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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:47:35 -0700 |
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This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + P.-J. TOULET + + Les + Tendres Ménages + + + + +I + +MARIAGE DE PROVINCE + +(La scène est dans les Pyrénées.) + + +Sylvère Noël de Ribes avait, entre autres choses, apporté en dot au +baron de Mariolles-Sainte-Mary, son récent époux, un bien assez vaste, +mi-château, mi-ferme, sis à l'ombre des Pyrénées, parmi des arbres +noirs, des sources brusques et froides. Mariolles, qui avait de bonnes +raisons de ne plus croire à la candeur des lits d'hôtel, avait choisi +de mener là Sylvère pour la première nuit de leurs noces. Mme de Ribes +avait souri à ce dessein où elle croyait démêler cet amour de la terre, +sans lequel il ne lui semblait pas qu'il pût se fonder une famille +durable. + +--Vous connaissez Hargouët, demanda-t-elle. + +--Oui, j'y ai passé encore, l'autre mois, avec votre mari--et un +sanglier: le sanglier devant. Je n'ai pas eu beaucoup le loisir de me +rendre compte. Il y a une église--des arbres. + +--Et des maisons--oui. Si jamais Boedeker meurt.... + +--Je voudrais vous y voir, Madame.... Je veux dire que ça n'est pas +ultra-commode de prendre des croquis à cheval, et par ces petits +chemins. D'autant que je ne monte pas comme feus les centaures. + +--Oui, je sais. + +--Merci, Madame. Et M. de Ribes, à côté de moi qui jurait: «Nous allons +le manquer, nous allons le manquer; il va se jeter dans les bois +d'Athos.» Et ça n'a pas raté. Il s'est jeté dans les bois d'Athos. +Quelle idée aussi de chasser à courre dans ce joli pays en biseaux. + +--Le principal, c'est qu'Hargouët est à quatre lieues seulement de +Ribes. Vous pourrez partir à cinq heures et demie, quand les petits +cousins réclameront de danser, et seront fatigués de champagne... + +--... fatigants. + +--Vous n'arriverez pas beaucoup avant sept heures, à cause des côtes. + +--Je me demande, remarque rêveusement M. de Mariolles, ce que nous y +ferons. + +--Comment, ce que vous y ferez! + +--Mon Dieu, Madame, à sept heures, nous ne pouvons pas décemment nous +remettre à table; et il sera peut-être un peu tôt pour--dormir. Enfin, +ça vaut toujours mieux que d'aller à l'hôtel. + +--Et le pays est si beau. Quelles terres! Vous verrez le maïs qu'il y a +cette année. + +Il espère y découvrir d'autres trésors. Sa fiancée est grande, souple, +mince. Elle donne l'impression aussi de quelque chose qui rebondit sous +les doigts. Et M. de Mariolles se dit que son imagination ne respecte +vraiment pas assez Mlle Sylvère de Ribes. Aussi bien n'a-t-il guère +exercé sa tendresse que sur des personnes peu intactes, jusqu'au jour +où l'idée de faire une fin lui est apparue dans les yeux pers de cette +incomparable personne. Jusqu'à sa trentaine, qu'il a peu dépassée, les +cités-auberges des Pyrénées (et Dieu sait s'il y en a, au bord de la +mer, sur les montagnes, ou entre les deux) ont, plus encore que Paris, +suffi à satisfaire chez lui ces trois instincts de boire, de jouer et +d'embrasser, qui sont proprement la triple noblesse de l'homme, et le +mettent si fort au-dessus des autres bêtes. + +--Si vous voulez, continue Mme de Ribes, je me chargerai de +l'installation, avec un tapissier de la ville. Qu'est-ce qu'il vous +faudrait? + +--Eh bien, deux chambres à coucher pas trop Liberty, et deux cabinets de +toilette, le mien entre les deux chambres. + +--On peut arranger ça, avec un petit salon pour Sylvère, au-dessus de +l'orangerie. Il y a un étage très haut qui sert de grenier. Comme ça on +ne changera rien à la maison, où nous garderons nos mêmes appartements, +si on y va l'été. + +--Gentil, quand il pleuvra, ce petit système. + +--Je vous achèterai deux parapluies. + +--Rouge, le coton, de préférence. + +Survient, à ce moment, Mlle de Ribes, de son pas allongé qui rase le sol +comme l'onde lente d'un rivage. Elle va à son fiancé et lui sourit. Ses +joues sont toutes roses; elle halette un peu, entr'ouvre la bouche, et +l'on voit s'enfler tour à tour ou décroître la courbe pâle de son cou. + +--Tu as couru, lui dit sa mère. + +--Oui, un peu, avec les chiens. J'ai cru que Tom allait me jeter par +terre en me sautant sur les épaules. + +--Croiriez-vous, Tony, que je l'ai prise l'autre jour, derrière le +magnolia, à se rouler par terre avec ces bêtes. Il y avait de quoi la +priver de dessert, n'étaient ses prochaines dignités. + +--Je n'aime pas le dessert, dit Sylvère. Et pour un peu, maman, vous +chercheriez à faire croire que je grimpe encore aux arbres. + +--Comment, dit Mariolles, en s'inclinant, vous ne grimpez plus aux +arbres, Mademoiselle: vous êtes un trésor. + +--Flatteur, fait Mme de Ribes. + +Mais Sylvère rabat ses cils recourbés sur ses yeux couleur de mare, et +sans doute s'admire aussi tout bas. Car elle sait combien cela coûte de +ne plus monter de branche en branche comme jadis, au fond du parc, +sa jupe entre les jambes; et comme c'est amusant de se balancer à +califourchon sur une flexible ramure, ou parfois, si l'on aperçoit au +loin sa mère qui passe, de l'épouvanter par un appel aérien. + +Entre tant M. de Ribes est rentré, lui aussi, tout fumant encore contre +ses conseillers municipaux qui cherchent noise aux Soeurs du village +(«Je leur ficherai ma démission», crie-t-il); puis ses deux fils, gros +garçons frais émoulus l'un du collège, l'autre de la caserne, et qui +s'acharnent à bloquer Mariolles dans des coins pour lui parler de +petites femmes: il les trouve odieux. Aussi bien le sont-ils, de toute +leur plantureuse jeunesse. + +Et puis, comme il faut faire quelque chose: + +--Si on allait jusqu'au Gave, propose quelqu'un. + +C'est la promenade classique du cru. A travers l'étroite vallée, +quadrillée de menus champs, on s'y rend entre des haies d'églantine et +de sureau, sur un sol noir comme un chemin d'Égypte, jusqu'au bac qui +remplace le pont suspendu emporté récemment par une crue du Gave. Et M. +de Ribes explique, mais non point pour la première fois, comment ce fut +la faute des ingénieurs, et des ingénieux travaux dont ils ont voulu +mettre les cultures à l'abri de l'inondation. + +Cependant de lents paysans, au geste circonspect, reviennent vers +le village en poussant du bétail devant eux. Ils ont les pommettes +saillantes, une bouche narquoise rasée de près, l'oeil paisible à la +fois et astucieux. Parfois c'est un essieu qui crie. On voit pesamment +approcher le char, tout noir sur le ciel de nacre. L'homme s'y tient +debout, aiguillonnant ses boeufs, et chante une chanson vieille, lente, +triste, qu'il interrompt pour saluer. + +--Adichats, moussu Noël, et la compagnie. + +Et voici le Gave. Sous le soir nuancé, il court rapide et lumineux entre +les hautes berges. On voit se détacher le bac de l'autre rive, pareil à +une découpure noire. Un groupe immobile et précis de bêtes, d'outils, +de gens l'occupe, qu'animent seuls les bras du passeur hissant sur sa +corde, tandis que, par à-coups, se fait entendre le roulement menu de la +poulie sur le câble. + +--La soirée est douce, dit Sylvère. Pourquoi ne passerions-nous pas +l'eau? + +Mais Mme de Ribes objecte qu'il se fait tard, et son mari non plus ne +paraît pas insensible à l'idée de dîner, en sorte qu'on se décide à +rentrer au château. Cependant les deux chiens de montagne, que l'on fait +d'ordinaire traverser à la nage, sont descendus au bord de l'eau qu'ils +flairent avec convoitise. + +--Ici, Tom. Ici, Djaly! + +Et l'on s'en va. La nuit maintenant est presque tout à fait tombée: +chacun semble en devenir plus grave. Les deux jeunes gens eux-mêmes +sentent l'heure bleue filtrer obscurément jusqu'à leur coeur, et le plus +âgé, celui qui sort de la caserne, prononce péremptoirement. + +--Il fait mucre. + +Comme il a coutume d'appliquer indifféremment cette épithète à tous les +ciels, serait-ce Aden ou les deux Pôles, sa famille a, depuis longtemps, +cessé d'en rechercher le sens. Personne ne répond. Sylvère et son fiancé +se sont attardés un peu en arrière. Par moments l'oreille maternelle de +Mme de Ribes distingue la voix de la jeune fille. + +--Quand nous serons mariés... lui entend-elle dire. + + +C'est ainsi que, par un trop doux matin d'automne, Sylvère (épouse +Mariolles) s'est réveillée toute seule dans un lit vaste, orné de +dentelles, et d'ailleurs fripé. Sa tête est, comme un pavot sec, pleine +d'une poussière de sommeil. Elle réfléchit, un bras nu replié sous sa +nuque, à diverses circonstances de la veille et de la nuit. Ils étaient +arrivés à Hargouët par une fin de coucher de soleil verte et rosé, +délicieuse. Au moment où la voiture s'était arrêtée devant la grande +porte, que surmonte un écusson martelé aux mauvais jours, les paons +avaient crié dans les cèdres, et Pierre, le jardinier, était accouru +avec une lanterne pour éclairer l'écurie. Puis c'était Ursule, sa +vieille bonne d'autrefois, qui était venue l'aider à descendre, et +l'embrasser en pleurant, quoiqu'il n'y eût pas à cette douleur de +raisons bien apparentes. Et puis on avait soupe un peu, car Sylvère +était de cette bonne race de campagnardes que les émotions creusent. Et +puis, et puis...... + +A ce moment on frappe, et un monsieur à pantalon de soie ample et +camisole entre de l'air le plus naturel du monde. Sylvère n'a pas eu +assez de lumière encore, ou de loisir, pour prêter attention à ce galant +déshabillé, et elle l'admire dans son coeur; car peut-être est-il +inutile de dire que, n'ayant point voyagé sur les Messageries Maritimes, +elle n'est point initiée aux mystères du pyjama. Elle ignore de même +qu'un jour son mari vieillissant reviendra à la bannière de ses +pères. Il y a bien d'autres choses que Sylvère ignore, et encore lui +semble-t-il avoir beaucoup appris depuis la veille. + +--Bonjour, dit le pyjama, bonjour, monsieur Sylvère. + +--Pourquoi, Monsieur? + +--Sylvère, c'est un nom d'homme, non? + +L'oreille de Mariolles se trouve, par hasard, tout près de la bouche de +Sylvère: + +--Il me semble, lui dit-elle, presque bas, que vous ne m'avez pas +beaucoup traitée en homme, jusqu'ici. + +Mariolles, un instant, a l'air stupéfait; un instant seulement, et, +tandis qu'il dissimule sa pensée dans ces cheveux fous que la nuque des +femmes offre à nos lèvres, Sylvère le sent rire. + +--J'ai dit une sottise? demande-t-elle en faisant la moue. Et qu'est-ce +que ça fait que Sylvère soit un nom d'homme? + +L'injustice de son mari l'indigne un peu: + +--J'ai des cousins, reprend-elle, dont le fils aîné s'appelle toujours +Solange; c'est bien plus drôle, n'est-ce pas? + +--Bien plus drôle, répond M. de Mariolles avec plus de docilité que de +conviction: elle le sent bien. + +--Dire que le Pape a béni un aussi méchant homme que vous, dit-elle. + +--Si méchant que ça... + +--Oui, oui... + +Ici la conversation est interrompue à nouveau, pendant quelques +instants, plusieurs instants même (il ne faut exagérer les mérites de +personne). + +--Au fait, reprend Mariolles, pourquoi Sa Sainteté nous a-t-elle bien +voulu envoyer sa bénédiction? Nous sommes, pour ainsi dire, peu connus +d'Elle. + +--Ça se fait beaucoup. + +--C'est vrai aussi que ça devient difficile d'avoir Louis XIV à son +contrat. + +--Et puis, c'est mon oncle qui nous a fait cette surprise. Je suis la +troisième de la famille qu'il fait bénir. + +--Ah! votre oncle le gaffeur? + +--Voyez-vous, s'écrie Sylvère en serrant ses tout petits poings, il +insulte déjà ma famille. + +(Et pourtant, songe Mariolles qui a des distractions, et n'a point tout +à fait encore dépouillé l'homme des petits bars, vous êtes bien de chez +vous.) + +Mais il s'explique: + +--Je veux dire cet homme âgé qui a la barbe couleur éclipse de lune. + +--Ah! oui, mon oncle Henry. Qu'est-ce qu'il a fait...... encore? + +--Vous n'avez donc pas écouté son toast? + +--Je ne pouvais pas: c'est le moment où la vieille demoiselle de Moncade +est venue arroser mon corsage--souvenirs et regrets--et je m'occupais à +interposer du linge à table. + +--Vous y tenez beaucoup, à votre corsage? demande Mariolles. + +Et il semble en vouloir embrasser les raisons, ce qui constitue, comme +on sait, une opération de l'entendement. + +C'est-à-dire que je ne voulais pas... (voulez-vous me laisser, +Monsieur)... avoir l'air de n'avoir pas su manger ma soupe. + +--Mlle de Moncade, reprend Mariolles: oui, oui, cette extraordinaire +girafe, qui a de longs poils sur la bouche. Elle fait penser à des échos +de revue agricole: _Cas de longévité remarquable chez un mammifère du +Jardin d'acclimatation..._ + +--Voulez-vous ne pas dire d'horreurs! Après tout, c'est votre cousine, +aussi; c'est même par elle que nous sommes un peu parents. + +--C'est vrai que nous sommes parents, s'écrie Mariolles. Ah! ma cousine, +que je suis donc heureux du hasard qui nous a rapprochés un moment. Vous +embrasserai-je? + +--Je ne sais pas si je dois... fait Sylvère. Mais, à la réflexion, elle +doit. Et cela fait encore quelques instants de silence. Comme l'une +des fenêtres est à moitié ouverte, on peut entendre avec netteté les +modulations aiguës d'un merle. Les vieux contrevents de bois plein sont +percés chacun d'un as de carreau, par où passe de l'air frais qui sent +l'herbe humide, la feuille jaune, les dernières fleurs; par où passe +aussi un rayon de soleil: sur son parcours il éveille ces poussières +fantasques, qu'on regarde danser, quand on est enfant, sous la tuile +disjointe d'un toit de grange--et lentement, lentement, il rampe sur le +parquet. + +--Mais enfin, reprend Sylvère, qu'est-ce qu'il avait, le toast de +l'oncle Henry? + +--Vous n'avez jamais vu une mazette faire des moulinets avec une queue +de billard parmi des portraits de famille? C'était lui, et il y en +a eu pour tout le monde. Les principes politiques de mon père, +l'intelligence du... + +Mariolles s'arrête court. + +--Vous voulez dire du mien? Je sais, je sais. Et puis quoi? S'il a une +intelligence d'intérieur, comme dit ma mère...... + +--Mme de Ribes les a toutes. Pour en revenir au toast, les traditions +religieuses de votre famille ont un peu écopé aussi. + +--Comment ça? + +--Vous n'ignorez pas, ma cousine, quoiqu'on ne s'en vante pas