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This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + Note du transcripteur: + + ====================================================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 2 + Jules César. + Cléopâtre.--Macbeth.--Les Méprises. + Beaucoup de bruit pour rien. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1864 + + + ====================================================================== + + BEAUCOUP DE BRUIT + POUR RIEN + + COMÉDIE + + + + +NOTICE +SUR +BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN + + +L'histoire de Ginévra, dans le cinquième chant de l'_Arioste_, a quelque +rapport avec la fiction romanesque de cette pièce; plusieurs critiques, +et entre autres Pope, ont cru que le _Roland Furieux_ avait été la +source où Shakspeare avait puisé. On remarque aussi dans plusieurs +anciens romans de chevalerie des épisodes qui rappellent la calomnie +de don Juan, et la mort supposée d'Héro; mais c'est dans les histoires +tragiques que Belleforest a empruntées à Bandello qu'on trouve la +nouvelle qui a évidemment fourni à Shakspeare l'idée de _Beaucoup de +bruit pour rien_. + +«Pendant que Pierre d'Aragon tenait sa cour à Messine, un certain baron, +Timbrée de Cardone, favori du prince, devint amoureux de Fénicia, fille +de Léonato, gentilhomme de la ville: sa fortune, la faveur du roi, et +ses qualités personnelles plaidèrent si bien sa cause, que Timbrée fut +en peu de temps l'amant préféré de Fénicia, et obtint l'agrément de +Léonato pour l'épouser. + +«La nouvelle en vint aux oreilles d'un jeune gentilhomme appelé +Girondo-Olerio-Valentiano, qui depuis longtemps cherchait vainement à +faire impression sur le coeur de Fénicia. Jaloux du bonheur de Timbrée, +il ne songe plus qu'à le traverser, et met dans ses intérêts un autre +jeune homme qui, affectant pour Timbrée un zèle officieux, va le +prévenir qu'un de ses amis faisait de fréquentes visites nocturnes à sa +fiancée, et offre de lui donner le soir même les preuves de sa perfidie. + +«Timbrée accepte; il suit son guide qui lui fait voir en effet son +prétendu rival, qui n'était qu'un valet travesti, montant par une +échelle de corde dans l'appartement de Fénicia. Timbrée ne veut pas +d'autre éclaircissement, et dès le lendemain il va retirer sa parole, et +révèle à Léonato la trahison de sa fille. + +«Fénicia, accablée de cet affront, s'évanouit et ne reprend ses sens +qu'au bout de sept heures. Tout Messine la croit morte, car elle-même, +résolue de renoncer au monde, se fait transporter secrètement à la +campagne, chez un de ses oncles, pendant qu'on célèbre ses funérailles. + +«Le remords poursuit partout Girondo; il se décide à faire à Timbrée +l'aveu de sa coupable calomnie; il le mène à l'église, auprès du tombeau +de Fénicia, se met à genoux, offre un poignard à son rival, et, lui +présentant son sein, le conjure de frapper le meurtrier de la fille de +Léonato. + +«Timbrée lui pardonne, et court lui-même chez Léonato lui offrir toute +sa fortune en réparation de sa crédule jalousie; le vieillard refuse, +et n'exige de Timbrée que la promesse d'accepter une autre épouse de sa +main. + +«Quelque temps après il le conduit à sa campagne et lui présente Fénicia +sous le nom de Lucile, et comme sa nièce. Fénicia était tellement +changée, qu'elle ne fut reconnue qu'à la fin de la noce, et lorsqu'une +tante de la mariée ne put garder plus longtemps le secret;» tel est +l'extrait succinct de la nouvelle du prolixe Bandello. + +On verra quel intérêt dramatique le poëte a ajouté à ce récit déjà +intéressant. La scène de l'église, où Claudio accuse hautement Héro, est +vraiment tragique. Combien est touchant l'appel que fait la fille de +Léonato à son innocence! Quelle profonde connaissance du coeur +humain décèle le caractère de ce don Juan, cet homme essentiellement +insociable, pour qui faire le mal est un besoin, et qui s'irrite contre +les bienfaits de son propre frère! + +Mais les personnages les plus brillants et les plus animés de la pièce +sont Bénédick et Béatrice. Que d'originalité dans leurs dialogues, où +l'on trouve quelquefois, il est vrai, un peu trop de liberté! Leur +aversion pour le mariage, leur conversion subite, fournissent une foule +de situations des plus comiques. Les deux constables, Dogberry et +Verges, avec leur suffisance, leurs graves niaiseries et leurs lourdes +bévues, sont des modèles de naturel. + +Il y a dans cette pièce un heureux mélange de sérieux et de gaieté qui +en fait une des plus charmantes productions de Shakspeare: c'est encore +une de celles que l'on revoit avec le plus de plaisir sur le théâtre de +Londres. Bénédick était un des rôles favoris de Garrick, qui y faisait +admirer toute la souplesse de son talent. + +Selon le docteur Malone, la comédie de _Beaucoup de bruit pour rien_ +aurait été composée en 1600, et imprimée la même année. + + + + + +BEAUCOUP DE BRUIT +POUR RIEN + +COMÉDIE + + + +PERSONNAGES + + DON PÈDRE, prince d'Aragon. + LEONATO, gouverneur de Messine. + DON JUAN, frère naturel de don Pèdre. + CLAUDIO, jeune seigneur de Florence, favori de don Pèdre. + BENEDICK, jeune seigneur de Padoue, autre favori de don Pèdre. + BALTHAZAR, domestique de don Pèdre. + ANTONIO, frère de Léonato. + BORACHIO, ) attaché à don Juan. + CONRAD, ) + DOGBERRY, ) deux constables. + VERGES, ) + UN SACRISTAIN. + UN MOINE. + UN VALET. + HÉRO, fille de Léonato. + BÉATRICE, nièce de Léonato. + MARGUERITE, ) dames attachées + URSULE, ) HÉRO. + +MESSAGERS, GARDES ET VALETS. + +La scène est à Messine. + + + + +ACTE PREMIER + + + +SCÈNE I + + +Terrasse devant le palais de Léonato. + +_Entrent_ LÉONATO, HÉRO, BÉATRICE _et autres, avec_ UN MESSAGER + +LÉONATO.--J'apprends par cette lettre que don Pèdre d'Aragon arrive ce +soir à Messine. + +LE MESSAGER.--A l'heure qu'il est, il doit en être fort près. Nous +n'étions pas à trois lieues lorsque je l'ai quitté. + +LÉONATO.--Combien avez-vous perdu de soldats dans cette affaire? + +LE MESSAGER.--Très-peu d'aucun genre et aucun de connu. + +LÉONATO.--C'est une double victoire, quand le vainqueur ramène au camp +ses bataillons entiers. Je lis ici que don Pèdre a comblé d'honneurs un +jeune Florentin nommé Claudio. + +LE MESSAGER.--Bien mérités de sa part et bien reconnus par don +Pèdre.--Claudio a surpassé les promesses de son âge; avec les traits +d'un agneau, il a fait les exploits d'un lion. Il a vraiment trop +dépassé toutes les espérances pour que je puisse espérer de vous les +raconter. + +LÉONATO.--Il a ici dans Messine un oncle qui en sera bien content. + +LE MESSAGER.--Je lui ai déjà remis des lettres, et il a paru éprouver +beaucoup de joie, et même à un tel excès, que cette joie n'aurait pas +témoigné assez de modestie sans quelque signe d'amertume. + +LÉONATO.--Il a fondu en larmes? + +LE MESSAGER.--Complètement. + +LÉONATO.--Doux épanchements de tendresse! Il n'est pas de visages plus +francs que ceux qui sont ainsi baignés de larmes. Ah! qu'il vaut bien +mieux pleurer de joie que de rire de ceux qui pleurent! + +BÉATRICE.--Je vous supplierai de m'apprendre si le signor Montanto[1] +revient de la guerre ici ou non. + +[Note 1: _Montanto_ est un des anciens termes de l'escrime et +s'appliquait à un fier-à-bras, à un bravache.] + +LE MESSAGER.--Je ne connais point ce nom, madame. Nous n'avions à +l'armée aucun officier d'un certain rang portant ce nom. + +LÉONATO.--De qui vous informez-vous, ma nièce? + +HÉRO.--Ma cousine veut parler du seigneur Bénédick de Padoue. + +LE MESSAGER.--Oh! il est revenu; et tout aussi plaisant que jamais. + +BÉATRICE.--Il mit un jour des affiches[2] dans Messine, et défia Cupidon +dans l'art de tirer de longues flèches; le fou de mon oncle qui lut ce +défi répondit pour Cupidon, et le défia à la flèche ronde.--De grâce, +combien a-t-il exterminé, dévoré d'ennemis dans cette guerre? Dites-moi +simplement combien il en a tué, car j'ai promis de manger tous les morts +de sa façon. + +[Note 2: Il était d'usage parmi les gladiateurs d'écrire des billets +portant des défis. _Flight et bird bolt_ étaient différentes sortes de +flèches.] + +LÉONATO.--En vérité, ma nièce, vous provoquez trop le seigneur Bénédick; +mais il est bon pour se défendre, n'en doutez pas. + +LE MESSAGER.--Il a bien servi, madame, dans cette campagne. + +BÉATRICE.--Vous aviez des vivres gâtés, et il vous a aidé à les +consommer. C'est un très-vaillant mangeur; il a un excellent estomac. + +LE MESSAGER.--Il est aussi bon soldat, madame. + +BÉATRICE.--Bon soldat près d'une dame; mais en face d'un homme, +qu'est-il? + +LE MESSAGER.--C'est un brave devant un brave, un homme en face d'un +homme. Il y a en lui l'étoffe de toutes les vertus honorables. + +BÉATRICE.--C'est cela en effet; Bénédick n'est rien moins qu'un homme +étoffé[3], mais quant à l'étoffe;--eh bien! nous sommes tous mortels. + +[Note 3: _A stuffed man._] + +LÉONATO.--Il ne faut pas, monsieur, mal juger de ma nièce. Il règne une +espèce de guerre enjouée entre elle et le seigneur Bénédick. Jamais +ils ne se rencontrent sans qu'il y ait entre eux quelque escarmouche +d'esprit. + +BÉATRICE.--Hélas! il ne gagne rien à cela. Dans notre dernier combat, +quatre de ses cinq sens s'en allèrent tout éclopés, et maintenant +tout l'homme est gouverné par un seul. Pourvu qu'il lui reste assez +d'instinct pour se tenir chaudement, laissons-le-lui comme l'unique +différence qui le distingue de son cheval: car c'est le seul bien qui +lui reste pour avoir quelque droit au nom de créature raisonnable.--Et +quel est son compagnon maintenant? car chaque mois il se donne un +nouveau frère d'armes. + +LE MESSAGER.--Est-il possible? + +BÉATRICE.--Très-possible. Il garde ses amitiés comme la forme de son +chapeau, qui change à chaque nouveau moule. + +LE MESSAGER.--Madame, je le vois bien, ce gentilhomme n'est pas sur vos +tablettes. + +BÉATRICE.--Oh! non; si j'y trouvais jamais son nom, je brûlerais toute +la bibliothèque.--Mais dites-moi donc, je vous prie, quel est son frère +d'armes? N'avez-vous pas quelque jeune écervelé qui veuille faire avec +lui un voyage chez le diable? + +LE MESSAGER.--Il vit surtout dans la compagnie du noble Claudio. + +BÉATRICE.--Bonté du ciel! il s'attachera à lui comme une maladie. On le +gagne plus promptement que la peste; et quiconque en est pris extravague +à l'instant. Que Dieu protége le noble Claudio! Si par malheur il est +_pris_ du Bénédick, il lui en coûtera mille livres pour s'en guérir. + +LE MESSAGER.--Je veux, madame, être de vos amis. + +BÉATRICE.--Je vous y engage, mon bon ami! + +LÉONATO.--Vous ne deviendrez jamais folle, ma nièce. + +BÉATRICE.--Non, jusqu'à ce que le mois de janvier soit chaud. + +LE MESSAGER.--Voici don Pèdre qui s'approche. + +(Entrent don Pèdre, accompagné de Balthazar et autres domestiques; +Claudio, Bénédick, don Juan.) + +DON PÈDRE.--Don seigneur Léonato, vous venez vous-même chercher les +embarras. Le monde est dans l'usage d'éviter la dépense; mais vous +courez au-devant. + +LÉONATO.--Jamais les embarras n'entrèrent chez moi sous la forme de +Votre Altesse; car, l'embarras parti, le contentement resterait. Mais +quand vous me quittez, le chagrin reste et le bonheur s'en va. + +DON PÈDRE.--Vous acceptez votre fardeau de trop bonne grâce. Je crois +que c'est là votre fille. + +LÉONATO.--Sa mère me l'a dit bien des fois. + +BÉNÉDICK.--En doutiez-vous, seigneur, pour lui faire si souvent cette +demande? + +LÉONATO.--Nullement, seigneur Bénédick; car alors vous étiez un enfant. + +DON PÈDRE.--Ah! la botte a porté, Bénédick. Nous pouvons juger par là +de ce que vous valez, à présent que vous êtes un homme.--En vérité, ses +traits nomment son père. Soyez heureuse, madame, vous ressemblez à un +digne père. + +(Don Pèdre s'éloigne avec Léonato.) + +BÉNÉDICK.--Si le seigneur Léonato est son père, elle ne voudrait pas +pour tout Messine avoir sa tête sur les épaules tout en lui ressemblant +comme elle fait. + +BÉATRICE.--Je m'étonne que le seigneur Bénédick ne se rebute point de +parler. Personne ne prend garde à lui. + +BÉNÉDICK.--Ah! ma chère madame Dédaigneuse! vous vivez encore? + +BÉATRICE.--Et comment la Dédaigneuse mourrait-elle, lorsqu'elle trouve +à ses dédains un aliment aussi inépuisable que le seigneur Bénédick? +La courtoisie même ne peut tenir en votre présence; il faut qu'elle se +change en dédain. + +BÉNÉDICK.--La courtoisie est donc un renégat?--Mais tenez pour certain +que, vous seule exceptée, je suis aimé de toutes les dames, et je +voudrais que mon coeur se laissât persuader d'être un peu moins dur; car +franchement je n'en aime aucune. + +BÉATRICE.--Grand bonheur pour les femmes! Sans cela, elles seraient +importunées par un pernicieux soupirant. Je remercie Dieu et la froideur +de mon sang; je suis là-dessus de votre humeur. J'aime mieux entendre +mon chien japper aux corneilles, qu'un homme me jurer qu'il m'adore. + +BÉNÉDICK.--Que Dieu vous maintienne toujours dans ces sentiments! Ce +seront quelques honnêtes gens de plus dont le visage échappera aux +égratignures qui les attendent. + +BÉATRICE.--Si c'étaient des visages comme le vôtre, une égratignure ne +pourrait les rendre pires. + +BÉNÉDICK.--Eh bien! vous êtes une excellente institutrice de perroquets. + +BÉATRICE.--Un oiseau de mon babil vaut mieux qu'un animal du vôtre. + +BÉNÉDICK.--Je voudrais bien que mon cheval eût la vitesse de votre +langue et votre longue haleine.--Allons, au nom de Dieu, allez votre +train; moi j'ai fini. + +BÉATRICE.--Vous finissez toujours par quelque algarade de rosse; je vous +connais de loin. + +DON PÈDRE.--Voici le résumé de notre entretien.--Seigneur Claudio et +seigneur Bénédick, mon digne ami Léonato vous a tous invités. Je lui +dis que nous resterons ici au moins un mois; il prie le sort d'amener +quelque événement qui puisse nous y retenir davantage. Je jurerais qu'il +n'est point hypocrite et qu'il le désire du fond de son coeur. + +LÉONATO.--Si vous le jurez, monseigneur, vous ne serez point parjure. +(_A don Juan_.)--Souffrez que je vous félicite, seigneur: puisque vous +êtes réconcilié au prince votre frère, je vous dois tous mes hommages. + +DON JUAN.--Je vous remercie: je ne suis point un homme à longs discours; +je vous remercie. + +LÉONATO.--Plaît-il à Votre Altesse d'ouvrir la marche? + +DON PÈDRE.--Léonato, donnez-moi la main; nous irons ensemble. + +(Tous entrent dans la maison, excepté Bénédick et Claudio.) + +CLAUDIO.--Bénédick, avez-vous remarqué la fille du seigneur Léonato? + +BÉNÉDICK.--Je ne l'ai pas remarquée, mais je l'ai regardée. + +CLAUDIO.--N'est-ce pas une jeune personne modeste? + +BÉNÉDICK.--Me questionnez-vous sur son compte, en honnête homme, pour +savoir tout simplement ce que je pense, ou bien voudriez-vous m'entendre +parler, suivant ma coutume, comme le tyran déclaré de son sexe? + +CLAUDIO.--Non: je vous prie, parlez sérieusement. + +BÉNÉDICK.--Eh bien! en conscience, elle me paraît trop petite pour un +grand éloge, trop brune pour un bel éloge[4]. Toute la louange que je +peux lui accorder, c'est de dire que si elle était tout autre qu'elle +est, elle ne serait pas belle; étant ce qu'elle est, elle ne me plait +pas. + +[Note 4: _Fair_, beau et blond.] + +CLAUDIO.--Vous croyez que je veux rire. Je vous en prie, dites-moi +sincèrement comment vous la trouvez. + +BÉNÉDICK.--Voulez-vous en faire emplette, que vous preniez des +informations sur elle? + +CLAUDIO.--Le monde entier suffirait-il à payer un pareil bijou? + +BÉNÉDICK.--Oh! sûrement, et même encore un étui pour le mettre.--Mais +parlez-vous sérieusement, ou prétendez-vous faire le mauvais plaisant +pour nous dire que l'amour sait très-bien trouver des lièvres, et que +Vulcain est un habile charpentier? Allons, dites-nous sur quelle gamme +il faut chanter pour être d'accord avec vous? + +CLAUDIO.--Elle est à mes yeux la plus aimable personne que j'aie jamais +vue. + +BÉNÉDICK.--Je vois encore très-bien sans lunettes, et je ne vois rien de +cela: il y a sa cousine qui, si elle n'était pas possédée d'une furie, +la surpasserait en beauté autant que le premier jour de mai l'emporte +sur le dernier jour de décembre; mais j'espère que vous n'avez pas dans +l'idée de vous faire mari? Serait-ce votre intention? + +CLAUDIO.--Quand j'aurais juré le contraire, je me méfierais de moi-même, +si Héro voulait être ma femme. + +BÉNÉDICK.--En êtes-vous là? d'honneur? Quoi! n'est-il donc pas un homme +au monde qui veuille porter son bonnet sans inquiétude? Ne reverrai-je +de ma vie un garçon de soixante ans? Allez, puisque vous voulez +absolument vous mettre sous le joug, portez-en la triste empreinte, et +passez les dimanches à soupirer.--Mais voilà don Pèdre qui revient vous +chercher lui-même. + +(Don Pèdre rentre.) + +DON PÈDRE.--Quel mystère vous arrêtait donc ici, que vous ne nous ayez +pas suivis chez Léonato? + +BÉNÉDICK.--Je voudrais que Votre Altesse m'obligeât à le lui dire. + +DON PÈDRE.--Je vous l'ordonne, sur votre fidélité. + +BÉNÉDICK.--Vous entendez, comte Claudio. Je puis être aussi discret +qu'un muet de naissance, et c'est là l'idée que je voudrais vous donner +de moi.--Mais _sur ma fidélité_: remarquez-vous ces mots: _Sur ma +fidélité_.--Il est amoureux. De qui? Ce serait maintenant à Votre +Altesse à me faire la question. Observez comme la réponse est +courte.--D'Héro, la courte fille de Léonato. + +CLAUDIO. Si la chose était, il vous l'aurait bientôt dit. + +BÉNÉDICK.--C'est comme le vieux conte, monseigneur: «Cela n'est pas, +cela n'était pas.» Mais en vérité, à Dieu ne plaise que cela arrive! + +CLAUDIO.--Si ma passion ne change pas bientôt, à Dieu ne plaise qu'il en +soit autrement! + +DON PÈDRE.--Ainsi soit-il! si vous l'aimez; car la jeune personne en est +bien digne. + +CLAUDIO.--Vous parlez ainsi pour me sonder, seigneur. + +DON PÈDRE.--Sur mon honneur, j'exprime ma pensée. + +CLAUDIO.--Et sur ma parole, j'ai exprimé la mienne. + +BÉNÉDICK.--Et moi, sur mon honneur et sur ma parole, j'ai dit ce que je +pensais. + +CLAUDIO.--Je sens que je l'aime. + +DON PÈDRE.--Je sais qu'elle en est digne. + +BÉNÉDICK.--Je ne sens pas qu'on doive l'aimer, je ne sais pas qu'elle en +soit digne, c'est là l'opinion que le feu ne pourrait détruire en moi. +Je mourrai dans mon dire sur l'échafaud. + +DON PÈDRE.--Tu fus toujours un hérétique obstiné à l'endroit de la +beauté. + +CLAUDIO.--Et jamais il n'a pu soutenir son rôle que par la force de sa +volonté. + +BÉNÉDICK.--Qu'une femme m'ait conçu, je l'en remercie; je lui adresse +aussi mes humbles remerciements pour m'avoir élevé; mais je refuse de +porter sur mon front une corne pour appeler les chasseurs, ou suspendre +mon cor de chasse à un baudrier invisible; c'est ce que toutes les +femmes me pardonneront. Comme je ne veux pas leur faire l'affront de me +défier d'une seule, je me rends la justice de ne me fier à aucune; et ma +peine (dont je ne serai que plus présentable) sera de vivre garçon. + +DON PÈDRE.--Avant que je meure, je veux te voir pâle d'amour. + +BÉNÉDICK.--De maladie, de faim ou de colère, seigneur; mais jamais +d'amour. Prouvez une fois que l'amour me coûte plus de sang que le vin +ne m'en saurait rendre, et alors je vous permets de me crever les yeux +avec la plume d'un faiseur de ballades, et de me suspendre à la porte +d'un mauvais lieu comme l'enseigne de l'aveugle Cupidon. + +DON PÈDRE.--Bien! si jamais tu trahis ce voeu, tu nous fourniras un +fameux argument. + +BÉNÉDICK.--Si je le trahis, pendez-moi comme un chat dans une +bouteille[5], et tirez-moi dessus; et qu'on frappe sur l'épaule à celui +qui me touchera en l'appelant Adam[6]. + +[Note 5: Dans quelques provinces d'Angleterre, on enfermait +autrefois un chat avec de la suie dans une bouteille de bois (semblable +à la gourde des bergers), et on la suspendait à une corde. Celui qui +pouvait en briser le fond en courant, et être assez adroit pour +échapper à la suie et au chat qui tombait alors, était le héros de ce +divertissement cruel.] + +[Note 6: Adam Bell, fameux archer.] + +DON PÈDRE.--Allons, le temps en décidera: _Avec le temps, le buffle +sauvage en vient à porter le joug_. + +BÉNÉDICK.--Le buffle sauvage, oui; mais si le sensé Bénédick porte +jamais un joug, arrachez les cornes du buffle, et plantez-les sur mon +front; qu'on fasse de moi un tableau grossier, et, en lettres aussi +grosses que celles où l'on écrit: _Ici, bon cheval à louer_, faites +tracer sur ma figure: _Ici, on peut voir Bénédick, l'homme marié_. + +CLAUDIO.--Si jamais cela t'arrive, tu seras fou à lier. + +DON PÈDRE.--Bon! si Cupidon n'a pas épuisé son carquois dans Venise, il +te fera bientôt trembler. + +BÉNÉDICK.--Je m'attends aussitôt à un tremblement de terre. + +DON PÈDRE.--Eh bien! temporisez d'heure en heure; mais cependant, +seigneur Bénédick, rendez-vous chez Léonato, faites-lui mes civilités, +et dites-lui que je ne manquerai point de me trouver au souper; car il a +fait de grands préparatifs. + +BÉNÉDICK.--J'ai presque tout ce qu'il me faut pour faire un tel message; +ainsi je vous recommande.... + +CLAUDIO.--A la garde de Dieu, daté de ma maison, si j'en avais une. + +DON PÈDRE.--Le six de juillet, votre féal ami, Bénédick. + +BÉNÉDICK.--Ne raillez pas, ne raillez pas! le corps de votre +discours est souvent vêtu de simples franges dont les morceaux sont +très-légèrement faufilés; ainsi, avant de lancer plus loin de vieux +sarcasmes, examinez votre conscience; et là-dessus, je vous laisse. + +(Bénédick sort.) + +CLAUDIO.--Mon prince, Votre Altesse peut maintenant me faire du bien. + +DON PÈDRE.--C'est à toi d'instruire mon amitié; apprends-lui seulement +comment elle peut te servir, et tu verras combien elle sera docile à +retenir tout ce qui pourra te faire du bien, quelque difficile que soit +la leçon. + +CLAUDIO.--Léonato a-t-il des fils, mon seigneur? + +DON PÈDRE.--Il n'a d'autre enfant que Héro. Elle est son unique +héritière; vous sentez-vous du penchant pour elle, Claudio? + +CLAUDIO.--Ah! seigneur, quand vous passâtes pour aller terminer cette +guerre, je ne la vis que de l'oeil d'un soldat à qui elle plaisait, mais +qui avait en main une tâche plus rude que celle de changer ce goût en +amour; à présent que je suis revenu ici, et que les pensées guerrières +ont laissé leur place vacante, au lieu d'elles viennent une foule de +désirs tendres et délicats qui me répètent combien la jeune Héro est +belle, et me disent que je l'aimais avant d'aller au combat. + +DON PÈDRE.--Te voilà bientôt un véritable amant. Déjà tu fatigues ton +auditeur d'un volume de paroles. Si tu aimes la belle Héro, eh bien! +aime-la. Je ferai les ouvertures auprès d'elle et de son père, et tu +l'obtiendras. N'est-ce pas dans ces vues que tu as commencé à me filer +une si belle histoire? + +CLAUDIO.--Quel doux remède vous offrez à l'amour! A son teint vous +nommez son mal. De peur que mon penchant ne vous parût trop soudain, je +voulais m'aider d'un plus long récit. + +DON PÈDRE.--Et pourquoi faut-il que le pont soit plus large que la +rivière? La meilleure raison pour accorder, c'est la nécessité. Tout ce +qui peut te servir ici est convenable. En deux mots, tu aimes, et je te +fournirai le remède à cela.--Je sais qu'on nous apprête une fête pour +ce soir; je jouerai ton rôle sous quelque déguisement, et je dirai à la +belle Héro que je suis Claudio; j'épancherai mon coeur dans son sein, je +captiverai son oreille par l'énergie et l'ardeur de mon récit amoureux; +ensuite j'en ferai aussitôt l'ouverture à son père; et pour conclusion, +elle sera à toi. Allons de ce pas mettre ce plan en exécution. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Appartement dans la maison de Léonato. + +LÉONATO ET ANTONIO _paraissent_. + +LÉONATO.--Eh bien! mon frère, où est mon neveu votre fils? A-t-il pourvu +à la musique? + +ANTONIO.--Il en est très-occupé.--Mais, mon frère, j'ai à vous apprendre +d'étranges nouvelles auxquelles vous n'avez sûrement pas rêvé encore. + +LÉONATO.--Sont-elles bonnes? + +ANTONIO.--Ce sera suivant l'événement; mais elles ont bonne apparence +et s'annoncent bien. Le prince et le comte Claudio se promenant tout à +l'heure ici dans une allée sombre de mon verger, ont été secrètement +entendus par un de mes gens. Le prince découvrait à Claudio qu'il aimait +ma nièce votre fille; il se proposait de le lui confesser cette nuit +pendant le bal, et s'il la trouvait consentante, il projetait de saisir +l'occasion aux cheveux et de s'en ouvrir à vous, sans tarder. + +LÉONATO.--L'homme qui vous a dit ceci a-t-il un peu d'intelligence? + +ANTONIO.--C'est un garçon adroit et fin. Je vais l'envoyer chercher. +Vous l'interrogerez vous-même. + +LÉONATO.--Non, non. Regardons la chose comme un songe, jusqu'à ce +qu'elle se montre elle-même. Je veux seulement en prévenir ma fille, +afin qu'elle ait une réponse prête, si par hasard ceci se réalisait. +(_Plusieurs personnes traversent le théâtre_.) Allez devant et +avertissez-la.--Cousins, vous savez ce que vous avez à faire.--Mon +ami, je vous demande pardon; venez avec moi, et j'emploierai vos +talents.--Mes chers cousins, aidez-moi dans ce moment d'embarras. + +(Tous sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Un autre appartement dans la maison de Léonato. + +_Entrent_ DON JUAN ET CONRAD. + +CONRAD.--Quel mal avez-vous, seigneur? D'où vous vient cette tristesse +extrême? + +DON JUAN.--Comme la cause de mon chagrin n'a point de bornes, ma +tristesse est aussi sans mesure. + +CONRAD.--Vous devriez entendre raison. + +DON JUAN.--Et quand je l'aurais écoutée, quel fruit m'en reviendrait-il? + +CONRAD.--Sinon un remède actuel, du moins la patience. + +DON JUAN.--Je m'étonne qu'étant né, comme tu le dis, sous le signe de +Saturne, tu veuilles appliquer un topique moral à un mal-désespéré. Je +ne puis cacher ce que je suis; il faut que je sois triste lorsque j'en +ai sujet. Je ne sais sourire aux bons mots de personne. Je veux manger +quand j'ai appétit, sans attendre le loisir de personne; dormir lorsque +je me sens assoupi, et ne jamais veiller aux intérêts de personne; rire +quand je suis gai, et ne flatter le caprice de personne. + +CONRAD.--Oui, mais vous ne devez pas montrer votre caractère à découvert +que vous ne le puissiez sans contrôle. Naguère vous avez pris les armes +contre votre frère, et il vient de vous rendre ses bonnes grâces; il est +impossible que vous preniez racine dans son amitié, si vous ne faites +pour cela le beau temps. C'est à vous de préparer la saison qui doit +favoriser votre récolte. + +DON JUAN.--J'aimerais mieux être la chenille de la haie qu'une rose par +ses bienfaits. Le dédain général convient mieux à mon humeur que le soin +de me composer un extérieur propre à ravir l'amour de qui que ce soit. +Si l'on ne peut me nommer un flatteur honnête homme, du moins on ne +peut nier que je ne sois un franc ennemi. Oui, l'on se fie à moi en me +muselant, ou l'on m'affranchit en me donnant des entraves. Aussi, j'ai +résolu de ne point chanter dans ma cage. Si j'avais la bouche libre, +je voudrais mordre; si j'étais libre, je voudrais agir à mon gré: +en attendant, laisse-moi être ce que je suis; ne cherche point à me +changer. + +CONRAD.--Ne pouvez-vous tirer aucun parti de votre mécontentement? + +DON JUAN.--J'en tire tout le parti possible, car je ne m'occupe que de +cela.--Qui vient ici? Quelles nouvelles, Borachio? + +(Entre Borachio.) + +BORACHIO.--J'arrive ici d'un grand souper. Léonato traite royalement le +prince votre frère, et je puis vous donner connaissance d'un mariage +projeté. + +DON JUAN.--Est-ce une base sur laquelle on puisse bâtir quelque malice? +Nomme-moi le fou qui est si pressé de se fiancer à l'inquiétude. + +BORACHIO.--Eh bien! c'est le bras droit de votre frère. + +DON JUAN.--Qui? le merveilleux Claudio? + +BORACHIO.--Lui-même. + +DON JUAN.--Un beau chevalier! Et à qui, à qui? Sur qui jette-t-il les +yeux? + +BORACHIO.--Diantre!--Sur Héro, la fille et l'héritière de Léonato. + +DON JUAN.--Poulette précoce de mars! Comment l'as-tu appris? + +BORACHIO.--Comme on m'avait traité en parfumeur, et que j'étais chargé +de sécher une chambre qui sentait le moisi, j'ai vu venir à moi Claudio +et le prince se tenant par la main. Leur conférence était sérieuse; je +me suis caché derrière la tapisserie; de là je les ai entendus concerter +ensemble que le prince demanderait Héro pour lui-même, et qu'après +l'avoir obtenue il la céderait au comte Claudio. + +DON JUAN.--Venez, venez, suivez-moi; ceci peut devenir un aliment pour +ma rancune. Ce jeune parvenu a toute la gloire de ma chute. Si je puis +lui nuire en quelque manière, je travaille pour moi en tout sens. Vous +êtes deux hommes sûrs: vous me servirez? + +CONRAD.--Jusqu'à la mort, seigneur. + +DON JUAN.--Allons nous rendre à ce grand souper: leur fête est d'autant +plus brillante qu'ils m'ont subjugué. Je voudrais que le cuisinier fût +du même avis que moi!--Irons-nous essayer ce qu'il y a à faire? + +BORACHIO.--Nous accompagnerons Votre Seigneurie. + +(Ils sortent.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + +ACTE DEUXIÈME + + + +SCÈNE I + + +Une salle du palais de Léonato. + +LÉONATO, ANTONIO, HÉRO, BÉATRICE _et autres_. + +LÉONATO.--Le comte Jean n'était-il pas au souper? + +ANTONIO.--Je ne l'ai point vu. + +BÉATRICE.--Quel air aigre a ce gentilhomme! Je ne puis jamais le voir +sans sentir une heure après des cuissons à l'estomac[7]. + +[Note 7: _Heart-burn_.] + +HÉRO.--Il est d'un tempérament fort mélancolique. + +BÉATRICE.--Un homme parfait serait celui qui tiendrait le juste milieu +entre lui et Bénédick. L'un ressemble trop à une statue qui ne dit mot, +l'autre au fils aîné de ma voisine, qui babille sans cesse. + +LÉONATO.--Ainsi moitié de la langue du seigneur Bénédick dans la bouche +du comte Jean; et moitié de la mélancolie du comte Jean sur le front du +seigneur Bénédick.... + +BÉATRICE.--Avec bon pied, bon oeil et de l'argent dans sa bourse, mon +oncle, un homme comme celui-là pourrait gagner telle femme qui soit au +monde, pourvu qu'il sût lui plaire. + +LÉONATO.--Vous, ma nièce, vous ne gagnerez jamais un époux, si vous avez +la langue si bien pendue. + +ANTONIO.--En effet, elle est trop maligne. + +BÉATRICE.--Trop maligne, c'est plus que maligne; car il est dit que +_Dieu envoie à une vache maligne des cornes courtes_[8]; mais à une +vache trop maligne, il n'en envoie point. + +[Note 8: _Dat Deus inutili cornua curta bovi_.] + +LÉONATO.--Ainsi, parce que vous êtes trop maligne, Dieu ne vous enverra +point de cornes. + +BÉATRICE.--Justement, s'il ne m'envoie jamais de mari; et pour obtenir +cette grâce, je le prie à genoux chaque matin et chaque soir. Bon Dieu! +je ne pourrais supporter un mari avec de la barbe au menton; j'aimerais +mieux coucher sur la laine. + +LÉONATO.--Vous pourriez tomber sur un mari sans barbe. + +BÉATRICE.--Eh! qu'en pourrais-je faire? Le vêtir de mes robes et en +faire ma femme de chambre? Celui qui porte barbe n'est plus un enfant; +et celui qui n'en a point est moins qu'un homme. Or celui qui n'est plus +un enfant n'est pas mon fait, et je ne suis pas le fait de celui qui est +moins qu'un homme. C'est pourquoi je prendrai six sous pour arrhes du +conducteur d'ours, et je conduirai ses singes en enfer[9]. + +[Note 9: Un vieux proverbe disait: _Les vieilles pucelles conduisent +les singes en enfer_.] + +LÉONATO.--Quoi donc? vous iriez donc en enfer? + +BÉATRICE.--Non, seulement jusqu'à la porte; et là le diable me viendra +recevoir avec des cornes au front comme un vieux misérable, et me dira: +Allez au ciel, Béatrice, allez au ciel; il n'y a pas ici de place pour +vous autres filles: c'est ainsi que je remets là mes singes et que je +vais trouver saint Pierre pour entrer au ciel; il me montre l'endroit où +se tiennent les célibataires, et je mène avec eux joyeuse vie tout le +long du jour. + +ANTONIO.--Très-bien, ma nièce.--(_A Héro_.) j'espère que vous vous +laisserez guider par votre père. + +BÉATRICE.--Oui, sans doute, c'est le devoir de ma cousine de faire la +révérence, et de dire: _Mon père, comme il vous plaira_. Mais, cousine, +malgré tout, que le cavalier soit bien tourné; sans quoi, doublez la +révérence et dites: _Mon père, comme il vous plaira_. + +LÉONATO.--J'espère bien un jour vous voir aussi pourvue d'un mari, ma +nièce. + +BÉATRICE.--Non pas avant que la Providence fasse les maris d'une autre +pâte que la terre. N'y a-t-il pas de quoi désespérer une femme de se +voir régentée par un morceau de vaillante poussière, d'être obligée de +rendre compte de sa vie à une motte de marne bourrue? Non, mon oncle, +je n'en veux point. Les fils d'Adam sont mes frères, et sincèrement je +tiens pour péché de me marier dans ma famille. + +LÉONATO.--Ma fille, souvenez-vous de ce que je vous ai dit. Si le prince +vous fait quelques instances de ce genre, vous savez votre réponse. + +BÉATRICE.--Si l'on ne vous fait pas la cour à propos, cousine, la faute +en sera dans la musique. Si le prince devient trop importun, dites-lui +qu'on doit suivre en tout une mesure, dansez-lui votre réponse. Écoutez +bien, Héro, la triple affaire de courtiser, d'épouser et de se repentir +est une gigue écossaise, un menuet et une sarabande. Les premières +propositions sont ardentes et précipitées comme la gigue écossaise, et +tout aussi bizarres. Ensuite, l'hymen grave et convenable est comme un +vieux menuet plein de décorum. Après suit le repentir qui, de ses deux +jambes écloppées, tombe de plus en plus dans la sarabande jusqu'à ce +qu'il descende dans le tombeau. + +LÉONATO.--Ma nièce, vous voyez les choses d'un trop mauvais côté. + +BÉATRICE.--J'ai de bons yeux, mon oncle, je peux voir une église en +plein midi. + +LÉONATO.--Voici les masques.--(_A Antonio_.) Allons, mon frère, faites +placer. + +(Entrent don Pèdre, Claudio, Bénédick, Balthazar, don Juan, Borachio, +Marguerite, Ursule, et une foule d'autres masques.) + +DON PÈDRE, _abordant Héro_.--Daignerez-vous, madame, vous promener avec +un ami[10]? + +[Note 10: _Friend_, un ami; nous disons encore _un bon ami_, dans le +même sens.] + +HÉRO.--Pourvu que vous vous promeniez lentement, que vous me regardiez +avec douceur, et que vous ne disiez rien, je suis à vous pour la +promenade; et surtout si je sors pour me promener. + +DON PÈDRE.--Avec moi pour votre compagnie? + +HÉRO.--Je pourrai vous le dire quand cela me plaira. + +DON PÈDRE.--Et quand vous plaira-il de me le dire? + +HÉRO.--Lorsque vos traits me plairont. Mais Dieu nous préserve que le +luth ressemble à l'étui. + +DON PÈDRE.--Mon masque est le toit de Philémon; Jupiter est dans la +maison. + +HÉRO.--En ce cas, pourquoi votre masque n'est-il pas en chaume? + +DON PÈDRE.--Parlez bas, si vous parlez d'amour. + +(Héro et don Pèdre s'éloignent.) + +BÉNÉDICK[11]. Eh bien! je voudrais vous plaire! + +[Note 11: Tout ce dialogue de Marguerite avec Bénédick est attribué, +par d'autres, à Balthazar.] + +MARGUERITE.--Je ne vous le souhaite pas pour l'amour de vous-même. J'ai +mille défauts. + +BÉNÉDICK.--Nommez-en un. + +MARGUERITE.--Je dis tout haut mes prières. + +BÉNÉDICK.--Vous m'en plaisez davantage. L'auditoire peut répondre _ainsi +soit-il_. + +MARGUERITE.--Veuille le ciel me joindre à un bon danseur! + +BÉNÉDICK. Ainsi soit-il! + +MARGUERITE.--Et Dieu veuille l'ôter de ma vue quand la danse sera finie! +Répondez, sacristain. + +BÉNÉDICK.--Tout est dit; le sacristain a sa réponse. + +URSULE.--Je vous connais du reste; vous êtes le seigneur Antonio. + +ANTONIO.--En un mot, non. + +URSULE.--Je vous reconnais au balancement de votre tête! + +ANTONIO.--A dire la vérité, je le contrefais un peu. + +URSULE.--Il n'est pas possible de le contrefaire si bien, à moins d'être +lui; et voilà sa main sèche[12] d'un bout à l'autre. Vous êtes Antonio, +vous êtes Antonio. + +[Note 12: Comme signe d'un tempérament froid. Nous disons encore: +_Vous avez les mains fraîches, vous devez être fidèle_.] + +ANTONIO.--En un mot, non. + +URSULE.--Bon, bon; croyez-vous que je ne vous reconnaisse pas à votre +esprit? Le mérite se peut-il cacher? Allons, chut! vous êtes Antonio; +les grâces se trahissent toujours; et voilà tout. + +BÉATRICE.--Vous ne voulez pas me dire qui vous a dit cela? + +BÉNÉDICK.--Non; vous me pardonnerez ma discrétion. + +BÉATRICE.--Ni me dire qui vous êtes? + +BÉNÉDICK.--Pas pour le moment. + +BÉATRICE.--On a donc prétendu que j'étais dédaigneuse, et que je puisais +mon esprit dans les _Cent joyeux contes_[13]. Allons, c'est le seigneur +Bénédick qui a dit cela. + +[Note 13: _The hundred merry tales_, collection populaire d'anecdotes +licencieuses et de facéties sans finesse, publiée par John Rastell, au +commencement du XVIe siècle, et réimprimée, il y a quelques années, par +M. Singer, sous le titre: _Shakspeare's Jest Book_.] + +BÉNÉDICK. Qui est-ce? + +BÉATRICE.--Oh! je suis sûr que vous le connaissez bien. + +BÉNÉDICK.--Pas du tout, croyez-moi. + +BÉATRICE.--Comment, il ne vous a jamais fait rire? + +BÉNÉDICK.--De grâce, qui est-ce? + +BÉATRICE.--C'est le bouffon du prince, un fou insipide. Tout son talent +consiste à débiter d'absurdes médisances. Il n'y a que des libertins qui +puissent se plaire en sa compagnie; et encore ce n'est pas son esprit +qui le leur rend agréable, mais bien sa méchanceté; il plaît aux hommes +et les met en colère. On rit de lui, et on le bâtonne. Je suis sûre +qu'il est dans le bal. Oh! je voudrais bien qu'il fût venu m'agacer. + +BÉNÉDICK.--Dès que je connaîtrai ce cavalier, je lui dirai ce que vous +dites. + +BÉATRICE.--Oui, oui; j'en serai quitte pour un ou deux traits malicieux; +et encore si par hasard ils ne sont pas remarqués ou s'ils ne font +pas rire, le voilà frappé de mélancolie. Et c'est une aile de perdrix +d'économisée, car l'insensé ne soupe pas ce soir-là.--(_On entend de la +musique dans l'intérieur_). Il faut suivre ceux qui conduisent. + +BÉNÉDICK.--Dans toutes les choses bonnes à suivre. + +BÉATRICE.--D'accord. Si l'on me conduit vers quelque mauvais pas, je les +quitte au premier détour. + +(Danse. Tous sortent ensuite excepté don Juan, Borachio et Claudio.) + +DON JUAN.--Sûrement mon frère est amoureux d'Héro; je l'ai vu tirant le +père à l'écart pour lui en faire l'ouverture. Les dames la suivent, et +il ne reste qu'un seul masque. + +BORACHIO.--Et ce masque est Claudio, je le reconnais à sa démarche. + +DON JUAN.--Seriez-vous le seigneur Bénédick? + +CLAUDIO.--Vous ne vous trompez point, c'est moi. + +DON JUAN.--Seigneur, vous êtes fort avancé dans les bonnes grâces de mon +frère; il est épris de Héro. Je vous prie de le dissuader de cette idée. +Héro n'est point d'une naissance égale à la sienne. Vous pouvez jouer en +ceci le rôle d'un honnête homme. + +CLAUDIO.--Comment savez-vous qu'il l'aime? + +DON JUAN.--Je l'ai entendu lui jurer son amour. + +BORACHIO.--Et moi aussi; il lui jurait de l'épouser cette nuit. + +DON JUAN, _bas à Borachio_.--Viens; allons au banquet. + +(Don Juan et Borachio se retirent.) + +CLAUDIO _seul_.--Je réponds ainsi sous le nom de Bénédick; mais c'est +de l'oreille de Claudio que j'entends ces fatales nouvelles! Rien n'est +plus certain. Le prince fait la cour pour son propre compte. Dans toutes +les affaires humaines, l'amitié se montre fidèle, hormis dans les +affaires d'amour; que tous les coeurs amoureux se servent de leur propre +langue; que l'oeil négocie seul pour lui-même, et ne se fie à aucun +agent. La beauté est une enchanteresse, et la bonne foi qui s'expose +à ses charmes se dissout en sang[14]. C'est une vérité dont la preuve +s'offre à toute heure, et dont je ne me défiais pas! Adieu donc, Héro. + +[Note 14: Allusion aux figures de cire des sorcières. Une ancienne +superstition leur attribuait aussi le pouvoir de changer l'eau et le vin +en sang.] + +(Rentre Bénédick.) + +BÉNÉDICK.--Le comte Claudio? + +CLAUDIO.--Oui, lui-même. + +BÉNÉDICK, _ôtant son masque_.--Voulez-vous me suivre? marchons. + +CLAUDIO.--Où? + +BÉNÉDICK.--Au pied du premier saule, comte, pour vos affaires. Comment +voulez-vous porter la guirlande que nous tresserons? A votre cou +comme la chaîne d'un usurier[15], ou sous le bras comme l'écharpe d'un +capitaine? Il faut la porter de façon ou d'autre, car le prince s'est +emparé de votre Héro. + +[Note 15: Parure des citoyens opulents du temps de Shakspeare.] + +CLAUDIO.--Je lui souhaite beaucoup de bonheur avec elle. + +BÉNÉDICK.--Vraiment vous parlez comme un honnête marchand de bétail; +voilà comme ils vendent leurs boeufs.--Mais auriez-vous cru que le +prince vous eût traité de cette manière? + +CLAUDIO.--De grâce, laissez-moi. + +BÉNÉDICK.--Oh! voilà que vous frappez comme un aveugle. C'est l'enfant +qui vous a dérobé votre viande, et vous battez la borne[16]. + +[Note 16: Allusion à l'aveugle de Lazarille de Tormes.] + +CLAUDIO.--Puisqu'il ne vous plaît pas de me laisser, je vous laisse, +moi. + +(Il sort.) + +BÉNÉDICK.--Hélas! pauvre oiseau blessé, il va se glisser dans quelque +haie. Mais... que Béatrice me connaisse si bien... et pourtant me +connaisse si mal! Le bouffon du prince! Ah! il se pourrait bien qu'on +me donnât ce titre, parce que je suis jovial.--Non, je suis sujet à me +faire injure à moi-même; je ne passe point pour cela. C'est l'esprit +méchant, envieux de Béatrice, qui se dit le monde, et me peint sous ces +couleurs. Fort bien, je me vengerai de mon mieux. + +(Entrent don Pèdre, Héro et Léonato.) + +DON PÈDRE.--Ah! signor, où trouverai-je le comte? L'avez-vous vu. + +BÉNÉDICK.--Ma foi, seigneur, je viens de jouer le rôle de dame Renommée. +J'ai trouvé ici le comte, aussi mélancolique qu'une cabane dans une +garenne[17]. Je lui dis, et je crois avoir dit vrai, que Votre Altesse +avait conquis les bonnes grâces de cette jeune dame. Puis je lui offre +de l'accompagner jusqu'à un saule, soit pour lui tresser une guirlande, +comme à un amant délaissé, ou pour lui fournir un faisceau de verges, +comme à un homme qui mériterait d'être fouetté. + +[Note 17: «Ce qui reste de la fille de Sion est comme une cabane dans +un vignoble, comme une loge nocturne dans un jardin de concombres.» +(_Isaïe_, chap. 1.)] + +DON PÈDRE.--D'être fouetté! Et quelle est sa faute? + +BÉNÉDICK.--La sottise d'un écolier qui, dans sa joie d'avoir trouvé un +nid d'oiseau, le montre à son camarade, et celui-ci le vole. + +DON PÈDRE.--Traiterez-vous de faute une marque de confiance? La faute +est au voleur. + +BÉNÉDICK.--Et cependant il n'eût pas été mal à propos qu'on eut préparé +et les verges et la guirlande. Le comte aurait pu porter la guirlande, +et il aurait pu donner les verges à Votre Altesse qui, à ce que je +crois, lui a volé son nid d'oiseaux. + +DON PÈDRE.--Je ne veux que leur apprendre à chanter, et les rendre +ensuite à leur légitime maître. + +BÉNÉDICK.--Si leur chant s'accorde avec votre langage, vous parlez en +honnête homme. + +DON PÈDRE.--La signora Béatrice vous prépare une querelle. Le cavalier +qui dansait avec elle lui a dit que vous lui faisiez beaucoup de tort. + +BÉNÉDICK.