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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:47:35 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of La fabrique de crimes, by Paul H.C. Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La fabrique de crimes
+
+Author: Paul H.C. Féval
+
+Release Date: May 11, 2005 [EBook #15816]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FABRIQUE DE CRIMES ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com
+
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+
+
+
+
+Paul Féval (père)
+
+
+
+LA FABRIQUE DE CRIMES
+
+
+
+(1866)
+Table des matières
+
+PRÉFACE
+CHAPITRE PREMIER MESSA -- SALI --
+LINA
+CHAPITRE II LA MACHINE INFERNALE
+CHAPITRE III LES JARDINS DE BABYLONE
+CHAPITRE IV LES PIQUEUSES DE BOTTINES
+RÉUNIES
+CHAPITRE V L. D. F. E. V. -- I. A. T.
+V. -- D. E. J. -- T.!
+CHAPITRE VI LE PORTEUR D'EAU
+CHAPITRE VII TRAHISON!
+CHAPITRE VIII ADULTÈRE, INCESTE ET
+BIGAMIE
+CHAPITRE IX LE GRAND CHEF DES ANCAS
+CHAPITRE X L'EAU QUI CHANGE LES
+PHYSIONOMIES
+CHAPITRE XI LA CONDAMNÉE!
+CHAPITRE XII ATROCE BOUCHERIE
+CHAPITRE XIII LA POUDRE À DÉVOILER
+LES TRUCS
+CHAPITRE XIV CATASTROPHE IMPRÉVUE
+ÉPILOGUE LE SCARIFICATEUR
+
+
+
+PRÉFACE
+
+Voici déjà plusieurs années que les fabricants de crimes ne
+livrent rien. Depuis que l'on a inventé le naturalisme et le
+réalisme, le public honnête autant qu'intelligent crève de faim,
+car, au dire des marchands, la France compte un ou deux millions
+de consommateurs qui ne veulent plus rien manger, sinon du crime.
+Or, le théâtre ne donne plus que la gaudriole et l'opérette,
+abandonnant le mélodrame.
+
+Une réaction était inévitable. Le crime va reprendre la hausse et
+faire prime. Aussi va-t-on voir des plumes délicates et vraiment
+françaises fermer leur écritoire élégante pour s'imbiber un peu de
+sang. La jeune génération va voir refleurir, sous d'autres noms,
+des usines d'épouvantables forfaits! Pour la conversion radicale
+des charmants esprits dont nous parlions tout à l'heure, il faut
+un motif, et ce motif, c'est la hausse du crime. Hausse qui s'est
+produite si soudain et avec tant d'intensité que l'académie
+française a dû, tout dernièrement, repousser la bienveillante
+initiative d'un amateur qui voulait fonder un prix Montyon pour le
+crime.
+
+Nous aurions pu, imitant de très loin l'immortel père de _don
+Quichotte_, railler les goûts de notre temps, mais ayant beaucoup
+étudié cette intéressante déviation du caractère national, nous
+préférons les flatter.
+
+C'est pourquoi, plein de confiance, nous proclamons dès le début
+de cette oeuvre extraordinaire, qu'on n'ira pas plus loin
+désormais dans la voie du crime à bon marché.
+
+Nous avons rigoureusement établi nos calculs: la concurrence est
+impossible.
+
+Nous avons fait table rase de tout ce qui embarrasse un livre;
+l'esprit, l'observation, l'originalité, l'orthographe même; et ne
+voilà que du crime.
+
+En moyenne, chaque chapitre contiendra, soixante-treize
+assassinats, exécutés avec soin, les uns frais, les autres ayant
+eu le temps d'acquérir, par le séjour des victimes à la cave ou
+dans la saumure, un degré de montant plus propre encore à
+émoustiller la gaîté des familles.
+
+Les personnes studieuses qui cherchent des procédés peu connus
+pour détruire ou seulement estropier leurs semblables, trouveront
+ici cet article en abondance. Sur un travail de centralisation
+bien entendu, nous avons rassemblé les moyens les plus nouveaux.
+Soit qu'il s'agisse d'éventrer les petits enfants, d'étouffer les
+jeunes vierges sans défense, d'empailler les vieilles dames ou de
+désosser MM. les militaires, nous opérons nous-mêmes.
+
+En un mot, doubler, tripler, centupler la consommation
+d'assassinats, si nécessaire à la santé de cette fin de siècle
+décadent, tel est le but que nous nous proposons. Nous eussions
+bien voulu coller sur toutes les murailles de la capitale une
+affiche en rapport avec l'estime que nous faisons de nous même;
+mais notre peu d'aisance s'y oppose et nous en sommes réduits à
+glisser ici le texte de cette affiche, tel que nous l'avons
+mûrement rédigé:
+
+_Succès, inouï, prodigieux, stupide!_
+
+LA FABRIQUE DE CRIMES
+
+AFFREUX ROMAN
+
+Par un assassin
+
+_L'Europe attend_ l'apparition de cette oeuvre extravagante où
+l'intérêt concentré au delà des bornes de l'épilepsie, incommode
+et atrophie le lecteur!
+
+_Tropmann_ était un polisson auprès de l'auteur qui exécute des
+prestiges supérieurs à ceux de
+
+LÉOTARD.
+
+100
+feuilletons, à soixante-treize assassinats donnent un total
+superbe de
+7.300 victimes
+qui appartiennent a la France, comme cela se doit dans un _roman
+national_. Afin de ne pas tromper _les cinq parties du monde_, on
+reprendra, avec une perte insignifiante, les chapitres qui ne
+contiendront pas la quantité voulue de _Monstruosités coupables_,
+au nombre desquelles, ne seront pas comptés les vols, viols,
+substitutions d'enfants, faux en écriture privée ou authentique,
+détournements de mineures, effractions, escalades, abus de
+confiance, bris de serrures, fraudes, escroqueries, captations,
+vente à faux poids, ni même les
+
+ATTENTATS À LA PUDEUR,
+
+ces différents crimes et délits se trouvant semés à pleines mains
+dans cette _oeuvre sans précédent_, saisissante, repoussante,
+renversante, étourdissante, incisive, convulsive, véritable,
+incroyable, effroyable, monumentale, sépulcrale, audacieuse,
+furieuse et monstrueuse,
+en un mot,
+CONTRE NATURE,
+
+après laquelle, rien n'étant plus possible, pas même la
+
+Putréfaction avancée,
+il faudra
+Tirer l'échelle!!!
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+MESSA -- SALI -- LINA
+
+Il était dix heures du soir...
+
+Peut-être dix heures un quart, mais pas plus.
+
+Du côté droit, le ciel était sombre; du côté gauche, on voyait à
+l'horizon une lueur dont l'origine est un mystère.
+
+Ce n'était pas la lune, la lune est bien connue. Les aurores
+boréales sont rares dans nos climats, et le Vésuve est situé en
+d'autres contrées.
+
+Qu'était-ce?...
+
+Trois hommes suivaient en silence le trottoir de la rue de Sévigné
+et marchaient un à un. C'était des inconnus!
+
+On le voyait à leurs chaussons de lisière et aussi à la précaution
+qu'ils prenaient d'éviter les sergents de ville.
+
+La rue de Sévigné, centre d'un quartier populeux, ne présentait
+pas alors, le caractère de propreté qu'elle affecte aujourd'hui;
+les trottoirs étaient étroits, le pavé inégal; on lui reprochait
+aussi d'être mal éclairée, et son ruisseau répandait des odeurs
+particulières, où l'on démêlait aisément le sang et les larmes...
+
+Un fiacre passa. Le _Rémouleur_ imita le sifflement des merles; le
+_Joueur d'orgue_ et le _Cocher_ échangèrent un signe rapide.
+C'était Mustapha.
+
+Il prononça quatre mots seulement:
+
+-- Ce soir! Silvio Pellico!
+
+Au moment même où la onzième heure sonnait à l'horloge Carnavalet,
+une femme jeune encore, à la physionomie ravagée, mais pleine de
+fraîcheur, entr'ouvrit sans bruit sa fenêtre, située au troisième
+étage de la Maison du Repris de justice. Une méditation austère
+était répandue sur ses traits, pâlis par la souffrance.
+
+Elle darda un long regard à la partie du ciel, éclairée par une
+lueur sinistre et dit en soupirant:
+
+-- L'occident est en feu. Le Fils de la Condamnée aurait-il porté
+l'incendie au sein du château de Mauruse!
+
+Un cri de chouette se fit entendre presqu'aussitôt sur le toit
+voisin et les trois inconnus du trottoir s'arrêtèrent court.
+
+Ils levèrent simultanément la tête, -- en tressaillant!
+
+Le premier était bel homme en dépit d'un emplâtre de poix de
+Bourgogne qui lui couvrait l'oeil droit, la joue, la moitié du
+nez, les trois quarts de la bouche et tout le menton. Â la vue de
+cet emplâtre d'une dimension inusitée, un observateur aurait conçu
+des doutes sur son identité. Rien, du reste, en lui, ne semblait
+extraordinaire. Il marchait en sautant, comme les oiseaux. Son
+vêtement consistait en une casquette moldave et une blouse,
+taillée à la mode garibaldienne. La forme de son pantalon disait
+assez qu'on l'avait coupé dans les défilés du Caucase. Il n'avait
+point de bas, ni de décorations étrangères.
+
+Sous sa blouse, il portait un cercueil d'enfant.
+
+Le second, plus jeune et vêtu comme les marchands de
+contremarques, avait en outre des lunettes en similor, pour
+dissimuler une loupe considérable qui déparait un peu la
+régularité de ses traits.
+
+Le troisième et dernier, doué d'une physionomie insignifiante en
+apparence, mais féroce en réalité, portait la livrée des
+travailleurs de la mer, sauf l'habit noir et la cravate blanche.
+Le reste de son costume consistait en un gilet de satin lilas et
+un pantalon écossais.
+
+Évidemment, ils avaient adopté tous les trois ces divers
+travestissements pour passer inaperçus dans la rue de Sévigné.
+
+Quels étaient leurs desseins?
+
+Il était facile de reconnaître à première vue, malgré le masque de
+tranquille indifférence attaché sur leur visage que c'était trois
+malfaiteurs intelligents et endurcis.
+
+À l'instant où ils levaient les yeux vers le toit d'où le cri de
+chouette venait de ***ber[1], une fusée volante s'alluma et
+décrivit dans les airs une courbe arrondie.
+
+-- C'est le signal! dit le premier inconnu.
+
+-- La route est libre, ajouta le second, rien n'arrêtera nos pas.
+
+Le troisième conclut:
+
+-- Mort aux malades du docteur Fandango!
+
+La fenêtre du troisième étage se referma avec précaution et
+Mandina de Hachecor, l'amante du gendarme (car c'était elle),
+pensa tout haut:
+
+-- Mustapha tarde bien! si le Fils de la Condamnée a réussi, tout
+n'est pas encore perdu!
+
+Elle disparut après avoir jeté un dernier regard à la lueur
+lointaine qui rougissait la portion occidentale du ciel.
+
+Les trois inconnus, cependant, s'étaient retournés au son de leurs
+propres voix et groupés en rond d'un air impassible.
+
+L'école du danger leur avait appris à contenir l'expression de
+leurs craintes et de leurs espérances.
+
+Tout le monde dans Paris, sait quelle est la grandeur des
+véhicules de l'ancienne Compagnie Richer, appartenant aujourd'hui
+à MM. Lesage et Cie, industriels de la Villette. Une de ces
+voitures, si propres par leur taille, à cacher des armes
+prohibées, des trappes et des double fonds, ainsi qu'à dissimuler
+des conspirateurs, était arrêtée devant le trottoir. Elle abritait
+momentanément nos trois inconnus contre tous les regards.
+
+Ils s'examinèrent l'un l'autre minutieusement.
+
+-- Messa! prononça avec mystère celui qui était bel homme en dépit
+d'un emplâtre de dimension inusitée.
+
+-- Sali! fît le second.
+
+-- Lina! acheva le troisième.
+
+Gringalet, l'enfant naturel de l'huissier de la place des Vosges,
+entendit ces trois étranges locutions. Il les réunit, les dédoubla
+et dit en lui-même:
+
+-- Ça fait Messalina!
+
+C'était un impubère vif, grêlé, gracieux, rieur et bancroche comme
+tous les gamins de Paris.
+
+À la voiture de vidange à air comprimé, trois grands chevaux
+percherons étaient attelés.
+
+Gringalet, souple comme un serpent, eut l'idée de se glisser entre
+la queue et la croupe de l'un de ces animaux.
+
+Une fois installé là, convenablement, il prêta l'oreille. Sa
+curiosité était éveillée. Son intelligence précoce l'avertissait
+que ce nom coupé en trois était le symptôme d une situation
+saisissante.
+
+En effet, celui qui avait prononcé le mot Messa, tendit ses mains
+aux deux autres. Ils échangèrent aussitôt plusieurs signes
+maçonniques, connus d'eux seuls. Après quoi Sali tira de son sein
+un pli scellé aux armes de Rudelame de Carthagène, anciens
+seigneurs du pays, ruinés par des cataclysmes, et Lina montra une
+bouteille, bouchée à l'aide d'un parchemin vert.
+
+-- Dix-huit! prononça-t-il à voix basse.
+
+-- Vingt-quatre! répliqua Sali.
+
+-- Trente-trois! gronda Messa d'un accent caverneux: tous clients
+du docteur Fandango!
+
+-- Tous clients du docteur Fandango! répétèrent Sali et Lina.
+
+Gringalet croyait rêver.
+
+Messa poursuivit, en soulevant un peu son emplâtre pour respirer
+plus commodément l'air de la nuit:
+
+-- Total général soixante-treize! c'est notre compte.
+
+Les deux autres firent écho, répétant:
+
+-- Soixante-treize! c'est notre compte.
+
+Et Messa avec une gaieté farouche ajouta:
+
+-- M. le duc sera content, je lui en apporte un petit par-dessus
+le marché.
+
+En même temps, il frappa le cercueil d'enfant, qui rendit un son
+lugubre. Gringalet comprenait vaguement_._
+
+_La moelle de ses os se figeait dans ses veines!_
+
+-- C'est donc bien vrai! ce que disent les romans à un sou, pensa-
+t-il. Paris contient d'épouvantables mystères!
+
+Ces inconnus sont peut-être les trois Pieuvres mâles de l'impasse
+Guéménée.
+
+Sa voix s'arrêta dans son gosier, tout son corps trembla.
+
+Si c'était vrai, une simple queue de cheval percheron le séparait
+d'un trépas inévitable.
+
+Sali, cependant, toucha son pli, scellé d'armes nobiliaires et
+murmura:
+
+-- Le Fils de la Condamnée nourrit des projets. M. le duc nous
+convoque pour cette nuit dans les galeries qui s'étendent sur le
+fleuve.
+
+-- C'est bien, dit Messa. Depuis la dernière assemblée, trois
+cents et quelques squelettes nouveaux ornent ces souterrains, dont
+Paris, ville de plaisirs insouciants, ne soupçonne pas même
+l'existence.
+
+-- Cette nuit, fit Sali avec un sarcasme cruel, il s'agit de la
+jeune et belle Elvire.
+
+Un triple éclat de gaieté sinistre ponctua cette communication et
+Lina, débouchant sa bouteille de fer-blanc, ajouta:
+
+-- Donnez vos fioles; pendant que la voiture de vidange à air
+comprimé nous protège contre tous les regards, je vais faire la
+distribution de _l'élixir funeste_!
+
+
+CHAPITRE II
+LA MACHINE INFERNALE
+
+Gringalet avait lu un grand nombre de romans criminels. Il n'était
+pas sans connaître les innombrables et horribles dangers que Paris
+dissimule sous le riant manteau de ses fêtes.
+
+Mais à onze heures du soir, dans la rue de Sévigné, une
+distribution d'élixir funeste, destiné sans nul doute à décimer
+les populations! ceci dépassait toutes les bornes!
+
+Pour lui démontrer qu'il n'était pas le jouet d'une vaine
+illusion, il fallut un fait matériel.
+
+Au moment où Lina enlevait le parchemin qui fermait sa bouteille,
+afin de remplir les fioles de ses deux complices, une odeur se
+répandit dans l'atmosphère, une odeur indéfinissable et si
+pénétrante que les trois Pieuvres mâles, malgré l'habitude
+invétérée qu'ils avaient de cet aromate, éternuèrent à
+l'unanimité.
+
+Gringalet en eut envie, mais il se contint, craignant de dévoiler
+sa présence. En dépit de sa jeunesse, il avait de la perspicacité.
+Loin de se laisser abattre par la position précaire qu'il occupait
+entre la croupe et la queue du cheval, il se mit à fixer dans sa
+mémoire le nom à compartiment des trois inconnus: Messa, Sali,
+Lina et les divers détails de cette scène inconcevable afin de les
+révéler au docteur Fandango qui était son bienfaiteur et son
+parrain.
+
+En effet, l'huissier de la place des Vosges, dont il avait le
+malheur d'être le fils illégitime, l'avait abandonné dès sa plus
+tendre enfance aux soins du hasard.
+
+Nous n'aimons pas les digressions, mais nous déclarons qu'un homme
+comme il faut ne doit jamais détailler le fruit de ses débauches,
+surtout lorsqu'il est officier ministériel.
+
+Messa et Sali, cependant, avaient atteint chacun une fiole en
+métal d'Alger qu'ils portaient, attachée à leur chaîne de montre.
+Lina emplit les flacons et dit avec une horrible ironie:
+
+-- Voilà de quoi meubler le charnier de l'arche Notre-Dame!
+
+-- Silence! ordonna Messa qui semblait avoir sur les deux autres
+une autorité morale. Nous avons une position agréable chez M. le
+duc. Ne la perdons pas par de puériles étourderies. Bien des
+oreilles nous guettent, bien des yeux nous observent. Nous avons
+contre nous, outre les agents du pouvoir, toutes les créatures du
+docteur Fandango: le Joueur d'orgues, le Rémouleur, et surtout
+Mustapha qui dissimule, sous sa profession de cocher de fiacre,
+une naissance féodale et une éducation de premier ordre. Nous
+avons Mandina de Hachecor qui s'est faite femme coupable pour nous
+épier. Bien plus, dans cet unique but, elle a même accueilli
+l'amour d'un simple gendarme! La multiplicité de nos ennemis
+commande une circonspection croissante. M. le duc n'est pas estimé
+dans son quartier. Toi, Carapace, sais-tu comment on nomme la
+demeure, ici près? on l'appelle la Maison du Repris de justice!
+Toi, Arbre-à-Couche, tu passes pour avoir été mal guillotiné! Moi-
+même, je n'ai pas conservé au nom de Boulet Rouge toute la
+considération dont l'avaient entouré mes ancêtres. Ainsi donc,
+soyons muets comme des soles normandes, et pour le vain plaisir de
+faire des mots, ne risquons pas notre aisance!
+
+Comme tous les braves, le célèbre Boulet-Rouge, l'homme à
+l'emplâtre, avait de ces aphorismes et parlait avec facilité; ses
+compagnons, moins lettrés, restaient sous le charme de sa faconde
+et oubliaient d'ouvrir l'oeil de lynx.
+
+Gringalet, au contraire, dans l'intérêt de son bienfaiteur le
+docteur Fandango, était tout oreilles. Il classait dans sa jeune
+mémoire, avec soin, les renseignements obtenus. Ainsi donc, le
+véritable nom de Messa était Boulet-Rouge; Lina s'appelait
+Carapace; Sali se nommait Arbre-à-Couche et devait avoir au cou le
+vestige particulier à la guillotine. Tous trois possédaient un
+élixir farouche et travaillaient pour un charnier inconnu du
+vulgaire.
+
+Hier encore, Gringalet n'était qu'un enfant naturel, vendant les
+listes des loteries autorisées, ou ouvrant la portière des
+fiacres, à l'entrée des lieux de réjouissance, tels que
+spectacles, bals et restaurants; aujourd'hui, la connaissance de
+tant de secrets le mûrissait de plusieurs lustres.
+
+Il se cramponnait à son poste bien qu'il en sentit les
+inconvénients.
+
+Cette nature abrupte, mais dévouée, préférait sa cachette
+incommode à un lit de roses, où il ne lui eut pas été donné de se
+rendre utile, il voulait mettre un terme aux soixante-treize
+meurtres quotidiens qui désolaient la France.
+
+Ces caractères se font très rares.
+
+Les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée (puisque nous
+connaissons désormais leur position sociale), avaient d'excellents
+motifs pour causer en toute sécurité sur le trottoir de la rue de
+Sévigné. Outre la voiture, déjà nommée, qui les isolait de la
+chaussée, sur les toits de la Maison du Repris de justice, une
+sentinelle active surveillait pour eux les alentours, prête à
+signaler le moindre danger à l'aide d'une fusée volante.
+
+C'était Tancrède, dit Chauve-Sourire, parce que les sourcils lui
+manquaient, ex-enfant de choeur de Saint-Eustache, congédié pour
+abus de burettes. Il était le neveu propre de Dinah Tête-d'Or,
+concubine d'Arbre-à-Couche. Il aurait pu passer pour
+incorruptible, sauf sa bouche, sur laquelle il était porté.
+
+Nous avons besoin de poser ces détails, en apparence indifférents,
+pour rendre compréhensible la catastrophe vraiment neuve qui va
+clore ce second chapitre.
+
+
+
+À onze heures treize minutes, Mandina de Hachecor, «l'Escarboucle
+de Charenton-le-Pont» comme l'appelait Brissac son gendarme et son
+esclave, ouvrit avec précaution la porte du réduit modeste où elle
+abritait son talent et sa beauté. Vous n'auriez pu la voir sans
+l'aimer; elle portait son galant déshabillé de nuit et tenait à la
+main une carafe de cassis et un verre à patte.
+
+Elle monta deux étages. Tout en haut de l'escalier, elle passa sa
+tête charmante À une lucarne qui donnait sur le toit, et d'une
+voix douce elle appela Tancrède, surnommé Chauve-Sourire.
+
+Celui-ci veillait. Il avait soif, comme toujours et reconnut bien
+la voix douce qui l'avait appelé plus d'une fois déjà pour lui
+offrir du vespétro ou de l'anisette, car Mandina appartenait au
+docteur Fandango et ne reculait devant aucun sacrifice pour servir
+les intérêts de cet homme remarquable.
+
+Tancrède vint, Mandina lui offrit un verre de cassis, puis, usant
+des innocentes séductions de son sexe, elle l'entraîna dans sa
+chambre où elle l'enferma à double tour, en ayant soin de mettre
+aussi le verrou et plusieurs barres de fer très solides.
+
+Dès lors, Messa, Sali et Lina manquaient de factionnaire. Leur
+sécurité devenait chimérique.
+
+Mandina avait ses projets. Elle se coiffa d'un chapeau de bergère,
+ôta sa crinoline et mit un faux nez. Ainsi travestie, elle
+descendit l'escalier quatre à quatre. En descendant et par
+surcroît de précaution, elle posa sur son faux nez, une paire de
+lunettes vertes, propriété d'un jeune écrivain déjà célèbre qui
+portait ombrage à Brissac. Il avait tort. On peut avoir sur soi
+les lunettes vertes d'un jeune homme dépourvu d'aisance, sans pour
+cela manquer aux lois de l'honneur.
+
+Parvenue au rez-de-chaussée de la Maison du Repris de justice,
+Mandina de Hachecor enfila l'allée et se glissa comme un vent
+coulis derrière les trois Pieuvres mâles qui causaient toujours.
+Boulet-Rouge la vit, il avait un oeil d'aigle, mais, trompé par
+son déguisement, il la prit pour un bas-bleu.
+
+Mandina franchit la chaussée et s'élança sur le trottoir opposé où
+se trouvaient également trois hommes, bien différents de Messa,
+Sali, Lina.
+
+Peu de personnes ont eu connaissance de cette grande lutte entre
+le duc de Rudelame-Carthagène et le docteur Fandango. L'autorité
+étendit un voile prudent sur ces horribles massacres, afin de ne
+point effrayer les touristes qui sont la fortune de Paris.
+
+De même que les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée étaient
+soudoyés par le duc, de même les trois belles et robustes natures,
+rassemblées sur le trottoir opposé travaillaient pour Fandango.
+
+C'était Pollux, le joueur d'orgues, Castor, le rémouleur et
+Mustapha, le conducteur de citadine.
+
+Tous trois déguisés en hommes du peuple!
+
+Remarquez ceci: Jadis les gens du peuple se déguisaient en grands
+seigneurs pour faire leurs méchants tours; aujourd'hui, 'depuis
+que le roman coupable dispose des doubles fonds de Paris, les gens
+de qualité se mettent en voyous pour pouvoir pénétrer dans tous
+ces souterrains où grouille le crime. C'est un échange fait entre
+l'auvergnat à cinq centimes et l'habit noir à un sou.
+
+Mandina ôta d'un geste rapide son faux nez avec ses lunettes; elle
+arracha son chapeau de bergère. Il ne lui manquait désormais que
+sa crinoline.
+
+-- Paris! dit-elle, craignant de n'être pas reconnue.
+
+-- Palmyre! répondirent les trois bons coeurs.
+
+Puis, mademoiselle de Hachecor leur demanda avec énergie:
+
+-- Vous ai-je suffisamment prouvé que je suis Mandina, la fille du
+grand chef des Ancas! l'Escarboucle de Charenton-le-Pont?
+
+-- Oui! répondit Mustapha, tu as notre confiance, parle.
+
+Il se permit en même temps un geste régence autant qu'indiscret,
+car il aimait les dames. Sans cela, il eut été parfait. Mandina le
+repoussa avec décence et dit:
+
+-- J'ai examiné le ciel avec soin; une lueur a paru du côté de
+Mauruse où s'est écoulée mon enfance.
