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This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + + +CONTE FUTUR + +PAUL ADAM + +Il a été tiré: + +10 exemplaires sur papier de Hollande à 4 fr. +500 » » vélin blanc à 2 fr. + + +Le Conte Futur + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +I + +Les Volontés Merveilleuses 3 vol. + +II + +L'Epoque 6 vol. + +III + +Critique des Moeurs 1 vol. + +IV + +Princesses Byzantines (_sous presse_) 1 vol. + + * * * * * + +E. Kolb, Firmin Didot, Tresse, Stock et Savine, éditeurs. + +PAUL ADAM + +Le Conte Futur + +PARIS + + +_LIBRAIRIE DE L'ART INDÉPENDANT_ + +11, RUE DE LA CHAUSSÉE-D'ANTIN, 11 + +Tous droits réservés + +1893 + +POUR ERNEST KOLB + +LE + +Conte Futur + + + + +I + + +Philippe pressentit dans les lettres de son oncle le dessein d'unir +Philomène au commandant de Chaclos. L'angoisse extrême qui le prit alors +au coeur l'étonna d'abord. Sa cousine comptait cinq ans de plus que lui. +En outre, elle avait un caractère grave, et elle agréerait certes mal +les turbulences du cornette aux Guides qu'il était. + +Mais, à l'encontre de ces raisonnements et à mesure que le colonel, par +sa correspondance, dissipait l'espoir d'une négation, Philippe apprit à +connaître la douleur. L'image de la jeune fille veilla sans pitié sur la +torture de son esprit amoureux. + +Maintenant, le voici sans force, étendu contre les coussins du wagon. +Avec hébétude, il suit les maigres allures du commandant attentif aux +cent petits cartons rapportés de la capitale, et qui renferment les +cadeaux de corbeille. Comment ne s'aperçoivent-ils pas de son désespoir, +ni cet homme, ni le colonel? Comment ne le virent-ils pas blêmir, +lorsqu'ils entrèrent au mess des Guides en brandissant la permission +obtenue de son général «pour assister à un mariage dans la famille?» + +Ils ne remarquent rien, ni l'atroce crispation du sourire par lequel il +répond à leurs phrases joyeuses, ni la sueur qui glace ses tempes, le +cuir de son bonnet de police. + +Le colonel commence même à dormir en paix. + +Aux portières le paysage déroulé lui précise dans le souvenir les heures +de ce même voyage fait naguère avec elle. Son oncle était venu le +chercher à l'Ecole militaire après les examens de sortie, et, durant ce +voyage, elle lui était apparue ainsi qu'une âme extraordinaire, +instruite en toutes les sciences et portant sur le monde des jugements +inattendus. + +--Oui, répond le commandant, des jugements inattendus. Elle a tout +étudié, n'est-ce pas, recluse dans ce fort où l'attache la situation de +son père.... Il n'y a plus un mur, chez elle, qui ne soit tapissé de +livres.... + +--Voici le centre de notre patrie, mon commandant, vous l'a-t-elle +appris... ici même, où le sol ferrugineux se révèle par cette pente +soudaine surgie devant les bâtisses plates des fabriques.... + +--Le coeur de notre république du Nord? Voyez, comme il monte, ce sol, +vers le pâle firmament de brumes. Il recouvre, peu à peu, sur l'horizon +les tours fumantes des distilleries et des forges. + +--Elle vous a confié son amour pour les pauvres? + +--Elle a un extraordinaire amour pour les pauvres. + +--Ici, disait-elle, sur la hauteur, le pâtre vit plus heureux parce que +la masse des terres abat le son des cloches industrielles, l'appel à la +souffrance quotidienne des troupeaux ouvriers.... + +--C'est une âme élue, Philippe, une âme élue.... Pourrai-je lui valoir +assez de bonheur? + +Ils s'examinèrent; ils écoutèrent leur silence. + +--Le plateau! dit le commandant. + +Là, le sol semblait avoir bondi tout à coup hors des plaines brunes de +labour, et avoir entraîné dans ce saut des falaises de craie, +d'inaccessibles roches, des touffes de sapins et de bouleaux, des pans +de prairie, un bois entier de hêtres, même quelques villages blottis +dans des cavités pleines de fougères et d'yeuses. + +--Avez-vous connu sa mère? + +--Non, mon commandant, je n'ai pas connu sa mère. Elle est morte si +jeune! + +--... Philomène lui ressemble d'âme. Sa mère contemplait toujours son +idée de Dieu; elle contemple aussi la douleur du monde.... + +--Le Christ, le même Christ sous ses deux formes.... + +--Des mystiques!... Tenez, voici le plateau qui s'étale par dessus le +pays.... La terre est rouge de matières ferrugineuses.... + +--Ah! ah!... Le fer ne fait-il pas couler le sang, tout rouge.... + +--N'empêche! La terre est si rouge que les gens, à force d'y peiner, en +ont pris la couleur.... + +--Oh! je comprends.... Elle vous l'a dit aussi, cette chose; qu'ici les +petits enfants portent déjà sur leur corps rouge le blason du métal +dispensateur de leur existence. + +--Philippe, pourquoi cette amertume dans votre voix? + +--Pour rien, commandant... pour rien.... Nous arrivons à la contrée des +Hauts-Fourneaux, et des corons pleins de peuple, et des donjons +flamboyants. + +--Regardez; cela forme un grand cercle étendu selon un périmètre fixe. + +--Sous les canons de la cité octogone dont voici, à ras de terre, les +remparts. + +--Il faut de la prudence, Philippe, avec ce peuple de pauvres; car il +lui arrive de s'exaspérer. + +--Descendons-nous? Nous nous promènerons devant les petites maisons si +closes, où habitent les familles des magistrats, des percepteurs, des +fonctionnaires... que sais-je?... + +--Réveillez-vous, colonel.... Quarante minutes d'arrêt pour la +douane.... Nous allons nous dégourdir les jambes.... + +--Hé quoi! fit le colonel.... Sommes-nous à la frontière? + +--Peu s'en faut... vous le savez bien: voici la dernière station avant +le Fort. + +--Diable.... Tenez: à gauche, la maison en briques rouges... où l'on +aperçoit des primevères dans le petit parterre, hein?... C'est la +demeure du bourreau.... + +--Ah! ah!... la demeure du bourreau.... Il y a beaucoup d'assassins +parce qu'on mange peu. + +--Et puis le peuple manque de distractions.... + +«Au fait, pense Philippe, si rien n'altère les traits de ma face, ni ne +décèle ma douleur à leurs yeux, c'est que je m'exagère ma souffrance.... +Il faut croire que le malheur ne m'accable pas.... Pourtant il y a +comme des cailloux sur ma poitrine quand elle se soulève pour le jeu de +respirer...» + +Ils vont donc en promenade. + +Au pinacle de la cathédrale rococo, le symbole divin du supplice, la +croix de fer, impose son signe sur des rues étroites et dures où circule +la vie de la cité. Elles mènent du beffroi roidi dans ses dentelles de +pierre aux casernes et aux lupanars, à un théâtre d'architecture +attique, à un palais de justice Louis XV, à un hôpital de style Empire, +à une prison très vaste et très simple, ornée seulement de quelques +capucines entretenues, sur une croisée, par la femme du concierge. Ils +rencontrent encore vers la citadelle, des manutentions et des magasins +de guerre, des petits soldats imberbes qui, sous leurs longues capotes +sanglées, ressemblent à des servantes en cotillons, et des officiers +éperonnés, moustachus, ronds comme des oeufs, ou bien, fins comme des +épis, avec de courtes cravaches à l'aisselle. + +Large, bien balayé, éclairé de globes électriques, le boulevard traverse +la ville entre des bazars somptueux, qui alternent avec des palais pour +Compagnies d'assurances, Sociétés métallurgiques, banques de crédit. Il +s'y promène des messieurs évidemment orgueilleux de leurs soucis et des +femmes promptes à aimer pour l'avantage de leur bourse ou de leur coeur. +Il y court des gaillards chargés de ballots et légèrement ivres. Les +étoffes des robes se drapent en harmonie dans les voitures. + +Le boulevard conduit hors de la ville, jusqu'à la gare. Après, il +devient grand'route et suit, à peu près parallèlement, la direction de +la voie ferrée. Les trains franchissent assez vite la région des +Hauts-Fourneaux.... On passe entre des ruches humaines (briques brûlées, +tuiles rouges, ciments).... Le colonel a repris son somme dans le coin +de droite.... + +--Là, mon commandant, là, dit Philippe: les enfants qui grouillent à +terre.... on dirait un essaim de mouches sur une ordure. + +--Oh! Philippe, pourquoi parler ainsi des enfants? + +--Le linge que lessive cette vieille hideuse dans le baquet... ah! +ah!... il se déchire.... Quelle mine désolée!... En vérité, ce linge +s'est déchiré jusque dans mon coeur. + +--Pourquoi donc parler ainsi? + +--Rirez-vous cependant de cette mère si occupée.... A la fois, elle +allaite du sein, mouche d'une main, gifle de l'autre, gronde de la +bouche, berce du pied et rit de l'oeil au facteur qui passe.... Ces +fillettes qui pleurnichent en épluchant des légumes, en tirant l'eau du +puits; rirez-vous de leur laideur!... Et les adolescentes qui se nouent +des rubans sales dans leurs maigres cheveux.... + +--Philippe, pourquoi