trop, chez +vous, que vous descendez du terrible Cazenave? + +--Cazenave? + +--Oui, celui qui a organisé dans ce pays le clergé de l'abbé Grégoire. + +--Non? + +--Comment! je vous montrerai, sur les livres de prix de ma mère, +«l'infâme Cazenave». Vlan! + +--Et l'abbé Grégoire, qu'est-ce qu'il a fait, celui-là? demande Sylvère, +qui n'a pas tous ses brevets. + +--Ce qu'il a fait? Mais tout le monde sait ça. C'était un abbé de la +Révolution... qui a écrit une brochure... il a donné son nom à une +rue... il a... + +Quelques coups heurtés à la porte viennent interrompre cette leçon +d'histoire un peu laborieuse. + +--Qui est là? + +--C'est moi, Ursule. + +--Qu'est-ce que tu veux? + +--Je venais voir à quelle heure madame la baronne veut _dîner_. + +--A midi, je pense. + +Elle interroge des yeux Mariolles, qui fait signe que oui. + +--Et ce qu'il faut faire? + +--Ça m'est égal. Ah! oui, de la garbure. + +--Avec des fèves, dit Mariolles, qui veut tout de même mettre son mot. + +--Mais, Monsieur, fait Ursule, la saison est passée depuis longtemps. + +--Naturellement, dit Mariolles vexé. + +--Et mon chocolat, est-ce que tu l'apportes? + +--Je l'ai là, avec celui de Monsieur. + +--Eh bien, mets-les tous les deux dans sa chambre. Ah! et puis je +voudrais aller à la messe. + +--Mais elle doit être dite, affirme Mariolles, qui voudrait bien +maintenant dormir un peu. + +--Elle est finie depuis une demi-heure, dit Ursule, toujours derrière +la porte. J'en viens. Même que c'est le petit Peyrenave, qui est ici de +passage, qui l'a dite; vous savez, celui... + +--Oui, oui, mais écoute, tu vas aller trouver M. le curé, alors, et +qu'il serait bien gentil d'en dire une autre, à dix heures, pour mon +mari et moi;--et qu'il viendra dîner avec nous, après. + +--Oui, Madame. + +_Exit_ Ursule, et Mariolles conclut en bâillant un peu: + +--Alors vous croyez qu'il faut se lever? + + +L'église n'est pas loin, au bout du parc. Le soleil est déjà haut quand +sortent les jeunes mariés; mais il reste de la rosée sur les dernières +roses, à l'ombre, éclaircie déjà, des marronniers. Les pieds pointus +de Sylvère, et parfois sa traîne quand elle oublie de la relever, font +frou-frou dans les feuilles mortes. + +--J'aime Hargouët, fait-elle avec un petit air mélancolique. + +C'est la première fois qu'elle le regarde avec des yeux de femme. Le +vieux parc, les cèdres dont les branches d'en bas sont mortes, et, toute +couverte de fougères, la muraille noire d'où ses frères et ses cousins, +autrefois, jetaient des pierres aux enfants de l'école, tout cela, elle +le reconnaît, et lui découvre un aspect nouveau. + +Comme la cloche vient de sonner les douze coups, et qu'on en a encore +pour un quart d'heure, ils s'asseoient tous deux sur un banc jadis vert. +Sylvère rêve et joue avec le fermoir de son beau missel Saint-Sulpice, +qu'une cousine enlumina pour ses noces. A quoi songe Mariolles? Moins +sensible au charme intérieur des choses, il admire sans émoi cette belle +matinée, semblable à d'autres. Pour lui, elle ne rit pas sur un paysage +familier, dont ses regards aient épousé mille fois la figure changeante +et pareille; et son coeur d'enfant n'a pas battu ici. + +--Oui, dit-il, vous aimez beaucoup Hargouët... Je suis presque jaloux +de cette maison, et de ces arbres. + +--Ne leur en veuillez pas; ils ont été si bons pour moi. J'ai grimpé sur +la plupart de ces branches, avec mes terribles cousins, qui faisaient de +moi un vrai brigand. Et c'est ici que j'ai eu le premier sens de la vie +un peu profond, par la gourmandise; avec les plats sucrés qu'on nous +servait dans de la vaisselle Empire, où il y avait des vues de places +bien pavées, ou d'Agrigente, sur des assiettes jaunes--et la mort du +général Exelmans. + +--Alors, vous ne regrettez pas que nous soyons d'abord venus ici, au +lieu d'aller à Biarritz? + +--Oh! non, fait Sylvère, je n'ai jamais beaucoup goûté Biarritz. On y +rencontre trop d'Espagnols qui parlent français, et réciproquement. + +--Il faudra tout de même y passer deux ou trois jours pour ne pas +scandaliser mon père. C'est là qu'il a fait son voyage de noces, sous +le second Empire, Sylvère; et il demeure stupide qu'on puisse aller +ailleurs. Lui, il voit encore tout ça comme c'était: Villa Eugénie, +bottines montantes, la livrée vert et or, et les premières courses de +taureaux avec El Tato, et les calèches à grelots sur la route de Bayonne... + +--Mais, vous-même, on m'a laissé entendre que vous y aviez quelque peu +fréquenté, depuis, et joyeusement. + +--Peuh, comme tout le monde. Vous savez ce que c'est. (Pas du tout, +indique Sylvère.) On s'ennuie; alors on fait du bruit pour s'empêcher de +penser, et les bonnes gens de la rue croient qu'on s'amuse. Mais cela ne +vous est pas désagréable, au moins, d'aller là? + +--Avec vous... répond Sylvère d'un air tendre. Et après, nous irons à +Paris? + +--Ça vous amuse donc? + +--Oh! oui, je voudrais tant monter à la tour Eiffel, et aller à +Montmartre. + +--La Basilique? + +Sylvère fait la moue. + +--Non, dit-elle; les cabarets de nuit. + +Et elle fait de grands yeux, comme s'il était question de jardins +paradisiaques, hantés des poètes, des couleuvres bleues, des fées. + +--Après tout, ajoute-t-elle, ça n'est peut-être pas très drôle. + +--C'est ce que je me suis laissé dire. + +--Et je crois que j'aime mieux Hargouët, affirme Sylvère d'un air sage. + +Mais les trois coups retentissent, et ils se hâtent vers l'église. + +Elle est petite, grise, ratatinée, avec des vitraux trop neufs et des +tableaux trop enfumés; et elle sent le cierge refroidi. Mais le curé, +qui est vieux et rouge, s'essaye de si bon courage à prononcer un petit +sermon en français. Il est ému, il s'embrouille, tourne court, et +fait un signe à l'instituteur, qui entonne formidablement un credo de +grand'messe; en sorte que les verrières, qui ne sont pas habituées sur +semaine à un tel vacarme, frissonnent de peur dans leurs plombs et se +disent: + +--Cette fois-ci, il va nous casser. + +Et, la messe finie, on se rend à la sacristie pour chercher le curé. +Du plus loin qu'il aperçoit la jeune femme, il s'écrie, avec l'honnête +accent des Pyrénées: + +--Eh bien, Mademoiselle Sylvère, ça va toujours bien. Et comment +avez-vous passé la nuit? + + + + +II + +L'ODEUR DES PLAGES + +(La scène est à Biarritz, quelque temps après.) + + +Voilà plusieurs heures que M. et Mme de Mariolles-Sainte-Mary ont laissé +Hargouët se dissiper à l'horizon, avec la montagne. Pau, blanche et +grise, habillée de feuillages divers, s'est déroulée le long de la +voie.--Orthez a fait montre de son pont, dont les guides illustrés +abusent un peu, vraiment. Mais Francis Jammes n'était pas à la gare, ni +sa pipe; et peut-être est-il à rêver de Guadeloupe sous quelqu'un de ces +érables auxquels il se plaît à prêter le nom magnifique et barbare +de liquidambars. En sorte que la gare est triste, sillonnée de rares +figurants. + +D'autres gares, inutiles aussi, se suivent: il y en a qui sont tout au +bord de l'Adour, où l'on voit des gens qui jettent des filets, et de +grands arbres dans les îles. Enfin, on aperçoit Bayonne, les deux +clochers blancs d'une cathédrale haut perchée, des glacis, des +contrescarpes. Le train semble tourner autour, faire exprès de +s'arrêter, en des lieux tellement déserts que le chef de gare, +évidemment, y est mort, lui aussi, sans avoir pu vendre un seul billet +depuis l'Empire. Et on ne l'a pas remplacé. + +Contre toute vraisemblance, quelqu'un monte, salue avec un air de +connaissance. C'est un monsieur assez jeune, en costume de chasse, avec +des belles moustaches couleur cirage. Mariolles n'a eu d'abord l'air +satisfait qu'à moitié. («Saleté, pense-t-il, de Compagnie, qui ne met +pas de coupés à ses trains omnibus.») Mais il se rassérène presque +aussitôt. Somme toute, un tiers ne messied point, après plusieurs +semaines d'un bonheur en tête-à-tête, à peine coupé de quelques +beaux-parents. (Et encore, on ne pouvait même pas les garder à dîner: +ils s'en allaient tout de suite, avec un air gêné et de croire qu'on +n'attendait que leurs talons pour se remettre au lit.) + +Mariolles présente le monsieur: + +--Ma chère amie, le comte de San Buscar. Vous avez dû apprendre mon +mariage, demande-t-il. + +--Certainement, mon cher ami. Toutes mes plus sincères félicitations. + +San Buscar dissimule mal, sur sa grosse figure, en regardant Sylvère, +cette pensée commune aux hommes qui rencontrent de nouveaux mariés: «Si +je pouvais être le premier avec qui elle le trompera!» + +--Vous venez de la chasse, Monsieur? + +--Si, justement. J'ai été tuer quelques sarcelles sur la Nive. + +Et, s'adressant à Mariolles, en ouvrant les bras: + +--On prend ce qu'on trouve. Il n'y a pas de gibier dans votre pays, mon +cher. Je voudrais que vous vissiez ça, dans l'Amérique: c'est une chose +extraordinaire. + +--Il y a peut-être moins de chasseurs. A part cela, que devenez-vous? En +garçon, à Biarritz? + +--Mais non, mais non. La comtesse, elle est là aussi. + +--(«Tiens, se dit Sylvère, tiens; tiens: la comtesse est là.» Et si elle +n'ajoute pas dans son for intérieur: «Chouette, on va rigoler», c'est +que ces expressions ne lui sont point familières.) + +--Elle sera bien heureuse, ajoute San Buscar, de connaître Madame la +baronne de Mariolles. + +«Madame la baronne de Mariolles» s'incline avec un sourire, et Monsieur +répond sans enthousiasme apparent: + +--Certainement, nous serons bien honorés, quoique nous ne passions que +quelques jours; et puis, vous savez, San Buscar, une jeune mariée, ça ne +sort pas beaucoup. + +--Tout de même, proteste tendrement Sylvère, vous ne comptez pas me +laisser sous clef à l'hôtel, tandis que vous serez sur la plage? + +--Et puis, mon cher, reprend l'étranger, si vous saviez comme Imogène +est revenue du monde. Il y a deux mois, je parie, qu'elle n'a fait un +boston ou une partie de tennis. Les Américaines, ça s'ennuie de tout, à +un moment donné. Nous vivons comme deux bourgeois, aujourd'hui. + +--Ça doit être bien amusant, dit Sylvère, pour dire quelque chose. +Est-ce que Madame de... San Buscar reprise ses bas, avec un gros oeuf +en buis, comme on nous faisait faire au couvent? + +Dans son excessive hilarité, San Buscar met au jour des dents sans +nombre. Il a l'air alors d'un crocodile qui ne serait pas dangereux, de +ce pauvre crocodile sacré dont parle Hérodote, qui portait des bracelets +d'or aux pattes de devant, des anneaux de terre émaillée aux oreilles, +et qui, ce jour-là, n'avait plus faim: «Il était couché sur le bord du +lac: les prêtres vinrent. Deux d'entre eux lui ouvrirent la gueule; un +troisième lui jeta d'abord les gâteaux, ensuite la friture et finit par +la boisson. Sur quoi le crocodile (_très embêté_) plongea et s'alla +poser sur l'autre rive. Mais un autre étranger (_ah, les étrangers!_) +étant survenu avec pareille offrande, les prêtres la prirent, firent +le tour du lac, et, après avoir atteint le crocodile, lui donnèrent +l'offrande de la même manière.» Après quoi, sans doute, le crocodile +replonge, et ainsi de suite, tant que ça n'ennuie pas. + +Entre temps on est en gare de Bayonne. + +--Nous prenons une voiture pour Biarritz, dit Mariolles. Ambroise +continue par La Négresse, avec les bagages. + +San Buscar accepterait peut-être une place; mais comme on ne la lui +offre pas: + +--Moi, j'irai par le tram', dit-il. Vous n'avez pas besoin de mon valet +de chambre? Il est là, avec le fusil. + +--Merci. Il n'y a pas de brigands sur la route, je pense. + +--Non. Plutôt autour de la cagnotte. + +--A propos, et la partie? + +--Ça va, ça va. Je vous raconterai. + +Et on se sépare. + +Pendant quelques jours encore les Mariolles défendent leur tête-à-tête. +Ils se lèvent tard, ne descendent pas sur la plage, et font des +promenades en voiture dans les environs. Des cochers, habillés comme +le postillon de Longjumeau, les mènent sur les chemins blancs du Pays +Basque, entre les églises trapues, les jeux de paume, les auberges +à pêcheurs, les cimetières d'où on voit la mer. Il y a des maisons +brillantes de chaux éparses dans la campagne, chacune sur une éminence +et qui regarde d'un autre côté que sa voisine. Guéthary, Fontarabie et +ses palais en guenilles, Saint-Jean-de-Luz leur ont tour à tour offert +cette ombre tiède de l'automne, qui est pleine du bruit des feuilles +froissées. Et ils ont été boire du chocolat sous les arceaux de la +mélancolique Bayonne. + +Mariolles éprouve un sentiment ambigu à promener sa femme dans ces lieux +même où il a fait l'épreuve de sa tendresse, jadis, et tant de fois de +sa luxure. Il y a un mauvais chemin sur la falaise qu'il reconnaîtra +toujours pour l'avoir suivi sous une lune voilée; mais c'était cette +nuit-là un chemin sans pareil, car il menait vers les baisers que +Mariolles alors aimait plus que tout au monde. Il y a une auberge aussi, +une auberge basse avec un rang de platanes, où, tout un après-midi +pluvieux, il a attendu une lettre--qui n'est pas venue.