaction de la _Libre-Pensée_, à Montréal. Montarval
+y était avec le rédacteur en chef du journal, Ducoudray, et quelques
+autres radicaux bien connus de la métropole. Il est à peine
+nécessaire de dire que le collègue de sir Henry, membre du cabinet
+conservateur, n'était pas entré dans les bureaux de la feuille impie
+par la porte ordinaire, mais par un passage secret communiquant avec
+une boutique de perruquier tenue par un affidé de la secte.
+
+--Eh bien! s'écria Montarval, nous triomphons nous avons une majorité
+ministérielle écrasante. Nous présenterons de nouveau le même projet,
+avec quelques modifications insignifiantes dans la forme, afin de
+faire croire aux députés de la province de Québec qu'ils ont obtenu
+quelques concessions. Quant au fond, il restera ce qu'il était. J'ai
+même trouvé le moyen de l'améliorer quelque peu, chose que je ne
+croyais pas possible. Il sera voté, et dans dix ans tout sera entre
+nos mains.
+
+--Oui, fait Ducoudray, tout a marché selon tes plans et nos désirs.
+Dieu sait....
+
+--Encore cette expression!
+
+--Un simple effet de l'habitude, mon cher ministre!
+
+--Je sais que ta première éducation a été tout imprégnée de
+superstitions chrétiennes. Pourvu que cela ne te joue pas quelque
+mauvais tour! Qu'est-ce que tu allais dire?
+
+--J'allais dire que les élections ont dû coûter affreusement cher.
+J'espère que toi et sir Henry avez arrangé les choses pour que cela
+ne paraisse pas trop dans les comptes publics. Un scandale financier
+au commencement du nouveau régime serait fort ennuyeux.
+
+--Que cela ne t'inquiète pas. Je mets Lamirande, Houghton et leur
+poignée de fanatiques au défi de trouver la moindre irrégularité dans
+la caisse publique.
+
+--À propos de Lamirande, reprend le journaliste, c'est notre ennemi,
+et il fallait l'abattre, l'écraser; mais si nous avions pu nous
+exempter d'avoir recours à cette histoire inventée sur son compte....
+Était-ce bien nécessaire?
+
+--Il ne fallait négliger aucun moyen. Aurais-tu ce que les prêtres
+appellent des remords de conscience, par hasard?
+
+--Je n'ai pas de remords, parce que ma conscience a usé toutes ses
+dents, il y a bien longtemps; mais les coups comme celui-là, quand
+ils ne sont pas absolument nécessaires, m'ennuient, mécoeurent... je
+ne sais quoi....
+
+Et le journaliste se leva et arpenta le bureau, le visage assombri.
+
+--Un cas de spleen bien accentué, fait l'un des assistants, causé par
+une mauvaise digestion. Une pilule du docteur Cohen après chaque
+repas pendant trois jours, voilà ce quil te faut.
+
+Ducoudray ne répondit rien. Il continuait toujours à marcher de long
+en large, troublé et agité.
+
+Montarval le regarda pendant quelques instants avec une fixité
+sinistre. Une lueur d'enfer passa dans ses yeux. Puis il se leva et
+gagna en silence le couloir secret. En passant par la boutique du
+perruquier, il glissa quelques mots tout bas à l'oreille de l'affidé.
+Celui-ci fît un signe dassentiment, tout en pâlissant.
+
+Les autres visiteurs étant bientôt partis après Montarval, Ducoudray
+se trouva seul. Le dernier sorti, il ferma la porte à clé et alla
+s'affaisser dans un fauteuil.
+
+--Qu'ai-je donc? se dit-il. Est-ce seulement une mauvaise digestion,
+ou sont-ce réellement des remords? Il me semblait que depuis des
+années j'avais étouffé ce que les chrétiens appellent les cris de la
+conscience. Et cependant j'entends parfois une faible voix qui vient
+je ne sais d'où et qui me dit: Tu es un misérable! Est-ce la voix de
+ce qu'on appelle la conscience? Serait-ce la voix de ma mère?... J'ai
+rêvé encore d'elle, la nuit dernière.... Son âme peut-elle venir me
+parler?... L'âme existe-t-elle seulement?... Il me semblait que
+j'étais tout petit enfant, que j'étais à genoux devant ma mère et
+qu'elle me montrait à prier. Je crois que je pourrais répéter les
+paroles qu'elle me faisait dire: "Je vous salue, Marie, pleine de
+grâce"... Non je ne puis pas continuer....
+
+Longtemps il resta plongé dans une arrière rêverie. Puis, se levant
+brusquement: Il faut secouer cette torpeur, se dit-il, chasser ces
+idées.... C'est trop tard pour moi de revenir sur mes pas. Je suis
+allé trop loin dans le mal.... Voilà que ça revient! Le mal! Mais
+enfin, qu'est-ce que le mal? qu'est-ce que le bien? Décidément,
+il me faut quelque distraction.... J'y pense! C'est ce soir que le
+fameux père Grandmont commence ce qu'ils appellent une retraite, à
+Longueuil. Il paraît que le vieux dit des choses bien drôles. Si j'y
+allais! Cela changerait mes idées et me donnerait peut-être le sujet
+d'un joli article pour demain. Rire un peu des jésuites, ça prend
+toujours.
+
+Puis il sortit, et passa devant la boutique du perruquier. Il ne
+remarqua pas un homme qui en sortit presque au même moment; un homme
+qui portait de grandes lunettes noires et qui avait le collet de son
+paletot relevé jusqu'aux oreilles; un homme qui craignait le froid,
+sans doute. L'homme aux lunettes suivit Ducoudray. Celui-ci entra
+dans un restaurant et se fit servir un repas. Ensuite il continua son
+chemin vers Longueuil. Il ne regardait pas derrière lui; mais
+l'eût-il fait qu'il n'eût rien vu d'étrange: un homme qui marchait à
+quelques pas derrière lui, le visage à l'abri du vent, les yeux
+protégés contre l'éclat de la neige et de la lumière électrique.
+
+Rendu rue Notre-Dame, Ducoudray prit un traîneau de place et donna
+ordre au cocher de traverser à Longueuil.
+
+La nuit était belle et froide, une de ces nuits presque aussi claires
+que le jour, si fréquentes au Canada dans les mois d'hiver. La lune,
+qui avait éteint la plupart des étoiles, versait des flots de lumière
+argentée sur le "pont" de glace qui couvrait le fleuve géant. La
+neige reflétait cette lumière en y ajoutant un éclat particulier qui
+permettait de lire facilement, mais qui pouvait aussi fatiguer des
+yeux faibles. Ducoudray avait la vue forte et jouissait de cette
+splendide illumination. Dans un traîneau de place qui suivait le
+sien, à un arpent de distance, il y avait un homme qui ne pouvait pas
+endurer cet éblouissement.
+
+Le plus profond silence régnait sur le fleuve, rompu seulement par le
+tintement des grelots des deux chevaux. Mais Ducoudray n'entendait ni
+les grelots du cheval qui traînait sa voiture ni ceux du cheval qui
+suivait. Il était à cent lieues de Montréal, et à trente années de
+l'an de grâce 1946. Il était dans le paisible village en bas de
+Québec, bien loin en bas, où il avait passé les années de sa
+jeunesse, et il n'avait que sept ans. Il était aux genoux de sa mère
+qui lui faisait faire sa prière du soir. De l'humble mansarde où il
+priait, loeil découvrait l'immense étendue du fleuve, large de sept
+lieues, et les montagnes bleues du nord. Il revoyait ce, paysage
+grandiose et triste, tantôt éclairé par les pâles rayons de la lune,
+tantôt baigné par les feux du soleil couchant. Il respirait de
+nouveau les fortes odeurs _du salin _, il jouait encore sur la grève
+couverte de galets et de varechs et que le _baissant_ avait mis à
+sec. Puis _le montant_ venait couvrir d'abord les rochers au large,
+puis envahissait tout jusqu'au chemin, mettant à flot la vieille
+chaloupe.
+
+Tout ce lointain passé lui revenait ce soir pendant qu'il cheminait
+rapidement vers Longueuil. La pensée de sa mère, morte lorsqu'il
+n'avait que huit ans, le hantait; sa mère qu'il avait tant aimée, qui
+avait veillé sur son berceau, lui avait appris à bégayer les noms de
+Jésus, de Marie et de Joseph, noms hélas! que depuis vingt ans il
+n'avait plus prononcés que pour les blasphémer. Jamais il n'avait été
+travaillé et tourmenté comme il l'est ce soir. Jamais la vie qu'il
+menait, vie de haine, de passion, vie de volupté et de luttes féroces
+contre les croyances de son enfance, jamais sa vie de sectaire ne lui
+avait inspiré ce sentiment profond de dégoût et de terreur qu'il
+éprouve en ce moment. Il croyait avoir effacé en lui tout vestige de
+foi, à force de fouler aux pieds toutes les lois de Dieu, à force de
+s'enfoncer de plus en plus dans la fange et l'impiété. En effet,
+pendant des années, il avait joui de cette épouvantable tranquillité
+qui remplace dans l'âme la grâce du remords. Et voici que depuis
+quelques jours cette tranquillité est disparue. Du moment qu'il n'est
+pas activement employé, sa pensée retourne à trente années en arrière
+et le transporte au village natal, à léglise où il fut baptisé et fit
+sa première communion, à la modeste chambre où il priait, le soir,
+sous le regard de sa mère.
+
+Tout un régiment l'aurait suivi sur le pont de glace ce soir-là qu'il
+n'en aurait fait aucun cas.
+
+Les cloches de la belle église de Longueuil, appelant les fidèles aux
+exercices de la retraite, le tirent de sa rêverie. Arrivé bientôt au
+village, il saute en bas de sa voiture, donne instruction au cocher
+de l'attendre et pénètre dans le temple. "Pourvu, pense-t-il, que ce
+jésuite puisse dire quelque chose de bien rococo, de bien moyen âge!"
+Et il va prendre une place que le bedeau, voyant qu'il est étranger,
+lui offre. Un autre étranger entre aussitôt après. Le bedeau veut le
+mettre à côté de Ducoudray, mais il préfère rester à l'ombre d'une
+colonne. La lumière lui fatigue la vue, dit-il. Malgré le mauvais
+état de ses yeux, il les tient fixés sur Ducoudray.
+
+Le sermon fut simple et éloquent. Chez le père Grandmont, c'était le
+coeur qui parlait. Il aimait Dieu, il aimait les âmes; et ces deux
+amours donnaient à ses discours une force et une chaleur qui
+n'avaient guère besoin des ornements de la rhétorique pour vaincre et
+fondre les coeurs. Dans un autre temps, Ducoudray aurait probablement
+noté quelques expressions d'une forme un peu naïve et qu'en torturant
+convenablement il aurait pu faire servir de thème à ses railleries.
+Mais ce _soir_ il n'est pas en veine de se moquer. Il est grave,
+recueilli et les paroles du prêtre l'impressionnent douloureusement
+au lieu de l'amuser.
+
+Le prédicateur, selon l'habitude des fils de saint Ignace, parle des
+deux étendards, l'étendard de Jésus-Christ et l'étendard de Satan,
+sous l'un desquels tout homme doit nécessairement se ranger.
+Impossible de rester neutre entre les deux années, simple spectateur
+du combat; il faut être d'un côté ou de l'autre; ou marcher vers le
+ciel sous le drapeau de Jésus-Christ, ou vers l'enfer sous le drapeau
+de Lucifer. Il n'y a que deux cités, la cité du bien et la cité du
+mal. La première renferme tous ceux qui ont la grâce sanctifiante; la
+seconde, tous ceux qui n'ont pas cette grâce. Il n'y a pas d'état
+intermédiaire. Il faut être ou l'ami ou l'ennemi de Dieu. Personne ne
+peut être indifférent à son égard, comme Lui n'est indifférent à
+l'égard de personne. Il n'y a que deux chemins, l'un large, facile,
+qui descend en pente douce, au milieu des fleurs, où l'on ne
+rencontre point d'obstacles, point de contradictions, où l'on marche
+sans fatigue, entouré de délices et de voluptés; l'autre, étroit,
+rude, montueux, difficile, où l'on n'avance qu'avec peine et misère,
+tombant souvent, se blessant souvent aux aspérités du sol. Inutile de
+chercher une troisième route à travers la vie, il n'y en a pas,
+puisque pour l'homme il n'y a que deux éternités, une éternité de
+bonheur à laquelle conduit la voie étroite, une éternité de malheur à
+laquelle aboutit la voie large et facile.
+
+Pendant plus d'une demi-heure le père Grandmont développe ces fortes
+et salutaires pensées, et Ducoudray l'écoute de plus en plus grave et
+recueilli, la tête penchée sur sa poitrine. Du coin obscur où il se
+tient, l'étranger aux lunettes sombres ne perd pas le moindre
+mouvement que fait le journaliste.
+
+Le père Grandmont paraissait avoir fini son sermon; il se préparait
+même à descendre de la chaire, tout à coup, se retournant vivement
+vers l'auditoire, la figure illuminée par une subite inspiration, il
+s'écria:
+
+--Mes frères, s'il y a parmi vous quelqu'un qui gémit sous le poids
+d'une montagne de crimes, quelqu'un dont l'âme est couverte d'une
+véritable lèpre de péchés, quelqu'un qui, pendant des années et des
+années, a outragé Dieu et ses lois, l'Église et ses lois, la nature
+humaine et ses lois, quelqu'un qui, à la vue de la fange où il s'est
+vautré, est saisi d'une terreur voisine du désespoir, que celui-là ne
+perde pas courage! Qu'il porte ses regards vers le divin Crucifié,
+qu'il songe qu'une seule goutte de ce sang d'un Dieu peut effacer
+toutes les iniquités du monde. Qu'il déteste ses péchés, mais qu'il
+ne désespère pas. Le repentir, un repentir sincère, peut le rendre
+aussi agréable à Dieu qu'il était au jour de son baptême, au jour de
+sa première communion. S'il lui semble que tant de crimes demandent
+quelque grande expiation, qu'il fasse généreusement le sacrifice de
+sa vie, s'il faut la sacrifier, pour réparer le mal qu'il a fait.
+
+Qu'il soit assuré qu'ainsi, par les mérites infinis de Jésus-Christ,
+il peut devenir un grand saint de grand pécheur qu'il était. Mes
+frères, pendant la bénédiction du très saint sacrement, priez tous
+avec ferveur pour que, s'il y a parmi vous quelqu'un ainsi accablé,
+il reçoive de l'hostie sainte, par l'intercession de Marie, Refuge
+des pécheurs, la grâce de secouer le joug de Satan.
+
+Puis le prédicateur quitte la chaire. Le salut commence et tous se
+mettent à genoux. Pour la première fois depuis vingt ans, Ducoudray,
+l'âme bouleversée, s'agenouille, lui aussi.
+
+Qui pourrait décrire la lutte formidable qui se livre alors dans ce
+coeur longtemps l'esclave du démon. Quelques jours auparavant, il
+avait reçu une première grâce, la grâce du dégoût: la vie qu'il
+menait ne lui inspirait plus aucune satisfaction. Mais ce n'était pas
+le repentir, ce n'était pas un mouvement surnaturel. Les paroles du
+prêtre, surtout les dernières qui, il le sentait, avaient été
+inspirées au prédicateur expressément pour lui, avaient fait naître
+dans son âme de nouvelles pensées, des sentiments inconnus. Le dégoût
+qu'il éprouvait depuis quelque temps changeait de caractère, se
+spiritualisait. Ce n'était plus un ennui vague, un malaise
+indéfinissable, mais une véritable horreur. Et à cette horreur se
+mêlait l'amour de Dieu, de ce Dieu qu'il avait tant offensé. Ô! se
+disait-il, si je pouvais réparer tout le mal que j'ai fait, me
+débarrasser de ce fardeau qui m'écrase, si je pouvais sortir des
+griffes de Satan et me jeter dans les bras de Jésus-Christ, que je
+serais heureux!
+
+Que de pauvres âmes tiennent ce langage! que de misérables pécheurs
+_voudraient_ sortir de l'état affreux où ils se trouvent, mais qui ne
+parviennent pas à dire: _je veux._ Une fausse honte les retient, un
+démon muet les possède. Ils n'auraient qu'un pas à faire, qu'un mot à
+dire; et ce pas, ils ne le font point, ce mot, ils ne le disent
+point. Mystère insondable de la grâce de Dieu qui est toujours
+suffisante pour sauver et qui ne sauve pas toujours; et qui, parfois,
+sans jamais détruire le libre arbitre, est versée dans l'âme avec
+tant d'abondance qu'elle semble arracher l'homme au mal comme malgré
+lui!
+
+Ducoudray s'arrêtera-t-il au fatal _je voudrais_, ou prononcera-t-il
+le sublime _je veux_ qui fait tomber les chaînes de l'esclavage
+spirituel?
+
+Comme tous les pécheurs qui _voudraient_ se convertir, il éprouve la
+tentation de la fausse honte, sentiment à la fois si puéril et si
+redoutable. Mais chez lui, à cette tentation qui suffit à éloigner
+tant de pauvres malades du céleste médecin, se joint une épouvante
+infiniment moins vague. Il sait, à n'en pouvoir douter, qu'il ne peut
+faire les choses à moitié; que pour pouvoir revenir à Jésus-Christ il
+faut qu'il quitte l'horrible secte où il s'est engagé et dont il
+possède tous les secrets. Non seulement il devra la quitter--cela ne
+serait rien--mais il devra la dénoncer, il devra pour réparer le mal
+qu'il a commis, divulguer les ténébreuses machinations auxquelles il
+a été mêlé. C'est là, il ne l'ignore pas, son arrêt de mort. D'un
+côté, encore quelques années d'une existence misérable puis une
+éternité de malheur. De l'autre, un coup de poignard, puis un bonheur
+sans fin. C'est ainsi que, dans une lumière crue, la situation, nette
+et tranchée, se présente à son esprit. En théorie, le choix est
+facile: l'enfer d'un côté; le ciel de l'autre, et entre les deux
+quelques années de vie en plus ou en moins. Qui pourrait hésiter? Et
+cependant qui d'entre nous n'hésiterait pas? Que dis-je! Qui d'entre
+nous ne sent pas que, à moins d'une grâce spéciale, c'est l'enfer et
+les quelques années de vie qu'il choisirait? Tant est faible,
+incroyablement faible la nature humaine déchue! Cette faiblesse
+désespérante, Ducoudray l'éprouve. Elle l'épouvante, elle l'écrase.
+Il voit avec terreur que, pour l'amour d'un peu de cette vie qui ne
+lui inspire pourtant qu'ennui et dégoût, il va choisir l'enfer. Il se
+sent impuissant à aire, par lui-même, le moindre effort pour sortir
+de l'abîme. Et du fond de cet abîme, il s'écrie, dans un élan de
+vraie humilité: Mon Dieu! ayez pitié de moi! Vierge sainte!
+aidez-moi!
+
+Alors de la divine hostie part un jet de cette grâce qui donne aux
+plus faibles la force de braver la mort.
+
+
+
+Chapitre XIX
+
+
+ Mucro, mucro, evagina te ad occidendum.
+
+ Épée, épée, sors du fourreau pour verser le sang.
+
+ Ezch. XXI, 28.
+
+
+La bénédiction du très saint sacrement est terminée. Lentement la
+foule se retire. Les sacristains éteignent les lumières, d'abord à
+l'autel, puis dans le choeur, enfin dans la nef. Il n'en reste que
+deux ou trois qui jettent dans le vaste édifice une lueur incertaine.
+Au moment de fermer les portes, le bedeau remarque que deux hommes
+sont encore dans léglise; l'un à genoux, la tête cachée dans ses
+mains, la poitrine gonflée de sanglots; l'autre debout, près d'une
+colonne, qui regarde fixement le premier. Le bedeau touche l'homme à
+genoux. "On ferme", lui dit-il. Ducoudray tressaille comme un homme
+qu'on réveille subitement. Il se lève aussitôt.
+
+--Il faut que je voie le père Grandmont, dit-il; il faut que je le
+voie tout de suite.
+
+En parlant ainsi, son regard tombe, pour la première fois, sur
+l'homme à moitié caché derrière la colonne. Un frémissement le secoue
+et une sensation de froid envahit tous ses membres.
+
+--Déjà! pensa-t-il. Mon Dieu, je suis prêt mais donnez-moi seulement
+trois heures!
+
+--Vous pouvez voir le père au presbytère, dit le bedeau; ou dans la
+sacristie, il y est peut-être encore. Passez par le sanctuaire.
+
+Puis le brave homme se dirige vers l'autre étranger qui paraît
+hésiter.
+
+--Voulez-vous voir le père, vous aussi?
+
+--Oui... non... c'est-à-dire que je voudrais suivre mon ami. Il va au
+presbytère, sans doute?
+
+--Oui, en vous hâtant vous pouvez le rejoindre.
+
+L'étranger fit quelques pas dans la direction du choeur, puis revint
+vers la porte.
+
+--Je vais sortir et attendre mon ami devant le presbytère, dit-il.
+
+--Voilà un particulier, grommela le bedeau en verrouillant la grande
+porte, qui n'a pas l'air de trop savoir ce qu'il veut.
+
+Il savait parfaitement, au contraire, ce qu'il voulait; mais il avait
+eu comme un éblouissement qui lui avait fait perdre un instant la
+tête. Était-ce un effet de la forte chaleur qu'il faisait dans
+léglise? Était-ce autre chose? Il ne se le demanda seulement pas,
+mais éclata en imprécations contre lui-même pour ce moment
+d'indécision.
+
+--Que je suis donc maladroit! se dit-il. J'aurais pu le rejoindre,
+sans doute, avant qu'il fût entré au presbytère, quand même c'eût été
+à la porte.... Il aurait été seul, probablement.... Il faut
+maintenant que j'attende ici, car il ne doit pas retourner à
+Montréal.
+
+À ce moment Ducoudray franchissait la porte du presbytère, étonné de
+voir que l'homme aux lunettes noires ne l'avait pas suivi.
+
+--Merci mon Dieu, murmura-t-il. Je ne Vous demande que trois heures!
+Accordez-moi ce délai, non pas pour moi-même, mais pour la cause de
+Votre sainte Église!
+
+Un domestique le conduisit à la chambre du père Grandmont. Celui-ci
+le reçut avec une grande affabilité et l'invita à s'asseoir.
+
+--Mon père, dit Ducoudray, vous ne me connaissez pas.
+
+--En effet, je n'ai pas cet honneur, dit le religieux.
+
+--Ce ne serait pas un honneur de me connaître, dit le journaliste,
+car je suis un grand misérable. Mais je veux me convertir, ou plutôt
+me confesser; car la grâce de Dieu m'a converti tout à l'heure dans
+léglise pendant que vous prêchiez. À la fin de votre sermon le ciel
+vous a inspiré certaines paroles que beaucoup ont dû trouver
+étranges. Je les ai comprises parce qu'elles étaient à mon adresse.
+Je suis le pécheur dont vous parliez. Voulez-vous me confesser _?
+Pouvez-vous me_ confesser? Je ne suis pas un pécheur ordinaire, je
+suis un monstre.
+
+--Mon Dieu que vous êtes bon, que votre miséricorde est infinie!
+s'écria le prêtre.
+
+Et prenant les mains du journaliste il l'attira à lui
+affectueusement.
+
+--Mon frère, dit-il, que je suis heureux! Et quelles réjouissances
+parmi les anges! Venez! j'ai tous les pouvoirs pour vous absoudre,
+quelque grave que soit votre cas.
+
+Puis, il conduisit son pénitent au petit confessionnal placé dans un
+coin de la chambre, et le malheureux, se jetant à genoux, déposa aux
+pieds du ministre de Jésus-Christ son insupportable fardeau. Il se
+releva tout rayonnant. Longtemps le vénérable prêtre le tint serré
+sur sa poitrine, murmurant: "Quelle joie! Mon Dieu, quelle joie!"
+
+--Mon père, dit Ducoudray, vous savez ce qu'il me reste à faire. J'ai
+en ma possession tous les secrets de l'horrible secte, toutes ses
+archives. Il faut que je communique tout cela à l'archevêque de
+Montréal avant demain matin, cette nuit même; car, je le sais, je
+suis déjà condamné à mort. Le chef de la secte, me soupçonnant, m'a
+fait suivre par un de ses ultionistes qui m'a vu à léglise, qui a dû
+remarquer mon émotion, qui m'attend au dehors et qui me frappera au
+premier moment favorable. Je ne crains pas la mort. Au contraire, je
+suis heureux d'offrir ma vie à Dieu en expiation de mes crimes. Mais
+je ne veux pas qu'on m'assassine avant que j'aie eu le temps de
+dévoiler les abominations du satanisme. C'est pour cela, et non par
+crainte de la mort, que je vous demande de m'aider à me déguiser.
+
+Une demi-heure plus tard, deux prêtres sortaient du presbytère; l'un
+était un vieillard, l'autre dans toute la force de l'âge. Le jeune
+ecclésiastique était visiblement embarrassé dans sa soutane. Mais
+l'homme aux lunettes noires n'eut aucun soupçon. Il se contenta de
+murmurer: "Deux calotins! Le plus jeune a l'air fameusement gauche".
+
+Les deux prêtres prirent une voiture que le domestique était allé
+chercher cinq minutes auparavant.
+
+Au bout d'une autre demi-heure, comme le guetteur commençait à
+s'inquiéter sérieusement et à se demander s'il ne devait pas sonner,
+le domestique sortit de nouveau. Il avait l'air de chercher
+quelqu'un. L'homme aux lunettes le suivit du regard. Il le vit parler
+au cocher qui avait amené Ducoudray de la ville et lui donner de
+l'argent. Le cocher partit aussitôt.
+
+--Voilà une mystification! se dit-il.
+
+Et s'approchant du jeune domestique.
+
+--Peux-tu me dire si le monsieur qui est entré au presbytère vers
+neuf heures est parti?
+
+--Je ne sais pas, monsieur, répondit le jeune homme; je ne l'ai pas
+vu depuis que je lui ai ouvert la porte.
+
+--Mais n'est-ce pas son cocher que tu viens de payer et de renvoyer?
+
+--Ça se peut bien. Monsieur le curé m'a dit d'aller trouver le cocher
+qui avait amené un homme de Montréal, un monsieur avec une grande
+moustache blonde, de lui payer sa course et de lui dire que le
+monsieur n'aurait plus besoin de lui.
+
+--Le monsieur couche au presbytère peut-être?
+
+--Je n'en sais rien, monsieur. Vous êtes bien curieux, je trouve.
+
+Et le jeune domestique s'éloigna pour rentrer au presbytère.
+
+--Oui, fit l'étranger en le suivant, je suis un peu curieux, mais je
+n'ai plus qu'une question à te faire. Connais-tu les deux prêtres qui
+sont sortis tout a l'heure?
+
+--J'en connais un, c'est le père qui prêche la retraite; l'autre, je
+ne le connais pas, je ne l'ai pas vu entrer.
+
+--Ah! tu ne l'as pas vu entrer! Je comprends tout, maintenant,
+continua-t-il, parlant à lui-même. Que je suis donc stupide! Voilà
+deux fois que je le manque!
+
+Le pauvre domestique, ahuri, et sentant vaguement qu'il a trop parlé,
+rentre précipitamment au presbytère.
+
+L'étranger s'éloigne rapidement. À une faible distance de léglise un
+magasin est encore ouvert. Il y entre et demande qu'on lui indique où
+se trouve le bureau public de télégraphe et de téléphone. C'est dans
+le voisinage. Il y court. Le gardien du bureau est seul.
+
+L'étranger lui fait un signe presque imperceptible auquel l'employé
+répond par un geste fait comme par hasard. Un deuxième signe provoque
+une deuxième réponse. Alors l'étranger s'assied devant le double
+instrument. Se servant d'abord du téléphone, il se met lui-même
+directement en communication avec un certain numéro à Montréal. Il
+sonne. On lui répond.
+
+--Est-ce bien le numéro 11 demande-t-il?
+
+Ce numéro n'a rien de commun avec les numéros du téléphone.
+
+Comme la réponse a été satisfaisante, il continue:
+
+--Attention au télégraphe, je vais écrire.... Es-tu prêt?...
+Eh bien! voici:
+
+Et déposant le récepteur du téléphone, il prend la plume
+télégraphique et écrit la note suivante qui se reproduit, à
+l'instant, à Montréal, lettre par lettre, et dans l'écriture même de
+celui qui tient le crayon électrique à Longueuil.
+
+"Au nom du Grand Maître, le numéro 7, à Longueuil, au numéro 11. Le
+numéro 2 nous trahit. J'en ai la preuve certaine. Le Grand Maître le
+soupçonnant, m'a donné l'ordre de le suivre et de le supprimer si je
+venais à découvrir qu'il nous trahissait. Or sa trahison est
+absolument certaine. Il vient de m'échapper, déguisé en prêtre.
+Rends-toi immédiatement à sa maison. C'est là qu'il ira tout d'abord,
+sans doute, pour prendre les archives. Au nom du Grand Maître et en
+vertu de l'ordre qu'il m'a donné je te commande de supprimer le
+numéro 2. Fais vite. Il est peut-être déjà trop tard."
+
+Puis, mettant soigneusement dans sa poche la copie de cet atroce
+billet, l'homme aux lunettes noires, ayant payé ce qu'il devait au
+bureau, sortit et reprit aussitôt le chemin de Montréal.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, deux femmes se rendant à la messe de cinq
+heures à léglise du Gesù, aperçoivent, rue Sainte-Catherine, un homme
+gisant sur le trottoir, près d'une porte-cochère, dans une mare de
+sang. Épouvantées, elles jettent des cris perçants qui attirent
+d'autres personnes allant à léglise ou à leur ouvrage. Un groupe se
+forme bientôt. Quatre hommes soulèvent le corps inerte et sanglant,
+inanimé, mais encore chaud, et le transportent au poste de police
+voisin. En jetant les yeux sur l'homme assassiné, le chef du poste
+s'écrie C'est M. Ducoudray, rédacteur de la _Libre-Pensée!_
+
+
+
+Chapitre XX
+
+
+ Paratus sum et non sum turbatus.
+
+ Je suis tout prêt, et je ne suis point troublé.
+
+ Ps. CXVIII, 60.
+
+
+La sinistre nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Dès
+huit heures, tout Montréal avait appris l'assassinat du journaliste
+tristement célèbre. Les journaux publièrent aussitôt des éditions
+spéciales que les gamins vendaient par centaines, le visage
+rayonnant, le verbe haut. Un meurtre! quelle bonne aubaine! Aux coins
+des rues, dans les bars électriques, aux portes des hôtels et des
+gares de chemins de fer, ils criaient de toute la force de leurs
+poumons . "Terrible meurtre à Montréal. M. Ducoudray, rédacteur de
+la _Libre-Pensée_, assassiné d'un coup de poignard dans la rue
+Sainte-Catherine, à deux pas du poste de police," sur le même ton
+qu'ils auraient proclamé le résultat d'une course ou d'une élection.
+
+De bonne heure, le coroner forma son jury et commença son enquête, au
+poste de police où le cadavre avait été déposé. D'abord les
+renseignements étaient bien maigres. Aux bureaux de la _Libre-Pensée
+on_ savait que M. Ducoudray était sorti la veille au soir, vers six
+heures, sans dire où il allait, et il n'était pas revenu. De ce
+côté-là, c'est tout ce que l'on put apprendre. Au poste de police
+près duquel le meurtre avait été commis on n'avait rien entendu. A la
+maison où il occupait un appartement de quatre chambres on ne l'avait
+pas vu depuis le matin. S'il y était rentré on ne l'avait pas aperçu
+et il n'y avait certainement pas couché. Une des servantes qui avait
+passé vers dix heures devant la chambre qui lui servait de bureau y
+avait entendu marcher quelqu'un et était bien surprise de trouver, le
+lendemain matin, que le lit n'avait pas été défait.
+
+Le médecin chargé d'examiner le cadavre constata que la mort avait
+été causée par un seul coup de poignard dans le dos, qui avait
+tranché l'aorte. Le poignard, une arme formidable, avait été retrouvé
+à côté du cadavre. Le coup avait dû être porté par quelqu'un caché
+dans la porte-cochère. L'assassin devait avoir le bras puissant et la
+main très sûre. Il devait aussi posséder quelques connaissances
+anatomiques pour avoir pu atteindre, avec autant de précision, une
+partie vitale. Le vol n'avait pas été le mobile du crime, puisqu'on
+trouva sur le corps une somme d'argent assez considérable et une
+montre de prix.
+
+C'est tout ce qu'on put découvrir, et le coroner allait ajourner
+l'enquête, lorsqu'au grand étonnement de tous, l'archevêque de
+Montréal, accompagné du père Grandmont, entra au poste.
+
+Les deux vénérables ecclésiastiques sont très émus. Ils demandent à
+voir le cadavre. On les conduit dans une petite cellule où le
+journaliste assassiné était couché sur un lit de camp. Ils se jettent
+à genoux et prient un instant avec ferveur.
+
+--Cher martyr! dit l'évêque en se relevant, vous m'aviez bien dit que
+j'aurais avant vingt-quatre heures, une preuve indiscutable de la
+vérité de vos révélations. La voilà la preuve, aussi affreuse que
+convaincante!
+
+Le coroner, en entendant ces paroles, croit à une méprise.
+
+--Monseigneur, dit-il, l'homme assassiné est M. Ducoudray, rédacteur
+du journal anticlérical, la _Libre-Pensée_.
+
+--Je le sais, mon ami, réplique le prélat, et lorsque vous aurez
+entendu le témoignage du père Grandmont et le mien vous comprendrez
+ce que je viens de dire.
+
+Le père Grandmont rendit son témoignage d'abord. Après avoir raconté
+en quelques mots ce que nous connaissons déjà des derniers moments de
+Ducoudray, il continua ainsi:
+
+--Pour permettre à M. Ducoudray de sortir du presbytère sans être
+reconnu par celui qui l'avait suivi de Montréal à Longueuil, je lui
+fis donner par M. le curé une soutane et un chapeau romain. Il se
+rasa la moustache, et emporta ses habits dans un petit sac de voyage
+que je lui prêtai. Je le priai de me permettre de l'accompagner
+jusqu'à Montréal. En sortant du presbytère, je vis un homme qui avait
+l'air d'attendre quelqu'un. Il portait des lunettes noires et un
+foulard, ou le collet de son paletot relevé cachait le bas de son
+visage. Il me serait impossible de le reconnaître. Évidemment, il ne
+se douta de rien en nous voyant, car il ne nous suivit pas. M.
+Ducoudray m'assura qu'il était parfaitement fixé sur l'identité de
+l'individu.--"C'est un ultioniste, m'a-t-il dit, un de ceux qui sont
+chargés d'exécuter les sentences de mort que prononce l'horrible
+secte à laquelle j'appartenais il y a une heure à peine."--"Mais, lui
+répliquai-je, la société n'a pas pu se réunir, n'a pas pu vous
+condamner à mort."--"Dans les cas urgents, l'ordre du Chef suffit,
+m'expliqua-t-il. Le chef, renseigné par des esprits, supérieurs par
+la clairvoyance à l'homme le plus intelligent, avait évidemment des
+soupçons à mon endroit, et il m'a fait suivre par cet ultioniste en
+lui donnant l'ordre de me _supprimer_--c'est le mot employé--s'il
+découvrait chez moi une conduite louche. L'émotion que je n'ai pu
+cacher, que je n'ai pas songé à cacher dans léglise, suivie de ma
+visite au presbytère, est plus que suffisante pour me valoir un arrêt
+de mort. Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas tenté de m'assassiner
+pendant que j'allais de léglise au presbytère. Il faut qu'une
+intervention céleste l'en ait empêché. Vous le savez, je suis le
+secrétaire de la société, et, en cette qualité, j'ai la garde de
+toutes les archives, je suis en possession de tous les secrets de la
+secte. C'est pourquoi ils remueront ciel et terre pour me supprimer
+avant que j'aie le temps de rien dévoiler."
+
+--Voilà, continua le père Grandmont, un résumé fidèle de ce que M.
+Ducoudray m'a dit, tant au presbytère que pendant le trajet aussi
+rapide que possible, de Longueuil à Hochelaga. Pressé de me donner le
+nom de l'ultioniste qui le poursuivait, il ne voulut pas le
+faire.--"Je lui pardonne d'avance, me dit-il, et de grand coeur; j'ai
+tant besoin que Dieu et les hommes me pardonnent."
+
+--À la porte de sa maison, poursuivit le père Grandmont, je le
+quittai, après lui avoir donné rendez-vous, vers une heure du matin,
+dans léglise du Gesù. Il voulait entendre la messe et communier, afin
+de se préparer à la mort. Il était alors dix heures et demie du soir,
+environ. Je me rendis au collège, j'exposai la situation en peu de
+mots au supérieur, et j'obtins la permission d'attendre mon cher
+pénitent dans léglise. Peu après l'heure convenue, il arriva. Il me
+dit qu'il avait réussi à remettre les archives de la société entre
+les mains de monseigneur l'archevêque; qu'il avait été suivi par deux
+ultionistes depuis sa maison jusqu'à l'archevêché; que trois fois il
+croyait que tout était fini, mais qu'une protection visible du ciel
+l'avait sauvé; qu'en revenant de l'évêché au Gesù il avait constaté
+que trois sicaires le poursuivaient; que pendant ce trajet encore il
+avait éprouvé la même protection surnaturelle.--"Maintenant, me
+dit-il, qu'ils fassent leur oeuvre; je suis prêt à mourir, je désire
+mourir pour expier mes crimes." Il entendit la messe et reçut la
+sainte communion avec une ferveur vraiment angélique. Après notre
+action de grâces, je le suppliai de rentrer avec moi au collège pour
+la nuit; ou, au moins, de nous permettre, au frère qui avait servi la
+messe et à moi, de l'accompagner chez lui. Il refusa avec douceur
+mais avec une fermeté qui n'admettait pas de réplique.--"Ce ne
+serait, dit-il, qu'un répit de quelques heures. Rien au monde, aucune
+puissance humaine ne peut me sauver de la mort qui m'attend. Quand
+même je ne sortirais jamais du collège, ils trouveraient le moyen d'y
+pénétrer avant quarante-huit heures. En ce moment je suis encore
+soutenu par le Pain de vie et je ne crains pas la mort. Serai-je
+aussi bien préparé plus tard? Je pars donc, sachant parfaitement bien
+que je ne me rendrai pas chez moi; car, je le sens, la protection
+céleste qui n'était accordée en vue de ce que j'avais à accomplir, me
+sera désormais retirée. Ainsi soit-il! Adieu mon père! Merci! ô mille
+fois merci de m'avoir ouvert les portes du ciel." Et il partit ainsi,
+malgré nos supplications. Ai-je besoin de vous dire que le frère et
+moi nous voulûmes le suivre et que nous ne renonçâmes à notre projet
+qu'en constatant que M. Ducoudray en était profondément peiné.
+
+Et les larmes coulèrent abondantes sur les joues ridées du père
+Grandmont.
+
+Monseigneur donna ensuite son témoignage.
+
+--Entre dix et onze heures, comme je me préparais à me mettre au lit,
+on sonna à la porte de l'évêché. Le domestique ouvrit et vint me dire
+qu'un prêtre voulait me voir pour une affaire qui ne souffrait pas de
+délai. Je le fis entrer dans ma chambre. Il portait un sac de voyage
+et un paquet assez volumineux. Il me déclara aussitôt qu'il n'était
+pas prêtre, me dit son nom et me raconta en quelques mots ce que le
+père Grandmont vient de vous relater. Il me remit ensuite des
+documents qu'il déclara être les archives d'une société secrète et me
+donna de longues explications sur cette organisation. Je ne crois pas
+devoir entrer dans plus de détails en ce moment. J'avoue que, tout en
+l'écoutant avec attention et le plus vif intérêt, je me demandais si
+tout cela n'était pas une terrible mystification. Il parut lire ma
+pensée dans mes yeux, car il me dit:--"Monseigneur, avant
+vingt-quatre heures, vous aurez la preuve que je ne vous mystifie
+pas." L'entrevue dura environ deux heures. Avant de partir il me
+demanda la permission d'ôter son habillement de prêtre.--"Je n'ai
+plus besoin de me déguiser", me dit-il. Il m'avait expliqué
+auparavant qu'il s'était ainsi travesti pour n'être pas reconnu; mais
+il ne m'avait pas dit un mot des ultionistes qui le poursuivaient. Je
+le fis passer dans ma chambre à coucher, et, bientôt après, il en
+sortit habillé en laïque. Il me remit la soutane et le chapeau qu'il
+portait et me pria de les faire remettre au curé de Longueuil. Puis
+il partit, après avoir demandé ma bénédiction. Je le conduisis à la
+porte moi-même. Je passai le reste de la nuit à examiner les
+documents qu'il m'avait laissés. En apprenant sa fin tragique, ce
+matin, j'ai compris que j'avais eu affaire, non à un mystificateur,
+mais à un miraculé, à un grand pécheur devenu tout à coup un grand
+saint, par un effet extraordinaire de la grâce divine.
+
+ * * * * *
+
+À la suite de ces deux témoignages qui, aussitôt qu'ils furent
+connus, jetèrent la ville et le pays tout entier dans une émotion
+impossible à décrire, l'enquête fut ajournée pour permettre à la
+police de faire des recherches. Elle en fît, mais inutilement. Elle
+découvrit facilement le cocher qui avait conduit l'homme aux lunettes
+noires à Longueuil et l'avait ramené deux ou trois heures après
+jusqu'à la gare Dalhousie où il était descendu; mais pour lui c'était
+un étranger qu'il n'avait jamais vu auparavant ni depuis.
+
+On interrogea le propriétaire du magasin de Longueuil, où lultioniste
+avait demandé des renseignements. Tout ce qu'il savait, c'est que
+vers dix heures du soir, la veille du meurtre, un étranger, portant
+des lunettes noires et ayant le visage caché par le collet de son
+paletot, avait demandé où se trouvait le bureau de téléphone et de
+télégraphe.
+
+Le gardien du bureau fut soumis à un interrogatoire sévère, car on le
+soupçonnait, à cause de ses allures suspectes, d'en savoir plus long
+que les autres sur l'identité de l'homme aux lunettes; mais tout ce
+que l'on put lui faire dire, c'est que l'étranger avait téléphoné et
+écrit à quelqu'un, à Montréal, avec qui il s'était mis en
+communication lui-même; qu'il n'avait pas remarqué avec quel numéro
+il s'était mis ainsi en communication; qu'il avait seulement entendu
+demander si c'était le numéro 11 qui répondait. Ce numéro 11 ne jeta
+aucune lumière sur le mystère; car le numéro 11 du
+téléphone-télégraphe, en février 1946, était le numéro de
+l'Hôtel-Dieu.
+
+Après plusieurs jours d'enquête, le jury rendit le verdict suivant:
+
+"Nous trouvons que Charles Ducoudray est mort d'un coup de poignard
+infligé par une personne inconnue. Nous sommes d'avis que l'assassin
+est membre d'une société secrète à laquelle Ducoudray appartenait et
+dont il avait révélé les secrets à l'autorité religieuse; et que
+c'est pour le punir de cette révélation qu'on l'a poignardé."
+
+
+
+Chapitre XXI
+
+
+ Expidit enim mihi mori mages quam vivere.
+
+ Il m'est plus avantageux de mourir que de vivre.
+
+ Job III, 6.
+
+
+Ducoudray était mort depuis dix jours. On ne parlait encore que des
+témoignages extraordinaires que l'archevêque de Montréal et le père
+Grandmont avaient rendus à l'enquête du coroner. À Ottawa, la Chambre
+siégeait à peine une demi-heure par jour, tant les esprits étaient
+préoccupés et distraits. Le projet de loi du gouvernement n'avait
+pas même subi sa première lecture. Pour des motifs qu'il est facile
+de deviner, sir Henry Marwood et Montarval voulaient en saisir
+la Chambre le plus tôt possible; mais les autres ministres et
+les principaux partisans du cabinet, ne connaissant pas ce que
+redoutaient les deux chefs, étaient d'un avis contraire. "Donnez aux
+esprits le temps de se calmer, disaient-ils. Ce meurtre de Ducoudray,
+qui n'a sans doute aucune signification politique, a cependant créé
+un grand malaise parmi les députés de la province de Québec. Aborder
+le débat dans de telles conditions, c'est s'exposer à des
+complications dangereuses." Sir Henry, en tant que vieux
+parlementaire, ne pouvait méconnaître la force de ces raisons; mais
+en tant que sectaire, il comprenait tout le danger auquel les retards
+l'exposaient, lui et ses complices. Aux yeux de la députation, il ne
+pouvait agir qu'en homme politique expérimenté; de sorte que, à
+chaque séance, lorsque l'ordre du jour appelait la prise en
+considération de l'unique bill important, le vieux chef criait:
+_Stand!_
+
+--Pourtant, dit sir Henry à Montarval, un après-midi qu'ils étaient
+en conférence secrète, il faut en finir. Malaise ou pas de malaise
+parmi la députation, nous commencerons la discussion demain pour la
+mener aussi rondement que possible, jusqu'à ce que le bill ait subi
+sa troisième lecture. Avez-vous des nouvelles de Montréal?
+
+--Oui, répondit Montarval, j'ai des nouvelles elles sont mauvaises.
+Comme vous le savez, aussitôt que possible après le désastre, j'ai
+corrompu un des domestiques de l'archevêché. Il était sur le point de
+mettre la main sur les archives, lorsqu'il s'est fait prendre.
+Naturellement, il a été mis à la porte. Je pourrais facilement faire
+supprimer l'archevêque, mais à quoi bon? Cela ne nous remettrait pas
+en possession des archives; et sa suppression, même si elle était
+causée par une maladie que je pourrais lui faire contracter,
+exciterait davantage les esprits. Ça été une faute de tactique de
+supprimer Ducoudray par le poignard. L'imbécile que j'avais chargé de
+la besogne a mal compris mes instructions. Je lui avais dit de le
+poignarder _avant_ qu'il pût trahir. _Après_ la trahison, le poignard
+n'a fait qu'augmenter le mal. Nous avons tant d'autres manières de
+nous débarrasser de nos traîtres. J'avais pris des mesures pour faire
+incendier l'archevêché, dans l'espoir de tout détruire, mais au
+moment de mettre le projet à exécution, j'ai appris que le vieil
+évêque avait été plus vif que moi: il avait fait photographier toutes
+les principales pièces! À l'heure qu'il est chaque évêque du pays en
+a une copie. Il y a sans doute des copies placées ailleurs.
+
+--Vous expliquez-vous, demanda sir Henry, le silence de l'archevêque
+de Montréal?
+
+--Je ne suis pas fixé sur ce point, répondit Montarval. Peut-être
+n'attend-il que pour frapper un grand coup avec tous ses collègues.
+Je sais qu'il y a un va-et-vient continuel entre les évêchés depuis
+quelques jours. Peut-être aussi ai-je réussi à lui faire peur....
+
+--Qu'avez-vous donc fait?
+
+--J'ai eu recours à un plan suprême. De tous les coins du pays où
+nous avons un affidé ou un instrument je lui ai fait adresser des
+lettres anonymes lui disant que s'il révèle les secrets à lui confiés
+par Ducoudray, ou s'en sert en aucune façon, tous les prêtres seront
+assassinés dans les vingt-quatre heures. Je fais même voyager
+plusieurs agents sûrs qui déposent de ces lettres aux bureaux de
+poste les plus reculés, dans les endroits les plus invraisemblables
+où notre société n'a pu prendre racine.
+
+--Mais si quelqu'un allait vous dénoncer! Si quelqu'un refusait
+d'écrire la lettre anonyme demandée.
+
+--Ce n'est pas cela! Je ne demande à personne _d'écrire_. J'ai dit
+que je faisais _adresser_ des lettres à l'évêque de tous les coins du
+pays c'est plutôt _expédier_ que j'aurais dû dire. En effet, chaque
+lettre est écrite, cachetée, adressée et affranchie par moi-même ou
+par un de mes deux secrétaires que vous connaissez, mise dans une
+autre enveloppe et envoyée à un associé avec un mot lui disant de la
+jeter au bureau de poste. C'est un service qu'on peut demander, sans
+aucun danger, au moins avancé de nos amis, même à ceux d'entre eux
+qui ne soupçonnent seulement pas le véritable but de notre
+organisation, qui n'y voient qu'une compagnie d'assurance.
+
+--Voilà une idée lumineuse, un vrai trait de génie, s'écria sir
+Henry, la figure tout épanouie. Que vous avez du talent!
+
+--C'est le seul espoir qui nous reste. À l'heure qu'il est la table
+de l'évêque doit être littéralement couverte de ces lettres. La mort
+de Ducoudray est de nature à lui faire croire que ce n'est pas une
+vaine menace et c'est là tout ce qu'il y a d'avantageux dans la
+suppression violente du traître. Peut-être en viendra-t-il à la
+conclusion qu'il doit se taire. J'ai eu bien soin de ne pas le
+menacer personnellement. Au contraire, plusieurs des lettres disent
+formellement qu'on ne lui touchera pas, qu'on le laissera vivre pour
+contempler les cadavres de ses prêtres.
+
+--C'est peut-être encore un trait de génie, fait sir Henry, mais moi,
+à votre place, j'aurais certainement fait des menaces à l'évêque
+lui-même!
+
+--C'est que vous, Marwood, vous connaissez les hommes du monde. Moi,
+je connais les adorateurs du Christ notre Ennemi. Il est toujours
+dangereux de leur fournir l'occasion de poser en martyrs. On ne sait
+jamais à quel excès d'immolation de soi-même peut les porter le
+fanatisme que celui qu'ils adorent leur souffle. Si j'avais fait des
+menaces à l'évêque, à l'heure qu'il est, sans aucun doute, tout
+serait dévoilé. En menaçant les prêtres, j'espère au moins le faire
+hésiter assez longtemps pour nous permettre de triompher ici, au
+parlement. Une fois la loi votée, quoi qu'il arrive ensuite, nous
+aurons pour nous la force du fait accompli qui est toujours une
+puissance.
+
+--Je vous accorde, dit le premier ministre, que votre plan est, en
+effet, merveilleux. Décidément, vous avez un talent hors ligne!
+
+--Si ce plan ne réussit pas, répliqua Montarval, j'avoue que je suis
+au bout de mes ressources; c'est un désastre sans nom qui nous est
+réservé. En attendant que nous connaissions notre sort, il faut, de
+toute nécessité, que nous hâtions l'adoption du projet de loi, sans
+pourtant presser la chambre assez pour exciter les soupçons.
+
+ * * * * *
+
+Presque en même temps que se tenait cette conversation entre les
+deux conspirateurs, Lamirande et Leverdier se promenaient ensemble
+dans une des grandes allées qui conduisent de la rue Wellington à
+l'hôtel du Parlement. C'était vers la fin de février et le temps
+était beau, presque doux. Le soleil couchant dorait et empourprait
+les petits nuages lanugineux qui flottaient paresseusement çà et là
+dans le ciel bleu. Il y avait dans l'air ce quelque chose
+d'indéfinissable qui annonce que la saison rigoureuse touche à sa
+fin, ce quelque chose qui "sent le printemps", selon l'expression
+populaire. Les deux amis n'étaient pas en harmonie avec le calme
+profond de la nature. Tous deux étaient troublés, inquiets,
+préoccupés; et le coeur de Lamirande était encore tout saignant, tout
+meurtri. La vertu chrétienne ne consiste pas dans l'insensibilité,
+dans l'indifférence, dans le stoïcisme; mais dans la souffrance
+vivement sentie et supportée avec patience et résignation, en union
+parfaite avec les souffrances de l'Homme et de la Mère des douleurs.
+
+Ils se promenaient donc tristement devant cet édifice où se jouaient
+les destinées de leur race. En ce moment, ils ne remarquaient pas les
+splendeurs du couchant, la tiédeur de l'atmosphère.
+
+--Est-il possible, dit Lamirande, que nous nous soyons trompés à ce
+point! Ce ne sont pourtant pas des papiers sans importance que ce
+pauvre Ducoudray a remis à l'archevêque de Montréal. Il doit y avoir
+dans ces archives la preuve indiscutable que cette constitution est
+loeuvre directe des loges; que nous sommes en face d'une conspiration
+vraiment infernale pour empêcher la Nouvelle-France, fille aînée de
+l'Église en Amérique, de prendre son rang parmi les nations de la
+terre. Et cependant, l'archevêque de Montréal garde le silence! Je
+n'y comprends rien; et si je n'avais une foi invincible dans la
+promesse de mon saint Patron je serais tenté de désespérer!
+
+--Voilà deux fois depuis quelques jours, que tu parles de promesse.
+En apprenant la conversion et la mort tragique de Ducoudray tu as
+dit: "Voilà la promesse qui s'accomplit!" Qu'est-ce que cela
+signifie?
+
+--Pardon, mon ami, le mot m'a échappé. Même à toi, que j'aime comme
+un frère, je ne puis dire davantage maintenant. Plus tard, tu sauras
+tout.
+
+Et au souvenir de son dur sacrifice, de sa bien-aimée qu'il avait
+vouée à la mort par patriotisme, ses yeux se remplirent de larmes et
+il ne put réprimer un sanglot.
+
+--Pauvre ami; que tu souffres! murmura Leverdier.
+
+Les deux compagnons continuèrent leur promenade quelque temps en
+silence.
+
+--L'absence de toute nouvelle de monseigneur, reprit enfin Leverdier,
+est, en effet, extraordinaire et décourageante. Comme toi, je suis
+fermement convaincu que les documents remis à l'évêque doivent
+contenir des armes qui, mises entre nos mains en temps opportun, nous
+permettraient peut-être de sauver la position, si compromise qu'elle
+soit. Pourtant, l'archevêque de Montréal ne doit pas agir sans motifs
+sérieux.
+
+--J'en suis intimement persuadé, moi aussi. Il finira sans doute par
+répondre à la lettre que je lui ai écrite le lendemain de son
+témoignage. Dans cette lettre, comme tu le sais, je lui demandais si
+dans les papiers reçus de Ducoudray, il n'avait rien trouvé qui pût
+nous être de quelque secours.
+
+À ce moment, un des jeunes pages de la Chambre s'approche des deux
+amis et remet un pli cacheté à Lamirande. En l'ouvrant, celui-ci
+reconnaît immédiatement l'écriture: c'est un télégramme, ou plutôt
+une lettre écrite par télégraphe de la main même de l'archevêque de
+Montréal.
+
+--Comme toujours, dit Lamirande, c'est en parlant du soleil qu'on en
+voit les rayons. Voici précisément la réponse à ma lettre.
+
+Puis il lut ce qui suit:
+
+"Archevêché de Montréal, le 27 février 1946, cinq heures du soir.
+Mon cher M. Lamirande. Si cela vous est possible, venez me voir
+aujourd'hui. Plusieurs de mes vénérés collègues sont ici, et
+tous ensemble nous voulons vous faire une grave et importante
+communication qui ne peut se transmettre par écrit. En attendant le
+plaisir de vous rencontrer, veuillez me croire votre tout dévoué
+serviteur en Notre-Seigneur.--[symbole obèle] J.-C., archevêque
+de Montréal."
+
+--Enfin, s'écria Lamirande, voilà une nouvelle qui a bonne mine! Si
+monseigneur n'avait rien trouvé d'important pour nous dans les
+papiers de la secte, il ne me ferait pas descendre à Montréal pour me
+le dire, c'est évident. Puisqu'il me mande auprès de lui, c'est sans
+aucun doute, pour me remettre les pièces de la main à la main.
+
+--Espérons que tu ne te trompes pas, fait Leverdier.
+
+--Comment, me tromper! En doutes-tu?
+
+--J'ai peur que la solution ne soit pas aussi facile que tu le
+penses. Je ne puis pas croire que les hommes néfastes auxquels nous
+avons affaire soient déjà à bout de ressources. Je redoute quelque
+machination infernale. Je ne puis rien préciser, mais il me semble
+que la secte diabolique n'est pas encore vaincue. Montarval et sir
+Henry ont-ils l'air atterré que nous croyions leur trouver au
+lendemain de la mort de Ducoudray?
+
+--Je dois avouer, en effet, que Montarval, au moins, s'il éprouve
+quelque crainte, n'en laisse rien paraître sur sa figure, toujours
+hautaine et impassible. Sir Henry me semble plus mal à l'aise qu'à
+l'ordinaire... Enfin, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Un
+train rapide part à six heures. J'ai le temps de le prendre. Avant
+huit heures je serai à l'archevêché, et ce soir même, sans doute, je
+pourrai te faire connaître le résultat de mon entrevue.
+
+Puis, les deux amis se séparent.
+
+Bientôt après le train, mu par le puissant courant électrique que les
+rails mêmes communiquent aux roues, courant produit par la force de
+la marée de Québec, emporte Lamirande vers la grande cité à une
+vitesse de plus de quatre-vingts milles à l'heure. Mais cette vitesse
+paraissaient une lenteur à l'impatient député qui aurait voulu, en ce
+moment, que son corps pût se transporter avec la rapidité de la
+pensée. Il ne partageait pas les vagues appréhensions de son ami.
+Plus il pensait aux graves événements des derniers jours, plus il
+était convaincu que le dénouement était proche, un dénouement
+favorable à ses patriotiques espérances. L'archevêque avait trouvé la
+preuve d'une conspiration maçonnique contre la province, il avait
+réuni ses collègues, ils avaient préparé une lettre collective, avec
+pièces à l'appui; cette lettre allait lui être communiquée; et, ainsi
+armé, il vaincrait l'esprit de parti; le patriotisme l'emporterait
+enfin, les députés repousseraient le néfaste projet du gouvernement
+et la Nouvelle France naîtrait sur les ruines de la secte
+antichrétienne.
+
+Tel était le riant tableau qui réjouissait son coeur, qui absorbait
+toute son attention, qui le rendait insensible aux objets extérieurs,
+au mouvement vertigineux du train, au tournoiement des champs et des
+bois. Aucune pensée d'ambition, même légitime, ne ternissait la
+beauté de ce tableau. Si, jadis, dans ses rêves d'avenir, il n'avait
+pas pu toujours éloigner de son esprit la pensée qu'il serait
+peut-être un jour le chef de cette nation qui allait enfin se
+constituer libre de toute entrave; s'il avait parfois même désiré ce
+poste afin d'y travailler à la gloire de Dieu et au bonheur de son
+pays; la grande douleur par laquelle il venait de passer avait
+purifié davantage cette âme déjà si noble si désintéressée. Ses
+aspirations politiques ne renfermaient plus aucun élément
+d'avancement personnel. Quand la grande victoire serait remportée, il
+ne chercherait qu'à s'effacer, qu'à rentrer dans l'obscurité d'une
+vie modestement utile à ses compatriotes. Le souvenir de sa douce
+Marguerite, l'affection de son enfant, la conscience d'avoir fait un
+sacrifice immense pour l'amour de son pays, c'était plus qu'il ne
+fallait pour remplir son coeur en ce monde. Il sentait qu'il pouvait,
+non seulement sans envie, mais avec bonheur, voir d'autres occuper le
+poste élevé auquel, dans le passé, il se croyait appelé. Il lui
+suffisait de penser que ce poste de chef de la Nouvelle France libre
+n'aurait jamais pu exister s'il n'avait immolé son plus grand amour
+humain. Car il voyait aussi clairement que si c'était écrit en toutes
+lettres devant lui, que la conversion de Ducoudray avait été accordée
+en récompense de son sacrifice. Convaincu que cette grâce était la
+réponse du ciel à son libre abandon de son bonheur, il ne pouvait
+douter de l'efficacité du moyen que la Providence adoptait pour
+opérer le salut du pays.
+
+C'était donc sans l'ombre d'une inquiétude dans l'âme qu'il se
+présenta à l'archevêché.
+
+Il fut aussitôt conduit au grand salon où l'archevêque de Montréal,
+entouré de tous ses suffrageants et de plusieurs évêques des deux
+autres provinces ecclésiastiques de Québec et d'Ottawa, attendait
+évidemment sa visite. Le député mit un genou en terre et demanda la
+bénédiction du vénérable métropolitain.
+
+--Mon cher enfant, dit le vieil évêque, dans une effusion de
+paternelle affection, que le bon Dieu vous bénisse et qu'il vous
+accorde la grâce de supporter chrétiennement la grande épreuve qui
+vous est réservée. À ces mots, Lamirande se sentit foudroyé. Il se
+releva, pâle et chancelant. La chambre tournait autour de lui comme
+une immense roue. Il dut s'appuyer sur le dossier d'un fauteuil pour
+ne pas tomber.
+
+--Monseigneur, s'écria-t-il enfin, expliquez-vous, je vous en prie!
+Est-ce possible que vous n'ayez rien trouvé qui puisse nous aider à
+déjouer la conspiration infernale qui existe, j'en suis convaincu?
+
+Tous les prélats s'étaient levés et faisaient cercle autour de
+l'archevêque de Montréal et du député.
+
+--Hélas! répondit le vieillard, loin de n'avoir rien trouvé, j'ai
+trop trouvé... C'est épouvantable.
+
+Et un frémissement de douleur le secoua. Il était aussi ému que
+Lamirande. Celui-ci passa subitement de l'abattement à la joie.
+
+--Je comprends, monseigneur, dit-il, que vous avez été épouvanté, car
+à la lecture de ces pièces vous avez dû vous trouver en face de
+l'enfer. Mais plus la conspiration est clairement diabolique, plus il
+sera facile de la faire échouer.
+
+--Mon pauvre ami, reprit l'évêque, vous ne pouvez pas deviner la
+vérité. J'ai demandé, tout à l'heure, au bon Dieu de vous accorder la
+grâce de supporter, en chrétien, une grande épreuve. Cette épreuve,
+la voici: j'ai trouvé dans les papiers que M. Ducoudray m'a remis
+tout ce que vous soupçonnez et probablement davantage; mais je ne
+puis pas vous permettre de vous en servir!
+
+--Pourquoi, monseigneur? s'écria Lamirande vivement intrigué mais
+nullement découragé.
+
+--Venez voir, dit l'évêque en conduisant le député vers une table
+chargée de lettres.
+
+--Voyez ces lettres, continua-t-il; lisez-en quelques-unes;...
+prenez-les au hasard.
+
+Lamirande obéit. À son tour il murmura: "C'est épouvantable!"
+
+--Il y en a cinq cent trente-sept comme les cinq que vous venez de
+lire, reprit l'évêque, et elles disent toutes la même terrible chose.
+Examinez-les. Elles viennent de toutes les parties du pays. J'ai
+commencé à en recevoir, le jour même de la mort de Ducoudray, de
+Montréal et des environs. Puis, à mesure évidemment, que la nouvelle
+se répandait, elles me venaient de partout. J'en ai reçu aujourd'hui
+du fond de la Gaspésie et du lac Abitibi. Les unes sont mal écrites,
+mal orthographiées; d'autres ne contiennent pas une faute de français
+et l'écriture indique l'habitude d'écrire; il y en a qui sont écrites
+au mécanigraphe, d'autres au crayon. Il n'y en a pas deux écrites de
+la même main ou sur la même sorte de papier; pas deux enveloppes
+pareilles; rien, enfin, qui indique une mystification; et Dieu sait
+que mes vénérables collègues et moi avons cherché la preuve de cette
+mystification que nous soupçonnions fortement tout d'abord. Mais plus
+nous cherchions cette preuve, plus nous trouvions la preuve du
+contraire. Enfin, la conviction s'impose à nous tous que ces lettres
+ont réellement été écrites de partout.
+
+--Oui, monseigneur, reprit vivement Lamirande, écrites de partout,
+sans doute, mais en vertu d'un mot d'ordre parti de Montréal!
+
+--C'est possible, cher monsieur; je dirai même que c'est certain.
+Mais songez-y bien, et vous vous convaincrez comme nous que ce mot
+d'ordre que nous admettons ne fait qu'ajouter à l'horreur de la
+situation, loin de la diminuer. Nous avons là la preuve qu'il existe
+une organisation épouvantable qui a des ramifications dans toutes les
+parties du pays, et qu'une seule main conduit, qu'une seule tête
+dirige.
+
+--Mais est-il possible de croire que notre pays soit possédé à ce
+point par le démon!
+
+--Hélas! hélas! nous en avons là la preuve, répliqua le prélat en
+indiquant de la main le monceau de lettres. Il y a huit jours, un
+ange du ciel me l'aurait dit que je l'eusse à peine cru. Il faut bien
+se rendre à l'évidence de ces terribles lettres. Mon Dieu! mon Dieu
+quelle désolation!
+
+Et de grosses larmes coulaient sur les joues flétries du saint
+évêque.
+
+--Mais, monseigneur, croyez-vous, vos vénérables collègues
+croient-ils, que les auteurs de ces menaces osent les mettre à
+exécution? Croyez-vous réellement que si vous vous serviez des
+informations que vous avez reçues vos prêtres soient assassinés?
+
+--Ducoudray poignardé en pleine rue Sainte-Catherine, pour ainsi dire
+sous les yeux de la police, n'est-ce pas une réponse terriblement
+péremptoire à votre question?
+
+Lamirande ne put contester la force de cette réplique. Tous gardèrent
+le silence pendant quelques instants.
+
+--Si, au moins, ils m'avaient menacé, en même temps que mes prêtres,
+reprit l'archevêque, ma décision aurait été bientôt prise, avec la
+grâce de Dieu. J'aurais pu dire à mes collaborateurs: "Voici un grand
+devoir à accomplir; cela nous coûtera peut-être la vie à vous et à
+moi; accomplissons-le quand même et que la volonté de Dieu soit
+faite!" Mais voyez l'habileté infernale de ces malheureux! Pas une
+des lettres ne contient une menace contre moi personnellement; au
+contraire, beaucoup disent qu'on aura grand soin de ne pas me toucher
+afin que, voyant mourir mes prêtres et ceux des autres diocèses, les
+uns après les autres, je puisse voir toute l'étendue du désastre que
+j'aurai causé....
+
+--Mais, ne voyez-vous pas, monseigneur, s'écria Lamirande avec
+l'énergie d'un homme qui se sent submergé par des flots et qui se
+cramponne au moindre objet, ne voyez-vous pas que cette unanimité
+dans les menaces indique clairement que tout cela est sorti d'une
+seule et même tête?
+
+--Oui, répond tristement l'évêque, d'une seule tête, sans doute, mais
+d'une tête qui dirige mille bras!
+
+--Il n'est pas possible, s'exclama le député, il n'est pas possible
+que dans cette province il y ait mille assassins comme celui qui a
+frappé Ducoudray, ou cinq cents, ou cent, ou cinquante, ou même
+vingt-cinq!
+
+--Vous admettrez au moins, cher monsieur, qu'il y en a trois, puisque
+trois ont poursuivi ce pauvre Ducoudray. Un seul l'a frappé, c'est
+vrai, mais vous ne doutez pas, je suppose, que les deux autres
+fussent également décidés à le faire. Or que de sang ne pourraient
+répandre trois assassins comme ces trois monstres, un seul même!
+Peut-être ne pourraient-ils pas assassiner tous les prêtres, mails
+ils en tueraient un grand nombre; et je ne puis pas en condamner un
+seul à mourir pendant que moi je suis condamné à vivre!
+
+--Et le pays, monseigneur, est-ce que par votre silence vous ne le
+condamnez pas à mort? Vous êtes convaincu, comme moi, que si la
+constitution, fruit de la conspiration ténébreuse que Ducoudray vous
+a révélée, nous est imposée, notre province est à tout jamais livrée,
+pieds et poings liés, à la secte infernale. Elle sera sa victime,
+elle sera sa proie. Dans quel misérable état sera l'Église au bout de
+quelques années si cette constitution maçonnique est adoptée? Dans
+quel état sera la foi, dans quel état seront les moeurs de nos
+populations? Si la pensée que vos révélations peuvent être la cause
+indirecte de la mort de quelques prêtres vous épouvante à bon droit,
+songez, monseigneur, je vous en conjure, songez que votre silence
+sera la cause plus directe de la perte éternelle de Dieu sait combien
+d'âmes!
+
+Le vieil évêque pleurait.
+
+--Ah! murmura-t-il, si je pouvais mourir moi-même!
+
+--Monseigneur, reprit le député, l'exécution du devoir exige parfois
+des sacrifices infiniment plus durs que la mort elle-même qui, pour
+nous chrétiens, n'est, après tout, que le passage douloureux à une
+vie meilleure.
+
+--Si j'exposais mes prêtres à la mort pendant que moi-même je suis en
+sûreté, je me rendrais odieux à tout jamais, odieux à moi-même....
+
+--C'est pourquoi je disais tout à l'heure que la ,,dort n'est pas
+toujours le plus grand sacrifice que Dieu puisse nous demander. Se
+rendre odieux à soi-même et aux autres, c'est mille fois plus
+terrible que mourir, pour un homme de coeur.... Mais si le devoir est
+là, monseigneur!
+
+--Si j'avais la certitude que je ne me rendrais pas odieux au ciel,
+en même temps; si j'étais certain que mon devoir est là où vous le
+voyez; si j'avais au moins lieu d'espérer que mes révélations nous
+délivreraient du joug maçonnique qui nous menace! Mais je n'ai aucun
+tel espoir. J'ai songé à tout ce que vous dites, mon cher monsieur;
+j'ai examiné la situation avec mes collègues. Nous avons compté les
+députés. En supposant que mes révélations dussent tourner contre le
+ministère tous ses partisans catholiques, il lui resterait encore une
+majorité, faible sans doute, mais enfin suffisante pour voter la loi.
+Avez-vous pensé à cela, mon cher monsieur? Avez-vous fait ce calcul?
+
+Lamirande n'avait pas pensé à cela, il n'avait pas fait ce calcul. Il
+resta un moment interdit.
+
+--Mais ces révélations, reprit-il bientôt, ne pourraient manquer de
+détacher de la politique ministérielle un certain nombre de députés
+qui ne sont pas catholiques; mon ami Vaughan, par exemple, et son
+groupe.
+
+--Vous le croyez, sans doute; vous l'espérez, du moins; mais vous ne
+pouvez pas en être moralement certain. Tandis que nous sommes
+moralement certains du contraire; car nous savons par la doctrine, et
+par une longue expérience qui confirme la doctrine, que la vraie foi
+est la base nécessaire de tout véritable bien. Là où la foi existe il
+y a un fondement solide. Cette foi, comme le roc, peut-être cachée
+par la terre, par les flots, par la fange, mais vous pouvez
+l'atteindre et y asseoir votre édifice. Bâtir là où il n'y a pas de
+foi, c'est sur le sable. Nous pouvons raisonnablement compter sur
+tous les députés catholiques, parce que tous sont censés avoir la
+foi. Mais il ne nous est pas permis de compter sur les députés qui
+n'ont pas la foi catholique, pas même sur ceux d'entre eux qui ont
+l'âme naturellement honnête. De sorte que, mon cher ami, voyez dans
+quelle position je me trouve: j'ai la certitude morale, premièrement,
+que si je parle j'expose mes prêtres à la mort; deuxièmement, que ce
+sera sans utilité pour le pays.
+
+Lamirande garda le silence, cherchant une issue à cette terrible
+impasse. L'évêque reprit:
+
+--Il y a une seule chose que je puisse et doive faire. Vous avez été
+horriblement calomnié par Ducoudray qui a lancé contre vous l'atroce
+accusation d'avoir voulu vous vendre au gouvernement. Le malheureux
+ne m'a laissé aucun document à ce sujet, mais il m'a supplié de dire
+au public que c'est là une pure invention, que c'est le contraire qui
+est vrai; que vous avez été tenté par sir Henry et que vous avez
+noblement repoussé la tentation. Là le devoir pour moi est certain.
+Du reste, comme c'est un simple incident qui ne tient pas au fond des
+révélations que Ducoudray m'a faites, j'espère que les assassins ne
+mettront pas leurs menaces à exécution pour si peu.
+
+--Certes, répondit Lamirande, cette calomnie m'a vivement blessé; et
+elle a fait un grand tort à la cause que je défends. Sans elle, le
+résultat des élections aurait peut-être été tout autre. Mais,
+aujourd'hui, ma réhabilitation personnelle est une chose bien
+secondaire. Ce n'est pas cela qui pourrait changer un seul vote au
+parlement. Et peut-être l'auteur des menaces jugerait-il cette
+révélation autrement que vous le jugez; peut-être frapperait-il. Je
+vous en prie, monseigneur, n'en dites rien. Je ne veux exposer
+personne même à un danger incertain pour l'amour de ma réputation,
+surtout dans un moment où cette réputation n'importe plus
+aucunement à l'intérêt public.
+
+--Vous avez un noble coeur, dit l'évêque très ému.
+
+Un long et pénible silence suivit. Quelque chose disait à Lamirande
+que c'était lui qui avait raison, et cependant il ne trouvait rien de
+péremptoire à répondre au raisonnement de son vénérable
+contradicteur.
+
+--Votre résolution, monseigneur, est donc inébranlable? demanda-t-il
+enfin.
+
+--Oui, mon enfant, dit affectueusement l'évêque. C'est mon devoir,
+devoir affreusement pénible, car je ne me fais aucune illusion sur le
+sort qui nous est réservé. Dieu m'est témoin que s'il s'agissait de
+ma propre vie je la sacrifierais volontiers pour tenter seulement de
+sauver le pays, même sans espoir de succès. Mais c'est une terrible
+chose que de sacrifier la vie de ceux qui nous sont chers.
+
+--C'est, en effet, une chose terrible, murmura le député comme
+parlant à lui-même; cependant, avec la grâce de Dieu, même cela se
+peut.
+
+--Le pourriez-vous, monsieur Lamirande?
+
+--Je puis dire que je le pourrais, monseigneur, puisque je l'ai déjà
+fait!
+
+--Comment! vous l'avez fait! Que voulez-vous dire?...
+
+Alors, étouffant d'émotion, la voix entrecoupée de sanglots, il
+raconta aux évêques, en toute humilité, son grand sacrifice. Tous
+mêlèrent leurs larmes aux siennes. Les uns après les autres, ils
+vinrent l'embrasser, sans pouvoir dire un mot.
+
+--Ce que j'ai fait, messeigneurs, dit-il, ne pouvez-vous pas le
+faire? Ma femme est morte parce que je l'ai voulu, et cependant je
+vis.
+
+--La position n'est pas la même, mon enfant, dit l'archevêque. Votre
+noble femme avait consenti à mourir....
+
+Soudain, à ces mots, le visage de Lamirande s'illumina d'une clarté
+céleste. Il avait trouvé l'issue qu'il cherchait. Il se jeta à
+genoux.
+
+--Merci de cette parole, monseigneur; j'y vois le salut du pays.
+Donnez-moi votre bénédiction, je pars.
+
+Se relevant vivement, il salua l'auguste assemblée et s'en alla,
+laissant les évêques dans l'étonnement.
+
+
+
+Chapitre XXII
+
+
+ Bonus pastor animam suam fat pro ovibus suis.
+
+ Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis.
+
+ Joan. X, II.
+
+
+Un train partait pour Ottawa à dix heures et un quart. Lamirande eut
+juste le temps d'y monter. À minuit il était de retour à la capitale.
+Leverdier, ne l'attendant pas avant le matin, s'était couché.
+Lamirande n'hésita pas à réveiller son ami. Il lui communiqua tout ce
+qui s'était passé, moins l'incident de la fin de l'entrevue. À ce
+propos, il se contenta de dire:
+
+--Pour couper court à mon histoire, j'ai compris qu'il n'y a qu'une
+chose à faire pour décider l'archevêque à révéler les secrets qu'il
+possède, c'est de faire en sorte que les membres du clergé lui disent
+unanimement: "Monseigneur, parlez, nous acceptons les conséquences de
+cette révélation, quelque terribles qu'elles puissent être pour
+nous". Or j'ai assez de confiance dans le patriotisme du clergé pour
+croire que si la position lui est clairement exposée il n'aura qu'une
+voix pour tenir ce noble langage.
+
+--Je partage ta confiance, répondit simplement le journaliste.
+
+--À loeuvre donc, sans plus de retard Les deux amis se mirent
+aussitôt à rédiger une lettre circulaire. Au bout d'une heure ils
+avaient fini leur tâche. La pièce se lisait comme suit:
+
+"Chambre des communes, Ottawa, le 28 février 1946.
+
+"Monsieur l'abbé,
+
+"Vous connaissez, sans doute, la conversion de Charles Ducoudray, sa
+fin non moins tragique que chrétienne; vous avez lu les témoignages
+que Mgr l'archevêque de Montréal et le R.P. Grandmont ont rendus à
+l'enquête du coroner; vous savez que Ducoudray a été assassiné pour
+avoir communiqué à l'autorité religieuse les secrets de la société
+occulte à laquelle il appartenait. Les journaux ont longuement parlé
+de tous ces incidents extraordinaires. Mais là s'arrêtent les
+renseignements que possède le public. Jusqu'ici on se perd en
+conjectures sur la nature des secrets que l'héroïque converti a
+révélés à Mgr de Montréal.
+
+"Depuis longtemps, ceux qui sont mêlés aux affaires politiques
+soupçonnent l'existence en ce pays d'une organisation ténébreuse et
+vraiment satanique qui travaille, dans l'ombre, mais avec une
+terrible efficacité, à la ruine de notre chère province. Les efforts
+surhumains que l'on fait pour réprimer les élans du patriotisme des
+nôtres et pour empêcher le Canada français de devenir une nation
+autonome au moment même où la divine Providence rend la réalisation
+de ce projet facile; cette constitution habilement et perfidement
+rédigée que l'on veut nous imposer; tout cela indique clairement, ce
+me semble, une conspiration antireligieuse et antifrançaise ourdie
+par les loges.
+
+"C'est sous l'empire de cette conviction que, le lendemain de la mort
+de Ducoudray, j'ai écrit à Mgr l'archevêque de Montréal pour lui
+demander s'il n'aurait pas trouvé, dans les papiers de la secte, la
+preuve de cette conspiration. Pendant dix jours, Mgr a gardé le
+silence. Enfin, hier soir, il m'a mandé auprès de lui. Je m'y suis
+rendu, rempli de joie et de confiance, comptant avoir bientôt des
+armes assez fortes pour nous permettre de remporter une victoire
+décisive sur la secte. Imaginez ma douleur en entendant Mgr me dire
+que j'étais condamné à une immense déception. "N'avez-vous rien
+trouvé dans les papiers de Ducoudray?" lui dis-je. "Au contraire, me
+répondit Mgr, j'ai trop trouvé." Puis il me montra une table couverte
+de lettres anonymes, venues de tous les coins du pays, qui menacent
+de mort tous les prêtres si l'évêque révèle les secrets livrés par
+Ducoudray ou s'en sert en aucune façon. Je n'ai pu examiner toutes
+les lettres moi-même, mais Mgr m'assure qu'il les a étudiées, avec
+ses collègues de l'épiscopat, et qu'il n'a rien trouvé qui puisse
+faire croire à une simple mystification; et le meurtre de Ducoudray
+ne permet pas de dire que ce sont là de vaines menaces. Si la
+rédaction de ces lettres, au nombre de plus de cinq cents, est variée
+à l'infini, le fond de toutes est le même: on menace les prêtres,
+mais on a grand soin de dire qu'on ne touchera pas à l'évêque. Je
+n'ai pas besoin d'insister sur l'habilité infernale de ce procédé qui
+met l'évêque dans l'impossibilité morale d'agir. Ah! si on l'avait
+menacé _seul_, ou même si on l'avait menacé en même temps que ses
+prêtres, sa décision eût été bientôt prise. Mais comment se décider à
+exposer d'autres à une mort cruelle pendant que lui-même est en
+sûreté? Mgr de Montréal ne le peut pas.
+
+"L'uniformité dans les menaces indique clairement qu'une seule tête
+les a dictées, si plusieurs mains les ont écrites; mais cela
+n'améliore pas la position, loin de là; car une seule tête qui
+commande à tant de bras meurtriers épouvante Mgr, et avec raison. Une
+organisation qui peut frapper impunément un homme en pleine ville de
+Montréal peut commettre bien d'autres crimes analogues, il n'y a pas
+à se le cacher.
+
+"Pour vous exposer la position dans toute son intégrité, je dois
+ajouter qu'une autre raison fait hésiter Mgr à révéler les secrets
+qu'il possède; c'est qu'il est convaincu que ce serait inutile.
+Supposé, dit-il, que ces révélations sur le caractère maçonnique du
+projet de loi actuellement devant la Chambre engagent tous les
+députés catholiques à le repousser, il n'en resterait pas moins une
+majorité, faible si vous voulez, mais enfin une majorité en faveur de
+la politique du gouvernement. À cela je ne puis guère rien répondre,
+car les chiffres donnent certainement raison à Mgr. J'espère
+seulement que de telles révélations inspireraient assez d'horreur à
+un certain nombre de députés ministériels non catholiques pour nous
+donner la majorité. Mgr ne partage pas cet espoir; du moins, il le
+trouve trop faible pour se croire autorisé à exposer la vie de ses
+prêtres. S'il s'agissait de sa propre vie je suis bien convaincu
+qu'il n'hésiterait pas un seul instant à exposer les machinations de
+la secte, quand même il aurait la conviction que cela n'entraînerait
+pas le rejet du projet de loi; car il se dirait: Fais ce que dois,
+arrive que pourra.
+
+"Voilà, monsieur l'abbé, la situation dans toute son horreur. Je
+croirais faire injure à votre intelligence, à votre dévouement et à
+votre patriotisme en ajoutant à ce simple exposé des faits le moindre
+commentaire ou en formulant la moindre demande.
+
+"Veuillez agréer, monsieur l'abbé, mes hommages les plus sincères,
+
+ Joseph Lamirande, député."
+
+Toute la nuit les deux amis travaillèrent à faire des copies de cette
+lettre et à les adresser à tous les prêtres de la province, tant du
+clergé régulier que du clergé séculier. À neuf heures du matin tout
+était prêt. Ils étaient presque morts de fatigue et tombaient de
+sommeil.
+
+--Allons, dit Lamirande, déposer ces lettres au bureau de poste avant
+de prendre un peu de repos. Plus tôt elles partiront, mieux ce sera.
+
+--Tu songes à les déposer à la poste ici, à Ottawa? fit Leverdier.
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Mais parce que Montarval, qui doit avoir des affidés partout,
+surtout au bureau de la poste, les ferait supprimer, tout simplement.
+Je suis parfaitement convaincu que si nous les confions à la poste
+ici, pas une de ces lettres n'arrivera à destination.
+
+--Tu as peut-être raison, je n'avais pas songé à cela. Les déposer à
+Hull ou à quelqu'autre ville des environs ne serait pas mieux. S'il
+surveille le service postal à Ottawa il doit le surveiller également
+à Montréal, même à Québec. Que faire?
+
+--J'ai une idée! s'écria le journaliste. Il n'est pas probable que le
+bureau de Toronto soit surveillé. J'irai les déposer là. Ce sera
+porter la guerre en Afrique!
+
+--Ton idée a du bon, mais elle n'est bonne qu'à demi; car Montarval
+doit nous surveiller encore plus que les agents de poste. On lui rend
+compte de chaque pas que nous faisons, j'en suis convaincu. Tu
+connais le fameux Duthier, l'ancien domestique de sir Henry, devenu
+l'un des huissiers de la Chambre. Eh bien! cet individu était sur le
+train, hier soir, lorsque je suis descendu à Montréal; il était
+encore sur le train qui M'a ramené à Ottawa la nuit dernière. Il me
+_filait_, je n'en ai aucun doute. Si tu allais à Toronto il serait
+sur tes trousses. Je crois avoir trouvé la solution de la difficulté.
+Il faut que Vaughan porte ces lettres à Toronto, Il peut s'y rendre
+sans exciter de soupçons. Allons le trouver.
+
+Dix minutes plus tard les deux amis étaient rendus chez le jeune
+Anglais qui se préparait à sortir.
+
+--Vaughan, dit Lamirande, veux-tu me rendre un service, sans me
+questionner?
+
+--Oui, certainement, si ce que tu demandes est praticable.
+
+--Oh! c'est facile. Je te demande de bien vouloir prendre le train à
+dix heures et demie pour Toronto....
+
+--C'est précisément ce que je me proposais. Quelle commission peux-tu
+bien avoir à faire à Toronto?
+
+--Je te demande de déposer au bureau de poste de Toronto quelques
+centaines de lettres, voilà tout.
+
+--Pourquoi ne les déposes-tu pas ici?
+
+--Tu ne devais pas faire de questions!
+
+--En effet! Mais où sont tes lettres? C'est encore une question.
+Celle-là est permise, sans doute!
+
+--Elles sont chez Leverdier. Pardonne-moi si je fais le mystérieux.
+Tu connaîtras tout plus tard. Pour le moment je puis te dire
+seulement que j'ai de graves raisons de croire que si je déposais ces
+lettres, ici à Ottawa, elles ne se rendraient pas à destination.
+
+--Cela me suffit. Sans doute je brûle d'envie de savoir quel roman se
+cache là-dessous, mais je suis assez raisonnable pour attendre
+l'explication promise.
+
+--Merci, mon cher ami, dit Lamirande.
+
+--Allons, fit Vaughan! c'est presque l'heure du train.
+
+Et prenant un tout petit sac de voyage, il se dirigea vers la porte.
+
+--N'as-tu pas une valise plus forte? lui demanda Lamirande. Nous ne
+pourrons pas mettre le quart des lettres dans cette petite
+machine-là... Pourtant, continua-t-il, j'ai une autre idée. Le sac
+que tu as là va faire. Allons.
+
+Ils sortent. Dans la rue, tout près de la maison où demeure le jeune
+Anglais, ils croisent l'huissier Duthier.
+
+--As-tu vu l'individu? dit Lamirande tout bas à Leverdier. Il nous
+suit à la piste.
+
+Rendus à leur pension, Lamirande et Leverdier mirent les lettres dans
+une valise que Leverdier emporta. Lamirande en prit une autre qui
+était vide.
+
+--Qu'est-ce que tu veux faire avec cela? lui demanda son compagnon.
+
+--Mystifier l'espion Duthier. Il est permis de se distraire un peu.
+Après les fatigues et les émotions des dix-huit dernières heures,
+j'ai besoin de délassement.
+
+Vaughan les attendait dans la rue. En voyant arriver ses deux amis,
+chacun une valise à la main, il poussa une exclamation de surprise.
+Lamirande lui fit signe de ne pas parler fort. Duthier stationnait de
+l'autre côté de la rue devant un magasin, absorbé dans la
+contemplation d'un bel étalage de cravates.
+
+--En avez-vous assez pour remplir deux valises? demanda l'anglais à
+mi-voix.
+
+Et comme Lamirande, au lieu de répondre, se mit à sourire, il reprit:
+
+--En effet, j'oublie toujours que je ne dois pas faire de questions.
+
+--Celle-là encore est une question permise, dit Lamirande. Dans la
+malle que j'emporte il n'y a rien du tout. C'est uniquement pour me
+prouver à moi-même et à Leverdier que nous ne t'imposons pas une
+corvée inutile.
+
+--La corvée n'est rien; c'est le mystère qui l'entoure que je
+voudrais comprendre. Ce que tu viens de me dire est un pur
+logogriphe.
+
+--Tu en auras l'explication dans le prochain numéro.
+
+--Pourvu qu'il ne se fasse pas trop attendre! En causant ainsi les
+trois députés arrivèrent au chemin de fer. Le timbre de la gare
+venait de sonner cinq coups.
+
+--Juste à temps, dit Vaughan. Au revoir!
+
+--Nous t'accompagnons, dit Lamirande.
+
+Les deux amis montèrent en voiture avec le jeune Anglais et
+s'installèrent à côté de lui comme des gens qui se mettent en voyage.
+Vaughan était vivement intrigué, mais il avait résolu de ne plus
+faire de questions.
+
+Un instant après Duthier entra et prit un siège auprès des trois
+amis, déploya un journal et se mit à lire les nouvelles du jour avec
+un intérêt marqué.
+
+--Tiens-toi prêt, dit tout bas Lamirande à Leverdier.
+
+À peine avait-il donné cet avertissement que le timbre de la gare
+sonna deux coups et le chef du train fit entendre le traditionnel:
+_All aboard!_ Le convoi s'ébranla. Alors Lamirande saisissant la
+valise vide qu'il avait placée dans le filet avec l'autre et disant
+rapidement Au revoir! à Vaughan de plus en plus intrigué, s'élança
+hors du train, suivi de Leverdier. Ils purent sauter sur le quai de
+la gare sans difficulté. Duthier, qui ne s'attendait aucunement à ce
+manège, et qui était réellement plus ou moins occupé à lire, ne
+s'aperçut du départ de ceux qu'il avait mission de suivre que
+lorsqu'ils étaient sur la plate-forme de la voiture. À son tour il
+quitta précipitamment son siège et courut vers la porte. Par malheur,
+à ce moment, une femme de proportions énormes, tenant un enfant et
+des paquets en nombre indéfini, s'avisa de quitter son siège, où le
+soleil l'incommodait. Elle bloquait le chemin.
+
+--Laissez-moi passer, madame, hurla Duthier furieux.
+
+La pauvre femme ahurie se rangea de son mieux, et l'huissier passa en
+faisant rouler par terre une boîte à chapeau et un sac de biscuits.
+
+Le retard n'avait pas été considérable. Toutefois, le train avait
+acquis une certaine vitesse. Rendu sur le marche-pied, l'infortuné
+Duthier hésita un instant; mais la vue de Lamirande et de Leverdier
+qui stationnaient sur le quai de la gare que le train avait déjà
+dépassé, le décida. Il sauta. Mais évidemment il n'excellait pas à
+sauter d'un train en mouvement. Il exécuta une pirouette superbe et
+alla rouler dans le sable qui bordait la voie. Se relevant de fort
+mauvaise humeur, il constata qu'il n'avait d'autre mal qu'un habit et
+un pantalon endommagés. Il aurait voulu passer ailleurs que par la
+gare où plusieurs flâneurs avaient été témoins de sa mésaventure;
+mais se souvenant que s'il avait risqué ses membres, c'était pour ne
+pas perdre de vue Lamirande, il fit de nécessité vertu, et,
+s'époussetant tant bien que mal, il se dirigea vers la station. Des
+sourires mal dissimulés l'accueillirent, et, Lamirande, allant à sa
+rencontre, lui glissa, en passant, ces quelques mots: "Au moins,
+faites-vous payer comme il faut!"
+
+Pendant ce temps, le train emportait Vaughan à toute vitesse vers
+Toronto. Le jeune député se perdait en conjectures sur ce qui venait
+de se passer. Lamirande lui avait donné la clef de la valise restée
+dans le filet. Il descendit la malle, l'ouvrit, et constata que les
+lettres dont elle était remplie étaient toutes adressées à des
+prêtres. Mais il était loin de se douter que des réponses que ces
+lettres provoqueraient dépendaient les destinées de tout un
+peuple.
+
+
+
+Chapitre XXIII
+
+
+ Noli verbosus esse in multitudine presbyterorum.
+
+ Ne vous répandez point en de grands
+ discours dans l'assemblée des anciens.
+
+ Eccl. VIII, 15.
+
+
+Le même jour, à l'ouverture de la séance de la Chambre, les tribunes
+étaient bondées de spectateurs; car la nouvelle s'était répandue
+qu'enfin le gouvernement allait ouvrir le feu en proposant la
+première lecture du bill intitulé: "Acte pour pourvoir à
+l'établissement et au gouvernement de la République du Canada".
+L'attente générale ne fut pas trompée. À trois heures et quelques
+minutes, lorsque la Chambre eut disposé des "pétitions", des
+"rapports" et des "motions", Sir Henry se leva. Les applaudissements
+éclatèrent parmi les députés ministériels. Les députés anglais
+étaient enthousiastes. Du côté des Canadiens français on pouvait
+remarquer une certaine réserve, et même une ombre d'inquiétude.
+
+Le discours du premier ministre, très spécieux, très littéraire,
+s'élevant parfois jusqu'à l'éloquence, augmenta l'enthousiasme des
+uns et parut rassurer les autres. Sir Henry fit l'histoire des
+événements politiques des dernières années. Le Canada, dit-il, est un
+pays exceptionnellement heureux, puisqu'il acquiert son autonomie, sa
+complète indépendance, sans bouleversements, sans heurt, sans
+révolution, sans effusion de sang. Comme un beau fruit mûr, il se
+détache naturellement, sans secousse, sans violence, de l'arbre qui
+l'a produit. N'allons pas gâter loeuvre admirable de cette force
+qu'on nomme l'Etre suprême qui a disposé toutes choses de façon à
+nous permettre de fonder une grande nation, s'étendant d'un océan à
+l'autre, occupant la moitié d'un immense continent. Des esprits
+étroits et chagrins voudraient détruire cette belle oeuvre,
+voudraient morceler ce vaste empire, voudraient désunir ce grand
+peuple, sous prétexte qu'il existe parmi nous des différences de
+langues et de religions. Ces différences de langues et de religions
+constituent un argument en faveur plutôt de l'union que de la
+séparation, car elles donneront à l'ensemble une agréable variété
+dans l'unité; elles créeront une saine émulation parmi les divers
+éléments qui composent notre peuple; et elles permettront l'exercice
+de cette grande vertu civique qui est essentielle à la prospérité des
+nations: la tolérance. Le premier projet que le gouvernement a eu
+l'honneur de soumettre à la Chambre a été mal compris. On a insinué,
+sans oser le dire formellement, surtout sans pouvoir le prouver, que
+ce projet était le fruit de je ne sais quelle noire conspiration
+contre la religion et la langue d'une partie des habitants de ce
+pays. On a parlé vaguement de sociétés secrètes, de loges maçonniques
+ou autres, complotant dans l'ombre la ruine de certaines idées, de
+certaines institutions. On a prétendu trouver les traces de ce
+travail occulte dans la rédaction même du projet. C'est une vraie
+douleur de constater que des notions aussi vieillies trouvent encore
+des défenseurs au milieu de ce vingtième siècle. Il est incontestable
+que ces appels aux préjugés religieux et nationaux d'un tiers de la
+population ont produit d'abord un certain émoi. Même l'un de nos
+collègues a cru devoir nous abandonner pour obéir au mouvement qui
+s'était créé. Mais le calme et la réflexion ont opéré des prodiges.
+Tous, ou à peu près, sont aujourd'hui d'accord pour dire qu'on avait
+vu un grand péril là où se trouve en réalité le salut. Le silence de
+ceux qui sont particulièrement chargés de la sauvegarde des intérêts
+religieux des catholiques doit être une preuve, même pour les plus
+timides et les plus soupçonneux, que la constitution soumise à la
+ratification de la Chambre n'est hostile à aucune croyance
+religieuse. C'est une oeuvre purement politique qui ne menace la
+religion ou la nationalité de personne, et l'on doit la juger d'après
+les sains principes politiques, non d'après des préjugés de race et
+de religion ou des craintes puériles et chimériques.
+
+Pendant plus d'une heure sir Henry continua sur ce ton cauteleux et
+perfide.
+
+Lawrence Houghton lui répondit. Le chef de l'opposition anglaise
+déclara que, selon la coutume parlementaire, il ne demanderait pas à
+la Chambre de voter sur la première lecture du bill qui n'est qu'une
+pure formalité. Mais, dit-il, je veux qu'il soit bien compris que
+nous, mes amis et moi, nous entendons combattre ce projet jusqu'à la
+fin et par tous les moyens que les règlements de la Chambre mettent à
+notre disposition. Par suite d'un aveuglement que je ne puis
+comprendre et que je ne veux pas qualifier, les députés de la
+province de Québec, à part un petit nombre, semblent vouloir accepter
+la constitution qu'on leur propose, s'il faut juger de leurs
+intentions par les applaudissements qu'ils viennent de prodiguer à
+l'honorable premier ministre. Je ne veux pas paraître plus
+canadien-français que les représentants attitrés de la province de
+Québec ni plus catholique que ceux de mes collègues de la Chambre qui
+professent le culte romain; mais je ne puis m'empêcher de voir et de
+dire que cette constitution, qu'elle ait été élaborée au fond d'une
+loge ou dans le cabinet du premier ministre, n'a qu'un seul but:
+l'étranglement de l'élément français et de la religion catholique. On
+me dira peut-être: mais si les Français et les catholiques veulent se
+laisser étrangler par le gouvernement central, qu'est-ce que cela
+peut bien vous faire, à vous, Anglais et protestants? Sans doute,
+nous n'avons ni la mission ni la prétention de protéger les Français
+et les catholiques malgré eux; mais nous savons que, tôt ou tard, le
+Canada français et catholique s'apercevra de son erreur, se
+réveillera de son étrange sommeil, secouera cet hypnotisme dans
+lequel on l'a plongé. Il regrettera amèrement alors son entrée dans
+cette union qui n'est pas faite pour lui; il voudra en sortir; et il
+y aura des luttes longues, épuisantes, désastreuses, aboutissant
+peut-être à la guerre civile. Voilà ce que nous voyons clairement.
+Dans notre propre intérêt, comme dans celui du Canada français, nous
+cherchons à prévenir le désastre que le gouvernement nous prépare par
+cette union d'éléments qui ne sauraient vivre en paix s'ils ne sont
+indépendants les uns des autres. Le Canada anglais et le Canada
+français pourront, nous l'espérons, s'accorder comme voisins, unis
+par un simple traité douanier et postal; jamais ils ne feront bon
+ménage si on tente de les lier l'un à l'autre par ce projet de
+constitution qui n'est, après tout, qu'une union législative mal
+déguisée. Entre les deux races qui habitent ce pays il y a trop de
+différences fondamentales pour pouvoir en faire une nation
+véritablement unie. Pour arriver à l'unité, il faudra, ou la fusion
+pacifique des deux en une seule, ou l'absorption également pacifique
+de l'une par l'autre, ou bien l'anéantissement violent de l'une de
+ces races. Or les deux premières solutions sont manifestement
+impossibles. Il suffit d'étudier un peu l'histoire pour se convaincre
+que les peuples ne se fusionnent pas sans injustice, sans violence,
+sans conquête, sans oppression. On dit souvent que le peuple anglais
+est lui-même le produit d'une fusion des Anglo-Saxons avec les
+Normands. Oui, mais les Normands avaient vaincu les Saxons, et qui
+nous dira jamais les haines, les malédictions, les amertumes, les
+douleurs de toutes sortes qui ont précédé et accompagné cette fusion?
+Qui nous dira jamais tout ce que les Anglo-Saxons ont souffert avant
+de former avec leurs vainqueurs un seul et même peuple? Nous ne
+sommes pas disposés à tenter une telle expérience. Ce pays est assez
+vaste pour contenir plusieurs peuples, plusieurs nations. La
+Providence a groupé les Français d'Amérique principalement dans la
+partie nord-est de ce continent. C'est le berceau de leur race. Ils y
+sont en nombre suffisant, aujourd'hui, pour former une nation
+autonome. Qu'ils le fassent! Ils semblent en ce moment ne pas
+comprendre leurs destinées nationales; mais je l'ai dit, ils sont
+véritablement hypnotisés. Cet ensorcellement ne peut durer longtemps.
+Nous ne voulons pas que, lorsqu'ils sortiront de cet assoupissement
+contre nature, lorsque le patriotisme reprendra chez eux ses droits,
+il se trouvent au fond de la fosse qu'on creuse sous leurs pas. Nous
+ne le voulons pas, je le répète, dans notre propre intérêt, autant,
+plus même, que dans le leur.
+
+Ce discours si vrai, si franc, si lumineux créa une vive impression
+sur la Chambre. Plus d'un député français se sentit tout honteux
+d'être obligé d'avouer, au fond de son coeur, que cet Anglais
+protestant venait de faire à la réputation du Canada français une
+leçon aussi terrible que bien méritée.
+
+Montarval se leva pour répondre. Peu d'applaudissements. Malaise
+étrange sur la Chambre.
+
+Le ministre s'aperçut qu'il faudrait peu de chose pour déterminer une
+véritable panique parmi les partisans français du cabinet. Il lisait
+sur leur figures les doutes et les hésitations qui les tourmentaient.
