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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/16336-8.txt b/16336-8.txt new file mode 100644 index 0000000..752212d --- /dev/null +++ b/16336-8.txt @@ -0,0 +1,9960 @@ +The Project Gutenberg EBook of Pour la patrie, by Jules-Paul Tardivel + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Pour la patrie + Roman du XXe siecle + +Author: Jules-Paul Tardivel + +Release Date: July 20, 2005 [EBook #16336] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POUR LA PATRIE *** + + + + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + + + + + + +POUR LA PATRIE + +ROMAN DU XXe SIÈCLE + + + Par + J.-P. TARDIVEL + Directeur de la _Vérité_ + + + Ne laeteris inimica mea super me, quia + cecidi: consurgam, cum sedero in tenebris, + Dominus lux mea est. + + Ô mon ennemie, ne vous réjouissez + point de ce que je suis tombée; je me relèverai + après que je me serai assise dans les + ténèbres; le Seigneur est ma lumière. + + Michaeas, propheta, VII, 8. + + + MONTRÉAL + CADIEUX & DEROME + LIBRAIRES-ÉDITEURS + 1895 + + + +AVANT-PROPOS + + +Le R. P. Caussette, que cite le R. P. Fayollat dans son livre sur +l'Apostolat de la presse, appelle les romans _une invention +diabolique_. Je ne suis pas éloigné de croire que le digne religieux +a parfaitement raison. Le roman, surtout le roman moderne, et plus +particulièrement encore le roman français me paraît être une arme +forgée par Satan lui-même pour la destruction du genre humain. Et +malgré cette conviction j'écris un roman! Oui, et je le fais sans +scrupule; pour la raison qu'il est permis de s'emparer des machines +de guerre de l'ennemi et de le faire servir à battre en brèche les +remparts qu'on assiège. C'est même une tactique dont on tire quelque +profit sur les champs de bataille. + +On ne saurait contester l'influence immense qu'exerce le roman sur la +société moderne. Jules Vallès, témoin peu suspect, a dit: "Combien +j'en ai vu de ces jeunes gens, dont le passage, lu un matin, a +dominé, défait ou refait, perdu ou sauvé l'existence. Balzac, par +exemple, comme il a fait travailler les juges et pleurer les mères! +Sous ses pas, que de consciences écrasées! Combien, parmi nous, se +sont perdus, ont coulé, qui agitaient au-dessus du bourbier où ils +allaient mourir une page arrachée à la _Comédie humaine_.... Amour, +vengeance, passion, crime, tout est copié, tout. Pas une de leurs +émotions n'est franche. Le livre est là." [Citation du père Fayollat.] + +Le roman est donc, de nos jours une puissance formidable entre les +mains du malfaiteur littéraire. Sans doute, s'il était possible de +détruire, de fond en comble, cette terrible invention, il faudrait le +faire, pour le bonheur de l'humanité; car les suppôts de Satan le +feront toujours servir beaucoup plus à la cause du mal que les amis +de Dieu n'en pourront tirer d'avantages pour le bien. La même chose +peut se dire, je crois, des journaux. Cependant, il est admis, +aujourd'hui, que la presse catholique est une nécessité, même une +oeuvre pie. C'est que, pour livrer le bon combat, il faut prendre +toutes le armes, même celles qu'on arrache à l'ennemi; à la +condition, toutefois, qu'on puisse légitimement s'en servir. Il faut +s'assurer de la possibilité de manier ces engins sans blesser ses +propres troupes. Certaines inventions diaboliques ne sont propres +qu'à faire le mal: l'homme le plus saint et le plus habile ne saurait +en tirer le moindre bien. L'école neutre, par exemple, ou les +sociétés secrètes, ne seront jamais acceptées par l'Église comme +moyen d'action. Ces choses-là, il ne faut y toucher que pour les +détruire; il ne faut les mentionner que pour les flétrir. Mais le +roman, toute satanique que puisse être son origine, n'entre pas dans +cette catégorie. La preuve qu'on peut s'en servir pour le bien, c'est +qu'on s'en est servi _ad majorem Dei gloriam_. Je ne parle pas du +roman simplement honnête qui procure une heure d'agréable récréation +sans disposer dans l'âme des semences funestes; niais du roman qui +fortifie la volonté, qui élève et assainit le coeur, qui fait aimer +davantage la vertu et liait le vice, qui inspire de nobles +sentiments, qui est, en un mot, la contrepartie du roman infâme. + +Pour moi, le type du roman chrétien de combat, si je puis m'exprimer +ainsi, c'est ce livre délicieux qu'a fait un père de la Compagnie de +Jésus et qui s'intitule: _le Roman d un Jésuite_. C'est un vrai +roman, dans toute la force du terme, et jamais pourtant Satan n'a été +mieux combattu que dans ces pages. J'avoue que c'est la lecture du +_Roman d'un Jésuite_ qui a fait disparaître chez moi tout doute sur +la possibilité de se servir avantageusement, pour la cause catholique, +du roman proprement dit. Un ouvrage plus récent, _Jean-Christophe_, +qui a également un prêtre pour auteur, n'a fait que confirmer ma +conviction. Puisqu'un père jésuite et un curé ont si bien tourné une +des armes favorites de Satan contre la Cité du mal, je me crois +autorisé à tenter la même aventure. Si je ne réussis pas, il faudra +dire que j'ai manqué de l'habileté voulue pour mener l'entreprise à +bonne fin; non pas que l'entreprise est impossible. + +Un journal conservateur, très attaché au _statu quo_ politique du +Canada, répondant un jour à la _Vérité_, s'exprimait ainsi: +"L'aspiration est une fleur d'espérance. Si l'atmosphère dans +laquelle elle s'épanouit n'est pas favorable, elle se dessèche et +tombe; si, au contraire, l'atmosphère lui convient, elle prend +vigueur, elle est fécondée et produit un fruit; mais si quelqu'un +s'avise de cueillir ce fruit avant qu'il ne soit mûr, tout est perdu. +La maturité n'arrive qu'à l'heure marquée par la Providence, et il +faut avoir la sagesse d'attendre." [La _Minerve_, 11 septembre 1894.] + +Dieu a planté dans le coeur de tout Canadien français patriote "une +fleur d'espérance." C'est l'aspiration vers l'établissement, sur les +bords du Saint-Laurent, d'une Nouvelle-France dont la mission sera de +continuer sur cette terre d'Amérique l'oeuvre de civilisation +chrétienne que la vieille France a poursuivi avec tant de gloire +pendant de si longs siècles. Cette aspiration nationale, cette fleur +d'espérance de tout un peuple, il lui faut une atmosphère favorable +pour se développer, pour prendre vigueur et produire un fruit. +J'écris ce livre pour contribuer, selon mes faibles moyens, à +l'assainissement de l'atmosphère qui entoure cette fleur précieuse; +pour détruire, si c'est possible, quelques unes des mauvaises herbes +qui menacent de l'étouffer. + +La maturité n'arrive qu'à l'heure marquée pas la divine Providence, +sans doute. Mais l'homme peut et doit travailler à empêcher que cette +heure providentielle ne soit retardée; il peut et doit faire en sorte +que la maturation se poursuive sans entraves. Accuse-t-on le +cultivateur de vouloir hâter indûment l'heure providentielle lorsque, +le printemps, il protège ses plants contre les vents et les gelées et +concentre sur eux les rayons du soleil? + +Entre l'activité inquiète et fiévreuse du matérialiste qui, dans son +orgueil et sa présomption, ne compte que sur lui-même pour réussir, +et l'inertie du fataliste qui, craignant l'effort, se croise les bras +et cherche à se persuader que sa paresse n'est que la confiance en +Dieu; entre ces deux péchés opposés, et à égale distance de l'un et +de l'autre, se place la vertu chrétienne qui travaille autant qu'elle +prie; qui plante, qui arrose et qui attend de Dieu la croissance. + +Que l'on ne s'étonne pas de voir que mon héros, tout en se livrant +aux luttes politiques, est non seulement un croyant mais aussi un +pratiquant, un chrétien par le coeur autant que par l'intelligence. +L'abbé Ferland nous dit, dans son histoire du Canada, que "dès les +commencements de la colonie, on voit la religion occuper partout la +première place". Pour atteindre parmi les nations le rang que la +Providence nous destine, il nous faut revenir à l'esprit des ancêtres +et remettre la religion partout à la première place; il faut que +l'amour de la patrie canadienne-française soit étroitement uni à la +foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ et au zèle pour la défense de son +Église. L'instrument dont Dieu se servira pour constituer +définitivement la nation canadienne-française sera moins un grand +orateur, un habile politique, ou un fougueux agitateur, qu'un parfait +chrétien qui travaille qui s'immole et qui prie: moins un Kossuth +qu'un Garcia Moreno. + +Peut-être m'accusera-t-on de faire des rêves patriotiques qui ne +sauraient se réaliser jamais. + +Ces rêves,--si ce ne sont que des rêves,--m'ont été inspirés par la +lecture de l'histoire de la Nouvelle-France la plus belle des temps +modernes, parce qu'elle est la plus imprégnée du souffle apostolique +et de l'esprit chevaleresque. Mais sont-ce purement des rêves? Ne +peut-on pas y voir plutôt des espérances que justifie le passé, des +aspirations réalisables vers un avenir que la Providence nous +réserve, vers l'accomplissement de notre destinée nationale? + +Rêves ou aspirations, ces pensées planent sur les lieux que j'habite; +sur ces hauteurs, témoins des luttes suprêmes de nos pères; elles +sortent de ce sol qu'on arrosé de leur sang les deux races vaillantes +que j'aime, je puis le dire, également, parce qu'également +j'appartiens aux deux. + +Ma vie s'écoule entre les plaines d'Abraham et les plaines de +Sainte-Foye, entre le champ de bataille où les Français ont +glorieusement succombé et celui où glorieusement ils ont pris leur +revanche. Est-il étonnant que dans cette atmosphère que des héros ont +respirée, il me vienne des idées audacieuses; qu'en songeant aux +luttes de géants qui se sont livrées jadis ici pour la possession de +la Nouvelle-France, j'entrevoie pour cet enjeu de combats mémorables +un avenir glorieux? Est-il étonnant que, demeurant plus près de +Sainte-Foye que des plaines d'Abraham, je me souvienne sans cesse que +la dernière victoire remportée sur ces hauteurs fut une victoire +française; que, tout anglais que je suis par un côté, j'aspire +ardemment vers le triomphe définitif de la race française sur ce coin +de terre que la Providence lui a donné en partage et que seule la +Providence pourra lui enlever? + +Pendant vingt années de journalisme, je n'ai guère fait autre chose +que de la polémique. Sur le terrain de combat où je me suis +constamment trouvé, j'ai peu cultivé les fleurs, visant bien plus à +la clarté et à la concision qu'aux ornements du style. Resserré dans +les limites étroites d'un journal à petit format, j'ai contracté +l'habitude de condenser ma pensée, de l'exprimer en aussi peu de mots +que possible, de m'en tenir aux grandes lignes, aux points +principaux. Qu'on ne cherche donc pas dans ces pages le fini exquis +des détails qui constitue le charme de beaucoup de romans. Je n'ai +pas la prétention d'offrir au public une oeuvre littéraire +délicatement ciselée ni une étude de moeurs patiemment fouillée: mais +une simple ébauche où, à défaut de gracieux développements, j'ai +tâché de mettre quelques idées suggestives que l'imagination du +lecteur devra compléter. + +Si tel homme public, journaliste, député ou ministre, retrouve dans +ces pages certaines de ses thèses favorites sur les lèvres ou sous la +plume de personnages peu recommandables, qu'il veuille bien croire +que je combats, non sa personne, mais ses doctrines. + +J.-P. Tardivel. + +Chemin Sainte-Foye, près Québec, Jeudi Saint, 1895. + + + +Prologue + + + Haec omnia tibi dabo, si cadens + adoraveris me. + + Je vous donnerai toutes ces choses, + si en vous prosternant vous m'adorez. + + Matt, IV, 9. + + +Eblis! Eblis! Esprit de lumière! Éternel Persécuté! Dieu vaincu mais +vengeur! Moi, ton Élu, moi, ennemi juré de ton ennemi Adonaï, je +t'invoque. Apparais à mes yeux, âmes de l'univers! Esprit de feu, +viens affermir ce bras consacré à ton oeuvre de destruction et de +vengeance! Viens me guider dans la lutte contre le Persécuteur! + +Ainsi parlait un tout jeune homme, debout devant une sorte d'autel où +brûlaient des parfums. Au-dessus de l'autel était un immense triangle +lumineux. + +L'aspect du jeune homme était en harmonie avec ses terribles paroles. +Son oeil noir flamboyait, ses traits, que la nature avait faits très +beaux, étaient bouleversés par la haine. Tout chez lui portait +l'empreinte de la passion, de la vengeance, et d'une sombre énergie. + +Autour de lui s'étalaient des meubles d'une grande richesse. Des +objets d'art, des statues, des tableaux respirant la plus affreuse +luxure ornaient la pièce au fond de laquelle s'élevait l'autel +satanique. + +Du dehors venaient, confus et indistincts, les bruits de la grande +ville. Car bien que la nuit fût déjà fort avancée, Paris, dans ces +jours de trouble qui marquèrent la fin de l'année 1931, dormait peu. + +A peine le jeune homme eut-il cessé de parler qu'une forme vague +apparut entre l'autel et le triangle, au milieu de la fumée des +parfums. Ou plutôt, c'était la fumée même qui, au lieu de monter en +bouffées irrégulières, comme auparavant, prenait cette forme +mystérieuse. + +Le luciférien frémit. + +--Eblis! Eblis! s'écria-t-il, tu viens! tu viens! + +Rapidement, la forme devint de moins en moins confuse. Ses contours +se découpèrent nettement. C'était la forme que les artistes donnent +aux anges. L'apparition était lumineuse; mais sa lumière n'était pas +éclatante et pure; elle était comme troublée et obscurcie. Le visage +du fantôme était voilé. + +--Eblis! s'écria le jeune homme de plus en plus exalté, parle à ton +Élu! Dis-lui où il doit aller, ce qu'il faut faire pour travailler au +triomphe de ta cause, pour te venger d'Adonaï? + +Une voix qui n'avait rien d'humain, un murmure qui semblait venir de +loin, et qui parlait plutôt à l'intelligence qu'à l'oreille, +répondit: + +--Traverse les mers, rends-toi sur les bords du Saint-Laurent où tes +ancêtres ont jadis planté l'Étendard de mon éternel Ennemi. C'est là +que ton oeuvre t'attend. La Croix est encore debout sur ce coin du +globe. Abats-la. Compte sur mes inspirations. + +La voix se tut. L'apparition s'évanouit. A sa place, il n'y avait que +la fumée des parfums qui montait en spirales vers le triangle. + + + +Chapitre I + + + Omnis enim qui male agit, odit lucem. + + Quiconque fait le mal, hait la lumière. + + Joan, III, 20. + + +--Quelle nuit! Il fait noir comme au fond d'une caverne. + +--C'est bien la nuit qu'il faut pour nous. Suis-moi et ne parle pas. + +Les deux hommes qui ont échangé ces paroles quittent, à pas +précipités, une belle maison située sur une des principales rues de +Québec, et se dirigent, par les voies les moins fréquentées, vers +l'un des faubourgs. Ils ont, du reste, peu de difficulté à se dérober +aux regards des passants, car les rues sont désertes. Il fait une +nuit terrible. La pluie tombe par torrents, une pluie froide, poussée +par le vent du nord-est qui mugit autour des maisons et les ébranle +jusque dans leurs fondements. Les lumières électriques sont éteintes; +la tempête qui sévit depuis deux jours a complètement désorganisé le +service. + +C'est une nuit au commencement de novembre de l'année 1945. + +Une bourrasque, plus violentes que les autres, S'abat sur la ville. +La pluie tourmentée devient poussière; et le vent, s'engouffrant dans +les cheminées, hurle lugubrement. + +--Brrr! fait celui qui a parlé le premier. On dirait que tous les +diables sont décharnés! Est-ce loin encore? + +--Nous y serons dans un instant, dit son compagnon. Mais, pour moi, +j'aime la tempête qui brise les croix, qui renverse les églises, qui +fait trembler les hommes. C'est le souffle du grand Persécuté qui +passe, Dieu de la nature! Il secouera ses chaînes. Il triomphera. Il +écrasera son éternel Ennemi. Il se délivrera lui-même et nous +délivrera avec lui de la tyrannie d'Adonaï. Oui, j'aime tout ce qui +est force, tout ce qui est rage, tout ce qui est fureur, tout ce qui +renverse, tout ce qui brise, tout ce qui détruit. + +En parlant ainsi, cet homme s'est arrêté. Son regard levé vers le +ciel est aussi sombre que la nuit. Sa main fermée fait un geste de +menace, et ses paroles de blasphème sortent en sifflant entre ses +dents fortement serrées. + +--Tu parles comme un vrai kadosch! fait l'autre, avec un accent +légèrement ironique. + +--Et toi, on dirait parfois que tu es un adonaïte déguisé! + +Puis ils continuent leur route en silence. + +Les deux compagnons arrivent bientôt à une ruelle plus obscure encore +que les rues environnantes. Ils s'y engagent furtivement, et +frappent, d'une manière particulière, à la porte d'une habitation +basse dont toutes les fenêtres sont fermées par de solides volets. Il +y a rapide échange de mots de passe; puis la porte s'entr'ouvre et +les deux ouvriers de ténèbres se glissent plutôt qu'ils n'entrent +dans la maison. + +Ouvriers de ténèbres! Oui, car c'est dans cette maison obscure que se +réunit le conseil central de la Ligue du Progrès de la province de +Québec. Cette ligue n'est rien autre chose que la franc-maçonnerie +organisée en vue des luttes politiques. Sauf le nom et certaines +singeries jugées inutiles, c'est le carbonarisme: même organisation, +même but, mêmes moyens d'action. + +La province de Québec a marché rapidement dans les voies du progrès +moderne depuis quarante ans. Les grands bouleversements sociaux dont +la France fut le théâtre au commencement du vingtième siècle, ont +jeté sur nos rives un nombre considérable de nos cousins d'outre-mer. +Parmi ces immigrants quelques bons sont venus renforcer l'élément +sain et vraiment catholique de notre population. Mais la France +mondaine, sceptique, railleuse, impie et athée, la France des +boulevards, des théâtres, des cabarets, des clubs et des loges, la +France ennemie déclarée de Dieu et de son Église a aussi fait +irruption au Canada. Depuis longtemps les théâtres sont florissants à +Québec et à Montréal, et des troupes de comédiens font des tournées +dans les principaux centres: Trois-Rivières, Saint-Hyacinthe, +Joliette, Saint-Jean, Sorel, Chicoutimi, gâtant les moeurs, +ramollissant les caractères. La littérature corruptrice qui sort de +Paris comme un fleuve immonde se répand sur notre pays depuis plus +d'un demi-siècle. Elle a porté ses fruits de mort. Grand nombre de +coeurs ont été empoisonnés, et de ces coeurs gâtés s'élève un souffle +pestilentiel qui obscurcit les intelligences. La foi baisse. + +Tous le voient, tous l'admettent aujourd'hui. Il y a encore beaucoup +de bon dans les campagnes, dans les masses profondes des populations +rurales; mais les gens de bien sont paralysés par l'apathie et la +corruption des classes dirigeantes. + +Ne nous étonnons donc pas de retrouver dans notre pays, au milieu du +vingtième siècle, toutes les misères que la France et les autres pays +de l'Europe connaissaient déjà au siècle dernier. + +Entrons maintenant avec les deux hommes que nous avons suivis , +entrons avec eux dans cette salle brillamment éclairée des réunions +nocturnes de la ligue antichrétienne. Sur les murs, on voit +différents emblèmes sataniques. Plusieurs frères causent entre eux. +Le fauteuil du président est encore inoccupé. + +À l'arrivée des deux sectaires dont nous avons entendu la +conversation, tous les assistants se lèvent et s'inclinent. Celui des +deux qui a blasphémé se rend tout droit au fauteuil, et ouvre la +séance. C'est le maître. À la lumière qui inonde la salle nous voyons +la figure de cet hommes aux paroles terribles. Sur ces traits, d'une +régularité parfaite, sont écrites toutes les passions, l'orgueil et +la haine surtout. Son âme, qui se reflète dans ses yeux flamboyant, +est noire comme la nuit qu'il fait au dehors, violente comme la +tempête qui bouleverse en ce moment la nature. C'est la nuit et la +tempête incarnées. Pourtant, cet homme sait se contenir. Et c'est à +cette rage contenue, à cette rage qu'on entend gronder sans cesse +comme un feu souterrain, mais qui éclate rarement, qu'il doit son +empire sur ceux qui l'entourent. Il les domine et les captive. + +--Frères, dit la président, je vous ai réunis ce soir pour conférer +avec vous sur une matière de la plus haute importance. Personne +d'entre vous n'ignore les grands événements politiques qui se sont +produits depuis quelques jours. Avant-hier, grâce à nos efforts, +grâce à notre entente avec nos frères des autres provinces, la +législature de Québec s'est prononcée selon nos désirs. Il ne restait +plus qu'elle sur notre chemin, vous le savez. Maintenant, il faut +concentrer toutes nos forces et toutes nos ressources sur le +parlement fédéral. C'est là que la grande et décisive bataille doit +se livrer contre la superstition et la tyrannie des prêtres. Si nous +remportons la victoire, c'en est fait à tout jamais du cléricalisme +en ce pays.... + +--Et de notre nationalité, et de notre langue aussi, dit celui qui +avait accompagné le président. + +--Qu'importe la nationalité, qu'importe la langue, reprend le maître, +en lançant à son interrupteur un regard chargé de sombres éclairs. +Qu'importent ces affaires de sentiment si, en les sacrifiant, nous +parvenons à écraser l'infâme, à déraciner du sol canadien la croix +des prêtres, emblème de la superstition, étendard de la tyrannie. +J'ai déjà dit à celui qui m'a interrompu qu'il semble parfois être un +Adonaïte déguisé. Je le lui répète, et j'ajoute: qu'il prenne garde à +lui! + +--Pourtant, maître, fait un sectaire, il faut admettre que notre +secrétaire, le frère Ducoudray, rend de nobles services à la cause +par son excellent journal la _Libre Pensée_. S'il y a une feuille +anticléricale dans le pays, c'est bien la _Libre Pensée,_ +n'est-ce-pas? + +--Je le sais, poursuit le président, en faisant un grand effort pour +se contenir. Mes paroles ont été sans doute trop vives; j'en +demande pardon au frère Ducoudray. J'admire son talent et le zèle +anticlérical qu'il déploie dans la rédaction de la _Libre Pensée_. +Mais je ne puis m'empêcher de craindre pour lui, car je sais qu'il +a été élevé dans la superstition.... + +--Il y a pourtant longtemps que j'ai brisé avec elle, dit Ducoudray. + +--Assez! fait le maître. N'en parlons plus!... Je disais donc que la +bataille décisive doit se livrer à Ottawa. Nous avons à choisir entre +le _statu quo_, l'union législative et la séparation des provinces. +Vous le savez, c'est l'union législative que nous convoitons; c'est +par elle que nous briserons l'influence des prêtres, que nous +étoufferons la superstition, que nous répandrons la vraie lumière, +que nous délivrerons le peuple du joug infâme qu'il porte depuis des +siècles. Pour réussir il faut de la hardiesse, sans doute; mais aussi +de la prudence, une tactique savante, une stratégie habile. Voici +notre plan de campagne en deux mots: _l'union législative sous le +manteau du statu quo_. Nous n'arriverons pas à l'union par le chemin +direct. Les masses du peuple de cette province sont encore trop +fanatisées, trop dominées par les prêtres pour que nous puissions +leur faire accepter l'union législative si nous leur présentons +ouvertement notre projet. Ce serait nous exposer à une défaite +certaine.... + +--Faut-il donc que la _Libre Pensée_ change de tactique? demanda +Ducoudray quelque peu intrigué. + +--Pas du tout, reprend le président. Au contraire, vous devez faire +plus de tapage que jamais en faveur de l'union législative. Mais vous +aurez besoin de dire que vous la demandez uniquement en vue de +l'économie et du progrès matériel du pays. Gardez-vous bien de +laisser échapper le moindre aveu touchant le véritable but que nous +voulons atteindre par l'union législative. Pendant que la _Libre +Pensée_ et son école demanderont l'union législative à hauts cris, je +ferai de la diplomatie. Ne soyez pas surpris si, au premier jour, je +tourne ostensiblement le dos ou mouvement unioniste; si je passe +armes et bagages dans le camp du _statu quo_; si je deviens l'un des +chefs de ce parti. Vous, Ducoudray, vous m'attaquerez alors avec +cette belle violence de langage qui vous est habituelle; vous me +dénoncerez comme conservateur outré, comme réactionnaire. Appelez-moi +clérical, si vous voulez. Ces attaques me vaudront la confiance des +conservateurs; et cette confiance me permettra de manoeuvrer à mon +aise. + +--Et que faudra-t-il dire de Lamirande et de sa bande de fanatiques? +interroge Ducoudray. + +--Tout ce que vous avez dit jusqu'ici, et même davantage, si c'est +possible. Vous direz qu'ils ne demandent la séparation que par +ambition personnelle, et par fanatisme; que s'ils y réussissent, leur +premier soin sera de rétablir l'inquisition, de faire voter des lois +pour forcer tout le monde à assister à la basse messe six fois la +semaine, et à la grand-messe et aux vêpres, le dimanche.... + +--Avec abonnement obligatoire au journal de Leverdier pour tous les +pères de famille!... + +--Très bien! frère Ducoudray, je vois que vous saisissez parfaitement +mon idée, et je suis convaincu que vous la traduirez fidèlement. En +accablant les cléricaux et les _ultramontés_ de ridicule, vous +convaincrez les conservateurs de la nécessité de se maintenir dans +leur juste milieu et d'éviter les deux extrêmes, l'extrême radical et +l'extrême catholique. C'est dans cette disposition d'esprit que je +les veux pour leur faire accepter plus sûrement mes projets. + +Pendant plus d'une heure encore, ces ouvriers de ténèbres continuent +ainsi leur oeuvre. Puis, ils se dispersent et s'en vont comme ils +sont venus, à la dérobée. + + + +Chapitre II + + + Quam malae famae est, qui derelinquit patrem. + + Combien est infâme celui qui abandonne son père. + + Eccli. III, 18. + + +Le même soir, il se passait, dans un autre endroit de Québec, une +scène bien différente. Malgré le temps affreux, plusieurs membres de +la Saint-Vincent-de-Paul s'étaient rendus à la sacristie de la +basilique pour assister à la réunion hebdomadaire de la conférence +Notre-Darne. + +Parmi les assistants était le Dl Joseph Lamirande. Celui-là, il n'y +avait pas de tempête capable de le faire manquer à un devoir +quelconque. Il pouvait avoir quarante ans. Sa figure grave et douce +exprimait une très grande énergie tempérée par la bonté. Personne ne +se souvenait de l'avoir entendu rire ni de l'avoir vu triste ou +sombre. Mais s'il ne riait guère, souvent, lorsqu'il parlait, un beau +sourire illuminait ses traits et sa voix prenait des accents d'une +tendresse infinie. Arrivée à la conférence, il était allé s'asseoir +sur le dernier banc, au milieu d'un groupe d'ouvriers, et se mêla à +leur conversation. + +Après la prière et la lecture d'usage, le président de la conférence +prit la parole: + +--Messieurs, plusieurs personnes m'ont averti ce matin qu'un +vieillard, venu on ne sait d'où, se trouve dans un galetas de la rue +de l'Ancien Chantier, au Palais, où il est allé se réfugier. Il est +malade, évidemment, et paraît être dans un dénuement absolu. Il parle +peu à ceux qui le questionnent et ne veut pas dire son nom. Ce n'est +pas lui-même qui demande de l'assistance; ce sont quelques gens du +voisinage qui ont cru devoir appeler l'attention de la conférence sur +ce cas quelque peu extraordinaire. On craint que cet étrange +vieillard ne meure de faim et de misère si la Saint-Vincent-de-Paul +ne s'occupe de lui immédiatement. Je crois que nous devons ordonner +une visite d'enquête pour demain matin. + +Après un instant de silence: + +--Personne ne s'y oppose? Eh bien! la visite d'enquête est ordonnée. +Qui va s'en charger?... Le Dr Lamirande voudra bien la faire avec M. +Saint-Simon qui n'est pas ici, mais qui accompagnera sans doute +volontiers le docteur. Si quelqu'un peut faire du bien à l'âme et au +corps de ce malheureux vieillard, c'est bien vous, docteur. + +--Je ferai mon possible, monsieur le président, et dès demain matin. + +Le lendemain matin, fidèle à sa promesse, Lamirande accompagné de M. +Hercule Saint-Simon, directeur du _Progrès catholique_, se rend au +Palais. + +Quel ironie dans ce nom! Jadis, "du temps des Français", s'élevait +dans ce quartier le palais de l'Intendant. Mais il y a longtemps que +cet édifice est tombé en ruines et que les ruines mêmes sont +disparues. De l'ancienne splendeur du palais il ne reste plus que le +nom donné à un quartier de la ville, et plus particulièrement à une +petite localité située entre Saint-Roch et la Basse-Ville. Le +souvenir même de l'ancien palais est tellement effacé que beaucoup de +personnes se demandent pourquoi ce quartier se nomme ainsi. Par +une étrange vicissitude de la fortune, l'endroit appelé plus +particulièrement le Palais est devenu le quartier pauvre par +excellence. Que de misères, morales et physiques, s'entassent +dans ces logements délabrés, mal éclairés, malpropre, souvent +infects! + +--Oh, la triste chose que la pauvreté! dit Saint-Simon. Elle est la +cause de tout le mal moral et physique dans le monde. + +--Elle est sans doute triste, répond Lamirande, puisqu'elle est un +des fruits amers du premier péché; mais elle est plutôt triste dans +sa cause que dans ses effets. Jésus-Christ, ne l'oublions pas, mon +ami, était pauvre. Il a béni et ennobli la pauvreté, et Il nous a +laissé les pauvres comme ses représentants. S'il n'y avait point de +misères morales et corporelles à soulager, sur quoi s'exercerait la +sainte charité,? Et sans la charité que deviendrait le monde livré à +l'égoïsme? Cette terre cesserait d'être une vallée de larmes, soit, +mais elle deviendrait un vaste et horrible désert. + +--Vous avez peut-être raison, théoriquement, mais en pratique je +trouve la pauvreté très incommode, répliqua Saint-Simon. + +--Mais vous n'êtes pas pauvre, vous, dit Lamirande en souriant. Vous +badinez. Par pauvreté, on entend le manque du nécessaire ou du très +utile. + +--Tout est relatif dans le monde, fait son compagnon. Sans doute, si +vous me comparez à celui que nous allons visiter, je ne suis pas +pauvre. Mais comparé à d'autres, à Montarval, par exemple, je le suis +affreusement. + +--Pourtant, celui qui peut se donner le nécessaire et même l'utile +n'a pas le droit de se dire pauvre. Il est permis, sans doute, de +travailler à rendre sa position matérielle meilleure, mais à la +condition de ne point murmurer contre la Providence si nos projets ne +réussissent pas au gré de nos désirs. La richesse que vous souhaitez +serait peut-être une malédiction pour vous. Soyons certains, cher +ami, que Dieu, qui nous aime, nous donne à chacun ce qui nous +convient davantage. Il connaît mieux que nous nos véritables besoins. + +--L'_Aurea mediocritas_, soupira le journaliste, convient aux esprits +médiocres, à ceux qui n'ont point d'ambition, qui vivent au jour le +jour, qui n'aspirent pas à la gloire, au pouvoir, qui ne rêvent pas +de grandeurs, qui se renferment dans leur petit négoce et dont +l'horizon se borne à la porte de leur boutique ou au bout de leur +champ. À ceux-là l'_heureuse médiocrité_ chantée par les poètes. Mais +ceux qui, comme vous et moi, vivent de la vie intellectuelle, +devraient être riches, l'homme qui travaille de la tête du matin au +soir, qui pense pour ses semblables, qui leur fournit des idées, a +besoin, pour se reposer, pour se retremper, d'un certain luxe +matériel. Non seulement il en a besoin, il y a droit. Du reste, de +nos jours, la richesse, c'est le pouvoir. Pour faire le bien, il faut +être riche, absolument. Que voulez-vous qu'un pauvre diable, comme +vous ou moi, fasse dans le monde moderne? Si nous étions riches, +quels ravages ne ferions-nous pas dans le camp ennemi! + +En parlant ainsi Saint-Simon s'était exalté peu à peu. Il gesticulait +avec violence. Lamirande le regardait avec piété et terreur. + +--Pauvre ami, dit-il, ce sont là de bien fausses idées qui vous sont +venues je ne sais d'où. Pour les réfuter en détail il me faudrait +plus de loisir que je n'en ai ce matin. D'ailleurs, vous devez sentir +vous-même que ce sont de misérables sophismes: car vous n'ignorez pas +que les grandes choses, même dans l'ordre purement humain, n'ont +guère été accomplies par les riches. C'est une tentation, mon ami, +repoussez-là par la prière. + +Saint-Simon haussa les épaules et secoua la tête, mais ne répondit +pas. + +Lamirande et son compagnon, arrivés à destination, pénètrent dans une +misérable baraque; ils montent trois escaliers branlants et +s'arrêtent à la porte d'une petite chambre sous les combles. Le +docteur frappe et une voix aigrie lui dit d'entrer. Il ouvre la porte +et un spectacle navrant se présente à ses regards; une chambre basse, +sombre, nue, froide et sale; au fond de la pièce un pauvre grabat sur +lequel est étendu un vieillard. L'oeil exercé de Lamirande lit sur le +visage de cet homme les ravages de la maladie, ou plutôt de la faim +et de la misère. Il voit non moins distinctement les traces d'une +grande souffrance morale. Ce vieillard n'est pas un pauvre ordinaire. +Ses habits, d'une coupe élégante et assez propres encore, forment un +singulier contraste avec l'affreux aspect de la chambre. Lamirande +s'approche du lit et regarde attentivement le vieillard. + +--Où ai-je donc vu ces traits? se dit-il en lui-même. + +Puis tout haut: + +--Mon cher monsieur, vous paraissez souffrant. Nous sommes venus, mon +ami et moi, vous porter secours. Vous avez besoin de manger, sans +doute; vous avez besoin de remèdes et de soins. Ne voulez-vous pas +que je vous fasse entrer à l'Hôtel-Dieu? Vous y seriez infiniment +mieux qu'ici.... + +Une expression pénible et amère contracta le visage du vieillard. + +--Non, dit-il, je veux mourir ici; quelqu'un m'enterrera, ne +serait-ce que pour se débarrasser de mon cadavre. + +--Il ne s'agit pas de vous enterrer, mon cher monsieur, dit +Lamirande, mais de vous soigner et de vous guérir. + +--Pourquoi vous intéressez-vous à moi? dit le vieillard. Je ne vous +connais pas, vous ne me connaissez pas.... Je n'ai pas d'ami.... + +--Oh oui! vous avez des amis. Nous ne vous connaissons pas, il est +vrai, mais nous voyons que vous êtes seul, que vous êtes malade, que +vous êtes un membre souffrant de Jésus-Christ. Cela suffit pour vous +donner droit à notre amitié.... + +--Qui êtes-vous? Pourquoi venez-vous ici? Que ne me laissez-vous pas +mourir en paix? + +--Je m'appelle Lamirande. Je suis venu ici parce que la société +Saint-Vincent-de-Paul m'a envoyé vous voir et vous soulager. Quant à +mourir, êtes-vous bien sûr de mourir en paix? + +En prononçant ces dernières paroles d'une voix émue, Lamirande jeta +sur le vieillard un regard pénétrant. L'étranger se troubla. +Lamirande continua: + +--Ayez donc confiance en moi; dites-moi qui vous êtes, d'où vous +venez et pourquoi vous êtes dans ce misérable galetas? Dites-moi ce +que nous pouvons faire pour vous? + +Le lèvres du vieillard frémirent, ses yeux se mouillèrent. + +--Vous êtes réellement bons, tous deux, dit-il. Pardonnez-moi si je +vous ai si mal reçus tout à l'heure. J'ai le coeur plein d'amertume +et il déborde. Mais je n'ai besoin de rien, laissez-moi, je vous en +prie. Peu vous importe mon nom, peu vous importe mon histoire. + +Et l'étranger dirigea son regard vers Saint-Simon. Lamirande crut +comprendre que le pauvre abandonné ne voulait pas parler en présence +de deux personnes. Aussi prit-il la détermination de revenir seul. + +Après avoir échangé encore quelques paroles avec leur étrange +protégé, les deux visiteurs prirent congé de lui et dirigèrent leurs +pas vers d'autres réduits où des pauvres plus loquaces et plus +communicatifs les attendaient. + +Deux heures plus tard, Lamirande, se trouvant libre, retourna seul +auprès du vieillard. En gravissant le dernier escalier, il ne put +s'empêcher de saisir ce bout de conversation: + +--Alors je vous mettrai en pension quelque part à la campagne. Il +m'est impossible de faire plus. + +--Je te le répète, fils dénaturé, je mourrai dans ce galetas. Je +n'accepterai pas cette bouchée de pain que tu me jettes comme à un +chien. Tu as honte de moi! Eh bien! tu ne seras pas longtemps exposé +à rougir de ton père! + +À ce moment Lamirande frappa à la porte entrouverte. + +--C'est sans doute quelque pauvre voisin du quartier, dit tout bas le +vieillard à son fils. Va ouvrir. On croira que c'est une simple +visite de charité que tu fais à un étranger malade. + +La porte s'ouvrit et Lamirande se trouva face à face avec Aristide +Montarval, jeune Français, riche, brillant, établi au Québec depuis +plusieurs années. Sans être amis, les deux hommes se connaissaient +bien. Un instant ils échangèrent un regard qui valait de longues +explications. Lamirande put lire sur le visage du jeune Français, le +dépit, la crainte, la colère, la rage même; tandis que Montarval +resta comme interdit sous l'empire de ces yeux qui, il le sentait +bien, plongeaient jusqu'au fond de son âme. + +Ce fut cependant Montarval qui, payant d'audace, rompit le silence: + +--Que venez-vous faire ici? dit-il sur un ton hautain et provocateur. + +Je viens soulager votre père, puisque vous l'abandonnez aux soins des +étrangers, répondit Lamirande avec calme. + +--Ah! c'est comme cela que vous écoutez aux portes hypocrite que vous +êtes, s'écria Montarval hors de lui-même. + +Lamirande ne daigna pas lui répondre et l'écartant d'un geste, il +pénétra dans la chambre et se rendit auprès du vieillard que cette +scène avait fortement ému. + +--Monsieur, lui dit Lamirande, en montant l'escalier, j'ai surpris +bien involontairement votre secret. Souffrez que je vous amène chez +moi. + +Le vieillard fondit en larmes. + +--Oh! dit-il, que vous êtes bon! mais je ne puis accepter votre +offre. Je veux mourir ici inconnu, afin que mon fils n'ait pas honte +de moi. Car c'est mon fils unique, et je l'aime, malgré tout ce qu'il +m'a fait souffrir. + +En parlant ainsi, le vieillard s'était assis sur son grabat. +Lamirande put constater la ressemblance entre les traits du père et +ceux du fils. Deux visages assombris, l'un par le chagrin, l'autre +par les passions. Le père inspirait de la sympathie, le fils, une +invincible répugnance. + +Lamirande s'assied à côté du vieillard, et passe doucement son bras +autour de lui pour le soutenir. + +--Parlez, monsieur. épanchez votre coeur, cela vous soulagera. + +--Ah! mon fils, poursuivit le vieillard, comme s'il parlait à +lui-même, je ne le maudis pas, car s'il est mauvais aujourd'hui, +c'est ma faute. Je l'ai élevé sans correction, j'ai laissé ses +caprices, ses funestes penchants grandir avec lui. Il me semblait que +c'était là de l'amour paternel. Aujourd'hui je vois ma folie. Il m'a +ruiné. Puis il a quitté la France, il y a bien des années. Je ne +savais pas où il était, car il ne m'écrivait jamais. Ce fut par +hasard que je vis dans un journal canadien, qu'il était établi à +Québec, qu'il était riche. Je l'aimais toujours, et résolus de venir +le retrouver, car j'étais si seul. Ah! que ne suis-je resté là-bas, +dans ma solitude. J'étais pauvre, j'avais du chagrin en pensant à mon +fils absent; mais au moins je n'avais pas le coeur brisé comme il +l'est aujourd'hui.... J'avais juste assez de petites économies pour +payer mon passage à Québec. En arrivant ici je me suis rendu tout +droit chez mon fils.... + +La voix du vieillard s'étouffa dans les sanglots. Après quelques +instants, il continua: + +--Le malheureux! il ne voulut pas reconnaître son père! Il me traita +d'imposteur, me mit à la porte de sa maison et me dit, avec des +menaces, de ne plus jamais mettre les pieds. Vous comprenez le reste. +Je me suis réfugié ici pour mourir' + +Lamirande, vivement impressionné par ce récit, laissa le vieillard +pleurer en silence pendant quelques instants, le soutenant toujours. +Puis il l'interrogea doucement. + +--Mais si votre fils n'a pas voulu vous reconnaître, comment se +fait-il donc qu'il soit venu vous trouver ici? + +--Je voudrais croire à un mouvement de repentir, mais hélas! par ce +qu'il m'a dit, je vois trop qu'il n'a agi que par peur du scandale. +Il a craint que mon histoire ne fût connue.... Il a voulu m'envoyer +dans un hôpital ou me mettre en pension à la campagne. Il rougirait +d'avoir son vieux père chez lui. Je ne puis accepter le morceau de +pain qu'il me jette.... C'était son coeur que je voulais; il me le +refuse.... Je n'ai qu'à mourir inconnu pour lui épargner la honte.... + +Un nouveau paroxysme de sanglots l'empêcha de continuer. + +Pendant que le vieillard exhalait ainsi la douleur, le fils avait +allumé un cigare, et, le dos tourné vers le lit, il regardait par la +fenêtre, tambourinant sur les vitres crasseuses. Profitant de +l'interruption dans les confidences de son père, il se retourna +vivement. Il avait un reflet de l'enfer dans les yeux. Cependant, il +refoula sa rage avec un calme apparent. + +--Il me semble que voilà bien des paroles inutiles. Je ne veux pas, +je ne puis pas m'embarrasser de ce vieillard. Que ferais-je de lui +chez moi, moi qui suis garçon? Je lui fais une offre raisonnable et +il la refuse. Que voulez-vous que je fasse? + +Et le fils dénaturé se dirigea vers la porte. + +Lamirande qui soutenait toujours le vieillard prêt à défaillir, +s'écria: + +--Mais c'est épouvantable ce que vous dites là, monsieur Montarval. +Est-ce ainsi qu'un fils doit traiter son père? + +--Je puis me dispenser de vos sermons, fit Montarval. + +--De mes serinons, oui; mais vous ne pouvez vous dispenser d'obéir au +commandement de Dieu qui nous ordonne d'honorer nos parents. + +--Encore un sermon! ricana Montarval. Est-ce que je m'occupe des +commandements de votre Dieu, moi? + +--Mais, pauvre insensé, vous voulez donc vous damner! + +--Appelez ça comme vous voudrez, mais je ne veux pas de votre ciel où +il faudra croupir éternellement dans un ignoble esclavage aux pieds +du tyran Jéhovah. Je veux être libre dans ce monde et dans l'autre, +entendez-vous? + +Lamirande frémit. Il avait souvent lu de pareilles horreurs dans les +livres qui traitent du néomanichéisme; mais c'était la première fois +que ses oreilles entendaient un tel cri d'enfer, que ses yeux +voyaient les feux de l'abîme éclairer de leur sombre lueur un visage +humain. "Seigneur Jésus! murmura-t-il, je vous demande pardon de ce +blasphèmes." Puis se tournant vers le blasphémateur: + +--Laissons ce sujet, car je ne veux plus entendre de ces +abominations. Mais si vous ne craignez pas le jugement de Dieu, ne +redoutez-vous pas, au moins, la justice des hommes? Je puis vous +dénoncer, si non aux tribunaux, du moins à l'opinion publique. + +--Mais vous ne le ferez pas. Je nierai, et où sont vos preuves? + +De sa main gauche, Lamirande indiqua le vieillard que son bras droit +soutenait toujours. + +--Il ne parlera pas, fît Montarval, je le connais. + +--Mais ma parole suffira, dit Lamirande. Entre mon affirmation et +votre dénégation, les honnêtes gens n'hésiteront pas. + +--Au besoin, le vieux niera avec moi pour me sauver du déshonneur. +Contre deux négations votre affirmation ne vaudra rien. + +--J'attendrai que votre père soit mort pour vous dénoncer. + +Montarval perdit contenance, car il comprenait fort bien qu'on +ajouterait foi plutôt à la parole de Lamirande qu'à la sienne. + +Le vieillard jeta un regard suppliant sur son protecteur. + +--De grâce! monsieur, ne le dénoncez pas, ne le déshonorez pas.... + +--Mais il mérite les mépris des hommes. + +--Oh! de grâce, je vous en prie, ne le dénoncez pas. + +--Allons, mon cher monsieur, fit Lamirande, venez-vous en chez moi. +Vous êtes brisé par la fatigue et l'émotion; vous avez besoin de +repos. Plus tard nous reviendrons sur ce pénible sujet. Venez! + +--Vous tenez réellement à m'amener chez vous? interrogea le +vieillard. + +--Oui, j'y tiens beaucoup, plus même que je ne puis vous dire. + +--Eh bien! j'irai, mais à une condition: c'est que vous me promettiez +de ne jamais le dénoncer. + +Lamirande hésita. Faire cette promesse, c'était en quelque sorte +s'engager à laisser le crime impuni. Persister dans sa détermination +vis-à-vis du fils dénaturé, c'était condamner le père à mourir +misérablement sur ce grabat. Puis il songea à l'âme de ce pauvre +abandonné.... Son âme était peut-être plus malade encore que son +corps.... Il n'hésitait plus. + +--C'est bien! je vous le promets. + +Puis se retournant vers le fils. + +--Misérable! Les hommes ne connaîtront pas votre crime et votre +honte. Mais la malédiction de Dieu vous atteindra. Allez! + +--Je vous sais gré de cette bienveillante permission et de vos bons +souhaits, fit Montarval qui avait repris son aplomb et son audace +accoutumés. + +Et sans adresser une seule parole à son père, sans le regarder, il +sortit de la chambre en fredonnant un motif d'opéra. + +--Il est parti, mon fils est parti! murmura le malheureux père. + +--Permettez-moi de le remplacer auprès de vous, dit Lamirande. Venez; +ne restons pas ici davantage. + +L'étranger se laissa conduire comme un enfant. Une voiture attendait +Lamirande, et au bout de quelques minutes protecteur et protégé +descendaient à la porte d'une modeste demeure de la Haute-Ville. + +--Nous voici rendus, dit Lamirande en donnant le bras au vieillard +chancelant. Entrons. + +--Que dira votre femme en vous voyant installer dans votre maison un +étranger, un moribond? + +--Elle dira que vous êtres le bienvenu. + +À ce moment, madame Lamirande vint au-devant d'eux. Si le vieillard +avait eu des craintes sur la réception qui l'attendait, la vue de +cette figure de madone dut le rassurer. + +--Ma femme, dit Lamirande, voici un étranger qui est dans le malheur. +La divine Providence nous le confie. Nous allons l'accueillir pour +l'amour de Jésus-Christ. Pour des motifs que je respecte, il désire +n'être pas connu. Nous nous contenterons donc d'avoir soin de lui. + +--Monsieur, dit la jeune femme en pressant affectueusement la main du +vieillard, pendant que dans ses yeux brillait une lumière céleste, +vous êtes mille fois le bienvenu. Nous tâcherons, par nos bons soins, +de vous faire oublier vos chagrins qui sont grands, je le vois. + +Le pauvre délaissé essaya de remercier ses bienfaiteurs; mais il ne +put que balbutier quelques mots inintelligibles. Les forces lui +manquèrent tout à coup, et il serait tombé lourdement sur le parquet +si Lamirande ne l'eût soutenu. + +On le transporta sur un lit. Il était sans mouvement et sans vie +apparente. Madame Lamirande le crut véritablement mort. + +--Non, fit Lamirande, il n'est pas mort reprendra même bientôt +connaissance, mais il s'en va rapidement. Il n'en a que pour quelques +heures. Dis à la servante de courir chez le père Grandmont. Qu'il +vienne sans tarder. + +Puis le jeune médecin s'empressa de donner au malade les soins que +réclamait son triste état. Il eut bientôt la satisfaction de le voir +revenir peu à peu à la vie. Enfin, le vieillard ouvrit les yeux et +jeta un regard inquiet autour de lui. + +--Qu'est-ce?... Où suis-je?... Oh! je me souviens de tout +maintenant.... Mon protecteur, que vous êtes bon! Merci! mille fois +merci! Mais je ne serai pas longtemps un fardeau pour vous. Je sens +que je vais mourir.... + +--Oui, mon ami, dit doucement le médecin, vous allez mourir. Il faut +songer à votre âme; il faut songer à Dieu et à ses jugements, mais +aussi à sa miséricorde. + +--Ah! répond le mourant, il y a longtemps, bien longtemps que je +néglige mes devoirs religieux. Mon coeur s'était endurci. J'étais +tombé, non pas dans l'incrédulité, précisément, mais dans +l'indifférence. Votre charité a fondu les glaces de mon âme. Je veux +me confesser. Voulez-vous envoyer chercher un prêtre. + +Je sens que je n'ai pas de temps à perdre. + +--Un vénérable père jésuite que j'ai envoyé sera ici dans quelques +instants... C'est lui qui entre. Confiez-vous à lui sans crainte. +C'est la bonté même. Sa passion, c'est de sauver les âmes, c'est de +ramener les pécheurs à Dieu. + +Comme il prononçait ces mots la porte s'ouvrit et le père Grandmont +entra. Ses cheveux blancs comme la neige encadraient un visage de +saint, visage sillonné de profondes rides, mais surnaturellement +beau, car on y lisait un amour immense de Dieu et du prochain. + +--Que la paix de Notre-Seigneur soit avec vous mes enfants, dit-il, +en s'avançant vers le lit. Notre ami a plus besoin de moi que de +vous, n'est-ce pas, mon cher docteur?... Et bien! laissez-nous. + +Lamirande et sa femme se retirèrent. Longtemps les deux vieillards +restèrent seuls. Quant le père Grandmont vint trouver Lamirande, il +était rayonnant d'une joie céleste: il avait réconcilié une âme avec +Dieu! + +--Ah! mon cher ami, dit-il, que le bon Dieu est bon! Voilà une phrase +que nous répétons souvent sans y attacher beaucoup d'importance. Mais +que c'est donc vrai! La miséricorde de Dieu! Qui pourra jamais en +mesurer l'étendue? Non seulement elle est infinie, sans bomes; non +seulement elle est prête à pardonner tout péché; mais elle est +agressive; elle nous poursuit jusqu'à notre dernier soupir; jusqu'à +notre dernier soupir nous n'avons qu'à nous jeter dans cet océan +d'amour pour atteindre le port éternel. Oh! pourquoi tant de pécheurs +ne profitent-ils pas du temps de la miséricorde qu'on appelle la vie? +Pourquoi repousser la miséricorde de Dieu pour affronter sa justice +qui est non moins infinie... Allez, mon ami, faites préparer la +chambre. Je vais lui administrer l'Extrême Onction et lui donner le +saint Viatique. + +Quelques instants plus tard, Lamirande, sa femme, sa petite fille +Marie et l'unique servante de ce modeste ménage étaient pieusement +agenouillés autour du lit de douleur, pendant que le père Grandmont +administrait au mourant les derniers sacrements de l'Église. + +Le vieillard tomba bientôt après dans une syncope prolongée. Puis +reprenant tout à coup connaissance et serrant convulsivement la main +de Lamirande, il murmura: + +--Merci!... Jésus! Marie! Joseph!... Mon fils!... + +Ce furent ses dernières paroles. + + + +Chapitre III + + + Gratia super gratiam, mulier sancta + et pudorata. + + La femme sainte et pleine de pudeur, + est une grâce qui passe toute grâce. + + Eccli. XXVI, 19. + + +Jetons un regard sur le passé. + +Quinze années avant les événements que nous venons de relater, Joseph +Lamirande, âgé de vingt-cinq ans, venait d'être admis à la pratique +de la médecine. Il avait choisi cette profession uniquement pour +faire du bien à ses semblables; car une modeste aisance que lui avait +laissée son père, le dispensait de gagner son pain de chaque jour. Il +savait, toutefois, que l'aisance n'est pas donnée à quelques +privilégiés pour qu'ils passent leurs jours dans l'oisiveté et la +mollesse. Au contraire, plus l'homme est débarrassé des soucis +matériels de l'existence, plus il doit consacrer sa vie au service du +prochain. Celui qui ne se procure le nécessaire qu'au prix d'un rude +et incessant labeur est quelque peu excusable de songer à lui-même +d'abord, aux autres ensuite. Mais le chrétien que Dieu a exempté du +soin de pourvoir à sa propre subsistance, n'est-il pas tenu à se +dépenser pour les autres? C'était donc pour se rendre utile à ses +concitoyens que Lamirande avait embrassé la profession médicale. Il +devint bientôt notoire que ceux qui pouvaient payer les services d'un +homme de l'art ne devaient pas s'adresser à lui. Les très pauvres +étaient ses seuls patients; et il les soignait avec la même +attention, la même assiduité que met dans l'exercice de sa profession +auprès des riches le médecin qui a la légitime ambition de se créer +une clientèle lucrative. + +Le jeune docteur Lamirande était lié d'amitié, depuis longtemps, avec +la famille Leverdier, dont le chef était mort, laissant une veuve et +des orphelins dans des circonstance difficiles. Lamirande avait aidé +la mère à faire instruire ses enfants. L'aîné, Paul, plus jeune de +quelques années seulement que son protecteur, doué d'un talent +brillant, s'était livré de bonne heure au journalisme. Lamirande le +suivait avec intérêt, le dirigeait par ses bons conseils, et +entrevoyait avec satisfaction le jour où son jeune ami serait à la +tête d'un journal et pourrait donner libre carrière à son ardent +patriotisme. Les deux hommes s'aimaient comme des frères. + +Du vivant du père, la famille Leverdier avait adopté une orpheline, +Marguerite Planier, un peu plus âgée que Paul. Douce, affectueuse, +dévouée, intelligente, les qualités de son esprit et de son coeur +l'emportaient même sur les charmes de son visage qui était cependant +d'une beauté peu ordinaire. + +Dans son immortel poème, le chantre des Acadiens peint son héroïne, +Évangéline, par ce vers remarquable, l'un des plus beaux de la langue +anglaise: + +When she had passed, it seemed like the ceasing of exquisite music. + +"Quand elle s'était éloignée, on aurait dit qu'une musique exquise +avait cessé de se faire entendre." + +Cette harmonie délicieuse, Lamirande voulut en jouir toute sa vie. + +Un soir du mois de juin, il se promenait avec son ami sur les +hauteurs de Sainte-Foye, sous les beaux arbres qui bordent chaque +côté du chemin et dont les branches gracieusement courbées se +joignent et se confondent, formant un long tunnel de verdure. + +--Mon ami, dit le jeune médecin, que dirais-tu si un lien nouveau +s'ajoutait à ceux qui nous unissent déjà? + +--Je dirais que voilà un nouveau bonheur pour moi, répondit +Leverdier avec enthousiasme. Mais quel est ce nouveau lien? Pourtant +je le devine, et pour cela je n'ai pas besoin d'être sorcier. Tout +sage que tu es, les battements de ton coeur sont assez visibles, +crois-m'en. Tu aimes ma soeur adoptive, elle t'aime, et vous allez +vous marier; car rien ne s'y oppose et personne n'interviendra pour +gâter votre bonheur. Certes, ce n'est pas comme dans les romans où le +héros et l'héroïne ne parviennent à s'unir qu'après s'être arraché +tous les cheveux, avoir versé des torrents de larmes et essayé de +débarrasser la terre de leur inutile présence. Vous n'en serez pas +moins heureux.... Mais soyons sérieux. Vraiment, je suis enchanté.... + +--Et pourtant je ne t'ai pas encore dit de quoi il s'agit, dit +Lamirande en souriant doucement. Avoue que les prémisses posées ne +renferment pas les conclusions. Je songeais peut-être à te proposer +la fondation d'un journal.... + +--Cependant, je ne me trompe pas, dit avec impétuosité le jeune +homme. + +--Eh bien! mon cher ami, répondit Lamirande, devenu grave, tu ne te +trompes pas. Je ne puis te dire combien je suis heureux de voir que +ce projet t'agrée. J'avais peur.... + +--Tu avais peur de quoi? Tu es trop sincère pour dire que tu ne te +croyais pas digne d'entrer dans notre famille! de quoi donc avais-tu +peur? + +--Toi qui es si bon devineur, tu dois être capable de te l'imaginer. + +--Non, j'avoue qu'ici je perds mon latin entièrement. + +--Je craignais de trouver en toi un rival! + +--Un rival! + +--Mais oui! tu n'ignores pas que Marguerite n'est pas plus ta soeur +qu'elle n'est la mienne; et je ne conçois pas qu'on puisse la +connaître comme tu la connais sans l'aimer... comme je l'aime. + +--Si c'est là toute ta crainte, rassure-toi. J'aime ma grande soeur +Marguerite comme ma jeune soeur Hélène, et pas autrement. L'idée +qu'elle doit être ta femme, loin de me causer le plus léger chagrin, +me remplit de bonheur.... Du reste, tu le sais, d'ici à longtemps mes +jeunes frères auront besoin de moi. Je ne pourrai même pas songer à +me marier avant dix ans. + +Longtemps les deux amis se promenèrent sous les beaux arbres, +devisant sur le grand bonheur qui était entré dans la vie de l'un +d'eux et que l'autre partageait fraternellement. Le soleil s'enfonça +derrière les Laurentides empourprées; les ombres, les frais et le +silence du soir se répandirent sur la campagne endormie; et les deux +heureux causaient toujours. Leurs coeurs étaient calmes comme la +nature en ce moment. Il leur semblait que jamais les grands ormes +caressés doucement par la brise ne seraient dépouillés de leur parure +ni tordus par les tempêtes de l'automne; il leur semblait aussi que +jamais la paix et la joie qui remplissaient leur âme ne pourraient +faire place à l'inquiétude, à la tristesse, à l'amertume. + +Enfin, ils se dirigèrent vers la ville. En passant devant la chapelle +de Notre-Dame-du-Chemin, dont la porte était encore ouverte, +Lamirande, poussée par une sorte d'inspiration, dit à son compagnon: +"Nous sommes heureux, n'oublions pas les malheureux. Parmi ceux que +nous aimons il y en a peut-être que la douleur accable. Entrons dire +un _Ave Maria_ pour celui ou celle des nôtres qui souffre le plus en +ce moment". + +Sans aucun doute ce fut pour la soeur unique de Paul que les deux +amis, sans le savoir, offrirent leur courte mais fervente prière. + +Hélène Leverdier avait seize ans. Joyeuse, enjouée, charmante, ses +grands yeux gris riaient toujours et n'avaient jamais pleuré depuis +la mort de son père. Elle était la vie de la maison. Quelles rêveries +innocentes passaient par cette jeune tête? Nul n'aurait pu les +deviner; elle-même n'aurait guère pu les définir. Lamirande la +regardait comme une enfant et la traitait comme si elle eût été +réellement la soeur de celle qu'il voulait épouser. Voyait-elle que +Larnirande et Marguerite s'aimaient? Aimait-elle cet homme grave, +plus âgé qu'elle de près de dix ans? Savait-elle seulement ce que +c'est que l'amour? Elle n'aurait probablement pas pu répondre à ces +questions. Elle ne s'était rendu compte que d'une chose, c'est +qu'elle était parfaitement heureuse lorsque Lamirande était auprès +d'elle et que, sans être malheureuse lorsqu'il n'y était pas, elle +attendait toujours son arrivée avec impatience. + +Ce même soir du mois de juin, à l'heure du crépuscule, Marguerite fît +à Hélène la douce confidence de son bonheur. Un sanglot navrant et +une expression d'indicible douleur firent comprendre à Marguerite ce +que jusque-là Hélène elle-même avait à peine soupçonné. + +--Pauvre sceur! s'écria l'aînée en ouvrant ses bras à l'enfant. + +Hélène s'y jeta et pleura longtemps. Enfin, elle put murmurer: + +--Tu as surpris un secret que j'ignorais presque moi-même.... Qu'il +n'en soit plus jamais question, même entre nous. Oublie ce que tu as +vu; ou si tu ne peux l'oublier, n'y pense qu'en priant pour moi.... +Mon coeur est brisé, mais avec la grâce de Dieu il ne deviendra pas +coupable. Prie pour moi, chère Marguerite, afin que je ne t'envie +jamais ton bonheur! + +Marguerite ne put que répéter en serrant l'enfant sur son coeur: + +--Pauvre soeur! Pauvre soeur! + +Devenue la femme de Lamirande, Marguerite fut heureuse; mais le +souvenir de ce soir d'été, de ce pâle visage angoissé, entrevu à la +lumière indécise du crépuscule, la poursuivait toujours et tempérait +son bonheur d'une amertume salutaire. + +Pour Hélène, elle avait lutté et prié; et elle avait remporté la +victoire que Dieu accorde toujours à ceux qui luttent et qui prient; +victoire qui ne supprime pas la souffrance mais qui la rend +supportable en la sanctifiant. Personne, à part Marguerite, ne +s'était jamais douté de la blessure, puis de la cicatrice qu'elle +portait au coeur. La jeune fille enjouée était subitement devenue +grave, sans mélancolie, voilà tout ce que le monde avait remarqué. +Ses grands yeux ne riaient plus, mais ils avaient acquis une +profondeur et une douceur infinies. + + * * * * * + +Les anges que Dieu donna à Lamirande ne firent que passer sur la +terre pour s'envoler aussitôt au ciel; tous, moins la petite Marie. +Malgré le chagrin naturel que lui causa la perte de ses enfants, le +jeune médecin s'inquiétait parfois de l'intensité de son bonheur +domestique. Si je fais un peu de bien à mes semblables, se disait-il, +n'en suis-je pas amplement récompensé dès cette vie? Et S'il faut +souffrir pour mériter le ciel, que deviendrai-je, ô mon Dieu! +Cependant, il ne demandait pas d'épreuves, croyant humblement que le +ciel ne lui en envoyait pas à cause de sa faiblesse. + +Quelques années avant l'époque où s'ouvre notre récit, il était entré +dans la vie politique, par pur dévouement, pour mieux servir l'Église +et la Patrie. La pensée d'arriver par ce moyen aux honneurs ne lui +vint seulement pas à l'esprit. Et pourtant il aurait pu légitimement +aspirer aux premières places, car il était doué d'une intelligence +supérieure, d'une éloquence peu ordinaire, d'un extérieur agréable, +d'un caractère sympathique. Mais il avait remarqué que ceux qui +recherchent les grandes charges de l'État n'en font pas toujours, une +fois qu'ils les ont obtenues, un usage utile au pays; et craignant de +faire comme tant d'autres, il se contenta de son titre de simple +député au parlement fédéral. + +Son ami, Paul Leverdier, avec son aide, avait enfin réussi à fonder +un journal libre de toute attache de parti: la _Nouvelle-France_. + +Revenons maintenant à l'année 1945. + + + +Chapitre IV + + + Odi et projeci festivitates vestras: + et non capiam odorem coetuum vestrorum. + + Je hais vos fêtes et je les abhorre; + je ne puis souffrir vos assemblées. + + Amos V, 21. + + +Grand mouvement politique à Ottawa, capitale de la Confédération. La +Chambre des députés est convoquée en session extraordinaire. Le Sénat +est aboli depuis longtemps. Les députés, les journalistes, les +entrepreneurs des travaux publics, les solliciteurs de faveurs +ministérielles arrivent de toutes parts; il encombrent les hôtels, +ils envahissent les bureaux publics, les couloirs de la Chambre, les +clubs, les salons. Quel tourbillon d'affaires plus ou moins +inavouables et de plaisirs plus ou moins illicites! + +Les journées sont consacrées aux combinaisons, aux intrigues, aux +complots en petit comité, aux spéculation véreuses, aux achats et aux +ventes de votes et de consciences en conciliabule plus petit encore; +les nuits se passent en dîners et en bals. + +Un mois s'est écoulé depuis la rencontre de Lamirande et de +Montarval, dans la masure de la rue de l'Ancien-Chantier. + +La neige couvre le sol. Ce manteau, d'une blancheur éclatante, a +caché la boue, l'herbe desséchée et les feuilles mortes. La terre +tout à l'heure désolée, noire et souillée, est maintenant belle et +pure; elle resplendit et renvoie au ciel un reflet des clartés +qu'elle en reçoit. Belle neige! image de la miséricorde divine qui +couvre d'un vêtement immaculé les laideurs de l'âme pécheresse mais +repentante. Ce n'est plus l'innocence baptismale; ce n'est plus le +printemps avec ses tendres fleurs, ses doux gazouillements d'oiseaux, +ses murmures de mille ruisseaux, ses brises embaumées, ses +bruissements de feuilles, son encens exquis, sa musique suave comme +la prière de l'enfance. Non rien n'est comparable à la beauté +printanière ni à l'innocence de l'âme régénérée que le souffle du +péché n'a point ternie. Mais quand les ardeurs de l'été ont brûlé la +terre, quand les pluies et les tempêtes de l'automne l'ont couverte +de boue et jonchée des dépouilles de la forêt, la neige descend, +douce, blanche et pure; et la terre redevient belle aux yeux des +hommes. Ainsi, quand les passions ont ravagé l'âme, quand les crimes +et les vices l'ont défigurée, la grâce de Dieu descend sur elle et la +couvre d'un manteau, le manteau du pardon, qui réjouit la vue des +anges. Mais la terre souillée reçoit son manteau sans le solliciter; +l'âme coupable doit demander le sien à Celui qui ne méprise jamais un +coeur contrit et humilié. + +Lamirande et Leverdier se livraient à de telles réflexions, tout en +cheminant, par un magnifique clair de lune, vers la somptueuse +résidence de sir Henry Marwood, premier ministre de la Confédération. +Sir Henry demeurait dans le quartier fashionable d'Ottawa appelé +prosaïquement _Sandy Hill_. Le chef du cabinet donnait, ce soir-là, +une brillante réception, suivi d'un grand dîner politique. Lamirande +et Leverdier y avaient été invités, ils ne savaient trop pourquoi, et +ils se rendaient à l'invitation assez à contrecoeur. + +--Qu'est-ce que nous allons faire à ce fricot-là, dit Leverdier, +rompant tout à coup le silence. Nous allons y rencontrer un tas de +francs-maçons, des farceurs politiques, de brasseurs d'affaires +malpropres, et pas un de nos amis. Ce sera merveilleusement +assommant, mon cher...! Si nous n'y allions pas, après tout.... + +--Non, reprend son compagnon, faisons ce sacrifice. Je t'assure que +je n'y vais pas par goût. Ces dîners où l'on reste des heures à +table, où les mets sont apprêtés avec une recherche efféminée, où +l'on mange simplement pour manger, me paraissent inspirés beaucoup +plus par le démon de la gourmandise et de l'intempérance que par +l'ange de l'hospitalité. Cependant, en soi, ce n'est pas un mal +d'assister à un dîner politique, et nous avons besoin de nous mêler à +cette réunion. Nous dirons tout à l'heure, avant d'arriver, le _Sub +tuum_, afin d'obtenir la protection de Celle qui, aux noces de Cana, +sollicita un miracle pour l'avantage de banqueteurs. + +--L'idée est d'autant meilleure qu'aux dangers ordinaires des +banquets s'ajoute pour nous l'ennui d'une dure corvée. + +--C'est une corvée nécessaire, mon cher ami. Il nous faut absolument +savoir, dans la crise actuelle, ce que tous ces illustres gredins +pensent, disent et se proposent de faire. Nous avons besoin de le +savoir pour les combattre plus efficacement. + +--Mon cher Lamirande, je commence à croire que ton préservatif contre +les excès de table est le seul remède qui vaille quelque chose contre +le mal politique qui nous ronge. Tes discours et mes articles sont +magnifiques, je veux bien le croire, mais il faut avouer qu'ils n'ont +pas un succès éclatant. Si nous serrions nos discours et nos +articles, et si nous sortions nos chapelets! + +--Oui, sortons nos chapelets, prions davantage, mais luttons ferme en +même temps, luttons jusqu'au bout, luttons même contre tout espoir +humain. Quand nous aurons fait notre petit possible et que nous +l'aurons fait de notre mieux; quand nous aurons prié de toutes nos +forces, écrit de toutes nos forces, parlé de toutes nos forces, le +bon Dieu ne demandera pas davantage et fera le reste. + +--Tu parles d'or, mon cher député, répliqua le journaliste. Dieu +m'est témoin que je ne veux pas renoncer à la lutte. Je voulais dire +seulement que le succès sera accordé plutôt à nos prières qu'à nos +travaux. Du reste, le succès!--par succès j'entends le retour +pratique du monde au christianisme--viendra-t-il jamais? Je ne le +crois pas. Il me semble que ce superbe édifice qu'on nomme la +civilisation moderne, n'ayant pas pour base celui qui est l'unique +fondement, doit s'effondrer dans une barbarie pire que celle qui +détruisit l'orgueilleux empire romain... Je lutte parce qu'il faut +lutter, et non parce que j'ai quelque espoir de voir le moindre +succès en ce monde... Le grand succès sera dans la Vallée de +Josaphat. + +--Sans doute, répliqua Lamirande, il ne faut pas travailler +uniquement pour le succès en ce monde. Il faut accepter d'avance tous +les insuccès qu'il plaira à Dieu de nous envoyer. Mais il est permis +de lutter avec espoir de réussir, même ici-bas; il est permis de +souhaiter que Dieu daigne féconder nos efforts et exaucer nos +prières, non pas pour que nous en éprouvions une jouissance +personnelle, mais pour que notre pays soit sauvé de la ruine +universelle. Tout s'abîme dans la barbarie maçonnique, pire que celle +d'Attila et de Genséric, c'est vrai; mais qui nous dit que Dieu ne +voudra pas épargner ce petit coin du monde qui nous est si cher, ce +Canada français dont l'histoire est si belle, afin qu'il soit le +point de départ d'une nouvelle civilisation? Je ne puis m'empêcher de +l'espérer. + +--Est-ce que le succès ne gâterait pas le peu de mérite que nous +pouvons avoir? interrogea Leverdier. + +--Non. Il suffît, pour que le succès le plus éclatant ne gâte rien, +que nous soyons toujours soumis à la volonté de Dieu... Toutefois, la +réussite est dangereuse, je l'avoue. Sais-tu, mon cher Leverdier, +qu'il est beaucoup plus difficile, et sans doute plus méritoire, +d'accepter _chrétiennement_ le bonheur que l'adversité? + +--Je ne saisis pas bien ta pensée. _Explain_! comme vous dites au +Parlement! + +--Eh bien! le malheur, en nous faisant toucher du doigt l'inanité des +choses de ce monde, nous ramène naturellement à Dieu, à moins d'une +perversion absolue. Le bonheur, au contraire, nous porte à oublier +notre fin dernière. Dans la prospérité, dit Tertullien, l'âme arrête +ses regards au Capitole; mais dans l'adversité, elle les élève vers +le ciel, où elle sait que réside le vrai Dieu. Les heureux de ce +monde qui se tiennent unis à Dieu sont rares, sans doute, mais ils +doivent recevoir une récompense toute spéciale dans le ciel, car ils +passent par une épreuve particulièrement difficile. Être riche sans +être attaché à la richesse, c'est déjà un effort méritoire; mais être +entouré d'amis et de parents qui vous aiment et que vous aimez, +connaître les pures joies de la famille sans en goûter les amertumes, +jouir de la santé, voir ses projets réussir, être _heureux_, en un +mot, sur la terre, et cependant soupirer sans cesse après la céleste +Patrie, comme le chrétien doit le faire, n'est-ce pas là l'idéal, le +chef-d'oeuvre de la grâce? + +Quelques instants de silence suivirent cette effusion de Lamirande. +Les deux amis marchaient lentement, appuyés l'un sur l'autre. Leurs +pensées s'élevaient de plus en plus vers le ciel dans un magnifique +élan d'amour et de saint enthousiasme. + +Il y a des moments où la présence de notre âme se fait sentir en +dedans de nous d'une manière physique et matérielle, si j'ose +m'exprimer ainsi. Elle est là, aussi tangible que notre coeur de +chair. Elle cherche à s'échapper de sa prison. Elle monte toujours; +elle gonfle notre poitrine au point de causer une véritable douleur, +douleur délicieuse cependant. Il nous semble que quelque chose va se +briser en nous, qu'une partie de notre être va nous quitter pour se +lancer dans les espaces. Lutte mystérieuse et enivrante de l'âme +immortelle contre le corps qui la tient captive et enchaînée; lutte +que tous doivent éprouver quelquefois; lutte qui se produit +indépendamment de notre volonté! Qui n'a pas été ainsi bouleversé +tout à coup, soit dans un moment de ferveur; soit en entendant de la +belle musique, surtout les chants de l'Église; soit en présence de la +grande nature, des beautés du firmament, ou de quelque acte de +sublime dévouement chrétien? Ah! c'est notre âme qui entend la voix +de son Créateur et qui se lance instinctivement vers Lui! + +Lamirande et Leverdier étaient en proie, tous deux, à ces profondes +émotions, et ils marchaient en silence. + +--Nous voici, dit enfin Leverdier. C'est le moment de nous réfugier +en lieu sûr. Et les deux amis récitèrent ensemble à mi-voix, le _Sub +tuum_. + +--Rien ne nous presse, fait Lamirande, disons le _Salve Regina_ pour +demander la conversion d'un ami qui m'est bien cher. + +Puis ils sonnent à la porte d'une fastueuse maison dont les larges +fenêtres laissent échapper sur la neige des flots de lumière. + +--Qui est cet ami dont tu demandes la conversion? demande Leverdier +en attendant qu'on ouvre la porte. + +--C'est Georges Vaughan, l'un des députés de Toronto à la Chambre +fédérale. Nous allons le rencontrer ce soir, sans doute. C'est une +âme naturellement droite et belle; mais malheureusement il n'a pas la +foi. + +--Il croit au moins en Dieu? + +--Non, il ne semble croire en rien du tout en dehors et au-dessus de +cette vie. + +--C'est un monstre alors! + +--C'est un malheureux plutôt. Encore une fois, son âme est +naturellement belle. Prions pour que Dieu lui accorde le don +inestimable de la foi. + +À ce moment la porte s'ouvre. Un laquais les aide à se débarrasser de +leurs paletots; un autre les conduit au salon où sont déjà réunies +les sommités de la politique canadienne. L'immense pièce est inondée +d'une clarté douce et pénétrante produite par un appareil électrique +que dissimulent les riches lambris; une odeur enivrante remplit +l'atmosphère, tandis qu'un orchestre invisible fait entendre une +harmonie qu'on dirait lointaine. Des groupes discutent avec animation +les récents événements politiques. + +Sir Henry Marwood vient au-devant des nouveaux arrivés et leur fait +un accueil gracieux. Il accable Lamirande surtout de paroles +flatteuses. + +--Qu'est-ce que le vieux renard me veut? pensa Lamirande. Rien de +bon, c'est certain. Soyons sur nos gardes! + +C'était une figure remarquable que celle de sir Henry Marwood; une +figure remarquable par son irrégularité et sa laideur autant que par +un air extraordinairement intelligent et rusé. Ses petits yeux, que +faisait paraître encore plus petits un nez d'une grosseur +prodigieuse, pétillaient d'esprit; mais ils ne pouvaient pas +rencontrer le regard calme et lumineux du jeune député. + +--Mon cher Lamirande, dit sir Henry avec effusion, que je suis donc +content que vous soyez venu avec votre ami Leverdier. Voyant que vous +tardiez un peu, je craignais d'être privé du plaisir de votre +compagnie ce soir. Sans doute, vous ne pensez pas comme moi sur une +foule de questions, mais j'aime le talent et les convictions partout +où je les trouve. Tous deux vous pensez fortement et vous exprimez +vos pensées avec énergie et originalité. C'est assez pour que je vous +admire. + +--Le talent est sans doute admirable quand il est employé pour le +bien, dit Lamirande; mais doit-on l'admirer quand il se consacre au +mal? + +--Le talent, l'intelligence, cher monsieur, c'est toujours chose +digne d'admiration, parce que c'est un don de l'être Suprême, une +parcelle de l'âme universelle. + +--Dans l'intelligence humaine il faut, ce me semble, considérer deux +choses: l'oeuvre de Dieu qui est toujours belle et l'oeuvre de +l'homme, c'est-à-dire l'usage que l'homme fait de ses facultés. +Malheureusement, cette dernière oeuvre est souvent mauvaise et laide. + +--Voilà que vous vous lancez dans les régions de la haute +philosophie. Vous planez; mes pauvres vieilles ailes ne me permettent +pas de vous suivre. Je me contente de vous admirer. + +--Tous ces compliments cachent quelque piège, pensa Lamirande. Puis +tout haut: + +--Je crains que vous ne m'admiriez pas autant dans quelques jours +quand vous m'aurez entendu dire ma façon de penser sur votre +projet.... + +--Mais mon projet, vous ne le connaissez pas! Il vous plaira +peut-être, quoique vous soyez, d'ordinaire, assez difficile. + +--Je ne connais pas votre projet, il est vrai, mai je vous connais, +sir Henry, et votre projet ne peut manquer de vous ressembler. Or, +vous ne l'ignorez pas, vos idées et vos aspirations ne sont pas les +miennes. + +--Sans doute, sans doute; mais enfin vous direz ce que vous voudrez +de mon projet, vous ne m'empêcherez pas d'admirer votre talent. +D'ailleurs, j'aurai à vous parler d'autre chose que de la politique +tout à l'heure. + +À ce moment, le baron de Portal vint à passer. Sir Henry l'appela. + +--Monsieur le baron, permettez que je vous présente deux de nos +hommes politiques canadiens-français les plus distingués. M. +Lamirande est député et je vous assure qu'il ferait honneur à +n'importe quelle chambre, même à la Chambre française. Son ami, M. +Leverdier, journaliste, serait remarqué même à Paris. M. le baron de +Portal est arrivé tout récemment au Canada. Il voyage pour +s'instruire et désire particulièrement être mis au courant de nos +affaires politiques. Monsieur le journaliste est bien celui qui peut +rendre cet agréable service à monsieur le baron, n'est-ce-pas? + +Leverdier comprit sans peine que sir Henry voulait être seul avec +Lamirande. Il s'empressa donc d'accepter l'invitation, et entama la +conversation avec M. le baron de Portal. + +--Certainement, dit-il, si M. le baron le désire, je me ferai un +plaisir de l'initier à nos affaires politiques qui sont plutôt +intéressantes que belles. + +Et le journaliste lança à sir Henry un petit sourire malicieux. + +--Ah! le coquin, s'écria le premier ministre, en faisant un petit +geste, moitié amical, moitié menaçant, il ne me vantera pas, bien +sûr. N'importe, il a du talent, lui aussi, et j'admire le talent, +même quand il s'exerce contre moi! + +Et prenant Lamirande par le bras, il s'éloigna avec lui. + +Le baron de Portal et Leverdier allèrent s'asseoir sur une causeuse. +Leur entretien nous renseignera sur l'état politique du Canada en +l'an de grâce 1945. + +--Je m'intéresse beaucoup à votre pays, dit le baron, mais j'avoue +que vos affaires politiques m'intriguent quelque peu. Où en êtes-vous +à l'heure présente? Je sais vaguement que le Canada était naguère +colonie britannique et qu'il ne l'est plus. Expliquez-moi donc cela, +je vous en prie, monsieur le journaliste. + +--Volontiers, reprit Leverdier. La chose est bien simple. Depuis +quelques années, vous le savez comme moi, l'Angleterre, jadis si +fière, est tombée au rang des puissances de troisième ordre. À +l'extérieur, elle a perdu les Indes, ou à peu près. La Russie ne +tardera pas à s'emparer de ce qui lui reste de son empire oriental. +En Afrique, l'Allemagne lui arrache ses colonies, morceau par +morceau. L'Australie a secoué le joug impérial. L'Irlande vient de +reconquérir son entière indépendance. L'Écosse s'agite de nouveau; +et, à l'intérieur, les sociétés secrètes qu'elle a réchauffées et +proposées l'ont bouleversée et affaiblie. Elle avait encore le +Canada. Mais un beau matin, le gouvernement des États-Unis, ayant à +sa tête un président américanissime, et profitant d'une difficulté +diplomatique où l'Angleterre avait évidemment tort, s'est avisé de +poser, comme ultimatum, la rupture du lien colonial. Nous soupçonnons +fortement nos francs-maçons du Canada et ceux des États-Unis d'avoir +été au fond de cette affaire. Quoi qu'il en soit, l'Angleterre, +réduite à l'impuissance, dut se rendre à cet ultimatum. Il y a trois +mois à peine, elle donnait avis officiel au Canada que le ler mai +prochain le gouverneur-général serait rappelé et qu'il n'aurait pas +de remplaçant. + +--C'est-à-dire que vous voilà libres, fit le baron. + +--Oui, reprit le journaliste, nous voici libres. Mais qu'allons nous +faire de notre liberté? Le cadeau est quelque peu embarrassant. Très +certainement le cabinet de Washington avait une arrière-pensée en +nous faisant octroyer notre indépendance: c'est dans le dessein de +nous faire l'honneur de nous annexer de force, sous un prétexte +quelconque. Mais la Providence s'en mêle, et voilà tout à coup nos +entreprenants voisins en guerre avec l'Espagne à propos de l'île de +Cuba; tandis que du côté du Mexique il y a des nuages très noirs; +sans compter les grèves qui éclatent de plus en plus nombreuses, +prenant les proportions d'une guerre civile chronique. Plus moyen de +songer à s'annexer le Canada. Nous cherchons donc à nous constituer +en pays tout à fait autonome. + +--Cela doit être une tâche assez facile. + +--Malheureusement non. Trois voies s'ouvrent devant nous: le _statu +quo_, l'_union législative_ et la _séparation_. Un mot d'explication +sur chacune. Si nous adoptions ce que l'on appelle le _statu quo_, la +transition se ferait à peu près sans secousse. Nous resterions avec +notre constitution fédérative, notre gouvernement central et nos +administrations provinciales. Le gouverneurgénéral, au lieu d'être +nommé par l'Angleterre, serait élu par nous, voilà toute la +différence. Le parti conservateur, actuellement au pouvoir à Ottawa, +est favorable _au statu quo_. Ce parti se compose des _modérés_. Les +_modérés_, cela veut dire, en premier lieu, tous les gens en place, +avec leurs parents et amis, ainsi que ceux qui ont l'espoir de se +placer, avec leurs parents et leurs amis; ensuite, les entrepreneurs +et les fournisseurs publics avec tous ceux qui les touchent de près +ou de loin; enfin, les personnes qui n'ont pas assez d'énergie et +d'esprit d'indépendance pour vouloir autre chose que ce que veulent +les journaux qu'ils lisent et les chefs politiques qu'ils suivent. + +--Le parti du _statu quo_ doit être formidable par le nombre! Je me +demande s'il reste quelque chose pour les deux autres partis. + +--Dans toutes les provinces il y a des partisans de l'union +législative. Ce sont principalement les radicaux les plus avancés, +les francs-maçons notoires, les ennemis déclarés de l'Église et de +l'élément canadien-français. Dans la province de Québec ce groupe est +très actif. À sa tête est un journaliste nommé Ducoudray, directeur +de la _Libre-Pensée_, de Montréal. Il va sans dire que les unionistes +cachent leur jeu, autant que possible. Ils demandent _l'union +législative_ ostensiblement pour obtenir plus d'économie dans +l'administration des affaires publiques. Mais ce n'est un secret pour +personne que leur véritable but est l'anéantissement de la religion +catholique. Pour atteindre la religion, ils sont prêt à sacrifier +l'élément français, principal appui de l'Église en ce pays. + +--Voilà un parti que ne se recommande guère aux honnêtes gens! J'ai +hâte de vous entendre parler du troisième. + +--Le troisième groupe est celui des _séparatistes_. M. Lamirande, que +vous avez vu tout à l'heure, en est le chef, et votre humble +serviteur en fait partie. Nous trouvons que le moment est favorable +pour ériger le Canada français en État séparé et indépendant. Notre +position géographique, nos ressources naturelles, l'homogénéité de +notre population nous permettent d'aspirer à ce rang parmi les +nations de la terre. La Confédération actuelle offre peut-être +quelques avantages matériels; mais au point de vue religieux et +national elle est remplie de dangers pour nous; car les sectes ne +manqueront pas de la faire dégénérer en union législative, moins le +nom. D'ailleurs, les principaux avantages matériels qui découlent de +la Confédération pourraient s'obtenir également par une simple union +postale et douanière. Notre projet, dans la province de Québec, a +l'appui des catholiques militants non aveuglés par l'esprit de parti. +Le clergé, généralement, le favorise, bien qu'il n'ose dire tout haut +ce qu'il pense, car depuis longtemps le prêtre, chez nous, n'a pas le +droit de sortir de la sacristie. Dans les autres provinces cette idée +de séparation paisible a fait du chemin. Il y a un groupe assez +nombreux qui est très hostile à l'union législative et qui +préférerait la séparation au projet des radicaux. Ce groupe se +compose des catholiques de langue anglaise et d'un certain nombre de +protestants non fanatisés. Il a pour cri de ralliement: Pas +d'Irlande, pas de Pologne en Amérique! Il ne veut pas que le Canada +français soit contraint de faire partie d'une union qui serait pour +lui un long et cruel martyre. Le chef parlementaire de ce parti est +M. Lawrence Houghton, protestant, mais homme intègre, honorable et +rempli de respect pour l'Église, de sympathie pour l'élément +français. Voilà, monsieur le baron, un aperçu de la situation +politique du Canada en ce moment. J'espère que je me suis exprimé +avec assez de clarté? + +--Votre récit m'a vivement intéressé, cher monsieur, et je vous en +remercie. Je suis séparatiste, moi aussi, je vous l'assure, et je ne +conçois pas qu'un Français catholique puisse être autre chose, sans +trahir sa religion et sa nationalité. Mais, dites-moi, le parlement +d'Ottawa est-il actuellement réuni pour régler cette question? + +--Oui, monsieur le baron. Le gouvernement fédéral, dont notre hôte +est le très habile et très rusé chef, a réussi à faire voter pour +toutes les législatures des "résolutions" qui autorisent le parlement +d'Ottawa à régler définitivement la question de notre avenir +politique et national. Nous avons combattu ce projet devant la +législature de Québec, voulant réserver aux provinces au moins le +droit de veto; mais ç'a été en vain: l'esprit de parti, l'intrigue et +la corruption l'ont emporté sur nous. Nous voici donc à Ottawa pour +tenter un dernier et suprême effort, sans grand espoir de succès, +toutefois. + +--Quelle sera, pensez-vous, l'issue de la lutte? + +--Sous prétexte d'améliorer la constitution actuelle, Sir Henry va +déposer, ces jours-ci, le projet d'une nouvelle loi organique. Ce +sera, j'ai tout lieu de le croire, une véritable union législative +déguisée sous le nom de confédération. On prétendra maintenir les +grandes lignes du _statu quo_; en réalité, ce sera l'étranglement de +l'Église et du Canada français. Entre nous, Sir Henry est franc-maçon +de haute marque, c'est-à-dire profondément hostile à l'Église. S'il +ne propose pas ouvertement l'union législative, c'est qu'il craint un +échec, voilà tout. + +--Vous le soupçonnez de jouer double jeu? + +--Certainement, et ce n'est pas un jugement téméraire, je vous +l'assure. S'il a invité Lamirande et moi, c'est dans quelque dessein +perfide. + +--Pourvu qu'il ne vous compromette pas! Le voilà en tête-à-tête avec +votre ami. + +--Ne craignez pas pour Lamirande, il est solide comme le roc et assez +intelligent pour ne pas se laisser prendre par Sir Henry. Nous nous +sommes rendus à son invitation exprès pour connaître un peu les +pièges qu'il tend et les intrigues qu'il veut nouer. + +Pendant ce colloque entre le journaliste et le baron, Sir Henry +Marwood avait conduit Lamirande un peu à l'écart. Il le tenait +toujours affectueusement par le bras. + +--Mon cher monsieur Lamirande, dit le vieux diplomate de sa voix la +plus câline, il y a longtemps que je désire m'entretenir +familièrement, à coeur ouvert, avec vous. Vous m'avez souvent +combattu, mais je me suis toujours vivement intéressé à vous. Vous +êtes un jeune homme de talent et d'avenir. Je vous considère comme le +véritable représentant de votre race. Votre race, quoi que vous en +pensiez, je ne lui veux que du bien. Je désire l'honorer en votre +personne. + +--Vous êtes bien trop flatteur, répondit froidement Lamirande qui +entrevoyait déjà où son interlocuteur voulait en venir. + +Il me croit capable de me vendre, pensa le député. Hélas! il a vu +tant des nôtres se livrer à lui pour un peu d'or ou quelques +misérables honneurs. + +Son premier mouvement fut de repousser avec indignation l'offre que +Sir Henry n'avait pas encore clairement formulée. Mais il se ravisa. +Ne brusquons rien, se dit-il; par les efforts qu'il fera pour se +débarrasser de moi, je pourrai juger de la noirceur du projet qu'il +nous prépare. + +Lamirande gardant le silence, Sir Henry continua: + +--Je sais que votre ambition n'est pas personnelle, que vous ne +désirez rien pour vous-même, que votre unique passion est de rendre +service à votre pays, à vos compatriotes. J'admire ce noble +désintéressement. Vous êtes député, non par goût, mais par devoir, +n'est-ce pas? et si une autre position, où vous pourriez rendre +encore plus de services aux vôtres, vous était offerte, vous +l'accepteriez, n'est-il pas vrai? + +--Sans doute, répondit Lamirande, je ne suis pas député par goût, +mais je ne vois guère d'autre poste où je pourrais, en ce moment, +être de quelque utilité réelle à mes compatriotes. + +--J'en vois un, moi, et je vous l'offre; c'est celui de consul +général du Canada, du futur Canada libre, à Paris ou à Washington, à +votre choix! + +Pour que le vieux scélérat m'offre un tel prix se dit Lamirande en +lui-même, il faut qu'il ait grand besoin de m'éloigner du pays. Son +projet doit être diabolique! Après un moment de silence, il jeta sur +Sir Henry un regard qui força le tentateur à baisser les yeux. + +--Certes, dit-il, votre offre est magnifique, trop belle; elle est +même suspecte. Je vous prie de croire que mon poste, pour le moment, +est ici, et ici je resterai. + +--Mais vous n'y pensez pas! Quel bien vous pourriez faire à Paris, en +établissant des relations plus intimes entre la France et le Canada; +ou à Washington, en travaillant à l'avancement de ceux de vos +compatriotes qui sont encore là-bas. + +--Je pourrais peut-être y faire un peu de bien, mais mon devoir est +de rester ici et de travailler à vous empêcher de faire du mal. Du +reste, pourquoi m'offrez-vous cette position maintenant? Pourquoi +n'avez-vous pas attendu le règlement de notre avenir national? +Croyez-vous, Sir Henry Marwood, que je ne lis pas jusqu'au fond de +votre âme? + +La voix de Lamirande vibrait d'émotion. Sir Henry ne pouvait pas +regarder le jeune député en face. Le vieil intrigant, qui avait mené +à bonne fin cent affaires de ce genre, se sentait dominé, écrasé. +Toutefois, changeant de ton, il fît un dernier effort, un coup +d'audace. + +--Très bien! dit-il, d'une voix devenue subitement dure et cassante. +Jouons cartes sur table. Mon projet ne vous conviendra pas, j'en suis +convaincu. Vous le combattez; mais vous le savez aussi bien que moi, +tout ce que vous pourrez faire n'empêchera pas mon projet d'être +accepté par la Chambre. Dès lors, pourquoi rejeter un poste où vous +pourriez être utile à vos amis, à votre race? Vous allez les priver, +par simple entêtement, pour le simple plaisir de me faire la guerre, +d'avantages très considérables. Est-ce juste. Est-ce patriotique? + +--Mais si vous ne redoutez rien de mon opposition, pourquoi tant +d'efforts pour obtenir mon silence? Et si c'est par sympathie pour +notre race que vous agissez, pourquoi exiger que j'achète cette +position au prix d'une infâme trahison? Sir Henry, je suis chez vous +et je ne vous dirai pas les paroles que vous méritez d'entendre. Mais +vous comprendrez sans peine qu'après ce qui vient de se passer je ne +puis rester davantage sous votre toit ni m'asseoir à votre table. +J'ai bien l'honneur de vous saluer. + +Puis il s'éloigna avec dignité, laissant le premier ministre tout +abasourdi. Dans sa longue expérience des hommes et des choses, sir +Henry n'avait jamais rien vu de semblable. + +--Après tout, je l'admire, murmura-t-il. Et cette fois il était +sincère en le disant. + +Lamirande se dirigea vers l'endroit du salon où Leverdier causait +encore avec le baron de Portal. + +--Bien fâché, mon cher, dit-il, d'interrompre ton entretien avec M. +le baron, mais il faut que je m'en aille et tu voudras sans doute +partir avec moi. + +Leverdier saisit la situation, et, s'excusant auprès du baron, il +alla rejoindre son ami. + +--Il a voulu t'acheter, sans doute, et tu l'as planté là! très bien! +Mais faut-il absolument que nous nous en allions tout de suite? Je +voudrais bien savoir un peu ce qui se brasse. + +--J'en sais assez! Allons-nous en! Je te raconterai cela tout à +l'heure. Allons-nous en au plus tôt. Ce n'est pas un endroit pour des +chrétiens ici. L'atmosphère est toute remplie, tout épaisse de +démons. On les voit presque. Viens-t'en! + +Leverdier n'hésitait plus. En se dirigeant vers la porte du salon les +deux amis rencontrèrent un jeune Anglais à la figure ouverte et +agréable. + +--Mon cher Vaughan, s'écria Lamirande, que je suis content de te +rencontrer! Je te présente mon ami Leverdier, mon bras droit; ou +plutôt je devrais dire que c'est moi qui suis son bras droit; car il +est journaliste, c'est-à-dire faiseur et défaiseur de députés. Toi, +mets ton paletot et viens nous accompagner jusqu'à la rue Rideau. Tu +reviendras ensuite à temps pour le dîner. + +--Vous ne dînez donc pas ici? demanda Vaughan surpris. Qu'est-ce que +cela signifie? + +--Viens, et nous causerons de cela au clair de la lune. + +Tout en cheminant du côté de l'hôtel du parlement, Lamirande raconta +à ses amis ce qui venait de se passer entre le premier ministre et +lui. Puis s'adressant à Vaughan: + +--Comment trouves-tu le procédé de ton respectable chef? + +--D'abord, répliqua le jeune Anglais, il n'est pas mon chef. J'ai des +idées politiques qui me guident, mais des chefs politiques qui me +mènent, je n'en ai pas. Du reste, tu sais jusqu'à quel point +j'abhorre ces abominables manigances qu'on appelle la diplomatie. +Tout cela est honteux et indigne de la nature humaine. + +--Pourtant, mon pauvre ami, la nature humaine devient l'esclave de +ces manigances du moment que la religion cesse de la soutenir et de +la fortifier. + +--Sans vouloir me vanter, je puis dire que le seul respect de ma +dignité humaine me protège contre ces bassesses. + +--Tu n'as pas fini de vivre. Attends l'avenir avant de te prononcer +définitivement. Tu n'as peut-être pas encore rencontré une tentation +sérieuse sur ta route. Pour moi, je suis convaincu que, tôt ou tard, +tu te jetteras, soit dans les bras de l'Église, soit dans quelque +abîme effroyable. Car le sentiment de sa dignité, sans la grâce +divine, ne saurait soutenir l'homme et le prémunir contre les chutes +jusqu'au bout de sa carrière. Mais parlons politique... Tu n'as pas +de chef, dis-tu; tu renies sir Henry et ses procédés; tu partages +toutefois ses idées, tu soutiens ses projets, librement et +honnêtement, soit; mais ces idées et ces projets, sir Henry ne les +fait prévaloir que grâce à _ces abominables manigances_ que tu +condamnés avec tant de chaleur. Cela ne te fait-il pas douter un peu +de la bonté de ces idées et de ces projets? N'est-il pas raisonnable +de dire que ce qui est vraiment bon n'a pas besoin, pour réussir, de +ces moyens ignobles? + +--Je condamne ces moyens et je ne voudrais jamais les employer +moi-même; mais je reconnais qu'il est difficile d'obtenir un succès +quelconque dans le monde politique sans y avoir recours, à cause de +l'esprit de vénalité qui règne partout. + +--Et la fameuse dignité humaine, qu'en fais-tu? + +--Si tout le monde avait le sentiment de cette dignité, elle +suffirait; mais tout le monde ne l'a pas. + +--Pourquoi tout le monde ne respecte-t-il pas cette dignité humaine, +puisque ce sentiment est purement naturel? Pourquoi tous les hommes +ne sont-ils pas honnêtes? + +--Le sais-je, moi! Pourquoi tous les hommes n'ont-ils pas la beauté +physique? Pourquoi y a-t-il des infirmes, des bossus, des +sourds-muets, des borgnes, des aveugles? + +--D'un autre côté, il y a trop d'ordre, trop d'harmonie dans le monde +visible pour qu'un homme raisonnable puisse parler du _hasard_. +Admets donc un Dieu Créateur de toutes choses; une divine Providence +qui surveille et gouverne toutes choses; une vie future où chacun +sera récompensé selon ses oeuvres; une chute originelle qui a +gravement affaibli et vicié la nature humaine; un Dieu Sauveur qui a +racheté l'homme déchu et lui a donné les moyens de reconquérir +l'héritage céleste; admets ces vérités et tu pourras résoudre tous +les redoutables problèmes que nous offre l'humanité. + +--J'admets volontiers que ton système est d'une logique rigoureuse: +tout s'y tient et s'enchaîne. S'il y a quelque chose de vrai en fait +de religion, c'est la doctrine catholique. Mais... nous parlerons de +cela plus tard. Maintenant, au revoir. Il faut que je m'en retourne. + +Les trois compagnons se séparent. Vaughan retourne chez sir Henry, +tandis que Lamirande et Leverdier regagnent leur hôtel. + +--Tu avais bien raison, dit Leverdier; c'est un grand malheureux +plutôt qu'un monstre. Si nous pouvions apprendre aux hommes à croire +comme nous leur apprenons à lire! + +--La foi est un don gratuit que Dieu accorde à qui il veut. +Remercions-le de ce qu'il a daigné nous faire ce don inestimable, +tandis que tant d'autres, qui en auraient fait peut-être un meilleur +usage que nous, ne l'ont pas reçu. Prions surtout pour ceux qui n'ont +pas la foi. Ils sont comme les paralytiques dont parle l'Évangile qui +ne pouvaient pas se porter d'eux-mêmes à la rencontre du Sauveur pour +être guéris: il leur fallait le secours de voisins charitables. Les +autres malades qui représentent les pécheurs qui ont la foi, +pouvaient se rendre sans aide aux pieds du Christ. Si grandes que +fussent leurs infirmités, si horribles que fussent leurs plaies, ils +étaient moins à plaindre que les paralytiques, puisqu'ils pouvaient +se placer sans aide sur le chemin de l'Homme-Dieu et crier: Jésus, +Fils de David, ayez pitié de nous! Imitons les âmes charitables de la +Judée qui transportaient les perclus aux bords des chemins où Jésus +devait passer. Portons les perclus spirituels, ceux qui n'ont pas la +foi, portons-les par nos prières et nos bonnes oeuvres au-devant du +divin Maître afin qu'il les guérisse! + +Pendant que les deux croyants s'entretenaient ainsi en regagnant leur +appartement, Vaughan s'en allait lentement du côté opposé. Il était +pensif. Les paroles de Lamirande l'avaient étrangement bouleversé. Un +malaise vague, indéfinissable, comme le pressentiment d'un malheur, +l'oppressait. Des aspirations confuses, qu'il ne pouvait pas +analyser, agitaient son âme. + +George Vaughan avait rencontré Lamirande plusieurs années auparavant +dans un voyage à Québec. Dès les premières paroles échangées il +s'était établi entre eux une vive sympathie. Tous deux possédaient un +caractère franc, loyal, ouvert; tous deux éprouvaient de l'attrait +pour la vraie politique et une invincible répulsion pour cette +politique de contrebande dont la base est la corruption et dont le +principal moyen d'action est l'intrigue. Mais là se bornaient la +ressemblance entre eux. Autant le Canadien français était croyant, +autant le jeune Anglais était sceptique. + +Plus tard, s'étant retrouvés à Ottawa, la sympathie des premiers +jours se changea en une véritable et sincère amitié. Vaughan ne se +demandait guère d'où lui venait cette singulière affection pour +Lamirande; ou plutôt il l'attribuait à une grande similitude de goûts +et de caractère. Lamirande, plus clairvoyant, était convaincu que le +courant mystérieux qu'il avait senti s'établir entre cet étranger et +lui dès leur première rencontre ne pouvait s'expliquer par une cause +naturelle. Croyant fermement au surnaturel, il s'était dit que cette +amitié était l'oeuvre de l'ange gardien de Vaughan; que cet esprit +céleste avait choisi ce moyen pour conduire au salut l'âme confiée à +ses soins. + +Vaughan, avons-nous dit, était sceptique. Ce poison de l'incrédulité, +il se l'était inoculé, dès son enfance, dans les écoles publiques de +sa province. Devenu jeune homme il avait passé plusieurs années à +Londres et à Paris, et la vie qu'il y mena, sans être une vie de +débauche, n'était pas faite pour le rendre croyant. Mais s'il était +sceptique, il n'était pas athée militant. Il ne niait pas l'existence +d'un Dieu Créateur. Il lui semblait même qu'il devait y avoir un +Principe universel quelconque. À la rigueur, il pouvait passer pour +déiste. À ceux qui lui parlaient du monde surnaturel il répondait +invariablement: "Je ne nie rien et je n'affirme rien". + +Cependant, après s'être lié avec Lamirande, il avait étudié la +religion catholique; et à l'époque où nous le voyons il la +connaissait mieux que bien des catholiques. Il répétait souvent, +comme nous l'avons entendu dire ce soir, que s'il y avait quelque +chose de vrai en fait de surnaturel, c'était la doctrine de l'Église. +Mais s'il avait la science que l'homme peut acquérir par ses forces +naturelles, il n'avait pas la foi que Dieu seul communique à l'âme +par la grâce. Ses entretiens avec Lamirande sur la religion le +troublaient toujours; néanmoins, il n'aurait pas voulu y renoncer +pour la plus belle fortune du monde, car tout incroyant qu'il était, +la foi de son ami le fascinait. Ce soir, il est plus tourmenté qu'à +l'ordinaire. "Ah! se dit-il avec un soupir, en rentrant chez sir +Henry, si je pouvais croire comme Lamirande!" C'est la première fois +que son coeur, rempli jusqu'ici de sentiments vagues, émet un voeu +aussi nettement formulé. + +Les convives se mettent à table, et bientôt Vaughan, entraîné par le +tourbillon de la conversation, oublie son trouble de tout à l'heure. +Il est devenu, encore une fois, l'homme du monde affable, correct, +spirituel mais sceptique. + +Au dîner, Vaughan se trouve placé à côté de M. Aristide Montarval, +député de la ville de Québec. Une élection partielle avait eu lieu au +commencement de décembre, par suite de la démission inexpliquée du +député siégeant; et Montarval qui, jusque-là, ne s'était guère mêlé +de politique et qui passait pour un radical avancé, s'était tout à +coup présenté comme conservateur contre un autre conservateur de +vieille date. À la surprise générale, sir Henry l'avait accepté, lui +nouveau converti, comme candidat ministériel, de préférence à son +concurrent. Ce titre de candidat ministériel, joint à l'appui des +radicaux qui ne semblaient pas trop froissés de le voir se présenter +comme conservateur, lui avait valu un éclatant triomphe qui ne laissa +pas d'intriguer le monde politique. Cette élection, sur laquelle il +plane un certain mystère, est l'un des sujets de conversation à la +table de sir Henry. Montarval est très riche, et s'est déjà distingué +comme orateur. C'est une belle acquisition pour le parti +conservateur, se dit-on de toutes parts; car il est bien connu que le +nouveau député, sans prendre une part ostensible aux affaires +politiques, avait toujours professé et propagé les idées avancées. +Sir Vincent Jolibois, le principal représentant de l'élément français +dans le cabinet, avait même manifesté timidement des scrupules de +reconnaître l'orthodoxie ministérielle et conservatrice de cette +candidature. Il s'en était ouvert à son collègue et chef, sir Henry +Marwood. Celui-ci l'avait rassuré en disant que Montarval avait un +talent remarquable et que le talent est toujours digne d'admiration. +Sir Vincent s'était rendu à ce raisonnement sans réplique. +D'ailleurs, avait-il dit à un ami qui, lui aussi, avait des craintes +au sujet de cette candidature néo-conservatrice, il faut maintenir la +discipline dans les rangs du parti, et du moment que notre chef est +satisfait nous devons l'être également. De même qu'il ne faut pas +être plus catholique que le pape, de même aussi il ne faut pas être +plus conservateur que le chef du parti. + +C'est ainsi que le radical Montarval était devenu conservateur. La +_Nouvelle-France_ ayant hasardé une simple observation sur la facilité +avec laquelle le parti conservateur absorbait et s'assimilait les +aliments les plus indigestes, il y eut dans la presse un tollé +général contre Leverdier. Pendant quinze jours on le traita, dans les +deux langues, de grossier, de malappris, d'hypocrite, de jaloux, +d'ambitieux, etc. Même la _Libre-Pensée_, qui avait abîmé Montarval +pour s'être fait réactionnaire, fournit sa bonne part à ce concert +malsonnant d'imprécations. + +Vaughan lia conversation avec son voisin; et comme on parle +volontiers de ceux qu'on aime, il voulut entretenir le nouveau député +de leur collègue absent, Lamirande. À la mention de ce nom, il +remarqua dans les yeux de Montarval une telle expression de haine +qu'il se sentit glacé. + +--Décidément, se dit-il en lui-même, notre nouveau collègue n'est pas +un homme sympathique! Quelle différence entre Lamirande et lui! +Lamirande attire, celui-ci repousse. Les deux pôles d'un aimant, +quoi! Est-ce magnétisme animal? Est-ce autre chose? + +Le festin se prolongea jusqu'à une heure avancée et se termina sans +incident remarquable. + + + +Chapitre V + + + Noli diligere somnum, ne te egestas opprimat. + + N'aimez point le sommeil, de peur que la pauvreté ne vous accable. + + Prov. XX, 13. + + +Rendus à leur modeste appartement, rue Wellington, Lamirande et +Leverdier se mirent à discuter sérieusement la situation politique. + +--Elle est très grave, dit Lamirande, car je suis convaincu que sir +Henry Marwood médite quelque coup de Jarnac plus perfide qu'à +l'ordinaire. Mais que faire? + +--Pour moi, dit Leverdier, je vais écrire sur le champ un article qui +fera un peu d'émoi dans le camp ministériel, j'en réponds. + +--C'est très bien; et pendant que tu seras ainsi occupé je vais +brocher quelques lettres pour mettre nos amis au courant de la +situation. + +Député et journaliste se mirent à la besogne de bon coeur. Voici +l'article qu'écrivit Leverdier et qu'il intitula: + +DORMEZ EN PAIX! + +"La semaine prochaine, sir Henry Marwood soumettra aux Communes son +projet pour régler définitivement le sort politique du Canada. + +"Pour nous, Canadiens français, il s'agit de notre avenir national. +Tout ce que nous avons de plus cher et de plus sacré est en jeu: +notre religion, notre langue, nos institutions, nos lois, notre +autonomie. + +"Existerons-nous comme peuple demain? Voilà le problème redoutable +qui se dresse devant nous. + +"La presse ministérielle et soi-disant conservatrice répand sur le +pays les flots de son optimiste somnifère. Dormez, dit-elle, aux +habitants de la province de Québec, donnez en paix, dormez sur toutes +vos oreilles, car sir Henry est premier ministre et sir Vincent est +son très humble serviteur. + +"Quelle inquiétude pouvez-vous avoir? Sir Henry est franc-maçon, +c'est vrai, mais il respecte l'Église, il raffole de notre langue +qu'il parle couramment, il admire nos institutions. Il était jadis +partisan déclaré de l'union législative, mais aujourd'hui il +verserait son sang pour le maintien du _statu quo._ L'autonomie des +provinces n'a pas d'ami plus sincère que ce centralisateur converti. +Qu'on dorme en paix, puisque ce gardien né de nos droits veille. + +"Des esprits chagrins, disait l'autre jour le _Mercure_, organe en +chef des ministres dans la province de Québec, des esprits chagrins +cherchent à créer du malaise parmi nos populations en soulevant des +préjugés contre nos hommes publics, contre les chefs conservateurs +qui ont reçu de Dieu la mission de conduire notre pays dans les voies +du progrès moral et matériel. + +"Méchants esprits chagrins, dormez donc plutôt! + +"De quel droit, esprits chagrin, rappelez-vous sans cesse que le chef +du cabinet est affilié à la secte maçonnique; que sir Vincent, +collègue de sir Henry, a jadis, voté pour l'école neutre et +obligatoire; que M. Vilbrèque, autre collègue de sir Henry, dans un +accès d'anglomanie, a déploré, un jour, les dépenses excessives que +l'usage de la langue française occasionne; que M. Dutendre, troisième +collègue français de sir Henry, a déclaré que les législatures +provinciales ne sont, après tout, que de grands conseils municipaux. +Ce sont là des _préjugés_ que vous soulevez très indignement contre +de braves gens qui distribuent le _patronage_, les _impressions_ et les +_subventions_ d'une façon tout à fait orthodoxe. Sir Vincent n'a-t-il +pas dit, l'été dernier, dans son grand discours-programme, qu'un +"pays où le _patronage_ est distribué d'une manière judicieuse et +équitable est un pays bien gouverné, c'est-à-dire heureux." + +"Pourquoi doutez-vous, esprits chagrins? + +"Il s'agit d'élaborer un projet de constitution qui sauvegarde les +droits de l'Église, les droits des parents sur l'éducation de leurs +enfants, les droits de l'élément français, l'autonomie provinciale; +donc confions, en toute sûreté, la réalisation de ce projet à des +francs-maçons, à des partisans de l'État enseignant, à des ennemis de +notre langue et de nos institutions provinciales. La discipline de +parti le veut ainsi. Or il n'y a que les "esprits chagrins" qui +préfèrent la logique à la discipline de parti. + +"Douter de l'efficacité du _patronage_ bien distribué, c'est un +crime; s'insurger contre la discipline de parti au profit de la +logique, c'est un acte de folie. + +"Donc, habitants de la province de Québec, dormez en paix, car sir +Henry et ses brillants collègues veillent sur nous." + + * * * * * + +Leverdier donna lecture à Lamirande de ces quelques lignes. + +--Ce n'est pas un article extraordinaire, dit le journaliste, mais il +fera hurler la presse ministérielle, et en hurlant, elle se +compromettra. Que pouvons-nous faire davantage pour le moment? Nous +sentons bien, toi et moi, qu'il se trame ici quelque noir complot. +Mais nous ne saurions faire partager nos convictions au public. +Raconter ta conversation avec Sir Henry, c'est nous exposer à un +démenti catégorique de sa part, car ce n'est pas un mensonge qui +ferait reculer le vieux scélérat. D'ailleurs, nos propres gens sont +tellement entichés de lui qu'ils regarderaient cette tentative de +corruption comme un acte très gracieux. Voyez! diraient-ils cet +excellent sir Henry a voulu honorer notre race, et cet entêté de +Lamirande l'a grossièrement insulté Nous sommes bien malades! + +--En effet, l'avenir est très sombre, répliqua Lamirande; mais ne +perdons pas espoir même quand tout sera désespéré. N'oublions pas que +Lazarre était enseveli et sentait déjà mauvais lorsque le Seigneur +l'a ressuscité! + + + +Chapitre VI + + + Et ambulant per vias tenebrosas. + + Ils marchent par des voies ténébreuses. + + Prov. II, 13. + + +Deux jours après la réception et le banquet chez sir Henry, les +journaux de la capitale annoncèrent que le premier ministre était +tellement indisposé qu'il ne ,pouvaient ni assister aux séances de la +Chambre ni recevoir des visiteurs. La vérité vraie, c'est qu'il avait +quitté Ottawa le lendemain du dîner et s'était rendu secrètement à +Kingston où il gardait le plus strict incognito. + +Vers neuf heures du soir, il sortit de l'hôtel où il était descendu +et se rendit à une maison isolée d'un des faubourgs de la ville. Il +frappa d'une manière toute particulière. Quelqu'un à l'intérieur lui +pose des questions auxquelles il répond; puis la porte S'ouvre, et +sir Henry se trouve dans le lieu de réunion du Suprême Conseil de la +Ligue du Progrès. Ce Suprême Conseil se compose de deux délégués de +chaque Conseil Central. Celui qui préside est le même que nous avons +vu diriger le Conseil Provincial de Québec. L'un des représentants +du Conseil Central de Montréal est Ducoudray, rédacteur de la +_Libre-Pensée_, que nous avons aussi vu figurer à la vieille capitale. + +À peine sir Henry est-il arrivé que la séance s'ouvre par une +horrible prière à Satan que le président récite en se tournant vers +un immense triangle placé au fond de la salle. Devant ce triangle, +dont la principale pointe est en bas, emblème de Lucifer, de l'encens +brûle sur un autel. + +--Mes frères, dit le président, nous voici au complet. Je vous +félicite de votre exactitude à vous rendre aux séances du Suprême +Conseil. Aussi, grâce au zèle que vous déployez dans vos travaux, +pouvons-nous envisager l'avenir avec confiance. Lors de notre +dernière réunions, j'avais l'honneur de vous communiquer +officiellement la nouvelle que nos efforts avaient pleinement réussi; +qu'avec le concours intelligent de nos frères en Angleterre et aux +États-Unis, le lien colonial était rompu. C'était le premier pas dans +la bonne voie. Mais ce n'était qu'un premier pas. Vous le savez, +notre dessein était de faire entrer immédiatement le Canada dans +l'union américaine. Malheureusement, les graves événements que vous +connaissez, nous ont forcés à ajourner indéfiniment la réalisation de +ce projet. Il a fallu adopter un autre but politique. Le comité +exécutif a estimé que, vu l'impossibilité d'incorporer le Canada aux +États-Unis, c'était l'union législative de toutes les provinces qui +nous offrait le meilleur moyen d'extirper radicalement du sol +canadien l'infâme superstition qui empêche notre peuple de marcher +dans les sentiers du véritable progrès. Cette décision a été ratifiée +par le Suprême Conseil à sa dernière réunion. Le comité exécutif a +donc exercé l'influence dont notre ordre dispose sur les législatures +provinciales pour les amener toutes à remettre au parlement fédéral +le règlement définitif de la question de notre avenir politique. +Aujourd'hui, j'ai l'honneur de vous annoncer officiellement que cette +partie de notre programme est exécutée. Le frère Marwood, à ma +demande, a aussitôt convoqué le parlement fédéral. Nous avons +maintenant à délibérer sur ce qu'il convient de faire à Ottawa. Que +vous en semble-t-il? La parole est aux frères qui ont quelques +observations à faire, quelque projet à soumettre à ce Suprême +Conseil? + +Après un instant de silence. + +--Le frère président, fit un affilié, a sans doute quelque +proposition à nous soumettre ', nous l'écoutons. + +--En effet, j'ai un projet à soumettre au Conseil mais je voudrais, +auparavant, entendre les observations que mes frères peuvent avoir à +faire sur la situation. + +--Nous pourrions mieux délibérer, dit le même affilié, si le frère +président voulait bien nous faire connaître d'abord son projet. Il +est bien rare que le Conseil ait à modifier les plans de son chef. + +--En bien! reprend le président, voici comment j'envisage la +situation. Nous ne saurions réussir à faire accepter l'union +législative en la proposant ouvertement au parlement. Les députés +canadiens-français, les députés catholiques des autres provinces et +le groupe Houghton n'en voudront jamais. Il faut donc que le projet +gouvernemental soit assez habilement conçu et rédigé pour établir +effectivement l'union législative tout en conservant les apparences +et le nom d'une confédération. Il faut que nous nous contentions +aujourd'hui de déposer les germes de l'union; plus tard, et peu à +peu, nous développerons notre oeuvre jusqu'à son entier +épanouissement. Il faut que dans chaque garantie accordée aux +provinces il y ait un mot, une phrase équivoque que nous puissions, +en temps opportun, interpréter en faveur du pouvoir central. Voici un +projet de constitution que j'ai préparé, avec l'aide du comité +exécutif, et que je soumets à la considération du Suprême Conseil. Le +frère secrétaire voudra bien en donner lecture. + +Le frère secrétaire, qui n'est autre que le frère Ducoudray, lit le +document qui est un véritable chef-d'oeuvre d'habileté infernale. Pas +un article sans piège dissimulé avec un art surhumain; pas une +disposition sans équivoque savamment agencée. Tous les frères sont +dans l'admiration. Le projet est agréé presque sans discussion. + +--Il est donc statué, dit le président, par le Suprême Conseil de la +Ligue du Progrès, que le projet de constitution que nous venons +d'adopter doit être présenté au parlement sans délai. Le secrétaire +gardera l'original dans les archives du Suprême Conseil et il en +remettra une copie authentique au frère Marwood. Il est ordonné, de +plus, que le frère Marwood fera voter ce projet par le parlement +fédéral et qu'il ne pourra point le modifier ou le laisser modifier +sans le consentement du Comité exécutif. Est-ce là le plaisir de ce +Suprême Conseil? + +Tous manifestent leur assentiment, et le frère secrétaire fait au +registre les inscriptions voulues par le règlement de la Ligue. + +--Et si le parlement refuse de voter ce projet, demande le frère +Marwood, que faudra-t-il faire? J'ai peur que, malgré l'incontestable +habileté de la rédaction, Lamirande et Houghton ne fassent voir la +véritable portée de cette nouvelle constitution. + +--Nous avons fait la part très large à la prudence, répond le +président; maintenant, il faut de la hardiesse, de l'audace pour +réussir. Si la Chambre regimbe, vous la ferez dissoudre. Un appel aux +électeurs nous sera favorable, car nous prendrons les moyens voulus +pour qu'il le soit. L'esprit de parti et la corruption sont toujours +les forces vives de la politique. Comptez là-dessus, frère Marwood, +sur notre admirable organisation qui enveloppe tout le pays, et +spécialement sur l'aide de notre Dieu, le Dieu de la Liberté, du +Progrès et de la Vengeance. Mais ce Lamirande, est-ce bien certain +que vous ne pourrez pas le corrompre? + +--Le corrompre! Vous ne l'ignorez pas, frère Président, j'ai fait de +mon mieux , et les frères savent que je ne manque pas précisément de +talent quand il s'agit de me débarrasser d'un adversaire gênant. Eh +bien! je n'ai pas pu l'entamer. Et je connais assez les hommes pour +savoir que c'est inutile de recommencer mes efforts auprès de lui. + +Puis le frère Marwood raconte au Suprême Conseil ce qui s'était passé +entre Lamirande et lui, le soir du banquet. + +Le président se penchant vers Ducoudray, lui dit tout bas. + +--Rappelle-toi bien tous ces détails que Marwood vient de nous +raconter; prends-en note. Cela nous servira en temps et lieu. + +--Je ne vois pas, dit Ducoudray, comment nous pourrons tourner cet +incident contre Lamirande. C'est plutôt en sa faveur.... + +--Tu verras plus tard l'usage que nous pourrons en faire. + +Bientôt le Suprême Conseil se disperse. Le président et le frère +Marwood se rendent ensemble à Ottawa; tandis que Ducoudray emporte +les archives avec lui à Montréal. + + + +Chapitre VII + + + Prudentia carnis mors est. + + La prudence de la chair est mort. + + Rom. VII, 6. + + +Leverdier ne s'était pas trompé: son article souleva une tempête. Le +_Mercure_, principal organe ministériel, ouvrit le feu par un écrit +pompeux. En voici quelques extraits: + +"Nous sommes arrivés à une époque décisive de notre histoire; le +moment est solennel: une nation va naître. De simple colonie que nous +étions tout à l'heure, nous passons à l'état de peuple libre et +entièrement indépendant. Le moment est donc solennel, avons-nous dit, +et nous devrions tous tenir un langage digne de la grandeur des +événements qui se préparent. + +"Nous avons profondément regretté de lire, ces jours-ci, dans une +feuille obscure de Québec, un article très déplacé, et par la forme +et par le fond. La forme est légère, triviale, badine, ironique. Ce +n'est pas ainsi qu'il convient de discuter les graves questions du +jour. Pour le fond, c'est pis encore: appel aux préjugés religieux et +nationaux, manque de charité chrétienne, manque de respect envers +l'autorité constituée, manque de déférence envers nos chefs +politiques. Tous les manquements à la fois y sont. + +"L'auteur de cet écrit pousse l'indélicatesse et la passion jusqu'à +rappeler que notre chef politique, le premier ministre de ce pays, +fait partie de la franc-maçonnerie. Sans doute, nous condamnons la +franc-maçonnerie puisque notre église la condamne; mais il ne faut +pas oublier que les églises protestantes ne la condamnent pas, et que +sir Henry est protestant. Il ne faut pas oublier que non seulement +les églises protestantes ne condamnent pas la franc-maçonnerie, mais +que plusieurs ministres protestants, et des plus éminents, +appartiennent à cette société. Ce qui prouve, et que les religions +protestantes ne voient pas la franc-maçonnerie d'un mauvais oeil, et +que la franc-maçonnerie n'est pas hostile, comme certains exaltés le +prétendent, à toute religion, au christianisme même. + +"Malgré ces vérités incontestables, on fait un crime à sir Henry +d'être franc-maçon. On veut jeter le doute et le trouble dans +l'esprit de notre population; on veut lui rendre suspects les chefs +de l'État; on sape l'autorité; on attise le feu des préjugés +nationaux et religieux. Tout cela est révolutionnaire et antisocial. +Nous vivons dans un pays de population mixte, ne l'oublions jamais; +nous sommes la minorité en ce pays, ne l'oublions pas, non plus. +Vivons donc en paix avec les protestants, les Anglais et les +francs-maçons. C'est notre devoir puisque la Providence nous a placé +au milieu de ces divers éléments. Respectons leurs opinions si nous +voulons qu'ils respectent les nôtres. Donnons-leur fraternellement la +main. Ne les aigrissons pas si nous ne voulons pas qu'ils se +coalisent contre nous pour nous écraser. Soyons de notre époque et de +notre pays. Ayons confiance dans la sagesse et le patriotisme de nos +chefs. Confions-nous à leur loyauté, et soyons assurés que nos +privilèges seront respectés. Ne portons pas une main sacrilège sur la +Confédération. Contentons-nous de la perfectionner, en nous laissant +guider, dans cette oeuvre si délicate, par les chefs qui ont reçu la +mission de conduire le pays. Ceux qui demandent l'union législative +ne sont pas plus révolutionnaires que les utopistes dangereux qui +voudraient désunir les provinces. Nous sommes dans un juste milieu; +restons-y." + +Toutes la petite presse ministérielle se mit aussitôt à faire +entendre la même note avec des variations qui étaient principalement +des attaques violentes et personnelles contre Lamirande et Leverdier +qu'on accusa de jalousie, d'ambition, de haine. Plusieurs de ces +écrivains, qui étaient grassement payés pour chanter les louanges des +ministres, s'indignaient à la pensée que cette scandaleuse croisade +contre l'autorité civile entreprise par la _Nouvelle-France_ et ses +partisans était inspirée par l'amour du lucre! Et, invariablement, +ces discours se terminaient par un fervent appel à la charité +chrétienne. + +La _Libre-Pensée_, organe des radicaux ouvertement favorables à +l'union législative, fît feu et flammes, elle aussi, contre les +séparatistes. Crétins, calotins, hypocrites, impuissants, rongeurs de +balustres, cagots, cafards, jésuites de robe courte, escobars, +arriérés, éteignoirs, tenants du moyen âge, ennemis du progrès, +fanatiques, inquisiteurs, Torquemadas au petit pied, descendants +encroûtés de Pierre l'Ermite, tartufes, Basiles, voilà le canevas sur +lequel ce journal et ses satellites brodaient. Tous demandaient, à +hauts cris, au nom de l'économie, l'union législative. Nous sommes +trop gouvernés, répétaient-ils sans cesse. Plus de provinces, plus de +législatures provinciales, plus de mesquins préjugés de races et de +religion. Abattons tout cela et établissons un gouvernement unique, +fort, large, économe, et une seule nationalité. + +À Québec se publiait dans ce temps-là un journal intitulé le _Progrès +catholique_, dirigé par Hercule Saint-Simon que le lecteur a déjà vu, +en compagnie de Lamirande, faire une visite d'enquête pour le compte +de la Saint-Vincent-de-Paul. + +Homme de talent réel, mais peu sympathique, le rédacteur du _Progrès_ +avait dans le regard quelque chose de faux et de froid qui faisait +éprouver un étrange malaise à tous ceux qui venaient en contact avec +lui. Doué d'une certaine allure énergique, violente même, il passait, +aux yeux de ceux qui ne voient que la surface des choses, pour un +homme fortement trempé, pour un caractère. Avant l'époque où commence +notre récit, il s'était jeté avec une grande ardeur dans le mouvement +séparatiste, à la suite de Lamirande et de Leverdier. Mais tout en +les proclamant ses chefs, tout en arborant leur drapeau, il ne +voulait pas toujours suivre leurs conseils ni adopter leur langage +ferme et modéré, leurs procédés marqués au coin de la sagesse. Depuis +un mois surtout il semblait s'être fait casseur de vitres de +profession. + +Sans doute, il faut parfois casser les vitres, en réalité, comme au +figuré. Un homme est renfermé dans une chambre où l'air respirable +manque complètement. La porte est fermée à clé, barricadée; toutes +les issues sont hermétiquement closes. L'homme étouffe. Déjà il est +sans connaissance. Que faire? Vous cassez une vitre. L'homme respire, +il est sauvé. Dans le monde moral, il y a des situations analogues où +il est nécessaire de casser les vitres. C'est le seul moyen qui reste +de faire circuler un peu d'air pur dans les prisons où la routine et +les préjugés ont renfermé et asphyxient leurs victimes. Mais M. +Saint-Simon ne faisait guère plus autre chose que casser les vitres. +Il en cassait partout, toujours et à propos de rien. Le bruit des +vitres cassées avait attiré sur lui tous les regards sans toutefois +lui gagner les coeurs. + +Le rédacteur du _Progrès catholique_ répondit donc à l'article de la +_Nouvelle-France_ par un éclat formidable. Il intitula son écrit: +_Est-ce la guerre que l'on veut?