+
+Pollux, Castor et Mustapha se regardèrent sans frémir.
+
+-- Que Dieu protège le Fils de la Condamnée, murmura le choeur des
+belles natures.
+
+Et tous se serrèrent la main d'une façon particulière.
+
+Mandina, contenant son émotion, prit une pose plus saisissante.
+
+-- Ces voitures gigantesques, poursuivit-elle en montrant le
+véhicule, de MM. Lesage et Cie, sont propres à cacher tous les
+forfaits.
+
+-- Contient-elle des animaux dangereux? demanda vivement Mustapha.
+
+S'il n'avait pas d'épée, à cause de son métier civil, néanmoins il
+était digne d'en porter une. Mandina eut un sourire amer.
+
+-- Je ne sais, répondit-elle, je ne fais pas allusion au dedans,
+mais au dehors; sur le trottoir qui vous fait face, et à l'abri de
+cette volumineuse machine, j'ai vu réunis: Carapace, l'homme à
+l'élixir funeste; Arbre-à-Couche, le secrétaire du duc et Boulet-
+Rouge, l'assassin du cent-garde!
+
+Castor, le rémouleur, grinça aussitôt les dents. Ce n'est pas
+étonnant, le cent-garde était son propriétaire.
+
+Mustapha mesurait déjà de l'oeil la voiture de vidange. Il était
+dans son caractère de la franchir, au lieu d'en faire le tour.
+
+-- Boulet-Rouge, ajouta Mandina, a sous sa chemise le cercueil de
+l'enfant!...
+
+Un cri d'horreur s'éleva de toutes les poitrines.
+
+Les vidangeurs, cependant, achevaient leur besogne. On avait vidé
+et purifié la modeste fosse d'aisance de la Maison du Repris de
+justice, dont le rez-de-chaussée était occupé par deux industriels
+brevetés: un marchand de cirage inoffensif pour la chaussure et un
+commerçant en colle de poisson.
+
+Pollux, Castor, Mandina et Mustapha se rapprochèrent les uns des
+autres si étroitement que leurs haleines se confondirent.
+
+Elles n'étaient pas toutes agréables.
+
+Mandina parlant d'une voix creuse et avec des inflexions étranges
+disait:
+
+-- L'amadou à l'usage des fumeurs est une des plus récentes
+inventions de ce siècle qui marche d'un pas sûr vers le progrès
+matériel. Il a produit le télégraphe électrique et la
+photographie, sans parler d'autres merveilles qu'il serait trop
+long d'énumérer dans des circonstances aussi graves. Plus
+récemment encore, il a produit, toujours pour l'usage des fumeurs,
+ce petit briquet étonnant avec lequel on parvient à enflammer les
+allumettes de la régie. J'en possède un. Il suffirait de se
+glisser jusqu'à cette voiture énorme, de présenter avec adresse à
+l'ouverture du robinet d'arrivée une allumette préalablement
+enflammée... L'esprit s'étonne de ce qui arriverait!
+
+Les compagnons de Mandina éprouvèrent un malaise, excepté Mustapha
+dont l'esprit résolu et subtil était fait pour comprendre les
+avantages incalculables de cette combinaison.
+
+-- Je l'oserai! prononça-t-il avec un geste intraduisible. Si ma
+mère me voit du haut des cieux, elle appréciera les motifs de
+cette démarche. C'est le seul moyen honnête que nous ayons pour
+débarrasser l'Europe civilisée de ces trois Pieuvres mâles.
+
+Mandina, pour cette bonne réponse, lui confia aussitôt sa main à
+baiser. Castor et Pollux approuvèrent la résolution de Mustapha.
+Celui-ci, pâle d'émotion, mais gardant aux pommettes cette tache
+rouge qui indique la phtisie galopante, reçut de mademoiselle de
+Hachecor, le briquet récemment inventé. Muni de cette arme
+incendiaire, il se coula comme un tigre vers la voiture de
+vidange.
+
+Les employés allaient justement fermer les robinets. Une minute de
+plus et l'entreprise était manquée.
+
+Messa, Sali et Lina avaient fini de parler affaire; ils se
+préparaient à partir en fredonnant des chants patriotiques.
+
+Mustapha était beau à voir au moment où par des prodiges de
+patience, il réussissait à enflammer une récalcitrante allumette
+de l'impôt. Aucun signe de crainte ne se manifestait en lui, sinon
+un tremblement général et bien naturel. Il approcha la préparation
+chimique du robinet en murmurant:
+
+-- Ô ma mère!...
+
+L'effet se fit un peu attendre; mais pour n'être pas instantané,
+il n'en fut pas moins remarquable. Une explosion majestueuse et
+pareille à plusieurs coups de tonnerre, fit trembler le sol,
+jusqu'à la rue Saint-Antoine, située non loin de là. Toutes les
+vitres de la rue de Sévigné, sans en excepter une seule, furent
+mises en pièces. Quelques pavés même, furent déchaussés comme des
+dents malades.
+
+Une odeur nauséabonde et infectante se répandit dans l'air. Les
+maisons de la rue du sinistre furent maculées du sol au faîte et
+les ruisseaux roulèrent des flots de déjections putrides et
+asphyxiantes.
+
+Mais là, ne se bornèrent pas les dégâts.
+
+Soixante-treize personnes des deux sexes et de tout âge,
+trouvèrent la mort dans cette combinaison qui leur était
+absolument étrangère. Outre la corruption fétide, le ruisseau
+déversa dans l'égout des flots de sang, tandis que la chaussée
+était jonchée de lambeaux humains en différents endroits. Les
+amis, les parents, les domestiques vinrent pendant toute la
+journée du lendemain reconnaître dans ce rouge fouillis, les
+morceaux de ceux qui leur étaient chers. C'était horrible, mais
+intéressant. Paris tout entier, voulut voir cela, et il vint des
+gens de province en quantité. Les différentes administrations de
+chemins de fer avaient eu l'excellente idée d'improviser des
+trains de plaisir.
+
+Anticipant sur les événements, nous dirons ici que par les soins
+de l'autorité, ce hachis humain, ces rillettes de cadavres
+mélangés à la vidange, ne tardèrent pas à mettre la peste noire
+dans le quartier. Le nombre des victimes de cette cruelle maladie
+n'est pas venu à notre connaissance, la préfecture de police en
+garda le secret avec un soin jaloux; mais il fut tellement
+considérable que 232 familles aisées émigrèrent à Versailles,
+ville autrefois royale, qui gagne maintenant son pain à faire
+croire qu'elle a passé un traité avec les épidémies.
+
+Telles peuvent être les suites des briquets à l'usage des fumeurs.
+Et chaque fois que vous détournez une institution de son but, vous
+pouvez vous attendre à des désastres semblables.
+
+Revenons sur nos pas: quelques détails de la catastrophe pourront
+réjouir les dames.
+
+Il ne restait plus vestige de la voiture de vidange. Le
+conducteur, les employés avaient été réduits en poussière
+impalpable ainsi que les trois chevaux percherons.
+
+C'est ici le lieu de répondre à une lettre anonyme, fruit de la
+malveillance, qui nous demande comment le malheureux produit de
+l'incontinence d'un huissier, Gringalet, avait pu trouver un abri
+commode entre la croupe et la queue d'un cheval.
+
+À quoi servent ces plates objections? Qu'opposer à un fait? Nous
+méprisons les lettres anonymes. Tel est notre réponse.
+
+D'ailleurs, Gringalet était de petite nature. Il avait eu occasion
+de rendre un service futile au percheron... Bref, le percheron
+s'était prêté à la chose.
+
+De ce cheval percheron, en particulier, il ne resta qu'une dent de
+la mâchoire inférieure. Gringalet, parvenu plus tard aux honneurs,
+la fit monter en épingle pour témoigner du miracle qui préserva
+ses jours. Sa dame la porte.
+
+Deux brevetés, le marchand de cirage et le commerçant en colle
+furent foudroyés sur la porte de leur maison. Ils étaient ennemis,
+en qualité de voisins: le trépas les réunit. Seize jeunes enfants
+revenant de l'école à cette heure avancée, par suite d'un gala qui
+avait célébré le jour de naissance de la pension Trîcot, furent
+massacrés péniblement. Deux amoureux qui causaient, le mari qui
+les guettait, et la fille de la maison qui profitait de la
+circonstance pour risquer sa première équipée, reçurent la mort
+également.
+
+Enfin, ils étaient soixante-treize, pas un centimètre humain de
+moins.
+
+Un fait curieux et qui rappelle l'aventure historique du fameux
+docteur Guillotin, tué par sa propre découverte, c'est que M. et
+madame Fabrice, brevetés, inventeurs du briquet, furent trouvés au
+nombre des victimes. Ils étaient dans la force de l'âge, et ils
+s'aimaient.
+
+Bien entendu, nous ne faisons entrer dans ce fatal chiffre de 73,
+ni les chiens, ni les chats, ni les animaux secondaires.
+
+Quant aux personnages de notre histoire, un instant avant
+l'explosion, Gringalet avait quitté son poste d'observation.
+Pourquoi? Parce que Messa, Sali et Lina avaient cessé leur
+conférence pour chanter. Gringalet n'aimait pas la musique.
+
+Ne l'en blâmez pas, ce fut son salut. Au moment même de
+l'explosion, on avait pu voir mademoiselle de Hachecor, le
+Rémouleur et le Joueur d'orgues se plonger dans une allée sombre
+qui faisait face à la Maison du Repris de justice, tandis que
+Mustapha, plus rapproché de la machine infernale, disparaissait
+dans un tourbillon de flamme et de fumée. Mustapha fut projeté
+avec une violence excessive jusqu'à la rue du Parc Royal où se
+termine la rue de Sévigné. Arrivé là, il eut la présence d'esprit
+de se tâter, car il croyait être mort. Rien ne lui manquait, sinon
+une oreille emportée par la roue de la voiture à vidange. Il
+revint en arrière pour la chercher, mais l'obscurité l'empêcha de
+la rencontrer.
+
+Pendant cela, Mandina et ses deux compagnons montaient un escalier
+étroit, situé au fond de l'allée sombre. Ils comptèrent cent seize
+marches et s'arrêtèrent devant une petite porte qui avait je ne
+sais quoi d'énigmatique.
+
+Mandina mit un doigt sur sa bouche et dit:
+
+-- C'est là! J'ai compté!
+
+-- Frappez, répliqua Pollux, vous connaissez la façon convenue.
+
+La fiancée du gendarme obéit; elle frappa quinze coups, ainsi,
+espacés, 5, 4, 3, 2, 1.
+
+Derrière la porte, on entendit un faible bruit...
+
+-- Qui vive? demanda une voix imposante et cassée.
+
+Le Rémouleur répondit:
+
+-- Les Malades du docteur Fandango!
+
+Une clef grinça dans la serrure et la porte laissa voir en
+s'ouvrant une noble tête de vieillard.
+
+C'était Silvio Pellico!
+
+
+CHAPITRE III
+LES JARDINS DE BABYLONE
+
+Il nous reste à dire ce qui advint des trois personnages chargés
+de crimes, contre lesquels était dirigée la machine infernale:
+Messa, Sali, Lina, Boulet-Rouge, Arbre-à-Couche et Carapace,
+autrement dit: les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée.
+
+Quand la voiture chargée de gaz délétère éclata, leur première
+pensée fut de fuir, car jamais vous ne trouverez le vrai courage
+dans l'âme des traîtres de mélodrame, mais ils n'en eurent pas le
+temps. Ils étaient, pour ainsi dire, au centre de l'explosion qui
+les surprit de la façon la plus fâcheuse. Les gaz, prenant de
+l'air, avec une fureur inouïe, les saisirent tous trois ensemble,
+les soulevèrent, les firent tournoyer dans l'espace comme des
+brins de paille, et les lancèrent à trente-deux mètres au dessus
+de la maison.
+
+Tancrède, dit Chauve-Sourire enfermé dans la chambre de Mandina,
+les vit passer devant la fenêtre avec une vitesse de projectiles.
+Il put croire que tout était fini pour eux: juste châtiment de
+leurs trop nombreuses faiblesses.
+
+Mais, parvenus à trente-deux mètres au-dessus du toit, leur
+pesanteur spécifique, combattant la force de projection, détermina
+une triple bascule, qui s'exécuta simultanément; puis, après être
+restés un millième de seconde stationnaires dans l'infini, Messa,
+Sali et Lina commencèrent à tomber avec une vitesse graduée,
+triplée par le carré des distances parcourues, ou peut-être par le
+carré de leurs poids. Bref, c'est à vérifier.
+
+Quoi qu'il en soit, ils étaient bel et bien flambés. Chauve-
+Sourire qui les vit à travers les vitres brisées, repasser comme
+trois boulets de canon leur cria:
+
+-- Il m'est impossible d'allumer la fusée volante: méfiez-vous!
+
+Avertissement inutile et tardif.
+
+Mais il y a en ce monde des choses bien bizarres. Ce que nous
+allons raconter est peut-être trop hardi. Que voulez-vous que nous
+y fassions? Les invraisemblances produisent des situations
+renversantes.
+
+À l'étage au-dessous de la chambre de Mandina, momentanément
+habitée par Tancrède, il y avait un balcon. En passant près de ce
+balcon, les trois Pieuvres mâles qui fendaient l'air côte à côte,
+dans des attitudes diverses, étendirent leurs bras par un
+mouvement machinal. Leurs mains rencontrèrent la grille du balcon
+et s'y accrochèrent avec la ténacité du désespoir.
+
+La grille fléchit sous leur triple poids, mais elle tint bon, en
+définitive, et ils se trouvèrent suspendus entre le trottoir et le
+ciel.
+
+Ils étaient un peu étourdis, quoiqu'ils eussent l'habitude des
+émotions fortes et pénétrantes. Au-dessous d'eux, tout était
+silence, car la foule des curieux n'avait pas eu le temps de se
+masser sur le lieu du sinistre.
+
+La première voix qu'ils entendirent appartenait à un sergent de
+ville, qui disait, modérant la fougue des premiers curieux:
+
+-- Tout le monde verra. Pas d'encombrement. En voilà une histoire!
+
+Boulet-Rouge ouvrit enfin les yeux, et voyant la situation de ses
+deux collègues, Arbre-à-Couche et Carapace, il devina la sienne
+propre et pensa:
+
+-- Ce balcon a été notre ange sauveur!
+
+-- Où suis-je? demanda Carapace avec trouble.
+
+Arbre-à-Couche lâcha un large soupir et gigotta[2]. Il se sentait
+mal à son aise.
+
+Boulet-Rouge déposa sur la pierre, le cercueil d'enfant qu'il
+n'avait point abandonné pendant cette péripétie. Il était gêné par
+ce petit meuble. Ayant dès lors ses deux mains libres, il exécuta
+un mouvement gymnastique, en trois temps, bien détachés, et se
+trouva debout sur le balcon.
+
+Déjà, en bas, le monde se battait pour voir les corps morts, des
+bras, des jambes, et l'oreille de Mustapha qu'un antiquaire vola
+pour l'empailler dans de l'esprit de vin.
+
+Boulet-Rouge aida ses deux compagnons à monter, et ils se
+trouvèrent bientôt, tous les trois, sains et saufs, en dedans de
+la balustrade.
+
+Le balcon du second étage de la Maison du Repris de justice était
+un de ces jardins suspendus, modeste imitation de ceux de
+Babylone, qui mettent ça et là un sourire aux façades revêches de
+nos maisons. Il y avait des capucines, des haricots fleurs rouges,
+des pois de senteur et des cobæas, ces lianes en miniature dont le
+mièvre feuillage, console et repose les yeux rougis des
+travailleuses de Paris.
+
+Elles n'ont pas beaucoup d'air, dans leurs mansardes, ces pauvres
+ouvrières, mais elles cèdent volontiers à ces chers cobæas la
+moitié de leur air et tout leur soleil, pour avoir pendant les
+mois d'été, un coin vert où rafraîchir l'inflammation de leurs
+paupières.
+
+Il vient parfois un moineau dans ces indignes feuillages, et alors
+tout l'atelier de sourire. L'oiseau égaré leur parle vaguement du
+ciel libre, des grandes prairies et des haies pleines de chansons
+qui bordaient la route si longue, si longue...
+
+La route qu'elles prirent un jour pour échanger tout cela contre
+les puanteurs de Paris.
+
+Nous avons pris la liberté de semer en passant ces quelques
+phrases bien senties, pour prouver qu'il y a de la poésie dans
+notre coeur et de la philosophie dans notre cerveau. Nous n'y
+reviendrons plus. D'ailleurs ces chères exilées ont Bullier, le
+Moulin-Rouge, le Casino de Paris, Gugusse, Alphonse et l'absinthe.
+
+Une lueur venait à travers les carreaux de la croisée. L'oeil
+perçant de Boulet-Rouge l'aperçut le premier.
+
+-- Silence! dit-il. La destinée nous a conduits dans des lieux
+habités. À cette heure exceptionnelle, je donnerais mes droits
+politiques pour un verre de cognac.
+
+-- Vains désirs, dit Carapace.
+
+-- Nous sommes ici séparés du monde entier, ajouta Arbre-à-Couche.
+
+Boulet-Rouge reprit avec fierté.
+
+-- Si grand que soit le danger, je vous sauverai. Après le trouble
+inséparable d'un pareil accident, mes esprits rentrent dans leur
+assiette. Je vois les événements d'un oeil froid et calculateur.
+Nous sommes ici sur le balcon des «Piqueuses de bottines réunies»,
+atelier libre...
+
+-- Quoi, si près de notre point de départ? s'écria Arbre-à-Couche
+avec l'accent de la surprise.
+
+Une idée sanguinolente traversait déjà l'esprit de Carapace. Il
+murmura:
+
+-- Messa, Sali!
+
+-- Lina! répondirent les deux autres.
+
+-- Les péripéties les plus inattendues, reprit Carapace, ne
+doivent jamais nous faire oublier notre devoir. Nous appartenons à
+M. le duc Rudelame-Carthagène par les liens combinés du crime et
+de l'économie. J'ai confusément le soupçon que l'atelier des
+Piqueuses de bottines réunies appartient à la clientèle du docteur
+Fandango. Consulte la liste, Arbre-à-Couche.
+
+Nous ferons remarquer ici un détail curieux. Quand les trois
+Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée causaient, ils se donnaient
+mutuellement leurs vrais noms, mais quand il s'agissait de
+travailler, ils revenaient à ces mystérieux sobriquets composés de
+_Messalina_ dédoublé: Messa, Sali, Lina.
+
+L'attaque règle la défense. Dans le camp opposé, Mandina de
+Hachecor, Castor, Pollux, Mustapha et le gendarme avaient aussi
+des professions apparentes qui cachaient des rejetons de
+l'ancienne féodalité, des banquiers, des artistes et des
+bacheliers ès-lettres.
+
+Arbre-à-Couche, l'homme aux papiers scellés d'un cachet
+nobiliaire, fouilla aussitôt dans sa poche avec inquiétude. Il
+songeait à la culbute exécutée à trente-deux mètres au-dessus des
+toits. Pendant ce violent travail, ses poches avaient pu se
+retourner. Il n'en était rien heureusement, aussi s'écria-t-il:
+
+-- Ô providence! je n'ai rien perdu!...
+
+Carapace répondit:
+
+-- J'ai bien gardé ma bouteille de fer-blanc bouchée avec du
+papier gris vert.
+
+Et Boulet-Rouge ajouta d'un air pensif en frappant sur son
+cercueil d'enfant:
+
+-- Tout est étrange dans la situation où nous sommes.
+
+Le cercueil d'enfant rendit un son creux difficile à définir.
+Boulet-Rouge pâlit. L'idée d'un déficit lui traversa l'esprit
+comme un éclair.
+
+-- Mon cercueil se serait-il ouvert à mon insu? s'écria-t-il.
+
+Il l'ouvrit précipitamment et, le voyant vide, il râla d'une voix
+étranglée par la mauvaise humeur:
+
+-- J'ai perdu mon enfant!
+
+En ce moment, ses yeux brillèrent d'un éclat sauvage. La prunelle
+des tigres de la jungle, dans l'Inde, ont[3] de ces lueurs étranges
+dans les nuits tropicales. Une plainte faible, un de ces cris
+particuliers qui sortent des berceaux et qu'on appelle
+vagissements, avait frappé son oreille subtile à travers la
+fenêtre close.
+
+-- Ah! se dit-il en lui-même, ce n'est pas la peine de se désoler.
+Voilà de quoi remplir ma botte.
+
+Arbre-à-Couche, qui avait déplié sa liste aux armes de M. le duc,
+mit un doigt dans sa bouche et imita le cri du coucou avec une
+incroyable perfection.
+
+Les deux autres n'ignoraient point ce que signifiait ce signal.
+Ils prêtèrent aussitôt une oreille attentive.
+
+-- Ce n'était pas une coupable erreur, dit Arbre-à-Couche. Les
+petites ainsi dénommées: Les Piqueuses de bottines réunies, usent
+des drogues du docteur Fandango.
+
+Il y eut un silence, comme après tout arrêt prononcé.
+
+Boulet-Rouge prit sous son aisselle un diamant de vitrier qui ne
+le quittait point. D'une main sûre il scia un carreau, le détacha
+et passant ses doigts par le trou, il tourna l'espagnolette de la
+croisée.
+
+-- Les chemins sont ouverts, dit-il.
+
+Sans perdre de temps, ils passèrent et Boulet-Rouge prononça:
+
+-- Attendez-moi un instant, ici, j'aperçois le berceau... je vais
+assassiner l'enfant pour utiliser mon cercueil.
+
+On ne pouvait rien objecter à une pensée si sage.
+
+Boulet-Rouge ouvrit son coutelas...
+
+Juste à la même minute, de l'autre côté de la rue de Sévigné, une
+fenêtre s'ouvrit aussi au cinquième étage, La tête blanche et
+vénérable de Silvio Pellico se montra aux rayons de l'astre des
+nuits.
+
+Tancrède, dit Chauve-Sourire, était toujours prisonnier dans la
+chambre de Mandina de Hachecor. Il aperçut le célèbre vieillard,
+saisit son arc, le banda, y adapta une flèche empoisonnée, ajusta
+et tira.
+
+La flèche partit en sifflant comme une clef. Silvio Pellico poussa
+un cri de soie déchirée et disparut à tous les yeux!...
+
+Au grenier, une femme, artiste de Montmartre, qui étudiait la
+_Tour de Nesle_, lança ces mots:
+
+-- Il est minuit, la pluie tombe, parisiens, dormez!
+
+
+CHAPITRE IV
+LES PIQUEUSES DE BOTTINES RÉUNIES
+
+Par un contraste habilement ménagé, après tant de sang, tant de
+larmes, et pendant que Boulet-Rouge va assassiner l'enfant, le
+lecteur se reposera avec délices en un tableau plein de fraîcheur.
+
+Vingt-cinq piqueuses de bottines, la plupart jeunes, alertes,
+rieuses et débauchées, étaient réunies autour d'une table
+malpropre dans une chambre de derrière qui faisait suite à celle
+où les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée venaient de
+s'introduire par escalade et effraction, à celle hélas! où se
+trouvait le berceau.
+
+Elles travaillaient en babillant et en chantant, les brunes, les
+blondes, les châtaines, les rousses aussi; elles travaillaient
+très bien, très vite et de très bon coeur. On ne travaille ainsi
+qu'à Paris, où la rage du plaisir donne la rage de la besogne.
+
+Il y en avait beaucoup de jolies et beaucoup de laides, mais les
+laides avaient ce je ne sais quoi de canaille et de vif, qu'on
+nomme _du chien_, qui les faisait presque jolies. C'étaient pour
+la plupart des minois chiffonnés qui n'eussent point supporté
+l'analyse des nez retroussés, des fronts bombés, des grandes
+bouches souvent, montrant des poignées de perles.
+
+Leurs toilettes étaient comme leurs visages, sujettes à caution,
+mais avenantes et hardies. On n'eut pas vendu le tout pour cinq
+cents francs peut-être. Hors de Paris, vous n'en auriez pas eu
+moitié pour un prix fou.
+
+Les noms étaient caractéristiques: les petits noms. Les noms de
+l'atelier ressemblent un peu à ceux du théâtre: ce ne sont pas les
+noms de familles.
+
+Peu de Marie, point de Françoise, ni de Madeleine, ni de Jeanne.
+
+Des Anaïs en quantité, des Régine, des Amanda, des Athénaïs,
+quelques Léocadie, des Irma et des Zuléma.
+
+Elles ont grand honte quand elles s'appellent tout uniment
+Joséphine.
+
+C'est le contraire ailleurs. Nous avons connu une femme de
+qualité, morte avant l'âge du chagrin qu'elle avait de s'appeler
+Léopoldine.
+
+Les noms simples, les noms communs prouvent généralement la race.
+Où diable voulez-vous que Chiquita soit née!
+
+Il y avait la, onze Anaïs, sur vingt-cinq, et l'on était obligé de
+les distinguer, par des surnoms: Chiffette, Cocarde, Colibri,
+OEillet d'Inde, Chou-Fleur, Lampion, etc.; il y avait sept Amanda,
+quatre Reine et trois Irma.
+
+Leurs plaisanteries, qui les faisaient rire de si bon coeur,
+n'étaient pas très variées; on entendait ça et là:
+
+-- Fallait pas qu'y aille!
+
+-- Des navets!
+
+-- Et ta soeur?
+
+-- Ma soeur? est à bord d'une chaloupe à vapeur! avec le
+chauffeur! qu'est son abuseur!
+
+-- C'est rigolo!
+
+Et autres...