--Oh! elle m'a maltraité à faire perdre patience à un bloc! Un +chêne, n'ayant plus qu'une feuille verte, lui aurait répondu. Mon masque +même commençait à prendre vie et à la quereller. Elle m'a dit, sans se +douter qu'elle me parlait à moi-même, que j'étais le bouffon du prince, +et que j'étais plus insipide qu'un grand dégel. Entassant sarcasmes sur +sarcasmes, avec une habileté inconcevable, elle m'en a tant dit que je +suis resté comme un homme en butte aux traits de toute une armée qui +tire sur lui. Ses propos sont des poignards; chaque mot vous tue. Si son +souffle était aussi terrible que ses expressions, il n'y aurait auprès +d'elle personne en vie, elle lancerait la mort jusqu'au pôle.--Eût-elle +tous les biens dont Adam fut le maître, avant qu'il eût transgressé, je +ne voudrais pas d'elle pour mon épouse. Elle eût fait tourner la broche +à Hercule, et aurait fendu sa massue pour entretenir le feu. Allons, ne +me parlez pas d'elle, c'est l'infernale Àté[18] bien habillée. Plût à +Dieu que quelque clerc daignât la conjurer! car, tant qu'elle sera sur +cette terre, on pourrait vivre en enfer aussi tranquillement que dans un +sanctuaire; et les gens pèchent exprès afin d'y arriver plus tôt, tant +la peine, le trouble et l'horreur la suivent partout. + +[Note 18: Déesse de la vengeance ou de la discorde.] + +(Rentrent Claudio et Béatrice.) + +DON PÈDRE.--Regardez, la voici qui vient. + +BÉNÉDICK.--Voulez-vous m'envoyer au bout du monde pour votre service? +Je vais à l'instant aux antipodes sous le plus léger prétexte que vous +puissiez inventer. Je cours vous chercher un cure-dent aux dernières +limites de l'Asie, prendre la mesure du pied du Prêtre-Jean[19], vous +chercher un poil de la barbe du grand Cham, négocier quelque ambassade +chez les Pygmées, plutôt que de soutenir un entretien de trois paroles +avec cette harpie. N'avez-vous aucun emploi à me confier? + +[Note 19: Souverain de l'Abyssinie, ou de la Haute-Asie.] + +DON PÈDRE.--Nul autre que de tenir à votre bonne compagnie. + +BÉNÉDICK.--O Dieu! seigneur, vous avez céans un mets qui n'est pas de +mon goût; je ne puis souffrir madame _Caquet_. + +(Il sort.) + +DON PÈDRE.--Je vous apprends, madame, que vous avez perdu le coeur du +seigneur Bénédick. + +BÉATRICE.--Il est vrai, prince, qu'il me l'a prêté jadis un moment, et +je lui en donnai l'intérêt, un coeur double pour un coeur simple. Il m'a +regagné son coeur avec des dés pipés. Ainsi Votre Altesse fait bien de +dire que je l'ai perdu. + +DON PÈDRE.--Vous l'avez mis par terre, madame, vous l'avez mis par +terre. + +BÉATRICE.--Je serais bien fâchée qu'il prît un jour sa revanche sur moi, +seigneur; je craindrais trop d'être la mère de quelques imbéciles.--J'ai +amené le comte Claudio que j'ai envoyé chercher. + +DON PÈDRE.--Eh bien! qu'avez-vous, comte? Pourquoi êtes-vous triste? + +CLAUDIO.--Seigneur, je ne suis point triste. + +DON PÈDRE.--Qu'êtes-vous donc? malade? + +CLAUDIO.--Ni malade, seigneur. + +BÉATRICE.--Le comte n'est ni triste ni malade, ni bien portant ni +gai.--Mais vous êtes poli, comte, poli comme une orange, et un peu de la +même teinte jalouse. + +DON PÈDRE.--Sérieusement, madame, je crois votre blason fidèle; et +cependant si Claudio est ainsi, je lui jure que ses soupçons sont +injustes.--Voilà, Claudio, j'ai fait la cour en votre nom; et la belle +Héro s'est rendue. Je viens de sonder son père; il donne son agrément. +Indiquez le jour du mariage, et que Dieu vous rende heureux. + +LÉONATO.--Comte, recevez ma fille de ma main, et avec elle ma fortune. +Son Altesse a fait le mariage, et que tous y applaudissent. + +BÉATRICE.--Parlez, comte, c'est votre tour. + +CLAUDIO.--Le silence est l'interprète le plus éloquent de la joie. Je +ne serais que faiblement heureux si je pouvais dire combien je le +suis.--(_A Héro_.) Si vous êtes à moi, madame, je suis à vous; je me +donne en échange de vous, et suis passionnément heureux de ce marché. + +BÉATRICE.--Parlez, ma cousine; ou si vous ne pouvez pas, fermez lui la +bouche par un baiser, et ne le laissez pas parler non plus. + +DON PÈDRE.--En vérité, mademoiselle, vous avez le coeur gai. + +BÉATRICE.--Oui, monseigneur, je l'en remercie; le pauvre diable se tient +toujours contre le vent du souci.--Ma cousine lui dit à l'oreille qu'il +habite dans son coeur. + +CLAUDIO.--Et c'est en effet ce qu'elle me dit, ma cousine. + +BÉATRICE.--Bon Dieu! voilà donc encore une alliance!--C'est ainsi +que chacun entre dans le monde; il n'y a que moi qui sois brûlée du +soleil[20]. Il faut que j'aille m'asseoir dans un coin, pour crier: +_Holà! un mari!_ + +[Note 20: J'ai perdu ma beauté, les maris seront rares.] + +DON PÈDRE.--Béatrice, je veux vous en procurer un. + +BÉATRICE.--J'aimerais mieux en avoir un de la main de votre père. Votre +Altesse n'aurait-elle point un frère qui lui ressemble? Votre père +faisait d'excellents maris... si une pauvre fille pouvait atteindre +jusqu'à eux. + +DON PÈDRE.--Voudriez-vous de moi, madame? + +BÉATRICE.--Non, monseigneur, à moins d'en avoir un second pour les jours +ouvrables. Votre Altesse est d'un trop grand prix pour qu'on s'en serve +tous les jours; mais je vous prie, pardonnez-moi, je suis née pour dire +toujours des folies qui n'ont point de fond. + +DON PÈDRE.--Votre silence seul me blesse. La gaieté est ce qui vous sied +le mieux. Sans aucun doute, vous êtes née dans une heure joyeuse. + +BÉATRICE.--Non sûrement, seigneur, ma mère criait, mais une étoile +dansait alors, et je naquis sous son aspect.--Cousins, que Dieu vous +donne le bonheur! + +LÉONATO.--Ma nièce, voulez-vous voir à cette chose dont je vous ai +parlé? + +BÉATRICE.--Ah! je vous demande pardon, mon oncle; avec la permission de +Votre Altesse. + +(Elle sort.) + +DON PÈDRE.--Voilà sans contredit une femme enjouée. + +LÉONATO.--Il est vrai, seigneur, que la mélancolie est un élément qui +domine peu chez elle; elle n'est sérieuse que quand elle dort, encore +pas toujours. J'ai ouï dire à ma fille que Béatrice rêvait à des +malheurs et se réveillait à force de rire. + +DON PÈDRE.--Elle ne peut souffrir qu'on lui parle d'un mari. + +LÉONATO.--Oh! du tout. Elle décourage tous les aspirants par ses +railleries. + +DON PÈDRE.--Ce serait une femme parfaite pour Bénédick. + +LÉONATO.--Ahl Seigneur! s'ils étaient mariés, monseigneur, seulement +huit jours, ils deviendraient fous à force de parler. + +DON PÈDRE.--Comte Claudio, quand vous proposez-vous d'aller à l'église? + +CLAUDIO.--Demain, seigneur: le temps se traîne sur des béquilles jusqu'à +ce que l'Amour ait vu ses rites accomplis. + +LÉONATO.--Pas avant lundi, mon cher fils. C'est juste dans huit jours, +et le temps est déjà trop court. + +DON PÈDRE.--Allons, vous secouez la tête à un si long délai; mais je +vous garantis, Claudio, que le temps ne nous pèsera pas; je veux dans +l'intervalle entreprendre un des travaux d'Hercule. C'est d'amener le +seigneur Bénédick et Béatrice à avoir l'un pour l'autre une montagne +d'amour; je voudrais en faire un mariage, et je ne doute pas d'en venir +à bout, si vous voulez bien tous trois me prêter l'aide que je vous +demanderai. + +LÉONATO.--Monseigneur, comptez sur moi, dussé-je passer dix nuits sans +dormir. + +CLAUDIO.--Seigneur, j'en dis autant. + +DON PÈDRE.--Et vous aussi, aimable Héro? + +HÉRO.--Je ferai tout ce qu'on pourra faire avec convenance, seigneur, +pour procurer à ma cousine un bon mari. + +DON PÈDRE.--Et des maris que je connais, Bénédick n'est pas celui +qui promet le moins; je puis lui donner cet éloge; il est d'un sang +illustre, d'une valeur reconnue, d'une honnêteté prouvée. Je vous +enseignerai à disposer votre cousine à devenir amoureuse de Bénédick; +tandis que moi, soutenu de mes deux amis, je me charge d'opérer sur +Bénédick. En dépit de son esprit vif et de son estomac particulier, je +veux qu'il s'enflamme pour Béatrice. Si nous pouvons réussir, Cupidon +cesse d'être un archer: toute sa gloire nous appartiendra, comme aux +seuls dieux de l'amour. Entrez avec moi, et je vous expliquerai mon +projet. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Appartement du palais de Léonato. + +_Entrent_ DON JUAN ET BORACHIO. + +DON JUAN.--C'est une affaire conclue, le comte Claudio épouse la fille +de Léonato. + +BORACHIO.--Oui, seigneur; mais je puis traverser cette affaire. + +DON JUAN.--Tout obstacle, toute entrave, toute machination sera un baume +pour mon coeur. Je suis malade de la haine que je lui porte, et tout +ce qui pourra contrarier ses inclinations s'accordera avec les +miennes.--Comment feras-tu pour entraver le mariage? + +BORACHIO.--Ce ne sera pas par des voies honnêtes, seigneur; mais elles +seront si secrètes, qu'on ne pourra m'accuser de malhonnêteté. + +DON JUAN.--Vite, dis-moi comment. + +BORACHIO.--Je croyais vous avoir dit, seigneur, il y a un an, combien +j'étais dans les bonnes grâces de Marguerite, suivante d'Héro. + +DON JUAN.--Je m'en souviens. + +BORACHIO.--Je puis, à une heure indue de la nuit, la charger de se +montrer au balcon de l'appartement de sa maîtresse. + +DON JUAN.--Qu'y a-t-il là qui soit capable de tuer ce mariage[21]? + +[Note 21: _What life is in that to be the death of this marriage?_] + +BORACHIO.--Le poison, c'est à vous à l'extraire, seigneur. Allez trouver +le prince votre frère, ne craignez point de lui dire qu'il compromet son +honneur, en unissant l'illustre Claudio, dont vous faites le plus grand +cas, à une vraie prostituée, comme Héro. + +DON JUAN.--Quelle preuve en fournirai-je? + +BORACHIO.--Une preuve assez forte pour abuser le prince, tourmenter +Claudio, perdre Héro, et tuer Léonato. Avez-vous quelque autre but? + +DON JUAN.--Seulement pour les désoler, il n'est rien que je +n'entreprenne. + +BORACHIO.--Allons donc, trouvez-moi une heure propice pour attirer à +l'écart don Pèdre et Claudio. Dites-leur que vous savez qu'Héro m'aime. +Affectez du zèle pour le prince et pour le comte, comme si vous veniez +conduit par l'intérêt que vous prenez à l'honneur de votre frère qui +a fait ce mariage, et à la réputation de son ami qui se laisse ainsi +tromper par les dehors de cette fille.... que vous avez découvert être +fausse. Ils ne le croiront guère sans preuve; offrez-en une qui ne sera +pas moins que de me voir à la fenêtre de la chambre d'Héro; entendez-moi +dans la nuit appeler Marguerite, Héro, et Marguerite me nommer Borachio. +Amenez-les pour voir cela la nuit même qui précédera le mariage projeté; +car dans l'intervalle je conduirai l'affaire de façon à ce qu'Héro soit +absente, et sa déloyauté paraîtra si évidente que le soupçon sera nommé +certitude, et tous les préparatifs seront abandonnés. + +DON JUAN.--Quelque revers possible que l'événement amène, je veux suivre +ton dessein. Sois adroit dans le maniement de tout ceci, et ton salaire +est de mille ducats. + +BORACHIO.--Soyez vous-même ferme dans l'accusation, et mon adresse +n'aura pas à rougir. + +DON JUAN.--Je vais de ce pas m'informer du jour de leur mariage. + + + +SCÈNE III + + +Le jardin de Léonato. + +_Entrent_ BÉNÉDICK ET UN PAGE. + +BÉNÉDICK.--Page! + +LE PAGE.--Seigneur? + +BÉNÉDICK.--Sur la fenêtre de ma chambre est un livre; apporte-le moi +dans le verger. + +LE PAGE.--Me voilà déjà ici, seigneur. + +BÉNÉDICK.--Je le vois bien, mais je voudrais que tu t'en fusses allé et +te voir de retour. (_Le page sort_.) Je suis étonné qu'un homme qui voit +combien un autre homme est sot qui se dévoue à l'amour, après avoir ri +de cette folie dans autrui, puisse lui-même ensuite consentir à servir +de texte à son propre mépris, en devenant lui-même amoureux; et Claudio +est ainsi. J'ai vu le temps où il ne connaissait d'autre musique que +le fifre et le tambour; aujourd'hui il aimerait mieux, entendre le +tambourin et la flûte. J'ai vu le temps où il aurait fait dix milles à +pied pour voir une bonne armure; à présent il veillera dix nuits pour +méditer sur la façon d'un nouveau pourpoint. Il avait coutume de parler +simplement et d'aller au but comme un honnête homme et un soldat; +maintenant le voilà puriste; ses phrases ressemblent à un festin +bizarre, tant il y a de plats étranges. Se pourrait-il qu'en voyant avec +mes yeux, je fusse jamais métamorphosé comme lui? Je ne sais qu'en dire; +mais je ne crois pas. Je ne jurerais pas qu'un beau matin l'Amour ne pût +me transformer en huître; mais j'en fais le serment, qu'avant qu'il ait +fait de moi une huître, il ne fera jamais de moi un sot comme le comte: +une femme est belle, et cependant je vais bien; une autre est aimable, +cependant je vais bien; une autre est vertueuse, cependant je vais bien. +Non, jusqu'au jour où toutes les grâces seront réunies dans une seule +femme, aucune ne trouvera grâce auprès de moi. Elle sera riche, cela est +certain; sage, ou je ne veux point d'elle; vertueuse, ou jamais je ne la +marchanderai; belle, ou je ne regarderai jamais son visage; douce, ou +qu'elle ne m'approche pas; noble, ou je n'en donnerais pas un ducaton; +elle saura bien causer, sera bonne musicienne; et ses cheveux seront +de la couleur qu'il plaira à Dieu.--Ah! voici le prince et monsieur +l'_Amour_. Il faut me cacher dans le bosquet. + +(Il se retire.) + +(Entrent don Pèdre, Léonato et Claudio.) + +DON PÈDRE.--Venez; irons-nous écouter cette musique? + +CLAUDIO.--Très-volontiers, seigneur.--Que la soirée est calme! Elle +semble faire silence pour favoriser l'harmonie. + +DON PÈDRE.--Voyez-vous où Bénédick s'est caché? + +CLAUDIO.--Oh! très-bien, seigneur; la musique finie, nous saurons bien +attraper ce renard aux aguets. + +(Balthazar entre avec des musiciens.) + +DON PÈDRE.--Venez, Balthazar; répétez-nous cette chanson. + +BALTHAZAR.--Oh! mon bon seigneur, ne forcez pas une aussi vilaine voix à +faire plus d'une fois tort à la musique. + +DON PÈDRE.--Déguiser ses propres perfections, c'est toujours la preuve +du grand talent. Chantez, je vous en supplie, et ne me laissez pas vous +supplier plus longtemps. + +BALTHAZAR.--Puisque vous parlez de supplier, je chanterai: maint amant +adresse ses voeux à un objet qu'il n'en juge pas digne; et pourtant il +prie, et jure qu'il aime. + +DON PÈDRE.--Allons! commence, je te prie; ou si tu veux disputer plus +longtemps, que ce soit en notes. + +BALTHAZAR.--Notez bien avant mes notes, qu'il n'y a pas une de mes notes +qui vaille la peine d'être notée. + +DON PÈDRE.--Eh! mais, ce sont des croches que ses paroles, _notes, +notez, notice_! + +BÉNÉDICK.--Oh! l'air divin!--Déjà son âme est ravie! N'est-il pas bien +étrange que des boyaux de mouton transportent l'âme hors du corps de +l'homme? Fort bien, présentez-moi la corne pour demander mon argent +quand tout sera fini. + +BALTHAZAR _chante_. + + Ne soupirez plus, mesdames, ne soupirez plus, + Les hommes furent toujours des trompeurs, + Un pied dans la mer, l'autre sur le rivage, + Jamais constants à une seule chose. + Ne soupirez donc plus; + Laissez-les aller; + Soyez heureuses et belles; + Convertissez tous vos chants de tristesse + Eh eh nonny! eh nonny! + + Ne chantez plus de complaintes, ne chantez plus + Ces peines si ennuyeuses et si pesantes; + La perfidie des hommes fut toujours la même + Depuis que l'été eut des feuilles pour la première fois; + Ne soupirez donc plus, etc., etc. + +DON PÈDRE.--Sur ma parole, une bonne chanson. + +BALTHAZAR.--Oui, seigneur, et un mauvais chanteur. + +DON PÈDRE.--Ah! non, non; ma foi vous chantez vraiment assez bien pour +un cas de nécessité. + +BÉNÉDICK, _à part_.--Si un dogue eût osé hurler ainsi, on l'aurait +pendu. Je prie Dieu que sa vilaine voix ne présage point de malheur: +j'aurais autant aimé entendre la chouette nocturne, quelque fléau qui +eût pu suivre son cri. + +DON PÈDRE, _à Claudio_.--Oui, sans doute. (_A Balthazar_.) Vous +entendez, Balthazar; procurez-nous, je vous en prie, des musiciens +d'élite, la nuit prochaine: nous voulons les rassembler sous la fenêtre +d'Héro. + +BALTHAZAR.--Les meilleurs qu'il me sera possible, seigneur. + +DON PÈDRE.--N'y manquez pas, adieu! (_Balthazar sort_.) Léonato, +approchez. Que me disiez-vous donc aujourd'hui que votre nièce Béatrice +aimait le seigneur Bénédick? + +CLAUDIO.--Oui, sans doute.--(_A don Pèdre_.) Avancez, avancez[22], +l'oiseau est posé.--(_Haut_.) Je n'aurais jamais cru que cette dame pût +aimer quelqu'un. + +[Note 22: _Stalk on_, terme de chasse.] + +LÉONATO.--Ni moi; mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'elle +raffole ainsi du seigneur Bénédick, lui que, d'après ses manières +extérieures, elle a paru toujours détester. + +BÉNÉDICK, _à part_.--Est-il possible? le vent souffle-t-il de ce côté? + +LÉONATO.--Par ma foi, seigneur, je ne sais qu'en penser, si ce n'est +qu'elle l'aime à la rage; cela dépasse l'imagination. + +DON PÈDRE.--Peut-être que ce n'est qu'une feinte de sa part. + +CLAUDIO.--Ma foi, c'est assez probable. + +LÉONATO.--Une feinte? Bon Dieu! jamais passion feinte ne ressembla +d'aussi près à une passion véritable que celle qu'elle témoigne. + +DON PÈDRE.--Oui? Et quels symptômes de passion montre-t-elle donc? + +CLAUDIO, _bas_.--Amorcez la ligne, ce poisson mordra. + +LÉONATO.--Quels symptômes, seigneur? Elle s'asseoira... vous avez +entendu ma fille vous dire comment. + +CLAUDIO.--C'est vrai, elle nous l'a dit. + +DON PÈDRE.--Comment, comment, je vous prie? Vous m'étonnez: j'aurais +jugé sa fierté inaccessible à tous les assauts de la tendresse. + +LÉONATO.--Je l'aurais juré aussi, seigneur, surtout pour Bénédick. + +BÉNÉDICK, _à part_.--Je prendrais ceci pour une attrape si ce gaillard +à barbe blanche ne le racontait pas. Sûrement la tromperie ne peut se +cacher sous un aspect si vénérable. + +CLAUDIO, _bas_.--Il a pris la maladie; redoublez. + +DON PÈDRE.--A-t-elle laissé voir sa tendresse à Bénédick? + +LÉONATO.--Non, et elle proteste qu'elle ne l'avouera jamais; c'est là +son tourment. + +CLAUDIO.--Rien n'est plus vrai; c'est ce que dit votre Héro. _Quoi!_ +dit-elle, _écrirai-je à un homme, que j'ai souvent accablé de mes +dédains, que je l'aime?_ + +LÉONATO.--Voilà ce qu'elle dit, lorsqu'elle se met à lui écrire; car +elle se lève vingt fois dans la nuit et reste assise en chemise, jusqu'à +ce qu'elle ait écrit une feuille de papier.--Héro me rend compte de +tout. + +CLAUDIO.--En parlant de feuille de papier, vous me rappelez un badinage +que votre fille nous a conté. + +LÉONATO.--Ah! oui. Quand elle eut écrit, en relisant sa lettre, elle +trouva les noms de _Béatrice_ et _Bénédick_ s'embrassant sur les deux +feuillets. + +CLAUDIO.--C'est cela. + +LÉONATO.--Alors, elle mit sa lettre en mille pièces grandes comme un +sou, s'emporta contre elle-même d'avoir assez peu de réserve pour écrire +à un homme qu'elle savait bien devoir se moquer d'elle. «Je mesure son +âme sur la mienne, dit-elle, car je me moquerais de lui s'il venait à +m'écrire; oui, quoique je l'aime, je me moquerais de lui.» + +CLAUDIO.--Puis elle tombe à genoux, pleure, sanglote, se frappe +la poitrine, s'arrache les cheveux; elle prie, elle maudit; _Cher +Bénédick!... O Dieu! donne-moi la patience_. + +LÉONATO.--Voilà ce qu'elle fait, ma fille le dit; et les transports de +l'amour l'ont réduite à un tel point que ma fille craint parfois qu'elle +ne se fasse du mal dans son désespoir. Tout cela est parfaitement vrai. + +DON PÈDRE.--Il serait bien que Bénédick le sût par quelque autre, si +elle ne veut pas le déclarer elle-même. + +CLAUDIO.--A quoi bon? Ce serait un jeu pour lui, et il tourmenterait +d'autant plus cette pauvre femme. + +DON PÈDRE.--S'il en était capable, ce serait une bonne oeuvre que de le +pendre; c'est une excellente et très-aimable personne, et sa vertu est +au-dessus de tout soupçon. + +CLAUDIO.--Et elle est remplie de sagesse. + +DON PÈDRE.--Sur tous les points, sauf son amour pour Bénédick. + +LÉONATO.--Oh! seigneur, quand la sagesse et la nature combattent dans un +corps si délicat, nous avons dix preuves pour une que la nature remporte +la victoire; j'en suis fâché pour elle, comme j'en ai de bonnes raisons, +étant son oncle et son tuteur. + +DON PÈDRE.--Que n'a-t-elle tourné son tendre penchant sur moi! J'aurais +écarté toute autre considération, et j'aurais fait d'elle ma moitié. Je +vous en prie, informez-en Bénédick, et sachons ce qu'il dira. + +LÉONATO.--Cela serait-il à propos? Qu'en pensez-vous? + +CLAUDIO.--Héro croit que sûrement sa cousine en mourra; car elle dit +qu'elle mourra s'il ne l'aime point, et qu'elle mourra plutôt que de lui +laisser voir son amour; et qu'elle mourra s'il lui fait la cour plutôt +que de rabattre un point de sa malice accoutumée. + +DON PÈDRE.--Elle a raison; s'il la voyait jamais lui offrir son amour, +je ne répondrais pas qu'elle n'en fût dédaignée; car, comme vous le +savez tous, il est disposé au dédain. + +CLAUDIO.--Il est bien fait de sa personne. + +DON PÈDRE.--Et doué d'une physionomie heureuse, on ne peut le nier. + +CLAUDIO.--Devant Dieu et dans ma conscience, je le trouve +très-raisonnable. + +DON PÈDRE.--A vrai dire, il laisse échapper quelques étincelles qui +ressemblent bien à de l'esprit. + +LÉONATO.--Et je le tiens pour vaillant. + +DON PÈDRE.--Comme Hector, je vous assure. Et dans la conduite d'une +querelle on peut dire qu'il est sage; car il l'évite avec une grande +prudence, ou s'il la soutient, c'est avec une frayeur vraiment +chrétienne. + +LÉONATO.--S'il craint Dieu, il doit nécessairement tenir à la paix; +et s'il est forcé d'y renoncer, il doit entrer dans une querelle avec +crainte et tremblement. + +DON PÈDRE.--Ainsi en use-t-il. Car il a la crainte de Dieu, quoiqu'il +n'y paraisse pas grâce aux plaisanteries un peu fortes qu'il sait faire. +Eh bien! j'en suis fâché pour votre nièce.--Irons-nous chercher Bénédick +et lui parler de son amour? + +CLAUDIO.--Ne lui en parlez pas, seigneur. Que les bons conseils +détruisent son amour. + +LÉONATO.--Non, cela est impossible, elle aurait plutôt le coeur brisé. + +DON PÈDRE.--Eh bien! votre fille nous en apprendra davantage; que cela +se refroidisse en attendant. J'aime Bénédick; je souhaiterais que, +portant sur lui-même un oeil modeste, il vît combien il est indigne +d'une si excellente personne. + +LÉONATO.--Vous plait-il de rentrer, seigneur? Le souper est prêt. + +CLAUDIO, _à part_.--Si, après cela, il ne se passionne pas pour elle, je +ne me fierai jamais à mes espérances. + +DON PÈDRE, _à voix basse_.--Qu'on tende le même filet à Béatrice. Votre +fille doit s'en charger avec la suivante. + +L'amusant sera lorsqu'ils croiront chacun à la passion de l'autre, et +que cependant il n'en sera rien; voilà la scène que je voudrais voir et +qui se passera en pantomime. Envoyons Béatrice l'appeler pour le dîner. + +(Don Pèdre s'en va avec Claudio et Léonato.) + +(Bénédick sort du bois et s'avance.) + +BÉNÉDICK.--Ce ne peut être un tour; leur conférence avait un ton +sérieux.--La vérité du fait, ils la tiennent d'Héro.--Ils ont l'air +de plaindre la demoiselle.--Il paraît que sa passion est au +comble.--M'aimer!--Il faudra bien y répondre.--J'ai entendu à quel point +on me blâme. On dit que je me comporterai fièrement si j'entrevois que +l'amour vienne d'elle.--Ils disent aussi qu'elle mourra plutôt que de +donner un signe de tendresse.--Je n'ai jamais pensé à me marier.--Je ne +dois point montrer d'orgueil.--Heureux ceux qui entendent les reproches +qu'on leur fait et en profitent pour se corriger!--Ils disent que la +dame est belle: c'est une vérité. De cela j'en puis répondre.--Et +vertueuse, rien de plus sûr; je ne saurais le contester.--Et +sensée,--excepté dans son affection pour moi.--De bonne foi, cela ne +fait pas l'éloge de son jugement, et pourtant ce n'est pas une preuve de +folie; car je serai horriblement amoureux d'elle.--Il se pourra qu'on me +lance sur le corps quelques sarcasmes, quelques mauvais quolibets, parce +qu'on m'a toujours entendu déblatérer contre le mariage. Mais les goûts +ne changent-ils jamais? Tel aime dans sa jeunesse un mets qu'il ne +peut souffrir dans sa vieillesse. Des sentences, des sornettes, et ces +boulettes de papier que l'esprit décoche, empêcheront-elles de suivre le +chemin qui tente?--Non, non, il faut que le monde soit peuplé. Quand je +disais que je mourrais garçon, je ne pensais pas devoir vivre jusqu'à ce +que je fusse marié.--Voilà Béatrice qui vient ici.--Par ce beau jour, +c'est une charmante personne!--Je découvre en elle quelques symptômes +d'amour. + +(Béatrice parait.) + +BÉATRICE.--Contre mon gré, l'on me députe pour vous prier de venir +dîner. + +BÉNÉDICK.--Belle Béatrice, je vous remercie de la peine que vous avez +prise. + +BÉATRICE.--Je n'ai pas pris plus de peine pour gagner ce remerciement, +que vous n'en venez de prendre pour me remercier.--S'il y avait eu +quelque peine pour moi, je ne serais point venue. + +BÉNÉDICK.--Vous preniez donc quelque plaisir à ce message? + +BÉATRICE.--Oui, le plaisir que vous prendriez à égorger un oiseau +avec la pointe d'un couteau,--Vous n'avez point d'appétit, seigneur? +Portez-vous bien. + +(Elle s'en va.) + +BÉNÉDICK.--Ah! «_Contre mon gré, l'on me députe pour vous prier de venir +dîner_.» Ces mots sont à double entente, «_Je n'ai pas pris plus de +peine pour gagner ce remerciement, que vous n'en venez de prendre pour +me remercier_.» C'est comme si elle disait: «_Toutes les peines que je +prends pour vous sont aussi faciles que des remerciements_.»--Si je n'ai +pitié d'elle, je suis un misérable; si je ne l'aime pas, je suis un +juif.--Je vais aller me procurer son portrait. + +(Il sort.) + +FIN DU SECOND ACTE. + + + + +ACTE TROISIÈME + + + +SCÈNE I + + +Le jardin de Léonato. + +_Entrent_ HÉRO, MARGUERITE, URSULE. + +HÉRO.--Bonne Marguerite, cours au salon; tu y trouveras ma cousine +Béatrice, devisant avec le prince et Claudio. Glisse-lui à l'oreille +qu'Ursule et moi nous nous promenons dans le verger, que tout notre +entretien roule sur elle. Dis-lui, que tu nous as entendues en passant. +Engage-la à se glisser dans ce berceau épais, dont l'entrée est défendue +au soleil par les chèvrefeuilles qu'il a fait pousser,--tels que des +favoris qui, élevés par des princes, opposent leur orgueil au pouvoir +qui les a agrandis;--elle s'y cachera pour écouter notre entretien. +Voilà ton rôle: acquitte-t'en bien, et laisse-nous seules. + +MARGUERITE.--Je vous garantis que je vous l'enverrai dans un moment. + +(Marguerite sort.) + +HÉRO.--Maintenant, Ursule. Lorsque Béatrice sera arrivée, en allant +et venant dans cette allée, il faut que tous nos discours roulent sur +Bénédick. Dès que j'aurai prononcé son nom, ton rôle sera de le louer +plus qu'aucun homme ne le mérita jamais; le mien de t'apprendre comment +Bénédick est malade d'amour pour Béatrice. C'est ainsi qu'est faite la +flèche adroite du petit Cupidon, qui blesse par un ouï-dire. (_Béatrice +entre par derrière_.) Mais commence, car, vois-tu, voilà Béatrice qui, +comme un vanneau, se glisse tout près de terre pour surprendre nos +paroles. + +URSULE.--Le plus grand plaisir de la pêche est de voir le poisson fendre +de ses nageoires dorées l'onde argentée, et dévorer avidement le perfide +hameçon. Jetons ainsi l'amorce à Béatrice; la voilà déjà tapie sous ce +toit d'aubépine. Ne craignez rien pour ma part du dialogue. + +HÉRO.--Allons donc plus près d'elle, afin que son oreille ne perde rien +du doux et perfide leurre que nous lui préparons. (_Elles s'avancent +vers le berceau_.) Non, non, Ursule: franchement elle est trop +dédaigneuse; je sais qu'elle est farouche et sauvage comme le faucon du +rocher. + +URSULE.--Mais êtes-vous certaine que Bénédick soit si amoureux de +Béatrice? + +HÉRO.--C'est ce que disent le prince et le seigneur auquel je viens +d'être fiancée. + +URSULE.--Vous auraient-ils chargée, madame, d'en informer votre cousine? + +HÉRO.--Ils me conjuraient de l'en instruire. Moi, je les exhortais, +s'ils aimaient Bénédick, à l'engager à lutter contre son affection, sans +jamais la laisser voir à Béatrice. + +URSULE.--Quel était votre motif? Ce gentilhomme ne mérite-t-il pas bien +une couche aussi fortunée que celle qui peut échoir à Béatrice? + +HÉRO.--O dieu d'amour! je sais bien qu'il mérite tout ce qu'on peut +accorder à un homme; mais la nature n'a jamais fait un coeur de femme +d'une trempe plus orgueilleuse que celui de Béatrice. La morgue et +le dédain étincellent dans ses yeux, qui méprisent tout ce qu'ils +regardent: et son esprit s'estime si haut, que tout le reste lui semble +faible. Elle ne peut aimer ni recevoir aucun sentiment, aucune idée +d'affection, tant elle est idolâtre d'elle-même! + +URSULE.--Oui, je le crois, et par conséquent il ne serait certainement +pas à propos de lui faire connaître l'amour de Bénédick, de peur qu'elle +ne s'en fit un jeu. + +HÉRO.--Oh! vous avez bien raison. Je n'ai encore jamais vu un homme +quelque sage, quelque noble, quelque jeune et quelque doué des traits +les plus heureux qu'il pût être, qu'elle ne prit à l'envers. Est-il beau +de visage, elle vous jure que ce gentilhomme mériterait d'être sa soeur. +Est-il brun, c'est la nature qui, voulant dessiner un bouffon[23], a fait +une grosse tache. S'il est grand, c'est une lance mal terminée; petit, +c'est une agate grossièrement taillée[24]; aime-t-il à parler, bon, c'est +une girouette qui tourne à tous les vents; est-il taciturne, c'est un +bloc que rien ne peut émouvoir. Ainsi, elle tourne chaque homme du +mauvais côté; elle ne rend jamais à la franchise et à la vertu ce qui +est dû au mérite et à la simplicité. + +[Note 23: _Antick_, bouffon des anciennes farces anglaises. Le nom +d'_antick_ indique, selon Warburton, l'idée traditionnelle des anciens +mimes dont Apulée nous dit: _mimi centunculo fuligine faciem obducti_.] + +[Note 24: Quelques commentateurs veulent lire _anglet_, une tête +d'épingle à cheveux qui représentait autrefois des figures taillées, et +le plus souvent une tête bizarre.] + +URSULE.--Certes, certes, cette causticité n'est pas louable! + +HÉRO.--Non sans doute, on ne peut applaudir à cette humeur bizarre de +Béatrice, qui fronde tous les usages. Mais qui osera le lui dire? Si je +parle, ses brocards iront frapper les nues; oh! elle me ferait perdre la +tête à force de rire; elle m'accablerait de son esprit. Laissons donc +Bénédick, comme un feu couvert, se consumer de soupirs et s'user +intérieurement. C'est une mort plus douce que de mourir sous les traits +de la raillerie; ce qui est aussi cruel que de mourir à force d'être +chatouillé. + +URSULE.--Cependant parlez-en à Béatrice; voyez ce qu'elle dira. + +HÉRO.--Non, j'aimerais mieux aller trouver Bénédick et lui conseiller de +combattre sa passion; et vraiment je trouverai quelque médisance honnête +pour en noircir ma cousine: on ne sait pas combien un trait malin peut +empoisonner l'amour. + +URSULE.--Ah! ne faites pas tant de tort à votre cousine. Avec l'esprit +vif et juste qu'on lui attribue, elle ne peut être assez dénuée de +véritable jugement pour rebuter un homme aussi rare que le seigneur +Bénédick. + +HÉRO.--C'est le seul cavalier d'Italie: toujours à l'exception de mon +cher Claudio. + +URSULE.--De grâce, ne m'en veuillez pas, madame, si je dis ce que je +pense. Pour la tournure, les manières, la conversation et la valeur, le +seigneur Bénédick marche le premier dans l'opinion de toute l'Italie. + +HÉRO.--Il jouit en effet d'une excellente renommée. + +URSULE.--Ses qualités la méritèrent avant de l'obtenir.--Quand vous +marie-t-on, madame? + +HÉRO.--Que sais-je?--Un de ces jours....--Demain.--Viens, rentrons, je +veux te montrer quelques parures; te consulter sur celle qui me siéra le +mieux demain. + +URSULE, _bas_.--Elle est prise; je vous en réponds, madame, nous la +tenons. + +HÉRO, _bas_.--Si nous avons réussi, il faut convenir que l'amour dépend +du hasard. Cupidon tue les uns avec des flèches, il prend les autres au +trébuchet. + +(Elles sortent.) + +(Béatrice s'avance.) + +BÉATRICE.--Quel feu[25] je sens dans mes oreilles! Serait-ce vrai? Me +vois-je donc ainsi condamnée pour mes dédains et mon orgueil? Adieu +dédains, adieu mon orgueil de jeune fille, vous ne traînez à votre suite +aucune gloire. Et toi, Bénédick, persévère, je veux te récompenser; je +laisserai mon coeur sauvage s'apprivoiser sous ta main amoureuse. Si tu +m'aimes, ma tendresse t'inspirera le désir de resserrer nos amours d'un +saint noeud; car on dit que tu as beaucoup de mérite, je le crois sur de +meilleures preuves que le témoignage d'autrui. + +[Note 25: Chez nous, _les oreilles nous sifflent_.] + + + +SCÈNE II + + +Appartement dans la maison de Léonato. + +DON PÈDRE, CLAUDIO, BÉNÉDICK ET LÉONATO _entrent_. + +DON PÈDRE.--Je n'attends plus que la consommation de votre mariage, et +je prends ensuite la route de l'Aragon. + +CLAUDIO.--Seigneur, je vous suivrai jusque-là, si vous daignez me le +permettre. + +DON PÈDRE.--Non, ce serait bien grande honte au début de votre mariage +que de montrer à une enfant son habit neuf en lui défendant de le +porter. Je ne veux prendre cette liberté qu'avec Bénédick, dont je +réclame la compagnie. Depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la +tête, il est tout enjouement. Il a deux ou trois fois brisé la corde de +l'Amour, et le petit fripon n'ose plus s'attaquer à lui. Son coeur est +vide comme une cloche, dont sa langue est le battant[26]; car ce que son +coeur pense, sa langue le raconte. + +[Note 26: Allusion à un ancien proverbe: _As the sound thinks, so the +bell clinks._ Ce que le son pense, la cloche le chante.] + +BÉNÉDICK.--Messieurs, je ne suis plus ce que j'étais. + +LÉONATO.--C'est ce que je disais; vous me paraissez plus sérieux. + +CLAUDIO.--Je crois qu'il est amoureux. + +DON PÈDRE.--Au diable le novice! Il n'y a pas en lui une goutte +d'honnête sang qui soit susceptible d'être honnêtement touchée par +l'amour. S'il est triste, c'est qu'il manque d'argent. + +BÉNÉDICK.--J'ai mal aux dents. + +DON PÈDRE.--Arrachez votre dent. + +BÉNÉDICK.--Qu'elle aille se faire pendre. + +CLAUDIO.--Pendez-la d'abord, et arrachez-la ensuite[27]. + +[Note 27: _Hang it! you must hang it first and draw it afterwards_.] + +DON PÈDRE.--Quoi! soupirer ainsi pour un mal de dents? + +LÉONATO.--Qui n'est qu'une humeur ou un ver. + +BÉNÉDICK.--Soit. Tout le monde peut maîtriser le mal, excepté celui qui +souffre. + +CLAUDIO.--Je répète qu'il est amoureux. + +DON PÈDRE.--Il n'y a en lui aucune apparence de caprice[28], à moins que +ce soit le caprice qu'il a pour les costumes étrangers; comme d'être +aujourd'hui un Hollandais, et un Français demain, ou de se montrer à la +fois dans le costume de deux pays, Allemand depuis la ceinture jusqu'en +bas par de grands pantalons, et Espagnol depuis la hanche jusqu'en haut +par le pourpoint; à part son caprice pour cette folie, et il paraît +qu'il a ce caprice-là, certainement il n'est pas assez fou pour avoir le +caprice que vous voudriez lui attribuer. + +[Note 28: _Fancy_, amour, imagination.] + +CLAUDIO.--S'il n'est pas amoureux de quelque femme, il ne faut plus +croire aux anciens signes. Il brosse son chapeau tous les matins; +qu'est-ce que cela annonce? + +DON PÈDRE.--Quelqu'un l'a-t-il vu chez le barbier? + +CLAUDIO.--Non, mais on a vu le garçon du barbier chez lui, et l'ancien +ornement de son menton sert déjà à remplir des balles de paume. + +LÉONATO.--En effet, il semble plus jeune qu'il n'était avant la perte de +sa barbe. + +DON PÈDRE.--Comment! il se parfume à la civette. Pourriez-vous deviner +son secret par l'odorat? + +CLAUDIO.--C'est comme si on disait que le pauvre jeune homme est +amoureux. + +DON PÈDRE. Ce qu'il y a de plus frappant, c'est sa mélancolie. + +CLAUDIO.--A-t-il jamais eu l'habitude de se laver le visage? + +DON PÈDRE.--Oui; ou de se farder? Ceci me fait comprendre Ce que vous +dites de lui. + +CLAUDIO.--Et son esprit plaisant! ce n'est plus aujourd'hui qu'une corde +de luth qui ne résonne plus que sous les touches. + +DON PÈDRE.--Voilà en effet des témoignages accablants contre +lui.--Concluons, concluons, il est amoureux. + +CLAUDIO.--Ah! mais je connais celle qui l'aime. + +DON PÈDRE.--Pour celle-là, je voudrais la connaître. Une femme, je gage, +qui ne le connaît pas. + +CLAUDIO.--Oui-dà, et tous ses défauts; et en dépit de tout, elle se +meurt d'amour pour lui. + +DON PÈDRE.--Elle sera enterrée, le visage tourné vers le ciel. + +BÉNÉDICK.--Tout cela n'est pas un charme contre le mal de dents.--Vieux +seigneur, venez à l'écart vous promenez avec moi. J'ai étudié huit ou +dix mots de bon sens que j'ai à vous dire et que ces étourdis ne doivent +pas entendre. + +(Bénédick sort avec Léonato.) + +DON PÈDRE.--Sur ma vie, il va s'ouvrir à lui au sujet de Béatrice. + +CLAUDIO.--Oh! c'est cela même! A l'heure qu'il est Héro et Marguerite +ont dû jouer leur rôle avec Béatrice: ainsi nos deux ours ne se mordront +plus l'un l'autre quand il se rencontreront. + +(Don Juan paraît.) + +DON JUAN.--Mon seigneur et frère, Dieu vous garde! + +DON PÈDRE.--Bonjour, mon frère. + +DON JUAN.--Si votre loisir le permet, je voudrais vous parler. + +DON PÈDRE.--En particulier? + +DON JUAN.--Si vous le jugez à propos; cependant le comte Claudio peut +rester. Ce que j'ai à vous dire l'intéresse. + +DON PÈDRE.--De quoi s'agit-il? + +DON JUAN, _à Claudio_.--Votre Seigneurie a-t-elle l'intention de se +marier demain? + +DON PÈDRE.--Vous savez que oui. + +DON JUAN.--Je n'en sais rien.... quand il saura ce que je sais. + +CLAUDIO.--S'il y a quelque empêchement, dites-le-nous, je vous prie. + +DON JUAN.--Vous pouvez croire que je ne vous aime pas; la suite vous en +instruira et vous apprendrez à mieux penser de moi par le fait dont je +vais vous informer. Quant à mon frère, je vois qu'il fait cas de vous, +et c'est par tendresse pour vous qu'il a travaillé à accomplir ce +prochain mariage; soins certainement bien mal adressés, peines bien mal +employées! + +DON PÈDRE.--Comment? De quoi s'agit-il? + +DON JUAN.--Je venais vous dire et sans préambule (car elle n'a que trop +longtemps servi de texte à nos discours) que votre future est déloyale. + +CLAUDIO.--Qui? Héro? + +DON JUAN.--Elle-même. L'Héro de Léonato, votre Héro, l'Héro de tout le +monde. + +CLAUDIO.--Déloyale? + +DON JUAN.--Le terme est trop honnête pour peindre toute sa corruption. +Je pourrais en dire davantage; imaginez un nom plus odieux, et je vous +prouverai qu'elle le mérite. Ne vous étonnez point jusqu'à ce que vous +ayez d'autres preuves; venez seulement avec moi cette nuit; vous verrez +entrer quelqu'un par la fenêtre de sa chambre, la nuit même avant le +jour de ses noces. Si vous l'aimez alors, épousez-la demain; mais il +siérait mieux à votre honneur de changer d'idée. + +CLAUDIO.--Est-il possible? + +DON PÈDRE.--Je ne veux pas le croire. + +DON JUAN.--Si vous n'osez pas croire ce que vous verrez, n'avouez pas ce +que vous savez. Si vous voulez me suivre, je vous en montrerai assez, et +quand vous en aurez vu davantage, entendu davantage, agissez alors en +conséquence. + +CLAUDIO.--Si je suis cette nuit témoin de quelque chose qui m'empêche de +l'épouser demain, je la confondrai dans l'assemblée même où nous devons +nous marier. + +DON PÈDRE.--Et comme je lui ai fait la cour afin de l'obtenir pour vous, +je me joindrai à vous pour la déshonorer. + +DON JUAN.--Je m'abstiens de la décrier davantage jusqu'à ce que vous +soyez mes témoins. Supportez seulement cette nouvelle avec patience +jusqu'à minuit; et qu'alors le fait se prouve de lui-même. + +DON PÈDRE.--O jour qui tourne bien mal! + +CLAUDIO.--O malheur étrange qui me bouleverse! + +DON JUAN.--O fléau prévenu à temps! Voilà ce que vous direz quand vous +aurez vu la suite. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Une rue. + +_Entrent_ DOGBERRY ET VERGES _avec les gardiens de nuit. + +DOGBERRY.--_aux gardiens_.--Êtes-vous des gens braves et fidèles? + +VERGES.--Oui, sans doute; sinon ce serait dommage qu'ils risquassent le +salut de l'âme et du corps. + +DOGBERRY.--Ce serait pour eux un châtiment trop doux, pour peu qu'ils +aient de sentiments de fidélité, étant choisis pour la garde du prince. + +VERGES.--Allons, voisin Dogberry, donnez-leur la consigne. + +DOGBERRY.--D'abord, qui croyez-vous le plus _incapable_[29] d'être +constable? + +[Note 29: Dogberry, peu au fait de la valeur des termes, fait mille +contre-sens en employant un mot pour l'autre. On devine facilement +l'intention du poëte.] + +PREMIER GARDIEN.--_Hugues d'Avoine_, ou _Georges Charbon_, car ils +savent tous deux lire et écrire. + +DOGBERRY.--Venez ici, voisin Charbon; Dieu vous a favorisé d'un beau +nom. Être homme de bonne mine, c'est un don de la fortune. Mais le don +d'écrire et de lire nous vient par nature. + +SECOND GARDIEN.--Et ces deux choses, monsieur le constable... + +DOGBERRY.--Vous les possédez; je savais que ce serait là votre réponse. +Allons, quant à votre bonne mine, ami, rendez-en grâce à Dieu et n'en +tirez point vanité; et à l'égard de votre talent de lire et d'écrire, +faites-le paraître quand on n'aura pas besoin de cette vanité. Vous êtes +ici réputé l'homme le plus _insensé_ et capable d'être constable, c'est +pourquoi vous porterez le fallot; c'est là votre emploi. Appréhendez +au corps tous les vagabonds. Vous devez ordonner à tout passant de +s'arrêter au nom du prince. + +SECOND GARDIEN.--Et s'il ne veut pas s'arrêter? + +DOGBERRY.--Alors ne prenez pas garde à lui et laissez-le passer. +Sur-le-champ appelez à vous tout le reste de la patrouille, et remerciez +Dieu d'être délivré d'un coquin. + +VERGES.--S'il refuse de s'arrêter quand on lui ordonne, il n'est pas un +sujet du prince. + +DOGBERRY.--Sans doute, et ils ne doivent avoir affaire qu'aux sujets du +prince.--Vous éviterez aussi de faire du bruit dans les rues; car de +voir un gardien de nuit jaser et bavarder, cela est _tolérable_ et ne +peut se souffrir. + +SECOND GARDIEN.--Nous aimons mieux dormir que bavarder. Nous savons quel +est le devoir du guet. + +DOGBERRY.--Bien, vous parlez comme un ancien, comme un gardien paisible; +car je ne saurais voir en quoi le sommeil peut nuire. Prenez garde +seulement qu'on ne vous dérobe vos piques [30]. Ensuite vous devez +frapper à tous les cabarets, et commander à ceux qui sont ivres d'aller +se coucher. + +[Note 30: _Bills_. Pertuisanes, armes de l'ancienne infanterie +anglaise.] + +SECOND GARDIEN.--Et s'ils ne le veulent pas? + +DOGBERRY.--Alors, laissez-les tranquilles, jusqu'à ce qu'ils soient de +sang-froid. S'ils ne vous font pas alors une meilleure réponse, vous +pouvez dire qu'ils ne sont pas ceux pour qui vous les aviez pris +d'abord. + +SECOND GARDIEN.--Fort bien, monsieur. + +DOGBERRY.--Si vous rencontrez un voleur, en vertu de votre charge vous +pouvez le soupçonner de n'être pas un honnête homme; et quant à cette +espèce de gens, le moins que vous pourrez avoir affaire avec eux, ce +sera le mieux pour votre probité. + +SECOND GARDIEN.--Si nous le connaissons pour un voleur, ne mettrons-nous +pas la main sur lui? + +DOGBERRY.--Vraiment par votre charge vous le pouvez. Mais je pense que +ceux qui touchent le goudron se salissent les mains. Si vous prenez un +voleur, la manière la plus tranquille est de le laisser se montrer ce +qu'il est, en fuyant votre compagnie. + +VERGES.--Assez, mon cher collègue, vous avez toujours été réputé pour un +homme miséricordieux. + +DOGBERRY.