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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:47:35 -0700 |
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Féval + +Release Date: May 11, 2005 [EBook #15816] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FABRIQUE DE CRIMES *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Paul Féval (père) + + + +LA FABRIQUE DE CRIMES + + + +(1866) +Table des matières + +PRÉFACE +CHAPITRE PREMIER MESSA -- SALI -- +LINA +CHAPITRE II LA MACHINE INFERNALE +CHAPITRE III LES JARDINS DE BABYLONE +CHAPITRE IV LES PIQUEUSES DE BOTTINES +RÉUNIES +CHAPITRE V L. D. F. E. V. -- I. A. T. +V. -- D. E. J. -- T.! +CHAPITRE VI LE PORTEUR D'EAU +CHAPITRE VII TRAHISON! +CHAPITRE VIII ADULTÈRE, INCESTE ET +BIGAMIE +CHAPITRE IX LE GRAND CHEF DES ANCAS +CHAPITRE X L'EAU QUI CHANGE LES +PHYSIONOMIES +CHAPITRE XI LA CONDAMNÉE! +CHAPITRE XII ATROCE BOUCHERIE +CHAPITRE XIII LA POUDRE À DÉVOILER +LES TRUCS +CHAPITRE XIV CATASTROPHE IMPRÉVUE +ÉPILOGUE LE SCARIFICATEUR + + + +PRÉFACE + +Voici déjà plusieurs années que les fabricants de crimes ne +livrent rien. Depuis que l'on a inventé le naturalisme et le +réalisme, le public honnête autant qu'intelligent crève de faim, +car, au dire des marchands, la France compte un ou deux millions +de consommateurs qui ne veulent plus rien manger, sinon du crime. +Or, le théâtre ne donne plus que la gaudriole et l'opérette, +abandonnant le mélodrame. + +Une réaction était inévitable. Le crime va reprendre la hausse et +faire prime. Aussi va-t-on voir des plumes délicates et vraiment +françaises fermer leur écritoire élégante pour s'imbiber un peu de +sang. La jeune génération va voir refleurir, sous d'autres noms, +des usines d'épouvantables forfaits! Pour la conversion radicale +des charmants esprits dont nous parlions tout à l'heure, il faut +un motif, et ce motif, c'est la hausse du crime. Hausse qui s'est +produite si soudain et avec tant d'intensité que l'académie +française a dû, tout dernièrement, repousser la bienveillante +initiative d'un amateur qui voulait fonder un prix Montyon pour le +crime. + +Nous aurions pu, imitant de très loin l'immortel père de _don +Quichotte_, railler les goûts de notre temps, mais ayant beaucoup +étudié cette intéressante déviation du caractère national, nous +préférons les flatter. + +C'est pourquoi, plein de confiance, nous proclamons dès le début +de cette oeuvre extraordinaire, qu'on n'ira pas plus loin +désormais dans la voie du crime à bon marché. + +Nous avons rigoureusement établi nos calculs: la concurrence est +impossible. + +Nous avons fait table rase de tout ce qui embarrasse un livre; +l'esprit, l'observation, l'originalité, l'orthographe même; et ne +voilà que du crime. + +En moyenne, chaque chapitre contiendra, soixante-treize +assassinats, exécutés avec soin, les uns frais, les autres ayant +eu le temps d'acquérir, par le séjour des victimes à la cave ou +dans la saumure, un degré de montant plus propre encore à +émoustiller la gaîté des familles. + +Les personnes studieuses qui cherchent des procédés peu connus +pour détruire ou seulement estropier leurs semblables, trouveront +ici cet article en abondance. Sur un travail de centralisation +bien entendu, nous avons rassemblé les moyens les plus nouveaux. +Soit qu'il s'agisse d'éventrer les petits enfants, d'étouffer les +jeunes vierges sans défense, d'empailler les vieilles dames ou de +désosser MM. les militaires, nous opérons nous-mêmes. + +En un mot, doubler, tripler, centupler la consommation +d'assassinats, si nécessaire à la santé de cette fin de siècle +décadent, tel est le but que nous nous proposons. Nous eussions +bien voulu coller sur toutes les murailles de la capitale une +affiche en rapport avec l'estime que nous faisons de nous même; +mais notre peu d'aisance s'y oppose et nous en sommes réduits à +glisser ici le texte de cette affiche, tel que nous l'avons +mûrement rédigé: + +_Succès, inouï, prodigieux, stupide!_ + +LA FABRIQUE DE CRIMES + +AFFREUX ROMAN + +Par un assassin + +_L'Europe attend_ l'apparition de cette oeuvre extravagante où +l'intérêt concentré au delà des bornes de l'épilepsie, incommode +et atrophie le lecteur! + +_Tropmann_ était un polisson auprès de l'auteur qui exécute des +prestiges supérieurs à ceux de + +LÉOTARD. + +100 +feuilletons, à soixante-treize assassinats donnent un total +superbe de +7.300 victimes +qui appartiennent a la France, comme cela se doit dans un _roman +national_. Afin de ne pas tromper _les cinq parties du monde_, on +reprendra, avec une perte insignifiante, les chapitres qui ne +contiendront pas la quantité voulue de _Monstruosités coupables_, +au nombre desquelles, ne seront pas comptés les vols, viols, +substitutions d'enfants, faux en écriture privée ou authentique, +détournements de mineures, effractions, escalades, abus de +confiance, bris de serrures, fraudes, escroqueries, captations, +vente à faux poids, ni même les + +ATTENTATS À LA PUDEUR, + +ces différents crimes et délits se trouvant semés à pleines mains +dans cette _oeuvre sans précédent_, saisissante, repoussante, +renversante, étourdissante, incisive, convulsive, véritable, +incroyable, effroyable, monumentale, sépulcrale, audacieuse, +furieuse et monstrueuse, +en un mot, +CONTRE NATURE, + +après laquelle, rien n'étant plus possible, pas même la + +Putréfaction avancée, +il faudra +Tirer l'échelle!!! + + +CHAPITRE PREMIER +MESSA -- SALI -- LINA + +Il était dix heures du soir... + +Peut-être dix heures un quart, mais pas plus. + +Du côté droit, le ciel était sombre; du côté gauche, on voyait à +l'horizon une lueur dont l'origine est un mystère. + +Ce n'était pas la lune, la lune est bien connue. Les aurores +boréales sont rares dans nos climats, et le Vésuve est situé en +d'autres contrées. + +Qu'était-ce?... + +Trois hommes suivaient en silence le trottoir de la rue de Sévigné +et marchaient un à un. C'était des inconnus! + +On le voyait à leurs chaussons de lisière et aussi à la précaution +qu'ils prenaient d'éviter les sergents de ville. + +La rue de Sévigné, centre d'un quartier populeux, ne présentait +pas alors, le caractère de propreté qu'elle affecte aujourd'hui; +les trottoirs étaient étroits, le pavé inégal; on lui reprochait +aussi d'être mal éclairée, et son ruisseau répandait des odeurs +particulières, où l'on démêlait aisément le sang et les larmes... + +Un fiacre passa. Le _Rémouleur_ imita le sifflement des merles; le +_Joueur d'orgue_ et le _Cocher_ échangèrent un signe rapide. +C'était Mustapha. + +Il prononça quatre mots seulement: + +-- Ce soir! Silvio Pellico! + +Au moment même où la onzième heure sonnait à l'horloge Carnavalet, +une femme jeune encore, à la physionomie ravagée, mais pleine de +fraîcheur, entr'ouvrit sans bruit sa fenêtre, située au troisième +étage de la Maison du Repris de justice. Une méditation austère +était répandue sur ses traits, pâlis par la souffrance. + +Elle darda un long regard à la partie du ciel, éclairée par une +lueur sinistre et dit en soupirant: + +-- L'occident est en feu. Le Fils de la Condamnée aurait-il porté +l'incendie au sein du château de Mauruse! + +Un cri de chouette se fit entendre presqu'aussitôt sur le toit +voisin et les trois inconnus du trottoir s'arrêtèrent court. + +Ils levèrent simultanément la tête, -- en tressaillant! + +Le premier était bel homme en dépit d'un emplâtre de poix de +Bourgogne qui lui couvrait l'oeil droit, la joue, la moitié du +nez, les trois quarts de la bouche et tout le menton. Â la vue de +cet emplâtre d'une dimension inusitée, un observateur aurait conçu +des doutes sur son identité. Rien, du reste, en lui, ne semblait +extraordinaire. Il marchait en sautant, comme les oiseaux. Son +vêtement consistait en une casquette moldave et une blouse, +taillée à la mode garibaldienne. La forme de son pantalon disait +assez qu'on l'avait coupé dans les défilés du Caucase. Il n'avait +point de bas, ni de décorations étrangères. + +Sous sa blouse, il portait un cercueil d'enfant. + +Le second, plus jeune et vêtu comme les marchands de +contremarques, avait en outre des lunettes en similor, pour +dissimuler une loupe considérable qui déparait un peu la +régularité de ses traits. + +Le troisième et dernier, doué d'une physionomie insignifiante en +apparence, mais féroce en réalité, portait la livrée des +travailleurs de la mer, sauf l'habit noir et la cravate blanche. +Le reste de son costume consistait en un gilet de satin lilas et +un pantalon écossais. + +Évidemment, ils avaient adopté tous les trois ces divers +travestissements pour passer inaperçus dans la rue de Sévigné. + +Quels étaient leurs desseins? + +Il était facile de reconnaître à première vue, malgré le masque de +tranquille indifférence attaché sur leur visage que c'était trois +malfaiteurs intelligents et endurcis. + +À l'instant où ils levaient les yeux vers le toit d'où le cri de +chouette venait de ***ber[1], une fusée volante s'alluma et +décrivit dans les airs une courbe arrondie. + +-- C'est le signal! dit le premier inconnu. + +-- La route est libre, ajouta le second, rien n'arrêtera nos pas. + +Le troisième conclut: + +-- Mort aux malades du docteur Fandango! + +La fenêtre du troisième étage se referma avec précaution et +Mandina de Hachecor, l'amante du gendarme (car c'était elle), +pensa tout haut: + +-- Mustapha tarde bien! si le Fils de la Condamnée a réussi, tout +n'est pas encore perdu! + +Elle disparut après avoir jeté un dernier regard à la lueur +lointaine qui rougissait la portion occidentale du ciel. + +Les trois inconnus, cependant, s'étaient retournés au son de leurs +propres voix et groupés en rond d'un air impassible. + +L'école du danger leur avait appris à contenir l'expression de +leurs craintes et de leurs espérances. + +Tout le monde dans Paris, sait quelle est la grandeur des +véhicules de l'ancienne Compagnie Richer, appartenant aujourd'hui +à MM. Lesage et Cie, industriels de la Villette. Une de ces +voitures, si propres par leur taille, à cacher des armes +prohibées, des trappes et des double fonds, ainsi qu'à dissimuler +des conspirateurs, était arrêtée devant le trottoir. Elle abritait +momentanément nos trois inconnus contre tous les regards. + +Ils s'examinèrent l'un l'autre minutieusement. + +-- Messa! prononça avec mystère celui qui était bel homme en dépit +d'un emplâtre de dimension inusitée. + +-- Sali! fît le second. + +-- Lina! acheva le troisième. + +Gringalet, l'enfant naturel de l'huissier de la place des Vosges, +entendit ces trois étranges locutions. Il les réunit, les dédoubla +et dit en lui-même: + +-- Ça fait Messalina! + +C'était un impubère vif, grêlé, gracieux, rieur et bancroche comme +tous les gamins de Paris. + +À la voiture de vidange à air comprimé, trois grands chevaux +percherons étaient attelés. + +Gringalet, souple comme un serpent, eut l'idée de se glisser entre +la queue et la croupe de l'un de ces animaux. + +Une fois installé là, convenablement, il prêta l'oreille. Sa +curiosité était éveillée. Son intelligence précoce l'avertissait +que ce nom coupé en trois était le symptôme d une situation +saisissante. + +En effet, celui qui avait prononcé le mot Messa, tendit ses mains +aux deux autres. Ils échangèrent aussitôt plusieurs signes +maçonniques, connus d'eux seuls. Après quoi Sali tira de son sein +un pli scellé aux armes de Rudelame de Carthagène, anciens +seigneurs du pays, ruinés par des cataclysmes, et Lina montra une +bouteille, bouchée à l'aide d'un parchemin vert. + +-- Dix-huit! prononça-t-il à voix basse. + +-- Vingt-quatre! répliqua Sali. + +-- Trente-trois! gronda Messa d'un accent caverneux: tous clients +du docteur Fandango! + +-- Tous clients du docteur Fandango! répétèrent Sali et Lina. + +Gringalet croyait rêver. + +Messa poursuivit, en soulevant un peu son emplâtre pour respirer +plus commodément l'air de la nuit: + +-- Total général soixante-treize! c'est notre compte. + +Les deux autres firent écho, répétant: + +-- Soixante-treize! c'est notre compte. + +Et Messa avec une gaieté farouche ajouta: + +-- M. le duc sera content, je lui en apporte un petit par-dessus +le marché. + +En même temps, il frappa le cercueil d'enfant, qui rendit un son +lugubre. Gringalet comprenait vaguement_._ + +_La moelle de ses os se figeait dans ses veines!_ + +-- C'est donc bien vrai! ce que disent les romans à un sou, pensa- +t-il. Paris contient d'épouvantables mystères! + +Ces inconnus sont peut-être les trois Pieuvres mâles de l'impasse +Guéménée. + +Sa voix s'arrêta dans son gosier, tout son corps trembla. + +Si c'était vrai, une simple queue de cheval percheron le séparait +d'un trépas inévitable. + +Sali, cependant, toucha son pli, scellé d'armes nobiliaires et +murmura: + +-- Le Fils de la Condamnée nourrit des projets. M. le duc nous +convoque pour cette nuit dans les galeries qui s'étendent sur le +fleuve. + +-- C'est bien, dit Messa. Depuis la dernière assemblée, trois +cents et quelques squelettes nouveaux ornent ces souterrains, dont +Paris, ville de plaisirs insouciants, ne soupçonne pas même +l'existence. + +-- Cette nuit, fit Sali avec un sarcasme cruel, il s'agit de la +jeune et belle Elvire. + +Un triple éclat de gaieté sinistre ponctua cette communication et +Lina, débouchant sa bouteille de fer-blanc, ajouta: + +-- Donnez vos fioles; pendant que la voiture de vidange à air +comprimé nous protège contre tous les regards, je vais faire la +distribution de _l'élixir funeste_! + + +CHAPITRE II +LA MACHINE INFERNALE + +Gringalet avait lu un grand nombre de romans criminels. Il n'était +pas sans connaître les innombrables et horribles dangers que Paris +dissimule sous le riant manteau de ses fêtes. + +Mais à onze heures du soir, dans la rue de Sévigné, une +distribution d'élixir funeste, destiné sans nul doute à décimer +les populations! ceci dépassait toutes les bornes! + +Pour lui démontrer qu'il n'était pas le jouet d'une vaine +illusion, il fallut un fait matériel. + +Au moment où Lina enlevait le parchemin qui fermait sa bouteille, +afin de remplir les fioles de ses deux complices, une odeur se +répandit dans l'atmosphère, une odeur indéfinissable et si +pénétrante que les trois Pieuvres mâles, malgré l'habitude +invétérée qu'ils avaient de cet aromate, éternuèrent à +l'unanimité. + +Gringalet en eut envie, mais il se contint, craignant de dévoiler +sa présence. En dépit de sa jeunesse, il avait de la perspicacité. +Loin de se laisser abattre par la position précaire qu'il occupait +entre la croupe et la queue du cheval, il se mit à fixer dans sa +mémoire le nom à compartiment des trois inconnus: Messa, Sali, +Lina et les divers détails de cette scène inconcevable afin de les +révéler au docteur Fandango qui était son bienfaiteur et son +parrain. + +En effet, l'huissier de la place des Vosges, dont il avait le +malheur d'être le fils illégitime, l'avait abandonné dès sa plus +tendre enfance aux soins du hasard. + +Nous n'aimons pas les digressions, mais nous déclarons qu'un homme +comme il faut ne doit jamais détailler le fruit de ses débauches, +surtout lorsqu'il est officier ministériel. + +Messa et Sali, cependant, avaient atteint chacun une fiole en +métal d'Alger qu'ils portaient, attachée à leur chaîne de montre. +Lina emplit les flacons et dit avec une horrible ironie: + +-- Voilà de quoi meubler le charnier de l'arche Notre-Dame! + +-- Silence! ordonna Messa qui semblait avoir sur les deux autres +une autorité morale. Nous avons une position agréable chez M. le +duc. Ne la perdons pas par de puériles étourderies. Bien des +oreilles nous guettent, bien des yeux nous observent. Nous avons +contre nous, outre les agents du pouvoir, toutes les créatures du +docteur Fandango: le Joueur d'orgues, le Rémouleur, et surtout +Mustapha qui dissimule, sous sa profession de cocher de fiacre, +une naissance féodale et une éducation de premier ordre. Nous +avons Mandina de Hachecor qui s'est faite femme coupable pour nous +épier. Bien plus, dans cet unique but, elle a même accueilli +l'amour d'un simple gendarme! La multiplicité de nos ennemis +commande une circonspection croissante. M. le duc n'est pas estimé +dans son quartier. Toi, Carapace, sais-tu comment on nomme la +demeure, ici près? on l'appelle la Maison du Repris de justice! +Toi, Arbre-à-Couche, tu passes pour avoir été mal guillotiné! Moi- +même, je n'ai pas conservé au nom de Boulet Rouge toute la +considération dont l'avaient entouré mes ancêtres. Ainsi donc, +soyons muets comme des soles normandes, et pour le vain plaisir de +faire des mots, ne risquons pas notre aisance! + +Comme tous les braves, le célèbre Boulet-Rouge, l'homme à +l'emplâtre, avait de ces aphorismes et parlait avec facilité; ses +compagnons, moins lettrés, restaient sous le charme de sa faconde +et oubliaient d'ouvrir l'oeil de lynx. + +Gringalet, au contraire, dans l'intérêt de son bienfaiteur le +docteur Fandango, était tout oreilles. Il classait dans sa jeune +mémoire, avec soin, les renseignements obtenus. Ainsi donc, le +véritable nom de Messa était Boulet-Rouge; Lina s'appelait +Carapace; Sali se nommait Arbre-à-Couche et devait avoir au cou le +vestige particulier à la guillotine. Tous trois possédaient un +élixir farouche et travaillaient pour un charnier inconnu du +vulgaire. + +Hier encore, Gringalet n'était qu'un enfant naturel, vendant les +listes des loteries autorisées, ou ouvrant la portière des +fiacres, à l'entrée des lieux de réjouissance, tels que +spectacles, bals et restaurants; aujourd'hui, la connaissance de +tant de secrets le mûrissait de plusieurs lustres. + +Il se cramponnait à son poste bien qu'il en sentit les +inconvénients. + +Cette nature abrupte, mais dévouée, préférait sa cachette +incommode à un lit de roses, où il ne lui eut pas été donné de se +rendre utile, il voulait mettre un terme aux soixante-treize +meurtres quotidiens qui désolaient la France. + +Ces caractères se font très rares. + +Les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée (puisque nous +connaissons désormais leur position sociale), avaient d'excellents +motifs pour causer en toute sécurité sur le trottoir de la rue de +Sévigné. Outre la voiture, déjà nommée, qui les isolait de la +chaussée, sur les toits de la Maison du Repris de justice, une +sentinelle active surveillait pour eux les alentours, prête à +signaler le moindre danger à l'aide d'une fusée volante. + +C'était Tancrède, dit Chauve-Sourire, parce que les sourcils lui +manquaient, ex-enfant de choeur de Saint-Eustache, congédié pour +abus de burettes. Il était le neveu propre de Dinah Tête-d'Or, +concubine d'Arbre-à-Couche. Il aurait pu passer pour +incorruptible, sauf sa bouche, sur laquelle il était porté. + +Nous avons besoin de poser ces détails, en apparence indifférents, +pour rendre compréhensible la catastrophe vraiment neuve qui va +clore ce second chapitre. + + + +À onze heures treize minutes, Mandina de Hachecor, «l'Escarboucle +de Charenton-le-Pont» comme l'appelait Brissac son gendarme et son +esclave, ouvrit avec précaution la porte du réduit modeste où elle +abritait son talent et sa beauté. Vous n'auriez pu la voir sans +l'aimer; elle portait son galant déshabillé de nuit et tenait à la +main une carafe de cassis et un verre à patte. + +Elle monta deux étages. Tout en haut de l'escalier, elle passa sa +tête charmante À une lucarne qui donnait sur le toit, et d'une +voix douce elle appela Tancrède, surnommé Chauve-Sourire. + +Celui-ci veillait. Il avait soif, comme toujours et reconnut bien +la voix douce qui l'avait appelé plus d'une fois déjà pour lui +offrir du vespétro ou de l'anisette, car Mandina appartenait au +docteur Fandango et ne reculait devant aucun sacrifice pour servir +les intérêts de cet homme remarquable. + +Tancrède vint, Mandina lui offrit un verre de cassis, puis, usant +des innocentes séductions de son sexe, elle l'entraîna dans sa +chambre où elle l'enferma à double tour, en ayant soin de mettre +aussi le verrou et plusieurs barres de fer très solides. + +Dès lors, Messa, Sali et Lina manquaient de factionnaire. Leur +sécurité devenait chimérique. + +Mandina avait ses projets. Elle se coiffa d'un chapeau de bergère, +ôta sa crinoline et mit un faux nez. Ainsi travestie, elle +descendit l'escalier quatre à quatre. En descendant et par +surcroît de précaution, elle posa sur son faux nez, une paire de +lunettes vertes, propriété d'un jeune écrivain déjà célèbre qui +portait ombrage à Brissac. Il avait tort. On peut avoir sur soi +les lunettes vertes d'un jeune homme dépourvu d'aisance, sans pour +cela manquer aux lois de l'honneur. + +Parvenue au rez-de-chaussée de la Maison du Repris de justice, +Mandina de Hachecor enfila l'allée et se glissa comme un vent +coulis derrière les trois Pieuvres mâles qui causaient toujours. +Boulet-Rouge la vit, il avait un oeil d'aigle, mais, trompé par +son déguisement, il la prit pour un bas-bleu. + +Mandina franchit la chaussée et s'élança sur le trottoir opposé où +se trouvaient également trois hommes, bien différents de Messa, +Sali, Lina. + +Peu de personnes ont eu connaissance de cette grande lutte entre +le duc de Rudelame-Carthagène et le docteur Fandango. L'autorité +étendit un voile prudent sur ces horribles massacres, afin de ne +point effrayer les touristes qui sont la fortune de Paris. + +De même que les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée étaient +soudoyés par le duc, de même les trois belles et robustes natures, +rassemblées sur le trottoir opposé travaillaient pour Fandango. + +C'était Pollux, le joueur d'orgues, Castor, le rémouleur et +Mustapha, le conducteur de citadine. + +Tous trois déguisés en hommes du peuple! + +Remarquez ceci: Jadis les gens du peuple se déguisaient en grands +seigneurs pour faire leurs méchants tours; aujourd'hui, 'depuis +que le roman coupable dispose des doubles fonds de Paris, les gens +de qualité se mettent en voyous pour pouvoir pénétrer dans tous +ces souterrains où grouille le crime. C'est un échange fait entre +l'auvergnat à cinq centimes et l'habit noir à un sou. + +Mandina ôta d'un geste rapide son faux nez avec ses lunettes; elle +arracha son chapeau de bergère. Il ne lui manquait désormais que +sa crinoline. + +-- Paris! dit-elle, craignant de n'être pas reconnue. + +-- Palmyre! répondirent les trois bons coeurs. + +Puis, mademoiselle de Hachecor leur demanda avec énergie: + +-- Vous ai-je suffisamment prouvé que je suis Mandina, la fille du +grand chef des Ancas! l'Escarboucle de Charenton-le-Pont? + +-- Oui! répondit Mustapha, tu as notre confiance, parle. + +Il se permit en même temps un geste régence autant qu'indiscret, +car il aimait les dames. Sans cela, il eut été parfait. Mandina le +repoussa avec décence et dit: + +-- J'ai examiné