_ Dans cet écrit, non seulement il +demandait la sortie de la province de Québec de la Confédération, +mais il poussait les Canadiens français à s'organiser militairement, +à se procurer des armes et à se rendre à Ottawa pour surveiller les +délibérations du parlement. Il fît une charge incroyable contre tous +les protestants, sans distinction, déclarant qu'ils étaient tous +ligués contre les catholiques pour les massacrer. Et il terminait son +article d'énergumène en donnant clairement à entendre que le jour où +la province de Québec serait délivrée du joug fédéral, les Anglais +qui s'y trouveraient n'auraient qu'à se bien tenir. + +En lisant cet article, Leverdier eut un mouvement de sainte colère. +Il quitta précipitamment le cabinet de lecture du parlement, traversa +le couloir et, appelant un page, fit mander Lamirande qui était à son +siège de député. + +--As-tu vu la dernière bêtise de Saint-Simon? s'écria-t-il. + +--Oui, fit tranquillement Lamirande, j'ai vu cet écrit, c'est plus +qu'une bêtise, c'est un crime. + +--Cet homme-là est-il fou? + +--Non, mon ami, il n'est pas fou. Il est quelque chose de pire qu'un +fou. + +--Je ne vois guère rien de pire et de plus dangereux qu'un fou qui se +mêle d'écrire, répliqua vivement Leverdier. + +--Un traître est plus dangereux qu'un fou, fit Lamirande. + +--Grand Dieu! s'écria le journaliste, tu le soupçonnes de nous +trahir! Tu vas plus loin que moi, je ne l'accuse que d'un manque +incroyable de tact et de jugement. + +--Je vais plus loin que toi, en effet. Je ne porte pas un jugement +téméraire en te disant que Saint-Simon nous trahit froidement. + +--Mais sur quoi te bases-tu pour croire à tant de perfidie chez cet +homme qui, après tout, prétend défendre la même cause que nous? + +--Tu n'ignores pas que l'on peut trahir une cause tout en prétendant +la défendre. C'est même le procédé favori de nos jours. C'est le +raffinement de la trahison. + +--Oui, mais enfin, as-tu quelque preuve contre lui? Sur quoi +s'appuient tes soupçons? + +--Ce ne sont pas des soupçons, c'est une certitude morale, une +conviction profonde. + +--Mais encore, dis-moi sur quoi elle repose, cette certitude morale? +Tu n'as pas l'habitude de juger à la légère et sans preuves. J'avoue +que l'article est affreux, abominable. En le lisant, j'ai frémi +d'indignation, et si j'avais eu le malheureux sous la main, je ne +sais pas trop ce que je lui aurais fait. Mais, après tout, ne peut-on +pas mettre cet écrit sur le compte de la bêtise humaine, qui est +grande, tu le sais. + +--Oui elle est grande, mais la perversité humaine est grande aussi. +Ce sont deux immensités dont Dieu seul peut voir les limites. Si je +n'avais que l'écrit de Saint-Simon pour me guider, je jugerais +l'incident probablement comme toi. Mais je sais que ce malheureux +était naguère affreusement travaillé par le démon de la richesse et +j'ai lieu de craindre qu'il n'ait succombé à la tentation. J'ai +appris, ce matin même, que depuis quelque temps Saint-Simon voit M. +Montarval dans l'intimité. + +--Je sais, en effet, qu'ils sont intimes. + +--Je l'ignorais jusqu'ici. Mais ce que je n'ignorais pas, c'est que +M. Montarval est l'homme le plus épouvantable que j'aie jamais vu... +un monstre... J'en frissonne encore. Je ne puis t'en dire davantage, +je me suis engagé au silence sur certains détails. Cet engagement ne +me lie peut-être pas d'une façon absolue; mais, enfin, qu'il me +suffise de te dire que celui qui fréquente assidûment Aristide +Montarval ne saurait être autre chose qu'un misérable. Les événements +ne me donneront que trop tôt raison. + +Bien que quelque peu intrigué, Leverdier n'insista pas davantage. Il +connaissait trop bien son ami pour douter de la sûreté de son +jugement. Après un moment de silence, le journaliste reprit: + +--Mais l'article, que faut-il en faire? + +--Je viens de faire tout en mon pouvoir pour réparer le mal. Au +commencement de la séance, j'ai désavoué l'écrit et son auteur. J'ai +déclaré que cet article insensé n'exprime pas nos sentiments; que +nous ne sommes pas animés par la haine des autres peuples qui +habitent ce pays, mais pas l'amour de notre race, de notre +nationalité, de notre religion, de notre langue et de nos traditions; +que nous croyons mieux sauvegarder toutes ces choses sacrées en nous +retirant de la Confédération, maintenant que l'occasion s'en +présente; mais que nous ne menaçons personne. Je crois que tu feras +bien de répéter la même chose dans ton journal. Pour le moment; il +n'y a rien autre chose à faire. Les événements vont se précipiter. +Attendons. + + + +Chapitre VIII + + + Nihil est iniquius quam amare pecuniam: + hic enim et animam suam venalem habet. + + Il n'y a rien de plus injuste que d'aimer l'argent; + car un tel homme vendrait son âme même. + + Eccli. X, 10. + + +Hercule Saint-Simon s'était lancé dans le journalisme sans +préparation morale, sans avoir purifié ses intentions. Il voulait +faire le bien au moyen de son journal; mais, tout en faisant le bien, +il comptait arriver en même temps à l'aisance d'abord, puis à la +richesse. Le pain quotidien, c'est-à-dire le nécessaire pour un homme +de sa position sociale, n'était pas assez: il lui fallait les +douceurs de la vie. Et comme le journalisme vraiment catholique est +plus fécond en déceptions et en déboires qu'en succès financiers, il +s'aigrissait et s'irritait de plus en plus. Voyant qu'il n'avait pas +l'abnégation voulue pour continuer son oeuvre, ingrate au point de +vue mondain, il aurait dû l'abandonner et chercher ailleurs, par des +moyens légitimes les biens terrestres qu'il convoitait. Mais il +aimait le journalisme à cause du prestige et de l'influence que cette +profession confère à celui qui l'exerce avec talent. Le bruit des +polémiques le grisait, les discussions auxquelles on se livrait +autour de son nom flattaient sa vanité. Rester journaliste honnête, +même journaliste catholique, tout en devenant riche, tel était +d'abord son rêve. + +Il commença par faire des réclames, moyennant finance, en faveur de +certaines entreprises commerciales et industrielles. Comme ces +entreprises étaient honorables, il pouvait, à la rigueur, se dire +qu'il recevait le prix d'un travail légitime; mais ses besoins +factices augmentant toujours et ce genre d'affaires lui paraissant +bientôt restreint, il agrandit le cadre de ses opérations. Lorsque +les promoteurs de grandes entreprises ne venaient pas à lui, il +allait à eux, et leur donnait habilement à entendre que le moyen le +plus sûr de ne pas trouver en lui un adversaire acharné, c'était de +payer grassement son concours. Puis, glissant toujours sur la pente, +il mit sa plume au service d'affaires douteuses, interlopes, enfin +absolument mauvaises. + +Pourtant la richesse n'arrivait pas encore assez vite. Son caractère +de journaliste catholique, qu'il conserva toujours, apparemment, le +gênait. Aux temps agités où commence notre récit, il entrevit la +possibilité de faire fortune d'un seul coup. Mais pour atteindre ce +but, il lui faudrait abandonner ses nationaux dans leurs luttes +patriotiques, se livrer aux ennemis de sa race, favoriser leurs +menées ténébreuses, trahir, en un mot, la cause sacrée de la patrie +et de la religion. Le malheureux se cramponnait à cette idée qui lui +revenait sans cesse: je n'irai pas jusqu'au bout, et quand je serai +riche, indépendant de tout le monde, je pourrai facilement, et en peu +de temps, réparer le mal que j'aurai fait. + +Il en était là, lorsque nous l'avons entendu émettre ses sophismes +sur la puissance de l'or et la nécessité de la richesse pour +accomplir le bien dans le monde politique. À l'époque de sa +conversation avec Lamirande était-il déjà perdu? Depuis longtemps il +était tenté, affreusement tenté par le démon qui fit tomber un des +Douze. Toutefois, comme nul n'est jamais éprouvé au-dessus de ses +forces, il aurait pu résister à ce redoutable assaut, s'il eût suivi +le sage conseil de son véritable ami: une courte et fervente prière, +un seul cri de détresse vers le Coeur de Jésus, et il était sauvé. + +Lorsque les disciples allaient être engloutis par les vagues, ce fut +une prière de quatre mots qui écarta le danger: _Domine, salva nos, +perimus!_ + +Mais un mouvement d'orgueil étouffa ce cri qui montait déjà à ses +lèvres. C'était une dernière grâce qu'il repoussait. + +En quittant Lamirande, il était entièrement sous l'empire du +Tentateur. Une rage étrange contre tous ses anciens, et +particulièrement contre le meilleur de tous, s'était emparée de son +âme. Autant il estimait et admirait jadis le jeune député, autant +maintenant il le détestait. Auparavant, même au milieu de ses +faiblesses et de ses misères, il aurait voulu imiter les vertus de +Lamirande, posséder son désintéressement, sa force de caractère. Ces +salutaires aspirations s'étaient subitement changées en une jalousie +atroce et cruelle. Trop lâche pour s'élever jusqu'aux hauteurs où se +tenait son ancien ami, il aurait voulu l'entraîner avec lui dans la +fange où il allait se plonger. Et se sentant impuissant à ravaler ce +chrétien à son propre niveau, il prit la détermination de lui faire +autant de mal que possible. + +Il était dans cette disposition d'esprit lorsqu'un soir il rencontra +M. Montarval au club qu'il avait la mauvaise habitude de fréquenter +sous prétexte d'y recueillir des nouvelles et des idées. + +--Eh bien! monsieur Saint-Simon, s'écria M. Montarval, comment va le +journalisme à bons principes? À merveille, sans doute, car lorsqu'on +travaille pour votre bon Dieu il parait que tout le reste, la bonne +chère, les beaux habits, les meubles de luxe et les chevaux pur sang, +il parait, dis-je, que tout cela vous vient par surcroît. Est-ce bien +le cas? Dites donc? + +Au lieu de répondre avec fierté à ce persiflage blasphématoire, le +malheureux rougit en balbutiant: + +--Il ne faut pas prendre tout à la lettre dans la Bible.... On y +trouve beaucoup d'allégories et de choses obscures.... Tout ce que je +puis dire, c'est que le journalisme comme je l'ai fait jusqu'ici ne +donne malheureusement pas la fortune. C'est bien dommage, car c'est +une profession que j'aime. + +--Il y aurait peut-être moyen de rendre cette profession plus +lucrative, répliqua Montarval qui dardait sur Saint-Simon son regard +perçant. + +Le journaliste se troubla, baissa les yeux et murmura un _peut-être_ +à peine intelligible. Mais c'en était assez pour fixer Montarval +sur la valeur de son homme. + +--Venez chez moi, dit-il; nous converserons là à notre aise. + +Saint-Simon le suivit, et quelques instants après ils gravissaient le +perron qui conduisait à la somptueuse demeure du jeune Français. +Cette résidence princière dominait la terrasse Frontenac et le fleuve +Saint-Laurent. De ses fenêtres Montarval avait une vue magnifique. À +droite, Saint-Romuald et les campagnes du sud bornées au loin par une +frange de montagnes bleues; en face, Notre-Dame et +Saint-Joseph-de-Lévis; à gauche, l'île d'Orléans et la riante côte de +Beaupré adossée aux Laurentides. La maison était meublée avec un luxe +oriental. Tout y respirait la mollesse et la volupté. C'était la +réalisation du rêve de Saint-Simon. + +Montarval conduisit le journaliste à une vaste pièce, moitié salon, +moitié cabinet de travail. Un valet, répondant à son appel, apporta +du vin et des cigares. + +--Maintenant, dit-il, nous pouvons causer sans crainte d'être +dérangés. Ainsi, continua-t-il, le journalisme à bons principes ne +mène pas à la fortune! Un sage a dit que la vertu sans argent est un +meuble inutile. + +--En effet, répliqua Saint-Simon, le manque de ressources paralyse la +presse en ce pays; il paralyse, en général, nos hommes publics. Dans +un pays constitutionnel, pour pouvoir se livrer avec avantages au +journalisme ou à la politique, il faut posséder la fortune. Pourquoi +vous qui êtes riche ne vous lancez-vous pas dans la politique? Vous y +feriez bientôt votre chemin. + +--J'y ai songé quelquefois, et j'y songe dans le moment, répond +Montarval. Il me serait facile, sans doute, de me faire élire; mais +un député, pour arriver rapidement, a besoin d'un journal sur lequel +il puisse compter. Je pourrais bien en fonder un, me direz-vous. Oui, +mais, je l'avoue, je m'entends peu aux affaires. J'aurais peur, si je +m'aventurais dans le journalisme, d'y laisser la peau et les os. Je +serais prêt à payer une somme ronde pour avoir l'appui d'un journal, +sans être disposé à risquer ma fortune. + +Montarval s'arrêta ici pour donner à ses paroles le temps de produire +tout leur effet sur le journaliste. Il versa un verre de vin et le +présenta à Saint-Simon qui le saisit d'un mouvement nerveux et le but +d'un trait, sans regarder son tentateur. Celui-ci, dégustant son +tokai tranquillement, continua: + +--Ne pourrions-nous pas en venir à une entente, vous et moi? Vous +êtes journaliste, vous connaissez votre métier, mais les fonds vous +manquent. Moi, j'ai des fonds, mais pas d'expérience. Nous possédons +chacun un excellent avoir, mais, pour faire fructifier nos capitaux +respectifs, il faudrait les unir. Qu'en dites-vous? + +--L'idée me parait excellente. Veuillez me faire connaître les +détails de votre projet. + +--Oh! c'est bien simple. Je vous donnerai, disons vingt mille +piastres; ou plutôt, pour que l'affaire soit plus régulière, je vous +les prêterai contre billet; mais avec l'entente formelle que je ne +vous en demanderai pas le remboursement aussi longtemps que le +journal me donnera satisfaction. + +--Mais quelle ligne de conduite le journal devrait-il tenir pour vous +donner satisfaction? Faudrait-il changer entièrement de ton? + +--Pas du tout. Je ne demanderais guère de changements, car si je me +présente ce sera comme conservateur.... + +--Comme conservateur! fait Saint-Simon avec étonnement. Il me +semblait que, sans vous mêler de politique, vous aviez des idées un +peu.... + +--Avancées, vous voulez dire. Des folies de jeunesse! Pour faire +quelque chose de sérieux, il faut en rabattre beaucoup et devenir +conservateur, bon gré mal gré. Si je veux avoir un journal à ma +disposition, c'est uniquement pour reproduire mes discours et me +tourner discrètement un petit compliment de temps à autre, sans que +la réclame y paraisse trop. + +--Dans ces conditions, répond Saint-Simon, devenu très pâle, je ne +vois rien qui s'oppose à l'affaire que vous voulez bien me proposer. + +--Alors, terminons-la sans plus de retard. Je vais vous faire un +chèque pour la somme mentionnée et vous me donnerez votre billet à +vue.... + +Une demi-heure après, Saint-Simon sortait de chez Montarval. Il était +un homme vendu, un vil esclave. Il le comprenait parfaitement et +avait un profond dégoût de lui-même. Mais le démon de l'argent était +toujours à ses côtés et lui tenait ce langage: "Après tout, on ne te +demande pas un si grand sacrifice; quelques bouts de réclame par-ci, +par-là. Presque tous les journaux en font". + +--Mais, lui disait son ange gardien, si l'on te demande quelque +infamie, que feras-tu? + +--Tu remettras l'argent en payant le billet, et tout ,sera dit, +murmura le démon. + +--Et si tu as dépensé l'argent, pourras-tu payer le billet qui est +fait à présentation? + +--Dépose l'argent à la banque, et contente-toi de toucher l'intérêt. +De cette façon tu seras toujours en état de faire honneur au billet +si l'on veut exiger de toi quelque chose qui répugne à ta conscience. + +Ce dernier argument du démon prévalut sur les avertissements de +l'ange, et Saint-Simon déposa à la banque le prix de sa liberté. Et +le démon, qui est habile, le laissa en paix pendant quelques jours. +Quand la première horreur qui avait envahi l'âme du journaliste se +fut émoussée, le mauvais esprit revint à la charge. + +--Il te faudrait faire telles améliorations dans ton établissement, +mieux monter ta maison afin de recevoir convenablement ceux qui vont +te visiter; ta table, ta cave, tes habits laissent à désirer. + +--Et le billet, disait tout bas l'ange gardien comment paieras-tu le +billet si l'on te demande de te déshonorer? + +--Oh! tu pourras facilement trouver à faire un emprunt si le public +voit que tes affaires ont l'air de prospérer. L'argent attire +l'argent. D'ailleurs, ajoutait effrontément le malin esprit, il ne +faut pas se méfier de la Providence. + +--Il faut s'y fier, mais non pas la tenter, répondit l'ange. + +Mais, comme la première fois, Saint-Simon écouta le Tentateur, et se +livrant à ses penchants naturels, dépensa, en quelques jours, +plusieurs milliers de piastres. + +Montarval, qui faisait surveiller tous les mouvements de sa victime, +jugea que le moment était venu de faire un pas de plus. Rencontrant +de nouveau Saint-Simon au club, il lui dit: + +--Je n'aime pas tout à fait le ton de votre journal, et comme vous ne +voudriez sans doute pas le changer, à cause de vos principes +inflexibles, il serait peut-être mieux de rescinder notre marché +avant qu'il soit trop tard. + +Le journaliste bondit sous ces paroles méprisantes comme si un bras +vigoureux lui eût cinglé le visage d'un coup de fouet. Que +n'aurait-il donné en ce moment pour être en état de jeter à la face +de son corrupteur son or maudit! Il eut un instant la pensée de +rompre avec Montarval, d'emprunter de l'argent pour payer son billet; +ou s'il n'y réussissait pas, de laisser son séducteur saisir son +imprimerie et ses meubles. Il eut une violente aspiration vers la +liberté et un profond dégoût pour l'ignoble esclavage où il se voyait +descendre. Mais c'était un mouvement purement humain, sans vraie +force, par conséquent. Les difficultés de sa position, les sacrifices +qu'il lui faudrait faire, difficultés et sacrifices que le démon +avait soin de grossir démesurément, l'effrayèrent. Allons, se dit-il, +pas de sottise voyons au moins ce qu'il me veut. Puis, tout haut: + +--En quoi le journal ne vous plaît-il pas, monsieur? + +--Vous le savez, répondit Montarval, je me fais conservateur. Je +demande, par conséquent, le _statu quo._ Je suis également opposé à +l'union législative et à la séparation des provinces. Votre journal +est séparatiste. + +Cela ne pourra pas faire, vous le comprenez comme moi. + +--Si je cessais, pour un temps, de parler de cette question +brûlante.... + +--Cela ne suffirait pas. C'est du positif et non du négatif qu'il me +faut.... Je crois qu'il vaudra mieux rescinder notre marché. C'est si +facile. Remettez-moi mon chèque et je vous remettrai votre billet. +Nous n'en serons pas moins amis.... + +--Alors vous exigez que je combatte le mouvement séparatiste dont +j'ai toujours été le défenseur enthousiaste! C'est ce qu'on appelle +vulgairement virer de bord. En navigation, c'est une manoeuvre assez +facile à exécuter; en journalisme, cela se pratique souvent, mais +c'est toujours désagréable. + +--Précisément, fit Montarval, et c'est parce que je prévois que vos +principes seront un obstacle à cette manoeuvre que je vous propose +tout de suite la rupture de notre marché... Quand serez-vous prêt à +payer le billet, ou à remettre le chèque, car vous l'avez peut-être +encore en votre possession? Je ne désire pas vous presser. Il est +aujourd'hui mercredi, disons samedi prochain, avant midi.... + +Le journaliste eut un nouveau mouvement de révolte, mais plus faible +que le premier. Le démon lui souffla à l'oreille: + +--Après tout, c'est une question purement politique. D'excellents +catholiques sont opposés au mouvement séparatiste et favorables au +_statu quo._ Tu peux facilement expliquer ton changement de front par +des raisons spécieuses. + +--Malheureux, dit l'ange, tu ne vois donc pas que tu glisses +rapidement vers l'abîme? Tu ne vois donc pas que ce qui peut être une +opinion honnête chez d'autres serait, chez toi, le fruit de la +corruption et une trahison. Puisque l'on emploie de tels moyens en +faveur du _statu quo_, c'est que cette solution cache quelque piège. +D'ailleurs, tu connais l'homme qui te tente tu sais que c'est un +misérable.... + +Montarval regardait fixement sa victime. On eût dit qu'il suivait sur +la figure pâle et défaite du journaliste les péripéties de la lutte +qui se livrait dans cette âme affaiblie. + +--Eh bien! dit-il, en se levant comme pour s'en aller; c'est entendu +que vous me remettrez les vingt milles piastres d'ici à samedi +midi... Je passe toujours les matinées chez moi. + +--Attendez! s'écria le misérable journaliste. Après y avoir bien +réfléchi, je ferai le changement que vous désirez. C'est une question +où il est bien permis de modifier son opinion. Je me prononcerai +graduellement en faveur du _statu quo_. + +Un sourire diabolique crispa les lèvres du tentateur, mais +Saint-Simon ne le vit pas car il avait les yeux baissé. + +--Je n'exige pas autant que cela, dit Montarval. Je vous demande de +combattre les séparatistes, mais je ne veux pas que vous donniez +votre appui au _statu quo_; pas pour le moment, du moins. Et pour +rendre votre tâche plus facile, je veux que vous combattiez l'idée de +séparation, non en la blâmant, mais en l'exagérant de toutes +manières, en faisant de ce mouvement un épouvantail pour tous les +Anglais du pays, en le compromettant aux yeux des Canadiens français. +Vous saisissez bien ma pensée, n'est-ce pas? + +--Oui, parfaitement. + +--Eh bien! au revoir. J'espère que, désormais, votre journal aura des +articles _très forts_ en faveur de la séparation. Si la chose ne vous +convient pas vous avez toujours l'alternative que vous savez. Au +revoir Et là-dessus ils se quittèrent. + +Dès ce moment, Saint-Simon cessa de lutter. Il se livra à son rôle +infâme avec tant de zèle que Montarval lui en témoigna son +admiration. D'exagération en exagération, d'excès en excès, il en +était arrivé finalement à écrire l'article criminel que Lamirande +désavoua publiquement devant le parlement. + +Ce désaveu lui valut un torrent d'injures de la part du journaliste +déchu qui traita son ancien ami de pusillanime, de peureux, de lâche, +de traître à sa race. Il poussa le cynisme jusqu'à dire que Lamirande +était vendu corps et âme aux Anglais! + + + +Chapitre IX + + + Notus a longe potens lingua audaci. + + L'homme puissant et audacieux en paroles + se fait connaître de bien loin. + + Eccli. XXI, 8. + + +La mine a éclaté. Sir Henry a déposé son projet de constitution et la +discussion est engagée. + +Le premier ministre ouvre le feu par un petit discours mielleux et +cauteleux, où il essaie de cacher sous des fleurs de rhétorique le +venin de son oeuvre. Il adresse même des compliments très flatteurs +aux Canadiens français, les comble d'éloges, rappelle les principaux +traits de leur histoire. Il termine sa harangue en exprimant l'espoir +que, toute agitation cessant, on votera son projet. La paix, la +prospérité et la grandeur future du pays l'exigent. + +À peine le premier ministre a-t-il prononcé son dernier mot que +Lamirande est debout, terrible dans sa colère de chrétien et de +patriote. Pendant deux heures et demie, il parle, il tonne, il +fulmine. Sous sa puissante logique, toute la perfidie de cette +constitution élaborée au fond des loges apparaît en pleine lumière. +Il met à nu tous les pièges, toutes les chausse-trappes qu'une main +sournoisement habile avait cachés dans chaque article du projet. Il +démontre que sous le régime Proposé l'autorité des provinces ne +serait plus qu'un vain mot; que les législatures, dépouillées de leur +autonomie, seraient à la merci du gouvernement central; que les +tribunaux provinciaux seraient sans prestige; que toutes les sources +du revenu seraient absorbées par le fisc d'Ottawa; que sous prétexte +de favoriser l'instruction, l'État s'en emparerait; que la langue +française pourrait être abolie comme langue officielle, même dans la +province de Québec, le jour où la majorité de la Chambre des communes +le voudrait; en un mot, qu'on menait le pays tout droit, mais +hypocritement, à l'union législative. + +À mesure qu'il déchirait tous les voiles et mettait à découvert les +ruses du gouvernement, une émotion croissante s'emparait des députés +et du public qui encombrait les tribunes. Quand il eut fini de +parler, la consternation était peinte sur le visage des ministres et +de leurs principaux partisans. Un grand silence se fit, suivi bientôt +d'une sourde rumeur. Les députés se réunirent par groupes, inquiets, +bouleversés. Personne ne se levait pour prendre la parole. + +Enfin, sir Henry Marwood, très agité, se contenant à peine, fait +remarquer au président qu'il _est six heures_. La séance est levée au +milieu de la plus grand confusion. Presque tous les députés français, +Lawrence Houghton et ses amis, entourent Lamirande et le félicitent +chaleureusement. + +Sir Henry jette un coup d'oeil sur cette scène tumultueuse et son +expérience des assemblés délibérantes lui dit que Lamirande +l'emporte, que le projet sera sûrement rejeté. Il quitte +précipitamment la salle des délibérations. Dans le couloir il +rencontre Montarval. + +--Nous sommes perdus, dit le premier ministre, à voix basse. Le +projet ne passera pas. Lamirande l'a tué du premier coup. Nous avons +trop forcé la note. Qu'allons-nous faire? + +--C'est bien simple, répond Montarval; vous allez me faire dissoudre +cette chambre-là dès ce soir. Rendez-vous immédiatement à Rideau Hall +et conseillez la dissolution au gouverneur. Il faut qu'il soit ici +à ait heures pour renvoyer les députés devant le peuple. + +--Mais se sera un coup d'état! + +--Sans doute, mais c'est de l'audace qu'il faut maintenant. Nous +n'avons plus que cette ressource et nous devons en user largement. +D'ailleurs, vous avez un prétexte tout trouvé, et pour le gouverneur +et pour le public: en face de cette opposition inattendue, vous +désirez consulter l'électorat. + +--Et si le verdict populaire nous est défavorable? + +--Il faut prendre les moyens voulus pour qu'il ne le soit pas. Il +faut semer l'argent à pleines mains; mettre le trésor à sec, si c'est +nécessaire; exciter le fanatisme des provinces anglaises et compter +sur la corruption et l'esprit de parti dans la province de Québec. De +l'audace, vous dis-je, de l'audace! + +--Mais je vais avoir une crise ministérielle sur les bras. Après le +discours de Lamirande, les ministres français vont démissionner. + +--Qu'importe! J'en remplacerai un, et vous trouverez toujours deux +imbéciles ambitieux pour prendre les autres portefeuilles. +D'ailleurs, l'émotion va se calmer, car nous l'étoufferons avec de +l'or. Ne perdez pas votre sang-froid et marchez. + +Le premier ministre suivit ce conseil, et à huit heures du même soir +la Chambre était dissoute. + + + +Chapitre X + + + Sum ego homo infirmus. + + Je suis un homme faible. + + Sap. IX, V. + + +Sir Vincent Jolibois, collègue de sir Henry, remit son portefeuille +dans un mouvement de véritable indignation. C'était son premier acte +d'énergie depuis plus d'un quart de siècle qu'il était dans la +politique. Ce fut aussi son dernier. Peu habitué à vouloir, à penser +par lui-même, à agir avec indépendance, à former des résolutions +viriles, et à s'y maintenir, le peu de caractère qu'il avait reçu de +la nature s'était peu à peu complètement atrophié. + +Au sortir de l'émouvante séance où Lamirande avait démasqué la +perfidie du premier ministre, tout bouleversé encore par cette parole +brûlante, sir Vincent s'était rendu chez sir Henry et l'avait prié +d'accepter sa démission. Si celui-ci avait résisté un peu, peut-être +serait-il revenu sur ses pas. Mais le vieux chef fit l'indigné et +posa en victime. Il accepta la démission de son collègue, séance +tenante, et lui fit sentir, en même temps, toute l'inconséquence de +sa conduite. Est-ce au moment où la tempête gronde, dit-il, que les +officiers doivent abandonner le navire? Si vous ne pouviez pas +accepter ma politique il faillait me le dire plus tôt et ne pas +attendre qu'elle fût soumise aux députés. + +Ce reproche était fondé. Sir Vincent avait eu connaissance du projet, +mais n'en avait pas vu la perfidie. Il était donc dans une fausse +position. Il sortit de chez sir Henry le trouble dans l'âme: sans +portefeuille et avec la conscience d'avoir mal rempli son devoir. + +Lamirande apprenant que sir Vincent s'était retiré du cabinet alla le +trouver aussitôt. + +--On m'apprend, sir Vincent, dit-il en entrant chez l'ex-ministre, +que vous avez démissionné. Je viens vous offrir mes respectueuses +félicitations et vous prier de vous mettre immédiatement à la tête du +mouvement séparatiste. + +--Oui, j'ai démissionné, malheureusement... je veux dire forcément; +car je ne puis pas prendre la responsabilité de la politique du +gouvernement en face de l'interprétation que la chambre semble y +donner à la suite de votre discours. + +--Mais cette interprétation n'est-elle pas la seule possible? + +--Oh! je le suppose. C'est bien malheureux, tout de même. Voilà les +esprits excités, le parti conservateur exposé à un désastre. Ne +pensez-vous pas, mon cher monsieur Lamirande, qu'il eût été mieux de +ne pas critiquer si vivement le projet du gouvernement? Il aurait +sans doute été facile de s'entendre et d'introduire dans le projet +certains amendements, certaines garanties pour la province... Vous +avez sans doute très bien parlé; mais un peu de diplomatie ne nuit +pas, voyez-vous. C'est bien malheureux, tout cela. + +--Ne voyez-vous pas, sir Vincent, que quelques amendements n'auraient +pas pu sauvegarder notre position. Le projet est radicalement +mauvais, d'un bout à l'autre. C'est un vaste piège. Vous en êtes +convaincu, puisque vous avez démissionné. + +--Oui, j'ai cru que c'était un piège... Le projet est certainement +mauvais; mais peut-être aurions-nous pu nous entendre. C'est trop +tard maintenant, le mal est fait. Les esprits sont excités, ma +démission est acceptée, je ne suis plus ministre, et je ne puis plus +rien. + +--Oui, sir Vincent, vous pouvez encore beaucoup, précisément parce +que vous n'êtes plus ministre. Vous pouvez vous mettre à la tête de +la province. À part les radicaux, qui sont relativement peu nombreux, +tous les Canadiens français se rallieront autour de vous si vous +arborez résolument le drapeau national. + +--Mais ce mouvement national bouleverse les esprits. Le parti +conservateur en souffre. Je suis essentiellement conservateur, moi, +je ne veux rien de révolutionnaire, rien d'extrême. Je suis partisan +de la modération et de la conciliation. Puis les protestants et les +Anglais, il ne faut pas les irriter. Saint-Simon va trop loin, et il +se dit de votre parti. Croyez-moi, monsieur Lamirande, il vaut mieux +s'en tenir au _statu quo. C'est_ un moyen terme, voyez-vous, entre +l'union législative et la séparation; tout le monde devrait en être +satisfait. + +--Mais pouvez-vous nous garantir un _statu quo_ véritable? Ne +craignez-vous pas que les intrigues de sir Henry ne l'emportent sur +nous et qu'il ne réussisse à nous imposer une union législative +déguisée, si nous traitons avec lui sur son terrain? + +--Sir Henry est très habile, c'est incontestable, et je ne saurais +promettre de l'empêcher de nous jouer quelques mauvais tour. Si +j'étais resté dans le cabinet, peut-être... Je crains qu'il ne soit +difficile maintenant d'obtenir un projet de confédération acceptable. +Il aurait fallu beaucoup de diplomatie. Nous devons conserver nos +droits, sans doute, tout en faisant des sacrifices... C'est bien +malheureux! + +--Puisque la politique du _statu quo_ présente tant de difficultés et +de périls, ne vaut-il pas mieux en adopter une autre? Vous savez ce +que veulent les séparatistes--les vrais, non pas Saint-Simon. +N'est-ce pas une politique juste et raisonnable, une politique +nettement définie qui ne saurait admettre aucune surprise? + +--C'est si contraire aux traditions du parti conservateur! C'est un +projet vraiment révolutionnaire. Que deviendrait le grand parti +conservateur fédéral si votre politique venait à prévaloir? + +--Vous ne mettez pas les intérêts d'un parti au-dessus de ceux de la +patrie! + +--Non, mais votre politique est-elle pratique? La province de Québec +peut-elle former un pays indépendant? + +--Rien ne s'y oppose. Grâce au retour d'un grand nombre des nôtres +des États-Unis, nous avons aujourd'hui une population homogène de +plus de cinq millions. N'est-ce pas suffisant pour former un état +autonome, vivant de sa vie propre? + +--C'est un état catholique et français que vous voulez fonder; une +Nouvelle France. + +--Certainement. C'est vers ce but que notre peuple aspire depuis +qu'il existe, c'est vers ce but que la divine Providence nous a +conduits à travers mille obstacles. L'heure de Dieu sonne enfin. +C'est le moment pour nous de prendre notre place parmi les nations de +la terre. + +--Et que ferez-vous des protestants et des Anglais que nous avons au +milieu de nous? + +--Vous le savez, leur nombre diminue avec une telle rapidité qu'il +est facile de prévoir le jour où nous aurons pratiquement l'unité +religieuse et l'unité de langue. En attendant, nous traiterons la +minorité avec la plus large générosité, comme nous l'avons toujours +fait, du reste. + +--Vous voudriez une religion d'État. Cela n'est guère compatible avec +la liberté de conscience et la liberté des cultes qui sont le +fondement de la société moderne. + +--Fondement peu solide, il faut l'avouer, puisque tout s'écroule. La +reconnaissance par l'État de la seule véritable religion n'exclut +pas, du reste, une juste tolérance civile des autres cultes là où +cette tolérance est nécessaire pour éviter un plus grand mal. + +--Je ne veux pas discuter ces questions avec vous. Vous avez +peut-être raison, en théorie, mais je ne puis pas me mettre à la tête +de ce mouvement. C'est contraire aux traditions du parti. Si ce +projet venait à manquer, que ferais-je? Compromis à tout jamais, je +serais réduit à l'impuissance. Ne pouvez-vous pas trouver un moyen +terme, quelque chose que tout le monde puisse accepter? + +Convaincu que ce serait une perte de temps d'argumenter davantage +avec cet homme sans volonté et sans dévouement, Lamirande se retira +et alla retrouver son ami Leverdier. + +--Tu avais bien raison, mon ami, dit-il, impossible de rien faire +avec sir Vincent. Il faut pourtant un chef. Les deux autres ministres +français ont-ils démissionné? + +--Non, certes, et ils ne le feront pas. Je viens de rencontrer le +directeur du _Mercure_ qui sort d'une conférence avec eux. C'est +presque incroyable, mais ils restent dans le cabinet, par +patriotisme, bien entendu! S'ils quittaient leurs postes, vois-tu, +sir Henry les remplacerait par des Anglais. En y restant, ils +pourront peut-être obtenir l'introduction de quelques amendements +dans le projet. C'est brillant, n'est-ce pas? + +--Pauvre pays! soupira Lamirande; pas d'hommes, pas de chefs! + +--Il n'en faut pas tant de chefs! Un seul suffit. Tu es notre chef, +soit dit sans vouloir blesser ta modestie. + +--Moi, chef! + +--Oui, toi, il n'y a pas à en douter. C'est toi qui nous mèneras à la +victoire si nous devons y aller, à la défaite, si c'est la volonté de +Dieu. Mais il n'y a que toi qui puisse conduire notre petite armée. +Inutile de chercher ailleurs. + +--Mais les masses ne voudront pas me suivre, et aujourd'hui il s'agit +d'avoir la majorité au parlement. + +--Il s'agit de faire son devoir. Dieu fera le reste. + +--Tu as raison, mon ami, ne cherchons pas des chefs humains. Tout +nous manque de ce côté. Nous n'avons guère de prestige politique, il +est vrai, mais nous ferons notre devoir. Nous exposerons au peuple de +la province aussi clairement et aussi énergiquement que possible les +périls de la situation et le moyen de les écarter, et à la grâce de +Dieu! + + + +Chapitre XI + + + O generatio infidelis et perversa! + + Ô race incrédule et dépravée! + + Luc IX, 41. + + +Quelques jours plus tard Lamirande, Leverdier et un petit groupe +d'amis, hommes de valeur réelle, mais peu connus dans les cercles +politiques, lancèrent un manifeste fen-ne et calme, aux quatre coins +de la province. Cet appel produisit une profonde émotion. On eût dit +d'abord que tout le parti conservateur allait se rallier autour du +jeune député. Dès le commencement de la crise, tous les journaux +catholiques canadiens-français furent unanimes à dénoncer le projet +de sir Henry comme une trahison, une infamie, un attentat contre le +Canada français. Même le _Mercure_ ne put résister au courant +populaire: il publia des articles violents contre le premier +ministre. Partout on convoqua des assemblées. La politique du +gouvernement fut vigoureusement condamnée et la nécessité de faire +sortir la province de la Confédération hautement proclamée. Si les +élections eussent eu lieu dans les quinze jours qui suivirent la +dissolution du parlement, pas un seul partisan de sir Henry n'aurait +été élu dans toute la province. + + * * * * * + +À peine sir Vincent eut-il démissionné que la nouvelle se répandit +que M. Montarval l'avait remplacé. Ce choix augmenta le +mécontentement général. Les conservateurs n'avaient guère confiance +en lui, car ses anciennes accointances avec les radicaux n'étaient un +secret pour personne. Son manque de religion le rendait plus que +suspect aux yeux des catholiques. La _Libre-Pensée_ et les autres +journaux révolutionnaires avaient beau répudier le nouveau ministre, +le traiter de rétrograde, de réactionnaire et même de clérical, ils +ne réussirent guère à donner le change à l'opinion qui se souleva +contre le cabinet et menaça de l'emporter. + +Pendant quinze jours, les ministres ne donnèrent pas signe de vie. +Ils ne se montrèrent nulle part, ne firent aucune communication aux +journaux, ne se laissèrent même pas interroger par les reporters. +C'était une tactique habile, car en se tenant cois, ils n'ajoutèrent +aucun aliment nouveau au feu qu'ils avaient allumé. Ce n'était certes +pas un feu de paille; mais même le bois le plus dur, même la houille +finit par se consumer. Contre des gens qui ne se défendent pas le +bras le plus vigoureux est à moitié désarmé. + +Seule la fureur de Saint-Simon allait toujours _crescendo_. Le +_Progrès_ n'était plus un journal, c'était un volcan en pleine +éruption, vomissant, à jet continu, flammes, fumée, cendres, eau +bouillante, pierres brûlantes et lave; de la boue, surtout. Il en +amoncela des montagnes sur la tête des ministres. Il leur appliqua +des épithètes tellement injurieuses, tellement outrageantes que même +ceux qui étaient les plus outrés contre eux finirent par dire: c'est +trop fort! De plus, il prêcha une véritable guerre d'extermination +contre les Anglais et les protestants. Ses écrits furent reproduits +par la presse anglaise des autres provinces et passèrent au loin pour +être l'écho fidèle des sentiments et des aspirations de la masse des +Canadiens français. Lamirande et Leverdier avaient beau répudier de +toutes leurs forces le langage atroce du _Progrès_, ils ne +parvenaient pas à détruire entièrement l'effet désastreux de ces +appels insensés. Pendant les quinze premiers jours, Saint-Simon avait +réussi à faire, dans les provinces anglaises, un mal incalculable à +la cause du Canada français. + +La province de Québec, toutefois, restait unie. Les majorités que les +ministres auraient pu obtenir dans les autres provinces n'auraient +probablement pas été suffisantes pour tenir tête à la députation +compacte du Canada français. Il fallait donc, à tout prix, briser +l'union qui s'était momentanément établie parmi nos compatriotes. + + * * * * * + +Oh! la puissance maudite de l'or! _Auri sacra fames!_ s'écriait le +poète latin, il y a deux mille ans. La nature humaine n'a pas changé +depuis lors: l'exécrable soif de la richesse est toujours sa plus +honteuse infirmité. Sans doute, l'orgueil, la luxure, l'intempérance +font de terribles ravages, de nombreuses victimes. Mais existe-t-il +une autre passion qui dégrade l'homme autant que l'affreuse cupidité? +Existe-t-il un autre vice qui le conduit dans d'aussi insondables +abîmes d'infamie? Qu'on ne l'oublie pas, c'est la soif de l'or qui a +fait commettre le crime unique de Judas. Il avait été choisi par le +divin Sauveur et élevé par lui à la dignité suréminente d'Apôtre; il +était destiné à devenir une des colonnes de l'Église, un des +évangélisateurs des peuples, un de nos pères dans la foi. + +Il devait donc posséder des qualités réelles qui le désignaient au +choix du divin Maître. Mais il avait un défaut: il aimait l'argent +d'une manière désordonnée. Et ce défaut, malgré les grâces +surabondantes qu'il dut recevoir pendant les trois années qu'il passa +dans l'intimité de Jésus, le conduisit au crime le plus énorme et le +plus invraisemblable qui ait été commis depuis que le monde existe. +Le plus énorme, puisque jamais on n'avait vu et que jamais on ne +verra pareil attentat contre une semblable Personne; le plus +invraisemblable, parce que jamais mobile aussi chétif n'a fait +commettre forfait aussi grand. Judas ne pouvait avoir aucune haine à +assouvir, aucune injure à venger, aucune ambition à satisfaire, aucun +triomphe à espérer. Il a livré son Maître, qu'il devait pourtant +aimer un peu, pour la misérable somme de trente pièces d'argent, le +prix d'un petit champ! + +Ou l'argent qui est ainsi maître des âmes, dit Huysmans, est +diabolique, ou il est impossible à expliquer. + +C'est en méditant sur le crime de Judas que l'on parvient à se faire +une idée de la puissance épouvantable de l'or sur le coeur de +l'homme. + +Cette puissance infernale, Montarval et sir Henry Marwood la +connaissaient. C'est sur elle qu'ils comptaient surtout. + +Deux semaines après la dissolution de la chambre, Lamirande et +Leverdier se rencontrèrent au bureau de rédaction de la +_Nouvelle-France_. Ils avaient bien travaillé, chacun de son côté. +Dans une série d'articles, brillants et solides, le journaliste avait +exposé la situation avec autant de force que de dignité. Le député +s'était prodigué dans les réunions publiques, électrisant ses +auditeurs par sa parole vibrante et chaude, par son patriotisme aussi +éclairé qu'ardent. + +--As-tu remarqué le _Mercure_ depuis trois jours? demanda le +journaliste à son ami. + +--Je dois t'avouer qu'à part le tien je n'ai guère lu les journaux +depuis que la campagne est ouverte. Que dit le dieu du commerce... et +des voleurs? _Mercure_, singulier nom pour un journal catholique! + +--C'est un nom prédestiné. Qu'est-ce que le dieu du commerce dit? Il +ne dit rien. Il fait beaucoup, par exemple; il fait son métier: du +commerce, des affaires. + +--Explique-toi donc; je n'y comprends rien. Il me semble avoir vu +dans ton journal des articles pas trop mal tournés reproduits du +_Mercure_. + +--Oui, mais cela a cessé net. Avant-hier, pas un mot sur la +situation, mais un long article sur le monopole de la lumière +électrique à Montréal. Hier, même silence sur la crise, accentué par +une savante étude sur le commerce des grains à Chicago. Voici le +numéro de ce matin qui m'arrive; pas une allusion à ce qui préoccupe +tous les esprits; par contre, on y parle chemins de fer le long de +trois colonnes. + +--Les rédacteurs se sont peut-être épuisés. Tout le monde n'a pas ta +fécondité, mon cher journaliste. + +--Si les rédacteurs n'ont plus rien à dire, ils pourraient au moins +jouer des ciseaux. Surtout, ils pourraient laisser faire leurs +correspondants et leurs reporters. Plus de comptes rendus des +réunions publiques. Quelques lignes perdues au fond des _Faits +divers._ Un étranger qui lirait le _Mercure_ des trois derniers jours +ne pourrait jamais s'imaginer que nous passons par une crise qui met +en péril notre avenir national. Mon cher ami, tu connais assez les +hommes pour savoir que ce n'est pas là un simple effet de +l'épuisement intellectuel de ces messieurs. C'est le coeur qui est +épuisé. + +--J'avoue que cela a mauvaise mine. + +--Oui, très mauvaise mine. Du reste, voici un mot que je viens de +recevoir d'un ami de Montréal. Il dit: "Tu as dû remarquer le silence +du _Mercure_ depuis trois jours, et tu dois en soupçonner la cause: +les gens de ce journal sont gelés. Le directeur est monté à Ottawa, +ces jours derniers. Je sais qu'il s'est entretenu longuement avec les +ministres. Depuis son retour le _Mercure_ a pris l'intéressante +attitude que tu vois. Je tiens de bonne source que les impressions +gouvernementales abondent dans les ateliers du _Mercure._ On y +travaille jour et nuit". Voilà ce que m'écrit mon correspondant de +Montréal. Comme tu vois, le dieu du commerce fait des affaires. + +--C'est-à-dire que ces malheureux se sont vendus au gouvernement, +corps et âme! + +--Ils appellent cela "recevoir des explications" + +--Mon Dieu! s'écria Lamirande, vous n'aurez donc jamais pitié de +nous! Hélas! Nous ne méritons guère que vos rigueurs, car nous ne +savons plus faire le moindre sacrifice pour Vous. Nous ne savons même +pas nous dévouer à la défense de nos propres intérêts, du moment que +ces intérêts ne se traduisent pas par des chiffres. Voilà le fruit de +cette éducation pratique à outrance qu'on nous donne depuis un quart +de siècle. Les mots: honneur, dignité nationale, patriotisme, +dévouement, sont des expressions vides de sens pour un grand nombre. + +--Pourtant, dit Leverdier, il y a encore du bon chez nos populations +rurales. Tu as dû le constater ces jours-ci, plus que jamais. + +--Oui, sans doute, il y a encore du bon, il y a encore de la foi; +mais aussi il existe je ne sais quelle apathie, même au milieu de +l'effervescence actuelle. On sent qu'il faudrait peu de chose pour +tout compromettre, pour arrêter l'élan patriotique, et nous livrer, +impuissants, au pouvoir de nos ennemis. Les masses sont indignées +contre le gouvernement, mais elles ne voient pas ce que nous sentons, +toi et moi et quelques autres; elles ne voient pas que la politique +des ministres est d'inspiration maçonnique. Il faudrait quelque fait +éclatant pour leur crever les yeux; il faudrait prendre les loges en +flagrant délit de conspiration, les montrer au peuple décrétant notre +ruine. Nous savons, nous, que la secte infernale est au fond de ce +qui se passe. Mais comment le _prouver_, de manière à créer chez le +peuple la certitude voulue? Pour remuer les masses il faut des _faits +indéniables._ Une preuve par induction ne suffit pas. Que ne +donnerais-je pour pouvoir déchirer le voile qui cache à nos +compatriotes la perfidie des loges! + +--J'ai souvent songé à cela, répond le journaliste. Si j'étais riche, +il me semble que je dépenserais volontiers toute ma fortune à +fabriquer une clé d'or assez longue pour ouvrir toutes les loges et +toutes les arrière-loges du pays. + +--Je ne crois guère à la puissance de l'or pour le bien. Il est tout +puissant pour le mal; mais nous ne voyons pas que Notre-Seigneur et +les Apôtres s'en soient beaucoup servis pour fonder l'Église et +convertir le monde. C'est par le dévouement et le sacrifice qu'ils +ont changé la face de la terre. Si nous ne réussissons pas mieux, mon +cher ami, soyons en convaincus, c'est parce que nous ne savons pas +nous immoler. + +--Pourtant, sans nous vanter, dit Leverdier, il me semble que nous +pouvons nous rendre le témoignage de travailler, avec un vrai +désintéressement, pour la cause que nous défendons. Ni toi, ni moi, +ni plusieurs autres que je pourrais nommer n'avons pour mobile notre +avancement personnel. + +--Sans doute, nous avons un certain désintéressement; mais il ne faut +pas confondre le désintéressement avec l'esprit de sacrifice. Un +homme est _désintéressé_ lorsqu'il prête son capital sans exiger le +moindre intérêt; mais fait-il un véritable sacrifice? J'ai bien peur +que si nous nous examinions de près, notre esprit de sacrifice ne +nous paraîtrait pas dépasser les limites d'une vertu fort ordinaire. +Supposons que, pendant que nous parlons, un ange viendrait tout à +coup nous dire, de la part de Dieu, que notre cause triompherait si +nous consentions à perdre la vie, ou l'honneur, ou même la santé; si +nous voulions passer le reste de nos jours privés de la parole ou de +la vue; quelle serait notre réponse, mon pauvre ami! + +--Toi, au moins, je le sais, tu consentirais à n'importe quel +sacrifice! + +--Hélas! je n'en suis pas aussi certain que toi. + + * * * * * + +Le quatrième jour, le _Mercure_ sortit de son mutisme et consacra +un article à la brûlante question du jour. Dès les premières lignes, +la noire trahison éclata. Voici ce que disait ce journal: + +"Depuis plus de deux semaines un vent de révolution souffle sur notre +province. Nous l'avouons, nous nous sommes laissé entraîner par le +courant, par l'affolement général. Sans être allés aussi loin que +plusieurs de nos confrères, nous avons écrit des choses que nous +regrettons. Après trois jours de silence et de réflexion, nous voyons +que c'est notre devoir de revenir sur nos pas et nous le faisons +courageusement. Revenir sur ses pas n'est pas une opération qui +flatte l'amour-propre du journaliste, mais c'est parfois un devoir, +un devoir aussi impérieux que désagréable. Quand celui qui a la +mission de guider l'opinion s'aperçoit qu'il fait fausse route, ce +serait pour lui un crime sans nom que de persévérer, par orgueil, +dans la voie néfaste où il s'est engagé. Ce crime nous ne le +commettrons pas; nous ferons notre devoir, quelque pénible qu'il +soit. + +"Où peut, où doit nous conduire l'agitation fiévreuse dans laquelle +la province est plongée depuis quinze jours? À quoi cette campagne +dans laquelle nous nous sommes engagés, si inconsidérément, va-t-elle +aboutir? À rien du tout, ou bien à la guerre civile. Et c'est parce +que cette réponse s'impose à notre esprit avec la même force que la +lumière du soleil frappe nos yeux, que nous avons pris la +détermination de crier à nos compatriotes: Arrêtez! pendant qu'il est +encore temps. + +"Les violences de langage de quelques-uns des agitateurs parmi nous +ont profondément irrité les populations des provinces anglaises. + +"Nous ne pouvons pas espérer que la politique séparatiste y reçoive +le moindre appui. Dans la nouvelle Chambre il n'y aura pas dix +députés des autres provinces qui consentiront à la sortie de notre +province de la Confédération. Quand même les soixante-cinq députés +que nous envoyons à Ottawa seraient unanimes à demander cette sortie, +jamais ils ne pourraient l'obtenir par des voies constitutionnelles. + +"Donc, comme nous le disions tout à l'heure, la campagne inconsidérée +dans laquelle nous nous sommes lancés aboutira infailliblement, soit +à rien du tout, soit à la guerre civile. À la guerre civile, il ne +faut pas songer. Pourquoi, alors, nous donner tant de mal pour nous +trouver en face d'un résultat radicalement nul? + +"Sans doute, le projet que le gouvernement a soumis n'est pas +acceptable dans sa forme actuelle. Il devra être modifié dans +plusieurs de ses détails. La province doit exiger des garanties. +Mais, en même temps, si nous voulons être vraiment utiles à notre +pays, si nous voulons être des patriotes pratiques, et non pas des +utopistes et des visionnaires, il nous faut accepter le projet +gouvernemental en principe et abandonner toute idée de séparation. +Quoi que nous fassions, nous ne pouvons pas écarter l'union +fédérative des provinces. Dès lors, la seule politique sage +n'est-elle pas de travailler à rendre cette union la plus acceptable +possible?" + + * * * * * + +Cet article habile et perfide, que Montarval lui-même avait sans +doute rédigé, produisit par toute la province un grand émoi. Il donna +le ton à presque tous les journaux ci-devant ministériels qui, les +uns après les autres, rentrèrent dans les rangs et répétèrent, avec +quelques amplifications et variantes, les sophismes du _Mercure_. Il +ne resta guère que la _Nouvelle-France_, à Québec, et le _Drapeau +national_, à Montréal, pour défendre la politique de séparation. +Le _Progrès catholique_, de Saint-Simon, continua à compromettre, par +ses sorties de plus en plus violentes, la cause dont il se disait +l'unique soutien véritable. Les journaux radicaux demandaient +toujours ouvertement l'union législative; mais leur voix n'avait que +peu d'écho. Le péril, pour la cause nationale, c'était la perfide +politique du gouvernement: une union législative habilement déguisée +sous le nom et les apparences d'une confédération. + + * * * * * + +Les journalistes ministériels étaient rentrés dans les rangs, +ainsi qu'un grand nombre de chefs et de sous-chefs, de capitaines et +de lieutenants. Il n'était guère plus possible de continuer les +réunions populaires hostiles à la politique gouvernementale. Les +orateurs faisaient défaut partout. Les uns se disaient malades, ou +trop occupés; d'autres avouaient cyniquement qu'ils avaient changé +d'opinion, que les idées du _Mercure_ leur paraissaient sages. De +tous ceux qui avaient l'habitude de la parole, Lamirande et Leverdier +restaient presque seuls pour faire la lutte. Ils avaient beau se +multiplier ils ne pouvaient pas être partout en même temps. Beaucoup +d'assemblées convoquées par le comité national durent être +contremandées; d'autres eurent lieu, mais tournèrent au profit des +_lâcheurs_. Les ministres français commençaient à se montrer dans +certaines parties de la province. Ils furent quelque peu sifflés, +mais quinze jours auparavant on les aurait lapidés. + +Cependant, malgré ce revirement des journalistes, des orateurs +politiques et des organisateurs d'élections, le gouvernement n'osait +pas encore risquer la bataille suprême. Les _brefs_, attendus de jour +en jour, ne venaient pas. Les couches profondes du peuple étaient +encore indignées contre les ministres et fortement attachées à +Lamirande qui inspirait une grande confiance partout où il se +montrait. Le terrain n'était donc pas suffisamment préparé pour +assurer la victoire aux ministres. Tant que Lamirande serait debout, +le gouvernement ne pouvait pas compter avec certitude sur le +triomphe. Il fallait abattre ce gêneur. Mais comment? + + + + + +Chapitre XII + + + Fel draconum vinum eorum, venenum aspidum insanabile. + + Leur vin est un fiel de dragons, + c'est un venin d'aspics qui est incurable. + + Deut. XXXII, 33. + + +La science moderne a mis aux mains des scélérats des armes +meurtrières. À la fin du dix-neuvième siècle, des explosifs violents, +capables de fendre les montagnes, étaient très en vogue dans le monde +des malfaiteurs. Il y a cinquante ans, les attentats par les bombes +étaient fréquents. Mais la bombe était brutale et peu commode. Si +elle répandait la terreur avec la mort, elle livrait fatalement +celui qui s'en servait à la rigueur des lois ou à la fureur de la +multitude. Au milieu de ce vingtième siècle, la bombe est passée de +mode. On a fait des progrès dans l'art de tuer. De tout temps, sans +doute, ont existé des poisons subtils, des ptomaïnes qui donnaient la +mort sans laisser de traces; et de tout temps, aussi, des crimes +nombreux doivent être attribués à ces toxiques mystérieux. Jadis, +cependant, ces redoutables substances n'étaient à la portée que du +petit nombre. Aujourd'hui, la science est démocratisée. La chimie est +plus nécessaire aux peuples, selon les idées modernes, que la +théologie; les laboratoires publics plus utiles que les églises. +Connaître Dieu, ses lois, et ses grandeurs, les merveilles du monde +spirituel, la destinée surnaturelle de l'homme et les moyens qu'il +lui faut employer pour l'atteindre, connaître ces choses sublimes et +simples à la fois, c'est un savoir démodé dont le genre humain peut +se passer. Mais la chimie, voilà la science nécessaire à tous! Aussi, +que voyons-nous? La bombe a disparu avec le progrès et la +vulgarisation de la chimie. Elle est remplacée, avantageusement pour +l'assassin, par les cultures microbiennes qui permettent de détruire +sa victime en se cachant derrière le choléra, le typhus, la variole, +la phtisie. On a pu même, triomphe suprême de la science, inventer +des maladies nouvelles en croisant savamment les différentes races de +bacilles. Quelques gouttes versées dans un breuvage donnent la mort +la plus naturelle possible. La docte faculté peut s'étonner des +nombreux cas sporadiques de maladies violentes qui jadis ne se +rencontraient guère sans prendre la forme épidémique; elle peut se +demander où est le foyer d'infection; elle peut même soupçonner +parfois qu'un crime a été commis; mais elle ne saurait fournir à la +justice le moindre indice qui permette à celle-ci de sévir. Un tel, +que tel autre avait intérêt à faire disparaître, est frappé tout à +coup d'une maladie contagieuse qui n'existait nulle part dans les +environs. Les médecins peuvent bien concevoir des doutes, mais aux +magistrats qui s'inquiètent ils sont bien obligés de dire: "Cet homme +est mort de mort naturelle". + + * * * * * + +Au fond d'une vaste pièce, richement meublée, moitié salon, moitié +bureau de travail, il fut décidé, une nuit, que Lamirande, le gêneur, +mourrait de la fièvre nouvelle qui, à cette époque, intriguait les +médecins des deux mondes. Le Comité exécutif n'y était pas. Le maître +seul avait pris cette détermination. Une de ses créatures fut chargée +de mettre l'arrêt à exécution, au premier moment favorable. + + * * * * * + +--Il faut que je me rende à Ottawa, demain, dit Lamirande un soir +à sa femme. Une dépêche de Houghton m'y appelle pour une affaire très +importante. + +--Veux-tu que je t'accompagne, mon mari? Quelque chose me dit que tu +seras exposé à un grand danger pendant ce voyage. + +--As-tu fait un mauvais rêve? demande Lamirande en souriant. + +--Non, et je ne crois pas aux rêves; mais je crois aux +pressentiments, ou plutôt à ces étranges avertissements que les anges +peuvent et doivent nous donner parfois... Laisse-moi t'accompagner? + +--Mais, chère Marguerite, s'il y a un malheur dans l'air, ne vaut-il +pas mieux que tu restes afin que, s'il m'arrive quelque chose, tu +sois laissée pour élever notre enfant? + +--Quelque chose d'irrésistible me dit pourtant que mon devoir est de +t'accompagner en cette circonstance, que je pourrai, je ne sais +comment, te protéger contre quelque danger. Veux-tu que j'aille avec +toi... ne me refuse pas, je t'en prie? + +--Puisque tu insistes, tu viendras, ma chère femme. Un petit voyage, +du reste, te fera du bien et chassera ces idées noires. Car si je +crois fermement aux anges et à leurs avertissements, je crois non +moins fermement à l'influence naturelle du corps sur l'âme. Une +légère indisposition est suffisante pour nous faire tout voir sous +les couleurs les plus sombres. Oui, nous irons ensemble à Ottawa. + + * * * * * + +Le voyage se fit sans le moindre accident. + +Le vague pressentiment de Marguerite s'était dissipé comme un nuage. +En revenant à Québec, Lamirande et sa femme, avec d'autres voyageurs, +prirent un repas à la gare des Trois-Rivières, le train étant en +retard à cause de la neige. À peine s'étaient-ils mis à table qu'un +jeune garçon, inconnu et pauvrement vêtu, qui se tenait près de la +porte de la salle à manger, poussa un cri effroyable et tomba comme +foudroyé. Tous se lèvent, instinctivement. Seul un homme assis près +de Lamirande reste à sa place. Nul ne le remarque; nul ne le voit +étendre rapidement la main au-dessus de la tasse de thé que l'on +vient de mettre à côté du couvert de Lamirande. Celui-ci s'est rendu +auprès de l'adolescent qui se tord dans d'affreuses convulsions. +Marguerite et les autres voyageurs, ainsi que les serviteurs, l'ont +suivi. Personne ne fait attention à l'homme resté seul à table. + +--Le voilà qui revient à lui déjà, fait Lamirande au bout d'un +instant. Je n'ai jamais vu une attaque d'épilepsie, apparemment très +grave, disparaître aussi rapidement. C'est vraiment extraordinaire. + +Puis tous se remettent à table. + +--Vois donc, on s'est trompé, dit Marguerite à son mari; on m'a donné +le café et tu as le thé. Échangeons. + +Et Lamirande donne sa tasse à Marguerite et prend celle de sa femme. + +Ce fut le seul incident du voyage. + + * * * * * + +Encore la vaste pièce richement meublée, moitié salon, moitié +bureau de travail. Il est nuit. Le maître tient ce monologue: + +--Une vulgaire inattention, la gaucherie d'un garçon de café l'a fait +échapper à la mort, mais à quel prix! C'est sans doute mieux ainsi. +Eblis a dû inspirer lui-même cette erreur. Il verra mourir sa femme +et son art sera impuissant à la sauver. Les douleurs de la fièvre qui +lui était destinée auraient été des jouissances àcôté des tortures +morales qu'il va endurer. À cela s'ajoutera le désespoir de ne +pouvoir quitter sa femme pour prendre part à la lutte. Décidément, +c'est bien mieux ainsi! Le grand Eblis est plus avisé que ses +serviteurs!... Mais il faut, pourtant, que cet homme néfaste soit +abattu. Il est préférable, sans doute, qu'il ne meure pas, +puisqu'Eblis l'a épargné. Mort, son souvenir aurait fait du mal. On +aurait peut-être eu des soupçons sur la cause de sa maladie. Mais il +faut que son influence soit à jamais détruite, que ses compatriotes +cessent d'avoir confiance en lui. Ce sera cent fois plus efficace que +sa mort. + +Ainsi se parlait à lui-même le maître, dans le silence de la +nuit. + + + +Chapitre XIII + + + Calumnia conturbat sapientem, et + perdet robur cordis illius. + + La calomnie trouble le sage, et elle + abattra la fermeté de son coeur. + + Eccli. VII, 8. + + +Redoutable puissance de la calomnie! Les ruines de l'univers, dit le +poète latin, écraseraient le juste sans l'effrayer. Mais un mot +perfide, un simple geste, même le silence peut, en flétrissant la +réputation d'un homme, remplir son âme d'indicibles angoisses. + +Deux jours après le monologue du maître, la _Libre-Pensée_ publia ces +lignes: + +"Nos lecteurs le savent, nous n'avons aucune sympathie politique pour +le gouvernement et son chef, sir Henry Marwood. Mais celui-ci, au +moins, est un gentilhomme qui a droit au respect. Nous combattons ses +projets, mais c'est par conviction. Nous connaissons quelqu'un qui +les combat uniquement par dépit. M. Lamirande le grand clérical, +veut-il, bien nous donner quelques renseignements, très précis, qu'il +possède à ce sujet? S'il ne veut pas, nous serons obligé de les +donner nous-mêmes". + +Lamirande dédaigna cette vague insinuation. Il ne pouvait même pas +comprendre à quoi le journal sectaire faisait allusion, tant ses +motifs étaient purs. Leverdier eut un soupçon de ce qui allait venir. + +--Mais ce n'est pas possible! Du reste, si peu franc qu'il soit dans +ses manoeuvres politiques, sir Henry, qui est un gentilhomme, nierait +pareille accusation si elle venait à se formuler contre moi en termes +précis. + +--Ces gens-là peuvent faire n'importe quoi pour te ruiner. + +--Je te crois un peu pessimiste. + +Leverdier ne l'était pourtant pas. Deux ou trois jours plus tard, la +_Libre-Pensée_ porta formellement son accusation. Il affirma, avec un +grand luxe de détails, en indiquant le jour, l'heure et l'endroit où +la conversation avait eu lieu, que Lamirande, pendant une réception +chez sir Henry, avait dit au premier ministre qu'il donnerait son +appui au projet ministériel, mais qu'en retour il voulait avoir la +promesse d'une position de consul à Paris ou à Washington. Le tout +était appuyé par la déclaration solennelle, dûment attestée devant un +juge de paix, d'un domestique de sir Henry, nommé Duthier. La +conversation avait eu lieu près d'une fenêtre où Duthier s'était +retiré pour se reposer un instant. Caché par les rideaux il avait +tout entendu sans être vu. Il avait d'abord gardé le silence, mais +voyant la guerre injuste que M. Lamirande faisait à son bien aimé +maître, il avait cru que c'était un véritable devoir pour lui de +parler. + +Ce Duthier était un inconnu, arrivé depuis peu de temps au pays, on +ne savait trop d'où. Tout d'abord, bien peu de personnes ajoutèrent +foi à ce récit, absolument invraisemblable, vu le caractère et l'état +de fortune de Lamirande. Celui-ci, naturellement, opposa une +dénégation formelle à cette atroce accusation, et invita privément +sir Henry à mettre fin à la calomnie. Au moment même où il +s'attendait à recevoir un mot de réponse, quelle ne fut sa +stupéfaction de lire, dans un journal d'Ottawa, le compte-rendu +suivant d'une _interview_ qu'un reporter avait eue avec le premier +ministre: + +"M. Lamirande ayant nié l'accusation portée contre lui par le nommé +Duthier, domestique chez sir Henry, nous avons envoyé un représentant +du _Sun_ auprès du premier ministre pour savoir exactement à quoi +nous en tenir à ce sujet. Voici la conversation qui a eu lieu: + +--Q. Vous avez sans doute lu, sir Henry, l'accusation portée +par un de vos domestiques contre M. Lamirande et la dénégation +formelle de celui-ci. Dans l'intérêt de la vérité je viens vous prier +de vouloir bien dire au public ce qu'il en est. + +--R. Je regrette infiniment cet incident. M. Lamirande est un jeune +homme d'un grand talent qui a bien tort de me faire la guerre, mais +que j'admire beaucoup, tout de même. + +--Q. Vous a-t-il tenu le langage que Duthier lui prête? + +--R. Ah! ces domestiques! Duthier a eu bien tort de faire cette +déclaration. Je regrette beaucoup cet incident. Aussi ai-je renvoyé +immédiatement cet homme de mon service. Quand un domestique entend +par hasard quelque chose, c'est son devoir de se taire. Des +indiscrétions comme celle que vient de faire ce malheureux Duthier +sont intolérables! + +--Q. Dois-je donc conclure que Duthier n'est coupable que d'une +indiscrétion? + +--R. Vous devenez indiscret vous-même! + +--Q. Il y a donc eu conversation entre vous et M. Lamirande au sujet +de la position de consul à Paris ou à Washington? + +--R. M. Lamirande lui-même ne nie pas qu'une telle conversation +ait eu lieu. + +--Q. Vous ne voulez pas me dire quelle était la nature de cette +conversation? + +--R. Pensez-vous, par hasard, que je vais commettre des indiscrétions +comme un domestique? Je vous le répète, je déplore profondément cet +incident, et ma ferme détermination c'est de ne pas l'aggraver en m'y +mêlant d'aucune façon. Vous pouvez clore votre interview, car, avec +toute votre habileté, vous ne réussirez pas à me faire révéler ce qui +a pu se passer entre M. Lamirande et moi dans une conversation tout à +fait confidentielle. C'est inutile d'insister davantage. + +"Là-dessus notre représentant prit congé de sir Henry." + + * * * * * + +La perfidie de ces paroles atterra Lamirande. Il comprit qu'il y +avait conspiration contre lui entre le premier ministre et le +domestique, et que ce serait inutile d'insister auprès de sir Henry +pour obtenir justice. Il raconta dans la _Nouvelle-France_ exactement +ce qui s'était passé entre sir Henry et lui. Il appuya son dire d'une +déclaration de Leverdier et de Vaughan qui affirmaient que c'était +bien là ce que Lamirande leur avait confié aussitôt après l'entrevue. +Sir Henry se fit interroger de nouveau et nia perfidement, mais sans +rien préciser. + +Dans la province de Québec l'opinion se partagea. Tous les hommes +sincères, surtout ceux qui connaissaient personnellement Lamirande, +furent convaincus que le jeune député était la victime d'une affreuse +calomnie, et ils n'en conçurent pour lui que plus d'affection, +d'estime et de sympathie. Cependant, tous ceux qui, pour une raison +ou pour une autre, voulaient se remettre à la remorque des ministres, +profitèrent de ce prétexte pour se déclarer ouvertement contre le +chef du mouvement séparatiste. Pas un sur cent, toutefois, ne croyait +réellement à l'accusation; mais il n'y a rien de plus intransigeant, +de plus farouche que l'homme qui, par intérêt, fait semblant de +croire à une calomnie. Aussi l'ardeur de ceux qui prétendaient +ajouter foi à l'histoire de Duthier et aux habiles réticences de sir +Henry fut-elle extraordinaire. Elle atteignit non seulement Lamirande +lui-même, mais les principes qu'il défendait. C'était une vraie +déroute pour la cause nationale. Les ministres virent que c'était le +moment _psychologique_. Ils firent lancer les "brefs" et fixèrent les +élections à une date aussi rapprochée que possible, dans les derniers +jours de janvier 1946. + + + +Chapitre XIV + + + Omnia excelsa tua et fluctus tui + super me transierunt. + + Toutes vos eaux élevées comme des + montagnes, et tous vos flots ont + passé sur moi. + + Ps. XLI, 8. + + +Atrocement calomnié, accusé de vénalité, lui qui était le +désintéressement même; soupçonné de ne combattre le gouvernement que +par dépit, lui qui ne connaissait que des sentiments nobles, qui +repoussait la politique ministérielle pour obéir aux inspirations du +plus sublime patriotisme, Lamirande était accablé, submergé par un +dégoût immense. Avec la grâce de Dieu, obtenue par la prière et la +communion fréquente, il put éloigner de son âme la haine, le désir de +vengeance, toute passion mauvaise; mais il ne put échapper à une +indicible tristesse qui l'enveloppait et le pénétrait comme un épais +et froid nuage. + +Pour comble de malheur, sa douce Marguerite tomba gravement malade, +en proie à la fièvre mystérieuse qui, depuis plusieurs années, avait +fait son apparition sur divers points du globe. La docte faculté +avait réussi à lui donner un nom savant tiré du grec, et à décrire +très minutieusement la forme et les moeurs du microbe qui en était +l'incontestable auteur. Mais le moyen de détruire cette _petite vie_ +qui donnait la mort, elle ne l'avait pas encore trouvé. Comme ses +confrères, dont il consulta plusieurs, Lamirande était réduit à +l'impuissance en face de cet infiniment petit. On ne pouvait même pas +s'imaginer où madame Lamirande avait contracté cette maladie dont il +n'existait pas, en ce moment, un seul autre cas dans tout le Canada. + +Retenu presque jour et nuit auprès de sa femme qui empirait toujours, +Lamirande ne peut prendre qu'une part fort restreinte à la lutte +suprême. Leverdier se multipliait. Il avait posé sa candidature dans +un comté voisin de Québec. Puis, parcourant les campagnes de tout le +district, il essayait de ranimer l'ardeur des, patriotes. Il brochait +des articles pour son journal au beau milieu des comités des +patriotes. Il brochait des articles pour son journal au beau milieu +des comités, électoraux, tandis que cinquante personnes parlaient à +tue-tête autour de lui et l'interrompaient à chaque instant. Il +écrivait une phrase, puis il fallait répondre à une question; au +milieu d'une période, il était obligé de s'arrêter pour régler une +dispute, ou donner une direction. + +Pendant ce temps, Lamirande était condamné à une inactivité relative +qui le torturait. Malgré l'angoisse qui lui tenaillait le coeur à la +vue de sa bien aimée Marguerite qui s'en allait vers la tombe, il ne +se laissa ni absorber ni dominer par la douleur. Le patriotisme +l'emporta chez lui même sur l'amour conjugal. Il ne pouvait pas se +résoudre à quitter sa femme pour longtemps; mais il dirigeait les +travaux du comité central, aidait à la rédaction de la +_Nouvelle-France_ et allait parler aux assemblées convoquées à Québec +et dans les environs. Quant à sa propre élection, il n'avait guère +besoin de s'en occuper; car ses commettants, qui le connaissaient +depuis des années et qui l'aimaient, lui étaient restés fidèles. +C'était là sa seule consolation au milieu des épreuves, des déboires, +des inquiétudes poignantes dont il était accablé. + + + +Chapitre XV + + + Qui se existimat stare videat ne cadat. + + Que celui qui croit être ferme, + prenne garde de ne pas tomber. + + I Cor. X, 12. + + +Saint-Simon se présentait dans le comté de Québec, entre le candidat +du gouvernement et celui de Lamirande, comme séparatiste, bien plus +séparatiste que Lamirande et ses amis qu'il accusait de trahir la +cause nationale. + +Un jour, il convoqua une assemblée des électeurs de la Jeune-Lorette +et mit Lamirande au défi de l'y rencontrer. Celui-ci accepte le défi, +bien que de telles rencontres, où la discussion est rarement digne, +lui répugnent souverainement. Mais refuser de faire face à son +accusateur, c'est compromettre les chances, déjà faibles, de son +candidat. + +Depuis quelques jours le temps avait été superbe. Le soleil brillait +dans un ciel d'azur. Pas un souffle de vent, et le thermomètre seul +disait qu'il y avait vingt degrés au-dessous de zéro Fahrenheit. Le +matin de la réunion, un changement s'était opéré dans l'atmosphère. +Le mercure était monté de dix degrés, mais le froid paraissait bien +plus intense. L'humidité pénétrait jusqu'aux os. Le soleil s'était +levé rouge dans un ciel blafard. Au sud-ouest un banc de nuages gris +se montrait; tandis que du côté opposé, du redoutable nord-est, le +vent s'était élevé, très faible d'abord, à peine perceptible, mais +augmentant sans cesse à mesure que les nuages s'étendaient et +s'épaississaient. Bientôt la neige commence à tomber, fine, drue, +pénétrante. C'est un _crescendo_ formidable: vent, neige, poudrerie +prennent à chaque instant une nouvelle fureur. Les arbres, dont les +branches sont roidies par la gelée, font entendre de sinistres +craquements et se tordent sous les puissantes rafales. + +Malgré la tempête, l'assemblée eut lieu. Du reste, l'avant-midi les +chemins étaient encore passables, et pour se rendre de Québec à +Lorette on allait le vent arrière. Lamirande, absorbé par ses +inquiétudes, ne fit pas attention aux mugissements dont l'air était +rempli. + +La réunion fut ce qu'elle devait être: désagréable, détestable. +Saint-Simon porta contre Lamirande toutes les accusations qui +traînaient dans les journaux depuis quelque temps. C'était un +ambitieux, disait-il, qui aurait voulu s'assurer une position +brillante et qui, ne l'ayant pu obtenir, combattait le gouvernement +par, dépit. Sur ce thème, le misérable esclave de Montarval broda +pendant trois quarts d'heure. Lamirande lui répondit avec autant de +dignité et de sang-froid que possible. Un certain nombre de gens +sensés et raisonnables lui étaient sympathiques; mais du sein de +l'assemblée beaucoup de voix s'élevaient pour l'insulter. + +Jamais Lamirande n'avait éprouvé écoeurement aussi profond qu'à la +fin de cette réunion; jamais il n'avait senti dans son coeur un +sentiment aussi voisin de la haine. + +L'assemblée finie, il fallait songer au retour. Ce fut alors que +Lamirande remarqua, pour la première fois, la violence de la tempête +qui avait pris des proportions extraordinaires. Le froid n'était pas +tombé, et pour retourner à Québec il fallait faire face au terrible +_nord-est_ qui asphyxiait, à la neige qui cinglait. Pour Lamirande, +il n'y avait pas à hésiter. Absent depuis le matin, la pensée de sa +femme mourante le torturait et l'aurait fait affronter un danger plus +imminent encore. Il avait, du reste, un cheval vigoureux et un cocher +prudent et sobre. Dans ces conditions, le retour à Québec était un +voyage très pénible, mais ce n'était pas une entreprise folle. + +Ce fut, cependant, avec le pressentiment d'un malheur que les gens de +Lorette virent Saint-Simon partir quelques minutes avant Lamirande. +Son cheval, tout en jambes, était peu propre à lutter contre le vent, +et l'on avait pu remarquer que le cocher du journaliste et le +journaliste lui-même eurent recours assez copieusement à l'eau-de-vie +sous prétexte de se prémunir contre le froid. + +La tempête augmentait toujours. La poudrerie était devenue vraiment +terrifiante. On ne pouvait pas voir à dix pas en avant ou en arrière +de soi. À chaque côté du chemin, dans les champs, rien qu'un vaste +tourbillon blanc, confus, fuyant avec une rapidité vertigineuse. + +Le cocher de Lamirande, pour se garer de la neige, s'était tourné à +gauche. + +Tout d'un coup, il se fait une courte accalmie. Mais pendant cet +instant, Lamirande a entrevu, à droite, dans le champ, un spectacle +qui fige le sang dans ses veines: un attelage à moitié enseveli dans +un banc de neige. Il reconnaît le cheval de Saint-Simon, et comme +un éclair, la situation se présente à son esprit: le malheureux +journaliste et son cocher se sont égarés; et déjà, sans doute, +engourdis par le froid, ils sont condamnés à une mort certaine si on +ne vient promptement à leurs secours. + +Le cocher de Lamirande, toujours tourné à gauche, n'a rien vu. + +Alors des pensées horribles traversent le cerveau de Lamirande, le +brûlant comme des traits de feu. Il voit, dans un tableau, +instantanément, tout le mal que cet homme néfaste a fait à la cause +nationale, toutes ses noires calomnies, toutes ses abominables +accusations, toutes ses criantes injustices. Il voit tout cela, et +il se dit: c'est la justice de Dieu qui le frappe; laissons faire +la justice de Dieu! + +Oui! cette horreur était entrée dans la pensée de Lamirande et elle +était tout près de pénétrer dans la partie supérieure de son âme. Il +allait succomber à la tentation, il allait commettre un crime que +seul loeil de Dieu pouvait voir. + +Lorsque, dans deux ou trois jours, la tempête finie, on aurait +retrouvé les cadavres de Saint-Simon et de son compagnon, qui aurait +pu soupçonner seulement que dans une trouée de la poudrerie Lamirande +avait vu le commencement de cette tragédie et l'avait laissée +s'accomplir? Il fut donc penché sur le bord de l'abîme que nous +côtoyons sans cesse et où tous nous tomberions à chaque instant si la +grâce divine ne nous retenait: l'abîme du péché. + +Avec un cri d'effroi et d'horreur à la pensée de l'épouvantable chute +qu'il allait faire, il se ressaisit. La lutte, en réalité, n'avait +duré qu'un instant, le temps de faire quelques pas. Il arrêta son +cocher et lui fit part de ce qu'il venait de voir. Heureusement, une +maison était proche. Ils obtiennent du secours; puis, avec +précaution, pour ne pas s'égarer à leur tour, ils se dirigent vers +l'endroit où Lamirande a entrevu les victimes de la tempête. Ils les +trouvent enfin. Les malheureux ayant perdu leur robe de traîneau, +n'ont rien pour se mettre à l'abri du froid. Complètement +désorientés, épuisés par leurs efforts désespérés pour dégager leur +cheval et pour se faire entendre, ils sont déjà à moitié plongés dans +le fatal sommeil, avant-coureur de la mort. + +Avec grand-peine on peut les ramener à la maison. Lamirande leur +donne les premiers soins que réclame leur état, puis continue sa +route, remerciant humblement Dieu de l'avoir préservé de l'abîme. + + + +Chapitre XVI + + + Quoniam melior est misericordia + tua super vites. + + Car votre miséricorde est + préférable à toutes les vies. + + Ps. LXII, 4. + + +Les élections sont terminées. C'est un vrai désastre pour la cause +nationale. Les ministres triomphent sur toute la ligne, +particulièrement dans la province de Québec. Houghton est plus +heureux dans la province d'Ontario. Son groupe revient plus nombreux +qu'avant la dissolution. C'est le Canada français qui, trompé, +dévoyé, donne au gouvernement la plus forte majorité, à ce +gouvernement qui médite la ruine de l'Église et de la nationalité +française! Lamirande est élu avec Leverdier et un petit nombre +d'adhérents; mais la masse de la députation française se compose de +partisans du cabinet. Saint-Simon est parmi les vainqueurs, grâce à +l'or de Montarval qui, en secret, a soutenu cette candidature en +apparence ultra-séparatiste. + +Lamirande voit s'écrouler en même temps ses espérances de patriote et +son bonheur domestique. Sa femme se meurt: la cruelle maladie a fait +son oeuvre. Douce, résignée, elle s'en va comme elle a vécu, en +Parfaite chrétienne; ce qui ne veut pas dire en indifférente. Jeune +encore, elle tient naturellement à la vie. Elle lutte contre la mort +qui s'avance. Aimée et aimante, l'idée de la séparation d'avec son +mari et son enfant l'épouvante. Mais elle répète avec le Sauveur au +jardin des Oliviers: "Mon Dieu, si vous ne voulez pas que ce calice +s'éloigne de moi, que Votre volonté soit faite et non la mienne!" + +Pour Lamirande, il ne peut pas accepter la coupe d'amertume. Il +quitte la chambre de sa femme et s'en va dans une pièce voisine se +jeter à genoux devant une statue de son saint Patron, et là, il +répand son âme dans une prière suprême, dans une supplication +déchirante: "Grand saint Joseph, répète-t-il sans cesse vous pouvez +m'obtenir de Celui dont vous avez été le père nourricier la vie de ma +femme. Obtenez-moi cette grâce, je vous en conjure. Dieu a permis la +destruction de mes rêves politiques, des projets de grandeur que +j'avais formés pour ma patrie. Mais Il ne voudra pas m'accabler tout +à fait! Saint Joseph, sauvez ma femme!" + +Il priait ainsi depuis une demi-heure, les yeux fixés sur la statue. +Tout à coup, il s'estime en proie à une hallucination. La douleur, se +dit-il, me trouble le cerveau. Car voilà que la statue s'anime. Ce +n'est plus un marbre blanc et froid qui est là devant lui, c'est un +homme bien vivant. Le lis qu'il tient à la main est une vraie fleur. +Et saint Joseph parle: + +--Joseph, si vous insistez sur la grâce temporelle que vous demandez, +elle vous sera certainement accordée. Votre femme vivra. Si au +contraire, vous laissez tout à la volonté de Dieu, le sacrifice que +vous ferez de votre bonheur domestique sera récompensé par le +triomphe de notre patrie. Vous serez exaucé selon votre prière. Et +afin que vous sachiez que ceci n'est pas une illusion de vos sens, +voici!" + +Et saint Joseph, détachant une feuille de sa fleur de lis la met dans +la main tremblante de Lamirande. + +Puis le marbre reprend la place de l'homme vivant, le lis redevient +pierre, comme auparavant, mais il y manque une feuille. + +Tout bouleversé, Lamirande se précipite dans la chambre de sa femme. + +--Qui te parlait tout à l'heure? lui demande Marguerite. C'était une +voix étrange, une voix céleste... Qu'as-tu donc, mon mari? + +Lamirande, se jetant à genoux à côté du lit, et prenant sa femme +doucement dans ses bras, lui raconte tout ce qui s'est passé. + +--Ce n'était pas un rêve, dit-il, voici la feuille de lis que saint +Joseph m'a donnée. + +--Marguerite! continue-t-il, tu vivras. Car tu veux vivre, n'est-ce +pas? + +--Je voudrais vivre, Joseph, car Dieu seul sait combien j'ai été +heureuse avec toi; mais si c'est la volonté du ciel que je meure.... + +--Ce n'est pas la volonté de Dieu que tu meures, puisqu'il a fait un +miracle pour me dire que tu vivras. + +--Mais si je vis, la patrie mourra! + +--Saint Joseph n'a pas dit cela. + +--Il ne t'a promis le triomphe de la patrie qu'à la condition que tu +fasses le sacrifice de ton bonheur.... + +--Je ne pourrai jamais demander que tu meures, ma femme, ma vie! + +--Mais ne pourrais-tu pas demander que la volonté de Dieu se fasse? + +Lamirande garde le silence. + +Marguerite rassemblant, pour un suprême effort, les derniers restes +de sa vitalité, poursuit: + +--Oui, mon mari, faisons ce sacrifice pour l'amour de la patrie. Tu +as travaillé longtemps pour elle, mais tous tes efforts, tous les +efforts de tes amis ont été vains. Et voici qu'au moment où tout +paraît perdu, Dieu te promet de tout sauver si nous voulons tous deux +lui offrir le sacrifice de quelques années de bonheur. C'est un dur +sacrifice, mais faisons-le généreusement. Il ne s'agit pas seulement +de la prospérité et de la grandeur matérielle du pays, mais aussi du +salut des âmes pendant des siècles peut-être. Car si les sociétés +secrètes triomphent, c'est la ruine de la religion. C'est cette +pensée qui t'a soutenu dans les pénibles luttes de ces dernières +semaines. C'est cette pensée qui me soutient maintenant. Pense donc, +quel bien en retour de quelques années d'une pauvre vie! Ce n'est pas +souvent que, par sa mort, une femme peut sauver la patrie.... + +Marguerite dut lutter encore avec son mari, car la mort paraissait +plus redoutable à lui qui devait rester qu'à elle qui s'en allait. +Perdre sa femme! Voir sa bien-aimée devenir "ce je ne sais quoi qui +n'a de nom dans aucune langue"; la conduire au tombeau; la confier +aux vers et à la corruption, lorsqu'il pouvait la garder encore +longtemps auprès de lui, c'était affreux. Cette pensée lui causait +une agonie mortelle. + +Enfin, la grâce divine et les prières de Marguerite l'emportèrent sur +les répugnances de la nature humaine. Avec sa femme il fit +sincèrement cette prière: "Seigneur Jésus! qu'il soit fait selon +votre volonté et non selon la nôtre. Ou plutôt faites que notre +volonté soit conforme à la vôtre". + + * * * * * + +La cruelle maladie suit son cours. + +Le lendemain, sur le soir, Lamirande, voyant que la fin approchait, +fit venir le père Grandmont. Leverdier et sa soeur Hélène étaient +auprès de la mourante depuis le matin. Marguerite reçut les derniers +sacrements en pleine connaissance et avec une ferveur angélique. +Elle fit ses adieux, simples et touchants, à son mari et à sa fille, +à sa soeur et à son frère adoptifs, au père Grandmont. Elle baissa +ensuite rapidement et sembla ne plus rien voir ni entendre. Lamirande +croyait qu'elle ne sortirait de ce coma que pour se réveiller dans +l'éternité. Tout à coup elle fit signe à son mari qu'elle voulait lui +parler. Il se pencha tendrement sur elle. Tout bas, elle lui dit: +"Hélène t'a toujours aimé. Sans m'oublier, rends-la heureuse. Adieu! +Au ciel!" + +Puis, recommandant son âme à Dieu, elle rendit doucement le dernier +soupir. + + * * * * * + +Cette nuit-là, Hélène pria et pleura longtemps auprès du corps de +Marguerite. + +Des pensées tumultueuses envahirent son âme et l'effrayèrent. Des +désirs qu'elle avait su repousser, qu'elle croyait à jamais éteints, +se réveillèrent soudain en elle et la troublèrent. Elle aurait +désiré n'éprouver que de la douleur, et un autre sentiment, qu'elle +n'osait nommer, se mêlait à son chagrin, l'absorbait. Elle pleurait, +mais ses larmes, qu'elle aurait voulues amères et brûlantes, étaient +douces. Elle désirait ne demander au ciel que le repos de l'âme de +Marguerite et le courage pour Joseph, et c'était pour elle-même +qu'elle priait. "Seigneur, disait-elle, vous m'avez accordé la +grâce de vaincre mon coeur pendant quinze ans, soutenez-moi dans +cette heure suprême. Je puis penser à lui maintenant sans crime, sans +injustice envers celle que j'aimais comme une soeur et qui est sans +doute auprès de Vous. S'il est possible que je sois enfin heureuse +après tant d'années de souffrance, faites-moi cette grâce, ô mon +Dieu! Et s'il ne doit pas en être ainsi, aidez-moi à souffrir +encore et à Vous bénir toujours." + + + +Chapitre XVII + + + Cogitationes meae dissipatae sunt, + torquentes cor meum. + + Toutes mes pensées ayant été renversées, + elles ne servent plus qu'à me déchirer le coeur. + + Job. XVII, II. + + +Aussi longtemps qu'il put voir les traits de sa femme que la mort +avait en quelque sorte divinisés, Lamirande se sentit calme et fort. +À léglise, pendant le service, il versa d'abondantes larmes, mais le +chant sublime de la messe de _Requiem_ éleva son âme au-dessus des +amertumes de la terre et l'introduisit dans les joies et le repos de +l'éternité. Ce fut au retour du cimetière, quand il rentra dans sa +maison où il avait connu tant de bonheur, vide maintenant, désolée à +tout jamais, ce fut en ce moment qu'une tristesse toute humaine +s'abattit sur lui. Le ciel qu'il avait entrevu, où son âme semblait +pénétrer en quelque sorte, à la suite de l'âme de Marguerite, se +ferma sur lui et le repoussa. Il ne voyait plus que cette vallée de +larmes, et le chemin qu'il lui restait à parcourir paraissait +interminable. + +Les soeurs du couvent de Beauvoir étaient venues chercher la petite +Marie, croyant bien faire, mais elles avaient enlevé de la maison le +dernier rayon de lumière qui naguère encore l'illuminait si +gracieusement. + +Malgré les efforts de Leverdier, une sorte de désespoir s'empara de +Lamirande. Il regrettait presque son sacrifice. Il se disait: j'ai +été présomptueux; j'ai, par orgueil, voulu faire un acte d'héroïsme +sans y être appelé, sans avoir la grâce nécessaire. Seuls les saints +ont le droit d'entreprendre les choses sublimes; eux seuls ont la +vocation de quitter le terrain des vertus ordinaires pour se livrer +aux renoncements surhumains. Pour moi, j'aurais dû humblement choisir +la voie moins parfaite mais plus sûre qui m'était offerte; j'aurais +dû demander la vie de ma femme, puisque Dieu avait daigné exaucer ma +prière. + +Puis le doute l'envahissait. Au lieu d'être un miracle, cette +apparition de saint Joseph n'était peut-être qu'un prestige +diabolique. Ce ne pouvait être une simple hallucination, puisqu'il +avait toujours la preuve matérielle de la réalité objective de la +vision: la feuille de lis qui s'adaptait parfaitement au lis brisé de +la statue. Mais le tentateur avait peut-être voulu lui tendre un +piège en lui proposant un sacrifice qu'il avait accepté par orgueil +plutôt que par amour de Dieu, afin de pouvoir se dire: voyez comme je +suis fort, je puis renoncer à ce qui m'est le plus cher au monde! + +Ensuite, un autre genre de doute survenait. Ce n'était plus le démon +qui l'avait tenté et trompé. Il était bien convaincu que l'apparition +était céleste; mais qu'à cause de ses résistances, à cause de ses +répugnances à accepter le sacrifice, il en avait perdu tout le +mérite; que la mort de sa femme serait inutile pour le pays. +Humainement, tout était perdu. Dieu aurait sans doute fait un miracle +pour tout sauver, puisqu'Il l'avait promis, mais c'était à la +condition que l'épreuve fût courageusement acceptée. J'ai mal +accueilli cette épreuve, se disait Lamirande, j'ai mal fait mon +sacrifice. Dieu est donc dégagé de sa promesse. Ma femme est morte et +mon pays va mourir! + +Toutes ces pensées amères le jettent dans un pro fond abattement. Il +ne peut se résoudre à ouvrir son coeur à Leverdier, lui parler du +miracle. Il lui semble que son ami le blâmera comme il se blâme +lui-même, doutera comme il doute. Voulant s'épargner cette nouvelle +souffrance, il se tait. + +Cette douleur sombre, sans larmes, sans épanchement du coeur, +inquiète Leverdier. + +--Mon ami, dit-il, il faut que tu fasses un effort pour secouer cette +tristesse noire qui n'est pas du ciel. Viens avec moi, je vais te +conduire à Manrèse. Tu y passeras une journée ou deux avec le père +Grandmont. + +--Tu as raison, dit Lamirande. Allons! + +Et les deux amis se dirigent vers le chemin Sainte-Foye où plus de +quinze années auparavant Lamirande avait, pour la première fois, +parlé de son bonheur à son jeune ami. C'était alors le printemps; les +oiseaux chantaient les louanges du Seigneur, la campagne était belle +et le ciel souriait. Maintenant, c'est le triste hiver; plus de +verdure, plus de chants; mais des arbres mornes, dépouillés, sous un +firmament gris et froid. + +Leverdier conduit son ami jusqu'à la porte de la maison de retraite. + +--Au revoir, lui dit-il, que saint Ignace te console et te communique +son courage. + +--Merci! mon ami, merci! + + * * * * * + +Lamirande monta à la chambre du père Grandmont, chambre dont il +connaissait bien le chemin. Le vénérable prêtre lui ouvrit les bras. +Lamirande s'y jeta comme un enfant et raconta au ministre de +Jésus-Christ tout ce qui s'était passé; toutes ses tentations, toutes +ses défaillances. + +Ils passèrent ensemble une partie de la nuit devant le saint +sacrement, dans la petite chapelle intérieure de la maison, abîmés +dans la méditation sur le néant de la vie. + +De bonne heure, le père dit sa messe. Lamirande la servit et reçut le +Pain céleste qui chassa de son âme les doutes, comme le soleil +dissipe les brouillards de la nuit. Le calme et la confiance en Dieu +étaient revenus, mais Lamirande se défiait toujours de lui-même. + +--Mon père, dit-il, je suis trop faible pour continuer loeuvre que +j'ai entreprise. Vous me dites que mon sacrifice, tout mal fait qu'il +a été, sera accepté et que Dieu enverra, en retour, quelque secours +inattendu à la patrie. Je le crois. Mais mon rôle est maintenant +rempli. Je puis me retirer quelque part où, ne cherchant à pratiquer +que des vertus ordinaires, je serai moins exposé à tomber. + +--Pas encore, mon enfant, pas encore, dit en souriant doucement le +bon religieux. Votre rôle n'est pas accompli, loin de là. Restez dans +la politique, c'est-à-dire à votre poste, et attendez patiemment que +Dieu réponde à votre sacrifice comme Il l'a promis et comme Il le +fera, très certainement. Ces faiblesses humaines que vous déplorez, +en les exagérant peut-être un peu, sont une grande grâce. Elles vous +tiennent dans l'humilité, sans laquelle il est impossible de plaire à +Dieu. Songez à saint Paul qui avait été ravi au troisième ciel, et +qui nous dit: "De peur que la grandeur de mes révélations ne me +causât de l'orgueil, Dieu a permis que je ressentisse dans ma chair +un aiguillon, qui est l'ange de Satan, pour me donner des soufflets". +Je vous trouverais bien à plaindre et bien exposé, mon enfant, si +vous étiez exempt de toute faiblesse, si vous ne craigniez de tomber +à chaque instant: vous seriez une proie facile au démon de l'orgueil. + +--Mais, mon père, non seulement je crains de tomber, je tombe +effectivement! + +--Et quand même cela serait! Relevez-vous, voilà tout. Si, pour vous +rendre chez vous, vous étiez obligé de parcourir un chemin tout +rempli de trous et parsemé de cailloux, la crainte, la certitude même +de faire quelques chutes, de vous meurtrir les genoux et les mains, +cette certitude, dis-je, ne vous détournerait pas d'entreprendre le +trajet. Tomber, cela fait mal, cela humilie; niais cela n'empêche pas +d'arriver au but, pourvu qu'on se relève. + +--Mais pour se relever, il faut la grâce.... + +--Sans doute, et cette grâce est toujours accordée à qui la demande +sincèrement. Si beaucoup restent par terre, c'est qu'ils aiment mieux +être couchés que debout. Ils demandent peut-être à Dieu la grâce de +se relever, mais c'est une demande qu'ils ne désirent pas réellement +voir exaucée. Aimant la fange, ou la poussière, ou le gazon fleuri où +ils sont tombés, ils veulent secrètement y rester, plutôt que de +continuer leur pénible voyage. Tout en demandant à Dieu du bout des +lèvres la grâce de se relever, ils seraient désolés si Dieu les +relevait de force. Mais Dieu, qui voit dans le secret, ne les relève +pas. + +--Eh bien! mon père, je resterai à mon poste aussi longtemps que vous +ne me direz pas que ma tâche dans le monde politique est achevée. + +--Très bien! En effet, je vous dirai quand vous pourrez vous en +aller. Ce ne sera pas de sitôt, je m'imagine, car il reste beaucoup à +faire. Peut-être même Dieu vous demandera-t-il quelque nouveau +sacrifice avant que tout soit terminé. + +--Avec sa grâce je le ferai! + + + +Chapitre XVIII + + + Ergo cujus vult miseretur. + + Il est donc vrai qu'il fait miséricorde + à qui il lui plaît. + + Rom. IX, 18. + + +La rentrée des chambres est fixée au 15 février 1946. + +Ce jour-là, vers cinq heures du soir, il y avait conciliabule dans +les bureaux de rédaction de la _Libre-Pensée_, à Montréal. Montarval +y était avec le rédacteur en chef du journal, Ducoudray, et quelques +autres radicaux bien connus de la métropole. Il est à peine +nécessaire de dire que le collègue de sir Henry, membre du cabinet +conservateur, n'était pas entré dans les bureaux de la feuille impie +par la porte ordinaire, mais par un passage secret communiquant avec +une boutique de perruquier tenue par un affidé de la secte. + +--Eh bien! s'écria Montarval, nous triomphons nous avons une majorité +ministérielle écrasante. Nous présenterons de nouveau le même projet, +avec quelques modifications insignifiantes dans la forme, afin de +faire croire aux députés de la province de Québec qu'ils ont obtenu +quelques concessions. Quant au fond, il restera ce qu'il était. J'ai +même trouvé le moyen de l'améliorer quelque peu, chose que je ne +croyais pas possible. Il sera voté, et dans dix ans tout sera entre +nos mains. + +--Oui, fait Ducoudray, tout a marché selon tes plans et nos désirs. +Dieu sait.... + +--Encore cette expression! + +--Un simple effet de l'habitude, mon cher ministre! + +--Je sais que ta première éducation a été tout imprégnée de +superstitions chrétiennes. Pourvu que cela ne te joue pas quelque +mauvais tour! Qu'est-ce que tu allais dire? + +--J'allais dire que les élections ont dû coûter affreusement cher. +J'espère que toi et sir Henry avez arrangé les choses pour que cela +ne paraisse pas trop dans les comptes publics. Un scandale financier +au commencement du nouveau régime serait fort ennuyeux. + +--Que cela ne t'inquiète pas. Je mets Lamirande, Houghton et leur +poignée de fanatiques au défi de trouver la moindre irrégularité dans +la caisse publique. + +--À propos de Lamirande, reprend le journaliste, c'est notre ennemi, +et il fallait l'abattre, l'écraser; mais si nous avions pu nous +exempter d'avoir recours à cette histoire inventée sur son compte.... +Était-ce bien nécessaire? + +--Il ne fallait négliger aucun moyen. Aurais-tu ce que les prêtres +appellent des remords de conscience, par hasard? + +--Je n'ai pas de remords, parce que ma conscience a usé toutes ses +dents, il y a bien longtemps; mais les coups comme celui-là, quand +ils ne sont pas absolument nécessaires, m'ennuient, mécoeurent... je +ne sais quoi.... + +Et le journaliste se leva et arpenta le bureau, le visage assombri. + +--Un cas de spleen bien accentué, fait l'un des assistants, causé par +une mauvaise digestion. Une pilule du docteur Cohen après chaque +repas pendant trois jours, voilà ce quil te faut. + +Ducoudray ne répondit rien. Il continuait toujours à marcher de long +en large, troublé et agité. + +Montarval le regarda pendant quelques instants avec une fixité +sinistre. Une lueur d'enfer passa dans ses yeux. Puis il se leva et +gagna en silence le couloir secret. En passant par la boutique du +perruquier, il glissa quelques mots tout bas à l'oreille de l'affidé. +Celui-ci fît un signe dassentiment, tout en pâlissant. + +Les autres visiteurs étant bientôt partis après Montarval, Ducoudray +se trouva seul. Le dernier sorti, il ferma la porte à clé et alla +s'affaisser dans un fauteuil. + +--Qu'ai-je donc? se dit-il. Est-ce seulement une mauvaise digestion, +ou sont-ce réellement des remords? Il me semblait que depuis des +années j'avais étouffé ce que les chrétiens appellent les cris de la +conscience. Et cependant j'entends parfois une faible voix qui vient +je ne sais d'où et qui me dit: Tu es un misérable! Est-ce la voix de +ce qu'on appelle la conscience? Serait-ce la voix de ma mère?... J'ai +rêvé encore d'elle, la nuit dernière.... Son âme peut-elle venir me +parler?... L'âme existe-t-elle seulement?... Il me semblait que +j'étais tout petit enfant, que j'étais à genoux devant ma mère et +qu'elle me montrait à prier. Je crois que je pourrais répéter les +paroles qu'elle me faisait dire: "Je vous salue, Marie, pleine de +grâce"... Non je ne puis pas continuer.... + +Longtemps il resta plongé dans une arrière rêverie. Puis, se levant +brusquement: Il faut secouer cette torpeur, se dit-il, chasser ces +idées.... C'est trop tard pour moi de revenir sur mes pas. Je suis +allé trop loin dans le mal.... Voilà que ça revient! Le mal! Mais +enfin, qu'est-ce que le mal? qu'est-ce que le bien? Décidément, +il me faut quelque distraction.... J'y pense! C'est ce soir que le +fameux père Grandmont commence ce qu'ils appellent une retraite, à +Longueuil. Il paraît que le vieux dit des choses bien drôles. Si j'y +allais! Cela changerait mes idées et me donnerait peut-être le sujet +d'un joli article pour demain. Rire un peu des jésuites, ça prend +toujours. + +Puis il sortit, et passa devant la boutique du perruquier. Il ne +remarqua pas un homme qui en sortit presque au même moment; un homme +qui portait de grandes lunettes noires et qui avait le collet de son +paletot relevé jusqu'aux oreilles; un homme qui craignait le froid, +sans doute. L'homme aux lunettes suivit Ducoudray. Celui-ci entra +dans un restaurant et se fit servir un repas. Ensuite il continua son +chemin vers Longueuil. Il ne regardait pas derrière lui; mais +l'eût-il fait qu'il n'eût rien vu d'étrange: un homme qui marchait à +quelques pas derrière lui, le visage à l'abri du vent, les yeux +protégés contre l'éclat de la neige et de la lumière électrique. + +Rendu rue Notre-Dame, Ducoudray prit un traîneau de place et donna +ordre au cocher de traverser à Longueuil. + +La nuit était belle et froide, une de ces nuits presque aussi claires +que le jour, si fréquentes au Canada dans les mois d'hiver. La lune, +qui avait éteint la plupart des étoiles, versait des flots de lumière +argentée sur le "pont" de glace qui couvrait le fleuve géant. La +neige reflétait cette lumière en y ajoutant un éclat particulier qui +permettait de lire facilement, mais qui pouvait aussi fatiguer des +yeux faibles. Ducoudray avait la vue forte et jouissait de cette +splendide illumination. Dans un traîneau de place qui suivait le +sien, à un arpent de distance, il y avait un homme qui ne pouvait pas +endurer cet éblouissement. + +Le plus profond silence régnait sur le fleuve, rompu seulement par le +tintement des grelots des deux chevaux. Mais Ducoudray n'entendait ni +les grelots du cheval qui traînait sa voiture ni ceux du cheval qui +suivait. Il était à cent lieues de Montréal, et à trente années de +l'an de grâce 1946. Il était dans le paisible village en bas de +Québec, bien loin en bas, où il avait passé les années de sa +jeunesse, et il n'avait que sept ans. Il était aux genoux de sa mère +qui lui faisait faire sa prière du soir. De l'humble mansarde où il +priait, loeil découvrait l'immense étendue du fleuve, large de sept +lieues, et les montagnes bleues du nord. Il revoyait ce, paysage +grandiose et triste, tantôt éclairé par les pâles rayons de la lune, +tantôt baigné par les feux du soleil couchant. Il respirait de +nouveau les fortes odeurs _du salin _, il jouait encore sur la grève +couverte de galets et de varechs et que le _baissant_ avait mis à +sec. Puis _le montant_ venait couvrir d'abord les rochers au large, +puis envahissait tout jusqu'au chemin, mettant à flot la vieille +chaloupe. + +Tout ce lointain passé lui revenait ce soir pendant qu'il cheminait +rapidement vers Longueuil. La pensée de sa mère, morte lorsqu'il +n'avait que huit ans, le hantait; sa mère qu'il avait tant aimée, qui +avait veillé sur son berceau, lui avait appris à bégayer les noms de +Jésus, de Marie et de Joseph, noms hélas! que depuis vingt ans il +n'avait plus prononcés que pour les blasphémer. Jamais il n'avait été +travaillé et tourmenté comme il l'est ce soir. Jamais la vie qu'il +menait, vie de haine, de passion, vie de volupté et de luttes féroces +contre les croyances de son enfance, jamais sa vie de sectaire ne lui +avait inspiré ce sentiment profond de dégoût et de terreur qu'il +éprouve en ce moment. Il croyait avoir effacé en lui tout vestige de +foi, à force de fouler aux pieds toutes les lois de Dieu, à force de +s'enfoncer de plus en plus dans la fange et l'impiété. En effet, +pendant des années, il avait joui de cette épouvantable tranquillité +qui remplace dans l'âme la grâce du remords. Et voici que depuis +quelques jours cette tranquillité est disparue. Du moment qu'il n'est +pas activement employé, sa pensée retourne à trente années en arrière +et le transporte au village natal, à léglise où il fut baptisé et fit +sa première communion, à la modeste chambre où il priait, le soir, +sous le regard de sa mère. + +Tout un régiment l'aurait suivi sur le pont de glace ce soir-là qu'il +n'en aurait fait aucun cas. + +Les cloches de la belle église de Longueuil, appelant les fidèles aux +exercices de la retraite, le tirent de sa rêverie. Arrivé bientôt au +village, il saute en bas de sa voiture, donne instruction au cocher +de l'attendre et pénètre dans le temple. "Pourvu, pense-t-il, que ce +jésuite puisse dire quelque chose de bien rococo, de bien moyen âge!" +Et il va prendre une place que le bedeau, voyant qu'il est étranger, +lui offre. Un autre étranger entre aussitôt après. Le bedeau veut le +mettre à côté de Ducoudray, mais il préfère rester à l'ombre d'une +colonne. La lumière lui fatigue la vue, dit-il. Malgré le mauvais +état de ses yeux, il les tient fixés sur Ducoudray. + +Le sermon fut simple et éloquent. Chez le père Grandmont, c'était le +coeur qui parlait. Il aimait Dieu, il aimait les âmes; et ces deux +amours donnaient à ses discours une force et une chaleur qui +n'avaient guère besoin des ornements de la rhétorique pour vaincre et +fondre les coeurs. Dans un autre temps, Ducoudray aurait probablement +noté quelques expressions d'une forme un peu naïve et qu'en torturant +convenablement il aurait pu faire servir de thème à ses railleries. +Mais ce _soir_ il n'est pas en veine de se moquer. Il est grave, +recueilli et les paroles du prêtre l'impressionnent douloureusement +au lieu de l'amuser. + +Le prédicateur, selon l'habitude des fils de saint Ignace, parle des +deux étendards, l'étendard de Jésus-Christ et l'étendard de Satan, +sous l'un desquels tout homme doit nécessairement se ranger. +Impossible de rester neutre entre les deux années, simple spectateur +du combat; il faut être d'un côté ou de l'autre; ou marcher vers le +ciel sous le drapeau de Jésus-Christ, ou vers l'enfer sous le drapeau +de Lucifer. Il n'y a que deux cités, la cité du bien et la cité du +mal. La première renferme tous ceux qui ont la grâce sanctifiante; la +seconde, tous ceux qui n'ont pas cette grâce. Il n'y a pas d'état +intermédiaire. Il faut être ou l'ami ou l'ennemi de Dieu. Personne ne +peut être indifférent à son égard, comme Lui n'est indifférent à +l'égard de personne. Il n'y a que deux chemins, l'un large, facile, +qui descend en pente douce, au milieu des fleurs, où l'on ne +rencontre point d'obstacles, point de contradictions, où l'on marche +sans fatigue, entouré de délices et de voluptés; l'autre, étroit, +rude, montueux, difficile, où l'on n'avance qu'avec peine et misère, +tombant souvent, se blessant souvent aux aspérités du sol. Inutile de +chercher une troisième route à travers la vie, il n'y en a pas, +puisque pour l'homme il n'y a que deux éternités, une éternité de +bonheur à laquelle conduit la voie étroite, une éternité de malheur à +laquelle aboutit la voie large et facile. + +Pendant plus d'une demi-heure le père Grandmont développe ces fortes +et salutaires pensées, et Ducoudray l'écoute de plus en plus grave et +recueilli, la tête penchée sur sa poitrine. Du coin obscur où il se +tient, l'étranger aux lunettes sombres ne perd pas le moindre +mouvement que fait le journaliste. + +Le père Grandmont paraissait avoir fini son sermon; il se préparait +même à descendre de la chaire, tout à coup, se retournant vivement +vers l'auditoire, la figure illuminée par une subite inspiration, il +s'écria: + +--Mes frères, s'il y a parmi vous quelqu'un qui gémit sous le poids +d'une montagne de crimes, quelqu'un dont l'âme est couverte d'une +véritable lèpre de péchés, quelqu'un qui, pendant des années et des +années, a outragé Dieu et ses lois, l'Église et ses lois, la nature +humaine et ses lois, quelqu'un qui, à la vue de la fange où il s'est +vautré, est saisi d'une terreur voisine du désespoir, que celui-là ne +perde pas courage! Qu'il porte ses regards vers le divin Crucifié, +qu'il songe qu'une seule goutte de ce sang d'un Dieu peut effacer +toutes les iniquités du monde. Qu'il déteste ses péchés, mais qu'il +ne désespère pas. Le repentir, un repentir sincère, peut le rendre +aussi agréable à Dieu qu'il était au jour de son baptême, au jour de +sa première communion. S'il lui semble que tant de crimes demandent +quelque grande expiation, qu'il fasse généreusement le sacrifice de +sa vie, s'il faut la sacrifier, pour réparer le mal qu'il a fait. + +Qu'il soit assuré qu'ainsi, par les mérites infinis de Jésus-Christ, +il peut devenir un grand saint de grand pécheur qu'il était. Mes +frères, pendant la bénédiction du très saint sacrement, priez tous +avec ferveur pour que, s'il y a parmi vous quelqu'un ainsi accablé, +il reçoive de l'hostie sainte, par l'intercession de Marie, Refuge +des pécheurs, la grâce de secouer le joug de Satan. + +Puis le prédicateur quitte la chaire. Le salut commence et tous se +mettent à genoux. Pour la première fois depuis vingt ans, Ducoudray, +l'âme bouleversée, s'agenouille, lui aussi. + +Qui pourrait décrire la lutte formidable qui se livre alors dans ce +coeur longtemps l'esclave du démon. Quelques jours auparavant, il +avait reçu une première grâce, la grâce du dégoût: la vie qu'il +menait ne lui inspirait plus aucune satisfaction. Mais ce n'était pas +le repentir, ce n'était pas un mouvement surnaturel. Les paroles du +prêtre, surtout les dernières qui, il le sentait, avaient été +inspirées au prédicateur expressément pour lui, avaient fait naître +dans son âme de nouvelles pensées, des sentiments inconnus. Le dégoût +qu'il éprouvait depuis quelque temps changeait de caractère, se +spiritualisait. Ce n'était plus un ennui vague, un malaise +indéfinissable, mais une véritable horreur. Et à cette horreur se +mêlait l'amour de Dieu, de ce Dieu qu'il avait tant offensé. Ô! se +disait-il, si je pouvais réparer tout le mal que j'ai fait, me +débarrasser de ce fardeau qui m'écrase, si je pouvais sortir des +griffes de Satan et me jeter dans les bras de Jésus-Christ, que je +serais heureux! + +Que de pauvres âmes tiennent ce langage! que de misérables pécheurs +_voudraient_ sortir de l'état affreux où ils se trouvent, mais qui ne +parviennent pas à dire: _je veux._ Une fausse honte les retient, un +démon muet les possède. Ils n'auraient qu'un pas à faire, qu'un mot à +dire; et ce pas, ils ne le font point, ce mot, ils ne le disent +point. Mystère insondable de la grâce de Dieu qui est toujours +suffisante pour sauver et qui ne sauve pas toujours; et qui, parfois, +sans jamais détruire le libre arbitre, est versée dans l'âme avec +tant d'abondance qu'elle semble arracher l'homme au mal comme malgré +lui! + +Ducoudray s'arrêtera-t-il au fatal _je voudrais_, ou prononcera-t-il +le sublime _je veux_ qui fait tomber les chaînes de l'esclavage +spirituel? + +Comme tous les pécheurs qui _voudraient_ se convertir, il éprouve la +tentation de la fausse honte, sentiment à la fois si puéril et si +redoutable. Mais chez lui, à cette tentation qui suffit à éloigner +tant de pauvres malades du céleste médecin, se joint une épouvante +infiniment moins vague. Il sait, à n'en pouvoir douter, qu'il ne peut +faire les choses à moitié; que pour pouvoir revenir à Jésus-Christ il +faut qu'il quitte l'horrible secte où il s'est engagé et dont il +possède tous les secrets. Non seulement il devra la quitter--cela ne +serait rien--mais il devra la dénoncer, il devra pour réparer le mal +qu'il a commis, divulguer les ténébreuses machinations auxquelles il +a été mêlé. C'est là, il ne l'ignore pas, son arrêt de mort. D'un +côté, encore quelques années d'une existence misérable puis une +éternité de malheur. De l'autre, un coup de poignard, puis un bonheur +sans fin. C'est ainsi que, dans une lumière crue, la situation, nette +et tranchée, se présente à son esprit. En théorie, le choix est +facile: l'enfer d'un côté; le ciel de l'autre, et entre les deux +quelques années de vie en plus ou en moins. Qui pourrait hésiter? Et +cependant qui d'entre nous n'hésiterait pas? Que dis-je! Qui d'entre +nous ne sent pas que, à moins d'une grâce spéciale, c'est l'enfer et +les quelques années de vie qu'il choisirait? Tant est faible, +incroyablement faible la nature humaine déchue! Cette faiblesse +désespérante, Ducoudray l'éprouve. Elle l'épouvante, elle l'écrase. +Il voit avec terreur que, pour l'amour d'un peu de cette vie qui ne +lui inspire pourtant qu'ennui et dégoût, il va choisir l'enfer. Il se +sent impuissant à aire, par lui-même, le moindre effort pour sortir +de l'abîme. Et du fond de cet abîme, il s'écrie, dans un élan de +vraie humilité: Mon Dieu! ayez pitié de moi! Vierge sainte! +aidez-moi! + +Alors de la divine hostie part un jet de cette grâce qui donne aux +plus faibles la force de braver la mort. + + + +Chapitre XIX + + + Mucro, mucro, evagina te ad occidendum. + + Épée, épée, sors du fourreau pour verser le sang. + + Ezch. XXI, 28. + + +La bénédiction du très saint sacrement est terminée. Lentement la +foule se retire. Les sacristains éteignent les lumières, d'abord à +l'autel, puis dans le choeur, enfin dans la nef. Il n'en reste que +deux ou trois qui jettent dans le vaste édifice une lueur incertaine. +Au moment de fermer les portes, le bedeau remarque que deux hommes +sont encore dans léglise; l'un à genoux, la tête cachée dans ses +mains, la poitrine gonflée de sanglots; l'autre debout, près d'une +colonne, qui regarde fixement le premier. Le bedeau touche l'homme à +genoux. "On ferme", lui dit-il. Ducoudray tressaille comme un homme +qu'on réveille subitement. Il se lève aussitôt. + +--Il faut que je voie le père Grandmont, dit-il; il faut que je le +voie tout de suite. + +En parlant ainsi, son regard tombe, pour la première fois, sur +l'homme à moitié caché derrière la colonne. Un frémissement le secoue +et une sensation de froid envahit tous ses membres. + +--Déjà! pensa-t-il. Mon Dieu, je suis prêt mais donnez-moi seulement +trois heures! + +--Vous pouvez voir le père au presbytère, dit le bedeau; ou dans la +sacristie, il y est peut-être encore. Passez par le sanctuaire. + +Puis le brave homme se dirige vers l'autre étranger qui paraît +hésiter. + +--Voulez-vous voir le père, vous aussi? + +--Oui... non... c'est-à-dire que je voudrais suivre mon ami. Il va au +presbytère, sans doute? + +--Oui, en vous hâtant vous pouvez le rejoindre. + +L'étranger fit quelques pas dans la direction du choeur, puis revint +vers la porte. + +--Je vais sortir et attendre mon ami devant le presbytère, dit-il. + +--Voilà un particulier, grommela le bedeau en verrouillant la grande +porte, qui n'a pas l'air de trop savoir ce qu'il veut. + +Il savait parfaitement, au contraire, ce qu'il voulait; mais il avait +eu comme un éblouissement qui lui avait fait perdre un instant la +tête. Était-ce un effet de la forte chaleur qu'il faisait dans +léglise? Était-ce autre chose? Il ne se le demanda seulement pas, +mais éclata en imprécations contre lui-même pour ce moment +d'indécision. + +--Que je suis donc maladroit! se dit-il. J'aurais pu le rejoindre, +sans doute, avant qu'il fût entré au presbytère, quand même c'eût été +à la porte.... Il aurait été seul, probablement.... Il faut +maintenant que j'attende ici, car il ne doit pas retourner à +Montréal. + +À ce moment Ducoudray franchissait la porte du presbytère, étonné de +voir que l'homme aux lunettes noires ne l'avait pas suivi. + +--Merci mon Dieu, murmura-t-il. Je ne Vous demande que trois heures! +Accordez-moi ce délai, non pas pour moi-même, mais pour la cause de +Votre sainte Église! + +Un domestique le conduisit à la chambre du père Grandmont. Celui-ci +le reçut avec une grande affabilité et l'invita à s'asseoir. + +--Mon père, dit Ducoudray, vous ne me connaissez pas. + +--En effet, je n'ai pas cet honneur, dit le religieux. + +--Ce ne serait pas un honneur de me connaître, dit le journaliste, +car je suis un grand misérable. Mais je veux me convertir, ou plutôt +me confesser; car la grâce de Dieu m'a converti tout à l'heure dans +léglise pendant que vous prêchiez. À la fin de votre sermon le ciel +vous a inspiré certaines paroles que beaucoup ont dû trouver +étranges. Je les ai comprises parce qu'elles étaient à mon adresse. +Je suis le pécheur dont vous parliez. Voulez-vous me confesser _? +Pouvez-vous me_ confesser? Je ne suis pas un pécheur ordinaire, je +suis un monstre. + +--Mon Dieu que vous êtes bon, que votre miséricorde est infinie! +s'écria le prêtre. + +Et prenant les mains du journaliste il l'attira à lui +affectueusement. + +--Mon frère, dit-il, que je suis heureux! Et quelles réjouissances +parmi les anges! Venez! j'ai tous les pouvoirs pour vous absoudre, +quelque grave que soit votre cas. + +Puis, il conduisit son pénitent au petit confessionnal placé dans un +coin de la chambre, et le malheureux, se jetant à genoux, déposa aux +pieds du ministre de Jésus-Christ son insupportable fardeau. Il se +releva tout rayonnant. Longtemps le vénérable prêtre le tint serré +sur sa poitrine, murmurant: "Quelle joie! Mon Dieu, quelle joie!" + +--Mon père, dit Ducoudray, vous savez ce qu'il me reste à faire. J'ai +en ma possession tous les secrets de l'horrible secte, toutes ses +archives. Il faut que je communique tout cela à l'archevêque de +Montréal avant demain matin, cette nuit même; car, je le sais, je +suis déjà condamné à mort. Le chef de la secte, me soupçonnant, m'a +fait suivre par un de ses ultionistes qui m'a vu à léglise, qui a dû +remarquer mon émotion, qui m'attend au dehors et qui me frappera au +premier moment favorable. Je ne crains pas la mort. Au contraire, je +suis heureux d'offrir ma vie à Dieu en expiation de mes crimes. Mais +je ne veux pas qu'on m'assassine avant que j'aie eu le temps de +dévoiler les abominations du satanisme. C'est pour cela, et non par +crainte de la mort, que je vous demande de m'aider à me déguiser. + +Une demi-heure plus tard, deux prêtres sortaient du presbytère; l'un +était un vieillard, l'autre dans toute la force de l'âge. Le jeune +ecclésiastique était visiblement embarrassé dans sa soutane. Mais +l'homme aux lunettes noires n'eut aucun soupçon. Il se contenta de +murmurer: "Deux calotins! Le plus jeune a l'air fameusement gauche". + +Les deux prêtres prirent une voiture que le domestique était allé +chercher cinq minutes auparavant. + +Au bout d'une autre demi-heure, comme le guetteur commençait à +s'inquiéter sérieusement et à se demander s'il ne devait pas sonner, +le domestique sortit de nouveau. Il avait l'air de chercher +quelqu'un. L'homme aux lunettes le suivit du regard. Il le vit parler +au cocher qui avait amené Ducoudray de la ville et lui donner de +l'argent. Le cocher partit aussitôt. + +--Voilà une mystification! se dit-il. + +Et s'approchant du jeune domestique. + +--Peux-tu me dire si le monsieur qui est entré au presbytère vers +neuf heures est parti? + +--Je ne sais pas, monsieur, répondit le jeune homme; je ne l'ai pas +vu depuis que je lui ai ouvert la porte. + +--Mais n'est-ce pas son cocher que tu viens de payer et de renvoyer? + +--Ça se peut bien. Monsieur le curé m'a dit d'aller trouver le cocher +qui avait amené un homme de Montréal, un monsieur avec une grande +moustache blonde, de lui payer sa course et de lui dire que le +monsieur n'aurait plus besoin de lui. + +--Le monsieur couche au presbytère peut-être? + +--Je n'en sais rien, monsieur. Vous êtes bien curieux, je trouve. + +Et le jeune domestique s'éloigna pour rentrer au presbytère. + +--Oui, fit l'étranger en le suivant, je suis un peu curieux, mais je +n'ai plus qu'une question à te faire. Connais-tu les deux prêtres qui +sont sortis tout a l'heure? + +--J'en connais un, c'est le père qui prêche la retraite; l'autre, je +ne le connais pas, je ne l'ai pas vu entrer. + +--Ah! tu ne l'as pas vu entrer! Je comprends tout, maintenant, +continua-t-il, parlant à lui-même. Que je suis donc stupide! Voilà +deux fois que je le manque! + +Le pauvre domestique, ahuri, et sentant vaguement qu'il a trop parlé, +rentre précipitamment au presbytère. + +L'étranger s'éloigne rapidement. À une faible distance de léglise un +magasin est encore ouvert. Il y entre et demande qu'on lui indique où +se trouve le bureau public de télégraphe et de téléphone. C'est dans +le voisinage. Il y court. Le gardien du bureau est seul. + +L'étranger lui fait un signe presque imperceptible auquel l'employé +répond par un geste fait comme par hasard. Un deuxième signe provoque +une deuxième réponse. Alors l'étranger s'assied devant le double +instrument. Se servant d'abord du téléphone, il se met lui-même +directement en communication avec un certain numéro à Montréal. Il +sonne. On lui répond. + +--Est-ce bien le numéro 11 demande-t-il? + +Ce numéro n'a rien de commun avec les numéros du téléphone. + +Comme la réponse a été satisfaisante, il continue: + +--Attention au télégraphe, je vais écrire.... Es-tu prêt?... +Eh bien! voici: + +Et déposant le récepteur du téléphone, il prend la plume +télégraphique et écrit la note suivante qui se reproduit, à +l'instant, à Montréal, lettre par lettre, et dans l'écriture même de +celui qui tient le crayon électrique à Longueuil. + +"Au nom du Grand Maître, le numéro 7, à Longueuil, au numéro 11. Le +numéro 2 nous trahit. J'en ai la preuve certaine. Le Grand Maître le +soupçonnant, m'a donné l'ordre de le suivre et de le supprimer si je +venais à découvrir qu'il nous trahissait. Or sa trahison est +absolument certaine. Il vient de m'échapper, déguisé en prêtre. +Rends-toi immédiatement à sa maison. C'est là qu'il ira tout d'abord, +sans doute, pour prendre les archives. Au nom du Grand Maître et en +vertu de l'ordre qu'il m'a donné je te commande de supprimer le +numéro 2. Fais vite. Il est peut-être déjà trop tard." + +Puis, mettant soigneusement dans sa poche la copie de cet atroce +billet, l'homme aux lunettes noires, ayant payé ce qu'il devait au +bureau, sortit et reprit aussitôt le chemin de Montréal. + + * * * * * + +Le lendemain matin, deux femmes se rendant à la messe de cinq +heures à léglise du Gesù, aperçoivent, rue Sainte-Catherine, un homme +gisant sur le trottoir, près d'une porte-cochère, dans une mare de +sang. Épouvantées, elles jettent des cris perçants qui attirent +d'autres personnes allant à léglise ou à leur ouvrage. Un groupe se +forme bientôt. Quatre hommes soulèvent le corps inerte et sanglant, +inanimé, mais encore chaud, et le transportent au poste de police +voisin. En jetant les yeux sur l'homme assassiné, le chef du poste +s'écrie C'est M. Ducoudray, rédacteur de la _Libre-Pensée!