--Que n'y at-il +pas encore, pour faire se dresser à toute heure sur ses pas quelque +image gracieuse ou lubrique: ce chalet, peint de noir et de rouge, +qu'habitèrent de jeunes courtisanes qui étaient soeurs et d'une si +prodigieuse impudicité--et l'hôtel où, un jour de neige, que la mer +était couleur d'étain, un garçon complaisant lui avait amené une petite +fille du Phare--et dix ou douze bancs encore, épars dans la ville comme +dans sa mémoire, qui lui rappellent les conversations les plus diverses +et les plus semblables. + +Mais il regarde marcher à son côté l'incomparable Sylvère, et devant +ce sourire jeune, cette gorge hardie, tout ce corps élastique, il sent +s'évanouir le passé. + +--Comme vous marchez bien, Sylvère. + +--C'est que j'ai du sang de Basques, répond la jeune femme avec fierté. + +--Et quel dommage qu'avec ces jambes-là vous ne sachiez pas danser, pour +ainsi dire! + +--Je danse donc bien mal? + +--Je ne vous dirai pas: comme une main, parce que ce ne serait pas poli; +mais, franchement, vous ne dégotez pas Mlle Chasle. + +--Comme vous parlez mal, Tony. + +--L'habitude de la bonne société. Si je n'avais fréquenté qu'avec +des cocottes, ainsi que Madame votre mère se plaît à l'imaginer, je +m'exprimerais, certes, avec bien plus de propriété et de rigueur; n'y +ayant personne au monde qui exige... + +--Ah! non, pas comme ça: vous me rappelez M. Le Lambin, notre professeur +de géographie à Versailles. + +--La savez-vous, au moins? + +--Un peu. Le commencement. + +--Et Sylvère récita: + +«La géographie, qui embrasse par définition le reste des arts, puisque, +non contente de décrire les accidents pour ainsi dire physiques de notre +planète, elle s'attache encore aux moeurs et à la coutume des hommes, +se recommande, mieux encore que la mythologie, à la faveur des jeunes +personnes, par la pureté comme par la variété de son discours, en +sorte...» Et Sylvère respira. + +Ils étaient arrivés près du Port Vieux. Par l'échancrure on voyait la +mer, d'un bleu profond, palpiter sous un ciel plus pâle. La bonne odeur +du sel remplissait l'air. Ils descendirent jusqu'au creux de la petite +plage, s'assirent à l'ombre. + +Autour d'eux des enfants faisaient des pâtés de sable. Plus loin, un +abbé espagnol, l'air carliste, causait avec une institutrice allemande: +celle-ci, par intervalles, se levait, marchait sur une paisible petite +fille en rose qui jouait à quelques pas de là, et l'apostrophait +d'objurgations gutturales en la secouant par l'épaule. + +--D'ailleurs, dit Mariolles en reprenant la conversation d'un peu +plus haut, je ne veux pas vous faire de reproches sur votre danse, +puisqu'elle m'a valu un peu de vous connaître, vous vous rappelez, à ce +bal d'officiers? + +--Si je me rappelle, fait Sylvère en haussant les épaules. Et puis, +Tony, ce n'est pas là que vous m'avez connue, puisque c'est depuis toute +petite. + +--Oui, mais c'est là que je remarquai, pour la première fois, combien +vous aviez changé depuis jadis, au jardin de votre grand'mère, quand je +vous faisais sauter sur mes genoux, et que les tilleuls nous pleuvaient +dessus ces petites fleurs qui tournent, qui tournent. J'étais en +costume de marin, je pense, avec un grand col, vous en chemisette tout +court,--toute courte, et qui poussiez des cris de souris blanche. + +--C'est singulier, dit Sylvère d'un air rêveur, combien il y a de gens +qui vous ont fait sauter sur leurs genoux, et avec qui... + +--Avec qui on ne voudrait pas recommencer. Je vous remercie. + +--Mais il me semble... dit la jeune femme. + +Elle se tait tout d'un coup, comme si elle allait dire une sottise, +rougit, et promène autour d'elle des regards troublés. Elle contemple +sans les voir, le ciel et la mer devenus d'un saphir plus obscur, les +ombres qui s'allongent. C'est l'heure du bain. + +A ce moment passe près d'eux une assez belle personne, vêtue d'un de ces +horribles costumes de louage qui semble faits de toile goudronnée. + +--S'il est possible, fait Mariolles, de se fagoter comme ça... C'est +dommage: elle n'est pas si mal faite. Voyez ses jambes; fines, +nerveuses... + +Et Tony fait des yeux d'homme pas marié. Ceux de Sylvère, un instant, +comme la mer, s'obscurcissent; et elle n'est plus rouge du tout. + +--Vous connaissez cette baigneuse, que vous la regardez comme ça? + +Sa voix aussi est un peu changée. Tony n'a pas de peine à démêler en +elle la première et passagère atteinte de la jalousie. Et Tony, avec la +sottise de son sexe, y prend plaisir. C'est avec un gracieux sourire +qu'il répond: + +--Je ne la connais pas, mais je déplore qu'elle ait un costume si mal +fait et si long. + +--Vous voudriez qu'elle fût toute nue, peut être? + +--Sylvère! + +--Puisque je sais maintenant les costumes qui vous plaisent, vous verrez +comment je me baignerai. + +--Je ne pense pas, dit Mariolles d'un air moins gai que tout à l'heure, +que vous preniez des bains de mer à Biarritz. + +--Et pourquoi pas moi, Tony? Est-ce que je suis difforme, ou si vous +avez peur que je me noie? + +--J'ai peur qu'on vous regarde. Pensez comme je vais vous laisser +défiler devant des paquets de gens, dans ces costumes de Cafrine! + +--Tantôt vous le trouviez trop long. + +--Mais ce n'est pas la même chose, fait Mariolles rageusement: il sent +bien qu'il n'a plus «le meilleur». + +C'est leur première querelle, et il y a plus encore de surprise que +d'hostilité dans leurs regards. C'est comme s'ils découvraient chacun +dans l'autre une bête inconnue, qui gronde. + +--Voulez-vous me raccompagner à l'hôtel, dit enfin Sylvère. + +Ils remontent à petits pas, sans plus mot dire, tout près pourtant l'un +de l'autre. + + +C'est ce jour-là même qu'on a fini par tomber sur les San Buscar, un peu +après le coucher du soleil, quand les gens qui se promènent sur le quai +de la Grande Plage ont l'air de fantômes bleus. + +Mme de San Buscar est si cordialement aimable pour Sylvère qu'elle fait +penser au _yours faithfully_ des fins de lettres. Quant à Mariolles, il +y a eu d'abord, dans son attitude, une nuance presque imperceptible de +gêne; mais lui aussi se dégèle, et il naît le plus naturellement du +monde, de tout cela, un petit projet de dîner à quatre au Grand Cercle. + +--Ça n'est pas, dit Mme de San Buscar, que la cuisine y soit excellente. +Elle n'est pas excellente. Mais la terrasse est tout à fait agréable, +avec les petites bougies. + +--Et les papillons, fait son mari. + +--C'est très joli aussi, les papillons--quand ils se brûlent. Vous ne +trouvez pas, Madame? + +Sylvère insinue qu'elle les préfère au soleil, sur une prairie. +Là-dessus, comme on est à la porte de l'hôtel du même Grand Cercle, +où, par hasard, les deux couples demeurent, on se sépare pour s'aller +habiller. + +Mariolles, assez tôt en livrée, frappe à la porte de sa femme. + +--Entrez, dit-elle: si vous promettez de ne pas regarder d'un quart +d'heure. Que je regrette donc de ne pas avoir amené Ursule. Vous ne +sauriez croire comme je suis paquet, toute seule. + +--Heureusement, vous n'êtes plus seule. + +Décidément, M. de Mariolles ne respectera jamais sa femme, et Sylvère se +trouve, par un accident imprévu, sur les genoux de son mari, ou plutôt +un peu dessus et beaucoup entre; bref, dans une situation d'infériorité +bien faite pour indigner un congrès féministe. Il ne lui reste même pas +la ressource de s'écrier: Vous allez _toute_ me froisser ma robe. Car +elle ne l'a pas encore mise, ni son jupon; et elle était seulement +occupée aux dernières oeillères de son corset. + +--C'est ridicule, dit Mariolles, de porter des choses comme ça, quand on +est faite comme vous. J'espère que vous profiterez d'être à Paris pour +vous faire faire des ceintures. + +--Oui, Tony. + +--C'est comme vos jarretières. Qui diantre porte encore des jarretières +en dehors des romances espagnoles! + +--Oui, Tony. + +Sylvère passe un jupon. + +--Il n'y a que votre mère pour pousser le culte de la tradition +jusque-là. Pourquoi pas de la pommade? + +--Oui, Tony. Et je suis sûre que votre belle amie, Mme de San Buscar, ne +porte pas de tout cela. + +Mariolles reste muet, abruptement. Toute sa loyale figure s'efforce +de signifier: Comment voulez-vous que je sache ça, au moins pour les +jarretelles? + +--Qui est-ce, Mme de San Buscar? + +--Une Américaine. + +--Et après? + +--Elle est de Saint-Paul, je crois, ou de Minneapolis; une ville sur un +lac, dans l'Ouest, une ville très bien. + +--Comme qui dirait Saint-Jean-d'Angely. + +--Oui. Elle s'appelle Imogène. Elle avait épousé d'abord un colonel +anglais très riche. Elle, elle n'avait pas le sou, ce qui ne manque pas +de chic pour une Américaine. Lui est mort alcoolique, en lui laissant un +sac qu'elle a encore, et un joli nom qu'elle n'a gardé que trois ans. Ça +s'est prononcé San Buscar, tout d'un coup. Ce pauvre colonel: il était +ivre de whisky tous les soirs, et si on voulait le raccompagner, au +sortir du Club, il vous flanquait des coups de revolver. Puis il s'en +allait, raide comme la justice; trouvait, par un décret spécial de +la Providence, la porte de son jardin, la porte de sa villa, montait +l'escalier, traversait son bureau sans encombre, et, juste devant sa +chambre, chaque nuit, inévitablement, tombait; son valet de chambre +entendait le bruit, et venait le coucher. + +--Et elle? + +--Imogène?... Elle s'était habituée. + +--Comme vous êtes renseigné! + +--Tout cela était de notoriété publique; lui-même en plaisantait--le +jour. + +--Elle a eu beaucoup de chagrin, quand il est mort? + +--Je... je ne sais pas. Elle s'est tenue correctement; on n'a pas parlé +d'elle. + +--Alors, pourquoi faisiez-vous cette figure en me présentant? + +--Mais vous avez rêvé, je vous assure. Et puis c'est plutôt San Buscar +qui ne me chante pas, pour vous. Il a une réputation. Il serait +compromettant, à la longue. + +--Lui! s'écria Sylvère, qui se mit à rire. Au fait, et lui, qui est-ce? + +--Mexicain. A part San Buscar, il s'appelle Christobal Almeyras. Son +père a été fait comte par Maximilien, et ne l'a pas trahi en retour, +ce qui est vraiment propre. Dommage qu'on lui ait donné ce nom de +détrousseur de diligences. Mais j'ai dans ma folle idée que ça ne lui +allait peut-être pas si mal. Ces gens-là ont ça dans le sang. + +--Il doit leur tourner, depuis qu'il n'y a plus de diligences. + +--On s'arrange. Je connais un bonhomme, un Grand d'Espagne, et le plus +propre du monde, qui a été officier carliste; tout de suite il a arrêté +un train. + +--Pourquoi faire? + +--Il y avait de l'argent alphonsiste dedans; bonne prise. + +--Il n'a pas pris autre chose? + +--Pas lui, non. + +--Comment? + +--Il parait que ses soldats se sont un peu amusés. Il y avait +des voyageuses. Mettez qu'ils ont pris des tailles, des tailles +alphonsistes, sans doute. + +--Vous avez de jolis amis. + +--Il en est de toutes couleurs sur cette côte. Il y a des jours où on +se croirait dans une maison de fous. Mais vous êtes prête, je crois. +Descendons, voulez-vous? + + + + +III + +JUSQU'AU MARBRE + + +Le haut de la tête éclairé en rouge par le reflet des petits abat-jour, +San Buscar et sa femme sont déjà là, en un bon coin de la terrasse, d'où +l'on peut voir la mer reluire et palpiter obscurément sous les étoiles. +Et le dîner s'engage le plus gaiement du monde. + +Imogène Harryfellow, comtesse de San Buscar, supporte sans fléchir le +voisinage de Sylvère. Elle est grande et mince comme elle, avec je ne +sais quoi d'un peu viril dans la souplesse qui distingue l'Américaine +de choix, celle qui se marie en Europe. La trentaine lui est encore +étrangère. Elle a des yeux bleu foncé, et doit s'ennuyer avec violence, +dès qu'elle ne s'amuse plus violemment. Elle a une robe où il y a de +l'or dans la trame, et qui évoque, selon l'humeur dont on est, les +pompes catholiques, Venise, ou les hommes-serpents des music-halls. + +Sylvère est vêtue de linon bleuâtre et de guipures. Dans le demi-jour, +elle ressemble à ces belles fleurs pâlissantes de l'hortensia ou du +magnolier, qui semblent, au bord de la nuit, absorber ce qui reste de +lumière autour d'elles. + +--Il paraît, Madame, demande Mariolles à sa voisine, que vous ne dansez +plus? + +--C'est Cristobal qui vous l'a dit? mais c'est vrai, au moins. Voilà +plus d'un mois, depuis que mon flirt est parti, et puis mon frère Lord. + +--Il était donc en France? Vous savez que je ne l'ai jamais rencontré. + +--Il doit revenir bientôt. Il a découvert que ça n'était pas +gentlemanlike de gagner de l'argent. C'est ridicule pour un Américain; +ne pensez-vous pas ainsi? Nous sommes faits pour gagner de l'argent, les +Yankees. + +--M. de San Buscar ne danse donc pas? demande Sylvère avec innocence. + +--Oh! por Dios, si, comme tout le monde. Mais Imogène ne veut plus, +ensemble, depuis qu'elle s'est mariée avec moi. + +--C'est ridicule de danser avec son mari, n'est-ce pas? C'est comme si +on flirtait avec lui. Dans tous les plaisirs il faut un peu de mystère. +Mais, si vous voulez, monsieur de Mariolles, nous ferons un boston +après. Mme Sylvère ne sera pas jalouse d'une vieille femme. + +--Je ne suis pas jalouse, fait Sylvère un peu froidement. Mais je ne +bostonne pas assez bien pour inviter votre mari. + +--Oh! s'écrie San Buscar, nous vous donnerons dix minutes de leçon +demain, Imogène et moi. Elle a un petit salon, avec un piano. + +--Ça n'est pas un piano, Cristobal. C'est une chose sans nom, une +chose... + +--Mais je le connais, le piano, s'écrie Mariolles imprudemment. C'est au +no. 9, n'est-ce pas. Il doit y avoir toujours une presse à citron dans +la chambre d'harmonie. + +--Comment le savez-vous? demande Sylvère d'une voix nette. + +--C'est... c'est l'auteur lui-même qui me l'a raconté. Vous le +connaissez, San Buscar: c'est Pablo Durand. Qu'est-ce qu'il devient, +Pablo? Vous savez qu'il y a un an que je n'ai paru ici. + +--Il est mort. + +--Non. + +--Vous savez qu'il était alcoolique. Alors on l'a guéri très bien, dans +un hospice qu'il y a pour ça en Allemagne. Et tout de suite après il est +devenu fou. En trois mois il est mort. + +--Quelle jolie chose, la science, murmure Mariolles. + +Mais Sylvère ne paraît point de cet avis; sa lèvre de dessous pointe, +comme chez les enfants qui ont du chagrin. + +--La famille aurait dû faire un procès au médecin allemand, remarque Mme +de San Buscar. + +Il y a un silence, pendant lequel on entend s'escrimer un monsieur, avec +une espèce de fusil à fusées, au bout de la terrasse, contre une cible +invisible. Si par impossible on faisait mouche, il se passerait sans +doute quelque chose de monstrueux, on ne sait pas quoi au juste. Ça +allumerait un soleil, ou bien ça renverserait le ministère. + +--Est-ce que vous avez jamais vu réussir, San Buscar? + +--Oui, une fois; un monsieur qu'on ne connaissait pas, personne, et qui +a été trouvé mort le lendemain, dans son lit. + +--C'est l'administration du Cercle qui se sera vengée. A propos, vous ne +m'avez pas dit grand'chose de la partie. Du gros monde? + +--Vous ne comptez pas jouer, Tony? demande Sylvère. + +--Non. Sylvère, non. Quand même on me permettrait de faire la poussette. + +--C'est que cela me ferait du chagrin. + +--Je vous le jure. + +--Encore, si on laissait entrer les dames, remarque Imogène. + +--Il y a eu, repend San Buscar, très belle partie, pendant quinze jours, +avec deux tables à banque ouverte: la consolation des pontes debout. Ce +pauvre Glaphyro avait commencé par faire une trouée. Il a même taillé; +et puis, comme toujours, il a fini par