lorgnez-vous le monde avec un verre noir? + +--On ne voit pas de vieillards, mon commandant, dans cette cité de +pauvres.... + +--Non... c'est vrai... on n'en voit pas.... + +--Mais il y a partout de petits cimetières carrés.... Un, deux, +trois.... + +--On ne voit pas non plus les adultes.... Philippe. + +--Ils demeurent apparemment tous dans la flamme féerique qui ronfle +parmi les cris du métal, sous les dômes des usines.... + +--Les estaminets aussi paraissent pleins de feux de pipes.... + +--La douleur s'endort dans l'abrutissement.... + +--Elle vous a tout dit aussi à vous, Philippe, Philomène vous a tout +dit... et voilà que vous reflétez son âme presque autant que la reflète sa +petite soeur Francine.... + +Le cornette se détourne. Il regarde au carreau du wagon. Le plateau +devient une bande bossuée de roches. Des fougères géantes y croissent. +Peu à peu, le sol verdit. Les arbustes se pressent. Des treillis de fer +gardent les faisans dans les chasses. Tout le long, afin de les empêcher +de sortir, des gamins sifflent. L'air un peu vif a rendu violets leurs +visages creux. Un garde les surveille. + +La forêt va naître. Elle court déjà sur les collines de l'horizon. +Cependant, les cris du métal poursuivent la fuite du train. + +Quand ils cessent, on a franchi bien des lieues bordées de bouleaux et +de frênes, entrevu bien des clairières où s'attardent les hordes de +daims. + +Et, brusquement, le train débouche des branches. La forêt finit net. +L'express glisse sur la crête d'un roc qui plonge à pic dans une vallée +profonde, pleine de villages blanchissant la lisière des futaies. De +très prés à très loin, se courbe un fleuve dont les eaux frisottent +entre les arches fréquentes de ses ponts. + +Et le roc forme l'éperon du grand plateau rétréci, devenu la pointe +défensive de la patrie sur le fleuve frontière. D'ailleurs, les +mamelons couvrent les travaux stratégiques du Fort. Des coupoles d'acier +s'érigent de la roche. La brique bouche les cavernes. D'arbre en arbre, +des fils électriques courent. Par des poternes, les soldats émergent des +souterrains. Les ravins sont des cours de caserne où les artilleurs se +chamaillent avec des lazzis qui montent d'échos en échos. + +Au bout du roc, il y a un jardin devant une maison blanche, un jet d'eau +irisé au-dessus d'une vasque, les filles du colonel-gouverneur parées de +robes à pois et qui comptent les primevères nées du matin dans la +pelouse. + +--Bonjour, Philippe... disent-elle, et plus bas: Nous avons senti votre +douleur qui s'approchait.... + + + + +II + + +Les soldats attachent des lampions à des mâts le long des chemins de +ronde. On hisse des drapeaux pleins de noms de victoire. Les vétérans +agacent les singes rapportés d'Asie par les troupes du commandant de +Chaclos qui fêtent, ce soir-là, leurs succès aux pays d'Orient. Le fort +contient mille animaux singuliers, des chiens dépourvus de tout poil, +des bouquetins apprivoisés, des perruches loquaces habiles à réciter les +poèmes des barbares. On a construit des trophées avec des armes +étranges, des sortes de faux dentelées, des sabres courbes couverts de +damasquinures, des cuirasses de fer et de laque. Les lunes et les +dragons féeriques des étendards conquis flottent sur les arcs de +triomphe en branches de sapin. Les chants patriotiques sonnent dans les +cantines pleines de monde; et les papiers peints des lanternes dansent +au vent. + +Chez le colonel, on achève le dessert. Comme la nuit se prépare à luire +de tous ses astres, les fenêtres s'ouvrent.... Les deux soeurs viennent +sur le balcon pour assister au ciel. En bas, on a ouvert les fenêtres +aussi dans la salle des invités où dînent les adjudants.... Aidés par le +vin, ils content leurs exploits. Une brave rumeur de gaieté éclate là, +pour se propager ensuite par tout le fort, entre les ifs de feu, les +lumières tricolores des lanternes, et les lampions des cantines.... + +Plus bas, la musique prélude... et puis les cuivres donnent l'essor aux +sons. Ils s'épandent vers le cours du fleuve qui chatoie dans les +ombres.... + +Francine et Philomène se sont accoudées. La plus jeune des soeurs +retient le commandant par son babil.... Philomène murmure vers Philippe: + +--Puisque je ne saurais avoir de l'amour, puisque nul jamais ne +possèdera mon âme entière, que vous importe?... Hors du monde et hors +des hommes, seule ici, parmi ce misérable peuple en livrée de guerre, je +me suis créé une vie seconde toute d'idées folles et magnifiques. Je m'y +suis retirée pour toujours. Rien ne me touchera plus des choses +humaines,--que superficiellement et selon le décor de l'existence. + +--La gloire du commandant vous a touchée. + +--Certainement je l'aime moins que je ne vous aime; oui, moins. Mais lui +n'essaiera pas de pénétrer mon âme intime, de posséder au delà de ce que +je lui donnerai de moi. + +--Votre corps.... + +--Voilà où votre jeunesse se déclare et où elle m'effraie.... Qu'est-ce, +le corps? Moins que rien. Je ne méconnais cependant pas ma beauté. Je +prétends, toutefois, ne pas devenir, pour l'imprudente ardeur de votre +âge, un seul instrument de joies.... Cela m'outragerait. + +--Laissons... et dites-moi, Philomène.... Vous croyez-vous à jamais +incapable, soit d'une compassion, soit d'une admiration telles que vous +consentiez au sacrifice de votre orgueil intellectuel et à vous absorber +en celui-là.... + +--Par compassion... qui sait! Par admiration... oui. Mais pour que je +l'admire jusque l'adorer... quel héros inouï il me faudrait connaître! + +--Simplement celui dont les actes réaliseront le rêve de votre âme. + +--Je ne le chérirai donc que mort.... Car quiconque annonce aux hommes +une foi nouvelle et agit afin de convertir, quiconque veut offrir, +pareil au Christ, l'exemple vivant de la doctrine, celui-là encourt +jusque la mort, la haine des hommes. Et il doit tenter le sacrifice pour +le sacrifice, ignorant la consolation même de le savoir utile au rachat +du monde. Il lui faut aimer le sacrifice en lui-même, sans appât de +gloire, pour la seule beauté de mourir inutilement... Mais vous ne +comprenez pas. + +--Je comprendrai, si vous m'initiez à vous. + +Le silence des musiques qui cessèrent alors interrompit leur propos. +Dans le calme subit de l'air, on entendit les vantardises des adjudants. + +«Ah! ah! nous autres, pendant la campagne de l'Indus, nous mettions nos +Asiatiques au bûcher, les pieds en avant; et on les poussait dans le feu +à mesure que le bout se consumait.... Quels gaillards. Ils grimaçaient +laidement, mais ils ne criaient pas...--Chez nous, dans la Légion, on +leur coupait d'abord les tendons du pied avec un canif...--En Ethiopie, +nous menions nos prisonniers par vingt au fond des grottes. Devant, on +allumait du bois vert, et ils éternuaient leur vie dans la fumée... Tu +te le rappelles, Firmin? + +«Quand le général nous eut interdit de dépenser la poudre à fusiller les +Chinois, on les empilait dans les fosses des rizières et on cassait les +têtes à coups de crosse de peur de fausser les baïonnettes.... Leurs +crânes sortaient en rangs d'oignons.... Le premier m'a fait de la peine... +si jeune, n'est-ce pas, avec de beaux yeux orientaux qui +imploraient.... Quoi! la guerre, c'est la guerre. On ne pouvait les +emmener en avant, ni les laisser derrière la colonne....--Et puis, quand +on entrait dans leurs villages, trouvait-on pas, piquées sur des +bambous, les têtes des camarades surpris aux avant-postes? Ça +ressemblait même aux doubles files des lampadaires sur les boulevards +de la ville. Seulement, les yeux des pauvres diables n'éclairaient plus +guère.