_ + + + +Chapitre XX + + + Paratus sum et non sum turbatus. + + Je suis tout prêt, et je ne suis point troublé. + + Ps. CXVIII, 60. + + +La sinistre nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Dès +huit heures, tout Montréal avait appris l'assassinat du journaliste +tristement célèbre. Les journaux publièrent aussitôt des éditions +spéciales que les gamins vendaient par centaines, le visage +rayonnant, le verbe haut. Un meurtre! quelle bonne aubaine! Aux coins +des rues, dans les bars électriques, aux portes des hôtels et des +gares de chemins de fer, ils criaient de toute la force de leurs +poumons . "Terrible meurtre à Montréal. M. Ducoudray, rédacteur de +la _Libre-Pensée_, assassiné d'un coup de poignard dans la rue +Sainte-Catherine, à deux pas du poste de police," sur le même ton +qu'ils auraient proclamé le résultat d'une course ou d'une élection. + +De bonne heure, le coroner forma son jury et commença son enquête, au +poste de police où le cadavre avait été déposé. D'abord les +renseignements étaient bien maigres. Aux bureaux de la _Libre-Pensée +on_ savait que M. Ducoudray était sorti la veille au soir, vers six +heures, sans dire où il allait, et il n'était pas revenu. De ce +côté-là, c'est tout ce que l'on put apprendre. Au poste de police +près duquel le meurtre avait été commis on n'avait rien entendu. A la +maison où il occupait un appartement de quatre chambres on ne l'avait +pas vu depuis le matin. S'il y était rentré on ne l'avait pas aperçu +et il n'y avait certainement pas couché. Une des servantes qui avait +passé vers dix heures devant la chambre qui lui servait de bureau y +avait entendu marcher quelqu'un et était bien surprise de trouver, le +lendemain matin, que le lit n'avait pas été défait. + +Le médecin chargé d'examiner le cadavre constata que la mort avait +été causée par un seul coup de poignard dans le dos, qui avait +tranché l'aorte. Le poignard, une arme formidable, avait été retrouvé +à côté du cadavre. Le coup avait dû être porté par quelqu'un caché +dans la porte-cochère. L'assassin devait avoir le bras puissant et la +main très sûre. Il devait aussi posséder quelques connaissances +anatomiques pour avoir pu atteindre, avec autant de précision, une +partie vitale. Le vol n'avait pas été le mobile du crime, puisqu'on +trouva sur le corps une somme d'argent assez considérable et une +montre de prix. + +C'est tout ce qu'on put découvrir, et le coroner allait ajourner +l'enquête, lorsqu'au grand étonnement de tous, l'archevêque de +Montréal, accompagné du père Grandmont, entra au poste. + +Les deux vénérables ecclésiastiques sont très émus. Ils demandent à +voir le cadavre. On les conduit dans une petite cellule où le +journaliste assassiné était couché sur un lit de camp. Ils se jettent +à genoux et prient un instant avec ferveur. + +--Cher martyr! dit l'évêque en se relevant, vous m'aviez bien dit que +j'aurais avant vingt-quatre heures, une preuve indiscutable de la +vérité de vos révélations. La voilà la preuve, aussi affreuse que +convaincante! + +Le coroner, en entendant ces paroles, croit à une méprise. + +--Monseigneur, dit-il, l'homme assassiné est M. Ducoudray, rédacteur +du journal anticlérical, la _Libre-Pensée_. + +--Je le sais, mon ami, réplique le prélat, et lorsque vous aurez +entendu le témoignage du père Grandmont et le mien vous comprendrez +ce que je viens de dire. + +Le père Grandmont rendit son témoignage d'abord. Après avoir raconté +en quelques mots ce que nous connaissons déjà des derniers moments de +Ducoudray, il continua ainsi: + +--Pour permettre à M. Ducoudray de sortir du presbytère sans être +reconnu par celui qui l'avait suivi de Montréal à Longueuil, je lui +fis donner par M. le curé une soutane et un chapeau romain. Il se +rasa la moustache, et emporta ses habits dans un petit sac de voyage +que je lui prêtai. Je le priai de me permettre de l'accompagner +jusqu'à Montréal. En sortant du presbytère, je vis un homme qui avait +l'air d'attendre quelqu'un. Il portait des lunettes noires et un +foulard, ou le collet de son paletot relevé cachait le bas de son +visage. Il me serait impossible de le reconnaître. Évidemment, il ne +se douta de rien en nous voyant, car il ne nous suivit pas. M. +Ducoudray m'assura qu'il était parfaitement fixé sur l'identité de +l'individu.--"C'est un ultioniste, m'a-t-il dit, un de ceux qui sont +chargés d'exécuter les sentences de mort que prononce l'horrible +secte à laquelle j'appartenais il y a une heure à peine."--"Mais, lui +répliquai-je, la société n'a pas pu se réunir, n'a pas pu vous +condamner à mort."--"Dans les cas urgents, l'ordre du Chef suffit, +m'expliqua-t-il. Le chef, renseigné par des esprits, supérieurs par +la clairvoyance à l'homme le plus intelligent, avait évidemment des +soupçons à mon endroit, et il m'a fait suivre par cet ultioniste en +lui donnant l'ordre de me _supprimer_--c'est le mot employé--s'il +découvrait chez moi une conduite louche. L'émotion que je n'ai pu +cacher, que je n'ai pas songé à cacher dans léglise, suivie de ma +visite au presbytère, est plus que suffisante pour me valoir un arrêt +de mort. Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas tenté de m'assassiner +pendant que j'allais de léglise au presbytère. Il faut qu'une +intervention céleste l'en ait empêché. Vous le savez, je suis le +secrétaire de la société, et, en cette qualité, j'ai la garde de +toutes les archives, je suis en possession de tous les secrets de la +secte. C'est pourquoi ils remueront ciel et terre pour me supprimer +avant que j'aie le temps de rien dévoiler." + +--Voilà, continua le père Grandmont, un résumé fidèle de ce que M. +Ducoudray m'a dit, tant au presbytère que pendant le trajet aussi +rapide que possible, de Longueuil à Hochelaga. Pressé de me donner le +nom de l'ultioniste qui le poursuivait, il ne voulut pas le +faire.--"Je lui pardonne d'avance, me dit-il, et de grand coeur; j'ai +tant besoin que Dieu et les hommes me pardonnent." + +--À la porte de sa maison, poursuivit le père Grandmont, je le +quittai, après lui avoir donné rendez-vous, vers une heure du matin, +dans léglise du Gesù. Il voulait entendre la messe et communier, afin +de se préparer à la mort. Il était alors dix heures et demie du soir, +environ. Je me rendis au collège, j'exposai la situation en peu de +mots au supérieur, et j'obtins la permission d'attendre mon cher +pénitent dans léglise. Peu après l'heure convenue, il arriva. Il me +dit qu'il avait réussi à remettre les archives de la société entre +les mains de monseigneur l'archevêque; qu'il avait été suivi par deux +ultionistes depuis sa maison jusqu'à l'archevêché; que trois fois il +croyait que tout était fini, mais qu'une protection visible du ciel +l'avait sauvé; qu'en revenant de l'évêché au Gesù il avait constaté +que trois sicaires le poursuivaient; que pendant ce trajet encore il +avait éprouvé la même protection surnaturelle.--"Maintenant, me +dit-il, qu'ils fassent leur oeuvre; je suis prêt à mourir, je désire +mourir pour expier mes crimes." Il entendit la messe et reçut la +sainte communion avec une ferveur vraiment angélique. Après notre +action de grâces, je le suppliai de rentrer avec moi au collège pour +la nuit; ou, au moins, de nous permettre, au frère qui avait servi la +messe et à moi, de l'accompagner chez lui. Il refusa avec douceur +mais avec une fermeté qui n'admettait pas de réplique.--"Ce ne +serait, dit-il, qu'un répit de quelques heures. Rien au monde, aucune +puissance humaine ne peut me sauver de la mort qui m'attend. Quand +même je ne sortirais jamais du collège, ils trouveraient le moyen d'y +pénétrer avant quarante-huit heures. En ce moment je suis encore +soutenu par le Pain de vie et je ne crains pas la mort. Serai-je +aussi bien préparé plus tard? Je pars donc, sachant parfaitement bien +que je ne me rendrai pas chez moi; car, je le sens, la protection +céleste qui n'était accordée en vue de ce que j'avais à accomplir, me +sera désormais retirée. Ainsi soit-il! Adieu mon père! Merci! ô mille +fois merci de m'avoir ouvert les portes du ciel." Et il partit ainsi, +malgré nos supplications. Ai-je besoin de vous dire que le frère et +moi nous voulûmes le suivre et que nous ne renonçâmes à notre projet +qu'en constatant que M. Ducoudray en était profondément peiné. + +Et les larmes coulèrent abondantes sur les joues ridées du père +Grandmont. + +Monseigneur donna ensuite son témoignage. + +--Entre dix et onze heures, comme je me préparais à me mettre au lit, +on sonna à la porte de l'évêché. Le domestique ouvrit et vint me dire +qu'un prêtre voulait me voir pour une affaire qui ne souffrait pas de +délai. Je le fis entrer dans ma chambre. Il portait un sac de voyage +et un paquet assez volumineux. Il me déclara aussitôt qu'il n'était +pas prêtre, me dit son nom et me raconta en quelques mots ce que le +père Grandmont vient de vous relater. Il me remit ensuite des +documents qu'il déclara être les archives d'une société secrète et me +donna de longues explications sur cette organisation. Je ne crois pas +devoir entrer dans plus de détails en ce moment. J'avoue que, tout en +l'écoutant avec attention et le plus vif intérêt, je me demandais si +tout cela n'était pas une terrible mystification. Il parut lire ma +pensée dans mes yeux, car il me dit:--"Monseigneur, avant +vingt-quatre heures, vous aurez la preuve que je ne vous mystifie +pas." L'entrevue dura environ deux heures. Avant de partir il me +demanda la permission d'ôter son habillement de prêtre.--"Je n'ai +plus besoin de me déguiser", me dit-il. Il m'avait expliqué +auparavant qu'il s'était ainsi travesti pour n'être pas reconnu; mais +il ne m'avait pas dit un mot des ultionistes qui le poursuivaient. Je +le fis passer dans ma chambre à coucher, et, bientôt après, il en +sortit habillé en laïque. Il me remit la soutane et le chapeau qu'il +portait et me pria de les faire remettre au curé de Longueuil. Puis +il partit, après avoir demandé ma bénédiction. Je le conduisis à la +porte moi-même. Je passai le reste de la nuit à examiner les +documents qu'il m'avait laissés. En apprenant sa fin tragique, ce +matin, j'ai compris que j'avais eu affaire, non à un mystificateur, +mais à un miraculé, à un grand pécheur devenu tout à coup un grand +saint, par un effet extraordinaire de la grâce divine. + + * * * * * + +À la suite de ces deux témoignages qui, aussitôt qu'ils furent +connus, jetèrent la ville et le pays tout entier dans une émotion +impossible à décrire, l'enquête fut ajournée pour permettre à la +police de faire des recherches. Elle en fît, mais inutilement. Elle +découvrit facilement le cocher qui avait conduit l'homme aux lunettes +noires à Longueuil et l'avait ramené deux ou trois heures après +jusqu'à la gare Dalhousie où il était descendu; mais pour lui c'était +un étranger qu'il n'avait jamais vu auparavant ni depuis. + +On interrogea le propriétaire du magasin de Longueuil, où lultioniste +avait demandé des renseignements. Tout ce qu'il savait, c'est que +vers dix heures du soir, la veille du meurtre, un étranger, portant +des lunettes noires et ayant le visage caché par le collet de son +paletot, avait demandé où se trouvait le bureau de téléphone et de +télégraphe. + +Le gardien du bureau fut soumis à un interrogatoire sévère, car on le +soupçonnait, à cause de ses allures suspectes, d'en savoir plus long +que les autres sur l'identité de l'homme aux lunettes; mais tout ce +que l'on put lui faire dire, c'est que l'étranger avait téléphoné et +écrit à quelqu'un, à Montréal, avec qui il s'était mis en +communication lui-même; qu'il n'avait pas remarqué avec quel numéro +il s'était mis ainsi en communication; qu'il avait seulement entendu +demander si c'était le numéro 11 qui répondait. Ce numéro 11 ne jeta +aucune lumière sur le mystère; car le numéro 11 du +téléphone-télégraphe, en février 1946, était le numéro de +l'Hôtel-Dieu. + +Après plusieurs jours d'enquête, le jury rendit le verdict suivant: + +"Nous trouvons que Charles Ducoudray est mort d'un coup de poignard +infligé par une personne inconnue. Nous sommes d'avis que l'assassin +est membre d'une société secrète à laquelle Ducoudray appartenait et +dont il avait révélé les secrets à l'autorité religieuse; et que +c'est pour le punir de cette révélation qu'on l'a poignardé." + + + +Chapitre XXI + + + Expidit enim mihi mori mages quam vivere. + + Il m'est plus avantageux de mourir que de vivre. + + Job III, 6. + + +Ducoudray était mort depuis dix jours. On ne parlait encore que des +témoignages extraordinaires que l'archevêque de Montréal et le père +Grandmont avaient rendus à l'enquête du coroner. À Ottawa, la Chambre +siégeait à peine une demi-heure par jour, tant les esprits étaient +préoccupés et distraits. Le projet de loi du gouvernement n'avait +pas même subi sa première lecture. Pour des motifs qu'il est facile +de deviner, sir Henry Marwood et Montarval voulaient en saisir +la Chambre le plus tôt possible; mais les autres ministres et +les principaux partisans du cabinet, ne connaissant pas ce que +redoutaient les deux chefs, étaient d'un avis contraire. "Donnez aux +esprits le temps de se calmer, disaient-ils. Ce meurtre de Ducoudray, +qui n'a sans doute aucune signification politique, a cependant créé +un grand malaise parmi les députés de la province de Québec. Aborder +le débat dans de telles conditions, c'est s'exposer à des +complications dangereuses." Sir Henry, en tant que vieux +parlementaire, ne pouvait méconnaître la force de ces raisons; mais +en tant que sectaire, il comprenait tout le danger auquel les retards +l'exposaient, lui et ses complices. Aux yeux de la députation, il ne +pouvait agir qu'en homme politique expérimenté; de sorte que, à +chaque séance, lorsque l'ordre du jour appelait la prise en +considération de l'unique bill important, le vieux chef criait: +_Stand!_ + +--Pourtant, dit sir Henry à Montarval, un après-midi qu'ils étaient +en conférence secrète, il faut en finir. Malaise ou pas de malaise +parmi la députation, nous commencerons la discussion demain pour la +mener aussi rondement que possible, jusqu'à ce que le bill ait subi +sa troisième lecture. Avez-vous des nouvelles de Montréal? + +--Oui, répondit Montarval, j'ai des nouvelles elles sont mauvaises. +Comme vous le savez, aussitôt que possible après le désastre, j'ai +corrompu un des domestiques de l'archevêché. Il était sur le point de +mettre la main sur les archives, lorsqu'il s'est fait prendre. +Naturellement, il a été mis à la porte. Je pourrais facilement faire +supprimer l'archevêque, mais à quoi bon? Cela ne nous remettrait pas +en possession des archives; et sa suppression, même si elle était +causée par une maladie que je pourrais lui faire contracter, +exciterait davantage les esprits. Ça été une faute de tactique de +supprimer Ducoudray par le poignard. L'imbécile que j'avais chargé de +la besogne a mal compris mes instructions. Je lui avais dit de le +poignarder _avant_ qu'il pût trahir. _Après_ la trahison, le poignard +n'a fait qu'augmenter le mal. Nous avons tant d'autres manières de +nous débarrasser de nos traîtres. J'avais pris des mesures pour faire +incendier l'archevêché, dans l'espoir de tout détruire, mais au +moment de mettre le projet à exécution, j'ai appris que le vieil +évêque avait été plus vif que moi: il avait fait photographier toutes +les principales pièces! À l'heure qu'il est chaque évêque du pays en +a une copie. Il y a sans doute des copies placées ailleurs. + +--Vous expliquez-vous, demanda sir Henry, le silence de l'archevêque +de Montréal? + +--Je ne suis pas fixé sur ce point, répondit Montarval. Peut-être +n'attend-il que pour frapper un grand coup avec tous ses collègues. +Je sais qu'il y a un va-et-vient continuel entre les évêchés depuis +quelques jours. Peut-être aussi ai-je réussi à lui faire peur.... + +--Qu'avez-vous donc fait? + +--J'ai eu recours à un plan suprême. De tous les coins du pays où +nous avons un affidé ou un instrument je lui ai fait adresser des +lettres anonymes lui disant que s'il révèle les secrets à lui confiés +par Ducoudray, ou s'en sert en aucune façon, tous les prêtres seront +assassinés dans les vingt-quatre heures. Je fais même voyager +plusieurs agents sûrs qui déposent de ces lettres aux bureaux de +poste les plus reculés, dans les endroits les plus invraisemblables +où notre société n'a pu prendre racine. + +--Mais si quelqu'un allait vous dénoncer! Si quelqu'un refusait +d'écrire la lettre anonyme demandée. + +--Ce n'est pas cela! Je ne demande à personne _d'écrire_. J'ai dit +que je faisais _adresser_ des lettres à l'évêque de tous les coins du +pays c'est plutôt _expédier_ que j'aurais dû dire. En effet, chaque +lettre est écrite, cachetée, adressée et affranchie par moi-même ou +par un de mes deux secrétaires que vous connaissez, mise dans une +autre enveloppe et envoyée à un associé avec un mot lui disant de la +jeter au bureau de poste. C'est un service qu'on peut demander, sans +aucun danger, au moins avancé de nos amis, même à ceux d'entre eux +qui ne soupçonnent seulement pas le véritable but de notre +organisation, qui n'y voient qu'une compagnie d'assurance. + +--Voilà une idée lumineuse, un vrai trait de génie, s'écria sir +Henry, la figure tout épanouie. Que vous avez du talent! + +--C'est le seul espoir qui nous reste. À l'heure qu'il est la table +de l'évêque doit être littéralement couverte de ces lettres. La mort +de Ducoudray est de nature à lui faire croire que ce n'est pas une +vaine menace et c'est là tout ce qu'il y a d'avantageux dans la +suppression violente du traître. Peut-être en viendra-t-il à la +conclusion qu'il doit se taire. J'ai eu bien soin de ne pas le +menacer personnellement. Au contraire, plusieurs des lettres disent +formellement qu'on ne lui touchera pas, qu'on le laissera vivre pour +contempler les cadavres de ses prêtres. + +--C'est peut-être encore un trait de génie, fait sir Henry, mais moi, +à votre place, j'aurais certainement fait des menaces à l'évêque +lui-même! + +--C'est que vous, Marwood, vous connaissez les hommes du monde. Moi, +je connais les adorateurs du Christ notre Ennemi. Il est toujours +dangereux de leur fournir l'occasion de poser en martyrs. On ne sait +jamais à quel excès d'immolation de soi-même peut les porter le +fanatisme que celui qu'ils adorent leur souffle. Si j'avais fait des +menaces à l'évêque, à l'heure qu'il est, sans aucun doute, tout +serait dévoilé. En menaçant les prêtres, j'espère au moins le faire +hésiter assez longtemps pour nous permettre de triompher ici, au +parlement. Une fois la loi votée, quoi qu'il arrive ensuite, nous +aurons pour nous la force du fait accompli qui est toujours une +puissance. + +--Je vous accorde, dit le premier ministre, que votre plan est, en +effet, merveilleux. Décidément, vous avez un talent hors ligne! + +--Si ce plan ne réussit pas, répliqua Montarval, j'avoue que je suis +au bout de mes ressources; c'est un désastre sans nom qui nous est +réservé. En attendant que nous connaissions notre sort, il faut, de +toute nécessité, que nous hâtions l'adoption du projet de loi, sans +pourtant presser la chambre assez pour exciter les soupçons. + + * * * * * + +Presque en même temps que se tenait cette conversation entre les +deux conspirateurs, Lamirande et Leverdier se promenaient ensemble +dans une des grandes allées qui conduisent de la rue Wellington à +l'hôtel du Parlement. C'était vers la fin de février et le temps +était beau, presque doux. Le soleil couchant dorait et empourprait +les petits nuages lanugineux qui flottaient paresseusement çà et là +dans le ciel bleu. Il y avait dans l'air ce quelque chose +d'indéfinissable qui annonce que la saison rigoureuse touche à sa +fin, ce quelque chose qui "sent le printemps", selon l'expression +populaire. Les deux amis n'étaient pas en harmonie avec le calme +profond de la nature. Tous deux étaient troublés, inquiets, +préoccupés; et le coeur de Lamirande était encore tout saignant, tout +meurtri. La vertu chrétienne ne consiste pas dans l'insensibilité, +dans l'indifférence, dans le stoïcisme; mais dans la souffrance +vivement sentie et supportée avec patience et résignation, en union +parfaite avec les souffrances de l'Homme et de la Mère des douleurs. + +Ils se promenaient donc tristement devant cet édifice où se jouaient +les destinées de leur race. En ce moment, ils ne remarquaient pas les +splendeurs du couchant, la tiédeur de l'atmosphère. + +--Est-il possible, dit Lamirande, que nous nous soyons trompés à ce +point! Ce ne sont pourtant pas des papiers sans importance que ce +pauvre Ducoudray a remis à l'archevêque de Montréal. Il doit y avoir +dans ces archives la preuve indiscutable que cette constitution est +loeuvre directe des loges; que nous sommes en face d'une conspiration +vraiment infernale pour empêcher la Nouvelle-France, fille aînée de +l'Église en Amérique, de prendre son rang parmi les nations de la +terre. Et cependant, l'archevêque de Montréal garde le silence! Je +n'y comprends rien; et si je n'avais une foi invincible dans la +promesse de mon saint Patron je serais tenté de désespérer! + +--Voilà deux fois depuis quelques jours, que tu parles de promesse. +En apprenant la conversion et la mort tragique de Ducoudray tu as +dit: "Voilà la promesse qui s'accomplit!" Qu'est-ce que cela +signifie? + +--Pardon, mon ami, le mot m'a échappé. Même à toi, que j'aime comme +un frère, je ne puis dire davantage maintenant. Plus tard, tu sauras +tout. + +Et au souvenir de son dur sacrifice, de sa bien-aimée qu'il avait +vouée à la mort par patriotisme, ses yeux se remplirent de larmes et +il ne put réprimer un sanglot. + +--Pauvre ami; que tu souffres! murmura Leverdier. + +Les deux compagnons continuèrent leur promenade quelque temps en +silence. + +--L'absence de toute nouvelle de monseigneur, reprit enfin Leverdier, +est, en effet, extraordinaire et décourageante. Comme toi, je suis +fermement convaincu que les documents remis à l'évêque doivent +contenir des armes qui, mises entre nos mains en temps opportun, nous +permettraient peut-être de sauver la position, si compromise qu'elle +soit. Pourtant, l'archevêque de Montréal ne doit pas agir sans motifs +sérieux. + +--J'en suis intimement persuadé, moi aussi. Il finira sans doute par +répondre à la lettre que je lui ai écrite le lendemain de son +témoignage. Dans cette lettre, comme tu le sais, je lui demandais si +dans les papiers reçus de Ducoudray, il n'avait rien trouvé qui pût +nous être de quelque secours. + +À ce moment, un des jeunes pages de la Chambre s'approche des deux +amis et remet un pli cacheté à Lamirande. En l'ouvrant, celui-ci +reconnaît immédiatement l'écriture: c'est un télégramme, ou plutôt +une lettre écrite par télégraphe de la main même de l'archevêque de +Montréal. + +--Comme toujours, dit Lamirande, c'est en parlant du soleil qu'on en +voit les rayons. Voici précisément la réponse à ma lettre. + +Puis il lut ce qui suit: + +"Archevêché de Montréal, le 27 février 1946, cinq heures du soir. +Mon cher M. Lamirande. Si cela vous est possible, venez me voir +aujourd'hui. Plusieurs de mes vénérés collègues sont ici, et +tous ensemble nous voulons vous faire une grave et importante +communication qui ne peut se transmettre par écrit. En attendant le +plaisir de vous rencontrer, veuillez me croire votre tout dévoué +serviteur en Notre-Seigneur.--[symbole obèle] J.-C., archevêque +de Montréal." + +--Enfin, s'écria Lamirande, voilà une nouvelle qui a bonne mine! Si +monseigneur n'avait rien trouvé d'important pour nous dans les +papiers de la secte, il ne me ferait pas descendre à Montréal pour me +le dire, c'est évident. Puisqu'il me mande auprès de lui, c'est sans +aucun doute, pour me remettre les pièces de la main à la main. + +--Espérons que tu ne te trompes pas, fait Leverdier. + +--Comment, me tromper! En doutes-tu? + +--J'ai peur que la solution ne soit pas aussi facile que tu le +penses. Je ne puis pas croire que les hommes néfastes auxquels nous +avons affaire soient déjà à bout de ressources. Je redoute quelque +machination infernale. Je ne puis rien préciser, mais il me semble +que la secte diabolique n'est pas encore vaincue. Montarval et sir +Henry ont-ils l'air atterré que nous croyions leur trouver au +lendemain de la mort de Ducoudray? + +--Je dois avouer, en effet, que Montarval, au moins, s'il éprouve +quelque crainte, n'en laisse rien paraître sur sa figure, toujours +hautaine et impassible. Sir Henry me semble plus mal à l'aise qu'à +l'ordinaire... Enfin, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Un +train rapide part à six heures. J'ai le temps de le prendre. Avant +huit heures je serai à l'archevêché, et ce soir même, sans doute, je +pourrai te faire connaître le résultat de mon entrevue. + +Puis, les deux amis se séparent. + +Bientôt après le train, mu par le puissant courant électrique que les +rails mêmes communiquent aux roues, courant produit par la force de +la marée de Québec, emporte Lamirande vers la grande cité à une +vitesse de plus de quatre-vingts milles à l'heure. Mais cette vitesse +paraissaient une lenteur à l'impatient député qui aurait voulu, en ce +moment, que son corps pût se transporter avec la rapidité de la +pensée. Il ne partageait pas les vagues appréhensions de son ami. +Plus il pensait aux graves événements des derniers jours, plus il +était convaincu que le dénouement était proche, un dénouement +favorable à ses patriotiques espérances. L'archevêque avait trouvé la +preuve d'une conspiration maçonnique contre la province, il avait +réuni ses collègues, ils avaient préparé une lettre collective, avec +pièces à l'appui; cette lettre allait lui être communiquée; et, ainsi +armé, il vaincrait l'esprit de parti; le patriotisme l'emporterait +enfin, les députés repousseraient le néfaste projet du gouvernement +et la Nouvelle France naîtrait sur les ruines de la secte +antichrétienne. + +Tel était le riant tableau qui réjouissait son coeur, qui absorbait +toute son attention, qui le rendait insensible aux objets extérieurs, +au mouvement vertigineux du train, au tournoiement des champs et des +bois. Aucune pensée d'ambition, même légitime, ne ternissait la +beauté de ce tableau. Si, jadis, dans ses rêves d'avenir, il n'avait +pas pu toujours éloigner de son esprit la pensée qu'il serait +peut-être un jour le chef de cette nation qui allait enfin se +constituer libre de toute entrave; s'il avait parfois même désiré ce +poste afin d'y travailler à la gloire de Dieu et au bonheur de son +pays; la grande douleur par laquelle il venait de passer avait +purifié davantage cette âme déjà si noble si désintéressée. Ses +aspirations politiques ne renfermaient plus aucun élément +d'avancement personnel. Quand la grande victoire serait remportée, il +ne chercherait qu'à s'effacer, qu'à rentrer dans l'obscurité d'une +vie modestement utile à ses compatriotes. Le souvenir de sa douce +Marguerite, l'affection de son enfant, la conscience d'avoir fait un +sacrifice immense pour l'amour de son pays, c'était plus qu'il ne +fallait pour remplir son coeur en ce monde. Il sentait qu'il pouvait, +non seulement sans envie, mais avec bonheur, voir d'autres occuper le +poste élevé auquel, dans le passé, il se croyait appelé. Il lui +suffisait de penser que ce poste de chef de la Nouvelle France libre +n'aurait jamais pu exister s'il n'avait immolé son plus grand amour +humain. Car il voyait aussi clairement que si c'était écrit en toutes +lettres devant lui, que la conversion de Ducoudray avait été accordée +en récompense de son sacrifice. Convaincu que cette grâce était la +réponse du ciel à son libre abandon de son bonheur, il ne pouvait +douter de l'efficacité du moyen que la Providence adoptait pour +opérer le salut du pays. + +C'était donc sans l'ombre d'une inquiétude dans l'âme qu'il se +présenta à l'archevêché. + +Il fut aussitôt conduit au grand salon où l'archevêque de Montréal, +entouré de tous ses suffrageants et de plusieurs évêques des deux +autres provinces ecclésiastiques de Québec et d'Ottawa, attendait +évidemment sa visite. Le député mit un genou en terre et demanda la +bénédiction du vénérable métropolitain. + +--Mon cher enfant, dit le vieil évêque, dans une effusion de +paternelle affection, que le bon Dieu vous bénisse et qu'il vous +accorde la grâce de supporter chrétiennement la grande épreuve qui +vous est réservée. À ces mots, Lamirande se sentit foudroyé. Il se +releva, pâle et chancelant. La chambre tournait autour de lui comme +une immense roue. Il dut s'appuyer sur le dossier d'un fauteuil pour +ne pas tomber. + +--Monseigneur, s'écria-t-il enfin, expliquez-vous, je vous en prie! +Est-ce possible que vous n'ayez rien trouvé qui puisse nous aider à +déjouer la conspiration infernale qui existe, j'en suis convaincu? + +Tous les prélats s'étaient levés et faisaient cercle autour de +l'archevêque de Montréal et du député. + +--Hélas! répondit le vieillard, loin de n'avoir rien trouvé, j'ai +trop trouvé... C'est épouvantable. + +Et un frémissement de douleur le secoua. Il était aussi ému que +Lamirande. Celui-ci passa subitement de l'abattement à la joie. + +--Je comprends, monseigneur, dit-il, que vous avez été épouvanté, car +à la lecture de ces pièces vous avez dû vous trouver en face de +l'enfer. Mais plus la conspiration est clairement diabolique, plus il +sera facile de la faire échouer. + +--Mon pauvre ami, reprit l'évêque, vous ne pouvez pas deviner la +vérité. J'ai demandé, tout à l'heure, au bon Dieu de vous accorder la +grâce de supporter, en chrétien, une grande épreuve. Cette épreuve, +la voici: j'ai trouvé dans les papiers que M. Ducoudray m'a remis +tout ce que vous soupçonnez et probablement davantage; mais je ne +puis pas vous permettre de vous en servir! + +--Pourquoi, monseigneur? s'écria Lamirande vivement intrigué mais +nullement découragé. + +--Venez voir, dit l'évêque en conduisant le député vers une table +chargée de lettres. + +--Voyez ces lettres, continua-t-il; lisez-en quelques-unes;... +prenez-les au hasard. + +Lamirande obéit. À son tour il murmura: "C'est épouvantable!" + +--Il y en a cinq cent trente-sept comme les cinq que vous venez de +lire, reprit l'évêque, et elles disent toutes la même terrible chose. +Examinez-les. Elles viennent de toutes les parties du pays. J'ai +commencé à en recevoir, le jour même de la mort de Ducoudray, de +Montréal et des environs. Puis, à mesure évidemment, que la nouvelle +se répandait, elles me venaient de partout. J'en ai reçu aujourd'hui +du fond de la Gaspésie et du lac Abitibi. Les unes sont mal écrites, +mal orthographiées; d'autres ne contiennent pas une faute de français +et l'écriture indique l'habitude d'écrire; il y en a qui sont écrites +au mécanigraphe, d'autres au crayon. Il n'y en a pas deux écrites de +la même main ou sur la même sorte de papier; pas deux enveloppes +pareilles; rien, enfin, qui indique une mystification; et Dieu sait +que mes vénérables collègues et moi avons cherché la preuve de cette +mystification que nous soupçonnions fortement tout d'abord. Mais plus +nous cherchions cette preuve, plus nous trouvions la preuve du +contraire. Enfin, la conviction s'impose à nous tous que ces lettres +ont réellement été écrites de partout. + +--Oui, monseigneur, reprit vivement Lamirande, écrites de partout, +sans doute, mais en vertu d'un mot d'ordre parti de Montréal! + +--C'est possible, cher monsieur; je dirai même que c'est certain. +Mais songez-y bien, et vous vous convaincrez comme nous que ce mot +d'ordre que nous admettons ne fait qu'ajouter à l'horreur de la +situation, loin de la diminuer. Nous avons là la preuve qu'il existe +une organisation épouvantable qui a des ramifications dans toutes les +parties du pays, et qu'une seule main conduit, qu'une seule tête +dirige. + +--Mais est-il possible de croire que notre pays soit possédé à ce +point par le démon! + +--Hélas! hélas! nous en avons là la preuve, répliqua le prélat en +indiquant de la main le monceau de lettres. Il y a huit jours, un +ange du ciel me l'aurait dit que je l'eusse à peine cru. Il faut bien +se rendre à l'évidence de ces terribles lettres. Mon Dieu! mon Dieu +quelle désolation! + +Et de grosses larmes coulaient sur les joues flétries du saint +évêque. + +--Mais, monseigneur, croyez-vous, vos vénérables collègues +croient-ils, que les auteurs de ces menaces osent les mettre à +exécution? Croyez-vous réellement que si vous vous serviez des +informations que vous avez reçues vos prêtres soient assassinés? + +--Ducoudray poignardé en pleine rue Sainte-Catherine, pour ainsi dire +sous les yeux de la police, n'est-ce pas une réponse terriblement +péremptoire à votre question? + +Lamirande ne put contester la force de cette réplique. Tous gardèrent +le silence pendant quelques instants. + +--Si, au moins, ils m'avaient menacé, en même temps que mes prêtres, +reprit l'archevêque, ma décision aurait été bientôt prise, avec la +grâce de Dieu. J'aurais pu dire à mes collaborateurs: "Voici un grand +devoir à accomplir; cela nous coûtera peut-être la vie à vous et à +moi; accomplissons-le quand même et que la volonté de Dieu soit +faite!" Mais voyez l'habileté infernale de ces malheureux! Pas une +des lettres ne contient une menace contre moi personnellement; au +contraire, beaucoup disent qu'on aura grand soin de ne pas me toucher +afin que, voyant mourir mes prêtres et ceux des autres diocèses, les +uns après les autres, je puisse voir toute l'étendue du désastre que +j'aurai causé.... + +--Mais, ne voyez-vous pas, monseigneur, s'écria Lamirande avec +l'énergie d'un homme qui se sent submergé par des flots et qui se +cramponne au moindre objet, ne voyez-vous pas que cette unanimité +dans les menaces indique clairement que tout cela est sorti d'une +seule et même tête? + +--Oui, répond tristement l'évêque, d'une seule tête, sans doute, mais +d'une tête qui dirige mille bras! + +--Il n'est pas possible, s'exclama le député, il n'est pas possible +que dans cette province il y ait mille assassins comme celui qui a +frappé Ducoudray, ou cinq cents, ou cent, ou cinquante, ou même +vingt-cinq! + +--Vous admettrez au moins, cher monsieur, qu'il y en a trois, puisque +trois ont poursuivi ce pauvre Ducoudray. Un seul l'a frappé, c'est +vrai, mais vous ne doutez pas, je suppose, que les deux autres +fussent également décidés à le faire. Or que de sang ne pourraient +répandre trois assassins comme ces trois monstres, un seul même! +Peut-être ne pourraient-ils pas assassiner tous les prêtres, mails +ils en tueraient un grand nombre; et je ne puis pas en condamner un +seul à mourir pendant que moi je suis condamné à vivre! + +--Et le pays, monseigneur, est-ce que par votre silence vous ne le +condamnez pas à mort? Vous êtes convaincu, comme moi, que si la +constitution, fruit de la conspiration ténébreuse que Ducoudray vous +a révélée, nous est imposée, notre province est à tout jamais livrée, +pieds et poings liés, à la secte infernale. Elle sera sa victime, +elle sera sa proie. Dans quel misérable état sera l'Église au bout de +quelques années si cette constitution maçonnique est adoptée? Dans +quel état sera la foi, dans quel état seront les moeurs de nos +populations? Si la pensée que vos révélations peuvent être la cause +indirecte de la mort de quelques prêtres vous épouvante à bon droit, +songez, monseigneur, je vous en conjure, songez que votre silence +sera la cause plus directe de la perte éternelle de Dieu sait combien +d'âmes! + +Le vieil évêque pleurait. + +--Ah! murmura-t-il, si je pouvais mourir moi-même! + +--Monseigneur, reprit le député, l'exécution du devoir exige parfois +des sacrifices infiniment plus durs que la mort elle-même qui, pour +nous chrétiens, n'est, après tout, que le passage douloureux à une +vie meilleure. + +--Si j'exposais mes prêtres à la mort pendant que moi-même je suis en +sûreté, je me rendrais odieux à tout jamais, odieux à moi-même.... + +--C'est pourquoi je disais tout à l'heure que la ,,dort n'est pas +toujours le plus grand sacrifice que Dieu puisse nous demander. Se +rendre odieux à soi-même et aux autres, c'est mille fois plus +terrible que mourir, pour un homme de coeur.... Mais si le devoir est +là, monseigneur! + +--Si j'avais la certitude que je ne me rendrais pas odieux au ciel, +en même temps; si j'étais certain que mon devoir est là où vous le +voyez; si j'avais au moins lieu d'espérer que mes révélations nous +délivreraient du joug maçonnique qui nous menace! Mais je n'ai aucun +tel espoir. J'ai songé à tout ce que vous dites, mon cher monsieur; +j'ai examiné la situation avec mes collègues. Nous avons compté les +députés. En supposant que mes révélations dussent tourner contre le +ministère tous ses partisans catholiques, il lui resterait encore une +majorité, faible sans doute, mais enfin suffisante pour voter la loi. +Avez-vous pensé à cela, mon cher monsieur? Avez-vous fait ce calcul? + +Lamirande n'avait pas pensé à cela, il n'avait pas fait ce calcul. Il +resta un moment interdit. + +--Mais ces révélations, reprit-il bientôt, ne pourraient manquer de +détacher de la politique ministérielle un certain nombre de députés +qui ne sont pas catholiques; mon ami Vaughan, par exemple, et son +groupe. + +--Vous le croyez, sans doute; vous l'espérez, du moins; mais vous ne +pouvez pas en être moralement certain. Tandis que nous sommes +moralement certains du contraire; car nous savons par la doctrine, et +par une longue expérience qui confirme la doctrine, que la vraie foi +est la base nécessaire de tout véritable bien. Là où la foi existe il +y a un fondement solide. Cette foi, comme le roc, peut-être cachée +par la terre, par les flots, par la fange, mais vous pouvez +l'atteindre et y asseoir votre édifice. Bâtir là où il n'y a pas de +foi, c'est sur le sable. Nous pouvons raisonnablement compter sur +tous les députés catholiques, parce que tous sont censés avoir la +foi. Mais il ne nous est pas permis de compter sur les députés qui +n'ont pas la foi catholique, pas même sur ceux d'entre eux qui ont +l'âme naturellement honnête. De sorte que, mon cher ami, voyez dans +quelle position je me trouve: j'ai la certitude morale, premièrement, +que si je parle j'expose mes prêtres à la mort; deuxièmement, que ce +sera sans utilité pour le pays. + +Lamirande garda le silence, cherchant une issue à cette terrible +impasse. L'évêque reprit: + +--Il y a une seule chose que je puisse et doive faire. Vous avez été +horriblement calomnié par Ducoudray qui a lancé contre vous l'atroce +accusation d'avoir voulu vous vendre au gouvernement. Le malheureux +ne m'a laissé aucun document à ce sujet, mais il m'a supplié de dire +au public que c'est là une pure invention, que c'est le contraire qui +est vrai; que vous avez été tenté par sir Henry et que vous avez +noblement repoussé la tentation. Là le devoir pour moi est certain. +Du reste, comme c'est un simple incident qui ne tient pas au fond des +révélations que Ducoudray m'a faites, j'espère que les assassins ne +mettront pas leurs menaces à exécution pour si peu. + +--Certes, répondit Lamirande, cette calomnie m'a vivement blessé; et +elle a fait un grand tort à la cause que je défends. Sans elle, le +résultat des élections aurait peut-être été tout autre. Mais, +aujourd'hui, ma réhabilitation personnelle est une chose bien +secondaire. Ce n'est pas cela qui pourrait changer un seul vote au +parlement. Et peut-être l'auteur des menaces jugerait-il cette +révélation autrement que vous le jugez; peut-être frapperait-il. Je +vous en prie, monseigneur, n'en dites rien. Je ne veux exposer +personne même à un danger incertain pour l'amour de ma réputation, +surtout dans un moment où cette réputation n'importe plus +aucunement à l'intérêt public. + +--Vous avez un noble coeur, dit l'évêque très ému. + +Un long et pénible silence suivit. Quelque chose disait à Lamirande +que c'était lui qui avait raison, et cependant il ne trouvait rien de +péremptoire à répondre au raisonnement de son vénérable +contradicteur. + +--Votre résolution, monseigneur, est donc inébranlable? demanda-t-il +enfin. + +--Oui, mon enfant, dit affectueusement l'évêque. C'est mon devoir, +devoir affreusement pénible, car je ne me fais aucune illusion sur le +sort qui nous est réservé. Dieu m'est témoin que s'il s'agissait de +ma propre vie je la sacrifierais volontiers pour tenter seulement de +sauver le pays, même sans espoir de succès. Mais c'est une terrible +chose que de sacrifier la vie de ceux qui nous sont chers. + +--C'est, en effet, une chose terrible, murmura le député comme +parlant à lui-même; cependant, avec la grâce de Dieu, même cela se +peut. + +--Le pourriez-vous, monsieur Lamirande? + +--Je puis dire que je le pourrais, monseigneur, puisque je l'ai déjà +fait! + +--Comment! vous l'avez fait! Que voulez-vous dire?... + +Alors, étouffant d'émotion, la voix entrecoupée de sanglots, il +raconta aux évêques, en toute humilité, son grand sacrifice. Tous +mêlèrent leurs larmes aux siennes. Les uns après les autres, ils +vinrent l'embrasser, sans pouvoir dire un mot. + +--Ce que j'ai fait, messeigneurs, dit-il, ne pouvez-vous pas le +faire? Ma femme est morte parce que je l'ai voulu, et cependant je +vis. + +--La position n'est pas la même, mon enfant, dit l'archevêque. Votre +noble femme avait consenti à mourir.... + +Soudain, à ces mots, le visage de Lamirande s'illumina d'une clarté +céleste. Il avait trouvé l'issue qu'il cherchait. Il se jeta à +genoux. + +--Merci de cette parole, monseigneur; j'y vois le salut du pays. +Donnez-moi votre bénédiction, je pars. + +Se relevant vivement, il salua l'auguste assemblée et s'en alla, +laissant les évêques dans l'étonnement. + + + +Chapitre XXII + + + Bonus pastor animam suam fat pro ovibus suis. + + Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. + + Joan. X, II. + + +Un train partait pour Ottawa à dix heures et un quart. Lamirande eut +juste le temps d'y monter. À minuit il était de retour à la capitale. +Leverdier, ne l'attendant pas avant le matin, s'était couché. +Lamirande n'hésita pas à réveiller son ami. Il lui communiqua tout ce +qui s'était passé, moins l'incident de la fin de l'entrevue. À ce +propos, il se contenta de dire: + +--Pour couper court à mon histoire, j'ai compris qu'il n'y a qu'une +chose à faire pour décider l'archevêque à révéler les secrets qu'il +possède, c'est de faire en sorte que les membres du clergé lui disent +unanimement: "Monseigneur, parlez, nous acceptons les conséquences de +cette révélation, quelque terribles qu'elles puissent être pour +nous". Or j'ai assez de confiance dans le patriotisme du clergé pour +croire que si la position lui est clairement exposée il n'aura qu'une +voix pour tenir ce noble langage. + +--Je partage ta confiance, répondit simplement le journaliste. + +--À loeuvre donc, sans plus de retard Les deux amis se mirent +aussitôt à rédiger une lettre circulaire. Au bout d'une heure ils +avaient fini leur tâche. La pièce se lisait comme suit: + +"Chambre des communes, Ottawa, le 28 février 1946. + +"Monsieur l'abbé, + +"Vous connaissez, sans doute, la conversion de Charles Ducoudray, sa +fin non moins tragique que chrétienne; vous avez lu les témoignages +que Mgr l'archevêque de Montréal et le R.P. Grandmont ont rendus à +l'enquête du coroner; vous savez que Ducoudray a été assassiné pour +avoir communiqué à l'autorité religieuse les secrets de la société +occulte à laquelle il appartenait. Les journaux ont longuement parlé +de tous ces incidents extraordinaires. Mais là s'arrêtent les +renseignements que possède le public. Jusqu'ici on se perd en +conjectures sur la nature des secrets que l'héroïque converti a +révélés à Mgr de Montréal. + +"Depuis longtemps, ceux qui sont mêlés aux affaires politiques +soupçonnent l'existence en ce pays d'une organisation ténébreuse et +vraiment satanique qui travaille, dans l'ombre, mais avec une +terrible efficacité, à la ruine de notre chère province. Les efforts +surhumains que l'on fait pour réprimer les élans du patriotisme des +nôtres et pour empêcher le Canada français de devenir une nation +autonome au moment même où la divine Providence rend la réalisation +de ce projet facile; cette constitution habilement et perfidement +rédigée que l'on veut nous imposer; tout cela indique clairement, ce +me semble, une conspiration antireligieuse et antifrançaise ourdie +par les loges. + +"C'est sous l'empire de cette conviction que, le lendemain de la mort +de Ducoudray, j'ai écrit à Mgr l'archevêque de Montréal pour lui +demander s'il n'aurait pas trouvé, dans les papiers de la secte, la +preuve de cette conspiration. Pendant dix jours, Mgr a gardé le +silence. Enfin, hier soir, il m'a mandé auprès de lui. Je m'y suis +rendu, rempli de joie et de confiance, comptant avoir bientôt des +armes assez fortes pour nous permettre de remporter une victoire +décisive sur la secte. Imaginez ma douleur en entendant Mgr me dire +que j'étais condamné à une immense déception. "N'avez-vous rien +trouvé dans les papiers de Ducoudray?" lui dis-je. "Au contraire, me +répondit Mgr, j'ai trop trouvé." Puis il me montra une table couverte +de lettres anonymes, venues de tous les coins du pays, qui menacent +de mort tous les prêtres si l'évêque révèle les secrets livrés par +Ducoudray ou s'en sert en aucune façon. Je n'ai pu examiner toutes +les lettres moi-même, mais Mgr m'assure qu'il les a étudiées, avec +ses collègues de l'épiscopat, et qu'il n'a rien trouvé qui puisse +faire croire à une simple mystification; et le meurtre de Ducoudray +ne permet pas de dire que ce sont là de vaines menaces. Si la +rédaction de ces lettres, au nombre de plus de cinq cents, est variée +à l'infini, le fond de toutes est le même: on menace les prêtres, +mais on a grand soin de dire qu'on ne touchera pas à l'évêque. Je +n'ai pas besoin d'insister sur l'habilité infernale de ce procédé qui +met l'évêque dans l'impossibilité morale d'agir. Ah! si on l'avait +menacé _seul_, ou même si on l'avait menacé en même temps que ses +prêtres, sa décision eût été bientôt prise. Mais comment se décider à +exposer d'autres à une mort cruelle pendant que lui-même est en +sûreté? Mgr de Montréal ne le peut pas. + +"L'uniformité dans les menaces indique clairement qu'une seule tête +les a dictées, si plusieurs mains les ont écrites; mais cela +n'améliore pas la position, loin de là; car une seule tête qui +commande à tant de bras meurtriers épouvante Mgr, et avec raison. Une +organisation qui peut frapper impunément un homme en pleine ville de +Montréal peut commettre bien d'autres crimes analogues, il n'y a pas +à se le cacher. + +"Pour vous exposer la position dans toute son intégrité, je dois +ajouter qu'une autre raison fait hésiter Mgr à révéler les secrets +qu'il possède; c'est qu'il est convaincu que ce serait inutile. +Supposé, dit-il, que ces révélations sur le caractère maçonnique du +projet de loi actuellement devant la Chambre engagent tous les +députés catholiques à le repousser, il n'en resterait pas moins une +majorité, faible si vous voulez, mais enfin une majorité en faveur de +la politique du gouvernement. À cela je ne puis guère rien répondre, +car les chiffres donnent certainement raison à Mgr. J'espère +seulement que de telles révélations inspireraient assez d'horreur à +un certain nombre de députés ministériels non catholiques pour nous +donner la majorité. Mgr ne partage pas cet espoir; du moins, il le +trouve trop faible pour se croire autorisé à exposer la vie de ses +prêtres. S'il s'agissait de sa propre vie je suis bien convaincu +qu'il n'hésiterait pas un seul instant à exposer les machinations de +la secte, quand même il aurait la conviction que cela n'entraînerait +pas le rejet du projet de loi; car il se dirait: Fais ce que dois, +arrive que pourra. + +"Voilà, monsieur l'abbé, la situation dans toute son horreur. Je +croirais faire injure à votre intelligence, à votre dévouement et à +votre patriotisme en ajoutant à ce simple exposé des faits le moindre +commentaire ou en formulant la moindre demande. + +"Veuillez agréer, monsieur l'abbé, mes hommages les plus sincères, + + Joseph Lamirande, député." + +Toute la nuit les deux amis travaillèrent à faire des copies de cette +lettre et à les adresser à tous les prêtres de la province, tant du +clergé régulier que du clergé séculier. À neuf heures du matin tout +était prêt. Ils étaient presque morts de fatigue et tombaient de +sommeil. + +--Allons, dit Lamirande, déposer ces lettres au bureau de poste avant +de prendre un peu de repos. Plus tôt elles partiront, mieux ce sera. + +--Tu songes à les déposer à la poste ici, à Ottawa? fit Leverdier. + +--Pourquoi pas? + +--Mais parce que Montarval, qui doit avoir des affidés partout, +surtout au bureau de la poste, les ferait supprimer, tout simplement. +Je suis parfaitement convaincu que si nous les confions à la poste +ici, pas une de ces lettres n'arrivera à destination. + +--Tu as peut-être raison, je n'avais pas songé à cela. Les déposer à +Hull ou à quelqu'autre ville des environs ne serait pas mieux. S'il +surveille le service postal à Ottawa il doit le surveiller également +à Montréal, même à Québec. Que faire? + +--J'ai une idée! s'écria le journaliste. Il n'est pas probable que le +bureau de Toronto soit surveillé. J'irai les déposer là. Ce sera +porter la guerre en Afrique! + +--Ton idée a du bon, mais elle n'est bonne qu'à demi; car Montarval +doit nous surveiller encore plus que les agents de poste. On lui rend +compte de chaque pas que nous faisons, j'en suis convaincu. Tu +connais le fameux Duthier, l'ancien domestique de sir Henry, devenu +l'un des huissiers de la Chambre. Eh bien! cet individu était sur le +train, hier soir, lorsque je suis descendu à Montréal; il était +encore sur le train qui M'a ramené à Ottawa la nuit dernière. Il me +_filait_, je n'en ai aucun doute. Si tu allais à Toronto il serait +sur tes trousses. Je crois avoir trouvé la solution de la difficulté. +Il faut que Vaughan porte ces lettres à Toronto, Il peut s'y rendre +sans exciter de soupçons. Allons le trouver. + +Dix minutes plus tard les deux amis étaient rendus chez le jeune +Anglais qui se préparait à sortir. + +--Vaughan, dit Lamirande, veux-tu me rendre un service, sans me +questionner? + +--Oui, certainement, si ce que tu demandes est praticable. + +--Oh! c'est facile. Je te demande de bien vouloir prendre le train à +dix heures et demie pour Toronto.... + +--C'est précisément ce que je me proposais. Quelle commission peux-tu +bien avoir à faire à Toronto? + +--Je te demande de déposer au bureau de poste de Toronto quelques +centaines de lettres, voilà tout. + +--Pourquoi ne les déposes-tu pas ici? + +--Tu ne devais pas faire de questions! + +--En effet! Mais où sont tes lettres? C'est encore une question. +Celle-là est permise, sans doute! + +--Elles sont chez Leverdier. Pardonne-moi si je fais le mystérieux. +Tu connaîtras tout plus tard. Pour le moment je puis te dire +seulement que j'ai de graves raisons de croire que si je déposais ces +lettres, ici à Ottawa, elles ne se rendraient pas à destination. + +--Cela me suffit. Sans doute je brûle d'envie de savoir quel roman se +cache là-dessous, mais je suis assez raisonnable pour attendre +l'explication promise. + +--Merci, mon cher ami, dit Lamirande. + +--Allons, fit Vaughan! c'est presque l'heure du train. + +Et prenant un tout petit sac de voyage, il se dirigea vers la porte. + +--N'as-tu pas une valise plus forte? lui demanda Lamirande. Nous ne +pourrons pas mettre le quart des lettres dans cette petite +machine-là... Pourtant, continua-t-il, j'ai une autre idée. Le sac +que tu as là va faire. Allons. + +Ils sortent. Dans la rue, tout près de la maison où demeure le jeune +Anglais, ils croisent l'huissier Duthier. + +--As-tu vu l'individu? dit Lamirande tout bas à Leverdier. Il nous +suit à la piste. + +Rendus à leur pension, Lamirande et Leverdier mirent les lettres dans +une valise que Leverdier emporta. Lamirande en prit une autre qui +était vide. + +--Qu'est-ce que tu veux faire avec cela? lui demanda son compagnon. + +--Mystifier l'espion Duthier. Il est permis de se distraire un peu. +Après les fatigues et les émotions des dix-huit dernières heures, +j'ai besoin de délassement. + +Vaughan les attendait dans la rue. En voyant arriver ses deux amis, +chacun une valise à la main, il poussa une exclamation de surprise. +Lamirande lui fit signe de ne pas parler fort. Duthier stationnait de +l'autre côté de la rue devant un magasin, absorbé dans la +contemplation d'un bel étalage de cravates. + +--En avez-vous assez pour remplir deux valises? demanda l'anglais à +mi-voix. + +Et comme Lamirande, au lieu de répondre, se mit à sourire, il reprit: + +--En effet, j'oublie toujours que je ne dois pas faire de questions. + +--Celle-là encore est une question permise, dit Lamirande. Dans la +malle que j'emporte il n'y a rien du tout. C'est uniquement pour me +prouver à moi-même et à Leverdier que nous ne t'imposons pas une +corvée inutile. + +--La corvée n'est rien; c'est le mystère qui l'entoure que je +voudrais comprendre. Ce que tu viens de me dire est un pur +logogriphe. + +--Tu en auras l'explication dans le prochain numéro. + +--Pourvu qu'il ne se fasse pas trop attendre! En causant ainsi les +trois députés arrivèrent au chemin de fer. Le timbre de la gare +venait de sonner cinq coups. + +--Juste à temps, dit Vaughan. Au revoir! + +--Nous t'accompagnons, dit Lamirande. + +Les deux amis montèrent en voiture avec le jeune Anglais et +s'installèrent à côté de lui comme des gens qui se mettent en voyage. +Vaughan était vivement intrigué, mais il avait résolu de ne plus +faire de questions. + +Un instant après Duthier entra et prit un siège auprès des trois +amis, déploya un journal et se mit à lire les nouvelles du jour avec +un intérêt marqué. + +--Tiens-toi prêt, dit tout bas Lamirande à Leverdier. + +À peine avait-il donné cet avertissement que le timbre de la gare +sonna deux coups et le chef du train fit entendre le traditionnel: +_All aboard!_ Le convoi s'ébranla. Alors Lamirande saisissant la +valise vide qu'il avait placée dans le filet avec l'autre et disant +rapidement Au revoir! à Vaughan de plus en plus intrigué, s'élança +hors du train, suivi de Leverdier. Ils purent sauter sur le quai de +la gare sans difficulté. Duthier, qui ne s'attendait aucunement à ce +manège, et qui était réellement plus ou moins occupé à lire, ne +s'aperçut du départ de ceux qu'il avait mission de suivre que +lorsqu'ils étaient sur la plate-forme de la voiture. À son tour il +quitta précipitamment son siège et courut vers la porte. Par malheur, +à ce moment, une femme de proportions énormes, tenant un enfant et +des paquets en nombre indéfini, s'avisa de quitter son siège, où le +soleil l'incommodait. Elle bloquait le chemin. + +--Laissez-moi passer, madame, hurla Duthier furieux. + +La pauvre femme ahurie se rangea de son mieux, et l'huissier passa en +faisant rouler par terre une boîte à chapeau et un sac de biscuits. + +Le retard n'avait pas été considérable. Toutefois, le train avait +acquis une certaine vitesse. Rendu sur le marche-pied, l'infortuné +Duthier hésita un instant; mais la vue de Lamirande et de Leverdier +qui stationnaient sur le quai de la gare que le train avait déjà +dépassé, le décida. Il sauta. Mais évidemment il n'excellait pas à +sauter d'un train en mouvement. Il exécuta une pirouette superbe et +alla rouler dans le sable qui bordait la voie. Se relevant de fort +mauvaise humeur, il constata qu'il n'avait d'autre mal qu'un habit et +un pantalon endommagés. Il aurait voulu passer ailleurs que par la +gare où plusieurs flâneurs avaient été témoins de sa mésaventure; +mais se souvenant que s'il avait risqué ses membres, c'était pour ne +pas perdre de vue Lamirande, il fit de nécessité vertu, et, +s'époussetant tant bien que mal, il se dirigea vers la station. Des +sourires mal dissimulés l'accueillirent, et, Lamirande, allant à sa +rencontre, lui glissa, en passant, ces quelques mots: "Au moins, +faites-vous payer comme il faut!" + +Pendant ce temps, le train emportait Vaughan à toute vitesse vers +Toronto. Le jeune député se perdait en conjectures sur ce qui venait +de se passer. Lamirande lui avait donné la clef de la valise restée +dans le filet. Il descendit la malle, l'ouvrit, et constata que les +lettres dont elle était remplie étaient toutes adressées à des +prêtres. Mais il était loin de se douter que des réponses que ces +lettres provoqueraient dépendaient les destinées de tout un +peuple. + + + +Chapitre XXIII + + + Noli verbosus esse in multitudine presbyterorum. + + Ne vous répandez point en de grands + discours dans l'assemblée des anciens. + + Eccl. VIII, 15. + + +Le même jour, à l'ouverture de la séance de la Chambre, les tribunes +étaient bondées de spectateurs; car la nouvelle s'était répandue +qu'enfin le gouvernement allait ouvrir le feu en proposant la +première lecture du bill intitulé: "Acte pour pourvoir à +l'établissement et au gouvernement de la République du Canada". +L'attente générale ne fut pas trompée. À trois heures et quelques +minutes, lorsque la Chambre eut disposé des "pétitions", des +"rapports" et des "motions", Sir Henry se leva. Les applaudissements +éclatèrent parmi les députés ministériels. Les députés anglais +étaient enthousiastes. Du côté des Canadiens français on pouvait +remarquer une certaine réserve, et même une ombre d'inquiétude. + +Le discours du premier ministre, très spécieux, très littéraire, +s'élevant parfois jusqu'à l'éloquence, augmenta l'enthousiasme des +uns et parut rassurer les autres. Sir Henry fit l'histoire des +événements politiques des dernières années. Le Canada, dit-il, est un +pays exceptionnellement heureux, puisqu'il acquiert son autonomie, sa +complète indépendance, sans bouleversements, sans heurt, sans +révolution, sans effusion de sang. Comme un beau fruit mûr, il se +détache naturellement, sans secousse, sans violence, de l'arbre qui +l'a produit. N'allons pas gâter loeuvre admirable de cette force +qu'on nomme l'Etre suprême qui a disposé toutes choses de façon à +nous permettre de fonder une grande nation, s'étendant d'un océan à +l'autre, occupant la moitié d'un immense continent. Des esprits +étroits et chagrins voudraient détruire cette belle oeuvre, +voudraient morceler ce vaste empire, voudraient désunir ce grand +peuple, sous prétexte qu'il existe parmi nous des différences de +langues et de religions. Ces différences de langues et de religions +constituent un argument en faveur plutôt de l'union que de la +séparation, car elles donneront à l'ensemble une agréable variété +dans l'unité; elles créeront une saine émulation parmi les divers +éléments qui composent notre peuple; et elles permettront l'exercice +de cette grande vertu civique qui est essentielle à la prospérité des +nations: la tolérance. Le premier projet que le gouvernement a eu +l'honneur de soumettre à la Chambre a été mal compris. On a insinué, +sans oser le dire formellement, surtout sans pouvoir le prouver, que +ce projet était le fruit de je ne sais quelle noire conspiration +contre la religion et la langue d'une partie des habitants de ce +pays. On a parlé vaguement de sociétés secrètes, de loges maçonniques +ou autres, complotant dans l'ombre la ruine de certaines idées, de +certaines institutions. On a prétendu trouver les traces de ce +travail occulte dans la rédaction même du projet. C'est une vraie +douleur de constater que des notions aussi vieillies trouvent encore +des défenseurs au milieu de ce vingtième siècle. Il est incontestable +que ces appels aux préjugés religieux et nationaux d'un tiers de la +population ont produit d'abord un certain émoi. Même l'un de nos +collègues a cru devoir nous abandonner pour obéir au mouvement qui +s'était créé. Mais le calme et la réflexion ont opéré des prodiges. +Tous, ou à peu près, sont aujourd'hui d'accord pour dire qu'on avait +vu un grand péril là où se trouve en réalité le salut. Le silence de +ceux qui sont particulièrement chargés de la sauvegarde des intérêts +religieux des catholiques doit être une preuve, même pour les plus +timides et les plus soupçonneux, que la constitution soumise à la +ratification de la Chambre n'est hostile à aucune croyance +religieuse. C'est une oeuvre purement politique qui ne menace la +religion ou la nationalité de personne, et l'on doit la juger d'après +les sains principes politiques, non d'après des préjugés de race et +de religion ou des craintes puériles et chimériques. + +Pendant plus d'une heure sir Henry continua sur ce ton cauteleux et +perfide. + +Lawrence Houghton lui répondit. Le chef de l'opposition anglaise +déclara que, selon la coutume parlementaire, il ne demanderait pas à +la Chambre de voter sur la première lecture du bill qui n'est qu'une +pure formalité. Mais, dit-il, je veux qu'il soit bien compris que +nous, mes amis et moi, nous entendons combattre ce projet jusqu'à la +fin et par tous les moyens que les règlements de la Chambre mettent à +notre disposition. Par suite d'un aveuglement que je ne puis +comprendre et que je ne veux pas qualifier, les députés de la +province de Québec, à part un petit nombre, semblent vouloir accepter +la constitution qu'on leur propose, s'il faut juger de leurs +intentions par les applaudissements qu'ils viennent de prodiguer à +l'honorable premier ministre. Je ne veux pas paraître plus +canadien-français que les représentants attitrés de la province de +Québec ni plus catholique que ceux de mes collègues de la Chambre qui +professent le culte romain; mais je ne puis m'empêcher de voir et de +dire que cette constitution, qu'elle ait été élaborée au fond d'une +loge ou dans le cabinet du premier ministre, n'a qu'un seul but: +l'étranglement de l'élément français et de la religion catholique. On +me dira peut-être: mais si les Français et les catholiques veulent se +laisser étrangler par le gouvernement central, qu'est-ce que cela +peut bien vous faire, à vous, Anglais et protestants? Sans doute, +nous n'avons ni la mission ni la prétention de protéger les Français +et les catholiques malgré eux; mais nous savons que, tôt ou tard, le +Canada français et catholique s'apercevra de son erreur, se +réveillera de son étrange sommeil, secouera cet hypnotisme dans +lequel on l'a plongé. Il regrettera amèrement alors son entrée dans +cette union qui n'est pas faite pour lui; il voudra en sortir; et il +y aura des luttes longues, épuisantes, désastreuses, aboutissant +peut-être à la guerre civile. Voilà ce que nous voyons clairement. +Dans notre propre intérêt, comme dans celui du Canada français, nous +cherchons à prévenir le désastre que le gouvernement nous prépare par +cette union d'éléments qui ne sauraient vivre en paix s'ils ne sont +indépendants les uns des autres. Le Canada anglais et le Canada +français pourront, nous l'espérons, s'accorder comme voisins, unis +par un simple traité douanier et postal; jamais ils ne feront bon +ménage si on tente de les lier l'un à l'autre par ce projet de +constitution qui n'est, après tout, qu'une union législative mal +déguisée. Entre les deux races qui habitent ce pays il y a trop de +différences fondamentales pour pouvoir en faire une nation +véritablement unie. Pour arriver à l'unité, il faudra, ou la fusion +pacifique des deux en une seule, ou l'absorption également pacifique +de l'une par l'autre, ou bien l'anéantissement violent de l'une de +ces races. Or les deux premières solutions sont manifestement +impossibles. Il suffit d'étudier un peu l'histoire pour se convaincre +que les peuples ne se fusionnent pas sans injustice, sans violence, +sans conquête, sans oppression. On dit souvent que le peuple anglais +est lui-même le produit d'une fusion des Anglo-Saxons avec les +Normands. Oui, mais les Normands avaient vaincu les Saxons, et qui +nous dira jamais les haines, les malédictions, les amertumes, les +douleurs de toutes sortes qui ont précédé et accompagné cette fusion? +Qui nous dira jamais tout ce que les Anglo-Saxons ont souffert avant +de former avec leurs vainqueurs un seul et même peuple? Nous ne +sommes pas disposés à tenter une telle expérience. Ce pays est assez +vaste pour contenir plusieurs peuples, plusieurs nations. La +Providence a groupé les Français d'Amérique principalement dans la +partie nord-est de ce continent. C'est le berceau de leur race. Ils y +sont en nombre suffisant, aujourd'hui, pour former une nation +autonome. Qu'ils le fassent! Ils semblent en ce moment ne pas +comprendre leurs destinées nationales; mais je l'ai dit, ils sont +véritablement hypnotisés. Cet ensorcellement ne peut durer longtemps. +Nous ne voulons pas que, lorsqu'ils sortiront de cet assoupissement +contre nature, lorsque le patriotisme reprendra chez eux ses droits, +il se trouvent au fond de la fosse qu'on creuse sous leurs pas. Nous +ne le voulons pas, je le répète, dans notre propre intérêt, autant, +plus même, que dans le leur. + +Ce discours si vrai, si franc, si lumineux créa une vive impression +sur la Chambre. Plus d'un député français se sentit tout honteux +d'être obligé d'avouer, au fond de son coeur, que cet Anglais +protestant venait de faire à la réputation du Canada français une +leçon aussi terrible que bien méritée. + +Montarval se leva pour répondre. Peu d'applaudissements. Malaise +étrange sur la Chambre. + +Le ministre s'aperçut qu'il faudrait peu de chose pour déterminer une +véritable panique parmi les partisans français du cabinet. Il lisait +sur leur figures les doutes et les hésitations qui les tourmentaient. +En un instant, il comprit quel remède il fallait appliquer à la +situation. Avant de commencer son discours, il se pencha vers son +collègue, sir Henry, et lui dit quelques mots à l'oreille. Le premier +ministre parut surpris, mais Montarval lui fit un signe qui voulait +dire: "C'est cela!" Alors le chef du cabinet écrivit un billet; puis +sortit dans le couloir derrière le siège du président. Duthier s'y +trouvait. Sir Henry lui fit un signe imperceptible pour tout autre. +L'huissier vint à la rencontre du premier ministre, mais sans +paraître le voir. Au moment où les deux hommes se croisaient, sir +Henry glissa dans la main de l'employé le billet qu'il avait écrit. +Deux minutes après, Duthier l'avait fait remettre par un page à +Saint-Simon. + +Montarval se borna à quelques observations assez vagues. Le but que +nous poursuivons, dit-il, est le développement de loeuvre de la +Confédération inaugurée il y a près de quatre-vingts ans; c'est de +rapprocher, c'est de lier, c'est de cimenter les éléments épars sur +toute la surface de ce qui fut l'Amérique anglaise et qui sera +l'Amérique canadienne; c'est de faire de tous ces éléments une +nation. On a parlé de fonder une Nouvelle France. Ce serait un +malheur national. Au lieu de républiques minuscules, fondons un grand +et beau pays. Sans doute, César a dit qu'il préférait être le premier +dans un village que le second dans Rome. Mais c'était là le cri de +l'égoïsme et de l'ambition, ce n'était pas l'expression d'un +sentiment patriotique. Le vrai patriote s'inquiète, non du poste +qu'il doit occuper dans la patrie, mais du rang que la patrie doit +atteindre parmi les nations. Pour moi, j'aspire simplement à être +citoyen d'un grand pays. + +Lorsque Montarval eut terminé son discours, le président, après avoir +attendu quelques instants, mit la question aux voix pour la forme. +Avant qu'il ait le temps de dire: _Carried! Adopté_! Saint-Simon est +debout. + +--Monsieur le président, s'écrie-t-il de sa voix aigre, ce projet de +constitution est tellement odieux qu'il ne doit pas être lu. Je +propose donc qu'il ne soit pas lu une première fois maintenant, mais +dans six mois. + +--Il faut que l'honorable député ait un secondeur, dit le président. + +--Par courtoisie, dit Montarval, j'appuie la motion de l'honorable +député, afin qu'il puisse constater, dès à présent, que la Chambre +n'est pas de son avis. + +La proposition étant ainsi régularisée, le député du comté de Québec +prononça un discours d'une extrême violence, flagellant le +gouvernement, les Anglais, les protestants, ayant grand soin, +toutefois, de n'employer aucun argument solide pour combattre le +projet ministériel. C'était une sortie furibonde contre tout ce qui +n'était pas canadien-français et catholique. Après cette harangue +échevelée, qui dura une demi-heure, la politique du gouvernement +n'avait pas reçu une égratignure, tandis que les plates injures à +l'adresse des ministres leur avaient ramené les sympathies de leurs +partisans, un instant ébranlés. La Chambre ne dissimulait pas le +dégoût profond que ce discours lui avait causé. + +--Monsieur le président, fit Lamirande, aussitôt que Saint-Simon eût +repris son siège, je n'ai seulement que deux mots à dire: un mot de +remerciement et un mot de protestation. Du fond de mon coeur je +remercie l'honorable chef de l'opposition de ses nobles paroles. Si +la Nouvelle France se réveille de sa léthargie à temps pour conquérir +sa liberté qui lui échappe, elle lui devra une dette d'éternelle +reconnaissance; elle lui érigera des statues sur le piédestal +desquelles on lira cette inscription: "À Lawrence Houghton, homme +d'État anglais et protestant, la patrie française et catholique +reconnaissante". Et si elle ne se réveille pas; si elle succombe sous +l'étreinte de ses ennemis, l'histoire répétera, en parlant de lui, +cette parole que le poète latin met sur les lèvres d'Hector annonçant +à Énée la ruine prochaine de Troie: + +Si Pergama dextra defendi passent, etiam hac defensa fuissent. + +[Si le bras d'un mortel eût pu défendre Pergame, assurément, ce bras +l'eût défendue.] + +Mais j'espère que l'histoire n'aura pas à enregistrer ce cri de +douleur; j'espère encore que les intrigues de l'heure présente--et en +disant ces mots Lamirande arrêta sur Montarval un regard qui fît +pâlir le sectaire--que les abominables intrigues, que les iniquités +de l'heure présente ne prévaudront pas et que la Nouvelle France +vivra. + +Et maintenant, monsieur le président, le mot de protestation est à +l'adresse du député du comté de Québec. De toute la force de mon âme +je condamne les sentiments détestables qu'il vient d'exprimer. Dans +le véritable patriotisme, dans le patriotisme que reconnaît et +approuve la religion de Jésus-Christ, il n'entre que l'amour de la +patrie. La haine des autres races ne doit pas y être. Le patriote qui +ne se contente pas d'aimer sa patrie, mais qui hait la patrie des +autres, est un faux patriote qui, tôt ou tard, trahira la cause qu'il +prétend défendre, si déjà il ne la trahit. + +La motion de Saint-Simon fut mise aux voix. Pas un seul député +ministériel ne broncha; tous, comme un seul homme, votèrent la +première lecture qui fut décrétée à une forte majorité. + +--Les voilà enrégimentés, dit tout bas Montarval à sir Henry. Ils ont +voté une première fois en faveur du bill. Il faudra maintenant un +coup terrible pour les empêcher de voter une deuxième et une +troisième fois dans le même sens. Le point important, dans toute +bataille, c'est de faire en sorte que vos troupes essuient le premier +feu de l'ennemi dans des conditions aussi avantageuses que possible. + +--Décidément, vous avez du génie! dit sir Henry. + + + +Chapitre XXIV + + + Per infamiam et bonam famam. + + Parmi la mauvaise et la bonne réputation. + + 2 Cor. VI, 8. + + +Au sortir de la séance, Lamirande et Leverdier, Houghton et quelques +autres députés de l'opposition se réunirent. + +--Mon cher Lamirande, dit Houghton, qu'allons-nous faire? Que +pouvons-nous faire? Nous avons le droit, le bon sens, la justice, +toutes les belles choses du monde, de notre côté; mais nous avons +contre nous les gros bataillons. La deuxième et la troisième lecture +de ce projet d'iniquité se voteront infailliblement, à une immense +majorité, comme la première lecture vient de se voter... à moins que +la province de Québec ne se réveille, et rien n'indique que son +sommeil soit près de finir. + +--Rien ne l'indique extérieurement, répondit Lamirande, mais je +l'espère tout de même; et cet espoir n'est pas un sentiment vague, il +repose sur un fondement solide: le dévouement, le patriotisme, +l'esprit de sacrifice de notre clergé. Dans quelques jours, il peut +se produire un événement qui réveillera la province de Québec comme +jamais pays n'a été réveillé. + +--Puisque vous avez un tel espoir, dit Houghton, nous devons nous +organiser en vue de gagner du temps. Il faut retarder la deuxième et +la troisième lecture autant que possible. + + * * * * * + +Le lendemain la bataille commença. Des deux côtés, il fallait user +d'une grande habileté. Le gouvernement, tout en pressant l'adoption +du néfaste projet, devait bien se garder de laisser voir une hâte +indécente qui aurait pu exciter les soupçons des uns et froisser les +susceptibilités des autres. Beaucoup de députés ministériels +voulaient parler sur cette question si importante. Leurs discours +étaient préparés depuis longtemps. Leur imposer silence, c'eût été +aussi imprudent que de condamner la soupape de sûreté d'une machine à +vapeur. L'opposition pouvait critiquer, combattre la mesure; mais se +livrer à une obstruction trop apparente, c'était fournir à la +majorité le prétexte d'appliquer la redoutable clôture du débat. + +À la proposition du gouvernement, "que le _bill_ soit maintenant lu +pour la deuxième fois", Houghton et Lamirande opposèrent l'amendement +traditionnel: "pas maintenant, mais dans six mois". Puis les discours +commencèrent. + +Les attaques de l'opposition étaient tellement vigoureuses, tellement +logiques que les ministres et les autres chefs du parti ministériel +étaient bien obligés de répondre. S'ils avaient gardé le silence, +comme c'était un peu leur intention, d'abord, la démoralisation +aurait pu s'introduire dans le gros de l'armée. Donc, pendant cinq ou +six jours, c'était un feu roulant. Mais tout s'épuise ici-bas, même +un débat parlementaire. Les principaux orateurs de l'opposition +avaient vidé leur sac, et la répétition des mêmes arguments par des +orateurs de mérite secondaire ne provoquaient plus que de courtes et +rares répliques du côté ministériel. Tandis que dans les premiers +jours de la discussion chaque discours prononcé à gauche de l'orateur +faisait lever à droite trois ou quatre députés qui brûlaient d'y +répondre; maintenant les membres de l'opposition étaient obligés de +se succéder les uns aux autres. + +L'après-midi du septième jour, au commencement de la séance, +Lamirande, Houghton et Leverdier étaient réunis pour discuter la +situation. + +--Voilà une semaine que cela dure, dit Houghton à Lamirande, et nous +sommes rendus au bout de nos forces. Avez-vous quelques nouvelles? + +--Pas encore, et je n'en attends guère avant quatre ou cinq jours +encore. + +--Ne vaudrait-il pas mieux alors laisser voter la deuxième lecture et +nous reprendre sur la discussion en "comité général" et enfin sur la +troisième lecture? + +Leverdier penchait du côté de Houghton mais Lamirande était d'avis +contraire. + +--Je ne puis me décider, fit-il, à laisser voter la deuxième lecture +maintenant, car quelque chose me dit que nous aurons plus tard besoin +des délais que nous pouvons obtenir en "comité général" et sur la +troisième lecture. Vous ne voyez là qu'un simple pressentiment, +peut-être, mais il est assez fort et assez persistant pour m'engager +à ne pas le mépriser. + +--Je respecte tout chez vous, mon cher Lamirande, dit Houghton, même +vos pressentiments; mais vraiment je ne vois pas comment nous allons +pouvoir prolonger le débat sur la deuxième lecture pendant quatre ou +cinq jours encore. Dès demain, peut-être même ce soir, ils vont nous +appliquer la clôture. + +--Je le sais, répondit Lamirande; aussi faut-il soulever un incident +qui suspende forcément les débats pendant quelques jours. + +--Oui, mais comment? Je ne vois aucun incident à l'horizon, dit le +chef de l'opposition. + +--Comment? + +--Je vais mettre le secrétaire d'État en accusation et demander une +enquête. + +--Avez-vous des preuves contre lui? + +--Dans le moment, je n'en ai aucune dont je puisse me servir. + +--Vous m'étonnez vraiment... J'ai dû mal comprendre. Ce n'est pas +vous qui porterez jamais une accusation calomnieuse contre un +adversaire, même si vous aviez la certitude de faire triompher ainsi +la plus juste des causes. + +--Certes, vous avez raison! "La fin justifie les moyens" est, +quoiqu'on en dise, une doctrine que l'Église catholique condamne. Il +ne faut jamais faire le mal, quand même on croirait obtenir par là un +grand bien. La théologie nous enseigne que s'il était possible de +vider l'enfer en commettant un seul péché véniel, il ne faudrait pas +le commettre. Aussi je n'ai pas dit que j'allais porter une +accusation fausse contre M. Montarval. Au contraire, je suis aussi +certain que ce dont je vais l'accuser est vrai que je suis sûr de +vous voir devant moi en ce moment. + +--Une telle certitude, reprit Houghton, est suffisante pour mettre +votre conscience à l'aise, je le comprends. Mais, vous ne l'ignorez +point, il ne suffit pas de _savoir_ qu'une accusation est vraie, il +faut aussi pouvoir la prouver; et vous m'avez dit tout à l'heure que +vous n'avez pas de preuve! + +--Pas de preuve dont je puisse me servir devant un comité. + +--Alors comment pouvez-vous songer à porter une accusation? + +--La preuve peut arriver d'un jour à l'autre. + +--Et si elle n'arrive pas? + +--Je serai un homme ruiné à tout jamais, au point de vue politique et +social. + +--Au moins, vous n'y allez pas en aveugle! Vous savez exactement où +cela peut vous conduire. + +--Exactement. + +--Est-ce bien prudent ce que tu veux faire là, mon cher ami? fit +Leverdier qui avait jusque-là gardé le silence. + +--Au point de vue humain, c'est une folie. Au point de vue humain je +devrais attendre pour agir que j'eusse en ma possession les preuves +dont tu connais comme moi l'existence. + +--Mais ta réputation, tu ne dois pas l'exposer. C'est un bien qui ne +t'appartient pas exclusivement. Elle appartient à tes amis, à ton +pays. + +--Tu admettras que ma réputation m'appartient autant, au moins, que +ma vie. Or l'homme a le droit d'exposer sa vie pour sauver la vie de +ses semblables. Pour accomplir une grande oeuvre de charité, nous +avons même le droit de courir au-devant d'une mort certaine. Il +s'agit de sauver tout un pays et je n'aurais pas le droit d'exposer +mon honneur! + +--Pour un homme de coeur, fit Houghton, l'honneur est un bien plus +précieux que la vie... et vous voulez l'exposer! C'est un acte +vraiment héroïque devant lequel je reculerais certainement moi-même, +mais que j'admire. + +--Mais ce terrible risque, reprit Leverdier, est-il nécessaire, +est-il même utile? Ne vaudrait-il pas mieux, après tout, laisser +voter la deuxième lecture, puisque nous ne pouvons guère plus la +retarder par les moyens ordinaires, et prolonger la discussion autant +que possible en comité et sur la troisième lecture? + +--Quelque chose qui n'est pas naturel, répondit Lamirande d'un ton +grave, quelque chose de solennel et d'impératif, me dit que nous +aurons besoin, plus tard, de tous les délais que pourront nous donner +ces deux phases de la discussion. C'est un avertissement auquel je +n'ose résister... Vous croyez tous deux au surnaturel, à l'existence +des esprits, à leur pouvoir de communiquer directement avec l'âme. Eh +bien! c'est à un message d'en haut que j'obéis... Mon Dieu! si vous +saviez tout, mes chers amis vous ne chercheriez pas à me détourner de +ce devoir. + +Tous trois étaient vivement émus. Ils gardèrent le silence pendant +quelques instants. + +--Du reste, reprit Lamirande, comme parlant à lui-même, à quoi me +servira l'honneur si l'iniquité de cet homme triomphe! La perte de ma +réputation! Ce ne sera qu'une goutte de plus dans l'océan d'amertume +et de désolation qui submergera notre malheureuse patrie, si Dieu +permet, à cause de nos crimes, que ce complot de l'enfer réussisse. +En exposant mon honneur, en l'offrant en sacrifice, je puis peut-être +gagner les quelques jours qui sont nécessaires pour que la lumière +puisse se faire. Et si la lumière ne se fait pas, si la patrie +succombe, le fardeau sera moins lourd à porter pourvu que je puisse +me rendre le témoignage d'avoir tout sacrifié pour elle. + +--Ma résolution est irrévocable, dit-il, en s'adressant à ses deux +compagnons. À la reprise des débats, à huit heures ce soir, je brûle +mes vaisseaux! + + * * * * * + +À la séance du soir, au moment où l'on croyait que tout débat était +fini et que la deuxième lecture du _bill_ était sur le point de se +voter, Lamirande se leva. Un grand silence se fit aussitôt, car tout +le monde comprit comme instinctivement, qu'il allait se passer +quelque chose de grave. + +--Monsieur le président, dit-il, pour me servir du barbarisme +consacré par l'usage, je soulève une question de privilège, et je +fais la déclaration que voici: j'accuse un membre de cette Chambre, +l'honorable Aristide Montarval, député de la division centre de la +ville de Québec, et secrétaire d'État, d'avoir conspiré et comploté +avec diverses personnes, en vue de tromper cette Chambre et le pays +sur la nature du projet de constitution actuellement devant nous, et +j'ajoute que le dit projet de constitution est le fruit de +conspirations et de complots contraires à l'intérêt public, au bon +ordre et à la paix; j'accuse, de plus, l'honorable Aristide Montarval +d'employer actuellement des moyens illicites, savoir des lettres de +menace, pour empêcher cette Chambre d'acquérir une connaissance vraie +de la nature du projet de constitution qu'elle est appelée à voter. +Je demande, par conséquent, qu'il soit nommé un comité spécial pour +examiner cette accusation, entendre la preuve et faire rapport. + +Ces paroles étranges, prononcées d'une voix forte et pénétrante, +causèrent, il est à peine besoin de le dire, un profond émoi parmi la +députation et dans les tribunes. Une sourde rumeur remplace le +silence de tout à l'heure. En parlant, Lamirande, quoi qu'il +s'adressât au président, comme le veut l'usage parlementaire, avait +tenu son regard fixé sur Montarval qui, malgré son audace, n'en put +soutenir l'éclat. Visiblement, le ministre était terrifié. Il se +remit, cependant, bientôt. Son intelligence hors ligne lui permit de +saisir la situation. Lamirande sait tout, se dit-il, mais il ne peut +rien prouver. Mes lettres de menace ont produit leur effet; +l'archevêque a refusé de lui remettre nos archives. Il porte cette +accusation pour gagner du temps et dans l'espoir que l'archevêque +changera d'idée. + +Aussitôt que le calme fut rétabli, Montarval se leva: + +--L'honorable député de Charlevoix, dit-il avec son mauvais sourire, +a oublié une chose pourtant essentielle: il n'a pas offert de +_prouver_ son accusation, encore plus vague qu'elle n'est grave. +Est-ce bien un oubli? Cette omission n'est-elle pas plutôt voulue? + +Et il reprit son siège comme pour attendre une réponse: + +--Monsieur le président, dit Lamirande, lorsqu'un député porte une +accusation contre un collègue il est tenu de la prouver. S'il ne la +prouve pas, tant pis pour lui. Si je ne prouve pas l'accusation que +je viens de porter, la Chambre pourra m'infliger le châtiment qu'elle +jugera convenable; elle pourra m'expulser de cette enceinte si elle +trouve que j'ai agi malicieusement, sans cause suffisante; et je m'en +irai déshonoré à tout jamais. L'honorable ministre le voit, je sais +parfaitement ce qui m'attend si je ne prouve pas ce que j'affirme. +Mon honneur, auquel je tiens probablement autant que le secrétaire +d'État tient au sien, me fait un devoir de ne négliger aucun moyen à +ma disposition pour établir la vérité de mon accusation. + +--Eh bien! répliqua Montarval, je serai bref. Je nie, tout +simplement, l'accusation, et je la nie de la manière la plus formelle +et la plus ample: je la nie _in toto_; je déclare qu'elle ne repose +sur rien, qu'elle est entièrement, absolument fausse et ne renferme +pas une parcelle de vérité. Pour prouver que je ne crains pas +l'enquête, non seulement j'accepte la proposition de nommer un comité +spécial, mais je laisse à mon accusateur le soin de former ce comité +à sa guise. Qu'il n'y fasse entrer, s'il le veut, que ses propres +amis, que des adversaires du gouvernement. + +--Nous laisserons le choix des membres du comité au président, dit +simplement Lamirande. + +--Très bien! répliqua Montarval. Et que le comité se réunisse au plus +tôt. Maintenant, aux affaires sérieuses! + +Le gouvernement aurait voulu faire voter la deuxième lecture +immédiatement, mais Houghton intervint fortement et fit voir qu'il ne +serait pas convenable de voter le projet, même en deuxième lecture, +aussi longtemps que la Chambre ne serait pas fixée sur la valeur de +cette accusation. Les ministres, inspirés par Montarval, étaient +disposés à ne pas tenir compte des observations du chef de +l'opposition et à précipiter le vote. Par amitié personnelle pour +Lamirande, Vaughan, qui était à la tête d'un groupe assez important +du parti ministériel, demanda du délai. Quelques députés ministériels +français, qui avaient remarqué l'effet produit sur Montarval par +l'accusation, eurent des inquiétudes. "Si c'était vrai, après tout", +se disaient-ils. Ils insistèrent donc, à leur tour, sur la nécessité +de surseoir. Ces débats occupèrent toute la séance, et le +gouvernement dut céder. + +C'était un premier succès pour Lamirande: il avait gagné du temps, +mais à quel prix! + +C'était le jeudi soir. Le lendemain, le comité se réunirait. Il +pourrait, sans paraître trop exigeant, demander qu'on lui accordât +jusqu'au lundi, pour préparer sa cause. Mais rendu au lundi, il lui +faudrait ou procéder ou avouer qu'il n'avait pas de preuve à offrir! +Ce n'était pas seulement l'expulsion de la Chambre, le déshonneur +politique qui l'attendait. Il allait devenir la risée de tout le +pays. Il passerait pour un véritable fou aux yeux de tout le monde. + +Pour affronter le mauvais vouloir, la colère, la haine de ses +semblables, il suffit d'un courage ordinaire; mais s'exposer, de +propos délibéré, au ridicule, c'est de l'héroïsme. Aussi Lamirande se +sentit-il accablé d'une angoisse mortelle. Arrivé à son logement, +après la séance, il s'en ouvrit à Leverdier. + +--Mon cher, dit-il, prie pour moi comme tu n'as jamais prié, car je +suis tenté comme je ne l'ai jamais été. C'est que l'orgueil, l'amour +propre est le sentiment le plus difficile à vaincre que connaisse le +pauvre coeur humain. L'idée que je vais peut-être passer aux yeux de +mes compatriotes pour un insensé qui devrait être à la Longue-Pointe, +m'épouvante horriblement. Notre divin Sauveur a été traité de fou par +Hérode et sa cour. Qu'il m'accorde la grâce d'accepter cette +humiliation en union avec Lui! + +--C'est une position terrible, en effet, fit Leverdier, et tu as +toutes mes sympathies. Si, en partageant ta douleur, je pouvais +diminuer tes souffrances! + +--Merci, mon ami, merci! Sais-tu à quelle tentation je crains de +succomber? + +--Non, pas du tout, à moins que ce ne soit à une sorte de désespoir. + +--Je crains qu'au dernier moment, me voyant acculé au pied du mur et +obligé de choisir entre le ridicule et l'abus de confiance, je n'aie +la faiblesse d'opter pour ce dernier en disant au comité: "Faites +venir l'archevêque de Montréal!" Il est certain que le saint évêque +ne m'a communiqué l'existence des preuves qu'il possède que sous le +sceau du secret. Je ne puis donc pas révéler ce qu'il m'a ainsi +confié; et, cependant, je crains de le faire, par lâcheté et par +orgueil, pour échapper au ridicule. C'est pourquoi je te demande de +prier pour moi. + +Longtemps les deux amis restèrent ensemble, priant humblement. + + * * * * * + +Le président de la Chambre avait choisi, comme membres de la +commission qui devait s'enquérir de l'accusation portée contre le +secrétaire d'État, sept députés des plus sérieux et des mieux posés +des différents groupes. Houghton, Leverdier et un troisième membre de +l'opposition, un membre du cabinet, et trois députés ministériels, +parmi lesquels se trouvait Vaughan, formèrent le comité dont la +présidence fut confiée au ministre. Le comité se réunit à dix heures, +vendredi matin. Montarval était présent, l'air insolent et +provocateur. Le président donna lecture de l'accusation et invita +l'accusateur à produire ses preuves et ses témoins. Lamirande, très +calme, demanda au comité de vouloir bien lui accorder un délai de +deux jours. + +--C'est une demande extraordinaire, lui fait observer le président. +Règle générale, une enquête de cette nature doit commencer aussitôt +l'accusation portée. Il est d'usage que le député qui croit devoir +dénoncer un de ses collègues attende pour le faire qu'il ait ses +preuves devant lui. + +--Tout cela est très vrai, monsieur le président, fit Lamirande; +aussi est-ce comme une faveur exceptionnelle, et nullement comme un +droit, que je demande au comité de vouloir bien remettre l'examen de +cette affaire à lundi. Je prie les membres du comité de croire que je +n'agis pas à la légère en cette circonstance. + +--Monsieur le président, dit Montarval, je ne m'oppose nullement à la +demande si extraordinaire de mon accusateur. Non pas que je sois +indifférent; non pas que je n'aie pas hâte de voir la fin de cette +mystification--car c'est plutôt une mystification qu'une +accusation--; mais parce que je veux donner la plus grande latitude à +mon adversaire. Je ne veux pas que, plus tard, il puisse dire: "Ah, +si le comité m'eût accordé un délai de deux jours seulement, j'aurais +pu produire mes preuves". L'honorable député est la victime d'une +mystification, je le répète. Certes, qu'on lui donne jusqu'à lundi +pour qu'il ait le temps de s'apercevoir de son erreur. + +Le secrétaire d'État avait le beau rôle. Ses paroles modérées, +plausibles, cadraient mal, cependant, avec le mauvais sourire qui +errait sur ses lèvres et qui ne parvenait pas à éteindre la lueur +sinistre de ses yeux. De son côté, Lamirande, malgré la fausse +position dans laquelle il se trouvait déjà, conserva un visage +tellement serein, tellement composé que tous les assistants furent +frappés du contraste entre les deux hommes. Celui qui n'aurait fait +_qu'entendre_ l'accusé et l'accusateur aurait certainement donné gain +de cause au premier; tandis qu'en les _voyant_ on ne pouvait avoir la +moindre sympathie que pour Lamirande. + +--Eh bien! fit le président, puisque le principal intéressé consent à +l'ajournement, l'enquête commencera lundi soir à huit heures. Lundi +avant-midi plusieurs députés seront absents. La Chambre ne siégera +sans doute pas après six heures; de sorte que nous pourrons commencer +à huit heures. Par exemple, monsieur Lamirande, il faudra être prêt +alors. + +--Je ne demanderai certainement pas un nouvel ajournement, monsieur +le président. + + * * * * * + +Et Lamirande, comment se prépara-t-il pour le jour de l'épreuve? +Depuis des semaines il avait demandé à toutes les communautés du pays +de se mettre en prière. Maintenant, il télégraphia à toutes celles +qu'il pouvait atteindre pour les exhorter à redoubler leurs +supplications. Il visita toutes les maisons religieuses d'Ottawa pour +solliciter leur aide spirituelle. Puis, il se renferma chez les pères +capucins et passa les trois journées du samedi, du dimanche et du +lundi dans le jeûne le plus rigoureux et la prière la plus ardente. +Il avait donné rendez-vous à Leverdier, dans la bibliothèque du +parlement, à sept heures et demie du lundi soir. + +--Eh bien! dit-il en voyant son ami, aucune nouvelle de Mgr de +Montréal? + +--Aucune, répondit tristement Leverdier. + +--Que la volonté de Dieu soit faite! + +--Mon pauvre cher ami, que tu dois souffrir et que je souffre pour +toi! + +--Je te remercie de tes sympathies, Leverdier, elles me sont très +douces; mais tu as tort de me plaindre: je ne souffre pas du tout. Je +n'ai jamais été plus calme qu'en ce moment, et rarement plus heureux. + +--Mais l'autre jour tu semblais redouter beaucoup la terrible épreuve +qui t'attend tout à l'heure. + +--Je ne la redoute plus. Sans doute, la chair se révolte contre +l'humiliation; mais l'âme, avec la grâce de Dieu, peut dompter la +chair et éprouver, dans cette victoire, un bonheur indicible. + +Ils se rendirent ensemble à la pièce où le comité devait se réunir. +Elle était déjà remplie d'une foule de curieux. À huit heures +précises, le président ouvrit la séance par la formule ordinaire "À +l'ordre, messieurs". + +--Monsieur Lamirande, fit le président, êtes-vous maintenant en état +de produire des documents ou de faire entendre des témoins à l'appui +de l'accusation que vous avez portée contre l'honorable secrétaire +d'État? + +--Je regrette d'être forcé de dire, monsieur le président, que je ne +le suis pas, répondit Lamirande. + +--Alors, sans aucun doute, vous allez retirer l'accusation? + +--Je ne puis la retirer, car je sais qu'elle est fondée. + +--Vous la savez fondée, mais vous n'avez aucune preuve à produire! + +--C'est exactement la position dans laquelle je me trouve. + +--Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur Lamirande, qu'une telle +position n'est pas tenable; vous devez le comprendre vous-même. + +--Je le comprends parfaitement, monsieur le président. + +--Et vous persistez dans votre refus de retirer votre accusation? + +--Oui, monsieur le président. + +Quelques sifflets se firent entendre au fond de la pièce. Le +président ordonna qu'on fit silence. Montarval avait sur les lèvres +un sourire plus mauvais qu'à l'ordinaire. + +--Si le comité est d'avis, dit-il, que sa dignité et la dignité de la +Chambre le permettent, je suis prêt à accorder encore une journée de +délai à mon accusateur. + +Ces paroles provoquent des applaudissements que le président réprime +aussitôt. + +--Le comité, dit-il, va délibérer à huit clos, et fera connaître sa +décision. + +Les assistants se retirèrent. Un quart d'heure plus tard la porte fut +de nouveau ouverte au public. + +--Le comité a résolu, dit le président de faire rapport immédiatement +à la Chambre de tout ce qui s'est passé. La Chambre se prononcera sur +ce qu'il convient de faire. + +--Mon pauvre Lamirande, dit Vaughan, au sortir de la séance du +comité, je ne te comprends plus. Tu rends inévitable ton expulsion de +la Chambre, tu cours au déshonneur politique, et, faut-il que je te +le dise, au ridicule, qui est pire que tout le reste. + +--Tu dois me supposer assez d'intelligence pour comprendre une chose +aussi évidente. + +--Alors pourquoi agis-tu de la sorte? + +--Pour des raisons que tu approuveras un jour. + +--Si tu n'étais pas aussi calme je te dirais de consulter un médecin. +Mais de toute évidence ton cerveau ne souffre d'aucune fatigue.... + +--Il n'a jamais été mieux équilibré... Mais laissons cela. Je veux, +Vaughan, te faire une question et je te demande de me répondre +sincèrement. Si je prouvais tout ce dont j'ai accusé Montarval, +serais-tu toujours favorable au projet du gouvernement? + +--Oui, mon ami, je le serais! + +--Tu voterais cette constitution quand même il te serait prouvé, +clair comme le jour, qu'elle est le fruit d'une conspiration +ténébreuse, qu'elle n'a qu'un but: l'écrasement de la race française +et de la religion catholique! + +--Oui, je la voterais même dans ces conditions; car, tu le sais, je +suis en faveur d'un Canada uni, d'un Canada grand, imposant. Tu le +sais également, je n'ai aucune haine contre la race française ni +contre la religion catholique, loin de là. J'admire les efforts +héroïques que tu fais pour les conserver. Mais, enfin, si la race +française et la religion catholique ne peuvent pas s'accommoder d'un +Canada s'étendant d'un océan à l'autre, tant pis pour elles! + +--Mais crois-tu qu'un pays pourrait être vraiment grand, vraiment +prospère, vraiment heureux, s'il devait son origine à une +conspiration ourdie en haine d'une race, en haine surtout d'une +religion? N'est-ce pas que la vie nationale serait empoisonnée dans +sa source même? + +--Je te répondrai ce que les protestants répondent à ceux qui leur +reprochent les crimes des fondateurs de leur religion: loeuvre est +bonne, malgré les fautes de ceux qui l'ont faite. + +--Et trouves-tu cette réponse satisfaisante? + +--Elle ne l'est guère quand il s'agit de fonder une religion, car une +bonne religion ne peut sortir d'une source impure. C'est pourquoi +j'ai toujours dit que s'il y a une religion vraie et bonne c'est la +religion catholique, car elle seule a un Fondateur qu'on peut aimer +et respecter. Mais il me semble que lorsqu'il s'agit d'une oeuvre +purement politique, on n'est pas tenu de la juger d'après les vertus +ou les vices de ses auteurs, mais d'après ses mérites intrinsèques. + +--Pourtant Celui que tu déclares digne d'amour et de respect a dit +qu'un mauvais arbre ne saurait produire de bon fruits! + +--Ah! soupira Vaughan, devenu pensif, si j'avais ta foi je verrais +peut-être toutes choses comme tu les vois, même les choses +politiques. + +Puis les deux amis se séparèrent. + +Lamirande constata que déjà plusieurs de ses collègues s'éloignaient +de lui comme on s'éloigne d'un pestiféré; que d'autres le regardaient +comme un objet de curiosité, comme un toqué. Ces derniers étaient les +plus charitables. Ils ne lui attribuaient pas de motifs inavouables, +mais ils étaient bien persuadés que leur pauvre collègue était la +victime d'une idée fixe et qu'il serait bientôt à Saint-Jean-de-Dieu. + +--Ma carrière est finie, se dit Lamirande. Et une angoisse, lourde +comme une montagne, vint s'abattre sur son coeur et l'écrasa +affreusement. Il faillit crier. Mais cette douleur du coeur, si +grande qu'elle fût, ne put troubler son âme qui resta dans une union +étroite avec Dieu. + + + +Chapitre XXV + + + Talium enim est regnum Dei. + + Le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent. + + Marc X, 14. + + +Retiré dans l'embrasure d'une fenêtre, il relut cette lettre qu'il +avait reçue le matin même. + +"Couvent de Beauvoir, près Québec, 6 mars 1946. + +"Bien cher Papa, + +"J'ai bien de la peine et il faut que je vous dise pourquoi, car vous +pouvez faire cesser cette peine. Vous savez que j'ai eu huit ans il y +a plus de deux mois. Je sais tout mon catéchisme et le comprends +tout, excepté quelques mots qui sont trop grands pour moi. Pour vous +montrer que je le comprends, je vais vous dire, à ma manière, ce +qu'il y a dans le catéchisme. Il y a un seul Dieu qui est un pur +esprit. Un esprit est quelque chose qu'on ne peut pas voir. Nous +avons chacun en nous un esprit qu'on appelle l'âme. Notre âme est +unie à notre corps, mais Dieu n'a pas de corps. C'est pour cela qu'on +dit qu'il est un pur esprit. Dieu était d'abord tout seul. Puis Il a +créé, ou fait avec rien, beaucoup d'autres purs esprits plus petits +que Lui, qu'on appelle les anges. Dieu seul peut faire de rien +quelque chose. Quelques-uns des anges se révoltèrent contre Dieu. Ils +devaient être bien méchants, car Dieu est si bon quil n'a pas dû leur +faire de la peine. Ces mauvais anges, ayant à leur tête Lucifer ou +Satan, qu'on appelle aussi le Diable, furent chassés du ciel par les +bons anges qui avaient pour chef saint Michel. Les mauvais anges +tombèrent dans un lieu affreux appelé l'enfer. Ensuite Dieu créa Adam +et Ève, le premier homme et la première femme pour peupler la terre. +Adam et Ève et les autres hommes devaient prendre les places restées +vides au ciel après la chute des mauvais anges. Lucifer fut jaloux. +Il voulut faire tomber Adam et Ève en enfer avec lui, pour faire de +la peine au bon Dieu. Lucifer prit la forme d'un serpent et parla à +Ève et lui dit de manger un fruit que le bon Dieu leur avait dit de +ne pas manger. Ève écouta Lucifer. Elle avait été créée toute grande, +mais elle devait être bien jeune comme moi, car une vraie femme, +comme était chère maman, ou les religieuses, ne l'aurait pas écouté. +Puis Ève fit manger ce fruit à son mari. Adam écouta sa femme plutôt +que Dieu. C'était très mal de sa part. Je suis certaine que chère +maman ne vous a jamais dit de l'écouter plutôt que le bon Dieu et que +vous n'auriez pas fait comme Adam. Vous aimiez pourtant maman autant +qu'Adam pouvait aimer Ève. Le bon Dieu fut très fâché de la +désobéissance d'Adam et d'Ève et Il les chassa du beau jardin où Il +les avait placés. Ayant écouté Lucifer plutôt que Dieu ils avaient +mérité d'aller en enfer. Ils avaient perdu le droit d'aller au ciel. +Ils ne pouvaient pas donner ce droit à leurs enfants, car quand on a +perdu une chose on ne peut pas la donner à un autre. Tous les hommes +devaient donc appartenir à Lucifer par la faute de nos premiers +parents. C'est ce qu'on appelle le péché originel. Mais le bon Dieu +ne pouvait pas souffrir de voir tous les hommes aller enfer. Lucifer +aurait été trop content. En chassant Adam et Ève du jardin, Il leur +promit, pour les consoler, un Sauveur, c'est-à-dire quelqu'un qui +viendrait payer la dette que les hommes devaient au bon Dieu. Ce +Sauveur fut attendu pendant quatre mille ans. Ceux qui croyaient quil +viendrait furent sauvés. Enfin, ce Sauveur vint sur la terre. Ce fut +Jésus-Christ Fils de Dieu et Fils aussi de la Sainte Vierge, un Dieu +et un homme en même temps. C'est ce qu'on appelle le mystère de +l'Incarnation. Je ne comprends pas cela très bien, mais je le crois +parce que c'est dans le catéchisme. Vous m'avez dit d'apprendre le +catéchisme, les soeurs me l'enseignent, le père Grandmont me +l'explique. Le catéchisme est aussi approuvé par les évêques et par +le pape qui est le chef de tous les évêques et de tous les +catholiques. Je crois tout ce que dit le catéchisme, car vous et les +soeurs et le père Grandmont et les évêques et le pape vous ne vous +accorderiez pas pour enseigner des mensonges aux enfants. Comme Dieu, +Jésus-Christ est égal au bon Dieu son père. Car il y a Dieu le père, +Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit; et cependant ils ne sont pas +trois bons Dieux, mais un seul. Ces trois forment la Très +Sainte-Trinité. C'est un autre mystère que je ne comprends pas non +plus. Je suppose qu'ils ne forment pas trois parce qu'ils s'aiment +tellement qu'ils ne font qu'un. C'est peut-être un peu comme quand +maman vivait. Vous et elle et moi nous nous aimions tellement que +nous ne faisions qu'un. Notre Sauveur Jésus-Christ fut d'abord petit +enfant comme moi, très pauvre et peu connu. Il vivait caché, car des +méchants voulaient le tuer. Jésus-Christ devenu un homme commença à +enseigner comment arriver au ciel. Il fît beaucoup de miracles, +c'est-à-dire des choses qu'un homme seul ne peut pas faire, pour +prouver qu'il était réellement le Dieu Sauveur. Plusieurs crurent en +Lui, mais beaucoup d'autres voulurent le mettre à mort. Ceux qui +n'aimaient pas Jésus-Christ, qui fut toujours si bon pour tout le +monde, devaient être des mauvais anges et non des hommes, car tous +les vrais hommes devaient l'aimer puisqu'il était venu pour les +sauver. Si ces méchants qui n'aimaient pas Jésus-Christ étaient de +vrais hommes, c'est un autre mystère. Au bout de trois ans, ils +réussirent à le faire condamner par un méchant juge appelé Ponce +Pilate. Notre-Seigneur Jésus-Christ fut affreusement maltraité +pendant toute une nuit et ensuite cloué à une croix où il mourut. Il +offrit ses souffrances et sa mort à son Père pour payer la dette que +les hommes Lui devaient et qu'ils ne pouvaient pas payer. +Jésus-Christ devait aimer les hommes beaucoup pour tant souffrir afin +de payer leur dette et les faire entrer au ciel. Ce doit être là un +autre mystère, car je ne comprends pas cet amour de Jésus-Christ pour +les hommes. Si tous les hommes et toutes les femmes étaient comme +vous et comme maman et comme les soeurs et le père Grandmont, je le +comprendrais un peu; mais on dit qu'il y a des méchants et que +Jésus-Christ les aime comme les autres et veut les sauver aussi. +Quand Jésus-Christ fut mort on le mit dans un tombeau, mais comme Il +était Dieu aussi bien qu'homme Il ne pouvait pas rester mort +longtemps. Le troisième jour Il ressuscita, c'est-à-dire qu'il sortit +vivant du tombeau. Il passa quarante jours sur la terre avec sa mère, +qui devait être bien contente de le voir en vie, et avec ses apôtres +et ses disciples. Puis Il monta au ciel où Il a la première place +auprès de son père. Et Il reviendra un jour pour juger tout le monde. +Les bons iront au ciel avec Lui et les méchants en enfer avec +Lucifer. Quelques heures avant de mourir Jésus-Christ fit le plus +grand de ses miracles. Il changea du pain et du vin. Et il donna ce +pain et ce vin à manger et à boire à ses apôtres. C'est un autre +mystère qu'on appelle la sainte Eucharistie. Et il donna à ses +apôtres le pouvoir de faire le même miracle, et leur dit de donner ce +pouvoir à d'autres; et ces autres devaient le donner à d'autres +encore, et ainsi de suite jusqu'à la fin du monde. C'est pour cela +qu'il y a encore des hommes, les évêques et les prêtres, qui ont ce +pouvoir. Et avant de monter au ciel, Jésus-Christ, qui était venu +pour sauver tous les hommes qui devaient passer sur la terre, fonda +son Église pour continuer à sauver les hommes. Il ne pouvait pas +rester toujours sur la terre, car je suppose que son père voulait +l'avoir avec Lui au ciel. Jésus-Christ mit à la tête de son Église +saint Pierre, le premier pape, et les apôtres, ou les premiers +évêques. Les évêques ont des prêtres pour les aider. Le pape, les +évêques et les prêtres continuent loeuvre de Jésus-Christ en sauvant +les hommes. Ils les sauvent en les baptisant au nom du Père et du +Fils et du Saint-Esprit, ce qui les enlève à Lucifer et les donne à +Dieu, en nourrissant leurs âmes de la sainte Eucharistie et en leur +pardonnant leurs péchés. Quand quelqu'un est baptisé il appartient à +Jésus-Christ, et pour aller au ciel il n'a qu'à faire ce que +Jésus-Christ lui a commandé. Ce qu'il a commandé ne doit pas être +bien difficile, car Jésus-Christ était trop bon pour faire un +règlement bien sévère. Ce ne doit pas être plus sévère que le +règlement du couvent. Jésus-Christ n'aurait pas pris la peine de tant +souffrir pour sauver les hommes sil n'avait pas voulu leur rendre le +chemin assez facile. Cependant, on dit qu'il y a beaucoup d'hommes +qui ne veulent pas faire les choses faciles que Jésus-Christ demande. +C'est un autre mystère. Il y a une chose que Jésus-Christ demande +surtout que l'on fasse, c'est de recevoir la sainte Eucharistie ou la +sainte communion. J'ai entendu lire l'Évangile, c'est-à-dire le récit +de ce que Jésus-Christ a dit et fait pendant quil était sur la terre, +et je suis certaine quil a dit que pour aller au ciel il faut +communier, recevoir la sainte Eucharistie. Et Il l'a dit sur un ton +presque fâché, car il y avait des méchants qui ne voulaient pas +communier. Ce n'est pas dit comme cela dans l'Évangile, mais je suis +certaine que ça veut dire cela. Et c'est là, cher Papa, ce qui me +fait de la peine, et c'est pour vous en parler que j'ai écrit cette +longue lettre que j'ai mis six jours à vous écrire. Je veux faire +tout ce que Jésus-Christ nous a dit de faire, car je veux aller au +ciel et non pas en enfer. Quand j'ai parlé aux soeurs et leur ai +demandé de me laisser faire ma première communion au mois de mai +prochain, elles m'ont dit que j'étais trop jeune pour comprendre ce +que c'était que de communier, qu'il faudrait attendre au moins un an, +peut-être deux. Et si je venais à mourir, je n'irais donc pas au +ciel, car le ciel n'est ouvert qu'aux enfants baptisés qui meurent +avant de savoir ce que Jésus-Christ a ordonné, et à ceux qui étant +assez vieux pour savoir ce qu'Il ordonne, le font de leur mieux. Et +moi, je suis assez vieille pour savoir que Jésus-Christ veut que nous +communiions. C'est là, cher Papa, ce qui me fait tant de peine. +Souvent je me réveille dans la nuit, et j'ai peur. Je vous ai écrit +cette longue lettre pour vous montrer que je comprends mon +catéchisme, et pour vous demander d'écrire à la mère supérieure pour +qu'elle ait la bonté de me laisser faire ma première communion cette +année. Alors, si je venais à mourir, je serais certaine d'aller au +ciel, et je n'aurais plus peur d'aller en enfer. Vous écrirez à la +mère supérieure, n'est-ce pas? cher Papa, car vous devez vouloir que +votre petite fille aille au ciel où est maman, et où vous irez +vous-même. Ça vous ferait de la peine, je pense, si vous ne m'y +trouviez pas. Votre petite fille qui vous aime beaucoup et qui vous +embrasse. + + Marie. + +"J'ajoute ceci pour vous dire que j'ai montré le brouillon de ma +lettre à la mère Thérèse qui me fait la classe pour faire corriger +les fautes de français. Elle a pleuré beaucoup en la lisant. Pourquoi +a-t-elle pleuré? Est-ce qu'il y a quelque chose dans cette lettre qui +a pu lui faire de la peine? Moi je pleure seulement quand j'ai de la +peine. + +"Encore votre petite fille qui vous aime. + + Marie." + +--Mon Dieu, murmura Lamirande, en remettant dans son portefeuille +cette lettre sur laquelle étaient tombées de douces larmes, je +pourrai tout supporter tant que Vous me laisserez cette enfant! + + + +Chapitre XXVI + + + Pluet super peccatores laqueos. + + Il fera pleuvoir des pièges sur les pécheurs. + + Ps. X, 7. + + +Leverdier vint rejoindre Lamirande au moment où celui-ci se préparait +à quitter l'hôtel du parlement. + +--Mon cher Lamirande, dit-il, une lueur d'espérance! + +--Qu'est-ce donc? + +--Une dépêche dans la dernière édition de l'_Ottawa Herald_ annonce +que tous les évêques sont de nouveau réunis à Montréal. Si +monseigneur était revenu sur sa décision, tout serait sauvé! + +--Quoi qu'il en soit, répliqua Lamirande, que la volonté de Dieu soit +faite! + + * * * * * + +Le lendemain matin, vers huit heures, Montarval était dans son +bureau particulier à l'hôtel du gouvernement. Duthier vint l'y +trouver. + +--Maître, dit l'huissier, il y a du nouveau. Lamirande vient de +recevoir une dépêche de l'archevêque de Montréal et il se prépare à +partir par le train de neuf heures avec Leverdier. + +--Très bien, suis-les jusqu'à l'évêché. Quand ils en sortiront, +observe-les attentivement. Tu es assez intelligent pour voir, au seul +aspect d'un homme, s'il est de bonne ou de mauvaise humeur, heureux +ou contrarié. Regarde surtout Leverdier. Plus facilement que +Lamirande il laissera lire sur ses traits l'état de son âme. Si +Leverdier, en sortant de l'évêché, a l'air joyeux, et si tous deux se +dirigent vers la gare du Pacifique pour prendre le train d'une heure, +télégraphie-moi immédiatement ces quatre mots, sans signature: _Beau +temps, une heure._ Si Leverdier a l'air triste et abattu, tu n'auras +pas besoin de télégraphier du tout. + +--Mais s'il n'avait l'air ni triste ni joyeux? + +--Cela ne se peut pas! Et maintenant, avant de partir pour Montréal +avertis tes deux compatriotes de se tenir à mes ordres, dès onze +heures. + + * * * * * + +Vers onze heures, Lamirande et Leverdier gravissaient le perron de +l'archevêché de Montréal. Tous deux étaient en proie à une vive +émotion et le coeur leur battait comme s'ils venaient de faire une +longue course. "Venez me voir au plus vite", voilà tout ce que disait +la dépêche de l'archevêque; mais c'était assez pour faire renaître +l'espoir dans le coeur des deux amis. + +--Cela ne peut signifier qu'une chose, s'était écrié Leverdier: +monseigneur, cédant à la pression que les prêtres ont dû exercer sur +lui, est revenu sur sa décision et va te livrer les archives de +Ducoudray. + +--Je le crois fermement, moi aussi, fît Lamirande; mais une crainte +m'obsède. J'ai peur que même cette preuve ne soit inefficace. J'ai +peur que les prévisions de monseigneur ne se réalisent et que la +majorité ne reste, malgré tout, du côté du gouvernement. Vaughan m'a +déclaré formellement, hier soir, que quand même mon accusation serait +prouvée, il n'en serait pas moins favorable au projet. Et, tu le +sais, sept ou huit députés ne jurent que par lui. Je comptais +particulièrement sur Vaughan parmi les députés non catholiques, et +voilà qu'il m'échappe. Tant il est vrai de dire que là où la foi +manque tout manque. Monseigneur me l'avait fait remarquer; je vois +maintenant jusqu'à quel point il avait raison. + +--Mais au moins si nous avons ces pièces à conviction tu seras +réhabilité aux yeux de la Chambre et du pays! + +--Hélas! que vaudra cette petite satisfaction personnelle si nous +manquons le but principal! + +C'était en causant ainsi que les deux amis avaient fait leurs +préparatifs de départ pour Montréal. + +Ce fut pour eux un moment de véritable angoisse que celui où ils +franchirent l'entrée du salon de l'archevêché. Tous les archevêques +et évêques y étaient réunis. L'archevêque de Montréal vint au devant +de ses visiteurs. + +--Ce n'est pas en vain, mon cher monsieur Lamirande, dit-il, que vous +avez compté sur le dévouement et le patriotisme du clergé... Vous +l'emportez. Je vous ai fait venir pour vous remettre ce que je vous +ai refusé l'autre jour. + +Lamirande ne put que balbutier quelques paroles à peine +intelligibles. L'archevêque continua: + +--Je sais ce que vous avez fait. J'ai vu votre lettre au clergé. Elle +a produit tout l'effet que vous pouviez en attendre. Depuis plus +d'une semaine ma table est de nouveau encombrée de lettres, mais +celles-ci ne sont pas anonymes, et autant les premières me +désolaient, autant les dernières m'ont rempli de joie et de +consolation. Tous ont eu la même pensée. Tous m'ont écrit ou sont +venus me voir. Tous, jeunes et vieux, séculiers et réguliers, ont dit +la même chose: "Parlez, monseigneur; faites connaître les secrets que +vous possédez, ne songez pas à nous, à ce qui peut nous arriver, mais +à l'Église, mais au pays." Par un seul n'a tenu un autre langage. En +face de ce mouvement sublime je ne puis hésiter davantage. Je vais +tout vous mettre entre les mains, avec une lettre collective signée +par tous mes vénérables collègues. Aucun député catholique n'osera +voter le projet ministériel à la suite des révélations que vous allez +faire.... + +--Je suis vraiment ravi, monseigneur, reprit Lamirande. Je bénis et +je remercie Dieu de cette grande consolation. Cependant, un doute +affreux me poursuit. Je crains qu'après tout ces révélations ne +soient inutiles; je crains que la majorité ne reste quand même du +côté du gouvernement. Vous aviez raison, monseigneur, de dire que la +foi est la base de tout. + +--Enfin, dit l'évêque, nous ferons tout ce que nous pourrons. Nous +accomplirons notre devoir jusqu'au bout. Dieu se chargera du reste. +Après tant de dévouement, Il fera, j'en suis persuadé, un véritable +miracle, s'il le faut, pour sauver la position, à la dernière minute. + +Puis le prélat remit à Lamirande des copies photographiées de tous +les documents que Ducoudray lui avait laissés, ainsi qu'une lettre +signée par tous les évêques. + +--Je garde, dit-il, les originaux, mais si quelqu'un veut les +consulter je les tiens à la disposition du public. + +Les deux députés prirent ensuite congé des prélats. En sortant de +l'archevêché, la figure de Leverdier rayonnait. À la pensée qu'au +moins son ami ne serait plus un objet de mépris ou de pitié, son âme +se remplissait d'une joie indicible que l'observateur le moins +attentif aurait pu lire dans ses yeux et sur son front. Aussi Duthier +crut-il devoir ajouter un mot à la formule. Il télégraphia à +Montarval: _Très beau temps, une heure_. + +--Imbécile! murmura le ministre en lisant cette dépêche. Puis il +sonna et fit entrer dans son bureau deux individus qui, depuis une +demi-heure, attendaient dans une antichambre. + +--Vous avez parfaitement compris vos instructions? leur demanda-t-il. + +--Oui, maître, répondit l'un d'eux. + +--Eh bien! faites. + +Ils se retirèrent, et Montarval ferma la porte à clé derrière eux. +Puis, il se mit à arpenter son cabinet en proie à une horrible +émotion, à un accès de rage satanique, les poings crispés, l'écume à +la bouche. + +--Il triomphe! Il triomphe! répéta-t-il d'une voix étranglée. + +S'exaltant de plus en plus, il apostropha ainsi l'Ange déchu: + +--Eblis! Dieu puissant, te laisseras-tu toujours, vaincre par ton +éternel Ennemi! Nous touchions au succès, et voilà que tout menace de +s'écrouler. + +Au moins, fais réussir cette dernière tentative que tu m'a inspirée. +Que le fanatique adorateur de notre Ennemi soit broyé de telle sorte +que sa mère elle-même ne pourrait le reconnaître! + +Tout à coup il s'arrêta. + +--Ah! quel oubli! s'écria-t-il. Ce malheureux Duthier prendra sans +doute le train avec eux. J'aurai encore besoin de lui. + +Puis il écrivit un télégramme ainsi conçu: + +"Au chef de la gare à Mile End, pour être remis à l'huissier Duthier +sur le train d'une heure de Montréal à Ottawa. + +"Avis important. Ne pas prendre même train que prennent deux amis." + +Il remit le télégramme à un commissionnaire avec ordre de l'expédier +immédiatement. + + * * * * * + +Lamirande et Leverdier avaient pris le train à une heure. Duthier +les suivait toujours. Ils n'en firent aucun cas, tant ils étaient +absorbés par l'examen des documents que l'archevêque de Montréal leur +avait remis. L'horrible complot dépassait tout ce qu'ils avaient pu +imaginer. C'était du satanisme pur et ouvertement déclaré. + +Au Mile End, il y eut un arrêt de quelques minutes. Sur le quai de la +gare une foule d'ouvriers et d'oisifs faisait cercle autour d'un +homme d'équipe étendu par terre. + +--Qu'a-t-il donc? demanda Lamirande en ouvrant une fenêtre. + +Lamirande remit vivement à Leverdier les papiers qu'il examinait. Il +ne songea plus aux graves problèmes politiques qui le préoccupaient +tout à l'heure. Il n'était plus que médecin et n'avait plus qu'une +pensée: sauver la vie de ce malheureux. Dans un instant, il était sur +le quai. Il écarta la foule et examina le foudroyé. + +--Il n'est peut-être pas mort, s'écria-t-il; mais faites de l'espace, +je vous en prie, donnez-lui de l'air. + +La foule se recula un peu, et Lamirande se mit à pratiquer sur +l'ouvrier électrisé la respiration artificielle. + +Pendant ce temps, le chef de la gare se mit à crier: + +"Un télégramme pour M. Duthier, huissier. M. Duthier est-il ici?" + +L'huissier qui était dans la foule se présenta et prit son +télégramme. + +Leverdier vint rejoindre Lamirande. Il avait remis tous les documents +dans son sac de voyage qu'il tenait à la main. + +--Nous allons manquer le train dit-il à Lamirande. + +En effet, à ce même moment le cri: En voiture _All aboard!