s'en retourner avec les anges. + +--Ça lui va si bien. + +Cependant on apporte le café et les cigares. Le café est exécrable. + +--Ce qu'il y a eu de plus amusant, continue Cristobal, c'est un nouveau +commissaire des jeux qui s'était mis dans la tête de faire du nettoyage. +Voyez massacre. Un tas de figures amies, elles disparaissaient, +disparaissaient; et avec elles l'Industrie, mère des Arts; et toute la +gaieté. Il se passa des choses monstrueuses, je vous dis. Un louis que +j'avais laissé tomber, qui resta là plus d'une heure; et, pour comble, +le garçon de salle me le rapporta. «Imbécile, comme je lui ai expliqué, +il faut que vous soyez. Vous croyez que je vais vous donner un +pourboire. Le pourboire, vous l'aviez tout fait entre les mains. +Demandez-lui, au directeur, si c'est en rendant les louis qu'on change +son tablier contre un smoking avec de la moire autour.» + +Il y a un moment déjà que les dames se sont retirées, et San Buscar +poursuit ses contes de brelandier. + +--Tous ces pauvres philosophes, donc, allaient à Fontarabie, où il y a +une ombre de roulette. Et eux-mêmes, ils avaient l'air, mon cher ami, +ces ombres d'afficionados à qui Ulysse ne voulait pas laisser boire +le sang du taureau. Tous là, ils étaient, depuis le chambellan +guelfe jusqu'au baron de Cortomalo, que vous et moi avons connu +prestidigitateur dans un cirque. Il faut dire que le commissaire, il les +avait expulsés en douceur, beaucoup. Lui-même alla à Fontarabie, je ne +sais plus pourquoi, peut-être pour jouer, et il tomba sur toutes ses +victimes, râpées, le ventre creux, mais d'attaque. Ce fut une ovation, +une petite fête de famille. Le commissaire pressait des mains, souriait: +«Vous ici, mon cher commodore, que je suis heureux de vous rencontrer!» +ou bien: «On ne vous voit plus chez nous, baron!» D'ailleurs, tout ça a +été très adouci depuis. Je pense que la maison aura fait comprendre +que si on ne laisse plus entrer dans les salles de bac que des gens +estampillés, ça fera le désert; et qu'il ne manquerait plus que de faire +couper par M. Brisson. Ça fait qu'on revoit un peu des anciennes têtes. + +--Y compris notre ami Cortomalo? + +--Y compris. Figurez-vous, l'autre jour, il jouait l'écarté avec un +monsieur, qui finit, je ne sais pas pourquoi, par lui jeter les cartes à +la tête. Lui ramasse froidement l'argent, et il dit au monsieur: «Je me +doutais bien que vous vous appeliez Grimaud.» + +Sourires--et l'on monte rejoindre ces dames dans le +petit-salon-au-piano-à-presse-à-citron. Mais Sylvère ayant réclamé +d'aller voir danser, on passe dans les salons du Cercle. Une musique +grêle, voluptueuse, y fait tourner quelques couples selon des spirales +lentes et contradictoires. + +--Vous m'avez promis un tour, dit Mariolles à Mme de San Buscar. Au +risque d'être un peu rouillé, je vous le réclame. + +Imogène se penche vers Sylvère: + +--Vous ne m'en voudrez pas, c'est vrai, de vous prendre votre mari? + +--Par exemple, répond la jeune femme en souriant de toutes ses forces. +Mais je vous le donne avec plaisir. + +--Ah! que vous êtes habile. Et qui vous a enseigné, déjà, que les fruits +les moins défendus sont les moins désirés? + +--Mais non pas les moins cueillis, ajoute sans à-propos Mariolles, qui +n'a entendu que les derniers mots. + +Imogène, pour couper court, prend son bras. + +--Est-ce que vous préférez rester là debout, Madame? demande le +Mexicain. Nous avons l'air d'un reproche. + +--En effet, c'est très gentil; un peu comme partout, répond Sylvère qui +regarde fixement le vague. + +San Buscar soupçonne que sa compagne poursuit d'autres idées que les +siennes, et se tait. + +--Oui, c'est la même valse, dit cependant Mariolles; mais ce n'est pas +ici, il me semble, que nous l'avons dansée, au moins cette fois-là. + +--Mais non: c'était chez Mme Probloker. Et ce retour, sans voiture, sous +la tempête. Vous vous rappelez, Sainte-Mary; et dans quel état j'avais +mes bas. + +--Vous avez si peu voulu que je m'en rende compte que vous m'avez laissé +en plan à votre porte. + +--_My goodness!_ que vous avez été inconvenant ce soir-là, +murmure-t-elle d'un air charmé, comme si elle suçait un gros bonbon; +soudain, elle s'arrête, la gorge palpitante, les yeux blancs, et se +suspend au bras de Mariolles. On dirait que le lent enivrement de la +danse devient pour ses sens un plaisir trop vif. + +Sylvère les regarde de loin. Elle a fini par accepter de s'asseoir avec +San Buscar à une table du restaurant et par dire oui à la première chose +que lui offre à boire cet étranger peu au courant des rafraîchissements +pour jeunes Françaises de famille. En sorte qu'elle savoure à la fois +les amertumes insidieuses de sa première jalousie et de son premier +gin-cocktail. + +Mariolles et Imogène se lassent enfin. Ils reviennent, lui un peu rouge, +elle un peu rose; et, après avoir demandé des fruits au champagne: + +--Que votre mari, dit-elle à Sylvère, est un danseur exquis. Il faut +absolument que je vous donne une leçon de boston pour que vous en +profitiez à votre tour. + +--Je ne bostonnerai jamais, dit Sylvère en serrant un peu les dents. + +Mariolles pense que c'est timidité et sourit. Mais en la regardant +mieux, il lui trouve un air singulier. + +--Qu'avez-vous, Sylvère? + +--Rien, mal de tête. + +--Vous feriez mieux de ne pas boire cette horreur. + +--C'est M. de San Buscar qui me l'a recommandée. Mais j'en ai goûté à +peine: c'est très mauvais. + +--San Buscar! Il sait bien qu'il faut boire du gin pendant onze ans pour +s'y habituer. Mais demandez autre chose. + +--Je voudrais aller me coucher, dit Sylvère d'une voix blanche. + +--Ma chérie, dit Imogène, nous irons toutes les deux, en attendant que +nos seigneurs remontent. + +--Mais j'y vais, dit Mariolles. + +--Non, non, vous viendrez dans un moment. Je veux faire un petit complot +avec Mme de Sainte-Mary. + +Mariolles les accompagne pourtant jusqu'à la porte de l'hôtel, et +les regarde disparaître. On dirait deux soeurs, pense-t-il; et cette +intimité rapide, qui l'aurait offusqué ce matin, lui parait maintenant +tout à fait plaisante. + +Il retrouve San Buscar attaquant un second gobelet. Et buvant, à petits +coups de paille, celui qu'a laissé Sylvère: + +--C'est vrai que c'est mauvais, dit-il. + +Cependant plusieurs gentlemen passent à la cantonade, d'un air détaché, +seuls ou par très petits groupes, et pénètrent dans une antichambre +rouge, pour disparaître derrière une lourde porte que semble garder un +dragon redoutable à la sanglante livrée. Au reste, il ne dévore aucun de +ces imprudents. Le vrai monstre, ce n'est pas lui. + +--Venez-vous? dit San Buscar. + +--C'est que je monte à l'hôtel dans un instant; et puis ma femme m'a +demandé de ne pas jouer. + +--Peste, mon cher, vous êtes docile. Mais la vue n'en coûte rien. +Tenez-moi compagnie dix minutes. + +A leur tour, d'un air détaché, ils pénètrent dans l'antichambre rouge, +et de là dans l'autre salle. + +Mariolles n'y découvre aucun changement depuis ses dernières visites. La +partie n'est pas très grosse. Autour de l'unique table verte règne +un silence tendu, coupé parfois d'un colloque à voix basse, d'une +imprécation solitaire, plus rarement d'un concert détestatoire contre +le croupier qui veut ramasser des pontes en carte, ou contre l'innocent +égaré là, qui a tiré à six. + +--On joue aux boules, quand on joue comme ça! + +L'innocent offre de rembourser le coup; mais il se vérifie que son +tirage a fait gagner les deux tableaux, le banquier qui devait faire +huit s'étant embaqué: il en brûle même la taille, en jetant des regards +furieux à l'innocent qui reçoit des autres, sans comprendre davantage, +les marques d'une approbation discrète et posthume. + +Mais le banquier est décidément hors de lui, comme peut-être de ses +fonds. Le dernier reste de sa froideur britannique s'en écaille, et il +part en maugréant: + +--Est-ce qu'on me prend pour M. le Bon? + +Cependant le croupier frappe discrètement le tapis du plat de sa +palette, et crie d'une voix grasse: + +--La banque est aux enchères, m'm'sieurs. + +--On pourrait tailler à pas trop cher, d'un moment, fait San Buscar. +Voulez-vous la moitié? + +--C'est... qu'il faudrait que j'aille rejoindre Mme de Mariolles. Et +puis j'ai promis de ne pas jouer. + +--C'est moi qui jouerai, c'est pas vous. Nous en avons juste pour un +quart d'heure. + +--Vous êtes irrésistible. + +Les enchères sont molles. San Buscar intervient et semble les dorer avec +ce bel accent espagnol qu'il reprend dans les circonstances vives. + +--Cinquante louis! + +--Soixante! + +--Soixante-cinq! + +On l'abandonne à quatre-vingt-dix. Et tandis qu'il s'assied: + +--Pierre, un verre de champagne, dit-il. + +--Moi aussi, fait l'associé. + +La partie s'engage. Il semble que San Buscar soit tombé sur la bonne +banque rasoir. Sa voix métallique éblouit et foudroie le ponte: + +--Ouit, s'écrie-t-il parfois, ou bien: + +--Nof! + +Le temps passe comme un éclair. On remplace le champagne par du brandy +and soda. Un tas de jetons, d'or et de billets croît et décroît tour à +tour contre la petite chose en porcelaine, devant San Buscar. Mais il ne +quitte pas la banque, qu'on lui pousse maintenant à plus du double. + +Enfin, comme il vient d'achever heureusement une taille dernière, +quelqu'un annonce: Banque ouverte! et le chasse du fauteuil. Le petit +jour ne cogne pas encore aux carreaux, mais il n'est pas loin. Avec un +guéridon et une sébille, San Buscar et Mariolles font leurs comptes, +laborieusement, et se trouvent en bénéfice chacun de vingt-quatre mille +et des francs. + +--On a beau ne pas être rapiat, conclut Cristobal, ça fait toujours +plaisir. + +--Vous ne savez pas ce que vous devriez faire, au lieu de reperdre ce +paquet, dit Mariolles, que les _long drinks_ et ses jetons remplissent +de bienveillance: nous accompagner à Paris, Im..., Mme de San Buscar et +vous. + +--Comment donc! mon cher ami; c'est une idée extraordinaire. + +--En attendant, on pourrait aller se coucher. + +Mais le sort en a disposé autrement; et ils rencontrent au +restaurant toute une bande assez joyeuse et très grise, retour de +Saint-Jean-de-Luz, en costumes de pêche. On s'assied ensemble. Une +certaine Mlle des Pois, qui ne revoit point Mariolles sans émotion, +dépose sur son collet presque toute la poudre à la maréchale dont elle +vient, au lavabo, de saupoudrer son hâle. C'est l'heure des cocktails, +du moins à ce qu'affirme Glaphyro. Ils se succèdent et, une fois encore, +le temps passe comme un éclair. Toutefois Mariolles sent obscurément, au +fond de son coeur, qu'il oublie quelqu'un ou quelque chose (il ne sait +pas au juste), et boit avec sensibilité des choses couleur de topaze. + +--Il fait jour, dit soudain quelqu'un. + +Ces paroles sonnent tristement, on ne sait pourquoi, et chacun regarde +d'un air de reproche les rideaux des hautes fenêtres: entre les lampes +et l'aurore, ils sont devenus d'un bleu merveilleux, d'un bleu de grotte +sous-marine. + +--C'est peut-être ça que Baudelaire appelait le bleu mystique, dit Mlle +des Pois; car elle a une teinture de lettres, «une couche», disent ses +amis. + +On se sépare. La voix des femmes se mêle au bruit des portières +refermées, et Mariolles, s'étant définitivement souvenu qu'il est marié, +et même jeune marié, gagne avec un mélange d'inquiétude et de bonne +humeur son appartement. Il frappe, tout doucement, à la porte qui le +sépare de sa femme. + +--Entrez, dit Sylvère. + +Par la fenêtre restée grande ouverte, il aperçoit un instant la mer +toute bleue, le ciel tout rose. Et il aperçoit aussi Sylvère, avec une +pâle figure, assise dans son lit et qui ne dort pas. Un peu de gêne +semble répandue dans l'air. Mais Mariolles a une idée triomphante. Avec +un bon sourire, il vide ses poches: des billets, de l'or, de la nacre +tombent sur le lit. + +--Qu'est-ce que c'est que ça, crie Sylvère. Ah! vous avez joué. + +Elle secoue la couverture avec dégoût: de fortes sommes, se réfugient +sous les meubles. + +--Et qu'est-ce que vous avez sur votre col? De la poudre de riz. Mon +Dieu, mon Dieu, vous avez été avec des femmes! + +--C'est... c'est le croupier, balbutie stupidement Mariolles. Voyons, +ma chérie, ne pleure pas. + +Il n'en faut pas davantage. La figure pâle de Sylvère, ses yeux agrandis +de fatigue, tout cela s'effondre dans un petit mouchoir, tandis qu'elle +gémit: + +--C'est la faute de cet Espagnol. Je ne veux plus le voir. Et Imogène +qui avait l'air de se moquer de moi, en me disant bonsoir. Mon Dieu, que +je suis malheureuse! + +Mariolles est écrasé par le poids de ses torts. Il s'assied, et, à son +tour, pleure. Il a saisi sur un bras du fauteuil un bas de sa femme, qui +est en soie tête-de-more, et s'en tamponne les yeux en répétant (car la +correction de son langage se ressent du désespoir où il est plongé): + +--Je me suis conduit comme un cochon... comme un cochon. + +Cependant l'Atlantique non loin murmure, et lèche, à petits coups de +langue, la plage, comme si elle était en sucre. + + + + +IV + +LE BEAU VOYAGE + +(La scène est à Biarritz et à Paris.) + + +Le temps, dont le vol apaisa tant de choses, depuis le courroux +d'Achille jusqu'à l'appétit d'Ugolin et au tendre désespoir de La +Vallière, a fait germer en quelques heures dans le coeur de Sylvère, la +semence de miséricorde. Elle pardonne à Mme de San Buscar (au moins en +a-t-elle bien l'air) et ne refuse pas qu'on aille à Paris en partie +double, comme le lui a proposé pâteusement, au petit jour, un mari +tellement désolé qu'il a fallu qu'elle-même le consolât. Autrement il ne +serait jamais allé dormir, et, en vérité, il n'était plus bon à autre +chose. + +Sylvère pardonne aussi au baccara, tout en se jurant bien de ne pas +laisser le monstre rôder autour de son ménage. Elle est en ce +moment même agenouillée auprès de la commode en pitchpin, et ramène +laborieusement, avec une ombrelle, quelques-uns de ces ronds de nacre et +d'or, qui l'ont si fortement indignée il y a quelques heures. Ce n'est +pas qu'elle les aime encore. Ceux de nacre surtout l'indisposent: ils +sentent leur fruit davantage. Et puis elle les trouve prétentieux, avec +ces chiffres qu'ils portent inscrits sur le ventre, au lieu de dire tout +simplement, comme tant