le ciel avec soin; une lueur a paru du côté de +Mauruse où s'est écoulée mon enfance. + +Pollux, Castor et Mustapha se regardèrent sans frémir. + +-- Que Dieu protège le Fils de la Condamnée, murmura le choeur des +belles natures. + +Et tous se serrèrent la main d'une façon particulière. + +Mandina, contenant son émotion, prit une pose plus saisissante. + +-- Ces voitures gigantesques, poursuivit-elle en montrant le +véhicule, de MM. Lesage et Cie, sont propres à cacher tous les +forfaits. + +-- Contient-elle des animaux dangereux? demanda vivement Mustapha. + +S'il n'avait pas d'épée, à cause de son métier civil, néanmoins il +était digne d'en porter une. Mandina eut un sourire amer. + +-- Je ne sais, répondit-elle, je ne fais pas allusion au dedans, +mais au dehors; sur le trottoir qui vous fait face, et à l'abri de +cette volumineuse machine, j'ai vu réunis: Carapace, l'homme à +l'élixir funeste; Arbre-à-Couche, le secrétaire du duc et Boulet- +Rouge, l'assassin du cent-garde! + +Castor, le rémouleur, grinça aussitôt les dents. Ce n'est pas +étonnant, le cent-garde était son propriétaire. + +Mustapha mesurait déjà de l'oeil la voiture de vidange. Il était +dans son caractère de la franchir, au lieu d'en faire le tour. + +-- Boulet-Rouge, ajouta Mandina, a sous sa chemise le cercueil de +l'enfant!... + +Un cri d'horreur s'éleva de toutes les poitrines. + +Les vidangeurs, cependant, achevaient leur besogne. On avait vidé +et purifié la modeste fosse d'aisance de la Maison du Repris de +justice, dont le rez-de-chaussée était occupé par deux industriels +brevetés: un marchand de cirage inoffensif pour la chaussure et un +commerçant en colle de poisson. + +Pollux, Castor, Mandina et Mustapha se rapprochèrent les uns des +autres si étroitement que leurs haleines se confondirent. + +Elles n'étaient pas toutes agréables. + +Mandina parlant d'une voix creuse et avec des inflexions étranges +disait: + +-- L'amadou à l'usage des fumeurs est une des plus récentes +inventions de ce siècle qui marche d'un pas sûr vers le progrès +matériel. Il a produit le télégraphe électrique et la +photographie, sans parler d'autres merveilles qu'il serait trop +long d'énumérer dans des circonstances aussi graves. Plus +récemment encore, il a produit, toujours pour l'usage des fumeurs, +ce petit briquet étonnant avec lequel on parvient à enflammer les +allumettes de la régie. J'en possède un. Il suffirait de se +glisser jusqu'à cette voiture énorme, de présenter avec adresse à +l'ouverture du robinet d'arrivée une allumette préalablement +enflammée... L'esprit s'étonne de ce qui arriverait! + +Les compagnons de Mandina éprouvèrent un malaise, excepté Mustapha +dont l'esprit résolu et subtil était fait pour comprendre les +avantages incalculables de cette combinaison. + +-- Je l'oserai! prononça-t-il avec un geste intraduisible. Si ma +mère me voit du haut des cieux, elle appréciera les motifs de +cette démarche. C'est le seul moyen honnête que nous ayons pour +débarrasser l'Europe civilisée de ces trois Pieuvres mâles. + +Mandina, pour cette bonne réponse, lui confia aussitôt sa main à +baiser. Castor et Pollux approuvèrent la résolution de Mustapha. +Celui-ci, pâle d'émotion, mais gardant aux pommettes cette tache +rouge qui indique la phtisie galopante, reçut de mademoiselle de +Hachecor, le briquet récemment inventé. Muni de cette arme +incendiaire, il se coula comme un tigre vers la voiture de +vidange. + +Les employés allaient justement fermer les robinets. Une minute de +plus et l'entreprise était manquée. + +Messa, Sali et Lina avaient fini de parler affaire; ils se +préparaient à partir en fredonnant des chants patriotiques. + +Mustapha était beau à voir au moment où par des prodiges de +patience, il réussissait à enflammer une récalcitrante allumette +de l'impôt. Aucun signe de crainte ne se manifestait en lui, sinon +un tremblement général et bien naturel. Il approcha la préparation +chimique du robinet en murmurant: + +-- Ô ma mère!... + +L'effet se fit un peu attendre; mais pour n'être pas instantané, +il n'en fut pas moins remarquable. Une explosion majestueuse et +pareille à plusieurs coups de tonnerre, fit trembler le sol, +jusqu'à la rue Saint-Antoine, située non loin de là. Toutes les +vitres de la rue de Sévigné, sans en excepter une seule, furent +mises en pièces. Quelques pavés même, furent déchaussés comme des +dents malades. + +Une odeur nauséabonde et infectante se répandit dans l'air. Les +maisons de la rue du sinistre furent maculées du sol au faîte et +les ruisseaux roulèrent des flots de déjections putrides et +asphyxiantes. + +Mais là, ne se bornèrent pas les dégâts. + +Soixante-treize personnes des deux sexes et de tout âge, +trouvèrent la mort dans cette combinaison qui leur était +absolument étrangère. Outre la corruption fétide, le ruisseau +déversa dans l'égout des flots de sang, tandis que la chaussée +était jonchée de lambeaux humains en différents endroits. Les +amis, les parents, les domestiques vinrent pendant toute la +journée du lendemain reconnaître dans ce rouge fouillis, les +morceaux de ceux qui leur étaient chers. C'était horrible, mais +intéressant. Paris tout entier, voulut voir cela, et il vint des +gens de province en quantité. Les différentes administrations de +chemins de fer avaient eu l'excellente idée d'improviser des +trains de plaisir. + +Anticipant sur les événements, nous dirons ici que par les soins +de l'autorité, ce hachis humain, ces rillettes de cadavres +mélangés à la vidange, ne tardèrent pas à mettre la peste noire +dans le quartier. Le nombre des victimes de cette cruelle maladie +n'est pas venu à notre connaissance, la préfecture de police en +garda le secret avec un soin jaloux; mais il fut tellement +considérable que 232 familles aisées émigrèrent à Versailles, +ville autrefois royale, qui gagne maintenant son pain à faire +croire qu'elle a passé un traité avec les épidémies. + +Telles peuvent être les suites des briquets à l'usage des fumeurs. +Et chaque fois que vous détournez une institution de son but, vous +pouvez vous attendre à des désastres semblables. + +Revenons sur nos pas: quelques détails de la catastrophe pourront +réjouir les dames. + +Il ne restait plus vestige de la voiture de vidange. Le +conducteur, les employés avaient été réduits en poussière +impalpable ainsi que les trois chevaux percherons. + +C'est ici le lieu de répondre à une lettre anonyme, fruit de la +malveillance, qui nous demande comment le malheureux produit de +l'incontinence d'un huissier, Gringalet, avait pu trouver un abri +commode entre la croupe et la queue d'un cheval. + +À quoi servent ces plates objections? Qu'opposer à un fait? Nous +méprisons les lettres anonymes. Tel est notre réponse. + +D'ailleurs, Gringalet était de petite nature. Il avait eu occasion +de rendre un service futile au percheron... Bref, le percheron +s'était prêté à la chose. + +De ce cheval percheron, en particulier, il ne resta qu'une dent de +la mâchoire inférieure. Gringalet, parvenu plus tard aux honneurs, +la fit monter en épingle pour témoigner du miracle qui préserva +ses jours. Sa dame la porte. + +Deux brevetés, le marchand de cirage et le commerçant en colle +furent foudroyés sur la porte de leur maison. Ils étaient ennemis, +en qualité de voisins: le trépas les réunit. Seize jeunes enfants +revenant de l'école à cette heure avancée, par suite d'un gala qui +avait célébré le jour de naissance de la pension Trîcot, furent +massacrés péniblement. Deux amoureux qui causaient, le mari qui +les guettait, et la fille de la maison qui profitait de la +circonstance pour risquer sa première équipée, reçurent la mort +également. + +Enfin, ils étaient soixante-treize, pas un centimètre humain de +moins. + +Un fait curieux et qui rappelle l'aventure historique du fameux +docteur Guillotin, tué par sa propre découverte, c'est que M. et +madame Fabrice, brevetés, inventeurs du briquet, furent trouvés au +nombre des victimes. Ils étaient dans la force de l'âge, et ils +s'aimaient. + +Bien entendu, nous ne faisons entrer dans ce fatal chiffre de 73, +ni les chiens, ni les chats, ni les animaux secondaires. + +Quant aux personnages de notre histoire, un instant avant +l'explosion, Gringalet avait quitté son poste d'observation. +Pourquoi? Parce que Messa, Sali et Lina avaient cessé leur +conférence pour chanter. Gringalet n'aimait pas la musique. + +Ne l'en blâmez pas, ce fut son salut. Au moment même de +l'explosion, on avait pu voir mademoiselle de Hachecor, le +Rémouleur et le Joueur d'orgues se plonger dans une allée sombre +qui faisait face à la Maison du Repris de justice, tandis que +Mustapha, plus rapproché de la machine infernale, disparaissait +dans un tourbillon de flamme et de fumée. Mustapha fut projeté +avec une violence excessive jusqu'à la rue du Parc Royal où se +termine la rue de Sévigné. Arrivé là, il eut la présence d'esprit +de se tâter, car il croyait être mort. Rien ne lui manquait, sinon +une oreille emportée par la roue de la voiture à vidange. Il +revint en arrière pour la chercher, mais l'obscurité l'empêcha de +la rencontrer. + +Pendant cela, Mandina et ses deux compagnons montaient un escalier +étroit, situé au fond de l'allée sombre. Ils comptèrent cent seize +marches et s'arrêtèrent devant une petite porte qui avait je ne +sais quoi d'énigmatique. + +Mandina mit un doigt sur sa bouche et dit: + +-- C'est là! J'ai compté! + +-- Frappez, répliqua Pollux, vous connaissez la façon convenue. + +La fiancée du gendarme obéit; elle frappa quinze coups, ainsi, +espacés, 5, 4, 3, 2, 1. + +Derrière la porte, on entendit un faible bruit... + +-- Qui vive? demanda une voix imposante et cassée. + +Le Rémouleur répondit: + +-- Les Malades du docteur Fandango! + +Une clef grinça dans la serrure et la porte laissa voir en +s'ouvrant une noble tête de vieillard. + +C'était Silvio Pellico! + + +CHAPITRE III +LES JARDINS DE BABYLONE + +Il nous reste à dire ce qui advint des trois personnages chargés +de crimes, contre lesquels était dirigée la machine infernale: +Messa, Sali, Lina, Boulet-Rouge, Arbre-à-Couche et Carapace, +autrement dit: les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée. + +Quand la voiture chargée de gaz délétère éclata, leur première +pensée fut de fuir, car jamais vous ne trouverez le vrai courage +dans l'âme des traîtres de mélodrame, mais ils n'en eurent pas le +temps. Ils étaient, pour ainsi dire, au centre de l'explosion qui +les surprit de la façon la plus fâcheuse. Les gaz, prenant de +l'air, avec une fureur inouïe, les saisirent tous trois ensemble, +les soulevèrent, les firent tournoyer dans l'espace comme des +brins de paille, et les lancèrent à trente-deux mètres au dessus +de la maison. + +Tancrède, dit Chauve-Sourire enfermé dans la chambre de Mandina, +les vit passer devant la fenêtre avec une vitesse de projectiles. +Il put croire que tout était fini pour eux: juste châtiment de +leurs trop nombreuses faiblesses. + +Mais, parvenus à trente-deux mètres au-dessus du toit, leur +pesanteur spécifique, combattant la force de projection, détermina +une triple bascule, qui s'exécuta simultanément; puis, après être +restés un millième de seconde stationnaires dans l'infini, Messa, +Sali et Lina commencèrent à tomber avec une vitesse graduée, +triplée par le carré des distances parcourues, ou peut-être par le +carré de leurs poids. Bref, c'est à vérifier. + +Quoi qu'il en soit, ils étaient bel et bien flambés. Chauve- +Sourire qui les vit à travers les vitres brisées, repasser comme +trois boulets de canon leur cria: + +-- Il m'est impossible d'allumer la fusée volante: méfiez-vous! + +Avertissement inutile et tardif. + +Mais il y a en ce monde des choses bien bizarres. Ce que nous +allons raconter est peut-être trop hardi. Que voulez-vous que nous +y fassions? Les invraisemblances produisent des situations +renversantes. + +À l'étage au-dessous de la chambre de Mandina, momentanément +habitée par Tancrède, il y avait un balcon. En passant près de ce +balcon, les trois Pieuvres mâles qui fendaient l'air côte à côte, +dans des attitudes diverses, étendirent leurs bras par un +mouvement machinal. Leurs mains rencontrèrent la grille du balcon +et s'y accrochèrent avec la ténacité du désespoir. + +La grille fléchit sous leur triple poids, mais elle tint bon, en +définitive, et ils se trouvèrent suspendus entre le trottoir et le +ciel. + +Ils étaient un peu étourdis, quoiqu'ils eussent l'habitude des +émotions fortes et pénétrantes. Au-dessous d'eux, tout était +silence, car la foule des curieux n'avait pas eu le temps de se +masser sur le lieu du sinistre. + +La première voix qu'ils entendirent appartenait à un sergent de +ville, qui disait, modérant la fougue des premiers curieux: + +-- Tout le monde verra. Pas d'encombrement. En voilà une histoire! + +Boulet-Rouge ouvrit enfin les yeux, et voyant la situation de ses +deux collègues, Arbre-à-Couche et Carapace, il devina la sienne +propre et pensa: + +-- Ce balcon a été notre ange sauveur! + +-- Où suis-je? demanda Carapace avec trouble. + +Arbre-à-Couche lâcha un large soupir et gigotta[2]. Il se sentait +mal à son aise. + +Boulet-Rouge déposa sur la pierre, le cercueil d'enfant qu'il +n'avait point abandonné pendant cette péripétie. Il était gêné par +ce petit meuble. Ayant dès lors ses deux mains libres, il exécuta +un mouvement gymnastique, en trois temps, bien détachés, et se +trouva debout sur le balcon. + +Déjà, en bas, le monde se battait pour voir les corps morts, des +bras, des jambes, et l'oreille de Mustapha qu'un antiquaire vola +pour l'empailler dans de l'esprit de vin. + +Boulet-Rouge aida ses deux compagnons à monter, et ils se +trouvèrent bientôt, tous les trois, sains et saufs, en dedans de +la balustrade. + +Le balcon du second étage de la Maison du Repris de justice était +un de ces jardins suspendus, modeste imitation de ceux de +Babylone, qui mettent ça et là un sourire aux façades revêches de +nos maisons. Il y avait des capucines, des haricots fleurs rouges, +des pois de senteur et des cobæas, ces lianes en miniature dont le +mièvre feuillage, console et repose les yeux rougis des +travailleuses de Paris. + +Elles n'ont pas beaucoup d'air, dans leurs mansardes, ces pauvres +ouvrières, mais elles cèdent volontiers à ces chers cobæas la +moitié de leur air et tout leur soleil, pour avoir pendant les +mois d'été, un coin vert où rafraîchir l'inflammation de leurs +paupières. + +Il vient parfois un moineau dans ces indignes feuillages, et alors +tout l'atelier de sourire. L'oiseau égaré leur parle vaguement du +ciel libre, des grandes prairies et des haies pleines de chansons +qui bordaient la route si longue, si longue... + +La route qu'elles prirent un jour pour échanger tout cela contre +les puanteurs de Paris. + +Nous avons pris la liberté de semer en passant ces quelques +phrases bien senties, pour prouver qu'il y a de la poésie dans +notre coeur et de la philosophie dans notre cerveau. Nous n'y +reviendrons plus. D'ailleurs ces chères exilées ont Bullier, le +Moulin-Rouge, le Casino de Paris, Gugusse, Alphonse et l'absinthe. + +Une lueur venait à travers les carreaux de la croisée. L'oeil +perçant de Boulet-Rouge l'aperçut le premier. + +-- Silence! dit-il. La destinée nous a conduits dans des lieux +habités. À cette heure exceptionnelle, je donnerais mes droits +politiques pour un verre de cognac. + +-- Vains désirs, dit Carapace. + +-- Nous sommes ici séparés du monde entier, ajouta Arbre-à-Couche. + +Boulet-Rouge reprit avec fierté. + +-- Si grand que soit le danger, je vous sauverai. Après le trouble +inséparable d'un pareil accident, mes esprits rentrent dans leur +assiette. Je vois les événements d'un oeil froid et calculateur. +Nous sommes ici sur le balcon des «Piqueuses de bottines réunies», +atelier libre... + +-- Quoi, si près de notre point de départ? s'écria Arbre-à-Couche +avec l'accent de la surprise. + +Une idée sanguinolente traversait déjà l'esprit de Carapace. Il +murmura: + +-- Messa, Sali! + +-- Lina! répondirent les deux autres. + +-- Les péripéties les plus inattendues, reprit Carapace, ne +doivent jamais nous faire oublier notre devoir. Nous appartenons à +M. le duc Rudelame-Carthagène par les liens combinés du crime et +de l'économie. J'ai confusément le soupçon que l'atelier des +Piqueuses de bottines réunies appartient à la clientèle du docteur +Fandango. Consulte la liste, Arbre-à-Couche. + +Nous ferons remarquer ici un détail curieux. Quand les trois +Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée causaient, ils se donnaient +mutuellement leurs vrais noms, mais quand il s'agissait de +travailler, ils revenaient à ces mystérieux sobriquets composés de +_Messalina_ dédoublé: Messa, Sali, Lina. + +L'attaque règle la défense. Dans le camp opposé, Mandina de +Hachecor, Castor, Pollux, Mustapha et le gendarme avaient aussi +des professions apparentes qui cachaient des rejetons de +l'ancienne féodalité, des banquiers, des artistes et des +bacheliers ès-lettres. + +Arbre-à-Couche, l'homme aux papiers scellés d'un cachet +nobiliaire, fouilla aussitôt dans sa poche avec inquiétude. Il +songeait à la culbute exécutée à trente-deux mètres au-dessus des +toits. Pendant ce violent travail, ses poches avaient pu se +retourner. Il n'en était rien heureusement, aussi s'écria-t-il: + +-- Ô providence! je n'ai rien perdu!... + +Carapace répondit: + +-- J'ai bien gardé ma bouteille de fer-blanc bouchée avec du +papier gris vert. + +Et Boulet-Rouge ajouta d'un air pensif en frappant sur son +cercueil d'enfant: + +-- Tout est étrange dans la situation où nous sommes. + +Le cercueil d'enfant rendit un son creux difficile à définir. +Boulet-Rouge pâlit. L'idée d'un déficit lui traversa l'esprit +comme un éclair. + +-- Mon cercueil se serait-il ouvert à mon insu? s'écria-t-il. + +Il l'ouvrit précipitamment et, le voyant vide, il râla d'une voix +étranglée par la mauvaise humeur: + +-- J'ai perdu mon enfant! + +En ce moment, ses yeux brillèrent d'un éclat sauvage. La prunelle +des tigres de la jungle, dans l'Inde, ont[3] de ces lueurs étranges +dans les nuits tropicales. Une plainte faible, un de ces cris +particuliers qui sortent des berceaux et qu'on appelle +vagissements, avait frappé son oreille subtile à travers la +fenêtre close. + +-- Ah! se dit-il en lui-même, ce n'est pas la peine de se désoler. +Voilà de quoi remplir ma botte. + +Arbre-à-Couche, qui avait déplié sa liste aux armes de M. le duc, +mit un doigt dans sa bouche et imita le cri du coucou avec une +incroyable perfection. + +Les deux autres n'ignoraient point ce que signifiait ce signal. +Ils prêtèrent aussitôt une oreille attentive. + +-- Ce n'était pas une coupable erreur, dit Arbre-à-Couche. Les +petites ainsi dénommées: Les Piqueuses de bottines réunies, usent +des drogues du docteur Fandango. + +Il y eut un silence, comme après tout arrêt prononcé. + +Boulet-Rouge prit sous son aisselle un diamant de vitrier qui ne +le quittait point. D'une main sûre il scia un carreau, le détacha +et passant ses doigts par le trou, il tourna l'espagnolette de la +croisée. + +-- Les chemins sont ouverts, dit-il. + +Sans perdre de temps, ils passèrent et Boulet-Rouge prononça: + +-- Attendez-moi un instant, ici, j'aperçois le berceau... je vais +assassiner l'enfant pour utiliser mon cercueil. + +On ne pouvait rien objecter à une pensée si sage. + +Boulet-Rouge ouvrit son coutelas... + +Juste à la même minute, de l'autre côté de la rue de Sévigné, une +fenêtre s'ouvrit aussi au cinquième étage, La tête blanche et +vénérable de Silvio Pellico se montra aux rayons de l'astre des +nuits. + +Tancrède, dit Chauve-Sourire, était toujours prisonnier dans la +chambre de Mandina de Hachecor. Il aperçut le célèbre vieillard, +saisit son arc, le banda, y adapta une flèche empoisonnée, ajusta +et tira. + +La flèche partit en sifflant comme une clef. Silvio Pellico poussa +un cri de soie déchirée et disparut à tous les yeux!... + +Au grenier, une femme, artiste de Montmartre, qui étudiait la +_Tour de Nesle_, lança ces mots: + +-- Il est minuit, la pluie tombe, parisiens, dormez! + + +CHAPITRE IV +LES PIQUEUSES DE BOTTINES RÉUNIES + +Par un contraste habilement ménagé, après tant de sang, tant de +larmes, et pendant que Boulet-Rouge va assassiner l'enfant, le +lecteur se reposera avec délices en un tableau plein de fraîcheur. + +Vingt-cinq piqueuses de bottines, la plupart jeunes, alertes, +rieuses et débauchées, étaient réunies autour d'une table +malpropre dans une chambre de derrière qui faisait suite à celle +où les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée venaient de +s'introduire par escalade et effraction, à celle hélas! où se +trouvait le berceau. + +Elles travaillaient en babillant et en chantant, les brunes, les +blondes, les châtaines, les rousses aussi; elles travaillaient +très bien, très vite et de très bon coeur. On ne travaille ainsi +qu'à Paris, où la rage du plaisir donne la rage de la besogne. + +Il y en avait beaucoup de jolies et beaucoup de laides, mais les +laides avaient ce je ne sais quoi de canaille et de vif, qu'on +nomme _du chien_, qui les faisait presque jolies. C'étaient pour +la plupart des minois chiffonnés qui n'eussent point supporté +l'analyse des nez retroussés, des fronts bombés, des grandes +bouches souvent, montrant des poignées de perles. + +Leurs toilettes étaient comme leurs visages, sujettes à caution, +mais avenantes et hardies. On n'eut pas vendu le tout pour cinq +cents francs peut-être. Hors de Paris, vous n'en auriez pas eu +moitié pour un prix fou. + +Les noms étaient caractéristiques: les petits noms. Les noms de +l'atelier ressemblent un peu à ceux du théâtre: ce ne sont pas les +noms de familles. + +Peu de Marie, point de Françoise, ni de Madeleine, ni de Jeanne. + +Des Anaïs en quantité, des Régine, des Amanda, des Athénaïs, +quelques Léocadie, des Irma et des Zuléma. + +Elles ont grand honte quand elles s'appellent tout uniment +Joséphine. + +C'est le contraire ailleurs. Nous avons connu une femme de +qualité, morte avant l'âge du chagrin qu'elle avait de s'appeler +Léopoldine. + +Les noms simples, les noms communs prouvent généralement la race. +Où diable voulez-vous que Chiquita soit née! + +Il y avait la, onze Anaïs, sur vingt-cinq, et l'on était obligé de +les distinguer, par des surnoms: Chiffette, Cocarde, Colibri, +OEillet d'Inde, Chou-Fleur, Lampion, etc.; il y avait sept Amanda, +quatre Reine et trois Irma. + +Leurs plaisanteries, qui les faisaient rire de si bon coeur, +n'étaient pas très variées; on entendait ça et là: + +-- Fallait pas qu'y aille! + +-- Des navets! + +-- Et ta soeur? + +-- Ma soeur? est à bord d'une chaloupe à vapeur! avec le +chauffeur! qu'est