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+The Project Gutenberg EBook of Escal-Vigor, by Georges Eekhoud
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Escal-Vigor
+
+Author: Georges Eekhoud
+
+Release Date: May 17, 2005 [EBook #15844]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESCAL-VIGOR ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com
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+Georges Eekhoud
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+ESCAL-VIGOR
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+
+
+(1899)
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+
+
+Table des matières
+
+PREMIÈRE PARTIE ALFRED VALLETTE
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+DEUXIÈME PARTIE LES SACRIFICES DE BLANDINE
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+TROISIÈME PARTIE_ _LA KERMESSE DE LA SAINT-OLFGAR
+I
+II
+III
+IV
+V
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+ALFRED VALLETTE
+
+
+I
+
+Ce premier juin, Henry de Kehlmark, le jeune «Dykgrave» ou comte
+de la Digue, châtelain de l'Escal-Vigor, traitait une nombreuse
+compagnie, en manière de Joyeuse Entrée, pour célébrer son retour
+au berceau de ses aïeux, à Smaragdis, l'île la plus riche et la
+plus vaste d'une de ces hallucinantes et héroïques mers du Nord,
+dont les golfes et les fiords fouillent et découpent
+capricieusement les rives en des archipels et des deltas
+multiformes.
+
+Smaragdis ou l'île smaragdine dépend du royaume mi-germain et mi-
+celtique de Kerlingalande. À l'origine du commerce occidental, une
+colonie de marchands hanséates s'y fixa. Les Kehlmark prétendaient
+descendre des rois de mer ou vikings danois. Banquiers un peu
+mâtinés de pirates, hommes d'action et de savoir, ils suivirent
+Frédéric Barberousse dans ses expéditions en Italie, et se
+distinguèrent par un attachement inébranlable, la fidélité du
+thane pour son roi, à la maison de Hohenstaufen.
+
+Un Kehlmark avait même été le favori de Frédéric II, le sultan de
+Lucera, cet empereur voluptueux, le plus artiste de cette
+romanesque maison de Souabe, qui vécut les rêves profonds et
+virils du Nord dans la radieuse patrie du soleil. Ce Kehlmark
+périt à Bénévent avec Manfred, le fils de son ami.
+
+Aujourd'hui encore, un grand panneau de la salle de billard
+d'Escal-Vigor représentait Conradin, le dernier des Hohenstaufen,
+embrassant Frédéric de Bade avant de monter avec lui sur
+l'échafaud.
+
+Au XVe siècle, à Anvers, un Kehlmark florissait, créancier des
+rois, comme les Fugger et les Salviati, et il figurait parmi ces
+Hanséates fastueux qui se rendaient à la cathédrale ou à la
+Bourse, précédés de joueurs de fifres et de violes.
+
+Demeure historique et même légendaire, tenant d'un burg teuton et
+d'un palazzo italien, le château d'Escal-Vigor se dresse à
+l'extrémité occidentale de l'île, à l'intersection de deux très
+hautes digues d'ou il domine tout le pays.
+
+De temps immémorial, les Kehlmark, avaient été considérés comme
+les maîtres et les protecteurs de Smaragdis. La garde et
+l'entretien des digues monumentales leur incombaient depuis des
+siècles. On attribuait même à un ancêtre d'Henry la construction
+de ces remparts énormes qui avaient à jamais préservé la contrée
+de ces inondations, voire de ces submersions totales dans
+lesquelles s'engloutirent plusieurs îles soeurs.
+
+Une seule fois, vers l'an 1400, en une nuit de cataclysme, la mer
+était parvenue à rompre une partie de cette chaîne de collines
+artificielles et à rouler ses flots furieux jusqu'au coeur de
+l'île même; et la tradition voulait que le burg d'Escal-Vigor eût
+été assez vaste et assez approvisionné pour servir de refuge et
+d'entrepôt à toute la population.
+
+Tant que les eaux couvrirent le pays, le Dykgrave hébergea son
+peuple, et lorsqu'elles se furent retirées, non seulement il
+répara la digue à ses frais, mais il rebâtit les chaumières de ses
+vassaux. Avec le temps, ces digues, près de cinq fois séculaires,
+avaient revêtu l'aspect de collines naturelles. Elles étaient
+plantées, à leur crête, d'épais rideaux d'arbres un peu penchés
+par le vent d'ouest. Le point culminant était celui où les deux
+rangées de collines se rejoignaient pour former une sorte de
+plateau ou de promontoire, avançant comme un éperon ou une proue
+dans la mer. C'était précisément à l'extrémité de ce cap que se
+dressait le château. Face à l'Océan, la digue taillée à pic
+présentait un mur de granit rappelant ces rocs majestueux du Rhin
+dans lesquels semble avoir été découpé le manoir qui les couronne.
+
+À marée haute, les vagues venaient se briser au pied de cette
+forteresse érigée contre leurs fureurs. Du côté des terres, les
+deux digues dévalaient en pente douce, et, à mesure qu'elles
+s'écartaient, leurs branches formaient un vallon allant en
+s'élargissant et qui représentait un parc merveilleux avec des
+futaies, des étangs, des pâturages. Les arbres, jamais émondés,
+ouvraient de larges éventails toujours frémissants d'arpèges
+éoliens. Les fuites de daims passaient comme un éclair fauve parmi
+les frondaisons compactes, où des vaches broutaient cette herbe
+humide et succulente d'un vert presque fluide qui avait valu à
+l'île son nom de Smaragdis ou d'Émeraude.
+
+Malgré la popularité des Kehlmark dans le pays, ces derniers vingt
+ans le domaine était demeuré inhabité. Les parents du comte
+actuel, deux êtres jeunes et beaux, s'y étaient aimés au point de
+ne pouvoir survivre l'un à l'autre. Henry y était né quelques mois
+avant leur mort. Sa grand'mère paternelle le recueillit, mais ne
+voulut plus remettre le pied dans cette contrée, à l'atmosphère et
+au climat capiteux de laquelle elle attribuait la fin prématurée
+de ses enfants. Kehlmark fut élevé sur le continent, dans la
+capitale du royaume de Kerlingalande, puis, sur les conseils des
+médecins, on l'avait envoyé étudier dans un pensionnat
+international de la Suisse.
+
+Là-bas, à Bodemberg Schloss[1] où s'était écoulée son adolescence,
+Henry représenta longtemps un blondin gracile, légèrement menacé
+d'anémie et de consomption, la physionomie réfléchie et
+concentrée, au large front bombé, aux joues d'un rose mourant, un
+feu précoce ardant dans ses grands yeux d'un bleu sombre tirant
+sur le violet de l'améthyste et la pourpre des nuées et des vagues
+au couchant; la tête trop forte écrasant sous son faix les épaules
+tombantes; les membres chétifs, la poitrine sans consistance. La
+constitution débile du petit Dykgrave le désignait même aux
+brimades de ses condisciples, mais il y avait échappé par le
+prestige de son intelligence, prestige qui s'imposait jusqu'aux
+professeurs. Tous respectaient son besoin de solitude, de rêverie,
+sa propension à fuir les communs délassements, à se promener seul
+dans les profondeurs du parc, n'ayant pour compagnon qu'un auteur
+favori ou même, le plus souvent, se contentant de sa seule pensée.
+Son état maladif augmentait encore sa susceptibilité. Souvent des
+migraines, des fièvres intermittentes le clouaient au lit et
+l'isolaient durant plusieurs jours. Une fois, comme il venait
+d'atteindre sa quinzième année, il pensa se noyer pendant une
+promenade sur l'eau, un de ses camarades ayant fait chavirer la
+barque. Il fut plusieurs semaines entre la vie et la mort, puis,
+par un étrange caprice de l'organisme humain, il se trouva que
+l'accident qui avait failli l'enlever détermina la crise
+salutaire, la réaction si longtemps souhaitée par son aïeule dont
+il était tout l'amour et le dernier espoir. Avec les tuteurs du
+jeune comte, elle avait même fait choix de ce pensionnat si
+éloigné, parce que celui-ci représentait, en même temps qu'un
+collège modèle, un véritable _Kurhaus_ situé dans la partie la
+plus salubre de la Suisse. Avant d'être converti en un gymnase
+cosmopolite destiné aux jeunes patriciens des deux mondes, le
+Bodemberg Schloss avait été un établissement de bains, rendez-vous
+des malades élégants de la Suisse et de l'Allemagne du Sud.
+L'aïeule d'Henry avait donc compté sur le climat salubre de la
+vallée de l'Aar et l'hygiène de cette maison d'éducation, pour
+rattacher à la vie, pour régénérer l'unique descendant d'une race
+illustre. Ce petit-fils idolâtré, n'était-il pas le seul enfant de
+ses enfants morts de trop d'amour?
+
+Kehlmark recouvra non seulement la santé, mais il se trouva
+gratifié d'une constitution nouvelle; non seulement une rapide
+convalescence lui rendit ses forces anciennes, mais il se surprit
+à grandir, à se carrer, à gagner des muscles, des pectoraux, de la
+chair et du sang. Avec ce regain d'adolescence, il était venu à
+Kehlmark une candeur, une ingénuité dont son âme, trop studieuse
+et trop réfléchie jusque-là, ignorait la tiédeur et le baume.
+
+Autrefois contempteur des travaux athlétiques, à présent il se mit
+à s'y entraîner et finit par y exceller. Loin de bouder comme
+naguère aux péripéties des gageures violentes, il se distinguait
+par son intrépidité, son acharnement; et lui qui, pour s'épargner
+la fatigue d'une ascension dans le Jura, se cachait souvent dans
+les souterrains, au fond des anciennes étuves de la maison de
+bains, brillait maintenant parmi les plus infatigables escaladeurs
+de montagnes.
+
+Il demeura, en même temps que liseur et homme d'étude, grand
+amateur de prouesses physiques et de jeux décoratifs; rappelant
+sous ce rapport les hommes accomplis, les harmonieux vivants de la
+Renaissance.
+
+À la mort de la douairière qu'il adorait, il était venu s'établir
+dans le pays dont, depuis ses années de collège, il entretenait un
+souvenir filial et dont les habitants impulsifs et primesautiers
+devaient plaire à son âme friande d'exubérance et de franchise.
+
+Les aborigènes de Smaragdis appartenaient à cette race celtique
+qui a fait les Bretons et les Irlandais. Au XVIe siècle, des
+croisements avec les Espagnols y perpétuèrent, y invétérèrent
+encore la prédominance du sang brun sur la lymphe blonde. Kehlmark
+savait ces insulaires, tranchant par leur complexion nerveuse et
+foncée sur les populations blanches et rosâtres qui les
+entouraient -- faire exception aussi, dans le reste du royaume,
+par une sourde résistance à la morale chrétienne et surtout
+protestante. Lors de la conversion de ces contrées, les barbares
+de Smaragdis n'acceptèrent le baptême qu'à la suite d'une guerre
+d'extermination que leur firent les chrétiens pour venger l'apôtre
+saint Olfgar, martyrisé avec toutes sortes d'inventions
+cannibalesques, représentées d'ailleurs méticuleusement et presque
+professionnellement en des fresques décorant l'église paroissiale
+de Zoutbertinge, par un élève de Thierry Bouts, le peintre des
+écorchés vifs. La légende voulait que les femmes de Smaragdis se
+fussent particulièrement distinguées dans cette tuerie, au point
+même d'ajouter le stupre à la férocité et d'en agir avec Olfgar
+comme les bacchantes avec Orphée.
+
+Plusieurs fois, dans le cours des siècles, de sensuelles et
+subversives hérésies avaient levé dans ce pays à bouillant
+tempérament et d'une autonomie irréductible. Au royaume, devenu
+très protestant, de Kerlingalande, où le luthérianisme sévissait
+comme religion d'État, l'impiété latente et parfois explosive de
+la population de Smaragdis représentait un des soucis du
+consistoire.
+
+Aussi l'évêque du diocèse dont l'île dépendait venait-il d'y
+envoyer un dominé[2] militant, plein d'astuce, sectaire malingre et
+bilieux, nommé Balthus Bomberg, qui brûlait de se distinguer et
+qui s'était un peu rendu à Smaragdis comme à une croisade contre
+de nouveaux Albigeois.
+
+Sans doute en serait-il pour ses frais de catéchisation. En dépit
+de la pression orthodoxe, l'île préservait son fonds originel de
+licence et de paganisme. Les hérésies des anversois Tanchelin et
+Pierre l'Ardoisier qui, à cinq siècles d'intervalle, avaient agité
+les pays voisins de Flandre et de Brabant, avaient poussé de
+fortes racines à Smaragdis et consolidé le caractère primordial.
+
+Toutes sortes de traditions et coutumes, en abomination aux autres
+provinces, s'y perpétuaient, malgré les anathèmes et les
+monitoires. La Kermesse s'y déchaînait en tourmentes charnelles
+plus sauvages et plus débridées qu'en Frise et qu'en Zélande,
+célèbres cependant par la frénésie de leurs fêtes votives, et il
+semblait que les femmes fussent possédées tous les ans, à cette
+époque, de cette hystérie sanguinaire qui effréna autrefois les
+bourrèles de l'évêque Olfgar.
+
+Par cette loi bizarre des contrastes en vertu de laquelle les
+extrêmes se touchent, ces insulaires, aujourd'hui sans religion
+définie, demeuraient superstitieux et fanatiques, comme la plupart
+des indigènes des autres pays de brumes fantômales et de météores
+hallucinants. Leur merveillosité se ressentait des théogonies
+reculées, des cultes sombres et fatalistes de Thor et d'Odin; mais
+d'âpres appétits se mêlaient à leurs imaginations fantasques, et
+celles-ci exaspéraient leurs tendresses aussi bien que leurs
+aversions.
+
+
+II
+
+Henry, nature passionnée et de philosophie audacieuse, s'était
+dit, non sans raison, que par ses affinités, il se sentirait chez
+lui dans ce milieu bellement barbare et instinctif.
+
+Il inaugurait même son avènement de «Dykgrave» par une innovation
+contre laquelle le dominé Balthus Bomberg devait infailliblement
+fulminer, du haut de son pupitre pastoral. En effet, pour flatter
+le sentiment autochtone, Henry avait invité à sa table non
+seulement quelques hobereaux et gros terriens, deux ou trois
+artistes de ses amis de la ville, mais il avait convié en masse de
+simples fermiers, de petits armateurs, d'infimes patrons de
+chalands et de voiliers, le garde-phare, l'éclusier, les chefs
+d'équipe de diguiers et jusqu'à de simples laboureurs. Avec ces
+indigènes, il avait prié à cette crémaillère leurs femmes et leurs
+filles.
+
+Sur sa recommandation expresse, tous et toutes avaient revêtu le
+costume national ou d'uniforme. Les hommes se modelaient en des
+vestes d'un velours mordoré ou d'un roux aveuglant, ouvrant sur
+des tricots brodés des attributs de leur profession: ancres,
+instruments aratoires, têtes de taureaux, outils de terrassiers,
+tournesols, mouettes, dont le bariolage presque oriental se
+détachait savoureusement sur le fond bleu marin, comme des
+armoiries sur un écusson. À de larges ceintures rouges brillaient
+des boucles en vieil argent d'un travail à la fois sauvage et
+touchant; d'autres exhibaient le manche en chêne sculpté de leurs
+larges couteaux; les gens de mer paradaient en grandes bottes
+goudronnées, des anneaux de métal fin adornaient le lobe de leurs
+oreilles aussi rouges que des coquillages; les travailleurs de la
+glèbe avaient le râble et les cuisses bridés dans des pantalons de
+même velours que celui de leur veste, et ces pantalons, collant du
+haut, s'élargissaient depuis les mollets jusqu'au coup de pied.
+Leur petit feutre rappelait celui des basochiens au temps de Louis
+XI. Les femmes arboraient des coiffes à dentelles sous des
+chapeaux coniques à larges brides, des corsages plus historiés,
+aux arabesques encore plus fantastiques que les gilets des hommes,
+des jupes bouffantes du même velours et du même ton mordoré que
+les vestes et les culottes; des jaserans ceignant trois fois leur
+gorge, des pendants d'oreille d'un dessin antique quasi byzantin
+et des bagues au chaton aussi gros que celui d'un anneau pastoral.
+
+C'étaient pour la plupart de robustes spécimens du type brun, de
+cette ardente et pourtant copieuse race de Celtes noirs et
+nerveux, aux cheveux crépus et en révolte. Paysans et marins
+hâlés, un peu embarrassés au début du repas, avaient vite recouvré
+leur assurance. Avec des gestes lourds mais non empruntés, et même
+de ligne souvent trouvée, ils se servaient du couteau et de la
+fourchette. À mesure que le repas avançait, les langues se
+déliaient, des rires, parfois un juron, scandaient leur idiome
+guttural, haut en couleur avec, pourtant, des caresses et des
+veloutés inattendus.
+
+Logique dans sa dérogation à l'étiquette, violant toute préséance,
+l'amphitryon avait eu le bon esprit d'asseoir chaque fois à côté
+d'un de ses pairs de l'oligarchie une fermière, une patronne de
+chaloupe ou une poissonnière, et, réciproquement, à côté d'une
+voisine de château, se calait un jeune nourrisseur de crâne
+encolure ou un chaloupier aux biceps noueux.
+
+Les amis de Kehlmark constatèrent que presque tous les convives
+étaient dans la fleur ou dans la chaude maturité de l'âge. On
+aurait dit une sélection de femmes avenantes et de gars plastiques
+et galbeux.
+
+Parmi les invités se trouvait un des principaux cultivateurs du
+pays, Michel Govaertz de la ferme des Pèlerins, veuf, père de deux
+enfants, Guidon et Claudie.
+
+Après le seigneur de l'Escal-Vigor, le fermier des Pèlerins était
+l'homme le plus important de Zoudbertinge, le village sur le
+territoire duquel était situé le château des Kehlmark.
+
+Durant la minorité et l'absence du jeune comte, Govaertz l'avait
+même remplacé à la tête de la _wateringue_ ou conseil d'entretien
+et de préservation des terres d'alluvion, dites polders, conseil
+dont le Dykgrave était le chef. Et ce n'était pas sans une
+certaine mortification d'amour-propre que, par le retour de
+Kehlmark, le fermier des Pèlerins s'était vu relégué au rang d'un
+simple membre des comices en question. Mais l'affabilité du jeune
+comte avait bientôt fait oublier à Govaertz cette petite
+diminution d'autorité. Puis, auparavant, il ne siégeait dans la
+wateringue que comme représentant du Dykgrave, tandis que comme
+juré il avait droit d'initiative et voix délibérative dans le
+chapitre. De plus, n'avait-il point été récemment élu bourgmestre
+de la paroisse? Gros paysan, quadragénaire de belle prestance, pas
+méchant, mais vaniteux, de caractère nul, il avait été extrêmement
+flatté d'être invité au château et d'occuper, avec sa fille, la
+tête de la table. Soutenu par ses compères, surtout stylé et
+instigué par sa fille, la non moins ambitieuse mais plus
+intelligente Claudie, il incarnait les prérogatives et les
+immunités civiles et tenait frondeusement tête au pasteur Bomberg.
+Un instant, il craignit que le comte de Kehlmarck ne profitât de
+son influence pour se faire nommer magistrat du village. Mais
+Henry abhorrait la politique, les compétitions qu'elle engendre,
+les bassesses, les intrigues, les compromissions qu'elle impose
+aux hommes publics. De ce côté, Govaertz n'avait donc rien à
+craindre. Aussi résolut-il de se faire un ami et un allié du grand
+seigneur, pour réduire le dominé à l'impuissance. Cette attitude
+lui avait été recommandée par Claudie dès qu'on apprit l'arrivée
+du châtelain d'Escal-Vigor.
+
+Pour honorer le bourgmestre, le comte avait assis Claudie Govaertz
+à sa droite.
+
+Claudie, la forte tête de la maison, était une grande et
+plantureuse fille, au tempérament d'amazone, aux seins volumineux,
+aux bras musclés, à la taille robuste et flexible, aux hanches de
+taure, à la voix impérative, type de virago et de walkyrie. Un
+opulent chignon de cheveux d'or brun casquait sa tête volontaire
+et répandait ses mèches sur un front court, presque jusqu'à ses
+yeux hardis et effrontés, bruns et fluides comme une coulée de
+bronze, dont un nez droit et évasé, une bouche gourmande, des
+dents de chatte, soulignaient la provocation et la rudesse. Toute
+en chair et en instincts, un besoin de tyrannie, une ambition
+féroce parvenait seule à réfréner ses appétits et à la conserver
+chaste et inviolée jusqu'à présent, malgré les ardeurs de sa
+nature. Pas l'ombre de sensibilité ou de délicatesse. Une volonté
+de fer et aucun scrupule pour arriver à ses fins. Depuis la mort
+de sa mère, c'est-à-dire depuis ses dix-sept ans -- aujourd'hui
+elle en comptait vingt-deux -- elle gouvernait la ferme, le ménage
+et, jusqu'à un certain point, la paroisse. C'est avec elle que
+devrait compter le pasteur. Son frère Guidon, un adolescent de
+dix-huit ans, et même son père le bourgmestre, tremblaient
+lorsqu'elle élevait la voix. Un des plus beaux partis de l'île,
+elle avait été très recherchée, mais elle avait éconduit les
+prétendants les plus argenteux, car elle rêvait un mariage qui
+l'élèverait encore au-dessus des autres femmes du pays. Telle
+était même la raison de sa vertu. Magnifique et vibrant morceau de
+chair, aussi affriolée qu'affriolante, elle décourageait les
+poursuites des mâles sérieusement intentionnés, quoiqu'elle eût
+voulu s'abandonner, se pâmer dans leurs bras et leur rendre
+étreinte pour étreinte, qui sait, peut-être même les provoquer et,
+au besoin, les prendre de force.
+
+Afin de mater et d'étourdir ses postulations, Claudie se
+dépensait, la semaine, en corvées, en besognes éreintantes, et,
+aux kermesses, elle se livrait à des danses furieuses, provoquait
+des algarades, fomentait des hourvaris et des rixes entre ses
+galants, mais leurrant le vainqueur, le maîtrisant au besoin,
+affectant encore plus de brutalité que lui, allant jusqu'à le
+battre et le traiter comme il avait servi ses rivaux, puis
+s'esquivant, intacte. Ou s'il lui arriva de rendre furtivement une
+caresse, de tolérer quelque privauté anodine, elle se reprenait au
+moment critique, rappelée à la sagesse par son rêve d'un glorieux
+établissement.
+
+Aussitôt qu'elle eut vu Henry de Kehlmark, elle se jura de devenir
+châtelaine de l'Escal-Vigor.
+
+Henry était beau cavalier, célibataire, fabuleusement riche à ce
+qu'on prétendait, et aussi noble que le Roi. Coûte que coûte il
+épouserait cette altière femelle. Rien de plus facile que de se
+faire aimer de lui. N'avait-elle pas fait tourner la tête à tous
+les jeunes villageois? À quelles extrémités les plus huppés ne se
+seraient-ils pas résolus pour la conquérir? Il ferait beau voir
+qu'un homme la refusât si elle consentait à se livrer à lui.
+
+Claudie savait déjà, pour l'avoir entrevue dans le parc ou sur la
+plage, que le comte était accompagné d'une jeune femme, sa
+gouvernante ou plutôt sa maîtresse. Ce concubinage avait même mis
+le comble à la sainte indignation du dominé Bomberg! Mais Claudie
+ne s'inquiétait pas outre mesure de la présence de cette personne.
+Kehlmark ne devait pas en faire grand cas. À preuve que la
+demoiselle ne s'était pas même montrée à table. Claudie se
+flattait bien de la faire renvoyer et, s'il le fallait, de la
+remplacer en attendant le mariage; assez sûre d'elle-même pour se
+donner à Kehlmark et le forcer ensuite à l'épouser. Puis, la
+jordaenesque femelle jugeait assez insignifiante cette petite
+personne pâle et mièvre, vaguement anémique, maigrichonne, privée
+de ces robustes appas si prisés des rustres.
+
+Non, le comte de la Digue n'hésiterait pas longtemps entre cette
+mijaurée et la superbe Claudie, la plus éblouissante femelle de
+Smaragdis et même de Kerlingalande.
+
+Durant le dîner, elle jaugea l'homme avec des regards et un flair
+lascifs de bacchante, en même temps qu'elle estimait le mobilier,
+le couvert et la vaisselle avec des yeux de tabellion ou de
+commissaire-priseur. Quant à la valeur du domaine, elle lui était
+connue depuis longtemps, d'ailleurs comme à tous ceux du village.
+Ce vaste vallon triangulaire, limité de deux côtés par les digues,
+et du troisième par une grille et de larges fossés, représentait,
+avec les cultures et les bois dépendants, près du dixième de l'île
+entière. Et la rumeur publique attribuait en outre à Kehlmark des
+possessions en Allemagne, aux Pays-Bas et en Italie.
+
+On se racontait aussi que son aïeule, la douairière, lui avait
+laissé près de trois millions de florins en titres de rente. Il
+n'en fallait pas davantage pour que la positive Claudie jugeât
+Kehlmark un épouseur, un mâle très sortable. Peut-être, s'il
+n'avait pas été riche et titré, l'eût-elle préféré un peu plus
+membru et sanguin. Mais elle ne se lassait pas d'admirer son
+élégance, ses traits aristocratiques, ses mains de demoiselle, ses
+beaux yeux outre-mer, sa fine moustache, et sa barbiche
+soigneusement taillée. Ce que le Dykgrave présentait d'un peu
+réservé ou d'un peu timide, de presque langoureux et mélancolique
+par moments, n'était pas fait pour déplaire à la pataude. Non
+point qu'elle donnât dans le sentimentalisme: rien, au contraire,
+n'était plus loin de son caractère extrêmement matériel; mais
+parce que ces moments de rêverie chez Kehlmark lui paraissaient
+révéler une nature faible, un caractère passif. Elle n'en
+régnerait que plus facilement sur sa personne et sur sa fortune.
+Oui, ce noble personnage devait être on ne peut plus malléable et
+ductile. Comment aurait-il subi, sinon, si longtemps le joug de
+cette «espèce», de cette demoiselle, que l'expéditive Claudie
+n'était pas loin de considérer comme une intruse? Le raisonnement
+auquel se livrait la gaillarde ne manquait pas de logique: «S'il
+s'est laissé engluer et dominer par cette pimbêche, combien il
+serait plus vite subjugué par une vraie femme!»
+
+Et les façons d'Henry n'étaient point faites pour la décevoir. Il
+se montra tout le temps d'une gaîté fébrile, presque la gaîté d'un
+penseur trop absorbé qui cherche à s'étourdir; il lutinait et
+agaçait sa voisine de table avec une telle persistance, que celle-
+ci se crut déjà arrivée à ses fins. Ce laisser-aller de Kehlmark
+acheva de scandaliser les quelques hobereaux invités à ces
+excentriques agapes, mais ils n'en firent rien paraître, et, tout
+en se gaussant intérieurement de cette réunion saugrenue, à
+laquelle ils avaient consenti d'assister par égard pour le rang et
+la fortune du Dykgrave, en sa présence ils affectèrent de trouver
+l'idée de cette crémaillère souverainement esthétique, et se
+récrièrent d'admiration. Nous laissons à penser en quels termes
+ils racontèrent cette inconvenante mascarade au dominé et à sa
+femme, dont, avec deux ou trois bigotes, ces nobilions gourmés et
+collet monté formaient les seules ouailles. L'un après l'autre ils
+demandèrent leur voiture et se retirèrent furtivement avec leurs
+prudes épouses et héritières. On ne s'en amusa que mieux après
+leur départ.
+
+Le comte, qui dessinait et peignait comme un artiste de
+profession, se plut, au café, à croquer un très pimpant médaillon
+de Claudie, qu'il lui offrit après qu'on l'eut fait circuler à la
+ronde, pour l'émerveillement des naturels de plus en plus ravis
+par la rondeur de leur jeune Dykgrave. Michel Govaertz,
+particulièrement, était aux anges, flatté des attentions du comte
+pour son enfant préférée. Tout le temps Henry avait trinqué avec
+elle, et il ne cessait de la complimenter sur son costume: «Il
+vous sied à ravir, disait-il. Combien vous vous imposez plus
+naturellement sous ces atours que cette dame, là-bas, qui se fait
+habiller à Paris!» Et il lui désignait du regard une baronne très
+compassée et fagotée, assise à l'autre bout de la table, et qui,
+flanquée de deux désinvoltes loups de mer, ne s'était point
+départie, depuis le potage, d'une moue dégoûtée et d'un silence
+plein de morgue.
+
+-- Peuh! avait répondu Claudie, vous voulez rire, monsieur le
+comte. C'est bien que vous nous ayez prescrit le costume du pays,
+sinon je me serais aussi vêtue comme nos dames d'Upperzyde.
+
+-- Je vous en conjure, reprit le comte, gardez-vous de pareil
+affublement. Ce serait faire acte de trahison!
+
+Et le voilà qui se lance dans un panégyrique du costume naïvement
+approprié aux particularités du terroir, aux différences de
+contrées et de races. «Le costume, déclare-t-il, complète le type
+humain. Ayons nos vêtements personnels comme nous avons notre
+flore et notre faune spéciales!» Ses mots imagés semblent peindre
+et modeler de belles formes humaines harmonieusement drapées.
+
+Au plus fort de sa conférence éthologique, il s'aperçoit que la
+jeune paysanne l'écoute sans rien comprendre à son enthousiasme.
+
+Pour la distraire, il se mit en devoir de lui montrer les diverses
+pièces du château fraîchement restauré, bourré de souvenirs et de
+reliques. Claudie prit le bras du comte et, ouvrant la marche, il
+invita les autres villageois à les suivre d'enfilade en enfilade.
+Les yeux de Claudie, comme deux charbons ardents, dévoraient l'or
+des cadres, des lambris et des torchères, les tapisseries
+féodales, les panoplies d'armes rares, mais demeuraient
+insensibles à l'art, au goût, à l'ordonnance de ces luxueux
+accessoires. De nobles nus, peints ou sculptés, entre autres les
+copies des jeunes hommes du Buonarotti encadrant les compositions
+du plafond de la Sixtine, ne la frappaient que par leur costume
+_in naturalibus._ Elle éclatait, en se renversant, d'un rire
+polisson, ou bien se couvrait le visage, jouant l'effarouchement,
+la gorge houleuse; et Kehlmark la sentait frémir et panteler
+contre sa hanche. Michel Govaertz marchait sur leurs pas avec la
+bande ahurie et égrillarde. Des loustics commentaient les toiles
+de maîtres, s'affriolaient et, devant les nudités mythologiques,
+faisaient, de l'oeil et même du geste, leur choix.
+
+À plusieurs reprises, le bourgmestre alla leur recommander plus de
+discrétion.
+
+Comme il revenait de les rappeler vainement à la décence:
+«Quelqu'un qui n'est pas content de vous voir parmi nous, monsieur
+le comte, dit-il, c'est notre dominé, Dom Balthus Bomberg.»
+
+-- Ah bah! fit le Dykgrave. En quoi lui porté-je ombrage? je ne
+pratique pas, j'en conviens, mais je crois en savoir aussi long
+que lui sur le chapitre des religions, et quant à la véritable,
+l'éternelle vertu je m'entendrai bien avec les braves gens de tous
+les cultes... Au fait, Dom Balthus a décliné mon invitation
+d'aujourd'hui, en donnant à entendre que pareilles promiscuités
+répugnent à son caractère... En voilà de l'évangélisme!... Il est
+gentil pour ses paroissiens...
+
+-- Savez-vous bien, qu'il a déjà prêché contre vous! dit Claudie.
+
+-- Vraiment? Il me fait beaucoup d'honneur.
+
+-- Il ne vous a pas attaqué directement et s'est bien gardé de
+vous nommer, reprit le bourgmestre, mais les assistants ont tout
+de même compris qu'il s'agissait de Votre Seigneurie, lorsqu'il
+dénonçait tels beaux châtelains venus de la capitale, qui
+affichent des idées de mécréants et qui, manquant à tous leurs
+devoirs, donnent le mauvais exemple aux humbles paroissiens, en
+moquant, par leurs moeurs dissolues, le très saint sacrement du
+mariage! Et patati, et patata! Il paraît qu'il en a eu pour un bon
+quart d'heure, du moins à ce que nous ont raconté mes dévotes de
+soeurs, car ni moi, ni les miens nous ne mettons le pied dans son
+église!...
+
+En entendant cette allusion à son faux ménage, le comte avait
+légèrement changé de couleur, et ses narines accusèrent même une
+nerveuse contraction de colère qui n'échappa point à Claudie.
+
+-- N'aurons-nous pas l'honneur de saluer madame... ou, comment
+dirai-je, mademoiselle...? demanda la paysanne en balbutiant avec
+affectation.
+
+Une nouvelle expression de furtif mécontentement passa sur la
+physionomie de Kehlmark. Ce nuage n'échappa non plus à la futée
+villageoise. «Tant mieux, songeait-elle, la mijaurée semble déjà
+l'avoir excédé!»
+
+-- Vous voulez parler de mademoiselle Blandine, mon économe, fit
+Kehlmark d'un air enjoué! Excusez-la. Elle est très occupée et, de
+plus, extrêmement timide... Son grand plaisir consiste à préparer
+et à diriger, dans la coulisse, mes petites réceptions... Elle est
+quelque chose comme mon maître de cérémonies, le régisseur général
+de l'Escal-Vigor...
+
+Il riait, mais Claudie trouva ce rire un peu pincé et étranglé. En
+revanche ce fut avec une intonation sincèrement attendrie qu'il
+ajouta: «C'est presque une soeur... À deux nous avons fermé les
+yeux à mon aïeule!»
+
+Après un silence: «Et vous viendrez nous voir, aux Pèlerins,
+monsieur le comte?» demanda Claudie, un peu inquiétée, dans ses
+spéculations matrimoniales, par la flexion presque fervente des
+dernières paroles d'Henry.
+
+-- Oui, monsieur le comte, vous nous feriez grand honneur par
+cette visite, insista le bourgmestre. Sans nous vanter, «les
+Pèlerins» n'ont point leur égal dans tout le royaume. Nous ne
+possédons que bêtes de choix, sujets primés, les vaches et les
+chevaux aussi bien que les porcs et les moutons...
+
+-- Comptez sur moi, fit le jeune homme.
+
+-- Sans doute, monsieur le comte connaît-il tout le pays? demanda
+Claudie.
+
+-- Ou à peu près. L'aspect en est assez varié. Upperzyde m'a
+laissé le souvenir d'une jolie villette avec des monuments et même
+un musée curieux... J'y découvris autrefois un savoureux Frans
+Hals... Ah, un joufflu petit joueur de chalumeau; la plus
+merveilleuse symphonie de chair, de vêture et d'atmosphère dont
+cet exubérant et viril artiste ait jamais enchanté la toile...
+Pour ce ravissant petit drôle, je donnerais toutes les Vénus, même
+celles de Rubens... Il me faudra retourner à Upperzyde.
+
+Il s'arrêta, songeant qu'il parlait latin à ces braves gens.
+
+-- On m'a entretenu aussi, reprit-il, des dunes et des bruyères de
+Klaarvatsch... Attendez donc. N'y a-t-il point par là des
+paroissiens bizarres?...
+
+-- Ah, les sauvages! fit le bourgmestre, avec protection et
+mépris. Une population de sacripants! Les seuls vagabonds et
+indigents du pays!... C'est notre Guidon, mon vaurien de fils, qui
+les a pratiqués! Chose triste à dire, il pourrait être des leurs!
+
+-- Je prierai votre garçon de me conduire un jour par là,
+bourgmestre! dit Kehlmark en faisant passer ses hôtes dans une
+autre pièce. Ses yeux s'étaient allumés, au souvenir du petit
+joueur de chalumeau. À présent ils se voilaient et sa voix avait
+eu un tremblement, un accent d'une indicible mélancolie, suivi
+comme d'un sanglot déguisé en toux. Claudie continuait à regarder
+à droite et à gauche, supputant la valeur marchande des bibelots
+et des raretés.
+
+Dans la salle de billard, où ils venaient d'entrer, toute une
+paroi était prise, comme on sait, par le _Conradin et Frédéric de
+Bade, _peinture de Kehlmark lui-même d'après une gravure très
+populaire en Allemagne. Le suprême baiser des deux jeunes princes,
+victimes de Charles d'Anjou, mettait sur leur visage une
+expression d'amour extrême, quasi sacramentel, intensément rendue
+par Henry.
+
+-- Ça?... Deux petits princes. Les maîtres d'un de mes très
+arrière-aïeux... On va leur couper la tête! expliqua-t-il,
+singulièrement gouailleur, à Claudie qui béait devant cette
+peinture presque avec des yeux de badaude, habituée des exécutions
+capitales.
+
+-- Pauvres enfants! remarqua la grosse fille. Ils s'embrassent
+comme des amoureux...
+
+-- Ils s'aimaient bien! murmura Kehlmark comme s'il eût dit
+_amen._ Et il entraîna plus loin sa compagne. Comme elle
+constatait naïvement la profusion de statues et d'académies
+d'hommes parmi les tableaux et les marbres: «En effet, ce sont des
+machines comme il s'en trouve à Upperzyde et dans d'autres
+musées!... Cela meuble! Faute de modèles je travaille d'après
+cela!» répliqua Kehlmark, et cette fois d'un ton indifférent,
+contrefaisant, aurait-on dit, les intonations profanes de ceux
+qu'il pilotait.
+
+Moquait-il ses invités ou se surveillait-il lui-même?
+
+Selon la mode villageoise, on s'était mis à table à midi.
+
+Il était neuf heures et le soir tombait.
+
+Tout à coup on entendit sonner et ronfler des cuivres.
+
+Des torches se rapprochèrent avec des rythmes de sérénades
+foraines et projetèrent, dans la pénombre des salons, un
+rougeoiement d'aurore boréale.