_ se fit +entendre. + +--Je ne puis laisser mourir cet homme, dit Lamirande. Le devoir du +moment est ici. Du reste, dans une heure, il y aura un train pour +Ottawa par le Grand Atlantique. + +Et il continua de prodiguer ses soins à l'ouvrier qui commençait à +donner quelques signes de vie. + +Duthier, qui s'était approché, avait entendu les dernières paroles de +Lamirande. + +--Mon télégramme m'avertit, se dit-il, de ne pas voyager avec ces +messieurs. Le maître ne veut pas, sans doute, pour une raison ou pour +une autre, que j'arrive à Ottawa en même temps qu'eux; mais +puisqu'ils vont prendre le train du Grand Atlantique je puis bien, +sans désobéir, continuer par ce train-ci. + +Et au moment où le convoi s'ébranle, il saute sur le marchepied d'un +des wagons. Dans quelques instants le train file vers Ottawa à une +vitesse de quatre-vingt-dix milles à l'heure. + +Duthier, qui était quelque peu philosophe, lia conversation avec un +autre voyageur. + +--Ils ont beau dire, fit-il sentencieusement, le progrès est une +belle chose. Voyez comme nous filons! Il y a cinquante ans, on +croyait que la vapeur était le dernier mot du progrès. Un train qui +faisait régulièrement ses soixante milles à l'heure était presque une +merveille: on en parlait dans les journaux. Aujourd'hui que +l'électricité a remplacé la vapeur, soixante milles à l'heure, c'est +bon pour les trains de marchandises. Pour les voyageurs, c'est +quatre-vingts ou quatre-vingt-dix milles qu'il faut. J'ai même lu +dernièrement qu'aux États-Unis et en Angleterre il y a des trains qui +font cent milles à l'heure. Nous sommes toujours un peu en retard en +ce pays-ci. + +--Quand on déraille je trouve qu'une vitesse de quatre-vingts milles +à l'heure est amplement suffisante, fit son interlocuteur. + +--Oui, mais grâce au progrès, au perfectionnement des voies ferrées, +les accidents sont bien moins fréquents qu'autrefois. + +--Moins fréquents, peut-être, mais certainement plus désastreux. +C'est une vraie marmelade à chaque fois.... + +--Êtes-vous contre le progrès, monsieur? + +--Je le suis, quand le progrès est contre moi. + +Cette réponse quelque peu énigmatique figea le loquace huissier. Il +reprit la lecture de ses journaux interrompue par l'incident de Mile +End. + +Le temps était bas et brumeux. On ne voyait pas à deux cents pieds +dans les champs. Le mécanicien ne devait pas voir davantage devant +lui. + +On avait passé la dernière station avant d'arriver à Ottawa. Le train +filait toujours comme l'éclair. Tout à coup, une série d'horribles et +de rapides secousses, une oscillation formidable, un craquement +sinistre; puis un amas de débris en bas du remblai et un hideux +concert de cris agonisants qui déchiraient le brouillard. + +La pauvre humanité venait d'offrir un nouvel holocauste au dieu +Progrès. + + + +Chapitre XXVII + + + Et dabo vobis pastores juxta cor meum. + + Je vous donnerai des pasteurs selon mon coeur. + + Jérem. III, 15. + + +À trois heures la Chambre s'était réunie. Presque au début de la +séance, le président du comité d'enquête donna lecture du rapport +constatant que Lamirande n'avait produit aucune preuve à l'appui de +son accusation et qu'il avait cependant refusé de la retirer. Un +député ministériel anglais se lève et propose que le député de +Charlevoix soit invité par le président de la Chambre à retirer son +accusation et à faire amende honorable au secrétaire d'État. Vaughan +et Houghton interviennent et demandent que l'on retarde l'adoption de +cette proposition jusqu'au retour de Lamirande. + +--J'ai une dépêche de lui, dit Houghton, m'annonçant qu'il partait de +Montréal par le train d'une heure et qu'à son arrivée ici il aurait +des explications à donner à la Chambre. Il peut arriver d'une minute +à l'autre. À ce moment on remet un télégramme à Montarval. Par un +effort suprême, il réussit à prendre un air grave et consterné en +lisant la dépêche. + +--Malheureusement, dit-il, nous n'entendrons jamais les explications +de notre collègue. Je viens de recevoir une dépêche qui annonce une +affreuse nouvelle que la Chambre apprendra avec une profonde douleur. + +Puis, il donna lecture du télégramme. + +"Pointe Gatineau, 12 mars, 3 heures de l'après-midi. + +"Il vient de se produire, à deux milles d'ici, une terrible +catastrophe. Le train numéro 9, parti de Montréal à 1 heure, a +déraillé pendant qu'il marchait à une vitesse de quatre-vingts milles +à l'heure. Le convoi est tombé d'une hauteur considérable et a été +mis en pièces. Impossible en ce moment de donner la liste des tués et +des blessés, mais le nombre des victimes est très considérable. Sept +personnes seulement n'ont pas été blessées ou n'ont reçu que des +contusions relativement légères. Ce sont Michel Panneton et Georges +Bouliane, d'Aylmer, Pierre Fortin, de Hull, John McManus et James +Woodbridge, d'Ottawa, Thomas Miller, de Toronto et Andrew King, de +Montréal." + +--Comme vous voyez, monsieur le président, continua Montarval, le nom +de notre collègue n'est pas sur cette liste. Il y a donc tout lieu de +craindre qu'il ne soit parmi les morts ou les blessés. C'est vraiment +terrible, et je ne trouve pas d'expression pour rendre la douleur que +j'éprouve. Notre collègue, il est vrai, s'était mis dans une fausse +position, mais je l'ai toujours cru de bonne foi, j'étais convaincu +qu'il avait été cruellement mystifié et qu'il finirait par +reconnaître loyalement son erreur. Personne plus que moi ne regrette +sa mort prématurée, si réellement il est mort; personne plus que moi +n'a pour lui de plus vives sympathies s'il est blessé. + +En parlant ainsi ce comédien accompli avait des larmes dans la voix. +On aurait juré que son chagrin était sincère. + +La séance fut suspendue pour donner à l'émotion le temps de se +calmer. De nouvelles dépêches ne firent que confirmer la première. +Houghton, Vaughan et quelques autres députés partirent pour le lieu +du sinistre. Vers quatre heures, le président reprit son siège et la +séance continua. Le premier ministre demanda que la deuxième lecture +du projet de constitution fût votée. Nous lèverons ensuite la séance, +dit-il. + +Le président mettait la question aux voix, lorsqu'une rumeur, des +exclamations de surprise l'interrompirent. Montarval devint livide. +Lamirande et Leverdier venaient d'entrer. + +Rendu à son siège, Lamirande prit aussitôt la parole. + +--Monsieur le président, avant que vous mettiez la question aux voix +je demande la permission de faire quelques observations. Ou plutôt, +pour avoir le droit de les faire, je propose que le débat sur la +deuxième lecture du _bill_ soit ajournée. Et d'abord, monsieur le +président, on a paru surpris de nous voir en vie, le député de +Portneuf et moi. Je m'explique cette surprise, car je viens +d'apprendre l'épouvantable catastrophe arrivée au train sur lequel on +nous croyait et sur lequel nous étions effectivement en partant de +Montréal. Si nous ne sommes pas parmi les morts et les blessés +là-bas, au lieu d'être sains et saufs ici, c'est que saint Michel, +quoi qu'en pensent les lucifériens, est plus fort que Satan. Un +incident providentiel nous a fait quitter, à Mile End, le train qui +devait périr. La terrible calamité qui vient d'arriver me désole +d'autant plus que j'en suis en quelque sorte la cause involontaire. +En effet, cette calamité n'est pas le fruit d'un accident, mais d'un +crime. Les dernières dépêches, que j'ai lues au moment d'entrer dans +cette enceinte, disent que l'on a découvert que l'accident a été +causé par le déplacement d'un rail et que l'on est sur la piste de +deux individus à mine suspecte que l'on a vus sur la voie non loin de +l'endroit où le déraillement s'est produit. Les dépêches ajoutent que +parmi les morts est un nommé Duthier, huissier de cette Chambre. Sur +lui on a trouvé une dépêche, sans signature, mais datée d'Ottawa et +ainsi conçue: + +"Au chef de la gare à Mile End pour être remis à l'huissier Duthier +sur le train d'une heure de Montréal à Ottawa." "Avis important. Ne +pas prendre même train que prennent deux amis." + +--Ce qui indique clairement, continua Lamirande, que quelqu'un à +Ottawa avait des raisons de croire que le train sur lequel se +trouvaient les deux amis n'était pas très sûr. Évidemment, le pauvre +Duthier a mal compris l'avertissement. Voyant les deux amis quitter +le train à Mile End, il crut pouvoir continuer sa route sans +inconvénient. Son manque de perspicacité lui a coûté la vie. Ces deux +amis, avec lesquels il ne faisait pas bon voyager, c'étaient, sans +aucun doute, le député de Portneuf et votre humble serviteur. Depuis +la mort de M. Ducoudray, j'étais constamment suivi par ce malheureux +Duthier. Je ne pouvais faire un pas sans l'avoir à mes trousses. +Maintenant, pourquoi ne faisait-il pas bon de voyager en compagnie de +ces deux amis? Quand vous connaîtrez, monsieur le président, les +documents qu'ils portaient, vous comprendrez pour quelle cause le +train qu'ils avaient pris ne devait pas se rendre à destination. Vous +comprendrez aussi à quelle inspiration ont dû obéir les deux +malfaiteurs qui ont déplacé le rail. + +Les députés et les spectateurs qui remplissaient les tribunes +respiraient à peine. On aurait pu entendre voler une mouche ou courir +une souris, tant le silence était absolu. Lamirande continua: + +--Maintenant, monsieur le président, toujours a l'appui de ma motion +que ce débat soit ajourné, permettez que je donne lecture à cette +Chambre d'une lettre collective des archevêques et évêques des +provinces ecclésiastiques de Québec, de Montréal et d'Ottawa, lettre +que S. G. l'archevêque de Montréal m'a remise aujourd'hui même. + +"Archevêché de Montréal, ce 11 mars 1946. + +"monsieur Joseph Lamirande, député à la Chambre des Communes d'Ottawa +et aux autres députés de cette Chambre. + +"Messieurs les députés, + +"La Chambre des Communes est actuellement saisie d'un projet de +constitution destiné, s'il devient loi, à établir une nouvelle +confédération de toutes les provinces canadiennes. Beaucoup de +personnes sont d'avis que cette constitution projetée est bien trop +centralisatrice; qu'elle cache des pièges nombreux; qu'elle serait +désastreuse pour la liberté religieuse des catholiques et la +nationalité canadienne-française à cause des pouvoirs exorbitants +qu'elle accorde au gouvernement central. Nous n'avons pas l'intention +de discuter ce projet de constitution en tant quoeuvre politique; +mais nous avons un devoir plus grave à remplir. Nous avons le devoir +de vous déclarer que cette constitution que vous étudiez a été +élaborée, clause par clause, non pas au sein du cabinet, comme vous +et le public le supposez, mais au fond des loges maçonniques. Cette +affirmation, si invraisemblable qu'elle puisse vous paraître, nous +sommes en état de l'établir par des preuves irrécusables. + +"Vous savez tous que le jury du coroner, qui a fait une enquête sur +la mort du journaliste Ducoudray, a déclaré que ce malheureux avait +été assassiné par ordre de quelque société occulte dont il avait +révélé les secrets à l'archevêque de Montréal. En effet, la veille de +sa mort, frappé par la grâce et sincèrement converti, M. Ducoudray a +remis entre les mains de l'archevêque de Montréal toutes les archives +de la société dont il avait été, depuis plusieurs années, le +secrétaire. Nous n'avons pas besoin de vous dire le sublime courage +dont ce sectaire converti a fait preuve: le récit en a été fait à +l'enquête. Mais ce qui n'est pas encore connu du public, c'est la +nature des secrets qu'il a confiés à l'autorité religieuse. Eh bien! +les documents qu'il a remis à l'archevêque de Montréal, et dont +l'authenticité ne saurait être révoquée en doute, établissent qu'il +existe en cette province une société horrible, une société de +satanistes; d'hommes qui invoquent et adorent Satan et qui ont juré +une haine à mort à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à Son Église. C'est +au sein de cette société qu'a été discuté, élaboré et adopté, ligne +par ligne, paragraphe par paragraphe, le projet de constitution qui +vous est soumis. Et cette société infernale a adopté ce projet parce +qu'elle y voyait le moyen le plus efficace possible de détruire la +religion catholique en ce pays, ainsi que la nationalité +canadienne-française, principal rempart de l'Église au Canada. + +"Tout cela, nous le savons, vous paraîtra incroyable. Nous avons +confié à monsieur Lamirande des copies photographiées de ces +documents. Examinez-les. Vous y trouverez la preuve de ce que nous +affirmons. Les originaux sont déposés à l'archevêché de Montréal où +vous pouvez les consulter. Parmi les documents, il y en a un que +monsieur Ducoudray a préparé à l'archevêché de Montréal: c'est une +liste des principaux membres de la société satanique. En tête de +cette liste se trouvent les noms de monsieur Aristide Montarval et de +sir Henry Marwood. + +"Au nombre des manuscrits remis à l'archevêque de Montréal il y en a +qui portent cette signature: "Le Grand Maître". L'archevêque a fait +examiner ces manuscrits par trois experts qui les ont comparés avec +des lettres de monsieur Montarval et qui déclarent que l'écriture de +ces papiers de la société secrète est identiquement la même que +l'écriture des lettres. On trouvera l'attestation des experts parmi +les pièces justificatives confiées à monsieur Lamirande. + +"Enfin, monsieur Ducoudray a déclaré à l'archevêque de Montréal, de +la manière la plus solennelle, que le récit mis en circulation par +son journal, la _Libre-Pensée_, d'une prétendue tentative que +monsieur Lamirande aurait faite de vendre son influence au +gouvernement, est une noire et abominable calomnie, inventée par le +chef de la société, monsieur Montarval; que c'est, au contraire, le +premier ministre qui a voulu corrompre monsieur Lamirande. + +"Maintenant, messieurs, vous vous demanderez, sans doute, comment il +se fait que nous ayons gardé si longtemps le silence. La raison, la +voici. À peine monsieur Ducoudray fut-il assassiné que l'archevêque +de Montréal a commencé à recevoir des lettres anonymes menaçant de +mort tous les prêtres du pays si les secrets de la société étaient +révélés. Dans ces lettres, on avait soin de ne pas menacer +l'archevêque de Montréal lui-même. Il était décidé, tout d'abord, à +garder le silence, n'osant pas exposer la vie de ses prêtres et des +prêtres des autres diocèses; car le meurtre de Ducoudray était une +preuve que ces menaces n'étaient pas vaines. Les prêtres, mis au +courant de la situation, ont prié, ont supplié, d'une voix unanime, +l'archevêque de Montréal de faire connaître le complot ourdi contre +l'Église et la nationalité française, quelles que puissent être, pour +le clergé, les conséquences de cette révélation. En face de cette +abnégation, l'archevêque de Montréal n'a pas cru devoir se taire plus +longtemps. Il réunit ses collègues et leur communiqua toutes les +pièces à lui confiées par Ducoudray. Après avoir mûrement examiné +toutes choses, nous sommes tous d'avis que ces documents sont d'une +authenticité incontestable. + +"Voilà, messieurs les députés, la situation exposée aussi simplement +que possible. Nous avons à peine besoin de vous conjurer de mettre de +côté tout esprit de parti, toute considération personnelle ou +politique et de vous unir étroitement, afin de repousser cette +législation satanique qu'on vous soumet. Vous comprendrez, nous en +sommes convaincus, qu'aucun député catholique ne peut, en conscience, +voter un projet de constitution élaborée par une société impie, +expressément en vue de détruire la religion catholique en ce pays. +Votre devoir impérieux est de rejeter une telle législation. Nous +croirions insulter à votre intelligence, à votre foi et à votre +patriotisme en insistant davantage sur ce qu'il convient de faire. +Aucun de vous, nous en sommes persuadés, ne sera traître à son rôle +de député, de catholique et de Canadien français. Aucun de vous ne se +laissera duper par des sophismes qui, quelque spécieux qu'ils +puissent être, ne sauraient vous faire oublier qu'on vous invite à +sanctionner une législation préparée par le satanisme en vue de +détruire parmi nous le règne social de Jésus-Christ." + +--Ce document, continua Lamirande, porte, je le répète, les +signatures de tous les archevêques et évêques du Canada français. +Ajouter à cette lettre le moindre commentaire ce serait l'affaiblir. +Je me contente donc de proposer que le débat soit maintenant ajourné. + +Au silence absolu qui avait régné pendant la lecture de la lettre +épiscopale succède, tout à coup, une véritable tempête +d'exclamations, d'interpellations, de cris de colère. Tous les +députés catholiques quittent leurs sièges et se précipitent vers +Lamirande. Ils l'entourent, ils lui serrent les mains, ils le +félicitent, ils lui demandent pardon. Celui qu'ils étaient disposés, +il y a une demi-heure à peine, à chasser de l'enceinte parlementaire, +tous le reconnaissent et l'acclament maintenant comme leur chef. Les +quatre ministres catholiques laissent leurs collègues, traversent la +Chambre et vont se joindre au groupe qui entoure Lamirande. C'est une +scène indescriptible. Le président, voyant qu'il lui est impossible +de maintenir l'ordre, déclare la séance suspendue jusqu'à huit heures +et abandonne le fauteuil. À ce moment, rentrent Houghton, Vaughan et +les autres députés qui s'étaient rendus au lieu de l'accident. En +quelques instants on les met au courant de ce qui vient de se passer. + +--Eh bien! mon cher Vaughan, s'écrie Lamirande, tu me disais l'autre +jour que tu ne me comprenais pas. Me comprends-tu maintenant? + +--Oui, je te comprends et je t'admire! + +--J'ai prouvé tout ce que j'ai avancé, n'est-ce pas? + +--Même davantage! + +--Et maintenant, en face de cette preuve, vas-tu me répéter, +sérieusement, que tu es prêt à voter quand même cette constitution? + +--Oui, parce que, malgré son origine exécrable, pour moi, cette +constitution est bonne. + +--Alors, cher ami, c'est à mon tour de dire: je ne te comprends pas! +J'ajoute que tu m'aurais causé infiniment moins de peine en votant +mon expulsion de la Chambre, qu'en donnant ton appui à cette oeuvre +d'iniquité. + +Vaughan fut visiblement ému et embarrassé. + +--C'est toujours la même réponse, dit-il. Tu as la foi, je ne l'ai +pas. Tu crois que la religion est le bien suprême de l'homme, et moi +je me demande toujours si la vie humaine, comme la vie animale, ne +finit pas à la mort. Pour toi, l'au-delà est une certitude, pour moi, +c'est un problème que je ne puis résoudre. + +Et le jeune Anglais s'en alla pensif et triste. + +Les députés français et catholiques, ainsi que Houghton et ses +partisans, se réunirent dans le bureau de l'opposition pour examiner +les documents que Lamirande avait en sa possession et pour discuter +la situation. Aucun d'eux ne songeait à aller dîner. + +--Personne ne manque à l'appel, dit l'un des ministres, ou plutôt +ex-ministres, car les collègues catholiques de sir Henry avaient +démissionné séance tenante. + +On fit l'appel nominal d'après une liste des députés qu'on s'était +procurée. Pas un député de l'opposition, pas un député catholique ne +manquait... excepté Saint-Simon. + +--Je suis prêt à mettre ma main dans le feu si ce misérable n'est pas +en ce moment avec Montarval, s'écria Leverdier. + + + +Chapitre XXVIII + + + Erunt proditores. + + Il y aura des traîtres. + + II. Tim. III, 4. + + +Effectivement, il y était. + +Profitant de la confusion qui suivit les révélations de Lamirande, +Montarval s'était esquivé de la Chambre; et, en partant, il avait +fait un signe impérieux à Saint-Simon de le suivre. Celui-ci hésita +un instant. Sa conscience lui cria: "N'obéis pas, malheureux!" Ce +cri, il l'entendit, malgré le bruit. Il l'aurait entendu au milieu +d'une tempête, au fort d'une bataille; car cette faible voix +intérieure domine tous les bruits du dehors, si formidables +soient-ils. Au lieu de suivre Montarval, il fit deux pas vers +Lamirande. Puis la pensée lui vint que Montarval pouvait le ruiner. +"Pourquoi l'exaspérer inutilement? se dit-il; il n'y a pas de mal à +aller voir ce qu'il me veut." Et il suivit le tentateur. Il venait de +repousser, de fouler aux pieds la dernière grâce. À partir de ce +moment la voix intérieure cessa de se faire entendre, et il descendit +à l'abîme sans plus de résistance. + +--Comme vous le voyez, lui dit Montarval, lorsque les deux furent +rendus dans un cabinet particulier réservé aux ministres; comme vous +le voyez, la position est critique. Il faut se montrer à la hauteur +de la situation. Jusqu'ici votre rôle a été facile. Vous nous avez +aidés en _combattant_ notre politique, en nous attaquant, en nous +injuriant. Ce rôle est fini. Maintenant vous devez en prendre un +autre tout opposé. + +--Vous ne voulez pas dire que je dois parler en faveur de votre +projet de constitution que j'ai condamné avec tant de violence? + +--Vous ne parlerez pas, si cela vous gêne. À l'heure qu'il est, du +reste, les paroles sont inutiles. Mais vous voterez avec nous. + +--Voter cette constitution que j'ai tant dénoncée, et cela au moment +même où tous mes compatriotes la repoussent avec indignation! Mais +vous voyez bien que c'est une impossibilité. Je serais à jamais +déshonoré! + +--Et si vous ne la votez pas, vous serez non seulement déshonoré, +mais ruiné par-dessus le marché. + +--Que voulez-vous dire? balbutia le malheureux. + +--Voici. Vous le savez, je puis prouver que vous vous êtes vendu au +gouvernement et je puis vous jeter sur le pavé. Je ferai l'un et +l'autre si vous ne votez pas comme je veux. + +--Mais c'est une cruauté inutile. Un vote de plus ou de moins ne peut +pas changer le résultat. Je ne voterai pas contre, cela devrait vous +suffire. + +--Cela ne me suffit pas, parce qu'un seul vote peut faire pencher la +balance d'un côté ou de l'autre. Le président de la Chambre, j'en +suis convaincu, est contre nous. Il ne faut donc pas qu'il y ait +égalité de voix. Tous les députés catholiques voteront contre nous, +et en quittant la Chambre j'ai vu plusieurs députés ministériels non +catholiques qui entouraient Lamirande. Le résultat peut dépendre de +votre voix. Il me la faut, entendez-vous! + +Et le ministre s'en alla brusquement, laissant le misérable député en +proie, non au remords qui sauve, mais à la rage, au désespoir qui +perd. + + * * * * * + +À la réunion des députés opposés au gouvernement, il fut décidé +que l'on précipiterait le dénouement, en insistant sur la mise aux +voix de la deuxième lecture, dès l'ouverture de la séance, à huit +heures. Si nous devons avoir la majorité, disaient Houghton et +Lamirande, nous l'aurons ce soir, avant que Montarval ait le temps de +nouer d'autres intrigues. + +La Chambre était au grand complet. Elle se composait de 243 membres, +sans compter le président qui, on le sait, ne vote que lorsqu'il y a +partage égal des voix. Si tous les députés votaient, ce partage égal +ne pourrait pas se produire. + +Les tribunes regorgeaient de monde. Une agitation fiévreuse régnait +partout. L'assemblée était houleuse. Le président, en prenant son +siège, put difficilement obtenir un peu de silence et un ordre +relatif. + +Aussitôt que la séance est ouverte, éclatent les cris connus _: +Question! Question! Aux voix! Aux voix!_ Personne ne se lève pour +parler. Les ministres paraissent aux abois. Sir Henry, d'ordinaire si +habile à discerner ces courants dangereux qui se forment subitement +au sein des assemblées, à les diriger, tout en ayant l'air de les +suivre, semble réduit à quia. Montarval lui-même, si fécond en +ressources, ne trouve plus rien. On aurait dit que, désespéré, il +attendait la fin. Et les cris: _Question! Aux voix!_ redoublent. +Enfin Vaughan se lève. Le silence se fait aussitôt. + +--Monsieur le président, dit-il, je ne puis laisser mettre la +deuxième lecture aux voix sans donner un mot d'explication, sans dire +ce que je pense de la proposition qui nous est faite. J'ai examiné +les documents confiés par l'archevêque de Montréal à mon ami le +député de Charlevoix. Leur parfaite authenticité ne saurait être mise +en doute. Il est donc établi que le projet de constitution dont la +Chambre est saisie est loeuvre, non du cabinet, mais d'une société +occulte. Le secrétaire d'État et le premier ministre sont les deux +principaux chefs de cette organisation secrète. Je déteste les +associations de ce genre, les intrigues ténébreuses qui ne sont +ténébreuses que parce qu'elles sont criminelles. C'est dire assez +clairement que je n'ai plus aucune confiance dans le premier ministre +et son collègue le secrétaire d'État. C'est dire aussi que le +ministère actuel doit disparaître. Toutefois, et bien que la conduite +de ces deux ministres ne m'inspire que du dégoût, je voterai la +deuxième lecture de ce projet de constitution parce cette oeuvre +politique, malgré le vice de son origine, me paraît bonne. Que le but +des auteurs de ce projet ait été de nuire à l'Église catholique et à +l'élément français, c'est indiscutable. Ils ont agi par haine, par +passion. Je condamne leurs motifs; mais, enfin, le résultat de leur +travail, je ne puis que l'approuver. Je suis favorable, j'ai toujours +été favorable à l'établissement d'un grand Canada avec un +gouvernement fort; à la fusion des races; à un peuple uni, parlant +une seule langue, la langue anglaise. Quant à l'Église catholique, je +ne lui suis certes pas hostile; car si dans le monde entier il existe +une religion qui possède quelque droit au respect et à la +reconnaissance de l'humanité, c'est la religion catholique romaine, +la seule raisonnable, la seule logique. Mais, enfin, je suis d'avis +que les intérêts du pays, du grand Canada que je veux aider à +établir, doivent passer avant les intérêts d'une société religieuse +quelque respectable qu'elle soit. Si l'Église catholique doit se +trouver mal du régime proposé, je le regrette sincèrement; ce regret +ne constitue cependant pas une raison suffisante pour moi de +repousser ce projet de constitution. Sans doute, je penserais, je +parlerais, et je voterais autrement si j'étais un catholique fervent +comme l'est mon bon et cher ami le député de Charlevoix à qui, je le +sais, je fais terriblement de la peine en ce moment. Mais je ne le +suis pas. Je suis partisan de la grandeur matérielle. Je ne puis +m'élever à une région plus haute, que j'entrevois, mais qu'il m'est +aussi impossible d'atteindre qu'il est impossible aux habitants de la +basse-cour de suivre l'aigle dans son vol vers les astres. Le régime +politique qu'on nous propose m'offre tout ce que je puis comprendre, +tout ce que je puis croire: la grandeur politique de mon pays. Je +l'accepte, tout en méprisant souverainement la main qui nous la +présente. + +Cet étrange discours où se traduisaient les doutes, les faiblesses, +les contradictions, les aspirations vagues de cette pauvre âme que +Dieu et le démon se disputaient, produisit une profonde impression +sur la Chambre. Il y eut un moment de silence. Montarval se pencha +vers sir Henry et lui glissa tout bas quelques mots à l'oreille. Le +premier ministre sourit: il avait trouvé rejoint. Vaughan, sans le +soupçonner, avait tendu aux ministres naufragés une planche de salut. + +--Monsieur le président, dit le premier ministre, je remercie +vivement l'honorable député qui vient de parler. Je le remercie de +l'attitude si patriotique qu'il prend en ce moment de crise. Sans +doute, je regrette de constater qu'il n'a plus confiance dans le +cabinet, mais je me réjouis de voir qu'il sait distinguer entre les +ministres et leur politique; entre les fautes qu'ils ont pu commettre +en élaborant ce projet de constitution, et ce projet lui-même. +J'avoue qu'il y a eu des imprudences de commises; j'avoue que les +documents que l'on a produits, et dont je ne conteste pas +l'authenticité, jettent un certain louche sur ma conduite et sur +celle de mon collègue, le secrétaire d'État. Sans doute, les auteurs +de la lettre collective, qu'on a lue ici cet après-midi, exagèrent +beaucoup notre culpabilité; mais je confesse que, dans notre désir, +peut-être trop ardent, d'assurer le succès de la grande oeuvre +politique que nous avions entreprise, nous avons été imprudents dans +le choix des moyens. Aussi sommes-nous bien décidés à subir, sans +murmurer, le châtiment dû à cet excès de zèle, à cette faute, si vous +voulez. Nous avons l'intention d'abandonner la direction des +affaires, dès que nous le pourrons sans manquer de patriotisme. Mais +avant de nous en aller, nous voulons voir cette constitution adoptée; +nous voulons que l'établissement d'un Canada uni, d'un grand Canada +soit chose réglée. Nous ne demandons pas un vote de confiance à la +Chambre. Nous nous engageons à ne pas considérer l'adoption de la +constitution proposée comme un vote de confiance dans le cabinet +actuel. Nous demandons seulement aux députés de rester fidèles à +eux-mêmes; de ne pas se déjuger, parce que deux ministres ont manqué +de prudence; de ne pas rejeter un projet qu'ils ont déclaré bon, +parce que ce projet a été discuté ailleurs que dans le cabinet. Nous +ne leur demandons pas de nous épargner, mais nous avons assez de +confiance dans leur patriotisme pour croire qu'ils ne blesseront pas +le pays en voulant nous frapper. Qu'ils mettent la dernière main à +l'établissement du Canada uni en votant cette constitution, et ils +n'auront pas besoin de nous signifier notre congé; nous nous en irons +de nous-mêmes, heureux de n'avoir à nous reprocher qu'un excès de +zèle en faveur d'une grande cause. Sans doute, si nous n'écoutions +que nos sentiments personnels nous pourrions démissionner +immédiatement et laisser à d'autres le soin de conduire l'entreprise +à bonne fin. Ce serait dangereux et peu patriotique de notre part. +Une crise ministérielle en ce moment pourrait entraîner des +complications que nous regretterions ensuite. Encore une fois, qu'on +assure l'avenir de la patrie en la dotant de cette constitution, qui +a déjà été ratifiée une première fois par l'immense majorité de cette +Chambre, que les députés accomplissent ce devoir de patriotisme; puis +nous ferons le nôtre, en remettant notre démission entre les mains de +Son Excellence. + +Ce discours habile produisit un effet marqué sur les députés +ministériels anglais, moins un petit nombre. Les députés ministériels +français, dans une autre circonstance, se seraient peut-être laissé +prendre aux gluaux du rusé premier ministre; mais aujourd'hui le +voile est complètement déchiré, Ils voient clairement l'abîme vers +lequel ils marchaient. En ce moment les sophismes de sir Henry sont +impuissants à leur remettre le bandeau sur les yeux. + +Sir Henry et Montarval s'aperçoivent de l'état des esprits et +comprennent qu'ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour fortifier leur +position. + +C'est un coup de dé, dit Montarval à Sir Henry. La majorité sera bien +faible d'un côté ou de l'autre. Nous n'avons rien à gagner en +temporisant. + +Et il se met à crier, lui aussi: "Aux voix! Aux voix!" + +Le président met d'abord aux voix l'amendement traditionnel proposé +par Houghton et Lamirande: "Que ce _bill_ ne soit pas lu une deuxième +fois maintenant, mais dans six mois." "Tous ceux qui sont en faveur +de l'amendement voudront bien se lever," dit-il. Jamais on n'avait +voté à Ottawa sous le coup d'une pareille émotion. L'un après +l'autre, les députés favorables au rejet du _bill_ se lèvent. Ils +sont au nombre de 121. Saint-Simon, le chapeau rabattu sur les yeux, +n'a pas bougé. Un frémissement parcourt les rangs des députés +français. Un grondement sourd se fait entendre. + +--À l'ordre, messieurs, dit le président. Tous ceux qui sont contre +l'amendement voudront bien se lever. + +L'assistant-greffier crie les noms des votants, pendant que le +greffier les enregistre. Parmi les noms de ceux qui votent contre le +renvoi du _bill_ à six mois, contre son rejet, est celui de +Saint-Simon. Les sifflets éclatent, menaçants. C'est avec difficulté +que le président les peut faire cesser suffisamment pour permettre +aux greffiers d'achever l'enregistrement des voix. Enfin, la tâche +est finie. Le greffier en chef, visiblement ému, annonce le résultat +du scrutin. + +--Pour l'amendement, 121: contre, 122. + +--_The amendment is lost_, l'amendement est rejeté, dit le président. + +Une tempête accueille ces paroles. Du côté ministériel, ce sont des +applaudissements frénétiques; du côté de l'opposition, des cris de +colère et de malédiction, des sifflets et des huées. Cette scène +indescriptible dure cinq minutes. Le président ne peut rien faire +pour rétablir l'ordre. C'est Lamirande qui réussit enfin à obtenir un +peu de silence. + +--Les noms! dit-il, je demande les noms. + +Alors le greffier lit, par ordre alphabétique, les noms de ceux qui +ont voté pour l'amendement, puis les noms de ceux qui ont voté +contre. + +Cette formalité remplie, Lamirande se lève de nouveau. + +--Monsieur le président, dit-il, je vois que le nom du député du +comté de Québec se trouve parmi les noms de ceux qui ont voté contre +l'amendement. Comme il est parfaitement connu que l'honorable député +s'est déjà montré très hostile au projet, j'ai lieu de supposer qu'il +a voté par erreur contre le renvoi du _bill_. + +C'est tout ce que le règlement lui permet de dire. + +Cet appel n'a aucun effet. Le malheureux n'hésite pas un instant. + +--Ce n'est pas une erreur, dit-il. + +Nouvelle tempête de huées et de sifflets auxquels se mêlent les cris +de: Traître! Vendu! + +Le président a perdu tout contrôle sur l'assemblée. C'est encore +Lamirande qui parvient à rétablir un peu d'ordre. + +--C'est maintenant, dit le président, la question principale, la +deuxième lecture qui est mise aux voix. + +Le règlement permet de parler: Saint-Simon se lève, pâle, hagard. Le +silence se fait aussitôt, car tous sont curieux d'entendre ce qu'il +peut bien avoir à dire pour expliquer sa volte-face. + +--Monsieur le président, clame-t-il d'une voix fausse et criarde, je +désire répondre aux injures dont j'ai été l'objet, en donnant la +raison qui m'engage à voter cette constitution que j'ai naguère +combattue. C'est tout simplement, pour moi, une question de choisir +le moindre de deux maux. Je me suis vivement opposé au projet de +constitution qui nous est soumis, et je le trouve encore mauvais; +mais quand je songe que si l'opposition réussit à le faire respecter, +la province de Québec tombera peut-être entre les mains du député de +Charlevoix et de ses pareils, je ne puis me décider à exposer le pays +à un tel malheur. Le Canada uni qu'on veut établir laissera sans +doute à désirer; mais la Nouvelle France, fanatisée, intolérante, +digne des temps de l'inquisition et du moyen âge que le député de +Charlevoix et ses amis veulent nous donner, serait tout simplement +inhabitable. Je vais donc voter cette constitution que je n'aime pas +pour épargner à notre province un malheur épouvantable. + +Tant d'audace plongea l'assemblée dans une sorte d'étonnement mêlé de +stupeur. Les députés français éprouvèrent un dégoût tellement profond +que, ne trouvant plus aucun moyen de le manifester d'une manière +suffisante, ils se turent. L'enregistrement des voix sur la deuxième +lecture se fit au milieu d'un profond silence. Le résultat, du reste +était connu d'avance. + +--Pour, 122; contre, 121, dit le greffier. + +--_The motion is carried._ La motion est adoptée, fit le président. + +Puis la séance est levée, et les députés se réunissent par groupes, +discutant avec bruit. + +--Tout espoir n'est pourtant pas perdu, dit Lamirande à ses amis +Leverdier et Houghton. Cette majorité d'une voix due à la trahison. +Dieu ne peut pas permettre qu'elle fixe à tout jamais les destinées +d'un peuple. + + + +Chapitre XXIX + + + Cor hominis disponit viam suam; + sed Domini est dirigere gressus ejus. + + Le coeur de l'homme prépare sa voie; + mais c'est au Seigneur à conduire ses pas. + + Prov. XVI, 9. + + +Le lendemain de la deuxième lecture, le projet de constitution entra +dans la plus redoutable de toutes les épreuves qu'un projet de loi +doive subir: l'épreuve du "comité général" ou "comité de toute la +chambre". Le président quitte le fauteuil et appelle au bureau du +greffier, pour présider le comité, le député que le promoteur du +_bill_ lui désigne, Sir Henry eut soin de faire confier ce poste +important à un de ses partisans aveugles. + +C'est en "comité général" qu'un bill est discuté article par article, +clause par clause, examiné, tourné et retourné en tout sens. C'est +pendant cette phase de la procédure qu'on propose les amendements. +Chaque député a le droit de parler autant de fois qu'il juge àpropos. +On vote par assis et levé; le greffier compte les votants, il +n'enregistre pas les noms. + +Pendant dix jours, l'opposition, qui se compose maintenant du parti +de Houghton renforcé des députés catholiques, moins Saint-Simon, et +de quelques députés anglais jadis partisans du ministère, livre au +gouvernement et à son _bill_ une succession d'assauts formidables +mais inefficaces. Car bien que le président de la Chambre devenu +simple membre du comité général vote toujours avec l'opposition, sir +Henry et Montarval ont réussi, Dieu sait au moyen de quelles +influences inavouables et criminelles, à détacher de l'année +commandée par Houghton et Lamirande deux députés anglais. De sorte +que l'opposition, en comptant pour elle la voix du président de la +Chambre, se trouve réduite à 120, tandis que le parti ministériel +compte maintenant 123, plus la voix du président du comité général +acquise au gouvernement en cas d'un partage égal des voix résultant +de l'absence momentanée de trois députés ministériels. + +Lamirande et Hougthon multiplièrent leurs efforts auprès de Vaughan +pour l'engager à repousser la constitution, ou du moins à consentir à +des amendements qui en eussent extrait une forte partie du venin que +Montarval y avait mis. S'ils avaient pu gagner Vaughan à leur cause, +ils auraient triomphé du coup, car ce jeune député était le chef +reconnu d'un groupe de sept ou huit. Tous ces députés étaient prêts à +se détacher du parti ministériel si Vaughan leur en avait donné le +signal; mais aucun ne voulut le faire sans la permission du +"capitaine". C'était donc Vaughan qui tenait la clé de la situation. +Il resta sourd aux arguments de Houghton, aux prières, aux +supplications de Lamirande. + +--Si je croyais à l'Église catholique comme tu y crois, disait-il un +jour à Lamirande, le _bill_ actuel n'aurait pas un adversaire plus +acharné que moi. + +--Et qu'est-ce qui t'empêche de croire, comme moi, à l'Église +catholique? répliqua son ami. + +--J'ai comme un bandeau sur les yeux de l'intelligence; il y a comme +un voile qui me cache la lumière... Si je pouvais le déchirer! + +--Aucun pouvoir humain ne peut ni enlever ni déchirer ce bandeau, ce +voile, qui est très réel, nullement imaginaire. Nous, les croyants, +nous le connaissons, l'Église le connaît, puisque, au jour solennel +du Vendredi saint, elle demande à Dieu de l'enlever aux Juifs: _"Ut +Deus et Dominus noster auferat velamen de cordibus eorum_..." Veux-tu +réellement que ce bandeau soit enlevé, non de ton intelligence, car +il n'est pas là, mais de ton coeur--_de corde tuo?_ + +--Sans doute, je le voudrais! + +--Ah! Tu le voudrais! Je te demande de me dire je le veux. Je le +voudrais et je le veux, tu le sais comme moi, n'ont nullement la même +signification. _Je voudrais_ n'a jamais soulevé une paille, tandis +que _je veux_ transporte les montagnes. Des milliers de gens qui +descendent en enfer ont répété toute leur vie: _je voudrais_ me +sauver... Voilà, mon ami, la différence entre _je voudrais_ et _je +veux_. + +--La différence est grande, je le comprends. Aussi, je ne dis plus je +voudrais croire, mais je veux croire. + +--Eh bien! si tu veux réellement croire tu vas prendre les moyens d'y +arriver. La foi est un don gratuit de Dieu, sans doute. Comme tu +disais, l'autre jour, _Spiritus ubi vult spirat_. Seulement, il ne +faut pas abuser de ce texte. Il ne nous dispense pas de tout effort. +L'esprit de Dieu souffle où il veut, mais il souffle sur celui qui +s'en montre digne. Le libre arbitre et la grâce, la part de l'homme +et la part de Dieu dans loeuvre du salut, voilà un profond mystère. +Chose certaine, toutefois, c'est que, pour le salut, il faut la grâce +et la correspondance à la grâce, l'aide de Dieu sans laquelle l'homme +ne peut rien faire d'efficace, et l'effort, le _je veux_ de l'homme +sans lequel la grâce de Dieu resterait sans effet. Car Dieu, comme +dit saint Augustin, qui nous a créés sans nous, ne nous sauve pas +sans nous. Et bien quil ne donne pas les mêmes grâces à tous, à tous +Il en donne assez pour les sauver s'ils voulaient y correspondre. En +ce moment, il te donne la grâce de dire _je veux croire_. À toi de +correspondre à cette grâce en demandant la foi. Tu connais les +prières de l'Église. Promets-moi de réciter, chaque jour, d'ici à +quelque temps, trois _Ave Maria_ et le _Salve Regina_, pour obtenir +la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Marie. + +--Et tu penses que cela sera suffisant pour m'obtenir la foi? + +--Je _sais_ que cette prière, faite dans l'intention de correspondre +à la grâce que Dieu te donne de désirer la foi, t'obtiendra une +nouvelle grâce. Cela, j'en suis certain. Quelle sera la nature de +cette nouvelle grâce? Sous quelle forme se présentera-t-elle? Quand +se présentera-t-elle? Je l'ignore, naturellement. Tout ce que je sais +bien, c'est que toute grâce à laquelle il y a correspondance, de +notre part, nous attire une nouvelle faveur, infailliblement. Par +exemple, prends bien garde de résister à cette nouvelle grâce quand +elle s'offrira. Elle peut arriver tout à coup; elle peut ne faire que +passer devant toi pour ne plus jamais revenir. + +--Si je pouvais voir quelque miracle, quelque manifestation du +surnaturel! + +--Mais tu pourrais voir ressusciter un mort sans obtenir la foi! + +--Pourtant, un semblable prodige me prouverait que le surnaturel +existe. + +--Tu es tout environné de preuves de l'existence du surnaturel et tu +n'y crois pas! Les miracles ne convertissent pas toujours. +Souviens-toi de la malédiction de Notre-Seigneur; "Malheur à toi, +Corozaïn, malheur à toi, Bethsaïde, car si les miracles qui ont été +faits au milieu de vous avaient été faits autrefois dans Tyr et +Sidon, elles auraient fait pénitence dans le cilice et dans la +cendre". La vue des miracles ne donne pas toujours la foi; du moins, +cette foi qui sauve, cette foi féconde parce qu'elle est accompagnée +d'un changement de vie, de bonnes oeuvres, de sacrifices, de +dévouement. Par contre, des milliers ont cru sans avoir jamais vu +d'autre miracle que l'Église, ce "signe dressé au milieu des +nations", selon les paroles du concile du Vatican. Mon cher ami, ne +demande pas à voir des miracles; car ils pourraient se lever contre +toi, comme les miracles de Notre-Seigneur se lèveront au jour du +jugement contre Corozaïn, Bethsaïde et Capharnaüm, ces villes qui +voyaient des prodiges sans se convertir, et qui seront traitées plus +durement que la terre de Sodome. Demande plutôt la force de vivre +selon la foi. Car tu as beau dire, si tu veux creuser jusqu'au fond +de ton coeur, tu verras que c'est là où se trouve le véritable +obstacle. + +--Il te semble donc que j'ai déjà la foi! + +--En effet, si la foi n'entraînait pas un changement de vie; si la +foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ n'imposait pas plus d'obligations +morales que la croyance aux vérités mathématiques, te dirais-tu +incroyant? Tu crois que deux et deux feront toujours quatre, parce +que, tout en le croyant, tu peux vivre à ta guise; mais si cette +croyance avait pour corollaire le pardon des injures, ou l'abandon de +certains plaisirs, ou quelque autre sacrifice qui répugne à la nature +humaine, tu te demanderais peut-être si, après tout, deux et deux +font toujours quatre.... + +--C'est peut-être vrai, murmura Vaughan. + +--Sois certain que c'est vrai. C'est là où se trouve le voile, le +bandeau: sur le coeur. Remarque bien les paroles de la sainte +liturgie que je citais tout à l'heure: _Ut auferat velamen de +cordibus eorum._ Vois-tu: _de cordibus_, non pas _de mentibus_. + +--Je souffre terriblement, dit le jeune Anglais. + +--Je comprends tes souffrances. Il se livre, dans ton âme, un combat +formidable entre la grâce divine et Satan. Il y a longtemps que je +suis avec anxiété les péripéties de cette lutte. Il me semble que +nous touchons au moment décisif. Si tu veux que la grâce l'emporte +sur Satan, prie: _Trois Ave_ et le _Salve Regina_ chaque jour.... + +Puis, comme parlant à lui-même, il ajouta à mi-voix: + +--Je le sens, la crise par laquelle passe cette âme est intimement +liée à la crise de notre patrie. Si cette âme succombe, tout est +perdu; si elle triomphe, tout est sauvé. Ô mon Dieu! faites qu'elle +triomphe; et si, pour mériter cette grâce, il faut un nouveau +sacrifice, me voici! + +Ces paroles, que Vaughan avait saisies, le touchèrent profondément. + +--Je ferai ce que tu demandes, dit-il, je prierai... + + + +Chapitre XXX + + + Amen quippe dico vobis, si habueritis + fidem sicut granum sinapis, dicetis + monti huic; transi hinc illuc, et + transibit, et nihil impossibile erit vobis. + + Je vous le dis, en vérité, si vous + aviez de la foi comme un grain de + sénevé, vous diriez à cette montagne: + Transporte-toi d'ici à là, et elle s'y + transporterait, et rien ne vous serait + impossible. + + Matt. XVII, 19. + + +Cette conversation avait eu lieu le soir du dixième jour après le +commencement de la bataille "en comité général". Le lendemain, il fut +impossible de prolonger la lutte. La liste des amendements était +épuisés: tous avaient été impitoyablement rejetés. Le gouvernement +triomphait et beaucoup de membres de l'opposition étaient +profondément découragés. + +--C'est inutile de continuer la résistance, disaient les découragés à +Houghton et à Lamirande. Vous voyez, nous avons fait tout ce qu'il +était humainement possible de faire. Persister davantage dans notre +opposition serait puéril. Soumettons-nous à l'inévitable. Nous +tâcherons de tirer le meilleur parti possible de la situation qui +nous sera faite dans la nouvelle confédération. + +Houghton et Lamirande étaient contraints de céder. Le groupe de la +résistance "quand même" était réduit aux deux chefs, à Leverdier et à +deux ou trois autres. Le gros de l'armée était démoralisé. Vouloir le +tenir plus longtemps sous le feu de l'ennemi, c'était s'exposer à une +débandade. + +Le comité général adopta donc le _bill_ sans amendement, et la +troisième et dernière lecture fut fixée au lendemain, 25 mars. Le +matin du jour où devait commencer la lutte suprême, les deux chefs de +l'opposition se rencontrent à l'hôtel du Parlement. + +--Il faut, dit celui-ci à Houghton, il faut de toute nécessité livrer +une dernière bataille sur la troisième lecture; il faut retarder +autant que possible la consommation de cette iniquité. + +--Je suis bien de cet avis, répondit Houghton; je suis décidé à faire +de l'opposition, de l'obstruction même, aussi longtemps que nos gens +voudront nous suivre. Ce ne sera pas bien long, je le crains. Se +battre sans le moindre espoir de succès, ce n'est pas très gai, il +faut l'avouer. + +--Cependant, fit Lamirande, je n'ai pas perdu tout espoir! + +--D'où peut bien venir le secours? + +--De Vaughan. + +--Il est inconvertissable! Vous et moi, mon cher Lamirande, avons +épuisé sur lui toute notre logique, sans succès. + +--Dieu peut faire, dans un instant, ce que nos arguments n'ont pu +accomplir dans quinze jours. + +--Sans doute, Dieu pourrait le faire. Le fera-t-il? + +--Je l'espère, j'espère qu'il se produira quelque grand.... + +Il ne termina pas sa phrase. On vint lui remettre un télégramme. Il +l'ouvrit et lut. Un cri étouffé s'échappa de ses lèvres et la douleur +se peignit sur ses traits. + +--Mon Dieu, s'écria Houghton, quelle mauvaise nouvelle contient donc +cette dépêche? + +Lamirande ne peut pas articuler une seule parole. Il tendit le papier +fatal à son ami. Houghton y lut ce qui suit: + +"Couvent de Beauvoir, le 15 mars 1946. + +"À monsieur Joseph Lamirande, député, Ottawa. Marie est tombée +subitement malade. Le médecin sans espoir. Si vous voulez la voir +en vie, venez au plus vite.--Soeur Antonin, supérieure". + +--C'est ma fille unique, dit Lamirande, ma seule joie en ce monde! + +Houghton lui serra affectueusement la main: + +--Pauvre ami! pauvre ami! murmura-t-il. + +--Mon Dieu! s'écria Lamirande, est-ce là le nouveau sacrifice que +vous me demandez! C'est trop C'est plus que ma vie que vous me prenez +Et le pauvre père éclata en sanglots. + +Au bout de quelques instants, il maîtrisa son émotion au point de +pouvoir parler. + +--Un train part bientôt pour Québec. J'emmènerai Vaughan avec moi. Il +me faut quelqu'un, et vous aurez peut-être besoin de Leverdier... +Tenez bon aussi longtemps que vous pourrez. Nous ne savons pas ce qui +peut arriver d'ici à quelques heures. Je sens que la crise touche à +sa fin. Cette fin sera-t-elle uniquement douloureuse? Dieu seul le +sait, et que Sa sainte volonté soit faite! + +Il partit à la recherche de Vaughan et le trouva bientôt. + +--Qu'y a-t-il donc? dit celui-ci en voyant l'angoisse qui +bouleversait ce visage d'ordinaire si calme. + +Pour toute réponse, Lamirande lui remit l'horrible chiffon jaune. +Vaughan ne peut que répéter ce que Houghton avait dit un instant +auparavant. + +--Pauvre ami! + +--Tu viendras avec moi, n'est-ce pas? dit Lamirande. Il me faut la +présence d'un ami sympathique. Sans cela il me semble que mon coeur +éclatera. + +--Certainement, fit Vaughan. Je suis trop heureux de pouvoir te +donner cette marque d'affection. + +--Merci, mille fois! Allons! + +Il était midi. Le train pour Québec partait à une heure, arrivant à +destination à six heures. Pendant le trajet les deux amis parlèrent +peu. L'un était absorbé par sa douleur; l'autre, préoccupé et +tourmenté plus que jamais par le combat qui se livrait dans son +coeur. Une prière revenait sans cesse sur les lèvres du père affligé: +"Mon Dieu, je vous offre ma douleur pour obtenir la conversation de +cette âme!" + +Au dehors, tout était morne. Du ciel de plomb la pluie tombait par +torrents et fouettait les vitres avec rage. Dans les champs, les +taches de neige alternaient avec les flaques d'eau ridées par le +vent. Les chemins étaient remplis de boue et de glace couverte de +fumier. Aucun signe de vie, sauf des bandes de corneilles qui se +disputaient bruyamment les immondices accumulées pendant l'hiver. +Rien de moins pittoresque et de moins poétique que nos campagnes +canadiennes pendant le dégel. La nappe blanche qui couvrait la terre +depuis des mois est déchirée et souillée, tandis que le tapis vert du +printemps ne se dessine pas encore. + +À mesure que le train, dans sa course vertigineuse, se précipite vers +le nord-est, le paysage change d'aspect. Les taches de neige +deviennent plus nombreuses, plus étendues. Enfin, aux environs du +Saint-Maurice, qui est la ligne de démarcation entre la partie +orientale et la partie occidentale de la province, on ne voyait que +les livrées de la saison rigoureuse. + +Aux Trois-Rivières, il y a un arrêt de quelques instants. Un jeune +employé du bureau de télégraphe monte sur le train et parcourt les +différents wagons, criant d'une voix nasillarde: "Monsieur Lamirande +est-il ici? Un télégramme pour monsieur Lamirande". Ces paroles +banales tombent sur l'âme de Lamirande comme une montagne. Le +malheureux se sent écrasé, anéanti. Il fait signe à Vaughan de +prendre le télégramme. Quelles terreurs, quelles angoisses peut +causer parfois un petit carré de papier jaune! Vaughan n'ose pas +présenter le télégramme à Lamirande qui le regarde avec une sorte +d'épouvante. Ce chiffon insignifiant est pour lui un objet de +terreur. + +--Ouvre-le et lis, dit Lamirande. Mon Dieu ajoute-t-il, donnez-moi la +force de subir cette épreuve en chrétien! + +Vaughan décachète et déplie le papier d'une main agitée. Il lit: + +"Couvent de Beauvoir, 2 heures de l'après-midi. À monsieur Joseph +Lamirande à Trois-Rivières, sur le train venant d'Ottawa. Marie est +au ciel. Que Dieu vous console! Soeur Antonin." + +Bien qu'il s'y attendit, le coup fut terrible pour Lamirande. La +prière de la bonne soeur ne fut pas exaucée: pour éprouver davantage +son fidèle serviteur, Dieu ne le consola point. Au contraire, Il +permit aux flots les plus amers de la douleur humaine de submerger ce +coeur si tendre, si aimant. Il ne pouvait penser qu'à une chose: il +était désormais seul dans le monde. + +Son unique bien ici-bas lui était enlevé pour toujours. Pendant +quelques instants il verrait un pauvre petit cadavre; puis plus rien +de cette enfant tant aimée; jamais plus une caresse, jamais plus un +sourire. Ne songeant pas au bonheur de sa fille, ne se rappelant pas +que la séparation, par rapport à l'éternité, n'est que momentanée, ne +voyant que l'affreuse blessure faite à son coeur de père, il fut +rudement tenté de murmurer contre la divine Providence, de dire que +c'était injuste, qu'il ne méritait pas une telle affliction. Mais +Dieu l'éprouvait seulement, Il ne l'avait pas abandonné; et cette âme +toute meurtrie, tout affaiblie qu'elle était, eut, avec la grâce de +Dieu, la force de repousser toute pensée de révolte. + +La nuit tombait lorsque les deux voyageurs s'engagèrent dans la +longue allée bordée d'arbres conduisant du chemin Saint-Louis au +couvent de Beauvoir perché sur la falaise qui domine le grand fleuve. +Il pleuvait toujours tristement, et le vent gémissait dans les +branches nues des érables et des bouleaux, dans les pins et les +sapins sonores. Depuis la réception de la fatale dépêche, les deux +amis n'avaient presque pas échangé une parole. Vaughan comprenait que +la douleur de Lamirande était une de ces immenses afflictions que des +paroles ne font qu'augmenter, qui ne peuvent s'adoucir que par un +témoignage silencieux de sympathie. + +On attendait Lamirande au couvent. Le père Grandmont le reçut à la +porte. Il l'étreignit longuement dans ses bras paternels. + +--Je l'ai vue mourir, dit-il. Je lui ai donné la sainte communion. +Jamais je n'ai rien vu d'aussi beau. Heureux père, malgré votre +terrible douleur! + +--Mon père! mon père! que je souffre! fut tout ce que Lamirande put +répondre. + +Puis, après un suprême effort pour se contenir, présentant Vaughan au +bon religieux: + +--Voici un ami dont l'âme est aussi bouleversée que mon coeur est +déchiré. Aidez-nous tous deux de vos prières. + +Ils se rendent à la chambre mortuaire. Quatre religieuses prient +auprès du modeste lit blanc où l'enfant semble dormir. Seule la +pâleur cadavérique indiquait que ce n'était pas là le sommeil, mais +la mort. Lamirande se jette à genoux à côté du lit et levant les yeux +et les mains au ciel, il s'écrie d'une voix forte et vibrante: + +--Seigneur Jésus, qui avez rendu à la veuve de Naïm son fils unique, +ayez pitié de moi comme vous avez eu pitié de cette mère affligée. Sa +douleur n'a pu être plus grande que la mienne. Ce fils était le seul +soutien de sa mère; ma fille était ma seule joie en ce monde. Sans +son fils, la veuve de Naïm aurait pu mourir de faim et Vous le lui +avez rendu. Sans ma fille, mon coeur se brisera, rendez-la moi! ô +Jésus tout-puissant et infiniment bon! + +Lamirande regardait toujours le ciel dans une sorte d'extase. Le père +Grandmont, Vaughan et les quatre religieuses avaient les yeux fixés +sur le lit. Un cri d'étonnement s'échappe simultanément de la bouche +de tous. Avec stupéfaction, ils voient subitement les roses remplacer +la cire sur les joues de l'enfant et ses lèvres pâles devenir +vermeilles. Elle ouvrit ses grands yeux, et, voyant son père, +l'appela doucement. + +--Cher papa! + +À cette voie connue, Lamirande tressaillit. Il baissa ses regards, et +voyant sa fille pleine de vie, les bras tendus vers lui, le sourire +sur les lèvres, il fut près de tomber en défaillance. Sa joie était +indicible. + +--Mon Dieu! murmura-t-il, que vous êtes bon! + +Puis l'enfant se jetant dans les bras de son père, ils se serrèrent +dans une longue et délicieuse étreinte, sans parler. + +Ce fut enfin Marie qui rompit le silence. + +--Cher papa! dit-elle, j'étais morte, n'est-ce pas? Ce n'était pas un +rêve. J'ai souvent rêvé du ciel, mais ce n'était pas comme cela. Oh! +que c'est beau le ciel, cher papa; sur la terre on ne peut rien +imaginer de pareil. + +--Tu étais bien heureuse? + +--Oh! oui papa, je ne puis dire combien. J'étais avec Jésus, et la +Sainte Vierge, et maman, et les saints et les anges, dans une grande +lumière, bien plus éclatante que mille soleils, mais qui ne +m'éblouissait pas. Et je voyais la place que vous devez avoir, bien +haut, et cependant tout près de moi: je ne puis pas expliquer cela. +Oh! quel bonheur dans le ciel! + +--Et pourquoi as-tu quitté ce bonheur, mon enfant? + +--Parce que l'Enfant Jésus m'a dit: "Marie, ton père t'appelle; +veux-tu quitter le ciel pour aller voir ton père?" Et j'ai répondu: +"Je suis heureuse ici et je voudrais y demeurer toujours; mais si mon +père m'appelle je veux aller le trouver. Vous me garderez ma place, +doux Jésus, pour que je puisse la reprendre quand mon père n'aura +plus besoin de moi?" Et l'Enfant, qui est comme le Maître de ce beau +ciel, me fît signe que oui, en souriant. Et je suis venue parce que +vous avez besoin de moi, cher papa. Je tâcherai d'être bien bonne et +de vous rendre heureux. Puis nous irons ensemble au paradis.... + +--Et tu ne regrettes pas d'avoir quitté le ciel, chérie? + +--Je ne le regrette pas, parce que j'ai vu que c'était le désir de +l'Enfant, et que le grand bonheur dans le ciel, c'est de vouloir ce +que veut l'Enfant. Je ne le regrette pas, parce que cela peut vous +rendre heureux. + +--Mais si tu pouvais retourner au ciel maintenant, cela te ferait-il +plaisir? + +--Cela me ferait grand plaisir, assurément, si c'était la volonté de +l'Enfant et la vôtre. + +--Eh bien! ma fille, c'est ma volonté que tu retournes au ciel, et, +j'en suis certain, c'est aussi la volonté de Celui que tu appelles +l'Enfant. Pour interrompre ton bonheur, il a fallu que je fusse un +égoïste et un insensé. Va! retourne auprès de l'Enfant, de la Sainte +Vierge, de ta mère, des saints et des anges, dans la lumière de +gloire! + +Et imprimant un long baiser sur le front de sa fille, il la déposa +doucement sur le lit. Puis les roses quittèrent subitement ses joues +et la cire couvrit de nouveau son visage; et ses lèvres vermeilles +blêmirent, mais elles gardèrent un sourire céleste. + +Marie était retournée auprès de l'Enfant, de la Sainte Vierge, de sa +mère, des saints et des anges, dans la lumière de gloire plus +brillante que mille soleils. + + + +Chapitre XXXI + + + Ubi enim est thesaurus tuus, ibi est et cor tuum. + + Car où est votre trésor, là est aussi votre coeur. + + Matt. VI, 21. + + +Pendant longtemps Lamirande, le père Grandmont, Vaughan et les quatre +religieuses restèrent anéantis, agenouillés autour du lit. Ce fut +Lamirande qui, le premier, revint à lui. Il se leva et alla toucher +Vaughan légèrement sur l'épaule. Le jeune Anglais tressauta. Il était +comme dans un ravissement: la main de Lamirande le ramena au +sentiment des choses qui l'entouraient. + +--Ami, lui dit Lamirande, tu voulais voir du surnaturel, tu en as +vu. Crois-tu maintenant? + +--Oui, je crois, répondit Vaughan; mais ce n'est pas la vue du +miracle qui m'a donné la foi. Ou plutôt, ce n'est pas le miracle qui +m'a converti, qui a changé mon coeur, qui a déchiré le voile. Certes, +en voyant ta fille ressusciter, tous les doutes sur la réalité de la +vie future qui hantaient mon esprit se sont évanouis à l'instant. +Mais ce n'était pas là la foi qui sauve. À mesure que la lumière se +faisait dans mon intelligence, mon coeur semblait s'endurcir +davantage, le voile s'épaississait toujours. Si ta fille était restée +en vie, je serais sorti d'ici aussi _croyant_ que toi, mais nullement +_converti._ Pour que tu aies pu renoncer au bonheur de garder ton +enfant, il a fallu quun fleuve de grâces se répandit sur toi. Je l'ai +senti. C'était comme un torrent qui, après avoir rempli ton coeur, +s'est débordé sur le mien, Ce torrent m'entraînait, et, cependant, +j'aurais pu résister. Je n'ai le mérite que de m'être laissé +emporter. Mon coeur s'est subitement amolli, le voile s'est déchiré. +Me voici non seulement croyant mais converti, c'est-à-dire voyant le +ciel et voulant y arriver. Ta sublime abnégation a été l'instrument +dont Dieu s'est servi pour faire de moi un disciple de Celui qui a +exaucé ta prière et à Qui tu as librement sacrifié ton dernier +bonheur ici-bas. + +Les deux amis s'embrassèrent longuement. + +Le père Grandmont s'étant approché d'eux, Vaughan lui dit: + +--Mon père, je vous répète les paroles que l'Éthiopien dit à saint +Philippe sur la route de Jérusalem à Gaza: "Qu'est-ce qui empêche que +je ne sois baptisé?" + +--Et moi, fît le religieux, je répondrai avec saint Philippe: "Cela +se peut, si vous croyez de tout votre coeur". + +--"Je crois que Jésus-Christ est le Fils de Dieu", répondit Vaughan, +comme avait répondu deux mille ans auparavant le ministre de la reine +Candace. + +Le père Grandmont interrogea le jeune Anglais et s'aperçut bientôt +qu'il était parfaitement instruit de la religion. + +Dans la chapelle du couvent, le vénérable religieux versa sur le +front du converti l'eau sainte du baptême. Lamirande servit de +parrain à son ami, la soeur Antonin, de marraine. Ce fut un spectacle +bien touchant: ce ministre de Dieu dont le beau visage encadré de +cheveux argentés s'illuminait de joie; ces deux hommes d'âge mûr +graves et recueillis; les religieuses dans leurs stalles, immobiles +sous leurs grands voiles blancs; l'autel où brillaient mille cierges +comme en un jour de fête; tout cela formait un tableau digne, par sa +suavité, du pinceau de Raphaël. + +Il était près de dix heures du soir lorsque la cérémonie fut +terminée. + +Et maintenant, dit Vaughan, retournons au plus tôt à Ottawa. J'ai un +grand devoir à remplir là-bas, de grands torts à réparer. + +--Faut-il que je m'éloigne sitôt de mon enfant dit Lamirande; +j'aurais voulu passer la nuit auprès d'elle. Nous pourrions prendre +le premier train demain matin. Je me sens l'âme brisée par l'émotion. +J'ai besoin de quelques heures, non de sommeil, mais de prière. + +--Soit, répliqua son ami, mais il faut que je télégraphie un mot à +Houghton. + +Il se rendit à un bureau voisin et télégraphia au chef de +l'opposition: + +"Pour l'amour de Dieu, ne laissez pas mettre la troisième lecture aux +voix avant notre retour". + +Puis il retourna au couvent, et les deux amis, avec le père +Grandmont, passèrent la nuit dans la prière et de pieux entretiens. +Vaughan édifia ses deux compagnons par les élans de sa foi, par sa +ferveur, par sa pitié tendre et confiante comme celle d'un enfant. + +De grand matin, le père Grandmont dit la messe. Lamirande et Vaughan +reçurent de sa main la sainte communion. Vaughan était tout radieux, +transfiguré. + +--Que Dieu est bon, dit-il à son ami, que Sa grâce est puissante! Mon +coeur était de glace, il y a quelques heures à peine; maintenant, il +est tout de feu. Naguère, je ne voyais rien de beau, rien de grand en +dehors des choses matérielles et humaines, à présent, tout ce qui est +terrestre me paraît petit et insignifiant. Auparavant, le ciel était +bien loin et encore plus incertain; maintenant, la vie future est +pour moi la vie réelle par excellence, et la vraie patrie est +là-haut. Le vrai bonheur, je ne l'ai jamais éprouvé avant ce jour, la +vraie joie m'était inconnue. Je suis tout changé, et tout me paraît +changé. Je vois tout autrement, je comprends tout autrement, la vie, +la mort, le monde, les hommes, les événements, le passé, le présent, +l'avenir. Et c'est la grâce divine qui a opéré ce changement +prodigieux en moi. N'est-ce pas que cette grâce est puissante et que +Dieu est bon? + +Lamirande était ravi d'entendre son ami chanter son bonheur dans ce +langage enthousiaste. + +--Oui, répondit-il, Dieu est infiniment bon et Sa grâce, infiniment +puissante; mais Sa bonté ne se manifeste pas toujours de la même +manière, et Sa grâce, pour être toujours puissante, n'est pas +toujours sensible. Ton âme est inondée de délices. C'est un véritable +avant-goût du ciel. Dieu t'accorde sans doute cette faveur pour te +confirmer dans Son service. Mais ne sois ni surpris, ni affligé, ni +découragé, si, plus tard, cette ferveur délicieuse que tu ressens +aujourd'hui est remplacée par une sécheresse désolante, un dégoût +affreux; si le ciel qui te paraît maintenant tout près et souriant, +s'éloigne et semble d'airain; si ton âme, en ce moment pleine +d'onction et de nobles pensées, se fait aride comme le désert; si la +prière, qui est aujourd'hui un élan naturel et spontané de ton coeur +vers Dieu, devient une véritable corvée, plus pénible que le plus dur +labeur. Notre-Seigneur éprouve souvent par la sécheresse ses plus +fidèles serviteurs. Cette épreuve t'est peut-être réservée. Si elle +t'arrive un jour, ne te laisse pas abattre. Prie, quand même tu ne +trouverais aucune satisfaction dans la prière, quand même il te +semblerait que tu n'aimes plus Dieu et que Dieu ne s'occupe plus de +toi. C'est que la prière faite dans la sécheresse peut être plus +agréable au ciel que les oraisons qui sortent sans effort du coeur +plongé dans la ferveur sensible. C'est sur les rochers arides, plutôt +que sur les terres plantureuses, que l'on trouve les fleurs aux +nuances les plus délicates, au parfum le plus exquis. + +L'entretien fut interrompu par les préparatifs du départ. Lamirande, +accompagné par Vaughan et le père Grandmont, se rendit une dernière +fois à la chambre mortuaire. Longtemps, il regarda sa fille bien +aimée. La nature réclama ses droits: il versa d'abondantes larmes qui +n'avaient cependant rien d'amer. Puis, triomphant de cette dernière +faiblesse, il s'écria: + +--Mon Dieu! je vous remercie des bienfaits que Vous venez de répandre +sur nous. En retour d'un léger sacrifice, Vous m'avez accordé la +conversion de mon ami, et par cette conversion, Vous avez assuré +l'avenir de la patrie. Le sacrifice est en effet léger aux yeux de la +foi, bien qu'il ait déchiré affreusement mon coeur. Ma fille est +infiniment heureuse auprès de Vous, et la séparation, si douloureuse +soit-elle, n'est que momentanée au regard de l'éternité. Et pour +récompenser ma souffrance de quelques années, librement acceptée, +Vous délivrez tout un peuple du joug de Satan; Vous renversez les +derniers obstacles accumulées par l'enfer pour empêcher ce peuple de +parvenir à ses destinées providentielles; Vous garantissez la liberté +de Votre Église en ce pays; Vous facilitez ainsi le salut de millions +d'âmes encore à naître. Tous ces bienfaits inestimables, Vous les +accordez généreusement parce qu'un coeur humain a eu la grâce de +s'immoler pour l'amour de Vous. Mon Dieu! je Vous remercie et je Vous +bénis! + + * * * * * + +À peine Lamirande et Vaughan étaient-ils partis d'Ottawa pour +Québec que Montarval en fut averti; car il avait ses espions qui le +tenaient a courant de tout. Le malheureux Duthier n'avait pas été le +seul au service du chef de la secte. La nouvelle de ce départ subit +et la connaissance de la cause pénible qui l'avait motivé jetèrent +Montarval dans un trouble étrange qu'il ne pouvait s'expliquer. Il +avait le pressentiment que le dénouement approchait, et qu'il lui +serait fatal; et ce voyage lui semblait avoir quelque rapport, qu'il +ne pouvait ni découvrir ni même soupçonner, avec la ruine prochaine +de tous ses projets. Une heure avant le commencement de la séance, il +se renferma dans une pièce secrète de la maison qu'il occupait, pièce +où personne ne pénétrait jamais, sous aucun prétexte. Cette chambre, +toute tendue de rouge, était un temple satanique. Les hideux emblèmes +du culte infernal s'y étalaient. Montarval, en proie à une sombre +agitation, se plaça devant une sorte d'autel où brûlait de l'encens +et commença une horrible évocation: + +--Viens, Eblis! Dieu de la désolation infinie et du désespoir sans +bornes; Inspirateur de toute révolte contre les lois cruelles de +Jéhovah, de toute haine de l'abjecte vertu et de l'infâme sainteté; +Sublime Auteur de tout orgueil, de tout crime, de tout péché, de +toute douleur, de toute mort, de tout ce que les prêtres d'Adonaï +appellent le mal; Vaillant Destructeur de la tyrannie éternelle, +Ennemi Implacable du Christ, de son Église, de ses prêtres; +Infatigable Libérateur de la race humaine; Toi qui détournes les +hommes des jouissances humiliantes du ciel et les prépares aux âpres +délices de ton royaume de feu et de liberté; viens, ô Esprit de +vengeance, Éternel Persécuté, Révolté éternel! Voici l'heure suprême! +Moi, ton fidèle serviteur, je n'aperçois plus bien le chemin à +suivre, les ténèbres m'environnent, les hésitations m'assaillent, les +noirs pressentiments me poursuivent. + +Viens me révéler ce que va faire celui des mortels qui combat notre +projet avec le plus d'acharnement, viens me montrer comment obtenir +le succès final. + +Pendant qu'il parlait, un souffle glacial remplit la pièce. Puis, au +milieu de la fumée blanche de l'encens, une forme vague de +proportions gigantesques se dessina; et une voix qui semblait venir +du lointain se fit entendre. + +--Une puissance plus forte que ma toute-puissance m'empêche de +communiquer librement avec toi en ce moment. Cette puissance hostile, +je la vaincrai un jour, j'en délivrerai l'univers entier; mais +maintenant, elle me tient cruellement enchaîné. Il ne m'est possible +que de te dire ceci: Ne perds pas une minute, précipite les +événements.... + +La voix se tut subitement et la forme s'évanouit. + + * * * * * + +La discussion sur la troisième lecture du projet de constitution +commença à l'ouverture de la séance à trois heures. Le premier +ministre exprima l'espoir que les débats ayant plus qu'épuisé le +sujet, la Chambre remplirait la formalité de la troisième lecture +sans délai: ressasser les arguments que tant de députés avaient fait +valoir pour et contre le projet serait une perte de temps +regrettable. Il fît clairement entendre que les ministres +s'opposeraient à l'ajournement de la séance avant que la question fût +mise aux voix. + +Houghton, Leverdier et les autres chefs de l'opposition ne se +laissèrent pas arrêter par les sophismes de sir Henry. Ils étaient +déterminés à prolonger le débat jusqu'au retour de Lamirande, coûte +que coûte; non qu'ils eussent, à part Leverdier, le moindre espoir de +rien gagner; mais parce qu'ils respectaient et aimaient trop leur +collègue pour ne pas lui donner cette dernière marque de leur +sympathie et de leur estime. À cause de la faible majorité du +gouvernement, ils n'avaient plus à redouter une application +arbitraire de la clôture; le groupe de Vaughan, favorable pourtant au +projet, ne l'aurait pas permis. Le débat recommença donc plus acerbe +que jamais. Seulement, le mot d'ordre était donné du côté +ministériel: pas un député de la droite ne se levait pour répondre +aux arguments de la gauche. [On le sait, dans les parlements où +prévalent les coutumes anglaises, les députés de l'opposition +siègent toujours à la gauche du président quelles que soient leurs +opinions politiques ou religieuses.] Celle-ci dut supporter seule, +encore une fois, tout le fardeau de la discussion. + +Vers dix heures du soir Houghton reçut la dépêche de Vaughan. Il la +montra à Leverdier et à trois autres députés français dont la +parfaite discrétion lui était connue. + +--Prenez bien garde, leur dit-il, d'en souffler mot à qui que ce +soit. + +--Pourquoi? lui demanda Leverdier. C'est pourtant de nature à +encourager nos amis; car cette dépêche indique clairement que Vaughan +a subitement changé d'idée et qu'il sera avec nous. + +--Et c'est précisément parce que cette dépêche dit clairement que +Vaughan est avec nous que je vous conjure d'en garder le secret +absolu. Je vous l'ai montrée, à vous quatre, pour que vous ne soyez +pas tentés de faiblir un seul instant; mais encore une fois, pour +l'amour de Dieu, n'en soufflez mot à personne; car si cette nouvelle +parvenait à certaines oreilles, que vous pouvez voir d'ici, nous +aurions sans aucun doute, un nouvel accident de chemin de fer à +déplorer; et cette fois l'accident pourrait mieux atteindre son but +infernal. + +--Vous pensez! dit l'un des quatre. + +--J'en suis intimement convaincu, répondit le chef de l'opposition. +La seule chose qui pourrait empêcher un nouvel accident de se +produire, si certain personnage était mis au fait de ce que nous +savons, c'est que les deux individus soupçonnés d'être les auteurs de +la récente catastrophe viennent d'être arrêtés à Montréal. Mais ils +peuvent n'être pas seuls de leur espèce. De sorte que, gardez le +secret de cette dépêche, si vous aimez Lamirande et Vaughan, et si +vous voulez servir votre pays. + +--Ne craignez rien, lui répondit-on. Mais si ces deux misérables sont +pris, ils diront peut-être le nom de l'instigateur de leur crime. + +--C'est possible, pourvu que cet instigateur ne leur ouvre la porte +de la prison avec une clé d'or, ou quelque autre d'un métal moins +précieux. + + * * * * * + +À minuit, Houghton proposa l'ajournement de la Chambre, disant que la +séance avait duré assez longtemps, qu'il n'était pas raisonnable de +forcer les députés à se prononcer définitivement sur une aussi grave +question sans leur donner le temps de réfléchir, qu'une journée de +délai ne mettrait pas le pays en danger. Il s'engageait, comme chef +de l'opposition, à laisser terminer le débat à la fin de la prochaine +séance, si, de son côté, le gouvernement voulait consentir à +l'ajournement de la Chambre. Mais les ministres repoussèrent cette +proposition, déclarant qu'ils ne consentiraient à l'ajournement de la +Chambre qu'après le vote sur la troisième lecture. + +Ce refus hautain et brutal eut un excellent résultat il exaspéra au +dernier point les membres de l'opposition. Les esprits étaient +montés, et on résolut, à gauche, de tenir tête au gouvernement, de +prolonger la séance indéfiniment. C'était précisément ce que Houghton +et Leverdier voulaient: Lamirande et Vaughan auraient maintenant le +temps de revenir. La gauche s'organisa donc pour le reste de la nuit. + +Comme l'opposition à l'ajournement venait du gouvernement, c'était +aux ministériels qu'incombait la tâche de maintenir la présence d'un +nombre suffisant de députés pour permettre à la Chambre de siéger. La +gauche n'avait qu'à fournir les orateurs pour les douze heures, de +minuit à midi. Houghton trouva facilement douze de ses partisans +prêts à parler chacun une heure. Il comptait sur le retour de Vaughan +vers midi; s'il n'arrivait pas, il serait possible de faire une +nouvelle combinaison qui prolongerait la séance jusqu'au soir. + +Qui n'a été témoin d'une de ces séances où la minorité, pour +protester contre ce qu'elle considère comme une injustice, une +tyrannie de la part de la majorité, décide de siéger indéfiniment. +L'élément comique et même grotesque se mêle presque toujours à ces +scènes. Les députés ministériels, obligés de rester en nombre +suffisant pour empêcher l'ajournement "faute de quorum" prennent des +postures et des allures qui n'ont rien de poétique ou de distingué. +Les uns, enfoncés dans leurs fauteuils, le chapeau rabattu sur les +yeux, ou à demi-couchés sur leurs pupitres, dorment et ronflent. +D'autres, sans fausse honte, se font apporter qui un bifteck, qui une +côtelette, et combattent l'ennui à coups de fourchette. Du côté de +l'opposition les banquettes sont vides. Tous sont allés se reposer +dans les bureaux. Il ne reste que celui qui est chargé de continuer +le débat, entouré de deux ou trois amis, en cas d'un accident +quelconque. Si celui qui parle est habitué à ce jeu parlementaire, il +saura se ménager. D'abord, il parlera très lentement, et s'éloignera +du sujet autant qu'il le pourra sans s'exposer à un rappel à l'ordre. +Il citera, à tout propos, et longuement, l'inévitable Todd, +l'inéludable May, l'inéludable Bourinot qui étaient les auteurs +classiques des parlements canadiens à la fin du dix-neuvième siècle +et qui le sont encore au milieu du vingtième. Lire quelques pages de +ces auteurs, cela repose l'esprit, sinon de l'auditoire, du moins de +celui qui parle, en le dispensant du travail d'arranger ses phrases +ou de courir après les idées. Si les quelques amis qui restent pour +assister l'orateur s'aperçoivent qu'il patauge trop et que le +président est à la veille de lui ôter la parole, ils trouveront le +moyen de faite naître un incident quelconque pour lui donner le temps +de se ressaisir. Enfin, quand il est tout à fait au bout de ses +ressources, on lui fait signe de s'asseoir, un autre prend sa place, +et recommence les mêmes citations émouvantes de Todd, de May et de +Bourinot. Peu à peu, les esprits de détendent, on se défâche à +gauche, on s'amollit à droite, et l'on finit par en arriver à un +compromis quelconque. C'est la fin ordinaire de ces séances qu'on +prolonge _ab irato_. + +La mémorable séance du dernier parlement de la Confédération +canadienne, commencée à trois heures du 25 mars 1946, ne devait pas +se terminer par un compromis, mais par la défaite des uns et le +triomphe des autres. + +Toute la nuit, la discussion fut animée: ce n'était pas encore un +débat purement factice. Plusieurs députés français, Leverdier entre +autres, avaient encore réellement quelque chose à dire, et ils +parlèrent avec chaleur. + +Le matin du 26 mars se lève gris et terne. La pluie a cessé, mais un +brouillard épais enveloppe et pénètre tout. À mesure que l'avant-midi +s'écoule, l'aspect de la Chambre devient plus triste. Le parquet est +jonché de journaux froissés, de chiffons de papiers, de livres bleus. +Les orateurs qui se succèdent ne parlent visiblement plus que pour +gagner du temps. Vers onze heures, Houghton reçoit une dépêche de +Vaughan datée de Saint-Martin: "Tenez bon, nous serons à Ottawa à +midi et demi". Il n'y a plus rien à redouter: il est impossible +maintenant à l'ennemi de préparer un nouvel accident de chemin de +fer. Le chef de l'opposition montre donc librement la dépêche à ses +collègues. Elle passe de mains en mains. + +--Encore un coup de coeur, dit Houghton, il nous arrive du secours. + +L'animation qui se manifeste du côté de l'opposition après la lecture +de cette dépêche n'échappe pas à Montarval qui n'a presque pas quitté +son siège depuis la veille. Une colère sombre et impuissante l'agite. + +Le bruit se répand rapidement que Lamirande et Vaughan arrivent et +que ce dernier est maintenant contre le projet de loi. L'excitation +est à son comble. Les tribunes se remplissent, les députés prennent +leurs sièges. Il y a une sorte de fièvre dans l'air. Chacun sent que +le dénouement est proche. + +Enfin, à une heure moins quelques minutes, Lamirande et Vaughan +entrent dans la salle des délibérations. Une longue salve +d'applaudissements les accueille. Puis, beaucoup de députés vont +offrir leur condoléances à Lamirande: la mort de sa fille était déjà +connue, bien que les circonstances extraordinaires qui l'ont +accompagnée n'eussent pas encore été révélées. Tous sont frappés du +changement survenu chez Vaughan. Ce n'est plus le même homme rieur, +insouciant, quelque peu sceptique. Il est grave, maintenant, mais +sans une ombre de tristesse. Au contraire, une joie calme est +empreinte sur ses traits, qui respirent un je ne sais quoi de doux, +de noble, de grand qu'on n'y avait jamais remarqué. + +Le député qui avait la parole lorsque Lamirande et Vaughan sont +entrés voit qu'il n'a plus besoin de continuer son discours. Il y met +fin _ex abrupto_, faisant grâce à la Chambre de plusieurs pages de +May qu'il se préparait à lire. Les précédents n'ont plus d'intérêt +pour personne. C'est l'avenir qu'on veut connaître. + +--Monsieur le président, dit Vaughan, aussitôt qu'il put prendre la +parole, je me propose de voter contre la dernière lecture de ce +projet de constitution que j'ai toujours défendu avec opiniâtreté. +Mais je veux, auparavant, dire à la Chambre, en quelques mots, la +raison de ce changement radical qui s'est opéré dans mes opinions +politiques. Mes idées politiques ont complètement changé parce qu'il +s'est produit en moi un profond changement moral. On a beau dire, la +religion, c'est-à-dire le lien qui nous unit à Dieu, aura toujours +une influence prépondérante sur la politique, c'est-à-dire sur le +lien qui unit les hommes entre eux. L'homme qui croit réellement en +Dieu, principe et fin de toutes choses; l'homme qui croit réellement +en Jésus-Christ, Fils de Dieu, venu en ce monde pour racheter le +genre humain et nous ouvrir le ciel: l'homme qui croit réellement en +la sainte Église catholique, fondée par Jésus-Christ sur Pierre et +les apôtres pour continuer à travers les âges son oeuvre de +rédemption et de salut; l'homme qui croit fermement à ces grandes +vérités fondamentales ne peut pas voir les choses de la politique de +la même manière que celui qui n'y croit pas. Quand je dis les choses +de la politique, je parle de la vraie politique, non des questions de +voies ferrées, de navigation, de commerce; mais de ces grands +problèmes dont la solution décide de l'avenir des peuples. Jusqu'ici, +en discutant le projet de constitution dont la Chambre est saisie, ne +n'envisageais que le côté purement humain de la question; je ne +voyais que la grandeur et la prospérité matérielles du pays; et il me +semblait que cette grandeur serait mieux assurée par l'union étroite +des provinces que par leur séparation. Je m'aperçois maintenant que +même au point de vue terrestre j'étais dans une étrange erreur, tant +il est vrai qu'on ne voit pas bien les choses de ce monde à moins de +s'élever au-dessus d'elles. Mais en ce moment la grandeur matérielle +du pays me paraît d'une importance toute secondaire. La question qui +s'impose à mon esprit, avant toute autre, la voici: Cette +constitution que nous sommes appelés à voter n'est-elle pas destinée +à mettre des entraves à l'action de l'Église catholique, à détruire +cette action entièrement si c'était possible? Les pièces qui nous ont +été communiquées, l'autre jour, prouvent que cette constitution a été +conçue dans une pensée hostile à l'Église, au salut des âmes, par +conséquent. Hier, j'étais prêt à voter cette constitution quand même, +à la voter tout en voyant qu'elle devait servir à opprimer l'Église, +à ruiner la foi. J'étais prêt à commettre ce crime politique, parce +que pour moi, matérialiste insensé, courbé vers la terre, j'attachais +une plus grande importance aux choses qui passent qu'aux choses de +l'éternité, aux questions d'étendue territoriale et de prestige +national qu'au salut ou à la perte des âmes. Aujourd'hui, si cette +constitution devait nous assurer le plus grand, le plus riche, le +plus puissant empire du monde et ne mettre en péril que le salut +d'une seule âme, je sacrifierais volontiers ma vie plutôt que de la +sanctionner par mon vote. Et si ce grand changement s'est opéré en +moi; si je vois les choses tout autrement, que le les voyais hier, +c'est que je suis parti d'ici incroyant et que je reviens croyant. Je +reviens croyant comme mon ami. La lumière qui l'éclaire, m'éclaire. +Tout ce qu'il croit, je le crois, tout ce qu'il aime, je l'aime, tout +ce qu'il adore, je l'adore, tout ce qu'il espère, je l'espère. On me +demandera peut-être comment, à quelque occasion ce changement s'est +opéré. C'est là un sujet trop sacré, trop intime pour que je puisse +même l'effleurer ici. Qu'il me suffise de dire que l'effet, si +étonnant qu'il vous paraisse, est encore bien moins extraordinaire +que la cause qui l'a produit. Et maintenant un mot à ceux de mes amis +que j'ai pu aveugler par mes sophismes en faveur de ce projet +néfaste. S'ils ne peuvent envisager la question comme je l'envisage +aujourd'hui, au point de vue surnaturel, qu'ils l'envisagent au moins +comme l'honorable chef de l'opposition, au point de vue de la saine +raison. Qu'ils considèrent que cette constitution est dirigée contre +la religion, la langue, la nationalité de tout un peuple; qu'elle a +pour objet l'unification du Canada par la destruction de ce qu'un +tiers de notre population a de plus cher au monde. Qu'ils se +persuadent qu'une oeuvre politique fondée sur une pareille base ne +saurait être ni féconde ni stable. C'est dans la séparation que nous +trouverons la véritable grandeur, la véritable prospérité, parce que +nous y trouverons la paix. + + * * * * * + +Le jeune Anglais reprit son siège, et il se fît un grand silence, +à la fois solennel et émotionnant, et plus approbateur qu'un tonnerre +d'acclamations. La Chambre avait compris que toute manifestation +bruyante aurait été déplacée en pareil moment. Pas un seul député ne +se leva ensuite pour prendre la parole. Tout était dit, tout était +fini. + +Houghton et Lamirande firent de nouveau la motion de rigueur: "Que ce +_bill_ ne soit pas lu une troisième fois maintenant, mais dans six +mois". Le président mit cette proposition aux voix. Le résultat de +l'épreuve n'était pas douteux, car il était bien connu que Vaughan +entraînerait avec lui au moins sept députés. Ce déplacement de huit +voix mettait le gouvernement en minorité de onze: 127 contre 116, +tels furent les chiffres que donna le greffier. + +À peine le président a-t-il proclamé ce résultat, que l'opposition, +restée silencieuse après le discours de Vaughan, éclate en +applaudissements insolites et se livre à une démonstration de joie +délirante. Les députés se donnent de chaleureuses poignées de mains, +se félicitent, rient, pleurent, trépignent, frappent sur leurs +pupitres, poussent des cris insensés, jettent en l'air les menus +objets qui leur tombent sous la main; tant il est vrai que les hommes +les plus graves deviennent parfois de véritables enfants sous le coup +d'une forte émotion. Lamirande seul est calme au milieu de cette +tempête. + + + +Chapitre XXXII + + + Miserabili obitu, vita functus est. + + Il finit sa vie par une misérable mort. + + 2 Mac. IX, 28. + + +Lorsque le président a pu enfin rétablir un peu d'ordre, sir Henry +Marwood, pâle, défait, se lève et tout en proposant l'ajournement de +la Chambre, annonce que le cabinet va donner immédiatement sa +démission. + +Quant à Montarval, cloué à son siège, il ne semble pas avoir +connaissance de ce qui se passe autour de lui. Si ses collègues +n'eussent pas été si fiévreusement excités ils auraient vu dans ses +yeux une flamme de rage et de désespoir pleine d'une indicible +horreur. Lamirande la remarqua et frissonna. + + * * * * * + +Les députés se dispersent dans les couloirs, à la bibliothèque, au +dehors, dans les allées où la brume est toujours épaisse et +pénétrante. Lamirande, Houghton, Leverdier et Vaughan se promènent +ensemble en arrière de l'hôtel du parlement, à l'écart des groupes +plus bruyants. Ils éprouvèrent le besoin de se communiquer leurs +pensées, leurs émotions. Houghton vient de dire: "La religion qui a +pu opérer un tel changement chez Vaughan n'est pas une religion comme +les autres; elle doit être la seule vraie, et je vais l'étudier +sérieusement", lorsqu'un gardien des terrains publics accourt tout +effaré. + +--Messieurs, leur dit-il, un grand malheur est arrivé M. Montarval +s'est tiré un coup de revolver dans la tête. + +Les quatre amis suivent le gardien au pas de course. Il les conduit à +l'endroit le plus écarté de l'allée qui longe la falaise au-dessus de +l'Outaouais, et qu'on appelle _The Lovers's Walk._ Là, gisant dans la +boue, la tête trouée d'une balle, baignant dans son sang, mais encore +en vie, ils voient le malheureux sectaire. Au moment où ils arrivent, +il fait de vains efforts pour se soulever et reprendre son arme +tombée à quelques pieds de lui. On le relève et on le couche sur un +banc. Lamirande examine la blessure et constate qu'elle est +nécessairement mortelle. Puis ils le transportent dans un pavillon +qui se trouve auprès. Le gardien, sur l'ordre de Lamirande, court à +l'hôtel du parlement chercher un coussin, de l'eau et quelque +stimulant. Sur son chemin il rencontre un père oblat qu'une impulsion +mystérieuse a dirigé de ce côté. Le religieux, apprenant la triste +nouvelle accourt au pavillon. Un spectacle affreux s'offre à ses +regards. Le suicidé est étendu sur une table. Il agonise. Sa +respiration n'est plus qu'un râle. De sa tempe droite coule un mince +filet de sang qui tombe goutte à goutte sur le plancher. Ses yeux +sont ouverts, fixes et vitreux. + +--A-t-il sa connaissance? demanda le religieux. + +--Je ne le crois pas, répond Lamirande. Il avait certainement lorsque +nous l'avons trouvé, mais depuis que nous l'avons transporté ici il +n'a donné aucun signe qui indique qu'il nous reconnaît. + +Bientôt le gardien revient. On place le coussin sous la tête du +blessé, et Lamirande humecte ses lèvres d'un peu d'eau-de-vie. Le +stimulant produit son effet. Le malheureux cherche à se tourner. On +l'aide. Au même instant, un lambeau des brouillards du dehors, que le +vent commence à agiter, entre par la porte ouverte, ondule au milieu +du pavillon, puis, glisse et va former dans un coin un léger nuage, +indécis et vague. Montarval le regarde fixement. Lamirande lui donne +encore quelques gouttes d'eau-de-vie. Le mourant fait signe au +médecin de se baisser, et avec effort: + +--Lamirande, je vous hais! + +--Et moi, répond celui-ci je vous pardonne de grand coeur et je vous +conjure de songer au jugement du Dieu terrible devant qui vous allez +bientôt paraître. Ce Dieu est terrible, mais Il est aussi infiniment +miséricordieux. Vous pouvez encore vous jeter dans Ses bras. + +--Je hais votre Dieu! râle le moribond. + +--C'est affreux! murmure l'oblat en portant son crucifix à ses +lèvres. Mon Dieu, pardonnez-lui cet horrible blasphème, il ne sait ce +qu'il dit! + +Montarval, qui s'est soulevé un peu en s'appuyant sur son coude, +regarde toujours le coin du pavillon où se trouve le petit nuage. Les +yeux de tous se tournent instinctivement de ce côté? Est-ce une +illusion d'optique? ou le paquet de brouillard prend-il réellement +une forme moins vague, une forme humaine, colossale? Si c'est une +illusion, tous la partagent, car tous voient cette forme, et tous +éprouvent une terreur qui fige le sang dans les veines. + +--Eblis! Eblis! s'écrie tout à coup le mourant, tu m'as trompé tu +m'avais promis le triomphe, et j'ai subi une défaite humiliante, je +suis menacé de révélations qui me conduiront en prison, peut-être sur +l'échafaud.... + +Il ne peut continuer, les forces l'abandonnent, et il retombe sur le +coussin. Il n'a cependant pas perdu connaissance. Le prêtre +s'approche du moribond et lui montrant le crucifix: + +--Voici Celui qui ne trompe jamais, ni dans ce monde ni dans l'autre. +Satan, Eblis, comme vous l'appelez est le prince du mensonge. Il vous +a trompé dans la vie présente, il vous trompe sur la vie future. Son +royaume est l'enfer, lieu d'horribles tourments. Jésus-Christ, notre +Dieu, vous offre le pardon avec le ciel. Renoncez au démon avant que +l'éternité vous engloutisse. + +Le sectaire se soulève de nouveau, soutenu par une force visiblement +surhumaine. + +--Votre Dieu, dit-il entre ses dents serrées, je le hais, je le hais! +Son ciel, lieu d'humiliation dégradante, je n'en veux pas. J'aime +mieux l'enfer, quel qu'il soit. + +En proférant ces paroles de damné, il repousse le crucifix avec un +geste de colère. C'est son dernier acte. Aussitôt, un frisson +convulsif le secoue de la tête aux pieds; ses yeux s'ouvrent +démesurément et prennent une expression d'indicible épouvante; ses +membres se roidissent, et son âme s'échappe de son corps dans un cri +de désespoir que n'oublieront jamais les six témoins de cette scène +affreuse. + +--Allons-nous en! s'écrie le religieux. Ce lieu est rempli de démons, +c'est l'enfer. + +Et tous se précipitent au dehors, le visage blanc de terreur, la +chair frémissante et horripilée. + +--Dieu miséricordieux! s'écrie Lamirande, si c'est possible, ayez +pitié de lui! + + + +Chapitre XXXIII + + + Cursum consummavi. + + J'ai achevé ma course. + + II Tim. IV, 7. + + +Le surlendemain, de grand matin, Lamirande, Leverdier et Vaughan, +arrivés d'Ottawa par le train de nuit, se dirigent vers le couvent +de Beauvoir. Le temps est ravissant. La triste pluie a cessé, les +brouillards ont disparu, le vent ne gémit plus dans les grands pins. +Il a gelé pendant la nuit, et les arbres, couverts de frimas, +ressemblent à de gigantesques panaches qui, tranchant sur le bleu +foncé du ciel, forment un tableau d'une beauté tellement bizarre que +le peintre le plus hardi n'oserait tenter de le reproduire. + +Bien qu'en ce moment leur présence à Ottawa soit nécessaire, +Leverdier et Vaughan n'ont pas voulu laisser leur ami venir seul +rendre à son enfant les derniers devoirs. Houghton aurait vivement +désiré les accompagner; mais, pour lui, quitter la capitale, c'était +impossible. + +La chute du gouvernement, la mort misérable de Montarval ont produit +une révolution dans tous les esprits. Le mauvais génie du pays étant +disparu, les intrigues cessent et les choses politiques prennent leur +cours naturel. La politique de la séparation qui naguère paraissait à +tant de personnes un rêve, une chimère, s'empare maintenant de tout +le inonde. Même ceux qui ne l'approuvent pas encore l'acceptent comme +une chose inévitable. Il ne s'agit plus que de mettre cette politique +à exécution, le plus promptement possible. Houghton est chargé de +cette tâche, et il travaille à former un cabinet pour liquider la +situation. Il s'était adressé tout d'abord à Lamirande. Celui-ci, +sans refuser d'entrer dans le gouvernement qui ne devait exister que +le temps nécessaire pour effectuer la séparation, avait demandé trois +jours de grâce. + +--Quand mon enfant sera dans sa dernière demeure, dit-il, je vous +donnerai ma réponse définitive. En attendant, travaillez, avec +Leverdier et Vaughan, à la formation de votre cabinet, comme si je +n'existais pas. + +--C'est difficile, répliqua Houghton, de ne pas tenir compte de +l'existence d'un homme qui a été l'instrument dont la Providence +s'est servie pour créer le mouvement actuel qui entraîne le pays vers +de nouvelles destinées. + +--Cependant, reprend Lamirande, il faut vous habituer à cette pensée. +Les uns sont appelés à commencer une oeuvre, tandis que d'autres +doivent la terminer. Celui qui sème ne récolte pas toujours. Moïse +fit sortir le peuple de Dieu de la terre d'Égypte, mais c'est Josué +qui l'introduisit dans la terre de Chanaan. + +--Moïse avait eu un moment d'hésitation; c'est pour cela qu'il ne lui +a pas été donné de traverser le Jourdain à la tête de son peuple. + +--Et qui vous dit que je n'ai pas douté, comme Moïse dans le désert +de Sinaï? + + * * * * * + +Les religieuses du couvent de Beauvoir avaient demandé à +Lamirande, comme une insigne faveur, que la épouille mortelle de +Marie leur fût confiée. On la déposa donc dans le caveau de leur +chapelle. + +Longtemps Lamirande resta agenouillé sur les froides dalles. Ses deux +amis auraient voulu demeurer auprès de lui, mais il leur fit signe de +se retirer. Il voulait être seul avec Dieu et son enfant... Quand +enfin il vint rejoindre ses deux compagnons, ceux-ci remarquèrent sur +ses traits, dans ses yeux, avec la trace de larmes abondantes, un +reflet céleste, une lumière indéfinissable qu'ils n'y avaient jamais +vue. + +Ensemble, ils reprirent le chemin de la ville et de la gare; mais +lorsqu'ils furent rendus près du chemin de fer, Lamirande s'arrêta +soudain comme quelqu'un qui se souvient tout à coup d'une affaire +importante. + +--Partez, vous deux, dit-il, par le premier train Houghton a besoin +de vous au plus tôt. Quant à moi, j'ai quelques courses à faire, +quelques personnes à voir ici. Je prendrai un autre train. + +Puis, serrant les mains de ses deux amis avec effusion, il s'éloigna +rapidement. Eux, tout surpris, ne songèrent ni à le questionner ni à +l'arrêter. Lorsqu'ils furent un peu revenus de leur étonnement, il +était déjà loin. + +--Devons-nous le suivre? dit Vaughan. + +--Je crois qu'il vaut mieux faire ce qu'il nous a dit, reprit +Leverdier. + +--Ne trouvez-vous pas quelque chose d'étrange dans sa conduite? + +--Oui, quelque chose d'étrange, ou plutôt quelque chose de nouveau; +mais ce quelque chose n'a rien d'inquiétant. Allons! + +Et les deux amis partirent pour Ottawa, fermement convaincus que +Lamirande les y rejoindrait bientôt. Mais ils ne le virent plus +jamais, ni à Ottawa ni ailleurs. + +Le cinquième jour après les funérailles, l'inquiétude causée par la +disparition de Lamirande était devenue très vive. On songeait +sérieusement à descendre à Québec pour y commencer des recherches, +lorsque Leverdier reçut la lettre suivante: + +"New York, le 2 avril 1946. + +"Bien cher ami,--Vous devez être tous dans l'inquiétude à mon sujet. +Soyez rassurés, il ne m'est advenu rien de fâcheux. Je suis en +parfaite santé et sain d'esprit. + +"Je quitte le monde pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait +inutile. Je saurai bien m'ensevelir de telle sorte que personne ne me +trouvera jamais. + +"Cher ami, ce n'est pas un sentiment d'amertume, rien qui ressemble à +la misanthropie qui me fait prendre cette détermination. Mon coeur +n'a pas cessé d'aimer les choses terrestres. Le bonheur légitime +d'ici-bas a toujours pour moi un attrait puissant. J'entrevois un +avenir qui me sourit: une position élevée dans la patrie; la +confiance, l'estime, la reconnaissance de mes concitoyens; de +nouveaux liens domestiques qui m'uniraient plus étroitement encore à +toi; une femme admirable; de blondes têtes d'enfants... Ah! ne +t'imagine pas que ce doux rêve me laisse indifférent, et qu'il ne +m'en coûte pas d'y renoncer! Mais lorsque tu auras appris du père +Grandmont certains événements que je t'ai cachés, tu admettras que +celui qui a été l'objet de faveurs si extraordinaires ne doit pas +rester dans le monde. Quand un homme a vu ce que j'ai vu, entendu ce +que j'ai entendu, souffert ce que j'ai souffert, il ne lui reste plus +qu'une chose à faire ici bas: prier, en attendant que Dieu l'appelle +à Lui. + +"Si je ne vous ai pas fait connaître d'avance ma détermination, à +toi, à Vaughan et à Houghton, c'est que je voulais nous éviter des +discussions qui auraient été probablement pénibles et certainement +inutiles. J'ai consulté le père Grandmont qui m'approuve entièrement. +Ne le questionne pas sur ma destination, il l'ignore. + +"Et maintenant, avant de te dire adieu, un mot, un dernier mot de +politique, et un mot d'affaires. Le père Grandmont te remettra ce que +j'appelle mon testament politique. Tu en donneras communication aux +amis, particulièrement à Houghton et à Vaughan. Vous y trouverez tout +ce que j'aurais pu faire pour vous aider dans la tâche qui reste à +accomplir: la séparation des provinces et l'organisation de la +Nouvelle France. Je suis entré, ce me semble, dans tous les détails +de ces deux grandes questions. Pesez le tout devant Dieu et prenez en +ce qui vous paraîtra utile. Quand même je serais resté au milieu de +vous, je n'aurais pu vous rien dire de plus. J'ai mis dans ce +document tout mon petit bagage de savoir, d'expérience et de vues sur +l'avenir. D'ailleurs, ce qui est surtout nécessaire, c'est, avec +l'intégrité de la foi catholique, l'union intime de nos compatriotes. +Or cette union, je le sens, se fera plus facilement autour de mon +souvenir qu'autour de ma personne. + +"Avec mon testament politique le père Grandmont te remettra une +procuration qui t'autorise à disposer de tout ce qui m'appartient. +Je n'ai qu'un objet vraiment précieux: la statue miraculeuse de +saint Joseph. J'aurais voulu te la donner: le père Grandmont +me l'a demandée avec tant d'instance pour la chapelle de +Notre-Dame-du-Chemin que je n'ai pu la lui refuser. À toi je donne +la feuille de lis qui en a été détachée par saint Joseph lui-même. + +"Après avoir donné quelques souvenirs, à leur choix, à mes chers amis +Vaughan et Houghton, tu feras de mes biens trois parts égales: une +pour les pauvres, une pour ta soeur Hélène afin qu'elle puisse faire +l'aumône en priant pour moi, une pour le développement de loeuvre que +tu diriges. + +"Enfin, saluez affectueusement pour moi tous les amis. + +"Ami! Frère! adieu à tout jamais dans ce monde, et au revoir dans le +beau ciel que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a conquis au prix de +son très précieux sang. Ainsi soit-il." + + Joseph Lamirande. + + + +Épilogue + + + Expectans expectavi Dominum. + + J'ai attendu, et je ne me suis point + lassé d'attendre le Seigneur. + + Ps. XXXIX, 2. + + +Dans son numéro du 15 février, la _Croix_, de Grenoble, France, +publia la communication suivante: + +Saint-Laurent-du-Pont, ce 13 février 1977. + +Monsieur le rédacteur, + +Il vient de s'éteindre, non loin d'ici, à la Grande Chartreuse, une +vie bien humble, bien cachée, bien mystérieuse, mais qui a dû être +grande et glorieuse aux yeux de Dieu; puisque le passage de cette âme +du temps à l'éternité a été accompagné de phénomènes célestes +vraiment extraordinaires. + +Le frère Jean n'est plus de ce monde. Vous n'avez peut-être jamais +entendu parler du frère Jean. Peu de personnes, en France, l'ont vu, +encore moins l'ont remarqué. + +Il y a plus de trente ans, arrivait un jour, à la Grande Chartreuse, +un homme âgé d'une quarantaine d'années, bien mis, à l'air distingué, +parlant le français, mais évidemment étranger à notre pays. Il +demanda à voir le père abbé qui était alors dom Augustin, de sainte +mémoire. Il resta plusieurs heures avec lui, dit la tradition. Ce qui +se passa entre eux, nul ne l'a jamais su. Les moines et les frères +qui vivaient alors se rappellent qu'au sortir de cette entrevue le +père et l'étranger étaient singulièrement émus. Tous deux avaient +beaucoup pleuré, mais d'émotion plutôt que de peine; car leurs +visages, tout en gardant la trace des larmes, étaient rayonnants +d'une grande joie. Le même jour, l'étranger prit l'habit de frère et +le nom de Jean, et depuis lors il n'est jamais sorti du couvent, si +ce n'est, dans ces dernières années, pour faire des commissions au +laboratoire, à Fourvoirie, à Currière, à Saint-Pierre. Il descendait +même parfois à Saint-Laurent, et aussi conduisait les voyageurs sur +le Grand Som. Monter sur ce sommet des Alpes paraissait être sa seule +passion, si l'on peut s'exprimer ainsi. Tous les autres ordres de ses +supérieurs, il les exécutait ponctuellement, avec empressement, avec +une obéissance parfaite; mais quand le père procureur lui disait +d'accompagner des visiteurs au Grand Som, on voyait passer sur son +humble visage et éclater dans ses yeux si doux une lueur de joie +enfantine. On lui demanda, un jour, pourquoi il aimait tant à +escalader ce pic. Il répondit: "C'est si beau là-haut et l'on s'y +trouve si près du ciel!" + +Nul n'a jamais su au monastère à part dom Augustin, qui il était ni +d'où il venait. Possédant une éducation évidemment supérieure, il n'a +jamais voulu être autre chose que simple frère. Pendant longtemps, +avec la permission de l'autorité, il n'a pas mis les pieds hors du +couvent et il ne venait jamais en contact avec aucun étranger. +Lorsque, il y a quinze ans, dom Augustin était sur son lit de mort, +il fit venir autour de lui tous les moines et leur enjoignit de dire +à celui qui le remplacerait bientôt de respecter le secret du frère +Jean, comme lui-même l'avait si longtemps respecté. À l'heure qu'il +est, le successeur actuel de saint Bruno, dom François, ne sait pas +plus que vous et moi qui était ce modeste frère qui a certainement +joué un grand rôle quelque part dans le monde. Et ce rôle a dû être +aussi bienfaisant que remarquable; car le frère Jean n'était +certainement pas quelque grand pécheur réfugié dans cette solitude +pour faire pénitence. Il suffisait de regarder dans ses yeux si +limpides, si calmes pour convaincre que jamais l'âme dont ils étaient +le miroir n'avait été souillée par le crime, bouleversée par le +remords. On aurait dit quelqu'un dont le rôle dans le monde, pour une +raison ou pour une autre, était accompli, et qui était venu ici, sur +ces hauteurs sereines, attendre son entrée dans la céleste Patrie. + +J'ai dit que personne, à part dom Augustin, n'a jamais su qui il +était. Personne ne l'a jamais su, mais moi, je l'ai soupçonné, et +voici comment j'ai cru saisir le secret du frère Jean. + +L'été dernier, au mois d'août, j'accompagnai à la Grande Chartreuse +deux amis de Paris, dont l'un, M. G., a beaucoup voyagé, +particulièrement en Amérique. Il a passé plusieurs mois dans la +Nouvelle France. Comme le temps était beau, nous voulions monter sur +le Grand Som. On nous donna pour guide et compagnon le frère Jean +qui, malgré ses soixante-dix ans, nous devançait facilement. À chaque +instant, il lui fallait ralentir le pas pour nous attendre. + +Nous étions sur le sommet depuis une vingtaine de minutes, jouissant +en silence du spectacle grandiose qui se déroulait sous nos regards +ravis, lorsque le son de deux voix, parlant avec animation, vint +frapper nos oreilles. Deux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans +s'approchaient du rocher où nous étions tous les quatre assis, sans +nous apercevoir. L'un d'eux cria à l'autre qui s'était un peu éloigné +de lui: "Par ici, Leverdier, voici un point de vue superbe!" Je vis +le frère Jean tressaillir et pâlir au nom de Leverdier; tandis que +mon ami M. G. poussa un petit cri de joie et de surprise. Il se leva, +et adressa la parole aux deux jeunes gens qui étaient maintenant tout +près de nous: + +--J'ai entendu, dans votre conversation, le nom de Leverdier. J'ai +bien connu autrefois, M. Paul Leverdier, qui a été président de la +Nouvelle France. Celui de vous deux qui s'appelle Leverdier serait-il +son parent, par hasard? + +--Oui, monsieur, fit l'un des jeunes gens, en nous faisant un salut +plein de courtoisie, celui que vous avez connu est mon père. + +Naturellement, les deux voyageurs vinrent se joindre à notre groupe, +et la conversation s'engagea. Mon ami G. interrogea vivement le jeune +Leverdier sur son père et sur sa patrie. + +--Quelles heures charmantes, dit-il, j'ai passées avec votre père! Il +m'a raconté, par le menu, les événements vraiment extraordinaires, +pénibles et touchants, qui ont marqué l'établissement de la +république de la Nouvelle France, aujourd'hui si florissante. Je ne +connais rien de plus beau; vous n'ignorez pas, sans doute, cette +glorieuse épopée? + +--En effet, répondit le jeune étranger, j'ai souvent entendu mon père +faire ce récit merveilleux. + +--Et la disparition de son ami Lamirande, celui qui, disait votre +père, avait sauvé le pays par son sublime sacrifice, est-elle +toujours restée enveloppée de mystère. + +--Toujours, monsieur. Nous sommes convaincus qu'il s'est renfermé +dans quelque monastère de l'Europe, mais nous n'avons jamais eu de +ses nouvelles. Mon père a dû vous parler de M. Vaughan, cet ami de M. +Lamirande qui était présent au miracle du couvent de Beauvoir. Vous +le savez, peut-être, M. Vaughan, aussitôt que les affaires politiques +de cette époque furent un peu réglées, a voyagé pendant deux ans en +Europe, visitant tous les monastères, couvents et lieux de retraite +imaginables. Il est allé même jusqu'en Terre Sainte. Je l'ai souvent +entendu parler de ce voyage à mon père. Toutes ses recherches furent +vaines; le mystère est resté insondable. + +--Et ce misérable journaliste--son nom m'échappe--qui avait joué le +rôle si odieux, qui s'était vendu corps et âme au grand chef du +satanisme, qu'est-il devenu? + +--Vous voulez parler de Saint-Simon, sans doute. Il a eu une bien +triste fin. Il est mort fou, l'an dernier, après avoir passé je ne +sais combien d'années dans une maison de santé. Il était possédé de +la folie de la richesse. Il croyait toujours avoir autour de lui des +monceaux d'or. Je l'ai vu une fois, c'était un spectacle navrant. + +--Revenons plutôt à ce bon Lamirande. Votre pays lui est-il +reconnaissant? A-t-il au moins conservé son souvenir? + +--Oui, son nom est béni par tout notre peuple. Il est révéré comme un +saint et comme le père de la patrie. Nombre de jeunes gens +s'appellent Joseph en souvenir de lui. Moi-même je me nomme Joseph +Lamirande Leverdier. Mon père a dû vous parler de la statue +miraculeuse de saint Joseph. Elle est toujours dans la chapelle de +Notre-Dame-du-Chemin que vous avez sans doute visitée. Cette chapelle +est devenue un lieu de pèlerinage national, et aux pieds de cette +statue des milliers d'âmes trouvent des grâces de choix, surtout +l'esprit de sacrifice et de dévouement, la force de s'immoler, +d'accomplir les devoirs pénibles. + +--Et parlez-moi de votre bonne tante Hélène. Vit-elle encore? +attend-elle toujours le retour de M. Lamirande? + +--Hélas! elle croit encore que M. Lamirande reviendra. C'est le seul +point sur lequel cette chère tante... comment dirai-je?... n'entend +pas les choses comme les autres. Elle est la providence des pauvres; +toujours douce, toujours bonne. Dans tout ce bel épisode, les peines +du coeur qu'elle a éprouvées sont les seules ombres au tableau. Il me +semble que M. Lamirande, au lieu de s'enfermer dans un couvent, +aurait dû.... + +Le jeune voyageur ne put terminer sa phrase. Le frère Jean, portant +la main au coeur, tomba évanoui. Nous nous empressâmes autour de lui. +Bientôt il reprit connaissance. + +--Ce n'est rien, dit-il. Chez moi, sans doute, le coeur ne vaut pas +les jambes; il se trouble dans cette atmosphère. + +Il alla s'asseoir un peu plus loin. Au bout de quelques minutes, il +se dit assez remis pour pouvoir descendre. Sur mes compagnons et sur +les deux jeunes voyageurs, cet incident ne créa aucune impression +extraordinaire. Ils croyaient simplement à un évanouissement causé +par la fatigue. Moi qui connaissais le mystère qui entourait le frère +Jean, moi qui l'avais vu tressaillir et pâlir en entendant prononcer +le nom de Leverdier, j'étais fermement convaincu que l'émotion seule +avait déterminé cette défaillance du coeur. J'étais entièrement +persuadé que nous descendions la montagne en compagnie du héros de la +Nouvelle France; et j'étais fortement tenté, je l'avoue, de faire +part de ma conviction à mes compagnons de route. Mais je résistai à +la tentation. Pourquoi, me disais-je, arracher à ce bon frère le +secret que Dieu lui a permis de garder si longtemps? Ne serait-ce pas +une sorte de profanation? J'eus la force de retenir ma langue. + +Mais il faut en finir. Dans les derniers jours de janvier, le frère +Jean tomba gravement malade. Il se prépara admirablement à la mort et +fit preuve d'une résignation héroïque. Bien que ses souffrances +fussent sans doutes atroces, jamais la moindre plainte ne lui +échappa, jamais il n'eut le plus léger mouvement d'impatience. Une +certaine contraction musculaire, et tout involontaire, indiquait +seule les douleurs qu'il éprouvait. Les moines étaient dans +l'admiration. Ils voyaient que c'était un véritable saint qui les +quittait. Aussi entouraient-ils son lit d'agonie d'un profond +respect. Au moment suprême, le chef de la maison et plusieurs des +pères étaient auprès du frère mourant, récitant les prières des +agonisants et répétant, pour lui, les noms de Jésus, de Marie et de +Joseph. Ses yeux étaient fermés, il respirait à peine, mais ses +traits crispés par la souffrance disaient que la vie n'était pas +éteinte. Tout à coup, une harmonie angélique et un parfum non moins +céleste, qu'aucun langage humain ne saurait décrire, remplirent la +modeste cellule. + +Nous savions tout de suite, m'ont raconté les moines, que cette +harmonie et ce parfum venaient du ciel, parce que c'était notre âme +qui les percevait d'abord, les communiquant ensuite à nos sens, au +contraire de ce qui se produit ordinairement. C'était quelque chose +de vraiment indéfinissable et indescriptible. Puis--je laisse la +parole aux pères--puis, cette harmonie et ce parfum augmentant +toujours, non d'intensité mais de suavité, nous vîmes, d'abord +intérieurement pour ainsi dire, puis des yeux de notre corps, se +former au-dessus du lit comme des nuages d'une blancheur éclatante, +et, au milieu des nuages, la figure d'une enfant de huit à dix ans, +figure bien humaine par ses traits, mais portant un reflet de la +lumière de gloire. Et l'enfant parla, ses paroles parvenant à nos +oreilles, d'une manière mystérieuse, par notre âme: "Père, dit-elle, +l'Enfant-Jésus m'a envoyée vous chercher. Venez!" Et le frère Jean, +ouvrant les yeux, se soulevant à demi, étendant ses bras vers la +céleste apparition, s'écria: "Ma fille! Enfin! Merci, mon Dieu!" Et +comme un souffle lumineux son âme quitta son corps qui retomba sur la +couche. Longtemps nous restâmes abîmés dans la prière. Lorsque nous +nous relevâmes, il n'y avait de surnaturel dans la cellule que le +sourire qui illuminait les traits du frère Jean. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pour la patrie, by Jules-Paul Tardivel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POUR LA PATRIE *** + +***** This file should be named 16336-8.txt or 16336-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/3/3/16336/ + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/16336-8.zip b/16336-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dacd9cb --- /dev/null +++ b/16336-8.zip diff --git a/16336-h.zip b/16336-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c6fc143 --- /dev/null +++ b/16336-h.zip diff --git a/16336-h/16336-h.htm b/16336-h/16336-h.htm new file mode 100644 index 0000000..60c9d27 --- /dev/null +++ b/16336-h/16336-h.htm @@ -0,0 +1,9930 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01//EN" + "http://www.w3.org/TR/html4/strict.dtd"> +<html> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> +<title>Pour la Patrie par J.-P. Tardivel</title> +<style type="text/css"> +div#titlepage, h2, p.arttitle, hr {text-align:center;} +#titlePage div {margin: 3em auto; line-height: 1.5;} +h2.section-header {margin: 4em auto 2em; font-size: 150%;} +.epigraph {margin-left: 45%; margin-right: 10%;} +.epigraph p {text-indent: 2em; margin: 0.5em auto;} +.source, .sig, .dateline {text-align: right; margin-top: 0.5em} +.pname {font-variant: small-caps;} +.footnote {font-size: 90%;} +hr {width: 50%} +blockquote {margin: 1em 10%;} +</style></head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Pour la patrie, by Jules-Paul Tardivel + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Pour la patrie + Roman du XXe siecle + +Author: Jules-Paul Tardivel + +Release Date: July 20, 2005 [EBook #16336] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POUR LA PATRIE *** + + + + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + + + + + +</pre> + + +<div id="titlepage"> +<div class="title"> +<h1>POUR LA PATRIE</h1> + +ROMAN DU XX<sup>e</sup> SIÈCLE</div> + +<div class="byline"> + Par<br> + J.-P. TARDIVEL<br> + Directeur de la <i>Vérité</i></div> + +<div class="epigraph"><p> + Ne læteris inimica mea super me, quia + cecidi: consurgam, cum sedero in tenebris, + Dominus lux mea est.</p> +<p> + Ô mon ennemie, ne vous réjouissez + point de ce que je suis tombée; je me relèverai + après que je me serai assise dans les + ténèbres; le Seigneur est ma lumière.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Michæas</span>, propheta, VII, 8.</div> +</div> +<div class="imprint"> + MONTRÉAL<br> + CADIEUX & DEROME<br> + LIBRAIRES-ÉDITEURS<br> + 1895</div> +</div> + +<h2 class="section-header">AVANT-PROPOS</h2> + +<p>Le R. P. Caussette, que cite le R. P. Fayollat dans son livre sur +l'Apostolat de la presse, appelle les romans <i>une invention +diabolique</i>. Je ne suis pas éloigné de croire que le digne religieux +a parfaitement raison. Le roman, surtout le roman moderne, et plus +particulièrement encore le roman français me paraît être une arme +forgée par Satan lui-même pour la destruction du genre humain. Et +malgré cette conviction j'écris un roman! Oui, et je le fais sans +scrupule; pour la raison qu'il est permis de s'emparer des machines +de guerre de l'ennemi et de le faire servir à battre en brèche les +remparts qu'on assiège. C'est même une tactique dont on tire quelque +profit sur les champs de bataille.</p> + +<p>On ne saurait contester l'influence immense qu'exerce le roman sur la +société moderne. Jules Vallès, témoin peu suspect, a dit: “Combien +j'en ai vu de ces jeunes gens, dont le passage, lu un matin, a +dominé, défait ou refait, perdu ou sauvé l'existence. Balzac, par +exemple, comme il a fait travailler les juges et pleurer les mères! +Sous ses pas, que de consciences écrasées! Combien, parmi nous, se +sont perdus, ont coulé, qui agitaient au-dessus du bourbier où ils +allaient mourir une page arrachée à la <i>Comédie humaine</i>.... Amour, +vengeance, passion, crime, tout est copié, tout. Pas une de leurs +émotions n'est franche. Le livre est là.” <span class="footnote">[Citation du père Fayollat.]</span></p> + +<p>Le roman est donc, de nos jours une puissance formidable entre les +mains du malfaiteur littéraire. Sans doute, s'il était possible de +détruire, de fond en comble, cette terrible invention, il faudrait le +faire, pour le bonheur de l'humanité; car les suppôts de Satan le +feront toujours servir beaucoup plus à la cause du mal que les amis +de Dieu n'en pourront tirer d'avantages pour le bien. La même chose +peut se dire, je crois, des journaux. Cependant, il est admis, +aujourd'hui, que la presse catholique est une nécessité, même une +œuvre pie. C'est que, pour livrer le bon combat, il faut prendre +toutes le armes, même celles qu'on arrache à l'ennemi; à la +condition, toutefois, qu'on puisse légitimement s'en servir. Il faut +s'assurer de la possibilité de manier ces engins sans blesser ses +propres troupes. Certaines inventions diaboliques ne sont propres +qu'à faire le mal: l'homme le plus saint et le plus habile ne saurait +en tirer le moindre bien. L'école neutre, par exemple, ou les +sociétés secrètes, ne seront jamais acceptées par l'Église comme +moyen d'action. Ces choses-là, il ne faut y toucher que pour les +détruire; il ne faut les mentionner que pour les flétrir. Mais le +roman, toute satanique que puisse être son origine, n'entre pas dans +cette catégorie. La preuve qu'on peut s'en servir pour le bien, c'est +qu'on s'en est servi <i>ad majorem Dei gloriam</i>. Je ne parle pas du +roman simplement honnête qui procure une heure d'agréable récréation +sans disposer dans l'âme des semences funestes; niais du roman qui +fortifie la volonté, qui élève et assainit le cœur, qui fait aimer +davantage la vertu et liait le vice, qui inspire de nobles +sentiments, qui est, en un mot, la contrepartie du roman infâme.</p> + +<p>Pour moi, le type du roman chrétien de combat, si je puis m'exprimer +ainsi, c'est ce livre délicieux qu'a fait un père de la Compagnie de +Jésus et qui s'intitule: <i>le Roman d un Jésuite</i>. C'est un vrai +roman, dans toute la force du terme, et jamais pourtant Satan n'a été +mieux combattu que dans ces pages. J'avoue que c'est la lecture du +<i>Roman d'un Jésuite</i> qui a fait disparaître chez moi tout doute sur +la possibilité de se servir avantageusement, pour la cause catholique, +du roman proprement dit. Un ouvrage plus récent, <i>Jean-Christophe</i>, +qui a également un prêtre pour auteur, n'a fait que confirmer ma +conviction. Puisqu'un père jésuite et un curé ont si bien tourné une +des armes favorites de Satan contre la Cité du mal, je me crois +autorisé à tenter la même aventure. Si je ne réussis pas, il faudra +dire que j'ai manqué de l'habileté voulue pour mener l'entreprise à +bonne fin; non pas que l'entreprise est impossible.</p> + +<p>Un journal conservateur, très attaché au <i>statu quo</i> politique du +Canada, répondant un jour à la <i>Vérité</i>, s'exprimait ainsi: +“L'aspiration est une fleur d'espérance. Si l'atmosphère dans +laquelle elle s'épanouit n'est pas favorable, elle se dessèche et +tombe; si, au contraire, l'atmosphère lui convient, elle prend +vigueur, elle est fécondée et produit un fruit; mais si quelqu'un +s'avise de cueillir ce fruit avant qu'il ne soit mûr, tout est perdu. +La maturité n'arrive qu'à l'heure marquée par la Providence, et il +faut avoir la sagesse d'attendre.” <span class="footnote">[La <i>Minerve</i>, 11 septembre 1894.]</span></p> + +<p>Dieu a planté dans le cœur de tout Canadien français patriote “une +fleur d'espérance.” C'est l'aspiration vers l'établissement, sur les +bords du Saint-Laurent, d'une Nouvelle-France dont la mission sera de +continuer sur cette terre d'Amérique l'œuvre de civilisation +chrétienne que la vieille France a poursuivi avec tant de gloire +pendant de si longs siècles. Cette aspiration nationale, cette fleur +d'espérance de tout un peuple, il lui faut une atmosphère favorable +pour se développer, pour prendre vigueur et produire un fruit. +J'écris ce livre pour contribuer, selon mes faibles moyens, à +l'assainissement de l'atmosphère qui entoure cette fleur précieuse; +pour détruire, si c'est possible, quelques unes des mauvaises herbes +qui menacent de l'étouffer.</p> + +<p>La maturité n'arrive qu'à l'heure marquée pas la divine Providence, +sans doute. Mais l'homme peut et doit travailler à empêcher que cette +heure providentielle ne soit retardée; il peut et doit faire en sorte +que la maturation se poursuive sans entraves. Accuse-t-on le +cultivateur de vouloir hâter indûment l'heure providentielle lorsque, +le printemps, il protège ses plants contre les vents et les gelées et +concentre sur eux les rayons du soleil?</p> + +<p>Entre l'activité inquiète et fiévreuse du matérialiste qui, dans son +orgueil et sa présomption, ne compte que sur lui-même pour réussir, +et l'inertie du fataliste qui, craignant l'effort, se croise les bras +et cherche à se persuader que sa paresse n'est que la confiance en +Dieu; entre ces deux péchés opposés, et à égale distance de l'un et +de l'autre, se place la vertu chrétienne qui travaille autant qu'elle +prie; qui plante, qui arrose et qui attend de Dieu la croissance.