+
+C'est suffisant à les tenir en joie.
+
+Aujourd'hui, la réunion avait un caractère particulier pour un
+double motif: d'abord on avait entendu l'explosion de la voiture
+inodore. Anaïs Cocarde, dépêchée en bas, pour savoir ce que
+c'était, était revenue toute pâle, disant qu'elle n'avait jamais
+rien vu de si horrible dans le _Petit Journal_. Tout le monde
+avait voulu se précipiter dans les escaliers, mais Anaïs Chou-
+Fleur, la gérante, retenant, d'une poigne vigoureuse, Anaïs
+Chiffette, Anaïs OEillet d'Inde et Anaïs Lampion, avait déclaré
+qu'avant tout la veille devait être finie.
+
+On obéit bien autrement à une gérante d'association libre, qu'à la
+«demoiselle» d'une maison ordinaire.
+
+Le second motif était plus intéressant.
+
+Il y avait au centre de la table, une jeune fille qui ne
+travaillait pas. Celle-là était très belle, mais si pâle qu'elle
+vous eut fait pitié. Sa toilette avait une simplicité
+aristocratique et quelque chose en elle rappelait les ingénues de
+familles princières, persécutées par l'infortune au théâtre de
+l'Ambigu-Comique.
+
+Nous sommes forcés de remonter, au commencement de cette soirée
+pour expliquer la présence d'Elvire, la jeune marquise fugitive, à
+la table des Piqueuses de bottines réunies.
+
+Vers sept heures et demie, longtemps par conséquent avant la
+catastrophe imprévue qui devait plonger soixante-treize familles
+dans le deuil, la gérante de l'atelier était sortie pour acheter
+du thé, du sucre et du rhum; l'habitude étant de s'accorder cette
+douceur quand la veillée se prolongeait jusqu'à minuit et au delà.
+
+En allant chez l'épicier, la gérante n'avait rien vu
+d'extraordinaire, sinon une jeune fille donnant le bras à un
+vieillard de cent et quelques années qui avait une figure de
+hibou.
+
+Quant elle revint la jeune fille et le vieillard avaient disparu.
+
+Mais comme elle traversait l'allée sombre de la Maison du Repris
+de justice, elle entendit dans la nuit des gémissements
+inarticulés.
+
+Avec son thé, son sucre, son rhum, elle rapportait une boite de
+ces allumettes bougies dont il serait superflu de faire l'éloge,
+tant elles ont déjà rendu de services à l'humanité.
+
+Elle eut l'idée candide d'en allumer une et vit alors un spectacle
+attachant.
+
+La jeune fille et le vieillard de cent et quelques années étaient
+sous ses yeux.
+
+La jeune fille, étendue sur les dalles de l'allée, venait de
+mettre au jour de la nuit, au milieu des souffrances les plus
+atroces, un enfant du sexe masculin, très bien conformé et très
+viable.
+
+Le vieillard, dont la figure de hibou exprimait une cruauté
+incalculable, essayait d'une main d'étrangler l'enfant nouveau-né,
+et de l'autre, de poignarder la jeune fille avec un crick malais
+d'un travail curieux et manifestement empoisonné[4].
+
+Une seconde encore, et c'en était fait des deux infortunées
+créatures.
+
+Anaïs le comprit; ce n'était qu'une faible femme, douée d'une
+éducation médiocre et de moeurs relâchées, mais elle avait de
+l'initiative. Son coeur généreux bondit dans sa poitrine. D'une
+main elle alluma d'un seul coup toutes ses bougies, de l'autre,
+elle tint en l'air ce feu d'artifice peu dangereux, mais
+éblouissant.
+
+Le vieillard, épouvanté, laissa échapper un geste de
+désappointement et se glissa en rampant vers la rue.
+
+Anaïs le poursuivit pour lui demander son nom et son adresse. Elle
+ne le vit pas sur le trottoir, mais une voix qui n'avait rien
+d'humain bourdonna à son oreille:
+
+-- Femme imprudente, crains la vengeance du bisaïeul!
+
+-- Des nèfles! répondit-elle dans la gaieté de sa vaillance
+populaire.
+
+Puis elle revint dans le fond de l'allée, mit l'enfant nouveau-né
+dans la poche de son tablier et aida la jeune accouchée à monter
+les deux étages qui conduisaient à l'atelier. Quoique privée de
+sentiment, l'inconnue avait encore l'usage de ses jambes.
+
+On doit juger de l'étonnement des Léocadie et des Amanda, quand la
+gérante, ouvrant la porte de l'atelier, fit entrer la jeune mère
+et tira l'enfant caché dans son sein.
+
+C'était lui qui dormait dans le berceau de la chambre au balcon;
+c'était lui que menaçaient les détestables passions de Boulet-
+Rouge.
+
+S'il avait su...
+
+La gérante dit:
+
+-- Mes petits amours, il ne faut pas que ça vous empêche de
+travailler. Je vais installer la jeune étrangère dans un bon
+fauteuil et elle va nous raconter ses aventures pour passer le
+temps agréablement.
+
+-- Femme généreuse, murmura la jeune fille d'une voix altérée,
+quand je devrais vivre cent et quelques années, comme mon trop
+cruel bisaïeul, je n'oublierai jamais vos bienfaits... donnez-moi,
+je vous prie, un bouillon...
+
+-- Je n'ai que du rhum, interrompit Anaïs.
+
+-- Ça me suffira!
+
+Elle but un verre de rhum et parut soulagée par ce cordial.
+
+-- Bonté divine, murmura-t-elle ensuite, en versant des larmes
+abondantes, dans quel abîme une liaison innocence, mais qui a des
+suites, peut précipiter une jeune personne!
+
+Toutes les Anaïs grillaient de savoir; les Irma en étaient
+malades.
+
+L'étrangère s'assit et poussa un soupir de soulagement.
+
+-- Femme du commun vraiment magnanime, reprit-elle, je vous dois
+un aveu complet. Racontez un peu à ces demoiselles ce qui s'est
+passé dans l'allée sombre, cela me donnera le temps de reprendre
+haleine. Quand vous aurez fini, je prendrai la parole, et vous
+connaîtrez toute l'étendue de mon malheur.
+
+Elle arrêta la gérante au moment où celle-ci ouvrait la bouche,
+pour dire encore avec une dignité pleine de réserve:
+
+-- Épargnez autant que possible, dans votre récit, le noble
+criminel dont vous avez prévenu le dessein pervers. Outre qu'il
+est respectable par son âge, je lui dois tendresse et obéissance.
+Il est le père du père de mon père.
+
+-- Voilà comme elles sont dans la haute, s'écria Chou-Fleur avec
+admiration. C'est bête! Moi, ni une ni deux, j'aurais étranglé le
+vieux polisson.
+
+Puis employant le langage pittoresque et imagé de la basse classe,
+elle fit le récit succinct, mais complet du drame de l'allée.
+
+Elle eut un vrai succès et la curiosité ne connut plus de bornes
+dans l'atelier des Piqueuses de bottines réunies.
+
+Quoique faible encore, n'étant accouchée que depuis un quart
+d'heure, l'étrangère commença aussitôt:
+
+-- La fortune et la naissance ne donnent pas le bonheur, j'en suis
+un fatal exemple.
+
+Je reçus le jour loin de Paris, au delà de la porte jaune, entre
+la ville de St-Cloud et le village de Garches, département de
+Seine-et-Oise, dans un antique et noble château connu sous le nom
+de Mauruse.
+
+Loin de moi, la pensée de faire envie à votre pénurie, en vous
+détaillant le luxe qui entoura mon berceau. Mon père, fils aîné du
+marquis de Rudelame, qui lui-même était le fils aîné du duc
+portant le même illustre nom, avait épousé Fanchon de la Roque-
+Aigurande, descendante et unique héritière des captals de Buch,
+cadets de la maison de Foix. À l'âge de dix ans, j'avais une
+poupée qui coûtait 185 louis de 24 francs et ma nourrice portait
+des boucles de rubis à ses jarretières.
+
+Passons... Je l'ai bien payé plus tard!
+
+Le château de Mauruse est une antique demeure perchée au sommet
+d'une montagne et entourée de précipices sans fond qui rejoignent
+les fameux étangs de Ville-d'Avray par des percées souterraines.
+Il fut bâti par Anguerrand de Carthagène qui tua en combat
+singulier le bailli de Chavanette, derrière Bicêtre, sous Henri
+II.
+
+Passons... Si je vous disais les diverses illustrations de ma
+famille, ça vous humilierait et nous n'en finirions plus.
+
+À l'époque de la révolte des peuples, en 1789, mon bisaïeul était
+déjà un homme de trente et quelques années, bien vu en cour,
+heureux près des dames, beau joueur et tout à fait bon enfant.
+
+La révolution le surprit à l'improviste. Quand on vint pour piller
+son château de Mauruse, il était à Sèvres pour acheter du tabac.
+Il n'eut pas le temps de rassembler ses trésors qui furent
+dilapidés par la multitude. Obligé de partir pour l'émigration
+avec sa femme et son fils (le père de mon père), il ne possédait
+que son argent de poche et les boutons de son habit qui étaient en
+perles fines, heureusement.
+
+Il arriva ainsi à Londres, capitale de l'Angleterre. Son argent de
+poche, ajouté au prix de ses boutons, lui compléta une somme de
+250 guinées, ou si vous le préférez 8.750 francs. Ça vous semble
+encore un joli denier, mais ma bisaïeule dépensait 50 louis par
+jour. Le duc de Rudelame-Carthagène l'adorait.
+
+Ce fut pour satisfaire à ses fantaisies qu'il contracta plusieurs
+mauvaises habitudes dont sa famille devait être plus tard la
+victime. Il se fit usurier d'abord, puis, les produits de cette
+industrie ne suffisant pas aux prodigalités de sa femme, il apprit
+à tromper au jeu, dans les bonnes sociétés. Un jour enfin, emporté
+par l'envie de faire plaisir à son épouse, il se mit à travailler
+sérieusement, passa ses examens avec succès, et fut reçu membre de
+cette importante compagnie:_ La Grande Famille_ des voleurs à
+Londres.
+
+Il était là sur une pente glissante, il glissa. Toujours pour
+procurer à sa compagne idolâtrée des bijoux précieux, des
+cachemires et des liqueurs fortes, car la duchesse avait contracté
+un culte tout particulier pour la sobriété anglaise, il fabriqua
+des poisons, inventa une nouvelle espèce de poignards, destinés à
+ne pas laisser de traces et se comporta en un mot comme un homme
+indigne de l'estime générale.
+
+Je suis suspecte de partialité, puisqu'il est mon ancêtre, mais la
+vérité me force à déclarer qu'il garda toujours une certaine tenue
+au sein de ses dérèglements. Il ne vola jamais qu'en gros et il
+faisait exécuter ses meurtres par des employés.
+
+Mais, au moins, la personne en faveur de laquelle il se
+compromettait ainsi était-elle digne de tant d'amour? Ne l'espérez
+pas! Madame la duchesse avait de l'éducation; à part cela, c'était
+une coquine. Outre son goût pour la boisson, elle allait avec les
+Écossais.
+
+Vous entendîtes parler sans doute de Marie Stuart. Si l'Écosse est
+l'amie de la France, ce n'est pas une raison. M. le duc ayant
+appris que la compagne de sa vie prodiguait l'argent gagné avec
+tant de peine, à des jeunes gens à la mode, à des musiciens, à son
+valet de pied, trois avocats et même à des militaires, résolut à
+se venger. Il acheta _l'Affaire Clémenceau_ [5] et une barre
+de fer toute neuve qu'il mit rougir un feu très ardent pendant
+quarante-huit heures, après quoi, il l'imbiba, toute chaude,
+nicotine, de phénol Boboeuf et d'acqua Tafana, mélangés avec de
+l'assa foetida et une composition dont notre famille garde
+précieusement le secret. Elle n'est pas dans le commerce. Ayant
+pris ainsi ses mesures, il rentra un soir à son domicile plus tôt
+que de coutume. Il apportait avec lui une corbeille remplie de
+vins fins, de liqueurs fabriquées dans divers monastères, de
+viandes froides, de saucisses et de petits gâteaux.
+
+J'ai dit qu'il était bel homme. Ma bisaïeule, portée sur sa
+bouche, ne demanda pas mieux que de souper avec lui. Il fit
+dresser la table dans une certaine chambre de son hôtel qui
+n'avait ni porte ni fenêtre.
+
+On n'eut trouvé nul part un lieu plus favorable à ses farouches
+desseins.
+
+Madame la duchesse, sans défiance et remplie d'appétit, le suivit
+dans cette dangereuse retraite. Le souper commença à huit heures
+dix minutes. À dix heures on renvoya les domestiques. Au coup de
+minuit, alors que la coupable et infortunée femme était ivre
+d'amour et d'anisette, mon bisaïeul prit, au lieu d'un simple
+couteau à papier, la barre de fer rouge qu'il avait caché sous sa
+chemise et la lui passa quatorze fois au travers du corps, non
+sans prononcer des paroles d'amère et vindicative raillerie.
+
+Jusqu'au treizième coup, la malheureuse cria et appela ses
+militaires.
+
+Il ne me faut pas d'autres preuves pour affirmer qu'elle avait la
+vie dure. Néanmoins, le duc de Rudelame-Carthagène dut croire
+qu'il en était débarrassé pour jamais. La suite de cette anecdote
+montrera si c'était là une chimère...
+
+Ici, Elvire fut prise d'une convulsion, occasionnée par son état.
+
+Les piqueuses de bottines réunies se précipitèrent à son secours.
+
+C'était l'heure où la voiture de vidange, inodore arrivait dans la
+rue. Rien n'annonçait encore une sanglante catastrophe. Les
+oiseaux dormaient dans les gouttières, la brise faisait tourner
+les girouettes au sommet des monuments, et les vieux messieurs,
+sur les trottoirs, suivaient les petites ouvrières.
+
+
+CHAPITRE V
+L. D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!
+
+La jeune et belle Elvire de Rudelame-Carthagène reprit ses sens,
+but un verre de rhum et poursuivit en ces termes:
+
+-- Ô mes chères bienfaitrices, malgré la distance qui sépare nos
+positions sociales, ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie! Je
+veux tout d'abord modérer l'étonnement que pourrait vous causer le
+crime de la chambre sans porte ni fenêtre.
+
+La seule chose surprenante, c'est que mon bisaïeul eût pu garder
+la barre de fer rouge sous sa chemise. Mais outre que c'était pour
+l'empêcher de refroidir, nous sommes à Londres.
+
+À Londres on en voit bien d'autres.
+
+Et quant à l'atrocité du forfait, ma famille est depuis longtemps
+habituée à ne se rien refuser. Le marquis, mon père, s'est amusé
+une fois à faire le relevé des crimes et délits appartenant en
+propre à notre maison, depuis le règne de Henri II jusqu'à Louis-
+Philippe seulement. Il y a quatre-vingt-un meurtres dont deux
+parricides, sept fratricides des deux sexes, trois tanticides,
+cinq onclicides, treize neveux ou niécicides, huit infanticides,
+vingt-trois adultères, dix-neuf incestes!...
+
+Il y a des instants, s'interrompit ici la jeune accouchée avec un
+désespoir impétueux, où je préférerais avoir reçu le jour au sein
+de la misère. Ah! gardez vos moeurs innocemment égrillardes,
+fillettes du commun. Cette atmosphère de sang et de honte est loin
+d'être agréable, à la longue!
+
+Le lendemain matin, mon bisaïeul chercha le cadavre de sa femme,
+car il voulait le faire embaumer, par un dernier caprice. À sa
+place, il trouva un billet ainsi conçu:
+
+«L. D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!
+
+Ce mystérieux écrit le remplit d'inquiétude et d'alarmes. Il se
+creusa la tête en vain pour en deviner la signification.
+
+Tant d'initiales accumulées devaient cacher une menace.
+
+Qui donc avait pu entrer dans cette chambre sans porte ni fenêtre?
+
+Il y avait la cheminée!
+
+Mon bisaïeul la fit aussitôt fermer à l'aide d'une grille en acier
+fondu; -- Mais il était trop tard.
+
+Il fut malade dangereusement.
+
+À peine remis sur pied, il ordonna à nombreux domestiques de
+regarder sous les lits et dans tous les tiroirs des commodes:
+
+Le cadavre de la duchesse resta introuvable.
+
+Cela aigrit d'autant le caractère de bisaïeul qui déjà n'était pas
+trop tendre. Il devint cruel, et, dans le silence du cabinet, ses
+meilleurs amis le surprirent souvent torturant des insectes ou
+soumettant des animaux domestiques à différents supplices.
+
+En ce temps, plusieurs petits enfants de son quartier disparurent
+et toutes les recherches demeurèrent sans résultat. Il les avait
+coupés par morceaux sans utilité apparente. Il avait d'ailleurs
+bien des motifs de mauvaise humeur.
+
+De même que le cadavre de la duchesse était inrencontrable, de
+même le mystérieux billet restait intraduisible. M. le duc s'était
+adressé aux hommes d'affaires les plus habiles; aucun d'eux
+n'avait pu lui donner le mot de l'énigme.
+
+Il entendit parler un jour d'un personnage étonnant qui passait
+pour être le fameux Gagliostro[6], bien que celui-ci fut mort au
+château de Saint-Léon, dans la campagne de Rome, mais cela ne fait
+rien à l'affaire; d'autres prétendaient qu'il était le non moins
+célèbre comte de Saint-Germain, bien que ce dernier fut décédé à
+Sleswig, qu'importe? La chose certaine, c'est que ce personnage
+faisait de nombreux miracles. Il avait guéri le catarrhe de la
+reine et sauvé un enfant de Pitt et Cobourg qui tombait du haut
+mal. Londres entier le consultait pour les objets égarés, les cors
+aux pieds et les engelures.
+
+Il se nommait le docteur Fandango...
+
+Ce nom produisit dans l'atelier des Piqueuses de bottines un effet
+extraordinaire. Ce fut autour de la table un long murmure.
+
+-- Et quoi! s'écrièrent ensemble plusieurs Anaïs, le docteur
+Fandango existait déjà à cette époque reculée?
+
+-- Lui, si jeune! ajouta la gérante. Et tout l'atelier acheva:
+
+-- Lui si beau!
+
+Elvire de Rudelame poussa un long soupir.
+
+-- À qui dites-vous, murmura-t-elle, qu'il est jeune, beau,
+entraînant, irrésistible? Vous voyez devant vous sa victime!
+
+Second effet, plus fort que le premier.
+
+-- L'enfant d'à-côté?... commença la gérante.
+
+-- Il est à lui! acheva Elvire en baissant ses beaux yeux pleins
+de larmes.
+
+Vous dire l'émotion qui étreignit à la fois tous ces coeurs, est
+impossible. Le docteur Fandango était un dieu pour sa clientèle.
+
+L'atelier entier se leva, mit une main sur son coeur et s'écria:
+
+-- Nous sommes les Malades du docteur Fandango...
+
+-- Permettez-moi d'en douter, répliqua Elvire qui prit aussitôt
+une apparence de froideur.
+
+-- Ah! par exemple! voulut dire la principale Anaïs.
+
+Mais l'accouchée de l'allée sombre l'interrompit et dit
+péremptoirement:
+
+-- Alors, montrez le cachet!
+
+Il y eut quelque chose d'étrange. Les Piqueuses de bottines
+réunies se levèrent toutes à la fois et se déshabillèrent.
+
+Les corsages, les jupes, les jupons et jusqu'aux pantalons,
+tombèrent simultanément.
+
+Abdiquant toute pudeur, les vingt-cinq ouvrières relevèrent
+ensemble leur chemise et montrèrent un peu au-dessous du nombril
+le triangle d'un vaccin au milieu duquel était une empreinte
+chimique, de forme ovale, qui semblait être le résultat de
+l'application d'un timbre sec, imbibé de matières caustiques.
+Cette empreinte présentait deux initiales: D. F., surmontées d'un
+phénix sortant des flammes.
+
+Ce tableau de vingt-cinq jeunes filles portant pour tout costume
+des bottines, des bas et une chemise retroussée, ne laissait pas
+que d'être enchanteur.
+
+Si vous avez espéré, toutefois, nous le voir décrire plus
+longuement et détailler la profusion inouïe de seins fermes et
+polis, d'épaules de marbre, de cuisses blanches, de hanches
+rebondies, de fesses grasses, de ventres nacrés, liliacés et
+luisants, allant se perdre dans l'ombre duvetée formée par les
+cuisses, que l'on pouvait voir à ce charmant conseil de révision,
+c'est que bien peu vous connaissez notre réserve.
+
+Aucun homme d'ailleurs n'était présent et nous ne l'avons su que
+par ouï-dire. Puisse cet aveu nous servir d'excuse.
+
+Dès qu'Elvire de Rudelame eut reconnu le cachet, son visage
+s'éclaira d'une joie pure.
+
+-- C'est maintenant que je remercie Dieu à deux genoux, ô mes
+soeurs! dit-elle dans le délire de son allégresse, je suis
+sauvée!... Mais remettez vos vêtements pour ne point offenser
+inutilement la décence particulière à notre sexe.
+
+Afin de contenter le désir si légitime de la noble accouchée, les
+Piqueuses de bottines réunies se revêtirent.
+
+En dépit de sa position malheureuse, Elvire sautait de joie.
+
+-- Je vous reconnais! dit-elle enfin, je suis rassurée. Nous
+allons bavarder tout à notre aise. Je n'ai pas besoin de vous
+apprendre désormais que Paris et sans doute l'univers entier, sont
+divisés en deux fractions: «les Malades du docteur Fandango» et
+les «Chevaliers de l'élixir funeste» appelés aussi «les Fléaux de
+la capitale» ou «les Pieuvres mâles» des divers impasses...
+
+Elle s'animait en parlant, et si vous saviez comme elle était
+belle!
+
+Arrêtons-nous pour tracer son portrait.
+
+Elle avait une de ces beautés saisissantes qui ne ressemblent à
+rien. Son nez rappelait celui du bisaïeul qui faisait songer au
+bec des hiboux, son regard était piquant, inexprimable. Rien de
+comparable à sa bouche, si ce n'est son aisselle qui semblait
+fouillée par la main d'un sculpteur très habile. La brise était
+amoureuse de ses cheveux; elle ne trouvait pas de chaussures assez
+mignonnes pour son pied et la meilleure ganterie de Paris faisait
+des miniatures en peau de Suède pour ses mains.
+
+Avec cela, noble, spirituelle, instruite, riche et pure, malgré sa
+chute.
+
+-- Je n'ai pas besoin de vous dire, continua-t-elle plus charmante
+à mesure qu'elle parlait, que tous les Malades du docteur Fandango
+se portent bien et meurent d'un accident mystérieux produit par
+l'ingestion de l'élixir funeste.
+
+J'ai pensé parfois que l'homme célèbre et séduisant qui marque à
+son cachet tous ses clients et clientes pour les reconnaître,
+n'avait pas réfléchi que c'était un danger, car les fléaux de la
+capitale profitent de ce signe pour choisir à coup sûr leurs
+victimes. Mais je ne puis blâmer celui qui se déguisa en porteur
+d'eau pour me séduire et qui est le père de mon jeune enfant:
+Virtuté!
+
+Elle reprit haleine, pendant que les filles du peuple essuyaient
+leurs yeux mouillés.
+
+-- Ce qui va être intéressant pour vous, poursuivit-elle, c'est
+d'apprendre comment s'entama cette grande querelle qui divisa
+l'univers. Prêtez-moi une oreille attentive.
+
+À l'époque où mon bisaïeul se présenta pour la première fois chez
+Fandango, cette individualité hors ligne avait une cinquantaine
+d'années... Ne m'interrompez pas, vos étonnements sont superflus.
+Cinquante-sept ans après cette date, je l'ai adoré sous un
+déguisement vulgaire.
+
+Il ne paraissait pas alors plus jeune qu'aujourd'hui. À première
+vue, on lui aurait donné vingt-huit ans et neuf mois. Depuis lors,
+il n'a pas vieilli d'une semaine.
+
+Mon bisaïeul le trouva dans son laboratoire, entouré d'un seul
+livre, d'une fiole, d'une cuvette et d'un cerf vivant qui
+possédait des cornes d'argent massif.
+
+Tout d'abord, M. le duc de Rudelame fut frappé de sa souveraine
+beauté, quoique Coriolan (vous savez que c'est le petit nom de cet
+idolâtré Fandango) n'eut point encore lavé ses mains, ni fait sa
+barbe. On était au matin, ce qui explique suffisamment cette
+négligence chez un homme ordinairement propre et même coquet de sa
+personne.
+
+Le duc de Rudelame le salua et lui demanda si c'était bien au
+docteur Fandango qu'il avait l'honneur de parler.
+
+À son grand étonnement, ce fut le cerf, doué de bois en argent
+massif, qui lui rendit son salut.
+
+Le docteur lui-même restait immobile et muet comme une statue de
+marbre de Paros.
+
+Mon bisaïeul voulut décliner ses noms et qualités. Le cerf vivant
+lui ferma la bouche d'un geste froid et lui désigna la cuvette. Au
+fond de la cuvette, mon bisaïeul vit, avec une surprise
+croissante, des caractères qui se formaient sous une couche d'eau
+plus pure que le cristal.
+
+Ces caractères, une fois devenus distincts! donnèrent les mots:
+Robert, Athanase, Bonaventure, duc de Rudelame-Carthagène, comte
+de Balamor, seigneur de Mauruse et autres lieux, présentement
+émigré, tourmenteur de mouches et tueur de femmes!
+
+Mon bisaïeul releva la tête, indigné qu'il était de ce dernier
+trait.