+
+
+III
+
+-- Qu'est cela? une trahison, un guet-apens! se récria Kehlmark en
+prenant un air intrigué.
+
+-- Nos jeunes gens de la Ghilde de Sainte-Cécile, notre
+«harmonie», qui viennent vous souhaiter la bienvenue, monsieur le
+comte! annonça cérémonieusement le fermier des Pèlerins.
+
+Les yeux de Kehlmark brillèrent d'un feu oblique: «Une autre fois,
+je vous montrerai mon atelier... Allons les recevoir!» dit-il, en
+rebroussant chemin et en se hâtant de descendre l'escalier
+d'honneur, heureux, semblait-il, de cette diversion contre
+laquelle pestait intérieurement la rusée Claudie.
+
+Les Govaertz et les autres invités le suivirent en bas dans la
+vaste orangerie dont on avait ouvert sur l'ordre de la toujours
+invisible Blandine, les larges portes vitrées.
+
+Les musiciens de la Ghilde se sont formés en demi-cercle au pied
+du perron.
+
+Ils soufflent à pleins poumons dans les tubes à larges pavillons
+et martèlent en conscience la peau d'âne des caisses.
+
+Tous portaient, à quelques variantes près, le costume pittoresque
+des gars du pays. Chez beaucoup, l'accoutrement, élimé et même
+rapiécé, contractait plus de patine et de ragoût que les nippes
+trop neuves des convives. Il y en avait de franchement débraillés,
+sans veste, en manches de chemise, la vareuse dégageant leur col
+robuste jusqu'à la naissance des pectoraux.
+
+C'étaient presque tous de grands et fermes garçons, des bruns bien
+découplés, recrutés dans toutes les castes de l'île, dans les
+fermes de Zoudbertinge aussi bien que dans les taudis de
+Klaarvatsch. La Ghilde, d'essence très démocratique, fondait les
+fils de notables avec la progéniture mâle des pillards d'épaves et
+des coureurs de grèves.
+
+Les plus jeunes de ces petits-fils de naufrageurs, des gamins aux
+cheveux ébouriffés, aux yeux brillants mais farouches, à la figure
+brunie comme celle des anges du Guide, déjà membrus, le pantalon
+tenu par des cordes d'étoupe en guise de bretelles, et finissant
+aux genoux par des déchiquetures ornées d'épines et de feuilles
+mortes, remplissaient, moyennant quelques deniers de pourboire,
+l'office de porteurs de torches. Et sous prétexte de raviver
+l'éclat du luminaire, mais à la vérité pour s'amuser, à tout bout
+de champ ils retournaient leurs falots et aspergeaient le sol des
+langues enflammées de la résine qu'ils trépignaient ensuite pour
+les éteindre, sans crainte de brûler leurs pieds nus dont la
+plante était devenue dure comme la corne.
+
+En l'honneur du Dykgrave, la Ghilde Sainte-Cécile joua de très
+vieux airs du pays, qui contractaient une indicible patine
+harmonique dans la tiédeur parfumée de ce soir. Un, surtout, navra
+et surprit délicieusement Henry par sa mélodie plaintive comme le
+jusant, la rafale sur la bruyère et les ahanements onomatopiques
+des diguiers enfonçant des pilotis. Ces manoeuvres, ou plutôt
+leurs chefs d'équipe, le chantent en effet pour donner du coeur à
+leurs hommes pendant le travail. Attelés chacun à une corde,
+simultanément ils guindent en l'air le lourd mouton et le laissent
+retomber. Les jambes se tendent, les torses se prosternent, et les
+croupes se redressent en cadence. On entend aussi cet air à bord
+des sloops de pêche. Des marins prennent leur instrument avec eux
+et, par leurs rhapsodies et leurs bucoliques, ils trompent les
+heures parfois mornes et les calmes plats du large, accordant leur
+plainte et leur langueur au rythme haletant des vagues.
+
+Un des gars, élève de l'école de musique d'Upperzyde, avait
+transcrit ce chant pour fanfare. Le petit bugle stridait cette
+mélopée modulante et un peu rauque, sur un accompagnement de tubas
+et de trombones évoquant la basse profonde des flots.
+
+Kehlmark considéra le joueur de bugle, un adolescent mieux
+découplé et plus élancé que les compagnons de son âge, aux reins
+cambrés, au teint d'ambre, aux yeux de velours sous de longs cils
+noirs, à la bouche charnue et très rouge, aux narines dilatées par
+de mystérieuses sensualités olfactives, aux cheveux noirs plantés
+drus, avantageusement moulé dans son méchant costume qui adhérait
+à ses formes comme leur pelage aux membres élastiques des félins.
+Le corps doucement balancé et tortillé semblait suivre les
+ondulations de la musique et exécutait sur place une danse très
+lente, comparable au frémissement des trembles, par ces nuits
+d'été où la brise se réduit à la respiration des plantes. La
+sculpturale cambrure de ce jeune rustre qui joignait le relief
+musculaire de ses pareils à l'on ne sait quel souci de la ligne,
+rappelait précisément à Kehlmark le _Joueur de chalumeau_ de Frans
+Hals. Cet éphèbe lui représentait un merveilleux tableau vivant
+d'après la toile du musée d'Upperzyde. Son coeur se serra, il
+retint sa respiration, en proie à une ferveur trop grande.
+
+Michel Govaertz s'étant aperçu de l'attention accordée par le
+Dykgrave au jeune soliste, profita de la pause qui suivit pour
+aborder celui-ci et l'amener assez brutalement par l'oreille, au
+risque de la lui meurtrir, auprès de Kehlmark.
+
+Rien ne rendrait l'expression à la fois piteuse, effarouchée et
+extatique du petit sonneur de bugle brusquement confronté avec le
+Dykgrave. Il semblait que dans ses yeux et sur sa bouche se
+concentrassent toute la sublime détresse d'un martyr.
+
+-- Monsieur le comte, voilà mon fils Guidon, le vaurien dont je
+vous parlais tout à l'heure, ricana le bourru en faisant pivoter
+le gamin sur lui-même; voilà le compagnon des sacripants de
+Klaarvatsch, un fieffé paresseux, une mauvaise tête qui réunit
+peut-être toutes les qualités de gosier des pinsons et des
+alouettes, mais qui ne possède aucun des mérites que j'espérais
+rencontrer chez un garçon de mon sang. Ah! rêvasser, siffloter,
+roucouler dans le vide, béer aux mouettes, s'étendre sur le dos ou
+se vautrer au soleil, comme les phoques sur un banc de sable,
+voilà qui lui convient!... Figurez-vous que depuis sa naissance il
+ne nous a encore été d'aucune utilité. Comme il ne nous aidait en
+rien à la ferme, j'avais songé à en faire un matelot et je
+l'embauchai comme mousse sur une barque de pêche... Bernique!
+Après trois jours, un bateau qui rentrait au port nous l'a
+ramené... Au milieu de la manoeuvre, il s'arrêtait court pour
+regarder les nuages et les vagues... Sa négligence et son
+étourderie lui valurent plusieurs dures corrections, mais les
+coups n'avaient pas plus raison de ce méchant mousse, que les
+remontrances et les exhortations. De guerre lasse, il m'a bien
+fallu le reprendre et le mettre à une besogne d'endormi: il garde
+les vaches et les moutons dans les landes de Klaarvatsch, avec ces
+petits pouilleux qui portent ce soir les torches de la Ghilde...
+Bâti comme vous le voyez, monsieur, n'est-ce pas une honte? Et
+pleurnichard! Ça se met à braire, ça se trouve mal quand on tue un
+porc à la kermesse ou quand le boucher passe la craie rouge sur le
+dos des ouailles à convertir en gigots!... Guidon, c'est une fille
+manquée... Mon vrai garçon, c'est notre Claudie... En voilà une
+qui abat de la besogne!...
+
+-- C'est dommage, il a pourtant l'air bien intelligent! remarqua
+le Dykgrave, avec autant d'indifférence que possible. Et c'est
+qu'il joue adorablement du bugle. Que n'en faites-vous un musicien
+pour de vrai!
+
+-- Ah ben ouiche! Vous vous moquez, monsieur le comte. Il est
+incapable de s'appliquer à quoi que ce soit de profitable. Ma
+parole, pour m'en débarrasser, j'ai déjà voulu le livrer à des
+saltimbanques. Peut-être eût-il fait un bon pitre? En attendant,
+il ne me vaut que des dégâts et des affronts. Ainsi ne s'est-il
+pas avisé de barbouiller de charbon les murs fraîchement blanchis
+de la ferme, sous prétexte de représenter nos bêtes!
+
+-- Aurait-il aussi des dispositions pour la peinture? proféra d'un
+air ennuyé Kehlmark, qui alla même jusqu'à prendre la contenance
+de quelqu'un qui réprime un bâillement.
+
+Les camarades de Guidon faisaient cercle autour des Govaertz et de
+Kehlmark, s'amusant de la confusion du petit pâtre mis ainsi sur
+la sellette par son propre père. Les drilles se trémoussaient, se
+donnaient l'un à l'autre du coude dans les reins, soulignant, par
+des rires et des murmures, les doléances que le bourgmestre
+faisait sur son fils.
+
+Avec Guidon, Henry se sentait le point de mire de tous ces
+narquois. Claudie couvait son frère de regards durs et
+malveillants. Henry devina que le bourgmestre ravalait et décriait
+ainsi son garçon pour flatter Claudie, sa préférée. Entre cette
+fille rude, presque hommasse, et ce petit paysan plutôt affiné,
+l'incompatibilité devait être crispante à l'extrême. Perspicace,
+Henry se suggéra de violentes querelles au foyer des Govaertz, et
+il en eut le coeur singulièrement étreint. Au surplus Claudie lui
+parut visiblement agacée de l'attention témoignée par le Dykgrave
+à cet enfant répudié, mis au ban, vivant presque en marge de la
+famille.
+
+-- Écoutez, bourgmestre, nous en reparlerons! reprit Kehlmark.
+Peut-être y aura-t-il moyen de faire quelque chose de ce
+fantaisiste!
+
+Paroles bien évasives et qui n'engageaient à rien, mais en les
+prononçant Henry ne put se défendre de tourner un instant les yeux
+vers le pastoureau, et dans ce regard celui-ci lut ou du moins
+crut lire un engagement bien plus sérieux que celui contenu dans
+les termes mêmes. Le pauvret en ressentit une joie pleine
+d'espérance et de balsamique augure. Jamais on ne l'avait regardé
+ainsi, ou plutôt jamais il n'avait lu tant de bonté dans une
+physionomie. Mais le jeune réfractaire se trompait sans doute! Le
+comte aurait été bien fou de s'intéresser à un paroissien si
+fallacieusement recommandé par le fermier des Pèlerins. Qui
+songeait encore à s'empêtrer de ce sauvageon, de cette mauvaise
+graine?
+
+-- Pourvu que Claudie ne lui dise point trop de mal de moi!
+songeait le petit berger, souffrant de voir le Dykgrave entraîné
+et pris à l'écart par la terrible soeur. Mais Kehlmark se retira
+pour donner des ordres à Blandine. On servit à boire aux
+musiciens. Lorsque le comte revint trinquer avec eux, comment se
+fit-il qu'il omit de choquer son verre contre celui que lui
+tendait -- oh si dévotement! -- le fils du bourgmestre Govaertz?
+Celui-ci en éprouva un moment de tristesse, mais se reprit
+aussitôt à commenter le regard caressant de tout à l'heure. Il
+s'écarta des buveurs pour errer dans les salons et admirer à son
+tour les tableaux. Occupé ostensiblement à courtiser la
+plantureuse Claudie, Henry observait souvent à la dérobée le jeune
+bugle de la Ghilde. Il surprit l'expression à la fois réfléchie et
+extatique du petit devant _Conradin et Frédéric, _auxquels la
+soeur n'avait accordé tout à l'heure qu'une attention de liseuse
+de causes et de supplices célèbres.
+
+À pleins verres, le Dykgrave avait fait raison aux rudes donneurs
+de sérénades. Il leur sembla même un tantinet éméché, ce qui
+n'était point fait pour les choquer, eux les indigènes de
+Smaragdis, solides buveurs comme tous ceux du Nord.
+
+La compagnie, en appétit d'exercice, se répandit dans les jardins
+et sur la plage qui retentirent de lourds ébats et de clameurs
+luronnes. Le hourvari effara même un couple de mouettes dans les
+arbres de la Digue, et Kehlmark, qui se promenait avec Claudie sur
+la terrasse du côté de la mer, vit quelque temps les bestioles
+tournoyer avec des cris lamentables autour de la lanterne du phare
+et leur accorda un effluve de poétique commisération, dont sa
+compagne ne se douta pas un instant. Quelle corrélation
+s'imaginait-il exister entre leur sauvagerie et ses propres
+angoisses? Puis il se remit à débiter des propos badins à la fille
+du bourgmestre.
+
+Cependant les confrères de la Ghilde réclamaient leur petit bugle,
+et comme il s'éternisait dans les appartements, devant les
+peintures, ils s'en furent le relancer et l'entraînèrent, quoi
+qu'il en eût, au fond du parc. Henry s'exagéra sans doute leurs
+dispositions taquines à l'égard du jeune Govaertz, car, avec
+Claudie, il se porta, étrangement sollicité, du côté de leurs
+groupes turbulents. Son approche les intimida et coupa court aux
+brimades qu'ils allaient exercer sur leur souffre-douleur.
+Toutefois, une sorte de pudeur ou de respect humain empêchait
+Kehlmark d'intervenir directement en faveur de son protégé; il se
+détournait de lui et s'abstint même de lui adresser la parole;
+mais en batifolant avec Claudie, il élevait la voix et Guidon se
+figura très ingénument que le comte voulait être entendu de lui...
+
+Enfin, la bande se décida à regagner le village. Le tambour battit
+le rappel. Après de derniers cumulets sur l'herbe, les petits va-
+nu-pieds de Klaarvatsch coururent rallumer leurs falots. La
+musique prit la tête du cortège. Le comte leur donna la conduite
+jusqu'à la grille d'honneur et les vit ensuite, aux sons scandés
+de leur marche favorite, s'évanouir dans la grande ormaie régnant
+entre le château et le village.
+
+Claudie, sautillant au bras de son père, lui vantait le comte de
+la Digue ou plutôt sa fortune et son luxe, mais sans avouer encore
+au fermier le grand projet qu'elle avait conçu.
+
+Le petit Guidon, tête droite, jouait sa partie avec une bravoure
+inusitée. Son bugle semblait provoquer les étoiles. Et, tout le
+temps, Guidon songeait au maître de l'Escal-Vigor. Dans les échos
+de sa fanfare, il espérait retrouver les accents de la voix
+évangélique du Dykgrave, et c'était aussi un peu de son regard
+profond qu'il épiait dans les ténèbres veloutées. Bizarre
+contradiction: nonobstant cet enthousiasme, le pauvret se sentait
+le coeur gros, la gorge nouée, les yeux tout disposés aux larmes -
+- et c'étaient parfois des appels de détresse, des cris au
+secours, que son cuivre adressait au lointain protecteur qui les
+écoutait encore, non moins navré de sympathie, bien après qu'ils
+se fussent éteints sous les ormes particulièrement solennels.
+
+
+IV
+
+Blandine, la jeune femme qui donnait de l'ombrage à l'ambitieuse,
+Claudie, celle que le comte avait appelée, non sans persiflage,
+l'économe, le régisseur de l'Escal-Vigor, approchait de la
+trentième année. Jamais à la voir, blanche, délicate, les allures
+réservées, les traits empreints d'une extrême noblesse, la
+physionomie mélancolique et fière, la mise soignée, on ne se fût
+douté de son humble extraction.
+
+Fille aînée de tout petits paysans, laitiers et maraîchers,
+originaire d'une de ces rudes contrées flamandes que se sont
+partagées la France, la Hollande et la Belgique, jusque vers sa
+seizième année elle eût pu le disputer en formes plantureuses et
+en façons pataudes avec la jeune fermière des Pèlerins! Son père
+se remaria et, pour combler le malheur de la petiote, seule enfant
+du premier lit, il mourut après lui avoir donné quantité de frères
+et soeurs. La marâtre de Blandine l'excédait de travail et de
+coups. Elle fut courageuse et stoïque, vraie bête de somme: non
+seulement elle aida sa seconde mère dans les besognes du ménage,
+s'occupa de débarbouiller, de veiller et de soigner ses puînés,
+mais elle travaillait au potager, gardait les vaches, se rendait
+toutes les semaines à pied au marché de la ville, chargée de
+jarres à lait et de mannes de légumes.
+
+Par la suite, souvent aux heures de solitude, penchée sur un
+ouvrage de couture, Blandine devait évoquer la contrée natale et,
+notamment, la chaumière paternelle.
+
+Celle-ci s'encapuchonne de joubarbe et de mousse; les murs
+effrités dissimulent leurs lézardes derrière l'enchevêtrement du
+chèvre-feuille et de la vigne folle. Dans la cour, des porcs
+s'ébattent près du fumier, entre des poules qu'ils effarent et des
+pigeons blancs qui s'envolent sur le toit avec ce frou-frou
+plaintif que font leurs ailes; un chien noir, à poil ras, de la
+race des _spits_, à la fois gardien vigilant et solide bête de
+trait, bâille dans sa niche et, par la chatière ouverte dans la
+porte de l'étable, s'estompent deux vaches mastiquant le trèfle
+nouveau.
+
+Blandine se suggérera bien des années encore, à Smaragdis, les
+alentours de sa borde familiale au pays de Campine. La Nèthe court
+non loin de là et se livre à des méandres buissonniers; un de ses
+bras morts se perd derrière le courtil dans les pacages
+marécageux. Les vertes _drévilles, _ou petites allées d'aulnes
+hirsutes et de saules gibbeux que circonviennent à la saison les
+chèvrefeuilles parfumés, accompagnent en chaperons jaloux, la
+course de la rivière argentée, qui, là-bas, aux confins du
+village, fait tourner un moulin à eau pour la grande joie de la
+marmaille.
+
+L'intendante de l'Escal-Vigor se rappelle, derrière les prairies
+et les cultures, une morne étendue de bruyère, au milieu de
+laquelle se renfle un mamelon où des genévriers noirs et difformes
+s'accroupissent comme un conventicule de _cabouters_, -- farfadets
+de la garigue -- autour d'un hêtre isolé -- arbre si rare dans
+cette région, qu'un oiseau de passage dut en laisser choir la
+graine.
+
+Cet arbre miraculeux appelait évidemment une de ces petites
+figurines de la Vierge, renfermées sous verre, dans une miniature
+de reposoir, que les simples appendent avec un instinct étonnant
+aux endroits les plus romantiques de leurs paroisses. Ce tertre
+rappelle l'oratoire en plein air sur lequel Jeanne d'Arc écoutait
+ses «voix...»
+
+La petite Blandine présentait dès l'âge le plus tendre un composé
+étrange d'exaltation et d'intelligence, de sentiment et de raison.
+Elle avait été élevée dans la religion catholique, mais, dès le
+catéchisme, elle répugnait à la lettre étroite pour ne s'en tenir
+qu'à l'esprit qui vivifie tout. À mesure qu'elle avança en âge,
+elle confondit l'idée de Dieu avec la conscience. C'est assez dire
+qu'aussi longtemps qu'elle se crut la foi, sa religion n'eut rien
+de celle des bigotes et des cafards, mais fut une religion
+généreuse et chevaleresque. Les dispositions poétiques, la
+fantaisie, se conciliaient chez Blandine avec un large et probe
+sens de la vie. Vaillante et adroite, si elle possédait
+l'imagination d'une bonne fée, elle en tenait aussi les doigts
+industrieux.
+
+Femme, gouvernant l'économie d'un domaine seigneurial, elle se
+revoit fillette, petite vachère, à l'ombre du hêtre dominant la
+vaste plaine campinoise. Par la pensée, Blandine écoute râler les
+rainettes dans les flaques et elle se délecte comme autrefois à
+l'incomparable arôme des brûlis d'essarts, que la brise porte à
+des lieues! Bivacs du berger accusant, au crépuscule, leurs
+spirales de fumée et, à la nuit, leurs pâles flammes éparses! Âme
+de la plaine infinie! Parfum sauvage, avant-coureur de la région,
+que n'oubliera jamais plus quiconque l'a respiré.
+
+C'est de cette poésie un peu farouche et triste, mais cordiale et
+énergique, inspiratrice des devoirs, et même des sacrifices, voire
+des héroïsmes anonymes, que s'était imprégnée Blandine, alors une
+petite paysanne laborieuse, mais qui trouvait le temps de rêver et
+d'admirer, malgré les durs et constants labeurs auxquels sa
+marâtre l'attelait.
+
+Il y avait surtout une époque climatérique qui induisait en
+nostalgie rétrospective la pseudo-châtelaine de l'Escal-Vigor:
+c'était aux approches du vingt-neuf juin, jour des SS. Pierre et
+Paul, le moment où les contrats entre maîtres et valets sont
+abrogés.
+
+Ces mutations de domestiques servent chaque année de prétexte à
+une fête dont Blandine se souvient avec une voluptueuse et
+lénitive mélancolie. À Smaragdis, il lui suffit de l'odeur des
+seringas et des sureaux pour se représenter le cadre et les
+acteurs de ces pompes rustiques:
+
+Un beau soleil active les fragrances des haies et des bosquets. La
+caille blottie dans les blés piaule sensuellement. Personne ne
+travaille aux guérets. Dans leur empressement à prendre du
+plaisir, les hommes ont abandonné, çà et là, la faux et la serpe,
+la herse et le traînoir. Si les cultures sont désertes, par
+contre, le long des routes vicinales, c'est une procession de
+voitures maraîchères bâchées de blanc, chargées non point, comme
+les vendredis, de légumes et de laitages, mais peintes à neuf,
+tapissées de fleurs, les arceaux tressés de rubans, menées grand
+train par des chefs d'attelage endimanchés, ébaubis et farauds, et
+au fond desquelles se trémoussent des rustaudes non moins
+réjouies, parées de leurs coquets atours.
+
+Ces valets vinrent prendre le matin, en cérémonie, les servantes à
+leur ancienne résidence pour les conduire chez leurs nouveaux
+maîtres, et, comme les gars ne doivent être rendus à destination
+que le soir, ils profiteront de la longue journée estivale pour
+lier connaissance avec leurs futures compagnes de semailles, de
+façons et de récoltes.
+
+Souvent les journaliers d'une même paroisse, les salariés de
+petits paysans, empruntent un char à foin à un gros fermier et se
+cotisent pour la location des chevaux. Toutes les équipes:
+batteurs en grange, vanneurs, aoûterons, vachères, faneuses,
+prennent place sur le chariot, transformé en un verger ambulant,
+où les faces rouges et joufflues éclatent dans les branches comme
+des pommes rubicondes.
+
+L'émouchette caparaçonne les forts chevaux, car les taons font
+rage le long des chênaies; mais les mailles du filet disparaissent
+sous les boutons d'or, les marguerites et les roses. Des
+cavalcades se forment. Les voitures se rendant aux mêmes villages,
+ou revenues des mêmes clochers, cahotent à la file, trimbalent de
+compagnie leur nouvelle légion de servantes.
+
+Défilé éblouissant et tapageur, apothéose des oeuvres de la glèbe
+par ses affiliés. Sur leur passage, l'air vibre de parfum, de
+lumière et de musique!
+
+Bouviers et garçons de charrue, le sarrau bleu festonné d'un ruban
+écarlate, la casquette ceinte d'un rameau feuillu, une branche
+pour aiguillon, précèdent le cortège en manière de postillons, ou
+caracolent sur les accotements; d'aucuns affourchés à la genette,
+les jambes très écartées tant leurs montures ont le dos large,
+d'autres assis en travers de la selle, les jambes ballant du côté
+du montoir, comme on les rencontre au crépuscule par les sentiers,
+après le labeur.
+
+Leurs voix éclatantes se répercutent d'un village à l'autre.
+
+-- Voilà encore un _rozenland_! un «pays de roses»! disent les
+gamins que leur approche ameute près de l'église; car on a dénommé
+«pays de roses», ces chars de joie, à cause du refrain de la
+ballade que les compagnons ne chantent que ce jour-là:
+
+_Nous irons au pays des roses,
+Au pays des roses d'un jour,
+Nous faucherons comme foin les fleurs trop belles
+Et en tresserons des meules si hautes et si odorantes
+Qu'elles éborgneront la lune
+Et feront éternuer le soleil__[3]__._
+
+Des sarabandes se nouent à la porte des cabarets. Les «pays de
+roses» -- le nom a passé des chars à la charretée humaine --
+envahissent la salle en vacarmant comme un sabbat. À chaque étape,
+on emplit de bière et de sucre un énorme arrosoir et, après en
+avoir détaché la gerbe, on le fait circuler à la ronde de couple
+en couple.
+
+La fille, aidée par son meneur, trempe la première les lèvres au
+breuvage, puis, d'un geste retrouvé des temps héroïques, elle se
+cambre, son bras nu presque aussi robuste que celui des mâles de
+la bande, saisit l'anse de l'original vaisseau, le brandit, le
+soulève au-dessus de sa tête et finit par l'incliner vers son
+cavalier.
+
+Un genou en terre, le soiffard embouche le tuyau du réservoir et
+pompe sans relâche avec des mines béates que la petite Blandine
+comparait, bien malgré elle, à l'extase des communiants recevant
+leur Dieu les jours de fêtes carillonnées. Les coteries se sont
+fait accompagner d'un ménétrier ou d'un joueur d'orgue, mais,
+indifférent à la mélodie et au rythme, raclés ou moulus, c'est
+toujours la même sabotière que dansent les drilles, c'est le même
+choeur que braillent leurs voix psalmodiantes:
+
+_Nous irons au pays des roses..._
+
+Les serfs sont les seigneurs et les pauvres sont les riches.
+
+Le salaire de toute une année sonne contre leur genou dans la
+poche profonde comme un semoir.
+
+Jour de frairie, jour de kermesse révolutionnant les prêtres
+résignés de la terre! Chaudes matinées qui font éclore les
+idylles: soirs orageux, instigateurs de carnages!
+
+Ce n'est pas sans raison que les gendarmes surveillent à distance
+les «pays de roses».
+
+Ils sont pâles et tortillent nerveusement leur moustache, les
+gendarmes, car, vers le tard, à l'heure des réactions, les
+farouches et les jaloux leur en font voir de rouges. Ces bons
+drilles qui trinquent avec effusion sont prêts, pour un rien, à se
+jeter les pintes à la tête et à se déchiqueter comme des coqs. À
+force d'accoler son voisin, cet expansif compère a fini par le
+presser si étroitement contre sa poitrine qu'il l'a terrassé et un
+peu meurtri.
+
+Tous ces festoyeurs ne s'ébaudissent pas, mais tous
+s'étourdissent. Ils noient leur souci dans la bière et l'étouffent
+dans le tapage. Ils boivent: les uns pour oublier, peut-être pour
+calmer le regret du toit et des visages familiers qu'ils
+délaissent; les autres, au contraire, pour célébrer leur
+affranchissement du joug ancien et saluer, pleins de confiance, le
+foyer nouveau.
+
+La plupart fraternisent d'emblée avec leurs camarades de demain et
+se déclarent sur-le-champ aux pataudes embauchées avec eux.
+
+Et ces excellentes pâtes, ces irresponsables que la pensée
+fatiguerait, savourent sans se défier et sans se ménager, jusqu'à
+la licence, à corps perdu, le charme puissant de cette trêve où
+ils sont libres de leurs paroles, de leurs gestes et de leur
+chair. Ils ont des frénésies de chien qu'on détache, ce vertige
+que doivent éprouver, à leur premier essor vers l'espace, les
+oiseaux nés dans une cage; et l'infini de leur bonheur rend celui-
+ci presque aussi poignant qu'une extrême souffrance. On ne sait
+par moments s'ils pleurent ou s'ils rient aux larmes, s'ils se
+trémoussent d'aise ou s'ils se tortillent dans les convulsions.
+
+Comme le voyage est long et la journée pleine, vers le midi on
+arrête devant la principale «herberge» de la bourgade et on
+dételle. Les blousiers s'abattent sur les bancs de la grande
+salle, devant les platées fumantes. Mais malgré leurs fringales et
+l'ivresse de leur émancipation, qui se traduit le jour durant par
+des défis d'une crudité féroce envoyés à Dieu, à sa vierge et à
+ses saints, ils n'omettent pas, entre deux signes de croix, de
+rapprocher leurs larges mains calleuses.
+
+Plus tard, Blandine se rendit un compte exact et intense de tous
+ces sentiments et de toutes ces sensations, par le souvenir de ce
+qu'elle avait éprouvé et enduré lors d'une de ces mémorables
+journées des saints Pierre et Paul. Quoiqu'elle n'eût que treize
+ans passés à cette époque, elle était plus outrée chez les siens
+que la plus malheureuse servante. Sa marâtre, s'étant humanisée
+par hasard, ou peut-être pour l'humilier en la confondant avec les
+valets et mercenaires, l'autorisa à monter sur un vaste
+«rozenland» affrété par cotisation. La petiote, rose et joufflue,
+aux yeux opalins variant du bleu céleste au vert marin, prit avec
+gratitude sa part de ces déduits ancillaires; la belle humeur
+expansive de ces pauvres diables la réjouissait elle-même; elle
+goûtait un naïf plaisir à trôner sur ce char fleuri et turbulent,
+et à boire de la bière sucrée aux étapes désignées par le chef de
+la charretée. Les gars payaient la bière, les filles de quoi la
+sucrer; Blandine y allait à son tour de son écot de sucre en
+poudre. Elle riait, chantait et ballait comme ses compagnons et
+ses compagnes. Ne songeant à mal, les privautés qu'ils prenaient
+autour d'elle ne l'effarouchaient pas plus que les pourchas des
+oiseaux dans les branches ou la danse des insectes dans un rai de
+soleil. À l'heure du dîner, elle partagea le repas des autres
+_rozenlands_; puis s'éloigna encore à leur suite, entraînée dans
+leur sillon de bombance et de caresses, se sentant leur petite
+amie, et ne pouvant se résoudre à les quitter.
+
+Cependant vers le soir, une langueur, une morbidesse, un trouble
+la prenait. Les baisers et les étreintes autour d'elle
+participaient des extravagances du rêve. Rien ne l'effrayait. Elle
+se trouvait dans des dispositions d'esprit extrêmement
+conciliantes.
+
+La nuit est tombée. Personne ne prend plus garde à Blandine.
+Chaque servante est pourvue. Mais Blandine aura encore au moins
+trois saisons à attendre qu'un honnête garçon s'occupe d'elle. Son
+tour viendra! C'est ce que lui disent, avec un hommage anticipé,
+en passant, les regards humectés ou brillants, ou les cuisses
+frôleuses des lurons. L'enfant ne lit dans ces yeux et ne tâte
+dans ces charnures qu'une sympathie un peu bourrue, voilà tout!
+Autour d'elle, l'air si tiède chatouille et picote les dermes
+échauffés. Travaillées depuis des heures, les ambiances de désirs
+s'exaspèrent. Bientôt Blandine ne se rappellera plus les dernières
+beuveries et sarabandes auxquelles elle prit part. Mais ce qui
+l'enivre, c'est bien plus cette fermentation de robuste jeunesse
+autour d'elle, que le parfum des roses et la bière sucrée. Quasi
+somnanbulique, presque défaillante de bien-être, elle reprend
+place sur le «Rozenland» ou bien elle en descend avec les autres;
+et le refrain toujours répété concourt à son état de demi-veille.
+
+Cependant, à travers la campagne, les charrettes bâchées de toile
+blanche, aux cerceaux de fleurs, roulent plus lentement. Valets et
+servantes entendent bruire et sentent courir sur leur nuque comme
+une énervante brise d'équinoxe. C'est la respiration chaude des
+couples affalés sur les banquettes derrière eux. Elles soupirent;
+ils halètent... La petiote finissait par s'endormir, assoupie par
+cette atmosphère plus capiteuse que les bouffées de la fenaison.
+Comme personne ne s'offre à la reconduire, il serait temps pour
+elle de mettre pied à terre et de rebrousser chemin, car les
+autres ne songent pas encore au retour, et le «pays de roses» est
+loin de la dernière station de son pèlerinage aux chapelles du
+boire. Pour la bande luronne le vrai plaisir ne fait même que
+commencer.
+
+Enfin on se décide à réveiller la benjamine. L'un d'eux la mettra
+sur son chemin et rattrapera le «pays des roses» à l'étape
+suivante. Mais la petite remercie ce garçon. Inutile qu'il se
+dérange. Elle regagnera bien toute seule la chaumière paternelle.
+Des fois, les jours de marché, elle rentre plus tard encore et par
+quels temps et quels chemins! Le drille obligeant se borne donc à
+lui indiquer la route à prendre.
+
+-- Écoute, petite, tu traverseras la bruyère que voilà en
+obliquant de droite à gauche; tu arriveras à une sapinière que tu
+laisseras à ta droite...
+
+Blandine ne l'écoute guère, la voix n'arrive même plus jusqu'à
+elle, car elle s'est éloignée d'un pas délibéré. Bonsoir à tous!
+leur a-t-elle crié avec assurance. Leur réponse se perd dans les
+claquements du fouet et le fracas du «pays de roses» se remettant
+en marche.
+
+Jamais Blandine n'avait eu peur. Puis, ce soir tout le pays n'est-
+il pas en joie? Qui songerait à faire du mal à une enfant?
+
+Tout à l'heure, à table, après la ventrée, on a raconté, pourtant,
+force aventures terrifiantes ou affligeantes. Ainsi quelqu'un
+s'étant étonné qu'un certain Ariaan, dit le Roi des Vanneurs,
+longtemps au service d'un fermier de la paroisse, n'était pas de
+la partie, un des camarades de l'absent apprit à la compagnie que
+le gaillard avait mal tourné depuis leur fête dernière, même si
+mal que son patron n'avait pas cru devoir attendre la Saint-Pierre
+nouvelle ou la date sacramentelle pour se priver de ses services.
+Malgré ses talents, le roi des Vanneurs avait été congédié
+d'urgence pour avoir fait la concurrence aux fouines, belettes,
+putois et autres amateurs de poules. N'ayant pas trouvé de maître
+à qui louer ses bras, sans doute devait-il être hébergé pour
+l'instant dans l'un ou l'autre des ces asiles que la générosité de
+l'État ouvre aux pieds-poudreux.
+
+La tablée s'était apitoyée pour la forme, non sans bâiller et
+s'étirer, sur la guigne d'un ancien compagnon, d'un boute-en-
+train, une belle fourchette et le reste! Mais, comme l'avait fait
+observer l'un des gars, en rallumant sa pipe, ce n'était pas le
+moment de brasser mélancolie et, se rangeant à son avis, ils
+s'étaient empressés de deviser d'autre chose.
+
+Comment se fait-il qu'en traversant la bruyère, la petite Blandine
+se remémore obstinément la mésaventure du Roi des Vanneurs?
+Quoique Ariaan ne soit pas tout à fait un inconnu pour elle, il ne
+lui tient par aucun lien. Il avait demeuré une saison non loin de
+chez elle. Par la porte de la grange, Blandine l'entrevoyait
+furtivement, à sa besogne, nu jusqu'à la ceinture, rosâtre et
+moite, avenant tout de même dans la pénombre. En cadence le van
+battait son genou durillonné et finissait par user sa culotte de
+coutil toujours rapiécée au même endroit.
+
+Blandine, en trottant, cesse de fredonner le refrain du jour pour
+se rappeler celui du vanneur:
+
+_Van! Vanne! Vanvarla!
+Balle!
+Vole!
+Vanci! Vanla!_
+
+Si son coeur se serre même un peu, tandis qu'elle presse le pas,
+ce n'est point par anxiété pour elle-même, mais par une sorte de
+commisération pour le dévoyé. La nuit attendrie prête à ces
+pensées vagues. L'obscurité diaphane rappelle de sombres
+pierreries. Les ténèbres scintillent comme si, trop véhéments, les
+parfums dont elles sont saturées, avaient pris subitement feu. Les
+phosphorescences intermittentes des vers luisants s'accordent avec
+le cri-cri des grillons...
+
+Tout à coup, tandis qu'il semble à la petite retardataire que
+ceux-ci exaspèrent leur crispante musique, Blandine est bousculée,
+étreinte, renversée sur un tertre par une forme humaine qui s'est
+ruée de derrière un buisson de genêts. L'assaillant lui retrousse
+les jupes, fourrage parmi ses chairs d'adolescente, la palpe, en
+soupirant, avec énergie mais sans brutalité, et finit par la
+prendre.
+
+«Ariaan!» Le nom qu'elle aurait voulu crier en reconnaissant le
+roi des Vanneurs lui est resté dans la gorge, refoulé par
+l'effroi. Elle éprouve une courte douleur, comme un déchirement de
+son ventre, suivi presque aussitôt après d'une étrange béatitude.
+Son être s'est-il doublé? Doué d'une sympathie nouvelle, elle
+s'est projetée hors d'elle-même pour se fondre en un délice
+infini...
+
+Pendant qu'il la tient sous lui, elle se sent surtout conjurée par
+les yeux révulsés du vanneur et elle associera, par la suite,
+l'imploration de ces yeux aux scintillements livides des lampyres,
+aux raclements des grillons, aux notes expirantes du refrain des
+«pays de roses» et au rythme de l'ancienne chanson d'Ariaan:
+
+_Van! Vanne!
+Vanci! Vanla!_
+
+Le rôdeur se releva, encore pantelant, le souffle plus précipité
+qu'à ses besognes d'antan, et, l'ayant aidée à se relever à son
+tour, il la tint quelques secondes par les poignets, la regarda
+avec une gratitude mêlée de repentir, et s'éloigna, tout en se
+rajustant, les jambes un peu flageolantes. Elle n'oublia jamais sa
+face saurette, et les zigzags que sa silhouette traçait dans
+l'espace immobile où il finit par s'enfoncer...