+En un instant, il comprit quel remède il fallait appliquer à la
+situation. Avant de commencer son discours, il se pencha vers son
+collègue, sir Henry, et lui dit quelques mots à l'oreille. Le premier
+ministre parut surpris, mais Montarval lui fit un signe qui voulait
+dire: "C'est cela!" Alors le chef du cabinet écrivit un billet; puis
+sortit dans le couloir derrière le siège du président. Duthier s'y
+trouvait. Sir Henry lui fit un signe imperceptible pour tout autre.
+L'huissier vint à la rencontre du premier ministre, mais sans
+paraître le voir. Au moment où les deux hommes se croisaient, sir
+Henry glissa dans la main de l'employé le billet qu'il avait écrit.
+Deux minutes après, Duthier l'avait fait remettre par un page à
+Saint-Simon.
+
+Montarval se borna à quelques observations assez vagues. Le but que
+nous poursuivons, dit-il, est le développement de loeuvre de la
+Confédération inaugurée il y a près de quatre-vingts ans; c'est de
+rapprocher, c'est de lier, c'est de cimenter les éléments épars sur
+toute la surface de ce qui fut l'Amérique anglaise et qui sera
+l'Amérique canadienne; c'est de faire de tous ces éléments une
+nation. On a parlé de fonder une Nouvelle France. Ce serait un
+malheur national. Au lieu de républiques minuscules, fondons un grand
+et beau pays. Sans doute, César a dit qu'il préférait être le premier
+dans un village que le second dans Rome. Mais c'était là le cri de
+l'égoïsme et de l'ambition, ce n'était pas l'expression d'un
+sentiment patriotique. Le vrai patriote s'inquiète, non du poste
+qu'il doit occuper dans la patrie, mais du rang que la patrie doit
+atteindre parmi les nations. Pour moi, j'aspire simplement à être
+citoyen d'un grand pays.
+
+Lorsque Montarval eut terminé son discours, le président, après avoir
+attendu quelques instants, mit la question aux voix pour la forme.
+Avant qu'il ait le temps de dire: _Carried! Adopté_! Saint-Simon est
+debout.
+
+--Monsieur le président, s'écrie-t-il de sa voix aigre, ce projet de
+constitution est tellement odieux qu'il ne doit pas être lu. Je
+propose donc qu'il ne soit pas lu une première fois maintenant, mais
+dans six mois.
+
+--Il faut que l'honorable député ait un secondeur, dit le président.
+
+--Par courtoisie, dit Montarval, j'appuie la motion de l'honorable
+député, afin qu'il puisse constater, dès à présent, que la Chambre
+n'est pas de son avis.
+
+La proposition étant ainsi régularisée, le député du comté de Québec
+prononça un discours d'une extrême violence, flagellant le
+gouvernement, les Anglais, les protestants, ayant grand soin,
+toutefois, de n'employer aucun argument solide pour combattre le
+projet ministériel. C'était une sortie furibonde contre tout ce qui
+n'était pas canadien-français et catholique. Après cette harangue
+échevelée, qui dura une demi-heure, la politique du gouvernement
+n'avait pas reçu une égratignure, tandis que les plates injures à
+l'adresse des ministres leur avaient ramené les sympathies de leurs
+partisans, un instant ébranlés. La Chambre ne dissimulait pas le
+dégoût profond que ce discours lui avait causé.
+
+--Monsieur le président, fit Lamirande, aussitôt que Saint-Simon eût
+repris son siège, je n'ai seulement que deux mots à dire: un mot de
+remerciement et un mot de protestation. Du fond de mon coeur je
+remercie l'honorable chef de l'opposition de ses nobles paroles. Si
+la Nouvelle France se réveille de sa léthargie à temps pour conquérir
+sa liberté qui lui échappe, elle lui devra une dette d'éternelle
+reconnaissance; elle lui érigera des statues sur le piédestal
+desquelles on lira cette inscription: "À Lawrence Houghton, homme
+d'État anglais et protestant, la patrie française et catholique
+reconnaissante". Et si elle ne se réveille pas; si elle succombe sous
+l'étreinte de ses ennemis, l'histoire répétera, en parlant de lui,
+cette parole que le poète latin met sur les lèvres d'Hector annonçant
+à Énée la ruine prochaine de Troie:
+
+Si Pergama dextra defendi passent, etiam hac defensa fuissent.
+
+[Si le bras d'un mortel eût pu défendre Pergame, assurément, ce bras
+l'eût défendue.]
+
+Mais j'espère que l'histoire n'aura pas à enregistrer ce cri de
+douleur; j'espère encore que les intrigues de l'heure présente--et en
+disant ces mots Lamirande arrêta sur Montarval un regard qui fît
+pâlir le sectaire--que les abominables intrigues, que les iniquités
+de l'heure présente ne prévaudront pas et que la Nouvelle France
+vivra.
+
+Et maintenant, monsieur le président, le mot de protestation est à
+l'adresse du député du comté de Québec. De toute la force de mon âme
+je condamne les sentiments détestables qu'il vient d'exprimer. Dans
+le véritable patriotisme, dans le patriotisme que reconnaît et
+approuve la religion de Jésus-Christ, il n'entre que l'amour de la
+patrie. La haine des autres races ne doit pas y être. Le patriote qui
+ne se contente pas d'aimer sa patrie, mais qui hait la patrie des
+autres, est un faux patriote qui, tôt ou tard, trahira la cause qu'il
+prétend défendre, si déjà il ne la trahit.
+
+La motion de Saint-Simon fut mise aux voix. Pas un seul député
+ministériel ne broncha; tous, comme un seul homme, votèrent la
+première lecture qui fut décrétée à une forte majorité.
+
+--Les voilà enrégimentés, dit tout bas Montarval à sir Henry. Ils ont
+voté une première fois en faveur du bill. Il faudra maintenant un
+coup terrible pour les empêcher de voter une deuxième et une
+troisième fois dans le même sens. Le point important, dans toute
+bataille, c'est de faire en sorte que vos troupes essuient le premier
+feu de l'ennemi dans des conditions aussi avantageuses que possible.
+
+--Décidément, vous avez du génie! dit sir Henry.
+
+
+
+Chapitre XXIV
+
+
+ Per infamiam et bonam famam.
+
+ Parmi la mauvaise et la bonne réputation.
+
+ 2 Cor. VI, 8.
+
+
+Au sortir de la séance, Lamirande et Leverdier, Houghton et quelques
+autres députés de l'opposition se réunirent.
+
+--Mon cher Lamirande, dit Houghton, qu'allons-nous faire? Que
+pouvons-nous faire? Nous avons le droit, le bon sens, la justice,
+toutes les belles choses du monde, de notre côté; mais nous avons
+contre nous les gros bataillons. La deuxième et la troisième lecture
+de ce projet d'iniquité se voteront infailliblement, à une immense
+majorité, comme la première lecture vient de se voter... à moins que
+la province de Québec ne se réveille, et rien n'indique que son
+sommeil soit près de finir.
+
+--Rien ne l'indique extérieurement, répondit Lamirande, mais je
+l'espère tout de même; et cet espoir n'est pas un sentiment vague, il
+repose sur un fondement solide: le dévouement, le patriotisme,
+l'esprit de sacrifice de notre clergé. Dans quelques jours, il peut
+se produire un événement qui réveillera la province de Québec comme
+jamais pays n'a été réveillé.
+
+--Puisque vous avez un tel espoir, dit Houghton, nous devons nous
+organiser en vue de gagner du temps. Il faut retarder la deuxième et
+la troisième lecture autant que possible.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain la bataille commença. Des deux côtés, il fallait user
+d'une grande habileté. Le gouvernement, tout en pressant l'adoption
+du néfaste projet, devait bien se garder de laisser voir une hâte
+indécente qui aurait pu exciter les soupçons des uns et froisser les
+susceptibilités des autres. Beaucoup de députés ministériels
+voulaient parler sur cette question si importante. Leurs discours
+étaient préparés depuis longtemps. Leur imposer silence, c'eût été
+aussi imprudent que de condamner la soupape de sûreté d'une machine à
+vapeur. L'opposition pouvait critiquer, combattre la mesure; mais se
+livrer à une obstruction trop apparente, c'était fournir à la
+majorité le prétexte d'appliquer la redoutable clôture du débat.
+
+À la proposition du gouvernement, "que le _bill_ soit maintenant lu
+pour la deuxième fois", Houghton et Lamirande opposèrent l'amendement
+traditionnel: "pas maintenant, mais dans six mois". Puis les discours
+commencèrent.
+
+Les attaques de l'opposition étaient tellement vigoureuses, tellement
+logiques que les ministres et les autres chefs du parti ministériel
+étaient bien obligés de répondre. S'ils avaient gardé le silence,
+comme c'était un peu leur intention, d'abord, la démoralisation
+aurait pu s'introduire dans le gros de l'armée. Donc, pendant cinq ou
+six jours, c'était un feu roulant. Mais tout s'épuise ici-bas, même
+un débat parlementaire. Les principaux orateurs de l'opposition
+avaient vidé leur sac, et la répétition des mêmes arguments par des
+orateurs de mérite secondaire ne provoquaient plus que de courtes et
+rares répliques du côté ministériel. Tandis que dans les premiers
+jours de la discussion chaque discours prononcé à gauche de l'orateur
+faisait lever à droite trois ou quatre députés qui brûlaient d'y
+répondre; maintenant les membres de l'opposition étaient obligés de
+se succéder les uns aux autres.
+
+L'après-midi du septième jour, au commencement de la séance,
+Lamirande, Houghton et Leverdier étaient réunis pour discuter la
+situation.
+
+--Voilà une semaine que cela dure, dit Houghton à Lamirande, et nous
+sommes rendus au bout de nos forces. Avez-vous quelques nouvelles?
+
+--Pas encore, et je n'en attends guère avant quatre ou cinq jours
+encore.
+
+--Ne vaudrait-il pas mieux alors laisser voter la deuxième lecture et
+nous reprendre sur la discussion en "comité général" et enfin sur la
+troisième lecture?
+
+Leverdier penchait du côté de Houghton mais Lamirande était d'avis
+contraire.
+
+--Je ne puis me décider, fit-il, à laisser voter la deuxième lecture
+maintenant, car quelque chose me dit que nous aurons plus tard besoin
+des délais que nous pouvons obtenir en "comité général" et sur la
+troisième lecture. Vous ne voyez là qu'un simple pressentiment,
+peut-être, mais il est assez fort et assez persistant pour m'engager
+à ne pas le mépriser.
+
+--Je respecte tout chez vous, mon cher Lamirande, dit Houghton, même
+vos pressentiments; mais vraiment je ne vois pas comment nous allons
+pouvoir prolonger le débat sur la deuxième lecture pendant quatre ou
+cinq jours encore. Dès demain, peut-être même ce soir, ils vont nous
+appliquer la clôture.
+
+--Je le sais, répondit Lamirande; aussi faut-il soulever un incident
+qui suspende forcément les débats pendant quelques jours.
+
+--Oui, mais comment? Je ne vois aucun incident à l'horizon, dit le
+chef de l'opposition.
+
+--Comment?
+
+--Je vais mettre le secrétaire d'État en accusation et demander une
+enquête.
+
+--Avez-vous des preuves contre lui?
+
+--Dans le moment, je n'en ai aucune dont je puisse me servir.
+
+--Vous m'étonnez vraiment... J'ai dû mal comprendre. Ce n'est pas
+vous qui porterez jamais une accusation calomnieuse contre un
+adversaire, même si vous aviez la certitude de faire triompher ainsi
+la plus juste des causes.
+
+--Certes, vous avez raison! "La fin justifie les moyens" est,
+quoiqu'on en dise, une doctrine que l'Église catholique condamne. Il
+ne faut jamais faire le mal, quand même on croirait obtenir par là un
+grand bien. La théologie nous enseigne que s'il était possible de
+vider l'enfer en commettant un seul péché véniel, il ne faudrait pas
+le commettre. Aussi je n'ai pas dit que j'allais porter une
+accusation fausse contre M. Montarval. Au contraire, je suis aussi
+certain que ce dont je vais l'accuser est vrai que je suis sûr de
+vous voir devant moi en ce moment.
+
+--Une telle certitude, reprit Houghton, est suffisante pour mettre
+votre conscience à l'aise, je le comprends. Mais, vous ne l'ignorez
+point, il ne suffit pas de _savoir_ qu'une accusation est vraie, il
+faut aussi pouvoir la prouver; et vous m'avez dit tout à l'heure que
+vous n'avez pas de preuve!
+
+--Pas de preuve dont je puisse me servir devant un comité.
+
+--Alors comment pouvez-vous songer à porter une accusation?
+
+--La preuve peut arriver d'un jour à l'autre.
+
+--Et si elle n'arrive pas?
+
+--Je serai un homme ruiné à tout jamais, au point de vue politique et
+social.
+
+--Au moins, vous n'y allez pas en aveugle! Vous savez exactement où
+cela peut vous conduire.
+
+--Exactement.
+
+--Est-ce bien prudent ce que tu veux faire là, mon cher ami? fit
+Leverdier qui avait jusque-là gardé le silence.
+
+--Au point de vue humain, c'est une folie. Au point de vue humain je
+devrais attendre pour agir que j'eusse en ma possession les preuves
+dont tu connais comme moi l'existence.
+
+--Mais ta réputation, tu ne dois pas l'exposer. C'est un bien qui ne
+t'appartient pas exclusivement. Elle appartient à tes amis, à ton
+pays.
+
+--Tu admettras que ma réputation m'appartient autant, au moins, que
+ma vie. Or l'homme a le droit d'exposer sa vie pour sauver la vie de
+ses semblables. Pour accomplir une grande oeuvre de charité, nous
+avons même le droit de courir au-devant d'une mort certaine. Il
+s'agit de sauver tout un pays et je n'aurais pas le droit d'exposer
+mon honneur!
+
+--Pour un homme de coeur, fit Houghton, l'honneur est un bien plus
+précieux que la vie... et vous voulez l'exposer! C'est un acte
+vraiment héroïque devant lequel je reculerais certainement moi-même,
+mais que j'admire.
+
+--Mais ce terrible risque, reprit Leverdier, est-il nécessaire,
+est-il même utile? Ne vaudrait-il pas mieux, après tout, laisser
+voter la deuxième lecture, puisque nous ne pouvons guère plus la
+retarder par les moyens ordinaires, et prolonger la discussion autant
+que possible en comité et sur la troisième lecture?
+
+--Quelque chose qui n'est pas naturel, répondit Lamirande d'un ton
+grave, quelque chose de solennel et d'impératif, me dit que nous
+aurons besoin, plus tard, de tous les délais que pourront nous donner
+ces deux phases de la discussion. C'est un avertissement auquel je
+n'ose résister... Vous croyez tous deux au surnaturel, à l'existence
+des esprits, à leur pouvoir de communiquer directement avec l'âme. Eh
+bien! c'est à un message d'en haut que j'obéis... Mon Dieu! si vous
+saviez tout, mes chers amis vous ne chercheriez pas à me détourner de
+ce devoir.
+
+Tous trois étaient vivement émus. Ils gardèrent le silence pendant
+quelques instants.
+
+--Du reste, reprit Lamirande, comme parlant à lui-même, à quoi me
+servira l'honneur si l'iniquité de cet homme triomphe! La perte de ma
+réputation! Ce ne sera qu'une goutte de plus dans l'océan d'amertume
+et de désolation qui submergera notre malheureuse patrie, si Dieu
+permet, à cause de nos crimes, que ce complot de l'enfer réussisse.
+En exposant mon honneur, en l'offrant en sacrifice, je puis peut-être
+gagner les quelques jours qui sont nécessaires pour que la lumière
+puisse se faire. Et si la lumière ne se fait pas, si la patrie
+succombe, le fardeau sera moins lourd à porter pourvu que je puisse
+me rendre le témoignage d'avoir tout sacrifié pour elle.
+
+--Ma résolution est irrévocable, dit-il, en s'adressant à ses deux
+compagnons. À la reprise des débats, à huit heures ce soir, je brûle
+mes vaisseaux!
+
+ * * * * *
+
+À la séance du soir, au moment où l'on croyait que tout débat était
+fini et que la deuxième lecture du _bill_ était sur le point de se
+voter, Lamirande se leva. Un grand silence se fit aussitôt, car tout
+le monde comprit comme instinctivement, qu'il allait se passer
+quelque chose de grave.
+
+--Monsieur le président, dit-il, pour me servir du barbarisme
+consacré par l'usage, je soulève une question de privilège, et je
+fais la déclaration que voici: j'accuse un membre de cette Chambre,
+l'honorable Aristide Montarval, député de la division centre de la
+ville de Québec, et secrétaire d'État, d'avoir conspiré et comploté
+avec diverses personnes, en vue de tromper cette Chambre et le pays
+sur la nature du projet de constitution actuellement devant nous, et
+j'ajoute que le dit projet de constitution est le fruit de
+conspirations et de complots contraires à l'intérêt public, au bon
+ordre et à la paix; j'accuse, de plus, l'honorable Aristide Montarval
+d'employer actuellement des moyens illicites, savoir des lettres de
+menace, pour empêcher cette Chambre d'acquérir une connaissance vraie
+de la nature du projet de constitution qu'elle est appelée à voter.
+Je demande, par conséquent, qu'il soit nommé un comité spécial pour
+examiner cette accusation, entendre la preuve et faire rapport.
+
+Ces paroles étranges, prononcées d'une voix forte et pénétrante,
+causèrent, il est à peine besoin de le dire, un profond émoi parmi la
+députation et dans les tribunes. Une sourde rumeur remplace le
+silence de tout à l'heure. En parlant, Lamirande, quoi qu'il
+s'adressât au président, comme le veut l'usage parlementaire, avait
+tenu son regard fixé sur Montarval qui, malgré son audace, n'en put
+soutenir l'éclat. Visiblement, le ministre était terrifié. Il se
+remit, cependant, bientôt. Son intelligence hors ligne lui permit de
+saisir la situation. Lamirande sait tout, se dit-il, mais il ne peut
+rien prouver. Mes lettres de menace ont produit leur effet;
+l'archevêque a refusé de lui remettre nos archives. Il porte cette
+accusation pour gagner du temps et dans l'espoir que l'archevêque
+changera d'idée.
+
+Aussitôt que le calme fut rétabli, Montarval se leva:
+
+--L'honorable député de Charlevoix, dit-il avec son mauvais sourire,
+a oublié une chose pourtant essentielle: il n'a pas offert de
+_prouver_ son accusation, encore plus vague qu'elle n'est grave.
+Est-ce bien un oubli? Cette omission n'est-elle pas plutôt voulue?
+
+Et il reprit son siège comme pour attendre une réponse:
+
+--Monsieur le président, dit Lamirande, lorsqu'un député porte une
+accusation contre un collègue il est tenu de la prouver. S'il ne la
+prouve pas, tant pis pour lui. Si je ne prouve pas l'accusation que
+je viens de porter, la Chambre pourra m'infliger le châtiment qu'elle
+jugera convenable; elle pourra m'expulser de cette enceinte si elle
+trouve que j'ai agi malicieusement, sans cause suffisante; et je m'en
+irai déshonoré à tout jamais. L'honorable ministre le voit, je sais
+parfaitement ce qui m'attend si je ne prouve pas ce que j'affirme.
+Mon honneur, auquel je tiens probablement autant que le secrétaire
+d'État tient au sien, me fait un devoir de ne négliger aucun moyen à
+ma disposition pour établir la vérité de mon accusation.
+
+--Eh bien! répliqua Montarval, je serai bref. Je nie, tout
+simplement, l'accusation, et je la nie de la manière la plus formelle
+et la plus ample: je la nie _in toto_; je déclare qu'elle ne repose
+sur rien, qu'elle est entièrement, absolument fausse et ne renferme
+pas une parcelle de vérité. Pour prouver que je ne crains pas
+l'enquête, non seulement j'accepte la proposition de nommer un comité
+spécial, mais je laisse à mon accusateur le soin de former ce comité
+à sa guise. Qu'il n'y fasse entrer, s'il le veut, que ses propres
+amis, que des adversaires du gouvernement.
+
+--Nous laisserons le choix des membres du comité au président, dit
+simplement Lamirande.
+
+--Très bien! répliqua Montarval. Et que le comité se réunisse au plus
+tôt. Maintenant, aux affaires sérieuses!
+
+Le gouvernement aurait voulu faire voter la deuxième lecture
+immédiatement, mais Houghton intervint fortement et fit voir qu'il ne
+serait pas convenable de voter le projet, même en deuxième lecture,
+aussi longtemps que la Chambre ne serait pas fixée sur la valeur de
+cette accusation. Les ministres, inspirés par Montarval, étaient
+disposés à ne pas tenir compte des observations du chef de
+l'opposition et à précipiter le vote. Par amitié personnelle pour
+Lamirande, Vaughan, qui était à la tête d'un groupe assez important
+du parti ministériel, demanda du délai. Quelques députés ministériels
+français, qui avaient remarqué l'effet produit sur Montarval par
+l'accusation, eurent des inquiétudes. "Si c'était vrai, après tout",
+se disaient-ils. Ils insistèrent donc, à leur tour, sur la nécessité
+de surseoir. Ces débats occupèrent toute la séance, et le
+gouvernement dut céder.
+
+C'était un premier succès pour Lamirande: il avait gagné du temps,
+mais à quel prix!
+
+C'était le jeudi soir. Le lendemain, le comité se réunirait. Il
+pourrait, sans paraître trop exigeant, demander qu'on lui accordât
+jusqu'au lundi, pour préparer sa cause. Mais rendu au lundi, il lui
+faudrait ou procéder ou avouer qu'il n'avait pas de preuve à offrir!
+Ce n'était pas seulement l'expulsion de la Chambre, le déshonneur
+politique qui l'attendait. Il allait devenir la risée de tout le
+pays. Il passerait pour un véritable fou aux yeux de tout le monde.
+
+Pour affronter le mauvais vouloir, la colère, la haine de ses
+semblables, il suffit d'un courage ordinaire; mais s'exposer, de
+propos délibéré, au ridicule, c'est de l'héroïsme. Aussi Lamirande se
+sentit-il accablé d'une angoisse mortelle. Arrivé à son logement,
+après la séance, il s'en ouvrit à Leverdier.
+
+--Mon cher, dit-il, prie pour moi comme tu n'as jamais prié, car je
+suis tenté comme je ne l'ai jamais été. C'est que l'orgueil, l'amour
+propre est le sentiment le plus difficile à vaincre que connaisse le
+pauvre coeur humain. L'idée que je vais peut-être passer aux yeux de
+mes compatriotes pour un insensé qui devrait être à la Longue-Pointe,
+m'épouvante horriblement. Notre divin Sauveur a été traité de fou par
+Hérode et sa cour. Qu'il m'accorde la grâce d'accepter cette
+humiliation en union avec Lui!
+
+--C'est une position terrible, en effet, fit Leverdier, et tu as
+toutes mes sympathies. Si, en partageant ta douleur, je pouvais
+diminuer tes souffrances!
+
+--Merci, mon ami, merci! Sais-tu à quelle tentation je crains de
+succomber?
+
+--Non, pas du tout, à moins que ce ne soit à une sorte de désespoir.
+
+--Je crains qu'au dernier moment, me voyant acculé au pied du mur et
+obligé de choisir entre le ridicule et l'abus de confiance, je n'aie
+la faiblesse d'opter pour ce dernier en disant au comité: "Faites
+venir l'archevêque de Montréal!" Il est certain que le saint évêque
+ne m'a communiqué l'existence des preuves qu'il possède que sous le
+sceau du secret. Je ne puis donc pas révéler ce qu'il m'a ainsi
+confié; et, cependant, je crains de le faire, par lâcheté et par
+orgueil, pour échapper au ridicule. C'est pourquoi je te demande de
+prier pour moi.
+
+Longtemps les deux amis restèrent ensemble, priant humblement.
+
+ * * * * *
+
+Le président de la Chambre avait choisi, comme membres de la
+commission qui devait s'enquérir de l'accusation portée contre le
+secrétaire d'État, sept députés des plus sérieux et des mieux posés
+des différents groupes. Houghton, Leverdier et un troisième membre de
+l'opposition, un membre du cabinet, et trois députés ministériels,
+parmi lesquels se trouvait Vaughan, formèrent le comité dont la
+présidence fut confiée au ministre. Le comité se réunit à dix heures,
+vendredi matin. Montarval était présent, l'air insolent et
+provocateur. Le président donna lecture de l'accusation et invita
+l'accusateur à produire ses preuves et ses témoins. Lamirande, très
+calme, demanda au comité de vouloir bien lui accorder un délai de
+deux jours.
+
+--C'est une demande extraordinaire, lui fait observer le président.
+Règle générale, une enquête de cette nature doit commencer aussitôt
+l'accusation portée. Il est d'usage que le député qui croit devoir
+dénoncer un de ses collègues attende pour le faire qu'il ait ses
+preuves devant lui.
+
+--Tout cela est très vrai, monsieur le président, fit Lamirande;
+aussi est-ce comme une faveur exceptionnelle, et nullement comme un
+droit, que je demande au comité de vouloir bien remettre l'examen de
+cette affaire à lundi. Je prie les membres du comité de croire que je
+n'agis pas à la légère en cette circonstance.
+
+--Monsieur le président, dit Montarval, je ne m'oppose nullement à la
+demande si extraordinaire de mon accusateur. Non pas que je sois
+indifférent; non pas que je n'aie pas hâte de voir la fin de cette
+mystification--car c'est plutôt une mystification qu'une
+accusation--; mais parce que je veux donner la plus grande latitude à
+mon adversaire. Je ne veux pas que, plus tard, il puisse dire: "Ah,
+si le comité m'eût accordé un délai de deux jours seulement, j'aurais
+pu produire mes preuves". L'honorable député est la victime d'une
+mystification, je le répète. Certes, qu'on lui donne jusqu'à lundi
+pour qu'il ait le temps de s'apercevoir de son erreur.
+
+Le secrétaire d'État avait le beau rôle. Ses paroles modérées,
+plausibles, cadraient mal, cependant, avec le mauvais sourire qui
+errait sur ses lèvres et qui ne parvenait pas à éteindre la lueur
+sinistre de ses yeux. De son côté, Lamirande, malgré la fausse
+position dans laquelle il se trouvait déjà, conserva un visage
+tellement serein, tellement composé que tous les assistants furent
+frappés du contraste entre les deux hommes. Celui qui n'aurait fait
+_qu'entendre_ l'accusé et l'accusateur aurait certainement donné gain
+de cause au premier; tandis qu'en les _voyant_ on ne pouvait avoir la
+moindre sympathie que pour Lamirande.
+
+--Eh bien! fit le président, puisque le principal intéressé consent à
+l'ajournement, l'enquête commencera lundi soir à huit heures. Lundi
+avant-midi plusieurs députés seront absents. La Chambre ne siégera
+sans doute pas après six heures; de sorte que nous pourrons commencer
+à huit heures. Par exemple, monsieur Lamirande, il faudra être prêt
+alors.
+
+--Je ne demanderai certainement pas un nouvel ajournement, monsieur
+le président.
+
+ * * * * *
+
+Et Lamirande, comment se prépara-t-il pour le jour de l'épreuve?
+Depuis des semaines il avait demandé à toutes les communautés du pays
+de se mettre en prière. Maintenant, il télégraphia à toutes celles
+qu'il pouvait atteindre pour les exhorter à redoubler leurs
+supplications. Il visita toutes les maisons religieuses d'Ottawa pour
+solliciter leur aide spirituelle. Puis, il se renferma chez les pères
+capucins et passa les trois journées du samedi, du dimanche et du
+lundi dans le jeûne le plus rigoureux et la prière la plus ardente.
+Il avait donné rendez-vous à Leverdier, dans la bibliothèque du
+parlement, à sept heures et demie du lundi soir.
+
+--Eh bien! dit-il en voyant son ami, aucune nouvelle de Mgr de
+Montréal?
+
+--Aucune, répondit tristement Leverdier.
+
+--Que la volonté de Dieu soit faite!
+
+--Mon pauvre cher ami, que tu dois souffrir et que je souffre pour
+toi!
+
+--Je te remercie de tes sympathies, Leverdier, elles me sont très
+douces; mais tu as tort de me plaindre: je ne souffre pas du tout. Je
+n'ai jamais été plus calme qu'en ce moment, et rarement plus heureux.
+
+--Mais l'autre jour tu semblais redouter beaucoup la terrible épreuve
+qui t'attend tout à l'heure.
+
+--Je ne la redoute plus. Sans doute, la chair se révolte contre
+l'humiliation; mais l'âme, avec la grâce de Dieu, peut dompter la
+chair et éprouver, dans cette victoire, un bonheur indicible.
+
+Ils se rendirent ensemble à la pièce où le comité devait se réunir.
+Elle était déjà remplie d'une foule de curieux. À huit heures
+précises, le président ouvrit la séance par la formule ordinaire "À
+l'ordre, messieurs".
+
+--Monsieur Lamirande, fit le président, êtes-vous maintenant en état
+de produire des documents ou de faire entendre des témoins à l'appui
+de l'accusation que vous avez portée contre l'honorable secrétaire
+d'État?
+
+--Je regrette d'être forcé de dire, monsieur le président, que je ne
+le suis pas, répondit Lamirande.
+
+--Alors, sans aucun doute, vous allez retirer l'accusation?
+
+--Je ne puis la retirer, car je sais qu'elle est fondée.
+
+--Vous la savez fondée, mais vous n'avez aucune preuve à produire!
+
+--C'est exactement la position dans laquelle je me trouve.
+
+--Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur Lamirande, qu'une telle
+position n'est pas tenable; vous devez le comprendre vous-même.
+
+--Je le comprends parfaitement, monsieur le président.
+
+--Et vous persistez dans votre refus de retirer votre accusation?
+
+--Oui, monsieur le président.
+
+Quelques sifflets se firent entendre au fond de la pièce. Le
+président ordonna qu'on fit silence. Montarval avait sur les lèvres
+un sourire plus mauvais qu'à l'ordinaire.
+
+--Si le comité est d'avis, dit-il, que sa dignité et la dignité de la
+Chambre le permettent, je suis prêt à accorder encore une journée de
+délai à mon accusateur.
+
+Ces paroles provoquent des applaudissements que le président réprime
+aussitôt.
+
+--Le comité, dit-il, va délibérer à huit clos, et fera connaître sa
+décision.
+
+Les assistants se retirèrent. Un quart d'heure plus tard la porte fut
+de nouveau ouverte au public.
+
+--Le comité a résolu, dit le président de faire rapport immédiatement
+à la Chambre de tout ce qui s'est passé. La Chambre se prononcera sur
+ce qu'il convient de faire.
+
+--Mon pauvre Lamirande, dit Vaughan, au sortir de la séance du
+comité, je ne te comprends plus. Tu rends inévitable ton expulsion de
+la Chambre, tu cours au déshonneur politique, et, faut-il que je te
+le dise, au ridicule, qui est pire que tout le reste.
+
+--Tu dois me supposer assez d'intelligence pour comprendre une chose
+aussi évidente.
+
+--Alors pourquoi agis-tu de la sorte?
+
+--Pour des raisons que tu approuveras un jour.
+
+--Si tu n'étais pas aussi calme je te dirais de consulter un médecin.
+Mais de toute évidence ton cerveau ne souffre d'aucune fatigue....
+
+--Il n'a jamais été mieux équilibré... Mais laissons cela. Je veux,
+Vaughan, te faire une question et je te demande de me répondre
+sincèrement. Si je prouvais tout ce dont j'ai accusé Montarval,
+serais-tu toujours favorable au projet du gouvernement?
+
+--Oui, mon ami, je le serais!
+
+--Tu voterais cette constitution quand même il te serait prouvé,
+clair comme le jour, qu'elle est le fruit d'une conspiration
+ténébreuse, qu'elle n'a qu'un but: l'écrasement de la race française
+et de la religion catholique!
+
+--Oui, je la voterais même dans ces conditions; car, tu le sais, je
+suis en faveur d'un Canada uni, d'un Canada grand, imposant. Tu le
+sais également, je n'ai aucune haine contre la race française ni
+contre la religion catholique, loin de là. J'admire les efforts
+héroïques que tu fais pour les conserver. Mais, enfin, si la race
+française et la religion catholique ne peuvent pas s'accommoder d'un
+Canada s'étendant d'un océan à l'autre, tant pis pour elles!
+
+--Mais crois-tu qu'un pays pourrait être vraiment grand, vraiment
+prospère, vraiment heureux, s'il devait son origine à une
+conspiration ourdie en haine d'une race, en haine surtout d'une
+religion? N'est-ce pas que la vie nationale serait empoisonnée dans
+sa source même?
+
+--Je te répondrai ce que les protestants répondent à ceux qui leur
+reprochent les crimes des fondateurs de leur religion: loeuvre est
+bonne, malgré les fautes de ceux qui l'ont faite.
+
+--Et trouves-tu cette réponse satisfaisante?
+
+--Elle ne l'est guère quand il s'agit de fonder une religion, car une
+bonne religion ne peut sortir d'une source impure. C'est pourquoi
+j'ai toujours dit que s'il y a une religion vraie et bonne c'est la
+religion catholique, car elle seule a un Fondateur qu'on peut aimer
+et respecter. Mais il me semble que lorsqu'il s'agit d'une oeuvre
+purement politique, on n'est pas tenu de la juger d'après les vertus
+ou les vices de ses auteurs, mais d'après ses mérites intrinsèques.
+
+--Pourtant Celui que tu déclares digne d'amour et de respect a dit
+qu'un mauvais arbre ne saurait produire de bon fruits!
+
+--Ah! soupira Vaughan, devenu pensif, si j'avais ta foi je verrais
+peut-être toutes choses comme tu les vois, même les choses
+politiques.
+
+Puis les deux amis se séparèrent.
+
+Lamirande constata que déjà plusieurs de ses collègues s'éloignaient
+de lui comme on s'éloigne d'un pestiféré; que d'autres le regardaient
+comme un objet de curiosité, comme un toqué. Ces derniers étaient les
+plus charitables. Ils ne lui attribuaient pas de motifs inavouables,
+mais ils étaient bien persuadés que leur pauvre collègue était la
+victime d'une idée fixe et qu'il serait bientôt à Saint-Jean-de-Dieu.
+
+--Ma carrière est finie, se dit Lamirande. Et une angoisse, lourde
+comme une montagne, vint s'abattre sur son coeur et l'écrasa
+affreusement. Il faillit crier. Mais cette douleur du coeur, si
+grande qu'elle fût, ne put troubler son âme qui resta dans une union
+étroite avec Dieu.
+
+
+
+Chapitre XXV
+
+
+ Talium enim est regnum Dei.
+
+ Le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent.
+
+ Marc X, 14.
+
+
+Retiré dans l'embrasure d'une fenêtre, il relut cette lettre qu'il
+avait reçue le matin même.
+
+"Couvent de Beauvoir, près Québec, 6 mars 1946.
+
+"Bien cher Papa,
+
+"J'ai bien de la peine et il faut que je vous dise pourquoi, car vous
+pouvez faire cesser cette peine. Vous savez que j'ai eu huit ans il y
+a plus de deux mois. Je sais tout mon catéchisme et le comprends
+tout, excepté quelques mots qui sont trop grands pour moi. Pour vous
+montrer que je le comprends, je vais vous dire, à ma manière, ce
+qu'il y a dans le catéchisme. Il y a un seul Dieu qui est un pur
+esprit. Un esprit est quelque chose qu'on ne peut pas voir. Nous
+avons chacun en nous un esprit qu'on appelle l'âme. Notre âme est
+unie à notre corps, mais Dieu n'a pas de corps. C'est pour cela qu'on
+dit qu'il est un pur esprit. Dieu était d'abord tout seul. Puis Il a
+créé, ou fait avec rien, beaucoup d'autres purs esprits plus petits
+que Lui, qu'on appelle les anges. Dieu seul peut faire de rien
+quelque chose. Quelques-uns des anges se révoltèrent contre Dieu. Ils
+devaient être bien méchants, car Dieu est si bon quil n'a pas dû leur
+faire de la peine. Ces mauvais anges, ayant à leur tête Lucifer ou
+Satan, qu'on appelle aussi le Diable, furent chassés du ciel par les
+bons anges qui avaient pour chef saint Michel. Les mauvais anges
+tombèrent dans un lieu affreux appelé l'enfer. Ensuite Dieu créa Adam
+et Ève, le premier homme et la première femme pour peupler la terre.
+Adam et Ève et les autres hommes devaient prendre les places restées
+vides au ciel après la chute des mauvais anges. Lucifer fut jaloux.
+Il voulut faire tomber Adam et Ève en enfer avec lui, pour faire de
+la peine au bon Dieu. Lucifer prit la forme d'un serpent et parla à
+Ève et lui dit de manger un fruit que le bon Dieu leur avait dit de
+ne pas manger. Ève écouta Lucifer. Elle avait été créée toute grande,
+mais elle devait être bien jeune comme moi, car une vraie femme,
+comme était chère maman, ou les religieuses, ne l'aurait pas écouté.
+Puis Ève fit manger ce fruit à son mari. Adam écouta sa femme plutôt
+que Dieu. C'était très mal de sa part. Je suis certaine que chère
+maman ne vous a jamais dit de l'écouter plutôt que le bon Dieu et que
+vous n'auriez pas fait comme Adam. Vous aimiez pourtant maman autant
+qu'Adam pouvait aimer Ève. Le bon Dieu fut très fâché de la
+désobéissance d'Adam et d'Ève et Il les chassa du beau jardin où Il
+les avait placés. Ayant écouté Lucifer plutôt que Dieu ils avaient
+mérité d'aller en enfer. Ils avaient perdu le droit d'aller au ciel.
+Ils ne pouvaient pas donner ce droit à leurs enfants, car quand on a
+perdu une chose on ne peut pas la donner à un autre. Tous les hommes
+devaient donc appartenir à Lucifer par la faute de nos premiers
+parents. C'est ce qu'on appelle le péché originel. Mais le bon Dieu
+ne pouvait pas souffrir de voir tous les hommes aller enfer. Lucifer
+aurait été trop content. En chassant Adam et Ève du jardin, Il leur
+promit, pour les consoler, un Sauveur, c'est-à-dire quelqu'un qui
+viendrait payer la dette que les hommes devaient au bon Dieu. Ce
+Sauveur fut attendu pendant quatre mille ans. Ceux qui croyaient quil
+viendrait furent sauvés. Enfin, ce Sauveur vint sur la terre. Ce fut
+Jésus-Christ Fils de Dieu et Fils aussi de la Sainte Vierge, un Dieu
+et un homme en même temps. C'est ce qu'on appelle le mystère de
+l'Incarnation. Je ne comprends pas cela très bien, mais je le crois
+parce que c'est dans le catéchisme. Vous m'avez dit d'apprendre le
+catéchisme, les soeurs me l'enseignent, le père Grandmont me
+l'explique. Le catéchisme est aussi approuvé par les évêques et par
+le pape qui est le chef de tous les évêques et de tous les
+catholiques. Je crois tout ce que dit le catéchisme, car vous et les
+soeurs et le père Grandmont et les évêques et le pape vous ne vous
+accorderiez pas pour enseigner des mensonges aux enfants. Comme Dieu,
+Jésus-Christ est égal au bon Dieu son père. Car il y a Dieu le père,
+Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit; et cependant ils ne sont pas
+trois bons Dieux, mais un seul. Ces trois forment la Très
+Sainte-Trinité. C'est un autre mystère que je ne comprends pas non
+plus. Je suppose qu'ils ne forment pas trois parce qu'ils s'aiment
+tellement qu'ils ne font qu'un. C'est peut-être un peu comme quand
+maman vivait. Vous et elle et moi nous nous aimions tellement que
+nous ne faisions qu'un. Notre Sauveur Jésus-Christ fut d'abord petit
+enfant comme moi, très pauvre et peu connu. Il vivait caché, car des
+méchants voulaient le tuer. Jésus-Christ devenu un homme commença à
+enseigner comment arriver au ciel. Il fît beaucoup de miracles,
+c'est-à-dire des choses qu'un homme seul ne peut pas faire, pour
+prouver qu'il était réellement le Dieu Sauveur. Plusieurs crurent en
+Lui, mais beaucoup d'autres voulurent le mettre à mort. Ceux qui
+n'aimaient pas Jésus-Christ, qui fut toujours si bon pour tout le
+monde, devaient être des mauvais anges et non des hommes, car tous
+les vrais hommes devaient l'aimer puisqu'il était venu pour les
+sauver. Si ces méchants qui n'aimaient pas Jésus-Christ étaient de
+vrais hommes, c'est un autre mystère. Au bout de trois ans, ils
+réussirent à le faire condamner par un méchant juge appelé Ponce
+Pilate. Notre-Seigneur Jésus-Christ fut affreusement maltraité
+pendant toute une nuit et ensuite cloué à une croix où il mourut. Il
+offrit ses souffrances et sa mort à son Père pour payer la dette que
+les hommes Lui devaient et qu'ils ne pouvaient pas payer.
+Jésus-Christ devait aimer les hommes beaucoup pour tant souffrir afin
+de payer leur dette et les faire entrer au ciel. Ce doit être là un
+autre mystère, car je ne comprends pas cet amour de Jésus-Christ pour
+les hommes. Si tous les hommes et toutes les femmes étaient comme
+vous et comme maman et comme les soeurs et le père Grandmont, je le
+comprendrais un peu; mais on dit qu'il y a des méchants et que
+Jésus-Christ les aime comme les autres et veut les sauver aussi.
+Quand Jésus-Christ fut mort on le mit dans un tombeau, mais comme Il
+était Dieu aussi bien qu'homme Il ne pouvait pas rester mort
+longtemps. Le troisième jour Il ressuscita, c'est-à-dire qu'il sortit
+vivant du tombeau. Il passa quarante jours sur la terre avec sa mère,
+qui devait être bien contente de le voir en vie, et avec ses apôtres
+et ses disciples. Puis Il monta au ciel où Il a la première place
+auprès de son père. Et Il reviendra un jour pour juger tout le monde.
+Les bons iront au ciel avec Lui et les méchants en enfer avec
+Lucifer. Quelques heures avant de mourir Jésus-Christ fit le plus
+grand de ses miracles. Il changea du pain et du vin. Et il donna ce
+pain et ce vin à manger et à boire à ses apôtres. C'est un autre
+mystère qu'on appelle la sainte Eucharistie. Et il donna à ses
+apôtres le pouvoir de faire le même miracle, et leur dit de donner ce
+pouvoir à d'autres; et ces autres devaient le donner à d'autres
+encore, et ainsi de suite jusqu'à la fin du monde. C'est pour cela
+qu'il y a encore des hommes, les évêques et les prêtres, qui ont ce
+pouvoir. Et avant de monter au ciel, Jésus-Christ, qui était venu
+pour sauver tous les hommes qui devaient passer sur la terre, fonda
+son Église pour continuer à sauver les hommes. Il ne pouvait pas
+rester toujours sur la terre, car je suppose que son père voulait
+l'avoir avec Lui au ciel. Jésus-Christ mit à la tête de son Église
+saint Pierre, le premier pape, et les apôtres, ou les premiers
+évêques. Les évêques ont des prêtres pour les aider. Le pape, les
+évêques et les prêtres continuent loeuvre de Jésus-Christ en sauvant
+les hommes. Ils les sauvent en les baptisant au nom du Père et du
+Fils et du Saint-Esprit, ce qui les enlève à Lucifer et les donne à
+Dieu, en nourrissant leurs âmes de la sainte Eucharistie et en leur
+pardonnant leurs péchés. Quand quelqu'un est baptisé il appartient à
+Jésus-Christ, et pour aller au ciel il n'a qu'à faire ce que
+Jésus-Christ lui a commandé. Ce qu'il a commandé ne doit pas être
+bien difficile, car Jésus-Christ était trop bon pour faire un
+règlement bien sévère. Ce ne doit pas être plus sévère que le
+règlement du couvent. Jésus-Christ n'aurait pas pris la peine de tant
+souffrir pour sauver les hommes sil n'avait pas voulu leur rendre le
+chemin assez facile. Cependant, on dit qu'il y a beaucoup d'hommes
+qui ne veulent pas faire les choses faciles que Jésus-Christ demande.
+C'est un autre mystère. Il y a une chose que Jésus-Christ demande
+surtout que l'on fasse, c'est de recevoir la sainte Eucharistie ou la
+sainte communion. J'ai entendu lire l'Évangile, c'est-à-dire le récit
+de ce que Jésus-Christ a dit et fait pendant quil était sur la terre,
+et je suis certaine quil a dit que pour aller au ciel il faut
+communier, recevoir la sainte Eucharistie. Et Il l'a dit sur un ton
+presque fâché, car il y avait des méchants qui ne voulaient pas
+communier. Ce n'est pas dit comme cela dans l'Évangile, mais je suis
+certaine que ça veut dire cela. Et c'est là, cher Papa, ce qui me
+fait de la peine, et c'est pour vous en parler que j'ai écrit cette
+longue lettre que j'ai mis six jours à vous écrire. Je veux faire
+tout ce que Jésus-Christ nous a dit de faire, car je veux aller au
+ciel et non pas en enfer. Quand j'ai parlé aux soeurs et leur ai
+demandé de me laisser faire ma première communion au mois de mai
+prochain, elles m'ont dit que j'étais trop jeune pour comprendre ce
+que c'était que de communier, qu'il faudrait attendre au moins un an,
+peut-être deux. Et si je venais à mourir, je n'irais donc pas au
+ciel, car le ciel n'est ouvert qu'aux enfants baptisés qui meurent
+avant de savoir ce que Jésus-Christ a ordonné, et à ceux qui étant
+assez vieux pour savoir ce qu'Il ordonne, le font de leur mieux. Et
+moi, je suis assez vieille pour savoir que Jésus-Christ veut que nous
+communiions. C'est là, cher Papa, ce qui me fait tant de peine.
+Souvent je me réveille dans la nuit, et j'ai peur. Je vous ai écrit
+cette longue lettre pour vous montrer que je comprends mon
+catéchisme, et pour vous demander d'écrire à la mère supérieure pour
+qu'elle ait la bonté de me laisser faire ma première communion cette
+année. Alors, si je venais à mourir, je serais certaine d'aller au
+ciel, et je n'aurais plus peur d'aller en enfer. Vous écrirez à la
+mère supérieure, n'est-ce pas? cher Papa, car vous devez vouloir que
+votre petite fille aille au ciel où est maman, et où vous irez
+vous-même. Ça vous ferait de la peine, je pense, si vous ne m'y
+trouviez pas. Votre petite fille qui vous aime beaucoup et qui vous
+embrasse.
+
+ Marie.
+
+"J'ajoute ceci pour vous dire que j'ai montré le brouillon de ma
+lettre à la mère Thérèse qui me fait la classe pour faire corriger
+les fautes de français. Elle a pleuré beaucoup en la lisant. Pourquoi
+a-t-elle pleuré? Est-ce qu'il y a quelque chose dans cette lettre qui
+a pu lui faire de la peine? Moi je pleure seulement quand j'ai de la
+peine.
+
+"Encore votre petite fille qui vous aime.
+
+ Marie."
+
+--Mon Dieu, murmura Lamirande, en remettant dans son portefeuille
+cette lettre sur laquelle étaient tombées de douces larmes, je
+pourrai tout supporter tant que Vous me laisserez cette enfant!
+
+
+
+Chapitre XXVI
+
+
+ Pluet super peccatores laqueos.
+
+ Il fera pleuvoir des pièges sur les pécheurs.
+
+ Ps. X, 7.
+
+
+Leverdier vint rejoindre Lamirande au moment où celui-ci se préparait
+à quitter l'hôtel du parlement.
+
+--Mon cher Lamirande, dit-il, une lueur d'espérance!
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--Une dépêche dans la dernière édition de l'_Ottawa Herald_ annonce
+que tous les évêques sont de nouveau réunis à Montréal. Si
+monseigneur était revenu sur sa décision, tout serait sauvé!
+
+--Quoi qu'il en soit, répliqua Lamirande, que la volonté de Dieu soit
+faite!
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, vers huit heures, Montarval était dans son
+bureau particulier à l'hôtel du gouvernement. Duthier vint l'y
+trouver.
+
+--Maître, dit l'huissier, il y a du nouveau. Lamirande vient de
+recevoir une dépêche de l'archevêque de Montréal et il se prépare à
+partir par le train de neuf heures avec Leverdier.
+
+--Très bien, suis-les jusqu'à l'évêché. Quand ils en sortiront,
+observe-les attentivement. Tu es assez intelligent pour voir, au seul
+aspect d'un homme, s'il est de bonne ou de mauvaise humeur, heureux
+ou contrarié. Regarde surtout Leverdier. Plus facilement que
+Lamirande il laissera lire sur ses traits l'état de son âme. Si
+Leverdier, en sortant de l'évêché, a l'air joyeux, et si tous deux se
+dirigent vers la gare du Pacifique pour prendre le train d'une heure,
+télégraphie-moi immédiatement ces quatre mots, sans signature: _Beau
+temps, une heure._ Si Leverdier a l'air triste et abattu, tu n'auras
+pas besoin de télégraphier du tout.
+
+--Mais s'il n'avait l'air ni triste ni joyeux?
+
+--Cela ne se peut pas! Et maintenant, avant de partir pour Montréal
+avertis tes deux compatriotes de se tenir à mes ordres, dès onze
+heures.
+
+ * * * * *
+
+Vers onze heures, Lamirande et Leverdier gravissaient le perron de
+l'archevêché de Montréal. Tous deux étaient en proie à une vive
+émotion et le coeur leur battait comme s'ils venaient de faire une
+longue course. "Venez me voir au plus vite", voilà tout ce que disait
+la dépêche de l'archevêque; mais c'était assez pour faire renaître
+l'espoir dans le coeur des deux amis.
+
+--Cela ne peut signifier qu'une chose, s'était écrié Leverdier:
+monseigneur, cédant à la pression que les prêtres ont dû exercer sur
+lui, est revenu sur sa décision et va te livrer les archives de
+Ducoudray.
+
+--Je le crois fermement, moi aussi, fît Lamirande; mais une crainte
+m'obsède. J'ai peur que même cette preuve ne soit inefficace. J'ai
+peur que les prévisions de monseigneur ne se réalisent et que la
+majorité ne reste, malgré tout, du côté du gouvernement. Vaughan m'a
+déclaré formellement, hier soir, que quand même mon accusation serait
+prouvée, il n'en serait pas moins favorable au projet. Et, tu le
+sais, sept ou huit députés ne jurent que par lui. Je comptais
+particulièrement sur Vaughan parmi les députés non catholiques, et
+voilà qu'il m'échappe. Tant il est vrai de dire que là où la foi
+manque tout manque. Monseigneur me l'avait fait remarquer; je vois
+maintenant jusqu'à quel point il avait raison.
+
+--Mais au moins si nous avons ces pièces à conviction tu seras
+réhabilité aux yeux de la Chambre et du pays!
+
+--Hélas! que vaudra cette petite satisfaction personnelle si nous
+manquons le but principal!
+
+C'était en causant ainsi que les deux amis avaient fait leurs
+préparatifs de départ pour Montréal.
+
+Ce fut pour eux un moment de véritable angoisse que celui où ils
+franchirent l'entrée du salon de l'archevêché. Tous les archevêques
+et évêques y étaient réunis. L'archevêque de Montréal vint au devant
+de ses visiteurs.
+
+--Ce n'est pas en vain, mon cher monsieur Lamirande, dit-il, que vous
+avez compté sur le dévouement et le patriotisme du clergé... Vous
+l'emportez. Je vous ai fait venir pour vous remettre ce que je vous
+ai refusé l'autre jour.
+
+Lamirande ne put que balbutier quelques paroles à peine
+intelligibles. L'archevêque continua:
+
+--Je sais ce que vous avez fait. J'ai vu votre lettre au clergé. Elle
+a produit tout l'effet que vous pouviez en attendre. Depuis plus
+d'une semaine ma table est de nouveau encombrée de lettres, mais
+celles-ci ne sont pas anonymes, et autant les premières me
+désolaient, autant les dernières m'ont rempli de joie et de
+consolation. Tous ont eu la même pensée. Tous m'ont écrit ou sont
+venus me voir. Tous, jeunes et vieux, séculiers et réguliers, ont dit
+la même chose: "Parlez, monseigneur; faites connaître les secrets que
+vous possédez, ne songez pas à nous, à ce qui peut nous arriver, mais
+à l'Église, mais au pays." Par un seul n'a tenu un autre langage. En
+face de ce mouvement sublime je ne puis hésiter davantage. Je vais
+tout vous mettre entre les mains, avec une lettre collective signée
+par tous mes vénérables collègues. Aucun député catholique n'osera
+voter le projet ministériel à la suite des révélations que vous allez
+faire....
+
+--Je suis vraiment ravi, monseigneur, reprit Lamirande. Je bénis et
+je remercie Dieu de cette grande consolation. Cependant, un doute
+affreux me poursuit. Je crains qu'après tout ces révélations ne
+soient inutiles; je crains que la majorité ne reste quand même du
+côté du gouvernement. Vous aviez raison, monseigneur, de dire que la
+foi est la base de tout.
+
+--Enfin, dit l'évêque, nous ferons tout ce que nous pourrons. Nous
+accomplirons notre devoir jusqu'au bout. Dieu se chargera du reste.
+Après tant de dévouement, Il fera, j'en suis persuadé, un véritable
+miracle, s'il le faut, pour sauver la position, à la dernière minute.
+
+Puis le prélat remit à Lamirande des copies photographiées de tous
+les documents que Ducoudray lui avait laissés, ainsi qu'une lettre
+signée par tous les évêques.
+
+--Je garde, dit-il, les originaux, mais si quelqu'un veut les
+consulter je les tiens à la disposition du public.
+
+Les deux députés prirent ensuite congé des prélats. En sortant de
+l'archevêché, la figure de Leverdier rayonnait. À la pensée qu'au
+moins son ami ne serait plus un objet de mépris ou de pitié, son âme
+se remplissait d'une joie indicible que l'observateur le moins
+attentif aurait pu lire dans ses yeux et sur son front. Aussi Duthier
+crut-il devoir ajouter un mot à la formule. Il télégraphia à
+Montarval: _Très beau temps, une heure_.
+
+--Imbécile! murmura le ministre en lisant cette dépêche. Puis il
+sonna et fit entrer dans son bureau deux individus qui, depuis une
+demi-heure, attendaient dans une antichambre.
+
+--Vous avez parfaitement compris vos instructions? leur demanda-t-il.
+
+--Oui, maître, répondit l'un d'eux.
+
+--Eh bien! faites.
+
+Ils se retirèrent, et Montarval ferma la porte à clé derrière eux.
+Puis, il se mit à arpenter son cabinet en proie à une horrible
+émotion, à un accès de rage satanique, les poings crispés, l'écume à
+la bouche.
+
+--Il triomphe! Il triomphe! répéta-t-il d'une voix étranglée.
+
+S'exaltant de plus en plus, il apostropha ainsi l'Ange déchu:
+
+--Eblis! Dieu puissant, te laisseras-tu toujours, vaincre par ton
+éternel Ennemi! Nous touchions au succès, et voilà que tout menace de
+s'écrouler.
+
+Au moins, fais réussir cette dernière tentative que tu m'a inspirée.
+Que le fanatique adorateur de notre Ennemi soit broyé de telle sorte
+que sa mère elle-même ne pourrait le reconnaître!
+
+Tout à coup il s'arrêta.
+
+--Ah! quel oubli! s'écria-t-il. Ce malheureux Duthier prendra sans
+doute le train avec eux. J'aurai encore besoin de lui.
+
+Puis il écrivit un télégramme ainsi conçu:
+
+"Au chef de la gare à Mile End, pour être remis à l'huissier Duthier
+sur le train d'une heure de Montréal à Ottawa.
+
+"Avis important. Ne pas prendre même train que prennent deux amis."
+
+Il remit le télégramme à un commissionnaire avec ordre de l'expédier
+immédiatement.
+
+ * * * * *
+
+Lamirande et Leverdier avaient pris le train à une heure. Duthier
+les suivait toujours. Ils n'en firent aucun cas, tant ils étaient
+absorbés par l'examen des documents que l'archevêque de Montréal leur
+avait remis. L'horrible complot dépassait tout ce qu'ils avaient pu
+imaginer. C'était du satanisme pur et ouvertement déclaré.
+
+Au Mile End, il y eut un arrêt de quelques minutes. Sur le quai de la
+gare une foule d'ouvriers et d'oisifs faisait cercle autour d'un
+homme d'équipe étendu par terre.
+
+--Qu'a-t-il donc? demanda Lamirande en ouvrant une fenêtre.
+
+Lamirande remit vivement à Leverdier les papiers qu'il examinait. Il
+ne songea plus aux graves problèmes politiques qui le préoccupaient
+tout à l'heure. Il n'était plus que médecin et n'avait plus qu'une
+pensée: sauver la vie de ce malheureux. Dans un instant, il était sur
+le quai. Il écarta la foule et examina le foudroyé.
+
+--Il n'est peut-être pas mort, s'écria-t-il; mais faites de l'espace,
+je vous en prie, donnez-lui de l'air.
+
+La foule se recula un peu, et Lamirande se mit à pratiquer sur
+l'ouvrier électrisé la respiration artificielle.
+
+Pendant ce temps, le chef de la gare se mit à crier:
+
+"Un télégramme pour M. Duthier, huissier. M. Duthier est-il ici?"
+
+L'huissier qui était dans la foule se présenta et prit son
+télégramme.
+
+Leverdier vint rejoindre Lamirande. Il avait remis tous les documents
+dans son sac de voyage qu'il tenait à la main.
+
+--Nous allons manquer le train dit-il à Lamirande.
+
+En effet, à ce même moment le cri: En voiture _All aboard!_ se fit
+entendre.
+
+--Je ne puis laisser mourir cet homme, dit Lamirande. Le devoir du
+moment est ici. Du reste, dans une heure, il y aura un train pour
+Ottawa par le Grand Atlantique.
+
+Et il continua de prodiguer ses soins à l'ouvrier qui commençait à
+donner quelques signes de vie.
+
+Duthier, qui s'était approché, avait entendu les dernières paroles de
+Lamirande.
+
+--Mon télégramme m'avertit, se dit-il, de ne pas voyager avec ces
+messieurs. Le maître ne veut pas, sans doute, pour une raison ou pour
+une autre, que j'arrive à Ottawa en même temps qu'eux; mais
+puisqu'ils vont prendre le train du Grand Atlantique je puis bien,
+sans désobéir, continuer par ce train-ci.
+
+Et au moment où le convoi s'ébranle, il saute sur le marchepied d'un
+des wagons. Dans quelques instants le train file vers Ottawa à une
+vitesse de quatre-vingt-dix milles à l'heure.
+
+Duthier, qui était quelque peu philosophe, lia conversation avec un
+autre voyageur.
+
+--Ils ont beau dire, fit-il sentencieusement, le progrès est une
+belle chose. Voyez comme nous filons! Il y a cinquante ans, on
+croyait que la vapeur était le dernier mot du progrès. Un train qui
+faisait régulièrement ses soixante milles à l'heure était presque une
+merveille: on en parlait dans les journaux. Aujourd'hui que
+l'électricité a remplacé la vapeur, soixante milles à l'heure, c'est
+bon pour les trains de marchandises. Pour les voyageurs, c'est
+quatre-vingts ou quatre-vingt-dix milles qu'il faut. J'ai même lu
+dernièrement qu'aux États-Unis et en Angleterre il y a des trains qui
+font cent milles à l'heure. Nous sommes toujours un peu en retard en
+ce pays-ci.
+
+--Quand on déraille je trouve qu'une vitesse de quatre-vingts milles
+à l'heure est amplement suffisante, fit son interlocuteur.
+
+--Oui, mais grâce au progrès, au perfectionnement des voies ferrées,
+les accidents sont bien moins fréquents qu'autrefois.
+
+--Moins fréquents, peut-être, mais certainement plus désastreux.
+C'est une vraie marmelade à chaque fois....
+
+--Êtes-vous contre le progrès, monsieur?
+
+--Je le suis, quand le progrès est contre moi.
+
+Cette réponse quelque peu énigmatique figea le loquace huissier. Il
+reprit la lecture de ses journaux interrompue par l'incident de Mile
+End.
+
+Le temps était bas et brumeux. On ne voyait pas à deux cents pieds
+dans les champs. Le mécanicien ne devait pas voir davantage devant
+lui.
+
+On avait passé la dernière station avant d'arriver à Ottawa. Le train
+filait toujours comme l'éclair. Tout à coup, une série d'horribles et
+de rapides secousses, une oscillation formidable, un craquement
+sinistre; puis un amas de débris en bas du remblai et un hideux
+concert de cris agonisants qui déchiraient le brouillard.
+
+La pauvre humanité venait d'offrir un nouvel holocauste au dieu
+Progrès.
+
+
+
+Chapitre XXVII
+
+
+ Et dabo vobis pastores juxta cor meum.
+
+ Je vous donnerai des pasteurs selon mon coeur.
+
+ Jérem. III, 15.
+
+
+À trois heures la Chambre s'était réunie. Presque au début de la
+séance, le président du comité d'enquête donna lecture du rapport
+constatant que Lamirande n'avait produit aucune preuve à l'appui de
+son accusation et qu'il avait cependant refusé de la retirer. Un
+député ministériel anglais se lève et propose que le député de
+Charlevoix soit invité par le président de la Chambre à retirer son
+accusation et à faire amende honorable au secrétaire d'État. Vaughan
+et Houghton interviennent et demandent que l'on retarde l'adoption de
+cette proposition jusqu'au retour de Lamirande.
+
+--J'ai une dépêche de lui, dit Houghton, m'annonçant qu'il partait de
+Montréal par le train d'une heure et qu'à son arrivée ici il aurait
+des explications à donner à la Chambre. Il peut arriver d'une minute
+à l'autre. À ce moment on remet un télégramme à Montarval. Par un
+effort suprême, il réussit à prendre un air grave et consterné en
+lisant la dépêche.
+
+--Malheureusement, dit-il, nous n'entendrons jamais les explications
+de notre collègue. Je viens de recevoir une dépêche qui annonce une
+affreuse nouvelle que la Chambre apprendra avec une profonde douleur.
+
+Puis, il donna lecture du télégramme.
+
+"Pointe Gatineau, 12 mars, 3 heures de l'après-midi.
+
+"Il vient de se produire, à deux milles d'ici, une terrible
+catastrophe. Le train numéro 9, parti de Montréal à 1 heure, a
+déraillé pendant qu'il marchait à une vitesse de quatre-vingts milles
+à l'heure. Le convoi est tombé d'une hauteur considérable et a été
+mis en pièces. Impossible en ce moment de donner la liste des tués et
+des blessés, mais le nombre des victimes est très considérable. Sept
+personnes seulement n'ont pas été blessées ou n'ont reçu que des
+contusions relativement légères. Ce sont Michel Panneton et Georges
+Bouliane, d'Aylmer, Pierre Fortin, de Hull, John McManus et James
+Woodbridge, d'Ottawa, Thomas Miller, de Toronto et Andrew King, de
+Montréal."
+
+--Comme vous voyez, monsieur le président, continua Montarval, le nom
+de notre collègue n'est pas sur cette liste. Il y a donc tout lieu de
+craindre qu'il ne soit parmi les morts ou les blessés. C'est vraiment
+terrible, et je ne trouve pas d'expression pour rendre la douleur que
+j'éprouve. Notre collègue, il est vrai, s'était mis dans une fausse
+position, mais je l'ai toujours cru de bonne foi, j'étais convaincu
+qu'il avait été cruellement mystifié et qu'il finirait par
+reconnaître loyalement son erreur. Personne plus que moi ne regrette
+sa mort prématurée, si réellement il est mort; personne plus que moi
+n'a pour lui de plus vives sympathies s'il est blessé.
+
+En parlant ainsi ce comédien accompli avait des larmes dans la voix.
+On aurait juré que son chagrin était sincère.
+
+La séance fut suspendue pour donner à l'émotion le temps de se
+calmer. De nouvelles dépêches ne firent que confirmer la première.
+Houghton, Vaughan et quelques autres députés partirent pour le lieu
+du sinistre. Vers quatre heures, le président reprit son siège et la
+séance continua. Le premier ministre demanda que la deuxième lecture
+du projet de constitution fût votée. Nous lèverons ensuite la séance,
+dit-il.
+
+Le président mettait la question aux voix, lorsqu'une rumeur, des
+exclamations de surprise l'interrompirent. Montarval devint livide.
+Lamirande et Leverdier venaient d'entrer.
+
+Rendu à son siège, Lamirande prit aussitôt la parole.
+
+--Monsieur le président, avant que vous mettiez la question aux voix
+je demande la permission de faire quelques observations. Ou plutôt,
+pour avoir le droit de les faire, je propose que le débat sur la
+deuxième lecture du _bill_ soit ajournée. Et d'abord, monsieur le
+président, on a paru surpris de nous voir en vie, le député de
+Portneuf et moi. Je m'explique cette surprise, car je viens
+d'apprendre l'épouvantable catastrophe arrivée au train sur lequel on
+nous croyait et sur lequel nous étions effectivement en partant de
+Montréal. Si nous ne sommes pas parmi les morts et les blessés
+là-bas, au lieu d'être sains et saufs ici, c'est que saint Michel,
+quoi qu'en pensent les lucifériens, est plus fort que Satan. Un
+incident providentiel nous a fait quitter, à Mile End, le train qui
+devait périr. La terrible calamité qui vient d'arriver me désole
+d'autant plus que j'en suis en quelque sorte la cause involontaire.
+En effet, cette calamité n'est pas le fruit d'un accident, mais d'un
+crime. Les dernières dépêches, que j'ai lues au moment d'entrer dans
+cette enceinte, disent que l'on a découvert que l'accident a été
+causé par le déplacement d'un rail et que l'on est sur la piste de
+deux individus à mine suspecte que l'on a vus sur la voie non loin de
+l'endroit où le déraillement s'est produit. Les dépêches ajoutent que
+parmi les morts est un nommé Duthier, huissier de cette Chambre. Sur
+lui on a trouvé une dépêche, sans signature, mais datée d'Ottawa et
+ainsi conçue:
+
+"Au chef de la gare à Mile End pour être remis à l'huissier Duthier
+sur le train d'une heure de Montréal à Ottawa." "Avis important. Ne
+pas prendre même train que prennent deux amis."
+
+--Ce qui indique clairement, continua Lamirande, que quelqu'un à
+Ottawa avait des raisons de croire que le train sur lequel se
+trouvaient les deux amis n'était pas très sûr. Évidemment, le pauvre
+Duthier a mal compris l'avertissement. Voyant les deux amis quitter
+le train à Mile End, il crut pouvoir continuer sa route sans
+inconvénient. Son manque de perspicacité lui a coûté la vie. Ces deux
+amis, avec lesquels il ne faisait pas bon voyager, c'étaient, sans
+aucun doute, le député de Portneuf et votre humble serviteur. Depuis
+la mort de M. Ducoudray, j'étais constamment suivi par ce malheureux
+Duthier. Je ne pouvais faire un pas sans l'avoir à mes trousses.
+Maintenant, pourquoi ne faisait-il pas bon de voyager en compagnie de
+ces deux amis? Quand vous connaîtrez, monsieur le président, les
+documents qu'ils portaient, vous comprendrez pour quelle cause le
+train qu'ils avaient pris ne devait pas se rendre à destination. Vous
+comprendrez aussi à quelle inspiration ont dû obéir les deux
+malfaiteurs qui ont déplacé le rail.
+
+Les députés et les spectateurs qui remplissaient les tribunes
+respiraient à peine. On aurait pu entendre voler une mouche ou courir
+une souris, tant le silence était absolu. Lamirande continua:
+
+--Maintenant, monsieur le président, toujours a l'appui de ma motion
+que ce débat soit ajourné, permettez que je donne lecture à cette
+Chambre d'une lettre collective des archevêques et évêques des
+provinces ecclésiastiques de Québec, de Montréal et d'Ottawa, lettre
+que S. G. l'archevêque de Montréal m'a remise aujourd'hui même.
+
+"Archevêché de Montréal, ce 11 mars 1946.
+
+"monsieur Joseph Lamirande, député à la Chambre des Communes d'Ottawa
+et aux autres députés de cette Chambre.
+
+"Messieurs les députés,
+
+"La Chambre des Communes est actuellement saisie d'un projet de
+constitution destiné, s'il devient loi, à établir une nouvelle
+confédération de toutes les provinces canadiennes. Beaucoup de
+personnes sont d'avis que cette constitution projetée est bien trop
+centralisatrice; qu'elle cache des pièges nombreux; qu'elle serait
+désastreuse pour la liberté religieuse des catholiques et la
+nationalité canadienne-française à cause des pouvoirs exorbitants
+qu'elle accorde au gouvernement central. Nous n'avons pas l'intention
+de discuter ce projet de constitution en tant quoeuvre politique;
+mais nous avons un devoir plus grave à remplir. Nous avons le devoir
+de vous déclarer que cette constitution que vous étudiez a été
+élaborée, clause par clause, non pas au sein du cabinet, comme vous
+et le public le supposez, mais au fond des loges maçonniques. Cette
+affirmation, si invraisemblable qu'elle puisse vous paraître, nous
+sommes en état de l'établir par des preuves irrécusables.
+
+"Vous savez tous que le jury du coroner, qui a fait une enquête sur
+la mort du journaliste Ducoudray, a déclaré que ce malheureux avait
+été assassiné par ordre de quelque société occulte dont il avait
+révélé les secrets à l'archevêque de Montréal. En effet, la veille de
+sa mort, frappé par la grâce et sincèrement converti, M. Ducoudray a
+remis entre les mains de l'archevêque de Montréal toutes les archives
+de la société dont il avait été, depuis plusieurs années, le
+secrétaire. Nous n'avons pas besoin de vous dire le sublime courage
+dont ce sectaire converti a fait preuve: le récit en a été fait à
+l'enquête. Mais ce qui n'est pas encore connu du public, c'est la
+nature des secrets qu'il a confiés à l'autorité religieuse. Eh bien!
+les documents qu'il a remis à l'archevêque de Montréal, et dont
+l'authenticité ne saurait être révoquée en doute, établissent qu'il
+existe en cette province une société horrible, une société de
+satanistes; d'hommes qui invoquent et adorent Satan et qui ont juré
+une haine à mort à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à Son Église. C'est
+au sein de cette société qu'a été discuté, élaboré et adopté, ligne
+par ligne, paragraphe par paragraphe, le projet de constitution qui
+vous est soumis. Et cette société infernale a adopté ce projet parce
+qu'elle y voyait le moyen le plus efficace possible de détruire la
+religion catholique en ce pays, ainsi que la nationalité
+canadienne-française, principal rempart de l'Église au Canada.
+
+"Tout cela, nous le savons, vous paraîtra incroyable. Nous avons
+confié à monsieur Lamirande des copies photographiées de ces
+documents. Examinez-les. Vous y trouverez la preuve de ce que nous
+affirmons. Les originaux sont déposés à l'archevêché de Montréal où
+vous pouvez les consulter. Parmi les documents, il y en a un que
+monsieur Ducoudray a préparé à l'archevêché de Montréal: c'est une
+liste des principaux membres de la société satanique. En tête de
+cette liste se trouvent les noms de monsieur Aristide Montarval et de
+sir Henry Marwood.
+
+"Au nombre des manuscrits remis à l'archevêque de Montréal il y en a
+qui portent cette signature: "Le Grand Maître". L'archevêque a fait
+examiner ces manuscrits par trois experts qui les ont comparés avec
+des lettres de monsieur Montarval et qui déclarent que l'écriture de
+ces papiers de la société secrète est identiquement la même que
+l'écriture des lettres. On trouvera l'attestation des experts parmi
+les pièces justificatives confiées à monsieur Lamirande.
+
+"Enfin, monsieur Ducoudray a déclaré à l'archevêque de Montréal, de
+la manière la plus solennelle, que le récit mis en circulation par
+son journal, la _Libre-Pensée_, d'une prétendue tentative que
+monsieur Lamirande aurait faite de vendre son influence au
+gouvernement, est une noire et abominable calomnie, inventée par le
+chef de la société, monsieur Montarval; que c'est, au contraire, le
+premier ministre qui a voulu corrompre monsieur Lamirande.
+
+"Maintenant, messieurs, vous vous demanderez, sans doute, comment il
+se fait que nous ayons gardé si longtemps le silence. La raison, la
+voici. À peine monsieur Ducoudray fut-il assassiné que l'archevêque
+de Montréal a commencé à recevoir des lettres anonymes menaçant de
+mort tous les prêtres du pays si les secrets de la société étaient
+révélés. Dans ces lettres, on avait soin de ne pas menacer
+l'archevêque de Montréal lui-même. Il était décidé, tout d'abord, à
+garder le silence, n'osant pas exposer la vie de ses prêtres et des
+prêtres des autres diocèses; car le meurtre de Ducoudray était une
+preuve que ces menaces n'étaient pas vaines. Les prêtres, mis au
+courant de la situation, ont prié, ont supplié, d'une voix unanime,
+l'archevêque de Montréal de faire connaître le complot ourdi contre
+l'Église et la nationalité française, quelles que puissent être, pour
+le clergé, les conséquences de cette révélation. En face de cette
+abnégation, l'archevêque de Montréal n'a pas cru devoir se taire plus
+longtemps. Il réunit ses collègues et leur communiqua toutes les
+pièces à lui confiées par Ducoudray. Après avoir mûrement examiné
+toutes choses, nous sommes tous d'avis que ces documents sont d'une
+authenticité incontestable.
+
+"Voilà, messieurs les députés, la situation exposée aussi simplement
+que possible. Nous avons à peine besoin de vous conjurer de mettre de
+côté tout esprit de parti, toute considération personnelle ou
+politique et de vous unir étroitement, afin de repousser cette
+législation satanique qu'on vous soumet. Vous comprendrez, nous en
+sommes convaincus, qu'aucun député catholique ne peut, en conscience,
+voter un projet de constitution élaborée par une société impie,
+expressément en vue de détruire la religion catholique en ce pays.
+Votre devoir impérieux est de rejeter une telle législation. Nous
+croirions insulter à votre intelligence, à votre foi et à votre
+patriotisme en insistant davantage sur ce qu'il convient de faire.
+Aucun de vous, nous en sommes persuadés, ne sera traître à son rôle
+de député, de catholique et de Canadien français. Aucun de vous ne se
+laissera duper par des sophismes qui, quelque spécieux qu'ils
+puissent être, ne sauraient vous faire oublier qu'on vous invite à
+sanctionner une législation préparée par le satanisme en vue de
+détruire parmi nous le règne social de Jésus-Christ."
+
+--Ce document, continua Lamirande, porte, je le répète, les
+signatures de tous les archevêques et évêques du Canada français.
+Ajouter à cette lettre le moindre commentaire ce serait l'affaiblir.
+Je me contente donc de proposer que le débat soit maintenant ajourné.
+
+Au silence absolu qui avait régné pendant la lecture de la lettre
+épiscopale succède, tout à coup, une véritable tempête
+d'exclamations, d'interpellations, de cris de colère. Tous les
+députés catholiques quittent leurs sièges et se précipitent vers
+Lamirande. Ils l'entourent, ils lui serrent les mains, ils le
+félicitent, ils lui demandent pardon. Celui qu'ils étaient disposés,
+il y a une demi-heure à peine, à chasser de l'enceinte parlementaire,
+tous le reconnaissent et l'acclament maintenant comme leur chef. Les
+quatre ministres catholiques laissent leurs collègues, traversent la
+Chambre et vont se joindre au groupe qui entoure Lamirande. C'est une
+scène indescriptible. Le président, voyant qu'il lui est impossible
+de maintenir l'ordre, déclare la séance suspendue jusqu'à huit heures
+et abandonne le fauteuil. À ce moment, rentrent Houghton, Vaughan et
+les autres députés qui s'étaient rendus au lieu de l'accident. En
+quelques instants on les met au courant de ce qui vient de se passer.
+
+--Eh bien! mon cher Vaughan, s'écrie Lamirande, tu me disais l'autre
+jour que tu ne me comprenais pas. Me comprends-tu maintenant?
+
+--Oui, je te comprends et je t'admire!
+
+--J'ai prouvé tout ce que j'ai avancé, n'est-ce pas?
+
+--Même davantage!
+
+--Et maintenant, en face de cette preuve, vas-tu me répéter,
+sérieusement, que tu es prêt à voter quand même cette constitution?
+
+--Oui, parce que, malgré son origine exécrable, pour moi, cette
+constitution est bonne.
+
+--Alors, cher ami, c'est à mon tour de dire: je ne te comprends pas!
+J'ajoute que tu m'aurais causé infiniment moins de peine en votant
+mon expulsion de la Chambre, qu'en donnant ton appui à cette oeuvre
+d'iniquité.
+
+Vaughan fut visiblement ému et embarrassé.
+
+--C'est toujours la même réponse, dit-il. Tu as la foi, je ne l'ai
+pas. Tu crois que la religion est le bien suprême de l'homme, et moi
+je me demande toujours si la vie humaine, comme la vie animale, ne
+finit pas à la mort. Pour toi, l'au-delà est une certitude, pour moi,
+c'est un problème que je ne puis résoudre.
+
+Et le jeune Anglais s'en alla pensif et triste.
+
+Les députés français et catholiques, ainsi que Houghton et ses
+partisans, se réunirent dans le bureau de l'opposition pour examiner
+les documents que Lamirande avait en sa possession et pour discuter
+la situation. Aucun d'eux ne songeait à aller dîner.
+
+--Personne ne manque à l'appel, dit l'un des ministres, ou plutôt
+ex-ministres, car les collègues catholiques de sir Henry avaient
+démissionné séance tenante.
+
+On fit l'appel nominal d'après une liste des députés qu'on s'était
+procurée. Pas un député de l'opposition, pas un député catholique ne
+manquait... excepté Saint-Simon.
+
+--Je suis prêt à mettre ma main dans le feu si ce misérable n'est pas
+en ce moment avec Montarval, s'écria Leverdier.
+
+
+
+Chapitre XXVIII
+
+
+ Erunt proditores.
+
+ Il y aura des traîtres.
+
+ II. Tim. III, 4.
+
+
+Effectivement, il y était.
+
+Profitant de la confusion qui suivit les révélations de Lamirande,
+Montarval s'était esquivé de la Chambre; et, en partant, il avait
+fait un signe impérieux à Saint-Simon de le suivre. Celui-ci hésita
+un instant. Sa conscience lui cria: "N'obéis pas, malheureux!" Ce
+cri, il l'entendit, malgré le bruit. Il l'aurait entendu au milieu
+d'une tempête, au fort d'une bataille; car cette faible voix
+intérieure domine tous les bruits du dehors, si formidables
+soient-ils. Au lieu de suivre Montarval, il fit deux pas vers
+Lamirande. Puis la pensée lui vint que Montarval pouvait le ruiner.
+"Pourquoi l'exaspérer inutilement? se dit-il; il n'y a pas de mal à
+aller voir ce qu'il me veut." Et il suivit le tentateur. Il venait de
+repousser, de fouler aux pieds la dernière grâce. À partir de ce
+moment la voix intérieure cessa de se faire entendre, et il descendit
+à l'abîme sans plus de résistance.
+
+--Comme vous le voyez, lui dit Montarval, lorsque les deux furent
+rendus dans un cabinet particulier réservé aux ministres; comme vous
+le voyez, la position est critique. Il faut se montrer à la hauteur
+de la situation. Jusqu'ici votre rôle a été facile. Vous nous avez
+aidés en _combattant_ notre politique, en nous attaquant, en nous
+injuriant. Ce rôle est fini. Maintenant vous devez en prendre un
+autre tout opposé.
+
+--Vous ne voulez pas dire que je dois parler en faveur de votre
+projet de constitution que j'ai condamné avec tant de violence?
+
+--Vous ne parlerez pas, si cela vous gêne. À l'heure qu'il est, du
+reste, les paroles sont inutiles. Mais vous voterez avec nous.
+
+--Voter cette constitution que j'ai tant dénoncée, et cela au moment
+même où tous mes compatriotes la repoussent avec indignation! Mais
+vous voyez bien que c'est une impossibilité. Je serais à jamais
+déshonoré!
+
+--Et si vous ne la votez pas, vous serez non seulement déshonoré,
+mais ruiné par-dessus le marché.
+
+--Que voulez-vous dire? balbutia le malheureux.
+
+--Voici. Vous le savez, je puis prouver que vous vous êtes vendu au
+gouvernement et je puis vous jeter sur le pavé. Je ferai l'un et
+l'autre si vous ne votez pas comme je veux.
+
+--Mais c'est une cruauté inutile. Un vote de plus ou de moins ne peut
+pas changer le résultat. Je ne voterai pas contre, cela devrait vous
+suffire.
+
+--Cela ne me suffit pas, parce qu'un seul vote peut faire pencher la
+balance d'un côté ou de l'autre. Le président de la Chambre, j'en
+suis convaincu, est contre nous. Il ne faut donc pas qu'il y ait
+égalité de voix. Tous les députés catholiques voteront contre nous,
+et en quittant la Chambre j'ai vu plusieurs députés ministériels non
+catholiques qui entouraient Lamirande. Le résultat peut dépendre de
+votre voix. Il me la faut, entendez-vous!
+
+Et le ministre s'en alla brusquement, laissant le misérable député en
+proie, non au remords qui sauve, mais à la rage, au désespoir qui
+perd.
+
+ * * * * *
+
+À la réunion des députés opposés au gouvernement, il fut décidé
+que l'on précipiterait le dénouement, en insistant sur la mise aux
+voix de la deuxième lecture, dès l'ouverture de la séance, à huit
+heures. Si nous devons avoir la majorité, disaient Houghton et
+Lamirande, nous l'aurons ce soir, avant que Montarval ait le temps de
+nouer d'autres intrigues.
+
+La Chambre était au grand complet. Elle se composait de 243 membres,
+sans compter le président qui, on le sait, ne vote que lorsqu'il y a
+partage égal des voix. Si tous les députés votaient, ce partage égal
+ne pourrait pas se produire.
+
+Les tribunes regorgeaient de monde. Une agitation fiévreuse régnait
+partout. L'assemblée était houleuse. Le président, en prenant son
+siège, put difficilement obtenir un peu de silence et un ordre
+relatif.
+
+Aussitôt que la séance est ouverte, éclatent les cris connus _:
+Question! Question! Aux voix! Aux voix!_ Personne ne se lève pour
+parler. Les ministres paraissent aux abois. Sir Henry, d'ordinaire si
+habile à discerner ces courants dangereux qui se forment subitement
+au sein des assemblées, à les diriger, tout en ayant l'air de les
+suivre, semble réduit à quia. Montarval lui-même, si fécond en
+ressources, ne trouve plus rien. On aurait dit que, désespéré, il
+attendait la fin. Et les cris: _Question! Aux voix!_ redoublent.
+Enfin Vaughan se lève. Le silence se fait aussitôt.
+
+--Monsieur le président, dit-il, je ne puis laisser mettre la
+deuxième lecture aux voix sans donner un mot d'explication, sans dire
+ce que je pense de la proposition qui nous est faite. J'ai examiné
+les documents confiés par l'archevêque de Montréal à mon ami le
+député de Charlevoix. Leur parfaite authenticité ne saurait être mise
+en doute. Il est donc établi que le projet de constitution dont la
+Chambre est saisie est loeuvre, non du cabinet, mais d'une société
+occulte. Le secrétaire d'État et le premier ministre sont les deux
+principaux chefs de cette organisation secrète. Je déteste les
+associations de ce genre, les intrigues ténébreuses qui ne sont
+ténébreuses que parce qu'elles sont criminelles. C'est dire assez
+clairement que je n'ai plus aucune confiance dans le premier ministre
+et son collègue le secrétaire d'État. C'est dire aussi que le
+ministère actuel doit disparaître. Toutefois, et bien que la conduite
+de ces deux ministres ne m'inspire que du dégoût, je voterai la
+deuxième lecture de ce projet de constitution parce cette oeuvre
+politique, malgré le vice de son origine, me paraît bonne. Que le but
+des auteurs de ce projet ait été de nuire à l'Église catholique et à
+l'élément français, c'est indiscutable. Ils ont agi par haine, par
+passion. Je condamne leurs motifs; mais, enfin, le résultat de leur
+travail, je ne puis que l'approuver. Je suis favorable, j'ai toujours
+été favorable à l'établissement d'un grand Canada avec un
+gouvernement fort; à la fusion des races; à un peuple uni, parlant
+une seule langue, la langue anglaise. Quant à l'Église catholique, je
+ne lui suis certes pas hostile; car si dans le monde entier il existe
+une religion qui possède quelque droit au respect et à la
+reconnaissance de l'humanité, c'est la religion catholique romaine,
+la seule raisonnable, la seule logique. Mais, enfin, je suis d'avis
+que les intérêts du pays, du grand Canada que je veux aider à
+établir, doivent passer avant les intérêts d'une société religieuse
+quelque respectable qu'elle soit. Si l'Église catholique doit se
+trouver mal du régime proposé, je le regrette sincèrement; ce regret
+ne constitue cependant pas une raison suffisante pour moi de
+repousser ce projet de constitution. Sans doute, je penserais, je
+parlerais, et je voterais autrement si j'étais un catholique fervent
+comme l'est mon bon et cher ami le député de Charlevoix à qui, je le
+sais, je fais terriblement de la peine en ce moment. Mais je ne le
+suis pas. Je suis partisan de la grandeur matérielle. Je ne puis
+m'élever à une région plus haute, que j'entrevois, mais qu'il m'est
+aussi impossible d'atteindre qu'il est impossible aux habitants de la
+basse-cour de suivre l'aigle dans son vol vers les astres. Le régime
+politique qu'on nous propose m'offre tout ce que je puis comprendre,
+tout ce que je puis croire: la grandeur politique de mon pays. Je
+l'accepte, tout en méprisant souverainement la main qui nous la
+présente.
+
+Cet étrange discours où se traduisaient les doutes, les faiblesses,
+les contradictions, les aspirations vagues de cette pauvre âme que
+Dieu et le démon se disputaient, produisit une profonde impression
+sur la Chambre. Il y eut un moment de silence. Montarval se pencha
+vers sir Henry et lui glissa tout bas quelques mots à l'oreille. Le
+premier ministre sourit: il avait trouvé rejoint. Vaughan, sans le
+soupçonner, avait tendu aux ministres naufragés une planche de salut.
+
+--Monsieur le président, dit le premier ministre, je remercie
+vivement l'honorable député qui vient de parler. Je le remercie de
+l'attitude si patriotique qu'il prend en ce moment de crise. Sans
+doute, je regrette de constater qu'il n'a plus confiance dans le
+cabinet, mais je me réjouis de voir qu'il sait distinguer entre les
+ministres et leur politique; entre les fautes qu'ils ont pu commettre
+en élaborant ce projet de constitution, et ce projet lui-même.
+J'avoue qu'il y a eu des imprudences de commises; j'avoue que les
+documents que l'on a produits, et dont je ne conteste pas
+l'authenticité, jettent un certain louche sur ma conduite et sur
+celle de mon collègue, le secrétaire d'État. Sans doute, les auteurs
+de la lettre collective, qu'on a lue ici cet après-midi, exagèrent
+beaucoup notre culpabilité; mais je confesse que, dans notre désir,
+peut-être trop ardent, d'assurer le succès de la grande oeuvre
+politique que nous avions entreprise, nous avons été imprudents dans
+le choix des moyens. Aussi sommes-nous bien décidés à subir, sans
+murmurer, le châtiment dû à cet excès de zèle, à cette faute, si vous
+voulez. Nous avons l'intention d'abandonner la direction des
+affaires, dès que nous le pourrons sans manquer de patriotisme. Mais
+avant de nous en aller, nous voulons voir cette constitution adoptée;
+nous voulons que l'établissement d'un Canada uni, d'un grand Canada
+soit chose réglée. Nous ne demandons pas un vote de confiance à la
+Chambre. Nous nous engageons à ne pas considérer l'adoption de la
+constitution proposée comme un vote de confiance dans le cabinet
+actuel. Nous demandons seulement aux députés de rester fidèles à
+eux-mêmes; de ne pas se déjuger, parce que deux ministres ont manqué
+de prudence; de ne pas rejeter un projet qu'ils ont déclaré bon,
+parce que ce projet a été discuté ailleurs que dans le cabinet. Nous
+ne leur demandons pas de nous épargner, mais nous avons assez de
+confiance dans leur patriotisme pour croire qu'ils ne blesseront pas
+le pays en voulant nous frapper. Qu'ils mettent la dernière main à
+l'établissement du Canada uni en votant cette constitution, et ils
+n'auront pas besoin de nous signifier notre congé; nous nous en irons
+de nous-mêmes, heureux de n'avoir à nous reprocher qu'un excès de
+zèle en faveur d'une grande cause. Sans doute, si nous n'écoutions
+que nos sentiments personnels nous pourrions démissionner
+immédiatement et laisser à d'autres le soin de conduire l'entreprise
+à bonne fin. Ce serait dangereux et peu patriotique de notre part.
+Une crise ministérielle en ce moment pourrait entraîner des
+complications que nous regretterions ensuite. Encore une fois, qu'on
+assure l'avenir de la patrie en la dotant de cette constitution, qui
+a déjà été ratifiée une première fois par l'immense majorité de cette
+Chambre, que les députés accomplissent ce devoir de patriotisme; puis
+nous ferons le nôtre, en remettant notre démission entre les mains de
+Son Excellence.
+
+Ce discours habile produisit un effet marqué sur les députés
+ministériels anglais, moins un petit nombre. Les députés ministériels
+français, dans une autre circonstance, se seraient peut-être laissé
+prendre aux gluaux du rusé premier ministre; mais aujourd'hui le
+voile est complètement déchiré, Ils voient clairement l'abîme vers
+lequel ils marchaient. En ce moment les sophismes de sir Henry sont
+impuissants à leur remettre le bandeau sur les yeux.
+
+Sir Henry et Montarval s'aperçoivent de l'état des esprits et
+comprennent qu'ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour fortifier leur
+position.
+
+C'est un coup de dé, dit Montarval à Sir Henry. La majorité sera bien
+faible d'un côté ou de l'autre. Nous n'avons rien à gagner en
+temporisant.
+
+Et il se met à crier, lui aussi: "Aux voix! Aux voix!"
+
+Le président met d'abord aux voix l'amendement traditionnel proposé
+par Houghton et Lamirande: "Que ce _bill_ ne soit pas lu une deuxième
+fois maintenant, mais dans six mois." "Tous ceux qui sont en faveur
+de l'amendement voudront bien se lever," dit-il. Jamais on n'avait
+voté à Ottawa sous le coup d'une pareille émotion. L'un après
+l'autre, les députés favorables au rejet du _bill_ se lèvent. Ils
+sont au nombre de 121. Saint-Simon, le chapeau rabattu sur les yeux,
+n'a pas bougé. Un frémissement parcourt les rangs des députés
+français. Un grondement sourd se fait entendre.
+
+--À l'ordre, messieurs, dit le président. Tous ceux qui sont contre
+l'amendement voudront bien se lever.
+
+L'assistant-greffier crie les noms des votants, pendant que le
+greffier les enregistre. Parmi les noms de ceux qui votent contre le
+renvoi du _bill_ à six mois, contre son rejet, est celui de
+Saint-Simon. Les sifflets éclatent, menaçants. C'est avec difficulté
+que le président les peut faire cesser suffisamment pour permettre
+aux greffiers d'achever l'enregistrement des voix. Enfin, la tâche
+est finie. Le greffier en chef, visiblement ému, annonce le résultat
+du scrutin.
+
+--Pour l'amendement, 121: contre, 122.
+
+--_The amendment is lost_, l'amendement est rejeté, dit le président.
+
+Une tempête accueille ces paroles. Du côté ministériel, ce sont des
+applaudissements frénétiques; du côté de l'opposition, des cris de
+colère et de malédiction, des sifflets et des huées. Cette scène
+indescriptible dure cinq minutes. Le président ne peut rien faire
+pour rétablir l'ordre. C'est Lamirande qui réussit enfin à obtenir un
+peu de silence.
+
+--Les noms! dit-il, je demande les noms.
+
+Alors le greffier lit, par ordre alphabétique, les noms de ceux qui
+ont voté pour l'amendement, puis les noms de ceux qui ont voté
+contre.
+
+Cette formalité remplie, Lamirande se lève de nouveau.
+
+--Monsieur le président, dit-il, je vois que le nom du député du
+comté de Québec se trouve parmi les noms de ceux qui ont voté contre
+l'amendement. Comme il est parfaitement connu que l'honorable député
+s'est déjà montré très hostile au projet, j'ai lieu de supposer qu'il
+a voté par erreur contre le renvoi du _bill_.
+
+C'est tout ce que le règlement lui permet de dire.
+
+Cet appel n'a aucun effet. Le malheureux n'hésite pas un instant.
+
+--Ce n'est pas une erreur, dit-il.
+
+Nouvelle tempête de huées et de sifflets auxquels se mêlent les cris
+de: Traître! Vendu!
+
+Le président a perdu tout contrôle sur l'assemblée. C'est encore
+Lamirande qui parvient à rétablir un peu d'ordre.
+
+--C'est maintenant, dit le président, la question principale, la
+deuxième lecture qui est mise aux voix.
+
+Le règlement permet de parler: Saint-Simon se lève, pâle, hagard. Le
+silence se fait aussitôt, car tous sont curieux d'entendre ce qu'il
+peut bien avoir à dire pour expliquer sa volte-face.
+
+--Monsieur le président, clame-t-il d'une voix fausse et criarde, je
+désire répondre aux injures dont j'ai été l'objet, en donnant la
+raison qui m'engage à voter cette constitution que j'ai naguère
+combattue. C'est tout simplement, pour moi, une question de choisir
+le moindre de deux maux. Je me suis vivement opposé au projet de
+constitution qui nous est soumis, et je le trouve encore mauvais;
+mais quand je songe que si l'opposition réussit à le faire respecter,
+la province de Québec tombera peut-être entre les mains du député de
+Charlevoix et de ses pareils, je ne puis me décider à exposer le pays
+à un tel malheur. Le Canada uni qu'on veut établir laissera sans
+doute à désirer; mais la Nouvelle France, fanatisée, intolérante,
+digne des temps de l'inquisition et du moyen âge que le député de
+Charlevoix et ses amis veulent nous donner, serait tout simplement
+inhabitable. Je vais donc voter cette constitution que je n'aime pas
+pour épargner à notre province un malheur épouvantable.
+
+Tant d'audace plongea l'assemblée dans une sorte d'étonnement mêlé de
+stupeur. Les députés français éprouvèrent un dégoût tellement profond
+que, ne trouvant plus aucun moyen de le manifester d'une manière
+suffisante, ils se turent. L'enregistrement des voix sur la deuxième
+lecture se fit au milieu d'un profond silence. Le résultat, du reste
+était connu d'avance.
+
+--Pour, 122; contre, 121, dit le greffier.
+
+--_The motion is carried._ La motion est adoptée, fit le président.
+
+Puis la séance est levée, et les députés se réunissent par groupes,
+discutant avec bruit.
+
+--Tout espoir n'est pourtant pas perdu, dit Lamirande à ses amis
+Leverdier et Houghton. Cette majorité d'une voix due à la trahison.
+Dieu ne peut pas permettre qu'elle fixe à tout jamais les destinées
+d'un peuple.
+
+
+
+Chapitre XXIX
+
+
+ Cor hominis disponit viam suam;
+ sed Domini est dirigere gressus ejus.
+
+ Le coeur de l'homme prépare sa voie;
+ mais c'est au Seigneur à conduire ses pas.
+
+ Prov. XVI, 9.
+
+
+Le lendemain de la deuxième lecture, le projet de constitution entra
+dans la plus redoutable de toutes les épreuves qu'un projet de loi
+doive subir: l'épreuve du "comité général" ou "comité de toute la
+chambre". Le président quitte le fauteuil et appelle au bureau du
+greffier, pour présider le comité, le député que le promoteur du
+_bill_ lui désigne, Sir Henry eut soin de faire confier ce poste
+important à un de ses partisans aveugles.
+
+C'est en "comité général" qu'un bill est discuté article par article,
+clause par clause, examiné, tourné et retourné en tout sens. C'est
+pendant cette phase de la procédure qu'on propose les amendements.
+Chaque député a le droit de parler autant de fois qu'il juge àpropos.
+On vote par assis et levé; le greffier compte les votants, il
+n'enregistre pas les noms.
+
+Pendant dix jours, l'opposition, qui se compose maintenant du parti
+de Houghton renforcé des députés catholiques, moins Saint-Simon, et
+de quelques députés anglais jadis partisans du ministère, livre au
+gouvernement et à son _bill_ une succession d'assauts formidables
+mais inefficaces. Car bien que le président de la Chambre devenu
+simple membre du comité général vote toujours avec l'opposition, sir
+Henry et Montarval ont réussi, Dieu sait au moyen de quelles
+influences inavouables et criminelles, à détacher de l'année
+commandée par Houghton et Lamirande deux députés anglais. De sorte
+que l'opposition, en comptant pour elle la voix du président de la
+Chambre, se trouve réduite à 120, tandis que le parti ministériel
+compte maintenant 123, plus la voix du président du comité général
+acquise au gouvernement en cas d'un partage égal des voix résultant
+de l'absence momentanée de trois députés ministériels.
+
+Lamirande et Hougthon multiplièrent leurs efforts auprès de Vaughan
+pour l'engager à repousser la constitution, ou du moins à consentir à
+des amendements qui en eussent extrait une forte partie du venin que
+Montarval y avait mis. S'ils avaient pu gagner Vaughan à leur cause,
+ils auraient triomphé du coup, car ce jeune député était le chef
+reconnu d'un groupe de sept ou huit. Tous ces députés étaient prêts à
+se détacher du parti ministériel si Vaughan leur en avait donné le
+signal; mais aucun ne voulut le faire sans la permission du
+"capitaine". C'était donc Vaughan qui tenait la clé de la situation.
+Il resta sourd aux arguments de Houghton, aux prières, aux
+supplications de Lamirande.
+
+--Si je croyais à l'Église catholique comme tu y crois, disait-il un
+jour à Lamirande, le _bill_ actuel n'aurait pas un adversaire plus
+acharné que moi.
+
+--Et qu'est-ce qui t'empêche de croire, comme moi, à l'Église
+catholique? répliqua son ami.
+
+--J'ai comme un bandeau sur les yeux de l'intelligence; il y a comme
+un voile qui me cache la lumière... Si je pouvais le déchirer!
+
+--Aucun pouvoir humain ne peut ni enlever ni déchirer ce bandeau, ce
+voile, qui est très réel, nullement imaginaire. Nous, les croyants,
+nous le connaissons, l'Église le connaît, puisque, au jour solennel
+du Vendredi saint, elle demande à Dieu de l'enlever aux Juifs: _"Ut
+Deus et Dominus noster auferat velamen de cordibus eorum_..." Veux-tu
+réellement que ce bandeau soit enlevé, non de ton intelligence, car
+il n'est pas là, mais de ton coeur--_de corde tuo?_
+
+--Sans doute, je le voudrais!
+
+--Ah! Tu le voudrais! Je te demande de me dire je le veux. Je le
+voudrais et je le veux, tu le sais comme moi, n'ont nullement la même
+signification. _Je voudrais_ n'a jamais soulevé une paille, tandis
+que _je veux_ transporte les montagnes. Des milliers de gens qui
+descendent en enfer ont répété toute leur vie: _je voudrais_ me
+sauver... Voilà, mon ami, la différence entre _je voudrais_ et _je
+veux_.
+
+--La différence est grande, je le comprends. Aussi, je ne dis plus je
+voudrais croire, mais je veux croire.
+
+--Eh bien! si tu veux réellement croire tu vas prendre les moyens d'y
+arriver. La foi est un don gratuit de Dieu, sans doute. Comme tu
+disais, l'autre jour, _Spiritus ubi vult spirat_. Seulement, il ne
+faut pas abuser de ce texte. Il ne nous dispense pas de tout effort.
+L'esprit de Dieu souffle où il veut, mais il souffle sur celui qui
+s'en montre digne. Le libre arbitre et la grâce, la part de l'homme
+et la part de Dieu dans loeuvre du salut, voilà un profond mystère.