</p> + +<p>Que l'on ne s'étonne pas de voir que mon héros, tout en se livrant +aux luttes politiques, est non seulement un croyant mais aussi un +pratiquant, un chrétien par le cœur autant que par l'intelligence. +L'abbé Ferland nous dit, dans son histoire du Canada, que “dès les +commencements de la colonie, on voit la religion occuper partout la +première place”. Pour atteindre parmi les nations le rang que la +Providence nous destine, il nous faut revenir à l'esprit des ancêtres +et remettre la religion partout à la première place; il faut que +l'amour de la patrie canadienne-française soit étroitement uni à la +foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ et au zèle pour la défense de son +Église. L'instrument dont Dieu se servira pour constituer +définitivement la nation canadienne-française sera moins un grand +orateur, un habile politique, ou un fougueux agitateur, qu'un parfait +chrétien qui travaille qui s'immole et qui prie: moins un Kossuth +qu'un Garcia Moreno.</p> + +<p>Peut-être m'accusera-t-on de faire des rêves patriotiques qui ne +sauraient se réaliser jamais.</p> + +<p>Ces rêves,—si ce ne sont que des rêves,—m'ont été inspirés par la +lecture de l'histoire de la Nouvelle-France la plus belle des temps +modernes, parce qu'elle est la plus imprégnée du souffle apostolique +et de l'esprit chevaleresque. Mais sont-ce purement des rêves? Ne +peut-on pas y voir plutôt des espérances que justifie le passé, des +aspirations réalisables vers un avenir que la Providence nous +réserve, vers l'accomplissement de notre destinée nationale?</p> + +<p>Rêves ou aspirations, ces pensées planent sur les lieux que j'habite; +sur ces hauteurs, témoins des luttes suprêmes de nos pères; elles +sortent de ce sol qu'on arrosé de leur sang les deux races vaillantes +que j'aime, je puis le dire, également, parce qu'également +j'appartiens aux deux.</p> + +<p>Ma vie s'écoule entre les plaines d'Abraham et les plaines de +Sainte-Foye, entre le champ de bataille où les Français ont +glorieusement succombé et celui où glorieusement ils ont pris leur +revanche. Est-il étonnant que dans cette atmosphère que des héros ont +respirée, il me vienne des idées audacieuses; qu'en songeant aux +luttes de géants qui se sont livrées jadis ici pour la possession de +la Nouvelle-France, j'entrevoie pour cet enjeu de combats mémorables +un avenir glorieux? Est-il étonnant que, demeurant plus près de +Sainte-Foye que des plaines d'Abraham, je me souvienne sans cesse que +la dernière victoire remportée sur ces hauteurs fut une victoire +française; que, tout anglais que je suis par un côté, j'aspire +ardemment vers le triomphe définitif de la race française sur ce coin +de terre que la Providence lui a donné en partage et que seule la +Providence pourra lui enlever?</p> + +<p>Pendant vingt années de journalisme, je n'ai guère fait autre chose +que de la polémique. Sur le terrain de combat où je me suis +constamment trouvé, j'ai peu cultivé les fleurs, visant bien plus à +la clarté et à la concision qu'aux ornements du style. Resserré dans +les limites étroites d'un journal à petit format, j'ai contracté +l'habitude de condenser ma pensée, de l'exprimer en aussi peu de mots +que possible, de m'en tenir aux grandes lignes, aux points +principaux. Qu'on ne cherche donc pas dans ces pages le fini exquis +des détails qui constitue le charme de beaucoup de romans. Je n'ai +pas la prétention d'offrir au public une œuvre littéraire +délicatement ciselée ni une étude de mœurs patiemment fouillée: mais +une simple ébauche où, à défaut de gracieux développements, j'ai +tâché de mettre quelques idées suggestives que l'imagination du +lecteur devra compléter.</p> + +<p>Si tel homme public, journaliste, député ou ministre, retrouve dans +ces pages certaines de ses thèses favorites sur les lèvres ou sous la +plume de personnages peu recommandables, qu'il veuille bien croire +que je combats, non sa personne, mais ses doctrines.</p> + +<div class="sig pname">J.-P. Tardivel.</div> + +<p>Chemin Sainte-Foye, près Québec, Jeudi Saint, 1895.</p> + +<h2 class="section-header">Prologue</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Hæc omnia tibi dabo, si cadens + adoraveris me.</p> +<p> + Je vous donnerai toutes ces choses, + si en vous prosternant vous m'adorez.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Matt</span>, IV, 9.</div> +</div> + +<p>Eblis! Eblis! Esprit de lumière! Éternel Persécuté! Dieu vaincu mais +vengeur! Moi, ton Élu, moi, ennemi juré de ton ennemi Adonaï, je +t'invoque. Apparais à mes yeux, âmes de l'univers! Esprit de feu, +viens affermir ce bras consacré à ton œuvre de destruction et de +vengeance! Viens me guider dans la lutte contre le Persécuteur!</p> + +<p>Ainsi parlait un tout jeune homme, debout devant une sorte d'autel où +brûlaient des parfums. Au-dessus de l'autel était un immense triangle +lumineux.</p> + +<p>L'aspect du jeune homme était en harmonie avec ses terribles paroles. +Son œil noir flamboyait, ses traits, que la nature avait faits très +beaux, étaient bouleversés par la haine. Tout chez lui portait +l'empreinte de la passion, de la vengeance, et d'une sombre énergie.</p> + +<p>Autour de lui s'étalaient des meubles d'une grande richesse. Des +objets d'art, des statues, des tableaux respirant la plus affreuse +luxure ornaient la pièce au fond de laquelle s'élevait l'autel +satanique.</p> + +<p>Du dehors venaient, confus et indistincts, les bruits de la grande +ville. Car bien que la nuit fût déjà fort avancée, Paris, dans ces +jours de trouble qui marquèrent la fin de l'année 1931, dormait peu.</p> + +<p>A peine le jeune homme eut-il cessé de parler qu'une forme vague +apparut entre l'autel et le triangle, au milieu de la fumée des +parfums. Ou plutôt, c'était la fumée même qui, au lieu de monter en +bouffées irrégulières, comme auparavant, prenait cette forme +mystérieuse.</p> + +<p>Le luciférien frémit.</p> + +<p>—Eblis! Eblis! s'écria-t-il, tu viens! tu viens!</p> + +<p>Rapidement, la forme devint de moins en moins confuse. Ses contours +se découpèrent nettement. C'était la forme que les artistes donnent +aux anges. L'apparition était lumineuse; mais sa lumière n'était pas +éclatante et pure; elle était comme troublée et obscurcie. Le visage +du fantôme était voilé.</p> + +<p>—Eblis! s'écria le jeune homme de plus en plus exalté, parle à ton +Élu! Dis-lui où il doit aller, ce qu'il faut faire pour travailler au +triomphe de ta cause, pour te venger d'Adonaï?</p> + +<p>Une voix qui n'avait rien d'humain, un murmure qui semblait venir de +loin, et qui parlait plutôt à l'intelligence qu'à l'oreille, +répondit:</p> + +<p>—Traverse les mers, rends-toi sur les bords du Saint-Laurent où tes +ancêtres ont jadis planté l'Étendard de mon éternel Ennemi. C'est là +que ton œuvre t'attend. La Croix est encore debout sur ce coin du +globe. Abats-la. Compte sur mes inspirations.</p> + +<p>La voix se tut. L'apparition s'évanouit. A sa place, il n'y avait que +la fumée des parfums qui montait en spirales vers le triangle.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre I</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Omnis enim qui male agit, odit lucem.</p> +<p> + Quiconque fait le mal, hait la lumière.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Joan</span>, III, 20.</div> +</div> + +<p>—Quelle nuit! Il fait noir comme au fond d'une caverne.</p> + +<p>—C'est bien la nuit qu'il faut pour nous. Suis-moi et ne parle pas.</p> + +<p>Les deux hommes qui ont échangé ces paroles quittent, à pas +précipités, une belle maison située sur une des principales rues de +Québec, et se dirigent, par les voies les moins fréquentées, vers +l'un des faubourgs. Ils ont, du reste, peu de difficulté à se dérober +aux regards des passants, car les rues sont désertes. Il fait une +nuit terrible. La pluie tombe par torrents, une pluie froide, poussée +par le vent du nord-est qui mugit autour des maisons et les ébranle +jusque dans leurs fondements. Les lumières électriques sont éteintes; +la tempête qui sévit depuis deux jours a complètement désorganisé le +service.</p> + +<p>C'est une nuit au commencement de novembre de l'année 1945.</p> + +<p>Une bourrasque, plus violentes que les autres, S'abat sur la ville. +La pluie tourmentée devient poussière; et le vent, s'engouffrant dans +les cheminées, hurle lugubrement.</p> + +<p>—Brrr! fait celui qui a parlé le premier. On dirait que tous les +diables sont décharnés! Est-ce loin encore?</p> + +<p>—Nous y serons dans un instant, dit son compagnon. Mais, pour moi, +j'aime la tempête qui brise les croix, qui renverse les églises, qui +fait trembler les hommes. C'est le souffle du grand Persécuté qui +passe, Dieu de la nature! Il secouera ses chaînes. Il triomphera. Il +écrasera son éternel Ennemi. Il se délivrera lui-même et nous +délivrera avec lui de la tyrannie d'Adonaï. Oui, j'aime tout ce qui +est force, tout ce qui est rage, tout ce qui est fureur, tout ce qui +renverse, tout ce qui brise, tout ce qui détruit.</p> + +<p>En parlant ainsi, cet homme s'est arrêté. Son regard levé vers le +ciel est aussi sombre que la nuit. Sa main fermée fait un geste de +menace, et ses paroles de blasphème sortent en sifflant entre ses +dents fortement serrées.</p> + +<p>—Tu parles comme un vrai kadosch! fait l'autre, avec un accent +légèrement ironique.</p> + +<p>—Et toi, on dirait parfois que tu es un adonaïte déguisé!</p> + +<p>Puis ils continuent leur route en silence.</p> + +<p>Les deux compagnons arrivent bientôt à une ruelle plus obscure encore +que les rues environnantes. Ils s'y engagent furtivement, et +frappent, d'une manière particulière, à la porte d'une habitation +basse dont toutes les fenêtres sont fermées par de solides volets. Il +y a rapide échange de mots de passe; puis la porte s'entr'ouvre et +les deux ouvriers de ténèbres se glissent plutôt qu'ils n'entrent +dans la maison.</p> + +<p>Ouvriers de ténèbres! Oui, car c'est dans cette maison obscure que se +réunit le conseil central de la Ligue du Progrès de la province de +Québec. Cette ligue n'est rien autre chose que la franc-maçonnerie +organisée en vue des luttes politiques. Sauf le nom et certaines +singeries jugées inutiles, c'est le carbonarisme: même organisation, +même but, mêmes moyens d'action.</p> + +<p>La province de Québec a marché rapidement dans les voies du progrès +moderne depuis quarante ans. Les grands bouleversements sociaux dont +la France fut le théâtre au commencement du vingtième siècle, ont +jeté sur nos rives un nombre considérable de nos cousins d'outre-mer. +Parmi ces immigrants quelques bons sont venus renforcer l'élément +sain et vraiment catholique de notre population. Mais la France +mondaine, sceptique, railleuse, impie et athée, la France des +boulevards, des théâtres, des cabarets, des clubs et des loges, la +France ennemie déclarée de Dieu et de son Église a aussi fait +irruption au Canada. Depuis longtemps les théâtres sont florissants à +Québec et à Montréal, et des troupes de comédiens font des tournées +dans les principaux centres: Trois-Rivières, Saint-Hyacinthe, +Joliette, Saint-Jean, Sorel, Chicoutimi, gâtant les mœurs, +ramollissant les caractères. La littérature corruptrice qui sort de +Paris comme un fleuve immonde se répand sur notre pays depuis plus +d'un demi-siècle. Elle a porté ses fruits de mort. Grand nombre de +cœurs ont été empoisonnés, et de ces cœurs gâtés s'élève un souffle +pestilentiel qui obscurcit les intelligences. La foi baisse.</p> + +<p>Tous le voient, tous l'admettent aujourd'hui. Il y a encore beaucoup +de bon dans les campagnes, dans les masses profondes des populations +rurales; mais les gens de bien sont paralysés par l'apathie et la +corruption des classes dirigeantes.</p> + +<p>Ne nous étonnons donc pas de retrouver dans notre pays, au milieu du +vingtième siècle, toutes les misères que la France et les autres pays +de l'Europe connaissaient déjà au siècle dernier.</p> + +<p>Entrons maintenant avec les deux hommes que nous avons suivis , +entrons avec eux dans cette salle brillamment éclairée des réunions +nocturnes de la ligue antichrétienne. Sur les murs, on voit +différents emblèmes sataniques. Plusieurs frères causent entre eux. +Le fauteuil du président est encore inoccupé.</p> + +<p>À l'arrivée des deux sectaires dont nous avons entendu la +conversation, tous les assistants se lèvent et s'inclinent. Celui des +deux qui a blasphémé se rend tout droit au fauteuil, et ouvre la +séance. C'est le maître. À la lumière qui inonde la salle nous voyons +la figure de cet hommes aux paroles terribles. Sur ces traits, d'une +régularité parfaite, sont écrites toutes les passions, l'orgueil et +la haine surtout. Son âme, qui se reflète dans ses yeux flamboyant, +est noire comme la nuit qu'il fait au dehors, violente comme la +tempête qui bouleverse en ce moment la nature. C'est la nuit et la +tempête incarnées. Pourtant, cet homme sait se contenir. Et c'est à +cette rage contenue, à cette rage qu'on entend gronder sans cesse +comme un feu souterrain, mais qui éclate rarement, qu'il doit son +empire sur ceux qui l'entourent. Il les domine et les captive.</p> + +<p>—Frères, dit la président, je vous ai réunis ce soir pour conférer +avec vous sur une matière de la plus haute importance. Personne +d'entre vous n'ignore les grands événements politiques qui se sont +produits depuis quelques jours. Avant-hier, grâce à nos efforts, +grâce à notre entente avec nos frères des autres provinces, la +législature de Québec s'est prononcée selon nos désirs. Il ne restait +plus qu'elle sur notre chemin, vous le savez. Maintenant, il faut +concentrer toutes nos forces et toutes nos ressources sur le +parlement fédéral. C'est là que la grande et décisive bataille doit +se livrer contre la superstition et la tyrannie des prêtres. Si nous +remportons la victoire, c'en est fait à tout jamais du cléricalisme +en ce pays....</p> + +<p>—Et de notre nationalité, et de notre langue aussi, dit celui qui +avait accompagné le président.</p> + +<p>—Qu'importe la nationalité, qu'importe la langue, reprend le maître, +en lançant à son interrupteur un regard chargé de sombres éclairs. +Qu'importent ces affaires de sentiment si, en les sacrifiant, nous +parvenons à écraser l'infâme, à déraciner du sol canadien la croix +des prêtres, emblème de la superstition, étendard de la tyrannie. +J'ai déjà dit à celui qui m'a interrompu qu'il semble parfois être un +Adonaïte déguisé. Je le lui répète, et j'ajoute: qu'il prenne garde à +lui!</p> + +<p>—Pourtant, maître, fait un sectaire, il faut admettre que notre +secrétaire, le frère Ducoudray, rend de nobles services à la cause +par son excellent journal la <i>Libre Pensée</i>. S'il y a une feuille +anticléricale dans le pays, c'est bien la <i>Libre Pensée,</i> +n'est-ce-pas?</p> + +<p>—Je le sais, poursuit le président, en faisant un grand effort pour +se contenir. Mes paroles ont été sans doute trop vives; j'en +demande pardon au frère Ducoudray. J'admire son talent et le zèle +anticlérical qu'il déploie dans la rédaction de la <i>Libre Pensée</i>. +Mais je ne puis m'empêcher de craindre pour lui, car je sais qu'il +a été élevé dans la superstition....</p> + +<p>—Il y a pourtant longtemps que j'ai brisé avec elle, dit Ducoudray.</p> + +<p>—Assez! fait le maître. N'en parlons plus!... Je disais donc que la +bataille décisive doit se livrer à Ottawa. Nous avons à choisir entre +le <i>statu quo</i>, l'union législative et la séparation des provinces. +Vous le savez, c'est l'union législative que nous convoitons; c'est +par elle que nous briserons l'influence des prêtres, que nous +étoufferons la superstition, que nous répandrons la vraie lumière, +que nous délivrerons le peuple du joug infâme qu'il porte depuis des +siècles. Pour réussir il faut de la hardiesse, sans doute; mais aussi +de la prudence, une tactique savante, une stratégie habile. Voici +notre plan de campagne en deux mots: <i>l'union législative sous le +manteau du statu quo</i>. Nous n'arriverons pas à l'union par le chemin +direct. Les masses du peuple de cette province sont encore trop +fanatisées, trop dominées par les prêtres pour que nous puissions +leur faire accepter l'union législative si nous leur présentons +ouvertement notre projet. Ce serait nous exposer à une défaite +certaine....</p> + +<p>—Faut-il donc que la <i>Libre Pensée</i> change de tactique? demanda +Ducoudray quelque peu intrigué.</p> + +<p>—Pas du tout, reprend le président. Au contraire, vous devez faire +plus de tapage que jamais en faveur de l'union législative. Mais vous +aurez besoin de dire que vous la demandez uniquement en vue de +l'économie et du progrès matériel du pays. Gardez-vous bien de +laisser échapper le moindre aveu touchant le véritable but que nous +voulons atteindre par l'union législative. Pendant que la <i>Libre +Pensée</i> et son école demanderont l'union législative à hauts cris, je +ferai de la diplomatie. Ne soyez pas surpris si, au premier jour, je +tourne ostensiblement le dos ou mouvement unioniste; si je passe +armes et bagages dans le camp du <i>statu quo</i>; si je deviens l'un des +chefs de ce parti. Vous, Ducoudray, vous m'attaquerez alors avec +cette belle violence de langage qui vous est habituelle; vous me +dénoncerez comme conservateur outré, comme réactionnaire. Appelez-moi +clérical, si vous voulez. Ces attaques me vaudront la confiance des +conservateurs; et cette confiance me permettra de manœuvrer à mon +aise.</p> + +<p>—Et que faudra-t-il dire de Lamirande et de sa bande de fanatiques? +interroge Ducoudray.</p> + +<p>—Tout ce que vous avez dit jusqu'ici, et même davantage, si c'est +possible. Vous direz qu'ils ne demandent la séparation que par +ambition personnelle, et par fanatisme; que s'ils y réussissent, leur +premier soin sera de rétablir l'inquisition, de faire voter des lois +pour forcer tout le monde à assister à la basse messe six fois la +semaine, et à la grand-messe et aux vêpres, le dimanche....</p> + +<p>—Avec abonnement obligatoire au journal de Leverdier pour tous les +pères de famille!...</p> + +<p>—Très bien! frère Ducoudray, je vois que vous saisissez parfaitement +mon idée, et je suis convaincu que vous la traduirez fidèlement. En +accablant les cléricaux et les <i>ultramontés</i> de ridicule, vous +convaincrez les conservateurs de la nécessité de se maintenir dans +leur juste milieu et d'éviter les deux extrêmes, l'extrême radical et +l'extrême catholique. C'est dans cette disposition d'esprit que je +les veux pour leur faire accepter plus sûrement mes projets.</p> + +<p>Pendant plus d'une heure encore, ces ouvriers de ténèbres continuent +ainsi leur œuvre. Puis, ils se dispersent et s'en vont comme ils +sont venus, à la dérobée.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre II</h2> + + +<div class="epigraph"><p> + Quam malæ famæ est, qui derelinquit patrem.</p> +<p> + Combien est infâme celui qui abandonne son père.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Eccli</span>. III, 18.</div> +</div> + +<p>Le même soir, il se passait, dans un autre endroit de Québec, une +scène bien différente. Malgré le temps affreux, plusieurs membres de +la Saint-Vincent-de-Paul s'étaient rendus à la sacristie de la +basilique pour assister à la réunion hebdomadaire de la conférence +Notre-Darne.</p> + +<p>Parmi les assistants était le Dl Joseph Lamirande. Celui-là, il n'y +avait pas de tempête capable de le faire manquer à un devoir +quelconque. Il pouvait avoir quarante ans. Sa figure grave et douce +exprimait une très grande énergie tempérée par la bonté. Personne ne +se souvenait de l'avoir entendu rire ni de l'avoir vu triste ou +sombre. Mais s'il ne riait guère, souvent, lorsqu'il parlait, un beau +sourire illuminait ses traits et sa voix prenait des accents d'une +tendresse infinie. Arrivée à la conférence, il était allé s'asseoir +sur le dernier banc, au milieu d'un groupe d'ouvriers, et se mêla à +leur conversation.</p> + +<p>Après la prière et la lecture d'usage, le président de la conférence +prit la parole:</p> + +<p>—Messieurs, plusieurs personnes m'ont averti ce matin qu'un +vieillard, venu on ne sait d'où, se trouve dans un galetas de la rue +de l'Ancien Chantier, au Palais, où il est allé se réfugier. Il est +malade, évidemment, et paraît être dans un dénuement absolu. Il parle +peu à ceux qui le questionnent et ne veut pas dire son nom. Ce n'est +pas lui-même qui demande de l'assistance; ce sont quelques gens du +voisinage qui ont cru devoir appeler l'attention de la conférence sur +ce cas quelque peu extraordinaire. On craint que cet étrange +vieillard ne meure de faim et de misère si la Saint-Vincent-de-Paul +ne s'occupe de lui immédiatement. Je crois que nous devons ordonner +une visite d'enquête pour demain matin.</p> + +<p>Après un instant de silence:</p> + +<p>—Personne ne s'y oppose? Eh bien! la visite d'enquête est ordonnée. +Qui va s'en charger?... Le Dr Lamirande voudra bien la faire avec M. +Saint-Simon qui n'est pas ici, mais qui accompagnera sans doute +volontiers le docteur. Si quelqu'un peut faire du bien à l'âme et au +corps de ce malheureux vieillard, c'est bien vous, docteur.</p> + +<p>—Je ferai mon possible, monsieur le président, et dès demain matin.</p> + +<p>Le lendemain matin, fidèle à sa promesse, Lamirande accompagné de M. +Hercule Saint-Simon, directeur du <i>Progrès catholique</i>, se rend au +Palais.</p> + +<p>Quel ironie dans ce nom! Jadis, “du temps des Français”, s'élevait +dans ce quartier le palais de l'Intendant. Mais il y a longtemps que +cet édifice est tombé en ruines et que les ruines mêmes sont +disparues. De l'ancienne splendeur du palais il ne reste plus que le +nom donné à un quartier de la ville, et plus particulièrement à une +petite localité située entre Saint-Roch et la Basse-Ville. Le +souvenir même de l'ancien palais est tellement effacé que beaucoup de +personnes se demandent pourquoi ce quartier se nomme ainsi. Par +une étrange vicissitude de la fortune, l'endroit appelé plus +particulièrement le Palais est devenu le quartier pauvre par +excellence. Que de misères, morales et physiques, s'entassent +dans ces logements délabrés, mal éclairés, malpropre, souvent +infects!</p> + +<p>—Oh, la triste chose que la pauvreté! dit Saint-Simon. Elle est la +cause de tout le mal moral et physique dans le monde.</p> + +<p>—Elle est sans doute triste, répond Lamirande, puisqu'elle est un +des fruits amers du premier péché; mais elle est plutôt triste dans +sa cause que dans ses effets. Jésus-Christ, ne l'oublions pas, mon +ami, était pauvre. Il a béni et ennobli la pauvreté, et Il nous a +laissé les pauvres comme ses représentants. S'il n'y avait point de +misères morales et corporelles à soulager, sur quoi s'exercerait la +sainte charité,? Et sans la charité que deviendrait le monde livré à +l'égoïsme? Cette terre cesserait d'être une vallée de larmes, soit, +mais elle deviendrait un vaste et horrible désert.</p> + +<p>—Vous avez peut-être raison, théoriquement, mais en pratique je +trouve la pauvreté très incommode, répliqua Saint-Simon.</p> + +<p>—Mais vous n'êtes pas pauvre, vous, dit Lamirande en souriant. Vous +badinez. Par pauvreté, on entend le manque du nécessaire ou du très +utile.</p> + +<p>—Tout est relatif dans le monde, fait son compagnon. Sans doute, si +vous me comparez à celui que nous allons visiter, je ne suis pas +pauvre. Mais comparé à d'autres, à Montarval, par exemple, je le suis +affreusement.</p> + +<p>—Pourtant, celui qui peut se donner le nécessaire et même l'utile +n'a pas le droit de se dire pauvre. Il est permis, sans doute, de +travailler à rendre sa position matérielle meilleure, mais à la +condition de ne point murmurer contre la Providence si nos projets ne +réussissent pas au gré de nos désirs. La richesse que vous souhaitez +serait peut-être une malédiction pour vous. Soyons certains, cher +ami, que Dieu, qui nous aime, nous donne à chacun ce qui nous +convient davantage. Il connaît mieux que nous nos véritables besoins.</p> + +<p>—L'<i>Aurea mediocritas</i>, soupira le journaliste, convient aux esprits +médiocres, à ceux qui n'ont point d'ambition, qui vivent au jour le +jour, qui n'aspirent pas à la gloire, au pouvoir, qui ne rêvent pas +de grandeurs, qui se renferment dans leur petit négoce et dont +l'horizon se borne à la porte de leur boutique ou au bout de leur +champ. À ceux-là l'<i>heureuse médiocrité</i> chantée par les poètes. Mais +ceux qui, comme vous et moi, vivent de la vie intellectuelle, +devraient être riches, l'homme qui travaille de la tête du matin au +soir, qui pense pour ses semblables, qui leur fournit des idées, a +besoin, pour se reposer, pour se retremper, d'un certain luxe +matériel. Non seulement il en a besoin, il y a droit. Du reste, de +nos jours, la richesse, c'est le pouvoir. Pour faire le bien, il faut +être riche, absolument. Que voulez-vous qu'un pauvre diable, comme +vous ou moi, fasse dans le monde moderne? Si nous étions riches, +quels ravages ne ferions-nous pas dans le camp ennemi!</p> + +<p>En parlant ainsi Saint-Simon s'était exalté peu à peu. Il gesticulait +avec violence. Lamirande le regardait avec piété et terreur.</p> + +<p>—Pauvre ami, dit-il, ce sont là de bien fausses idées qui vous sont +venues je ne sais d'où. Pour les réfuter en détail il me faudrait +plus de loisir que je n'en ai ce matin. D'ailleurs, vous devez sentir +vous-même que ce sont de misérables sophismes: car vous n'ignorez pas +que les grandes choses, même dans l'ordre purement humain, n'ont +guère été accomplies par les riches. C'est une tentation, mon ami, +repoussez-là par la prière.</p> + +<p>Saint-Simon haussa les épaules et secoua la tête, mais ne répondit +pas.</p> + +<p>Lamirande et son compagnon, arrivés à destination, pénètrent dans une +misérable baraque; ils montent trois escaliers branlants et +s'arrêtent à la porte d'une petite chambre sous les combles. Le +docteur frappe et une voix aigrie lui dit d'entrer. Il ouvre la porte +et un spectacle navrant se présente à ses regards; une chambre basse, +sombre, nue, froide et sale; au fond de la pièce un pauvre grabat sur +lequel est étendu un vieillard. L'œil exercé de Lamirande lit sur le +visage de cet homme les ravages de la maladie, ou plutôt de la faim +et de la misère. Il voit non moins distinctement les traces d'une +grande souffrance morale. Ce vieillard n'est pas un pauvre ordinaire. +Ses habits, d'une coupe élégante et assez propres encore, forment un +singulier contraste avec l'affreux aspect de la chambre. Lamirande +s'approche du lit et regarde attentivement le vieillard.</p> + +<p>—Où ai-je donc vu ces traits? se dit-il en lui-même.</p> + +<p>Puis tout haut:</p> + +<p>—Mon cher monsieur, vous paraissez souffrant. Nous sommes venus, mon +ami et moi, vous porter secours. Vous avez besoin de manger, sans +doute; vous avez besoin de remèdes et de soins. Ne voulez-vous pas +que je vous fasse entrer à l'Hôtel-Dieu? Vous y seriez infiniment +mieux qu'ici....</p> + +<p>Une expression pénible et amère contracta le visage du vieillard.</p> + +<p>—Non, dit-il, je veux mourir ici; quelqu'un m'enterrera, ne +serait-ce que pour se débarrasser de mon cadavre.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de vous enterrer, mon cher monsieur, dit +Lamirande, mais de vous soigner et de vous guérir.</p> + +<p>—Pourquoi vous intéressez-vous à moi? dit le vieillard. Je ne vous +connais pas, vous ne me connaissez pas.... Je n'ai pas d'ami....</p> + +<p>—Oh oui! vous avez des amis. Nous ne vous connaissons pas, il est +vrai, mais nous voyons que vous êtes seul, que vous êtes malade, que +vous êtes un membre souffrant de Jésus-Christ. Cela suffit pour vous +donner droit à notre amitié....</p> + +<p>—Qui êtes-vous? Pourquoi venez-vous ici? Que ne me laissez-vous pas +mourir en paix?</p> + +<p>—Je m'appelle Lamirande. Je suis venu ici parce que la société +Saint-Vincent-de-Paul m'a envoyé vous voir et vous soulager. Quant à +mourir, êtes-vous bien sûr de mourir en paix?</p> + +<p>En prononçant ces dernières paroles d'une voix émue, Lamirande jeta +sur le vieillard un regard pénétrant. L'étranger se troubla. +Lamirande continua:</p> + +<p>—Ayez donc confiance en moi; dites-moi qui vous êtes, d'où vous +venez et pourquoi vous êtes dans ce misérable galetas? Dites-moi ce +que nous pouvons faire pour vous?</p> + +<p>Le lèvres du vieillard frémirent, ses yeux se mouillèrent.</p> + +<p>—Vous êtes réellement bons, tous deux, dit-il. Pardonnez-moi si je +vous ai si mal reçus tout à l'heure. J'ai le cœur plein d'amertume +et il déborde. Mais je n'ai besoin de rien, laissez-moi, je vous en +prie. Peu vous importe mon nom, peu vous importe mon histoire.</p> + +<p>Et l'étranger dirigea son regard vers Saint-Simon. Lamirande crut +comprendre que le pauvre abandonné ne voulait pas parler en présence +de deux personnes. Aussi prit-il la détermination de revenir seul.</p> + +<p>Après avoir échangé encore quelques paroles avec leur étrange +protégé, les deux visiteurs prirent congé de lui et dirigèrent leurs +pas vers d'autres réduits où des pauvres plus loquaces et plus +communicatifs les attendaient.</p> + +<p>Deux heures plus tard, Lamirande, se trouvant libre, retourna seul +auprès du vieillard. En gravissant le dernier escalier, il ne put +s'empêcher de saisir ce bout de conversation:</p> + +<p>—Alors je vous mettrai en pension quelque part à la campagne. Il +m'est impossible de faire plus.</p> + +<p>—Je te le répète, fils dénaturé, je mourrai dans ce galetas. Je +n'accepterai pas cette bouchée de pain que tu me jettes comme à un +chien. Tu as honte de moi! Eh bien! tu ne seras pas longtemps exposé +à rougir de ton père!</p> + +<p>À ce moment Lamirande frappa à la porte entrouverte.</p> + +<p>—C'est sans doute quelque pauvre voisin du quartier, dit tout bas le +vieillard à son fils. Va ouvrir. On croira que c'est une simple +visite de charité que tu fais à un étranger malade.</p> + +<p>La porte s'ouvrit et Lamirande se trouva face à face avec Aristide +Montarval, jeune Français, riche, brillant, établi au Québec depuis +plusieurs années. Sans être amis, les deux hommes se connaissaient +bien. Un instant ils échangèrent un regard qui valait de longues +explications. Lamirande put lire sur le visage du jeune Français, le +dépit, la crainte, la colère, la rage même; tandis que Montarval +resta comme interdit sous l'empire de ces yeux qui, il le sentait +bien, plongeaient jusqu'au fond de son âme.</p> + +<p>Ce fut cependant Montarval qui, payant d'audace, rompit le silence:</p> + +<p>—Que venez-vous faire ici? dit-il sur un ton hautain et provocateur.</p> + +<p>Je viens soulager votre père, puisque vous l'abandonnez aux soins des +étrangers, répondit Lamirande avec calme.</p> + +<p>—Ah! c'est comme cela que vous écoutez aux portes hypocrite que vous +êtes, s'écria Montarval hors de lui-même.</p> + +<p>Lamirande ne daigna pas lui répondre et l'écartant d'un geste, il +pénétra dans la chambre et se rendit auprès du vieillard que cette +scène avait fortement ému.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit Lamirande, en montant l'escalier, j'ai surpris +bien involontairement votre secret. Souffrez que je vous amène chez +moi.</p> + +<p>Le vieillard fondit en larmes.</p> + +<p>—Oh! dit-il, que vous êtes bon! mais je ne puis accepter votre +offre. Je veux mourir ici inconnu, afin que mon fils n'ait pas honte +de moi. Car c'est mon fils unique, et je l'aime, malgré tout ce qu'il +m'a fait souffrir.</p> + +<p>En parlant ainsi, le vieillard s'était assis sur son grabat. +Lamirande put constater la ressemblance entre les traits du père et +ceux du fils. Deux visages assombris, l'un par le chagrin, l'autre +par les passions. Le père inspirait de la sympathie, le fils, une +invincible répugnance.</p> + +<p>Lamirande s'assied à côté du vieillard, et passe doucement son bras +autour de lui pour le soutenir.</p> + +<p>—Parlez, monsieur. épanchez votre cœur, cela vous soulagera.</p> + +<p>—Ah! mon fils, poursuivit le vieillard, comme s'il parlait à +lui-même, je ne le maudis pas, car s'il est mauvais aujourd'hui, +c'est ma faute. Je l'ai élevé sans correction, j'ai laissé ses +caprices, ses funestes penchants grandir avec lui. Il me semblait que +c'était là de l'amour paternel. Aujourd'hui je vois ma folie. Il m'a +ruiné. Puis il a quitté la France, il y a bien des années. Je ne +savais pas où il était, car il ne m'écrivait jamais. Ce fut par +hasard que je vis dans un journal canadien, qu'il était établi à +Québec, qu'il était riche. Je l'aimais toujours, et résolus de venir +le retrouver, car j'étais si seul. Ah! que ne suis-je resté là-bas, +dans ma solitude. J'étais pauvre, j'avais du chagrin en pensant à mon +fils absent; mais au moins je n'avais pas le cœur brisé comme il +l'est aujourd'hui.... J'avais juste assez de petites économies pour +payer mon passage à Québec. En arrivant ici je me suis rendu tout +droit chez mon fils....</p> + +<p>La voix du vieillard s'étouffa dans les sanglots. Après quelques +instants, il continua:</p> + +<p>—Le malheureux! il ne voulut pas reconnaître son père! Il me traita +d'imposteur, me mit à la porte de sa maison et me dit, avec des +menaces, de ne plus jamais mettre les pieds. Vous comprenez le reste. +Je me suis réfugié ici pour mourir'</p> + +<p>Lamirande, vivement impressionné par ce récit, laissa le vieillard +pleurer en silence pendant quelques instants, le soutenant toujours. +Puis il l'interrogea doucement.</p> + +<p>—Mais si votre fils n'a pas voulu vous reconnaître, comment se +fait-il donc qu'il soit venu vous trouver ici?</p> + +<p>—Je voudrais croire à un mouvement de repentir, mais hélas! par ce +qu'il m'a dit, je vois trop qu'il n'a agi que par peur du scandale. +Il a craint que mon histoire ne fût connue.... Il a voulu m'envoyer +dans un hôpital ou me mettre en pension à la campagne. Il rougirait +d'avoir son vieux père chez lui. Je ne puis accepter le morceau de +pain qu'il me jette.... C'était son cœur que je voulais; il me le +refuse.... Je n'ai qu'à mourir inconnu pour lui épargner la honte....</p> + +<p>Un nouveau paroxysme de sanglots l'empêcha de continuer.</p> + +<p>Pendant que le vieillard exhalait ainsi la douleur, le fils avait +allumé un cigare, et, le dos tourné vers le lit, il regardait par la +fenêtre, tambourinant sur les vitres crasseuses. Profitant de +l'interruption dans les confidences de son père, il se retourna +vivement. Il avait un reflet de l'enfer dans les yeux. Cependant, il +refoula sa rage avec un calme apparent.</p> + +<p>—Il me semble que voilà bien des paroles inutiles. Je ne veux pas, +je ne puis pas m'embarrasser de ce vieillard. Que ferais-je de lui +chez moi, moi qui suis garçon? Je lui fais une offre raisonnable et +il la refuse. Que voulez-vous que je fasse?</p> + +<p>Et le fils dénaturé se dirigea vers la porte.</p> + +<p>Lamirande qui soutenait toujours le vieillard prêt à défaillir, +s'écria:</p> + +<p>—Mais c'est épouvantable ce que vous dites là, monsieur Montarval. +Est-ce ainsi qu'un fils doit traiter son père?</p> + +<p>—Je puis me dispenser de vos sermons, fit Montarval.</p> + +<p>—De mes serinons, oui; mais vous ne pouvez vous dispenser d'obéir au +commandement de Dieu qui nous ordonne d'honorer nos parents.</p> + +<p>—Encore un sermon! ricana Montarval. Est-ce que je m'occupe des +commandements de votre Dieu, moi?</p> + +<p>—Mais, pauvre insensé, vous voulez donc vous damner!</p> + +<p>—Appelez ça comme vous voudrez, mais je ne veux pas de votre ciel où +il faudra croupir éternellement dans un ignoble esclavage aux pieds +du tyran Jéhovah. Je veux être libre dans ce monde et dans l'autre, +entendez-vous?</p> + +<p>Lamirande frémit. Il avait souvent lu de pareilles horreurs dans les +livres qui traitent du néomanichéisme; mais c'était la première fois +que ses oreilles entendaient un tel cri d'enfer, que ses yeux +voyaient les feux de l'abîme éclairer de leur sombre lueur un visage +humain. “Seigneur Jésus! murmura-t-il, je vous demande pardon de ce +blasphèmes.” Puis se tournant vers le blasphémateur:</p> + +<p>—Laissons ce sujet, car je ne veux plus entendre de ces +abominations. Mais si vous ne craignez pas le jugement de Dieu, ne +redoutez-vous pas, au moins, la justice des hommes? Je puis vous +dénoncer, si non aux tribunaux, du moins à l'opinion publique.</p> + +<p>—Mais vous ne le ferez pas. Je nierai, et où sont vos preuves?</p> + +<p>De sa main gauche, Lamirande indiqua le vieillard que son bras droit +soutenait toujours.</p> + +<p>—Il ne parlera pas, fît Montarval, je le connais.</p> + +<p>—Mais ma parole suffira, dit Lamirande. Entre mon affirmation et +votre dénégation, les honnêtes gens n'hésiteront pas.</p> + +<p>—Au besoin, le vieux niera avec moi pour me sauver du déshonneur. +Contre deux négations votre affirmation ne vaudra rien.</p> + +<p>—J'attendrai que votre père soit mort pour vous dénoncer.</p> + +<p>Montarval perdit contenance, car il comprenait fort bien qu'on +ajouterait foi plutôt à la parole de Lamirande qu'à la sienne.</p> + +<p>Le vieillard jeta un regard suppliant sur son protecteur.</p> + +<p>—De grâce! monsieur, ne le dénoncez pas, ne le déshonorez pas....</p> + +<p>—Mais il mérite les mépris des hommes.</p> + +<p>—Oh! de grâce, je vous en prie, ne le dénoncez pas.</p> + +<p>—Allons, mon cher monsieur, fit Lamirande, venez-vous en chez moi. +Vous êtes brisé par la fatigue et l'émotion; vous avez besoin de +repos. Plus tard nous reviendrons sur ce pénible sujet. Venez!</p> + +<p>—Vous tenez réellement à m'amener chez vous? interrogea le +vieillard.</p> + +<p>—Oui, j'y tiens beaucoup, plus même que je ne puis vous dire.</p> + +<p>—Eh bien! j'irai, mais à une condition: c'est que vous me promettiez +de ne jamais le dénoncer.</p> + +<p>Lamirande hésita. Faire cette promesse, c'était en quelque sorte +s'engager à laisser le crime impuni. Persister dans sa détermination +vis-à-vis du fils dénaturé, c'était condamner le père à mourir +misérablement sur ce grabat. Puis il songea à l'âme de ce pauvre +abandonné.... Son âme était peut-être plus malade encore que son +corps.... Il n'hésitait plus.</p> + +<p>—C'est bien! je vous le promets.</p> + +<p>Puis se retournant vers le fils.</p> + +<p>—Misérable! Les hommes ne connaîtront pas votre crime et votre +honte. Mais la malédiction de Dieu vous atteindra. Allez!</p> + +<p>—Je vous sais gré de cette bienveillante permission et de vos bons +souhaits, fit Montarval qui avait repris son aplomb et son audace +accoutumés.</p> + +<p>Et sans adresser une seule parole à son père, sans le regarder, il +sortit de la chambre en fredonnant un motif d'opéra.</p> + +<p>—Il est parti, mon fils est parti! murmura le malheureux père.</p> + +<p>—Permettez-moi de le remplacer auprès de vous, dit Lamirande. Venez; +ne restons pas ici davantage.</p> + +<p>L'étranger se laissa conduire comme un enfant. Une voiture attendait +Lamirande, et au bout de quelques minutes protecteur et protégé +descendaient à la porte d'une modeste demeure de la Haute-Ville.</p> + +<p>—Nous voici rendus, dit Lamirande en donnant le bras au vieillard +chancelant. Entrons.</p> + +<p>—Que dira votre femme en vous voyant installer dans votre maison un +étranger, un moribond?</p> + +<p>—Elle dira que vous êtres le bienvenu.</p> + +<p>À ce moment, madame Lamirande vint au-devant d'eux. Si le vieillard +avait eu des craintes sur la réception qui l'attendait, la vue de +cette figure de madone dut le rassurer.</p> + +<p>—Ma femme, dit Lamirande, voici un étranger qui est dans le malheur. +La divine Providence nous le confie. Nous allons l'accueillir pour +l'amour de Jésus-Christ. Pour des motifs que je respecte, il désire +n'être pas connu. Nous nous contenterons donc d'avoir soin de lui.</p> + +<p>—Monsieur, dit la jeune femme en pressant affectueusement la main du +vieillard, pendant que dans ses yeux brillait une lumière céleste, +vous êtes mille fois le bienvenu. Nous tâcherons, par nos bons soins, +de vous faire oublier vos chagrins qui sont grands, je le vois.</p> + +<p>Le pauvre délaissé essaya de remercier ses bienfaiteurs; mais il ne +put que balbutier quelques mots inintelligibles. Les forces lui +manquèrent tout à coup, et il serait tombé lourdement sur le parquet +si Lamirande ne l'eût soutenu.</p> + +<p>On le transporta sur un lit. Il était sans mouvement et sans vie +apparente. Madame Lamirande le crut véritablement mort.</p> + +<p>—Non, fit Lamirande, il n'est pas mort reprendra même bientôt +connaissance, mais il s'en va rapidement. Il n'en a que pour quelques +heures. Dis à la servante de courir chez le père Grandmont. Qu'il +vienne sans tarder.</p> + +<p>Puis le jeune médecin s'empressa de donner au malade les soins que +réclamait son triste état. Il eut bientôt la satisfaction de le voir +revenir peu à peu à la vie. Enfin, le vieillard ouvrit les yeux et +jeta un regard inquiet autour de lui.</p> + +<p>—Qu'est-ce?... Où suis-je?... Oh! je me souviens de tout +maintenant.... Mon protecteur, que vous êtes bon! Merci! mille fois +merci! Mais je ne serai pas longtemps un fardeau pour vous. Je sens +que je vais mourir....</p> + +<p>—Oui, mon ami, dit doucement le médecin, vous allez mourir. Il faut +songer à votre âme; il faut songer à Dieu et à ses jugements, mais +aussi à sa miséricorde.</p> + +<p>—Ah! répond le mourant, il y a longtemps, bien longtemps que je +néglige mes devoirs religieux. Mon cœur s'était endurci. J'étais +tombé, non pas dans l'incrédulité, précisément, mais dans +l'indifférence. Votre charité a fondu les glaces de mon âme. Je veux +me confesser. Voulez-vous envoyer chercher un prêtre.</p> + +<p>Je sens que je n'ai pas de temps à perdre.</p> + +<p>—Un vénérable père jésuite que j'ai envoyé sera ici dans quelques +instants... C'est lui qui entre. Confiez-vous à lui sans crainte. +C'est la bonté même. Sa passion, c'est de sauver les âmes, c'est de +ramener les pécheurs à Dieu.</p> + +<p>Comme il prononçait ces mots la porte s'ouvrit et le père Grandmont +entra. Ses cheveux blancs comme la neige encadraient un visage de +saint, visage sillonné de profondes rides, mais surnaturellement +beau, car on y lisait un amour immense de Dieu et du prochain.</p> + +<p>—Que la paix de Notre-Seigneur soit avec vous mes enfants, dit-il, +en s'avançant vers le lit. Notre ami a plus besoin de moi que de +vous, n'est-ce pas, mon cher docteur?... Et bien! laissez-nous.</p> + +<p>Lamirande et sa femme se retirèrent. Longtemps les deux vieillards +restèrent seuls. Quant le père Grandmont vint trouver Lamirande, il +était rayonnant d'une joie céleste: il avait réconcilié une âme avec +Dieu!</p> + +<p>—Ah! mon cher ami, dit-il, que le bon Dieu est bon! Voilà une phrase +que nous répétons souvent sans y attacher beaucoup d'importance. Mais +que c'est donc vrai! La miséricorde de Dieu! Qui pourra jamais en +mesurer l'étendue? Non seulement elle est infinie, sans bomes; non +seulement elle est prête à pardonner tout péché; mais elle est +agressive; elle nous poursuit jusqu'à notre dernier soupir; jusqu'à +notre dernier soupir nous n'avons qu'à nous jeter dans cet océan +d'amour pour atteindre le port éternel. Oh! pourquoi tant de pécheurs +ne profitent-ils pas du temps de la miséricorde qu'on appelle la vie? +Pourquoi repousser la miséricorde de Dieu pour affronter sa justice +qui est non moins infinie... Allez, mon ami, faites préparer la +chambre. Je vais lui administrer l'Extrême Onction et lui donner le +saint Viatique.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, Lamirande, sa femme, sa petite fille +Marie et l'unique servante de ce modeste ménage étaient pieusement +agenouillés autour du lit de douleur, pendant que le père Grandmont +administrait au mourant les derniers sacrements de l'Église.</p> + +<p>Le vieillard tomba bientôt après dans une syncope prolongée. Puis +reprenant tout à coup connaissance et serrant convulsivement la main +de Lamirande, il murmura:</p> + +<p>—Merci!... Jésus! Marie! Joseph!... Mon fils!...</p> + +<p>Ce furent ses dernières paroles.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre III</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Gratia super gratiam, mulier sancta + et pudorata.</p> +<p> + La femme sainte et pleine de pudeur, + est une grâce qui passe toute grâce.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Eccli</span>. XXVI, 19.</div> +</div> + +<p>Jetons un regard sur le passé.</p> + +<p>Quinze années avant les événements que nous venons de relater, Joseph +Lamirande, âgé de vingt-cinq ans, venait d'être admis à la pratique +de la médecine. Il avait choisi cette profession uniquement pour +faire du bien à ses semblables; car une modeste aisance que lui avait +laissée son père, le dispensait de gagner son pain de chaque jour. Il +savait, toutefois, que l'aisance n'est pas donnée à quelques +privilégiés pour qu'ils passent leurs jours dans l'oisiveté et la +mollesse. Au contraire, plus l'homme est débarrassé des soucis +matériels de l'existence, plus il doit consacrer sa vie au service du +prochain. Celui qui ne se procure le nécessaire qu'au prix d'un rude +et incessant labeur est quelque peu excusable de songer à lui-même +d'abord, aux autres ensuite. Mais le chrétien que Dieu a exempté du +soin de pourvoir à sa propre subsistance, n'est-il pas tenu à se +dépenser pour les autres? C'était donc pour se rendre utile à ses +concitoyens que Lamirande avait embrassé la profession médicale. Il +devint bientôt notoire que ceux qui pouvaient payer les services d'un +homme de l'art ne devaient pas s'adresser à lui. Les très pauvres +étaient ses seuls patients; et il les soignait avec la même +attention, la même assiduité que met dans l'exercice de sa profession +auprès des riches le médecin qui a la légitime ambition de se créer +une clientèle lucrative.</p> + +<p>Le jeune docteur Lamirande était lié d'amitié, depuis longtemps, avec +la famille Leverdier, dont le chef était mort, laissant une veuve et +des orphelins dans des circonstance difficiles. Lamirande avait aidé +la mère à faire instruire ses enfants. L'aîné, Paul, plus jeune de +quelques années seulement que son protecteur, doué d'un talent +brillant, s'était livré de bonne heure au journalisme. Lamirande le +suivait avec intérêt, le dirigeait par ses bons conseils, et +entrevoyait avec satisfaction le jour où son jeune ami serait à la +tête d'un journal et pourrait donner libre carrière à son ardent +patriotisme. Les deux hommes s'aimaient comme des frères.</p> + +<p>Du vivant du père, la famille Leverdier avait adopté une orpheline, +Marguerite Planier, un peu plus âgée que Paul. Douce, affectueuse, +dévouée, intelligente, les qualités de son esprit et de son cœur +l'emportaient même sur les charmes de son visage qui était cependant +d'une beauté peu ordinaire.</p> + +<p>Dans son immortel poème, le chantre des Acadiens peint son héroïne, +Évangéline, par ce vers remarquable, l'un des plus beaux de la langue +anglaise:</p> + +<blockquote><p>When she had passed, it seemed like the ceasing of exquisite music.</p></blockquote> + +<p>“Quand elle s'était éloignée, on aurait dit qu'une musique exquise +avait cessé de se faire entendre.”</p> + +<p>Cette harmonie délicieuse, Lamirande voulut en jouir toute sa vie.</p> + +<p>Un soir du mois de juin, il se promenait avec son ami sur les +hauteurs de Sainte-Foye, sous les beaux arbres qui bordent chaque +côté du chemin et dont les branches gracieusement courbées se +joignent et se confondent, formant un long tunnel de verdure.</p> + +<p>—Mon ami, dit le jeune médecin, que dirais-tu si un lien nouveau +s'ajoutait à ceux qui nous unissent déjà?</p> + +<p>—Je dirais que voilà un nouveau bonheur pour moi, répondit +Leverdier avec enthousiasme. Mais quel est ce nouveau lien? Pourtant +je le devine, et pour cela je n'ai pas besoin d'être sorcier. Tout +sage que tu es, les battements de ton cœur sont assez visibles, +crois-m'en. Tu aimes ma sœur adoptive, elle t'aime, et vous allez +vous marier; car rien ne s'y oppose et personne n'interviendra pour +gâter votre bonheur. Certes, ce n'est pas comme dans les romans où le +héros et l'héroïne ne parviennent à s'unir qu'après s'être arraché +tous les cheveux, avoir versé des torrents de larmes et essayé de +débarrasser la terre de leur inutile présence. Vous n'en serez pas +moins heureux.... Mais soyons sérieux. Vraiment, je suis enchanté....</p> + +<p>—Et pourtant je ne t'ai pas encore dit de quoi il s'agit, dit +Lamirande en souriant doucement. Avoue que les prémisses posées ne +renferment pas les conclusions. Je songeais peut-être à te proposer +la fondation d'un journal....</p> + +<p>—Cependant, je ne me trompe pas, dit avec impétuosité le jeune +homme.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher ami, répondit Lamirande, devenu grave, tu ne te +trompes pas. Je ne puis te dire combien je suis heureux de voir que +ce projet t'agrée. J'avais peur....</p> + +<p>—Tu avais peur de quoi? Tu es trop sincère pour dire que tu ne te +croyais pas digne d'entrer dans notre famille! de quoi donc avais-tu +peur?</p> + +<p>—Toi qui es si bon devineur, tu dois être capable de te l'imaginer.</p> + +<p>—Non, j'avoue qu'ici je perds mon latin entièrement.</p> + +<p>—Je craignais de trouver en toi un rival!</p> + +<p>—Un rival!</p> + +<p>—Mais oui! tu n'ignores pas que Marguerite n'est pas plus ta sœur +qu'elle n'est la mienne; et je ne conçois pas qu'on puisse la +connaître comme tu la connais sans l'aimer... comme je l'aime.</p> + +<p>—Si c'est là toute ta crainte, rassure-toi. J'aime ma grande sœur +Marguerite comme ma jeune sœur Hélène, et pas autrement. L'idée +qu'elle doit être ta femme, loin de me causer le plus léger chagrin, +me remplit de bonheur.... Du reste, tu le sais, d'ici à longtemps mes +jeunes frères auront besoin de moi. Je ne pourrai même pas songer à +me marier avant dix ans.</p> + +<p>Longtemps les deux amis se promenèrent sous les beaux arbres, +devisant sur le grand bonheur qui était entré dans la vie de l'un +d'eux et que l'autre partageait fraternellement. Le soleil s'enfonça +derrière les Laurentides empourprées; les ombres, les frais et le +silence du soir se répandirent sur la campagne endormie; et les deux +heureux causaient toujours. Leurs cœurs étaient calmes comme la +nature en ce moment. Il leur semblait que jamais les grands ormes +caressés doucement par la brise ne seraient dépouillés de leur parure +ni tordus par les tempêtes de l'automne; il leur semblait aussi que +jamais la paix et la joie qui remplissaient leur âme ne pourraient +faire place à l'inquiétude, à la tristesse, à l'amertume.</p> + +<p>Enfin, ils se dirigèrent vers la ville. En passant devant la chapelle +de Notre-Dame-du-Chemin, dont la porte était encore ouverte, +Lamirande, poussée par une sorte d'inspiration, dit à son compagnon: +“Nous sommes heureux, n'oublions pas les malheureux. Parmi ceux que +nous aimons il y en a peut-être que la douleur accable. Entrons dire +un <i>Ave Maria</i> pour celui ou celle des nôtres qui souffre le plus en +ce moment”.</p> + +<p>Sans aucun doute ce fut pour la sœur unique de Paul que les deux +amis, sans le savoir, offrirent leur courte mais fervente prière.</p> + +<p>Hélène Leverdier avait seize ans. Joyeuse, enjouée, charmante, ses +grands yeux gris riaient toujours et n'avaient jamais pleuré depuis +la mort de son père. Elle était la vie de la maison. Quelles rêveries +innocentes passaient par cette jeune tête? Nul n'aurait pu les +deviner; elle-même n'aurait guère pu les définir. Lamirande la +regardait comme une enfant et la traitait comme si elle eût été +réellement la sœur de celle qu'il voulait épouser. Voyait-elle que +Larnirande et Marguerite s'aimaient? Aimait-elle cet homme grave, +plus âgé qu'elle de près de dix ans? Savait-elle seulement ce que +c'est que l'amour? Elle n'aurait probablement pas pu répondre à ces +questions. Elle ne s'était rendu compte que d'une chose, c'est +qu'elle était parfaitement heureuse lorsque Lamirande était auprès +d'elle et que, sans être malheureuse lorsqu'il n'y était pas, elle +attendait toujours son arrivée avec impatience.</p> + +<p>Ce même soir du mois de juin, à l'heure du crépuscule, Marguerite fît +à Hélène la douce confidence de son bonheur. Un sanglot navrant et +une expression d'indicible douleur firent comprendre à Marguerite ce +que jusque-là Hélène elle-même avait à peine soupçonné.</p> + +<p>—Pauvre sceur! s'écria l'aînée en ouvrant ses bras à l'enfant.</p> + +<p>Hélène s'y jeta et pleura longtemps. Enfin, elle put murmurer:</p> + +<p>—Tu as surpris un secret que j'ignorais presque moi-même.... Qu'il +n'en soit plus jamais question, même entre nous. Oublie ce que tu as +vu; ou si tu ne peux l'oublier, n'y pense qu'en priant pour moi.... +Mon cœur est brisé, mais avec la grâce de Dieu il ne deviendra pas +coupable. Prie pour moi, chère Marguerite, afin que je ne t'envie +jamais ton bonheur!</p> + +<p>Marguerite ne put que répéter en serrant l'enfant sur son cœur:</p> + +<p>—Pauvre sœur! Pauvre sœur!</p> + +<p>Devenue la femme de Lamirande, Marguerite fut heureuse; mais le +souvenir de ce soir d'été, de ce pâle visage angoissé, entrevu à la +lumière indécise du crépuscule, la poursuivait toujours et tempérait +son bonheur d'une amertume salutaire.</p> + +<p>Pour Hélène, elle avait lutté et prié; et elle avait remporté la +victoire que Dieu accorde toujours à ceux qui luttent et qui prient; +victoire qui ne supprime pas la souffrance mais qui la rend +supportable en la sanctifiant. Personne, à part Marguerite, ne +s'était jamais douté de la blessure, puis de la cicatrice qu'elle +portait au cœur. La jeune fille enjouée était subitement devenue +grave, sans mélancolie, voilà tout ce que le monde avait remarqué. +Ses grands yeux ne riaient plus, mais ils avaient acquis une +profondeur et une douceur infinies.</p> + +<hr> + +<p>Les anges que Dieu donna à Lamirande ne firent que passer sur la +terre pour s'envoler aussitôt au ciel; tous, moins la petite Marie. +Malgré le chagrin naturel que lui causa la perte de ses enfants, le +jeune médecin s'inquiétait parfois de l'intensité de son bonheur +domestique. Si je fais un peu de bien à mes semblables, se disait-il, +n'en suis-je pas amplement récompensé dès cette vie? Et S'il faut +souffrir pour mériter le ciel, que deviendrai-je, ô mon Dieu! +Cependant, il ne demandait pas d'épreuves, croyant humblement que le +ciel ne lui en envoyait pas à cause de sa faiblesse.</p> + +<p>Quelques années avant l'époque où s'ouvre notre récit, il était entré +dans la vie politique, par pur dévouement, pour mieux servir l'Église +et la Patrie. La pensée d'arriver par ce moyen aux honneurs ne lui +vint seulement pas à l'esprit. Et pourtant il aurait pu légitimement +aspirer aux premières places, car il était doué d'une intelligence +supérieure, d'une éloquence peu ordinaire, d'un extérieur agréable, +d'un caractère sympathique. Mais il avait remarqué que ceux qui +recherchent les grandes charges de l'État n'en font pas toujours, une +fois qu'ils les ont obtenues, un usage utile au pays; et craignant de +faire comme tant d'autres, il se contenta de son titre de simple +député au parlement fédéral.</p> + +<p>Son ami, Paul Leverdier, avec son aide, avait enfin réussi à fonder +un journal libre de toute attache de parti: la <i>Nouvelle-France</i>.</p> + +<p>Revenons maintenant à l'année 1945.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre IV</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Odi et projeci festivitates vestras: + et non capiam odorem cœtuum vestrorum.</p> +<p> + Je hais vos fêtes et je les abhorre; + je ne puis souffrir vos assemblées.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Amos</span> V, 21.</div> +</div> + +<p>Grand mouvement politique à Ottawa, capitale de la Confédération. La +Chambre des députés est convoquée en session extraordinaire. Le Sénat +est aboli depuis longtemps. Les députés, les journalistes, les +entrepreneurs des travaux publics, les solliciteurs de faveurs +ministérielles arrivent de toutes parts; il encombrent les hôtels, +ils envahissent les bureaux publics, les couloirs de la Chambre, les +clubs, les salons. Quel tourbillon d'affaires plus ou moins +inavouables et de plaisirs plus ou moins illicites!</p> + +<p>Les journées sont consacrées aux combinaisons, aux intrigues, aux +complots en petit comité, aux spéculation véreuses, aux achats et aux +ventes de votes et de consciences en conciliabule plus petit encore; +les nuits se passent en dîners et en bals.</p> + +<p>Un mois s'est écoulé depuis la rencontre de Lamirande et de +Montarval, dans la masure de la rue de l'Ancien-Chantier.</p> + +<p>La neige couvre le sol. Ce manteau, d'une blancheur éclatante, a +caché la boue, l'herbe desséchée et les feuilles mortes. La terre +tout à l'heure désolée, noire et souillée, est maintenant belle et +pure; elle resplendit et renvoie au ciel un reflet des clartés +qu'elle en reçoit. Belle neige! image de la miséricorde divine qui +couvre d'un vêtement immaculé les laideurs de l'âme pécheresse mais +repentante. Ce n'est plus l'innocence baptismale; ce n'est plus le +printemps avec ses tendres fleurs, ses doux gazouillements d'oiseaux, +ses murmures de mille ruisseaux, ses brises embaumées, ses +bruissements de feuilles, son encens exquis, sa musique suave comme +la prière de l'enfance. Non rien n'est comparable à la beauté +printanière ni à l'innocence de l'âme régénérée que le souffle du +péché n'a point ternie. Mais quand les ardeurs de l'été ont brûlé la +terre, quand les pluies et les tempêtes de l'automne l'ont couverte +de boue et jonchée des dépouilles de la forêt, la neige descend, +douce, blanche et pure; et la terre redevient belle aux yeux des +hommes. Ainsi, quand les passions ont ravagé l'âme, quand les crimes +et les vices l'ont défigurée, la grâce de Dieu descend sur elle et la +couvre d'un manteau, le manteau du pardon, qui réjouit la vue des +anges. Mais la terre souillée reçoit son manteau sans le solliciter; +l'âme coupable doit demander le sien à Celui qui ne méprise jamais un +cœur contrit et humilié.</p> + +<p>Lamirande et Leverdier se livraient à de telles réflexions, tout en +cheminant, par un magnifique clair de lune, vers la somptueuse +résidence de sir Henry Marwood, premier ministre de la Confédération. +Sir Henry demeurait dans le quartier fashionable d'Ottawa appelé +prosaïquement <i>Sandy Hill</i>. Le chef du cabinet donnait, ce soir-là, +une brillante réception, suivi d'un grand dîner politique. Lamirande +et Leverdier y avaient été invités, ils ne savaient trop pourquoi, et +ils se rendaient à l'invitation assez à contrecœur.</p> + +<p>—Qu'est-ce que nous allons faire à ce fricot-là, dit Leverdier, +rompant tout à coup le silence. Nous allons y rencontrer un tas de +francs-maçons, des farceurs politiques, de brasseurs d'affaires +malpropres, et pas un de nos amis. Ce sera merveilleusement +assommant, mon cher...! Si nous n'y allions pas, après tout....</p> + +<p>—Non, reprend son compagnon, faisons ce sacrifice. Je t'assure que +je n'y vais pas par goût. Ces dîners où l'on reste des heures à +table, où les mets sont apprêtés avec une recherche efféminée, où +l'on mange simplement pour manger, me paraissent inspirés beaucoup +plus par le démon de la gourmandise et de l'intempérance que par +l'ange de l'hospitalité. Cependant, en soi, ce n'est pas un mal +d'assister à un dîner politique, et nous avons besoin de nous mêler à +cette réunion. Nous dirons tout à l'heure, avant d'arriver, le <i>Sub +tuum</i>, afin d'obtenir la protection de Celle qui, aux noces de Cana, +sollicita un miracle pour l'avantage de banqueteurs.</p> + +<p>—L'idée est d'autant meilleure qu'aux dangers ordinaires des +banquets s'ajoute pour nous l'ennui d'une dure corvée.</p> + +<p>—C'est une corvée nécessaire, mon cher ami. Il nous faut absolument +savoir, dans la crise actuelle, ce que tous ces illustres gredins +pensent, disent et se proposent de faire. Nous avons besoin de le +savoir pour les combattre plus efficacement.</p> + +<p>—Mon cher Lamirande, je commence à croire que ton préservatif contre +les excès de table est le seul remède qui vaille quelque chose contre +le mal politique qui nous ronge. Tes discours et mes articles sont +magnifiques, je veux bien le croire, mais il faut avouer qu'ils n'ont +pas un succès éclatant. Si nous serrions nos discours et nos +articles, et si nous sortions nos chapelets!</p> + +<p>—Oui, sortons nos chapelets, prions davantage, mais luttons ferme en +même temps, luttons jusqu'au bout, luttons même contre tout espoir +humain. Quand nous aurons fait notre petit possible et que nous +l'aurons fait de notre mieux; quand nous aurons prié de toutes nos +forces, écrit de toutes nos forces, parlé de toutes nos forces, le +bon Dieu ne demandera pas davantage et fera le reste.</p> + +<p>—Tu parles d'or, mon cher député, répliqua le journaliste. Dieu +m'est témoin que je ne veux pas renoncer à la lutte. Je voulais dire +seulement que le succès sera accordé plutôt à nos prières qu'à nos +travaux. Du reste, le succès!—par succès j'entends le retour +pratique du monde au christianisme—viendra-t-il jamais? Je ne le +crois pas. Il me semble que ce superbe édifice qu'on nomme la +civilisation moderne, n'ayant pas pour base celui qui est l'unique +fondement, doit s'effondrer dans une barbarie pire que celle qui +détruisit l'orgueilleux empire romain... Je lutte parce qu'il faut +lutter, et non parce que j'ai quelque espoir de voir le moindre +succès en ce monde... Le grand succès sera dans la Vallée de +Josaphat.</p> + +<p>—Sans doute, répliqua Lamirande, il ne faut pas travailler +uniquement pour le succès en ce monde. Il faut accepter d'avance tous +les insuccès qu'il plaira à Dieu de nous envoyer. Mais il est permis +de lutter avec espoir de réussir, même ici-bas; il est permis de +souhaiter que Dieu daigne féconder nos efforts et exaucer nos +prières, non pas pour que nous en éprouvions une jouissance +personnelle, mais pour que notre pays soit sauvé de la ruine +universelle. Tout s'abîme dans la barbarie maçonnique, pire que celle +d'Attila et de Genséric, c'est vrai; mais qui nous dit que Dieu ne +voudra pas épargner ce petit coin du monde qui nous est si cher, ce +Canada français dont l'histoire est si belle, afin qu'il soit le +point de départ d'une nouvelle civilisation? Je ne puis m'empêcher de +l'espérer.</p> + +<p>—Est-ce que le succès ne gâterait pas le peu de mérite que nous +pouvons avoir? interrogea Leverdier.</p> + +<p>—Non. Il suffît, pour que le succès le plus éclatant ne gâte rien, +que nous soyons toujours soumis à la volonté de Dieu... Toutefois, la +réussite est dangereuse, je l'avoue. Sais-tu, mon cher Leverdier, +qu'il est beaucoup plus difficile, et sans doute plus méritoire, +d'accepter <i>chrétiennement</i> le bonheur que l'adversité?</p> + +<p>—Je ne saisis pas bien ta pensée. <i>Explain</i>! comme vous dites au +Parlement!</p> + +<p>—Eh bien! le malheur, en nous faisant toucher du doigt l'inanité des +choses de ce monde, nous ramène naturellement à Dieu, à moins d'une +perversion absolue. Le bonheur, au contraire, nous porte à oublier +notre fin dernière. Dans la prospérité, dit Tertullien, l'âme arrête +ses regards au Capitole; mais dans l'adversité, elle les élève vers +le ciel, où elle sait que réside le vrai Dieu. Les heureux de ce +monde qui se tiennent unis à Dieu sont rares, sans doute, mais ils +doivent recevoir une récompense toute spéciale dans le ciel, car ils +passent par une épreuve particulièrement difficile. Être riche sans +être attaché à la richesse, c'est déjà un effort méritoire; mais être +entouré d'amis et de parents qui vous aiment et que vous aimez, +connaître les pures joies de la famille sans en goûter les amertumes, +jouir de la santé, voir ses projets réussir, être <i>heureux</i>, en un +mot, sur la terre, et cependant soupirer sans cesse après la céleste +Patrie, comme le chrétien doit le faire, n'est-ce pas là l'idéal, le +chef-d'œuvre de la grâce?</p> + +<p>Quelques instants de silence suivirent cette effusion de Lamirande. +Les deux amis marchaient lentement, appuyés l'un sur l'autre. Leurs +pensées s'élevaient de plus en plus vers le ciel dans un magnifique +élan d'amour et de saint enthousiasme.</p> + +<p>Il y a des moments où la présence de notre âme se fait sentir en +dedans de nous d'une manière physique et matérielle, si j'ose +m'exprimer ainsi. Elle est là, aussi tangible que notre cœur de +chair. Elle cherche à s'échapper de sa prison. Elle monte toujours; +elle gonfle notre poitrine au point de causer une véritable douleur, +douleur délicieuse cependant. Il nous semble que quelque chose va se +briser en nous, qu'une partie de notre être va nous quitter pour se +lancer dans les espaces. Lutte mystérieuse et enivrante de l'âme +immortelle contre le corps qui la tient captive et enchaînée; lutte +que tous doivent éprouver quelquefois; lutte qui se produit +indépendamment de notre volonté! Qui n'a pas été ainsi bouleversé +tout à coup, soit dans un moment de ferveur; soit en entendant de la +belle musique, surtout les chants de l'Église; soit en présence de la +grande nature, des beautés du firmament, ou de quelque acte de +sublime dévouement chrétien? Ah! c'est notre âme qui entend la voix +de son Créateur et qui se lance instinctivement vers Lui!</p> + +<p>Lamirande et Leverdier étaient en proie, tous deux, à ces profondes +émotions, et ils marchaient en silence.</p> + +<p>—Nous voici, dit enfin Leverdier. C'est le moment de nous réfugier +en lieu sûr. Et les deux amis récitèrent ensemble à mi-voix, le <i>Sub +tuum</i>.</p> + +<p>—Rien ne nous presse, fait Lamirande, disons le <i>Salve Regina</i> pour +demander la conversion d'un ami qui m'est bien cher.</p> + +<p>Puis ils sonnent à la porte d'une fastueuse maison dont les larges +fenêtres laissent échapper sur la neige des flots de lumière.</p> + +<p>—Qui est cet ami dont tu demandes la conversion? demande Leverdier +en attendant qu'on ouvre la porte.</p> + +<p>—C'est Georges Vaughan, l'un des députés de Toronto à la Chambre +fédérale. Nous allons le rencontrer ce soir, sans doute. C'est une +âme naturellement droite et belle; mais malheureusement il n'a pas la +foi.</p> + +<p>—Il croit au moins en Dieu?</p> + +<p>—Non, il ne semble croire en rien du tout en dehors et au-dessus de +cette vie.</p> + +<p>—C'est un monstre alors!</p> + +<p>—C'est un malheureux plutôt. Encore une fois, son âme est +naturellement belle. Prions pour que Dieu lui accorde le don +inestimable de la foi.</p> + +<p>À ce moment la porte s'ouvre. Un laquais les aide à se débarrasser de +leurs paletots; un autre les conduit au salon où sont déjà réunies +les sommités de la politique canadienne. L'immense pièce est inondée +d'une clarté douce et pénétrante produite par un appareil électrique +que dissimulent les riches lambris; une odeur enivrante remplit +l'atmosphère, tandis qu'un orchestre invisible fait entendre une +harmonie qu'on dirait lointaine. Des groupes discutent avec animation +les récents événements politiques.</p> + +<p>Sir Henry Marwood vient au-devant des nouveaux arrivés et leur fait +un accueil gracieux. Il accable Lamirande surtout de paroles +flatteuses.</p> + +<p>—Qu'est-ce que le vieux renard me veut? pensa Lamirande. Rien de +bon, c'est certain. Soyons sur nos gardes!</p> + +<p>C'était une figure remarquable que celle de sir Henry Marwood; une +figure remarquable par son irrégularité et sa laideur autant que par +un air extraordinairement intelligent et rusé. Ses petits yeux, que +faisait paraître encore plus petits un nez d'une grosseur +prodigieuse, pétillaient d'esprit; mais ils ne pouvaient pas +rencontrer le regard calme et lumineux du jeune député.</p> + +<p>—Mon cher Lamirande, dit sir Henry avec effusion, que je suis donc +content que vous soyez venu avec votre ami Leverdier. Voyant que vous +tardiez un peu, je craignais d'être privé du plaisir de votre +compagnie ce soir. Sans doute, vous ne pensez pas comme moi sur une +foule de questions, mais j'aime le talent et les convictions partout +où je les trouve. Tous deux vous pensez fortement et vous exprimez +vos pensées avec énergie et originalité. C'est assez pour que je vous +admire.</p> + +<p>—Le talent est sans doute admirable quand il est employé pour le +bien, dit Lamirande; mais doit-on l'admirer quand il se consacre au +mal?</p> + +<p>—Le talent, l'intelligence, cher monsieur, c'est toujours chose +digne d'admiration, parce que c'est un don de l'être Suprême, une +parcelle de l'âme universelle.</p> + +<p>—Dans l'intelligence humaine il faut, ce me semble, considérer deux +choses: l'œuvre de Dieu qui est toujours belle et l'œuvre de +l'homme, c'est-à-dire l'usage que l'homme fait de ses facultés. +Malheureusement, cette dernière œuvre est souvent mauvaise et laide.</p> + +<p>—Voilà que vous vous lancez dans les régions de la haute +philosophie. Vous planez; mes pauvres vieilles ailes ne me permettent +pas de vous suivre. Je me contente de vous admirer.</p> + +<p>—Tous ces compliments cachent quelque piège, pensa Lamirande. Puis +tout haut:</p> + +<p>—Je crains que vous ne m'admiriez pas autant dans quelques jours +quand vous m'aurez entendu dire ma façon de penser sur votre +projet....</p> + +<p>—Mais mon projet, vous ne le connaissez pas! Il vous plaira +peut-être, quoique vous soyez, d'ordinaire, assez difficile.</p> + +<p>—Je ne connais pas votre projet, il est vrai, mai je vous connais, +sir Henry, et votre projet ne peut manquer de vous ressembler. Or, +vous ne l'ignorez pas, vos idées et vos aspirations ne sont pas les +miennes.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute; mais enfin vous direz ce que vous voudrez +de mon projet, vous ne m'empêcherez pas d'admirer votre talent. +D'ailleurs, j'aurai à vous parler d'autre chose que de la politique +tout à l'heure.</p> + +<p>À ce moment, le baron de Portal vint à passer. Sir Henry l'appela.</p> + +<p>—Monsieur le baron, permettez que je vous présente deux de nos +hommes politiques canadiens-français les plus distingués. M. +Lamirande est député et je vous assure qu'il ferait honneur à +n'importe quelle chambre, même à la Chambre française. Son ami, M. +Leverdier, journaliste, serait remarqué même à Paris. M. le baron de +Portal est arrivé tout récemment au Canada. Il voyage pour +s'instruire et désire particulièrement être mis au courant de nos +affaires politiques. Monsieur le journaliste est bien celui qui peut +rendre cet agréable service à monsieur le baron, n'est-ce-pas?</p> + +<p>Leverdier comprit sans peine que sir Henry voulait être seul avec +Lamirande. Il s'empressa donc d'accepter l'invitation, et entama la +conversation avec M. le baron de Portal.</p> + +<p>—Certainement, dit-il, si M. le baron le désire, je me ferai un +plaisir de l'initier à nos affaires politiques qui sont plutôt +intéressantes que belles.</p> + +<p>Et le journaliste lança à sir Henry un petit sourire malicieux.</p> + +<p>—Ah! le coquin, s'écria le premier ministre, en faisant un petit +geste, moitié amical, moitié menaçant, il ne me vantera pas, bien +sûr. N'importe, il a du talent, lui aussi, et j'admire le talent, +même quand il s'exerce contre moi!</p> + +<p>Et prenant Lamirande par le bras, il s'éloigna avec lui.</p> + +<p>Le baron de Portal et Leverdier allèrent s'asseoir sur une causeuse. +Leur entretien nous renseignera sur l'état politique du Canada en +l'an de grâce 1945.</p> + +<p>—Je m'intéresse beaucoup à votre pays, dit le baron, mais j'avoue +que vos affaires politiques m'intriguent quelque peu. Où en êtes-vous +à l'heure présente? Je sais vaguement que le Canada était naguère +colonie britannique et qu'il ne l'est plus. Expliquez-moi donc cela, +je vous en prie, monsieur le journaliste.</p> + +<p>—Volontiers, reprit Leverdier. La chose est bien simple. Depuis +quelques années, vous le savez comme moi, l'Angleterre, jadis si +fière, est tombée au rang des puissances de troisième ordre. À +l'extérieur, elle a perdu les Indes, ou à peu près. La Russie ne +tardera pas à s'emparer de ce qui lui reste de son empire oriental. +En Afrique, l'Allemagne lui arrache ses colonies, morceau par +morceau. L'Australie a secoué le joug impérial. L'Irlande vient de +reconquérir son entière indépendance. L'Écosse s'agite de nouveau; +et, à l'intérieur, les sociétés secrètes qu'elle a réchauffées et +proposées l'ont bouleversée et affaiblie. Elle avait encore le +Canada. Mais un beau matin, le gouvernement des États-Unis, ayant à +sa tête un président américanissime, et profitant d'une difficulté +diplomatique où l'Angleterre avait évidemment tort, s'est avisé de +poser, comme ultimatum, la rupture du lien colonial. Nous soupçonnons +fortement nos francs-maçons du Canada et ceux des États-Unis d'avoir +été au fond de cette affaire. Quoi qu'il en soit, l'Angleterre, +réduite à l'impuissance, dut se rendre à cet ultimatum. Il y a trois +mois à peine, elle donnait avis officiel au Canada que le ler mai +prochain le gouverneur-général serait rappelé et qu'il n'aurait pas +de remplaçant.</p> + +<p>—C'est-à-dire que vous voilà libres, fit le baron.</p> + +<p>—Oui, reprit le journaliste, nous voici libres. Mais qu'allons nous +faire de notre liberté? Le cadeau est quelque peu embarrassant. Très +certainement le cabinet de Washington avait une arrière-pensée en +nous faisant octroyer notre indépendance: c'est dans le dessein de +nous faire l'honneur de nous annexer de force, sous un prétexte +quelconque. Mais la Providence s'en mêle, et voilà tout à coup nos +entreprenants voisins en guerre avec l'Espagne à propos de l'île de +Cuba; tandis que du côté du Mexique il y a des nuages très noirs; +sans compter les grèves qui éclatent de plus en plus nombreuses, +prenant les proportions d'une guerre civile chronique. Plus moyen de +songer à s'annexer le Canada. Nous cherchons donc à nous constituer +en pays tout à fait autonome.</p> + +<p>—Cela doit être une tâche assez facile.</p> + +<p>—Malheureusement non. Trois voies s'ouvrent devant nous: le <i>statu +quo</i>, l'<i>union législative</i> et la <i>séparation</i>. Un mot d'explication +sur chacune. Si nous adoptions ce que l'on appelle le <i>statu quo</i>, la +transition se ferait à peu près sans secousse. Nous resterions avec +notre constitution fédérative, notre gouvernement central et nos +administrations provinciales. Le gouverneurgénéral, au lieu d'être +nommé par l'Angleterre, serait élu par nous, voilà toute la +différence. Le parti conservateur, actuellement au pouvoir à Ottawa, +est favorable <i>au statu quo</i>. Ce parti se compose des <i>modérés</i>. Les +<i>modérés</i>, cela veut dire, en premier lieu, tous les gens en place, +avec leurs parents et amis, ainsi que ceux qui ont l'espoir de se +placer, avec leurs parents et leurs amis; ensuite, les entrepreneurs +et les fournisseurs publics avec tous ceux qui les touchent de près +ou de loin; enfin, les personnes qui n'ont pas assez d'énergie et +d'esprit d'indépendance pour vouloir autre chose que ce que veulent +les journaux qu'ils lisent et les chefs politiques qu'ils suivent.</p> + +<p>—Le parti du <i>statu quo</i> doit être formidable par le nombre! Je me +demande s'il reste quelque chose pour les deux autres partis.</p> + +<p>—Dans toutes les provinces il y a des partisans de l'union +législative. Ce sont principalement les radicaux les plus avancés, +les francs-maçons notoires, les ennemis déclarés de l'Église et de +l'élément canadien-français. Dans la province de Québec ce groupe est +très actif. À sa tête est un journaliste nommé Ducoudray, directeur +de la <i>Libre-Pensée</i>, de Montréal. Il va sans dire que les unionistes +cachent leur jeu, autant que possible. Ils demandent <i>l'union +législative</i> ostensiblement pour obtenir plus d'économie dans +l'administration des affaires publiques. Mais ce n'est un secret pour +personne que leur véritable but est l'anéantissement de la religion +catholique. Pour atteindre la religion, ils sont prêt à sacrifier +l'élément français, principal appui de l'Église en ce pays.</p> + +<p>—Voilà un parti que ne se recommande guère aux honnêtes gens! J'ai +hâte de vous entendre parler du troisième.</p> + +<p>—Le troisième groupe est celui des <i>séparatistes</i>. M. Lamirande, que +vous avez vu tout à l'heure, en est le chef, et votre humble +serviteur en fait partie. Nous trouvons que le moment est favorable +pour ériger le Canada français en État séparé et indépendant. Notre +position géographique, nos ressources naturelles, l'homogénéité de +notre population nous permettent d'aspirer à ce rang parmi les +nations de la terre. La Confédération actuelle offre peut-être +quelques avantages matériels; mais au point de vue religieux et +national elle est remplie de dangers pour nous; car les sectes ne +manqueront pas de la faire dégénérer en union législative, moins le +nom. D'ailleurs, les principaux avantages matériels qui découlent de +la Confédération pourraient s'obtenir également par une simple union +postale et douanière. Notre projet, dans la province de Québec, a +l'appui des catholiques militants non aveuglés par l'esprit de parti. +Le clergé, généralement, le favorise, bien qu'il n'ose dire tout haut +ce qu'il pense, car depuis longtemps le prêtre, chez nous, n'a pas le +droit de sortir de la sacristie. Dans les autres provinces cette idée +de séparation paisible a fait du chemin. Il y a un groupe assez +nombreux qui est très hostile à l'union législative et qui +préférerait la séparation au projet des radicaux. Ce groupe se +compose des catholiques de langue anglaise et d'un certain nombre de +protestants non fanatisés. Il a pour cri de ralliement: Pas +d'Irlande, pas de Pologne en Amérique! Il ne veut pas que le Canada +français soit contraint de faire partie d'une union qui serait pour +lui un long et cruel martyre. Le chef parlementaire de ce parti est +M. Lawrence Houghton, protestant, mais homme intègre, honorable et +rempli de respect pour l'Église, de sympathie pour l'élément +français. Voilà, monsieur le baron, un aperçu de la situation +politique du Canada en ce moment. J'espère que je me suis exprimé +avec assez de clarté?</p> + +<p>—Votre récit m'a vivement intéressé, cher monsieur, et je vous en +remercie. Je suis séparatiste, moi aussi, je vous l'assure, et je ne +conçois pas qu'un Français catholique puisse être autre chose, sans +trahir sa religion et sa nationalité. Mais, dites-moi, le parlement +d'Ottawa est-il actuellement réuni pour régler cette question?</p> + +<p>—Oui, monsieur le baron. Le gouvernement fédéral, dont notre hôte +est le très habile et très rusé chef, a réussi à faire voter pour +toutes les législatures des “résolutions” qui autorisent le parlement +d'Ottawa à régler définitivement la question de notre avenir +politique et national. Nous avons combattu ce projet devant la +législature de Québec, voulant réserver aux provinces au moins le +droit de veto; mais ç'a été en vain: l'esprit de parti, l'intrigue et +la corruption l'ont emporté sur nous. Nous voici donc à Ottawa pour +tenter un dernier et suprême effort, sans grand espoir de succès, +toutefois.</p> + +<p>—Quelle sera, pensez-vous, l'issue de la lutte?</p> + +<p>—Sous prétexte d'améliorer la constitution actuelle, Sir Henry va +déposer, ces jours-ci, le projet d'une nouvelle loi organique. Ce +sera, j'ai tout lieu de le croire, une véritable union législative +déguisée sous le nom de confédération. On prétendra maintenir les +grandes lignes du <i>statu quo</i>; en réalité, ce sera l'étranglement de +l'Église et du Canada français. Entre nous, Sir Henry est franc-maçon +de haute marque, c'est-à-dire profondément hostile à l'Église. S'il +ne propose pas ouvertement l'union législative, c'est qu'il craint un +échec, voilà tout.</p> + +<p>—Vous le soupçonnez de jouer double jeu?</p> + +<p>—Certainement, et ce n'est pas un jugement téméraire, je vous +l'assure. S'il a invité Lamirande et moi, c'est dans quelque dessein +perfide.</p> + +<p>—Pourvu qu'il ne vous compromette pas! Le voilà en tête-à-tête avec +votre ami.</p> + +<p>—Ne craignez pas pour Lamirande, il est solide comme le roc et assez +intelligent pour ne pas se laisser prendre par Sir Henry. Nous nous +sommes rendus à son invitation exprès pour connaître un peu les +pièges qu'il tend et les intrigues qu'il veut nouer.</p> + +<p>Pendant ce colloque entre le journaliste et le baron, Sir Henry +Marwood avait conduit Lamirande un peu à l'écart. Il le tenait +toujours affectueusement par le bras.</p> + +<p>—Mon cher monsieur Lamirande, dit le vieux diplomate de sa voix la +plus câline, il y a longtemps que je désire m'entretenir +familièrement, à cœur ouvert, avec vous. Vous m'avez souvent +combattu, mais je me suis toujours vivement intéressé à vous. Vous +êtes un jeune homme de talent et d'avenir. Je vous considère comme le +véritable représentant de votre race. Votre race, quoi que vous en +pensiez, je ne lui veux que du bien. Je désire l'honorer en votre +personne.</p> + +<p>—Vous êtes bien trop flatteur, répondit froidement Lamirande qui +entrevoyait déjà où son interlocuteur voulait en venir.</p> + +<p>Il me croit capable de me vendre, pensa le député. Hélas! il a vu +tant des nôtres se livrer à lui pour un peu d'or ou quelques +misérables honneurs.</p> + +<p>Son premier mouvement fut de repousser avec indignation l'offre que +Sir Henry n'avait pas encore clairement formulée. Mais il se ravisa. +Ne brusquons rien, se dit-il; par les efforts qu'il fera pour se +débarrasser de moi, je pourrai juger de la noirceur du projet qu'il +nous prépare.</p> + +<p>Lamirande gardant le silence, Sir Henry continua:</p> + +<p>—Je sais que votre ambition n'est pas personnelle, que vous ne +désirez rien pour vous-même, que votre unique passion est de rendre +service à votre pays, à vos compatriotes. J'admire ce noble +désintéressement. Vous êtes député, non par goût, mais par devoir, +n'est-ce pas? et si une autre position, où vous pourriez rendre +encore plus de services aux vôtres, vous était offerte, vous +l'accepteriez, n'est-il pas vrai?</p> + +<p>—Sans doute, répondit Lamirande, je ne suis pas député par goût, +mais je ne vois guère d'autre poste où je pourrais, en ce moment, +être de quelque utilité réelle à mes compatriotes.</p> + +<p>—J'en vois un, moi, et je vous l'offre; c'est celui de consul +général du Canada, du futur Canada libre, à Paris ou à Washington, à +votre choix!</p> + +<p>Pour que le vieux scélérat m'offre un tel prix se dit Lamirande en +lui-même, il faut qu'il ait grand besoin de m'éloigner du pays. Son +projet doit être diabolique! Après un moment de silence, il jeta sur +Sir Henry un regard qui força le tentateur à baisser les yeux.</p> + +<p>—Certes, dit-il, votre offre est magnifique, trop belle; elle est +même suspecte. Je vous prie de croire que mon poste, pour le moment, +est ici, et ici je resterai.</p> + +<p>—Mais vous n'y pensez pas! Quel bien vous pourriez faire à Paris, en +établissant des relations plus intimes entre la France et le Canada; +ou à Washington, en travaillant à l'avancement de ceux de vos +compatriotes qui sont encore là-bas.</p> + +<p>—Je pourrais peut-être y faire un peu de bien, mais mon devoir est +de rester ici et de travailler à vous empêcher de faire du mal. Du +reste, pourquoi m'offrez-vous cette position maintenant? Pourquoi +n'avez-vous pas attendu le règlement de notre avenir national? +Croyez-vous, Sir Henry Marwood, que je ne lis pas jusqu'au fond de +votre âme?</p> + +<p>La voix de Lamirande vibrait d'émotion. Sir Henry ne pouvait pas +regarder le jeune député en face. Le vieil intrigant, qui avait mené +à bonne fin cent affaires de ce genre, se sentait dominé, écrasé. +Toutefois, changeant de ton, il fît un dernier effort, un coup +d'audace.</p> + +<p>—Très bien! dit-il, d'une voix devenue subitement dure et cassante. +Jouons cartes sur table. Mon projet ne vous conviendra pas, j'en suis +convaincu. Vous le combattez; mais vous le savez aussi bien que moi, +tout ce que vous pourrez faire n'empêchera pas mon projet d'être +accepté par la Chambre. Dès lors, pourquoi rejeter un poste où vous +pourriez être utile à vos amis, à votre race? Vous allez les priver, +par simple entêtement, pour le simple plaisir de me faire la guerre, +d'avantages très considérables. Est-ce juste. Est-ce patriotique?</p> + +<p>—Mais si vous ne redoutez rien de mon opposition, pourquoi tant +d'efforts pour obtenir mon silence? Et si c'est par sympathie pour +notre race que vous agissez, pourquoi exiger que j'achète cette +position au prix d'une infâme trahison? Sir Henry, je suis chez vous +et je ne vous dirai pas les paroles que vous méritez d'entendre. Mais +vous comprendrez sans peine qu'après ce qui vient de se passer je ne +puis rester davantage sous votre toit ni m'asseoir à votre table. +J'ai bien l'honneur de vous saluer.</p> + +<p>Puis il s'éloigna avec dignité, laissant le premier ministre tout +abasourdi. Dans sa longue expérience des hommes et des choses, sir +Henry n'avait jamais rien vu de semblable.</p> + +<p>—Après tout, je l'admire, murmura-t-il. Et cette fois il était +sincère en le disant.</p> + +<p>Lamirande se dirigea vers l'endroit du salon où Leverdier causait +encore avec le baron de Portal.</p> + +<p>—Bien fâché, mon cher, dit-il, d'interrompre ton entretien avec M. +le baron, mais il faut que je m'en aille et tu voudras sans doute +partir avec moi.</p> + +<p>Leverdier saisit la situation, et, s'excusant auprès du baron, il +alla rejoindre son ami.</p> + +<p>—Il a voulu t'acheter, sans doute, et tu l'as planté là! très bien! +Mais faut-il absolument que nous nous en allions tout de suite? Je +voudrais bien savoir un peu ce qui se brasse.</p> + +<p>—J'en sais assez! Allons-nous en! Je te raconterai cela tout à +l'heure. Allons-nous en au plus tôt. Ce n'est pas un endroit pour des +chrétiens ici. L'atmosphère est toute remplie, tout épaisse de +démons. On les voit presque. Viens-t'en!</p> + +<p>Leverdier n'hésitait plus. En se dirigeant vers la porte du salon les +deux amis rencontrèrent un jeune Anglais à la figure ouverte et +agréable.</p> + +<p>—Mon cher Vaughan, s'écria Lamirande, que je suis content de te +rencontrer! Je te présente mon ami Leverdier, mon bras droit; ou +plutôt je devrais dire que c'est moi qui suis son bras droit; car il +est journaliste, c'est-à-dire faiseur et défaiseur de députés. Toi, +mets ton paletot et viens nous accompagner jusqu'à la rue Rideau. Tu +reviendras ensuite à temps pour le dîner.</p> + +<p>—Vous ne dînez donc pas ici? demanda Vaughan surpris. Qu'est-ce que +cela signifie?</p> + +<p>—Viens, et nous causerons de cela au clair de la lune.</p> + +<p>Tout en cheminant du côté de l'hôtel du parlement, Lamirande raconta +à ses amis ce qui venait de se passer entre le premier ministre et +lui. Puis s'adressant à Vaughan:</p> + +<p>—Comment trouves-tu le procédé de ton respectable chef?</p> + +<p>—D'abord, répliqua le jeune Anglais, il n'est pas mon chef. J'ai des +idées politiques qui me guident, mais des chefs politiques qui me +mènent, je n'en ai pas. Du reste, tu sais jusqu'à quel point +j'abhorre ces abominables manigances qu'on appelle la diplomatie. +Tout cela est honteux et indigne de la nature humaine.</p> + +<p>—Pourtant, mon pauvre ami, la nature humaine devient l'esclave de +ces manigances du moment que la religion cesse de la soutenir et de +la fortifier.</p> + +<p>—Sans vouloir me vanter, je puis dire que le seul respect de ma +dignité humaine me protège contre ces bassesses.</p> + +<p>—Tu n'as pas fini de vivre. Attends l'avenir avant de te prononcer +définitivement. Tu n'as peut-être pas encore rencontré une tentation +sérieuse sur ta route. Pour moi, je suis convaincu que, tôt ou tard, +tu te jetteras, soit dans les bras de l'Église, soit dans quelque +abîme effroyable. Car le sentiment de sa dignité, sans la grâce +divine, ne saurait soutenir l'homme et le prémunir contre les chutes +jusqu'au bout de sa carrière. Mais parlons politique... Tu n'as pas +de chef, dis-tu; tu renies sir Henry et ses procédés; tu partages +toutefois ses idées, tu soutiens ses projets, librement et +honnêtement, soit; mais ces idées et ces projets, sir Henry ne les +fait prévaloir que grâce à <i>ces abominables manigances</i> que tu +condamnés avec tant de chaleur. Cela ne te fait-il pas douter un peu +de la bonté de ces idées et de ces projets? N'est-il pas raisonnable +de dire que ce qui est vraiment bon n'a pas besoin, pour réussir, de +ces moyens ignobles?</p> + +<p>—Je condamne ces moyens et je ne voudrais jamais les employer +moi-même; mais je reconnais qu'il est difficile d'obtenir un succès +quelconque dans le monde politique sans y avoir recours, à cause de +l'esprit de vénalité qui règne partout.</p> + +<p>—Et la fameuse dignité humaine, qu'en fais-tu?</p> + +<p>—Si tout le monde avait le sentiment de cette dignité, elle +suffirait; mais tout le monde ne l'a pas.</p> + +<p>—Pourquoi tout le monde ne respecte-t-il pas cette dignité humaine, +puisque ce sentiment est purement naturel? Pourquoi tous les hommes +ne sont-ils pas honnêtes?</p> + +<p>—Le sais-je, moi! Pourquoi tous les hommes n'ont-ils pas la beauté +physique? Pourquoi y a-t-il des infirmes, des bossus, des +sourds-muets, des borgnes, des aveugles?</p> + +<p>—D'un autre côté, il y a trop d'ordre, trop d'harmonie dans le monde +visible pour qu'un homme raisonnable puisse parler du <i>hasard</i>. +Admets donc un Dieu Créateur de toutes choses; une divine Providence +qui surveille et gouverne toutes choses; une vie future où chacun +sera récompensé selon ses œuvres; une chute originelle qui a +gravement affaibli et vicié la nature humaine; un Dieu Sauveur qui a +racheté l'homme déchu et lui a donné les moyens de reconquérir +l'héritage céleste; admets ces vérités et tu pourras résoudre tous +les redoutables problèmes que nous offre l'humanité.</p> + +<p>—J'admets volontiers que ton système est d'une logique rigoureuse: +tout s'y tient et s'enchaîne. S'il y a quelque chose de vrai en fait +de religion, c'est la doctrine catholique. Mais... nous parlerons de +cela plus tard. Maintenant, au revoir. Il faut que je m'en retourne.</p> + +<p>Les trois compagnons se séparent. Vaughan retourne chez sir Henry, +tandis que Lamirande et Leverdier regagnent leur hôtel.</p> + +<p>—Tu avais bien raison, dit Leverdier; c'est un grand malheureux +plutôt qu'un monstre. Si nous pouvions apprendre aux hommes à croire +comme nous leur apprenons à lire!</p> + +<p>—La foi est un don gratuit que Dieu accorde à qui il veut. +Remercions-le de ce qu'il a daigné nous faire ce don inestimable, +tandis que tant d'autres, qui en auraient fait peut-être un meilleur +usage que nous, ne l'ont pas reçu. Prions surtout pour ceux qui n'ont +pas la foi. Ils sont comme les paralytiques dont parle l'Évangile qui +ne pouvaient pas se porter d'eux-mêmes à la rencontre du Sauveur pour +être guéris: il leur fallait le secours de voisins charitables. Les +autres malades qui représentent les pécheurs qui ont la foi, +pouvaient se rendre sans aide aux pieds du Christ. Si grandes que +fussent leurs infirmités, si horribles que fussent leurs plaies, ils +étaient moins à plaindre que les paralytiques, puisqu'ils pouvaient +se placer sans aide sur le chemin de l'Homme-Dieu et crier: Jésus, +Fils de David, ayez pitié de nous! Imitons les âmes charitables de la +Judée qui transportaient les perclus aux bords des chemins où Jésus +devait passer. Portons les perclus spirituels, ceux qui n'ont pas la +foi, portons-les par nos prières et nos bonnes œuvres au-devant du +divin Maître afin qu'il les guérisse!</p> + +<p>Pendant que les deux croyants s'entretenaient ainsi en regagnant leur +appartement, Vaughan s'en allait lentement du côté opposé. Il était +pensif. Les paroles de Lamirande l'avaient étrangement bouleversé. Un +malaise vague, indéfinissable, comme le pressentiment d'un malheur, +l'oppressait. Des aspirations confuses, qu'il ne pouvait pas +analyser, agitaient son âme.</p> + +<p>George Vaughan avait rencontré Lamirande plusieurs années auparavant +dans un voyage à Québec. Dès les premières paroles échangées il +s'était établi entre eux une vive sympathie. Tous deux possédaient un +caractère franc, loyal, ouvert; tous deux éprouvaient de l'attrait +pour la vraie politique et une invincible répulsion pour cette +politique de contrebande dont la base est la corruption et dont le +principal moyen d'action est l'intrigue. Mais là se bornaient la +ressemblance entre eux. Autant le Canadien français était croyant, +autant le jeune Anglais était sceptique.</p> + +<p>Plus tard, s'étant retrouvés à Ottawa, la sympathie des premiers +jours se changea en une véritable et sincère amitié. Vaughan ne se +demandait guère d'où lui venait cette singulière affection pour +Lamirande; ou plutôt il l'attribuait à une grande similitude de goûts +et de caractère. Lamirande, plus clairvoyant, était convaincu que le +courant mystérieux qu'il avait senti s'établir entre cet étranger et +lui dès leur première rencontre ne pouvait s'expliquer par une cause +naturelle. Croyant fermement au surnaturel, il s'était dit que cette +amitié était l'œuvre de l'ange gardien de Vaughan; que cet esprit +céleste avait choisi ce moyen pour conduire au salut l'âme confiée à +ses soins.</p> + +<p>Vaughan, avons-nous dit, était sceptique. Ce poison de l'incrédulité, +il se l'était inoculé, dès son enfance, dans les écoles publiques de +sa province. Devenu jeune homme il avait passé plusieurs années à +Londres et à Paris, et la vie qu'il y mena, sans être une vie de +débauche, n'était pas faite pour le rendre croyant. Mais s'il était +sceptique, il n'était pas athée militant. Il ne niait pas l'existence +d'un Dieu Créateur. Il lui semblait même qu'il devait y avoir un +Principe universel quelconque. À la rigueur, il pouvait passer pour +déiste. À ceux qui lui parlaient du monde surnaturel il répondait +invariablement: “Je ne nie rien et je n'affirme rien”.</p> + +<p>Cependant, après s'être lié avec Lamirande, il avait étudié la +religion catholique; et à l'époque où nous le voyons il la +connaissait mieux que bien des catholiques. Il répétait souvent, +comme nous l'avons entendu dire ce soir, que s'il y avait quelque +chose de vrai en fait de surnaturel, c'était la doctrine de l'Église. +Mais s'il avait la science que l'homme peut acquérir par ses forces +naturelles, il n'avait pas la foi que Dieu seul communique à l'âme +par la grâce. Ses entretiens avec Lamirande sur la religion le +troublaient toujours; néanmoins, il n'aurait pas voulu y renoncer +pour la plus belle fortune du monde, car tout incroyant qu'il était, +la foi de son ami le fascinait. Ce soir, il est plus tourmenté qu'à +l'ordinaire. “Ah! se dit-il avec un soupir, en rentrant chez sir +Henry, si je pouvais croire comme Lamirande!” C'est la première fois +que son cœur, rempli jusqu'ici de sentiments vagues, émet un vœu +aussi nettement formulé.</p> + +<p>Les convives se mettent à table, et bientôt Vaughan, entraîné par le +tourbillon de la conversation, oublie son trouble de tout à l'heure. +Il est devenu, encore une fois, l'homme du monde affable, correct, +spirituel mais sceptique.</p> + +<p>Au dîner, Vaughan se trouve placé à côté de M. Aristide Montarval, +député de la ville de Québec. Une élection partielle avait eu lieu au +commencement de décembre, par suite de la démission inexpliquée du +député siégeant; et Montarval qui, jusque-là, ne s'était guère mêlé +de politique et qui passait pour un radical avancé, s'était tout à +coup présenté comme conservateur contre un autre conservateur de +vieille date. À la surprise générale, sir Henry l'avait accepté, lui +nouveau converti, comme candidat ministériel, de préférence à son +concurrent. Ce titre de candidat ministériel, joint à l'appui des +radicaux qui ne semblaient pas trop froissés de le voir se présenter +comme conservateur, lui avait valu un éclatant triomphe qui ne laissa +pas d'intriguer le monde politique. Cette élection, sur laquelle il +plane un certain mystère, est l'un des sujets de conversation à la +table de sir Henry. Montarval est très riche, et s'est déjà distingué +comme orateur. C'est une belle acquisition pour le parti +conservateur, se dit-on de toutes parts; car il est bien connu que le +nouveau député, sans prendre une part ostensible aux affaires +politiques, avait toujours professé et propagé les idées avancées. +Sir Vincent Jolibois, le principal représentant de l'élément français +dans le cabinet, avait même manifesté timidement des scrupules de +reconnaître l'orthodoxie ministérielle et conservatrice de cette +candidature. Il s'en était ouvert à son collègue et chef, sir Henry +Marwood. Celui-ci l'avait rassuré en disant que Montarval avait un +talent remarquable et que le talent est toujours digne d'admiration. +Sir Vincent s'était rendu à ce raisonnement sans réplique. +D'ailleurs, avait-il dit à un ami qui, lui aussi, avait des craintes +au sujet de cette candidature néo-conservatrice, il faut maintenir la +discipline dans les rangs du parti, et du moment que notre chef est +satisfait nous devons l'être également. De même qu'il ne faut pas +être plus catholique que le pape, de même aussi il ne faut pas être +plus conservateur que le chef du parti.</p> + +<p>C'est ainsi que le radical Montarval était devenu conservateur. La +<i>Nouvelle-France</i> ayant hasardé une simple observation sur la facilité +avec laquelle le parti conservateur absorbait et s'assimilait les +aliments les plus indigestes, il y eut dans la presse un tollé +général contre Leverdier. Pendant quinze jours on le traita, dans les +deux langues, de grossier, de malappris, d'hypocrite, de jaloux, +d'ambitieux, etc. Même la <i>Libre-Pensée</i>, qui avait abîmé Montarval +pour s'être fait réactionnaire, fournit sa bonne part à ce concert +malsonnant d'imprécations.</p> + +<p>Vaughan lia conversation avec son voisin; et comme on parle +volontiers de ceux qu'on aime, il voulut entretenir le nouveau député +de leur collègue absent, Lamirande. À la mention de ce nom, il +remarqua dans les yeux de Montarval une telle expression de haine +qu'il se sentit glacé.</p> + +<p>—Décidément, se dit-il en lui-même, notre nouveau collègue n'est pas +un homme sympathique! Quelle différence entre Lamirande et lui! +Lamirande attire, celui-ci repousse. Les deux pôles d'un aimant, +quoi! Est-ce magnétisme animal? Est-ce autre chose?</p> + +<p>Le festin se prolongea jusqu'à une heure avancée et se termina sans +incident remarquable.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre V</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Noli diligere somnum, ne te egestas opprimat.</p> +<p> + N'aimez point le sommeil, de peur que la pauvreté ne vous accable.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Prov</span>. XX, 13.</div> +</div> + +<p>Rendus à leur modeste appartement, rue Wellington, Lamirande et +Leverdier se mirent à discuter sérieusement la situation politique.</p> + +<p>—Elle est très grave, dit Lamirande, car je suis convaincu que sir +Henry Marwood médite quelque coup de Jarnac plus perfide qu'à +l'ordinaire. Mais que faire?</p> + +<p>—Pour moi, dit Leverdier, je vais écrire sur le champ un article qui +fera un peu d'émoi dans le camp ministériel, j'en réponds.</p> + +<p>—C'est très bien; et pendant que tu seras ainsi occupé je vais +brocher quelques lettres pour mettre nos amis au courant de la +situation.</p> + +<p>Député et journaliste se mirent à la besogne de bon cœur. Voici +l'article qu'écrivit Leverdier et qu'il intitula:</p> + +<p class="arttitle">DORMEZ EN PAIX!</p> + +<p>“La semaine prochaine, sir Henry Marwood soumettra aux Communes son +projet pour régler définitivement le sort politique du Canada.</p> + +<p>“Pour nous, Canadiens français, il s'agit de notre avenir national. +Tout ce que nous avons de plus cher et de plus sacré est en jeu: +notre religion, notre langue, nos institutions, nos lois, notre +autonomie.</p> + +<p>“Existerons-nous comme peuple demain? Voilà le problème redoutable +qui se dresse devant nous.</p> + +<p>“La presse ministérielle et soi-disant conservatrice répand sur le +pays les flots de son optimiste somnifère. Dormez, dit-elle, aux +habitants de la province de Québec, donnez en paix, dormez sur toutes +vos oreilles, car sir Henry est premier ministre et sir Vincent est +son très humble serviteur.</p> + +<p>“Quelle inquiétude pouvez-vous avoir? Sir Henry est franc-maçon, +c'est vrai, mais il respecte l'Église, il raffole de notre langue +qu'il parle couramment, il admire nos institutions. Il était jadis +partisan déclaré de l'union législative, mais aujourd'hui il +verserait son sang pour le maintien du <i>statu quo.</i> L'autonomie des +provinces n'a pas d'ami plus sincère que ce centralisateur converti. +Qu'on dorme en paix, puisque ce gardien né de nos droits veille.</p> + +<blockquote><p>“Des esprits chagrins, disait l'autre jour le <i>Mercure</i>, organe en +chef des ministres dans la province de Québec, des esprits chagrins +cherchent à créer du malaise parmi nos populations en soulevant des +préjugés contre nos hommes publics, contre les chefs conservateurs +qui ont reçu de Dieu la mission de conduire notre pays dans les voies +du progrès moral et matériel.</p></blockquote> + +<p>“Méchants esprits chagrins, dormez donc plutôt!</p> + +<p>“De quel droit, esprits chagrin, rappelez-vous sans cesse que le chef +du cabinet est affilié à la secte maçonnique; que sir Vincent, +collègue de sir Henry, a jadis, voté pour l'école neutre et +obligatoire; que M. Vilbrèque, autre collègue de sir Henry, dans un +accès d'anglomanie, a déploré, un jour, les dépenses excessives que +l'usage de la langue française occasionne; que M. Dutendre, troisième +collègue français de sir Henry, a déclaré que les législatures +provinciales ne sont, après tout, que de grands conseils municipaux. +Ce sont là des <i>préjugés</i> que vous soulevez très indignement contre +de braves gens qui distribuent le <i>patronage</i>, les <i>impressions</i> et les +<i>subventions</i> d'une façon tout à fait orthodoxe. Sir Vincent n'a-t-il +pas dit, l'été dernier, dans son grand discours-programme, qu'un +“pays où le <i>patronage</i> est distribué d'une manière judicieuse et +équitable est un pays bien gouverné, c'est-à-dire heureux.”</p> + +<p>“Pourquoi doutez-vous, esprits chagrins?</p> + +<p>“Il s'agit d'élaborer un projet de constitution qui sauvegarde les +droits de l'Église, les droits des parents sur l'éducation de leurs +enfants, les droits de l'élément français, l'autonomie provinciale; +donc confions, en toute sûreté, la réalisation de ce projet à des +francs-maçons, à des partisans de l'État enseignant, à des ennemis de +notre langue et de nos institutions provinciales. La discipline de +parti le veut ainsi. Or il n'y a que les “esprits chagrins” qui +préfèrent la logique à la discipline de parti.</p> + +<p>“Douter de l'efficacité du <i>patronage</i> bien distribué, c'est un +crime; s'insurger contre la discipline de parti au profit de la +logique, c'est un acte de folie.</p> + +<p>“Donc, habitants de la province de Québec, dormez en paix, car sir +Henry et ses brillants collègues veillent sur nous.”</p> + +<hr> + +<p>Leverdier donna lecture à Lamirande de ces quelques lignes.</p> + +<p>—Ce n'est pas un article extraordinaire, dit le journaliste, mais il +fera hurler la presse ministérielle, et en hurlant, elle se +compromettra. Que pouvons-nous faire davantage pour le moment? Nous +sentons bien, toi et moi, qu'il se trame ici quelque noir complot. +Mais nous ne saurions faire partager nos convictions au public. +Raconter ta conversation avec Sir Henry, c'est nous exposer à un +démenti catégorique de sa part, car ce n'est pas un mensonge qui +ferait reculer le vieux scélérat. D'ailleurs, nos propres gens sont +tellement entichés de lui qu'ils regarderaient cette tentative de +corruption comme un acte très gracieux. Voyez! diraient-ils cet +excellent sir Henry a voulu honorer notre race, et cet entêté de +Lamirande l'a grossièrement insulté Nous sommes bien malades!</p> + +<p>—En effet, l'avenir est très sombre, répliqua Lamirande; mais ne +perdons pas espoir même quand tout sera désespéré. N'oublions pas que +Lazarre était enseveli et sentait déjà mauvais lorsque le Seigneur +l'a ressuscité!</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre VI</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Et ambulant per vias tenebrosas.</p> +<p> + Ils marchent par des voies ténébreuses.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Prov</span>. II, 13.</div> +</div> + +<p>Deux jours après la réception et le banquet chez sir Henry, les +journaux de la capitale annoncèrent que le premier ministre était +tellement indisposé qu'il ne ,pouvaient ni assister aux séances de la +Chambre ni recevoir des visiteurs. La vérité vraie, c'est qu'il avait +quitté Ottawa le lendemain du dîner et s'était rendu secrètement à +Kingston où il gardait le plus strict incognito.</p> + +<p>Vers neuf heures du soir, il sortit de l'hôtel où il était descendu +et se rendit à une maison isolée d'un des faubourgs de la ville. Il +frappa d'une manière toute particulière. Quelqu'un à l'intérieur lui +pose des questions auxquelles il répond; puis la porte S'ouvre, et +sir Henry se trouve dans le lieu de réunion du Suprême Conseil de la +Ligue du Progrès. Ce Suprême Conseil se compose de deux délégués de +chaque Conseil Central. Celui qui préside est le même que nous avons +vu diriger le Conseil Provincial de Québec. L'un des représentants +du Conseil Central de Montréal est Ducoudray, rédacteur de la +<i>Libre-Pensée</i>, que nous avons aussi vu figurer à la vieille capitale.</p> + +<p>À peine sir Henry est-il arrivé que la séance s'ouvre par une +horrible prière à Satan que le président récite en se tournant vers +un immense triangle placé au fond de la salle. Devant ce triangle, +dont la principale pointe est en bas, emblème de Lucifer, de l'encens +brûle sur un autel.</p> + +<p>—Mes frères, dit le président, nous voici au complet. Je vous +félicite de votre exactitude à vous rendre aux séances du Suprême +Conseil. Aussi, grâce au zèle que vous déployez dans vos travaux, +pouvons-nous envisager l'avenir avec confiance. Lors de notre +dernière réunions, j'avais l'honneur de vous communiquer +officiellement la nouvelle que nos efforts avaient pleinement réussi; +qu'avec le concours intelligent de nos frères en Angleterre et aux +États-Unis, le lien colonial était rompu. C'était le premier pas dans +la bonne voie. Mais ce n'était qu'un premier pas. Vous le savez, +notre dessein était de faire entrer immédiatement le Canada dans +l'union américaine. Malheureusement, les graves événements que vous +connaissez, nous ont forcés à ajourner indéfiniment la réalisation de +ce projet. Il a fallu adopter un autre but politique. Le comité +exécutif a estimé que, vu l'impossibilité d'incorporer le Canada aux +États-Unis, c'était l'union législative de toutes les provinces qui +nous offrait le meilleur moyen d'extirper radicalement du sol +canadien l'infâme superstition qui empêche notre peuple de marcher +dans les sentiers du véritable progrès. Cette décision a été ratifiée +par le Suprême Conseil à sa dernière réunion. Le comité exécutif a +donc exercé l'influence dont notre ordre dispose sur les législatures +provinciales pour les amener toutes à remettre au parlement fédéral +le règlement définitif de la question de notre avenir politique. +Aujourd'hui, j'ai l'honneur de vous annoncer officiellement que cette +partie de notre programme est exécutée. Le frère Marwood, à ma +demande, a aussitôt convoqué le parlement fédéral. Nous avons +maintenant à délibérer sur ce qu'il convient de faire à Ottawa. Que +vous en semble-t-il? La parole est aux frères qui ont quelques +observations à faire, quelque projet à soumettre à ce Suprême +Conseil?</p> + +<p>Après un instant de silence.</p> + +<p>—Le frère président, fit un affilié, a sans doute quelque +proposition à nous soumettre ', nous l'écoutons.</p> + +<p>—En effet, j'ai un projet à soumettre au Conseil mais je voudrais, +auparavant, entendre les observations que mes frères peuvent avoir à +faire sur la situation.</p> + +<p>—Nous pourrions mieux délibérer, dit le même affilié, si le frère +président voulait bien nous faire connaître d'abord son projet. Il +est bien rare que le Conseil ait à modifier les plans de son chef.</p> + +<p>—En bien! reprend le président, voici comment j'envisage la +situation. Nous ne saurions réussir à faire accepter l'union +législative en la proposant ouvertement au parlement. Les députés +canadiens-français, les députés catholiques des autres provinces et +le groupe Houghton n'en voudront jamais. Il faut donc que le projet +gouvernemental soit assez habilement conçu et rédigé pour établir +effectivement l'union législative tout en conservant les apparences +et le nom d'une confédération. Il faut que nous nous contentions +aujourd'hui de déposer les germes de l'union; plus tard, et peu à +peu, nous développerons notre œuvre jusqu'à son entier +épanouissement. Il faut que dans chaque garantie accordée aux +provinces il y ait un mot, une phrase équivoque que nous puissions, +en temps opportun, interpréter en faveur du pouvoir central. Voici un +projet de constitution que j'ai préparé, avec l'aide du comité +exécutif, et que je soumets à la considération du Suprême Conseil. Le +frère secrétaire voudra bien en donner lecture.</p> + +<p>Le frère secrétaire, qui n'est autre que le frère Ducoudray, lit le +document qui est un véritable chef-d'œuvre d'habileté infernale. Pas +un article sans piège dissimulé avec un art surhumain; pas une +disposition sans équivoque savamment agencée. Tous les frères sont +dans l'admiration. Le projet est agréé presque sans discussion.</p> + +<p>—Il est donc statué, dit le président, par le Suprême Conseil de la +Ligue du Progrès, que le projet de constitution que nous venons +d'adopter doit être présenté au parlement sans délai. Le secrétaire +gardera l'original dans les archives du Suprême Conseil et il en +remettra une copie authentique au frère Marwood. Il est ordonné, de +plus, que le frère Marwood fera voter ce projet par le parlement +fédéral et qu'il ne pourra point le modifier ou le laisser modifier +sans le consentement du Comité exécutif. Est-ce là le plaisir de ce +Suprême Conseil?</p> + +<p>Tous manifestent leur assentiment, et le frère secrétaire fait au +registre les inscriptions voulues par le règlement de la Ligue.</p> + +<p>—Et si le parlement refuse de voter ce projet, demande le frère +Marwood, que faudra-t-il faire? J'ai peur que, malgré l'incontestable +habileté de la rédaction, Lamirande et Houghton ne fassent voir la +véritable portée de cette nouvelle constitution.</p> + +<p>—Nous avons fait la part très large à la prudence, répond le +président; maintenant, il faut de la hardiesse, de l'audace pour +réussir. Si la Chambre regimbe, vous la ferez dissoudre. Un appel aux +électeurs nous sera favorable, car nous prendrons les moyens voulus +pour qu'il le soit. L'esprit de parti et la corruption sont toujours +les forces vives de la politique. Comptez là-dessus, frère Marwood, +sur notre admirable organisation qui enveloppe tout le pays, et +spécialement sur l'aide de notre Dieu, le Dieu de la Liberté, du +Progrès et de la Vengeance. Mais ce Lamirande, est-ce bien certain +que vous ne pourrez pas le corrompre?</p> + +<p>—Le corrompre! Vous ne l'ignorez pas, frère Président, j'ai fait de +mon mieux , et les frères savent que je ne manque pas précisément de +talent quand il s'agit de me débarrasser d'un adversaire gênant. Eh +bien! je n'ai pas pu l'entamer. Et je connais assez les hommes pour +savoir que c'est inutile de recommencer mes efforts auprès de lui.</p> + +<p>Puis le frère Marwood raconte au Suprême Conseil ce qui s'était passé +entre Lamirande et lui, le soir du banquet.</p> + +<p>Le président se penchant vers Ducoudray, lui dit tout bas.</p> + +<p>—Rappelle-toi bien tous ces détails que Marwood vient de nous +raconter; prends-en note. Cela nous servira en temps et lieu.</p> + +<p>—Je ne vois pas, dit Ducoudray, comment nous pourrons tourner cet +incident contre Lamirande. C'est plutôt en sa faveur....</p> + +<p>—Tu verras plus tard l'usage que nous pourrons en faire.</p> + +<p>Bientôt le Suprême Conseil se disperse. Le président et le frère +Marwood se rendent ensemble à Ottawa; tandis que Ducoudray emporte +les archives avec lui à Montréal.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre VII</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Prudentia carnis mors est.</p> +<p> + La prudence de la chair est mort.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Rom</span>. VII, 6.</div> +</div> + +<p>Leverdier ne s'était pas trompé: son article souleva une tempête. Le +<i>Mercure</i>, principal organe ministériel, ouvrit le feu par un écrit +pompeux. En voici quelques extraits:</p> + +<p>“Nous sommes arrivés à une époque décisive de notre histoire; le +moment est solennel: une nation va naître. De simple colonie que nous +étions tout à l'heure, nous passons à l'état de peuple libre et +entièrement indépendant. Le moment est donc solennel, avons-nous dit, +et nous devrions tous tenir un langage digne de la grandeur des +événements qui se préparent.</p> + +<p>“Nous avons profondément regretté de lire, ces jours-ci, dans une +feuille obscure de Québec, un article très déplacé, et par la forme +et par le fond. La forme est légère, triviale, badine, ironique. Ce +n'est pas ainsi qu'il convient de discuter les graves questions du +jour. Pour le fond, c'est pis encore: appel aux préjugés religieux et +nationaux, manque de charité chrétienne, manque de respect envers +l'autorité constituée, manque de déférence envers nos chefs +politiques. Tous les manquements à la fois y sont.</p> + +<p>“L'auteur de cet écrit pousse l'indélicatesse et la passion jusqu'à +rappeler que notre chef politique, le premier ministre de ce pays, +fait partie de la franc-maçonnerie. Sans doute, nous condamnons la +franc-maçonnerie puisque notre église la condamne; mais il ne faut +pas oublier que les églises protestantes ne la condamnent pas, et que +sir Henry est protestant. Il ne faut pas oublier que non seulement +les églises protestantes ne condamnent pas la franc-maçonnerie, mais +que plusieurs ministres protestants, et des plus éminents, +appartiennent à cette société. Ce qui prouve, et que les religions +protestantes ne voient pas la franc-maçonnerie d'un mauvais œil, et +que la franc-maçonnerie n'est pas hostile, comme certains exaltés le +prétendent, à toute religion, au christianisme même.</p> + +<p>“Malgré ces vérités incontestables, on fait un crime à sir Henry +d'être franc-maçon. On veut jeter le doute et le trouble dans +l'esprit de notre population; on veut lui rendre suspects les chefs +de l'État; on sape l'autorité; on attise le feu des préjugés +nationaux et religieux. Tout cela est révolutionnaire et antisocial. +Nous vivons dans un pays de population mixte, ne l'oublions jamais; +nous sommes la minorité en ce pays, ne l'oublions pas, non plus. +Vivons donc en paix avec les protestants, les Anglais et les +francs-maçons. C'est notre devoir puisque la Providence nous a placé +au milieu de ces divers éléments. Respectons leurs opinions si nous +voulons qu'ils respectent les nôtres. Donnons-leur fraternellement la +main. Ne les aigrissons pas si nous ne voulons pas qu'ils se +coalisent contre nous pour nous écraser. Soyons de notre époque et de +notre pays. Ayons confiance dans la sagesse et le patriotisme de nos +chefs. Confions-nous à leur loyauté, et soyons assurés que nos +privilèges seront respectés. Ne portons pas une main sacrilège sur la +Confédération. Contentons-nous de la perfectionner, en nous laissant +guider, dans cette œuvre si délicate, par les chefs qui ont reçu la +mission de conduire le pays. Ceux qui demandent l'union législative +ne sont pas plus révolutionnaires que les utopistes dangereux qui +voudraient désunir les provinces. Nous sommes dans un juste milieu; +restons-y.”</p> + +<p>Toutes la petite presse ministérielle se mit aussitôt à faire +entendre la même note avec des variations qui étaient principalement +des attaques violentes et personnelles contre Lamirande et Leverdier +qu'on accusa de jalousie, d'ambition, de haine. Plusieurs de ces +écrivains, qui étaient grassement payés pour chanter les louanges des +ministres, s'indignaient à la pensée que cette scandaleuse croisade +contre l'autorité civile entreprise par la <i>Nouvelle-France</i> et ses +partisans était inspirée par l'amour du lucre! Et, invariablement, +ces discours se terminaient par un fervent appel à la charité +chrétienne.</p> + +<p>La <i>Libre-Pensée</i>, organe des radicaux ouvertement favorables à +l'union législative, fît feu et flammes, elle aussi, contre les +séparatistes. Crétins, calotins, hypocrites, impuissants, rongeurs de +balustres, cagots, cafards, jésuites de robe courte, escobars, +arriérés, éteignoirs, tenants du moyen âge, ennemis du progrès, +fanatiques, inquisiteurs, Torquemadas au petit pied, descendants +encroûtés de Pierre l'Ermite, tartufes, Basiles, voilà le canevas sur +lequel ce journal et ses satellites brodaient. Tous demandaient, à +hauts cris, au nom de l'économie, l'union législative. Nous sommes +trop gouvernés, répétaient-ils sans cesse. Plus de provinces, plus de +législatures provinciales, plus de mesquins préjugés de races et de +religion. Abattons tout cela et établissons un gouvernement unique, +fort, large, économe, et une seule nationalité.</p> + +<p>À Québec se publiait dans ce temps-là un journal intitulé le <i>Progrès +catholique</i>, dirigé par Hercule Saint-Simon que le lecteur a déjà vu, +en compagnie de Lamirande, faire une visite d'enquête pour le compte +de la Saint-Vincent-de-Paul.</p> + +<p>Homme de talent réel, mais peu sympathique, le rédacteur du <i>Progrès</i> +avait dans le regard quelque chose de faux et de froid qui faisait +éprouver un étrange malaise à tous ceux qui venaient en contact avec +lui. Doué d'une certaine allure énergique, violente même, il passait, +aux yeux de ceux qui ne voient que la surface des choses, pour un +homme fortement trempé, pour un caractère. Avant l'époque où commence +notre récit, il s'était jeté avec une grande ardeur dans le mouvement +séparatiste, à la suite de Lamirande et de Leverdier. Mais tout en +les proclamant ses chefs, tout en arborant leur drapeau, il ne +voulait pas toujours suivre leurs conseils ni adopter leur langage +ferme et modéré, leurs procédés marqués au coin de la sagesse. Depuis +un mois surtout il semblait s'être fait casseur de vitres de +profession.</p> + +<p>Sans doute, il faut parfois casser les vitres, en réalité, comme au +figuré. Un homme est renfermé dans une chambre où l'air respirable +manque complètement. La porte est fermée à clé, barricadée; toutes +les issues sont hermétiquement closes. L'homme étouffe. Déjà il est +sans connaissance. Que faire? Vous cassez une vitre. L'homme respire, +il est sauvé. Dans le monde moral, il y a des situations analogues où +il est nécessaire de casser les vitres. C'est le seul moyen qui reste +de faire circuler un peu d'air pur dans les prisons où la routine et +les préjugés ont renfermé et asphyxient leurs victimes. Mais M. +Saint-Simon ne faisait guère plus autre chose que casser les vitres. +Il en cassait partout, toujours et à propos de rien. Le bruit des +vitres cassées avait attiré sur lui tous les regards sans toutefois +lui gagner les cœurs.</p> + +<p>Le rédacteur du <i>Progrès catholique</i> répondit donc à l'article de la +<i>Nouvelle-France</i> par un éclat formidable. Il intitula son écrit: +<i>Est-ce la guerre que l'on veut?</i> Dans cet écrit, non seulement il +demandait la sortie de la province de Québec de la Confédération, +mais il poussait les Canadiens français à s'organiser militairement, +à se procurer des armes et à se rendre à Ottawa pour surveiller les +délibérations du parlement. Il fît une charge incroyable contre tous +les protestants, sans distinction, déclarant qu'ils étaient tous +ligués contre les catholiques pour les massacrer. Et il terminait son +article d'énergumène en donnant clairement à entendre que le jour où +la province de Québec serait délivrée du joug fédéral, les Anglais +qui s'y trouveraient n'auraient qu'à se bien tenir.</p> + +<p>En lisant cet article, Leverdier eut un mouvement de sainte colère. +Il quitta précipitamment le cabinet de lecture du parlement, traversa +le couloir et, appelant un page, fit mander Lamirande qui était à son +siège de député.</p> + +<p>—As-tu vu la dernière bêtise de Saint-Simon? s'écria-t-il.</p> + +<p>—Oui, fit tranquillement Lamirande, j'ai vu cet écrit, c'est plus +qu'une bêtise, c'est un crime.</p> + +<p>—Cet homme-là est-il fou?</p> + +<p>—Non, mon ami, il n'est pas fou. Il est quelque chose de pire qu'un +fou.</p> + +<p>—Je ne vois guère rien de pire et de plus dangereux qu'un fou qui se +mêle d'écrire, répliqua vivement Leverdier.</p> + +<p>—Un traître est plus dangereux qu'un fou, fit Lamirande.</p> + +<p>—Grand Dieu! s'écria le journaliste, tu le soupçonnes de nous +trahir! Tu vas plus loin que moi, je ne l'accuse que d'un manque +incroyable de tact et de jugement.</p> + +<p>—Je vais plus loin que toi, en effet. Je ne porte pas un jugement +téméraire en te disant que Saint-Simon nous trahit froidement.