+
+Blandine se traîna, plutôt affligée qu'indignée, jusqu'à sa maison
+et, en se couchant, elle se promit bien de ne raconter jamais ce
+qu'il lui était arrivé. Plutôt un instinct de solidarité qu'un
+sentiment de pudeur lui dictait ce silence. À la vérité elle ne
+parvenait pas à en vouloir à ce brutal, d'abord si impérieux, puis
+accablé, presque penaud; elle était même convaincue qu'il lui
+aurait demandé pardon s'il l'eût osé, mais la tendresse et une
+certaine gratitude le rendaient presque aussi timide que le
+violent désir l'avait effréné. Quelques jours après Blandine
+apprit que le grand Ariaan avait été arrêté dans les environs,
+rejoint par les gendarmes, comme il traversait la Nèthe à la nage.
+Son pitoyable violateur était devenu un redoutable récidiviste.
+Elle se jura de se taire plus que jamais, soucieuse de lui éviter
+de nouveaux désagréments, une aggravation de peine.
+
+Mais la pauvresse avait compté sans les délations de la nature.
+Elle devint grosse.
+
+La marâtre, pharisiennement vertueuse, jeta les hauts cris,
+s'arracha les cheveux, feignit de désespérer, mais elle était
+enchantée de cette occasion plausible de sévir contre sa victime,
+de donner libre cours à ses instincts dénaturés. Peut-être même,
+en envoyant cette enfant avec les «pays de roses» avait-elle
+espéré qu'on la lui déflorerait!
+
+-- Jour du jugement et de la damnation! fulminait cette mégère.
+Honte et triple scandale! C'en est fait de notre bon renom! Catin
+des catins! Quel exemple pour tes frères et soeurs! Il est heureux
+pour toi que ton honnête homme de père soit mort. Il t'aurait
+crevée comme une chienne que tu es!
+
+Elle la somma de s'expliquer:
+
+-- Son nom? Me diras-tu son nom?
+
+-- Jamais, pardonnez-moi de vous désobéir, ma mère.
+
+-- Son nom! Parleras-tu? Tiens!
+
+Une gifle, puis une seconde.
+
+-- Son nom?
+
+-- Non, mère.
+
+-- Ah tu refuses... C'est ce que nous allons voir... Son nom!...
+Car il faut qu'il t'épouse.
+
+-- Vous ne le voudriez pas pour gendre, ma mère...
+
+-- Charogne! C'est toi qui conviens de son indignité!... Il est
+donc si bas, ton galant, que nous, pouilleux, sommes trop propres
+pour lui!... Mais il s'agit bien de mariage! Le gueux qui t'a
+débauchée mangera plutôt de la prison, car tu es mineure quoique
+nubile et précoce comme une chatte de gouttière!... Voyons, c'est
+sans doute l'un de ces «pays de roses», l'un ou l'autre porcher
+ivre qui t'aura efflanquée songeant à sa truie favorite?...
+N'espère point le sauver car les juges lui arracheront bien un
+aveu ou ses camarades finiront par le vendre!
+
+Cette fois elle répondit avec feu et non sans pitié:
+
+-- Non, ce n'est aucun des «pays de roses». C'est un pauvre, un
+passant plus misérable que le plus infime d'entre eux; je ne l'ai
+jamais vu auparavant et il n'est même point d'ici... Il était
+triste, m'a-t-il semblé... Un de ceux auxquels on fait volontiers
+l'aumône... je ne lui aurais rien refusé, et je ne savais même pas
+avant ces derniers jours ce que je lui avais accordé...
+
+-- Misérable hypocrite! Tu mens!
+
+La furie appliqua de nouveaux soufflets à la fillette en la
+sommant chaque fois de parler, puis, comme Blandine continuait à
+se rebiffer, elle se mit à la battre des poings et des pieds.
+
+Pour se donner du coeur, sous les coups, Blandine, un sourire aux
+lèvres, se rappelait le grand garçon, au teint de bronze nouveau,
+aux yeux tristes et implorateurs. Il lui était agréable d'endurer
+quelque chose pour cet homme traqué et honni.
+
+La marâtre la traînait par terre, exaspérée par cette sérénité.
+
+Alors, indifférente à la douleur, opiniâtrée dans son dévouement,
+Blandine se mit à chanter l'_Ave Maris Stella, _un des cantiques
+du mois de mai. Puis, sous les coups qui continuaient à pleuvoir
+sur elle, l'enfant se suggéra le bruit sec du van sur le genou
+d'Ariaan. Défaillante, mais moralement, inébranlable, elle mêlait
+les deux chants, le cantique religieux et la villanelle du
+manoeuvre; et, fermant les yeux, elle confondit en un souvenir
+fanatique les fumées de l'encens et la poussière s'élevant au-
+dessus du van, les parfums de l'église et la sueur du rustre:
+
+_Van!... Vanne!... Vanvarla!
+Balle!... Vole! Vanci! Vanla!
+Vanne!... Ave!... Maris!... Stella!_
+
+La voyant tout en sang, la forcenée la traîna dans l'auge à porcs,
+l'y enferma, et lui fit apporter par l'un des enfants une cruche
+d'eau et un quignon de pain. Le lendemain, la maraîchère tenta de
+revenir à la charge, mais elle eût succombé elle-même avant de
+tirer de Blandine ce qu'elle voulait savoir.
+
+De guerre lasse, la vertueuse paysanne fit entreprendre sa fille
+par le curé.
+
+Celui-ci fut paterne et patelin:
+
+-- Qu'est-ce à dire, petite Blandine, me faut-il croire ce que
+raconte votre digne mère? On fait la méchante tête!... On se
+révolte. Après avoir fauté on refuse de dire son complice... Ah,
+c'est mal, bien mal cela!
+
+-- Mon père, j'ai avoué ma faute à ma mère et suis prête à vous la
+confesser, mais la délation me répugne...
+
+-- Tout beau, ma fille! Comme nous nous exaltons! Et si moi, votre
+pasteur, j'estimais qu'il vous faut nous livrer le nom de ce
+malfaiteur...
+
+-- Je refuserais tout de même, monsieur le curé.
+
+Et comme le prêtre, interloqué par cette insubordination, lui
+lançait un regard dur, Blandine éclata en sanglots:
+
+-- Oui, je refuserais, monsieur le curé, ce nom je ne le dirais
+même pas au bon Dieu si sa providence l'ignorait! Cet homme est
+déjà bien assez malheureux! Le nommer serait lui valoir une
+nouvelle condamnation. On le retiendrait plus longtemps en prison
+à cause de moi!...
+
+La candide enfant avait été bien édifiée depuis ces derniers jours
+sur les lois humaines et les conventions du juste et de l'injuste.
+
+-- Mais, objecta le prêtre, vous l'aimez donc ce misérable!
+
+-- Je ne sais si je l'aime, mais je ne le hais point.
+
+-- Il vous a cependant fait du mal, mon enfant!
+
+-- Peut-être... Je veux même le croire, puisque vous l'affirmez;
+mais, monsieur le curé, n'est-il pas dit dans le catéchisme que
+nous devons pardonner à nos ennemis, chérir jusqu'à ceux qui nous
+haïssent!...
+
+Le prêtre maugréa, mais n'insista point.
+
+La paysanne, curieuse et salace, changeant de tactique voulut au
+moins savoir si l'enfant avait été prise par violence.
+
+Blandine, pour mieux dépister les limiers de justice et pallier la
+faute du pauvre diable, prétendit ne pas avoir essayé de se
+dérober à son attentat.
+
+Mais un moment, la marâtre persistant à soupçonner l'un ou l'autre
+«pays de roses», la pauvre Blandine avait éprouvé de douloureux
+scrupules. En refusant de livrer le vrai coupable, n'exposait-elle
+point ces braves gars à être inquiétés, condamnés peut-être?
+Heureusement il leur fut facile, à tous, d'établir leur parfaite
+innocence.
+
+Les dignes garçons étaient extrêmement marris de l'aventure,
+surtout celui qui s'était proposé de reconduire Blandine et qui
+s'en voulait à présent de ne pas l'avoir accompagnée malgré elle.
+
+Des fois aussi, la magnanime enfant entretint l'envie de se mettre
+à la recherche de celui qui l'avait déshonorée, de celui qui
+n'oserait pas réparer sa faute, non seulement parce qu'il avait
+commis un crime aux yeux des hommes, mais parce qu'aux yeux de la
+foule, la condition d'un bâtard et d'une fille-mère serait
+préférable à celle du fils légal et de la compagne légitime du
+voleur et du vagabond. Blandine de plus en plus exaltée se sentait
+de taille à marcher à l'encontre de toute convention injuste,
+religieuse ou sociale.
+
+Depuis cette fatale SS. Pierre et Paul, une vocation de dévouement
+et de sacrifice s'était déclarée lancinante et cruelle en son
+coeur.
+
+Elle était décidée, elle se rendrait à la prison. Elle verrait
+Ariaan pour lui pardonner; elle le disculperait par un sublime
+mensonge en s'accusant de s'être donnée à lui et de lui avoir
+caché son âge. Formée comme elle l'était, Ariaan aurait pu croire,
+de bonne foi, n'avoir séduit qu'une fille majeure. C'en était
+fait. Elle accepterait d'être la femme du voleur, du repris de
+justice...
+
+Mais quel mystérieux pressentiment arrêta la jeune fille dans son
+élan de charité et lui fit entendre que son heure n'était pas
+encore venue, qu'un être bien autrement malheureux et anathème que
+ce candide voleur de poules l'attendait quelque part?
+
+Pourtant elle hésitait encore, de sourds combats continuaient à se
+livrer en elle, lorsque l'événement rendit pour le quart d'heure
+tout sacrifice inopportun: Blandine mit au monde un enfant mort.
+
+Ce dénouement désarmait la vindicte paroissiale et coupait court
+au scandale. La faute étant expiée de cette façon, même la marâtre
+traita la pauvresse avec moins de barbarie. Les frères et soeurs
+cessèrent de molester Blandine et de la tenir à l'écart comme une
+bête puante. On accepta ses services et elle obtint la grâce de
+pouvoir s'évertuer pour le bien de sa famille. À quelque temps de
+là, sa mère mourut. Blandine, alors âgée de quinze ans, se montra
+décidément de trempe héroïque, quoique toute simple. Elle prit le
+gouvernement de la maisonnée, vaqua aux multiples besognes, fit
+face à toutes les charges, dressa les enfants, n'eut de cesse
+avant d'avoir placé avantageusement les uns et les autres, ceux-ci
+en apprentissage, celles-là en condition. La vaillante petite mère
+oeuvra si bien qu'elle se trouva mieux que réhabilitée. Le curé,
+tout le premier, n'en revenait pas; à son admiration se mêlait une
+espèce de stupeur. La vaillance et le caractère de cette mioche le
+confondaient.
+
+
+V
+
+Vers cette époque la douairière de Kehlmark ayant renoncé à son
+fastidieux train de maison et à son nombreux domestique pour se
+retirer dans une coquette villa du faubourg noble de la capitale,
+s'enquérait d'une personne de confiance tenant le milieu entre la
+dame de compagnie et la camériste. Une de ses vieilles amies,
+résidant l'été au village de Blandine, lui vanta à la requête même
+du curé, cette courageuse fillette, sans omettre l'aventure dont
+elle avait été autrefois victime. Il se trouva que cette
+particularité des références était faite pour rallier à la
+pauvresse les sympathies de la grand'mère d'Henry, qui l'engagea
+aussitôt qu'elle se fut présentée.
+
+Mais aussi quelle gentille et accorte villageoise! Elle embaumait
+la santé et la droiture. Un galbe de statue grecque modernisé,
+avifié par des joues roses; des yeux limpides et confiants, du
+bleu saphir très clair; une bouche au pli gracieux et
+mélancolique; les cheveux d'un blond cendre, un peu crespelés,
+séparés en bandeaux sur un front d'ivoire immaculé. De taille
+moyenne, admirablement prise, dans ses vêtements de paysanne, on
+eût dit une fille de qualité déguisée en pastourelle.
+
+De son côté, Blandine s'était sentie attirée par cette
+septuagénaire de grande race, mais dépourvue de morgue ou
+d'afféterie et qui n'eût pas été déplacée, par son large esprit
+philosophique, au siècle de l'Encyclopédie et de Diderot. Femme de
+généreuse culture et sans préjugés, si elle demeurait jusqu'à un
+certain point entichée de la noblesse de naissance, c'est parce
+qu'en se comparant aux parvenus qui l'entouraient, elle avait bien
+été forcée de convenir de la supériorité des sentiments, du ton et
+de l'éducation d'une caste de plus en plus réduite, et encore
+mieux proscrite et abolie par la crasse des mésalliances
+financières que par la guillotine et les septembrisades. Mais, en
+revanche, elle considérait comme d'apanage vraiment aristocratique
+ces hautes qualités de coeur et d'esprit qu'on rencontre à tout
+échelon de la société; les posséder équivalait pour elle à des
+lettres patentes et tenait largement lieu d'un arbre généalogique.
+Malvina de Kehlmarck, née de Taxandrie, autrefois d'une beauté
+que, vers 1830, les «almanachs des Muses» proclamèrent ossianique,
+avait des yeux vifs, d'azur gris aux irisations de perle fine, des
+boucles à l'anglaise, un nez busqué, des lèvres spirituelles; elle
+était grande, sèche et nerveuse, avec un port de reine, ce que les
+peintres appellent la ligne, encore solennisé par de traînantes
+robes de velours ou de satin noirs, aux larges manches de
+guipures, des bonnets à la Marie Stuart, une toilette opulente et
+sévère que constellaient les escarboucles de ses bagues et de sa
+broche; celle-ci, une tête de sphinx taillée dans un onyx et
+coiffée d'un pschent de brillants et de rubis.
+
+Chez cette maîtresse femme rien de pédant ou de collet monté; ni
+prude, ni vulgaire; bonne sans mièvrerie, même avec brusquerie et
+goguenardise, mais affectueuse, loyale, d'une sensibilité infinie;
+nullement pharisienne, n'abhorrant que la trahison, la duplicité
+et la bassesse d'âme.
+
+Cette athée évangélique devait infailliblement s'accorder avec
+cette chrétienne fort dissidente. La douairière se moquait sans
+malice de ce qu'elle appelait les momeries de Blandine, mais ne la
+contrariait en rien dans la pratique d'ailleurs très réduite de sa
+religion. Par son humeur enjouée, optimiste, frondeuse,
+Mme de Kehlmarck contrastait avec le caractère prématurément
+réfléchi et trempé de cette jeune fille qu'elle surnommait sa
+petite Minerve, sa Pallas Athénée.
+
+La vieille dame s'amusa à l'instruire, et lui apprit à lire et à
+écrire, si bien qu'elle en fit sa lectrice et son secrétaire.
+
+Mais elle lui inculqua surtout une dévotion pour son petit-fils,
+son Henry qui étudiait alors au Bodenberg Schloss, et dont
+Mme de Kehlmarck disait naïvement à Blandine qu'il était son seul
+préjugé, sa superstition, son fanatisme. Sans cesse elle
+entretenait sa demoiselle de compagnie de ce petit prodige, de cet
+enfant précoce et compliqué. Elle lisait et se faisait relire les
+lettres du collégien, Blandine répondait à ces lettres, sous la
+dictée de la grand'mère; mais très souvent elle trouvait, la
+première, le mot et même le tour de phrase ému que cherchait la
+vieille dame. Elle finit par écrire d'emblée toute l'épître,
+d'après le canevas qu'elle demandait à sa maîtresse; et celle-ci
+avouait que le style de Blandine était plus maternel encore que le
+sien.
+
+La douairière lui montrait aussi les portraits du jeune comte; et
+les deux femmes ne se lassaient point de parcourir durant des
+heures l'iconographie de leur fétiche: depuis un daguerréotype qui
+le représentait, remuant bébé, un pied déchaussé, sur les genoux
+de sa mère, jusqu'à l'épreuve la plus récente, montrant un premier
+communiant fluet aux grands yeux trop fixes.
+
+Au début, Blandine avait feint de s'intéresser à tout ce qui
+concernait le petit Kehlmark et elle mettait elle-même l'entretien
+sur lui, uniquement pour plaire à l'excellente femme et flatter sa
+touchante sollicitude; mais, insensiblement, elle se surprit à
+partager ce culte pour l'absent. Elle le chérissait profondément
+avant de l'avoir jamais vu.
+
+Par la suite on verra qu'il y eut dans cet attachement une
+influence plus haute et plus providentielle qu'un simple phénomène
+d'auto-suggestion.
+
+«Qu'il doit être grand à présent! Et fort! Et beau!»
+conjecturaient les deux femmes. Elles se le décrivaient
+mutuellement, l'une apportant des retouches flatteuses à l'image
+que l'autre se faisait de lui. Combien il tardait à Blandine de le
+voir! Elle languissait même en l'attendant. Et voilà qu'une
+sinistre nouvelle arriva de Suisse au moment des vacances qui
+devaient le rendre à son aïeule: Henry était tombé malade. Jamais
+Blandine n'avait connu pareilles transes. Elle aurait volé au
+chevet du collégien si elle n'avait été retenue près de l'aïeule,
+suspendue elle-même entre la vie et la mort tant que son petit-
+fils ne fut hors de danger. Puis, quelle jubilation quand Blandine
+apprit le rétablissement du jeune homme.
+
+La perspective du retour au pays, de cet enfant tant choyé, ne
+rendait pas Blandine la moins anxieuse des deux femmes. Elle
+comptait les jours et, puérilement, les biffait sur un calendrier,
+comme le collégien devait le faire là-bas.
+
+Quand Henry sonna à la grille de la villa, ce fut Blandine qui lui
+ouvrit. Elle crut voir un dieu. Tout son sang reflua vers son
+coeur. Elle l'adora d'emblée, respectueuse, sans espoir intéressé,
+sans ambition, pour lui-même, et comprit qu'en vivant toujours en
+la présence du jeune Kehlmark, elle aurait tout son désir, tout le
+but de ses aspirations. Plus tard, elle se rendit un meilleur
+compte de ce qui s'était produit en elle dès cette première mais
+décisive confrontation. Aussi, cette impression complexe ne
+pourra-t-elle se définir que par les phases successives de ce
+récit. En somme, Henry imposait étrangement à la pieuse Blandine.
+Dans ce coup de foudre préparé par un véhément afflux de
+sympathies, entrait un mélange de crainte, de navrance et
+d'admiration, peut-être même un peu de cette pitié occulte que
+nous éprouvons devant les choses rares, éphémères presque
+incompatibles avec la vie conforme.
+
+-- Ah, c'est mademoiselle Blandine, sans doute! La petite fée dont
+bonne maman m'a fait un si chaleureux éloge! dit le jeune homme en
+tendant la main à la camériste. Je vous suis bien, bien
+reconnaissant de vos soins pour elle! ajouta-t-il avec un peu de
+timidité.
+
+Les deux jeunes gens ne tardèrent pas à se traiter sur un pied de
+camaraderie. Sous des allures enjouées Blandine cacha le profond
+et grave amour qui la possédait. Était-ce parce qu'elle se savait
+acquise à Kehlmark pour la vie qu'elle ne recourut à aucun des
+manèges par lesquels la femme s'attache un amoureux? Cette absence
+de coquetterie contribua à mettre à l'aise cet adolescent timide
+et quinteux, inapte aux façons galantes. Il y avait des jours où
+il se montrait très empressé auprès d'elle; d'autres jours, il la
+couvait de regards singuliers ou semblait l'éviter et même la
+fuir.
+
+Trois ans se sont écoulés. On est au mois de mai, aux approches de
+la nuit. La douairière de Kehlmark dîne seule chez sa vieille
+amie, Mme de Gasterlé, comme elle y est accoutumée tous les mois.
+Blandine ira la reprendre chez cette dame au coup de dix heures.
+Henry s'est retiré dans sa chambre où il travaille, -- où plutôt
+il prétend travailler, car le moment et la saison incitent aux
+imaginations, aux curiosités, aux énervements.
+
+Par la fenêtre ouverte, le jeune comte entend les accordéons et
+les orgues d'un faubourg ouvrier dont le séparent quelques
+hectares de jardins de plaisance, distribués entre la villa de la
+douairière et celles des voisins, et séparés par des haies vives.
+Depuis plusieurs soirs, les bouffées dolentes des cuivres
+fignolant le couvre-feu dans une caserne d'artillerie, située là-
+bas aux confins du faubourg, parviennent à Kehlmark avec les
+fanfares des lilas qui agitent leurs thyrses jusque sous sa
+fenêtre.
+
+On bâtit aussi dans le voisinage; le gros oeuvre sera demain sous
+toit, et, tout le jour, le jeune patricien a entendu les maçons
+tirer d'argentines musiques des briques qu'ils battent de leurs
+truelles. Plusieurs fois, sollicité, il s'est penché au dehors, et
+il a vu les manoeuvres blancs et fauves, poupins garçons de la
+campagne, l'auget ou l'oiseau à l'épaule, inconscients
+équilibristes, gravir les échafaudages et affronter les vertiges.
+Parfois les feuillages les lui masquent, puis, brusquement, ils
+émergent de la futaie, en dramatique relief de chair active sur le
+bleu indifférent du ciel...
+
+Pourquoi son coeur gonfle-t-il d'indicible nostalgie quand, après
+le coucher du soleil, il leur voit passer le rustique sarrau bleu
+par-dessus leurs nippes aussi barbouillées qu'une palette? Ce sera
+pire encore après-demain, quand ils auront fini; leur activité
+harmonieuse comme une orchestrique devenait une habitude flattant
+ses yeux et il prévoit qu'ils lui manqueront, ces peinards; l'un
+surtout, un alerte blondin, mieux équarri, plus cambré que les
+autres, qui trouvait, sans les chercher, des coups de reins, de
+jarret et d'épaules à désespérer un sculpteur. «Il y aura de ces
+aides-maçons dérobés à leur décoratif métier par la caserne»,
+songe Kehlmark en entendant les appels du clairon, peut-être les
+leurs, expirer dans un friselis de feuilles et un remous de
+fragrances. Manoeuvres, paysans, déracinés de leurs villages,
+soldats casernés, villages désirés et lointains, clochers
+lancinants qui vous trouent les coeurs en mal de pays: cette
+association d'idées fugaces tourna chez Kehlmark en une capiteuse
+suggestion rustique d'où se détacha tout à coup, symbolique,
+l'image de Blandine, non point la Blandine d'à présent, mais la
+petite paysanne telle qu'elle s'avoua rétrospectivement à lui, le
+poète épris de force et de pleine nature.
+
+-- Elle est là-haut à sa toilette! se dit-il, car l'heure approche
+de rejoindre bonne maman.
+
+Somnambulique, les yeux ivres de courses agrestes et d'étreintes
+éperdues, il monte à la chambre de la petite.
+
+Quoiqu'elle fût en chemise, Blandine n'eut qu'un frisson à peine
+frileux devant cette intrusion. C'était comme si elle l'avait
+attendu. Elle était en train de démêler sa luxuriante chevelure
+flottant sur ses épaules et, embaumant la lavande et les
+aromatiques herbages de son pays, elle se tourna vers lui avec un
+confiant sourire. Il la prit par les mains, mais presque sans la
+regarder, scrutant des absences, des au-delà, fermant même les
+yeux pour sonder ces perspectives fuyantes, et il la poussa
+soumise, sans une parole, vers le lit fraîchement refait. Elle,
+frémissante et ravie, continuait à sourire et se donna comme à un
+nouveau vagabond.
+
+Pourquoi se rappelait-il, avant le spasme, l'accordéonie au
+crépuscule, à travers les lilas en fleurs, et les jeunes
+villageois tirant le sarrau bleu sur les feuilles mortes de leurs
+hardes de travail? Était-ce parce que ces petits rustauds auraient
+pu être du pays de l'amante? Glorieux, il communiait en elle toute
+une humanité agreste; c'était la force, la saveur, le geste rude
+et charnu, la chair de la glèbe, la sève villageoise qu'il aimait
+en Blandine par ce soir nuptial. Cette fois et celles qui
+suivirent, il la posséda dans l'idée des désirs qu'elle aurait
+allumés chez de robustes manoeuvres ruraux, dans la ruée fauve,
+fumeuse et dépoitraillée d'une priapée de kermesse...
+
+Un moment, Blandine avait rencontré le regard de ses yeux
+entr'ouverts. Quel abîme y découvrit-elle? L'abîme attire et
+l'amour est fait d'une part de vertige. Sans s'abandonner à la
+plénitude de la joie qu'elle avait espérée, sans se pâmer comme
+dans la bruyère phosphorescente entre les bras du Roi des
+Vanneurs, elle éprouva, du cerveau aux entrailles, une tendresse
+plus tragique pour le jeune comte de Kehlmark. C'est qu'elle avait
+surpris dans le regard d'Henry une angoisse infinie, dans son
+étreinte le cramponnement d'un noyé, dans son baiser la
+suffocation de l'assassiné qui appelle au secours.
+
+Elle s'était livrée à lui, dominée par sa supériorité d'esprit;
+elle mit toujours du respect et de l'humilité dans leurs rapports.
+Ariaan, la brute saine et belle -- Blandine en avait la
+conviction, à présent -- n'avait jamais été consumé d'affres
+érotiques comparables à celles qui tisonnaient la chair et
+l'imagination de ce jeune patricien, trop cérébral, trop
+spéculatif.
+
+Tout en l'adorant, elle l'approchait toujours avec une certaine
+inquiétude: la petite mort du nageur au premier contact de l'eau.
+Elle le trouvait singulier, fantasque, presque effrayant. Par
+moments il dégageait la tristesse des paysages diffamés; il était
+morne et glauque comme un canal traversant une banlieue encombrée
+de gravats et de scories. Le crépuscule qui pesait, par
+intermittences, sur ses pensées, passait comme une taie sur son
+beau regard bleu. Au plus fort de ses accès de bonté et de
+tendresse se produisirent des retours, des froids, de subits
+recroquevillements. Des réactions continuelles écartelaient son
+caractère. N'importe, dès la première apparition de Kehlmark, elle
+s'était sentie en présence d'un être mystérieux en qui parlait une
+voix inconnue dont elle resterait à jamais anxieuse; elle s'était
+vouée à lui, sans espoir de salut, comme à un dieu qui la
+reléguerait éternellement loin de son paradis, et quand elle le
+regardait il y avait dans ses yeux à elle l'expression de ceux des
+martyrs cherchant vainement à travers les nues le vol d'anges qui
+tardent à venir les enlever. Et pourtant, elle ignorait encore les
+rites et les pires épreuves de la religion d'amour à laquelle elle
+s'était consacrée.
+
+
+VI
+
+Leur saison charnelle ne dura point. Quand leurs liens physiques
+se furent relâchés, puis dissous, Blandine ne s'en affligea guère
+et en fut à peine surprise. Pourtant elle l'aimait plus
+passionnément que jamais, et elle lui gardait une idolâtre
+reconnaissance de l'hommage qu'il lui avait rendu, s'estimant
+heureuse et fière de son attachement.
+
+La douairière avait soupçonné leur bonne entente, mais elle ignora
+toujours jusqu'à quel point ils s'étaient aimés. Elle souriait à
+cette affection, car elle s'habituait de plus en plus à considérer
+Blandine comme sa petite-fille, comme la soeur, sinon la femme de
+son Henry.
+
+Mme de Kehlmark admirait, elle aussi, son petit-fils, mais lucide,
+avertie par sa sollicitude même, elle le devinait exceptionnel
+jusqu'à l'anomalie; quelque chose lui disait, à elle aussi, que le
+jeune comte serait malheureux s'il ne l'était déjà. Elle
+s'alarmait de cette promptitude, ou plutôt de cette inquiétude de
+son génie. Il travaillait par boutades, s'enfermait dans sa
+chambre, demeurait des semaines sans voir la rue, lisant, rimant,
+composant des partitions, se saturant l'âme de Beethoven, Schumann
+et Wagner, barbouillant des toiles, rangeant ses paperasses; puis,
+à ces claustrations excessives, succédaient des périodes où il
+éprouvait un besoin féroce de s'étourdir, où il se complaisait à
+battre les quartiers interlopes, à courir les bouges à matelots et
+à chaloupiers, se livrant à un noctambulisme effréné,
+disparaissant durant plusieurs jours, passant des carnavals
+entiers sans voir son lit, et lorsqu'il venait s'y abattre, à la
+façon d'une épave échouée sur la grève ou d'un fauve pourchassé et
+blessé qui a pu se traîner jusqu'à sa tanière, à bout, démoli,
+c'était pour ne plus en sortir non plus de plusieurs jours et
+dormir, dormir, et dormir encore!
+
+On juge des transes par lesquelles passèrent les deux femmes. Le
+plus souvent, elles ne savaient ce qu'il était devenu. En partant
+pour ces caravanes, il se gardait de dire où il se rendait, tout
+comme à son retour il se taisait sur l'emploi de son temps et la
+nature de ses hantises. Comment concilier ces déportements avec la
+ferveur filiale qu'il entretenait pour son aïeule! Au retour de
+ces équipées, il pleurait comme un enfant, demandait pardon à la
+bonne dame, mais, disait-il, c'était plus fort que lui; il lui
+avait fallu ce changement, cette diversion tumultueuse; il avait
+besoin de s'étourdir, de se griser de mouvement et de tapage pour
+chasser le diable sait quelle préoccupation; car, sur celle-ci, il
+refusait de s'expliquer. Ou bien il prétextait des maux de tête,
+des névralgies, reste de sa grave maladie d'autrefois à la
+pension.
+
+Il lui arriva un jour, sur les instances de Mme de Kehlmark, de
+conduire Blandine au bal le plus folâtre de la saison. Vers
+l'aube, il l'entraîna, à la faveur du domino, dans des bastringues
+de moindre étage, l'acoquina avec des masques de rencontre, lui
+fit prendre sa part d'un plaisir canaille, dans des milieux qui
+l'enivraient, lui, comme un mauvais alcool, mais sans lui procurer
+la joie ou seulement l'illusion de la joie. On remarqua à la ville
+qu'il ne frayait guère avec les gens de sa caste et qu'il
+recherchait au contraire la camaraderie d'artistes et de lettrés
+besoigneux ou même de parasites infimes. Réfractaire à l'étiquette
+et au code mondain, il ne se montrait dans aucun salon.
+
+Ses goûts et ses penchants offraient de bizarres contradictions.
+Ainsi, le même dilettante acquéreur de rares estampes et amateur
+de reliures de prix, collectionnait des défroques et des outils de
+pauvres, des couteaux de matelot, de sordides tickets d'entrées de
+bals faubouriens.
+
+Après s'être montré d'une grande expansion, le jeune Kehlmark se
+rencognait dans une contrainte farouche. Sa joie même était
+désordonnée et une rauque intonation de voix en révélait parfois
+la sombre arrière-pensée, au point que Blandine douta longtemps
+qu'il eût connu un jour de véritable sérénité. Son plaisir
+grimaçait, son rire grinçait. Il avait l'air de porter au dedans
+de lui cette aigre fumée dont parle le Dante: _portando dentro
+accidioso fummo._ Il semblait vouloir étouffer un mal secret,
+imposer silence à l'on ne savait quel remords! Dans ses grands
+yeux outre-mer, il y avait souvent de la provocation et de
+l'offensive, mais lorsqu'il cessait de se composer un visage, ses
+yeux s'inondaient de cette navrance sans bornes que Blandine y
+avait surprise et qui l'avait conjurée pour la vie, cette navrance
+comparable aux affres d'une bête acculée, d'un supplicié montant à
+l'échafaud, ou mieux encore au regard à la fois sinistre et
+sublime d'un Prométhée ravisseur du feu défendu.
+
+Généreux jusqu'à la prodigalité, passionné pour les causes justes,
+révolté par les vilenies de la multitude, sensible à l'excès, il
+en arrivait à ne plus admettre la contradiction et à s'emporter
+contre quiconque s'avisait de le contrarier. Ainsi, un jour que
+Blandine voulait lui reprendre un gentil enfant de pauvres gens
+venus en visite chez Mme de Kehlmark, et pour lequel Henry s'était
+pris de tendresse, il s'oublia jusqu'à poursuivre son amie un
+poignard à la main et jusqu'à la blesser à l'épaule... Une détente
+se produisit aussitôt et, fou de désespoir, il se faisait horreur,
+menaçant de tourner contre lui l'arme qu'il avait dirigée contre
+Blandine.
+
+Justement alarmée à la suite de cette alerte, la douairière lui
+ménagea, à son insu, pour ne pas l'impressionner fâcheusement, une
+entrevue avec un praticien célèbre, qui se rendit à la villa sous
+prétexte de demander à Kehlmark un renseignement bibliophilique.
+Le médecin étudia longuement le jeune homme, à la faveur d'une
+causerie sur la littérature à base scientifique.
+
+Ayant revu la comtesse, le docteur diagnostiqua une irritabilité
+nerveuse dont ils s'ingénièrent vainement à découvrir la cause. À
+tout hasard, il prescrivit un régime hydrothérapique, la natation,
+l'escrime, le patinage, le cheval, et déclara, au surplus, n'avoir
+découvert chez le sujet, aucune lésion organique, aucune tare
+morbide. Au contraire, il prétendit n'avoir jamais rencontré plus
+souple intelligence, jugement aussi sain, pareille élévation de
+vues dans une nature plus vibrante; et il finit par féliciter
+l'aïeule, en disant avec cette rude bonhomie professionnelle:
+«Madame, ou bien je suis une parfaite ganache, ou ce jeune exalté
+fera honneur à votre nom. Il a du génie, votre petit-fils; il est
+de la trempe de ceux chez qui l'avenir recrute les artistes, les
+conquérants ou les apôtres!» -- «Que n'est-il plutôt de la trempe
+des élus du bonheur!» soupira la douairière, peu ambitieuse, mais
+sensible pourtant à ces prédictions de gloire.
+
+
+VII
+
+En attendant que se vérifiassent ces brillants pronostics,
+Kehlmark se remit donc à ces exercices gymniques dans lesquels il
+avait excellé à la pension. Malheureusement, il apportait à ces
+sports la fièvre, l'outrance qu'il mettait dans ses paroles et ses
+actions. Il se complut en des prouesses de casse-cou, s'amusa à
+traverser à la nage de trop larges rivières, à naviguer à la voile
+par des temps houleux, à dresser des chevaux rétifs et vicieux. Un
+jour, sa monture s'emballait et, le long de la voie ferrée,
+galopait à la tête d'un train express, de front avec la
+locomotive, jusqu'au moment où elle s'abattait, entraînant son
+cavalier sous elle. Kehlmark en fut quitte pour une foulure. Une
+autre fois, le même cheval, écouteux à l'extrême, attelé à un dog-
+car prenait ombrage d'une brouette de maçon abandonnée au milieu
+de la rue, et, après un écart effrayant, se livrait à une course
+frénétique sur le square planté d'arbres, jusqu'à ce qu'il allât
+se jeter, avec la voiture, contre un réverbère. Kehlmark et son
+groom furent culbutés croupe par-dessus tête, mais se remirent
+aussitôt sur leurs pieds sans une égratignure. Le cheval sortait
+indemne de la collision. Quant à la voiture, défoncée et tordue,
+un badaud, appâté par une gratification, se chargea de la rouler
+jusque chez le carrossier. Un commerçant du quartier s'empressa de
+mettre son cheval et sa voiture à la disposition de
+M. de Kehlmark. La nuit allait tomber, la douairière attendait
+Henry pour le dîner, et il était loin du logis. Le groom attira
+l'attention de son maître sur l'extrême excitation du cheval, qui
+pointait des oreilles et s'ébrouait encore tout frémissant, et lui
+conseilla d'accepter l'offre de ce bourgeois. Mais le comte ne
+consentit à emprunter que la voiture. La trop ardente bête fut
+attelée à la voiture du notable. Kehlmark reprit les rênes, le
+groom monta sur le siège non sans rechigner. Contre leur attente,
+le cheval semblait calmé et prit une allure normale.
+
+Mais en débouchant sur un viaduc non loin de la gare, ils
+avisèrent, en contrebas de la rampe, une foule de monde ameuté
+devant un train de pétrole qui flambait en projetant des flammes
+hautes comme des maisons.
+
+-- Attention, monsieur le comte, ça va lui reprendre! À votre
+place, je ferais demi-tour! proposa Landrillon, le domestique.
+
+Et il fit mine de vouloir descendre.
+
+Mais Henry l'en empêcha en fouettant le cheval et en rendant les
+rênes, de sorte que la bête effarée s'engagea au trot à travers la
+cohue.
+
+-- À la grâce de Dieu! avait dit le comte avec un sourire
+dédaigneux.
+
+Déjouant les prévisions alarmantes du valet, cet animal qu'un bout
+de papier, qu'une feuille morte suffisait à apeurer traversa la
+foule, trotta sans manifester la moindre panique au milieu du
+crépitement des flammes, du sifflement de l'eau des pompes à
+vapeur, des cris et du tumulte des spectateurs.
+
+-- C'est égal, monsieur, nous l'avons échappé belle! dit
+Landrillon lorsqu'ils eurent dépassé la zone critique.
+
+Et il bougonnait, rancunier, entre ses dents:
+
+«À des jeux pareils, il finira par laisser sa peau! C'est son
+affaire, mais de quel droit risque-t-il la mienne, de peau?»
+
+On aurait dit, en effet, que le comte cherchait des occasions de
+se faire un malheur. De quelle peine pouvait-il bien être affligé
+pour mépriser ainsi la vie que deux femmes aimantes s'efforçaient
+de lui faire si radieuse et si douillette?
+
+À présent, la comtesse et Blandine passaient par des angoisses
+encore plus mortelles qu'autrefois. La pauvre aïeule espérait lui
+concilier l'existence en satisfaisant ses fantaisies les plus
+dispendieuses, mais du train qu'il menait, il finirait par se
+ruiner de biens et de corps. «Que deviendra-t-il quand je n'y
+serai plus? se demandait la digne femme. Il aura bien besoin d'une
+compagne aimante et sage, d'une femme d'ordre, d'un ange gardien
+au dévouement profond et absolu!»