--Tout ça, mes vieux bougres, ça ne vaut pas encore le coup du +commandant de Chaclos--Ah! Dieu de Dieu! mes enfants, j'y étais: quelle +marmelade! Moi-même ai posé la cartouche sous la pile du pont.... On les +a laissés s'engager, et quand ils y furent en bon nombre... le +commandant poussa le bouton de la batterie électrique.... Vlan! Le +paquet a sauté! + +«On retrouvait des doigts, des nez qui se promenaient tout seuls à plus +de deux cents mètres, et des yeux collés contre les arbres, entre les +morceaux de cervelle et des bouts de nerfs... et ces yeux-là vous +regardaient.... C'était effrayant, mon cher, effrayant!... Du coup, ils +battirent en retraite, les survivants. Nous eûmes sans peine leurs +positions... et nous voilà ici, victorieux, le verre à la main.... On +dresse des arcs de triomphe. Le commandant a eu sa croix.... Vive la +guerre donc!... quand on en revient...» + +...Francine qui tenait en ses mains une touffe de primevères, les laissa +soudain tomber... et elle se passa les paumes sur les tempes comme pour +dissiper un cauchemar... Sans doute ne vit-elle pas le geste de M. de +Chaclos relevant les corolles éparses afin de les lui remettre, car elle +s'enfuit aussitôt; et, avant qu'elle eût gagné la porte, elle s'abattit +contre le sol avec des cris affreux, secouée par la convulsion des +nerfs. + +Durant la maladie qui suivit cette crise, la fillette subit des +hallucinations sinistres. Elle voyait dans la fièvre se tracer en +images tangibles les souvenirs de guerre contés par les adjudants. On +dut écarter d'elle tout l'appareil militaire; les uniformes, les armes, +les gravures signalant la bravoure historique. Le son lointain du +tambour suffisait pour l'évocation sanglante; et c'était une chose +horrible. Elle se dressait menue, hagarde, les mains ouvertes et tendues +pour repousser la hideur du rêve... «Oh! disait-elle, que de pauvres +vies tranchées... Le fleuve de sang saute les digues.... Les têtes +roulent comme des boules.... Les doigts se crispent sur le sabre qui les +coupe... Oh! les yeux des mourants... les yeux! les yeux! les yeux!... +Le sang monte, monte... Il est à ma bouche... pouah!... il m'étrangle... je +ne veux pas...» Et elle retombait dans des crises.... + +Le mariage de Philomène se trouva retardé par l'état très grave de la +petite soeur.... Elle ne la quitta plus. Son affection se fit même plus +fervente pour l'être que tous maudissaient. Le colonel entrait dans de +grandes fureurs où il souhaitait la mort de cette triste enfant. Les +officiers de son entourage, bien qu'ils affectassent de l'indulgence et +de la pitié, parlaient sans aisance de ce délire qui flétrissait leur +gloire. + +D'ailleurs, la légende de la petite prophétesse avait bientôt visité les +imaginations des soldats; et ils en causaient tout bas dans les +chambrées, avant le couvre-feu. Leurs courages allaient mollir. Dans les +rangs, à deux reprises, des recrues se révoltèrent contre les +commandements; et on murmurait que l'heure viendrait bientôt où les +hommes cesseraient d'apprendre l'art de tuer. On fondrait les canons +pour fabriquer des charrues. La fraternité universelle ne tarderait plus +à s'épanouir. + + + + +III + + +Or, cela était fort grave, parce qu'on redoutait comme prochain +l'immense conflit des nations du Nord, attendu et préparé patiemment +depuis plus de trente années. Des signes certains de bataille +commençaient à paraître dans le ciel et dans les propos des diplomates. +On atteignait aux premiers jours du printemps; et le printemps +paraissait, de l'avis de tous les hommes de guerre, le moment le +meilleur pour susciter le massacre mutuel des peuples. On redoublait +d'activité dans les arsenaux et sur les polygones. Le colonel craignait +que le mauvais esprit de sa troupe ne lui fût imputé par les maréchaux +inspecteurs, et, pour détourner du raisonnement les intelligences de ses +soldats, il les entraînait sans répit dans des marches et des manoeuvres +propres à lasser leurs forces morales sous la fatigue physique, et à les +rendre dociles à sa main. + +Eux, cependant, à courir par les villages et les corons des mineurs, +prenaient une peine plus grande. Ils se lamentaient, disant: «En quelle +époque barbare, nous vivons encore pour que tant de pauvreté demeure au +monde. Nos mères nous enfantent dans le seul but d'un dur labeur, et +nous trimons plus que les bêtes, sans avoir, comme les bêtes, le loisir +de ne pas penser. Ah! maudite soit l'heure de brève joie où nos tristes +pères jetèrent leur semence aux flancs de leurs épouses décharnées. De +quel droit nous créèrent-ils puisqu'ils ne pouvaient nous léguer que le +désir à jamais inassouvi? + +«Et les savants disent que les générations se succèdent dans une voie de +progrès, et que l'homme marche à la conquête de Dieu.... Les +pouvons-nous croire, puisque nous apprenons seulement l'art de nous +égorger, alors que toutes nos forces employées à la seule fin +d'améliorer notre sort, ne réussiraient que bien petitement. En vérité, +elle a raison la jeune prophétesse qui crie par les nuits que nous +demeurons barbares comme les loups, et que jamais nous ne tiendrons le +bonheur, parce que nous aimons trop le sang.... Voilà maintenant qu'on a +préparé les tambours et les drapeaux.... Il va falloir se ruer sur les +pauvres diables des autres nations, sans que nous puissions même +comprendre le motif de notre rage.... Nos pieds ont déjà été durcis sur +les routes, et nos épaules ne sentent plus le poids du havresac... +Voyons, ne se lèvera-t-il pas un homme fort, parmi nous, qui +proclamerait enfin la révolution de l'Amour universel?» + +Et les petits soldats se poussaient l'un l'autre et ils disaient: «Toi, +toi...» mais nul n'osait prendre la parole. + +Enfin, le délire de Francine s'atténua. Elle récupéra de la santé et de +la raison. Mais quand M. de Chaclos voulut reparler des noces, Philomène +lui affirma qu'elle resterait fille. Et il comprit bien qu'elle +partageait alors le sentiment de sa soeur, et qu'il lui faisait horreur +à cause du sang dont il s'était couvert. + +Un peu plus tard, il connut que Philomène s'était fiancée à Philippe.... +Cela ne le surprit point, parce qu'il avait entendu presque de leurs +conversations, les soirs de primevères. + +Le cornette changea de garnison et vint au fort avec un détachement de +Guides. + +Depuis lors, M. de Chaclos vécut tristement; car il chérissait Philomène +selon la ténacité des dernières passions. La presque certitude qu'il +avait eue de l'épouser avait rendu plus inébranlable cet amour de la +quarantième année. Néanmoins, son âme était noble, il persuada au +colonel de marier Philomène et Philippe. Et comme la jeune fille +remarquait avec étonnement son entremise, il lui répondit qu'il +l'aimait pour elle, non pour lui; et préférait la savoir heureuse aux +bras d'un autre, plutôt que malheureuse aux siens. Cela lui vaudrait +infiniment moins de douleur. + +Quand on sortit de l'église, le cornette dit à sa femme: «Voici que vous +vous sacrifiez à moi par compassion. Je tâcherai maintenant de mériter +votre admiration.» + +La guerre survint.... + +Le Fort gardait la frontière. On tira de ses coupoles le premier coup de +canon. + +Les troupes de la ville arrivèrent, et puis ce furent les troupeaux +d'ouvriers et de paysans qui descendirent des trains. On les revêtit +d'uniformes, on leur distribua des armes. Au dehors, les grandes routes +se remplirent d'enfants et de mères qui mendiaient. Les jeunes filles se +prostituaient presque pour rien. Sur l'horizon, les donjons des usines +cessèrent de flamboyer pour la première fois depuis trente ans. Le +boulevard de la ville était plein d'activité parce qu'on avait joué à la +baisse des fonds publics, dans les palais des Compagnies d'assurances, +Sociétés métallurgiques et banques de crédit. Les hommes d'argent +rachetaient déjà en sous main les titres de rente afin de les revendre, +avec prime, dès l'annonce du premier avantage. + +Pour obtenir ce premier avantage que les dépêches grossiraient +habilement, les maréchaux se hâtaient de réunir des hommes sur ce point +de frontière. On les arrachait des mines et des sillons. Les fanfares +sonnaient. Les drapeaux claquaient. Les actrices en robe blanche, +drapées dans les couleurs nationales, chantaient en plein vent, sur des +tréteaux construits à la hâte, l'_Amour sacré de la Patrie_. Et les +hommes rouges du sol ferrugineux défilaient par masses énormes, +remplissant de leurs corps l'espace trop étroit des rues. Les +administrateurs des Compagnies ordonnèrent qu'on défonçât des tonneaux +de piquette pour échauffer l'enthousiasme. Il s'agissait d'enlever ce +précieux avantage, de faire prime sur le marché.... + +Les gendarmes pressaient les hordes misérables, une houle de têtes +rouges battant les tréteaux où les actrices en robes blanches, drapées +des couleurs nationales, et les cheveux épars par-dessus le marché, vous +chantaient sans lassitude: _Le jour de gloire_.... + +Encore quelques heures de train, quelques cahots de wagons, et le +troupeau, garni de brandebourgs, de galons, de ferblanterie, coiffé de +kolbacks, monté sur des chevaux de réquisition, est prêt à conquérir +l'avantage (quarante dont un, à la Bourse de demain). + +Les caissons roulent sur le caillou des routes. Les escadrons galopent +dans les cris clairs du métal. Les régiments tassent le sol sous les six +mille souliers d'ordonnance. Les officiers caracolent parmi l'éclat de +leur maroquinerie neuve; et voici, sur la cime des collines, où se +déroulent des nuages bas, les courts éclairs des pièces ennemies. + +Parmi les lignes, il y a des gaillards qui culbutent soudain, en des +grimaces de clowns, ou tombent à genoux, ainsi que des illuminés +fanatiques, tout ahuris de voir au-delà. D'autres encore s'étalent +comme