+Chose certaine, toutefois, c'est que, pour le salut, il faut la grâce
+et la correspondance à la grâce, l'aide de Dieu sans laquelle l'homme
+ne peut rien faire d'efficace, et l'effort, le _je veux_ de l'homme
+sans lequel la grâce de Dieu resterait sans effet. Car Dieu, comme
+dit saint Augustin, qui nous a créés sans nous, ne nous sauve pas
+sans nous. Et bien quil ne donne pas les mêmes grâces à tous, à tous
+Il en donne assez pour les sauver s'ils voulaient y correspondre. En
+ce moment, il te donne la grâce de dire _je veux croire_. À toi de
+correspondre à cette grâce en demandant la foi. Tu connais les
+prières de l'Église. Promets-moi de réciter, chaque jour, d'ici à
+quelque temps, trois _Ave Maria_ et le _Salve Regina_, pour obtenir
+la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Marie.
+
+--Et tu penses que cela sera suffisant pour m'obtenir la foi?
+
+--Je _sais_ que cette prière, faite dans l'intention de correspondre
+à la grâce que Dieu te donne de désirer la foi, t'obtiendra une
+nouvelle grâce. Cela, j'en suis certain. Quelle sera la nature de
+cette nouvelle grâce? Sous quelle forme se présentera-t-elle? Quand
+se présentera-t-elle? Je l'ignore, naturellement. Tout ce que je sais
+bien, c'est que toute grâce à laquelle il y a correspondance, de
+notre part, nous attire une nouvelle faveur, infailliblement. Par
+exemple, prends bien garde de résister à cette nouvelle grâce quand
+elle s'offrira. Elle peut arriver tout à coup; elle peut ne faire que
+passer devant toi pour ne plus jamais revenir.
+
+--Si je pouvais voir quelque miracle, quelque manifestation du
+surnaturel!
+
+--Mais tu pourrais voir ressusciter un mort sans obtenir la foi!
+
+--Pourtant, un semblable prodige me prouverait que le surnaturel
+existe.
+
+--Tu es tout environné de preuves de l'existence du surnaturel et tu
+n'y crois pas! Les miracles ne convertissent pas toujours.
+Souviens-toi de la malédiction de Notre-Seigneur; "Malheur à toi,
+Corozaïn, malheur à toi, Bethsaïde, car si les miracles qui ont été
+faits au milieu de vous avaient été faits autrefois dans Tyr et
+Sidon, elles auraient fait pénitence dans le cilice et dans la
+cendre". La vue des miracles ne donne pas toujours la foi; du moins,
+cette foi qui sauve, cette foi féconde parce qu'elle est accompagnée
+d'un changement de vie, de bonnes oeuvres, de sacrifices, de
+dévouement. Par contre, des milliers ont cru sans avoir jamais vu
+d'autre miracle que l'Église, ce "signe dressé au milieu des
+nations", selon les paroles du concile du Vatican. Mon cher ami, ne
+demande pas à voir des miracles; car ils pourraient se lever contre
+toi, comme les miracles de Notre-Seigneur se lèveront au jour du
+jugement contre Corozaïn, Bethsaïde et Capharnaüm, ces villes qui
+voyaient des prodiges sans se convertir, et qui seront traitées plus
+durement que la terre de Sodome. Demande plutôt la force de vivre
+selon la foi. Car tu as beau dire, si tu veux creuser jusqu'au fond
+de ton coeur, tu verras que c'est là où se trouve le véritable
+obstacle.
+
+--Il te semble donc que j'ai déjà la foi!
+
+--En effet, si la foi n'entraînait pas un changement de vie; si la
+foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ n'imposait pas plus d'obligations
+morales que la croyance aux vérités mathématiques, te dirais-tu
+incroyant? Tu crois que deux et deux feront toujours quatre, parce
+que, tout en le croyant, tu peux vivre à ta guise; mais si cette
+croyance avait pour corollaire le pardon des injures, ou l'abandon de
+certains plaisirs, ou quelque autre sacrifice qui répugne à la nature
+humaine, tu te demanderais peut-être si, après tout, deux et deux
+font toujours quatre....
+
+--C'est peut-être vrai, murmura Vaughan.
+
+--Sois certain que c'est vrai. C'est là où se trouve le voile, le
+bandeau: sur le coeur. Remarque bien les paroles de la sainte
+liturgie que je citais tout à l'heure: _Ut auferat velamen de
+cordibus eorum._ Vois-tu: _de cordibus_, non pas _de mentibus_.
+
+--Je souffre terriblement, dit le jeune Anglais.
+
+--Je comprends tes souffrances. Il se livre, dans ton âme, un combat
+formidable entre la grâce divine et Satan. Il y a longtemps que je
+suis avec anxiété les péripéties de cette lutte. Il me semble que
+nous touchons au moment décisif. Si tu veux que la grâce l'emporte
+sur Satan, prie: _Trois Ave_ et le _Salve Regina_ chaque jour....
+
+Puis, comme parlant à lui-même, il ajouta à mi-voix:
+
+--Je le sens, la crise par laquelle passe cette âme est intimement
+liée à la crise de notre patrie. Si cette âme succombe, tout est
+perdu; si elle triomphe, tout est sauvé. Ô mon Dieu! faites qu'elle
+triomphe; et si, pour mériter cette grâce, il faut un nouveau
+sacrifice, me voici!
+
+Ces paroles, que Vaughan avait saisies, le touchèrent profondément.
+
+--Je ferai ce que tu demandes, dit-il, je prierai...
+
+
+
+Chapitre XXX
+
+
+ Amen quippe dico vobis, si habueritis
+ fidem sicut granum sinapis, dicetis
+ monti huic; transi hinc illuc, et
+ transibit, et nihil impossibile erit vobis.
+
+ Je vous le dis, en vérité, si vous
+ aviez de la foi comme un grain de
+ sénevé, vous diriez à cette montagne:
+ Transporte-toi d'ici à là, et elle s'y
+ transporterait, et rien ne vous serait
+ impossible.
+
+ Matt. XVII, 19.
+
+
+Cette conversation avait eu lieu le soir du dixième jour après le
+commencement de la bataille "en comité général". Le lendemain, il fut
+impossible de prolonger la lutte. La liste des amendements était
+épuisés: tous avaient été impitoyablement rejetés. Le gouvernement
+triomphait et beaucoup de membres de l'opposition étaient
+profondément découragés.
+
+--C'est inutile de continuer la résistance, disaient les découragés à
+Houghton et à Lamirande. Vous voyez, nous avons fait tout ce qu'il
+était humainement possible de faire. Persister davantage dans notre
+opposition serait puéril. Soumettons-nous à l'inévitable. Nous
+tâcherons de tirer le meilleur parti possible de la situation qui
+nous sera faite dans la nouvelle confédération.
+
+Houghton et Lamirande étaient contraints de céder. Le groupe de la
+résistance "quand même" était réduit aux deux chefs, à Leverdier et à
+deux ou trois autres. Le gros de l'armée était démoralisé. Vouloir le
+tenir plus longtemps sous le feu de l'ennemi, c'était s'exposer à une
+débandade.
+
+Le comité général adopta donc le _bill_ sans amendement, et la
+troisième et dernière lecture fut fixée au lendemain, 25 mars. Le
+matin du jour où devait commencer la lutte suprême, les deux chefs de
+l'opposition se rencontrent à l'hôtel du Parlement.
+
+--Il faut, dit celui-ci à Houghton, il faut de toute nécessité livrer
+une dernière bataille sur la troisième lecture; il faut retarder
+autant que possible la consommation de cette iniquité.
+
+--Je suis bien de cet avis, répondit Houghton; je suis décidé à faire
+de l'opposition, de l'obstruction même, aussi longtemps que nos gens
+voudront nous suivre. Ce ne sera pas bien long, je le crains. Se
+battre sans le moindre espoir de succès, ce n'est pas très gai, il
+faut l'avouer.
+
+--Cependant, fit Lamirande, je n'ai pas perdu tout espoir!
+
+--D'où peut bien venir le secours?
+
+--De Vaughan.
+
+--Il est inconvertissable! Vous et moi, mon cher Lamirande, avons
+épuisé sur lui toute notre logique, sans succès.
+
+--Dieu peut faire, dans un instant, ce que nos arguments n'ont pu
+accomplir dans quinze jours.
+
+--Sans doute, Dieu pourrait le faire. Le fera-t-il?
+
+--Je l'espère, j'espère qu'il se produira quelque grand....
+
+Il ne termina pas sa phrase. On vint lui remettre un télégramme. Il
+l'ouvrit et lut. Un cri étouffé s'échappa de ses lèvres et la douleur
+se peignit sur ses traits.
+
+--Mon Dieu, s'écria Houghton, quelle mauvaise nouvelle contient donc
+cette dépêche?
+
+Lamirande ne peut pas articuler une seule parole. Il tendit le papier
+fatal à son ami. Houghton y lut ce qui suit:
+
+"Couvent de Beauvoir, le 15 mars 1946.
+
+"À monsieur Joseph Lamirande, député, Ottawa. Marie est tombée
+subitement malade. Le médecin sans espoir. Si vous voulez la voir
+en vie, venez au plus vite.--Soeur Antonin, supérieure".
+
+--C'est ma fille unique, dit Lamirande, ma seule joie en ce monde!
+
+Houghton lui serra affectueusement la main:
+
+--Pauvre ami! pauvre ami! murmura-t-il.
+
+--Mon Dieu! s'écria Lamirande, est-ce là le nouveau sacrifice que
+vous me demandez! C'est trop C'est plus que ma vie que vous me prenez
+Et le pauvre père éclata en sanglots.
+
+Au bout de quelques instants, il maîtrisa son émotion au point de
+pouvoir parler.
+
+--Un train part bientôt pour Québec. J'emmènerai Vaughan avec moi. Il
+me faut quelqu'un, et vous aurez peut-être besoin de Leverdier...
+Tenez bon aussi longtemps que vous pourrez. Nous ne savons pas ce qui
+peut arriver d'ici à quelques heures. Je sens que la crise touche à
+sa fin. Cette fin sera-t-elle uniquement douloureuse? Dieu seul le
+sait, et que Sa sainte volonté soit faite!
+
+Il partit à la recherche de Vaughan et le trouva bientôt.
+
+--Qu'y a-t-il donc? dit celui-ci en voyant l'angoisse qui
+bouleversait ce visage d'ordinaire si calme.
+
+Pour toute réponse, Lamirande lui remit l'horrible chiffon jaune.
+Vaughan ne peut que répéter ce que Houghton avait dit un instant
+auparavant.
+
+--Pauvre ami!
+
+--Tu viendras avec moi, n'est-ce pas? dit Lamirande. Il me faut la
+présence d'un ami sympathique. Sans cela il me semble que mon coeur
+éclatera.
+
+--Certainement, fit Vaughan. Je suis trop heureux de pouvoir te
+donner cette marque d'affection.
+
+--Merci, mille fois! Allons!
+
+Il était midi. Le train pour Québec partait à une heure, arrivant à
+destination à six heures. Pendant le trajet les deux amis parlèrent
+peu. L'un était absorbé par sa douleur; l'autre, préoccupé et
+tourmenté plus que jamais par le combat qui se livrait dans son
+coeur. Une prière revenait sans cesse sur les lèvres du père affligé:
+"Mon Dieu, je vous offre ma douleur pour obtenir la conversation de
+cette âme!"
+
+Au dehors, tout était morne. Du ciel de plomb la pluie tombait par
+torrents et fouettait les vitres avec rage. Dans les champs, les
+taches de neige alternaient avec les flaques d'eau ridées par le
+vent. Les chemins étaient remplis de boue et de glace couverte de
+fumier. Aucun signe de vie, sauf des bandes de corneilles qui se
+disputaient bruyamment les immondices accumulées pendant l'hiver.
+Rien de moins pittoresque et de moins poétique que nos campagnes
+canadiennes pendant le dégel. La nappe blanche qui couvrait la terre
+depuis des mois est déchirée et souillée, tandis que le tapis vert du
+printemps ne se dessine pas encore.
+
+À mesure que le train, dans sa course vertigineuse, se précipite vers
+le nord-est, le paysage change d'aspect. Les taches de neige
+deviennent plus nombreuses, plus étendues. Enfin, aux environs du
+Saint-Maurice, qui est la ligne de démarcation entre la partie
+orientale et la partie occidentale de la province, on ne voyait que
+les livrées de la saison rigoureuse.
+
+Aux Trois-Rivières, il y a un arrêt de quelques instants. Un jeune
+employé du bureau de télégraphe monte sur le train et parcourt les
+différents wagons, criant d'une voix nasillarde: "Monsieur Lamirande
+est-il ici? Un télégramme pour monsieur Lamirande". Ces paroles
+banales tombent sur l'âme de Lamirande comme une montagne. Le
+malheureux se sent écrasé, anéanti. Il fait signe à Vaughan de
+prendre le télégramme. Quelles terreurs, quelles angoisses peut
+causer parfois un petit carré de papier jaune! Vaughan n'ose pas
+présenter le télégramme à Lamirande qui le regarde avec une sorte
+d'épouvante. Ce chiffon insignifiant est pour lui un objet de
+terreur.
+
+--Ouvre-le et lis, dit Lamirande. Mon Dieu ajoute-t-il, donnez-moi la
+force de subir cette épreuve en chrétien!
+
+Vaughan décachète et déplie le papier d'une main agitée. Il lit:
+
+"Couvent de Beauvoir, 2 heures de l'après-midi. À monsieur Joseph
+Lamirande à Trois-Rivières, sur le train venant d'Ottawa. Marie est
+au ciel. Que Dieu vous console! Soeur Antonin."
+
+Bien qu'il s'y attendit, le coup fut terrible pour Lamirande. La
+prière de la bonne soeur ne fut pas exaucée: pour éprouver davantage
+son fidèle serviteur, Dieu ne le consola point. Au contraire, Il
+permit aux flots les plus amers de la douleur humaine de submerger ce
+coeur si tendre, si aimant. Il ne pouvait penser qu'à une chose: il
+était désormais seul dans le monde.
+
+Son unique bien ici-bas lui était enlevé pour toujours. Pendant
+quelques instants il verrait un pauvre petit cadavre; puis plus rien
+de cette enfant tant aimée; jamais plus une caresse, jamais plus un
+sourire. Ne songeant pas au bonheur de sa fille, ne se rappelant pas
+que la séparation, par rapport à l'éternité, n'est que momentanée, ne
+voyant que l'affreuse blessure faite à son coeur de père, il fut
+rudement tenté de murmurer contre la divine Providence, de dire que
+c'était injuste, qu'il ne méritait pas une telle affliction. Mais
+Dieu l'éprouvait seulement, Il ne l'avait pas abandonné; et cette âme
+toute meurtrie, tout affaiblie qu'elle était, eut, avec la grâce de
+Dieu, la force de repousser toute pensée de révolte.
+
+La nuit tombait lorsque les deux voyageurs s'engagèrent dans la
+longue allée bordée d'arbres conduisant du chemin Saint-Louis au
+couvent de Beauvoir perché sur la falaise qui domine le grand fleuve.
+Il pleuvait toujours tristement, et le vent gémissait dans les
+branches nues des érables et des bouleaux, dans les pins et les
+sapins sonores. Depuis la réception de la fatale dépêche, les deux
+amis n'avaient presque pas échangé une parole. Vaughan comprenait que
+la douleur de Lamirande était une de ces immenses afflictions que des
+paroles ne font qu'augmenter, qui ne peuvent s'adoucir que par un
+témoignage silencieux de sympathie.
+
+On attendait Lamirande au couvent. Le père Grandmont le reçut à la
+porte. Il l'étreignit longuement dans ses bras paternels.
+
+--Je l'ai vue mourir, dit-il. Je lui ai donné la sainte communion.
+Jamais je n'ai rien vu d'aussi beau. Heureux père, malgré votre
+terrible douleur!
+
+--Mon père! mon père! que je souffre! fut tout ce que Lamirande put
+répondre.
+
+Puis, après un suprême effort pour se contenir, présentant Vaughan au
+bon religieux:
+
+--Voici un ami dont l'âme est aussi bouleversée que mon coeur est
+déchiré. Aidez-nous tous deux de vos prières.
+
+Ils se rendent à la chambre mortuaire. Quatre religieuses prient
+auprès du modeste lit blanc où l'enfant semble dormir. Seule la
+pâleur cadavérique indiquait que ce n'était pas là le sommeil, mais
+la mort. Lamirande se jette à genoux à côté du lit et levant les yeux
+et les mains au ciel, il s'écrie d'une voix forte et vibrante:
+
+--Seigneur Jésus, qui avez rendu à la veuve de Naïm son fils unique,
+ayez pitié de moi comme vous avez eu pitié de cette mère affligée. Sa
+douleur n'a pu être plus grande que la mienne. Ce fils était le seul
+soutien de sa mère; ma fille était ma seule joie en ce monde. Sans
+son fils, la veuve de Naïm aurait pu mourir de faim et Vous le lui
+avez rendu. Sans ma fille, mon coeur se brisera, rendez-la moi! ô
+Jésus tout-puissant et infiniment bon!
+
+Lamirande regardait toujours le ciel dans une sorte d'extase. Le père
+Grandmont, Vaughan et les quatre religieuses avaient les yeux fixés
+sur le lit. Un cri d'étonnement s'échappe simultanément de la bouche
+de tous. Avec stupéfaction, ils voient subitement les roses remplacer
+la cire sur les joues de l'enfant et ses lèvres pâles devenir
+vermeilles. Elle ouvrit ses grands yeux, et, voyant son père,
+l'appela doucement.
+
+--Cher papa!
+
+À cette voie connue, Lamirande tressaillit. Il baissa ses regards, et
+voyant sa fille pleine de vie, les bras tendus vers lui, le sourire
+sur les lèvres, il fut près de tomber en défaillance. Sa joie était
+indicible.
+
+--Mon Dieu! murmura-t-il, que vous êtes bon!
+
+Puis l'enfant se jetant dans les bras de son père, ils se serrèrent
+dans une longue et délicieuse étreinte, sans parler.
+
+Ce fut enfin Marie qui rompit le silence.
+
+--Cher papa! dit-elle, j'étais morte, n'est-ce pas? Ce n'était pas un
+rêve. J'ai souvent rêvé du ciel, mais ce n'était pas comme cela. Oh!
+que c'est beau le ciel, cher papa; sur la terre on ne peut rien
+imaginer de pareil.
+
+--Tu étais bien heureuse?
+
+--Oh! oui papa, je ne puis dire combien. J'étais avec Jésus, et la
+Sainte Vierge, et maman, et les saints et les anges, dans une grande
+lumière, bien plus éclatante que mille soleils, mais qui ne
+m'éblouissait pas. Et je voyais la place que vous devez avoir, bien
+haut, et cependant tout près de moi: je ne puis pas expliquer cela.
+Oh! quel bonheur dans le ciel!
+
+--Et pourquoi as-tu quitté ce bonheur, mon enfant?
+
+--Parce que l'Enfant Jésus m'a dit: "Marie, ton père t'appelle;
+veux-tu quitter le ciel pour aller voir ton père?" Et j'ai répondu:
+"Je suis heureuse ici et je voudrais y demeurer toujours; mais si mon
+père m'appelle je veux aller le trouver. Vous me garderez ma place,
+doux Jésus, pour que je puisse la reprendre quand mon père n'aura
+plus besoin de moi?" Et l'Enfant, qui est comme le Maître de ce beau
+ciel, me fît signe que oui, en souriant. Et je suis venue parce que
+vous avez besoin de moi, cher papa. Je tâcherai d'être bien bonne et
+de vous rendre heureux. Puis nous irons ensemble au paradis....
+
+--Et tu ne regrettes pas d'avoir quitté le ciel, chérie?
+
+--Je ne le regrette pas, parce que j'ai vu que c'était le désir de
+l'Enfant, et que le grand bonheur dans le ciel, c'est de vouloir ce
+que veut l'Enfant. Je ne le regrette pas, parce que cela peut vous
+rendre heureux.
+
+--Mais si tu pouvais retourner au ciel maintenant, cela te ferait-il
+plaisir?
+
+--Cela me ferait grand plaisir, assurément, si c'était la volonté de
+l'Enfant et la vôtre.
+
+--Eh bien! ma fille, c'est ma volonté que tu retournes au ciel, et,
+j'en suis certain, c'est aussi la volonté de Celui que tu appelles
+l'Enfant. Pour interrompre ton bonheur, il a fallu que je fusse un
+égoïste et un insensé. Va! retourne auprès de l'Enfant, de la Sainte
+Vierge, de ta mère, des saints et des anges, dans la lumière de
+gloire!
+
+Et imprimant un long baiser sur le front de sa fille, il la déposa
+doucement sur le lit. Puis les roses quittèrent subitement ses joues
+et la cire couvrit de nouveau son visage; et ses lèvres vermeilles
+blêmirent, mais elles gardèrent un sourire céleste.
+
+Marie était retournée auprès de l'Enfant, de la Sainte Vierge, de sa
+mère, des saints et des anges, dans la lumière de gloire plus
+brillante que mille soleils.
+
+
+
+Chapitre XXXI
+
+
+ Ubi enim est thesaurus tuus, ibi est et cor tuum.
+
+ Car où est votre trésor, là est aussi votre coeur.
+
+ Matt. VI, 21.
+
+
+Pendant longtemps Lamirande, le père Grandmont, Vaughan et les quatre
+religieuses restèrent anéantis, agenouillés autour du lit. Ce fut
+Lamirande qui, le premier, revint à lui. Il se leva et alla toucher
+Vaughan légèrement sur l'épaule. Le jeune Anglais tressauta. Il était
+comme dans un ravissement: la main de Lamirande le ramena au
+sentiment des choses qui l'entouraient.
+
+--Ami, lui dit Lamirande, tu voulais voir du surnaturel, tu en as
+vu. Crois-tu maintenant?
+
+--Oui, je crois, répondit Vaughan; mais ce n'est pas la vue du
+miracle qui m'a donné la foi. Ou plutôt, ce n'est pas le miracle qui
+m'a converti, qui a changé mon coeur, qui a déchiré le voile. Certes,
+en voyant ta fille ressusciter, tous les doutes sur la réalité de la
+vie future qui hantaient mon esprit se sont évanouis à l'instant.
+Mais ce n'était pas là la foi qui sauve. À mesure que la lumière se
+faisait dans mon intelligence, mon coeur semblait s'endurcir
+davantage, le voile s'épaississait toujours. Si ta fille était restée
+en vie, je serais sorti d'ici aussi _croyant_ que toi, mais nullement
+_converti._ Pour que tu aies pu renoncer au bonheur de garder ton
+enfant, il a fallu quun fleuve de grâces se répandit sur toi. Je l'ai
+senti. C'était comme un torrent qui, après avoir rempli ton coeur,
+s'est débordé sur le mien, Ce torrent m'entraînait, et, cependant,
+j'aurais pu résister. Je n'ai le mérite que de m'être laissé
+emporter. Mon coeur s'est subitement amolli, le voile s'est déchiré.
+Me voici non seulement croyant mais converti, c'est-à-dire voyant le
+ciel et voulant y arriver. Ta sublime abnégation a été l'instrument
+dont Dieu s'est servi pour faire de moi un disciple de Celui qui a
+exaucé ta prière et à Qui tu as librement sacrifié ton dernier
+bonheur ici-bas.
+
+Les deux amis s'embrassèrent longuement.
+
+Le père Grandmont s'étant approché d'eux, Vaughan lui dit:
+
+--Mon père, je vous répète les paroles que l'Éthiopien dit à saint
+Philippe sur la route de Jérusalem à Gaza: "Qu'est-ce qui empêche que
+je ne sois baptisé?"
+
+--Et moi, fît le religieux, je répondrai avec saint Philippe: "Cela
+se peut, si vous croyez de tout votre coeur".
+
+--"Je crois que Jésus-Christ est le Fils de Dieu", répondit Vaughan,
+comme avait répondu deux mille ans auparavant le ministre de la reine
+Candace.
+
+Le père Grandmont interrogea le jeune Anglais et s'aperçut bientôt
+qu'il était parfaitement instruit de la religion.
+
+Dans la chapelle du couvent, le vénérable religieux versa sur le
+front du converti l'eau sainte du baptême. Lamirande servit de
+parrain à son ami, la soeur Antonin, de marraine. Ce fut un spectacle
+bien touchant: ce ministre de Dieu dont le beau visage encadré de
+cheveux argentés s'illuminait de joie; ces deux hommes d'âge mûr
+graves et recueillis; les religieuses dans leurs stalles, immobiles
+sous leurs grands voiles blancs; l'autel où brillaient mille cierges
+comme en un jour de fête; tout cela formait un tableau digne, par sa
+suavité, du pinceau de Raphaël.
+
+Il était près de dix heures du soir lorsque la cérémonie fut
+terminée.
+
+Et maintenant, dit Vaughan, retournons au plus tôt à Ottawa. J'ai un
+grand devoir à remplir là-bas, de grands torts à réparer.
+
+--Faut-il que je m'éloigne sitôt de mon enfant dit Lamirande;
+j'aurais voulu passer la nuit auprès d'elle. Nous pourrions prendre
+le premier train demain matin. Je me sens l'âme brisée par l'émotion.
+J'ai besoin de quelques heures, non de sommeil, mais de prière.
+
+--Soit, répliqua son ami, mais il faut que je télégraphie un mot à
+Houghton.
+
+Il se rendit à un bureau voisin et télégraphia au chef de
+l'opposition:
+
+"Pour l'amour de Dieu, ne laissez pas mettre la troisième lecture aux
+voix avant notre retour".
+
+Puis il retourna au couvent, et les deux amis, avec le père
+Grandmont, passèrent la nuit dans la prière et de pieux entretiens.
+Vaughan édifia ses deux compagnons par les élans de sa foi, par sa
+ferveur, par sa pitié tendre et confiante comme celle d'un enfant.
+
+De grand matin, le père Grandmont dit la messe. Lamirande et Vaughan
+reçurent de sa main la sainte communion. Vaughan était tout radieux,
+transfiguré.
+
+--Que Dieu est bon, dit-il à son ami, que Sa grâce est puissante! Mon
+coeur était de glace, il y a quelques heures à peine; maintenant, il
+est tout de feu. Naguère, je ne voyais rien de beau, rien de grand en
+dehors des choses matérielles et humaines, à présent, tout ce qui est
+terrestre me paraît petit et insignifiant. Auparavant, le ciel était
+bien loin et encore plus incertain; maintenant, la vie future est
+pour moi la vie réelle par excellence, et la vraie patrie est
+là-haut. Le vrai bonheur, je ne l'ai jamais éprouvé avant ce jour, la
+vraie joie m'était inconnue. Je suis tout changé, et tout me paraît
+changé. Je vois tout autrement, je comprends tout autrement, la vie,
+la mort, le monde, les hommes, les événements, le passé, le présent,
+l'avenir. Et c'est la grâce divine qui a opéré ce changement
+prodigieux en moi. N'est-ce pas que cette grâce est puissante et que
+Dieu est bon?
+
+Lamirande était ravi d'entendre son ami chanter son bonheur dans ce
+langage enthousiaste.
+
+--Oui, répondit-il, Dieu est infiniment bon et Sa grâce, infiniment
+puissante; mais Sa bonté ne se manifeste pas toujours de la même
+manière, et Sa grâce, pour être toujours puissante, n'est pas
+toujours sensible. Ton âme est inondée de délices. C'est un véritable
+avant-goût du ciel. Dieu t'accorde sans doute cette faveur pour te
+confirmer dans Son service. Mais ne sois ni surpris, ni affligé, ni
+découragé, si, plus tard, cette ferveur délicieuse que tu ressens
+aujourd'hui est remplacée par une sécheresse désolante, un dégoût
+affreux; si le ciel qui te paraît maintenant tout près et souriant,
+s'éloigne et semble d'airain; si ton âme, en ce moment pleine
+d'onction et de nobles pensées, se fait aride comme le désert; si la
+prière, qui est aujourd'hui un élan naturel et spontané de ton coeur
+vers Dieu, devient une véritable corvée, plus pénible que le plus dur
+labeur. Notre-Seigneur éprouve souvent par la sécheresse ses plus
+fidèles serviteurs. Cette épreuve t'est peut-être réservée. Si elle
+t'arrive un jour, ne te laisse pas abattre. Prie, quand même tu ne
+trouverais aucune satisfaction dans la prière, quand même il te
+semblerait que tu n'aimes plus Dieu et que Dieu ne s'occupe plus de
+toi. C'est que la prière faite dans la sécheresse peut être plus
+agréable au ciel que les oraisons qui sortent sans effort du coeur
+plongé dans la ferveur sensible. C'est sur les rochers arides, plutôt
+que sur les terres plantureuses, que l'on trouve les fleurs aux
+nuances les plus délicates, au parfum le plus exquis.
+
+L'entretien fut interrompu par les préparatifs du départ. Lamirande,
+accompagné par Vaughan et le père Grandmont, se rendit une dernière
+fois à la chambre mortuaire. Longtemps, il regarda sa fille bien
+aimée. La nature réclama ses droits: il versa d'abondantes larmes qui
+n'avaient cependant rien d'amer. Puis, triomphant de cette dernière
+faiblesse, il s'écria:
+
+--Mon Dieu! je vous remercie des bienfaits que Vous venez de répandre
+sur nous. En retour d'un léger sacrifice, Vous m'avez accordé la
+conversion de mon ami, et par cette conversion, Vous avez assuré
+l'avenir de la patrie. Le sacrifice est en effet léger aux yeux de la
+foi, bien qu'il ait déchiré affreusement mon coeur. Ma fille est
+infiniment heureuse auprès de Vous, et la séparation, si douloureuse
+soit-elle, n'est que momentanée au regard de l'éternité. Et pour
+récompenser ma souffrance de quelques années, librement acceptée,
+Vous délivrez tout un peuple du joug de Satan; Vous renversez les
+derniers obstacles accumulées par l'enfer pour empêcher ce peuple de
+parvenir à ses destinées providentielles; Vous garantissez la liberté
+de Votre Église en ce pays; Vous facilitez ainsi le salut de millions
+d'âmes encore à naître. Tous ces bienfaits inestimables, Vous les
+accordez généreusement parce qu'un coeur humain a eu la grâce de
+s'immoler pour l'amour de Vous. Mon Dieu! je Vous remercie et je Vous
+bénis!
+
+ * * * * *
+
+À peine Lamirande et Vaughan étaient-ils partis d'Ottawa pour
+Québec que Montarval en fut averti; car il avait ses espions qui le
+tenaient a courant de tout. Le malheureux Duthier n'avait pas été le
+seul au service du chef de la secte. La nouvelle de ce départ subit
+et la connaissance de la cause pénible qui l'avait motivé jetèrent
+Montarval dans un trouble étrange qu'il ne pouvait s'expliquer. Il
+avait le pressentiment que le dénouement approchait, et qu'il lui
+serait fatal; et ce voyage lui semblait avoir quelque rapport, qu'il
+ne pouvait ni découvrir ni même soupçonner, avec la ruine prochaine
+de tous ses projets. Une heure avant le commencement de la séance, il
+se renferma dans une pièce secrète de la maison qu'il occupait, pièce
+où personne ne pénétrait jamais, sous aucun prétexte. Cette chambre,
+toute tendue de rouge, était un temple satanique. Les hideux emblèmes
+du culte infernal s'y étalaient. Montarval, en proie à une sombre
+agitation, se plaça devant une sorte d'autel où brûlait de l'encens
+et commença une horrible évocation:
+
+--Viens, Eblis! Dieu de la désolation infinie et du désespoir sans
+bornes; Inspirateur de toute révolte contre les lois cruelles de
+Jéhovah, de toute haine de l'abjecte vertu et de l'infâme sainteté;
+Sublime Auteur de tout orgueil, de tout crime, de tout péché, de
+toute douleur, de toute mort, de tout ce que les prêtres d'Adonaï
+appellent le mal; Vaillant Destructeur de la tyrannie éternelle,
+Ennemi Implacable du Christ, de son Église, de ses prêtres;
+Infatigable Libérateur de la race humaine; Toi qui détournes les
+hommes des jouissances humiliantes du ciel et les prépares aux âpres
+délices de ton royaume de feu et de liberté; viens, ô Esprit de
+vengeance, Éternel Persécuté, Révolté éternel! Voici l'heure suprême!
+Moi, ton fidèle serviteur, je n'aperçois plus bien le chemin à
+suivre, les ténèbres m'environnent, les hésitations m'assaillent, les
+noirs pressentiments me poursuivent.
+
+Viens me révéler ce que va faire celui des mortels qui combat notre
+projet avec le plus d'acharnement, viens me montrer comment obtenir
+le succès final.
+
+Pendant qu'il parlait, un souffle glacial remplit la pièce. Puis, au
+milieu de la fumée blanche de l'encens, une forme vague de
+proportions gigantesques se dessina; et une voix qui semblait venir
+du lointain se fit entendre.
+
+--Une puissance plus forte que ma toute-puissance m'empêche de
+communiquer librement avec toi en ce moment. Cette puissance hostile,
+je la vaincrai un jour, j'en délivrerai l'univers entier; mais
+maintenant, elle me tient cruellement enchaîné. Il ne m'est possible
+que de te dire ceci: Ne perds pas une minute, précipite les
+événements....
+
+La voix se tut subitement et la forme s'évanouit.
+
+ * * * * *
+
+La discussion sur la troisième lecture du projet de constitution
+commença à l'ouverture de la séance à trois heures. Le premier
+ministre exprima l'espoir que les débats ayant plus qu'épuisé le
+sujet, la Chambre remplirait la formalité de la troisième lecture
+sans délai: ressasser les arguments que tant de députés avaient fait
+valoir pour et contre le projet serait une perte de temps
+regrettable. Il fît clairement entendre que les ministres
+s'opposeraient à l'ajournement de la séance avant que la question fût
+mise aux voix.
+
+Houghton, Leverdier et les autres chefs de l'opposition ne se
+laissèrent pas arrêter par les sophismes de sir Henry. Ils étaient
+déterminés à prolonger le débat jusqu'au retour de Lamirande, coûte
+que coûte; non qu'ils eussent, à part Leverdier, le moindre espoir de
+rien gagner; mais parce qu'ils respectaient et aimaient trop leur
+collègue pour ne pas lui donner cette dernière marque de leur
+sympathie et de leur estime. À cause de la faible majorité du
+gouvernement, ils n'avaient plus à redouter une application
+arbitraire de la clôture; le groupe de Vaughan, favorable pourtant au
+projet, ne l'aurait pas permis. Le débat recommença donc plus acerbe
+que jamais. Seulement, le mot d'ordre était donné du côté
+ministériel: pas un député de la droite ne se levait pour répondre
+aux arguments de la gauche. [On le sait, dans les parlements où
+prévalent les coutumes anglaises, les députés de l'opposition
+siègent toujours à la gauche du président quelles que soient leurs
+opinions politiques ou religieuses.] Celle-ci dut supporter seule,
+encore une fois, tout le fardeau de la discussion.
+
+Vers dix heures du soir Houghton reçut la dépêche de Vaughan. Il la
+montra à Leverdier et à trois autres députés français dont la
+parfaite discrétion lui était connue.
+
+--Prenez bien garde, leur dit-il, d'en souffler mot à qui que ce
+soit.
+
+--Pourquoi? lui demanda Leverdier. C'est pourtant de nature à
+encourager nos amis; car cette dépêche indique clairement que Vaughan
+a subitement changé d'idée et qu'il sera avec nous.
+
+--Et c'est précisément parce que cette dépêche dit clairement que
+Vaughan est avec nous que je vous conjure d'en garder le secret
+absolu. Je vous l'ai montrée, à vous quatre, pour que vous ne soyez
+pas tentés de faiblir un seul instant; mais encore une fois, pour
+l'amour de Dieu, n'en soufflez mot à personne; car si cette nouvelle
+parvenait à certaines oreilles, que vous pouvez voir d'ici, nous
+aurions sans aucun doute, un nouvel accident de chemin de fer à
+déplorer; et cette fois l'accident pourrait mieux atteindre son but
+infernal.
+
+--Vous pensez! dit l'un des quatre.
+
+--J'en suis intimement convaincu, répondit le chef de l'opposition.
+La seule chose qui pourrait empêcher un nouvel accident de se
+produire, si certain personnage était mis au fait de ce que nous
+savons, c'est que les deux individus soupçonnés d'être les auteurs de
+la récente catastrophe viennent d'être arrêtés à Montréal. Mais ils
+peuvent n'être pas seuls de leur espèce. De sorte que, gardez le
+secret de cette dépêche, si vous aimez Lamirande et Vaughan, et si
+vous voulez servir votre pays.
+
+--Ne craignez rien, lui répondit-on. Mais si ces deux misérables sont
+pris, ils diront peut-être le nom de l'instigateur de leur crime.
+
+--C'est possible, pourvu que cet instigateur ne leur ouvre la porte
+de la prison avec une clé d'or, ou quelque autre d'un métal moins
+précieux.
+
+ * * * * *
+
+À minuit, Houghton proposa l'ajournement de la Chambre, disant que la
+séance avait duré assez longtemps, qu'il n'était pas raisonnable de
+forcer les députés à se prononcer définitivement sur une aussi grave
+question sans leur donner le temps de réfléchir, qu'une journée de
+délai ne mettrait pas le pays en danger. Il s'engageait, comme chef
+de l'opposition, à laisser terminer le débat à la fin de la prochaine
+séance, si, de son côté, le gouvernement voulait consentir à
+l'ajournement de la Chambre. Mais les ministres repoussèrent cette
+proposition, déclarant qu'ils ne consentiraient à l'ajournement de la
+Chambre qu'après le vote sur la troisième lecture.
+
+Ce refus hautain et brutal eut un excellent résultat il exaspéra au
+dernier point les membres de l'opposition. Les esprits étaient
+montés, et on résolut, à gauche, de tenir tête au gouvernement, de
+prolonger la séance indéfiniment. C'était précisément ce que Houghton
+et Leverdier voulaient: Lamirande et Vaughan auraient maintenant le
+temps de revenir. La gauche s'organisa donc pour le reste de la nuit.
+
+Comme l'opposition à l'ajournement venait du gouvernement, c'était
+aux ministériels qu'incombait la tâche de maintenir la présence d'un
+nombre suffisant de députés pour permettre à la Chambre de siéger. La
+gauche n'avait qu'à fournir les orateurs pour les douze heures, de
+minuit à midi. Houghton trouva facilement douze de ses partisans
+prêts à parler chacun une heure. Il comptait sur le retour de Vaughan
+vers midi; s'il n'arrivait pas, il serait possible de faire une
+nouvelle combinaison qui prolongerait la séance jusqu'au soir.
+
+Qui n'a été témoin d'une de ces séances où la minorité, pour
+protester contre ce qu'elle considère comme une injustice, une
+tyrannie de la part de la majorité, décide de siéger indéfiniment.
+L'élément comique et même grotesque se mêle presque toujours à ces
+scènes. Les députés ministériels, obligés de rester en nombre
+suffisant pour empêcher l'ajournement "faute de quorum" prennent des
+postures et des allures qui n'ont rien de poétique ou de distingué.
+Les uns, enfoncés dans leurs fauteuils, le chapeau rabattu sur les
+yeux, ou à demi-couchés sur leurs pupitres, dorment et ronflent.
+D'autres, sans fausse honte, se font apporter qui un bifteck, qui une
+côtelette, et combattent l'ennui à coups de fourchette. Du côté de
+l'opposition les banquettes sont vides. Tous sont allés se reposer
+dans les bureaux. Il ne reste que celui qui est chargé de continuer
+le débat, entouré de deux ou trois amis, en cas d'un accident
+quelconque. Si celui qui parle est habitué à ce jeu parlementaire, il
+saura se ménager. D'abord, il parlera très lentement, et s'éloignera
+du sujet autant qu'il le pourra sans s'exposer à un rappel à l'ordre.
+Il citera, à tout propos, et longuement, l'inévitable Todd,
+l'inéludable May, l'inéludable Bourinot qui étaient les auteurs
+classiques des parlements canadiens à la fin du dix-neuvième siècle
+et qui le sont encore au milieu du vingtième. Lire quelques pages de
+ces auteurs, cela repose l'esprit, sinon de l'auditoire, du moins de
+celui qui parle, en le dispensant du travail d'arranger ses phrases
+ou de courir après les idées. Si les quelques amis qui restent pour
+assister l'orateur s'aperçoivent qu'il patauge trop et que le
+président est à la veille de lui ôter la parole, ils trouveront le
+moyen de faite naître un incident quelconque pour lui donner le temps
+de se ressaisir. Enfin, quand il est tout à fait au bout de ses
+ressources, on lui fait signe de s'asseoir, un autre prend sa place,
+et recommence les mêmes citations émouvantes de Todd, de May et de
+Bourinot. Peu à peu, les esprits de détendent, on se défâche à
+gauche, on s'amollit à droite, et l'on finit par en arriver à un
+compromis quelconque. C'est la fin ordinaire de ces séances qu'on
+prolonge _ab irato_.
+
+La mémorable séance du dernier parlement de la Confédération
+canadienne, commencée à trois heures du 25 mars 1946, ne devait pas
+se terminer par un compromis, mais par la défaite des uns et le
+triomphe des autres.
+
+Toute la nuit, la discussion fut animée: ce n'était pas encore un
+débat purement factice. Plusieurs députés français, Leverdier entre
+autres, avaient encore réellement quelque chose à dire, et ils
+parlèrent avec chaleur.
+
+Le matin du 26 mars se lève gris et terne. La pluie a cessé, mais un
+brouillard épais enveloppe et pénètre tout. À mesure que l'avant-midi
+s'écoule, l'aspect de la Chambre devient plus triste. Le parquet est
+jonché de journaux froissés, de chiffons de papiers, de livres bleus.
+Les orateurs qui se succèdent ne parlent visiblement plus que pour
+gagner du temps. Vers onze heures, Houghton reçoit une dépêche de
+Vaughan datée de Saint-Martin: "Tenez bon, nous serons à Ottawa à
+midi et demi". Il n'y a plus rien à redouter: il est impossible
+maintenant à l'ennemi de préparer un nouvel accident de chemin de
+fer. Le chef de l'opposition montre donc librement la dépêche à ses
+collègues. Elle passe de mains en mains.
+
+--Encore un coup de coeur, dit Houghton, il nous arrive du secours.
+
+L'animation qui se manifeste du côté de l'opposition après la lecture
+de cette dépêche n'échappe pas à Montarval qui n'a presque pas quitté
+son siège depuis la veille. Une colère sombre et impuissante l'agite.
+
+Le bruit se répand rapidement que Lamirande et Vaughan arrivent et
+que ce dernier est maintenant contre le projet de loi. L'excitation
+est à son comble. Les tribunes se remplissent, les députés prennent
+leurs sièges. Il y a une sorte de fièvre dans l'air. Chacun sent que
+le dénouement est proche.
+
+Enfin, à une heure moins quelques minutes, Lamirande et Vaughan
+entrent dans la salle des délibérations. Une longue salve
+d'applaudissements les accueille. Puis, beaucoup de députés vont
+offrir leur condoléances à Lamirande: la mort de sa fille était déjà
+connue, bien que les circonstances extraordinaires qui l'ont
+accompagnée n'eussent pas encore été révélées. Tous sont frappés du
+changement survenu chez Vaughan. Ce n'est plus le même homme rieur,
+insouciant, quelque peu sceptique. Il est grave, maintenant, mais
+sans une ombre de tristesse. Au contraire, une joie calme est
+empreinte sur ses traits, qui respirent un je ne sais quoi de doux,
+de noble, de grand qu'on n'y avait jamais remarqué.
+
+Le député qui avait la parole lorsque Lamirande et Vaughan sont
+entrés voit qu'il n'a plus besoin de continuer son discours. Il y met
+fin _ex abrupto_, faisant grâce à la Chambre de plusieurs pages de
+May qu'il se préparait à lire. Les précédents n'ont plus d'intérêt
+pour personne. C'est l'avenir qu'on veut connaître.
+
+--Monsieur le président, dit Vaughan, aussitôt qu'il put prendre la
+parole, je me propose de voter contre la dernière lecture de ce
+projet de constitution que j'ai toujours défendu avec opiniâtreté.
+Mais je veux, auparavant, dire à la Chambre, en quelques mots, la
+raison de ce changement radical qui s'est opéré dans mes opinions
+politiques. Mes idées politiques ont complètement changé parce qu'il
+s'est produit en moi un profond changement moral. On a beau dire, la
+religion, c'est-à-dire le lien qui nous unit à Dieu, aura toujours
+une influence prépondérante sur la politique, c'est-à-dire sur le
+lien qui unit les hommes entre eux. L'homme qui croit réellement en
+Dieu, principe et fin de toutes choses; l'homme qui croit réellement
+en Jésus-Christ, Fils de Dieu, venu en ce monde pour racheter le
+genre humain et nous ouvrir le ciel: l'homme qui croit réellement en
+la sainte Église catholique, fondée par Jésus-Christ sur Pierre et
+les apôtres pour continuer à travers les âges son oeuvre de
+rédemption et de salut; l'homme qui croit fermement à ces grandes
+vérités fondamentales ne peut pas voir les choses de la politique de
+la même manière que celui qui n'y croit pas. Quand je dis les choses
+de la politique, je parle de la vraie politique, non des questions de
+voies ferrées, de navigation, de commerce; mais de ces grands
+problèmes dont la solution décide de l'avenir des peuples. Jusqu'ici,
+en discutant le projet de constitution dont la Chambre est saisie, ne
+n'envisageais que le côté purement humain de la question; je ne
+voyais que la grandeur et la prospérité matérielles du pays; et il me
+semblait que cette grandeur serait mieux assurée par l'union étroite
+des provinces que par leur séparation. Je m'aperçois maintenant que
+même au point de vue terrestre j'étais dans une étrange erreur, tant
+il est vrai qu'on ne voit pas bien les choses de ce monde à moins de
+s'élever au-dessus d'elles. Mais en ce moment la grandeur matérielle
+du pays me paraît d'une importance toute secondaire. La question qui
+s'impose à mon esprit, avant toute autre, la voici: Cette
+constitution que nous sommes appelés à voter n'est-elle pas destinée
+à mettre des entraves à l'action de l'Église catholique, à détruire
+cette action entièrement si c'était possible? Les pièces qui nous ont
+été communiquées, l'autre jour, prouvent que cette constitution a été
+conçue dans une pensée hostile à l'Église, au salut des âmes, par
+conséquent. Hier, j'étais prêt à voter cette constitution quand même,
+à la voter tout en voyant qu'elle devait servir à opprimer l'Église,
+à ruiner la foi. J'étais prêt à commettre ce crime politique, parce
+que pour moi, matérialiste insensé, courbé vers la terre, j'attachais
+une plus grande importance aux choses qui passent qu'aux choses de
+l'éternité, aux questions d'étendue territoriale et de prestige
+national qu'au salut ou à la perte des âmes. Aujourd'hui, si cette
+constitution devait nous assurer le plus grand, le plus riche, le
+plus puissant empire du monde et ne mettre en péril que le salut
+d'une seule âme, je sacrifierais volontiers ma vie plutôt que de la
+sanctionner par mon vote. Et si ce grand changement s'est opéré en
+moi; si je vois les choses tout autrement, que le les voyais hier,
+c'est que je suis parti d'ici incroyant et que je reviens croyant. Je
+reviens croyant comme mon ami. La lumière qui l'éclaire, m'éclaire.
+Tout ce qu'il croit, je le crois, tout ce qu'il aime, je l'aime, tout
+ce qu'il adore, je l'adore, tout ce qu'il espère, je l'espère. On me
+demandera peut-être comment, à quelque occasion ce changement s'est
+opéré. C'est là un sujet trop sacré, trop intime pour que je puisse
+même l'effleurer ici. Qu'il me suffise de dire que l'effet, si
+étonnant qu'il vous paraisse, est encore bien moins extraordinaire
+que la cause qui l'a produit. Et maintenant un mot à ceux de mes amis
+que j'ai pu aveugler par mes sophismes en faveur de ce projet
+néfaste. S'ils ne peuvent envisager la question comme je l'envisage
+aujourd'hui, au point de vue surnaturel, qu'ils l'envisagent au moins
+comme l'honorable chef de l'opposition, au point de vue de la saine
+raison. Qu'ils considèrent que cette constitution est dirigée contre
+la religion, la langue, la nationalité de tout un peuple; qu'elle a
+pour objet l'unification du Canada par la destruction de ce qu'un
+tiers de notre population a de plus cher au monde. Qu'ils se
+persuadent qu'une oeuvre politique fondée sur une pareille base ne
+saurait être ni féconde ni stable. C'est dans la séparation que nous
+trouverons la véritable grandeur, la véritable prospérité, parce que
+nous y trouverons la paix.
+
+ * * * * *
+
+Le jeune Anglais reprit son siège, et il se fît un grand silence,
+à la fois solennel et émotionnant, et plus approbateur qu'un tonnerre
+d'acclamations. La Chambre avait compris que toute manifestation
+bruyante aurait été déplacée en pareil moment. Pas un seul député ne
+se leva ensuite pour prendre la parole. Tout était dit, tout était
+fini.
+
+Houghton et Lamirande firent de nouveau la motion de rigueur: "Que ce
+_bill_ ne soit pas lu une troisième fois maintenant, mais dans six
+mois". Le président mit cette proposition aux voix. Le résultat de
+l'épreuve n'était pas douteux, car il était bien connu que Vaughan
+entraînerait avec lui au moins sept députés. Ce déplacement de huit
+voix mettait le gouvernement en minorité de onze: 127 contre 116,
+tels furent les chiffres que donna le greffier.
+
+À peine le président a-t-il proclamé ce résultat, que l'opposition,
+restée silencieuse après le discours de Vaughan, éclate en
+applaudissements insolites et se livre à une démonstration de joie
+délirante. Les députés se donnent de chaleureuses poignées de mains,
+se félicitent, rient, pleurent, trépignent, frappent sur leurs
+pupitres, poussent des cris insensés, jettent en l'air les menus
+objets qui leur tombent sous la main; tant il est vrai que les hommes
+les plus graves deviennent parfois de véritables enfants sous le coup
+d'une forte émotion. Lamirande seul est calme au milieu de cette
+tempête.
+
+
+
+Chapitre XXXII
+
+
+ Miserabili obitu, vita functus est.
+
+ Il finit sa vie par une misérable mort.
+
+ 2 Mac. IX, 28.
+
+
+Lorsque le président a pu enfin rétablir un peu d'ordre, sir Henry
+Marwood, pâle, défait, se lève et tout en proposant l'ajournement de
+la Chambre, annonce que le cabinet va donner immédiatement sa
+démission.
+
+Quant à Montarval, cloué à son siège, il ne semble pas avoir
+connaissance de ce qui se passe autour de lui. Si ses collègues
+n'eussent pas été si fiévreusement excités ils auraient vu dans ses
+yeux une flamme de rage et de désespoir pleine d'une indicible
+horreur. Lamirande la remarqua et frissonna.
+
+ * * * * *
+
+Les députés se dispersent dans les couloirs, à la bibliothèque, au
+dehors, dans les allées où la brume est toujours épaisse et
+pénétrante. Lamirande, Houghton, Leverdier et Vaughan se promènent
+ensemble en arrière de l'hôtel du parlement, à l'écart des groupes
+plus bruyants. Ils éprouvèrent le besoin de se communiquer leurs
+pensées, leurs émotions. Houghton vient de dire: "La religion qui a
+pu opérer un tel changement chez Vaughan n'est pas une religion comme
+les autres; elle doit être la seule vraie, et je vais l'étudier
+sérieusement", lorsqu'un gardien des terrains publics accourt tout
+effaré.
+
+--Messieurs, leur dit-il, un grand malheur est arrivé M. Montarval
+s'est tiré un coup de revolver dans la tête.
+
+Les quatre amis suivent le gardien au pas de course. Il les conduit à
+l'endroit le plus écarté de l'allée qui longe la falaise au-dessus de
+l'Outaouais, et qu'on appelle _The Lovers's Walk._ Là, gisant dans la
+boue, la tête trouée d'une balle, baignant dans son sang, mais encore
+en vie, ils voient le malheureux sectaire. Au moment où ils arrivent,
+il fait de vains efforts pour se soulever et reprendre son arme
+tombée à quelques pieds de lui. On le relève et on le couche sur un
+banc. Lamirande examine la blessure et constate qu'elle est
+nécessairement mortelle. Puis ils le transportent dans un pavillon
+qui se trouve auprès. Le gardien, sur l'ordre de Lamirande, court à
+l'hôtel du parlement chercher un coussin, de l'eau et quelque
+stimulant. Sur son chemin il rencontre un père oblat qu'une impulsion
+mystérieuse a dirigé de ce côté. Le religieux, apprenant la triste
+nouvelle accourt au pavillon. Un spectacle affreux s'offre à ses
+regards. Le suicidé est étendu sur une table. Il agonise. Sa
+respiration n'est plus qu'un râle. De sa tempe droite coule un mince
+filet de sang qui tombe goutte à goutte sur le plancher. Ses yeux
+sont ouverts, fixes et vitreux.
+
+--A-t-il sa connaissance? demanda le religieux.
+
+--Je ne le crois pas, répond Lamirande. Il avait certainement lorsque
+nous l'avons trouvé, mais depuis que nous l'avons transporté ici il
+n'a donné aucun signe qui indique qu'il nous reconnaît.
+
+Bientôt le gardien revient. On place le coussin sous la tête du
+blessé, et Lamirande humecte ses lèvres d'un peu d'eau-de-vie. Le
+stimulant produit son effet. Le malheureux cherche à se tourner. On
+l'aide. Au même instant, un lambeau des brouillards du dehors, que le
+vent commence à agiter, entre par la porte ouverte, ondule au milieu
+du pavillon, puis, glisse et va former dans un coin un léger nuage,
+indécis et vague. Montarval le regarde fixement. Lamirande lui donne
+encore quelques gouttes d'eau-de-vie. Le mourant fait signe au
+médecin de se baisser, et avec effort:
+
+--Lamirande, je vous hais!
+
+--Et moi, répond celui-ci je vous pardonne de grand coeur et je vous
+conjure de songer au jugement du Dieu terrible devant qui vous allez
+bientôt paraître. Ce Dieu est terrible, mais Il est aussi infiniment
+miséricordieux. Vous pouvez encore vous jeter dans Ses bras.
+
+--Je hais votre Dieu! râle le moribond.
+
+--C'est affreux! murmure l'oblat en portant son crucifix à ses
+lèvres. Mon Dieu, pardonnez-lui cet horrible blasphème, il ne sait ce
+qu'il dit!
+
+Montarval, qui s'est soulevé un peu en s'appuyant sur son coude,
+regarde toujours le coin du pavillon où se trouve le petit nuage. Les
+yeux de tous se tournent instinctivement de ce côté? Est-ce une
+illusion d'optique? ou le paquet de brouillard prend-il réellement
+une forme moins vague, une forme humaine, colossale? Si c'est une
+illusion, tous la partagent, car tous voient cette forme, et tous
+éprouvent une terreur qui fige le sang dans les veines.
+
+--Eblis! Eblis! s'écrie tout à coup le mourant, tu m'as trompé tu
+m'avais promis le triomphe, et j'ai subi une défaite humiliante, je
+suis menacé de révélations qui me conduiront en prison, peut-être sur
+l'échafaud....
+
+Il ne peut continuer, les forces l'abandonnent, et il retombe sur le
+coussin. Il n'a cependant pas perdu connaissance. Le prêtre
+s'approche du moribond et lui montrant le crucifix:
+
+--Voici Celui qui ne trompe jamais, ni dans ce monde ni dans l'autre.
+Satan, Eblis, comme vous l'appelez est le prince du mensonge. Il vous
+a trompé dans la vie présente, il vous trompe sur la vie future. Son
+royaume est l'enfer, lieu d'horribles tourments. Jésus-Christ, notre
+Dieu, vous offre le pardon avec le ciel. Renoncez au démon avant que
+l'éternité vous engloutisse.
+
+Le sectaire se soulève de nouveau, soutenu par une force visiblement
+surhumaine.
+
+--Votre Dieu, dit-il entre ses dents serrées, je le hais, je le hais!
+Son ciel, lieu d'humiliation dégradante, je n'en veux pas. J'aime
+mieux l'enfer, quel qu'il soit.
+
+En proférant ces paroles de damné, il repousse le crucifix avec un
+geste de colère. C'est son dernier acte. Aussitôt, un frisson
+convulsif le secoue de la tête aux pieds; ses yeux s'ouvrent
+démesurément et prennent une expression d'indicible épouvante; ses
+membres se roidissent, et son âme s'échappe de son corps dans un cri
+de désespoir que n'oublieront jamais les six témoins de cette scène
+affreuse.
+
+--Allons-nous en! s'écrie le religieux. Ce lieu est rempli de démons,
+c'est l'enfer.
+
+Et tous se précipitent au dehors, le visage blanc de terreur, la
+chair frémissante et horripilée.
+
+--Dieu miséricordieux! s'écrie Lamirande, si c'est possible, ayez
+pitié de lui!
+
+
+
+Chapitre XXXIII
+
+
+ Cursum consummavi.
+
+ J'ai achevé ma course.
+
+ II Tim. IV, 7.
+
+
+Le surlendemain, de grand matin, Lamirande, Leverdier et Vaughan,
+arrivés d'Ottawa par le train de nuit, se dirigent vers le couvent
+de Beauvoir. Le temps est ravissant. La triste pluie a cessé, les
+brouillards ont disparu, le vent ne gémit plus dans les grands pins.
+Il a gelé pendant la nuit, et les arbres, couverts de frimas,
+ressemblent à de gigantesques panaches qui, tranchant sur le bleu
+foncé du ciel, forment un tableau d'une beauté tellement bizarre que
+le peintre le plus hardi n'oserait tenter de le reproduire.
+
+Bien qu'en ce moment leur présence à Ottawa soit nécessaire,
+Leverdier et Vaughan n'ont pas voulu laisser leur ami venir seul
+rendre à son enfant les derniers devoirs. Houghton aurait vivement
+désiré les accompagner; mais, pour lui, quitter la capitale, c'était
+impossible.
+
+La chute du gouvernement, la mort misérable de Montarval ont produit
+une révolution dans tous les esprits. Le mauvais génie du pays étant
+disparu, les intrigues cessent et les choses politiques prennent leur
+cours naturel. La politique de la séparation qui naguère paraissait à
+tant de personnes un rêve, une chimère, s'empare maintenant de tout
+le inonde. Même ceux qui ne l'approuvent pas encore l'acceptent comme
+une chose inévitable. Il ne s'agit plus que de mettre cette politique
+à exécution, le plus promptement possible. Houghton est chargé de
+cette tâche, et il travaille à former un cabinet pour liquider la
+situation. Il s'était adressé tout d'abord à Lamirande. Celui-ci,
+sans refuser d'entrer dans le gouvernement qui ne devait exister que
+le temps nécessaire pour effectuer la séparation, avait demandé trois
+jours de grâce.
+
+--Quand mon enfant sera dans sa dernière demeure, dit-il, je vous
+donnerai ma réponse définitive. En attendant, travaillez, avec
+Leverdier et Vaughan, à la formation de votre cabinet, comme si je
+n'existais pas.
+
+--C'est difficile, répliqua Houghton, de ne pas tenir compte de
+l'existence d'un homme qui a été l'instrument dont la Providence
+s'est servie pour créer le mouvement actuel qui entraîne le pays vers
+de nouvelles destinées.
+
+--Cependant, reprend Lamirande, il faut vous habituer à cette pensée.
+Les uns sont appelés à commencer une oeuvre, tandis que d'autres
+doivent la terminer. Celui qui sème ne récolte pas toujours. Moïse
+fit sortir le peuple de Dieu de la terre d'Égypte, mais c'est Josué
+qui l'introduisit dans la terre de Chanaan.
+
+--Moïse avait eu un moment d'hésitation; c'est pour cela qu'il ne lui
+a pas été donné de traverser le Jourdain à la tête de son peuple.
+
+--Et qui vous dit que je n'ai pas douté, comme Moïse dans le désert
+de Sinaï?
+
+ * * * * *
+
+Les religieuses du couvent de Beauvoir avaient demandé à
+Lamirande, comme une insigne faveur, que la épouille mortelle de
+Marie leur fût confiée. On la déposa donc dans le caveau de leur
+chapelle.
+
+Longtemps Lamirande resta agenouillé sur les froides dalles. Ses deux
+amis auraient voulu demeurer auprès de lui, mais il leur fit signe de
+se retirer. Il voulait être seul avec Dieu et son enfant... Quand
+enfin il vint rejoindre ses deux compagnons, ceux-ci remarquèrent sur
+ses traits, dans ses yeux, avec la trace de larmes abondantes, un
+reflet céleste, une lumière indéfinissable qu'ils n'y avaient jamais
+vue.
+
+Ensemble, ils reprirent le chemin de la ville et de la gare; mais
+lorsqu'ils furent rendus près du chemin de fer, Lamirande s'arrêta
+soudain comme quelqu'un qui se souvient tout à coup d'une affaire
+importante.
+
+--Partez, vous deux, dit-il, par le premier train Houghton a besoin
+de vous au plus tôt. Quant à moi, j'ai quelques courses à faire,
+quelques personnes à voir ici. Je prendrai un autre train.
+
+Puis, serrant les mains de ses deux amis avec effusion, il s'éloigna
+rapidement. Eux, tout surpris, ne songèrent ni à le questionner ni à
+l'arrêter. Lorsqu'ils furent un peu revenus de leur étonnement, il
+était déjà loin.
+
+--Devons-nous le suivre? dit Vaughan.
+
+--Je crois qu'il vaut mieux faire ce qu'il nous a dit, reprit
+Leverdier.
+
+--Ne trouvez-vous pas quelque chose d'étrange dans sa conduite?
+
+--Oui, quelque chose d'étrange, ou plutôt quelque chose de nouveau;
+mais ce quelque chose n'a rien d'inquiétant. Allons!
+
+Et les deux amis partirent pour Ottawa, fermement convaincus que
+Lamirande les y rejoindrait bientôt. Mais ils ne le virent plus
+jamais, ni à Ottawa ni ailleurs.
+
+Le cinquième jour après les funérailles, l'inquiétude causée par la
+disparition de Lamirande était devenue très vive. On songeait
+sérieusement à descendre à Québec pour y commencer des recherches,
+lorsque Leverdier reçut la lettre suivante:
+
+"New York, le 2 avril 1946.
+
+"Bien cher ami,--Vous devez être tous dans l'inquiétude à mon sujet.
+Soyez rassurés, il ne m'est advenu rien de fâcheux. Je suis en
+parfaite santé et sain d'esprit.
+
+"Je quitte le monde pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait
+inutile. Je saurai bien m'ensevelir de telle sorte que personne ne me
+trouvera jamais.
+
+"Cher ami, ce n'est pas un sentiment d'amertume, rien qui ressemble à
+la misanthropie qui me fait prendre cette détermination. Mon coeur
+n'a pas cessé d'aimer les choses terrestres. Le bonheur légitime
+d'ici-bas a toujours pour moi un attrait puissant. J'entrevois un
+avenir qui me sourit: une position élevée dans la patrie; la
+confiance, l'estime, la reconnaissance de mes concitoyens; de
+nouveaux liens domestiques qui m'uniraient plus étroitement encore à
+toi; une femme admirable; de blondes têtes d'enfants... Ah! ne
+t'imagine pas que ce doux rêve me laisse indifférent, et qu'il ne
+m'en coûte pas d'y renoncer! Mais lorsque tu auras appris du père
+Grandmont certains événements que je t'ai cachés, tu admettras que
+celui qui a été l'objet de faveurs si extraordinaires ne doit pas
+rester dans le monde. Quand un homme a vu ce que j'ai vu, entendu ce
+que j'ai entendu, souffert ce que j'ai souffert, il ne lui reste plus
+qu'une chose à faire ici bas: prier, en attendant que Dieu l'appelle
+à Lui.
+
+"Si je ne vous ai pas fait connaître d'avance ma détermination, à
+toi, à Vaughan et à Houghton, c'est que je voulais nous éviter des
+discussions qui auraient été probablement pénibles et certainement
+inutiles. J'ai consulté le père Grandmont qui m'approuve entièrement.
+Ne le questionne pas sur ma destination, il l'ignore.
+
+"Et maintenant, avant de te dire adieu, un mot, un dernier mot de
+politique, et un mot d'affaires. Le père Grandmont te remettra ce que
+j'appelle mon testament politique. Tu en donneras communication aux
+amis, particulièrement à Houghton et à Vaughan. Vous y trouverez tout
+ce que j'aurais pu faire pour vous aider dans la tâche qui reste à
+accomplir: la séparation des provinces et l'organisation de la
+Nouvelle France. Je suis entré, ce me semble, dans tous les détails
+de ces deux grandes questions. Pesez le tout devant Dieu et prenez en
+ce qui vous paraîtra utile. Quand même je serais resté au milieu de
+vous, je n'aurais pu vous rien dire de plus. J'ai mis dans ce
+document tout mon petit bagage de savoir, d'expérience et de vues sur
+l'avenir. D'ailleurs, ce qui est surtout nécessaire, c'est, avec
+l'intégrité de la foi catholique, l'union intime de nos compatriotes.
+Or cette union, je le sens, se fera plus facilement autour de mon
+souvenir qu'autour de ma personne.
+
+"Avec mon testament politique le père Grandmont te remettra une
+procuration qui t'autorise à disposer de tout ce qui m'appartient.
+Je n'ai qu'un objet vraiment précieux: la statue miraculeuse de
+saint Joseph. J'aurais voulu te la donner: le père Grandmont
+me l'a demandée avec tant d'instance pour la chapelle de
+Notre-Dame-du-Chemin que je n'ai pu la lui refuser. À toi je donne
+la feuille de lis qui en a été détachée par saint Joseph lui-même.
+
+"Après avoir donné quelques souvenirs, à leur choix, à mes chers amis
+Vaughan et Houghton, tu feras de mes biens trois parts égales: une
+pour les pauvres, une pour ta soeur Hélène afin qu'elle puisse faire
+l'aumône en priant pour moi, une pour le développement de loeuvre que
+tu diriges.
+
+"Enfin, saluez affectueusement pour moi tous les amis.
+
+"Ami! Frère! adieu à tout jamais dans ce monde, et au revoir dans le
+beau ciel que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a conquis au prix de
+son très précieux sang. Ainsi soit-il."
+
+ Joseph Lamirande.
+
+
+
+Épilogue
+
+
+ Expectans expectavi Dominum.
+
+ J'ai attendu, et je ne me suis point
+ lassé d'attendre le Seigneur.
+
+ Ps. XXXIX, 2.
+
+
+Dans son numéro du 15 février, la _Croix_, de Grenoble, France,
+publia la communication suivante:
+
+Saint-Laurent-du-Pont, ce 13 février 1977.
+
+Monsieur le rédacteur,
+
+Il vient de s'éteindre, non loin d'ici, à la Grande Chartreuse, une
+vie bien humble, bien cachée, bien mystérieuse, mais qui a dû être
+grande et glorieuse aux yeux de Dieu; puisque le passage de cette âme
+du temps à l'éternité a été accompagné de phénomènes célestes
+vraiment extraordinaires.
+
+Le frère Jean n'est plus de ce monde. Vous n'avez peut-être jamais
+entendu parler du frère Jean. Peu de personnes, en France, l'ont vu,
+encore moins l'ont remarqué.
+
+Il y a plus de trente ans, arrivait un jour, à la Grande Chartreuse,
+un homme âgé d'une quarantaine d'années, bien mis, à l'air distingué,
+parlant le français, mais évidemment étranger à notre pays. Il
+demanda à voir le père abbé qui était alors dom Augustin, de sainte
+mémoire. Il resta plusieurs heures avec lui, dit la tradition. Ce qui
+se passa entre eux, nul ne l'a jamais su. Les moines et les frères
+qui vivaient alors se rappellent qu'au sortir de cette entrevue le
+père et l'étranger étaient singulièrement émus. Tous deux avaient
+beaucoup pleuré, mais d'émotion plutôt que de peine; car leurs
+visages, tout en gardant la trace des larmes, étaient rayonnants
+d'une grande joie. Le même jour, l'étranger prit l'habit de frère et
+le nom de Jean, et depuis lors il n'est jamais sorti du couvent, si
+ce n'est, dans ces dernières années, pour faire des commissions au
+laboratoire, à Fourvoirie, à Currière, à Saint-Pierre. Il descendait
+même parfois à Saint-Laurent, et aussi conduisait les voyageurs sur
+le Grand Som. Monter sur ce sommet des Alpes paraissait être sa seule
+passion, si l'on peut s'exprimer ainsi. Tous les autres ordres de ses
+supérieurs, il les exécutait ponctuellement, avec empressement, avec
+une obéissance parfaite; mais quand le père procureur lui disait
+d'accompagner des visiteurs au Grand Som, on voyait passer sur son
+humble visage et éclater dans ses yeux si doux une lueur de joie
+enfantine. On lui demanda, un jour, pourquoi il aimait tant à
+escalader ce pic. Il répondit: "C'est si beau là-haut et l'on s'y
+trouve si près du ciel!"
+
+Nul n'a jamais su au monastère à part dom Augustin, qui il était ni
+d'où il venait. Possédant une éducation évidemment supérieure, il n'a
+jamais voulu être autre chose que simple frère. Pendant longtemps,
+avec la permission de l'autorité, il n'a pas mis les pieds hors du
+couvent et il ne venait jamais en contact avec aucun étranger.
+Lorsque, il y a quinze ans, dom Augustin était sur son lit de mort,
+il fit venir autour de lui tous les moines et leur enjoignit de dire
+à celui qui le remplacerait bientôt de respecter le secret du frère
+Jean, comme lui-même l'avait si longtemps respecté. À l'heure qu'il
+est, le successeur actuel de saint Bruno, dom François, ne sait pas
+plus que vous et moi qui était ce modeste frère qui a certainement
+joué un grand rôle quelque part dans le monde. Et ce rôle a dû être
+aussi bienfaisant que remarquable; car le frère Jean n'était
+certainement pas quelque grand pécheur réfugié dans cette solitude
+pour faire pénitence. Il suffisait de regarder dans ses yeux si
+limpides, si calmes pour convaincre que jamais l'âme dont ils étaient
+le miroir n'avait été souillée par le crime, bouleversée par le
+remords. On aurait dit quelqu'un dont le rôle dans le monde, pour une
+raison ou pour une autre, était accompli, et qui était venu ici, sur
+ces hauteurs sereines, attendre son entrée dans la céleste Patrie.
+
+J'ai dit que personne, à part dom Augustin, n'a jamais su qui il
+était. Personne ne l'a jamais su, mais moi, je l'ai soupçonné, et
+voici comment j'ai cru saisir le secret du frère Jean.
+
+L'été dernier, au mois d'août, j'accompagnai à la Grande Chartreuse
+deux amis de Paris, dont l'un, M. G., a beaucoup voyagé,
+particulièrement en Amérique. Il a passé plusieurs mois dans la
+Nouvelle France. Comme le temps était beau, nous voulions monter sur
+le Grand Som. On nous donna pour guide et compagnon le frère Jean
+qui, malgré ses soixante-dix ans, nous devançait facilement. À chaque
+instant, il lui fallait ralentir le pas pour nous attendre.
+
+Nous étions sur le sommet depuis une vingtaine de minutes, jouissant
+en silence du spectacle grandiose qui se déroulait sous nos regards
+ravis, lorsque le son de deux voix, parlant avec animation, vint
+frapper nos oreilles. Deux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans
+s'approchaient du rocher où nous étions tous les quatre assis, sans
+nous apercevoir. L'un d'eux cria à l'autre qui s'était un peu éloigné
+de lui: "Par ici, Leverdier, voici un point de vue superbe!" Je vis
+le frère Jean tressaillir et pâlir au nom de Leverdier; tandis que
+mon ami M. G. poussa un petit cri de joie et de surprise. Il se leva,
+et adressa la parole aux deux jeunes gens qui étaient maintenant tout
+près de nous:
+
+--J'ai entendu, dans votre conversation, le nom de Leverdier. J'ai
+bien connu autrefois, M. Paul Leverdier, qui a été président de la
+Nouvelle France. Celui de vous deux qui s'appelle Leverdier serait-il
+son parent, par hasard?
+
+--Oui, monsieur, fit l'un des jeunes gens, en nous faisant un salut
+plein de courtoisie, celui que vous avez connu est mon père.
+
+Naturellement, les deux voyageurs vinrent se joindre à notre groupe,
+et la conversation s'engagea. Mon ami G. interrogea vivement le jeune
+Leverdier sur son père et sur sa patrie.
+
+--Quelles heures charmantes, dit-il, j'ai passées avec votre père! Il
+m'a raconté, par le menu, les événements vraiment extraordinaires,
+pénibles et touchants, qui ont marqué l'établissement de la
+république de la Nouvelle France, aujourd'hui si florissante. Je ne
+connais rien de plus beau; vous n'ignorez pas, sans doute, cette
+glorieuse épopée?
+
+--En effet, répondit le jeune étranger, j'ai souvent entendu mon père
+faire ce récit merveilleux.
+
+--Et la disparition de son ami Lamirande, celui qui, disait votre
+père, avait sauvé le pays par son sublime sacrifice, est-elle
+toujours restée enveloppée de mystère.
+
+--Toujours, monsieur. Nous sommes convaincus qu'il s'est renfermé
+dans quelque monastère de l'Europe, mais nous n'avons jamais eu de
+ses nouvelles. Mon père a dû vous parler de M. Vaughan, cet ami de M.
+Lamirande qui était présent au miracle du couvent de Beauvoir. Vous
+le savez, peut-être, M. Vaughan, aussitôt que les affaires politiques
+de cette époque furent un peu réglées, a voyagé pendant deux ans en
+Europe, visitant tous les monastères, couvents et lieux de retraite
+imaginables. Il est allé même jusqu'en Terre Sainte. Je l'ai souvent
+entendu parler de ce voyage à mon père. Toutes ses recherches furent
+vaines; le mystère est resté insondable.
+
+--Et ce misérable journaliste--son nom m'échappe--qui avait joué le
+rôle si odieux, qui s'était vendu corps et âme au grand chef du
+satanisme, qu'est-il devenu?
+
+--Vous voulez parler de Saint-Simon, sans doute. Il a eu une bien
+triste fin. Il est mort fou, l'an dernier, après avoir passé je ne
+sais combien d'années dans une maison de santé. Il était possédé de
+la folie de la richesse. Il croyait toujours avoir autour de lui des
+monceaux d'or. Je l'ai vu une fois, c'était un spectacle navrant.
+
+--Revenons plutôt à ce bon Lamirande. Votre pays lui est-il
+reconnaissant? A-t-il au moins conservé son souvenir?
+
+--Oui, son nom est béni par tout notre peuple. Il est révéré comme un
+saint et comme le père de la patrie. Nombre de jeunes gens
+s'appellent Joseph en souvenir de lui. Moi-même je me nomme Joseph
+Lamirande Leverdier. Mon père a dû vous parler de la statue
+miraculeuse de saint Joseph. Elle est toujours dans la chapelle de
+Notre-Dame-du-Chemin que vous avez sans doute visitée. Cette chapelle
+est devenue un lieu de pèlerinage national, et aux pieds de cette
+statue des milliers d'âmes trouvent des grâces de choix, surtout
+l'esprit de sacrifice et de dévouement, la force de s'immoler,
+d'accomplir les devoirs pénibles.
+
+--Et parlez-moi de votre bonne tante Hélène. Vit-elle encore?
+attend-elle toujours le retour de M. Lamirande?
+
+--Hélas! elle croit encore que M. Lamirande reviendra. C'est le seul
+point sur lequel cette chère tante... comment dirai-je?... n'entend
+pas les choses comme les autres. Elle est la providence des pauvres;
+toujours douce, toujours bonne. Dans tout ce bel épisode, les peines
+du coeur qu'elle a éprouvées sont les seules ombres au tableau. Il me
+semble que M. Lamirande, au lieu de s'enfermer dans un couvent,
+aurait dû....
+
+Le jeune voyageur ne put terminer sa phrase. Le frère Jean, portant
+la main au coeur, tomba évanoui. Nous nous empressâmes autour de lui.
+Bientôt il reprit connaissance.
+
+--Ce n'est rien, dit-il. Chez moi, sans doute, le coeur ne vaut pas
+les jambes; il se trouble dans cette atmosphère.
+
+Il alla s'asseoir un peu plus loin. Au bout de quelques minutes, il
+se dit assez remis pour pouvoir descendre. Sur mes compagnons et sur
+les deux jeunes voyageurs, cet incident ne créa aucune impression
+extraordinaire. Ils croyaient simplement à un évanouissement causé
+par la fatigue. Moi qui connaissais le mystère qui entourait le frère
+Jean, moi qui l'avais vu tressaillir et pâlir en entendant prononcer
+le nom de Leverdier, j'étais fermement convaincu que l'émotion seule
+avait déterminé cette défaillance du coeur. J'étais entièrement
+persuadé que nous descendions la montagne en compagnie du héros de la
+Nouvelle France; et j'étais fortement tenté, je l'avoue, de faire
+part de ma conviction à mes compagnons de route. Mais je résistai à
+la tentation. Pourquoi, me disais-je, arracher à ce bon frère le
+secret que Dieu lui a permis de garder si longtemps? Ne serait-ce pas
+une sorte de profanation? J'eus la force de retenir ma langue.
+
+Mais il faut en finir. Dans les derniers jours de janvier, le frère
+Jean tomba gravement malade. Il se prépara admirablement à la mort et
+fit preuve d'une résignation héroïque. Bien que ses souffrances
+fussent sans doutes atroces, jamais la moindre plainte ne lui
+échappa, jamais il n'eut le plus léger mouvement d'impatience. Une
+certaine contraction musculaire, et tout involontaire, indiquait
+seule les douleurs qu'il éprouvait. Les moines étaient dans
+l'admiration. Ils voyaient que c'était un véritable saint qui les
+quittait. Aussi entouraient-ils son lit d'agonie d'un profond
+respect. Au moment suprême, le chef de la maison et plusieurs des
+pères étaient auprès du frère mourant, récitant les prières des
+agonisants et répétant, pour lui, les noms de Jésus, de Marie et de
+Joseph. Ses yeux étaient fermés, il respirait à peine, mais ses
+traits crispés par la souffrance disaient que la vie n'était pas
+éteinte. Tout à coup, une harmonie angélique et un parfum non moins
+céleste, qu'aucun langage humain ne saurait décrire, remplirent la
+modeste cellule.
+
+Nous savions tout de suite, m'ont raconté les moines, que cette
+harmonie et ce parfum venaient du ciel, parce que c'était notre âme
+qui les percevait d'abord, les communiquant ensuite à nos sens, au
+contraire de ce qui se produit ordinairement. C'était quelque chose
+de vraiment indéfinissable et indescriptible. Puis--je laisse la
+parole aux pères--puis, cette harmonie et ce parfum augmentant
+toujours, non d'intensité mais de suavité, nous vîmes, d'abord
+intérieurement pour ainsi dire, puis des yeux de notre corps, se
+former au-dessus du lit comme des nuages d'une blancheur éclatante,
+et, au milieu des nuages, la figure d'une enfant de huit à dix ans,
+figure bien humaine par ses traits, mais portant un reflet de la
+lumière de gloire. Et l'enfant parla, ses paroles parvenant à nos
+oreilles, d'une manière mystérieuse, par notre âme: "Père, dit-elle,
+l'Enfant-Jésus m'a envoyée vous chercher. Venez!" Et le frère Jean,
+ouvrant les yeux, se soulevant à demi, étendant ses bras vers la
+céleste apparition, s'écria: "Ma fille! Enfin! Merci, mon Dieu!" Et
+comme un souffle lumineux son âme quitta son corps qui retomba sur la
+couche. Longtemps nous restâmes abîmés dans la prière. Lorsque nous
+nous relevâmes, il n'y avait de surnaturel dans la cellule que le
+sourire qui illuminait les traits du frère Jean.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pour la patrie, by Jules-Paul Tardivel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POUR LA PATRIE ***
+
+***** This file should be named 16336-8.txt or 16336-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/3/3/16336/
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
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+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
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+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Pour la patrie, by Jules-Paul Tardivel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Pour la patrie
+ Roman du XXe siecle
+
+Author: Jules-Paul Tardivel
+
+Release Date: July 20, 2005 [EBook #16336]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POUR LA PATRIE ***
+
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+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
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+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
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+<div id="titlepage">
+<div class="title">
+<h1>POUR LA PATRIE</h1>
+
+ROMAN DU XX<sup>e</sup> SIÈCLE</div>
+
+<div class="byline">
+ Par<br>
+ J.-P. TARDIVEL<br>
+ Directeur de la <i>Vérité</i></div>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Ne l&aelig;teris inimica mea super me, quia
+ cecidi: consurgam, cum sedero in tenebris,
+ Dominus lux mea est.</p>
+<p>
+ Ô mon ennemie, ne vous réjouissez
+ point de ce que je suis tombée; je me relèverai
+ après que je me serai assise dans les
+ ténèbres; le Seigneur est ma lumière.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Mich&aelig;as</span>, propheta, VII, 8.</div>
+</div>
+<div class="imprint">
+ MONTRÉAL<br>
+ CADIEUX &amp; DEROME<br>
+ LIBRAIRES-ÉDITEURS<br>
+ 1895</div>
+</div>
+
+<h2 class="section-header">AVANT-PROPOS</h2>
+
+<p>Le R. P. Caussette, que cite le R. P. Fayollat dans son livre sur
+l'Apostolat de la presse, appelle les romans <i>une invention
+diabolique</i>. Je ne suis pas éloigné de croire que le digne religieux
+a parfaitement raison. Le roman, surtout le roman moderne, et plus
+particulièrement encore le roman français me paraît être une arme
+forgée par Satan lui-même pour la destruction du genre humain. Et
+malgré cette conviction j'écris un roman! Oui, et je le fais sans
+scrupule; pour la raison qu'il est permis de s'emparer des machines
+de guerre de l'ennemi et de le faire servir à battre en brèche les
+remparts qu'on assiège. C'est même une tactique dont on tire quelque
+profit sur les champs de bataille.</p>
+
+<p>On ne saurait contester l'influence immense qu'exerce le roman sur la
+société moderne. Jules Vallès, témoin peu suspect, a dit: &ldquo;Combien
+j'en ai vu de ces jeunes gens, dont le passage, lu un matin, a
+dominé, défait ou refait, perdu ou sauvé l'existence. Balzac, par
+exemple, comme il a fait travailler les juges et pleurer les mères!
+Sous ses pas, que de consciences écrasées! Combien, parmi nous, se
+sont perdus, ont coulé, qui agitaient au-dessus du bourbier où ils
+allaient mourir une page arrachée à la <i>Comédie humaine</i>.... Amour,
+vengeance, passion, crime, tout est copié, tout. Pas une de leurs
+émotions n'est franche. Le livre est là.&rdquo; <span class="footnote">[Citation du père Fayollat.]</span></p>
+
+<p>Le roman est donc, de nos jours une puissance formidable entre les
+mains du malfaiteur littéraire. Sans doute, s'il était possible de
+détruire, de fond en comble, cette terrible invention, il faudrait le
+faire, pour le bonheur de l'humanité; car les suppôts de Satan le
+feront toujours servir beaucoup plus à la cause du mal que les amis
+de Dieu n'en pourront tirer d'avantages pour le bien. La même chose
+peut se dire, je crois, des journaux. Cependant, il est admis,
+aujourd'hui, que la presse catholique est une nécessité, même une
+&oelig;uvre pie. C'est que, pour livrer le bon combat, il faut prendre
+toutes le armes, même celles qu'on arrache à l'ennemi; à la
+condition, toutefois, qu'on puisse légitimement s'en servir. Il faut
+s'assurer de la possibilité de manier ces engins sans blesser ses
+propres troupes. Certaines inventions diaboliques ne sont propres
+qu'à faire le mal: l'homme le plus saint et le plus habile ne saurait
+en tirer le moindre bien. L'école neutre, par exemple, ou les
+sociétés secrètes, ne seront jamais acceptées par l'Église comme
+moyen d'action. Ces choses-là, il ne faut y toucher que pour les
+détruire; il ne faut les mentionner que pour les flétrir. Mais le
+roman, toute satanique que puisse être son origine, n'entre pas dans
+cette catégorie. La preuve qu'on peut s'en servir pour le bien, c'est
+qu'on s'en est servi <i>ad majorem Dei gloriam</i>. Je ne parle pas du
+roman simplement honnête qui procure une heure d'agréable récréation
+sans disposer dans l'âme des semences funestes; niais du roman qui
+fortifie la volonté, qui élève et assainit le c&oelig;ur, qui fait aimer
+davantage la vertu et liait le vice, qui inspire de nobles
+sentiments, qui est, en un mot, la contrepartie du roman infâme.</p>
+
+<p>Pour moi, le type du roman chrétien de combat, si je puis m'exprimer
+ainsi, c'est ce livre délicieux qu'a fait un père de la Compagnie de
+Jésus et qui s'intitule: <i>le Roman d un Jésuite</i>. C'est un vrai
+roman, dans toute la force du terme, et jamais pourtant Satan n'a été
+mieux combattu que dans ces pages. J'avoue que c'est la lecture du
+<i>Roman d'un Jésuite</i> qui a fait disparaître chez moi tout doute sur
+la possibilité de se servir avantageusement, pour la cause catholique,
+du roman proprement dit. Un ouvrage plus récent, <i>Jean-Christophe</i>,
+qui a également un prêtre pour auteur, n'a fait que confirmer ma
+conviction. Puisqu'un père jésuite et un curé ont si bien tourné une
+des armes favorites de Satan contre la Cité du mal, je me crois
+autorisé à tenter la même aventure. Si je ne réussis pas, il faudra
+dire que j'ai manqué de l'habileté voulue pour mener l'entreprise à
+bonne fin; non pas que l'entreprise est impossible.</p>
+
+<p>Un journal conservateur, très attaché au <i>statu quo</i> politique du
+Canada, répondant un jour à la <i>Vérité</i>, s'exprimait ainsi:
+&ldquo;L'aspiration est une fleur d'espérance. Si l'atmosphère dans
+laquelle elle s'épanouit n'est pas favorable, elle se dessèche et
+tombe; si, au contraire, l'atmosphère lui convient, elle prend
+vigueur, elle est fécondée et produit un fruit; mais si quelqu'un
+s'avise de cueillir ce fruit avant qu'il ne soit mûr, tout est perdu.
+La maturité n'arrive qu'à l'heure marquée par la Providence, et il
+faut avoir la sagesse d'attendre.&rdquo; <span class="footnote">[La <i>Minerve</i>, 11 septembre 1894.]</span></p>
+
+<p>Dieu a planté dans le c&oelig;ur de tout Canadien français patriote &ldquo;une
+fleur d'espérance.&rdquo; C'est l'aspiration vers l'établissement, sur les
+bords du Saint-Laurent, d'une Nouvelle-France dont la mission sera de
+continuer sur cette terre d'Amérique l'&oelig;uvre de civilisation
+chrétienne que la vieille France a poursuivi avec tant de gloire
+pendant de si longs siècles. Cette aspiration nationale, cette fleur
+d'espérance de tout un peuple, il lui faut une atmosphère favorable
+pour se développer, pour prendre vigueur et produire un fruit.
+J'écris ce livre pour contribuer, selon mes faibles moyens, à
+l'assainissement de l'atmosphère qui entoure cette fleur précieuse;
+pour détruire, si c'est possible, quelques unes des mauvaises herbes
+qui menacent de l'étouffer.</p>
+
+<p>La maturité n'arrive qu'à l'heure marquée pas la divine Providence,
+sans doute. Mais l'homme peut et doit travailler à empêcher que cette
+heure providentielle ne soit retardée; il peut et doit faire en sorte
+que la maturation se poursuive sans entraves. Accuse-t-on le
+cultivateur de vouloir hâter indûment l'heure providentielle lorsque,
+le printemps, il protège ses plants contre les vents et les gelées et
+concentre sur eux les rayons du soleil?</p>
+
+<p>Entre l'activité inquiète et fiévreuse du matérialiste qui, dans son
+orgueil et sa présomption, ne compte que sur lui-même pour réussir,
+et l'inertie du fataliste qui, craignant l'effort, se croise les bras
+et cherche à se persuader que sa paresse n'est que la confiance en
+Dieu; entre ces deux péchés opposés, et à égale distance de l'un et
+de l'autre, se place la vertu chrétienne qui travaille autant qu'elle
+prie; qui plante, qui arrose et qui attend de Dieu la croissance.</p>
+
+<p>Que l'on ne s'étonne pas de voir que mon héros, tout en se livrant
+aux luttes politiques, est non seulement un croyant mais aussi un
+pratiquant, un chrétien par le c&oelig;ur autant que par l'intelligence.
+L'abbé Ferland nous dit, dans son histoire du Canada, que &ldquo;dès les
+commencements de la colonie, on voit la religion occuper partout la
+première place&rdquo;. Pour atteindre parmi les nations le rang que la
+Providence nous destine, il nous faut revenir à l'esprit des ancêtres
+et remettre la religion partout à la première place; il faut que
+l'amour de la patrie canadienne-française soit étroitement uni à la
+foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ et au zèle pour la défense de son
+Église. L'instrument dont Dieu se servira pour constituer
+définitivement la nation canadienne-française sera moins un grand
+orateur, un habile politique, ou un fougueux agitateur, qu'un parfait
+chrétien qui travaille qui s'immole et qui prie: moins un Kossuth
+qu'un Garcia Moreno.</p>
+
+<p>Peut-être m'accusera-t-on de faire des rêves patriotiques qui ne
+sauraient se réaliser jamais.</p>
+
+<p>Ces rêves,&mdash;si ce ne sont que des rêves,&mdash;m'ont été inspirés par la
+lecture de l'histoire de la Nouvelle-France la plus belle des temps
+modernes, parce qu'elle est la plus imprégnée du souffle apostolique
+et de l'esprit chevaleresque. Mais sont-ce purement des rêves? Ne
+peut-on pas y voir plutôt des espérances que justifie le passé, des
+aspirations réalisables vers un avenir que la Providence nous
+réserve, vers l'accomplissement de notre destinée nationale?</p>
+
+<p>Rêves ou aspirations, ces pensées planent sur les lieux que j'habite;
+sur ces hauteurs, témoins des luttes suprêmes de nos pères; elles
+sortent de ce sol qu'on arrosé de leur sang les deux races vaillantes
+que j'aime, je puis le dire, également, parce qu'également
+j'appartiens aux deux.</p>
+
+<p>Ma vie s'écoule entre les plaines d'Abraham et les plaines de
+Sainte-Foye, entre le champ de bataille où les Français ont
+glorieusement succombé et celui où glorieusement ils ont pris leur
+revanche. Est-il étonnant que dans cette atmosphère que des héros ont
+respirée, il me vienne des idées audacieuses; qu'en songeant aux
+luttes de géants qui se sont livrées jadis ici pour la possession de
+la Nouvelle-France, j'entrevoie pour cet enjeu de combats mémorables
+un avenir glorieux? Est-il étonnant que, demeurant plus près de
+Sainte-Foye que des plaines d'Abraham, je me souvienne sans cesse que
+la dernière victoire remportée sur ces hauteurs fut une victoire
+française; que, tout anglais que je suis par un côté, j'aspire
+ardemment vers le triomphe définitif de la race française sur ce coin
+de terre que la Providence lui a donné en partage et que seule la
+Providence pourra lui enlever?</p>
+
+<p>Pendant vingt années de journalisme, je n'ai guère fait autre chose
+que de la polémique. Sur le terrain de combat où je me suis
+constamment trouvé, j'ai peu cultivé les fleurs, visant bien plus à
+la clarté et à la concision qu'aux ornements du style. Resserré dans
+les limites étroites d'un journal à petit format, j'ai contracté
+l'habitude de condenser ma pensée, de l'exprimer en aussi peu de mots
+que possible, de m'en tenir aux grandes lignes, aux points
+principaux. Qu'on ne cherche donc pas dans ces pages le fini exquis
+des détails qui constitue le charme de beaucoup de romans. Je n'ai
+pas la prétention d'offrir au public une &oelig;uvre littéraire
+délicatement ciselée ni une étude de m&oelig;urs patiemment fouillée: mais
+une simple ébauche où, à défaut de gracieux développements, j'ai
+tâché de mettre quelques idées suggestives que l'imagination du
+lecteur devra compléter.</p>
+
+<p>Si tel homme public, journaliste, député ou ministre, retrouve dans
+ces pages certaines de ses thèses favorites sur les lèvres ou sous la
+plume de personnages peu recommandables, qu'il veuille bien croire
+que je combats, non sa personne, mais ses doctrines.</p>
+
+<div class="sig pname">J.-P. Tardivel.</div>
+
+<p>Chemin Sainte-Foye, près Québec, Jeudi Saint, 1895.</p>
+
+<h2 class="section-header">Prologue</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ H&aelig;c omnia tibi dabo, si cadens
+ adoraveris me.</p>
+<p>
+ Je vous donnerai toutes ces choses,
+ si en vous prosternant vous m'adorez.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Matt</span>, IV, 9.</div>
+</div>
+
+<p>Eblis! Eblis! Esprit de lumière! Éternel Persécuté! Dieu vaincu mais
+vengeur! Moi, ton Élu, moi, ennemi juré de ton ennemi Adonaï, je
+t'invoque. Apparais à mes yeux, âmes de l'univers! Esprit de feu,
+viens affermir ce bras consacré à ton &oelig;uvre de destruction et de
+vengeance! Viens me guider dans la lutte contre le Persécuteur!</p>
+
+<p>Ainsi parlait un tout jeune homme, debout devant une sorte d'autel où
+brûlaient des parfums. Au-dessus de l'autel était un immense triangle
+lumineux.</p>
+
+<p>L'aspect du jeune homme était en harmonie avec ses terribles paroles.
+Son &oelig;il noir flamboyait, ses traits, que la nature avait faits très
+beaux, étaient bouleversés par la haine. Tout chez lui portait
+l'empreinte de la passion, de la vengeance, et d'une sombre énergie.</p>
+
+<p>Autour de lui s'étalaient des meubles d'une grande richesse. Des
+objets d'art, des statues, des tableaux respirant la plus affreuse
+luxure ornaient la pièce au fond de laquelle s'élevait l'autel
+satanique.</p>
+
+<p>Du dehors venaient, confus et indistincts, les bruits de la grande
+ville. Car bien que la nuit fût déjà fort avancée, Paris, dans ces
+jours de trouble qui marquèrent la fin de l'année 1931, dormait peu.</p>
+
+<p>A peine le jeune homme eut-il cessé de parler qu'une forme vague
+apparut entre l'autel et le triangle, au milieu de la fumée des
+parfums. Ou plutôt, c'était la fumée même qui, au lieu de monter en
+bouffées irrégulières, comme auparavant, prenait cette forme
+mystérieuse.</p>
+
+<p>Le luciférien frémit.</p>
+
+<p>&mdash;Eblis! Eblis! s'écria-t-il, tu viens! tu viens!</p>
+
+<p>Rapidement, la forme devint de moins en moins confuse. Ses contours
+se découpèrent nettement. C'était la forme que les artistes donnent
+aux anges. L'apparition était lumineuse; mais sa lumière n'était pas
+éclatante et pure; elle était comme troublée et obscurcie. Le visage
+du fantôme était voilé.</p>
+
+<p>&mdash;Eblis! s'écria le jeune homme de plus en plus exalté, parle à ton
+Élu! Dis-lui où il doit aller, ce qu'il faut faire pour travailler au
+triomphe de ta cause, pour te venger d'Adonaï?</p>
+
+<p>Une voix qui n'avait rien d'humain, un murmure qui semblait venir de
+loin, et qui parlait plutôt à l'intelligence qu'à l'oreille,
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Traverse les mers, rends-toi sur les bords du Saint-Laurent où tes
+ancêtres ont jadis planté l'Étendard de mon éternel Ennemi. C'est là
+que ton &oelig;uvre t'attend. La Croix est encore debout sur ce coin du
+globe. Abats-la. Compte sur mes inspirations.</p>
+
+<p>La voix se tut. L'apparition s'évanouit. A sa place, il n'y avait que
+la fumée des parfums qui montait en spirales vers le triangle.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre I</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Omnis enim qui male agit, odit lucem.</p>
+<p>
+ Quiconque fait le mal, hait la lumière.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Joan</span>, III, 20.</div>
+</div>
+
+<p>&mdash;Quelle nuit! Il fait noir comme au fond d'une caverne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien la nuit qu'il faut pour nous. Suis-moi et ne parle pas.</p>
+
+<p>Les deux hommes qui ont échangé ces paroles quittent, à pas
+précipités, une belle maison située sur une des principales rues de
+Québec, et se dirigent, par les voies les moins fréquentées, vers
+l'un des faubourgs. Ils ont, du reste, peu de difficulté à se dérober
+aux regards des passants, car les rues sont désertes. Il fait une
+nuit terrible. La pluie tombe par torrents, une pluie froide, poussée
+par le vent du nord-est qui mugit autour des maisons et les ébranle
+jusque dans leurs fondements. Les lumières électriques sont éteintes;
+la tempête qui sévit depuis deux jours a complètement désorganisé le
+service.</p>
+
+<p>C'est une nuit au commencement de novembre de l'année 1945.</p>
+
+<p>Une bourrasque, plus violentes que les autres, S'abat sur la ville.
+La pluie tourmentée devient poussière; et le vent, s'engouffrant dans
+les cheminées, hurle lugubrement.</p>
+
+<p>&mdash;Brrr! fait celui qui a parlé le premier. On dirait que tous les
+diables sont décharnés! Est-ce loin encore?</p>
+
+<p>&mdash;Nous y serons dans un instant, dit son compagnon. Mais, pour moi,
+j'aime la tempête qui brise les croix, qui renverse les églises, qui
+fait trembler les hommes. C'est le souffle du grand Persécuté qui
+passe, Dieu de la nature! Il secouera ses chaînes. Il triomphera. Il
+écrasera son éternel Ennemi. Il se délivrera lui-même et nous
+délivrera avec lui de la tyrannie d'Adonaï. Oui, j'aime tout ce qui
+est force, tout ce qui est rage, tout ce qui est fureur, tout ce qui
+renverse, tout ce qui brise, tout ce qui détruit.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, cet homme s'est arrêté. Son regard levé vers le
+ciel est aussi sombre que la nuit. Sa main fermée fait un geste de
+menace, et ses paroles de blasphème sortent en sifflant entre ses
+dents fortement serrées.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles comme un vrai kadosch! fait l'autre, avec un accent
+légèrement ironique.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, on dirait parfois que tu es un adonaïte déguisé!</p>
+
+<p>Puis ils continuent leur route en silence.</p>
+
+<p>Les deux compagnons arrivent bientôt à une ruelle plus obscure encore
+que les rues environnantes. Ils s'y engagent furtivement, et
+frappent, d'une manière particulière, à la porte d'une habitation
+basse dont toutes les fenêtres sont fermées par de solides volets. Il
+y a rapide échange de mots de passe; puis la porte s'entr'ouvre et
+les deux ouvriers de ténèbres se glissent plutôt qu'ils n'entrent
+dans la maison.</p>
+
+<p>Ouvriers de ténèbres! Oui, car c'est dans cette maison obscure que se
+réunit le conseil central de la Ligue du Progrès de la province de
+Québec. Cette ligue n'est rien autre chose que la franc-maçonnerie
+organisée en vue des luttes politiques. Sauf le nom et certaines
+singeries jugées inutiles, c'est le carbonarisme: même organisation,
+même but, mêmes moyens d'action.</p>
+
+<p>La province de Québec a marché rapidement dans les voies du progrès
+moderne depuis quarante ans. Les grands bouleversements sociaux dont
+la France fut le théâtre au commencement du vingtième siècle, ont
+jeté sur nos rives un nombre considérable de nos cousins d'outre-mer.