--En vérité je ne voudrais pas être cause de la pendaison d'un +chien, bien moins d'un homme qui possède l'honnêteté. + +VERGES.--Si vous entendez un enfant crier dans la nuit[31], vous devez +appeler la nourrice et lui commander de le faire taire. + +SECOND GARDIEN.--Et si la nourrice est endormie et ne veut pas nous +entendre? + +DOGBERRY.--Alors allez-vous en paisiblement et laissez l'enfant +l'éveiller lui-même par ses cris; car la brebis qui n'entend pas son +agneau quand il mugit ne répondra pas aux bêlements du veau. + +VERGES.--C'est la vérité. + +DOGBERRY.--Voilà toute votre consigne. Vous, constable, vous devez +représenter la personne du prince. Si vous rencontrez le prince dans la +nuit, vous pouvez l'arrêter. + +VERGES.--Non, par Notre-Dame; quant à cela je ne crois pas qu'il le +puisse. + +DOGBERRY.--Je gage cinq shillings contre un, avec tout homme qui connaît +les _statues_[31], qu'il peut l'arrêter. Non pas, à la vérité, sans que +le prince y consente; car le guet ne doit offenser personne, et c'est +faire offense à un homme que de l'arrêter contre sa volonté. + +[Note 31: Voici quelques-uns des statuts du guet ridiculisés ici par +Shakspeare: + +«Personne ne sifflera passé neuf heures du soir. + +«Personne n'ira masqué la nuit passé neuf heures du soir. + +«Nul homme à marteau, forgeron, serrurier, ne travaillera passé neuf +heures du soir. + +«Nul homme ne donnera l'alarme passé neuf heures du soir en battant +sa femme, sa servante ou son chien, sous peine de trois shillings +d'amende.»] + +VERGES.--Par Notre-Dame, je crois que vous avez raison. + +DOGBERRY.--Ah! ah! ah! Or çà, bonne nuit, mes maîtres; s'il survient +quelque affaire un peu grave, appelez-moi. Gardez les secrets de vos +camarades et les vôtres; bonne nuit.--Venez, voisin. + +SECOND GARDIEN, _à ses camarades_.--Ainsi, camarades, nous venons +d'entendre notre consigne. Asseyons-nous ici sur ce banc près de +l'église jusqu'à deux heures, et de là allons tous nous coucher. + +DOGBERRY.--Encore un mot, honnêtes voisins. Je vous en prie, veillez à +la porte du seigneur Léonato, car le mariage étant fixé à demain sans +faute, il y a grand tumulte cette nuit. Adieu, soyez vigilants, je vous +en conjure. + +(Dogberry et Verges sortent.) (Entrent Borachio et Conrad.) + +BORACHIO.--Conrad, où es-tu? + +PREMIER GARDIEN, _bas à ses compagnons_.--Paix, ne bougez pas. + +BORACHIO.--Conrad! dis-je? + +CONRAD, _en le poussant_.--Ici. Je suis à ton coude. + +BORACHIO.--Par la messe, le coude me démangeait; je pensais bien qu'il +s'ensuivrait quelque croûte. + +CONRAD.--Je te devrai une réponse à cela. Poursuis maintenant ton récit. + +BORACHIO.--Mettons-nous à couvert sous ce toit; il bruine: et là, comme +un vrai ivrogne, je te dirai tout. + +SECOND GARDIEN, _à part_.--Quelque trahison! Restons cois, mes amis. + +BORACHIO.--Tu sauras que don Juan m'a promis mille ducats. + +CONRAD.--Est-il possible qu'aucune scélératesse soit si chère? + +BORACHIO.--Demande plutôt comment il est possible qu'aucun scélérat soit +si riche! car lorsque le scélérat riche a besoin du scélérat pauvre, le +pauvre peut faire le prix à son gré. + +CONRAD.--Tu m'étonnes. + +BORACHIO.--Cela prouve que tu es novice; tu sais que la forme d'un +pourpoint, ou d'un chapeau, ou d'un manteau, n'est rien dans un homme. + +CONRAD.--Cependant c'est une parure! + +BORACHIO.--Je veux dire la forme à la mode. + +CONRAD.--Oui, la mode est la mode. + +BORACHIO.--Bah! autant dire un sot est un sot. Mais ne vois-tu pas quel +voleur maladroit est la mode? + +UN GARDIEN.--Je connais ce La Mode, c'est un voleur depuis sept ans. Il +s'introduit çà et là mis en gentilhomme; je me rappelle son nom. + +BORACHIO.--N'as-tu pas entendu quelqu'un? + +CONRAD.--Non, c'est la girouette sur le toit. + +BORACHIO.--Ne vois-tu pas, dis-je, quel maladroit voleur est la mode? +Par quels vertiges elle renverse toutes les têtes chaudes, depuis +quatorze ans jusqu'à trente-cinq; parfois elle les affuble comme les +soldats de Pharaon dans les tableaux enfumés, tantôt comme les prêtres +du dieu Baal dans les vieux vitraux de l'église; quelquefois comme +l'Hercule rasé[32] dans la tapisserie fanée et rongée des vers, où son +petit doigt semble aussi gros que sa massue? + +[Note 32: Pharaon, Hercule, personnages de tapisseries.] + +CONRAD.--Je vois tout cela, et que la mode use plus d'habits que +l'homme. Mais n'es-tu pas entraîné toi-même par la mode, en t'écartant +de ton récit pour me parler de la mode? + +BORACHIO.--Nullement. Mais sache que cette nuit j'ai courtisé +Marguerite, la suivante de la signora Héro, sous le nom d'Héro; elle m'a +tendu la main par la fenêtre de la chambre de sa maîtresse, et m'a dit +mille fois adieu!--Je raconte cela horriblement mal. J'aurais dû d'abord +te dire que le prince, Claudio et mon maître, placés, postés et prévenus +par mon maître don Juan, ont vu de loin, du verger, cette entrevue +amoureuse. + +CONRAD.--Et ils croyaient que Marguerite était Héro? + +BORACHIO.--Deux d'entre eux l'ont cru, le prince et Claudio. Mais mon +démon de maître savait que c'était Marguerite. D'un côté, grâce à ses +serments qui les ont d'abord séduits; de l'autre, grâce à la nuit +obscure qui les a déçus, mais surtout à mon manège qui confirmait toutes +les calomnies inventées par don Juan, Claudio est parti plein de rage, +jurant d'aller la joindre demain matin au temple à l'heure marquée, et +là, devant toute l'assemblée, de la déshonorer par le récit de ce qu'il +a vu cette nuit, et de la renvoyer chez elle sans époux. + +PREMIER GARDIEN _s'avançant_.--Nous vous sommons au nom du prince, +arrêtez. + +SECOND GARDIEN.--Appelez le grand chef constable. Nous avons ici déterré +le plus dangereux complot de débauche qui se soit jamais vu dans la +république. + +PREMIER GARDIEN.--Et un certain La Mode[33] est de leur bande; je le +connais, il porte une boucle de cheveux. + +[Note 33: En anglais, c'est le mot _deformed_ que les gardiens +prennent pour un nom d'homme.] + +CONRAD.--Messieurs, messieurs! + +PREMIER GARDIEN.--On vous forcera bien de faire comparaître La Mode; je +vous le garantis. + +CONRAD.--Messieurs!.... + +PREMIER GARDIEN.--Taisez-vous, nous vous l'ordonnons; nous vous obéirons +en vous conduisant. + +BORACHIO.--Nous avons l'air de devenir une bonne marchandise, après +avoir été ramassés par les piques de ces gens-là. + +CONRAD.--Une marchandise compromise, je vous en réponds; venez, nous +vous obéirons. + +(Ils sortent.) + +SCÈNE IV + +Appartement dans la maison de Léonato. HÉRO, MARGUERITE, URSULE. + +HÉRO.--Bonne Ursule, éveillez ma cousine Béatrice, et priez-la de se +lever. + +URSULE.--J'y vais, madame. + +HÉRO.--Et dites-lui de venir ici. + +URSULE.--Bien. + +(Ursule sort.) + +MARGUERITE.--En vérité, je crois que cet autre rabat[34] vous siérait +mieux. + +[Note 34: _Rabato_, rabat, collerette.] + +HÉRO.--Non, je vous prie, chère Marguerite; je veux mettre celui-ci. + +MARGUERITE.--Sur ma parole, il n'est pas si beau, et je garantis que +votre cousine sera de mon avis. + +HÉRO.--Ma cousine est une folle, et vous une autre. Je n'en veux pas +porter d'autre que celui-ci. + +MARGUERITE.--J'aime tout à fait cette nouvelle coiffure qui est +là-dedans; seulement je voudrais les cheveux une idée plus bruns; pour +votre robe, elle est en vérité du dernier goût; j'ai vu celle de la +duchesse de Milan, cette robe qu'on vante tant.... + +HÉRO.--Oh! on dit qu'elle est incomparable! + +MARGUERITE.--Sur ma vie, ce n'est qu'une robe de nuit auprès de la +vôtre. Du drap d'or, des crevés lacés avec du fil d'argent, le bas +des manches et le bord des manches garnis de perles, et toute la jupe +relevée par un clinquant bleuâtre. Mais pour la grâce, la beauté et le +bon goût, la vôtre vaut dix fois la sienne. + +HÉRO.--Que Dieu me donne la joie pour la porter; car je me sens le coeur +excessivement gros. + +MARGUERITE.--Le poids d'un homme le rendra encore plus pesant. + +HÉRO.--Fi donc! Marguerite, n'êtes-vous pas honteuse? + +MARGUERITE.--De quoi, madame? De parler d'une chose honorable? Le +mariage n'est-il pas honorable, même chez un mendiant? Et, le mariage +à part, votre seigneur n'est-il pas honorable? Vous auriez voulu, sauf +votre respect, que j'eusse dit un _mari_? Si une mauvaise pensée ne +détourne pas le sens d'une expression franche, je n'offense personne. Y +a-t-il du mal à dire _le poids d'un mari_? Aucun, je pense, dès qu'il +s'agit d'un mari légitime et d'une femme légitime; sans quoi il serait +léger et non pesant. Mais demandez plutôt à la signora Béatrice, la +voici. + +(Béatrice entre.) + +HÉRO.--Bonjour, cousine. + +BÉATRICE.--Bonjour, ma chère Héro. + +HÉRO.--Comment donc! vous parlez sur un ton mélancolique. + +BEATRICE.--Je suis hors de tous les autres tons, il me semble. + +MARGUERITE.--Entonnez-nous l'air de _Lumière d'amour_[35]. Il se chante +sans refrain; vous chanterez, moi je danserai. + +[Note 35: Il est aussi question de cet air dans _les Deux +Gentilshommes de Vérone_.] + +BÉATRICE.--Oui! Vos talons sont-ils exercés à la mesure de _Lumière +d'amour?_ Oh! bien, si votre mari a assez de greniers, vous verrez à ce +qu'il ne manque pas de grains[36]. + +[Note 36: _Barns_, greniers, et _bairns_, vieux mot qui signifie +enfant.] + +MARGUERITE.--O interprétation maligne! Mais j'en ris, les talons en +l'air. + +BÉATRICE.--Il est près de cinq heures, ma cousine; vous devriez être +déjà prête.--Sérieusement, je me sens bien mal. Hélas! + +MARGUERITE.--De quoi?--Un faucon, un cheval, ou un mari[37]. + +[Note 37: _Hawk, Horse or Husband_.] + +BÉATRICE.--Oh! celui des trois qui commence par un M[38]. + +[Note 38: La réponse de Béatrice est moins claire en anglais, elle +répond: «C'est la première lettre de tous ces mots, _h_, qui se prononce +en anglais de même qu'_ache_, douleur.] + +MARGUERITE.--Eh bien! Si vous ne vous êtes pas faite turque[39], on ne +peut plus faire voiles sur la foi des étoiles. + +[Note 39: Si vous n'avez pas changé d'opinion, de foi.] + +BÉATRICE.--Voyons; que veut dire cette folle? + +MARGUERITE.--Rien du tout; mais Dieu veuille envoyer à chacun le désir +de son coeur! + +HÉRO.--Ces gants, que le comte m'a envoyés, ont un parfum délicieux. + +BÉATRICE.--Je suis enchiffrenée, cousine; je ne sens rien. + +MARGUERITE.--Fille, et enchiffrenée! il faut qu'il y ait abondance de +rhumes. + +BÉATRICE.--O Dieu, ayez pitié de nous! O Dieu ayez pitié de nous! Depuis +quand faites-vous profession d'esprit? + +MARGUERITE.--Depuis que vous y avez renoncé, madame. Mon esprit ne me +sied-il pas à ravir? + +BÉATRICE.--On ne le voit pas assez; vous devriez le porter sur votre +bonnet.--Sérieusement je suis malade. + +MARGUERITE.--Procurez-vous un peu d'essence de _carduus benedictus_[40] +et appliquez-la sur votre coeur: c'est le seul remède pour les +palpitations. + +[Note 40: Allusion au nom de Bénédick.] + +HÉRO.--Tu la piques avec un chardon. + +BÉATRICE.--_Benedictus_? Pourquoi _benedictus_, s'il vous plaît? Vous +cachez quelque moralité[41] sous ce _benedictus_. + +[Note 41: Moralité, la morale d'une fable, le sens caché d'un +apologue.] + +MARGUERITE.--Moralité? Non, sur ma parole, je n'ai point d'intention +morale. Je parle tout bonnement du chardon bénit. Vous pourriez croire +par hasard que je vous soupçonne d'être amoureuse: non, par Notre-Dame, +je ne suis pas assez folle pour penser ce que je veux, et je ne veux pas +penser ce que je peux, et je ne pourrais penser, quand je penserais à +faire perdre la pensée à mou coeur, que vous êtes amoureuse, que vous +serez amoureuse ou que vous pouvez être amoureuse. Cependant, jadis +Bénédick fut naguère tout de même, et maintenant le voilà devenu un +homme. Il jurait de ne se marier jamais, et pourtant, en dépit de son +coeur, il mange son plat sans murmure[42]. A quel point vous pouvez être +convertie, je l'ignore; mais il me semble que vous voyez avec vos yeux +comme les autres femmes. + +[Note 42: Proverbe.] + +BÉATRICE.--De quel pas ta langue est partie! + +MARGUERITE.--Ce n'est pas un galop du mauvais pied. + +URSULE, _accourt_.--Vite, retirez-vous, madame: le prince, le comte, le +seigneur Bénédick, don Juan et tous les jeunes cavaliers de la ville +viennent vous chercher pour aller à l'église. + +HÉRO,--Aidez-moi à m'habiller, chère cousine, bonne Ursule, bonne +Marguerite. + +(Elles sortent.) + + + +SCÈNE V + + +Un autre appartement dans le palais de Léonato. + +LÉONATO _entre avec_ DOGBERRY ET VERGES. + +LÉONATO.--Que souhaitez-vous de moi, honnêtes voisins? + +DOGBERRY.--Vraiment, seigneur, je voudrais avoir avec vous une petite +conférence secrète sur une affaire qui vous _décerne_ de près. + +LÉONATO.--Abrégez, je vous prie; vous voyez que je suis très-occupé. + +DOGBERRY.--Vraiment oui, seigneur. + +VERGES.--Oui, seigneur, en vérité. + +LÉONATO.--Quelle est cette affaire, mes dignes amis? + +DOGBERRY.--Le bon homme Verges, seigneur, s'écarte un peu de son sujet, +et son esprit n'est pas aussi émoussé[43] que je demanderais à Dieu qu'il +le fût; mais, en bonne conscience, il est honnête comme les rides de son +front[44]. + +[Note 43: Dogberry dit toujours le contraire de ce qu'il veut dire.] + +[Note 44: Expression proverbiale.] + +VERGES.--Oui, j'en remercie Dieu, je suis aussi honnête qu'homme vivant +qui est vieux aussi, et qui n'est pas plus honnête que moi. + +DOGBERRY.--Les comparaisons sont odorantes[45].--Palabra[46], voisin +Verges. + +[Note 45: Odieuses.] + +[Note 46: _Palabras, pocas palabras_, mots espagnols, pour dire +_bref, abrégeons_.] + +LÉONATO--Voisins, vous êtes ennuyeux. + +DOGBERRY.--Il plaît à Votre Seigneurie de le dire. Mais nous ne sommes +que les pauvres officiers du duc, et pour ma part, si j'étais aussi +fatigant qu'un roi, je voudrais me dépouiller de tout au profit de Votre +Seigneurie. + +LÉONATO.--De tout votre ennui en ma faveur? Ah, ah! + +DOGBERRY.--Oui-dà, quand j'en aurais mille fois davantage; car j'entends +exclamer votre nom autant qu'aucun nom de la ville, et quoique je ne +sois qu'un pauvre homme, je suis bien aise de l'entendre. + +VERGES.--Et moi aussi. + +LÉONATO.--Je voudrais bien savoir ce que vous avez à me dire. + +VERGES.--Voyez-vous, seigneur, notre garde a pris cette nuit, sauf le +respect de Votre Seigneurie, un couple des plus fieffés larrons qui +soient dans Messine. + +DOGBERRY.--Un bon vieillard, seigneur, il faut qu'il jase! et comme +on dit, quand l'âge entre, l'esprit sort. Oh! c'est un monde à +voir[47]!--C'est bien dit, c'est bien dit, voisin Verges.--(_A l'oreille +de Léonato_.) Allons, Dieu est un bon homme[48]. Si deux hommes montent +un cheval, il faut qu'il y en ait un qui soit en croupe,--une bonne âme, +par ma foi, monsieur, autant qu'homme qui ait jamais rompu du pain, je +vous le jure; mais Dieu soit loué, tous les hommes ne sont pas pareils; +hélas! bon voisin! + +[Note 47: C'est une merveille.] + +[Note 48: «Expression d'une ancienne _moralité_.» STEEVENS.] + +LÉONATO.--En effet, voisin, il vous est trop inférieur. + +DOGBERRY.--Ce sont des dons que Dieu donne. + +LÉONATO.--Je suis forcé de vous quitter. + +DOGBERRY.--Un mot encore, seigneur; notre garde a saisi deux personnes +_aspectes_[49]. Nous voudrions les voir ce matin examinées devant Votre +Seigneurie. + +[Note 49: _Aspicious_.] + +LÉONATO.--Examinez-les vous-mêmes, et vous me remettrez votre rapport. +Je suis trop pressé maintenant, comme vous pouvez bien juger. + +DOGBERRY.--Oui, oui, nous suffirons bien. + +LÉONATO.--Goûtez de mon vin avant de vous eu aller, et portez-vous bien. + +(Entre un messager.) + +LE MESSAGER.--Seigneur, on vous attend pour donner votre fille à son +époux. + +LÉONATO.--Je vais les trouver: me voilà prêt. + +(Léonato et le messager sortent.) + +DOGBERRY.--Allez, mon bon collègue, allez trouver Georges Charbon; qu'il +apporte à la prison sa plume et son encrier: nous avons maintenant à +examiner ces deux hommes. + +VERGES.--Il nous le faut faire avec prudence. + +DOGBERRY.--Nous n'y épargnerons pas l'esprit, je vous jure. (_Touchant +son front avec son doigt_.) Il y a ici quelque chose qui saura bien +en conduire quelques-uns à un _non com_[50]. Ayez seulement le savant +écrivain pour coucher par écrit notre _excommunication_, et venez me +rejoindre à la prison. + +(Ils sortent.) + +[Note 50: _Non compos mentis_.] + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + +ACTE QUATRIÈME + + + +SCÈNE I + + +L'intérieur d'une église. + +_Entrent_ DON PÈDRE, DON JUAN, LÉONATO, UN MOINE, CLAUDIO, BÉNÉDICK, +HÉRO ET BÉATRICE. + +LÉONATO.--Allons, frère François, soyez bref. Bornez-vous au simple +rituel du mariage; vous leur exposerez ensuite leurs devoirs mutuels. + +LE MOINE.--Vous venez ici, seigneur, pour vous unir à cette dame? + +CLAUDIO.--Non. + +LÉONATO.--Il vient pour être uni à elle, et vous pour les unir. + +LE MOINE.--Madame, vous venez ici pour être mariée à ce comte? + +HÉRO.--Oui. + +LE MOINE.--Si l'un ou l'autre de vous connaît quelque empêchement secret +qui s'oppose à votre union, sur le salut de vos âmes, je vous somme de +le déclarer. + +CLAUDIO.--En connaissez-vous quelqu'un, Héro? + +HÉRO.--Aucun, seigneur. + +LE MOINE.--Et vous, comte, en connaissez-vous? + +LÉONATO.--J'ose répondre pour lui; aucun. + +CLAUDIO.--Que n'osent point les hommes? Que ne font les hommes, que ne +font les hommes chaque jour, sans se douter de ce qu'ils font? + +BÉNÉDICK.--Quoi! des exclamations! Comment donc, ce sont des +exclamations de rire, comme ah! ah! ah! + +CLAUDIO.--Prêtre, arrêtez.--Père, avec votre permission, me donnez-vous +cette vierge, votre fille d'une volonté libre et sans contrainte? + +LÉONATO.--Aussi librement, mon fils, que Dieu me l'a donnée. + +CLAUDIO.--Et qu'ai-je en retour, moi, à vous offrir, qui puisse égaler +ce don riche et précieux? + +DON PÈDRE.--Rien, à moins que vous ne la rendiez à son père. + +CLAUDIO.--Cher prince, vous m'enseignez une noble gratitude. Tenez, +Léonato, reprenez-la, ne donnez point à votre ami cette orange gâtée; +elle n'est que l'enseigne et le masque de l'honneur. Voyez-la rougir +comme une vierge! Oh! de quelle imposante apparence de vérité le vice +perfide sait se couvrir! Cette rougeur ne semble-t-elle pas un modeste +témoin qui atteste la simplicité de l'innocence? Vous tous qui la voyez, +ne jureriez-vous pas à ces indices extérieurs, qu'elle est vierge? mais +elle ne l'est pas; elle connaît la chaleur d'une couche de débauche, sa +rougeur prouve sa honte et non sa modestie. + +LÉONATO.--Que prétendez-vous, seigneur? + +CLAUDIO.--N'être pas marié, ne pas unir mon âme à une prostituée avérée! + +LÉONATO.--Cher seigneur, si l'ayant éprouvée vous-même, vous avez vaincu +les résistances de sa jeunesse, et triomphé de sa virginité... + +CLAUDIO.--Je vois ce que vous voudriez dire.--Si je l'ai connue, me +direz-vous, elle m'embrassait comme son mari; et vous atténueriez par-là +sa faiblesse anticipée.--Non, Léonato, je ne l'ai jamais tentée par un +mot trop libre. Comme un frère auprès de sa soeur, je lui montrais une +sincérité timide et un amour décent. + +HÉRO.--Et vous ai-je jamais montré une apparence contraire? + +CLAUDIO.--Maudite soit votre apparence! je m'inscris en faux contre +elle. Vous me semblez telle que Diane dans son orbe, chaste comme le +bouton avant d'être épanoui; mais vous avez un sang plus impudique que +celui de Vénus ou celui de ces créatures lascives qui l'abandonnent à +une brutale sensualité. + +HÉRO.--Monseigneur se porte-t-il bien qu'il tienne des discours si +extravagants? + +LÉONATO.--Généreux prince, pourquoi ne parlez-vous pas? + +DON PÈDRE.--Que pourrai-je dire? Je reste déshonoré par les soins que +j'ai pris pour unir mon digne ami à une vile courtisane. + +LÉONATO.--Dit-on réellement ces choses, ou est-ce que je rêve? + +DON JUAN,--On le dit, seigneur, et elles sont vraies. + +BÉNÉDICK.--Ceci n'a pas l'air d'une noce. + +HÉRO.--Vraies! ô Dieu! + +CLAUDIO.--Léonato, suis-je debout ici? Est-ce là le prince? Est-ce là le +frère du prince? Ce front est-il celui d'Héro? Nos yeux sont-ils à nous? + +LÉONATO.--Oui sans doute; mais qu'en résulte-t-il, seigneur? + +CLAUDIO.--Laissez-moi adresser une seule question à votre fille, et par +ce pouvoir paternel que la nature vous donne sur elle, commandez-lui de +répondre avec vérité. + +LÉONATO.--Je te l'ordonne comme tu es mon enfant. + +HÉRO.--O Dieu, défendez-moi! Comme je suis assiégée! A quel +interrogatoire suis-je donc soumise? + +CLAUDIO.--A répondre fidèlement au nom que vous portez. + +HÉRO.--Ce nom n'est-il pas Héro? Qui peut le flétrir d'un juste +reproche? + +CLAUDIO.--Ma foi, Héro elle-même! Héro elle-même peut flétrir la vertu +d'Héro. Quel homme s'entretenait la nuit dernière avec vous, près de +votre fenêtre, entre minuit et une heure? Maintenant, si vous êtes +vierge, répondez à cette question. + +HÉRO.--À cette heure-là, seigneur, je n'ai parlé à aucun homme. + +DON PÈDRE.--Alors vous n'êtes plus vierge.--Je suis fâché, Léonato, que +vous soyez forcé de m'entendre; sur mon honneur, moi, mon frère et ce +comte outragé, nous l'avons vue, nous l'avons entendue la nuit dernière +parler, à cette heure même, par la fenêtre de sa chambre, à un coquin, +qui, comme un franc coquin, a fait l'aveu des honteuses entrevues qu'ils +ont eues mille fois ensemble secrètement. + +DON JUAN.--Elles ne sont pas de nature à être nommées; seigneur, on ne +peut les redire; la langue ne fournit pas d'expression assez chaste pour +les rendre sans scandale. Ainsi, belle dame, je suis fâché de votre +étrange inconduite. + +CLAUDIO.--O Héro! quelle héroïne n'aurais-tu pas été, si la moitié de +tes grâces extérieures eût été donnée à tes pensées et à ton coeur! Mais +adieu, la plus indigne et la plus belle!--Adieu! pure impiété et pure +impie! Tu seras cause que je fermerai toutes les portes de mon coeur à +l'amour, et que le soupçon veillera suspendu sur mes paupières pour me +faire soupçonner toujours le mal dans la beauté, qui n'aura jamais de +charmes pour moi. + +LÉONATO.--Personne ici n'a-t-il une pointe de poignard pour moi? + +(Héro s'évanouit et tombe.) + +BÉATRICE.--Ah! qu'est-ce donc, cousine? pourquoi tombez-vous? + +DON JUAN.--Allons, retirons-nous.--Ses actions dévoilées au grand jour +ont confondu ses sens. + +(Don Pèdre, don Juan et Claudio sortent.) + +BÉNÉDICK.--Comment est-elle? + +BÉATRICE.--Morte, je crois. Du secours, mon oncle!--Héro! eh bien! +Héro!--Mon oncle!--Seigneur Bénédick! moine! + +LÉONATO.--O destin! ne retire point ta main appesantie sur elle! La mort +est le voile le plus propre à couvrir sa honte qu'on puisse désirer. + +BÉATRICE.--Eh bien! cousine? Héro! + +LE MOINE.--Prenez courage, madame. + +LÉONATO.--Quoi, tu rouvres les yeux! + +LE MOINE.--Oui, et pourquoi non? + +LÉONATO.--Pourquoi? Tout sur la terre ne crie-t-il pas _infamie sur +elle_? Peut-elle nier un crime que son sang agile révèle? Oh! ne reviens +pas à la vie, Héro, n'ouvre pas tes yeux; car si je pouvais penser que +tu ne dusses pas bientôt mourir, si je croyais ta vie plus forte que ta +honte, je viendrais à l'arrière-garde de tes remords pour trancher ta +vie.--Je m'affligeais de n'avoir qu'une enfant. ...Je reprochais à la +nature son avarice!--Oh! j'ai trop d'une fille: pourquoi ai-je une +fille? Pourquoi fus-tu jamais aimable à mes yeux?--Pourquoi d'une +main charitable n'ai-je pas recueilli à ma porte l'enfant de quelque +mendiant? Si elle se fût ainsi souillée et plongée dans l'infamie, +j'aurais pu dire: «Ce n'est point une portion de moi-même. Cette +_infamie est dérivée de reins inconnus_,» Mais ma fille, elle que +j'aimais; ma fille, que je vantais; ma fille dont j'étais fier, au +point que m'oubliant moi-même, je n'étais plus rien pour moi-même et +ne m'estimais plus qu'en elle.... Oh! elle est tombée dans un abîme +d'encre! Tous les flots de l'Océan entier ne pourraient pas la laver, ni +tout le sel qu'il contient rendre la pureté à sa chair corrompue! + +BÉNÉDICK.--Seigneur, seigneur, modérez-vous; pour moi, je suis si +pétrifié d'étonnement, que je ne sais que dire. + +BÉATRICE.--Oh! sur mon âme, on calomnie ma cousine. + +BÉNÉDICK.--Madame, partagiez-vous son lit la dernière nuit? + +BÉATRICE.--Non, je l'avoue; non, quoique jusqu'à la dernière nuit j'aie +été depuis un an sa compagne de lit. + +LÉONATO.--Confirmation, confirmation! Oh! les voilà plus fortes +encore ces preuves déjà revêtues de barres de fer! Les deux princes +voudraient-ils mentir? Claudio aurait-il menti, lui qui l'aimait tant, +qu'en parlant de son indignité il la lavait de ses larmes?--Écartez-vous +d'elle, laissez-la mourir. + +LE MOINE.--Écoutez-moi un moment. Je n'ai gardé si longtemps le silence +et n'ai laissé un libre cours à la marche de la fortune, que pour +observer la jeune personne. J'ai remarqué que mille fois la rougeur +couvrait son visage, et mille fois la honte de l'innocence remplaçait +cette rougeur par une pâleur céleste! Un feu a éclaté dans ses yeux, +pour brûler les soupçons que les princes jetaient sur sa pureté +virginale. Traitez-moi d'insensé, méprisez mes études et mes +observations, qui du sceau de l'expérience confirment ce que j'ai lu. Ne +vous fiez plus à mon âge, à mon ministère, à ma sainte mission, si +cette jeune dame n'est pas ici la victime innocente de quelque méprise +cruelle. + +LÉONATO.--Frère, cela ne peut être. Vous voyez que la seule pudeur +qui lui reste est de ne pas vouloir ajouter le péché du parjure à son +damnable crime. Elle ne le désavoue pas. Pourquoi cherchez-vous donc à +couvrir d'excuses la vérité qui se montre toute nue? + +LE MOINE.--Madame, quel est l'homme qu'on vous accuse d'aimer? + +HÉRO.--Ceux qui m'accusent le savent; moi, je n'en connais aucun; et +si je connais aucun homme vivant plus que ne le permet la modestie +virginale, puisse toute miséricorde être refusée à mes fautes!--O mon +père, prouvez qu'à des heures indues un homme s'entretint jamais avec +moi, ou que la nuit passée je me sois prêtée à un commerce de paroles +avec aucune créature; et alors renoncez-moi, haïssez-moi, faites-moi +mourir dans les tortures. + +LE MOINE.--Les princes et Claudio sont aveuglés par quelque erreur +étrange. + +BÉNÉDICK.--Deux des trois sont l'honneur même, et si leur prudence est +trompée en ceci, la fraude est sortie du cerveau de don Juan le bâtard, +dont l'esprit travaille sans relâche à ourdir des scélératesses. + +LÉONATO.--Je n'en sais rien. Si ce qu'ils disent d'elle est la vérité, +ces mains la mettront en pièces; mais s'ils outragent son honneur, le +plus fier d'entre eux en entendra parler. Le temps n'a pas encore assez +desséché mon sang, l'âge n'a pas encore assez consumé les ressources de +mon esprit, la fortune n'a pas encore assez ravagé mes moyens, et ma +mauvaise vie ne m'a pas assez privé d'amis, que je ne puisse encore, +réveillé d'une semblable manière, posséder la force de corps, les +facultés d'esprit, les ressources d'argent et le choix d'amis +nécessaires pour m'acquitter pleinement avec eux. + +LE MOINE.--Arrêtez un moment, et laissez-vous guider par mes conseils. +Les princes en sortant ont laissé ici votre fille pour morte; dérobez-la +quelque temps à tous les yeux, et publiez qu'elle est morte en effet; +étalez tout l'appareil du deuil, suspendez à l'ancien monument de +votre famille de lugubres épitaphes, en observant tous les rites qui +appartiennent à des funérailles. + +LÉONATO.--Qu'en résultera-t-il? Qu'est-ce que cela produira? + +LE MOINE.--Le voici. Cet expédient bien conduit changera sur son compte +la calomnie en remords, et c'est déjà un bien. Mais ce n'est pas pour +cela que je pense à ce moyen étrange; j'espère faire naître de ce +travail un plus grand avantage. Morte, comme nous devons le soutenir, +au moment même qu'elle se vit accusée, elle sera regrettée, plainte, +excusée de tous ceux qui apprendront son sort; car il arrive toujours +que ce que nous avons, nous ne l'estimons pas son prix tant que nous en +jouissons; mais s'il vient à se perdre et à nous manquer, alors nous +exagérons sa valeur, alors nous découvrons le mérite que la possession +ne nous montrait pas tandis que ce bien était à nous. C'est ce qui +arrivera à Claudio. Quand il apprendra qu'elle est morte sur ses +paroles, l'image de la vie se glissera doucement dans les rêveries de +son imagination, et chaque trait de sa beauté vivante reviendra s'offrir +aux yeux de son âme, plus gracieux, plus touchant, plus animé que quand +elle vivait en effet. Alors il pleurera; si l'amour a une part dans son +coeur, il souhaitera ne l'avoir pas accusée; oui, il le souhaitera, +crût-il même à la vérité de son accusation. Laissons ce moment arriver, +et ne doutez pas que le succès ne donne aux événements une forme plus +heureuse que je ne puis le supposer dans mes conjectures; mais si toute +ma prévoyance était trompée, du moins le trépas supposé de votre fille +assoupira la rumeur de son infamie, et si notre plan ne réussit pas, +vous pourrez la cacher comme il convient à sa réputation blessée dans +la vie recluse et monastique, loin des regards, loin de la langue, des +reproches et du souvenir des hommes. + +BÉNÉDICK.--Seigneur Léonato; laissez-vous guider par ce moine. Quoique +vous connaissiez mon intimité et mon affection pour le prince et pour +Claudio, j'atteste l'honneur que j'agirai dans cette affaire avec autant +de discrétion et de droiture, que votre âme agirait envers votre corps. + +LÉONATO.--Je nage dans la douleur, et le fil le plus mince peut me +conduire. + +LE MOINE.--Vous faites bien de consentir. Sortons de ce lieu sans délai. +Aux maux étranges, il faut un traitement étrange comme eux. Venez, +madame, mourez pour vivre. Ce jour de noces n'est que différé peut-être; +sachez prendre patience et souffrir. + +(Ils sortent.) + +BÉNÉDICK.--Signora Béatrice, ne vous ai-je pas vue pleurer pendant tout +ce temps? + +BÉATRICE.--Oui, et je pleurerai longtemps encore. + +BÉNÉDICK.--C'est ce que je ne désire pas. + +BÉATRICE.--Vous n'en avez nulle raison, je pleure à mon gré. + +BÉNÉDICK.--Sérieusement, je crois qu'on fait tort à votre belle cousine. + +BÉATRICE.--Ah! combien mériterait de moi l'homme qui voudrait lui faire +justice! + +BÉNÉDICK.--Est-il quelque moyen de vous donner cette preuve d'amitié? + +BÉATRICE.--Un moyen bien facile; mais de pareils amis, il n'en est +point. + +BÉNÉDICK.--Un homme le peut-il faire? + +BÉATRICE.--C'est l'office d'un homme, mais non le vôtre. + +BÉNÉDICK.--Je n'aime rien dans le monde autant que vous. Cela n'est-il +pas étrange? + +BÉATRICE.--Aussi étrange pour moi que la chose que j'ignore. Je pourrais +aussi aisément vous dire que je n'aime rien autant que vous; mais ne +m'en croyez point, et pourtant je ne mens pas: je n'avoue rien; je ne +nie rien.--Je m'afflige pour ma cousine. + +BÉNÉDICK.--Par mon épée, Béatrice, vous m'aimez. + +BÉATRICE.--Ne jurez point par votre épée, avalez-la. + +BÉNÉDICK.--Je jure par elle que vous m'aimez, et je la ferai avaler tout +entière à qui dira que je ne vous aime point. + +BÉATRICE.--Ne voulez-vous point avaler votre parole? + +BÉNÉDICK.--Jamais, quelque sauce qu'on puisse inventer! Je proteste que +je vous aime. + +BÉATRICE.--Eh bien! alors, Dieu me pardonne... + +BÉNÉDICK.--Quelle offense, chère Béatrice? + +BÉATRICE.--Vous m'avez arrêtée au bon moment; j'étais sur le point de +protester que je vous aime. + +BÉNÉDICK.--Ah! faites cet aveu de tout votre coeur. + +BÉATRICE.--Je vous aime tellement de tout mon coeur qu'il n'en reste +rien pour protester. + +BÉNÉDICK.--Voyons, ordonnez-moi de faire quelque chose pour vous. + +BÉATRICE.--Tuez Claudio. + +BÉNÉDICK.--Ah!--Pas pour le monde entier. + +BÉATRICE.--Vous me tuez par ce refus; adieu. + +BÉNÉDICK.--Arrêtez, chère Béatrice. + +BÉATRICE.--Je suis déjà partie quoique je sois encore ici.--Vous n'avez +pas d'amour.--Non, je vous prie, laissez-moi aller. + +BÉNÉDICK.--Béatrice! + +BÉATRICE.--Décidément, je veux m'en aller. + +BÉNÉDICK.--Il faut que nous soyons amis auparavant. + +BÉATRICE.--Vous osez plus facilement être mon ami que combattre mon +ennemi? + +BÉNÉDICK.--Claudio est-il votre ennemi? + +BÉATRICE.--N'est-il pas devenu le plus lâche des scélérats, celui qui a +calomnié, insulté, déshonoré ma parente? Oh! si j'étais un homme!--Quoi! +la mener par la main jusqu'au moment où leurs deux mains allaient +s'unir; et alors, par une accusation publique, par une calomnie +déclarée, avec une rage effrénée, la... Dieu, si j'étais un homme! Je +voudrais lui manger le coeur sur la place du marché. + +BÉNÉDICK.--Écoutez-moi, Béatrice. + +BÉATRICE.--Parler à un homme par la fenêtre! Oh! la belle histoire! + +BÉNÉDICK.--Mais Béatrice... + +BÉATRICE.--Chère Héro! Elle est injuriée, calomniée, perdue. + +BÉNÉDICK.--Béat... + +BÉATRICE.--Des princes et des comtes! Vraiment, beau témoignage de +prince, un beau comte de sucre[51], en vérité, un fort aimable galant! +Oh! si je pouvais, pour l'amour de lui, être un homme! Ou si j'avais +un ami qui voulût se montrer un homme pour l'amour de moi!... mais le +courage s'est fondu en politesse, la valeur en compliment, les hommes +sont devenus des langues et même des langues dorées. Pour être aussi +vaillant qu'Hercule, il suffit aujourd'hui de mentir, et de jurer +ensuite, pour appuyer son mensonge.--Je ne puis devenir un homme à force +de désirs.--Je resterai donc femme, pour mourir de chagrin. + +[Note 51: «_County,_ anciennement terme générique pour dire un +noble.» (STEEVENS.)] + +BÉNÉDICK.--Arrêtez, chère Béatrice. Par cette main, je vous aime. + +BÉATRICE.--Servez-vous-en pour l'amour de moi autrement qu'en jurant par +elle. + +BÉNÉDICK.--Croyez-vous, dans le fond de votre âme, que le comte Claudio +ait calomnié Héro? + +BÉATRICE.--Oui, j'en suis aussi sûre que d'avoir une pensée ou une âme. + +BÉNÉDICK.--Il suffit! Je suis engagé, je vais le défier.--Je baise votre +main et vous quitte; j'en atteste cette main, Claudio me rendra un +compte rigoureux. Jugez-moi par ce que vous entendrez dire de moi. Allez +consoler votre cousine. Il faut que je dise qu'elle est morte... c'est +assez. Adieu! + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Une prison. + +DOGBERRY ET VERGES _paraissent avec le_ SACRISTAIN, _ils sont en robes_. +BORACHIO ET CONRAD _sont devant eux._ + +DOGBERRY.--Toute notre compagnie comparaît-elle enfin? + +VERGES.--Vite, un coussin et un tabouret pour le sacristain. + +LE SACRISTAIN.--Quels sont les malfaiteurs? + +DOGBERRY.--Vraiment, c'est moi-même et mon collègue. + +VERGES.--Oui, cela est certain.--Nous sommes commis pour examiner le +procès. + +LE SACRISTAIN,--Mais quels sont les coupables qui doivent être examinés? +Faites-les avancer devant le maître constable. + +DOGBERRY.--Oui, qu'ils s'avancent devant moi. Ami, quel est votre nom? + +BORACHIO.--Borachio. + +DOGBERRY.--Je vous prie, écrivez _Borachio_.--Et le vôtre, coquin? + +CONRAD.--Je suis gentilhomme, monsieur, et mon nom est Conrad. + +DOGBERRY.--Écrivez _M. le gentilhomme Conrad_.--Mes maîtres, servez-vous +Dieu? + +BORACHIO, CONRAD.--Nous l'espérons bien. + +DOGBERRY.--Mettez par écrit qu'ils espèrent bien servir Dieu, et écrivez +_Dieu_ le premier. Car à Dieu ne plaise que Dieu marche devant de +pareils vauriens! Camarades, il est déjà prouvé que vous ne valez guère +mieux que des fripons, et l'on en sera bientôt au point de le croire. +Que répondez-vous pour votre défense? + +CONRAD.--Diantre! monsieur, nous disons que non. + +DOGBERRY.--Voilà un compère étonnamment spirituel, je vous +l'assure.--Mais je vais user de détour avec lui. Vous, coquin, venez +ici: un mot à l'oreille. Monsieur, je vous dis qu'on vous croit tous +deux des fripons. + +BORACHIO.--Monsieur, je vous dis que nous ne sommes point ce que vous +dites. + +DOGBERRY.--Allons, tenez-vous à l'écart. Devant Dieu! ils n'ont qu'une +réponse pour deux. Avez-vous mis en écrit _qu'ils n'en sont point_? + +LE SACRISTAIN.--Messire constable, vous ne prenez pas la bonne manière +pour les examiner. Vous devriez faire appeler les gardiens qui les +accusent. + +DOGBERRY.--Oui, sans doute, c'est la voie la plus courte; qu'on fasse +comparaître la garde. (_On fait venir la garde. _) Mes maîtres, je vous +somme, au nom du prince, d'accuser ces hommes. + +PREMIER GARDIEN.--Cet homme a dit que don Juan, le frère du prince, +était un scélérat. + +DOGBERRY.--Écrivez, _le prince don Juan un scélérat_; ce n'est ni plus +ni moins qu'un parjure d'appeler le frère d'un prince un scélérat! + +BORACHIO.--Monsieur le constable.... + +DOGBERRY.--Je vous prie, camarade, silence. Votre regard me déplaît, je +vous le déclare. + +LE SACRISTAIN, _au gardien_.--Que lui avez-vous entendu dire de plus? + +SECOND GARDIEN.--Ma foi! qu'il a reçu de don Juan mille ducats pour +accuser faussement la signora Héro. + +DOGBERRY.--Ceci est un vol avec effraction, si jamais il s'en est +commis. + +VERGES.--Oui, par la messe! c'en est un. + +LE SACRISTAIN.--Quoi de plus, l'ami? + +PREMIER GARDIEN.--Et que le comte Claudio avait résolu, d'après ses +propos, de faire affront à Héro devant toute l'assemblée, et de ne pas +l'épouser. + +DOGBERRY.--O scélérat, tu seras condamné pour ce fait _à la rédemption_ +éternelle. + +LE SACRISTAIN.--Et quoi encore? + +SECOND GARDIEN.--C'est tout. + +LE SACRISTAIN.--C'en est plus, messieurs, que vous n'en pouvez nier. Le +prince don Juan s'est secrètement évadé ce matin; c'est ainsi qu'Héro +a été accusée et refusée; et elle en est tout à coup morte de douleur. +Monsieur le constable, faites lier ces hommes et qu'on les conduise +devant Léonato. Je vais les précéder et lui montrer leur interrogatoire. + +(Il sort.) + +DOGBERRY.--Allons aux opinions sur leur sort. + +VERGES.--Qu'on les enchaîne. + +CONRAD.--Retire-toi, faquin! + +DOGBERRY.--O Dieu de ma vie, où est le sacristain? qu'il écrive +que l'_officier du prince est un faquin_. Impudent varlet! Allons; +garrottez-les. + +CONRAD.--Arrière! tu n'es qu'un âne, tu n'es qu'un âne. + +DOGBERRY.--Ne _suspectez-vous_ pas ma place, ne _suspectez-vous_ pas +mon âge? Oh! que n'est-il ici pour écrire que _je suis un âne_! Mais, +compagnons, souvenez-vous-en que _je suis un âne_. Quoique cela ne soit +point écrit, n'oubliez pas que _je suis un âne_. Toi, méchant, tu es +plein de _piété_, comme on le prouvera par bon témoignage. Je suis un +homme sage, et qui plus est, un constable, et qui plus est encore, un +bourgeois établi, et qui plus est, un homme aussi bien en chair que qui +ce soit à Messine; un homme qui connaît la loi, va; un homme qui est +riche assez, entends-tu, et qui a souffert des pertes, et qui a deux +robes et tout ce qui s'ensuit à l'avenant. Emmenez, emmenez-le. Oh! que +n'a-t-on écrit que _j'étais un âne_! + +(Ils sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + +ACTE CINQUIÈME + + + +SCÈNE I + + +Devant la maison de Léonato. + +_Entrent_ LÉONATO ET ANTONIO. + +ANTONIO.--Si vous continuez, vous vous tuerez, et il n'est pas sage de +servir ainsi le chagrin contre vous-même. + +LÉONATO.--De grâce, cessez vos conseils, qui tombent dans mon oreille +avec aussi peu de fruit que l'eau dans un crible. Ne me donnez plus +d'avis, je ne veux écouter d'autre consolateur qu'un homme dont les +malheurs égalent les miens. Amenez-moi un père qui ait autant aimé son +enfant, et dont la joie qu'il goûtait en elle ait été anéantie comme la +mienne, et dites-lui de me parler de patience. Mesurez la profondeur et +l'étendue de sa douleur sur la mienne. Que ses regrets répondent à mes +regrets, et que sa douleur soit en tout semblable à la mienne, trait +pour trait dans la même forme et dans tous les rapports. Si un tel père +veut sourire et se caresser la barbe en s'écriant, _chagrin, loin +de moi!_ et faire _hum!_ lorsqu'il devrait gémir; raccommoder son +affliction par des adages, et enivrer son infortune avec des buveurs +nocturnes; amenez-le moi, et j'apprendrai de lui la patience: mais il +n'y a point d'homme semblable. Les hommes, mon frère, peuvent bien +donner des conseils et des consolations à la douleur qu'ils ne +ressentent point eux-mêmes; mais une fois qu'ils l'ont goûtée, ceux qui +prétendaient fournir un remède de maximes à la rage, enchaîner le délire +forcené avec un réseau de soie, charmer les mots par les sons, et +l'agonie avec des paroles, sont les premiers à changer leurs conseils +en fureur. Non, non, c'est le métier de tous les hommes de parler de +patience à ceux qui se tordent sous le poids de la douleur: mais il +n'est pas au pouvoir de la vertu de l'homme de conserver tant de morale, +lorsqu'il supporte lui-même la même souffrance. Ne me donnez donc point +de conseils; mes maux crient plus haut que vos maximes. + +ANTONIO.--Il s'ensuit que les hommes ne diffèrent en rien des enfants. + +LÉONATO.--Je t'en prie, tais-toi; je suis de chair et de sang. Il n'y a +jamais eu de philosophe qui pût endurer le mal de dents avec patience; +cependant ils ont écrit dans le style des dieux et nargué le sort et la +douleur. + +ANTONIO.--Du moins ne tournez pas contre vous seul tout le chagrin; +faites souffrir aussi ceux qui vous offensent. + +LÉONATO.--En ceci vous parlez raison; oui, je le ferai. Mon âme me dit +qu'Héro est calomniée; Claudio l'apprendra, le prince aussi, et tous +ceux qui la déshonorent. + +(Don Pèdre et Claudio entrent.) + +ANTONIO.--Voici le prince et Claudio qui s'avancent à grands pas. + +DON PÈDRE.--Bonsoir, bonsoir! + +CLAUDIO.--Salut à vous deux. + +LÉONATO.--Seigneurs, écoutez-moi.... + +DON PÈDRE.--Léonato, nous sommes un peu pressés + +LÉONATO.--Un peu pressés, seigneurs?--Soit, adieu. Seigneurs, vous êtes +donc pressés maintenant? Soit; peu importe! + +DON PÈDRE.--Ne vous fâchez point contre nous, bon vieillard. + +ANTONIO.--S'il pouvait, se fâchant, se faire justice à lui-même, +quelques-uns de nous mordraient la poussière. + +CLAUDIO.--Qui donc l'offense? + +LÉONATO.--Toi, toi, tu m'offenses, toi, homme dissimulé. Va, ne porte +point la main à ton épée; je ne te crains pas. + +CLAUDIO.--Sur ma parole, je maudirais ma main, si elle donnait un pareil +sujet de crainte à votre vieillesse. En vérité, ma main ne voulait rien +à mon épée. + +LÉONATO.--Fi donc! fi donc! Jeune homme, ne te moque pas et ne plaisante +pas de moi! Je ne parle pas en radoteur ou en fou; et je ne me couvre +point du privilège de l'âge, pour me vanter des exploits que j'ai faits +étant jeune, ou de ceux que je ferais, si je n'étais pas vieux. Retiens, +Claudio, ce que je te dis en face; tu as si cruellement outragé mon +innocente fille et moi, que je suis forcé de déposer ma gravité et +d'en venir, sous ces cheveux blancs et brisé par de longs jours, à te +demander la satisfaction qu'un homme doit à un autre. Je te dis que tu +as calomnié ma fille innocente, que ta calomnie lui a percé le coeur, et +qu'elle est gisante, ensevelie avec ses ancêtres dans une tombe, hélas! +où le déshonneur ne dormit jamais, avant celui dont ta lâche perfidie a +souillé ma fille. + +CLAUDIO.--Ma perfidie! + +LÉONATO.--Ta perfidie, Claudio; je dis, la tienne. + +DON PÈDRE.--Vous ne dites pas vrai, vieillard. + +LÉONATO.