pour dormir, en s'étirant. Et, quand les colonnes ont passé, +quand les lignes se sont étendues, il reste, dans la poussière levée, de +bonnes têtes rouges qui toussent leur souffle sur des flaques plus +rouges.... + +La campagne demeure verte et claire aux replis du fleuve vif. Les blés +couvrent la plaine de leur herbe tendre; et c'est là, dans le creux de +la grande vallée, un bon nid d'abondance, aux maisonnettes blanches, aux +eaux lumineuses, avec le rebord propice des collines à douces pentes. + +A la tête de soixante cavaliers, Philippe commande un poste +d'observation. Il voit les routes se noircir de grouillements humains, +l'herbe se fleurir des taches éclatantes que donnent les uniformes, les +attelages galoper effrénément par les chemins qui sonnent. Ici et là, +d'un coup, la flamme se drape au faîte des métairies. Les lignes +d'infanterie s'élargissent à travers les plaines. Elles avancent, +courent, se couchent, crépitent et pétillent, se relèvent, courent +encore, gagnent les abris, les quittent, laissant, à chaque reposoir, +des corps crispés dans la verdure.... Autour de lui, il est tant de +bruits de fusillade, que l'espace semble frire. + +Et tout près, les grosses têtes rougeâtres de ses hommes bleuissent, +sous les gourmettes polies des kolbacks, sous l'apparat violent des +pompons. Les bottes tremblent dans les étriers qui cliquettent. Les +mains épaissies par les labeurs des forges, épongent la sueur des +fronts. Il se fait dans les groupes de tristes trafics. Les célibataires +prennent le premier rang pour ménager la vie plus utile des pères. +«Va... recule, tu as des enfants.... Je n'en ai point... si je crève; tu +recueilleras ma vieille mère...»--«Entendu... avance!» + +L'adjudant veut rétablir les rangs et il gronde avec d'affreux +jurons.... + +--Laissez, dit Philippe... laissez-les se préparer à la mort comme il +leur convient, afin qu'ils ne nous exècrent pas, nous, les bourreaux!... + +Un murmure d'étonnement fait frissonner les épaules des Guides, et ils +regardent le jeune cornette, dont la face douloureuse s'illumine.... + +Il pense à ce désespoir humain; il souffre. La compassion de son épouse +le navre, parce qu'elle ne peut lui offrir une autre sorte d'amour. Ah! +conquérir son admiration par un grand sacrifice, par la beauté de la +mort sans gloire.... + +Un cavalier accourt vers sa troupe.... Le capitaine ordonne que le +cornette entraîne ses hommes au galop de charge, en se dissimulant dans +le chemin creux.... Sûrement, il atteindra, de la sorte, cette batterie +ennemie qui trotte sans défiance pour prendre position.... Le régiment +va s'élancer pour le soutenir.... + +--Les voyez-vous, mon officier. Ils sont à un mille à peine.... Le bois +de mélèzes nous dérobe à leurs éclaireurs. Nous les tenons.... Pour +charger!! Au galop!!... En avant.... + +Philippe sent son cheval bondir avec le commandement.... La bête +remporte contre sa volonté hésitante. Il voudrait crier: «Arrière!... +trêve de meurtre!... mes camarades...» La bête l'emporte dans la +galopade forcenée du peloton. Elle l'emporte comme la force des choses, +la fatalité de la vie, le rythme supérieur qui mène les hommes à la +douleur, à la mort, à Dieu. + +Les talus passent, avec leurs saules étronçonnés, dont les branches +divergent ainsi que des bras ivres. La terre saute sous le fer des +chevaux. Les hommes soufflent de peur.... On n'arrivera jamais. On +arrivera trop tôt.... + +Le talus a cessé, et, devant eux, ce sont vingt pauvres rustres, +couverts de boue, pendus aux courroies d'un canon, que l'attelage tire +malaisément dans le labour... Des têtes effarées et livides se tournent +vers les Guides.... Des hurlements incompréhensibles s'échangent. Un +homme à cheval tire un coup de feu; la flamme semble jaillir de son +poing.... Le peloton s'enlève dans un élan dernier, et va s'abattre sur +les misérables, dont les mains tremblantes ne trouvent plus les +gâchettes des carabines... «Halte!» + +Philippe a crié; les chevaux fléchissent sous le coup de bride.... Et, +maintenant, il se trouve stupide dans le relatif silence, ne sachant +plus pourquoi il a commandé cette halte... d'autant que les artilleurs +le couchent en joue... «La paix!» crie-t-il encore... et il continue +dans leur langage... «Nous aurions pu vous massacrer.... Mais le temps +est venu de l'amour.... Il ne faut plus se tuer.... Il ne faut plus se +tuer.... Nous ne voulons plus tuer, nous sommes frères... les pauvres +frères humains.... La paix! ne la voulez-vous pas?... Prenons la paix! +Aimons-nous!» + +Sans doute, les ennemis crurent-ils qu'il annonçait la bonne nouvelle +d'une paix réelle, subitement conclue, car ils abaissèrent leurs armes, +et puis ce fut un immense éclat de joie. Ils couraient les uns aux +autres et ils s'embrassaient. Les Guides se mirent à rire aussi, sans +savoir. L'adjudant piqua des deux et repartit vers le régiment. + +Philippe ne parlait plus.... Il pressait, entre ses doigts, la touffe de +lilas donnée, à son départ, par Francine et Philomène..., et il se +réjouissait, en songeant qu'il venait d'agir selon leurs voeux de +bonté.... + +Il allait reprendre ses exhortations à l'amour, lorsqu'il s'aperçut que +la troupe ennemie grossissait. Bientôt, ses Guides furent enveloppés par +les uniformes verts et blancs des artilleurs. Il voulut s'expliquer, +mais un vieil officier survint... qui lui arracha son sabre.... Il +était prisonnier.... + + * * * * * + +Par un dimanche, le dimanche qui suivit, au matin, dans le Fort, il +passa devant la maison du colonel-gouverneur. L'épanouissement des lilas +parait les murs d'une neige suspendue. Les soeurs étaient là qui +l'attendaient à la grille. Francine fondit en pleurs, mais Philomène lui +parut radieuse. Sa beauté grandie s'exaltait. Elle lui jeta une touffe +de lilas qu'elle avait contre ses lèvres. Un soldat de l'escorte la +ramassa et la lui remit. Il la porta vers sa bouche.... On descendit par +le chemin de ronde. Philomène l'appela du haut de la terrasse... +Pendant qu'il en longeait le mur, elle lui disait: «Je t'admire et je +t'adore, parce que tu as ouvert l'ère nouvelle de l'amour, et que ton +sang va la sanctifier...» + +Philippe se sentait tout ébloui, en dedans, d'une gloire indicible. Il +se plaça de lui-même devant le poteau et il effeuillait les lilas +pendant la lecture de l'arrêt de mort. Repris aux mains de l'ennemi, le +conseil de guerre le condamnait pour trahison. + +--Vous n'avez rien à ajouter? + +--Non.... J'ai préféré mourir à tuer... Me voici prêt à subir... le +sort.... + +On s'écarta. Une minute, il embrassa du regard l'esplanade, le carré des +troupes luisant sous le jeune soleil, et les douze exécuteurs qui +s'avançaient. Au-dessus d'eux, sur la terrasse, Philomène se tenait +droite contre le ciel, ses mains en baiser. + +Et elle lui fut l'ange noir qui ouvre aux âmes la porte de la vie +nouvelle. + +Sans la quitter du regard, le coeur chantant, il commanda le feu. + +_On sait comment l'exemple du cornette Philippe émut les troupes des +nations du Nord. Dans les plaines de Woerth, un mois plus tard, les deux +armées, au lieu de se combattre, s'embrassèrent. L'ère de barbarie +demeure close à jamais. Le Christ est redescendu_. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le conte futur, by Paul Adam + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE FUTUR *** + +***** This file should be named 15943-8.txt or 15943-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/9/4/15943/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/15943-8.zip b/15943-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..aeb0c30 --- /dev/null +++ b/15943-8.zip diff --git a/15943-h.zip b/15943-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..55236b1 --- /dev/null +++ b/15943-h.zip diff --git a/15943-h/15943-h.htm b/15943-h/15943-h.htm new file mode 100644 index 0000000..36176d6 --- /dev/null +++ b/15943-h/15943-h.htm @@ -0,0 +1,1172 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Conte Futur, by Paul Adam. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + + body{margin-left: 20%; + margin-right: 20%; + } + + .center {text-align: center;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le conte futur, by Paul Adam + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le conte futur + +Author: Paul Adam + +Release Date: May 30, 2005 [EBook #15943] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE FUTUR *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + +<hr style='width: 45%;' /> +<div class="center"> + <img src="images/001.png" + alt="image de la première page" title="image de la première page" /> +</div> +<h1>PAUL ADAM</h1> + +<h1><big>Le Conte Futur</big></h1> +<h4>Il a été tiré:</h4> + +<h4> +10 exemplaires sur papier de Hollande à 4 fr.