son abuseur! + +-- C'est rigolo! + +Et autres... + +C'est suffisant à les tenir en joie. + +Aujourd'hui, la réunion avait un caractère particulier pour un +double motif: d'abord on avait entendu l'explosion de la voiture +inodore. Anaïs Cocarde, dépêchée en bas, pour savoir ce que +c'était, était revenue toute pâle, disant qu'elle n'avait jamais +rien vu de si horrible dans le _Petit Journal_. Tout le monde +avait voulu se précipiter dans les escaliers, mais Anaïs Chou- +Fleur, la gérante, retenant, d'une poigne vigoureuse, Anaïs +Chiffette, Anaïs OEillet d'Inde et Anaïs Lampion, avait déclaré +qu'avant tout la veille devait être finie. + +On obéit bien autrement à une gérante d'association libre, qu'à la +«demoiselle» d'une maison ordinaire. + +Le second motif était plus intéressant. + +Il y avait au centre de la table, une jeune fille qui ne +travaillait pas. Celle-là était très belle, mais si pâle qu'elle +vous eut fait pitié. Sa toilette avait une simplicité +aristocratique et quelque chose en elle rappelait les ingénues de +familles princières, persécutées par l'infortune au théâtre de +l'Ambigu-Comique. + +Nous sommes forcés de remonter, au commencement de cette soirée +pour expliquer la présence d'Elvire, la jeune marquise fugitive, à +la table des Piqueuses de bottines réunies. + +Vers sept heures et demie, longtemps par conséquent avant la +catastrophe imprévue qui devait plonger soixante-treize familles +dans le deuil, la gérante de l'atelier était sortie pour acheter +du thé, du sucre et du rhum; l'habitude étant de s'accorder cette +douceur quand la veillée se prolongeait jusqu'à minuit et au delà. + +En allant chez l'épicier, la gérante n'avait rien vu +d'extraordinaire, sinon une jeune fille donnant le bras à un +vieillard de cent et quelques années qui avait une figure de +hibou. + +Quant elle revint la jeune fille et le vieillard avaient disparu. + +Mais comme elle traversait l'allée sombre de la Maison du Repris +de justice, elle entendit dans la nuit des gémissements +inarticulés. + +Avec son thé, son sucre, son rhum, elle rapportait une boite de +ces allumettes bougies dont il serait superflu de faire l'éloge, +tant elles ont déjà rendu de services à l'humanité. + +Elle eut l'idée candide d'en allumer une et vit alors un spectacle +attachant. + +La jeune fille et le vieillard de cent et quelques années étaient +sous ses yeux. + +La jeune fille, étendue sur les dalles de l'allée, venait de +mettre au jour de la nuit, au milieu des souffrances les plus +atroces, un enfant du sexe masculin, très bien conformé et très +viable. + +Le vieillard, dont la figure de hibou exprimait une cruauté +incalculable, essayait d'une main d'étrangler l'enfant nouveau-né, +et de l'autre, de poignarder la jeune fille avec un crick malais +d'un travail curieux et manifestement empoisonné[4]. + +Une seconde encore, et c'en était fait des deux infortunées +créatures. + +Anaïs le comprit; ce n'était qu'une faible femme, douée d'une +éducation médiocre et de moeurs relâchées, mais elle avait de +l'initiative. Son coeur généreux bondit dans sa poitrine. D'une +main elle alluma d'un seul coup toutes ses bougies, de l'autre, +elle tint en l'air ce feu d'artifice peu dangereux, mais +éblouissant. + +Le vieillard, épouvanté, laissa échapper un geste de +désappointement et se glissa en rampant vers la rue. + +Anaïs le poursuivit pour lui demander son nom et son adresse. Elle +ne le vit pas sur le trottoir, mais une voix qui n'avait rien +d'humain bourdonna à son oreille: + +-- Femme imprudente, crains la vengeance du bisaïeul! + +-- Des nèfles! répondit-elle dans la gaieté de sa vaillance +populaire. + +Puis elle revint dans le fond de l'allée, mit l'enfant nouveau-né +dans la poche de son tablier et aida la jeune accouchée à monter +les deux étages qui conduisaient à l'atelier. Quoique privée de +sentiment, l'inconnue avait encore l'usage de ses jambes. + +On doit juger de l'étonnement des Léocadie et des Amanda, quand la +gérante, ouvrant la porte de l'atelier, fit entrer la jeune mère +et tira l'enfant caché dans son sein. + +C'était lui qui dormait dans le berceau de la chambre au balcon; +c'était lui que menaçaient les détestables passions de Boulet- +Rouge. + +S'il avait su... + +La gérante dit: + +-- Mes petits amours, il ne faut pas que ça vous empêche de +travailler. Je vais installer la jeune étrangère dans un bon +fauteuil et elle va nous raconter ses aventures pour passer le +temps agréablement. + +-- Femme généreuse, murmura la jeune fille d'une voix altérée, +quand je devrais vivre cent et quelques années, comme mon trop +cruel bisaïeul, je n'oublierai jamais vos bienfaits... donnez-moi, +je vous prie, un bouillon... + +-- Je n'ai que du rhum, interrompit Anaïs. + +-- Ça me suffira! + +Elle but un verre de rhum et parut soulagée par ce cordial. + +-- Bonté divine, murmura-t-elle ensuite, en versant des larmes +abondantes, dans quel abîme une liaison innocence, mais qui a des +suites, peut précipiter une jeune personne! + +Toutes les Anaïs grillaient de savoir; les Irma en étaient +malades. + +L'étrangère s'assit et poussa un soupir de soulagement. + +-- Femme du commun vraiment magnanime, reprit-elle, je vous dois +un aveu complet. Racontez un peu à ces demoiselles ce qui s'est +passé dans l'allée sombre, cela me donnera le temps de reprendre +haleine. Quand vous aurez fini, je prendrai la parole, et vous +connaîtrez toute l'étendue de mon malheur. + +Elle arrêta la gérante au moment où celle-ci ouvrait la bouche, +pour dire encore avec une dignité pleine de réserve: + +-- Épargnez autant que possible, dans votre récit, le noble +criminel dont vous avez prévenu le dessein pervers. Outre qu'il +est respectable par son âge, je lui dois tendresse et obéissance. +Il est le père du père de mon père. + +-- Voilà comme elles sont dans la haute, s'écria Chou-Fleur avec +admiration. C'est bête! Moi, ni une ni deux, j'aurais étranglé le +vieux polisson. + +Puis employant le langage pittoresque et imagé de la basse classe, +elle fit le récit succinct, mais complet du drame de l'allée. + +Elle eut un vrai succès et la curiosité ne connut plus de bornes +dans l'atelier des Piqueuses de bottines réunies. + +Quoique faible encore, n'étant accouchée que depuis un quart +d'heure, l'étrangère commença aussitôt: + +-- La fortune et la naissance ne donnent pas le bonheur, j'en suis +un fatal exemple. + +Je reçus le jour loin de Paris, au delà de la porte jaune, entre +la ville de St-Cloud et le village de Garches, département de +Seine-et-Oise, dans un antique et noble château connu sous le nom +de Mauruse. + +Loin de moi, la pensée de faire envie à votre pénurie, en vous +détaillant le luxe qui entoura mon berceau. Mon père, fils aîné du +marquis de Rudelame, qui lui-même était le fils aîné du duc +portant le même illustre nom, avait épousé Fanchon de la Roque- +Aigurande, descendante et unique héritière des captals de Buch, +cadets de la maison de Foix. À l'âge de dix ans, j'avais une +poupée qui coûtait 185 louis de 24 francs et ma nourrice portait +des boucles de rubis à ses jarretières. + +Passons... Je l'ai bien payé plus tard! + +Le château de Mauruse est une antique demeure perchée au sommet +d'une montagne et entourée de précipices sans fond qui rejoignent +les fameux étangs de Ville-d'Avray par des percées souterraines. +Il fut bâti par Anguerrand de Carthagène qui tua en combat +singulier le bailli de Chavanette, derrière Bicêtre, sous Henri +II. + +Passons... Si je vous disais les diverses illustrations de ma +famille, ça vous humilierait et nous n'en finirions plus. + +À l'époque de la révolte des peuples, en 1789, mon bisaïeul était +déjà un homme de trente et quelques années, bien vu en cour, +heureux près des dames, beau joueur et tout à fait bon enfant. + +La révolution le surprit à l'improviste. Quand on vint pour piller +son château de Mauruse, il était à Sèvres pour acheter du tabac. +Il n'eut pas le temps de rassembler ses trésors qui furent +dilapidés par la multitude. Obligé de partir pour l'émigration +avec sa femme et son fils (le père de mon père), il ne possédait +que son argent de poche et les boutons de son habit qui étaient en +perles fines, heureusement. + +Il arriva ainsi à Londres, capitale de l'Angleterre. Son argent de +poche, ajouté au prix de ses boutons, lui compléta une somme de +250 guinées, ou si vous le préférez 8.750 francs. Ça vous semble +encore un joli denier, mais ma bisaïeule dépensait 50 louis par +jour. Le duc de Rudelame-Carthagène l'adorait. + +Ce fut pour satisfaire à ses fantaisies qu'il contracta plusieurs +mauvaises habitudes dont sa famille devait être plus tard la +victime. Il se fit usurier d'abord, puis, les produits de cette +industrie ne suffisant pas aux prodigalités de sa femme, il apprit +à tromper au jeu, dans les bonnes sociétés. Un jour enfin, emporté +par l'envie de faire plaisir à son épouse, il se mit à travailler +sérieusement, passa ses examens avec succès, et fut reçu membre de +cette importante compagnie:_ La Grande Famille_ des voleurs à +Londres. + +Il était là sur une pente glissante, il glissa. Toujours pour +procurer à sa compagne idolâtrée des bijoux précieux, des +cachemires et des liqueurs fortes, car la duchesse avait contracté +un culte tout particulier pour la sobriété anglaise, il fabriqua +des poisons, inventa une nouvelle espèce de poignards, destinés à +ne pas laisser de traces et se comporta en un mot comme un homme +indigne de l'estime générale. + +Je suis suspecte de partialité, puisqu'il est mon ancêtre, mais la +vérité me force à déclarer qu'il garda toujours une certaine tenue +au sein de ses dérèglements. Il ne vola jamais qu'en gros et il +faisait exécuter ses meurtres par des employés. + +Mais, au moins, la personne en faveur de laquelle il se +compromettait ainsi était-elle digne de tant d'amour? Ne l'espérez +pas! Madame la duchesse avait de l'éducation; à part cela, c'était +une coquine. Outre son goût pour la boisson, elle allait avec les +Écossais. + +Vous entendîtes parler sans doute de Marie Stuart. Si l'Écosse est +l'amie de la France, ce n'est pas une raison. M. le duc ayant +appris que la compagne de sa vie prodiguait l'argent gagné avec +tant de peine, à des jeunes gens à la mode, à des musiciens, à son +valet de pied, trois avocats et même à des militaires, résolut à +se venger. Il acheta _l'Affaire Clémenceau_ [5] et une barre +de fer toute neuve qu'il mit rougir un feu très ardent pendant +quarante-huit heures, après quoi, il l'imbiba, toute chaude, +nicotine, de phénol Boboeuf et d'acqua Tafana, mélangés avec de +l'assa foetida et une composition dont notre famille garde +précieusement le secret. Elle n'est pas dans le commerce. Ayant +pris ainsi ses mesures, il rentra un soir à son domicile plus tôt +que de coutume. Il apportait avec lui une corbeille remplie de +vins fins, de liqueurs fabriquées dans divers monastères, de +viandes froides, de saucisses et de petits gâteaux. + +J'ai dit qu'il était bel homme. Ma bisaïeule, portée sur sa +bouche, ne demanda pas mieux que de souper avec lui. Il fit +dresser la table dans une certaine chambre de son hôtel qui +n'avait ni porte ni fenêtre. + +On n'eut trouvé nul part un lieu plus favorable à ses farouches +desseins. + +Madame la duchesse, sans défiance et remplie d'appétit, le suivit +dans cette dangereuse retraite. Le souper commença à huit heures +dix minutes. À dix heures on renvoya les domestiques. Au coup de +minuit, alors que la coupable et infortunée femme était ivre +d'amour et d'anisette, mon bisaïeul prit, au lieu d'un simple +couteau à papier, la barre de fer rouge qu'il avait caché sous sa +chemise et la lui passa quatorze fois au travers du corps, non +sans prononcer des paroles d'amère et vindicative raillerie. + +Jusqu'au treizième coup, la malheureuse cria et appela ses +militaires. + +Il ne me faut pas d'autres preuves pour affirmer qu'elle avait la +vie dure. Néanmoins, le duc de Rudelame-Carthagène dut croire +qu'il en était débarrassé pour jamais. La suite de cette anecdote +montrera si c'était là une chimère... + +Ici, Elvire fut prise d'une convulsion, occasionnée par son état. + +Les piqueuses de bottines réunies se précipitèrent à son secours. + +C'était l'heure où la voiture de vidange, inodore arrivait dans la +rue. Rien n'annonçait encore une sanglante catastrophe. Les +oiseaux dormaient dans les gouttières, la brise faisait tourner +les girouettes au sommet des monuments, et les vieux messieurs, +sur les trottoirs, suivaient les petites ouvrières. + + +CHAPITRE V +L. D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.! + +La jeune et belle Elvire de Rudelame-Carthagène reprit ses sens, +but un verre de rhum et poursuivit en ces termes: + +-- Ô mes chères bienfaitrices, malgré la distance qui sépare nos +positions sociales, ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie! Je +veux tout d'abord modérer l'étonnement que pourrait vous causer le +crime de la chambre sans porte ni fenêtre. + +La seule chose surprenante, c'est que mon bisaïeul eût pu garder +la barre de fer rouge sous sa chemise. Mais outre que c'était pour +l'empêcher de refroidir, nous sommes à Londres. + +À Londres on en voit bien d'autres. + +Et quant à l'atrocité du forfait, ma famille est depuis longtemps +habituée à ne se rien refuser. Le marquis, mon père, s'est amusé +une fois à faire le relevé des crimes et délits appartenant en +propre à notre maison, depuis le règne de Henri II jusqu'à Louis- +Philippe seulement. Il y a quatre-vingt-un meurtres dont deux +parricides, sept fratricides des deux sexes, trois tanticides, +cinq onclicides, treize neveux ou niécicides, huit infanticides, +vingt-trois adultères, dix-neuf incestes!... + +Il y a des instants, s'interrompit ici la jeune accouchée avec un +désespoir impétueux, où je préférerais avoir reçu le jour au sein +de la misère. Ah! gardez vos moeurs innocemment égrillardes, +fillettes du commun. Cette atmosphère de sang et de honte est loin +d'être agréable, à la longue! + +Le lendemain matin, mon bisaïeul chercha le cadavre de sa femme, +car il voulait le faire embaumer, par un dernier caprice. À sa +place, il trouva un billet ainsi conçu: + +«L. D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.! + +Ce mystérieux écrit le remplit d'inquiétude et d'alarmes. Il se +creusa la tête en vain pour en deviner la signification. + +Tant d'initiales accumulées devaient cacher une menace. + +Qui donc avait pu entrer dans cette chambre sans porte ni fenêtre? + +Il y avait la cheminée! + +Mon bisaïeul la fit aussitôt fermer à l'aide d'une grille en acier +fondu; -- Mais il était trop tard. + +Il fut malade dangereusement. + +À peine remis sur pied, il ordonna à nombreux domestiques de +regarder sous les lits et dans tous les tiroirs des commodes: + +Le cadavre de la duchesse resta introuvable. + +Cela aigrit d'autant le caractère de bisaïeul qui déjà n'était pas +trop tendre. Il devint cruel, et, dans le silence du cabinet, ses +meilleurs amis le surprirent souvent torturant des insectes ou +soumettant des animaux domestiques à différents supplices. + +En ce temps, plusieurs petits enfants de son quartier disparurent +et toutes les recherches demeurèrent sans résultat. Il les avait +coupés par morceaux sans utilité apparente. Il avait d'ailleurs +bien des motifs de mauvaise humeur. + +De même que le cadavre de la duchesse était inrencontrable, de +même le mystérieux billet restait intraduisible. M. le duc s'était +adressé aux hommes d'affaires les plus habiles; aucun d'eux +n'avait pu lui donner le mot de l'énigme. + +Il entendit parler un jour d'un personnage étonnant qui passait +pour être le fameux Gagliostro[6], bien que celui-ci fut mort au +château de Saint-Léon, dans la campagne de Rome, mais cela ne fait +rien à l'affaire; d'autres prétendaient qu'il était le non moins +célèbre comte de Saint-Germain, bien que ce dernier fut décédé à +Sleswig, qu'importe? La chose certaine, c'est que ce personnage +faisait de nombreux miracles. Il avait guéri le catarrhe de la +reine et sauvé un enfant de Pitt et Cobourg qui tombait du haut +mal. Londres entier le consultait pour les objets égarés, les cors +aux pieds et les engelures. + +Il se nommait le docteur Fandango... + +Ce nom produisit dans l'atelier des Piqueuses de bottines un effet +extraordinaire. Ce fut autour de la table un long murmure. + +-- Et quoi! s'écrièrent ensemble plusieurs Anaïs, le docteur +Fandango existait déjà à cette époque reculée? + +-- Lui, si jeune! ajouta la gérante. Et tout l'atelier acheva: + +-- Lui si beau! + +Elvire de Rudelame poussa un long soupir. + +-- À qui dites-vous, murmura-t-elle, qu'il est jeune, beau, +entraînant, irrésistible? Vous voyez devant vous sa victime! + +Second effet, plus fort que le premier. + +-- L'enfant d'à-côté?... commença la gérante. + +-- Il est à lui! acheva Elvire en baissant ses beaux yeux pleins +de larmes. + +Vous dire l'émotion qui étreignit à la fois tous ces coeurs, est +impossible. Le docteur Fandango était un dieu pour sa clientèle. + +L'atelier entier se leva, mit une main sur son coeur et s'écria: + +-- Nous sommes les Malades du docteur Fandango... + +-- Permettez-moi d'en douter, répliqua Elvire qui prit aussitôt +une apparence de froideur. + +-- Ah! par exemple! voulut dire la principale Anaïs. + +Mais l'accouchée de l'allée sombre l'interrompit et dit +péremptoirement: + +-- Alors, montrez le cachet! + +Il y eut quelque chose d'étrange. Les Piqueuses de bottines +réunies se levèrent toutes à la fois et se déshabillèrent. + +Les corsages, les jupes, les jupons et jusqu'aux pantalons, +tombèrent simultanément. + +Abdiquant toute pudeur, les vingt-cinq ouvrières relevèrent +ensemble leur chemise et montrèrent un peu au-dessous du nombril +le triangle d'un vaccin au milieu duquel était une empreinte +chimique, de forme ovale, qui semblait être le résultat de +l'application d'un timbre sec, imbibé de matières caustiques. +Cette empreinte présentait deux initiales: D. F., surmontées d'un +phénix sortant des flammes. + +Ce tableau de vingt-cinq jeunes filles portant pour tout costume +des bottines, des bas et une chemise retroussée, ne laissait pas +que d'être enchanteur. + +Si vous avez espéré, toutefois, nous le voir décrire plus +longuement et détailler la profusion inouïe de seins fermes et +polis, d'épaules de marbre, de cuisses blanches, de hanches +rebondies, de fesses grasses, de ventres nacrés, liliacés et +luisants, allant se perdre dans l'ombre duvetée formée par les +cuisses, que l'on pouvait voir à ce charmant conseil de révision, +c'est que bien peu vous connaissez notre réserve. + +Aucun homme d'ailleurs n'était présent et nous ne l'avons su que +par ouï-dire. Puisse cet aveu nous servir d'excuse. + +Dès qu'Elvire de Rudelame eut reconnu le cachet, son visage +s'éclaira d'une joie pure. + +-- C'est maintenant que je remercie Dieu à deux genoux, ô mes +soeurs! dit-elle dans le délire de son allégresse, je suis +sauvée!... Mais remettez vos vêtements pour ne point offenser +inutilement la décence particulière à notre sexe. + +Afin de contenter le désir si légitime de la noble accouchée, les +Piqueuses de bottines réunies se revêtirent. + +En dépit de sa position malheureuse, Elvire sautait de joie. + +-- Je vous reconnais! dit-elle enfin, je suis rassurée. Nous +allons bavarder tout à notre aise. Je n'ai pas besoin de vous +apprendre désormais que Paris et sans doute l'univers entier, sont +divisés en deux fractions: «les Malades du docteur Fandango» et +les «Chevaliers de l'élixir funeste» appelés aussi «les Fléaux de +la capitale» ou «les Pieuvres mâles» des divers impasses... + +Elle s'animait en parlant, et si vous saviez comme elle était +belle! + +Arrêtons-nous pour tracer son portrait. + +Elle avait une de ces beautés saisissantes qui ne ressemblent à +rien. Son nez rappelait celui du bisaïeul qui faisait songer au +bec des hiboux, son regard était piquant, inexprimable. Rien de +comparable à sa bouche, si ce n'est son aisselle qui semblait +fouillée par la main d'un sculpteur très habile. La brise était +amoureuse de ses cheveux; elle ne trouvait pas de chaussures assez +mignonnes pour son pied et la meilleure ganterie de Paris faisait +des miniatures en peau de Suède pour ses mains. + +Avec cela, noble, spirituelle, instruite, riche et pure, malgré sa +chute. + +-- Je n'ai pas besoin de vous dire, continua-t-elle plus charmante +à mesure qu'elle parlait, que tous les Malades du docteur Fandango +se portent bien et meurent d'un accident mystérieux produit par +l'ingestion de l'élixir funeste. + +J'ai pensé parfois que l'homme célèbre et séduisant qui marque à +son cachet tous ses clients et clientes pour les reconnaître, +n'avait pas réfléchi que c'était un danger, car les fléaux de la +capitale profitent de ce signe pour choisir à coup sûr leurs +victimes. Mais je ne puis blâmer celui qui se déguisa en porteur +d'eau pour me séduire et qui est le père de mon jeune enfant: +Virtuté! + +Elle reprit haleine, pendant que les filles du peuple essuyaient +leurs yeux mouillés. + +-- Ce qui va être intéressant pour vous, poursuivit-elle, c'est +d'apprendre comment s'entama cette grande querelle qui divisa +l'univers. Prêtez-moi une oreille attentive. + +À l'époque où mon bisaïeul se présenta pour la première fois chez +Fandango, cette individualité hors ligne avait une cinquantaine +d'années... Ne m'interrompez pas, vos étonnements sont superflus. +Cinquante-sept ans après cette date, je l'ai adoré sous un +déguisement vulgaire. + +Il ne paraissait pas alors plus jeune qu'aujourd'hui. À première +vue, on lui aurait donné vingt-huit ans et neuf mois. Depuis lors, +il n'a pas vieilli d'une semaine. + +Mon bisaïeul le trouva dans son laboratoire, entouré d'un seul +livre, d'une fiole, d'une cuvette et d'un cerf vivant qui +possédait des cornes d'argent massif. + +Tout d'abord, M. le duc de Rudelame fut frappé de sa souveraine +beauté, quoique Coriolan (vous savez que c'est le petit nom de cet +idolâtré Fandango) n'eut point encore lavé ses mains, ni fait sa +barbe. On était au matin, ce qui explique suffisamment cette +négligence chez un homme ordinairement propre et même coquet de sa +personne. + +Le duc de Rudelame le salua et lui demanda si c'était bien au +docteur Fandango qu'il avait l'honneur de parler. + +À son grand étonnement, ce fut le cerf, doué de bois en argent +massif, qui lui rendit son salut. + +Le docteur lui-même restait immobile et muet comme une statue de +marbre de Paros. + +Mon bisaïeul voulut décliner ses noms et qualités. Le cerf vivant +lui ferma la bouche d'un geste froid et lui désigna la cuvette. Au +fond de la cuvette, mon bisaïeul vit, avec une surprise +croissante, des caractères qui se formaient sous une couche d'eau +plus pure que le cristal. + +Ces caractères, une fois devenus distincts! donnèrent les mots: +Robert, Athanase, Bonaventure, duc de Rudelame-Carthagène, comte +de Balamor, seigneur de Mauruse et autres lieux, présentement +émigré, tourmenteur de mouches et tueur de femmes! + +Mon bisaïeul releva la tête, indigné qu'il était de ce dernier +trait. + +Le docteur était toujours immobile. + +Le cerf vivant remua la patte et ses cornes devinrent d'or. + +M. le duc n'est pas un esprit ordinaire, il vit bien qu'il avait +affaire à un enchanteur et dévora l'affront. Résolu à user d'une +profonde dissimulation, il prononça les paroles suivantes avec +aménité: + +-- Ô vous, qui êtes, au dire de l'histoire, des plus grands +savants de l'Europe, je m'aperçois que votre talent n'est pas au +dessous votre renommée. Je viens vous consulter et je vous prie de +me marquer au timbre que vous mettez sur toutes vos pratiques. + +Il tressaillit et regarda tout autour de lui. Il avait prononcé +ces derniers mots d'une voix insinuante. Un organe lui répondait. +Ce ne pouvait être le cerf, et les lèvres du docteur ne remuaient +point. La voix semblait sortir de la fiole, elle dit: + +-- Le cachet de la vertu ne prendrait pas sur ta peau. Cesse de +feindre. Que veux-tu du maître? + +Mon bisaïeul pâlit et ses dents grincèrent, car il commençait à se +fâcher. + +Mettant de côté, désormais, toute vaine dissimulation, il tira de +sa poche le billet énigmatique composé des treize initiales: «L. +D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!» + +Au moment où le papier parut dans sa main, une harmonie sauvage, +mais douce se fit entendre. Elle venait de tous les côtés à la +fois. On eut dit que les parois même de la chambre la suintaient. + +Mon bisaïeul déplia le papier et lut les initiales distinctement, +puis il demanda: + +-- Pouvez-vous m'expliquer ce que cela signifie? + +La voix répondit oui, dans la fiole, après quoi, elle en sortit +pour entrer dans le livre dont les feuilles s'agitèrent vaguement. + +La voix dit encore: + +-- Regarde au fond de la cuvette! + +Et l'harmonie sauvage, mais douce se tut instantanément. + +M. le duc regarda à travers la couche d'eau pure et put lire ces +treize mots qui se rapportaient exactement aux treize initiales. + +«Le Docteur Fandango Est Venu. -- Il A Tout Vu. -- Dieu Est Juste. +-- Tremble!» + +Les cornes du cerf vivant brillèrent en ce moment d'une façon peu +ordinaire. Si ce n'eut été impossible, vu le prix de la matière, +le témoin de tout cela aurait juré qu'elles étaient désormais en +diamant. + +Il resta un instant abasourdi, sous le coup de tant de choses +étranges. Mais ce n'était pas un homme à rester bien longtemps +inactif. + +Le mystérieux billet avait été trouvé dans la chambre sans porte +ni fenêtre, que nous pouvons appeler maintenant, la chambre du +monstre. Le docteur était venu là, où tout y faisait allusion au +crime; le docteur avait tout vu, il était maître du terrible +secret. + +Il faut rendre cette justice à ma famille on n'y a pas froid aux +yeux. Le duc regarda son ennemi en face, car il n'y avait pas à en +douter, Fandango était son ennemi mortel, et lui dit avec calme: + +-- Le billet était de vous? + +Autant parler à une pierre. Ni le docteur, ni sa fiole, ni sa +cuvette ne répondirent cette fois! Le cerf même resta impassible. + +Mon bisaïeul se prit à ricaner et fit tout haut cette réflexion: + +-- La chambre n'avait ni porte ni fenêtre. Pas de témoins! + +L'eau de la cuvette se rida. Sur les treize mots placés au fond, +douze s'effacèrent; il n'en resta qu'un seul: + +DIEU! + +M. le duc eut froid dans le dos. + +Ce fut l'affaire d'un instant; il ne croyait pas beaucoup en Dieu. + +Que prouvent toutes ces momeries? Dieu sait peut-être, mais il ne +dit jamais ce qu'il a vu; c'est un témoin peu embarrassant... et +si nous allions en justice, mon savant docteur, lequel serait cru +le plus aisément: d'un charlatan comme vous ou d'un gentilhomme +comme moi! + +Point de réponse. + +-- Madame la duchesse, poursuivit le grand-père de mon père, +aimait trop les Écossais. Quatorze coups de barre de fer rougie au +feu et empoisonnée, donnés à travers le coeur, l'oesophage, le +diaphragme, le grand sympathique et intestin grêle, suffisent à +empêcher une femme de qualité de parler. Pensez-vous qu'elle +viendrait témoigner contre moi? + +La chambre éclata de rire à ces mots. Je dis la chambre, car ce +furent les murailles elles-mêmes, le plancher et le plafond qui +produisirent en apparence cette explosion de gaieté. La statue du +docteur et le cerf vivant n'y prirent aucune part. + +-- Sambre goy! s'écria mon bisaïeul, vous m'impatientez, à la fin. +Rira bien qui rira le dernier. Je ne suis pas manchot, mais comme +la justice anglaise est confuse et fort imparfaite, je propose la +paix... En veut-on ici? + +Le cerf brama d'une façon ironique. + +-- On veut donc la guerre? demanda M. le duc. + +Cette fois, le docteur Fandango lui-même remua la tête d'une façon +affirmative, comme font les biscuits chinois sur les cheminées. + +C'en était trop. + +Depuis quatre minutes au moins mon bisaïeul méditait un nouveau +forfait. Il avait dans sa poche un crick de Malaisie, empoisonné +avec un art extraordinaire et dont la lame, bizautée[7] selon +certaines règles mathématiques, faisait des blessures mortelles +qui ne laissaient aucune trace. + +Sans faire semblant de rien, il introduisit sa main sous le revers +de sa redingote, il y prit le crick, et crac, au moment où le +docteur Fandango le croyait occupé à préparer sa sortie, il lui +plongea l'arme malaise dans le sein gauche jusqu'au manche. + +Le cerf bondit pour protéger son patron, mais... + +Le coup était donné et d'aplomb!... + +Un cri d'horreur interrompit ici la jeune accouchée. Ce cri +appartenait à toutes les piqueuses de bottines. Il était arraché +par la pensée d'un crick malais empoisonné avec soin et perçant la +poitrine du docteur Fandango! + +Mais Elvire de Rudelame eut un sourire angélique. + +-- Jeunes filles du peuple, dit-elle, rassurez-vous. Coriolan ne +mourut pas en 1793, puisqu'il est le père putatif d'un enfant né +cinquante et quelques années après, jour pour jour. + +Ne cessez pas de me prêter l'oreille, voici une situation bien +étonnante: ce fut le docteur Fandango qui reçut le crick dans les +poumons, mais ce fut mon imprudent bisaïeul qui tomba foudroyé... + +Expliquez ça! + + +CHAPITRE VI +LE PORTEUR D'EAU + +Le drame marchait, au dehors. À l'instant où l'accouchée de +l'allée sombre posait cette question à son auditoire, l'initiative +de Mustapha mettait le feu aux gaz délétères et lançait dans les +airs nos trois amis, les Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée. + +C'est dire assez que nous avons rattrapé l'heure voulue, et que +notre histoire va bientôt marcher à pas de géant. + +La formidable explosion fit dresser l'oreille à quelques Anaïs, +mais tel était l'intérêt excité que personne ne bougea. + +-- Vous jetez votre langue aux chiens? continua Elvire de +Rudelame, employant cette expression familière qui semble une +condescendance ou une caresse dans la bouche des grands +personnages, vous avez raison, vous n'auriez jamais deviné. + +C'est pourtant bien simple, mon bisaïeul tomba foudroyé, non par +le tonnerre, c'était au mois de décembre, mais par l'étonnement. + +Il y avait de quoi! + +Au moment où il s'applaudissait d'avoir plongé son poignard dans +la poitrine, du docteur Fandango, celui-ci tourna lentement sur +lui-même et montra son dos. + +Son dos était ma bisaïeule, madame la duchesse de Rudelame- +Carthagène, habillée comme le soir du meurtre et portant, depuis +la gorge jusqu'à la hauteur des hanches, les quatorze trous +produits par la barre de fer rougie au feu et empoisonnée. + +La malheureuse était percée comme une poêle à rôtir les marrons de +Lyon. + +Et au milieu de cet écumoir[8], sortait la pointe du crick malais +que le duc avait planté dans la poitrine du docteur! + +Vous sentez bien que je n'ai pas vu cela, j'étais trop jeune, le +fait étant arrivé trente-huit ans avant ma naissance, mais je le +tiens de la bouche même de Coriolan qui ne saurait proférer un +mensonge. + +D'ailleurs, il y a une preuve frappante, l'horrible haine de mon +bisaïeul contre le docteur Fandango date de là. Il aurait pu lui +pardonner une innocente mystification, il ne lui pardonnera jamais +d'avoir ressuscité la duchesse. + +Car la duchesse vivait. + +Vous la verrez par la suite agir comme père et mère. + +Si elle parla ce jour-là, M. le duc n'en sut jamais rien, car il +se retrouva quelques heures après dans son appartement où il avait +été reporté, évanoui, par des mains inconnues. Il ne demanda pas +son reste et partit pour les mers polaires où il resta enseveli +plusieurs années au sein des glaces éternelles pour laisser +étouffer le bruit de son aventure. + +En ces pays froids, il n'acquit pas une bonne réputation. Les +naturels l'accusaient d'attirer chez lui les petits enfants et +même les jeunes filles pour boire leur sang et se nourrir de leur +chair. C'étaient des calomnies. Depuis mes plus tendres années, je +mange à sa table: jamais je n'y ai goûté de chair humaine. Il faut +se garder des exagérations. Hélas! ce centenaire n'est-il pas +assez chargé de crimes. + +Il ne mange pas les enfants ni les jeunes filles, mais il les +emploie à d'autres usages également domestiques. Leur graisse lui +sert à composer des onguents qui prolongent sa coupable existence; +il prend des bains de jeune sang, qui reverdissent sa vieillesse, +remarquablement avancée. + +Vous frémissez; moi j'y suis faite... + +La fatigue me prend, et nous n'en sommes encore qu'au commencement +de la Restauration, je n'aurai pas la force, je le sens bien, de +vous raconter l'histoire du père de Mustapha, ni celle de la mère +infortunée de Mandina de Hachecor. + +Franchissons donc cinquante-six années. + +C'était un soir d'automne, dans cet immense palais qu'on nomme +l'hôtel de Rudelame-Carthagène et qui décore l'une des rues les +plus fréquentées du faubourg Saint-Honoré. L'air était tiède et +mou. Les dahlias élevaient vers le ciel leurs parfums fades qui se +mêlaient aux subtiles senteurs de l'oignon, dont on sarclait un +carré, dans mon jardin, à quelques coudées de ma fenêtre. + +L'horloge de Saint-Philippe-du-Roule venait de sonner sept heures. + +Ma jeunesse avait été solitaire, je n'avais fréquenté que +Timidita, la fille de notre concierge et M. Catimini, mon +professeur de piano, qui s'était permis, sur ma personne, une +grande quantité de lâches attentats, toujours repoussés par ma +candeur alliée à ma pudeur. + +Quand mon enfant qui est une fille, aura l'âge des passions +naissantes, plutôt que de lui donner l'autre sexe pour professeur +de piano, je la plongerai à Saint-Lazare. + +Les vibrations de l'horloge se balançaient encore dans les airs, +lorsqu'une voix mâle et sonore, prononça sous ma fenêtre, ce cri, +bien connu des ménages parisiens: + +-- Qui veut d'l'eau... au! + +La dernière de ces deux diphthongues[9], montée à l'octave de la +première. + +Ce cri était d'autant plus inusité dans notre illustre demeure, +que nous avions partout l'eau de Seine. Il me jeta dans une +étrange rêverie. + +Étais-je mûre pour la poésie? Traversais-je un de ces quarts +d'heure bénis, que l'Être suprême, dans sa sollicitude, a marqués +pour le sentiment? Je ne sais. J'ignore tout. On n'a jamais pu +m'apprendre l'arithmétique, mais j'ai mon coeur. + +J'appelais Olinda, la première de mes neuf caméristes, et je lui +dis: + +-- Olinda, roule-moi une cigarette, je ne sens plus mon âme! + +Elle était grecque de naissance, mais française par le goût des +loteries autorisées, dont les gros lots la rattachaient à +l'espérance. Elle a perdu depuis, dans ces entreprises, son +innocence et ses économies. Pour un franc vous pouvez y gagner des +sommes importantes. Mais vous ne voyez jamais arriver cette somme, +ni revenir votre franc. + +-- Olinda, repris-je, d'où vient que la voix de ce jeune porteur +d'eau me brûle les bronches et met des battements insensés sous +l'étoffe de mon corsage? + +Je ne l'avais pas vu, mais mon imagination désordonnée avait +deviné l'homme de vingt-huit ans à son organe enchanteur. + +Olinda me répondit: + +-- Pour faire une connaissance, autant attendre un officier ou +quelqu'un de chez l'agent de change. Moi, un porteur d'eau, ça ne +me chausse pas! + +L'insensée! Je ne crache ni sur les officiers ni sur les employés +de la haute banque; mais il y a porteur d'eau et porteur d'eau. Ma +fièvre me disait que celui-ci était un prince. + +Que dis-je, un prince, c'était le Fils de la Condamnée, c'était +Coriolan, le mystérieux aborigène des ruines de Palmyre, c'était +le docteur Fandango! + +Olinda, pure comme l'acier et fidèle autant que lui, me roula une +cigarette. Je préférai une prise de tabac, puis un chou à la +crème, puis n'importe quelle bagatelle peu coûteuse. J'étais +hystérique et fantasque, cela peut arriver à tout le monde. + +Ma seconde femme de chambre, Herminie, native du bois Meudon, où +elle avait été trouvée au bord de l'eau, dans un foulard démarqué, +peu d'heures après sa naissance, probablement entachée +d'inconséquences, entra en ce moment et déposa à mes pieds un +bouquet de fleurs rares, entouré de papier glacé. + +Je tressaillis, car leur odeur attaqua mes nerfs d'une façon à la +fois délicieuse et irritante. Je mordis la troisième de mes +suivantes et Luciole, la quatrième, une Suissesse sans goitre de +la plus grande beauté, ayant témoigné sa surprise, reçut de moi un +dangereux coup de pied dans les lombes. + +Cela était si éloigné de mon caractère que mes autres confidentes +s'enfuirent et ne sont jamais revenues. + +À l'intérieur du bouquet de fleurs rares était une lettre en +chiffres, accompagnée d'un autre papier qui en donnait la clef. + +Si j'avais gardé quelques doutes, ils se seraient évanouis à la +vue de cette double précaution, dénotant une grande délicatesse. + +-- Qui que tu sois, m'écriai-je en moi-même, ô mon jeune inconnu! +tu n'appartiens pas à la simple bourgeoisie. + +La lettre était ainsi conçue: + +«17, 34594, 2903549669...» + +Mais il vaut mieux vous la traduire en langue vulgaire: + +«Ma chère demoiselle Elvire, + +» La génération spontanée est une idée toute moderne. J'ai lieu de +croire que j'en suis le produit. Mon berceau fut la solitude +sablonneuse et aride. Je n'ai ni père, ni mère, ni oncle, ni +tante, ni cousin, ni cousine. Je pourrais prolonger cette +énumération, je préfère vous dire en un seul mot que je suis à +l'abri de toute espèce de famille. + +Cela me rend indépendant et pensif. + +» Ma famille, c'est l'humanité! + +» Vous me demanderez peut-être alors pourquoi on m'appelle «le +Fils de la Condamnée». + +» Ceci monte une courte explication. Vous n'ignorez pas les soins +que les Arabes accordent à leurs coursiers. Non seulement ils les +nettoient avec minutie, mais encore ils partagent avec eux leur +propre nourriture. En outre, ils en éloignent avec sollicitude +toute cause de maladie. + +» Par une claire matinée de printemps, Saali, la plus belle jument +des haras de Ben Hadour, fut accusée de maladie. Le conseil des +vétérinaires du Sahara l'examina et la condamna à être abattue, +mais Abd-el-Kader, son maître, chargé de l'exécution, eut pitié +d'elle. Il fallait cependant qu'elle disparût, dans l'intérêt des +autres cavales. + +» Abd-el-Kader lui attacha au cou un sac de dattes et un panier de +maïs, puis, l'ayant conduite aux confins du territoire, il lui dit +en versant des larmes: «Ô ma cavale préférée, Allah est Allah! tu +es incommodée d'une maladie incurable. Fuis jusqu'aux ruines de +Palmyre où est l'herbe de la guérison.» + +» Palmyre, aussi nommée Cadmor, dut son origine au roi Salomon, +célèbre par ses dérèglements et sa sagesse. Elle fit un grand +commerce de commissions et de transit, sous l'incomparable +Zénobie, veuve d'Odenat. Des voyageurs y trouvèrent mon berceau, +je suis musulman par mon baptême. + +» J'étais né depuis quelques heures au sein même des splendides +décombres, sur le seuil d'un palais ruiné qui portait le n° 179 de +la rue de l'Euphrate. Quel fut mon étonnement de voir arriver +Saali? On naît médecin. Je la guéris malgré mon peu d'expérience. +En retour, elle me nourrit de son lait. + +» Saali avait été condamnée par le conseil des vétérinaires du +Sahara; j'étais le nourrisson de Saali; ne vous étonnez plus qu'on +m'ait nommé «le Fils de la Condamnée», rien de plus logique... + +Ici, l'atelier des Piqueuses de bottines manifesta son +mécontentement par des murmures et Anaïs, la gérante, crut pouvoir +demander à la belle Elvire: + +-- Est-ce qu'elle va durer longtemps, la lettre du docteur? + +Léocadie ajouta: + +-- Elle est drôlement tannante! + +Elvire de Rudelame-Carthagène, réprima un mouvement de colère. + +-- Vous eussiez mieux aimé, filles du peuple, que le suave +Fandango eût reçu le jour dans les cachots de l'inquisition ou au +pied de la guillotine! Il vous faut des émotions acres et +poivrées? C'est bien! ma position malheureuse exige une grande +prudence, je vais abréger. + +Saali était musulmane. Quand Fandango fut reçu docteur, il +traversa les mers avec elle et vint à Paris. + +Saali traîne maintenant le fiacre de Mustapha. Elle est heureuse. + +Je passe une grande quantité de pages et j'arrive à la fin: + +«Mon passé est un abîme, mon présent un poëme, mon avenir une +vapeur!» ... Voilà pourquoi, ma chère demoiselle, j'ai pris ce +déguisement de porteur d'eau, qui était indispensable. + +«Minuit sonnant, à l'aide d'un truc connu de moi, je pénétrerai +dans votre chambre à coucher par la cheminée. Si vous vous y +opposez, sonnez du cor par trois fois: si au contraire, vous +exaucez mes voeux, mettez une fleur de pervenche à votre +boutonnière. + +» Celui qui vous aime plus que la vie, + +» CORIOLAN «le Fils de la Condamnée». + +Je n'ai pas besoin de spécifier que cette lettre ne calma en rien +ma fièvre brûlante. Comme j'en achevais la lecture, l'organe de +mon séducteur s'éleva au lointain et lança une dernière fois dans +l'atmosphère ce cri caractéristique: + +-- Qui veut d'l'eau... au! + +J'appelai Olinda et j'eus des spasmes douloureux sur son sein. + +Ma perplexité était indescriptible comme le caméléon lui-même. + +Devais-je sonner du cor ou attacher une fleur de pervenche à mon +corsage? + +Ma pudeur penchait vers le cuivre, mon amour allait vers la fleur. + +Je n'avais jamais vu Coriolan, il est vrai, mais sa lettre dont +vous m'avez contrainte à couper la portion, la plus attachante, +allumait dans mes veines un véritable incendie. + +Néanmoins, la pudeur fut en moi, la plus forte. J'allais saisir le +cor, lorsque Olinda qui devinait mon coeur, me tendit la pervenche +fatale... + +-- À la bonne heure! s'écria d'une seule voix l'atelier des +Piqueuses de bottines réunies. + +-- Le sort en était jeté, reprit la jeune accouchée. Je fis un +bout de toilette et j'attendis la douzième heure, en proie à des +sensations inexprimables. + +Minuit sonna. Un bruit qu'il serait malaisé de définir se fit +entendre dans le tuyau de ma cheminée. + +Malheureusement, elle était à la prussienne, Je m'attendais à +chaque instant à voir déboucher mon Coriolan, semblable à un +immortel, quoiqu'un peu souillé de suie. Rien ne vint. Le conduit +était trop étroit. + +Après une demi-heure d'angoisse, pendant laquelle les gémissements +inarticulés de mon séducteur me brisèrent l'âme cent fois, Olinda +me dit: + +-- Il n'y a pas à tortiller, il faut aller chercher le fumiste! + +L'idée d'un pareil scandale m'arracha des hurlements. + +Le fumiste! à cette heure de la nuit, el qu'allait-il trouver dans +le tuyau de la cheminée? + +Il faut avoir passé par ces traverses pour en soupçonner +l'amertume. + +Mais à de pareilles heures, l'âme se raidit et acquiert un ressort +incalculable. + +Il me restait quatre confidentes, j'ordonnai à trois d'entre elles +de parcourir les corridors de l'hôtel et de verser des narcotiques +puissants à tous ceux qui n'étaient pas encore endormis. + +Cette précaution me garantissait le mystère. + +Quant à Olinda, je l'envoyai chez le fumiste. + +Elle avait mis un masque pour n'être point reconnue dans +l'obscurité. + +Moyennant une somme considérable, le fumiste consentit à quitter +les moiteurs de son lit et se laissa bander les yeux. En cet état, +on le fit monter dans un fiacre sans numéro, et après mille +détours, on l'arrêta à la porte de l'hôtel. + +Tout y dormait; l'effet du narcotique avait été instantané: Olinda +et le fumiste trouvèrent les corridors jonchés de serviteurs +plongés dans le repos. + +Ils entrèrent chez moi par une porte dérobée dont nul ne +soupçonnait l'existence, et le fumiste ayant ôté son bandeau, je +poussai un long cri de satisfaction. + +C'était le Rémouleur! + +-- Je savais tout, me dit-il avec cordialité. J'ai éloigné le vrai +fumiste sous un prétexte et j'ai pris place dans son lit, pour le +cas où le Fils de la Condamnée aurait besoin de moi... À +l'ouvrage! + +Il se mit alors à attaquer le mur de ma chambre avec un marteau de +maçon entouré de vieux linge, pour empêcher le bruit. + +Olinda avait eu une jeunesse déréglée, mais elle n'avait jamais +connu le véritable amour. Â son regard qui enveloppait le faux +fumiste comme une flamme, je devinai le besoin secret de son +coeur. + +-- Jeune Grecque, lui dis-je, veux-tu épouser cet inconnu? + +Elle se jeta à mes pieds et embrassa mes genoux pour cacher son +trouble. Je la relevai en murmurant à son oreille avec une +caresse: + +-- Attends qu'il ait démoli le mur, je bénirai votre union. + +Le Rémouleur, cependant, éprouva une certaine difficulté à percer +ce vieux plâtras. Son marteau rebondit plusieurs fois contre des +ossements humains, car le palais de mes ancêtres était presque +entièrement bâti avec les produits de leurs crimes. Il relira une +grande quantité de squelettes ayant appartenu à de vieilles +chanoinesses ou à de jeunes vierges. Aussitôt qu'il eut pratiqué +un trou assez grand pour donner passage à un homme, une voix +sonore et agréable sortit de la cheminée. + +-- Qui vive? demanda-t-elle avec anxiété. + +-- Malade du docteur Fandango, répondit le Rémouleur sans hésiter. + +-- Aucun des trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée n'est à +l'horizon? demanda encore la voix agréable. + +-- Aucun. + +-- La fille de l'assassin de sa famille a-t-elle sonné du cor par +trois fois? + +-- Non, au contraire, elle a une fleur de pervenche à son corsage. + +-- C'est bien!... Compagnons de l'humanité, sortez de votre asile! + +Aussitôt s'élancèrent du trou le jeune et vaillant Mustapha, mon +cousin par alliance, qui dissimule ses ancêtres sous la profession +de cocher de fiacre, Simon le joueur d'orgues, Mandina de +Hachecor, vêtue d'un domino noir, le véritable Silvio Pellico et +d'autres. L'avant-dernier était le prêtre éthiopien, dont j'ai +omis de vous parler jusqu'à ce jour. Je remarquai avec étonnement +que cet ecclésiastique n'avait qu'un bras, qu une jambe et qu'un +oeil. + +Le dernier était le Fils de la Condamnée. + + +CHAPITRE VII +TRAHISON! + +Il faudrait la plume d'or des poètes pour vous dire l'effet +produit par l'anecdote des aventures du faux fumiste sur les +Piqueuses de bottines réunies. + +-- Aviez-vous cru, s'écria tout à coup mademoiselle de Rudelame en +pleurant, fusse pendant le quart d'une seconde, aviez-vous cru, +jeunes filles du commun, que la descendante de mes aïeux, l'amante +de Coriolan, était coupable? + +La présence seule du prêtre éthiopien doit vous dire avec quelle +régularité les choses se passèrent. + +Le docteur Fandango ôta son costume de porteur d'eau; il avait +par-dessous des vêtements propres et d'une étonnante magnificence. +À son médium était le diamant du Vieux de la Montagne qui lui fut +donné par la reine. Tous les ordres étrangers brillaient sur sa +large poitrine. Il s'était fait la barbe peu de temps auparavant. + +Que dire? Vous connaissez sa beauté. Tous les jolis garçons qui +l'entouraient avaient l'air de ses domestiques. + +Il mit un genou en terre devant moi et me passa au cou un joyau en +corail aquatique, d'un prix extravagant, aussi précieux par la +matière que par le travail, en murmurant: + +-- Vierge adorée, ceci est la croix de ma mère! + +Son émotion était maladive. Il ajouta: + +-- Grâce aux effets du porteur d'eau, j'ai surmonté tous les +dangers inséparables de mon entreprise. Désormais, soyons tout au +bonheur. + +Sur un geste de lui, les lambris de ma chambre à coucher furent +immédiatement tendus de satin vert clair, parsemé de bouquets de +topaze. On répandit des parfums sur le tapis, tandis que d'autres +aromates brûlaient dans les cassolettes orientales. Un autel se +dressa en face de la cheminée à la prussienne. + +Simon avait apporté son orgue de barbarie, et c'était justement +cet objet qui n'avait pas pu passer par le tuyau. + +Il joua dessus plusieurs morceaux tendres et anacréontiques. + +Puis, le prêtre mutilé d'Éthiopie nous unit devant Dieu. + +Il unit aussi, par la même occasion, le Rémouleur et Olinda, ma +première confidente. + +La cérémonie se passa très bien, sauf un incident, en apparence +vulgaire, mais qui aurait dû nous donner à réfléchir. Au moment où +le prêtre nègre prononçait sur nos têtes de saintes paroles, en un +langage incohérent, il éternua. Nous nous aperçûmes qu'un vent +coulis venait du côté des fenêtres; elles étaient restées +entr'ouvertes, on courut les fermer, mais il était trop tard. Le +prêtre d'Éthiopie qui n'avait qu'un bras, qu'une jambe et qu'un +oeil ajoutait maintenant un rhume de cerveau à ces fâcheuses +infirmités. + +Est-ce pour vous entretenir de ce détail que j'ai parlé des +fenêtres ouvertes? Non! Au travers des carreaux, le noble Mustapha +crut voir une tête de hibou. + +Il s'approcha pour mieux regarder et aperçut dans le feuillage des +sycomores, plantés en rond autour du bassin de Mercure, une +multitude d'ombres humaines et fugitives. + +La lune qui se cacha sous un nuage opaque, cessa d'éclairer la +nature. Mustapha crut s'être trompé. Il ne parla point. Il eut +tort. Un seul mot tombant de sa bouche nous eut épargné un +épouvantable péril et neuf mois de tortures atroces, qui me furent +particulières et privatives, car mon Coriolan resta libre. + +La cérémonie achevée, Mandina de Hachecor qui me servait de dame +d'honneur, fit comprendre au reste de l'assemblée que l'heure de +la retraite avait sonné. Nos amis s'éloignèrent au son de l'orgue +de barbarie qui jouait un air connu, dans les corridors, pour +étouffer le bruit de leurs pas. + +Coriolan était enfin seul avec son Elvire. + +Ô jeunes filles, mesurez la nouveauté de cette situation. Nous +étions mariés, nous nous aimions avec délire, et c'était la +première fois que nous nous rencontrions dans le monde! + +Mais il avait acheté ma photographie, et sa brillante renommée me +le rendait familier, + +Il prit place auprès de moi, sur le sopha[10], si jeune, si beau et +surtout si bon que je m'accoutumai à lui tout de suite, puis le +sommeil nous gagna tout doucement. + +Puissance divine! Quel réveil nous attendait! + +La vision du noble Mustapha, dont il a été précédemment question, +n'était pas une chimère. Le visage de hibou, aperçu à travers les +carreaux, appartenait à mon bisaïeul, et les formes sombres, +perchées dans les sycomores, étaient celles de ses sicaires. + +Une de mes confidentes avait trahi notre secret. + +Mon bisaïeul, éveillé en sursaut, vers minuit, avait vu près de sa +couche cette fille sans entrailles Herminie, native du Bas-Meudon, +celle-là même qui m'avait apporté le bouquet de fleurs rares, +entouré de papier glacé. + +-- Pendant que vous dormez, lui dit-elle, imprudent vieillard, +votre arrière-petite-fille est en train de se mésallier à un +porteur d'eau alsacien. + +Le duc bondit hors de ses draps, il se trouvait devant une +personne de l'autre sexe, n'importe, son grand âge le forçant à +porter toujours des pantalons de flanelle, il était en état. Il +appela ses valets; ce fut en vain: le narcotique faisait +admirablement son office, les tenant enchaînés dans le sommeil. +Alors, sachant bien qu'il ne pouvait s'attaquer tout seul au Fils +de la Condamnée, il monta au sommet d'une tour et alluma le phare. + +Un quart d'heure après, trente-huit à quarante pieuvres mâles des +divers impasses de Paris, arrivaient à l'hôtel. Vous avez deviné +que le phare était un signal. + +Mon bisaïeul les rassembla dans la grotte et leur dit sans +préambule: + +-- J'ai assez vécu pour voir le déshonneur de ma maison. Coriolan +Fandango, natif des ruines de Palmyre, en Asie, exerçant la +médecine à Paris, sans diplôme, a pénétré dans mon domicile à la +faveur d'une veste de porteur d'eau, et s'est uni aussitôt à ma +riche héritière. + +-- Qui vous a révélé ce mystère? demanda le pieuvre mâle de +l'impasse Tivoli. + +Mon bisaïeul montra Herminie du Bas-Meudon. + +Cette infortunée tomba, frappée de trente-huit à quarante coups de +yatagan. + +-- Comme cela, dit la hyène de l'impasse Tivoli, elle ne fera plus +de cancans dans le voisinage. + +M. le duc approuva d'un signe de tête et reprit: + +-- Je suis dans l'embarras. Que chacun me donne son avis avec +franchise. + +Les Pieuvres s'assirent sur les tombes et la délibération +commença. + +L'ancien professeur de la cité Jarie proposa d'introduire du +méphitisme pur dans la chambre nuptiale, à l'aide d'un tube en +gutta-percha[11]; Carapace offrit d'inoculer aux deux époux une +maladie charbonneuse; la hyène de l'impasse Tivoli conseilla de +les étouffer en faisant tomber sur eux le plafond de leur +appartement, mais mon bisaïeul repoussa ces divers expédients +comme ayant déjà servi. + +Il fut interrompu par plusieurs coups vigoureux frappés à la +porte. + +-- Qui vive? demanda aussitôt Silvio Pellico. + +---- C'est moi! répondit une voix qui fit tressaillir la jeune +Grecque. + +-- Cet organe... commença-t-elle. + +-- Moi, poursuivit la voix, Frigolin de Torboy, qui, empêché il y +a neuf mois par une circonstance imprévue, n'ai pu venir au +rendez-vous. + +On pouvait l'en croire, c'était un connaisseur. + +-- Dans les veines de la trop coupable enfant, dit-il en parlant +de moi, est renfermée la dernière goutte du sang de Rudelame- +Carthagène. Je veux la garder vivante, afin de la torturer à mon +aise. Boulet-Rouge, la principale pieuvre mâle de l'impasse +Guéménée, n'a pas encore parlé. Son expérience m'étant connue, je +l'adjure de me fournir un truc pour anéantir le Fils de la +Condamnée sans exposer les jours d'Elvire. + +Boulet-Rouge se leva. Chacun connaît l'emplâtre de dimension +inusitée qu'il porte sur sont visage pour éloigner tous les +soupçons. Il le repoussa un peu de côté et dit: + +-- En fait de procédés, on n'a qu'à choisir. + +Les inventions nouvelles offrent un champ fertile. Il suffira de +prendre un fil de métal, bon conducteur, et d'en isoler +l'extrémité. Vous ferez passer le fil à travers le corps des deux +mariés, en ayant soin toutefois que la partie isolée soit seule +dans l'estomac de mademoiselle de Rudelame. Vous enverrez alors +une dépêche qui ravira le jour à Fandango, en passant, mais qui, +arrêtée par la matière isolante, épargnera l'existence de la jeune +et belle Elvire. + +La simplicité de cet appareil réunit tous les suffrages. On leva +la séance pour s'occuper des voies et moyens. + +Pendant que, plongés dans une sécurité trompeuse, Fandango et moi, +nous dormions, tout conspirait ainsi contre notre bonheur. + +À trois heures et demie du matin, je fus réveillée par un léger +bruit. Aux lueurs vacillantes de la lampe d'opale, je vis un +spectre à la fois fantastique et plein d'une effrayante réalité, +Le plafond était ouvert, le plancher était crevé_. _Trente-huit à +quarante pieuvres mâles surgissaient du sol ou descendaient en +rampant le long des lambris, tendus de satin vert clair. Il y en +avait qui se glissaient sur le tapis comme des sauriens +gigantesques. Il y en avait qui dégringolaient par les colonnes de +notre couche. + +Au centre de la pièce, mon bisaïeul, que je reconnus seulement à +son visage de hibou, car un costume de lancier polonais +dissimulait sa vétusté, mettait la dernière main à l'appareil +électrique. + +Je crus être le jouet d'un rêve jusqu'au moment où on donna le +signal, qui était un chant d'alouette, à cause de l'heure +matinale. + +Mon bisaïeul retroussa aussitôt les manches de son uniforme et se +mit en devoir de passer l'appareil au travers de nos corps. + +Je ne pus m'empêcher de jeter un cri. + +Aussitôt, les trente-huit à quarante yatagans sortirent hors du +fourreau, tandis que mon époux, réveillé en sursaut et comparable +aux demi-dieux du paganisme, cherchait son revolver afin de se +mettre en défense. Il ne le trouva pas, M. le duc le lui avait +volé. Alors, le Fils de la Condamnée poussa une exclamation +terrible, à laquelle répondit le braiment de son cerf vivant qui +l'attendait sous la charmille. + +-- Vampires! dit-il avec force, coléoptères! rebuts des +civilisations et de l'histoire naturelle, il me reste une +ressource. + +Et roulant avec rapidité sa cravate autour du cou de l'hyène de +l'impasse Tivoli, il l'étrangla comme si c'eut été un enfant +naissant. + +Les autres conjurés frappés de ce tour d'adresse, reculèrent. Il +n'en fallut pas davantage. Fandango s'élança dans la cheminée à la +prussienne et disparut à tous les regards. + +Presque aussitôt après, on entendit le galop du cerf dans les +bosquets, et une voix terrible éclata dans le silence de la nuit. +C'était la sienne. Elle disait: + +-- Je m'éloigne sur mon cerf, natif comme moi, des ruines de +Palmyre. Tremblez! dans neuf mois, l'heure du châtiment sonnera! + +-- Il est sauvé! m'écriai-je, je puis m'évanouir. + +Et je perdis l'usage de mes sens, au moment où nos ennemis +témoignaient de leur désappointement et de leur aigreur. + +Quand je revins à la vie, je cherchai en vain la lumière du jour. +On avait muré les portes et les fenêtres de ma chambre nuptiale, +qui était transformée en tombeau. + +Auprès de moi, il y avait un pain de munition, une cruche d'eau +saumâtre et des noisettes. J'en cassai une avec indolence. Un +papier s'en échappa... + + +CHAPITRE VIII +ADULTÈRE, INCESTE ET BIGAMIE + +Certes, on ne trouverait pas beaucoup de jeunes dames capables de +faire, un quart d'heure après leur accouchement, un récit de cette +étendue et de cet intérêt. Ceci est une courte réflexion de +l'auteur. + +-- C'était, poursuivit la bru de la Condamnée, car elle avait +droit à ce titre, depuis son mariage avec le docteur Fandango, +c'était un papier très fin, couvert d'écriture. Bien que je +n'eusse point de chandelle, mes yeux habitués à l'obscurité, +déchiffrèrent la signature de Boulet-Rouge. + +La vue de mes jeunes appas avait adouci cette abrupte nature. + +Il me marquait que, si je voulais habiter sa cabane, il consentait +à étouffer la mère de ses enfants entre ses deux matelas. + +Quel sauvage caractère, je méprisai son ouverture. Coriolan seul +occupait mon coeur. + +Où était-il? Que faisait-il? En quels lieux son cerf l'avait-il +transporté? Telles étaient les questions que je m'adressais dans +mon délire, Combien de fois cassai-je mes noisettes avec émotion +espérant une lettre de lui! Puisque l'impur Boulet-Rouge avait +bien eu l'idée de m'écrire par cette voie, Coriolan pouvait de +même... + +Puérile chimère! Rien! Ma situation était pénible et monotone. Je +ne voyais personne, sinon le malheureux qui m'apportait chaque +matin mon pain de munition, mon eau saumâtre et mes noisettes. On +l'avait choisi sourd, muet et aveugle pour m'ôter toute chance +d'essayer sur lui mes moyens naturels de séduction. + +Les jours passèrent. La pensée d'abréger mon existence germa dans +mon cerveau. Je la repoussai: j'étais mère! + +La nuit de mes noces, au milieu des transports de son amour, le +Fils de la Condamnée m'avait adressé ces paroles remarquables: + +-- Si jamais, madame Fandango, tu te trouves dans un embarras +cruel, monte au dernier étage du palais de tes pères. Emporte avec +toi sept bougies et allume-les dans les ténèbres. Je les verrai de +loin et j'accourrai à ton aide. + +Il avait ajouté: + +-- Moi, si j'ai besoin de toi, je lancerai dans les airs sept +petits ballons rouges. Cela voudra dire: «Viens, je t'attends sous +les voûtes du bazar Bonne-Nouvelle pour affaires.» + +Hélas! malgré sa capacité, il n'avait prévu que je serais enterrée +vivante! + +Le quinzième jour du quatrième mois, Je cessai d'être seule; mon +jeune Virtuté commença à s'agiter dans mon sein. + +Le matin du jour suivant, je reçus une lettre du vil Boulet-Rouge. +Elle était ainsi conçue: + +«Toi qui a repoussé mes caresses, veux-tu connaître toute +l'horreur de ton sort? Compte dix-sept feuilles de parquet, à +partir de l'endroit où tu es assise, soulève la dix-huitième +planche qui recouvre un puits profond, descends dans le puits, +tourne à gauche, prends la onzième galerie à droite, monte treize +marches, fais le tour de la colonne et cherche un bouton de métal. +Pèse dessus de droite à gauche. La colonne s'ouvrira et tu verras +ta destinée!» + +Signé: «Celui dont tu as enflammé les caprices.» + +J'attendis le soir, et poussée par une curiosité maladive, je +comptai les dix-sept planches, je soulevai la dix-huitième. Le +puits profond se présenta à mes yeux. J'y descendis et suivis dès +lors de point en point l'itinéraire tracé par cet odieux libertin +de Boulet-Rouge. + +Quand la colonne s'ouvrit, j'aperçus un spectacle fait pour +m'étonner. Un immense corridor souterrain était devant mes yeux. +Une lampe sépulcrale l'éclairait de lueurs fugitives et montrait à +perte de vue son sol carrelé de noir et de blanc comme un tombeau. + +À côté de la galerie était un écriteau qui portait ces mots +caractéristiques: VICTIMES APPARTENANT À LA FAMILLE DE RUDELAME- +CARTHAGENE. + +Au-dessous, et à droite, un second écriteau disait: CÔTÉ DES +HOMMES. À gauche, un troisième: CÔTÉ DES DAMES. Il y avait à +droite trente cellules creusées dans le roc, à gauche, trente. En +tout, cela faisait soixante cellules. Dans les quinze premières de +chaque côté se trouvaient trente cercueils. Sur les trente autres, +il y en avait vingt-neuf qui étaient habitées par des créatures +vivantes dont les noms étaient tracés sur les portes. + +Mon nom était sur la trentième! + +J'eus le courage d'ouvrir tour à tour ces vingt-neuf portes pour +voir ce qu'il y avait à l'intérieur. J'y trouvai uniformément, +auprès des reclus de l'un et l'autre sexe un pain de munition, une +cruche d'eau saumâtre et des noisettes. Seulement, on y ajoutait +un casse-noix, quand le captif était d'un grand âge. + +Et savez-vous quels étaient les habitants de ces niches? Les fils, +les filles, les gendres et les brus de mon bisaïeul: mon père, ma +mère que je croyais décédée, mon grand-père, ma grand'mère dont +j'avais pleuré le trépas, l'oncle de Mandina, la tante de +Mustapha... + +Ils étaient enchaînés étroitement. Aucun d'eux ne me reconnut. À +l'aide d'une préparation chimique, on leur avait enlevé la +mémoire. + +Comme je revenais sur mes pas, car j'en avais assez, une voix +moqueuse autant que barbare sortit des profondeurs du souterrain. +Elle me dit: + +-- Eh bien! Elvire de Rudelame, refuses-tu encore la position +modeste mais honorable de ma compagne assassinée? + +Cette voix appartenait à Boulet-Rouge. + +J'y répondis par le silence de l'horreur... + +Le pénultième jour du neuvième mois qui était avant-hier, ma tombe +s'éclaira tout à coup. À sa tête de hibou, je reconnus mon +bisaïeul. + +Il était accompagné de trois médecins habiles qui m'examinèrent +avec attention. + +-- Cette jeune personne, dît le premier, est dépourvue de toute +infirmité. Elle accouchera sous quarante-huit heures. + +Les autres prononcèrent des paroles scientifiques et l'un d'eux +fit remarquer que mes attraits avaient résisté au pain de munition +et au reste. + +-- Ah! m'écriai-je, ces appas sont mon malheur. Au nom du ciel, +donnez-moi des nouvelles de mon époux. + +Mon bisaïeul me jeta un regard perçant. + +-- Qu'on achète une quantité suffisante d'alcool! commanda-t-il, +et qu'on prépare un bocal, afin d'y mettre, aussitôt après sa +naissance, le petit-fils de la Condamnée. + +Il sortit par la brèche qui avait été pratiquée pour son entrée. + +D'après un ordre émané de lui, je fus placée sur un brancard et +portée au plus haut étage de la maison, afin d'avoir de l'air +pendant mes couches. + +Vous l'avez deviné. + +Quand l'obscurité eut remplacé la lumière du soleil, j'allumai +sept bougies que je plaçai derrière mes carreaux. La nuit +m'empêcha de voir si les sept ballons voltigeaient dans +l'atmosphère, mais, vers minuit, plusieurs chanteurs tyroliens +s'arrêtèrent devant l'hôtel. Mon coeur battit. J'avais reconnu +Coriolan parmi eux. + +Avec une fronde, il lança un caillou jusqu'à ma retraite. Le +caillou était enveloppé d'un papier blanc sur lequel étaient +écrits ces seuls mots: + +«Approchez-le d'un feu ardent.» + +J'obéis, et aussitôt d'autres caractères apparurent, formant un +billet ainsi conçu: + +«L'encre sympathique est connue depuis longtemps; ce n'est pas moi +qui l'ai inventée, mais la prudence m'a commandé d'en faire usage. + +» Pendant ces neuf mois, j'ai été fort occupé. + +» Au moment où l'incendie s'allumera, tiens-toi prête à jeter +l'échelle de soie. Je monterai te chercher avec Mustapha et le +gendarme. + +» Tu nous reconnaîtras à ces divers signes: Le gendarme aura une +pomme d'amour à la place du coeur, Mustapha, un réséda à sa +casquette, et moi, le ruban des saints Maurice et Lazare. + +» Nous murmurerons tous les trois en arrivant: Paris! + +» Tu répondras à voix basse: Palmyre!» + +» _Coriolan, _«le Fils de la Condamnée.» + +Je baisai ce papier avec ardeur, mais il me jeta dans une +perplexité insurmontable. De quel incendie parlait mon époux? Et +s'il mettait le feu au palais, que deviendraient les vingt-neuf +victimes du souterrain? + +Un adolescent, nommé Gringalet, qui est le fruit d'une faute +commise par l'huissier de notre famille, descendit du toit et +frappa trois coups à mes carreaux. J'ouvris ma fenêtre. + +Gringalet n'eut que le temps de prononcer précipitamment ces +paroles: + +-- Avalez les papiers. Les voilà! + +En effet, j'avais encore le billet dans ma gorge, quand mon +bisaïeul entra avec l'huissier de la place des Vosges, porteur +d'une liasse de parchemins considérables. + +Derrière eux, venaient les trois Pieuvres mâles de l'impasse +Guéménée. + +Derrière encore, de nombreux domestiques arec des tables, des +tapis, des sièges, une escabelle: tout ce qu'il faut enfin pour +meubler une chambre destinée à servir de tribunal de famille. + +M. le duc prit place, sur une sorte de trône, les trois Pieuvres +mâles l'entourèrent; l'huissier de la place des Vosges s'installa +à la petite table du greffier et moi je dus m'asseoir sur la +sellette. + +Les valets furent congédiés. + +-- Messa, Sali, Lina, dit mon bisaïeul, vous êtes les témoins et +l'auditoire. Cette coupable enfant est l'accusée. Mon huissier est +le greffier, je suis le juge. Nous constituons une cour de haute +et basse justice. J'en ai le droit par les chartes des anciens +rois de France. + +L'huissier frappa sur ses parchemins. C'était vrai. + +Au dehors Gringalet, par des menaces et des pieds de nez, +témoignait du mépris, que lui inspirait son père naturel. + +-- Fille ingrate et perverse, savez-vous dans quel abîme de +forfaits vous vous êtes plongée? demanda mon bisaïeul. + +-- Je sais que je suis innocente, répliquai-je avec l'assurance de +la candeur. + +-- Innocente! répéta-t-il, vous allez on juger vous-même. Mon +grand-père, le premier duc de Rudelame avait un fils adultérin qui +se nommait Inaniquet. Ce fils adultérin étant devenu pubère, +séduisit la duchesse, ma mère: je suis né de cet inceste. N'êtes- +vous pas la fille de mon petit-fils? + +-- Si bien! répondis-je, pour mon malheur. + +-- Parfait! ce Inaniquet est marié à une princesse arabe qui vit +en Lombardie. On le connaît dans Paris sous le nom du docteur +Fandango!... + +-- Ô ciel! m'écriai-je. + +-- Vous êtes, par conséquent, la femme du père incestueux, +adultérin et bigame de votre bisaïeul! Je crois qu'un pareil fait +ne s'est jamais produit dans les oeuvres d'imagination! + +-- Mais, objectai-je, l'âge de mon Coriolan... + +-- Il doit sa jeunesse apparente aux prodiges de la chimie, +interrompit le duc. Vous sentez bien que vous ne pouvez rester +dans un pareil état... Doutez-vous encore?... Huissier de la place +des Vosges, montrez-lui les papiers qui le prouvent. + +C'était exact. On me prodigua les preuves authentiques de ma +honte. Mon bisaïeul poursuivit: + +-- Heureusement, votre mariage est nul comme ayant été cimenté par +une moitié d'ecclésiastique; le prêtre d'Éthiopie n'a qu'une +jambe, qu'un bras et qu'un oeil... Voici un homme du peuple (il +montrait l'odieux Boulet Rouge) qui consent à donner son nom à +votre enfant. Trop pur pour encourir le reproche de bigamie, il +s'engage à noyer sa femme instantanément. + +-- Avec plaisir, dit Messa. + +-- Et si vous refusez, acheva mon juge, on va faire sur vous +l'essai d'un supplice nouveau consistant à peler la personne comme +une pomme, et à saupoudrer sa chair de poivre rouge... + +À cet instant précis, des clameurs confuses s'élevèrent au dehors, +et