--Seigneur, seigneur, je le prouverai sur son corps s'il ose +accepter le défi; en dépit de son adresse à l'escrime, de son agilité, +en dépit de sa robuste jeunesse et de la fleur de son printemps. + +CLAUDIO.--Retirons-nous; je ne veux rien avoir à faire avec vous. + +LÉONATO.--Peux-tu me rebuter ainsi? Tu as tué mon enfant; si tu me tues, +mon garçon, tu auras tué un homme. + +ANTONIO.--Il en tuera deux de nous, et qui sont vraiment des hommes. +Mais n'importe; qu'il en tue d'abord un; qu'il vienne à bout de +moi.--Laissez-le me faire raison.--Allons, suis-moi, mon garçon; viens, +suis-moi. Monsieur le gamin, je parerai vos bottes avec un fouet; oui, +comme je suis gentilhomme, je le ferai. + +LÉONATO.--Mon frère!.... + +ANTONIO.--Soyez tranquille. Dieu sait que j'aimais ma nièce, et elle est +morte,--elle est morte de la calomnie de ces traîtres, qui sont aussi +hardis à répondre en face à un homme, que je le suis à prendre un +serpent par la langue; des enfants, des singes, des vantards, des +faquins, des poules mouillées. + +LÉONATO.--Mon frère Antonio!... + +ANTONIO.--Tenez-vous tranquille. Eh bien, quoi!--Je les connais bien, +vous dis-je, et tout ce qu'ils valent, jusqu'à la dernière drachme. Des +enfants tapageurs, impertinents, conduits par la mode, qui mentent, +cajolent, raillent, corrompent et calomnient, se mettent au rebours du +bon sens, affectent un air terrible, débitent une demi-douzaine de +mots menaçants pour dire comment ils frapperaient leurs ennemis s'ils +osaient, et voilà tout. + +LÉONATO.--Mais, Antonio, mon frère....? + +ANTONIO.--Allez, cela ne vous regarde pas; ne vous en mêlez pas; +laissez-moi faire. + +DON PÈDRE.--Messieurs, nous ne provoquerons point votre colère.--Mon +coeur est vraiment affligé de la mort de votre fille. Mais, sur mon +honneur, on ne l'a accusée de rien qui ne fût vrai, et dont la preuve ne +fût évidente. + +LÉONATO.--Seigneur, seigneur! + +DON PÈDRE.--Je ne veux pas vous écouter. + +LÉONATO.--Non?--Venez, mon frère; marchons.--Je veux qu'on m'écoute. + +ANTONIO.--Et on vous écoutera; ou il y aura des gens parmi nous qui le +payeront cher. + +(Léonato et Antonio s'en vont.) (Entre Bénédick.) + +DON PÈDRE.--Voyez, voyez. Voici l'homme que nous allions chercher. + +CLAUDIO.--Eh bien! seigneur? Quelles nouvelles? + +BÉNÉDICK, _au prince_.--Salut, seigneur. + +DON PÈDRE.--Soyez le bienvenu, Bénédick. Vous êtes presque venu à temps +pour séparer des combattants. + +CLAUDIO.--Nous avons été sur le point d'avoir le nez arraché par deux +vieillards qui n'ont plus de dents. + +DON PÈDRE.--Oui, par Léonato et son frère. Qu'en pensez-vous? Si nous en +étions venus aux mains, je ne sais pas si nous aurions été trop jeunes +pour eux. + +BÉNÉDICK.--Il n'y a jamais de vrai courage dans une querelle injuste. Je +suis venu vous chercher tous deux. + +CLAUDIO.--Nous avons été à droite et à gauche pour vous chercher; car +nous sommes atteints d'une profonde mélancolie, et nous serions charmés +d'en être délivrés. Voulez-vous employer à cela votre esprit? + +BÉNÉDICK.--Mon esprit est dans mon fourreau. Voulez-vous que je le tire? + +DON PÈDRE.--Est-ce que vous portez votre esprit à votre côté? + +CLAUDIO.--Cela ne s'est jamais vu, quoique bien des gens soient à +côté de leur esprit. Je vous dirai de le tirer, comme on le dit aux +musiciens: _tirez-le pour nous divertir_. + +DON PÈDRE.--Aussi vrai que je suis un honnête homme, il pâlit. Êtes-vous +malade ou en colère? + +CLAUDIO.--Allons, du courage, allons. Quoique le souci ait pu tuer un +chat, vous avez assez de coeur pour tuer le souci. + +BÉNÉDICK.--Comte, je saurai rencontrer votre esprit en champ clos si +vous chargez contre moi.--De grâce, choisissez un autre sujet. + +CLAUDIO.--Allons, donnez-lui une autre lance: la dernière a été rompue. + +DON PÈDRE.--Par la lumière du jour, il change de couleur de plus en +plus.--Je crois, en vérité, qu'il est en colère. + +CLAUDIO.--S'il est en colère, il sait tourner sa ceinture[52]. + +[Note 52: Proverbe; le sens est sans doute: S'il est de mauvaise +humeur, qu'il s'occupe à se distraire.] + +BÉNÉDICK.--Pourrai-je vous dire un mot à l'oreille? + +CLAUDIO.--Dieu me préserve d'un cartel! + +BÉNÉDICK, _bas à Claudio_.--Vous êtes un lâche traître. Je ne plaisante +point.--Je vous le prouverai comme vous voudrez, avec ce que vous +voudrez et quand vous voudrez. --Donnez-moi satisfaction, ou je +divulguerai votre lâcheté.--Vous avez fait mourir une dame aimable; mais +sa mort retombera lourdement sur vous. Donnez-moi de vos nouvelles. + +CLAUDIO, _bas à Bénédick_.--Soit. Je vous joindrai. (_Haut_.) +Préparez-moi bonne chère. + +DON PÈDRE.--Quoi? un festin? un festin? + +CLAUDIO.--Oui, et je l'en remercie. Il m'a invité à découper une tête +de veau et un chapon; si je ne m'en acquitte pas de la manière la plus +adroite, dites que mon couteau ne vaut rien.--N'y aura-t-il pas aussi +une bécasse? + +BÉNÉDICK.--Seigneur, votre esprit trotte bien: il a l'allure aisée. + +DON PÈDRE.--Je veux vous raconter comment Béatrice faisait l'autre jour +l'éloge de votre esprit. Je lui disais que vous étiez un bel esprit. +«_Sûrement_, dit-elle, _c'est un beau petit esprit_.--Non pas, lui +dis-je, c'est un grand esprit. _Oh! oui_, répondit-elle, _un grand +gros esprit_.--Ce n'est pas cela, lui dis-je, dites un bon +esprit.--_Précisément_, dit-elle, _il ne blesse personne_.--Mais, +repris-je, le gentilhomme est sage.--_Oh! certainement_, +répliqua-t-elle, _un sage gentilhomme_.--Comment! poursuivis-je, il +possède plusieurs langues.--_Je le crois_, dit-elle, _car il me jurait +une chose lundi au soir, qu'il désavoua le mardi matin. Voilà une langue +double; voilà deux langues_. Enfin elle prit à tâche, pendant une heure +entière, de défigurer vos qualités personnelles; et pourtant à la fin +elle conclut, en poussant un soupir, _que vous étiez le plus bel homme +de l'Italie_. + +CLAUDIO.--Et là-dessus elle pleura de bon coeur, en disant, qu'elle ne +s'en embarrassait guère. + +DON PÈDRE.--Oui, voilà ce qu'elle dit; mais cependant, avec tout cela, +si elle ne le haïssait pas à mort, elle l'aimerait tendrement.--La fille +du vieillard nous a tout dit. + +CLAUDIO.--Tout, tout, et en outre, _Dieu le vit quand il était caché +dans le jardin_[53]. + +[Note 53: Allusion profane au passage de l'Écriture (_Genèse III_), +où il est dit que Dieu vit Adam quand il était caché dans le jardin, en +même temps qu'à la conversation entendue par Bénédick.] + +DON PÈDRE.--Mais quand planterons-nous les cornes du buffle sur la tête +du sage Bénédick? + +CLAUDIO.--Oui; et quand écrirons-nous au-dessous: «Ici loge Bénédick, +l'homme marié?» + +BÉNÉDICK.--Adieu, mon garçon. Vous savez mes intentions. Je vous laisse +à votre joyeux babil; vous faites assaut d'épigrammes, comme les +matamores font de leurs lames, qui, grâce à Dieu, ne font pas de +mal.--(_A don Pèdre_.) Seigneur, je vous rends grâces de vos nombreuses +bontés; votre frère, le bâtard, s'est enfui de Messine. Vous avez, entre +vous tous, tué une aimable et innocente personne. Quant à mon seigneur +Sans-barbe, nous nous rencontrerons bientôt, et jusque-là, que la paix +soit avec lui. + +(Bénédick sort.) + +DON PÈDRE.--Il parle sérieusement. + +CLAUDIO.--Très-sérieusement; et cela, je vous garantis, pour l'amour de +Béatrice. + +DON PÈDRE.--Et vous a-t-il défié? + +CLAUDIO.--Le plus sincèrement du monde. + +DON PÈDRE.--Quelle jolie chose qu'un homme, lorsqu'il sort avec son +pourpoint et son haut-de-chausses, et laisse en route son bon sens! + +(Entrent Dogberry, Verges, avec Conrad et Borachio conduits par la +garde.) + +CLAUDIO.--C'est alors un géant devant un singe; mais aussi un singe est +un docteur près d'un tel homme. + +DON PÈDRE.--Arrêtez! laissons-le.--Réveille-toi, mon coeur, et sois +sérieux. Ne nous a-t-il pas dit que mon frère s'était enfui? + +DOGBERRY.--Allons, venez çà, monsieur. Si la justice ne vient pas à bout +de vous réduire, elle n'aura plus jamais de raisons à peser dans sa +balance; oui, et comme vous êtes un hypocrite fieffé, il faut veiller +sur vous. + +DON PÈDRE.--Que vois-je? deux hommes de mon frère, garrottés! Et +Borachio en est un! + +CLAUDIO.--Faites-vous instruire, seigneur, de la nature de leur faute. + +DON PÈDRE.--Constable, quelle faute ont commise ces deux hommes? + +DOGBERRY.--Vraiment, ils ont commis un faux rapport; de plus, ils ont +dit des mensonges; en second lieu, ce sont des calomniateurs; et pour +sixième et dernier délit, ils ont noirci la réputation d'une dame; +troisièmement, ils ont déclaré des choses injustes; et pour conclure, ce +sont de fieffés menteurs. + +DON PÈDRE.--D'abord, je vous demande ce qu'ils ont fait; troisièmement, +je vous demande quelle est leur offense; en sixième et dernier lieu, +pourquoi ils sont prisonniers, et pour conclusion, ce dont vous les +accusez. + +CLAUDIO.--Fort bien raisonné, seigneur! et suivant sa propre division; +sur ma conscience, voilà une question bien retournée. + +DON PÈDRE.--Messieurs, qui avez-vous offensé, pour être ainsi garrottés +et tenus d'en répondre? Ce savant constable est trop fin pour qu'on le +comprenne, quel est votre délit? + +BORACHIO.--Noble prince, ne permettez pas qu'on me conduise plus loin +pour subir mon interrogatoire; entendez-moi vous-même; et qu'ensuite +le comte me tue. J'ai abusé vos yeux, et ce que n'a pu découvrir votre +prudence, ces imbéciles l'ont relevé à la lumière. Ce sont eux qui, dans +l'ombre de la nuit, m'ont entendu avouer à cet homme, comment don Juan, +votre frère, m'avait engagé à calomnier la signora Héro; comment vous +aviez été conduits dans le verger, et m'aviez vu faire ma cour à +Marguerite, vêtue des habits d'Héro; enfin comment vous l'aviez +déshonorée au moment où vous deviez l'épouser. Ils ont fait un rapport +de toute ma trahison; et j'aime mieux le sceller par ma mort que +d'en répéter les détails à ma honte. La dame est morte sur la fausse +accusation tramée par moi et par mon maître; et bref, je ne demande +autre chose que le salaire dû à un misérable. + +DON PÈDRE.--Chacune de ces paroles ne court-elle pas dans votre sang +comme de l'acier? + +CLAUDIO.--J'avalais du poison pendant qu'il les proférait. + +DON PÈDRE, _à Borachio_.--Mais est-ce mon frère qui t'a incité à ceci? + +BORACHIO.--Oui, seigneur; et il m'a richement payé pour l'accomplir. + +DON PÈDRE.--C'est un composé de trahison et de perfidie!--Et il s'est +enfui après cette scélératesse! + +CLAUDIO.--Douce Héro! Ton image revient se présenter à moi, sous les +traits célestes qui me l'avaient fait aimer d'abord! + +DOGBERRY, _à la garde_.--Allons, ramenez les plaignants; notre +sacristain, à l'heure qu'il est, a _réformé_ le seigneur Léonato de +l'affaire.--Et, n'oubliez pas, camarades, de faire mention, en temps et +lieu, que je _suis un âne_. + +VERGES.--Voyez, voici venir le seigneur Léonato, et le sacristain aussi. + +(Léonato revient avec Antonio et le sacristain.) + +LÉONATO.--Quel est le misérable?.... Faites-moi voir ses yeux, afin que, +lorsque j'apercevrai un homme qui lui ressemble, je puisse l'éviter; +lequel est-ce d'entre eux? + +BORACHIO.--Si vous voulez connaître l'auteur de vos maux, regardez-moi. + +LÉONATO.--Es-tu le vil esclave dont le souffle a tué mon innocente +enfant? + +BORACHIO.--Oui; c'est moi seul. + +LÉONATO.--Seul? Non, non, misérable, tu te calomnies toi-même. Voilà un +couple d'illustres personnages (le troisième s'est enfui) qui y ont +mis la main. Je vous rends grâces, princes, de la mort de ma fille. +Inscrivez-la parmi vos nobles et beaux exploits. Si vous voulez y +réfléchir, c'est une glorieuse action. + +CLAUDIO.--Je ne sais comment implorer votre patience; cependant il faut +que je parle. Choisissez vous-même votre vengeance; imposez-moi la +pénitence que vous pourrez inventer pour punir mon crime; et cependant +je n'ai péché que par méprise. + +DON PÈDRE.--Et moi de même, sur mon âme; et cependant, pour donner +satisfaction à ce digne vieillard, je me courberais sous n'importe quel +poids pesant il voudrait m'imposer. + +LÉONATO.--Je ne puis vous ordonner de commander à ma fille de vivre; +cela est impossible. Mais je vous prie tous deux de proclamer ici, +devant tout le peuple de Messine, qu'elle est morte innocente; et si +votre amour peut trouver quelques vers touchants, suspendez-les en +épitaphe, sur sa tombe et chantez-les sur ses restes. Chantez-les ce +soir.--Demain matin, rendez-vous à ma maison, et puisque vous ne pouvez +pas être mon gendre, devenez du moins mon neveu. Mon frère a une fille +qui est presque trait pour trait le portrait de ma fille qui est morte, +et elle est l'unique héritière de nous deux; donnez-lui le titre que +vous auriez donné à sa cousine; là expire ma vengeance. + +CLAUDIO.--O noble seigneur, votre excès de bonté m'arrache des larmes. +J'embrasse votre offre, et désormais disposez du pauvre Claudio. + +LÉONATO.--Ainsi, demain matin je vous attendrai chez moi; je prends ce +soir congé de vous.--Ce misérable sera confronté avec Marguerite qui, +je le crois, est complice de cette mauvaise action, et gagnée par votre +frère. + +BORACHIO.--Non, sur mon âme, elle n'y eut aucune part; et elle ne savait +pas ce qu'elle faisait, lorsqu'elle me parlait: au contraire, elle a +toujours été juste et vertueuse dans tout ce que j'ai connu d'elle. + +DOGBERRY.--En outre, seigneur (ce qui, en vérité, n'a pas été mis en +blanc et en noir), ce plaignant que voilà, le criminel, m'a appelé âne. +Je vous en conjure, souvenez-vous-en dans sa punition; et encore la +garde les a entendus parler d'un certain La Mode: ils disent qu'il porte +une clef à son oreille, avec une boucle de cheveux qui y est suspendue, +et qu'il emprunte de l'argent au nom de Dieu; ce qu'il a fait si souvent +et depuis si longtemps, sans jamais le rendre, qu'aujourd'hui les hommes +ont le coeur endurci, et ne veulent rien prêter pour l'amour de Dieu: je +vous en prie, examinez-le sur ce chef. + +LÉONATO.--Je te remercie de tes peines et de tes bons offices. + +DOGBERRY.--Votre Seigneurie parle comme un jeune homme bien +reconnaissant et bien vénérable; et je rends grâces à Dieu pour vous. + +LÉONATO.--Voilà pour tes peines. + +DOGBERRY.--Dieu garde la fondation! + +LÉONATO.--Va, je te décharge de ton prisonnier, et je te remercie. + +DOGBERRY.--Je laisse un franc vaurien entre les mains de votre +Seigneurie, et je conjure votre Seigneurie de le bien châtier vous-même +pour l'exemple des autres. Dieu conserve votre Seigneurie! Je fais des +voeux pour le bonheur de votre Seigneurie: Dieu vous rende la santé.--Je +vous donne humblement la liberté de vous en aller; et si l'on peut vous +souhaiter une heureuse rencontre, Dieu nous en préserve! _(A Verges_.) +Allons-nous-en, voisin. + +(Dogberry et Verges sortent.) + +LÉONATO.--Adieu, seigneurs; jusqu'à demain matin. + +ANTONIO.--Adieu, seigneurs, nous vous attendons demain matin. + +DON PÈDRE.--Nous n'y manquerons pas. + +CLAUDIO.--Cette nuit je pleurerai Héro. + +LÉONATO, _à la garde_.--Emmenez ces hommes avec nous: nous voulons +causer avec Marguerite, et savoir comment est venue sa connaissance avec +ce mauvais sujet. + + + +SCÈNE II + + +Le jardin de Léonato. BÉNÉDICK ET MARGUERITE _se rencontrent et +s'abordent_. + +BÉNÉDICK.--Ah! je vous en prie, chère Marguerite, obligez-moi en me +faisant parler à Béatrice. + +MARGUERITE.--Voyons, voulez-vous me composer un sonnet à la louange de +ma beauté? + +BÉNÉDICK.--Oui, et en style si pompeux, que nul homme vivant n'en +approchera jamais; car, dans l'honnête vérité, vous le méritez bien. + +MARGUERITE.--Aucun homme n'approchera de moi? Quoi donc! resterai-je +toujours en bas de l'escalier? + +BÉNÉDICK.--Votre esprit est aussi vif qu'un lévrier: il atteint d'un +saut sa proie. + +MARGUERITE.--Et le vôtre émoussé comme un fleuret d'escrime, qui touche +mais ne blesse pas. + +BÉNÉDICK.--C'est l'esprit d'un homme de coeur, Marguerite, qui ne +voudrait pas blesser une femme.--Je vous prie, appelez Béatrice, je vous +rends les armes, et jette mon bouclier à vos pieds[54]. + +[Note 54: On connaît l'expression latine _clypeum abjicere_, pour +_rendre les armes_.] + +MARGUERITE.--C'est votre épée qu'il faut nous rendre: nous avons les +bouchers à nous. + +BÉNÉDICK.--Si vous vous en servez, Marguerite, il vous faut mettre +la pointe dans l'étau; les épées sont des armes dangereuses pour les +filles. + +MARGUERITE.--Allons, je vais vous appeler Béatrice, qui, je crois, a des +jambes. + +BÉNÉDICK.--Et qui par conséquent viendra. + +(Marguerite sort.) (Il chante.) + + Le dieu d'amour + Qui est assis là-haut, + Me connaît, me connaît + Il sait combien je mérite.... + +Comme chanteur, veux-je dire; mais comme amant?... Léandre, le bon +nageur; Troïlus, qui employa le premier Pandare; et un volume entier de +ces marchands de tapis dont les noms coulent encore avec tant de douceur +sur la ligne unie d'un vers blanc, non, jamais aucun d'eux ne fut si +absolument bouleversé par l'amour, que l'est aujourd'hui mon pauvre +individu. Diantre! je ne saurai le prouver en vers: j'ai essayé; mais je +ne peux trouver d'autre rime à _tendron_ que _poupon_: rime innocente! A +_mariage, cocuage_; rime sinistre, _école, folle_, rime bavarde. Toutes +ces rimes sont de mauvais présage: non, je ne suis point né sous une +étoile poétique, et je ne puis faire ma cour en termes pompeux. + +(Entre Béatrice.) + +BÉNÉDICK.--Chère Béatrice, vous voulez donc bien venir quand je vous +appelle? + +BÉATRICE.--Oui, seigneur, et vous quitter dès que vous me l'ordonnerez. + +BÉNÉDICK.--Oh! restez seulement avec moi jusqu'alors. + +BÉATRICE.--Alors est dit: adieu donc.--Et pourtant, avant de m'en aller +que j'emporte ce pourquoi je suis venue, c'est de savoir ce qui s'est +passé entre vous et Claudio. + +BÉNÉDICK.--Seulement des paroles aigres; et là-dessus je veux vous +donner un baiser. + +BÉATRICE.--Des paroles aigres, ce n'est qu'un souffle aigre, et un +souffle aigre n'est qu'une haleine aigre, une haleine aigre est +dégoûtante; je m'en irai sans votre baiser. + +BÉNÉDICK.--Vous avez détourné le mot de son sens naturel; tant votre +esprit est effrayant! Mais, pour vous dire les choses sans détour, +Claudio a reçu mon défi; et, ou j'apprendrai bientôt de ses nouvelles, +ou je le dénonce pour un lâche.--Et vous, maintenant, dites-moi, je vous +prie, à votre tour, laquelle de mes mauvaises qualités vous a rendue +amoureuse de moi? + +BÉATRICE.--Toutes ensemble qui constituent un état de mal si politique +qu'il n'est pas possible à une seule vertu de s'y glisser.--Mais vous, +quelle est de mes bonnes qualités celle qui vous a fait endurer l'amour +pour moi? + +BÉNÉDICK.--_Endurer_ l'amour: bonne épithète! Oui, en effet, j'endure +l'amour, car je vous aime malgré moi. + +BÉATRICE.--En dépit de votre coeur, je le crois aisément. Hélas! le +pauvre coeur! si vous lui faites de la peine pour l'amour de moi, je lui +ferai de la peine pour l'amour de vous, car jamais je n'aimerai ce que +hait mon ami. + +BÉNÉDICK.--Vous et moi, nous avons trop de bon sens pour nous faire +l'amour tranquillement. + +BÉATRICE.--Cet aveu n'en est pas la preuve: il n'y a pas un homme sage +sur vingt qui se loue lui-même. + +BÉNÉDICK.--Vieille coutume, vieille coutume, Béatrice; bonne dans le +temps des bons vieillards. Mais dans ce siècle, si un homme n'a pas le +soin d'élever lui-même sa tombe avant de mourir, il ne vivra pas dans +son monument plus longtemps que ne dureront le son de la cloche funèbre +et les larmes de sa veuve. + +BÉATRICE.--Et combien croyez-vous qu'elles durent? + +BÉNÉDICK.--Quelle question! Eh! mais, une heure de cris et un quart +d'heure de pleurs: en conséquence, il est fort à propos pour le sage, +si Don Ver[55] (sa conscience) n'y trouve pas d'empêchement contraire, +d'être le trompette de ses propres vertus, comme je le suis pour +moi-même: en voilà assez sur l'article de mon panégyrique, à moi, qui me +rendrai témoignage que j'en suis digne.--A présent, dites-moi, comment +va votre cousine? + +[Note 55: _Don worm_, le ver du remords.] + +BÉATRICE.--Fort mal. + +BÉNÉDICK.--Et vous-même? + +BÉATRICE.--Fort mal aussi. + +BÉNÉDICK.--Servez Dieu, aimez-moi, et, corrigez-vous. Je vais vous +quitter là-dessus, car voici quelqu'un de fort pressé qui accourt. + +(Entre Ursule.) + +URSULE.--Madame, il faut venir auprès de votre oncle: il y a bien du +tumulte au logis, vraiment. Il est prouvé que ma maîtresse Héro a été +faussement accusée; que le prince et Claudio ont été grossièrement +trompés, et que c'est don Juan qui est l'auteur de tout; il s'est enfui; +il est parti: voulez-vous venir sur-le-champ? + +BÉATRICE.--Voulez-vous, seigneur, venir entendre ces nouvelles? + +BÉNÉDICK.--Je veux vivre dans votre coeur, mourir sur vos genoux, être +enseveli dans vos yeux; et en outre je veux aller avec vous chez votre +oncle. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +L'intérieur d'une église. + +DON PÈDRE, CLAUDIO, _précédés de musiciens et de flambeaux_. + +CLAUDIO.--Est-ce là le monument de Léonato? + +UN SERVITEUR.--Oui, seigneur. + +CLAUDIO _lisant l'épitaphe._ + + Victime de langues calomnieuses + Héro mourut, et gît ici. + La mort, pour réparer son injure, + Lui donne un renom qui ne mourra jamais. + Celle qui mourut avec honte + Vit, dans la mort, d'une gloire pure. + +(Il fixe l'épitaphe.) + +Et toi que je suspends sur son tombeau, parle encore à sa louange quand +ma voix sera muette.--Vous, musiciens, commencez et chantez votre hymne +solennel. + +(Il chante.) + + Pardonne, ô déesse de la nuit, + A ceux qui ont tué ta jeune vierge[56] + C'est pour expier leur erreur, qu'ils viennent avec des hymnes + de douleur, + Autour de sa tombe. + O nuit, seconde nos gémissements! + Aide-nous à soupirer et à gémir, + Profondément! profondément! + Tombeaux, ouvrez-vous, rendez vos morts, + Jusqu'à ce que sa mort soit pleurée, + Tristement, tristement. + +[Note 56: _Virgin knight_, chevalière vierge, selon Johnson, signifie +pupille, élève, favorite; selon Steevens, dans les siècles de la +chevalerie, une chevalière vierge était celle qui n'avait pas encore eu +d'_aventures_.] + +CLAUDIO.--Maintenant, bonne nuit à tes os! tous les ans je viendrai te +rendre tribut. + +DON PÈDRE.--Adieu, messieurs. Éteignez vos flambeaux; les loups ont +dévoré leur proie; et voyez, la douce Aurore, précédant le char du +Soleil, parsème de taches grisâtres l'Orient assoupi. Recevez tous nos +remerciements, et laissez-nous: adieu. + +CLAUDIO.--Adieu, mes amis: et que chacun reprenne son chemin. + +DON PÈDRE.--Sortons de ces lieux: allons revêtir d'autres habits, et +aussitôt nous nous rendrons chez Léonato. + +CLAUDIO.--Que l'hymen qui se prépare ait pour nous une issue plus +heureuse que celui qui vient de nous obliger à ce tribut de douleur! + +(Ils sortent tous.) + + + +SCÈNE IV + + +Appartement dans la maison de Léonato. + +LÉONATO, BÉNÉDICK, MARGUERITE, URSULE, ANTONIO, LE MOINE ET HÉRO. + +LE MOINE.--Ne vous l'avais-je pas dit, qu'elle était innocente? + +LÉONATO.--Le prince et Claudio le sont aussi: ils ne l'ont accusée que +déçus par l'erreur que vous avez entendu raconter. Mais Marguerite est +un peu coupable dans ceci, quoique involontairement, comme il le paraît +par l'examen approfondi de cette affaire. + +ANTONIO.--Allons, je suis bien aise que tout ait tourné si heureusement. + +BÉNÉDICK.--Et moi aussi, étant autrement engagé par ma parole à forcer +le jeune Claudio à me faire raison là-dessus. + +LÉONATO.--Allons, ma fille, retirez-vous avec vos femmes dans une +chambre écartée; et lorsque je vous enverrai chercher, venez ici +masquée. Le prince et Claudio m'ont promis de venir me voir, à cette +heure même.--_(A Antonio_.) Vous savez votre rôle, mon frère. Il faut +que vous serviez de père à la fille de votre frère, et que vous la +donniez au jeune Claudio. + +(Héro sort suivie de ses femmes.) + +ANTONIO.--Je le ferai, d'un visage assuré. + +BÉNÉDICK.--Mon père, je crois que j'aurai besoin d'implorer votre +ministère. + +LE MOINE.--Pour quel service, seigneur? + +BÉNÉDICK.--Pour m'enchaîner ou me perdre, l'un ou l'autre.--Seigneur +Léonato, c'est la vérité, digne seigneur, que votre nièce me regarde +d'un oeil favorable. + +LÉONATO.--C'est ma fille qui lui a prêté ces yeux-là, rien n'est plus +vrai. + +BÉNÉDICK.--Et moi, en retour, je la vois des yeux de l'amour. + +LÉONATO.--Vous tenez, je crois, ces yeux de moi, de Claudio et du +prince: mais quelle est votre volonté? + +BÉNÉDICK.--Votre réponse, seigneur, est énigmatique; mais pour ma +volonté,--ma volonté est que votre bonne volonté daigne s'accorder avec +la nôtre,--pour nous unir aujourd'hui dans le saint état du mariage.... +Voilà pourquoi, bon religieux, je réclame votre secours. + +LÉONATO.--Mon coeur est d'accord avec votre désir. + +LE MOINE.--Et je suis prêt à vous accorder mon secours.--Voici le prince +et Claudio. + +(Entrent don Pèdre et Claudio avec leur suite.) + +DON PÈDRE.--Salut à cette belle assemblée! + +LÉONATO.--Salut, prince; salut, Claudio. Nous vous attendons ici. (_A +Claudio_.) Êtes-vous toujours déterminé à épouser aujourd'hui la fille +de mon frère? + +CLAUDIO.--Je persévère dans mon engagement, fût-elle une Éthiopienne. + +LÉONATO, _à son frère_.--Appelez-la, mon frère: voici le religieux tout +prêt. + +(Antonio sort.) + +DON PÈDRE.--Ah! bonjour, Bénédick. Quoi! qu'y a-t-il donc pour que +vous ayez aussi un visage du mois de février si glacé, si nébuleux, si +sombre? + +CLAUDIO.--Je crois qu'il rêve au buffle sauvage. Allons, rassurez-vous, +mon garçon, nous dorerons vos cornes, et toute l'Europe sera enchantée +de vous voir, comme jadis Europe fut enchantée du puissant Jupiter, +quand il voulut faire en amour le rôle du noble animal. + +BÉNÉDICK.--Le taureau Jupiter, comte, avait un mugissement agréable; +apparemment que quelque taureau étranger de cette espèce fit sa cour à +la vache de votre père, et que de cette belle union il sortit un jeune +veau qui vous ressemblait beaucoup, car vous avez précisément son +mugissement. + +(Antonio rentre avec les dames masquées.) + +CLAUDIO.--Je suis votre débiteur.--Mais voici d'autres comptes à +régler.--Quelle est la dame dont je dois prendre possession? + +ANTONIO.--La voici, et je vous la donne. + +CLAUDIO.--Eh bien! alors elle est à moi.--Ma belle, laissez-moi voir +votre visage. + +LÉONATO.--Non, vous ne la verrez point que vous n'ayez accepté sa main +en présence de ce religieux, et juré de l'épouser. + +CLAUDIO.--Donnez-moi votre main devant ce saint moine. Je suis votre +époux, si vous voulez bien de moi. + +HÉRO, _ôtant son masque_.--Lorsque je vivais, je fus votre épouse; et +lorsque vous m'aimiez, vous fûtes mon autre époux. + +CLAUDIO.--Une autre Héro! + +HÉRO.--Rien n'est plus vrai. Une Héro mourut déshonorée; mais je vis, et +aussi sûr que je vis, je suis vierge. + +DON PÈDRE.--Quoi, l'ancienne Héro! Héro qui est morte! + +LÉONATO.--Elle mourut, seigneur, mais tant que vécut son déshonneur. + +LE MOINE.--Je puis dissiper tout votre étonnement. Lorsque la sainte +cérémonie sera finie, je vous raconterai en détail la mort de la belle +Héro: en attendant, familiarisez-vous avec votre surprise, et allons de +ce pas à la chapelle. + +BÉNÉDICK.--Doucement, doucement, religieux.--Laquelle est Béatrice? + +BÉATRICE.--Je réponds à ce nom. Que désirez-vous? + +BÉNÉDICK.--Ne m'aimez-vous pas? + +BÉATRICE.--Moi! non, pas plus que de raison. + +BÉNÉDICK.--En ce cas, votre oncle, et le prince et Claudio ont été bien +trompés: il m'ont juré que vous m'aimiez. + +BÉATRICE.--Et vous, est-ce que vous ne m'aimez pas? + +BÉNÉDICK.--En vérité, non; pas plus que de raison. + +BÉATRICE.--En ce cas, ma cousine, Marguerite et Ursule se sont bien +trompées: car elles ont juré que vous m'aimiez. + +BÉNÉDICK.--Ils ont juré que vous étiez presque malade d'amour pour moi. + +BÉATRICE.--Elles ont juré que vous étiez presque mort d'amour pour moi. + +BÉNÉDICK.--Il ne s'agit pas de cela.--Ainsi, vous ne m'aimez donc pas? + +BÉATRICE.--Non vraiment; seulement je voudrais récompenser l'amitié. + +LÉONATO.--Allons, ma nièce; je suis sûr, moi, que vous aimez ce +gentilhomme. + +CLAUDIO.--Et moi, je ferai serment qu'il est amoureux d'elle: car voici +un écrit tracé de sa main, un sonnet imparfait sorti de son propre +cerveau, et qui s'adresse à Béatrice. + +HÉRO.--Et en voici un autre, écrit de la main de ma cousine, que j'ai +volé dans sa poche et qui renferme l'expression de sa tendresse pour +Bénédick. + +BÉNÉDICK.--Miracle! voici nos mains qui déposent contre nos +coeurs!--Allons, je veux bien de vous: mais, par cette lumière, je ne +vous prends que par pitié. + +BÉATRICE.--Je ne veux pas vous refuser.--Mais, j'en atteste ce beau +jour, je ne cède que vaincue par les importunités; et aussi pour vous +sauver la vie: car on m'a dit que vous étiez en consomption. + +BÉNÉDICK.--Silence: je veux vous fermez la bouche. + +(Il lui donne un baiser.) + +DON PÈDRE.--Eh bien! comment te portes-tu, Bénédick, l'homme marié? + +BÉNÉDICK.--Je suis bien aise de vous le dire, prince: un collège entier +de beaux esprits ne me ferait pas changer d'idées par ses railleries. +Pensez-vous que je m'embarrasse beaucoup d'une satire ou d'une +épigramme? Non; si un homme se laisse battre par des bons mots,[57] il +n'aura rien de beau sur lui. Bref, puisque j'ai tentation de me marier, +je ne fais plus aucun cas de tout ce que le monde voudra en dire: ainsi +ne me raillez jamais de tout ce que j'ai pu dire contre le mariage, car +l'homme est un être changeant, et c'est là ma conclusion.--Quant à vous, +Claudio, je m'attendais à vous rosser: mais en considération de ce que +vous avez bien l'air de devenir mon parent, vivez sans blessure; et +aimez ma cousine. + +[Note 57:_Brain_, cerveau et esprit, saillie, bon mot.] + +CLAUDIO.--J'espérais que vous auriez refusé Béatrice; et que j'aurais +pu vous faire finir sous le bâton votre existence solitaire, pour +vous apprendre à être un homme à deux faces; ce que vous serez, sans +contredit, si ma cousine ne veille pas sur vous de bien près. + +BÉNÉDICK.--Allons, allons, nous sommes amis.--Un tour de danse avant +d'être mariés, afin que nous puissions alléger nos coeurs et les talons +de nos femmes. + +LÉONATO.--La danse viendra après. + +BÉNÉDICK.--Nous commencerons par là, sur ma parole.--Allons, musique, +jouez.--Prince, vous êtes mélancolique: prenez-moi une femme. Il n'est +point de bâton plus vénérable que celui dont la pomme est garnie de +corne. + +(Entre un messager.) + +LE MESSAGER.--Seigneur, votre frère don Juan a été pris dans sa fuite, +et une escorte de gens armés l'a ramené à Messine. + +BÉNÉDICK.--Ne songez pas à lui jusqu'à demain: je vous donnerai l'idée +d'une bonne punition pour lui.--Allons, flûtes, partez. + +(On danse, ensuite tous sortent.) + + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + +End of Project Gutenberg's Beaucoup de Bruit pour Rien, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN *** + +***** This file should be named 15846-8.txt or 15846-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15846/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Beaucoup de Bruit pour Rien + +Author: William Shakespeare + +Release Date: May 17, 2005 [EBook #15846] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Note du transcripteur:</p> + +<p>=================================================================</p> +<p>Ce document est tiré de:</p><br> + +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p><br> + +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p><br> + +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br> + +<p>Volume 2</p> +<p>Jules César.</p> +<p>Cléopâtre.—Macbeth.—Les Méprises.</p> +<p>Beaucoup de bruit pour rien.</p><br> + +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br> +<p>1864</p><br> + + +<p>=================================================================</p> + </div> </div> +<br><br><br> + +<h1>BEAUCOUP DE BRUIT<br> + +POUR RIEN</h1> + +<h3>COMÉDIE</h3> + +<br><br><br> + +<h3>NOTICE<br> + +SUR<br> + +BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN</h3> + + + +<p>L'histoire de Ginévra, dans le cinquième chant de l'<i>Arioste</i>, a +quelque rapport avec la fiction romanesque de cette pièce; plusieurs +critiques, et entre autres Pope, ont cru que le <i>Roland Furieux</i> avait +été la source où Shakspeare avait puisé. On remarque aussi dans +plusieurs anciens romans de chevalerie des épisodes qui rappellent +la calomnie de don Juan, et la mort supposée d'Héro; mais c'est dans +les histoires tragiques que Belleforest a empruntées à Bandello qu'on +trouve la nouvelle qui a évidemment fourni à Shakspeare l'idée de +<i>Beaucoup de bruit pour rien</i>.</p> + +<p>«Pendant que Pierre d'Aragon tenait sa cour à Messine, un certain +baron, Timbrée de Cardone, favori du prince, devint amoureux +de Fénicia, fille de Léonato, gentilhomme de la ville: sa fortune, +la faveur du roi, et ses qualités personnelles plaidèrent si bien +sa cause, que Timbrée fut en peu de temps l'amant préféré de Fénicia, +et obtint l'agrément de Léonato pour l'épouser.</p> + +<p>«La nouvelle en vint aux oreilles d'un jeune gentilhomme appelé +Girondo-Olerio-Valentiano, qui depuis longtemps cherchait vainement +à faire impression sur le coeur de Fénicia. Jaloux du bonheur +de Timbrée, il ne songe plus qu'à le traverser, et met dans ses intérêts +un autre jeune homme qui, affectant pour Timbrée un zèle officieux, +va le prévenir qu'un de ses amis faisait de fréquentes visites +nocturnes à sa fiancée, et offre de lui donner le soir même les preuves +de sa perfidie.</p> + +<p>«Timbrée accepte; il suit son guide qui lui fait voir en effet son +prétendu rival, qui n'était qu'un valet travesti, montant par une +échelle de corde dans l'appartement de Fénicia. Timbrée ne veut pas +d'autre éclaircissement, et dès le lendemain il va retirer sa parole, +et révèle à Léonato la trahison de sa fille.</p> + +<p>«Fénicia, accablée de cet affront, s'évanouit et ne reprend ses sens +qu'au bout de sept heures. Tout Messine la croit morte, car elle-même, +résolue de renoncer au monde, se fait transporter secrètement à la +campagne, chez un de ses oncles, pendant qu'on célèbre ses funérailles.</p> + +<p>«Le remords poursuit partout Girondo; il se décide à faire à Timbrée +l'aveu de sa coupable calomnie; il le mène à l'église, auprès du +tombeau de Fénicia, se met à genoux, offre un poignard à son +rival, et, lui présentant son sein, le conjure de frapper le meurtrier +de la fille de Léonato.</p> + +<p>«Timbrée lui pardonne, et court lui-même chez Léonato lui offrir +toute sa fortune en réparation de sa crédule jalousie; le vieillard +refuse, et n'exige de Timbrée que la promesse d'accepter une autre +épouse de sa main.</p> + +<p>«Quelque temps après il le conduit à sa campagne et lui présente +Fénicia sous le nom de Lucile, et comme sa nièce. Fénicia était tellement +changée, qu'elle ne fut reconnue qu'à la fin de la noce, et +lorsqu'une tante de la mariée ne put garder plus longtemps le +secret;» tel est l'extrait succinct de la nouvelle du prolixe Bandello.</p> + +<p>On verra quel intérêt dramatique le poëte a ajouté à ce récit déjà +intéressant. La scène de l'église, où Claudio accuse hautement Héro, +est vraiment tragique. Combien est touchant l'appel que fait la fille +de Léonato à son innocence! Quelle profonde connaissance du coeur +humain décèle le caractère de ce don Juan, cet homme essentiellement +insociable, pour qui faire le mal est un besoin, et qui s'irrite +contre les bienfaits de son propre frère!</p> + +<p>Mais les personnages les plus brillants et les plus animés de la pièce +sont Bénédick et Béatrice. Que d'originalité dans leurs dialogues, où +l'on trouve quelquefois, il est vrai, un peu trop de liberté! Leur +aversion pour le mariage, leur conversion subite, fournissent une +foule de situations des plus comiques. Les deux constables, Dogberry +et Verges, avec leur suffisance, leurs graves niaiseries et leurs +lourdes bévues, sont des modèles de naturel.</p> + +<p>Il y a dans cette pièce un heureux mélange de sérieux et de gaieté +qui en fait une des plus charmantes productions de Shakspeare: +c'est encore une de celles que l'on revoit avec le plus de plaisir sur +le théâtre de Londres. Bénédick était un des rôles favoris de Garrick, +qui y faisait admirer toute la souplesse de son talent.</p> + +<p>Selon le docteur Malone, la comédie de <i>Beaucoup de bruit pour rien</i> +aurait été composée en 1600, et imprimée la même année.</p> +<br><br><br> + + +<h1>BEAUCOUP DE BRUIT<br> + +POUR RIEN</h1> + +<h3>COMÉDIE</h3> + + + +<p><b>PERSONNAGES</b></p> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>DON PÈDRE, prince d'Aragon.</p> +<p>LEONATO, gouverneur de Messine.</p> +<p>DON JUAN, frère naturel de don Pèdre.</p> +<p>CLAUDIO, jeune seigneur de Florence, favori de don Pèdre.</p> +<p>BENEDICK, jeune seigneur de Padoue, autre favori de don Pèdre.</p> +<p>BALTHAZAR, domestique de don</p> +<p>Pèdre.</p> +<p>ANTONIO, frère de Léonato.</p> +<p>BORACHIO, ) attaché à don Juan.</p> +<p>CONRAD, )</p> +<p>DOGBERRY, ) deux constables.</p> +<p>VERGES, )</p> +<p>UN SACRISTAIN.</p> +<p>UN MOINE.</p> +<p>UN VALET.</p> +<p>HÉRO, fille de Léonato.</p> +<p>BÉATRICE, nièce de Léonato.</p> +<p>MARGUERITE, ) dames attachées</p> +<p>URSULE, ) à HÉRO.</p> +<p>MESSAGERS, GARDES ET VALETS.</p> + </div> </div> + + + +<p>La scène est à Messine.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>ACTE PREMIER</h3> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Terrasse devant le palais de Léonato.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LÉONATO, HÉRO, BÉATRICE <i>et autres, avec</i> +UN MESSAGER</p> + +<p>LÉONATO.—J'apprends par cette lettre que don Pèdre +d'Aragon arrive ce soir à Messine.</p> + +<p>LE MESSAGER.—A l'heure qu'il est, il doit en être fort +près. Nous n'étions pas à trois lieues lorsque je l'ai +quitté.</p> + +<p>LÉONATO.—Combien avez-vous perdu de soldats dans +cette affaire?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Très-peu d'aucun genre et aucun de +connu.</p> + +<p>LÉONATO.—C'est une double victoire, quand le vainqueur +ramène au camp ses bataillons entiers. Je lis ici +que don Pèdre a comblé d'honneurs un jeune Florentin +nommé Claudio.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Bien mérités de sa part et bien reconnus +par don Pèdre.—Claudio a surpassé les promesses de son +âge; avec les traits d'un agneau, il a fait les exploits +d'un lion. Il a vraiment trop dépassé toutes les espérances +pour que je puisse espérer de vous les raconter.</p> + +<p>LÉONATO.—Il a ici dans Messine un oncle qui en sera +bien content.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Je lui ai déjà remis des lettres, et il a +paru éprouver beaucoup de joie, et même à un tel excès, +que cette joie n'aurait pas témoigné assez de modestie +sans quelque signe d'amertume.</p> + +<p>LÉONATO.—Il a fondu en larmes?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Complètement.</p> + +<p>LÉONATO.—Doux épanchements de tendresse! Il n'est +pas de visages plus francs que ceux qui sont ainsi baignés +de larmes. Ah! qu'il vaut bien mieux pleurer de joie que +de rire de ceux qui pleurent!</p> + +<p>BÉATRICE.—Je vous supplierai de m'apprendre si le +signor Montanto<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> revient de la guerre ici ou non.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> <i>Montanto</i> est un des anciens termes de l'escrime et s'appliquait +à un fier-à-bras, à un bravache.</blockquote> + +<p>LE MESSAGER.—Je ne connais point ce nom, madame. +Nous n'avions à l'armée aucun officier d'un certain rang +portant ce nom.</p> + +<p>LÉONATO.—De qui vous informez-vous, ma nièce?</p> + +<p>HÉRO.—Ma cousine veut parler du seigneur Bénédick +de Padoue.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Oh! il est revenu; et tout aussi plaisant +que jamais.</p> + +<p>BÉATRICE.—Il mit un jour des affiches<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> dans Messine, +et défia Cupidon dans l'art de tirer de longues flèches; +le fou de mon oncle qui lut ce défi répondit pour Cupidon, +et le défia à la flèche ronde.—De grâce, combien +a-t-il exterminé, dévoré d'ennemis dans cette guerre? +Dites-moi simplement combien il en a tué, car j'ai promis +de manger tous les morts de sa façon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Il était d'usage parmi les gladiateurs d'écrire des billets portant +des défis. <i>Flight et bird bolt</i> étaient différentes sortes de flèches.</blockquote> + +<p>LÉONATO.—En vérité, ma nièce, vous provoquez trop +le seigneur Bénédick; mais il est bon pour se défendre, +n'en doutez pas.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Il a bien servi, madame, dans cette +campagne.</p> + +<p>BÉATRICE.—Vous aviez des vivres gâtés, et il vous a +aidé à les consommer. C'est un très-vaillant mangeur; +il a un excellent estomac.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Il est aussi bon soldat, madame.</p> + +<p>BÉATRICE.—Bon soldat près d'une dame; mais en face +d'un homme, qu'est-il?</p> + +<p>LE MESSAGER.—C'est un brave devant un brave, un +homme en face d'un homme. Il y a en lui l'étoffe de +toutes les vertus honorables.</p> + +<p>BÉATRICE.—C'est cela en effet; Bénédick n'est rien moins +qu'un homme étoffé<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, mais quant à l'étoffe;—eh bien! +nous sommes tous mortels.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>A stuffed man.</i></blockquote> + +<p>LÉONATO.—Il ne faut pas, monsieur, mal juger de ma +nièce. Il règne une espèce de guerre enjouée entre elle et +le seigneur Bénédick. Jamais ils ne se rencontrent sans +qu'il y ait entre eux quelque escarmouche d'esprit.</p> + +<p>BÉATRICE.—Hélas! il ne gagne rien à cela. Dans notre +dernier combat, quatre de ses cinq sens s'en allèrent +tout éclopés, et maintenant tout l'homme est gouverné +par un seul. Pourvu qu'il lui reste assez d'instinct pour +se tenir chaudement, laissons-le-lui comme l'unique +différence qui le distingue de son cheval: car c'est le +seul bien qui lui reste pour avoir quelque droit au nom +de créature raisonnable.—Et quel est son compagnon +maintenant? car chaque mois il se donne un nouveau +frère d'armes.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Est-il possible?</p> + +<p>BÉATRICE.—Très-possible. Il garde ses amitiés comme +la forme de son chapeau, qui change à chaque nouveau +moule.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Madame, je le vois bien, ce gentilhomme +n'est pas sur vos tablettes.</p> + +<p>BÉATRICE.—Oh! non; si j'y trouvais jamais son nom, +je brûlerais toute la bibliothèque.—Mais dites-moi donc, +je vous prie, quel est son frère d'armes? N'avez-vous pas +quelque jeune écervelé qui veuille faire avec lui un +voyage chez le diable?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Il vit surtout dans la compagnie du +noble Claudio.</p> + +<p>BÉATRICE.—Bonté du ciel! il s'attachera à lui comme +une maladie. On le gagne plus promptement que la peste; +et quiconque en est pris extravague à l'instant. Que Dieu +protége le noble Claudio! Si par malheur il est <i>pris</i> du +Bénédick, il lui en coûtera mille livres pour s'en guérir.