<br /> +500 » » vélin blanc à 2 fr.<br /> +</h4> + +<h4>PARIS</h4> +<div class="center"> + <img src="images/medallion.png" + alt="médallion" title="médallion" /> +</div> +<h4><i>LIBRAIRIE DE L'ART INDÉPENDANT</i></h4> +<h4>E. Kolb, Firmin Didot, Tresse, Stock et Savine, éditeurs.</h4> +<h4>11, RUE DE LA CHAUSSÉE-D'ANTIN, 11</h4> + +<h4>1893</h4> + +<h4>POUR ERNEST KOLB</h4> + +<div class="center"> +<b>Chapitres:</b> +<a href="#I"><b>I</b></a> +<a href="#II"><b>II</b></a> +<a href="#III"><b>III</b></a><br /> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> + + +<p>Philippe pressentit dans les lettres de son oncle le dessein d'unir +Philomène au commandant de Chaclos. L'angoisse extrême qui le prit alors +au coeur l'étonna d'abord. Sa cousine comptait cinq ans de plus que lui. +En outre, elle avait un caractère grave, et elle agréerait certes mal +les turbulences du cornette aux Guides qu'il était.</p> + +<p>Mais, à l'encontre de ces raisonnements et à mesure que le colonel, par +sa correspondance, dissipait l'espoir d'une négation, Philippe apprit à +connaître la douleur. L'image de la jeune fille veilla sans pitié sur la +torture de son esprit amoureux.</p> + +<p>Maintenant, le voici sans force, étendu contre les coussins du wagon. +Avec hébétude, il suit les maigres allures du commandant attentif aux +cent petits cartons rapportés de la capitale, et qui renferment les +cadeaux de corbeille. Comment ne s'aperçoivent-ils pas de son désespoir, +ni cet homme, ni le colonel? Comment ne le virent-ils pas blêmir, +lorsqu'ils entrèrent au mess des Guides en brandissant la permission +obtenue de son général «pour assister à un mariage dans la famille?»</p> + +<p>Ils ne remarquent rien, ni l'atroce crispation du sourire par lequel il +répond à leurs phrases joyeuses, ni la sueur qui glace ses tempes, le +cuir de son bonnet de police.</p> + +<p>Le colonel commence même à dormir en paix.</p> + +<p>Aux portières le paysage déroulé lui précise dans le souvenir les heures +de ce même voyage fait naguère avec elle. Son oncle était venu le +chercher à l'Ecole militaire après les examens de sortie, et, durant ce +voyage, elle lui était apparue ainsi qu'une âme extraordinaire, +instruite en toutes les sciences et portant sur le monde des jugements +inattendus.</p> + +<p>—Oui, répond le commandant, des jugements inattendus. Elle a tout +étudié, n'est-ce pas, recluse dans ce fort où l'attache la situation de +son père.... Il n'y a plus un mur, chez elle, qui ne soit tapissé de +livres....</p> + +<p>—Voici le centre de notre patrie, mon commandant, vous l'a-t-elle +appris... ici même, où le sol ferrugineux se révèle par cette pente +soudaine surgie devant les bâtisses plates des fabriques....</p> + +<p>—Le coeur de notre république du Nord? Voyez, comme il monte, ce sol, +vers le pâle firmament de brumes. Il recouvre, peu à peu, sur l'horizon +les tours fumantes des distilleries et des forges.</p> + +<p>—Elle vous a confié son amour pour les pauvres?</p> + +<p>—Elle a un extraordinaire amour pour les pauvres.</p> + +<p>—Ici, disait-elle, sur la hauteur, le pâtre vit plus heureux parce que +la masse des terres abat le son des cloches industrielles, l'appel à la +souffrance quotidienne des troupeaux ouvriers....</p> + +<p>—C'est une âme élue, Philippe, une âme élue.... Pourrai-je lui valoir +assez de bonheur?</p> + +<p>Ils s'examinèrent; ils écoutèrent leur silence.</p> + +<p>—Le plateau! dit le commandant.</p> + +<p>Là, le sol semblait avoir bondi tout à coup hors des plaines brunes de +labour, et avoir entraîné dans ce saut des falaises de craie, +d'inaccessibles roches, des touffes de sapins et de bouleaux, des pans +de prairie, un bois entier de hêtres, même quelques villages blottis +dans des cavités pleines de fougères et d'yeuses.</p> + +<p>—Avez-vous connu sa mère?</p> + +<p>—Non, mon commandant, je n'ai pas connu sa mère. Elle est morte si +jeune!</p> + +<p>—... Philomène lui ressemble d'âme. Sa mère contemplait toujours son +idée de Dieu; elle contemple aussi la douleur du monde....</p> + +<p>—Le Christ, le même Christ sous ses deux formes....</p> + +<p>—Des mystiques!... Tenez, voici le plateau qui s'étale par dessus le +pays.... La terre est rouge de matières ferrugineuses....</p> + +<p>—Ah! ah!... Le fer ne fait-il pas couler le sang, tout rouge....</p> + +<p>—N'empêche! La terre est si rouge que les gens, à force d'y peiner, en +ont pris la couleur....</p> + +<p>—Oh! je comprends.... Elle vous l'a dit aussi, cette chose; qu'ici les +petits enfants portent déjà sur leur corps rouge le blason du métal +dispensateur de leur existence.</p> + +<p>—Philippe, pourquoi cette amertume dans votre voix?</p> + +<p>—Pour rien, commandant... pour rien.... Nous arrivons à la contrée des +Hauts-Fourneaux, et des corons pleins de peuple, et des donjons +flamboyants.</p> + +<p>—Regardez; cela forme un grand cercle étendu selon un périmètre fixe.</p> + +<p>—Sous les canons de la cité octogone dont voici, à ras de terre, les +remparts.</p> + +<p>—Il faut de la prudence, Philippe, avec ce peuple de pauvres; car il +lui arrive de s'exaspérer.</p> + +<p>—Descendons-nous? Nous nous promènerons devant les petites maisons si +closes, où habitent les familles des magistrats, des percepteurs, des +fonctionnaires... que sais-je?...</p> + +<p>—Réveillez-vous, colonel.... Quarante minutes d'arrêt pour la +douane.... Nous allons nous dégourdir les jambes....</p> + +<p>—Hé quoi! fit le colonel.... Sommes-nous à la frontière?</p> + +<p>—Peu s'en faut... vous le savez bien: voici la dernière station avant +le Fort.</p> + +<p>—Diable.... Tenez: à gauche, la maison en briques rouges... où l'on +aperçoit des primevères dans le petit parterre, hein?... C'est la +demeure du bourreau....</p> + +<p>—Ah! ah!... la demeure du bourreau.... Il y a beaucoup d'assassins +parce qu'on mange peu.</p> + +<p>—Et puis le peuple manque de distractions....</p> + +<p>«Au fait, pense Philippe, si rien n'altère les traits de ma face, ni ne +décèle ma douleur à leurs yeux, c'est que je m'exagère ma souffrance.... +Il faut croire que le malheur ne m'accable pas.... Pourtant il y a +comme des cailloux sur ma poitrine quand elle se soulève pour le jeu de +respirer...»</p> + +<p>Ils vont donc en promenade.</p> + +<p>Au pinacle de la cathédrale rococo, le symbole divin du supplice, la +croix de fer, impose son signe sur des rues étroites et dures où circule +la vie de la cité. Elles mènent du beffroi roidi dans ses dentelles de +pierre aux casernes et aux lupanars, à un théâtre d'architecture +attique, à un palais de justice Louis XV, à un hôpital de style Empire, +à une prison très vaste et très simple, ornée seulement de quelques +capucines entretenues, sur une croisée, par la femme du concierge. Ils +rencontrent encore vers la citadelle, des manutentions et des magasins +de guerre, des petits soldats imberbes qui, sous leurs longues capotes +sanglées, ressemblent à des servantes en cotillons, et des officiers +éperonnés, moustachus, ronds comme des oeufs, ou bien, fins comme des +épis, avec de courtes cravaches à l'aisselle.</p> + +<p>Large, bien balayé, éclairé de globes électriques, le boulevard traverse +la ville entre des bazars somptueux, qui alternent avec des palais pour +Compagnies d'assurances, Sociétés métallurgiques, banques de crédit. Il +s'y promène des messieurs évidemment orgueilleux de leurs soucis et des +femmes promptes à aimer pour l'avantage de leur bourse ou de leur coeur. +Il y court des gaillards chargés de ballots et légèrement ivres. Les +étoffes des robes se drapent en harmonie dans les voitures.</p> + +<p>Le boulevard conduit hors de la ville, jusqu'à la gare. Après, il +devient grand'route et suit, à peu près parallèlement, la direction de +la voie ferrée. Les trains franchissent assez vite la région des +Hauts-Fourneaux.... On passe entre des ruches humaines (briques brûlées, +tuiles rouges, ciments).... Le colonel a repris son somme dans le coin +de droite....</p> + +<p>—Là, mon commandant, là, dit Philippe: les enfants qui grouillent à +terre.... on dirait un essaim de mouches sur une ordure.</p> + +<p>—Oh! Philippe, pourquoi parler ainsi des enfants?</p> + +<p>—Le linge que lessive cette vieille hideuse dans le baquet... ah! +ah!... il se déchire.... Quelle mine désolée!... En vérité, ce linge +s'est déchiré jusque dans mon coeur.</p> + +<p>—Pourquoi donc parler ainsi?</p> + +<p>—Rirez-vous cependant de cette mère si occupée.... A la fois, elle +allaite du sein, mouche d'une main, gifle de l'autre, gronde de la +bouche, berce du pied et rit de l'oeil au facteur qui passe.... Ces +fillettes qui pleurnichent en épluchant des légumes, en tirant l'eau du +puits; rirez-vous de leur laideur!... Et les adolescentes qui se nouent +des rubans sales dans leurs maigres cheveux....