</p> + +<p>—Mais sur quoi te bases-tu pour croire à tant de perfidie chez cet +homme qui, après tout, prétend défendre la même cause que nous?</p> + +<p>—Tu n'ignores pas que l'on peut trahir une cause tout en prétendant +la défendre. C'est même le procédé favori de nos jours. C'est le +raffinement de la trahison.</p> + +<p>—Oui, mais enfin, as-tu quelque preuve contre lui? Sur quoi +s'appuient tes soupçons?</p> + +<p>—Ce ne sont pas des soupçons, c'est une certitude morale, une +conviction profonde.</p> + +<p>—Mais encore, dis-moi sur quoi elle repose, cette certitude morale? +Tu n'as pas l'habitude de juger à la légère et sans preuves. J'avoue +que l'article est affreux, abominable. En le lisant, j'ai frémi +d'indignation, et si j'avais eu le malheureux sous la main, je ne +sais pas trop ce que je lui aurais fait. Mais, après tout, ne peut-on +pas mettre cet écrit sur le compte de la bêtise humaine, qui est +grande, tu le sais.</p> + +<p>—Oui elle est grande, mais la perversité humaine est grande aussi. +Ce sont deux immensités dont Dieu seul peut voir les limites. Si je +n'avais que l'écrit de Saint-Simon pour me guider, je jugerais +l'incident probablement comme toi. Mais je sais que ce malheureux +était naguère affreusement travaillé par le démon de la richesse et +j'ai lieu de craindre qu'il n'ait succombé à la tentation. J'ai +appris, ce matin même, que depuis quelque temps Saint-Simon voit M. +Montarval dans l'intimité.</p> + +<p>—Je sais, en effet, qu'ils sont intimes.</p> + +<p>—Je l'ignorais jusqu'ici. Mais ce que je n'ignorais pas, c'est que +M. Montarval est l'homme le plus épouvantable que j'aie jamais vu... +un monstre... J'en frissonne encore. Je ne puis t'en dire davantage, +je me suis engagé au silence sur certains détails. Cet engagement ne +me lie peut-être pas d'une façon absolue; mais, enfin, qu'il me +suffise de te dire que celui qui fréquente assidûment Aristide +Montarval ne saurait être autre chose qu'un misérable. Les événements +ne me donneront que trop tôt raison.</p> + +<p>Bien que quelque peu intrigué, Leverdier n'insista pas davantage. Il +connaissait trop bien son ami pour douter de la sûreté de son +jugement. Après un moment de silence, le journaliste reprit:</p> + +<p>—Mais l'article, que faut-il en faire?</p> + +<p>—Je viens de faire tout en mon pouvoir pour réparer le mal. Au +commencement de la séance, j'ai désavoué l'écrit et son auteur. J'ai +déclaré que cet article insensé n'exprime pas nos sentiments; que +nous ne sommes pas animés par la haine des autres peuples qui +habitent ce pays, mais pas l'amour de notre race, de notre +nationalité, de notre religion, de notre langue et de nos traditions; +que nous croyons mieux sauvegarder toutes ces choses sacrées en nous +retirant de la Confédération, maintenant que l'occasion s'en +présente; mais que nous ne menaçons personne. Je crois que tu feras +bien de répéter la même chose dans ton journal. Pour le moment; il +n'y a rien autre chose à faire. Les événements vont se précipiter. +Attendons.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre VIII</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Nihil est iniquius quam amare pecuniam: + hic enim et animam suam venalem habet.</p> +<p> + Il n'y a rien de plus injuste que d'aimer l'argent; + car un tel homme vendrait son âme même.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Eccli</span>. X, 10.</div> +</div> + +<p>Hercule Saint-Simon s'était lancé dans le journalisme sans +préparation morale, sans avoir purifié ses intentions. Il voulait +faire le bien au moyen de son journal; mais, tout en faisant le bien, +il comptait arriver en même temps à l'aisance d'abord, puis à la +richesse. Le pain quotidien, c'est-à-dire le nécessaire pour un homme +de sa position sociale, n'était pas assez: il lui fallait les +douceurs de la vie. Et comme le journalisme vraiment catholique est +plus fécond en déceptions et en déboires qu'en succès financiers, il +s'aigrissait et s'irritait de plus en plus. Voyant qu'il n'avait pas +l'abnégation voulue pour continuer son œuvre, ingrate au point de +vue mondain, il aurait dû l'abandonner et chercher ailleurs, par des +moyens légitimes les biens terrestres qu'il convoitait. Mais il +aimait le journalisme à cause du prestige et de l'influence que cette +profession confère à celui qui l'exerce avec talent. Le bruit des +polémiques le grisait, les discussions auxquelles on se livrait +autour de son nom flattaient sa vanité. Rester journaliste honnête, +même journaliste catholique, tout en devenant riche, tel était +d'abord son rêve.</p> + +<p>Il commença par faire des réclames, moyennant finance, en faveur de +certaines entreprises commerciales et industrielles. Comme ces +entreprises étaient honorables, il pouvait, à la rigueur, se dire +qu'il recevait le prix d'un travail légitime; mais ses besoins +factices augmentant toujours et ce genre d'affaires lui paraissant +bientôt restreint, il agrandit le cadre de ses opérations. Lorsque +les promoteurs de grandes entreprises ne venaient pas à lui, il +allait à eux, et leur donnait habilement à entendre que le moyen le +plus sûr de ne pas trouver en lui un adversaire acharné, c'était de +payer grassement son concours. Puis, glissant toujours sur la pente, +il mit sa plume au service d'affaires douteuses, interlopes, enfin +absolument mauvaises.</p> + +<p>Pourtant la richesse n'arrivait pas encore assez vite. Son caractère +de journaliste catholique, qu'il conserva toujours, apparemment, le +gênait. Aux temps agités où commence notre récit, il entrevit la +possibilité de faire fortune d'un seul coup. Mais pour atteindre ce +but, il lui faudrait abandonner ses nationaux dans leurs luttes +patriotiques, se livrer aux ennemis de sa race, favoriser leurs +menées ténébreuses, trahir, en un mot, la cause sacrée de la patrie +et de la religion. Le malheureux se cramponnait à cette idée qui lui +revenait sans cesse: je n'irai pas jusqu'au bout, et quand je serai +riche, indépendant de tout le monde, je pourrai facilement, et en peu +de temps, réparer le mal que j'aurai fait.</p> + +<p>Il en était là, lorsque nous l'avons entendu émettre ses sophismes +sur la puissance de l'or et la nécessité de la richesse pour +accomplir le bien dans le monde politique. À l'époque de sa +conversation avec Lamirande était-il déjà perdu? Depuis longtemps il +était tenté, affreusement tenté par le démon qui fit tomber un des +Douze. Toutefois, comme nul n'est jamais éprouvé au-dessus de ses +forces, il aurait pu résister à ce redoutable assaut, s'il eût suivi +le sage conseil de son véritable ami: une courte et fervente prière, +un seul cri de détresse vers le Cœur de Jésus, et il était sauvé.</p> + +<p>Lorsque les disciples allaient être engloutis par les vagues, ce fut +une prière de quatre mots qui écarta le danger: <i>Domine, salva nos, +perimus!</i></p> + +<p>Mais un mouvement d'orgueil étouffa ce cri qui montait déjà à ses +lèvres. C'était une dernière grâce qu'il repoussait.</p> + +<p>En quittant Lamirande, il était entièrement sous l'empire du +Tentateur. Une rage étrange contre tous ses anciens, et +particulièrement contre le meilleur de tous, s'était emparée de son +âme. Autant il estimait et admirait jadis le jeune député, autant +maintenant il le détestait. Auparavant, même au milieu de ses +faiblesses et de ses misères, il aurait voulu imiter les vertus de +Lamirande, posséder son désintéressement, sa force de caractère. Ces +salutaires aspirations s'étaient subitement changées en une jalousie +atroce et cruelle. Trop lâche pour s'élever jusqu'aux hauteurs où se +tenait son ancien ami, il aurait voulu l'entraîner avec lui dans la +fange où il allait se plonger. Et se sentant impuissant à ravaler ce +chrétien à son propre niveau, il prit la détermination de lui faire +autant de mal que possible.</p> + +<p>Il était dans cette disposition d'esprit lorsqu'un soir il rencontra +M. Montarval au club qu'il avait la mauvaise habitude de fréquenter +sous prétexte d'y recueillir des nouvelles et des idées.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur Saint-Simon, s'écria M. Montarval, comment va le +journalisme à bons principes? À merveille, sans doute, car lorsqu'on +travaille pour votre bon Dieu il parait que tout le reste, la bonne +chère, les beaux habits, les meubles de luxe et les chevaux pur sang, +il parait, dis-je, que tout cela vous vient par surcroît. Est-ce bien +le cas? Dites donc?</p> + +<p>Au lieu de répondre avec fierté à ce persiflage blasphématoire, le +malheureux rougit en balbutiant:</p> + +<p>—Il ne faut pas prendre tout à la lettre dans la Bible.... On y +trouve beaucoup d'allégories et de choses obscures.... Tout ce que je +puis dire, c'est que le journalisme comme je l'ai fait jusqu'ici ne +donne malheureusement pas la fortune. C'est bien dommage, car c'est +une profession que j'aime.</p> + +<p>—Il y aurait peut-être moyen de rendre cette profession plus +lucrative, répliqua Montarval qui dardait sur Saint-Simon son regard +perçant.</p> + +<p>Le journaliste se troubla, baissa les yeux et murmura un <i>peut-être</i> +à peine intelligible. Mais c'en était assez pour fixer Montarval +sur la valeur de son homme.</p> + +<p>—Venez chez moi, dit-il; nous converserons là à notre aise.</p> + +<p>Saint-Simon le suivit, et quelques instants après ils gravissaient le +perron qui conduisait à la somptueuse demeure du jeune Français. +Cette résidence princière dominait la terrasse Frontenac et le fleuve +Saint-Laurent. De ses fenêtres Montarval avait une vue magnifique. À +droite, Saint-Romuald et les campagnes du sud bornées au loin par une +frange de montagnes bleues; en face, Notre-Dame et +Saint-Joseph-de-Lévis; à gauche, l'île d'Orléans et la riante côte de +Beaupré adossée aux Laurentides. La maison était meublée avec un luxe +oriental. Tout y respirait la mollesse et la volupté. C'était la +réalisation du rêve de Saint-Simon.</p> + +<p>Montarval conduisit le journaliste à une vaste pièce, moitié salon, +moitié cabinet de travail. Un valet, répondant à son appel, apporta +du vin et des cigares.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, nous pouvons causer sans crainte d'être +dérangés. Ainsi, continua-t-il, le journalisme à bons principes ne +mène pas à la fortune! Un sage a dit que la vertu sans argent est un +meuble inutile.</p> + +<p>—En effet, répliqua Saint-Simon, le manque de ressources paralyse la +presse en ce pays; il paralyse, en général, nos hommes publics. Dans +un pays constitutionnel, pour pouvoir se livrer avec avantages au +journalisme ou à la politique, il faut posséder la fortune. Pourquoi +vous qui êtes riche ne vous lancez-vous pas dans la politique? Vous y +feriez bientôt votre chemin.</p> + +<p>—J'y ai songé quelquefois, et j'y songe dans le moment, répond +Montarval. Il me serait facile, sans doute, de me faire élire; mais +un député, pour arriver rapidement, a besoin d'un journal sur lequel +il puisse compter. Je pourrais bien en fonder un, me direz-vous. Oui, +mais, je l'avoue, je m'entends peu aux affaires. J'aurais peur, si je +m'aventurais dans le journalisme, d'y laisser la peau et les os. Je +serais prêt à payer une somme ronde pour avoir l'appui d'un journal, +sans être disposé à risquer ma fortune.</p> + +<p>Montarval s'arrêta ici pour donner à ses paroles le temps de produire +tout leur effet sur le journaliste. Il versa un verre de vin et le +présenta à Saint-Simon qui le saisit d'un mouvement nerveux et le but +d'un trait, sans regarder son tentateur. Celui-ci, dégustant son +tokai tranquillement, continua:</p> + +<p>—Ne pourrions-nous pas en venir à une entente, vous et moi? Vous +êtes journaliste, vous connaissez votre métier, mais les fonds vous +manquent. Moi, j'ai des fonds, mais pas d'expérience. Nous possédons +chacun un excellent avoir, mais, pour faire fructifier nos capitaux +respectifs, il faudrait les unir. Qu'en dites-vous?</p> + +<p>—L'idée me parait excellente. Veuillez me faire connaître les +détails de votre projet.</p> + +<p>—Oh! c'est bien simple. Je vous donnerai, disons vingt mille +piastres; ou plutôt, pour que l'affaire soit plus régulière, je vous +les prêterai contre billet; mais avec l'entente formelle que je ne +vous en demanderai pas le remboursement aussi longtemps que le +journal me donnera satisfaction.</p> + +<p>—Mais quelle ligne de conduite le journal devrait-il tenir pour vous +donner satisfaction? Faudrait-il changer entièrement de ton?</p> + +<p>—Pas du tout. Je ne demanderais guère de changements, car si je me +présente ce sera comme conservateur....</p> + +<p>—Comme conservateur! fait Saint-Simon avec étonnement. Il me +semblait que, sans vous mêler de politique, vous aviez des idées un +peu....</p> + +<p>—Avancées, vous voulez dire. Des folies de jeunesse! Pour faire +quelque chose de sérieux, il faut en rabattre beaucoup et devenir +conservateur, bon gré mal gré. Si je veux avoir un journal à ma +disposition, c'est uniquement pour reproduire mes discours et me +tourner discrètement un petit compliment de temps à autre, sans que +la réclame y paraisse trop.</p> + +<p>—Dans ces conditions, répond Saint-Simon, devenu très pâle, je ne +vois rien qui s'oppose à l'affaire que vous voulez bien me proposer.</p> + +<p>—Alors, terminons-la sans plus de retard. Je vais vous faire un +chèque pour la somme mentionnée et vous me donnerez votre billet à +vue....</p> + +<p>Une demi-heure après, Saint-Simon sortait de chez Montarval. Il était +un homme vendu, un vil esclave. Il le comprenait parfaitement et +avait un profond dégoût de lui-même. Mais le démon de l'argent était +toujours à ses côtés et lui tenait ce langage: “Après tout, on ne te +demande pas un si grand sacrifice; quelques bouts de réclame par-ci, +par-là. Presque tous les journaux en font”.</p> + +<p>—Mais, lui disait son ange gardien, si l'on te demande quelque +infamie, que feras-tu?</p> + +<p>—Tu remettras l'argent en payant le billet, et tout ,sera dit, +murmura le démon.</p> + +<p>—Et si tu as dépensé l'argent, pourras-tu payer le billet qui est +fait à présentation?</p> + +<p>—Dépose l'argent à la banque, et contente-toi de toucher l'intérêt. +De cette façon tu seras toujours en état de faire honneur au billet +si l'on veut exiger de toi quelque chose qui répugne à ta conscience.</p> + +<p>Ce dernier argument du démon prévalut sur les avertissements de +l'ange, et Saint-Simon déposa à la banque le prix de sa liberté. Et +le démon, qui est habile, le laissa en paix pendant quelques jours. +Quand la première horreur qui avait envahi l'âme du journaliste se +fut émoussée, le mauvais esprit revint à la charge.</p> + +<p>—Il te faudrait faire telles améliorations dans ton établissement, +mieux monter ta maison afin de recevoir convenablement ceux qui vont +te visiter; ta table, ta cave, tes habits laissent à désirer.</p> + +<p>—Et le billet, disait tout bas l'ange gardien comment paieras-tu le +billet si l'on te demande de te déshonorer?</p> + +<p>—Oh! tu pourras facilement trouver à faire un emprunt si le public +voit que tes affaires ont l'air de prospérer. L'argent attire +l'argent. D'ailleurs, ajoutait effrontément le malin esprit, il ne +faut pas se méfier de la Providence.</p> + +<p>—Il faut s'y fier, mais non pas la tenter, répondit l'ange.</p> + +<p>Mais, comme la première fois, Saint-Simon écouta le Tentateur, et se +livrant à ses penchants naturels, dépensa, en quelques jours, +plusieurs milliers de piastres.</p> + +<p>Montarval, qui faisait surveiller tous les mouvements de sa victime, +jugea que le moment était venu de faire un pas de plus. Rencontrant +de nouveau Saint-Simon au club, il lui dit:</p> + +<p>—Je n'aime pas tout à fait le ton de votre journal, et comme vous ne +voudriez sans doute pas le changer, à cause de vos principes +inflexibles, il serait peut-être mieux de rescinder notre marché +avant qu'il soit trop tard.</p> + +<p>Le journaliste bondit sous ces paroles méprisantes comme si un bras +vigoureux lui eût cinglé le visage d'un coup de fouet. Que +n'aurait-il donné en ce moment pour être en état de jeter à la face +de son corrupteur son or maudit! Il eut un instant la pensée de +rompre avec Montarval, d'emprunter de l'argent pour payer son billet; +ou s'il n'y réussissait pas, de laisser son séducteur saisir son +imprimerie et ses meubles. Il eut une violente aspiration vers la +liberté et un profond dégoût pour l'ignoble esclavage où il se voyait +descendre. Mais c'était un mouvement purement humain, sans vraie +force, par conséquent. Les difficultés de sa position, les sacrifices +qu'il lui faudrait faire, difficultés et sacrifices que le démon +avait soin de grossir démesurément, l'effrayèrent. Allons, se dit-il, +pas de sottise voyons au moins ce qu'il me veut. Puis, tout haut:</p> + +<p>—En quoi le journal ne vous plaît-il pas, monsieur?</p> + +<p>—Vous le savez, répondit Montarval, je me fais conservateur. Je +demande, par conséquent, le <i>statu quo.</i> Je suis également opposé à +l'union législative et à la séparation des provinces. Votre journal +est séparatiste.</p> + +<p>Cela ne pourra pas faire, vous le comprenez comme moi.</p> + +<p>—Si je cessais, pour un temps, de parler de cette question +brûlante....</p> + +<p>—Cela ne suffirait pas. C'est du positif et non du négatif qu'il me +faut.... Je crois qu'il vaudra mieux rescinder notre marché. C'est si +facile. Remettez-moi mon chèque et je vous remettrai votre billet. +Nous n'en serons pas moins amis....</p> + +<p>—Alors vous exigez que je combatte le mouvement séparatiste dont +j'ai toujours été le défenseur enthousiaste! C'est ce qu'on appelle +vulgairement virer de bord. En navigation, c'est une manœuvre assez +facile à exécuter; en journalisme, cela se pratique souvent, mais +c'est toujours désagréable.</p> + +<p>—Précisément, fit Montarval, et c'est parce que je prévois que vos +principes seront un obstacle à cette manœuvre que je vous propose +tout de suite la rupture de notre marché... Quand serez-vous prêt à +payer le billet, ou à remettre le chèque, car vous l'avez peut-être +encore en votre possession? Je ne désire pas vous presser. Il est +aujourd'hui mercredi, disons samedi prochain, avant midi....</p> + +<p>Le journaliste eut un nouveau mouvement de révolte, mais plus faible +que le premier. Le démon lui souffla à l'oreille:</p> + +<p>—Après tout, c'est une question purement politique. D'excellents +catholiques sont opposés au mouvement séparatiste et favorables au +<i>statu quo.</i> Tu peux facilement expliquer ton changement de front par +des raisons spécieuses.</p> + +<p>—Malheureux, dit l'ange, tu ne vois donc pas que tu glisses +rapidement vers l'abîme? Tu ne vois donc pas que ce qui peut être une +opinion honnête chez d'autres serait, chez toi, le fruit de la +corruption et une trahison. Puisque l'on emploie de tels moyens en +faveur du <i>statu quo</i>, c'est que cette solution cache quelque piège. +D'ailleurs, tu connais l'homme qui te tente tu sais que c'est un +misérable....</p> + +<p>Montarval regardait fixement sa victime. On eût dit qu'il suivait sur +la figure pâle et défaite du journaliste les péripéties de la lutte +qui se livrait dans cette âme affaiblie.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il, en se levant comme pour s'en aller; c'est entendu +que vous me remettrez les vingt milles piastres d'ici à samedi +midi... Je passe toujours les matinées chez moi.</p> + +<p>—Attendez! s'écria le misérable journaliste. Après y avoir bien +réfléchi, je ferai le changement que vous désirez. C'est une question +où il est bien permis de modifier son opinion. Je me prononcerai +graduellement en faveur du <i>statu quo</i>.</p> + +<p>Un sourire diabolique crispa les lèvres du tentateur, mais +Saint-Simon ne le vit pas car il avait les yeux baissé.</p> + +<p>—Je n'exige pas autant que cela, dit Montarval. Je vous demande de +combattre les séparatistes, mais je ne veux pas que vous donniez +votre appui au <i>statu quo</i>; pas pour le moment, du moins. Et pour +rendre votre tâche plus facile, je veux que vous combattiez l'idée de +séparation, non en la blâmant, mais en l'exagérant de toutes +manières, en faisant de ce mouvement un épouvantail pour tous les +Anglais du pays, en le compromettant aux yeux des Canadiens français. +Vous saisissez bien ma pensée, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, parfaitement.</p> + +<p>—Eh bien! au revoir. J'espère que, désormais, votre journal aura des +articles <i>très forts</i> en faveur de la séparation. Si la chose ne vous +convient pas vous avez toujours l'alternative que vous savez. Au +revoir Et là-dessus ils se quittèrent.</p> + +<p>Dès ce moment, Saint-Simon cessa de lutter. Il se livra à son rôle +infâme avec tant de zèle que Montarval lui en témoigna son +admiration. D'exagération en exagération, d'excès en excès, il en +était arrivé finalement à écrire l'article criminel que Lamirande +désavoua publiquement devant le parlement.</p> + +<p>Ce désaveu lui valut un torrent d'injures de la part du journaliste +déchu qui traita son ancien ami de pusillanime, de peureux, de lâche, +de traître à sa race. Il poussa le cynisme jusqu'à dire que Lamirande +était vendu corps et âme aux Anglais!</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre IX</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Notus a longe potens lingua audaci.</p> +<p> + L'homme puissant et audacieux en paroles + se fait connaître de bien loin.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Eccli</span>. XXI, 8.</div> +</div> + +<p>La mine a éclaté. Sir Henry a déposé son projet de constitution et la +discussion est engagée.</p> + +<p>Le premier ministre ouvre le feu par un petit discours mielleux et +cauteleux, où il essaie de cacher sous des fleurs de rhétorique le +venin de son œuvre. Il adresse même des compliments très flatteurs +aux Canadiens français, les comble d'éloges, rappelle les principaux +traits de leur histoire. Il termine sa harangue en exprimant l'espoir +que, toute agitation cessant, on votera son projet. La paix, la +prospérité et la grandeur future du pays l'exigent.</p> + +<p>À peine le premier ministre a-t-il prononcé son dernier mot que +Lamirande est debout, terrible dans sa colère de chrétien et de +patriote. Pendant deux heures et demie, il parle, il tonne, il +fulmine. Sous sa puissante logique, toute la perfidie de cette +constitution élaborée au fond des loges apparaît en pleine lumière. +Il met à nu tous les pièges, toutes les chausse-trappes qu'une main +sournoisement habile avait cachés dans chaque article du projet. Il +démontre que sous le régime Proposé l'autorité des provinces ne +serait plus qu'un vain mot; que les législatures, dépouillées de leur +autonomie, seraient à la merci du gouvernement central; que les +tribunaux provinciaux seraient sans prestige; que toutes les sources +du revenu seraient absorbées par le fisc d'Ottawa; que sous prétexte +de favoriser l'instruction, l'État s'en emparerait; que la langue +française pourrait être abolie comme langue officielle, même dans la +province de Québec, le jour où la majorité de la Chambre des communes +le voudrait; en un mot, qu'on menait le pays tout droit, mais +hypocritement, à l'union législative.</p> + +<p>À mesure qu'il déchirait tous les voiles et mettait à découvert les +ruses du gouvernement, une émotion croissante s'emparait des députés +et du public qui encombrait les tribunes. Quand il eut fini de +parler, la consternation était peinte sur le visage des ministres et +de leurs principaux partisans. Un grand silence se fit, suivi bientôt +d'une sourde rumeur. Les députés se réunirent par groupes, inquiets, +bouleversés. Personne ne se levait pour prendre la parole.</p> + +<p>Enfin, sir Henry Marwood, très agité, se contenant à peine, fait +remarquer au président qu'il <i>est six heures</i>. La séance est levée au +milieu de la plus grand confusion. Presque tous les députés français, +Lawrence Houghton et ses amis, entourent Lamirande et le félicitent +chaleureusement.</p> + +<p>Sir Henry jette un coup d'œil sur cette scène tumultueuse et son +expérience des assemblés délibérantes lui dit que Lamirande +l'emporte, que le projet sera sûrement rejeté. Il quitte +précipitamment la salle des délibérations. Dans le couloir il +rencontre Montarval.</p> + +<p>—Nous sommes perdus, dit le premier ministre, à voix basse. Le +projet ne passera pas. Lamirande l'a tué du premier coup. Nous avons +trop forcé la note. Qu'allons-nous faire?</p> + +<p>—C'est bien simple, répond Montarval; vous allez me faire dissoudre +cette chambre-là dès ce soir. Rendez-vous immédiatement à Rideau Hall +et conseillez la dissolution au gouverneur. Il faut qu'il soit ici +à ait heures pour renvoyer les députés devant le peuple.</p> + +<p>—Mais se sera un coup d'état!</p> + +<p>—Sans doute, mais c'est de l'audace qu'il faut maintenant. Nous +n'avons plus que cette ressource et nous devons en user largement. +D'ailleurs, vous avez un prétexte tout trouvé, et pour le gouverneur +et pour le public: en face de cette opposition inattendue, vous +désirez consulter l'électorat.</p> + +<p>—Et si le verdict populaire nous est défavorable?</p> + +<p>—Il faut prendre les moyens voulus pour qu'il ne le soit pas. Il +faut semer l'argent à pleines mains; mettre le trésor à sec, si c'est +nécessaire; exciter le fanatisme des provinces anglaises et compter +sur la corruption et l'esprit de parti dans la province de Québec. De +l'audace, vous dis-je, de l'audace!</p> + +<p>—Mais je vais avoir une crise ministérielle sur les bras. Après le +discours de Lamirande, les ministres français vont démissionner.</p> + +<p>—Qu'importe! J'en remplacerai un, et vous trouverez toujours deux +imbéciles ambitieux pour prendre les autres portefeuilles. +D'ailleurs, l'émotion va se calmer, car nous l'étoufferons avec de +l'or. Ne perdez pas votre sang-froid et marchez.</p> + +<p>Le premier ministre suivit ce conseil, et à huit heures du même soir +la Chambre était dissoute.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre X</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Sum ego homo infirmus.</p> +<p> + Je suis un homme faible.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Sap</span>. IX, V.</div> +</div> + +<p>Sir Vincent Jolibois, collègue de sir Henry, remit son portefeuille +dans un mouvement de véritable indignation. C'était son premier acte +d'énergie depuis plus d'un quart de siècle qu'il était dans la +politique. Ce fut aussi son dernier. Peu habitué à vouloir, à penser +par lui-même, à agir avec indépendance, à former des résolutions +viriles, et à s'y maintenir, le peu de caractère qu'il avait reçu de +la nature s'était peu à peu complètement atrophié.</p> + +<p>Au sortir de l'émouvante séance où Lamirande avait démasqué la +perfidie du premier ministre, tout bouleversé encore par cette parole +brûlante, sir Vincent s'était rendu chez sir Henry et l'avait prié +d'accepter sa démission. Si celui-ci avait résisté un peu, peut-être +serait-il revenu sur ses pas. Mais le vieux chef fit l'indigné et +posa en victime. Il accepta la démission de son collègue, séance +tenante, et lui fit sentir, en même temps, toute l'inconséquence de +sa conduite. Est-ce au moment où la tempête gronde, dit-il, que les +officiers doivent abandonner le navire? Si vous ne pouviez pas +accepter ma politique il faillait me le dire plus tôt et ne pas +attendre qu'elle fût soumise aux députés.</p> + +<p>Ce reproche était fondé. Sir Vincent avait eu connaissance du projet, +mais n'en avait pas vu la perfidie. Il était donc dans une fausse +position. Il sortit de chez sir Henry le trouble dans l'âme: sans +portefeuille et avec la conscience d'avoir mal rempli son devoir.</p> + +<p>Lamirande apprenant que sir Vincent s'était retiré du cabinet alla le +trouver aussitôt.</p> + +<p>—On m'apprend, sir Vincent, dit-il en entrant chez l'ex-ministre, +que vous avez démissionné. Je viens vous offrir mes respectueuses +félicitations et vous prier de vous mettre immédiatement à la tête du +mouvement séparatiste.</p> + +<p>—Oui, j'ai démissionné, malheureusement... je veux dire forcément; +car je ne puis pas prendre la responsabilité de la politique du +gouvernement en face de l'interprétation que la chambre semble y +donner à la suite de votre discours.</p> + +<p>—Mais cette interprétation n'est-elle pas la seule possible?</p> + +<p>—Oh! je le suppose. C'est bien malheureux, tout de même. Voilà les +esprits excités, le parti conservateur exposé à un désastre. Ne +pensez-vous pas, mon cher monsieur Lamirande, qu'il eût été mieux de +ne pas critiquer si vivement le projet du gouvernement? Il aurait +sans doute été facile de s'entendre et d'introduire dans le projet +certains amendements, certaines garanties pour la province... Vous +avez sans doute très bien parlé; mais un peu de diplomatie ne nuit +pas, voyez-vous. C'est bien malheureux, tout cela.</p> + +<p>—Ne voyez-vous pas, sir Vincent, que quelques amendements n'auraient +pas pu sauvegarder notre position. Le projet est radicalement +mauvais, d'un bout à l'autre. C'est un vaste piège. Vous en êtes +convaincu, puisque vous avez démissionné.</p> + +<p>—Oui, j'ai cru que c'était un piège... Le projet est certainement +mauvais; mais peut-être aurions-nous pu nous entendre. C'est trop +tard maintenant, le mal est fait. Les esprits sont excités, ma +démission est acceptée, je ne suis plus ministre, et je ne puis plus +rien.</p> + +<p>—Oui, sir Vincent, vous pouvez encore beaucoup, précisément parce +que vous n'êtes plus ministre. Vous pouvez vous mettre à la tête de +la province. À part les radicaux, qui sont relativement peu nombreux, +tous les Canadiens français se rallieront autour de vous si vous +arborez résolument le drapeau national.</p> + +<p>—Mais ce mouvement national bouleverse les esprits. Le parti +conservateur en souffre. Je suis essentiellement conservateur, moi, +je ne veux rien de révolutionnaire, rien d'extrême. Je suis partisan +de la modération et de la conciliation. Puis les protestants et les +Anglais, il ne faut pas les irriter. Saint-Simon va trop loin, et il +se dit de votre parti. Croyez-moi, monsieur Lamirande, il vaut mieux +s'en tenir au <i>statu quo. C'est</i> un moyen terme, voyez-vous, entre +l'union législative et la séparation; tout le monde devrait en être +satisfait.</p> + +<p>—Mais pouvez-vous nous garantir un <i>statu quo</i> véritable? Ne +craignez-vous pas que les intrigues de sir Henry ne l'emportent sur +nous et qu'il ne réussisse à nous imposer une union législative +déguisée, si nous traitons avec lui sur son terrain?</p> + +<p>—Sir Henry est très habile, c'est incontestable, et je ne saurais +promettre de l'empêcher de nous jouer quelques mauvais tour. Si +j'étais resté dans le cabinet, peut-être... Je crains qu'il ne soit +difficile maintenant d'obtenir un projet de confédération acceptable. +Il aurait fallu beaucoup de diplomatie. Nous devons conserver nos +droits, sans doute, tout en faisant des sacrifices... C'est bien +malheureux!</p> + +<p>—Puisque la politique du <i>statu quo</i> présente tant de difficultés et +de périls, ne vaut-il pas mieux en adopter une autre? Vous savez ce +que veulent les séparatistes—les vrais, non pas Saint-Simon. +N'est-ce pas une politique juste et raisonnable, une politique +nettement définie qui ne saurait admettre aucune surprise?</p> + +<p>—C'est si contraire aux traditions du parti conservateur! C'est un +projet vraiment révolutionnaire. Que deviendrait le grand parti +conservateur fédéral si votre politique venait à prévaloir?</p> + +<p>—Vous ne mettez pas les intérêts d'un parti au-dessus de ceux de la +patrie!</p> + +<p>—Non, mais votre politique est-elle pratique? La province de Québec +peut-elle former un pays indépendant?</p> + +<p>—Rien ne s'y oppose. Grâce au retour d'un grand nombre des nôtres +des États-Unis, nous avons aujourd'hui une population homogène de +plus de cinq millions. N'est-ce pas suffisant pour former un état +autonome, vivant de sa vie propre?</p> + +<p>—C'est un état catholique et français que vous voulez fonder; une +Nouvelle France.</p> + +<p>—Certainement. C'est vers ce but que notre peuple aspire depuis +qu'il existe, c'est vers ce but que la divine Providence nous a +conduits à travers mille obstacles. L'heure de Dieu sonne enfin. +C'est le moment pour nous de prendre notre place parmi les nations de +la terre.</p> + +<p>—Et que ferez-vous des protestants et des Anglais que nous avons au +milieu de nous?</p> + +<p>—Vous le savez, leur nombre diminue avec une telle rapidité qu'il +est facile de prévoir le jour où nous aurons pratiquement l'unité +religieuse et l'unité de langue. En attendant, nous traiterons la +minorité avec la plus large générosité, comme nous l'avons toujours +fait, du reste.</p> + +<p>—Vous voudriez une religion d'État. Cela n'est guère compatible avec +la liberté de conscience et la liberté des cultes qui sont le +fondement de la société moderne.</p> + +<p>—Fondement peu solide, il faut l'avouer, puisque tout s'écroule. La +reconnaissance par l'État de la seule véritable religion n'exclut +pas, du reste, une juste tolérance civile des autres cultes là où +cette tolérance est nécessaire pour éviter un plus grand mal.</p> + +<p>—Je ne veux pas discuter ces questions avec vous. Vous avez +peut-être raison, en théorie, mais je ne puis pas me mettre à la tête +de ce mouvement. C'est contraire aux traditions du parti. Si ce +projet venait à manquer, que ferais-je? Compromis à tout jamais, je +serais réduit à l'impuissance. Ne pouvez-vous pas trouver un moyen +terme, quelque chose que tout le monde puisse accepter?</p> + +<p>Convaincu que ce serait une perte de temps d'argumenter davantage +avec cet homme sans volonté et sans dévouement, Lamirande se retira +et alla retrouver son ami Leverdier.</p> + +<p>—Tu avais bien raison, mon ami, dit-il, impossible de rien faire +avec sir Vincent. Il faut pourtant un chef. Les deux autres ministres +français ont-ils démissionné?</p> + +<p>—Non, certes, et ils ne le feront pas. Je viens de rencontrer le +directeur du <i>Mercure</i> qui sort d'une conférence avec eux. C'est +presque incroyable, mais ils restent dans le cabinet, par +patriotisme, bien entendu! S'ils quittaient leurs postes, vois-tu, +sir Henry les remplacerait par des Anglais. En y restant, ils +pourront peut-être obtenir l'introduction de quelques amendements +dans le projet. C'est brillant, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Pauvre pays! soupira Lamirande; pas d'hommes, pas de chefs!</p> + +<p>—Il n'en faut pas tant de chefs! Un seul suffit. Tu es notre chef, +soit dit sans vouloir blesser ta modestie.</p> + +<p>—Moi, chef!</p> + +<p>—Oui, toi, il n'y a pas à en douter. C'est toi qui nous mèneras à la +victoire si nous devons y aller, à la défaite, si c'est la volonté de +Dieu. Mais il n'y a que toi qui puisse conduire notre petite armée. +Inutile de chercher ailleurs.</p> + +<p>—Mais les masses ne voudront pas me suivre, et aujourd'hui il s'agit +d'avoir la majorité au parlement.</p> + +<p>—Il s'agit de faire son devoir. Dieu fera le reste.</p> + +<p>—Tu as raison, mon ami, ne cherchons pas des chefs humains. Tout +nous manque de ce côté. Nous n'avons guère de prestige politique, il +est vrai, mais nous ferons notre devoir. Nous exposerons au peuple de +la province aussi clairement et aussi énergiquement que possible les +périls de la situation et le moyen de les écarter, et à la grâce de +Dieu!</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XI</h2> + +<div class="epigraph"><p> + O generatio infidelis et perversa!</p> +<p> + Ô race incrédule et dépravée!</p> + +<div class="source"><span class="pname">Luc</span> IX, 41.</div> +</div> + +<p>Quelques jours plus tard Lamirande, Leverdier et un petit groupe +d'amis, hommes de valeur réelle, mais peu connus dans les cercles +politiques, lancèrent un manifeste fen-ne et calme, aux quatre coins +de la province. Cet appel produisit une profonde émotion. On eût dit +d'abord que tout le parti conservateur allait se rallier autour du +jeune député. Dès le commencement de la crise, tous les journaux +catholiques canadiens-français furent unanimes à dénoncer le projet +de sir Henry comme une trahison, une infamie, un attentat contre le +Canada français. Même le <i>Mercure</i> ne put résister au courant +populaire: il publia des articles violents contre le premier +ministre. Partout on convoqua des assemblées. La politique du +gouvernement fut vigoureusement condamnée et la nécessité de faire +sortir la province de la Confédération hautement proclamée. Si les +élections eussent eu lieu dans les quinze jours qui suivirent la +dissolution du parlement, pas un seul partisan de sir Henry n'aurait +été élu dans toute la province.</p> + +<hr> + +<p>À peine sir Vincent eut-il démissionné que la nouvelle se répandit +que M. Montarval l'avait remplacé. Ce choix augmenta le +mécontentement général. Les conservateurs n'avaient guère confiance +en lui, car ses anciennes accointances avec les radicaux n'étaient un +secret pour personne. Son manque de religion le rendait plus que +suspect aux yeux des catholiques. La <i>Libre-Pensée</i> et les autres +journaux révolutionnaires avaient beau répudier le nouveau ministre, +le traiter de rétrograde, de réactionnaire et même de clérical, ils +ne réussirent guère à donner le change à l'opinion qui se souleva +contre le cabinet et menaça de l'emporter.</p> + +<p>Pendant quinze jours, les ministres ne donnèrent pas signe de vie. +Ils ne se montrèrent nulle part, ne firent aucune communication aux +journaux, ne se laissèrent même pas interroger par les reporters. +C'était une tactique habile, car en se tenant cois, ils n'ajoutèrent +aucun aliment nouveau au feu qu'ils avaient allumé. Ce n'était certes +pas un feu de paille; mais même le bois le plus dur, même la houille +finit par se consumer. Contre des gens qui ne se défendent pas le +bras le plus vigoureux est à moitié désarmé.</p> + +<p>Seule la fureur de Saint-Simon allait toujours <i>crescendo</i>. Le +<i>Progrès</i> n'était plus un journal, c'était un volcan en pleine +éruption, vomissant, à jet continu, flammes, fumée, cendres, eau +bouillante, pierres brûlantes et lave; de la boue, surtout. Il en +amoncela des montagnes sur la tête des ministres. Il leur appliqua +des épithètes tellement injurieuses, tellement outrageantes que même +ceux qui étaient les plus outrés contre eux finirent par dire: c'est +trop fort! De plus, il prêcha une véritable guerre d'extermination +contre les Anglais et les protestants. Ses écrits furent reproduits +par la presse anglaise des autres provinces et passèrent au loin pour +être l'écho fidèle des sentiments et des aspirations de la masse des +Canadiens français. Lamirande et Leverdier avaient beau répudier de +toutes leurs forces le langage atroce du <i>Progrès</i>, ils ne +parvenaient pas à détruire entièrement l'effet désastreux de ces +appels insensés. Pendant les quinze premiers jours, Saint-Simon avait +réussi à faire, dans les provinces anglaises, un mal incalculable à +la cause du Canada français.</p> + +<p>La province de Québec, toutefois, restait unie. Les majorités que les +ministres auraient pu obtenir dans les autres provinces n'auraient +probablement pas été suffisantes pour tenir tête à la députation +compacte du Canada français. Il fallait donc, à tout prix, briser +l'union qui s'était momentanément établie parmi nos compatriotes.</p> + +<hr> + +<p>Oh! la puissance maudite de l'or! <i>Auri sacra fames!</i> s'écriait le +poète latin, il y a deux mille ans. La nature humaine n'a pas changé +depuis lors: l'exécrable soif de la richesse est toujours sa plus +honteuse infirmité. Sans doute, l'orgueil, la luxure, l'intempérance +font de terribles ravages, de nombreuses victimes. Mais existe-t-il +une autre passion qui dégrade l'homme autant que l'affreuse cupidité? +Existe-t-il un autre vice qui le conduit dans d'aussi insondables +abîmes d'infamie? Qu'on ne l'oublie pas, c'est la soif de l'or qui a +fait commettre le crime unique de Judas. Il avait été choisi par le +divin Sauveur et élevé par lui à la dignité suréminente d'Apôtre; il +était destiné à devenir une des colonnes de l'Église, un des +évangélisateurs des peuples, un de nos pères dans la foi.</p> + +<p>Il devait donc posséder des qualités réelles qui le désignaient au +choix du divin Maître. Mais il avait un défaut: il aimait l'argent +d'une manière désordonnée. Et ce défaut, malgré les grâces +surabondantes qu'il dut recevoir pendant les trois années qu'il passa +dans l'intimité de Jésus, le conduisit au crime le plus énorme et le +plus invraisemblable qui ait été commis depuis que le monde existe. +Le plus énorme, puisque jamais on n'avait vu et que jamais on ne +verra pareil attentat contre une semblable Personne; le plus +invraisemblable, parce que jamais mobile aussi chétif n'a fait +commettre forfait aussi grand. Judas ne pouvait avoir aucune haine à +assouvir, aucune injure à venger, aucune ambition à satisfaire, aucun +triomphe à espérer. Il a livré son Maître, qu'il devait pourtant +aimer un peu, pour la misérable somme de trente pièces d'argent, le +prix d'un petit champ!</p> + +<p>Ou l'argent qui est ainsi maître des âmes, dit Huysmans, est +diabolique, ou il est impossible à expliquer.</p> + +<p>C'est en méditant sur le crime de Judas que l'on parvient à se faire +une idée de la puissance épouvantable de l'or sur le cœur de +l'homme.</p> + +<p>Cette puissance infernale, Montarval et sir Henry Marwood la +connaissaient. C'est sur elle qu'ils comptaient surtout.</p> + +<p>Deux semaines après la dissolution de la chambre, Lamirande et +Leverdier se rencontrèrent au bureau de rédaction de la +<i>Nouvelle-France</i>. Ils avaient bien travaillé, chacun de son côté. +Dans une série d'articles, brillants et solides, le journaliste avait +exposé la situation avec autant de force que de dignité. Le député +s'était prodigué dans les réunions publiques, électrisant ses +auditeurs par sa parole vibrante et chaude, par son patriotisme aussi +éclairé qu'ardent.</p> + +<p>—As-tu remarqué le <i>Mercure</i> depuis trois jours? demanda le +journaliste à son ami.</p> + +<p>—Je dois t'avouer qu'à part le tien je n'ai guère lu les journaux +depuis que la campagne est ouverte. Que dit le dieu du commerce... et +des voleurs? <i>Mercure</i>, singulier nom pour un journal catholique!</p> + +<p>—C'est un nom prédestiné. Qu'est-ce que le dieu du commerce dit? Il +ne dit rien. Il fait beaucoup, par exemple; il fait son métier: du +commerce, des affaires.</p> + +<p>—Explique-toi donc; je n'y comprends rien. Il me semble avoir vu +dans ton journal des articles pas trop mal tournés reproduits du +<i>Mercure</i>.</p> + +<p>—Oui, mais cela a cessé net. Avant-hier, pas un mot sur la +situation, mais un long article sur le monopole de la lumière +électrique à Montréal. Hier, même silence sur la crise, accentué par +une savante étude sur le commerce des grains à Chicago. Voici le +numéro de ce matin qui m'arrive; pas une allusion à ce qui préoccupe +tous les esprits; par contre, on y parle chemins de fer le long de +trois colonnes.</p> + +<p>—Les rédacteurs se sont peut-être épuisés. Tout le monde n'a pas ta +fécondité, mon cher journaliste.</p> + +<p>—Si les rédacteurs n'ont plus rien à dire, ils pourraient au moins +jouer des ciseaux. Surtout, ils pourraient laisser faire leurs +correspondants et leurs reporters. Plus de comptes rendus des +réunions publiques. Quelques lignes perdues au fond des <i>Faits +divers.</i> Un étranger qui lirait le <i>Mercure</i> des trois derniers jours +ne pourrait jamais s'imaginer que nous passons par une crise qui met +en péril notre avenir national. Mon cher ami, tu connais assez les +hommes pour savoir que ce n'est pas là un simple effet de +l'épuisement intellectuel de ces messieurs. C'est le cœur qui est +épuisé.</p> + +<p>—J'avoue que cela a mauvaise mine.</p> + +<p>—Oui, très mauvaise mine. Du reste, voici un mot que je viens de +recevoir d'un ami de Montréal. Il dit: “Tu as dû remarquer le silence +du <i>Mercure</i> depuis trois jours, et tu dois en soupçonner la cause: +les gens de ce journal sont gelés. Le directeur est monté à Ottawa, +ces jours derniers. Je sais qu'il s'est entretenu longuement avec les +ministres. Depuis son retour le <i>Mercure</i> a pris l'intéressante +attitude que tu vois. Je tiens de bonne source que les impressions +gouvernementales abondent dans les ateliers du <i>Mercure.</i> On y +travaille jour et nuit”. Voilà ce que m'écrit mon correspondant de +Montréal. Comme tu vois, le dieu du commerce fait des affaires.</p> + +<p>—C'est-à-dire que ces malheureux se sont vendus au gouvernement, +corps et âme!</p> + +<p>—Ils appellent cela “recevoir des explications”</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria Lamirande, vous n'aurez donc jamais pitié de +nous! Hélas! Nous ne méritons guère que vos rigueurs, car nous ne +savons plus faire le moindre sacrifice pour Vous. Nous ne savons même +pas nous dévouer à la défense de nos propres intérêts, du moment que +ces intérêts ne se traduisent pas par des chiffres. Voilà le fruit de +cette éducation pratique à outrance qu'on nous donne depuis un quart +de siècle. Les mots: honneur, dignité nationale, patriotisme, +dévouement, sont des expressions vides de sens pour un grand nombre.</p> + +<p>—Pourtant, dit Leverdier, il y a encore du bon chez nos populations +rurales. Tu as dû le constater ces jours-ci, plus que jamais.</p> + +<p>—Oui, sans doute, il y a encore du bon, il y a encore de la foi; +mais aussi il existe je ne sais quelle apathie, même au milieu de +l'effervescence actuelle. On sent qu'il faudrait peu de chose pour +tout compromettre, pour arrêter l'élan patriotique, et nous livrer, +impuissants, au pouvoir de nos ennemis. Les masses sont indignées +contre le gouvernement, mais elles ne voient pas ce que nous sentons, +toi et moi et quelques autres; elles ne voient pas que la politique +des ministres est d'inspiration maçonnique. Il faudrait quelque fait +éclatant pour leur crever les yeux; il faudrait prendre les loges en +flagrant délit de conspiration, les montrer au peuple décrétant notre +ruine. Nous savons, nous, que la secte infernale est au fond de ce +qui se passe. Mais comment le <i>prouver</i>, de manière à créer chez le +peuple la certitude voulue? Pour remuer les masses il faut des <i>faits +indéniables.</i> Une preuve par induction ne suffit pas. Que ne +donnerais-je pour pouvoir déchirer le voile qui cache à nos +compatriotes la perfidie des loges!</p> + +<p>—J'ai souvent songé à cela, répond le journaliste. Si j'étais riche, +il me semble que je dépenserais volontiers toute ma fortune à +fabriquer une clé d'or assez longue pour ouvrir toutes les loges et +toutes les arrière-loges du pays.</p> + +<p>—Je ne crois guère à la puissance de l'or pour le bien. Il est tout +puissant pour le mal; mais nous ne voyons pas que Notre-Seigneur et +les Apôtres s'en soient beaucoup servis pour fonder l'Église et +convertir le monde. C'est par le dévouement et le sacrifice qu'ils +ont changé la face de la terre. Si nous ne réussissons pas mieux, mon +cher ami, soyons en convaincus, c'est parce que nous ne savons pas +nous immoler.</p> + +<p>—Pourtant, sans nous vanter, dit Leverdier, il me semble que nous +pouvons nous rendre le témoignage de travailler, avec un vrai +désintéressement, pour la cause que nous défendons. Ni toi, ni moi, +ni plusieurs autres que je pourrais nommer n'avons pour mobile notre +avancement personnel.</p> + +<p>—Sans doute, nous avons un certain désintéressement; mais il ne faut +pas confondre le désintéressement avec l'esprit de sacrifice. Un +homme est <i>désintéressé</i> lorsqu'il prête son capital sans exiger le +moindre intérêt; mais fait-il un véritable sacrifice? J'ai bien peur +que si nous nous examinions de près, notre esprit de sacrifice ne +nous paraîtrait pas dépasser les limites d'une vertu fort ordinaire. +Supposons que, pendant que nous parlons, un ange viendrait tout à +coup nous dire, de la part de Dieu, que notre cause triompherait si +nous consentions à perdre la vie, ou l'honneur, ou même la santé; si +nous voulions passer le reste de nos jours privés de la parole ou de +la vue; quelle serait notre réponse, mon pauvre ami!</p> + +<p>—Toi, au moins, je le sais, tu consentirais à n'importe quel +sacrifice!</p> + +<p>—Hélas! je n'en suis pas aussi certain que toi.</p> + +<hr> + +<p>Le quatrième jour, le <i>Mercure</i> sortit de son mutisme et consacra +un article à la brûlante question du jour. Dès les premières lignes, +la noire trahison éclata. Voici ce que disait ce journal:</p> + +<p>“Depuis plus de deux semaines un vent de révolution souffle sur notre +province. Nous l'avouons, nous nous sommes laissé entraîner par le +courant, par l'affolement général. Sans être allés aussi loin que +plusieurs de nos confrères, nous avons écrit des choses que nous +regrettons. Après trois jours de silence et de réflexion, nous voyons +que c'est notre devoir de revenir sur nos pas et nous le faisons +courageusement. Revenir sur ses pas n'est pas une opération qui +flatte l'amour-propre du journaliste, mais c'est parfois un devoir, +un devoir aussi impérieux que désagréable. Quand celui qui a la +mission de guider l'opinion s'aperçoit qu'il fait fausse route, ce +serait pour lui un crime sans nom que de persévérer, par orgueil, +dans la voie néfaste où il s'est engagé. Ce crime nous ne le +commettrons pas; nous ferons notre devoir, quelque pénible qu'il +soit.</p> + +<p>“Où peut, où doit nous conduire l'agitation fiévreuse dans laquelle +la province est plongée depuis quinze jours? À quoi cette campagne +dans laquelle nous nous sommes engagés, si inconsidérément, va-t-elle +aboutir? À rien du tout, ou bien à la guerre civile. Et c'est parce +que cette réponse s'impose à notre esprit avec la même force que la +lumière du soleil frappe nos yeux, que nous avons pris la +détermination de crier à nos compatriotes: Arrêtez! pendant qu'il est +encore temps.</p> + +<p>“Les violences de langage de quelques-uns des agitateurs parmi nous +ont profondément irrité les populations des provinces anglaises.</p> + +<p>“Nous ne pouvons pas espérer que la politique séparatiste y reçoive +le moindre appui. Dans la nouvelle Chambre il n'y aura pas dix +députés des autres provinces qui consentiront à la sortie de notre +province de la Confédération. Quand même les soixante-cinq députés +que nous envoyons à Ottawa seraient unanimes à demander cette sortie, +jamais ils ne pourraient l'obtenir par des voies constitutionnelles.</p> + +<p>“Donc, comme nous le disions tout à l'heure, la campagne inconsidérée +dans laquelle nous nous sommes lancés aboutira infailliblement, soit +à rien du tout, soit à la guerre civile. À la guerre civile, il ne +faut pas songer. Pourquoi, alors, nous donner tant de mal pour nous +trouver en face d'un résultat radicalement nul?</p> + +<p>“Sans doute, le projet que le gouvernement a soumis n'est pas +acceptable dans sa forme actuelle. Il devra être modifié dans +plusieurs de ses détails. La province doit exiger des garanties. +Mais, en même temps, si nous voulons être vraiment utiles à notre +pays, si nous voulons être des patriotes pratiques, et non pas des +utopistes et des visionnaires, il nous faut accepter le projet +gouvernemental en principe et abandonner toute idée de séparation. +Quoi que nous fassions, nous ne pouvons pas écarter l'union +fédérative des provinces. Dès lors, la seule politique sage +n'est-elle pas de travailler à rendre cette union la plus acceptable +possible?”</p> + +<hr> + +<p>Cet article habile et perfide, que Montarval lui-même avait sans +doute rédigé, produisit par toute la province un grand émoi. Il donna +le ton à presque tous les journaux ci-devant ministériels qui, les +uns après les autres, rentrèrent dans les rangs et répétèrent, avec +quelques amplifications et variantes, les sophismes du <i>Mercure</i>. Il +ne resta guère que la <i>Nouvelle-France</i>, à Québec, et le <i>Drapeau +national</i>, à Montréal, pour défendre la politique de séparation. +Le <i>Progrès catholique</i>, de Saint-Simon, continua à compromettre, par +ses sorties de plus en plus violentes, la cause dont il se disait +l'unique soutien véritable. Les journaux radicaux demandaient +toujours ouvertement l'union législative; mais leur voix n'avait que +peu d'écho. Le péril, pour la cause nationale, c'était la perfide +politique du gouvernement: une union législative habilement déguisée +sous le nom et les apparences d'une confédération.</p> + +<hr> + +<p>Les journalistes ministériels étaient rentrés dans les rangs, +ainsi qu'un grand nombre de chefs et de sous-chefs, de capitaines et +de lieutenants. Il n'était guère plus possible de continuer les +réunions populaires hostiles à la politique gouvernementale. Les +orateurs faisaient défaut partout. Les uns se disaient malades, ou +trop occupés; d'autres avouaient cyniquement qu'ils avaient changé +d'opinion, que les idées du <i>Mercure</i> leur paraissaient sages. De +tous ceux qui avaient l'habitude de la parole, Lamirande et Leverdier +restaient presque seuls pour faire la lutte. Ils avaient beau se +multiplier ils ne pouvaient pas être partout en même temps. Beaucoup +d'assemblées convoquées par le comité national durent être +contremandées; d'autres eurent lieu, mais tournèrent au profit des +<i>lâcheurs</i>. Les ministres français commençaient à se montrer dans +certaines parties de la province. Ils furent quelque peu sifflés, +mais quinze jours auparavant on les aurait lapidés.</p> + +<p>Cependant, malgré ce revirement des journalistes, des orateurs +politiques et des organisateurs d'élections, le gouvernement n'osait +pas encore risquer la bataille suprême. Les <i>brefs</i>, attendus de jour +en jour, ne venaient pas. Les couches profondes du peuple étaient +encore indignées contre les ministres et fortement attachées à +Lamirande qui inspirait une grande confiance partout où il se +montrait. Le terrain n'était donc pas suffisamment préparé pour +assurer la victoire aux ministres. Tant que Lamirande serait debout, +le gouvernement ne pouvait pas compter avec certitude sur le +triomphe. Il fallait abattre ce gêneur. Mais comment? + +</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XII</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Fel draconum vinum eorum, venenum aspidum insanabile.</p> +<p> + Leur vin est un fiel de dragons, + c'est un venin d'aspics qui est incurable.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Deut</span>. XXXII, 33.</div> +</div> + +<p>La science moderne a mis aux mains des scélérats des armes +meurtrières. À la fin du dix-neuvième siècle, des explosifs violents, +capables de fendre les montagnes, étaient très en vogue dans le monde +des malfaiteurs. Il y a cinquante ans, les attentats par les bombes +étaient fréquents. Mais la bombe était brutale et peu commode. Si +elle répandait la terreur avec la mort, elle livrait fatalement +celui qui s'en servait à la rigueur des lois ou à la fureur de la +multitude. Au milieu de ce vingtième siècle, la bombe est passée de +mode. On a fait des progrès dans l'art de tuer. De tout temps, sans +doute, ont existé des poisons subtils, des ptomaïnes qui donnaient la +mort sans laisser de traces; et de tout temps, aussi, des crimes +nombreux doivent être attribués à ces toxiques mystérieux. Jadis, +cependant, ces redoutables substances n'étaient à la portée que du +petit nombre. Aujourd'hui, la science est démocratisée. La chimie est +plus nécessaire aux peuples, selon les idées modernes, que la +théologie; les laboratoires publics plus utiles que les églises. +Connaître Dieu, ses lois, et ses grandeurs, les merveilles du monde +spirituel, la destinée surnaturelle de l'homme et les moyens qu'il +lui faut employer pour l'atteindre, connaître ces choses sublimes et +simples à la fois, c'est un savoir démodé dont le genre humain peut +se passer. Mais la chimie, voilà la science nécessaire à tous! Aussi, +que voyons-nous? La bombe a disparu avec le progrès et la +vulgarisation de la chimie. Elle est remplacée, avantageusement pour +l'assassin, par les cultures microbiennes qui permettent de détruire +sa victime en se cachant derrière le choléra, le typhus, la variole, +la phtisie. On a pu même, triomphe suprême de la science, inventer +des maladies nouvelles en croisant savamment les différentes races de +bacilles. Quelques gouttes versées dans un breuvage donnent la mort +la plus naturelle possible. La docte faculté peut s'étonner des +nombreux cas sporadiques de maladies violentes qui jadis ne se +rencontraient guère sans prendre la forme épidémique; elle peut se +demander où est le foyer d'infection; elle peut même soupçonner +parfois qu'un crime a été commis; mais elle ne saurait fournir à la +justice le moindre indice qui permette à celle-ci de sévir. Un tel, +que tel autre avait intérêt à faire disparaître, est frappé tout à +coup d'une maladie contagieuse qui n'existait nulle part dans les +environs. Les médecins peuvent bien concevoir des doutes, mais aux +magistrats qui s'inquiètent ils sont bien obligés de dire: “Cet homme +est mort de mort naturelle”.</p> + +<hr> + +<p>Au fond d'une vaste pièce, richement meublée, moitié salon, moitié +bureau de travail, il fut décidé, une nuit, que Lamirande, le gêneur, +mourrait de la fièvre nouvelle qui, à cette époque, intriguait les +médecins des deux mondes. Le Comité exécutif n'y était pas. Le maître +seul avait pris cette détermination. Une de ses créatures fut chargée +de mettre l'arrêt à exécution, au premier moment favorable.</p> + +<hr> + +<p>—Il faut que je me rende à Ottawa, demain, dit Lamirande un soir +à sa femme. Une dépêche de Houghton m'y appelle pour une affaire très +importante.</p> + +<p>—Veux-tu que je t'accompagne, mon mari? Quelque chose me dit que tu +seras exposé à un grand danger pendant ce voyage.</p> + +<p>—As-tu fait un mauvais rêve? demande Lamirande en souriant.</p> + +<p>—Non, et je ne crois pas aux rêves; mais je crois aux +pressentiments, ou plutôt à ces étranges avertissements que les anges +peuvent et doivent nous donner parfois... Laisse-moi t'accompagner?</p> + +<p>—Mais, chère Marguerite, s'il y a un malheur dans l'air, ne vaut-il +pas mieux que tu restes afin que, s'il m'arrive quelque chose, tu +sois laissée pour élever notre enfant?</p> + +<p>—Quelque chose d'irrésistible me dit pourtant que mon devoir est de +t'accompagner en cette circonstance, que je pourrai, je ne sais +comment, te protéger contre quelque danger. Veux-tu que j'aille avec +toi... ne me refuse pas, je t'en prie?</p> + +<p>—Puisque tu insistes, tu viendras, ma chère femme. Un petit voyage, +du reste, te fera du bien et chassera ces idées noires. Car si je +crois fermement aux anges et à leurs avertissements, je crois non +moins fermement à l'influence naturelle du corps sur l'âme. Une +légère indisposition est suffisante pour nous faire tout voir sous +les couleurs les plus sombres. Oui, nous irons ensemble à Ottawa.</p> + +<hr> + +<p>Le voyage se fit sans le moindre accident.</p> + +<p>Le vague pressentiment de Marguerite s'était dissipé comme un nuage. +En revenant à Québec, Lamirande et sa femme, avec d'autres voyageurs, +prirent un repas à la gare des Trois-Rivières, le train étant en +retard à cause de la neige. À peine s'étaient-ils mis à table qu'un +jeune garçon, inconnu et pauvrement vêtu, qui se tenait près de la +porte de la salle à manger, poussa un cri effroyable et tomba comme +foudroyé. Tous se lèvent, instinctivement. Seul un homme assis près +de Lamirande reste à sa place. Nul ne le remarque; nul ne le voit +étendre rapidement la main au-dessus de la tasse de thé que l'on +vient de mettre à côté du couvert de Lamirande. Celui-ci s'est rendu +auprès de l'adolescent qui se tord dans d'affreuses convulsions. +Marguerite et les autres voyageurs, ainsi que les serviteurs, l'ont +suivi. Personne ne fait attention à l'homme resté seul à table.</p> + +<p>—Le voilà qui revient à lui déjà, fait Lamirande au bout d'un +instant. Je n'ai jamais vu une attaque d'épilepsie, apparemment très +grave, disparaître aussi rapidement. C'est vraiment extraordinaire.</p> + +<p>Puis tous se remettent à table.</p> + +<p>—Vois donc, on s'est trompé, dit Marguerite à son mari; on m'a donné +le café et tu as le thé. Échangeons.</p> + +<p>Et Lamirande donne sa tasse à Marguerite et prend celle de sa femme.</p> + +<p>Ce fut le seul incident du voyage.</p> + +<hr> + +<p>Encore la vaste pièce richement meublée, moitié salon, moitié +bureau de travail. Il est nuit. Le maître tient ce monologue:</p> + +<p>—Une vulgaire inattention, la gaucherie d'un garçon de café l'a fait +échapper à la mort, mais à quel prix! C'est sans doute mieux ainsi. +Eblis a dû inspirer lui-même cette erreur. Il verra mourir sa femme +et son art sera impuissant à la sauver. Les douleurs de la fièvre qui +lui était destinée auraient été des jouissances àcôté des tortures +morales qu'il va endurer. À cela s'ajoutera le désespoir de ne +pouvoir quitter sa femme pour prendre part à la lutte. Décidément, +c'est bien mieux ainsi! Le grand Eblis est plus avisé que ses +serviteurs!... Mais il faut, pourtant, que cet homme néfaste soit +abattu. Il est préférable, sans doute, qu'il ne meure pas, +puisqu'Eblis l'a épargné. Mort, son souvenir aurait fait du mal. On +aurait peut-être eu des soupçons sur la cause de sa maladie. Mais il +faut que son influence soit à jamais détruite, que ses compatriotes +cessent d'avoir confiance en lui. Ce sera cent fois plus efficace que +sa mort.</p> + +<p>Ainsi se parlait à lui-même le maître, dans le silence de la +nuit.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XIII</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Calumnia conturbat sapientem, et + perdet robur cordis illius.</p> +<p> + La calomnie trouble le sage, et elle + abattra la fermeté de son cœur.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Eccli</span>. VII, 8.</div> +</div> + +<p>Redoutable puissance de la calomnie! Les ruines de l'univers, dit le +poète latin, écraseraient le juste sans l'effrayer. Mais un mot +perfide, un simple geste, même le silence peut, en flétrissant la +réputation d'un homme, remplir son âme d'indicibles angoisses.</p> + +<p>Deux jours après le monologue du maître, la <i>Libre-Pensée</i> publia ces +lignes:</p> + +<p>“Nos lecteurs le savent, nous n'avons aucune sympathie politique pour +le gouvernement et son chef, sir Henry Marwood. Mais celui-ci, au +moins, est un gentilhomme qui a droit au respect. Nous combattons ses +projets, mais c'est par conviction. Nous connaissons quelqu'un qui +les combat uniquement par dépit. M. Lamirande le grand clérical, +veut-il, bien nous donner quelques renseignements, très précis, qu'il +possède à ce sujet? S'il ne veut pas, nous serons obligé de les +donner nous-mêmes”.</p> + +<p>Lamirande dédaigna cette vague insinuation. Il ne pouvait même pas +comprendre à quoi le journal sectaire faisait allusion, tant ses +motifs étaient purs. Leverdier eut un soupçon de ce qui allait venir.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas possible! Du reste, si peu franc qu'il soit dans +ses manœuvres politiques, sir Henry, qui est un gentilhomme, nierait +pareille accusation si elle venait à se formuler contre moi en termes +précis.</p> + +<p>—Ces gens-là peuvent faire n'importe quoi pour te ruiner.</p> + +<p>—Je te crois un peu pessimiste.</p> + +<p>Leverdier ne l'était pourtant pas. Deux ou trois jours plus tard, la +<i>Libre-Pensée</i> porta formellement son accusation. Il affirma, avec un +grand luxe de détails, en indiquant le jour, l'heure et l'endroit où +la conversation avait eu lieu, que Lamirande, pendant une réception +chez sir Henry, avait dit au premier ministre qu'il donnerait son +appui au projet ministériel, mais qu'en retour il voulait avoir la +promesse d'une position de consul à Paris ou à Washington. Le tout +était appuyé par la déclaration solennelle, dûment attestée devant un +juge de paix, d'un domestique de sir Henry, nommé Duthier. La +conversation avait eu lieu près d'une fenêtre où Duthier s'était +retiré pour se reposer un instant. Caché par les rideaux il avait +tout entendu sans être vu. Il avait d'abord gardé le silence, mais +voyant la guerre injuste que M. Lamirande faisait à son bien aimé +maître, il avait cru que c'était un véritable devoir pour lui de +parler.</p> + +<p>Ce Duthier était un inconnu, arrivé depuis peu de temps au pays, on +ne savait trop d'où. Tout d'abord, bien peu de personnes ajoutèrent +foi à ce récit, absolument invraisemblable, vu le caractère et l'état +de fortune de Lamirande. Celui-ci, naturellement, opposa une +dénégation formelle à cette atroce accusation, et invita privément +sir Henry à mettre fin à la calomnie. Au moment même où il +s'attendait à recevoir un mot de réponse, quelle ne fut sa +stupéfaction de lire, dans un journal d'Ottawa, le compte-rendu +suivant d'une <i>interview</i> qu'un reporter avait eue avec le premier +ministre:</p> + +<p>“M. Lamirande ayant nié l'accusation portée contre lui par le nommé +Duthier, domestique chez sir Henry, nous avons envoyé un représentant +du <i>Sun</i> auprès du premier ministre pour savoir exactement à quoi +nous en tenir à ce sujet. Voici la conversation qui a eu lieu:</p> + +<p>—Q. Vous avez sans doute lu, sir Henry, l'accusation portée +par un de vos domestiques contre M. Lamirande et la dénégation +formelle de celui-ci. Dans l'intérêt de la vérité je viens vous prier +de vouloir bien dire au public ce qu'il en est.</p> + +<p>—R. Je regrette infiniment cet incident. M. Lamirande est un jeune +homme d'un grand talent qui a bien tort de me faire la guerre, mais +que j'admire beaucoup, tout de même.</p> + +<p>—Q. Vous a-t-il tenu le langage que Duthier lui prête?</p> + +<p>—R. Ah! ces domestiques! Duthier a eu bien tort de faire cette +déclaration. Je regrette beaucoup cet incident. Aussi ai-je renvoyé +immédiatement cet homme de mon service. Quand un domestique entend +par hasard quelque chose, c'est son devoir de se taire. Des +indiscrétions comme celle que vient de faire ce malheureux Duthier +sont intolérables!</p> + +<p>—Q. Dois-je donc conclure que Duthier n'est coupable que d'une +indiscrétion?</p> + +<p>—R. Vous devenez indiscret vous-même!</p> + +<p>—Q. Il y a donc eu conversation entre vous et M. Lamirande au sujet +de la position de consul à Paris ou à Washington?</p> + +<p>—R. M. Lamirande lui-même ne nie pas qu'une telle conversation +ait eu lieu.</p> + +<p>—Q. Vous ne voulez pas me dire quelle était la nature de cette +conversation?</p> + +<p>—R. Pensez-vous, par hasard, que je vais commettre des indiscrétions +comme un domestique? Je vous le répète, je déplore profondément cet +incident, et ma ferme détermination c'est de ne pas l'aggraver en m'y +mêlant d'aucune façon. Vous pouvez clore votre interview, car, avec +toute votre habileté, vous ne réussirez pas à me faire révéler ce qui +a pu se passer entre M. Lamirande et moi dans une conversation tout à +fait confidentielle. C'est inutile d'insister davantage.</p> + +<p>“Là-dessus notre représentant prit congé de sir Henry.”</p> + +<hr> + +<p>La perfidie de ces paroles atterra Lamirande. Il comprit qu'il y +avait conspiration contre lui entre le premier ministre et le +domestique, et que ce serait inutile d'insister auprès de sir Henry +pour obtenir justice. Il raconta dans la <i>Nouvelle-France</i> exactement +ce qui s'était passé entre sir Henry et lui. Il appuya son dire d'une +déclaration de Leverdier et de Vaughan qui affirmaient que c'était +bien là ce que Lamirande leur avait confié aussitôt après l'entrevue. +Sir Henry se fit interroger de nouveau et nia perfidement, mais sans +rien préciser.</p> + +<p>Dans la province de Québec l'opinion se partagea. Tous les hommes +sincères, surtout ceux qui connaissaient personnellement Lamirande, +furent convaincus que le jeune député était la victime d'une affreuse +calomnie, et ils n'en conçurent pour lui que plus d'affection, +d'estime et de sympathie. Cependant, tous ceux qui, pour une raison +ou pour une autre, voulaient se remettre à la remorque des ministres, +profitèrent de ce prétexte pour se déclarer ouvertement contre le +chef du mouvement séparatiste. Pas un sur cent, toutefois, ne croyait +réellement à l'accusation; mais il n'y a rien de plus intransigeant, +de plus farouche que l'homme qui, par intérêt, fait semblant de +croire à une calomnie. Aussi l'ardeur de ceux qui prétendaient +ajouter foi à l'histoire de Duthier et aux habiles réticences de sir +Henry fut-elle extraordinaire. Elle atteignit non seulement Lamirande +lui-même, mais les principes qu'il défendait. C'était une vraie +déroute pour la cause nationale. Les ministres virent que c'était le +moment <i>psychologique</i>. Ils firent lancer les “brefs” et fixèrent les +élections à une date aussi rapprochée que possible, dans les derniers +jours de janvier 1946.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XIV</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Omnia excelsa tua et fluctus tui + super me transierunt.</p> +<p> + Toutes vos eaux élevées comme des + montagnes, et tous vos flots ont + passé sur moi.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Ps</span>. XLI, 8.</div> +</div> + +<p>Atrocement calomnié, accusé de vénalité, lui qui était le +désintéressement même; soupçonné de ne combattre le gouvernement que +par dépit, lui qui ne connaissait que des sentiments nobles, qui +repoussait la politique ministérielle pour obéir aux inspirations du +plus sublime patriotisme, Lamirande était accablé, submergé par un +dégoût immense. Avec la grâce de Dieu, obtenue par la prière et la +communion fréquente, il put éloigner de son âme la haine, le désir de +vengeance, toute passion mauvaise; mais il ne put échapper à une +indicible tristesse qui l'enveloppait et le pénétrait comme un épais +et froid nuage.</p> + +<p>Pour comble de malheur, sa douce Marguerite tomba gravement malade, +en proie à la fièvre mystérieuse qui, depuis plusieurs années, avait +fait son apparition sur divers points du globe. La docte faculté +avait réussi à lui donner un nom savant tiré du grec, et à décrire +très minutieusement la forme et les mœurs du microbe qui en était +l'incontestable auteur. Mais le moyen de détruire cette <i>petite vie</i> +qui donnait la mort, elle ne l'avait pas encore trouvé. Comme ses +confrères, dont il consulta plusieurs, Lamirande était réduit à +l'impuissance en face de cet infiniment petit. On ne pouvait même pas +s'imaginer où madame Lamirande avait contracté cette maladie dont il +n'existait pas, en ce moment, un seul autre cas dans tout le Canada.</p> + +<p>Retenu presque jour et nuit auprès de sa femme qui empirait toujours, +Lamirande ne peut prendre qu'une part fort restreinte à la lutte +suprême. Leverdier se multipliait. Il avait posé sa candidature dans +un comté voisin de Québec. Puis, parcourant les campagnes de tout le +district, il essayait de ranimer l'ardeur des, patriotes. Il brochait +des articles pour son journal au beau milieu des comités des +patriotes. Il brochait des articles pour son journal au beau milieu +des comités, électoraux, tandis que cinquante personnes parlaient à +tue-tête autour de lui et l'interrompaient à chaque instant. Il +écrivait une phrase, puis il fallait répondre à une question; au +milieu d'une période, il était obligé de s'arrêter pour régler une +dispute, ou donner une direction.</p> + +<p>Pendant ce temps, Lamirande était condamné à une inactivité relative +qui le torturait. Malgré l'angoisse qui lui tenaillait le cœur à la +vue de sa bien aimée Marguerite qui s'en allait vers la tombe, il ne +se laissa ni absorber ni dominer par la douleur. Le patriotisme +l'emporta chez lui même sur l'amour conjugal. Il ne pouvait pas se +résoudre à quitter sa femme pour longtemps; mais il dirigeait les +travaux du comité central, aidait à la rédaction de la +<i>Nouvelle-France</i> et allait parler aux assemblées convoquées à Québec +et dans les environs. Quant à sa propre élection, il n'avait guère +besoin de s'en occuper; car ses commettants, qui le connaissaient +depuis des années et qui l'aimaient, lui étaient restés fidèles. +C'était là sa seule consolation au milieu des épreuves, des déboires, +des inquiétudes poignantes dont il était accablé.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XV</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Qui se existimat stare videat ne cadat.</p> +<p> + Que celui qui croit être ferme, + prenne garde de ne pas tomber.</p> + +<div class="source">I <span class="pname">Cor</span>. X, 12.</div> +</div> + +<p>Saint-Simon se présentait dans le comté de Québec, entre le candidat +du gouvernement et celui de Lamirande, comme séparatiste, bien plus +séparatiste que Lamirande et ses amis qu'il accusait de trahir la +cause nationale.</p> + +<p>Un jour, il convoqua une assemblée des électeurs de la Jeune-Lorette +et mit Lamirande au défi de l'y rencontrer. Celui-ci accepte le défi, +bien que de telles rencontres, où la discussion est rarement digne, +lui répugnent souverainement. Mais refuser de faire face à son +accusateur, c'est compromettre les chances, déjà faibles, de son +candidat.</p> + +<p>Depuis quelques jours le temps avait été superbe. Le soleil brillait +dans un ciel d'azur. Pas un souffle de vent, et le thermomètre seul +disait qu'il y avait vingt degrés au-dessous de zéro Fahrenheit. Le +matin de la réunion, un changement s'était opéré dans l'atmosphère. +Le mercure était monté de dix degrés, mais le froid paraissait bien +plus intense. L'humidité pénétrait jusqu'aux os. Le soleil s'était +levé rouge dans un ciel blafard. Au sud-ouest un banc de nuages gris +se montrait; tandis que du côté opposé, du redoutable nord-est, le +vent s'était élevé, très faible d'abord, à peine perceptible, mais +augmentant sans cesse à mesure que les nuages s'étendaient et +s'épaississaient. Bientôt la neige commence à tomber, fine, drue, +pénétrante. C'est un <i>crescendo</i> formidable: vent, neige, poudrerie +prennent à chaque instant une nouvelle fureur. Les arbres, dont les +branches sont roidies par la gelée, font entendre de sinistres +craquements et se tordent sous les puissantes rafales.</p> + +<p>Malgré la tempête, l'assemblée eut lieu. Du reste, l'avant-midi les +chemins étaient encore passables, et pour se rendre de Québec à +Lorette on allait le vent arrière. Lamirande, absorbé par ses +inquiétudes, ne fit pas attention aux mugissements dont l'air était +rempli.</p> + +<p>La réunion fut ce qu'elle devait être: désagréable, détestable. +Saint-Simon porta contre Lamirande toutes les accusations qui +traînaient dans les journaux depuis quelque temps. C'était un +ambitieux, disait-il, qui aurait voulu s'assurer une position +brillante et qui, ne l'ayant pu obtenir, combattait le gouvernement +par, dépit. Sur ce thème, le misérable esclave de Montarval broda +pendant trois quarts d'heure. Lamirande lui répondit avec autant de +dignité et de sang-froid que possible. Un certain nombre de gens +sensés et raisonnables lui étaient sympathiques; mais du sein de +l'assemblée beaucoup de voix s'élevaient pour l'insulter.</p> + +<p>Jamais Lamirande n'avait éprouvé écœurement aussi profond qu'à la +fin de cette réunion; jamais il n'avait senti dans son cœur un +sentiment aussi voisin de la haine.</p> + +<p>L'assemblée finie, il fallait songer au retour. Ce fut alors que +Lamirande remarqua, pour la première fois, la violence de la tempête +qui avait pris des proportions extraordinaires. Le froid n'était pas +tombé, et pour retourner à Québec il fallait faire face au terrible +<i>nord-est</i> qui asphyxiait, à la neige qui cinglait. Pour Lamirande, +il n'y avait pas à hésiter. Absent depuis le matin, la pensée de sa +femme mourante le torturait et l'aurait fait affronter un danger plus +imminent encore. Il avait, du reste, un cheval vigoureux et un cocher +prudent et sobre. Dans ces conditions, le retour à Québec était un +voyage très pénible, mais ce n'était pas une entreprise folle.</p> + +<p>Ce fut, cependant, avec le pressentiment d'un malheur que les gens de +Lorette virent Saint-Simon partir quelques minutes avant Lamirande. +Son cheval, tout en jambes, était peu propre à lutter contre le vent, +et l'on avait pu remarquer que le cocher du journaliste et le +journaliste lui-même eurent recours assez copieusement à l'eau-de-vie +sous prétexte de se prémunir contre le froid.</p> + +<p>La tempête augmentait toujours. La poudrerie était devenue vraiment +terrifiante. On ne pouvait pas voir à dix pas en avant ou en arrière +de soi. À chaque côté du chemin, dans les champs, rien qu'un vaste +tourbillon blanc, confus, fuyant avec une rapidité vertigineuse.</p> + +<p>Le cocher de Lamirande, pour se garer de la neige, s'était tourné à +gauche.</p> + +<p>Tout d'un coup, il se fait une courte accalmie. Mais pendant cet +instant, Lamirande a entrevu, à droite, dans le champ, un spectacle +qui fige le sang dans ses veines: un attelage à moitié enseveli dans +un banc de neige. Il reconnaît le cheval de Saint-Simon, et comme +un éclair, la situation se présente à son esprit: le malheureux +journaliste et son cocher se sont égarés; et déjà, sans doute, +engourdis par le froid, ils sont condamnés à une mort certaine si on +ne vient promptement à leurs secours.</p> + +<p>Le cocher de Lamirande, toujours tourné à gauche, n'a rien vu.</p> + +<p>Alors des pensées horribles traversent le cerveau de Lamirande, le +brûlant comme des traits de feu. Il voit, dans un tableau, +instantanément, tout le mal que cet homme néfaste a fait à la cause +nationale, toutes ses noires calomnies, toutes ses abominables +accusations, toutes ses criantes injustices. Il voit tout cela, et +il se dit: c'est la justice de Dieu qui le frappe; laissons faire +la justice de Dieu!</p> + +<p>Oui! cette horreur était entrée dans la pensée de Lamirande et elle +était tout près de pénétrer dans la partie supérieure de son âme. Il +allait succomber à la tentation, il allait commettre un crime que +seul lœil de Dieu pouvait voir.</p> + +<p>Lorsque, dans deux ou trois jours, la tempête finie, on aurait +retrouvé les cadavres de Saint-Simon et de son compagnon, qui aurait +pu soupçonner seulement que dans une trouée de la poudrerie Lamirande +avait vu le commencement de cette tragédie et l'avait laissée +s'accomplir? Il fut donc penché sur le bord de l'abîme que nous +côtoyons sans cesse et où tous nous tomberions à chaque instant si la +grâce divine ne nous retenait: l'abîme du péché.</p> + +<p>Avec un cri d'effroi et d'horreur à la pensée de l'épouvantable chute +qu'il allait faire, il se ressaisit. La lutte, en réalité, n'avait +duré qu'un instant, le temps de faire quelques pas. Il arrêta son +cocher et lui fit part de ce qu'il venait de voir. Heureusement, une +maison était proche. Ils obtiennent du secours; puis, avec +précaution, pour ne pas s'égarer à leur tour, ils se dirigent vers +l'endroit où Lamirande a entrevu les victimes de la tempête. Ils les +trouvent enfin. Les malheureux ayant perdu leur robe de traîneau, +n'ont rien pour se mettre à l'abri du froid. Complètement +désorientés, épuisés par leurs efforts désespérés pour dégager leur +cheval et pour se faire entendre, ils sont déjà à moitié plongés dans +le fatal sommeil, avant-coureur de la mort.</p> + +<p>Avec grand-peine on peut les ramener à la maison. Lamirande leur +donne les premiers soins que réclame leur état, puis continue sa +route, remerciant humblement Dieu de l'avoir préservé de l'abîme.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XVI</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Quoniam melior est misericordia + tua super vites.</p> +<p> + Car votre miséricorde est + préférable à toutes les vies.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Ps</span>. LXII, 4.</div> +</div> + +<p>Les élections sont terminées. C'est un vrai désastre pour la cause +nationale. Les ministres triomphent sur toute la ligne, +particulièrement dans la province de Québec. Houghton est plus +heureux dans la province d'Ontario. Son groupe revient plus nombreux +qu'avant la dissolution. C'est le Canada français qui, trompé, +dévoyé, donne au gouvernement la plus forte majorité, à ce +gouvernement qui médite la ruine de l'Église et de la nationalité +française! Lamirande est élu avec Leverdier et un petit nombre +d'adhérents; mais la masse de la députation française se compose de +partisans du cabinet. Saint-Simon est parmi les vainqueurs, grâce à +l'or de Montarval qui, en secret, a soutenu cette candidature en +apparence ultra-séparatiste.</p> + +<p>Lamirande voit s'écrouler en même temps ses espérances de patriote et +son bonheur domestique. Sa femme se meurt: la cruelle maladie a fait +son œuvre. Douce, résignée, elle s'en va comme elle a vécu, en +Parfaite chrétienne; ce qui ne veut pas dire en indifférente. Jeune +encore, elle tient naturellement à la vie. Elle lutte contre la mort +qui s'avance. Aimée et aimante, l'idée de la séparation d'avec son +mari et son enfant l'épouvante. Mais elle répète avec le Sauveur au +jardin des Oliviers: “Mon Dieu, si vous ne voulez pas que ce calice +s'éloigne de moi, que Votre volonté soit faite et non la mienne!”</p> + +<p>Pour Lamirande, il ne peut pas accepter la coupe d'amertume. Il +quitte la chambre de sa femme et s'en va dans une pièce voisine se +jeter à genoux devant une statue de son saint Patron, et là, il +répand son âme dans une prière suprême, dans une supplication +déchirante: “Grand saint Joseph, répète-t-il sans cesse vous pouvez +m'obtenir de Celui dont vous avez été le père nourricier la vie de ma +femme. Obtenez-moi cette grâce, je vous en conjure. Dieu a permis la +destruction de mes rêves politiques, des projets de grandeur que +j'avais formés pour ma patrie. Mais Il ne voudra pas m'accabler tout +à fait! Saint Joseph, sauvez ma femme!”</p> + +<p>Il priait ainsi depuis une demi-heure, les yeux fixés sur la statue. +Tout à coup, il s'estime en proie à une hallucination. La douleur, se +dit-il, me trouble le cerveau. Car voilà que la statue s'anime. Ce +n'est plus un marbre blanc et froid qui est là devant lui, c'est un +homme bien vivant. Le lis qu'il tient à la main est une vraie fleur. +Et saint Joseph parle:</p> + +<p>—Joseph, si vous insistez sur la grâce temporelle que vous demandez, +elle vous sera certainement accordée. Votre femme vivra. Si au +contraire, vous laissez tout à la volonté de Dieu, le sacrifice que +vous ferez de votre bonheur domestique sera récompensé par le +triomphe de notre patrie. Vous serez exaucé selon votre prière. Et +afin que vous sachiez que ceci n'est pas une illusion de vos sens, +voici!”</p> + +<p>Et saint Joseph, détachant une feuille de sa fleur de lis la met dans +la main tremblante de Lamirande.</p> + +<p>Puis le marbre reprend la place de l'homme vivant, le lis redevient +pierre, comme auparavant, mais il y manque une feuille.</p> + +<p>Tout bouleversé, Lamirande se précipite dans la chambre de sa femme.</p> + +<p>—Qui te parlait tout à l'heure? lui demande Marguerite. C'était une +voix étrange, une voix céleste... Qu'as-tu donc, mon mari?</p> + +<p>Lamirande, se jetant à genoux à côté du lit, et prenant sa femme +doucement dans ses bras, lui raconte tout ce qui s'est passé.</p> + +<p>—Ce n'était pas un rêve, dit-il, voici la feuille de lis que saint +Joseph m'a donnée.</p> + +<p>—Marguerite! continue-t-il, tu vivras. Car tu veux vivre, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Je voudrais vivre, Joseph, car Dieu seul sait combien j'ai été +heureuse avec toi; mais si c'est la volonté du ciel que je meure....</p> + +<p>—Ce n'est pas la volonté de Dieu que tu meures, puisqu'il a fait un +miracle pour me dire que tu vivras.</p> + +<p>—Mais si je vis, la patrie mourra!</p> + +<p>—Saint Joseph n'a pas dit cela.</p> + +<p>—Il ne t'a promis le triomphe de la patrie qu'à la condition que tu +fasses le sacrifice de ton bonheur....</p> + +<p>—Je ne pourrai jamais demander que tu meures, ma femme, ma vie!</p> + +<p>—Mais ne pourrais-tu pas demander que la volonté de Dieu se fasse?</p> + +<p>Lamirande garde le silence.</p> + +<p>Marguerite rassemblant, pour un suprême effort, les derniers restes +de sa vitalité, poursuit:</p> + +<p>—Oui, mon mari, faisons ce sacrifice pour l'amour de la patrie. Tu +as travaillé longtemps pour elle, mais tous tes efforts, tous les +efforts de tes amis ont été vains. Et voici qu'au moment où tout +paraît perdu, Dieu te promet de tout sauver si nous voulons tous deux +lui offrir le sacrifice de quelques années de bonheur. C'est un dur +sacrifice, mais faisons-le généreusement. Il ne s'agit pas seulement +de la prospérité et de la grandeur matérielle du pays, mais aussi du +salut des âmes pendant des siècles peut-être. Car si les sociétés +secrètes triomphent, c'est la ruine de la religion. C'est cette +pensée qui t'a soutenu dans les pénibles luttes de ces dernières +semaines. C'est cette pensée qui me soutient maintenant. Pense donc, +quel bien en retour de quelques années d'une pauvre vie! Ce n'est pas +souvent que, par sa mort, une femme peut sauver la patrie....</p> + +<p>Marguerite dut lutter encore avec son mari, car la mort paraissait +plus redoutable à lui qui devait rester qu'à elle qui s'en allait. +Perdre sa femme! Voir sa bien-aimée devenir “ce je ne sais quoi qui +n'a de nom dans aucune langue”; la conduire au tombeau; la confier +aux vers et à la corruption, lorsqu'il pouvait la garder encore +longtemps auprès de lui, c'était affreux. Cette pensée lui causait +une agonie mortelle.</p> + +<p>Enfin, la grâce divine et les prières de Marguerite l'emportèrent sur +les répugnances de la nature humaine. Avec sa femme il fit +sincèrement cette prière: “Seigneur Jésus! qu'il soit fait selon +votre volonté et non selon la nôtre. Ou plutôt faites que notre +volonté soit conforme à la vôtre”.</p> + +<hr> + +<p>La cruelle maladie suit son cours.</p> + +<p>Le lendemain, sur le soir, Lamirande, voyant que la fin approchait, +fit venir le père Grandmont. Leverdier et sa sœur Hélène étaient +auprès de la mourante depuis le matin. Marguerite reçut les derniers +sacrements en pleine connaissance et avec une ferveur angélique. +Elle fit ses adieux, simples et touchants, à son mari et à sa fille, +à sa sœur et à son frère adoptifs, au père Grandmont. Elle baissa +ensuite rapidement et sembla ne plus rien voir ni entendre. Lamirande +croyait qu'elle ne sortirait de ce coma que pour se réveiller dans +l'éternité. Tout à coup elle fit signe à son mari qu'elle voulait lui +parler. Il se pencha tendrement sur elle. Tout bas, elle lui dit: +“Hélène t'a toujours aimé. Sans m'oublier, rends-la heureuse. Adieu! +Au ciel!”</p> + +<p>Puis, recommandant son âme à Dieu, elle rendit doucement le dernier +soupir.</p> + +<hr> + +<p>Cette nuit-là, Hélène pria et pleura longtemps auprès du corps de +Marguerite.</p> + +<p>Des pensées tumultueuses envahirent son âme et l'effrayèrent. Des +désirs qu'elle avait su repousser, qu'elle croyait à jamais éteints, +se réveillèrent soudain en elle et la troublèrent. Elle aurait +désiré n'éprouver que de la douleur, et un autre sentiment, qu'elle +n'osait nommer, se mêlait à son chagrin, l'absorbait. Elle pleurait, +mais ses larmes, qu'elle aurait voulues amères et brûlantes, étaient +douces. Elle désirait ne demander au ciel que le repos de l'âme de +Marguerite et le courage pour Joseph, et c'était pour elle-même +qu'elle priait. “Seigneur, disait-elle, vous m'avez accordé la +grâce de vaincre mon cœur pendant quinze ans, soutenez-moi dans +cette heure suprême. Je puis penser à lui maintenant sans crime, sans +injustice envers celle que j'aimais comme une sœur et qui est sans +doute auprès de Vous. S'il est possible que je sois enfin heureuse +après tant d'années de souffrance, faites-moi cette grâce, ô mon +Dieu! Et s'il ne doit pas en être ainsi, aidez-moi à souffrir +encore et à Vous bénir toujours.”</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XVII</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Cogitationes meæ dissipatæ sunt, + torquentes cor meum.</p> +<p> + Toutes mes pensées ayant été renversées, + elles ne servent plus qu'à me déchirer le cœur.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Job</span>. XVII, II.</div> +</div> + +<p>Aussi longtemps qu'il put voir les traits de sa femme que la mort +avait en quelque sorte divinisés, Lamirande se sentit calme et fort. +À léglise, pendant le service, il versa d'abondantes larmes, mais le +chant sublime de la messe de <i>Requiem</i> éleva son âme au-dessus des +amertumes de la terre et l'introduisit dans les joies et le repos de +l'éternité. Ce fut au retour du cimetière, quand il rentra dans sa +maison où il avait connu tant de bonheur, vide maintenant, désolée à +tout jamais, ce fut en ce moment qu'une tristesse toute humaine +s'abattit sur lui. Le ciel qu'il avait entrevu, où son âme semblait +pénétrer en quelque sorte, à la suite de l'âme de Marguerite, se +ferma sur lui et le repoussa. Il ne voyait plus que cette vallée de +larmes, et le chemin qu'il lui restait à parcourir paraissait +interminable.</p> + +<p>Les sœurs du couvent de Beauvoir étaient venues chercher la petite +Marie, croyant bien faire, mais elles avaient enlevé de la maison le +dernier rayon de lumière qui naguère encore l'illuminait si +gracieusement.</p> + +<p>Malgré les efforts de Leverdier, une sorte de désespoir s'empara de +Lamirande. Il regrettait presque son sacrifice. Il se disait: j'ai +été présomptueux; j'ai, par orgueil, voulu faire un acte d'héroïsme +sans y être appelé, sans avoir la grâce nécessaire. Seuls les saints +ont le droit d'entreprendre les choses sublimes; eux seuls ont la +vocation de quitter le terrain des vertus ordinaires pour se livrer +aux renoncements surhumains. Pour moi, j'aurais dû humblement choisir +la voie moins parfaite mais plus sûre qui m'était offerte; j'aurais +dû demander la vie de ma femme, puisque Dieu avait daigné exaucer ma +prière.</p> + +<p>Puis le doute l'envahissait. Au lieu d'être un miracle, cette +apparition de saint Joseph n'était peut-être qu'un prestige +diabolique. Ce ne pouvait être une simple hallucination, puisqu'il +avait toujours la preuve matérielle de la réalité objective de la +vision: la feuille de lis qui s'adaptait parfaitement au lis brisé de +la statue. Mais le tentateur avait peut-être voulu lui tendre un +piège en lui proposant un sacrifice qu'il avait accepté par orgueil +plutôt que par amour de Dieu, afin de pouvoir se dire: voyez comme je +suis fort, je puis renoncer à ce qui m'est le plus cher au monde!</p> + +<p>Ensuite, un autre genre de doute survenait. Ce n'était plus le démon +qui l'avait tenté et trompé. Il était bien convaincu que l'apparition +était céleste; mais qu'à cause de ses résistances, à cause de ses +répugnances à accepter le sacrifice, il en avait perdu tout le +mérite; que la mort de sa femme serait inutile pour le pays. +Humainement, tout était perdu. Dieu aurait sans doute fait un miracle +pour tout sauver, puisqu'Il l'avait promis, mais c'était à la +condition que l'épreuve fût courageusement acceptée. J'ai mal +accueilli cette épreuve, se disait Lamirande, j'ai mal fait mon +sacrifice. Dieu est donc dégagé de sa promesse. Ma femme est morte et +mon pays va mourir!</p> + +<p>Toutes ces pensées amères le jettent dans un pro fond abattement. Il +ne peut se résoudre à ouvrir son cœur à Leverdier, lui parler du +miracle. Il lui semble que son ami le blâmera comme il se blâme +lui-même, doutera comme il doute. Voulant s'épargner cette nouvelle +souffrance, il se tait.</p> + +<p>Cette douleur sombre, sans larmes, sans épanchement du cœur, +inquiète Leverdier.</p> + +<p>—Mon ami, dit-il, il faut que tu fasses un effort pour secouer cette +tristesse noire qui n'est pas du ciel. Viens avec moi, je vais te +conduire à Manrèse. Tu y passeras une journée ou deux avec le père +Grandmont.</p> + +<p>—Tu as raison, dit Lamirande. Allons!</p> + +<p>Et les deux amis se dirigent vers le chemin Sainte-Foye où plus de +quinze années auparavant Lamirande avait, pour la première fois, +parlé de son bonheur à son jeune ami. C'était alors le printemps; les +oiseaux chantaient les louanges du Seigneur, la campagne était belle +et le ciel souriait. Maintenant, c'est le triste hiver; plus de +verdure, plus de chants; mais des arbres mornes, dépouillés, sous un +firmament gris et froid.</p> + +<p>Leverdier conduit son ami jusqu'à la porte de la maison de retraite.</p> + +<p>—Au revoir, lui dit-il, que saint Ignace te console et te communique +son courage.</p> + +<p>—Merci! mon ami, merci!</p> + +<hr> + +<p>Lamirande monta à la chambre du père Grandmont, chambre dont il +connaissait bien le chemin. Le vénérable prêtre lui ouvrit les bras. +Lamirande s'y jeta comme un enfant et raconta au ministre de +Jésus-Christ tout ce qui s'était passé; toutes ses tentations, toutes +ses défaillances.</p> + +<p>Ils passèrent ensemble une partie de la nuit devant le saint +sacrement, dans la petite chapelle intérieure de la maison, abîmés +dans la méditation sur le néant de la vie.</p> + +<p>De bonne heure, le père dit sa messe. Lamirande la servit et reçut le +Pain céleste qui chassa de son âme les doutes, comme le soleil +dissipe les brouillards de la nuit. Le calme et la confiance en Dieu +étaient revenus, mais Lamirande se défiait toujours de lui-même.</p> + +<p>—Mon père, dit-il, je suis trop faible pour continuer lœuvre que +j'ai entreprise. Vous me dites que mon sacrifice, tout mal fait qu'il +a été, sera accepté et que Dieu enverra, en retour, quelque secours +inattendu à la patrie. Je le crois. Mais mon rôle est maintenant +rempli. Je puis me retirer quelque part où, ne cherchant à pratiquer +que des vertus ordinaires, je serai moins exposé à tomber.</p> + +<p>—Pas encore, mon enfant, pas encore, dit en souriant doucement le +bon religieux. Votre rôle n'est pas accompli, loin de là. Restez dans +la politique, c'est-à-dire à votre poste, et attendez patiemment que +Dieu réponde à votre sacrifice comme Il l'a promis et comme Il le +fera, très certainement. Ces faiblesses humaines que vous déplorez, +en les exagérant peut-être un peu, sont une grande grâce. Elles vous +tiennent dans l'humilité, sans laquelle il est impossible de plaire à +Dieu. Songez à saint Paul qui avait été ravi au troisième ciel, et +qui nous dit: “De peur que la grandeur de mes révélations ne me +causât de l'orgueil, Dieu a permis que je ressentisse dans ma chair +un aiguillon, qui est l'ange de Satan, pour me donner des soufflets”. +Je vous trouverais bien à plaindre et bien exposé, mon enfant, si +vous étiez exempt de toute faiblesse, si vous ne craigniez de tomber +à chaque instant: vous seriez une proie facile au démon de l'orgueil.</p> + +<p>—Mais, mon père, non seulement je crains de tomber, je tombe +effectivement!</p> + +<p>—Et quand même cela serait! Relevez-vous, voilà tout. Si, pour vous +rendre chez vous, vous étiez obligé de parcourir un chemin tout +rempli de trous et parsemé de cailloux, la crainte, la certitude même +de faire quelques chutes, de vous meurtrir les genoux et les mains, +cette certitude, dis-je, ne vous détournerait pas d'entreprendre le +trajet. Tomber, cela fait mal, cela humilie; niais cela n'empêche pas +d'arriver au but, pourvu qu'on se relève.</p> + +<p>—Mais pour se relever, il faut la grâce....</p> + +<p>—Sans doute, et cette grâce est toujours accordée à qui la demande +sincèrement. Si beaucoup restent par terre, c'est qu'ils aiment mieux +être couchés que debout. Ils demandent peut-être à Dieu la grâce de +se relever, mais c'est une demande qu'ils ne désirent pas réellement +voir exaucée. Aimant la fange, ou la poussière, ou le gazon fleuri où +ils sont tombés, ils veulent secrètement y rester, plutôt que de +continuer leur pénible voyage. Tout en demandant à Dieu du bout des +lèvres la grâce de se relever, ils seraient désolés si Dieu les +relevait de force. Mais Dieu, qui voit dans le secret, ne les relève +pas.</p> + +<p>—Eh bien! mon père, je resterai à mon poste aussi longtemps que vous +ne me direz pas que ma tâche dans le monde politique est achevée.</p> + +<p>—Très bien! En effet, je vous dirai quand vous pourrez vous en +aller. Ce ne sera pas de sitôt, je m'imagine, car il reste beaucoup à +faire. Peut-être même Dieu vous demandera-t-il quelque nouveau +sacrifice avant que tout soit terminé.</p> + +<p>—Avec sa grâce je le ferai!</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XVIII</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Ergo cujus vult miseretur.</p> +<p> + Il est donc vrai qu'il fait miséricorde + à qui il lui plaît.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Rom</span>. IX, 18.</div> +</div> + +<p>La rentrée des chambres est fixée au 15 février 1946.</p> + +<p>Ce jour-là, vers cinq heures du soir, il y avait conciliabule dans +les bureaux de rédaction de la <i>Libre-Pensée</i>, à Montréal. Montarval +y était avec le rédacteur en chef du journal, Ducoudray, et quelques +autres radicaux bien connus de la métropole. Il est à peine +nécessaire de dire que le collègue de sir Henry, membre du cabinet +conservateur, n'était pas entré dans les bureaux de la feuille impie +par la porte ordinaire, mais par un passage secret communiquant avec +une boutique de perruquier tenue par un affidé de la secte.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria Montarval, nous triomphons nous avons une majorité +ministérielle écrasante. Nous présenterons de nouveau le même projet, +avec quelques modifications insignifiantes dans la forme, afin de +faire croire aux députés de la province de Québec qu'ils ont obtenu +quelques concessions. Quant au fond, il restera ce qu'il était. J'ai +même trouvé le moyen de l'améliorer quelque peu, chose que je ne +croyais pas possible. Il sera voté, et dans dix ans tout sera entre +nos mains.</p> + +<p>—Oui, fait Ducoudray, tout a marché selon tes plans et nos désirs. +Dieu sait....</p> + +<p>—Encore cette expression!</p> + +<p>—Un simple effet de l'habitude, mon cher ministre!</p> + +<p>—Je sais que ta première éducation a été tout imprégnée de +superstitions chrétiennes. Pourvu que cela ne te joue pas quelque +mauvais tour! Qu'est-ce que tu allais dire?</p> + +<p>—J'allais dire que les élections ont dû coûter affreusement cher. +J'espère que toi et sir Henry avez arrangé les choses pour que cela +ne paraisse pas trop dans les comptes publics. Un scandale financier +au commencement du nouveau régime serait fort ennuyeux.</p> + +<p>—Que cela ne t'inquiète pas. Je mets Lamirande, Houghton et leur +poignée de fanatiques au défi de trouver la moindre irrégularité dans +la caisse publique.</p> + +<p>—À propos de Lamirande, reprend le journaliste, c'est notre ennemi, +et il fallait l'abattre, l'écraser; mais si nous avions pu nous +exempter d'avoir recours à cette histoire inventée sur son compte.... +Était-ce bien nécessaire?</p> + +<p>—Il ne fallait négliger aucun moyen. Aurais-tu ce que les prêtres +appellent des remords de conscience, par hasard?</p> + +<p>—Je n'ai pas de remords, parce que ma conscience a usé toutes ses +dents, il y a bien longtemps; mais les coups comme celui-là, quand +ils ne sont pas absolument nécessaires, m'ennuient, mécœurent... je +ne sais quoi....</p> + +<p>Et le journaliste se leva et arpenta le bureau, le visage assombri.</p> + +<p>—Un cas de spleen bien accentué, fait l'un des assistants, causé par +une mauvaise digestion. Une pilule du docteur Cohen après chaque +repas pendant trois jours, voilà ce quil te faut.</p> + +<p>Ducoudray ne répondit rien. Il continuait toujours à marcher de long +en large, troublé et agité.</p> + +<p>Montarval le regarda pendant quelques instants avec une fixité +sinistre. Une lueur d'enfer passa dans ses yeux. Puis il se leva et +gagna en silence le couloir secret. En passant par la boutique du +perruquier, il glissa quelques mots tout bas à l'oreille de l'affidé. +Celui-ci fît un signe dassentiment, tout en pâlissant.</p> + +<p>Les autres visiteurs étant bientôt partis après Montarval, Ducoudray +se trouva seul. Le dernier sorti, il ferma la porte à clé et alla +s'affaisser dans un fauteuil.</p> + +<p>—Qu'ai-je donc? se dit-il. Est-ce seulement une mauvaise digestion, +ou sont-ce réellement des remords? Il me semblait que depuis des +années j'avais étouffé ce que les chrétiens appellent les cris de la +conscience. Et cependant j'entends parfois une faible voix qui vient +je ne sais d'où et qui me dit: Tu es un misérable! Est-ce la voix de +ce qu'on appelle la conscience? Serait-ce la voix de ma mère?... J'ai +rêvé encore d'elle, la nuit dernière.... Son âme peut-elle venir me +parler?... L'âme existe-t-elle seulement?... Il me semblait que +j'étais tout petit enfant, que j'étais à genoux devant ma mère et +qu'elle me montrait à prier. Je crois que je pourrais répéter les +paroles qu'elle me faisait dire: “Je vous salue, Marie, pleine de +grâce”... Non je ne puis pas continuer....</p> + +<p>Longtemps il resta plongé dans une arrière rêverie. Puis, se levant +brusquement: Il faut secouer cette torpeur, se dit-il, chasser ces +idées.... C'est trop tard pour moi de revenir sur mes pas. Je suis +allé trop loin dans le mal.... Voilà que ça revient! Le mal! Mais +enfin, qu'est-ce que le mal? qu'est-ce que le bien? Décidément, +il me faut quelque distraction.... J'y pense! C'est ce soir que le +fameux père Grandmont commence ce qu'ils appellent une retraite, à +Longueuil. Il paraît que le vieux dit des choses bien drôles. Si j'y +allais! Cela changerait mes idées et me donnerait peut-être le sujet +d'un joli article pour demain. Rire un peu des jésuites, ça prend +toujours.</p> + +<p>Puis il sortit, et passa devant la boutique du perruquier. Il ne +remarqua pas un homme qui en sortit presque au même moment; un homme +qui portait de grandes lunettes noires et qui avait le collet de son +paletot relevé jusqu'aux oreilles; un homme qui craignait le froid, +sans doute. L'homme aux lunettes suivit Ducoudray. Celui-ci entra +dans un restaurant et se fit servir un repas. Ensuite il continua son +chemin vers Longueuil. Il ne regardait pas derrière lui; mais +l'eût-il fait qu'il n'eût rien vu d'étrange: un homme qui marchait à +quelques pas derrière lui, le visage à l'abri du vent, les yeux +protégés contre l'éclat de la neige et de la lumière électrique.</p> + +<p>Rendu rue Notre-Dame, Ducoudray prit un traîneau de place et donna +ordre au cocher de traverser à Longueuil.</p> + +<p>La nuit était belle et froide, une de ces nuits presque aussi claires +que le jour, si fréquentes au Canada dans les mois d'hiver. La lune, +qui avait éteint la plupart des étoiles, versait des flots de lumière +argentée sur le “pont” de glace qui couvrait le fleuve géant. La +neige reflétait cette lumière en y ajoutant un éclat particulier qui +permettait de lire facilement, mais qui pouvait aussi fatiguer des +yeux faibles. Ducoudray avait la vue forte et jouissait de cette +splendide illumination. Dans un traîneau de place qui suivait le +sien, à un arpent de distance, il y avait un homme qui ne pouvait pas +endurer cet éblouissement.</p> + +<p>Le plus profond silence régnait sur le fleuve, rompu seulement par le +tintement des grelots des deux chevaux. Mais Ducoudray n'entendait ni +les grelots du cheval qui traînait sa voiture ni ceux du cheval qui +suivait. Il était à cent lieues de Montréal, et à trente années de +l'an de grâce 1946. Il était dans le paisible village en bas de +Québec, bien loin en bas, où il avait passé les années de sa +jeunesse, et il n'avait que sept ans. Il était aux genoux de sa mère +qui lui faisait faire sa prière du soir. De l'humble mansarde où il +priait, lœil découvrait l'immense étendue du fleuve, large de sept +lieues, et les montagnes bleues du nord. Il revoyait ce, paysage +grandiose et triste, tantôt éclairé par les pâles rayons de la lune, +tantôt baigné par les feux du soleil couchant. Il respirait de +nouveau les fortes odeurs <i>du salin </i>, il jouait encore sur la grève +couverte de galets et de varechs et que le <i>baissant</i> avait mis à +sec. Puis <i>le montant</i> venait couvrir d'abord les rochers au large, +puis envahissait tout jusqu'au chemin, mettant à flot la vieille +chaloupe.</p> + +<p>Tout ce lointain passé lui revenait ce soir pendant qu'il cheminait +rapidement vers Longueuil. La pensée de sa mère, morte lorsqu'il +n'avait que huit ans, le hantait; sa mère qu'il avait tant aimée, qui +avait veillé sur son berceau, lui avait appris à bégayer les noms de +Jésus, de Marie et de Joseph, noms hélas! que depuis vingt ans il +n'avait plus prononcés que pour les blasphémer. Jamais il n'avait été +travaillé et tourmenté comme il l'est ce soir. Jamais la vie qu'il +menait, vie de haine, de passion, vie de volupté et de luttes féroces +contre les croyances de son enfance, jamais sa vie de sectaire ne lui +avait inspiré ce sentiment profond de dégoût et de terreur qu'il +éprouve en ce moment. Il croyait avoir effacé en lui tout vestige de +foi, à force de fouler aux pieds toutes les lois de Dieu, à force de +s'enfoncer de plus en plus dans la fange et l'impiété. En effet, +pendant des années, il avait joui de cette épouvantable tranquillité +qui remplace dans l'âme la grâce du remords. Et voici que depuis +quelques jours cette tranquillité est disparue. Du moment qu'il n'est +pas activement employé, sa pensée retourne à trente années en arrière +et le transporte au village natal, à léglise où il fut baptisé et fit +sa première communion, à la modeste chambre où il priait, le soir, +sous le regard de sa mère.</p> + +<p>Tout un régiment l'aurait suivi sur le pont de glace ce soir-là qu'il +n'en aurait fait aucun cas.</p> + +<p>Les cloches de la belle église de Longueuil, appelant les fidèles aux +exercices de la retraite, le tirent de sa rêverie. Arrivé bientôt au +village, il saute en bas de sa voiture, donne instruction au cocher +de l'attendre et pénètre dans le temple. “Pourvu, pense-t-il, que ce +jésuite puisse dire quelque chose de bien rococo, de bien moyen âge!” +Et il va prendre une place que le bedeau, voyant qu'il est étranger, +lui offre. Un autre étranger entre aussitôt après. Le bedeau veut le +mettre à côté de Ducoudray, mais il préfère rester à l'ombre d'une +colonne. La lumière lui fatigue la vue, dit-il. Malgré le mauvais +état de ses yeux, il les tient fixés sur Ducoudray.</p> + +<p>Le sermon fut simple et éloquent. Chez le père Grandmont, c'était le +cœur qui parlait. Il aimait Dieu, il aimait les âmes; et ces deux +amours donnaient à ses discours une force et une chaleur qui +n'avaient guère besoin des ornements de la rhétorique pour vaincre et +fondre les cœurs. Dans un autre temps, Ducoudray aurait probablement +noté quelques expressions d'une forme un peu naïve et qu'en torturant +convenablement il aurait pu faire servir de thème à ses railleries. +Mais ce <i>soir</i> il n'est pas en veine de se moquer. Il est grave, +recueilli et les paroles du prêtre l'impressionnent douloureusement +au lieu de l'amuser.</p> + +<p>Le prédicateur, selon l'habitude des fils de saint Ignace, parle des +deux étendards, l'étendard de Jésus-Christ et l'étendard de Satan, +sous l'un desquels tout homme doit nécessairement se ranger. +Impossible de rester neutre entre les deux années, simple spectateur +du combat; il faut être d'un côté ou de l'autre; ou marcher vers le +ciel sous le drapeau de Jésus-Christ, ou vers l'enfer sous le drapeau +de Lucifer. Il n'y a que deux cités, la cité du bien et la cité du +mal. La première renferme tous ceux qui ont la grâce sanctifiante; la +seconde, tous ceux qui n'ont pas cette grâce. Il n'y a pas d'état +intermédiaire. Il faut être ou l'ami ou l'ennemi de Dieu. Personne ne +peut être indifférent à son égard, comme Lui n'est indifférent à +l'égard de personne. Il n'y a que deux chemins, l'un large, facile, +qui descend en pente douce, au milieu des fleurs, où l'on ne +rencontre point d'obstacles, point de contradictions, où l'on marche +sans fatigue, entouré de délices et de voluptés; l'autre, étroit, +rude, montueux, difficile, où l'on n'avance qu'avec peine et misère, +tombant souvent, se blessant souvent aux aspérités du sol. Inutile de +chercher une troisième route à travers la vie, il n'y en a pas, +puisque pour l'homme il n'y a que deux éternités, une éternité de +bonheur à laquelle conduit la voie étroite, une éternité de malheur à +laquelle aboutit la voie large et facile.</p> + +<p>Pendant plus d'une demi-heure le père Grandmont développe ces fortes +et salutaires pensées, et Ducoudray l'écoute de plus en plus grave et +recueilli, la tête penchée sur sa poitrine. Du coin obscur où il se +tient, l'étranger aux lunettes sombres ne perd pas le moindre +mouvement que fait le journaliste.</p> + +<p>Le père Grandmont paraissait avoir fini son sermon; il se préparait +même à descendre de la chaire, tout à coup, se retournant vivement +vers l'auditoire, la figure illuminée par une subite inspiration, il +s'écria:</p> + +<p>—Mes frères, s'il y a parmi vous quelqu'un qui gémit sous le poids +d'une montagne de crimes, quelqu'un dont l'âme est couverte d'une +véritable lèpre de péchés, quelqu'un qui, pendant des années et des +années, a outragé Dieu et ses lois, l'Église et ses lois, la nature +humaine et ses lois, quelqu'un qui, à la vue de la fange où il s'est +vautré, est saisi d'une terreur voisine du désespoir, que celui-là ne +perde pas courage! Qu'il porte ses regards vers le divin Crucifié, +qu'il songe qu'une seule goutte de ce sang d'un Dieu peut effacer +toutes les iniquités du monde. Qu'il déteste ses péchés, mais qu'il +ne désespère pas. Le repentir, un repentir sincère, peut le rendre +aussi agréable à Dieu qu'il était au jour de son baptême, au jour de +sa première communion. S'il lui semble que tant de crimes demandent +quelque grande expiation, qu'il fasse généreusement le sacrifice de +sa vie, s'il faut la sacrifier, pour réparer le mal qu'il a fait.</p> + +<p>Qu'il soit assuré qu'ainsi, par les mérites infinis de Jésus-Christ, +il peut devenir un grand saint de grand pécheur qu'il était. Mes +frères, pendant la bénédiction du très saint sacrement, priez tous +avec ferveur pour que, s'il y a parmi vous quelqu'un ainsi accablé, +il reçoive de l'hostie sainte, par l'intercession de Marie, Refuge +des pécheurs, la grâce de secouer le joug de Satan.</p> + +<p>Puis le prédicateur quitte la chaire. Le salut commence et tous se +mettent à genoux. Pour la première fois depuis vingt ans, Ducoudray, +l'âme bouleversée, s'agenouille, lui aussi.</p> + +<p>Qui pourrait décrire la lutte formidable qui se livre alors dans ce +cœur longtemps l'esclave du démon. Quelques jours auparavant, il +avait reçu une première grâce, la grâce du dégoût: la vie qu'il +menait ne lui inspirait plus aucune satisfaction. Mais ce n'était pas +le repentir, ce n'était pas un mouvement surnaturel. Les paroles du +prêtre, surtout les dernières qui, il le sentait, avaient été +inspirées au prédicateur expressément pour lui, avaient fait naître +dans son âme de nouvelles pensées, des sentiments inconnus. Le dégoût +qu'il éprouvait depuis quelque temps changeait de caractère, se +spiritualisait. Ce n'était plus un ennui vague, un malaise +indéfinissable, mais une véritable horreur. Et à cette horreur se +mêlait l'amour de Dieu, de ce Dieu qu'il avait tant offensé. Ô! se +disait-il, si je pouvais réparer tout le mal que j'ai fait, me +débarrasser de ce fardeau qui m'écrase, si je pouvais sortir des +griffes de Satan et me jeter dans les bras de Jésus-Christ, que je +serais heureux!</p> + +<p>Que de pauvres âmes tiennent ce langage! que de misérables pécheurs +<i>voudraient</i> sortir de l'état affreux où ils se trouvent, mais qui ne +parviennent pas à dire: <i>je veux.</i> Une fausse honte les retient, un +démon muet les possède. Ils n'auraient qu'un pas à faire, qu'un mot à +dire; et ce pas, ils ne le font point, ce mot, ils ne le disent +point. Mystère insondable de la grâce de Dieu qui est toujours +suffisante pour sauver et qui ne sauve pas toujours; et qui, parfois, +sans jamais détruire le libre arbitre, est versée dans l'âme avec +tant d'abondance qu'elle semble arracher l'homme au mal comme malgré +lui!</p> + +<p>Ducoudray s'arrêtera-t-il au fatal <i>je voudrais</i>, ou prononcera-t-il +le sublime <i>je veux</i> qui fait tomber les chaînes de l'esclavage +spirituel?</p> + +<p>Comme tous les pécheurs qui <i>voudraient</i> se convertir, il éprouve la +tentation de la fausse honte, sentiment à la fois si puéril et si +redoutable. Mais chez lui, à cette tentation qui suffit à éloigner +tant de pauvres malades du céleste médecin, se joint une épouvante +infiniment moins vague. Il sait, à n'en pouvoir douter, qu'il ne peut +faire les choses à moitié; que pour pouvoir revenir à Jésus-Christ il +faut qu'il quitte l'horrible secte où il s'est engagé et dont il +possède tous les secrets. Non seulement il devra la quitter—cela ne +serait rien—mais il devra la dénoncer, il devra pour réparer le mal +qu'il a commis, divulguer les ténébreuses machinations auxquelles il +a été mêlé. C'est là, il ne l'ignore pas, son arrêt de mort. D'un +côté, encore quelques années d'une existence misérable puis une +éternité de malheur. De l'autre, un coup de poignard, puis un bonheur +sans fin. C'est ainsi que, dans une lumière crue, la situation, nette +et tranchée, se présente à son esprit. En théorie, le choix est +facile: l'enfer d'un côté; le ciel de l'autre, et entre les deux +quelques années de vie en plus ou en moins. Qui pourrait hésiter? Et +cependant qui d'entre nous n'hésiterait pas? Que dis-je! Qui d'entre +nous ne sent pas que, à moins d'une grâce spéciale, c'est l'enfer et +les quelques années de vie qu'il choisirait? Tant est faible, +incroyablement faible la nature humaine déchue! Cette faiblesse +désespérante, Ducoudray l'éprouve. Elle l'épouvante, elle l'écrase. +Il voit avec terreur que, pour l'amour d'un peu de cette vie qui ne +lui inspire pourtant qu'ennui et dégoût, il va choisir l'enfer. Il se +sent impuissant à aire, par lui-même, le moindre effort pour sortir +de l'abîme. Et du fond de cet abîme, il s'écrie, dans un élan de +vraie humilité: Mon Dieu! ayez pitié de moi! Vierge sainte! +aidez-moi!</p> + +<p>Alors de la divine hostie part un jet de cette grâce qui donne aux +plus faibles la force de braver la mort.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XIX</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Mucro, mucro, evagina te ad occidendum.</p> +<p> + Épée, épée, sors du fourreau pour verser le sang.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Ezch</span>. XXI, 28.</div> +</div> + +<p>La bénédiction du très saint sacrement est terminée. Lentement la +foule se retire. Les sacristains éteignent les lumières, d'abord à +l'autel, puis dans le chœur, enfin dans la nef. Il n'en reste que +deux ou trois qui jettent dans le vaste édifice une lueur incertaine. +Au moment de fermer les portes, le bedeau remarque que deux hommes +sont encore dans léglise; l'un à genoux, la tête cachée dans ses +mains, la poitrine gonflée de sanglots; l'autre debout, près d'une +colonne, qui regarde fixement le premier. Le bedeau touche l'homme à +genoux. “On ferme”, lui dit-il. Ducoudray tressaille comme un homme +qu'on réveille subitement. Il se lève aussitôt.</p> + +<p>—Il faut que je voie le père Grandmont, dit-il; il faut que je le +voie tout de suite.</p> + +<p>En parlant ainsi, son regard tombe, pour la première fois, sur +l'homme à moitié caché derrière la colonne. Un frémissement le secoue +et une sensation de froid envahit tous ses membres.</p> + +<p>—Déjà! pensa-t-il. Mon Dieu, je suis prêt mais donnez-moi seulement +trois heures!</p> + +<p>—Vous pouvez voir le père au presbytère, dit le bedeau; ou dans la +sacristie, il y est peut-être encore. Passez par le sanctuaire.</p> + +<p>Puis le brave homme se dirige vers l'autre étranger qui paraît +hésiter.</p> + +<p>—Voulez-vous voir le père, vous aussi?</p> + +<p>—Oui... non... c'est-à-dire que je voudrais suivre mon ami. Il va au +presbytère, sans doute?</p> + +<p>—Oui, en vous hâtant vous pouvez le rejoindre.</p> + +<p>L'étranger fit quelques pas dans la direction du chœur, puis revint +vers la porte.</p> + +<p>—Je vais sortir et attendre mon ami devant le presbytère, dit-il.</p> + +<p>—Voilà un particulier, grommela le bedeau en verrouillant la grande +porte, qui n'a pas l'air de trop savoir ce qu'il veut.</p> + +<p>Il savait parfaitement, au contraire, ce qu'il voulait; mais il avait +eu comme un éblouissement qui lui avait fait perdre un instant la +tête. Était-ce un effet de la forte chaleur qu'il faisait dans +léglise? Était-ce autre chose? Il ne se le demanda seulement pas, +mais éclata en imprécations contre lui-même pour ce moment +d'indécision.</p> + +<p>—Que je suis donc maladroit! se dit-il. J'aurais pu le rejoindre, +sans doute, avant qu'il fût entré au presbytère, quand même c'eût été +à la porte.... Il aurait été seul, probablement.... Il faut +maintenant que j'attende ici, car il ne doit pas retourner à +Montréal.</p> + +<p>À ce moment Ducoudray franchissait la porte du presbytère, étonné de +voir que l'homme aux lunettes noires ne l'avait pas suivi.</p> + +<p>—Merci mon Dieu, murmura-t-il. Je ne Vous demande que trois heures! +Accordez-moi ce délai, non pas pour moi-même, mais pour la cause de +Votre sainte Église!</p> + +<p>Un domestique le conduisit à la chambre du père Grandmont. Celui-ci +le reçut avec une grande affabilité et l'invita à s'asseoir.</p> + +<p>—Mon père, dit Ducoudray, vous ne me connaissez pas.</p> + +<p>—En effet, je n'ai pas cet honneur, dit le religieux.</p> + +<p>—Ce ne serait pas un honneur de me connaître, dit le journaliste, +car je suis un grand misérable. Mais je veux me convertir, ou plutôt +me confesser; car la grâce de Dieu m'a converti tout à l'heure dans +léglise pendant que vous prêchiez. À la fin de votre sermon le ciel +vous a inspiré certaines paroles que beaucoup ont dû trouver +étranges. Je les ai comprises parce qu'elles étaient à mon adresse. +Je suis le pécheur dont vous parliez. Voulez-vous me confesser <i>? +Pouvez-vous me</i> confesser? Je ne suis pas un pécheur ordinaire, je +suis un monstre.</p> + +<p>—Mon Dieu que vous êtes bon, que votre miséricorde est infinie! +s'écria le prêtre.</p> + +<p>Et prenant les mains du journaliste il l'attira à lui +affectueusement.</p> + +<p>—Mon frère, dit-il, que je suis heureux! Et quelles réjouissances +parmi les anges! Venez! j'ai tous les pouvoirs pour vous absoudre, +quelque grave que soit votre cas.</p> + +<p>Puis, il conduisit son pénitent au petit confessionnal placé dans un +coin de la chambre, et le malheureux, se jetant à genoux, déposa aux +pieds du ministre de Jésus-Christ son insupportable fardeau. Il se +releva tout rayonnant. Longtemps le vénérable prêtre le tint serré +sur sa poitrine, murmurant: “Quelle joie! Mon Dieu, quelle joie!”</p> + +<p>—Mon père, dit Ducoudray, vous savez ce qu'il me reste à faire. J'ai +en ma possession tous les secrets de l'horrible secte, toutes ses +archives. Il faut que je communique tout cela à l'archevêque de +Montréal avant demain matin, cette nuit même; car, je le sais, je +suis déjà condamné à mort. Le chef de la secte, me soupçonnant, m'a +fait suivre par un de ses ultionistes qui m'a vu à léglise, qui a dû +remarquer mon émotion, qui m'attend au dehors et qui me frappera au +premier moment favorable. Je ne crains pas la mort. Au contraire, je +suis heureux d'offrir ma vie à Dieu en expiation de mes crimes. Mais +je ne veux pas qu'on m'assassine avant que j'aie eu le temps de +dévoiler les abominations du satanisme. C'est pour cela, et non par +crainte de la mort, que je vous demande de m'aider à me déguiser.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, deux prêtres sortaient du presbytère; l'un +était un vieillard, l'autre dans toute la force de l'âge. Le jeune +ecclésiastique était visiblement embarrassé dans sa soutane. Mais +l'homme aux lunettes noires n'eut aucun soupçon. Il se contenta de +murmurer: “Deux calotins! Le plus jeune a l'air fameusement gauche”.</p> + +<p>Les deux prêtres prirent une voiture que le domestique était allé +chercher cinq minutes auparavant.</p> + +<p>Au bout d'une autre demi-heure, comme le guetteur commençait à +s'inquiéter sérieusement et à se demander s'il ne devait pas sonner, +le domestique sortit de nouveau. Il avait l'air de chercher +quelqu'un. L'homme aux lunettes le suivit du regard. Il le vit parler +au cocher qui avait amené Ducoudray de la ville et lui donner de +l'argent. Le cocher partit aussitôt.</p> + +<p>—Voilà une mystification! se dit-il.</p> + +<p>Et s'approchant du jeune domestique.</p> + +<p>—Peux-tu me dire si le monsieur qui est entré au presbytère vers +neuf heures est parti?</p> + +<p>—Je ne sais pas, monsieur, répondit le jeune homme; je ne l'ai pas +vu depuis que je lui ai ouvert la porte.</p> + +<p>—Mais n'est-ce pas son cocher que tu viens de payer et de renvoyer?</p> + +<p>—Ça se peut bien. Monsieur le curé m'a dit d'aller trouver le cocher +qui avait amené un homme de Montréal, un monsieur avec une grande +moustache blonde, de lui payer sa course et de lui dire que le +monsieur n'aurait plus besoin de lui.</p> + +<p>—Le monsieur couche au presbytère peut-être?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, monsieur. Vous êtes bien curieux, je trouve.