+
+Par un reste de préjugé, Mme de Kehlmark n'alla point jusqu'à
+recommander le mariage à ceux qu'elle appelait ses deux enfants,
+mais elle ne le leur aurait point déconseillé. Quand elle était
+seule avec Blandine, elle lui exprimait ses appréhensions pour
+l'avenir du jeune comte: «Il faudrait, disait-elle, une véritable
+sainte, une égide à ce grand enfant illusionné pour le conduire
+dans la vie, quelqu'un qui, sans l'arracher brutalement à ses
+chimères, le mènerait tout doucement par la main dans les sentiers
+de la réalité!»
+
+Blandine promit du fond de l'âme à sa bienfaitrice de toujours
+veiller sur le jeune comte et de ne se séparer de lui que s'il la
+chassait. La douairière eût voulu rendre leur union indissoluble,
+mais elle n'osa aborder ce sujet délicat avec Henry et lui faire
+part de son voeu le plus cher. À force de se ronger le coeur, sa
+robuste santé finit par s'altérer et son état s'aggrava de jour en
+jour. Elle voyait approcher la mort avec cette fière résignation
+puisée dans les écrits de ses philosophes préférés; elle l'aurait
+même accueillie avec la joie que le travailleur, vaincu par la
+fatigue d'une rude semaine, manifeste à l'idée du repos dominical,
+si le sort de son cher garçon ne l'avait bourrelée d'angoisses.
+
+Henry et Blandine se tenaient à son chevet, trompés par le calme
+de la moribonde, et ne pouvant croire à l'imminence de la fin.
+
+Il paraît que le voisinage de la mort prête aux agonisants le don
+de seconde vue et de prophétie. La douairière de Kehlmark
+entrevit-elle l'avenir scabreux de son petit-fils? Craignit-elle
+de demander à Blandine d'associer irrévocablement sa destinée à
+celle d'Henry? Toujours est-il qu'elle ne formula point son désir
+suprême. Avec un sourire plein d'ineffable adjuration, elle se
+borna à presser sacramentellement leurs mains réunies, et elle
+passa, triste, non de mourir, mais d'abandonner ses enfants.
+
+Par testament, elle laissait à Blandine une somme assez forte pour
+assurer son indépendance et lui permettre de s'établir. Mais ne
+l'eût-elle point promis à la morte tant vénérée, que la jeune
+femme serait demeurée pour la vie avec Henry de Kehlmark.
+
+Quand, quelques mois après la mort de l'aïeule, le comte, de plus
+en plus dégoûté du monde banal et conforme, annonça à Blandine son
+projet de s'installer à l'Escal-Vigor, loin de la capitale, dans
+une île luxuriante et barbare, elle lui dit simplement:
+
+-- Cela me convient parfaitement, monsieur Henry.
+
+Malgré leur intimité, il était rare qu'elle ne fît précéder le nom
+du jeune homme de cette appellation respectueuse.
+
+Kehlmark, n'ayant sondé encore l'affection absolue qu'elle lui
+vouait, s'était imaginé qu'elle profiterait des libéralités de la
+défunte pour retourner en son pays natal de Campine et s'y mettre
+en quête d'un épouseur sortable.
+
+-- Que veux-tu dire? lui demanda-t-il, intimidé par l'air de
+douloureuse surprise qui avait envahi le visage de la jeune femme.
+
+-- Avec votre permission, monsieur Henry, je vous suivrai partout
+où vous jugerez bon de vous fixer, à moins que ma présence ne vous
+soit devenue importune...
+
+Et des larmes de reproche tremblaient à ses cils, quoiqu'elle fît
+un effort pour lui sourire comme toujours.
+
+-- Pardonnez-moi, Blandine, balbutia le maladroit... Vous savez
+bien que nulle compagnie, nulle présence ne pourrait m'être plus
+précieuse que la vôtre... Mais encore ne veux-je abuser de votre
+abnégation... Après avoir sacrifié quelques-unes des plus belles
+années de votre jeunesse à soigner ma vénérable aïeule, je ne puis
+consentir à ce que vous vous enterriez là-bas, dans un désert,
+avec moi; dans une situation fausse, exposée aux médisances de
+rustres malveillants; je le puis d'autant moins aujourd'hui que
+vous êtes libre, la chère défunte ayant essayé de reconnaître vos
+dévoués services en vous assurant de quoi ne dépendre de
+personne... Vous pourrez donc vous établir avantageusement...
+
+Il allait ajouter «et trouver un mari», mais les yeux de plus en
+plus éplorés de sa maîtresse lui firent sentir que cette parole
+eût été abominable.
+
+-- Oui, poursuivit-il en lui prenant les mains et en la regardant
+de ces yeux énigmatiques dans lesquels il y avait à la fois du
+malaise et de l'exaltation, vous méritez d'être heureuse, très
+heureuse, ma bonne Blandine!... Car vous fûtes si affectueuse,
+même meilleure que moi, son petit-fils, pour la morte bien
+aimée... Ah! moi, je lui occasionnai bien des soucis, -- vous en
+savez quelque chose, vous sa confidente, -- je la navrai bien
+malgré moi, mais cruellement tout de même... Et peut-être par mon
+caractère inégal et mes nombreuses frasques, ai-je hâté sa fin...
+Mais crois-moi bien, Blandine, ce n'était pas de ma faute: non,
+non, jamais je ne le faisais exprès... Il y avait autre chose, des
+choses que personne, pas même toi, ne pourrait comprendre et
+s'imaginer; la fatalité, l'inexplicable s'en mêlait...
+
+Ici, son regard se fit plus nébuleux encore et, d'un revers de la
+main, il s'essuyait la sueur du front, en regrettant sans doute de
+ne pouvoir en même temps se débarrasser d'une image obsédante.
+
+-- Tandis que vous, Blandine, ajouta-t-il, vous ne lui aurez été
+que baume, sourire et caresse... Ah, laissez-moi, ma pauvre
+enfant, c'est le moment de la séparation... Cela vaudra mieux pour
+vous sinon pour moi...
+
+Il se détournait tout bouleversé, lui-même prêt à pleurer, et
+s'éloignait en faisant le geste de la repousser, mais elle
+s'empara avidement de cette main qui se flattait de la bannir:
+
+-- Vous ne le voudrez pas, Henry! s'écria-t-elle avec un accent de
+supplication qui alla au coeur du jeune comte. Où m'en irais-je?
+Après votre sainte aïeule, il ne me reste que vous à chérir. Vous
+êtes ma raison d'être. Et surtout ne me parlez pas de sacrifice.
+Les années que j'eus le bonheur de passer auprès de
+Mme de Kehlmark n'auraient jamais pu être plus belles!... Je dois
+tout à votre grand'mère, monsieur le comte!... Ô laissez-moi bien
+humblement reporter sur vous la dette que j'ai contractée envers
+elle... Vous aurez besoin d'un intendant, d'un administrateur pour
+s'occuper de vos affaires, gérer votre fortune, diriger votre
+maison... Vous entretenez de trop radieuses, de trop nobles idées
+pour vous tracasser à tous ces détails prosaïques et matériels.
+Compter, chiffrer, n'est pas votre fait; moi, c'est ma vie... Je
+ne connais même que ça! Allons, monsieur l'artiste, (elle se
+faisait adorablement câline) un bon mouvement, ne me renvoyez pas
+cette fois-ci; consentez à me maintenir dans l'emploi que je
+remplissais chez la comtesse... Si elle était ici, elle-même
+intercéderait pour moi... À moins que vous ne songiez à vous
+marier?
+
+-- Me marier! se récria-t-il. Moi, me marier!
+
+Impossible de se méprendre à l'intonation de ces paroles. Le comte
+de Kehlmark devait être en effet réfractaire à tout pacte
+conjugal.
+
+Blandine parvint à peine à dissimuler sa joie; du rire traversait
+ses larmes.
+
+-- Eh bien, Henry, dans ce cas je ne vous quitte plus. Qui tiendra
+votre grand château là-bas? Qui prendra soin de vous? Est-il
+quelqu'un qui connaisse vos goûts mieux que moi et qui mette
+autant de sollicitude à les flatter? Non, Henry, la séparation est
+impossible... Vous ne pouvez pas plus vous passer de moi que je
+pourrais me proscrire de votre présence... Tenez, même si vous
+vous étiez marié, j'aurais voulu vivre à votre foyer dans l'ombre,
+obscure, soumise, rien que votre humble servante... Oui, si vous
+le désirez, je ne serai plus que votre fidèle factotum... Ah!
+monsieur Henry, prenez-moi avec vous; vous verrez, je ne serai
+guère encombrante, je ne vous importunerai pas de ma personne, je
+m'effacerai autant que vous l'exigerez... D'ailleurs, je puis bien
+vous le dire, Henry, c'était le voeu de votre grand'mère, gardez-
+moi au moins, par égard pour la chère en allée...
+
+Et, profondément remuée, Blandine éclata de nouveau en sanglots;
+Kehlmark aussi se sentit ébranlé jusqu'au fond de l'âme.
+
+Il attira doucement la jeune fille contre sa poitrine et la baisa
+fraternellement sur le front.
+
+-- Eh bien, qu'il soit fait selon ton désir! murmura-t-il, mais
+puisses-tu ne jamais t'en repentir, ne jamais me reprocher ce
+fatal consentement!
+
+En prononçant ces dernières paroles, sa voix tremblait et
+s'assourdissait comme sous la menace d'une inéluctable
+catastrophe.
+
+
+VIII
+
+Avec Blandine, le comte de Kehlmark avait emmené à l'Escal-Vigor,
+son seul domestique, le même qui l'accompagnait lors de l'accident
+de voiture.
+
+Thibaut Landrillon, fils d'un garde forestier ardennais, était un
+courtaud trapu et solide, assez bien tourné. Ayant passé longtemps
+par la caserne, il en gardait le type et les façons du
+«fricoteur», du «casseur d'assiettes et de coeurs», comme il
+disait en son jargon de corps de garde. Rond de visage, il avait
+l'oeil brun, émerillonné aux moiteurs lubriques, un petit nez
+carlin et frétillant de grosses lèvres de ce rouge de minium,
+signe, à la fois, de cruauté et de sensibilité; un pinceau de
+moustache, la virgule; les joues allumées par une menace de
+couperose; de petites oreilles ourlées et poilues de satyre, les
+cheveux drus et broussailleux, le parler gras et gouailleur, les
+hanches roulantes, des jambes torses. Viveur de bas étage, il
+cachait, sous une rondeur de surface, et un bagout bongarçonnier,
+une âme rapace et trigaude.
+
+Ses façons scurriles, ses sorties peuple et pimentées avaient
+cependant le don d'amuser et de dérider le pensif et toujours
+préoccupé, toujours tendu châtelain d'Escal-Vigor, à la façon dont
+les clowns et les bouffons de cour trompaient et dissipaient
+autrefois l'hypocondrie ou le latent remords d'un tyran. Paillard
+vicieux ayant traîné dans les sentines de la débauche, palefrenier
+des pieds à la tête, le moral aussi imprégné de fumier que sa
+souquenille et ses bottes, ce garçon suintait l'esprit d'une fleur
+de populace. Sa casquette sur l'oreille continuait à jouer le
+bonnet de police du troupier. Toujours les mains au fond des
+poches de la culotte, le brûle-gueule dans un coin de la bouche ou
+la chique promenée d'une joue à l'autre; et s'entourant d'âcres
+jets de salive ou de bouffées suffocantes dont semblait se
+pimenter et se colorer son vocabulaire.
+
+Aucun bienfait ne l'eût touché ou attendri. À l'égard de son
+maître qui l'avait cependant ramassé dans la boue, en dépit d'une
+cartouche jaune et de déplorables références, il entretenait
+l'envie, le mauvais gré, la rancune du gueux contre le riche et du
+bélître contre l'homme bien né, une hargne féroce dissimulée sous
+une luronnerie de gavroche. Ses allures désintéressées masquaient
+un effréné désir de jouissances triviales, car du luxe et de la
+fortune, les tempéraments de cette trempe convoitent exclusivement
+les sensations toutes physiques que peuvent se payer les
+détenteurs de l'or. Quant aux plaisirs intellectuels que goûtait
+Kehlmark, Landrillon les tenait pour autant de niaiseries.
+
+Le comte accordait une grande tolérance à ce drôle. Il souriait à
+lui entendre dégoiser ses équipées de batteur de bouges et de
+coureur de mansardes. Où Landrillon se montrait particulièrement
+impayable, c'était dans des charges de misogyne, dans des tirades
+paradoxales et ravalantes contre un sexe, qui, à l'en croire, ne
+lui avait cependant point ménagé ses complaisances.
+
+Tant qu'ils avaient vécu à la ville, Landrillon ne logeait pas
+chez la douairière, mais au-dessus des écuries reléguées à quelque
+distance de la villa; Mme de Kehlmark n'ayant jamais pu s'habituer
+aux grimaces de ce singe.
+
+Maintenant le gaillard était bel et bien dans la place et, comme
+on dit à la chambrée, s'il cachait son jeu, il avait du moins tiré
+son plan. Pas souvent qu'il se contenterait toute sa vie de ces
+grappillages et de ces carottes de domestique infidèle. Autrement
+sérieux, les projets du groom! Si la rude Claudie ambitionnait de
+devenir comtesse de Kehlmark, Landrillon, lui, s'était promis
+d'épouser la gouvernante du château. Il va sans dire qu'il avait
+deviné d'emblée la liaison entre Henry et Blandine; mais, pas
+dégoûté du tout, il se contenterait parfaitement des restes du
+maître. La majordome de l'Escal-Vigor représentait une gaupe assez
+friande aux yeux de cet amateur, mais il l'épouserait surtout pour
+l'amour de la «belle galette» qu'elle avait su soutirer à la
+vieille. De son côté, notre bourreau des coeurs n'avait pas amené
+non plus un mauvais numéro à la loterie des agréments naturels, et
+de plus il possédait quelques économies rondelettes.
+
+Toutefois, la décente Blandine ne laissait pas d'en imposer
+quelque peu à cet épateur de souillons. C'est qu'elle ressemblait
+à une vraie dame, la donzelle! Pour sûr qu'elle lui ferait
+honneur, se prélassant derrière le zinc d'un bar fashionable et
+sportif où se donneraient rendez-vous les bookmakers et les petits
+jobards de la haute!
+
+Mais il fallait commencer, mon garçon, par te faire bien venir de
+la particulière. Jusque-là, partageant l'aversion de feu la
+comtesse, elle ne lui avait témoigné qu'une sympathie bien
+relative, mais Thibaut Croque-les-Coeurs n'était pas homme à se
+laisser rebuter. D'ailleurs, rien ne pressait, il avait le temps.
+
+Peut-être se leurrait-elle encore de quelque illusion matrimoniale
+à l'endroit de Kehlmark? Thibaut fut assez étonné de la voir,
+devenue rentière, accompagner Kehlmark à Smaragdis. C'est même ce
+qui le décida à les y suivre.
+
+«Malheur! se disait-il, si elle reste auprès du bourgeois, c'est
+qu'elle se flatte de l'engluer. Fichu calcul pourtant. Le petit
+semble en avoir pris tout son saoul! Des nèfles, qu'il
+t'épousera!» -- «Mais, j'y suis, ruminait-il, un autre jour en se
+tirant le nez ce qui, chez lui, était un signe de satisfaction, la
+mâtine songe à arrondir sa pelote en prenant la direction du
+ménage! Bon appétit! Nous ne nous en entendrons que mieux!»
+
+Le drôle mesurait toute conscience à l'aune de la sienne. Ces
+malins manquent totalement de flair lorsqu'il s'agit de découvrir
+de nobles mobiles.
+
+À l'Escal-Vigor, il résolut de pousser sa pointe sans plus
+d'hésitation. L'ennui aidant, négligée par le Dykgrave,
+Mme l'Intendante ouvrirait peut-être l'oreille avec un peu plus de
+complaisance aux déclarations du galant cocher. Si la mijaurée
+continuait à se retrancher derrière ses grands airs et à se draper
+dans sa vertu, le gaillard se flattait d'arriver à ses fins par
+d'autres arguments. À bout de patience et d'action persuasive, il
+était bien décidé à la prendre par surprise et par la force. Où
+serait le mal? Diantre, elle aurait pu rencontrer un mâle plus
+refroidi. En fait d'avantages, le cocher se croyait au moins
+l'égal de son maître. La belle ne perdrait point au change.
+
+Kehlmark continuait donc à s'accommoder du ton et des façons de ce
+loustic égrillard, sur le caractère et le fond duquel il s'était
+totalement mépris. Le comte était même tenté de croire cette
+licence et ce cynisme dictés par un excès de franchise, une
+largesse de vue presque philosophique et analogue à ses propres
+conceptions.
+
+Henry avait été touché aussi par l'empressement avec lequel le
+domestique avait consenti à quitter la capitale pour le suivre à
+Smaragdis:
+
+-- Eh bien, toi aussi, tu viendras te retirer avec moi sur ce
+perchoir à mouettes, mon pauvre Thibaut! C'est gentil, ça!
+
+Il était loin de se douter des ressorts de ce ruffian, et il
+poussait même l'aveuglement jusqu'à assimiler sa fidélité et son
+dévouement à ceux de la noble Blandine. Pour tout dire, il se
+serait peut-être privé plus difficilement de la présence pétulante
+et tortillée de ce pitre, que de la caresse et de la ferveur que
+la jeune femme entretenait dans ses ambiances.
+
+Par la suite on comprendra mieux pourquoi la gouaillerie, le
+sarcasme perpétuel et les blasphèmes de ce larbin flattaient l'âme
+amertumée du Dykgrave. On s'expliquera comment cette nature
+aimante, subtile et passionnée toléra si longtemps le voisinage de
+ce simple pourceau incapable de comprendre n'importe quel amour et
+n'ayant eu, semblait-il, de rapprochements génésiques que dans une
+atmosphère de lupanars et de triperies.
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+LES SACRIFICES DE BLANDINE
+
+
+I
+
+Le surlendemain de la crémaillère, le Dykgrave se rendit à la
+ferme des Pèlerins. Il y arriva à cheval, précédé de trois beaux
+setters Gordon, aboyants et poudreux. Le fermier qui retournait
+une sole dans un champ voisin, jeta loin sa bêche, et n'eut que le
+temps de passer sa veste par-dessus sa camisole de flanelle rouge;
+mais la fille ne se donna point la peine de rabattre ses manches
+sur ses bras qu'elle avait rouges et charnus. Tous deux
+accoururent, essoufflés, à la rencontre du visiteur considérable
+et, après les compliments de bienvenue, ils se mirent en devoir de
+lui faire les honneurs de la ferme.
+
+Michel Govaertz ne s'était point vanté. Tout l'établissement,
+depuis le corps de logis jusqu'à la moindre dépendance, les
+écuries, les étables, les celliers, la grange, la basse-cour,
+trahissaient l'ordre, l'opulence et le gros confort.
+
+Henry se montra de nouveau très empressé auprès de Claudie,
+s'intéressant à l'économie de la ferme, se faisant donner des
+explications par la fermière, s'arrêtant avec complaisance et sans
+montrer le moindre ennui devant des réserves de pommes de terre,
+de betteraves, de fèveroles ou de céréales qu'on lui montrait dans
+des greniers torrides ou des réduits humides et noirs. Il tomba
+plus d'une fois en arrêt devant certains travaux des gens de la
+ferme, prisant beaucoup, par exemple, le geste de deux garçons de
+charrue; l'un debout sur une charretée de trèfle, l'autre campé à
+l'entrée de la grange et recevant sur sa fourche les bottes à
+fleurs de sang que lui lançait son camarade. Le teint rissolé, des
+yeux bleu de faïence, le sourire puéril de leurs grosses lèvres
+démasquant de saines dentures, ils peinaient crânement et Claudie
+les ayant hélés d'une voix gutturale et gaillarde, ils
+redoublèrent de plastiques et suggestifs efforts. Elle les
+stimulait à peu près comme elle eût flatté de vaillantes bêtes de
+somme.
+
+Kehlmark s'informa du jeune Guidon, mais d'un ton détaché et comme
+par simple politesse pour la famille. Le vaurien devait être là-
+bas, quelque part du côté de Klaarvatsch. Claudie désigna
+l'horizon à l'autre bout de l'île d'un geste ennuyé, en haussant
+les épaules, et s'empressa de détourner la conversation.
+
+Claudie accaparait le visiteur et il semblait n'avoir d'attention
+que pour elle, de regard que pour ce qu'elle lui montrait. Il
+caressa, encouragé par son exemple, la croupe luisante des vaches;
+il lui fallut goûter au lait fumant dont des trayeuses hommasses
+remplissaient des jarres de terre brune. Dans une pièce voisine,
+d'autres gothons battaient le beurre. La fadeur imperceptiblement
+saurette écoeurait Henry, et il préféra respirer les senteurs
+âcres de l'écurie où son cheval était en train de mastiquer du
+trèfle nouveau en compagnie des robustes palefrois de la ferme. Au
+jardin, elle lui cueillit un bouquet de lilas et de giroflées
+qu'elle-même lui planta, non sans le palper, dans l'échancrure de
+son gilet. «Il faudra revenir à la saison des fraises!» disait-
+elle en se baissant sous prétexte de lui montrer les baies
+mûrissantes, mais à la vérité pour le provoquer par les flexions
+et les contours irritants de sa charnure.
+
+-- Déjà midi! s'écria Kehlmark en tirant sa montre, comme l'heure
+sonnait au clocher de Zoudbertinge.
+
+Le fermier l'invita en riant à partager leur soupe rustique, mais
+sans oser espérer qu'il accepterait.
+
+-- Volontiers, dit-il, mais à condition de manger à la table des
+gens et même de piquer au plat comme eux!
+
+-- Quelle idée! se récria Claudie, pourtant flattée par ce sans-
+façon. Cette condescendance lui paraissait même de nature à
+rapprocher la distance du très urbain gentilhomme à une simple
+fille de la glèbe.
+
+-- Tout ce monde crève de santé! constata Kehlmark en embrassant
+la tablée dans un regard circulaire. Ils sont aussi friands que ce
+qu'ils dévorent, et leur mine ragoûtante ajoute au fumet de la
+platée.
+
+Selon l'usage, dans ces campagnes, les femmes servaient les hommes
+et ne mangeaient qu'après ceux-ci. Elles apportèrent une sorte de
+garbure au lard et aux légumes, dans laquelle Henry trempa, le
+premier, sa cuillère d'étain. Ses voisins, les deux manoeuvres qui
+avaient rentré les trèfles, l'imitèrent allégrement.
+
+-- Et votre fils ne rentre-t-il pas dîner? demanda Kehlmark au
+bourgmestre.
+
+-- Oh, celui-là, il emporte chaque matin son pain et sa viande!
+fut la réponse de Claudie.
+
+Après le dîner, Henry s'éternisa. Claudie, persuadée qu'elle le
+captivait à ce point, le promena encore sur les terres des
+Govaertz. Adroitement, elle le renseignait sur leur fortune. Leurs
+champs allaient jusque là-bas, plus loin que le moulin à vent.
+«Tenez, à l'endroit où vous voyez ce bouleau blanc!» Elle donna à
+entendre au Dykgrave qu'ils étaient fort riches déjà, sans les
+espérances. Les deux soeurs de Michel, les deux vieilles bigotes,
+quoique brouillées avec le bourgmestre, avaient cependant promis
+de laisser leurs biens à ses enfants.
+
+Kehlmark traîna tellement que le soir tombait quand il songea à
+faire seller son cheval. Le comte espérait revoir le petit joueur
+de bugle et au moment de se résigner à partir, il s'informa de
+nouveau de lui: «Souvent il ne rentre qu'à la nuit, disait Claudie
+en se renfrognant à la seule mention du gamin rebuté. Il lui
+arrive même de coucher dehors. Ses moeurs de vagabond ne nous
+inquiètent plus, père et moi. Nous n'en sommes pas autrement
+surpris!»
+
+Avec un serrement de coeur, le comte se représentait le petit gars
+anuité dans la lande suspecte.
+
+-- À propos, bourgmestre, dit-il au moment où le fermier lui
+amenait son cheval, je veux faire partie de votre orphéon.
+
+-- Faites mieux, monsieur le comte, soyez notre président, notre
+protecteur.
+
+-- C'est dit. J'accepte.
+
+En songeant à Guidon, le comte s'était rappelé la sérénade de
+l'avant-veille, et il se disait qu'il lui serait doux d'entendre
+souvent cet air mélancolique et candide que jouait si bien le
+petit pâtre.
+
+Un pied dans l'étrier, il se ravisa encore; quelque chose lui
+tenait au coeur. S'éloignerait-il avant de s'être ouvert sur le
+véritable objet de sa visite?
+
+-- Il est possible, se décida-t-il à dire timidement au fermier,
+que votre fils ait de sérieuses dispositions pour la musique et le
+dessin. Envoyez-le-moi... Peut-être y aura-t-il moyen d'en faire
+quelque chose. Je veux tenter d'apprivoiser ce petit sauvage.
+
+-- Monsieur le comte est bien bon! balbutia Govaertz, mais,
+franchement, je crois que vous y perdrez votre peine. Le vaurien
+ne vous fera aucun honneur.
+
+-- Au contraire, monsieur le comte, enchérit la soeur du petit, il
+ne vous vaudra que des affronts. Il ne tient à rien et à personne
+ou plutôt il a des penchants et des inclinations bizarres; pensant
+blanc quand les honnêtes gens pensent noir...
+
+-- N'importe, je veux tenter l'expérience! reprit le comte de
+Kehlmark en battant de sa cravache la poussière de ses bottes et
+en mettant le moins d'expression possible dans sa voix. Puis, vous
+l'avouerais-je, j'aime assez les tâches difficiles, celles qui
+exigent quelque persévérance et même quelque courage. Ainsi j'ai
+dompté et dressé pas mal de chevaux rétifs. Je vous confesserai
+même, et ceci n'est pas à mon honneur, qu'il a suffi parfois de me
+mettre au défi d'assumer une tâche, pour que je me sois engagé
+dans l'entreprise. L'obstacle m'excite et le danger me grise. J'ai
+la manie des gageures. En me confiant cette mauvaise tête, cet
+indiscipliné, vous m'obligeriez, vrai... Tenez, ajouta-t-il, il se
+peut que j'aille relancer le bonhomme dès demain en me promenant
+du côté de Klaarvatsch. Je causerai avec lui et verrai ce qu'il
+jauge...
+
+-- Comme vous voudrez, monsieur le comte, dit Claudie. Dans tous
+les cas, c'est nous faire bien de l'honneur. Nous vous en serons
+même reconnaissants pour lui. Mais n'allez pas nous en vouloir si
+le garnement ne profite pas de vos conseils et de vos soins.
+
+
+Le jour suivant, le Dykgrave poussa jusqu'aux bruyères de
+Klaarvatsch. Il eut bientôt avisé le petit gars dans un groupe de
+polissons déguenillés, accroupis autour d'un feu de brindilles et
+de racines sur lequel ils grillaient des pommes de terre. À
+l'approche du cavalier, tous se mirent debout, et, à l'exception
+de Guidon, coururent se blottir, effarés, derrière les
+broussailles. Le jeune Govaertz, se faisant une visière de la
+main, regarda bravement le comte de Kehlmark.
+
+-- Ah, c'est toi, petit! l'interpella Kehlmark. Viens ici, veux-
+tu, et tiens un instant mon cheval pendant que j'arrangerai mes
+étriers?...
+
+Le jeune homme approcha, confiant, et prit les rênes. Tout en
+raccourcissant les courroies, opération qui n'était pour Henry
+qu'un prétexte, un moyen de se donner une contenance, il
+l'observait du coin de l'oeil, ne sachant comment entamer la
+conversation, tandis que le gamin, de son côté, ne perdait pas un
+de ses mouvements, et se sentait bizarrement troublé, appréhendant
+et souhaitant à la fois ce qui allait se passer entre eux... Leurs
+yeux se rencontrèrent et semblèrent se poser une poignante et
+subtile interrogation. Alors Kehlmark, pour en finir, aborda le
+petit, le prit par la main et le regardant jusqu'au fond des
+prunelles, il lui rapporta non sans balbutier l'offre qu'il avait
+faite la veille aux siens.
+
+-- Tu comprends... Tu viendras tous les jours au château. Je
+t'apprendrai moi-même à lire et à écrire, à dessiner, à peindre, à
+brosser de grands tableaux comme ceux que tu admirais l'autre
+soir. Et nous ferons aussi de la musique, beaucoup de musique! Tu
+verras! Nous ne nous ennuierons point!
+
+L'enfant l'écoutait sans mot dire, si ébaubi qu'il en avait l'air
+hébété, la bouche ouverte, les yeux écarquillés et fixes, presque
+hagard.
+
+Le comte se tut, interloqué, croyant avoir fait fausse route, mais
+continuant à le dévisager. Tout à coup Guidon changea de couleur,
+son visage se contracta, il éclata d'un rire nerveux. En même
+temps, au profond émoi de Kehlmark, il reculait et s'efforçait de
+retirer sa main de la sienne; on aurait dit qu'il se rebiffait,
+qu'il lui tardait de rejoindre ses petits camarades très amusés
+par cette scène. Le comte, découragé, le lâcha.
+
+Le petit sauvage prit son élan vers les autres vachers, mais il
+s'arrêta court, cessa de rire, porta les deux mains devant ses
+yeux, et se laissa choir dans l'herbe où il se vautrait, le corps
+secoué par des sanglots, mordillant la bruyère, et entrechoquant
+ses pieds nus.
+
+Le comte, de plus en plus ahuri, courut le relever:
+
+-- Pour l'amour du ciel, petit, calme-toi! Tu ne m'as donc point
+compris! C'est à tort que tu t'alarmes. Je ne me pardonnerai
+jamais de t'avoir fait de la peine. Au contraire, je voulais ton
+bien. Je me flattais de mériter ta confiance, de devenir ton grand
+ami. Et voilà que tu te mets dans cet état pénible! Mettons que je
+n'ai rien dit! Sois tranquille... Je ne veux point t'enlever
+malgré toi! Adieu...
+
+Et le comte allait sauter en selle. Mais le jeune Govaertz se
+redressa à moitié, se traîna à genoux, lui prit les mains, les
+embrassa, les mouilla de larmes et éclata enfin, se soulagea en un
+flux de paroles jaculatoires comme si, longtemps suffoqué, il
+parvenait à se débonder:
+
+-- Oh, monsieur le comte, pardon, je suis fou, je ne sais ce qui
+m'arrive, ce qui se passe en moi; j'ai l'air d'être triste, mais
+je suis trop heureux; je me sentais mourir de joie en vous
+écoutant! Si je pleure, c'est que vous êtes trop bon... Et d'abord
+je n'ai pas voulu croire... Vous ne vous moquez point, n'est-ce
+pas? C'est bien vrai que vous me prenez chez vous?
+
+Le Dykgrave, aussi attiré qu'il fût par cet impressionnable petit
+paysan, n'avait pas cru rencontrer pareille nature amative. Il
+l'habitua doucement à l'idée du bonheur qui allait être le sien,
+et finit par le laisser ravi, la face illuminée de joie, après lui
+avoir donné rendez-vous le lendemain même à l'Escal-Vigor.
+
+
+II
+
+Après cet accord, Guidon vint chaque jour au château. Kehlmark
+s'enfermait de longues heures avec lui dans son atelier. Le jeune
+paysan mit à s'instruire et à s'initier un zèle et une ardeur de
+néophyte, dignes aussi de ceux d'un _creato_ ou apprenti des
+maîtres de la Renaissance italienne. Pas de délassement comparable
+pour tous deux à cette initiation. Guidon était à la fois le
+modèle, le rapin et le disciple de Kehlmark. Quand ils étaient
+fatigués d'écrire, de lire ou de dessiner, Guidon prenait son
+bugle, ou bien, de sa voix grave comme l'airain, il chantait des
+airs héroïques et primordiaux que lui avaient appris les pêcheurs
+de Klaarvatsch.
+
+Kehlmark ne parvenait plus à se passer de son élève et le faisait
+appeler s'il tardait à venir. On ne les voyait jamais l'un sans
+l'autre. Ils étaient devenus inséparables. Guidon dînait
+généralement à l'Escal-Vigor, de sorte qu'il ne rentrait guère aux
+Pèlerins que pour se coucher. À mesure que Guidon se
+perfectionnait, s'épanouissait en dons exceptionnels, l'affection
+intense de Kehlmark pour son élève devenait exclusive, même
+ombrageuse et presque égoïste. Henry s'était réservé le privilège
+d'être seul à former ce caractère, à jouir de cette admirable
+nature qui serait sa plus belle oeuvre, à respirer cette âme
+délicieuse. Il la cultivait jalousement, comme ces horticulteurs
+effrénés qui eussent tué l'indiscret ou le concurrent assez
+téméraire pour s'introduire dans leur jardin. Ce fut entre eux une
+intimité suave. Ils se suffisaient l'un à l'autre. Guidon,
+émerveillé, ne rêvait aucun paradis autre que l'Escal-Vigor. La
+gloire, le souci d'être applaudi, n'intervenait en rien dans leur
+activité d'artistes absolus.
+
+Puis Kehlmark avait vu d'assez près la vie sociale et de surface
+des soi-disant artistes. Il savait la vanité des réputations, la
+prostitution de la gloire, l'iniquité du succès, les immondices de
+la critique, les compétitions entre rivaux plus féroces et plus
+abominables que celles des sordides boutiquiers.
+
+Blandine, un peu défiante, avait accueilli cordialement ce
+commensal du château. Heureuse de la félicité que le jeune
+Govaertz procurait à Henry, elle lui faisait bon visage sans
+parvenir toutefois à lui témoigner beaucoup d'expansion. Au fond,
+sans éprouver une antipathie manifeste pour ce petit paysan, elle
+dut être parfois meurtrie en ses fibres, en ses atomes crochus,
+et, malgré son bon coeur, sa saine raison, sa grandeur d'âme, elle
+eut sans doute de fréquents mouvements de dépit contre ce commerce
+intellectuel si intime, cette étroite camaraderie, cette entente
+parfaite des deux hommes. Elle alla même jusqu'à jalouser le
+talent et le tempérament du jeune artiste, ces dons spirituels qui
+le rapprochaient plus de l'âme de Kehlmark que tout son amour à
+elle, simple femme, gardienne de son bonheur. La bonne créature ne
+montrait rien de ces moments, si humains, de faiblesse, que sa
+raison reprochait à son instinct.
+
+Quant à Claudie, au début et même longtemps, elle ne fut
+aucunement offusquée de cette grande faveur témoignée par le
+Dykgrave au jeune Guidon. Elle y vit une façon pour le comte de
+faire indirectement la cour à la soeur, en mettant le frère dans
+ses intérêts. Sans doute Kehlmark ferait du petit pâtre le
+confident de son amour pour la jeune fermière. «Il est trop timide
+pour se déclarer directement à moi, se disait-elle; il s'en
+ouvrira d'abord au petit, et il tâchera d'être édifié par lui sur
+la nature de mes sentiments. Il a pris un assez piètre
+intermédiaire. Mais il n'avait pas le choix. En attendant, cette
+sollicitude que le comte témoigne à ce méchant polisson va plutôt
+à moi!» Et, très infatuée, la rude fille se réjouissait de ce
+commerce assidu entre le Dykgrave et le vaurien si longtemps
+répudié, presque renié par les siens. Elle en arrivait même à se
+départir de sa brusquerie et de sa hargne à l'égard de son puîné.
+À présent elle le choyait, l'entourait d'égards, s'occupait de ses
+vêtements, entretenait son linge, tous soins auxquels il n'avait
+pas été habitué. Pour expliquer ce revirement, la mâtine avait mis
+Govaertz dans la confidence de son grand projet matrimonial. Le
+bourgmestre, non moins ambitieux, applaudit à ces hautes visées et
+ne douta pas un instant de la réussite. À l'exemple de son enfant
+préférée, il cessa de rudoyer et il ménagea son garçon.
+
+Lorsque après quelques mois de soi-disant épreuve, le Dykgrave
+déclara au bourgmestre qu'il se chargeait définitivement du
+prétendu propre à rien, Claudie détermina Michel Govaertz à
+accepter cette proposition.
+
+Le bourgmestre, très vaniteux, avait un peu hésité parce que,
+d'après ce qu'il comprenait, la situation de Guidon, au château,
+serait celle d'un subalterne, d'un valet un peu au-dessus de
+Landrillon, mais d'un valet tout de même.
+
+Alors que, longtemps, sous son propre toit, il avait ravalé son
+garçon en le reléguant au plus bas de son équipe de manouvriers et
+qu'il lui avait confié les soins les plus vils de la ferme, sa
+vanité paternelle eût souffert de le voir dépendre d'une autre
+autorité que la sienne. Pour justifier son intervention, Kehlmark
+leur avait soumis des dessins déjà très poussés du jeune apprenti,
+mais pas plus que la fille, le père n'était capable d'apprécier
+les promesses contenues dans ces premiers essais.
+
+-- Acceptons les offres du Dykgrave, insistait Claudie,
+rencontrant les objections paternelles. D'abord c'est un excellent
+débarras pour nous. Puis, soyez bien convaincu, que le comte ne
+s'empêtre de ce vaurien et ne l'attire que pour nous être
+agréable, pour me témoigner sa sollicitude. Nous le
+désobligerions, croyez-moi, en le contrariant dans ses bonnes
+intentions à l'égard du petit. C'est une façon de m'ouvrir les
+portes de l'Escal-Vigor. Entre nous, il ne fait sans doute aucun
+cas de ce barbouilleur ou du moins s'exagère-t-il ses faibles
+mérites...