</p> + +<p>—Philippe, pourquoi lorgnez-vous le monde avec un verre noir?</p> + +<p>—On ne voit pas de vieillards, mon commandant, dans cette cité de +pauvres....</p> + +<p>—Non... c'est vrai... on n'en voit pas....</p> + +<p>—Mais il y a partout de petits cimetières carrés.... Un, deux, +trois....</p> + +<p>—On ne voit pas non plus les adultes.... Philippe.</p> + +<p>—Ils demeurent apparemment tous dans la flamme féerique qui ronfle +parmi les cris du métal, sous les dômes des usines....</p> + +<p>—Les estaminets aussi paraissent pleins de feux de pipes....</p> + +<p>—La douleur s'endort dans l'abrutissement....</p> + +<p>—Elle vous a tout dit aussi à vous, Philippe, Philomène vous a tout +dit... et voilà que vous reflétez son âme presque autant que la reflète sa +petite soeur Francine....</p> + +<p>Le cornette se détourne. Il regarde au carreau du wagon. Le plateau +devient une bande bossuée de roches. Des fougères géantes y croissent. +Peu à peu, le sol verdit. Les arbustes se pressent. Des treillis de fer +gardent les faisans dans les chasses. Tout le long, afin de les empêcher +de sortir, des gamins sifflent. L'air un peu vif a rendu violets leurs +visages creux. Un garde les surveille.</p> + +<p>La forêt va naître. Elle court déjà sur les collines de l'horizon. +Cependant, les cris du métal poursuivent la fuite du train.</p> + +<p>Quand ils cessent, on a franchi bien des lieues bordées de bouleaux et +de frênes, entrevu bien des clairières où s'attardent les hordes de +daims.</p> + +<p>Et, brusquement, le train débouche des branches. La forêt finit net. +L'express glisse sur la crête d'un roc qui plonge à pic dans une vallée +profonde, pleine de villages blanchissant la lisière des futaies. De +très prés à très loin, se courbe un fleuve dont les eaux frisottent +entre les arches fréquentes de ses ponts.</p> + +<p>Et le roc forme l'éperon du grand plateau rétréci, devenu la pointe +défensive de la patrie sur le fleuve frontière. D'ailleurs, les +mamelons couvrent les travaux stratégiques du Fort. Des coupoles d'acier +s'érigent de la roche. La brique bouche les cavernes. D'arbre en arbre, +des fils électriques courent. Par des poternes, les soldats émergent des +souterrains. Les ravins sont des cours de caserne où les artilleurs se +chamaillent avec des lazzis qui montent d'échos en échos.</p> + +<p>Au bout du roc, il y a un jardin devant une maison blanche, un jet d'eau +irisé au-dessus d'une vasque, les filles du colonel-gouverneur parées de +robes à pois et qui comptent les primevères nées du matin dans la +pelouse.</p> + +<p>—Bonjour, Philippe... disent-elle, et plus bas: Nous avons senti votre +douleur qui s'approchait....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + + +<p>Les soldats attachent des lampions à des mâts le long des chemins de +ronde. On hisse des drapeaux pleins de noms de victoire. Les vétérans +agacent les singes rapportés d'Asie par les troupes du commandant de +Chaclos qui fêtent, ce soir-là, leurs succès aux pays d'Orient. Le fort +contient mille animaux singuliers, des chiens dépourvus de tout poil, +des bouquetins apprivoisés, des perruches loquaces habiles à réciter les +poèmes des barbares. On a construit des trophées avec des armes +étranges, des sortes de faux dentelées, des sabres courbes couverts de +damasquinures, des cuirasses de fer et de laque. Les lunes et les +dragons féeriques des étendards conquis flottent sur les arcs de +triomphe en branches de sapin. Les chants patriotiques sonnent dans les +cantines pleines de monde; et les papiers peints des lanternes dansent +au vent.</p> + +<p>Chez le colonel, on achève le dessert. Comme la nuit se prépare à luire +de tous ses astres, les fenêtres s'ouvrent.... Les deux soeurs viennent +sur le balcon pour assister au ciel. En bas, on a ouvert les fenêtres +aussi dans la salle des invités où dînent les adjudants.... Aidés par le +vin, ils content leurs exploits. Une brave rumeur de gaieté éclate là, +pour se propager ensuite par tout le fort, entre les ifs de feu, les +lumières tricolores des lanternes, et les lampions des cantines....</p> + +<p>Plus bas, la musique prélude... et puis les cuivres donnent l'essor aux +sons. Ils s'épandent vers le cours du fleuve qui chatoie dans les +ombres....</p> + +<p>Francine et Philomène se sont accoudées. La plus jeune des soeurs +retient le commandant par son babil.... Philomène murmure vers Philippe:</p> + +<p>—Puisque je ne saurais avoir de l'amour, puisque nul jamais ne +possèdera mon âme entière, que vous importe?... Hors du monde et hors +des hommes, seule ici, parmi ce misérable peuple en livrée de guerre, je +me suis créé une vie seconde toute d'idées folles et magnifiques. Je m'y +suis retirée pour toujours. Rien ne me touchera plus des choses +humaines,—que superficiellement et selon le décor de l'existence.</p> + +<p>—La gloire du commandant vous a touchée.</p> + +<p>—Certainement je l'aime moins que je ne vous aime; oui, moins. Mais lui +n'essaiera pas de pénétrer mon âme intime, de posséder au delà de ce que +je lui donnerai de moi.</p> + +<p>—Votre corps....</p> + +<p>—Voilà où votre jeunesse se déclare et où elle m'effraie.... Qu'est-ce, +le corps? Moins que rien. Je ne méconnais cependant pas ma beauté. Je +prétends, toutefois, ne pas devenir, pour l'imprudente ardeur de votre +âge, un seul instrument de joies.... Cela m'outragerait.</p> + +<p>—Laissons... et dites-moi, Philomène.... Vous croyez-vous à jamais +incapable, soit d'une compassion, soit d'une admiration telles que vous +consentiez au sacrifice de votre orgueil intellectuel et à vous absorber +en celui-là....</p> + +<p>—Par compassion... qui sait! Par admiration... oui. Mais pour que je +l'admire jusque l'adorer... quel héros inouï il me faudrait connaître!</p> + +<p>—Simplement celui dont les actes réaliseront le rêve de votre âme.</p> + +<p>—Je ne le chérirai donc que mort.... Car quiconque annonce aux hommes +une foi nouvelle et agit afin de convertir, quiconque veut offrir, +pareil au Christ, l'exemple vivant de la doctrine, celui-là encourt +jusque la mort, la haine des hommes. Et il doit tenter le sacrifice pour +le sacrifice, ignorant la consolation même de le savoir utile au rachat +du monde. Il lui faut aimer le sacrifice en lui-même, sans appât de +gloire, pour la seule beauté de mourir inutilement... Mais vous ne +comprenez pas.</p> + +<p>—Je comprendrai, si vous m'initiez à vous.</p> + +<p>Le silence des musiques qui cessèrent alors interrompit leur propos. +Dans le calme subit de l'air, on entendit les vantardises des adjudants.</p> + +<p>«Ah! ah! nous autres, pendant la campagne de l'Indus, nous mettions nos +Asiatiques au bûcher, les pieds en avant; et on les poussait dans le feu +à mesure que le bout se consumait.... Quels gaillards. Ils grimaçaient +laidement, mais ils ne criaient pas...—Chez nous, dans la Légion, on +leur coupait d'abord les tendons du pied avec un canif...—En Ethiopie, +nous menions nos prisonniers par vingt au fond des grottes. Devant, on +allumait du bois vert, et ils éternuaient leur vie dans la fumée... Tu +te le rappelles, Firmin?</p> + +<p>«Quand le général nous eut interdit de dépenser la poudre à fusiller les +Chinois, on les empilait dans les fosses des rizières et on cassait les +têtes à coups de crosse de peur de fausser les baïonnettes.... Leurs +crânes sortaient en rangs d'oignons.... Le premier m'a fait de la peine... si +jeune, n'est-ce pas, avec de beaux yeux orientaux qui +imploraient.... Quoi! la guerre, c'est la guerre. On ne pouvait les +emmener en avant, ni les laisser derrière la colonne....—Et puis, quand +on entrait dans leurs villages, trouvait-on pas, piquées sur des +bambous, les têtes des camarades surpris aux avant-postes? Ça +ressemblait même aux doubles files des lampadaires sur les boulevards +de la ville. Seulement, les yeux des pauvres diables n'éclairaient plus +guère.—Tout ça, mes vieux bougres, ça ne vaut pas encore le coup du +commandant de Chaclos—Ah! Dieu de Dieu! mes enfants, j'y étais: quelle +marmelade! Moi-même ai posé la cartouche sous la pile du pont.... On les +a laissés s'engager, et quand ils y furent en bon nombre... le +commandant poussa le bouton de la batterie électrique.... Vlan! Le +paquet a sauté!</p> + +<p>«On retrouvait des doigts, des nez qui se promenaient tout seuls à plus +de deux cents mètres, et des yeux collés contre les arbres, entre les +morceaux de cervelle et des bouts de nerfs... et ces yeux-là vous +regardaient.... C'était effrayant, mon cher, effrayant!... Du coup, ils +battirent en retraite, les survivants. Nous eûmes sans peine leurs +positions... et nous voilà ici, victorieux, le verre à la main.... On +dresse des arcs de triomphe. Le commandant a eu sa croix.... Vive la +guerre donc!... quand on en revient...»