d'autres bibelots leurs confrères: _Souvenir de +Dieppe_ ou _Pèlerinage national_. Ah! en voici deux qui avaient réussi +à se cacher aux trois quarts sous la plinthe. Elles profitent de +l'ombrelle pour y entrer un peu davantage. Courte lutte; mais c'est +Sylvère qui «les a». Ce sont des plaques de cinquante; elles sont d'une +nacre plus belle, irisée et sombre, et d'un ovale oblong. «Deux mille +francs», se dit Sylvère, en les faisant sauter dans sa main. Elle en est +presque intimidée. Ce n'est pas qu'elle aime l'argent, dont le besoin +ne lui est jamais apparu. Mais enfin, à la campagne, on entend souvent +parler de deux cents pistoles, et, comme toutes les jeunes filles de son +milieu, elle n'a jamais eu de loin mille francs à elle: elle aurait cru +que c'était plus beau que ça. + +Sylvère s'assied sur un tabouret pour mieux réfléchir. Elle est en +chemise et fait à elle toute seule un joli tableau, moins joli pourtant +que tout à l'heure, quand elle était à quatre pattes et la tête basse, à +regarder sous la commode. Elle s'est même fait du mal aux genoux, et se +les frotte en méditant. + +C'est vrai qu'elle ne sait pas ce que c'est que l'argent. Sa dot est +passée de son père à son mari, le temps de faire ouf. Et d'ailleurs ce +sont des terres. Elle se représente assez bien mille francs là-dessus: +deux ou trois vieux chênes que son père voulait vendre, et qu'elle a eu +le caprice de sauver, ou bien cette toute petite enclave achetée l'autre +année à un voisin. Elle se rappelle des phrases prononcées à cette +occasion: «Ça ne tiendrait tout de même pas dans la main, ce mouchoir +de poche-là», ou bien: «Qu'est-ce que vous voulez? Il faut bien payer +l'agrément.» Et Sylvère songe encore à un saphir de sa grand'mère, +dont elle sait le prix, parce qu'il y a toute une légende de famille +là-dessus; le grand-oncle parti pour acheter un beau cadeau de noces, +allant au Palais-Royal pour voir les bijoutiers, et n'en sortant plus, +attaquant le biscuit un peu tous les jours, dans les restaurants, +disait-on à Sylvère. A la fin, il acheta un saphir médiocre, et c'est +une autre des formes que peuvent prendre mille francs.--Non, Sylvère n'a +jamais eu d'argent, et encore ses frères le lui prenaient-ils au fur +et à mesure. Encore si son père lui avait donné pour le voyage, à +elle-même, ce petit portefeuille qu'il a passé à Tony, cyniquement, +sous ses yeux, en lui disant: «Voilà pour prendre des fiacres, mon cher +Antoine.» Et c'est des banques qu'il a prises avec. Il est vrai que +si les femmes touchaient elles-mêmes leur dot, peut-être qu'elles +joueraient aussi, ce qui serait odieux, quoi qu'en pense la belle +Imogène. + +On voit que Sylvère n'est pas encore très féministe; mais peut-être les +opinions de ce genre sont-elles comme les huissiers, qui ne viennent +qu'avec la misère. Cependant elle continue ses recherches et à composer +de petits tableaux vivants. C'est agréable, se dit-elle, d'avoir +l'Amérique pour premier vis-à-vis. On peut laisser sa fenêtre ouverte et +se promener en chemise. On pourrait même... + +Mme de Mariolles rougit un peu. Elle songe au temps jadis qu'elle avait +peur, en se déshabillant, et peut-être, tout au fond, un peu envie, de +donner des tentations à son bon ange. Qu'il y a longtemps de cela. Elle +n'ignore pas, aujourd'hui qu'elle est devenue une façon de philosophe, +combien ces esprits sont indifférents à la matière, serait-ce une +matière aussi précieuse que le corps de Sylvère; ou du moins elle les +imagine tels, et peut-être n'est-elle pas, éloignée de croire qu'il y a +une part de niaiserie dans les intelligences trop épurées. + +Enfin ses fouilles sont terminées; et tout le bénéfice de Mariolles est +là, sous trois ou quatre états allotropiques. Alors elle frappe à +la porte de communication; mais comme il y a d'abord le cabinet de +toilette, son mari n'entend sans doute pas. Elle frappe plus fort, et +une voix étrange répond au loin: + +--... mmm... qu'y a? + +--C'est midi passé, et Mme de Mariolles. Ils voudraient vous dire un +mot. + +--N'entrez pas, n'entrez pas, s'écrie Mariolles enfin réveillé. + +Et à part lui, il songe: + +--C'est que je ne suis pas bon à regarder avec des pincettes. Ma parole, +j'ai encore ma chemise de jour. + +Tub hâtif et froid, bouchonnage, coup d'étrillé, soins divers, etc. Et +Mariolles frappe à son tour. + +Comme par hasard, Sylvère met son corset. + +--C'est extraordinaire, se dit Mariolles, une femme à sa toilette. On +peut y venir à n'importe quel moment: elle est toujours à mettre son +corset... + +(La suite comme au chapitre II, dans des circonstances analogues. Les +fatigues nerveuses ont des effets bien connus.) + +... Et Mme de Mariolles, qui proteste encore, s'écrie: + +--Il est plus d'une heure, et nous n'avons même pas déjeuné. + +--Si on peut dire, fait Mariolles dans sa moustache. + +--Et nous partons ce soir à dix heures. + +Monsieur paraît inquiet. + +--Nous partons? + +--N'est-ce pas vous-même et M. de San Buscar qui avez décidé de partir +pour Paris par le prochain train de luxe? C'est ce soir. + +--Au fait, pourquoi pas? Et ce voyage à quatre ne vous déplaît pas trop? + +--Mais au contraire. Les San Buscar sont charmants. Entre eux deux, on +doit avoir l'impression de voyager dans le Texas. + +--Vous êtes bonne. Tout de même, Mme de San Buscar va trouver que c'est +bien rapide, partir ce soir. Si elle ne voulait pas? + +--Imogène, ne pas vouloir? Laissez, laissez, je m'en charge. + +Dans un wagon-restaurant, les San Buscar et les Mariolles, autour de +reliefs souffreteux, causent. + +--Ce sont ces dames qui l'ont voulu, dit Mariolles. Nous aurions pu +dîner parfaitement à Biarritz. + +--Pensez-vous que nous avions mauvaise cuisine, demande Imogène avec des +yeux innocents. + +--C'est-à-dire, explique Mariolles indigné, que je déplore de n'avoir +pas apporté une volaille froide dans un journal. + +La comtesse, dit San Buscar (c'est toujours de sa femme qu'il parle), +ne reconnaît en cuisine que le homard, à cause qu'il est rouge, et la +salade, pour le vinaigre. + +--Oh! et le céleri cru, Cristobal, et le chutney, j'adore, et le +Tabasco-sauce, et le... le... + +--... prélude de _Lohengrin_, propose Mariolles. + +--Non, une chose qu'elle est faite avec ce poisson qui sent beaucoup, +qui n'est pas cuit. + +--Le caviar? + +--La morue, dit Sylvère. + +--Non, je ne pense pas non plus. + +--Comment dites-vous, mon cher ami? demande San Buscar, quand une chose +vous embête: zut ou zout? je ne sais jamais. + +La conversation tombe, comme un enfant, pas de très haut; elle ne se +fait pas de mal. + +Les messieurs fument. Imogène continue à poursuivre le petit nom de +son poisson. Sylvère regarde derrière les longues vitres glisser +silencieusement le paysage des Landes. Sous les premières étoiles, elles +passent, par gradations insensibles, du violet au noir; et, au couchant, +un peu de pourpre fanée pend encore. + +--Vous ne dites rien, Sylvère? + +--Ce paysage me plaît. + +--Les Landes? Mais c'est odieux quand il n'y a pas d'incendie. Et je me +demande, même, pourquoi nous n'en voyons pas ce soir: c'est la saison. + +--Vous n'allez pas demander le registre des réclamations? + +--Non, mais j'aime que les choses se passent régulièrement. + +--D'abord, ça sent bon, continue Sylvère. Et il y a des tas de bruyères +violettes et roses qu'on a envie de cueillir. Et puis j'espère toujours +apercevoir un berger qui tricote sur des échasses, comme lorsque j'étais +enfant. + +Imogène lui prend la main, et de sa voix un peu rauque, si émouvante +quand elle se fait tendre: + +--Comme vous êtes drôles, dit-elle, vous autres Françaises. Il n'y a +aucune part où vous avez joué, étant petites, ou bien étant grandes, +pleuré, vous pourriez y revenir sans être émues. Les places où moi +j'ai été, ou non, auparavant, c'est le même pour moi; même où j'étais +amoureuse. + +--Pourquoi me faites-vous ces yeux-là, s'écrie Sylvère; on dirait qu'il +y a un noyé dedans! + +--Et permettez que je vous dise, ma chère amie, intervient San Buscar +avec gravité, les endroits où vous avez été amoureuse--vraiment... + +--Plaignez-vous, Cristobal. Pensez-vous que c'est pour ne l'avoir jamais +été que je partage avec vous mon lit-toilette cette nuit? + +Mariolles fait une demi-grimace. + +--Voulez-vous bien ne pas raconter ces choses, lui dit-il entre haut et +bas. + +Imogène, sous la table, lui allonge une ruade légère, presque une +caresse, et Mariolles garde un instant entre les siens un pied mince et +long qui s'avoue prisonnier d'assez bonne grâce. + +--Que voulez-vous lui répondre? dit cependant San Buscar avec orgueil. + +Mais Sylvère reste silencieuse. Elle regarde les Landes plates, toutes +noires, maintenant, glisser le long du train. + +A son côté, tout à coup, la vitre éclate, et une grosse pierre vient +frapper San Buscar à la tête, sans force d'ailleurs. Il y a une minute +d'effarement dans le wagon. On s'empresse autour de la victime qui +n'a rien qu'un peu de surprise vaniteuse à l'idée d'avoir «essuyé» un +attentat. Et il ne peut s'empêcher de croire que c'est lui spécialement +qui a été visé. + +Les gens continuent à s'agiter... + +Un vieux monsieur pose des conclusions. + +--Il est inadmissible que ce soit une plaisanterie. Le projectile, pour +avoir percé une vitre aussi épaisse, a dû être lancé avec une fronde, +et lancé adroitement. Non, c'est bien le crime d'un anonyme contre des +anonymes, le type primitif de l'attentat anarchiste... + +--... L'âge de la pierre impolie, dit Mariolles pour dire quelque chose. + +Cependant Mme de San Buscar soupèse la pierre dans ses mains; elle a la +forme à peu près et la grosseur d'un oeuf de cygne. + +--J'en ferai un presse-papier, songe-t-elle tout haut. Et elle reprend: +Comment s'appelle la place, savez-vous? + +--Ychoux, je crois. + +--Bon. J'écrirai dessus: Souvenir d'Ychoux. + +Sylvère est pâle; elle a eu peur, et elle songe maintenant à cette haine +qu'ils ont laissée derrière eux, au berger dont le bras fort a visé en +vain la chose de luxe, insensible, brillante, qui continue de précipiter +sa course à travers la nuit fraîche et résineuse. + +Mais Mme de San Buscar rompant le silence: + +--Ah! s'écrie-t-elle; je sais maintenant: c'est du Bummaloe-fish, que je +voulais dire. + + +Sous le petit jour qui semble ne percer qu'avec effort l'appareil des +verrières, la gare d'Orsay est immense, concave et grise, avec des +lampes pâlissantes, des lanternes qui fuient en sens divers, et parfois +le son riche d'une chose en fer qui résonne. + +Tandis que leurs valets de chambre, lourds encore de sommeil, agitent +sans but un désordre de sacs et de couvertures, nos voyageurs se +confrontent. Ils ont des yeux trop noirs dans des visages trop blancs, +et cet air de gêne et de froid que laisse une toilette bâclée, une +toilette «sur le linge». + +--On pourrait, propose Mariolles, laisser les bagages s'arranger avec +les domestiques et ruer soi, sur l'hôtel. + +--Qui est-ce qui a télégraphié au Léviathan? + +Personne n'a télégraphié au Léviathan-Hôtel. Les San Buscar et les +Mariolles échangent des regards chargés de muets reproches. + +--Partons tout de même, fait Sylvère. + +Elle est un peu lasse des trains dits de luxe, des pseudo-dévêtissements +sur les lits-attrape, et elle se prend à regretter l'honnête coin de +première de son enfance, avec des plaids. + +Seule Imogène proteste, et tient à vérifier que ses colis sont au +complet. Elle n'en a que neuf, n'ayant pu, en un jour, emballer tout le +nécessaire; mais elle n'en professe que plus d'amour envers ce qui lui +reste, comme les mères ont accoutumé pour le peu d'enfants que leur a +laissés une longue guerre. + +On se résigne; on monte à l'arrivée des chemins roulants, pour se +placer, selon les indications précises de la Compagnie, devant la bouche +dont la lettre correspond au numéro de son billet (à moins que ce ne +soit le contraire ou autre chose). Imogène guette à la place indiquée. +Les colis les plus incohérents: cartons entr'ouverts, malles de bonne +avec du poil dessus, peaux de truie, etc., montent, montent, d'un train +uniforme, avec un peu de cet air bête qu'affectaient, à l'Exposition, +les touristes du trottoir en rond. Enfin paraissent ceux d'Imogène; +mais, comme s'ils dédaignaient de la reconnaître dans son attente +désolée, de droite, de gauche ils virent, ils s'égaillent, vers tous +les comptoirs où elle n'est pas, manifestant ainsi une fois de plus +l'obscure malice des objets mobiliers. + +Tant bien que mal on les rassemble (peut-être qu'ils n'ont plus envie de +jouer); ils sont là tous les neuf, en robe kaki timbrée de violet, et +tout le monde s'ébranle vers le Léviathan-Hôtel. + +Trois quarts d'heure de course, on descend devant le caravansérail de +l'avenue du Bois. D'un joli blanc de plâtre que la patine de Paris +n'a pas encore flammé de noir, on dirait quelque monstre géant et +modern-style, accroupi au bord de la route. Cependant paraît un employé +amnésique et polyglotte, pour qui, malgré ses efforts, la plupart des +choses n'ont plus de nom dans aucune langue. On finit par s'entendre: +deux petits appartements au cinquième (avec balcon) sont mis à la +disposition des infortunés explorateurs. Et déjà ils se hâtent vers +leurs lits, impatients de réparer le repos qu'ils ont goûté dans le +train. + +Les Mariolles ont un petit salon, une chambre à deux lits et un cabinet +de toilette dans lequel on s'occupe de transporter leurs bagages. +Ils ont été tout droit se coucher sans beaucoup prendre garde à +l'ameublement, et c'est ainsi que bien des splendeurs modernes leur ont +échappé. Le petit salon surtout, avec ses bois teints, ses cuivres à +l'emporte-pièce, ses chaises en forme de céleri décortiqué, ses tables +hérissées d'angles dangereux, présente on ne sait quel air anglo-belge +des plus ressemblants. Pourtant nul ne l'admire, et déjà, sans doute, +les Mariolles se sont abîmés dans les ténèbres du sommeil. + +Mais voici, sans qu'ils s'en doutent, qu'il leur arrive des visiteurs: +inopinément la porte du corridor s'ouvre et introduit dans leur petit +salon: + +1° Un Anglo-Saxon très rasé, apparemment Américain, en habit et complet +état d'ivresse; + +2° Une charmante petite dame de 