+Parmi ces immigrants quelques bons sont venus renforcer l'élément
+sain et vraiment catholique de notre population. Mais la France
+mondaine, sceptique, railleuse, impie et athée, la France des
+boulevards, des théâtres, des cabarets, des clubs et des loges, la
+France ennemie déclarée de Dieu et de son Église a aussi fait
+irruption au Canada. Depuis longtemps les théâtres sont florissants à
+Québec et à Montréal, et des troupes de comédiens font des tournées
+dans les principaux centres: Trois-Rivières, Saint-Hyacinthe,
+Joliette, Saint-Jean, Sorel, Chicoutimi, gâtant les m&oelig;urs,
+ramollissant les caractères. La littérature corruptrice qui sort de
+Paris comme un fleuve immonde se répand sur notre pays depuis plus
+d'un demi-siècle. Elle a porté ses fruits de mort. Grand nombre de
+c&oelig;urs ont été empoisonnés, et de ces c&oelig;urs gâtés s'élève un souffle
+pestilentiel qui obscurcit les intelligences. La foi baisse.</p>
+
+<p>Tous le voient, tous l'admettent aujourd'hui. Il y a encore beaucoup
+de bon dans les campagnes, dans les masses profondes des populations
+rurales; mais les gens de bien sont paralysés par l'apathie et la
+corruption des classes dirigeantes.</p>
+
+<p>Ne nous étonnons donc pas de retrouver dans notre pays, au milieu du
+vingtième siècle, toutes les misères que la France et les autres pays
+de l'Europe connaissaient déjà au siècle dernier.</p>
+
+<p>Entrons maintenant avec les deux hommes que nous avons suivis ,
+entrons avec eux dans cette salle brillamment éclairée des réunions
+nocturnes de la ligue antichrétienne. Sur les murs, on voit
+différents emblèmes sataniques. Plusieurs frères causent entre eux.
+Le fauteuil du président est encore inoccupé.</p>
+
+<p>À l'arrivée des deux sectaires dont nous avons entendu la
+conversation, tous les assistants se lèvent et s'inclinent. Celui des
+deux qui a blasphémé se rend tout droit au fauteuil, et ouvre la
+séance. C'est le maître. À la lumière qui inonde la salle nous voyons
+la figure de cet hommes aux paroles terribles. Sur ces traits, d'une
+régularité parfaite, sont écrites toutes les passions, l'orgueil et
+la haine surtout. Son âme, qui se reflète dans ses yeux flamboyant,
+est noire comme la nuit qu'il fait au dehors, violente comme la
+tempête qui bouleverse en ce moment la nature. C'est la nuit et la
+tempête incarnées. Pourtant, cet homme sait se contenir. Et c'est à
+cette rage contenue, à cette rage qu'on entend gronder sans cesse
+comme un feu souterrain, mais qui éclate rarement, qu'il doit son
+empire sur ceux qui l'entourent. Il les domine et les captive.</p>
+
+<p>&mdash;Frères, dit la président, je vous ai réunis ce soir pour conférer
+avec vous sur une matière de la plus haute importance. Personne
+d'entre vous n'ignore les grands événements politiques qui se sont
+produits depuis quelques jours. Avant-hier, grâce à nos efforts,
+grâce à notre entente avec nos frères des autres provinces, la
+législature de Québec s'est prononcée selon nos désirs. Il ne restait
+plus qu'elle sur notre chemin, vous le savez. Maintenant, il faut
+concentrer toutes nos forces et toutes nos ressources sur le
+parlement fédéral. C'est là que la grande et décisive bataille doit
+se livrer contre la superstition et la tyrannie des prêtres. Si nous
+remportons la victoire, c'en est fait à tout jamais du cléricalisme
+en ce pays....</p>
+
+<p>&mdash;Et de notre nationalité, et de notre langue aussi, dit celui qui
+avait accompagné le président.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe la nationalité, qu'importe la langue, reprend le maître,
+en lançant à son interrupteur un regard chargé de sombres éclairs.
+Qu'importent ces affaires de sentiment si, en les sacrifiant, nous
+parvenons à écraser l'infâme, à déraciner du sol canadien la croix
+des prêtres, emblème de la superstition, étendard de la tyrannie.
+J'ai déjà dit à celui qui m'a interrompu qu'il semble parfois être un
+Adonaïte déguisé. Je le lui répète, et j'ajoute: qu'il prenne garde à
+lui!</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, maître, fait un sectaire, il faut admettre que notre
+secrétaire, le frère Ducoudray, rend de nobles services à la cause
+par son excellent journal la <i>Libre Pensée</i>. S'il y a une feuille
+anticléricale dans le pays, c'est bien la <i>Libre Pensée,</i>
+n'est-ce-pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, poursuit le président, en faisant un grand effort pour
+se contenir. Mes paroles ont été sans doute trop vives; j'en
+demande pardon au frère Ducoudray. J'admire son talent et le zèle
+anticlérical qu'il déploie dans la rédaction de la <i>Libre Pensée</i>.
+Mais je ne puis m'empêcher de craindre pour lui, car je sais qu'il
+a été élevé dans la superstition....</p>
+
+<p>&mdash;Il y a pourtant longtemps que j'ai brisé avec elle, dit Ducoudray.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! fait le maître. N'en parlons plus!... Je disais donc que la
+bataille décisive doit se livrer à Ottawa. Nous avons à choisir entre
+le <i>statu quo</i>, l'union législative et la séparation des provinces.
+Vous le savez, c'est l'union législative que nous convoitons; c'est
+par elle que nous briserons l'influence des prêtres, que nous
+étoufferons la superstition, que nous répandrons la vraie lumière,
+que nous délivrerons le peuple du joug infâme qu'il porte depuis des
+siècles. Pour réussir il faut de la hardiesse, sans doute; mais aussi
+de la prudence, une tactique savante, une stratégie habile. Voici
+notre plan de campagne en deux mots: <i>l'union législative sous le
+manteau du statu quo</i>. Nous n'arriverons pas à l'union par le chemin
+direct. Les masses du peuple de cette province sont encore trop
+fanatisées, trop dominées par les prêtres pour que nous puissions
+leur faire accepter l'union législative si nous leur présentons
+ouvertement notre projet. Ce serait nous exposer à une défaite
+certaine....</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il donc que la <i>Libre Pensée</i> change de tactique? demanda
+Ducoudray quelque peu intrigué.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, reprend le président. Au contraire, vous devez faire
+plus de tapage que jamais en faveur de l'union législative. Mais vous
+aurez besoin de dire que vous la demandez uniquement en vue de
+l'économie et du progrès matériel du pays. Gardez-vous bien de
+laisser échapper le moindre aveu touchant le véritable but que nous
+voulons atteindre par l'union législative. Pendant que la <i>Libre
+Pensée</i> et son école demanderont l'union législative à hauts cris, je
+ferai de la diplomatie. Ne soyez pas surpris si, au premier jour, je
+tourne ostensiblement le dos ou mouvement unioniste; si je passe
+armes et bagages dans le camp du <i>statu quo</i>; si je deviens l'un des
+chefs de ce parti. Vous, Ducoudray, vous m'attaquerez alors avec
+cette belle violence de langage qui vous est habituelle; vous me
+dénoncerez comme conservateur outré, comme réactionnaire. Appelez-moi
+clérical, si vous voulez. Ces attaques me vaudront la confiance des
+conservateurs; et cette confiance me permettra de man&oelig;uvrer à mon
+aise.</p>
+
+<p>&mdash;Et que faudra-t-il dire de Lamirande et de sa bande de fanatiques?
+interroge Ducoudray.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous avez dit jusqu'ici, et même davantage, si c'est
+possible. Vous direz qu'ils ne demandent la séparation que par
+ambition personnelle, et par fanatisme; que s'ils y réussissent, leur
+premier soin sera de rétablir l'inquisition, de faire voter des lois
+pour forcer tout le monde à assister à la basse messe six fois la
+semaine, et à la grand-messe et aux vêpres, le dimanche....</p>
+
+<p>&mdash;Avec abonnement obligatoire au journal de Leverdier pour tous les
+pères de famille!...</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! frère Ducoudray, je vois que vous saisissez parfaitement
+mon idée, et je suis convaincu que vous la traduirez fidèlement. En
+accablant les cléricaux et les <i>ultramontés</i> de ridicule, vous
+convaincrez les conservateurs de la nécessité de se maintenir dans
+leur juste milieu et d'éviter les deux extrêmes, l'extrême radical et
+l'extrême catholique. C'est dans cette disposition d'esprit que je
+les veux pour leur faire accepter plus sûrement mes projets.</p>
+
+<p>Pendant plus d'une heure encore, ces ouvriers de ténèbres continuent
+ainsi leur &oelig;uvre. Puis, ils se dispersent et s'en vont comme ils
+sont venus, à la dérobée.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre II</h2>
+
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Quam mal&aelig; fam&aelig; est, qui derelinquit patrem.</p>
+<p>
+ Combien est infâme celui qui abandonne son père.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Eccli</span>. III, 18.</div>
+</div>
+
+<p>Le même soir, il se passait, dans un autre endroit de Québec, une
+scène bien différente. Malgré le temps affreux, plusieurs membres de
+la Saint-Vincent-de-Paul s'étaient rendus à la sacristie de la
+basilique pour assister à la réunion hebdomadaire de la conférence
+Notre-Darne.</p>
+
+<p>Parmi les assistants était le Dl Joseph Lamirande. Celui-là, il n'y
+avait pas de tempête capable de le faire manquer à un devoir
+quelconque. Il pouvait avoir quarante ans. Sa figure grave et douce
+exprimait une très grande énergie tempérée par la bonté. Personne ne
+se souvenait de l'avoir entendu rire ni de l'avoir vu triste ou
+sombre. Mais s'il ne riait guère, souvent, lorsqu'il parlait, un beau
+sourire illuminait ses traits et sa voix prenait des accents d'une
+tendresse infinie. Arrivée à la conférence, il était allé s'asseoir
+sur le dernier banc, au milieu d'un groupe d'ouvriers, et se mêla à
+leur conversation.</p>
+
+<p>Après la prière et la lecture d'usage, le président de la conférence
+prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, plusieurs personnes m'ont averti ce matin qu'un
+vieillard, venu on ne sait d'où, se trouve dans un galetas de la rue
+de l'Ancien Chantier, au Palais, où il est allé se réfugier. Il est
+malade, évidemment, et paraît être dans un dénuement absolu. Il parle
+peu à ceux qui le questionnent et ne veut pas dire son nom. Ce n'est
+pas lui-même qui demande de l'assistance; ce sont quelques gens du
+voisinage qui ont cru devoir appeler l'attention de la conférence sur
+ce cas quelque peu extraordinaire. On craint que cet étrange
+vieillard ne meure de faim et de misère si la Saint-Vincent-de-Paul
+ne s'occupe de lui immédiatement. Je crois que nous devons ordonner
+une visite d'enquête pour demain matin.</p>
+
+<p>Après un instant de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne s'y oppose? Eh bien! la visite d'enquête est ordonnée.
+Qui va s'en charger?... Le Dr Lamirande voudra bien la faire avec M.
+Saint-Simon qui n'est pas ici, mais qui accompagnera sans doute
+volontiers le docteur. Si quelqu'un peut faire du bien à l'âme et au
+corps de ce malheureux vieillard, c'est bien vous, docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai mon possible, monsieur le président, et dès demain matin.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, fidèle à sa promesse, Lamirande accompagné de M.
+Hercule Saint-Simon, directeur du <i>Progrès catholique</i>, se rend au
+Palais.</p>
+
+<p>Quel ironie dans ce nom! Jadis, &ldquo;du temps des Français&rdquo;, s'élevait
+dans ce quartier le palais de l'Intendant. Mais il y a longtemps que
+cet édifice est tombé en ruines et que les ruines mêmes sont
+disparues. De l'ancienne splendeur du palais il ne reste plus que le
+nom donné à un quartier de la ville, et plus particulièrement à une
+petite localité située entre Saint-Roch et la Basse-Ville. Le
+souvenir même de l'ancien palais est tellement effacé que beaucoup de
+personnes se demandent pourquoi ce quartier se nomme ainsi. Par
+une étrange vicissitude de la fortune, l'endroit appelé plus
+particulièrement le Palais est devenu le quartier pauvre par
+excellence. Que de misères, morales et physiques, s'entassent
+dans ces logements délabrés, mal éclairés, malpropre, souvent
+infects!</p>
+
+<p>&mdash;Oh, la triste chose que la pauvreté! dit Saint-Simon. Elle est la
+cause de tout le mal moral et physique dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est sans doute triste, répond Lamirande, puisqu'elle est un
+des fruits amers du premier péché; mais elle est plutôt triste dans
+sa cause que dans ses effets. Jésus-Christ, ne l'oublions pas, mon
+ami, était pauvre. Il a béni et ennobli la pauvreté, et Il nous a
+laissé les pauvres comme ses représentants. S'il n'y avait point de
+misères morales et corporelles à soulager, sur quoi s'exercerait la
+sainte charité,? Et sans la charité que deviendrait le monde livré à
+l'égoïsme? Cette terre cesserait d'être une vallée de larmes, soit,
+mais elle deviendrait un vaste et horrible désert.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peut-être raison, théoriquement, mais en pratique je
+trouve la pauvreté très incommode, répliqua Saint-Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'êtes pas pauvre, vous, dit Lamirande en souriant. Vous
+badinez. Par pauvreté, on entend le manque du nécessaire ou du très
+utile.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est relatif dans le monde, fait son compagnon. Sans doute, si
+vous me comparez à celui que nous allons visiter, je ne suis pas
+pauvre. Mais comparé à d'autres, à Montarval, par exemple, je le suis
+affreusement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, celui qui peut se donner le nécessaire et même l'utile
+n'a pas le droit de se dire pauvre. Il est permis, sans doute, de
+travailler à rendre sa position matérielle meilleure, mais à la
+condition de ne point murmurer contre la Providence si nos projets ne
+réussissent pas au gré de nos désirs. La richesse que vous souhaitez
+serait peut-être une malédiction pour vous. Soyons certains, cher
+ami, que Dieu, qui nous aime, nous donne à chacun ce qui nous
+convient davantage. Il connaît mieux que nous nos véritables besoins.</p>
+
+<p>&mdash;L'<i>Aurea mediocritas</i>, soupira le journaliste, convient aux esprits
+médiocres, à ceux qui n'ont point d'ambition, qui vivent au jour le
+jour, qui n'aspirent pas à la gloire, au pouvoir, qui ne rêvent pas
+de grandeurs, qui se renferment dans leur petit négoce et dont
+l'horizon se borne à la porte de leur boutique ou au bout de leur
+champ. À ceux-là l'<i>heureuse médiocrité</i> chantée par les poètes. Mais
+ceux qui, comme vous et moi, vivent de la vie intellectuelle,
+devraient être riches, l'homme qui travaille de la tête du matin au
+soir, qui pense pour ses semblables, qui leur fournit des idées, a
+besoin, pour se reposer, pour se retremper, d'un certain luxe
+matériel. Non seulement il en a besoin, il y a droit. Du reste, de
+nos jours, la richesse, c'est le pouvoir. Pour faire le bien, il faut
+être riche, absolument. Que voulez-vous qu'un pauvre diable, comme
+vous ou moi, fasse dans le monde moderne? Si nous étions riches,
+quels ravages ne ferions-nous pas dans le camp ennemi!</p>
+
+<p>En parlant ainsi Saint-Simon s'était exalté peu à peu. Il gesticulait
+avec violence. Lamirande le regardait avec piété et terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ami, dit-il, ce sont là de bien fausses idées qui vous sont
+venues je ne sais d'où. Pour les réfuter en détail il me faudrait
+plus de loisir que je n'en ai ce matin. D'ailleurs, vous devez sentir
+vous-même que ce sont de misérables sophismes: car vous n'ignorez pas
+que les grandes choses, même dans l'ordre purement humain, n'ont
+guère été accomplies par les riches. C'est une tentation, mon ami,
+repoussez-là par la prière.</p>
+
+<p>Saint-Simon haussa les épaules et secoua la tête, mais ne répondit
+pas.</p>
+
+<p>Lamirande et son compagnon, arrivés à destination, pénètrent dans une
+misérable baraque; ils montent trois escaliers branlants et
+s'arrêtent à la porte d'une petite chambre sous les combles. Le
+docteur frappe et une voix aigrie lui dit d'entrer. Il ouvre la porte
+et un spectacle navrant se présente à ses regards; une chambre basse,
+sombre, nue, froide et sale; au fond de la pièce un pauvre grabat sur
+lequel est étendu un vieillard. L'&oelig;il exercé de Lamirande lit sur le
+visage de cet homme les ravages de la maladie, ou plutôt de la faim
+et de la misère. Il voit non moins distinctement les traces d'une
+grande souffrance morale. Ce vieillard n'est pas un pauvre ordinaire.
+Ses habits, d'une coupe élégante et assez propres encore, forment un
+singulier contraste avec l'affreux aspect de la chambre. Lamirande
+s'approche du lit et regarde attentivement le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Où ai-je donc vu ces traits? se dit-il en lui-même.</p>
+
+<p>Puis tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, vous paraissez souffrant. Nous sommes venus, mon
+ami et moi, vous porter secours. Vous avez besoin de manger, sans
+doute; vous avez besoin de remèdes et de soins. Ne voulez-vous pas
+que je vous fasse entrer à l'Hôtel-Dieu? Vous y seriez infiniment
+mieux qu'ici....</p>
+
+<p>Une expression pénible et amère contracta le visage du vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, je veux mourir ici; quelqu'un m'enterrera, ne
+serait-ce que pour se débarrasser de mon cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de vous enterrer, mon cher monsieur, dit
+Lamirande, mais de vous soigner et de vous guérir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous intéressez-vous à moi? dit le vieillard. Je ne vous
+connais pas, vous ne me connaissez pas.... Je n'ai pas d'ami....</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! vous avez des amis. Nous ne vous connaissons pas, il est
+vrai, mais nous voyons que vous êtes seul, que vous êtes malade, que
+vous êtes un membre souffrant de Jésus-Christ. Cela suffit pour vous
+donner droit à notre amitié....</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? Pourquoi venez-vous ici? Que ne me laissez-vous pas
+mourir en paix?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Lamirande. Je suis venu ici parce que la société
+Saint-Vincent-de-Paul m'a envoyé vous voir et vous soulager. Quant à
+mourir, êtes-vous bien sûr de mourir en paix?</p>
+
+<p>En prononçant ces dernières paroles d'une voix émue, Lamirande jeta
+sur le vieillard un regard pénétrant. L'étranger se troubla.
+Lamirande continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ayez donc confiance en moi; dites-moi qui vous êtes, d'où vous
+venez et pourquoi vous êtes dans ce misérable galetas? Dites-moi ce
+que nous pouvons faire pour vous?</p>
+
+<p>Le lèvres du vieillard frémirent, ses yeux se mouillèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes réellement bons, tous deux, dit-il. Pardonnez-moi si je
+vous ai si mal reçus tout à l'heure. J'ai le c&oelig;ur plein d'amertume
+et il déborde. Mais je n'ai besoin de rien, laissez-moi, je vous en
+prie. Peu vous importe mon nom, peu vous importe mon histoire.</p>
+
+<p>Et l'étranger dirigea son regard vers Saint-Simon. Lamirande crut
+comprendre que le pauvre abandonné ne voulait pas parler en présence
+de deux personnes. Aussi prit-il la détermination de revenir seul.</p>
+
+<p>Après avoir échangé encore quelques paroles avec leur étrange
+protégé, les deux visiteurs prirent congé de lui et dirigèrent leurs
+pas vers d'autres réduits où des pauvres plus loquaces et plus
+communicatifs les attendaient.</p>
+
+<p>Deux heures plus tard, Lamirande, se trouvant libre, retourna seul
+auprès du vieillard. En gravissant le dernier escalier, il ne put
+s'empêcher de saisir ce bout de conversation:</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vous mettrai en pension quelque part à la campagne. Il
+m'est impossible de faire plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le répète, fils dénaturé, je mourrai dans ce galetas. Je
+n'accepterai pas cette bouchée de pain que tu me jettes comme à un
+chien. Tu as honte de moi! Eh bien! tu ne seras pas longtemps exposé
+à rougir de ton père!</p>
+
+<p>À ce moment Lamirande frappa à la porte entrouverte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute quelque pauvre voisin du quartier, dit tout bas le
+vieillard à son fils. Va ouvrir. On croira que c'est une simple
+visite de charité que tu fais à un étranger malade.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit et Lamirande se trouva face à face avec Aristide
+Montarval, jeune Français, riche, brillant, établi au Québec depuis
+plusieurs années. Sans être amis, les deux hommes se connaissaient
+bien. Un instant ils échangèrent un regard qui valait de longues
+explications. Lamirande put lire sur le visage du jeune Français, le
+dépit, la crainte, la colère, la rage même; tandis que Montarval
+resta comme interdit sous l'empire de ces yeux qui, il le sentait
+bien, plongeaient jusqu'au fond de son âme.</p>
+
+<p>Ce fut cependant Montarval qui, payant d'audace, rompit le silence:</p>
+
+<p>&mdash;Que venez-vous faire ici? dit-il sur un ton hautain et provocateur.</p>
+
+<p>Je viens soulager votre père, puisque vous l'abandonnez aux soins des
+étrangers, répondit Lamirande avec calme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est comme cela que vous écoutez aux portes hypocrite que vous
+êtes, s'écria Montarval hors de lui-même.</p>
+
+<p>Lamirande ne daigna pas lui répondre et l'écartant d'un geste, il
+pénétra dans la chambre et se rendit auprès du vieillard que cette
+scène avait fortement ému.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit Lamirande, en montant l'escalier, j'ai surpris
+bien involontairement votre secret. Souffrez que je vous amène chez
+moi.</p>
+
+<p>Le vieillard fondit en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, que vous êtes bon! mais je ne puis accepter votre
+offre. Je veux mourir ici inconnu, afin que mon fils n'ait pas honte
+de moi. Car c'est mon fils unique, et je l'aime, malgré tout ce qu'il
+m'a fait souffrir.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, le vieillard s'était assis sur son grabat.
+Lamirande put constater la ressemblance entre les traits du père et
+ceux du fils. Deux visages assombris, l'un par le chagrin, l'autre
+par les passions. Le père inspirait de la sympathie, le fils, une
+invincible répugnance.</p>
+
+<p>Lamirande s'assied à côté du vieillard, et passe doucement son bras
+autour de lui pour le soutenir.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur. épanchez votre c&oelig;ur, cela vous soulagera.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon fils, poursuivit le vieillard, comme s'il parlait à
+lui-même, je ne le maudis pas, car s'il est mauvais aujourd'hui,
+c'est ma faute. Je l'ai élevé sans correction, j'ai laissé ses
+caprices, ses funestes penchants grandir avec lui. Il me semblait que
+c'était là de l'amour paternel. Aujourd'hui je vois ma folie. Il m'a
+ruiné. Puis il a quitté la France, il y a bien des années. Je ne
+savais pas où il était, car il ne m'écrivait jamais. Ce fut par
+hasard que je vis dans un journal canadien, qu'il était établi à
+Québec, qu'il était riche. Je l'aimais toujours, et résolus de venir
+le retrouver, car j'étais si seul. Ah! que ne suis-je resté là-bas,
+dans ma solitude. J'étais pauvre, j'avais du chagrin en pensant à mon
+fils absent; mais au moins je n'avais pas le c&oelig;ur brisé comme il
+l'est aujourd'hui.... J'avais juste assez de petites économies pour
+payer mon passage à Québec. En arrivant ici je me suis rendu tout
+droit chez mon fils....</p>
+
+<p>La voix du vieillard s'étouffa dans les sanglots. Après quelques
+instants, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Le malheureux! il ne voulut pas reconnaître son père! Il me traita
+d'imposteur, me mit à la porte de sa maison et me dit, avec des
+menaces, de ne plus jamais mettre les pieds. Vous comprenez le reste.
+Je me suis réfugié ici pour mourir'</p>
+
+<p>Lamirande, vivement impressionné par ce récit, laissa le vieillard
+pleurer en silence pendant quelques instants, le soutenant toujours.
+Puis il l'interrogea doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si votre fils n'a pas voulu vous reconnaître, comment se
+fait-il donc qu'il soit venu vous trouver ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais croire à un mouvement de repentir, mais hélas! par ce
+qu'il m'a dit, je vois trop qu'il n'a agi que par peur du scandale.
+Il a craint que mon histoire ne fût connue.... Il a voulu m'envoyer
+dans un hôpital ou me mettre en pension à la campagne. Il rougirait
+d'avoir son vieux père chez lui. Je ne puis accepter le morceau de
+pain qu'il me jette.... C'était son c&oelig;ur que je voulais; il me le
+refuse.... Je n'ai qu'à mourir inconnu pour lui épargner la honte....</p>
+
+<p>Un nouveau paroxysme de sanglots l'empêcha de continuer.</p>
+
+<p>Pendant que le vieillard exhalait ainsi la douleur, le fils avait
+allumé un cigare, et, le dos tourné vers le lit, il regardait par la
+fenêtre, tambourinant sur les vitres crasseuses. Profitant de
+l'interruption dans les confidences de son père, il se retourna
+vivement. Il avait un reflet de l'enfer dans les yeux. Cependant, il
+refoula sa rage avec un calme apparent.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que voilà bien des paroles inutiles. Je ne veux pas,
+je ne puis pas m'embarrasser de ce vieillard. Que ferais-je de lui
+chez moi, moi qui suis garçon? Je lui fais une offre raisonnable et
+il la refuse. Que voulez-vous que je fasse?</p>
+
+<p>Et le fils dénaturé se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>Lamirande qui soutenait toujours le vieillard prêt à défaillir,
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est épouvantable ce que vous dites là, monsieur Montarval.
+Est-ce ainsi qu'un fils doit traiter son père?</p>
+
+<p>&mdash;Je puis me dispenser de vos sermons, fit Montarval.</p>
+
+<p>&mdash;De mes serinons, oui; mais vous ne pouvez vous dispenser d'obéir au
+commandement de Dieu qui nous ordonne d'honorer nos parents.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un sermon! ricana Montarval. Est-ce que je m'occupe des
+commandements de votre Dieu, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, pauvre insensé, vous voulez donc vous damner!</p>
+
+<p>&mdash;Appelez ça comme vous voudrez, mais je ne veux pas de votre ciel où
+il faudra croupir éternellement dans un ignoble esclavage aux pieds
+du tyran Jéhovah. Je veux être libre dans ce monde et dans l'autre,
+entendez-vous?</p>
+
+<p>Lamirande frémit. Il avait souvent lu de pareilles horreurs dans les
+livres qui traitent du néomanichéisme; mais c'était la première fois
+que ses oreilles entendaient un tel cri d'enfer, que ses yeux
+voyaient les feux de l'abîme éclairer de leur sombre lueur un visage
+humain. &ldquo;Seigneur Jésus! murmura-t-il, je vous demande pardon de ce
+blasphèmes.&rdquo; Puis se tournant vers le blasphémateur:</p>
+
+<p>&mdash;Laissons ce sujet, car je ne veux plus entendre de ces
+abominations. Mais si vous ne craignez pas le jugement de Dieu, ne
+redoutez-vous pas, au moins, la justice des hommes? Je puis vous
+dénoncer, si non aux tribunaux, du moins à l'opinion publique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne le ferez pas. Je nierai, et où sont vos preuves?</p>
+
+<p>De sa main gauche, Lamirande indiqua le vieillard que son bras droit
+soutenait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne parlera pas, fît Montarval, je le connais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ma parole suffira, dit Lamirande. Entre mon affirmation et
+votre dénégation, les honnêtes gens n'hésiteront pas.</p>
+
+<p>&mdash;Au besoin, le vieux niera avec moi pour me sauver du déshonneur.
+Contre deux négations votre affirmation ne vaudra rien.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai que votre père soit mort pour vous dénoncer.</p>
+
+<p>Montarval perdit contenance, car il comprenait fort bien qu'on
+ajouterait foi plutôt à la parole de Lamirande qu'à la sienne.</p>
+
+<p>Le vieillard jeta un regard suppliant sur son protecteur.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce! monsieur, ne le dénoncez pas, ne le déshonorez pas....</p>
+
+<p>&mdash;Mais il mérite les mépris des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de grâce, je vous en prie, ne le dénoncez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon cher monsieur, fit Lamirande, venez-vous en chez moi.
+Vous êtes brisé par la fatigue et l'émotion; vous avez besoin de
+repos. Plus tard nous reviendrons sur ce pénible sujet. Venez!</p>
+
+<p>&mdash;Vous tenez réellement à m'amener chez vous? interrogea le
+vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'y tiens beaucoup, plus même que je ne puis vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'irai, mais à une condition: c'est que vous me promettiez
+de ne jamais le dénoncer.</p>
+
+<p>Lamirande hésita. Faire cette promesse, c'était en quelque sorte
+s'engager à laisser le crime impuni. Persister dans sa détermination
+vis-à-vis du fils dénaturé, c'était condamner le père à mourir
+misérablement sur ce grabat. Puis il songea à l'âme de ce pauvre
+abandonné.... Son âme était peut-être plus malade encore que son
+corps.... Il n'hésitait plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! je vous le promets.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers le fils.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! Les hommes ne connaîtront pas votre crime et votre
+honte. Mais la malédiction de Dieu vous atteindra. Allez!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous sais gré de cette bienveillante permission et de vos bons
+souhaits, fit Montarval qui avait repris son aplomb et son audace
+accoutumés.</p>
+
+<p>Et sans adresser une seule parole à son père, sans le regarder, il
+sortit de la chambre en fredonnant un motif d'opéra.</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti, mon fils est parti! murmura le malheureux père.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de le remplacer auprès de vous, dit Lamirande. Venez;
+ne restons pas ici davantage.</p>
+
+<p>L'étranger se laissa conduire comme un enfant. Une voiture attendait
+Lamirande, et au bout de quelques minutes protecteur et protégé
+descendaient à la porte d'une modeste demeure de la Haute-Ville.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici rendus, dit Lamirande en donnant le bras au vieillard
+chancelant. Entrons.</p>
+
+<p>&mdash;Que dira votre femme en vous voyant installer dans votre maison un
+étranger, un moribond?</p>
+
+<p>&mdash;Elle dira que vous êtres le bienvenu.</p>
+
+<p>À ce moment, madame Lamirande vint au-devant d'eux. Si le vieillard
+avait eu des craintes sur la réception qui l'attendait, la vue de
+cette figure de madone dut le rassurer.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme, dit Lamirande, voici un étranger qui est dans le malheur.
+La divine Providence nous le confie. Nous allons l'accueillir pour
+l'amour de Jésus-Christ. Pour des motifs que je respecte, il désire
+n'être pas connu. Nous nous contenterons donc d'avoir soin de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit la jeune femme en pressant affectueusement la main du
+vieillard, pendant que dans ses yeux brillait une lumière céleste,
+vous êtes mille fois le bienvenu. Nous tâcherons, par nos bons soins,
+de vous faire oublier vos chagrins qui sont grands, je le vois.</p>
+
+<p>Le pauvre délaissé essaya de remercier ses bienfaiteurs; mais il ne
+put que balbutier quelques mots inintelligibles. Les forces lui
+manquèrent tout à coup, et il serait tombé lourdement sur le parquet
+si Lamirande ne l'eût soutenu.</p>
+
+<p>On le transporta sur un lit. Il était sans mouvement et sans vie
+apparente. Madame Lamirande le crut véritablement mort.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit Lamirande, il n'est pas mort reprendra même bientôt
+connaissance, mais il s'en va rapidement. Il n'en a que pour quelques
+heures. Dis à la servante de courir chez le père Grandmont. Qu'il
+vienne sans tarder.</p>
+
+<p>Puis le jeune médecin s'empressa de donner au malade les soins que
+réclamait son triste état. Il eut bientôt la satisfaction de le voir
+revenir peu à peu à la vie. Enfin, le vieillard ouvrit les yeux et
+jeta un regard inquiet autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce?... Où suis-je?... Oh! je me souviens de tout
+maintenant.... Mon protecteur, que vous êtes bon! Merci! mille fois
+merci! Mais je ne serai pas longtemps un fardeau pour vous. Je sens
+que je vais mourir....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, dit doucement le médecin, vous allez mourir. Il faut
+songer à votre âme; il faut songer à Dieu et à ses jugements, mais
+aussi à sa miséricorde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! répond le mourant, il y a longtemps, bien longtemps que je
+néglige mes devoirs religieux. Mon c&oelig;ur s'était endurci. J'étais
+tombé, non pas dans l'incrédulité, précisément, mais dans
+l'indifférence. Votre charité a fondu les glaces de mon âme. Je veux
+me confesser. Voulez-vous envoyer chercher un prêtre.</p>
+
+<p>Je sens que je n'ai pas de temps à perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Un vénérable père jésuite que j'ai envoyé sera ici dans quelques
+instants... C'est lui qui entre. Confiez-vous à lui sans crainte.
+C'est la bonté même. Sa passion, c'est de sauver les âmes, c'est de
+ramener les pécheurs à Dieu.</p>
+
+<p>Comme il prononçait ces mots la porte s'ouvrit et le père Grandmont
+entra. Ses cheveux blancs comme la neige encadraient un visage de
+saint, visage sillonné de profondes rides, mais surnaturellement
+beau, car on y lisait un amour immense de Dieu et du prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Que la paix de Notre-Seigneur soit avec vous mes enfants, dit-il,
+en s'avançant vers le lit. Notre ami a plus besoin de moi que de
+vous, n'est-ce pas, mon cher docteur?... Et bien! laissez-nous.</p>
+
+<p>Lamirande et sa femme se retirèrent. Longtemps les deux vieillards
+restèrent seuls. Quant le père Grandmont vint trouver Lamirande, il
+était rayonnant d'une joie céleste: il avait réconcilié une âme avec
+Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher ami, dit-il, que le bon Dieu est bon! Voilà une phrase
+que nous répétons souvent sans y attacher beaucoup d'importance. Mais
+que c'est donc vrai! La miséricorde de Dieu! Qui pourra jamais en
+mesurer l'étendue? Non seulement elle est infinie, sans bomes; non
+seulement elle est prête à pardonner tout péché; mais elle est
+agressive; elle nous poursuit jusqu'à notre dernier soupir; jusqu'à
+notre dernier soupir nous n'avons qu'à nous jeter dans cet océan
+d'amour pour atteindre le port éternel. Oh! pourquoi tant de pécheurs
+ne profitent-ils pas du temps de la miséricorde qu'on appelle la vie?
+Pourquoi repousser la miséricorde de Dieu pour affronter sa justice
+qui est non moins infinie... Allez, mon ami, faites préparer la
+chambre. Je vais lui administrer l'Extrême Onction et lui donner le
+saint Viatique.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, Lamirande, sa femme, sa petite fille
+Marie et l'unique servante de ce modeste ménage étaient pieusement
+agenouillés autour du lit de douleur, pendant que le père Grandmont
+administrait au mourant les derniers sacrements de l'Église.</p>
+
+<p>Le vieillard tomba bientôt après dans une syncope prolongée. Puis
+reprenant tout à coup connaissance et serrant convulsivement la main
+de Lamirande, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Merci!... Jésus! Marie! Joseph!... Mon fils!...</p>
+
+<p>Ce furent ses dernières paroles.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre III</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Gratia super gratiam, mulier sancta
+ et pudorata.</p>
+<p>
+ La femme sainte et pleine de pudeur,
+ est une grâce qui passe toute grâce.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Eccli</span>. XXVI, 19.</div>
+</div>
+
+<p>Jetons un regard sur le passé.</p>
+
+<p>Quinze années avant les événements que nous venons de relater, Joseph
+Lamirande, âgé de vingt-cinq ans, venait d'être admis à la pratique
+de la médecine. Il avait choisi cette profession uniquement pour
+faire du bien à ses semblables; car une modeste aisance que lui avait
+laissée son père, le dispensait de gagner son pain de chaque jour. Il
+savait, toutefois, que l'aisance n'est pas donnée à quelques
+privilégiés pour qu'ils passent leurs jours dans l'oisiveté et la
+mollesse. Au contraire, plus l'homme est débarrassé des soucis
+matériels de l'existence, plus il doit consacrer sa vie au service du
+prochain. Celui qui ne se procure le nécessaire qu'au prix d'un rude
+et incessant labeur est quelque peu excusable de songer à lui-même
+d'abord, aux autres ensuite. Mais le chrétien que Dieu a exempté du
+soin de pourvoir à sa propre subsistance, n'est-il pas tenu à se
+dépenser pour les autres? C'était donc pour se rendre utile à ses
+concitoyens que Lamirande avait embrassé la profession médicale. Il
+devint bientôt notoire que ceux qui pouvaient payer les services d'un
+homme de l'art ne devaient pas s'adresser à lui. Les très pauvres
+étaient ses seuls patients; et il les soignait avec la même
+attention, la même assiduité que met dans l'exercice de sa profession
+auprès des riches le médecin qui a la légitime ambition de se créer
+une clientèle lucrative.</p>
+
+<p>Le jeune docteur Lamirande était lié d'amitié, depuis longtemps, avec
+la famille Leverdier, dont le chef était mort, laissant une veuve et
+des orphelins dans des circonstance difficiles. Lamirande avait aidé
+la mère à faire instruire ses enfants. L'aîné, Paul, plus jeune de
+quelques années seulement que son protecteur, doué d'un talent
+brillant, s'était livré de bonne heure au journalisme. Lamirande le
+suivait avec intérêt, le dirigeait par ses bons conseils, et
+entrevoyait avec satisfaction le jour où son jeune ami serait à la
+tête d'un journal et pourrait donner libre carrière à son ardent
+patriotisme. Les deux hommes s'aimaient comme des frères.</p>
+
+<p>Du vivant du père, la famille Leverdier avait adopté une orpheline,
+Marguerite Planier, un peu plus âgée que Paul. Douce, affectueuse,
+dévouée, intelligente, les qualités de son esprit et de son c&oelig;ur
+l'emportaient même sur les charmes de son visage qui était cependant
+d'une beauté peu ordinaire.</p>
+
+<p>Dans son immortel poème, le chantre des Acadiens peint son héroïne,
+Évangéline, par ce vers remarquable, l'un des plus beaux de la langue
+anglaise:</p>
+
+<blockquote><p>When she had passed, it seemed like the ceasing of exquisite music.</p></blockquote>
+
+<p>&ldquo;Quand elle s'était éloignée, on aurait dit qu'une musique exquise
+avait cessé de se faire entendre.&rdquo;</p>
+
+<p>Cette harmonie délicieuse, Lamirande voulut en jouir toute sa vie.</p>
+
+<p>Un soir du mois de juin, il se promenait avec son ami sur les
+hauteurs de Sainte-Foye, sous les beaux arbres qui bordent chaque
+côté du chemin et dont les branches gracieusement courbées se
+joignent et se confondent, formant un long tunnel de verdure.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit le jeune médecin, que dirais-tu si un lien nouveau
+s'ajoutait à ceux qui nous unissent déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Je dirais que voilà un nouveau bonheur pour moi, répondit
+Leverdier avec enthousiasme. Mais quel est ce nouveau lien? Pourtant
+je le devine, et pour cela je n'ai pas besoin d'être sorcier. Tout
+sage que tu es, les battements de ton c&oelig;ur sont assez visibles,
+crois-m'en. Tu aimes ma s&oelig;ur adoptive, elle t'aime, et vous allez
+vous marier; car rien ne s'y oppose et personne n'interviendra pour
+gâter votre bonheur. Certes, ce n'est pas comme dans les romans où le
+héros et l'héroïne ne parviennent à s'unir qu'après s'être arraché
+tous les cheveux, avoir versé des torrents de larmes et essayé de
+débarrasser la terre de leur inutile présence. Vous n'en serez pas
+moins heureux.... Mais soyons sérieux. Vraiment, je suis enchanté....</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant je ne t'ai pas encore dit de quoi il s'agit, dit
+Lamirande en souriant doucement. Avoue que les prémisses posées ne
+renferment pas les conclusions. Je songeais peut-être à te proposer
+la fondation d'un journal....</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, je ne me trompe pas, dit avec impétuosité le jeune
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher ami, répondit Lamirande, devenu grave, tu ne te
+trompes pas. Je ne puis te dire combien je suis heureux de voir que
+ce projet t'agrée. J'avais peur....</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais peur de quoi? Tu es trop sincère pour dire que tu ne te
+croyais pas digne d'entrer dans notre famille! de quoi donc avais-tu
+peur?</p>
+
+<p>&mdash;Toi qui es si bon devineur, tu dois être capable de te l'imaginer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'avoue qu'ici je perds mon latin entièrement.</p>
+
+<p>&mdash;Je craignais de trouver en toi un rival!</p>
+
+<p>&mdash;Un rival!</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui! tu n'ignores pas que Marguerite n'est pas plus ta s&oelig;ur
+qu'elle n'est la mienne; et je ne conçois pas qu'on puisse la
+connaître comme tu la connais sans l'aimer... comme je l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est là toute ta crainte, rassure-toi. J'aime ma grande s&oelig;ur
+Marguerite comme ma jeune s&oelig;ur Hélène, et pas autrement. L'idée
+qu'elle doit être ta femme, loin de me causer le plus léger chagrin,
+me remplit de bonheur.... Du reste, tu le sais, d'ici à longtemps mes
+jeunes frères auront besoin de moi. Je ne pourrai même pas songer à
+me marier avant dix ans.</p>
+
+<p>Longtemps les deux amis se promenèrent sous les beaux arbres,
+devisant sur le grand bonheur qui était entré dans la vie de l'un
+d'eux et que l'autre partageait fraternellement. Le soleil s'enfonça
+derrière les Laurentides empourprées; les ombres, les frais et le
+silence du soir se répandirent sur la campagne endormie; et les deux
+heureux causaient toujours. Leurs c&oelig;urs étaient calmes comme la
+nature en ce moment. Il leur semblait que jamais les grands ormes
+caressés doucement par la brise ne seraient dépouillés de leur parure
+ni tordus par les tempêtes de l'automne; il leur semblait aussi que
+jamais la paix et la joie qui remplissaient leur âme ne pourraient
+faire place à l'inquiétude, à la tristesse, à l'amertume.</p>
+
+<p>Enfin, ils se dirigèrent vers la ville. En passant devant la chapelle
+de Notre-Dame-du-Chemin, dont la porte était encore ouverte,
+Lamirande, poussée par une sorte d'inspiration, dit à son compagnon:
+&ldquo;Nous sommes heureux, n'oublions pas les malheureux. Parmi ceux que
+nous aimons il y en a peut-être que la douleur accable. Entrons dire
+un <i>Ave Maria</i> pour celui ou celle des nôtres qui souffre le plus en
+ce moment&rdquo;.</p>
+
+<p>Sans aucun doute ce fut pour la s&oelig;ur unique de Paul que les deux
+amis, sans le savoir, offrirent leur courte mais fervente prière.</p>
+
+<p>Hélène Leverdier avait seize ans. Joyeuse, enjouée, charmante, ses
+grands yeux gris riaient toujours et n'avaient jamais pleuré depuis
+la mort de son père. Elle était la vie de la maison. Quelles rêveries
+innocentes passaient par cette jeune tête? Nul n'aurait pu les
+deviner; elle-même n'aurait guère pu les définir. Lamirande la
+regardait comme une enfant et la traitait comme si elle eût été
+réellement la s&oelig;ur de celle qu'il voulait épouser. Voyait-elle que
+Larnirande et Marguerite s'aimaient? Aimait-elle cet homme grave,
+plus âgé qu'elle de près de dix ans? Savait-elle seulement ce que
+c'est que l'amour? Elle n'aurait probablement pas pu répondre à ces
+questions. Elle ne s'était rendu compte que d'une chose, c'est
+qu'elle était parfaitement heureuse lorsque Lamirande était auprès
+d'elle et que, sans être malheureuse lorsqu'il n'y était pas, elle
+attendait toujours son arrivée avec impatience.</p>
+
+<p>Ce même soir du mois de juin, à l'heure du crépuscule, Marguerite fît
+à Hélène la douce confidence de son bonheur. Un sanglot navrant et
+une expression d'indicible douleur firent comprendre à Marguerite ce
+que jusque-là Hélène elle-même avait à peine soupçonné.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre sceur! s'écria l'aînée en ouvrant ses bras à l'enfant.</p>
+
+<p>Hélène s'y jeta et pleura longtemps. Enfin, elle put murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as surpris un secret que j'ignorais presque moi-même.... Qu'il
+n'en soit plus jamais question, même entre nous. Oublie ce que tu as
+vu; ou si tu ne peux l'oublier, n'y pense qu'en priant pour moi....
+Mon c&oelig;ur est brisé, mais avec la grâce de Dieu il ne deviendra pas
+coupable. Prie pour moi, chère Marguerite, afin que je ne t'envie
+jamais ton bonheur!</p>
+
+<p>Marguerite ne put que répéter en serrant l'enfant sur son c&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre s&oelig;ur! Pauvre s&oelig;ur!</p>
+
+<p>Devenue la femme de Lamirande, Marguerite fut heureuse; mais le
+souvenir de ce soir d'été, de ce pâle visage angoissé, entrevu à la
+lumière indécise du crépuscule, la poursuivait toujours et tempérait
+son bonheur d'une amertume salutaire.</p>
+
+<p>Pour Hélène, elle avait lutté et prié; et elle avait remporté la
+victoire que Dieu accorde toujours à ceux qui luttent et qui prient;
+victoire qui ne supprime pas la souffrance mais qui la rend
+supportable en la sanctifiant. Personne, à part Marguerite, ne
+s'était jamais douté de la blessure, puis de la cicatrice qu'elle
+portait au c&oelig;ur. La jeune fille enjouée était subitement devenue
+grave, sans mélancolie, voilà tout ce que le monde avait remarqué.
+Ses grands yeux ne riaient plus, mais ils avaient acquis une
+profondeur et une douceur infinies.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les anges que Dieu donna à Lamirande ne firent que passer sur la
+terre pour s'envoler aussitôt au ciel; tous, moins la petite Marie.
+Malgré le chagrin naturel que lui causa la perte de ses enfants, le
+jeune médecin s'inquiétait parfois de l'intensité de son bonheur
+domestique. Si je fais un peu de bien à mes semblables, se disait-il,
+n'en suis-je pas amplement récompensé dès cette vie? Et S'il faut
+souffrir pour mériter le ciel, que deviendrai-je, ô mon Dieu!
+Cependant, il ne demandait pas d'épreuves, croyant humblement que le
+ciel ne lui en envoyait pas à cause de sa faiblesse.</p>
+
+<p>Quelques années avant l'époque où s'ouvre notre récit, il était entré
+dans la vie politique, par pur dévouement, pour mieux servir l'Église
+et la Patrie. La pensée d'arriver par ce moyen aux honneurs ne lui
+vint seulement pas à l'esprit. Et pourtant il aurait pu légitimement
+aspirer aux premières places, car il était doué d'une intelligence
+supérieure, d'une éloquence peu ordinaire, d'un extérieur agréable,
+d'un caractère sympathique. Mais il avait remarqué que ceux qui
+recherchent les grandes charges de l'État n'en font pas toujours, une
+fois qu'ils les ont obtenues, un usage utile au pays; et craignant de
+faire comme tant d'autres, il se contenta de son titre de simple
+député au parlement fédéral.</p>
+
+<p>Son ami, Paul Leverdier, avec son aide, avait enfin réussi à fonder
+un journal libre de toute attache de parti: la <i>Nouvelle-France</i>.</p>
+
+<p>Revenons maintenant à l'année 1945.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre IV</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Odi et projeci festivitates vestras:
+ et non capiam odorem c&oelig;tuum vestrorum.</p>
+<p>
+ Je hais vos fêtes et je les abhorre;
+ je ne puis souffrir vos assemblées.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Amos</span> V, 21.</div>
+</div>
+
+<p>Grand mouvement politique à Ottawa, capitale de la Confédération. La
+Chambre des députés est convoquée en session extraordinaire. Le Sénat
+est aboli depuis longtemps. Les députés, les journalistes, les
+entrepreneurs des travaux publics, les solliciteurs de faveurs
+ministérielles arrivent de toutes parts; il encombrent les hôtels,
+ils envahissent les bureaux publics, les couloirs de la Chambre, les
+clubs, les salons. Quel tourbillon d'affaires plus ou moins
+inavouables et de plaisirs plus ou moins illicites!</p>
+
+<p>Les journées sont consacrées aux combinaisons, aux intrigues, aux
+complots en petit comité, aux spéculation véreuses, aux achats et aux
+ventes de votes et de consciences en conciliabule plus petit encore;
+les nuits se passent en dîners et en bals.</p>
+
+<p>Un mois s'est écoulé depuis la rencontre de Lamirande et de
+Montarval, dans la masure de la rue de l'Ancien-Chantier.</p>
+
+<p>La neige couvre le sol. Ce manteau, d'une blancheur éclatante, a
+caché la boue, l'herbe desséchée et les feuilles mortes. La terre
+tout à l'heure désolée, noire et souillée, est maintenant belle et
+pure; elle resplendit et renvoie au ciel un reflet des clartés
+qu'elle en reçoit. Belle neige! image de la miséricorde divine qui
+couvre d'un vêtement immaculé les laideurs de l'âme pécheresse mais
+repentante. Ce n'est plus l'innocence baptismale; ce n'est plus le
+printemps avec ses tendres fleurs, ses doux gazouillements d'oiseaux,
+ses murmures de mille ruisseaux, ses brises embaumées, ses
+bruissements de feuilles, son encens exquis, sa musique suave comme
+la prière de l'enfance. Non rien n'est comparable à la beauté
+printanière ni à l'innocence de l'âme régénérée que le souffle du
+péché n'a point ternie. Mais quand les ardeurs de l'été ont brûlé la
+terre, quand les pluies et les tempêtes de l'automne l'ont couverte
+de boue et jonchée des dépouilles de la forêt, la neige descend,
+douce, blanche et pure; et la terre redevient belle aux yeux des
+hommes. Ainsi, quand les passions ont ravagé l'âme, quand les crimes
+et les vices l'ont défigurée, la grâce de Dieu descend sur elle et la
+couvre d'un manteau, le manteau du pardon, qui réjouit la vue des
+anges. Mais la terre souillée reçoit son manteau sans le solliciter;
+l'âme coupable doit demander le sien à Celui qui ne méprise jamais un
+c&oelig;ur contrit et humilié.</p>
+
+<p>Lamirande et Leverdier se livraient à de telles réflexions, tout en
+cheminant, par un magnifique clair de lune, vers la somptueuse
+résidence de sir Henry Marwood, premier ministre de la Confédération.
+Sir Henry demeurait dans le quartier fashionable d'Ottawa appelé
+prosaïquement <i>Sandy Hill</i>. Le chef du cabinet donnait, ce soir-là,
+une brillante réception, suivi d'un grand dîner politique. Lamirande
+et Leverdier y avaient été invités, ils ne savaient trop pourquoi, et
+ils se rendaient à l'invitation assez à contrec&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que nous allons faire à ce fricot-là, dit Leverdier,
+rompant tout à coup le silence. Nous allons y rencontrer un tas de
+francs-maçons, des farceurs politiques, de brasseurs d'affaires
+malpropres, et pas un de nos amis. Ce sera merveilleusement
+assommant, mon cher...! Si nous n'y allions pas, après tout....</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprend son compagnon, faisons ce sacrifice. Je t'assure que
+je n'y vais pas par goût. Ces dîners où l'on reste des heures à
+table, où les mets sont apprêtés avec une recherche efféminée, où
+l'on mange simplement pour manger, me paraissent inspirés beaucoup
+plus par le démon de la gourmandise et de l'intempérance que par
+l'ange de l'hospitalité. Cependant, en soi, ce n'est pas un mal
+d'assister à un dîner politique, et nous avons besoin de nous mêler à
+cette réunion. Nous dirons tout à l'heure, avant d'arriver, le <i>Sub
+tuum</i>, afin d'obtenir la protection de Celle qui, aux noces de Cana,
+sollicita un miracle pour l'avantage de banqueteurs.</p>
+
+<p>&mdash;L'idée est d'autant meilleure qu'aux dangers ordinaires des
+banquets s'ajoute pour nous l'ennui d'une dure corvée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une corvée nécessaire, mon cher ami. Il nous faut absolument
+savoir, dans la crise actuelle, ce que tous ces illustres gredins
+pensent, disent et se proposent de faire. Nous avons besoin de le
+savoir pour les combattre plus efficacement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Lamirande, je commence à croire que ton préservatif contre
+les excès de table est le seul remède qui vaille quelque chose contre
+le mal politique qui nous ronge. Tes discours et mes articles sont
+magnifiques, je veux bien le croire, mais il faut avouer qu'ils n'ont
+pas un succès éclatant. Si nous serrions nos discours et nos
+articles, et si nous sortions nos chapelets!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sortons nos chapelets, prions davantage, mais luttons ferme en
+même temps, luttons jusqu'au bout, luttons même contre tout espoir
+humain. Quand nous aurons fait notre petit possible et que nous
+l'aurons fait de notre mieux; quand nous aurons prié de toutes nos
+forces, écrit de toutes nos forces, parlé de toutes nos forces, le
+bon Dieu ne demandera pas davantage et fera le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles d'or, mon cher député, répliqua le journaliste. Dieu
+m'est témoin que je ne veux pas renoncer à la lutte. Je voulais dire
+seulement que le succès sera accordé plutôt à nos prières qu'à nos
+travaux. Du reste, le succès!&mdash;par succès j'entends le retour
+pratique du monde au christianisme&mdash;viendra-t-il jamais? Je ne le
+crois pas. Il me semble que ce superbe édifice qu'on nomme la
+civilisation moderne, n'ayant pas pour base celui qui est l'unique
+fondement, doit s'effondrer dans une barbarie pire que celle qui
+détruisit l'orgueilleux empire romain... Je lutte parce qu'il faut
+lutter, et non parce que j'ai quelque espoir de voir le moindre
+succès en ce monde... Le grand succès sera dans la Vallée de
+Josaphat.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répliqua Lamirande, il ne faut pas travailler
+uniquement pour le succès en ce monde. Il faut accepter d'avance tous
+les insuccès qu'il plaira à Dieu de nous envoyer. Mais il est permis
+de lutter avec espoir de réussir, même ici-bas; il est permis de
+souhaiter que Dieu daigne féconder nos efforts et exaucer nos
+prières, non pas pour que nous en éprouvions une jouissance
+personnelle, mais pour que notre pays soit sauvé de la ruine
+universelle. Tout s'abîme dans la barbarie maçonnique, pire que celle
+d'Attila et de Genséric, c'est vrai; mais qui nous dit que Dieu ne
+voudra pas épargner ce petit coin du monde qui nous est si cher, ce
+Canada français dont l'histoire est si belle, afin qu'il soit le
+point de départ d'une nouvelle civilisation? Je ne puis m'empêcher de
+l'espérer.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le succès ne gâterait pas le peu de mérite que nous
+pouvons avoir? interrogea Leverdier.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Il suffît, pour que le succès le plus éclatant ne gâte rien,
+que nous soyons toujours soumis à la volonté de Dieu... Toutefois, la
+réussite est dangereuse, je l'avoue. Sais-tu, mon cher Leverdier,
+qu'il est beaucoup plus difficile, et sans doute plus méritoire,
+d'accepter <i>chrétiennement</i> le bonheur que l'adversité?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saisis pas bien ta pensée. <i>Explain</i>! comme vous dites au
+Parlement!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le malheur, en nous faisant toucher du doigt l'inanité des
+choses de ce monde, nous ramène naturellement à Dieu, à moins d'une
+perversion absolue. Le bonheur, au contraire, nous porte à oublier
+notre fin dernière. Dans la prospérité, dit Tertullien, l'âme arrête
+ses regards au Capitole; mais dans l'adversité, elle les élève vers
+le ciel, où elle sait que réside le vrai Dieu. Les heureux de ce
+monde qui se tiennent unis à Dieu sont rares, sans doute, mais ils
+doivent recevoir une récompense toute spéciale dans le ciel, car ils
+passent par une épreuve particulièrement difficile. Être riche sans
+être attaché à la richesse, c'est déjà un effort méritoire; mais être
+entouré d'amis et de parents qui vous aiment et que vous aimez,
+connaître les pures joies de la famille sans en goûter les amertumes,
+jouir de la santé, voir ses projets réussir, être <i>heureux</i>, en un
+mot, sur la terre, et cependant soupirer sans cesse après la céleste
+Patrie, comme le chrétien doit le faire, n'est-ce pas là l'idéal, le
+chef-d'&oelig;uvre de la grâce?</p>
+
+<p>Quelques instants de silence suivirent cette effusion de Lamirande.
+Les deux amis marchaient lentement, appuyés l'un sur l'autre. Leurs
+pensées s'élevaient de plus en plus vers le ciel dans un magnifique
+élan d'amour et de saint enthousiasme.</p>
+
+<p>Il y a des moments où la présence de notre âme se fait sentir en
+dedans de nous d'une manière physique et matérielle, si j'ose
+m'exprimer ainsi. Elle est là, aussi tangible que notre c&oelig;ur de
+chair. Elle cherche à s'échapper de sa prison. Elle monte toujours;
+elle gonfle notre poitrine au point de causer une véritable douleur,
+douleur délicieuse cependant. Il nous semble que quelque chose va se
+briser en nous, qu'une partie de notre être va nous quitter pour se
+lancer dans les espaces. Lutte mystérieuse et enivrante de l'âme
+immortelle contre le corps qui la tient captive et enchaînée; lutte
+que tous doivent éprouver quelquefois; lutte qui se produit
+indépendamment de notre volonté! Qui n'a pas été ainsi bouleversé
+tout à coup, soit dans un moment de ferveur; soit en entendant de la
+belle musique, surtout les chants de l'Église; soit en présence de la
+grande nature, des beautés du firmament, ou de quelque acte de
+sublime dévouement chrétien? Ah! c'est notre âme qui entend la voix
+de son Créateur et qui se lance instinctivement vers Lui!</p>
+
+<p>Lamirande et Leverdier étaient en proie, tous deux, à ces profondes
+émotions, et ils marchaient en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici, dit enfin Leverdier. C'est le moment de nous réfugier
+en lieu sûr. Et les deux amis récitèrent ensemble à mi-voix, le <i>Sub
+tuum</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne nous presse, fait Lamirande, disons le <i>Salve Regina</i> pour
+demander la conversion d'un ami qui m'est bien cher.</p>
+
+<p>Puis ils sonnent à la porte d'une fastueuse maison dont les larges
+fenêtres laissent échapper sur la neige des flots de lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est cet ami dont tu demandes la conversion? demande Leverdier
+en attendant qu'on ouvre la porte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Georges Vaughan, l'un des députés de Toronto à la Chambre
+fédérale. Nous allons le rencontrer ce soir, sans doute. C'est une
+âme naturellement droite et belle; mais malheureusement il n'a pas la
+foi.</p>
+
+<p>&mdash;Il croit au moins en Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il ne semble croire en rien du tout en dehors et au-dessus de
+cette vie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un monstre alors!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un malheureux plutôt. Encore une fois, son âme est
+naturellement belle. Prions pour que Dieu lui accorde le don
+inestimable de la foi.</p>
+
+<p>À ce moment la porte s'ouvre. Un laquais les aide à se débarrasser de
+leurs paletots; un autre les conduit au salon où sont déjà réunies
+les sommités de la politique canadienne. L'immense pièce est inondée
+d'une clarté douce et pénétrante produite par un appareil électrique
+que dissimulent les riches lambris; une odeur enivrante remplit
+l'atmosphère, tandis qu'un orchestre invisible fait entendre une
+harmonie qu'on dirait lointaine. Des groupes discutent avec animation
+les récents événements politiques.</p>
+
+<p>Sir Henry Marwood vient au-devant des nouveaux arrivés et leur fait
+un accueil gracieux. Il accable Lamirande surtout de paroles
+flatteuses.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que le vieux renard me veut? pensa Lamirande. Rien de
+bon, c'est certain. Soyons sur nos gardes!</p>
+
+<p>C'était une figure remarquable que celle de sir Henry Marwood; une
+figure remarquable par son irrégularité et sa laideur autant que par
+un air extraordinairement intelligent et rusé. Ses petits yeux, que
+faisait paraître encore plus petits un nez d'une grosseur
+prodigieuse, pétillaient d'esprit; mais ils ne pouvaient pas
+rencontrer le regard calme et lumineux du jeune député.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Lamirande, dit sir Henry avec effusion, que je suis donc
+content que vous soyez venu avec votre ami Leverdier. Voyant que vous
+tardiez un peu, je craignais d'être privé du plaisir de votre
+compagnie ce soir. Sans doute, vous ne pensez pas comme moi sur une
+foule de questions, mais j'aime le talent et les convictions partout
+où je les trouve. Tous deux vous pensez fortement et vous exprimez
+vos pensées avec énergie et originalité. C'est assez pour que je vous
+admire.</p>
+
+<p>&mdash;Le talent est sans doute admirable quand il est employé pour le
+bien, dit Lamirande; mais doit-on l'admirer quand il se consacre au
+mal?</p>
+
+<p>&mdash;Le talent, l'intelligence, cher monsieur, c'est toujours chose
+digne d'admiration, parce que c'est un don de l'être Suprême, une
+parcelle de l'âme universelle.</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'intelligence humaine il faut, ce me semble, considérer deux
+choses: l'&oelig;uvre de Dieu qui est toujours belle et l'&oelig;uvre de
+l'homme, c'est-à-dire l'usage que l'homme fait de ses facultés.
+Malheureusement, cette dernière &oelig;uvre est souvent mauvaise et laide.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà que vous vous lancez dans les régions de la haute
+philosophie. Vous planez; mes pauvres vieilles ailes ne me permettent
+pas de vous suivre. Je me contente de vous admirer.</p>
+
+<p>&mdash;Tous ces compliments cachent quelque piège, pensa Lamirande. Puis
+tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que vous ne m'admiriez pas autant dans quelques jours
+quand vous m'aurez entendu dire ma façon de penser sur votre
+projet....</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon projet, vous ne le connaissez pas! Il vous plaira
+peut-être, quoique vous soyez, d'ordinaire, assez difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas votre projet, il est vrai, mai je vous connais,
+sir Henry, et votre projet ne peut manquer de vous ressembler. Or,
+vous ne l'ignorez pas, vos idées et vos aspirations ne sont pas les
+miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute; mais enfin vous direz ce que vous voudrez
+de mon projet, vous ne m'empêcherez pas d'admirer votre talent.
+D'ailleurs, j'aurai à vous parler d'autre chose que de la politique
+tout à l'heure.</p>
+
+<p>À ce moment, le baron de Portal vint à passer. Sir Henry l'appela.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, permettez que je vous présente deux de nos
+hommes politiques canadiens-français les plus distingués. M.
+Lamirande est député et je vous assure qu'il ferait honneur à
+n'importe quelle chambre, même à la Chambre française. Son ami, M.
+Leverdier, journaliste, serait remarqué même à Paris. M. le baron de
+Portal est arrivé tout récemment au Canada. Il voyage pour
+s'instruire et désire particulièrement être mis au courant de nos
+affaires politiques. Monsieur le journaliste est bien celui qui peut
+rendre cet agréable service à monsieur le baron, n'est-ce-pas?</p>
+
+<p>Leverdier comprit sans peine que sir Henry voulait être seul avec
+Lamirande. Il s'empressa donc d'accepter l'invitation, et entama la
+conversation avec M. le baron de Portal.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit-il, si M. le baron le désire, je me ferai un
+plaisir de l'initier à nos affaires politiques qui sont plutôt
+intéressantes que belles.</p>
+
+<p>Et le journaliste lança à sir Henry un petit sourire malicieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le coquin, s'écria le premier ministre, en faisant un petit
+geste, moitié amical, moitié menaçant, il ne me vantera pas, bien
+sûr. N'importe, il a du talent, lui aussi, et j'admire le talent,
+même quand il s'exerce contre moi!</p>
+
+<p>Et prenant Lamirande par le bras, il s'éloigna avec lui.</p>
+
+<p>Le baron de Portal et Leverdier allèrent s'asseoir sur une causeuse.
+Leur entretien nous renseignera sur l'état politique du Canada en
+l'an de grâce 1945.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'intéresse beaucoup à votre pays, dit le baron, mais j'avoue
+que vos affaires politiques m'intriguent quelque peu. Où en êtes-vous
+à l'heure présente? Je sais vaguement que le Canada était naguère
+colonie britannique et qu'il ne l'est plus. Expliquez-moi donc cela,
+je vous en prie, monsieur le journaliste.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, reprit Leverdier. La chose est bien simple. Depuis
+quelques années, vous le savez comme moi, l'Angleterre, jadis si
+fière, est tombée au rang des puissances de troisième ordre. À
+l'extérieur, elle a perdu les Indes, ou à peu près. La Russie ne
+tardera pas à s'emparer de ce qui lui reste de son empire oriental.
+En Afrique, l'Allemagne lui arrache ses colonies, morceau par
+morceau. L'Australie a secoué le joug impérial. L'Irlande vient de
+reconquérir son entière indépendance. L'Écosse s'agite de nouveau;
+et, à l'intérieur, les sociétés secrètes qu'elle a réchauffées et
+proposées l'ont bouleversée et affaiblie. Elle avait encore le
+Canada. Mais un beau matin, le gouvernement des États-Unis, ayant à
+sa tête un président américanissime, et profitant d'une difficulté
+diplomatique où l'Angleterre avait évidemment tort, s'est avisé de
+poser, comme ultimatum, la rupture du lien colonial. Nous soupçonnons
+fortement nos francs-maçons du Canada et ceux des États-Unis d'avoir
+été au fond de cette affaire. Quoi qu'il en soit, l'Angleterre,
+réduite à l'impuissance, dut se rendre à cet ultimatum. Il y a trois
+mois à peine, elle donnait avis officiel au Canada que le ler mai
+prochain le gouverneur-général serait rappelé et qu'il n'aurait pas
+de remplaçant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que vous voilà libres, fit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit le journaliste, nous voici libres. Mais qu'allons nous
+faire de notre liberté? Le cadeau est quelque peu embarrassant. Très
+certainement le cabinet de Washington avait une arrière-pensée en
+nous faisant octroyer notre indépendance: c'est dans le dessein de
+nous faire l'honneur de nous annexer de force, sous un prétexte
+quelconque. Mais la Providence s'en mêle, et voilà tout à coup nos
+entreprenants voisins en guerre avec l'Espagne à propos de l'île de
+Cuba; tandis que du côté du Mexique il y a des nuages très noirs;
+sans compter les grèves qui éclatent de plus en plus nombreuses,
+prenant les proportions d'une guerre civile chronique. Plus moyen de
+songer à s'annexer le Canada. Nous cherchons donc à nous constituer
+en pays tout à fait autonome.</p>
+
+<p>&mdash;Cela doit être une tâche assez facile.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement non. Trois voies s'ouvrent devant nous: le <i>statu
+quo</i>, l'<i>union législative</i> et la <i>séparation</i>. Un mot d'explication
+sur chacune. Si nous adoptions ce que l'on appelle le <i>statu quo</i>, la
+transition se ferait à peu près sans secousse. Nous resterions avec
+notre constitution fédérative, notre gouvernement central et nos
+administrations provinciales. Le gouverneurgénéral, au lieu d'être
+nommé par l'Angleterre, serait élu par nous, voilà toute la
+différence. Le parti conservateur, actuellement au pouvoir à Ottawa,
+est favorable <i>au statu quo</i>. Ce parti se compose des <i>modérés</i>. Les
+<i>modérés</i>, cela veut dire, en premier lieu, tous les gens en place,
+avec leurs parents et amis, ainsi que ceux qui ont l'espoir de se
+placer, avec leurs parents et leurs amis; ensuite, les entrepreneurs
+et les fournisseurs publics avec tous ceux qui les touchent de près
+ou de loin; enfin, les personnes qui n'ont pas assez d'énergie et
+d'esprit d'indépendance pour vouloir autre chose que ce que veulent
+les journaux qu'ils lisent et les chefs politiques qu'ils suivent.</p>
+
+<p>&mdash;Le parti du <i>statu quo</i> doit être formidable par le nombre! Je me
+demande s'il reste quelque chose pour les deux autres partis.</p>
+
+<p>&mdash;Dans toutes les provinces il y a des partisans de l'union
+législative. Ce sont principalement les radicaux les plus avancés,
+les francs-maçons notoires, les ennemis déclarés de l'Église et de
+l'élément canadien-français. Dans la province de Québec ce groupe est
+très actif. À sa tête est un journaliste nommé Ducoudray, directeur
+de la <i>Libre-Pensée</i>, de Montréal. Il va sans dire que les unionistes
+cachent leur jeu, autant que possible. Ils demandent <i>l'union
+législative</i> ostensiblement pour obtenir plus d'économie dans
+l'administration des affaires publiques. Mais ce n'est un secret pour
+personne que leur véritable but est l'anéantissement de la religion
+catholique. Pour atteindre la religion, ils sont prêt à sacrifier
+l'élément français, principal appui de l'Église en ce pays.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un parti que ne se recommande guère aux honnêtes gens! J'ai
+hâte de vous entendre parler du troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Le troisième groupe est celui des <i>séparatistes</i>. M. Lamirande, que
+vous avez vu tout à l'heure, en est le chef, et votre humble
+serviteur en fait partie. Nous trouvons que le moment est favorable
+pour ériger le Canada français en État séparé et indépendant. Notre
+position géographique, nos ressources naturelles, l'homogénéité de
+notre population nous permettent d'aspirer à ce rang parmi les
+nations de la terre. La Confédération actuelle offre peut-être
+quelques avantages matériels; mais au point de vue religieux et
+national elle est remplie de dangers pour nous; car les sectes ne
+manqueront pas de la faire dégénérer en union législative, moins le
+nom. D'ailleurs, les principaux avantages matériels qui découlent de
+la Confédération pourraient s'obtenir également par une simple union
+postale et douanière. Notre projet, dans la province de Québec, a
+l'appui des catholiques militants non aveuglés par l'esprit de parti.
+Le clergé, généralement, le favorise, bien qu'il n'ose dire tout haut
+ce qu'il pense, car depuis longtemps le prêtre, chez nous, n'a pas le
+droit de sortir de la sacristie. Dans les autres provinces cette idée
+de séparation paisible a fait du chemin. Il y a un groupe assez
+nombreux qui est très hostile à l'union législative et qui
+préférerait la séparation au projet des radicaux. Ce groupe se
+compose des catholiques de langue anglaise et d'un certain nombre de
+protestants non fanatisés. Il a pour cri de ralliement: Pas
+d'Irlande, pas de Pologne en Amérique! Il ne veut pas que le Canada
+français soit contraint de faire partie d'une union qui serait pour
+lui un long et cruel martyre. Le chef parlementaire de ce parti est
+M. Lawrence Houghton, protestant, mais homme intègre, honorable et
+rempli de respect pour l'Église, de sympathie pour l'élément
+français. Voilà, monsieur le baron, un aperçu de la situation
+politique du Canada en ce moment. J'espère que je me suis exprimé
+avec assez de clarté?</p>
+
+<p>&mdash;Votre récit m'a vivement intéressé, cher monsieur, et je vous en
+remercie. Je suis séparatiste, moi aussi, je vous l'assure, et je ne
+conçois pas qu'un Français catholique puisse être autre chose, sans
+trahir sa religion et sa nationalité. Mais, dites-moi, le parlement
+d'Ottawa est-il actuellement réuni pour régler cette question?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le baron. Le gouvernement fédéral, dont notre hôte
+est le très habile et très rusé chef, a réussi à faire voter pour
+toutes les législatures des &ldquo;résolutions&rdquo; qui autorisent le parlement
+d'Ottawa à régler définitivement la question de notre avenir
+politique et national. Nous avons combattu ce projet devant la
+législature de Québec, voulant réserver aux provinces au moins le
+droit de veto; mais ç'a été en vain: l'esprit de parti, l'intrigue et
+la corruption l'ont emporté sur nous. Nous voici donc à Ottawa pour
+tenter un dernier et suprême effort, sans grand espoir de succès,
+toutefois.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle sera, pensez-vous, l'issue de la lutte?</p>
+
+<p>&mdash;Sous prétexte d'améliorer la constitution actuelle, Sir Henry va
+déposer, ces jours-ci, le projet d'une nouvelle loi organique. Ce
+sera, j'ai tout lieu de le croire, une véritable union législative
+déguisée sous le nom de confédération. On prétendra maintenir les
+grandes lignes du <i>statu quo</i>; en réalité, ce sera l'étranglement de
+l'Église et du Canada français. Entre nous, Sir Henry est franc-maçon
+de haute marque, c'est-à-dire profondément hostile à l'Église. S'il
+ne propose pas ouvertement l'union législative, c'est qu'il craint un
+échec, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le soupçonnez de jouer double jeu?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, et ce n'est pas un jugement téméraire, je vous
+l'assure. S'il a invité Lamirande et moi, c'est dans quelque dessein
+perfide.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'il ne vous compromette pas! Le voilà en tête-à-tête avec
+votre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez pas pour Lamirande, il est solide comme le roc et assez
+intelligent pour ne pas se laisser prendre par Sir Henry. Nous nous
+sommes rendus à son invitation exprès pour connaître un peu les
+pièges qu'il tend et les intrigues qu'il veut nouer.</p>
+
+<p>Pendant ce colloque entre le journaliste et le baron, Sir Henry
+Marwood avait conduit Lamirande un peu à l'écart. Il le tenait
+toujours affectueusement par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Lamirande, dit le vieux diplomate de sa voix la
+plus câline, il y a longtemps que je désire m'entretenir
+familièrement, à c&oelig;ur ouvert, avec vous. Vous m'avez souvent
+combattu, mais je me suis toujours vivement intéressé à vous. Vous
+êtes un jeune homme de talent et d'avenir. Je vous considère comme le
+véritable représentant de votre race. Votre race, quoi que vous en
+pensiez, je ne lui veux que du bien. Je désire l'honorer en votre
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien trop flatteur, répondit froidement Lamirande qui
+entrevoyait déjà où son interlocuteur voulait en venir.</p>
+
+<p>Il me croit capable de me vendre, pensa le député. Hélas! il a vu
+tant des nôtres se livrer à lui pour un peu d'or ou quelques
+misérables honneurs.</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut de repousser avec indignation l'offre que
+Sir Henry n'avait pas encore clairement formulée. Mais il se ravisa.
+Ne brusquons rien, se dit-il; par les efforts qu'il fera pour se
+débarrasser de moi, je pourrai juger de la noirceur du projet qu'il
+nous prépare.</p>
+
+<p>Lamirande gardant le silence, Sir Henry continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que votre ambition n'est pas personnelle, que vous ne
+désirez rien pour vous-même, que votre unique passion est de rendre
+service à votre pays, à vos compatriotes. J'admire ce noble
+désintéressement. Vous êtes député, non par goût, mais par devoir,
+n'est-ce pas? et si une autre position, où vous pourriez rendre
+encore plus de services aux vôtres, vous était offerte, vous
+l'accepteriez, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit Lamirande, je ne suis pas député par goût,
+mais je ne vois guère d'autre poste où je pourrais, en ce moment,
+être de quelque utilité réelle à mes compatriotes.</p>
+
+<p>&mdash;J'en vois un, moi, et je vous l'offre; c'est celui de consul
+général du Canada, du futur Canada libre, à Paris ou à Washington, à
+votre choix!</p>
+
+<p>Pour que le vieux scélérat m'offre un tel prix se dit Lamirande en
+lui-même, il faut qu'il ait grand besoin de m'éloigner du pays. Son
+projet doit être diabolique! Après un moment de silence, il jeta sur
+Sir Henry un regard qui força le tentateur à baisser les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, dit-il, votre offre est magnifique, trop belle; elle est
+même suspecte. Je vous prie de croire que mon poste, pour le moment,
+est ici, et ici je resterai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'y pensez pas! Quel bien vous pourriez faire à Paris, en
+établissant des relations plus intimes entre la France et le Canada;
+ou à Washington, en travaillant à l'avancement de ceux de vos
+compatriotes qui sont encore là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais peut-être y faire un peu de bien, mais mon devoir est
+de rester ici et de travailler à vous empêcher de faire du mal. Du
+reste, pourquoi m'offrez-vous cette position maintenant? Pourquoi
+n'avez-vous pas attendu le règlement de notre avenir national?
+Croyez-vous, Sir Henry Marwood, que je ne lis pas jusqu'au fond de
+votre âme?</p>
+
+<p>La voix de Lamirande vibrait d'émotion. Sir Henry ne pouvait pas
+regarder le jeune député en face. Le vieil intrigant, qui avait mené
+à bonne fin cent affaires de ce genre, se sentait dominé, écrasé.
+Toutefois, changeant de ton, il fît un dernier effort, un coup
+d'audace.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! dit-il, d'une voix devenue subitement dure et cassante.
+Jouons cartes sur table. Mon projet ne vous conviendra pas, j'en suis
+convaincu. Vous le combattez; mais vous le savez aussi bien que moi,
+tout ce que vous pourrez faire n'empêchera pas mon projet d'être
+accepté par la Chambre. Dès lors, pourquoi rejeter un poste où vous
+pourriez être utile à vos amis, à votre race? Vous allez les priver,
+par simple entêtement, pour le simple plaisir de me faire la guerre,
+d'avantages très considérables. Est-ce juste. Est-ce patriotique?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous ne redoutez rien de mon opposition, pourquoi tant
+d'efforts pour obtenir mon silence? Et si c'est par sympathie pour
+notre race que vous agissez, pourquoi exiger que j'achète cette
+position au prix d'une infâme trahison? Sir Henry, je suis chez vous
+et je ne vous dirai pas les paroles que vous méritez d'entendre. Mais
+vous comprendrez sans peine qu'après ce qui vient de se passer je ne
+puis rester davantage sous votre toit ni m'asseoir à votre table.
+J'ai bien l'honneur de vous saluer.</p>
+
+<p>Puis il s'éloigna avec dignité, laissant le premier ministre tout
+abasourdi. Dans sa longue expérience des hommes et des choses, sir
+Henry n'avait jamais rien vu de semblable.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, je l'admire, murmura-t-il. Et cette fois il était
+sincère en le disant.</p>
+
+<p>Lamirande se dirigea vers l'endroit du salon où Leverdier causait
+encore avec le baron de Portal.</p>
+
+<p>&mdash;Bien fâché, mon cher, dit-il, d'interrompre ton entretien avec M.
+le baron, mais il faut que je m'en aille et tu voudras sans doute
+partir avec moi.</p>
+
+<p>Leverdier saisit la situation, et, s'excusant auprès du baron, il
+alla rejoindre son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Il a voulu t'acheter, sans doute, et tu l'as planté là! très bien!
+Mais faut-il absolument que nous nous en allions tout de suite? Je
+voudrais bien savoir un peu ce qui se brasse.</p>
+
+<p>&mdash;J'en sais assez! Allons-nous en! Je te raconterai cela tout à
+l'heure. Allons-nous en au plus tôt. Ce n'est pas un endroit pour des
+chrétiens ici. L'atmosphère est toute remplie, tout épaisse de
+démons. On les voit presque. Viens-t'en!</p>
+
+<p>Leverdier n'hésitait plus. En se dirigeant vers la porte du salon les
+deux amis rencontrèrent un jeune Anglais à la figure ouverte et
+agréable.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Vaughan, s'écria Lamirande, que je suis content de te
+rencontrer! Je te présente mon ami Leverdier, mon bras droit; ou
+plutôt je devrais dire que c'est moi qui suis son bras droit; car il
+est journaliste, c'est-à-dire faiseur et défaiseur de députés. Toi,
+mets ton paletot et viens nous accompagner jusqu'à la rue Rideau. Tu
+reviendras ensuite à temps pour le dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne dînez donc pas ici? demanda Vaughan surpris. Qu'est-ce que
+cela signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Viens, et nous causerons de cela au clair de la lune.</p>
+
+<p>Tout en cheminant du côté de l'hôtel du parlement, Lamirande raconta
+à ses amis ce qui venait de se passer entre le premier ministre et
+lui. Puis s'adressant à Vaughan:</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouves-tu le procédé de ton respectable chef?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, répliqua le jeune Anglais, il n'est pas mon chef. J'ai des
+idées politiques qui me guident, mais des chefs politiques qui me
+mènent, je n'en ai pas. Du reste, tu sais jusqu'à quel point
+j'abhorre ces abominables manigances qu'on appelle la diplomatie.
+Tout cela est honteux et indigne de la nature humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, mon pauvre ami, la nature humaine devient l'esclave de
+ces manigances du moment que la religion cesse de la soutenir et de
+la fortifier.</p>
+
+<p>&mdash;Sans vouloir me vanter, je puis dire que le seul respect de ma
+dignité humaine me protège contre ces bassesses.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas fini de vivre. Attends l'avenir avant de te prononcer
+définitivement. Tu n'as peut-être pas encore rencontré une tentation
+sérieuse sur ta route. Pour moi, je suis convaincu que, tôt ou tard,
+tu te jetteras, soit dans les bras de l'Église, soit dans quelque
+abîme effroyable. Car le sentiment de sa dignité, sans la grâce
+divine, ne saurait soutenir l'homme et le prémunir contre les chutes
+jusqu'au bout de sa carrière. Mais parlons politique... Tu n'as pas
+de chef, dis-tu; tu renies sir Henry et ses procédés; tu partages
+toutefois ses idées, tu soutiens ses projets, librement et
+honnêtement, soit; mais ces idées et ces projets, sir Henry ne les
+fait prévaloir que grâce à <i>ces abominables manigances</i> que tu
+condamnés avec tant de chaleur. Cela ne te fait-il pas douter un peu
+de la bonté de ces idées et de ces projets? N'est-il pas raisonnable
+de dire que ce qui est vraiment bon n'a pas besoin, pour réussir, de
+ces moyens ignobles?</p>
+
+<p>&mdash;Je condamne ces moyens et je ne voudrais jamais les employer
+moi-même; mais je reconnais qu'il est difficile d'obtenir un succès
+quelconque dans le monde politique sans y avoir recours, à cause de
+l'esprit de vénalité qui règne partout.</p>
+
+<p>&mdash;Et la fameuse dignité humaine, qu'en fais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Si tout le monde avait le sentiment de cette dignité, elle
+suffirait; mais tout le monde ne l'a pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tout le monde ne respecte-t-il pas cette dignité humaine,
+puisque ce sentiment est purement naturel? Pourquoi tous les hommes
+ne sont-ils pas honnêtes?</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je, moi! Pourquoi tous les hommes n'ont-ils pas la beauté
+physique? Pourquoi y a-t-il des infirmes, des bossus, des
+sourds-muets, des borgnes, des aveugles?</p>
+
+<p>&mdash;D'un autre côté, il y a trop d'ordre, trop d'harmonie dans le monde
+visible pour qu'un homme raisonnable puisse parler du <i>hasard</i>.
+Admets donc un Dieu Créateur de toutes choses; une divine Providence
+qui surveille et gouverne toutes choses; une vie future où chacun
+sera récompensé selon ses &oelig;uvres; une chute originelle qui a
+gravement affaibli et vicié la nature humaine; un Dieu Sauveur qui a
+racheté l'homme déchu et lui a donné les moyens de reconquérir
+l'héritage céleste; admets ces vérités et tu pourras résoudre tous
+les redoutables problèmes que nous offre l'humanité.</p>
+
+<p>&mdash;J'admets volontiers que ton système est d'une logique rigoureuse:
+tout s'y tient et s'enchaîne. S'il y a quelque chose de vrai en fait
+de religion, c'est la doctrine catholique. Mais... nous parlerons de
+cela plus tard. Maintenant, au revoir. Il faut que je m'en retourne.</p>
+
+<p>Les trois compagnons se séparent. Vaughan retourne chez sir Henry,
+tandis que Lamirande et Leverdier regagnent leur hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais bien raison, dit Leverdier; c'est un grand malheureux
+plutôt qu'un monstre. Si nous pouvions apprendre aux hommes à croire
+comme nous leur apprenons à lire!</p>
+
+<p>&mdash;La foi est un don gratuit que Dieu accorde à qui il veut.
+Remercions-le de ce qu'il a daigné nous faire ce don inestimable,
+tandis que tant d'autres, qui en auraient fait peut-être un meilleur
+usage que nous, ne l'ont pas reçu. Prions surtout pour ceux qui n'ont
+pas la foi. Ils sont comme les paralytiques dont parle l'Évangile qui
+ne pouvaient pas se porter d'eux-mêmes à la rencontre du Sauveur pour
+être guéris: il leur fallait le secours de voisins charitables. Les
+autres malades qui représentent les pécheurs qui ont la foi,
+pouvaient se rendre sans aide aux pieds du Christ. Si grandes que
+fussent leurs infirmités, si horribles que fussent leurs plaies, ils
+étaient moins à plaindre que les paralytiques, puisqu'ils pouvaient
+se placer sans aide sur le chemin de l'Homme-Dieu et crier: Jésus,
+Fils de David, ayez pitié de nous! Imitons les âmes charitables de la
+Judée qui transportaient les perclus aux bords des chemins où Jésus
+devait passer. Portons les perclus spirituels, ceux qui n'ont pas la
+foi, portons-les par nos prières et nos bonnes &oelig;uvres au-devant du
+divin Maître afin qu'il les guérisse!</p>
+
+<p>Pendant que les deux croyants s'entretenaient ainsi en regagnant leur
+appartement, Vaughan s'en allait lentement du côté opposé. Il était
+pensif. Les paroles de Lamirande l'avaient étrangement bouleversé. Un
+malaise vague, indéfinissable, comme le pressentiment d'un malheur,
+l'oppressait. Des aspirations confuses, qu'il ne pouvait pas
+analyser, agitaient son âme.</p>
+
+<p>George Vaughan avait rencontré Lamirande plusieurs années auparavant
+dans un voyage à Québec. Dès les premières paroles échangées il
+s'était établi entre eux une vive sympathie. Tous deux possédaient un
+caractère franc, loyal, ouvert; tous deux éprouvaient de l'attrait
+pour la vraie politique et une invincible répulsion pour cette
+politique de contrebande dont la base est la corruption et dont le
+principal moyen d'action est l'intrigue. Mais là se bornaient la
+ressemblance entre eux. Autant le Canadien français était croyant,
+autant le jeune Anglais était sceptique.</p>
+
+<p>Plus tard, s'étant retrouvés à Ottawa, la sympathie des premiers
+jours se changea en une véritable et sincère amitié. Vaughan ne se
+demandait guère d'où lui venait cette singulière affection pour
+Lamirande; ou plutôt il l'attribuait à une grande similitude de goûts
+et de caractère. Lamirande, plus clairvoyant, était convaincu que le
+courant mystérieux qu'il avait senti s'établir entre cet étranger et
+lui dès leur première rencontre ne pouvait s'expliquer par une cause
+naturelle. Croyant fermement au surnaturel, il s'était dit que cette
+amitié était l'&oelig;uvre de l'ange gardien de Vaughan; que cet esprit
+céleste avait choisi ce moyen pour conduire au salut l'âme confiée à
+ses soins.</p>
+
+<p>Vaughan, avons-nous dit, était sceptique. Ce poison de l'incrédulité,
+il se l'était inoculé, dès son enfance, dans les écoles publiques de
+sa province. Devenu jeune homme il avait passé plusieurs années à
+Londres et à Paris, et la vie qu'il y mena, sans être une vie de
+débauche, n'était pas faite pour le rendre croyant. Mais s'il était
+sceptique, il n'était pas athée militant. Il ne niait pas l'existence
+d'un Dieu Créateur. Il lui semblait même qu'il devait y avoir un
+Principe universel quelconque. À la rigueur, il pouvait passer pour
+déiste. À ceux qui lui parlaient du monde surnaturel il répondait
+invariablement: &ldquo;Je ne nie rien et je n'affirme rien&rdquo;.</p>
+
+<p>Cependant, après s'être lié avec Lamirande, il avait étudié la
+religion catholique; et à l'époque où nous le voyons il la
+connaissait mieux que bien des catholiques. Il répétait souvent,
+comme nous l'avons entendu dire ce soir, que s'il y avait quelque
+chose de vrai en fait de surnaturel, c'était la doctrine de l'Église.
+Mais s'il avait la science que l'homme peut acquérir par ses forces
+naturelles, il n'avait pas la foi que Dieu seul communique à l'âme
+par la grâce. Ses entretiens avec Lamirande sur la religion le
+troublaient toujours; néanmoins, il n'aurait pas voulu y renoncer
+pour la plus belle fortune du monde, car tout incroyant qu'il était,
+la foi de son ami le fascinait. Ce soir, il est plus tourmenté qu'à
+l'ordinaire. &ldquo;Ah! se dit-il avec un soupir, en rentrant chez sir
+Henry, si je pouvais croire comme Lamirande!&rdquo; C'est la première fois
+que son c&oelig;ur, rempli jusqu'ici de sentiments vagues, émet un v&oelig;u
+aussi nettement formulé.</p>
+
+<p>Les convives se mettent à table, et bientôt Vaughan, entraîné par le
+tourbillon de la conversation, oublie son trouble de tout à l'heure.
+Il est devenu, encore une fois, l'homme du monde affable, correct,
+spirituel mais sceptique.</p>
+
+<p>Au dîner, Vaughan se trouve placé à côté de M. Aristide Montarval,
+député de la ville de Québec. Une élection partielle avait eu lieu au
+commencement de décembre, par suite de la démission inexpliquée du
+député siégeant; et Montarval qui, jusque-là, ne s'était guère mêlé
+de politique et qui passait pour un radical avancé, s'était tout à
+coup présenté comme conservateur contre un autre conservateur de
+vieille date. À la surprise générale, sir Henry l'avait accepté, lui
+nouveau converti, comme candidat ministériel, de préférence à son
+concurrent. Ce titre de candidat ministériel, joint à l'appui des
+radicaux qui ne semblaient pas trop froissés de le voir se présenter
+comme conservateur, lui avait valu un éclatant triomphe qui ne laissa
+pas d'intriguer le monde politique. Cette élection, sur laquelle il
+plane un certain mystère, est l'un des sujets de conversation à la
+table de sir Henry. Montarval est très riche, et s'est déjà distingué
+comme orateur. C'est une belle acquisition pour le parti
+conservateur, se dit-on de toutes parts; car il est bien connu que le
+nouveau député, sans prendre une part ostensible aux affaires
+politiques, avait toujours professé et propagé les idées avancées.
+Sir Vincent Jolibois, le principal représentant de l'élément français
+dans le cabinet, avait même manifesté timidement des scrupules de
+reconnaître l'orthodoxie ministérielle et conservatrice de cette
+candidature. Il s'en était ouvert à son collègue et chef, sir Henry
+Marwood. Celui-ci l'avait rassuré en disant que Montarval avait un
+talent remarquable et que le talent est toujours digne d'admiration.
+Sir Vincent s'était rendu à ce raisonnement sans réplique.
+D'ailleurs, avait-il dit à un ami qui, lui aussi, avait des craintes
+au sujet de cette candidature néo-conservatrice, il faut maintenir la
+discipline dans les rangs du parti, et du moment que notre chef est
+satisfait nous devons l'être également. De même qu'il ne faut pas
+être plus catholique que le pape, de même aussi il ne faut pas être
+plus conservateur que le chef du parti.</p>
+
+<p>C'est ainsi que le radical Montarval était devenu conservateur. La
+<i>Nouvelle-France</i> ayant hasardé une simple observation sur la facilité
+avec laquelle le parti conservateur absorbait et s'assimilait les
+aliments les plus indigestes, il y eut dans la presse un tollé
+général contre Leverdier. Pendant quinze jours on le traita, dans les
+deux langues, de grossier, de malappris, d'hypocrite, de jaloux,
+d'ambitieux, etc. Même la <i>Libre-Pensée</i>, qui avait abîmé Montarval
+pour s'être fait réactionnaire, fournit sa bonne part à ce concert
+malsonnant d'imprécations.</p>
+
+<p>Vaughan lia conversation avec son voisin; et comme on parle
+volontiers de ceux qu'on aime, il voulut entretenir le nouveau député
+de leur collègue absent, Lamirande. À la mention de ce nom, il
+remarqua dans les yeux de Montarval une telle expression de haine
+qu'il se sentit glacé.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, se dit-il en lui-même, notre nouveau collègue n'est pas
+un homme sympathique! Quelle différence entre Lamirande et lui!
+Lamirande attire, celui-ci repousse. Les deux pôles d'un aimant,
+quoi! Est-ce magnétisme animal? Est-ce autre chose?</p>
+
+<p>Le festin se prolongea jusqu'à une heure avancée et se termina sans
+incident remarquable.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre V</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Noli diligere somnum, ne te egestas opprimat.</p>
+<p>
+ N'aimez point le sommeil, de peur que la pauvreté ne vous accable.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Prov</span>. XX, 13.</div>
+</div>
+
+<p>Rendus à leur modeste appartement, rue Wellington, Lamirande et
+Leverdier se mirent à discuter sérieusement la situation politique.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est très grave, dit Lamirande, car je suis convaincu que sir
+Henry Marwood médite quelque coup de Jarnac plus perfide qu'à
+l'ordinaire. Mais que faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, dit Leverdier, je vais écrire sur le champ un article qui
+fera un peu d'émoi dans le camp ministériel, j'en réponds.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très bien; et pendant que tu seras ainsi occupé je vais
+brocher quelques lettres pour mettre nos amis au courant de la
+situation.</p>
+
+<p>Député et journaliste se mirent à la besogne de bon c&oelig;ur. Voici
+l'article qu'écrivit Leverdier et qu'il intitula:</p>
+
+<p class="arttitle">DORMEZ EN PAIX!</p>
+
+<p>&ldquo;La semaine prochaine, sir Henry Marwood soumettra aux Communes son
+projet pour régler définitivement le sort politique du Canada.</p>
+
+<p>&ldquo;Pour nous, Canadiens français, il s'agit de notre avenir national.
+Tout ce que nous avons de plus cher et de plus sacré est en jeu:
+notre religion, notre langue, nos institutions, nos lois, notre
+autonomie.</p>
+
+<p>&ldquo;Existerons-nous comme peuple demain? Voilà le problème redoutable
+qui se dresse devant nous.</p>
+
+<p>&ldquo;La presse ministérielle et soi-disant conservatrice répand sur le
+pays les flots de son optimiste somnifère. Dormez, dit-elle, aux
+habitants de la province de Québec, donnez en paix, dormez sur toutes
+vos oreilles, car sir Henry est premier ministre et sir Vincent est
+son très humble serviteur.</p>
+
+<p>&ldquo;Quelle inquiétude pouvez-vous avoir? Sir Henry est franc-maçon,
+c'est vrai, mais il respecte l'Église, il raffole de notre langue
+qu'il parle couramment, il admire nos institutions. Il était jadis
+partisan déclaré de l'union législative, mais aujourd'hui il
+verserait son sang pour le maintien du <i>statu quo.</i> L'autonomie des
+provinces n'a pas d'ami plus sincère que ce centralisateur converti.
+Qu'on dorme en paix, puisque ce gardien né de nos droits veille.</p>
+
+<blockquote><p>&ldquo;Des esprits chagrins, disait l'autre jour le <i>Mercure</i>, organe en
+chef des ministres dans la province de Québec, des esprits chagrins
+cherchent à créer du malaise parmi nos populations en soulevant des
+préjugés contre nos hommes publics, contre les chefs conservateurs
+qui ont reçu de Dieu la mission de conduire notre pays dans les voies
+du progrès moral et matériel.</p></blockquote>
+
+<p>&ldquo;Méchants esprits chagrins, dormez donc plutôt!</p>
+
+<p>&ldquo;De quel droit, esprits chagrin, rappelez-vous sans cesse que le chef
+du cabinet est affilié à la secte maçonnique; que sir Vincent,
+collègue de sir Henry, a jadis, voté pour l'école neutre et
+obligatoire; que M. Vilbrèque, autre collègue de sir Henry, dans un
+accès d'anglomanie, a déploré, un jour, les dépenses excessives que
+l'usage de la langue française occasionne; que M. Dutendre, troisième
+collègue français de sir Henry, a déclaré que les législatures
+provinciales ne sont, après tout, que de grands conseils municipaux.
+Ce sont là des <i>préjugés</i> que vous soulevez très indignement contre
+de braves gens qui distribuent le <i>patronage</i>, les <i>impressions</i> et les
+<i>subventions</i> d'une façon tout à fait orthodoxe. Sir Vincent n'a-t-il
+pas dit, l'été dernier, dans son grand discours-programme, qu'un
+&ldquo;pays où le <i>patronage</i> est distribué d'une manière judicieuse et
+équitable est un pays bien gouverné, c'est-à-dire heureux.&rdquo;</p>
+
+<p>&ldquo;Pourquoi doutez-vous, esprits chagrins?</p>
+
+<p>&ldquo;Il s'agit d'élaborer un projet de constitution qui sauvegarde les
+droits de l'Église, les droits des parents sur l'éducation de leurs
+enfants, les droits de l'élément français, l'autonomie provinciale;
+donc confions, en toute sûreté, la réalisation de ce projet à des
+francs-maçons, à des partisans de l'État enseignant, à des ennemis de
+notre langue et de nos institutions provinciales. La discipline de
+parti le veut ainsi. Or il n'y a que les &ldquo;esprits chagrins&rdquo; qui
+préfèrent la logique à la discipline de parti.</p>
+
+<p>&ldquo;Douter de l'efficacité du <i>patronage</i> bien distribué, c'est un
+crime; s'insurger contre la discipline de parti au profit de la
+logique, c'est un acte de folie.</p>
+
+<p>&ldquo;Donc, habitants de la province de Québec, dormez en paix, car sir
+Henry et ses brillants collègues veillent sur nous.&rdquo;</p>
+
+<hr>
+
+<p>Leverdier donna lecture à Lamirande de ces quelques lignes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un article extraordinaire, dit le journaliste, mais il
+fera hurler la presse ministérielle, et en hurlant, elle se
+compromettra. Que pouvons-nous faire davantage pour le moment? Nous
+sentons bien, toi et moi, qu'il se trame ici quelque noir complot.
+Mais nous ne saurions faire partager nos convictions au public.
+Raconter ta conversation avec Sir Henry, c'est nous exposer à un
+démenti catégorique de sa part, car ce n'est pas un mensonge qui
+ferait reculer le vieux scélérat. D'ailleurs, nos propres gens sont
+tellement entichés de lui qu'ils regarderaient cette tentative de
+corruption comme un acte très gracieux. Voyez! diraient-ils cet
+excellent sir Henry a voulu honorer notre race, et cet entêté de
+Lamirande l'a grossièrement insulté Nous sommes bien malades!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, l'avenir est très sombre, répliqua Lamirande; mais ne
+perdons pas espoir même quand tout sera désespéré. N'oublions pas que
+Lazarre était enseveli et sentait déjà mauvais lorsque le Seigneur
+l'a ressuscité!</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre VI</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Et ambulant per vias tenebrosas.</p>
+<p>
+ Ils marchent par des voies ténébreuses.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Prov</span>. II, 13.</div>
+</div>
+
+<p>Deux jours après la réception et le banquet chez sir Henry, les
+journaux de la capitale annoncèrent que le premier ministre était
+tellement indisposé qu'il ne ,pouvaient ni assister aux séances de la
+Chambre ni recevoir des visiteurs. La vérité vraie, c'est qu'il avait
+quitté Ottawa le lendemain du dîner et s'était rendu secrètement à
+Kingston où il gardait le plus strict incognito.</p>
+
+<p>Vers neuf heures du soir, il sortit de l'hôtel où il était descendu
+et se rendit à une maison isolée d'un des faubourgs de la ville. Il
+frappa d'une manière toute particulière. Quelqu'un à l'intérieur lui
+pose des questions auxquelles il répond; puis la porte S'ouvre, et
+sir Henry se trouve dans le lieu de réunion du Suprême Conseil de la
+Ligue du Progrès. Ce Suprême Conseil se compose de deux délégués de
+chaque Conseil Central. Celui qui préside est le même que nous avons
+vu diriger le Conseil Provincial de Québec. L'un des représentants
+du Conseil Central de Montréal est Ducoudray, rédacteur de la
+<i>Libre-Pensée</i>, que nous avons aussi vu figurer à la vieille capitale.</p>
+
+<p>À peine sir Henry est-il arrivé que la séance s'ouvre par une
+horrible prière à Satan que le président récite en se tournant vers
+un immense triangle placé au fond de la salle. Devant ce triangle,
+dont la principale pointe est en bas, emblème de Lucifer, de l'encens
+brûle sur un autel.</p>
+
+<p>&mdash;Mes frères, dit le président, nous voici au complet. Je vous
+félicite de votre exactitude à vous rendre aux séances du Suprême
+Conseil. Aussi, grâce au zèle que vous déployez dans vos travaux,
+pouvons-nous envisager l'avenir avec confiance. Lors de notre
+dernière réunions, j'avais l'honneur de vous communiquer
+officiellement la nouvelle que nos efforts avaient pleinement réussi;
+qu'avec le concours intelligent de nos frères en Angleterre et aux
+États-Unis, le lien colonial était rompu. C'était le premier pas dans
+la bonne voie. Mais ce n'était qu'un premier pas. Vous le savez,
+notre dessein était de faire entrer immédiatement le Canada dans
+l'union américaine. Malheureusement, les graves événements que vous
+connaissez, nous ont forcés à ajourner indéfiniment la réalisation de
+ce projet. Il a fallu adopter un autre but politique. Le comité
+exécutif a estimé que, vu l'impossibilité d'incorporer le Canada aux
+États-Unis, c'était l'union législative de toutes les provinces qui
+nous offrait le meilleur moyen d'extirper radicalement du sol
+canadien l'infâme superstition qui empêche notre peuple de marcher
+dans les sentiers du véritable progrès. Cette décision a été ratifiée
+par le Suprême Conseil à sa dernière réunion. Le comité exécutif a
+donc exercé l'influence dont notre ordre dispose sur les législatures
+provinciales pour les amener toutes à remettre au parlement fédéral
+le règlement définitif de la question de notre avenir politique.