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Je veux, madame, être de vos amis.</p> + +<p>BÉATRICE.—Je vous y engage, mon bon ami!</p> + +<p>LÉONATO.—Vous ne deviendrez jamais folle, ma nièce.</p> + +<p>BÉATRICE.—Non, jusqu'à ce que le mois de janvier +soit chaud.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Voici don Pèdre qui s'approche.</p> + +<p class="stage1">(Entrent don Pèdre, accompagné de Balthazar et autres domestiques; +Claudio, Bénédick, don Juan.)</p> + +<p>DON PÈDRE.—Don seigneur Léonato, vous venez vous-même +chercher les embarras. Le monde est dans l'usage +d'éviter la dépense; mais vous courez au-devant.</p> + +<p>LÉONATO.—Jamais les embarras n'entrèrent chez moi +sous la forme de Votre Altesse; car, l'embarras parti, le +contentement resterait. Mais quand vous me quittez, le +chagrin reste et le bonheur s'en va.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Vous acceptez votre fardeau de trop bonne +grâce. Je crois que c'est là votre fille.</p> + +<p>LÉONATO.—Sa mère me l'a dit bien des fois.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—En doutiez-vous, seigneur, pour lui faire +si souvent cette demande?</p> + +<p>LÉONATO.—Nullement, seigneur Bénédick; car alors +vous étiez un enfant.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Ah! la botte a porté, Bénédick. Nous +pouvons juger par là de ce que vous valez, à présent que +vous êtes un homme.—En vérité, ses traits nomment +son père. Soyez heureuse, madame, vous ressemblez à +un digne père.</p> + +<p class="stage1">(Don Pèdre s'éloigne avec Léonato.)</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Si le seigneur Léonato est son père, elle +ne voudrait pas pour tout Messine avoir sa tête sur les +épaules tout en lui ressemblant comme elle fait.</p> + +<p>BÉATRICE.—Je m'étonne que le seigneur Bénédick ne +se rebute point de parler. Personne ne prend garde à lui.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Ah! ma chère madame Dédaigneuse! vous +vivez encore?</p> + +<p>BÉATRICE.—Et comment la Dédaigneuse mourrait-elle, +lorsqu'elle trouve à ses dédains un aliment aussi inépuisable +que le seigneur Bénédick? La courtoisie même ne +peut tenir en votre présence; il faut qu'elle se change en +dédain.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—La courtoisie est donc un renégat?—Mais +tenez pour certain que, vous seule exceptée, je suis +aimé de toutes les dames, et je voudrais que mon coeur +se laissât persuader d'être un peu moins dur; car franchement +je n'en aime aucune.</p> + +<p>BÉATRICE.—Grand bonheur pour les femmes! Sans +cela, elles seraient importunées par un pernicieux soupirant. +Je remercie Dieu et la froideur de mon sang; je +suis là-dessus de votre humeur. J'aime mieux entendre +mon chien japper aux corneilles, qu'un homme me jurer +qu'il m'adore.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Que Dieu vous maintienne toujours dans +ces sentiments! Ce seront quelques honnêtes gens de plus +dont le visage échappera aux égratignures qui les attendent.</p> + +<p>BÉATRICE.—Si c'étaient des visages comme le vôtre, +une égratignure ne pourrait les rendre pires.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Eh bien! vous êtes une excellente institutrice +de perroquets.</p> + +<p>BÉATRICE.—Un oiseau de mon babil vaut mieux qu'un +animal du vôtre.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Je voudrais bien que mon cheval eût la +vitesse de votre langue et votre longue haleine.—Allons, +au nom de Dieu, allez votre train; moi j'ai fini.</p> + +<p>BÉATRICE.—Vous finissez toujours par quelque algarade +de rosse; je vous connais de loin.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Voici le résumé de notre entretien.—Seigneur +Claudio et seigneur Bénédick, mon digne ami +Léonato vous a tous invités. Je lui dis que nous resterons +ici au moins un mois; il prie le sort d'amener quelque +événement qui puisse nous y retenir davantage. Je jurerais +qu'il n'est point hypocrite et qu'il le désire du fond +de son coeur.</p> + +<p>LÉONATO.—Si vous le jurez, monseigneur, vous ne serez +point parjure. (<i>A don Juan</i>.)—Souffrez que je vous +félicite, seigneur: puisque vous êtes réconcilié au prince +votre frère, je vous dois tous mes hommages.</p> + +<p>DON JUAN.—Je vous remercie: je ne suis point un +homme à longs discours; je vous remercie.</p> + +<p>LÉONATO.—Plaît-il à Votre Altesse d'ouvrir la marche?</p> + +<p>DON PÈDRE.—Léonato, donnez-moi la main; nous +irons ensemble.</p> + +<p class="stage1">(Tous entrent dans la maison, excepté Bénédick et Claudio.)</p> + +<p>CLAUDIO.—Bénédick, avez-vous remarqué la fille du +seigneur Léonato?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Je ne l'ai pas remarquée, mais je l'ai regardée.</p> + +<p>CLAUDIO.—N'est-ce pas une jeune personne modeste?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Me questionnez-vous sur son compte, en +honnête homme, pour savoir tout simplement ce que je +pense, ou bien voudriez-vous m'entendre parler, suivant +ma coutume, comme le tyran déclaré de son sexe?</p> + +<p>CLAUDIO.—Non: je vous prie, parlez sérieusement.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Eh bien! en conscience, elle me paraît +trop petite pour un grand éloge, trop brune pour un bel +éloge<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Toute la louange que je peux lui accorder, c'est +de dire que si elle était tout autre qu'elle est, elle ne serait +pas belle; étant ce qu'elle est, elle ne me plait pas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>Fair</i>, beau et blond.</blockquote> + +<p>CLAUDIO.—Vous croyez que je veux rire. Je vous en +prie, dites-moi sincèrement comment vous la trouvez.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Voulez-vous en faire emplette, que vous +preniez des informations sur elle?</p> + +<p>CLAUDIO.—Le monde entier suffirait-il à payer un pareil +bijou?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Oh! sûrement, et même encore un étui +pour le mettre.—Mais parlez-vous sérieusement, ou +prétendez-vous faire le mauvais plaisant pour nous dire +que l'amour sait très-bien trouver des lièvres, et que +Vulcain est un habile charpentier? Allons, dites-nous sur +quelle gamme il faut chanter pour être d'accord avec +vous?</p> + +<p>CLAUDIO.—Elle est à mes yeux la plus aimable personne +que j'aie jamais vue.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Je vois encore très-bien sans lunettes, et +je ne vois rien de cela: il y a sa cousine qui, si elle +n'était pas possédée d'une furie, la surpasserait en beauté +autant que le premier jour de mai l'emporte sur le dernier +jour de décembre; mais j'espère que vous n'avez +pas dans l'idée de vous faire mari? Serait-ce votre intention?</p> + +<p>CLAUDIO.—Quand j'aurais juré le contraire, je me méfierais +de moi-même, si Héro voulait être ma femme.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—En êtes-vous là? d'honneur? Quoi! n'est-il +donc pas un homme au monde qui veuille porter +son bonnet sans inquiétude? Ne reverrai-je de ma vie +un garçon de soixante ans? Allez, puisque vous voulez +absolument vous mettre sous le joug, portez-en la triste +empreinte, et passez les dimanches à soupirer.—Mais +voilà don Pèdre qui revient vous chercher lui-même.</p> + +<p class="stage1">(Don Pèdre rentre.)</p> + +<p>DON PÈDRE.—Quel mystère vous arrêtait donc ici, que +vous ne nous ayez pas suivis chez Léonato?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Je voudrais que Votre Altesse m'obligeât +à le lui dire.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Je vous l'ordonne, sur votre fidélité.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Vous entendez, comte Claudio. Je puis +être aussi discret qu'un muet de naissance, et c'est là +l'idée que je voudrais vous donner de moi.—Mais <i>sur +ma fidélité</i>: remarquez-vous ces mots: <i>Sur ma fidélité</i>.—Il +est amoureux. De qui? Ce serait maintenant à Votre +Altesse à me faire la question. Observez comme la réponse +est courte.—D'Héro, la courte fille de Léonato.</p> + +<p>CLAUDIO. Si la chose était, il vous l'aurait bientôt dit.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—C'est comme le vieux conte, monseigneur: +«Cela n'est pas, cela n'était pas.» Mais en vérité, à Dieu +ne plaise que cela arrive!</p> + +<p>CLAUDIO.—Si ma passion ne change pas bientôt, à +Dieu ne plaise qu'il en soit autrement!</p> + +<p>DON PÈDRE.—Ainsi soit-il! si vous l'aimez; car la jeune +personne en est bien digne.</p> + +<p>CLAUDIO.—Vous parlez ainsi pour me sonder, seigneur.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Sur mon honneur, j'exprime ma pensée.</p> + +<p>CLAUDIO.—Et sur ma parole, j'ai exprimé la mienne.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Et moi, sur mon honneur et sur ma parole, +j'ai dit ce que je pensais.</p> + +<p>CLAUDIO.—Je sens que je l'aime.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Je sais qu'elle en est digne.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Je ne sens pas qu'on doive l'aimer, je ne +sais pas qu'elle en soit digne, c'est là l'opinion que le feu +ne pourrait détruire en moi. Je mourrai dans mon dire +sur l'échafaud.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Tu fus toujours un hérétique obstiné à +l'endroit de la beauté.</p> + +<p>CLAUDIO.—Et jamais il n'a pu soutenir son rôle que +par la force de sa volonté.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Qu'une femme m'ait conçu, je l'en remercie; +je lui adresse aussi mes humbles remerciements pour +m'avoir élevé; mais je refuse de porter sur mon front +une corne pour appeler les chasseurs, ou suspendre mon +cor de chasse à un baudrier invisible; c'est ce que toutes +les femmes me pardonneront. Comme je ne veux pas +leur faire l'affront de me défier d'une seule, je me rends +la justice de ne me fier à aucune; et ma peine (dont je ne +serai que plus présentable) sera de vivre garçon.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Avant que je meure, je veux te voir pâle +d'amour.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—De maladie, de faim ou de colère, seigneur; +mais jamais d'amour. Prouvez une fois que l'amour me +coûte plus de sang que le vin ne m'en saurait rendre, et +alors je vous permets de me crever les yeux avec la +plume d'un faiseur de ballades, et de me suspendre à la +porte d'un mauvais lieu comme l'enseigne de l'aveugle +Cupidon.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Bien! si jamais tu trahis ce voeu, tu nous +fourniras un fameux argument.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Si je le trahis, pendez-moi comme un chat +dans une bouteille<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, et tirez-moi dessus; et qu'on frappe +sur l'épaule à celui qui me touchera en l'appelant Adam<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Dans quelques provinces d'Angleterre, on enfermait autrefois +un chat avec de la suie dans une bouteille de bois (semblable à +la gourde des bergers), et on la suspendait à une corde. Celui +qui pouvait en briser le fond en courant, et être assez adroit pour +échapper à la suie et au chat qui tombait alors, était le héros de +ce divertissement cruel.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Adam Bell, fameux archer.</blockquote> + +<p>DON PÈDRE.—Allons, le temps en décidera: <i>Avec le +temps, le buffle sauvage en vient à porter le joug</i>.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Le buffle sauvage, oui; mais si le sensé +Bénédick porte jamais un joug, arrachez les cornes du +buffle, et plantez-les sur mon front; qu'on fasse de moi +un tableau grossier, et, en lettres aussi grosses que celles +où l'on écrit: <i>Ici, bon cheval à louer</i>, faites tracer sur ma +figure: <i>Ici, on peut voir Bénédick, l'homme marié</i>.</p> + +<p>CLAUDIO.—Si jamais cela t'arrive, tu seras fou à lier.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Bon! si Cupidon n'a pas épuisé son carquois +dans Venise, il te fera bientôt trembler.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Je m'attends aussitôt à un tremblement de +terre.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Eh bien! temporisez d'heure en heure; +mais cependant, seigneur Bénédick, rendez-vous chez +Léonato, faites-lui mes civilités, et dites-lui que je ne +manquerai point de me trouver au souper; car il a fait +de grands préparatifs.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—J'ai presque tout ce qu'il me faut pour +faire un tel message; ainsi je vous recommande....</p> + +<p>CLAUDIO.—A la garde de Dieu, daté de ma maison, si +j'en avais une.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Le six de juillet, votre féal ami, Bénédick.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Ne raillez pas, ne raillez pas! le corps de +votre discours est souvent vêtu de simples franges dont +les morceaux sont très-légèrement faufilés; ainsi, avant +de lancer plus loin de vieux sarcasmes, examinez votre +conscience; et là-dessus, je vous laisse.</p> + +<p class="stage1">(Bénédick sort.)</p> + +<p>CLAUDIO.—Mon prince, Votre Altesse peut maintenant +me faire du bien.</p> + +<p>DON PÈDRE.—C'est à toi d'instruire mon amitié; apprends-lui +seulement comment elle peut te servir, et tu +verras combien elle sera docile à retenir tout ce qui +pourra te faire du bien, quelque difficile que soit la leçon.</p> + +<p>CLAUDIO.—Léonato a-t-il des fils, mon seigneur?</p> + +<p>DON PÈDRE.—Il n'a d'autre enfant que Héro. Elle est +son unique héritière; vous sentez-vous du penchant pour +elle, Claudio?</p> + +<p>CLAUDIO.—Ah! seigneur, quand vous passâtes pour +aller terminer cette guerre, je ne la vis que de l'oeil d'un +soldat à qui elle plaisait, mais qui avait en main une tâche +plus rude que celle de changer ce goût en amour; à présent +que je suis revenu ici, et que les pensées guerrières +ont laissé leur place vacante, au lieu d'elles viennent +une foule de désirs tendres et délicats qui me répètent +combien la jeune Héro est belle, et me disent que je l'aimais +avant d'aller au combat.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Te voilà bientôt un véritable amant. Déjà +tu fatigues ton auditeur d'un volume de paroles. Si tu +aimes la belle Héro, eh bien! aime-la. Je ferai les ouvertures +auprès d'elle et de son père, et tu l'obtiendras. +N'est-ce pas dans ces vues que tu as commencé à me filer +une si belle histoire?</p> + +<p>CLAUDIO.—Quel doux remède vous offrez à l'amour! A +son teint vous nommez son mal. De peur que mon penchant +ne vous parût trop soudain, je voulais m'aider d'un +plus long récit.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Et pourquoi faut-il que le pont soit plus +large que la rivière? La meilleure raison pour accorder, +c'est la nécessité. Tout ce qui peut te servir ici est convenable. +En deux mots, tu aimes, et je te fournirai le +remède à cela.—Je sais qu'on nous apprête une fête pour +ce soir; je jouerai ton rôle sous quelque déguisement, et +je dirai à la belle Héro que je suis Claudio; j'épancherai +mon coeur dans son sein, je captiverai son oreille par +l'énergie et l'ardeur de mon récit amoureux; ensuite j'en +ferai aussitôt l'ouverture à son père; et pour conclusion, +elle sera à toi. Allons de ce pas mettre ce plan en exécution.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + + +<p class="stage1">Appartement dans la maison de Léonato.</p> + +<p class="stage1">LÉONATO ET ANTONIO <i>paraissent</i>.</p> + +<p>LÉONATO.—Eh bien! mon frère, où est mon neveu votre +fils? A-t-il pourvu à la musique?</p> + +<p>ANTONIO.—Il en est très-occupé.—Mais, mon frère, j'ai +à vous apprendre d'étranges nouvelles auxquelles vous +n'avez sûrement pas rêvé encore.</p> + +<p>LÉONATO.—Sont-elles bonnes?</p> + +<p>ANTONIO.—Ce sera suivant l'événement; mais elles ont +bonne apparence et s'annoncent bien. Le prince et le +comte Claudio se promenant tout à l'heure ici dans une +allée sombre de mon verger, ont été secrètement entendus +par un de mes gens. Le prince découvrait à Claudio +qu'il aimait ma nièce votre fille; il se proposait de le lui +confesser cette nuit pendant le bal, et s'il la trouvait consentante, +il projetait de saisir l'occasion aux cheveux et +de s'en ouvrir à vous, sans tarder.</p> + +<p>LÉONATO.—L'homme qui vous a dit ceci a-t-il un peu +d'intelligence?</p> + +<p>ANTONIO.—C'est un garçon adroit et fin. Je vais l'envoyer +chercher. Vous l'interrogerez vous-même.</p> + +<p>LÉONATO.—Non, non. Regardons la chose comme un +songe, jusqu'à ce qu'elle se montre elle-même. Je veux +seulement en prévenir ma fille, afin qu'elle ait une réponse +prête, si par hasard ceci se réalisait. <span class="stage2">(<i>Plusieurs +personnes traversent le théâtre</i>.)</span> Allez devant et avertissez-la.—Cousins, +vous savez ce que vous avez à faire.—Mon +ami, je vous demande pardon; venez avec moi, et j'emploierai +vos talents.—Mes chers cousins, aidez-moi dans +ce moment d'embarras.</p> + +<p class="stage1">(Tous sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Un autre appartement dans la maison de Léonato.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DON JUAN ET CONRAD.</p> + +<p>CONRAD.—Quel mal avez-vous, seigneur? D'où vous +vient cette tristesse extrême?</p> + +<p>DON JUAN.—Comme la cause de mon chagrin n'a point +de bornes, ma tristesse est aussi sans mesure.</p> + +<p>CONRAD.—Vous devriez entendre raison.</p> + +<p>DON JUAN.—Et quand je l'aurais écoutée, quel fruit +m'en reviendrait-il?</p> + +<p>CONRAD.—Sinon un remède actuel, du moins la patience.</p> + +<p>DON JUAN.—Je m'étonne qu'étant né, comme tu le dis, +sous le signe de Saturne, tu veuilles appliquer un topique +moral à un mal-désespéré. Je ne puis cacher ce que je +suis; il faut que je sois triste lorsque j'en ai sujet. Je ne +sais sourire aux bons mots de personne. Je veux manger +quand j'ai appétit, sans attendre le loisir de personne; +dormir lorsque je me sens assoupi, et ne jamais veiller +aux intérêts de personne; rire quand je suis gai, et ne +flatter le caprice de personne.</p> + +<p>CONRAD.—Oui, mais vous ne devez pas montrer votre +caractère à découvert que vous ne le puissiez sans contrôle. +Naguère vous avez pris les armes contre votre +frère, et il vient de vous rendre ses bonnes grâces; il est +impossible que vous preniez racine dans son amitié, si +vous ne faites pour cela le beau temps. C'est à vous de +préparer la saison qui doit favoriser votre récolte.</p> + +<p>DON JUAN.—J'aimerais mieux être la chenille de la +haie qu'une rose par ses bienfaits. Le dédain général +convient mieux à mon humeur que le soin de me composer +un extérieur propre à ravir l'amour de qui que ce +soit. Si l'on ne peut me nommer un flatteur honnête +homme, du moins on ne peut nier que je ne sois un +franc ennemi. Oui, l'on se fie à moi en me muselant, +ou l'on m'affranchit en me donnant des entraves. Aussi, +j'ai résolu de ne point chanter dans ma cage. Si j'avais +la bouche libre, je voudrais mordre; si j'étais libre, je +voudrais agir à mon gré: en attendant, laisse-moi être +ce que je suis; ne cherche point à me changer.</p> + +<p>CONRAD.—Ne pouvez-vous tirer aucun parti de votre +mécontentement?</p> + +<p>DON JUAN.—J'en tire tout le parti possible, car je ne +m'occupe que de cela.—Qui vient ici? Quelles nouvelles, +Borachio?</p> + +<p class="stage1">(Entre Borachio.)</p> + +<p>BORACHIO.—J'arrive ici d'un grand souper. Léonato +traite royalement le prince votre frère, et je puis vous +donner connaissance d'un mariage projeté.</p> + +<p>DON JUAN.—Est-ce une base sur laquelle on puisse +bâtir quelque malice? Nomme-moi le fou qui est si +pressé de se fiancer à l'inquiétude.</p> + +<p>BORACHIO.—Eh bien! c'est le bras droit de votre frère.</p> + +<p>DON JUAN.—Qui? le merveilleux Claudio?</p> + +<p>BORACHIO.—Lui-même.</p> + +<p>DON JUAN.—Un beau chevalier! Et à qui, à qui? Sur +qui jette-t-il les yeux?</p> + +<p>BORACHIO.—Diantre!—Sur Héro, la fille et l'héritière +de Léonato.</p> + +<p>DON JUAN.—Poulette précoce de mars! Comment l'as-tu +appris?</p> + +<p>BORACHIO.—Comme on m'avait traité en parfumeur, +et que j'étais chargé de sécher une chambre qui sentait +le moisi, j'ai vu venir à moi Claudio et le prince se tenant +par la main. Leur conférence était sérieuse; je me +suis caché derrière la tapisserie; de là je les ai entendus +concerter ensemble que le prince demanderait Héro pour +lui-même, et qu'après l'avoir obtenue il la céderait au +comte Claudio.</p> + +<p>DON JUAN.—Venez, venez, suivez-moi; ceci peut devenir +un aliment pour ma rancune. Ce jeune parvenu a +toute la gloire de ma chute. Si je puis lui nuire en quelque +manière, je travaille pour moi en tout sens. Vous +êtes deux hommes sûrs: vous me servirez?</p> + +<p>CONRAD.—Jusqu'à la mort, seigneur.</p> + +<p>DON JUAN.—Allons nous rendre à ce grand souper: +leur fête est d'autant plus brillante qu'ils m'ont subjugué. +Je voudrais que le cuisinier fût du même avis que +moi!—Irons-nous essayer ce qu'il y a à faire?</p> + +<p>BORACHIO.—Nous accompagnerons Votre Seigneurie.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> + +<br><br><br> + + + + +<h3>ACTE DEUXIÈME</h3> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> +<p class="stage1">Une salle du palais de Léonato.</p> + +<p class="stage1">LÉONATO, ANTONIO, HÉRO, BÉATRICE <i>et autres</i>.</p> + +<p>LÉONATO.—Le comte Jean n'était-il pas au souper?</p> + +<p>ANTONIO.—Je ne l'ai point vu.</p> + +<p>BÉATRICE.—Quel air aigre a ce gentilhomme! Je ne +puis jamais le voir sans sentir une heure après des +cuissons à l'estomac<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>Heart-burn</i>.</blockquote> + +<p>HÉRO.—Il est d'un tempérament fort mélancolique.</p> + +<p>BÉATRICE.—Un homme parfait serait celui qui tiendrait +le juste milieu entre lui et Bénédick. L'un ressemble +trop à une statue qui ne dit mot, l'autre au fils aîné de +ma voisine, qui babille sans cesse.</p> + +<p>LÉONATO.—Ainsi moitié de la langue du seigneur Bénédick +dans la bouche du comte Jean; et moitié de la +mélancolie du comte Jean sur le front du seigneur Bénédick....</p> + +<p>BÉATRICE.—Avec bon pied, bon oeil et de l'argent dans +sa bourse, mon oncle, un homme comme celui-là pourrait +gagner telle femme qui soit au monde, pourvu qu'il +sût lui plaire.</p> + +<p>LÉONATO.—Vous, ma nièce, vous ne gagnerez jamais +un époux, si vous avez la langue si bien pendue.</p> + +<p>ANTONIO.—En effet, elle est trop maligne.</p> + +<p>BÉATRICE.—Trop maligne, c'est plus que maligne; car il +est dit que <i>Dieu envoie à une vache maligne des cornes +courtes</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>; mais à une vache trop maligne, il n'en envoie +point.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> <i>Dat Deus inutili cornua curta bovi</i>.</blockquote> + +<p>LÉONATO.—Ainsi, parce que vous êtes trop maligne, +Dieu ne vous enverra point de cornes.</p> + +<p>BÉATRICE.—Justement, s'il ne m'envoie jamais de +mari; et pour obtenir cette grâce, je le prie à genoux +chaque matin et chaque soir. Bon Dieu! je ne pourrais +supporter un mari avec de la barbe au menton; j'aimerais +mieux coucher sur la laine.</p> + +<p>LÉONATO.—Vous pourriez tomber sur un mari sans +barbe.</p> + +<p>BÉATRICE.—Eh! qu'en pourrais-je faire? Le vêtir de +mes robes et en faire ma femme de chambre? Celui qui +porte barbe n'est plus un enfant; et celui qui n'en a +point est moins qu'un homme. Or celui qui n'est plus +un enfant n'est pas mon fait, et je ne suis pas le fait de +celui qui est moins qu'un homme. C'est pourquoi je +prendrai six sous pour arrhes du conducteur d'ours, et +je conduirai ses singes en enfer<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Un vieux proverbe disait: <i>Les vieilles pucelles conduisent les +singes en enfer</i>.</blockquote> + +<p>LÉONATO.—Quoi donc? vous iriez donc en enfer?</p> + +<p>BÉATRICE.—Non, seulement jusqu'à la porte; et là le +diable me viendra recevoir avec des cornes au front +comme un vieux misérable, et me dira: Allez au ciel, +Béatrice, allez au ciel; il n'y a pas ici de place pour vous +autres filles: c'est ainsi que je remets là mes singes et +que je vais trouver saint Pierre pour entrer au ciel; il +me montre l'endroit où se tiennent les célibataires, et je +mène avec eux joyeuse vie tout le long du jour.</p> + +<p>ANTONIO.—Très-bien, ma nièce.— <span class="stage2">(<i>A Héro</i>.)</span> j'espère +que vous vous laisserez guider par votre père.</p> + +<p>BÉATRICE.—Oui, sans doute, c'est le devoir de ma cousine +de faire la révérence, et de dire: <i>Mon père, comme il +vous plaira</i>. Mais, cousine, malgré tout, que le cavalier +soit bien tourné; sans quoi, doublez la révérence et +dites: <i>Mon père, comme il vous plaira</i>.</p> + +<p>LÉONATO.—J'espère bien un jour vous voir aussi pourvue +d'un mari, ma nièce.</p> + +<p>BÉATRICE.—Non pas avant que la Providence fasse les +maris d'une autre pâte que la terre. N'y a-t-il pas de +quoi désespérer une femme de se voir régentée par un +morceau de vaillante poussière, d'être obligée de rendre +compte de sa vie à une motte de marne bourrue? Non, +mon oncle, je n'en veux point. Les fils d'Adam sont mes +frères, et sincèrement je tiens pour péché de me marier +dans ma famille.</p> + +<p>LÉONATO.—Ma fille, souvenez-vous de ce que je vous +ai dit. Si le prince vous fait quelques instances de ce +genre, vous savez votre réponse.</p> + +<p>BÉATRICE.—Si l'on ne vous fait pas la cour à propos, +cousine, la faute en sera dans la musique. Si le prince +devient trop importun, dites-lui qu'on doit suivre en +tout une mesure, dansez-lui votre réponse. Écoutez +bien, Héro, la triple affaire de courtiser, d'épouser et de +se repentir est une gigue écossaise, un menuet et une +sarabande. Les premières propositions sont ardentes et +précipitées comme la gigue écossaise, et tout aussi bizarres. +Ensuite, l'hymen grave et convenable est comme +un vieux menuet plein de décorum. Après suit le repentir +qui, de ses deux jambes écloppées, tombe de plus +en plus dans la sarabande jusqu'à ce qu'il descende dans +le tombeau.</p> + +<p>LÉONATO.—Ma nièce, vous voyez les choses d'un trop +mauvais côté.</p> + +<p>BÉATRICE.—J'ai de bons yeux, mon oncle, je peux voir +une église en plein midi.</p> + +<p>LÉONATO.—Voici les masques.—<span class="stage2">(<i>A Antonio</i>.)</span> Allons, +mon frère, faites placer.</p> + +<p class="stage1">(Entrent don Pèdre, Claudio, Bénédick, Balthazar, don Juan, Borachio, +Marguerite, Ursule, et une foule d'autres masques.)</p> + +<p>DON PÈDRE, <span class="stage2"><i>abordant Héro</i>.</span>—Daignerez-vous, madame, +vous promener avec un ami<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Friend</i>, un ami; nous disons encore <i>un bon ami</i>, dans le même +sens.</blockquote> + +<p>HÉRO.—Pourvu que vous vous promeniez lentement, +que vous me regardiez avec douceur, et que vous ne +disiez rien, je suis à vous pour la promenade; et surtout +si je sors pour me promener.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Avec moi pour votre compagnie?</p> + +<p>HÉRO.—Je pourrai vous le dire quand cela me +plaira.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Et quand vous plaira-il de me le dire?</p> + +<p>HÉRO.—Lorsque vos traits me plairont. Mais Dieu nous +préserve que le luth ressemble à l'étui.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Mon masque est le toit de Philémon; +Jupiter est dans la maison.</p> + +<p>HÉRO.—En ce cas, pourquoi votre masque n'est-il pas +en chaume?</p> + +<p>DON PÈDRE.—Parlez bas, si vous parlez d'amour.</p> + +<p class="stage1">(Héro et don Pèdre s'éloignent.)</p> + +<p>BÉNÉDICK<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. Eh bien! je voudrais vous plaire!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Tout ce dialogue de Marguerite avec Bénédick est attribué, +par d'autres, à Balthazar.</blockquote> + +<p>MARGUERITE.—Je ne vous le souhaite pas pour l'amour +de vous-même. J'ai mille défauts.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Nommez-en un.</p> + +<p>MARGUERITE.—Je dis tout haut mes prières.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Vous m'en plaisez davantage. L'auditoire +peut répondre <i>ainsi soit-il</i>.</p> + +<p>MARGUERITE.—Veuille le ciel me joindre à un bon +danseur!</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Ainsi soit-il!</p> + +<p>MARGUERITE.—Et Dieu veuille l'ôter de ma vue quand +la danse sera finie! Répondez, sacristain.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Tout est dit; le sacristain a sa réponse.</p> + +<p>URSULE.—Je vous connais du reste; vous êtes le seigneur +Antonio.</p> + +<p>ANTONIO.—En un mot, non.</p> + +<p>URSULE.—Je vous reconnais au balancement de votre +tête!</p> + +<p>ANTONIO.—A dire la vérité, je le contrefais un peu.</p> + +<p>URSULE.—Il n'est pas possible de le contrefaire si bien, +à moins d'être lui; et voilà sa main sèche<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a> d'un bout à +l'autre. Vous êtes Antonio, vous êtes Antonio.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Comme signe d'un tempérament froid. Nous disons encore: +<i>Vous avez les mains fraîches, vous devez être fidèle</i>.</blockquote> + +<p>ANTONIO.—En un mot, non.</p> + +<p>URSULE.—Bon, bon; croyez-vous que je ne vous reconnaisse +pas à votre esprit? Le mérite se peut-il cacher? +Allons, chut! vous êtes Antonio; les grâces se trahissent +toujours; et voilà tout.</p> + +<p>BÉATRICE.—Vous ne voulez pas me dire qui vous a +dit cela?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Non; vous me pardonnerez ma discrétion.</p> + +<p>BÉATRICE.—Ni me dire qui vous êtes?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Pas pour le moment.</p> + +<p>BÉATRICE.—On a donc prétendu que j'étais dédaigneuse, +et que je puisais mon esprit dans les <i>Cent joyeux contes</i><a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. +Allons, c'est le seigneur Bénédick qui a dit cela.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>The hundred merry tales</i>, collection populaire d'anecdotes licencieuses +et de facéties sans finesse, publiée par John Rastell, +au commencement du XVIe siècle, et réimprimée, il y a quelques +années, par M. Singer, sous le titre: <i>Shakspeare's Jest Book</i>.</blockquote> + +<p>BÉNÉDICK. Qui est-ce?</p> + +<p>BÉATRICE.—Oh! je suis sûr que vous le connaissez bien.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Pas du tout, croyez-moi.</p> + +<p>BÉATRICE.—Comment, il ne vous a jamais fait rire?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—De grâce, qui est-ce?</p> + +<p>BÉATRICE.—C'est le bouffon du prince, un fou insipide. +Tout son talent consiste à débiter d'absurdes médisances. +Il n'y a que des libertins qui puissent se plaire +en sa compagnie; et encore ce n'est pas son esprit qui le +leur rend agréable, mais bien sa méchanceté; il plaît +aux hommes et les met en colère. On rit de lui, et on le +bâtonne. Je suis sûre qu'il est dans le bal. Oh! je voudrais +bien qu'il fût venu m'agacer.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Dès que je connaîtrai ce cavalier, je lui +dirai ce que vous dites.</p> + +<p>BÉATRICE.—Oui, oui; j'en serai quitte pour un ou deux +traits malicieux; et encore si par hasard ils ne sont pas +remarqués ou s'ils ne font pas rire, le voilà frappé de +mélancolie. Et c'est une aile de perdrix d'économisée, +car l'insensé ne soupe pas ce soir-là.—(<i>On entend de la musique +dans l'intérieur</i>). Il faut suivre ceux qui conduisent.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Dans toutes les choses bonnes à suivre.</p> + +<p>BÉATRICE.—D'accord. Si l'on me conduit vers quelque +mauvais pas, je les quitte au premier détour.</p> + +<p class="stage1">(Danse. Tous sortent ensuite excepté don Juan, Borachio et +Claudio.)</p> + +<p>DON JUAN.—Sûrement mon frère est amoureux d'Héro; +je l'ai vu tirant le père à l'écart pour lui en faire l'ouverture. +Les dames la suivent, et il ne reste qu'un seul +masque.</p> + +<p>BORACHIO.—Et ce masque est Claudio, je le reconnais +à sa démarche.</p> + +<p>DON JUAN.—Seriez-vous le seigneur Bénédick?</p> + +<p>CLAUDIO.—Vous ne vous trompez point, c'est moi.</p> + +<p>DON JUAN.—Seigneur, vous êtes fort avancé dans les +bonnes grâces de mon frère; il est épris de Héro. Je vous +prie de le dissuader de cette idée. Héro n'est point d'une +naissance égale à la sienne. Vous pouvez jouer en ceci le +rôle d'un honnête homme.</p> + +<p>CLAUDIO.—Comment savez-vous qu'il l'aime?</p> + +<p>DON JUAN.—Je l'ai entendu lui jurer son amour.</p> + +<p>BORACHIO.—Et moi aussi; il lui jurait de l'épouser cette +nuit.</p> + +<p>DON JUAN, <span class="stage2"><i>bas à Borachio</i></span>.—Viens; allons au banquet.</p> + +<p class="stage1">(Don Juan et Borachio se retirent.)</p> + +<p>CLAUDIO <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—Je réponds ainsi sous le nom de Bénédick; +mais c'est de l'oreille de Claudio que j'entends ces +fatales nouvelles! Rien n'est plus certain. Le prince fait +la cour pour son propre compte. Dans toutes les affaires +humaines, l'amitié se montre fidèle, hormis dans les +affaires d'amour; que tous les coeurs amoureux se servent +de leur propre langue; que l'oeil négocie seul pour +lui-même, et ne se fie à aucun agent. La beauté est une +enchanteresse, et la bonne foi qui s'expose à ses charmes +se dissout en sang<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. C'est une vérité dont la preuve s'offre +à toute heure, et dont je ne me défiais pas! Adieu donc, +Héro.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Allusion aux figures de cire des sorcières. Une ancienne superstition +leur attribuait aussi le pouvoir de changer l'eau et le +vin en sang.</blockquote> + +<p class="stage1">(Rentre Bénédick.)</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Le comte Claudio?</p> + +<p>CLAUDIO.—Oui, lui-même.</p> + +<p>BÉNÉDICK, <span class="stage2"><i>ôtant son masque</i></span>.—Voulez-vous me suivre? +marchons.</p> + +<p>CLAUDIO.—Où?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Au pied du premier saule, comte, pour vos +affaires. Comment voulez-vous porter la guirlande que +nous tresserons? A votre cou comme la chaîne d'un usurier<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, +ou sous le bras comme l'écharpe d'un capitaine? +Il faut la porter de façon ou d'autre, car le prince s'est +emparé de votre Héro.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Parure des citoyens opulents du temps de Shakspeare.</blockquote> + +<p>CLAUDIO.—Je lui souhaite beaucoup de bonheur avec +elle.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Vraiment vous parlez comme un honnête +marchand de bétail; voilà comme ils vendent leurs +boeufs.—Mais auriez-vous cru que le prince vous eût +traité de cette manière?</p> + +<p>CLAUDIO.—De grâce, laissez-moi.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Oh! voilà que vous frappez comme un +aveugle. C'est l'enfant qui vous a dérobé votre viande, et +vous battez la borne<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Allusion à l'aveugle de Lazarille de Tormes.</blockquote> + +<p>CLAUDIO.—Puisqu'il ne vous plaît pas de me laisser, je +vous laisse, moi.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Hélas! pauvre oiseau blessé, il va se glisser +dans quelque haie. Mais... que Béatrice me connaisse si +bien... et pourtant me connaisse si mal! Le bouffon du +prince! Ah! il se pourrait bien qu'on me donnât ce titre, +parce que je suis jovial.—Non, je suis sujet à me faire +injure à moi-même; je ne passe point pour cela. C'est +l'esprit méchant, envieux de Béatrice, qui se dit le +monde, et me peint sous ces couleurs. Fort bien, je me +vengerai de mon mieux.</p> + +<p class="stage1">(Entrent don Pèdre, Héro et Léonato.)</p> + +<p>DON PÈDRE.—Ah! signor, où trouverai-je le comte? +L'avez-vous vu.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Ma foi, seigneur, je viens de jouer le rôle +de dame Renommée. J'ai trouvé ici le comte, aussi mélancolique +qu'une cabane dans une garenne<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>. Je lui dis, +et je crois avoir dit vrai, que Votre Altesse avait conquis +les bonnes grâces de cette jeune dame. Puis je lui offre +de l'accompagner jusqu'à un saule, soit pour lui tresser +une guirlande, comme à un amant délaissé, ou pour lui +fournir un faisceau de verges, comme à un homme qui +mériterait d'être fouetté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> «Ce qui reste de la fille de Sion est comme une cabane dans +un vignoble, comme une loge nocturne dans un jardin de concombres.» +(<i>Isaïe</i>, chap. 1.)</blockquote> + +<p>DON PÈDRE.—D'être fouetté! Et quelle est sa faute?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—La sottise d'un écolier qui, dans sa joie +d'avoir trouvé un nid d'oiseau, le montre à son camarade, +et celui-ci le vole.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Traiterez-vous de faute une marque de +confiance? La faute est au voleur.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Et cependant il n'eût pas été mal à propos +qu'on eut préparé et les verges et la guirlande. Le comte +aurait pu porter la guirlande, et il aurait pu donner les +verges à Votre Altesse qui, à ce que je crois, lui a volé +son nid d'oiseaux.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Je ne veux que leur apprendre à chanter, +et les rendre ensuite à leur légitime maître.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Si leur chant s'accorde avec votre langage, +vous parlez en honnête homme.</p> + +<p>DON PÈDRE.—La signora Béatrice vous prépare une querelle. +Le cavalier qui dansait avec elle lui a dit que vous +lui faisiez beaucoup de tort.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Oh! elle m'a maltraité à faire perdre patience +à un bloc! Un chêne, n'ayant plus qu'une feuille +verte, lui aurait répondu. Mon masque même commençait +à prendre vie et à la quereller. Elle m'a dit, sans se +douter qu'elle me parlait à moi-même, que j'étais le +bouffon du prince, et que j'étais plus insipide qu'un +grand dégel. Entassant sarcasmes sur sarcasmes, avec +une habileté inconcevable, elle m'en a tant dit que je +suis resté comme un homme en butte aux traits de toute +une armée qui tire sur lui. Ses propos sont des poignards; +chaque mot vous tue. Si son souffle était aussi +terrible que ses expressions, il n'y aurait auprès d'elle +personne en vie, elle lancerait la mort jusqu'au pôle.—Eût-elle +tous les biens dont Adam fut le maître, avant +qu'il eût transgressé, je ne voudrais pas d'elle pour mon +épouse. Elle eût fait tourner la broche à Hercule, et aurait +fendu sa massue pour entretenir le feu. Allons, ne +me parlez pas d'elle, c'est l'infernale Àté<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> bien habillée. +Plût à Dieu que quelque clerc daignât la conjurer! car, +tant qu'elle sera sur cette terre, on pourrait vivre en +enfer aussi tranquillement que dans un sanctuaire; et +les gens pèchent exprès afin d'y arriver plus tôt, tant la +peine, le trouble et l'horreur la suivent partout.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Déesse de la vengeance ou de la discorde.</blockquote> + +<p class="stage1">(Rentrent Claudio et Béatrice.)</p> + +<p>DON PÈDRE.—Regardez, la voici qui vient.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Voulez-vous m'envoyer au bout du monde +pour votre service? Je vais à l'instant aux antipodes sous +le plus léger prétexte que vous puissiez inventer. Je +cours vous chercher un cure-dent aux dernières limites +de l'Asie, prendre la mesure du pied du Prêtre-Jean<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, +vous chercher un poil de la barbe du grand Cham, négocier +quelque ambassade chez les Pygmées, plutôt que de +soutenir un entretien de trois paroles avec cette harpie. +N'avez-vous aucun emploi à me confier?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Souverain de l'Abyssinie, ou de la Haute-Asie.</blockquote> + +<p>DON PÈDRE.—Nul autre que de tenir à votre bonne +compagnie.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—O Dieu! seigneur, vous avez céans un mets +qui n'est pas de mon goût; je ne puis souffrir madame +<i>Caquet</i>.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>DON PÈDRE.—Je vous apprends, madame, que vous +avez perdu le coeur du seigneur Bénédick.</p> + +<p>BÉATRICE.—Il est vrai, prince, qu'il me l'a prêté jadis +un moment, et je lui en donnai l'intérêt, un coeur double +pour un coeur simple. Il m'a regagné son coeur avec des +dés pipés. Ainsi Votre Altesse fait bien de dire que je l'ai +perdu.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Vous l'avez mis par terre, madame, vous +l'avez mis par terre.</p> + +<p>BÉATRICE.—Je serais bien fâchée qu'il prît un jour sa +revanche sur moi, seigneur; je craindrais trop d'être la +mère de quelques imbéciles.—J'ai amené le comte Claudio +que j'ai envoyé chercher.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Eh bien! qu'avez-vous, comte? Pourquoi +êtes-vous triste?</p> + +<p>CLAUDIO.—Seigneur, je ne suis point triste.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Qu'êtes-vous donc? malade?</p> + +<p>CLAUDIO.—Ni malade, seigneur.</p> + +<p>BÉATRICE.—Le comte n'est ni triste ni malade, ni bien +portant ni gai.—Mais vous êtes poli, comte, poli comme +une orange, et un peu de la même teinte jalouse.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Sérieusement, madame, je crois votre +blason fidèle; et cependant si Claudio est ainsi, je lui +jure que ses soupçons sont injustes.—Voilà, Claudio, j'ai +fait la cour en votre nom; et la belle Héro s'est rendue. Je +viens de sonder son père; il donne son agrément. Indiquez +le jour du mariage, et que Dieu vous rende heureux.</p> + +<p>LÉONATO.—Comte, recevez ma fille de ma main, et +avec elle ma fortune. Son Altesse a fait le mariage, et que +tous y applaudissent.</p> + +<p>BÉATRICE.—Parlez, comte, c'est votre tour.</p> + +<p>CLAUDIO.—Le silence est l'interprète le plus éloquent +de la joie. Je ne serais que faiblement heureux si je pouvais +dire combien je le suis.—(<i>A Héro</i>.) Si vous êtes à +moi, madame, je suis à vous; je me donne en échange de +vous, et suis passionnément heureux de ce marché.</p> + +<p>BÉATRICE.—Parlez, ma cousine; ou si vous ne pouvez +pas, fermez lui la bouche par un baiser, et ne le laissez +pas parler non plus.</p> + +<p>DON PÈDRE.—En vérité, mademoiselle, vous avez le +coeur gai.</p> + +<p>BÉATRICE.—Oui, monseigneur, je l'en remercie; le +pauvre diable se tient toujours contre le vent du souci.—Ma +cousine lui dit à l'oreille qu'il habite dans son coeur.</p> + +<p>CLAUDIO.—Et c'est en effet ce qu'elle me dit, ma +cousine.</p> + +<p>BÉATRICE.—Bon Dieu! voilà donc encore une alliance!—C'est +ainsi que chacun entre dans le monde; il n'y a +que moi qui sois brûlée du soleil<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>. Il faut que j'aille +m'asseoir dans un coin, pour crier: <i>Holà! un mari!