+
+Les premiers temps, quand, le soir, Guidon revenait du château,
+elle l'interrogeait sur l'emploi de sa journée, sur ce qui se
+passait à l'Escal-Vigor, sur les paroles et les allures du
+Dykgrave. «Le comte s'est-il informé de moi? Que t'a-t-il raconté?
+Il nous porte bien de l'intérêt, dis? Voyons, parle, ne me cache
+rien. Pour sûr, il a dû t'avouer certain faible pour ta soeur?»
+
+Guidon répondait évasivement, mais de manière à ne pas se
+compromettre. En effet, le comte s'était informé d'elle comme de
+son père et même des gens, voire des bêtes de la ferme. Mais sans
+insister. À la vérité, Claudie défrayait fort peu les causeries du
+maître et du disciple, tout entiers à leurs études et à leurs
+travaux.
+
+Guidon devint de plus en plus discret. Depuis leur première
+conjonction, il avait voué à son protecteur une fidélité aussi
+totale et aussi intense que celle de Blandine. À son affection
+fanatique se joignait ce quelque chose d'aigu et de lumineux que
+l'intelligence et la culture cérébrale ajoutent au sentiment.
+Guidon, ce soi-disant fou, ce simple, ce mauvais rustre,
+représentait une valeur morale dans un corps, un moule admirable
+qui fortifiait et embellissait chaque jour.
+
+Avec le tact, la seconde vue, cet instinct des natures aimantes,
+il se douta de l'assotement de sa soeur pour le Dykgrave, mais il
+pressentait aussi que jamais le comte ne la paierait de retour.
+Guidon ne connaissait que trop sa soeur Claudie et il savait mieux
+que pas un les abîmes de vulgarité et les incompatibilités totales
+existant entre elle et Kehlmark.
+
+L'élève en était même arrivé à se savoir préféré par son maître à
+«madame l'intendante», à cette noble Blandine. Toujours est-il que
+le comte semblait se préoccuper beaucoup plus de lui que de son
+amante. Guidon s'enorgueillissait intérieurement de cette
+prédilection dont il était l'objet, et, par ses prévenances pour
+la jeune femme, on aurait dit qu'il voulait se faire pardonner la
+part prépondérante qu'il prenait dans la vie de son maître.
+
+Guidon devinait, sentait juste: Henry ne se révélait, ne se
+livrait à fond qu'à son disciple. Avec les autres il se tenait sur
+la réserve et ses paroles bienveillantes ne contractaient point la
+caresse, l'onction et le velouté de ses épanchements auprès de son
+protégé.
+
+Jamais Blandine ne l'avait vu si enjoué, si radieux que depuis
+qu'il s'était chargé de l'éducation et du sort de ce jeune va-nu-
+pieds. Quelque déférent et empressé que celui-ci se montrât à
+l'égard de la dame, il ne parvenait pas à dissimuler sa joie
+d'être devenu le principal et constant souci du maître de l'Escal-
+Vigor. Il n'y mettait point malice, non, il exultait naïvement,
+s'attendrissait même sur la femme un peu délaissée, et, dans son
+égoïsme d'enfant gâté, de néophyte, d'élu, il ne s'apercevait pas
+du mutisme et de la réserve de Blandine, lorsque le comte le
+retenait à dîner, ou des regards singuliers qu'elle leur lançait à
+l'un et à l'autre quand ils conversaient en s'échauffant et en
+s'exaltant, accouplés dans un même lyrisme, sans prendre garde à
+la présence de ce témoin.
+
+Les villageois de Zoudbertinge ne virent pas de mauvais oeil la
+faveur particulière accordée par le Dykgrave au fils de Govaertz.
+
+Aussi peu que le bourgmestre et sa fille ils croyaient au talent
+et à la vocation du petit.
+
+«C'est une bonne oeuvre et une charité, se disaient-ils. Le père
+n'aurait rien su faire de bon de ce petit musard, farouche et
+intraitable, ayant méprisé le travail autant que les distractions
+des apprentis de son âge.»
+
+Les patauds s'émerveillaient même que le comte fût parvenu à
+retirer un semblant de service de ce gars qui n'avait jamais su
+apprendre jusque-là qu'à jouer assez proprement du bugle.
+
+D'ailleurs plus le maître et le disciple se chérissaient, plus
+Kehlmark se montrait accueillant, généreux, même prodigue, faisant
+largesse aux confréries d'agrément, multipliant les occasions de
+cocagnes et de tournois gymnastiques.
+
+Il institua des régates à la voile autour de l'île, où, monté avec
+Guidon dans un yacht pavoisé à ses couleurs, il faillit l'emporter
+sur les meilleurs matelots du pays. Il renouvela de ses deniers
+les instruments de la ghilde Sainte-Cécile; assista assidûment aux
+répétitions, aux sorties et aux repas de corps de cette confrérie
+de jeunes gars; et il lui arriva même plus d'une fois, les belles
+nuits d'été où le crépuscule et l'aube semblent se confondre,
+après une veillée prolongée à grands renforts d'intermèdes
+athlétiques et de pantalonnades d'entraîner toute la bande dans un
+exode à travers l'île et de ne rendre les turlupins à leurs foyers
+conjugaux ou paternels que le lendemain soir, après une
+pittoresque caravane illustrée de saltations, de beuveries, de
+ventrées et de prouesses galantes sous les chaumes et dans les
+foins.
+
+Kehlmark dépensait sans compter. On aurait dit qu'il voulait
+s'acheter par des libéralités souvent excessives et des bonnes
+oeuvres inconsidérées son droit à un mystérieux et exigeant
+bonheur; qu'il voulût en quelque sorte payer la rançon d'une
+jalouse et fragile félicité.
+
+Ces folles largesses contribuaient sans doute au souci de
+Blandine; toutefois elle ne risquait aucune remontrance, et
+avisait au moyen de faire face à ces dépenses intempestives.
+
+Naturellement, il entrait dans la popularité du Dykgrave une
+grande part de courtisanerie, de lucre et de cupidité; mais, si la
+plupart des rustres l'aimaient grossièrement, du moins l'aimaient-
+ils à leur façon. Les pauvres diables de Klaarvatsch, notamment se
+seraient fait hacher pour leur jeune seigneur.
+
+En fait d'ennemi déclaré, le comte ne se connaissait que le dominé
+Balthus Bomberg et quelques pudibondes bigotes. Chaque dimanche,
+le ministre tonnait contre l'impiété et le dévergondage du
+Dykgrave et menaçait de l'enfer les ouailles qui s'attachaient à
+ce libertin, à ce loup ravisseur; il se lamentait surtout sur les
+visiteurs téméraires qui hantaient l'Escal-Vigor, ce château
+diabolique peuplé de scandaleuses nudités...
+
+Quoique brouillé à mort avec le bourgmestre, dans son zèle
+fanatique, ce petit homme bilieux, rageur, étroitement sectaire,
+se décida à se rendre aux Pèlerins pour signaler au père le risque
+qu'il courait en confiant l'éducation du jeune Guidon à ce mauvais
+riche scandalisant la communauté par son concubinage et son
+impiété. Comme tous les calvinistes invétérés, Balthus se doublait
+d'un iconoclaste. S'il n'avait redouté la furie des paysans, assez
+attachés à cette vieille relique qui leur rappelait
+l'intransigeance de leurs ancêtres, il eût même fait gratter la
+fresque du _Martyre de saint Olfgar._
+
+Kehlmark lui était doublement odieux, et comme païen, et comme
+artiste. Pour intimider le bourgmestre, Balthus le somma
+d'arracher son fils au corrupteur, sous peine de faire déshériter
+aussi Claudie et Guidon par leurs deux vénérables tantes. Michel
+et Claudie, de plus en plus entichés de leur Dykgrave, renvoyèrent
+le fâcheux à son église avec force sarcasmes et moqueries. Guidon,
+qu'il aborda un jour aux environs du parc de l'Escal-Vigor, ne
+voulut même pas l'entendre et lui tourna le dos en haussant les
+épaules, en esquissant même un geste plus libre encore.
+
+Cependant les affaires de Claudie ne semblaient point avancer
+sensiblement. «Voyons, tu ne me racontes rien, dormeur, disait-
+elle à celui qu'elle s'imaginait être le trait d'union entre elle
+et Kehlmark. Le comte, ne t'a-t-il point chargé d'une commission,
+d'un mot spécial pour moi?» Guidon inventait quelque bourde, mais
+souvent, pris au dépourvu, il se coupait ou demeurait le bec clos.
+La maritorne s'emportait alors contre la stupidité de leur
+intermédiaire et il lui démangeait même de le houspiller et de le
+brutaliser comme autrefois.
+
+Par tactique, le Dykgrave continuait à visiter assidûment les
+Pèlerins et à faire l'aimable auprès de la jeune fermière. Elle
+l'eût souhaité plus entreprenant. Il mettait bien du temps à se
+décider et à faire sa demande. C'est à peine s'il se fût risqué à
+la lutiner du bout des doigts et jamais il ne lui avait pris un
+baiser.
+
+Dès qu'elle entendait le trot du cheval et les jappements de son
+escorte de setters, Claudie accourait sur le seuil de la ferme,
+prenant presque plaisir à afficher son amour, tant elle était
+certaine du succès. Aussi commençait-on à parler beaucoup, aux
+veillées, des assiduités du Dykgrave.
+
+Quoiqu'il fût acquis presque exclusivement au petit Guidon, le
+Dykgrave s'ingéniait à se faire bien voir de chacun. Il poussait
+même la magnanimité jusqu'à la coquetterie. En réponse aux
+diatribes et aux anathèmes du virulent pasteur, il répandait les
+aumônes, se ruinait en dons de vêtements et de vivres pour les
+pauvres soutenus directement par la cure. Le dominé distribuait
+l'argent et les autres aumônes, mais ne désarmait point pour cela.
+
+Plus d'une fois les amis d'Henry, les pêcheurs de crevettes et les
+coureurs de grèves de Klaarvatsch s'offrirent à mettre le dominé à
+la raison; cinq d'entre eux notamment employés en permanence au
+château, sorte de gardes du corps de Kehlmark. Petits fils de
+naufrageurs, diguiers intermittents, pillards d'épaves, le peintre
+les faisait souvent poser, s'amusait de leurs luttes et de leur
+escrime au couteau moucheté, ou bien il les confessait et, avec
+Guidon, il savourait leur rude langage, le truculent récit de
+leurs exploits. Ces gars irréguliers, rôdeurs incorrigibles qui
+n'avaient su s'acclimater nulle part et s'étaient fait renvoyer de
+partout, ces magnifiques pousses humaines, les premiers maîtres du
+petit Guidon, ne juraient plus que par Henry et l'Escal-Vigor.
+
+«Dites un mot, proposait tantôt l'un, tantôt l'autre à Kehlmark,
+voulez-vous que nous saccagions le presbytère; que nous pendions
+haut et court ce marmotteur de psaumes; ou mieux, faut-il que nous
+lui enlevions la peau comme ceux de Smaragdis le firent autrefois
+à l'apôtre Olfgar, cet autre trouble-fête?»
+
+Et ils l'eussent fait comme ils disaient, sur un geste, sur un oui
+de leur maître, et, avec eux, tous se fussent déchaînés sur
+l'importun prêcheur.
+
+Plusieurs fois, en passant devant la cure, les musiciens de la
+ghilde Sainte-Cécile poussèrent des huées. Un soir de libations,
+on alla même jusqu'à casser les vitres. À la Saint-Sylvestre, on
+déposa contre la porte du dominé un affreux mannequin de paille à
+tête de pain bis, représentant sa digne compagne et son âme
+damnée, et, comme, à la suite de cette injure, il s'était répandu
+en de nouveaux anathèmes contre le Dykgrave et Blandine, les
+polissons de Klaarvatsch barbouillèrent d'excréments la façade
+nouvellement repeinte du presbytère.
+
+Jaune de dépit et de rancune, le pasteur semblait se trouver seul
+contre toute la paroisse et même contre toute l'île.
+
+-- Comment, se demandait Balthus Bomberg, réduire cet orgueilleux
+Kehlmark? Comment entamer son prestige, détacher de lui ces brutes
+égarées et aveuglées, les insurger contre leur idole, leur faire
+brûler ce qu'elles adorent!
+
+Loin de l'écouter, on désertait son église. Il finit par ne plus
+prêcher que devant des bancs vides. Une douzaine de vieilles
+cagotes, dont sa femme et les deux soeurs du bourgmestre, furent
+seules à le soutenir.
+
+Dans l'engouement idolâtre que le jeune Dykgrave avait suscité,
+entrait un peu du culte exalté du peuple de Rome pour Néron, son
+indulgent et prodigue pourvoyeur de pain et de spectacles.
+
+
+III
+
+En prodiguant les attentions à son entourage et à la communauté,
+Kehlmark redoublait de prévenances à l'égard de Landrillon. Il le
+traitait avec plus de bonhomie que jamais, affectant de prendre un
+regain de plaisir à ses charges de corps de garde.
+
+Mais le coquin n'était point dupe de cette ostentation de
+bienveillance. Sans rien en montrer, il n'avait point tardé à
+prendre ombrage de l'influence du petit Guidon Govaertz sur Henry
+de Kehlmark, et peut-être surprit-il une vague lueur -- rien ne
+rend plus perspicace que l'envie -- de l'étendue de l'affection
+que se portaient ces deux êtres. Qu'on s'imagine le sentiment de
+basse compétition d'un pitre qui voit le succès et la vogue
+l'abandonner pour aller à un comédien plus grave et d'un genre
+plus relevé, et on se représentera le mauvais gré sourd et recuit
+que le cocher devait entretenir contre ce petit paysan.
+
+Kehlmark prenait presque toujours Guidon avec lui dans ses
+promenades en voiture, et c'était Landrillon qui les conduisait.
+Lors d'une excursion qu'ils firent à Upperzyde, pour visiter les
+musées et revoir le Frans Hals, le jeune Govaertz partagea
+l'appartement du maître, tandis que Landrillon fut relégué dans
+les galetas sous le toit. Bien plus, le domestique était forcé de
+servir à table ce va-nu-pieds, ce polisson, autrefois la risée et
+le souffre-douleurs des manouvriers de Smaragdis et à présent,
+bouffi d'importance, dorloté, choyé, devenu l'inséparable de
+monsieur. Dire que ce grand seigneur semblait ne plus pouvoir se
+passer de la compagnie de ce méchant galopin qui lui gaspillait de
+beau papier, de coûteuse toile et de bonnes couleurs!
+
+Si le larbin n'avait rêvé de devenir l'époux de Blandine, peut-
+être eût-il été plus indisposé encore contre ce maudit pastoureau.
+Jusqu'à un certain point, le domestique n'était-il même pas fâché
+de l'importance exclusive que le jeune Govaertz prenait dans la
+vie du comte. Landrillon se promettait bien d'exploiter au moment
+opportun cette intimité des deux hommes pour détacher Blandine de
+son maître. Négligée et même délaissée par Kehlmark, la pauvre
+femme ne se montrerait que plus disposée à écouter un nouveau
+galant.
+
+Profitant d'un moment où Blandine était descendue à la cuisine
+pour y vaquer à quelque besogne ménagère, Landrillon se hasarda un
+jour à lui faire sa déclaration:
+
+-- J'ai quelques petites économies, proféra-t-il, et s'il est vrai
+que la vieille vous ait laissé une part de son magot, nous ferions
+un gentil couple, dites, qu'en pensez-vous, mamzelle Blandine?...
+Car si vous êtes jolie à croquer, convenez qu'il en est de plus
+mal tournés que moi. Pas mal de gaillardes de votre sexe se sont
+d'ailleurs ingéniées à me le persuader! ajouta le séducteur en se
+tortillant la moustache.
+
+Très ennuyée par cette déclaration, Blandine déclina froidement et
+avec dignité l'honneur qu'il voulait lui faire en se dispensant
+même de lui donner le moindre motif de ce refus.
+
+-- Ouais, mamzelle! Ce n'est point là votre dernier mot. Vous
+réfléchirez. Sans me vanter, des épouseurs de mon poil, des
+galants pour le bon motif ne se rencontrent pas tous les jours.
+
+-- N'insistez pas, monsieur Landrillon. je n'ai qu'une parole.
+
+-- C'est donc que vous avez des vues sur un autre?
+
+-- Non, je ne me marierai jamais.
+
+-- Tout au moins en aimez-vous un autre?
+
+-- C'est là mon secret et affaire entre ma conscience et moi-même.
+
+Un peu allumé, car il avait bu quelques verres de genièvre pour
+s'enhardir, il s'avisa de la prendre par la taille, de
+l'étreindre, et il voulut même lui dérober un baiser. Mais elle le
+repoussa et, comme il recommençait, elle le souffleta, menaçant de
+se plaindre au comte. Pour l'instant, il se le tint pour dit.
+
+Cette scène se passait dans les premiers jours de leur
+installation à l'Escal-Vigor.
+
+Mais Landrillon ne se donna point pour battu. Il revint à la
+charge, profitant des moments où il se trouvait seul avec elle
+pour l'obséder de gravelures et de privautés.
+
+Chaque fois qu'il avait bu, elle courait un sérieux danger. Tandis
+que le comte s'était retiré dans son atelier avec Guidon ou qu'ils
+étaient allés se promener, Landrillon en profitait pour harceler
+la jeune femme. Il la poursuivait d'une pièce dans l'autre et,
+pour échapper à ses entreprises, elle devait s'enfermer dans sa
+chambre. Encore menaçait-il d'enfoncer la porte.
+
+Comme à la ville, du temps de la douairière, Henry n'avait pour le
+servir à demeure que Blandine et Landrillon. Les cinq gars de
+Klaarvatsch attachés à sa personne ne logeaient pas au château. De
+sorte que bien souvent la pauvre économe se trouvait abandonnée
+presque à la merci de ce drôle.
+
+La vie devint insupportable à la jeune femme. Si elle s'abstint de
+se plaindre à Kehlmark, ce fut parce qu'elle croyait encore ce
+plaisantin trivial, ce loustic de bas étage, indispensable à
+l'amusement d'Henry. Tel était son dévouement au Dykgrave que la
+noble enfant se fût fait scrupule de le priver du moindre objet
+capable de le distraire de sa mélancolie et de son abattement.
+Ainsi voyait-elle avec stoïcisme et renoncement l'influence que le
+petit Govaertz prenait sur l'esprit de son maître et s'efforçait-
+elle même de sourire et de plaire au favori de son amant.
+
+Elle supporta donc les importunités et les taquineries du satyre
+en se bornant à se dérober de son mieux à ses violences.
+
+La résistance, le mépris de Blandine ne faisaient qu'exaspérer le
+désir du ruffian. Il fut même un jour sur le point de lui imposer
+son odieuse passion, lorsqu'elle s'arma d'un couteau de cuisine
+oublié sur la table et menaça de le lui plonger dans le ventre.
+
+Puis, comme il reculait, éplorée, elle courut vers l'escalier,
+décidée à monter à la chambre du comte et à lui dénoncer l'indigne
+conduite du drôle.
+
+-- À ton aise! ricana Landrillon blême de rage et de
+concupiscence, résolu, lui aussi, à recourir aux extrémités. Mais
+à ta place je n'en ferais rien. Je ne crois pas que tu sois la
+bienvenue, là-haut. Il t'en voudra au contraire de l'avoir
+dérangé. Car si tu en tiens toujours pour lui, il se moque bien de
+toi, ton ancien amoureux!
+
+-- Que voulez-vous dire? protesta la jeune femme en s'arrêtant sur
+la première marche.
+
+-- Inutile de faire la sainte nitouche... On sait ce qu'on sait,
+pardine!... Tu as été sa maîtresse, ne t'en défends point.
+
+-- Landrillon!
+
+-- Eh, c'est la fable de Zoudbertinge et même de tout Smaragdis.
+Le révérend Balthus Bomberg ne cesse de tonner contre la catin du
+Dykgrave.
+
+Renonçant à gravir l'escalier, elle revint sur ses pas, se laissa
+choir sur une chaise, défaillante, presque morte de douleur et
+d'opprobre.
+
+Un prélude de piano troubla le silence qu'ils gardaient tous deux.
+
+Guidon entonnait, là-haut, de sa voix agreste, fraîchement muée,
+et encore un peu fruste, mais au timbre singulièrement magnétique,
+une ballade de naufrageur que Kehlmark accompagnait au piano.
+
+Le corps secoué par des sanglots, Blandine marquait
+douloureusement le rythme de cette chanson. On eût dit que la voix
+du jeune gars achevait de la navrer.
+
+En écoutant le petit paysan, un sourire équivoque parut sur les
+lèvres du valet et il couva d'un regard non moins ironique la
+malheureuse Blandine:
+
+-- Voyons, dit-il d'un ton patelin, en lui touchant l'épaule, ne
+nous fâchons point, la belle. Écoutez-moi plutôt. On vous veut du
+bien, que diable! Vous auriez bien tort d'aimer encore cet
+oublieux et dédaigneux aristo. Quelle duperie! Ne voyez-vous pas
+qu'il a cessé de vous chérir...
+
+Et comme elle relevait la tête, il lui fit signe, un doigt sur la
+bouche, d'écouter la chanson étrangement passionnée que le
+disciple chantait à son maître et, après un nouveau silence,
+durant lequel tous deux prêtaient l'oreille:
+
+-- Tenez, poursuivit-il à mi-voix, il s'occupe bien plus de ce
+petit rustre que de vous et moi, notre maître. Aussi, à votre
+place, je le planterais là et le laisserais s'adonner aux
+flatteries de ce polisson et de ces autres brutes de paysans...
+Ici, Blandine, vous vous consumerez de chagrin, vous sécherez de
+dépit. Votre beauté se fanera sans aucun profit pour la moindre
+créature du bon Dieu!... Si vous m'en croyez, ma chère, nous
+retournerons tous deux à la ville. J'en ai assez de la
+villégiature à Smaragdis. C'est à n'y pas croire, mais depuis que
+ce jeune sournois est entré au château, il n'y en a plus que pour
+lui! Vous et moi, nous passons à l'arrière-plan. Quel assotement
+subit! Deux doigts de la même main ne sont pas plus inséparables!
+
+-- Eh bien, qu'avez-vous à reprendre à cet attachement? fit
+Blandine en cherchant encore une fois à dominer ses préventions.
+Ce Guidon Govaertz est un gentil garçon, méconnu des siens, bien
+supérieur, tout nous l'a prouvé, par l'intelligence et les
+sentiments, à la masse de ces grossiers insulaires... Le comte a
+bien raison de faire un tel cas de ce pauvre enfant qui se rend
+d'ailleurs de plus en plus digne de ces bontés...
+
+-- Oui, d'accord; mais monsieur exagère son patronage. Il
+n'observe pas assez les distances; il témoigne vraiment trop de
+tendresse à ce morveux. Un comte de Kehlmark ne s'affiche point,
+que diable! avec un ancien gardeur de vaches et de porcs...
+
+-- Encore une fois, que voulez-vous dire?
+
+Pour toute réponse, Landrillon plongea ses mains dans ses poches
+et se mit à siffloter, en regardant en l'air, comme une parodie de
+la chanson du petit pâtre.
+
+Puis il sortit, estimant qu'il en avait dit assez pour le quart
+d'heure.
+
+Blandine, demeurée seule, se reprit à pleurer. Sans penser à mal,
+quoi qu'elle fît pour s'en remontrer à elle-même, elle
+s'affligeait du commerce assidu du comte et de son protégé. Elle
+avait beau se raisonner et vouloir se réjouir de la métamorphose
+de Kehlmark, de son activité, de sa joie de vivre, elle regrettait
+que cette guérison morale ne fût pas son oeuvre à elle, mais un
+miracle opéré par ce petit intrus.
+
+-- Eh bien, dit, quelques jours après, Landrillon à la jeune
+femme, il est prop' not' monsieur, mamzelle Blandine!... Ah c'est
+qu'ils s'entendent de mieux en mieux, nos artisses!... Hier, ils
+se becquetaient à bouche que veux-tu!
+
+-- Tu racontes des bêtises, Landrillon, fit-elle en riant avec
+effort. Encore une fois, le comte est attaché à ce petit rustre
+parce que celui-ci fait honneur à ses leçons... Où est le mal? Je
+te l'ai déjà dit, il affectionne ce jeune Govaertz comme un frère
+cadet, comme un élève intelligent dont il a ouvert et cultivé la
+raison...
+
+-- Turlutaine! fredonna Landrillon avec une vilaine grimace grosse
+de sous-entendus.
+
+Vicieux jusqu'aux moelles, ayant passé par les pires promiscuités
+des chambrées, il y avait en lui du mouchard de moeurs, du
+prostitué et du maître-chanteur. Incapable d'apprécier ce qu'il y
+a de noble et de profond dans les affections ordinaires, encore
+moins lui eût-il été possible de saisir et d'admettre l'absolue
+élévation d'un grand amour d'homme à homme.
+
+Comme Blandine se taisait, ne comprenant rien à ces insinuations:
+«On a son idée, mamzelle, poursuivit le drôle. M'est avis à moi
+qu'il n'accorde plus beaucoup d'attention aux jupons, not' maître,
+en supposant qu'il s'en soit jamais préoccupé... Vous devez en
+savoir quelque chose, dites?... Aurait-il déjà dételé? Lui, un
+homme jeune, pourtant.
+
+-- Landrillon! protesta Blandine, abstenez-vous je vous prie de ce
+genre de réflexions... Vous n'avez pas à juger monsieur le comte.
+Ce qu'il fait est bien fait, entendez-vous?
+
+-- Faites excuse, mademoiselle, on se taira, on se taira...
+N'empêche qu'il est bien mystérieux, notre seigneur! Il mène une
+drôle de vie!... Toujours avec ses paysans, et surtout avec ce
+petit enjôleur... Nous ne comptons pas plus à ses yeux que son
+cheval et ses chiens... Vrai, j'admire votre indulgence pour ses
+fredaines!... Vous savez mieux que moi qu'il vous a complètement
+lâchée! Si c'est le changement qu'il lui faut -- dam! j'aime aussi
+goûter de différents fruits! -- il n'aurait qu'à regarder autour
+de lui et à vouloir. Les plus belles filles de Smaragdis, de
+Zoudbertinge à Klaarvatsch, seraient à sa disposition. J'en
+connais une (et il dit ces paroles non sans dépit, car il avait
+déjà tâté le terrain pour son compte, de ce côté) qui brûle
+jusqu'au sang et aux moelles de le voir -- comment dirai-je? -- en
+son particulier... Tenez, c'est précisément la grande Claudie, la
+soeur même de ce damoiseau... Quoiqu'il se rende plusieurs fois
+par semaine aux Pèlerins, on ne m'ôtera jamais de l'idée que le
+galant en pince plus sérieusement pour les culottes du petit drôle
+que pour les cottes de sa soeur!
+
+-- Encore une fois, taisez-vous! fit Blandine le coeur crispé à
+l'idée de l'amour que la virago éprouvait pour Kehlmark et qui se
+savait détestée par la pataude au point que celle-ci ne la saluait
+pas quand elles se rencontraient par les routes. Quant à
+l'affection de Kehlmark pour Guidon Govaertz, si elle en souffrait
+malgré sa volonté, elle persistait à n'y rien suspecter d'anormal
+et d'incompatible.
+
+-- Qui vivra verra, mamzelle Blandine. L'occasion se présentera
+bientôt de vous édifier sur la couleur de la liaison de ces deux
+peintres! ricana Thibaut, enchanté de sa plaisanterie.
+
+-- Assez! Plus un mot! s'écria Blandine... Je ne sais ce qui me
+retient de faire part sur-le-champ à monsieur le comte de vos
+abominables imputations... ou plutôt, je le sais trop, je mourrais
+de honte avant d'oser répéter devant lui ce que vous venez de me
+dire!
+
+
+IV
+
+Un soir, assis sur un banc de la Digue dominant le pays, Henry de
+Kehlmark et Guidon Govaertz, les mains enlacées, prolongeaient une
+de leurs ineffables causeries interrompues par des silences aussi
+éloquents et fervents que leurs paroles...
+
+C'était pendant une de ces arrière-saisons favorables à
+l'évocation des légendes, dans un cadre de bruyère fleurie et de
+cieux aux chevauchantes nuées. Au loin, vers Klaarvatsch, par-
+dessus les futaies du parc, nos amis embrassaient un immense tapis
+lie de vin, sur lequel le soleil couchant mettait un lustre de
+plus. Des monceaux d'essarts crépitaient çà et là; un parfum de
+brûlis flottait dans l'air humide. Il faisait extrêmement doux, et
+le soir exhalait comme de la langueur; la brise rappelait la
+respiration d'un travailleur qui halète ou d'un amant que le désir
+oppresse.
+
+À la vue d'un nuage rougeâtre et de forme fantastique, les amis
+s'étaient rappelé le «Berger de Feu» célèbre dans toutes les
+plaines du Nord. Kehlmark garda quelque temps le silence; il
+paraissait ruminer quelque pensée grave associée à ces croyances
+terrifiantes. Depuis qu'il le connaissait, le jeune Govaertz ne
+lui avait pas encore vu cet air douloureux, contracté.
+
+-- Vous souffrez, maître? dit-il.
+
+-- Non, cher..., un rien de mauvais souvenir... cela passera.
+Peut-être cette vesprée extrêmement capiteuse... Ne trouves-tu
+pas?... Connais-tu l'histoire véritable du Berger de Feu dont tu
+parlais tout à l'heure... J'ai tout lieu de croire qu'on la
+raconte mal... Je devine et me suggère une version plus exacte...
+J'ai confessé les paysages hantés, par des soirs analogues à
+celui-ci, de préférence ces coins de bruyère, où la tristesse
+régnait encore plus navrante qu'ailleurs, où la plaine et
+l'horizon quintessenciaient leur mélancolie lourde et leur
+ombrageux sommeil. Certains détails du paysage contractent, tu
+l'auras remarqué en gardant tes moutons, une signification
+poignante, presque fatidique. La nature paraît souffrir de
+remords. Les nuées arrêtent et accumulent leurs funèbres cortèges
+au-dessus d'une mare prédestinée à une noyade, à un théâtre de
+crime et de suicide...
+
+Cher petit, que de bonnes résolutions ont chaviré par des temps
+pareils... Mieux vaut alors conjurer son propre danger en songeant
+aux catastrophes d'autrui... J'ai fini par compatir au sort du
+damné frère de Caïn. C'est lui que je plains et non plus ses
+victimes... Je le trouve superbe et attirant quoique sinistre...
+Mais je te raconte des bêtises, et te narre des histoires à faire
+peur, comme les bonnes femmes à la veillée...
+
+-- Non, non; continuez; vous contez si bien et vous mettez tant de
+choses dans des paroles ordinaires; souvent votre langage me tire
+des larmes et du sang.
+
+-- Soit. L'heure est propice... Et puisque nous sommes si bien
+ici, il me tarde de te dire à quel point je participe à la
+détresse du pâtre ardent. Depuis longtemps il hante jusqu'à
+l'obsession la bruyère violette et nocturne de mon âme... Je me
+surprends à rôder en esprit à ses côtés, parmi ses ouailles
+sulfureuses, sous les gestes de sa houlette rougie par la géhenne,
+mordu aux talons par son chien noir et rouge comme un tison à
+moitié consumé, un tison de la fournaise éternelle; le chien qui
+partage le sort de son maître et dont la moitié du corps
+recommence à flamber quand l'autre a repris une apparence de
+vie...
+
+Voici ce que m'ont confié ces fantômes:
+
+Il y a bien, bien longtemps, Gérard était le berger d'un couple de
+paysans vieux et avares, isolés dans un pays perdu de Brabant,
+fait de garigues et de steppes comme là-bas à Klaarvatsch. On ne
+savait d'où il était venu. Quand on le découvrit pour la première
+fois, il pouvait avoir quinze ans; il courait à peine vêtu; ses
+allures étaient celles d'un jeune fauve et il fallut lui apprendre
+à parler comme à un enfant. À tout hasard, les vieux avares le
+firent baptiser et, l'ayant pris à leur service, le dressèrent à
+paître leurs ouailles. Il ne leur coûtait que sa pitance, pis que
+frugale, et en le recueillant, ils eurent l'air de faire une bonne
+action.
+
+Sans doute la mère nature chérissait ce libre garçon, car,
+engendré on ne sait par quelles créatures sylvestres, répudié par
+les hommes, il semblait ne point vieillir et devenait de plus en
+plus robuste et beau. C'était un grand garçon si chevelu que des
+boucles fauves lui retombaient constamment sur le front et sur ses
+yeux divins où semblaient se condenser l'infini et l'éternité.
+
+On eut beau le catéchiser, il n'attacha jamais grande importance à
+nos momeries et à nos rites étroits. La simple nature demeura son
+modèle et sa conseillère. En d'autres termes, il n'écouta que ses
+instincts.
+
+Cependant, sur le tard, bien âgés déjà, ses maîtres eurent un
+enfant, un tout chétif garçonnet auquel ils donnèrent le nom
+d'Étienne. Comme les parents étaient trop vieux pour le choyer, ce
+fut Gérard qui l'éleva en commençant par lui choisir pour
+nourrices deux de ses brebis favorites. Tiennet poussa, devint un
+enfant potelé, rose, joli comme un chérubin. Gérard continuait à
+lui réserver le meilleur lait de ses ouailles, les fruits
+aromatiques, les oeufs des ramiers et des faisans. Il l'adorait
+comme aucun être humain n'en adora un autre, son pauvre coeur de
+sauvage n'ayant jamais pu dépenser les trésors d'affection qu'il
+accumulait. Tiennet gazouillait comme un oiseau; il était aussi
+blond que l'autre était brun; et le petiot commandait au grand
+garçon farouche. Les vieux égoïstes et maniaques les laissèrent
+vaguer et vivre ensemble.
+
+Lorsqu'ils se baignaient dans le Démer, Gérard admirait ce jeune
+corps svelte et gracieux; et il ne connaissait point plaisir
+comparable à celui d'enlacer ce corps souple et tiède, de
+l'emporter dans ses bras, très longtemps et très loin, jusqu'au
+fond des bois où ils finissaient par rouler parmi les fougères et
+les mousses. Gérard chatouillait Tiennet en promenant ses lèvres
+sur sa peau rose. Et l'enfant riait, essayait de se dérober, ruait
+de ses petons et allongeait des tapes sur les flancs robustes du
+grand qui acceptait des coups pour des caresses...
+
+Cette idylle dura jusqu'au jour où les parents de Tiennet reçurent
+la visite de deux cousins accompagnés de Wanna, une fillette
+blonde, de l'âge de Tiennet, guillerette et piquante comme une
+aube de claire gelée, appétissante comme une fraise des bois. Les
+vieux, de part et d'autre, convinrent de marier les enfants qui
+s'étaient plu d'emblée.
+
+Dès l'arrivée de la petite Wanna, le grand Gérard était devenu
+tout triste à cause de l'attention que son petit Tiennet
+témoignait à sa gentille cousine. Tiennet, enfant gâté, n'aimait
+Gérard que comme il eût aimé un chien fidèle et docile,
+complaisant partenaire de ses jeux, prêt à passer par tous ses
+caprices. Gérard regardait Wanna avec des yeux sombres, des yeux
+homicides, mais la blondine se moquait du sauvage et pour le
+contrarier, espiègle et fine, elle enlevait le plus souvent
+Tiennet, ou courait se cacher pour qu'il la rejoignît loin du
+jaloux.
+
+Gérard, à bout de patience, adjura son ami de ne pas se marier.
+Tiennet lui rit au nez. Es-tu fou, mon grand chéri? C'est la loi
+de la nature. Vois les bêtes de notre ferme, vois les fauves des
+bois!...
+
+-- Oh pitié! je ne sais ce que j'éprouve, mais je te veux pour moi
+seul, sans partage... Pourquoi imiter les bêtes, et faire comme
+les autres? Ne nous suffisons-nous point? Penses-tu être jamais
+aimé comme par ton Gérard? Suspendons, en ce qui nous concerne, la
+création prolifique. Ne naît-il point assez de créatures? Vivons
+pour nous deux, pour nous seuls. Tiennet, pitié; c'est toi que je
+veux, tout à moi, toi seul. J'ignore ce que tu es, si tu es un
+homme comme les autres; tu m'es incomparable... Oh! qu'avait-elle
+besoin de venir entre nous? Non, je m'explique mal... Tes yeux
+étonnés me tuent... Écoute, j'ai mal par tout le corps quand je te
+sais avec elle. Une chaleur mauvaise me circule dans le sang. Vos
+mains unies fouillent tout doucement sous ma poitrine pour me
+lacérer le coeur de leurs ongles. Oh, mon Tiennet, j'expire en
+songeant qu'elle t'embrassera sur les lèvres, qu'elle t'enlèvera
+loin d'ici et qu'il me faudra te céder pour toujours à cette
+voleuse de ma vie...
+
+Tiennet souriait, un peu marri toutefois, s'efforçant de le rendre
+raisonnable: «Grand fou, mes sentiments pour toi ne changeront
+pas. Vois, ne suis-je pas toujours le même? Nous nous
+rapprocherons comme par le passé. Tu me suivras avec elle...»
+
+Mais la raison ne revenait pas au pauvre berger.
+
+À mesure que la date fatale approchait Gérard dépérissait, perdait
+l'appétit, boudait tout ce qu'il célébrait autrefois, négligeait
+son troupeau, et ses allures devinrent même si inquiétantes que
+ses maîtres l'envoyèrent chez le curé. Peut-être lui avait-on jeté
+un sort! les bergers sont tous un peu sorciers et exposés, eux-
+mêmes, aux maléfices de leurs pareils. Le candide Gérard raconta
+simplement sa profonde peine au prêtre. Au premier mot que le
+saint homme en entendit: «Va-t'en, maudit, gronda-t-il. Ta
+présence empeste... Je ne sais ce qui me retient de te livrer au
+drossard[4] de monseigneur le duc de Brabant... et de te faire
+brûler sur le Grand Marché comme on fait à ceux de ton espèce...