+Aujourd'hui, j'ai l'honneur de vous annoncer officiellement que cette
+partie de notre programme est exécutée. Le frère Marwood, à ma
+demande, a aussitôt convoqué le parlement fédéral. Nous avons
+maintenant à délibérer sur ce qu'il convient de faire à Ottawa. Que
+vous en semble-t-il? La parole est aux frères qui ont quelques
+observations à faire, quelque projet à soumettre à ce Suprême
+Conseil?</p>
+
+<p>Après un instant de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Le frère président, fit un affilié, a sans doute quelque
+proposition à nous soumettre ', nous l'écoutons.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, j'ai un projet à soumettre au Conseil mais je voudrais,
+auparavant, entendre les observations que mes frères peuvent avoir à
+faire sur la situation.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pourrions mieux délibérer, dit le même affilié, si le frère
+président voulait bien nous faire connaître d'abord son projet. Il
+est bien rare que le Conseil ait à modifier les plans de son chef.</p>
+
+<p>&mdash;En bien! reprend le président, voici comment j'envisage la
+situation. Nous ne saurions réussir à faire accepter l'union
+législative en la proposant ouvertement au parlement. Les députés
+canadiens-français, les députés catholiques des autres provinces et
+le groupe Houghton n'en voudront jamais. Il faut donc que le projet
+gouvernemental soit assez habilement conçu et rédigé pour établir
+effectivement l'union législative tout en conservant les apparences
+et le nom d'une confédération. Il faut que nous nous contentions
+aujourd'hui de déposer les germes de l'union; plus tard, et peu à
+peu, nous développerons notre &oelig;uvre jusqu'à son entier
+épanouissement. Il faut que dans chaque garantie accordée aux
+provinces il y ait un mot, une phrase équivoque que nous puissions,
+en temps opportun, interpréter en faveur du pouvoir central. Voici un
+projet de constitution que j'ai préparé, avec l'aide du comité
+exécutif, et que je soumets à la considération du Suprême Conseil. Le
+frère secrétaire voudra bien en donner lecture.</p>
+
+<p>Le frère secrétaire, qui n'est autre que le frère Ducoudray, lit le
+document qui est un véritable chef-d'&oelig;uvre d'habileté infernale. Pas
+un article sans piège dissimulé avec un art surhumain; pas une
+disposition sans équivoque savamment agencée. Tous les frères sont
+dans l'admiration. Le projet est agréé presque sans discussion.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc statué, dit le président, par le Suprême Conseil de la
+Ligue du Progrès, que le projet de constitution que nous venons
+d'adopter doit être présenté au parlement sans délai. Le secrétaire
+gardera l'original dans les archives du Suprême Conseil et il en
+remettra une copie authentique au frère Marwood. Il est ordonné, de
+plus, que le frère Marwood fera voter ce projet par le parlement
+fédéral et qu'il ne pourra point le modifier ou le laisser modifier
+sans le consentement du Comité exécutif. Est-ce là le plaisir de ce
+Suprême Conseil?</p>
+
+<p>Tous manifestent leur assentiment, et le frère secrétaire fait au
+registre les inscriptions voulues par le règlement de la Ligue.</p>
+
+<p>&mdash;Et si le parlement refuse de voter ce projet, demande le frère
+Marwood, que faudra-t-il faire? J'ai peur que, malgré l'incontestable
+habileté de la rédaction, Lamirande et Houghton ne fassent voir la
+véritable portée de cette nouvelle constitution.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons fait la part très large à la prudence, répond le
+président; maintenant, il faut de la hardiesse, de l'audace pour
+réussir. Si la Chambre regimbe, vous la ferez dissoudre. Un appel aux
+électeurs nous sera favorable, car nous prendrons les moyens voulus
+pour qu'il le soit. L'esprit de parti et la corruption sont toujours
+les forces vives de la politique. Comptez là-dessus, frère Marwood,
+sur notre admirable organisation qui enveloppe tout le pays, et
+spécialement sur l'aide de notre Dieu, le Dieu de la Liberté, du
+Progrès et de la Vengeance. Mais ce Lamirande, est-ce bien certain
+que vous ne pourrez pas le corrompre?</p>
+
+<p>&mdash;Le corrompre! Vous ne l'ignorez pas, frère Président, j'ai fait de
+mon mieux , et les frères savent que je ne manque pas précisément de
+talent quand il s'agit de me débarrasser d'un adversaire gênant. Eh
+bien! je n'ai pas pu l'entamer. Et je connais assez les hommes pour
+savoir que c'est inutile de recommencer mes efforts auprès de lui.</p>
+
+<p>Puis le frère Marwood raconte au Suprême Conseil ce qui s'était passé
+entre Lamirande et lui, le soir du banquet.</p>
+
+<p>Le président se penchant vers Ducoudray, lui dit tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Rappelle-toi bien tous ces détails que Marwood vient de nous
+raconter; prends-en note. Cela nous servira en temps et lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas, dit Ducoudray, comment nous pourrons tourner cet
+incident contre Lamirande. C'est plutôt en sa faveur....</p>
+
+<p>&mdash;Tu verras plus tard l'usage que nous pourrons en faire.</p>
+
+<p>Bientôt le Suprême Conseil se disperse. Le président et le frère
+Marwood se rendent ensemble à Ottawa; tandis que Ducoudray emporte
+les archives avec lui à Montréal.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre VII</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Prudentia carnis mors est.</p>
+<p>
+ La prudence de la chair est mort.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Rom</span>. VII, 6.</div>
+</div>
+
+<p>Leverdier ne s'était pas trompé: son article souleva une tempête. Le
+<i>Mercure</i>, principal organe ministériel, ouvrit le feu par un écrit
+pompeux. En voici quelques extraits:</p>
+
+<p>&ldquo;Nous sommes arrivés à une époque décisive de notre histoire; le
+moment est solennel: une nation va naître. De simple colonie que nous
+étions tout à l'heure, nous passons à l'état de peuple libre et
+entièrement indépendant. Le moment est donc solennel, avons-nous dit,
+et nous devrions tous tenir un langage digne de la grandeur des
+événements qui se préparent.</p>
+
+<p>&ldquo;Nous avons profondément regretté de lire, ces jours-ci, dans une
+feuille obscure de Québec, un article très déplacé, et par la forme
+et par le fond. La forme est légère, triviale, badine, ironique. Ce
+n'est pas ainsi qu'il convient de discuter les graves questions du
+jour. Pour le fond, c'est pis encore: appel aux préjugés religieux et
+nationaux, manque de charité chrétienne, manque de respect envers
+l'autorité constituée, manque de déférence envers nos chefs
+politiques. Tous les manquements à la fois y sont.</p>
+
+<p>&ldquo;L'auteur de cet écrit pousse l'indélicatesse et la passion jusqu'à
+rappeler que notre chef politique, le premier ministre de ce pays,
+fait partie de la franc-maçonnerie. Sans doute, nous condamnons la
+franc-maçonnerie puisque notre église la condamne; mais il ne faut
+pas oublier que les églises protestantes ne la condamnent pas, et que
+sir Henry est protestant. Il ne faut pas oublier que non seulement
+les églises protestantes ne condamnent pas la franc-maçonnerie, mais
+que plusieurs ministres protestants, et des plus éminents,
+appartiennent à cette société. Ce qui prouve, et que les religions
+protestantes ne voient pas la franc-maçonnerie d'un mauvais &oelig;il, et
+que la franc-maçonnerie n'est pas hostile, comme certains exaltés le
+prétendent, à toute religion, au christianisme même.</p>
+
+<p>&ldquo;Malgré ces vérités incontestables, on fait un crime à sir Henry
+d'être franc-maçon. On veut jeter le doute et le trouble dans
+l'esprit de notre population; on veut lui rendre suspects les chefs
+de l'État; on sape l'autorité; on attise le feu des préjugés
+nationaux et religieux. Tout cela est révolutionnaire et antisocial.
+Nous vivons dans un pays de population mixte, ne l'oublions jamais;
+nous sommes la minorité en ce pays, ne l'oublions pas, non plus.
+Vivons donc en paix avec les protestants, les Anglais et les
+francs-maçons. C'est notre devoir puisque la Providence nous a placé
+au milieu de ces divers éléments. Respectons leurs opinions si nous
+voulons qu'ils respectent les nôtres. Donnons-leur fraternellement la
+main. Ne les aigrissons pas si nous ne voulons pas qu'ils se
+coalisent contre nous pour nous écraser. Soyons de notre époque et de
+notre pays. Ayons confiance dans la sagesse et le patriotisme de nos
+chefs. Confions-nous à leur loyauté, et soyons assurés que nos
+privilèges seront respectés. Ne portons pas une main sacrilège sur la
+Confédération. Contentons-nous de la perfectionner, en nous laissant
+guider, dans cette &oelig;uvre si délicate, par les chefs qui ont reçu la
+mission de conduire le pays. Ceux qui demandent l'union législative
+ne sont pas plus révolutionnaires que les utopistes dangereux qui
+voudraient désunir les provinces. Nous sommes dans un juste milieu;
+restons-y.&rdquo;</p>
+
+<p>Toutes la petite presse ministérielle se mit aussitôt à faire
+entendre la même note avec des variations qui étaient principalement
+des attaques violentes et personnelles contre Lamirande et Leverdier
+qu'on accusa de jalousie, d'ambition, de haine. Plusieurs de ces
+écrivains, qui étaient grassement payés pour chanter les louanges des
+ministres, s'indignaient à la pensée que cette scandaleuse croisade
+contre l'autorité civile entreprise par la <i>Nouvelle-France</i> et ses
+partisans était inspirée par l'amour du lucre! Et, invariablement,
+ces discours se terminaient par un fervent appel à la charité
+chrétienne.</p>
+
+<p>La <i>Libre-Pensée</i>, organe des radicaux ouvertement favorables à
+l'union législative, fît feu et flammes, elle aussi, contre les
+séparatistes. Crétins, calotins, hypocrites, impuissants, rongeurs de
+balustres, cagots, cafards, jésuites de robe courte, escobars,
+arriérés, éteignoirs, tenants du moyen âge, ennemis du progrès,
+fanatiques, inquisiteurs, Torquemadas au petit pied, descendants
+encroûtés de Pierre l'Ermite, tartufes, Basiles, voilà le canevas sur
+lequel ce journal et ses satellites brodaient. Tous demandaient, à
+hauts cris, au nom de l'économie, l'union législative. Nous sommes
+trop gouvernés, répétaient-ils sans cesse. Plus de provinces, plus de
+législatures provinciales, plus de mesquins préjugés de races et de
+religion. Abattons tout cela et établissons un gouvernement unique,
+fort, large, économe, et une seule nationalité.</p>
+
+<p>À Québec se publiait dans ce temps-là un journal intitulé le <i>Progrès
+catholique</i>, dirigé par Hercule Saint-Simon que le lecteur a déjà vu,
+en compagnie de Lamirande, faire une visite d'enquête pour le compte
+de la Saint-Vincent-de-Paul.</p>
+
+<p>Homme de talent réel, mais peu sympathique, le rédacteur du <i>Progrès</i>
+avait dans le regard quelque chose de faux et de froid qui faisait
+éprouver un étrange malaise à tous ceux qui venaient en contact avec
+lui. Doué d'une certaine allure énergique, violente même, il passait,
+aux yeux de ceux qui ne voient que la surface des choses, pour un
+homme fortement trempé, pour un caractère. Avant l'époque où commence
+notre récit, il s'était jeté avec une grande ardeur dans le mouvement
+séparatiste, à la suite de Lamirande et de Leverdier. Mais tout en
+les proclamant ses chefs, tout en arborant leur drapeau, il ne
+voulait pas toujours suivre leurs conseils ni adopter leur langage
+ferme et modéré, leurs procédés marqués au coin de la sagesse. Depuis
+un mois surtout il semblait s'être fait casseur de vitres de
+profession.</p>
+
+<p>Sans doute, il faut parfois casser les vitres, en réalité, comme au
+figuré. Un homme est renfermé dans une chambre où l'air respirable
+manque complètement. La porte est fermée à clé, barricadée; toutes
+les issues sont hermétiquement closes. L'homme étouffe. Déjà il est
+sans connaissance. Que faire? Vous cassez une vitre. L'homme respire,
+il est sauvé. Dans le monde moral, il y a des situations analogues où
+il est nécessaire de casser les vitres. C'est le seul moyen qui reste
+de faire circuler un peu d'air pur dans les prisons où la routine et
+les préjugés ont renfermé et asphyxient leurs victimes. Mais M.
+Saint-Simon ne faisait guère plus autre chose que casser les vitres.
+Il en cassait partout, toujours et à propos de rien. Le bruit des
+vitres cassées avait attiré sur lui tous les regards sans toutefois
+lui gagner les c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Le rédacteur du <i>Progrès catholique</i> répondit donc à l'article de la
+<i>Nouvelle-France</i> par un éclat formidable. Il intitula son écrit:
+<i>Est-ce la guerre que l'on veut?</i> Dans cet écrit, non seulement il
+demandait la sortie de la province de Québec de la Confédération,
+mais il poussait les Canadiens français à s'organiser militairement,
+à se procurer des armes et à se rendre à Ottawa pour surveiller les
+délibérations du parlement. Il fît une charge incroyable contre tous
+les protestants, sans distinction, déclarant qu'ils étaient tous
+ligués contre les catholiques pour les massacrer. Et il terminait son
+article d'énergumène en donnant clairement à entendre que le jour où
+la province de Québec serait délivrée du joug fédéral, les Anglais
+qui s'y trouveraient n'auraient qu'à se bien tenir.</p>
+
+<p>En lisant cet article, Leverdier eut un mouvement de sainte colère.
+Il quitta précipitamment le cabinet de lecture du parlement, traversa
+le couloir et, appelant un page, fit mander Lamirande qui était à son
+siège de député.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu la dernière bêtise de Saint-Simon? s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit tranquillement Lamirande, j'ai vu cet écrit, c'est plus
+qu'une bêtise, c'est un crime.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme-là est-il fou?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, il n'est pas fou. Il est quelque chose de pire qu'un
+fou.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois guère rien de pire et de plus dangereux qu'un fou qui se
+mêle d'écrire, répliqua vivement Leverdier.</p>
+
+<p>&mdash;Un traître est plus dangereux qu'un fou, fit Lamirande.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! s'écria le journaliste, tu le soupçonnes de nous
+trahir! Tu vas plus loin que moi, je ne l'accuse que d'un manque
+incroyable de tact et de jugement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais plus loin que toi, en effet. Je ne porte pas un jugement
+téméraire en te disant que Saint-Simon nous trahit froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sur quoi te bases-tu pour croire à tant de perfidie chez cet
+homme qui, après tout, prétend défendre la même cause que nous?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'ignores pas que l'on peut trahir une cause tout en prétendant
+la défendre. C'est même le procédé favori de nos jours. C'est le
+raffinement de la trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais enfin, as-tu quelque preuve contre lui? Sur quoi
+s'appuient tes soupçons?</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas des soupçons, c'est une certitude morale, une
+conviction profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore, dis-moi sur quoi elle repose, cette certitude morale?
+Tu n'as pas l'habitude de juger à la légère et sans preuves. J'avoue
+que l'article est affreux, abominable. En le lisant, j'ai frémi
+d'indignation, et si j'avais eu le malheureux sous la main, je ne
+sais pas trop ce que je lui aurais fait. Mais, après tout, ne peut-on
+pas mettre cet écrit sur le compte de la bêtise humaine, qui est
+grande, tu le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Oui elle est grande, mais la perversité humaine est grande aussi.
+Ce sont deux immensités dont Dieu seul peut voir les limites. Si je
+n'avais que l'écrit de Saint-Simon pour me guider, je jugerais
+l'incident probablement comme toi. Mais je sais que ce malheureux
+était naguère affreusement travaillé par le démon de la richesse et
+j'ai lieu de craindre qu'il n'ait succombé à la tentation. J'ai
+appris, ce matin même, que depuis quelque temps Saint-Simon voit M.
+Montarval dans l'intimité.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, en effet, qu'ils sont intimes.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignorais jusqu'ici. Mais ce que je n'ignorais pas, c'est que
+M. Montarval est l'homme le plus épouvantable que j'aie jamais vu...
+un monstre... J'en frissonne encore. Je ne puis t'en dire davantage,
+je me suis engagé au silence sur certains détails. Cet engagement ne
+me lie peut-être pas d'une façon absolue; mais, enfin, qu'il me
+suffise de te dire que celui qui fréquente assidûment Aristide
+Montarval ne saurait être autre chose qu'un misérable. Les événements
+ne me donneront que trop tôt raison.</p>
+
+<p>Bien que quelque peu intrigué, Leverdier n'insista pas davantage. Il
+connaissait trop bien son ami pour douter de la sûreté de son
+jugement. Après un moment de silence, le journaliste reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'article, que faut-il en faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de faire tout en mon pouvoir pour réparer le mal. Au
+commencement de la séance, j'ai désavoué l'écrit et son auteur. J'ai
+déclaré que cet article insensé n'exprime pas nos sentiments; que
+nous ne sommes pas animés par la haine des autres peuples qui
+habitent ce pays, mais pas l'amour de notre race, de notre
+nationalité, de notre religion, de notre langue et de nos traditions;
+que nous croyons mieux sauvegarder toutes ces choses sacrées en nous
+retirant de la Confédération, maintenant que l'occasion s'en
+présente; mais que nous ne menaçons personne. Je crois que tu feras
+bien de répéter la même chose dans ton journal. Pour le moment; il
+n'y a rien autre chose à faire. Les événements vont se précipiter.
+Attendons.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre VIII</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Nihil est iniquius quam amare pecuniam:
+ hic enim et animam suam venalem habet.</p>
+<p>
+ Il n'y a rien de plus injuste que d'aimer l'argent;
+ car un tel homme vendrait son âme même.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Eccli</span>. X, 10.</div>
+</div>
+
+<p>Hercule Saint-Simon s'était lancé dans le journalisme sans
+préparation morale, sans avoir purifié ses intentions. Il voulait
+faire le bien au moyen de son journal; mais, tout en faisant le bien,
+il comptait arriver en même temps à l'aisance d'abord, puis à la
+richesse. Le pain quotidien, c'est-à-dire le nécessaire pour un homme
+de sa position sociale, n'était pas assez: il lui fallait les
+douceurs de la vie. Et comme le journalisme vraiment catholique est
+plus fécond en déceptions et en déboires qu'en succès financiers, il
+s'aigrissait et s'irritait de plus en plus. Voyant qu'il n'avait pas
+l'abnégation voulue pour continuer son &oelig;uvre, ingrate au point de
+vue mondain, il aurait dû l'abandonner et chercher ailleurs, par des
+moyens légitimes les biens terrestres qu'il convoitait. Mais il
+aimait le journalisme à cause du prestige et de l'influence que cette
+profession confère à celui qui l'exerce avec talent. Le bruit des
+polémiques le grisait, les discussions auxquelles on se livrait
+autour de son nom flattaient sa vanité. Rester journaliste honnête,
+même journaliste catholique, tout en devenant riche, tel était
+d'abord son rêve.</p>
+
+<p>Il commença par faire des réclames, moyennant finance, en faveur de
+certaines entreprises commerciales et industrielles. Comme ces
+entreprises étaient honorables, il pouvait, à la rigueur, se dire
+qu'il recevait le prix d'un travail légitime; mais ses besoins
+factices augmentant toujours et ce genre d'affaires lui paraissant
+bientôt restreint, il agrandit le cadre de ses opérations. Lorsque
+les promoteurs de grandes entreprises ne venaient pas à lui, il
+allait à eux, et leur donnait habilement à entendre que le moyen le
+plus sûr de ne pas trouver en lui un adversaire acharné, c'était de
+payer grassement son concours. Puis, glissant toujours sur la pente,
+il mit sa plume au service d'affaires douteuses, interlopes, enfin
+absolument mauvaises.</p>
+
+<p>Pourtant la richesse n'arrivait pas encore assez vite. Son caractère
+de journaliste catholique, qu'il conserva toujours, apparemment, le
+gênait. Aux temps agités où commence notre récit, il entrevit la
+possibilité de faire fortune d'un seul coup. Mais pour atteindre ce
+but, il lui faudrait abandonner ses nationaux dans leurs luttes
+patriotiques, se livrer aux ennemis de sa race, favoriser leurs
+menées ténébreuses, trahir, en un mot, la cause sacrée de la patrie
+et de la religion. Le malheureux se cramponnait à cette idée qui lui
+revenait sans cesse: je n'irai pas jusqu'au bout, et quand je serai
+riche, indépendant de tout le monde, je pourrai facilement, et en peu
+de temps, réparer le mal que j'aurai fait.</p>
+
+<p>Il en était là, lorsque nous l'avons entendu émettre ses sophismes
+sur la puissance de l'or et la nécessité de la richesse pour
+accomplir le bien dans le monde politique. À l'époque de sa
+conversation avec Lamirande était-il déjà perdu? Depuis longtemps il
+était tenté, affreusement tenté par le démon qui fit tomber un des
+Douze. Toutefois, comme nul n'est jamais éprouvé au-dessus de ses
+forces, il aurait pu résister à ce redoutable assaut, s'il eût suivi
+le sage conseil de son véritable ami: une courte et fervente prière,
+un seul cri de détresse vers le C&oelig;ur de Jésus, et il était sauvé.</p>
+
+<p>Lorsque les disciples allaient être engloutis par les vagues, ce fut
+une prière de quatre mots qui écarta le danger: <i>Domine, salva nos,
+perimus!</i></p>
+
+<p>Mais un mouvement d'orgueil étouffa ce cri qui montait déjà à ses
+lèvres. C'était une dernière grâce qu'il repoussait.</p>
+
+<p>En quittant Lamirande, il était entièrement sous l'empire du
+Tentateur. Une rage étrange contre tous ses anciens, et
+particulièrement contre le meilleur de tous, s'était emparée de son
+âme. Autant il estimait et admirait jadis le jeune député, autant
+maintenant il le détestait. Auparavant, même au milieu de ses
+faiblesses et de ses misères, il aurait voulu imiter les vertus de
+Lamirande, posséder son désintéressement, sa force de caractère. Ces
+salutaires aspirations s'étaient subitement changées en une jalousie
+atroce et cruelle. Trop lâche pour s'élever jusqu'aux hauteurs où se
+tenait son ancien ami, il aurait voulu l'entraîner avec lui dans la
+fange où il allait se plonger. Et se sentant impuissant à ravaler ce
+chrétien à son propre niveau, il prit la détermination de lui faire
+autant de mal que possible.</p>
+
+<p>Il était dans cette disposition d'esprit lorsqu'un soir il rencontra
+M. Montarval au club qu'il avait la mauvaise habitude de fréquenter
+sous prétexte d'y recueillir des nouvelles et des idées.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur Saint-Simon, s'écria M. Montarval, comment va le
+journalisme à bons principes? À merveille, sans doute, car lorsqu'on
+travaille pour votre bon Dieu il parait que tout le reste, la bonne
+chère, les beaux habits, les meubles de luxe et les chevaux pur sang,
+il parait, dis-je, que tout cela vous vient par surcroît. Est-ce bien
+le cas? Dites donc?</p>
+
+<p>Au lieu de répondre avec fierté à ce persiflage blasphématoire, le
+malheureux rougit en balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas prendre tout à la lettre dans la Bible.... On y
+trouve beaucoup d'allégories et de choses obscures.... Tout ce que je
+puis dire, c'est que le journalisme comme je l'ai fait jusqu'ici ne
+donne malheureusement pas la fortune. C'est bien dommage, car c'est
+une profession que j'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait peut-être moyen de rendre cette profession plus
+lucrative, répliqua Montarval qui dardait sur Saint-Simon son regard
+perçant.</p>
+
+<p>Le journaliste se troubla, baissa les yeux et murmura un <i>peut-être</i>
+à peine intelligible. Mais c'en était assez pour fixer Montarval
+sur la valeur de son homme.</p>
+
+<p>&mdash;Venez chez moi, dit-il; nous converserons là à notre aise.</p>
+
+<p>Saint-Simon le suivit, et quelques instants après ils gravissaient le
+perron qui conduisait à la somptueuse demeure du jeune Français.
+Cette résidence princière dominait la terrasse Frontenac et le fleuve
+Saint-Laurent. De ses fenêtres Montarval avait une vue magnifique. À
+droite, Saint-Romuald et les campagnes du sud bornées au loin par une
+frange de montagnes bleues; en face, Notre-Dame et
+Saint-Joseph-de-Lévis; à gauche, l'île d'Orléans et la riante côte de
+Beaupré adossée aux Laurentides. La maison était meublée avec un luxe
+oriental. Tout y respirait la mollesse et la volupté. C'était la
+réalisation du rêve de Saint-Simon.</p>
+
+<p>Montarval conduisit le journaliste à une vaste pièce, moitié salon,
+moitié cabinet de travail. Un valet, répondant à son appel, apporta
+du vin et des cigares.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, nous pouvons causer sans crainte d'être
+dérangés. Ainsi, continua-t-il, le journalisme à bons principes ne
+mène pas à la fortune! Un sage a dit que la vertu sans argent est un
+meuble inutile.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, répliqua Saint-Simon, le manque de ressources paralyse la
+presse en ce pays; il paralyse, en général, nos hommes publics. Dans
+un pays constitutionnel, pour pouvoir se livrer avec avantages au
+journalisme ou à la politique, il faut posséder la fortune. Pourquoi
+vous qui êtes riche ne vous lancez-vous pas dans la politique? Vous y
+feriez bientôt votre chemin.</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai songé quelquefois, et j'y songe dans le moment, répond
+Montarval. Il me serait facile, sans doute, de me faire élire; mais
+un député, pour arriver rapidement, a besoin d'un journal sur lequel
+il puisse compter. Je pourrais bien en fonder un, me direz-vous. Oui,
+mais, je l'avoue, je m'entends peu aux affaires. J'aurais peur, si je
+m'aventurais dans le journalisme, d'y laisser la peau et les os. Je
+serais prêt à payer une somme ronde pour avoir l'appui d'un journal,
+sans être disposé à risquer ma fortune.</p>
+
+<p>Montarval s'arrêta ici pour donner à ses paroles le temps de produire
+tout leur effet sur le journaliste. Il versa un verre de vin et le
+présenta à Saint-Simon qui le saisit d'un mouvement nerveux et le but
+d'un trait, sans regarder son tentateur. Celui-ci, dégustant son
+tokai tranquillement, continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrions-nous pas en venir à une entente, vous et moi? Vous
+êtes journaliste, vous connaissez votre métier, mais les fonds vous
+manquent. Moi, j'ai des fonds, mais pas d'expérience. Nous possédons
+chacun un excellent avoir, mais, pour faire fructifier nos capitaux
+respectifs, il faudrait les unir. Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;L'idée me parait excellente. Veuillez me faire connaître les
+détails de votre projet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est bien simple. Je vous donnerai, disons vingt mille
+piastres; ou plutôt, pour que l'affaire soit plus régulière, je vous
+les prêterai contre billet; mais avec l'entente formelle que je ne
+vous en demanderai pas le remboursement aussi longtemps que le
+journal me donnera satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelle ligne de conduite le journal devrait-il tenir pour vous
+donner satisfaction? Faudrait-il changer entièrement de ton?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Je ne demanderais guère de changements, car si je me
+présente ce sera comme conservateur....</p>
+
+<p>&mdash;Comme conservateur! fait Saint-Simon avec étonnement. Il me
+semblait que, sans vous mêler de politique, vous aviez des idées un
+peu....</p>
+
+<p>&mdash;Avancées, vous voulez dire. Des folies de jeunesse! Pour faire
+quelque chose de sérieux, il faut en rabattre beaucoup et devenir
+conservateur, bon gré mal gré. Si je veux avoir un journal à ma
+disposition, c'est uniquement pour reproduire mes discours et me
+tourner discrètement un petit compliment de temps à autre, sans que
+la réclame y paraisse trop.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ces conditions, répond Saint-Simon, devenu très pâle, je ne
+vois rien qui s'oppose à l'affaire que vous voulez bien me proposer.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, terminons-la sans plus de retard. Je vais vous faire un
+chèque pour la somme mentionnée et vous me donnerez votre billet à
+vue....</p>
+
+<p>Une demi-heure après, Saint-Simon sortait de chez Montarval. Il était
+un homme vendu, un vil esclave. Il le comprenait parfaitement et
+avait un profond dégoût de lui-même. Mais le démon de l'argent était
+toujours à ses côtés et lui tenait ce langage: &ldquo;Après tout, on ne te
+demande pas un si grand sacrifice; quelques bouts de réclame par-ci,
+par-là. Presque tous les journaux en font&rdquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, lui disait son ange gardien, si l'on te demande quelque
+infamie, que feras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Tu remettras l'argent en payant le billet, et tout ,sera dit,
+murmura le démon.</p>
+
+<p>&mdash;Et si tu as dépensé l'argent, pourras-tu payer le billet qui est
+fait à présentation?</p>
+
+<p>&mdash;Dépose l'argent à la banque, et contente-toi de toucher l'intérêt.
+De cette façon tu seras toujours en état de faire honneur au billet
+si l'on veut exiger de toi quelque chose qui répugne à ta conscience.</p>
+
+<p>Ce dernier argument du démon prévalut sur les avertissements de
+l'ange, et Saint-Simon déposa à la banque le prix de sa liberté. Et
+le démon, qui est habile, le laissa en paix pendant quelques jours.
+Quand la première horreur qui avait envahi l'âme du journaliste se
+fut émoussée, le mauvais esprit revint à la charge.</p>
+
+<p>&mdash;Il te faudrait faire telles améliorations dans ton établissement,
+mieux monter ta maison afin de recevoir convenablement ceux qui vont
+te visiter; ta table, ta cave, tes habits laissent à désirer.</p>
+
+<p>&mdash;Et le billet, disait tout bas l'ange gardien comment paieras-tu le
+billet si l'on te demande de te déshonorer?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu pourras facilement trouver à faire un emprunt si le public
+voit que tes affaires ont l'air de prospérer. L'argent attire
+l'argent. D'ailleurs, ajoutait effrontément le malin esprit, il ne
+faut pas se méfier de la Providence.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut s'y fier, mais non pas la tenter, répondit l'ange.</p>
+
+<p>Mais, comme la première fois, Saint-Simon écouta le Tentateur, et se
+livrant à ses penchants naturels, dépensa, en quelques jours,
+plusieurs milliers de piastres.</p>
+
+<p>Montarval, qui faisait surveiller tous les mouvements de sa victime,
+jugea que le moment était venu de faire un pas de plus. Rencontrant
+de nouveau Saint-Simon au club, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas tout à fait le ton de votre journal, et comme vous ne
+voudriez sans doute pas le changer, à cause de vos principes
+inflexibles, il serait peut-être mieux de rescinder notre marché
+avant qu'il soit trop tard.</p>
+
+<p>Le journaliste bondit sous ces paroles méprisantes comme si un bras
+vigoureux lui eût cinglé le visage d'un coup de fouet. Que
+n'aurait-il donné en ce moment pour être en état de jeter à la face
+de son corrupteur son or maudit! Il eut un instant la pensée de
+rompre avec Montarval, d'emprunter de l'argent pour payer son billet;
+ou s'il n'y réussissait pas, de laisser son séducteur saisir son
+imprimerie et ses meubles. Il eut une violente aspiration vers la
+liberté et un profond dégoût pour l'ignoble esclavage où il se voyait
+descendre. Mais c'était un mouvement purement humain, sans vraie
+force, par conséquent. Les difficultés de sa position, les sacrifices
+qu'il lui faudrait faire, difficultés et sacrifices que le démon
+avait soin de grossir démesurément, l'effrayèrent. Allons, se dit-il,
+pas de sottise voyons au moins ce qu'il me veut. Puis, tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;En quoi le journal ne vous plaît-il pas, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez, répondit Montarval, je me fais conservateur. Je
+demande, par conséquent, le <i>statu quo.</i> Je suis également opposé à
+l'union législative et à la séparation des provinces. Votre journal
+est séparatiste.</p>
+
+<p>Cela ne pourra pas faire, vous le comprenez comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Si je cessais, pour un temps, de parler de cette question
+brûlante....</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne suffirait pas. C'est du positif et non du négatif qu'il me
+faut.... Je crois qu'il vaudra mieux rescinder notre marché. C'est si
+facile. Remettez-moi mon chèque et je vous remettrai votre billet.
+Nous n'en serons pas moins amis....</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous exigez que je combatte le mouvement séparatiste dont
+j'ai toujours été le défenseur enthousiaste! C'est ce qu'on appelle
+vulgairement virer de bord. En navigation, c'est une man&oelig;uvre assez
+facile à exécuter; en journalisme, cela se pratique souvent, mais
+c'est toujours désagréable.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, fit Montarval, et c'est parce que je prévois que vos
+principes seront un obstacle à cette man&oelig;uvre que je vous propose
+tout de suite la rupture de notre marché... Quand serez-vous prêt à
+payer le billet, ou à remettre le chèque, car vous l'avez peut-être
+encore en votre possession? Je ne désire pas vous presser. Il est
+aujourd'hui mercredi, disons samedi prochain, avant midi....</p>
+
+<p>Le journaliste eut un nouveau mouvement de révolte, mais plus faible
+que le premier. Le démon lui souffla à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, c'est une question purement politique. D'excellents
+catholiques sont opposés au mouvement séparatiste et favorables au
+<i>statu quo.</i> Tu peux facilement expliquer ton changement de front par
+des raisons spécieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux, dit l'ange, tu ne vois donc pas que tu glisses
+rapidement vers l'abîme? Tu ne vois donc pas que ce qui peut être une
+opinion honnête chez d'autres serait, chez toi, le fruit de la
+corruption et une trahison. Puisque l'on emploie de tels moyens en
+faveur du <i>statu quo</i>, c'est que cette solution cache quelque piège.
+D'ailleurs, tu connais l'homme qui te tente tu sais que c'est un
+misérable....</p>
+
+<p>Montarval regardait fixement sa victime. On eût dit qu'il suivait sur
+la figure pâle et défaite du journaliste les péripéties de la lutte
+qui se livrait dans cette âme affaiblie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il, en se levant comme pour s'en aller; c'est entendu
+que vous me remettrez les vingt milles piastres d'ici à samedi
+midi... Je passe toujours les matinées chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! s'écria le misérable journaliste. Après y avoir bien
+réfléchi, je ferai le changement que vous désirez. C'est une question
+où il est bien permis de modifier son opinion. Je me prononcerai
+graduellement en faveur du <i>statu quo</i>.</p>
+
+<p>Un sourire diabolique crispa les lèvres du tentateur, mais
+Saint-Simon ne le vit pas car il avait les yeux baissé.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'exige pas autant que cela, dit Montarval. Je vous demande de
+combattre les séparatistes, mais je ne veux pas que vous donniez
+votre appui au <i>statu quo</i>; pas pour le moment, du moins. Et pour
+rendre votre tâche plus facile, je veux que vous combattiez l'idée de
+séparation, non en la blâmant, mais en l'exagérant de toutes
+manières, en faisant de ce mouvement un épouvantail pour tous les
+Anglais du pays, en le compromettant aux yeux des Canadiens français.
+Vous saisissez bien ma pensée, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! au revoir. J'espère que, désormais, votre journal aura des
+articles <i>très forts</i> en faveur de la séparation. Si la chose ne vous
+convient pas vous avez toujours l'alternative que vous savez. Au
+revoir Et là-dessus ils se quittèrent.</p>
+
+<p>Dès ce moment, Saint-Simon cessa de lutter. Il se livra à son rôle
+infâme avec tant de zèle que Montarval lui en témoigna son
+admiration. D'exagération en exagération, d'excès en excès, il en
+était arrivé finalement à écrire l'article criminel que Lamirande
+désavoua publiquement devant le parlement.</p>
+
+<p>Ce désaveu lui valut un torrent d'injures de la part du journaliste
+déchu qui traita son ancien ami de pusillanime, de peureux, de lâche,
+de traître à sa race. Il poussa le cynisme jusqu'à dire que Lamirande
+était vendu corps et âme aux Anglais!</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre IX</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Notus a longe potens lingua audaci.</p>
+<p>
+ L'homme puissant et audacieux en paroles
+ se fait connaître de bien loin.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Eccli</span>. XXI, 8.</div>
+</div>
+
+<p>La mine a éclaté. Sir Henry a déposé son projet de constitution et la
+discussion est engagée.</p>
+
+<p>Le premier ministre ouvre le feu par un petit discours mielleux et
+cauteleux, où il essaie de cacher sous des fleurs de rhétorique le
+venin de son &oelig;uvre. Il adresse même des compliments très flatteurs
+aux Canadiens français, les comble d'éloges, rappelle les principaux
+traits de leur histoire. Il termine sa harangue en exprimant l'espoir
+que, toute agitation cessant, on votera son projet. La paix, la
+prospérité et la grandeur future du pays l'exigent.</p>
+
+<p>À peine le premier ministre a-t-il prononcé son dernier mot que
+Lamirande est debout, terrible dans sa colère de chrétien et de
+patriote. Pendant deux heures et demie, il parle, il tonne, il
+fulmine. Sous sa puissante logique, toute la perfidie de cette
+constitution élaborée au fond des loges apparaît en pleine lumière.
+Il met à nu tous les pièges, toutes les chausse-trappes qu'une main
+sournoisement habile avait cachés dans chaque article du projet. Il
+démontre que sous le régime Proposé l'autorité des provinces ne
+serait plus qu'un vain mot; que les législatures, dépouillées de leur
+autonomie, seraient à la merci du gouvernement central; que les
+tribunaux provinciaux seraient sans prestige; que toutes les sources
+du revenu seraient absorbées par le fisc d'Ottawa; que sous prétexte
+de favoriser l'instruction, l'État s'en emparerait; que la langue
+française pourrait être abolie comme langue officielle, même dans la
+province de Québec, le jour où la majorité de la Chambre des communes
+le voudrait; en un mot, qu'on menait le pays tout droit, mais
+hypocritement, à l'union législative.</p>
+
+<p>À mesure qu'il déchirait tous les voiles et mettait à découvert les
+ruses du gouvernement, une émotion croissante s'emparait des députés
+et du public qui encombrait les tribunes. Quand il eut fini de
+parler, la consternation était peinte sur le visage des ministres et
+de leurs principaux partisans. Un grand silence se fit, suivi bientôt
+d'une sourde rumeur. Les députés se réunirent par groupes, inquiets,
+bouleversés. Personne ne se levait pour prendre la parole.</p>
+
+<p>Enfin, sir Henry Marwood, très agité, se contenant à peine, fait
+remarquer au président qu'il <i>est six heures</i>. La séance est levée au
+milieu de la plus grand confusion. Presque tous les députés français,
+Lawrence Houghton et ses amis, entourent Lamirande et le félicitent
+chaleureusement.</p>
+
+<p>Sir Henry jette un coup d'&oelig;il sur cette scène tumultueuse et son
+expérience des assemblés délibérantes lui dit que Lamirande
+l'emporte, que le projet sera sûrement rejeté. Il quitte
+précipitamment la salle des délibérations. Dans le couloir il
+rencontre Montarval.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes perdus, dit le premier ministre, à voix basse. Le
+projet ne passera pas. Lamirande l'a tué du premier coup. Nous avons
+trop forcé la note. Qu'allons-nous faire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, répond Montarval; vous allez me faire dissoudre
+cette chambre-là dès ce soir. Rendez-vous immédiatement à Rideau Hall
+et conseillez la dissolution au gouverneur. Il faut qu'il soit ici
+à ait heures pour renvoyer les députés devant le peuple.</p>
+
+<p>&mdash;Mais se sera un coup d'état!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais c'est de l'audace qu'il faut maintenant. Nous
+n'avons plus que cette ressource et nous devons en user largement.
+D'ailleurs, vous avez un prétexte tout trouvé, et pour le gouverneur
+et pour le public: en face de cette opposition inattendue, vous
+désirez consulter l'électorat.</p>
+
+<p>&mdash;Et si le verdict populaire nous est défavorable?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut prendre les moyens voulus pour qu'il ne le soit pas. Il
+faut semer l'argent à pleines mains; mettre le trésor à sec, si c'est
+nécessaire; exciter le fanatisme des provinces anglaises et compter
+sur la corruption et l'esprit de parti dans la province de Québec. De
+l'audace, vous dis-je, de l'audace!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vais avoir une crise ministérielle sur les bras. Après le
+discours de Lamirande, les ministres français vont démissionner.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! J'en remplacerai un, et vous trouverez toujours deux
+imbéciles ambitieux pour prendre les autres portefeuilles.
+D'ailleurs, l'émotion va se calmer, car nous l'étoufferons avec de
+l'or. Ne perdez pas votre sang-froid et marchez.</p>
+
+<p>Le premier ministre suivit ce conseil, et à huit heures du même soir
+la Chambre était dissoute.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre X</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Sum ego homo infirmus.</p>
+<p>
+ Je suis un homme faible.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Sap</span>. IX, V.</div>
+</div>
+
+<p>Sir Vincent Jolibois, collègue de sir Henry, remit son portefeuille
+dans un mouvement de véritable indignation. C'était son premier acte
+d'énergie depuis plus d'un quart de siècle qu'il était dans la
+politique. Ce fut aussi son dernier. Peu habitué à vouloir, à penser
+par lui-même, à agir avec indépendance, à former des résolutions
+viriles, et à s'y maintenir, le peu de caractère qu'il avait reçu de
+la nature s'était peu à peu complètement atrophié.</p>
+
+<p>Au sortir de l'émouvante séance où Lamirande avait démasqué la
+perfidie du premier ministre, tout bouleversé encore par cette parole
+brûlante, sir Vincent s'était rendu chez sir Henry et l'avait prié
+d'accepter sa démission. Si celui-ci avait résisté un peu, peut-être
+serait-il revenu sur ses pas. Mais le vieux chef fit l'indigné et
+posa en victime. Il accepta la démission de son collègue, séance
+tenante, et lui fit sentir, en même temps, toute l'inconséquence de
+sa conduite. Est-ce au moment où la tempête gronde, dit-il, que les
+officiers doivent abandonner le navire? Si vous ne pouviez pas
+accepter ma politique il faillait me le dire plus tôt et ne pas
+attendre qu'elle fût soumise aux députés.</p>
+
+<p>Ce reproche était fondé. Sir Vincent avait eu connaissance du projet,
+mais n'en avait pas vu la perfidie. Il était donc dans une fausse
+position. Il sortit de chez sir Henry le trouble dans l'âme: sans
+portefeuille et avec la conscience d'avoir mal rempli son devoir.</p>
+
+<p>Lamirande apprenant que sir Vincent s'était retiré du cabinet alla le
+trouver aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;On m'apprend, sir Vincent, dit-il en entrant chez l'ex-ministre,
+que vous avez démissionné. Je viens vous offrir mes respectueuses
+félicitations et vous prier de vous mettre immédiatement à la tête du
+mouvement séparatiste.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai démissionné, malheureusement... je veux dire forcément;
+car je ne puis pas prendre la responsabilité de la politique du
+gouvernement en face de l'interprétation que la chambre semble y
+donner à la suite de votre discours.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette interprétation n'est-elle pas la seule possible?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le suppose. C'est bien malheureux, tout de même. Voilà les
+esprits excités, le parti conservateur exposé à un désastre. Ne
+pensez-vous pas, mon cher monsieur Lamirande, qu'il eût été mieux de
+ne pas critiquer si vivement le projet du gouvernement? Il aurait
+sans doute été facile de s'entendre et d'introduire dans le projet
+certains amendements, certaines garanties pour la province... Vous
+avez sans doute très bien parlé; mais un peu de diplomatie ne nuit
+pas, voyez-vous. C'est bien malheureux, tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voyez-vous pas, sir Vincent, que quelques amendements n'auraient
+pas pu sauvegarder notre position. Le projet est radicalement
+mauvais, d'un bout à l'autre. C'est un vaste piège. Vous en êtes
+convaincu, puisque vous avez démissionné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai cru que c'était un piège... Le projet est certainement
+mauvais; mais peut-être aurions-nous pu nous entendre. C'est trop
+tard maintenant, le mal est fait. Les esprits sont excités, ma
+démission est acceptée, je ne suis plus ministre, et je ne puis plus
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sir Vincent, vous pouvez encore beaucoup, précisément parce
+que vous n'êtes plus ministre. Vous pouvez vous mettre à la tête de
+la province. À part les radicaux, qui sont relativement peu nombreux,
+tous les Canadiens français se rallieront autour de vous si vous
+arborez résolument le drapeau national.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce mouvement national bouleverse les esprits. Le parti
+conservateur en souffre. Je suis essentiellement conservateur, moi,
+je ne veux rien de révolutionnaire, rien d'extrême. Je suis partisan
+de la modération et de la conciliation. Puis les protestants et les
+Anglais, il ne faut pas les irriter. Saint-Simon va trop loin, et il
+se dit de votre parti. Croyez-moi, monsieur Lamirande, il vaut mieux
+s'en tenir au <i>statu quo. C'est</i> un moyen terme, voyez-vous, entre
+l'union législative et la séparation; tout le monde devrait en être
+satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pouvez-vous nous garantir un <i>statu quo</i> véritable? Ne
+craignez-vous pas que les intrigues de sir Henry ne l'emportent sur
+nous et qu'il ne réussisse à nous imposer une union législative
+déguisée, si nous traitons avec lui sur son terrain?</p>
+
+<p>&mdash;Sir Henry est très habile, c'est incontestable, et je ne saurais
+promettre de l'empêcher de nous jouer quelques mauvais tour. Si
+j'étais resté dans le cabinet, peut-être... Je crains qu'il ne soit
+difficile maintenant d'obtenir un projet de confédération acceptable.
+Il aurait fallu beaucoup de diplomatie. Nous devons conserver nos
+droits, sans doute, tout en faisant des sacrifices... C'est bien
+malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Puisque la politique du <i>statu quo</i> présente tant de difficultés et
+de périls, ne vaut-il pas mieux en adopter une autre? Vous savez ce
+que veulent les séparatistes&mdash;les vrais, non pas Saint-Simon.
+N'est-ce pas une politique juste et raisonnable, une politique
+nettement définie qui ne saurait admettre aucune surprise?</p>
+
+<p>&mdash;C'est si contraire aux traditions du parti conservateur! C'est un
+projet vraiment révolutionnaire. Que deviendrait le grand parti
+conservateur fédéral si votre politique venait à prévaloir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne mettez pas les intérêts d'un parti au-dessus de ceux de la
+patrie!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais votre politique est-elle pratique? La province de Québec
+peut-elle former un pays indépendant?</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne s'y oppose. Grâce au retour d'un grand nombre des nôtres
+des États-Unis, nous avons aujourd'hui une population homogène de
+plus de cinq millions. N'est-ce pas suffisant pour former un état
+autonome, vivant de sa vie propre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un état catholique et français que vous voulez fonder; une
+Nouvelle France.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. C'est vers ce but que notre peuple aspire depuis
+qu'il existe, c'est vers ce but que la divine Providence nous a
+conduits à travers mille obstacles. L'heure de Dieu sonne enfin.
+C'est le moment pour nous de prendre notre place parmi les nations de
+la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Et que ferez-vous des protestants et des Anglais que nous avons au
+milieu de nous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez, leur nombre diminue avec une telle rapidité qu'il
+est facile de prévoir le jour où nous aurons pratiquement l'unité
+religieuse et l'unité de langue. En attendant, nous traiterons la
+minorité avec la plus large générosité, comme nous l'avons toujours
+fait, du reste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voudriez une religion d'État. Cela n'est guère compatible avec
+la liberté de conscience et la liberté des cultes qui sont le
+fondement de la société moderne.</p>
+
+<p>&mdash;Fondement peu solide, il faut l'avouer, puisque tout s'écroule. La
+reconnaissance par l'État de la seule véritable religion n'exclut
+pas, du reste, une juste tolérance civile des autres cultes là où
+cette tolérance est nécessaire pour éviter un plus grand mal.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas discuter ces questions avec vous. Vous avez
+peut-être raison, en théorie, mais je ne puis pas me mettre à la tête
+de ce mouvement. C'est contraire aux traditions du parti. Si ce
+projet venait à manquer, que ferais-je? Compromis à tout jamais, je
+serais réduit à l'impuissance. Ne pouvez-vous pas trouver un moyen
+terme, quelque chose que tout le monde puisse accepter?</p>
+
+<p>Convaincu que ce serait une perte de temps d'argumenter davantage
+avec cet homme sans volonté et sans dévouement, Lamirande se retira
+et alla retrouver son ami Leverdier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais bien raison, mon ami, dit-il, impossible de rien faire
+avec sir Vincent. Il faut pourtant un chef. Les deux autres ministres
+français ont-ils démissionné?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, et ils ne le feront pas. Je viens de rencontrer le
+directeur du <i>Mercure</i> qui sort d'une conférence avec eux. C'est
+presque incroyable, mais ils restent dans le cabinet, par
+patriotisme, bien entendu! S'ils quittaient leurs postes, vois-tu,
+sir Henry les remplacerait par des Anglais. En y restant, ils
+pourront peut-être obtenir l'introduction de quelques amendements
+dans le projet. C'est brillant, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre pays! soupira Lamirande; pas d'hommes, pas de chefs!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en faut pas tant de chefs! Un seul suffit. Tu es notre chef,
+soit dit sans vouloir blesser ta modestie.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, chef!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toi, il n'y a pas à en douter. C'est toi qui nous mèneras à la
+victoire si nous devons y aller, à la défaite, si c'est la volonté de
+Dieu. Mais il n'y a que toi qui puisse conduire notre petite armée.
+Inutile de chercher ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les masses ne voudront pas me suivre, et aujourd'hui il s'agit
+d'avoir la majorité au parlement.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de faire son devoir. Dieu fera le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, mon ami, ne cherchons pas des chefs humains. Tout
+nous manque de ce côté. Nous n'avons guère de prestige politique, il
+est vrai, mais nous ferons notre devoir. Nous exposerons au peuple de
+la province aussi clairement et aussi énergiquement que possible les
+périls de la situation et le moyen de les écarter, et à la grâce de
+Dieu!</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XI</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ O generatio infidelis et perversa!</p>
+<p>
+ Ô race incrédule et dépravée!</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Luc</span> IX, 41.</div>
+</div>
+
+<p>Quelques jours plus tard Lamirande, Leverdier et un petit groupe
+d'amis, hommes de valeur réelle, mais peu connus dans les cercles
+politiques, lancèrent un manifeste fen-ne et calme, aux quatre coins
+de la province. Cet appel produisit une profonde émotion. On eût dit
+d'abord que tout le parti conservateur allait se rallier autour du
+jeune député. Dès le commencement de la crise, tous les journaux
+catholiques canadiens-français furent unanimes à dénoncer le projet
+de sir Henry comme une trahison, une infamie, un attentat contre le
+Canada français. Même le <i>Mercure</i> ne put résister au courant
+populaire: il publia des articles violents contre le premier
+ministre. Partout on convoqua des assemblées. La politique du
+gouvernement fut vigoureusement condamnée et la nécessité de faire
+sortir la province de la Confédération hautement proclamée. Si les
+élections eussent eu lieu dans les quinze jours qui suivirent la
+dissolution du parlement, pas un seul partisan de sir Henry n'aurait
+été élu dans toute la province.</p>
+
+<hr>
+
+<p>À peine sir Vincent eut-il démissionné que la nouvelle se répandit
+que M. Montarval l'avait remplacé. Ce choix augmenta le
+mécontentement général. Les conservateurs n'avaient guère confiance
+en lui, car ses anciennes accointances avec les radicaux n'étaient un
+secret pour personne. Son manque de religion le rendait plus que
+suspect aux yeux des catholiques. La <i>Libre-Pensée</i> et les autres
+journaux révolutionnaires avaient beau répudier le nouveau ministre,
+le traiter de rétrograde, de réactionnaire et même de clérical, ils
+ne réussirent guère à donner le change à l'opinion qui se souleva
+contre le cabinet et menaça de l'emporter.</p>
+
+<p>Pendant quinze jours, les ministres ne donnèrent pas signe de vie.
+Ils ne se montrèrent nulle part, ne firent aucune communication aux
+journaux, ne se laissèrent même pas interroger par les reporters.
+C'était une tactique habile, car en se tenant cois, ils n'ajoutèrent
+aucun aliment nouveau au feu qu'ils avaient allumé. Ce n'était certes
+pas un feu de paille; mais même le bois le plus dur, même la houille
+finit par se consumer. Contre des gens qui ne se défendent pas le
+bras le plus vigoureux est à moitié désarmé.</p>
+
+<p>Seule la fureur de Saint-Simon allait toujours <i>crescendo</i>. Le
+<i>Progrès</i> n'était plus un journal, c'était un volcan en pleine
+éruption, vomissant, à jet continu, flammes, fumée, cendres, eau
+bouillante, pierres brûlantes et lave; de la boue, surtout. Il en
+amoncela des montagnes sur la tête des ministres. Il leur appliqua
+des épithètes tellement injurieuses, tellement outrageantes que même
+ceux qui étaient les plus outrés contre eux finirent par dire: c'est
+trop fort! De plus, il prêcha une véritable guerre d'extermination
+contre les Anglais et les protestants. Ses écrits furent reproduits
+par la presse anglaise des autres provinces et passèrent au loin pour
+être l'écho fidèle des sentiments et des aspirations de la masse des
+Canadiens français. Lamirande et Leverdier avaient beau répudier de
+toutes leurs forces le langage atroce du <i>Progrès</i>, ils ne
+parvenaient pas à détruire entièrement l'effet désastreux de ces
+appels insensés. Pendant les quinze premiers jours, Saint-Simon avait
+réussi à faire, dans les provinces anglaises, un mal incalculable à
+la cause du Canada français.</p>
+
+<p>La province de Québec, toutefois, restait unie. Les majorités que les
+ministres auraient pu obtenir dans les autres provinces n'auraient
+probablement pas été suffisantes pour tenir tête à la députation
+compacte du Canada français. Il fallait donc, à tout prix, briser
+l'union qui s'était momentanément établie parmi nos compatriotes.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Oh! la puissance maudite de l'or! <i>Auri sacra fames!</i> s'écriait le
+poète latin, il y a deux mille ans. La nature humaine n'a pas changé
+depuis lors: l'exécrable soif de la richesse est toujours sa plus
+honteuse infirmité. Sans doute, l'orgueil, la luxure, l'intempérance
+font de terribles ravages, de nombreuses victimes. Mais existe-t-il
+une autre passion qui dégrade l'homme autant que l'affreuse cupidité?
+Existe-t-il un autre vice qui le conduit dans d'aussi insondables
+abîmes d'infamie? Qu'on ne l'oublie pas, c'est la soif de l'or qui a
+fait commettre le crime unique de Judas. Il avait été choisi par le
+divin Sauveur et élevé par lui à la dignité suréminente d'Apôtre; il
+était destiné à devenir une des colonnes de l'Église, un des
+évangélisateurs des peuples, un de nos pères dans la foi.</p>
+
+<p>Il devait donc posséder des qualités réelles qui le désignaient au
+choix du divin Maître. Mais il avait un défaut: il aimait l'argent
+d'une manière désordonnée. Et ce défaut, malgré les grâces
+surabondantes qu'il dut recevoir pendant les trois années qu'il passa
+dans l'intimité de Jésus, le conduisit au crime le plus énorme et le
+plus invraisemblable qui ait été commis depuis que le monde existe.
+Le plus énorme, puisque jamais on n'avait vu et que jamais on ne
+verra pareil attentat contre une semblable Personne; le plus
+invraisemblable, parce que jamais mobile aussi chétif n'a fait
+commettre forfait aussi grand. Judas ne pouvait avoir aucune haine à
+assouvir, aucune injure à venger, aucune ambition à satisfaire, aucun
+triomphe à espérer. Il a livré son Maître, qu'il devait pourtant
+aimer un peu, pour la misérable somme de trente pièces d'argent, le
+prix d'un petit champ!</p>
+
+<p>Ou l'argent qui est ainsi maître des âmes, dit Huysmans, est
+diabolique, ou il est impossible à expliquer.</p>
+
+<p>C'est en méditant sur le crime de Judas que l'on parvient à se faire
+une idée de la puissance épouvantable de l'or sur le c&oelig;ur de
+l'homme.</p>
+
+<p>Cette puissance infernale, Montarval et sir Henry Marwood la
+connaissaient. C'est sur elle qu'ils comptaient surtout.</p>
+
+<p>Deux semaines après la dissolution de la chambre, Lamirande et
+Leverdier se rencontrèrent au bureau de rédaction de la
+<i>Nouvelle-France</i>. Ils avaient bien travaillé, chacun de son côté.
+Dans une série d'articles, brillants et solides, le journaliste avait
+exposé la situation avec autant de force que de dignité. Le député
+s'était prodigué dans les réunions publiques, électrisant ses
+auditeurs par sa parole vibrante et chaude, par son patriotisme aussi
+éclairé qu'ardent.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu remarqué le <i>Mercure</i> depuis trois jours? demanda le
+journaliste à son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois t'avouer qu'à part le tien je n'ai guère lu les journaux
+depuis que la campagne est ouverte. Que dit le dieu du commerce... et
+des voleurs? <i>Mercure</i>, singulier nom pour un journal catholique!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un nom prédestiné. Qu'est-ce que le dieu du commerce dit? Il
+ne dit rien. Il fait beaucoup, par exemple; il fait son métier: du
+commerce, des affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi donc; je n'y comprends rien. Il me semble avoir vu
+dans ton journal des articles pas trop mal tournés reproduits du
+<i>Mercure</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais cela a cessé net. Avant-hier, pas un mot sur la
+situation, mais un long article sur le monopole de la lumière
+électrique à Montréal. Hier, même silence sur la crise, accentué par
+une savante étude sur le commerce des grains à Chicago. Voici le
+numéro de ce matin qui m'arrive; pas une allusion à ce qui préoccupe
+tous les esprits; par contre, on y parle chemins de fer le long de
+trois colonnes.</p>
+
+<p>&mdash;Les rédacteurs se sont peut-être épuisés. Tout le monde n'a pas ta
+fécondité, mon cher journaliste.</p>
+
+<p>&mdash;Si les rédacteurs n'ont plus rien à dire, ils pourraient au moins
+jouer des ciseaux. Surtout, ils pourraient laisser faire leurs
+correspondants et leurs reporters. Plus de comptes rendus des
+réunions publiques. Quelques lignes perdues au fond des <i>Faits
+divers.</i> Un étranger qui lirait le <i>Mercure</i> des trois derniers jours
+ne pourrait jamais s'imaginer que nous passons par une crise qui met
+en péril notre avenir national. Mon cher ami, tu connais assez les
+hommes pour savoir que ce n'est pas là un simple effet de
+l'épuisement intellectuel de ces messieurs. C'est le c&oelig;ur qui est
+épuisé.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que cela a mauvaise mine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, très mauvaise mine. Du reste, voici un mot que je viens de
+recevoir d'un ami de Montréal. Il dit: &ldquo;Tu as dû remarquer le silence
+du <i>Mercure</i> depuis trois jours, et tu dois en soupçonner la cause:
+les gens de ce journal sont gelés. Le directeur est monté à Ottawa,
+ces jours derniers. Je sais qu'il s'est entretenu longuement avec les
+ministres. Depuis son retour le <i>Mercure</i> a pris l'intéressante
+attitude que tu vois. Je tiens de bonne source que les impressions
+gouvernementales abondent dans les ateliers du <i>Mercure.</i> On y
+travaille jour et nuit&rdquo;. Voilà ce que m'écrit mon correspondant de
+Montréal. Comme tu vois, le dieu du commerce fait des affaires.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que ces malheureux se sont vendus au gouvernement,
+corps et âme!</p>
+
+<p>&mdash;Ils appellent cela &ldquo;recevoir des explications&rdquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria Lamirande, vous n'aurez donc jamais pitié de
+nous! Hélas! Nous ne méritons guère que vos rigueurs, car nous ne
+savons plus faire le moindre sacrifice pour Vous. Nous ne savons même
+pas nous dévouer à la défense de nos propres intérêts, du moment que
+ces intérêts ne se traduisent pas par des chiffres. Voilà le fruit de
+cette éducation pratique à outrance qu'on nous donne depuis un quart
+de siècle. Les mots: honneur, dignité nationale, patriotisme,
+dévouement, sont des expressions vides de sens pour un grand nombre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, dit Leverdier, il y a encore du bon chez nos populations
+rurales. Tu as dû le constater ces jours-ci, plus que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, il y a encore du bon, il y a encore de la foi;
+mais aussi il existe je ne sais quelle apathie, même au milieu de
+l'effervescence actuelle. On sent qu'il faudrait peu de chose pour
+tout compromettre, pour arrêter l'élan patriotique, et nous livrer,
+impuissants, au pouvoir de nos ennemis. Les masses sont indignées
+contre le gouvernement, mais elles ne voient pas ce que nous sentons,
+toi et moi et quelques autres; elles ne voient pas que la politique
+des ministres est d'inspiration maçonnique. Il faudrait quelque fait
+éclatant pour leur crever les yeux; il faudrait prendre les loges en
+flagrant délit de conspiration, les montrer au peuple décrétant notre
+ruine. Nous savons, nous, que la secte infernale est au fond de ce
+qui se passe. Mais comment le <i>prouver</i>, de manière à créer chez le
+peuple la certitude voulue? Pour remuer les masses il faut des <i>faits
+indéniables.</i> Une preuve par induction ne suffit pas. Que ne
+donnerais-je pour pouvoir déchirer le voile qui cache à nos
+compatriotes la perfidie des loges!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai souvent songé à cela, répond le journaliste. Si j'étais riche,
+il me semble que je dépenserais volontiers toute ma fortune à
+fabriquer une clé d'or assez longue pour ouvrir toutes les loges et
+toutes les arrière-loges du pays.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois guère à la puissance de l'or pour le bien. Il est tout
+puissant pour le mal; mais nous ne voyons pas que Notre-Seigneur et
+les Apôtres s'en soient beaucoup servis pour fonder l'Église et
+convertir le monde. C'est par le dévouement et le sacrifice qu'ils
+ont changé la face de la terre. Si nous ne réussissons pas mieux, mon
+cher ami, soyons en convaincus, c'est parce que nous ne savons pas
+nous immoler.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, sans nous vanter, dit Leverdier, il me semble que nous
+pouvons nous rendre le témoignage de travailler, avec un vrai
+désintéressement, pour la cause que nous défendons. Ni toi, ni moi,
+ni plusieurs autres que je pourrais nommer n'avons pour mobile notre
+avancement personnel.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, nous avons un certain désintéressement; mais il ne faut
+pas confondre le désintéressement avec l'esprit de sacrifice. Un
+homme est <i>désintéressé</i> lorsqu'il prête son capital sans exiger le
+moindre intérêt; mais fait-il un véritable sacrifice? J'ai bien peur
+que si nous nous examinions de près, notre esprit de sacrifice ne
+nous paraîtrait pas dépasser les limites d'une vertu fort ordinaire.
+Supposons que, pendant que nous parlons, un ange viendrait tout à
+coup nous dire, de la part de Dieu, que notre cause triompherait si
+nous consentions à perdre la vie, ou l'honneur, ou même la santé; si
+nous voulions passer le reste de nos jours privés de la parole ou de
+la vue; quelle serait notre réponse, mon pauvre ami!</p>
+
+<p>&mdash;Toi, au moins, je le sais, tu consentirais à n'importe quel
+sacrifice!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je n'en suis pas aussi certain que toi.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le quatrième jour, le <i>Mercure</i> sortit de son mutisme et consacra
+un article à la brûlante question du jour. Dès les premières lignes,
+la noire trahison éclata. Voici ce que disait ce journal:</p>
+
+<p>&ldquo;Depuis plus de deux semaines un vent de révolution souffle sur notre
+province. Nous l'avouons, nous nous sommes laissé entraîner par le
+courant, par l'affolement général. Sans être allés aussi loin que
+plusieurs de nos confrères, nous avons écrit des choses que nous
+regrettons. Après trois jours de silence et de réflexion, nous voyons
+que c'est notre devoir de revenir sur nos pas et nous le faisons
+courageusement. Revenir sur ses pas n'est pas une opération qui
+flatte l'amour-propre du journaliste, mais c'est parfois un devoir,
+un devoir aussi impérieux que désagréable. Quand celui qui a la
+mission de guider l'opinion s'aperçoit qu'il fait fausse route, ce
+serait pour lui un crime sans nom que de persévérer, par orgueil,
+dans la voie néfaste où il s'est engagé. Ce crime nous ne le
+commettrons pas; nous ferons notre devoir, quelque pénible qu'il
+soit.</p>
+
+<p>&ldquo;Où peut, où doit nous conduire l'agitation fiévreuse dans laquelle
+la province est plongée depuis quinze jours? À quoi cette campagne
+dans laquelle nous nous sommes engagés, si inconsidérément, va-t-elle
+aboutir? À rien du tout, ou bien à la guerre civile. Et c'est parce
+que cette réponse s'impose à notre esprit avec la même force que la
+lumière du soleil frappe nos yeux, que nous avons pris la
+détermination de crier à nos compatriotes: Arrêtez! pendant qu'il est
+encore temps.</p>
+
+<p>&ldquo;Les violences de langage de quelques-uns des agitateurs parmi nous
+ont profondément irrité les populations des provinces anglaises.</p>
+
+<p>&ldquo;Nous ne pouvons pas espérer que la politique séparatiste y reçoive
+le moindre appui. Dans la nouvelle Chambre il n'y aura pas dix
+députés des autres provinces qui consentiront à la sortie de notre
+province de la Confédération. Quand même les soixante-cinq députés
+que nous envoyons à Ottawa seraient unanimes à demander cette sortie,
+jamais ils ne pourraient l'obtenir par des voies constitutionnelles.</p>
+
+<p>&ldquo;Donc, comme nous le disions tout à l'heure, la campagne inconsidérée
+dans laquelle nous nous sommes lancés aboutira infailliblement, soit
+à rien du tout, soit à la guerre civile. À la guerre civile, il ne
+faut pas songer. Pourquoi, alors, nous donner tant de mal pour nous
+trouver en face d'un résultat radicalement nul?</p>
+
+<p>&ldquo;Sans doute, le projet que le gouvernement a soumis n'est pas
+acceptable dans sa forme actuelle. Il devra être modifié dans
+plusieurs de ses détails. La province doit exiger des garanties.
+Mais, en même temps, si nous voulons être vraiment utiles à notre
+pays, si nous voulons être des patriotes pratiques, et non pas des
+utopistes et des visionnaires, il nous faut accepter le projet
+gouvernemental en principe et abandonner toute idée de séparation.
+Quoi que nous fassions, nous ne pouvons pas écarter l'union
+fédérative des provinces. Dès lors, la seule politique sage
+n'est-elle pas de travailler à rendre cette union la plus acceptable
+possible?&rdquo;</p>
+
+<hr>
+
+<p>Cet article habile et perfide, que Montarval lui-même avait sans
+doute rédigé, produisit par toute la province un grand émoi. Il donna
+le ton à presque tous les journaux ci-devant ministériels qui, les
+uns après les autres, rentrèrent dans les rangs et répétèrent, avec
+quelques amplifications et variantes, les sophismes du <i>Mercure</i>. Il
+ne resta guère que la <i>Nouvelle-France</i>, à Québec, et le <i>Drapeau
+national</i>, à Montréal, pour défendre la politique de séparation.
+Le <i>Progrès catholique</i>, de Saint-Simon, continua à compromettre, par
+ses sorties de plus en plus violentes, la cause dont il se disait
+l'unique soutien véritable. Les journaux radicaux demandaient
+toujours ouvertement l'union législative; mais leur voix n'avait que
+peu d'écho. Le péril, pour la cause nationale, c'était la perfide
+politique du gouvernement: une union législative habilement déguisée
+sous le nom et les apparences d'une confédération.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les journalistes ministériels étaient rentrés dans les rangs,
+ainsi qu'un grand nombre de chefs et de sous-chefs, de capitaines et
+de lieutenants. Il n'était guère plus possible de continuer les
+réunions populaires hostiles à la politique gouvernementale. Les
+orateurs faisaient défaut partout. Les uns se disaient malades, ou
+trop occupés; d'autres avouaient cyniquement qu'ils avaient changé
+d'opinion, que les idées du <i>Mercure</i> leur paraissaient sages. De
+tous ceux qui avaient l'habitude de la parole, Lamirande et Leverdier
+restaient presque seuls pour faire la lutte. Ils avaient beau se
+multiplier ils ne pouvaient pas être partout en même temps. Beaucoup
+d'assemblées convoquées par le comité national durent être
+contremandées; d'autres eurent lieu, mais tournèrent au profit des
+<i>lâcheurs</i>. Les ministres français commençaient à se montrer dans
+certaines parties de la province. Ils furent quelque peu sifflés,
+mais quinze jours auparavant on les aurait lapidés.</p>
+
+<p>Cependant, malgré ce revirement des journalistes, des orateurs
+politiques et des organisateurs d'élections, le gouvernement n'osait
+pas encore risquer la bataille suprême. Les <i>brefs</i>, attendus de jour
+en jour, ne venaient pas. Les couches profondes du peuple étaient
+encore indignées contre les ministres et fortement attachées à
+Lamirande qui inspirait une grande confiance partout où il se
+montrait. Le terrain n'était donc pas suffisamment préparé pour
+assurer la victoire aux ministres. Tant que Lamirande serait debout,
+le gouvernement ne pouvait pas compter avec certitude sur le
+triomphe. Il fallait abattre ce gêneur. Mais comment?
+
+</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XII</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Fel draconum vinum eorum, venenum aspidum insanabile.</p>
+<p>
+ Leur vin est un fiel de dragons,
+ c'est un venin d'aspics qui est incurable.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Deut</span>. XXXII, 33.</div>
+</div>
+
+<p>La science moderne a mis aux mains des scélérats des armes
+meurtrières. À la fin du dix-neuvième siècle, des explosifs violents,
+capables de fendre les montagnes, étaient très en vogue dans le monde
+des malfaiteurs. Il y a cinquante ans, les attentats par les bombes
+étaient fréquents. Mais la bombe était brutale et peu commode. Si
+elle répandait la terreur avec la mort, elle livrait fatalement
+celui qui s'en servait à la rigueur des lois ou à la fureur de la
+multitude. Au milieu de ce vingtième siècle, la bombe est passée de
+mode. On a fait des progrès dans l'art de tuer. De tout temps, sans
+doute, ont existé des poisons subtils, des ptomaïnes qui donnaient la
+mort sans laisser de traces; et de tout temps, aussi, des crimes
+nombreux doivent être attribués à ces toxiques mystérieux. Jadis,
+cependant, ces redoutables substances n'étaient à la portée que du
+petit nombre. Aujourd'hui, la science est démocratisée. La chimie est
+plus nécessaire aux peuples, selon les idées modernes, que la
+théologie; les laboratoires publics plus utiles que les églises.
+Connaître Dieu, ses lois, et ses grandeurs, les merveilles du monde
+spirituel, la destinée surnaturelle de l'homme et les moyens qu'il
+lui faut employer pour l'atteindre, connaître ces choses sublimes et
+simples à la fois, c'est un savoir démodé dont le genre humain peut
+se passer. Mais la chimie, voilà la science nécessaire à tous! Aussi,
+que voyons-nous? La bombe a disparu avec le progrès et la
+vulgarisation de la chimie. Elle est remplacée, avantageusement pour
+l'assassin, par les cultures microbiennes qui permettent de détruire
+sa victime en se cachant derrière le choléra, le typhus, la variole,
+la phtisie. On a pu même, triomphe suprême de la science, inventer
+des maladies nouvelles en croisant savamment les différentes races de
+bacilles. Quelques gouttes versées dans un breuvage donnent la mort
+la plus naturelle possible. La docte faculté peut s'étonner des
+nombreux cas sporadiques de maladies violentes qui jadis ne se
+rencontraient guère sans prendre la forme épidémique; elle peut se
+demander où est le foyer d'infection; elle peut même soupçonner
+parfois qu'un crime a été commis; mais elle ne saurait fournir à la
+justice le moindre indice qui permette à celle-ci de sévir. Un tel,
+que tel autre avait intérêt à faire disparaître, est frappé tout à
+coup d'une maladie contagieuse qui n'existait nulle part dans les
+environs. Les médecins peuvent bien concevoir des doutes, mais aux
+magistrats qui s'inquiètent ils sont bien obligés de dire: &ldquo;Cet homme
+est mort de mort naturelle&rdquo;.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Au fond d'une vaste pièce, richement meublée, moitié salon, moitié
+bureau de travail, il fut décidé, une nuit, que Lamirande, le gêneur,
+mourrait de la fièvre nouvelle qui, à cette époque, intriguait les
+médecins des deux mondes. Le Comité exécutif n'y était pas. Le maître
+seul avait pris cette détermination. Une de ses créatures fut chargée
+de mettre l'arrêt à exécution, au premier moment favorable.</p>
+
+<hr>
+
+<p>&mdash;Il faut que je me rende à Ottawa, demain, dit Lamirande un soir
+à sa femme. Une dépêche de Houghton m'y appelle pour une affaire très
+importante.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je t'accompagne, mon mari? Quelque chose me dit que tu
+seras exposé à un grand danger pendant ce voyage.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu fait un mauvais rêve? demande Lamirande en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, et je ne crois pas aux rêves; mais je crois aux
+pressentiments, ou plutôt à ces étranges avertissements que les anges
+peuvent et doivent nous donner parfois... Laisse-moi t'accompagner?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, chère Marguerite, s'il y a un malheur dans l'air, ne vaut-il
+pas mieux que tu restes afin que, s'il m'arrive quelque chose, tu
+sois laissée pour élever notre enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose d'irrésistible me dit pourtant que mon devoir est de
+t'accompagner en cette circonstance, que je pourrai, je ne sais
+comment, te protéger contre quelque danger. Veux-tu que j'aille avec
+toi... ne me refuse pas, je t'en prie?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu insistes, tu viendras, ma chère femme. Un petit voyage,
+du reste, te fera du bien et chassera ces idées noires. Car si je
+crois fermement aux anges et à leurs avertissements, je crois non
+moins fermement à l'influence naturelle du corps sur l'âme. Une
+légère indisposition est suffisante pour nous faire tout voir sous
+les couleurs les plus sombres. Oui, nous irons ensemble à Ottawa.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le voyage se fit sans le moindre accident.</p>
+
+<p>Le vague pressentiment de Marguerite s'était dissipé comme un nuage.
+En revenant à Québec, Lamirande et sa femme, avec d'autres voyageurs,
+prirent un repas à la gare des Trois-Rivières, le train étant en
+retard à cause de la neige. À peine s'étaient-ils mis à table qu'un
+jeune garçon, inconnu et pauvrement vêtu, qui se tenait près de la
+porte de la salle à manger, poussa un cri effroyable et tomba comme
+foudroyé. Tous se lèvent, instinctivement. Seul un homme assis près
+de Lamirande reste à sa place. Nul ne le remarque; nul ne le voit
+étendre rapidement la main au-dessus de la tasse de thé que l'on
+vient de mettre à côté du couvert de Lamirande. Celui-ci s'est rendu
+auprès de l'adolescent qui se tord dans d'affreuses convulsions.
+Marguerite et les autres voyageurs, ainsi que les serviteurs, l'ont
+suivi. Personne ne fait attention à l'homme resté seul à table.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà qui revient à lui déjà, fait Lamirande au bout d'un
+instant. Je n'ai jamais vu une attaque d'épilepsie, apparemment très
+grave, disparaître aussi rapidement. C'est vraiment extraordinaire.</p>
+
+<p>Puis tous se remettent à table.</p>
+
+<p>&mdash;Vois donc, on s'est trompé, dit Marguerite à son mari; on m'a donné
+le café et tu as le thé. Échangeons.</p>
+
+<p>Et Lamirande donne sa tasse à Marguerite et prend celle de sa femme.</p>
+
+<p>Ce fut le seul incident du voyage.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Encore la vaste pièce richement meublée, moitié salon, moitié
+bureau de travail. Il est nuit. Le maître tient ce monologue:</p>
+
+<p>&mdash;Une vulgaire inattention, la gaucherie d'un garçon de café l'a fait
+échapper à la mort, mais à quel prix! C'est sans doute mieux ainsi.
+Eblis a dû inspirer lui-même cette erreur. Il verra mourir sa femme
+et son art sera impuissant à la sauver. Les douleurs de la fièvre qui
+lui était destinée auraient été des jouissances àcôté des tortures
+morales qu'il va endurer. À cela s'ajoutera le désespoir de ne
+pouvoir quitter sa femme pour prendre part à la lutte. Décidément,
+c'est bien mieux ainsi! Le grand Eblis est plus avisé que ses
+serviteurs!... Mais il faut, pourtant, que cet homme néfaste soit
+abattu. Il est préférable, sans doute, qu'il ne meure pas,
+puisqu'Eblis l'a épargné. Mort, son souvenir aurait fait du mal. On
+aurait peut-être eu des soupçons sur la cause de sa maladie. Mais il
+faut que son influence soit à jamais détruite, que ses compatriotes
+cessent d'avoir confiance en lui. Ce sera cent fois plus efficace que
+sa mort.</p>
+
+<p>Ainsi se parlait à lui-même le maître, dans le silence de la
+nuit.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XIII</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Calumnia conturbat sapientem, et
+ perdet robur cordis illius.</p>
+<p>
+ La calomnie trouble le sage, et elle
+ abattra la fermeté de son c&oelig;ur.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Eccli</span>. VII, 8.</div>
+</div>
+
+<p>Redoutable puissance de la calomnie! Les ruines de l'univers, dit le
+poète latin, écraseraient le juste sans l'effrayer. Mais un mot
+perfide, un simple geste, même le silence peut, en flétrissant la
+réputation d'un homme, remplir son âme d'indicibles angoisses.</p>
+
+<p>Deux jours après le monologue du maître, la <i>Libre-Pensée</i> publia ces
+lignes:</p>
+
+<p>&ldquo;Nos lecteurs le savent, nous n'avons aucune sympathie politique pour
+le gouvernement et son chef, sir Henry Marwood. Mais celui-ci, au
+moins, est un gentilhomme qui a droit au respect. Nous combattons ses
+projets, mais c'est par conviction. Nous connaissons quelqu'un qui
+les combat uniquement par dépit. M. Lamirande le grand clérical,
+veut-il, bien nous donner quelques renseignements, très précis, qu'il
+possède à ce sujet? S'il ne veut pas, nous serons obligé de les
+donner nous-mêmes&rdquo;.</p>
+
+<p>Lamirande dédaigna cette vague insinuation. Il ne pouvait même pas
+comprendre à quoi le journal sectaire faisait allusion, tant ses
+motifs étaient purs. Leverdier eut un soupçon de ce qui allait venir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas possible! Du reste, si peu franc qu'il soit dans
+ses man&oelig;uvres politiques, sir Henry, qui est un gentilhomme, nierait
+pareille accusation si elle venait à se formuler contre moi en termes
+précis.</p>
+
+<p>&mdash;Ces gens-là peuvent faire n'importe quoi pour te ruiner.</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois un peu pessimiste.</p>
+
+<p>Leverdier ne l'était pourtant pas. Deux ou trois jours plus tard, la
+<i>Libre-Pensée</i> porta formellement son accusation. Il affirma, avec un
+grand luxe de détails, en indiquant le jour, l'heure et l'endroit où
+la conversation avait eu lieu, que Lamirande, pendant une réception
+chez sir Henry, avait dit au premier ministre qu'il donnerait son
+appui au projet ministériel, mais qu'en retour il voulait avoir la
+promesse d'une position de consul à Paris ou à Washington. Le tout
+était appuyé par la déclaration solennelle, dûment attestée devant un
+juge de paix, d'un domestique de sir Henry, nommé Duthier. La
+conversation avait eu lieu près d'une fenêtre où Duthier s'était
+retiré pour se reposer un instant. Caché par les rideaux il avait
+tout entendu sans être vu. Il avait d'abord gardé le silence, mais
+voyant la guerre injuste que M. Lamirande faisait à son bien aimé
+maître, il avait cru que c'était un véritable devoir pour lui de
+parler.</p>
+
+<p>Ce Duthier était un inconnu, arrivé depuis peu de temps au pays, on
+ne savait trop d'où. Tout d'abord, bien peu de personnes ajoutèrent
+foi à ce récit, absolument invraisemblable, vu le caractère et l'état
+de fortune de Lamirande. Celui-ci, naturellement, opposa une
+dénégation formelle à cette atroce accusation, et invita privément
+sir Henry à mettre fin à la calomnie. Au moment même où il
+s'attendait à recevoir un mot de réponse, quelle ne fut sa
+stupéfaction de lire, dans un journal d'Ottawa, le compte-rendu
+suivant d'une <i>interview</i> qu'un reporter avait eue avec le premier
+ministre:</p>
+
+<p>&ldquo;M. Lamirande ayant nié l'accusation portée contre lui par le nommé
+Duthier, domestique chez sir Henry, nous avons envoyé un représentant
+du <i>Sun</i> auprès du premier ministre pour savoir exactement à quoi
+nous en tenir à ce sujet. Voici la conversation qui a eu lieu:</p>
+
+<p>&mdash;Q. Vous avez sans doute lu, sir Henry, l'accusation portée
+par un de vos domestiques contre M. Lamirande et la dénégation
+formelle de celui-ci. Dans l'intérêt de la vérité je viens vous prier
+de vouloir bien dire au public ce qu'il en est.</p>
+
+<p>&mdash;R. Je regrette infiniment cet incident. M. Lamirande est un jeune
+homme d'un grand talent qui a bien tort de me faire la guerre, mais
+que j'admire beaucoup, tout de même.</p>
+
+<p>&mdash;Q. Vous a-t-il tenu le langage que Duthier lui prête?</p>
+
+<p>&mdash;R. Ah! ces domestiques! Duthier a eu bien tort de faire cette
+déclaration. Je regrette beaucoup cet incident. Aussi ai-je renvoyé
+immédiatement cet homme de mon service. Quand un domestique entend
+par hasard quelque chose, c'est son devoir de se taire. Des
+indiscrétions comme celle que vient de faire ce malheureux Duthier
+sont intolérables!</p>
+
+<p>&mdash;Q. Dois-je donc conclure que Duthier n'est coupable que d'une
+indiscrétion?</p>
+
+<p>&mdash;R. Vous devenez indiscret vous-même!</p>
+
+<p>&mdash;Q. Il y a donc eu conversation entre vous et M. Lamirande au sujet
+de la position de consul à Paris ou à Washington?</p>
+
+<p>&mdash;R. M. Lamirande lui-même ne nie pas qu'une telle conversation
+ait eu lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Q. Vous ne voulez pas me dire quelle était la nature de cette
+conversation?</p>
+
+<p>&mdash;R. Pensez-vous, par hasard, que je vais commettre des indiscrétions
+comme un domestique? Je vous le répète, je déplore profondément cet
+incident, et ma ferme détermination c'est de ne pas l'aggraver en m'y
+mêlant d'aucune façon. Vous pouvez clore votre interview, car, avec
+toute votre habileté, vous ne réussirez pas à me faire révéler ce qui
+a pu se passer entre M. Lamirande et moi dans une conversation tout à
+fait confidentielle. C'est inutile d'insister davantage.</p>
+
+<p>&ldquo;Là-dessus notre représentant prit congé de sir Henry.&rdquo;</p>
+
+<hr>
+
+<p>La perfidie de ces paroles atterra Lamirande. Il comprit qu'il y
+avait conspiration contre lui entre le premier ministre et le
+domestique, et que ce serait inutile d'insister auprès de sir Henry
+pour obtenir justice. Il raconta dans la <i>Nouvelle-France</i> exactement
+ce qui s'était passé entre sir Henry et lui. Il appuya son dire d'une
+déclaration de Leverdier et de Vaughan qui affirmaient que c'était
+bien là ce que Lamirande leur avait confié aussitôt après l'entrevue.
+Sir Henry se fit interroger de nouveau et nia perfidement, mais sans
+rien préciser.</p>
+
+<p>Dans la province de Québec l'opinion se partagea. Tous les hommes
+sincères, surtout ceux qui connaissaient personnellement Lamirande,
+furent convaincus que le jeune député était la victime d'une affreuse
+calomnie, et ils n'en conçurent pour lui que plus d'affection,
+d'estime et de sympathie. Cependant, tous ceux qui, pour une raison
+ou pour une autre, voulaient se remettre à la remorque des ministres,
+profitèrent de ce prétexte pour se déclarer ouvertement contre le
+chef du mouvement séparatiste. Pas un sur cent, toutefois, ne croyait
+réellement à l'accusation; mais il n'y a rien de plus intransigeant,
+de plus farouche que l'homme qui, par intérêt, fait semblant de
+croire à une calomnie. Aussi l'ardeur de ceux qui prétendaient
+ajouter foi à l'histoire de Duthier et aux habiles réticences de sir
+Henry fut-elle extraordinaire. Elle atteignit non seulement Lamirande
+lui-même, mais les principes qu'il défendait. C'était une vraie
+déroute pour la cause nationale. Les ministres virent que c'était le
+moment <i>psychologique</i>. Ils firent lancer les &ldquo;brefs&rdquo; et fixèrent les
+élections à une date aussi rapprochée que possible, dans les derniers
+jours de janvier 1946.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XIV</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Omnia excelsa tua et fluctus tui
+ super me transierunt.</p>
+<p>
+ Toutes vos eaux élevées comme des
+ montagnes, et tous vos flots ont
+ passé sur moi.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Ps</span>. XLI, 8.</div>
+</div>
+
+<p>Atrocement calomnié, accusé de vénalité, lui qui était le
+désintéressement même; soupçonné de ne combattre le gouvernement que
+par dépit, lui qui ne connaissait que des sentiments nobles, qui
+repoussait la politique ministérielle pour obéir aux inspirations du
+plus sublime patriotisme, Lamirande était accablé, submergé par un
+dégoût immense. Avec la grâce de Dieu, obtenue par la prière et la
+communion fréquente, il put éloigner de son âme la haine, le désir de
+vengeance, toute passion mauvaise; mais il ne put échapper à une
+indicible tristesse qui l'enveloppait et le pénétrait comme un épais
+et froid nuage.</p>
+
+<p>Pour comble de malheur, sa douce Marguerite tomba gravement malade,
+en proie à la fièvre mystérieuse qui, depuis plusieurs années, avait
+fait son apparition sur divers points du globe. La docte faculté
+avait réussi à lui donner un nom savant tiré du grec, et à décrire
+très minutieusement la forme et les m&oelig;urs du microbe qui en était
+l'incontestable auteur. Mais le moyen de détruire cette <i>petite vie</i>
+qui donnait la mort, elle ne l'avait pas encore trouvé. Comme ses
+confrères, dont il consulta plusieurs, Lamirande était réduit à
+l'impuissance en face de cet infiniment petit. On ne pouvait même pas
+s'imaginer où madame Lamirande avait contracté cette maladie dont il
+n'existait pas, en ce moment, un seul autre cas dans tout le Canada.</p>
+
+<p>Retenu presque jour et nuit auprès de sa femme qui empirait toujours,
+Lamirande ne peut prendre qu'une part fort restreinte à la lutte
+suprême. Leverdier se multipliait. Il avait posé sa candidature dans
+un comté voisin de Québec. Puis, parcourant les campagnes de tout le
+district, il essayait de ranimer l'ardeur des, patriotes. Il brochait
+des articles pour son journal au beau milieu des comités des
+patriotes. Il brochait des articles pour son journal au beau milieu
+des comités, électoraux, tandis que cinquante personnes parlaient à
+tue-tête autour de lui et l'interrompaient à chaque instant. Il
+écrivait une phrase, puis il fallait répondre à une question; au
+milieu d'une période, il était obligé de s'arrêter pour régler une
+dispute, ou donner une direction.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Lamirande était condamné à une inactivité relative
+qui le torturait. Malgré l'angoisse qui lui tenaillait le c&oelig;ur à la
+vue de sa bien aimée Marguerite qui s'en allait vers la tombe, il ne
+se laissa ni absorber ni dominer par la douleur. Le patriotisme
+l'emporta chez lui même sur l'amour conjugal. Il ne pouvait pas se
+résoudre à quitter sa femme pour longtemps; mais il dirigeait les
+travaux du comité central, aidait à la rédaction de la
+<i>Nouvelle-France</i> et allait parler aux assemblées convoquées à Québec
+et dans les environs. Quant à sa propre élection, il n'avait guère
+besoin de s'en occuper; car ses commettants, qui le connaissaient
+depuis des années et qui l'aimaient, lui étaient restés fidèles.
+C'était là sa seule consolation au milieu des épreuves, des déboires,
+des inquiétudes poignantes dont il était accablé.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XV</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Qui se existimat stare videat ne cadat.</p>
+<p>
+ Que celui qui croit être ferme,
+ prenne garde de ne pas tomber.</p>
+
+<div class="source">I <span class="pname">Cor</span>. X, 12.</div>
+</div>
+
+<p>Saint-Simon se présentait dans le comté de Québec, entre le candidat
+du gouvernement et celui de Lamirande, comme séparatiste, bien plus
+séparatiste que Lamirande et ses amis qu'il accusait de trahir la
+cause nationale.</p>
+
+<p>Un jour, il convoqua une assemblée des électeurs de la Jeune-Lorette
+et mit Lamirande au défi de l'y rencontrer. Celui-ci accepte le défi,
+bien que de telles rencontres, où la discussion est rarement digne,
+lui répugnent souverainement. Mais refuser de faire face à son
+accusateur, c'est compromettre les chances, déjà faibles, de son
+candidat.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours le temps avait été superbe. Le soleil brillait
+dans un ciel d'azur. Pas un souffle de vent, et le thermomètre seul
+disait qu'il y avait vingt degrés au-dessous de zéro Fahrenheit. Le
+matin de la réunion, un changement s'était opéré dans l'atmosphère.
+Le mercure était monté de dix degrés, mais le froid paraissait bien
+plus intense. L'humidité pénétrait jusqu'aux os. Le soleil s'était
+levé rouge dans un ciel blafard. Au sud-ouest un banc de nuages gris
+se montrait; tandis que du côté opposé, du redoutable nord-est, le
+vent s'était élevé, très faible d'abord, à peine perceptible, mais
+augmentant sans cesse à mesure que les nuages s'étendaient et
+s'épaississaient. Bientôt la neige commence à tomber, fine, drue,
+pénétrante. C'est un <i>crescendo</i> formidable: vent, neige, poudrerie
+prennent à chaque instant une nouvelle fureur. Les arbres, dont les
+branches sont roidies par la gelée, font entendre de sinistres
+craquements et se tordent sous les puissantes rafales.</p>
+
+<p>Malgré la tempête, l'assemblée eut lieu. Du reste, l'avant-midi les
+chemins étaient encore passables, et pour se rendre de Québec à
+Lorette on allait le vent arrière. Lamirande, absorbé par ses
+inquiétudes, ne fit pas attention aux mugissements dont l'air était
+rempli.</p>
+
+<p>La réunion fut ce qu'elle devait être: désagréable, détestable.
+Saint-Simon porta contre Lamirande toutes les accusations qui
+traînaient dans les journaux depuis quelque temps. C'était un
+ambitieux, disait-il, qui aurait voulu s'assurer une position
+brillante et qui, ne l'ayant pu obtenir, combattait le gouvernement
+par, dépit. Sur ce thème, le misérable esclave de Montarval broda
+pendant trois quarts d'heure. Lamirande lui répondit avec autant de
+dignité et de sang-froid que possible. Un certain nombre de gens
+sensés et raisonnables lui étaient sympathiques; mais du sein de
+l'assemblée beaucoup de voix s'élevaient pour l'insulter.</p>
+
+<p>Jamais Lamirande n'avait éprouvé éc&oelig;urement aussi profond qu'à la
+fin de cette réunion; jamais il n'avait senti dans son c&oelig;ur un
+sentiment aussi voisin de la haine.</p>
+
+<p>L'assemblée finie, il fallait songer au retour. Ce fut alors que
+Lamirande remarqua, pour la première fois, la violence de la tempête
+qui avait pris des proportions extraordinaires. Le froid n'était pas
+tombé, et pour retourner à Québec il fallait faire face au terrible
+<i>nord-est</i> qui asphyxiait, à la neige qui cinglait. Pour Lamirande,
+il n'y avait pas à hésiter. Absent depuis le matin, la pensée de sa
+femme mourante le torturait et l'aurait fait affronter un danger plus
+imminent encore. Il avait, du reste, un cheval vigoureux et un cocher
+prudent et sobre. Dans ces conditions, le retour à Québec était un
+voyage très pénible, mais ce n'était pas une entreprise folle.</p>
+
+<p>Ce fut, cependant, avec le pressentiment d'un malheur que les gens de
+Lorette virent Saint-Simon partir quelques minutes avant Lamirande.
+Son cheval, tout en jambes, était peu propre à lutter contre le vent,
+et l'on avait pu remarquer que le cocher du journaliste et le
+journaliste lui-même eurent recours assez copieusement à l'eau-de-vie
+sous prétexte de se prémunir contre le froid.</p>
+
+<p>La tempête augmentait toujours. La poudrerie était devenue vraiment
+terrifiante. On ne pouvait pas voir à dix pas en avant ou en arrière
+de soi. À chaque côté du chemin, dans les champs, rien qu'un vaste
+tourbillon blanc, confus, fuyant avec une rapidité vertigineuse.</p>
+
+<p>Le cocher de Lamirande, pour se garer de la neige, s'était tourné à
+gauche.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, il se fait une courte accalmie. Mais pendant cet
+instant, Lamirande a entrevu, à droite, dans le champ, un spectacle
+qui fige le sang dans ses veines: un attelage à moitié enseveli dans
+un banc de neige. Il reconnaît le cheval de Saint-Simon, et comme
+un éclair, la situation se présente à son esprit: le malheureux
+journaliste et son cocher se sont égarés; et déjà, sans doute,
+engourdis par le froid, ils sont condamnés à une mort certaine si on
+ne vient promptement à leurs secours.</p>
+
+<p>Le cocher de Lamirande, toujours tourné à gauche, n'a rien vu.</p>
+
+<p>Alors des pensées horribles traversent le cerveau de Lamirande, le
+brûlant comme des traits de feu. Il voit, dans un tableau,
+instantanément, tout le mal que cet homme néfaste a fait à la cause
+nationale, toutes ses noires calomnies, toutes ses abominables
+accusations, toutes ses criantes injustices. Il voit tout cela, et
+il se dit: c'est la justice de Dieu qui le frappe; laissons faire
+la justice de Dieu!</p>
+
+<p>Oui! cette horreur était entrée dans la pensée de Lamirande et elle
+était tout près de pénétrer dans la partie supérieure de son âme. Il
+allait succomber à la tentation, il allait commettre un crime que
+seul l&oelig;il de Dieu pouvait voir.</p>
+
+<p>Lorsque, dans deux ou trois jours, la tempête finie, on aurait
+retrouvé les cadavres de Saint-Simon et de son compagnon, qui aurait
+pu soupçonner seulement que dans une trouée de la poudrerie Lamirande
+avait vu le commencement de cette tragédie et l'avait laissée
+s'accomplir? Il fut donc penché sur le bord de l'abîme que nous
+côtoyons sans cesse et où tous nous tomberions à chaque instant si la
+grâce divine ne nous retenait: l'abîme du péché.</p>
+
+<p>Avec un cri d'effroi et d'horreur à la pensée de l'épouvantable chute
+qu'il allait faire, il se ressaisit. La lutte, en réalité, n'avait
+duré qu'un instant, le temps de faire quelques pas. Il arrêta son
+cocher et lui fit part de ce qu'il venait de voir. Heureusement, une
+maison était proche. Ils obtiennent du secours; puis, avec
+précaution, pour ne pas s'égarer à leur tour, ils se dirigent vers
+l'endroit où Lamirande a entrevu les victimes de la tempête. Ils les
+trouvent enfin. Les malheureux ayant perdu leur robe de traîneau,
+n'ont rien pour se mettre à l'abri du froid. Complètement
+désorientés, épuisés par leurs efforts désespérés pour dégager leur
+cheval et pour se faire entendre, ils sont déjà à moitié plongés dans
+le fatal sommeil, avant-coureur de la mort.</p>
+
+<p>Avec grand-peine on peut les ramener à la maison. Lamirande leur
+donne les premiers soins que réclame leur état, puis continue sa
+route, remerciant humblement Dieu de l'avoir préservé de l'abîme.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XVI</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Quoniam melior est misericordia
+ tua super vites.</p>
+<p>
+ Car votre miséricorde est
+ préférable à toutes les vies.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Ps</span>. LXII, 4.</div>
+</div>
+
+<p>Les élections sont terminées. C'est un vrai désastre pour la cause
+nationale. Les ministres triomphent sur toute la ligne,
+particulièrement dans la province de Québec. Houghton est plus
+heureux dans la province d'Ontario. Son groupe revient plus nombreux
+qu'avant la dissolution. C'est le Canada français qui, trompé,
+dévoyé, donne au gouvernement la plus forte majorité, à ce
+gouvernement qui médite la ruine de l'Église et de la nationalité
+française! Lamirande est élu avec Leverdier et un petit nombre
+d'adhérents; mais la masse de la députation française se compose de
+partisans du cabinet. Saint-Simon est parmi les vainqueurs, grâce à
+l'or de Montarval qui, en secret, a soutenu cette candidature en
+apparence ultra-séparatiste.</p>
+
+<p>Lamirande voit s'écrouler en même temps ses espérances de patriote et
+son bonheur domestique. Sa femme se meurt: la cruelle maladie a fait
+son &oelig;uvre. Douce, résignée, elle s'en va comme elle a vécu, en
+Parfaite chrétienne; ce qui ne veut pas dire en indifférente. Jeune
+encore, elle tient naturellement à la vie. Elle lutte contre la mort
+qui s'avance. Aimée et aimante, l'idée de la séparation d'avec son
+mari et son enfant l'épouvante. Mais elle répète avec le Sauveur au
+jardin des Oliviers: &ldquo;Mon Dieu, si vous ne voulez pas que ce calice
+s'éloigne de moi, que Votre volonté soit faite et non la mienne!&rdquo;</p>
+
+<p>Pour Lamirande, il ne peut pas accepter la coupe d'amertume. Il
+quitte la chambre de sa femme et s'en va dans une pièce voisine se
+jeter à genoux devant une statue de son saint Patron, et là, il
+répand son âme dans une prière suprême, dans une supplication
+déchirante: &ldquo;Grand saint Joseph, répète-t-il sans cesse vous pouvez
+m'obtenir de Celui dont vous avez été le père nourricier la vie de ma
+femme. Obtenez-moi cette grâce, je vous en conjure. Dieu a permis la
+destruction de mes rêves politiques, des projets de grandeur que
+j'avais formés pour ma patrie. Mais Il ne voudra pas m'accabler tout
+à fait! Saint Joseph, sauvez ma femme!&rdquo;</p>
+
+<p>Il priait ainsi depuis une demi-heure, les yeux fixés sur la statue.