+
+Le docteur était toujours immobile.
+
+Le cerf vivant remua la patte et ses cornes devinrent d'or.
+
+M. le duc n'est pas un esprit ordinaire, il vit bien qu'il avait
+affaire à un enchanteur et dévora l'affront. Résolu à user d'une
+profonde dissimulation, il prononça les paroles suivantes avec
+aménité:
+
+-- Ô vous, qui êtes, au dire de l'histoire, des plus grands
+savants de l'Europe, je m'aperçois que votre talent n'est pas au
+dessous votre renommée. Je viens vous consulter et je vous prie de
+me marquer au timbre que vous mettez sur toutes vos pratiques.
+
+Il tressaillit et regarda tout autour de lui. Il avait prononcé
+ces derniers mots d'une voix insinuante. Un organe lui répondait.
+Ce ne pouvait être le cerf, et les lèvres du docteur ne remuaient
+point. La voix semblait sortir de la fiole, elle dit:
+
+-- Le cachet de la vertu ne prendrait pas sur ta peau. Cesse de
+feindre. Que veux-tu du maître?
+
+Mon bisaïeul pâlit et ses dents grincèrent, car il commençait à se
+fâcher.
+
+Mettant de côté, désormais, toute vaine dissimulation, il tira de
+sa poche le billet énigmatique composé des treize initiales: «L.
+D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!»
+
+Au moment où le papier parut dans sa main, une harmonie sauvage,
+mais douce se fit entendre. Elle venait de tous les côtés à la
+fois. On eut dit que les parois même de la chambre la suintaient.
+
+Mon bisaïeul déplia le papier et lut les initiales distinctement,
+puis il demanda:
+
+-- Pouvez-vous m'expliquer ce que cela signifie?
+
+La voix répondit oui, dans la fiole, après quoi, elle en sortit
+pour entrer dans le livre dont les feuilles s'agitèrent vaguement.
+
+La voix dit encore:
+
+-- Regarde au fond de la cuvette!
+
+Et l'harmonie sauvage, mais douce se tut instantanément.
+
+M. le duc regarda à travers la couche d'eau pure et put lire ces
+treize mots qui se rapportaient exactement aux treize initiales.
+
+«Le Docteur Fandango Est Venu. -- Il A Tout Vu. -- Dieu Est Juste.
+-- Tremble!»
+
+Les cornes du cerf vivant brillèrent en ce moment d'une façon peu
+ordinaire. Si ce n'eut été impossible, vu le prix de la matière,
+le témoin de tout cela aurait juré qu'elles étaient désormais en
+diamant.
+
+Il resta un instant abasourdi, sous le coup de tant de choses
+étranges. Mais ce n'était pas un homme à rester bien longtemps
+inactif.
+
+Le mystérieux billet avait été trouvé dans la chambre sans porte
+ni fenêtre, que nous pouvons appeler maintenant, la chambre du
+monstre. Le docteur était venu là, où tout y faisait allusion au
+crime; le docteur avait tout vu, il était maître du terrible
+secret.
+
+Il faut rendre cette justice à ma famille on n'y a pas froid aux
+yeux. Le duc regarda son ennemi en face, car il n'y avait pas à en
+douter, Fandango était son ennemi mortel, et lui dit avec calme:
+
+-- Le billet était de vous?
+
+Autant parler à une pierre. Ni le docteur, ni sa fiole, ni sa
+cuvette ne répondirent cette fois! Le cerf même resta impassible.
+
+Mon bisaïeul se prit à ricaner et fit tout haut cette réflexion:
+
+-- La chambre n'avait ni porte ni fenêtre. Pas de témoins!
+
+L'eau de la cuvette se rida. Sur les treize mots placés au fond,
+douze s'effacèrent; il n'en resta qu'un seul:
+
+DIEU!
+
+M. le duc eut froid dans le dos.
+
+Ce fut l'affaire d'un instant; il ne croyait pas beaucoup en Dieu.
+
+Que prouvent toutes ces momeries? Dieu sait peut-être, mais il ne
+dit jamais ce qu'il a vu; c'est un témoin peu embarrassant... et
+si nous allions en justice, mon savant docteur, lequel serait cru
+le plus aisément: d'un charlatan comme vous ou d'un gentilhomme
+comme moi!
+
+Point de réponse.
+
+-- Madame la duchesse, poursuivit le grand-père de mon père,
+aimait trop les Écossais. Quatorze coups de barre de fer rougie au
+feu et empoisonnée, donnés à travers le coeur, l'oesophage, le
+diaphragme, le grand sympathique et intestin grêle, suffisent à
+empêcher une femme de qualité de parler. Pensez-vous qu'elle
+viendrait témoigner contre moi?
+
+La chambre éclata de rire à ces mots. Je dis la chambre, car ce
+furent les murailles elles-mêmes, le plancher et le plafond qui
+produisirent en apparence cette explosion de gaieté. La statue du
+docteur et le cerf vivant n'y prirent aucune part.
+
+-- Sambre goy! s'écria mon bisaïeul, vous m'impatientez, à la fin.
+Rira bien qui rira le dernier. Je ne suis pas manchot, mais comme
+la justice anglaise est confuse et fort imparfaite, je propose la
+paix... En veut-on ici?
+
+Le cerf brama d'une façon ironique.
+
+-- On veut donc la guerre? demanda M. le duc.
+
+Cette fois, le docteur Fandango lui-même remua la tête d'une façon
+affirmative, comme font les biscuits chinois sur les cheminées.
+
+C'en était trop.
+
+Depuis quatre minutes au moins mon bisaïeul méditait un nouveau
+forfait. Il avait dans sa poche un crick de Malaisie, empoisonné
+avec un art extraordinaire et dont la lame, bizautée[7] selon
+certaines règles mathématiques, faisait des blessures mortelles
+qui ne laissaient aucune trace.
+
+Sans faire semblant de rien, il introduisit sa main sous le revers
+de sa redingote, il y prit le crick, et crac, au moment où le
+docteur Fandango le croyait occupé à préparer sa sortie, il lui
+plongea l'arme malaise dans le sein gauche jusqu'au manche.
+
+Le cerf bondit pour protéger son patron, mais...
+
+Le coup était donné et d'aplomb!...
+
+Un cri d'horreur interrompit ici la jeune accouchée. Ce cri
+appartenait à toutes les piqueuses de bottines. Il était arraché
+par la pensée d'un crick malais empoisonné avec soin et perçant la
+poitrine du docteur Fandango!
+
+Mais Elvire de Rudelame eut un sourire angélique.
+
+-- Jeunes filles du peuple, dit-elle, rassurez-vous. Coriolan ne
+mourut pas en 1793, puisqu'il est le père putatif d'un enfant né
+cinquante et quelques années après, jour pour jour.
+
+Ne cessez pas de me prêter l'oreille, voici une situation bien
+étonnante: ce fut le docteur Fandango qui reçut le crick dans les
+poumons, mais ce fut mon imprudent bisaïeul qui tomba foudroyé...
+
+Expliquez ça!
+
+
+CHAPITRE VI
+LE PORTEUR D'EAU
+
+Le drame marchait, au dehors. À l'instant où l'accouchée de
+l'allée sombre posait cette question à son auditoire, l'initiative
+de Mustapha mettait le feu aux gaz délétères et lançait dans les
+airs nos trois amis, les Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée.
+
+C'est dire assez que nous avons rattrapé l'heure voulue, et que
+notre histoire va bientôt marcher à pas de géant.
+
+La formidable explosion fit dresser l'oreille à quelques Anaïs,
+mais tel était l'intérêt excité que personne ne bougea.
+
+-- Vous jetez votre langue aux chiens? continua Elvire de
+Rudelame, employant cette expression familière qui semble une
+condescendance ou une caresse dans la bouche des grands
+personnages, vous avez raison, vous n'auriez jamais deviné.
+
+C'est pourtant bien simple, mon bisaïeul tomba foudroyé, non par
+le tonnerre, c'était au mois de décembre, mais par l'étonnement.
+
+Il y avait de quoi!
+
+Au moment où il s'applaudissait d'avoir plongé son poignard dans
+la poitrine, du docteur Fandango, celui-ci tourna lentement sur
+lui-même et montra son dos.
+
+Son dos était ma bisaïeule, madame la duchesse de Rudelame-
+Carthagène, habillée comme le soir du meurtre et portant, depuis
+la gorge jusqu'à la hauteur des hanches, les quatorze trous
+produits par la barre de fer rougie au feu et empoisonnée.
+
+La malheureuse était percée comme une poêle à rôtir les marrons de
+Lyon.
+
+Et au milieu de cet écumoir[8], sortait la pointe du crick malais
+que le duc avait planté dans la poitrine du docteur!
+
+Vous sentez bien que je n'ai pas vu cela, j'étais trop jeune, le
+fait étant arrivé trente-huit ans avant ma naissance, mais je le
+tiens de la bouche même de Coriolan qui ne saurait proférer un
+mensonge.
+
+D'ailleurs, il y a une preuve frappante, l'horrible haine de mon
+bisaïeul contre le docteur Fandango date de là. Il aurait pu lui
+pardonner une innocente mystification, il ne lui pardonnera jamais
+d'avoir ressuscité la duchesse.
+
+Car la duchesse vivait.
+
+Vous la verrez par la suite agir comme père et mère.
+
+Si elle parla ce jour-là, M. le duc n'en sut jamais rien, car il
+se retrouva quelques heures après dans son appartement où il avait
+été reporté, évanoui, par des mains inconnues. Il ne demanda pas
+son reste et partit pour les mers polaires où il resta enseveli
+plusieurs années au sein des glaces éternelles pour laisser
+étouffer le bruit de son aventure.
+
+En ces pays froids, il n'acquit pas une bonne réputation. Les
+naturels l'accusaient d'attirer chez lui les petits enfants et
+même les jeunes filles pour boire leur sang et se nourrir de leur
+chair. C'étaient des calomnies. Depuis mes plus tendres années, je
+mange à sa table: jamais je n'y ai goûté de chair humaine. Il faut
+se garder des exagérations. Hélas! ce centenaire n'est-il pas
+assez chargé de crimes.
+
+Il ne mange pas les enfants ni les jeunes filles, mais il les
+emploie à d'autres usages également domestiques. Leur graisse lui
+sert à composer des onguents qui prolongent sa coupable existence;
+il prend des bains de jeune sang, qui reverdissent sa vieillesse,
+remarquablement avancée.
+
+Vous frémissez; moi j'y suis faite...
+
+La fatigue me prend, et nous n'en sommes encore qu'au commencement
+de la Restauration, je n'aurai pas la force, je le sens bien, de
+vous raconter l'histoire du père de Mustapha, ni celle de la mère
+infortunée de Mandina de Hachecor.
+
+Franchissons donc cinquante-six années.
+
+C'était un soir d'automne, dans cet immense palais qu'on nomme
+l'hôtel de Rudelame-Carthagène et qui décore l'une des rues les
+plus fréquentées du faubourg Saint-Honoré. L'air était tiède et
+mou. Les dahlias élevaient vers le ciel leurs parfums fades qui se
+mêlaient aux subtiles senteurs de l'oignon, dont on sarclait un
+carré, dans mon jardin, à quelques coudées de ma fenêtre.
+
+L'horloge de Saint-Philippe-du-Roule venait de sonner sept heures.
+
+Ma jeunesse avait été solitaire, je n'avais fréquenté que
+Timidita, la fille de notre concierge et M. Catimini, mon
+professeur de piano, qui s'était permis, sur ma personne, une
+grande quantité de lâches attentats, toujours repoussés par ma
+candeur alliée à ma pudeur.
+
+Quand mon enfant qui est une fille, aura l'âge des passions
+naissantes, plutôt que de lui donner l'autre sexe pour professeur
+de piano, je la plongerai à Saint-Lazare.
+
+Les vibrations de l'horloge se balançaient encore dans les airs,
+lorsqu'une voix mâle et sonore, prononça sous ma fenêtre, ce cri,
+bien connu des ménages parisiens:
+
+-- Qui veut d'l'eau... au!
+
+La dernière de ces deux diphthongues[9], montée à l'octave de la
+première.
+
+Ce cri était d'autant plus inusité dans notre illustre demeure,
+que nous avions partout l'eau de Seine. Il me jeta dans une
+étrange rêverie.
+
+Étais-je mûre pour la poésie? Traversais-je un de ces quarts
+d'heure bénis, que l'Être suprême, dans sa sollicitude, a marqués
+pour le sentiment? Je ne sais. J'ignore tout. On n'a jamais pu
+m'apprendre l'arithmétique, mais j'ai mon coeur.
+
+J'appelais Olinda, la première de mes neuf caméristes, et je lui
+dis:
+
+-- Olinda, roule-moi une cigarette, je ne sens plus mon âme!
+
+Elle était grecque de naissance, mais française par le goût des
+loteries autorisées, dont les gros lots la rattachaient à
+l'espérance. Elle a perdu depuis, dans ces entreprises, son
+innocence et ses économies. Pour un franc vous pouvez y gagner des
+sommes importantes. Mais vous ne voyez jamais arriver cette somme,
+ni revenir votre franc.
+
+-- Olinda, repris-je, d'où vient que la voix de ce jeune porteur
+d'eau me brûle les bronches et met des battements insensés sous
+l'étoffe de mon corsage?
+
+Je ne l'avais pas vu, mais mon imagination désordonnée avait
+deviné l'homme de vingt-huit ans à son organe enchanteur.
+
+Olinda me répondit:
+
+-- Pour faire une connaissance, autant attendre un officier ou
+quelqu'un de chez l'agent de change. Moi, un porteur d'eau, ça ne
+me chausse pas!
+
+L'insensée! Je ne crache ni sur les officiers ni sur les employés
+de la haute banque; mais il y a porteur d'eau et porteur d'eau. Ma
+fièvre me disait que celui-ci était un prince.
+
+Que dis-je, un prince, c'était le Fils de la Condamnée, c'était
+Coriolan, le mystérieux aborigène des ruines de Palmyre, c'était
+le docteur Fandango!
+
+Olinda, pure comme l'acier et fidèle autant que lui, me roula une
+cigarette. Je préférai une prise de tabac, puis un chou à la
+crème, puis n'importe quelle bagatelle peu coûteuse. J'étais
+hystérique et fantasque, cela peut arriver à tout le monde.
+
+Ma seconde femme de chambre, Herminie, native du bois Meudon, où
+elle avait été trouvée au bord de l'eau, dans un foulard démarqué,
+peu d'heures après sa naissance, probablement entachée
+d'inconséquences, entra en ce moment et déposa à mes pieds un
+bouquet de fleurs rares, entouré de papier glacé.
+
+Je tressaillis, car leur odeur attaqua mes nerfs d'une façon à la
+fois délicieuse et irritante. Je mordis la troisième de mes
+suivantes et Luciole, la quatrième, une Suissesse sans goitre de
+la plus grande beauté, ayant témoigné sa surprise, reçut de moi un
+dangereux coup de pied dans les lombes.
+
+Cela était si éloigné de mon caractère que mes autres confidentes
+s'enfuirent et ne sont jamais revenues.
+
+À l'intérieur du bouquet de fleurs rares était une lettre en
+chiffres, accompagnée d'un autre papier qui en donnait la clef.
+
+Si j'avais gardé quelques doutes, ils se seraient évanouis à la
+vue de cette double précaution, dénotant une grande délicatesse.
+
+-- Qui que tu sois, m'écriai-je en moi-même, ô mon jeune inconnu!
+tu n'appartiens pas à la simple bourgeoisie.
+
+La lettre était ainsi conçue:
+
+«17, 34594, 2903549669...»
+
+Mais il vaut mieux vous la traduire en langue vulgaire:
+
+«Ma chère demoiselle Elvire,
+
+» La génération spontanée est une idée toute moderne. J'ai lieu de
+croire que j'en suis le produit. Mon berceau fut la solitude
+sablonneuse et aride. Je n'ai ni père, ni mère, ni oncle, ni
+tante, ni cousin, ni cousine. Je pourrais prolonger cette
+énumération, je préfère vous dire en un seul mot que je suis à
+l'abri de toute espèce de famille.
+
+Cela me rend indépendant et pensif.
+
+» Ma famille, c'est l'humanité!
+
+» Vous me demanderez peut-être alors pourquoi on m'appelle «le
+Fils de la Condamnée».
+
+» Ceci monte une courte explication. Vous n'ignorez pas les soins
+que les Arabes accordent à leurs coursiers. Non seulement ils les
+nettoient avec minutie, mais encore ils partagent avec eux leur
+propre nourriture. En outre, ils en éloignent avec sollicitude
+toute cause de maladie.
+
+» Par une claire matinée de printemps, Saali, la plus belle jument
+des haras de Ben Hadour, fut accusée de maladie. Le conseil des
+vétérinaires du Sahara l'examina et la condamna à être abattue,
+mais Abd-el-Kader, son maître, chargé de l'exécution, eut pitié
+d'elle. Il fallait cependant qu'elle disparût, dans l'intérêt des
+autres cavales.
+
+» Abd-el-Kader lui attacha au cou un sac de dattes et un panier de
+maïs, puis, l'ayant conduite aux confins du territoire, il lui dit
+en versant des larmes: «Ô ma cavale préférée, Allah est Allah! tu
+es incommodée d'une maladie incurable. Fuis jusqu'aux ruines de
+Palmyre où est l'herbe de la guérison.»
+
+» Palmyre, aussi nommée Cadmor, dut son origine au roi Salomon,
+célèbre par ses dérèglements et sa sagesse. Elle fit un grand
+commerce de commissions et de transit, sous l'incomparable
+Zénobie, veuve d'Odenat. Des voyageurs y trouvèrent mon berceau,
+je suis musulman par mon baptême.
+
+» J'étais né depuis quelques heures au sein même des splendides
+décombres, sur le seuil d'un palais ruiné qui portait le n° 179 de
+la rue de l'Euphrate. Quel fut mon étonnement de voir arriver
+Saali? On naît médecin. Je la guéris malgré mon peu d'expérience.
+En retour, elle me nourrit de son lait.
+
+» Saali avait été condamnée par le conseil des vétérinaires du
+Sahara; j'étais le nourrisson de Saali; ne vous étonnez plus qu'on
+m'ait nommé «le Fils de la Condamnée», rien de plus logique...
+
+Ici, l'atelier des Piqueuses de bottines manifesta son
+mécontentement par des murmures et Anaïs, la gérante, crut pouvoir
+demander à la belle Elvire:
+
+-- Est-ce qu'elle va durer longtemps, la lettre du docteur?
+
+Léocadie ajouta:
+
+-- Elle est drôlement tannante!
+
+Elvire de Rudelame-Carthagène, réprima un mouvement de colère.
+
+-- Vous eussiez mieux aimé, filles du peuple, que le suave
+Fandango eût reçu le jour dans les cachots de l'inquisition ou au
+pied de la guillotine! Il vous faut des émotions acres et
+poivrées? C'est bien! ma position malheureuse exige une grande
+prudence, je vais abréger.
+
+Saali était musulmane. Quand Fandango fut reçu docteur, il
+traversa les mers avec elle et vint à Paris.
+
+Saali traîne maintenant le fiacre de Mustapha. Elle est heureuse.
+
+Je passe une grande quantité de pages et j'arrive à la fin:
+
+«Mon passé est un abîme, mon présent un poëme, mon avenir une
+vapeur!» ... Voilà pourquoi, ma chère demoiselle, j'ai pris ce
+déguisement de porteur d'eau, qui était indispensable.
+
+«Minuit sonnant, à l'aide d'un truc connu de moi, je pénétrerai
+dans votre chambre à coucher par la cheminée. Si vous vous y
+opposez, sonnez du cor par trois fois: si au contraire, vous
+exaucez mes voeux, mettez une fleur de pervenche à votre
+boutonnière.
+
+» Celui qui vous aime plus que la vie,
+
+» CORIOLAN «le Fils de la Condamnée».
+
+Je n'ai pas besoin de spécifier que cette lettre ne calma en rien
+ma fièvre brûlante. Comme j'en achevais la lecture, l'organe de
+mon séducteur s'éleva au lointain et lança une dernière fois dans
+l'atmosphère ce cri caractéristique:
+
+-- Qui veut d'l'eau... au!
+
+J'appelai Olinda et j'eus des spasmes douloureux sur son sein.
+
+Ma perplexité était indescriptible comme le caméléon lui-même.
+
+Devais-je sonner du cor ou attacher une fleur de pervenche à mon
+corsage?
+
+Ma pudeur penchait vers le cuivre, mon amour allait vers la fleur.
+
+Je n'avais jamais vu Coriolan, il est vrai, mais sa lettre dont
+vous m'avez contrainte à couper la portion, la plus attachante,
+allumait dans mes veines un véritable incendie.
+
+Néanmoins, la pudeur fut en moi, la plus forte. J'allais saisir le
+cor, lorsque Olinda qui devinait mon coeur, me tendit la pervenche
+fatale...
+
+-- À la bonne heure! s'écria d'une seule voix l'atelier des
+Piqueuses de bottines réunies.
+
+-- Le sort en était jeté, reprit la jeune accouchée. Je fis un
+bout de toilette et j'attendis la douzième heure, en proie à des
+sensations inexprimables.
+
+Minuit sonna. Un bruit qu'il serait malaisé de définir se fit
+entendre dans le tuyau de ma cheminée.
+
+Malheureusement, elle était à la prussienne, Je m'attendais à
+chaque instant à voir déboucher mon Coriolan, semblable à un
+immortel, quoiqu'un peu souillé de suie. Rien ne vint. Le conduit
+était trop étroit.
+
+Après une demi-heure d'angoisse, pendant laquelle les gémissements
+inarticulés de mon séducteur me brisèrent l'âme cent fois, Olinda
+me dit:
+
+-- Il n'y a pas à tortiller, il faut aller chercher le fumiste!
+
+L'idée d'un pareil scandale m'arracha des hurlements.
+
+Le fumiste! à cette heure de la nuit, el qu'allait-il trouver dans
+le tuyau de la cheminée?
+
+Il faut avoir passé par ces traverses pour en soupçonner
+l'amertume.
+
+Mais à de pareilles heures, l'âme se raidit et acquiert un ressort
+incalculable.
+
+Il me restait quatre confidentes, j'ordonnai à trois d'entre elles
+de parcourir les corridors de l'hôtel et de verser des narcotiques
+puissants à tous ceux qui n'étaient pas encore endormis.
+
+Cette précaution me garantissait le mystère.
+
+Quant à Olinda, je l'envoyai chez le fumiste.
+
+Elle avait mis un masque pour n'être point reconnue dans
+l'obscurité.
+
+Moyennant une somme considérable, le fumiste consentit à quitter
+les moiteurs de son lit et se laissa bander les yeux. En cet état,
+on le fit monter dans un fiacre sans numéro, et après mille
+détours, on l'arrêta à la porte de l'hôtel.
+
+Tout y dormait; l'effet du narcotique avait été instantané: Olinda
+et le fumiste trouvèrent les corridors jonchés de serviteurs
+plongés dans le repos.
+
+Ils entrèrent chez moi par une porte dérobée dont nul ne
+soupçonnait l'existence, et le fumiste ayant ôté son bandeau, je
+poussai un long cri de satisfaction.
+
+C'était le Rémouleur!
+
+-- Je savais tout, me dit-il avec cordialité. J'ai éloigné le vrai
+fumiste sous un prétexte et j'ai pris place dans son lit, pour le
+cas où le Fils de la Condamnée aurait besoin de moi... À
+l'ouvrage!
+
+Il se mit alors à attaquer le mur de ma chambre avec un marteau de
+maçon entouré de vieux linge, pour empêcher le bruit.
+
+Olinda avait eu une jeunesse déréglée, mais elle n'avait jamais
+connu le véritable amour. Â son regard qui enveloppait le faux
+fumiste comme une flamme, je devinai le besoin secret de son
+coeur.
+
+-- Jeune Grecque, lui dis-je, veux-tu épouser cet inconnu?
+
+Elle se jeta à mes pieds et embrassa mes genoux pour cacher son
+trouble. Je la relevai en murmurant à son oreille avec une
+caresse:
+
+-- Attends qu'il ait démoli le mur, je bénirai votre union.
+
+Le Rémouleur, cependant, éprouva une certaine difficulté à percer
+ce vieux plâtras. Son marteau rebondit plusieurs fois contre des
+ossements humains, car le palais de mes ancêtres était presque
+entièrement bâti avec les produits de leurs crimes. Il relira une
+grande quantité de squelettes ayant appartenu à de vieilles
+chanoinesses ou à de jeunes vierges. Aussitôt qu'il eut pratiqué
+un trou assez grand pour donner passage à un homme, une voix
+sonore et agréable sortit de la cheminée.
+
+-- Qui vive? demanda-t-elle avec anxiété.
+
+-- Malade du docteur Fandango, répondit le Rémouleur sans hésiter.
+
+-- Aucun des trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée n'est à
+l'horizon? demanda encore la voix agréable.
+
+-- Aucun.
+
+-- La fille de l'assassin de sa famille a-t-elle sonné du cor par
+trois fois?
+
+-- Non, au contraire, elle a une fleur de pervenche à son corsage.
+
+-- C'est bien!... Compagnons de l'humanité, sortez de votre asile!
+
+Aussitôt s'élancèrent du trou le jeune et vaillant Mustapha, mon
+cousin par alliance, qui dissimule ses ancêtres sous la profession
+de cocher de fiacre, Simon le joueur d'orgues, Mandina de
+Hachecor, vêtue d'un domino noir, le véritable Silvio Pellico et
+d'autres. L'avant-dernier était le prêtre éthiopien, dont j'ai
+omis de vous parler jusqu'à ce jour. Je remarquai avec étonnement
+que cet ecclésiastique n'avait qu'un bras, qu une jambe et qu'un
+oeil.