+tu partiras sur-le-champ. Ton crime t'a retranché de la communauté
+des fidèles... Nul ne peut t'absoudre que le pape de Rome! Jette-
+toi à ses pieds... Tu n'as encore péché qu'en pensée. C'est même
+pourquoi je n'appelle point sur ta chair maudite les flammes du
+bûcher purificateur!
+
+Gérard retourna auprès de ses maîtres, sans honte mais plus
+désespéré que jamais. Il se garda bien de raconter par le menu ce
+qui s'était passé entre le ministre de Dieu et lui, mais il se
+borna à déclarer qu'il allait entreprendre un long pèlerinage pour
+expier un péché trop capital... Cette nuit même il se mettrait en
+route, quand tous dormiraient, pour ne point rencontrer
+d'indiscrets et de curieux... Comme faveur suprême, il sollicita
+de Tiennet qu'il l'accompagnât jusqu'à une certaine distance de
+leur chaumière. Wanna voulut retenir son fiancé, mais Tiennet eut
+pitié de son ami, et, devant la perspective d'une séparation peut-
+être éternelle, il se rappela leur longue et absolue tendresse de
+jadis...
+
+-- Frère, quelle est la faute si grave qui t'exile? demanda à
+plusieurs reprises Tiennet, en cheminant, à son féal. Mais l'autre
+se taisait et se bornait à le regarder longuement et à hocher la
+tête.
+
+Ils marchèrent longtemps, le coeur étreint, sans échanger un mot;
+mais quand ils atteignirent le carrefour où ils devaient
+s'embrasser pour la dernière fois, tout à coup, Gérard tourna les
+talons et montra à Tiennet une lueur rouge à l'horizon, du côté
+d'où ils étaient partis.
+
+Alors, avec un rire sauvage: «Regarde, dit-il, c'est la maison des
+vieux qui flambe, et Wanna, ta Wanna brûle avec eux!... À présent,
+tu m'appartiens pour toujours!
+
+Et il étreignit avec frénésie le jeune homme qui se débattait:
+
+-- Gérard! Tu me fais peur! Au secours! Au loup-garou! Il
+m'égorge...
+
+-- À moi; c'est moi qui t'ai donné la vie. Je suis plus que ta
+mère, entends-tu; donc plus que devrait être n'importe quelle
+femme!... Tu demandais la cause secrète de mon départ... Tu vas la
+savoir. Leur prêtre m'a maudit. Je suis voué au feu éternel. Eh
+bien, je cours me plonger par anticipation dans ce feu, mais après
+avoir aspiré jusqu'aux sources de ta vie, après m'être repu des
+groseilles de tes lèvres, ce fruit succulent qui me désaltérera
+éternellement au sein de la fournaise infernale!... À moi, à
+moi!...
+
+Un orage subit se déchaîna, tandis que le misérable criait ainsi
+vengeance au ciel.
+
+-- Ah, jubilait-il, feu du châtiment, sois mon feu de joie! Ô
+Nature, brûle-moi, consume-moi! Que tu viennes, comme ils disent,
+de Dieu, ou que tu émanes du Diable, que m'importe! Viens, réunis-
+nous dans la mort!... Lève-toi, bel orage de la délivrance! Je
+n'ai plus rien à perdre, les torrents de feu seront ruisseau frais
+et limpide sur ma chair, comparés à l'amour qui me dévore et qui
+m'a désespéré!... Viens!...
+
+Et le maudit pressa Tiennet contre son coeur, le pressa à
+l'étouffer, colla ses lèvres aux siennes, ne les en détacha plus,
+jusqu'à ce que le feu du ciel les eût enveloppés tous deux...
+
+En ce point de cette improvisation pathétique, la voix de Kehlmark
+s'éteignit en un murmure comparable à un râle.
+
+-- Oh! mon doux enfant, gémit-il, en tombant aux pieds du petit
+pâtre, je t'aime éperdument, je t'aime autant que Gérard aimait
+Tiennet.
+
+-- Moi, je vous aime aussi, cher maître; et cela de toutes mes
+forces répondit Guidon en lui jetant les bras au cou. Je suis à
+vous, à vous seul et sans partage... Est-ce seulement d'à présent
+que vous le savez? Faites de moi tout ce que vous voudrez!...
+
+-- Je n'eus qu'à te voir, soupira Kehlmark, pour compatir à ta
+beauté méconnue et fièrement vierge. Mon amour naquit de cette
+compassion.
+
+-- Et moi, mon cher maître, balbutia le petit Govaertz, je n'eus
+qu'à vous voir pour vous deviner triste et redoutable, et ma
+dévotion s'engendra de mon anxiété!...
+
+-- Le mal prétendu que ton père disait de toi, reprenait le
+Dykgrave, décida de ma sympathie, et la moue dédaigneuse de ta
+soeur, la malveillance de son regard, t'illuminèrent désormais à
+mes yeux d'une permanente lumière de transfiguration!... Je n'osai
+me déclarer avant de t'avoir revu et je feignis de l'indifférence
+pour dérouter les tiens et ces camarades trop brusques que
+j'empêchai le même soir, rien qu'en me rapprochant de leur
+turbulent essaim, de te harceler, mon enfant, l'élu de ma vie!...
+
+L'éclair ne les frappa point, mais ils entendirent un cri sourd,
+un sanglot, un froissement dans les broussailles derrière eux.
+Deux silhouettes indistinctes fuyaient par les ténèbres.
+
+-- On nous écoutait! dit Kehlmark qui s'était mis debout et qui
+scrutait l'ombre épaisse.
+
+-- Qu'importe, je suis à vous, murmurait Guidon en l'attirant à
+lui et en se blottissant frileusement contre sa poitrine. Vous
+êtes tout pour moi, et je ne crois pas au feu du ciel! Avant toi,
+personne ne m'avait dit la seule bonne parole... Je n'avais su que
+méchancetés et rudesses... Tu es mon maître et mon amour. Fais de
+moi ce que tu veux... Tes lèvres!...
+
+
+V
+
+Quelques jours après cette alerte dans les jardins, Blandine se
+présenta à Kehlmark en train d'écrire, seul dans son atelier.
+
+Longtemps elle avait hésité avant de se résoudre à une démarche
+qu'elle croyait indispensable, mais dont elle ne se dissimulait
+point la gravité.
+
+Toutefois, quoiqu'elle souffrît mille morts, elle ne songeait qu'à
+mettre Kehlmark sur ses gardes, qu'à le prémunir contre les
+conséquences de sa trop exclusive entente avec ce méchant petit
+vagabond. Elle se refusait encore à en croire ses oreilles sur
+l'excès même de cette passion; elle s'obstinait à n'y voir qu'une
+toquade un peu inconsidérée, surtout qu'elle connaissait
+l'exaltation du Dykgrave, la curiosité, l'emportement, la fougue
+qu'il mettait dans toutes ses entreprises, dans ses moindres
+actions, lui l'impulsif par excellence.
+
+Lorsqu'elle entra, sa pâleur et son visage décomposé surprirent le
+comte de Kehlmark.
+
+Aussitôt qu'il l'eut fait asseoir et se fut informé de l'objet de
+sa visite, elle commença résolument, sans précautions oratoires,
+mais la gorge nouée:
+
+-- J'ai cru de mon devoir de vous avertir, monsieur le comte,
+qu'on commence à s'occuper dans la contrée de la présence
+continuelle du fils Govaertz, ici, à l'Escal-Vigor. Passe encore
+qu'il vienne au château, mais je crains, Henry, que vous
+n'affichiez vraiment une prédilection outrée pour ce petit rustre
+devant ses pareils, au dehors...
+
+-- Blandine! fit Kehlmark repoussant ses papiers, jetant sa plume
+et se mettant debout, confondu par l'audace de ce préambule.
+
+-- Oh pardonnez-moi, monsieur Henry, reprit-elle, je sais bien que
+vos actes ne les regardent pas. Mais c'est égal, les gens sont si
+bavards! Voir toujours ce jeune paysan accroché à vos talons, fait
+travailler les imaginations et les médisances...
+
+-- Voilà bien de quoi m'inquiéter! se récria le comte avec un rire
+forcé. Que voulez-vous que cela me fasse? En vérité, Blandine,
+vous m'étonnez en vous préoccupant des clabauderies du vulgaire...
+C'est vraiment témoigner beaucoup de condescendance à l'égard de
+misérables envieux...
+
+-- Tout de même, monsieur Henry, poursuivit-elle avec un peu moins
+d'assurance, je vous avouerai bien humblement que je tiens
+l'étonnement des villageois pour assez fondé. Franchement, malgré
+ses qualités, ce petit Guidon n'est pas une société pour vous...
+Convenez-en!... Vous ne voyez plus que lui, ou vous courez la
+prétentaine avec ces vagabonds de Klaarvatsch, à l'autre bout de
+l'île... De vos anciens amis, personne n'est plus invité à
+l'Escal-Vigor... Tout cela n'est pas naturel et prête à bien des
+commérages... D'autres que des patauds malveillants et ombrageux
+auraient le droit de s'en étonner...
+
+-- Blandine! interrompit le Dykgrave, d'un ton glacial et hautain.
+Depuis quand vous avisez-vous de contrôler mes actes, et
+d'intervenir dans mes fréquentations?
+
+-- Oh! ne vous fâchez pas, monsieur Henry, fit-elle, toute
+meurtrie par ce ton dur et ce regard de proscription; je ne suis,
+je le sais, que votre humble servante, mais je vous aime toujours,
+poursuivait-elle en pleurant, je vous suis toute dévouée. Je ne
+voudrais vous contrarier en rien... mais votre réputation, votre
+nom illustre, me sont plus chers et sacrés que ma propre
+conscience... C'est mon grand amour seul qui me dicte mes paroles.
+Ah Henry, si vous saviez!...
+
+Et les sanglots l'empêchèrent de continuer.
+
+-- Blandine, dit avec plus de douceur le Dykgrave, compatissant à
+cette douleur, que vous prend-il? Encore une fois, je ne vous
+comprends point... Expliquez-vous, enfin...
+
+-- Eh bien, monsieur le comte, non seulement les gens du village
+se moquent de votre étrange affection pour ce petit pâtre, mais
+d'aucuns vont jusqu'à prétendre que vous le détournez de ses
+devoirs envers les siens... Et que n'invente-t-on encore! Bref,
+tout le monde voit d'un mauvais oeil que vous choyiez ainsi un
+misérable petit vacher...
+
+-- Et vous-même, n'avez-vous point gardé les vaches! Que vous
+voilà fière! dit cruellement le Dykgrave.
+
+-- Je suis fière de vous appartenir, monsieur le comte; puis, la
+comtesse...
+
+Blandine hésita.
+
+-- Ma grand'mère? interrogea le comte.
+
+-- Votre sainte aïeule, ma protectrice, m'a élevée jusqu'à vous,
+mais elle m'apprit surtout à vous aimer! ajouta-t-elle avec une
+déchirante flexion de voix qui fit se contracter le coeur de
+Kehlmark.
+
+-- Eh oui, je le sais bien, ma pauvre Blandine! moi aussi, je
+t'affectionne et je me fie complètement à toi!... C'est pourquoi
+je suis étonné de te voir pactiser avec les envieux et les
+malveillants...
+
+Je n'ai rien à me reprocher sache-le bien. La protection que mon
+aïeule t'accorda, j'en fais profiter aujourd'hui ce jeune paysan.
+Et c'est toi qui viendras à présent incriminer le bien que je veux
+à cet enfant méconnu et déshérité? Ah Blandine, je ne te reconnais
+plus... Guidon est un garçon admirablement doué, d'une nature
+exceptionnelle... Il m'intéressa dès le jour où je le vis pour la
+première fois...
+
+-- Ce soir maudit de la sérénade!
+
+Le comte fit semblant de n'avoir pas entendu cette parole amère et
+poursuivit:
+
+-- Je me suis plu à l'élever, à l'instruire, à en faire le fils de
+ma pensée, à partager tout mon savoir avec lui. Qu'y a-t-il de
+répréhensible à cela? Je l'aime...
+
+-- Vous l'aimez trop!
+
+-- Je l'aime comme il me plaît de l'aimer...
+
+-- Oh Henry! des frères jumeaux ne tiennent pas l'un à l'autre,
+comme vous semblez chérir cet obscur petit pâtre... Non, écoutez-
+moi, ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire; mais je ne
+crois pas que vous ayez jamais aimé une femme autant que ce
+méchant galopin... Tenez, vous saurez tout... L'autre soir, je
+m'étais glissée dans les taillis derrière le banc où vous étiez
+assis tous deux. J'ouïs les brûlantes et terribles choses que vous
+lui débitiez d'une voix... ah d'une voix qui m'eût arraché les
+entrailles!... J'étais encore là, quand vous l'avez embrassé
+longuement sur la bouche et quand, après vous être traîné à ses
+genoux, il s'est pâmé frileusement sur votre coeur...
+
+-- Ah, fit rageusement Kehlmark, vous êtes descendue si bas,
+Blandine!... De l'espionnage! Toutes mes félicitations!
+
+Et, craignant de s'abandonner à sa colère, après l'avoir accablée
+d'un regard hostile il s'apprêtait à quitter la chambre.
+
+Mais elle se cramponnait à ses genoux et lui prenait les mains:
+
+-- Pardonnez-moi, Henry; mais je n'en pouvais plus; je voulais
+savoir!... D'abord je refusai d'en croire mes yeux et mes
+oreilles... Oh, pitié!... Pitié pour vous, monsieur le comte! Vous
+avez des ennemis. Le dominé Bomberg vous guette et brûle de vous
+perdre! N'attendez pas qu'une imprudence lui donne l'éveil. Cessez
+de vous compromettre. D'autres que moi auraient pu vous épier
+l'autre soir. Répudiez cet enfant de malheur; renvoyez-le à sa
+bouse et à son étable! Il en est temps encore... Craignez le
+scandale. Débarrassez-vous de ce polisson avant qu'on ait raconté
+tout haut ce que beaucoup, sans doute, commencent à penser et à
+murmurer tout bas...
+
+-- Jamais! s'écria Kehlmark avec une énergie presque sauvage.
+Jamais, entendez-vous?
+
+Encore une fois, je n'ai rien fait de mal, au contraire je ne veux
+que le bien de cet enfant. Aussi, rien ne me détachera de lui!
+
+-- Eh bien, alors, c'est moi qui partirai, dit-elle en se
+relevant. Si ce funeste petit pastoureau remet encore le pied à
+l'Escal-Vigor, je vous quitte!
+
+-- À votre aise! Je ne vous retiens pas!
+
+-- Oh Henry, supplia-t-elle encore, se peut-il? Vous n'aurez donc
+plus la moindre bonté pour moi! Il me chasse! Oh Dieu!
+
+-- Non je ne vous chasse pas, mais je n'entends point qu'on me
+mette le marché à la main. Si ceux qui prétendent m'aimer ne
+consentent point à faire bon ménage et se jalousent entre eux, je
+me sépare de celle qui a proféré des menaces et conspiré
+envieusement contre un autre être qui m'est cher. Voilà tout. J'ai
+vécu et je vivrai toujours libre de mes sympathies et de mes
+inclinations! D'ailleurs, continua-t-il en la prenant par la main
+et en la regardant avec une indicible expression d'orgueil et de
+défi, rappelez-vous que je vous ai prévenue avant de m'exiler ici.
+Je voulais me séparer de vous. Avez-vous oublié votre promesse:
+«Je ne serai plus que votre fidèle intendante et ne vous
+importunerai en rien.» Je cédai à vos supplications, mais non sans
+prévoir que vous vous repentiriez de ne pas m'avoir abandonné à
+mon destin... Ce qui arrive me donne raison. Cette expérience
+suffit, je crois... Allons, sans rancune, Blandine, cette fois le
+moment est venu de nous quitter pour jamais...
+
+Que lut-elle de si poignant, de si critique dans le regard du
+Dykgrave?
+
+-- Non, non, je ne veux pas, s'écria-t-elle. Je réitère ma
+promesse d'autrefois. Tu verras, Henry. Je tiendrai parole... Oh!
+ne m'arrache pas tout à fait de ta présence et de ton coeur!
+
+-- Soit! consentit Kehlmark, essayons encore, mais tu t'accorderas
+avec Guidon Govaertz. C'est l'être que je chéris le plus au monde;
+il m'est indispensable comme l'air que je respire; lui seul m'a
+réconcilié avec la vie... Et surtout jamais une allusion devant
+lui à ce qui vient de se passer entre nous. Garde-toi de témoigner
+la moindre rancune, de faire le plus minime reproche à cet enfant.
+S'il lui arrivait malheur, si je le perdais, s'il m'était ravi
+d'une façon ou l'autre, ce serait le suicide pour moi. M'as-tu
+compris?
+
+Elle inclina la tête en signe de soumission, décidée à endurer les
+pires tortures, mais de ses mains, et sous ses yeux.
+
+
+VI
+
+En apparence, les conditions de la vie à l'Escal-Vigor, les
+rapports entre Kehlmark, Blandine, le jeune Govaertz et Landrillon
+ne subirent aucune modification.
+
+Le valet, ignorant l'explication que Blandine avait eue avec le
+comte, la croyait tout acquise à ses projets et ne cessait de
+présenter sous un jour scabreux les rapports entre le Dykgrave et
+son protégé. Elle était forcée d'entendre ses odieuses
+plaisanteries et devait pousser la dissimulation jusqu'à faire
+chorus avec le misérable. De plus, Landrillon la pressait de se
+donner à lui. Devant les refus de Blandine, il s'impatientait:
+«Allons, sois gentille, disait-il, et je m'engage à ne point
+troubler son idylle avec le jeune Govaertz, sinon je ne réponds
+plus de rien!»
+
+Blandine s'efforçait de l'amuser, de gagner du temps. Elle alla
+même jusqu'à lui promettre le mariage à condition qu'il se
+tairait. «Je tiens le marché, acceptait-il, mais il faut que tu
+paies comptant! -- Bah! Rien ne presse, objectait Blandine,
+demeurons encore quelque temps ici pour arrondir notre magot!»
+
+Cette femme honnête, s'il en fut, se fit donc passer pour une
+coquine aux yeux de ce drôle, qui ne l'en admira que davantage,
+n'ayant jamais rencontré hypocrisie et dissimulation pareilles.
+Cette duplicité le ravit non sans l'effrayer un peu. La gaillarde
+ne serait-elle pas trop rouée pour lui? Par malheur pour Blandine,
+il en devenait de plus en plus charnellement amoureux. Il aurait
+tant voulu prendre un pain sur la fournée! disait-il. Blandine ne
+se défendait plus qu'à moitié, elle éludait la consommation du
+sacrifice, mais ne pourrait plus longtemps s'y soustraire.
+Landrillon redoublait de privautés.
+
+À la vérité, jamais Blandine n'avait tant aimé Henry de Kehlmark.
+Aussi qu'on se représente son martyre: d'une part, exposée aux
+entreprises d'un homme exécré, forcée de flatter sa rancune contre
+le Dykgrave; d'autre part, obligée d'assister à l'intimité, à la
+communion étroite de Kehlmark et du jeune Govaertz.
+
+Atroces tiraillements! Certains jours, la nature et l'instinct
+reprenaient leurs droits. Elle était sur le point de dénoncer le
+domestique à son maître, mais Landrillon, chassé, se fût vengé de
+Kehlmark en révélant ce qu'il appelait ses turpitudes. D'autres
+fois, Blandine à bout de forces, placée dans cette crispante
+alternative de se livrer à Landrillon ou de perdre Kehlmark, était
+résolue à fuir, à abandonner la partie; elle aspirait même à la
+mort, songeait à se jeter dans la mer; mais son amour pour le
+comte l'empêchait de mettre ce projet à exécution. Elle ne pouvait
+l'abandonner aux embûches de ses ennemis; elle tenait à le
+protéger, à lui servir d'égide contre lui-même.
+
+Comme elle devait se faire une violence terrible pour ne pas
+montrer trop de froideur au jeune Govaertz, elle évitait de se
+trouver sur son passage et s'abstenait autant que possible de
+venir à table. Elle mettait ces éclipses sur le compte de la
+migraine.
+
+-- Qu'a donc madame Blandine? demandait le petit Guidon à son ami.
+Je lui trouve si étrange mine...
+
+-- Une légère indisposition, un rien. Cela passera. Ne t'inquiète
+pas.
+
+Souvent la pauvre femme allait et venait dans la maison comme une
+agitée, battant les portes, dérangeant les meubles à grand fracas,
+avec des envies de briser quelque chose, de crier son intolérable
+souffrance, mais si elle se croisait alors avec Kehlmark, celui-ci
+la matait, la domptait d'un regard.
+
+Un jour que Landrillon l'avait particulièrement énervée, en la
+menaçant de ne plus épargner Kehlmark si elle ne se donnait à lui,
+elle se déroba encore à cette odieuse extrémité, et la tête un peu
+partie, fit une brusque intrusion dans l'atelier où le comte se
+trouvait avec son disciple. Ce fut plus fort qu'elle. Elle ne put
+s'empêcher de lancer au petit paysan un regard de réprobation. Les
+deux amis étaient en train de lire. Aucun des trois ne dit un mot.
+Mais jamais silence ne fut plus chargé de menace. Elle sortit
+aussitôt, alarmée des suites de cette incartade.
+
+-- Blandine, vous oubliez nos conventions! lui dit Kehlmark, la
+première fois qu'il se trouva seul avec elle.
+
+-- Pardonnez-moi, Henry, je n'en puis plus. J'ai trop présumé de
+mes forces. Vous n'aimez plus que lui. Le reste du monde a cessé
+d'exister pour vous. C'est à peine si vous m'accordez encore un
+regard ou une parole...
+
+-- Eh bien, oui, dit-il avec résolution, avec une certaine
+solennité, mais avec ce courage du stoïque qui exposait le poing
+aux flammes d'un brasier -- oui, je l'aime par-dessus toute chose.
+En dehors de lui, je ne vois plus de salut pour moi...
+
+-- Aime une autre femme; oui, si tu es fatigué de moi, prends
+cette Claudie qui te convoite de toute l'effervescence de sa
+chair, mais...
+
+-- Quand je te jure que cet enfant me suffit...
+
+-- Oh, ce n'est pas possible!
+
+-- Je n'aime, je n'aimerai plus que lui!
+
+Kehlmark savait qu'il portait un coup terrible à sa compagne, mais
+lui-même était excédé; l'arme dont il la frappait, il la
+retournait dans sa propre blessure; il avait passé, faut-il
+croire, par de telles tortures, qu'il se trouvait dans la
+situation du damné, avide de faire partager son supplice.
+
+-- Ah, reprit-il, tu veux me séparer de cet enfant! Tant pis pour
+toi! Tu vas voir comme je me détacherai de lui. Et pour commencer,
+voici ma réponse à tes sommations. Désormais, Guidon ne me
+quittera plus. Il logera au château...
+
+-- Prenez garde... Je souffre tellement que je pourrais vous faire
+du mal sans le vouloir. Il y a des moments où je me sens devenir
+folle, où je ne réponds plus de moi!
+
+-- Et moi donc! ricana le Dykgrave. Je suis à bout de patience. Tu
+l'as voulu, tu m'as forcé d'en venir à ces extrémités. Je
+t'épargnais, je me bornais à souffrir seul; pour ne pas
+t'affliger, je te cachais ma plaie, mon secret. Malheureuse
+Blandine, je te ménageais, persuadé que toi-même tu te refuserais
+à me comprendre et que tu me renierais... Tu as voulu savoir, tu
+sauras tout. Sois tranquille, je ne te cèlerai plus rien. Vois, je
+ne te prie même plus de partir. Désormais, inutile de me
+moucharder. Ta jalousie ne te trompait point: c'est bien d'amour,
+d'amour le plus absolu que j'aime le petit Guidon... Je l'adore.
+
+Elle jeta un cri d'horreur. L'amante et la chrétienne étaient
+atteintes également.
+
+-- Oh Henry pitié! tu mens, tu n'as pu te dégrader...
+
+-- Me dégrader! Je m'enorgueillis au contraire.
+
+
+Il y eut entre eux des scènes de plus en plus violentes. Blandine
+cédait, se soumettait, partagée entre une épouvante et une
+compassion infinies, qui réunies devenaient une des formes les
+plus corrosives de l'amour.
+
+À présent, Guidon dormait au château. Blandine l'évitait, mais
+elle se montrait parfois à Kehlmark, et telle était l'expression
+de son visage qu'à sa vue le comte éclatait en objurgations:
+
+-- Prenez garde, Blandine! lui disait-il un autre jour, vous jouez
+un jeu dangereux. Sans vous aimer d'amour, je vous avais voué une
+sorte de culte fondé sur une profonde reconnaissance. Je vous
+vénérais comme je n'ai plus vénéré de femme depuis mon aïeule.
+
+Mais je finirai par vous exécrer. En vous plaçant toujours comme
+un obstacle en travers de mes postulations, vous me deviendrez
+aussi odieuse qu'un bourreau qui s'aviserait de vouloir me priver
+de sommeil et de nourriture! Ah, vous faites là de jolie et bien
+charitable besogne, la sainte, l'honnête, l'angélique femme!
+
+Avec tes mines et tes muets reproches, ta figure d'une Notre-Dame
+des sept Douleurs, si je meurs fou tu pourras te vanter d'avoir
+été la principale éteigneuse de mon intelligence...
+
+Voilà près d'un an que tu m'espionnes, que tu me contraries, que
+tu m'obsèdes et que tu me brûles le coeur à petit feu, sous
+prétexte de m'aimer...
+
+-- Pourquoi m'avez-vous séduite? lui demanda-t-elle.
+
+-- Te séduire? Tu n'étais pas vierge! eut-il la méchanceté de lui
+répondre.
+
+-- Fi, monsieur! En me parlant ainsi, vous êtes plus brutal que le
+pauvre hère qui abusa de moi. Vous êtes plus coupable que lui, car
+vous m'avez possédée sans joie et sans bonté!
+
+-- Oh pourquoi?
+
+-- Je voulais me changer, me vaincre, avoir raison de mes
+répugnances invétérées... Tu es même la seule femme que j'aie
+possédée; la seule qui ait presque parlé à ma chair.
+
+
+VII
+
+À la suite de ces scènes, Kehlmark s'irritait souvent contre lui-
+même. «Jamais on ne m'aimera de coeur comme cette femme» se
+disait-il en se raisonnant. Et il se rappelait leur première
+intimité chez l'aïeule. Toujours il avait été son oracle, son
+dieu. Elle le servait auprès de la douairière, palliait ses
+fredaines, lui obtenait l'argent dont il avait besoin. Où
+rencontrer fidélité et dévouement pareils? N'allait-elle point à
+présent jusqu'à tolérer sa passion pour le jeune Govaertz?
+
+Puis, au plus fort de ses bonnes dispositions, se produisait un
+revirement. Sur un mot, sur une intonation de voix, sur un regard,
+sur ce qu'il croyait lire de sévère et de scandalisé dans la
+physionomie de Blandine, il se reprenait à douter d'elle, même à
+la détester, ne voyant dans son dévouement qu'une curiosité
+inquisitoriale et malsaine, qu'un raffinement de vengeance et de
+mépris. Elle s'ingéniait, s'imaginait-il, à le confondre, à
+l'accabler par son abnégation. Cet ange ne lui représentait qu'une
+tortionnaire subtile.
+
+Et à la première occasion, le malheureux se répandait contre elle
+en invectives de plus en plus atroces.
+
+À cette période, la beauté de Blandine reflétait l'évangélisme
+surhumain de ses sentiments; cette beauté confinait même à la
+majesté de la mort. Mais un repos, un apaisement bien autrement
+absolu que celui du tombeau allait se faire en son coeur.
+
+Harcelée par Landrillon, elle avait fini par se donner à lui. Elle
+avait offert sa pauvre chair en holocauste pour sauver l'âme de
+celui qu'elle croyait sacrilège et criminel; chrétienne, sans
+doute pria-t-elle pour lui afin de l'arracher à la damnation,
+s'éleva-t-elle de tout son coeur vers l'ingrat au moment même où
+elle s'immolait entre les bras de l'odieux «chanteur».
+
+Le sacrifice se renouvela après chaque exigence du drôle. Blandine
+respirait. Landrillon n'entreprendrait rien contre la réputation
+du comte. Elle comptait aussi sur un miracle. Kehlmark reviendrait
+de son erreur. Le ciel exaucerait le voeu de la sainte.
+
+
+Des semaines s'écoulèrent. «Voilà longtemps que nous prenons du
+plaisir, ma fille, dit Landrillon, mais il ne s'agit pas seulement
+de la bagatelle; il nous faut songer aux affaires sérieuses. Et
+pour commencer, nous allons nous marier.
+
+-- Bah! Est-ce bien nécessaire? fit-elle avec un rire forcé.
+
+-- Cette question! Si c'est nécessaire? Te voilà ma maîtresse et
+tu refuserais d'être ma femme!
+
+-- À quoi bon, puisque tu m'as eue...
+
+-- Comment, à quoi bon? Je tiens à devenir ton époux. Ah çà,
+qu'espères-tu encore en restant ici?
+
+-- Rien!
+
+-- Alors, quoi! décampons. Assez de grappillages. C'est le moment
+de réunir nos petites économies en passant devant le notaire, puis
+devant le curé. Et bonsoir, Monsieur le comte de Kehlmark.
+
+-- Jamais! fit-elle avec une énergie farouche, songeant aux deux
+autres, le regard fixe, loin de son interlocuteur.
+
+-- Ah çà! qu'est-ce qui te prend? Et notre pacte, qu'en fais-tu?
+Je te veux pour légitime. Tu as des sous. Il me les faut. Ou
+préfères-tu que je dévoile à Balthus Bomberg et à Claudie Govaertz
+les chastes mystères de l'Escal-Vigor?
+
+-- Tu n'en feras rien, Landrillon.
+
+-- C'est ce que nous verrons!
+
+-- Une proposition, dit-elle, je te donnerai l'argent; je te
+donnerai tout ce que je possède, mais laisse-moi vivre ici et
+cherche une autre femme.
+
+-- L'aimerais-tu donc encore, ton bougre? s'exclama le drôle. Tant
+pis. Il faut te résoudre à le quitter et à devenir madame
+Landrillon. Pas de bêtises. Tu as deux mois pour réfléchir et
+marcher...
+
+
+Abandonner l'Escal-Vigor! Ne plus voir Kehlmark!
+
+La fatalité voulut qu'au comble de l'angoisse, la malheureuse
+rencontrât Henry de Kehlmark et que celui-ci, provoqué par son
+visage bouleversé, la prît de nouveau à partie:
+
+-- Bon, encore ta figure macabre! C'est entendu. Je suis le plus
+monstrueux des hommes! Mais alors, Blandine, n'es-tu pas toi-même
+un monstre de t'attacher à un être tel que moi!
+
+Et qui sait, ricana le malheureux avec un sardonisme de supplicié,
+si ce n'est pas mon exception, ma prétendue anomalie qui flatte
+tes imaginations! Qui me garantira que dans ton dévouement n'entre
+pas un peu de perversion génésique, comme disent les savantasses;
+un peu de cette volupté de souffrance qu'ils ont appelée de ce
+joli nom: masochisme! Dans ce cas, ta belle abnégation ne
+représenterait que folie et maladie pour les uns, que crime et
+turpitude pour les autres! Ô la vertu! Ô la santé! Où êtes-vous?
+
+Jamais encore il ne l'avait entreprise avec un pareil acharnement.
+
+-- Hélas! songeait-elle, dire que c'est moi qui le désespère
+ainsi! Moi qui ne sais plus quoi donner pour lui; moi qui ai
+consenti, pour acheter son repos, à vivre, et de quelle vie,
+Seigneur!
+
+-- Henry, mon Henry, le supplia-t-elle, tais-toi, mon Dieu, tais-
+toi! Dis, que veux-tu que je fasse? Je ne suis que ta servante,
+ton esclave. Qu'as-tu encore à me reprocher?
+
+-- Ton mépris, tes grimaces, tes airs de sainte Pars, quitte-moi.
+Abandonne ce pestiféré. Je ne veux plus de ton insultante
+compassion... Ah, tu es mon remords, mon vivant reproche! Quoi que
+tu fasses, tu es un miroir dans lequel je me vois constamment
+attaché au pilori, sous le fer rouge du bourreau...
+
+Et il la saisissait par les poignets au risque de les lui
+meurtrir; il lui criait dans le visage:
+
+-- Ô femme normale, modèle, irréprochable, je te hais, entends-tu
+bien, je te hais!
+
+Va, j'en ai assez. Toute extrémité plutôt que cet enfer. Livre-
+moi, madame Judas. Ameute nos vertueux voisins et l'île entière.
+Cours chez le dominé. Dis-leur qui je suis! Ah! Eh bien, cela
+m'est égal...
+
+Ce perpétuel mensonge, cette dissimulation de tous les instants
+m'étouffe et me pèse. Tout est préférable à ce supplice. Si tu ne
+parles pas, je parlerai, moi! Je leur dirai tout!... Ah, je te
+parais infâme; mais alors toi, Blandine, tu es bien plus infâme
+que moi d'avoir vécu aux crochets de celui que tu méprises; de
+t'être fait nourrir, entretenir par ce réprouvé, d'avoir toléré si
+longtemps ses vices parce qu'il te payait largement!...
+
+-- Henry, mon bien-aimé! Vraiment, tu crois cela. Oh comme tu t'en
+voudrais, comme tu te ferais horreur si tu savais la vérité!
+
+
+Ah oui, qu'il était injuste. L'injustice dont lui-même se croyait
+victime, le rendait frénétique et aveugle, cruel comme la
+fatalité.
+
+Il assimilait à la foule, à la masse malveillante et conforme,
+cette femme admirable, cette amante magnanime, parfois maladroite
+ou impuissante, présumant trop de ses forces pourtant héroïques,
+poussée, elle aussi, à bout, mais repuisant dans son amour un
+nouveau pouvoir d'exalter, de plus en plus, ce dieu qui l'exilait
+de son ciel.
+
+-- Oui, je crois cela, vraiment! insista le malheureux égaré. Tu
+m'épargnes, tu me ménages parce que tu mènes ici une existence de
+châtelaine et parce que tu te crois indispensable à ce prodigue, à
+ce gaspilleur qui n'a jamais su compter. Tu te figures que je ne
+puis me passer de toi. Tu t'imposes. Va-t'en. Laisse-moi me ruiner
+de corps, de bien et d'honneur. Tu es assez riche. Débarrasse-moi
+de ta présence!... Je te donnerai même de l'argent! Mais pour
+l'amour du ciel, éloigne-toi au plus vite! Quelque chose
+d'irréparable s'est passé entre nous. Désormais nous nous ferons
+mutuellement horreur.
+
+-- Oh! mon Henry, sanglotait la pauvre femme...
+
+Elle allait parler, mais elle l'aurait confondu, humilié; et elle
+se retira pour ne point être tentée de lui dire la vérité.
+
+
+VIII
+
+Demeuré seul, pour la première fois l'idée vint à Kehlmark de
+parcourir ses livres de comptes; de s'édifier par lui-même sur
+l'état de ses affaires. Il avait donné sa procuration à Blandine.
+C'est elle qui gérait sa fortune. Il savait dans quel meuble elle
+serrait les pièces relatives à la comptabilité. La clef n'était
+point sur le tiroir. Sans hésiter il fit sauter la serrure. Et le
+voilà furetant parmi les paperasses; parcourant des colonnes de
+chiffres, des actes notariés... Avant qu'il soit arrivé au bout de
+ses vérifications, il a vu clair: il est aussi bien que ruiné.
+L'Escal-Vigor est à peu près la seule de ses terres qui ne soit
+hypothéquée. Mais alors d'où vient l'argent par lequel on subvient
+à son faste, à ses largesses, à son train de vie princier? Quel
+banquier généreux lui avance des sommes considérables sans
+garantie, sans la moindre chance d'être jamais remboursé?
+
+Soudain, il comprit.
+
+Blandine! Blandine qu'il venait d'insulter si grossièrement. Les
+rôles étaient renversés. C'était lui l'entretenu! Au lieu de le
+calmer, dans les dispositions d'esprit où il se trouvait, cette
+découverte l'exaspéra.
+
+Au diapason où il était monté, rien ne pouvait balancer
+l'injustice dont il avait à se plaindre.
+
+Il relança la jeune femme:
+
+-- De mieux en mieux, fit-il. je sais tout. Tu m'achètes, tu
+m'entretiens; je ne possède plus un sou vaillant. L'Escal-Vigor
+devrait t'appartenir. C'est à peine s'il représente la valeur des
+sommes que tu m'as données. Mais, ma chère, vous avez fait un faux
+calcul en vous flattant ainsi de me lier à vous, de me rendre
+votre chose lige... Non, non, je ne suis pas à vendre. Je sortirai
+d'ici. Je vous laisse le château. Je ne veux rien de vous...
+
+Puis, reprit-il, atrocement persifleur, comme s'il se mutilait
+lui-même, après ce que je t'en ai avoué, tu eusses fait une piètre
+acquisition en ma personne! Ah! Ah! Ah!
+
+Notre situation mutuelle est encore plus extravagante que je le
+croyais... Tu n'es vraiment pas dégoûtée. Mais, petite sotte, avec
+l'argent que te laissait mon aïeule, tu aurais pu te procurer un
+mâle, un solide amateur de femmes. Tiens, j'y pense, tu ne devais
+même pas chercher bien loin... Ce Landrillon...
+
+Malheureux Kehlmark!
+
+Dans son besoin de révolte et de représailles, il venait de porter
+à Blandine la pire des blessures. Ah, le misérable! Il ne se
+doutait pas encore du plus grand des sacrifices qu'elle lui avait
+faits! L'abandon de sa fortune n'était rien comparé à cet autre
+holocauste! Quel démon venait de mettre sur les lèvres
+imprécatoires du Dykgrave le dernier nom qu'il eût dû prononcer.