</p> + +<p>Et le jeune domestique s'éloigna pour rentrer au presbytère.</p> + +<p>—Oui, fit l'étranger en le suivant, je suis un peu curieux, mais je +n'ai plus qu'une question à te faire. Connais-tu les deux prêtres qui +sont sortis tout a l'heure?</p> + +<p>—J'en connais un, c'est le père qui prêche la retraite; l'autre, je +ne le connais pas, je ne l'ai pas vu entrer.</p> + +<p>—Ah! tu ne l'as pas vu entrer! Je comprends tout, maintenant, +continua-t-il, parlant à lui-même. Que je suis donc stupide! Voilà +deux fois que je le manque!</p> + +<p>Le pauvre domestique, ahuri, et sentant vaguement qu'il a trop parlé, +rentre précipitamment au presbytère.</p> + +<p>L'étranger s'éloigne rapidement. À une faible distance de léglise un +magasin est encore ouvert. Il y entre et demande qu'on lui indique où +se trouve le bureau public de télégraphe et de téléphone. C'est dans +le voisinage. Il y court. Le gardien du bureau est seul.</p> + +<p>L'étranger lui fait un signe presque imperceptible auquel l'employé +répond par un geste fait comme par hasard. Un deuxième signe provoque +une deuxième réponse. Alors l'étranger s'assied devant le double +instrument. Se servant d'abord du téléphone, il se met lui-même +directement en communication avec un certain numéro à Montréal. Il +sonne. On lui répond.</p> + +<p>—Est-ce bien le numéro 11 demande-t-il?</p> + +<p>Ce numéro n'a rien de commun avec les numéros du téléphone.</p> + +<p>Comme la réponse a été satisfaisante, il continue:</p> + +<p>—Attention au télégraphe, je vais écrire.... Es-tu prêt?... +Eh bien! voici:</p> + +<p>Et déposant le récepteur du téléphone, il prend la plume +télégraphique et écrit la note suivante qui se reproduit, à +l'instant, à Montréal, lettre par lettre, et dans l'écriture même de +celui qui tient le crayon électrique à Longueuil.</p> + +<p>“Au nom du Grand Maître, le numéro 7, à Longueuil, au numéro 11. Le +numéro 2 nous trahit. J'en ai la preuve certaine. Le Grand Maître le +soupçonnant, m'a donné l'ordre de le suivre et de le supprimer si je +venais à découvrir qu'il nous trahissait. Or sa trahison est +absolument certaine. Il vient de m'échapper, déguisé en prêtre. +Rends-toi immédiatement à sa maison. C'est là qu'il ira tout d'abord, +sans doute, pour prendre les archives. Au nom du Grand Maître et en +vertu de l'ordre qu'il m'a donné je te commande de supprimer le +numéro 2. Fais vite. Il est peut-être déjà trop tard.”</p> + +<p>Puis, mettant soigneusement dans sa poche la copie de cet atroce +billet, l'homme aux lunettes noires, ayant payé ce qu'il devait au +bureau, sortit et reprit aussitôt le chemin de Montréal.</p> + +<hr> + +<p>Le lendemain matin, deux femmes se rendant à la messe de cinq +heures à léglise du Gesù, aperçoivent, rue Sainte-Catherine, un homme +gisant sur le trottoir, près d'une porte-cochère, dans une mare de +sang. Épouvantées, elles jettent des cris perçants qui attirent +d'autres personnes allant à léglise ou à leur ouvrage. Un groupe se +forme bientôt. Quatre hommes soulèvent le corps inerte et sanglant, +inanimé, mais encore chaud, et le transportent au poste de police +voisin. En jetant les yeux sur l'homme assassiné, le chef du poste +s'écrie C'est M. Ducoudray, rédacteur de la <i>Libre-Pensée!</i></p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XX</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Paratus sum et non sum turbatus.</p> +<p> + Je suis tout prêt, et je ne suis point troublé.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Ps</span>. CXVIII, 60.</div> +</div> + +<p>La sinistre nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Dès +huit heures, tout Montréal avait appris l'assassinat du journaliste +tristement célèbre. Les journaux publièrent aussitôt des éditions +spéciales que les gamins vendaient par centaines, le visage +rayonnant, le verbe haut. Un meurtre! quelle bonne aubaine! Aux coins +des rues, dans les bars électriques, aux portes des hôtels et des +gares de chemins de fer, ils criaient de toute la force de leurs +poumons . “Terrible meurtre à Montréal. M. Ducoudray, rédacteur de +la <i>Libre-Pensée</i>, assassiné d'un coup de poignard dans la rue +Sainte-Catherine, à deux pas du poste de police,” sur le même ton +qu'ils auraient proclamé le résultat d'une course ou d'une élection.</p> + +<p>De bonne heure, le coroner forma son jury et commença son enquête, au +poste de police où le cadavre avait été déposé. D'abord les +renseignements étaient bien maigres. Aux bureaux de la <i>Libre-Pensée +on</i> savait que M. Ducoudray était sorti la veille au soir, vers six +heures, sans dire où il allait, et il n'était pas revenu. De ce +côté-là, c'est tout ce que l'on put apprendre. Au poste de police +près duquel le meurtre avait été commis on n'avait rien entendu. A la +maison où il occupait un appartement de quatre chambres on ne l'avait +pas vu depuis le matin. S'il y était rentré on ne l'avait pas aperçu +et il n'y avait certainement pas couché. Une des servantes qui avait +passé vers dix heures devant la chambre qui lui servait de bureau y +avait entendu marcher quelqu'un et était bien surprise de trouver, le +lendemain matin, que le lit n'avait pas été défait.</p> + +<p>Le médecin chargé d'examiner le cadavre constata que la mort avait +été causée par un seul coup de poignard dans le dos, qui avait +tranché l'aorte. Le poignard, une arme formidable, avait été retrouvé +à côté du cadavre. Le coup avait dû être porté par quelqu'un caché +dans la porte-cochère. L'assassin devait avoir le bras puissant et la +main très sûre. Il devait aussi posséder quelques connaissances +anatomiques pour avoir pu atteindre, avec autant de précision, une +partie vitale. Le vol n'avait pas été le mobile du crime, puisqu'on +trouva sur le corps une somme d'argent assez considérable et une +montre de prix.</p> + +<p>C'est tout ce qu'on put découvrir, et le coroner allait ajourner +l'enquête, lorsqu'au grand étonnement de tous, l'archevêque de +Montréal, accompagné du père Grandmont, entra au poste.</p> + +<p>Les deux vénérables ecclésiastiques sont très émus. Ils demandent à +voir le cadavre. On les conduit dans une petite cellule où le +journaliste assassiné était couché sur un lit de camp. Ils se jettent +à genoux et prient un instant avec ferveur.</p> + +<p>—Cher martyr! dit l'évêque en se relevant, vous m'aviez bien dit que +j'aurais avant vingt-quatre heures, une preuve indiscutable de la +vérité de vos révélations. La voilà la preuve, aussi affreuse que +convaincante!</p> + +<p>Le coroner, en entendant ces paroles, croit à une méprise.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, l'homme assassiné est M. Ducoudray, rédacteur +du journal anticlérical, la <i>Libre-Pensée</i>.</p> + +<p>—Je le sais, mon ami, réplique le prélat, et lorsque vous aurez +entendu le témoignage du père Grandmont et le mien vous comprendrez +ce que je viens de dire.</p> + +<p>Le père Grandmont rendit son témoignage d'abord. Après avoir raconté +en quelques mots ce que nous connaissons déjà des derniers moments de +Ducoudray, il continua ainsi:</p> + +<p>—Pour permettre à M. Ducoudray de sortir du presbytère sans être +reconnu par celui qui l'avait suivi de Montréal à Longueuil, je lui +fis donner par M. le curé une soutane et un chapeau romain. Il se +rasa la moustache, et emporta ses habits dans un petit sac de voyage +que je lui prêtai. Je le priai de me permettre de l'accompagner +jusqu'à Montréal. En sortant du presbytère, je vis un homme qui avait +l'air d'attendre quelqu'un. Il portait des lunettes noires et un +foulard, ou le collet de son paletot relevé cachait le bas de son +visage. Il me serait impossible de le reconnaître. Évidemment, il ne +se douta de rien en nous voyant, car il ne nous suivit pas. M. +Ducoudray m'assura qu'il était parfaitement fixé sur l'identité de +l'individu.—“C'est un ultioniste, m'a-t-il dit, un de ceux qui sont +chargés d'exécuter les sentences de mort que prononce l'horrible +secte à laquelle j'appartenais il y a une heure à peine.”—“Mais, lui +répliquai-je, la société n'a pas pu se réunir, n'a pas pu vous +condamner à mort.”—“Dans les cas urgents, l'ordre du Chef suffit, +m'expliqua-t-il. Le chef, renseigné par des esprits, supérieurs par +la clairvoyance à l'homme le plus intelligent, avait évidemment des +soupçons à mon endroit, et il m'a fait suivre par cet ultioniste en +lui donnant l'ordre de me <i>supprimer</i>—c'est le mot employé—s'il +découvrait chez moi une conduite louche. L'émotion que je n'ai pu +cacher, que je n'ai pas songé à cacher dans léglise, suivie de ma +visite au presbytère, est plus que suffisante pour me valoir un arrêt +de mort. Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas tenté de m'assassiner +pendant que j'allais de léglise au presbytère. Il faut qu'une +intervention céleste l'en ait empêché. Vous le savez, je suis le +secrétaire de la société, et, en cette qualité, j'ai la garde de +toutes les archives, je suis en possession de tous les secrets de la +secte. C'est pourquoi ils remueront ciel et terre pour me supprimer +avant que j'aie le temps de rien dévoiler.”</p> + +<p>—Voilà, continua le père Grandmont, un résumé fidèle de ce que M. +Ducoudray m'a dit, tant au presbytère que pendant le trajet aussi +rapide que possible, de Longueuil à Hochelaga. Pressé de me donner le +nom de l'ultioniste qui le poursuivait, il ne voulut pas le +faire.—“Je lui pardonne d'avance, me dit-il, et de grand cœur; j'ai +tant besoin que Dieu et les hommes me pardonnent.”</p> + +<p>—À la porte de sa maison, poursuivit le père Grandmont, je le +quittai, après lui avoir donné rendez-vous, vers une heure du matin, +dans léglise du Gesù. Il voulait entendre la messe et communier, afin +de se préparer à la mort. Il était alors dix heures et demie du soir, +environ. Je me rendis au collège, j'exposai la situation en peu de +mots au supérieur, et j'obtins la permission d'attendre mon cher +pénitent dans léglise. Peu après l'heure convenue, il arriva. Il me +dit qu'il avait réussi à remettre les archives de la société entre +les mains de monseigneur l'archevêque; qu'il avait été suivi par deux +ultionistes depuis sa maison jusqu'à l'archevêché; que trois fois il +croyait que tout était fini, mais qu'une protection visible du ciel +l'avait sauvé; qu'en revenant de l'évêché au Gesù il avait constaté +que trois sicaires le poursuivaient; que pendant ce trajet encore il +avait éprouvé la même protection surnaturelle.—“Maintenant, me +dit-il, qu'ils fassent leur œuvre; je suis prêt à mourir, je désire +mourir pour expier mes crimes.” Il entendit la messe et reçut la +sainte communion avec une ferveur vraiment angélique. Après notre +action de grâces, je le suppliai de rentrer avec moi au collège pour +la nuit; ou, au moins, de nous permettre, au frère qui avait servi la +messe et à moi, de l'accompagner chez lui. Il refusa avec douceur +mais avec une fermeté qui n'admettait pas de réplique.—“Ce ne +serait, dit-il, qu'un répit de quelques heures. Rien au monde, aucune +puissance humaine ne peut me sauver de la mort qui m'attend. Quand +même je ne sortirais jamais du collège, ils trouveraient le moyen d'y +pénétrer avant quarante-huit heures. En ce moment je suis encore +soutenu par le Pain de vie et je ne crains pas la mort. Serai-je +aussi bien préparé plus tard? Je pars donc, sachant parfaitement bien +que je ne me rendrai pas chez moi; car, je le sens, la protection +céleste qui n'était accordée en vue de ce que j'avais à accomplir, me +sera désormais retirée. Ainsi soit-il! Adieu mon père! Merci! ô mille +fois merci de m'avoir ouvert les portes du ciel.” Et il partit ainsi, +malgré nos supplications. Ai-je besoin de vous dire que le frère et +moi nous voulûmes le suivre et que nous ne renonçâmes à notre projet +qu'en constatant que M. Ducoudray en était profondément peiné.</p> + +<p>Et les larmes coulèrent abondantes sur les joues ridées du père +Grandmont.</p> + +<p>Monseigneur donna ensuite son témoignage.</p> + +<p>—Entre dix et onze heures, comme je me préparais à me mettre au lit, +on sonna à la porte de l'évêché. Le domestique ouvrit et vint me dire +qu'un prêtre voulait me voir pour une affaire qui ne souffrait pas de +délai. Je le fis entrer dans ma chambre. Il portait un sac de voyage +et un paquet assez volumineux. Il me déclara aussitôt qu'il n'était +pas prêtre, me dit son nom et me raconta en quelques mots ce que le +père Grandmont vient de vous relater. Il me remit ensuite des +documents qu'il déclara être les archives d'une société secrète et me +donna de longues explications sur cette organisation. Je ne crois pas +devoir entrer dans plus de détails en ce moment. J'avoue que, tout en +l'écoutant avec attention et le plus vif intérêt, je me demandais si +tout cela n'était pas une terrible mystification. Il parut lire ma +pensée dans mes yeux, car il me dit:—“Monseigneur, avant +vingt-quatre heures, vous aurez la preuve que je ne vous mystifie +pas.” L'entrevue dura environ deux heures. Avant de partir il me +demanda la permission d'ôter son habillement de prêtre.—“Je n'ai +plus besoin de me déguiser”, me dit-il. Il m'avait expliqué +auparavant qu'il s'était ainsi travesti pour n'être pas reconnu; mais +il ne m'avait pas dit un mot des ultionistes qui le poursuivaient. Je +le fis passer dans ma chambre à coucher, et, bientôt après, il en +sortit habillé en laïque. Il me remit la soutane et le chapeau qu'il +portait et me pria de les faire remettre au curé de Longueuil. Puis +il partit, après avoir demandé ma bénédiction. Je le conduisis à la +porte moi-même. Je passai le reste de la nuit à examiner les +documents qu'il m'avait laissés. En apprenant sa fin tragique, ce +matin, j'ai compris que j'avais eu affaire, non à un mystificateur, +mais à un miraculé, à un grand pécheur devenu tout à coup un grand +saint, par un effet extraordinaire de la grâce divine.</p> + +<hr> + +<p>À la suite de ces deux témoignages qui, aussitôt qu'ils furent +connus, jetèrent la ville et le pays tout entier dans une émotion +impossible à décrire, l'enquête fut ajournée pour permettre à la +police de faire des recherches. Elle en fît, mais inutilement. Elle +découvrit facilement le cocher qui avait conduit l'homme aux lunettes +noires à Longueuil et l'avait ramené deux ou trois heures après +jusqu'à la gare Dalhousie où il était descendu; mais pour lui c'était +un étranger qu'il n'avait jamais vu auparavant ni depuis.</p> + +<p>On interrogea le propriétaire du magasin de Longueuil, où lultioniste +avait demandé des renseignements. Tout ce qu'il savait, c'est que +vers dix heures du soir, la veille du meurtre, un étranger, portant +des lunettes noires et ayant le visage caché par le collet de son +paletot, avait demandé où se trouvait le bureau de téléphone et de +télégraphe.</p> + +<p>Le gardien du bureau fut soumis à un interrogatoire sévère, car on le +soupçonnait, à cause de ses allures suspectes, d'en savoir plus long +que les autres sur l'identité de l'homme aux lunettes; mais tout ce +que l'on put lui faire dire, c'est que l'étranger avait téléphoné et +écrit à quelqu'un, à Montréal, avec qui il s'était mis en +communication lui-même; qu'il n'avait pas remarqué avec quel numéro +il s'était mis ainsi en communication; qu'il avait seulement entendu +demander si c'était le numéro 11 qui répondait. Ce numéro 11 ne jeta +aucune lumière sur le mystère; car le numéro 11 du +téléphone-télégraphe, en février 1946, était le numéro de +l'Hôtel-Dieu.</p> + +<p>Après plusieurs jours d'enquête, le jury rendit le verdict suivant:</p> + +<p>“Nous trouvons que Charles Ducoudray est mort d'un coup de poignard +infligé par une personne inconnue. Nous sommes d'avis que l'assassin +est membre d'une société secrète à laquelle Ducoudray appartenait et +dont il avait révélé les secrets à l'autorité religieuse; et que +c'est pour le punir de cette révélation qu'on l'a poignardé.”</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XXI</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Expidit enim mihi mori mages quam vivere.</p> +<p> + Il m'est plus avantageux de mourir que de vivre.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Job</span> III, 6.</div> +</div> + +<p>Ducoudray était mort depuis dix jours. On ne parlait encore que des +témoignages extraordinaires que l'archevêque de Montréal et le père +Grandmont avaient rendus à l'enquête du coroner. À Ottawa, la Chambre +siégeait à peine une demi-heure par jour, tant les esprits étaient +préoccupés et distraits. Le projet de loi du gouvernement n'avait +pas même subi sa première lecture. Pour des motifs qu'il est facile +de deviner, sir Henry Marwood et Montarval voulaient en saisir +la Chambre le plus tôt possible; mais les autres ministres et +les principaux partisans du cabinet, ne connaissant pas ce que +redoutaient les deux chefs, étaient d'un avis contraire. “Donnez aux +esprits le temps de se calmer, disaient-ils. Ce meurtre de Ducoudray, +qui n'a sans doute aucune signification politique, a cependant créé +un grand malaise parmi les députés de la province de Québec. Aborder +le débat dans de telles conditions, c'est s'exposer à des +complications dangereuses.” Sir Henry, en tant que vieux +parlementaire, ne pouvait méconnaître la force de ces raisons; mais +en tant que sectaire, il comprenait tout le danger auquel les retards +l'exposaient, lui et ses complices. Aux yeux de la députation, il ne +pouvait agir qu'en homme politique expérimenté; de sorte que, à +chaque séance, lorsque l'ordre du jour appelait la prise en +considération de l'unique bill important, le vieux chef criait: +<i>Stand!</i></p> + +<p>—Pourtant, dit sir Henry à Montarval, un après-midi qu'ils étaient +en conférence secrète, il faut en finir. Malaise ou pas de malaise +parmi la députation, nous commencerons la discussion demain pour la +mener aussi rondement que possible, jusqu'à ce que le bill ait subi +sa troisième lecture. Avez-vous des nouvelles de Montréal?</p> + +<p>—Oui, répondit Montarval, j'ai des nouvelles elles sont mauvaises. +Comme vous le savez, aussitôt que possible après le désastre, j'ai +corrompu un des domestiques de l'archevêché. Il était sur le point de +mettre la main sur les archives, lorsqu'il s'est fait prendre. +Naturellement, il a été mis à la porte. Je pourrais facilement faire +supprimer l'archevêque, mais à quoi bon? Cela ne nous remettrait pas +en possession des archives; et sa suppression, même si elle était +causée par une maladie que je pourrais lui faire contracter, +exciterait davantage les esprits. Ça été une faute de tactique de +supprimer Ducoudray par le poignard. L'imbécile que j'avais chargé de +la besogne a mal compris mes instructions. Je lui avais dit de le +poignarder <i>avant</i> qu'il pût trahir. <i>Après</i> la trahison, le poignard +n'a fait qu'augmenter le mal. Nous avons tant d'autres manières de +nous débarrasser de nos traîtres. J'avais pris des mesures pour faire +incendier l'archevêché, dans l'espoir de tout détruire, mais au +moment de mettre le projet à exécution, j'ai appris que le vieil +évêque avait été plus vif que moi: il avait fait photographier toutes +les principales pièces! À l'heure qu'il est chaque évêque du pays en +a une copie. Il y a sans doute des copies placées ailleurs.</p> + +<p>—Vous expliquez-vous, demanda sir Henry, le silence de l'archevêque +de Montréal?</p> + +<p>—Je ne suis pas fixé sur ce point, répondit Montarval. Peut-être +n'attend-il que pour frapper un grand coup avec tous ses collègues. +Je sais qu'il y a un va-et-vient continuel entre les évêchés depuis +quelques jours. Peut-être aussi ai-je réussi à lui faire peur....</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc fait?</p> + +<p>—J'ai eu recours à un plan suprême. De tous les coins du pays où +nous avons un affidé ou un instrument je lui ai fait adresser des +lettres anonymes lui disant que s'il révèle les secrets à lui confiés +par Ducoudray, ou s'en sert en aucune façon, tous les prêtres seront +assassinés dans les vingt-quatre heures. Je fais même voyager +plusieurs agents sûrs qui déposent de ces lettres aux bureaux de +poste les plus reculés, dans les endroits les plus invraisemblables +où notre société n'a pu prendre racine.</p> + +<p>—Mais si quelqu'un allait vous dénoncer! Si quelqu'un refusait +d'écrire la lettre anonyme demandée.</p> + +<p>—Ce n'est pas cela! Je ne demande à personne <i>d'écrire</i>. J'ai dit +que je faisais <i>adresser</i> des lettres à l'évêque de tous les coins du +pays c'est plutôt <i>expédier</i> que j'aurais dû dire. En effet, chaque +lettre est écrite, cachetée, adressée et affranchie par moi-même ou +par un de mes deux secrétaires que vous connaissez, mise dans une +autre enveloppe et envoyée à un associé avec un mot lui disant de la +jeter au bureau de poste. C'est un service qu'on peut demander, sans +aucun danger, au moins avancé de nos amis, même à ceux d'entre eux +qui ne soupçonnent seulement pas le véritable but de notre +organisation, qui n'y voient qu'une compagnie d'assurance.</p> + +<p>—Voilà une idée lumineuse, un vrai trait de génie, s'écria sir +Henry, la figure tout épanouie. Que vous avez du talent!</p> + +<p>—C'est le seul espoir qui nous reste. À l'heure qu'il est la table +de l'évêque doit être littéralement couverte de ces lettres. La mort +de Ducoudray est de nature à lui faire croire que ce n'est pas une +vaine menace et c'est là tout ce qu'il y a d'avantageux dans la +suppression violente du traître. Peut-être en viendra-t-il à la +conclusion qu'il doit se taire. J'ai eu bien soin de ne pas le +menacer personnellement. Au contraire, plusieurs des lettres disent +formellement qu'on ne lui touchera pas, qu'on le laissera vivre pour +contempler les cadavres de ses prêtres.</p> + +<p>—C'est peut-être encore un trait de génie, fait sir Henry, mais moi, +à votre place, j'aurais certainement fait des menaces à l'évêque +lui-même!</p> + +<p>—C'est que vous, Marwood, vous connaissez les hommes du monde. Moi, +je connais les adorateurs du Christ notre Ennemi. Il est toujours +dangereux de leur fournir l'occasion de poser en martyrs. On ne sait +jamais à quel excès d'immolation de soi-même peut les porter le +fanatisme que celui qu'ils adorent leur souffle. Si j'avais fait des +menaces à l'évêque, à l'heure qu'il est, sans aucun doute, tout +serait dévoilé. En menaçant les prêtres, j'espère au moins le faire +hésiter assez longtemps pour nous permettre de triompher ici, au +parlement. Une fois la loi votée, quoi qu'il arrive ensuite, nous +aurons pour nous la force du fait accompli qui est toujours une +puissance.</p> + +<p>—Je vous accorde, dit le premier ministre, que votre plan est, en +effet, merveilleux. Décidément, vous avez un talent hors ligne!</p> + +<p>—Si ce plan ne réussit pas, répliqua Montarval, j'avoue que je suis +au bout de mes ressources; c'est un désastre sans nom qui nous est +réservé. En attendant que nous connaissions notre sort, il faut, de +toute nécessité, que nous hâtions l'adoption du projet de loi, sans +pourtant presser la chambre assez pour exciter les soupçons.</p> + +<hr> + +<p>Presque en même temps que se tenait cette conversation entre les +deux conspirateurs, Lamirande et Leverdier se promenaient ensemble +dans une des grandes allées qui conduisent de la rue Wellington à +l'hôtel du Parlement. C'était vers la fin de février et le temps +était beau, presque doux. Le soleil couchant dorait et empourprait +les petits nuages lanugineux qui flottaient paresseusement çà et là +dans le ciel bleu. Il y avait dans l'air ce quelque chose +d'indéfinissable qui annonce que la saison rigoureuse touche à sa +fin, ce quelque chose qui “sent le printemps”, selon l'expression +populaire. Les deux amis n'étaient pas en harmonie avec le calme +profond de la nature. Tous deux étaient troublés, inquiets, +préoccupés; et le cœur de Lamirande était encore tout saignant, tout +meurtri. La vertu chrétienne ne consiste pas dans l'insensibilité, +dans l'indifférence, dans le stoïcisme; mais dans la souffrance +vivement sentie et supportée avec patience et résignation, en union +parfaite avec les souffrances de l'Homme et de la Mère des douleurs.</p> + +<p>Ils se promenaient donc tristement devant cet édifice où se jouaient +les destinées de leur race. En ce moment, ils ne remarquaient pas les +splendeurs du couchant, la tiédeur de l'atmosphère.</p> + +<p>—Est-il possible, dit Lamirande, que nous nous soyons trompés à ce +point! Ce ne sont pourtant pas des papiers sans importance que ce +pauvre Ducoudray a remis à l'archevêque de Montréal. Il doit y avoir +dans ces archives la preuve indiscutable que cette constitution est +lœuvre directe des loges; que nous sommes en face d'une conspiration +vraiment infernale pour empêcher la Nouvelle-France, fille aînée de +l'Église en Amérique, de prendre son rang parmi les nations de la +terre. Et cependant, l'archevêque de Montréal garde le silence! Je +n'y comprends rien; et si je n'avais une foi invincible dans la +promesse de mon saint Patron je serais tenté de désespérer!</p> + +<p>—Voilà deux fois depuis quelques jours, que tu parles de promesse. +En apprenant la conversion et la mort tragique de Ducoudray tu as +dit: “Voilà la promesse qui s'accomplit!” Qu'est-ce que cela +signifie?</p> + +<p>—Pardon, mon ami, le mot m'a échappé. Même à toi, que j'aime comme +un frère, je ne puis dire davantage maintenant. Plus tard, tu sauras +tout.</p> + +<p>Et au souvenir de son dur sacrifice, de sa bien-aimée qu'il avait +vouée à la mort par patriotisme, ses yeux se remplirent de larmes et +il ne put réprimer un sanglot.</p> + +<p>—Pauvre ami; que tu souffres! murmura Leverdier.</p> + +<p>Les deux compagnons continuèrent leur promenade quelque temps en +silence.</p> + +<p>—L'absence de toute nouvelle de monseigneur, reprit enfin Leverdier, +est, en effet, extraordinaire et décourageante. Comme toi, je suis +fermement convaincu que les documents remis à l'évêque doivent +contenir des armes qui, mises entre nos mains en temps opportun, nous +permettraient peut-être de sauver la position, si compromise qu'elle +soit. Pourtant, l'archevêque de Montréal ne doit pas agir sans motifs +sérieux.</p> + +<p>—J'en suis intimement persuadé, moi aussi. Il finira sans doute par +répondre à la lettre que je lui ai écrite le lendemain de son +témoignage. Dans cette lettre, comme tu le sais, je lui demandais si +dans les papiers reçus de Ducoudray, il n'avait rien trouvé qui pût +nous être de quelque secours.</p> + +<p>À ce moment, un des jeunes pages de la Chambre s'approche des deux +amis et remet un pli cacheté à Lamirande. En l'ouvrant, celui-ci +reconnaît immédiatement l'écriture: c'est un télégramme, ou plutôt +une lettre écrite par télégraphe de la main même de l'archevêque de +Montréal.</p> + +<p>—Comme toujours, dit Lamirande, c'est en parlant du soleil qu'on en +voit les rayons. Voici précisément la réponse à ma lettre.</p> + +<p>Puis il lut ce qui suit:</p> + +<p>“Archevêché de Montréal, le 27 février 1946, cinq heures du soir. +Mon cher M. Lamirande. Si cela vous est possible, venez me voir +aujourd'hui. Plusieurs de mes vénérés collègues sont ici, et +tous ensemble nous voulons vous faire une grave et importante +communication qui ne peut se transmettre par écrit. En attendant le +plaisir de vous rencontrer, veuillez me croire votre tout dévoué +serviteur en Notre-Seigneur.—†J.-C., archevêque +de Montréal.”</p> + +<p>—Enfin, s'écria Lamirande, voilà une nouvelle qui a bonne mine! Si +monseigneur n'avait rien trouvé d'important pour nous dans les +papiers de la secte, il ne me ferait pas descendre à Montréal pour me +le dire, c'est évident. Puisqu'il me mande auprès de lui, c'est sans +aucun doute, pour me remettre les pièces de la main à la main.</p> + +<p>—Espérons que tu ne te trompes pas, fait Leverdier.</p> + +<p>—Comment, me tromper! En doutes-tu?</p> + +<p>—J'ai peur que la solution ne soit pas aussi facile que tu le +penses. Je ne puis pas croire que les hommes néfastes auxquels nous +avons affaire soient déjà à bout de ressources. Je redoute quelque +machination infernale. Je ne puis rien préciser, mais il me semble +que la secte diabolique n'est pas encore vaincue. Montarval et sir +Henry ont-ils l'air atterré que nous croyions leur trouver au +lendemain de la mort de Ducoudray?</p> + +<p>—Je dois avouer, en effet, que Montarval, au moins, s'il éprouve +quelque crainte, n'en laisse rien paraître sur sa figure, toujours +hautaine et impassible. Sir Henry me semble plus mal à l'aise qu'à +l'ordinaire... Enfin, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Un +train rapide part à six heures. J'ai le temps de le prendre. Avant +huit heures je serai à l'archevêché, et ce soir même, sans doute, je +pourrai te faire connaître le résultat de mon entrevue.</p> + +<p>Puis, les deux amis se séparent.</p> + +<p>Bientôt après le train, mu par le puissant courant électrique que les +rails mêmes communiquent aux roues, courant produit par la force de +la marée de Québec, emporte Lamirande vers la grande cité à une +vitesse de plus de quatre-vingts milles à l'heure. Mais cette vitesse +paraissaient une lenteur à l'impatient député qui aurait voulu, en ce +moment, que son corps pût se transporter avec la rapidité de la +pensée. Il ne partageait pas les vagues appréhensions de son ami. +Plus il pensait aux graves événements des derniers jours, plus il +était convaincu que le dénouement était proche, un dénouement +favorable à ses patriotiques espérances. L'archevêque avait trouvé la +preuve d'une conspiration maçonnique contre la province, il avait +réuni ses collègues, ils avaient préparé une lettre collective, avec +pièces à l'appui; cette lettre allait lui être communiquée; et, ainsi +armé, il vaincrait l'esprit de parti; le patriotisme l'emporterait +enfin, les députés repousseraient le néfaste projet du gouvernement +et la Nouvelle France naîtrait sur les ruines de la secte +antichrétienne.</p> + +<p>Tel était le riant tableau qui réjouissait son cœur, qui absorbait +toute son attention, qui le rendait insensible aux objets extérieurs, +au mouvement vertigineux du train, au tournoiement des champs et des +bois. Aucune pensée d'ambition, même légitime, ne ternissait la +beauté de ce tableau. Si, jadis, dans ses rêves d'avenir, il n'avait +pas pu toujours éloigner de son esprit la pensée qu'il serait +peut-être un jour le chef de cette nation qui allait enfin se +constituer libre de toute entrave; s'il avait parfois même désiré ce +poste afin d'y travailler à la gloire de Dieu et au bonheur de son +pays; la grande douleur par laquelle il venait de passer avait +purifié davantage cette âme déjà si noble si désintéressée. Ses +aspirations politiques ne renfermaient plus aucun élément +d'avancement personnel. Quand la grande victoire serait remportée, il +ne chercherait qu'à s'effacer, qu'à rentrer dans l'obscurité d'une +vie modestement utile à ses compatriotes. Le souvenir de sa douce +Marguerite, l'affection de son enfant, la conscience d'avoir fait un +sacrifice immense pour l'amour de son pays, c'était plus qu'il ne +fallait pour remplir son cœur en ce monde. Il sentait qu'il pouvait, +non seulement sans envie, mais avec bonheur, voir d'autres occuper le +poste élevé auquel, dans le passé, il se croyait appelé. Il lui +suffisait de penser que ce poste de chef de la Nouvelle France libre +n'aurait jamais pu exister s'il n'avait immolé son plus grand amour +humain. Car il voyait aussi clairement que si c'était écrit en toutes +lettres devant lui, que la conversion de Ducoudray avait été accordée +en récompense de son sacrifice. Convaincu que cette grâce était la +réponse du ciel à son libre abandon de son bonheur, il ne pouvait +douter de l'efficacité du moyen que la Providence adoptait pour +opérer le salut du pays.</p> + +<p>C'était donc sans l'ombre d'une inquiétude dans l'âme qu'il se +présenta à l'archevêché.</p> + +<p>Il fut aussitôt conduit au grand salon où l'archevêque de Montréal, +entouré de tous ses suffrageants et de plusieurs évêques des deux +autres provinces ecclésiastiques de Québec et d'Ottawa, attendait +évidemment sa visite. Le député mit un genou en terre et demanda la +bénédiction du vénérable métropolitain.</p> + +<p>—Mon cher enfant, dit le vieil évêque, dans une effusion de +paternelle affection, que le bon Dieu vous bénisse et qu'il vous +accorde la grâce de supporter chrétiennement la grande épreuve qui +vous est réservée. À ces mots, Lamirande se sentit foudroyé. Il se +releva, pâle et chancelant. La chambre tournait autour de lui comme +une immense roue. Il dut s'appuyer sur le dossier d'un fauteuil pour +ne pas tomber.</p> + +<p>—Monseigneur, s'écria-t-il enfin, expliquez-vous, je vous en prie! +Est-ce possible que vous n'ayez rien trouvé qui puisse nous aider à +déjouer la conspiration infernale qui existe, j'en suis convaincu?</p> + +<p>Tous les prélats s'étaient levés et faisaient cercle autour de +l'archevêque de Montréal et du député.</p> + +<p>—Hélas! répondit le vieillard, loin de n'avoir rien trouvé, j'ai +trop trouvé... C'est épouvantable.</p> + +<p>Et un frémissement de douleur le secoua. Il était aussi ému que +Lamirande. Celui-ci passa subitement de l'abattement à la joie.</p> + +<p>—Je comprends, monseigneur, dit-il, que vous avez été épouvanté, car +à la lecture de ces pièces vous avez dû vous trouver en face de +l'enfer. Mais plus la conspiration est clairement diabolique, plus il +sera facile de la faire échouer.</p> + +<p>—Mon pauvre ami, reprit l'évêque, vous ne pouvez pas deviner la +vérité. J'ai demandé, tout à l'heure, au bon Dieu de vous accorder la +grâce de supporter, en chrétien, une grande épreuve. Cette épreuve, +la voici: j'ai trouvé dans les papiers que M. Ducoudray m'a remis +tout ce que vous soupçonnez et probablement davantage; mais je ne +puis pas vous permettre de vous en servir!</p> + +<p>—Pourquoi, monseigneur? s'écria Lamirande vivement intrigué mais +nullement découragé.</p> + +<p>—Venez voir, dit l'évêque en conduisant le député vers une table +chargée de lettres.</p> + +<p>—Voyez ces lettres, continua-t-il; lisez-en quelques-unes;... +prenez-les au hasard.</p> + +<p>Lamirande obéit. À son tour il murmura: “C'est épouvantable!”</p> + +<p>—Il y en a cinq cent trente-sept comme les cinq que vous venez de +lire, reprit l'évêque, et elles disent toutes la même terrible chose. +Examinez-les. Elles viennent de toutes les parties du pays. J'ai +commencé à en recevoir, le jour même de la mort de Ducoudray, de +Montréal et des environs. Puis, à mesure évidemment, que la nouvelle +se répandait, elles me venaient de partout. J'en ai reçu aujourd'hui +du fond de la Gaspésie et du lac Abitibi. Les unes sont mal écrites, +mal orthographiées; d'autres ne contiennent pas une faute de français +et l'écriture indique l'habitude d'écrire; il y en a qui sont écrites +au mécanigraphe, d'autres au crayon. Il n'y en a pas deux écrites de +la même main ou sur la même sorte de papier; pas deux enveloppes +pareilles; rien, enfin, qui indique une mystification; et Dieu sait +que mes vénérables collègues et moi avons cherché la preuve de cette +mystification que nous soupçonnions fortement tout d'abord. Mais plus +nous cherchions cette preuve, plus nous trouvions la preuve du +contraire. Enfin, la conviction s'impose à nous tous que ces lettres +ont réellement été écrites de partout.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, reprit vivement Lamirande, écrites de partout, +sans doute, mais en vertu d'un mot d'ordre parti de Montréal!</p> + +<p>—C'est possible, cher monsieur; je dirai même que c'est certain. +Mais songez-y bien, et vous vous convaincrez comme nous que ce mot +d'ordre que nous admettons ne fait qu'ajouter à l'horreur de la +situation, loin de la diminuer. Nous avons là la preuve qu'il existe +une organisation épouvantable qui a des ramifications dans toutes les +parties du pays, et qu'une seule main conduit, qu'une seule tête +dirige.</p> + +<p>—Mais est-il possible de croire que notre pays soit possédé à ce +point par le démon!</p> + +<p>—Hélas! hélas! nous en avons là la preuve, répliqua le prélat en +indiquant de la main le monceau de lettres. Il y a huit jours, un +ange du ciel me l'aurait dit que je l'eusse à peine cru. Il faut bien +se rendre à l'évidence de ces terribles lettres. Mon Dieu! mon Dieu +quelle désolation!</p> + +<p>Et de grosses larmes coulaient sur les joues flétries du saint +évêque.</p> + +<p>—Mais, monseigneur, croyez-vous, vos vénérables collègues +croient-ils, que les auteurs de ces menaces osent les mettre à +exécution? Croyez-vous réellement que si vous vous serviez des +informations que vous avez reçues vos prêtres soient assassinés?</p> + +<p>—Ducoudray poignardé en pleine rue Sainte-Catherine, pour ainsi dire +sous les yeux de la police, n'est-ce pas une réponse terriblement +péremptoire à votre question?</p> + +<p>Lamirande ne put contester la force de cette réplique. Tous gardèrent +le silence pendant quelques instants.</p> + +<p>—Si, au moins, ils m'avaient menacé, en même temps que mes prêtres, +reprit l'archevêque, ma décision aurait été bientôt prise, avec la +grâce de Dieu. J'aurais pu dire à mes collaborateurs: “Voici un grand +devoir à accomplir; cela nous coûtera peut-être la vie à vous et à +moi; accomplissons-le quand même et que la volonté de Dieu soit +faite!” Mais voyez l'habileté infernale de ces malheureux! Pas une +des lettres ne contient une menace contre moi personnellement; au +contraire, beaucoup disent qu'on aura grand soin de ne pas me toucher +afin que, voyant mourir mes prêtres et ceux des autres diocèses, les +uns après les autres, je puisse voir toute l'étendue du désastre que +j'aurai causé....</p> + +<p>—Mais, ne voyez-vous pas, monseigneur, s'écria Lamirande avec +l'énergie d'un homme qui se sent submergé par des flots et qui se +cramponne au moindre objet, ne voyez-vous pas que cette unanimité +dans les menaces indique clairement que tout cela est sorti d'une +seule et même tête?</p> + +<p>—Oui, répond tristement l'évêque, d'une seule tête, sans doute, mais +d'une tête qui dirige mille bras!</p> + +<p>—Il n'est pas possible, s'exclama le député, il n'est pas possible +que dans cette province il y ait mille assassins comme celui qui a +frappé Ducoudray, ou cinq cents, ou cent, ou cinquante, ou même +vingt-cinq!</p> + +<p>—Vous admettrez au moins, cher monsieur, qu'il y en a trois, puisque +trois ont poursuivi ce pauvre Ducoudray. Un seul l'a frappé, c'est +vrai, mais vous ne doutez pas, je suppose, que les deux autres +fussent également décidés à le faire. Or que de sang ne pourraient +répandre trois assassins comme ces trois monstres, un seul même! +Peut-être ne pourraient-ils pas assassiner tous les prêtres, mails +ils en tueraient un grand nombre; et je ne puis pas en condamner un +seul à mourir pendant que moi je suis condamné à vivre!</p> + +<p>—Et le pays, monseigneur, est-ce que par votre silence vous ne le +condamnez pas à mort? Vous êtes convaincu, comme moi, que si la +constitution, fruit de la conspiration ténébreuse que Ducoudray vous +a révélée, nous est imposée, notre province est à tout jamais livrée, +pieds et poings liés, à la secte infernale. Elle sera sa victime, +elle sera sa proie. Dans quel misérable état sera l'Église au bout de +quelques années si cette constitution maçonnique est adoptée? Dans +quel état sera la foi, dans quel état seront les mœurs de nos +populations? Si la pensée que vos révélations peuvent être la cause +indirecte de la mort de quelques prêtres vous épouvante à bon droit, +songez, monseigneur, je vous en conjure, songez que votre silence +sera la cause plus directe de la perte éternelle de Dieu sait combien +d'âmes!</p> + +<p>Le vieil évêque pleurait.</p> + +<p>—Ah! murmura-t-il, si je pouvais mourir moi-même!</p> + +<p>—Monseigneur, reprit le député, l'exécution du devoir exige parfois +des sacrifices infiniment plus durs que la mort elle-même qui, pour +nous chrétiens, n'est, après tout, que le passage douloureux à une +vie meilleure.</p> + +<p>—Si j'exposais mes prêtres à la mort pendant que moi-même je suis en +sûreté, je me rendrais odieux à tout jamais, odieux à moi-même....</p> + +<p>—C'est pourquoi je disais tout à l'heure que la ,,dort n'est pas +toujours le plus grand sacrifice que Dieu puisse nous demander. Se +rendre odieux à soi-même et aux autres, c'est mille fois plus +terrible que mourir, pour un homme de cœur.... Mais si le devoir est +là, monseigneur!</p> + +<p>—Si j'avais la certitude que je ne me rendrais pas odieux au ciel, +en même temps; si j'étais certain que mon devoir est là où vous le +voyez; si j'avais au moins lieu d'espérer que mes révélations nous +délivreraient du joug maçonnique qui nous menace! Mais je n'ai aucun +tel espoir. J'ai songé à tout ce que vous dites, mon cher monsieur; +j'ai examiné la situation avec mes collègues. Nous avons compté les +députés. En supposant que mes révélations dussent tourner contre le +ministère tous ses partisans catholiques, il lui resterait encore une +majorité, faible sans doute, mais enfin suffisante pour voter la loi. +Avez-vous pensé à cela, mon cher monsieur? Avez-vous fait ce calcul?</p> + +<p>Lamirande n'avait pas pensé à cela, il n'avait pas fait ce calcul. Il +resta un moment interdit.</p> + +<p>—Mais ces révélations, reprit-il bientôt, ne pourraient manquer de +détacher de la politique ministérielle un certain nombre de députés +qui ne sont pas catholiques; mon ami Vaughan, par exemple, et son +groupe.</p> + +<p>—Vous le croyez, sans doute; vous l'espérez, du moins; mais vous ne +pouvez pas en être moralement certain. Tandis que nous sommes +moralement certains du contraire; car nous savons par la doctrine, et +par une longue expérience qui confirme la doctrine, que la vraie foi +est la base nécessaire de tout véritable bien. Là où la foi existe il +y a un fondement solide. Cette foi, comme le roc, peut-être cachée +par la terre, par les flots, par la fange, mais vous pouvez +l'atteindre et y asseoir votre édifice. Bâtir là où il n'y a pas de +foi, c'est sur le sable. Nous pouvons raisonnablement compter sur +tous les députés catholiques, parce que tous sont censés avoir la +foi. Mais il ne nous est pas permis de compter sur les députés qui +n'ont pas la foi catholique, pas même sur ceux d'entre eux qui ont +l'âme naturellement honnête. De sorte que, mon cher ami, voyez dans +quelle position je me trouve: j'ai la certitude morale, premièrement, +que si je parle j'expose mes prêtres à la mort; deuxièmement, que ce +sera sans utilité pour le pays.</p> + +<p>Lamirande garda le silence, cherchant une issue à cette terrible +impasse. L'évêque reprit:</p> + +<p>—Il y a une seule chose que je puisse et doive faire. Vous avez été +horriblement calomnié par Ducoudray qui a lancé contre vous l'atroce +accusation d'avoir voulu vous vendre au gouvernement. Le malheureux +ne m'a laissé aucun document à ce sujet, mais il m'a supplié de dire +au public que c'est là une pure invention, que c'est le contraire qui +est vrai; que vous avez été tenté par sir Henry et que vous avez +noblement repoussé la tentation. Là le devoir pour moi est certain. +Du reste, comme c'est un simple incident qui ne tient pas au fond des +révélations que Ducoudray m'a faites, j'espère que les assassins ne +mettront pas leurs menaces à exécution pour si peu.</p> + +<p>—Certes, répondit Lamirande, cette calomnie m'a vivement blessé; et +elle a fait un grand tort à la cause que je défends. Sans elle, le +résultat des élections aurait peut-être été tout autre. Mais, +aujourd'hui, ma réhabilitation personnelle est une chose bien +secondaire. Ce n'est pas cela qui pourrait changer un seul vote au +parlement. Et peut-être l'auteur des menaces jugerait-il cette +révélation autrement que vous le jugez; peut-être frapperait-il. Je +vous en prie, monseigneur, n'en dites rien. Je ne veux exposer +personne même à un danger incertain pour l'amour de ma réputation, +surtout dans un moment où cette réputation n'importe plus +aucunement à l'intérêt public.</p> + +<p>—Vous avez un noble cœur, dit l'évêque très ému.</p> + +<p>Un long et pénible silence suivit. Quelque chose disait à Lamirande +que c'était lui qui avait raison, et cependant il ne trouvait rien de +péremptoire à répondre au raisonnement de son vénérable +contradicteur.</p> + +<p>—Votre résolution, monseigneur, est donc inébranlable? demanda-t-il +enfin.</p> + +<p>—Oui, mon enfant, dit affectueusement l'évêque. C'est mon devoir, +devoir affreusement pénible, car je ne me fais aucune illusion sur le +sort qui nous est réservé. Dieu m'est témoin que s'il s'agissait de +ma propre vie je la sacrifierais volontiers pour tenter seulement de +sauver le pays, même sans espoir de succès. Mais c'est une terrible +chose que de sacrifier la vie de ceux qui nous sont chers.</p> + +<p>—C'est, en effet, une chose terrible, murmura le député comme +parlant à lui-même; cependant, avec la grâce de Dieu, même cela se +peut.</p> + +<p>—Le pourriez-vous, monsieur Lamirande?</p> + +<p>—Je puis dire que je le pourrais, monseigneur, puisque je l'ai déjà +fait!</p> + +<p>—Comment! vous l'avez fait! Que voulez-vous dire?...</p> + +<p>Alors, étouffant d'émotion, la voix entrecoupée de sanglots, il +raconta aux évêques, en toute humilité, son grand sacrifice. Tous +mêlèrent leurs larmes aux siennes. Les uns après les autres, ils +vinrent l'embrasser, sans pouvoir dire un mot.</p> + +<p>—Ce que j'ai fait, messeigneurs, dit-il, ne pouvez-vous pas le +faire? Ma femme est morte parce que je l'ai voulu, et cependant je +vis.</p> + +<p>—La position n'est pas la même, mon enfant, dit l'archevêque. Votre +noble femme avait consenti à mourir....</p> + +<p>Soudain, à ces mots, le visage de Lamirande s'illumina d'une clarté +céleste. Il avait trouvé l'issue qu'il cherchait. Il se jeta à +genoux.</p> + +<p>—Merci de cette parole, monseigneur; j'y vois le salut du pays. +Donnez-moi votre bénédiction, je pars.</p> + +<p>Se relevant vivement, il salua l'auguste assemblée et s'en alla, +laissant les évêques dans l'étonnement.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XXII</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Bonus pastor animam suam fat pro ovibus suis.</p> +<p> + Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Joan</span>. X, II.</div> +</div> + +<p>Un train partait pour Ottawa à dix heures et un quart. Lamirande eut +juste le temps d'y monter. À minuit il était de retour à la capitale. +Leverdier, ne l'attendant pas avant le matin, s'était couché. +Lamirande n'hésita pas à réveiller son ami. Il lui communiqua tout ce +qui s'était passé, moins l'incident de la fin de l'entrevue. À ce +propos, il se contenta de dire:</p> + +<p>—Pour couper court à mon histoire, j'ai compris qu'il n'y a qu'une +chose à faire pour décider l'archevêque à révéler les secrets qu'il +possède, c'est de faire en sorte que les membres du clergé lui disent +unanimement: “Monseigneur, parlez, nous acceptons les conséquences de +cette révélation, quelque terribles qu'elles puissent être pour +nous”. Or j'ai assez de confiance dans le patriotisme du clergé pour +croire que si la position lui est clairement exposée il n'aura qu'une +voix pour tenir ce noble langage.</p> + +<p>—Je partage ta confiance, répondit simplement le journaliste.</p> + +<p>—À lœuvre donc, sans plus de retard Les deux amis se mirent +aussitôt à rédiger une lettre circulaire. Au bout d'une heure ils +avaient fini leur tâche. La pièce se lisait comme suit:</p> + +<p>“Chambre des communes, Ottawa, le 28 février 1946.</p> + +<p>“Monsieur l'abbé,</p> + +<p>“Vous connaissez, sans doute, la conversion de Charles Ducoudray, sa +fin non moins tragique que chrétienne; vous avez lu les témoignages +que Mgr l'archevêque de Montréal et le R.P. Grandmont ont rendus à +l'enquête du coroner; vous savez que Ducoudray a été assassiné pour +avoir communiqué à l'autorité religieuse les secrets de la société +occulte à laquelle il appartenait. Les journaux ont longuement parlé +de tous ces incidents extraordinaires. Mais là s'arrêtent les +renseignements que possède le public. Jusqu'ici on se perd en +conjectures sur la nature des secrets que l'héroïque converti a +révélés à Mgr de Montréal.</p> + +<p>“Depuis longtemps, ceux qui sont mêlés aux affaires politiques +soupçonnent l'existence en ce pays d'une organisation ténébreuse et +vraiment satanique qui travaille, dans l'ombre, mais avec une +terrible efficacité, à la ruine de notre chère province. Les efforts +surhumains que l'on fait pour réprimer les élans du patriotisme des +nôtres et pour empêcher le Canada français de devenir une nation +autonome au moment même où la divine Providence rend la réalisation +de ce projet facile; cette constitution habilement et perfidement +rédigée que l'on veut nous imposer; tout cela indique clairement, ce +me semble, une conspiration antireligieuse et antifrançaise ourdie +par les loges.</p> + +<p>“C'est sous l'empire de cette conviction que, le lendemain de la mort +de Ducoudray, j'ai écrit à Mgr l'archevêque de Montréal pour lui +demander s'il n'aurait pas trouvé, dans les papiers de la secte, la +preuve de cette conspiration. Pendant dix jours, Mgr a gardé le +silence. Enfin, hier soir, il m'a mandé auprès de lui. Je m'y suis +rendu, rempli de joie et de confiance, comptant avoir bientôt des +armes assez fortes pour nous permettre de remporter une victoire +décisive sur la secte. Imaginez ma douleur en entendant Mgr me dire +que j'étais condamné à une immense déception. “N'avez-vous rien +trouvé dans les papiers de Ducoudray?” lui dis-je. “Au contraire, me +répondit Mgr, j'ai trop trouvé.” Puis il me montra une table couverte +de lettres anonymes, venues de tous les coins du pays, qui menacent +de mort tous les prêtres si l'évêque révèle les secrets livrés par +Ducoudray ou s'en sert en aucune façon. Je n'ai pu examiner toutes +les lettres moi-même, mais Mgr m'assure qu'il les a étudiées, avec +ses collègues de l'épiscopat, et qu'il n'a rien trouvé qui puisse +faire croire à une simple mystification; et le meurtre de Ducoudray +ne permet pas de dire que ce sont là de vaines menaces. Si la +rédaction de ces lettres, au nombre de plus de cinq cents, est variée +à l'infini, le fond de toutes est le même: on menace les prêtres, +mais on a grand soin de dire qu'on ne touchera pas à l'évêque. Je +n'ai pas besoin d'insister sur l'habilité infernale de ce procédé qui +met l'évêque dans l'impossibilité morale d'agir. Ah! si on l'avait +menacé <i>seul</i>, ou même si on l'avait menacé en même temps que ses +prêtres, sa décision eût été bientôt prise. Mais comment se décider à +exposer d'autres à une mort cruelle pendant que lui-même est en +sûreté? Mgr de Montréal ne le peut pas.</p> + +<p>“L'uniformité dans les menaces indique clairement qu'une seule tête +les a dictées, si plusieurs mains les ont écrites; mais cela +n'améliore pas la position, loin de là; car une seule tête qui +commande à tant de bras meurtriers épouvante Mgr, et avec raison. Une +organisation qui peut frapper impunément un homme en pleine ville de +Montréal peut commettre bien d'autres crimes analogues, il n'y a pas +à se le cacher.</p> + +<p>“Pour vous exposer la position dans toute son intégrité, je dois +ajouter qu'une autre raison fait hésiter Mgr à révéler les secrets +qu'il possède; c'est qu'il est convaincu que ce serait inutile. +Supposé, dit-il, que ces révélations sur le caractère maçonnique du +projet de loi actuellement devant la Chambre engagent tous les +députés catholiques à le repousser, il n'en resterait pas moins une +majorité, faible si vous voulez, mais enfin une majorité en faveur de +la politique du gouvernement. À cela je ne puis guère rien répondre, +car les chiffres donnent certainement raison à Mgr. J'espère +seulement que de telles révélations inspireraient assez d'horreur à +un certain nombre de députés ministériels non catholiques pour nous +donner la majorité. Mgr ne partage pas cet espoir; du moins, il le +trouve trop faible pour se croire autorisé à exposer la vie de ses +prêtres. S'il s'agissait de sa propre vie je suis bien convaincu +qu'il n'hésiterait pas un seul instant à exposer les machinations de +la secte, quand même il aurait la conviction que cela n'entraînerait +pas le rejet du projet de loi; car il se dirait: Fais ce que dois, +arrive que pourra.</p> + +<p>“Voilà, monsieur l'abbé, la situation dans toute son horreur. Je +croirais faire injure à votre intelligence, à votre dévouement et à +votre patriotisme en ajoutant à ce simple exposé des faits le moindre +commentaire ou en formulant la moindre demande.</p> + +<p>“Veuillez agréer, monsieur l'abbé, mes hommages les plus sincères,</p> + +<div class="sig">“<span class="pname">Joseph Lamirande</span>, député.”</div> + +<p>Toute la nuit les deux amis travaillèrent à faire des copies de cette +lettre et à les adresser à tous les prêtres de la province, tant du +clergé régulier que du clergé séculier. À neuf heures du matin tout +était prêt. Ils étaient presque morts de fatigue et tombaient de +sommeil.</p> + +<p>—Allons, dit Lamirande, déposer ces lettres au bureau de poste avant +de prendre un peu de repos. Plus tôt elles partiront, mieux ce sera.</p> + +<p>—Tu songes à les déposer à la poste ici, à Ottawa? fit Leverdier.</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Mais parce que Montarval, qui doit avoir des affidés partout, +surtout au bureau de la poste, les ferait supprimer, tout simplement. +Je suis parfaitement convaincu que si nous les confions à la poste +ici, pas une de ces lettres n'arrivera à destination.</p> + +<p>—Tu as peut-être raison, je n'avais pas songé à cela. Les déposer à +Hull ou à quelqu'autre ville des environs ne serait pas mieux. S'il +surveille le service postal à Ottawa il doit le surveiller également +à Montréal, même à Québec. Que faire?</p> + +<p>—J'ai une idée! s'écria le journaliste. Il n'est pas probable que le +bureau de Toronto soit surveillé. J'irai les déposer là. Ce sera +porter la guerre en Afrique!</p> + +<p>—Ton idée a du bon, mais elle n'est bonne qu'à demi; car Montarval +doit nous surveiller encore plus que les agents de poste. On lui rend +compte de chaque pas que nous faisons, j'en suis convaincu. Tu +connais le fameux Duthier, l'ancien domestique de sir Henry, devenu +l'un des huissiers de la Chambre. Eh bien! cet individu était sur le +train, hier soir, lorsque je suis descendu à Montréal; il était +encore sur le train qui M'a ramené à Ottawa la nuit dernière. Il me +<i>filait</i>, je n'en ai aucun doute. Si tu allais à Toronto il serait +sur tes trousses. Je crois avoir trouvé la solution de la difficulté. +Il faut que Vaughan porte ces lettres à Toronto, Il peut s'y rendre +sans exciter de soupçons. Allons le trouver.</p> + +<p>Dix minutes plus tard les deux amis étaient rendus chez le jeune +Anglais qui se préparait à sortir.</p> + +<p>—Vaughan, dit Lamirande, veux-tu me rendre un service, sans me +questionner?</p> + +<p>—Oui, certainement, si ce que tu demandes est praticable.</p> + +<p>—Oh! c'est facile. Je te demande de bien vouloir prendre le train à +dix heures et demie pour Toronto....</p> + +<p>—C'est précisément ce que je me proposais. Quelle commission peux-tu +bien avoir à faire à Toronto?</p> + +<p>—Je te demande de déposer au bureau de poste de Toronto quelques +centaines de lettres, voilà tout.</p> + +<p>—Pourquoi ne les déposes-tu pas ici?</p> + +<p>—Tu ne devais pas faire de questions!</p> + +<p>—En effet! Mais où sont tes lettres? C'est encore une question. +Celle-là est permise, sans doute!</p> + +<p>—Elles sont chez Leverdier. Pardonne-moi si je fais le mystérieux. +Tu connaîtras tout plus tard. Pour le moment je puis te dire +seulement que j'ai de graves raisons de croire que si je déposais ces +lettres, ici à Ottawa, elles ne se rendraient pas à destination.</p> + +<p>—Cela me suffit. Sans doute je brûle d'envie de savoir quel roman se +cache là-dessous, mais je suis assez raisonnable pour attendre +l'explication promise.</p> + +<p>—Merci, mon cher ami, dit Lamirande.</p> + +<p>—Allons, fit Vaughan! c'est presque l'heure du train.</p> + +<p>Et prenant un tout petit sac de voyage, il se dirigea vers la porte.</p> + +<p>—N'as-tu pas une valise plus forte? lui demanda Lamirande. Nous ne +pourrons pas mettre le quart des lettres dans cette petite +machine-là... Pourtant, continua-t-il, j'ai une autre idée. Le sac +que tu as là va faire. Allons.</p> + +<p>Ils sortent. Dans la rue, tout près de la maison où demeure le jeune +Anglais, ils croisent l'huissier Duthier.</p> + +<p>—As-tu vu l'individu? dit Lamirande tout bas à Leverdier. Il nous +suit à la piste.</p> + +<p>Rendus à leur pension, Lamirande et Leverdier mirent les lettres dans +une valise que Leverdier emporta. Lamirande en prit une autre qui +était vide.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux faire avec cela? lui demanda son compagnon.</p> + +<p>—Mystifier l'espion Duthier. Il est permis de se distraire un peu. +Après les fatigues et les émotions des dix-huit dernières heures, +j'ai besoin de délassement.</p> + +<p>Vaughan les attendait dans la rue. En voyant arriver ses deux amis, +chacun une valise à la main, il poussa une exclamation de surprise. +Lamirande lui fit signe de ne pas parler fort. Duthier stationnait de +l'autre côté de la rue devant un magasin, absorbé dans la +contemplation d'un bel étalage de cravates.</p> + +<p>—En avez-vous assez pour remplir deux valises? demanda l'anglais à +mi-voix.</p> + +<p>Et comme Lamirande, au lieu de répondre, se mit à sourire, il reprit:</p> + +<p>—En effet, j'oublie toujours que je ne dois pas faire de questions.</p> + +<p>—Celle-là encore est une question permise, dit Lamirande. Dans la +malle que j'emporte il n'y a rien du tout. C'est uniquement pour me +prouver à moi-même et à Leverdier que nous ne t'imposons pas une +corvée inutile.</p> + +<p>—La corvée n'est rien; c'est le mystère qui l'entoure que je +voudrais comprendre. Ce que tu viens de me dire est un pur +logogriphe.</p> + +<p>—Tu en auras l'explication dans le prochain numéro.</p> + +<p>—Pourvu qu'il ne se fasse pas trop attendre! En causant ainsi les +trois députés arrivèrent au chemin de fer. Le timbre de la gare +venait de sonner cinq coups.</p> + +<p>—Juste à temps, dit Vaughan. Au revoir!</p> + +<p>—Nous t'accompagnons, dit Lamirande.</p> + +<p>Les deux amis montèrent en voiture avec le jeune Anglais et +s'installèrent à côté de lui comme des gens qui se mettent en voyage. +Vaughan était vivement intrigué, mais il avait résolu de ne plus +faire de questions.</p> + +<p>Un instant après Duthier entra et prit un siège auprès des trois +amis, déploya un journal et se mit à lire les nouvelles du jour avec +un intérêt marqué.</p> + +<p>—Tiens-toi prêt, dit tout bas Lamirande à Leverdier.</p> + +<p>À peine avait-il donné cet avertissement que le timbre de la gare +sonna deux coups et le chef du train fit entendre le traditionnel: +<i>All aboard!</i> Le convoi s'ébranla. Alors Lamirande saisissant la +valise vide qu'il avait placée dans le filet avec l'autre et disant +rapidement Au revoir! à Vaughan de plus en plus intrigué, s'élança +hors du train, suivi de Leverdier. Ils purent sauter sur le quai de +la gare sans difficulté. Duthier, qui ne s'attendait aucunement à ce +manège, et qui était réellement plus ou moins occupé à lire, ne +s'aperçut du départ de ceux qu'il avait mission de suivre que +lorsqu'ils étaient sur la plate-forme de la voiture. À son tour il +quitta précipitamment son siège et courut vers la porte. Par malheur, +à ce moment, une femme de proportions énormes, tenant un enfant et +des paquets en nombre indéfini, s'avisa de quitter son siège, où le +soleil l'incommodait. Elle bloquait le chemin.</p> + +<p>—Laissez-moi passer, madame, hurla Duthier furieux.</p> + +<p>La pauvre femme ahurie se rangea de son mieux, et l'huissier passa en +faisant rouler par terre une boîte à chapeau et un sac de biscuits.</p> + +<p>Le retard n'avait pas été considérable. Toutefois, le train avait +acquis une certaine vitesse. Rendu sur le marche-pied, l'infortuné +Duthier hésita un instant; mais la vue de Lamirande et de Leverdier +qui stationnaient sur le quai de la gare que le train avait déjà +dépassé, le décida. Il sauta. Mais évidemment il n'excellait pas à +sauter d'un train en mouvement. Il exécuta une pirouette superbe et +alla rouler dans le sable qui bordait la voie. Se relevant de fort +mauvaise humeur, il constata qu'il n'avait d'autre mal qu'un habit et +un pantalon endommagés. Il aurait voulu passer ailleurs que par la +gare où plusieurs flâneurs avaient été témoins de sa mésaventure; +mais se souvenant que s'il avait risqué ses membres, c'était pour ne +pas perdre de vue Lamirande, il fit de nécessité vertu, et, +s'époussetant tant bien que mal, il se dirigea vers la station. Des +sourires mal dissimulés l'accueillirent, et, Lamirande, allant à sa +rencontre, lui glissa, en passant, ces quelques mots: “Au moins, +faites-vous payer comme il faut!”</p> + +<p>Pendant ce temps, le train emportait Vaughan à toute vitesse vers +Toronto. Le jeune député se perdait en conjectures sur ce qui venait +de se passer. Lamirande lui avait donné la clef de la valise restée +dans le filet. Il descendit la malle, l'ouvrit, et constata que les +lettres dont elle était remplie étaient toutes adressées à des +prêtres. Mais il était loin de se douter que des réponses que ces +lettres provoqueraient dépendaient les destinées de tout un +peuple.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XXIII</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Noli verbosus esse in multitudine presbyterorum.</p> +<p> + Ne vous répandez point en de grands + discours dans l'assemblée des anciens.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Eccl</span>. VIII, 15.</div> +</div> + +<p>Le même jour, à l'ouverture de la séance de la Chambre, les tribunes +étaient bondées de spectateurs; car la nouvelle s'était répandue +qu'enfin le gouvernement allait ouvrir le feu en proposant la +première lecture du bill intitulé: “Acte pour pourvoir à +l'établissement et au gouvernement de la République du Canada”. +L'attente générale ne fut pas trompée. À trois heures et quelques +minutes, lorsque la Chambre eut disposé des “pétitions”, des +“rapports” et des “motions”, Sir Henry se leva. Les applaudissements +éclatèrent parmi les députés ministériels. Les députés anglais +étaient enthousiastes. Du côté des Canadiens français on pouvait +remarquer une certaine réserve, et même une ombre d'inquiétude.</p> + +<p>Le discours du premier ministre, très spécieux, très littéraire, +s'élevant parfois jusqu'à l'éloquence, augmenta l'enthousiasme des +uns et parut rassurer les autres. Sir Henry fit l'histoire des +événements politiques des dernières années. Le Canada, dit-il, est un +pays exceptionnellement heureux, puisqu'il acquiert son autonomie, sa +complète indépendance, sans bouleversements, sans heurt, sans +révolution, sans effusion de sang. Comme un beau fruit mûr, il se +détache naturellement, sans secousse, sans violence, de l'arbre qui +l'a produit. N'allons pas gâter lœuvre admirable de cette force +qu'on nomme l'Etre suprême qui a disposé toutes choses de façon à +nous permettre de fonder une grande nation, s'étendant d'un océan à +l'autre, occupant la moitié d'un immense continent. Des esprits +étroits et chagrins voudraient détruire cette belle œuvre, +voudraient morceler ce vaste empire, voudraient désunir ce grand +peuple, sous prétexte qu'il existe parmi nous des différences de +langues et de religions. Ces différences de langues et de religions +constituent un argument en faveur plutôt de l'union que de la +séparation, car elles donneront à l'ensemble une agréable variété +dans l'unité; elles créeront une saine émulation parmi les divers +éléments qui composent notre peuple; et elles permettront l'exercice +de cette grande vertu civique qui est essentielle à la prospérité des +nations: la tolérance. Le premier projet que le gouvernement a eu +l'honneur de soumettre à la Chambre a été mal compris. On a insinué, +sans oser le dire formellement, surtout sans pouvoir le prouver, que +ce projet était le fruit de je ne sais quelle noire conspiration +contre la religion et la langue d'une partie des habitants de ce +pays. On a parlé vaguement de sociétés secrètes, de loges maçonniques +ou autres, complotant dans l'ombre la ruine de certaines idées, de +certaines institutions. On a prétendu trouver les traces de ce +travail occulte dans la rédaction même du projet. C'est une vraie +douleur de constater que des notions aussi vieillies trouvent encore +des défenseurs au milieu de ce vingtième siècle. Il est incontestable +que ces appels aux préjugés religieux et nationaux d'un tiers de la +population ont produit d'abord un certain émoi. Même l'un de nos +collègues a cru devoir nous abandonner pour obéir au mouvement qui +s'était créé. Mais le calme et la réflexion ont opéré des prodiges. +Tous, ou à peu près, sont aujourd'hui d'accord pour dire qu'on avait +vu un grand péril là où se trouve en réalité le salut. Le silence de +ceux qui sont particulièrement chargés de la sauvegarde des intérêts +religieux des catholiques doit être une preuve, même pour les plus +timides et les plus soupçonneux, que la constitution soumise à la +ratification de la Chambre n'est hostile à aucune croyance +religieuse. C'est une œuvre purement politique qui ne menace la +religion ou la nationalité de personne, et l'on doit la juger d'après +les sains principes politiques, non d'après des préjugés de race et +de religion ou des craintes puériles et chimériques.</p> + +<p>Pendant plus d'une heure sir Henry continua sur ce ton cauteleux et +perfide.</p> + +<p>Lawrence Houghton lui répondit. Le chef de l'opposition anglaise +déclara que, selon la coutume parlementaire, il ne demanderait pas à +la Chambre de voter sur la première lecture du bill qui n'est qu'une +pure formalité. Mais, dit-il, je veux qu'il soit bien compris que +nous, mes amis et moi, nous entendons combattre ce projet jusqu'à la +fin et par tous les moyens que les règlements de la Chambre mettent à +notre disposition. Par suite d'un aveuglement que je ne puis +comprendre et que je ne veux pas qualifier, les députés de la +province de Québec, à part un petit nombre, semblent vouloir accepter +la constitution qu'on leur propose, s'il faut juger de leurs +intentions par les applaudissements qu'ils viennent de prodiguer à +l'honorable premier ministre. Je ne veux pas paraître plus +canadien-français que les représentants attitrés de la province de +Québec ni plus catholique que ceux de mes collègues de la Chambre qui +professent le culte romain; mais je ne puis m'empêcher de voir et de +dire que cette constitution, qu'elle ait été élaborée au fond d'une +loge ou dans le cabinet du premier ministre, n'a qu'un seul but: +l'étranglement de l'élément français et de la religion catholique. On +me dira peut-être: mais si les Français et les catholiques veulent se +laisser étrangler par le gouvernement central, qu'est-ce que cela +peut bien vous faire, à vous, Anglais et protestants? Sans doute, +nous n'avons ni la mission ni la prétention de protéger les Français +et les catholiques malgré eux; mais nous savons que, tôt ou tard, le +Canada français et catholique s'apercevra de son erreur, se +réveillera de son étrange sommeil, secouera cet hypnotisme dans +lequel on l'a plongé. Il regrettera amèrement alors son entrée dans +cette union qui n'est pas faite pour lui; il voudra en sortir; et il +y aura des luttes longues, épuisantes, désastreuses, aboutissant +peut-être à la guerre civile. Voilà ce que nous voyons clairement. +Dans notre propre intérêt, comme dans celui du Canada français, nous +cherchons à prévenir le désastre que le gouvernement nous prépare par +cette union d'éléments qui ne sauraient vivre en paix s'ils ne sont +indépendants les uns des autres. Le Canada anglais et le Canada +français pourront, nous l'espérons, s'accorder comme voisins, unis +par un simple traité douanier et postal; jamais ils ne feront bon +ménage si on tente de les lier l'un à l'autre par ce projet de +constitution qui n'est, après tout, qu'une union législative mal +déguisée. Entre les deux races qui habitent ce pays il y a trop de +différences fondamentales pour pouvoir en faire une nation +véritablement unie. Pour arriver à l'unité, il faudra, ou la fusion +pacifique des deux en une seule, ou l'absorption également pacifique +de l'une par l'autre, ou bien l'anéantissement violent de l'une de +ces races. Or les deux premières solutions sont manifestement +impossibles. Il suffit d'étudier un peu l'histoire pour se convaincre +que les peuples ne se fusionnent pas sans injustice, sans violence, +sans conquête, sans oppression. On dit souvent que le peuple anglais +est lui-même le produit d'une fusion des Anglo-Saxons avec les +Normands. Oui, mais les Normands avaient vaincu les Saxons, et qui +nous dira jamais les haines, les malédictions, les amertumes, les +douleurs de toutes sortes qui ont précédé et accompagné cette fusion? +Qui nous dira jamais tout ce que les Anglo-Saxons ont souffert avant +de former avec leurs vainqueurs un seul et même peuple? Nous ne +sommes pas disposés à tenter une telle expérience. Ce pays est assez +vaste pour contenir plusieurs peuples, plusieurs nations. La +Providence a groupé les Français d'Amérique principalement dans la +partie nord-est de ce continent. C'est le berceau de leur race. Ils y +sont en nombre suffisant, aujourd'hui, pour former une nation +autonome. Qu'ils le fassent! Ils semblent en ce moment ne pas +comprendre leurs destinées nationales; mais je l'ai dit, ils sont +véritablement hypnotisés. Cet ensorcellement ne peut durer longtemps. +Nous ne voulons pas que, lorsqu'ils sortiront de cet assoupissement +contre nature, lorsque le patriotisme reprendra chez eux ses droits, +il se trouvent au fond de la fosse qu'on creuse sous leurs pas. Nous +ne le voulons pas, je le répète, dans notre propre intérêt, autant, +plus même, que dans le leur.</p> + +<p>Ce discours si vrai, si franc, si lumineux créa une vive impression +sur la Chambre. Plus d'un député français se sentit tout honteux +d'être obligé d'avouer, au fond de son cœur, que cet Anglais +protestant venait de faire à la réputation du Canada français une +leçon aussi terrible que bien méritée.</p> + +<p>Montarval se leva pour répondre. Peu d'applaudissements. Malaise +étrange sur la Chambre.</p> + +<p>Le ministre s'aperçut qu'il faudrait peu de chose pour déterminer une +véritable panique parmi les partisans français du cabinet. Il lisait +sur leur figures les doutes et les hésitations qui les tourmentaient. +En un instant, il comprit quel remède il fallait appliquer à la +situation. Avant de commencer son discours, il se pencha vers son +collègue, sir Henry, et lui dit quelques mots à l'oreille. Le premier +ministre parut surpris, mais Montarval lui fit un signe qui voulait +dire: “C'est cela!” Alors le chef du cabinet écrivit un billet; puis +sortit dans le couloir derrière le siège du président. Duthier s'y +trouvait. Sir Henry lui fit un signe imperceptible pour tout autre. +L'huissier vint à la rencontre du premier ministre, mais sans +paraître le voir. Au moment où les deux hommes se croisaient, sir +Henry glissa dans la main de l'employé le billet qu'il avait écrit. +Deux minutes après, Duthier l'avait fait remettre par un page à +Saint-Simon.</p> + +<p>Montarval se borna à quelques observations assez vagues. Le but que +nous poursuivons, dit-il, est le développement de lœuvre de la +Confédération inaugurée il y a près de quatre-vingts ans; c'est de +rapprocher, c'est de lier, c'est de cimenter les éléments épars sur +toute la surface de ce qui fut l'Amérique anglaise et qui sera +l'Amérique canadienne; c'est de faire de tous ces éléments une +nation. On a parlé de fonder une Nouvelle France. Ce serait un +malheur national. Au lieu de républiques minuscules, fondons un grand +et beau pays. Sans doute, César a dit qu'il préférait être le premier +dans un village que le second dans Rome. Mais c'était là le cri de +l'égoïsme et de l'ambition, ce n'était pas l'expression d'un +sentiment patriotique. Le vrai patriote s'inquiète, non du poste +qu'il doit occuper dans la patrie, mais du rang que la patrie doit +atteindre parmi les nations. Pour moi, j'aspire simplement à être +citoyen d'un grand pays.</p> + +<p>Lorsque Montarval eut terminé son discours, le président, après avoir +attendu quelques instants, mit la question aux voix pour la forme. +Avant qu'il ait le temps de dire: <i>Carried! Adopté</i>! Saint-Simon est +debout.</p> + +<p>—Monsieur le président, s'écrie-t-il de sa voix aigre, ce projet de +constitution est tellement odieux qu'il ne doit pas être lu. Je +propose donc qu'il ne soit pas lu une première fois maintenant, mais +dans six mois.</p> + +<p>—Il faut que l'honorable député ait un secondeur, dit le président.</p> + +<p>—Par courtoisie, dit Montarval, j'appuie la motion de l'honorable +député, afin qu'il puisse constater, dès à présent, que la Chambre +n'est pas de son avis.</p> + +<p>La proposition étant ainsi régularisée, le député du comté de Québec +prononça un discours d'une extrême violence, flagellant le +gouvernement, les Anglais, les protestants, ayant grand soin, +toutefois, de n'employer aucun argument solide pour combattre le +projet ministériel. C'était une sortie furibonde contre tout ce qui +n'était pas canadien-français et catholique. Après cette harangue +échevelée, qui dura une demi-heure, la politique du gouvernement +n'avait pas reçu une égratignure, tandis que les plates injures à +l'adresse des ministres leur avaient ramené les sympathies de leurs +partisans, un instant ébranlés. La Chambre ne dissimulait pas le +dégoût profond que ce discours lui avait causé.</p> + +<p>—Monsieur le président, fit Lamirande, aussitôt que Saint-Simon eût +repris son siège, je n'ai seulement que deux mots à dire: un mot de +remerciement et un mot de protestation. Du fond de mon cœur je +remercie l'honorable chef de l'opposition de ses nobles paroles. Si +la Nouvelle France se réveille de sa léthargie à temps pour conquérir +sa liberté qui lui échappe, elle lui devra une dette d'éternelle +reconnaissance; elle lui érigera des statues sur le piédestal +desquelles on lira cette inscription: “À Lawrence Houghton, homme +d'État anglais et protestant, la patrie française et catholique +reconnaissante”. Et si elle ne se réveille pas; si elle succombe sous +l'étreinte de ses ennemis, l'histoire répétera, en parlant de lui, +cette parole que le poète latin met sur les lèvres d'Hector annonçant +à Énée la ruine prochaine de Troie:</p> + +<blockquote><p>Si Pergama dextra defendi passent, etiam hac defensa fuissent.</p> +<p class="footnote"> +[Si le bras d'un mortel eût pu défendre Pergame, assurément, ce bras +l'eût défendue.]</p></blockquote> + +<p>Mais j'espère que l'histoire n'aura pas à enregistrer ce cri de +douleur; j'espère encore que les intrigues de l'heure présente—et en +disant ces mots Lamirande arrêta sur Montarval un regard qui fît +pâlir le sectaire—que les abominables intrigues, que les iniquités +de l'heure présente ne prévaudront pas et que la Nouvelle France +vivra.</p> + +<p>Et maintenant, monsieur le président, le mot de protestation est à +l'adresse du député du comté de Québec. De toute la force de mon âme +je condamne les sentiments détestables qu'il vient d'exprimer. Dans +le véritable patriotisme, dans le patriotisme que reconnaît et +approuve la religion de Jésus-Christ, il n'entre que l'amour de la +patrie. La haine des autres races ne doit pas y être. Le patriote qui +ne se contente pas d'aimer sa patrie, mais qui hait la patrie des +autres, est un faux patriote qui, tôt ou tard, trahira la cause qu'il +prétend défendre, si déjà il ne la trahit.</p> + +<p>La motion de Saint-Simon fut mise aux voix. Pas un seul député +ministériel ne broncha; tous, comme un seul homme, votèrent la +première lecture qui fut décrétée à une forte majorité.</p> + +<p>—Les voilà enrégimentés, dit tout bas Montarval à sir Henry. Ils ont +voté une première fois en faveur du bill. Il faudra maintenant un +coup terrible pour les empêcher de voter une deuxième et une +troisième fois dans le même sens. Le point important, dans toute +bataille, c'est de faire en sorte que vos troupes essuient le premier +feu de l'ennemi dans des conditions aussi avantageuses que possible.</p> + +<p>—Décidément, vous avez du génie! dit sir Henry.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XXIV</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Per infamiam et bonam famam.</p> +<p> + Parmi la mauvaise et la bonne réputation.</p> + +<div class="source">2 <span class="pname">Cor</span>. VI, 8.</div> +</div> + +<p>Au sortir de la séance, Lamirande et Leverdier, Houghton et quelques +autres députés de l'opposition se réunirent.</p> + +<p>—Mon cher Lamirande, dit Houghton, qu'allons-nous faire? Que +pouvons-nous faire? Nous avons le droit, le bon sens, la justice, +toutes les belles choses du monde, de notre côté; mais nous avons +contre nous les gros bataillons. La deuxième et la troisième lecture +de ce projet d'iniquité se voteront infailliblement, à une immense +majorité, comme la première lecture vient de se voter... à moins que +la province de Québec ne se réveille, et rien n'indique que son +sommeil soit près de finir.</p> + +<p>—Rien ne l'indique extérieurement, répondit Lamirande, mais je +l'espère tout de même; et cet espoir n'est pas un sentiment vague, il +repose sur un fondement solide: le dévouement, le patriotisme, +l'esprit de sacrifice de notre clergé. Dans quelques jours, il peut +se produire un événement qui réveillera la province de Québec comme +jamais pays n'a été réveillé.</p> + +<p>—Puisque vous avez un tel espoir, dit Houghton, nous devons nous +organiser en vue de gagner du temps. Il faut retarder la deuxième et +la troisième lecture autant que possible.</p> + +<hr> + +<p>Le lendemain la bataille commença. Des deux côtés, il fallait user +d'une grande habileté. Le gouvernement, tout en pressant l'adoption +du néfaste projet, devait bien se garder de laisser voir une hâte +indécente qui aurait pu exciter les soupçons des uns et froisser les +susceptibilités des autres. Beaucoup de députés ministériels +voulaient parler sur cette question si importante. Leurs discours +étaient préparés depuis longtemps. Leur imposer silence, c'eût été +aussi imprudent que de condamner la soupape de sûreté d'une machine à +vapeur. L'opposition pouvait critiquer, combattre la mesure; mais se +livrer à une obstruction trop apparente, c'était fournir à la +majorité le prétexte d'appliquer la redoutable clôture du débat.</p> + +<p>À la proposition du gouvernement, “que le <i>bill</i> soit maintenant lu +pour la deuxième fois”, Houghton et Lamirande opposèrent l'amendement +traditionnel: “pas maintenant, mais dans six mois”. Puis les discours +commencèrent.</p> + +<p>Les attaques de l'opposition étaient tellement vigoureuses, tellement +logiques que les ministres et les autres chefs du parti ministériel +étaient bien obligés de répondre. S'ils avaient gardé le silence, +comme c'était un peu leur intention, d'abord, la démoralisation +aurait pu s'introduire dans le gros de l'armée. Donc, pendant cinq ou +six jours, c'était un feu roulant. Mais tout s'épuise ici-bas, même +un débat parlementaire. Les principaux orateurs de l'opposition +avaient vidé leur sac, et la répétition des mêmes arguments par des +orateurs de mérite secondaire ne provoquaient plus que de courtes et +rares répliques du côté ministériel. Tandis que dans les premiers +jours de la discussion chaque discours prononcé à gauche de l'orateur +faisait lever à droite trois ou quatre députés qui brûlaient d'y +répondre; maintenant les membres de l'opposition étaient obligés de +se succéder les uns aux autres.</p> + +<p>L'après-midi du septième jour, au commencement de la séance, +Lamirande, Houghton et Leverdier étaient réunis pour discuter la +situation.</p> + +<p>—Voilà une semaine que cela dure, dit Houghton à Lamirande, et nous +sommes rendus au bout de nos forces. Avez-vous quelques nouvelles?</p> + +<p>—Pas encore, et je n'en attends guère avant quatre ou cinq jours +encore.</p> + +<p>—Ne vaudrait-il pas mieux alors laisser voter la deuxième lecture et +nous reprendre sur la discussion en “comité général” et enfin sur la +troisième lecture?</p> + +<p>Leverdier penchait du côté de Houghton mais Lamirande était d'avis +contraire.</p> + +<p>—Je ne puis me décider, fit-il, à laisser voter la deuxième lecture +maintenant, car quelque chose me dit que nous aurons plus tard besoin +des délais que nous pouvons obtenir en “comité général” et sur la +troisième lecture. Vous ne voyez là qu'un simple pressentiment, +peut-être, mais il est assez fort et assez persistant pour m'engager +à ne pas le mépriser.</p> + +<p>—Je respecte tout chez vous, mon cher Lamirande, dit Houghton, même +vos pressentiments; mais vraiment je ne vois pas comment nous allons +pouvoir prolonger le débat sur la deuxième lecture pendant quatre ou +cinq jours encore. Dès demain, peut-être même ce soir, ils vont nous +appliquer la clôture.</p> + +<p>—Je le sais, répondit Lamirande; aussi faut-il soulever un incident +qui suspende forcément les débats pendant quelques jours.</p> + +<p>—Oui, mais comment? Je ne vois aucun incident à l'horizon, dit le +chef de l'opposition.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Je vais mettre le secrétaire d'État en accusation et demander une +enquête.</p> + +<p>—Avez-vous des preuves contre lui?</p> + +<p>—Dans le moment, je n'en ai aucune dont je puisse me servir.</p> + +<p>—Vous m'étonnez vraiment... J'ai dû mal comprendre. Ce n'est pas +vous qui porterez jamais une accusation calomnieuse contre un +adversaire, même si vous aviez la certitude de faire triompher ainsi +la plus juste des causes.</p> + +<p>—Certes, vous avez raison! “La fin justifie les moyens” est, +quoiqu'on en dise, une doctrine que l'Église catholique condamne. Il +ne faut jamais faire le mal, quand même on croirait obtenir par là un +grand bien. La théologie nous enseigne que s'il était possible de +vider l'enfer en commettant un seul péché véniel, il ne faudrait pas +le commettre. Aussi je n'ai pas dit que j'allais porter une +accusation fausse contre M. Montarval. Au contraire, je suis aussi +certain que ce dont je vais l'accuser est vrai que je suis sûr de +vous voir devant moi en ce moment.</p> + +<p>—Une telle certitude, reprit Houghton, est suffisante pour mettre +votre conscience à l'aise, je le comprends. Mais, vous ne l'ignorez +point, il ne suffit pas de <i>savoir</i> qu'une accusation est vraie, il +faut aussi pouvoir la prouver; et vous m'avez dit tout à l'heure que +vous n'avez pas de preuve!</p> + +<p>—Pas de preuve dont je puisse me servir devant un comité.</p> + +<p>—Alors comment pouvez-vous songer à porter une accusation?</p> + +<p>—La preuve peut arriver d'un jour à l'autre.</p> + +<p>—Et si elle n'arrive pas?</p> + +<p>—Je serai un homme ruiné à tout jamais, au point de vue politique et +social.</p> + +<p>—Au moins, vous n'y allez pas en aveugle! Vous savez exactement où +cela peut vous conduire.</p> + +<p>—Exactement.</p> + +<p>—Est-ce bien prudent ce que tu veux faire là, mon cher ami? fit +Leverdier qui avait jusque-là gardé le silence.</p> + +<p>—Au point de vue humain, c'est une folie. Au point de vue humain je +devrais attendre pour agir que j'eusse en ma possession les preuves +dont tu connais comme moi l'existence.</p> + +<p>—Mais ta réputation, tu ne dois pas l'exposer. C'est un bien qui ne +t'appartient pas exclusivement. Elle appartient à tes amis, à ton +pays.</p> + +<p>—Tu admettras que ma réputation m'appartient autant, au moins, que +ma vie. Or l'homme a le droit d'exposer sa vie pour sauver la vie de +ses semblables. Pour accomplir une grande œuvre de charité, nous +avons même le droit de courir au-devant d'une mort certaine. Il +s'agit de sauver tout un pays et je n'aurais pas le droit d'exposer +mon honneur!</p> + +<p>—Pour un homme de cœur, fit Houghton, l'honneur est un bien plus +précieux que la vie... et vous voulez l'exposer! C'est un acte +vraiment héroïque devant lequel je reculerais certainement moi-même, +mais que j'admire.</p> + +<p>—Mais ce terrible risque, reprit Leverdier, est-il nécessaire, +est-il même utile? Ne vaudrait-il pas mieux, après tout, laisser +voter la deuxième lecture, puisque nous ne pouvons guère plus la +retarder par les moyens ordinaires, et prolonger la discussion autant +que possible en comité et sur la troisième lecture?</p> + +<p>—Quelque chose qui n'est pas naturel, répondit Lamirande d'un ton +grave, quelque chose de solennel et d'impératif, me dit que nous +aurons besoin, plus tard, de tous les délais que pourront nous donner +ces deux phases de la discussion. C'est un avertissement auquel je +n'ose résister... Vous croyez tous deux au surnaturel, à l'existence +des esprits, à leur pouvoir de communiquer directement avec l'âme. Eh +bien! c'est à un message d'en haut que j'obéis... Mon Dieu! si vous +saviez tout, mes chers amis vous ne chercheriez pas à me détourner de +ce devoir.</p> + +<p>Tous trois étaient vivement émus. Ils gardèrent le silence pendant +quelques instants.</p> + +<p>—Du reste, reprit Lamirande, comme parlant à lui-même, à quoi me +servira l'honneur si l'iniquité de cet homme triomphe! La perte de ma +réputation! Ce ne sera qu'une goutte de plus dans l'océan d'amertume +et de désolation qui submergera notre malheureuse patrie, si Dieu +permet, à cause de nos crimes, que ce complot de l'enfer réussisse. +En exposant mon honneur, en l'offrant en sacrifice, je puis peut-être +gagner les quelques jours qui sont nécessaires pour que la lumière +puisse se faire. Et si la lumière ne se fait pas, si la patrie +succombe, le fardeau sera moins lourd à porter pourvu que je puisse +me rendre le témoignage d'avoir tout sacrifié pour elle.</p> + +<p>—Ma résolution est irrévocable, dit-il, en s'adressant à ses deux +compagnons. À la reprise des débats, à huit heures ce soir, je brûle +mes vaisseaux!</p> + +<hr> + +<p>À la séance du soir, au moment où l'on croyait que tout débat était +fini et que la deuxième lecture du <i>bill</i> était sur le point de se +voter, Lamirande se leva. Un grand silence se fit aussitôt, car tout +le monde comprit comme instinctivement, qu'il allait se passer +quelque chose de grave.</p> + +<p>—Monsieur le président, dit-il, pour me servir du barbarisme +consacré par l'usage, je soulève une question de privilège, et je +fais la déclaration que voici: j'accuse un membre de cette Chambre, +l'honorable Aristide Montarval, député de la division centre de la +ville de Québec, et secrétaire d'État, d'avoir conspiré et comploté +avec diverses personnes, en vue de tromper cette Chambre et le pays +sur la nature du projet de constitution actuellement devant nous, et +j'ajoute que le dit projet de constitution est le fruit de +conspirations et de complots contraires à l'intérêt public, au bon +ordre et à la paix; j'accuse, de plus, l'honorable Aristide Montarval +d'employer actuellement des moyens illicites, savoir des lettres de +menace, pour empêcher cette Chambre d'acquérir une connaissance vraie +de la nature du projet de constitution qu'elle est appelée à voter. +Je demande, par conséquent, qu'il soit nommé un comité spécial pour +examiner cette accusation, entendre la preuve et faire rapport.</p> + +<p>Ces paroles étranges, prononcées d'une voix forte et pénétrante, +causèrent, il est à peine besoin de le dire, un profond émoi parmi la +députation et dans les tribunes. Une sourde rumeur remplace le +silence de tout à l'heure. En parlant, Lamirande, quoi qu'il +s'adressât au président, comme le veut l'usage parlementaire, avait +tenu son regard fixé sur Montarval qui, malgré son audace, n'en put +soutenir l'éclat. Visiblement, le ministre était terrifié. Il se +remit, cependant, bientôt. Son intelligence hors ligne lui permit de +saisir la situation. Lamirande sait tout, se dit-il, mais il ne peut +rien prouver. Mes lettres de menace ont produit leur effet; +l'archevêque a refusé de lui remettre nos archives. Il porte cette +accusation pour gagner du temps et dans l'espoir que l'archevêque +changera d'idée.</p> + +<p>Aussitôt que le calme fut rétabli, Montarval se leva:</p> + +<p>—L'honorable député de Charlevoix, dit-il avec son mauvais sourire, +a oublié une chose pourtant essentielle: il n'a pas offert de +<i>prouver</i> son accusation, encore plus vague qu'elle n'est grave. +Est-ce bien un oubli? Cette omission n'est-elle pas plutôt voulue?</p> + +<p>Et il reprit son siège comme pour attendre une réponse:</p> + +<p>—Monsieur le président, dit Lamirande, lorsqu'un député porte une +accusation contre un collègue il est tenu de la prouver. S'il ne la +prouve pas, tant pis pour lui. Si je ne prouve pas l'accusation que +je viens de porter, la Chambre pourra m'infliger le châtiment qu'elle +jugera convenable; elle pourra m'expulser de cette enceinte si elle +trouve que j'ai agi malicieusement, sans cause suffisante; et je m'en +irai déshonoré à tout jamais. L'honorable ministre le voit, je sais +parfaitement ce qui m'attend si je ne prouve pas ce que j'affirme. +Mon honneur, auquel je tiens probablement autant que le secrétaire +d'État tient au sien, me fait un devoir de ne négliger aucun moyen à +ma disposition pour établir la vérité de mon accusation.</p> + +<p>—Eh bien! répliqua Montarval, je serai bref. Je nie, tout +simplement, l'accusation, et je la nie de la manière la plus formelle +et la plus ample: je la nie <i>in toto</i>; je déclare qu'elle ne repose +sur rien, qu'elle est entièrement, absolument fausse et ne renferme +pas une parcelle de vérité. Pour prouver que je ne crains pas +l'enquête, non seulement j'accepte la proposition de nommer un comité +spécial, mais je laisse à mon accusateur le soin de former ce comité +à sa guise. Qu'il n'y fasse entrer, s'il le veut, que ses propres +amis, que des adversaires du gouvernement.</p> + +<p>—Nous laisserons le choix des membres du comité au président, dit +simplement Lamirande.</p> + +<p>—Très bien! répliqua Montarval. Et que le comité se réunisse au plus +tôt. Maintenant, aux affaires sérieuses!</p> + +<p>Le gouvernement aurait voulu faire voter la deuxième lecture +immédiatement, mais Houghton intervint fortement et fit voir qu'il ne +serait pas convenable de voter le projet, même en deuxième lecture, +aussi longtemps que la Chambre ne serait pas fixée sur la valeur de +cette accusation. Les ministres, inspirés par Montarval, étaient +disposés à ne pas tenir compte des observations du chef de +l'opposition et à précipiter le vote. Par amitié personnelle pour +Lamirande, Vaughan, qui était à la tête d'un groupe assez important +du parti ministériel, demanda du délai. Quelques députés ministériels +français, qui avaient remarqué l'effet produit sur Montarval par +l'accusation, eurent des inquiétudes. “Si c'était vrai, après tout”, +se disaient-ils. Ils insistèrent donc, à leur tour, sur la nécessité +de surseoir. Ces débats occupèrent toute la séance, et le +gouvernement dut céder.</p> + +<p>C'était un premier succès pour Lamirande: il avait gagné du temps, +mais à quel prix!</p> + +<p>C'était le jeudi soir. Le lendemain, le comité se réunirait. Il +pourrait, sans paraître trop exigeant, demander qu'on lui accordât +jusqu'au lundi, pour préparer sa cause. Mais rendu au lundi, il lui +faudrait ou procéder ou avouer qu'il n'avait pas de preuve à offrir! +Ce n'était pas seulement l'expulsion de la Chambre, le déshonneur +politique qui l'attendait. Il allait devenir la risée de tout le +pays. Il passerait pour un véritable fou aux yeux de tout le monde.</p> + +<p>Pour affronter le mauvais vouloir, la colère, la haine de ses +semblables, il suffit d'un courage ordinaire; mais s'exposer, de +propos délibéré, au ridicule, c'est de l'héroïsme. Aussi Lamirande se +sentit-il accablé d'une angoisse mortelle. Arrivé à son logement, +après la séance, il s'en ouvrit à Leverdier.</p> + +<p>—Mon cher, dit-il, prie pour moi comme tu n'as jamais prié, car je +suis tenté comme je ne l'ai jamais été. C'est que l'orgueil, l'amour +propre est le sentiment le plus difficile à vaincre que connaisse le +pauvre cœur humain. L'idée que je vais peut-être passer aux yeux de +mes compatriotes pour un insensé qui devrait être à la Longue-Pointe, +m'épouvante horriblement. Notre divin Sauveur a été traité de fou par +Hérode et sa cour. Qu'il m'accorde la grâce d'accepter cette +humiliation en union avec Lui!</p> + +<p>—C'est une position terrible, en effet, fit Leverdier, et tu as +toutes mes sympathies. Si, en partageant ta douleur, je pouvais +diminuer tes souffrances!</p> + +<p>—Merci, mon ami, merci! Sais-tu à quelle tentation je crains de +succomber?</p> + +<p>—Non, pas du tout, à moins que ce ne soit à une sorte de désespoir.</p> + +<p>—Je crains qu'au dernier moment, me voyant acculé au pied du mur et +obligé de choisir entre le ridicule et l'abus de confiance, je n'aie +la faiblesse d'opter pour ce dernier en disant au comité: “Faites +venir l'archevêque de Montréal!” Il est certain que le saint évêque +ne m'a communiqué l'existence des preuves qu'il possède que sous le +sceau du secret. Je ne puis donc pas révéler ce qu'il m'a ainsi +confié; et, cependant, je crains de le faire, par lâcheté et par +orgueil, pour échapper au ridicule. C'est pourquoi je te demande de +prier pour moi.</p> + +<p>Longtemps les deux amis restèrent ensemble, priant humblement.</p> + +<hr> + +<p>Le président de la Chambre avait choisi, comme membres de la +commission qui devait s'enquérir de l'accusation portée contre le +secrétaire d'État, sept députés des plus sérieux et des mieux posés +des différents groupes. Houghton, Leverdier et un troisième membre de +l'opposition, un membre du cabinet, et trois députés ministériels, +parmi lesquels se trouvait Vaughan, formèrent le comité dont la +présidence fut confiée au ministre. Le comité se réunit à dix heures, +vendredi matin. Montarval était présent, l'air insolent et +provocateur. Le président donna lecture de l'accusation et invita +l'accusateur à produire ses preuves et ses témoins. Lamirande, très +calme, demanda au comité de vouloir bien lui accorder un délai de +deux jours.</p> + +<p>—C'est une demande extraordinaire, lui fait observer le président. +Règle générale, une enquête de cette nature doit commencer aussitôt +l'accusation portée. Il est d'usage que le député qui croit devoir +dénoncer un de ses collègues attende pour le faire qu'il ait ses +preuves devant lui.</p> + +<p>—Tout cela est très vrai, monsieur le président, fit Lamirande; +aussi est-ce comme une faveur exceptionnelle, et nullement comme un +droit, que je demande au comité de vouloir bien remettre l'examen de +cette affaire à lundi. Je prie les membres du comité de croire que je +n'agis pas à la légère en cette circonstance.</p> + +<p>—Monsieur le président, dit Montarval, je ne m'oppose nullement à la +demande si extraordinaire de mon accusateur. Non pas que je sois +indifférent; non pas que je n'aie pas hâte de voir la fin de cette +mystification—car c'est plutôt une mystification qu'une +accusation—; mais parce que je veux donner la plus grande latitude à +mon adversaire. Je ne veux pas que, plus tard, il puisse dire: “Ah, +si le comité m'eût accordé un délai de deux jours seulement, j'aurais +pu produire mes preuves”. L'honorable député est la victime d'une +mystification, je le répète. Certes, qu'on lui donne jusqu'à lundi +pour qu'il ait le temps de s'apercevoir de son erreur.</p> + +<p>Le secrétaire d'État avait le beau rôle. Ses paroles modérées, +plausibles, cadraient mal, cependant, avec le mauvais sourire qui +errait sur ses lèvres et qui ne parvenait pas à éteindre la lueur +sinistre de ses yeux. De son côté, Lamirande, malgré la fausse +position dans laquelle il se trouvait déjà, conserva un visage +tellement serein, tellement composé que tous les assistants furent +frappés du contraste entre les deux hommes. Celui qui n'aurait fait +<i>qu'entendre</i> l'accusé et l'accusateur aurait certainement donné gain +de cause au premier; tandis qu'en les <i>voyant</i> on ne pouvait avoir la +moindre sympathie que pour Lamirande.</p> + +<p>—Eh bien! fit le président, puisque le principal intéressé consent à +l'ajournement, l'enquête commencera lundi soir à huit heures. Lundi +avant-midi plusieurs députés seront absents. La Chambre ne siégera +sans doute pas après six heures; de sorte que nous pourrons commencer +à huit heures. Par exemple, monsieur Lamirande, il faudra être prêt +alors.</p> + +<p>—Je ne demanderai certainement pas un nouvel ajournement, monsieur +le président.</p> + +<hr> + +<p>Et Lamirande, comment se prépara-t-il pour le jour de l'épreuve? +Depuis des semaines il avait demandé à toutes les communautés du pays +de se mettre en prière. Maintenant, il télégraphia à toutes celles +qu'il pouvait atteindre pour les exhorter à redoubler leurs +supplications. Il visita toutes les maisons religieuses d'Ottawa pour +solliciter leur aide spirituelle. Puis, il se renferma chez les pères +capucins et passa les trois journées du samedi, du dimanche et du +lundi dans le jeûne le plus rigoureux et la prière la plus ardente. +Il avait donné rendez-vous à Leverdier, dans la bibliothèque du +parlement, à sept heures et demie du lundi soir.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il en voyant son ami, aucune nouvelle de Mgr de +Montréal?</p> + +<p>—Aucune, répondit tristement Leverdier.</p> + +<p>—Que la volonté de Dieu soit faite!</p> + +<p>—Mon pauvre cher ami, que tu dois souffrir et que je souffre pour +toi!</p> + +<p>—Je te remercie de tes sympathies, Leverdier, elles me sont très +douces; mais tu as tort de me plaindre: je ne souffre pas du tout. Je +n'ai jamais été plus calme qu'en ce moment, et rarement plus heureux.</p> + +<p>—Mais l'autre jour tu semblais redouter beaucoup la terrible épreuve +qui t'attend tout à l'heure.</p> + +<p>—Je ne la redoute plus. Sans doute, la chair se révolte contre +l'humiliation; mais l'âme, avec la grâce de Dieu, peut dompter la +chair et éprouver, dans cette victoire, un bonheur indicible.</p> + +<p>Ils se rendirent ensemble à la pièce où le comité devait se réunir. +Elle était déjà remplie d'une foule de curieux. À huit heures +précises, le président ouvrit la séance par la formule ordinaire “À +l'ordre, messieurs”.</p> + +<p>—Monsieur Lamirande, fit le président, êtes-vous maintenant en état +de produire des documents ou de faire entendre des témoins à l'appui +de l'accusation que vous avez portée contre l'honorable secrétaire +d'État?</p> + +<p>—Je regrette d'être forcé de dire, monsieur le président, que je ne +le suis pas, répondit Lamirande.</p> + +<p>—Alors, sans aucun doute, vous allez retirer l'accusation?</p> + +<p>—Je ne puis la retirer, car je sais qu'elle est fondée.</p> + +<p>—Vous la savez fondée, mais vous n'avez aucune preuve à produire!</p> + +<p>—C'est exactement la position dans laquelle je me trouve.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur Lamirande, qu'une telle +position n'est pas tenable; vous devez le comprendre vous-même.</p> + +<p>—Je le comprends parfaitement, monsieur le président.</p> + +<p>—Et vous persistez dans votre refus de retirer votre accusation?</p> + +<p>—Oui, monsieur le président.</p> + +<p>Quelques sifflets se firent entendre au fond de la pièce. Le +président ordonna qu'on fit silence. Montarval avait sur les lèvres +un sourire plus mauvais qu'à l'ordinaire.</p> + +<p>—Si le comité est d'avis, dit-il, que sa dignité et la dignité de la +Chambre le permettent, je suis prêt à accorder encore une journée de +délai à mon accusateur.</p> + +<p>Ces paroles provoquent des applaudissements que le président réprime +aussitôt.</p> + +<p>—Le comité, dit-il, va délibérer à huit clos, et fera connaître sa +décision.</p> + +<p>Les assistants se retirèrent. Un quart d'heure plus tard la porte fut +de nouveau ouverte au public.</p> + +<p>—Le comité a résolu, dit le président de faire rapport immédiatement +à la Chambre de tout ce qui s'est passé. La Chambre se prononcera sur +ce qu'il convient de faire.</p> + +<p>—Mon pauvre Lamirande, dit Vaughan, au sortir de la séance du +comité, je ne te comprends plus. Tu rends inévitable ton expulsion de +la Chambre, tu cours au déshonneur politique, et, faut-il que je te +le dise, au ridicule, qui est pire que tout le reste.</p> + +<p>—Tu dois me supposer assez d'intelligence pour comprendre une chose +aussi évidente.</p> + +<p>—Alors pourquoi agis-tu de la sorte?</p> + +<p>—Pour des raisons que tu approuveras un jour.</p> + +<p>—Si tu n'étais pas aussi calme je te dirais de consulter un médecin. +Mais de toute évidence ton cerveau ne souffre d'aucune fatigue....</p> + +<p>—Il n'a jamais été mieux équilibré... Mais laissons cela. Je veux, +Vaughan, te faire une question et je te demande de me répondre +sincèrement. Si je prouvais tout ce dont j'ai accusé Montarval, +serais-tu toujours favorable au projet du gouvernement?</p> + +<p>—Oui, mon ami, je le serais!</p> + +<p>—Tu voterais cette constitution quand même il te serait prouvé, +clair comme le jour, qu'elle est le fruit d'une conspiration +ténébreuse, qu'elle n'a qu'un but: l'écrasement de la race française +et de la religion catholique!</p> + +<p>—Oui, je la voterais même dans ces conditions; car, tu le sais, je +suis en faveur d'un Canada uni, d'un Canada grand, imposant. Tu le +sais également, je n'ai aucune haine contre la race française ni +contre la religion catholique, loin de là. J'admire les efforts +héroïques que tu fais pour les conserver. Mais, enfin, si la race +française et la religion catholique ne peuvent pas s'accommoder d'un +Canada s'étendant d'un océan à l'autre, tant pis pour elles!</p> + +<p>—Mais crois-tu qu'un pays pourrait être vraiment grand, vraiment +prospère, vraiment heureux, s'il devait son origine à une +conspiration ourdie en haine d'une race, en haine surtout d'une +religion? N'est-ce pas que la vie nationale serait empoisonnée dans +sa source même?</p> + +<p>—Je te répondrai ce que les protestants répondent à ceux qui leur +reprochent les crimes des fondateurs de leur religion: lœuvre est +bonne, malgré les fautes de ceux qui l'ont faite.</p> + +<p>—Et trouves-tu cette réponse satisfaisante?</p> + +<p>—Elle ne l'est guère quand il s'agit de fonder une religion, car une +bonne religion ne peut sortir d'une source impure. C'est pourquoi +j'ai toujours dit que s'il y a une religion vraie et bonne c'est la +religion catholique, car elle seule a un Fondateur qu'on peut aimer +et respecter. Mais il me semble que lorsqu'il s'agit d'une œuvre +purement politique, on n'est pas tenu de la juger d'après les vertus +ou les vices de ses auteurs, mais d'après ses mérites intrinsèques.</p> + +<p>—Pourtant Celui que tu déclares digne d'amour et de respect a dit +qu'un mauvais arbre ne saurait produire de bon fruits!</p> + +<p>—Ah! soupira Vaughan, devenu pensif, si j'avais ta foi je verrais +peut-être toutes choses comme tu les vois, même les choses +politiques.</p> + +<p>Puis les deux amis se séparèrent.</p> + +<p>Lamirande constata que déjà plusieurs de ses collègues s'éloignaient +de lui comme on s'éloigne d'un pestiféré; que d'autres le regardaient +comme un objet de curiosité, comme un toqué. Ces derniers étaient les +plus charitables. Ils ne lui attribuaient pas de motifs inavouables, +mais ils étaient bien persuadés que leur pauvre collègue était la +victime d'une idée fixe et qu'il serait bientôt à Saint-Jean-de-Dieu.</p> + +<p>—Ma carrière est finie, se dit Lamirande. Et une angoisse, lourde +comme une montagne, vint s'abattre sur son cœur et l'écrasa +affreusement. Il faillit crier. Mais cette douleur du cœur, si +grande qu'elle fût, ne put troubler son âme qui resta dans une union +étroite avec Dieu.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XXV</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Talium enim est regnum Dei.</p> +<p> + Le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Marc</span> X, 14.</div> +</div> + +<p>Retiré dans l'embrasure d'une fenêtre, il relut cette lettre qu'il +avait reçue le matin même.</p> + +<p class="dateline">“Couvent de Beauvoir, près Québec, 6 mars 1946.</p> + +<p>“Bien cher Papa,</p> + +<p>“J'ai bien de la peine et il faut que je vous dise pourquoi, car vous +pouvez faire cesser cette peine. Vous savez que j'ai eu huit ans il y +a plus de deux mois. Je sais tout mon catéchisme et le comprends +tout, excepté quelques mots qui sont trop grands pour moi. Pour vous +montrer que je le comprends, je vais vous dire, à ma manière, ce +qu'il y a dans le catéchisme. Il y a un seul Dieu qui est un pur +esprit. Un esprit est quelque chose qu'on ne peut pas voir. Nous +avons chacun en nous un esprit qu'on appelle l'âme. Notre âme est +unie à notre corps, mais Dieu n'a pas de corps. C'est pour cela qu'on +dit qu'il est un pur esprit. Dieu était d'abord tout seul. Puis Il a +créé, ou fait avec rien, beaucoup d'autres purs esprits plus petits +que Lui, qu'on appelle les anges. Dieu seul peut faire de rien +quelque chose. Quelques-uns des anges se révoltèrent contre Dieu. Ils +devaient être bien méchants, car Dieu est si bon quil n'a pas dû leur +faire de la peine. Ces mauvais anges, ayant à leur tête Lucifer ou +Satan, qu'on appelle aussi le Diable, furent chassés du ciel par les +bons anges qui avaient pour chef saint Michel. Les mauvais anges +tombèrent dans un lieu affreux appelé l'enfer. Ensuite Dieu créa Adam +et Ève, le premier homme et la première femme pour peupler la terre. +Adam et Ève et les autres hommes devaient prendre les places restées +vides au ciel après la chute des mauvais anges. Lucifer fut jaloux. +Il voulut faire tomber Adam et Ève en enfer avec lui, pour faire de +la peine au bon Dieu. Lucifer prit la forme d'un serpent et parla à +Ève et lui dit de manger un fruit que le bon Dieu leur avait dit de +ne pas manger. Ève écouta Lucifer. Elle avait été créée toute grande, +mais elle devait être bien jeune comme moi, car une vraie femme, +comme était chère maman, ou les religieuses, ne l'aurait pas écouté. +Puis Ève fit manger ce fruit à son mari. Adam écouta sa femme plutôt +que Dieu. C'était très mal de sa part. Je suis certaine que chère +maman ne vous a jamais dit de l'écouter plutôt que le bon Dieu et que +vous n'auriez pas fait comme Adam. Vous aimiez pourtant maman autant +qu'Adam pouvait aimer Ève. Le bon Dieu fut très fâché de la +désobéissance d'Adam et d'Ève et Il les chassa du beau jardin où Il +les avait placés. Ayant écouté Lucifer plutôt que Dieu ils avaient +mérité d'aller en enfer. Ils avaient perdu le droit d'aller au ciel. +Ils ne pouvaient pas donner ce droit à leurs enfants, car quand on a +perdu une chose on ne peut pas la donner à un autre. Tous les hommes +devaient donc appartenir à Lucifer par la faute de nos premiers +parents. C'est ce qu'on appelle le péché originel. Mais le bon Dieu +ne pouvait pas souffrir de voir tous les hommes aller enfer. Lucifer +aurait été trop content. En chassant Adam et Ève du jardin, Il leur +promit, pour les consoler, un Sauveur, c'est-à-dire quelqu'un qui +viendrait payer la dette que les hommes devaient au bon Dieu. Ce +Sauveur fut attendu pendant quatre mille ans. Ceux qui croyaient quil +viendrait furent sauvés. Enfin, ce Sauveur vint sur la terre. Ce fut +Jésus-Christ Fils de Dieu et Fils aussi de la Sainte Vierge, un Dieu +et un homme en même temps. C'est ce qu'on appelle le mystère de +l'Incarnation. Je ne comprends pas cela très bien, mais je le crois +parce que c'est dans le catéchisme. Vous m'avez dit d'apprendre le +catéchisme, les sœurs me l'enseignent, le père Grandmont me +l'explique. Le catéchisme est aussi approuvé par les évêques et par +le pape qui est le chef de tous les évêques et de tous les +catholiques. Je crois tout ce que dit le catéchisme, car vous et les +sœurs et le père Grandmont et les évêques et le pape vous ne vous +accorderiez pas pour enseigner des mensonges aux enfants. Comme Dieu, +Jésus-Christ est égal au bon Dieu son père. Car il y a Dieu le père, +Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit; et cependant ils ne sont pas +trois bons Dieux, mais un seul. Ces trois forment la Très +Sainte-Trinité. C'est un autre mystère que je ne comprends pas non +plus. Je suppose qu'ils ne forment pas trois parce qu'ils s'aiment +tellement qu'ils ne font qu'un. C'est peut-être un peu comme quand +maman vivait. Vous et elle et moi nous nous aimions tellement que +nous ne faisions qu'un. Notre Sauveur Jésus-Christ fut d'abord petit +enfant comme moi, très pauvre et peu connu. Il vivait caché, car des +méchants voulaient le tuer. Jésus-Christ devenu un homme commença à +enseigner comment arriver au ciel. Il fît beaucoup de miracles, +c'est-à-dire des choses qu'un homme seul ne peut pas faire, pour +prouver qu'il était réellement le Dieu Sauveur. Plusieurs crurent en +Lui, mais beaucoup d'autres voulurent le mettre à mort. Ceux qui +n'aimaient pas Jésus-Christ, qui fut toujours si bon pour tout le +monde, devaient être des mauvais anges et non des hommes, car tous +les vrais hommes devaient l'aimer puisqu'il était venu pour les +sauver. Si ces méchants qui n'aimaient pas Jésus-Christ étaient de +vrais hommes, c'est un autre mystère. Au bout de trois ans, ils +réussirent à le faire condamner par un méchant juge appelé Ponce +Pilate. Notre-Seigneur Jésus-Christ fut affreusement maltraité +pendant toute une nuit et ensuite cloué à une croix où il mourut. Il +offrit ses souffrances et sa mort à son Père pour payer la dette que +les hommes Lui devaient et qu'ils ne pouvaient pas payer. +Jésus-Christ devait aimer les hommes beaucoup pour tant souffrir afin +de payer leur dette et les faire entrer au ciel. Ce doit être là un +autre mystère, car je ne comprends pas cet amour de Jésus-Christ pour +les hommes. Si tous les hommes et toutes les femmes étaient comme +vous et comme maman et comme les sœurs et le père Grandmont, je le +comprendrais un peu; mais on dit qu'il y a des méchants et que +Jésus-Christ les aime comme les autres et veut les sauver aussi. +Quand Jésus-Christ fut mort on le mit dans un tombeau, mais comme Il +était Dieu aussi bien qu'homme Il ne pouvait pas rester mort +longtemps. Le troisième jour Il ressuscita, c'est-à-dire qu'il sortit +vivant du tombeau. Il passa quarante jours sur la terre avec sa mère, +qui devait être bien contente de le voir en vie, et avec ses apôtres +et ses disciples. Puis Il monta au ciel où Il a la première place +auprès de son père. Et Il reviendra un jour pour juger tout le monde. +Les bons iront au ciel avec Lui et les méchants en enfer avec +Lucifer. Quelques heures avant de mourir Jésus-Christ fit le plus +grand de ses miracles. Il changea du pain et du vin. Et il donna ce +pain et ce vin à manger et à boire à ses apôtres. C'est un autre +mystère qu'on appelle la sainte Eucharistie. Et il donna à ses +apôtres le pouvoir de faire le même miracle, et leur dit de donner ce +pouvoir à d'autres; et ces autres devaient le donner à d'autres +encore, et ainsi de suite jusqu'à la fin du monde. C'est pour cela +qu'il y a encore des hommes, les évêques et les prêtres, qui ont ce +pouvoir. Et avant de monter au ciel, Jésus-Christ, qui était venu +pour sauver tous les hommes qui devaient passer sur la terre, fonda +son Église pour continuer à sauver les hommes. Il ne pouvait pas +rester toujours sur la terre, car je suppose que son père voulait +l'avoir avec Lui au ciel. Jésus-Christ mit à la tête de son Église +saint Pierre, le premier pape, et les apôtres, ou les premiers +évêques. Les évêques ont des prêtres pour les aider. Le pape, les +évêques et les prêtres continuent lœuvre de Jésus-Christ en sauvant +les hommes. Ils les sauvent en les baptisant au nom du Père et du +Fils et du Saint-Esprit, ce qui les enlève à Lucifer et les donne à +Dieu, en nourrissant leurs âmes de la sainte Eucharistie et en leur +pardonnant leurs péchés. Quand quelqu'un est baptisé il appartient à +Jésus-Christ, et pour aller au ciel il n'a qu'à faire ce que +Jésus-Christ lui a commandé. Ce qu'il a commandé ne doit pas être +bien difficile, car Jésus-Christ était trop bon pour faire un +règlement bien sévère. Ce ne doit pas être plus sévère que le +règlement du couvent. Jésus-Christ n'aurait pas pris la peine de tant +souffrir pour sauver les hommes sil n'avait pas voulu leur rendre le +chemin assez facile. Cependant, on dit qu'il y a beaucoup d'hommes +qui ne veulent pas faire les choses faciles que Jésus-Christ demande. +C'est un autre mystère. Il y a une chose que Jésus-Christ demande +surtout que l'on fasse, c'est de recevoir la sainte Eucharistie ou la +sainte communion. J'ai entendu lire l'Évangile, c'est-à-dire le récit +de ce que Jésus-Christ a dit et fait pendant quil était sur la terre, +et je suis certaine quil a dit que pour aller au ciel il faut +communier, recevoir la sainte Eucharistie. Et Il l'a dit sur un ton +presque fâché, car il y avait des méchants qui ne voulaient pas +communier. Ce n'est pas dit comme cela dans l'Évangile, mais je suis +certaine que ça veut dire cela. Et c'est là, cher Papa, ce qui me +fait de la peine, et c'est pour vous en parler que j'ai écrit cette +longue lettre que j'ai mis six jours à vous écrire. Je veux faire +tout ce que Jésus-Christ nous a dit de faire, car je veux aller au +ciel et non pas en enfer. Quand j'ai parlé aux sœurs et leur ai +demandé de me laisser faire ma première communion au mois de mai +prochain, elles m'ont dit que j'étais trop jeune pour comprendre ce +que c'était que de communier, qu'il faudrait attendre au moins un an, +peut-être deux. Et si je venais à mourir, je n'irais donc pas au +ciel, car le ciel n'est ouvert qu'aux enfants baptisés qui meurent +avant de savoir ce que Jésus-Christ a ordonné, et à ceux qui étant +assez vieux pour savoir ce qu'Il ordonne, le font de leur mieux. Et +moi, je suis assez vieille pour savoir que Jésus-Christ veut que nous +communiions. C'est là, cher Papa, ce qui me fait tant de peine. +Souvent je me réveille dans la nuit, et j'ai peur. Je vous ai écrit +cette longue lettre pour vous montrer que je comprends mon +catéchisme, et pour vous demander d'écrire à la mère supérieure pour +qu'elle ait la bonté de me laisser faire ma première communion cette +année. Alors, si je venais à mourir, je serais certaine d'aller au +ciel, et je n'aurais plus peur d'aller en enfer. Vous écrirez à la +mère supérieure, n'est-ce pas? cher Papa, car vous devez vouloir que +votre petite fille aille au ciel où est maman, et où vous irez +vous-même. Ça vous ferait de la peine, je pense, si vous ne m'y +trouviez pas. Votre petite fille qui vous aime beaucoup et qui vous +embrasse.</p> + +<div class="sig pname">Marie.</div> + +<p>“J'ajoute ceci pour vous dire que j'ai montré le brouillon de ma +lettre à la mère Thérèse qui me fait la classe pour faire corriger +les fautes de français. Elle a pleuré beaucoup en la lisant. Pourquoi +a-t-elle pleuré? Est-ce qu'il y a quelque chose dans cette lettre qui +a pu lui faire de la peine? Moi je pleure seulement quand j'ai de la +peine.</p> + +<p>“Encore votre petite fille qui vous aime.</p> + +<div class="sig pname">Marie.”</div> + +<p>—Mon Dieu, murmura Lamirande, en remettant dans son portefeuille +cette lettre sur laquelle étaient tombées de douces larmes, je +pourrai tout supporter tant que Vous me laisserez cette enfant!</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XXVI</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Pluet super peccatores laqueos.</p> +<p> + Il fera pleuvoir des pièges sur les pécheurs.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Ps</span>. X, 7.</div> +</div> + +<p>Leverdier vint rejoindre Lamirande au moment où celui-ci se préparait +à quitter l'hôtel du parlement.</p> + +<p>—Mon cher Lamirande, dit-il, une lueur d'espérance!</p> + +<p>—Qu'est-ce donc?</p> + +<p>—Une dépêche dans la dernière édition de l'<i>Ottawa Herald</i> annonce +que tous les évêques sont de nouveau réunis à Montréal. Si +monseigneur était revenu sur sa décision, tout serait sauvé!</p> + +<p>—Quoi qu'il en soit, répliqua Lamirande, que la volonté de Dieu soit +faite!</p> + +<hr> + +<p>Le lendemain matin, vers huit heures, Montarval était dans son +bureau particulier à l'hôtel du gouvernement. Duthier vint l'y +trouver.</p> + +<p>—Maître, dit l'huissier, il y a du nouveau. Lamirande vient de +recevoir une dépêche de l'archevêque de Montréal et il se prépare à +partir par le train de neuf heures avec Leverdier.</p> + +<p>—Très bien, suis-les jusqu'à l'évêché. Quand ils en sortiront, +observe-les attentivement. Tu es assez intelligent pour voir, au seul +aspect d'un homme, s'il est de bonne ou de mauvaise humeur, heureux +ou contrarié. Regarde surtout Leverdier. Plus facilement que +Lamirande il laissera lire sur ses traits l'état de son âme. Si +Leverdier, en sortant de l'évêché, a l'air joyeux, et si tous deux se +dirigent vers la gare du Pacifique pour prendre le train d'une heure, +télégraphie-moi immédiatement ces quatre mots, sans signature: <i>Beau +temps, une heure.</i> Si Leverdier a l'air triste et abattu, tu n'auras +pas besoin de télégraphier du tout.</p> + +<p>—Mais s'il n'avait l'air ni triste ni joyeux?</p> + +<p>—Cela ne se peut pas! Et maintenant, avant de partir pour Montréal +avertis tes deux compatriotes de se tenir à mes ordres, dès onze +heures.</p> + +<hr> + +<p>Vers onze heures, Lamirande et Leverdier gravissaient le perron de +l'archevêché de Montréal. Tous deux étaient en proie à une vive +émotion et le cœur leur battait comme s'ils venaient de faire une +longue course. “Venez me voir au plus vite”, voilà tout ce que disait +la dépêche de l'archevêque; mais c'était assez pour faire renaître +l'espoir dans le cœur des deux amis.</p> + +<p>—Cela ne peut signifier qu'une chose, s'était écrié Leverdier: +monseigneur, cédant à la pression que les prêtres ont dû exercer sur +lui, est revenu sur sa décision et va te livrer les archives de +Ducoudray.</p> + +<p>—Je le crois fermement, moi aussi, fît Lamirande; mais une crainte +m'obsède. J'ai peur que même cette preuve ne soit inefficace. J'ai +peur que les prévisions de monseigneur ne se réalisent et que la +majorité ne reste, malgré tout, du côté du gouvernement. Vaughan m'a +déclaré formellement, hier soir, que quand même mon accusation serait +prouvée, il n'en serait pas moins favorable au projet. Et, tu le +sais, sept ou huit députés ne jurent que par lui. Je comptais +particulièrement sur Vaughan parmi les députés non catholiques, et +voilà qu'il m'échappe. Tant il est vrai de dire que là où la foi +manque tout manque. Monseigneur me l'avait fait remarquer; je vois +maintenant jusqu'à quel point il avait raison.</p> + +<p>—Mais au moins si nous avons ces pièces à conviction tu seras +réhabilité aux yeux de la Chambre et du pays!</p> + +<p>—Hélas! que vaudra cette petite satisfaction personnelle si nous +manquons le but principal!</p> + +<p>C'était en causant ainsi que les deux amis avaient fait leurs +préparatifs de départ pour Montréal.</p> + +<p>Ce fut pour eux un moment de véritable angoisse que celui où ils +franchirent l'entrée du salon de l'archevêché. Tous les archevêques +et évêques y étaient réunis. L'archevêque de Montréal vint au devant +de ses visiteurs.</p> + +<p>—Ce n'est pas en vain, mon cher monsieur Lamirande, dit-il, que vous +avez compté sur le dévouement et le patriotisme du clergé... Vous +l'emportez. Je vous ai fait venir pour vous remettre ce que je vous +ai refusé l'autre jour.</p> + +<p>Lamirande ne put que balbutier quelques paroles à peine +intelligibles. L'archevêque continua:</p> + +<p>—Je sais ce que vous avez fait. J'ai vu votre lettre au clergé. Elle +a produit tout l'effet que vous pouviez en attendre. Depuis plus +d'une semaine ma table est de nouveau encombrée de lettres, mais +celles-ci ne sont pas anonymes, et autant les premières me +désolaient, autant les dernières m'ont rempli de joie et de +consolation. Tous ont eu la même pensée. Tous m'ont écrit ou sont +venus me voir. Tous, jeunes et vieux, séculiers et réguliers, ont dit +la même chose: “Parlez, monseigneur; faites connaître les secrets que +vous possédez, ne songez pas à nous, à ce qui peut nous arriver, mais +à l'Église, mais au pays.” Par un seul n'a tenu un autre langage. En +face de ce mouvement sublime je ne puis hésiter davantage. Je vais +tout vous mettre entre les mains, avec une lettre collective signée +par tous mes vénérables collègues. Aucun député catholique n'osera +voter le projet ministériel à la suite des révélations que vous allez +faire....</p> + +<p>—Je suis vraiment ravi, monseigneur, reprit Lamirande. Je bénis et +je remercie Dieu de cette grande consolation. Cependant, un doute +affreux me poursuit. Je crains qu'après tout ces révélations ne +soient inutiles; je crains que la majorité ne reste quand même du +côté du gouvernement. Vous aviez raison, monseigneur, de dire que la +foi est la base de tout.</p> + +<p>—Enfin, dit l'évêque, nous ferons tout ce que nous pourrons. Nous +accomplirons notre devoir jusqu'au bout. Dieu se chargera du reste. +Après tant de dévouement, Il fera, j'en suis persuadé, un véritable +miracle, s'il le faut, pour sauver la position, à la dernière minute.