+
+Le dernier était le Fils de la Condamnée.
+
+
+CHAPITRE VII
+TRAHISON!
+
+Il faudrait la plume d'or des poètes pour vous dire l'effet
+produit par l'anecdote des aventures du faux fumiste sur les
+Piqueuses de bottines réunies.
+
+-- Aviez-vous cru, s'écria tout à coup mademoiselle de Rudelame en
+pleurant, fusse pendant le quart d'une seconde, aviez-vous cru,
+jeunes filles du commun, que la descendante de mes aïeux, l'amante
+de Coriolan, était coupable?
+
+La présence seule du prêtre éthiopien doit vous dire avec quelle
+régularité les choses se passèrent.
+
+Le docteur Fandango ôta son costume de porteur d'eau; il avait
+par-dessous des vêtements propres et d'une étonnante magnificence.
+À son médium était le diamant du Vieux de la Montagne qui lui fut
+donné par la reine. Tous les ordres étrangers brillaient sur sa
+large poitrine. Il s'était fait la barbe peu de temps auparavant.
+
+Que dire? Vous connaissez sa beauté. Tous les jolis garçons qui
+l'entouraient avaient l'air de ses domestiques.
+
+Il mit un genou en terre devant moi et me passa au cou un joyau en
+corail aquatique, d'un prix extravagant, aussi précieux par la
+matière que par le travail, en murmurant:
+
+-- Vierge adorée, ceci est la croix de ma mère!
+
+Son émotion était maladive. Il ajouta:
+
+-- Grâce aux effets du porteur d'eau, j'ai surmonté tous les
+dangers inséparables de mon entreprise. Désormais, soyons tout au
+bonheur.
+
+Sur un geste de lui, les lambris de ma chambre à coucher furent
+immédiatement tendus de satin vert clair, parsemé de bouquets de
+topaze. On répandit des parfums sur le tapis, tandis que d'autres
+aromates brûlaient dans les cassolettes orientales. Un autel se
+dressa en face de la cheminée à la prussienne.
+
+Simon avait apporté son orgue de barbarie, et c'était justement
+cet objet qui n'avait pas pu passer par le tuyau.
+
+Il joua dessus plusieurs morceaux tendres et anacréontiques.
+
+Puis, le prêtre mutilé d'Éthiopie nous unit devant Dieu.
+
+Il unit aussi, par la même occasion, le Rémouleur et Olinda, ma
+première confidente.
+
+La cérémonie se passa très bien, sauf un incident, en apparence
+vulgaire, mais qui aurait dû nous donner à réfléchir. Au moment où
+le prêtre nègre prononçait sur nos têtes de saintes paroles, en un
+langage incohérent, il éternua. Nous nous aperçûmes qu'un vent
+coulis venait du côté des fenêtres; elles étaient restées
+entr'ouvertes, on courut les fermer, mais il était trop tard. Le
+prêtre d'Éthiopie qui n'avait qu'un bras, qu'une jambe et qu'un
+oeil ajoutait maintenant un rhume de cerveau à ces fâcheuses
+infirmités.
+
+Est-ce pour vous entretenir de ce détail que j'ai parlé des
+fenêtres ouvertes? Non! Au travers des carreaux, le noble Mustapha
+crut voir une tête de hibou.
+
+Il s'approcha pour mieux regarder et aperçut dans le feuillage des
+sycomores, plantés en rond autour du bassin de Mercure, une
+multitude d'ombres humaines et fugitives.
+
+La lune qui se cacha sous un nuage opaque, cessa d'éclairer la
+nature. Mustapha crut s'être trompé. Il ne parla point. Il eut
+tort. Un seul mot tombant de sa bouche nous eut épargné un
+épouvantable péril et neuf mois de tortures atroces, qui me furent
+particulières et privatives, car mon Coriolan resta libre.
+
+La cérémonie achevée, Mandina de Hachecor qui me servait de dame
+d'honneur, fit comprendre au reste de l'assemblée que l'heure de
+la retraite avait sonné. Nos amis s'éloignèrent au son de l'orgue
+de barbarie qui jouait un air connu, dans les corridors, pour
+étouffer le bruit de leurs pas.
+
+Coriolan était enfin seul avec son Elvire.
+
+Ô jeunes filles, mesurez la nouveauté de cette situation. Nous
+étions mariés, nous nous aimions avec délire, et c'était la
+première fois que nous nous rencontrions dans le monde!
+
+Mais il avait acheté ma photographie, et sa brillante renommée me
+le rendait familier,
+
+Il prit place auprès de moi, sur le sopha[10], si jeune, si beau et
+surtout si bon que je m'accoutumai à lui tout de suite, puis le
+sommeil nous gagna tout doucement.
+
+Puissance divine! Quel réveil nous attendait!
+
+La vision du noble Mustapha, dont il a été précédemment question,
+n'était pas une chimère. Le visage de hibou, aperçu à travers les
+carreaux, appartenait à mon bisaïeul, et les formes sombres,
+perchées dans les sycomores, étaient celles de ses sicaires.
+
+Une de mes confidentes avait trahi notre secret.
+
+Mon bisaïeul, éveillé en sursaut, vers minuit, avait vu près de sa
+couche cette fille sans entrailles Herminie, native du Bas-Meudon,
+celle-là même qui m'avait apporté le bouquet de fleurs rares,
+entouré de papier glacé.
+
+-- Pendant que vous dormez, lui dit-elle, imprudent vieillard,
+votre arrière-petite-fille est en train de se mésallier à un
+porteur d'eau alsacien.
+
+Le duc bondit hors de ses draps, il se trouvait devant une
+personne de l'autre sexe, n'importe, son grand âge le forçant à
+porter toujours des pantalons de flanelle, il était en état. Il
+appela ses valets; ce fut en vain: le narcotique faisait
+admirablement son office, les tenant enchaînés dans le sommeil.
+Alors, sachant bien qu'il ne pouvait s'attaquer tout seul au Fils
+de la Condamnée, il monta au sommet d'une tour et alluma le phare.
+
+Un quart d'heure après, trente-huit à quarante pieuvres mâles des
+divers impasses de Paris, arrivaient à l'hôtel. Vous avez deviné
+que le phare était un signal.
+
+Mon bisaïeul les rassembla dans la grotte et leur dit sans
+préambule:
+
+-- J'ai assez vécu pour voir le déshonneur de ma maison. Coriolan
+Fandango, natif des ruines de Palmyre, en Asie, exerçant la
+médecine à Paris, sans diplôme, a pénétré dans mon domicile à la
+faveur d'une veste de porteur d'eau, et s'est uni aussitôt à ma
+riche héritière.
+
+-- Qui vous a révélé ce mystère? demanda le pieuvre mâle de
+l'impasse Tivoli.
+
+Mon bisaïeul montra Herminie du Bas-Meudon.
+
+Cette infortunée tomba, frappée de trente-huit à quarante coups de
+yatagan.
+
+-- Comme cela, dit la hyène de l'impasse Tivoli, elle ne fera plus
+de cancans dans le voisinage.
+
+M. le duc approuva d'un signe de tête et reprit:
+
+-- Je suis dans l'embarras. Que chacun me donne son avis avec
+franchise.
+
+Les Pieuvres s'assirent sur les tombes et la délibération
+commença.
+
+L'ancien professeur de la cité Jarie proposa d'introduire du
+méphitisme pur dans la chambre nuptiale, à l'aide d'un tube en
+gutta-percha[11]; Carapace offrit d'inoculer aux deux époux une
+maladie charbonneuse; la hyène de l'impasse Tivoli conseilla de
+les étouffer en faisant tomber sur eux le plafond de leur
+appartement, mais mon bisaïeul repoussa ces divers expédients
+comme ayant déjà servi.
+
+Il fut interrompu par plusieurs coups vigoureux frappés à la
+porte.
+
+-- Qui vive? demanda aussitôt Silvio Pellico.
+
+---- C'est moi! répondit une voix qui fit tressaillir la jeune
+Grecque.
+
+-- Cet organe... commença-t-elle.
+
+-- Moi, poursuivit la voix, Frigolin de Torboy, qui, empêché il y
+a neuf mois par une circonstance imprévue, n'ai pu venir au
+rendez-vous.
+
+On pouvait l'en croire, c'était un connaisseur.
+
+-- Dans les veines de la trop coupable enfant, dit-il en parlant
+de moi, est renfermée la dernière goutte du sang de Rudelame-
+Carthagène. Je veux la garder vivante, afin de la torturer à mon
+aise. Boulet-Rouge, la principale pieuvre mâle de l'impasse
+Guéménée, n'a pas encore parlé. Son expérience m'étant connue, je
+l'adjure de me fournir un truc pour anéantir le Fils de la
+Condamnée sans exposer les jours d'Elvire.
+
+Boulet-Rouge se leva. Chacun connaît l'emplâtre de dimension
+inusitée qu'il porte sur sont visage pour éloigner tous les
+soupçons. Il le repoussa un peu de côté et dit:
+
+-- En fait de procédés, on n'a qu'à choisir.
+
+Les inventions nouvelles offrent un champ fertile. Il suffira de
+prendre un fil de métal, bon conducteur, et d'en isoler
+l'extrémité. Vous ferez passer le fil à travers le corps des deux
+mariés, en ayant soin toutefois que la partie isolée soit seule
+dans l'estomac de mademoiselle de Rudelame. Vous enverrez alors
+une dépêche qui ravira le jour à Fandango, en passant, mais qui,
+arrêtée par la matière isolante, épargnera l'existence de la jeune
+et belle Elvire.
+
+La simplicité de cet appareil réunit tous les suffrages. On leva
+la séance pour s'occuper des voies et moyens.
+
+Pendant que, plongés dans une sécurité trompeuse, Fandango et moi,
+nous dormions, tout conspirait ainsi contre notre bonheur.
+
+À trois heures et demie du matin, je fus réveillée par un léger
+bruit. Aux lueurs vacillantes de la lampe d'opale, je vis un
+spectre à la fois fantastique et plein d'une effrayante réalité,
+Le plafond était ouvert, le plancher était crevé_. _Trente-huit à
+quarante pieuvres mâles surgissaient du sol ou descendaient en
+rampant le long des lambris, tendus de satin vert clair. Il y en
+avait qui se glissaient sur le tapis comme des sauriens
+gigantesques. Il y en avait qui dégringolaient par les colonnes de
+notre couche.
+
+Au centre de la pièce, mon bisaïeul, que je reconnus seulement à
+son visage de hibou, car un costume de lancier polonais
+dissimulait sa vétusté, mettait la dernière main à l'appareil
+électrique.
+
+Je crus être le jouet d'un rêve jusqu'au moment où on donna le
+signal, qui était un chant d'alouette, à cause de l'heure
+matinale.
+
+Mon bisaïeul retroussa aussitôt les manches de son uniforme et se
+mit en devoir de passer l'appareil au travers de nos corps.
+
+Je ne pus m'empêcher de jeter un cri.
+
+Aussitôt, les trente-huit à quarante yatagans sortirent hors du
+fourreau, tandis que mon époux, réveillé en sursaut et comparable
+aux demi-dieux du paganisme, cherchait son revolver afin de se
+mettre en défense. Il ne le trouva pas, M. le duc le lui avait
+volé. Alors, le Fils de la Condamnée poussa une exclamation
+terrible, à laquelle répondit le braiment de son cerf vivant qui
+l'attendait sous la charmille.
+
+-- Vampires! dit-il avec force, coléoptères! rebuts des
+civilisations et de l'histoire naturelle, il me reste une
+ressource.
+
+Et roulant avec rapidité sa cravate autour du cou de l'hyène de
+l'impasse Tivoli, il l'étrangla comme si c'eut été un enfant
+naissant.
+
+Les autres conjurés frappés de ce tour d'adresse, reculèrent. Il
+n'en fallut pas davantage. Fandango s'élança dans la cheminée à la
+prussienne et disparut à tous les regards.
+
+Presque aussitôt après, on entendit le galop du cerf dans les
+bosquets, et une voix terrible éclata dans le silence de la nuit.
+C'était la sienne. Elle disait:
+
+-- Je m'éloigne sur mon cerf, natif comme moi, des ruines de
+Palmyre. Tremblez! dans neuf mois, l'heure du châtiment sonnera!
+
+-- Il est sauvé! m'écriai-je, je puis m'évanouir.
+
+Et je perdis l'usage de mes sens, au moment où nos ennemis
+témoignaient de leur désappointement et de leur aigreur.
+
+Quand je revins à la vie, je cherchai en vain la lumière du jour.
+On avait muré les portes et les fenêtres de ma chambre nuptiale,
+qui était transformée en tombeau.
+
+Auprès de moi, il y avait un pain de munition, une cruche d'eau
+saumâtre et des noisettes. J'en cassai une avec indolence. Un
+papier s'en échappa...
+
+
+CHAPITRE VIII
+ADULTÈRE, INCESTE ET BIGAMIE
+
+Certes, on ne trouverait pas beaucoup de jeunes dames capables de
+faire, un quart d'heure après leur accouchement, un récit de cette
+étendue et de cet intérêt. Ceci est une courte réflexion de
+l'auteur.
+
+-- C'était, poursuivit la bru de la Condamnée, car elle avait
+droit à ce titre, depuis son mariage avec le docteur Fandango,
+c'était un papier très fin, couvert d'écriture. Bien que je
+n'eusse point de chandelle, mes yeux habitués à l'obscurité,
+déchiffrèrent la signature de Boulet-Rouge.
+
+La vue de mes jeunes appas avait adouci cette abrupte nature.
+
+Il me marquait que, si je voulais habiter sa cabane, il consentait
+à étouffer la mère de ses enfants entre ses deux matelas.
+
+Quel sauvage caractère, je méprisai son ouverture. Coriolan seul
+occupait mon coeur.
+
+Où était-il? Que faisait-il? En quels lieux son cerf l'avait-il
+transporté? Telles étaient les questions que je m'adressais dans
+mon délire, Combien de fois cassai-je mes noisettes avec émotion
+espérant une lettre de lui! Puisque l'impur Boulet-Rouge avait
+bien eu l'idée de m'écrire par cette voie, Coriolan pouvait de
+même...
+
+Puérile chimère! Rien! Ma situation était pénible et monotone. Je
+ne voyais personne, sinon le malheureux qui m'apportait chaque
+matin mon pain de munition, mon eau saumâtre et mes noisettes. On
+l'avait choisi sourd, muet et aveugle pour m'ôter toute chance
+d'essayer sur lui mes moyens naturels de séduction.
+
+Les jours passèrent. La pensée d'abréger mon existence germa dans
+mon cerveau. Je la repoussai: j'étais mère!
+
+La nuit de mes noces, au milieu des transports de son amour, le
+Fils de la Condamnée m'avait adressé ces paroles remarquables:
+
+-- Si jamais, madame Fandango, tu te trouves dans un embarras
+cruel, monte au dernier étage du palais de tes pères. Emporte avec
+toi sept bougies et allume-les dans les ténèbres. Je les verrai de
+loin et j'accourrai à ton aide.
+
+Il avait ajouté:
+
+-- Moi, si j'ai besoin de toi, je lancerai dans les airs sept
+petits ballons rouges. Cela voudra dire: «Viens, je t'attends sous
+les voûtes du bazar Bonne-Nouvelle pour affaires.»
+
+Hélas! malgré sa capacité, il n'avait prévu que je serais enterrée
+vivante!
+
+Le quinzième jour du quatrième mois, Je cessai d'être seule; mon
+jeune Virtuté commença à s'agiter dans mon sein.
+
+Le matin du jour suivant, je reçus une lettre du vil Boulet-Rouge.
+Elle était ainsi conçue:
+
+«Toi qui a repoussé mes caresses, veux-tu connaître toute
+l'horreur de ton sort? Compte dix-sept feuilles de parquet, à
+partir de l'endroit où tu es assise, soulève la dix-huitième
+planche qui recouvre un puits profond, descends dans le puits,
+tourne à gauche, prends la onzième galerie à droite, monte treize
+marches, fais le tour de la colonne et cherche un bouton de métal.
+Pèse dessus de droite à gauche. La colonne s'ouvrira et tu verras
+ta destinée!»
+
+Signé: «Celui dont tu as enflammé les caprices.»
+
+J'attendis le soir, et poussée par une curiosité maladive, je
+comptai les dix-sept planches, je soulevai la dix-huitième. Le
+puits profond se présenta à mes yeux. J'y descendis et suivis dès
+lors de point en point l'itinéraire tracé par cet odieux libertin
+de Boulet-Rouge.
+
+Quand la colonne s'ouvrit, j'aperçus un spectacle fait pour
+m'étonner. Un immense corridor souterrain était devant mes yeux.
+Une lampe sépulcrale l'éclairait de lueurs fugitives et montrait à
+perte de vue son sol carrelé de noir et de blanc comme un tombeau.
+
+À côté de la galerie était un écriteau qui portait ces mots
+caractéristiques: VICTIMES APPARTENANT À LA FAMILLE DE RUDELAME-
+CARTHAGENE.
+
+Au-dessous, et à droite, un second écriteau disait: CÔTÉ DES
+HOMMES. À gauche, un troisième: CÔTÉ DES DAMES. Il y avait à
+droite trente cellules creusées dans le roc, à gauche, trente. En
+tout, cela faisait soixante cellules. Dans les quinze premières de
+chaque côté se trouvaient trente cercueils. Sur les trente autres,
+il y en avait vingt-neuf qui étaient habitées par des créatures
+vivantes dont les noms étaient tracés sur les portes.
+
+Mon nom était sur la trentième!
+
+J'eus le courage d'ouvrir tour à tour ces vingt-neuf portes pour
+voir ce qu'il y avait à l'intérieur. J'y trouvai uniformément,
+auprès des reclus de l'un et l'autre sexe un pain de munition, une
+cruche d'eau saumâtre et des noisettes. Seulement, on y ajoutait
+un casse-noix, quand le captif était d'un grand âge.
+
+Et savez-vous quels étaient les habitants de ces niches? Les fils,
+les filles, les gendres et les brus de mon bisaïeul: mon père, ma
+mère que je croyais décédée, mon grand-père, ma grand'mère dont
+j'avais pleuré le trépas, l'oncle de Mandina, la tante de
+Mustapha...
+
+Ils étaient enchaînés étroitement. Aucun d'eux ne me reconnut. À
+l'aide d'une préparation chimique, on leur avait enlevé la
+mémoire.
+
+Comme je revenais sur mes pas, car j'en avais assez, une voix
+moqueuse autant que barbare sortit des profondeurs du souterrain.
+Elle me dit:
+
+-- Eh bien! Elvire de Rudelame, refuses-tu encore la position
+modeste mais honorable de ma compagne assassinée?
+
+Cette voix appartenait à Boulet-Rouge.
+
+J'y répondis par le silence de l'horreur...
+
+Le pénultième jour du neuvième mois qui était avant-hier, ma tombe
+s'éclaira tout à coup. À sa tête de hibou, je reconnus mon
+bisaïeul.
+
+Il était accompagné de trois médecins habiles qui m'examinèrent
+avec attention.
+
+-- Cette jeune personne, dît le premier, est dépourvue de toute
+infirmité. Elle accouchera sous quarante-huit heures.
+
+Les autres prononcèrent des paroles scientifiques et l'un d'eux
+fit remarquer que mes attraits avaient résisté au pain de munition
+et au reste.
+
+-- Ah! m'écriai-je, ces appas sont mon malheur. Au nom du ciel,
+donnez-moi des nouvelles de mon époux.
+
+Mon bisaïeul me jeta un regard perçant.
+
+-- Qu'on achète une quantité suffisante d'alcool! commanda-t-il,
+et qu'on prépare un bocal, afin d'y mettre, aussitôt après sa
+naissance, le petit-fils de la Condamnée.
+
+Il sortit par la brèche qui avait été pratiquée pour son entrée.
+
+D'après un ordre émané de lui, je fus placée sur un brancard et
+portée au plus haut étage de la maison, afin d'avoir de l'air
+pendant mes couches.
+
+Vous l'avez deviné.
+
+Quand l'obscurité eut remplacé la lumière du soleil, j'allumai
+sept bougies que je plaçai derrière mes carreaux. La nuit
+m'empêcha de voir si les sept ballons voltigeaient dans
+l'atmosphère, mais, vers minuit, plusieurs chanteurs tyroliens
+s'arrêtèrent devant l'hôtel. Mon coeur battit. J'avais reconnu
+Coriolan parmi eux.
+
+Avec une fronde, il lança un caillou jusqu'à ma retraite. Le
+caillou était enveloppé d'un papier blanc sur lequel étaient
+écrits ces seuls mots:
+
+«Approchez-le d'un feu ardent.»
+
+J'obéis, et aussitôt d'autres caractères apparurent, formant un
+billet ainsi conçu:
+
+«L'encre sympathique est connue depuis longtemps; ce n'est pas moi
+qui l'ai inventée, mais la prudence m'a commandé d'en faire usage.
+
+» Pendant ces neuf mois, j'ai été fort occupé.
+
+» Au moment où l'incendie s'allumera, tiens-toi prête à jeter
+l'échelle de soie. Je monterai te chercher avec Mustapha et le
+gendarme.
+
+» Tu nous reconnaîtras à ces divers signes: Le gendarme aura une
+pomme d'amour à la place du coeur, Mustapha, un réséda à sa
+casquette, et moi, le ruban des saints Maurice et Lazare.
+
+» Nous murmurerons tous les trois en arrivant: Paris!
+
+» Tu répondras à voix basse: Palmyre!»
+
+» _Coriolan, _«le Fils de la Condamnée.»
+
+Je baisai ce papier avec ardeur, mais il me jeta dans une
+perplexité insurmontable. De quel incendie parlait mon époux? Et
+s'il mettait le feu au palais, que deviendraient les vingt-neuf
+victimes du souterrain?
+
+Un adolescent, nommé Gringalet, qui est le fruit d'une faute
+commise par l'huissier de notre famille, descendit du toit et
+frappa trois coups à mes carreaux. J'ouvris ma fenêtre.
+
+Gringalet n'eut que le temps de prononcer précipitamment ces
+paroles:
+
+-- Avalez les papiers. Les voilà!
+
+En effet, j'avais encore le billet dans ma gorge, quand mon
+bisaïeul entra avec l'huissier de la place des Vosges, porteur
+d'une liasse de parchemins considérables.
+
+Derrière eux, venaient les trois Pieuvres mâles de l'impasse
+Guéménée.
+
+Derrière encore, de nombreux domestiques arec des tables, des
+tapis, des sièges, une escabelle: tout ce qu'il faut enfin pour
+meubler une chambre destinée à servir de tribunal de famille.
+
+M. le duc prit place, sur une sorte de trône, les trois Pieuvres
+mâles l'entourèrent; l'huissier de la place des Vosges s'installa
+à la petite table du greffier et moi je dus m'asseoir sur la
+sellette.
+
+Les valets furent congédiés.
+
+-- Messa, Sali, Lina, dit mon bisaïeul, vous êtes les témoins et
+l'auditoire. Cette coupable enfant est l'accusée. Mon huissier est
+le greffier, je suis le juge. Nous constituons une cour de haute
+et basse justice. J'en ai le droit par les chartes des anciens
+rois de France.
+
+L'huissier frappa sur ses parchemins. C'était vrai.
+
+Au dehors Gringalet, par des menaces et des pieds de nez,
+témoignait du mépris, que lui inspirait son père naturel.
+
+-- Fille ingrate et perverse, savez-vous dans quel abîme de
+forfaits vous vous êtes plongée? demanda mon bisaïeul.
+
+-- Je sais que je suis innocente, répliquai-je avec l'assurance de
+la candeur.
+
+-- Innocente! répéta-t-il, vous allez on juger vous-même. Mon
+grand-père, le premier duc de Rudelame avait un fils adultérin qui
+se nommait Inaniquet. Ce fils adultérin étant devenu pubère,
+séduisit la duchesse, ma mère: je suis né de cet inceste. N'êtes-
+vous pas la fille de mon petit-fils?
+
+-- Si bien! répondis-je, pour mon malheur.
+
+-- Parfait! ce Inaniquet est marié à une princesse arabe qui vit
+en Lombardie. On le connaît dans Paris sous le nom du docteur
+Fandango!...
+
+-- Ô ciel! m'écriai-je.
+
+-- Vous êtes, par conséquent, la femme du père incestueux,
+adultérin et bigame de votre bisaïeul! Je crois qu'un pareil fait
+ne s'est jamais produit dans les oeuvres d'imagination!
+
+-- Mais, objectai-je, l'âge de mon Coriolan...
+
+-- Il doit sa jeunesse apparente aux prodiges de la chimie,
+interrompit le duc. Vous sentez bien que vous ne pouvez rester
+dans un pareil état... Doutez-vous encore?... Huissier de la place
+des Vosges, montrez-lui les papiers qui le prouvent.
+
+C'était exact. On me prodigua les preuves authentiques de ma
+honte. Mon bisaïeul poursuivit:
+
+-- Heureusement, votre mariage est nul comme ayant été cimenté par
+une moitié d'ecclésiastique; le prêtre d'Éthiopie n'a qu'une
+jambe, qu'un bras et qu'un oeil... Voici un homme du peuple (il
+montrait l'odieux Boulet Rouge) qui consent à donner son nom à
+votre enfant. Trop pur pour encourir le reproche de bigamie, il
+s'engage à noyer sa femme instantanément.
+
+-- Avec plaisir, dit Messa.