les serviteurs épouvantés revinrent, disant: + +-- Fuyez, mon seigneur, le palais est en flammes! + + +CHAPITRE IX +LE GRAND CHEF DES ANCAS + +La belle Elvire s'arrêta, suffoquée. + +On se souvient de cette particularité qui était alors un mystère: +Mandina avait vu le ciel rouge dans la direction de l'occident. Ce +n'était pas le château de Mauruse qui était la proie du feu, +c'était le palais du faubourg Saint-Honoré. + +-- Hélas! reprit la narratrice, je n'étais pas encore sauvée. Cet +incendie, allumé par les soins de mon époux, se produisit dans un +moment incommode. Entourée comme je l'étais, comment jeter +l'échelle de soie qui devait conduire jusqu'à moi mes libérateurs? + +Je fus enlevée par les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée, +qui me firent sortir du palais par des escaliers dérobés et des +couloirs obscurs. Ces souterrains aboutissent au puits de +Grenelle. + +On m'emmena ensuite à travers les rues. Messa, Sali et Lina nous +quittèrent pour affaires; je ne sais ce que devint l'huissier de +la place des Vosges. Rue de Sévigné, je fus prise des douleurs de +l'enfantement, et vous savez le reste. Plaignez mes infortunes. + +Nous renonçons à peindre la physionomie générale de l'atelier des +Piqueuses de bottines réunies, à la fin de ce récit aussi long que +surprenant. + +Nous préférons revenir en toute hâte à la chambre voisine où le +sanguinaire Boulet-Rouge se préparait à immoler le nouveau-né. +Messa, Sali et Lina ignoraient la série des circonstances qui +avaient amené Elvire et son fils, Virtuté, à la Maison du Repris +de justice, Ils ne savaient même pas que la malheureuse jeune +femme fut accouchée. + +En quittant M. le duc, ils étaient allés tuer quelques malades du +docteur Fandango, pour accomplir le traité qui les obligeait à +fournir tous les jours soixante-treize victimes. Ce chiffra +n'avait pour eux rien d'exagéré. L'habitude est une seconde +nature. + +S'ils avaient pu deviner qu'ils étaient là en présence de Virtuté, +le petit-fils de la Condamnés, destiné, dès son entrée dans la +vie, à périr dans de l'esprit de vin, ils n'auraient pas hésité, +mais ils le prenaient pour un enfant du commun, fruit insignifiant +d'une piqueuse de bottines et d'un prolétaire. Ils ne se +pressaient point, d'autant que la frêle créature ne portait pas +encore la marque particulière du docteur Fandango. + +Boulet-Rouge était indécis sur la manière dont il allait +l'immoler. Il avait le choix entre le poignard, le poison, ou la +strangulation; il pouvait aussi lui appliquer un masque de poix +sur le visage ou lui chatouiller la plante des pieds jusqu'à +extinction. Il préféra lui enfoncer une aiguille anglaise dans la +tempe, parce que cela ne laisse pas de trace. + +Pendant qu'il prépare, en se jouant, l'exécution de ce forfait, +nous passerons de l'autre côté de la rue de Sévigné et nous +introduirons le lecteur dans la retraite modeste du célèbre Silvio +Pellico. + +Ce respectable vieillard avait été ressuscité par le docteur +Fandango au moyen d'un procédé occulte. Il avait compris que les +détails de sa mort et de sa captivité compromettaient son +honorabilité dans sa patrie, et il était venu s'établir à Paris. + +Sa succession ayant été recueillie par ses héritiers, il vivait +des bienfaits du généreux Mustapha qui l'avait adopté pour aïeul. + +Sa demeure servait souvent de lieu de réunion aux loyales natures +qui défendaient la cause du Fils de la Condamnée. + +Ce soir, nous n'avons pu l'oublier, c'était chez lui que Mandina +de Hachecor, le Rémouleur, le Joueur d'orgues et le Cocher de +citadine avaient cherché un asile, après l'explosion de la machine +infernale. Ils y trouvèrent le gendarme et quelques autres bons +coeurs, réunis autour d'Olinda, la jeune Grecque, ancienne +première confidente d'Elvire. Elle était en mal d'enfant, parce +que, mariée à la même heure que sa maîtresse, elle devait +accoucher à la même époque. Telles sont les lois imprescriptible» +de la science. Une scène attendrissante eut lieu dans cette +étroite enceinte. Quand le vénérable Silvio Pellico vit que +Mustapha était veuf d'une oreille, il se livra aux marques du plus +violent désespoir. + +-- Personne ne sortira d'ici avant d'avoir été fouillé avec soin, +s'écria-t-il en proie à une animation peu ordinaire. Il faut que +l'oreille de mon jeune bienfaiteur se retrouve. Et d'abord quelque +traître ne se serait-il pas glissé parmi nous? + +-- Nous avons déjà échangé les signes convenus, objecta Mandina. + +-- Jeune insensée, répliqua Silvio Pellico, la vie a-t-elle été +toujours sans reproches? Le gendarme a-t-il à se louer de ta +conduite? Tu n'as pas la parole. Ignores-tu à quel point est +aujourd'hui poussé l'art de déguisement? Dans une assemblée +secrète, il serait bon maintenant de varier toutes les dix minutes +les signes et les mots d'ordre. Une pieuvre mâle, un chacal, un +mohican, un habit noir, une casquette verte, peut prendre à chaque +instant la taille et le visage de l'un de nous. Penses-tu ce qui +arriverait, si les Fléaux des divers[12] impasses parvenaient à +pénétrer nos secrets! + +Tout en parlant, il lavait avec son mouchoir imbibé d'un précieux +vulnéraire, la place où était autrefois l'oreille droite du loyal +Mustapha. Chacun respectait sa douleur. Il reprit: + +-- L'homme a besoin de deux oreilles. Une seule oreille est +contraire aux lois de la symétrie. Mustapha, ou plutôt Faustin +d'Apreval! car après un pareil malheur, je ne saurais plus +dissimuler ton antique et illustre origine, quelle figure vas-tu +faire auprès de la princesse ton amante? + +Les assistants écoutaient stupéfaits. Le gendarme fit un pas en +avant. + +-- Si vous êtes véritablement Faustin d'Apreval, dit-il, ma +mission est accomplie! + +-- La mienne aussi! s'écria le Rémouleur qui ôta sa perruque +rousse et laissa voir des cheveux châtains de la nuance la plus +chatoyante. + +L'ecclésiastique Éthiopien demanda un couteau. + +Ayant fendu sa soutane, il en retira un bras d'abord, puis une +jambe, tous deux bien conformés, puis, il enleva un appareil +ingénieux qui recouvrait un de ses yeux, puis enfin, dépouillant +une peau factice dans laquelle il vivait depuis longtemps, il +apparut blanc et propre à tous les regards. + +-- Amoroso! murmura Mandina prête à se trouver mal. + +Le Joueur d'orgues, sans y songer, exécutait sur son instrument un +des morceaux les plus émouvants de la _Marseillaise._ + +Silvio Pellico avait tout compris. + +Il étendit ses mains tremblantes et dit: + +-- Je puis mourir à nouveau, puisque j'ai vu réunis encore une +fois les cinq enfants de l'odalisque! + +-- Les six soupira Olinda qui avait achevé dans un coin le travail +de sa délivrance et qui bondit au milieu du cercle avec un bel +enfant dans ses bras. + +Cela mit un froid. Silvio Pellico prononça les paroles suivantes à +voix basse: + +-- Si Olinda est la fille de Princessina, l'odalisque Maugrabine, +elle a épousé son frère; ce n'est pas convenable. + +-- Parle! ô mon époux, s'écria la jeune grecque avec un sourire +angélique. Hâte-toi de dissiper leurs soupçons. + +Le Rémouleur fit un geste pour réclamer le silence. + +-- Grâce au souverain arbitre de l'univers, dit-il, nous avons +évité ce piège. La nuit des noces, et au moment même ou j'entrais +dans la couche nuptiale, ma soeur reconnut à mon cou le portrait +du grand chef des Ancas qui me fut légué par notre mère. Elle +poussa un cri et se rhabilla... + +-- Mais l'enfant!... interrompit Silvio non sans défiance. + +-- Votre âge avancé ne vous donne pas le droit de me couper la +parole, répliqua le Rémouleur. + +J'allais expliquer l'enfant. Ma soeur s'agenouilla près de moi et +m'avoua que, la veille, elle avait cédé à l'amour d'un inconnu, +qui devait la conduire à l'autel le lendemain. Comme ce lâche +imposteur manquait à ses serments, Olinda... + +Il fut interrompu par plusieurs coups vigoureux frappés à la +porte. + +-- Qui vive? demanda aussitôt Silvio Pellico. + +-- C'est moi! répondit une voix qui fit tressaillir la jeune +Grecque. + +-- Cet organe... commença-t-elle. + +-- Moi, poursuivit la voix, Frigolin de Torboy, qui, empêché il y +a neuf mois par une circonstance imprévue, n'ai pu venir au +rendez-vous. + +-- C'est lui, s'écria Olinda, c'est le père de Zêlida! + +Elle pressait l'enfant contre son coeur. Silvio Pellico fit +remettre les divers déguisements, car il n'oubliait jamais les +conseils de la prudence, et l'on ouvrit la porte au véritable +époux d'Olinda, qui reconnut son petit, séance tenante. + +Il portait le costume des droits réunis, mais c'était un mensonge. +Ses parents étaient propriétaires et référendaires à la Cour des +comptes. + +Silvio Pellico réfléchissait. + +-- Ôtez de nouveau vos déguisements! ordonna-t-il. + +Et quand on lui eut obéi: + +-- Nous devons redoubler de précautions, parce que j'ai une +importante ouverture à vous faire. + +-- Pour ne point blesser la pudeur, continua-t-il au bout d'un +instant, messieurs, vous tournerez le dos aux dames; mesdames, +vous regarderez du côté où ne sont point les hommes, puis vous +vous déshabillerez complètement afin de me laisser constater si +vous portez tous le cachet particulier du Fils de la Condamnée. +J'ai été cruellement trompé en ma vie. Je tiens à n'être plus +victime d'aucune erreur. Mon grand âge m'autorise à faire cette +constatation, sans offenser l'un ni l'autre sexe. + +On lui obéit encore, mais en murmurant. + +Aussitôt qu'il eut vu et contrôlé tous les cachets, il ouvrit ses +bras et dit avec une émotion qui allait jusqu'au transport: + +-- Dans mes bras! sur mon coeur! tous! tous! Puisqu'il ne reste +plus aucune énigme à deviner, je vais vous faire une dernière +surprise, ô mes enfants! reconnaissez l'auteur de vos jours. Je +suis le grand chef des Ancas! je suis le veuf de Princessina, +l'odalisque Maugrabine! + +Il est plus facile de se représenter l'effet de cette péripétie +que de l'exprimer par des paroles. + +-- Ô mes enfants, se reprit tout à coup le vieillard, que la +vieillesse vous rend donc léger et abominablement inconséquent. +L'état de nudité dans lequel je viens de vous mettre en est une +preuve évidente. Baissez les yeux, mes filles, et ne regardez pas +ainsi vos frères! Mes fils, baissez les yeux et gardez-vous de +détailler ainsi vos soeurs! Vite, reprenez vos vêtements. + +Pendant qu'elles se rhabillaient, le vénérable ancêtre leur +expliqua que, craignant les cancans, il s'était réfugié au Chili, +que les Araucaniens l'avaient choisi pour leur roi, etc., etc. + +Mais nul n'est parfait, au milieu de l'allégresse générale, ce +vieillard entêté, reprit son idée fixe. + +-- Tout cela n'empêche pas, s'écria-t-il, que le généreux Mustapha +n'a plus qu'une oreille. Maintenant qu'il est mon fils aîné, je +tiens de plus en plus à ne pas le laisser dans cet état. + +-- J'ai sur moi une colle spéciale, dit le nouvel époux d'Olinda, +j'en donnerais volontiers un morceau pour être agréable à mon +beau-frère. Si on pouvait savoir où est l'oreille... + +Il n'eut pas le temps d'achever. Silvio, leste pour son âge, +s'était élancé vers son armoire qui s'ouvrait, bien entendu, à +l'aide d'un bouton caché dans le mur. Il en retira une longue-vue, +sur l'enveloppe de laquelle les initiales J. F. G. L. P. +indiquaient qu'elle avait appartenue au malheureux navigateur Jean +François Galoup de la Pérouse, commandant l'_Astrolabe _et la +_Boussole, _mort en 1785, aux îles Vanikoro. + +L'ayant développée à son point il se mit à la fenêtre et examina +le pavé de la rue de Sévigné, pour voir s'il n'y découvrirait +point l'oreille de Mustapha. + +C'était juste au moment où Messa, Sali et Lina entraient dans la +chambre au berceau, chez les Piqueuses de bottines réunies. + +Nous avons noté comme quoi Tancrède, dit Chauve-Sourire, +prisonnier chez Mandina à l'étage au-dessus, banda son arc et +décocha une flèche à l'adresse de Silvio Pellico. + +Cette flèche ayant traversé les airs atteignit le vieillard à la +tète et lui coupa net l'oreille droite. + +Loin de se lamenter, il poussa un grand cri de joie et revint vers +sa famille en tenant son oreille à la main. + +-- Jeune étranger, dit-il à Frigolin de Torboy, ô mon gendre, +préparez votre colle et que cette oreille appartienne désormais au +noble Mustapha, pour prix de ses bienfaits. + +Celui-ci voulut refuser, mais Silvio poursuivit: + +-- Ma carrière est fort avancée. Peu importe que je la termine +avec une seule oreille puisque j'ai renoncé à l'amour depuis que +Princessina n'est plus. Accepte cette oreille, mon fils, c'est +celle d'un vieillard, elle écoutera les conseils de la prudence. +En outre, tu n'auras plus besoin désormais de faire à tout bout de +champ des signes pour te faire reconnaîtra. Il nous suffira de +relever les belles boucles de tes cheveux et de voir mon ancienne +oreille, pour constater ta présence à l'instant même. + +Mustapha consentit enfin. Comme le nouvel époux d'Olinda achevait +l'opération du collage, les regards de Mustapha se portèrent par +hasard vers les fenêtres de l'atelier qui faisait face. + +-- Avez-vous du vieux linge! s'écria-t-il d'une voix de tonnerre. + +On ne le comprit point d'abord. + +-- Avez-vous du vieux linge? répéta-t-il en proie à une exaltation +croissante, du papier, de la laine à matelas, des chiffons, +n'importe quoi?... + +Chacun le crut fou, mais sans s'arrêter à combattre cette erreur, +il déchira les rideaux du lit et s'en fit une sorte de turban fort +épais. + +Puis, reculant de plusieurs pas pour prendre son élan, il dit +d'une voix tonnante: + +-- Il faut sauver madame Fandango, ou mourir! + +En même temps, il sauta par la fenêtre. + +La famille de Silvio Pellico, que nous appellerons maintenant +Grand chef des Ancas, le vit traverser l'espace. Sa tête alla +frapper la fenêtre le la croisée des Piqueuses de bottines et +l'enfonça. + +C'était pour éviter le choc, inséparable d'une pareille +entreprise, qu'il avait demandé du vieux linge. + + +CHAPITRE X +L'EAU QUI CHANGE LES PHYSIONOMIES + +Grâce à la précaution qu'il avait prise de faire un turban épais +avec les rideaux du lit, le noble Mustapha entrant ainsi chez ses +voisines à travers le châssis brisé d'une fenêtre, n'éprouva +d'autre mal qu'un léger étourdissement, et même son oreille de +vieillard récemment collée, ne bougea pas. + +Pour expliquer la soudaineté désespérée de son acte, il nous est +indispensable de retourner un peu en arrière. + +Après le récit d'Elvire de Rudelame, bru de la Condamnée, la +gérante avait fait le thé, beurré les tartines et mis le couvert. +Pendant cela, Boulet-Rouge, toujours perplexe, repassait dans sa +tête les divers moyens de détruire le nouveau-né. + +Carapace et Arbre-à-Couche tournaient leurs pouces en causant des +multiples événements de cette journée. + +Tout à coup, l'odeur du thé pénétra dans la chambre par les +fissures de la porte. Boulet-Rouge ouvrit de larges narines et +dit: + +-- Je vais mettre l'enfant vivant dans le cercueil. M. le duc +aimera peut-être mieux l'avoir ainsi, pour jouir de ses +souffrances. Allons prendre une tasse de thé. + +-- Y penses-tu? s'écria Lina, nos visages sont connus... + +-- As-tu oublié l'eau qui change les physionomies? interrompit +Boulet-Rouge en haussant les épaules. Elle ne me quitte jamais. +Approchez, je vais vous rendre méconnaissables. + +Il tira de son gousset un flacon clissé et versa dans le creux de +sa main quelques gouttes d'un liquide jaunâtre, dont rien ne +saurait dire l'odeur. Il passa cette préparation sur son visage +qui prit aussitôt l'expression d'un maraîcher. + +Arbre-à-Couche et Carapace ayant subi une opération semblable +ressemblèrent incontinent, le premier à son concierge, le second à +une poire tapée. + +Boulet-Rouge remit son flacon clissée dans sa poche et dit: + +-- La pharmacie fait d'étranges progrès. On vend maintenant des +pilules graduées et numérotées de 1 à 43. Ce n'est pas cher. Le +numéro 1 tue en une seconde, le numéro 2 en deux jours, le numéro +3 en trois, le numéro 8 en une semaine, le numéro 30 en un mois, +et ainsi de suite. Chaque boite est accompagnée d'une cédule +werrant[13] qui assure le remboursement et une indemnité, en cas de +retard... Êtes-vous prêts? + +-- Que faudra-t-il dire? + +-- Il faudra dire comme moi... marchons! + +Les Piqueuses de bottines réunies et surtout la jeune accouchée +tressaillirent, à la vue des trois Pieuvres mâles de l'impasse +Guéménée entrant ainsi dans l'atelier par une chambre qui n'avait +pas d'issue. Mais l'eau qui change les physionomies avait produit +un si merveilleux effet qu'Elvire ne les reconnut point. +Néanmoins, à tout événement, elle couvrit son visage d'un voile +très épais. + +Messa, Sali et Lina saluèrent poliment. + +-- Qui êtes-vous? demanda la gérante avec défiance. + +-- Des passants, répondit Boulet-Rouge d'un air aimable. + +-- Êtes-vous venus par la fenêtre? + +-- Précisément! + +Et alors Boulet-Rouge raconta, avec une grande affectation de +bonhomie, comme avaient été lancés par l'explosion À trente-deux +mètres au-dessus des toits, comme quoi s'étaient accrochés au +balcon, etc., etc. + +C'était aussi vraisemblable, pour le moins que les aventures +consignées quotidiennement dans les oeuvres d'imagination dont les +Amanda les Irma et les Anaïs nourrissaient leur jeune intelligence +en lisant le feuilleton d'un des cent mille exemplaires du _Petit- +Canard. _Elles trouvèrent cela tout simple, et la gérante se leva +pour ouvrir aux trois inconnus la porte de l'escalier. + +Mais ce n'était pas le compte des trois Fléaux de la capitale. + +Boulet-Rouge reprit avec un sourire agréable: + +-- Nous sommes trois bons bourgeois, riches et même à notre aise. +Pourquoi le hasard, qui nous a conduits dans ce charmant séjour, +n'aurait-il pas de suites? Célibataires tous trois, nous cherchons +des fiancées dans Paris... + +-- Asseyez-vous, messieurs, interrompit la gérante. + +Ils prirent place à table. Boulet-Rouge dissimulait avec le plus +grand soin son cercueil d'enfant qui aurait pu le trahir. + +Et à propos d'enfant, on s'étonnera peut-être de voir Elvire +s'occuper si peu du sien. Elle était mère depuis une heure à +peine. Elle n'en avait pas encore l'habitude. + +Une gaieté franche et pleine d'abandon régnait en apparence dans +l'atelier, mais, de temps en temps, Boulet-Rouge échangeait, en +dessous, un sanglant regard avec ses complices. + +Toutes ces malheureuses jeunes personnes étaient condamnées à mort +par leur imprudence. + +Au bout d'un quart d'heure, Boulet-Rouge s'écria: + +-- Vous avez pu juger l'amabilité de nos caractères. Ne faisons +pas usage de l'étiquette du faubourg Saint-Germain, où l'on est +des cinq et six jours avant de faire connaissance. Marions-nous +tout de suite! + +-- Hélas! pensa Elvire sous son voile très épais, nous ne perdîmes +pas beaucoup de temps non plus, le Fils de la Condamnée et moi!... + +Et sa tendre imagination lui rappelant tous les détails de la nuit +de ses noces, elle tomba dans la rêverie. + +Messa, Sali et Lina étaient des scélérats sensuels et déréglés qui +joignaient volontiers au meurtre la débauche la moins excusable. +Ils reculèrent la grande table à ouvrage afin de foire de la +place, et bientôt l'atelier des Piqueuses de bottines réunies fut +le théâtre d'un bal particulier, excessivement libre, où les +gestes trop hardis se mêlaient aux plaisanteries du plus mauvais +goût. + +Cette petite fête de famille devait énormément influer sur le +caractère et l'avenir d'une Anaïs, d'une Irma et d'une Zuléma. Ces +trois jeunes personnes se reconnurent alors un talent +chorégraphique dont elles n'avaient pu jusque la se faire une +idée. Elles eurent depuis un certain succès dans les bals de +mauvais aloi et triomphèrent bellement, grâce aux savantes +exhibitions des dessous de leurs jupes, bien avant celles que la +danse décadente de nos jours a surnommé _Sauterelle _et _Grille +d'Égout._ + +Dans cette cohue, vous augurez quelle devait être la gêne +d'Elvire. + +Afin de n'être point embarrassé dans ses mouvements, Boulet-Rouge +déposa sous la table son cercueil d'enfant. Personne n'y faisait +attention. Tout le monde était au plaisir, et la gérante, nous +avons le regret de l'avouer, donnait l'exemple de l'inconvenance. + +Après la polka et le quadrille, les Irma, les Anaïs et les Amanda, +demandèrent à boire. + +D'un coup d'oeil rapide, Boulet-Rouge rassembla autour de lui ses +compagnons et leur glissa ces mots à l'oreille: + +-- En avant l'élixir funeste! + +Puis tout haut, il s'écria, s'adressant à ces demoiselles: + +-- Il est une liqueur délicieuse inventée dans le silence du +cloître par de saints religieux. Nous en portons avec nous +quelques faibles échantillons. Le rhum est bu, mes charmantes, et +le thé sans alcool est un breuvage des plus fades. Permettez-nous +de payer notre écot en vous offrant une goutte de Carmélite, bien +supérieure aux liqueurs de Chartreuse et de Bénédictine que l'on +trouve dans le commerce. + +-- Payez ce que vous voudrez, répondirent les folles filles. Le +plus sera le meilleur. + +Alors Lina tira de sa poche la sinistre bouteille de fer blanc, +tandis que Messa et Sali atteignaient leurs petits flacons en +métal d'Alger. + +Les malheureuses tendirent leurs tasses de thé, c'en était fait +d'elles. Lorsque sous la table, du sein du cercueil d'enfant, un +faible cri s'éleva. + +Vous ne connaissez pas le coeur des mères! + +Ce cri suffit pour rappeler au souvenir d'Elvire la naissance +récente de son cher fils Virtuté. + +Elle se mit sur ses jambes tremblantes arracha son voile et +s'élança, semblable à une lionne, dans la chambre voisine où était +le berceau. + +Son mouvement avait été rapide comme l'éclair, mais rien +n'échappait à Boulet-Rouge. + +Ce malfaiteur imita le chant de la pieuvre femelle, appelant ses +petits dans les profondeurs de l'Océan. Arbre-à-Couche et Carapace +connaissaient ce signal qui annonçait une péripétie de premier +ordre, Ils ouvrirent des oreilles attentives et Boulet-Rouge leur +dit: + +-- Le voile épais cachait la bru de la Condamnée. L'héritier +combiné de l'immense fortune des Rudelame et des magnifiques +économies du docteur Fandango est dans mon cercueil! + +À ce moment, l'infortuné Elvire trouvant le berceau vide, poussait +un cri d'horrible douleur: + +-- Virtuté! Virtuté! + +Mais à ce cri, de l'autre côté de la rue, dans la retraite du +vénérable Silvio Pellico, un second cri répondit: + +-- Avez-vous du vieux linge? avait demandé le généreux Mustapha. + +Il avait tout vu! + +D'un coup d'oeil et grâce à un rayon de lune, il avait reconnu la +jeune madame Fandango et dans l'atelier même, trois des plus +méchants carnassiers des impasses: Messa, Sali, Lina! + +Nous devons spécifier ici, que l'eau pour