</p> + +<p>Puis le prélat remit à Lamirande des copies photographiées de tous +les documents que Ducoudray lui avait laissés, ainsi qu'une lettre +signée par tous les évêques.</p> + +<p>—Je garde, dit-il, les originaux, mais si quelqu'un veut les +consulter je les tiens à la disposition du public.</p> + +<p>Les deux députés prirent ensuite congé des prélats. En sortant de +l'archevêché, la figure de Leverdier rayonnait. À la pensée qu'au +moins son ami ne serait plus un objet de mépris ou de pitié, son âme +se remplissait d'une joie indicible que l'observateur le moins +attentif aurait pu lire dans ses yeux et sur son front. Aussi Duthier +crut-il devoir ajouter un mot à la formule. Il télégraphia à +Montarval: <i>Très beau temps, une heure</i>.</p> + +<p>—Imbécile! murmura le ministre en lisant cette dépêche. Puis il +sonna et fit entrer dans son bureau deux individus qui, depuis une +demi-heure, attendaient dans une antichambre.</p> + +<p>—Vous avez parfaitement compris vos instructions? leur demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, maître, répondit l'un d'eux.</p> + +<p>—Eh bien! faites.</p> + +<p>Ils se retirèrent, et Montarval ferma la porte à clé derrière eux. +Puis, il se mit à arpenter son cabinet en proie à une horrible +émotion, à un accès de rage satanique, les poings crispés, l'écume à +la bouche.</p> + +<p>—Il triomphe! Il triomphe! répéta-t-il d'une voix étranglée.</p> + +<p>S'exaltant de plus en plus, il apostropha ainsi l'Ange déchu:</p> + +<p>—Eblis! Dieu puissant, te laisseras-tu toujours, vaincre par ton +éternel Ennemi! Nous touchions au succès, et voilà que tout menace de +s'écrouler.</p> + +<p>Au moins, fais réussir cette dernière tentative que tu m'a inspirée. +Que le fanatique adorateur de notre Ennemi soit broyé de telle sorte +que sa mère elle-même ne pourrait le reconnaître!</p> + +<p>Tout à coup il s'arrêta.</p> + +<p>—Ah! quel oubli! s'écria-t-il. Ce malheureux Duthier prendra sans +doute le train avec eux. J'aurai encore besoin de lui.</p> + +<p>Puis il écrivit un télégramme ainsi conçu:</p> + +<p>“Au chef de la gare à Mile End, pour être remis à l'huissier Duthier +sur le train d'une heure de Montréal à Ottawa.</p> + +<p>“Avis important. Ne pas prendre même train que prennent deux amis.”</p> + +<p>Il remit le télégramme à un commissionnaire avec ordre de l'expédier +immédiatement.</p> + +<hr> + +<p>Lamirande et Leverdier avaient pris le train à une heure. Duthier +les suivait toujours. Ils n'en firent aucun cas, tant ils étaient +absorbés par l'examen des documents que l'archevêque de Montréal leur +avait remis. L'horrible complot dépassait tout ce qu'ils avaient pu +imaginer. C'était du satanisme pur et ouvertement déclaré.</p> + +<p>Au Mile End, il y eut un arrêt de quelques minutes. Sur le quai de la +gare une foule d'ouvriers et d'oisifs faisait cercle autour d'un +homme d'équipe étendu par terre.</p> + +<p>—Qu'a-t-il donc? demanda Lamirande en ouvrant une fenêtre.</p> + +<p>Lamirande remit vivement à Leverdier les papiers qu'il examinait. Il +ne songea plus aux graves problèmes politiques qui le préoccupaient +tout à l'heure. Il n'était plus que médecin et n'avait plus qu'une +pensée: sauver la vie de ce malheureux. Dans un instant, il était sur +le quai. Il écarta la foule et examina le foudroyé.</p> + +<p>—Il n'est peut-être pas mort, s'écria-t-il; mais faites de l'espace, +je vous en prie, donnez-lui de l'air.</p> + +<p>La foule se recula un peu, et Lamirande se mit à pratiquer sur +l'ouvrier électrisé la respiration artificielle.</p> + +<p>Pendant ce temps, le chef de la gare se mit à crier:</p> + +<p>“Un télégramme pour M. Duthier, huissier. M. Duthier est-il ici?”</p> + +<p>L'huissier qui était dans la foule se présenta et prit son +télégramme.</p> + +<p>Leverdier vint rejoindre Lamirande. Il avait remis tous les documents +dans son sac de voyage qu'il tenait à la main.</p> + +<p>—Nous allons manquer le train dit-il à Lamirande.</p> + +<p>En effet, à ce même moment le cri: En voiture <i>All aboard!</i> se fit +entendre.</p> + +<p>—Je ne puis laisser mourir cet homme, dit Lamirande. Le devoir du +moment est ici. Du reste, dans une heure, il y aura un train pour +Ottawa par le Grand Atlantique.</p> + +<p>Et il continua de prodiguer ses soins à l'ouvrier qui commençait à +donner quelques signes de vie.</p> + +<p>Duthier, qui s'était approché, avait entendu les dernières paroles de +Lamirande.</p> + +<p>—Mon télégramme m'avertit, se dit-il, de ne pas voyager avec ces +messieurs. Le maître ne veut pas, sans doute, pour une raison ou pour +une autre, que j'arrive à Ottawa en même temps qu'eux; mais +puisqu'ils vont prendre le train du Grand Atlantique je puis bien, +sans désobéir, continuer par ce train-ci.</p> + +<p>Et au moment où le convoi s'ébranle, il saute sur le marchepied d'un +des wagons. Dans quelques instants le train file vers Ottawa à une +vitesse de quatre-vingt-dix milles à l'heure.</p> + +<p>Duthier, qui était quelque peu philosophe, lia conversation avec un +autre voyageur.</p> + +<p>—Ils ont beau dire, fit-il sentencieusement, le progrès est une +belle chose. Voyez comme nous filons! Il y a cinquante ans, on +croyait que la vapeur était le dernier mot du progrès. Un train qui +faisait régulièrement ses soixante milles à l'heure était presque une +merveille: on en parlait dans les journaux. Aujourd'hui que +l'électricité a remplacé la vapeur, soixante milles à l'heure, c'est +bon pour les trains de marchandises. Pour les voyageurs, c'est +quatre-vingts ou quatre-vingt-dix milles qu'il faut. J'ai même lu +dernièrement qu'aux États-Unis et en Angleterre il y a des trains qui +font cent milles à l'heure. Nous sommes toujours un peu en retard en +ce pays-ci.</p> + +<p>—Quand on déraille je trouve qu'une vitesse de quatre-vingts milles +à l'heure est amplement suffisante, fit son interlocuteur.</p> + +<p>—Oui, mais grâce au progrès, au perfectionnement des voies ferrées, +les accidents sont bien moins fréquents qu'autrefois.</p> + +<p>—Moins fréquents, peut-être, mais certainement plus désastreux. +C'est une vraie marmelade à chaque fois....</p> + +<p>—Êtes-vous contre le progrès, monsieur?</p> + +<p>—Je le suis, quand le progrès est contre moi.</p> + +<p>Cette réponse quelque peu énigmatique figea le loquace huissier. Il +reprit la lecture de ses journaux interrompue par l'incident de Mile +End.</p> + +<p>Le temps était bas et brumeux. On ne voyait pas à deux cents pieds +dans les champs. Le mécanicien ne devait pas voir davantage devant +lui.</p> + +<p>On avait passé la dernière station avant d'arriver à Ottawa. Le train +filait toujours comme l'éclair. Tout à coup, une série d'horribles et +de rapides secousses, une oscillation formidable, un craquement +sinistre; puis un amas de débris en bas du remblai et un hideux +concert de cris agonisants qui déchiraient le brouillard.</p> + +<p>La pauvre humanité venait d'offrir un nouvel holocauste au dieu +Progrès.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XXVII</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Et dabo vobis pastores juxta cor meum.</p> +<p> + Je vous donnerai des pasteurs selon mon cœur.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Jérem</span>. III, 15.</div> +</div> + +<p>À trois heures la Chambre s'était réunie. Presque au début de la +séance, le président du comité d'enquête donna lecture du rapport +constatant que Lamirande n'avait produit aucune preuve à l'appui de +son accusation et qu'il avait cependant refusé de la retirer. Un +député ministériel anglais se lève et propose que le député de +Charlevoix soit invité par le président de la Chambre à retirer son +accusation et à faire amende honorable au secrétaire d'État. Vaughan +et Houghton interviennent et demandent que l'on retarde l'adoption de +cette proposition jusqu'au retour de Lamirande.</p> + +<p>—J'ai une dépêche de lui, dit Houghton, m'annonçant qu'il partait de +Montréal par le train d'une heure et qu'à son arrivée ici il aurait +des explications à donner à la Chambre. Il peut arriver d'une minute +à l'autre. À ce moment on remet un télégramme à Montarval. Par un +effort suprême, il réussit à prendre un air grave et consterné en +lisant la dépêche.</p> + +<p>—Malheureusement, dit-il, nous n'entendrons jamais les explications +de notre collègue. Je viens de recevoir une dépêche qui annonce une +affreuse nouvelle que la Chambre apprendra avec une profonde douleur.</p> + +<p>Puis, il donna lecture du télégramme.</p> + +<p class="dateline">“Pointe Gatineau, 12 mars, 3 heures de l'après-midi.</p> + +<p>“Il vient de se produire, à deux milles d'ici, une terrible +catastrophe. Le train numéro 9, parti de Montréal à 1 heure, a +déraillé pendant qu'il marchait à une vitesse de quatre-vingts milles +à l'heure. Le convoi est tombé d'une hauteur considérable et a été +mis en pièces. Impossible en ce moment de donner la liste des tués et +des blessés, mais le nombre des victimes est très considérable. Sept +personnes seulement n'ont pas été blessées ou n'ont reçu que des +contusions relativement légères. Ce sont Michel Panneton et Georges +Bouliane, d'Aylmer, Pierre Fortin, de Hull, John McManus et James +Woodbridge, d'Ottawa, Thomas Miller, de Toronto et Andrew King, de +Montréal.”</p> + +<p>—Comme vous voyez, monsieur le président, continua Montarval, le nom +de notre collègue n'est pas sur cette liste. Il y a donc tout lieu de +craindre qu'il ne soit parmi les morts ou les blessés. C'est vraiment +terrible, et je ne trouve pas d'expression pour rendre la douleur que +j'éprouve. Notre collègue, il est vrai, s'était mis dans une fausse +position, mais je l'ai toujours cru de bonne foi, j'étais convaincu +qu'il avait été cruellement mystifié et qu'il finirait par +reconnaître loyalement son erreur. Personne plus que moi ne regrette +sa mort prématurée, si réellement il est mort; personne plus que moi +n'a pour lui de plus vives sympathies s'il est blessé.</p> + +<p>En parlant ainsi ce comédien accompli avait des larmes dans la voix. +On aurait juré que son chagrin était sincère.</p> + +<p>La séance fut suspendue pour donner à l'émotion le temps de se +calmer. De nouvelles dépêches ne firent que confirmer la première. +Houghton, Vaughan et quelques autres députés partirent pour le lieu +du sinistre. Vers quatre heures, le président reprit son siège et la +séance continua. Le premier ministre demanda que la deuxième lecture +du projet de constitution fût votée. Nous lèverons ensuite la séance, +dit-il.</p> + +<p>Le président mettait la question aux voix, lorsqu'une rumeur, des +exclamations de surprise l'interrompirent. Montarval devint livide. +Lamirande et Leverdier venaient d'entrer.</p> + +<p>Rendu à son siège, Lamirande prit aussitôt la parole.</p> + +<p>—Monsieur le président, avant que vous mettiez la question aux voix +je demande la permission de faire quelques observations. Ou plutôt, +pour avoir le droit de les faire, je propose que le débat sur la +deuxième lecture du <i>bill</i> soit ajournée. Et d'abord, monsieur le +président, on a paru surpris de nous voir en vie, le député de +Portneuf et moi. Je m'explique cette surprise, car je viens +d'apprendre l'épouvantable catastrophe arrivée au train sur lequel on +nous croyait et sur lequel nous étions effectivement en partant de +Montréal. Si nous ne sommes pas parmi les morts et les blessés +là-bas, au lieu d'être sains et saufs ici, c'est que saint Michel, +quoi qu'en pensent les lucifériens, est plus fort que Satan. Un +incident providentiel nous a fait quitter, à Mile End, le train qui +devait périr. La terrible calamité qui vient d'arriver me désole +d'autant plus que j'en suis en quelque sorte la cause involontaire. +En effet, cette calamité n'est pas le fruit d'un accident, mais d'un +crime. Les dernières dépêches, que j'ai lues au moment d'entrer dans +cette enceinte, disent que l'on a découvert que l'accident a été +causé par le déplacement d'un rail et que l'on est sur la piste de +deux individus à mine suspecte que l'on a vus sur la voie non loin de +l'endroit où le déraillement s'est produit. Les dépêches ajoutent que +parmi les morts est un nommé Duthier, huissier de cette Chambre. Sur +lui on a trouvé une dépêche, sans signature, mais datée d'Ottawa et +ainsi conçue:</p> + +<p>“Au chef de la gare à Mile End pour être remis à l'huissier Duthier +sur le train d'une heure de Montréal à Ottawa.” “Avis important. Ne +pas prendre même train que prennent deux amis.”</p> + +<p>—Ce qui indique clairement, continua Lamirande, que quelqu'un à +Ottawa avait des raisons de croire que le train sur lequel se +trouvaient les deux amis n'était pas très sûr. Évidemment, le pauvre +Duthier a mal compris l'avertissement. Voyant les deux amis quitter +le train à Mile End, il crut pouvoir continuer sa route sans +inconvénient. Son manque de perspicacité lui a coûté la vie. Ces deux +amis, avec lesquels il ne faisait pas bon voyager, c'étaient, sans +aucun doute, le député de Portneuf et votre humble serviteur. Depuis +la mort de M. Ducoudray, j'étais constamment suivi par ce malheureux +Duthier. Je ne pouvais faire un pas sans l'avoir à mes trousses. +Maintenant, pourquoi ne faisait-il pas bon de voyager en compagnie de +ces deux amis? Quand vous connaîtrez, monsieur le président, les +documents qu'ils portaient, vous comprendrez pour quelle cause le +train qu'ils avaient pris ne devait pas se rendre à destination. Vous +comprendrez aussi à quelle inspiration ont dû obéir les deux +malfaiteurs qui ont déplacé le rail.</p> + +<p>Les députés et les spectateurs qui remplissaient les tribunes +respiraient à peine. On aurait pu entendre voler une mouche ou courir +une souris, tant le silence était absolu. Lamirande continua:</p> + +<p>—Maintenant, monsieur le président, toujours a l'appui de ma motion +que ce débat soit ajourné, permettez que je donne lecture à cette +Chambre d'une lettre collective des archevêques et évêques des +provinces ecclésiastiques de Québec, de Montréal et d'Ottawa, lettre +que S. G. l'archevêque de Montréal m'a remise aujourd'hui même.</p> + +<p>“Archevêché de Montréal, ce 11 mars 1946.</p> + +<p>“monsieur Joseph Lamirande, député à la Chambre des Communes d'Ottawa +et aux autres députés de cette Chambre.</p> + +<p>“Messieurs les députés,</p> + +<p>“La Chambre des Communes est actuellement saisie d'un projet de +constitution destiné, s'il devient loi, à établir une nouvelle +confédération de toutes les provinces canadiennes. Beaucoup de +personnes sont d'avis que cette constitution projetée est bien trop +centralisatrice; qu'elle cache des pièges nombreux; qu'elle serait +désastreuse pour la liberté religieuse des catholiques et la +nationalité canadienne-française à cause des pouvoirs exorbitants +qu'elle accorde au gouvernement central. Nous n'avons pas l'intention +de discuter ce projet de constitution en tant quœuvre politique; +mais nous avons un devoir plus grave à remplir. Nous avons le devoir +de vous déclarer que cette constitution que vous étudiez a été +élaborée, clause par clause, non pas au sein du cabinet, comme vous +et le public le supposez, mais au fond des loges maçonniques. Cette +affirmation, si invraisemblable qu'elle puisse vous paraître, nous +sommes en état de l'établir par des preuves irrécusables.</p> + +<p>“Vous savez tous que le jury du coroner, qui a fait une enquête sur +la mort du journaliste Ducoudray, a déclaré que ce malheureux avait +été assassiné par ordre de quelque société occulte dont il avait +révélé les secrets à l'archevêque de Montréal. En effet, la veille de +sa mort, frappé par la grâce et sincèrement converti, M. Ducoudray a +remis entre les mains de l'archevêque de Montréal toutes les archives +de la société dont il avait été, depuis plusieurs années, le +secrétaire. Nous n'avons pas besoin de vous dire le sublime courage +dont ce sectaire converti a fait preuve: le récit en a été fait à +l'enquête. Mais ce qui n'est pas encore connu du public, c'est la +nature des secrets qu'il a confiés à l'autorité religieuse. Eh bien! +les documents qu'il a remis à l'archevêque de Montréal, et dont +l'authenticité ne saurait être révoquée en doute, établissent qu'il +existe en cette province une société horrible, une société de +satanistes; d'hommes qui invoquent et adorent Satan et qui ont juré +une haine à mort à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à Son Église. C'est +au sein de cette société qu'a été discuté, élaboré et adopté, ligne +par ligne, paragraphe par paragraphe, le projet de constitution qui +vous est soumis. Et cette société infernale a adopté ce projet parce +qu'elle y voyait le moyen le plus efficace possible de détruire la +religion catholique en ce pays, ainsi que la nationalité +canadienne-française, principal rempart de l'Église au Canada.</p> + +<p>“Tout cela, nous le savons, vous paraîtra incroyable. Nous avons +confié à monsieur Lamirande des copies photographiées de ces +documents. Examinez-les. Vous y trouverez la preuve de ce que nous +affirmons. Les originaux sont déposés à l'archevêché de Montréal où +vous pouvez les consulter. Parmi les documents, il y en a un que +monsieur Ducoudray a préparé à l'archevêché de Montréal: c'est une +liste des principaux membres de la société satanique. En tête de +cette liste se trouvent les noms de monsieur Aristide Montarval et de +sir Henry Marwood.</p> + +<p>“Au nombre des manuscrits remis à l'archevêque de Montréal il y en a +qui portent cette signature: “Le Grand Maître”. L'archevêque a fait +examiner ces manuscrits par trois experts qui les ont comparés avec +des lettres de monsieur Montarval et qui déclarent que l'écriture de +ces papiers de la société secrète est identiquement la même que +l'écriture des lettres. On trouvera l'attestation des experts parmi +les pièces justificatives confiées à monsieur Lamirande.</p> + +<p>“Enfin, monsieur Ducoudray a déclaré à l'archevêque de Montréal, de +la manière la plus solennelle, que le récit mis en circulation par +son journal, la <i>Libre-Pensée</i>, d'une prétendue tentative que +monsieur Lamirande aurait faite de vendre son influence au +gouvernement, est une noire et abominable calomnie, inventée par le +chef de la société, monsieur Montarval; que c'est, au contraire, le +premier ministre qui a voulu corrompre monsieur Lamirande.</p> + +<p>“Maintenant, messieurs, vous vous demanderez, sans doute, comment il +se fait que nous ayons gardé si longtemps le silence. La raison, la +voici. À peine monsieur Ducoudray fut-il assassiné que l'archevêque +de Montréal a commencé à recevoir des lettres anonymes menaçant de +mort tous les prêtres du pays si les secrets de la société étaient +révélés. Dans ces lettres, on avait soin de ne pas menacer +l'archevêque de Montréal lui-même. Il était décidé, tout d'abord, à +garder le silence, n'osant pas exposer la vie de ses prêtres et des +prêtres des autres diocèses; car le meurtre de Ducoudray était une +preuve que ces menaces n'étaient pas vaines. Les prêtres, mis au +courant de la situation, ont prié, ont supplié, d'une voix unanime, +l'archevêque de Montréal de faire connaître le complot ourdi contre +l'Église et la nationalité française, quelles que puissent être, pour +le clergé, les conséquences de cette révélation. En face de cette +abnégation, l'archevêque de Montréal n'a pas cru devoir se taire plus +longtemps. Il réunit ses collègues et leur communiqua toutes les +pièces à lui confiées par Ducoudray. Après avoir mûrement examiné +toutes choses, nous sommes tous d'avis que ces documents sont d'une +authenticité incontestable.</p> + +<p>“Voilà, messieurs les députés, la situation exposée aussi simplement +que possible. Nous avons à peine besoin de vous conjurer de mettre de +côté tout esprit de parti, toute considération personnelle ou +politique et de vous unir étroitement, afin de repousser cette +législation satanique qu'on vous soumet. Vous comprendrez, nous en +sommes convaincus, qu'aucun député catholique ne peut, en conscience, +voter un projet de constitution élaborée par une société impie, +expressément en vue de détruire la religion catholique en ce pays. +Votre devoir impérieux est de rejeter une telle législation. Nous +croirions insulter à votre intelligence, à votre foi et à votre +patriotisme en insistant davantage sur ce qu'il convient de faire. +Aucun de vous, nous en sommes persuadés, ne sera traître à son rôle +de député, de catholique et de Canadien français. Aucun de vous ne se +laissera duper par des sophismes qui, quelque spécieux qu'ils +puissent être, ne sauraient vous faire oublier qu'on vous invite à +sanctionner une législation préparée par le satanisme en vue de +détruire parmi nous le règne social de Jésus-Christ.”</p> + +<p>—Ce document, continua Lamirande, porte, je le répète, les +signatures de tous les archevêques et évêques du Canada français. +Ajouter à cette lettre le moindre commentaire ce serait l'affaiblir. +Je me contente donc de proposer que le débat soit maintenant ajourné.</p> + +<p>Au silence absolu qui avait régné pendant la lecture de la lettre +épiscopale succède, tout à coup, une véritable tempête +d'exclamations, d'interpellations, de cris de colère. Tous les +députés catholiques quittent leurs sièges et se précipitent vers +Lamirande. Ils l'entourent, ils lui serrent les mains, ils le +félicitent, ils lui demandent pardon. Celui qu'ils étaient disposés, +il y a une demi-heure à peine, à chasser de l'enceinte parlementaire, +tous le reconnaissent et l'acclament maintenant comme leur chef. Les +quatre ministres catholiques laissent leurs collègues, traversent la +Chambre et vont se joindre au groupe qui entoure Lamirande. C'est une +scène indescriptible. Le président, voyant qu'il lui est impossible +de maintenir l'ordre, déclare la séance suspendue jusqu'à huit heures +et abandonne le fauteuil. À ce moment, rentrent Houghton, Vaughan et +les autres députés qui s'étaient rendus au lieu de l'accident. En +quelques instants on les met au courant de ce qui vient de se passer.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher Vaughan, s'écrie Lamirande, tu me disais l'autre +jour que tu ne me comprenais pas. Me comprends-tu maintenant?</p> + +<p>—Oui, je te comprends et je t'admire!</p> + +<p>—J'ai prouvé tout ce que j'ai avancé, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Même davantage!</p> + +<p>—Et maintenant, en face de cette preuve, vas-tu me répéter, +sérieusement, que tu es prêt à voter quand même cette constitution?</p> + +<p>—Oui, parce que, malgré son origine exécrable, pour moi, cette +constitution est bonne.</p> + +<p>—Alors, cher ami, c'est à mon tour de dire: je ne te comprends pas! +J'ajoute que tu m'aurais causé infiniment moins de peine en votant +mon expulsion de la Chambre, qu'en donnant ton appui à cette œuvre +d'iniquité.</p> + +<p>Vaughan fut visiblement ému et embarrassé.</p> + +<p>—C'est toujours la même réponse, dit-il. Tu as la foi, je ne l'ai +pas. Tu crois que la religion est le bien suprême de l'homme, et moi +je me demande toujours si la vie humaine, comme la vie animale, ne +finit pas à la mort. Pour toi, l'au-delà est une certitude, pour moi, +c'est un problème que je ne puis résoudre.</p> + +<p>Et le jeune Anglais s'en alla pensif et triste.</p> + +<p>Les députés français et catholiques, ainsi que Houghton et ses +partisans, se réunirent dans le bureau de l'opposition pour examiner +les documents que Lamirande avait en sa possession et pour discuter +la situation. Aucun d'eux ne songeait à aller dîner.</p> + +<p>—Personne ne manque à l'appel, dit l'un des ministres, ou plutôt +ex-ministres, car les collègues catholiques de sir Henry avaient +démissionné séance tenante.</p> + +<p>On fit l'appel nominal d'après une liste des députés qu'on s'était +procurée. Pas un député de l'opposition, pas un député catholique ne +manquait... excepté Saint-Simon.</p> + +<p>—Je suis prêt à mettre ma main dans le feu si ce misérable n'est pas +en ce moment avec Montarval, s'écria Leverdier.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XXVIII</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Erunt proditores.</p> +<p> + Il y aura des traîtres.</p> + +<div class="source">II. <span class="pname">Tim</span>. III, 4.</div> +</div> + +<p>Effectivement, il y était.</p> + +<p>Profitant de la confusion qui suivit les révélations de Lamirande, +Montarval s'était esquivé de la Chambre; et, en partant, il avait +fait un signe impérieux à Saint-Simon de le suivre. Celui-ci hésita +un instant. Sa conscience lui cria: “N'obéis pas, malheureux!” Ce +cri, il l'entendit, malgré le bruit. Il l'aurait entendu au milieu +d'une tempête, au fort d'une bataille; car cette faible voix +intérieure domine tous les bruits du dehors, si formidables +soient-ils. Au lieu de suivre Montarval, il fit deux pas vers +Lamirande. Puis la pensée lui vint que Montarval pouvait le ruiner. +“Pourquoi l'exaspérer inutilement? se dit-il; il n'y a pas de mal à +aller voir ce qu'il me veut.” Et il suivit le tentateur. Il venait de +repousser, de fouler aux pieds la dernière grâce. À partir de ce +moment la voix intérieure cessa de se faire entendre, et il descendit +à l'abîme sans plus de résistance.</p> + +<p>—Comme vous le voyez, lui dit Montarval, lorsque les deux furent +rendus dans un cabinet particulier réservé aux ministres; comme vous +le voyez, la position est critique. Il faut se montrer à la hauteur +de la situation. Jusqu'ici votre rôle a été facile. Vous nous avez +aidés en <i>combattant</i> notre politique, en nous attaquant, en nous +injuriant. Ce rôle est fini. Maintenant vous devez en prendre un +autre tout opposé.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas dire que je dois parler en faveur de votre +projet de constitution que j'ai condamné avec tant de violence?</p> + +<p>—Vous ne parlerez pas, si cela vous gêne. À l'heure qu'il est, du +reste, les paroles sont inutiles. Mais vous voterez avec nous.</p> + +<p>—Voter cette constitution que j'ai tant dénoncée, et cela au moment +même où tous mes compatriotes la repoussent avec indignation! Mais +vous voyez bien que c'est une impossibilité. Je serais à jamais +déshonoré!</p> + +<p>—Et si vous ne la votez pas, vous serez non seulement déshonoré, +mais ruiné par-dessus le marché.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? balbutia le malheureux.</p> + +<p>—Voici. Vous le savez, je puis prouver que vous vous êtes vendu au +gouvernement et je puis vous jeter sur le pavé. Je ferai l'un et +l'autre si vous ne votez pas comme je veux.</p> + +<p>—Mais c'est une cruauté inutile. Un vote de plus ou de moins ne peut +pas changer le résultat. Je ne voterai pas contre, cela devrait vous +suffire.</p> + +<p>—Cela ne me suffit pas, parce qu'un seul vote peut faire pencher la +balance d'un côté ou de l'autre. Le président de la Chambre, j'en +suis convaincu, est contre nous. Il ne faut donc pas qu'il y ait +égalité de voix. Tous les députés catholiques voteront contre nous, +et en quittant la Chambre j'ai vu plusieurs députés ministériels non +catholiques qui entouraient Lamirande. Le résultat peut dépendre de +votre voix. Il me la faut, entendez-vous!</p> + +<p>Et le ministre s'en alla brusquement, laissant le misérable député en +proie, non au remords qui sauve, mais à la rage, au désespoir qui +perd.</p> + +<hr> + +<p>À la réunion des députés opposés au gouvernement, il fut décidé +que l'on précipiterait le dénouement, en insistant sur la mise aux +voix de la deuxième lecture, dès l'ouverture de la séance, à huit +heures. Si nous devons avoir la majorité, disaient Houghton et +Lamirande, nous l'aurons ce soir, avant que Montarval ait le temps de +nouer d'autres intrigues.</p> + +<p>La Chambre était au grand complet. Elle se composait de 243 membres, +sans compter le président qui, on le sait, ne vote que lorsqu'il y a +partage égal des voix. Si tous les députés votaient, ce partage égal +ne pourrait pas se produire.</p> + +<p>Les tribunes regorgeaient de monde. Une agitation fiévreuse régnait +partout. L'assemblée était houleuse. Le président, en prenant son +siège, put difficilement obtenir un peu de silence et un ordre +relatif.</p> + +<p>Aussitôt que la séance est ouverte, éclatent les cris connus <i>: +Question! Question! Aux voix! Aux voix!</i> Personne ne se lève pour +parler. Les ministres paraissent aux abois. Sir Henry, d'ordinaire si +habile à discerner ces courants dangereux qui se forment subitement +au sein des assemblées, à les diriger, tout en ayant l'air de les +suivre, semble réduit à quia. Montarval lui-même, si fécond en +ressources, ne trouve plus rien. On aurait dit que, désespéré, il +attendait la fin. Et les cris: <i>Question! Aux voix!</i> redoublent. +Enfin Vaughan se lève. Le silence se fait aussitôt.</p> + +<p>—Monsieur le président, dit-il, je ne puis laisser mettre la +deuxième lecture aux voix sans donner un mot d'explication, sans dire +ce que je pense de la proposition qui nous est faite. J'ai examiné +les documents confiés par l'archevêque de Montréal à mon ami le +député de Charlevoix. Leur parfaite authenticité ne saurait être mise +en doute. Il est donc établi que le projet de constitution dont la +Chambre est saisie est lœuvre, non du cabinet, mais d'une société +occulte. Le secrétaire d'État et le premier ministre sont les deux +principaux chefs de cette organisation secrète. Je déteste les +associations de ce genre, les intrigues ténébreuses qui ne sont +ténébreuses que parce qu'elles sont criminelles. C'est dire assez +clairement que je n'ai plus aucune confiance dans le premier ministre +et son collègue le secrétaire d'État. C'est dire aussi que le +ministère actuel doit disparaître. Toutefois, et bien que la conduite +de ces deux ministres ne m'inspire que du dégoût, je voterai la +deuxième lecture de ce projet de constitution parce cette œuvre +politique, malgré le vice de son origine, me paraît bonne. Que le but +des auteurs de ce projet ait été de nuire à l'Église catholique et à +l'élément français, c'est indiscutable. Ils ont agi par haine, par +passion. Je condamne leurs motifs; mais, enfin, le résultat de leur +travail, je ne puis que l'approuver. Je suis favorable, j'ai toujours +été favorable à l'établissement d'un grand Canada avec un +gouvernement fort; à la fusion des races; à un peuple uni, parlant +une seule langue, la langue anglaise. Quant à l'Église catholique, je +ne lui suis certes pas hostile; car si dans le monde entier il existe +une religion qui possède quelque droit au respect et à la +reconnaissance de l'humanité, c'est la religion catholique romaine, +la seule raisonnable, la seule logique. Mais, enfin, je suis d'avis +que les intérêts du pays, du grand Canada que je veux aider à +établir, doivent passer avant les intérêts d'une société religieuse +quelque respectable qu'elle soit. Si l'Église catholique doit se +trouver mal du régime proposé, je le regrette sincèrement; ce regret +ne constitue cependant pas une raison suffisante pour moi de +repousser ce projet de constitution. Sans doute, je penserais, je +parlerais, et je voterais autrement si j'étais un catholique fervent +comme l'est mon bon et cher ami le député de Charlevoix à qui, je le +sais, je fais terriblement de la peine en ce moment. Mais je ne le +suis pas. Je suis partisan de la grandeur matérielle. Je ne puis +m'élever à une région plus haute, que j'entrevois, mais qu'il m'est +aussi impossible d'atteindre qu'il est impossible aux habitants de la +basse-cour de suivre l'aigle dans son vol vers les astres. Le régime +politique qu'on nous propose m'offre tout ce que je puis comprendre, +tout ce que je puis croire: la grandeur politique de mon pays. Je +l'accepte, tout en méprisant souverainement la main qui nous la +présente.</p> + +<p>Cet étrange discours où se traduisaient les doutes, les faiblesses, +les contradictions, les aspirations vagues de cette pauvre âme que +Dieu et le démon se disputaient, produisit une profonde impression +sur la Chambre. Il y eut un moment de silence. Montarval se pencha +vers sir Henry et lui glissa tout bas quelques mots à l'oreille. Le +premier ministre sourit: il avait trouvé rejoint. Vaughan, sans le +soupçonner, avait tendu aux ministres naufragés une planche de salut.</p> + +<p>—Monsieur le président, dit le premier ministre, je remercie +vivement l'honorable député qui vient de parler. Je le remercie de +l'attitude si patriotique qu'il prend en ce moment de crise. Sans +doute, je regrette de constater qu'il n'a plus confiance dans le +cabinet, mais je me réjouis de voir qu'il sait distinguer entre les +ministres et leur politique; entre les fautes qu'ils ont pu commettre +en élaborant ce projet de constitution, et ce projet lui-même. +J'avoue qu'il y a eu des imprudences de commises; j'avoue que les +documents que l'on a produits, et dont je ne conteste pas +l'authenticité, jettent un certain louche sur ma conduite et sur +celle de mon collègue, le secrétaire d'État. Sans doute, les auteurs +de la lettre collective, qu'on a lue ici cet après-midi, exagèrent +beaucoup notre culpabilité; mais je confesse que, dans notre désir, +peut-être trop ardent, d'assurer le succès de la grande œuvre +politique que nous avions entreprise, nous avons été imprudents dans +le choix des moyens. Aussi sommes-nous bien décidés à subir, sans +murmurer, le châtiment dû à cet excès de zèle, à cette faute, si vous +voulez. Nous avons l'intention d'abandonner la direction des +affaires, dès que nous le pourrons sans manquer de patriotisme. Mais +avant de nous en aller, nous voulons voir cette constitution adoptée; +nous voulons que l'établissement d'un Canada uni, d'un grand Canada +soit chose réglée. Nous ne demandons pas un vote de confiance à la +Chambre. Nous nous engageons à ne pas considérer l'adoption de la +constitution proposée comme un vote de confiance dans le cabinet +actuel. Nous demandons seulement aux députés de rester fidèles à +eux-mêmes; de ne pas se déjuger, parce que deux ministres ont manqué +de prudence; de ne pas rejeter un projet qu'ils ont déclaré bon, +parce que ce projet a été discuté ailleurs que dans le cabinet. Nous +ne leur demandons pas de nous épargner, mais nous avons assez de +confiance dans leur patriotisme pour croire qu'ils ne blesseront pas +le pays en voulant nous frapper. Qu'ils mettent la dernière main à +l'établissement du Canada uni en votant cette constitution, et ils +n'auront pas besoin de nous signifier notre congé; nous nous en irons +de nous-mêmes, heureux de n'avoir à nous reprocher qu'un excès de +zèle en faveur d'une grande cause. Sans doute, si nous n'écoutions +que nos sentiments personnels nous pourrions démissionner +immédiatement et laisser à d'autres le soin de conduire l'entreprise +à bonne fin. Ce serait dangereux et peu patriotique de notre part. +Une crise ministérielle en ce moment pourrait entraîner des +complications que nous regretterions ensuite. Encore une fois, qu'on +assure l'avenir de la patrie en la dotant de cette constitution, qui +a déjà été ratifiée une première fois par l'immense majorité de cette +Chambre, que les députés accomplissent ce devoir de patriotisme; puis +nous ferons le nôtre, en remettant notre démission entre les mains de +Son Excellence.</p> + +<p>Ce discours habile produisit un effet marqué sur les députés +ministériels anglais, moins un petit nombre. Les députés ministériels +français, dans une autre circonstance, se seraient peut-être laissé +prendre aux gluaux du rusé premier ministre; mais aujourd'hui le +voile est complètement déchiré, Ils voient clairement l'abîme vers +lequel ils marchaient. En ce moment les sophismes de sir Henry sont +impuissants à leur remettre le bandeau sur les yeux.</p> + +<p>Sir Henry et Montarval s'aperçoivent de l'état des esprits et +comprennent qu'ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour fortifier leur +position.</p> + +<p>C'est un coup de dé, dit Montarval à Sir Henry. La majorité sera bien +faible d'un côté ou de l'autre. Nous n'avons rien à gagner en +temporisant.</p> + +<p>Et il se met à crier, lui aussi: “Aux voix! Aux voix!”</p> + +<p>Le président met d'abord aux voix l'amendement traditionnel proposé +par Houghton et Lamirande: “Que ce <i>bill</i> ne soit pas lu une deuxième +fois maintenant, mais dans six mois.” “Tous ceux qui sont en faveur +de l'amendement voudront bien se lever,” dit-il. Jamais on n'avait +voté à Ottawa sous le coup d'une pareille émotion. L'un après +l'autre, les députés favorables au rejet du <i>bill</i> se lèvent. Ils +sont au nombre de 121. Saint-Simon, le chapeau rabattu sur les yeux, +n'a pas bougé. Un frémissement parcourt les rangs des députés +français. Un grondement sourd se fait entendre.</p> + +<p>—À l'ordre, messieurs, dit le président. Tous ceux qui sont contre +l'amendement voudront bien se lever.</p> + +<p>L'assistant-greffier crie les noms des votants, pendant que le +greffier les enregistre. Parmi les noms de ceux qui votent contre le +renvoi du <i>bill</i> à six mois, contre son rejet, est celui de +Saint-Simon. Les sifflets éclatent, menaçants. C'est avec difficulté +que le président les peut faire cesser suffisamment pour permettre +aux greffiers d'achever l'enregistrement des voix. Enfin, la tâche +est finie. Le greffier en chef, visiblement ému, annonce le résultat +du scrutin.</p> + +<p>—Pour l'amendement, 121: contre, 122.</p> + +<p>—<i>The amendment is lost</i>, l'amendement est rejeté, dit le président.</p> + +<p>Une tempête accueille ces paroles. Du côté ministériel, ce sont des +applaudissements frénétiques; du côté de l'opposition, des cris de +colère et de malédiction, des sifflets et des huées. Cette scène +indescriptible dure cinq minutes. Le président ne peut rien faire +pour rétablir l'ordre. C'est Lamirande qui réussit enfin à obtenir un +peu de silence.</p> + +<p>—Les noms! dit-il, je demande les noms.</p> + +<p>Alors le greffier lit, par ordre alphabétique, les noms de ceux qui +ont voté pour l'amendement, puis les noms de ceux qui ont voté +contre.</p> + +<p>Cette formalité remplie, Lamirande se lève de nouveau.</p> + +<p>—Monsieur le président, dit-il, je vois que le nom du député du +comté de Québec se trouve parmi les noms de ceux qui ont voté contre +l'amendement. Comme il est parfaitement connu que l'honorable député +s'est déjà montré très hostile au projet, j'ai lieu de supposer qu'il +a voté par erreur contre le renvoi du <i>bill</i>.</p> + +<p>C'est tout ce que le règlement lui permet de dire.</p> + +<p>Cet appel n'a aucun effet. Le malheureux n'hésite pas un instant.</p> + +<p>—Ce n'est pas une erreur, dit-il.</p> + +<p>Nouvelle tempête de huées et de sifflets auxquels se mêlent les cris +de: Traître! Vendu!</p> + +<p>Le président a perdu tout contrôle sur l'assemblée. C'est encore +Lamirande qui parvient à rétablir un peu d'ordre.</p> + +<p>—C'est maintenant, dit le président, la question principale, la +deuxième lecture qui est mise aux voix.</p> + +<p>Le règlement permet de parler: Saint-Simon se lève, pâle, hagard. Le +silence se fait aussitôt, car tous sont curieux d'entendre ce qu'il +peut bien avoir à dire pour expliquer sa volte-face.</p> + +<p>—Monsieur le président, clame-t-il d'une voix fausse et criarde, je +désire répondre aux injures dont j'ai été l'objet, en donnant la +raison qui m'engage à voter cette constitution que j'ai naguère +combattue. C'est tout simplement, pour moi, une question de choisir +le moindre de deux maux. Je me suis vivement opposé au projet de +constitution qui nous est soumis, et je le trouve encore mauvais; +mais quand je songe que si l'opposition réussit à le faire respecter, +la province de Québec tombera peut-être entre les mains du député de +Charlevoix et de ses pareils, je ne puis me décider à exposer le pays +à un tel malheur. Le Canada uni qu'on veut établir laissera sans +doute à désirer; mais la Nouvelle France, fanatisée, intolérante, +digne des temps de l'inquisition et du moyen âge que le député de +Charlevoix et ses amis veulent nous donner, serait tout simplement +inhabitable. Je vais donc voter cette constitution que je n'aime pas +pour épargner à notre province un malheur épouvantable.</p> + +<p>Tant d'audace plongea l'assemblée dans une sorte d'étonnement mêlé de +stupeur. Les députés français éprouvèrent un dégoût tellement profond +que, ne trouvant plus aucun moyen de le manifester d'une manière +suffisante, ils se turent. L'enregistrement des voix sur la deuxième +lecture se fit au milieu d'un profond silence. Le résultat, du reste +était connu d'avance.</p> + +<p>—Pour, 122; contre, 121, dit le greffier.</p> + +<p>—<i>The motion is carried.</i> La motion est adoptée, fit le président.</p> + +<p>Puis la séance est levée, et les députés se réunissent par groupes, +discutant avec bruit.</p> + +<p>—Tout espoir n'est pourtant pas perdu, dit Lamirande à ses amis +Leverdier et Houghton. Cette majorité d'une voix due à la trahison. +Dieu ne peut pas permettre qu'elle fixe à tout jamais les destinées +d'un peuple.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XXIX</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Cor hominis disponit viam suam; + sed Domini est dirigere gressus ejus.</p> +<p> + Le cœur de l'homme prépare sa voie; + mais c'est au Seigneur à conduire ses pas.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Prov</span>. XVI, 9.</div> +</div> + +<p>Le lendemain de la deuxième lecture, le projet de constitution entra +dans la plus redoutable de toutes les épreuves qu'un projet de loi +doive subir: l'épreuve du “comité général” ou “comité de toute la +chambre”. Le président quitte le fauteuil et appelle au bureau du +greffier, pour présider le comité, le député que le promoteur du +<i>bill</i> lui désigne, Sir Henry eut soin de faire confier ce poste +important à un de ses partisans aveugles.</p> + +<p>C'est en “comité général” qu'un bill est discuté article par article, +clause par clause, examiné, tourné et retourné en tout sens. C'est +pendant cette phase de la procédure qu'on propose les amendements. +Chaque député a le droit de parler autant de fois qu'il juge àpropos. +On vote par assis et levé; le greffier compte les votants, il +n'enregistre pas les noms.</p> + +<p>Pendant dix jours, l'opposition, qui se compose maintenant du parti +de Houghton renforcé des députés catholiques, moins Saint-Simon, et +de quelques députés anglais jadis partisans du ministère, livre au +gouvernement et à son <i>bill</i> une succession d'assauts formidables +mais inefficaces. Car bien que le président de la Chambre devenu +simple membre du comité général vote toujours avec l'opposition, sir +Henry et Montarval ont réussi, Dieu sait au moyen de quelles +influences inavouables et criminelles, à détacher de l'année +commandée par Houghton et Lamirande deux députés anglais. De sorte +que l'opposition, en comptant pour elle la voix du président de la +Chambre, se trouve réduite à 120, tandis que le parti ministériel +compte maintenant 123, plus la voix du président du comité général +acquise au gouvernement en cas d'un partage égal des voix résultant +de l'absence momentanée de trois députés ministériels.</p> + +<p>Lamirande et Hougthon multiplièrent leurs efforts auprès de Vaughan +pour l'engager à repousser la constitution, ou du moins à consentir à +des amendements qui en eussent extrait une forte partie du venin que +Montarval y avait mis. S'ils avaient pu gagner Vaughan à leur cause, +ils auraient triomphé du coup, car ce jeune député était le chef +reconnu d'un groupe de sept ou huit. Tous ces députés étaient prêts à +se détacher du parti ministériel si Vaughan leur en avait donné le +signal; mais aucun ne voulut le faire sans la permission du +“capitaine”. C'était donc Vaughan qui tenait la clé de la situation. +Il resta sourd aux arguments de Houghton, aux prières, aux +supplications de Lamirande.</p> + +<p>—Si je croyais à l'Église catholique comme tu y crois, disait-il un +jour à Lamirande, le <i>bill</i> actuel n'aurait pas un adversaire plus +acharné que moi.</p> + +<p>—Et qu'est-ce qui t'empêche de croire, comme moi, à l'Église +catholique? répliqua son ami.</p> + +<p>—J'ai comme un bandeau sur les yeux de l'intelligence; il y a comme +un voile qui me cache la lumière... Si je pouvais le déchirer!</p> + +<p>—Aucun pouvoir humain ne peut ni enlever ni déchirer ce bandeau, ce +voile, qui est très réel, nullement imaginaire. Nous, les croyants, +nous le connaissons, l'Église le connaît, puisque, au jour solennel +du Vendredi saint, elle demande à Dieu de l'enlever aux Juifs: <i>“Ut +Deus et Dominus noster auferat velamen de cordibus eorum</i>...” Veux-tu +réellement que ce bandeau soit enlevé, non de ton intelligence, car +il n'est pas là, mais de ton cœur—<i>de corde tuo?</i></p> + +<p>—Sans doute, je le voudrais!</p> + +<p>—Ah! Tu le voudrais! Je te demande de me dire je le veux. Je le +voudrais et je le veux, tu le sais comme moi, n'ont nullement la même +signification. <i>Je voudrais</i> n'a jamais soulevé une paille, tandis +que <i>je veux</i> transporte les montagnes. Des milliers de gens qui +descendent en enfer ont répété toute leur vie: <i>je voudrais</i> me +sauver... Voilà, mon ami, la différence entre <i>je voudrais</i> et <i>je +veux</i>.</p> + +<p>—La différence est grande, je le comprends. Aussi, je ne dis plus je +voudrais croire, mais je veux croire.</p> + +<p>—Eh bien! si tu veux réellement croire tu vas prendre les moyens d'y +arriver. La foi est un don gratuit de Dieu, sans doute. Comme tu +disais, l'autre jour, <i>Spiritus ubi vult spirat</i>. Seulement, il ne +faut pas abuser de ce texte. Il ne nous dispense pas de tout effort. +L'esprit de Dieu souffle où il veut, mais il souffle sur celui qui +s'en montre digne. Le libre arbitre et la grâce, la part de l'homme +et la part de Dieu dans lœuvre du salut, voilà un profond mystère. +Chose certaine, toutefois, c'est que, pour le salut, il faut la grâce +et la correspondance à la grâce, l'aide de Dieu sans laquelle l'homme +ne peut rien faire d'efficace, et l'effort, le <i>je veux</i> de l'homme +sans lequel la grâce de Dieu resterait sans effet. Car Dieu, comme +dit saint Augustin, qui nous a créés sans nous, ne nous sauve pas +sans nous. Et bien quil ne donne pas les mêmes grâces à tous, à tous +Il en donne assez pour les sauver s'ils voulaient y correspondre. En +ce moment, il te donne la grâce de dire <i>je veux croire</i>. À toi de +correspondre à cette grâce en demandant la foi. Tu connais les +prières de l'Église. Promets-moi de réciter, chaque jour, d'ici à +quelque temps, trois <i>Ave Maria</i> et le <i>Salve Regina</i>, pour obtenir +la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Marie.</p> + +<p>—Et tu penses que cela sera suffisant pour m'obtenir la foi?</p> + +<p>—Je <i>sais</i> que cette prière, faite dans l'intention de correspondre +à la grâce que Dieu te donne de désirer la foi, t'obtiendra une +nouvelle grâce. Cela, j'en suis certain. Quelle sera la nature de +cette nouvelle grâce? Sous quelle forme se présentera-t-elle? Quand +se présentera-t-elle? Je l'ignore, naturellement. Tout ce que je sais +bien, c'est que toute grâce à laquelle il y a correspondance, de +notre part, nous attire une nouvelle faveur, infailliblement. Par +exemple, prends bien garde de résister à cette nouvelle grâce quand +elle s'offrira. Elle peut arriver tout à coup; elle peut ne faire que +passer devant toi pour ne plus jamais revenir.</p> + +<p>—Si je pouvais voir quelque miracle, quelque manifestation du +surnaturel!</p> + +<p>—Mais tu pourrais voir ressusciter un mort sans obtenir la foi!</p> + +<p>—Pourtant, un semblable prodige me prouverait que le surnaturel +existe.</p> + +<p>—Tu es tout environné de preuves de l'existence du surnaturel et tu +n'y crois pas! Les miracles ne convertissent pas toujours. +Souviens-toi de la malédiction de Notre-Seigneur; “Malheur à toi, +Corozaïn, malheur à toi, Bethsaïde, car si les miracles qui ont été +faits au milieu de vous avaient été faits autrefois dans Tyr et +Sidon, elles auraient fait pénitence dans le cilice et dans la +cendre”. La vue des miracles ne donne pas toujours la foi; du moins, +cette foi qui sauve, cette foi féconde parce qu'elle est accompagnée +d'un changement de vie, de bonnes œuvres, de sacrifices, de +dévouement. Par contre, des milliers ont cru sans avoir jamais vu +d'autre miracle que l'Église, ce “signe dressé au milieu des +nations”, selon les paroles du concile du Vatican. Mon cher ami, ne +demande pas à voir des miracles; car ils pourraient se lever contre +toi, comme les miracles de Notre-Seigneur se lèveront au jour du +jugement contre Corozaïn, Bethsaïde et Capharnaüm, ces villes qui +voyaient des prodiges sans se convertir, et qui seront traitées plus +durement que la terre de Sodome. Demande plutôt la force de vivre +selon la foi. Car tu as beau dire, si tu veux creuser jusqu'au fond +de ton cœur, tu verras que c'est là où se trouve le véritable +obstacle.</p> + +<p>—Il te semble donc que j'ai déjà la foi!</p> + +<p>—En effet, si la foi n'entraînait pas un changement de vie; si la +foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ n'imposait pas plus d'obligations +morales que la croyance aux vérités mathématiques, te dirais-tu +incroyant? Tu crois que deux et deux feront toujours quatre, parce +que, tout en le croyant, tu peux vivre à ta guise; mais si cette +croyance avait pour corollaire le pardon des injures, ou l'abandon de +certains plaisirs, ou quelque autre sacrifice qui répugne à la nature +humaine, tu te demanderais peut-être si, après tout, deux et deux +font toujours quatre....</p> + +<p>—C'est peut-être vrai, murmura Vaughan.</p> + +<p>—Sois certain que c'est vrai. C'est là où se trouve le voile, le +bandeau: sur le cœur. Remarque bien les paroles de la sainte +liturgie que je citais tout à l'heure: <i>Ut auferat velamen de +cordibus eorum.</i> Vois-tu: <i>de cordibus</i>, non pas <i>de mentibus</i>.</p> + +<p>—Je souffre terriblement, dit le jeune Anglais.</p> + +<p>—Je comprends tes souffrances. Il se livre, dans ton âme, un combat +formidable entre la grâce divine et Satan. Il y a longtemps que je +suis avec anxiété les péripéties de cette lutte. Il me semble que +nous touchons au moment décisif. Si tu veux que la grâce l'emporte +sur Satan, prie: <i>Trois Ave</i> et le <i>Salve Regina</i> chaque jour....</p> + +<p>Puis, comme parlant à lui-même, il ajouta à mi-voix:</p> + +<p>—Je le sens, la crise par laquelle passe cette âme est intimement +liée à la crise de notre patrie. Si cette âme succombe, tout est +perdu; si elle triomphe, tout est sauvé. Ô mon Dieu! faites qu'elle +triomphe; et si, pour mériter cette grâce, il faut un nouveau +sacrifice, me voici!</p> + +<p>Ces paroles, que Vaughan avait saisies, le touchèrent profondément.</p> + +<p>—Je ferai ce que tu demandes, dit-il, je prierai...</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XXX</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Amen quippe dico vobis, si habueritis + fidem sicut granum sinapis, dicetis + monti huic; transi hinc illuc, et + transibit, et nihil impossibile erit vobis.</p> +<p> + Je vous le dis, en vérité, si vous + aviez de la foi comme un grain de + sénevé, vous diriez à cette montagne: + Transporte-toi d'ici à là, et elle s'y + transporterait, et rien ne vous serait + impossible.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Matt</span>. XVII, 19.</div> +</div> + +<p>Cette conversation avait eu lieu le soir du dixième jour après le +commencement de la bataille “en comité général”. Le lendemain, il fut +impossible de prolonger la lutte. La liste des amendements était +épuisés: tous avaient été impitoyablement rejetés. Le gouvernement +triomphait et beaucoup de membres de l'opposition étaient +profondément découragés.</p> + +<p>—C'est inutile de continuer la résistance, disaient les découragés à +Houghton et à Lamirande. Vous voyez, nous avons fait tout ce qu'il +était humainement possible de faire. Persister davantage dans notre +opposition serait puéril. Soumettons-nous à l'inévitable. Nous +tâcherons de tirer le meilleur parti possible de la situation qui +nous sera faite dans la nouvelle confédération.</p> + +<p>Houghton et Lamirande étaient contraints de céder. Le groupe de la +résistance “quand même” était réduit aux deux chefs, à Leverdier et à +deux ou trois autres. Le gros de l'armée était démoralisé. Vouloir le +tenir plus longtemps sous le feu de l'ennemi, c'était s'exposer à une +débandade.</p> + +<p>Le comité général adopta donc le <i>bill</i> sans amendement, et la +troisième et dernière lecture fut fixée au lendemain, 25 mars. Le +matin du jour où devait commencer la lutte suprême, les deux chefs de +l'opposition se rencontrent à l'hôtel du Parlement.</p> + +<p>—Il faut, dit celui-ci à Houghton, il faut de toute nécessité livrer +une dernière bataille sur la troisième lecture; il faut retarder +autant que possible la consommation de cette iniquité.</p> + +<p>—Je suis bien de cet avis, répondit Houghton; je suis décidé à faire +de l'opposition, de l'obstruction même, aussi longtemps que nos gens +voudront nous suivre. Ce ne sera pas bien long, je le crains. Se +battre sans le moindre espoir de succès, ce n'est pas très gai, il +faut l'avouer.</p> + +<p>—Cependant, fit Lamirande, je n'ai pas perdu tout espoir!</p> + +<p>—D'où peut bien venir le secours?</p> + +<p>—De Vaughan.</p> + +<p>—Il est inconvertissable! Vous et moi, mon cher Lamirande, avons +épuisé sur lui toute notre logique, sans succès.</p> + +<p>—Dieu peut faire, dans un instant, ce que nos arguments n'ont pu +accomplir dans quinze jours.</p> + +<p>—Sans doute, Dieu pourrait le faire. Le fera-t-il?</p> + +<p>—Je l'espère, j'espère qu'il se produira quelque grand....</p> + +<p>Il ne termina pas sa phrase. On vint lui remettre un télégramme. Il +l'ouvrit et lut. Un cri étouffé s'échappa de ses lèvres et la douleur +se peignit sur ses traits.</p> + +<p>—Mon Dieu, s'écria Houghton, quelle mauvaise nouvelle contient donc +cette dépêche?</p> + +<p>Lamirande ne peut pas articuler une seule parole. Il tendit le papier +fatal à son ami. Houghton y lut ce qui suit:</p> + +<p>“Couvent de Beauvoir, le 15 mars 1946.</p> + +<p>“À monsieur Joseph Lamirande, député, Ottawa. Marie est tombée +subitement malade. Le médecin sans espoir. Si vous voulez la voir +en vie, venez au plus vite.—Sœur Antonin, supérieure”.</p> + +<p>—C'est ma fille unique, dit Lamirande, ma seule joie en ce monde!</p> + +<p>Houghton lui serra affectueusement la main:</p> + +<p>—Pauvre ami! pauvre ami! murmura-t-il.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria Lamirande, est-ce là le nouveau sacrifice que +vous me demandez! C'est trop C'est plus que ma vie que vous me prenez +Et le pauvre père éclata en sanglots.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, il maîtrisa son émotion au point de +pouvoir parler.</p> + +<p>—Un train part bientôt pour Québec. J'emmènerai Vaughan avec moi. Il +me faut quelqu'un, et vous aurez peut-être besoin de Leverdier... +Tenez bon aussi longtemps que vous pourrez. Nous ne savons pas ce qui +peut arriver d'ici à quelques heures. Je sens que la crise touche à +sa fin. Cette fin sera-t-elle uniquement douloureuse? Dieu seul le +sait, et que Sa sainte volonté soit faite!</p> + +<p>Il partit à la recherche de Vaughan et le trouva bientôt.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? dit celui-ci en voyant l'angoisse qui +bouleversait ce visage d'ordinaire si calme.</p> + +<p>Pour toute réponse, Lamirande lui remit l'horrible chiffon jaune. +Vaughan ne peut que répéter ce que Houghton avait dit un instant +auparavant.</p> + +<p>—Pauvre ami!</p> + +<p>—Tu viendras avec moi, n'est-ce pas? dit Lamirande. Il me faut la +présence d'un ami sympathique. Sans cela il me semble que mon cœur +éclatera.</p> + +<p>—Certainement, fit Vaughan. Je suis trop heureux de pouvoir te +donner cette marque d'affection.</p> + +<p>—Merci, mille fois! Allons!</p> + +<p>Il était midi. Le train pour Québec partait à une heure, arrivant à +destination à six heures. Pendant le trajet les deux amis parlèrent +peu. L'un était absorbé par sa douleur; l'autre, préoccupé et +tourmenté plus que jamais par le combat qui se livrait dans son +cœur. Une prière revenait sans cesse sur les lèvres du père affligé: +“Mon Dieu, je vous offre ma douleur pour obtenir la conversation de +cette âme!”</p> + +<p>Au dehors, tout était morne. Du ciel de plomb la pluie tombait par +torrents et fouettait les vitres avec rage. Dans les champs, les +taches de neige alternaient avec les flaques d'eau ridées par le +vent. Les chemins étaient remplis de boue et de glace couverte de +fumier. Aucun signe de vie, sauf des bandes de corneilles qui se +disputaient bruyamment les immondices accumulées pendant l'hiver. +Rien de moins pittoresque et de moins poétique que nos campagnes +canadiennes pendant le dégel. La nappe blanche qui couvrait la terre +depuis des mois est déchirée et souillée, tandis que le tapis vert du +printemps ne se dessine pas encore.</p> + +<p>À mesure que le train, dans sa course vertigineuse, se précipite vers +le nord-est, le paysage change d'aspect. Les taches de neige +deviennent plus nombreuses, plus étendues. Enfin, aux environs du +Saint-Maurice, qui est la ligne de démarcation entre la partie +orientale et la partie occidentale de la province, on ne voyait que +les livrées de la saison rigoureuse.</p> + +<p>Aux Trois-Rivières, il y a un arrêt de quelques instants. Un jeune +employé du bureau de télégraphe monte sur le train et parcourt les +différents wagons, criant d'une voix nasillarde: “Monsieur Lamirande +est-il ici? Un télégramme pour monsieur Lamirande”. Ces paroles +banales tombent sur l'âme de Lamirande comme une montagne. Le +malheureux se sent écrasé, anéanti. Il fait signe à Vaughan de +prendre le télégramme. Quelles terreurs, quelles angoisses peut +causer parfois un petit carré de papier jaune! Vaughan n'ose pas +présenter le télégramme à Lamirande qui le regarde avec une sorte +d'épouvante. Ce chiffon insignifiant est pour lui un objet de +terreur.</p> + +<p>—Ouvre-le et lis, dit Lamirande. Mon Dieu ajoute-t-il, donnez-moi la +force de subir cette épreuve en chrétien!</p> + +<p>Vaughan décachète et déplie le papier d'une main agitée. Il lit:</p> + +<p>“Couvent de Beauvoir, 2 heures de l'après-midi. À monsieur Joseph +Lamirande à Trois-Rivières, sur le train venant d'Ottawa. Marie est +au ciel. Que Dieu vous console! Sœur Antonin.”</p> + +<p>Bien qu'il s'y attendit, le coup fut terrible pour Lamirande. La +prière de la bonne sœur ne fut pas exaucée: pour éprouver davantage +son fidèle serviteur, Dieu ne le consola point. Au contraire, Il +permit aux flots les plus amers de la douleur humaine de submerger ce +cœur si tendre, si aimant. Il ne pouvait penser qu'à une chose: il +était désormais seul dans le monde.</p> + +<p>Son unique bien ici-bas lui était enlevé pour toujours. Pendant +quelques instants il verrait un pauvre petit cadavre; puis plus rien +de cette enfant tant aimée; jamais plus une caresse, jamais plus un +sourire. Ne songeant pas au bonheur de sa fille, ne se rappelant pas +que la séparation, par rapport à l'éternité, n'est que momentanée, ne +voyant que l'affreuse blessure faite à son cœur de père, il fut +rudement tenté de murmurer contre la divine Providence, de dire que +c'était injuste, qu'il ne méritait pas une telle affliction. Mais +Dieu l'éprouvait seulement, Il ne l'avait pas abandonné; et cette âme +toute meurtrie, tout affaiblie qu'elle était, eut, avec la grâce de +Dieu, la force de repousser toute pensée de révolte.</p> + +<p>La nuit tombait lorsque les deux voyageurs s'engagèrent dans la +longue allée bordée d'arbres conduisant du chemin Saint-Louis au +couvent de Beauvoir perché sur la falaise qui domine le grand fleuve. +Il pleuvait toujours tristement, et le vent gémissait dans les +branches nues des érables et des bouleaux, dans les pins et les +sapins sonores. Depuis la réception de la fatale dépêche, les deux +amis n'avaient presque pas échangé une parole. Vaughan comprenait que +la douleur de Lamirande était une de ces immenses afflictions que des +paroles ne font qu'augmenter, qui ne peuvent s'adoucir que par un +témoignage silencieux de sympathie.</p> + +<p>On attendait Lamirande au couvent. Le père Grandmont le reçut à la +porte. Il l'étreignit longuement dans ses bras paternels.</p> + +<p>—Je l'ai vue mourir, dit-il. Je lui ai donné la sainte communion. +Jamais je n'ai rien vu d'aussi beau. Heureux père, malgré votre +terrible douleur!</p> + +<p>—Mon père! mon père! que je souffre! fut tout ce que Lamirande put +répondre.</p> + +<p>Puis, après un suprême effort pour se contenir, présentant Vaughan au +bon religieux:</p> + +<p>—Voici un ami dont l'âme est aussi bouleversée que mon cœur est +déchiré. Aidez-nous tous deux de vos prières.</p> + +<p>Ils se rendent à la chambre mortuaire. Quatre religieuses prient +auprès du modeste lit blanc où l'enfant semble dormir. Seule la +pâleur cadavérique indiquait que ce n'était pas là le sommeil, mais +la mort. Lamirande se jette à genoux à côté du lit et levant les yeux +et les mains au ciel, il s'écrie d'une voix forte et vibrante:</p> + +<p>—Seigneur Jésus, qui avez rendu à la veuve de Naïm son fils unique, +ayez pitié de moi comme vous avez eu pitié de cette mère affligée. Sa +douleur n'a pu être plus grande que la mienne. Ce fils était le seul +soutien de sa mère; ma fille était ma seule joie en ce monde. Sans +son fils, la veuve de Naïm aurait pu mourir de faim et Vous le lui +avez rendu. Sans ma fille, mon cœur se brisera, rendez-la moi! ô +Jésus tout-puissant et infiniment bon!</p> + +<p>Lamirande regardait toujours le ciel dans une sorte d'extase. Le père +Grandmont, Vaughan et les quatre religieuses avaient les yeux fixés +sur le lit. Un cri d'étonnement s'échappe simultanément de la bouche +de tous. Avec stupéfaction, ils voient subitement les roses remplacer +la cire sur les joues de l'enfant et ses lèvres pâles devenir +vermeilles. Elle ouvrit ses grands yeux, et, voyant son père, +l'appela doucement.</p> + +<p>—Cher papa!</p> + +<p>À cette voie connue, Lamirande tressaillit. Il baissa ses regards, et +voyant sa fille pleine de vie, les bras tendus vers lui, le sourire +sur les lèvres, il fut près de tomber en défaillance. Sa joie était +indicible.</p> + +<p>—Mon Dieu! murmura-t-il, que vous êtes bon!</p> + +<p>Puis l'enfant se jetant dans les bras de son père, ils se serrèrent +dans une longue et délicieuse étreinte, sans parler.</p> + +<p>Ce fut enfin Marie qui rompit le silence.</p> + +<p>—Cher papa! dit-elle, j'étais morte, n'est-ce pas? Ce n'était pas un +rêve. J'ai souvent rêvé du ciel, mais ce n'était pas comme cela. Oh! +que c'est beau le ciel, cher papa; sur la terre on ne peut rien +imaginer de pareil.</p> + +<p>—Tu étais bien heureuse?</p> + +<p>—Oh! oui papa, je ne puis dire combien. J'étais avec Jésus, et la +Sainte Vierge, et maman, et les saints et les anges, dans une grande +lumière, bien plus éclatante que mille soleils, mais qui ne +m'éblouissait pas. Et je voyais la place que vous devez avoir, bien +haut, et cependant tout près de moi: je ne puis pas expliquer cela. +Oh! quel bonheur dans le ciel!</p> + +<p>—Et pourquoi as-tu quitté ce bonheur, mon enfant?</p> + +<p>—Parce que l'Enfant Jésus m'a dit: “Marie, ton père t'appelle; +veux-tu quitter le ciel pour aller voir ton père?” Et j'ai répondu: +“Je suis heureuse ici et je voudrais y demeurer toujours; mais si mon +père m'appelle je veux aller le trouver. Vous me garderez ma place, +doux Jésus, pour que je puisse la reprendre quand mon père n'aura +plus besoin de moi?” Et l'Enfant, qui est comme le Maître de ce beau +ciel, me fît signe que oui, en souriant. Et je suis venue parce que +vous avez besoin de moi, cher papa. Je tâcherai d'être bien bonne et +de vous rendre heureux. Puis nous irons ensemble au paradis....</p> + +<p>—Et tu ne regrettes pas d'avoir quitté le ciel, chérie?</p> + +<p>—Je ne le regrette pas, parce que j'ai vu que c'était le désir de +l'Enfant, et que le grand bonheur dans le ciel, c'est de vouloir ce +que veut l'Enfant. Je ne le regrette pas, parce que cela peut vous +rendre heureux.</p> + +<p>—Mais si tu pouvais retourner au ciel maintenant, cela te ferait-il +plaisir?</p> + +<p>—Cela me ferait grand plaisir, assurément, si c'était la volonté de +l'Enfant et la vôtre.</p> + +<p>—Eh bien! ma fille, c'est ma volonté que tu retournes au ciel, et, +j'en suis certain, c'est aussi la volonté de Celui que tu appelles +l'Enfant. Pour interrompre ton bonheur, il a fallu que je fusse un +égoïste et un insensé. Va! retourne auprès de l'Enfant, de la Sainte +Vierge, de ta mère, des saints et des anges, dans la lumière de +gloire!</p> + +<p>Et imprimant un long baiser sur le front de sa fille, il la déposa +doucement sur le lit. Puis les roses quittèrent subitement ses joues +et la cire couvrit de nouveau son visage; et ses lèvres vermeilles +blêmirent, mais elles gardèrent un sourire céleste.</p> + +<p>Marie était retournée auprès de l'Enfant, de la Sainte Vierge, de sa +mère, des saints et des anges, dans la lumière de gloire plus +brillante que mille soleils.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XXXI</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Ubi enim est thesaurus tuus, ibi est et cor tuum.</p> +<p> + Car où est votre trésor, là est aussi votre cœur.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Matt</span>. VI, 21.</div> +</div> + +<p>Pendant longtemps Lamirande, le père Grandmont, Vaughan et les quatre +religieuses restèrent anéantis, agenouillés autour du lit. Ce fut +Lamirande qui, le premier, revint à lui. Il se leva et alla toucher +Vaughan légèrement sur l'épaule. Le jeune Anglais tressauta. Il était +comme dans un ravissement: la main de Lamirande le ramena au +sentiment des choses qui l'entouraient.</p> + +<p>—Ami, lui dit Lamirande, tu voulais voir du surnaturel, tu en as +vu. Crois-tu maintenant?</p> + +<p>—Oui, je crois, répondit Vaughan; mais ce n'est pas la vue du +miracle qui m'a donné la foi. Ou plutôt, ce n'est pas le miracle qui +m'a converti, qui a changé mon cœur, qui a déchiré le voile. Certes, +en voyant ta fille ressusciter, tous les doutes sur la réalité de la +vie future qui hantaient mon esprit se sont évanouis à l'instant. +Mais ce n'était pas là la foi qui sauve. À mesure que la lumière se +faisait dans mon intelligence, mon cœur semblait s'endurcir +davantage, le voile s'épaississait toujours. Si ta fille était restée +en vie, je serais sorti d'ici aussi <i>croyant</i> que toi, mais nullement +<i>converti.</i> Pour que tu aies pu renoncer au bonheur de garder ton +enfant, il a fallu quun fleuve de grâces se répandit sur toi. Je l'ai +senti. C'était comme un torrent qui, après avoir rempli ton cœur, +s'est débordé sur le mien, Ce torrent m'entraînait, et, cependant, +j'aurais pu résister. Je n'ai le mérite que de m'être laissé +emporter. Mon cœur s'est subitement amolli, le voile s'est déchiré. +Me voici non seulement croyant mais converti, c'est-à-dire voyant le +ciel et voulant y arriver. Ta sublime abnégation a été l'instrument +dont Dieu s'est servi pour faire de moi un disciple de Celui qui a +exaucé ta prière et à Qui tu as librement sacrifié ton dernier +bonheur ici-bas.</p> + +<p>Les deux amis s'embrassèrent longuement.</p> + +<p>Le père Grandmont s'étant approché d'eux, Vaughan lui dit:</p> + +<p>—Mon père, je vous répète les paroles que l'Éthiopien dit à saint +Philippe sur la route de Jérusalem à Gaza: “Qu'est-ce qui empêche que +je ne sois baptisé?”</p> + +<p>—Et moi, fît le religieux, je répondrai avec saint Philippe: “Cela +se peut, si vous croyez de tout votre cœur”.</p> + +<p>—“Je crois que Jésus-Christ est le Fils de Dieu”, répondit Vaughan, +comme avait répondu deux mille ans auparavant le ministre de la reine +Candace.</p> + +<p>Le père Grandmont interrogea le jeune Anglais et s'aperçut bientôt +qu'il était parfaitement instruit de la religion.</p> + +<p>Dans la chapelle du couvent, le vénérable religieux versa sur le +front du converti l'eau sainte du baptême. Lamirande servit de +parrain à son ami, la sœur Antonin, de marraine. Ce fut un spectacle +bien touchant: ce ministre de Dieu dont le beau visage encadré de +cheveux argentés s'illuminait de joie; ces deux hommes d'âge mûr +graves et recueillis; les religieuses dans leurs stalles, immobiles +sous leurs grands voiles blancs; l'autel où brillaient mille cierges +comme en un jour de fête; tout cela formait un tableau digne, par sa +suavité, du pinceau de Raphaël.</p> + +<p>Il était près de dix heures du soir lorsque la cérémonie fut +terminée.</p> + +<p>Et maintenant, dit Vaughan, retournons au plus tôt à Ottawa. J'ai un +grand devoir à remplir là-bas, de grands torts à réparer.</p> + +<p>—Faut-il que je m'éloigne sitôt de mon enfant dit Lamirande; +j'aurais voulu passer la nuit auprès d'elle. Nous pourrions prendre +le premier train demain matin. Je me sens l'âme brisée par l'émotion. +J'ai besoin de quelques heures, non de sommeil, mais de prière.</p> + +<p>—Soit, répliqua son ami, mais il faut que je télégraphie un mot à +Houghton.</p> + +<p>Il se rendit à un bureau voisin et télégraphia au chef de +l'opposition:</p> + +<p>“Pour l'amour de Dieu, ne laissez pas mettre la troisième lecture aux +voix avant notre retour”.</p> + +<p>Puis il retourna au couvent, et les deux amis, avec le père +Grandmont, passèrent la nuit dans la prière et de pieux entretiens. +Vaughan édifia ses deux compagnons par les élans de sa foi, par sa +ferveur, par sa pitié tendre et confiante comme celle d'un enfant.</p> + +<p>De grand matin, le père Grandmont dit la messe. Lamirande et Vaughan +reçurent de sa main la sainte communion. Vaughan était tout radieux, +transfiguré.</p> + +<p>—Que Dieu est bon, dit-il à son ami, que Sa grâce est puissante! Mon +cœur était de glace, il y a quelques heures à peine; maintenant, il +est tout de feu. Naguère, je ne voyais rien de beau, rien de grand en +dehors des choses matérielles et humaines, à présent, tout ce qui est +terrestre me paraît petit et insignifiant. Auparavant, le ciel était +bien loin et encore plus incertain; maintenant, la vie future est +pour moi la vie réelle par excellence, et la vraie patrie est +là-haut. Le vrai bonheur, je ne l'ai jamais éprouvé avant ce jour, la +vraie joie m'était inconnue. Je suis tout changé, et tout me paraît +changé. Je vois tout autrement, je comprends tout autrement, la vie, +la mort, le monde, les hommes, les événements, le passé, le présent, +l'avenir. Et c'est la grâce divine qui a opéré ce changement +prodigieux en moi. N'est-ce pas que cette grâce est puissante et que +Dieu est bon?</p> + +<p>Lamirande était ravi d'entendre son ami chanter son bonheur dans ce +langage enthousiaste.</p> + +<p>—Oui, répondit-il, Dieu est infiniment bon et Sa grâce, infiniment +puissante; mais Sa bonté ne se manifeste pas toujours de la même +manière, et Sa grâce, pour être toujours puissante, n'est pas +toujours sensible. Ton âme est inondée de délices. C'est un véritable +avant-goût du ciel. Dieu t'accorde sans doute cette faveur pour te +confirmer dans Son service. Mais ne sois ni surpris, ni affligé, ni +découragé, si, plus tard, cette ferveur délicieuse que tu ressens +aujourd'hui est remplacée par une sécheresse désolante, un dégoût +affreux; si le ciel qui te paraît maintenant tout près et souriant, +s'éloigne et semble d'airain; si ton âme, en ce moment pleine +d'onction et de nobles pensées, se fait aride comme le désert; si la +prière, qui est aujourd'hui un élan naturel et spontané de ton cœur +vers Dieu, devient une véritable corvée, plus pénible que le plus dur +labeur. Notre-Seigneur éprouve souvent par la sécheresse ses plus +fidèles serviteurs. Cette épreuve t'est peut-être réservée. Si elle +t'arrive un jour, ne te laisse pas abattre. Prie, quand même tu ne +trouverais aucune satisfaction dans la prière, quand même il te +semblerait que tu n'aimes plus Dieu et que Dieu ne s'occupe plus de +toi. C'est que la prière faite dans la sécheresse peut être plus +agréable au ciel que les oraisons qui sortent sans effort du cœur +plongé dans la ferveur sensible. C'est sur les rochers arides, plutôt +que sur les terres plantureuses, que l'on trouve les fleurs aux +nuances les plus délicates, au parfum le plus exquis.</p> + +<p>L'entretien fut interrompu par les préparatifs du départ. Lamirande, +accompagné par Vaughan et le père Grandmont, se rendit une dernière +fois à la chambre mortuaire. Longtemps, il regarda sa fille bien +aimée. La nature réclama ses droits: il versa d'abondantes larmes qui +n'avaient cependant rien d'amer. Puis, triomphant de cette dernière +faiblesse, il s'écria:</p> + +<p>—Mon Dieu! je vous remercie des bienfaits que Vous venez de répandre +sur nous. En retour d'un léger sacrifice, Vous m'avez accordé la +conversion de mon ami, et par cette conversion, Vous avez assuré +l'avenir de la patrie. Le sacrifice est en effet léger aux yeux de la +foi, bien qu'il ait déchiré affreusement mon cœur. Ma fille est +infiniment heureuse auprès de Vous, et la séparation, si douloureuse +soit-elle, n'est que momentanée au regard de l'éternité. Et pour +récompenser ma souffrance de quelques années, librement acceptée, +Vous délivrez tout un peuple du joug de Satan; Vous renversez les +derniers obstacles accumulées par l'enfer pour empêcher ce peuple de +parvenir à ses destinées providentielles; Vous garantissez la liberté +de Votre Église en ce pays; Vous facilitez ainsi le salut de millions +d'âmes encore à naître. Tous ces bienfaits inestimables, Vous les +accordez généreusement parce qu'un cœur humain a eu la grâce de +s'immoler pour l'amour de Vous. Mon Dieu! je Vous remercie et je Vous +bénis!</p> + +<hr> + +<p>À peine Lamirande et Vaughan étaient-ils partis d'Ottawa pour +Québec que Montarval en fut averti; car il avait ses espions qui le +tenaient a courant de tout. Le malheureux Duthier n'avait pas été le +seul au service du chef de la secte. La nouvelle de ce départ subit +et la connaissance de la cause pénible qui l'avait motivé jetèrent +Montarval dans un trouble étrange qu'il ne pouvait s'expliquer. Il +avait le pressentiment que le dénouement approchait, et qu'il lui +serait fatal; et ce voyage lui semblait avoir quelque rapport, qu'il +ne pouvait ni découvrir ni même soupçonner, avec la ruine prochaine +de tous ses projets. Une heure avant le commencement de la séance, il +se renferma dans une pièce secrète de la maison qu'il occupait, pièce +où personne ne pénétrait jamais, sous aucun prétexte. Cette chambre, +toute tendue de rouge, était un temple satanique. Les hideux emblèmes +du culte infernal s'y étalaient. Montarval, en proie à une sombre +agitation, se plaça devant une sorte d'autel où brûlait de l'encens +et commença une horrible évocation:</p> + +<p>—Viens, Eblis! Dieu de la désolation infinie et du désespoir sans +bornes; Inspirateur de toute révolte contre les lois cruelles de +Jéhovah, de toute haine de l'abjecte vertu et de l'infâme sainteté; +Sublime Auteur de tout orgueil, de tout crime, de tout péché, de +toute douleur, de toute mort, de tout ce que les prêtres d'Adonaï +appellent le mal; Vaillant Destructeur de la tyrannie éternelle, +Ennemi Implacable du Christ, de son Église, de ses prêtres; +Infatigable Libérateur de la race humaine; Toi qui détournes les +hommes des jouissances humiliantes du ciel et les prépares aux âpres +délices de ton royaume de feu et de liberté; viens, ô Esprit de +vengeance, Éternel Persécuté, Révolté éternel! Voici l'heure suprême! +Moi, ton fidèle serviteur, je n'aperçois plus bien le chemin à +suivre, les ténèbres m'environnent, les hésitations m'assaillent, les +noirs pressentiments me poursuivent.</p> + +<p>Viens me révéler ce que va faire celui des mortels qui combat notre +projet avec le plus d'acharnement, viens me montrer comment obtenir +le succès final.</p> + +<p>Pendant qu'il parlait, un souffle glacial remplit la pièce. Puis, au +milieu de la fumée blanche de l'encens, une forme vague de +proportions gigantesques se dessina; et une voix qui semblait venir +du lointain se fit entendre.</p> + +<p>—Une puissance plus forte que ma toute-puissance m'empêche de +communiquer librement avec toi en ce moment. Cette puissance hostile, +je la vaincrai un jour, j'en délivrerai l'univers entier; mais +maintenant, elle me tient cruellement enchaîné. Il ne m'est possible +que de te dire ceci: Ne perds pas une minute, précipite les +événements....</p> + +<p>La voix se tut subitement et la forme s'évanouit.</p> + +<hr> + +<p>La discussion sur la troisième lecture du projet de constitution +commença à l'ouverture de la séance à trois heures. Le premier +ministre exprima l'espoir que les débats ayant plus qu'épuisé le +sujet, la Chambre remplirait la formalité de la troisième lecture +sans délai: ressasser les arguments que tant de députés avaient fait +valoir pour et contre le projet serait une perte de temps +regrettable. Il fît clairement entendre que les ministres +s'opposeraient à l'ajournement de la séance avant que la question fût +mise aux voix.</p> + +<p>Houghton, Leverdier et les autres chefs de l'opposition ne se +laissèrent pas arrêter par les sophismes de sir Henry. Ils étaient +déterminés à prolonger le débat jusqu'au retour de Lamirande, coûte +que coûte; non qu'ils eussent, à part Leverdier, le moindre espoir de +rien gagner; mais parce qu'ils respectaient et aimaient trop leur +collègue pour ne pas lui donner cette dernière marque de leur +sympathie et de leur estime. À cause de la faible majorité du +gouvernement, ils n'avaient plus à redouter une application +arbitraire de la clôture; le groupe de Vaughan, favorable pourtant au +projet, ne l'aurait pas permis. Le débat recommença donc plus acerbe +que jamais. Seulement, le mot d'ordre était donné du côté +ministériel: pas un député de la droite ne se levait pour répondre +aux arguments de la gauche. <span class="footnote">[On le sait, dans les parlements où +prévalent les coutumes anglaises, les députés de l'opposition +siègent toujours à la gauche du président quelles que soient leurs +opinions politiques ou religieuses.]</span> Celle-ci dut supporter seule, +encore une fois, tout le fardeau de la discussion.</p> + +<p>Vers dix heures du soir Houghton reçut la dépêche de Vaughan. Il la +montra à Leverdier et à trois autres députés français dont la +parfaite discrétion lui était connue.</p> + +<p>—Prenez bien garde, leur dit-il, d'en souffler mot à qui que ce +soit.</p> + +<p>—Pourquoi? lui demanda Leverdier. C'est pourtant de nature à +encourager nos amis; car cette dépêche indique clairement que Vaughan +a subitement changé d'idée et qu'il sera avec nous.</p> + +<p>—Et c'est précisément parce que cette dépêche dit clairement que +Vaughan est avec nous que je vous conjure d'en garder le secret +absolu. Je vous l'ai montrée, à vous quatre, pour que vous ne soyez +pas tentés de faiblir un seul instant; mais encore une fois, pour +l'amour de Dieu, n'en soufflez mot à personne; car si cette nouvelle +parvenait à certaines oreilles, que vous pouvez voir d'ici, nous +aurions sans aucun doute, un nouvel accident de chemin de fer à +déplorer; et cette fois l'accident pourrait mieux atteindre son but +infernal.</p> + +<p>—Vous pensez! dit l'un des quatre.</p> + +<p>—J'en suis intimement convaincu, répondit le chef de l'opposition. +La seule chose qui pourrait empêcher un nouvel accident de se +produire, si certain personnage était mis au fait de ce que nous +savons, c'est que les deux individus soupçonnés d'être les auteurs de +la récente catastrophe viennent d'être arrêtés à Montréal. Mais ils +peuvent n'être pas seuls de leur espèce. De sorte que, gardez le +secret de cette dépêche, si vous aimez Lamirande et Vaughan, et si +vous voulez servir votre pays.</p> + +<p>—Ne craignez rien, lui répondit-on. Mais si ces deux misérables sont +pris, ils diront peut-être le nom de l'instigateur de leur crime.</p> + +<p>—C'est possible, pourvu que cet instigateur ne leur ouvre la porte +de la prison avec une clé d'or, ou quelque autre d'un métal moins +précieux.</p> + +<hr> + +<p>À minuit, Houghton proposa l'ajournement de la Chambre, disant que la +séance avait duré assez longtemps, qu'il n'était pas raisonnable de +forcer les députés à se prononcer définitivement sur une aussi grave +question sans leur donner le temps de réfléchir, qu'une journée de +délai ne mettrait pas le pays en danger. Il s'engageait, comme chef +de l'opposition, à laisser terminer le débat à la fin de la prochaine +séance, si, de son côté, le gouvernement voulait consentir à +l'ajournement de la Chambre. Mais les ministres repoussèrent cette +proposition, déclarant qu'ils ne consentiraient à l'ajournement de la +Chambre qu'après le vote sur la troisième lecture.</p> + +<p>Ce refus hautain et brutal eut un excellent résultat il exaspéra au +dernier point les membres de l'opposition. Les esprits étaient +montés, et on résolut, à gauche, de tenir tête au gouvernement, de +prolonger la séance indéfiniment. C'était précisément ce que Houghton +et Leverdier voulaient: Lamirande et Vaughan auraient maintenant le +temps de revenir. La gauche s'organisa donc pour le reste de la nuit.</p> + +<p>Comme l'opposition à l'ajournement venait du gouvernement, c'était +aux ministériels qu'incombait la tâche de maintenir la présence d'un +nombre suffisant de députés pour permettre à la Chambre de siéger. La +gauche n'avait qu'à fournir les orateurs pour les douze heures, de +minuit à midi. Houghton trouva facilement douze de ses partisans +prêts à parler chacun une heure. Il comptait sur le retour de Vaughan +vers midi; s'il n'arrivait pas, il serait possible de faire une +nouvelle combinaison qui prolongerait la séance jusqu'au soir.</p> + +<p>Qui n'a été témoin d'une de ces séances où la minorité, pour +protester contre ce qu'elle considère comme une injustice, une +tyrannie de la part de la majorité, décide de siéger indéfiniment. +L'élément comique et même grotesque se mêle presque toujours à ces +scènes. Les députés ministériels, obligés de rester en nombre +suffisant pour empêcher l'ajournement “faute de quorum” prennent des +postures et des allures qui n'ont rien de poétique ou de distingué. +Les uns, enfoncés dans leurs fauteuils, le chapeau rabattu sur les +yeux, ou à demi-couchés sur leurs pupitres, dorment et ronflent. +D'autres, sans fausse honte, se font apporter qui un bifteck, qui une +côtelette, et combattent l'ennui à coups de fourchette. Du côté de +l'opposition les banquettes sont vides. Tous sont allés se reposer +dans les bureaux. Il ne reste que celui qui est chargé de continuer +le débat, entouré de deux ou trois amis, en cas d'un accident +quelconque. Si celui qui parle est habitué à ce jeu parlementaire, il +saura se ménager. D'abord, il parlera très lentement, et s'éloignera +du sujet autant qu'il le pourra sans s'exposer à un rappel à l'ordre. +Il citera, à tout propos, et longuement, l'inévitable Todd, +l'inéludable May, l'inéludable Bourinot qui étaient les auteurs +classiques des parlements canadiens à la fin du dix-neuvième siècle +et qui le sont encore au milieu du vingtième. Lire quelques pages de +ces auteurs, cela repose l'esprit, sinon de l'auditoire, du moins de +celui qui parle, en le dispensant du travail d'arranger ses phrases +ou de courir après les idées. Si les quelques amis qui restent pour +assister l'orateur s'aperçoivent qu'il patauge trop et que le +président est à la veille de lui ôter la parole, ils trouveront le +moyen de faite naître un incident quelconque pour lui donner le temps +de se ressaisir. Enfin, quand il est tout à fait au bout de ses +ressources, on lui fait signe de s'asseoir, un autre prend sa place, +et recommence les mêmes citations émouvantes de Todd, de May et de +Bourinot. Peu à peu, les esprits de détendent, on se défâche à +gauche, on s'amollit à droite, et l'on finit par en arriver à un +compromis quelconque. C'est la fin ordinaire de ces séances qu'on +prolonge <i>ab irato</i>.</p> + +<p>La mémorable séance du dernier parlement de la Confédération +canadienne, commencée à trois heures du 25 mars 1946, ne devait pas +se terminer par un compromis, mais par la défaite des uns et le +triomphe des autres.</p> + +<p>Toute la nuit, la discussion fut animée: ce n'était pas encore un +débat purement factice. Plusieurs députés français, Leverdier entre +autres, avaient encore réellement quelque chose à dire, et ils +parlèrent avec chaleur.</p> + +<p>Le matin du 26 mars se lève gris et terne. La pluie a cessé, mais un +brouillard épais enveloppe et pénètre tout. À mesure que l'avant-midi +s'écoule, l'aspect de la Chambre devient plus triste. Le parquet est +jonché de journaux froissés, de chiffons de papiers, de livres bleus. +Les orateurs qui se succèdent ne parlent visiblement plus que pour +gagner du temps. Vers onze heures, Houghton reçoit une dépêche de +Vaughan datée de Saint-Martin: “Tenez bon, nous serons à Ottawa à +midi et demi”. Il n'y a plus rien à redouter: il est impossible +maintenant à l'ennemi de préparer un nouvel accident de chemin de +fer. Le chef de l'opposition montre donc librement la dépêche à ses +collègues. Elle passe de mains en mains.</p> + +<p>—Encore un coup de cœur, dit Houghton, il nous arrive du secours.</p> + +<p>L'animation qui se manifeste du côté de l'opposition après la lecture +de cette dépêche n'échappe pas à Montarval qui n'a presque pas quitté +son siège depuis la veille. Une colère sombre et impuissante l'agite.</p> + +<p>Le bruit se répand rapidement que Lamirande et Vaughan arrivent et +que ce dernier est maintenant contre le projet de loi. L'excitation +est à son comble. Les tribunes se remplissent, les députés prennent +leurs sièges. Il y a une sorte de fièvre dans l'air. Chacun sent que +le dénouement est proche.</p> + +<p>Enfin, à une heure moins quelques minutes, Lamirande et Vaughan +entrent dans la salle des délibérations. Une longue salve +d'applaudissements les accueille. Puis, beaucoup de députés vont +offrir leur condoléances à Lamirande: la mort de sa fille était déjà +connue, bien que les circonstances extraordinaires qui l'ont +accompagnée n'eussent pas encore été révélées. Tous sont frappés du +changement survenu chez Vaughan. Ce n'est plus le même homme rieur, +insouciant, quelque peu sceptique. Il est grave, maintenant, mais +sans une ombre de tristesse. Au contraire, une joie calme est +empreinte sur ses traits, qui respirent un je ne sais quoi de doux, +de noble, de grand qu'on n'y avait jamais remarqué.</p> + +<p>Le député qui avait la parole lorsque Lamirande et Vaughan sont +entrés voit qu'il n'a plus besoin de continuer son discours. Il y met +fin <i>ex abrupto</i>, faisant grâce à la Chambre de plusieurs pages de +May qu'il se préparait à lire. Les précédents n'ont plus d'intérêt +pour personne. C'est l'avenir qu'on veut connaître.</p> + +<p>—Monsieur le président, dit Vaughan, aussitôt qu'il put prendre la +parole, je me propose de voter contre la dernière lecture de ce +projet de constitution que j'ai toujours défendu avec opiniâtreté. +Mais je veux, auparavant, dire à la Chambre, en quelques mots, la +raison de ce changement radical qui s'est opéré dans mes opinions +politiques. Mes idées politiques ont complètement changé parce qu'il +s'est produit en moi un profond changement moral. On a beau dire, la +religion, c'est-à-dire le lien qui nous unit à Dieu, aura toujours +une influence prépondérante sur la politique, c'est-à-dire sur le +lien qui unit les hommes entre eux. L'homme qui croit réellement en +Dieu, principe et fin de toutes choses; l'homme qui croit réellement +en Jésus-Christ, Fils de Dieu, venu en ce monde pour racheter le +genre humain et nous ouvrir le ciel: l'homme qui croit réellement en +la sainte Église catholique, fondée par Jésus-Christ sur Pierre et +les apôtres pour continuer à travers les âges son œuvre de +rédemption et de salut; l'homme qui croit fermement à ces grandes +vérités fondamentales ne peut pas voir les choses de la politique de +la même manière que celui qui n'y croit pas. Quand je dis les choses +de la politique, je parle de la vraie politique, non des questions de +voies ferrées, de navigation, de commerce; mais de ces grands +problèmes dont la solution décide de l'avenir des peuples. Jusqu'ici, +en discutant le projet de constitution dont la Chambre est saisie, ne +n'envisageais que le côté purement humain de la question; je ne +voyais que la grandeur et la prospérité matérielles du pays; et il me +semblait que cette grandeur serait mieux assurée par l'union étroite +des provinces que par leur séparation. Je m'aperçois maintenant que +même au point de vue terrestre j'étais dans une étrange erreur, tant +il est vrai qu'on ne voit pas bien les choses de ce monde à moins de +s'élever au-dessus d'elles. Mais en ce moment la grandeur matérielle +du pays me paraît d'une importance toute secondaire. La question qui +s'impose à mon esprit, avant toute autre, la voici: Cette +constitution que nous sommes appelés à voter n'est-elle pas destinée +à mettre des entraves à l'action de l'Église catholique, à détruire +cette action entièrement si c'était possible? Les pièces qui nous ont +été communiquées, l'autre jour, prouvent que cette constitution a été +conçue dans une pensée hostile à l'Église, au salut des âmes, par +conséquent. Hier, j'étais prêt à voter cette constitution quand même, +à la voter tout en voyant qu'elle devait servir à opprimer l'Église, +à ruiner la foi. J'étais prêt à commettre ce crime politique, parce +que pour moi, matérialiste insensé, courbé vers la terre, j'attachais +une plus grande importance aux choses qui passent qu'aux choses de +l'éternité, aux questions d'étendue territoriale et de prestige +national qu'au salut ou à la perte des âmes. Aujourd'hui, si cette +constitution devait nous assurer le plus grand, le plus riche, le +plus puissant empire du monde et ne mettre en péril que le salut +d'une seule âme, je sacrifierais volontiers ma vie plutôt que de la +sanctionner par mon vote. Et si ce grand changement s'est opéré en +moi; si je vois les choses tout autrement, que le les voyais hier, +c'est que je suis parti d'ici incroyant et que je reviens croyant. Je +reviens croyant comme mon ami. La lumière qui l'éclaire, m'éclaire. +Tout ce qu'il croit, je le crois, tout ce qu'il aime, je l'aime, tout +ce qu'il adore, je l'adore, tout ce qu'il espère, je l'espère. On me +demandera peut-être comment, à quelque occasion ce changement s'est +opéré. C'est là un sujet trop sacré, trop intime pour que je puisse +même l'effleurer ici. Qu'il me suffise de dire que l'effet, si +étonnant qu'il vous paraisse, est encore bien moins extraordinaire +que la cause qui l'a produit. Et maintenant un mot à ceux de mes amis +que j'ai pu aveugler par mes sophismes en faveur de ce projet +néfaste. S'ils ne peuvent envisager la question comme je l'envisage +aujourd'hui, au point de vue surnaturel, qu'ils l'envisagent au moins +comme l'honorable chef de l'opposition, au point de vue de la saine +raison. Qu'ils considèrent que cette constitution est dirigée contre +la religion, la langue, la nationalité de tout un peuple; qu'elle a +pour objet l'unification du Canada par la destruction de ce qu'un +tiers de notre population a de plus cher au monde. Qu'ils se +persuadent qu'une œuvre politique fondée sur une pareille base ne +saurait être ni féconde ni stable. C'est dans la séparation que nous +trouverons la véritable grandeur, la véritable prospérité, parce que +nous y trouverons la paix.</p> + +<hr> + +<p>Le jeune Anglais reprit son siège, et il se fît un grand silence, +à la fois solennel et émotionnant, et plus approbateur qu'un tonnerre +d'acclamations. La Chambre avait compris que toute manifestation +bruyante aurait été déplacée en pareil moment. Pas un seul député ne +se leva ensuite pour prendre la parole. Tout était dit, tout était +fini.</p> + +<p>Houghton et Lamirande firent de nouveau la motion de rigueur: “Que ce +<i>bill</i> ne soit pas lu une troisième fois maintenant, mais dans six +mois”. Le président mit cette proposition aux voix. Le résultat de +l'épreuve n'était pas douteux, car il était bien connu que Vaughan +entraînerait avec lui au moins sept députés. Ce déplacement de huit +voix mettait le gouvernement en minorité de onze: 127 contre 116, +tels furent les chiffres que donna le greffier.</p> + +<p>À peine le président a-t-il proclamé ce résultat, que l'opposition, +restée silencieuse après le discours de Vaughan, éclate en +applaudissements insolites et se livre à une démonstration de joie +délirante. Les députés se donnent de chaleureuses poignées de mains, +se félicitent, rient, pleurent, trépignent, frappent sur leurs +pupitres, poussent des cris insensés, jettent en l'air les menus +objets qui leur tombent sous la main; tant il est vrai que les hommes +les plus graves deviennent parfois de véritables enfants sous le coup +d'une forte émotion. Lamirande seul est calme au milieu de cette +tempête.</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XXXII</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Miserabili obitu, vita functus est.</p> +<p> + Il finit sa vie par une misérable mort.</p> + +<div class="source">2 <span class="pname">Mac</span>. IX, 28.</div> +</div> + +<p>Lorsque le président a pu enfin rétablir un peu d'ordre, sir Henry +Marwood, pâle, défait, se lève et tout en proposant l'ajournement de +la Chambre, annonce que le cabinet va donner immédiatement sa +démission.</p> + +<p>Quant à Montarval, cloué à son siège, il ne semble pas avoir +connaissance de ce qui se passe autour de lui. Si ses collègues +n'eussent pas été si fiévreusement excités ils auraient vu dans ses +yeux une flamme de rage et de désespoir pleine d'une indicible +horreur. Lamirande la remarqua et frissonna.</p> + +<hr> + +<p>Les députés se dispersent dans les couloirs, à la bibliothèque, au +dehors, dans les allées où la brume est toujours épaisse et +pénétrante. Lamirande, Houghton, Leverdier et Vaughan se promènent +ensemble en arrière de l'hôtel du parlement, à l'écart des groupes +plus bruyants. Ils éprouvèrent le besoin de se communiquer leurs +pensées, leurs émotions. Houghton vient de dire: “La religion qui a +pu opérer un tel changement chez Vaughan n'est pas une religion comme +les autres; elle doit être la seule vraie, et je vais l'étudier +sérieusement”, lorsqu'un gardien des terrains publics accourt tout +effaré.</p> + +<p>—Messieurs, leur dit-il, un grand malheur est arrivé M. Montarval +s'est tiré un coup de revolver dans la tête.</p> + +<p>Les quatre amis suivent le gardien au pas de course. Il les conduit à +l'endroit le plus écarté de l'allée qui longe la falaise au-dessus de +l'Outaouais, et qu'on appelle <i>The Lovers's Walk.</i> Là, gisant dans la +boue, la tête trouée d'une balle, baignant dans son sang, mais encore +en vie, ils voient le malheureux sectaire. Au moment où ils arrivent, +il fait de vains efforts pour se soulever et reprendre son arme +tombée à quelques pieds de lui. On le relève et on le couche sur un +banc. Lamirande examine la blessure et constate qu'elle est +nécessairement mortelle. Puis ils le transportent dans un pavillon +qui se trouve auprès. Le gardien, sur l'ordre de Lamirande, court à +l'hôtel du parlement chercher un coussin, de l'eau et quelque +stimulant. Sur son chemin il rencontre un père oblat qu'une impulsion +mystérieuse a dirigé de ce côté. Le religieux, apprenant la triste +nouvelle accourt au pavillon. Un spectacle affreux s'offre à ses +regards. Le suicidé est étendu sur une table. Il agonise. Sa +respiration n'est plus qu'un râle. De sa tempe droite coule un mince +filet de sang qui tombe goutte à goutte sur le plancher. Ses yeux +sont ouverts, fixes et vitreux.</p> + +<p>—A-t-il sa connaissance? demanda le religieux.</p> + +<p>—Je ne le crois pas, répond Lamirande. Il avait certainement lorsque +nous l'avons trouvé, mais depuis que nous l'avons transporté ici il +n'a donné aucun signe qui indique qu'il nous reconnaît.</p> + +<p>Bientôt le gardien revient. On place le coussin sous la tête du +blessé, et Lamirande humecte ses lèvres d'un peu d'eau-de-vie. Le +stimulant produit son effet. Le malheureux cherche à se tourner. On +l'aide. Au même instant, un lambeau des brouillards du dehors, que le +vent commence à agiter, entre par la porte ouverte, ondule au milieu +du pavillon, puis, glisse et va former dans un coin un léger nuage, +indécis et vague. Montarval le regarde fixement. Lamirande lui donne +encore quelques gouttes d'eau-de-vie. Le mourant fait signe au +médecin de se baisser, et avec effort:</p> + +<p>—Lamirande, je vous hais!</p> + +<p>—Et moi, répond celui-ci je vous pardonne de grand cœur et je vous +conjure de songer au jugement du Dieu terrible devant qui vous allez +bientôt paraître. Ce Dieu est terrible, mais Il est aussi infiniment +miséricordieux. Vous pouvez encore vous jeter dans Ses bras.</p> + +<p>—Je hais votre Dieu! râle le moribond.</p> + +<p>—C'est affreux! murmure l'oblat en portant son crucifix à ses +lèvres. Mon Dieu, pardonnez-lui cet horrible blasphème, il ne sait ce +qu'il dit!</p> + +<p>Montarval, qui s'est soulevé un peu en s'appuyant sur son coude, +regarde toujours le coin du pavillon où se trouve le petit nuage. Les +yeux de tous se tournent instinctivement de ce côté? Est-ce une +illusion d'optique? ou le paquet de brouillard prend-il réellement +une forme moins vague, une forme humaine, colossale? Si c'est une +illusion, tous la partagent, car tous voient cette forme, et tous +éprouvent une terreur qui fige le sang dans les veines.</p> + +<p>—Eblis! Eblis! s'écrie tout à coup le mourant, tu m'as trompé tu +m'avais promis le triomphe, et j'ai subi une défaite humiliante, je +suis menacé de révélations qui me conduiront en prison, peut-être sur +l'échafaud....</p> + +<p>Il ne peut continuer, les forces l'abandonnent, et il retombe sur le +coussin. Il n'a cependant pas perdu connaissance. Le prêtre +s'approche du moribond et lui montrant le crucifix:</p> + +<p>—Voici Celui qui ne trompe jamais, ni dans ce monde ni dans l'autre. +Satan, Eblis, comme vous l'appelez est le prince du mensonge. Il vous +a trompé dans la vie présente, il vous trompe sur la vie future. Son +royaume est l'enfer, lieu d'horribles tourments. Jésus-Christ, notre +Dieu, vous offre le pardon avec le ciel. Renoncez au démon avant que +l'éternité vous engloutisse.</p> + +<p>Le sectaire se soulève de nouveau, soutenu par une force visiblement +surhumaine.</p> + +<p>—Votre Dieu, dit-il entre ses dents serrées, je le hais, je le hais! +Son ciel, lieu d'humiliation dégradante, je n'en veux pas. J'aime +mieux l'enfer, quel qu'il soit.</p> + +<p>En proférant ces paroles de damné, il repousse le crucifix avec un +geste de colère. C'est son dernier acte. Aussitôt, un frisson +convulsif le secoue de la tête aux pieds; ses yeux s'ouvrent +démesurément et prennent une expression d'indicible épouvante; ses +membres se roidissent, et son âme s'échappe de son corps dans un cri +de désespoir que n'oublieront jamais les six témoins de cette scène +affreuse.</p> + +<p>—Allons-nous en! s'écrie le religieux. Ce lieu est rempli de démons, +c'est l'enfer.</p> + +<p>Et tous se précipitent au dehors, le visage blanc de terreur, la +chair frémissante et horripilée.</p> + +<p>—Dieu miséricordieux! s'écrie Lamirande, si c'est possible, ayez +pitié de lui!</p> + +<h2 class="section-header">Chapitre XXXIII</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Cursum consummavi.</p> +<p> + J'ai achevé ma course.</p> + +<div class="source">II <span class="pname">Tim</span>. IV, 7.</div> +</div> + +<p>Le surlendemain, de grand matin, Lamirande, Leverdier et Vaughan, +arrivés d'Ottawa par le train de nuit, se dirigent vers le couvent +de Beauvoir. Le temps est ravissant. La triste pluie a cessé, les +brouillards ont disparu, le vent ne gémit plus dans les grands pins. +Il a gelé pendant la nuit, et les arbres, couverts de frimas, +ressemblent à de gigantesques panaches qui, tranchant sur le bleu +foncé du ciel, forment un tableau d'une beauté tellement bizarre que +le peintre le plus hardi n'oserait tenter de le reproduire.</p> + +<p>Bien qu'en ce moment leur présence à Ottawa soit nécessaire, +Leverdier et Vaughan n'ont pas voulu laisser leur ami venir seul +rendre à son enfant les derniers devoirs. Houghton aurait vivement +désiré les accompagner; mais, pour lui, quitter la capitale, c'était +impossible.</p> + +<p>La chute du gouvernement, la mort misérable de Montarval ont produit +une révolution dans tous les esprits. Le mauvais génie du pays étant +disparu, les intrigues cessent et les choses politiques prennent leur +cours naturel. La politique de la séparation qui naguère paraissait à +tant de personnes un rêve, une chimère, s'empare maintenant de tout +le inonde. Même ceux qui ne l'approuvent pas encore l'acceptent comme +une chose inévitable. Il ne s'agit plus que de mettre cette politique +à exécution, le plus promptement possible. Houghton est chargé de +cette tâche, et il travaille à former un cabinet pour liquider la +situation. Il s'était adressé tout d'abord à Lamirande. Celui-ci, +sans refuser d'entrer dans le gouvernement qui ne devait exister que +le temps nécessaire pour effectuer la séparation, avait demandé trois +jours de grâce.</p> + +<p>—Quand mon enfant sera dans sa dernière demeure, dit-il, je vous +donnerai ma réponse définitive. En attendant, travaillez, avec +Leverdier et Vaughan, à la formation de votre cabinet, comme si je +n'existais pas.</p> + +<p>—C'est difficile, répliqua Houghton, de ne pas tenir compte de +l'existence d'un homme qui a été l'instrument dont la Providence +s'est servie pour créer le mouvement actuel qui entraîne le pays vers +de nouvelles destinées.</p> + +<p>—Cependant, reprend Lamirande, il faut vous habituer à cette pensée. +Les uns sont appelés à commencer une œuvre, tandis que d'autres +doivent la terminer. Celui qui sème ne récolte pas toujours. Moïse +fit sortir le peuple de Dieu de la terre d'Égypte, mais c'est Josué +qui l'introduisit dans la terre de Chanaan.</p> + +<p>—Moïse avait eu un moment d'hésitation; c'est pour cela qu'il ne lui +a pas été donné de traverser le Jourdain à la tête de son peuple.</p> + +<p>—Et qui vous dit que je n'ai pas douté, comme Moïse dans le désert +de Sinaï?</p> + +<hr> + +<p>Les religieuses du couvent de Beauvoir avaient demandé à +Lamirande, comme une insigne faveur, que la épouille mortelle de +Marie leur fût confiée. On la déposa donc dans le caveau de leur +chapelle.</p> + +<p>Longtemps Lamirande resta agenouillé sur les froides dalles. Ses deux +amis auraient voulu demeurer auprès de lui, mais il leur fit signe de +se retirer. Il voulait être seul avec Dieu et son enfant... Quand +enfin il vint rejoindre ses deux compagnons, ceux-ci remarquèrent sur +ses traits, dans ses yeux, avec la trace de larmes abondantes, un +reflet céleste, une lumière indéfinissable qu'ils n'y avaient jamais +vue.</p> + +<p>Ensemble, ils reprirent le chemin de la ville et de la gare; mais +lorsqu'ils furent rendus près du chemin de fer, Lamirande s'arrêta +soudain comme quelqu'un qui se souvient tout à coup d'une affaire +importante.</p> + +<p>—Partez, vous deux, dit-il, par le premier train Houghton a besoin +de vous au plus tôt. Quant à moi, j'ai quelques courses à faire, +quelques personnes à voir ici. Je prendrai un autre train.</p> + +<p>Puis, serrant les mains de ses deux amis avec effusion, il s'éloigna +rapidement. Eux, tout surpris, ne songèrent ni à le questionner ni à +l'arrêter. Lorsqu'ils furent un peu revenus de leur étonnement, il +était déjà loin.</p> + +<p>—Devons-nous le suivre? dit Vaughan.</p> + +<p>—Je crois qu'il vaut mieux faire ce qu'il nous a dit, reprit +Leverdier.</p> + +<p>—Ne trouvez-vous pas quelque chose d'étrange dans sa conduite?</p> + +<p>—Oui, quelque chose d'étrange, ou plutôt quelque chose de nouveau; +mais ce quelque chose n'a rien d'inquiétant. Allons!</p> + +<p>Et les deux amis partirent pour Ottawa, fermement convaincus que +Lamirande les y rejoindrait bientôt. Mais ils ne le virent plus +jamais, ni à Ottawa ni ailleurs.</p> + +<p>Le cinquième jour après les funérailles, l'inquiétude causée par la +disparition de Lamirande était devenue très vive. On songeait +sérieusement à descendre à Québec pour y commencer des recherches, +lorsque Leverdier reçut la lettre suivante:</p> + +<p class="dateline">“<span class="pname">New York</span>, le 2 avril 1946.</p> + +<p>“Bien cher ami,—Vous devez être tous dans l'inquiétude à mon sujet. +Soyez rassurés, il ne m'est advenu rien de fâcheux. Je suis en +parfaite santé et sain d'esprit.</p> + +<p>“Je quitte le monde pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait +inutile. Je saurai bien m'ensevelir de telle sorte que personne ne me +trouvera jamais.</p> + +<p>“Cher ami, ce n'est pas un sentiment d'amertume, rien qui ressemble à +la misanthropie qui me fait prendre cette détermination. Mon cœur +n'a pas cessé d'aimer les choses terrestres. Le bonheur légitime +d'ici-bas a toujours pour moi un attrait puissant. J'entrevois un +avenir qui me sourit: une position élevée dans la patrie; la +confiance, l'estime, la reconnaissance de mes concitoyens; de +nouveaux liens domestiques qui m'uniraient plus étroitement encore à +toi; une femme admirable; de blondes têtes d'enfants... Ah! ne +t'imagine pas que ce doux rêve me laisse indifférent, et qu'il ne +m'en coûte pas d'y renoncer! Mais lorsque tu auras appris du père +Grandmont certains événements que je t'ai cachés, tu admettras que +celui qui a été l'objet de faveurs si extraordinaires ne doit pas +rester dans le monde. Quand un homme a vu ce que j'ai vu, entendu ce +que j'ai entendu, souffert ce que j'ai souffert, il ne lui reste plus +qu'une chose à faire ici bas: prier, en attendant que Dieu l'appelle +à Lui.</p> + +<p>“Si je ne vous ai pas fait connaître d'avance ma détermination, à +toi, à Vaughan et à Houghton, c'est que je voulais nous éviter des +discussions qui auraient été probablement pénibles et certainement +inutiles. J'ai consulté le père Grandmont qui m'approuve entièrement. +Ne le questionne pas sur ma destination, il l'ignore.</p> + +<p>“Et maintenant, avant de te dire adieu, un mot, un dernier mot de +politique, et un mot d'affaires. Le père Grandmont te remettra ce que +j'appelle mon testament politique. Tu en donneras communication aux +amis, particulièrement à Houghton et à Vaughan. Vous y trouverez tout +ce que j'aurais pu faire pour vous aider dans la tâche qui reste à +accomplir: la séparation des provinces et l'organisation de la +Nouvelle France. Je suis entré, ce me semble, dans tous les détails +de ces deux grandes questions. Pesez le tout devant Dieu et prenez en +ce qui vous paraîtra utile. Quand même je serais resté au milieu de +vous, je n'aurais pu vous rien dire de plus. J'ai mis dans ce +document tout mon petit bagage de savoir, d'expérience et de vues sur +l'avenir. D'ailleurs, ce qui est surtout nécessaire, c'est, avec +l'intégrité de la foi catholique, l'union intime de nos compatriotes. +Or cette union, je le sens, se fera plus facilement autour de mon +souvenir qu'autour de ma personne.</p> + +<p>“Avec mon testament politique le père Grandmont te remettra une +procuration qui t'autorise à disposer de tout ce qui m'appartient. +Je n'ai qu'un objet vraiment précieux: la statue miraculeuse de +saint Joseph. J'aurais voulu te la donner: le père Grandmont +me l'a demandée avec tant d'instance pour la chapelle de +Notre-Dame-du-Chemin que je n'ai pu la lui refuser. À toi je donne +la feuille de lis qui en a été détachée par saint Joseph lui-même.</p> + +<p>“Après avoir donné quelques souvenirs, à leur choix, à mes chers amis +Vaughan et Houghton, tu feras de mes biens trois parts égales: une +pour les pauvres, une pour ta sœur Hélène afin qu'elle puisse faire +l'aumône en priant pour moi, une pour le développement de lœuvre que +tu diriges.</p> + +<p>“Enfin, saluez affectueusement pour moi tous les amis.</p> + +<p>“Ami! Frère! adieu à tout jamais dans ce monde, et au revoir dans le +beau ciel que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a conquis au prix de +son très précieux sang. Ainsi soit-il.”</p> + +<div class="sig pname">Joseph Lamirande.</div> + +<h2 class="section-header">Épilogue</h2> + +<div class="epigraph"><p> + Expectans expectavi Dominum.</p> +<p> + J'ai attendu, et je ne me suis point + lassé d'attendre le Seigneur.</p> + +<div class="source"><span class="pname">Ps</span>. XXXIX, 2.</div> +</div> + +<p>Dans son numéro du 15 février, la <i>Croix</i>, de Grenoble, France, +publia la communication suivante:</p> + +<p class="dateline">Saint-Laurent-du-Pont, ce 13 février 1977.</p> + +<p>Monsieur le rédacteur,</p> + +<p>Il vient de s'éteindre, non loin d'ici, à la Grande Chartreuse, une +vie bien humble, bien cachée, bien mystérieuse, mais qui a dû être +grande et glorieuse aux yeux de Dieu; puisque le passage de cette âme +du temps à l'éternité a été accompagné de phénomènes célestes +vraiment extraordinaires.</p> + +<p>Le frère Jean n'est plus de ce monde. Vous n'avez peut-être jamais +entendu parler du frère Jean. Peu de personnes, en France, l'ont vu, +encore moins l'ont remarqué.</p> + +<p>Il y a plus de trente ans, arrivait un jour, à la Grande Chartreuse, +un homme âgé d'une quarantaine d'années, bien mis, à l'air distingué, +parlant le français, mais évidemment étranger à notre pays. Il +demanda à voir le père abbé qui était alors dom Augustin, de sainte +mémoire. Il resta plusieurs heures avec lui, dit la tradition. Ce qui +se passa entre eux, nul ne l'a jamais su. Les moines et les frères +qui vivaient alors se rappellent qu'au sortir de cette entrevue le +père et l'étranger étaient singulièrement émus. Tous deux avaient +beaucoup pleuré, mais d'émotion plutôt que de peine; car leurs +visages, tout en gardant la trace des larmes, étaient rayonnants +d'une grande joie. Le même jour, l'étranger prit l'habit de frère et +le nom de Jean, et depuis lors il n'est jamais sorti du couvent, si +ce n'est, dans ces dernières années, pour faire des commissions au +laboratoire, à Fourvoirie, à Currière, à Saint-Pierre. Il descendait +même parfois à Saint-Laurent, et aussi conduisait les voyageurs sur +le Grand Som. Monter sur ce sommet des Alpes paraissait être sa seule +passion, si l'on peut s'exprimer ainsi. Tous les autres ordres de ses +supérieurs, il les exécutait ponctuellement, avec empressement, avec +une obéissance parfaite; mais quand le père procureur lui disait +d'accompagner des visiteurs au Grand Som, on voyait passer sur son +humble visage et éclater dans ses yeux si doux une lueur de joie +enfantine. On lui demanda, un jour, pourquoi il aimait tant à +escalader ce pic. Il répondit: “C'est si beau là-haut et l'on s'y +trouve si près du ciel!”</p> + +<p>Nul n'a jamais su au monastère à part dom Augustin, qui il était ni +d'où il venait. Possédant une éducation évidemment supérieure, il n'a +jamais voulu être autre chose que simple frère. Pendant longtemps, +avec la permission de l'autorité, il n'a pas mis les pieds hors du +couvent et il ne venait jamais en contact avec aucun étranger. +Lorsque, il y a quinze ans, dom Augustin était sur son lit de mort, +il fit venir autour de lui tous les moines et leur enjoignit de dire +à celui qui le remplacerait bientôt de respecter le secret du frère +Jean, comme lui-même l'avait si longtemps respecté. À l'heure qu'il +est, le successeur actuel de saint Bruno, dom François, ne sait pas +plus que vous et moi qui était ce modeste frère qui a certainement +joué un grand rôle quelque part dans le monde. Et ce rôle a dû être +aussi bienfaisant que remarquable; car le frère Jean n'était +certainement pas quelque grand pécheur réfugié dans cette solitude +pour faire pénitence. Il suffisait de regarder dans ses yeux si +limpides, si calmes pour convaincre que jamais l'âme dont ils étaient +le miroir n'avait été souillée par le crime, bouleversée par le +remords. On aurait dit quelqu'un dont le rôle dans le monde, pour une +raison ou pour une autre, était accompli, et qui était venu ici, sur +ces hauteurs sereines, attendre son entrée dans la céleste Patrie.</p> + +<p>J'ai dit que personne, à part dom Augustin, n'a jamais su qui il +était. Personne ne l'a jamais su, mais moi, je l'ai soupçonné, et +voici comment j'ai cru saisir le secret du frère Jean.</p> + +<p>L'été dernier, au mois d'août, j'accompagnai à la Grande Chartreuse +deux amis de Paris, dont l'un, M. G., a beaucoup voyagé, +particulièrement en Amérique. Il a passé plusieurs mois dans la +Nouvelle France. Comme le temps était beau, nous voulions monter sur +le Grand Som. On nous donna pour guide et compagnon le frère Jean +qui, malgré ses soixante-dix ans, nous devançait facilement. À chaque +instant, il lui fallait ralentir le pas pour nous attendre.</p> + +<p>Nous étions sur le sommet depuis une vingtaine de minutes, jouissant +en silence du spectacle grandiose qui se déroulait sous nos regards +ravis, lorsque le son de deux voix, parlant avec animation, vint +frapper nos oreilles. Deux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans +s'approchaient du rocher où nous étions tous les quatre assis, sans +nous apercevoir. L'un d'eux cria à l'autre qui s'était un peu éloigné +de lui: “Par ici, Leverdier, voici un point de vue superbe!” Je vis +le frère Jean tressaillir et pâlir au nom de Leverdier; tandis que +mon ami M. G. poussa un petit cri de joie et de surprise. Il se leva, +et adressa la parole aux deux jeunes gens qui étaient maintenant tout +près de nous:</p> + +<p>—J'ai entendu, dans votre conversation, le nom de Leverdier. J'ai +bien connu autrefois, M. Paul Leverdier, qui a été président de la +Nouvelle France. Celui de vous deux qui s'appelle Leverdier serait-il +son parent, par hasard?</p> + +<p>—Oui, monsieur, fit l'un des jeunes gens, en nous faisant un salut +plein de courtoisie, celui que vous avez connu est mon père.</p> + +<p>Naturellement, les deux voyageurs vinrent se joindre à notre groupe, +et la conversation s'engagea. Mon ami G. interrogea vivement le jeune +Leverdier sur son père et sur sa patrie.</p> + +<p>—Quelles heures charmantes, dit-il, j'ai passées avec votre père! Il +m'a raconté, par le menu, les événements vraiment extraordinaires, +pénibles et touchants, qui ont marqué l'établissement de la +république de la Nouvelle France, aujourd'hui si florissante. Je ne +connais rien de plus beau; vous n'ignorez pas, sans doute, cette +glorieuse épopée?</p> + +<p>—En effet, répondit le jeune étranger, j'ai souvent entendu mon père +faire ce récit merveilleux.</p> + +<p>—Et la disparition de son ami Lamirande, celui qui, disait votre +père, avait sauvé le pays par son sublime sacrifice, est-elle +toujours restée enveloppée de mystère.</p> + +<p>—Toujours, monsieur. Nous sommes convaincus qu'il s'est renfermé +dans quelque monastère de l'Europe, mais nous n'avons jamais eu de +ses nouvelles. Mon père a dû vous parler de M. Vaughan, cet ami de M. +Lamirande qui était présent au miracle du couvent de Beauvoir. Vous +le savez, peut-être, M. Vaughan, aussitôt que les affaires politiques +de cette époque furent un peu réglées, a voyagé pendant deux ans en +Europe, visitant tous les monastères, couvents et lieux de retraite +imaginables. Il est allé même jusqu'en Terre Sainte. Je l'ai souvent +entendu parler de ce voyage à mon père. Toutes ses recherches furent +vaines; le mystère est resté insondable.</p> + +<p>—Et ce misérable journaliste—son nom m'échappe—qui avait joué le +rôle si odieux, qui s'était vendu corps et âme au grand chef du +satanisme, qu'est-il devenu?</p> + +<p>—Vous voulez parler de Saint-Simon, sans doute. Il a eu une bien +triste fin. Il est mort fou, l'an dernier, après avoir passé je ne +sais combien d'années dans une maison de santé. Il était possédé de +la folie de la richesse. Il croyait toujours avoir autour de lui des +monceaux d'or. Je l'ai vu une fois, c'était un spectacle navrant.</p> + +<p>—Revenons plutôt à ce bon Lamirande. Votre pays lui est-il +reconnaissant? A-t-il au moins conservé son souvenir?</p> + +<p>—Oui, son nom est béni par tout notre peuple. Il est révéré comme un +saint et comme le père de la patrie. Nombre de jeunes gens +s'appellent Joseph en souvenir de lui. Moi-même je me nomme Joseph +Lamirande Leverdier. Mon père a dû vous parler de la statue +miraculeuse de saint Joseph. Elle est toujours dans la chapelle de +Notre-Dame-du-Chemin que vous avez sans doute visitée. Cette chapelle +est devenue un lieu de pèlerinage national, et aux pieds de cette +statue des milliers d'âmes trouvent des grâces de choix, surtout +l'esprit de sacrifice et de dévouement, la force de s'immoler, +d'accomplir les devoirs pénibles.</p> + +<p>—Et parlez-moi de votre bonne tante Hélène. Vit-elle encore? +attend-elle toujours le retour de M. Lamirande?</p> + +<p>—Hélas! elle croit encore que M. Lamirande reviendra. C'est le seul +point sur lequel cette chère tante... comment dirai-je?... n'entend +pas les choses comme les autres. Elle est la providence des pauvres; +toujours douce, toujours bonne. Dans tout ce bel épisode, les peines +du cœur qu'elle a éprouvées sont les seules ombres au tableau. Il me +semble que M. Lamirande, au lieu de s'enfermer dans un couvent, +aurait dû....</p> + +<p>Le jeune voyageur ne put terminer sa phrase. Le frère Jean, portant +la main au cœur, tomba évanoui. Nous nous empressâmes autour de lui. +Bientôt il reprit connaissance.</p> + +<p>—Ce n'est rien, dit-il. Chez moi, sans doute, le cœur ne vaut pas +les jambes; il se trouble dans cette atmosphère.</p> + +<p>Il alla s'asseoir un peu plus loin. Au bout de quelques minutes, il +se dit assez remis pour pouvoir descendre. Sur mes compagnons et sur +les deux jeunes voyageurs, cet incident ne créa aucune impression +extraordinaire. Ils croyaient simplement à un évanouissement causé +par la fatigue. Moi qui connaissais le mystère qui entourait le frère +Jean, moi qui l'avais vu tressaillir et pâlir en entendant prononcer +le nom de Leverdier, j'étais fermement convaincu que l'émotion seule +avait déterminé cette défaillance du cœur. J'étais entièrement +persuadé que nous descendions la montagne en compagnie du héros de la +Nouvelle France; et j'étais fortement tenté, je l'avoue, de faire +part de ma conviction à mes compagnons de route. Mais je résistai à +la tentation. Pourquoi, me disais-je, arracher à ce bon frère le +secret que Dieu lui a permis de garder si longtemps? Ne serait-ce pas +une sorte de profanation? J'eus la force de retenir ma langue.</p> + +<p>Mais il faut en finir. Dans les derniers jours de janvier, le frère +Jean tomba gravement malade. Il se prépara admirablement à la mort et +fit preuve d'une résignation héroïque. Bien que ses souffrances +fussent sans doutes atroces, jamais la moindre plainte ne lui +échappa, jamais il n'eut le plus léger mouvement d'impatience. Une +certaine contraction musculaire, et tout involontaire, indiquait +seule les douleurs qu'il éprouvait. Les moines étaient dans +l'admiration. Ils voyaient que c'était un véritable saint qui les +quittait. Aussi entouraient-ils son lit d'agonie d'un profond +respect. Au moment suprême, le chef de la maison et plusieurs des +pères étaient auprès du frère mourant, récitant les prières des +agonisants et répétant, pour lui, les noms de Jésus, de Marie et de +Joseph. Ses yeux étaient fermés, il respirait à peine, mais ses +traits crispés par la souffrance disaient que la vie n'était pas +éteinte. Tout à coup, une harmonie angélique et un parfum non moins +céleste, qu'aucun langage humain ne saurait décrire, remplirent la +modeste cellule.</p> + +<p>Nous savions tout de suite, m'ont raconté les moines, que cette +harmonie et ce parfum venaient du ciel, parce que c'était notre âme +qui les percevait d'abord, les communiquant ensuite à nos sens, au +contraire de ce qui se produit ordinairement. C'était quelque chose +de vraiment indéfinissable et indescriptible. Puis—je laisse la +parole aux pères—puis, cette harmonie et ce parfum augmentant +toujours, non d'intensité mais de suavité, nous vîmes, d'abord +intérieurement pour ainsi dire, puis des yeux de notre corps, se +former au-dessus du lit comme des nuages d'une blancheur éclatante, +et, au milieu des nuages, la figure d'une enfant de huit à dix ans, +figure bien humaine par ses traits, mais portant un reflet de la +lumière de gloire. Et l'enfant parla, ses paroles parvenant à nos +oreilles, d'une manière mystérieuse, par notre âme: “Père, dit-elle, +l'Enfant-Jésus m'a envoyée vous chercher. Venez!” Et le frère Jean, +ouvrant les yeux, se soulevant à demi, étendant ses bras vers la +céleste apparition, s'écria: “Ma fille! Enfin! Merci, mon Dieu!” Et +comme un souffle lumineux son âme quitta son corps qui retomba sur la +couche. Longtemps nous restâmes abîmés dans la prière. Lorsque nous +nous relevâmes, il n'y avait de surnaturel dans la cellule que le +sourire qui illuminait les traits du frère Jean.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pour la patrie, by Jules-Paul Tardivel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POUR LA PATRIE *** + +***** This file should be named 16336-h.htm or 16336-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/3/3/16336/ + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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