+
+-- Et si vous refusez, acheva mon juge, on va faire sur vous
+l'essai d'un supplice nouveau consistant à peler la personne comme
+une pomme, et à saupoudrer sa chair de poivre rouge...
+
+À cet instant précis, des clameurs confuses s'élevèrent au dehors,
+et les serviteurs épouvantés revinrent, disant:
+
+-- Fuyez, mon seigneur, le palais est en flammes!
+
+
+CHAPITRE IX
+LE GRAND CHEF DES ANCAS
+
+La belle Elvire s'arrêta, suffoquée.
+
+On se souvient de cette particularité qui était alors un mystère:
+Mandina avait vu le ciel rouge dans la direction de l'occident. Ce
+n'était pas le château de Mauruse qui était la proie du feu,
+c'était le palais du faubourg Saint-Honoré.
+
+-- Hélas! reprit la narratrice, je n'étais pas encore sauvée. Cet
+incendie, allumé par les soins de mon époux, se produisit dans un
+moment incommode. Entourée comme je l'étais, comment jeter
+l'échelle de soie qui devait conduire jusqu'à moi mes libérateurs?
+
+Je fus enlevée par les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée,
+qui me firent sortir du palais par des escaliers dérobés et des
+couloirs obscurs. Ces souterrains aboutissent au puits de
+Grenelle.
+
+On m'emmena ensuite à travers les rues. Messa, Sali et Lina nous
+quittèrent pour affaires; je ne sais ce que devint l'huissier de
+la place des Vosges. Rue de Sévigné, je fus prise des douleurs de
+l'enfantement, et vous savez le reste. Plaignez mes infortunes.
+
+Nous renonçons à peindre la physionomie générale de l'atelier des
+Piqueuses de bottines réunies, à la fin de ce récit aussi long que
+surprenant.
+
+Nous préférons revenir en toute hâte à la chambre voisine où le
+sanguinaire Boulet-Rouge se préparait à immoler le nouveau-né.
+Messa, Sali et Lina ignoraient la série des circonstances qui
+avaient amené Elvire et son fils, Virtuté, à la Maison du Repris
+de justice, Ils ne savaient même pas que la malheureuse jeune
+femme fut accouchée.
+
+En quittant M. le duc, ils étaient allés tuer quelques malades du
+docteur Fandango, pour accomplir le traité qui les obligeait à
+fournir tous les jours soixante-treize victimes. Ce chiffra
+n'avait pour eux rien d'exagéré. L'habitude est une seconde
+nature.
+
+S'ils avaient pu deviner qu'ils étaient là en présence de Virtuté,
+le petit-fils de la Condamnés, destiné, dès son entrée dans la
+vie, à périr dans de l'esprit de vin, ils n'auraient pas hésité,
+mais ils le prenaient pour un enfant du commun, fruit insignifiant
+d'une piqueuse de bottines et d'un prolétaire. Ils ne se
+pressaient point, d'autant que la frêle créature ne portait pas
+encore la marque particulière du docteur Fandango.
+
+Boulet-Rouge était indécis sur la manière dont il allait
+l'immoler. Il avait le choix entre le poignard, le poison, ou la
+strangulation; il pouvait aussi lui appliquer un masque de poix
+sur le visage ou lui chatouiller la plante des pieds jusqu'à
+extinction. Il préféra lui enfoncer une aiguille anglaise dans la
+tempe, parce que cela ne laisse pas de trace.
+
+Pendant qu'il prépare, en se jouant, l'exécution de ce forfait,
+nous passerons de l'autre côté de la rue de Sévigné et nous
+introduirons le lecteur dans la retraite modeste du célèbre Silvio
+Pellico.
+
+Ce respectable vieillard avait été ressuscité par le docteur
+Fandango au moyen d'un procédé occulte. Il avait compris que les
+détails de sa mort et de sa captivité compromettaient son
+honorabilité dans sa patrie, et il était venu s'établir à Paris.
+
+Sa succession ayant été recueillie par ses héritiers, il vivait
+des bienfaits du généreux Mustapha qui l'avait adopté pour aïeul.
+
+Sa demeure servait souvent de lieu de réunion aux loyales natures
+qui défendaient la cause du Fils de la Condamnée.
+
+Ce soir, nous n'avons pu l'oublier, c'était chez lui que Mandina
+de Hachecor, le Rémouleur, le Joueur d'orgues et le Cocher de
+citadine avaient cherché un asile, après l'explosion de la machine
+infernale. Ils y trouvèrent le gendarme et quelques autres bons
+coeurs, réunis autour d'Olinda, la jeune Grecque, ancienne
+première confidente d'Elvire. Elle était en mal d'enfant, parce
+que, mariée à la même heure que sa maîtresse, elle devait
+accoucher à la même époque. Telles sont les lois imprescriptible»
+de la science. Une scène attendrissante eut lieu dans cette
+étroite enceinte. Quand le vénérable Silvio Pellico vit que
+Mustapha était veuf d'une oreille, il se livra aux marques du plus
+violent désespoir.
+
+-- Personne ne sortira d'ici avant d'avoir été fouillé avec soin,
+s'écria-t-il en proie à une animation peu ordinaire. Il faut que
+l'oreille de mon jeune bienfaiteur se retrouve. Et d'abord quelque
+traître ne se serait-il pas glissé parmi nous?
+
+-- Nous avons déjà échangé les signes convenus, objecta Mandina.
+
+-- Jeune insensée, répliqua Silvio Pellico, la vie a-t-elle été
+toujours sans reproches? Le gendarme a-t-il à se louer de ta
+conduite? Tu n'as pas la parole. Ignores-tu à quel point est
+aujourd'hui poussé l'art de déguisement? Dans une assemblée
+secrète, il serait bon maintenant de varier toutes les dix minutes
+les signes et les mots d'ordre. Une pieuvre mâle, un chacal, un
+mohican, un habit noir, une casquette verte, peut prendre à chaque
+instant la taille et le visage de l'un de nous. Penses-tu ce qui
+arriverait, si les Fléaux des divers[12] impasses parvenaient à
+pénétrer nos secrets!
+
+Tout en parlant, il lavait avec son mouchoir imbibé d'un précieux
+vulnéraire, la place où était autrefois l'oreille droite du loyal
+Mustapha. Chacun respectait sa douleur. Il reprit:
+
+-- L'homme a besoin de deux oreilles. Une seule oreille est
+contraire aux lois de la symétrie. Mustapha, ou plutôt Faustin
+d'Apreval! car après un pareil malheur, je ne saurais plus
+dissimuler ton antique et illustre origine, quelle figure vas-tu
+faire auprès de la princesse ton amante?
+
+Les assistants écoutaient stupéfaits. Le gendarme fit un pas en
+avant.
+
+-- Si vous êtes véritablement Faustin d'Apreval, dit-il, ma
+mission est accomplie!
+
+-- La mienne aussi! s'écria le Rémouleur qui ôta sa perruque
+rousse et laissa voir des cheveux châtains de la nuance la plus
+chatoyante.
+
+L'ecclésiastique Éthiopien demanda un couteau.
+
+Ayant fendu sa soutane, il en retira un bras d'abord, puis une
+jambe, tous deux bien conformés, puis, il enleva un appareil
+ingénieux qui recouvrait un de ses yeux, puis enfin, dépouillant
+une peau factice dans laquelle il vivait depuis longtemps, il
+apparut blanc et propre à tous les regards.
+
+-- Amoroso! murmura Mandina prête à se trouver mal.
+
+Le Joueur d'orgues, sans y songer, exécutait sur son instrument un
+des morceaux les plus émouvants de la _Marseillaise._
+
+Silvio Pellico avait tout compris.
+
+Il étendit ses mains tremblantes et dit:
+
+-- Je puis mourir à nouveau, puisque j'ai vu réunis encore une
+fois les cinq enfants de l'odalisque!
+
+-- Les six soupira Olinda qui avait achevé dans un coin le travail
+de sa délivrance et qui bondit au milieu du cercle avec un bel
+enfant dans ses bras.
+
+Cela mit un froid. Silvio Pellico prononça les paroles suivantes à
+voix basse:
+
+-- Si Olinda est la fille de Princessina, l'odalisque Maugrabine,
+elle a épousé son frère; ce n'est pas convenable.
+
+-- Parle! ô mon époux, s'écria la jeune grecque avec un sourire
+angélique. Hâte-toi de dissiper leurs soupçons.
+
+Le Rémouleur fit un geste pour réclamer le silence.
+
+-- Grâce au souverain arbitre de l'univers, dit-il, nous avons
+évité ce piège. La nuit des noces, et au moment même ou j'entrais
+dans la couche nuptiale, ma soeur reconnut à mon cou le portrait
+du grand chef des Ancas qui me fut légué par notre mère. Elle
+poussa un cri et se rhabilla...
+
+-- Mais l'enfant!... interrompit Silvio non sans défiance.
+
+-- Votre âge avancé ne vous donne pas le droit de me couper la
+parole, répliqua le Rémouleur.
+
+J'allais expliquer l'enfant. Ma soeur s'agenouilla près de moi et
+m'avoua que, la veille, elle avait cédé à l'amour d'un inconnu,
+qui devait la conduire à l'autel le lendemain. Comme ce lâche
+imposteur manquait à ses serments, Olinda...
+
+Il fut interrompu par plusieurs coups vigoureux frappés à la
+porte.
+
+-- Qui vive? demanda aussitôt Silvio Pellico.
+
+-- C'est moi! répondit une voix qui fit tressaillir la jeune
+Grecque.
+
+-- Cet organe... commença-t-elle.
+
+-- Moi, poursuivit la voix, Frigolin de Torboy, qui, empêché il y
+a neuf mois par une circonstance imprévue, n'ai pu venir au
+rendez-vous.
+
+-- C'est lui, s'écria Olinda, c'est le père de Zêlida!
+
+Elle pressait l'enfant contre son coeur. Silvio Pellico fit
+remettre les divers déguisements, car il n'oubliait jamais les
+conseils de la prudence, et l'on ouvrit la porte au véritable
+époux d'Olinda, qui reconnut son petit, séance tenante.
+
+Il portait le costume des droits réunis, mais c'était un mensonge.
+Ses parents étaient propriétaires et référendaires à la Cour des
+comptes.
+
+Silvio Pellico réfléchissait.
+
+-- Ôtez de nouveau vos déguisements! ordonna-t-il.
+
+Et quand on lui eut obéi:
+
+-- Nous devons redoubler de précautions, parce que j'ai une
+importante ouverture à vous faire.
+
+-- Pour ne point blesser la pudeur, continua-t-il au bout d'un
+instant, messieurs, vous tournerez le dos aux dames; mesdames,
+vous regarderez du côté où ne sont point les hommes, puis vous
+vous déshabillerez complètement afin de me laisser constater si
+vous portez tous le cachet particulier du Fils de la Condamnée.
+J'ai été cruellement trompé en ma vie. Je tiens à n'être plus
+victime d'aucune erreur. Mon grand âge m'autorise à faire cette
+constatation, sans offenser l'un ni l'autre sexe.
+
+On lui obéit encore, mais en murmurant.
+
+Aussitôt qu'il eut vu et contrôlé tous les cachets, il ouvrit ses
+bras et dit avec une émotion qui allait jusqu'au transport:
+
+-- Dans mes bras! sur mon coeur! tous! tous! Puisqu'il ne reste
+plus aucune énigme à deviner, je vais vous faire une dernière
+surprise, ô mes enfants! reconnaissez l'auteur de vos jours. Je
+suis le grand chef des Ancas! je suis le veuf de Princessina,
+l'odalisque Maugrabine!
+
+Il est plus facile de se représenter l'effet de cette péripétie
+que de l'exprimer par des paroles.
+
+-- Ô mes enfants, se reprit tout à coup le vieillard, que la
+vieillesse vous rend donc léger et abominablement inconséquent.
+L'état de nudité dans lequel je viens de vous mettre en est une
+preuve évidente. Baissez les yeux, mes filles, et ne regardez pas
+ainsi vos frères! Mes fils, baissez les yeux et gardez-vous de
+détailler ainsi vos soeurs! Vite, reprenez vos vêtements.
+
+Pendant qu'elles se rhabillaient, le vénérable ancêtre leur
+expliqua que, craignant les cancans, il s'était réfugié au Chili,
+que les Araucaniens l'avaient choisi pour leur roi, etc., etc.
+
+Mais nul n'est parfait, au milieu de l'allégresse générale, ce
+vieillard entêté, reprit son idée fixe.
+
+-- Tout cela n'empêche pas, s'écria-t-il, que le généreux Mustapha
+n'a plus qu'une oreille. Maintenant qu'il est mon fils aîné, je
+tiens de plus en plus à ne pas le laisser dans cet état.
+
+-- J'ai sur moi une colle spéciale, dit le nouvel époux d'Olinda,
+j'en donnerais volontiers un morceau pour être agréable à mon
+beau-frère. Si on pouvait savoir où est l'oreille...
+
+Il n'eut pas le temps d'achever. Silvio, leste pour son âge,
+s'était élancé vers son armoire qui s'ouvrait, bien entendu, à
+l'aide d'un bouton caché dans le mur. Il en retira une longue-vue,
+sur l'enveloppe de laquelle les initiales J. F. G. L. P.
+indiquaient qu'elle avait appartenue au malheureux navigateur Jean
+François Galoup de la Pérouse, commandant l'_Astrolabe _et la
+_Boussole, _mort en 1785, aux îles Vanikoro.
+
+L'ayant développée à son point il se mit à la fenêtre et examina
+le pavé de la rue de Sévigné, pour voir s'il n'y découvrirait
+point l'oreille de Mustapha.
+
+C'était juste au moment où Messa, Sali et Lina entraient dans la
+chambre au berceau, chez les Piqueuses de bottines réunies.
+
+Nous avons noté comme quoi Tancrède, dit Chauve-Sourire,
+prisonnier chez Mandina à l'étage au-dessus, banda son arc et
+décocha une flèche à l'adresse de Silvio Pellico.
+
+Cette flèche ayant traversé les airs atteignit le vieillard à la
+tète et lui coupa net l'oreille droite.
+
+Loin de se lamenter, il poussa un grand cri de joie et revint vers
+sa famille en tenant son oreille à la main.
+
+-- Jeune étranger, dit-il à Frigolin de Torboy, ô mon gendre,
+préparez votre colle et que cette oreille appartienne désormais au
+noble Mustapha, pour prix de ses bienfaits.
+
+Celui-ci voulut refuser, mais Silvio poursuivit:
+
+-- Ma carrière est fort avancée. Peu importe que je la termine
+avec une seule oreille puisque j'ai renoncé à l'amour depuis que
+Princessina n'est plus. Accepte cette oreille, mon fils, c'est
+celle d'un vieillard, elle écoutera les conseils de la prudence.
+En outre, tu n'auras plus besoin désormais de faire à tout bout de
+champ des signes pour te faire reconnaîtra. Il nous suffira de
+relever les belles boucles de tes cheveux et de voir mon ancienne
+oreille, pour constater ta présence à l'instant même.
+
+Mustapha consentit enfin. Comme le nouvel époux d'Olinda achevait
+l'opération du collage, les regards de Mustapha se portèrent par
+hasard vers les fenêtres de l'atelier qui faisait face.
+
+-- Avez-vous du vieux linge! s'écria-t-il d'une voix de tonnerre.
+
+On ne le comprit point d'abord.
+
+-- Avez-vous du vieux linge? répéta-t-il en proie à une exaltation
+croissante, du papier, de la laine à matelas, des chiffons,
+n'importe quoi?...
+
+Chacun le crut fou, mais sans s'arrêter à combattre cette erreur,
+il déchira les rideaux du lit et s'en fit une sorte de turban fort
+épais.
+
+Puis, reculant de plusieurs pas pour prendre son élan, il dit
+d'une voix tonnante:
+
+-- Il faut sauver madame Fandango, ou mourir!
+
+En même temps, il sauta par la fenêtre.
+
+La famille de Silvio Pellico, que nous appellerons maintenant
+Grand chef des Ancas, le vit traverser l'espace. Sa tête alla
+frapper la fenêtre le la croisée des Piqueuses de bottines et
+l'enfonça.
+
+C'était pour éviter le choc, inséparable d'une pareille
+entreprise, qu'il avait demandé du vieux linge.
+
+
+CHAPITRE X
+L'EAU QUI CHANGE LES PHYSIONOMIES
+
+Grâce à la précaution qu'il avait prise de faire un turban épais
+avec les rideaux du lit, le noble Mustapha entrant ainsi chez ses
+voisines à travers le châssis brisé d'une fenêtre, n'éprouva
+d'autre mal qu'un léger étourdissement, et même son oreille de
+vieillard récemment collée, ne bougea pas.
+
+Pour expliquer la soudaineté désespérée de son acte, il nous est
+indispensable de retourner un peu en arrière.
+
+Après le récit d'Elvire de Rudelame, bru de la Condamnée, la
+gérante avait fait le thé, beurré les tartines et mis le couvert.
+Pendant cela, Boulet-Rouge, toujours perplexe, repassait dans sa
+tête les divers moyens de détruire le nouveau-né.
+
+Carapace et Arbre-à-Couche tournaient leurs pouces en causant des
+multiples événements de cette journée.
+
+Tout à coup, l'odeur du thé pénétra dans la chambre par les
+fissures de la porte. Boulet-Rouge ouvrit de larges narines et
+dit:
+
+-- Je vais mettre l'enfant vivant dans le cercueil. M. le duc
+aimera peut-être mieux l'avoir ainsi, pour jouir de ses
+souffrances. Allons prendre une tasse de thé.
+
+-- Y penses-tu? s'écria Lina, nos visages sont connus...
+
+-- As-tu oublié l'eau qui change les physionomies? interrompit
+Boulet-Rouge en haussant les épaules. Elle ne me quitte jamais.
+Approchez, je vais vous rendre méconnaissables.
+
+Il tira de son gousset un flacon clissé et versa dans le creux de
+sa main quelques gouttes d'un liquide jaunâtre, dont rien ne
+saurait dire l'odeur. Il passa cette préparation sur son visage
+qui prit aussitôt l'expression d'un maraîcher.
+
+Arbre-à-Couche et Carapace ayant subi une opération semblable
+ressemblèrent incontinent, le premier à son concierge, le second à
+une poire tapée.
+
+Boulet-Rouge remit son flacon clissée dans sa poche et dit:
+
+-- La pharmacie fait d'étranges progrès. On vend maintenant des
+pilules graduées et numérotées de 1 à 43. Ce n'est pas cher. Le
+numéro 1 tue en une seconde, le numéro 2 en deux jours, le numéro
+3 en trois, le numéro 8 en une semaine, le numéro 30 en un mois,
+et ainsi de suite. Chaque boite est accompagnée d'une cédule
+werrant[13] qui assure le remboursement et une indemnité, en cas de
+retard... Êtes-vous prêts?
+
+-- Que faudra-t-il dire?
+
+-- Il faudra dire comme moi... marchons!
+
+Les Piqueuses de bottines réunies et surtout la jeune accouchée
+tressaillirent, à la vue des trois Pieuvres mâles de l'impasse
+Guéménée entrant ainsi dans l'atelier par une chambre qui n'avait
+pas d'issue. Mais l'eau qui change les physionomies avait produit
+un si merveilleux effet qu'Elvire ne les reconnut point.
+Néanmoins, à tout événement, elle couvrit son visage d'un voile
+très épais.
+
+Messa, Sali et Lina saluèrent poliment.
+
+-- Qui êtes-vous? demanda la gérante avec défiance.
+
+-- Des passants, répondit Boulet-Rouge d'un air aimable.
+
+-- Êtes-vous venus par la fenêtre?
+
+-- Précisément!
+
+Et alors Boulet-Rouge raconta, avec une grande affectation de
+bonhomie, comme avaient été lancés par l'explosion À trente-deux
+mètres au-dessus des toits, comme quoi s'étaient accrochés au
+balcon, etc., etc.
+
+C'était aussi vraisemblable, pour le moins que les aventures
+consignées quotidiennement dans les oeuvres d'imagination dont les
+Amanda les Irma et les Anaïs nourrissaient leur jeune intelligence
+en lisant le feuilleton d'un des cent mille exemplaires du _Petit-
+Canard. _Elles trouvèrent cela tout simple, et la gérante se leva
+pour ouvrir aux trois inconnus la porte de l'escalier.
+
+Mais ce n'était pas le compte des trois Fléaux de la capitale.
+
+Boulet-Rouge reprit avec un sourire agréable:
+
+-- Nous sommes trois bons bourgeois, riches et même à notre aise.
+Pourquoi le hasard, qui nous a conduits dans ce charmant séjour,
+n'aurait-il pas de suites? Célibataires tous trois, nous cherchons
+des fiancées dans Paris...
+
+-- Asseyez-vous, messieurs, interrompit la gérante.
+
+Ils prirent place à table. Boulet-Rouge dissimulait avec le plus
+grand soin son cercueil d'enfant qui aurait pu le trahir.
+
+Et à propos d'enfant, on s'étonnera peut-être de voir Elvire
+s'occuper si peu du sien. Elle était mère depuis une heure à
+peine. Elle n'en avait pas encore l'habitude.
+
+Une gaieté franche et pleine d'abandon régnait en apparence dans
+l'atelier, mais, de temps en temps, Boulet-Rouge échangeait, en
+dessous, un sanglant regard avec ses complices.
+
+Toutes ces malheureuses jeunes personnes étaient condamnées à mort
+par leur imprudence.
+
+Au bout d'un quart d'heure, Boulet-Rouge s'écria:
+
+-- Vous avez pu juger l'amabilité de nos caractères. Ne faisons
+pas usage de l'étiquette du faubourg Saint-Germain, où l'on est
+des cinq et six jours avant de faire connaissance. Marions-nous
+tout de suite!
+
+-- Hélas! pensa Elvire sous son voile très épais, nous ne perdîmes
+pas beaucoup de temps non plus, le Fils de la Condamnée et moi!...
+
+Et sa tendre imagination lui rappelant tous les détails de la nuit
+de ses noces, elle tomba dans la rêverie.
+
+Messa, Sali et Lina étaient des scélérats sensuels et déréglés qui
+joignaient volontiers au meurtre la débauche la moins excusable.
+Ils reculèrent la grande table à ouvrage afin de foire de la
+place, et bientôt l'atelier des Piqueuses de bottines réunies fut
+le théâtre d'un bal particulier, excessivement libre, où les
+gestes trop hardis se mêlaient aux plaisanteries du plus mauvais
+goût.
+
+Cette petite fête de famille devait énormément influer sur le
+caractère et l'avenir d'une Anaïs, d'une Irma et d'une Zuléma. Ces
+trois jeunes personnes se reconnurent alors un talent
+chorégraphique dont elles n'avaient pu jusque la se faire une
+idée. Elles eurent depuis un certain succès dans les bals de
+mauvais aloi et triomphèrent bellement, grâce aux savantes
+exhibitions des dessous de leurs jupes, bien avant celles que la
+danse décadente de nos jours a surnommé _Sauterelle _et _Grille
+d'Égout._
+
+Dans cette cohue, vous augurez quelle devait être la gêne
+d'Elvire.
+
+Afin de n'être point embarrassé dans ses mouvements, Boulet-Rouge
+déposa sous la table son cercueil d'enfant. Personne n'y faisait
+attention. Tout le monde était au plaisir, et la gérante, nous
+avons le regret de l'avouer, donnait l'exemple de l'inconvenance.
+
+Après la polka et le quadrille, les Irma, les Anaïs et les Amanda,
+demandèrent à boire.
+
+D'un coup d'oeil rapide, Boulet-Rouge rassembla autour de lui ses
+compagnons et leur glissa ces mots à l'oreille:
+
+-- En avant l'élixir funeste!
+
+Puis tout haut, il s'écria, s'adressant à ces demoiselles:
+
+-- Il est une liqueur délicieuse inventée dans le silence du
+cloître par de saints religieux. Nous en portons avec nous
+quelques faibles échantillons. Le rhum est bu, mes charmantes, et
+le thé sans alcool est un breuvage des plus fades. Permettez-nous
+de payer notre écot en vous offrant une goutte de Carmélite, bien
+supérieure aux liqueurs de Chartreuse et de Bénédictine que l'on
+trouve dans le commerce.
+
+-- Payez ce que vous voudrez, répondirent les folles filles. Le
+plus sera le meilleur.
+
+Alors Lina tira de sa poche la sinistre bouteille de fer blanc,
+tandis que Messa et Sali atteignaient leurs petits flacons en
+métal d'Alger.
+
+Les malheureuses tendirent leurs tasses de thé, c'en était fait
+d'elles. Lorsque sous la table, du sein du cercueil d'enfant, un
+faible cri s'éleva.
+
+Vous ne connaissez pas le coeur des mères!
+
+Ce cri suffit pour rappeler au souvenir d'Elvire la naissance
+récente de son cher fils Virtuté.
+
+Elle se mit sur ses jambes tremblantes arracha son voile et
+s'élança, semblable à une lionne, dans la chambre voisine où était
+le berceau.
+
+Son mouvement avait été rapide comme l'éclair, mais rien
+n'échappait à Boulet-Rouge.
+
+Ce malfaiteur imita le chant de la pieuvre femelle, appelant ses
+petits dans les profondeurs de l'Océan. Arbre-à-Couche et Carapace
+connaissaient ce signal qui annonçait une péripétie de premier
+ordre, Ils ouvrirent des oreilles attentives et Boulet-Rouge leur
+dit:
+
+-- Le voile épais cachait la bru de la Condamnée. L'héritier
+combiné de l'immense fortune des Rudelame et des magnifiques
+économies du docteur Fandango est dans mon cercueil!