+
+Kehlmark ne devait jamais connaître jusqu'à quel point il s'était
+montré abominable en ce moment, mais à peine le nom de Landrillon
+fut-il sorti de sa bouche qu'une détente se produisit en lui: le
+blanc visage, les yeux implorateurs de Blandine lui révélèrent une
+partie du coup qu'il venait de lui porter.
+
+Il reçut la femme défaillante dans ses bras:
+
+-- Ce n'est pas moi qui viens de parler, ma chérie. Pardonne-moi.
+C'est un passé de douleur inouïe et de secret opprobre; ce sont
+mes sens exaspérés qui se vengent.
+
+Et pour obtenir son pardon, il lui fit une confession générale, ou
+mieux un tableau complet de sa vie intérieure.
+
+En se rappelant ses heures sombres il redevenait cruel et agressif
+comme tout à l'heure, puis il se reprenait à la caresser, et son
+exaltation sardonique confinait par moments à la folie:
+
+-- Ah, Blandine! Blandine! Ce que j'ai souffert, ce que je souffre
+encore, on ne le saura jamais que si on a passé par les mêmes
+affres!
+
+Pauvre chérie, tu as cru que je t'en voulais et que je me plaisais
+à te faire du mal...
+
+Voyons, sois raisonnable. Tu observes quelqu'un attaché au bûcher
+et brûlant à petit feu; et c'est toi qui lui reproches le
+spectacle atroce que son supplice inflige aux âmes sensibles!...
+Ah! un spectacle qu'il t'offrit bien malgré lui!
+
+Et c'est cette victime martyrisée, ce patient endolori dont tout
+l'être est une perpétuelle torture, une crispante lancinance,
+c'est ce brûlé vif que tu accuses d'être ton bourreau.
+
+Désormais, ô ma soeur, fais-lui grâce de tes mines dégoûtées, de
+ta vertueuse réprobation.
+
+Ah, j'en ai assez! Puisque je t'ai fait du mal inconsciemment, à
+toi la meilleure des femmes, je me demande pourquoi je ménagerais
+les sentiments de la turbe. Loin de m'humilier, je me redresse...
+
+Tu me jugerais, tu me condamnerais, comme les autres? À ton aise.
+Mais je te conteste même le droit de m'absoudre. Je ne suis ni
+malade, ni coupable. Je me sens le coeur plus grand et plus large
+que leurs apôtres les plus vantés. Aussi ne te montre point
+pharisienne à mon égard, ô mon irréprochable Blandine!
+
+Et surtout plus de ces mots insultants et flétrisseurs, n'est-ce
+pas, en parlant de mes amours, de mes seules possibles amours!
+
+Ces mots, ô mon ange, te faisaient perdre en une seconde tout le
+bénéfice de ton existence entière de bonté et de compréhension.
+Assez, de ce dévouement qui vous brûle au fer rouge... Assez de
+cautères!
+
+-- Henry, gémissait la pauvre femme, ne revenons point sur le
+passé; arrache-moi le coeur mais ne me parle plus ainsi... C'en
+est fait. Loin de te blâmer, je fais plus que t'excuser, je
+t'approuve. Est-ce là ce que tu veux de moi? Tiens, je me damne
+avec toi, je renie le baptême, l'Évangile et Jésus!
+
+Il l'écoutait à peine, se débondait, levait toutes les vannes de
+son coeur.
+
+Elle, transfigurée, l'avait assis doucement dans un fauteuil; elle
+lui faisait un collier de ses bras et, joue contre joue, ils
+mêlaient leurs larmes. Mais elle convenait que le désespoir de
+Kehlmark avait la préséance sur le sien et elle consentait à
+n'être plus que maternelle.
+
+-- Dis-moi, Blandine, poursuivait-il, à qui m'est-il arrivé de
+faire du mal? À toi? Mais sans le vouloir; je n'étais point celui
+que tu avais rêvé, ou du moins tel que tu l'eusses voulu. Je n'en
+puis rien. Tout le premier j'ai souffert de ta souffrance. Tu
+pleures en m'écoutant; tu as raison, Blandine, si tu verses ces
+larmes à l'image de mon calvaire, de ma longue Passion... Ta
+compassion m'honore et me fait du bien. Mais si c'est de honte
+pour moi que tu pleures, ma chérie, si tu me réprouves et me
+renies, si tu partages le préjugé de ce monde occidental et
+protestant... oh alors, abandonne-moi, rengaine tes larmes, je
+n'ai que faire de ta sympathie honteuse.
+
+Oui, à partir d'aujourd'hui je n'aurai plus de respect humain et
+de lâche pudeur, Blandine.
+
+Un moment viendra où je proclamerai ma raison d'être à la face de
+l'univers entier...
+
+Il en est temps. Mon enfer n'a que trop duré. Il avait commencé
+dès ma puberté. Envoyé au collège, mes camaraderies contractèrent
+toute la vivacité et la mélancolie du plus tendre des sentiments.
+Aux baignades, la nudité frileuse de mes compagnons m'induisait en
+de troublantes extases. En dessinant d'après l'antique, je goûtai
+les nobles académies masculines; païen de vocation, je ne
+découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses formes
+d'un athlète, d'un héros adolescent ou d'un jeune dieu, et
+j'accordai voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme
+à l'hymne de la chair gymnique. En même temps, je trouvai coqs et
+faisans plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus
+prestigieux que lionnes et tigresses! Mais je taisais et
+dissimulais mes prédilections. Je tentai même d'en imposer à mes
+yeux et à mes autres sens; je me broyai le coeur et la chair, à
+les persuader de leurs méprises et de l'aberration de leurs
+sympathies. Ainsi, au pensionnat, j'aimai, en désespéré, William
+Percy, un jeune lord anglais, celui-là même qui avait failli me
+noyer, sans jamais oser lui témoigner que par une ferveur
+fraternelle l'ardeur dont je me consumais pour lui[5].
+
+Au sortir de Bodenberg Schloss, quand je te rencontrai, Blandine,
+je crus rentrer, par mon amour pour toi, dans l'ordre commun.
+Mais, malheureusement pour tous deux, cette rencontre ne fut qu'un
+accident dans ma vie sexuelle. Malgré des efforts loyaux et
+héroïques, une tyrannique concentration de volonté pour les fixer
+sur la meilleure et la plus désirable des femmes, mes postulations
+charnelles se détournèrent bientôt de toi et je ne t'aimai plus
+que de toute mon âme, ô Blandine! À cette époque, des restes de
+scrupules chrétiens, ou plutôt bibliques, me dégoûtaient de moi-
+même. Je me faisais horreur et me croyais véritablement maudit,
+possédé, désigné aux feux de Sodome!
+
+Puis, l'injustice, l'iniquité de mon destin me réconcilia,
+sourdement, avec moi-même. J'en arrivai à n'accepter en mon for
+intérieur que le témoignage de ma propre conscience. Fort de mon
+honnêteté absolue, je m'insurgeai à part moi contre l'orientation
+amoureuse du plus grand nombre. Des lectures achevèrent de
+m'édifier sur la raison d'être et la légitimité de mes penchants.
+Des artistes, des sages, des héros, des rois, des papes, voire des
+dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple le culte de
+la beauté mâle. En mes rechutes de doute et de remords, pour me
+retremper dans ma foi et ma religion sexuelle, je relisais les
+brûlants sonnets de Shakespeare à William Herbert, comte de
+Pembroke, ceux, non moins idolâtres, de Michel-Ange, au chevalier
+Tommoso di Cavalieri, je me fortifiai en reprenant des passages de
+Montaigne, de Tennyson, de Wagner, de Walt Whitmann et de
+Carpenter; j'évoquais les jeunes gens du banquet de Platon, les
+amants du bataillon sacré de Thèbes, Achille et Patrocle, Damon et
+Pythias, Adrien et Antinoüs, Chariton et Mélanippe, Dioclès,
+Cléomaque, je communiai en toutes ces généreuses passions viriles
+de l'Antiquité et de la Renaissance qu'on nous vante
+cuistreusement au collège en nous en taisant le superbe érotisme
+inspirateur d'art absolu, de gestes épiques et de suprêmes
+civismes.
+
+Cependant ma vie extérieure continuait à être une contrainte, une
+dissimulation perpétuelle. J'atteignis, au prix d'une discipline
+impie, à la maîtrise du mensonge. Mais ma nature droite et probe
+ne cessait de se soulever contre cette imposture. Représente-toi,
+ma pauvre amie, l'antagonisme atroce entre mon caractère ouvert et
+expansif, et ce masque dénaturant et calomniant mes impulsions et
+mes affinités! Ah, je puis bien te l'avouer à présent, plus d'une
+fois, mon indifférence charnelle pour la femme menaça de tourner
+en une véritable haine. Et toi-même, ma Blandine, tu faillis
+m'exaspérer contre ton sexe tout entier, toi, la meilleure des
+femmes! Le jour où tu te flattas de me séparer de Guidon Govaertz,
+je sentis ma piété presque filiale pour toi se transformer en une
+complète exécration. Dans ces conditions, tu comprendras que
+souvent, refoulé et isolé, virtuellement anathème, je pensai
+perdre la raison!
+
+Plus d'une fois, je roulai sur la pente des aberrations. Puisqu'on
+me taxe de monstruosité, me disais-je, puisque je suis déchu,
+socialement réprouvé, autant jouir du bénéfice de mon ignominie.
+
+Les forfaits sadiques d'un Gilles de Rais tentaient mon insomnie.
+
+Te rappelles-tu l'enfant que tu arrachas un jour de mes bras?
+Rageur, je te frappai d'un couteau, et, cependant, tu n'avais pas
+lu dans mon arrière-pensée! Un autre jour, quand nous habitions
+encore à la ville, j'accostai un jeune rôdeur du port, déguenillé
+comme les petits coureurs des grèves de Klaarvatsch. Aiguillonné
+par une perversion abominable, j'allais l'emporter à l'écart,
+derrière un monceau de ballots.
+
+Je soulevai le mioche sur mes bras: le garçonnet souriait à
+pleines lèvres, il n'avait point peur, quoique je dusse avoir, en
+ce moment, la face congestionnée d'un apoplectique strangulé par
+l'asphyxie. Le monsieur voulait jouer sans doute et lui donnerait
+ensuite la pièce. L'enfant était potelé comme une pêche, aussi
+brun que ses haillons de velours, et ses yeux marrons pétillaient
+d'espiègle caresse. Tandis que je pressais le pas, la gorge sèche,
+il se mit même, câlin, à me tirer la barbiche. Le voile de soufre
+et de bitume se déchira devant mes yeux. Je me rappelai mon
+enfance, ma grand'mère, toi, Blandine, mon ange! Non, non! Je
+déposai le petiot et m'enfuis. Depuis lors je répudiai ces
+sinistres suggestions enfantées par la foi catholique. Non, ne
+déflore point l'innocence ou du moins épargne la faiblesse, me
+disais-je. N'aspire que le parfum qui s'exhale vers toi! N'abuse
+de l'enfant qui s'ignore ou du mâle à venir!
+
+Peu de temps après, mon aïeule mourut. Je résolus de me mettre à
+la recherche de l'être que je pourrais aimer selon ma nature;
+c'est pourquoi je m'exilai en cette île; j'avais le pressentiment
+d'y rencontrer mon élu. Guidon n'eut qu'à se montrer pour que mon
+coeur se projetât aussitôt vers lui. Je lui reconnus, avec des
+aptitudes aux arts que j'aime, des orgueils et des notions de vies
+différentes de ceux de la foule domestiquée. Comment, d'ailleurs,
+demeurer insensible à la muette et délicate imploration de ses
+yeux? Il m'avait deviné aussi bien que je l'avais senti. Lui seul,
+le premier, assouvirait mon premier besoin d'être! Si notre chair
+a mal fait, la plus totale ferveur morale fut notre complice. Nos
+sentiments s'accordèrent avec nos désirs!...
+
+Mais non, la nature ne désavoue, ne répudie rien de ce qui nous
+béatifie. Ce sont les religions bibliques qui veulent que la terre
+nous ait enfantés pour l'abstinence et la douleur. Imposture!
+L'exécrable créateur que celui qui se complairait en la torture de
+ses créatures! À ce compte, le pire des sadismes serait celui d'un
+prétendu Dieu d'amour! Notre supplice ferait sa volupté!...
+
+Tu t'expliques à présent ma vie, et tu comprends pourquoi je te
+parle si orgueilleusement malgré ta splendeur d'âme, ô Blandine!
+
+Tu m'as connu autrefois quelques amis de ma caste, des gens
+excellents, une élite capable de toutes les indulgences et de
+toutes les compréhensions, des penseurs, des esprits d'avant-
+garde, qu'aucune spéculation, fût-elle la plus osée, ne semblait
+devoir effaroucher. Tu te rappelles combien ils me recherchaient.
+Eh bien, souviens-toi de mes subites tristesses en leur compagnie
+pourtant si cordiale; de mes éclipses prolongées, de mes
+apparentes bouderies. Quelle en était la cause? Au milieu d'une
+conversation enjouée, au plus fort de nos confidences et de nos
+épanchements, je me demandais quel accueil me feraient ces mêmes
+amis s'ils lisaient dans mon âme, s'ils se doutaient de ma
+différence. Et à cette seule idée, je m'insurgeais intérieurement
+contre cet opprobre qu'ils n'eussent point manqué de m'infliger,
+tout supérieurs et audacieux qu'ils se prétendaient. Les plus
+généreux se seraient abstenus de tout blâme, mais m'eussent évité
+comme un lépreux. Combien de fois en des milieux moins cultivés,
+lorsque j'entendais flétrir, avec des gestes et des sobriquets
+horribles, les amants de ma sorte, ne fus-je pas sur le point
+d'éclater, de proclamer ma solidarité avec les prétendus
+transgresseurs et de cracher au visage de tous ces implacables
+honnêtes gens!
+
+Et mes souffrances aussi, quand on mettait la conversation sur la
+galanterie et les bonnes fortunes! Forcé de rire, de me mêler à
+cet assaut d'historiettes croustilleuses et même de raconter à mon
+tour une gaudriole ou une prouesse libertine, je me sentais lever
+le coeur et me reprochais ma lâche complaisance.
+
+Le Berger de Feu dont tu m'entendis naguère conter la légende
+refusa de se rendre en pèlerinage à Rome pour se jeter aux pieds
+du pape et implorer sa miséricorde. Ce pécheur répudiait tout
+arbitre entre sa conscience et la foule. Je fus plus humble. Un
+jour j'écrivis à un révolutionnaire illustre, à un de ces porteurs
+de torches, qui passent pour être en avance sur tout leur siècle
+et qui rêvent un monde de fraternité, de bonheur et d'amour. Je le
+consultai sur mon état comme s'il s'était agi de celui d'un de mes
+amis. L'homme de qui j'attendais la consolation, une parole
+rassurante, un signe de tolérance, me répondit par une lettre
+d'anathème et d'interdit. Il criait _raca_ sur le transfuge de la
+morale amoureuse, se montrant aussi implacable pour les êtres
+d'exception que le pape de la légende pour le chevalier
+Tannhäuser. Ah! Ah! ce pape de la révolution me voua pour la vie
+au Venusberg ou mieux à l'Uranienberg!
+
+Cette excommunication majeure qui aurait dû me désespérer me
+rendit au sentiment de ma dignité individuelle, de mes devoirs
+envers ma nature. J'ai puisé la force de vivre conformément à ma
+conscience, à mes besoins, dans l'iniquité même qui m'était faite
+par l'humanité; mais, isolé, je passai par des alternatives de
+découragement et de révolte, et tu t'expliqueras à présent, ma
+pauvre chérie, mes humeurs bizarres, mes prodigalités, mes excès,
+mes exploits de casse-cou. Oui, je cherchais toujours l'oubli, et
+plus d'une fois la mort!
+
+-- Tu as souffert plus que moi, lui dit Blandine, comme il
+s'arrêtait soulagé, avec une sorte de sérénité, le visage presque
+épanoui, illuminé de franchise, -- mais du moins ne souffriras-tu
+plus par ma faute!... Je me convertis à ta religion d'amour, je me
+dépouille de mes derniers préjugés. Non seulement je t'excuse,
+mais je t'admire et t'exalte... je consens à ce que tu voudras...
+Sois tranquille, Henry, tu n'entendras plus une plainte, encore
+moins un reproche...
+
+Guidon, celui que tu chéris de corps et d'âme, sera mon ami, je
+serai sa soeur. Nous quitterons ce pays, si tu veux, Henry, nous
+irons vivre ailleurs, à trois, modestement mais désormais apaisés
+et réconciliés...
+
+Confondu par tant d'abnégation, le Dykgrave s'écria:
+
+-- Oh, ne pouvoir t'aimer que comme une mère, une mère encore plus
+tendre que la meilleure, ma sainte Blandine, mais seulement une
+mère!...
+
+Elle lui ferma la bouche par ce cri:
+
+-- Ah! voilà pourquoi quelque chose m'empêcha jadis d'aller
+rechercher l'autre dans sa prison!
+
+Il y avait du triomphe, de la jubilation dans ce désespoir de
+Blandine. C'était la folie sublime du sacrifice. La femme
+s'élevait jusqu'à l'ange.
+
+Elle devait monter plus haut encore, rejeter toute jalousie
+charnelle.
+
+Joignant le geste à la promesse, elle demanda à Kehlmark d'appeler
+Guidon, et quand le jeune homme se fut présenté, elle lui prit les
+mains, elle les mit elle-même dans celles du maître, puis elle
+déposa un baiser chaste, mais secourable comme la tombe, sur le
+front rougissant du disciple.
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE_
+_LA KERMESSE DE LA SAINT-OLFGAR
+
+
+I
+
+À la suite de cette explication suprême, le Dykgrave, à qui
+Blandine avait révélé une partie des manoeuvres de Landrillon,
+celles dont elle n'avait pas été directement victime, mit le
+domestique à la porte. Le comte préférait affronter les pires
+conséquences de ce renvoi, plutôt que de continuer à respirer le
+même air que ce fourbe, et Blandine, entièrement acquise aux vues
+de son maître, ne redoutait plus le scandale dont le drôle l'avait
+toujours menacée.
+
+Landrillon fut stupéfait de cette exécution inattendue.
+
+Il croyait toucher au but, les tenir tous deux, Blandine et le
+comte, à sa merci? Comment osaient-ils bien le chasser?
+
+Vrai, il n'en revenait pas.
+
+Mais, quoique interloqué un moment, quand Kehlmark, l'ayant fait
+appeler, lui signifia ce congé à brûle-pourpoint, son effronterie
+reprit bientôt le dessus:
+
+-- Ouais, monsieur le comte, gouailla-t-il, vous croyez que nos
+relations vont en rester là! Que nenni! Vous n'aurez pas fini de
+sitôt avec moi. On sait beaucoup de choses, car on n'a pas eu les
+yeux et les oreilles en poche.
+
+-- Canaille! fit Kehlmark en faisant baisser les yeux par un
+regard intrépide et loyal au coquin qui se flattait de
+l'intimider. Sortez! Je me ris de vos complots! Toutefois,
+apprenez qu'à la moindre diffamation qui nous viserait, moi ou les
+êtres qui me sont chers, je vous en rendrais responsable et vous
+ferais traîner devant les tribunaux...
+
+Et comme le valet contractait les lèvres pour lancer quelque
+parole immonde, d'un geste Kehlmark le mit dehors, tête basse, en
+lui faisant rentrer l'injure dans la gorge.
+
+
+Ayant fait ses paquets, Landrillon, blême de rage, ivre de
+vengeance, rejoignit Blandine, se flattant de se rabattre sur
+celle-ci et de la terroriser pour deux.
+
+-- C'est sérieux. On me déclare donc la guerre? Gare à vous! lui
+dit-il.
+
+-- Vous ferez ce que vous voudrez! répondit Blandine, désormais
+aussi calme et rassurée que Kehlmark. Nous nous attendons à tout
+de votre part!
+
+-- Nous! On s'est donc remis avec le... bougre. Soyons poli! Pas
+dégoûtée la petite! Nous allons le partager avec son... gamin.
+Pour être poli, toujours! Ménage à trois! Tous mes compliments!...
+
+Ces insinuations ne lui arrachèrent même pas un tressaillement.
+Elle se borna à le considérer d'un air de mépris.
+
+Cette impassibilité mit le comble à la stupéfaction du groom.
+
+La coquine lui échappait. N'aurait-il plus aucun pouvoir sur elle?
+Pour s'en assurer:
+
+-- Il ne s'agit pas de tout cela, reprit-il. Assez plaisanté! Tu
+as souscrit un pacte avec moi. On me chasse; tu me suivras.!
+
+-- Jamais!
+
+-- Comment dis-tu cela? Tu es à moi... As-tu raconté à ton piteux
+seigneur que tu t'es poussé du plaisir avec moi? Ou bien veux-tu
+que je l'en informe?
+
+-- Il sait tout! dit-elle.
+
+Elle mentait à dessein pour parer toute attaque de la part de
+Landrillon. S'il parlait, le comte ne le croirait pas. La noble
+femme voulait que Kehlmark ignorât toujours jusqu'à quel point
+elle s'était sacrifiée pour son repos; elle ne voulait point
+l'humilier, ou plutôt lui causer un éternel chagrin en lui
+prouvant combien elle l'avait aimé.
+
+-- Et malgré cela, il te reprend! constata Landrillon. Pouah!
+Vraiment vous êtes dignes l'un de l'autre... Ainsi tu l'aimes
+encore, ce décati, ce panné?...
+
+-- Tu l'as dit. Et, si possible, plus que jamais...
+
+-- Tu m'appartiens. Je te veux, et sur-le-champ... Ne fût-ce
+qu'une dernière fois?
+
+-- Plus jamais; je suis libre et me ris désormais de toutes tes
+entreprises!
+
+
+Landrillon fut tellement pris au dépourvu par cette volte-face et
+maté par l'air désespérément résolu des maîtres de l'Escal-Vigor,
+qu'au dehors il n'osa donner suite à sa conspiration et divulguer
+ce qu'il avait vu ou, tout au moins, parler de ce qu'il
+soupçonnait.
+
+Au village, il prétendit avoir quitté l'Escal-Vigor de son propre
+gré afin de s'établir, et comme, du château, on ne démentit point
+cette version, cet événement inopiné ne donna point lieu à trop de
+commérages.
+
+N'osant encore rompre ouvertement en visière à son ancien maître,
+il entreprit d'entamer sa popularité.
+
+Ainsi il fit une cour assidue à Claudie, que sa luronnerie
+égrillarde avait toujours amusée, et il flatta l'amour-propre du
+fermier des Pèlerins. Rebuté par Blandine, il jetait son dévolu
+sur la riche héritière de la ferme, mais ce caprice nouveau il le
+mettrait au service de la haine inextinguible qu'il portait
+désormais à la maîtresse du Dykgrave, une de ces haines qui
+représentent l'aberration de l'amour. Car il s'était repris à
+désirer follement la femme qui lui échappait et qui l'avait joué.
+Elle le frustrait, elle le volait, elle le spoliait.
+
+Landrillon parut aussi aux offices, aux prêches de Dom Balthus. Il
+s'insinua dans les grâces de la femme du pasteur et des deux
+vieilles filles, les soeurs du fermier des Pèlerins.
+
+L'ancien valet n'osait encore agir ouvertement, mais il
+déchaînerait un terrible orage contre Kehlmark, sa concubine et
+leur mignon. Leur fierté, leur audace le passaient: «Vrai, ils en
+ont de l'aplomb et un toupet! Concilier des moeurs pareilles avec
+de la dignité! Il ne leur manque plus que de tirer gloire de leur
+ignominie!»
+
+Le gaillard ne se savait point si bon devin. Il se croyait le
+droit de mépriser profondément son ancien maître. Les mille
+gredineries auxquelles, troupier vendu de corps et d'âme, absolu
+prostitué, il s'était livré durant son temps de bagne militaire ne
+représentaient que bagatelles ne tirant pas à conséquence. De tout
+temps, le vice a condamné l'amour vrai, et les Kehlmark ont été la
+réhabilitation des Landrillon. La turbe préférera toujours
+Barrabas à Jésus.
+
+Pour commencer, Landrillon s'appliquerait à détacher Michel
+Govaertz du châtelain de l'Escal-Vigor, à refroidir le bel
+enthousiasme du père et de la fille, à chauffer la rancune de la
+virago contre Blandine, puis à incriminer vaguement les rapports
+de Guidon et de Kehlmark:
+
+-- À votre place, se hasarda-t-il à dire un jour à Michel et à
+Claudie, je ne laisserais pas le jeune Guidon au château. Le faux
+ménage du comte et de cette chipie est un mauvais exemple pour un
+jeune homme!
+
+À leur sourire étonné, il comprit qu'il faisait fausse route et
+n'insista point.
+
+Landrillon n'aurait pu fournir la preuve des scandaleuses
+imputations qu'il brûlait de formuler contre le maître de l'Escal-
+Vigor. Dire qu'un instant le fourbe s'était flatté de produire
+Blandine contre lui!
+
+Prévenu, averti, le comte se tiendrait à quatre, n'aurait garde de
+se livrer, de se compromettre, de tomber dans un traquenard. Il
+sauvait parfaitement les apparences.
+
+La présence de Guidon au château se justifiait sous tous les
+rapports. Loin de s'en séparer, le comte venait de se l'attacher
+comme secrétaire.
+
+Un instant, Thibaut songea à suborner des témoins, à corrompre les
+manouvriers de Klaarvatsch, les cinq hercules que le comte
+employait aux corvées du château et qui posaient dans son atelier.
+Mais ces gars simples et rudes étaient fous de leur patron et
+eussent assommé l'ennemi dès le premier mot qu'il leur eût touché
+de son plan. Il fallait ruser, les prendre, les gagner d'une autre
+façon et peu à peu sans brusquer les choses.
+
+Il se borna pour le quart d'heure à circonvenir ceux de
+Klaarvatsch qui ne travaillaient pas à demeure au château, les
+plastiques marins, les comparses des jeux athlétiques et des
+tournois décoratifs, les personnages des sortes de «masques» et
+tableaux vivants composés par le Dykgrave.
+
+Landrillon les indisposa graduellement contre les cinq privilégiés
+et surtout contre le petit favori, les grands rôles de ces
+mascarades, comme les appelait le valet, d'ailleurs rigoureusement
+exclu, pour cause de trivialité, de ces intermèdes esthétiques.
+Les figurants finissaient par convenir avec Landrillon que
+l'ascendant de Guidon Govaertz, ce petit morveux encore imberbe,
+sur le Dykgrave était par trop considérable. Indisposés contre le
+page, ils ne tarderaient point, calculait ce machiavel du fumier,
+à voir de moins bon oeil, le châtelain.
+
+D'autre part, l'ancien domestique, qui avait ouvert une sorte de
+tourne-bride entre le parc de l'Escal-Vigor et le village de
+Zoudbertinge, attirait l'attention ombrageuse des notables sur le
+trop d'intérêt témoigné par Henry aux va-nu-pieds de Klaarvatsch,
+au rebut de l'île smaragdine.
+
+Landrillon voyait souvent Balthus Bomberg à présent. Il se bornait
+à l'entretenir du faux ménage de Blandine et du comte, mais sans
+lui faire entrevoir encore une irrégularité morale autrement
+choquante, énorme.
+
+Le dominé, qui se cassait la tête pour renverser et perdre le
+Dykgrave, ne se fût jamais arrêté, même en imagination, à une arme
+si maléfique que celle dont Landrillon comptait se servir. Ah la
+terrible explosion! Si cette mine-là éclatait un jour, les pires
+chenapans devraient lâcher l'indigne favori! Pas un homme honnête
+dans l'île ne tendrait encore la main au réprouvé.
+
+-- Comment faire, mon cher monsieur Landrillon, demandait, en
+attendant, le curé à son nouvel allié, pour exorciser, pour
+retourner ces fanatiques, pour les détacher de cet ensorceleur, de
+ce corrupteur?...
+
+-- Oui, oui, corrupteur n'est pas trop dur! l'interrompait
+Landrillon, avec un rire en dedans qui eût donné à supposer bien
+des choses à un autre qu'à ce pasteur rigoriste mais borné.
+
+-- Notez, protestait celui-ci, que je n'en veux pas à ce mauvais
+noble, mais que je suis uniquement entraîné par mon zèle pour la
+religion, les bonnes moeurs et la cause du bien!...
+
+-- Pour bien faire, mon révérend Monsieur, reprenait Landrillon,
+avec sa mine chafouine, il nous faudrait découvrir chez le comte
+de Kehlmark une transgression qui heurterait un préjugé terrible
+et en quelque sorte indéracinable dans notre ordre social et
+chrétien; vous comprenez ce que je veux dire, une abomination qui
+crierait non seulement vengeance au ciel, mais aux pécheurs les
+moins timorés...
+
+-- Oui, mais qui nous fournira la preuve d'un forfait de ce genre!
+soupirait Bomberg.
+
+-- Patience, mon révérend Monsieur, patience! nasillait
+cauteleusement le mauvais domestique.
+
+
+Bomberg tenait ses supérieurs ecclésiastiques au courant de la
+tournure plus favorable que prenaient leurs affaires.
+
+Continuellement entreprise par Landrillon, Claudie commençait à
+s'impatienter des lenteurs et des temporisations du comte de
+Kehlmark. Ce qui contribuait à l'irriter, c'est que dans le pays
+les prétendants évincés ne se gênaient point pour se moquer d'elle
+et même la chansonner dans les cabarets. Landrillon lui faisait
+accroire que Blandine tenait encore le Dykgrave. Aussi la pataude
+en voulait-elle de plus en plus à l'intendante, à cette
+pimpesouée. Tout aussi réservé qu'avec Bomberg, Landrillon n'avait
+garde de mettre déjà la véhémente paysanne sur la véritable piste.
+«Ah nous en verrons de drôles le jour où la Claudie saura toute la
+vérité! Y en aura-t-il de la casse!» songeait le trigaud en se
+frottant les mains et en riant sous cape.
+
+Il jubilait à l'avance, savourait, recuisait sa vengeance,
+aiguisait voluptueusement l'arme décisive, la repassant sur la
+pierre, ne voulant frapper qu'à coup sûr et en toute sécurité pour
+lui.
+
+Claudie, pourtant, ne renonçait point à son grand projet. Elle
+conquerrait Kehlmark sur sa pâle rivale.
+
+La voyant toujours si férue du Dykgrave, Landrillon, à qui sa
+haine vigilante tenait lieu de vertu divinatoire, commença par lui
+révéler la gêne financière du comte, puis il prédit la déconfiture
+du grand seigneur et même son prochain départ.
+
+Contre l'attente du valet, Claudie, assez surprise, ne s'en montra
+pourtant que plus portée pour le gentilhomme ruiné. Elle se
+réjouit presque de cette débâcle, car elle se flattait de prendre
+le comte sinon par l'amour, du moins par l'argent. À partir de ce
+moment, elle caressa même un petit projet, infaillible à son sens,
+dont elle ne souffla mot à personne.
+
+Si Kehlmark était ruiné ou à peu près, Claudie se trouvait assez
+riche pour deux. Puis, restaient toujours le titre de comtesse, le
+prestige attaché à l'Escal-Vigor! Les Govaertz se sentaient de
+taille à pouvoir redorer le blason des Kehlmark.
+
+En attendant, Claudie entrait en apparence dans le mouvement de
+désapprobation entretenu et attisé par Landrillon contre le
+Dykgrave, et semblait même encourager ostensiblement les
+poursuites du larbin.
+
+Dans la paroisse, les lurons ne se gênèrent point pour dire que,
+dépitée de ne pouvoir décrocher la couronne comtale, elle s'était
+rabattue sur la livrée.
+
+Il entrait dans la tactique personnelle de Claudie, d'isoler
+complètement le Dykgrave, de lui mettre tout Smaragdis à dos;
+puis, lorsqu'il serait réduit à quia, elle lui apparaîtrait comme
+une providence. Elle brouillerait même Kehlmark avec le
+bourgmestre, et lui reprendrait le jeune Guidon.
+
+Déjà Kehlmark avait donné sa démission de Dykgrave; il renonçait
+aussi aux présidences des confréries et des sociétés d'agrément;
+il se désintéressait de la vie collective. Plus de largesses, plus
+de fêtes. Il n'en fallut pas plus pour lui faire perdre les deux
+tiers de sa popularité.
+
+Claudie s'était réconciliée avec les deux soeurs de son père, à
+l'insu de celui-ci. Autorisées, instiguées par leur nièce, elles
+forcèrent leur frère à mettre les pouces: «Tu rompras avec le
+maître de l'Escal-Vigor, ou tu nous feras déshériter ta chère
+Claudie!»
+
+Govaertz se serait peut-être rebiffé, mais il n'avait pas le droit
+de compromettre l'avenir de ses enfants. Claudie vint à la
+rescousse et déclara ne plus vouloir devenir comtesse. En outre,
+elle attaqua son père par la vanité. Depuis que le comte était
+revenu au pays, lui, Michel Govaertz, ne comptait plus pour rien.
+Il n'était plus bourgmestre que de nom.
+
+Govaertz finit par se jeter dans les bras du dominé.
+
+Ce fut un événement lorsque le père et la fille rentrèrent à
+l'église.
+
+Le pasteur tonna avec plus de virulence que jamais contre le
+châtelain et sa concubine. Durant l'office, Claudie contemplait,
+avec une curiosité avide, les fresques représentant le martyre de
+saint Olfgar.
+
+En se rapatriant avec Bomberg, le bourgmestre se brouillait
+infailliblement avec Kehlmark. Govaertz, toujours conseillé par sa
+fille, accentua cette rupture, en rappelant le jeune Guidon. Mais,
+sur ces entrefaites, celui-ci avait atteint sa majorité, et il fit
+à son père, l'accueil qu'il avait fait autrefois à la démarche du
+dominé.
+
+Cette insubordination du gamin surprit Claudie, mais sans lui
+donner autrement à réfléchir.
+
+Quant aux hôtes de l'Escal-Vigor, ils ne vivaient plus que pour
+eux-mêmes. Depuis le renvoi de Landrillon, Kehlmark avait cessé
+ses visites aux Pèlerins. C'est ce qui avait même déterminé
+Claudie à lui faire la guerre.
+
+Kehlmark, de nouveau transfiguré, avait repris tout son courage et
+sa belle philosophie.
+
+Durant la période de ses déchirantes explications avec Blandine,
+il était retombé dans ses humeurs sombres; à présent il s'était
+reconquis, il répudiait ses dernières attaches chrétiennes; il se
+croyait, mieux qu'un révolté, un apôtre; c'est lui qui prendrait
+l'offensive et qui jugerait ses juges.
+
+
+En attendant l'occasion d'entrer en scène, il s'armait de
+lectures, compilait des documents, réunissait dans l'histoire et
+la littérature des exemples illustres et apologétiques.
+
+Certes, le médecin consulté autrefois par Mme de Kehlmark, ne
+supposait point à quel genre d'apostolat se serait livré celui
+dont il prévoyait le génie et l'exceptionnelle destinée...
+
+
+À quel moment Landrillon s'avisa-t-il de faire part secrètement à
+Bomberg, et seulement à celui-ci, des présomptions majeures à
+établir contre la conduite du comte? Probablement le jour où
+Claudie lui donna à entendre qu'elle en tenait encore profondément
+pour Kehlmark.
+
+Au premier mot que le dominé apprit de l'aberration passionnelle
+de son ennemi, il feignit une sorte de douleur scandalisée et de
+commisération professionnelle. Au fond il exultait! Mais comment
+exploiter ce bienheureux opprobre contre le comte? Il n'y avait
+pas de preuves. Et en eût-on tenu, qu'il eût fallu se résoudre à
+publier la honte du jeune Govaertz! Les deux alliés convinrent
+d'attendre encore une occasion opportune. Qui sait peut-être,
+parviendrait-on à retourner un jour le petit dévoyé contre son
+exécrable naufrageur?
+
+En attendant, la popularité du Dykgrave continuant à baisser,
+Landrillon se remettrait à «travailler», avec quelque espoir de
+succès, ces rôdeurs de Klaarvatsch dont le comte avait fait si
+longtemps son entourage de prédilection et dont les plus rogues
+demeuraient encore à son service.
+
+-- Comment n'ai-je pas deviné tout cela, plus tôt! songea Bomberg
+après le départ du délateur, en se frappant la tête. Triple buse
+que je suis! Mais tout aurait dû m'avertir, me donner l'intuition
+de ces horreurs! Les parents de ce libertin ne s'étaient-ils pas
+aimés à un excès qui crie vengeance au ciel! Ne vivant que pour
+eux-mêmes, pour eux deux; limitant la raison d'être de l'univers à
+leur exclusive dualité corporelle et morale, dans leur monstrueux
+égoïsme ils n'avaient même pas voulu avoir d'enfants, tant ils
+craignaient de se distraire l'un de l'autre!
+
+Le dominé avait été renseigné sur cette particularité par son
+prédécesseur. Henry n'était même né que par hasard, après
+plusieurs années de ce mariage dénaturé.
+
+D'ailleurs, à l'époque déjà lointaine où Henry de Kehlmark se
+bourrelait la conscience à cause de son inversion, ayant appris
+par son aïeule à quel excès ses parents s'étaient adorés, il
+attribuait cette anomalie au regret impie que les siens durent
+éprouver lors de sa conception.
+
+Sans doute s'en étaient-ils voulu d'avoir mis au monde un être qui
+s'introduirait en tiers dans leur tendresse. Le jeune comte
+s'imagina longtemps avoir été engendré sous l'empire de cette
+maternelle rancune. Ce sentiment d'aversion n'avait pas persisté
+chez cette femme aimante. Henry en avait eu la preuve. Néanmoins
+il demeura persuadé, jusqu'au jour de son complet affranchissement
+moral, que l'enfant procréé sous l'influence d'une antipathie
+devait fatalement être bouleversé aussi dans ses affinités et
+rendre à la femme en général la répugnance que lui avait un moment
+témoignée sa mère.