+Tout à coup, il s'estime en proie à une hallucination. La douleur, se
+dit-il, me trouble le cerveau. Car voilà que la statue s'anime. Ce
+n'est plus un marbre blanc et froid qui est là devant lui, c'est un
+homme bien vivant. Le lis qu'il tient à la main est une vraie fleur.
+Et saint Joseph parle:</p>
+
+<p>&mdash;Joseph, si vous insistez sur la grâce temporelle que vous demandez,
+elle vous sera certainement accordée. Votre femme vivra. Si au
+contraire, vous laissez tout à la volonté de Dieu, le sacrifice que
+vous ferez de votre bonheur domestique sera récompensé par le
+triomphe de notre patrie. Vous serez exaucé selon votre prière. Et
+afin que vous sachiez que ceci n'est pas une illusion de vos sens,
+voici!&rdquo;</p>
+
+<p>Et saint Joseph, détachant une feuille de sa fleur de lis la met dans
+la main tremblante de Lamirande.</p>
+
+<p>Puis le marbre reprend la place de l'homme vivant, le lis redevient
+pierre, comme auparavant, mais il y manque une feuille.</p>
+
+<p>Tout bouleversé, Lamirande se précipite dans la chambre de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te parlait tout à l'heure? lui demande Marguerite. C'était une
+voix étrange, une voix céleste... Qu'as-tu donc, mon mari?</p>
+
+<p>Lamirande, se jetant à genoux à côté du lit, et prenant sa femme
+doucement dans ses bras, lui raconte tout ce qui s'est passé.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas un rêve, dit-il, voici la feuille de lis que saint
+Joseph m'a donnée.</p>
+
+<p>&mdash;Marguerite! continue-t-il, tu vivras. Car tu veux vivre, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais vivre, Joseph, car Dieu seul sait combien j'ai été
+heureuse avec toi; mais si c'est la volonté du ciel que je meure....</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la volonté de Dieu que tu meures, puisqu'il a fait un
+miracle pour me dire que tu vivras.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je vis, la patrie mourra!</p>
+
+<p>&mdash;Saint Joseph n'a pas dit cela.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne t'a promis le triomphe de la patrie qu'à la condition que tu
+fasses le sacrifice de ton bonheur....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pourrai jamais demander que tu meures, ma femme, ma vie!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne pourrais-tu pas demander que la volonté de Dieu se fasse?</p>
+
+<p>Lamirande garde le silence.</p>
+
+<p>Marguerite rassemblant, pour un suprême effort, les derniers restes
+de sa vitalité, poursuit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon mari, faisons ce sacrifice pour l'amour de la patrie. Tu
+as travaillé longtemps pour elle, mais tous tes efforts, tous les
+efforts de tes amis ont été vains. Et voici qu'au moment où tout
+paraît perdu, Dieu te promet de tout sauver si nous voulons tous deux
+lui offrir le sacrifice de quelques années de bonheur. C'est un dur
+sacrifice, mais faisons-le généreusement. Il ne s'agit pas seulement
+de la prospérité et de la grandeur matérielle du pays, mais aussi du
+salut des âmes pendant des siècles peut-être. Car si les sociétés
+secrètes triomphent, c'est la ruine de la religion. C'est cette
+pensée qui t'a soutenu dans les pénibles luttes de ces dernières
+semaines. C'est cette pensée qui me soutient maintenant. Pense donc,
+quel bien en retour de quelques années d'une pauvre vie! Ce n'est pas
+souvent que, par sa mort, une femme peut sauver la patrie....</p>
+
+<p>Marguerite dut lutter encore avec son mari, car la mort paraissait
+plus redoutable à lui qui devait rester qu'à elle qui s'en allait.
+Perdre sa femme! Voir sa bien-aimée devenir &ldquo;ce je ne sais quoi qui
+n'a de nom dans aucune langue&rdquo;; la conduire au tombeau; la confier
+aux vers et à la corruption, lorsqu'il pouvait la garder encore
+longtemps auprès de lui, c'était affreux. Cette pensée lui causait
+une agonie mortelle.</p>
+
+<p>Enfin, la grâce divine et les prières de Marguerite l'emportèrent sur
+les répugnances de la nature humaine. Avec sa femme il fit
+sincèrement cette prière: &ldquo;Seigneur Jésus! qu'il soit fait selon
+votre volonté et non selon la nôtre. Ou plutôt faites que notre
+volonté soit conforme à la vôtre&rdquo;.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La cruelle maladie suit son cours.</p>
+
+<p>Le lendemain, sur le soir, Lamirande, voyant que la fin approchait,
+fit venir le père Grandmont. Leverdier et sa s&oelig;ur Hélène étaient
+auprès de la mourante depuis le matin. Marguerite reçut les derniers
+sacrements en pleine connaissance et avec une ferveur angélique.
+Elle fit ses adieux, simples et touchants, à son mari et à sa fille,
+à sa s&oelig;ur et à son frère adoptifs, au père Grandmont. Elle baissa
+ensuite rapidement et sembla ne plus rien voir ni entendre. Lamirande
+croyait qu'elle ne sortirait de ce coma que pour se réveiller dans
+l'éternité. Tout à coup elle fit signe à son mari qu'elle voulait lui
+parler. Il se pencha tendrement sur elle. Tout bas, elle lui dit:
+&ldquo;Hélène t'a toujours aimé. Sans m'oublier, rends-la heureuse. Adieu!
+Au ciel!&rdquo;</p>
+
+<p>Puis, recommandant son âme à Dieu, elle rendit doucement le dernier
+soupir.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Cette nuit-là, Hélène pria et pleura longtemps auprès du corps de
+Marguerite.</p>
+
+<p>Des pensées tumultueuses envahirent son âme et l'effrayèrent. Des
+désirs qu'elle avait su repousser, qu'elle croyait à jamais éteints,
+se réveillèrent soudain en elle et la troublèrent. Elle aurait
+désiré n'éprouver que de la douleur, et un autre sentiment, qu'elle
+n'osait nommer, se mêlait à son chagrin, l'absorbait. Elle pleurait,
+mais ses larmes, qu'elle aurait voulues amères et brûlantes, étaient
+douces. Elle désirait ne demander au ciel que le repos de l'âme de
+Marguerite et le courage pour Joseph, et c'était pour elle-même
+qu'elle priait. &ldquo;Seigneur, disait-elle, vous m'avez accordé la
+grâce de vaincre mon c&oelig;ur pendant quinze ans, soutenez-moi dans
+cette heure suprême. Je puis penser à lui maintenant sans crime, sans
+injustice envers celle que j'aimais comme une s&oelig;ur et qui est sans
+doute auprès de Vous. S'il est possible que je sois enfin heureuse
+après tant d'années de souffrance, faites-moi cette grâce, ô mon
+Dieu! Et s'il ne doit pas en être ainsi, aidez-moi à souffrir
+encore et à Vous bénir toujours.&rdquo;</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XVII</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Cogitationes me&aelig; dissipat&aelig; sunt,
+ torquentes cor meum.</p>
+<p>
+ Toutes mes pensées ayant été renversées,
+ elles ne servent plus qu'à me déchirer le c&oelig;ur.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Job</span>. XVII, II.</div>
+</div>
+
+<p>Aussi longtemps qu'il put voir les traits de sa femme que la mort
+avait en quelque sorte divinisés, Lamirande se sentit calme et fort.
+À léglise, pendant le service, il versa d'abondantes larmes, mais le
+chant sublime de la messe de <i>Requiem</i> éleva son âme au-dessus des
+amertumes de la terre et l'introduisit dans les joies et le repos de
+l'éternité. Ce fut au retour du cimetière, quand il rentra dans sa
+maison où il avait connu tant de bonheur, vide maintenant, désolée à
+tout jamais, ce fut en ce moment qu'une tristesse toute humaine
+s'abattit sur lui. Le ciel qu'il avait entrevu, où son âme semblait
+pénétrer en quelque sorte, à la suite de l'âme de Marguerite, se
+ferma sur lui et le repoussa. Il ne voyait plus que cette vallée de
+larmes, et le chemin qu'il lui restait à parcourir paraissait
+interminable.</p>
+
+<p>Les s&oelig;urs du couvent de Beauvoir étaient venues chercher la petite
+Marie, croyant bien faire, mais elles avaient enlevé de la maison le
+dernier rayon de lumière qui naguère encore l'illuminait si
+gracieusement.</p>
+
+<p>Malgré les efforts de Leverdier, une sorte de désespoir s'empara de
+Lamirande. Il regrettait presque son sacrifice. Il se disait: j'ai
+été présomptueux; j'ai, par orgueil, voulu faire un acte d'héroïsme
+sans y être appelé, sans avoir la grâce nécessaire. Seuls les saints
+ont le droit d'entreprendre les choses sublimes; eux seuls ont la
+vocation de quitter le terrain des vertus ordinaires pour se livrer
+aux renoncements surhumains. Pour moi, j'aurais dû humblement choisir
+la voie moins parfaite mais plus sûre qui m'était offerte; j'aurais
+dû demander la vie de ma femme, puisque Dieu avait daigné exaucer ma
+prière.</p>
+
+<p>Puis le doute l'envahissait. Au lieu d'être un miracle, cette
+apparition de saint Joseph n'était peut-être qu'un prestige
+diabolique. Ce ne pouvait être une simple hallucination, puisqu'il
+avait toujours la preuve matérielle de la réalité objective de la
+vision: la feuille de lis qui s'adaptait parfaitement au lis brisé de
+la statue. Mais le tentateur avait peut-être voulu lui tendre un
+piège en lui proposant un sacrifice qu'il avait accepté par orgueil
+plutôt que par amour de Dieu, afin de pouvoir se dire: voyez comme je
+suis fort, je puis renoncer à ce qui m'est le plus cher au monde!</p>
+
+<p>Ensuite, un autre genre de doute survenait. Ce n'était plus le démon
+qui l'avait tenté et trompé. Il était bien convaincu que l'apparition
+était céleste; mais qu'à cause de ses résistances, à cause de ses
+répugnances à accepter le sacrifice, il en avait perdu tout le
+mérite; que la mort de sa femme serait inutile pour le pays.
+Humainement, tout était perdu. Dieu aurait sans doute fait un miracle
+pour tout sauver, puisqu'Il l'avait promis, mais c'était à la
+condition que l'épreuve fût courageusement acceptée. J'ai mal
+accueilli cette épreuve, se disait Lamirande, j'ai mal fait mon
+sacrifice. Dieu est donc dégagé de sa promesse. Ma femme est morte et
+mon pays va mourir!</p>
+
+<p>Toutes ces pensées amères le jettent dans un pro fond abattement. Il
+ne peut se résoudre à ouvrir son c&oelig;ur à Leverdier, lui parler du
+miracle. Il lui semble que son ami le blâmera comme il se blâme
+lui-même, doutera comme il doute. Voulant s'épargner cette nouvelle
+souffrance, il se tait.</p>
+
+<p>Cette douleur sombre, sans larmes, sans épanchement du c&oelig;ur,
+inquiète Leverdier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit-il, il faut que tu fasses un effort pour secouer cette
+tristesse noire qui n'est pas du ciel. Viens avec moi, je vais te
+conduire à Manrèse. Tu y passeras une journée ou deux avec le père
+Grandmont.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, dit Lamirande. Allons!</p>
+
+<p>Et les deux amis se dirigent vers le chemin Sainte-Foye où plus de
+quinze années auparavant Lamirande avait, pour la première fois,
+parlé de son bonheur à son jeune ami. C'était alors le printemps; les
+oiseaux chantaient les louanges du Seigneur, la campagne était belle
+et le ciel souriait. Maintenant, c'est le triste hiver; plus de
+verdure, plus de chants; mais des arbres mornes, dépouillés, sous un
+firmament gris et froid.</p>
+
+<p>Leverdier conduit son ami jusqu'à la porte de la maison de retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, lui dit-il, que saint Ignace te console et te communique
+son courage.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! mon ami, merci!</p>
+
+<hr>
+
+<p>Lamirande monta à la chambre du père Grandmont, chambre dont il
+connaissait bien le chemin. Le vénérable prêtre lui ouvrit les bras.
+Lamirande s'y jeta comme un enfant et raconta au ministre de
+Jésus-Christ tout ce qui s'était passé; toutes ses tentations, toutes
+ses défaillances.</p>
+
+<p>Ils passèrent ensemble une partie de la nuit devant le saint
+sacrement, dans la petite chapelle intérieure de la maison, abîmés
+dans la méditation sur le néant de la vie.</p>
+
+<p>De bonne heure, le père dit sa messe. Lamirande la servit et reçut le
+Pain céleste qui chassa de son âme les doutes, comme le soleil
+dissipe les brouillards de la nuit. Le calme et la confiance en Dieu
+étaient revenus, mais Lamirande se défiait toujours de lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit-il, je suis trop faible pour continuer l&oelig;uvre que
+j'ai entreprise. Vous me dites que mon sacrifice, tout mal fait qu'il
+a été, sera accepté et que Dieu enverra, en retour, quelque secours
+inattendu à la patrie. Je le crois. Mais mon rôle est maintenant
+rempli. Je puis me retirer quelque part où, ne cherchant à pratiquer
+que des vertus ordinaires, je serai moins exposé à tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, mon enfant, pas encore, dit en souriant doucement le
+bon religieux. Votre rôle n'est pas accompli, loin de là. Restez dans
+la politique, c'est-à-dire à votre poste, et attendez patiemment que
+Dieu réponde à votre sacrifice comme Il l'a promis et comme Il le
+fera, très certainement. Ces faiblesses humaines que vous déplorez,
+en les exagérant peut-être un peu, sont une grande grâce. Elles vous
+tiennent dans l'humilité, sans laquelle il est impossible de plaire à
+Dieu. Songez à saint Paul qui avait été ravi au troisième ciel, et
+qui nous dit: &ldquo;De peur que la grandeur de mes révélations ne me
+causât de l'orgueil, Dieu a permis que je ressentisse dans ma chair
+un aiguillon, qui est l'ange de Satan, pour me donner des soufflets&rdquo;.
+Je vous trouverais bien à plaindre et bien exposé, mon enfant, si
+vous étiez exempt de toute faiblesse, si vous ne craigniez de tomber
+à chaque instant: vous seriez une proie facile au démon de l'orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon père, non seulement je crains de tomber, je tombe
+effectivement!</p>
+
+<p>&mdash;Et quand même cela serait! Relevez-vous, voilà tout. Si, pour vous
+rendre chez vous, vous étiez obligé de parcourir un chemin tout
+rempli de trous et parsemé de cailloux, la crainte, la certitude même
+de faire quelques chutes, de vous meurtrir les genoux et les mains,
+cette certitude, dis-je, ne vous détournerait pas d'entreprendre le
+trajet. Tomber, cela fait mal, cela humilie; niais cela n'empêche pas
+d'arriver au but, pourvu qu'on se relève.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour se relever, il faut la grâce....</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, et cette grâce est toujours accordée à qui la demande
+sincèrement. Si beaucoup restent par terre, c'est qu'ils aiment mieux
+être couchés que debout. Ils demandent peut-être à Dieu la grâce de
+se relever, mais c'est une demande qu'ils ne désirent pas réellement
+voir exaucée. Aimant la fange, ou la poussière, ou le gazon fleuri où
+ils sont tombés, ils veulent secrètement y rester, plutôt que de
+continuer leur pénible voyage. Tout en demandant à Dieu du bout des
+lèvres la grâce de se relever, ils seraient désolés si Dieu les
+relevait de force. Mais Dieu, qui voit dans le secret, ne les relève
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon père, je resterai à mon poste aussi longtemps que vous
+ne me direz pas que ma tâche dans le monde politique est achevée.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! En effet, je vous dirai quand vous pourrez vous en
+aller. Ce ne sera pas de sitôt, je m'imagine, car il reste beaucoup à
+faire. Peut-être même Dieu vous demandera-t-il quelque nouveau
+sacrifice avant que tout soit terminé.</p>
+
+<p>&mdash;Avec sa grâce je le ferai!</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XVIII</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Ergo cujus vult miseretur.</p>
+<p>
+ Il est donc vrai qu'il fait miséricorde
+ à qui il lui plaît.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Rom</span>. IX, 18.</div>
+</div>
+
+<p>La rentrée des chambres est fixée au 15 février 1946.</p>
+
+<p>Ce jour-là, vers cinq heures du soir, il y avait conciliabule dans
+les bureaux de rédaction de la <i>Libre-Pensée</i>, à Montréal. Montarval
+y était avec le rédacteur en chef du journal, Ducoudray, et quelques
+autres radicaux bien connus de la métropole. Il est à peine
+nécessaire de dire que le collègue de sir Henry, membre du cabinet
+conservateur, n'était pas entré dans les bureaux de la feuille impie
+par la porte ordinaire, mais par un passage secret communiquant avec
+une boutique de perruquier tenue par un affidé de la secte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'écria Montarval, nous triomphons nous avons une majorité
+ministérielle écrasante. Nous présenterons de nouveau le même projet,
+avec quelques modifications insignifiantes dans la forme, afin de
+faire croire aux députés de la province de Québec qu'ils ont obtenu
+quelques concessions. Quant au fond, il restera ce qu'il était. J'ai
+même trouvé le moyen de l'améliorer quelque peu, chose que je ne
+croyais pas possible. Il sera voté, et dans dix ans tout sera entre
+nos mains.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fait Ducoudray, tout a marché selon tes plans et nos désirs.
+Dieu sait....</p>
+
+<p>&mdash;Encore cette expression!</p>
+
+<p>&mdash;Un simple effet de l'habitude, mon cher ministre!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que ta première éducation a été tout imprégnée de
+superstitions chrétiennes. Pourvu que cela ne te joue pas quelque
+mauvais tour! Qu'est-ce que tu allais dire?</p>
+
+<p>&mdash;J'allais dire que les élections ont dû coûter affreusement cher.
+J'espère que toi et sir Henry avez arrangé les choses pour que cela
+ne paraisse pas trop dans les comptes publics. Un scandale financier
+au commencement du nouveau régime serait fort ennuyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Que cela ne t'inquiète pas. Je mets Lamirande, Houghton et leur
+poignée de fanatiques au défi de trouver la moindre irrégularité dans
+la caisse publique.</p>
+
+<p>&mdash;À propos de Lamirande, reprend le journaliste, c'est notre ennemi,
+et il fallait l'abattre, l'écraser; mais si nous avions pu nous
+exempter d'avoir recours à cette histoire inventée sur son compte....
+Était-ce bien nécessaire?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne fallait négliger aucun moyen. Aurais-tu ce que les prêtres
+appellent des remords de conscience, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de remords, parce que ma conscience a usé toutes ses
+dents, il y a bien longtemps; mais les coups comme celui-là, quand
+ils ne sont pas absolument nécessaires, m'ennuient, méc&oelig;urent... je
+ne sais quoi....</p>
+
+<p>Et le journaliste se leva et arpenta le bureau, le visage assombri.</p>
+
+<p>&mdash;Un cas de spleen bien accentué, fait l'un des assistants, causé par
+une mauvaise digestion. Une pilule du docteur Cohen après chaque
+repas pendant trois jours, voilà ce quil te faut.</p>
+
+<p>Ducoudray ne répondit rien. Il continuait toujours à marcher de long
+en large, troublé et agité.</p>
+
+<p>Montarval le regarda pendant quelques instants avec une fixité
+sinistre. Une lueur d'enfer passa dans ses yeux. Puis il se leva et
+gagna en silence le couloir secret. En passant par la boutique du
+perruquier, il glissa quelques mots tout bas à l'oreille de l'affidé.
+Celui-ci fît un signe dassentiment, tout en pâlissant.</p>
+
+<p>Les autres visiteurs étant bientôt partis après Montarval, Ducoudray
+se trouva seul. Le dernier sorti, il ferma la porte à clé et alla
+s'affaisser dans un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je donc? se dit-il. Est-ce seulement une mauvaise digestion,
+ou sont-ce réellement des remords? Il me semblait que depuis des
+années j'avais étouffé ce que les chrétiens appellent les cris de la
+conscience. Et cependant j'entends parfois une faible voix qui vient
+je ne sais d'où et qui me dit: Tu es un misérable! Est-ce la voix de
+ce qu'on appelle la conscience? Serait-ce la voix de ma mère?... J'ai
+rêvé encore d'elle, la nuit dernière.... Son âme peut-elle venir me
+parler?... L'âme existe-t-elle seulement?... Il me semblait que
+j'étais tout petit enfant, que j'étais à genoux devant ma mère et
+qu'elle me montrait à prier. Je crois que je pourrais répéter les
+paroles qu'elle me faisait dire: &ldquo;Je vous salue, Marie, pleine de
+grâce&rdquo;... Non je ne puis pas continuer....</p>
+
+<p>Longtemps il resta plongé dans une arrière rêverie. Puis, se levant
+brusquement: Il faut secouer cette torpeur, se dit-il, chasser ces
+idées.... C'est trop tard pour moi de revenir sur mes pas. Je suis
+allé trop loin dans le mal.... Voilà que ça revient! Le mal! Mais
+enfin, qu'est-ce que le mal? qu'est-ce que le bien? Décidément,
+il me faut quelque distraction.... J'y pense! C'est ce soir que le
+fameux père Grandmont commence ce qu'ils appellent une retraite, à
+Longueuil. Il paraît que le vieux dit des choses bien drôles. Si j'y
+allais! Cela changerait mes idées et me donnerait peut-être le sujet
+d'un joli article pour demain. Rire un peu des jésuites, ça prend
+toujours.</p>
+
+<p>Puis il sortit, et passa devant la boutique du perruquier. Il ne
+remarqua pas un homme qui en sortit presque au même moment; un homme
+qui portait de grandes lunettes noires et qui avait le collet de son
+paletot relevé jusqu'aux oreilles; un homme qui craignait le froid,
+sans doute. L'homme aux lunettes suivit Ducoudray. Celui-ci entra
+dans un restaurant et se fit servir un repas. Ensuite il continua son
+chemin vers Longueuil. Il ne regardait pas derrière lui; mais
+l'eût-il fait qu'il n'eût rien vu d'étrange: un homme qui marchait à
+quelques pas derrière lui, le visage à l'abri du vent, les yeux
+protégés contre l'éclat de la neige et de la lumière électrique.</p>
+
+<p>Rendu rue Notre-Dame, Ducoudray prit un traîneau de place et donna
+ordre au cocher de traverser à Longueuil.</p>
+
+<p>La nuit était belle et froide, une de ces nuits presque aussi claires
+que le jour, si fréquentes au Canada dans les mois d'hiver. La lune,
+qui avait éteint la plupart des étoiles, versait des flots de lumière
+argentée sur le &ldquo;pont&rdquo; de glace qui couvrait le fleuve géant. La
+neige reflétait cette lumière en y ajoutant un éclat particulier qui
+permettait de lire facilement, mais qui pouvait aussi fatiguer des
+yeux faibles. Ducoudray avait la vue forte et jouissait de cette
+splendide illumination. Dans un traîneau de place qui suivait le
+sien, à un arpent de distance, il y avait un homme qui ne pouvait pas
+endurer cet éblouissement.</p>
+
+<p>Le plus profond silence régnait sur le fleuve, rompu seulement par le
+tintement des grelots des deux chevaux. Mais Ducoudray n'entendait ni
+les grelots du cheval qui traînait sa voiture ni ceux du cheval qui
+suivait. Il était à cent lieues de Montréal, et à trente années de
+l'an de grâce 1946. Il était dans le paisible village en bas de
+Québec, bien loin en bas, où il avait passé les années de sa
+jeunesse, et il n'avait que sept ans. Il était aux genoux de sa mère
+qui lui faisait faire sa prière du soir. De l'humble mansarde où il
+priait, l&oelig;il découvrait l'immense étendue du fleuve, large de sept
+lieues, et les montagnes bleues du nord. Il revoyait ce, paysage
+grandiose et triste, tantôt éclairé par les pâles rayons de la lune,
+tantôt baigné par les feux du soleil couchant. Il respirait de
+nouveau les fortes odeurs <i>du salin </i>, il jouait encore sur la grève
+couverte de galets et de varechs et que le <i>baissant</i> avait mis à
+sec. Puis <i>le montant</i> venait couvrir d'abord les rochers au large,
+puis envahissait tout jusqu'au chemin, mettant à flot la vieille
+chaloupe.</p>
+
+<p>Tout ce lointain passé lui revenait ce soir pendant qu'il cheminait
+rapidement vers Longueuil. La pensée de sa mère, morte lorsqu'il
+n'avait que huit ans, le hantait; sa mère qu'il avait tant aimée, qui
+avait veillé sur son berceau, lui avait appris à bégayer les noms de
+Jésus, de Marie et de Joseph, noms hélas! que depuis vingt ans il
+n'avait plus prononcés que pour les blasphémer. Jamais il n'avait été
+travaillé et tourmenté comme il l'est ce soir. Jamais la vie qu'il
+menait, vie de haine, de passion, vie de volupté et de luttes féroces
+contre les croyances de son enfance, jamais sa vie de sectaire ne lui
+avait inspiré ce sentiment profond de dégoût et de terreur qu'il
+éprouve en ce moment. Il croyait avoir effacé en lui tout vestige de
+foi, à force de fouler aux pieds toutes les lois de Dieu, à force de
+s'enfoncer de plus en plus dans la fange et l'impiété. En effet,
+pendant des années, il avait joui de cette épouvantable tranquillité
+qui remplace dans l'âme la grâce du remords. Et voici que depuis
+quelques jours cette tranquillité est disparue. Du moment qu'il n'est
+pas activement employé, sa pensée retourne à trente années en arrière
+et le transporte au village natal, à léglise où il fut baptisé et fit
+sa première communion, à la modeste chambre où il priait, le soir,
+sous le regard de sa mère.</p>
+
+<p>Tout un régiment l'aurait suivi sur le pont de glace ce soir-là qu'il
+n'en aurait fait aucun cas.</p>
+
+<p>Les cloches de la belle église de Longueuil, appelant les fidèles aux
+exercices de la retraite, le tirent de sa rêverie. Arrivé bientôt au
+village, il saute en bas de sa voiture, donne instruction au cocher
+de l'attendre et pénètre dans le temple. &ldquo;Pourvu, pense-t-il, que ce
+jésuite puisse dire quelque chose de bien rococo, de bien moyen âge!&rdquo;
+Et il va prendre une place que le bedeau, voyant qu'il est étranger,
+lui offre. Un autre étranger entre aussitôt après. Le bedeau veut le
+mettre à côté de Ducoudray, mais il préfère rester à l'ombre d'une
+colonne. La lumière lui fatigue la vue, dit-il. Malgré le mauvais
+état de ses yeux, il les tient fixés sur Ducoudray.</p>
+
+<p>Le sermon fut simple et éloquent. Chez le père Grandmont, c'était le
+c&oelig;ur qui parlait. Il aimait Dieu, il aimait les âmes; et ces deux
+amours donnaient à ses discours une force et une chaleur qui
+n'avaient guère besoin des ornements de la rhétorique pour vaincre et
+fondre les c&oelig;urs. Dans un autre temps, Ducoudray aurait probablement
+noté quelques expressions d'une forme un peu naïve et qu'en torturant
+convenablement il aurait pu faire servir de thème à ses railleries.
+Mais ce <i>soir</i> il n'est pas en veine de se moquer. Il est grave,
+recueilli et les paroles du prêtre l'impressionnent douloureusement
+au lieu de l'amuser.</p>
+
+<p>Le prédicateur, selon l'habitude des fils de saint Ignace, parle des
+deux étendards, l'étendard de Jésus-Christ et l'étendard de Satan,
+sous l'un desquels tout homme doit nécessairement se ranger.
+Impossible de rester neutre entre les deux années, simple spectateur
+du combat; il faut être d'un côté ou de l'autre; ou marcher vers le
+ciel sous le drapeau de Jésus-Christ, ou vers l'enfer sous le drapeau
+de Lucifer. Il n'y a que deux cités, la cité du bien et la cité du
+mal. La première renferme tous ceux qui ont la grâce sanctifiante; la
+seconde, tous ceux qui n'ont pas cette grâce. Il n'y a pas d'état
+intermédiaire. Il faut être ou l'ami ou l'ennemi de Dieu. Personne ne
+peut être indifférent à son égard, comme Lui n'est indifférent à
+l'égard de personne. Il n'y a que deux chemins, l'un large, facile,
+qui descend en pente douce, au milieu des fleurs, où l'on ne
+rencontre point d'obstacles, point de contradictions, où l'on marche
+sans fatigue, entouré de délices et de voluptés; l'autre, étroit,
+rude, montueux, difficile, où l'on n'avance qu'avec peine et misère,
+tombant souvent, se blessant souvent aux aspérités du sol. Inutile de
+chercher une troisième route à travers la vie, il n'y en a pas,
+puisque pour l'homme il n'y a que deux éternités, une éternité de
+bonheur à laquelle conduit la voie étroite, une éternité de malheur à
+laquelle aboutit la voie large et facile.</p>
+
+<p>Pendant plus d'une demi-heure le père Grandmont développe ces fortes
+et salutaires pensées, et Ducoudray l'écoute de plus en plus grave et
+recueilli, la tête penchée sur sa poitrine. Du coin obscur où il se
+tient, l'étranger aux lunettes sombres ne perd pas le moindre
+mouvement que fait le journaliste.</p>
+
+<p>Le père Grandmont paraissait avoir fini son sermon; il se préparait
+même à descendre de la chaire, tout à coup, se retournant vivement
+vers l'auditoire, la figure illuminée par une subite inspiration, il
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mes frères, s'il y a parmi vous quelqu'un qui gémit sous le poids
+d'une montagne de crimes, quelqu'un dont l'âme est couverte d'une
+véritable lèpre de péchés, quelqu'un qui, pendant des années et des
+années, a outragé Dieu et ses lois, l'Église et ses lois, la nature
+humaine et ses lois, quelqu'un qui, à la vue de la fange où il s'est
+vautré, est saisi d'une terreur voisine du désespoir, que celui-là ne
+perde pas courage! Qu'il porte ses regards vers le divin Crucifié,
+qu'il songe qu'une seule goutte de ce sang d'un Dieu peut effacer
+toutes les iniquités du monde. Qu'il déteste ses péchés, mais qu'il
+ne désespère pas. Le repentir, un repentir sincère, peut le rendre
+aussi agréable à Dieu qu'il était au jour de son baptême, au jour de
+sa première communion. S'il lui semble que tant de crimes demandent
+quelque grande expiation, qu'il fasse généreusement le sacrifice de
+sa vie, s'il faut la sacrifier, pour réparer le mal qu'il a fait.</p>
+
+<p>Qu'il soit assuré qu'ainsi, par les mérites infinis de Jésus-Christ,
+il peut devenir un grand saint de grand pécheur qu'il était. Mes
+frères, pendant la bénédiction du très saint sacrement, priez tous
+avec ferveur pour que, s'il y a parmi vous quelqu'un ainsi accablé,
+il reçoive de l'hostie sainte, par l'intercession de Marie, Refuge
+des pécheurs, la grâce de secouer le joug de Satan.</p>
+
+<p>Puis le prédicateur quitte la chaire. Le salut commence et tous se
+mettent à genoux. Pour la première fois depuis vingt ans, Ducoudray,
+l'âme bouleversée, s'agenouille, lui aussi.</p>
+
+<p>Qui pourrait décrire la lutte formidable qui se livre alors dans ce
+c&oelig;ur longtemps l'esclave du démon. Quelques jours auparavant, il
+avait reçu une première grâce, la grâce du dégoût: la vie qu'il
+menait ne lui inspirait plus aucune satisfaction. Mais ce n'était pas
+le repentir, ce n'était pas un mouvement surnaturel. Les paroles du
+prêtre, surtout les dernières qui, il le sentait, avaient été
+inspirées au prédicateur expressément pour lui, avaient fait naître
+dans son âme de nouvelles pensées, des sentiments inconnus. Le dégoût
+qu'il éprouvait depuis quelque temps changeait de caractère, se
+spiritualisait. Ce n'était plus un ennui vague, un malaise
+indéfinissable, mais une véritable horreur. Et à cette horreur se
+mêlait l'amour de Dieu, de ce Dieu qu'il avait tant offensé. Ô! se
+disait-il, si je pouvais réparer tout le mal que j'ai fait, me
+débarrasser de ce fardeau qui m'écrase, si je pouvais sortir des
+griffes de Satan et me jeter dans les bras de Jésus-Christ, que je
+serais heureux!</p>
+
+<p>Que de pauvres âmes tiennent ce langage! que de misérables pécheurs
+<i>voudraient</i> sortir de l'état affreux où ils se trouvent, mais qui ne
+parviennent pas à dire: <i>je veux.</i> Une fausse honte les retient, un
+démon muet les possède. Ils n'auraient qu'un pas à faire, qu'un mot à
+dire; et ce pas, ils ne le font point, ce mot, ils ne le disent
+point. Mystère insondable de la grâce de Dieu qui est toujours
+suffisante pour sauver et qui ne sauve pas toujours; et qui, parfois,
+sans jamais détruire le libre arbitre, est versée dans l'âme avec
+tant d'abondance qu'elle semble arracher l'homme au mal comme malgré
+lui!</p>
+
+<p>Ducoudray s'arrêtera-t-il au fatal <i>je voudrais</i>, ou prononcera-t-il
+le sublime <i>je veux</i> qui fait tomber les chaînes de l'esclavage
+spirituel?</p>
+
+<p>Comme tous les pécheurs qui <i>voudraient</i> se convertir, il éprouve la
+tentation de la fausse honte, sentiment à la fois si puéril et si
+redoutable. Mais chez lui, à cette tentation qui suffit à éloigner
+tant de pauvres malades du céleste médecin, se joint une épouvante
+infiniment moins vague. Il sait, à n'en pouvoir douter, qu'il ne peut
+faire les choses à moitié; que pour pouvoir revenir à Jésus-Christ il
+faut qu'il quitte l'horrible secte où il s'est engagé et dont il
+possède tous les secrets. Non seulement il devra la quitter&mdash;cela ne
+serait rien&mdash;mais il devra la dénoncer, il devra pour réparer le mal
+qu'il a commis, divulguer les ténébreuses machinations auxquelles il
+a été mêlé. C'est là, il ne l'ignore pas, son arrêt de mort. D'un
+côté, encore quelques années d'une existence misérable puis une
+éternité de malheur. De l'autre, un coup de poignard, puis un bonheur
+sans fin. C'est ainsi que, dans une lumière crue, la situation, nette
+et tranchée, se présente à son esprit. En théorie, le choix est
+facile: l'enfer d'un côté; le ciel de l'autre, et entre les deux
+quelques années de vie en plus ou en moins. Qui pourrait hésiter? Et
+cependant qui d'entre nous n'hésiterait pas? Que dis-je! Qui d'entre
+nous ne sent pas que, à moins d'une grâce spéciale, c'est l'enfer et
+les quelques années de vie qu'il choisirait? Tant est faible,
+incroyablement faible la nature humaine déchue! Cette faiblesse
+désespérante, Ducoudray l'éprouve. Elle l'épouvante, elle l'écrase.
+Il voit avec terreur que, pour l'amour d'un peu de cette vie qui ne
+lui inspire pourtant qu'ennui et dégoût, il va choisir l'enfer. Il se
+sent impuissant à aire, par lui-même, le moindre effort pour sortir
+de l'abîme. Et du fond de cet abîme, il s'écrie, dans un élan de
+vraie humilité: Mon Dieu! ayez pitié de moi! Vierge sainte!
+aidez-moi!</p>
+
+<p>Alors de la divine hostie part un jet de cette grâce qui donne aux
+plus faibles la force de braver la mort.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XIX</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Mucro, mucro, evagina te ad occidendum.</p>
+<p>
+ Épée, épée, sors du fourreau pour verser le sang.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Ezch</span>. XXI, 28.</div>
+</div>
+
+<p>La bénédiction du très saint sacrement est terminée. Lentement la
+foule se retire. Les sacristains éteignent les lumières, d'abord à
+l'autel, puis dans le ch&oelig;ur, enfin dans la nef. Il n'en reste que
+deux ou trois qui jettent dans le vaste édifice une lueur incertaine.
+Au moment de fermer les portes, le bedeau remarque que deux hommes
+sont encore dans léglise; l'un à genoux, la tête cachée dans ses
+mains, la poitrine gonflée de sanglots; l'autre debout, près d'une
+colonne, qui regarde fixement le premier. Le bedeau touche l'homme à
+genoux. &ldquo;On ferme&rdquo;, lui dit-il. Ducoudray tressaille comme un homme
+qu'on réveille subitement. Il se lève aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je voie le père Grandmont, dit-il; il faut que je le
+voie tout de suite.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, son regard tombe, pour la première fois, sur
+l'homme à moitié caché derrière la colonne. Un frémissement le secoue
+et une sensation de froid envahit tous ses membres.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà! pensa-t-il. Mon Dieu, je suis prêt mais donnez-moi seulement
+trois heures!</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez voir le père au presbytère, dit le bedeau; ou dans la
+sacristie, il y est peut-être encore. Passez par le sanctuaire.</p>
+
+<p>Puis le brave homme se dirige vers l'autre étranger qui paraît
+hésiter.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous voir le père, vous aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... non... c'est-à-dire que je voudrais suivre mon ami. Il va au
+presbytère, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en vous hâtant vous pouvez le rejoindre.</p>
+
+<p>L'étranger fit quelques pas dans la direction du ch&oelig;ur, puis revint
+vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais sortir et attendre mon ami devant le presbytère, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un particulier, grommela le bedeau en verrouillant la grande
+porte, qui n'a pas l'air de trop savoir ce qu'il veut.</p>
+
+<p>Il savait parfaitement, au contraire, ce qu'il voulait; mais il avait
+eu comme un éblouissement qui lui avait fait perdre un instant la
+tête. Était-ce un effet de la forte chaleur qu'il faisait dans
+léglise? Était-ce autre chose? Il ne se le demanda seulement pas,
+mais éclata en imprécations contre lui-même pour ce moment
+d'indécision.</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis donc maladroit! se dit-il. J'aurais pu le rejoindre,
+sans doute, avant qu'il fût entré au presbytère, quand même c'eût été
+à la porte.... Il aurait été seul, probablement.... Il faut
+maintenant que j'attende ici, car il ne doit pas retourner à
+Montréal.</p>
+
+<p>À ce moment Ducoudray franchissait la porte du presbytère, étonné de
+voir que l'homme aux lunettes noires ne l'avait pas suivi.</p>
+
+<p>&mdash;Merci mon Dieu, murmura-t-il. Je ne Vous demande que trois heures!
+Accordez-moi ce délai, non pas pour moi-même, mais pour la cause de
+Votre sainte Église!</p>
+
+<p>Un domestique le conduisit à la chambre du père Grandmont. Celui-ci
+le reçut avec une grande affabilité et l'invita à s'asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Ducoudray, vous ne me connaissez pas.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, je n'ai pas cet honneur, dit le religieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas un honneur de me connaître, dit le journaliste,
+car je suis un grand misérable. Mais je veux me convertir, ou plutôt
+me confesser; car la grâce de Dieu m'a converti tout à l'heure dans
+léglise pendant que vous prêchiez. À la fin de votre sermon le ciel
+vous a inspiré certaines paroles que beaucoup ont dû trouver
+étranges. Je les ai comprises parce qu'elles étaient à mon adresse.
+Je suis le pécheur dont vous parliez. Voulez-vous me confesser <i>?
+Pouvez-vous me</i> confesser? Je ne suis pas un pécheur ordinaire, je
+suis un monstre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu que vous êtes bon, que votre miséricorde est infinie!
+s'écria le prêtre.</p>
+
+<p>Et prenant les mains du journaliste il l'attira à lui
+affectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, dit-il, que je suis heureux! Et quelles réjouissances
+parmi les anges! Venez! j'ai tous les pouvoirs pour vous absoudre,
+quelque grave que soit votre cas.</p>
+
+<p>Puis, il conduisit son pénitent au petit confessionnal placé dans un
+coin de la chambre, et le malheureux, se jetant à genoux, déposa aux
+pieds du ministre de Jésus-Christ son insupportable fardeau. Il se
+releva tout rayonnant. Longtemps le vénérable prêtre le tint serré
+sur sa poitrine, murmurant: &ldquo;Quelle joie! Mon Dieu, quelle joie!&rdquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Ducoudray, vous savez ce qu'il me reste à faire. J'ai
+en ma possession tous les secrets de l'horrible secte, toutes ses
+archives. Il faut que je communique tout cela à l'archevêque de
+Montréal avant demain matin, cette nuit même; car, je le sais, je
+suis déjà condamné à mort. Le chef de la secte, me soupçonnant, m'a
+fait suivre par un de ses ultionistes qui m'a vu à léglise, qui a dû
+remarquer mon émotion, qui m'attend au dehors et qui me frappera au
+premier moment favorable. Je ne crains pas la mort. Au contraire, je
+suis heureux d'offrir ma vie à Dieu en expiation de mes crimes. Mais
+je ne veux pas qu'on m'assassine avant que j'aie eu le temps de
+dévoiler les abominations du satanisme. C'est pour cela, et non par
+crainte de la mort, que je vous demande de m'aider à me déguiser.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, deux prêtres sortaient du presbytère; l'un
+était un vieillard, l'autre dans toute la force de l'âge. Le jeune
+ecclésiastique était visiblement embarrassé dans sa soutane. Mais
+l'homme aux lunettes noires n'eut aucun soupçon. Il se contenta de
+murmurer: &ldquo;Deux calotins! Le plus jeune a l'air fameusement gauche&rdquo;.</p>
+
+<p>Les deux prêtres prirent une voiture que le domestique était allé
+chercher cinq minutes auparavant.</p>
+
+<p>Au bout d'une autre demi-heure, comme le guetteur commençait à
+s'inquiéter sérieusement et à se demander s'il ne devait pas sonner,
+le domestique sortit de nouveau. Il avait l'air de chercher
+quelqu'un. L'homme aux lunettes le suivit du regard. Il le vit parler
+au cocher qui avait amené Ducoudray de la ville et lui donner de
+l'argent. Le cocher partit aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une mystification! se dit-il.</p>
+
+<p>Et s'approchant du jeune domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu me dire si le monsieur qui est entré au presbytère vers
+neuf heures est parti?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, monsieur, répondit le jeune homme; je ne l'ai pas
+vu depuis que je lui ai ouvert la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'est-ce pas son cocher que tu viens de payer et de renvoyer?</p>
+
+<p>&mdash;Ça se peut bien. Monsieur le curé m'a dit d'aller trouver le cocher
+qui avait amené un homme de Montréal, un monsieur avec une grande
+moustache blonde, de lui payer sa course et de lui dire que le
+monsieur n'aurait plus besoin de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Le monsieur couche au presbytère peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, monsieur. Vous êtes bien curieux, je trouve.</p>
+
+<p>Et le jeune domestique s'éloigna pour rentrer au presbytère.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit l'étranger en le suivant, je suis un peu curieux, mais je
+n'ai plus qu'une question à te faire. Connais-tu les deux prêtres qui
+sont sortis tout a l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;J'en connais un, c'est le père qui prêche la retraite; l'autre, je
+ne le connais pas, je ne l'ai pas vu entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu ne l'as pas vu entrer! Je comprends tout, maintenant,
+continua-t-il, parlant à lui-même. Que je suis donc stupide! Voilà
+deux fois que je le manque!</p>
+
+<p>Le pauvre domestique, ahuri, et sentant vaguement qu'il a trop parlé,
+rentre précipitamment au presbytère.</p>
+
+<p>L'étranger s'éloigne rapidement. À une faible distance de léglise un
+magasin est encore ouvert. Il y entre et demande qu'on lui indique où
+se trouve le bureau public de télégraphe et de téléphone. C'est dans
+le voisinage. Il y court. Le gardien du bureau est seul.</p>
+
+<p>L'étranger lui fait un signe presque imperceptible auquel l'employé
+répond par un geste fait comme par hasard. Un deuxième signe provoque
+une deuxième réponse. Alors l'étranger s'assied devant le double
+instrument. Se servant d'abord du téléphone, il se met lui-même
+directement en communication avec un certain numéro à Montréal. Il
+sonne. On lui répond.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien le numéro 11 demande-t-il?</p>
+
+<p>Ce numéro n'a rien de commun avec les numéros du téléphone.</p>
+
+<p>Comme la réponse a été satisfaisante, il continue:</p>
+
+<p>&mdash;Attention au télégraphe, je vais écrire.... Es-tu prêt?...
+Eh bien! voici:</p>
+
+<p>Et déposant le récepteur du téléphone, il prend la plume
+télégraphique et écrit la note suivante qui se reproduit, à
+l'instant, à Montréal, lettre par lettre, et dans l'écriture même de
+celui qui tient le crayon électrique à Longueuil.</p>
+
+<p>&ldquo;Au nom du Grand Maître, le numéro 7, à Longueuil, au numéro 11. Le
+numéro 2 nous trahit. J'en ai la preuve certaine. Le Grand Maître le
+soupçonnant, m'a donné l'ordre de le suivre et de le supprimer si je
+venais à découvrir qu'il nous trahissait. Or sa trahison est
+absolument certaine. Il vient de m'échapper, déguisé en prêtre.
+Rends-toi immédiatement à sa maison. C'est là qu'il ira tout d'abord,
+sans doute, pour prendre les archives. Au nom du Grand Maître et en
+vertu de l'ordre qu'il m'a donné je te commande de supprimer le
+numéro 2. Fais vite. Il est peut-être déjà trop tard.&rdquo;</p>
+
+<p>Puis, mettant soigneusement dans sa poche la copie de cet atroce
+billet, l'homme aux lunettes noires, ayant payé ce qu'il devait au
+bureau, sortit et reprit aussitôt le chemin de Montréal.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le lendemain matin, deux femmes se rendant à la messe de cinq
+heures à léglise du Gesù, aperçoivent, rue Sainte-Catherine, un homme
+gisant sur le trottoir, près d'une porte-cochère, dans une mare de
+sang. Épouvantées, elles jettent des cris perçants qui attirent
+d'autres personnes allant à léglise ou à leur ouvrage. Un groupe se
+forme bientôt. Quatre hommes soulèvent le corps inerte et sanglant,
+inanimé, mais encore chaud, et le transportent au poste de police
+voisin. En jetant les yeux sur l'homme assassiné, le chef du poste
+s'écrie C'est M. Ducoudray, rédacteur de la <i>Libre-Pensée!</i></p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XX</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Paratus sum et non sum turbatus.</p>
+<p>
+ Je suis tout prêt, et je ne suis point troublé.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Ps</span>. CXVIII, 60.</div>
+</div>
+
+<p>La sinistre nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Dès
+huit heures, tout Montréal avait appris l'assassinat du journaliste
+tristement célèbre. Les journaux publièrent aussitôt des éditions
+spéciales que les gamins vendaient par centaines, le visage
+rayonnant, le verbe haut. Un meurtre! quelle bonne aubaine! Aux coins
+des rues, dans les bars électriques, aux portes des hôtels et des
+gares de chemins de fer, ils criaient de toute la force de leurs
+poumons . &ldquo;Terrible meurtre à Montréal. M. Ducoudray, rédacteur de
+la <i>Libre-Pensée</i>, assassiné d'un coup de poignard dans la rue
+Sainte-Catherine, à deux pas du poste de police,&rdquo; sur le même ton
+qu'ils auraient proclamé le résultat d'une course ou d'une élection.</p>
+
+<p>De bonne heure, le coroner forma son jury et commença son enquête, au
+poste de police où le cadavre avait été déposé. D'abord les
+renseignements étaient bien maigres. Aux bureaux de la <i>Libre-Pensée
+on</i> savait que M. Ducoudray était sorti la veille au soir, vers six
+heures, sans dire où il allait, et il n'était pas revenu. De ce
+côté-là, c'est tout ce que l'on put apprendre. Au poste de police
+près duquel le meurtre avait été commis on n'avait rien entendu. A la
+maison où il occupait un appartement de quatre chambres on ne l'avait
+pas vu depuis le matin. S'il y était rentré on ne l'avait pas aperçu
+et il n'y avait certainement pas couché. Une des servantes qui avait
+passé vers dix heures devant la chambre qui lui servait de bureau y
+avait entendu marcher quelqu'un et était bien surprise de trouver, le
+lendemain matin, que le lit n'avait pas été défait.</p>
+
+<p>Le médecin chargé d'examiner le cadavre constata que la mort avait
+été causée par un seul coup de poignard dans le dos, qui avait
+tranché l'aorte. Le poignard, une arme formidable, avait été retrouvé
+à côté du cadavre. Le coup avait dû être porté par quelqu'un caché
+dans la porte-cochère. L'assassin devait avoir le bras puissant et la
+main très sûre. Il devait aussi posséder quelques connaissances
+anatomiques pour avoir pu atteindre, avec autant de précision, une
+partie vitale. Le vol n'avait pas été le mobile du crime, puisqu'on
+trouva sur le corps une somme d'argent assez considérable et une
+montre de prix.</p>
+
+<p>C'est tout ce qu'on put découvrir, et le coroner allait ajourner
+l'enquête, lorsqu'au grand étonnement de tous, l'archevêque de
+Montréal, accompagné du père Grandmont, entra au poste.</p>
+
+<p>Les deux vénérables ecclésiastiques sont très émus. Ils demandent à
+voir le cadavre. On les conduit dans une petite cellule où le
+journaliste assassiné était couché sur un lit de camp. Ils se jettent
+à genoux et prient un instant avec ferveur.</p>
+
+<p>&mdash;Cher martyr! dit l'évêque en se relevant, vous m'aviez bien dit que
+j'aurais avant vingt-quatre heures, une preuve indiscutable de la
+vérité de vos révélations. La voilà la preuve, aussi affreuse que
+convaincante!</p>
+
+<p>Le coroner, en entendant ces paroles, croit à une méprise.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, l'homme assassiné est M. Ducoudray, rédacteur
+du journal anticlérical, la <i>Libre-Pensée</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, mon ami, réplique le prélat, et lorsque vous aurez
+entendu le témoignage du père Grandmont et le mien vous comprendrez
+ce que je viens de dire.</p>
+
+<p>Le père Grandmont rendit son témoignage d'abord. Après avoir raconté
+en quelques mots ce que nous connaissons déjà des derniers moments de
+Ducoudray, il continua ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Pour permettre à M. Ducoudray de sortir du presbytère sans être
+reconnu par celui qui l'avait suivi de Montréal à Longueuil, je lui
+fis donner par M. le curé une soutane et un chapeau romain. Il se
+rasa la moustache, et emporta ses habits dans un petit sac de voyage
+que je lui prêtai. Je le priai de me permettre de l'accompagner
+jusqu'à Montréal. En sortant du presbytère, je vis un homme qui avait
+l'air d'attendre quelqu'un. Il portait des lunettes noires et un
+foulard, ou le collet de son paletot relevé cachait le bas de son
+visage. Il me serait impossible de le reconnaître. Évidemment, il ne
+se douta de rien en nous voyant, car il ne nous suivit pas. M.
+Ducoudray m'assura qu'il était parfaitement fixé sur l'identité de
+l'individu.&mdash;&ldquo;C'est un ultioniste, m'a-t-il dit, un de ceux qui sont
+chargés d'exécuter les sentences de mort que prononce l'horrible
+secte à laquelle j'appartenais il y a une heure à peine.&rdquo;&mdash;&ldquo;Mais, lui
+répliquai-je, la société n'a pas pu se réunir, n'a pas pu vous
+condamner à mort.&rdquo;&mdash;&ldquo;Dans les cas urgents, l'ordre du Chef suffit,
+m'expliqua-t-il. Le chef, renseigné par des esprits, supérieurs par
+la clairvoyance à l'homme le plus intelligent, avait évidemment des
+soupçons à mon endroit, et il m'a fait suivre par cet ultioniste en
+lui donnant l'ordre de me <i>supprimer</i>&mdash;c'est le mot employé&mdash;s'il
+découvrait chez moi une conduite louche. L'émotion que je n'ai pu
+cacher, que je n'ai pas songé à cacher dans léglise, suivie de ma
+visite au presbytère, est plus que suffisante pour me valoir un arrêt
+de mort. Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas tenté de m'assassiner
+pendant que j'allais de léglise au presbytère. Il faut qu'une
+intervention céleste l'en ait empêché. Vous le savez, je suis le
+secrétaire de la société, et, en cette qualité, j'ai la garde de
+toutes les archives, je suis en possession de tous les secrets de la
+secte. C'est pourquoi ils remueront ciel et terre pour me supprimer
+avant que j'aie le temps de rien dévoiler.&rdquo;</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, continua le père Grandmont, un résumé fidèle de ce que M.
+Ducoudray m'a dit, tant au presbytère que pendant le trajet aussi
+rapide que possible, de Longueuil à Hochelaga. Pressé de me donner le
+nom de l'ultioniste qui le poursuivait, il ne voulut pas le
+faire.&mdash;&ldquo;Je lui pardonne d'avance, me dit-il, et de grand c&oelig;ur; j'ai
+tant besoin que Dieu et les hommes me pardonnent.&rdquo;</p>
+
+<p>&mdash;À la porte de sa maison, poursuivit le père Grandmont, je le
+quittai, après lui avoir donné rendez-vous, vers une heure du matin,
+dans léglise du Gesù. Il voulait entendre la messe et communier, afin
+de se préparer à la mort. Il était alors dix heures et demie du soir,
+environ. Je me rendis au collège, j'exposai la situation en peu de
+mots au supérieur, et j'obtins la permission d'attendre mon cher
+pénitent dans léglise. Peu après l'heure convenue, il arriva. Il me
+dit qu'il avait réussi à remettre les archives de la société entre
+les mains de monseigneur l'archevêque; qu'il avait été suivi par deux
+ultionistes depuis sa maison jusqu'à l'archevêché; que trois fois il
+croyait que tout était fini, mais qu'une protection visible du ciel
+l'avait sauvé; qu'en revenant de l'évêché au Gesù il avait constaté
+que trois sicaires le poursuivaient; que pendant ce trajet encore il
+avait éprouvé la même protection surnaturelle.&mdash;&ldquo;Maintenant, me
+dit-il, qu'ils fassent leur &oelig;uvre; je suis prêt à mourir, je désire
+mourir pour expier mes crimes.&rdquo; Il entendit la messe et reçut la
+sainte communion avec une ferveur vraiment angélique. Après notre
+action de grâces, je le suppliai de rentrer avec moi au collège pour
+la nuit; ou, au moins, de nous permettre, au frère qui avait servi la
+messe et à moi, de l'accompagner chez lui. Il refusa avec douceur
+mais avec une fermeté qui n'admettait pas de réplique.&mdash;&ldquo;Ce ne
+serait, dit-il, qu'un répit de quelques heures. Rien au monde, aucune
+puissance humaine ne peut me sauver de la mort qui m'attend. Quand
+même je ne sortirais jamais du collège, ils trouveraient le moyen d'y
+pénétrer avant quarante-huit heures. En ce moment je suis encore
+soutenu par le Pain de vie et je ne crains pas la mort. Serai-je
+aussi bien préparé plus tard? Je pars donc, sachant parfaitement bien
+que je ne me rendrai pas chez moi; car, je le sens, la protection
+céleste qui n'était accordée en vue de ce que j'avais à accomplir, me
+sera désormais retirée. Ainsi soit-il! Adieu mon père! Merci! ô mille
+fois merci de m'avoir ouvert les portes du ciel.&rdquo; Et il partit ainsi,
+malgré nos supplications. Ai-je besoin de vous dire que le frère et
+moi nous voulûmes le suivre et que nous ne renonçâmes à notre projet
+qu'en constatant que M. Ducoudray en était profondément peiné.</p>
+
+<p>Et les larmes coulèrent abondantes sur les joues ridées du père
+Grandmont.</p>
+
+<p>Monseigneur donna ensuite son témoignage.</p>
+
+<p>&mdash;Entre dix et onze heures, comme je me préparais à me mettre au lit,
+on sonna à la porte de l'évêché. Le domestique ouvrit et vint me dire
+qu'un prêtre voulait me voir pour une affaire qui ne souffrait pas de
+délai. Je le fis entrer dans ma chambre. Il portait un sac de voyage
+et un paquet assez volumineux. Il me déclara aussitôt qu'il n'était
+pas prêtre, me dit son nom et me raconta en quelques mots ce que le
+père Grandmont vient de vous relater. Il me remit ensuite des
+documents qu'il déclara être les archives d'une société secrète et me
+donna de longues explications sur cette organisation. Je ne crois pas
+devoir entrer dans plus de détails en ce moment. J'avoue que, tout en
+l'écoutant avec attention et le plus vif intérêt, je me demandais si
+tout cela n'était pas une terrible mystification. Il parut lire ma
+pensée dans mes yeux, car il me dit:&mdash;&ldquo;Monseigneur, avant
+vingt-quatre heures, vous aurez la preuve que je ne vous mystifie
+pas.&rdquo; L'entrevue dura environ deux heures. Avant de partir il me
+demanda la permission d'ôter son habillement de prêtre.&mdash;&ldquo;Je n'ai
+plus besoin de me déguiser&rdquo;, me dit-il. Il m'avait expliqué
+auparavant qu'il s'était ainsi travesti pour n'être pas reconnu; mais
+il ne m'avait pas dit un mot des ultionistes qui le poursuivaient. Je
+le fis passer dans ma chambre à coucher, et, bientôt après, il en
+sortit habillé en laïque. Il me remit la soutane et le chapeau qu'il
+portait et me pria de les faire remettre au curé de Longueuil. Puis
+il partit, après avoir demandé ma bénédiction. Je le conduisis à la
+porte moi-même. Je passai le reste de la nuit à examiner les
+documents qu'il m'avait laissés. En apprenant sa fin tragique, ce
+matin, j'ai compris que j'avais eu affaire, non à un mystificateur,
+mais à un miraculé, à un grand pécheur devenu tout à coup un grand
+saint, par un effet extraordinaire de la grâce divine.</p>
+
+<hr>
+
+<p>À la suite de ces deux témoignages qui, aussitôt qu'ils furent
+connus, jetèrent la ville et le pays tout entier dans une émotion
+impossible à décrire, l'enquête fut ajournée pour permettre à la
+police de faire des recherches. Elle en fît, mais inutilement. Elle
+découvrit facilement le cocher qui avait conduit l'homme aux lunettes
+noires à Longueuil et l'avait ramené deux ou trois heures après
+jusqu'à la gare Dalhousie où il était descendu; mais pour lui c'était
+un étranger qu'il n'avait jamais vu auparavant ni depuis.</p>
+
+<p>On interrogea le propriétaire du magasin de Longueuil, où lultioniste
+avait demandé des renseignements. Tout ce qu'il savait, c'est que
+vers dix heures du soir, la veille du meurtre, un étranger, portant
+des lunettes noires et ayant le visage caché par le collet de son
+paletot, avait demandé où se trouvait le bureau de téléphone et de
+télégraphe.</p>
+
+<p>Le gardien du bureau fut soumis à un interrogatoire sévère, car on le
+soupçonnait, à cause de ses allures suspectes, d'en savoir plus long
+que les autres sur l'identité de l'homme aux lunettes; mais tout ce
+que l'on put lui faire dire, c'est que l'étranger avait téléphoné et
+écrit à quelqu'un, à Montréal, avec qui il s'était mis en
+communication lui-même; qu'il n'avait pas remarqué avec quel numéro
+il s'était mis ainsi en communication; qu'il avait seulement entendu
+demander si c'était le numéro 11 qui répondait. Ce numéro 11 ne jeta
+aucune lumière sur le mystère; car le numéro 11 du
+téléphone-télégraphe, en février 1946, était le numéro de
+l'Hôtel-Dieu.</p>
+
+<p>Après plusieurs jours d'enquête, le jury rendit le verdict suivant:</p>
+
+<p>&ldquo;Nous trouvons que Charles Ducoudray est mort d'un coup de poignard
+infligé par une personne inconnue. Nous sommes d'avis que l'assassin
+est membre d'une société secrète à laquelle Ducoudray appartenait et
+dont il avait révélé les secrets à l'autorité religieuse; et que
+c'est pour le punir de cette révélation qu'on l'a poignardé.&rdquo;</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XXI</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Expidit enim mihi mori mages quam vivere.</p>
+<p>
+ Il m'est plus avantageux de mourir que de vivre.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Job</span> III, 6.</div>
+</div>
+
+<p>Ducoudray était mort depuis dix jours. On ne parlait encore que des
+témoignages extraordinaires que l'archevêque de Montréal et le père
+Grandmont avaient rendus à l'enquête du coroner. À Ottawa, la Chambre
+siégeait à peine une demi-heure par jour, tant les esprits étaient
+préoccupés et distraits. Le projet de loi du gouvernement n'avait
+pas même subi sa première lecture. Pour des motifs qu'il est facile
+de deviner, sir Henry Marwood et Montarval voulaient en saisir
+la Chambre le plus tôt possible; mais les autres ministres et
+les principaux partisans du cabinet, ne connaissant pas ce que
+redoutaient les deux chefs, étaient d'un avis contraire. &ldquo;Donnez aux
+esprits le temps de se calmer, disaient-ils. Ce meurtre de Ducoudray,
+qui n'a sans doute aucune signification politique, a cependant créé
+un grand malaise parmi les députés de la province de Québec. Aborder
+le débat dans de telles conditions, c'est s'exposer à des
+complications dangereuses.&rdquo; Sir Henry, en tant que vieux
+parlementaire, ne pouvait méconnaître la force de ces raisons; mais
+en tant que sectaire, il comprenait tout le danger auquel les retards
+l'exposaient, lui et ses complices. Aux yeux de la députation, il ne
+pouvait agir qu'en homme politique expérimenté; de sorte que, à
+chaque séance, lorsque l'ordre du jour appelait la prise en
+considération de l'unique bill important, le vieux chef criait:
+<i>Stand!</i></p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, dit sir Henry à Montarval, un après-midi qu'ils étaient
+en conférence secrète, il faut en finir. Malaise ou pas de malaise
+parmi la députation, nous commencerons la discussion demain pour la
+mener aussi rondement que possible, jusqu'à ce que le bill ait subi
+sa troisième lecture. Avez-vous des nouvelles de Montréal?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Montarval, j'ai des nouvelles elles sont mauvaises.
+Comme vous le savez, aussitôt que possible après le désastre, j'ai
+corrompu un des domestiques de l'archevêché. Il était sur le point de
+mettre la main sur les archives, lorsqu'il s'est fait prendre.
+Naturellement, il a été mis à la porte. Je pourrais facilement faire
+supprimer l'archevêque, mais à quoi bon? Cela ne nous remettrait pas
+en possession des archives; et sa suppression, même si elle était
+causée par une maladie que je pourrais lui faire contracter,
+exciterait davantage les esprits. Ça été une faute de tactique de
+supprimer Ducoudray par le poignard. L'imbécile que j'avais chargé de
+la besogne a mal compris mes instructions. Je lui avais dit de le
+poignarder <i>avant</i> qu'il pût trahir. <i>Après</i> la trahison, le poignard
+n'a fait qu'augmenter le mal. Nous avons tant d'autres manières de
+nous débarrasser de nos traîtres. J'avais pris des mesures pour faire
+incendier l'archevêché, dans l'espoir de tout détruire, mais au
+moment de mettre le projet à exécution, j'ai appris que le vieil
+évêque avait été plus vif que moi: il avait fait photographier toutes
+les principales pièces! À l'heure qu'il est chaque évêque du pays en
+a une copie. Il y a sans doute des copies placées ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous expliquez-vous, demanda sir Henry, le silence de l'archevêque
+de Montréal?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas fixé sur ce point, répondit Montarval. Peut-être
+n'attend-il que pour frapper un grand coup avec tous ses collègues.
+Je sais qu'il y a un va-et-vient continuel entre les évêchés depuis
+quelques jours. Peut-être aussi ai-je réussi à lui faire peur....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc fait?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu recours à un plan suprême. De tous les coins du pays où
+nous avons un affidé ou un instrument je lui ai fait adresser des
+lettres anonymes lui disant que s'il révèle les secrets à lui confiés
+par Ducoudray, ou s'en sert en aucune façon, tous les prêtres seront
+assassinés dans les vingt-quatre heures. Je fais même voyager
+plusieurs agents sûrs qui déposent de ces lettres aux bureaux de
+poste les plus reculés, dans les endroits les plus invraisemblables
+où notre société n'a pu prendre racine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si quelqu'un allait vous dénoncer! Si quelqu'un refusait
+d'écrire la lettre anonyme demandée.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela! Je ne demande à personne <i>d'écrire</i>. J'ai dit
+que je faisais <i>adresser</i> des lettres à l'évêque de tous les coins du
+pays c'est plutôt <i>expédier</i> que j'aurais dû dire. En effet, chaque
+lettre est écrite, cachetée, adressée et affranchie par moi-même ou
+par un de mes deux secrétaires que vous connaissez, mise dans une
+autre enveloppe et envoyée à un associé avec un mot lui disant de la
+jeter au bureau de poste. C'est un service qu'on peut demander, sans
+aucun danger, au moins avancé de nos amis, même à ceux d'entre eux
+qui ne soupçonnent seulement pas le véritable but de notre
+organisation, qui n'y voient qu'une compagnie d'assurance.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une idée lumineuse, un vrai trait de génie, s'écria sir
+Henry, la figure tout épanouie. Que vous avez du talent!</p>
+
+<p>&mdash;C'est le seul espoir qui nous reste. À l'heure qu'il est la table
+de l'évêque doit être littéralement couverte de ces lettres. La mort
+de Ducoudray est de nature à lui faire croire que ce n'est pas une
+vaine menace et c'est là tout ce qu'il y a d'avantageux dans la
+suppression violente du traître. Peut-être en viendra-t-il à la
+conclusion qu'il doit se taire. J'ai eu bien soin de ne pas le
+menacer personnellement. Au contraire, plusieurs des lettres disent
+formellement qu'on ne lui touchera pas, qu'on le laissera vivre pour
+contempler les cadavres de ses prêtres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être encore un trait de génie, fait sir Henry, mais moi,
+à votre place, j'aurais certainement fait des menaces à l'évêque
+lui-même!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous, Marwood, vous connaissez les hommes du monde. Moi,
+je connais les adorateurs du Christ notre Ennemi. Il est toujours
+dangereux de leur fournir l'occasion de poser en martyrs. On ne sait
+jamais à quel excès d'immolation de soi-même peut les porter le
+fanatisme que celui qu'ils adorent leur souffle. Si j'avais fait des
+menaces à l'évêque, à l'heure qu'il est, sans aucun doute, tout
+serait dévoilé. En menaçant les prêtres, j'espère au moins le faire
+hésiter assez longtemps pour nous permettre de triompher ici, au
+parlement. Une fois la loi votée, quoi qu'il arrive ensuite, nous
+aurons pour nous la force du fait accompli qui est toujours une
+puissance.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous accorde, dit le premier ministre, que votre plan est, en
+effet, merveilleux. Décidément, vous avez un talent hors ligne!</p>
+
+<p>&mdash;Si ce plan ne réussit pas, répliqua Montarval, j'avoue que je suis
+au bout de mes ressources; c'est un désastre sans nom qui nous est
+réservé. En attendant que nous connaissions notre sort, il faut, de
+toute nécessité, que nous hâtions l'adoption du projet de loi, sans
+pourtant presser la chambre assez pour exciter les soupçons.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Presque en même temps que se tenait cette conversation entre les
+deux conspirateurs, Lamirande et Leverdier se promenaient ensemble
+dans une des grandes allées qui conduisent de la rue Wellington à
+l'hôtel du Parlement. C'était vers la fin de février et le temps
+était beau, presque doux. Le soleil couchant dorait et empourprait
+les petits nuages lanugineux qui flottaient paresseusement çà et là
+dans le ciel bleu. Il y avait dans l'air ce quelque chose
+d'indéfinissable qui annonce que la saison rigoureuse touche à sa
+fin, ce quelque chose qui &ldquo;sent le printemps&rdquo;, selon l'expression
+populaire. Les deux amis n'étaient pas en harmonie avec le calme
+profond de la nature. Tous deux étaient troublés, inquiets,
+préoccupés; et le c&oelig;ur de Lamirande était encore tout saignant, tout
+meurtri. La vertu chrétienne ne consiste pas dans l'insensibilité,
+dans l'indifférence, dans le stoïcisme; mais dans la souffrance
+vivement sentie et supportée avec patience et résignation, en union
+parfaite avec les souffrances de l'Homme et de la Mère des douleurs.</p>
+
+<p>Ils se promenaient donc tristement devant cet édifice où se jouaient
+les destinées de leur race. En ce moment, ils ne remarquaient pas les
+splendeurs du couchant, la tiédeur de l'atmosphère.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible, dit Lamirande, que nous nous soyons trompés à ce
+point! Ce ne sont pourtant pas des papiers sans importance que ce
+pauvre Ducoudray a remis à l'archevêque de Montréal. Il doit y avoir
+dans ces archives la preuve indiscutable que cette constitution est
+l&oelig;uvre directe des loges; que nous sommes en face d'une conspiration
+vraiment infernale pour empêcher la Nouvelle-France, fille aînée de
+l'Église en Amérique, de prendre son rang parmi les nations de la
+terre. Et cependant, l'archevêque de Montréal garde le silence! Je
+n'y comprends rien; et si je n'avais une foi invincible dans la
+promesse de mon saint Patron je serais tenté de désespérer!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà deux fois depuis quelques jours, que tu parles de promesse.
+En apprenant la conversion et la mort tragique de Ducoudray tu as
+dit: &ldquo;Voilà la promesse qui s'accomplit!&rdquo; Qu'est-ce que cela
+signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon ami, le mot m'a échappé. Même à toi, que j'aime comme
+un frère, je ne puis dire davantage maintenant. Plus tard, tu sauras
+tout.</p>
+
+<p>Et au souvenir de son dur sacrifice, de sa bien-aimée qu'il avait
+vouée à la mort par patriotisme, ses yeux se remplirent de larmes et
+il ne put réprimer un sanglot.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ami; que tu souffres! murmura Leverdier.</p>
+
+<p>Les deux compagnons continuèrent leur promenade quelque temps en
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;L'absence de toute nouvelle de monseigneur, reprit enfin Leverdier,
+est, en effet, extraordinaire et décourageante. Comme toi, je suis
+fermement convaincu que les documents remis à l'évêque doivent
+contenir des armes qui, mises entre nos mains en temps opportun, nous
+permettraient peut-être de sauver la position, si compromise qu'elle
+soit. Pourtant, l'archevêque de Montréal ne doit pas agir sans motifs
+sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis intimement persuadé, moi aussi. Il finira sans doute par
+répondre à la lettre que je lui ai écrite le lendemain de son
+témoignage. Dans cette lettre, comme tu le sais, je lui demandais si
+dans les papiers reçus de Ducoudray, il n'avait rien trouvé qui pût
+nous être de quelque secours.</p>
+
+<p>À ce moment, un des jeunes pages de la Chambre s'approche des deux
+amis et remet un pli cacheté à Lamirande. En l'ouvrant, celui-ci
+reconnaît immédiatement l'écriture: c'est un télégramme, ou plutôt
+une lettre écrite par télégraphe de la main même de l'archevêque de
+Montréal.</p>
+
+<p>&mdash;Comme toujours, dit Lamirande, c'est en parlant du soleil qu'on en
+voit les rayons. Voici précisément la réponse à ma lettre.</p>
+
+<p>Puis il lut ce qui suit:</p>
+
+<p>&ldquo;Archevêché de Montréal, le 27 février 1946, cinq heures du soir.
+Mon cher M. Lamirande. Si cela vous est possible, venez me voir
+aujourd'hui. Plusieurs de mes vénérés collègues sont ici, et
+tous ensemble nous voulons vous faire une grave et importante
+communication qui ne peut se transmettre par écrit. En attendant le
+plaisir de vous rencontrer, veuillez me croire votre tout dévoué
+serviteur en Notre-Seigneur.&mdash;&dagger;J.-C., archevêque
+de Montréal.&rdquo;</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, s'écria Lamirande, voilà une nouvelle qui a bonne mine! Si
+monseigneur n'avait rien trouvé d'important pour nous dans les
+papiers de la secte, il ne me ferait pas descendre à Montréal pour me
+le dire, c'est évident. Puisqu'il me mande auprès de lui, c'est sans
+aucun doute, pour me remettre les pièces de la main à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Espérons que tu ne te trompes pas, fait Leverdier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, me tromper! En doutes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur que la solution ne soit pas aussi facile que tu le
+penses. Je ne puis pas croire que les hommes néfastes auxquels nous
+avons affaire soient déjà à bout de ressources. Je redoute quelque
+machination infernale. Je ne puis rien préciser, mais il me semble
+que la secte diabolique n'est pas encore vaincue. Montarval et sir
+Henry ont-ils l'air atterré que nous croyions leur trouver au
+lendemain de la mort de Ducoudray?</p>
+
+<p>&mdash;Je dois avouer, en effet, que Montarval, au moins, s'il éprouve
+quelque crainte, n'en laisse rien paraître sur sa figure, toujours
+hautaine et impassible. Sir Henry me semble plus mal à l'aise qu'à
+l'ordinaire... Enfin, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Un
+train rapide part à six heures. J'ai le temps de le prendre. Avant
+huit heures je serai à l'archevêché, et ce soir même, sans doute, je
+pourrai te faire connaître le résultat de mon entrevue.</p>
+
+<p>Puis, les deux amis se séparent.</p>
+
+<p>Bientôt après le train, mu par le puissant courant électrique que les
+rails mêmes communiquent aux roues, courant produit par la force de
+la marée de Québec, emporte Lamirande vers la grande cité à une
+vitesse de plus de quatre-vingts milles à l'heure. Mais cette vitesse
+paraissaient une lenteur à l'impatient député qui aurait voulu, en ce
+moment, que son corps pût se transporter avec la rapidité de la
+pensée. Il ne partageait pas les vagues appréhensions de son ami.
+Plus il pensait aux graves événements des derniers jours, plus il
+était convaincu que le dénouement était proche, un dénouement
+favorable à ses patriotiques espérances. L'archevêque avait trouvé la
+preuve d'une conspiration maçonnique contre la province, il avait
+réuni ses collègues, ils avaient préparé une lettre collective, avec
+pièces à l'appui; cette lettre allait lui être communiquée; et, ainsi
+armé, il vaincrait l'esprit de parti; le patriotisme l'emporterait
+enfin, les députés repousseraient le néfaste projet du gouvernement
+et la Nouvelle France naîtrait sur les ruines de la secte
+antichrétienne.</p>
+
+<p>Tel était le riant tableau qui réjouissait son c&oelig;ur, qui absorbait
+toute son attention, qui le rendait insensible aux objets extérieurs,
+au mouvement vertigineux du train, au tournoiement des champs et des
+bois. Aucune pensée d'ambition, même légitime, ne ternissait la
+beauté de ce tableau. Si, jadis, dans ses rêves d'avenir, il n'avait
+pas pu toujours éloigner de son esprit la pensée qu'il serait
+peut-être un jour le chef de cette nation qui allait enfin se
+constituer libre de toute entrave; s'il avait parfois même désiré ce
+poste afin d'y travailler à la gloire de Dieu et au bonheur de son
+pays; la grande douleur par laquelle il venait de passer avait
+purifié davantage cette âme déjà si noble si désintéressée. Ses
+aspirations politiques ne renfermaient plus aucun élément
+d'avancement personnel. Quand la grande victoire serait remportée, il
+ne chercherait qu'à s'effacer, qu'à rentrer dans l'obscurité d'une
+vie modestement utile à ses compatriotes. Le souvenir de sa douce
+Marguerite, l'affection de son enfant, la conscience d'avoir fait un
+sacrifice immense pour l'amour de son pays, c'était plus qu'il ne
+fallait pour remplir son c&oelig;ur en ce monde. Il sentait qu'il pouvait,
+non seulement sans envie, mais avec bonheur, voir d'autres occuper le
+poste élevé auquel, dans le passé, il se croyait appelé. Il lui
+suffisait de penser que ce poste de chef de la Nouvelle France libre
+n'aurait jamais pu exister s'il n'avait immolé son plus grand amour
+humain. Car il voyait aussi clairement que si c'était écrit en toutes
+lettres devant lui, que la conversion de Ducoudray avait été accordée
+en récompense de son sacrifice. Convaincu que cette grâce était la
+réponse du ciel à son libre abandon de son bonheur, il ne pouvait
+douter de l'efficacité du moyen que la Providence adoptait pour
+opérer le salut du pays.</p>
+
+<p>C'était donc sans l'ombre d'une inquiétude dans l'âme qu'il se
+présenta à l'archevêché.</p>
+
+<p>Il fut aussitôt conduit au grand salon où l'archevêque de Montréal,
+entouré de tous ses suffrageants et de plusieurs évêques des deux
+autres provinces ecclésiastiques de Québec et d'Ottawa, attendait
+évidemment sa visite. Le député mit un genou en terre et demanda la
+bénédiction du vénérable métropolitain.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher enfant, dit le vieil évêque, dans une effusion de
+paternelle affection, que le bon Dieu vous bénisse et qu'il vous
+accorde la grâce de supporter chrétiennement la grande épreuve qui
+vous est réservée. À ces mots, Lamirande se sentit foudroyé. Il se
+releva, pâle et chancelant. La chambre tournait autour de lui comme
+une immense roue. Il dut s'appuyer sur le dossier d'un fauteuil pour
+ne pas tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, s'écria-t-il enfin, expliquez-vous, je vous en prie!
+Est-ce possible que vous n'ayez rien trouvé qui puisse nous aider à
+déjouer la conspiration infernale qui existe, j'en suis convaincu?</p>
+
+<p>Tous les prélats s'étaient levés et faisaient cercle autour de
+l'archevêque de Montréal et du député.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! répondit le vieillard, loin de n'avoir rien trouvé, j'ai
+trop trouvé... C'est épouvantable.</p>
+
+<p>Et un frémissement de douleur le secoua. Il était aussi ému que
+Lamirande. Celui-ci passa subitement de l'abattement à la joie.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, monseigneur, dit-il, que vous avez été épouvanté, car
+à la lecture de ces pièces vous avez dû vous trouver en face de
+l'enfer. Mais plus la conspiration est clairement diabolique, plus il
+sera facile de la faire échouer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami, reprit l'évêque, vous ne pouvez pas deviner la
+vérité. J'ai demandé, tout à l'heure, au bon Dieu de vous accorder la
+grâce de supporter, en chrétien, une grande épreuve. Cette épreuve,
+la voici: j'ai trouvé dans les papiers que M. Ducoudray m'a remis
+tout ce que vous soupçonnez et probablement davantage; mais je ne
+puis pas vous permettre de vous en servir!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, monseigneur? s'écria Lamirande vivement intrigué mais
+nullement découragé.</p>
+
+<p>&mdash;Venez voir, dit l'évêque en conduisant le député vers une table
+chargée de lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez ces lettres, continua-t-il; lisez-en quelques-unes;...
+prenez-les au hasard.</p>
+
+<p>Lamirande obéit. À son tour il murmura: &ldquo;C'est épouvantable!&rdquo;</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a cinq cent trente-sept comme les cinq que vous venez de
+lire, reprit l'évêque, et elles disent toutes la même terrible chose.
+Examinez-les. Elles viennent de toutes les parties du pays. J'ai
+commencé à en recevoir, le jour même de la mort de Ducoudray, de
+Montréal et des environs. Puis, à mesure évidemment, que la nouvelle
+se répandait, elles me venaient de partout. J'en ai reçu aujourd'hui
+du fond de la Gaspésie et du lac Abitibi. Les unes sont mal écrites,
+mal orthographiées; d'autres ne contiennent pas une faute de français
+et l'écriture indique l'habitude d'écrire; il y en a qui sont écrites
+au mécanigraphe, d'autres au crayon. Il n'y en a pas deux écrites de
+la même main ou sur la même sorte de papier; pas deux enveloppes
+pareilles; rien, enfin, qui indique une mystification; et Dieu sait
+que mes vénérables collègues et moi avons cherché la preuve de cette
+mystification que nous soupçonnions fortement tout d'abord. Mais plus
+nous cherchions cette preuve, plus nous trouvions la preuve du
+contraire. Enfin, la conviction s'impose à nous tous que ces lettres
+ont réellement été écrites de partout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, reprit vivement Lamirande, écrites de partout,
+sans doute, mais en vertu d'un mot d'ordre parti de Montréal!</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, cher monsieur; je dirai même que c'est certain.
+Mais songez-y bien, et vous vous convaincrez comme nous que ce mot
+d'ordre que nous admettons ne fait qu'ajouter à l'horreur de la
+situation, loin de la diminuer. Nous avons là la preuve qu'il existe
+une organisation épouvantable qui a des ramifications dans toutes les
+parties du pays, et qu'une seule main conduit, qu'une seule tête
+dirige.</p>
+
+<p>&mdash;Mais est-il possible de croire que notre pays soit possédé à ce
+point par le démon!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! hélas! nous en avons là la preuve, répliqua le prélat en
+indiquant de la main le monceau de lettres. Il y a huit jours, un
+ange du ciel me l'aurait dit que je l'eusse à peine cru. Il faut bien
+se rendre à l'évidence de ces terribles lettres. Mon Dieu! mon Dieu
+quelle désolation!</p>
+
+<p>Et de grosses larmes coulaient sur les joues flétries du saint
+évêque.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, croyez-vous, vos vénérables collègues
+croient-ils, que les auteurs de ces menaces osent les mettre à
+exécution? Croyez-vous réellement que si vous vous serviez des
+informations que vous avez reçues vos prêtres soient assassinés?</p>
+
+<p>&mdash;Ducoudray poignardé en pleine rue Sainte-Catherine, pour ainsi dire
+sous les yeux de la police, n'est-ce pas une réponse terriblement
+péremptoire à votre question?</p>
+
+<p>Lamirande ne put contester la force de cette réplique. Tous gardèrent
+le silence pendant quelques instants.</p>
+
+<p>&mdash;Si, au moins, ils m'avaient menacé, en même temps que mes prêtres,
+reprit l'archevêque, ma décision aurait été bientôt prise, avec la
+grâce de Dieu. J'aurais pu dire à mes collaborateurs: &ldquo;Voici un grand
+devoir à accomplir; cela nous coûtera peut-être la vie à vous et à
+moi; accomplissons-le quand même et que la volonté de Dieu soit
+faite!&rdquo; Mais voyez l'habileté infernale de ces malheureux! Pas une
+des lettres ne contient une menace contre moi personnellement; au
+contraire, beaucoup disent qu'on aura grand soin de ne pas me toucher
+afin que, voyant mourir mes prêtres et ceux des autres diocèses, les
+uns après les autres, je puisse voir toute l'étendue du désastre que
+j'aurai causé....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ne voyez-vous pas, monseigneur, s'écria Lamirande avec
+l'énergie d'un homme qui se sent submergé par des flots et qui se
+cramponne au moindre objet, ne voyez-vous pas que cette unanimité
+dans les menaces indique clairement que tout cela est sorti d'une
+seule et même tête?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répond tristement l'évêque, d'une seule tête, sans doute, mais
+d'une tête qui dirige mille bras!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas possible, s'exclama le député, il n'est pas possible
+que dans cette province il y ait mille assassins comme celui qui a
+frappé Ducoudray, ou cinq cents, ou cent, ou cinquante, ou même
+vingt-cinq!</p>
+
+<p>&mdash;Vous admettrez au moins, cher monsieur, qu'il y en a trois, puisque
+trois ont poursuivi ce pauvre Ducoudray. Un seul l'a frappé, c'est
+vrai, mais vous ne doutez pas, je suppose, que les deux autres
+fussent également décidés à le faire. Or que de sang ne pourraient
+répandre trois assassins comme ces trois monstres, un seul même!
+Peut-être ne pourraient-ils pas assassiner tous les prêtres, mails
+ils en tueraient un grand nombre; et je ne puis pas en condamner un
+seul à mourir pendant que moi je suis condamné à vivre!</p>
+
+<p>&mdash;Et le pays, monseigneur, est-ce que par votre silence vous ne le
+condamnez pas à mort? Vous êtes convaincu, comme moi, que si la
+constitution, fruit de la conspiration ténébreuse que Ducoudray vous
+a révélée, nous est imposée, notre province est à tout jamais livrée,
+pieds et poings liés, à la secte infernale. Elle sera sa victime,
+elle sera sa proie. Dans quel misérable état sera l'Église au bout de
+quelques années si cette constitution maçonnique est adoptée? Dans
+quel état sera la foi, dans quel état seront les m&oelig;urs de nos
+populations? Si la pensée que vos révélations peuvent être la cause
+indirecte de la mort de quelques prêtres vous épouvante à bon droit,
+songez, monseigneur, je vous en conjure, songez que votre silence
+sera la cause plus directe de la perte éternelle de Dieu sait combien
+d'âmes!</p>
+
+<p>Le vieil évêque pleurait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura-t-il, si je pouvais mourir moi-même!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, reprit le député, l'exécution du devoir exige parfois
+des sacrifices infiniment plus durs que la mort elle-même qui, pour
+nous chrétiens, n'est, après tout, que le passage douloureux à une
+vie meilleure.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'exposais mes prêtres à la mort pendant que moi-même je suis en
+sûreté, je me rendrais odieux à tout jamais, odieux à moi-même....</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourquoi je disais tout à l'heure que la ,,dort n'est pas
+toujours le plus grand sacrifice que Dieu puisse nous demander. Se
+rendre odieux à soi-même et aux autres, c'est mille fois plus
+terrible que mourir, pour un homme de c&oelig;ur.... Mais si le devoir est
+là, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais la certitude que je ne me rendrais pas odieux au ciel,
+en même temps; si j'étais certain que mon devoir est là où vous le
+voyez; si j'avais au moins lieu d'espérer que mes révélations nous
+délivreraient du joug maçonnique qui nous menace! Mais je n'ai aucun
+tel espoir. J'ai songé à tout ce que vous dites, mon cher monsieur;
+j'ai examiné la situation avec mes collègues. Nous avons compté les
+députés. En supposant que mes révélations dussent tourner contre le
+ministère tous ses partisans catholiques, il lui resterait encore une
+majorité, faible sans doute, mais enfin suffisante pour voter la loi.
+Avez-vous pensé à cela, mon cher monsieur? Avez-vous fait ce calcul?</p>
+
+<p>Lamirande n'avait pas pensé à cela, il n'avait pas fait ce calcul. Il
+resta un moment interdit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces révélations, reprit-il bientôt, ne pourraient manquer de
+détacher de la politique ministérielle un certain nombre de députés
+qui ne sont pas catholiques; mon ami Vaughan, par exemple, et son
+groupe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le croyez, sans doute; vous l'espérez, du moins; mais vous ne
+pouvez pas en être moralement certain. Tandis que nous sommes
+moralement certains du contraire; car nous savons par la doctrine, et
+par une longue expérience qui confirme la doctrine, que la vraie foi
+est la base nécessaire de tout véritable bien. Là où la foi existe il
+y a un fondement solide. Cette foi, comme le roc, peut-être cachée
+par la terre, par les flots, par la fange, mais vous pouvez
+l'atteindre et y asseoir votre édifice. Bâtir là où il n'y a pas de
+foi, c'est sur le sable. Nous pouvons raisonnablement compter sur
+tous les députés catholiques, parce que tous sont censés avoir la
+foi. Mais il ne nous est pas permis de compter sur les députés qui
+n'ont pas la foi catholique, pas même sur ceux d'entre eux qui ont
+l'âme naturellement honnête. De sorte que, mon cher ami, voyez dans
+quelle position je me trouve: j'ai la certitude morale, premièrement,
+que si je parle j'expose mes prêtres à la mort; deuxièmement, que ce
+sera sans utilité pour le pays.</p>
+
+<p>Lamirande garda le silence, cherchant une issue à cette terrible
+impasse. L'évêque reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une seule chose que je puisse et doive faire. Vous avez été
+horriblement calomnié par Ducoudray qui a lancé contre vous l'atroce
+accusation d'avoir voulu vous vendre au gouvernement. Le malheureux
+ne m'a laissé aucun document à ce sujet, mais il m'a supplié de dire
+au public que c'est là une pure invention, que c'est le contraire qui
+est vrai; que vous avez été tenté par sir Henry et que vous avez
+noblement repoussé la tentation. Là le devoir pour moi est certain.
+Du reste, comme c'est un simple incident qui ne tient pas au fond des
+révélations que Ducoudray m'a faites, j'espère que les assassins ne
+mettront pas leurs menaces à exécution pour si peu.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, répondit Lamirande, cette calomnie m'a vivement blessé; et
+elle a fait un grand tort à la cause que je défends. Sans elle, le
+résultat des élections aurait peut-être été tout autre. Mais,
+aujourd'hui, ma réhabilitation personnelle est une chose bien
+secondaire. Ce n'est pas cela qui pourrait changer un seul vote au
+parlement. Et peut-être l'auteur des menaces jugerait-il cette
+révélation autrement que vous le jugez; peut-être frapperait-il. Je
+vous en prie, monseigneur, n'en dites rien. Je ne veux exposer
+personne même à un danger incertain pour l'amour de ma réputation,
+surtout dans un moment où cette réputation n'importe plus
+aucunement à l'intérêt public.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un noble c&oelig;ur, dit l'évêque très ému.</p>
+
+<p>Un long et pénible silence suivit. Quelque chose disait à Lamirande
+que c'était lui qui avait raison, et cependant il ne trouvait rien de
+péremptoire à répondre au raisonnement de son vénérable
+contradicteur.</p>
+
+<p>&mdash;Votre résolution, monseigneur, est donc inébranlable? demanda-t-il
+enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, dit affectueusement l'évêque. C'est mon devoir,
+devoir affreusement pénible, car je ne me fais aucune illusion sur le
+sort qui nous est réservé. Dieu m'est témoin que s'il s'agissait de
+ma propre vie je la sacrifierais volontiers pour tenter seulement de
+sauver le pays, même sans espoir de succès. Mais c'est une terrible
+chose que de sacrifier la vie de ceux qui nous sont chers.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, en effet, une chose terrible, murmura le député comme
+parlant à lui-même; cependant, avec la grâce de Dieu, même cela se
+peut.</p>
+
+<p>&mdash;Le pourriez-vous, monsieur Lamirande?</p>
+
+<p>&mdash;Je puis dire que je le pourrais, monseigneur, puisque je l'ai déjà
+fait!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous l'avez fait! Que voulez-vous dire?...</p>
+
+<p>Alors, étouffant d'émotion, la voix entrecoupée de sanglots, il
+raconta aux évêques, en toute humilité, son grand sacrifice. Tous
+mêlèrent leurs larmes aux siennes. Les uns après les autres, ils
+vinrent l'embrasser, sans pouvoir dire un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai fait, messeigneurs, dit-il, ne pouvez-vous pas le
+faire? Ma femme est morte parce que je l'ai voulu, et cependant je
+vis.</p>
+
+<p>&mdash;La position n'est pas la même, mon enfant, dit l'archevêque. Votre
+noble femme avait consenti à mourir....</p>
+
+<p>Soudain, à ces mots, le visage de Lamirande s'illumina d'une clarté
+céleste. Il avait trouvé l'issue qu'il cherchait. Il se jeta à
+genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Merci de cette parole, monseigneur; j'y vois le salut du pays.
+Donnez-moi votre bénédiction, je pars.</p>
+
+<p>Se relevant vivement, il salua l'auguste assemblée et s'en alla,
+laissant les évêques dans l'étonnement.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XXII</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Bonus pastor animam suam fat pro ovibus suis.</p>
+<p>
+ Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Joan</span>. X, II.</div>
+</div>
+
+<p>Un train partait pour Ottawa à dix heures et un quart. Lamirande eut
+juste le temps d'y monter. À minuit il était de retour à la capitale.
+Leverdier, ne l'attendant pas avant le matin, s'était couché.
+Lamirande n'hésita pas à réveiller son ami. Il lui communiqua tout ce
+qui s'était passé, moins l'incident de la fin de l'entrevue. À ce
+propos, il se contenta de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Pour couper court à mon histoire, j'ai compris qu'il n'y a qu'une
+chose à faire pour décider l'archevêque à révéler les secrets qu'il
+possède, c'est de faire en sorte que les membres du clergé lui disent
+unanimement: &ldquo;Monseigneur, parlez, nous acceptons les conséquences de
+cette révélation, quelque terribles qu'elles puissent être pour
+nous&rdquo;. Or j'ai assez de confiance dans le patriotisme du clergé pour
+croire que si la position lui est clairement exposée il n'aura qu'une
+voix pour tenir ce noble langage.</p>
+
+<p>&mdash;Je partage ta confiance, répondit simplement le journaliste.</p>
+
+<p>&mdash;À l&oelig;uvre donc, sans plus de retard Les deux amis se mirent
+aussitôt à rédiger une lettre circulaire. Au bout d'une heure ils
+avaient fini leur tâche. La pièce se lisait comme suit:</p>
+
+<p>&ldquo;Chambre des communes, Ottawa, le 28 février 1946.</p>
+
+<p>&ldquo;Monsieur l'abbé,</p>
+
+<p>&ldquo;Vous connaissez, sans doute, la conversion de Charles Ducoudray, sa
+fin non moins tragique que chrétienne; vous avez lu les témoignages
+que Mgr l'archevêque de Montréal et le R.P. Grandmont ont rendus à
+l'enquête du coroner; vous savez que Ducoudray a été assassiné pour
+avoir communiqué à l'autorité religieuse les secrets de la société
+occulte à laquelle il appartenait. Les journaux ont longuement parlé
+de tous ces incidents extraordinaires. Mais là s'arrêtent les
+renseignements que possède le public. Jusqu'ici on se perd en
+conjectures sur la nature des secrets que l'héroïque converti a
+révélés à Mgr de Montréal.</p>
+
+<p>&ldquo;Depuis longtemps, ceux qui sont mêlés aux affaires politiques
+soupçonnent l'existence en ce pays d'une organisation ténébreuse et
+vraiment satanique qui travaille, dans l'ombre, mais avec une
+terrible efficacité, à la ruine de notre chère province. Les efforts
+surhumains que l'on fait pour réprimer les élans du patriotisme des
+nôtres et pour empêcher le Canada français de devenir une nation
+autonome au moment même où la divine Providence rend la réalisation
+de ce projet facile; cette constitution habilement et perfidement
+rédigée que l'on veut nous imposer; tout cela indique clairement, ce
+me semble, une conspiration antireligieuse et antifrançaise ourdie
+par les loges.</p>
+
+<p>&ldquo;C'est sous l'empire de cette conviction que, le lendemain de la mort
+de Ducoudray, j'ai écrit à Mgr l'archevêque de Montréal pour lui
+demander s'il n'aurait pas trouvé, dans les papiers de la secte, la
+preuve de cette conspiration. Pendant dix jours, Mgr a gardé le
+silence. Enfin, hier soir, il m'a mandé auprès de lui. Je m'y suis
+rendu, rempli de joie et de confiance, comptant avoir bientôt des
+armes assez fortes pour nous permettre de remporter une victoire
+décisive sur la secte. Imaginez ma douleur en entendant Mgr me dire
+que j'étais condamné à une immense déception. &ldquo;N'avez-vous rien
+trouvé dans les papiers de Ducoudray?&rdquo; lui dis-je. &ldquo;Au contraire, me
+répondit Mgr, j'ai trop trouvé.&rdquo; Puis il me montra une table couverte
+de lettres anonymes, venues de tous les coins du pays, qui menacent
+de mort tous les prêtres si l'évêque révèle les secrets livrés par
+Ducoudray ou s'en sert en aucune façon. Je n'ai pu examiner toutes
+les lettres moi-même, mais Mgr m'assure qu'il les a étudiées, avec
+ses collègues de l'épiscopat, et qu'il n'a rien trouvé qui puisse
+faire croire à une simple mystification; et le meurtre de Ducoudray
+ne permet pas de dire que ce sont là de vaines menaces. Si la
+rédaction de ces lettres, au nombre de plus de cinq cents, est variée
+à l'infini, le fond de toutes est le même: on menace les prêtres,
+mais on a grand soin de dire qu'on ne touchera pas à l'évêque. Je
+n'ai pas besoin d'insister sur l'habilité infernale de ce procédé qui
+met l'évêque dans l'impossibilité morale d'agir. Ah! si on l'avait
+menacé <i>seul</i>, ou même si on l'avait menacé en même temps que ses
+prêtres, sa décision eût été bientôt prise. Mais comment se décider à
+exposer d'autres à une mort cruelle pendant que lui-même est en
+sûreté? Mgr de Montréal ne le peut pas.</p>
+
+<p>&ldquo;L'uniformité dans les menaces indique clairement qu'une seule tête
+les a dictées, si plusieurs mains les ont écrites; mais cela
+n'améliore pas la position, loin de là; car une seule tête qui
+commande à tant de bras meurtriers épouvante Mgr, et avec raison. Une
+organisation qui peut frapper impunément un homme en pleine ville de
+Montréal peut commettre bien d'autres crimes analogues, il n'y a pas
+à se le cacher.</p>
+
+<p>&ldquo;Pour vous exposer la position dans toute son intégrité, je dois
+ajouter qu'une autre raison fait hésiter Mgr à révéler les secrets
+qu'il possède; c'est qu'il est convaincu que ce serait inutile.
+Supposé, dit-il, que ces révélations sur le caractère maçonnique du
+projet de loi actuellement devant la Chambre engagent tous les
+députés catholiques à le repousser, il n'en resterait pas moins une
+majorité, faible si vous voulez, mais enfin une majorité en faveur de
+la politique du gouvernement. À cela je ne puis guère rien répondre,
+car les chiffres donnent certainement raison à Mgr. J'espère
+seulement que de telles révélations inspireraient assez d'horreur à
+un certain nombre de députés ministériels non catholiques pour nous
+donner la majorité. Mgr ne partage pas cet espoir; du moins, il le
+trouve trop faible pour se croire autorisé à exposer la vie de ses
+prêtres. S'il s'agissait de sa propre vie je suis bien convaincu
+qu'il n'hésiterait pas un seul instant à exposer les machinations de
+la secte, quand même il aurait la conviction que cela n'entraînerait
+pas le rejet du projet de loi; car il se dirait: Fais ce que dois,
+arrive que pourra.</p>
+
+<p>&ldquo;Voilà, monsieur l'abbé, la situation dans toute son horreur. Je
+croirais faire injure à votre intelligence, à votre dévouement et à
+votre patriotisme en ajoutant à ce simple exposé des faits le moindre
+commentaire ou en formulant la moindre demande.</p>
+
+<p>&ldquo;Veuillez agréer, monsieur l'abbé, mes hommages les plus sincères,</p>
+
+<div class="sig">&ldquo;<span class="pname">Joseph Lamirande</span>, député.&rdquo;</div>
+
+<p>Toute la nuit les deux amis travaillèrent à faire des copies de cette
+lettre et à les adresser à tous les prêtres de la province, tant du
+clergé régulier que du clergé séculier. À neuf heures du matin tout
+était prêt. Ils étaient presque morts de fatigue et tombaient de
+sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Lamirande, déposer ces lettres au bureau de poste avant
+de prendre un peu de repos. Plus tôt elles partiront, mieux ce sera.</p>
+
+<p>&mdash;Tu songes à les déposer à la poste ici, à Ottawa? fit Leverdier.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que Montarval, qui doit avoir des affidés partout,
+surtout au bureau de la poste, les ferait supprimer, tout simplement.