</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> J'ai perdu ma beauté, les maris seront rares.</blockquote> + +<p>DON PÈDRE.—Béatrice, je veux vous en procurer un.</p> + +<p>BÉATRICE.—J'aimerais mieux en avoir un de la main +de votre père. Votre Altesse n'aurait-elle point un frère +qui lui ressemble? Votre père faisait d'excellents maris... +si une pauvre fille pouvait atteindre jusqu'à eux.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Voudriez-vous de moi, madame?</p> + +<p>BÉATRICE.—Non, monseigneur, à moins d'en avoir un +second pour les jours ouvrables. Votre Altesse est d'un +trop grand prix pour qu'on s'en serve tous les jours; +mais je vous prie, pardonnez-moi, je suis née pour dire +toujours des folies qui n'ont point de fond.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Votre silence seul me blesse. La gaieté est +ce qui vous sied le mieux. Sans aucun doute, vous êtes +née dans une heure joyeuse.</p> + +<p>BÉATRICE.—Non sûrement, seigneur, ma mère criait, +mais une étoile dansait alors, et je naquis sous son aspect.—Cousins, +que Dieu vous donne le bonheur!</p> + +<p>LÉONATO.—Ma nièce, voulez-vous voir à cette chose +dont je vous ai parlé?</p> + +<p>BÉATRICE.—Ah! je vous demande pardon, mon oncle; +avec la permission de Votre Altesse.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>DON PÈDRE.—Voilà sans contredit une femme enjouée.</p> + +<p>LÉONATO.—Il est vrai, seigneur, que la mélancolie +est un élément qui domine peu chez elle; elle n'est sérieuse +que quand elle dort, encore pas toujours. J'ai ouï +dire à ma fille que Béatrice rêvait à des malheurs et se +réveillait à force de rire.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Elle ne peut souffrir qu'on lui parle d'un +mari.</p> + +<p>LÉONATO.—Oh! du tout. Elle décourage tous les aspirants +par ses railleries.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Ce serait une femme parfaite pour Bénédick.</p> + +<p>LÉONATO.—Ahl Seigneur! s'ils étaient mariés, monseigneur, +seulement huit jours, ils deviendraient fous à +force de parler.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Comte Claudio, quand vous proposez-vous +d'aller à l'église?</p> + +<p>CLAUDIO.—Demain, seigneur: le temps se traîne sur des +béquilles jusqu'à ce que l'Amour ait vu ses rites accomplis.</p> + +<p>LÉONATO.—Pas avant lundi, mon cher fils. C'est juste +dans huit jours, et le temps est déjà trop court.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Allons, vous secouez la tête à un si long +délai; mais je vous garantis, Claudio, que le temps ne +nous pèsera pas; je veux dans l'intervalle entreprendre +un des travaux d'Hercule. C'est d'amener le seigneur Bénédick +et Béatrice à avoir l'un pour l'autre une montagne +d'amour; je voudrais en faire un mariage, et je ne +doute pas d'en venir à bout, si vous voulez bien tous trois +me prêter l'aide que je vous demanderai.</p> + +<p>LÉONATO.—Monseigneur, comptez sur moi, dussé-je +passer dix nuits sans dormir.</p> + +<p>CLAUDIO.—Seigneur, j'en dis autant.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Et vous aussi, aimable Héro?</p> + +<p>HÉRO.—Je ferai tout ce qu'on pourra faire avec convenance, +seigneur, pour procurer à ma cousine un bon +mari.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Et des maris que je connais, Bénédick +n'est pas celui qui promet le moins; je puis lui donner +cet éloge; il est d'un sang illustre, d'une valeur reconnue, +d'une honnêteté prouvée. Je vous enseignerai à disposer +votre cousine à devenir amoureuse de Bénédick; tandis +que moi, soutenu de mes deux amis, je me charge d'opérer +sur Bénédick. En dépit de son esprit vif et de son estomac +particulier, je veux qu'il s'enflamme pour Béatrice. +Si nous pouvons réussir, Cupidon cesse d'être un archer: +toute sa gloire nous appartiendra, comme aux seuls dieux +de l'amour. Entrez avec moi, et je vous expliquerai mon +projet.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + + +<p class="stage1">Appartement du palais de Léonato.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DON JUAN ET BORACHIO.</p> + +<p>DON JUAN.—C'est une affaire conclue, le comte Claudio +épouse la fille de Léonato.</p> + +<p>BORACHIO.—Oui, seigneur; mais je puis traverser cette +affaire.</p> + +<p>DON JUAN.—Tout obstacle, toute entrave, toute machination +sera un baume pour mon coeur. Je suis malade +de la haine que je lui porte, et tout ce qui pourra +contrarier ses inclinations s'accordera avec les miennes.—Comment +feras-tu pour entraver le mariage?</p> + +<p>BORACHIO.—Ce ne sera pas par des voies honnêtes, +seigneur; mais elles seront si secrètes, qu'on ne pourra +m'accuser de malhonnêteté.</p> + +<p>DON JUAN.—Vite, dis-moi comment.</p> + +<p>BORACHIO.—Je croyais vous avoir dit, seigneur, il y a +un an, combien j'étais dans les bonnes grâces de Marguerite, +suivante d'Héro.</p> + +<p>DON JUAN.—Je m'en souviens.</p> + +<p>BORACHIO.—Je puis, à une heure indue de la nuit, la +charger de se montrer au balcon de l'appartement de sa +maîtresse.</p> + +<p>DON JUAN.—Qu'y a-t-il là qui soit capable de tuer ce +mariage<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> <i>What life is in that to be the death of this marriage?</i></blockquote> + +<p>BORACHIO.—Le poison, c'est à vous à l'extraire, seigneur. +Allez trouver le prince votre frère, ne craignez +point de lui dire qu'il compromet son honneur, en unissant +l'illustre Claudio, dont vous faites le plus grand cas, +à une vraie prostituée, comme Héro.</p> + +<p>DON JUAN.—Quelle preuve en fournirai-je?</p> + +<p>BORACHIO.—Une preuve assez forte pour abuser le +prince, tourmenter Claudio, perdre Héro, et tuer Léonato. +Avez-vous quelque autre but?</p> + +<p>DON JUAN.—Seulement pour les désoler, il n'est rien +que je n'entreprenne.</p> + +<p>BORACHIO.—Allons donc, trouvez-moi une heure propice +pour attirer à l'écart don Pèdre et Claudio. Dites-leur +que vous savez qu'Héro m'aime. Affectez du zèle +pour le prince et pour le comte, comme si vous veniez +conduit par l'intérêt que vous prenez à l'honneur de +votre frère qui a fait ce mariage, et à la réputation de +son ami qui se laisse ainsi tromper par les dehors de +cette fille.... que vous avez découvert être fausse. Ils ne le +croiront guère sans preuve; offrez-en une qui ne sera +pas moins que de me voir à la fenêtre de la chambre +d'Héro; entendez-moi dans la nuit appeler Marguerite, +Héro, et Marguerite me nommer Borachio. Amenez-les +pour voir cela la nuit même qui précédera le mariage +projeté; car dans l'intervalle je conduirai l'affaire de +façon à ce qu'Héro soit absente, et sa déloyauté paraîtra +si évidente que le soupçon sera nommé certitude, et tous +les préparatifs seront abandonnés.</p> + +<p>DON JUAN.—Quelque revers possible que l'événement +amène, je veux suivre ton dessein. Sois adroit dans le +maniement de tout ceci, et ton salaire est de mille ducats.</p> + +<p>BORACHIO.—Soyez vous-même ferme dans l'accusation, +et mon adresse n'aura pas à rougir.</p> + +<p>DON JUAN.—Je vais de ce pas m'informer du jour de +leur mariage.</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + + +<p class="stage1">Le jardin de Léonato.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> BÉNÉDICK ET UN PAGE.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Page!</p> + +<p>LE PAGE.—Seigneur?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Sur la fenêtre de ma chambre est un livre; +apporte-le moi dans le verger.</p> + +<p>LE PAGE.—Me voilà déjà ici, seigneur.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Je le vois bien, mais je voudrais que tu +t'en fusses allé et te voir de retour. <span class="stage2">(<i>Le page sort</i>.)</span> Je suis +étonné qu'un homme qui voit combien un autre homme +est sot qui se dévoue à l'amour, après avoir ri de cette +folie dans autrui, puisse lui-même ensuite consentir à +servir de texte à son propre mépris, en devenant lui-même +amoureux; et Claudio est ainsi. J'ai vu le temps +où il ne connaissait d'autre musique que le fifre et le +tambour; aujourd'hui il aimerait mieux, entendre le +tambourin et la flûte. J'ai vu le temps où il aurait fait +dix milles à pied pour voir une bonne armure; à présent +il veillera dix nuits pour méditer sur la façon d'un nouveau +pourpoint. Il avait coutume de parler simplement +et d'aller au but comme un honnête homme et un soldat; +maintenant le voilà puriste; ses phrases ressemblent à +un festin bizarre, tant il y a de plats étranges. Se pourrait-il +qu'en voyant avec mes yeux, je fusse jamais métamorphosé +comme lui? Je ne sais qu'en dire; mais je ne +crois pas. Je ne jurerais pas qu'un beau matin l'Amour +ne pût me transformer en huître; mais j'en fais le serment, +qu'avant qu'il ait fait de moi une huître, il ne +fera jamais de moi un sot comme le comte: une femme +est belle, et cependant je vais bien; une autre est aimable, +cependant je vais bien; une autre est vertueuse, cependant +je vais bien. Non, jusqu'au jour où toutes les +grâces seront réunies dans une seule femme, aucune ne +trouvera grâce auprès de moi. Elle sera riche, cela est +certain; sage, ou je ne veux point d'elle; vertueuse, ou +jamais je ne la marchanderai; belle, ou je ne regarderai +jamais son visage; douce, ou qu'elle ne m'approche pas; +noble, ou je n'en donnerais pas un ducaton; elle saura +bien causer, sera bonne musicienne; et ses cheveux seront +de la couleur qu'il plaira à Dieu.—Ah! voici le +prince et monsieur l'<i>Amour</i>. Il faut me cacher dans le +bosquet.</p> + +<p class="stage1">(Il se retire.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent don Pèdre, Léonato et Claudio.)</p> + +<p>DON PÈDRE.—Venez; irons-nous écouter cette musique?</p> + +<p>CLAUDIO.—Très-volontiers, seigneur.—Que la soirée +est calme! Elle semble faire silence pour favoriser l'harmonie.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Voyez-vous où Bénédick s'est caché?</p> + +<p>CLAUDIO.—Oh! très-bien, seigneur; la musique finie, +nous saurons bien attraper ce renard aux aguets.</p> + +<p class="stage1">(Balthazar entre avec des musiciens.)</p> + +<p>DON PÈDRE.—Venez, Balthazar; répétez-nous cette +chanson.</p> + +<p>BALTHAZAR.—Oh! mon bon seigneur, ne forcez pas une +aussi vilaine voix à faire plus d'une fois tort à la musique.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Déguiser ses propres perfections, c'est +toujours la preuve du grand talent. Chantez, je vous en +supplie, et ne me laissez pas vous supplier plus longtemps.</p> + +<p>BALTHAZAR.—Puisque vous parlez de supplier, je chanterai: +maint amant adresse ses voeux à un objet qu'il +n'en juge pas digne; et pourtant il prie, et jure qu'il +aime.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Allons! commence, je te prie; ou si tu +veux disputer plus longtemps, que ce soit en notes.</p> + +<p>BALTHAZAR.—Notez bien avant mes notes, qu'il n'y a +pas une de mes notes qui vaille la peine d'être notée.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Eh! mais, ce sont des croches que ses paroles, +<i>notes, notez, notice</i>!</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Oh! l'air divin!—Déjà son âme est ravie! +N'est-il pas bien étrange que des boyaux de mouton +transportent l'âme hors du corps de l'homme? Fort bien, +présentez-moi la corne pour demander mon argent +quand tout sera fini.</p> + +<p>BALTHAZAR <i>chante</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ne soupirez plus, mesdames, ne soupirez plus,</p> +<p>Les hommes furent toujours des trompeurs,</p> +<p>Un pied dans la mer, l'autre sur le rivage,</p> +<p>Jamais constants à une seule chose.</p> +<p class="i2"> Ne soupirez donc plus;</p> +<p class="i2"> Laissez-les aller;</p> +<p class="i2"> Soyez heureuses et belles;</p> +<p>Convertissez tous vos chants de tristesse</p> +<p class="i2"> Eh eh nonny! eh nonny!</p> + </div> </div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ne chantez plus de complaintes, ne chantez plus</p> +<p>Ces peines si ennuyeuses et si pesantes;</p> +<p>La perfidie des hommes fut toujours la même</p> +<p>Depuis que l'été eut des feuilles pour la première fois;</p> +<p class="i2"> Ne soupirez donc plus, etc., etc.</p> + </div> </div> + +<p>DON PÈDRE.—Sur ma parole, une bonne chanson.</p> + +<p>BALTHAZAR.—Oui, seigneur, et un mauvais chanteur.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Ah! non, non; ma foi vous chantez vraiment +assez bien pour un cas de nécessité.</p> + +<p>BÉNÉDICK, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Si un dogue eût osé hurler ainsi, +on l'aurait pendu. Je prie Dieu que sa vilaine voix ne +présage point de malheur: j'aurais autant aimé entendre +la chouette nocturne, quelque fléau qui eût pu suivre +son cri.</p> + +<p>DON PÈDRE, <span class="stage2"><i>à Claudio</i>.</span>—Oui, sans doute. <span class="stage2">(<i>A Balthazar</i>.)</span> +Vous entendez, Balthazar; procurez-nous, je vous en +prie, des musiciens d'élite, la nuit prochaine: nous voulons +les rassembler sous la fenêtre d'Héro.</p> + +<p>BALTHAZAR.—Les meilleurs qu'il me sera possible, seigneur.</p> + +<p>DON PÈDRE.—N'y manquez pas, adieu! <span class="stage2">(<i>Balthazar sort</i>.)</span> +Léonato, approchez. Que me disiez-vous donc aujourd'hui +que votre nièce Béatrice aimait le seigneur Bénédick?</p> + +<p>CLAUDIO.—Oui, sans doute.—<span class="stage2">(<i>A don Pèdre</i>.)</span> Avancez, +avancez<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, l'oiseau est posé.—<span class="stage2">(<i>Haut</i>.)</span> Je n'aurais jamais +cru que cette dame pût aimer quelqu'un.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> <i>Stalk on</i>, terme de chasse.</blockquote> + +<p>LÉONATO.—Ni moi; mais ce qu'il y a de plus surprenant, +c'est qu'elle raffole ainsi du seigneur Bénédick, lui +que, d'après ses manières extérieures, elle a paru toujours +détester.</p> + +<p>BÉNÉDICK, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Est-il possible? le vent souffle-t-il +de ce côté?</p> + +<p>LÉONATO.—Par ma foi, seigneur, je ne sais qu'en penser, +si ce n'est qu'elle l'aime à la rage; cela dépasse l'imagination.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Peut-être que ce n'est qu'une feinte de +sa part.</p> + +<p>CLAUDIO.—Ma foi, c'est assez probable.</p> + +<p>LÉONATO.—Une feinte? Bon Dieu! jamais passion feinte +ne ressembla d'aussi près à une passion véritable que +celle qu'elle témoigne.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Oui? Et quels symptômes de passion +montre-t-elle donc?</p> + +<p>CLAUDIO, <span class="stage2"><i>bas</i></span>.—Amorcez la ligne, ce poisson mordra.</p> + +<p>LÉONATO.—Quels symptômes, seigneur? Elle s'asseoira... vous +avez entendu ma fille vous dire comment.</p> + +<p>CLAUDIO.—C'est vrai, elle nous l'a dit.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Comment, comment, je vous prie? Vous +m'étonnez: j'aurais jugé sa fierté inaccessible à tous les +assauts de la tendresse.</p> + +<p>LÉONATO.—Je l'aurais juré aussi, seigneur, surtout +pour Bénédick.</p> + +<p>BÉNÉDICK, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Je prendrais ceci pour une attrape +si ce gaillard à barbe blanche ne le racontait pas. Sûrement +la tromperie ne peut se cacher sous un aspect si +vénérable.</p> + +<p>CLAUDIO, <span class="stage2"><i>bas</i>.</span>—Il a pris la maladie; redoublez.</p> + +<p>DON PÈDRE.—A-t-elle laissé voir sa tendresse à Bénédick?</p> + +<p>LÉONATO.—Non, et elle proteste qu'elle ne l'avouera +jamais; c'est là son tourment.</p> + +<p>CLAUDIO.—Rien n'est plus vrai; c'est ce que dit votre +Héro. <i>Quoi!</i> dit-elle, <i>écrirai-je à un homme, que j'ai souvent +accablé de mes dédains, que je l'aime?</i></p> + +<p>LÉONATO.—Voilà ce qu'elle dit, lorsqu'elle se met à lui +écrire; car elle se lève vingt fois dans la nuit et reste +assise en chemise, jusqu'à ce qu'elle ait écrit une feuille +de papier.—Héro me rend compte de tout.</p> + +<p>CLAUDIO.—En parlant de feuille de papier, vous me +rappelez un badinage que votre fille nous a conté.</p> + +<p>LÉONATO.—Ah! oui. Quand elle eut écrit, en relisant +sa lettre, elle trouva les noms de <i>Béatrice</i> et <i>Bénédick</i> +s'embrassant sur les deux feuillets.</p> + +<p>CLAUDIO.—C'est cela.</p> + +<p>LÉONATO.—Alors, elle mit sa lettre en mille pièces +grandes comme un sou, s'emporta contre elle-même +d'avoir assez peu de réserve pour écrire à un homme +qu'elle savait bien devoir se moquer d'elle. «Je mesure +son âme sur la mienne, dit-elle, car je me moquerais +de lui s'il venait à m'écrire; oui, quoique je l'aime, je +me moquerais de lui.»</p> + +<p>CLAUDIO.—Puis elle tombe à genoux, pleure, sanglote, +se frappe la poitrine, s'arrache les cheveux; elle prie, +elle maudit; <i>Cher Bénédick!... O Dieu! donne-moi la patience</i>.</p> + +<p>LÉONATO.—Voilà ce qu'elle fait, ma fille le dit; et les +transports de l'amour l'ont réduite à un tel point que +ma fille craint parfois qu'elle ne se fasse du mal dans +son désespoir. Tout cela est parfaitement vrai.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Il serait bien que Bénédick le sût par +quelque autre, si elle ne veut pas le déclarer elle-même.</p> + +<p>CLAUDIO.—A quoi bon? Ce serait un jeu pour lui, et il +tourmenterait d'autant plus cette pauvre femme.</p> + +<p>DON PÈDRE.—S'il en était capable, ce serait une bonne +oeuvre que de le pendre; c'est une excellente et très-aimable +personne, et sa vertu est au-dessus de tout +soupçon.</p> + +<p>CLAUDIO.—Et elle est remplie de sagesse.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Sur tous les points, sauf son amour pour +Bénédick.</p> + +<p>LÉONATO.—Oh! seigneur, quand la sagesse et la nature +combattent dans un corps si délicat, nous avons dix +preuves pour une que la nature remporte la victoire; j'en +suis fâché pour elle, comme j'en ai de bonnes raisons, +étant son oncle et son tuteur.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Que n'a-t-elle tourné son tendre penchant +sur moi! J'aurais écarté toute autre considération, et +j'aurais fait d'elle ma moitié. Je vous en prie, informez-en +Bénédick, et sachons ce qu'il dira.</p> + +<p>LÉONATO.—Cela serait-il à propos? Qu'en pensez-vous?</p> + +<p>CLAUDIO.—Héro croit que sûrement sa cousine en +mourra; car elle dit qu'elle mourra s'il ne l'aime point, +et qu'elle mourra plutôt que de lui laisser voir son +amour; et qu'elle mourra s'il lui fait la cour plutôt que +de rabattre un point de sa malice accoutumée.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Elle a raison; s'il la voyait jamais lui +offrir son amour, je ne répondrais pas qu'elle n'en fût +dédaignée; car, comme vous le savez tous, il est disposé +au dédain.</p> + +<p>CLAUDIO.—Il est bien fait de sa personne.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Et doué d'une physionomie heureuse, on +ne peut le nier.</p> + +<p>CLAUDIO.—Devant Dieu et dans ma conscience, je le +trouve très-raisonnable.</p> + +<p>DON PÈDRE.—A vrai dire, il laisse échapper quelques +étincelles qui ressemblent bien à de l'esprit.</p> + +<p>LÉONATO.—Et je le tiens pour vaillant.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Comme Hector, je vous assure. Et dans +la conduite d'une querelle on peut dire qu'il est sage; +car il l'évite avec une grande prudence, ou s'il la soutient, +c'est avec une frayeur vraiment chrétienne.</p> + +<p>LÉONATO.—S'il craint Dieu, il doit nécessairement tenir +à la paix; et s'il est forcé d'y renoncer, il doit entrer dans +une querelle avec crainte et tremblement.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Ainsi en use-t-il. Car il a la crainte de +Dieu, quoiqu'il n'y paraisse pas grâce aux plaisanteries +un peu fortes qu'il sait faire. Eh bien! j'en suis fâché +pour votre nièce.—Irons-nous chercher Bénédick et lui +parler de son amour?</p> + +<p>CLAUDIO.—Ne lui en parlez pas, seigneur. Que les bons +conseils détruisent son amour.</p> + +<p>LÉONATO.—Non, cela est impossible, elle aurait plutôt +le coeur brisé.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Eh bien! votre fille nous en apprendra +davantage; que cela se refroidisse en attendant. J'aime +Bénédick; je souhaiterais que, portant sur lui-même un +oeil modeste, il vît combien il est indigne d'une si excellente +personne.</p> + +<p>LÉONATO.—Vous plait-il de rentrer, seigneur? Le souper +est prêt.</p> + +<p>CLAUDIO, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Si, après cela, il ne se passionne pas +pour elle, je ne me fierai jamais à mes espérances.</p> + +<p>DON PÈDRE, <span class="stage2"><i>à voix basse</i>.</span>—Qu'on tende le même filet à +Béatrice. Votre fille doit s'en charger avec la suivante. +L'amusant sera lorsqu'ils croiront chacun à la passion +de l'autre, et que cependant il n'en sera rien; voilà la +scène que je voudrais voir et qui se passera en pantomime. +Envoyons Béatrice l'appeler pour le dîner.</p> + +<p class="stage1">(Don Pèdre s'en va avec Claudio et Léonato.)</p> + +<p class="stage1">(Bénédick sort du bois et s'avance.)</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Ce ne peut être un tour; leur conférence +avait un ton sérieux.—La vérité du fait, ils la tiennent +d'Héro.—Ils ont l'air de plaindre la demoiselle.—Il paraît +que sa passion est au comble.—M'aimer!—Il faudra +bien y répondre.—J'ai entendu à quel point on me +blâme. On dit que je me comporterai fièrement si j'entrevois +que l'amour vienne d'elle.—Ils disent aussi +qu'elle mourra plutôt que de donner un signe de tendresse.—Je +n'ai jamais pensé à me marier.—Je ne dois +point montrer d'orgueil.—Heureux ceux qui entendent +les reproches qu'on leur fait et en profitent pour se corriger!—Ils +disent que la dame est belle: c'est une vérité. +De cela j'en puis répondre.—Et vertueuse, rien de plus +sûr; je ne saurais le contester.—Et sensée,—excepté +dans son affection pour moi.—De bonne foi, cela ne fait +pas l'éloge de son jugement, et pourtant ce n'est pas +une preuve de folie; car je serai horriblement amoureux +d'elle.—Il se pourra qu'on me lance sur le corps quelques +sarcasmes, quelques mauvais quolibets, parce qu'on +m'a toujours entendu déblatérer contre le mariage. Mais +les goûts ne changent-ils jamais? Tel aime dans sa jeunesse +un mets qu'il ne peut souffrir dans sa vieillesse. +Des sentences, des sornettes, et ces boulettes de papier +que l'esprit décoche, empêcheront-elles de suivre le chemin +qui tente?—Non, non, il faut que le monde soit +peuplé. Quand je disais que je mourrais garçon, je ne +pensais pas devoir vivre jusqu'à ce que je fusse marié.—Voilà +Béatrice qui vient ici.—Par ce beau jour, c'est +une charmante personne!—Je découvre en elle quelques +symptômes d'amour.</p> + +<p class="stage1">(Béatrice parait.)</p> + +<p>BÉATRICE.—Contre mon gré, l'on me députe pour vous +prier de venir dîner.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Belle Béatrice, je vous remercie de la peine +que vous avez prise.</p> + +<p>BÉATRICE.—Je n'ai pas pris plus de peine pour gagner +ce remerciement, que vous n'en venez de prendre pour +me remercier.—S'il y avait eu quelque peine pour moi, +je ne serais point venue.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Vous preniez donc quelque plaisir à ce +message?</p> + +<p>BÉATRICE.—Oui, le plaisir que vous prendriez à égorger +un oiseau avec la pointe d'un couteau,—Vous n'avez +point d'appétit, seigneur? Portez-vous bien.</p> + +<p class="stage1">(Elle s'en va.)</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Ah! «<i>Contre mon gré, l'on me députe pour +vous prier de venir dîner</i>.» Ces mots sont à double entente, +«<i>Je n'ai pas pris plus de peine pour gagner ce remerciement, +que vous n'en venez de prendre pour me remercier</i>.» +C'est comme si elle disait: «<i>Toutes les peines que +je prends pour vous sont aussi faciles que des remerciements</i>.»—Si +je n'ai pitié d'elle, je suis un misérable; +si je ne l'aime pas, je suis un juif.—Je vais aller me +procurer son portrait.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FIN DU SECOND ACTE.</p> +<br><br><br> +<h3>ACTE TROISIÈME</h3> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> +<p class="stage1">Le jardin de Léonato.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> HÉRO, MARGUERITE, URSULE.</p> + +<p>HÉRO.—Bonne Marguerite, cours au salon; tu y trouveras +ma cousine Béatrice, devisant avec le prince et +Claudio. Glisse-lui à l'oreille qu'Ursule et moi nous nous +promenons dans le verger, que tout notre entretien roule +sur elle. Dis-lui, que tu nous as entendues en passant. +Engage-la à se glisser dans ce berceau épais, dont l'entrée +est défendue au soleil par les chèvrefeuilles qu'il a +fait pousser,—tels que des favoris qui, élevés par des +princes, opposent leur orgueil au pouvoir qui les a agrandis;—elle +s'y cachera pour écouter notre entretien. +Voilà ton rôle: acquitte-t'en bien, et laisse-nous seules.</p> + +<p>MARGUERITE.—Je vous garantis que je vous l'enverrai +dans un moment.</p> + +<p class="stage1">(Marguerite sort.)</p> + +<p>HÉRO.—Maintenant, Ursule. Lorsque Béatrice sera arrivée, +en allant et venant dans cette allée, il faut que +tous nos discours roulent sur Bénédick. Dès que j'aurai +prononcé son nom, ton rôle sera de le louer plus qu'aucun +homme ne le mérita jamais; le mien de t'apprendre +comment Bénédick est malade d'amour pour Béatrice. +C'est ainsi qu'est faite la flèche adroite du petit Cupidon, +qui blesse par un ouï-dire. <span class="stage2">(<i>Béatrice entre par derrière</i>.)</span> +Mais commence, car, vois-tu, voilà Béatrice qui, comme +un vanneau, se glisse tout près de terre pour surprendre +nos paroles.</p> + +<p>URSULE.—Le plus grand plaisir de la pêche est de voir +le poisson fendre de ses nageoires dorées l'onde argentée, +et dévorer avidement le perfide hameçon. Jetons ainsi +l'amorce à Béatrice; la voilà déjà tapie sous ce toit d'aubépine. +Ne craignez rien pour ma part du dialogue.</p> + +<p>HÉRO.—Allons donc plus près d'elle, afin que son +oreille ne perde rien du doux et perfide leurre que nous +lui préparons. <span class="stage2">(<i>Elles s'avancent vers le berceau</i>.)</span> Non, non, +Ursule: franchement elle est trop dédaigneuse; je sais +qu'elle est farouche et sauvage comme le faucon du +rocher.</p> + +<p>URSULE.—Mais êtes-vous certaine que Bénédick soit si +amoureux de Béatrice?</p> + +<p>HÉRO.—C'est ce que disent le prince et le seigneur +auquel je viens d'être fiancée.</p> + +<p>URSULE.—Vous auraient-ils chargée, madame, d'en +informer votre cousine?</p> + +<p>HÉRO.—Ils me conjuraient de l'en instruire. Moi, je les +exhortais, s'ils aimaient Bénédick, à l'engager à lutter +contre son affection, sans jamais la laisser voir à Béatrice.</p> + +<p>URSULE.—Quel était votre motif? Ce gentilhomme ne +mérite-t-il pas bien une couche aussi fortunée que celle +qui peut échoir à Béatrice?</p> + +<p>HÉRO.—O dieu d'amour! je sais bien qu'il mérite +tout ce qu'on peut accorder à un homme; mais la nature +n'a jamais fait un coeur de femme d'une trempe +plus orgueilleuse que celui de Béatrice. La morgue et le +dédain étincellent dans ses yeux, qui méprisent tout ce +qu'ils regardent: et son esprit s'estime si haut, que tout +le reste lui semble faible. Elle ne peut aimer ni recevoir +aucun sentiment, aucune idée d'affection, tant elle est +idolâtre d'elle-même!</p> + +<p>URSULE.—Oui, je le crois, et par conséquent il ne serait +certainement pas à propos de lui faire connaître l'amour +de Bénédick, de peur qu'elle ne s'en fit un jeu.</p> + +<p>HÉRO.—Oh! vous avez bien raison. Je n'ai encore jamais +vu un homme quelque sage, quelque noble, quelque +jeune et quelque doué des traits les plus heureux qu'il +pût être, qu'elle ne prit à l'envers. Est-il beau de visage, +elle vous jure que ce gentilhomme mériterait d'être sa +soeur. Est-il brun, c'est la nature qui, voulant dessiner +un bouffon<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>, a fait une grosse tache. S'il est grand, c'est +une lance mal terminée; petit, c'est une agate grossièrement +taillée<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>; aime-t-il à parler, bon, c'est une girouette +qui tourne à tous les vents; est-il taciturne, c'est +un bloc que rien ne peut émouvoir. Ainsi, elle tourne +chaque homme du mauvais côté; elle ne rend jamais à +la franchise et à la vertu ce qui est dû au mérite et à la +simplicité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> <i>Antick</i>, bouffon des anciennes farces anglaises. Le nom d'<i>antick</i> +indique, selon Warburton, l'idée traditionnelle des anciens +mimes dont Apulée nous dit: <i>mimi centunculo fuligine faciem obducti</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Quelques commentateurs veulent lire <i>anglet</i>, une tête d'épingle +à cheveux qui représentait autrefois des figures taillées, et le +plus souvent une tête bizarre.</blockquote> + +<p>URSULE.—Certes, certes, cette causticité n'est pas +louable!</p> + +<p>HÉRO.—Non sans doute, on ne peut applaudir à cette +humeur bizarre de Béatrice, qui fronde tous les usages. +Mais qui osera le lui dire? Si je parle, ses brocards iront +frapper les nues; oh! elle me ferait perdre la tête à force +de rire; elle m'accablerait de son esprit. Laissons donc +Bénédick, comme un feu couvert, se consumer de soupirs +et s'user intérieurement. C'est une mort plus douce +que de mourir sous les traits de la raillerie; ce qui est +aussi cruel que de mourir à force d'être chatouillé.</p> + +<p>URSULE.—Cependant parlez-en à Béatrice; voyez ce +qu'elle dira.</p> + +<p>HÉRO.—Non, j'aimerais mieux aller trouver Bénédick +et lui conseiller de combattre sa passion; et vraiment je +trouverai quelque médisance honnête pour en noircir +ma cousine: on ne sait pas combien un trait malin peut +empoisonner l'amour.</p> + +<p>URSULE.—Ah! ne faites pas tant de tort à votre cousine. +Avec l'esprit vif et juste qu'on lui attribue, elle ne +peut être assez dénuée de véritable jugement pour rebuter +un homme aussi rare que le seigneur Bénédick.</p> + +<p>HÉRO.—C'est le seul cavalier d'Italie: toujours à l'exception +de mon cher Claudio.</p> + +<p>URSULE.—De grâce, ne m'en veuillez pas, madame, si +je dis ce que je pense. Pour la tournure, les manières, +la conversation et la valeur, le seigneur Bénédick marche +le premier dans l'opinion de toute l'Italie.</p> + +<p>HÉRO.—Il jouit en effet d'une excellente renommée.</p> + +<p>URSULE.—Ses qualités la méritèrent avant de l'obtenir.—Quand +vous marie-t-on, madame?</p> + +<p>HÉRO.—Que sais-je?—Un de ces jours....—Demain.—Viens, +rentrons, je veux te montrer quelques parures; +te consulter sur celle qui me siéra le mieux demain.</p> + +<p>URSULE, <span class="stage2"><i>bas</i>.</span>—Elle est prise; je vous en réponds, madame, +nous la tenons.</p> + +<p>HÉRO, <span class="stage2"><i>bas</i>.</span>—Si nous avons réussi, il faut convenir que +l'amour dépend du hasard. Cupidon tue les uns avec des +flèches, il prend les autres au trébuchet.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Béatrice s'avance.)</p> + +<p>BÉATRICE.—Quel feu<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> je sens dans mes oreilles! Serait-ce +vrai? Me vois-je donc ainsi condamnée pour mes dédains +et mon orgueil? Adieu dédains, adieu mon orgueil +de jeune fille, vous ne traînez à votre suite aucune gloire. +Et toi, Bénédick, persévère, je veux te récompenser; je +laisserai mon coeur sauvage s'apprivoiser sous ta main +amoureuse. Si tu m'aimes, ma tendresse t'inspirera le +désir de resserrer nos amours d'un saint noeud; car on +dit que tu as beaucoup de mérite, je le crois sur de meilleures +preuves que le témoignage d'autrui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Chez nous, <i>les oreilles nous sifflent</i>.</blockquote> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Appartement dans la maison de Léonato.</p> + +<p class="stage1">DON PÈDRE, CLAUDIO, BÉNÉDICK ET LÉONATO +<i>entrent</i>.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Je n'attends plus que la consommation +de votre mariage, et je prends ensuite la route de l'Aragon.</p> + +<p>CLAUDIO.—Seigneur, je vous suivrai jusque-là, si vous +daignez me le permettre.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Non, ce serait bien grande honte au +début de votre mariage que de montrer à une enfant son +habit neuf en lui défendant de le porter. Je ne veux +prendre cette liberté qu'avec Bénédick, dont je réclame +la compagnie. Depuis la plante des pieds jusqu'au sommet +de la tête, il est tout enjouement. Il a deux ou trois +fois brisé la corde de l'Amour, et le petit fripon n'ose +plus s'attaquer à lui. Son coeur est vide comme une +cloche, dont sa langue est le battant<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>; car ce que son +coeur pense, sa langue le raconte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Allusion à un ancien proverbe: +<i>As the sound thinks, so the bell clinks.</i> +Ce que le son pense, la cloche le chante.</blockquote> + +<p>BÉNÉDICK.—Messieurs, je ne suis plus ce que j'étais.</p> + +<p>LÉONATO.—C'est ce que je disais; vous me paraissez +plus sérieux.</p> + +<p>CLAUDIO.—Je crois qu'il est amoureux.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Au diable le novice! Il n'y a pas en lui +une goutte d'honnête sang qui soit susceptible d'être +honnêtement touchée par l'amour. S'il est triste, c'est +qu'il manque d'argent.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—J'ai mal aux dents.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Arrachez votre dent.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Qu'elle aille se faire pendre.</p> + +<p>CLAUDIO.—Pendez-la d'abord, et arrachez-la ensuite<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>Hang it! you must hang it first and draw it afterwards</i>.</blockquote> + +<p>DON PÈDRE.—Quoi! soupirer ainsi pour un mal de +dents?</p> + +<p>LÉONATO.—Qui n'est qu'une humeur ou un ver.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Soit. Tout le monde peut maîtriser le mal, +excepté celui qui souffre.</p> + +<p>CLAUDIO.—Je répète qu'il est amoureux.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Il n'y a en lui aucune apparence de caprice<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>, +à moins que ce soit le caprice qu'il a pour les +costumes étrangers; comme d'être aujourd'hui un Hollandais, +et un Français demain, ou de se montrer à +la fois dans le costume de deux pays, Allemand depuis +la ceinture jusqu'en bas par de grands pantalons, et Espagnol +depuis la hanche jusqu'en haut par le pourpoint; +à part son caprice pour cette folie, et il paraît qu'il a ce +caprice-là, certainement il n'est pas assez fou pour avoir +le caprice que vous voudriez lui attribuer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> <i>Fancy</i>, amour, imagination.</blockquote> + +<p>CLAUDIO.—S'il n'est pas amoureux de quelque femme, +il ne faut plus croire aux anciens signes. Il brosse son +chapeau tous les matins; qu'est-ce que cela annonce?</p> + +<p>DON PÈDRE.—Quelqu'un l'a-t-il vu chez le barbier?</p> + +<p>CLAUDIO.—Non, mais on a vu le garçon du barbier +chez lui, et l'ancien ornement de son menton sert déjà +à remplir des balles de paume.</p> + +<p>LÉONATO.—En effet, il semble plus jeune qu'il n'était +avant la perte de sa barbe.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Comment! il se parfume à la civette. +Pourriez-vous deviner son secret par l'odorat?</p> + +<p>CLAUDIO.—C'est comme si on disait que le pauvre jeune +homme est amoureux.</p> + +<p>DON PÈDRE. Ce qu'il y a de plus frappant, c'est sa mélancolie.</p> + +<p>CLAUDIO.—A-t-il jamais eu l'habitude de se laver le +visage?</p> + +<p>DON PÈDRE.—Oui; ou de se farder? Ceci me fait comprendre +Ce que vous dites de lui.</p> + +<p>CLAUDIO.—Et son esprit plaisant! ce n'est plus aujourd'hui +qu'une corde de luth qui ne résonne plus que sous +les touches.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Voilà en effet des témoignages accablants +contre lui.—Concluons, concluons, il est amoureux.</p> + +<p>CLAUDIO.—Ah! mais je connais celle qui l'aime.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Pour celle-là, je voudrais la connaître. +Une femme, je gage, qui ne le connaît pas.</p> + +<p>CLAUDIO.—Oui-dà, et tous ses défauts; et en dépit de +tout, elle se meurt d'amour pour lui.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Elle sera enterrée, le visage tourné vers +le ciel.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Tout cela n'est pas un charme contre le +mal de dents.—Vieux seigneur, venez à l'écart vous +promenez avec moi. J'ai étudié huit ou dix mots de bon +sens que j'ai à vous dire et que ces étourdis ne doivent +pas entendre.</p> + +<p class="stage1">(Bénédick sort avec Léonato.)</p> + +<p>DON PÈDRE.—Sur ma vie, il va s'ouvrir à lui au sujet +de Béatrice.</p> + +<p>CLAUDIO.—Oh! c'est cela même! A l'heure qu'il est +Héro et Marguerite ont dû jouer leur rôle avec Béatrice: +ainsi nos deux ours ne se mordront plus l'un l'autre +quand il se rencontreront.</p> + +<p class="stage1">(Don Juan paraît.)</p> + +<p>DON JUAN.—Mon seigneur et frère, Dieu vous garde!</p> + +<p>DON PÈDRE.—Bonjour, mon frère.</p> + +<p>DON JUAN.—Si votre loisir le permet, je voudrais vous +parler.</p> + +<p>DON PÈDRE.—En particulier?</p> + +<p>DON JUAN.—Si vous le jugez à propos; cependant le +comte Claudio peut rester. Ce que j'ai à vous dire l'intéresse.</p> + +<p>DON PÈDRE.—De quoi s'agit-il?</p> + +<p>DON JUAN, <span class="stage2"><i>à Claudio</i>.</span>—Votre Seigneurie a-t-elle l'intention +de se marier demain?</p> + +<p>DON PÈDRE.—Vous savez que oui.</p> + +<p>DON JUAN.—Je n'en sais rien.... quand il saura ce que +je sais.</p> + +<p>CLAUDIO.—S'il y a quelque empêchement, dites-le-nous, +je vous prie.</p> + +<p>DON JUAN.—Vous pouvez croire que je ne vous aime +pas; la suite vous en instruira et vous apprendrez à +mieux penser de moi par le fait dont je vais vous informer. +Quant à mon frère, je vois qu'il fait cas de vous, et +c'est par tendresse pour vous qu'il a travaillé à accomplir +ce prochain mariage; soins certainement bien mal +adressés, peines bien mal employées!</p> + +<p>DON PÈDRE.—Comment? De quoi s'agit-il?</p> + +<p>DON JUAN.—Je venais vous dire et sans préambule +(car elle n'a que trop longtemps servi de texte à nos +discours) que votre future est déloyale.</p> + +<p>CLAUDIO.—Qui? Héro?</p> + +<p>DON JUAN.—Elle-même. L'Héro de Léonato, votre Héro, +l'Héro de tout le monde.</p> + +<p>CLAUDIO.—Déloyale?</p> + +<p>DON JUAN.—Le terme est trop honnête pour peindre +toute sa corruption. Je pourrais en dire davantage; imaginez +un nom plus odieux, et je vous prouverai qu'elle le +mérite. Ne vous étonnez point jusqu'à ce que vous ayez +d'autres preuves; venez seulement avec moi cette nuit; +vous verrez entrer quelqu'un par la fenêtre de sa chambre, +la nuit même avant le jour de ses noces. Si vous +l'aimez alors, épousez-la demain; mais il siérait mieux à +votre honneur de changer d'idée.</p> + +<p>CLAUDIO.—Est-il possible?</p> + +<p>DON PÈDRE.—Je ne veux pas le croire.</p> + +<p>DON JUAN.—Si vous n'osez pas croire ce que vous verrez, +n'avouez pas ce que vous savez. Si vous voulez me +suivre, je vous en montrerai assez, et quand vous en aurez +vu davantage, entendu davantage, agissez alors en +conséquence.</p> + +<p>CLAUDIO.—Si je suis cette nuit témoin de quelque +chose qui m'empêche de l'épouser demain, je la confondrai +dans l'assemblée même où nous devons nous marier.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Et comme je lui ai fait la cour afin de +l'obtenir pour vous, je me joindrai à vous pour la déshonorer.</p> + +<p>DON JUAN.—Je m'abstiens de la décrier davantage +jusqu'à ce que vous soyez mes témoins. Supportez seulement +cette nouvelle avec patience jusqu'à minuit; et +qu'alors le fait se prouve de lui-même.</p> + +<p>DON PÈDRE.—O jour qui tourne bien mal!</p> + +<p>CLAUDIO.—O malheur étrange qui me bouleverse!</p> + +<p>DON JUAN.—O fléau prévenu à temps! Voilà ce que +vous direz quand vous aurez vu la suite.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + + +<p class="stage1">Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DOGBERRY ET VERGES <i>avec les gardiens de nuit.</i></p> + +<p>DOGBERRY.—<span class="stage2"><i>aux gardiens</i>.</span>—Êtes-vous des gens braves +et fidèles?</p> + +<p>VERGES.—Oui, sans doute; sinon ce serait dommage +qu'ils risquassent le salut de l'âme et du corps.</p> + +<p>DOGBERRY.—Ce serait pour eux un châtiment trop +doux, pour peu qu'ils aient de sentiments de fidélité, +étant choisis pour la garde du prince.</p> + +<p>VERGES.—Allons, voisin Dogberry, donnez-leur la consigne.</p> + +<p>DOGBERRY.—D'abord, qui croyez-vous le plus <i>incapable</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a> +d'être constable?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Dogberry, peu au fait de la valeur des termes, fait mille contre-sens +en employant un mot pour l'autre. On devine facilement +l'intention du poëte.</blockquote> + +<p>PREMIER GARDIEN.—<i>Hugues d'Avoine</i>, ou <i>Georges Charbon</i>, +car ils savent tous deux lire et écrire.</p> + +<p>DOGBERRY.—Venez ici, voisin Charbon; Dieu vous a +favorisé d'un beau nom. Être homme de bonne mine, +c'est un don de la fortune. Mais le don d'écrire et de lire +nous vient par nature.</p> + +<p>SECOND GARDIEN.—Et ces deux choses, monsieur le +constable...</p> + +<p>DOGBERRY.—Vous les possédez; je savais que ce serait +là votre réponse. Allons, quant à votre bonne mine, ami, +rendez-en grâce à Dieu et n'en tirez point vanité; et à +l'égard de votre talent de lire et d'écrire, faites-le paraître +quand on n'aura pas besoin de cette vanité. Vous êtes ici +réputé l'homme le plus <i>insensé</i> et capable d'être constable, +c'est pourquoi vous porterez le fallot; c'est là votre emploi. +Appréhendez au corps tous les vagabonds. Vous +devez ordonner à tout passant de s'arrêter au nom du +prince.</p> + +<p>SECOND GARDIEN.—Et s'il ne veut pas s'arrêter?</p> + +<p>DOGBERRY.—Alors ne prenez pas garde à lui et laissez-le +passer. Sur-le-champ appelez à vous tout le reste de +la patrouille, et remerciez Dieu d'être délivré d'un coquin.</p> + +<p>VERGES.—S'il refuse de s'arrêter quand on lui ordonne, +il n'est pas un sujet du prince.</p> + +<p>DOGBERRY.—Sans doute, et ils ne doivent avoir affaire +qu'aux sujets du prince.—Vous éviterez aussi de faire +du bruit dans les rues; car de voir un gardien de nuit +jaser et bavarder, cela est <i>tolérable</i> et ne peut se souffrir.</p> + +<p>SECOND GARDIEN.—Nous aimons mieux dormir que +bavarder. Nous savons quel est le devoir du guet.</p> + +<p>DOGBERRY.—Bien, vous parlez comme un ancien, +comme un gardien paisible; car je ne saurais voir en +quoi le sommeil peut nuire. Prenez garde seulement +qu'on ne vous dérobe vos piques <a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>. Ensuite vous devez +frapper à tous les cabarets, et commander à ceux qui sont +ivres d'aller se coucher.