1m,65, blonde, mince, et d'une élégance +un peu exotique qui fait penser qu'on l'aurait aperçue au Delmonico ou +chez Cubat, eût-on fréquenté seulement un peu les capitales attenantes à +ces restaurants. + +Ils semblent du reste se considérer tout à fait comme chez eux. La +petite dame s'assied, et, ouvrant un étui à cigarettes en or cannelé: + +--Mon cher, dit-elle, donnez-moi un peu de feu pour une cigarette. + +Avec des gestes mal coordonnés, le jeune homme fouille dans toutes +les poches d'un habit un peu fripé. Le haut de forme aussi a subi des +atteintes fâcheuses, tandis que son devant de chemise laisse pendre, au +bout d'une chaînette d'or, un bouton qui oscille au même rythme que son +maître. + +--Oh! je n'ai plus d'allumettes, dit-il; je vais en prendre dans la +chambre. + +Et il va pour ouvrir la porte; mais Mariolles l'a close tout à l'heure, +ce qui semble irriter fort le nouveau venu, en sorte qu'il la comble de +coups de pied. + +--Blesse leurs yeux! jure en une langue indéfinissable l'étrange +étranger. Et il ajoute, parmi les coups de semelle: + +--Il y a des voleurs dans mes chambres. + +--Menteur! fait la petite dame, qui en perd son accent russe. Et elle +reprend plus languissamment: + +--Tâchez de les faire sortir, Lord, s'il y a moyen. Je voudrais tant les +voir. + +Mais Lord ne fait que jurer et ruer, et elle ajoute, ayant ressaisi +toute sa petite dignité nonchalante: + +--Moi qui avais envie, justement, de me coucher avec vous. + +Cependant Mariolles se démêle avec surprise d'un sommeil obscur. Un +instant il rêve que c'est Imogène, là, en train de forcer sa porte. Mais +les derniers coups de pied le réveillent: il lui semble que son rêve +monte, monte, avec lui, d'un obscur abîme, et vient crever à la lumière, +comme une bulle d'air qui était posée sur les feuilles, au fond de +l'eau. Sylvère, de son côté, ouvre, avec une épouvante confuse, des yeux +gris tout brouillés de songe. + +--Oh! oh! qu'est-ce qu'il y a, crie enfin Mariolles. + +--Voulez-vous sortir tout de suite, crie de son côté le jeune homme +ivre, et me laisser les chambres. + +--C'est un fou, pense Mariolles, qui se décide à aller voir sans se +vêtir davantage. + +Confrontations de quelques secondes au bout de quoi, devinant un ivrogne +qui se trompe d'appartement: + +--Qu'est-ce que vous demandez, dit-il: pas à boire, je suppose. Vous ne +voyez pas que ce n'est pas ici chez vous? + +--Voulez-vous sortir, continue l'autre. Et qu'est-ce que vous avez fait +de mes costumes? (Car l'appareil léger de Mariolles se confond, dans +cette cervelle éclairée à l'alcool, avec une vision de vêtements mis au +pillage.) + +--Voyons, laissez-moi dormir, ou je vous fais fiche dehors par la +police. + +--Au voleur! au voleur! hurle le Yankee; et, de son pied, il empêche +Mariolles de refermer la porte. Celui-ci, impatienté, envoie, d'un coup +de poing sec au creux de l'estomac, le jeune étranger prendre contact +avec un guéridon derrière lui. Ces deux objets se répandent aussitôt; +l'Américain se relève seul, et, saisissant prestement son revolver sur +sa cuisse droite il le décharge (trop haut) contre la porte refermée. Un +seul coup part, et le jeune homme, regardant son arme, constate qu'il ne +s'y trouvait qu'une balle. + +--Oh! gentlemen, s'écrie-t-il, en se remettant à tambouriner contre la +porte, voulez-vous me prêter des cartouches? + +A la fin, au bruit, et aux coups de sonnette de Sylvère épouvantée, un +valet et une servante se déterminent à accourir lentement. Mais la vue +d'un jeune homme évidemment courroucé, qui brandit une arme fumante, les +confirme dans l'idée qu'il ne sied point au domestique de se mêler à la +querelle des maîtres, et cependant la dame à l'accent russe, qui a fini +par trouver des allumettes, fume des cigarettes au hashich, et se tient +commodément assise à contempler cette petite scène. + +Elle ne tarde pas, d'ailleurs, à le devenir de famille, Mme de San +Buscar (peignoir de linon vert-de-gris, babouches de fourrure, +chignon hâtif, très bas, sur la nuque), qui survient avec son mari, +reconnaissant son frère dans l'assassin. + +--C'est vous, Lord! + +--Tiens! Imogène. Je ne pensais pas vous voir avant deux ou trois jours. +Bonjour, San Buscar. Comme ridicule vous êtes, avec cette chose sur la +tête. + +Le fait est que Cristobal, habillé à la hâte, est resté coiffé d'un +foulard noir et rouge, qui lui fait des cornes sur les tempes. Laissant +les siens s'arranger entre eux, il s'occupe à calmer les domestiques, +dont le courage a crû avec le nombre, et qui, cinq ou six maintenant, +parlent de traîner le meurtrier chez le commissaire. + +--Au Mexique, leur explique-t-il, cela ne ferait lever personne. On y +tire des coups de revolver toute la nuit, pour la moindre controverse, +pour rien, pour le plaisir. Dans sa chambre, tout seul, on fait des +cartons, pour s'entretenir la main. + +Et son foulard lui donne un air patriarcal qui sème la conviction dans +les coeurs. + +--Lord, dit Imogène, vous allez faire des excuses au baron de +Mariolles-Sainte-Mary, c'est mon ami, et sa femme, quand vous la verrez. + +--Je ne la connais pas, fait le jeune homme. + +--Oh! c'est vrai; mais justement, vous devez. + +Il songe un peu, et puis, indiquant la petite dame: + +--Laissez-moi, dit-il, vous faire connaître mon amie, Mme d'Erèse. + +Imogène s'incline sans marquer d'enthousiasme; comme la matinée, elle +reste fraîche. + +--Je l'ai connue hier soir, continue Lord, qui explique sa jeune amie +comme un tableau;--par Clodowitz. Mais nous l'avons laissé sur un +canapé: il avait bu, beaucoup. Madame, elle, est Persane, ou Parthe, +d'un pays qui s'appelait... Comment déjà? + +--L'Atropatène, donc, déclare Mme d'Erèse. + +A ce moment la fameuse porte s'ouvre, et Mariolles, à peu près vêtu, +paraît. Il a sans doute reconnu les voix, de sa chambre, et ne paraît +point trop surpris des conciliabules qui s'offrent à ses yeux. + +--Oh! monsieur de Sainte-Mary, dit Imogène, laissez-moi vous présenter +le plus désolé jeune homme d'Amérique, de son erreur. Mon frère, Master +Lord Harryfellow. + +--Je suis enchanté vraiment, dit Mariolles; et on se serre la main +avec une telle cordialité que le bouton d'or, au bout de sa chaînette, +oscille violemment. + +--Vous ne voudriez pas avoir, reprend Lord, un verre de sherry? + + + + +V + +LA TOURNÉE DES GRANDES-DUCHESSES + + +Le petit salon de Mme d'Erèse est art-nouveau au point que les meubles +en font: Bing! dès qu'on y touche; si tourmentés d'ailleurs de formes +qu'ils évoquent ces amusettes ingénieuses où l'Inquisition d'Espagne +dépiautait les hérétiques. N'est-ce point là tout ce qu'il faut à une +société qui ne sait plus se tenir assise? + +Quelques bibelots d'une flagrante inutilité se tordent dans les coins, +comme des vignes d'avant le phylloxera. Sur le mur, des estampes +singulières attristent un papier touffu de William Morris: _le Christ +aux orties_, oeuvre confuse et belge, y fait pendant, par-dessus la +sanglante _Sainte Thérèse_, de Rops, à la _Sapho Malthus alter_, de +Beardsley; et une obscénité anglaise du XVIIIe siècle, où de la viande +nue et rouge rit par mille rides, semble saine à côté. + +--Bonne affaire, votre Rowlandson, dit à Mme d'Erèse une personne +mûrissante et blonde comme le froment de juin. + +--Pour qui? répond la jeune femme. + +Mme La Mortagne (c'est le nom de l'amie), qui a servi d'intermédiaire en +cette négociation, comme en bien d'autres, se tait, et pince sa bouche +grasse. + +Elle n'aimait point qu'on la fît se souvenir des affaires faites, ni du +temps passé--passé, s'il faut l'en croire, à s'occuper d'oeuvres. Oui, +mais lesquelles? Au moins excellait-elle à mettre en rapports un certain +ordre de personnes charitables avec les familles embarrassées de grands +pianos et de petites filles. + +Très bourgeoise, quant à elle, Palmyre La Mortagne élevait sévèrement, +à l'ombre de Saint-Sulpice, parmi le reps et l'acajou d'un cinquième +escarpé, deux jeunes La Mortagne déjà sur leurs robes longues, et que +toutes sortes de raisons lui faisaient tenir à l'écart de son ordinaire +entourage. Palmyre ne passait d'ailleurs pas pour avoir montré à +l'endroit de ses contemporains cet invincible éloignement qui afflige M. +Piot; et cela même la faisait _dater_ en quelque sorte dans le milieu +presque purement féministe, si on ose dire, de ses amies et clientes. + +A défaut de ses filles elle y promenait, comme en laisse, M. Emmanuel La +Mortagne, homme mûr, de blanc barbu, et dont la tête était si étroite +qu'il semblait ne se pouvoir présenter que de profil; avec cela +s'efforçant au majestueux. Mais il donnait le sentiment, en réalité, +d'un aigrefin pusillanime, sans joie; et que tous les vilains métiers, +qu'à sa figure on voyait bien qu'il faisait, c'était comme par +pénitence. + +Donc Palmyre pinça sa bouche, et regarda la maîtresse de la maison. +Celle-ci était cette même personne, douée d'un léger accent russe, que +Lord avait amenée un matin au Léviathan-Palace. Elle s'appelait Floride +de son petit nom, ne _mettait_ point l'orthographe, et ce qu'on en +savait le mieux, c'est qu'un M. d'Erèse, en effet, avait vécu assez +longtemps pour la prendre en mariage, au moment même de la laisser veuve +et sans un sou. Au reste, elle avait du charme, des vices, un salon dont +les rares Parisiens qui s'y étaient trouvés confondus parmi des colonies +étrangères, soupçonnaient que sa chambre à coucher n'en était pas loin. + +Telle était la dame avec qui Lord passait pour être du dernier bien. + +--Mais, reprit Floride, répondant à ses pensées, les Américains, ma +chère amie, c'est des hommes qui ne tirent pas à conséquence... Et, au +fond, ce qu'il y a de préférable chez eux, c'est leurs femmes. + +--Floride! fait Palmyre d'un air de reproche. + +--Oui, oui, je sais que nous n'avons jamais eu les mêmes dégoûts. Oh! et +puis: flûte; je préfère encore mieux la cocaïne. + +--C'est le joujou nouveau, décidément. + +--Oui, la morphine ne se porte plus. Tandis que l'autre: il n'y a pas +comme ça, et un corset, pour vous soutenir. Figurez-vous, je m'étais +mise à en prendre des paquets... jusqu'à m'endormir vingt-quatre +heures, une fois, chez la même personne... une de mes amies. + +--Vous pourriez dire: un. + +--Bien, bien. Et le mieux c'est qu'elle n'avait qu'un seul dodo, et +qu'elle attendait son oncle, je crois. Ce qu'elle n'a pas fait pour me +réveiller. Me jeter de l'eau, me chatouiller sous les pieds; jusqu'à me +crier dans l'oreille: «Voilà une lettre chargée!» Rien n'y a fait, que +la faim, je pense. Car je n'ai rouvert les yeux que pour réclamer mon +chocolat. + +--En fin de compte, qui est-ce qui vous a donné ce goût? + +--C'est cet imbécile de Lord. Lui en prenait à cause de ses battements +de coeur. Alors, pour lui tenir compagnie... J'aimais autant ça, parce +que ça le rendait encore plus sage qu'à l'ordinaire. Et puis, ça me le +faisait voir différent. Lui aussi il perdait la tête, trouvait que je +ressemblais à Mme de San Buscar; je lui renvoyais le compliment. Nous +parlions d'elle; il me baisait les mains; le temps passait. C'est +vrai, au moins, qu'il lui ressemble, en plus menu--et qu'ils s'aiment +beaucoup. Je voudrais que vous les voyiez ensemble: on dirait mari et +soeur. + +--L'heureuse famille, quoi. Et le San Buscar, qu'est-ce qu'il dit? + +--Mais, ma chère, il n'y a rien à dire. Vous pensez bien qu'avec le +petit frère je suis au courant. D'ailleurs, si vous voulez demander à +San Buscar, il va venir. + +--C'est lui, le rasta généreux, dont vous me parliez l'autre jour, à +propos de ces jarretelles que vous faites faire? + +--Ah! en vermeil. Oui, c'est lui. + +--Et aussi... Américain que son beau-frère? + +--Non, fait Floride, avec un air de découragement. Lui, c'est du Sud; il +faut s'employer. Figurez-vous que j'ai._._._._._._._._. + +Ici l'on sonne, et l'introduction de San Buscar provoque bientôt le +départ de Palmyre, quoique Floride tâche à la garder encore, comme +sauvegarde. Mais San Buscar roule sur Mme La Mortagne des yeux pareils +aux boules d'un loto tragique, en sorte qu'elle s'en va; et le lecteur +imagine sans peine tout ce qui s'ensuit. + + +Cependant M. Gédéon-Lord Harryfellow (de Minneapolis) et sa soeur +Imogène étaient en train de s'entretenir en leur langue maternelle, du +moins si l'on peut accoler à l'anglais cette caressante épithète. + +Comme tout ceci se passait quinze jours plus tard, au moins, que la +petite bagarre du Léviathan, Lord était sensiblement dégrisé. Selon son +habitude, il ressemblait au premier Consul, en plus grec et en moins +penseur: sa pensée, il faut le dire, ne s'exerçant d'ordinaire que sur +des objets peu compliqués, une bonne partie de golf, par exemple, ou de +poker,--un cheval qui saute, derrière le lointain renard, dans le +matin vif,--ou bien encore cette odeur rapide de drogue et de noisette +qu'exhale un cristal creux, où le soda mousse dans du wiskey. A part +cela, indifférent; et, de toutes ces belles envies dont souffre +l'Europe, n'ayant que les rudiments; quelque chose comme une appendicite +de vices: assez pour en souffrir, trop peu pour que cela lui servît à +quelque chose. + +Sa soeur se plaisait à son visage. C'était comme le sien propre qu'elle +aurait vu respirer en face d'elle. + +--C'est entendu, Lord, vous nous faites faire la fête, ce soir. + +Lord répond avec gravité: + +--On ne pourra pas boire, presque du tout. + +--Mais si, mais si. Et puis, pour une fois. Savez-vous que vous êtes peu +aimable pour Mme de Mariolles; vous ne lui faites même pas la cour. + +Lord cherche un peu ses mots, et répond: + +--Vous m'aviez dit qu'elle vous ressemblait. Je ne trouve pas, pas +assez. + +--Ça n'est pas une raison; et puis, elle est plus jeune que moi. + +--A son âge, vous étiez déjà une splendide femme. + +--Je sais, je sais... + +--Ça vous est désagréable, que je vous le dise? + +Imogène caresse son frère de ses yeux grisâtres, et, lui mettant la main +sur l'épaule, doucement, comme on repose une tasse de thé: + +--Mon petit Lord, vous devriez aller voir la nouvelle salle du +Pinturichio, au Vatican. + +Le jeune homme, réfléchit quelques secondes; puis, assuré qu'il ne +comprendra pas de lui-même: + +--Pourquoi? demande-t-il. + +--Pour