changer les physionomies +n'a pas un effet très durable. Il faut renouveler souvent. + +Les trois Fléaux, d'ailleurs, voyant que la catastrophe +approchait, ne prenaient plus la peine de dissimuler leurs +pénibles desseins. À l'instant où le noble Mustapha les +apercevait, ils tiraient de leurs poches, sans se gêner +aucunement, des poignards, des armes à feu, quelques massues, des +cordons à étrangler, des boulettes et même une certaine quantité +de charbon d'Yonne, propre à déterminer l'asphyxie, pour le cas où +tous les autres moyens leur manqueraient. + +Nous savons que l'éminent cocher de citadine ayant franchi la rue +de Sévigné passa au travers des châssis de la fenêtre comme un +boulet de canon, sans se faire aucun mal. + +Ce que nous ignorons, c'est qu'avant de pénétrer dans l'atelier, +il se débarrassa de ses vieux linges. + +Ce que nul ne peut deviner, c'est l'effet produit par son aspect +soudain et complètement inattendu sur les trois Fléaux de la +capitale, surpris ainsi dans l'exercice de leur coupable +industrie. + +Ce fut l'effet de la tête de Méduse! + +Ce fut l'effet de la statue du commandeur! + + +CHAPITRE XI +LA CONDAMNÉE! + +Dès sa plus tendre enfance, M. le duc de Rudelame-Carthagène avait +eu cette tête de hibou. À l'école, autrefois, avant la Révolution, +ses jeunes camarades l'appelaient le grand-duc, par allusion à +l'oiseau qui porte ce nom. Ces railleries du premier âge sont +dangereuses; elles avaient peut-être influé sur toute la carrière +de l'aïeul d'Elvire. À cet égard, néanmoins, nous n'affirmons +rien. + +En quittant la jeune accouchée de l'allée sombre, où il n'avait pu +assouvir sa cruauté, il remonta la rue de Sévigné, cherchant un +homme du commun à qui il put emprunter son costume. + +Il en avait besoin pour ses projets. + +Non loin de là, rue du Port-Royal, il aperçut un commissionnaire +assis sur une borne. Il le tua aussitôt d'un coup de fusil à_ +_vent et le dépouilla pour se revêtir de ses hardes. + +L'air était tiède et lourd. Le bisaïeul d'Elvire évita un rhume +grâce à cette circonstance. + +Il entra dans une taverne de l'impasse du marché Sainte-Catherine, +où ses habits de duc lui auraient nui. Dans cette taverne se +réunissaient habituellement les ennemis du docteur Fandango qui +demeuraient dans le quartier. Il savait y rencontrer Coloquinte, +du Plat-d'Étain, Sorribel, des Arts-et-Métiers et même peut-être +Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse où se trouvait la taverne. Par +le plus grand des hasards, il ne trouva que Montaroux, un +débutant; simple chacal à la Villette. + +Il se fit connaître de lui au moyen des signes du troisième degré. + +-- Maître, lui dit Montaroux, tous nos frères sont partis à la +tombée de la nuit pour le palais de Rudelame-Carthagène qui est +devenu la proie des flammes. Ce soir, à minuit, vous les trouverez +dans les souterrains qui s'étendent sous le fleuve. + +Le duc lui donna une bourse pleine d'or et répondit: + +-- Non loin d'ici, il existe une place de fiacres. Choisis un +cocher ami des libations et attire-le dans un cabaret mal famé. +Fais-le boire. Quand tu l'auras plongé dans l'ivresse, cache-le +sous la table, après l'avoir préalablement poignardé... + +Montaroux frissonna, car il n'était pas encore endurci. + +Le bisaïeul d'Elvire laissa échapper un geste de mépris. + +-- Réprime ces frémissements insensés, si tu veux parvenir, +poursuivit-il. Tu prendras les vêtements du cadavre; à l'heure où +je te parle, je porte les défroques de ma dernière victime qui +probablement est encore chaude. On en prend l'habitude au point de +ne plus pouvoir s'en passer... Te voilà tout blême, jeune homme. +Si tu hésites, crains un châtiment sévère. + +L'infortuné Montaroux, vit le crick malais qui sortait à demi de +l'une des ex-poches du défunt commissionnaire. Il tomba à genoux. + +-- J'assassinerai le cocher, dit-il, quoiqu'ils soient tous père +de famille! + +-- Très bien... Une fois couvert de ton déguisement, tu t'assoiras +sur le siège du fiacre, à la place du mort et tu iras stationner +au coin de la rue de Sévigné... Connais-tu la Maison du Repris de +justice? + +-- Oui, maître. + +-- Tu ne perdras pas un seul instant de vue la porte de cette +maison, et si tu en voyais sortir une jeune femme, portant dans +ses bras un enfant nouveau-né, tu donnerais aussitôt le signal. + +-- Quel signal? + +-- Sais-tu imiter le cri du canard? + +-- Oui maître. + +-- Imite? + +Montaroux imita. M. le duc fut satisfait. + +-- Tu as plus de capacité que je croyais, dit-il. Par trois fois, +tu imiteras le cri du canard. Écoute. Tu surveilleras également la +maison qui fait face. Si tu y voyais entrer Mustapha, ou quelque +autre suppôt de Fandango, voici une chandelle romaine; tu +l'allumerais. + +-- Oui maître. + +-- Écoute encore. Chaque fois que tu verras passer un des nôtres, +tu produiras le sifflement d'une couleuvre, il s'approchera, tu +lui diras: le maître est au café de Rohan, vis à vis le palais +Cardinal, à voir jouer une poule. + +Après avoir prononcé ces paroles, le bisaïeul d'Elvire remit ses +habits de duc et s'éloigna précipitamment. + +Est-il besoin d'expliquer que les divers évènements, racontés dans +nos premiers chapitres, disparurent aux yeux de Montaroux derrière +l'immense voiture de vidange de la compagnie Lesage, nouveau +système diviseur et inodore? + +À cet égard, le meurtre du cocher fut inutile. Nous n'aurions pas +pris la peine de le mentionner, s'il ne devait plus tard servir au +développement de notre drame... + +* * * + +Dans un salon somptueux et nobiliaire de la rue de Grenelle-Saint- +Germain, une femme d'un certain âge était demi-couchée sur un lit +de repos. Un jeune homme de vingt-huit ans, remarquable par sa +beauté méditative, lui tâtait le pouls. + +L'une était la princesse Troïka, propriétaire des mines d'or de +Tobolsk; dans l'autre vous eussiez reconnu le faux porteur d'eau +des noces précitées: Coriolan des ruines de Palmyre, connu dans +l'univers sous le nom de docteur Fandango. + +- Docteur, demanda-t-elle d'une voix languissante, avez-vous +deviné le mal dont je meurs? + +- Oui princesse, répondit Fandango. + +Elle le regarda d'un air d'étonnement qui n'excluait pas le doute. + +-- Princesse, reprit le docteur, comme répondant à ce regard, vous +ne pouvez vous consoler de la perte de votre enfant. + +-- Ô ciel! s'écria Troïka, homme surprenant, lisez-vous donc au +fond des coeurs? + +*Mon art va jusque-là, madame. + +Troïka soupira. + +-- Vous m'inspirez un tel sentiment que pour un rien je vous +raconterais ma touchante histoire. + +-- Je suis un peu pressé... est-elle longue votre histoire? + +-- J'abrégerai. + +-- J'écoute. + +La princesse prit une posture à la fois agréable et commode, puis +elle débuta ainsi: + +-- Mon père possédait la moitié des mines d'or de Tobolsk, le père +du prince Troïka possédait l'autre moitié. Nous nous rencontrâmes +dans une société choisie. Il me plut, je fus adorée par lui, les +convenances y étaient, nous nous mariâmes. Il y a de cela trente +ans moins six mois. + +Fandango était distrait, il ne fit nulle attention à ce chiffre +qui eut dû exciter son intérêt car ce fut vers la même époque que +le travail de génération spontanée dût commencer à préparer sa +naissance. + +La princesse continua: + +-- Mon mari et moi, nous avions du goût pour les voyages. Nous +résolûmes d'aller passer en Asie les derniers mois de notre lune +de miel... + +-- En Asie, répéta Fandango qui songeait volontairement à son +berceau. + +-- N'ayant pu obtenir la permission du czar, nous partîmes +secrètement et nous apprîmes, sur les bords du Wolga[14], que +l'empereur de toutes les Russies m'avait condamnée... + +-- Condamnée! répéta encore le docteur. + +-- Il me trouvait belle, murmura Troïka en baissant les yeux, et +il avait contre ma vertu des desseins coupables... Condamnée à +mort, disais-je. Nous passâmes la frontière et parvînmes, après de +longues traversées, jusqu'aux rives de l'Euphrate. Nous entrâmes +en Arabie; c'était là que le plus affreux malheur m'attendait. + +Un soir, il y a de cela juste vingt-huit ans et neuf mois... + +Fandango tressaillit si visiblement que la princesse s'interrompit +pour lui demander: + +-- Docteur, qu'avez-vous? + +-- Rien, fit-il, poursuivez! + +-- Je fus prise des douleurs de l'enfantement dans un lieu désert, +peu éloigné des fameuses ruines de Palmyre... + +Pour la troisième fois, le docteur interrompit et répéta: + +-- Les ruines de Palmyre! + +Il devint plus pensif. + +-- Pendant que je souffrais, continua la princesse, notre caravane +fut attaquée par les habitants voleurs de ce pernicieux pays, qui +hachèrent en pièces notre escorte et se portèrent sur mes femmes +de chambre à d'atroces extrémités. Ils empalèrent mon malheureux +époux après l'avoir scalpé comme un Mohican et ne s'arrêtèrent +même pas devant cet état critique où je me trouvais et qui inspire +de l'intérêt aux cinq parties du monde. Ce fut au milieu de ces +tortures que je mis au jour un enfant du sexe masculin... + +-- Ah! fit Coriolan avec explosion, c'était un fils! + +-- L'auriez vous connu? demanda la princesse dans le naïf élan de +son amour maternel. + +Coriolan répondit d'un accent étouffé: + +-- J'ai fait plus! + +Puis il ajouta, en proie à une indescriptible agitation: + +-- Madame, je croyais être le fruit de la génération spontanée, +mais toutes ces circonstances sont tellement étranges... Mon +berceau a été trouvé, il y a vingt-huit ans et neuf mois dans les +ruines de Palmyre... + +-- Prouvez-le! s'écria la princesse! Fandango prit dans sa poche +un petit morceau de marbre et dit: + +-- Voici un fragment de la colonne qui frappa mon premier regard! + +-- Je reconnais ce porphyre! dit Troïka en un cri du coeur, mais +j'avais pendu à ton cou un bijou de corail aquatique... + +-- Ma jeune épouse le porte sur son coeur interrompit Coriolan à +son tour, et qui pourrait dire ce qu'elle est devenue. + +La princesse prit un air froid, elle doutait. + +Mais tout à coup elle sauta sur ses pieds et dit: + +-- Tu avais une marque de naissance. J'avais eu une envie +d'écrevisses dans ces solitudes[15] où l'absence d'eau les rend +très rares... tu portais... mon fils portait une écrevisse à peu +près dessinée, non loin du cordon ombilical! + +L'épreuve était facile. Elle fut faite. La princesse Troïka et le +docteur Fandango tombèrent dans les bras l'un de l'autre en +murmurant des paroles inarticulées parmi lesquelles on +distinguait: + +-- Mon fils! + +-- Ma mère! + +Cette scène attendrissante se serait prolongée peut-être si elle +n'avait été tranchée par un coup de foudre. + +La porte s'ouvrit brusquement. Mandina de Hachecor, couverte de +transpiration, de poussière, de sang et de larmes, mais belle +encore, malgré tant de malpropretés, s'élança dans l'appartement. + +Elle ne portait point de déguisement. + +-- Au secours! râla-t-elle d'une voix étrange. + +Puis se reprenant: + +-- Fils de la Condamnée, dit-elle, me permettez-vous... + +-- Je te le permets, répliqua Coriolan, tu m'inquiètes, parle! + +Mandina aussitôt se remit à crier: + +-- Au secours! au secours! Ah! quel affreux carnage! tout est à +feu et à sang dans la Maison du Repris de justice. Mustapha est +blessé, le gendarme est massacré, le Rémouleur... et Elvire... + +-- Ma jeune épouse! prononça Fandango en un cri terrible. + +Les nerfs, déjà fort agacés de la princesse Troïka, n'y tinrent +plus, elle choisit ce moment pour s'évanouir. + +-- Ma tendre mère! fit Coriolan qui se précipita sur elle. + +En tout autre moment, Mandina de Hachecor eût donné une attention +extrême à cet épisode si dramatique, mais elle n'avait qu'une idée +et reprit avec force: + +-- Chaque minute perdue avance le trépas de la bru de la +Condamnée. + +-- Mais la voilà, la Condamnée! s'écria Fandango dont la détresse +était inouïe. C'est ma mère tout fraîchement retrouvée. Je ne +l'avais pas vue depuis vingt-huit ans et neuf mois. Quelle est +bien conservée!... ma mère!... ma mère!... elle se meurt!... et +là-bas, ma jeune épouse qui espère... à laquelle entendre!... +cette situation est trop tendue!... ma mère!... ma femme!... ma +femme!... ma mère!... Pitié!... Seigneur!... + +Il resta un instant comme abruti, puis, sa vigoureuse nature +reprenant le dessus, il prit Troïka dans ses bras et s'élança vers +la porte en disant: + +-- Guide-moi, Mandina de Hachecor, j'ai résolu le problème. Je +n'abandonnerai ni ma femme, ni ma mère; je les sauverai toutes +deux, ou elles mourront ensemble! + + +CHAPITRE XII +ATROCE BOUCHERIE + +Selon notre coutume invariable, nous allons retourner en arrière. + +Le lecteur n'a pu oublier les lettres brûlantes, envoyées dans des +noisettes à Elvire de Rudelame au temps où elle n'était encore que +la recluse de la chambre nuptiale transformée en tombeau. Ces +lettres nous ont laissé deviner l'état du coeur de Boulet-Rouge. +Il aimait avec la fougue des bêtes féroces et jusqu'au point +d'assassiner sa compagne pour convoler avec l'objet de son +caprice. Cette circonstance aggravait sensiblement la position +d'Elvire et c'en était fait d'elle, sans l'arrivée si brusque du +généreux Mustapha. + +Elle le reconnut d'un coup d'oeil et sans avoir besoin d'autre +témoin que ses yeux, parce qu'elle avait eu avec lui, +antérieurement à son mariage, des privautés sans conséquence. + +Mustapha, tout seul, valait très certainement trois pieuvres mâles +par son intelligence, son instruction et son courage; mais il +était sans arme, et en outre son oreille de vieillard le gênait +vaguement. + +Messa, Sali et Lina, au contraire, étaient armes avec abondance, +et le principal d'entre eux sentait sa vigueur doublée par +l'aiguillon de son amour. Le combat était inévitable et +s'annonçait comme devant être un des plus intéressants de l'ère +moderne. + +Mais nul n'aurait su augurer en ce moment, à quel degré +d'intensité furieuse, ces circonstances allaient le porter. + +N'en perdons aucun détail. + +Aussitôt que leurs yeux se furent reposés sur le jeune cocher de +fiacre, Messa, Sali et Lina poussèrent une triple exclamation, +voisine de la stupeur. Mais Messa nommé aussi Boulet-Rouge, eut +néanmoins la présence d'esprit de faire ce raisonnement: + +-- Son entrée n'est pas plus étonnante que la nôtre! + +Pendant cela, Elvire balbutiait parmi ses sanglots: + +-- Mon cher cousin, sauvez Virtuté! Il faut à nos poumons une +certaine quantité d'air respirable, fixée par la science. Mon fils +doit être gêné dans ce cercueil. + +Ce serait une superfluité, croyons-nous, de vouloir mentionner +minutieusement l'état moral des Piqueuses de bottines réunies. Ces +filles du peuple étaient anéanties par la terreur. + +Boulet Rouge eut d'abord l'idée de dissimuler. Il comptait sur son +emplâtre de dimension inusitée pour n'être point reconnu. L'eau- +qui-change-les-physionomies en avait, en effet, modifié la forme +et la couleur. + +-- Cocher fidèle, dit-il avec une pointe de sarcasme, qu'est-ce +qu'il y a pour votre service? + +-- Rebuts d'une civilisation trop avancée, répondit sévèrement +Mustapha, ne cherchez pas à m'abuser par des détours. Je devrais +vous punir, sans autre forme de procès, puisque vous êtes venu ici +dans la coupable intention de verser l'élixir pernicieux à tout un +atelier de jeunes ouvrières, mais la chance des combats est +incertaine, et mon plus sacré devoir consiste à sauver ma noble +parente et son enfant. Je vous propose donc un arrangement +particulier. Laissez-moi madame Fandango, née de Rudelame et son +jeune fils, contenu dans le cercueil, je vous permettrai de vous +retirer avec la vie sauve. + +Un long éclat de rire accueillit ces paroles. Les malfaiteurs y +virent une crainte cachée et cette erreur doubla leur effronterie. +Boulet-Rouge ne daigna même pas répliquer. Pour bien montrer qu'il +brûlait ses vaisseaux, il détacha son emplâtre, la[16] plia et la +serra dans sa poche afin de ne point la détériorer dans la +bagarre, puis il déroula un long lasso, en cuir de buffle, +fabriqué dans les parties les plus sauvages de l'Amérique du Sud +et le lança avec adresse autour du cou de Mustapha. + +Celui-ci eut le bonheur de l'éviter par un saut de côté qui le +porta non loin de Carapace. Carapace était en garde avec une hache +affilée comme un rasoir, il en asséna un coup terrible sur le +généreux Mustapha qui l'esquiva et passa à portée d'Arbre-à- +Couche. + +Arbre-à-Couche avait choisi pour arme une scie, avec laquelle il +essaya de séparer en deux parties égales le corps de son +adversaire. Mais le fils du grand chef des Ancas profita de ce +mouvement pour le saisir par les jambes et lui faire mordre la +poussière. + +Les Pieuvres mâles, dans leur rage insensée, imitèrent le cri de +quelques animaux. + +Mustapha, cependant, s'était emparé de la scie et, en trois +traits, il avait verticalement coupé Arbre-à-Couche. + +Elvire se prosterna et bénit le Seigneur. C'était prématuré. La +hallebarde de Boulet-Rouge et le kandjiar de Carapace menaçaient +déjà la noble poitrine de Mustapha. + +Il scia d'abord la hallebarde en se jouant, puis, ramassant à +terre le bon bout, il s'en fit une arme bien plus commode que la +scie. Malheureusement, il ne put éviter l'atteinte du kandjiar qui +se plongea en frémissant dans son abdomen. + +Cette blessure le contraria, mais ne l'abattit point. + +D'une main ferme, il contint les organes qui voulaient s'échapper +par cette horrible plaie, et de l'autre, brandissant sa moitié de +hallebarde, il fracassa les têtes de ses deux ennemis en un clin +d'oeil. + +Elvire, toujours prosternée, remercia ardemment l'Éternel. C'était +encore prématuré. Cinq coups de feu retentirent dans la chambre +voisine, et le malheureux Mustapha, après avoir tourné rapidement +sur lui-même et bondi jusqu'au plafond, tomba, baigné dans son +sang. Elvire poussa un cri de détresse. Elle avait tort. La porte +de l'escalier s'ouvrit, donnant passage au rémouleur, au gendarme, +au joueur d'orgues, au prêtre éthiopien et au vénérable Silvio +Pellico, que nous nous sommes promis d'appeler désormais le grand +chef des Ancas. + +Derrière eux venait le nouveau mari de la jeune Grecque Olinda. +Nous ne sommes pas parfaitement sûrs du nom que nous lui avons +donné, ce doit être Faustin de Boistord ou quelque chose +d'analogue. + +Rien de plus facile à expliquer que la venue de tous ces bons +coeurs. Ils n'avaient eu que la rue de Sévigné à traverser et le +lecteur pourrait même trouver qu'ils étaient en retard. + +Mais les cinq coups de mousquet dirigés contre Mustapha? + +Ceci mérite un éclaircissement. + +Nous avons déjà spécifié que la faction de Montaroux, l'assassin +du vrai cocher de fiacre, avait été longtemps superflue, à cause +de la voiture de vidange qui lui cachait l'entrée de la Maison du +Repris de justice. Il n'avait pas, néanmoins, complètement perdu +son temps. Du haut de son siège, il avait guetté les passants et +arrêté tous ceux qui appartenaient aux ténébreuses associations, +maladie de la capitale. Dieu sait qu'il n'en manque pas, la nuit, +dans ces quartiers populeux. Au moment de l'explosion, Montaroux +avait rassemblé autour de son fiacre dix-sept individualités +déclassées, au nombre desquelles on pouvait compter Coloquinte, du +Plat-d'Étain, Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse du Marché +Sainte-Catherine, Larribel[17], des Arts-et-Métiers et trois des +onze serpents à sonnettes du pont de Notre-Dame, Croquental +faisait aussi partie de ce club. C'était le dernier des Mohicans. + +Ils étaient déjà las d'attendre et sur le point de se retirer, +lorsqu'ils virent un corps étranger traverser la rue et percer la +croisée du troisième étage de la maison surveillée. + +Au vol, Croquental avait reconnu la taille et la démarche de +Mustapha. + +Montaroux alluma aussitôt sa chandelle romaine qui monta, étoile +sinistre, vers les cieux. + +Ne vous étonnez point du temps qui s'écoula entre ce signe et les +cinq coups de mousquet tirés sur Mustapha. Il fallut d'abord +trouver des échelles de cordes, puis envoyer des émissaires dans +toutes les directions: les uns pour allumer de grands feux sur les +montagnes, les autres pour sonner le tocsin aux paroisses, les +autres encore pour prévenir à domicile les membres de la +criminelle association. + +Chacun comprenait qu'il s'agissait d'un cataclysme. + +Montaroux se chargea lui-même d'aller chercher le duc de Rudelame +au café de Rohan où il regardait jouer la ponte. + +Ceux qui montèrent aux échelles de cordes étaient au nombre de +dix. Ils portaient tous des carabines d'un nouveau système et des +revolvers brevetés, le tout revêtu de la bénédiction papale. Pile- +de-Pont avait en outre un sabre d'honneur. + +Comme signe de ralliement, ils avaient adopté la fleur de pivoine +et le cri du ramoneur savoyard. + +Par une coïncidence au moins étrange, ils firent feu sur le +glorieux Mustapha au moment même où les bons coeurs débouchaient +par la porte de l'escalier. + +Les deux partis se trouvaient ainsi en présence tout +naturellement. Les bons coeurs, commandés par Silvio Pellico, +doyen d'âge, les fléaux de la capitale par Coloquinte du Plat- +d'Étain, qui avait été employé d'octroi. + +Silvio Pellico, récemment grand chef des Ancas, dégaina le premier +en criant: + +-- Malades du docteur Fandango! + +Coloquinte arma son revolver béni en répliquant: + +-- Pieuvres mâles et vampires des différentes impasses de Paris! + +-- Nous venons sauver madame Fandango, ajouta Silvio Pellico. + +-- Nous venons, répondit Coloquinte, venger Messalina! + +Alors, ce fut un choc effroyable, suivi d'une mêlée dont rien ne +peut donner une idée, même approximative. L'affaire de l'explosion +de la machine infernale n'était qu'un jeu de _baby _auprès de ce +plantureux carnage. La bataille, qui avait commencé avec une +vingtaine de combattants, se nourrissait incessamment de nouveaux +venus. Olinda, la jeune Grecque, dont l'absence a pu être +remarquée, était en effet partie avec Mandina et d'autres pour +battre le tambour dans les rues et avertir ainsi les Malades du +docteur Fandango. + +De leur côté, les animaux féroces des impasses, au moyen du +tocsin, des feux allumés sur les collines, des décharges +d'artillerie et de prospectus avaient rassemblé les innombrables +sectateurs du mal. + +On accourait, on se pressait, de l'Orient et de l'Occident, du +Midi et du Septentrion. + +Paris, en cette nuit fatale, s'était divisé en deux vastes armées. +Il ne restait dans les maisons que les paralytiques et les +personnes à l'agonie. + +Parvenues dans la rue de Sévigné, les deux queues distinctes ne se +mêlaient point. Les ennemis de la morale éternelle et de la +société montaient par l'échelle de corde, les bonnes consciences +gravissaient