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Bills</i>. Pertuisanes, armes de l'ancienne infanterie anglaise.</blockquote> + +<p>SECOND GARDIEN.—Et s'ils ne le veulent pas?</p> + +<p>DOGBERRY.—Alors, laissez-les tranquilles, jusqu'à ce +qu'ils soient de sang-froid. S'ils ne vous font pas alors une +meilleure réponse, vous pouvez dire qu'ils ne sont pas +ceux pour qui vous les aviez pris d'abord.</p> + +<p>SECOND GARDIEN.—Fort bien, monsieur.</p> + +<p>DOGBERRY.—Si vous rencontrez un voleur, en vertu de +votre charge vous pouvez le soupçonner de n'être pas +un honnête homme; et quant à cette espèce de gens, le +moins que vous pourrez avoir affaire avec eux, ce sera +le mieux pour votre probité.</p> + +<p>SECOND GARDIEN.—Si nous le connaissons pour un +voleur, ne mettrons-nous pas la main sur lui?</p> + +<p>DOGBERRY.—Vraiment par votre charge vous le pouvez. +Mais je pense que ceux qui touchent le goudron se salissent +les mains. Si vous prenez un voleur, la manière +la plus tranquille est de le laisser se montrer ce qu'il est, +en fuyant votre compagnie.</p> + +<p>VERGES.—Assez, mon cher collègue, vous avez toujours +été réputé pour un homme miséricordieux.</p> + +<p>DOGBERRY.—En vérité je ne voudrais pas être cause +de la pendaison d'un chien, bien moins d'un homme qui +possède l'honnêteté.</p> + +<p>VERGES.—Si vous entendez un enfant crier dans la +nuit, vous devez appeler la nourrice et lui commander +de le faire taire.</p> + + + +<p>SECOND GARDIEN.—Et si la nourrice est endormie et +ne veut pas nous entendre?</p> + +<p>DOGBERRY.—Alors allez-vous en paisiblement et laissez +l'enfant l'éveiller lui-même par ses cris; car la brebis qui +n'entend pas son agneau quand il mugit ne répondra +pas aux bêlements du veau.</p> + +<p>VERGES.—C'est la vérité.</p> + +<p>DOGBERRY.—Voilà toute votre consigne. Vous, constable, +vous devez représenter la personne du prince. Si +vous rencontrez le prince dans la nuit, vous pouvez +l'arrêter.</p> + +<p>VERGES.—Non, par Notre-Dame; quant à cela je ne +crois pas qu'il le puisse.</p> + +<p>DOGBERRY.—Je gage cinq shillings contre un, avec +tout homme qui connaît les <i>statues</i><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>, qu'il peut l'arrêter. +Non pas, à la vérité, sans que le prince y consente; car +le guet ne doit offenser personne, et c'est faire offense à +un homme que de l'arrêter contre sa volonté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> + +<p>Voici quelques-uns des statuts du guet ridiculisés ici par +Shakspeare:</p> + +<p>«Personne ne sifflera passé neuf heures du soir.</p> + +<p>«Personne n'ira masqué la nuit passé neuf heures du soir.</p> + +<p>«Nul homme à marteau, forgeron, serrurier, ne travaillera +passé neuf heures du soir.</p> + +<p>«Nul homme ne donnera l'alarme passé neuf heures du soir en +battant sa femme, sa servante ou son chien, sous peine de trois +shillings d'amende.»</p></blockquote> + +<p>VERGES.—Par Notre-Dame, je crois que vous avez +raison.</p> + +<p>DOGBERRY.—Ah! ah! ah! Or çà, bonne nuit, mes maîtres; +s'il survient quelque affaire un peu grave, appelez-moi. +Gardez les secrets de vos camarades et les vôtres; +bonne nuit.—Venez, voisin.</p> + +<p>SECOND GARDIEN, <span class="stage2"><i>à ses camarades</i>.</span>—Ainsi, camarades, +nous venons d'entendre notre consigne. Asseyons-nous +ici sur ce banc près de l'église jusqu'à deux heures, et de +là allons tous nous coucher.</p> + +<p>DOGBERRY.—Encore un mot, honnêtes voisins. Je vous +en prie, veillez à la porte du seigneur Léonato, car le +mariage étant fixé à demain sans faute, il y a grand tumulte +cette nuit. Adieu, soyez vigilants, je vous en conjure.</p> + +<p class="stage1">(Dogberry et Verges sortent.) +(Entrent Borachio et Conrad.)</p> + +<p>BORACHIO.—Conrad, où es-tu?</p> + +<p>PREMIER GARDIEN, <span class="stage2"><i>bas à ses compagnons</i>.</span>—Paix, ne bougez +pas.</p> + +<p>BORACHIO.—Conrad! dis-je?</p> + +<p>CONRAD, <span class="stage2"><i>en le poussant</i>.</span>—Ici. Je suis à ton coude.</p> + +<p>BORACHIO.—Par la messe, le coude me démangeait; je +pensais bien qu'il s'ensuivrait quelque croûte.</p> + +<p>CONRAD.—Je te devrai une réponse à cela. Poursuis +maintenant ton récit.</p> + +<p>BORACHIO.—Mettons-nous à couvert sous ce toit; il +bruine: et là, comme un vrai ivrogne, je te dirai tout.</p> + +<p>SECOND GARDIEN, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Quelque trahison! Restons +cois, mes amis.</p> + +<p>BORACHIO.—Tu sauras que don Juan m'a promis mille +ducats.</p> + +<p>CONRAD.—Est-il possible qu'aucune scélératesse soit +si chère?</p> + +<p>BORACHIO.—Demande plutôt comment il est possible +qu'aucun scélérat soit si riche! car lorsque le scélérat +riche a besoin du scélérat pauvre, le pauvre peut faire +le prix à son gré.</p> + +<p>CONRAD.—Tu m'étonnes.</p> + +<p>BORACHIO.—Cela prouve que tu es novice; tu sais que +la forme d'un pourpoint, ou d'un chapeau, ou d'un manteau, +n'est rien dans un homme.</p> + +<p>CONRAD.—Cependant c'est une parure!</p> + +<p>BORACHIO.—Je veux dire la forme à la mode.</p> + +<p>CONRAD.—Oui, la mode est la mode.</p> + +<p>BORACHIO.—Bah! autant dire un sot est un sot. Mais +ne vois-tu pas quel voleur maladroit est la mode?</p> + +<p>UN GARDIEN.—Je connais ce La Mode, c'est un voleur +depuis sept ans. Il s'introduit çà et là mis en gentilhomme; +je me rappelle son nom.</p> + +<p>BORACHIO.—N'as-tu pas entendu quelqu'un?</p> + +<p>CONRAD.—Non, c'est la girouette sur le toit.</p> + +<p>BORACHIO.—Ne vois-tu pas, dis-je, quel maladroit voleur +est la mode? Par quels vertiges elle renverse toutes +les têtes chaudes, depuis quatorze ans jusqu'à trente-cinq; +parfois elle les affuble comme les soldats de Pharaon +dans les tableaux enfumés, tantôt comme les prêtres +du dieu Baal dans les vieux vitraux de l'église; quelquefois +comme l'Hercule rasé<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a> dans la tapisserie fanée et +rongée des vers, où son petit doigt semble aussi gros +que sa massue?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Pharaon, Hercule, personnages de tapisseries.</blockquote> + +<p>CONRAD.—Je vois tout cela, et que la mode use plus +d'habits que l'homme. Mais n'es-tu pas entraîné toi-même +par la mode, en t'écartant de ton récit pour me +parler de la mode?</p> + +<p>BORACHIO.—Nullement. Mais sache que cette nuit j'ai +courtisé Marguerite, la suivante de la signora Héro, sous +le nom d'Héro; elle m'a tendu la main par la fenêtre de +la chambre de sa maîtresse, et m'a dit mille fois adieu!—Je +raconte cela horriblement mal. J'aurais dû d'abord +te dire que le prince, Claudio et mon maître, placés, +postés et prévenus par mon maître don Juan, ont vu de +loin, du verger, cette entrevue amoureuse.</p> + +<p>CONRAD.—Et ils croyaient que Marguerite était Héro?</p> + +<p>BORACHIO.—Deux d'entre eux l'ont cru, le prince et +Claudio. Mais mon démon de maître savait que c'était +Marguerite. D'un côté, grâce à ses serments qui les ont +d'abord séduits; de l'autre, grâce à la nuit obscure qui +les a déçus, mais surtout à mon manège qui confirmait +toutes les calomnies inventées par don Juan, Claudio est +parti plein de rage, jurant d'aller la joindre demain +matin au temple à l'heure marquée, et là, devant toute +l'assemblée, de la déshonorer par le récit de ce qu'il a +vu cette nuit, et de la renvoyer chez elle sans époux.</p> + +<p>PREMIER GARDIEN <span class="stage2"><i>s'avançant</i>.</span>—Nous vous sommons au +nom du prince, arrêtez.</p> + +<p>SECOND GARDIEN.—Appelez le grand chef constable. +Nous avons ici déterré le plus dangereux complot de débauche +qui se soit jamais vu dans la république.</p> + +<p>PREMIER GARDIEN.—Et un certain La Mode<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a> est de leur +bande; je le connais, il porte une boucle de cheveux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> En anglais, c'est le mot <i>deformed</i> que les gardiens prennent +pour un nom d'homme.</blockquote> + +<p>CONRAD.—Messieurs, messieurs!</p> + +<p>PREMIER GARDIEN.—On vous forcera bien de faire comparaître +La Mode; je vous le garantis.</p> + +<p>CONRAD.—Messieurs!....</p> + +<p>PREMIER GARDIEN.—Taisez-vous, nous vous l'ordonnons; +nous vous obéirons en vous conduisant.</p> + +<p>BORACHIO.—Nous avons l'air de devenir une bonne +marchandise, après avoir été ramassés par les piques de +ces gens-là.</p> + +<p>CONRAD.—Une marchandise compromise, je vous en +réponds; venez, nous vous obéirons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="stage1">Appartement dans la maison de Léonato. +HÉRO, MARGUERITE, URSULE.</p> + +<p>HÉRO.—Bonne Ursule, éveillez ma cousine Béatrice, +et priez-la de se lever.</p> + +<p>URSULE.—J'y vais, madame.</p> + +<p>HÉRO.—Et dites-lui de venir ici.</p> + +<p>URSULE.—Bien.</p> + +<p class="stage1">(Ursule sort.)</p> + +<p>MARGUERITE.—En vérité, je crois que cet autre rabat<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a> +vous siérait mieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> <i>Rabato</i>, rabat, collerette.</blockquote> + +<p>HÉRO.—Non, je vous prie, chère Marguerite; je veux +mettre celui-ci.</p> + +<p>MARGUERITE.—Sur ma parole, il n'est pas si beau, et +je garantis que votre cousine sera de mon avis.</p> + +<p>HÉRO.—Ma cousine est une folle, et vous une autre. Je +n'en veux pas porter d'autre que celui-ci.</p> + +<p>MARGUERITE.—J'aime tout à fait cette nouvelle coiffure +qui est là-dedans; seulement je voudrais les cheveux une +idée plus bruns; pour votre robe, elle est en vérité du +dernier goût; j'ai vu celle de la duchesse de Milan, cette +robe qu'on vante tant....</p> + +<p>HÉRO.—Oh! on dit qu'elle est incomparable!</p> + +<p>MARGUERITE.—Sur ma vie, ce n'est qu'une robe de +nuit auprès de la vôtre. Du drap d'or, des crevés lacés +avec du fil d'argent, le bas des manches et le bord des +manches garnis de perles, et toute la jupe relevée par un +clinquant bleuâtre. Mais pour la grâce, la beauté et le +bon goût, la vôtre vaut dix fois la sienne.</p> + +<p>HÉRO.—Que Dieu me donne la joie pour la porter; car +je me sens le coeur excessivement gros.</p> + +<p>MARGUERITE.—Le poids d'un homme le rendra encore +plus pesant.</p> + +<p>HÉRO.—Fi donc! Marguerite, n'êtes-vous pas honteuse?</p> + +<p>MARGUERITE.—De quoi, madame? De parler d'une +chose honorable? Le mariage n'est-il pas honorable, +même chez un mendiant? Et, le mariage à part, votre +seigneur n'est-il pas honorable? Vous auriez voulu, sauf +votre respect, que j'eusse dit un <i>mari</i>? Si une mauvaise +pensée ne détourne pas le sens d'une expression franche, +je n'offense personne. Y a-t-il du mal à dire <i>le poids +d'un mari</i>? Aucun, je pense, dès qu'il s'agit d'un mari +légitime et d'une femme légitime; sans quoi il serait léger +et non pesant. Mais demandez plutôt à la signora Béatrice, +la voici.</p> + +<p class="stage1">(Béatrice entre.)</p> + +<p>HÉRO.—Bonjour, cousine.</p> + +<p>BÉATRICE.—Bonjour, ma chère Héro.</p> + +<p>HÉRO.—Comment donc! vous parlez sur un ton mélancolique.</p> + +<p>BEATRICE.—Je suis hors de tous les autres tons, il me +semble.</p> + +<p>MARGUERITE.—Entonnez-nous l'air de <i>Lumière d'amour</i><a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. +Il se chante sans refrain; vous chanterez, moi je danserai.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Il est aussi question de cet air dans <i>les Deux Gentilshommes +de Vérone</i>.</blockquote> + +<p>BÉATRICE.—Oui! Vos talons sont-ils exercés à la mesure +de <i>Lumière d'amour?</i> Oh! bien, si votre mari a assez +de greniers, vous verrez à ce qu'il ne manque pas de +grains<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> <i>Barns</i>, greniers, et <i>bairns</i>, vieux mot qui signifie enfant.</blockquote> + +<p>MARGUERITE.—O interprétation maligne! Mais j'en ris, +les talons en l'air.</p> + +<p>BÉATRICE.—Il est près de cinq heures, ma cousine; +vous devriez être déjà prête.—Sérieusement, je me sens +bien mal. Hélas!</p> + +<p>MARGUERITE.—De quoi?—Un faucon, un cheval, ou un +mari<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> <i>Hawk, Horse or Husband</i>.</blockquote> + +<p>BÉATRICE.—Oh! celui des trois qui commence par un M<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> La réponse de Béatrice est moins claire en anglais, elle répond: +«C'est la première lettre de tous ces mots, <i>h</i>, qui se prononce +en anglais de même qu'<i>ache</i>, douleur.</blockquote> + +<p>MARGUERITE.—Eh bien! Si vous ne vous êtes pas faite +turque<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>, on ne peut plus faire voiles sur la foi des étoiles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> Si vous n'avez pas changé d'opinion, de foi.</blockquote> + +<p>BÉATRICE.—Voyons; que veut dire cette folle?</p> + +<p>MARGUERITE.—Rien du tout; mais Dieu veuille envoyer +à chacun le désir de son coeur!</p> + +<p>HÉRO.—Ces gants, que le comte m'a envoyés, ont un +parfum délicieux.</p> + +<p>BÉATRICE.—Je suis enchiffrenée, cousine; je ne sens rien.</p> + +<p>MARGUERITE.—Fille, et enchiffrenée! il faut qu'il y ait +abondance de rhumes.</p> + +<p>BÉATRICE.—O Dieu, ayez pitié de nous! O Dieu ayez +pitié de nous! Depuis quand faites-vous profession +d'esprit?</p> + +<p>MARGUERITE.—Depuis que vous y avez renoncé, madame. +Mon esprit ne me sied-il pas à ravir?</p> + +<p>BÉATRICE.—On ne le voit pas assez; vous devriez le +porter sur votre bonnet.—Sérieusement je suis malade.</p> + +<p>MARGUERITE.—Procurez-vous un peu d'essence de <i>carduus +benedictus</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a> et appliquez-la sur votre coeur: c'est +le seul remède pour les palpitations.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Allusion au nom de Bénédick.</blockquote> + +<p>HÉRO.—Tu la piques avec un chardon.</p> + +<p>BÉATRICE.—<i>Benedictus</i>? Pourquoi <i>benedictus</i>, s'il vous +plaît? Vous cachez quelque moralité<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a> sous ce <i>benedictus</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Moralité, la morale d'une fable, le sens caché d'un apologue.</blockquote> + +<p>MARGUERITE.—Moralité? Non, sur ma parole, je n'ai +point d'intention morale. Je parle tout bonnement du +chardon bénit. Vous pourriez croire par hasard que je +vous soupçonne d'être amoureuse: non, par Notre-Dame, +je ne suis pas assez folle pour penser ce que je +veux, et je ne veux pas penser ce que je peux, et je ne +pourrais penser, quand je penserais à faire perdre la +pensée à mou coeur, que vous êtes amoureuse, que vous +serez amoureuse ou que vous pouvez être amoureuse. +Cependant, jadis Bénédick fut naguère tout de même, et +maintenant le voilà devenu un homme. Il jurait de ne +se marier jamais, et pourtant, en dépit de son coeur, il +mange son plat sans murmure<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>. A quel point vous pouvez +être convertie, je l'ignore; mais il me semble que +vous voyez avec vos yeux comme les autres femmes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Proverbe.</blockquote> + +<p>BÉATRICE.—De quel pas ta langue est partie!</p> + +<p>MARGUERITE.—Ce n'est pas un galop du mauvais pied.</p> + +<p>URSULE, <span class="stage2"><i>accourt</i>.</span>—Vite, retirez-vous, madame: le +prince, le comte, le seigneur Bénédick, don Juan et tous +les jeunes cavaliers de la ville viennent vous chercher +pour aller à l'église.</p> + +<p>HÉRO,—Aidez-moi à m'habiller, chère cousine, bonne +Ursule, bonne Marguerite.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE V</h3> +<br> + + +<p class="stage1">Un autre appartement dans le palais de Léonato.</p> + +<p class="stage1">LÉONATO <i>entre avec</i> DOGBERRY ET VERGES.</p> + +<p>LÉONATO.—Que souhaitez-vous de moi, honnêtes voisins?</p> + +<p>DOGBERRY.—Vraiment, seigneur, je voudrais avoir +avec vous une petite conférence secrète sur une affaire +qui vous <i>décerne</i> de près.</p> + +<p>LÉONATO.—Abrégez, je vous prie; vous voyez que je +suis très-occupé.</p> + +<p>DOGBERRY.—Vraiment oui, seigneur.</p> + +<p>VERGES.—Oui, seigneur, en vérité.</p> + +<p>LÉONATO.—Quelle est cette affaire, mes dignes amis?</p> + +<p>DOGBERRY.—Le bon homme Verges, seigneur, s'écarte +un peu de son sujet, et son esprit n'est pas aussi +émoussé<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a> que je demanderais à Dieu qu'il le fût; mais, +en bonne conscience, il est honnête comme les rides de +son front<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Dogberry dit toujours le contraire de ce qu'il veut dire.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> Expression proverbiale.</blockquote> + +<p>VERGES.—Oui, j'en remercie Dieu, je suis aussi honnête +qu'homme vivant qui est vieux aussi, et qui n'est pas +plus honnête que moi.</p> + +<p>DOGBERRY.—Les comparaisons sont odorantes<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.—Palabra<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>, voisin Verges.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Odieuses.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> <i>Palabras, pocas palabras</i>, mots espagnols, pour dire <i>bref, +abrégeons</i>.</blockquote> + +<p>LÉONATO—Voisins, vous êtes ennuyeux.</p> + +<p>DOGBERRY.—Il plaît à Votre Seigneurie de le dire. Mais +nous ne sommes que les pauvres officiers du duc, et +pour ma part, si j'étais aussi fatigant qu'un roi, je voudrais +me dépouiller de tout au profit de Votre Seigneurie.</p> + +<p>LÉONATO.—De tout votre ennui en ma faveur? Ah, ah!</p> + +<p>DOGBERRY.—Oui-dà, quand j'en aurais mille fois davantage; +car j'entends exclamer votre nom autant qu'aucun +nom de la ville, et quoique je ne sois qu'un pauvre +homme, je suis bien aise de l'entendre.</p> + +<p>VERGES.—Et moi aussi.</p> + +<p>LÉONATO.—Je voudrais bien savoir ce que vous avez +à me dire.</p> + +<p>VERGES.—Voyez-vous, seigneur, notre garde a pris +cette nuit, sauf le respect de Votre Seigneurie, un couple +des plus fieffés larrons qui soient dans Messine.</p> + +<p>DOGBERRY.—Un bon vieillard, seigneur, il faut qu'il +jase! et comme on dit, quand l'âge entre, l'esprit sort. +Oh! c'est un monde à voir<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>!—C'est bien dit, c'est +bien dit, voisin Verges.—<span class="stage2">(<i>A l'oreille de Léonato</i>.)</span> Allons, +Dieu est un bon homme<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>. Si deux hommes montent un +cheval, il faut qu'il y en ait un qui soit en croupe,—une +bonne âme, par ma foi, monsieur, autant qu'homme qui +ait jamais rompu du pain, je vous le jure; mais Dieu +soit loué, tous les hommes ne sont pas pareils; hélas! +bon voisin!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> C'est une merveille.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> «Expression d'une ancienne <i>moralité</i>.» STEEVENS.</blockquote> + +<p>LÉONATO.—En effet, voisin, il vous est trop inférieur.</p> + +<p>DOGBERRY.—Ce sont des dons que Dieu donne.</p> + +<p>LÉONATO.—Je suis forcé de vous quitter.</p> + +<p>DOGBERRY.—Un mot encore, seigneur; notre garde a +saisi deux personnes <i>aspectes</i><a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>. Nous voudrions les voir +ce matin examinées devant Votre Seigneurie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> <i>Aspicious</i>.</blockquote> + +<p>LÉONATO.—Examinez-les vous-mêmes, et vous me remettrez +votre rapport. Je suis trop pressé maintenant, +comme vous pouvez bien juger.</p> + +<p>DOGBERRY.—Oui, oui, nous suffirons bien.</p> + +<p>LÉONATO.—Goûtez de mon vin avant de vous eu aller, +et portez-vous bien.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.—Seigneur, on vous attend pour donner +votre fille à son époux.</p> + +<p>LÉONATO.—Je vais les trouver: me voilà prêt.</p> + +<p class="stage1">(Léonato et le messager sortent.)</p> + +<p>DOGBERRY.—Allez, mon bon collègue, allez trouver +Georges Charbon; qu'il apporte à la prison sa plume et +son encrier: nous avons maintenant à examiner ces +deux hommes.</p> + +<p>VERGES.—Il nous le faut faire avec prudence.</p> + +<p>DOGBERRY.—Nous n'y épargnerons pas l'esprit, je vous +jure. <span class="stage2">(<i>Touchant son front avec son doigt</i>.)</span> Il y a ici quelque +chose qui saura bien en conduire quelques-uns à un +<i>non com</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>. Ayez seulement le savant écrivain pour coucher +par écrit notre <i>excommunication</i>, et venez me rejoindre +à la prison.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> <i>Non compos mentis</i>.</blockquote> + + + + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + + +<h3>ACTE QUATRIÈME</h3> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">L'intérieur d'une église.</p> + + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DON PÈDRE, DON JUAN, LÉONATO, UN +MOINE, CLAUDIO, BÉNÉDICK, HÉRO ET BÉATRICE.</p> + + +<p>LÉONATO.—Allons, frère François, soyez bref. Bornez-vous +au simple rituel du mariage; vous leur exposerez +ensuite leurs devoirs mutuels.</p> + +<p>LE MOINE.—Vous venez ici, seigneur, pour vous unir +à cette dame?</p> + +<p>CLAUDIO.—Non.</p> + +<p>LÉONATO.—Il vient pour être uni à elle, et vous pour +les unir.</p> + +<p>LE MOINE.—Madame, vous venez ici pour être mariée +à ce comte?</p> + +<p>HÉRO.—Oui.</p> + +<p>LE MOINE.—Si l'un ou l'autre de vous connaît quelque +empêchement secret qui s'oppose à votre union, sur le +salut de vos âmes, je vous somme de le déclarer.</p> + +<p>CLAUDIO.—En connaissez-vous quelqu'un, Héro?</p> + +<p>HÉRO.—Aucun, seigneur.</p> + +<p>LE MOINE.—Et vous, comte, en connaissez-vous?</p> + +<p>LÉONATO.—J'ose répondre pour lui; aucun.</p> + +<p>CLAUDIO.—Que n'osent point les hommes? Que ne +font les hommes, que ne font les hommes chaque jour, +sans se douter de ce qu'ils font?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Quoi! des exclamations! Comment donc, +ce sont des exclamations de rire, comme ah! ah! ah!</p> + +<p>CLAUDIO.—Prêtre, arrêtez.—Père, avec votre permission, +me donnez-vous cette vierge, votre fille d'une volonté +libre et sans contrainte?</p> + +<p>LÉONATO.—Aussi librement, mon fils, que Dieu me l'a +donnée.</p> + +<p>CLAUDIO.—Et qu'ai-je en retour, moi, à vous offrir, +qui puisse égaler ce don riche et précieux?</p> + +<p>DON PÈDRE.—Rien, à moins que vous ne la rendiez à +son père.</p> + +<p>CLAUDIO.—Cher prince, vous m'enseignez une noble +gratitude. Tenez, Léonato, reprenez-la, ne donnez point +à votre ami cette orange gâtée; elle n'est que l'enseigne +et le masque de l'honneur. Voyez-la rougir comme une +vierge! Oh! de quelle imposante apparence de vérité le +vice perfide sait se couvrir! Cette rougeur ne semble-t-elle +pas un modeste témoin qui atteste la simplicité de +l'innocence? Vous tous qui la voyez, ne jureriez-vous pas +à ces indices extérieurs, qu'elle est vierge? mais elle ne +l'est pas; elle connaît la chaleur d'une couche de débauche, +sa rougeur prouve sa honte et non sa modestie.</p> + +<p>LÉONATO.—Que prétendez-vous, seigneur?</p> + +<p>CLAUDIO.—N'être pas marié, ne pas unir mon âme à +une prostituée avérée!</p> + +<p>LÉONATO.—Cher seigneur, si l'ayant éprouvée vous-même, +vous avez vaincu les résistances de sa jeunesse, +et triomphé de sa virginité...</p> + +<p>CLAUDIO.—Je vois ce que vous voudriez dire.—Si je +l'ai connue, me direz-vous, elle m'embrassait comme son +mari; et vous atténueriez par-là sa faiblesse anticipée.—Non, +Léonato, je ne l'ai jamais tentée par un mot trop +libre. Comme un frère auprès de sa soeur, je lui montrais +une sincérité timide et un amour décent.</p> + +<p>HÉRO.—Et vous ai-je jamais montré une apparence +contraire?</p> + +<p>CLAUDIO.—Maudite soit votre apparence! je m'inscris +en faux contre elle. Vous me semblez telle que Diane +dans son orbe, chaste comme le bouton avant d'être +épanoui; mais vous avez un sang plus impudique que +celui de Vénus ou celui de ces créatures lascives qui +l'abandonnent à une brutale sensualité.</p> + +<p>HÉRO.—Monseigneur se porte-t-il bien qu'il tienne des +discours si extravagants?</p> + +<p>LÉONATO.—Généreux prince, pourquoi ne parlez-vous +pas?</p> + +<p>DON PÈDRE.—Que pourrai-je dire? Je reste déshonoré +par les soins que j'ai pris pour unir mon digne ami à +une vile courtisane.</p> + +<p>LÉONATO.—Dit-on réellement ces choses, ou est-ce que +je rêve?</p> + +<p>DON JUAN,—On le dit, seigneur, et elles sont vraies.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Ceci n'a pas l'air d'une noce.</p> + +<p>HÉRO.—Vraies! ô Dieu!</p> + +<p>CLAUDIO.—Léonato, suis-je debout ici? Est-ce là le +prince? Est-ce là le frère du prince? Ce front est-il celui +d'Héro? Nos yeux sont-ils à nous?</p> + +<p>LÉONATO.—Oui sans doute; mais qu'en résulte-t-il, +seigneur?</p> + +<p>CLAUDIO.—Laissez-moi adresser une seule question à +votre fille, et par ce pouvoir paternel que la nature vous +donne sur elle, commandez-lui de répondre avec vérité.</p> + +<p>LÉONATO.—Je te l'ordonne comme tu es mon enfant.</p> + +<p>HÉRO.—O Dieu, défendez-moi! Comme je suis assiégée! +A quel interrogatoire suis-je donc soumise?</p> + +<p>CLAUDIO.—A répondre fidèlement au nom que vous +portez.</p> + +<p>HÉRO.—Ce nom n'est-il pas Héro? Qui peut le flétrir +d'un juste reproche?</p> + +<p>CLAUDIO.—Ma foi, Héro elle-même! Héro elle-même +peut flétrir la vertu d'Héro. Quel homme s'entretenait la +nuit dernière avec vous, près de votre fenêtre, entre minuit +et une heure? Maintenant, si vous êtes vierge, répondez +à cette question.</p> + +<p>HÉRO.—À cette heure-là, seigneur, je n'ai parlé à aucun +homme.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Alors vous n'êtes plus vierge.—Je suis +fâché, Léonato, que vous soyez forcé de m'entendre; +sur mon honneur, moi, mon frère et ce comte outragé, +nous l'avons vue, nous l'avons entendue la nuit dernière +parler, à cette heure même, par la fenêtre de sa chambre, +à un coquin, qui, comme un franc coquin, a fait +l'aveu des honteuses entrevues qu'ils ont eues mille fois +ensemble secrètement.</p> + +<p>DON JUAN.—Elles ne sont pas de nature à être nommées; +seigneur, on ne peut les redire; la langue ne +fournit pas d'expression assez chaste pour les rendre +sans scandale. Ainsi, belle dame, je suis fâché de votre +étrange inconduite.</p> + +<p>CLAUDIO.—O Héro! quelle héroïne n'aurais-tu pas été, +si la moitié de tes grâces extérieures eût été donnée à +tes pensées et à ton coeur! Mais adieu, la plus indigne et +la plus belle!—Adieu! pure impiété et pure impie! Tu +seras cause que je fermerai toutes les portes de mon +coeur à l'amour, et que le soupçon veillera suspendu sur +mes paupières pour me faire soupçonner toujours le mal +dans la beauté, qui n'aura jamais de charmes pour moi.</p> + +<p>LÉONATO.—Personne ici n'a-t-il une pointe de poignard +pour moi?</p> + +<p class="stage1">(Héro s'évanouit et tombe.)</p> + +<p>BÉATRICE.—Ah! qu'est-ce donc, cousine? pourquoi +tombez-vous?</p> + +<p>DON JUAN.—Allons, retirons-nous.—Ses actions dévoilées +au grand jour ont confondu ses sens.</p> + +<p class="stage1">(Don Pèdre, don Juan et Claudio sortent.)</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Comment est-elle?</p> + +<p>BÉATRICE.—Morte, je crois. Du secours, mon oncle!—Héro! +eh bien! Héro!—Mon oncle!—Seigneur Bénédick! +moine!</p> + +<p>LÉONATO.—O destin! ne retire point ta main appesantie +sur elle! La mort est le voile le plus propre à couvrir sa +honte qu'on puisse désirer.</p> + +<p>BÉATRICE.—Eh bien! cousine? Héro!</p> + +<p>LE MOINE.—Prenez courage, madame.</p> + +<p>LÉONATO.—Quoi, tu rouvres les yeux!</p> + +<p>LE MOINE.—Oui, et pourquoi non?</p> + +<p>LÉONATO.—Pourquoi? Tout sur la terre ne crie-t-il pas +<i>infamie sur elle</i>? Peut-elle nier un crime que son sang +agile révèle? Oh! ne reviens pas à la vie, Héro, n'ouvre +pas tes yeux; car si je pouvais penser que tu ne dusses +pas bientôt mourir, si je croyais ta vie plus forte que ta +honte, je viendrais à l'arrière-garde de tes remords pour +trancher ta vie.—Je m'affligeais de n'avoir qu'une enfant. +...Je reprochais à la nature son avarice!—Oh! j'ai +trop d'une fille: pourquoi ai-je une fille? Pourquoi fus-tu +jamais aimable à mes yeux?—Pourquoi d'une main +charitable n'ai-je pas recueilli à ma porte l'enfant de +quelque mendiant? Si elle se fût ainsi souillée et plongée +dans l'infamie, j'aurais pu dire: «Ce n'est point une +portion de moi-même. Cette <i>infamie est dérivée de reins +inconnus</i>,» Mais ma fille, elle que j'aimais; ma fille, +que je vantais; ma fille dont j'étais fier, au point que +m'oubliant moi-même, je n'étais plus rien pour moi-même +et ne m'estimais plus qu'en elle.... Oh! elle est +tombée dans un abîme d'encre! Tous les flots de l'Océan +entier ne pourraient pas la laver, ni tout le sel qu'il contient +rendre la pureté à sa chair corrompue!</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Seigneur, seigneur, modérez-vous; pour +moi, je suis si pétrifié d'étonnement, que je ne sais que +dire.</p> + +<p>BÉATRICE.—Oh! sur mon âme, on calomnie ma cousine.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Madame, partagiez-vous son lit la dernière +nuit?</p> + +<p>BÉATRICE.—Non, je l'avoue; non, quoique jusqu'à la +dernière nuit j'aie été depuis un an sa compagne de lit.</p> + +<p>LÉONATO.—Confirmation, confirmation! Oh! les voilà +plus fortes encore ces preuves déjà revêtues de barres de +fer! Les deux princes voudraient-ils mentir? Claudio +aurait-il menti, lui qui l'aimait tant, qu'en parlant de +son indignité il la lavait de ses larmes?—Écartez-vous +d'elle, laissez-la mourir.</p> + +<p>LE MOINE.—Écoutez-moi un moment. Je n'ai gardé si +longtemps le silence et n'ai laissé un libre cours à la +marche de la fortune, que pour observer la jeune personne. +J'ai remarqué que mille fois la rougeur couvrait +son visage, et mille fois la honte de l'innocence remplaçait +cette rougeur par une pâleur céleste! Un feu a éclaté +dans ses yeux, pour brûler les soupçons que les princes +jetaient sur sa pureté virginale. Traitez-moi d'insensé, +méprisez mes études et mes observations, qui du sceau +de l'expérience confirment ce que j'ai lu. Ne vous fiez +plus à mon âge, à mon ministère, à ma sainte mission, +si cette jeune dame n'est pas ici la victime innocente de +quelque méprise cruelle.</p> + +<p>LÉONATO.—Frère, cela ne peut être. Vous voyez que la +seule pudeur qui lui reste est de ne pas vouloir ajouter +le péché du parjure à son damnable crime. Elle ne le +désavoue pas. Pourquoi cherchez-vous donc à couvrir +d'excuses la vérité qui se montre toute nue?</p> + +<p>LE MOINE.—Madame, quel est l'homme qu'on vous accuse +d'aimer?</p> + +<p>HÉRO.—Ceux qui m'accusent le savent; moi, je n'en +connais aucun; et si je connais aucun homme vivant +plus que ne le permet la modestie virginale, puisse toute +miséricorde être refusée à mes fautes!—O mon père, +prouvez qu'à des heures indues un homme s'entretint +jamais avec moi, ou que la nuit passée je me sois prêtée +à un commerce de paroles avec aucune créature; et alors +renoncez-moi, haïssez-moi, faites-moi mourir dans les +tortures.</p> + +<p>LE MOINE.—Les princes et Claudio sont aveuglés par +quelque erreur étrange.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Deux des trois sont l'honneur même, et si +leur prudence est trompée en ceci, la fraude est sortie +du cerveau de don Juan le bâtard, dont l'esprit travaille +sans relâche à ourdir des scélératesses.</p> + +<p>LÉONATO.—Je n'en sais rien. Si ce qu'ils disent d'elle +est la vérité, ces mains la mettront en pièces; mais s'ils +outragent son honneur, le plus fier d'entre eux en entendra +parler. Le temps n'a pas encore assez desséché +mon sang, l'âge n'a pas encore assez consumé les ressources +de mon esprit, la fortune n'a pas encore assez +ravagé mes moyens, et ma mauvaise vie ne m'a pas assez +privé d'amis, que je ne puisse encore, réveillé d'une +semblable manière, posséder la force de corps, les facultés +d'esprit, les ressources d'argent et le choix d'amis +nécessaires pour m'acquitter pleinement avec eux.</p> + +<p>LE MOINE.—Arrêtez un moment, et laissez-vous guider +par mes conseils. Les princes en sortant ont laissé ici +votre fille pour morte; dérobez-la quelque temps à tous +les yeux, et publiez qu'elle est morte en effet; étalez +tout l'appareil du deuil, suspendez à l'ancien monument +de votre famille de lugubres épitaphes, en observant +tous les rites qui appartiennent à des funérailles.</p> + +<p>LÉONATO.—Qu'en résultera-t-il? Qu'est-ce que cela +produira?</p> + +<p>LE MOINE.—Le voici. Cet expédient bien conduit changera +sur son compte la calomnie en remords, et c'est +déjà un bien. Mais ce n'est pas pour cela que je pense à +ce moyen étrange; j'espère faire naître de ce travail un +plus grand avantage. Morte, comme nous devons le soutenir, +au moment même qu'elle se vit accusée, elle sera +regrettée, plainte, excusée de tous ceux qui apprendront +son sort; car il arrive toujours que ce que nous avons, +nous ne l'estimons pas son prix tant que nous en jouissons; +mais s'il vient à se perdre et à nous manquer, alors +nous exagérons sa valeur, alors nous découvrons le mérite +que la possession ne nous montrait pas tandis que +ce bien était à nous. C'est ce qui arrivera à Claudio. +Quand il apprendra qu'elle est morte sur ses paroles, +l'image de la vie se glissera doucement dans les rêveries +de son imagination, et chaque trait de sa beauté vivante +reviendra s'offrir aux yeux de son âme, plus gracieux, +plus touchant, plus animé que quand elle vivait en effet. +Alors il pleurera; si l'amour a une part dans son coeur, +il souhaitera ne l'avoir pas accusée; oui, il le souhaitera, +crût-il même à la vérité de son accusation. Laissons ce +moment arriver, et ne doutez pas que le succès ne donne +aux événements une forme plus heureuse que je ne puis +le supposer dans mes conjectures; mais si toute ma prévoyance +était trompée, du moins le trépas supposé de +votre fille assoupira la rumeur de son infamie, et si notre +plan ne réussit pas, vous pourrez la cacher comme il convient +à sa réputation blessée dans la vie recluse et monastique, +loin des regards, loin de la langue, des reproches +et du souvenir des hommes.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Seigneur Léonato; laissez-vous guider par +ce moine. Quoique vous connaissiez mon intimité et +mon affection pour le prince et pour Claudio, j'atteste +l'honneur que j'agirai dans cette affaire avec autant de +discrétion et de droiture, que votre âme agirait envers +votre corps.</p> + +<p>LÉONATO.—Je nage dans la douleur, et le fil le plus +mince peut me conduire.</p> + +<p>LE MOINE.—Vous faites bien de consentir. Sortons de +ce lieu sans délai. Aux maux étranges, il faut un traitement +étrange comme eux. Venez, madame, mourez +pour vivre. Ce jour de noces n'est que différé peut-être; +sachez prendre patience et souffrir.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Signora Béatrice, ne vous ai-je pas vue +pleurer pendant tout ce temps?</p> + +<p>BÉATRICE.—Oui, et je pleurerai longtemps encore.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—C'est ce que je ne désire pas.</p> + +<p>BÉATRICE.—Vous n'en avez nulle raison, je pleure à +mon gré.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Sérieusement, je crois qu'on fait tort à +votre belle cousine.</p> + +<p>BÉATRICE.—Ah! combien mériterait de moi l'homme +qui voudrait lui faire justice!</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Est-il quelque moyen de vous donner cette +preuve d'amitié?</p> + +<p>BÉATRICE.—Un moyen bien facile; mais de pareils +amis, il n'en est point.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Un homme le peut-il faire?</p> + +<p>BÉATRICE.—C'est l'office d'un homme, mais non le +vôtre.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Je n'aime rien dans le monde autant que +vous. Cela n'est-il pas étrange?</p> + +<p>BÉATRICE.—Aussi étrange pour moi que la chose que +j'ignore. Je pourrais aussi aisément vous dire que je +n'aime rien autant que vous; mais ne m'en croyez point, +et pourtant je ne mens pas: je n'avoue rien; je ne nie +rien.—Je m'afflige pour ma cousine.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Par mon épée, Béatrice, vous m'aimez.</p> + +<p>BÉATRICE.—Ne jurez point par votre épée, avalez-la.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Je jure par elle que vous m'aimez, et je la +ferai avaler tout entière à qui dira que je ne vous aime +point.</p> + +<p>BÉATRICE.—Ne voulez-vous point avaler votre parole?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Jamais, quelque sauce qu'on puisse inventer! +Je proteste que je vous aime.</p> + +<p>BÉATRICE.—Eh bien! alors, Dieu me pardonne...</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Quelle offense, chère Béatrice?</p> + +<p>BÉATRICE.—Vous m'avez arrêtée au bon moment; +j'étais sur le point de protester que je vous aime.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Ah! faites cet aveu de tout votre coeur.</p> + +<p>BÉATRICE.—Je vous aime tellement de tout mon coeur +qu'il n'en reste rien pour protester.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Voyons, ordonnez-moi de faire quelque +chose pour vous.</p> + +<p>BÉATRICE.—Tuez Claudio.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Ah!—Pas pour le monde entier.</p> + +<p>BÉATRICE.—Vous me tuez par ce refus; adieu.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Arrêtez, chère Béatrice.</p> + +<p>BÉATRICE.—Je suis déjà partie quoique je sois encore +ici.—Vous n'avez pas d'amour.—Non, je vous prie, +laissez-moi aller.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Béatrice!</p> + +<p>BÉATRICE.—Décidément, je veux m'en aller.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Il faut que nous soyons amis auparavant.</p> + +<p>BÉATRICE.—Vous osez plus facilement être mon ami +que combattre mon ennemi?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Claudio est-il votre ennemi?</p> + +<p>BÉATRICE.—N'est-il pas devenu le plus lâche des scélérats, +celui qui a calomnié, insulté, déshonoré ma parente? +Oh! si j'étais un homme!—Quoi! la mener par +la main jusqu'au moment où leurs deux mains allaient +s'unir; et alors, par une accusation publique, par une +calomnie déclarée, avec une rage effrénée, la... Dieu, si +j'étais un homme! Je voudrais lui manger le coeur sur la +place du marché.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Écoutez-moi, Béatrice.</p> + +<p>BÉATRICE.—Parler à un homme par la fenêtre! Oh! la +belle histoire!</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Mais Béatrice...</p> + +<p>BÉATRICE.—Chère Héro! Elle est injuriée, calomniée, +perdue.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Béat...</p> + +<p>BÉATRICE.—Des princes et des comtes! Vraiment, +beau témoignage de prince, un beau comte de sucre<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>, +en vérité, un fort aimable galant! Oh! si je pouvais, pour +l'amour de lui, être un homme! Ou si j'avais un ami +qui voulût se montrer un homme pour l'amour de moi!... +mais le courage s'est fondu en politesse, la valeur en +compliment, les hommes sont devenus des langues et +même des langues dorées. Pour être aussi vaillant qu'Hercule, +il suffit aujourd'hui de mentir, et de jurer ensuite, +pour appuyer son mensonge.—Je ne puis devenir un +homme à force de désirs.—Je resterai donc femme, +pour mourir de chagrin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> «<i>County,</i> anciennement terme générique pour dire un noble.» +(STEEVENS.)</blockquote> + +<p>BÉNÉDICK.—Arrêtez, chère Béatrice. Par cette main, je +vous aime.</p> + +<p>BÉATRICE.—Servez-vous-en pour l'amour de moi autrement +qu'en jurant par elle.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Croyez-vous, dans le fond de votre âme, +que le comte Claudio ait calomnié Héro?</p> + +<p>BÉATRICE.—Oui, j'en suis aussi sûre que d'avoir une +pensée ou une âme.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Il suffit! Je suis engagé, je vais le défier.—Je +baise votre main et vous quitte; j'en atteste cette +main, Claudio me rendra un compte rigoureux. Jugez-moi +par ce que vous entendrez dire de moi. Allez consoler +votre cousine. Il faut que je dise qu'elle est morte... +c'est assez. Adieu!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Une prison.</p> + + +<p class="stage1">DOGBERRY ET VERGES <i>paraissent avec le</i> SACRISTAIN, +<i>ils sont en robes</i>. BORACHIO ET CONRAD <i>sont devant +eux.</i></p> + +<p>DOGBERRY.—Toute notre compagnie comparaît-elle +enfin?</p> + +<p>VERGES.—Vite, un coussin et un tabouret pour le sacristain.</p> + +<p>LE SACRISTAIN.—Quels sont les malfaiteurs?</p> + +<p>DOGBERRY.—Vraiment, c'est moi-même et mon collègue.</p> + +<p>VERGES.—Oui, cela est certain.—Nous sommes commis +pour examiner le procès.</p> + +<p>LE SACRISTAIN,—Mais quels sont les coupables qui doivent +être examinés? Faites-les avancer devant le maître +constable.</p> + +<p>DOGBERRY.—Oui, qu'ils s'avancent devant moi. Ami, +quel est votre nom?</p> + +<p>BORACHIO.—Borachio.</p> + +<p>DOGBERRY.—Je vous prie, écrivez <i>Borachio</i>.—Et le +vôtre, coquin?</p> + +<p>CONRAD.—Je suis gentilhomme, monsieur, et mon +nom est Conrad.</p> + +<p>DOGBERRY.—Écrivez <i>M. le gentilhomme Conrad</i>.—Mes +maîtres, servez-vous Dieu?</p> + +<p>BORACHIO, CONRAD.—Nous l'espérons bien.</p> + +<p>DOGBERRY.—Mettez par écrit qu'ils espèrent bien servir +Dieu, et écrivez <i>Dieu</i> le premier. Car à Dieu ne plaise +que Dieu marche devant de pareils vauriens! Camarades, +il est déjà prouvé que vous ne valez guère mieux +que des fripons, et l'on en sera bientôt au point de le +croire. Que répondez-vous pour votre défense?</p> + +<p>CONRAD.—Diantre! monsieur, nous disons que non.</p> + +<p>DOGBERRY.—Voilà un compère étonnamment spirituel, +je vous l'assure.—Mais je vais user de détour avec lui. +Vous, coquin, venez ici: un mot à l'oreille. Monsieur, +je vous dis qu'on vous croit tous deux des fripons.</p> + +<p>BORACHIO.—Monsieur, je vous dis que nous ne sommes +point ce que vous dites.</p> + +<p>DOGBERRY.—Allons, tenez-vous à l'écart. Devant Dieu! +ils n'ont qu'une réponse pour deux. Avez-vous mis en +écrit <i>qu'ils n'en sont point</i>?</p> + +<p>LE SACRISTAIN.—Messire constable, vous ne prenez pas +la bonne manière pour les examiner. Vous devriez faire +appeler les gardiens qui les accusent.</p> + +<p>DOGBERRY.—Oui, sans doute, c'est la voie la plus courte; +qu'on fasse comparaître la garde. <span class="stage2">(<i>On fait venir la garde.</i>)</span> +Mes maîtres, je vous somme, au nom du prince, d'accuser +ces hommes.</p> + +<p>PREMIER GARDIEN.—Cet homme a dit que don Juan, le +frère du prince, était un scélérat.</p> + +<p>DOGBERRY.—Écrivez, <i>le prince don Juan un scélérat</i>; ce +n'est ni plus ni moins qu'un parjure d'appeler le frère +d'un prince un scélérat!</p> + +<p>BORACHIO.—Monsieur le constable....</p> + +<p>DOGBERRY.—Je vous prie, camarade, silence. Votre +regard me déplaît, je vous le déclare.</p> + +<p>LE SACRISTAIN, <span class="stage2"><i>au gardien</i>.