+Je suis parfaitement convaincu que si nous les confions à la poste
+ici, pas une de ces lettres n'arrivera à destination.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as peut-être raison, je n'avais pas songé à cela. Les déposer à
+Hull ou à quelqu'autre ville des environs ne serait pas mieux. S'il
+surveille le service postal à Ottawa il doit le surveiller également
+à Montréal, même à Québec. Que faire?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une idée! s'écria le journaliste. Il n'est pas probable que le
+bureau de Toronto soit surveillé. J'irai les déposer là. Ce sera
+porter la guerre en Afrique!</p>
+
+<p>&mdash;Ton idée a du bon, mais elle n'est bonne qu'à demi; car Montarval
+doit nous surveiller encore plus que les agents de poste. On lui rend
+compte de chaque pas que nous faisons, j'en suis convaincu. Tu
+connais le fameux Duthier, l'ancien domestique de sir Henry, devenu
+l'un des huissiers de la Chambre. Eh bien! cet individu était sur le
+train, hier soir, lorsque je suis descendu à Montréal; il était
+encore sur le train qui M'a ramené à Ottawa la nuit dernière. Il me
+<i>filait</i>, je n'en ai aucun doute. Si tu allais à Toronto il serait
+sur tes trousses. Je crois avoir trouvé la solution de la difficulté.
+Il faut que Vaughan porte ces lettres à Toronto, Il peut s'y rendre
+sans exciter de soupçons. Allons le trouver.</p>
+
+<p>Dix minutes plus tard les deux amis étaient rendus chez le jeune
+Anglais qui se préparait à sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Vaughan, dit Lamirande, veux-tu me rendre un service, sans me
+questionner?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement, si ce que tu demandes est praticable.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est facile. Je te demande de bien vouloir prendre le train à
+dix heures et demie pour Toronto....</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément ce que je me proposais. Quelle commission peux-tu
+bien avoir à faire à Toronto?</p>
+
+<p>&mdash;Je te demande de déposer au bureau de poste de Toronto quelques
+centaines de lettres, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne les déposes-tu pas ici?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne devais pas faire de questions!</p>
+
+<p>&mdash;En effet! Mais où sont tes lettres? C'est encore une question.
+Celle-là est permise, sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont chez Leverdier. Pardonne-moi si je fais le mystérieux.
+Tu connaîtras tout plus tard. Pour le moment je puis te dire
+seulement que j'ai de graves raisons de croire que si je déposais ces
+lettres, ici à Ottawa, elles ne se rendraient pas à destination.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me suffit. Sans doute je brûle d'envie de savoir quel roman se
+cache là-dessous, mais je suis assez raisonnable pour attendre
+l'explication promise.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon cher ami, dit Lamirande.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, fit Vaughan! c'est presque l'heure du train.</p>
+
+<p>Et prenant un tout petit sac de voyage, il se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas une valise plus forte? lui demanda Lamirande. Nous ne
+pourrons pas mettre le quart des lettres dans cette petite
+machine-là... Pourtant, continua-t-il, j'ai une autre idée. Le sac
+que tu as là va faire. Allons.</p>
+
+<p>Ils sortent. Dans la rue, tout près de la maison où demeure le jeune
+Anglais, ils croisent l'huissier Duthier.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu l'individu? dit Lamirande tout bas à Leverdier. Il nous
+suit à la piste.</p>
+
+<p>Rendus à leur pension, Lamirande et Leverdier mirent les lettres dans
+une valise que Leverdier emporta. Lamirande en prit une autre qui
+était vide.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux faire avec cela? lui demanda son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Mystifier l'espion Duthier. Il est permis de se distraire un peu.
+Après les fatigues et les émotions des dix-huit dernières heures,
+j'ai besoin de délassement.</p>
+
+<p>Vaughan les attendait dans la rue. En voyant arriver ses deux amis,
+chacun une valise à la main, il poussa une exclamation de surprise.
+Lamirande lui fit signe de ne pas parler fort. Duthier stationnait de
+l'autre côté de la rue devant un magasin, absorbé dans la
+contemplation d'un bel étalage de cravates.</p>
+
+<p>&mdash;En avez-vous assez pour remplir deux valises? demanda l'anglais à
+mi-voix.</p>
+
+<p>Et comme Lamirande, au lieu de répondre, se mit à sourire, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;En effet, j'oublie toujours que je ne dois pas faire de questions.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-là encore est une question permise, dit Lamirande. Dans la
+malle que j'emporte il n'y a rien du tout. C'est uniquement pour me
+prouver à moi-même et à Leverdier que nous ne t'imposons pas une
+corvée inutile.</p>
+
+<p>&mdash;La corvée n'est rien; c'est le mystère qui l'entoure que je
+voudrais comprendre. Ce que tu viens de me dire est un pur
+logogriphe.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en auras l'explication dans le prochain numéro.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'il ne se fasse pas trop attendre! En causant ainsi les
+trois députés arrivèrent au chemin de fer. Le timbre de la gare
+venait de sonner cinq coups.</p>
+
+<p>&mdash;Juste à temps, dit Vaughan. Au revoir!</p>
+
+<p>&mdash;Nous t'accompagnons, dit Lamirande.</p>
+
+<p>Les deux amis montèrent en voiture avec le jeune Anglais et
+s'installèrent à côté de lui comme des gens qui se mettent en voyage.
+Vaughan était vivement intrigué, mais il avait résolu de ne plus
+faire de questions.</p>
+
+<p>Un instant après Duthier entra et prit un siège auprès des trois
+amis, déploya un journal et se mit à lire les nouvelles du jour avec
+un intérêt marqué.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens-toi prêt, dit tout bas Lamirande à Leverdier.</p>
+
+<p>À peine avait-il donné cet avertissement que le timbre de la gare
+sonna deux coups et le chef du train fit entendre le traditionnel:
+<i>All aboard!</i> Le convoi s'ébranla. Alors Lamirande saisissant la
+valise vide qu'il avait placée dans le filet avec l'autre et disant
+rapidement Au revoir! à Vaughan de plus en plus intrigué, s'élança
+hors du train, suivi de Leverdier. Ils purent sauter sur le quai de
+la gare sans difficulté. Duthier, qui ne s'attendait aucunement à ce
+manège, et qui était réellement plus ou moins occupé à lire, ne
+s'aperçut du départ de ceux qu'il avait mission de suivre que
+lorsqu'ils étaient sur la plate-forme de la voiture. À son tour il
+quitta précipitamment son siège et courut vers la porte. Par malheur,
+à ce moment, une femme de proportions énormes, tenant un enfant et
+des paquets en nombre indéfini, s'avisa de quitter son siège, où le
+soleil l'incommodait. Elle bloquait le chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi passer, madame, hurla Duthier furieux.</p>
+
+<p>La pauvre femme ahurie se rangea de son mieux, et l'huissier passa en
+faisant rouler par terre une boîte à chapeau et un sac de biscuits.</p>
+
+<p>Le retard n'avait pas été considérable. Toutefois, le train avait
+acquis une certaine vitesse. Rendu sur le marche-pied, l'infortuné
+Duthier hésita un instant; mais la vue de Lamirande et de Leverdier
+qui stationnaient sur le quai de la gare que le train avait déjà
+dépassé, le décida. Il sauta. Mais évidemment il n'excellait pas à
+sauter d'un train en mouvement. Il exécuta une pirouette superbe et
+alla rouler dans le sable qui bordait la voie. Se relevant de fort
+mauvaise humeur, il constata qu'il n'avait d'autre mal qu'un habit et
+un pantalon endommagés. Il aurait voulu passer ailleurs que par la
+gare où plusieurs flâneurs avaient été témoins de sa mésaventure;
+mais se souvenant que s'il avait risqué ses membres, c'était pour ne
+pas perdre de vue Lamirande, il fit de nécessité vertu, et,
+s'époussetant tant bien que mal, il se dirigea vers la station. Des
+sourires mal dissimulés l'accueillirent, et, Lamirande, allant à sa
+rencontre, lui glissa, en passant, ces quelques mots: &ldquo;Au moins,
+faites-vous payer comme il faut!&rdquo;</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le train emportait Vaughan à toute vitesse vers
+Toronto. Le jeune député se perdait en conjectures sur ce qui venait
+de se passer. Lamirande lui avait donné la clef de la valise restée
+dans le filet. Il descendit la malle, l'ouvrit, et constata que les
+lettres dont elle était remplie étaient toutes adressées à des
+prêtres. Mais il était loin de se douter que des réponses que ces
+lettres provoqueraient dépendaient les destinées de tout un
+peuple.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XXIII</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Noli verbosus esse in multitudine presbyterorum.</p>
+<p>
+ Ne vous répandez point en de grands
+ discours dans l'assemblée des anciens.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Eccl</span>. VIII, 15.</div>
+</div>
+
+<p>Le même jour, à l'ouverture de la séance de la Chambre, les tribunes
+étaient bondées de spectateurs; car la nouvelle s'était répandue
+qu'enfin le gouvernement allait ouvrir le feu en proposant la
+première lecture du bill intitulé: &ldquo;Acte pour pourvoir à
+l'établissement et au gouvernement de la République du Canada&rdquo;.
+L'attente générale ne fut pas trompée. À trois heures et quelques
+minutes, lorsque la Chambre eut disposé des &ldquo;pétitions&rdquo;, des
+&ldquo;rapports&rdquo; et des &ldquo;motions&rdquo;, Sir Henry se leva. Les applaudissements
+éclatèrent parmi les députés ministériels. Les députés anglais
+étaient enthousiastes. Du côté des Canadiens français on pouvait
+remarquer une certaine réserve, et même une ombre d'inquiétude.</p>
+
+<p>Le discours du premier ministre, très spécieux, très littéraire,
+s'élevant parfois jusqu'à l'éloquence, augmenta l'enthousiasme des
+uns et parut rassurer les autres. Sir Henry fit l'histoire des
+événements politiques des dernières années. Le Canada, dit-il, est un
+pays exceptionnellement heureux, puisqu'il acquiert son autonomie, sa
+complète indépendance, sans bouleversements, sans heurt, sans
+révolution, sans effusion de sang. Comme un beau fruit mûr, il se
+détache naturellement, sans secousse, sans violence, de l'arbre qui
+l'a produit. N'allons pas gâter l&oelig;uvre admirable de cette force
+qu'on nomme l'Etre suprême qui a disposé toutes choses de façon à
+nous permettre de fonder une grande nation, s'étendant d'un océan à
+l'autre, occupant la moitié d'un immense continent. Des esprits
+étroits et chagrins voudraient détruire cette belle &oelig;uvre,
+voudraient morceler ce vaste empire, voudraient désunir ce grand
+peuple, sous prétexte qu'il existe parmi nous des différences de
+langues et de religions. Ces différences de langues et de religions
+constituent un argument en faveur plutôt de l'union que de la
+séparation, car elles donneront à l'ensemble une agréable variété
+dans l'unité; elles créeront une saine émulation parmi les divers
+éléments qui composent notre peuple; et elles permettront l'exercice
+de cette grande vertu civique qui est essentielle à la prospérité des
+nations: la tolérance. Le premier projet que le gouvernement a eu
+l'honneur de soumettre à la Chambre a été mal compris. On a insinué,
+sans oser le dire formellement, surtout sans pouvoir le prouver, que
+ce projet était le fruit de je ne sais quelle noire conspiration
+contre la religion et la langue d'une partie des habitants de ce
+pays. On a parlé vaguement de sociétés secrètes, de loges maçonniques
+ou autres, complotant dans l'ombre la ruine de certaines idées, de
+certaines institutions. On a prétendu trouver les traces de ce
+travail occulte dans la rédaction même du projet. C'est une vraie
+douleur de constater que des notions aussi vieillies trouvent encore
+des défenseurs au milieu de ce vingtième siècle. Il est incontestable
+que ces appels aux préjugés religieux et nationaux d'un tiers de la
+population ont produit d'abord un certain émoi. Même l'un de nos
+collègues a cru devoir nous abandonner pour obéir au mouvement qui
+s'était créé. Mais le calme et la réflexion ont opéré des prodiges.
+Tous, ou à peu près, sont aujourd'hui d'accord pour dire qu'on avait
+vu un grand péril là où se trouve en réalité le salut. Le silence de
+ceux qui sont particulièrement chargés de la sauvegarde des intérêts
+religieux des catholiques doit être une preuve, même pour les plus
+timides et les plus soupçonneux, que la constitution soumise à la
+ratification de la Chambre n'est hostile à aucune croyance
+religieuse. C'est une &oelig;uvre purement politique qui ne menace la
+religion ou la nationalité de personne, et l'on doit la juger d'après
+les sains principes politiques, non d'après des préjugés de race et
+de religion ou des craintes puériles et chimériques.</p>
+
+<p>Pendant plus d'une heure sir Henry continua sur ce ton cauteleux et
+perfide.</p>
+
+<p>Lawrence Houghton lui répondit. Le chef de l'opposition anglaise
+déclara que, selon la coutume parlementaire, il ne demanderait pas à
+la Chambre de voter sur la première lecture du bill qui n'est qu'une
+pure formalité. Mais, dit-il, je veux qu'il soit bien compris que
+nous, mes amis et moi, nous entendons combattre ce projet jusqu'à la
+fin et par tous les moyens que les règlements de la Chambre mettent à
+notre disposition. Par suite d'un aveuglement que je ne puis
+comprendre et que je ne veux pas qualifier, les députés de la
+province de Québec, à part un petit nombre, semblent vouloir accepter
+la constitution qu'on leur propose, s'il faut juger de leurs
+intentions par les applaudissements qu'ils viennent de prodiguer à
+l'honorable premier ministre. Je ne veux pas paraître plus
+canadien-français que les représentants attitrés de la province de
+Québec ni plus catholique que ceux de mes collègues de la Chambre qui
+professent le culte romain; mais je ne puis m'empêcher de voir et de
+dire que cette constitution, qu'elle ait été élaborée au fond d'une
+loge ou dans le cabinet du premier ministre, n'a qu'un seul but:
+l'étranglement de l'élément français et de la religion catholique. On
+me dira peut-être: mais si les Français et les catholiques veulent se
+laisser étrangler par le gouvernement central, qu'est-ce que cela
+peut bien vous faire, à vous, Anglais et protestants? Sans doute,
+nous n'avons ni la mission ni la prétention de protéger les Français
+et les catholiques malgré eux; mais nous savons que, tôt ou tard, le
+Canada français et catholique s'apercevra de son erreur, se
+réveillera de son étrange sommeil, secouera cet hypnotisme dans
+lequel on l'a plongé. Il regrettera amèrement alors son entrée dans
+cette union qui n'est pas faite pour lui; il voudra en sortir; et il
+y aura des luttes longues, épuisantes, désastreuses, aboutissant
+peut-être à la guerre civile. Voilà ce que nous voyons clairement.
+Dans notre propre intérêt, comme dans celui du Canada français, nous
+cherchons à prévenir le désastre que le gouvernement nous prépare par
+cette union d'éléments qui ne sauraient vivre en paix s'ils ne sont
+indépendants les uns des autres. Le Canada anglais et le Canada
+français pourront, nous l'espérons, s'accorder comme voisins, unis
+par un simple traité douanier et postal; jamais ils ne feront bon
+ménage si on tente de les lier l'un à l'autre par ce projet de
+constitution qui n'est, après tout, qu'une union législative mal
+déguisée. Entre les deux races qui habitent ce pays il y a trop de
+différences fondamentales pour pouvoir en faire une nation
+véritablement unie. Pour arriver à l'unité, il faudra, ou la fusion
+pacifique des deux en une seule, ou l'absorption également pacifique
+de l'une par l'autre, ou bien l'anéantissement violent de l'une de
+ces races. Or les deux premières solutions sont manifestement
+impossibles. Il suffit d'étudier un peu l'histoire pour se convaincre
+que les peuples ne se fusionnent pas sans injustice, sans violence,
+sans conquête, sans oppression. On dit souvent que le peuple anglais
+est lui-même le produit d'une fusion des Anglo-Saxons avec les
+Normands. Oui, mais les Normands avaient vaincu les Saxons, et qui
+nous dira jamais les haines, les malédictions, les amertumes, les
+douleurs de toutes sortes qui ont précédé et accompagné cette fusion?
+Qui nous dira jamais tout ce que les Anglo-Saxons ont souffert avant
+de former avec leurs vainqueurs un seul et même peuple? Nous ne
+sommes pas disposés à tenter une telle expérience. Ce pays est assez
+vaste pour contenir plusieurs peuples, plusieurs nations. La
+Providence a groupé les Français d'Amérique principalement dans la
+partie nord-est de ce continent. C'est le berceau de leur race. Ils y
+sont en nombre suffisant, aujourd'hui, pour former une nation
+autonome. Qu'ils le fassent! Ils semblent en ce moment ne pas
+comprendre leurs destinées nationales; mais je l'ai dit, ils sont
+véritablement hypnotisés. Cet ensorcellement ne peut durer longtemps.
+Nous ne voulons pas que, lorsqu'ils sortiront de cet assoupissement
+contre nature, lorsque le patriotisme reprendra chez eux ses droits,
+il se trouvent au fond de la fosse qu'on creuse sous leurs pas. Nous
+ne le voulons pas, je le répète, dans notre propre intérêt, autant,
+plus même, que dans le leur.</p>
+
+<p>Ce discours si vrai, si franc, si lumineux créa une vive impression
+sur la Chambre. Plus d'un député français se sentit tout honteux
+d'être obligé d'avouer, au fond de son c&oelig;ur, que cet Anglais
+protestant venait de faire à la réputation du Canada français une
+leçon aussi terrible que bien méritée.</p>
+
+<p>Montarval se leva pour répondre. Peu d'applaudissements. Malaise
+étrange sur la Chambre.</p>
+
+<p>Le ministre s'aperçut qu'il faudrait peu de chose pour déterminer une
+véritable panique parmi les partisans français du cabinet. Il lisait
+sur leur figures les doutes et les hésitations qui les tourmentaient.
+En un instant, il comprit quel remède il fallait appliquer à la
+situation. Avant de commencer son discours, il se pencha vers son
+collègue, sir Henry, et lui dit quelques mots à l'oreille. Le premier
+ministre parut surpris, mais Montarval lui fit un signe qui voulait
+dire: &ldquo;C'est cela!&rdquo; Alors le chef du cabinet écrivit un billet; puis
+sortit dans le couloir derrière le siège du président. Duthier s'y
+trouvait. Sir Henry lui fit un signe imperceptible pour tout autre.
+L'huissier vint à la rencontre du premier ministre, mais sans
+paraître le voir. Au moment où les deux hommes se croisaient, sir
+Henry glissa dans la main de l'employé le billet qu'il avait écrit.
+Deux minutes après, Duthier l'avait fait remettre par un page à
+Saint-Simon.</p>
+
+<p>Montarval se borna à quelques observations assez vagues. Le but que
+nous poursuivons, dit-il, est le développement de l&oelig;uvre de la
+Confédération inaugurée il y a près de quatre-vingts ans; c'est de
+rapprocher, c'est de lier, c'est de cimenter les éléments épars sur
+toute la surface de ce qui fut l'Amérique anglaise et qui sera
+l'Amérique canadienne; c'est de faire de tous ces éléments une
+nation. On a parlé de fonder une Nouvelle France. Ce serait un
+malheur national. Au lieu de républiques minuscules, fondons un grand
+et beau pays. Sans doute, César a dit qu'il préférait être le premier
+dans un village que le second dans Rome. Mais c'était là le cri de
+l'égoïsme et de l'ambition, ce n'était pas l'expression d'un
+sentiment patriotique. Le vrai patriote s'inquiète, non du poste
+qu'il doit occuper dans la patrie, mais du rang que la patrie doit
+atteindre parmi les nations. Pour moi, j'aspire simplement à être
+citoyen d'un grand pays.</p>
+
+<p>Lorsque Montarval eut terminé son discours, le président, après avoir
+attendu quelques instants, mit la question aux voix pour la forme.
+Avant qu'il ait le temps de dire: <i>Carried! Adopté</i>! Saint-Simon est
+debout.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, s'écrie-t-il de sa voix aigre, ce projet de
+constitution est tellement odieux qu'il ne doit pas être lu. Je
+propose donc qu'il ne soit pas lu une première fois maintenant, mais
+dans six mois.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que l'honorable député ait un secondeur, dit le président.</p>
+
+<p>&mdash;Par courtoisie, dit Montarval, j'appuie la motion de l'honorable
+député, afin qu'il puisse constater, dès à présent, que la Chambre
+n'est pas de son avis.</p>
+
+<p>La proposition étant ainsi régularisée, le député du comté de Québec
+prononça un discours d'une extrême violence, flagellant le
+gouvernement, les Anglais, les protestants, ayant grand soin,
+toutefois, de n'employer aucun argument solide pour combattre le
+projet ministériel. C'était une sortie furibonde contre tout ce qui
+n'était pas canadien-français et catholique. Après cette harangue
+échevelée, qui dura une demi-heure, la politique du gouvernement
+n'avait pas reçu une égratignure, tandis que les plates injures à
+l'adresse des ministres leur avaient ramené les sympathies de leurs
+partisans, un instant ébranlés. La Chambre ne dissimulait pas le
+dégoût profond que ce discours lui avait causé.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, fit Lamirande, aussitôt que Saint-Simon eût
+repris son siège, je n'ai seulement que deux mots à dire: un mot de
+remerciement et un mot de protestation. Du fond de mon c&oelig;ur je
+remercie l'honorable chef de l'opposition de ses nobles paroles. Si
+la Nouvelle France se réveille de sa léthargie à temps pour conquérir
+sa liberté qui lui échappe, elle lui devra une dette d'éternelle
+reconnaissance; elle lui érigera des statues sur le piédestal
+desquelles on lira cette inscription: &ldquo;À Lawrence Houghton, homme
+d'État anglais et protestant, la patrie française et catholique
+reconnaissante&rdquo;. Et si elle ne se réveille pas; si elle succombe sous
+l'étreinte de ses ennemis, l'histoire répétera, en parlant de lui,
+cette parole que le poète latin met sur les lèvres d'Hector annonçant
+à Énée la ruine prochaine de Troie:</p>
+
+<blockquote><p>Si Pergama dextra defendi passent, etiam hac defensa fuissent.</p>
+<p class="footnote">
+[Si le bras d'un mortel eût pu défendre Pergame, assurément, ce bras
+l'eût défendue.]</p></blockquote>
+
+<p>Mais j'espère que l'histoire n'aura pas à enregistrer ce cri de
+douleur; j'espère encore que les intrigues de l'heure présente&mdash;et en
+disant ces mots Lamirande arrêta sur Montarval un regard qui fît
+pâlir le sectaire&mdash;que les abominables intrigues, que les iniquités
+de l'heure présente ne prévaudront pas et que la Nouvelle France
+vivra.</p>
+
+<p>Et maintenant, monsieur le président, le mot de protestation est à
+l'adresse du député du comté de Québec. De toute la force de mon âme
+je condamne les sentiments détestables qu'il vient d'exprimer. Dans
+le véritable patriotisme, dans le patriotisme que reconnaît et
+approuve la religion de Jésus-Christ, il n'entre que l'amour de la
+patrie. La haine des autres races ne doit pas y être. Le patriote qui
+ne se contente pas d'aimer sa patrie, mais qui hait la patrie des
+autres, est un faux patriote qui, tôt ou tard, trahira la cause qu'il
+prétend défendre, si déjà il ne la trahit.</p>
+
+<p>La motion de Saint-Simon fut mise aux voix. Pas un seul député
+ministériel ne broncha; tous, comme un seul homme, votèrent la
+première lecture qui fut décrétée à une forte majorité.</p>
+
+<p>&mdash;Les voilà enrégimentés, dit tout bas Montarval à sir Henry. Ils ont
+voté une première fois en faveur du bill. Il faudra maintenant un
+coup terrible pour les empêcher de voter une deuxième et une
+troisième fois dans le même sens. Le point important, dans toute
+bataille, c'est de faire en sorte que vos troupes essuient le premier
+feu de l'ennemi dans des conditions aussi avantageuses que possible.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, vous avez du génie! dit sir Henry.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XXIV</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Per infamiam et bonam famam.</p>
+<p>
+ Parmi la mauvaise et la bonne réputation.</p>
+
+<div class="source">2 <span class="pname">Cor</span>. VI, 8.</div>
+</div>
+
+<p>Au sortir de la séance, Lamirande et Leverdier, Houghton et quelques
+autres députés de l'opposition se réunirent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Lamirande, dit Houghton, qu'allons-nous faire? Que
+pouvons-nous faire? Nous avons le droit, le bon sens, la justice,
+toutes les belles choses du monde, de notre côté; mais nous avons
+contre nous les gros bataillons. La deuxième et la troisième lecture
+de ce projet d'iniquité se voteront infailliblement, à une immense
+majorité, comme la première lecture vient de se voter... à moins que
+la province de Québec ne se réveille, et rien n'indique que son
+sommeil soit près de finir.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne l'indique extérieurement, répondit Lamirande, mais je
+l'espère tout de même; et cet espoir n'est pas un sentiment vague, il
+repose sur un fondement solide: le dévouement, le patriotisme,
+l'esprit de sacrifice de notre clergé. Dans quelques jours, il peut
+se produire un événement qui réveillera la province de Québec comme
+jamais pays n'a été réveillé.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous avez un tel espoir, dit Houghton, nous devons nous
+organiser en vue de gagner du temps. Il faut retarder la deuxième et
+la troisième lecture autant que possible.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le lendemain la bataille commença. Des deux côtés, il fallait user
+d'une grande habileté. Le gouvernement, tout en pressant l'adoption
+du néfaste projet, devait bien se garder de laisser voir une hâte
+indécente qui aurait pu exciter les soupçons des uns et froisser les
+susceptibilités des autres. Beaucoup de députés ministériels
+voulaient parler sur cette question si importante. Leurs discours
+étaient préparés depuis longtemps. Leur imposer silence, c'eût été
+aussi imprudent que de condamner la soupape de sûreté d'une machine à
+vapeur. L'opposition pouvait critiquer, combattre la mesure; mais se
+livrer à une obstruction trop apparente, c'était fournir à la
+majorité le prétexte d'appliquer la redoutable clôture du débat.</p>
+
+<p>À la proposition du gouvernement, &ldquo;que le <i>bill</i> soit maintenant lu
+pour la deuxième fois&rdquo;, Houghton et Lamirande opposèrent l'amendement
+traditionnel: &ldquo;pas maintenant, mais dans six mois&rdquo;. Puis les discours
+commencèrent.</p>
+
+<p>Les attaques de l'opposition étaient tellement vigoureuses, tellement
+logiques que les ministres et les autres chefs du parti ministériel
+étaient bien obligés de répondre. S'ils avaient gardé le silence,
+comme c'était un peu leur intention, d'abord, la démoralisation
+aurait pu s'introduire dans le gros de l'armée. Donc, pendant cinq ou
+six jours, c'était un feu roulant. Mais tout s'épuise ici-bas, même
+un débat parlementaire. Les principaux orateurs de l'opposition
+avaient vidé leur sac, et la répétition des mêmes arguments par des
+orateurs de mérite secondaire ne provoquaient plus que de courtes et
+rares répliques du côté ministériel. Tandis que dans les premiers
+jours de la discussion chaque discours prononcé à gauche de l'orateur
+faisait lever à droite trois ou quatre députés qui brûlaient d'y
+répondre; maintenant les membres de l'opposition étaient obligés de
+se succéder les uns aux autres.</p>
+
+<p>L'après-midi du septième jour, au commencement de la séance,
+Lamirande, Houghton et Leverdier étaient réunis pour discuter la
+situation.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une semaine que cela dure, dit Houghton à Lamirande, et nous
+sommes rendus au bout de nos forces. Avez-vous quelques nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, et je n'en attends guère avant quatre ou cinq jours
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vaudrait-il pas mieux alors laisser voter la deuxième lecture et
+nous reprendre sur la discussion en &ldquo;comité général&rdquo; et enfin sur la
+troisième lecture?</p>
+
+<p>Leverdier penchait du côté de Houghton mais Lamirande était d'avis
+contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis me décider, fit-il, à laisser voter la deuxième lecture
+maintenant, car quelque chose me dit que nous aurons plus tard besoin
+des délais que nous pouvons obtenir en &ldquo;comité général&rdquo; et sur la
+troisième lecture. Vous ne voyez là qu'un simple pressentiment,
+peut-être, mais il est assez fort et assez persistant pour m'engager
+à ne pas le mépriser.</p>
+
+<p>&mdash;Je respecte tout chez vous, mon cher Lamirande, dit Houghton, même
+vos pressentiments; mais vraiment je ne vois pas comment nous allons
+pouvoir prolonger le débat sur la deuxième lecture pendant quatre ou
+cinq jours encore. Dès demain, peut-être même ce soir, ils vont nous
+appliquer la clôture.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, répondit Lamirande; aussi faut-il soulever un incident
+qui suspende forcément les débats pendant quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais comment? Je ne vois aucun incident à l'horizon, dit le
+chef de l'opposition.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais mettre le secrétaire d'État en accusation et demander une
+enquête.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous des preuves contre lui?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le moment, je n'en ai aucune dont je puisse me servir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'étonnez vraiment... J'ai dû mal comprendre. Ce n'est pas
+vous qui porterez jamais une accusation calomnieuse contre un
+adversaire, même si vous aviez la certitude de faire triompher ainsi
+la plus juste des causes.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, vous avez raison! &ldquo;La fin justifie les moyens&rdquo; est,
+quoiqu'on en dise, une doctrine que l'Église catholique condamne. Il
+ne faut jamais faire le mal, quand même on croirait obtenir par là un
+grand bien. La théologie nous enseigne que s'il était possible de
+vider l'enfer en commettant un seul péché véniel, il ne faudrait pas
+le commettre. Aussi je n'ai pas dit que j'allais porter une
+accusation fausse contre M. Montarval. Au contraire, je suis aussi
+certain que ce dont je vais l'accuser est vrai que je suis sûr de
+vous voir devant moi en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Une telle certitude, reprit Houghton, est suffisante pour mettre
+votre conscience à l'aise, je le comprends. Mais, vous ne l'ignorez
+point, il ne suffit pas de <i>savoir</i> qu'une accusation est vraie, il
+faut aussi pouvoir la prouver; et vous m'avez dit tout à l'heure que
+vous n'avez pas de preuve!</p>
+
+<p>&mdash;Pas de preuve dont je puisse me servir devant un comité.</p>
+
+<p>&mdash;Alors comment pouvez-vous songer à porter une accusation?</p>
+
+<p>&mdash;La preuve peut arriver d'un jour à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et si elle n'arrive pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je serai un homme ruiné à tout jamais, au point de vue politique et
+social.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, vous n'y allez pas en aveugle! Vous savez exactement où
+cela peut vous conduire.</p>
+
+<p>&mdash;Exactement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien prudent ce que tu veux faire là, mon cher ami? fit
+Leverdier qui avait jusque-là gardé le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Au point de vue humain, c'est une folie. Au point de vue humain je
+devrais attendre pour agir que j'eusse en ma possession les preuves
+dont tu connais comme moi l'existence.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ta réputation, tu ne dois pas l'exposer. C'est un bien qui ne
+t'appartient pas exclusivement. Elle appartient à tes amis, à ton
+pays.</p>
+
+<p>&mdash;Tu admettras que ma réputation m'appartient autant, au moins, que
+ma vie. Or l'homme a le droit d'exposer sa vie pour sauver la vie de
+ses semblables. Pour accomplir une grande &oelig;uvre de charité, nous
+avons même le droit de courir au-devant d'une mort certaine. Il
+s'agit de sauver tout un pays et je n'aurais pas le droit d'exposer
+mon honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Pour un homme de c&oelig;ur, fit Houghton, l'honneur est un bien plus
+précieux que la vie... et vous voulez l'exposer! C'est un acte
+vraiment héroïque devant lequel je reculerais certainement moi-même,
+mais que j'admire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce terrible risque, reprit Leverdier, est-il nécessaire,
+est-il même utile? Ne vaudrait-il pas mieux, après tout, laisser
+voter la deuxième lecture, puisque nous ne pouvons guère plus la
+retarder par les moyens ordinaires, et prolonger la discussion autant
+que possible en comité et sur la troisième lecture?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose qui n'est pas naturel, répondit Lamirande d'un ton
+grave, quelque chose de solennel et d'impératif, me dit que nous
+aurons besoin, plus tard, de tous les délais que pourront nous donner
+ces deux phases de la discussion. C'est un avertissement auquel je
+n'ose résister... Vous croyez tous deux au surnaturel, à l'existence
+des esprits, à leur pouvoir de communiquer directement avec l'âme. Eh
+bien! c'est à un message d'en haut que j'obéis... Mon Dieu! si vous
+saviez tout, mes chers amis vous ne chercheriez pas à me détourner de
+ce devoir.</p>
+
+<p>Tous trois étaient vivement émus. Ils gardèrent le silence pendant
+quelques instants.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, reprit Lamirande, comme parlant à lui-même, à quoi me
+servira l'honneur si l'iniquité de cet homme triomphe! La perte de ma
+réputation! Ce ne sera qu'une goutte de plus dans l'océan d'amertume
+et de désolation qui submergera notre malheureuse patrie, si Dieu
+permet, à cause de nos crimes, que ce complot de l'enfer réussisse.
+En exposant mon honneur, en l'offrant en sacrifice, je puis peut-être
+gagner les quelques jours qui sont nécessaires pour que la lumière
+puisse se faire. Et si la lumière ne se fait pas, si la patrie
+succombe, le fardeau sera moins lourd à porter pourvu que je puisse
+me rendre le témoignage d'avoir tout sacrifié pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma résolution est irrévocable, dit-il, en s'adressant à ses deux
+compagnons. À la reprise des débats, à huit heures ce soir, je brûle
+mes vaisseaux!</p>
+
+<hr>
+
+<p>À la séance du soir, au moment où l'on croyait que tout débat était
+fini et que la deuxième lecture du <i>bill</i> était sur le point de se
+voter, Lamirande se leva. Un grand silence se fit aussitôt, car tout
+le monde comprit comme instinctivement, qu'il allait se passer
+quelque chose de grave.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, dit-il, pour me servir du barbarisme
+consacré par l'usage, je soulève une question de privilège, et je
+fais la déclaration que voici: j'accuse un membre de cette Chambre,
+l'honorable Aristide Montarval, député de la division centre de la
+ville de Québec, et secrétaire d'État, d'avoir conspiré et comploté
+avec diverses personnes, en vue de tromper cette Chambre et le pays
+sur la nature du projet de constitution actuellement devant nous, et
+j'ajoute que le dit projet de constitution est le fruit de
+conspirations et de complots contraires à l'intérêt public, au bon
+ordre et à la paix; j'accuse, de plus, l'honorable Aristide Montarval
+d'employer actuellement des moyens illicites, savoir des lettres de
+menace, pour empêcher cette Chambre d'acquérir une connaissance vraie
+de la nature du projet de constitution qu'elle est appelée à voter.
+Je demande, par conséquent, qu'il soit nommé un comité spécial pour
+examiner cette accusation, entendre la preuve et faire rapport.</p>
+
+<p>Ces paroles étranges, prononcées d'une voix forte et pénétrante,
+causèrent, il est à peine besoin de le dire, un profond émoi parmi la
+députation et dans les tribunes. Une sourde rumeur remplace le
+silence de tout à l'heure. En parlant, Lamirande, quoi qu'il
+s'adressât au président, comme le veut l'usage parlementaire, avait
+tenu son regard fixé sur Montarval qui, malgré son audace, n'en put
+soutenir l'éclat. Visiblement, le ministre était terrifié. Il se
+remit, cependant, bientôt. Son intelligence hors ligne lui permit de
+saisir la situation. Lamirande sait tout, se dit-il, mais il ne peut
+rien prouver. Mes lettres de menace ont produit leur effet;
+l'archevêque a refusé de lui remettre nos archives. Il porte cette
+accusation pour gagner du temps et dans l'espoir que l'archevêque
+changera d'idée.</p>
+
+<p>Aussitôt que le calme fut rétabli, Montarval se leva:</p>
+
+<p>&mdash;L'honorable député de Charlevoix, dit-il avec son mauvais sourire,
+a oublié une chose pourtant essentielle: il n'a pas offert de
+<i>prouver</i> son accusation, encore plus vague qu'elle n'est grave.
+Est-ce bien un oubli? Cette omission n'est-elle pas plutôt voulue?</p>
+
+<p>Et il reprit son siège comme pour attendre une réponse:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, dit Lamirande, lorsqu'un député porte une
+accusation contre un collègue il est tenu de la prouver. S'il ne la
+prouve pas, tant pis pour lui. Si je ne prouve pas l'accusation que
+je viens de porter, la Chambre pourra m'infliger le châtiment qu'elle
+jugera convenable; elle pourra m'expulser de cette enceinte si elle
+trouve que j'ai agi malicieusement, sans cause suffisante; et je m'en
+irai déshonoré à tout jamais. L'honorable ministre le voit, je sais
+parfaitement ce qui m'attend si je ne prouve pas ce que j'affirme.
+Mon honneur, auquel je tiens probablement autant que le secrétaire
+d'État tient au sien, me fait un devoir de ne négliger aucun moyen à
+ma disposition pour établir la vérité de mon accusation.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répliqua Montarval, je serai bref. Je nie, tout
+simplement, l'accusation, et je la nie de la manière la plus formelle
+et la plus ample: je la nie <i>in toto</i>; je déclare qu'elle ne repose
+sur rien, qu'elle est entièrement, absolument fausse et ne renferme
+pas une parcelle de vérité. Pour prouver que je ne crains pas
+l'enquête, non seulement j'accepte la proposition de nommer un comité
+spécial, mais je laisse à mon accusateur le soin de former ce comité
+à sa guise. Qu'il n'y fasse entrer, s'il le veut, que ses propres
+amis, que des adversaires du gouvernement.</p>
+
+<p>&mdash;Nous laisserons le choix des membres du comité au président, dit
+simplement Lamirande.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! répliqua Montarval. Et que le comité se réunisse au plus
+tôt. Maintenant, aux affaires sérieuses!</p>
+
+<p>Le gouvernement aurait voulu faire voter la deuxième lecture
+immédiatement, mais Houghton intervint fortement et fit voir qu'il ne
+serait pas convenable de voter le projet, même en deuxième lecture,
+aussi longtemps que la Chambre ne serait pas fixée sur la valeur de
+cette accusation. Les ministres, inspirés par Montarval, étaient
+disposés à ne pas tenir compte des observations du chef de
+l'opposition et à précipiter le vote. Par amitié personnelle pour
+Lamirande, Vaughan, qui était à la tête d'un groupe assez important
+du parti ministériel, demanda du délai. Quelques députés ministériels
+français, qui avaient remarqué l'effet produit sur Montarval par
+l'accusation, eurent des inquiétudes. &ldquo;Si c'était vrai, après tout&rdquo;,
+se disaient-ils. Ils insistèrent donc, à leur tour, sur la nécessité
+de surseoir. Ces débats occupèrent toute la séance, et le
+gouvernement dut céder.</p>
+
+<p>C'était un premier succès pour Lamirande: il avait gagné du temps,
+mais à quel prix!</p>
+
+<p>C'était le jeudi soir. Le lendemain, le comité se réunirait. Il
+pourrait, sans paraître trop exigeant, demander qu'on lui accordât
+jusqu'au lundi, pour préparer sa cause. Mais rendu au lundi, il lui
+faudrait ou procéder ou avouer qu'il n'avait pas de preuve à offrir!
+Ce n'était pas seulement l'expulsion de la Chambre, le déshonneur
+politique qui l'attendait. Il allait devenir la risée de tout le
+pays. Il passerait pour un véritable fou aux yeux de tout le monde.</p>
+
+<p>Pour affronter le mauvais vouloir, la colère, la haine de ses
+semblables, il suffit d'un courage ordinaire; mais s'exposer, de
+propos délibéré, au ridicule, c'est de l'héroïsme. Aussi Lamirande se
+sentit-il accablé d'une angoisse mortelle. Arrivé à son logement,
+après la séance, il s'en ouvrit à Leverdier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit-il, prie pour moi comme tu n'as jamais prié, car je
+suis tenté comme je ne l'ai jamais été. C'est que l'orgueil, l'amour
+propre est le sentiment le plus difficile à vaincre que connaisse le
+pauvre c&oelig;ur humain. L'idée que je vais peut-être passer aux yeux de
+mes compatriotes pour un insensé qui devrait être à la Longue-Pointe,
+m'épouvante horriblement. Notre divin Sauveur a été traité de fou par
+Hérode et sa cour. Qu'il m'accorde la grâce d'accepter cette
+humiliation en union avec Lui!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une position terrible, en effet, fit Leverdier, et tu as
+toutes mes sympathies. Si, en partageant ta douleur, je pouvais
+diminuer tes souffrances!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon ami, merci! Sais-tu à quelle tentation je crains de
+succomber?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas du tout, à moins que ce ne soit à une sorte de désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains qu'au dernier moment, me voyant acculé au pied du mur et
+obligé de choisir entre le ridicule et l'abus de confiance, je n'aie
+la faiblesse d'opter pour ce dernier en disant au comité: &ldquo;Faites
+venir l'archevêque de Montréal!&rdquo; Il est certain que le saint évêque
+ne m'a communiqué l'existence des preuves qu'il possède que sous le
+sceau du secret. Je ne puis donc pas révéler ce qu'il m'a ainsi
+confié; et, cependant, je crains de le faire, par lâcheté et par
+orgueil, pour échapper au ridicule. C'est pourquoi je te demande de
+prier pour moi.</p>
+
+<p>Longtemps les deux amis restèrent ensemble, priant humblement.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le président de la Chambre avait choisi, comme membres de la
+commission qui devait s'enquérir de l'accusation portée contre le
+secrétaire d'État, sept députés des plus sérieux et des mieux posés
+des différents groupes. Houghton, Leverdier et un troisième membre de
+l'opposition, un membre du cabinet, et trois députés ministériels,
+parmi lesquels se trouvait Vaughan, formèrent le comité dont la
+présidence fut confiée au ministre. Le comité se réunit à dix heures,
+vendredi matin. Montarval était présent, l'air insolent et
+provocateur. Le président donna lecture de l'accusation et invita
+l'accusateur à produire ses preuves et ses témoins. Lamirande, très
+calme, demanda au comité de vouloir bien lui accorder un délai de
+deux jours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une demande extraordinaire, lui fait observer le président.
+Règle générale, une enquête de cette nature doit commencer aussitôt
+l'accusation portée. Il est d'usage que le député qui croit devoir
+dénoncer un de ses collègues attende pour le faire qu'il ait ses
+preuves devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est très vrai, monsieur le président, fit Lamirande;
+aussi est-ce comme une faveur exceptionnelle, et nullement comme un
+droit, que je demande au comité de vouloir bien remettre l'examen de
+cette affaire à lundi. Je prie les membres du comité de croire que je
+n'agis pas à la légère en cette circonstance.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, dit Montarval, je ne m'oppose nullement à la
+demande si extraordinaire de mon accusateur. Non pas que je sois
+indifférent; non pas que je n'aie pas hâte de voir la fin de cette
+mystification&mdash;car c'est plutôt une mystification qu'une
+accusation&mdash;; mais parce que je veux donner la plus grande latitude à
+mon adversaire. Je ne veux pas que, plus tard, il puisse dire: &ldquo;Ah,
+si le comité m'eût accordé un délai de deux jours seulement, j'aurais
+pu produire mes preuves&rdquo;. L'honorable député est la victime d'une
+mystification, je le répète. Certes, qu'on lui donne jusqu'à lundi
+pour qu'il ait le temps de s'apercevoir de son erreur.</p>
+
+<p>Le secrétaire d'État avait le beau rôle. Ses paroles modérées,
+plausibles, cadraient mal, cependant, avec le mauvais sourire qui
+errait sur ses lèvres et qui ne parvenait pas à éteindre la lueur
+sinistre de ses yeux. De son côté, Lamirande, malgré la fausse
+position dans laquelle il se trouvait déjà, conserva un visage
+tellement serein, tellement composé que tous les assistants furent
+frappés du contraste entre les deux hommes. Celui qui n'aurait fait
+<i>qu'entendre</i> l'accusé et l'accusateur aurait certainement donné gain
+de cause au premier; tandis qu'en les <i>voyant</i> on ne pouvait avoir la
+moindre sympathie que pour Lamirande.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit le président, puisque le principal intéressé consent à
+l'ajournement, l'enquête commencera lundi soir à huit heures. Lundi
+avant-midi plusieurs députés seront absents. La Chambre ne siégera
+sans doute pas après six heures; de sorte que nous pourrons commencer
+à huit heures. Par exemple, monsieur Lamirande, il faudra être prêt
+alors.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demanderai certainement pas un nouvel ajournement, monsieur
+le président.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Et Lamirande, comment se prépara-t-il pour le jour de l'épreuve?
+Depuis des semaines il avait demandé à toutes les communautés du pays
+de se mettre en prière. Maintenant, il télégraphia à toutes celles
+qu'il pouvait atteindre pour les exhorter à redoubler leurs
+supplications. Il visita toutes les maisons religieuses d'Ottawa pour
+solliciter leur aide spirituelle. Puis, il se renferma chez les pères
+capucins et passa les trois journées du samedi, du dimanche et du
+lundi dans le jeûne le plus rigoureux et la prière la plus ardente.
+Il avait donné rendez-vous à Leverdier, dans la bibliothèque du
+parlement, à sept heures et demie du lundi soir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il en voyant son ami, aucune nouvelle de Mgr de
+Montréal?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, répondit tristement Leverdier.</p>
+
+<p>&mdash;Que la volonté de Dieu soit faite!</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre cher ami, que tu dois souffrir et que je souffre pour
+toi!</p>
+
+<p>&mdash;Je te remercie de tes sympathies, Leverdier, elles me sont très
+douces; mais tu as tort de me plaindre: je ne souffre pas du tout. Je
+n'ai jamais été plus calme qu'en ce moment, et rarement plus heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'autre jour tu semblais redouter beaucoup la terrible épreuve
+qui t'attend tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la redoute plus. Sans doute, la chair se révolte contre
+l'humiliation; mais l'âme, avec la grâce de Dieu, peut dompter la
+chair et éprouver, dans cette victoire, un bonheur indicible.</p>
+
+<p>Ils se rendirent ensemble à la pièce où le comité devait se réunir.
+Elle était déjà remplie d'une foule de curieux. À huit heures
+précises, le président ouvrit la séance par la formule ordinaire &ldquo;À
+l'ordre, messieurs&rdquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lamirande, fit le président, êtes-vous maintenant en état
+de produire des documents ou de faire entendre des témoins à l'appui
+de l'accusation que vous avez portée contre l'honorable secrétaire
+d'État?</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette d'être forcé de dire, monsieur le président, que je ne
+le suis pas, répondit Lamirande.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, sans aucun doute, vous allez retirer l'accusation?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis la retirer, car je sais qu'elle est fondée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la savez fondée, mais vous n'avez aucune preuve à produire!</p>
+
+<p>&mdash;C'est exactement la position dans laquelle je me trouve.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur Lamirande, qu'une telle
+position n'est pas tenable; vous devez le comprendre vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je le comprends parfaitement, monsieur le président.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous persistez dans votre refus de retirer votre accusation?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le président.</p>
+
+<p>Quelques sifflets se firent entendre au fond de la pièce. Le
+président ordonna qu'on fit silence. Montarval avait sur les lèvres
+un sourire plus mauvais qu'à l'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Si le comité est d'avis, dit-il, que sa dignité et la dignité de la
+Chambre le permettent, je suis prêt à accorder encore une journée de
+délai à mon accusateur.</p>
+
+<p>Ces paroles provoquent des applaudissements que le président réprime
+aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Le comité, dit-il, va délibérer à huit clos, et fera connaître sa
+décision.</p>
+
+<p>Les assistants se retirèrent. Un quart d'heure plus tard la porte fut
+de nouveau ouverte au public.</p>
+
+<p>&mdash;Le comité a résolu, dit le président de faire rapport immédiatement
+à la Chambre de tout ce qui s'est passé. La Chambre se prononcera sur
+ce qu'il convient de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Lamirande, dit Vaughan, au sortir de la séance du
+comité, je ne te comprends plus. Tu rends inévitable ton expulsion de
+la Chambre, tu cours au déshonneur politique, et, faut-il que je te
+le dise, au ridicule, qui est pire que tout le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois me supposer assez d'intelligence pour comprendre une chose
+aussi évidente.</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi agis-tu de la sorte?</p>
+
+<p>&mdash;Pour des raisons que tu approuveras un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu n'étais pas aussi calme je te dirais de consulter un médecin.
+Mais de toute évidence ton cerveau ne souffre d'aucune fatigue....</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a jamais été mieux équilibré... Mais laissons cela. Je veux,
+Vaughan, te faire une question et je te demande de me répondre
+sincèrement. Si je prouvais tout ce dont j'ai accusé Montarval,
+serais-tu toujours favorable au projet du gouvernement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, je le serais!</p>
+
+<p>&mdash;Tu voterais cette constitution quand même il te serait prouvé,
+clair comme le jour, qu'elle est le fruit d'une conspiration
+ténébreuse, qu'elle n'a qu'un but: l'écrasement de la race française
+et de la religion catholique!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je la voterais même dans ces conditions; car, tu le sais, je
+suis en faveur d'un Canada uni, d'un Canada grand, imposant. Tu le
+sais également, je n'ai aucune haine contre la race française ni
+contre la religion catholique, loin de là. J'admire les efforts
+héroïques que tu fais pour les conserver. Mais, enfin, si la race
+française et la religion catholique ne peuvent pas s'accommoder d'un
+Canada s'étendant d'un océan à l'autre, tant pis pour elles!</p>
+
+<p>&mdash;Mais crois-tu qu'un pays pourrait être vraiment grand, vraiment
+prospère, vraiment heureux, s'il devait son origine à une
+conspiration ourdie en haine d'une race, en haine surtout d'une
+religion? N'est-ce pas que la vie nationale serait empoisonnée dans
+sa source même?</p>
+
+<p>&mdash;Je te répondrai ce que les protestants répondent à ceux qui leur
+reprochent les crimes des fondateurs de leur religion: l&oelig;uvre est
+bonne, malgré les fautes de ceux qui l'ont faite.</p>
+
+<p>&mdash;Et trouves-tu cette réponse satisfaisante?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne l'est guère quand il s'agit de fonder une religion, car une
+bonne religion ne peut sortir d'une source impure. C'est pourquoi
+j'ai toujours dit que s'il y a une religion vraie et bonne c'est la
+religion catholique, car elle seule a un Fondateur qu'on peut aimer
+et respecter. Mais il me semble que lorsqu'il s'agit d'une &oelig;uvre
+purement politique, on n'est pas tenu de la juger d'après les vertus
+ou les vices de ses auteurs, mais d'après ses mérites intrinsèques.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant Celui que tu déclares digne d'amour et de respect a dit
+qu'un mauvais arbre ne saurait produire de bon fruits!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! soupira Vaughan, devenu pensif, si j'avais ta foi je verrais
+peut-être toutes choses comme tu les vois, même les choses
+politiques.</p>
+
+<p>Puis les deux amis se séparèrent.</p>
+
+<p>Lamirande constata que déjà plusieurs de ses collègues s'éloignaient
+de lui comme on s'éloigne d'un pestiféré; que d'autres le regardaient
+comme un objet de curiosité, comme un toqué. Ces derniers étaient les
+plus charitables. Ils ne lui attribuaient pas de motifs inavouables,
+mais ils étaient bien persuadés que leur pauvre collègue était la
+victime d'une idée fixe et qu'il serait bientôt à Saint-Jean-de-Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Ma carrière est finie, se dit Lamirande. Et une angoisse, lourde
+comme une montagne, vint s'abattre sur son c&oelig;ur et l'écrasa
+affreusement. Il faillit crier. Mais cette douleur du c&oelig;ur, si
+grande qu'elle fût, ne put troubler son âme qui resta dans une union
+étroite avec Dieu.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XXV</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Talium enim est regnum Dei.</p>
+<p>
+ Le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Marc</span> X, 14.</div>
+</div>
+
+<p>Retiré dans l'embrasure d'une fenêtre, il relut cette lettre qu'il
+avait reçue le matin même.</p>
+
+<p class="dateline">&ldquo;Couvent de Beauvoir, près Québec, 6 mars 1946.</p>
+
+<p>&ldquo;Bien cher Papa,</p>
+
+<p>&ldquo;J'ai bien de la peine et il faut que je vous dise pourquoi, car vous
+pouvez faire cesser cette peine. Vous savez que j'ai eu huit ans il y
+a plus de deux mois. Je sais tout mon catéchisme et le comprends
+tout, excepté quelques mots qui sont trop grands pour moi. Pour vous
+montrer que je le comprends, je vais vous dire, à ma manière, ce
+qu'il y a dans le catéchisme. Il y a un seul Dieu qui est un pur
+esprit. Un esprit est quelque chose qu'on ne peut pas voir. Nous
+avons chacun en nous un esprit qu'on appelle l'âme. Notre âme est
+unie à notre corps, mais Dieu n'a pas de corps. C'est pour cela qu'on
+dit qu'il est un pur esprit. Dieu était d'abord tout seul. Puis Il a
+créé, ou fait avec rien, beaucoup d'autres purs esprits plus petits
+que Lui, qu'on appelle les anges. Dieu seul peut faire de rien
+quelque chose. Quelques-uns des anges se révoltèrent contre Dieu. Ils
+devaient être bien méchants, car Dieu est si bon quil n'a pas dû leur
+faire de la peine. Ces mauvais anges, ayant à leur tête Lucifer ou
+Satan, qu'on appelle aussi le Diable, furent chassés du ciel par les
+bons anges qui avaient pour chef saint Michel. Les mauvais anges
+tombèrent dans un lieu affreux appelé l'enfer. Ensuite Dieu créa Adam
+et Ève, le premier homme et la première femme pour peupler la terre.
+Adam et Ève et les autres hommes devaient prendre les places restées
+vides au ciel après la chute des mauvais anges. Lucifer fut jaloux.
+Il voulut faire tomber Adam et Ève en enfer avec lui, pour faire de
+la peine au bon Dieu. Lucifer prit la forme d'un serpent et parla à
+Ève et lui dit de manger un fruit que le bon Dieu leur avait dit de
+ne pas manger. Ève écouta Lucifer. Elle avait été créée toute grande,
+mais elle devait être bien jeune comme moi, car une vraie femme,
+comme était chère maman, ou les religieuses, ne l'aurait pas écouté.
+Puis Ève fit manger ce fruit à son mari. Adam écouta sa femme plutôt
+que Dieu. C'était très mal de sa part. Je suis certaine que chère
+maman ne vous a jamais dit de l'écouter plutôt que le bon Dieu et que
+vous n'auriez pas fait comme Adam. Vous aimiez pourtant maman autant
+qu'Adam pouvait aimer Ève. Le bon Dieu fut très fâché de la
+désobéissance d'Adam et d'Ève et Il les chassa du beau jardin où Il
+les avait placés. Ayant écouté Lucifer plutôt que Dieu ils avaient
+mérité d'aller en enfer. Ils avaient perdu le droit d'aller au ciel.
+Ils ne pouvaient pas donner ce droit à leurs enfants, car quand on a
+perdu une chose on ne peut pas la donner à un autre. Tous les hommes
+devaient donc appartenir à Lucifer par la faute de nos premiers
+parents. C'est ce qu'on appelle le péché originel. Mais le bon Dieu
+ne pouvait pas souffrir de voir tous les hommes aller enfer. Lucifer
+aurait été trop content. En chassant Adam et Ève du jardin, Il leur
+promit, pour les consoler, un Sauveur, c'est-à-dire quelqu'un qui
+viendrait payer la dette que les hommes devaient au bon Dieu. Ce
+Sauveur fut attendu pendant quatre mille ans. Ceux qui croyaient quil
+viendrait furent sauvés. Enfin, ce Sauveur vint sur la terre. Ce fut
+Jésus-Christ Fils de Dieu et Fils aussi de la Sainte Vierge, un Dieu
+et un homme en même temps. C'est ce qu'on appelle le mystère de
+l'Incarnation. Je ne comprends pas cela très bien, mais je le crois
+parce que c'est dans le catéchisme. Vous m'avez dit d'apprendre le
+catéchisme, les s&oelig;urs me l'enseignent, le père Grandmont me
+l'explique. Le catéchisme est aussi approuvé par les évêques et par
+le pape qui est le chef de tous les évêques et de tous les
+catholiques. Je crois tout ce que dit le catéchisme, car vous et les
+s&oelig;urs et le père Grandmont et les évêques et le pape vous ne vous
+accorderiez pas pour enseigner des mensonges aux enfants. Comme Dieu,
+Jésus-Christ est égal au bon Dieu son père. Car il y a Dieu le père,
+Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit; et cependant ils ne sont pas
+trois bons Dieux, mais un seul. Ces trois forment la Très
+Sainte-Trinité. C'est un autre mystère que je ne comprends pas non
+plus. Je suppose qu'ils ne forment pas trois parce qu'ils s'aiment
+tellement qu'ils ne font qu'un. C'est peut-être un peu comme quand
+maman vivait. Vous et elle et moi nous nous aimions tellement que
+nous ne faisions qu'un. Notre Sauveur Jésus-Christ fut d'abord petit
+enfant comme moi, très pauvre et peu connu. Il vivait caché, car des
+méchants voulaient le tuer. Jésus-Christ devenu un homme commença à
+enseigner comment arriver au ciel. Il fît beaucoup de miracles,
+c'est-à-dire des choses qu'un homme seul ne peut pas faire, pour
+prouver qu'il était réellement le Dieu Sauveur. Plusieurs crurent en
+Lui, mais beaucoup d'autres voulurent le mettre à mort. Ceux qui
+n'aimaient pas Jésus-Christ, qui fut toujours si bon pour tout le
+monde, devaient être des mauvais anges et non des hommes, car tous
+les vrais hommes devaient l'aimer puisqu'il était venu pour les
+sauver. Si ces méchants qui n'aimaient pas Jésus-Christ étaient de
+vrais hommes, c'est un autre mystère. Au bout de trois ans, ils
+réussirent à le faire condamner par un méchant juge appelé Ponce
+Pilate. Notre-Seigneur Jésus-Christ fut affreusement maltraité
+pendant toute une nuit et ensuite cloué à une croix où il mourut. Il
+offrit ses souffrances et sa mort à son Père pour payer la dette que
+les hommes Lui devaient et qu'ils ne pouvaient pas payer.
+Jésus-Christ devait aimer les hommes beaucoup pour tant souffrir afin
+de payer leur dette et les faire entrer au ciel. Ce doit être là un
+autre mystère, car je ne comprends pas cet amour de Jésus-Christ pour
+les hommes. Si tous les hommes et toutes les femmes étaient comme
+vous et comme maman et comme les s&oelig;urs et le père Grandmont, je le
+comprendrais un peu; mais on dit qu'il y a des méchants et que
+Jésus-Christ les aime comme les autres et veut les sauver aussi.
+Quand Jésus-Christ fut mort on le mit dans un tombeau, mais comme Il
+était Dieu aussi bien qu'homme Il ne pouvait pas rester mort
+longtemps. Le troisième jour Il ressuscita, c'est-à-dire qu'il sortit
+vivant du tombeau. Il passa quarante jours sur la terre avec sa mère,
+qui devait être bien contente de le voir en vie, et avec ses apôtres
+et ses disciples. Puis Il monta au ciel où Il a la première place
+auprès de son père. Et Il reviendra un jour pour juger tout le monde.
+Les bons iront au ciel avec Lui et les méchants en enfer avec
+Lucifer. Quelques heures avant de mourir Jésus-Christ fit le plus
+grand de ses miracles. Il changea du pain et du vin. Et il donna ce
+pain et ce vin à manger et à boire à ses apôtres. C'est un autre
+mystère qu'on appelle la sainte Eucharistie. Et il donna à ses
+apôtres le pouvoir de faire le même miracle, et leur dit de donner ce
+pouvoir à d'autres; et ces autres devaient le donner à d'autres
+encore, et ainsi de suite jusqu'à la fin du monde. C'est pour cela
+qu'il y a encore des hommes, les évêques et les prêtres, qui ont ce
+pouvoir. Et avant de monter au ciel, Jésus-Christ, qui était venu
+pour sauver tous les hommes qui devaient passer sur la terre, fonda
+son Église pour continuer à sauver les hommes. Il ne pouvait pas
+rester toujours sur la terre, car je suppose que son père voulait
+l'avoir avec Lui au ciel. Jésus-Christ mit à la tête de son Église
+saint Pierre, le premier pape, et les apôtres, ou les premiers
+évêques. Les évêques ont des prêtres pour les aider. Le pape, les
+évêques et les prêtres continuent l&oelig;uvre de Jésus-Christ en sauvant
+les hommes. Ils les sauvent en les baptisant au nom du Père et du
+Fils et du Saint-Esprit, ce qui les enlève à Lucifer et les donne à
+Dieu, en nourrissant leurs âmes de la sainte Eucharistie et en leur
+pardonnant leurs péchés. Quand quelqu'un est baptisé il appartient à
+Jésus-Christ, et pour aller au ciel il n'a qu'à faire ce que
+Jésus-Christ lui a commandé. Ce qu'il a commandé ne doit pas être
+bien difficile, car Jésus-Christ était trop bon pour faire un
+règlement bien sévère. Ce ne doit pas être plus sévère que le
+règlement du couvent. Jésus-Christ n'aurait pas pris la peine de tant
+souffrir pour sauver les hommes sil n'avait pas voulu leur rendre le
+chemin assez facile. Cependant, on dit qu'il y a beaucoup d'hommes
+qui ne veulent pas faire les choses faciles que Jésus-Christ demande.
+C'est un autre mystère. Il y a une chose que Jésus-Christ demande
+surtout que l'on fasse, c'est de recevoir la sainte Eucharistie ou la
+sainte communion. J'ai entendu lire l'Évangile, c'est-à-dire le récit
+de ce que Jésus-Christ a dit et fait pendant quil était sur la terre,
+et je suis certaine quil a dit que pour aller au ciel il faut
+communier, recevoir la sainte Eucharistie. Et Il l'a dit sur un ton
+presque fâché, car il y avait des méchants qui ne voulaient pas
+communier. Ce n'est pas dit comme cela dans l'Évangile, mais je suis
+certaine que ça veut dire cela. Et c'est là, cher Papa, ce qui me
+fait de la peine, et c'est pour vous en parler que j'ai écrit cette
+longue lettre que j'ai mis six jours à vous écrire. Je veux faire
+tout ce que Jésus-Christ nous a dit de faire, car je veux aller au
+ciel et non pas en enfer. Quand j'ai parlé aux s&oelig;urs et leur ai
+demandé de me laisser faire ma première communion au mois de mai
+prochain, elles m'ont dit que j'étais trop jeune pour comprendre ce
+que c'était que de communier, qu'il faudrait attendre au moins un an,
+peut-être deux. Et si je venais à mourir, je n'irais donc pas au
+ciel, car le ciel n'est ouvert qu'aux enfants baptisés qui meurent
+avant de savoir ce que Jésus-Christ a ordonné, et à ceux qui étant
+assez vieux pour savoir ce qu'Il ordonne, le font de leur mieux. Et
+moi, je suis assez vieille pour savoir que Jésus-Christ veut que nous
+communiions. C'est là, cher Papa, ce qui me fait tant de peine.
+Souvent je me réveille dans la nuit, et j'ai peur. Je vous ai écrit
+cette longue lettre pour vous montrer que je comprends mon
+catéchisme, et pour vous demander d'écrire à la mère supérieure pour
+qu'elle ait la bonté de me laisser faire ma première communion cette
+année. Alors, si je venais à mourir, je serais certaine d'aller au
+ciel, et je n'aurais plus peur d'aller en enfer. Vous écrirez à la
+mère supérieure, n'est-ce pas? cher Papa, car vous devez vouloir que
+votre petite fille aille au ciel où est maman, et où vous irez
+vous-même. Ça vous ferait de la peine, je pense, si vous ne m'y
+trouviez pas. Votre petite fille qui vous aime beaucoup et qui vous
+embrasse.</p>
+
+<div class="sig pname">Marie.</div>
+
+<p>&ldquo;J'ajoute ceci pour vous dire que j'ai montré le brouillon de ma
+lettre à la mère Thérèse qui me fait la classe pour faire corriger
+les fautes de français. Elle a pleuré beaucoup en la lisant. Pourquoi
+a-t-elle pleuré? Est-ce qu'il y a quelque chose dans cette lettre qui
+a pu lui faire de la peine? Moi je pleure seulement quand j'ai de la
+peine.</p>
+
+<p>&ldquo;Encore votre petite fille qui vous aime.</p>
+
+<div class="sig pname">Marie.&rdquo;</div>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, murmura Lamirande, en remettant dans son portefeuille
+cette lettre sur laquelle étaient tombées de douces larmes, je
+pourrai tout supporter tant que Vous me laisserez cette enfant!</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XXVI</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Pluet super peccatores laqueos.</p>
+<p>
+ Il fera pleuvoir des pièges sur les pécheurs.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Ps</span>. X, 7.</div>
+</div>
+
+<p>Leverdier vint rejoindre Lamirande au moment où celui-ci se préparait
+à quitter l'hôtel du parlement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Lamirande, dit-il, une lueur d'espérance!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Une dépêche dans la dernière édition de l'<i>Ottawa Herald</i> annonce
+que tous les évêques sont de nouveau réunis à Montréal. Si
+monseigneur était revenu sur sa décision, tout serait sauvé!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il en soit, répliqua Lamirande, que la volonté de Dieu soit
+faite!</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le lendemain matin, vers huit heures, Montarval était dans son
+bureau particulier à l'hôtel du gouvernement. Duthier vint l'y
+trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Maître, dit l'huissier, il y a du nouveau. Lamirande vient de
+recevoir une dépêche de l'archevêque de Montréal et il se prépare à
+partir par le train de neuf heures avec Leverdier.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, suis-les jusqu'à l'évêché. Quand ils en sortiront,
+observe-les attentivement. Tu es assez intelligent pour voir, au seul
+aspect d'un homme, s'il est de bonne ou de mauvaise humeur, heureux
+ou contrarié. Regarde surtout Leverdier. Plus facilement que
+Lamirande il laissera lire sur ses traits l'état de son âme. Si
+Leverdier, en sortant de l'évêché, a l'air joyeux, et si tous deux se
+dirigent vers la gare du Pacifique pour prendre le train d'une heure,
+télégraphie-moi immédiatement ces quatre mots, sans signature: <i>Beau
+temps, une heure.</i> Si Leverdier a l'air triste et abattu, tu n'auras
+pas besoin de télégraphier du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il n'avait l'air ni triste ni joyeux?</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne se peut pas! Et maintenant, avant de partir pour Montréal
+avertis tes deux compatriotes de se tenir à mes ordres, dès onze
+heures.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Vers onze heures, Lamirande et Leverdier gravissaient le perron de
+l'archevêché de Montréal. Tous deux étaient en proie à une vive
+émotion et le c&oelig;ur leur battait comme s'ils venaient de faire une
+longue course. &ldquo;Venez me voir au plus vite&rdquo;, voilà tout ce que disait
+la dépêche de l'archevêque; mais c'était assez pour faire renaître
+l'espoir dans le c&oelig;ur des deux amis.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne peut signifier qu'une chose, s'était écrié Leverdier:
+monseigneur, cédant à la pression que les prêtres ont dû exercer sur
+lui, est revenu sur sa décision et va te livrer les archives de
+Ducoudray.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois fermement, moi aussi, fît Lamirande; mais une crainte
+m'obsède. J'ai peur que même cette preuve ne soit inefficace. J'ai
+peur que les prévisions de monseigneur ne se réalisent et que la
+majorité ne reste, malgré tout, du côté du gouvernement. Vaughan m'a
+déclaré formellement, hier soir, que quand même mon accusation serait
+prouvée, il n'en serait pas moins favorable au projet. Et, tu le
+sais, sept ou huit députés ne jurent que par lui. Je comptais
+particulièrement sur Vaughan parmi les députés non catholiques, et
+voilà qu'il m'échappe. Tant il est vrai de dire que là où la foi
+manque tout manque. Monseigneur me l'avait fait remarquer; je vois
+maintenant jusqu'à quel point il avait raison.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins si nous avons ces pièces à conviction tu seras
+réhabilité aux yeux de la Chambre et du pays!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! que vaudra cette petite satisfaction personnelle si nous
+manquons le but principal!</p>
+
+<p>C'était en causant ainsi que les deux amis avaient fait leurs
+préparatifs de départ pour Montréal.</p>
+
+<p>Ce fut pour eux un moment de véritable angoisse que celui où ils
+franchirent l'entrée du salon de l'archevêché. Tous les archevêques
+et évêques y étaient réunis. L'archevêque de Montréal vint au devant
+de ses visiteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas en vain, mon cher monsieur Lamirande, dit-il, que vous
+avez compté sur le dévouement et le patriotisme du clergé... Vous
+l'emportez. Je vous ai fait venir pour vous remettre ce que je vous
+ai refusé l'autre jour.</p>
+
+<p>Lamirande ne put que balbutier quelques paroles à peine
+intelligibles. L'archevêque continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que vous avez fait. J'ai vu votre lettre au clergé. Elle
+a produit tout l'effet que vous pouviez en attendre. Depuis plus
+d'une semaine ma table est de nouveau encombrée de lettres, mais
+celles-ci ne sont pas anonymes, et autant les premières me
+désolaient, autant les dernières m'ont rempli de joie et de
+consolation. Tous ont eu la même pensée. Tous m'ont écrit ou sont
+venus me voir. Tous, jeunes et vieux, séculiers et réguliers, ont dit
+la même chose: &ldquo;Parlez, monseigneur; faites connaître les secrets que
+vous possédez, ne songez pas à nous, à ce qui peut nous arriver, mais
+à l'Église, mais au pays.&rdquo; Par un seul n'a tenu un autre langage. En
+face de ce mouvement sublime je ne puis hésiter davantage. Je vais
+tout vous mettre entre les mains, avec une lettre collective signée
+par tous mes vénérables collègues. Aucun député catholique n'osera
+voter le projet ministériel à la suite des révélations que vous allez
+faire....</p>
+
+<p>&mdash;Je suis vraiment ravi, monseigneur, reprit Lamirande. Je bénis et
+je remercie Dieu de cette grande consolation. Cependant, un doute
+affreux me poursuit. Je crains qu'après tout ces révélations ne
+soient inutiles; je crains que la majorité ne reste quand même du
+côté du gouvernement. Vous aviez raison, monseigneur, de dire que la
+foi est la base de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit l'évêque, nous ferons tout ce que nous pourrons. Nous
+accomplirons notre devoir jusqu'au bout. Dieu se chargera du reste.
+Après tant de dévouement, Il fera, j'en suis persuadé, un véritable
+miracle, s'il le faut, pour sauver la position, à la dernière minute.</p>
+
+<p>Puis le prélat remit à Lamirande des copies photographiées de tous
+les documents que Ducoudray lui avait laissés, ainsi qu'une lettre
+signée par tous les évêques.</p>
+
+<p>&mdash;Je garde, dit-il, les originaux, mais si quelqu'un veut les
+consulter je les tiens à la disposition du public.</p>
+
+<p>Les deux députés prirent ensuite congé des prélats. En sortant de
+l'archevêché, la figure de Leverdier rayonnait. À la pensée qu'au
+moins son ami ne serait plus un objet de mépris ou de pitié, son âme
+se remplissait d'une joie indicible que l'observateur le moins
+attentif aurait pu lire dans ses yeux et sur son front. Aussi Duthier
+crut-il devoir ajouter un mot à la formule. Il télégraphia à
+Montarval: <i>Très beau temps, une heure</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! murmura le ministre en lisant cette dépêche. Puis il
+sonna et fit entrer dans son bureau deux individus qui, depuis une
+demi-heure, attendaient dans une antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parfaitement compris vos instructions? leur demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître, répondit l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! faites.</p>
+
+<p>Ils se retirèrent, et Montarval ferma la porte à clé derrière eux.
+Puis, il se mit à arpenter son cabinet en proie à une horrible
+émotion, à un accès de rage satanique, les poings crispés, l'écume à
+la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Il triomphe! Il triomphe! répéta-t-il d'une voix étranglée.</p>
+
+<p>S'exaltant de plus en plus, il apostropha ainsi l'Ange déchu:</p>
+
+<p>&mdash;Eblis! Dieu puissant, te laisseras-tu toujours, vaincre par ton
+éternel Ennemi! Nous touchions au succès, et voilà que tout menace de
+s'écrouler.</p>
+
+<p>Au moins, fais réussir cette dernière tentative que tu m'a inspirée.
+Que le fanatique adorateur de notre Ennemi soit broyé de telle sorte
+que sa mère elle-même ne pourrait le reconnaître!</p>
+
+<p>Tout à coup il s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel oubli! s'écria-t-il. Ce malheureux Duthier prendra sans
+doute le train avec eux. J'aurai encore besoin de lui.</p>
+
+<p>Puis il écrivit un télégramme ainsi conçu:</p>
+
+<p>&ldquo;Au chef de la gare à Mile End, pour être remis à l'huissier Duthier
+sur le train d'une heure de Montréal à Ottawa.</p>
+
+<p>&ldquo;Avis important. Ne pas prendre même train que prennent deux amis.&rdquo;</p>
+
+<p>Il remit le télégramme à un commissionnaire avec ordre de l'expédier
+immédiatement.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Lamirande et Leverdier avaient pris le train à une heure. Duthier
+les suivait toujours. Ils n'en firent aucun cas, tant ils étaient
+absorbés par l'examen des documents que l'archevêque de Montréal leur
+avait remis. L'horrible complot dépassait tout ce qu'ils avaient pu
+imaginer. C'était du satanisme pur et ouvertement déclaré.</p>
+
+<p>Au Mile End, il y eut un arrêt de quelques minutes. Sur le quai de la
+gare une foule d'ouvriers et d'oisifs faisait cercle autour d'un
+homme d'équipe étendu par terre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il donc? demanda Lamirande en ouvrant une fenêtre.</p>
+
+<p>Lamirande remit vivement à Leverdier les papiers qu'il examinait. Il
+ne songea plus aux graves problèmes politiques qui le préoccupaient
+tout à l'heure. Il n'était plus que médecin et n'avait plus qu'une
+pensée: sauver la vie de ce malheureux. Dans un instant, il était sur
+le quai. Il écarta la foule et examina le foudroyé.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est peut-être pas mort, s'écria-t-il; mais faites de l'espace,
+je vous en prie, donnez-lui de l'air.</p>
+
+<p>La foule se recula un peu, et Lamirande se mit à pratiquer sur
+l'ouvrier électrisé la respiration artificielle.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le chef de la gare se mit à crier:</p>
+
+<p>&ldquo;Un télégramme pour M. Duthier, huissier. M. Duthier est-il ici?&rdquo;</p>
+
+<p>L'huissier qui était dans la foule se présenta et prit son
+télégramme.</p>
+
+<p>Leverdier vint rejoindre Lamirande. Il avait remis tous les documents
+dans son sac de voyage qu'il tenait à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons manquer le train dit-il à Lamirande.</p>
+
+<p>En effet, à ce même moment le cri: En voiture <i>All aboard!</i> se fit
+entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis laisser mourir cet homme, dit Lamirande. Le devoir du
+moment est ici. Du reste, dans une heure, il y aura un train pour
+Ottawa par le Grand Atlantique.</p>
+
+<p>Et il continua de prodiguer ses soins à l'ouvrier qui commençait à
+donner quelques signes de vie.</p>
+
+<p>Duthier, qui s'était approché, avait entendu les dernières paroles de
+Lamirande.</p>
+
+<p>&mdash;Mon télégramme m'avertit, se dit-il, de ne pas voyager avec ces
+messieurs. Le maître ne veut pas, sans doute, pour une raison ou pour
+une autre, que j'arrive à Ottawa en même temps qu'eux; mais
+puisqu'ils vont prendre le train du Grand Atlantique je puis bien,
+sans désobéir, continuer par ce train-ci.</p>
+
+<p>Et au moment où le convoi s'ébranle, il saute sur le marchepied d'un
+des wagons. Dans quelques instants le train file vers Ottawa à une
+vitesse de quatre-vingt-dix milles à l'heure.</p>
+
+<p>Duthier, qui était quelque peu philosophe, lia conversation avec un
+autre voyageur.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont beau dire, fit-il sentencieusement, le progrès est une
+belle chose. Voyez comme nous filons! Il y a cinquante ans, on
+croyait que la vapeur était le dernier mot du progrès. Un train qui
+faisait régulièrement ses soixante milles à l'heure était presque une
+merveille: on en parlait dans les journaux. Aujourd'hui que
+l'électricité a remplacé la vapeur, soixante milles à l'heure, c'est
+bon pour les trains de marchandises. Pour les voyageurs, c'est
+quatre-vingts ou quatre-vingt-dix milles qu'il faut. J'ai même lu
+dernièrement qu'aux États-Unis et en Angleterre il y a des trains qui
+font cent milles à l'heure. Nous sommes toujours un peu en retard en
+ce pays-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on déraille je trouve qu'une vitesse de quatre-vingts milles
+à l'heure est amplement suffisante, fit son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais grâce au progrès, au perfectionnement des voies ferrées,
+les accidents sont bien moins fréquents qu'autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Moins fréquents, peut-être, mais certainement plus désastreux.
+C'est une vraie marmelade à chaque fois....</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous contre le progrès, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis, quand le progrès est contre moi.</p>
+
+<p>Cette réponse quelque peu énigmatique figea le loquace huissier. Il
+reprit la lecture de ses journaux interrompue par l'incident de Mile
+End.</p>
+
+<p>Le temps était bas et brumeux. On ne voyait pas à deux cents pieds
+dans les champs. Le mécanicien ne devait pas voir davantage devant
+lui.</p>
+
+<p>On avait passé la dernière station avant d'arriver à Ottawa. Le train
+filait toujours comme l'éclair. Tout à coup, une série d'horribles et
+de rapides secousses, une oscillation formidable, un craquement
+sinistre; puis un amas de débris en bas du remblai et un hideux
+concert de cris agonisants qui déchiraient le brouillard.</p>
+
+<p>La pauvre humanité venait d'offrir un nouvel holocauste au dieu
+Progrès.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XXVII</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Et dabo vobis pastores juxta cor meum.</p>
+<p>
+ Je vous donnerai des pasteurs selon mon c&oelig;ur.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Jérem</span>. III, 15.</div>
+</div>
+
+<p>À trois heures la Chambre s'était réunie. Presque au début de la
+séance, le président du comité d'enquête donna lecture du rapport
+constatant que Lamirande n'avait produit aucune preuve à l'appui de
+son accusation et qu'il avait cependant refusé de la retirer. Un
+député ministériel anglais se lève et propose que le député de
+Charlevoix soit invité par le président de la Chambre à retirer son
+accusation et à faire amende honorable au secrétaire d'État. Vaughan
+et Houghton interviennent et demandent que l'on retarde l'adoption de
+cette proposition jusqu'au retour de Lamirande.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une dépêche de lui, dit Houghton, m'annonçant qu'il partait de
+Montréal par le train d'une heure et qu'à son arrivée ici il aurait
+des explications à donner à la Chambre. Il peut arriver d'une minute
+à l'autre. À ce moment on remet un télégramme à Montarval. Par un
+effort suprême, il réussit à prendre un air grave et consterné en
+lisant la dépêche.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, dit-il, nous n'entendrons jamais les explications
+de notre collègue. Je viens de recevoir une dépêche qui annonce une
+affreuse nouvelle que la Chambre apprendra avec une profonde douleur.</p>
+
+<p>Puis, il donna lecture du télégramme.</p>
+
+<p class="dateline">&ldquo;Pointe Gatineau, 12 mars, 3 heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>&ldquo;Il vient de se produire, à deux milles d'ici, une terrible
+catastrophe. Le train numéro 9, parti de Montréal à 1 heure, a
+déraillé pendant qu'il marchait à une vitesse de quatre-vingts milles
+à l'heure. Le convoi est tombé d'une hauteur considérable et a été
+mis en pièces. Impossible en ce moment de donner la liste des tués et
+des blessés, mais le nombre des victimes est très considérable. Sept
+personnes seulement n'ont pas été blessées ou n'ont reçu que des
+contusions relativement légères. Ce sont Michel Panneton et Georges
+Bouliane, d'Aylmer, Pierre Fortin, de Hull, John McManus et James
+Woodbridge, d'Ottawa, Thomas Miller, de Toronto et Andrew King, de
+Montréal.&rdquo;</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voyez, monsieur le président, continua Montarval, le nom
+de notre collègue n'est pas sur cette liste. Il y a donc tout lieu de
+craindre qu'il ne soit parmi les morts ou les blessés. C'est vraiment
+terrible, et je ne trouve pas d'expression pour rendre la douleur que
+j'éprouve. Notre collègue, il est vrai, s'était mis dans une fausse
+position, mais je l'ai toujours cru de bonne foi, j'étais convaincu
+qu'il avait été cruellement mystifié et qu'il finirait par
+reconnaître loyalement son erreur. Personne plus que moi ne regrette
+sa mort prématurée, si réellement il est mort; personne plus que moi
+n'a pour lui de plus vives sympathies s'il est blessé.</p>
+
+<p>En parlant ainsi ce comédien accompli avait des larmes dans la voix.
+On aurait juré que son chagrin était sincère.</p>
+
+<p>La séance fut suspendue pour donner à l'émotion le temps de se
+calmer. De nouvelles dépêches ne firent que confirmer la première.
+Houghton, Vaughan et quelques autres députés partirent pour le lieu
+du sinistre. Vers quatre heures, le président reprit son siège et la
+séance continua. Le premier ministre demanda que la deuxième lecture
+du projet de constitution fût votée. Nous lèverons ensuite la séance,
+dit-il.</p>
+
+<p>Le président mettait la question aux voix, lorsqu'une rumeur, des
+exclamations de surprise l'interrompirent. Montarval devint livide.
+Lamirande et Leverdier venaient d'entrer.</p>
+
+<p>Rendu à son siège, Lamirande prit aussitôt la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, avant que vous mettiez la question aux voix
+je demande la permission de faire quelques observations. Ou plutôt,
+pour avoir le droit de les faire, je propose que le débat sur la
+deuxième lecture du <i>bill</i> soit ajournée. Et d'abord, monsieur le
+président, on a paru surpris de nous voir en vie, le député de
+Portneuf et moi. Je m'explique cette surprise, car je viens
+d'apprendre l'épouvantable catastrophe arrivée au train sur lequel on
+nous croyait et sur lequel nous étions effectivement en partant de
+Montréal. Si nous ne sommes pas parmi les morts et les blessés
+là-bas, au lieu d'être sains et saufs ici, c'est que saint Michel,
+quoi qu'en pensent les lucifériens, est plus fort que Satan. Un
+incident providentiel nous a fait quitter, à Mile End, le train qui
+devait périr. La terrible calamité qui vient d'arriver me désole
+d'autant plus que j'en suis en quelque sorte la cause involontaire.
+En effet, cette calamité n'est pas le fruit d'un accident, mais d'un
+crime. Les dernières dépêches, que j'ai lues au moment d'entrer dans
+cette enceinte, disent que l'on a découvert que l'accident a été
+causé par le déplacement d'un rail et que l'on est sur la piste de
+deux individus à mine suspecte que l'on a vus sur la voie non loin de
+l'endroit où le déraillement s'est produit. Les dépêches ajoutent que
+parmi les morts est un nommé Duthier, huissier de cette Chambre. Sur
+lui on a trouvé une dépêche, sans signature, mais datée d'Ottawa et
+ainsi conçue:</p>
+
+<p>&ldquo;Au chef de la gare à Mile End pour être remis à l'huissier Duthier
+sur le train d'une heure de Montréal à Ottawa.&rdquo; &ldquo;Avis important. Ne
+pas prendre même train que prennent deux amis.&rdquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui indique clairement, continua Lamirande, que quelqu'un à
+Ottawa avait des raisons de croire que le train sur lequel se
+trouvaient les deux amis n'était pas très sûr. Évidemment, le pauvre
+Duthier a mal compris l'avertissement. Voyant les deux amis quitter
+le train à Mile End, il crut pouvoir continuer sa route sans
+inconvénient. Son manque de perspicacité lui a coûté la vie. Ces deux
+amis, avec lesquels il ne faisait pas bon voyager, c'étaient, sans
+aucun doute, le député de Portneuf et votre humble serviteur. Depuis
+la mort de M. Ducoudray, j'étais constamment suivi par ce malheureux
+Duthier. Je ne pouvais faire un pas sans l'avoir à mes trousses.
+Maintenant, pourquoi ne faisait-il pas bon de voyager en compagnie de
+ces deux amis? Quand vous connaîtrez, monsieur le président, les
+documents qu'ils portaient, vous comprendrez pour quelle cause le
+train qu'ils avaient pris ne devait pas se rendre à destination. Vous
+comprendrez aussi à quelle inspiration ont dû obéir les deux
+malfaiteurs qui ont déplacé le rail.</p>
+
+<p>Les députés et les spectateurs qui remplissaient les tribunes
+respiraient à peine. On aurait pu entendre voler une mouche ou courir
+une souris, tant le silence était absolu. Lamirande continua:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur le président, toujours a l'appui de ma motion
+que ce débat soit ajourné, permettez que je donne lecture à cette
+Chambre d'une lettre collective des archevêques et évêques des
+provinces ecclésiastiques de Québec, de Montréal et d'Ottawa, lettre
+que S. G. l'archevêque de Montréal m'a remise aujourd'hui même.</p>
+
+<p>&ldquo;Archevêché de Montréal, ce 11 mars 1946.</p>
+
+<p>&ldquo;monsieur Joseph Lamirande, député à la Chambre des Communes d'Ottawa
+et aux autres députés de cette Chambre.</p>
+
+<p>&ldquo;Messieurs les députés,</p>
+
+<p>&ldquo;La Chambre des Communes est actuellement saisie d'un projet de
+constitution destiné, s'il devient loi, à établir une nouvelle
+confédération de toutes les provinces canadiennes. Beaucoup de
+personnes sont d'avis que cette constitution projetée est bien trop
+centralisatrice; qu'elle cache des pièges nombreux; qu'elle serait
+désastreuse pour la liberté religieuse des catholiques et la
+nationalité canadienne-française à cause des pouvoirs exorbitants
+qu'elle accorde au gouvernement central. Nous n'avons pas l'intention
+de discuter ce projet de constitution en tant qu&oelig;uvre politique;
+mais nous avons un devoir plus grave à remplir. Nous avons le devoir
+de vous déclarer que cette constitution que vous étudiez a été
+élaborée, clause par clause, non pas au sein du cabinet, comme vous
+et le public le supposez, mais au fond des loges maçonniques. Cette
+affirmation, si invraisemblable qu'elle puisse vous paraître, nous
+sommes en état de l'établir par des preuves irrécusables.</p>
+
+<p>&ldquo;Vous savez tous que le jury du coroner, qui a fait une enquête sur
+la mort du journaliste Ducoudray, a déclaré que ce malheureux avait
+été assassiné par ordre de quelque société occulte dont il avait
+révélé les secrets à l'archevêque de Montréal. En effet, la veille de
+sa mort, frappé par la grâce et sincèrement converti, M. Ducoudray a
+remis entre les mains de l'archevêque de Montréal toutes les archives
+de la société dont il avait été, depuis plusieurs années, le
+secrétaire. Nous n'avons pas besoin de vous dire le sublime courage
+dont ce sectaire converti a fait preuve: le récit en a été fait à
+l'enquête. Mais ce qui n'est pas encore connu du public, c'est la
+nature des secrets qu'il a confiés à l'autorité religieuse. Eh bien!
+les documents qu'il a remis à l'archevêque de Montréal, et dont
+l'authenticité ne saurait être révoquée en doute, établissent qu'il
+existe en cette province une société horrible, une société de
+satanistes; d'hommes qui invoquent et adorent Satan et qui ont juré
+une haine à mort à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à Son Église. C'est
+au sein de cette société qu'a été discuté, élaboré et adopté, ligne
+par ligne, paragraphe par paragraphe, le projet de constitution qui
+vous est soumis. Et cette société infernale a adopté ce projet parce
+qu'elle y voyait le moyen le plus efficace possible de détruire la
+religion catholique en ce pays, ainsi que la nationalité
+canadienne-française, principal rempart de l'Église au Canada.</p>
+
+<p>&ldquo;Tout cela, nous le savons, vous paraîtra incroyable. Nous avons
+confié à monsieur Lamirande des copies photographiées de ces
+documents. Examinez-les. Vous y trouverez la preuve de ce que nous
+affirmons. Les originaux sont déposés à l'archevêché de Montréal où
+vous pouvez les consulter. Parmi les documents, il y en a un que
+monsieur Ducoudray a préparé à l'archevêché de Montréal: c'est une
+liste des principaux membres de la société satanique. En tête de
+cette liste se trouvent les noms de monsieur Aristide Montarval et de
+sir Henry Marwood.</p>
+
+<p>&ldquo;Au nombre des manuscrits remis à l'archevêque de Montréal il y en a
+qui portent cette signature: &ldquo;Le Grand Maître&rdquo;. L'archevêque a fait
+examiner ces manuscrits par trois experts qui les ont comparés avec
+des lettres de monsieur Montarval et qui déclarent que l'écriture de
+ces papiers de la société secrète est identiquement la même que
+l'écriture des lettres. On trouvera l'attestation des experts parmi
+les pièces justificatives confiées à monsieur Lamirande.</p>
+
+<p>&ldquo;Enfin, monsieur Ducoudray a déclaré à l'archevêque de Montréal, de
+la manière la plus solennelle, que le récit mis en circulation par
+son journal, la <i>Libre-Pensée</i>, d'une prétendue tentative que
+monsieur Lamirande aurait faite de vendre son influence au
+gouvernement, est une noire et abominable calomnie, inventée par le
+chef de la société, monsieur Montarval; que c'est, au contraire, le
+premier ministre qui a voulu corrompre monsieur Lamirande.</p>
+
+<p>&ldquo;Maintenant, messieurs, vous vous demanderez, sans doute, comment il
+se fait que nous ayons gardé si longtemps le silence. La raison, la
+voici. À peine monsieur Ducoudray fut-il assassiné que l'archevêque
+de Montréal a commencé à recevoir des lettres anonymes menaçant de
+mort tous les prêtres du pays si les secrets de la société étaient
+révélés. Dans ces lettres, on avait soin de ne pas menacer
+l'archevêque de Montréal lui-même. Il était décidé, tout d'abord, à
+garder le silence, n'osant pas exposer la vie de ses prêtres et des
+prêtres des autres diocèses; car le meurtre de Ducoudray était une
+preuve que ces menaces n'étaient pas vaines. Les prêtres, mis au
+courant de la situation, ont prié, ont supplié, d'une voix unanime,
+l'archevêque de Montréal de faire connaître le complot ourdi contre
+l'Église et la nationalité française, quelles que puissent être, pour
+le clergé, les conséquences de cette révélation. En face de cette
+abnégation, l'archevêque de Montréal n'a pas cru devoir se taire plus
+longtemps. Il réunit ses collègues et leur communiqua toutes les
+pièces à lui confiées par Ducoudray. Après avoir mûrement examiné
+toutes choses, nous sommes tous d'avis que ces documents sont d'une
+authenticité incontestable.</p>
+
+<p>&ldquo;Voilà, messieurs les députés, la situation exposée aussi simplement
+que possible. Nous avons à peine besoin de vous conjurer de mettre de
+côté tout esprit de parti, toute considération personnelle ou
+politique et de vous unir étroitement, afin de repousser cette
+législation satanique qu'on vous soumet. Vous comprendrez, nous en
+sommes convaincus, qu'aucun député catholique ne peut, en conscience,
+voter un projet de constitution élaborée par une société impie,
+expressément en vue de détruire la religion catholique en ce pays.
+Votre devoir impérieux est de rejeter une telle législation. Nous
+croirions insulter à votre intelligence, à votre foi et à votre
+patriotisme en insistant davantage sur ce qu'il convient de faire.
+Aucun de vous, nous en sommes persuadés, ne sera traître à son rôle
+de député, de catholique et de Canadien français. Aucun de vous ne se
+laissera duper par des sophismes qui, quelque spécieux qu'ils
+puissent être, ne sauraient vous faire oublier qu'on vous invite à
+sanctionner une législation préparée par le satanisme en vue de
+détruire parmi nous le règne social de Jésus-Christ.&rdquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ce document, continua Lamirande, porte, je le répète, les
+signatures de tous les archevêques et évêques du Canada français.
+Ajouter à cette lettre le moindre commentaire ce serait l'affaiblir.
+Je me contente donc de proposer que le débat soit maintenant ajourné.</p>
+
+<p>Au silence absolu qui avait régné pendant la lecture de la lettre
+épiscopale succède, tout à coup, une véritable tempête
+d'exclamations, d'interpellations, de cris de colère. Tous les
+députés catholiques quittent leurs sièges et se précipitent vers
+Lamirande. Ils l'entourent, ils lui serrent les mains, ils le
+félicitent, ils lui demandent pardon. Celui qu'ils étaient disposés,
+il y a une demi-heure à peine, à chasser de l'enceinte parlementaire,
+tous le reconnaissent et l'acclament maintenant comme leur chef. Les
+quatre ministres catholiques laissent leurs collègues, traversent la
+Chambre et vont se joindre au groupe qui entoure Lamirande. C'est une
+scène indescriptible. Le président, voyant qu'il lui est impossible
+de maintenir l'ordre, déclare la séance suspendue jusqu'à huit heures
+et abandonne le fauteuil. À ce moment, rentrent Houghton, Vaughan et
+les autres députés qui s'étaient rendus au lieu de l'accident. En
+quelques instants on les met au courant de ce qui vient de se passer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher Vaughan, s'écrie Lamirande, tu me disais l'autre
+jour que tu ne me comprenais pas. Me comprends-tu maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je te comprends et je t'admire!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai prouvé tout ce que j'ai avancé, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Même davantage!</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, en face de cette preuve, vas-tu me répéter,
+sérieusement, que tu es prêt à voter quand même cette constitution?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parce que, malgré son origine exécrable, pour moi, cette
+constitution est bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, cher ami, c'est à mon tour de dire: je ne te comprends pas!
+J'ajoute que tu m'aurais causé infiniment moins de peine en votant
+mon expulsion de la Chambre, qu'en donnant ton appui à cette &oelig;uvre
+d'iniquité.</p>
+
+<p>Vaughan fut visiblement ému et embarrassé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours la même réponse, dit-il. Tu as la foi, je ne l'ai
+pas. Tu crois que la religion est le bien suprême de l'homme, et moi
+je me demande toujours si la vie humaine, comme la vie animale, ne
+finit pas à la mort. Pour toi, l'au-delà est une certitude, pour moi,
+c'est un problème que je ne puis résoudre.</p>
+
+<p>Et le jeune Anglais s'en alla pensif et triste.</p>
+
+<p>Les députés français et catholiques, ainsi que Houghton et ses
+partisans, se réunirent dans le bureau de l'opposition pour examiner
+les documents que Lamirande avait en sa possession et pour discuter
+la situation. Aucun d'eux ne songeait à aller dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne manque à l'appel, dit l'un des ministres, ou plutôt
+ex-ministres, car les collègues catholiques de sir Henry avaient
+démissionné séance tenante.</p>
+
+<p>On fit l'appel nominal d'après une liste des députés qu'on s'était
+procurée. Pas un député de l'opposition, pas un député catholique ne
+manquait... excepté Saint-Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt à mettre ma main dans le feu si ce misérable n'est pas
+en ce moment avec Montarval, s'écria Leverdier.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XXVIII</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Erunt proditores.</p>
+<p>
+ Il y aura des traîtres.</p>
+
+<div class="source">II. <span class="pname">Tim</span>. III, 4.</div>
+</div>
+
+<p>Effectivement, il y était.</p>
+
+<p>Profitant de la confusion qui suivit les révélations de Lamirande,
+Montarval s'était esquivé de la Chambre; et, en partant, il avait
+fait un signe impérieux à Saint-Simon de le suivre. Celui-ci hésita
+un instant. Sa conscience lui cria: &ldquo;N'obéis pas, malheureux!&rdquo; Ce
+cri, il l'entendit, malgré le bruit. Il l'aurait entendu au milieu
+d'une tempête, au fort d'une bataille; car cette faible voix
+intérieure domine tous les bruits du dehors, si formidables
+soient-ils. Au lieu de suivre Montarval, il fit deux pas vers
+Lamirande. Puis la pensée lui vint que Montarval pouvait le ruiner.
+&ldquo;Pourquoi l'exaspérer inutilement? se dit-il; il n'y a pas de mal à
+aller voir ce qu'il me veut.&rdquo; Et il suivit le tentateur. Il venait de
+repousser, de fouler aux pieds la dernière grâce. À partir de ce
+moment la voix intérieure cessa de se faire entendre, et il descendit
+à l'abîme sans plus de résistance.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous le voyez, lui dit Montarval, lorsque les deux furent
+rendus dans un cabinet particulier réservé aux ministres; comme vous
+le voyez, la position est critique. Il faut se montrer à la hauteur
+de la situation. Jusqu'ici votre rôle a été facile. Vous nous avez
+aidés en <i>combattant</i> notre politique, en nous attaquant, en nous
+injuriant. Ce rôle est fini. Maintenant vous devez en prendre un
+autre tout opposé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas dire que je dois parler en faveur de votre
+projet de constitution que j'ai condamné avec tant de violence?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne parlerez pas, si cela vous gêne. À l'heure qu'il est, du
+reste, les paroles sont inutiles. Mais vous voterez avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Voter cette constitution que j'ai tant dénoncée, et cela au moment
+même où tous mes compatriotes la repoussent avec indignation! Mais
+vous voyez bien que c'est une impossibilité. Je serais à jamais
+déshonoré!</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous ne la votez pas, vous serez non seulement déshonoré,
+mais ruiné par-dessus le marché.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? balbutia le malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Voici. Vous le savez, je puis prouver que vous vous êtes vendu au
+gouvernement et je puis vous jeter sur le pavé. Je ferai l'un et
+l'autre si vous ne votez pas comme je veux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une cruauté inutile. Un vote de plus ou de moins ne peut
+pas changer le résultat. Je ne voterai pas contre, cela devrait vous
+suffire.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne me suffit pas, parce qu'un seul vote peut faire pencher la
+balance d'un côté ou de l'autre. Le président de la Chambre, j'en
+suis convaincu, est contre nous. Il ne faut donc pas qu'il y ait
+égalité de voix. Tous les députés catholiques voteront contre nous,
+et en quittant la Chambre j'ai vu plusieurs députés ministériels non
+catholiques qui entouraient Lamirande. Le résultat peut dépendre de
+votre voix. Il me la faut, entendez-vous!</p>
+
+<p>Et le ministre s'en alla brusquement, laissant le misérable député en
+proie, non au remords qui sauve, mais à la rage, au désespoir qui
+perd.</p>
+
+<hr>
+
+<p>À la réunion des députés opposés au gouvernement, il fut décidé
+que l'on précipiterait le dénouement, en insistant sur la mise aux
+voix de la deuxième lecture, dès l'ouverture de la séance, à huit
+heures. Si nous devons avoir la majorité, disaient Houghton et
+Lamirande, nous l'aurons ce soir, avant que Montarval ait le temps de
+nouer d'autres intrigues.</p>
+
+<p>La Chambre était au grand complet. Elle se composait de 243 membres,
+sans compter le président qui, on le sait, ne vote que lorsqu'il y a
+partage égal des voix. Si tous les députés votaient, ce partage égal
+ne pourrait pas se produire.</p>
+
+<p>Les tribunes regorgeaient de monde. Une agitation fiévreuse régnait
+partout. L'assemblée était houleuse. Le président, en prenant son
+siège, put difficilement obtenir un peu de silence et un ordre
+relatif.</p>
+
+<p>Aussitôt que la séance est ouverte, éclatent les cris connus <i>:
+Question! Question! Aux voix! Aux voix!</i> Personne ne se lève pour
+parler. Les ministres paraissent aux abois. Sir Henry, d'ordinaire si
+habile à discerner ces courants dangereux qui se forment subitement
+au sein des assemblées, à les diriger, tout en ayant l'air de les
+suivre, semble réduit à quia. Montarval lui-même, si fécond en
+ressources, ne trouve plus rien. On aurait dit que, désespéré, il
+attendait la fin. Et les cris: <i>Question! Aux voix!</i> redoublent.