+
+À ce moment, l'infortuné Elvire trouvant le berceau vide, poussait
+un cri d'horrible douleur:
+
+-- Virtuté! Virtuté!
+
+Mais à ce cri, de l'autre côté de la rue, dans la retraite du
+vénérable Silvio Pellico, un second cri répondit:
+
+-- Avez-vous du vieux linge? avait demandé le généreux Mustapha.
+
+Il avait tout vu!
+
+D'un coup d'oeil et grâce à un rayon de lune, il avait reconnu la
+jeune madame Fandango et dans l'atelier même, trois des plus
+méchants carnassiers des impasses: Messa, Sali, Lina!
+
+Nous devons spécifier ici, que l'eau pour changer les physionomies
+n'a pas un effet très durable. Il faut renouveler souvent.
+
+Les trois Fléaux, d'ailleurs, voyant que la catastrophe
+approchait, ne prenaient plus la peine de dissimuler leurs
+pénibles desseins. À l'instant où le noble Mustapha les
+apercevait, ils tiraient de leurs poches, sans se gêner
+aucunement, des poignards, des armes à feu, quelques massues, des
+cordons à étrangler, des boulettes et même une certaine quantité
+de charbon d'Yonne, propre à déterminer l'asphyxie, pour le cas où
+tous les autres moyens leur manqueraient.
+
+Nous savons que l'éminent cocher de citadine ayant franchi la rue
+de Sévigné passa au travers des châssis de la fenêtre comme un
+boulet de canon, sans se faire aucun mal.
+
+Ce que nous ignorons, c'est qu'avant de pénétrer dans l'atelier,
+il se débarrassa de ses vieux linges.
+
+Ce que nul ne peut deviner, c'est l'effet produit par son aspect
+soudain et complètement inattendu sur les trois Fléaux de la
+capitale, surpris ainsi dans l'exercice de leur coupable
+industrie.
+
+Ce fut l'effet de la tête de Méduse!
+
+Ce fut l'effet de la statue du commandeur!
+
+
+CHAPITRE XI
+LA CONDAMNÉE!
+
+Dès sa plus tendre enfance, M. le duc de Rudelame-Carthagène avait
+eu cette tête de hibou. À l'école, autrefois, avant la Révolution,
+ses jeunes camarades l'appelaient le grand-duc, par allusion à
+l'oiseau qui porte ce nom. Ces railleries du premier âge sont
+dangereuses; elles avaient peut-être influé sur toute la carrière
+de l'aïeul d'Elvire. À cet égard, néanmoins, nous n'affirmons
+rien.
+
+En quittant la jeune accouchée de l'allée sombre, où il n'avait pu
+assouvir sa cruauté, il remonta la rue de Sévigné, cherchant un
+homme du commun à qui il put emprunter son costume.
+
+Il en avait besoin pour ses projets.
+
+Non loin de là, rue du Port-Royal, il aperçut un commissionnaire
+assis sur une borne. Il le tua aussitôt d'un coup de fusil à_
+_vent et le dépouilla pour se revêtir de ses hardes.
+
+L'air était tiède et lourd. Le bisaïeul d'Elvire évita un rhume
+grâce à cette circonstance.
+
+Il entra dans une taverne de l'impasse du marché Sainte-Catherine,
+où ses habits de duc lui auraient nui. Dans cette taverne se
+réunissaient habituellement les ennemis du docteur Fandango qui
+demeuraient dans le quartier. Il savait y rencontrer Coloquinte,
+du Plat-d'Étain, Sorribel, des Arts-et-Métiers et même peut-être
+Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse où se trouvait la taverne. Par
+le plus grand des hasards, il ne trouva que Montaroux, un
+débutant; simple chacal à la Villette.
+
+Il se fit connaître de lui au moyen des signes du troisième degré.
+
+-- Maître, lui dit Montaroux, tous nos frères sont partis à la
+tombée de la nuit pour le palais de Rudelame-Carthagène qui est
+devenu la proie des flammes. Ce soir, à minuit, vous les trouverez
+dans les souterrains qui s'étendent sous le fleuve.
+
+Le duc lui donna une bourse pleine d'or et répondit:
+
+-- Non loin d'ici, il existe une place de fiacres. Choisis un
+cocher ami des libations et attire-le dans un cabaret mal famé.
+Fais-le boire. Quand tu l'auras plongé dans l'ivresse, cache-le
+sous la table, après l'avoir préalablement poignardé...
+
+Montaroux frissonna, car il n'était pas encore endurci.
+
+Le bisaïeul d'Elvire laissa échapper un geste de mépris.
+
+-- Réprime ces frémissements insensés, si tu veux parvenir,
+poursuivit-il. Tu prendras les vêtements du cadavre; à l'heure où
+je te parle, je porte les défroques de ma dernière victime qui
+probablement est encore chaude. On en prend l'habitude au point de
+ne plus pouvoir s'en passer... Te voilà tout blême, jeune homme.
+Si tu hésites, crains un châtiment sévère.
+
+L'infortuné Montaroux, vit le crick malais qui sortait à demi de
+l'une des ex-poches du défunt commissionnaire. Il tomba à genoux.
+
+-- J'assassinerai le cocher, dit-il, quoiqu'ils soient tous père
+de famille!
+
+-- Très bien... Une fois couvert de ton déguisement, tu t'assoiras
+sur le siège du fiacre, à la place du mort et tu iras stationner
+au coin de la rue de Sévigné... Connais-tu la Maison du Repris de
+justice?
+
+-- Oui, maître.
+
+-- Tu ne perdras pas un seul instant de vue la porte de cette
+maison, et si tu en voyais sortir une jeune femme, portant dans
+ses bras un enfant nouveau-né, tu donnerais aussitôt le signal.
+
+-- Quel signal?
+
+-- Sais-tu imiter le cri du canard?
+
+-- Oui maître.
+
+-- Imite?
+
+Montaroux imita. M. le duc fut satisfait.
+
+-- Tu as plus de capacité que je croyais, dit-il. Par trois fois,
+tu imiteras le cri du canard. Écoute. Tu surveilleras également la
+maison qui fait face. Si tu y voyais entrer Mustapha, ou quelque
+autre suppôt de Fandango, voici une chandelle romaine; tu
+l'allumerais.
+
+-- Oui maître.
+
+-- Écoute encore. Chaque fois que tu verras passer un des nôtres,
+tu produiras le sifflement d'une couleuvre, il s'approchera, tu
+lui diras: le maître est au café de Rohan, vis à vis le palais
+Cardinal, à voir jouer une poule.
+
+Après avoir prononcé ces paroles, le bisaïeul d'Elvire remit ses
+habits de duc et s'éloigna précipitamment.
+
+Est-il besoin d'expliquer que les divers évènements, racontés dans
+nos premiers chapitres, disparurent aux yeux de Montaroux derrière
+l'immense voiture de vidange de la compagnie Lesage, nouveau
+système diviseur et inodore?
+
+À cet égard, le meurtre du cocher fut inutile. Nous n'aurions pas
+pris la peine de le mentionner, s'il ne devait plus tard servir au
+développement de notre drame...
+
+* * *
+
+Dans un salon somptueux et nobiliaire de la rue de Grenelle-Saint-
+Germain, une femme d'un certain âge était demi-couchée sur un lit
+de repos. Un jeune homme de vingt-huit ans, remarquable par sa
+beauté méditative, lui tâtait le pouls.
+
+L'une était la princesse Troïka, propriétaire des mines d'or de
+Tobolsk; dans l'autre vous eussiez reconnu le faux porteur d'eau
+des noces précitées: Coriolan des ruines de Palmyre, connu dans
+l'univers sous le nom de docteur Fandango.
+
+- Docteur, demanda-t-elle d'une voix languissante, avez-vous
+deviné le mal dont je meurs?
+
+- Oui princesse, répondit Fandango.
+
+Elle le regarda d'un air d'étonnement qui n'excluait pas le doute.
+
+-- Princesse, reprit le docteur, comme répondant à ce regard, vous
+ne pouvez vous consoler de la perte de votre enfant.
+
+-- Ô ciel! s'écria Troïka, homme surprenant, lisez-vous donc au
+fond des coeurs?
+
+*Mon art va jusque-là, madame.
+
+Troïka soupira.
+
+-- Vous m'inspirez un tel sentiment que pour un rien je vous
+raconterais ma touchante histoire.
+
+-- Je suis un peu pressé... est-elle longue votre histoire?
+
+-- J'abrégerai.
+
+-- J'écoute.
+
+La princesse prit une posture à la fois agréable et commode, puis
+elle débuta ainsi:
+
+-- Mon père possédait la moitié des mines d'or de Tobolsk, le père
+du prince Troïka possédait l'autre moitié. Nous nous rencontrâmes
+dans une société choisie. Il me plut, je fus adorée par lui, les
+convenances y étaient, nous nous mariâmes. Il y a de cela trente
+ans moins six mois.
+
+Fandango était distrait, il ne fit nulle attention à ce chiffre
+qui eut dû exciter son intérêt car ce fut vers la même époque que
+le travail de génération spontanée dût commencer à préparer sa
+naissance.
+
+La princesse continua:
+
+-- Mon mari et moi, nous avions du goût pour les voyages. Nous
+résolûmes d'aller passer en Asie les derniers mois de notre lune
+de miel...
+
+-- En Asie, répéta Fandango qui songeait volontairement à son
+berceau.
+
+-- N'ayant pu obtenir la permission du czar, nous partîmes
+secrètement et nous apprîmes, sur les bords du Wolga[14], que
+l'empereur de toutes les Russies m'avait condamnée...
+
+-- Condamnée! répéta encore le docteur.
+
+-- Il me trouvait belle, murmura Troïka en baissant les yeux, et
+il avait contre ma vertu des desseins coupables... Condamnée à
+mort, disais-je. Nous passâmes la frontière et parvînmes, après de
+longues traversées, jusqu'aux rives de l'Euphrate. Nous entrâmes
+en Arabie; c'était là que le plus affreux malheur m'attendait.
+
+Un soir, il y a de cela juste vingt-huit ans et neuf mois...
+
+Fandango tressaillit si visiblement que la princesse s'interrompit
+pour lui demander:
+
+-- Docteur, qu'avez-vous?
+
+-- Rien, fit-il, poursuivez!
+
+-- Je fus prise des douleurs de l'enfantement dans un lieu désert,
+peu éloigné des fameuses ruines de Palmyre...
+
+Pour la troisième fois, le docteur interrompit et répéta:
+
+-- Les ruines de Palmyre!
+
+Il devint plus pensif.
+
+-- Pendant que je souffrais, continua la princesse, notre caravane
+fut attaquée par les habitants voleurs de ce pernicieux pays, qui
+hachèrent en pièces notre escorte et se portèrent sur mes femmes
+de chambre à d'atroces extrémités. Ils empalèrent mon malheureux
+époux après l'avoir scalpé comme un Mohican et ne s'arrêtèrent
+même pas devant cet état critique où je me trouvais et qui inspire
+de l'intérêt aux cinq parties du monde. Ce fut au milieu de ces
+tortures que je mis au jour un enfant du sexe masculin...
+
+-- Ah! fit Coriolan avec explosion, c'était un fils!
+
+-- L'auriez vous connu? demanda la princesse dans le naïf élan de
+son amour maternel.
+
+Coriolan répondit d'un accent étouffé:
+
+-- J'ai fait plus!
+
+Puis il ajouta, en proie à une indescriptible agitation:
+
+-- Madame, je croyais être le fruit de la génération spontanée,
+mais toutes ces circonstances sont tellement étranges... Mon
+berceau a été trouvé, il y a vingt-huit ans et neuf mois dans les
+ruines de Palmyre...
+
+-- Prouvez-le! s'écria la princesse! Fandango prit dans sa poche
+un petit morceau de marbre et dit:
+
+-- Voici un fragment de la colonne qui frappa mon premier regard!
+
+-- Je reconnais ce porphyre! dit Troïka en un cri du coeur, mais
+j'avais pendu à ton cou un bijou de corail aquatique...
+
+-- Ma jeune épouse le porte sur son coeur interrompit Coriolan à
+son tour, et qui pourrait dire ce qu'elle est devenue.
+
+La princesse prit un air froid, elle doutait.
+
+Mais tout à coup elle sauta sur ses pieds et dit:
+
+-- Tu avais une marque de naissance. J'avais eu une envie
+d'écrevisses dans ces solitudes[15] où l'absence d'eau les rend
+très rares... tu portais... mon fils portait une écrevisse à peu
+près dessinée, non loin du cordon ombilical!
+
+L'épreuve était facile. Elle fut faite. La princesse Troïka et le
+docteur Fandango tombèrent dans les bras l'un de l'autre en
+murmurant des paroles inarticulées parmi lesquelles on
+distinguait:
+
+-- Mon fils!
+
+-- Ma mère!
+
+Cette scène attendrissante se serait prolongée peut-être si elle
+n'avait été tranchée par un coup de foudre.
+
+La porte s'ouvrit brusquement. Mandina de Hachecor, couverte de
+transpiration, de poussière, de sang et de larmes, mais belle
+encore, malgré tant de malpropretés, s'élança dans l'appartement.
+
+Elle ne portait point de déguisement.
+
+-- Au secours! râla-t-elle d'une voix étrange.
+
+Puis se reprenant:
+
+-- Fils de la Condamnée, dit-elle, me permettez-vous...
+
+-- Je te le permets, répliqua Coriolan, tu m'inquiètes, parle!
+
+Mandina aussitôt se remit à crier:
+
+-- Au secours! au secours! Ah! quel affreux carnage! tout est à
+feu et à sang dans la Maison du Repris de justice. Mustapha est
+blessé, le gendarme est massacré, le Rémouleur... et Elvire...
+
+-- Ma jeune épouse! prononça Fandango en un cri terrible.
+
+Les nerfs, déjà fort agacés de la princesse Troïka, n'y tinrent
+plus, elle choisit ce moment pour s'évanouir.
+
+-- Ma tendre mère! fit Coriolan qui se précipita sur elle.
+
+En tout autre moment, Mandina de Hachecor eût donné une attention
+extrême à cet épisode si dramatique, mais elle n'avait qu'une idée
+et reprit avec force:
+
+-- Chaque minute perdue avance le trépas de la bru de la
+Condamnée.
+
+-- Mais la voilà, la Condamnée! s'écria Fandango dont la détresse
+était inouïe. C'est ma mère tout fraîchement retrouvée. Je ne
+l'avais pas vue depuis vingt-huit ans et neuf mois. Quelle est
+bien conservée!... ma mère!... ma mère!... elle se meurt!... et
+là-bas, ma jeune épouse qui espère... à laquelle entendre!...
+cette situation est trop tendue!... ma mère!... ma femme!... ma
+femme!... ma mère!... Pitié!... Seigneur!...
+
+Il resta un instant comme abruti, puis, sa vigoureuse nature
+reprenant le dessus, il prit Troïka dans ses bras et s'élança vers
+la porte en disant:
+
+-- Guide-moi, Mandina de Hachecor, j'ai résolu le problème. Je
+n'abandonnerai ni ma femme, ni ma mère; je les sauverai toutes
+deux, ou elles mourront ensemble!
+
+
+CHAPITRE XII
+ATROCE BOUCHERIE
+
+Selon notre coutume invariable, nous allons retourner en arrière.
+
+Le lecteur n'a pu oublier les lettres brûlantes, envoyées dans des
+noisettes à Elvire de Rudelame au temps où elle n'était encore que
+la recluse de la chambre nuptiale transformée en tombeau. Ces
+lettres nous ont laissé deviner l'état du coeur de Boulet-Rouge.
+Il aimait avec la fougue des bêtes féroces et jusqu'au point
+d'assassiner sa compagne pour convoler avec l'objet de son
+caprice. Cette circonstance aggravait sensiblement la position
+d'Elvire et c'en était fait d'elle, sans l'arrivée si brusque du
+généreux Mustapha.
+
+Elle le reconnut d'un coup d'oeil et sans avoir besoin d'autre
+témoin que ses yeux, parce qu'elle avait eu avec lui,
+antérieurement à son mariage, des privautés sans conséquence.
+
+Mustapha, tout seul, valait très certainement trois pieuvres mâles
+par son intelligence, son instruction et son courage; mais il
+était sans arme, et en outre son oreille de vieillard le gênait
+vaguement.
+
+Messa, Sali et Lina, au contraire, étaient armes avec abondance,
+et le principal d'entre eux sentait sa vigueur doublée par
+l'aiguillon de son amour. Le combat était inévitable et
+s'annonçait comme devant être un des plus intéressants de l'ère
+moderne.
+
+Mais nul n'aurait su augurer en ce moment, à quel degré
+d'intensité furieuse, ces circonstances allaient le porter.
+
+N'en perdons aucun détail.
+
+Aussitôt que leurs yeux se furent reposés sur le jeune cocher de
+fiacre, Messa, Sali et Lina poussèrent une triple exclamation,
+voisine de la stupeur. Mais Messa nommé aussi Boulet-Rouge, eut
+néanmoins la présence d'esprit de faire ce raisonnement:
+
+-- Son entrée n'est pas plus étonnante que la nôtre!
+
+Pendant cela, Elvire balbutiait parmi ses sanglots:
+
+-- Mon cher cousin, sauvez Virtuté! Il faut à nos poumons une
+certaine quantité d'air respirable, fixée par la science. Mon fils
+doit être gêné dans ce cercueil.
+
+Ce serait une superfluité, croyons-nous, de vouloir mentionner
+minutieusement l'état moral des Piqueuses de bottines réunies. Ces
+filles du peuple étaient anéanties par la terreur.
+
+Boulet Rouge eut d'abord l'idée de dissimuler. Il comptait sur son
+emplâtre de dimension inusitée pour n'être point reconnu. L'eau-
+qui-change-les-physionomies en avait, en effet, modifié la forme
+et la couleur.
+
+-- Cocher fidèle, dit-il avec une pointe de sarcasme, qu'est-ce
+qu'il y a pour votre service?
+
+-- Rebuts d'une civilisation trop avancée, répondit sévèrement
+Mustapha, ne cherchez pas à m'abuser par des détours. Je devrais
+vous punir, sans autre forme de procès, puisque vous êtes venu ici
+dans la coupable intention de verser l'élixir pernicieux à tout un
+atelier de jeunes ouvrières, mais la chance des combats est
+incertaine, et mon plus sacré devoir consiste à sauver ma noble
+parente et son enfant. Je vous propose donc un arrangement
+particulier. Laissez-moi madame Fandango, née de Rudelame et son
+jeune fils, contenu dans le cercueil, je vous permettrai de vous
+retirer avec la vie sauve.
+
+Un long éclat de rire accueillit ces paroles. Les malfaiteurs y
+virent une crainte cachée et cette erreur doubla leur effronterie.
+Boulet-Rouge ne daigna même pas répliquer. Pour bien montrer qu'il
+brûlait ses vaisseaux, il détacha son emplâtre, la[16] plia et la
+serra dans sa poche afin de ne point la détériorer dans la
+bagarre, puis il déroula un long lasso, en cuir de buffle,
+fabriqué dans les parties les plus sauvages de l'Amérique du Sud
+et le lança avec adresse autour du cou de Mustapha.
+
+Celui-ci eut le bonheur de l'éviter par un saut de côté qui le
+porta non loin de Carapace. Carapace était en garde avec une hache
+affilée comme un rasoir, il en asséna un coup terrible sur le
+généreux Mustapha qui l'esquiva et passa à portée d'Arbre-à-
+Couche.
+
+Arbre-à-Couche avait choisi pour arme une scie, avec laquelle il
+essaya de séparer en deux parties égales le corps de son
+adversaire. Mais le fils du grand chef des Ancas profita de ce
+mouvement pour le saisir par les jambes et lui faire mordre la
+poussière.
+
+Les Pieuvres mâles, dans leur rage insensée, imitèrent le cri de
+quelques animaux.
+
+Mustapha, cependant, s'était emparé de la scie et, en trois
+traits, il avait verticalement coupé Arbre-à-Couche.
+
+Elvire se prosterna et bénit le Seigneur. C'était prématuré. La
+hallebarde de Boulet-Rouge et le kandjiar de Carapace menaçaient
+déjà la noble poitrine de Mustapha.
+
+Il scia d'abord la hallebarde en se jouant, puis, ramassant à
+terre le bon bout, il s'en fit une arme bien plus commode que la
+scie. Malheureusement, il ne put éviter l'atteinte du kandjiar qui
+se plongea en frémissant dans son abdomen.
+
+Cette blessure le contraria, mais ne l'abattit point.
+
+D'une main ferme, il contint les organes qui voulaient s'échapper
+par cette horrible plaie, et de l'autre, brandissant sa moitié de
+hallebarde, il fracassa les têtes de ses deux ennemis en un clin
+d'oeil.
+
+Elvire, toujours prosternée, remercia ardemment l'Éternel. C'était
+encore prématuré. Cinq coups de feu retentirent dans la chambre
+voisine, et le malheureux Mustapha, après avoir tourné rapidement
+sur lui-même et bondi jusqu'au plafond, tomba, baigné dans son
+sang. Elvire poussa un cri de détresse. Elle avait tort. La porte
+de l'escalier s'ouvrit, donnant passage au rémouleur, au gendarme,
+au joueur d'orgues, au prêtre éthiopien et au vénérable Silvio
+Pellico, que nous nous sommes promis d'appeler désormais le grand
+chef des Ancas.
+
+Derrière eux venait le nouveau mari de la jeune Grecque Olinda.
+Nous ne sommes pas parfaitement sûrs du nom que nous lui avons
+donné, ce doit être Faustin de Boistord ou quelque chose
+d'analogue.
+
+Rien de plus facile à expliquer que la venue de tous ces bons
+coeurs. Ils n'avaient eu que la rue de Sévigné à traverser et le
+lecteur pourrait même trouver qu'ils étaient en retard.
+
+Mais les cinq coups de mousquet dirigés contre Mustapha?
+
+Ceci mérite un éclaircissement.
+
+Nous avons déjà spécifié que la faction de Montaroux, l'assassin
+du vrai cocher de fiacre, avait été longtemps superflue, à cause
+de la voiture de vidange qui lui cachait l'entrée de la Maison du
+Repris de justice. Il n'avait pas, néanmoins, complètement perdu
+son temps. Du haut de son siège, il avait guetté les passants et
+arrêté tous ceux qui appartenaient aux ténébreuses associations,
+maladie de la capitale. Dieu sait qu'il n'en manque pas, la nuit,
+dans ces quartiers populeux. Au moment de l'explosion, Montaroux
+avait rassemblé autour de son fiacre dix-sept individualités
+déclassées, au nombre desquelles on pouvait compter Coloquinte, du
+Plat-d'Étain, Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse du Marché
+Sainte-Catherine, Larribel[17], des Arts-et-Métiers et trois des
+onze serpents à sonnettes du pont de Notre-Dame, Croquental
+faisait aussi partie de ce club. C'était le dernier des Mohicans.
+
+Ils étaient déjà las d'attendre et sur le point de se retirer,
+lorsqu'ils virent un corps étranger traverser la rue et percer la
+croisée du troisième étage de la maison surveillée.
+
+Au vol, Croquental avait reconnu la taille et la démarche de
+Mustapha.
+
+Montaroux alluma aussitôt sa chandelle romaine qui monta, étoile
+sinistre, vers les cieux.
+
+Ne vous étonnez point du temps qui s'écoula entre ce signe et les
+cinq coups de mousquet tirés sur Mustapha. Il fallut d'abord
+trouver des échelles de cordes, puis envoyer des émissaires dans
+toutes les directions: les uns pour allumer de grands feux sur les
+montagnes, les autres pour sonner le tocsin aux paroisses, les
+autres encore pour prévenir à domicile les membres de la
+criminelle association.
+
+Chacun comprenait qu'il s'agissait d'un cataclysme.
+
+Montaroux se chargea lui-même d'aller chercher le duc de Rudelame
+au café de Rohan où il regardait jouer la ponte.
+
+Ceux qui montèrent aux échelles de cordes étaient au nombre de
+dix. Ils portaient tous des carabines d'un nouveau système et des
+revolvers brevetés, le tout revêtu de la bénédiction papale. Pile-
+de-Pont avait en outre un sabre d'honneur.
+
+Comme signe de ralliement, ils avaient adopté la fleur de pivoine
+et le cri du ramoneur savoyard.
+
+Par une coïncidence au moins étrange, ils firent feu sur le
+glorieux Mustapha au moment même où les bons coeurs débouchaient
+par la porte de l'escalier.
+
+Les deux partis se trouvaient ainsi en présence tout
+naturellement. Les bons coeurs, commandés par Silvio Pellico,
+doyen d'âge, les fléaux de la capitale par Coloquinte du Plat-
+d'Étain, qui avait été employé d'octroi.
+
+Silvio Pellico, récemment grand chef des Ancas, dégaina le premier
+en criant:
+
+-- Malades du docteur Fandango!
+
+Coloquinte arma son revolver béni en répliquant:
+
+-- Pieuvres mâles et vampires des différentes impasses de Paris!
+
+-- Nous venons sauver madame Fandango, ajouta Silvio Pellico.
+
+-- Nous venons, répondit Coloquinte, venger Messalina!
+
+Alors, ce fut un choc effroyable, suivi d'une mêlée dont rien ne
+peut donner une idée, même approximative. L'affaire de l'explosion
+de la machine infernale n'était qu'un jeu de _baby _auprès de ce
+plantureux carnage. La bataille, qui avait commencé avec une
+vingtaine de combattants, se nourrissait incessamment de nouveaux
+venus. Olinda, la jeune Grecque, dont l'absence a pu être
+remarquée, était en effet partie avec Mandina et d'autres pour
+battre le tambour dans les rues et avertir ainsi les Malades du
+docteur Fandango.