</p> + +<p>...Francine qui tenait en ses mains une touffe de primevères, les laissa +soudain tomber... et elle se passa les paumes sur les tempes comme pour +dissiper un cauchemar... Sans doute ne vit-elle pas le geste de M. de +Chaclos relevant les corolles éparses afin de les lui remettre, car elle +s'enfuit aussitôt; et, avant qu'elle eût gagné la porte, elle s'abattit +contre le sol avec des cris affreux, secouée par la convulsion des +nerfs.</p> + +<p>Durant la maladie qui suivit cette crise, la fillette subit des +hallucinations sinistres. Elle voyait dans la fièvre se tracer en +images tangibles les souvenirs de guerre contés par les adjudants. On +dut écarter d'elle tout l'appareil militaire; les uniformes, les armes, +les gravures signalant la bravoure historique. Le son lointain du +tambour suffisait pour l'évocation sanglante; et c'était une chose +horrible. Elle se dressait menue, hagarde, les mains ouvertes et tendues +pour repousser la hideur du rêve... «Oh! disait-elle, que de pauvres +vies tranchées... Le fleuve de sang saute les digues.... Les têtes +roulent comme des boules.... Les doigts se crispent sur le sabre qui les +coupe... Oh! les yeux des mourants... les yeux! les yeux! les yeux!... +Le sang monte, monte... Il est à ma bouche... pouah!... il m'étrangle... je +ne veux pas...» Et elle retombait dans des crises....</p> + +<p>Le mariage de Philomène se trouva retardé par l'état très grave de la +petite soeur.... Elle ne la quitta plus. Son affection se fit même plus +fervente pour l'être que tous maudissaient. Le colonel entrait dans de +grandes fureurs où il souhaitait la mort de cette triste enfant. Les +officiers de son entourage, bien qu'ils affectassent de l'indulgence et +de la pitié, parlaient sans aisance de ce délire qui flétrissait leur +gloire.</p> + +<p>D'ailleurs, la légende de la petite prophétesse avait bientôt visité les +imaginations des soldats; et ils en causaient tout bas dans les +chambrées, avant le couvre-feu. Leurs courages allaient mollir. Dans les +rangs, à deux reprises, des recrues se révoltèrent contre les +commandements; et on murmurait que l'heure viendrait bientôt où les +hommes cesseraient d'apprendre l'art de tuer. On fondrait les canons +pour fabriquer des charrues. La fraternité universelle ne tarderait plus +à s'épanouir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + + +<p>Or, cela était fort grave, parce qu'on redoutait comme prochain +l'immense conflit des nations du Nord, attendu et préparé patiemment +depuis plus de trente années. Des signes certains de bataille +commençaient à paraître dans le ciel et dans les propos des diplomates. +On atteignait aux premiers jours du printemps; et le printemps +paraissait, de l'avis de tous les hommes de guerre, le moment le +meilleur pour susciter le massacre mutuel des peuples. On redoublait +d'activité dans les arsenaux et sur les polygones. Le colonel craignait +que le mauvais esprit de sa troupe ne lui fût imputé par les maréchaux +inspecteurs, et, pour détourner du raisonnement les intelligences de ses +soldats, il les entraînait sans répit dans des marches et des manoeuvres +propres à lasser leurs forces morales sous la fatigue physique, et à les +rendre dociles à sa main.</p> + +<p>Eux, cependant, à courir par les villages et les corons des mineurs, +prenaient une peine plus grande. Ils se lamentaient, disant: «En quelle +époque barbare, nous vivons encore pour que tant de pauvreté demeure au +monde. Nos mères nous enfantent dans le seul but d'un dur labeur, et +nous trimons plus que les bêtes, sans avoir, comme les bêtes, le loisir +de ne pas penser. Ah! maudite soit l'heure de brève joie où nos tristes +pères jetèrent leur semence aux flancs de leurs épouses décharnées. De +quel droit nous créèrent-ils puisqu'ils ne pouvaient nous léguer que le +désir à jamais inassouvi?</p> + +<p>«Et les savants disent que les générations se succèdent dans une voie de +progrès, et que l'homme marche à la conquête de Dieu.... Les +pouvons-nous croire, puisque nous apprenons seulement l'art de nous +égorger, alors que toutes nos forces employées à la seule fin +d'améliorer notre sort, ne réussiraient que bien petitement. En vérité, +elle a raison la jeune prophétesse qui crie par les nuits que nous +demeurons barbares comme les loups, et que jamais nous ne tiendrons le +bonheur, parce que nous aimons trop le sang.... Voilà maintenant qu'on a +préparé les tambours et les drapeaux.... Il va falloir se ruer sur les +pauvres diables des autres nations, sans que nous puissions même +comprendre le motif de notre rage.... Nos pieds ont déjà été durcis sur +les routes, et nos épaules ne sentent plus le poids du havresac... +Voyons, ne se lèvera-t-il pas un homme fort, parmi nous, qui +proclamerait enfin la révolution de l'Amour universel?»</p> + +<p>Et les petits soldats se poussaient l'un l'autre et ils disaient: «Toi, +toi...» mais nul n'osait prendre la parole.</p> + +<p>Enfin, le délire de Francine s'atténua. Elle récupéra de la santé et de +la raison. Mais quand M. de Chaclos voulut reparler des noces, Philomène +lui affirma qu'elle resterait fille. Et il comprit bien qu'elle +partageait alors le sentiment de sa soeur, et qu'il lui faisait horreur +à cause du sang dont il s'était couvert.</p> + +<p>Un peu plus tard, il connut que Philomène s'était fiancée à Philippe.... +Cela ne le surprit point, parce qu'il avait entendu presque de leurs +conversations, les soirs de primevères.</p> + +<p>Le cornette changea de garnison et vint au fort avec un détachement de +Guides.</p> + +<p>Depuis lors, M. de Chaclos vécut tristement; car il chérissait Philomène +selon la ténacité des dernières passions. La presque certitude qu'il +avait eue de l'épouser avait rendu plus inébranlable cet amour de la +quarantième année. Néanmoins, son âme était noble, il persuada au +colonel de marier Philomène et Philippe. Et comme la jeune fille +remarquait avec étonnement son entremise, il lui répondit qu'il +l'aimait pour elle, non pour lui; et préférait la savoir heureuse aux +bras d'un autre, plutôt que malheureuse aux siens. Cela lui vaudrait +infiniment moins de douleur.</p> + +<p>Quand on sortit de l'église, le cornette dit à sa femme: «Voici que vous +vous sacrifiez à moi par compassion. Je tâcherai maintenant de mériter +votre admiration.»</p> + +<p>La guerre survint....</p> + +<p>Le Fort gardait la frontière. On tira de ses coupoles le premier coup de +canon.</p> + +<p>Les troupes de la ville arrivèrent, et puis ce furent les troupeaux +d'ouvriers et de paysans qui descendirent des trains. On les revêtit +d'uniformes, on leur distribua des armes. Au dehors, les grandes routes +se remplirent d'enfants et de mères qui mendiaient. Les jeunes filles se +prostituaient presque pour rien. Sur l'horizon, les donjons des usines +cessèrent de flamboyer pour la première fois depuis trente ans. Le +boulevard de la ville était plein d'activité parce qu'on avait joué à la +baisse des fonds publics, dans les palais des Compagnies d'assurances, +Sociétés métallurgiques et banques de crédit. Les hommes d'argent +rachetaient déjà en sous main les titres de rente afin de les revendre, +avec prime, dès l'annonce du premier avantage.</p> + +<p>Pour obtenir ce premier avantage que les dépêches grossiraient +habilement, les maréchaux se hâtaient de réunir des hommes sur ce point +de frontière. On les arrachait des mines et des sillons. Les fanfares +sonnaient. Les drapeaux claquaient. Les actrices en robe blanche, +drapées dans les couleurs nationales, chantaient en plein vent, sur des +tréteaux construits à la hâte, l'<i>Amour sacré de la Patrie</i>. Et les +hommes rouges du sol ferrugineux défilaient par masses énormes, +remplissant de leurs corps l'espace trop étroit des rues. Les +administrateurs des Compagnies ordonnèrent qu'on défonçât des tonneaux +de piquette pour échauffer l'enthousiasme. Il s'agissait d'enlever ce +précieux avantage, de faire prime sur le marché....</p> + +<p>Les gendarmes pressaient les hordes misérables, une houle de têtes +rouges battant les tréteaux où les actrices en robes blanches, drapées +des couleurs nationales, et les cheveux épars par-dessus le marché, vous +chantaient sans lassitude: <i>Le jour de gloire</i>....</p> + +<p>Encore quelques heures de train, quelques cahots de wagons, et le +troupeau, garni de brandebourgs, de galons, de ferblanterie, coiffé de +kolbacks, monté sur des chevaux de réquisition, est prêt à conquérir +l'avantage (quarante dont un, à la Bourse de demain).