rien; pour vous rendre compte que les costumes ont changé depuis +les Borgia. Et, à part cela, si vous voulez être aimable pour moi, +tâchez de l'être un peu davantage ce soir, pour mon amie Sylvère. + +Lord a rougi. + +--Je vois ce que c'est, Imogène. Vous voudriez que j'occupe cette jeune +dame, pendant que vous flirtez avec son mari. + +--Lord, vous êtes un cynique. + +--Et pensez-vous que ça m'amuserait de... + +--Lord, vous êtes un jaloux. + +--Votre mari ne l'est pas assez. Je vais lui ouvrir les yeux, moi. + +--Vous ne ferez pas ça. Il en parlerait à Mariolles; ça casserait tout. +Et puisque ça n'est que pour s'amuser, mon petit Lord, pour troubler un +peu ce ménage. Je les aime bien; mais ils ont l'air trop heureux, aussi, +de leur bonheur. Et si vous ne dites rien, je serai bien gentille avec +vous... + +Elle prend son bras. + +--... comme lorsque vous étiez petit, et que, de la varangue, nous +regardions le lac. + +Lord revoit soudain les jours de son enfance, les jours heureux de +Minneapolis, la villa de brique et de pierre, à porche rond; sa soeur, +plus grande que lui, en robe courte encore et chaussettes cachou. Lord +est ému, Imogène victorieuse. + +--Quant au dîner, ne vous en mêlez pas, reprend-elle. Mariolles a promis +de nous mener dans un endroit drôle, où il va des poètes, à la _Ca' +d'oro_, je crois, ça s'appelle. + +Le jeune homme songe que ce doit être un restaurant fastueux, où les +mets sont remplacés par des danses et la musique. Il approuve avec la +tête, en regardant sa grande soeur de ses yeux clairs et beaux qui ne +laissent jamais rien lire. + +--Si vous étiez gentille tout de suite, dit-il enfin, vous viendriez +avec moi au Bain de Cuir. + +--Au...? + +--Au Bain de Cuir; c'est le bar de l'hôtel. Il est très convenable, à +cette heure: il n'y a personne. + +Le bar du Léviathan est dans le sous-sol. Il semble d'abord qu'on aille +visiter les égouts; et, quand on y est, c'est comme un paquebot énorme +d'acajou et de cuir, qui se serait enlisé là solidement. Tout y est +démesuré d'aspect, massif, confortable; et les gens qu'on y voit boire +ont l'air, en plus moderne, des compagnons d'Ulysse dans la caverne de +Polyphème. Mais ce bon géant n'y est pas à cette heure-ci, ni lui ni +personne, ou presque. Derrière son comptoir, qui ressemble un peu à un +monument mégalithique, le barman en smoking blanc somnole; et, seul, à +quelques kilomètres dans la direction du billard, un monsieur joue aux +dominos avec une personne en robe princesse. De temps en temps, il jure; +et elle alors, en bombant sa gorge, fait éclater les facettes d'un rire +aride et étincelant. + +Lord les regarde avec indignation, comme s'ils lui volaient quelque +chose; mais bientôt ils disparaissent par une porte de fond dans les +profondeurs de quelque autre caverne; et ces vastes solitudes restent +uniquement vouées à l'amitié fraternelle. + +Imogène et le jeune homme sont assis dans une espèce de demi-lune, parmi +les coussins d'un hémicycle de cuir capitonné. Un peu de jour, qui +filtre sur leurs têtes par un soupirail de verre à bouteilles, se +mélange tristement avec la lumière électrique. + +--Qu'est-ce que vous buvez là, Lord? + +--Toujours le même, wiskey and soda. + +--Ah! cette chose qui vous met dans des transes. Je voudrais goûter. + +--Oh! vous n'avez jamais, même en Amérique? Je vais demander un verre +pour vous. + +--Vous ne voulez pas que je boive au vôtre? + +Lord le lui tend: les doigts de sa soeur se posent sur les siens autour +du cristal, de façon qu'elle porte à la fois vers ses lèvres le verre et +la main du jeune homme. + +--Vous tremblez, dit-elle. (Et elle boit.) Pouah! que c'est mauvais. +Faites-m'en boire encore, voulez-vous. Qu'y a-t-il? Vous êtes tout pâle. +C'est vrai que je vous trouve très changé par ce voyage,--tout à fait +un homme, maintenant. Je ne pourrais plus vous prendre sur mes genoux, +vraiment. + +A ce moment, Lord, qui en effet est pâle, la regarde avec une telle +intensité que ses yeux en prennent de la signification. Mais Imogène +reprend avec simplicité: + +--Je veux dire que vous devez être beaucoup trop lourd. + +Et elle ajoute, d'un air de rêver: + +--Aussi lourd, _I bet_, que M. de Mariolles... Mais ne me regardez pas +comme si vous alliez me tuer, Lord. + +Elle a mis sa main belle et grande devant sa bouche et ses yeux gris, +comme la _Vergognosa_ du Sodoma; et on voit qu'elle tient son sérieux. +Mais son rire enfin triomphe. Comme une source qui jaillit, volubile, +multiple et riche, il éclate sous la voûte, monte, ruisselle. + +--Qu'avez-vous, demande Lord d'une voix changée, d'une voix de garçon +qui mue. Il se penche, et sa bouche défiante semble menacer les lèvres +entr'ouvertes d'Imogène. + +--Laissez-moi, Lord. Vous voyez bien que c'est à Cristobal que je +pensais. + +Elle se reprend à rire en lançant à son frère des regards en dessous. +Et tout à coup une voix amie se fait entendre derrière eux: c'est +Mariolles. + +--Quelle idée de s'enfouir en plein jour dans ce sarcophage. Bonjour, +Lord. Va bien? + +--Bonjour. + +--Merci. Moi qui vous cherche partout pour ce dîner de ce soir. C'est +toujours convenu? + +--Certainement, répond Mme de San Buscar. Ça colle, comme vous dites. + +--Mais je ne dis jamais de ces choses-là. + +--C'est que vous n'avez pas bu de wiskey. + +Là-dessus, ayant pris rendez-vous pour tout à l'heure, on se sépare. +Imogène a des courses à faire. Mariolles va retenir leur table pour le +dîner. + +Ce n'est d'ailleurs pas loin du _Léviathan_, et, le soir, toute cette +jeune bande s'y rend à pied. + +--Car, dit Mme de San Buscar, quand on est pour vadrouiller, ça n'est +pas pour faire de l'esbrouffe. + +--Évidemment, répond Sylvère d'un air grave. + +La _Ca' d'oro_ tient le milieu entre le boarding house et la villa de +cocotte. Il y a des enfants, un ping pong; on y joue le poker; et des +messieurs mûrs, de temps en temps, y logent quelque jeune parente de la +province que mille raisons de famille les empêchent de présenter à leur +femme. Les patrons: une Italienne maigre, blonde, au bavardage avisé, +qui sait le tarif de bien des choses; et son mari, M. Joffre, autrefois, +comme une poularde, venu du Mans, et qui cligne dans sa face aux mille +rides des yeux rigoleurs, où l'on puise cette impression rassurante que +M. Joffre, pour de l'argent, ferait jusqu'à des choses honnêtes. Il +serre avec effusion les mains de Mariolles, un peu gêné. + +--Merci, monsieur Joffre, très bien. Et ces messieurs de l'École +française, toujours fidèles? + +--Ah! Monsieur, nous ne recevons plus du tout d'hommes de lettres. C'est +plutôt des dames, maintenant. + +En effet, c'est plutôt des dames. Sur une trentaine de personnes, seuls +cinq ou six mâles sont assis ça et là, piteusement. M. La Mortagne fait +partie de cette élite. Muet et de profil, il se gave au sein versicolore +d'une trolée féminine que préside, l'air impérieux et lointain, la +célèbre Mme N... Arrivée naguère ou jadis du Chili avec un sac énorme, +elle se maria et envoya son mari surveiller ses mines; inutile, certes, +qu'il était à cette belle et singulière personne, aujourd'hui un peu +molle, un peu mûre, mais toujours de grand air. Depuis longtemps, dans +son milieu, on l'appelle Belle Amie. + +A reconnaître Mme La Mortagne, San Buscar a, un instant, craint ou +espéré voir aussi Floride. Mais elle n'y est point; il entend qu'on +parle d'elle, précisément, et qu'elle dîne à Montmartre avec un +monsieur. La Chilienne fait la moue. + +--Au moins, dit-elle, s'il avait quelque chose pour lui. + +--De la galette il a, pour lui, riposte Palmyre; et M. La Mortagne la +regarde d'un air sévère, en passant sa main dans sa grande barbe, comme +s'il y cherchait des pensées ou des miettes de pain. + +Des tables plus petites se partagent le reste de l'assemblée. C'est jour +anniversaire, paraît-il, pour l'une de ces dames. De quoi? On ne sait +pas bien, mais il règne à la _Ca' d'oro_ un air de fête. Belle Amie +offre à toute venante quelque peu d'une de ces tisanes sans danger dont +l'ivresse se dissipe en quelques éternuements. Et on parle de bal. +La petite Perdicion, chorégraphe espagnole, dont les cheveux couleur +goudron ondulent sur un front bas, a promis un intermède, et fait venir +pour lui servir de vis-à-vis un vieillard au teint de cuivre, et aussi +un adolescent du plus agréable aspect. + +Après le dîner, qui ne présente comme incidents notables que le bris +d'un saladier dont la sauce se répand sur plusieurs robes, et une +violente altercation entre une dame âgée et un jeune homme qui dînent en +tête-à-tête, on passe au salon, et, tout de suite, Perdicion prélude, +avec le vieillard, à ses exercices. + +Elle est comme frottée d'huile: autour de sa croupe et de son ventre, +qu'elle bombe tour à tour ou ravale, l'appareil de ses membres se meut +sans effort. On dirait quelque bête à fourrure qui s'étire, qui va +bondir, élastique, impondérable. Et tout contre elle le vieux danse d'un +air blasphématoire en agitant des castagnettes. Quelle sombre folie +l'agite; tandis qu'il bave de sa bouche sans dents, ses mains dressées +et retentissantes semblent attester au plafond d'invisibles et cruels +fétiches. + +L'Espagnole est infatigable: c'est le jeune homme qui lui fait vis-à-vis +à son tour. Il danse avec mollesse, non sans grâce; des dames lui font +cercle et semblent, par leurs regards couverts, se désigner des charmes +ingénus dont elles s'irritent, mais s'avoueraient tentées peut-être, +si Belle Amie n'était là pour les maintenir, de son oeil gelé, dans la +bonne voie. Mme de San Buscar se mêle au ring; elle cause même avec +ses voisines et semble chez elle. Mais Sylvère, assise à l'écart, se +sentirait moins à sa place, n'était un peu de vin de Bourgogne qu'elle +a bu et qui la rassure. Elle regrette toutefois les poètes, Colchis +surtout, dont son mari lui avait vanté les vers blancs, les yeux noirs +et les cheveux bleus. + +Maintenant c'est un quadrille. Des bras et des jambes jetés composent +une agitation bien française. + +--J'aime autant Bullier, dit Mariolles; si on calterait? + +--C'est vrai, dit Imogène avec son accent américain, qu'ils commencent à +nous courir; n'est-ce pas, Sylvère? + +Sylvère fait un geste vague; Cristobal ouvre des yeux grands comme des +pommes d'escalier, et l'on sort au moment qu'un monsieur commence d'une +voie basanée: + + _La virgen del Pilar dice (bis) + Que no quiere estar francesa..._ + +Mais une fois dehors et quand ils ont hélé deux voitures: + +--Où va-t-on? s'informe quelqu'un. + +Nul n'en sait rien. Mariolles lui-même est perplexe. + +--Voilà. Il y a quelques années, on aurait été au Chat Noir, chez le +Père Lunette, chez Bruant... Sous le second Empire... + +--Mais nous sommes à aujourd'hui. + +--Moi, je voudrais voir des voyous... + +--Il y a la Chambre... + +--Il y a les Carrières. + +Et tous de crier, comme Platon: + +--Aux Carrières! Aux Carrières! + +--C'est que je ne sais pas où c'est, avoue Mariolles. + +L'un des cochers non plus. L'autre sourit: + +--C'est loin, dit-il; à dix kilomètres au moins, derrière Montmartre. Et +puis il faudrait de la troupe. + +Cette remarque refroidit tout le monde. + +--Il y a le Maxim's, dit San Buscar. + +--Comme turne nouvelle, dit Imogène, ça y est. Il y a Voisin, aussi. +Seulement ils n'ont pas fini de croûter, dans ces endroits. + +--De... quoi?... demande Cristobal, avec ces mêmes yeux ronds. + +--De briffer, si vous aimez mieux. Comprenez donc rien, aujourd'hui? + +Par lassitude on tombe d'accord d'aller au Quartier Latin. Le hasard, +peut-être, assemble dans le fiacre de queue San Buscar, Lord et Sylvère, +déjà tristes tous trois, ah! si tristes, de leur petite fête. Sylvère +lutte encore contre sa jalousie, mais d'un coeur moins vaillant. Elle +songe à l'autre fiacre, à ce qu'on y peut faire: des images dégoûtantes +et précises lui naissent; un genou découvert, une main qui rampe... + +Mais on s'arrête devant une taverne éclatante. On descend de fiacre; +des camelots crient, une fille en rouge tire la langue à Lord; et l'on +sombre dans un sous-sol, parmi le cri et la fumée d'une jeunesse mal +vêtue: pharmaciens de l'avenir, Panamistes futurs, nègres; et leurs +compagnes, d'une allure giratoire, promènent alentour des toilettes, des +joues aux couleurs vives. + +--C'est le printemps de la nation, explique Mariolles. + +Près du billard un jeune homme est étendu dans la sciure de bois qui +saupoudre le carreau. Il vient de passer d'une attaque d'alcoolisme à +une espèce de catalepsie; et un de ses camarades, pour le faire revenir, +lui frappe la figure d'une serviette mouillée, en bégayant de fortes +injures, tandis qu'un troisième, tout jeune, est assis, le menton dans +sa main, et déclare de temps en temps d'une voix défiante: + +--Moi, j'abhorre le sophisme. + +Comme ce sont là toutes les joies du cru, la petite bande s'en va, après +avoir bu du grog américain qui se trouve excellent. Dehors, on retombe +aux hésitations. On irait bien au bal Bullier; mais justement ce n'est +pas le jour; en sorte que, suivis des fiacres, il descendent tristement +le Boul'Mich' des légendes. Seul, Lord ayant atteint sans doute les +bornes de sa mélancolie, saute à la joie, et déclare, sans bien dire de +quoi il s'agit, que c'est la chose la plus «funny» qu'il ait jamais vue. + +--On est tout près de la rue de la Harpe, dit Mariolles. Il y avait là +autrefois un certain père Chocolat. Malheureusement... + +--La jambe, s'écrie Mme de San Buscar. + +Ni le Vachette austère, ni le Soufflet nombreux en Polytechniciens ne +les attirent. Quelqu'un parle d'aller à Montmartre. Quelle révélation! +«Cocher, à Montmartre!» + +Elles fiacres repartirent. + +Longtemps ils roulèrent. Tour à tour on les vit s'arrêter à la porte de +quelques cabarets à musique, où d'ailleurs les chants avaient cessé. +Puis ce fut le Capitole, citadelle bien gardée--le Néant, où l'on est +servi sur des espèces de cercueils poussiéreux,--le Hanneton, où des +dames, deux par deux, étaient assises. Et partout il fallait boire, ou +le feindre tout au moins. + +--Il y avait bien le Scarabée, qui était une boîte singulière, dit +Mariolles, mais on l'a fermé. + +--Et vous, dit Imogène. + +--Il y avait le