+
+De leur côté, les animaux féroces des impasses, au moyen du
+tocsin, des feux allumés sur les collines, des décharges
+d'artillerie et de prospectus avaient rassemblé les innombrables
+sectateurs du mal.
+
+On accourait, on se pressait, de l'Orient et de l'Occident, du
+Midi et du Septentrion.
+
+Paris, en cette nuit fatale, s'était divisé en deux vastes armées.
+Il ne restait dans les maisons que les paralytiques et les
+personnes à l'agonie.
+
+Parvenues dans la rue de Sévigné, les deux queues distinctes ne se
+mêlaient point. Les ennemis de la morale éternelle et de la
+société montaient par l'échelle de corde, les bonnes consciences
+gravissaient les marches de l'escalier. Et toujours, et toujours!
+
+On ne peut évaluer à moins de quatre cent mille âmes les membres
+actifs de ce prodigieux conflit.
+
+Et jusqu'à présent, tout s'était fait avec un tel mystère, que la
+police n'avait pas le moindre soupçon!
+
+Bien entendu, les malheureuses ouvrières, composant l'atelier des
+Piqueuses de bottines réunies, avaient été foulées aux pieds et
+écrasées dès le premier moment; elles étaient maintenant enfouies
+sous les cadavres à une très grande profondeur, car le résidu de
+la bataille s'élevait jusqu'au plafond et les nouveaux venus, pour
+s'entr'égorger, étaient obligés de se tenir à plat ventre.
+
+Les trois apprenties chorégraphes, toutefois étaient parvenues à
+faire surnager la pointe de leur bottine droite.
+
+Et des deux côtés, toujours, toujours, il arrivait du renfort, les
+pieuvres mâles par l'échelle, les coeurs loyaux, par l'escalier.
+
+Le sang suintait comme la cuvée dans le pressoir.
+
+Une chose singulière et même invraisemblable, c'est que Messa,
+Sali et Lina, malgré leurs affreuses blessures, étaient parvenus à
+se dégager. C'étaient des natures exceptionnelles. Ils
+s'occupaient tous trois à verser de l'élixir funeste et pernicieux
+dans les plaies béantes des blessés. Boulet-Rouge avait fait un
+paquet d'Elvire et du cercueil d'enfant. Il avait pendu ce paquet
+à la fenêtre, au dehors: de sorte qu'il était certain maintenant
+d'assouvir et ses désirs et sa vengeance.
+
+Il ne restait plus qu'un espace de dix-huit pouces entre les
+cadavres amoncelés et le plafond, lorsque M. le duc de Rudelame-
+Carthagène, revenant de voir jouer la poule, fît son entrée à la
+tête de ses gardes particuliers. Ce devait être le coup de grâce,
+car les bons coeurs commençaient à faiblir. Tous nos amis étaient
+engloutis, excepté Silvio Pellico dont la tête respectable se
+montrait encore au dessus du hachis humain.
+
+Mais à cet instant suprême, un coup de tonnerre éclata du côté de
+l'escalier. Une grande lueur se fit: c'étaient les deux prunelles
+du docteur Fandango.
+
+Il arrivait sans armes et portant encore sous son bras, sa mère
+chérie, la princesse Troïka, des ruines de Palmyre!
+
+Tout changea de face aussitôt. Rien n'égalait la puissance de cet
+homme extraordinaire, dont nous n'avions pas abusé, parce que nous
+le gardions précieusement pour les effets de notre dernier
+chapitre.
+
+
+CHAPITRE XIII
+LA POUDRE À DÉVOILER LES TRUCS
+
+Au seul aspect du Fils de la Condamnée, tenant son illustre mère
+sous son bras, tous les malfaiteurs s'enfuirent comme une volée
+d'oiseaux farouches. Le duc lui-même, dissimulant sa tête de hibou
+sous l'austère capuchon d'un moine, disparut par le plafond.
+
+Boulet-Rouge avait pris les devants avec un paquet de taille
+considérable puisqu'il contenait, non seulement le cercueil
+d'enfant, mais encore l'accouchée de l'allée sombre. Fandango
+l'aperçut au moment où il s'évanouissait à travers l'épaisseur
+d'un mur. Un soupçon lui poignarda le coeur.
+
+-- Où est Mustapha! s'écria-t-il de cette voix mâle et sonore que
+nous avons connue au faux porteur d'eau de la nuit des noces.
+
+Personne ne lui répondit.
+
+Il n'y avait là que Mandina qui cherchait parmi les dépouilles de
+quoi se composer un deuil pour la mort du gendarme, Olinda en
+quête de son Frigolin et le jeune Gringalet, lequel n'avait jamais
+connu les embrassements de l'huissier.
+
+-- Je veux Mustapha! reprit le docteur Fandango. Il est l'homme de
+la situation. C'est lui qui possède la poudre pour découvrir les
+passages secrets.
+
+Avec cette poudre, il faut bien le dire, on trouvait aussi les
+escaliers dérobés, les trappes et les double-fonds. Elle coûtait
+cher, mais elle était indispensable aux natures généreuses qui
+poursuivaient le crime à travers les mystères de Paris.
+
+Silvio Pellico prit la parole, quoiqu'il eût des cadavres jusqu'au
+menton.
+
+-- Je ne sais si je m'abuse, dit-il; peut-être mes malheurs ont-
+ils diminué ma sagacité, mais il me semble que mes pieds,
+autrefois si agiles, sont posés, à une grande profondeur, sur une
+figure connue. La vie sauvage que j'ai menée jadis, dans
+l'Amérique du Sud, aiguise et développe les sens. Mon orteil,
+encore très subtil pour son âge, croit reconnaître le généreux nez
+de Mustapha.
+
+-- Déblayez! ordonna le Fils de la Condamnée. Quiconque me
+retrouvera Mustapha recevra, franco, tout ce qui a paru de ce
+roman en cours de publication.
+
+Gringalet aimait les lectures qui exercent l'esprit en fortifiant
+le coeur. Il se mit à l'oeuvre aussitôt, aidé par la jeune Grecque
+Olinda et Mandina de Hachecor. C'était peu: deux femmes et un
+enfant, mais Fandango les électrisait du regard et Silvio Pellico
+les intéressait en racontant ses infortunes.
+
+En quelques minutes, l'atelier de feu les Piqueuses de bottines
+réunies fut débarrassé de toutes les matières organiques qui
+l'encombraient. Sous ces ordures, on retrouva, non seulement le
+noble Mustapha, mais encore le rémouleur, le joueur d'orgues, le
+gendarme et même Frigolin de Torboy. Ils se portaient tous aussi
+bien que le permettaient les circonstances.
+
+En les voyant rassemblés encore une fois sous ses yeux, Fandango
+fit éclater sa joie. Il mit sa mère chérie en bandoulière, pour
+avoir désormais l'usage de ses deux bras et dit:
+
+-- Paris!
+
+Les bons coeurs répondirent:
+
+-- Palmyre!
+
+-- Je tiens à voir vos cachets, dit encore le Fils de la
+Condamnée.
+
+Ils se dépouillèrent, sauf Mustapha qui se borna à montrer son
+oreille de vieillard.
+
+Fandango reprit:
+
+-- Je suis satisfait, aucun traître n'a réussi à se glisser parmi
+nous. Écoutez-moi bien. La Maison du Repris de justice où nous
+sommes est une des demeures les mieux machinées du Paris nocturne
+et mystérieux. Le nombre des passages secrets, trappes, pierres de
+taille montées sur pivot, plafonds mobiles, planches à bascule,
+murs où l'on marche, cheminées à ressort, armoires à escaliers,
+sarcophages, oreilles de Denys le tyran et autres oubliettes, y
+est littéralement incalculable; Nos ennemis sont disparus, mais je
+suis sûr qu'ils sont tous cachés dans l'épaisseur des cloisons. En
+conséquence, c'est le moment ou jamais d'utiliser la poudre à
+dévoiler les trucs!
+
+-- C'est le moment! répliquèrent tous les bons coeurs d'une seule
+voix.
+
+Et Silvio Pellico ajouta:
+
+-- Ou jamais!
+
+Mustapha avait compris. Il sortit de son sein une boîte
+systématique, analogue à l'appareil connu sous le nom
+d'insecticide Vicat. Avec une adresse consommée, il mit en
+mouvement le petit soufflet dont il avait préalablement dirigé la
+bouche vers un coin de la muraille.
+
+Au premier grain de poudre qui toucha le mur une porte apparut.
+
+Mustapha fit glisser le soufflet: une seconde porte se montra,
+puis deux, puis trois, puis dix! le mur n'était que portes,
+conduisant toutes dans des lieux inconnus.
+
+L'assemblée fit éclater sa surprise et Silvio Pellico s'écria:
+
+-- Je n'ai jamais rien vu de pareil, moi qui ai régné sur
+l'Araucanie.
+
+Mais le docteur Fandango ayant assujetti plus solidement derrière
+son dos sa mère respectée, réclama le silence d'un geste.
+
+-- Partisans de la vertu, dit-il, soutiens fidèles de la probité
+et de la délicatesse, nous allons entamer une oeuvre difficile.
+Appelez les bons coeurs qui peuvent être restés dans l'escalier et
+attention au commandement. Je vais passer le premier, tenant d'une
+main cette torche, de l'autre ce javelot. Ma mère me suivra,
+puisque je la porte. Mustapha suivra, tenant ma mère par sa jupe.
+Le Rémouleur suivra Mustapha en le tenant par la queue de son
+habit. Le Joueur d'orgues... enfin, vous m'avez saisi. Cette façon
+de circuler que les enfants appellent la queue-leu-leu, nous est
+indispensable, pour ne pas nous perdre dans les incommensurables
+détours de cet hôtel. Le but de cette excursion est de trouver
+madame Fandango et son fils Virtuté. Y êtes-vous?
+
+-- Nous y sommes! répondit le choeur des amis de la générosité.
+
+Sans plus de paroles, parmi toutes les portes, le Fils de la
+Condamnée choisit la plus secrète et l'ouvrit à l'aide d'un moyen
+particulier qu'il serait trop long de décrire. Cette porte était
+en coeur de chêne, munie de contreforts en acier. Aussitôt qu'elle
+eut roulé sur ses gonds, un air humide et glacé pénétra dans la
+chambre.
+
+C'était une immense galerie et dont, certes, âme qui vive ne
+soupçonnait l'existence dans la rue de Sévigné. La voûte, en plein
+cintre, était supportée par un quadruple rang de colonnes qui
+semblaient appartenir à l'époque romane.
+
+Au moment où le docteur Fandango mettait le pied sur la première
+dalle, des rires aigus éclatèrent à l'autre extrémité de la
+galerie. Il leva sa torche aussitôt et vit, dans un lointain
+confus, une sorte de danse macabre.
+
+Parmi les figures qui s'agitaient dans ce sabbat, il crut
+distinguer une tête de hibou et une emplâtre de dimension
+inusitée.
+
+C'en était assez. Il précipita sa course, suivi par sa mère et
+Mustapha. En approchant, il distingua les traits peu réguliers de
+Carapace et d'Arbre-à-Couche. Il put même voir que Boulet-Rouge
+portait toujours son paquet considérable.
+
+-- Marchons, s'écria-t-il; à travers la toile de cette enveloppe,
+mon imagination en délire croit reconnaître le profil de celle que
+j'aime. Il n'avait pas achevé que tout disparut.
+
+-- La poudre!
+
+Mustapha aspergea les dalles. La composition connue sous le nom de
+poudre-à-dévoiler-les-trucs a les inconvénients de ses vertus.
+Elle met à nu tant de mystères, qu'on est souvent très embarrassé
+pour choisir. Ainsi le loyal Mustapha ayant fait jouer sa petite
+manivelle, toutes les diverses colonnes montrèrent, à l'intérieur
+de leurs fûts, des escaliers dérobés. Chaque dalle laissa voir un
+trou muni d'une échelle, dont quelques-unes pénétraient par leur
+pied jusque dans les profondeurs des eaux croupissantes.
+
+Mais la sagacité naturelle du Fils de la Condamnée était à
+l'épreuve de ces détails. Il alla droit à la dernière colonne et
+la fendit en deux en touchant un bouton de cornaline, travaillé
+curieusement. L'intérieur de la colonne renfermait des degrés en
+colimaçon. Le docteur descendit vingt-sept marches et se trouva
+dans une rotonde en marbre rouge, autour de laquelle étaient
+rangés vingt-quatre barriques en acajou portant différentes
+étiquettes, telles que: sang de femme, sang d'enfant, sang
+d'officier, sang de franc-maçon, etc...
+
+Silvio Pellico ne put s'empêcher de murmurer:
+
+-- Ce Paris est vraiment cocasse!
+
+Le docteur Fandango ne s'arrêta même pas. Il en avait vu bien
+d'autres dans sa carrière agitée.
+
+Il traversa un pont de lianes, jeté sur un torrent tout blanc
+d'écume et pénétra dans une grotte de vaste étendue, dont les
+riches stalactites renvoyèrent en gerbes de lumière la rouge
+flamme de sa torche. Au bout de la grotte, il aperçut encore, au
+milieu d'une foule, grimaçant, M. le duc de Rudelame-Carthagène,
+entouré de ses trois Pieuvres mâles.
+
+-- À moi! s'écria le Rémouleur.
+
+Il avait fait un faux pas et la basque de l'habit de Mustapha lui
+était restée dans la main. Il prit l'autre basque et l'incident
+n'eut pas de suite.
+
+La grotte ne contenait rien d'important, sinon un dépôt de
+substances vénéneuses à l'état brut. C'était le grenier
+d'abondance de la pharmacie du mystère. Silvio Pellico toujours
+soigneux, compta cent quarante-sept caisses d'arsenic et plus de
+mille bouteilles de strychnine, non encore épurée.
+
+Venait ensuite un long couloir, défendu de distance en distance
+par des herses et des chevaux de frise. La troupe fidèle eut
+quelque peine à éviter les bascules, disposées avec beaucoup
+d'art. Des deux côtés du couloir, il y avait des râteliers pleins
+d'armes de guerre. Il se terminait par un mur que Mustapha
+saupoudra. Ce mur n'était qu'apparent, la composition chimique fit
+voir qu'il cachait un abîme insondable. Mais une sorte de sentier
+à pic, taillé dans le roc vif s'ouvrait à gauche du précipice.
+
+Le docteur en s'y engageant, ne put s'empêcher de penser tout
+haut:
+
+-- Je ne prendrais pas volontiers cette voie périlleuse s'il ne
+s'agissait de mon fils unique Virtuté et de la bru de la
+condamnée.
+
+En effet, à peine nos intrépides amis avaient-ils commencé à
+descendre que Tancrède, dit Chauve-Sourire et quelques autres
+mauvais sujets, firent pleuvoir sur eux des fusées, de la poix
+bouillante, du plomb fondu, enfin tout ce qu'ils trouvèrent à
+portée de leurs mains.
+
+Les défenseurs de la vertu en éprouvèrent quelques désagréments
+légers, mais Silvio Pellico qui avait fréquenté des Anglais
+nomades en Araucanie, ne marchait jamais sans son parapluie, et
+comme le sentier était vertical, ce meuble protégea toute la
+troupe.
+
+Ils étaient dans les souterrains de l'arche Notre-Dame!
+
+Après avoir traversé encore de nombreux corridors, au bout
+desquels ils apercevaient sans cesse les sectateurs du mal,
+reconnaissantes à la tête de hibou du bisaïeul et à l'emplâtre de
+Boulet-Rouge, après avoir franchi des précipices, monté et
+descendu une grande quantité d'escaliers, ils arrivèrent enfin
+dans un asile pittoresque au plus haut point et fort original qui
+servira de décor à notre dernier tableau.
+
+C'était une salle en forme de nef ogivale, au-dessus de laquelle
+passaient les eaux du fleuve. La nuit avait cessé d'envelopper la
+terre pendant ce long voyage. À travers la voûte de cristal qui
+recouvrait la nef, à travers les ondes de la Seine qui roulaient
+au-dessus de la voûte, on pouvait jouir d'un joli effet de soleil
+levant.
+
+Mais là ne s'arrêtaient point les étrangetés de ce curieux séjour.
+
+La salle était entièrement bâtie avec des squelettes entiers et à
+jour, posés dans des attitudes variées et reliés ensemble
+solidement par un ciment peu connu. Il en résultait une
+architecture vraiment surprenante et qui ne manquait pas de grâce.
+
+Les baisers du soleil marinier, caressant ces dentelles
+d'ossements, formaient des dessins d'une légèreté inouïe et qui
+rappelaient les découpures des boites de bonbons.
+
+Vous eussiez dit un rêve de poète!
+
+Silvio Pellico essaya de compter les squelettes employés à cette
+oeuvre d'art, mais il n'y put réussir. Il vit seulement à certains
+signes que c'étaient tous des malades du docteur Fandango.
+
+C'était la fin. Après cette salle magique, il n'y avait plus rien.
+Aussi les pieuvres mâles des impasses, chacals, mohicans,
+casquettes vertes et autres fléaux de la capitale étaient-ils
+rassemblés en bataille au milieu de la nef.
+
+Devant eux se tenait le duc de Rudelame-Carthagène, vêtu du
+costume historique de Jean-Bart.
+
+Ce costume était de circonstance. Le bisaïeul tenait en effet dans
+la main droite une torche allumée et posée au-dessus de quarante
+tonneaux de poudre fulminante.
+
+Dans la main gauche, il avait une chaînette de platine,
+correspondant à une large soupape, ménagée dans la voûte de
+cristal.
+
+Derrière lui, Boulet-Rouge tenait madame Fandango renversée sur
+une table de marbre.
+
+La jeune femme allaitait son enfant.
+
+Au-dessus de ce groupe, Arbre-à-Couche et Carapace brandissaient
+leurs stylets damasquinés!
+
+
+CHAPITRE XIV
+CATASTROPHE IMPRÉVUE
+
+Nous avons ménagé avec soin le crescendo. La situation est de plus
+en plus tendue.
+
+Ces muettes et terribles menaces n'arrêtèrent nullement les bons
+coeurs.
+
+Le Fils de la Condamnée fit tourner adroitement sa mère de son dos
+à sa poitrine et lui tâta le pouls.
+
+-- Elle est sur le point de recouvrer ses sens, dit-il. Finissons!
+
+Il arrêta ses compagnons d'un geste et fit trois pas en avant.
+
+-- Duc de Rudelame-Carthagène, dit-il, rejeton d'une race souillée
+par tous les crimes, tu as fait accroire à madame Fandango que
+notre union était un inceste. Je te donne le démenti le plus
+formel. Ma jeunesse en sa fleur ne peut pas être le père de ta
+décrépitude. Veux-tu accepter contre moi un combat singulier?
+
+-- Flûte! répondit l'ancêtre. On vous prie de repasser!
+
+Il ajouta d'une voix sarcastique:
+
+-- Où est ton livre, enchanteur à la douzaine, où est ta fiole qui
+parle? où est ton cerf vivant qui a des cornes en strass? Tu es
+ici chez moi, et tu vas mourir! Ces galeries sont inconnues, même
+aux hommes d'imagination! Elles sont bâties avec les os de tes
+clients, médecin de malheur, car tu as soigné et par conséquent
+conduit au trépas la moitié de la capitale. Regarde une dernière
+fois ta femme et ton enfant. J'ai à ma disposition le feu (il
+secoua sa torche) et l'eau (il tira sur la chaînette de platine et
+quelques chopines d'eau de Seine tombèrent de la voûte). À genoux!
+charlatan! ta dernière heure a sonné!
+
+La princesse Troïka choisit cet instant pour rouvrir les yeux.
+
+De son côté, l'accouchée de l'allée sombre poussa un gémissement
+étouffé.
+
+-- Ma mère!... ma femme!... s'écria le docteur Fandango en levant
+ses deux bras vers le ciel.
+
+Mais cet homme unique à la volonté de fer ne pouvait se laisser
+longtemps abattre. Son esprit inventif avait de ces conceptions
+spontanées, sublimes et renversantes.
+
+Se dressant de toute sa hauteur, son oeil lança des flammes quand
+il dit, répondant à la dernière parole du bisaïeul:
+
+-- Je ne plie les genoux que devant le Seigneur...
+
+Et sa voix se fit douce comme le miel quand il ajoute:
+
+-- ... et devant ma maîtresse!...
+
+Puis son organe prenant des intonations terribles, il continua
+avec fermeté:
+
+-- Cacochyme et coupable vieillard, la discussion ne peut durer un
+instant de plus sur ce ton. Rends-moi ma famille, je te
+l'ordonne... une fois, deux fois, trois fois... alors crains ma
+colère... En avant tout le monde!
+
+Il bondit le premier.
+
+À bas les mains! cria une voix à la porte de la cave.
+
+Deux sergents de ville entrèrent, suivis par quelques infirmiers.
+
+Les fléaux de la capitale et les chevaliers de l'humanité se
+mirent à courir en tous sens, essayant de se cacher derrière les
+fagots...
+
+
+ÉPILOGUE
+LE SCARIFICATEUR
+
+Le lendemain, on lisait dans _le Scarificateur, _journal général
+de médecine et de chirurgie:
+
+«L'un de nos plus renommés aliénistes, le docteur Q. K. G...
+directeur de la maison d'Ô... T..., nous adresse la lettre
+suivante:
+
+«Monsieur le rédacteur,
+
+» Les feuilles du soir ont fait grand bruit de certaine aventure
+tragi-comique qui a mis, hier, en émoi, la tranquille population
+de la rue de Sévigné.
+
+» On a dit que tous les pensionnaires de mon établissement avaient
+pris la fuite et porté la terreur dans un quartier de Paris.
+
+» Ceci mérite explication.
+
+» Depuis quelque temps, j'ai été obligé d'ajouter à ma maison
+principale un pavillon destiné au traitement d'une maladie mentale
+qui semble affecter plus particulièrement les personnes des deux
+sexes, livrées à la lecture habituelle de certains récits que
+j'appellerai _les romans saignants._
+
+» Les feuilletons du _Petit-Canard, _qui se débitent par centaines
+de mille, me fournissent spécialement la plus grande partie de ces
+cas particuliers.
+
+» Ce n'est pas tout à fait de la folie, c'est un ramollissement de
+la pulpe cérébrale qui se rapproche davantage de l'innocence.
+
+» Ces malheureux voient partout des poignards, du poison, des
+trappes, des pièges, des embûches de toute sorte; Paris leur
+apparaît comme une immense ratière où l'on ne peut plus faire un
+pas sans rencontrer la mort.
+
+» Le feuilleton traitant des avortements, des vapeurs de charbon,
+des suicides par amour, nous amène quantité de jeunes filles dont
+l'innocence a été gâtée par ces lectures malsaines.
+
+» Ceux par contre où il est parlé de morts violentes par la
+noyade, les sauvages embuscades, les morsures d'aspic à tête
+noire, la strangulation, etc., nous font regorger immédiatement de
+vieillards et de jeunes hommes idiotisés par ces récits
+pernicieux.
+
+» D'habitude, mes pensionnaires sont bien tranquilles. Hier,
+malheureusement, le vieil infirmier qui les garde était de noce.
+Ils se sont échappés et sont venus jouer dans un taudis une scène
+de leurs drames favoris.
+
+» En somme, pour tous dégâts, il y a eu un carreau de cassé et le
+bris d'un loquet donnant accès dans la cave d'un rôtisseur.
+L'indemnité a été réglée et soldée.
+
+» Je vous prie, M. le rédacteur, de porter ces faits à la
+connaissance du public, en acceptant l'assurance de ma parfaite
+considération.
+
+Signé:» Q... K... C..., docteur-médecin,
+directeur de l'asile centrale d'O... T... pour les aliénés des
+deux sexes.»
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Illisible, probablement _tomber_.
+ [2] Sic : Dans la 6e édition du dictionnaire de
+l'Académie Française - 1835, ce mot est écrit avec deux
+_t ;_ l'orthographe officielle du mot change dans la 7e
+édition - 1878.
+ [3] Sic.
+ [4] Alexandre Dumas parle également du _crik malais
+empoisonné_ dans son roman _Le Corricolo_, paru en
+1843 : « Là étaient des trophées d'armes de tous les pays,
+de toutes les espèces, depuis le crik empoisonné du Malais
+jusqu'à la hache gothique du chevalier franc. »
+ [5] On a sévèrement blâmé cet anachronisme.
+L'auteur s'en bat l'oeil. Il a pour lui ses graves études et ses
+conclusions. Le costume de la vérité, d'ailleurs, ne lui
+déplaisant point, on ne le verra jamais chercher à la
+déguiser. [Note de l'auteur]
+ [6] Sic.
+ [7] Sic : coquille de l'édition, l'orthographe exacte est
+_biseautée_.
+ [8] On rencontre, en français populaire, au XIXe
+siècle, _écumoir_, substantif masculin, au lieu de
+_écumoire_.
+ [9] Orthographe correcte du mot au XIXe siècle.
+ [10] Orthographe correcte du mot au XIXe siècle.
+ [11] Latex des feuilles d'un arbre de Malaisie.
+ [12] Sic.
+ [13] Sic ; un warrant-cédule est un document délivré
+par le propriétaire d'un entrepôt à celui qui lui donne des
+marchandises en dépôt, le warrant représente les
+marchandises données en gage, tandis que la cédule
+constitue la preuve de la propriété.
+ [14] Sic.
+ [15] Le mot est difficilement lisible dans l'image
+source. Il peut s'agir de « latitudes ».
+ [16] Sic, emplâtre est utilisé au féminin dans ce texte.
+ [17] Sic : appelé Sorribel dans un chapitre précédent.
+
+
+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
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+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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