les marches de l'escalier. Et toujours, et toujours! + +On ne peut évaluer à moins de quatre cent mille âmes les membres +actifs de ce prodigieux conflit. + +Et jusqu'à présent, tout s'était fait avec un tel mystère, que la +police n'avait pas le moindre soupçon! + +Bien entendu, les malheureuses ouvrières, composant l'atelier des +Piqueuses de bottines réunies, avaient été foulées aux pieds et +écrasées dès le premier moment; elles étaient maintenant enfouies +sous les cadavres à une très grande profondeur, car le résidu de +la bataille s'élevait jusqu'au plafond et les nouveaux venus, pour +s'entr'égorger, étaient obligés de se tenir à plat ventre. + +Les trois apprenties chorégraphes, toutefois étaient parvenues à +faire surnager la pointe de leur bottine droite. + +Et des deux côtés, toujours, toujours, il arrivait du renfort, les +pieuvres mâles par l'échelle, les coeurs loyaux, par l'escalier. + +Le sang suintait comme la cuvée dans le pressoir. + +Une chose singulière et même invraisemblable, c'est que Messa, +Sali et Lina, malgré leurs affreuses blessures, étaient parvenus à +se dégager. C'étaient des natures exceptionnelles. Ils +s'occupaient tous trois à verser de l'élixir funeste et pernicieux +dans les plaies béantes des blessés. Boulet-Rouge avait fait un +paquet d'Elvire et du cercueil d'enfant. Il avait pendu ce paquet +à la fenêtre, au dehors: de sorte qu'il était certain maintenant +d'assouvir et ses désirs et sa vengeance. + +Il ne restait plus qu'un espace de dix-huit pouces entre les +cadavres amoncelés et le plafond, lorsque M. le duc de Rudelame- +Carthagène, revenant de voir jouer la poule, fît son entrée à la +tête de ses gardes particuliers. Ce devait être le coup de grâce, +car les bons coeurs commençaient à faiblir. Tous nos amis étaient +engloutis, excepté Silvio Pellico dont la tête respectable se +montrait encore au dessus du hachis humain. + +Mais à cet instant suprême, un coup de tonnerre éclata du côté de +l'escalier. Une grande lueur se fit: c'étaient les deux prunelles +du docteur Fandango. + +Il arrivait sans armes et portant encore sous son bras, sa mère +chérie, la princesse Troïka, des ruines de Palmyre! + +Tout changea de face aussitôt. Rien n'égalait la puissance de cet +homme extraordinaire, dont nous n'avions pas abusé, parce que nous +le gardions précieusement pour les effets de notre dernier +chapitre. + + +CHAPITRE XIII +LA POUDRE À DÉVOILER LES TRUCS + +Au seul aspect du Fils de la Condamnée, tenant son illustre mère +sous son bras, tous les malfaiteurs s'enfuirent comme une volée +d'oiseaux farouches. Le duc lui-même, dissimulant sa tête de hibou +sous l'austère capuchon d'un moine, disparut par le plafond. + +Boulet-Rouge avait pris les devants avec un paquet de taille +considérable puisqu'il contenait, non seulement le cercueil +d'enfant, mais encore l'accouchée de l'allée sombre. Fandango +l'aperçut au moment où il s'évanouissait à travers l'épaisseur +d'un mur. Un soupçon lui poignarda le coeur. + +-- Où est Mustapha! s'écria-t-il de cette voix mâle et sonore que +nous avons connue au faux porteur d'eau de la nuit des noces. + +Personne ne lui répondit. + +Il n'y avait là que Mandina qui cherchait parmi les dépouilles de +quoi se composer un deuil pour la mort du gendarme, Olinda en +quête de son Frigolin et le jeune Gringalet, lequel n'avait jamais +connu les embrassements de l'huissier. + +-- Je veux Mustapha! reprit le docteur Fandango. Il est l'homme de +la situation. C'est lui qui possède la poudre pour découvrir les +passages secrets. + +Avec cette poudre, il faut bien le dire, on trouvait aussi les +escaliers dérobés, les trappes et les double-fonds. Elle coûtait +cher, mais elle était indispensable aux natures généreuses qui +poursuivaient le crime à travers les mystères de Paris. + +Silvio Pellico prit la parole, quoiqu'il eût des cadavres jusqu'au +menton. + +-- Je ne sais si je m'abuse, dit-il; peut-être mes malheurs ont- +ils diminué ma sagacité, mais il me semble que mes pieds, +autrefois si agiles, sont posés, à une grande profondeur, sur une +figure connue. La vie sauvage que j'ai menée jadis, dans +l'Amérique du Sud, aiguise et développe les sens. Mon orteil, +encore très subtil pour son âge, croit reconnaître le généreux nez +de Mustapha. + +-- Déblayez! ordonna le Fils de la Condamnée. Quiconque me +retrouvera Mustapha recevra, franco, tout ce qui a paru de ce +roman en cours de publication. + +Gringalet aimait les lectures qui exercent l'esprit en fortifiant +le coeur. Il se mit à l'oeuvre aussitôt, aidé par la jeune Grecque +Olinda et Mandina de Hachecor. C'était peu: deux femmes et un +enfant, mais Fandango les électrisait du regard et Silvio Pellico +les intéressait en racontant ses infortunes. + +En quelques minutes, l'atelier de feu les Piqueuses de bottines +réunies fut débarrassé de toutes les matières organiques qui +l'encombraient. Sous ces ordures, on retrouva, non seulement le +noble Mustapha, mais encore le rémouleur, le joueur d'orgues, le +gendarme et même Frigolin de Torboy. Ils se portaient tous aussi +bien que le permettaient les circonstances. + +En les voyant rassemblés encore une fois sous ses yeux, Fandango +fit éclater sa joie. Il mit sa mère chérie en bandoulière, pour +avoir désormais l'usage de ses deux bras et dit: + +-- Paris! + +Les bons coeurs répondirent: + +-- Palmyre! + +-- Je tiens à voir vos cachets, dit encore le Fils de la +Condamnée. + +Ils se dépouillèrent, sauf Mustapha qui se borna à montrer son +oreille de vieillard. + +Fandango reprit: + +-- Je suis satisfait, aucun traître n'a réussi à se glisser parmi +nous. Écoutez-moi bien. La Maison du Repris de justice où nous +sommes est une des demeures les mieux machinées du Paris nocturne +et mystérieux. Le nombre des passages secrets, trappes, pierres de +taille montées sur pivot, plafonds mobiles, planches à bascule, +murs où l'on marche, cheminées à ressort, armoires à escaliers, +sarcophages, oreilles de Denys le tyran et autres oubliettes, y +est littéralement incalculable; Nos ennemis sont disparus, mais je +suis sûr qu'ils sont tous cachés dans l'épaisseur des cloisons. En +conséquence, c'est le moment ou jamais d'utiliser la poudre à +dévoiler les trucs! + +-- C'est le moment! répliquèrent tous les bons coeurs d'une seule +voix. + +Et Silvio Pellico ajouta: + +-- Ou jamais! + +Mustapha avait compris. Il sortit de son sein une boîte +systématique, analogue à l'appareil connu sous le nom +d'insecticide Vicat. Avec une adresse consommée, il mit en +mouvement le petit soufflet dont il avait préalablement dirigé la +bouche vers un coin de la muraille. + +Au premier grain de poudre qui toucha le mur une porte apparut. + +Mustapha fit glisser le soufflet: une seconde porte se montra, +puis deux, puis trois, puis dix! le mur n'était que portes, +conduisant toutes dans des lieux inconnus. + +L'assemblée fit éclater sa surprise et Silvio Pellico s'écria: + +-- Je n'ai jamais rien vu de pareil, moi qui ai régné sur +l'Araucanie. + +Mais le docteur Fandango ayant assujetti plus solidement derrière +son dos sa mère respectée, réclama le silence d'un geste. + +-- Partisans de la vertu, dit-il, soutiens fidèles de la probité +et de la délicatesse, nous allons entamer une oeuvre difficile. +Appelez les bons coeurs qui peuvent être restés dans l'escalier et +attention au commandement. Je vais passer le premier, tenant d'une +main cette torche, de l'autre ce javelot. Ma mère me suivra, +puisque je la porte. Mustapha suivra, tenant ma mère par sa jupe. +Le Rémouleur suivra Mustapha en le tenant par la queue de son +habit. Le Joueur d'orgues... enfin, vous m'avez saisi. Cette façon +de circuler que les enfants appellent la queue-leu-leu, nous est +indispensable, pour ne pas nous perdre dans les incommensurables +détours de cet hôtel. Le but de cette excursion est de trouver +madame Fandango et son fils Virtuté. Y êtes-vous? + +-- Nous y sommes! répondit le choeur des amis de la générosité. + +Sans plus de paroles, parmi toutes les portes, le Fils de la +Condamnée choisit la plus secrète et l'ouvrit à l'aide d'un moyen +particulier qu'il serait trop long de décrire. Cette porte était +en coeur de chêne, munie de contreforts en acier. Aussitôt qu'elle +eut roulé sur ses gonds, un air humide et glacé pénétra dans la +chambre. + +C'était une immense galerie et dont, certes, âme qui vive ne +soupçonnait l'existence dans la rue de Sévigné. La voûte, en plein +cintre, était supportée par un quadruple rang de colonnes qui +semblaient appartenir à l'époque romane. + +Au moment où le docteur Fandango mettait le pied sur la première +dalle, des rires aigus éclatèrent à l'autre extrémité de la +galerie. Il leva sa torche aussitôt et vit, dans un lointain +confus, une sorte de danse macabre. + +Parmi les figures qui s'agitaient dans ce sabbat, il crut +distinguer une tête de hibou et une emplâtre de dimension +inusitée. + +C'en était assez. Il précipita sa course, suivi par sa mère et +Mustapha. En approchant, il distingua les traits peu réguliers de +Carapace et d'Arbre-à-Couche. Il put même voir que Boulet-Rouge +portait toujours son paquet considérable. + +-- Marchons, s'écria-t-il; à travers la toile de cette enveloppe, +mon imagination en délire croit reconnaître le profil de celle que +j'aime. Il n'avait pas achevé que tout disparut. + +-- La poudre! + +Mustapha aspergea les dalles. La composition connue sous le nom de +poudre-à-dévoiler-les-trucs a les inconvénients de ses vertus. +Elle met à nu tant de mystères, qu'on est souvent très embarrassé +pour choisir. Ainsi le loyal Mustapha ayant fait jouer sa petite +manivelle, toutes les diverses colonnes montrèrent, à l'intérieur +de leurs fûts, des escaliers dérobés. Chaque dalle laissa voir un +trou muni d'une échelle, dont quelques-unes pénétraient par leur +pied jusque dans les profondeurs des eaux croupissantes. + +Mais la sagacité naturelle du Fils de la Condamnée était à +l'épreuve de ces détails. Il alla droit à la dernière colonne et +la fendit en deux en touchant un bouton de cornaline, travaillé +curieusement. L'intérieur de la colonne renfermait des degrés en +colimaçon. Le docteur descendit vingt-sept marches et se trouva +dans une rotonde en marbre rouge, autour de laquelle étaient +rangés vingt-quatre barriques en acajou portant différentes +étiquettes, telles que: sang de femme, sang d'enfant, sang +d'officier, sang de franc-maçon, etc... + +Silvio Pellico ne put s'empêcher de murmurer: + +-- Ce Paris est vraiment cocasse! + +Le docteur Fandango ne s'arrêta même pas. Il en avait vu bien +d'autres dans sa carrière agitée. + +Il traversa un pont de lianes, jeté sur un torrent tout blanc +d'écume et pénétra dans une grotte de vaste étendue, dont les +riches stalactites renvoyèrent en gerbes de lumière la rouge +flamme de sa torche. Au bout de la grotte, il aperçut encore, au +milieu d'une foule, grimaçant, M. le duc de Rudelame-Carthagène, +entouré de ses trois Pieuvres mâles. + +-- À moi! s'écria le Rémouleur. + +Il avait fait un faux pas et la basque de l'habit de Mustapha lui +était restée dans la main. Il prit l'autre basque et l'incident +n'eut pas de suite. + +La grotte ne contenait rien d'important, sinon un dépôt de +substances vénéneuses à l'état brut. C'était le grenier +d'abondance de la pharmacie du mystère. Silvio Pellico toujours +soigneux, compta cent quarante-sept caisses d'arsenic et plus de +mille bouteilles de strychnine, non encore épurée. + +Venait ensuite un long couloir, défendu de distance en distance +par des herses et des chevaux de frise. La troupe fidèle eut +quelque peine à éviter les bascules, disposées avec beaucoup +d'art. Des deux côtés du couloir, il y avait des râteliers pleins +d'armes de guerre. Il se terminait par un mur que Mustapha +saupoudra. Ce mur n'était qu'apparent, la composition chimique fit +voir qu'il cachait un abîme insondable. Mais une sorte de sentier +à pic, taillé dans le roc vif s'ouvrait à gauche du précipice. + +Le docteur en s'y engageant, ne put s'empêcher de penser tout +haut: + +-- Je ne prendrais pas volontiers cette voie périlleuse s'il ne +s'agissait de mon fils unique Virtuté et de la bru de la +condamnée. + +En effet, à peine nos intrépides amis avaient-ils commencé à +descendre que Tancrède, dit Chauve-Sourire et quelques autres +mauvais sujets, firent pleuvoir sur eux des fusées, de la poix +bouillante, du plomb fondu, enfin tout ce qu'ils trouvèrent à +portée de leurs mains. + +Les défenseurs de la vertu en éprouvèrent quelques désagréments +légers, mais Silvio Pellico qui avait fréquenté des Anglais +nomades en Araucanie, ne marchait jamais sans son parapluie, et +comme le sentier était vertical, ce meuble protégea toute la +troupe. + +Ils étaient dans les souterrains de l'arche Notre-Dame! + +Après avoir traversé encore de nombreux corridors, au bout +desquels ils apercevaient sans cesse les sectateurs du mal, +reconnaissantes à la tête de hibou du bisaïeul et à l'emplâtre de +Boulet-Rouge, après avoir franchi des précipices, monté et +descendu une grande quantité d'escaliers, ils arrivèrent enfin +dans un asile pittoresque au plus haut point et fort original qui +servira de décor à notre dernier tableau. + +C'était une salle en forme de nef ogivale, au-dessus de laquelle +passaient les eaux du fleuve. La nuit avait cessé d'envelopper la +terre pendant ce long voyage. À travers la voûte de cristal qui +recouvrait la nef, à travers les ondes de la Seine qui roulaient +au-dessus de la voûte, on pouvait jouir d'un joli effet de soleil +levant. + +Mais là ne s'arrêtaient point les étrangetés de ce curieux séjour. + +La salle était entièrement bâtie avec des squelettes entiers et à +jour, posés dans des attitudes variées et reliés ensemble +solidement par un ciment peu connu. Il en résultait une +architecture vraiment surprenante et qui ne manquait pas de grâce. + +Les baisers du soleil marinier, caressant ces dentelles +d'ossements, formaient des dessins d'une légèreté inouïe et qui +rappelaient les découpures des boites de bonbons. + +Vous eussiez dit un rêve de poète! + +Silvio Pellico essaya de compter les squelettes employés à cette +oeuvre d'art, mais il n'y put réussir. Il vit seulement à certains +signes que c'étaient tous des malades du docteur Fandango. + +C'était la fin. Après cette salle magique, il n'y avait plus rien. +Aussi les pieuvres mâles des impasses, chacals, mohicans, +casquettes vertes et autres fléaux de la capitale étaient-ils +rassemblés en bataille au milieu de la nef. + +Devant eux se tenait le duc de Rudelame-Carthagène, vêtu du +costume historique de Jean-Bart. + +Ce costume était de circonstance. Le bisaïeul tenait en effet dans +la main droite une torche allumée et posée au-dessus de quarante +tonneaux de poudre fulminante. + +Dans la main gauche, il avait une chaînette de platine, +correspondant à une large soupape, ménagée dans la voûte de +cristal. + +Derrière lui, Boulet-Rouge tenait madame Fandango renversée sur +une table de marbre. + +La jeune femme allaitait son enfant. + +Au-dessus de ce groupe, Arbre-à-Couche et Carapace brandissaient +leurs stylets damasquinés! + + +CHAPITRE XIV +CATASTROPHE IMPRÉVUE + +Nous avons ménagé avec soin le crescendo. La situation est de plus +en plus tendue. + +Ces muettes et terribles menaces n'arrêtèrent nullement les bons +coeurs. + +Le Fils de la Condamnée fit tourner adroitement sa mère de son dos +à sa poitrine et lui tâta le pouls. + +-- Elle est sur le point de recouvrer ses sens, dit-il. Finissons! + +Il arrêta ses compagnons d'un geste et fit trois pas en avant. + +-- Duc de Rudelame-Carthagène, dit-il, rejeton d'une race souillée +par tous les crimes, tu as fait accroire à madame Fandango que +notre union était un inceste. Je te donne le démenti le plus +formel. Ma jeunesse en sa fleur ne peut pas être le père de ta +décrépitude. Veux-tu accepter contre moi un combat singulier? + +-- Flûte! répondit l'ancêtre. On vous prie de repasser! + +Il ajouta d'une voix sarcastique: + +-- Où est ton livre, enchanteur à la douzaine, où est ta fiole qui +parle? où est ton cerf vivant qui a des cornes en strass? Tu es +ici chez moi, et tu vas mourir! Ces galeries sont inconnues, même +aux hommes d'imagination! Elles sont bâties avec les os de tes +clients, médecin de malheur, car tu as soigné et par conséquent +conduit au trépas la moitié de la capitale. Regarde une dernière +fois ta femme et ton enfant. J'ai à ma disposition le feu (il +secoua sa torche) et l'eau (il tira sur la chaînette de platine et +quelques chopines d'eau de Seine tombèrent de la voûte). À genoux! +charlatan! ta dernière heure a sonné! + +La princesse Troïka choisit cet instant pour rouvrir les yeux. + +De son côté, l'accouchée de l'allée sombre poussa un gémissement +étouffé. + +-- Ma mère!... ma femme!... s'écria le docteur Fandango en levant +ses deux bras vers le ciel. + +Mais cet homme unique à la volonté de fer ne pouvait se laisser +longtemps abattre. Son esprit inventif avait de ces conceptions +spontanées, sublimes et renversantes. + +Se dressant de toute sa hauteur, son oeil lança des flammes quand +il dit, répondant à la dernière parole du bisaïeul: + +-- Je ne plie les genoux que devant le Seigneur... + +Et sa voix se fit douce comme le miel quand il ajoute: + +-- ... et devant ma maîtresse!... + +Puis son organe prenant des intonations terribles, il continua +avec fermeté: + +-- Cacochyme et coupable vieillard, la discussion ne peut durer un +instant de plus sur ce ton. Rends-moi ma famille, je te +l'ordonne... une fois, deux fois, trois fois... alors crains ma +colère... En avant tout le monde! + +Il bondit le premier. + +À bas les mains! cria une voix à la porte de la cave. + +Deux sergents de ville entrèrent, suivis par quelques infirmiers. + +Les fléaux de la capitale et les chevaliers de l'humanité se +mirent à courir en tous sens, essayant de se cacher derrière les +fagots... + + +ÉPILOGUE +LE SCARIFICATEUR + +Le lendemain, on lisait dans _le Scarificateur, _journal général +de médecine et de chirurgie: + +«L'un de nos plus renommés aliénistes, le docteur Q. K. G... +directeur de la maison d'Ô... T..., nous adresse la lettre +suivante: + +«Monsieur le rédacteur, + +» Les feuilles du soir ont fait grand bruit de certaine aventure +tragi-comique qui a mis, hier, en émoi, la tranquille population +de la rue de Sévigné. + +» On a dit que tous les pensionnaires de mon établissement avaient +pris la fuite et porté la terreur dans un quartier de Paris. + +» Ceci mérite explication. + +» Depuis quelque temps, j'ai été obligé d'ajouter à ma maison +principale un pavillon destiné au traitement d'une maladie mentale +qui semble affecter plus particulièrement les personnes des deux +sexes, livrées à la lecture habituelle de certains récits que +j'appellerai _les romans saignants._ + +» Les feuilletons du _Petit-Canard, _qui se débitent par centaines +de mille, me fournissent spécialement la plus grande partie de ces +cas particuliers. + +» Ce n'est pas tout à fait de la folie, c'est un ramollissement de +la pulpe cérébrale qui se rapproche davantage de l'innocence. + +» Ces malheureux voient partout des poignards, du poison, des +trappes, des pièges, des embûches de toute sorte; Paris leur +apparaît comme une immense ratière où l'on ne peut plus faire un +pas sans rencontrer la mort. + +» Le feuilleton traitant des avortements, des vapeurs de charbon, +des suicides par amour, nous amène quantité de jeunes filles dont +l'innocence a été gâtée par ces lectures malsaines. + +» Ceux par contre où il est parlé de morts violentes par la +noyade, les sauvages embuscades, les morsures d'aspic à tête +noire, la strangulation, etc., nous font regorger immédiatement de +vieillards et de jeunes hommes idiotisés par ces récits +pernicieux. + +» D'habitude, mes pensionnaires sont bien tranquilles. Hier, +malheureusement, le vieil infirmier qui les garde était de noce. +Ils se sont échappés et sont venus jouer dans un taudis une scène +de leurs drames favoris. + +» En somme, pour tous dégâts, il y a eu un carreau de cassé et le +bris d'un loquet donnant accès dans la cave d'un rôtisseur. +L'indemnité a été réglée et soldée. + +» Je vous prie, M. le rédacteur, de porter ces faits à la +connaissance du public, en acceptant l'assurance de ma parfaite +considération. + +Signé:» Q... K... C..., docteur-médecin, +directeur de l'asile centrale d'O... T... pour les aliénés des +deux sexes.» + +FIN + + + + [1] Illisible, probablement _tomber_. + [2] Sic : Dans la 6e édition du dictionnaire de +l'Académie Française - 1835, ce mot est écrit avec deux +_t ;_ l'orthographe officielle du mot change dans la 7e +édition - 1878. + [3] Sic. + [4] Alexandre Dumas parle également du _crik malais +empoisonné_ dans son roman _Le Corricolo_, paru en +1843 : « Là étaient des trophées d'armes de tous les pays, +de toutes les espèces, depuis le crik empoisonné du Malais +jusqu'à la hache gothique du chevalier franc. » + [5] On a sévèrement blâmé cet anachronisme. +L'auteur s'en bat l'oeil. Il a pour lui ses graves études et ses +conclusions. Le costume de la vérité, d'ailleurs, ne lui +déplaisant point, on ne le verra jamais chercher à la +déguiser. [Note de l'auteur] + [6] Sic. + [7] Sic : coquille de l'édition, l'orthographe exacte est +_biseautée_. + [8] On rencontre, en français populaire, au XIXe +siècle, _écumoir_, substantif masculin, au lieu de +_écumoire_. + [9] Orthographe correcte du mot au XIXe siècle. + [10] Orthographe correcte du mot au XIXe siècle. + [11] Latex des feuilles d'un arbre de Malaisie. + [12] Sic. + [13] Sic ; un warrant-cédule est un document délivré +par le propriétaire d'un entrepôt à celui qui lui donne des +marchandises en dépôt, le warrant représente les +marchandises données en gage, tandis que la cédule +constitue la preuve de la propriété. + [14] Sic. + [15] Le mot est difficilement lisible dans l'image +source. Il peut s'agir de « latitudes ». + [16] Sic, emplâtre est utilisé au féminin dans ce texte. + [17] Sic : appelé Sorribel dans un chapitre précédent. + + + + + +End of Project Gutenberg's La fabrique de crimes, by Paul H.C. Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FABRIQUE DE CRIMES *** + +***** This file should be named 15816-8.txt or 15816-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/1/15816/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/15816-8.zip b/15816-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f82c2f4 --- /dev/null +++ b/15816-8.zip diff --git a/15816-r.zip b/15816-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1068147 --- /dev/null +++ b/15816-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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