</p> + +<p>Les caissons roulent sur le caillou des routes. Les escadrons galopent +dans les cris clairs du métal. Les régiments tassent le sol sous les six +mille souliers d'ordonnance. Les officiers caracolent parmi l'éclat de +leur maroquinerie neuve; et voici, sur la cime des collines, où se +déroulent des nuages bas, les courts éclairs des pièces ennemies.</p> + +<p>Parmi les lignes, il y a des gaillards qui culbutent soudain, en des +grimaces de clowns, ou tombent à genoux, ainsi que des illuminés +fanatiques, tout ahuris de voir au-delà. D'autres encore s'étalent +comme pour dormir, en s'étirant. Et, quand les colonnes ont passé, +quand les lignes se sont étendues, il reste, dans la poussière levée, de +bonnes têtes rouges qui toussent leur souffle sur des flaques plus +rouges....</p> + +<p>La campagne demeure verte et claire aux replis du fleuve vif. Les blés +couvrent la plaine de leur herbe tendre; et c'est là, dans le creux de +la grande vallée, un bon nid d'abondance, aux maisonnettes blanches, aux +eaux lumineuses, avec le rebord propice des collines à douces pentes.</p> + +<p>A la tête de soixante cavaliers, Philippe commande un poste +d'observation. Il voit les routes se noircir de grouillements humains, +l'herbe se fleurir des taches éclatantes que donnent les uniformes, les +attelages galoper effrénément par les chemins qui sonnent. Ici et là, +d'un coup, la flamme se drape au faîte des métairies. Les lignes +d'infanterie s'élargissent à travers les plaines. Elles avancent, +courent, se couchent, crépitent et pétillent, se relèvent, courent +encore, gagnent les abris, les quittent, laissant, à chaque reposoir, +des corps crispés dans la verdure.... Autour de lui, il est tant de +bruits de fusillade, que l'espace semble frire.</p> + +<p>Et tout près, les grosses têtes rougeâtres de ses hommes bleuissent, +sous les gourmettes polies des kolbacks, sous l'apparat violent des +pompons. Les bottes tremblent dans les étriers qui cliquettent. Les +mains épaissies par les labeurs des forges, épongent la sueur des +fronts. Il se fait dans les groupes de tristes trafics. Les célibataires +prennent le premier rang pour ménager la vie plus utile des pères. +«Va... recule, tu as des enfants.... Je n'en ai point... si je crève; tu +recueilleras ma vieille mère...»—«Entendu... avance!»</p> + +<p>L'adjudant veut rétablir les rangs et il gronde avec d'affreux +jurons....</p> + +<p>—Laissez, dit Philippe... laissez-les se préparer à la mort comme il +leur convient, afin qu'ils ne nous exècrent pas, nous, les bourreaux!...</p> + +<p>Un murmure d'étonnement fait frissonner les épaules des Guides, et ils +regardent le jeune cornette, dont la face douloureuse s'illumine....</p> + +<p>Il pense à ce désespoir humain; il souffre. La compassion de son épouse +le navre, parce qu'elle ne peut lui offrir une autre sorte d'amour. Ah! +conquérir son admiration par un grand sacrifice, par la beauté de la +mort sans gloire....</p> + +<p>Un cavalier accourt vers sa troupe.... Le capitaine ordonne que le +cornette entraîne ses hommes au galop de charge, en se dissimulant dans +le chemin creux.... Sûrement, il atteindra, de la sorte, cette batterie +ennemie qui trotte sans défiance pour prendre position.... Le régiment +va s'élancer pour le soutenir....</p> + +<p>—Les voyez-vous, mon officier. Ils sont à un mille à peine.... Le bois +de mélèzes nous dérobe à leurs éclaireurs. Nous les tenons.... Pour +charger!! Au galop!!... En avant....</p> + +<p>Philippe sent son cheval bondir avec le commandement.... La bête +remporte contre sa volonté hésitante. Il voudrait crier: «Arrière!.., +trêve de meurtre!... mes camarades...» La bête l'emporte dans la +galopade forcenée du peloton. Elle l'emporte comme la force des choses, +la fatalité de la vie, le rythme supérieur qui mène les hommes à la +douleur, à la mort, à Dieu.</p> + +<p>Les talus passent, avec leurs saules étronçonnés, dont les branches +divergent ainsi que des bras ivres. La terre saute sous le fer des +chevaux. Les hommes soufflent de peur.... On n'arrivera jamais. On +arrivera trop tôt....</p> + +<p>Le talus a cessé, et, devant eux, ce sont vingt pauvres rustres, +couverts de boue, pendus aux courroies d'un canon, que l'attelage tire +malaisément dans le labour... Des têtes effarées et livides se tournent +vers les Guides.... Des hurlements incompréhensibles s'échangent. Un +homme à cheval tire un coup de feu; la flamme semble jaillir de son +poing.... Le peloton s'enlève dans un élan dernier, et va s'abattre sur +les misérables, dont les mains tremblantes ne trouvent plus les +gâchettes des carabines... «Halte!»</p> + +<p>Philippe a crié; les chevaux fléchissent sous le coup de bride.... Et, +maintenant, il se trouve stupide dans le relatif silence, ne sachant +plus pourquoi il a commandé cette halte... d'autant que les artilleurs +le couchent en joue... «La paix!» crie-t-il encore... et il continue +dans leur langage... «Nous aurions pu vous massacrer.... Mais le temps +est venu de l'amour.... Il ne faut plus se tuer.... Il ne faut plus se +tuer.... Nous ne voulons plus tuer, nous sommes frères... les pauvres +frères humains.... La paix! ne la voulez-vous pas?... Prenons la paix! +Aimons-nous!»</p> + +<p>Sans doute, les ennemis crurent-ils qu'il annonçait la bonne nouvelle +d'une paix réelle, subitement conclue, car ils abaissèrent leurs armes, +et puis ce fut un immense éclat de joie. Ils couraient les uns aux +autres et ils s'embrassaient. Les Guides se mirent à rire aussi, sans +savoir. L'adjudant piqua des deux et repartit vers le régiment.</p> + +<p>Philippe ne parlait plus.... Il pressait, entre ses doigts, la touffe de +lilas donnée, à son départ, par Francine et Philomène..., et il se +réjouissait, en songeant qu'il venait d'agir selon leurs voeux de +bonté....</p> + +<p>Il allait reprendre ses exhortations à l'amour, lorsqu'il s'aperçut que +la troupe ennemie grossissait. Bientôt, ses Guides furent enveloppés par +les uniformes verts et blancs des artilleurs. Il voulut s'expliquer, +mais un vieil officier survint... qui lui arracha son sabre.... Il +était prisonnier....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Par un dimanche, le dimanche qui suivit, au matin, dans le Fort, il +passa devant la maison du colonel-gouverneur. L'épanouissement des lilas +parait les murs d'une neige suspendue. Les soeurs étaient là qui +l'attendaient à la grille. Francine fondit en pleurs, mais Philomène lui +parut radieuse. Sa beauté grandie s'exaltait. Elle lui jeta une touffe +de lilas qu'elle avait contre ses lèvres. Un soldat de l'escorte la +ramassa et la lui remit. Il la porta vers sa bouche.... On descendit par +le chemin de ronde. Philomène l'appela du haut de la terrasse... +Pendant qu'il en longeait le mur, elle lui disait: «Je t'admire et je +t'adore, parce que tu as ouvert l'ère nouvelle de l'amour, et que ton +sang va la sanctifier...»</p> + +<p>Philippe se sentait tout ébloui, en dedans, d'une gloire indicible. Il +se plaça de lui-même devant le poteau et il effeuillait les lilas +pendant la lecture de l'arrêt de mort. Repris aux mains de l'ennemi, le +conseil de guerre le condamnait pour trahison.</p> + +<p>—Vous n'avez rien à ajouter?</p> + +<p>—Non.... J'ai préféré mourir à tuer... Me voici prêt à subir... le +sort....</p> + +<p>On s'écarta. Une minute, il embrassa du regard l'esplanade, le carré des +troupes luisant sous le jeune soleil, et les douze exécuteurs qui +s'avançaient. Au-dessus d'eux, sur la terrasse, Philomène se tenait +droite contre le ciel, ses mains en baiser.</p> + +<p>Et elle lui fut l'ange noir qui ouvre aux âmes la porte de la vie +nouvelle.</p> + +<p>Sans la quitter du regard, le coeur chantant, il commanda le feu.</p> + +<p><i>On sait comment l'exemple du cornette Philippe émut les troupes des +nations du Nord. Dans les plaines de Woerth, un mois plus tard, les deux +armées, au lieu de se combattre, s'embrassèrent. L'ère de barbarie +demeure close à jamais. Le Christ est redescendu</i>.</p> + + +<h4>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</h4> + +<p>I</p> + +<p>Les Volontés Merveilleuses 3 vol.</p> + +<p>II</p> + +<p>L'Epoque 6 vol.</p> + +<p>III</p> + +<p>Critique des Moeurs 1 vol.</p> + +<p>IV</p> + +<p>Princesses Byzantines (<i>sous presse</i>) 1 vol.</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le conte futur, by Paul Adam + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE FUTUR *** + +***** This file should be named 15943-h.htm or 15943-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/9/4/15943/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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