+Enfin Vaughan se lève. Le silence se fait aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, dit-il, je ne puis laisser mettre la
+deuxième lecture aux voix sans donner un mot d'explication, sans dire
+ce que je pense de la proposition qui nous est faite. J'ai examiné
+les documents confiés par l'archevêque de Montréal à mon ami le
+député de Charlevoix. Leur parfaite authenticité ne saurait être mise
+en doute. Il est donc établi que le projet de constitution dont la
+Chambre est saisie est l&oelig;uvre, non du cabinet, mais d'une société
+occulte. Le secrétaire d'État et le premier ministre sont les deux
+principaux chefs de cette organisation secrète. Je déteste les
+associations de ce genre, les intrigues ténébreuses qui ne sont
+ténébreuses que parce qu'elles sont criminelles. C'est dire assez
+clairement que je n'ai plus aucune confiance dans le premier ministre
+et son collègue le secrétaire d'État. C'est dire aussi que le
+ministère actuel doit disparaître. Toutefois, et bien que la conduite
+de ces deux ministres ne m'inspire que du dégoût, je voterai la
+deuxième lecture de ce projet de constitution parce cette &oelig;uvre
+politique, malgré le vice de son origine, me paraît bonne. Que le but
+des auteurs de ce projet ait été de nuire à l'Église catholique et à
+l'élément français, c'est indiscutable. Ils ont agi par haine, par
+passion. Je condamne leurs motifs; mais, enfin, le résultat de leur
+travail, je ne puis que l'approuver. Je suis favorable, j'ai toujours
+été favorable à l'établissement d'un grand Canada avec un
+gouvernement fort; à la fusion des races; à un peuple uni, parlant
+une seule langue, la langue anglaise. Quant à l'Église catholique, je
+ne lui suis certes pas hostile; car si dans le monde entier il existe
+une religion qui possède quelque droit au respect et à la
+reconnaissance de l'humanité, c'est la religion catholique romaine,
+la seule raisonnable, la seule logique. Mais, enfin, je suis d'avis
+que les intérêts du pays, du grand Canada que je veux aider à
+établir, doivent passer avant les intérêts d'une société religieuse
+quelque respectable qu'elle soit. Si l'Église catholique doit se
+trouver mal du régime proposé, je le regrette sincèrement; ce regret
+ne constitue cependant pas une raison suffisante pour moi de
+repousser ce projet de constitution. Sans doute, je penserais, je
+parlerais, et je voterais autrement si j'étais un catholique fervent
+comme l'est mon bon et cher ami le député de Charlevoix à qui, je le
+sais, je fais terriblement de la peine en ce moment. Mais je ne le
+suis pas. Je suis partisan de la grandeur matérielle. Je ne puis
+m'élever à une région plus haute, que j'entrevois, mais qu'il m'est
+aussi impossible d'atteindre qu'il est impossible aux habitants de la
+basse-cour de suivre l'aigle dans son vol vers les astres. Le régime
+politique qu'on nous propose m'offre tout ce que je puis comprendre,
+tout ce que je puis croire: la grandeur politique de mon pays. Je
+l'accepte, tout en méprisant souverainement la main qui nous la
+présente.</p>
+
+<p>Cet étrange discours où se traduisaient les doutes, les faiblesses,
+les contradictions, les aspirations vagues de cette pauvre âme que
+Dieu et le démon se disputaient, produisit une profonde impression
+sur la Chambre. Il y eut un moment de silence. Montarval se pencha
+vers sir Henry et lui glissa tout bas quelques mots à l'oreille. Le
+premier ministre sourit: il avait trouvé rejoint. Vaughan, sans le
+soupçonner, avait tendu aux ministres naufragés une planche de salut.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, dit le premier ministre, je remercie
+vivement l'honorable député qui vient de parler. Je le remercie de
+l'attitude si patriotique qu'il prend en ce moment de crise. Sans
+doute, je regrette de constater qu'il n'a plus confiance dans le
+cabinet, mais je me réjouis de voir qu'il sait distinguer entre les
+ministres et leur politique; entre les fautes qu'ils ont pu commettre
+en élaborant ce projet de constitution, et ce projet lui-même.
+J'avoue qu'il y a eu des imprudences de commises; j'avoue que les
+documents que l'on a produits, et dont je ne conteste pas
+l'authenticité, jettent un certain louche sur ma conduite et sur
+celle de mon collègue, le secrétaire d'État. Sans doute, les auteurs
+de la lettre collective, qu'on a lue ici cet après-midi, exagèrent
+beaucoup notre culpabilité; mais je confesse que, dans notre désir,
+peut-être trop ardent, d'assurer le succès de la grande &oelig;uvre
+politique que nous avions entreprise, nous avons été imprudents dans
+le choix des moyens. Aussi sommes-nous bien décidés à subir, sans
+murmurer, le châtiment dû à cet excès de zèle, à cette faute, si vous
+voulez. Nous avons l'intention d'abandonner la direction des
+affaires, dès que nous le pourrons sans manquer de patriotisme. Mais
+avant de nous en aller, nous voulons voir cette constitution adoptée;
+nous voulons que l'établissement d'un Canada uni, d'un grand Canada
+soit chose réglée. Nous ne demandons pas un vote de confiance à la
+Chambre. Nous nous engageons à ne pas considérer l'adoption de la
+constitution proposée comme un vote de confiance dans le cabinet
+actuel. Nous demandons seulement aux députés de rester fidèles à
+eux-mêmes; de ne pas se déjuger, parce que deux ministres ont manqué
+de prudence; de ne pas rejeter un projet qu'ils ont déclaré bon,
+parce que ce projet a été discuté ailleurs que dans le cabinet. Nous
+ne leur demandons pas de nous épargner, mais nous avons assez de
+confiance dans leur patriotisme pour croire qu'ils ne blesseront pas
+le pays en voulant nous frapper. Qu'ils mettent la dernière main à
+l'établissement du Canada uni en votant cette constitution, et ils
+n'auront pas besoin de nous signifier notre congé; nous nous en irons
+de nous-mêmes, heureux de n'avoir à nous reprocher qu'un excès de
+zèle en faveur d'une grande cause. Sans doute, si nous n'écoutions
+que nos sentiments personnels nous pourrions démissionner
+immédiatement et laisser à d'autres le soin de conduire l'entreprise
+à bonne fin. Ce serait dangereux et peu patriotique de notre part.
+Une crise ministérielle en ce moment pourrait entraîner des
+complications que nous regretterions ensuite. Encore une fois, qu'on
+assure l'avenir de la patrie en la dotant de cette constitution, qui
+a déjà été ratifiée une première fois par l'immense majorité de cette
+Chambre, que les députés accomplissent ce devoir de patriotisme; puis
+nous ferons le nôtre, en remettant notre démission entre les mains de
+Son Excellence.</p>
+
+<p>Ce discours habile produisit un effet marqué sur les députés
+ministériels anglais, moins un petit nombre. Les députés ministériels
+français, dans une autre circonstance, se seraient peut-être laissé
+prendre aux gluaux du rusé premier ministre; mais aujourd'hui le
+voile est complètement déchiré, Ils voient clairement l'abîme vers
+lequel ils marchaient. En ce moment les sophismes de sir Henry sont
+impuissants à leur remettre le bandeau sur les yeux.</p>
+
+<p>Sir Henry et Montarval s'aperçoivent de l'état des esprits et
+comprennent qu'ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour fortifier leur
+position.</p>
+
+<p>C'est un coup de dé, dit Montarval à Sir Henry. La majorité sera bien
+faible d'un côté ou de l'autre. Nous n'avons rien à gagner en
+temporisant.</p>
+
+<p>Et il se met à crier, lui aussi: &ldquo;Aux voix! Aux voix!&rdquo;</p>
+
+<p>Le président met d'abord aux voix l'amendement traditionnel proposé
+par Houghton et Lamirande: &ldquo;Que ce <i>bill</i> ne soit pas lu une deuxième
+fois maintenant, mais dans six mois.&rdquo; &ldquo;Tous ceux qui sont en faveur
+de l'amendement voudront bien se lever,&rdquo; dit-il. Jamais on n'avait
+voté à Ottawa sous le coup d'une pareille émotion. L'un après
+l'autre, les députés favorables au rejet du <i>bill</i> se lèvent. Ils
+sont au nombre de 121. Saint-Simon, le chapeau rabattu sur les yeux,
+n'a pas bougé. Un frémissement parcourt les rangs des députés
+français. Un grondement sourd se fait entendre.</p>
+
+<p>&mdash;À l'ordre, messieurs, dit le président. Tous ceux qui sont contre
+l'amendement voudront bien se lever.</p>
+
+<p>L'assistant-greffier crie les noms des votants, pendant que le
+greffier les enregistre. Parmi les noms de ceux qui votent contre le
+renvoi du <i>bill</i> à six mois, contre son rejet, est celui de
+Saint-Simon. Les sifflets éclatent, menaçants. C'est avec difficulté
+que le président les peut faire cesser suffisamment pour permettre
+aux greffiers d'achever l'enregistrement des voix. Enfin, la tâche
+est finie. Le greffier en chef, visiblement ému, annonce le résultat
+du scrutin.</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'amendement, 121: contre, 122.</p>
+
+<p>&mdash;<i>The amendment is lost</i>, l'amendement est rejeté, dit le président.</p>
+
+<p>Une tempête accueille ces paroles. Du côté ministériel, ce sont des
+applaudissements frénétiques; du côté de l'opposition, des cris de
+colère et de malédiction, des sifflets et des huées. Cette scène
+indescriptible dure cinq minutes. Le président ne peut rien faire
+pour rétablir l'ordre. C'est Lamirande qui réussit enfin à obtenir un
+peu de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Les noms! dit-il, je demande les noms.</p>
+
+<p>Alors le greffier lit, par ordre alphabétique, les noms de ceux qui
+ont voté pour l'amendement, puis les noms de ceux qui ont voté
+contre.</p>
+
+<p>Cette formalité remplie, Lamirande se lève de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, dit-il, je vois que le nom du député du
+comté de Québec se trouve parmi les noms de ceux qui ont voté contre
+l'amendement. Comme il est parfaitement connu que l'honorable député
+s'est déjà montré très hostile au projet, j'ai lieu de supposer qu'il
+a voté par erreur contre le renvoi du <i>bill</i>.</p>
+
+<p>C'est tout ce que le règlement lui permet de dire.</p>
+
+<p>Cet appel n'a aucun effet. Le malheureux n'hésite pas un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une erreur, dit-il.</p>
+
+<p>Nouvelle tempête de huées et de sifflets auxquels se mêlent les cris
+de: Traître! Vendu!</p>
+
+<p>Le président a perdu tout contrôle sur l'assemblée. C'est encore
+Lamirande qui parvient à rétablir un peu d'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est maintenant, dit le président, la question principale, la
+deuxième lecture qui est mise aux voix.</p>
+
+<p>Le règlement permet de parler: Saint-Simon se lève, pâle, hagard. Le
+silence se fait aussitôt, car tous sont curieux d'entendre ce qu'il
+peut bien avoir à dire pour expliquer sa volte-face.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, clame-t-il d'une voix fausse et criarde, je
+désire répondre aux injures dont j'ai été l'objet, en donnant la
+raison qui m'engage à voter cette constitution que j'ai naguère
+combattue. C'est tout simplement, pour moi, une question de choisir
+le moindre de deux maux. Je me suis vivement opposé au projet de
+constitution qui nous est soumis, et je le trouve encore mauvais;
+mais quand je songe que si l'opposition réussit à le faire respecter,
+la province de Québec tombera peut-être entre les mains du député de
+Charlevoix et de ses pareils, je ne puis me décider à exposer le pays
+à un tel malheur. Le Canada uni qu'on veut établir laissera sans
+doute à désirer; mais la Nouvelle France, fanatisée, intolérante,
+digne des temps de l'inquisition et du moyen âge que le député de
+Charlevoix et ses amis veulent nous donner, serait tout simplement
+inhabitable. Je vais donc voter cette constitution que je n'aime pas
+pour épargner à notre province un malheur épouvantable.</p>
+
+<p>Tant d'audace plongea l'assemblée dans une sorte d'étonnement mêlé de
+stupeur. Les députés français éprouvèrent un dégoût tellement profond
+que, ne trouvant plus aucun moyen de le manifester d'une manière
+suffisante, ils se turent. L'enregistrement des voix sur la deuxième
+lecture se fit au milieu d'un profond silence. Le résultat, du reste
+était connu d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Pour, 122; contre, 121, dit le greffier.</p>
+
+<p>&mdash;<i>The motion is carried.</i> La motion est adoptée, fit le président.</p>
+
+<p>Puis la séance est levée, et les députés se réunissent par groupes,
+discutant avec bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Tout espoir n'est pourtant pas perdu, dit Lamirande à ses amis
+Leverdier et Houghton. Cette majorité d'une voix due à la trahison.
+Dieu ne peut pas permettre qu'elle fixe à tout jamais les destinées
+d'un peuple.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XXIX</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Cor hominis disponit viam suam;
+ sed Domini est dirigere gressus ejus.</p>
+<p>
+ Le c&oelig;ur de l'homme prépare sa voie;
+ mais c'est au Seigneur à conduire ses pas.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Prov</span>. XVI, 9.</div>
+</div>
+
+<p>Le lendemain de la deuxième lecture, le projet de constitution entra
+dans la plus redoutable de toutes les épreuves qu'un projet de loi
+doive subir: l'épreuve du &ldquo;comité général&rdquo; ou &ldquo;comité de toute la
+chambre&rdquo;. Le président quitte le fauteuil et appelle au bureau du
+greffier, pour présider le comité, le député que le promoteur du
+<i>bill</i> lui désigne, Sir Henry eut soin de faire confier ce poste
+important à un de ses partisans aveugles.</p>
+
+<p>C'est en &ldquo;comité général&rdquo; qu'un bill est discuté article par article,
+clause par clause, examiné, tourné et retourné en tout sens. C'est
+pendant cette phase de la procédure qu'on propose les amendements.
+Chaque député a le droit de parler autant de fois qu'il juge àpropos.
+On vote par assis et levé; le greffier compte les votants, il
+n'enregistre pas les noms.</p>
+
+<p>Pendant dix jours, l'opposition, qui se compose maintenant du parti
+de Houghton renforcé des députés catholiques, moins Saint-Simon, et
+de quelques députés anglais jadis partisans du ministère, livre au
+gouvernement et à son <i>bill</i> une succession d'assauts formidables
+mais inefficaces. Car bien que le président de la Chambre devenu
+simple membre du comité général vote toujours avec l'opposition, sir
+Henry et Montarval ont réussi, Dieu sait au moyen de quelles
+influences inavouables et criminelles, à détacher de l'année
+commandée par Houghton et Lamirande deux députés anglais. De sorte
+que l'opposition, en comptant pour elle la voix du président de la
+Chambre, se trouve réduite à 120, tandis que le parti ministériel
+compte maintenant 123, plus la voix du président du comité général
+acquise au gouvernement en cas d'un partage égal des voix résultant
+de l'absence momentanée de trois députés ministériels.</p>
+
+<p>Lamirande et Hougthon multiplièrent leurs efforts auprès de Vaughan
+pour l'engager à repousser la constitution, ou du moins à consentir à
+des amendements qui en eussent extrait une forte partie du venin que
+Montarval y avait mis. S'ils avaient pu gagner Vaughan à leur cause,
+ils auraient triomphé du coup, car ce jeune député était le chef
+reconnu d'un groupe de sept ou huit. Tous ces députés étaient prêts à
+se détacher du parti ministériel si Vaughan leur en avait donné le
+signal; mais aucun ne voulut le faire sans la permission du
+&ldquo;capitaine&rdquo;. C'était donc Vaughan qui tenait la clé de la situation.
+Il resta sourd aux arguments de Houghton, aux prières, aux
+supplications de Lamirande.</p>
+
+<p>&mdash;Si je croyais à l'Église catholique comme tu y crois, disait-il un
+jour à Lamirande, le <i>bill</i> actuel n'aurait pas un adversaire plus
+acharné que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qui t'empêche de croire, comme moi, à l'Église
+catholique? répliqua son ami.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai comme un bandeau sur les yeux de l'intelligence; il y a comme
+un voile qui me cache la lumière... Si je pouvais le déchirer!</p>
+
+<p>&mdash;Aucun pouvoir humain ne peut ni enlever ni déchirer ce bandeau, ce
+voile, qui est très réel, nullement imaginaire. Nous, les croyants,
+nous le connaissons, l'Église le connaît, puisque, au jour solennel
+du Vendredi saint, elle demande à Dieu de l'enlever aux Juifs: <i>&ldquo;Ut
+Deus et Dominus noster auferat velamen de cordibus eorum</i>...&rdquo; Veux-tu
+réellement que ce bandeau soit enlevé, non de ton intelligence, car
+il n'est pas là, mais de ton c&oelig;ur&mdash;<i>de corde tuo?</i></p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je le voudrais!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Tu le voudrais! Je te demande de me dire je le veux. Je le
+voudrais et je le veux, tu le sais comme moi, n'ont nullement la même
+signification. <i>Je voudrais</i> n'a jamais soulevé une paille, tandis
+que <i>je veux</i> transporte les montagnes. Des milliers de gens qui
+descendent en enfer ont répété toute leur vie: <i>je voudrais</i> me
+sauver... Voilà, mon ami, la différence entre <i>je voudrais</i> et <i>je
+veux</i>.</p>
+
+<p>&mdash;La différence est grande, je le comprends. Aussi, je ne dis plus je
+voudrais croire, mais je veux croire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si tu veux réellement croire tu vas prendre les moyens d'y
+arriver. La foi est un don gratuit de Dieu, sans doute. Comme tu
+disais, l'autre jour, <i>Spiritus ubi vult spirat</i>. Seulement, il ne
+faut pas abuser de ce texte. Il ne nous dispense pas de tout effort.
+L'esprit de Dieu souffle où il veut, mais il souffle sur celui qui
+s'en montre digne. Le libre arbitre et la grâce, la part de l'homme
+et la part de Dieu dans l&oelig;uvre du salut, voilà un profond mystère.
+Chose certaine, toutefois, c'est que, pour le salut, il faut la grâce
+et la correspondance à la grâce, l'aide de Dieu sans laquelle l'homme
+ne peut rien faire d'efficace, et l'effort, le <i>je veux</i> de l'homme
+sans lequel la grâce de Dieu resterait sans effet. Car Dieu, comme
+dit saint Augustin, qui nous a créés sans nous, ne nous sauve pas
+sans nous. Et bien quil ne donne pas les mêmes grâces à tous, à tous
+Il en donne assez pour les sauver s'ils voulaient y correspondre. En
+ce moment, il te donne la grâce de dire <i>je veux croire</i>. À toi de
+correspondre à cette grâce en demandant la foi. Tu connais les
+prières de l'Église. Promets-moi de réciter, chaque jour, d'ici à
+quelque temps, trois <i>Ave Maria</i> et le <i>Salve Regina</i>, pour obtenir
+la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu penses que cela sera suffisant pour m'obtenir la foi?</p>
+
+<p>&mdash;Je <i>sais</i> que cette prière, faite dans l'intention de correspondre
+à la grâce que Dieu te donne de désirer la foi, t'obtiendra une
+nouvelle grâce. Cela, j'en suis certain. Quelle sera la nature de
+cette nouvelle grâce? Sous quelle forme se présentera-t-elle? Quand
+se présentera-t-elle? Je l'ignore, naturellement. Tout ce que je sais
+bien, c'est que toute grâce à laquelle il y a correspondance, de
+notre part, nous attire une nouvelle faveur, infailliblement. Par
+exemple, prends bien garde de résister à cette nouvelle grâce quand
+elle s'offrira. Elle peut arriver tout à coup; elle peut ne faire que
+passer devant toi pour ne plus jamais revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Si je pouvais voir quelque miracle, quelque manifestation du
+surnaturel!</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu pourrais voir ressusciter un mort sans obtenir la foi!</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, un semblable prodige me prouverait que le surnaturel
+existe.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es tout environné de preuves de l'existence du surnaturel et tu
+n'y crois pas! Les miracles ne convertissent pas toujours.
+Souviens-toi de la malédiction de Notre-Seigneur; &ldquo;Malheur à toi,
+Corozaïn, malheur à toi, Bethsaïde, car si les miracles qui ont été
+faits au milieu de vous avaient été faits autrefois dans Tyr et
+Sidon, elles auraient fait pénitence dans le cilice et dans la
+cendre&rdquo;. La vue des miracles ne donne pas toujours la foi; du moins,
+cette foi qui sauve, cette foi féconde parce qu'elle est accompagnée
+d'un changement de vie, de bonnes &oelig;uvres, de sacrifices, de
+dévouement. Par contre, des milliers ont cru sans avoir jamais vu
+d'autre miracle que l'Église, ce &ldquo;signe dressé au milieu des
+nations&rdquo;, selon les paroles du concile du Vatican. Mon cher ami, ne
+demande pas à voir des miracles; car ils pourraient se lever contre
+toi, comme les miracles de Notre-Seigneur se lèveront au jour du
+jugement contre Corozaïn, Bethsaïde et Capharnaüm, ces villes qui
+voyaient des prodiges sans se convertir, et qui seront traitées plus
+durement que la terre de Sodome. Demande plutôt la force de vivre
+selon la foi. Car tu as beau dire, si tu veux creuser jusqu'au fond
+de ton c&oelig;ur, tu verras que c'est là où se trouve le véritable
+obstacle.</p>
+
+<p>&mdash;Il te semble donc que j'ai déjà la foi!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, si la foi n'entraînait pas un changement de vie; si la
+foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ n'imposait pas plus d'obligations
+morales que la croyance aux vérités mathématiques, te dirais-tu
+incroyant? Tu crois que deux et deux feront toujours quatre, parce
+que, tout en le croyant, tu peux vivre à ta guise; mais si cette
+croyance avait pour corollaire le pardon des injures, ou l'abandon de
+certains plaisirs, ou quelque autre sacrifice qui répugne à la nature
+humaine, tu te demanderais peut-être si, après tout, deux et deux
+font toujours quatre....</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être vrai, murmura Vaughan.</p>
+
+<p>&mdash;Sois certain que c'est vrai. C'est là où se trouve le voile, le
+bandeau: sur le c&oelig;ur. Remarque bien les paroles de la sainte
+liturgie que je citais tout à l'heure: <i>Ut auferat velamen de
+cordibus eorum.</i> Vois-tu: <i>de cordibus</i>, non pas <i>de mentibus</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je souffre terriblement, dit le jeune Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends tes souffrances. Il se livre, dans ton âme, un combat
+formidable entre la grâce divine et Satan. Il y a longtemps que je
+suis avec anxiété les péripéties de cette lutte. Il me semble que
+nous touchons au moment décisif. Si tu veux que la grâce l'emporte
+sur Satan, prie: <i>Trois Ave</i> et le <i>Salve Regina</i> chaque jour....</p>
+
+<p>Puis, comme parlant à lui-même, il ajouta à mi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Je le sens, la crise par laquelle passe cette âme est intimement
+liée à la crise de notre patrie. Si cette âme succombe, tout est
+perdu; si elle triomphe, tout est sauvé. Ô mon Dieu! faites qu'elle
+triomphe; et si, pour mériter cette grâce, il faut un nouveau
+sacrifice, me voici!</p>
+
+<p>Ces paroles, que Vaughan avait saisies, le touchèrent profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que tu demandes, dit-il, je prierai...</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XXX</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Amen quippe dico vobis, si habueritis
+ fidem sicut granum sinapis, dicetis
+ monti huic; transi hinc illuc, et
+ transibit, et nihil impossibile erit vobis.</p>
+<p>
+ Je vous le dis, en vérité, si vous
+ aviez de la foi comme un grain de
+ sénevé, vous diriez à cette montagne:
+ Transporte-toi d'ici à là, et elle s'y
+ transporterait, et rien ne vous serait
+ impossible.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Matt</span>. XVII, 19.</div>
+</div>
+
+<p>Cette conversation avait eu lieu le soir du dixième jour après le
+commencement de la bataille &ldquo;en comité général&rdquo;. Le lendemain, il fut
+impossible de prolonger la lutte. La liste des amendements était
+épuisés: tous avaient été impitoyablement rejetés. Le gouvernement
+triomphait et beaucoup de membres de l'opposition étaient
+profondément découragés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile de continuer la résistance, disaient les découragés à
+Houghton et à Lamirande. Vous voyez, nous avons fait tout ce qu'il
+était humainement possible de faire. Persister davantage dans notre
+opposition serait puéril. Soumettons-nous à l'inévitable. Nous
+tâcherons de tirer le meilleur parti possible de la situation qui
+nous sera faite dans la nouvelle confédération.</p>
+
+<p>Houghton et Lamirande étaient contraints de céder. Le groupe de la
+résistance &ldquo;quand même&rdquo; était réduit aux deux chefs, à Leverdier et à
+deux ou trois autres. Le gros de l'armée était démoralisé. Vouloir le
+tenir plus longtemps sous le feu de l'ennemi, c'était s'exposer à une
+débandade.</p>
+
+<p>Le comité général adopta donc le <i>bill</i> sans amendement, et la
+troisième et dernière lecture fut fixée au lendemain, 25 mars. Le
+matin du jour où devait commencer la lutte suprême, les deux chefs de
+l'opposition se rencontrent à l'hôtel du Parlement.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, dit celui-ci à Houghton, il faut de toute nécessité livrer
+une dernière bataille sur la troisième lecture; il faut retarder
+autant que possible la consommation de cette iniquité.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien de cet avis, répondit Houghton; je suis décidé à faire
+de l'opposition, de l'obstruction même, aussi longtemps que nos gens
+voudront nous suivre. Ce ne sera pas bien long, je le crains. Se
+battre sans le moindre espoir de succès, ce n'est pas très gai, il
+faut l'avouer.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, fit Lamirande, je n'ai pas perdu tout espoir!</p>
+
+<p>&mdash;D'où peut bien venir le secours?</p>
+
+<p>&mdash;De Vaughan.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inconvertissable! Vous et moi, mon cher Lamirande, avons
+épuisé sur lui toute notre logique, sans succès.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu peut faire, dans un instant, ce que nos arguments n'ont pu
+accomplir dans quinze jours.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, Dieu pourrait le faire. Le fera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère, j'espère qu'il se produira quelque grand....</p>
+
+<p>Il ne termina pas sa phrase. On vint lui remettre un télégramme. Il
+l'ouvrit et lut. Un cri étouffé s'échappa de ses lèvres et la douleur
+se peignit sur ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, s'écria Houghton, quelle mauvaise nouvelle contient donc
+cette dépêche?</p>
+
+<p>Lamirande ne peut pas articuler une seule parole. Il tendit le papier
+fatal à son ami. Houghton y lut ce qui suit:</p>
+
+<p>&ldquo;Couvent de Beauvoir, le 15 mars 1946.</p>
+
+<p>&ldquo;À monsieur Joseph Lamirande, député, Ottawa. Marie est tombée
+subitement malade. Le médecin sans espoir. Si vous voulez la voir
+en vie, venez au plus vite.&mdash;S&oelig;ur Antonin, supérieure&rdquo;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma fille unique, dit Lamirande, ma seule joie en ce monde!</p>
+
+<p>Houghton lui serra affectueusement la main:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ami! pauvre ami! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria Lamirande, est-ce là le nouveau sacrifice que
+vous me demandez! C'est trop C'est plus que ma vie que vous me prenez
+Et le pauvre père éclata en sanglots.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, il maîtrisa son émotion au point de
+pouvoir parler.</p>
+
+<p>&mdash;Un train part bientôt pour Québec. J'emmènerai Vaughan avec moi. Il
+me faut quelqu'un, et vous aurez peut-être besoin de Leverdier...
+Tenez bon aussi longtemps que vous pourrez. Nous ne savons pas ce qui
+peut arriver d'ici à quelques heures. Je sens que la crise touche à
+sa fin. Cette fin sera-t-elle uniquement douloureuse? Dieu seul le
+sait, et que Sa sainte volonté soit faite!</p>
+
+<p>Il partit à la recherche de Vaughan et le trouva bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? dit celui-ci en voyant l'angoisse qui
+bouleversait ce visage d'ordinaire si calme.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Lamirande lui remit l'horrible chiffon jaune.
+Vaughan ne peut que répéter ce que Houghton avait dit un instant
+auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ami!</p>
+
+<p>&mdash;Tu viendras avec moi, n'est-ce pas? dit Lamirande. Il me faut la
+présence d'un ami sympathique. Sans cela il me semble que mon c&oelig;ur
+éclatera.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, fit Vaughan. Je suis trop heureux de pouvoir te
+donner cette marque d'affection.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mille fois! Allons!</p>
+
+<p>Il était midi. Le train pour Québec partait à une heure, arrivant à
+destination à six heures. Pendant le trajet les deux amis parlèrent
+peu. L'un était absorbé par sa douleur; l'autre, préoccupé et
+tourmenté plus que jamais par le combat qui se livrait dans son
+c&oelig;ur. Une prière revenait sans cesse sur les lèvres du père affligé:
+&ldquo;Mon Dieu, je vous offre ma douleur pour obtenir la conversation de
+cette âme!&rdquo;</p>
+
+<p>Au dehors, tout était morne. Du ciel de plomb la pluie tombait par
+torrents et fouettait les vitres avec rage. Dans les champs, les
+taches de neige alternaient avec les flaques d'eau ridées par le
+vent. Les chemins étaient remplis de boue et de glace couverte de
+fumier. Aucun signe de vie, sauf des bandes de corneilles qui se
+disputaient bruyamment les immondices accumulées pendant l'hiver.
+Rien de moins pittoresque et de moins poétique que nos campagnes
+canadiennes pendant le dégel. La nappe blanche qui couvrait la terre
+depuis des mois est déchirée et souillée, tandis que le tapis vert du
+printemps ne se dessine pas encore.</p>
+
+<p>À mesure que le train, dans sa course vertigineuse, se précipite vers
+le nord-est, le paysage change d'aspect. Les taches de neige
+deviennent plus nombreuses, plus étendues. Enfin, aux environs du
+Saint-Maurice, qui est la ligne de démarcation entre la partie
+orientale et la partie occidentale de la province, on ne voyait que
+les livrées de la saison rigoureuse.</p>
+
+<p>Aux Trois-Rivières, il y a un arrêt de quelques instants. Un jeune
+employé du bureau de télégraphe monte sur le train et parcourt les
+différents wagons, criant d'une voix nasillarde: &ldquo;Monsieur Lamirande
+est-il ici? Un télégramme pour monsieur Lamirande&rdquo;. Ces paroles
+banales tombent sur l'âme de Lamirande comme une montagne. Le
+malheureux se sent écrasé, anéanti. Il fait signe à Vaughan de
+prendre le télégramme. Quelles terreurs, quelles angoisses peut
+causer parfois un petit carré de papier jaune! Vaughan n'ose pas
+présenter le télégramme à Lamirande qui le regarde avec une sorte
+d'épouvante. Ce chiffon insignifiant est pour lui un objet de
+terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre-le et lis, dit Lamirande. Mon Dieu ajoute-t-il, donnez-moi la
+force de subir cette épreuve en chrétien!</p>
+
+<p>Vaughan décachète et déplie le papier d'une main agitée. Il lit:</p>
+
+<p>&ldquo;Couvent de Beauvoir, 2 heures de l'après-midi. À monsieur Joseph
+Lamirande à Trois-Rivières, sur le train venant d'Ottawa. Marie est
+au ciel. Que Dieu vous console! S&oelig;ur Antonin.&rdquo;</p>
+
+<p>Bien qu'il s'y attendit, le coup fut terrible pour Lamirande. La
+prière de la bonne s&oelig;ur ne fut pas exaucée: pour éprouver davantage
+son fidèle serviteur, Dieu ne le consola point. Au contraire, Il
+permit aux flots les plus amers de la douleur humaine de submerger ce
+c&oelig;ur si tendre, si aimant. Il ne pouvait penser qu'à une chose: il
+était désormais seul dans le monde.</p>
+
+<p>Son unique bien ici-bas lui était enlevé pour toujours. Pendant
+quelques instants il verrait un pauvre petit cadavre; puis plus rien
+de cette enfant tant aimée; jamais plus une caresse, jamais plus un
+sourire. Ne songeant pas au bonheur de sa fille, ne se rappelant pas
+que la séparation, par rapport à l'éternité, n'est que momentanée, ne
+voyant que l'affreuse blessure faite à son c&oelig;ur de père, il fut
+rudement tenté de murmurer contre la divine Providence, de dire que
+c'était injuste, qu'il ne méritait pas une telle affliction. Mais
+Dieu l'éprouvait seulement, Il ne l'avait pas abandonné; et cette âme
+toute meurtrie, tout affaiblie qu'elle était, eut, avec la grâce de
+Dieu, la force de repousser toute pensée de révolte.</p>
+
+<p>La nuit tombait lorsque les deux voyageurs s'engagèrent dans la
+longue allée bordée d'arbres conduisant du chemin Saint-Louis au
+couvent de Beauvoir perché sur la falaise qui domine le grand fleuve.
+Il pleuvait toujours tristement, et le vent gémissait dans les
+branches nues des érables et des bouleaux, dans les pins et les
+sapins sonores. Depuis la réception de la fatale dépêche, les deux
+amis n'avaient presque pas échangé une parole. Vaughan comprenait que
+la douleur de Lamirande était une de ces immenses afflictions que des
+paroles ne font qu'augmenter, qui ne peuvent s'adoucir que par un
+témoignage silencieux de sympathie.</p>
+
+<p>On attendait Lamirande au couvent. Le père Grandmont le reçut à la
+porte. Il l'étreignit longuement dans ses bras paternels.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vue mourir, dit-il. Je lui ai donné la sainte communion.
+Jamais je n'ai rien vu d'aussi beau. Heureux père, malgré votre
+terrible douleur!</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! mon père! que je souffre! fut tout ce que Lamirande put
+répondre.</p>
+
+<p>Puis, après un suprême effort pour se contenir, présentant Vaughan au
+bon religieux:</p>
+
+<p>&mdash;Voici un ami dont l'âme est aussi bouleversée que mon c&oelig;ur est
+déchiré. Aidez-nous tous deux de vos prières.</p>
+
+<p>Ils se rendent à la chambre mortuaire. Quatre religieuses prient
+auprès du modeste lit blanc où l'enfant semble dormir. Seule la
+pâleur cadavérique indiquait que ce n'était pas là le sommeil, mais
+la mort. Lamirande se jette à genoux à côté du lit et levant les yeux
+et les mains au ciel, il s'écrie d'une voix forte et vibrante:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Jésus, qui avez rendu à la veuve de Naïm son fils unique,
+ayez pitié de moi comme vous avez eu pitié de cette mère affligée. Sa
+douleur n'a pu être plus grande que la mienne. Ce fils était le seul
+soutien de sa mère; ma fille était ma seule joie en ce monde. Sans
+son fils, la veuve de Naïm aurait pu mourir de faim et Vous le lui
+avez rendu. Sans ma fille, mon c&oelig;ur se brisera, rendez-la moi! ô
+Jésus tout-puissant et infiniment bon!</p>
+
+<p>Lamirande regardait toujours le ciel dans une sorte d'extase. Le père
+Grandmont, Vaughan et les quatre religieuses avaient les yeux fixés
+sur le lit. Un cri d'étonnement s'échappe simultanément de la bouche
+de tous. Avec stupéfaction, ils voient subitement les roses remplacer
+la cire sur les joues de l'enfant et ses lèvres pâles devenir
+vermeilles. Elle ouvrit ses grands yeux, et, voyant son père,
+l'appela doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Cher papa!</p>
+
+<p>À cette voie connue, Lamirande tressaillit. Il baissa ses regards, et
+voyant sa fille pleine de vie, les bras tendus vers lui, le sourire
+sur les lèvres, il fut près de tomber en défaillance. Sa joie était
+indicible.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura-t-il, que vous êtes bon!</p>
+
+<p>Puis l'enfant se jetant dans les bras de son père, ils se serrèrent
+dans une longue et délicieuse étreinte, sans parler.</p>
+
+<p>Ce fut enfin Marie qui rompit le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Cher papa! dit-elle, j'étais morte, n'est-ce pas? Ce n'était pas un
+rêve. J'ai souvent rêvé du ciel, mais ce n'était pas comme cela. Oh!
+que c'est beau le ciel, cher papa; sur la terre on ne peut rien
+imaginer de pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Tu étais bien heureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui papa, je ne puis dire combien. J'étais avec Jésus, et la
+Sainte Vierge, et maman, et les saints et les anges, dans une grande
+lumière, bien plus éclatante que mille soleils, mais qui ne
+m'éblouissait pas. Et je voyais la place que vous devez avoir, bien
+haut, et cependant tout près de moi: je ne puis pas expliquer cela.
+Oh! quel bonheur dans le ciel!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi as-tu quitté ce bonheur, mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que l'Enfant Jésus m'a dit: &ldquo;Marie, ton père t'appelle;
+veux-tu quitter le ciel pour aller voir ton père?&rdquo; Et j'ai répondu:
+&ldquo;Je suis heureuse ici et je voudrais y demeurer toujours; mais si mon
+père m'appelle je veux aller le trouver. Vous me garderez ma place,
+doux Jésus, pour que je puisse la reprendre quand mon père n'aura
+plus besoin de moi?&rdquo; Et l'Enfant, qui est comme le Maître de ce beau
+ciel, me fît signe que oui, en souriant. Et je suis venue parce que
+vous avez besoin de moi, cher papa. Je tâcherai d'être bien bonne et
+de vous rendre heureux. Puis nous irons ensemble au paradis....</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne regrettes pas d'avoir quitté le ciel, chérie?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le regrette pas, parce que j'ai vu que c'était le désir de
+l'Enfant, et que le grand bonheur dans le ciel, c'est de vouloir ce
+que veut l'Enfant. Je ne le regrette pas, parce que cela peut vous
+rendre heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si tu pouvais retourner au ciel maintenant, cela te ferait-il
+plaisir?</p>
+
+<p>&mdash;Cela me ferait grand plaisir, assurément, si c'était la volonté de
+l'Enfant et la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma fille, c'est ma volonté que tu retournes au ciel, et,
+j'en suis certain, c'est aussi la volonté de Celui que tu appelles
+l'Enfant. Pour interrompre ton bonheur, il a fallu que je fusse un
+égoïste et un insensé. Va! retourne auprès de l'Enfant, de la Sainte
+Vierge, de ta mère, des saints et des anges, dans la lumière de
+gloire!</p>
+
+<p>Et imprimant un long baiser sur le front de sa fille, il la déposa
+doucement sur le lit. Puis les roses quittèrent subitement ses joues
+et la cire couvrit de nouveau son visage; et ses lèvres vermeilles
+blêmirent, mais elles gardèrent un sourire céleste.</p>
+
+<p>Marie était retournée auprès de l'Enfant, de la Sainte Vierge, de sa
+mère, des saints et des anges, dans la lumière de gloire plus
+brillante que mille soleils.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XXXI</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Ubi enim est thesaurus tuus, ibi est et cor tuum.</p>
+<p>
+ Car où est votre trésor, là est aussi votre c&oelig;ur.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Matt</span>. VI, 21.</div>
+</div>
+
+<p>Pendant longtemps Lamirande, le père Grandmont, Vaughan et les quatre
+religieuses restèrent anéantis, agenouillés autour du lit. Ce fut
+Lamirande qui, le premier, revint à lui. Il se leva et alla toucher
+Vaughan légèrement sur l'épaule. Le jeune Anglais tressauta. Il était
+comme dans un ravissement: la main de Lamirande le ramena au
+sentiment des choses qui l'entouraient.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, lui dit Lamirande, tu voulais voir du surnaturel, tu en as
+vu. Crois-tu maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je crois, répondit Vaughan; mais ce n'est pas la vue du
+miracle qui m'a donné la foi. Ou plutôt, ce n'est pas le miracle qui
+m'a converti, qui a changé mon c&oelig;ur, qui a déchiré le voile. Certes,
+en voyant ta fille ressusciter, tous les doutes sur la réalité de la
+vie future qui hantaient mon esprit se sont évanouis à l'instant.
+Mais ce n'était pas là la foi qui sauve. À mesure que la lumière se
+faisait dans mon intelligence, mon c&oelig;ur semblait s'endurcir
+davantage, le voile s'épaississait toujours. Si ta fille était restée
+en vie, je serais sorti d'ici aussi <i>croyant</i> que toi, mais nullement
+<i>converti.</i> Pour que tu aies pu renoncer au bonheur de garder ton
+enfant, il a fallu quun fleuve de grâces se répandit sur toi. Je l'ai
+senti. C'était comme un torrent qui, après avoir rempli ton c&oelig;ur,
+s'est débordé sur le mien, Ce torrent m'entraînait, et, cependant,
+j'aurais pu résister. Je n'ai le mérite que de m'être laissé
+emporter. Mon c&oelig;ur s'est subitement amolli, le voile s'est déchiré.
+Me voici non seulement croyant mais converti, c'est-à-dire voyant le
+ciel et voulant y arriver. Ta sublime abnégation a été l'instrument
+dont Dieu s'est servi pour faire de moi un disciple de Celui qui a
+exaucé ta prière et à Qui tu as librement sacrifié ton dernier
+bonheur ici-bas.</p>
+
+<p>Les deux amis s'embrassèrent longuement.</p>
+
+<p>Le père Grandmont s'étant approché d'eux, Vaughan lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, je vous répète les paroles que l'Éthiopien dit à saint
+Philippe sur la route de Jérusalem à Gaza: &ldquo;Qu'est-ce qui empêche que
+je ne sois baptisé?&rdquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, fît le religieux, je répondrai avec saint Philippe: &ldquo;Cela
+se peut, si vous croyez de tout votre c&oelig;ur&rdquo;.</p>
+
+<p>&mdash;&ldquo;Je crois que Jésus-Christ est le Fils de Dieu&rdquo;, répondit Vaughan,
+comme avait répondu deux mille ans auparavant le ministre de la reine
+Candace.</p>
+
+<p>Le père Grandmont interrogea le jeune Anglais et s'aperçut bientôt
+qu'il était parfaitement instruit de la religion.</p>
+
+<p>Dans la chapelle du couvent, le vénérable religieux versa sur le
+front du converti l'eau sainte du baptême. Lamirande servit de
+parrain à son ami, la s&oelig;ur Antonin, de marraine. Ce fut un spectacle
+bien touchant: ce ministre de Dieu dont le beau visage encadré de
+cheveux argentés s'illuminait de joie; ces deux hommes d'âge mûr
+graves et recueillis; les religieuses dans leurs stalles, immobiles
+sous leurs grands voiles blancs; l'autel où brillaient mille cierges
+comme en un jour de fête; tout cela formait un tableau digne, par sa
+suavité, du pinceau de Raphaël.</p>
+
+<p>Il était près de dix heures du soir lorsque la cérémonie fut
+terminée.</p>
+
+<p>Et maintenant, dit Vaughan, retournons au plus tôt à Ottawa. J'ai un
+grand devoir à remplir là-bas, de grands torts à réparer.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que je m'éloigne sitôt de mon enfant dit Lamirande;
+j'aurais voulu passer la nuit auprès d'elle. Nous pourrions prendre
+le premier train demain matin. Je me sens l'âme brisée par l'émotion.
+J'ai besoin de quelques heures, non de sommeil, mais de prière.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, répliqua son ami, mais il faut que je télégraphie un mot à
+Houghton.</p>
+
+<p>Il se rendit à un bureau voisin et télégraphia au chef de
+l'opposition:</p>
+
+<p>&ldquo;Pour l'amour de Dieu, ne laissez pas mettre la troisième lecture aux
+voix avant notre retour&rdquo;.</p>
+
+<p>Puis il retourna au couvent, et les deux amis, avec le père
+Grandmont, passèrent la nuit dans la prière et de pieux entretiens.
+Vaughan édifia ses deux compagnons par les élans de sa foi, par sa
+ferveur, par sa pitié tendre et confiante comme celle d'un enfant.</p>
+
+<p>De grand matin, le père Grandmont dit la messe. Lamirande et Vaughan
+reçurent de sa main la sainte communion. Vaughan était tout radieux,
+transfiguré.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu est bon, dit-il à son ami, que Sa grâce est puissante! Mon
+c&oelig;ur était de glace, il y a quelques heures à peine; maintenant, il
+est tout de feu. Naguère, je ne voyais rien de beau, rien de grand en
+dehors des choses matérielles et humaines, à présent, tout ce qui est
+terrestre me paraît petit et insignifiant. Auparavant, le ciel était
+bien loin et encore plus incertain; maintenant, la vie future est
+pour moi la vie réelle par excellence, et la vraie patrie est
+là-haut. Le vrai bonheur, je ne l'ai jamais éprouvé avant ce jour, la
+vraie joie m'était inconnue. Je suis tout changé, et tout me paraît
+changé. Je vois tout autrement, je comprends tout autrement, la vie,
+la mort, le monde, les hommes, les événements, le passé, le présent,
+l'avenir. Et c'est la grâce divine qui a opéré ce changement
+prodigieux en moi. N'est-ce pas que cette grâce est puissante et que
+Dieu est bon?</p>
+
+<p>Lamirande était ravi d'entendre son ami chanter son bonheur dans ce
+langage enthousiaste.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-il, Dieu est infiniment bon et Sa grâce, infiniment
+puissante; mais Sa bonté ne se manifeste pas toujours de la même
+manière, et Sa grâce, pour être toujours puissante, n'est pas
+toujours sensible. Ton âme est inondée de délices. C'est un véritable
+avant-goût du ciel. Dieu t'accorde sans doute cette faveur pour te
+confirmer dans Son service. Mais ne sois ni surpris, ni affligé, ni
+découragé, si, plus tard, cette ferveur délicieuse que tu ressens
+aujourd'hui est remplacée par une sécheresse désolante, un dégoût
+affreux; si le ciel qui te paraît maintenant tout près et souriant,
+s'éloigne et semble d'airain; si ton âme, en ce moment pleine
+d'onction et de nobles pensées, se fait aride comme le désert; si la
+prière, qui est aujourd'hui un élan naturel et spontané de ton c&oelig;ur
+vers Dieu, devient une véritable corvée, plus pénible que le plus dur
+labeur. Notre-Seigneur éprouve souvent par la sécheresse ses plus
+fidèles serviteurs. Cette épreuve t'est peut-être réservée. Si elle
+t'arrive un jour, ne te laisse pas abattre. Prie, quand même tu ne
+trouverais aucune satisfaction dans la prière, quand même il te
+semblerait que tu n'aimes plus Dieu et que Dieu ne s'occupe plus de
+toi. C'est que la prière faite dans la sécheresse peut être plus
+agréable au ciel que les oraisons qui sortent sans effort du c&oelig;ur
+plongé dans la ferveur sensible. C'est sur les rochers arides, plutôt
+que sur les terres plantureuses, que l'on trouve les fleurs aux
+nuances les plus délicates, au parfum le plus exquis.</p>
+
+<p>L'entretien fut interrompu par les préparatifs du départ. Lamirande,
+accompagné par Vaughan et le père Grandmont, se rendit une dernière
+fois à la chambre mortuaire. Longtemps, il regarda sa fille bien
+aimée. La nature réclama ses droits: il versa d'abondantes larmes qui
+n'avaient cependant rien d'amer. Puis, triomphant de cette dernière
+faiblesse, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! je vous remercie des bienfaits que Vous venez de répandre
+sur nous. En retour d'un léger sacrifice, Vous m'avez accordé la
+conversion de mon ami, et par cette conversion, Vous avez assuré
+l'avenir de la patrie. Le sacrifice est en effet léger aux yeux de la
+foi, bien qu'il ait déchiré affreusement mon c&oelig;ur. Ma fille est
+infiniment heureuse auprès de Vous, et la séparation, si douloureuse
+soit-elle, n'est que momentanée au regard de l'éternité. Et pour
+récompenser ma souffrance de quelques années, librement acceptée,
+Vous délivrez tout un peuple du joug de Satan; Vous renversez les
+derniers obstacles accumulées par l'enfer pour empêcher ce peuple de
+parvenir à ses destinées providentielles; Vous garantissez la liberté
+de Votre Église en ce pays; Vous facilitez ainsi le salut de millions
+d'âmes encore à naître. Tous ces bienfaits inestimables, Vous les
+accordez généreusement parce qu'un c&oelig;ur humain a eu la grâce de
+s'immoler pour l'amour de Vous. Mon Dieu! je Vous remercie et je Vous
+bénis!</p>
+
+<hr>
+
+<p>À peine Lamirande et Vaughan étaient-ils partis d'Ottawa pour
+Québec que Montarval en fut averti; car il avait ses espions qui le
+tenaient a courant de tout. Le malheureux Duthier n'avait pas été le
+seul au service du chef de la secte. La nouvelle de ce départ subit
+et la connaissance de la cause pénible qui l'avait motivé jetèrent
+Montarval dans un trouble étrange qu'il ne pouvait s'expliquer. Il
+avait le pressentiment que le dénouement approchait, et qu'il lui
+serait fatal; et ce voyage lui semblait avoir quelque rapport, qu'il
+ne pouvait ni découvrir ni même soupçonner, avec la ruine prochaine
+de tous ses projets. Une heure avant le commencement de la séance, il
+se renferma dans une pièce secrète de la maison qu'il occupait, pièce
+où personne ne pénétrait jamais, sous aucun prétexte. Cette chambre,
+toute tendue de rouge, était un temple satanique. Les hideux emblèmes
+du culte infernal s'y étalaient. Montarval, en proie à une sombre
+agitation, se plaça devant une sorte d'autel où brûlait de l'encens
+et commença une horrible évocation:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Eblis! Dieu de la désolation infinie et du désespoir sans
+bornes; Inspirateur de toute révolte contre les lois cruelles de
+Jéhovah, de toute haine de l'abjecte vertu et de l'infâme sainteté;
+Sublime Auteur de tout orgueil, de tout crime, de tout péché, de
+toute douleur, de toute mort, de tout ce que les prêtres d'Adonaï
+appellent le mal; Vaillant Destructeur de la tyrannie éternelle,
+Ennemi Implacable du Christ, de son Église, de ses prêtres;
+Infatigable Libérateur de la race humaine; Toi qui détournes les
+hommes des jouissances humiliantes du ciel et les prépares aux âpres
+délices de ton royaume de feu et de liberté; viens, ô Esprit de
+vengeance, Éternel Persécuté, Révolté éternel! Voici l'heure suprême!
+Moi, ton fidèle serviteur, je n'aperçois plus bien le chemin à
+suivre, les ténèbres m'environnent, les hésitations m'assaillent, les
+noirs pressentiments me poursuivent.</p>
+
+<p>Viens me révéler ce que va faire celui des mortels qui combat notre
+projet avec le plus d'acharnement, viens me montrer comment obtenir
+le succès final.</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait, un souffle glacial remplit la pièce. Puis, au
+milieu de la fumée blanche de l'encens, une forme vague de
+proportions gigantesques se dessina; et une voix qui semblait venir
+du lointain se fit entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Une puissance plus forte que ma toute-puissance m'empêche de
+communiquer librement avec toi en ce moment. Cette puissance hostile,
+je la vaincrai un jour, j'en délivrerai l'univers entier; mais
+maintenant, elle me tient cruellement enchaîné. Il ne m'est possible
+que de te dire ceci: Ne perds pas une minute, précipite les
+événements....</p>
+
+<p>La voix se tut subitement et la forme s'évanouit.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La discussion sur la troisième lecture du projet de constitution
+commença à l'ouverture de la séance à trois heures. Le premier
+ministre exprima l'espoir que les débats ayant plus qu'épuisé le
+sujet, la Chambre remplirait la formalité de la troisième lecture
+sans délai: ressasser les arguments que tant de députés avaient fait
+valoir pour et contre le projet serait une perte de temps
+regrettable. Il fît clairement entendre que les ministres
+s'opposeraient à l'ajournement de la séance avant que la question fût
+mise aux voix.</p>
+
+<p>Houghton, Leverdier et les autres chefs de l'opposition ne se
+laissèrent pas arrêter par les sophismes de sir Henry. Ils étaient
+déterminés à prolonger le débat jusqu'au retour de Lamirande, coûte
+que coûte; non qu'ils eussent, à part Leverdier, le moindre espoir de
+rien gagner; mais parce qu'ils respectaient et aimaient trop leur
+collègue pour ne pas lui donner cette dernière marque de leur
+sympathie et de leur estime. À cause de la faible majorité du
+gouvernement, ils n'avaient plus à redouter une application
+arbitraire de la clôture; le groupe de Vaughan, favorable pourtant au
+projet, ne l'aurait pas permis. Le débat recommença donc plus acerbe
+que jamais. Seulement, le mot d'ordre était donné du côté
+ministériel: pas un député de la droite ne se levait pour répondre
+aux arguments de la gauche. <span class="footnote">[On le sait, dans les parlements où
+prévalent les coutumes anglaises, les députés de l'opposition
+siègent toujours à la gauche du président quelles que soient leurs
+opinions politiques ou religieuses.]</span> Celle-ci dut supporter seule,
+encore une fois, tout le fardeau de la discussion.</p>
+
+<p>Vers dix heures du soir Houghton reçut la dépêche de Vaughan. Il la
+montra à Leverdier et à trois autres députés français dont la
+parfaite discrétion lui était connue.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez bien garde, leur dit-il, d'en souffler mot à qui que ce
+soit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? lui demanda Leverdier. C'est pourtant de nature à
+encourager nos amis; car cette dépêche indique clairement que Vaughan
+a subitement changé d'idée et qu'il sera avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est précisément parce que cette dépêche dit clairement que
+Vaughan est avec nous que je vous conjure d'en garder le secret
+absolu. Je vous l'ai montrée, à vous quatre, pour que vous ne soyez
+pas tentés de faiblir un seul instant; mais encore une fois, pour
+l'amour de Dieu, n'en soufflez mot à personne; car si cette nouvelle
+parvenait à certaines oreilles, que vous pouvez voir d'ici, nous
+aurions sans aucun doute, un nouvel accident de chemin de fer à
+déplorer; et cette fois l'accident pourrait mieux atteindre son but
+infernal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez! dit l'un des quatre.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis intimement convaincu, répondit le chef de l'opposition.
+La seule chose qui pourrait empêcher un nouvel accident de se
+produire, si certain personnage était mis au fait de ce que nous
+savons, c'est que les deux individus soupçonnés d'être les auteurs de
+la récente catastrophe viennent d'être arrêtés à Montréal. Mais ils
+peuvent n'être pas seuls de leur espèce. De sorte que, gardez le
+secret de cette dépêche, si vous aimez Lamirande et Vaughan, et si
+vous voulez servir votre pays.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, lui répondit-on. Mais si ces deux misérables sont
+pris, ils diront peut-être le nom de l'instigateur de leur crime.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, pourvu que cet instigateur ne leur ouvre la porte
+de la prison avec une clé d'or, ou quelque autre d'un métal moins
+précieux.</p>
+
+<hr>
+
+<p>À minuit, Houghton proposa l'ajournement de la Chambre, disant que la
+séance avait duré assez longtemps, qu'il n'était pas raisonnable de
+forcer les députés à se prononcer définitivement sur une aussi grave
+question sans leur donner le temps de réfléchir, qu'une journée de
+délai ne mettrait pas le pays en danger. Il s'engageait, comme chef
+de l'opposition, à laisser terminer le débat à la fin de la prochaine
+séance, si, de son côté, le gouvernement voulait consentir à
+l'ajournement de la Chambre. Mais les ministres repoussèrent cette
+proposition, déclarant qu'ils ne consentiraient à l'ajournement de la
+Chambre qu'après le vote sur la troisième lecture.</p>
+
+<p>Ce refus hautain et brutal eut un excellent résultat il exaspéra au
+dernier point les membres de l'opposition. Les esprits étaient
+montés, et on résolut, à gauche, de tenir tête au gouvernement, de
+prolonger la séance indéfiniment. C'était précisément ce que Houghton
+et Leverdier voulaient: Lamirande et Vaughan auraient maintenant le
+temps de revenir. La gauche s'organisa donc pour le reste de la nuit.</p>
+
+<p>Comme l'opposition à l'ajournement venait du gouvernement, c'était
+aux ministériels qu'incombait la tâche de maintenir la présence d'un
+nombre suffisant de députés pour permettre à la Chambre de siéger. La
+gauche n'avait qu'à fournir les orateurs pour les douze heures, de
+minuit à midi. Houghton trouva facilement douze de ses partisans
+prêts à parler chacun une heure. Il comptait sur le retour de Vaughan
+vers midi; s'il n'arrivait pas, il serait possible de faire une
+nouvelle combinaison qui prolongerait la séance jusqu'au soir.</p>
+
+<p>Qui n'a été témoin d'une de ces séances où la minorité, pour
+protester contre ce qu'elle considère comme une injustice, une
+tyrannie de la part de la majorité, décide de siéger indéfiniment.
+L'élément comique et même grotesque se mêle presque toujours à ces
+scènes. Les députés ministériels, obligés de rester en nombre
+suffisant pour empêcher l'ajournement &ldquo;faute de quorum&rdquo; prennent des
+postures et des allures qui n'ont rien de poétique ou de distingué.
+Les uns, enfoncés dans leurs fauteuils, le chapeau rabattu sur les
+yeux, ou à demi-couchés sur leurs pupitres, dorment et ronflent.
+D'autres, sans fausse honte, se font apporter qui un bifteck, qui une
+côtelette, et combattent l'ennui à coups de fourchette. Du côté de
+l'opposition les banquettes sont vides. Tous sont allés se reposer
+dans les bureaux. Il ne reste que celui qui est chargé de continuer
+le débat, entouré de deux ou trois amis, en cas d'un accident
+quelconque. Si celui qui parle est habitué à ce jeu parlementaire, il
+saura se ménager. D'abord, il parlera très lentement, et s'éloignera
+du sujet autant qu'il le pourra sans s'exposer à un rappel à l'ordre.
+Il citera, à tout propos, et longuement, l'inévitable Todd,
+l'inéludable May, l'inéludable Bourinot qui étaient les auteurs
+classiques des parlements canadiens à la fin du dix-neuvième siècle
+et qui le sont encore au milieu du vingtième. Lire quelques pages de
+ces auteurs, cela repose l'esprit, sinon de l'auditoire, du moins de
+celui qui parle, en le dispensant du travail d'arranger ses phrases
+ou de courir après les idées. Si les quelques amis qui restent pour
+assister l'orateur s'aperçoivent qu'il patauge trop et que le
+président est à la veille de lui ôter la parole, ils trouveront le
+moyen de faite naître un incident quelconque pour lui donner le temps
+de se ressaisir. Enfin, quand il est tout à fait au bout de ses
+ressources, on lui fait signe de s'asseoir, un autre prend sa place,
+et recommence les mêmes citations émouvantes de Todd, de May et de
+Bourinot. Peu à peu, les esprits de détendent, on se défâche à
+gauche, on s'amollit à droite, et l'on finit par en arriver à un
+compromis quelconque. C'est la fin ordinaire de ces séances qu'on
+prolonge <i>ab irato</i>.</p>
+
+<p>La mémorable séance du dernier parlement de la Confédération
+canadienne, commencée à trois heures du 25 mars 1946, ne devait pas
+se terminer par un compromis, mais par la défaite des uns et le
+triomphe des autres.</p>
+
+<p>Toute la nuit, la discussion fut animée: ce n'était pas encore un
+débat purement factice. Plusieurs députés français, Leverdier entre
+autres, avaient encore réellement quelque chose à dire, et ils
+parlèrent avec chaleur.</p>
+
+<p>Le matin du 26 mars se lève gris et terne. La pluie a cessé, mais un
+brouillard épais enveloppe et pénètre tout. À mesure que l'avant-midi
+s'écoule, l'aspect de la Chambre devient plus triste. Le parquet est
+jonché de journaux froissés, de chiffons de papiers, de livres bleus.
+Les orateurs qui se succèdent ne parlent visiblement plus que pour
+gagner du temps. Vers onze heures, Houghton reçoit une dépêche de
+Vaughan datée de Saint-Martin: &ldquo;Tenez bon, nous serons à Ottawa à
+midi et demi&rdquo;. Il n'y a plus rien à redouter: il est impossible
+maintenant à l'ennemi de préparer un nouvel accident de chemin de
+fer. Le chef de l'opposition montre donc librement la dépêche à ses
+collègues. Elle passe de mains en mains.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un coup de c&oelig;ur, dit Houghton, il nous arrive du secours.</p>
+
+<p>L'animation qui se manifeste du côté de l'opposition après la lecture
+de cette dépêche n'échappe pas à Montarval qui n'a presque pas quitté
+son siège depuis la veille. Une colère sombre et impuissante l'agite.</p>
+
+<p>Le bruit se répand rapidement que Lamirande et Vaughan arrivent et
+que ce dernier est maintenant contre le projet de loi. L'excitation
+est à son comble. Les tribunes se remplissent, les députés prennent
+leurs sièges. Il y a une sorte de fièvre dans l'air. Chacun sent que
+le dénouement est proche.</p>
+
+<p>Enfin, à une heure moins quelques minutes, Lamirande et Vaughan
+entrent dans la salle des délibérations. Une longue salve
+d'applaudissements les accueille. Puis, beaucoup de députés vont
+offrir leur condoléances à Lamirande: la mort de sa fille était déjà
+connue, bien que les circonstances extraordinaires qui l'ont
+accompagnée n'eussent pas encore été révélées. Tous sont frappés du
+changement survenu chez Vaughan. Ce n'est plus le même homme rieur,
+insouciant, quelque peu sceptique. Il est grave, maintenant, mais
+sans une ombre de tristesse. Au contraire, une joie calme est
+empreinte sur ses traits, qui respirent un je ne sais quoi de doux,
+de noble, de grand qu'on n'y avait jamais remarqué.</p>
+
+<p>Le député qui avait la parole lorsque Lamirande et Vaughan sont
+entrés voit qu'il n'a plus besoin de continuer son discours. Il y met
+fin <i>ex abrupto</i>, faisant grâce à la Chambre de plusieurs pages de
+May qu'il se préparait à lire. Les précédents n'ont plus d'intérêt
+pour personne. C'est l'avenir qu'on veut connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, dit Vaughan, aussitôt qu'il put prendre la
+parole, je me propose de voter contre la dernière lecture de ce
+projet de constitution que j'ai toujours défendu avec opiniâtreté.
+Mais je veux, auparavant, dire à la Chambre, en quelques mots, la
+raison de ce changement radical qui s'est opéré dans mes opinions
+politiques. Mes idées politiques ont complètement changé parce qu'il
+s'est produit en moi un profond changement moral. On a beau dire, la
+religion, c'est-à-dire le lien qui nous unit à Dieu, aura toujours
+une influence prépondérante sur la politique, c'est-à-dire sur le
+lien qui unit les hommes entre eux. L'homme qui croit réellement en
+Dieu, principe et fin de toutes choses; l'homme qui croit réellement
+en Jésus-Christ, Fils de Dieu, venu en ce monde pour racheter le
+genre humain et nous ouvrir le ciel: l'homme qui croit réellement en
+la sainte Église catholique, fondée par Jésus-Christ sur Pierre et
+les apôtres pour continuer à travers les âges son &oelig;uvre de
+rédemption et de salut; l'homme qui croit fermement à ces grandes
+vérités fondamentales ne peut pas voir les choses de la politique de
+la même manière que celui qui n'y croit pas. Quand je dis les choses
+de la politique, je parle de la vraie politique, non des questions de
+voies ferrées, de navigation, de commerce; mais de ces grands
+problèmes dont la solution décide de l'avenir des peuples. Jusqu'ici,
+en discutant le projet de constitution dont la Chambre est saisie, ne
+n'envisageais que le côté purement humain de la question; je ne
+voyais que la grandeur et la prospérité matérielles du pays; et il me
+semblait que cette grandeur serait mieux assurée par l'union étroite
+des provinces que par leur séparation. Je m'aperçois maintenant que
+même au point de vue terrestre j'étais dans une étrange erreur, tant
+il est vrai qu'on ne voit pas bien les choses de ce monde à moins de
+s'élever au-dessus d'elles. Mais en ce moment la grandeur matérielle
+du pays me paraît d'une importance toute secondaire. La question qui
+s'impose à mon esprit, avant toute autre, la voici: Cette
+constitution que nous sommes appelés à voter n'est-elle pas destinée
+à mettre des entraves à l'action de l'Église catholique, à détruire
+cette action entièrement si c'était possible? Les pièces qui nous ont
+été communiquées, l'autre jour, prouvent que cette constitution a été
+conçue dans une pensée hostile à l'Église, au salut des âmes, par
+conséquent. Hier, j'étais prêt à voter cette constitution quand même,
+à la voter tout en voyant qu'elle devait servir à opprimer l'Église,
+à ruiner la foi. J'étais prêt à commettre ce crime politique, parce
+que pour moi, matérialiste insensé, courbé vers la terre, j'attachais
+une plus grande importance aux choses qui passent qu'aux choses de
+l'éternité, aux questions d'étendue territoriale et de prestige
+national qu'au salut ou à la perte des âmes. Aujourd'hui, si cette
+constitution devait nous assurer le plus grand, le plus riche, le
+plus puissant empire du monde et ne mettre en péril que le salut
+d'une seule âme, je sacrifierais volontiers ma vie plutôt que de la
+sanctionner par mon vote. Et si ce grand changement s'est opéré en
+moi; si je vois les choses tout autrement, que le les voyais hier,
+c'est que je suis parti d'ici incroyant et que je reviens croyant. Je
+reviens croyant comme mon ami. La lumière qui l'éclaire, m'éclaire.
+Tout ce qu'il croit, je le crois, tout ce qu'il aime, je l'aime, tout
+ce qu'il adore, je l'adore, tout ce qu'il espère, je l'espère. On me
+demandera peut-être comment, à quelque occasion ce changement s'est
+opéré. C'est là un sujet trop sacré, trop intime pour que je puisse
+même l'effleurer ici. Qu'il me suffise de dire que l'effet, si
+étonnant qu'il vous paraisse, est encore bien moins extraordinaire
+que la cause qui l'a produit. Et maintenant un mot à ceux de mes amis
+que j'ai pu aveugler par mes sophismes en faveur de ce projet
+néfaste. S'ils ne peuvent envisager la question comme je l'envisage
+aujourd'hui, au point de vue surnaturel, qu'ils l'envisagent au moins
+comme l'honorable chef de l'opposition, au point de vue de la saine
+raison. Qu'ils considèrent que cette constitution est dirigée contre
+la religion, la langue, la nationalité de tout un peuple; qu'elle a
+pour objet l'unification du Canada par la destruction de ce qu'un
+tiers de notre population a de plus cher au monde. Qu'ils se
+persuadent qu'une &oelig;uvre politique fondée sur une pareille base ne
+saurait être ni féconde ni stable. C'est dans la séparation que nous
+trouverons la véritable grandeur, la véritable prospérité, parce que
+nous y trouverons la paix.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le jeune Anglais reprit son siège, et il se fît un grand silence,
+à la fois solennel et émotionnant, et plus approbateur qu'un tonnerre
+d'acclamations. La Chambre avait compris que toute manifestation
+bruyante aurait été déplacée en pareil moment. Pas un seul député ne
+se leva ensuite pour prendre la parole. Tout était dit, tout était
+fini.</p>
+
+<p>Houghton et Lamirande firent de nouveau la motion de rigueur: &ldquo;Que ce
+<i>bill</i> ne soit pas lu une troisième fois maintenant, mais dans six
+mois&rdquo;. Le président mit cette proposition aux voix. Le résultat de
+l'épreuve n'était pas douteux, car il était bien connu que Vaughan
+entraînerait avec lui au moins sept députés. Ce déplacement de huit
+voix mettait le gouvernement en minorité de onze: 127 contre 116,
+tels furent les chiffres que donna le greffier.</p>
+
+<p>À peine le président a-t-il proclamé ce résultat, que l'opposition,
+restée silencieuse après le discours de Vaughan, éclate en
+applaudissements insolites et se livre à une démonstration de joie
+délirante. Les députés se donnent de chaleureuses poignées de mains,
+se félicitent, rient, pleurent, trépignent, frappent sur leurs
+pupitres, poussent des cris insensés, jettent en l'air les menus
+objets qui leur tombent sous la main; tant il est vrai que les hommes
+les plus graves deviennent parfois de véritables enfants sous le coup
+d'une forte émotion. Lamirande seul est calme au milieu de cette
+tempête.</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XXXII</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Miserabili obitu, vita functus est.</p>
+<p>
+ Il finit sa vie par une misérable mort.</p>
+
+<div class="source">2 <span class="pname">Mac</span>. IX, 28.</div>
+</div>
+
+<p>Lorsque le président a pu enfin rétablir un peu d'ordre, sir Henry
+Marwood, pâle, défait, se lève et tout en proposant l'ajournement de
+la Chambre, annonce que le cabinet va donner immédiatement sa
+démission.</p>
+
+<p>Quant à Montarval, cloué à son siège, il ne semble pas avoir
+connaissance de ce qui se passe autour de lui. Si ses collègues
+n'eussent pas été si fiévreusement excités ils auraient vu dans ses
+yeux une flamme de rage et de désespoir pleine d'une indicible
+horreur. Lamirande la remarqua et frissonna.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les députés se dispersent dans les couloirs, à la bibliothèque, au
+dehors, dans les allées où la brume est toujours épaisse et
+pénétrante. Lamirande, Houghton, Leverdier et Vaughan se promènent
+ensemble en arrière de l'hôtel du parlement, à l'écart des groupes
+plus bruyants. Ils éprouvèrent le besoin de se communiquer leurs
+pensées, leurs émotions. Houghton vient de dire: &ldquo;La religion qui a
+pu opérer un tel changement chez Vaughan n'est pas une religion comme
+les autres; elle doit être la seule vraie, et je vais l'étudier
+sérieusement&rdquo;, lorsqu'un gardien des terrains publics accourt tout
+effaré.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, leur dit-il, un grand malheur est arrivé M. Montarval
+s'est tiré un coup de revolver dans la tête.</p>
+
+<p>Les quatre amis suivent le gardien au pas de course. Il les conduit à
+l'endroit le plus écarté de l'allée qui longe la falaise au-dessus de
+l'Outaouais, et qu'on appelle <i>The Lovers's Walk.</i> Là, gisant dans la
+boue, la tête trouée d'une balle, baignant dans son sang, mais encore
+en vie, ils voient le malheureux sectaire. Au moment où ils arrivent,
+il fait de vains efforts pour se soulever et reprendre son arme
+tombée à quelques pieds de lui. On le relève et on le couche sur un
+banc. Lamirande examine la blessure et constate qu'elle est
+nécessairement mortelle. Puis ils le transportent dans un pavillon
+qui se trouve auprès. Le gardien, sur l'ordre de Lamirande, court à
+l'hôtel du parlement chercher un coussin, de l'eau et quelque
+stimulant. Sur son chemin il rencontre un père oblat qu'une impulsion
+mystérieuse a dirigé de ce côté. Le religieux, apprenant la triste
+nouvelle accourt au pavillon. Un spectacle affreux s'offre à ses
+regards. Le suicidé est étendu sur une table. Il agonise. Sa
+respiration n'est plus qu'un râle. De sa tempe droite coule un mince
+filet de sang qui tombe goutte à goutte sur le plancher. Ses yeux
+sont ouverts, fixes et vitreux.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il sa connaissance? demanda le religieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas, répond Lamirande. Il avait certainement lorsque
+nous l'avons trouvé, mais depuis que nous l'avons transporté ici il
+n'a donné aucun signe qui indique qu'il nous reconnaît.</p>
+
+<p>Bientôt le gardien revient. On place le coussin sous la tête du
+blessé, et Lamirande humecte ses lèvres d'un peu d'eau-de-vie. Le
+stimulant produit son effet. Le malheureux cherche à se tourner. On
+l'aide. Au même instant, un lambeau des brouillards du dehors, que le
+vent commence à agiter, entre par la porte ouverte, ondule au milieu
+du pavillon, puis, glisse et va former dans un coin un léger nuage,
+indécis et vague. Montarval le regarde fixement. Lamirande lui donne
+encore quelques gouttes d'eau-de-vie. Le mourant fait signe au
+médecin de se baisser, et avec effort:</p>
+
+<p>&mdash;Lamirande, je vous hais!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, répond celui-ci je vous pardonne de grand c&oelig;ur et je vous
+conjure de songer au jugement du Dieu terrible devant qui vous allez
+bientôt paraître. Ce Dieu est terrible, mais Il est aussi infiniment
+miséricordieux. Vous pouvez encore vous jeter dans Ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Je hais votre Dieu! râle le moribond.</p>
+
+<p>&mdash;C'est affreux! murmure l'oblat en portant son crucifix à ses
+lèvres. Mon Dieu, pardonnez-lui cet horrible blasphème, il ne sait ce
+qu'il dit!</p>
+
+<p>Montarval, qui s'est soulevé un peu en s'appuyant sur son coude,
+regarde toujours le coin du pavillon où se trouve le petit nuage. Les
+yeux de tous se tournent instinctivement de ce côté? Est-ce une
+illusion d'optique? ou le paquet de brouillard prend-il réellement
+une forme moins vague, une forme humaine, colossale? Si c'est une
+illusion, tous la partagent, car tous voient cette forme, et tous
+éprouvent une terreur qui fige le sang dans les veines.</p>
+
+<p>&mdash;Eblis! Eblis! s'écrie tout à coup le mourant, tu m'as trompé tu
+m'avais promis le triomphe, et j'ai subi une défaite humiliante, je
+suis menacé de révélations qui me conduiront en prison, peut-être sur
+l'échafaud....</p>
+
+<p>Il ne peut continuer, les forces l'abandonnent, et il retombe sur le
+coussin. Il n'a cependant pas perdu connaissance. Le prêtre
+s'approche du moribond et lui montrant le crucifix:</p>
+
+<p>&mdash;Voici Celui qui ne trompe jamais, ni dans ce monde ni dans l'autre.
+Satan, Eblis, comme vous l'appelez est le prince du mensonge. Il vous
+a trompé dans la vie présente, il vous trompe sur la vie future. Son
+royaume est l'enfer, lieu d'horribles tourments. Jésus-Christ, notre
+Dieu, vous offre le pardon avec le ciel. Renoncez au démon avant que
+l'éternité vous engloutisse.</p>
+
+<p>Le sectaire se soulève de nouveau, soutenu par une force visiblement
+surhumaine.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Dieu, dit-il entre ses dents serrées, je le hais, je le hais!
+Son ciel, lieu d'humiliation dégradante, je n'en veux pas. J'aime
+mieux l'enfer, quel qu'il soit.</p>
+
+<p>En proférant ces paroles de damné, il repousse le crucifix avec un
+geste de colère. C'est son dernier acte. Aussitôt, un frisson
+convulsif le secoue de la tête aux pieds; ses yeux s'ouvrent
+démesurément et prennent une expression d'indicible épouvante; ses
+membres se roidissent, et son âme s'échappe de son corps dans un cri
+de désespoir que n'oublieront jamais les six témoins de cette scène
+affreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous en! s'écrie le religieux. Ce lieu est rempli de démons,
+c'est l'enfer.</p>
+
+<p>Et tous se précipitent au dehors, le visage blanc de terreur, la
+chair frémissante et horripilée.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu miséricordieux! s'écrie Lamirande, si c'est possible, ayez
+pitié de lui!</p>
+
+<h2 class="section-header">Chapitre XXXIII</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Cursum consummavi.</p>
+<p>
+ J'ai achevé ma course.</p>
+
+<div class="source">II <span class="pname">Tim</span>. IV, 7.</div>
+</div>
+
+<p>Le surlendemain, de grand matin, Lamirande, Leverdier et Vaughan,
+arrivés d'Ottawa par le train de nuit, se dirigent vers le couvent
+de Beauvoir. Le temps est ravissant. La triste pluie a cessé, les
+brouillards ont disparu, le vent ne gémit plus dans les grands pins.
+Il a gelé pendant la nuit, et les arbres, couverts de frimas,
+ressemblent à de gigantesques panaches qui, tranchant sur le bleu
+foncé du ciel, forment un tableau d'une beauté tellement bizarre que
+le peintre le plus hardi n'oserait tenter de le reproduire.</p>
+
+<p>Bien qu'en ce moment leur présence à Ottawa soit nécessaire,
+Leverdier et Vaughan n'ont pas voulu laisser leur ami venir seul
+rendre à son enfant les derniers devoirs. Houghton aurait vivement
+désiré les accompagner; mais, pour lui, quitter la capitale, c'était
+impossible.</p>
+
+<p>La chute du gouvernement, la mort misérable de Montarval ont produit
+une révolution dans tous les esprits. Le mauvais génie du pays étant
+disparu, les intrigues cessent et les choses politiques prennent leur
+cours naturel. La politique de la séparation qui naguère paraissait à
+tant de personnes un rêve, une chimère, s'empare maintenant de tout
+le inonde. Même ceux qui ne l'approuvent pas encore l'acceptent comme
+une chose inévitable. Il ne s'agit plus que de mettre cette politique
+à exécution, le plus promptement possible. Houghton est chargé de
+cette tâche, et il travaille à former un cabinet pour liquider la
+situation. Il s'était adressé tout d'abord à Lamirande. Celui-ci,
+sans refuser d'entrer dans le gouvernement qui ne devait exister que
+le temps nécessaire pour effectuer la séparation, avait demandé trois
+jours de grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Quand mon enfant sera dans sa dernière demeure, dit-il, je vous
+donnerai ma réponse définitive. En attendant, travaillez, avec
+Leverdier et Vaughan, à la formation de votre cabinet, comme si je
+n'existais pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est difficile, répliqua Houghton, de ne pas tenir compte de
+l'existence d'un homme qui a été l'instrument dont la Providence
+s'est servie pour créer le mouvement actuel qui entraîne le pays vers
+de nouvelles destinées.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, reprend Lamirande, il faut vous habituer à cette pensée.
+Les uns sont appelés à commencer une &oelig;uvre, tandis que d'autres
+doivent la terminer. Celui qui sème ne récolte pas toujours. Moïse
+fit sortir le peuple de Dieu de la terre d'Égypte, mais c'est Josué
+qui l'introduisit dans la terre de Chanaan.</p>
+
+<p>&mdash;Moïse avait eu un moment d'hésitation; c'est pour cela qu'il ne lui
+a pas été donné de traverser le Jourdain à la tête de son peuple.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit que je n'ai pas douté, comme Moïse dans le désert
+de Sinaï?</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les religieuses du couvent de Beauvoir avaient demandé à
+Lamirande, comme une insigne faveur, que la épouille mortelle de
+Marie leur fût confiée. On la déposa donc dans le caveau de leur
+chapelle.</p>
+
+<p>Longtemps Lamirande resta agenouillé sur les froides dalles. Ses deux
+amis auraient voulu demeurer auprès de lui, mais il leur fit signe de
+se retirer. Il voulait être seul avec Dieu et son enfant... Quand
+enfin il vint rejoindre ses deux compagnons, ceux-ci remarquèrent sur
+ses traits, dans ses yeux, avec la trace de larmes abondantes, un
+reflet céleste, une lumière indéfinissable qu'ils n'y avaient jamais
+vue.</p>
+
+<p>Ensemble, ils reprirent le chemin de la ville et de la gare; mais
+lorsqu'ils furent rendus près du chemin de fer, Lamirande s'arrêta
+soudain comme quelqu'un qui se souvient tout à coup d'une affaire
+importante.</p>
+
+<p>&mdash;Partez, vous deux, dit-il, par le premier train Houghton a besoin
+de vous au plus tôt. Quant à moi, j'ai quelques courses à faire,
+quelques personnes à voir ici. Je prendrai un autre train.</p>
+
+<p>Puis, serrant les mains de ses deux amis avec effusion, il s'éloigna
+rapidement. Eux, tout surpris, ne songèrent ni à le questionner ni à
+l'arrêter. Lorsqu'ils furent un peu revenus de leur étonnement, il
+était déjà loin.</p>
+
+<p>&mdash;Devons-nous le suivre? dit Vaughan.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il vaut mieux faire ce qu'il nous a dit, reprit
+Leverdier.</p>
+
+<p>&mdash;Ne trouvez-vous pas quelque chose d'étrange dans sa conduite?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quelque chose d'étrange, ou plutôt quelque chose de nouveau;
+mais ce quelque chose n'a rien d'inquiétant. Allons!</p>
+
+<p>Et les deux amis partirent pour Ottawa, fermement convaincus que
+Lamirande les y rejoindrait bientôt. Mais ils ne le virent plus
+jamais, ni à Ottawa ni ailleurs.</p>
+
+<p>Le cinquième jour après les funérailles, l'inquiétude causée par la
+disparition de Lamirande était devenue très vive. On songeait
+sérieusement à descendre à Québec pour y commencer des recherches,
+lorsque Leverdier reçut la lettre suivante:</p>
+
+<p class="dateline">&ldquo;<span class="pname">New York</span>, le 2 avril 1946.</p>
+
+<p>&ldquo;Bien cher ami,&mdash;Vous devez être tous dans l'inquiétude à mon sujet.
+Soyez rassurés, il ne m'est advenu rien de fâcheux. Je suis en
+parfaite santé et sain d'esprit.</p>
+
+<p>&ldquo;Je quitte le monde pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait
+inutile. Je saurai bien m'ensevelir de telle sorte que personne ne me
+trouvera jamais.</p>
+
+<p>&ldquo;Cher ami, ce n'est pas un sentiment d'amertume, rien qui ressemble à
+la misanthropie qui me fait prendre cette détermination. Mon c&oelig;ur
+n'a pas cessé d'aimer les choses terrestres. Le bonheur légitime
+d'ici-bas a toujours pour moi un attrait puissant. J'entrevois un
+avenir qui me sourit: une position élevée dans la patrie; la
+confiance, l'estime, la reconnaissance de mes concitoyens; de
+nouveaux liens domestiques qui m'uniraient plus étroitement encore à
+toi; une femme admirable; de blondes têtes d'enfants... Ah! ne
+t'imagine pas que ce doux rêve me laisse indifférent, et qu'il ne
+m'en coûte pas d'y renoncer! Mais lorsque tu auras appris du père
+Grandmont certains événements que je t'ai cachés, tu admettras que
+celui qui a été l'objet de faveurs si extraordinaires ne doit pas
+rester dans le monde. Quand un homme a vu ce que j'ai vu, entendu ce
+que j'ai entendu, souffert ce que j'ai souffert, il ne lui reste plus
+qu'une chose à faire ici bas: prier, en attendant que Dieu l'appelle
+à Lui.</p>
+
+<p>&ldquo;Si je ne vous ai pas fait connaître d'avance ma détermination, à
+toi, à Vaughan et à Houghton, c'est que je voulais nous éviter des
+discussions qui auraient été probablement pénibles et certainement
+inutiles. J'ai consulté le père Grandmont qui m'approuve entièrement.
+Ne le questionne pas sur ma destination, il l'ignore.</p>
+
+<p>&ldquo;Et maintenant, avant de te dire adieu, un mot, un dernier mot de
+politique, et un mot d'affaires. Le père Grandmont te remettra ce que
+j'appelle mon testament politique. Tu en donneras communication aux
+amis, particulièrement à Houghton et à Vaughan. Vous y trouverez tout
+ce que j'aurais pu faire pour vous aider dans la tâche qui reste à
+accomplir: la séparation des provinces et l'organisation de la
+Nouvelle France. Je suis entré, ce me semble, dans tous les détails
+de ces deux grandes questions. Pesez le tout devant Dieu et prenez en
+ce qui vous paraîtra utile. Quand même je serais resté au milieu de
+vous, je n'aurais pu vous rien dire de plus. J'ai mis dans ce
+document tout mon petit bagage de savoir, d'expérience et de vues sur
+l'avenir. D'ailleurs, ce qui est surtout nécessaire, c'est, avec
+l'intégrité de la foi catholique, l'union intime de nos compatriotes.
+Or cette union, je le sens, se fera plus facilement autour de mon
+souvenir qu'autour de ma personne.</p>
+
+<p>&ldquo;Avec mon testament politique le père Grandmont te remettra une
+procuration qui t'autorise à disposer de tout ce qui m'appartient.
+Je n'ai qu'un objet vraiment précieux: la statue miraculeuse de
+saint Joseph. J'aurais voulu te la donner: le père Grandmont
+me l'a demandée avec tant d'instance pour la chapelle de
+Notre-Dame-du-Chemin que je n'ai pu la lui refuser. À toi je donne
+la feuille de lis qui en a été détachée par saint Joseph lui-même.</p>
+
+<p>&ldquo;Après avoir donné quelques souvenirs, à leur choix, à mes chers amis
+Vaughan et Houghton, tu feras de mes biens trois parts égales: une
+pour les pauvres, une pour ta s&oelig;ur Hélène afin qu'elle puisse faire
+l'aumône en priant pour moi, une pour le développement de l&oelig;uvre que
+tu diriges.</p>
+
+<p>&ldquo;Enfin, saluez affectueusement pour moi tous les amis.</p>
+
+<p>&ldquo;Ami! Frère! adieu à tout jamais dans ce monde, et au revoir dans le
+beau ciel que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a conquis au prix de
+son très précieux sang. Ainsi soit-il.&rdquo;</p>
+
+<div class="sig pname">Joseph Lamirande.</div>
+
+<h2 class="section-header">Épilogue</h2>
+
+<div class="epigraph"><p>
+ Expectans expectavi Dominum.</p>
+<p>
+ J'ai attendu, et je ne me suis point
+ lassé d'attendre le Seigneur.</p>
+
+<div class="source"><span class="pname">Ps</span>. XXXIX, 2.</div>
+</div>
+
+<p>Dans son numéro du 15 février, la <i>Croix</i>, de Grenoble, France,
+publia la communication suivante:</p>
+
+<p class="dateline">Saint-Laurent-du-Pont, ce 13 février 1977.</p>
+
+<p>Monsieur le rédacteur,</p>
+
+<p>Il vient de s'éteindre, non loin d'ici, à la Grande Chartreuse, une
+vie bien humble, bien cachée, bien mystérieuse, mais qui a dû être
+grande et glorieuse aux yeux de Dieu; puisque le passage de cette âme
+du temps à l'éternité a été accompagné de phénomènes célestes
+vraiment extraordinaires.</p>
+
+<p>Le frère Jean n'est plus de ce monde. Vous n'avez peut-être jamais
+entendu parler du frère Jean. Peu de personnes, en France, l'ont vu,
+encore moins l'ont remarqué.</p>
+
+<p>Il y a plus de trente ans, arrivait un jour, à la Grande Chartreuse,
+un homme âgé d'une quarantaine d'années, bien mis, à l'air distingué,
+parlant le français, mais évidemment étranger à notre pays. Il
+demanda à voir le père abbé qui était alors dom Augustin, de sainte
+mémoire. Il resta plusieurs heures avec lui, dit la tradition. Ce qui
+se passa entre eux, nul ne l'a jamais su. Les moines et les frères
+qui vivaient alors se rappellent qu'au sortir de cette entrevue le
+père et l'étranger étaient singulièrement émus. Tous deux avaient
+beaucoup pleuré, mais d'émotion plutôt que de peine; car leurs
+visages, tout en gardant la trace des larmes, étaient rayonnants
+d'une grande joie. Le même jour, l'étranger prit l'habit de frère et
+le nom de Jean, et depuis lors il n'est jamais sorti du couvent, si
+ce n'est, dans ces dernières années, pour faire des commissions au
+laboratoire, à Fourvoirie, à Currière, à Saint-Pierre. Il descendait
+même parfois à Saint-Laurent, et aussi conduisait les voyageurs sur
+le Grand Som. Monter sur ce sommet des Alpes paraissait être sa seule
+passion, si l'on peut s'exprimer ainsi. Tous les autres ordres de ses
+supérieurs, il les exécutait ponctuellement, avec empressement, avec
+une obéissance parfaite; mais quand le père procureur lui disait
+d'accompagner des visiteurs au Grand Som, on voyait passer sur son
+humble visage et éclater dans ses yeux si doux une lueur de joie
+enfantine. On lui demanda, un jour, pourquoi il aimait tant à
+escalader ce pic. Il répondit: &ldquo;C'est si beau là-haut et l'on s'y
+trouve si près du ciel!&rdquo;</p>
+
+<p>Nul n'a jamais su au monastère à part dom Augustin, qui il était ni
+d'où il venait. Possédant une éducation évidemment supérieure, il n'a
+jamais voulu être autre chose que simple frère. Pendant longtemps,
+avec la permission de l'autorité, il n'a pas mis les pieds hors du
+couvent et il ne venait jamais en contact avec aucun étranger.
+Lorsque, il y a quinze ans, dom Augustin était sur son lit de mort,
+il fit venir autour de lui tous les moines et leur enjoignit de dire
+à celui qui le remplacerait bientôt de respecter le secret du frère
+Jean, comme lui-même l'avait si longtemps respecté. À l'heure qu'il
+est, le successeur actuel de saint Bruno, dom François, ne sait pas
+plus que vous et moi qui était ce modeste frère qui a certainement
+joué un grand rôle quelque part dans le monde. Et ce rôle a dû être
+aussi bienfaisant que remarquable; car le frère Jean n'était
+certainement pas quelque grand pécheur réfugié dans cette solitude
+pour faire pénitence. Il suffisait de regarder dans ses yeux si
+limpides, si calmes pour convaincre que jamais l'âme dont ils étaient
+le miroir n'avait été souillée par le crime, bouleversée par le
+remords. On aurait dit quelqu'un dont le rôle dans le monde, pour une
+raison ou pour une autre, était accompli, et qui était venu ici, sur
+ces hauteurs sereines, attendre son entrée dans la céleste Patrie.</p>
+
+<p>J'ai dit que personne, à part dom Augustin, n'a jamais su qui il
+était. Personne ne l'a jamais su, mais moi, je l'ai soupçonné, et
+voici comment j'ai cru saisir le secret du frère Jean.</p>
+
+<p>L'été dernier, au mois d'août, j'accompagnai à la Grande Chartreuse
+deux amis de Paris, dont l'un, M. G., a beaucoup voyagé,
+particulièrement en Amérique. Il a passé plusieurs mois dans la
+Nouvelle France. Comme le temps était beau, nous voulions monter sur
+le Grand Som. On nous donna pour guide et compagnon le frère Jean
+qui, malgré ses soixante-dix ans, nous devançait facilement. À chaque
+instant, il lui fallait ralentir le pas pour nous attendre.</p>
+
+<p>Nous étions sur le sommet depuis une vingtaine de minutes, jouissant
+en silence du spectacle grandiose qui se déroulait sous nos regards
+ravis, lorsque le son de deux voix, parlant avec animation, vint
+frapper nos oreilles. Deux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans
+s'approchaient du rocher où nous étions tous les quatre assis, sans
+nous apercevoir. L'un d'eux cria à l'autre qui s'était un peu éloigné
+de lui: &ldquo;Par ici, Leverdier, voici un point de vue superbe!&rdquo; Je vis
+le frère Jean tressaillir et pâlir au nom de Leverdier; tandis que
+mon ami M. G. poussa un petit cri de joie et de surprise. Il se leva,
+et adressa la parole aux deux jeunes gens qui étaient maintenant tout
+près de nous:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu, dans votre conversation, le nom de Leverdier. J'ai
+bien connu autrefois, M. Paul Leverdier, qui a été président de la
+Nouvelle France. Celui de vous deux qui s'appelle Leverdier serait-il
+son parent, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, fit l'un des jeunes gens, en nous faisant un salut
+plein de courtoisie, celui que vous avez connu est mon père.</p>
+
+<p>Naturellement, les deux voyageurs vinrent se joindre à notre groupe,
+et la conversation s'engagea. Mon ami G. interrogea vivement le jeune
+Leverdier sur son père et sur sa patrie.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles heures charmantes, dit-il, j'ai passées avec votre père! Il
+m'a raconté, par le menu, les événements vraiment extraordinaires,
+pénibles et touchants, qui ont marqué l'établissement de la
+république de la Nouvelle France, aujourd'hui si florissante. Je ne
+connais rien de plus beau; vous n'ignorez pas, sans doute, cette
+glorieuse épopée?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, répondit le jeune étranger, j'ai souvent entendu mon père
+faire ce récit merveilleux.</p>
+
+<p>&mdash;Et la disparition de son ami Lamirande, celui qui, disait votre
+père, avait sauvé le pays par son sublime sacrifice, est-elle
+toujours restée enveloppée de mystère.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, monsieur. Nous sommes convaincus qu'il s'est renfermé
+dans quelque monastère de l'Europe, mais nous n'avons jamais eu de
+ses nouvelles. Mon père a dû vous parler de M. Vaughan, cet ami de M.
+Lamirande qui était présent au miracle du couvent de Beauvoir. Vous
+le savez, peut-être, M. Vaughan, aussitôt que les affaires politiques
+de cette époque furent un peu réglées, a voyagé pendant deux ans en
+Europe, visitant tous les monastères, couvents et lieux de retraite
+imaginables. Il est allé même jusqu'en Terre Sainte. Je l'ai souvent
+entendu parler de ce voyage à mon père. Toutes ses recherches furent
+vaines; le mystère est resté insondable.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce misérable journaliste&mdash;son nom m'échappe&mdash;qui avait joué le
+rôle si odieux, qui s'était vendu corps et âme au grand chef du
+satanisme, qu'est-il devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez parler de Saint-Simon, sans doute. Il a eu une bien
+triste fin. Il est mort fou, l'an dernier, après avoir passé je ne
+sais combien d'années dans une maison de santé. Il était possédé de
+la folie de la richesse. Il croyait toujours avoir autour de lui des
+monceaux d'or. Je l'ai vu une fois, c'était un spectacle navrant.</p>
+
+<p>&mdash;Revenons plutôt à ce bon Lamirande. Votre pays lui est-il
+reconnaissant? A-t-il au moins conservé son souvenir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, son nom est béni par tout notre peuple. Il est révéré comme un
+saint et comme le père de la patrie. Nombre de jeunes gens
+s'appellent Joseph en souvenir de lui. Moi-même je me nomme Joseph
+Lamirande Leverdier. Mon père a dû vous parler de la statue
+miraculeuse de saint Joseph. Elle est toujours dans la chapelle de
+Notre-Dame-du-Chemin que vous avez sans doute visitée. Cette chapelle
+est devenue un lieu de pèlerinage national, et aux pieds de cette
+statue des milliers d'âmes trouvent des grâces de choix, surtout
+l'esprit de sacrifice et de dévouement, la force de s'immoler,
+d'accomplir les devoirs pénibles.</p>
+
+<p>&mdash;Et parlez-moi de votre bonne tante Hélène. Vit-elle encore?
+attend-elle toujours le retour de M. Lamirande?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! elle croit encore que M. Lamirande reviendra. C'est le seul
+point sur lequel cette chère tante... comment dirai-je?... n'entend
+pas les choses comme les autres. Elle est la providence des pauvres;
+toujours douce, toujours bonne. Dans tout ce bel épisode, les peines
+du c&oelig;ur qu'elle a éprouvées sont les seules ombres au tableau. Il me
+semble que M. Lamirande, au lieu de s'enfermer dans un couvent,
+aurait dû....</p>
+
+<p>Le jeune voyageur ne put terminer sa phrase. Le frère Jean, portant
+la main au c&oelig;ur, tomba évanoui. Nous nous empressâmes autour de lui.
+Bientôt il reprit connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, dit-il. Chez moi, sans doute, le c&oelig;ur ne vaut pas
+les jambes; il se trouble dans cette atmosphère.</p>
+
+<p>Il alla s'asseoir un peu plus loin. Au bout de quelques minutes, il
+se dit assez remis pour pouvoir descendre. Sur mes compagnons et sur
+les deux jeunes voyageurs, cet incident ne créa aucune impression
+extraordinaire. Ils croyaient simplement à un évanouissement causé
+par la fatigue. Moi qui connaissais le mystère qui entourait le frère
+Jean, moi qui l'avais vu tressaillir et pâlir en entendant prononcer
+le nom de Leverdier, j'étais fermement convaincu que l'émotion seule
+avait déterminé cette défaillance du c&oelig;ur. J'étais entièrement
+persuadé que nous descendions la montagne en compagnie du héros de la
+Nouvelle France; et j'étais fortement tenté, je l'avoue, de faire
+part de ma conviction à mes compagnons de route. Mais je résistai à
+la tentation. Pourquoi, me disais-je, arracher à ce bon frère le
+secret que Dieu lui a permis de garder si longtemps? Ne serait-ce pas
+une sorte de profanation? J'eus la force de retenir ma langue.</p>
+
+<p>Mais il faut en finir. Dans les derniers jours de janvier, le frère
+Jean tomba gravement malade. Il se prépara admirablement à la mort et
+fit preuve d'une résignation héroïque. Bien que ses souffrances
+fussent sans doutes atroces, jamais la moindre plainte ne lui
+échappa, jamais il n'eut le plus léger mouvement d'impatience. Une
+certaine contraction musculaire, et tout involontaire, indiquait
+seule les douleurs qu'il éprouvait. Les moines étaient dans
+l'admiration. Ils voyaient que c'était un véritable saint qui les
+quittait. Aussi entouraient-ils son lit d'agonie d'un profond
+respect. Au moment suprême, le chef de la maison et plusieurs des
+pères étaient auprès du frère mourant, récitant les prières des
+agonisants et répétant, pour lui, les noms de Jésus, de Marie et de
+Joseph. Ses yeux étaient fermés, il respirait à peine, mais ses
+traits crispés par la souffrance disaient que la vie n'était pas
+éteinte. Tout à coup, une harmonie angélique et un parfum non moins
+céleste, qu'aucun langage humain ne saurait décrire, remplirent la
+modeste cellule.</p>
+
+<p>Nous savions tout de suite, m'ont raconté les moines, que cette
+harmonie et ce parfum venaient du ciel, parce que c'était notre âme
+qui les percevait d'abord, les communiquant ensuite à nos sens, au
+contraire de ce qui se produit ordinairement. C'était quelque chose
+de vraiment indéfinissable et indescriptible. Puis&mdash;je laisse la
+parole aux pères&mdash;puis, cette harmonie et ce parfum augmentant
+toujours, non d'intensité mais de suavité, nous vîmes, d'abord
+intérieurement pour ainsi dire, puis des yeux de notre corps, se
+former au-dessus du lit comme des nuages d'une blancheur éclatante,
+et, au milieu des nuages, la figure d'une enfant de huit à dix ans,
+figure bien humaine par ses traits, mais portant un reflet de la
+lumière de gloire. Et l'enfant parla, ses paroles parvenant à nos
+oreilles, d'une manière mystérieuse, par notre âme: &ldquo;Père, dit-elle,
+l'Enfant-Jésus m'a envoyée vous chercher. Venez!&rdquo; Et le frère Jean,
+ouvrant les yeux, se soulevant à demi, étendant ses bras vers la
+céleste apparition, s'écria: &ldquo;Ma fille! Enfin! Merci, mon Dieu!&rdquo; Et
+comme un souffle lumineux son âme quitta son corps qui retomba sur la
+couche. Longtemps nous restâmes abîmés dans la prière. Lorsque nous
+nous relevâmes, il n'y avait de surnaturel dans la cellule que le
+sourire qui illuminait les traits du frère Jean.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pour la patrie, by Jules-Paul Tardivel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POUR LA PATRIE ***
+
+***** This file should be named 16336-h.htm or 16336-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/3/3/16336/
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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