+
+Telle était encore la conviction de Bomberg.
+
+Mais à présent, Henry était revenu au sentiment de sa dignité, de
+son autonomie et de sa conscience.
+
+Avec Guidon et Blandine, il se sentait de force à créer la
+religion de l'amour absolu, aussi bien homo qu'hétérogénique.
+
+Il s'exaltait comme un confesseur à la veille d'un départ pour une
+mission impérieuse, fatale.
+
+
+
+II
+
+Dans quelques jours Kehlmark, Blandine et Guidon quitteraient
+l'Escal-Vigor sans esprit de retour.
+
+Blandine, avertie par des pressentiments, avançait même les
+préparatifs du départ. Elle avait hâte de regagner la grande ville
+et la villa où s'était éteinte la douairière de Kehlmark.
+
+Landrillon voyait sa proie lui échapper. Il se flattait d'obtenir
+Claudie, mais il tenait peut-être davantage à se venger des gens
+du château. Aussi résolut-il de brusquer les événements de part et
+d'autre.
+
+C'était la veille de la véhémente kermesse de Smaragdis, la date
+sacramentelle des fiançailles. Landrillon se rendit aux Pèlerins
+et pressa Claudie de faire un choix entre le comte et lui. La
+rustaude lui demanda quelques heures de répit. Elle se proposait
+de faire le lendemain matin une suprême démarche auprès du comte.
+
+-- Ah çà, qu'est-ce qu'elles ont donc toutes à s'entorcher de ce
+particulier! se récria Landrillon. Non, non, Claudie, il n'y a pas
+d'avance à t'entêter à son sujet. Tourne-toi plutôt de mon côté,
+maintenant qu'il est ruiné, je vaux mieux que lui sous tous les
+rapports. Consens...
+
+-- Pas avant que je lui aie parlé une dernière fois.
+
+-- Peine perdue... Autant te flatter de réchauffer un refroidi, de
+faire un homme d'un...
+
+Landrillon se retint et ne lâcha pas encore le mot abominable
+qu'il avait sur les lèvres.
+
+-- Il suffit de savoir s'y prendre! observa Claudie.
+
+-- De plus appétissantes que toi y perdraient leurs avances!
+Voyons, tu tiens tant que ça à devenir comtesse!
+
+-- En effet.
+
+-- Mais quand je te dis qu'il n'a plus un clou. C'est Blandine qui
+l'entretient. Dans quelques jours, ils auront quitté le pays et le
+château sera vendu. Si tu voulais, Claudie, nous nous marierions,
+nous rachèterions l'Escal-Vigor...
+
+-- Non, Kehlmark sera mon époux. Il faut une comtesse dans un
+château. D'ailleurs, il n'aime plus cette Blandine...
+
+-- Mais il ne t'aime pas davantage...
+
+-- Il m'aimera...
+
+-- Jamais...
+
+-- Pourquoi, jamais?
+
+-- Tu verras!
+
+-- Écoute, lui dit-elle, tu sais l'usage établi en cette île.
+Demain est le grand jour de la kermesse, la Saint-Olfgar... Or,
+malgré les évêques catholiques ou protestants, depuis que les
+femmes de Smaragdis déchirèrent l'apôtre qui se refusait à leur
+folie, à chaque anniversaire du martyre les jeunes filles ont
+coutume de se déclarer au garçon timide ou récalcitrant qu'elles
+convoitent pour époux. Je vais user de ce droit. Demain matin, je
+me rendrai à l'Escal-Vigor et je me fais fort de revenir du
+château avec la promesse du châtelain...
+
+-- Lanlaire!
+
+-- Tu ne crois point? Eh bien j'en suis si sûre, moi, que s'il me
+refuse je me donnerai à toi, Landrillon. Je serai ta femme, et
+même, dès demain soir, après la danse, je te paierai comptant...
+
+Par cette brutale promesse, l'orgueilleuse fille ne croyait
+s'engager à rien.
+
+En ce cas, je cours faire publier nos bans! exulta Landrillon,
+sachant, mieux que la pataude, à quoi s'en tenir sur les velléités
+matrimoniales de son ancien maître. Saint Olfgar te soit
+secourable! ajouta-il en ricanant, comme elle se retirait,
+persuadée de sa conquête.
+
+
+Le Dykgrave reçut Claudie avec beaucoup de dignité et de
+déférence. Son air de mélancolie sereine en imposa d'abord à la
+visiteuse. Elle finit tout de même par lui dire sans précautions
+oratoires l'objet de sa démarche.
+
+Kehlmark ne la rebuta point. Il l'interrompit d'un geste distant
+et la remercia avec un sourire qui parut à la grossière paysanne
+un défi, une moquerie, incapable qu'elle était d'y scruter un
+immense, un tragique renoncement.
+
+-- Vous riez, protesta-t-elle rageuse, mais songez donc, monsieur
+le comte, que tout comte que vous êtes, je vous vaux bien... Les
+Govaertz, établis depuis aussi longtemps dans Smaragdis que les
+Kehlmark, sont presque aussi nobles que leurs seigneurs.
+
+Mais se faisant subitement câline et suppliante:
+
+«Écoutez, monsieur le comte, reprit-elle, prête à se donner à lui
+s'il l'y eût encouragée par le moindre signe, je vous aime, oui,
+je vous aime... Je me suis même imaginée longtemps que vous
+m'aimiez, dit-elle en élevant le ton, exaspérée par cette attitude
+sereine dans laquelle elle ne devinait pas une douleur tarie, la
+cicatrice d'une plaie longtemps incurable. Autrefois, vous me
+témoigniez quelque gentillesse... Je n'eus point l'air de vous
+déplaire, il y a trois ans, au début de votre installation ici.
+Pourquoi ce jeu? Moi, je vous ai cru et j'ai rêvé devenir votre
+femme! Forte de cette conviction, j'ai éconduit les plus riches
+prétendants de la contrée, même des notables de la ville...
+
+Comme il ne soufflait mot, après un silence elle se décida à
+frapper le coup décisif:
+
+-- Écoutez, reprit-elle, on dit, comme cela, que vous n'êtes plus
+très bien dans vos affaires; sauf respect, si vous vouliez il y
+aurait peut-être moyen...
+
+Cette fois il pâlit; mais d'un ton mesuré, paterne:
+
+-- Ma bonne fille, les Kehlmark ne se vendent point... Vous
+trouverez plus d'un épouseur sortable chez ceux de votre caste.
+Toutefois, croyez bien que ce n'est point par orgueil que je
+refuse votre offre... Moi, je ne puis vous aimer, entendez-vous?
+Je ne le puis... Suivez mon conseil... Acceptez un brave garçon
+pour mari... Il n'en manque point dans cette île si prospère. Je
+ne suis point le compagnon qui vous conviendrait.
+
+Plus il parlait avec componction, sage et persuasif, plus la
+passion de Claudie se mettait à bouillir. Elle était tentée de ne
+voir en lui qu'un mystificateur hautain, qu'un fat orgueilleux qui
+s'était moqué d'elle.
+
+-- Vous disiez à l'instant qu'un Kehlmark n'était pas à vendre!
+dit-elle, haletant de dépit. Peut-être n'y ai-je pas mis le prix!
+Mamzelle Blandine, à ce que l'on raconte, vous a tout de même fait
+accepter quelque douceur!
+
+-- Ah Claudie! dit-il, d'un ton navré qui ne la désarma pourtant
+point. En voilà assez! Rompons cet entretien, mon enfant. Vous
+devenez méchante... Mais je ne vous en veux pas!... Adieu!
+
+Son regard froid et fixe, étrangement chaste, où se concentrait on
+ne sait quelle foi, quelle résolution, la congédia mieux que tout
+geste.
+
+Elle sortit en battant les portes, outrée.
+
+-- Eh bien, fit Landrillon, qui la guettait à l'entrée du parc,
+que vous avais-je dit? Il ne t'aime point, il ne t'aimera jamais.
+
+-- Mais qu'est-ce donc que cet homme-là? Ne suis-je point belle,
+la plus belle de toutes?... D'où provient tant de froideur!
+
+-- Pardine, c'est facile à t'expliquer... Il ne faut point
+chercher bien loin... C'est, comment dirai-je, un type dans le
+genre de saint Olfgar... Non, je fais injure au grand saint.
+
+-- Que veux-tu dire?
+
+-- Pour parler plus clairement, ce beau monsieur a eu le mauvais
+goût de te préférer ton frère...
+
+Elle lui éclata de rire au nez, malgré sa rage. Était-il assez
+farceur, ce Landrillon?
+
+-- Il n'y a pas à rire, c'est comme je te le dis...
+
+-- Tu mens! tu déraisonnes! Comment avancer pareilles bourdes...
+
+-- Mieux que ça. Guidon le paie de retour.
+
+-- Impossible!
+
+-- Mettez donc le gamin à l'épreuve... C'est bien simple. Il a
+passé vingt et un ans, je présume, quoiqu'il y paraisse à peine...
+Tu viens de recourir à l'une des coutumes du pays. Il en est une
+autre qui s'applique à ton frère. Ce soir, tout gars de son âge
+n'est-il pas tenu d'aller à la danse et de faire choix d'une
+compagne provisoire ou définitive?... Gageons que le damoiseau se
+montrera aussi frigide en présence de n'importe quel cotillon que,
+tout à l'heure, son protecteur l'était devant vous.
+
+-- Va donc! proféra Claudie d'une voix à la fois sourde et
+sifflante. Ah, les hypocrites, les infâmes! Mais malheur à eux!
+
+-- Pardi! Ah, tu vois clair, enfin! Ce n'est pas malheureux! En
+faisant l'empressé auprès de toi, le noble sire se flattait de
+donner le change sur ses véritables ardeurs...
+
+Et il lui raconta tout ce qu'il avait surpris; inventant,
+amplifiant, là où il n'aurait pu invoquer le témoignage de ses
+sens.
+
+Elle suffoquait de dépit, mais manifestait surtout un vertueux
+dégoût:
+
+-- Écoute, disait-elle à Thibaut; je me donnerai à toi, ce soir
+même. C'est juré. Mais d'abord, tu me vengeras de tous, à
+commencer par mon frère, ce sournois, ce pourri que je renie!
+
+Avec cette intelligence de la haine, elle était résolue à frapper
+Guidon pour mieux atteindre Kehlmark.
+
+-- Pas d'esclandre, surtout! dit Landrillon.
+
+-- Sois tranquille. Le moment nous favorise. La kermesse excuse
+bien des extravagances! murmura-t-elle avec un sourire affreux.
+
+Pour l'honneur du nom de Govaertz, elle ne divulguerait point ce
+qu'elle savait de la situation de son frère auprès du Dykgrave.
+Elle se contenterait de mettre Guidon en posture humiliante et
+désagréable. Elle le mettrait aux prises avec quelques gaillardes,
+au préalable suffisamment préparées à une agression par les
+liqueurs et les bières. Mais, comme la suite le prouvera, elle
+avait trop présumé de son sang-froid et compté sans l'ardeur et le
+vertige de sa vengeance.
+
+
+III
+
+Ce jour-là, passé midi, les femmes de Smaragdis déambulent par
+bandes, de baraque en baraque, de taverne en taverne, criardes,
+turbulentes, provocantes, et battent ensuite les routes, du soir
+jusqu'au fond de la nuit.
+
+De leur côté, les jeunes gens aussi rôdent par coteries, bras
+dessus, bras dessous. Les mâles entreprennent les femelles, mais
+celles-ci se montrent encore plus agressives.
+
+Au début de la campagne, il ne s'agit que d'escarmouches, d'un
+simple assaut de propos graveleux, de parades et de bravades.
+
+Des deux parts on se nargue, on s'échauffe. Mille agaceries. On se
+provoque de la parole et même du geste.
+
+Étreintes furtives, bourrades, attouchements, subterfuges et
+simulacres: on leurre les postulations, on élude les redditions de
+compte.
+
+Les deux camps, les deux sexes ont l'air d'ennemis qui tiraillent,
+se tenant sur le qui-vive, gardant leurs positions. On s'observe,
+on se hèle, on se déprécie, on marchande, on maquignonne. Défense
+aux amoureux de se joindre avant le soir. Dans les guinguettes,
+les hommes fringuent et toupillent entre eux, de même les femmes.
+Saltations baroques et cyniques. Sauteurs massifs et lascifs...
+
+Si pendant la journée une bande de femmes rencontre une colonne de
+gars, c'est un feu croisé, une canonnade de propos obscènes,
+énormes. Les corps à corps se prolongent, le temps de prendre ou
+de se laisser dérober un baiser, parmi les poussées, les
+pinceries, et autres bagatelles de la porte. Vareuses et corsages,
+jupes et culottes, de se froisser et de se râper sur les
+contorsions.
+
+À la tombée de la nuit, après le coucher du soleil, et une sorte
+de fanfare furieuse sonnée aux quatre coins de l'île, s'ouvre
+l'ère des engagements de conséquence.
+
+Les amoureux rejoignent leurs amies et, aussitôt formés, les
+couples de promis ou de partenaires d'une nuit deviennent sacrés
+pour les hordes chasseresses, lesquelles continuent à déferler,
+clamantes, houleuses, dans la ténèbre complice.
+
+À chaque collision, des défections se produisent de part et
+d'autre, des appariements s'opèrent entre transfuges. Aussi
+hardies que les hommes, les femmes finissent par se pourvoir.
+
+Les colonnes s'éclaircissent à la suite de ces éliminations
+réitérées.
+
+Cela dure jusqu'à ce que toutes ou à peu près aient conquis leurs
+danseurs et leurs coucheurs pour le reste de la fête. Les
+dernières, naturellement, sont les plus enragées. Parfois la
+malice des lurons consiste à esquiver leurs recherches, à se faire
+traquer et donner la chasse par ces femelles en folie. Ils
+feignent d'abandonner la partie, jouent à cache-cache, semblent
+vouloir se dérober à la galante corvée.
+
+Alors excitées par la boisson, la danse, les contacts, les
+tortillements, rauques, presque écumantes, elles errent, comme des
+louves en rut, de carrefour en carrefour, ou se tiennent repliées
+dans les taillis, muettes, à l'affût de la proie.
+
+Au loin, des chants moqueurs répondent à leurs chants tragiques.
+Le gibier les nargue, prenant plaisir à dépister, à frustrer les
+chasseresses goulues.
+
+Malheur au traînard, à l'isolé: il paie pour les autres.
+
+Malheur même au profane ou à l'étranger qu'elles abordent; il est
+sommé de faire son choix ou de suivre, de servir celle à qui le
+sort l'adjuge. De sinistres histoires défraient depuis longtemps
+le répertoire des chanteurs de complaintes et ce n'est point le
+seul Olfgar qui fut victime de la luxure des lices de Smaragdis.
+
+Henry de Kehlmark n'ignorait point ces traditions violentes.
+Aussi, quelque friand qu'il fût de déduits originaux, il avait
+toujours évité de sortir cette après-midi de kermesse. C'était
+même la seule fête publique, la seule tradition locale qu'il
+boudât. On lui avait passé jusque-là cette abstention en raison
+des excès et de l'énormité même de cette saturnale. Un si haut
+personnage ne pouvait décemment se commettre avec ces énergumènes.
+Ce jour-là, les filles honnêtes aussi se claquemuraient chez
+elles, de même les jeunes époux et les fiancés, partisans
+d'effusions moins incendiaires.
+
+La visite de Claudie avait laissé Kehlmark dans un état de
+dépression qu'il n'avait plus connu ces derniers temps. Il se
+désolait de la haine que lui porterait cette virago. Il se
+reprochait même de ne pas lui avoir confessé la vérité. Mais c'eût
+été trahir Guidon, le perdre peut-être. Non, ce qu'il avait pu
+avouer à une sainte comme Blandine, il ne pouvait s'en ouvrir
+auprès d'une créature aussi grossière que Claudie. À plus juste
+titre, il se repentait de la comédie amoureuse qu'il avait si
+longtemps jouée auprès d'elle.
+
+Guidon, énervé par le malaise de son ami qui crut devoir lui taire
+cette démarche de Claudie, avait manifesté l'intention de sortir
+et de faire un tour de foire, dans l'espoir que le grand air le
+remettrait.
+
+Henry s'efforça de le retenir, de le dissuader de cette sortie.
+
+Mais il semblait au jeune Govaertz qu'on l'appelât impérieusement
+là-bas, au village. Des embûches occultes, des fluides maléfiques
+les entouraient.
+
+-- Non, laisse-moi, finit-il par dire à Kehlmark, à deux nous
+augmenterons encore notre fièvre et l'horripilation inhérente,
+faut-il croire, à cet anniversaire. Nous finirions par nous
+quereller ou du moins par ne plus si bien nous entendre. Jamais je
+ne me suis senti si irritable et si navré. On dirait d'un
+urticaire moral. Ces miasmes de folie bestiale saturent jusqu'à
+notre retraite. Mieux vaut encore les affronter à l'air du large.
+Puis, comme nous partons demain, ce sera ma dernière promenade
+dans Smaragdis, mes adieux à l'île natale où je souffris tant,
+mais pour aimer, jouir encore davantage, me reconnaître en toi...
+
+Kehlmark tenta donc vainement de le détourner de cette flânerie.
+Guidon semblait aimanté par une force occulte qui l'appelait
+impérieusement au dehors.
+
+Sans méfiance, le fils Govaertz s'était attardé sur le champ de
+foire, à badauder avec d'anciens camarades. L'idée qu'il allait
+les quitter pour toujours leur prêtait un nouvel attrait. Il s'en
+fut tirer à l'arc, à la perche et au berceau, jouer aux quilles et
+au palet; courut lutter nu jusqu'à la ceinture avec ceux de
+Klaarvatsch, s'amusant à ces étreintes courtoises et même
+cordiales, à ces tièdes corps à corps; il fut «tombé» quelquefois,
+il en tomba d'autres, souriant de sa force, de sa grâce souple,
+oubliant en ce moment les joies profondes de l'esprit et de l'art.
+
+Guidon ne songeait même pas à cette circonstance, capitale en
+cette journée, qu'il venait d'atteindre sa majorité, qu'il avait
+l'âge d'une liaison obligatoire avec une fillette du pays. L'usage
+et la loi de Smaragdis ne lui étaient plus présents à l'esprit. Sa
+rêverie voguait déjà vers l'au-delà.
+
+
+IV
+
+La fête gonflait, se tendait et s'effrénait...
+
+Le soir tomba, un soir de septembre. Des baraques disposées sur
+l'estran montait une odeur de moules cuites mêlée au parfum du
+varech et du frai accrochés aux brise-lames. Les chandelles
+s'allumaient sur les tréteaux et aux éventaires. Il régnait une
+cacophonie de tambours, de cymbales, de _rommelpots_, de pitreries
+éraillées; les guinguettes résonnaient d'accordéonies hoquetantes
+bafouées d'éclats de fifre; les spectacles du soir commençaient
+dans les loges de dompteurs, et de fauves rugissements faisaient
+écho à la plainte des vagues et concertaient avec on ne sait
+quelle houle humaine, quelle trépidation charnelle, quelle
+tourmente de stupre dans les campagnes.
+
+Jamais la mer n'avait été si phosphorescente. Des feux Saint-Elme
+s'accrochaient, sous un ciel d'encre, aux mâts des yachts et des
+barques pavoisés.
+
+Un moment, au baisser du jour, l'Escal-Vigor fut aperçu violemment
+éclairé comme une architecture d'émeraude, puis un voile de sang
+s'appliqua, sur la façade tournée du côté de l'Océan.
+
+Des remous d'hommes, d'une part, de femmes de l'autre, se
+rencontraient à l'écart des villages. Elles hurlaient leur envie,
+ils gesticulaient leur désir...
+
+Guidon avait enfin pris congé de ses camarades, ceux du bourg
+miséreux de Klaarvatsch. Bousculé, il pressait le pas pour sortir
+de la mêlée foraine qui commençait à l'obséder, et regagner
+l'Escal-Vigor. L'idée de son ami lui revint pleine de doux
+reproche, de conjuration et de nostalgie.
+
+Au passage, des regards intimidèrent le transfuge. On se le
+désignait avec des clins-d'oeil et des chuchotements.
+
+Il s'arrêtait pour respirer loin de la zone des poussées, quand,
+prêt à s'engager sous l'ormaie, deux fois centenaire, menant à
+l'entrée du parc de l'Escal-Vigor, une bande déboucha d'une allée
+latérale, l'interpellant, l'enfermant dans ses lacs.
+
+-- Voyez donc ce grand dadais qu'on rencontre seul par les routes!
+
+-- Ô le joli garçon qui se dérobe!
+
+-- Fi donc! Un jour de kermesse!
+
+-- Par saint Olfgar! Cela vous a le duvet à la lèvre et n'a jamais
+touché à une fille. Demandez plutôt à sa propre soeur!
+
+Elles le pressaient, lui tenaient force propos incendiaires avec
+volubilité; elles menaçaient de le fouiller, se frottaient à lui
+avec des déhanchements, en se renversant, le corsage relâché, la
+bouche entr'ouverte comme une corolle de fleur pâmée au soleil.
+
+-- Elles ont raison, frérot! intervint Claudie, en s'avançant,
+atrocement pateline. Il y a longtemps que tu es homme. Remplis ton
+devoir de galant. Fais ton choix. Que te faut-il pour te décider?
+Voici dix rudes compagnes qui t'ont attendu, des plus belles de la
+contrée. Elles ne manquaient point d'amateurs. Ne les as-tu pas
+entendues bramer tout le jour par la campagne? Mais sur ma
+recommandation, elles ont consenti à t'accorder la préférence.
+Aucune ne se rendra à une autre sommation avant que tu ne te sois
+décidé... Et pourtant, je te le répète, ils abondent ce soir par
+les chemins, les solides et les flamboyants coqs qui halètent
+après ces poules friandes et qui se régaleront de celles que tu
+dédaigneras!... Allons, prononce-toi! À laquelle va ta fantaisie
+de nouvel homme? À qui les prémices de ta force?
+
+Le jeune homme devina un sinistre persiflage en ces paroles
+flatteuses, les premières qu'elle lui adressât depuis de longs
+mois qu'ils étaient brouillés, et, au lieu de répondre à sa soeur,
+il se flatta d'amadouer les dix autres femelles, solides
+gaillardes du type de Claudie, la gorge abondante et la croupe
+élastique.
+
+-- Je le regrette, les jolies filles; je suis pressé, je
+reviendrai tout à l'heure; on m'attend au château!
+
+-- Au château! se récrièrent-elles. Au château! On n'y a pas
+besoin de toi, aujourd'hui.
+
+-- Le Dykgrave se passera bien de tes services! -- C'est kermesse
+et campo pour tout le monde! -- On chôme chez les maîtres comme
+chez les valets! -- Le plaisir prime la corvée! -- L'amour passe
+avant le devoir! -- Puis, il a de quoi s'occuper avec sa Blandine,
+ton Dykgrave! dit Claudie d'un ton qui ouvrait à Guidon les pires
+alternatives.
+
+-- Quand je vous assure, mes friandes poulettes, que ma présence
+là-bas est indispensable, je ne me suis déjà que trop attardé!
+
+Et il voulut passer outre, presser le pas.
+
+-- Tarare! On t'attendra encore! Tu vas retourner avec nous au
+village; tu nous feras danser toutes; et ensuite, pour la
+reconduite, tu choisiras l'une de nous, avec qui tu te comporteras
+selon la loi des honnêtes gens de Smaragdis...! Montre que tu es
+un digne Govaertz!
+
+Il continuait à se défendre; elles le harcelaient, excitées par
+Claudie:
+
+-- Oui, oui, il faut qu'il y passe! Il paiera son tribut comme les
+autres! À chacun son devoir, à chacune son dû! Sus au
+récalcitrant! Ton patron attendra bien. Une heure de plus ou de
+moins ne fait rien à l'affaire!...
+
+Il se débattait non sans impatience rageuse, effarouché; mais
+elles étaient solides, se piquaient au jeu. Plus il rechignait,
+plus elles se torchaient de lui.
+
+-- Hardi, mes filles! À l'assaut mes gaillardes! N'y aura-t-il
+personne pour faire danser ce grand nicaise!
+
+Dans le conflit elles flairaient le mâle séveux et cambré, et son
+haleine précipitée par ses efforts le leur rendait plus savoureux
+et plus appétissant encore. Elles le bafouaient en le caressant;
+le tâtaient, l'empoignaient au hasard, qui par un bras, qui par
+une jambe; l'une lui faisant une ceinture, l'autre un collier de
+ses bras; mais il se débattait ferme à présent; se trémoussait
+pour de bon, et aurait même fini par leur échapper malgré leur
+acharnement.
+
+Mais cette évasion eût fait encore moins le compte de Claudie que
+le leur. La résistance du jeune homme l'édifiait complètement sur
+sa froideur à l'égard de la femme. Landrillon n'avait rien
+inventé. En elle une jalousie terrible se donnait les apparences
+d'un vertueux mépris.
+
+-- Il se rendra! Faut qu'il se rende! hurlait-elle. S'il ne veut
+être à l'une de vous, il sera à toutes!
+
+-- À la rescousse, Landrillon! appela-t-elle, car, en prévision
+d'une lutte inégale où elles auraient eu à faire à trop forte
+partie, elle avait aposté son complice dans les taillis de
+l'accotement. Un coup de main, Landrillon!
+
+Il était temps: Guidon échappait à ses persécutrices en leur
+laissant entre les mains sa veste et même une partie de son tricot
+et de ses grègues.
+
+-- Halte-là, Joseph! gouailla Landrillon en le terrassant au moyen
+d'un croc en jambe.
+
+Tenu sous le valet qui l'avait pris à la gorge, Guidon se
+défendait de son mieux, battait des pieds et des poings, essayait
+même de mordre.
+
+-- Une ficelle! demanda Landrillon. C'est que le petit bougre rue
+comme un diable! Attachons-lui les mains et les pieds!
+
+-- Oui, oui!
+
+Faute de ficelle, les gaupes lacérèrent leurs mouchoirs de cou.
+Dépoitraillées, la gorge au vent, échevelées, meurtries, du sang
+aux ongles, dans l'air opaque et fauve de cette lisière de bois,
+elles auraient évoqué les ménades.
+
+-- Lâche! À moi! Au secours! criait la victime.
+
+Deux fois il rompit ses liens. Du sang coulait de ses poignets et
+de ses chevilles.
+
+Claudie, plus féroce que les autres, mais mieux avisée, poussa un
+cri de triomphe:
+
+-- Tiens! La courroie de cuir qui retient ses culottes!
+
+-- Au fait, elles peuvent tomber à présent! ricana le domestique.
+
+Et elle-même déboucla cette ceinture dont Landrillon garrotta les
+jarrets du patient.
+
+Cette fois, Guidon, réduit à l'impuissance, gisait, aux trois
+quarts nu, car les furies ne s'étaient pas contentées de lui
+rabattre les chausses, elles avaient mis son vêtement en pièces.
+
+Alors, sur l'instigation de Claudie, les serres de ces harpies
+violèrent, à tour de rôle, la chair récalcitrante et horrifiée du
+malheureux.
+
+Guidon avait fini par se taire; il pleurait, essayait de se
+raidir; ses tortillements devenaient des convulsions, il pantelait
+malgré lui; son spasme tournait au râle de l'agonie, et au lieu de
+sève elles ne tiraient plus que du sang. N'importe. L'attentat
+recommença. Elles juraient de tarir ses forces, mais, essoufflées
+par leur action, cessaient leurs clabauderies.
+
+Cependant, aux cris poussés d'abord par la victime et ses
+persécutrices, d'autres femmes, d'autres villageois étaient
+accourus des rôtisseries et des bastringues. Ivres, affriolés, dès
+qu'on les eût mis au courant, ils applaudirent, jubilèrent,
+trouvant la plaisanterie croustilleuse.
+
+On s'attroupait, on faisait cercle, on jouait des coudes pour
+voir. Des couples qui s'étaient écartés interrompirent leurs
+intimes ébats pour venir prendre leur part de ces dérisions
+érotiques. De tout jeunes gamins, la marmaille de Klaarvatsch, les
+porteurs de torches des sérénades, éclairaient, béants, cet atroce
+mystère ou en mimaient l'indécence. D'autres s'appelaient comme
+des hyènes à la curée et, tandis que les cuivres funambulesques
+continuaient de rauquer, ces rires étaient vraiment ceux des
+animaux profanateurs. Les jeunes mâles qui avaient langui pour
+Claudie la flattaient de leurs trémous lascifs et balourds,
+pendant que du geste et de la parole elle continuait à exciter ces
+corybantes. Que ne le dépeçaient-elles à vif? Allait-il périr
+disséqué sous les ongles?
+
+Les siècles écoulés avaient probablement vu les arrière-aïeules de
+ces immolatrices s'acharner ainsi sur des naufragés, danser autour
+d'un bûcher d'épaves; et, aux temps fabuleux, saint Olfgar avait
+dû voir semblables rictus de cannibales faire la nique à son
+agonie.
+
+Landrillon, irrémissiblement compromis, ne gardait plus aucun
+ménagement et, volant de l'un à l'autre, racontait à sa façon les
+mystères de l'Escal-Vigor, dévoilait à qui voulait l'entendre les
+stupres de Guidon et de son protecteur, mettant de cette façon la
+religion et les bonnes moeurs dans son jeu: le scélérat obscène
+devenait un justicier, le crime un acte de salubrité et de
+vindicte publique.
+
+Il avait suffi au misérable de prononcer un seul mot d'accusation
+pour que toute l'île fût comme ivre et ne se connût plus.
+
+Pas un qui n'eût donné de son pied dans les reins du coupable.
+Quelques-uns s'en tenaient les côtes. D'autres trouvaient qu'il
+n'en avait pas encore assez.
+
+-- Quand vous l'aurez achevé, disait Landrillon aux femelles, nous
+le jetterons à la mer.
+
+-- Oui, à la mer, l'infâme!
+
+Et ils allaient le transporter vers la grève, à travers la foire,
+quand une diversion s'opéra.
+
+
+V
+
+Depuis le départ de son ami, le comte de Kehlmark n'avait plus eu
+de repos. Il ne tenait plus en place. Son agitation augmentait à
+mesure que la kermesse lointaine approchait de son plus haut
+période de frénésie. Il suffoquait comme dans l'attente d'un orage
+lent à éclater.
+
+-- Quelle tourmente de plaisir! disait-il à Blandine, qui
+s'efforçait, maternelle et balsamique, de le distraire de son
+accablement. Jamais ils n'ont mené pareil sabbat! À entendre ces
+clameurs, on dirait qu'ils s'amusent à s'entr'égorger!
+
+Les autres années, la cacophonie, le hourvari forain, pétarades,
+sifflets, orgues et pistons, ne lui parvenaient point en rafales
+tellement significatives. Aujourd'hui aussi, cette atmosphère
+électrique se compliquait de bouffées de sueur, d'ivresse, de
+ripailles et de rut. Cette après-midi de saturnale abhorrée ne
+finirait donc jamais!
+
+Ce fut bien pis quand se coucha le soleil et que l'hallali
+érotique des trompettes se fut répercuté d'un cap à l'autre de
+Smaragdis, ajoutant comme un brouillard cuivreux aux affres rouges
+du ciel agonisant. Et des voix humaines plus stridentes, plus
+paroxystes encore, reprirent le signal furieux des fanfares et
+l'aggravèrent au risque d'incendier les ténèbres...
+
+Kehlmark n'y tint plus. Profitant d'un moment où Blandine vaquait
+aux préparatifs du souper, il se jeta dans le parc. Tout à coup
+une note aiguë et déchirante, un cri plus lancinant encore que les
+appels du bugle de Guidon, sous l'ormaie, le soir de leur première
+confrontation, domina le fracas métallique.
+
+Kehlmark surprit la voix de son ami.
+
+-- C'est lui qu'on massacre!
+
+Projeté en avant par cette épouvantable certitude, il courut
+éperdu dans la nuit, s'orientant sur les clameurs et les
+lamentations.
+
+Comme il touchait à la lisière du parc, prêt à déboucher dans
+l'avenue même où se perpétuait l'attentat, il y eut une
+recrudescence de huées, de vociférations, et il entendit le nom du
+bien-aimé mêlé à ce tollé homicide.
+
+L'instant d'après, il se ruait dans la cohue, les forces
+décuplées, bousculant les sinistres badauds, dispersant, assommant
+les cannibales.
+
+Avec un cri de tigresse s'abattant sur le corps de son petit, il
+dégagea Guidon privé de connaissance, meurtri et déguenillé,
+pollué de stupre, le baisa, le souleva dans ses bras.
+
+Sa stature paraissait agrandie.
+
+Armé d'une canne, il décrivait de terribles moulinets. Autour de
+lui le cercle s'élargissait, et lentement, face aux forcenés et
+aux furies, il rétrogradait vers le parc. Mais Landrillon et
+Claudie sommèrent les autres, passagèrement atterrés par cette
+intervention majestueuse.
+
+Il y eut un redoublement d'insultes. La réprobation se détournait
+du jeune Govaertz pour foudroyer le Dykgrave. Personne ne se
+mettait de son côté. Ses partisans les plus débridés, les gueux de
+Klaarvatsch, ayant appris l'accusation qui pesait sur lui, se
+taisaient, penauds, contristés, s'abstenant, ne prenant point fait
+et cause.
+
+Landrillon lui jeta la première pierre. On lança vers le Dykgrave
+tout ce qui se trouvait sous la main. Des archers, venus pour
+conquérir le prix des tirs à la perche et au berceau, visèrent
+sans vergogne le si prodigue roi de leur confrérie. Une flèche
+l'atteignit à l'aisselle; une autre troua la gorge de Guidon et
+fit gicler le sang sur le visage d'Henry. Kehlmark, sans souci de
+sa propre blessure, ne cessait de boire et de caresser des yeux le
+corps outragé de son ami. Mais percé, une seconde fois, vers le
+coeur, il tomba avec sa précieuse charge.
+
+Comme ils bondissaient pour l'achever, une femme en blanc se mit
+devant eux, les bras en croix, offrant sa poitrine à leurs coups.
+
+Et sa majesté, sa douleur étaient telles, tels surtout le calme
+héroïsme, le renoncement divin répandu sur son visage, que tous
+s'écartèrent et que Claudie repoussa pour toujours, loin d'elle,
+Landrillon qui l'entraînait réclamant le prix convenu, -- pour se
+jeter, à jamais folle, dans les bras de son père d'où elle éclata
+de rire au nez du sordide Bomberg...
+
+Blandine ne prononça point une parole, n'eut ni une larme, ni un
+cri.
+
+Mais sa présence retrempait les bonnes âmes: les cinq pauvres, les
+préférés de Kehlmark, vainquirent leur lâche obéissance au voeu
+public, et enlevèrent sur leurs épaules Kehlmark et Guidon enlacés
+dans une commune agonie. Les rudes hommes pleurèrent, convertis...
+
+Blandine les précéda au château.
+
+Pour ne point porter les blessés jusqu'à l'étage, on leur dressa
+un lit sur le billard. Les amis reprirent connaissance, presque
+simultanément. En ouvrant les yeux, ils les arrêtèrent sur
+_Conradin et Frédéric de Bade, _puis ils se regardèrent, se
+sourirent, se rappelèrent la tuerie, s'embrassèrent étroitement,
+et, leurs lèvres ne se détachant plus, ils attendirent le moment
+de leurs derniers souffles.
+
+-- Et moi, murmura Blandine, ne me diras-tu point un mot d'adieu,
+Henry! Songe combien je t'aimais!
+
+Kehlmark se tourna vers elle:
+
+-- Oh, murmura-t-il, pouvoir t'aimer dans l'éternité comme tu
+méritais d'être aimée sur la terre, femme sublime!
+
+-- Mais, ajouta-t-il, en reprenant la main de Guidon, je voudrais
+t'aimer, ma Blandine, en continuant aussi à chérir celui-ci, cet
+enfant de délices!... Oui, rester moi-même, Blandine! Ne pas
+changer!... Demeurer fidèle jusqu'au bout à ma nature juste,
+légitime!... Si j'avais à revivre, c'est ainsi que je voudrais
+aimer, dussé-je souffrir autant et même plus que je n'ai souffert;
+oui, Blandine, ma soeur, ma seule amie, dussé-je même te faire
+souffrir encore comme je te fis souffrir!... Et bénie notre mort à
+tous trois, Blandine, car nous ne te précéderons que de bien peu
+hors de ce monde, béni notre martyre qui rachètera, affranchira,
+exaltera enfin toutes les amours!
+
+Et ses lèvres ayant repris les lèvres de l'enfant, éperdument
+offertes aux siennes, Guidon et Henry confondirent leurs haleines
+dans un suprême baiser.
+
+Blandine leur ferma les yeux, à tous deux; puis, stoïque, à la
+fois païenne et sainte, elle adressa des prières précursoriales à
+la Révélation nouvelle; n'ayant plus conscience de rien de
+terrestre et de contemporain, sauf d'un vide infini, dans le
+coeur, un vide que nulle image humaine ne pourrait désormais
+combler.
+
+Le dieu l'appellerait-il enfin dans son ciel?
+
+
+
+ [1] Voir _Climatérie_ dans _Mes Communions._
+ [2] _Dominé,_ pasteur protestant.
+ [3] Voir, dans les _Nouvelles Kermesses : La Fête
+des SS. Pierre et Paul._
+ [4] _Drossard_, magistrat, justicier, dans le duché
+de Brabant, au moyen âge.
+ [5] Voir, dans _Mes Communions : Climatérie._
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Escal-Vigor, by Georges Eekhoud
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESCAL-VIGOR ***
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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