</span>—Que lui avez-vous entendu +dire de plus?</p> + +<p>SECOND GARDIEN.—Ma foi! qu'il a reçu de don Juan mille +ducats pour accuser faussement la signora Héro.</p> + +<p>DOGBERRY.—Ceci est un vol avec effraction, si jamais +il s'en est commis.</p> + +<p>VERGES.—Oui, par la messe! c'en est un.</p> + +<p>LE SACRISTAIN.—Quoi de plus, l'ami?</p> + +<p>PREMIER GARDIEN.—Et que le comte Claudio avait résolu, +d'après ses propos, de faire affront à Héro devant +toute l'assemblée, et de ne pas l'épouser.</p> + +<p>DOGBERRY.—O scélérat, tu seras condamné pour ce fait +<i>à la rédemption</i> éternelle.</p> + +<p>LE SACRISTAIN.—Et quoi encore?</p> + +<p>SECOND GARDIEN.—C'est tout.</p> + +<p>LE SACRISTAIN.—C'en est plus, messieurs, que vous n'en +pouvez nier. Le prince don Juan s'est secrètement évadé +ce matin; c'est ainsi qu'Héro a été accusée et refusée; et +elle en est tout à coup morte de douleur. Monsieur le +constable, faites lier ces hommes et qu'on les conduise +devant Léonato. Je vais les précéder et lui montrer leur +interrogatoire.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>DOGBERRY.—Allons aux opinions sur leur sort.</p> + +<p>VERGES.—Qu'on les enchaîne.</p> + +<p>CONRAD.—Retire-toi, faquin!</p> + +<p>DOGBERRY.—O Dieu de ma vie, où est le sacristain? +qu'il écrive que l'<i>officier du prince est un faquin</i>. Impudent +varlet! Allons; garrottez-les.</p> + +<p>CONRAD.—Arrière! tu n'es qu'un âne, tu n'es qu'un +âne.</p> + +<p>DOGBERRY.—Ne <i>suspectez-vous</i> pas ma place, ne <i>suspectez-vous</i> +pas mon âge? Oh! que n'est-il ici pour écrire +que <i>je suis un âne</i>! Mais, compagnons, souvenez-vous-en +que <i>je suis un âne</i>. Quoique cela ne soit point écrit, n'oubliez +pas que <i>je suis un âne</i>. Toi, méchant, tu es plein de +<i>piété</i>, comme on le prouvera par bon témoignage. Je suis +un homme sage, et qui plus est, un constable, et qui +plus est encore, un bourgeois établi, et qui plus est, un +homme aussi bien en chair que qui ce soit à Messine; +un homme qui connaît la loi, va; un homme qui est +riche assez, entends-tu, et qui a souffert des pertes, et +qui a deux robes et tout ce qui s'ensuit à l'avenant. +Emmenez, emmenez-le. Oh! que n'a-t-on écrit que <i>j'étais +un âne</i>!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + + +<h3>ACTE CINQUIÈME</h3> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Devant la maison de Léonato.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LÉONATO ET ANTONIO.</p> + +<p>ANTONIO.—Si vous continuez, vous vous tuerez, et il +n'est pas sage de servir ainsi le chagrin contre vous-même.</p> + +<p>LÉONATO.—De grâce, cessez vos conseils, qui tombent +dans mon oreille avec aussi peu de fruit que l'eau dans +un crible. Ne me donnez plus d'avis, je ne veux écouter +d'autre consolateur qu'un homme dont les malheurs +égalent les miens. Amenez-moi un père qui ait autant +aimé son enfant, et dont la joie qu'il goûtait en elle ait +été anéantie comme la mienne, et dites-lui de me parler +de patience. Mesurez la profondeur et l'étendue de sa +douleur sur la mienne. Que ses regrets répondent à mes +regrets, et que sa douleur soit en tout semblable à la +mienne, trait pour trait dans la même forme et dans +tous les rapports. Si un tel père veut sourire et se caresser +la barbe en s'écriant, <i>chagrin, loin de moi!</i> et faire +<i>hum!</i> lorsqu'il devrait gémir; raccommoder son affliction +par des adages, et enivrer son infortune avec des buveurs +nocturnes; amenez-le moi, et j'apprendrai de lui +la patience: mais il n'y a point d'homme semblable. +Les hommes, mon frère, peuvent bien donner des conseils +et des consolations à la douleur qu'ils ne ressentent +point eux-mêmes; mais une fois qu'ils l'ont goûtée, ceux +qui prétendaient fournir un remède de maximes à la +rage, enchaîner le délire forcené avec un réseau de soie, +charmer les mots par les sons, et l'agonie avec des paroles, +sont les premiers à changer leurs conseils en fureur. +Non, non, c'est le métier de tous les hommes de +parler de patience à ceux qui se tordent sous le poids de +la douleur: mais il n'est pas au pouvoir de la vertu de +l'homme de conserver tant de morale, lorsqu'il supporte +lui-même la même souffrance. Ne me donnez donc point +de conseils; mes maux crient plus haut que vos maximes.</p> + +<p>ANTONIO.—Il s'ensuit que les hommes ne diffèrent en +rien des enfants.</p> + +<p>LÉONATO.—Je t'en prie, tais-toi; je suis de chair et de +sang. Il n'y a jamais eu de philosophe qui pût endurer +le mal de dents avec patience; cependant ils ont écrit +dans le style des dieux et nargué le sort et la douleur.</p> + +<p>ANTONIO.—Du moins ne tournez pas contre vous seul +tout le chagrin; faites souffrir aussi ceux qui vous offensent.</p> + +<p>LÉONATO.—En ceci vous parlez raison; oui, je le ferai. +Mon âme me dit qu'Héro est calomniée; Claudio l'apprendra, +le prince aussi, et tous ceux qui la déshonorent.</p> + +<p class="stage1">(Don Pèdre et Claudio entrent.)</p> + +<p>ANTONIO.—Voici le prince et Claudio qui s'avancent à +grands pas.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Bonsoir, bonsoir!</p> + +<p>CLAUDIO.—Salut à vous deux.</p> + +<p>LÉONATO.—Seigneurs, écoutez-moi....</p> + +<p>DON PÈDRE.—Léonato, nous sommes un peu pressés</p> + +<p>LÉONATO.—Un peu pressés, seigneurs?—Soit, adieu. +Seigneurs, vous êtes donc pressés maintenant? Soit; +peu importe!</p> + +<p>DON PÈDRE.—Ne vous fâchez point contre nous, bon +vieillard.</p> + +<p>ANTONIO.—S'il pouvait, se fâchant, se faire justice à +lui-même, quelques-uns de nous mordraient la poussière.</p> + +<p>CLAUDIO.—Qui donc l'offense?</p> + +<p>LÉONATO.—Toi, toi, tu m'offenses, toi, homme dissimulé. +Va, ne porte point la main à ton épée; je ne te +crains pas.</p> + +<p>CLAUDIO.—Sur ma parole, je maudirais ma main, si +elle donnait un pareil sujet de crainte à votre vieillesse. +En vérité, ma main ne voulait rien à mon épée.</p> + +<p>LÉONATO.—Fi donc! fi donc! Jeune homme, ne te +moque pas et ne plaisante pas de moi! Je ne parle pas +en radoteur ou en fou; et je ne me couvre point du privilège +de l'âge, pour me vanter des exploits que j'ai faits +étant jeune, ou de ceux que je ferais, si je n'étais pas +vieux. Retiens, Claudio, ce que je te dis en face; tu as +si cruellement outragé mon innocente fille et moi, que +je suis forcé de déposer ma gravité et d'en venir, sous +ces cheveux blancs et brisé par de longs jours, à te demander +la satisfaction qu'un homme doit à un autre. Je +te dis que tu as calomnié ma fille innocente, que ta calomnie +lui a percé le coeur, et qu'elle est gisante, ensevelie +avec ses ancêtres dans une tombe, hélas! où le +déshonneur ne dormit jamais, avant celui dont ta lâche +perfidie a souillé ma fille.</p> + +<p>CLAUDIO.—Ma perfidie!</p> + +<p>LÉONATO.—Ta perfidie, Claudio; je dis, la tienne.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Vous ne dites pas vrai, vieillard.</p> + +<p>LÉONATO.—Seigneur, seigneur, je le prouverai sur son +corps s'il ose accepter le défi; en dépit de son adresse à +l'escrime, de son agilité, en dépit de sa robuste jeunesse +et de la fleur de son printemps.</p> + +<p>CLAUDIO.—Retirons-nous; je ne veux rien avoir à faire +avec vous.</p> + +<p>LÉONATO.—Peux-tu me rebuter ainsi? Tu as tué mon +enfant; si tu me tues, mon garçon, tu auras tué un +homme.</p> + +<p>ANTONIO.—Il en tuera deux de nous, et qui sont vraiment +des hommes. Mais n'importe; qu'il en tue d'abord +un; qu'il vienne à bout de moi.—Laissez-le me faire +raison.—Allons, suis-moi, mon garçon; viens, suis-moi. +Monsieur le gamin, je parerai vos bottes avec un fouet; +oui, comme je suis gentilhomme, je le ferai.</p> + +<p>LÉONATO.—Mon frère!....</p> + +<p>ANTONIO.—Soyez tranquille. Dieu sait que j'aimais ma +nièce, et elle est morte,—elle est morte de la calomnie +de ces traîtres, qui sont aussi hardis à répondre en face +à un homme, que je le suis à prendre un serpent par la +langue; des enfants, des singes, des vantards, des faquins, +des poules mouillées.</p> + +<p>LÉONATO.—Mon frère Antonio!...</p> + +<p>ANTONIO.—Tenez-vous tranquille. Eh bien, quoi!—Je +les connais bien, vous dis-je, et tout ce qu'ils valent, +jusqu'à la dernière drachme. Des enfants tapageurs, +impertinents, conduits par la mode, qui mentent, cajolent, +raillent, corrompent et calomnient, se mettent au +rebours du bon sens, affectent un air terrible, débitent +une demi-douzaine de mots menaçants pour dire comment +ils frapperaient leurs ennemis s'ils osaient, et voilà +tout.</p> + +<p>LÉONATO.—Mais, Antonio, mon frère....?</p> + +<p>ANTONIO.—Allez, cela ne vous regarde pas; ne vous en +mêlez pas; laissez-moi faire.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Messieurs, nous ne provoquerons point +votre colère.—Mon coeur est vraiment affligé de la mort +de votre fille. Mais, sur mon honneur, on ne l'a accusée +de rien qui ne fût vrai, et dont la preuve ne fût évidente.</p> + +<p>LÉONATO.—Seigneur, seigneur!</p> + +<p>DON PÈDRE.—Je ne veux pas vous écouter.</p> + +<p>LÉONATO.—Non?—Venez, mon frère; marchons.—Je +veux qu'on m'écoute.</p> + +<p>ANTONIO.—Et on vous écoutera; ou il y aura des gens +parmi nous qui le payeront cher.</p> + +<p class="stage1">(Léonato et Antonio s'en vont.)<br> +(Entre Bénédick.)</p> + +<p>DON PÈDRE.—Voyez, voyez. Voici l'homme que nous +allions chercher.</p> + +<p>CLAUDIO.—Eh bien! seigneur? Quelles nouvelles?</p> + +<p>BÉNÉDICK, <span class="stage2"><i>au prince</i>.</span>—Salut, seigneur.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Soyez le bienvenu, Bénédick. Vous êtes +presque venu à temps pour séparer des combattants.</p> + +<p>CLAUDIO.—Nous avons été sur le point d'avoir le nez +arraché par deux vieillards qui n'ont plus de dents.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Oui, par Léonato et son frère. Qu'en +pensez-vous? Si nous en étions venus aux mains, je ne +sais pas si nous aurions été trop jeunes pour eux.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Il n'y a jamais de vrai courage dans une +querelle injuste. Je suis venu vous chercher tous deux.</p> + +<p>CLAUDIO.—Nous avons été à droite et à gauche pour +vous chercher; car nous sommes atteints d'une profonde +mélancolie, et nous serions charmés d'en être délivrés. +Voulez-vous employer à cela votre esprit?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Mon esprit est dans mon fourreau. Voulez-vous +que je le tire?</p> + +<p>DON PÈDRE.—Est-ce que vous portez votre esprit à +votre côté?</p> + +<p>CLAUDIO.—Cela ne s'est jamais vu, quoique bien des +gens soient à côté de leur esprit. Je vous dirai de le tirer, +comme on le dit aux musiciens: <i>tirez-le pour nous divertir</i>.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Aussi vrai que je suis un honnête +homme, il pâlit. Êtes-vous malade ou en colère?</p> + +<p>CLAUDIO.—Allons, du courage, allons. Quoique le souci +ait pu tuer un chat, vous avez assez de coeur pour tuer +le souci.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Comte, je saurai rencontrer votre esprit +en champ clos si vous chargez contre moi.—De grâce, +choisissez un autre sujet.</p> + +<p>CLAUDIO.—Allons, donnez-lui une autre lance: la dernière +a été rompue.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Par la lumière du jour, il change de couleur +de plus en plus.—Je crois, en vérité, qu'il est en +colère.</p> + +<p>CLAUDIO.—S'il est en colère, il sait tourner sa ceinture<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Proverbe; le sens est sans doute: S'il est de mauvaise humeur, +qu'il s'occupe à se distraire.</blockquote> + +<p>BÉNÉDICK.—Pourrai-je vous dire un mot à l'oreille?</p> + +<p>CLAUDIO.—Dieu me préserve d'un cartel!</p> + +<p>BÉNÉDICK, <span class="stage2"><i>bas à Claudio</i>.</span>—Vous êtes un lâche traître. +Je ne plaisante point.—Je vous le prouverai comme vous +voudrez, avec ce que vous voudrez et quand vous voudrez.—Donnez-moi +satisfaction, ou je divulguerai votre +lâcheté.—Vous avez fait mourir une dame aimable; mais +sa mort retombera lourdement sur vous. Donnez-moi de +vos nouvelles.</p> + +<p>CLAUDIO, <span class="stage2"><i>bas à Bénédick</i>.</span>—Soit. Je vous joindrai. <span class="stage2">(<i>Haut</i>.)</span> +Préparez-moi bonne chère.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Quoi? un festin? un festin?</p> + +<p>CLAUDIO.—Oui, et je l'en remercie. Il m'a invité à découper +une tête de veau et un chapon; si je ne m'en +acquitte pas de la manière la plus adroite, dites que mon +couteau ne vaut rien.—N'y aura-t-il pas aussi une bécasse?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Seigneur, votre esprit trotte bien: il a +l'allure aisée.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Je veux vous raconter comment Béatrice +faisait l'autre jour l'éloge de votre esprit. Je lui disais +que vous étiez un bel esprit. «<i>Sûrement</i>, dit-elle, <i>c'est un +beau petit esprit</i>.—Non pas, lui dis-je, c'est un grand esprit. +<i>Oh! oui</i>, répondit-elle, <i>un grand gros esprit</i>.—Ce n'est pas +cela, lui dis-je, dites un bon esprit.—<i>Précisément</i>, dit-elle, +<i>il ne blesse personne</i>.—Mais, repris-je, le gentilhomme +est sage.—<i>Oh! certainement</i>, répliqua-t-elle, <i>un sage gentilhomme</i>.—Comment! poursuivis-je, il possède plusieurs +langues.—<i>Je le crois</i>, dit-elle, <i>car il me jurait une chose +lundi au soir, qu'il désavoua le mardi matin. Voilà une +langue double; voilà deux langues</i>. Enfin elle prit à tâche, +pendant une heure entière, de défigurer vos qualités personnelles; +et pourtant à la fin elle conclut, en poussant +un soupir, <i>que vous étiez le plus bel homme de l'Italie</i>.</p> + +<p>CLAUDIO.—Et là-dessus elle pleura de bon coeur, en +disant, qu'elle ne s'en embarrassait guère.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Oui, voilà ce qu'elle dit; mais cependant, +avec tout cela, si elle ne le haïssait pas à mort, elle l'aimerait +tendrement.—La fille du vieillard nous a tout +dit.</p> + +<p>CLAUDIO.—Tout, tout, et en outre, <i>Dieu le vit quand il +était caché dans le jardin</i><a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> Allusion profane au passage de l'Écriture (<i>Genèse III</i>), où il +est dit que Dieu vit Adam quand il était caché dans le jardin, en +même temps qu'à la conversation entendue par Bénédick.</blockquote> + +<p>DON PÈDRE.—Mais quand planterons-nous les cornes +du buffle sur la tête du sage Bénédick?</p> + +<p>CLAUDIO.—Oui; et quand écrirons-nous au-dessous: +«Ici loge Bénédick, l'homme marié?»</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Adieu, mon garçon. Vous savez mes intentions. +Je vous laisse à votre joyeux babil; vous faites +assaut d'épigrammes, comme les matamores font de leurs +lames, qui, grâce à Dieu, ne font pas de mal.—<span class="stage2">(<i>A don +Pèdre</i>.)</span> Seigneur, je vous rends grâces de vos nombreuses +bontés; votre frère, le bâtard, s'est enfui de Messine. +Vous avez, entre vous tous, tué une aimable et innocente +personne. Quant à mon seigneur Sans-barbe, nous nous +rencontrerons bientôt, et jusque-là, que la paix soit avec +lui.</p> + +<p class="stage1">(Bénédick sort.)</p> + +<p>DON PÈDRE.—Il parle sérieusement.</p> + +<p>CLAUDIO.—Très-sérieusement; et cela, je vous garantis, +pour l'amour de Béatrice.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Et vous a-t-il défié?</p> + +<p>CLAUDIO.—Le plus sincèrement du monde.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Quelle jolie chose qu'un homme, lorsqu'il +sort avec son pourpoint et son haut-de-chausses, et laisse +en route son bon sens!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Dogberry, Verges, avec Conrad et Borachio conduits +par la garde.)</p> + +<p>CLAUDIO.—C'est alors un géant devant un singe; mais +aussi un singe est un docteur près d'un tel homme.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Arrêtez! laissons-le.—Réveille-toi, mon +coeur, et sois sérieux. Ne nous a-t-il pas dit que mon frère +s'était enfui?</p> + +<p>DOGBERRY.—Allons, venez çà, monsieur. Si la justice +ne vient pas à bout de vous réduire, elle n'aura plus +jamais de raisons à peser dans sa balance; oui, et comme +vous êtes un hypocrite fieffé, il faut veiller sur vous.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Que vois-je? deux hommes de mon frère, +garrottés! Et Borachio en est un!</p> + +<p>CLAUDIO.—Faites-vous instruire, seigneur, de la nature +de leur faute.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Constable, quelle faute ont commise ces +deux hommes?</p> + +<p>DOGBERRY.—Vraiment, ils ont commis un faux rapport; +de plus, ils ont dit des mensonges; en second lieu, +ce sont des calomniateurs; et pour sixième et dernier +délit, ils ont noirci la réputation d'une dame; troisièmement, +ils ont déclaré des choses injustes; et pour conclure, +ce sont de fieffés menteurs.</p> + +<p>DON PÈDRE.—D'abord, je vous demande ce qu'ils ont +fait; troisièmement, je vous demande quelle est leur +offense; en sixième et dernier lieu, pourquoi ils sont +prisonniers, et pour conclusion, ce dont vous les accusez.</p> + +<p>CLAUDIO.—Fort bien raisonné, seigneur! et suivant sa +propre division; sur ma conscience, voilà une question +bien retournée.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Messieurs, qui avez-vous offensé, pour +être ainsi garrottés et tenus d'en répondre? Ce savant +constable est trop fin pour qu'on le comprenne, quel est +votre délit?</p> + +<p>BORACHIO.—Noble prince, ne permettez pas qu'on me +conduise plus loin pour subir mon interrogatoire; entendez-moi +vous-même; et qu'ensuite le comte me tue. +J'ai abusé vos yeux, et ce que n'a pu découvrir votre +prudence, ces imbéciles l'ont relevé à la lumière. Ce sont +eux qui, dans l'ombre de la nuit, m'ont entendu avouer +à cet homme, comment don Juan, votre frère, m'avait engagé +à calomnier la signora Héro; comment vous aviez +été conduits dans le verger, et m'aviez vu faire ma cour +à Marguerite, vêtue des habits d'Héro; enfin comment +vous l'aviez déshonorée au moment où vous deviez l'épouser. +Ils ont fait un rapport de toute ma trahison; et j'aime +mieux le sceller par ma mort que d'en répéter les détails +à ma honte. La dame est morte sur la fausse accusation +tramée par moi et par mon maître; et bref, je ne demande +autre chose que le salaire dû à un misérable.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Chacune de ces paroles ne court-elle pas +dans votre sang comme de l'acier?</p> + +<p>CLAUDIO.—J'avalais du poison pendant qu'il les proférait.</p> + +<p>DON PÈDRE, <span class="stage2"><i>à Borachio</i>.</span>—Mais est-ce mon frère qui t'a +incité à ceci?</p> + +<p>BORACHIO.—Oui, seigneur; et il m'a richement payé +pour l'accomplir.</p> + +<p>DON PÈDRE.—C'est un composé de trahison et de perfidie!—Et +il s'est enfui après cette scélératesse!</p> + +<p>CLAUDIO.—Douce Héro! Ton image revient se présenter +à moi, sous les traits célestes qui me l'avaient fait aimer +d'abord!</p> + +<p>DOGBERRY, <span class="stage2"><i>à la garde</i>.</span>—Allons, ramenez les plaignants; +notre sacristain, à l'heure qu'il est, a <i>réformé</i> le seigneur +Léonato de l'affaire.—Et, n'oubliez pas, camarades, de +faire mention, en temps et lieu, que je <i>suis un âne</i>.</p> + +<p>VERGES.—Voyez, voici venir le seigneur Léonato, et le +sacristain aussi.</p> + +<p class="stage1">(Léonato revient avec Antonio et le sacristain.)</p> + +<p>LÉONATO.—Quel est le misérable?.... Faites-moi voir +ses yeux, afin que, lorsque j'apercevrai un homme qui +lui ressemble, je puisse l'éviter; lequel est-ce d'entre +eux?</p> + +<p>BORACHIO.—Si vous voulez connaître l'auteur de vos +maux, regardez-moi.</p> + +<p>LÉONATO.—Es-tu le vil esclave dont le souffle a tué mon +innocente enfant?</p> + +<p>BORACHIO.—Oui; c'est moi seul.</p> + +<p>LÉONATO.—Seul? Non, non, misérable, tu te calomnies +toi-même. Voilà un couple d'illustres personnages (le +troisième s'est enfui) qui y ont mis la main. Je vous +rends grâces, princes, de la mort de ma fille. Inscrivez-la +parmi vos nobles et beaux exploits. Si vous voulez y +réfléchir, c'est une glorieuse action.</p> + +<p>CLAUDIO.—Je ne sais comment implorer votre patience; +cependant il faut que je parle. Choisissez vous-même +votre vengeance; imposez-moi la pénitence que vous +pourrez inventer pour punir mon crime; et cependant +je n'ai péché que par méprise.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Et moi de même, sur mon âme; et cependant, +pour donner satisfaction à ce digne vieillard, +je me courberais sous n'importe quel poids pesant il +voudrait m'imposer.</p> + +<p>LÉONATO.—Je ne puis vous ordonner de commander à +ma fille de vivre; cela est impossible. Mais je vous prie +tous deux de proclamer ici, devant tout le peuple de +Messine, qu'elle est morte innocente; et si votre amour +peut trouver quelques vers touchants, suspendez-les en +épitaphe, sur sa tombe et chantez-les sur ses restes. +Chantez-les ce soir.—Demain matin, rendez-vous à ma +maison, et puisque vous ne pouvez pas être mon gendre, +devenez du moins mon neveu. Mon frère a une fille qui +est presque trait pour trait le portrait de ma fille qui est +morte, et elle est l'unique héritière de nous deux; donnez-lui +le titre que vous auriez donné à sa cousine; là +expire ma vengeance.</p> + +<p>CLAUDIO.—O noble seigneur, votre excès de bonté m'arrache +des larmes. J'embrasse votre offre, et désormais +disposez du pauvre Claudio.</p> + +<p>LÉONATO.—Ainsi, demain matin je vous attendrai chez +moi; je prends ce soir congé de vous.—Ce misérable +sera confronté avec Marguerite qui, je le crois, est complice +de cette mauvaise action, et gagnée par votre +frère.</p> + +<p>BORACHIO.—Non, sur mon âme, elle n'y eut aucune +part; et elle ne savait pas ce qu'elle faisait, lorsqu'elle +me parlait: au contraire, elle a toujours été juste et vertueuse +dans tout ce que j'ai connu d'elle.</p> + +<p>DOGBERRY.—En outre, seigneur (ce qui, en vérité, n'a +pas été mis en blanc et en noir), ce plaignant que voilà, le +criminel, m'a appelé âne. Je vous en conjure, souvenez-vous-en +dans sa punition; et encore la garde les a entendus +parler d'un certain La Mode: ils disent qu'il +porte une clef à son oreille, avec une boucle de cheveux +qui y est suspendue, et qu'il emprunte de l'argent au +nom de Dieu; ce qu'il a fait si souvent et depuis si longtemps, +sans jamais le rendre, qu'aujourd'hui les hommes +ont le coeur endurci, et ne veulent rien prêter pour +l'amour de Dieu: je vous en prie, examinez-le sur ce +chef.</p> + +<p>LÉONATO.—Je te remercie de tes peines et de tes bons +offices.</p> + +<p>DOGBERRY.—Votre Seigneurie parle comme un jeune +homme bien reconnaissant et bien vénérable; et je +rends grâces à Dieu pour vous.</p> + +<p>LÉONATO.—Voilà pour tes peines.</p> + +<p>DOGBERRY.—Dieu garde la fondation!</p> + +<p>LÉONATO.—Va, je te décharge de ton prisonnier, et je +te remercie.</p> + +<p>DOGBERRY.—Je laisse un franc vaurien entre les mains +de votre Seigneurie, et je conjure votre Seigneurie de le +bien châtier vous-même pour l'exemple des autres. Dieu +conserve votre Seigneurie! Je fais des voeux pour le bonheur +de votre Seigneurie: Dieu vous rende la santé.—Je +vous donne humblement la liberté de vous en aller; +et si l'on peut vous souhaiter une heureuse rencontre, +Dieu nous en préserve! <span class="stage2"><i>(A Verges.)</i></span> Allons-nous-en, voisin.</p> + +<p class="stage1">(Dogberry et Verges sortent.)</p> + +<p>LÉONATO.—Adieu, seigneurs; jusqu'à demain matin.</p> + +<p>ANTONIO.—Adieu, seigneurs, nous vous attendons demain +matin.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Nous n'y manquerons pas.</p> + +<p>CLAUDIO.—Cette nuit je pleurerai Héro.</p> + +<p>LÉONATO, <span class="stage2"><i>à la garde</i>.</span>—Emmenez ces hommes avec nous: +nous voulons causer avec Marguerite, et savoir comment +est venue sa connaissance avec ce mauvais sujet.</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + + +<p class="stage1">Le jardin de Léonato.<br><br> +BÉNÉDICK ET MARGUERITE <i>se rencontrent et s'abordent</i>.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Ah! je vous en prie, chère Marguerite, +obligez-moi en me faisant parler à Béatrice.</p> + +<p>MARGUERITE.—Voyons, voulez-vous me composer un +sonnet à la louange de ma beauté?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Oui, et en style si pompeux, que nul +homme vivant n'en approchera jamais; car, dans l'honnête +vérité, vous le méritez bien.</p> + +<p>MARGUERITE.—Aucun homme n'approchera de moi? +Quoi donc! resterai-je toujours en bas de l'escalier?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Votre esprit est aussi vif qu'un lévrier: +il atteint d'un saut sa proie.</p> + +<p>MARGUERITE.—Et le vôtre émoussé comme un fleuret +d'escrime, qui touche mais ne blesse pas.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—C'est l'esprit d'un homme de coeur, Marguerite, +qui ne voudrait pas blesser une femme.—Je +vous prie, appelez Béatrice, je vous rends les armes, et +jette mon bouclier à vos pieds<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> On connaît l'expression latine <i>clypeum abjicere</i>, pour <i>rendre +les armes</i>.</blockquote> + +<p>MARGUERITE.—C'est votre épée qu'il faut nous rendre: +nous avons les bouchers à nous.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Si vous vous en servez, Marguerite, il vous +faut mettre la pointe dans l'étau; les épées sont des +armes dangereuses pour les filles.</p> + +<p>MARGUERITE.—Allons, je vais vous appeler Béatrice, +qui, je crois, a des jambes.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Et qui par conséquent viendra.</p> + +<p class="stage1">(Marguerite sort.)<br><br> +(Il chante.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le dieu d'amour</p> +<p>Qui est assis là-haut,</p> +<p>Me connaît, me connaît</p> +<p>Il sait combien je mérite....</p> + </div> </div> + +<p>Comme chanteur, veux-je dire; mais comme amant?... +Léandre, le bon nageur; Troïlus, qui employa le premier +Pandare; et un volume entier de ces marchands de tapis +dont les noms coulent encore avec tant de douceur sur +la ligne unie d'un vers blanc, non, jamais aucun d'eux +ne fut si absolument bouleversé par l'amour, que l'est aujourd'hui +mon pauvre individu. Diantre! je ne saurai le +prouver en vers: j'ai essayé; mais je ne peux trouver +d'autre rime à <i>tendron</i> que <i>poupon</i>: rime innocente! +A <i>mariage, cocuage</i>; rime sinistre, <i>école, folle</i>, rime bavarde. +Toutes ces rimes sont de mauvais présage: non, +je ne suis point né sous une étoile poétique, et je ne puis +faire ma cour en termes pompeux.</p> + +<p class="stage1">(Entre Béatrice.)</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Chère Béatrice, vous voulez donc bien venir +quand je vous appelle?</p> + +<p>BÉATRICE.—Oui, seigneur, et vous quitter dès que vous +me l'ordonnerez.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Oh! restez seulement avec moi jusqu'alors.</p> + +<p>BÉATRICE.—Alors est dit: adieu donc.—Et pourtant, +avant de m'en aller que j'emporte ce pourquoi je suis +venue, c'est de savoir ce qui s'est passé entre vous et +Claudio.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Seulement des paroles aigres; et là-dessus +je veux vous donner un baiser.</p> + +<p>BÉATRICE.—Des paroles aigres, ce n'est qu'un souffle +aigre, et un souffle aigre n'est qu'une haleine aigre, une +haleine aigre est dégoûtante; je m'en irai sans votre +baiser.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Vous avez détourné le mot de son sens +naturel; tant votre esprit est effrayant! Mais, pour vous +dire les choses sans détour, Claudio a reçu mon défi; et, +ou j'apprendrai bientôt de ses nouvelles, ou je le dénonce +pour un lâche.—Et vous, maintenant, dites-moi, je vous +prie, à votre tour, laquelle de mes mauvaises qualités +vous a rendue amoureuse de moi?</p> + +<p>BÉATRICE.—Toutes ensemble qui constituent un état de +mal si politique qu'il n'est pas possible à une seule vertu +de s'y glisser.—Mais vous, quelle est de mes bonnes +qualités celle qui vous a fait endurer l'amour pour moi?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—<i>Endurer</i> l'amour: bonne épithète! Oui, +en effet, j'endure l'amour, car je vous aime malgré moi.</p> + +<p>BÉATRICE.—En dépit de votre coeur, je le crois aisément. +Hélas! le pauvre coeur! si vous lui faites de la peine +pour l'amour de moi, je lui ferai de la peine pour l'amour +de vous, car jamais je n'aimerai ce que hait mon ami.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Vous et moi, nous avons trop de bon sens +pour nous faire l'amour tranquillement.</p> + +<p>BÉATRICE.—Cet aveu n'en est pas la preuve: il n'y a +pas un homme sage sur vingt qui se loue lui-même.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Vieille coutume, vieille coutume, Béatrice; +bonne dans le temps des bons vieillards. Mais dans ce +siècle, si un homme n'a pas le soin d'élever lui-même sa +tombe avant de mourir, il ne vivra pas dans son monument +plus longtemps que ne dureront le son de la cloche +funèbre et les larmes de sa veuve.</p> + +<p>BÉATRICE.—Et combien croyez-vous qu'elles durent?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Quelle question! Eh! mais, une heure de +cris et un quart d'heure de pleurs: en conséquence, il est +fort à propos pour le sage, si Don Ver<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a> (sa conscience) +n'y trouve pas d'empêchement contraire, d'être le trompette +de ses propres vertus, comme je le suis pour moi-même: +en voilà assez sur l'article de mon panégyrique, +à moi, qui me rendrai témoignage que j'en suis digne.—A +présent, dites-moi, comment va votre cousine?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> <i>Don worm</i>, le ver du remords.</blockquote> + +<p>BÉATRICE.—Fort mal.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Et vous-même?</p> + +<p>BÉATRICE.—Fort mal aussi.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Servez Dieu, aimez-moi, et, corrigez-vous. +Je vais vous quitter là-dessus, car voici quelqu'un de fort +pressé qui accourt.</p> + +<p class="stage1">(Entre Ursule.)</p> + +<p>URSULE.—Madame, il faut venir auprès de votre oncle: +il y a bien du tumulte au logis, vraiment. Il est prouvé +que ma maîtresse Héro a été faussement accusée; que le +prince et Claudio ont été grossièrement trompés, et que +c'est don Juan qui est l'auteur de tout; il s'est enfui; il +est parti: voulez-vous venir sur-le-champ?</p> + +<p>BÉATRICE.—Voulez-vous, seigneur, venir entendre ces +nouvelles?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Je veux vivre dans votre coeur, mourir sur +vos genoux, être enseveli dans vos yeux; et en outre je +veux aller avec vous chez votre oncle.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">L'intérieur d'une église.</p> + +<p class="stage1">DON PÈDRE, CLAUDIO, <i>précédés de musiciens et de +flambeaux</i>.</p> + +<p>CLAUDIO.—Est-ce là le monument de Léonato?</p> + +<p>UN SERVITEUR.—Oui, seigneur.</p> + +<p>CLAUDIO <span class="stage2"><i>lisant l'épitaphe.</i></span></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Victime de langues calomnieuses</p> +<p>Héro mourut, et gît ici.</p> +<p>La mort, pour réparer son injure,</p> +<p>Lui donne un renom qui ne mourra jamais.</p> +<p>Celle qui mourut avec honte</p> +<p>Vit, dans la mort, d'une gloire pure.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">(Il fixe l'épitaphe.)</p> + +<p>Et toi que je suspends sur son tombeau, parle encore +à sa louange quand ma voix sera muette.—Vous, musiciens, +commencez et chantez votre hymne solennel.</p> + +<p class="stage1">(Il chante.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pardonne, ô déesse de la nuit,</p> +<p>A ceux qui ont tué ta jeune vierge<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a></p> +<p>C'est pour expier leur erreur, qu'ils viennent avec des hymnes</p> +<p>de douleur,</p> +<p>Autour de sa tombe.</p> +<p>O nuit, seconde nos gémissements!</p> +<p>Aide-nous à soupirer et à gémir,</p> +<p>Profondément! profondément!</p> +<p>Tombeaux, ouvrez-vous, rendez vos morts,</p> +<p>Jusqu'à ce que sa mort soit pleurée,</p> +<p>Tristement, tristement.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> <i>Virgin knight</i>, chevalière vierge, selon Johnson, signifie pupille, +élève, favorite; selon Steevens, dans les siècles de la chevalerie, +une chevalière vierge était celle qui n'avait pas encore +eu d'<i>aventures</i>.</blockquote> + +<p>CLAUDIO.—Maintenant, bonne nuit à tes os! tous les ans +je viendrai te rendre tribut.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Adieu, messieurs. Éteignez vos flambeaux; +les loups ont dévoré leur proie; et voyez, la douce +Aurore, précédant le char du Soleil, parsème de taches +grisâtres l'Orient assoupi. Recevez tous nos remerciements, +et laissez-nous: adieu.</p> + +<p>CLAUDIO.—Adieu, mes amis: et que chacun reprenne +son chemin.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Sortons de ces lieux: allons revêtir +d'autres habits, et aussitôt nous nous rendrons chez +Léonato.</p> + +<p>CLAUDIO.—Que l'hymen qui se prépare ait pour nous +une issue plus heureuse que celui qui vient de nous +obliger à ce tribut de douleur!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent tous.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="stage1">Appartement dans la maison de Léonato.</p> + +<p class="stage1">LÉONATO, BÉNÉDICK, MARGUERITE, URSULE,<br> +ANTONIO, LE MOINE ET HÉRO.</p> + +<p>LE MOINE.—Ne vous l'avais-je pas dit, qu'elle était +innocente?</p> + +<p>LÉONATO.—Le prince et Claudio le sont aussi: ils ne +l'ont accusée que déçus par l'erreur que vous avez +entendu raconter. Mais Marguerite est un peu coupable +dans ceci, quoique involontairement, comme il le paraît +par l'examen approfondi de cette affaire.</p> + +<p>ANTONIO.—Allons, je suis bien aise que tout ait tourné +si heureusement.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Et moi aussi, étant autrement engagé par +ma parole à forcer le jeune Claudio à me faire raison +là-dessus.</p> + +<p>LÉONATO.—Allons, ma fille, retirez-vous avec vos +femmes dans une chambre écartée; et lorsque je vous +enverrai chercher, venez ici masquée. Le prince et Claudio +m'ont promis de venir me voir, à cette heure même.—<span class="stage2"><i>(A Antonio.)</i></span> +Vous savez votre rôle, mon frère. Il faut +que vous serviez de père à la fille de votre frère, et que +vous la donniez au jeune Claudio.</p> + +<p class="stage1">(Héro sort suivie de ses femmes.)</p> + +<p>ANTONIO.—Je le ferai, d'un visage assuré.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Mon père, je crois que j'aurai besoin d'implorer +votre ministère.</p> + +<p>LE MOINE.—Pour quel service, seigneur?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Pour m'enchaîner ou me perdre, l'un ou +l'autre.—Seigneur Léonato, c'est la vérité, digne +seigneur, que votre nièce me regarde d'un oeil favorable.</p> + +<p>LÉONATO.—C'est ma fille qui lui a prêté ces yeux-là, +rien n'est plus vrai.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Et moi, en retour, je la vois des yeux de +l'amour.</p> + +<p>LÉONATO.—Vous tenez, je crois, ces yeux de moi, de +Claudio et du prince: mais quelle est votre volonté?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Votre réponse, seigneur, est énigmatique; +mais pour ma volonté,—ma volonté est que votre bonne +volonté daigne s'accorder avec la nôtre,—pour nous +unir aujourd'hui dans le saint état du mariage.... Voilà +pourquoi, bon religieux, je réclame votre secours.</p> + +<p>LÉONATO.—Mon coeur est d'accord avec votre désir.</p> + +<p>LE MOINE.—Et je suis prêt à vous accorder mon secours.—Voici +le prince et Claudio.</p> + +<p class="stage1">(Entrent don Pèdre et Claudio avec leur suite.)</p> + +<p>DON PÈDRE.—Salut à cette belle assemblée!</p> + +<p>LÉONATO.—Salut, prince; salut, Claudio. Nous vous +attendons ici. <span class="stage2">(<i>A Claudio</i>.)</span> Êtes-vous toujours déterminé +à épouser aujourd'hui la fille de mon frère?</p> + +<p>CLAUDIO.—Je persévère dans mon engagement, fût-elle +une Éthiopienne.</p> + +<p>LÉONATO, <span class="stage2"><i>à son frère</i>.</span>—Appelez-la, mon frère: voici +le religieux tout prêt.</p> + +<p class="stage1">(Antonio sort.)</p> + +<p>DON PÈDRE.—Ah! bonjour, Bénédick. Quoi! qu'y a-t-il +donc pour que vous ayez aussi un visage du mois de +février si glacé, si nébuleux, si sombre?</p> + +<p>CLAUDIO.—Je crois qu'il rêve au buffle sauvage. Allons, +rassurez-vous, mon garçon, nous dorerons vos cornes, +et toute l'Europe sera enchantée de vous voir, comme +jadis Europe fut enchantée du puissant Jupiter, quand +il voulut faire en amour le rôle du noble animal.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Le taureau Jupiter, comte, avait un mugissement +agréable; apparemment que quelque taureau +étranger de cette espèce fit sa cour à la vache de votre +père, et que de cette belle union il sortit un jeune veau +qui vous ressemblait beaucoup, car vous avez précisément +son mugissement.</p> + +<p class="stage1">(Antonio rentre avec les dames masquées.)</p> + +<p>CLAUDIO.—Je suis votre débiteur.—Mais voici d'autres +comptes à régler.—Quelle est la dame dont je dois +prendre possession?</p> + +<p>ANTONIO.—La voici, et je vous la donne.</p> + +<p>CLAUDIO.—Eh bien! alors elle est à moi.—Ma belle, +laissez-moi voir votre visage.</p> + +<p>LÉONATO.—Non, vous ne la verrez point que vous +n'ayez accepté sa main en présence de ce religieux, et +juré de l'épouser.</p> + +<p>CLAUDIO.—Donnez-moi votre main devant ce saint +moine. Je suis votre époux, si vous voulez bien de moi.</p> + +<p>HÉRO, <span class="stage2"><i>ôtant son masque</i>.</span>—Lorsque je vivais, je fus +votre épouse; et lorsque vous m'aimiez, vous fûtes mon +autre époux.</p> + +<p>CLAUDIO.—Une autre Héro!</p> + +<p>HÉRO.—Rien n'est plus vrai. Une Héro mourut déshonorée; +mais je vis, et aussi sûr que je vis, je suis vierge.</p> + +<p>DON PÈDRE.—Quoi, l'ancienne Héro! Héro qui est +morte!</p> + +<p>LÉONATO.—Elle mourut, seigneur, mais tant que vécut +son déshonneur.</p> + +<p>LE MOINE.—Je puis dissiper tout votre étonnement. +Lorsque la sainte cérémonie sera finie, je vous raconterai +en détail la mort de la belle Héro: en attendant, +familiarisez-vous avec votre surprise, et allons de ce pas +à la chapelle.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Doucement, doucement, religieux.—Laquelle +est Béatrice?</p> + +<p>BÉATRICE.—Je réponds à ce nom. Que désirez-vous?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Ne m'aimez-vous pas?</p> + +<p>BÉATRICE.—Moi! non, pas plus que de raison.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—En ce cas, votre oncle, et le prince et +Claudio ont été bien trompés: il m'ont juré que vous +m'aimiez.</p> + +<p>BÉATRICE.—Et vous, est-ce que vous ne m'aimez pas?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—En vérité, non; pas plus que de raison.</p> + +<p>BÉATRICE.—En ce cas, ma cousine, Marguerite et Ursule +se sont bien trompées: car elles ont juré que vous +m'aimiez.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Ils ont juré que vous étiez presque malade +d'amour pour moi.</p> + +<p>BÉATRICE.—Elles ont juré que vous étiez presque mort +d'amour pour moi.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Il ne s'agit pas de cela.—Ainsi, vous ne +m'aimez donc pas?</p> + +<p>BÉATRICE.—Non vraiment; seulement je voudrais récompenser +l'amitié.</p> + +<p>LÉONATO.—Allons, ma nièce; je suis sûr, moi, que +vous aimez ce gentilhomme.</p> + +<p>CLAUDIO.—Et moi, je ferai serment qu'il est amoureux +d'elle: car voici un écrit tracé de sa main, un sonnet +imparfait sorti de son propre cerveau, et qui s'adresse +à Béatrice.</p> + +<p>HÉRO.—Et en voici un autre, écrit de la main de ma +cousine, que j'ai volé dans sa poche et qui renferme l'expression +de sa tendresse pour Bénédick.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Miracle! voici nos mains qui déposent +contre nos coeurs!—Allons, je veux bien de vous: mais, +par cette lumière, je ne vous prends que par pitié.</p> + +<p>BÉATRICE.—Je ne veux pas vous refuser.—Mais, j'en +atteste ce beau jour, je ne cède que vaincue par les importunités; +et aussi pour vous sauver la vie: car on m'a +dit que vous étiez en consomption.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Silence: je veux vous fermez la bouche.</p> + +<p class="stage1">(Il lui donne un baiser.)</p> + +<p>DON PÈDRE.—Eh bien! comment te portes-tu, Bénédick, +l'homme marié?</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Je suis bien aise de vous le dire, prince: +un collège entier de beaux esprits ne me ferait pas changer +d'idées par ses railleries. Pensez-vous que je m'embarrasse +beaucoup d'une satire ou d'une épigramme? +Non; si un homme se laisse battre par des bons mots,<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a> +il n'aura rien de beau sur lui. Bref, puisque j'ai tentation +de me marier, je ne fais plus aucun cas de tout ce que +le monde voudra en dire: ainsi ne me raillez jamais +de tout ce que j'ai pu dire contre le mariage, car +l'homme est un être changeant, et c'est là ma conclusion.—Quant +à vous, Claudio, je m'attendais à vous +rosser: mais en considération de ce que vous avez bien +l'air de devenir mon parent, vivez sans blessure; et +aimez ma cousine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> <i>Brain</i>, cerveau et esprit, saillie, bon mot.</blockquote> + +<p>CLAUDIO.—J'espérais que vous auriez refusé Béatrice; +et que j'aurais pu vous faire finir sous le bâton votre +existence solitaire, pour vous apprendre à être un homme +à deux faces; ce que vous serez, sans contredit, si ma +cousine ne veille pas sur vous de bien près.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Allons, allons, nous sommes amis.—Un +tour de danse avant d'être mariés, afin que nous puissions +alléger nos coeurs et les talons de nos femmes.</p> + +<p>LÉONATO.—La danse viendra après.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Nous commencerons par là, sur ma parole.—Allons, +musique, jouez.—Prince, vous êtes mélancolique: +prenez-moi une femme. Il n'est point de +bâton plus vénérable que celui dont la pomme est garnie +de corne.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.—Seigneur, votre frère don Juan a été +pris dans sa fuite, et une escorte de gens armés l'a ramené +à Messine.</p> + +<p>BÉNÉDICK.—Ne songez pas à lui jusqu'à demain: je +vous donnerai l'idée d'une bonne punition pour lui.—Allons, +flûtes, partez.</p> + +<p class="stage1">(On danse, ensuite tous sortent.)</p> + + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Beaucoup de Bruit pour Rien, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN *** + +***** This file should be named 15846-h.htm or 15846-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15846/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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