Clou, aussi, qui était très bien, avec des Steinlen; et +un pianiste dans la cave... + +--Mais, Tony, c'est un voyage rétrospectif. + +--Alors, Mariolles, demande Mme de San Buscar, c'est tout ça que vous +savez faire, et puis boire. Votre tournée des Grands-Ducs, après tout, +c'est une tournée sur le zinc. + +--Qu'est-ce que vous voulez! Paris devient triste. On ne peut pourtant +pas louer les égouts pour s'y promener aux flambeaux--ou bien souper +avec Mlle Casque d'Or au Porc frais. C'est trop cher. + +--Où est-ce, le Porc frais? + +--... N'existe plus. + +--Je vous répondrais bien quelque chose, si j'osais. + +Et, l'injure à la bouche, Imogène regarda Mariolles avec tendresse, sous +le jaune bec de gaz. Sylvère frappa le trottoir du pied. + +--Allons aux Halles, dit San Buscar, qui pensait à Floride. + +Les fiacres repartirent, cahotèrent longtemps sur un pavé inégal et +sonore, s'arrêtèrent. Puis on descendit au fond d'un humide caveau, où +des gens chantaient d'un air de misère, en buvant du vin blanc. Puis on +entra chez un bistro qui servait du café au lait à des hommes en blouse. +Lord, avec sa canne, y cassa un lustre à pétrole qu'on lui fit payer +vingt-deux francs. Puis on erra parmi les Halles, à travers l'atmosphère +tumultueuse, bariolée d'odeurs. Cela sentit tour à tour le poisson, les +fruits ou ces légumes frais et nus qui sortent de terre: ils firent +rêver Sylvère à sa province. + +Au petit jour on échoua chez Baratte, dans la grande salle. Deux violons +y chevrotaient leur filet d'âme; un monsieur ivre injuriait à voix basse +une femme qui pleurait dans son verre, sans rien dire; et tout le monde +semblait las et verdissant. Sylvère avait envie de pleurer, mal à +l'estomac. Imogène but encore du champagne. Son chapeau était un peu en +arrière; ses cheveux fort défaits; le cerne de ses yeux comme du kohl: +avec cela elle restait, sous la cruelle lumière du matin, d'une beauté +sans reproche. + +On sortit enfin. Il y avait du soleil déjà en haut des toits; et, sur le +sol, de grands tas verts, rouges, qui était des choux ou des carottes. +Et les fiacres repartirent. + +Or il arriva que, le second ayant pris la tête, Imogène et Mariolles +apparurent un instant, les bouches fort profondément unies. Ce ne fut +qu'un éclair, et San Buscar n'en distingua rien. Mais Lord les vit; il +vit aussi Sylvère devenir toute blanche, et lui pressant la main: + +--Quels mufles, dit-il simplement. + +Tous trois se turent, écoutant leur souci. Cependant le fiacre +tressautait sur les pavés durs. On aperçut ensuite les quais pleins de +soleil, la verte Seine. + + + + +VI + +CORRESPONDANCES + +«_N. à Madame la baronne de Mariolles._ + +«MADAME LA BARONNE, + +«Je vous prie de ne pas mettre ma missive sur le compte qu'on vous en +veut, mais plutôt sur celui de l'estime et l'amitié. Mais ça m'ennuie +de voir un personne comme vous, si bonne, qu'en s'en moque et n'y voit +rien. Pour en finir, votre mari vous trompe avec votre amie, cette Mme +Sanbouscar qui est venue à Paris avec vous: vous voyez que je sais tout +ce qui vous touche. Ce ne sera pas longtemps monsieur votre mari, pour +le dire en badinant, s'il continue à se promener avec elle, comme +hier, dans le jardin du musée de Cluny (boulevard Saint-Michel), et +s'embrasser tout le temps. + +«Excusez-moi de ne pas signer. Moi, je m'appelle Montre-Tout. + +«N...» + + + +«_Sylvère à Madame de Ribes._ + +«Je suis malheureuse, bien malheureuse, si vous saviez, chère mère; +et je ne peux même pas le lui laisser voir. C'est de Tony qu'il est +question, bien sûr; et pourquoi m'avez-vous laissée l'aimer, puisque je +devais si vite sentir qu'il ne m'aimait plus? + +«Vous rappelez-vous ce temps où je voulais me faire religieuse? Tout +le monde traita si bien cela d'enfantillage que je cessai bientôt d'y +songer moi-même. Et aujourd'hui il me semble qu'il n'y avait que trop de +sagesse dans cette folie, que l'ombre des cloîtres est le seul abri où +ne se froisse pas le pauvre rêve des femmes. Vous rappelez-vous encore +qu'étant fiancée je profitai de notre voyage à Bordeaux pour aller voir +dans son couvent cette charmante Isabelle Melly, dont c'est la vocation, +je pense, qui avait été pour moi, deux ans avant, le chant de la sirène? +Vous ne m'aviez pas accompagnée dans cette visite; elle fut touchante, +quoique je n'en aie pas compris alors le sens complet. Car j'étais toute +à mes brillantes joies, à ma soif d'un bonheur inépuisable et prochain. +Ah! pauvre bonheur! Et si j'avais su, comme j'aurais envié ce calme +que je prenais, chez Isabelle, pour de la froideur, la sérénité de +son visage, ses regards limpides et contenus, et toute son existence +mesurée, muette, pareille à la marche des aiguilles sur le cadran. +Autour d'elle, des meubles nets, peu nombreux, semblaient harmonieux +avec sa vie. Puis on me fit visiter le jardin, un jardin pour rire, +entre des murailles noires, avec quelques arbres tout en tronc qui +s'étirent dans du gravier, et un petit autel de la Vierge, en rocaille, +avec des fleurs en papier et aussi de vraies fleurs. + +«Isabelle toucha ces dernières de sa main pâle, et avec cette ironie +un peu lointaine que vous aimez chez les gens d'église, me dit: «Voilà +comme vous êtes. Et moi, comme ces roses de papier». Hélas! ce sont +celles qui ne se fanent pas. + +«Mais, maman, je suis folle de vous conter ces riens, que vous savez +aussi bien que moi, au lieu d'en venir à l'essentiel. C'est que j'ai +honte, voyez-vous, de mon malheur. Il faut vous le dire pourtant. + +«Vous connaissez, jusque dans les détails, mon séjour à Biarritz, la +connaissance que j'y fis des San Buscar, et notre voyage à Paris. Il +m'a semblé même, à je ne sais quoi dans le ton de vos lettres, que vous +n'approuviez pas entièrement cette liaison; mais, plutôt, je pense, ma +chère mère, par une méfiance générale des étrangers que pour d'autres +motifs. Car d'un côté, au moins, il n'y a rien à dire: M. et Mme de San +Buscar sont vraiment fort au-dessus du rastaquouèrisme (j'espère que ce +mot ne vous choque pas. Si vous saviez tous ceux que j'entends). Pour le +peu de visites que je sais qu'ils ont faites à Paris, elles m'ont paru +très bien placées. Votre vieil ami, le duc de Quintin, que je fus voir +dès mon arrivée, et plusieurs fois depuis sur son désir, les connaît et +les apprécie: «C'est vrai, me disait-il l'autre jour, qu'ils ne valent +ni l'un ni l'autre ce pauvre colonel (le premier mari d'Imogène); mais, +somme toute, ils sont aussi bien nés que... père et mère.» + +«Aussi, n'est-ce point par là que j'ai à me plaindre d'eux, et plût au +ciel. Mais, vous avez déjà deviné, mère chérie, que c'est de Mme de +San Buscar et de Tony que vient ma peine. Oui, j'en suis sûre, ils me +trompent; mon mari me trompe... Ah! si je le croyais! Quoi, au bout +de quelques mois à peine, sans que je lui aie causé encore un seul +déplaisir; et les hommes sont-ils si lâches? + +«Je ne me fonde pas au moins sur cette lettre anonyme que j'ai reçue +hier, et que voici (sans doute, les valets de pied en écrivent-ils de +telles); mais j'ai vu, hélas! de mes propres yeux. C'était au retour +d'une assez triste promenade de nuit à travers les plus mauvais lieux +de Paris, ce qu'on appelle: la tournée des Grands-Ducs; Imogène et Tony +étaient devant, dans un fiacre; nous, je ne sais pourquoi, dans un autre +(vous faites les gros yeux). A un moment notre voiture a pris la tête, +et en passant j'ai vu qu'ils s'embrassaient; mais avec quelle joie sur +leur visage, et en vérité tout emmêlés l'un à l'autre. + +«Je suis sûre qu'ils se sont revus depuis, car Tony s'est absenté +plusieurs fois, et je n'ose rien lui dire. Alors, dès que je suis seule, +je pleure; et puis je me baigne les yeux pour qu'il ne s'en aperçoive +pas à son retour: il me semble qu'il serait trop fier au fond de son +coeur (ce coeur des hommes, pétri dans la vanité) de me rendre si +malheureuse. Et pourtant il y a des moments où je voudrais mourir, si +ce n'était à cause de vous tous. Quelquefois même je pense au divorce. +Mais, rassurez-vous; je sais trop ce que je me dois pour en venir là. +Et puis, pourquoi mentir avec vous? Saurais-je seulement vivre si je ne +devais plus le voir, et qu'il ne fût plus là, près de moi, à me faire +souffrir, comme il est juste, puisque je l'aime. Mais je voudrais moins +souffrir, chère mère, et je n'espère plus, ici-bas, qu'en vos conseils, +etc. + + «_Signé:_ + «SYLVÈRE DE MARIOLLES-SAINTE-MARY.» + + + + «_Floride d'Erèse à N..._ + + (Carte pneumatique.) + +«Tu ne viens plus me voir. Qu'y a-t-il de cassé? Est-ce par jalousie, +comme prétend cette La Mortagne, et pour le gros brun, encore: c'est +bien ridicule. Tu sais qu'il n'y a entre lui et moi que des rapports +d'affaires. Il m'achète de ce que je vends, voilà tout. Et toi, tu as +de beaux yeux, mon chéri, et la bouche rouge; mais je ne puis pas vivre +uniquement de cela: les oeillets, vois-tu, ça ne se mange point, ou si +peu. Il y en a pourtant dont j'ai faim encore. Ah! jalouse, jalouse; +viendras-tu demain, vers cinq heures, à la maison pardonner à ta, + + «FLORIDE.» + + + + «_Madame Noël de Ribes à la baronne + de Mariolles._ + +«Ma chère enfant, + +«Ta lettre m'a plus affligée que surprise, comme font les malheurs au +déclin de la vie. Mais quel conseil te donnerai-je que de chercher la +consolation auprès de Celui qui est seul à connaître le pli secret de +nos coeurs? J'ai peur aussi de ne pas apporter à ces choses des façons +de voir assez pareilles aux tiennes. Malgré qu'il y ait toujours entre +femmes, et même de mère à fille, je ne sais quelle complicité de +sentiments, il me semble que beaucoup de choses ont changé depuis ma +jeunesse, que les deux sexes sont maintenant presque de plein-pied, en +sorte qu'il y a aujourd'hui deux maris, pour ainsi dire, par ménage, et +que la responsabilité des hommes a diminué avec leur pouvoir. Mais on +ne leur en veut pas tenir compte, au contraire; et toi-même, que je +n'aurais songé guère à accuser d'esprit moderne, je te vois plus irritée +contre ton mari qu'envers cette Mme de San Buscar, pour qui il perce +même à travers ta lettre une bizarre sympathie. Et je sens bien que +jadis, c'est le mari qu'on aurait pardonné le plus facilement. + +«Par contre, ma chère enfant, et quoique ce ne soit pas à moi de te +reprocher une innocence aussi repliée, comment se peut-il que tu aies +vécu, jusqu'à ton propre mariage, sans t'apercevoir que les épouses sont +partout et toujours trompées? As-tu donc oublié cette pauvre Mme S... +que son mari, malgré qu'elle pensât parfaitement, a fini, à force de +hontes, par acculer au divorce dont il avait besoin pour épouser sa +maîtresse,--et les yeux rouges de ma pauvre Aurélie, quand elle se +réfugiait à Ribes, lasse d'être moquée par ton oncle avec des servantes, +sous son propre toit,--ou encore cette malheureuse femme de notre +régent, que son mari bat si fort quand il revient de courir la gueuse, +qu'on dirait qu'il lui veut faire expier ses propres fautes? + +«Au reste, quand je dis que les femmes sont trompées, ce n'est pas, +pour la plupart, qu'elles l'ignorent, et ce n'est pas non plus qu'elles +pardonnent par un effort du coeur. Mais la vie, peu à peu, les a mises +dans cet heureux état d'indifférence où l'on prend les choses comme +elles viennent, et surtout comme elles ne viennent pas. Et ne crois pas +non plus à Francillon appliquant le «dent pour dent», ou à je ne sais +quelle honteuse vengeance. Car, de l'homme à nous, la balance n'est pas +égale, et en fait de trahison conjugale, si elle est mutuelle, c'est la +femme qui a tout le tort. Mais veux-tu que je te dise le grand secret du +mariage? C'est que la tendresse des époux n'y est qu'un moyen passager, +quelque chose comme le luxe et les fleurs du vestibule chez les gens qui +reçoivent; et, pour les femmes, au moins, le seul bonheur solide, tout +ce qui rend la vie de ménage douce et sacrée, ce n'est pas le mari, +c'est l'enfant. Que n'en es-tu là, ma pauvre Sylvère, déjà; quelle +pitié, que ton mari t'ait laissé ouvrir trop tôt les yeux. Aussi bien, +je crois, en effet, que tu l'aimes, beaucoup plus qu'il ne le mérite +sans doute. Et qui donc vaut d'être aimé? Le plus humble amour que nous +inspirons est comme la grâce, bien au-dessus de nos mérites. + +«Sais-tu ce que tu devrais faire, pour mettre un peu d'ordre et de calme +dans tes pensées: passer quelques jours à Versailles, chez les dames de +Retraite. Tu n'ignores pas que c'est une maison qu'on a jointe depuis +peu à ton ancien couvent, et où celles de ces dames qu'a fatiguées +l'âge, ainsi qu'une longue pratique de l'enseignement, trouvent un +emploi plus doux de leurs forces à recevoir et consoler quelques +personnes de bonne société qui se jugent malheureuses, et parmi +lesquelles leurs anciennes élèves, comme toi, sont particulièrement +choyées. Tu y retrouverais cette Mère Marie des Prodiges que tu aimais +tant, et à qui j'écris aujourd'hui même à ton sujet. Écris-lui de ton +côté si tu te décides dans mon sens; ta lettre la trouvera avertie et +tu pourras te rendre à Versailles tout de suite. Ces dames habitent +l'ancien hôtel d'Aigrefeuille, qu'elles ont acheté. J'y fus, étant bien +jeune encore, et n'en ai jamais oublié les hauts lambris ni le paisible +parc. Huit jours passés dans cette ombre et sous ces muets ombrages te +permettraient de démêler mieux, dans ton coeur, ce qu'il y a de durable +ou de passager au fond de tes peines. Peut-être tes soupçons t'y +apparaîtront-ils de moindre poids, à les examiner avec plus de soin. +Peut-être aussi l'absence te rendra-t-elle plus précieuse à un mari +auquel tu as sans doute trop laissé voir que tu étais sa chose. + +«Adieu, ma chère fille, etc. + + «_Signé:_ «EMMELINE NOËL.» + + + + «_Antoine de Mariolles-Sainte-Mary à Imogène de San Buscar_. + +«Il faut bien que je vous écrive, Madame. La façon dont vous me faites +fermer votre porte, depuis trois jours, me servira sans doute d'excuse à +ne pas suivre, pour une fois, les règles de la prudence, et de prendre +occasion à vous parler un peu plus fortement que je n'ai fait jusqu'ici. + +«N'est-ce pas étrange qu'on puisse pousser si loin et si longtemps un +inutile marivaudage; être l'un et l'autre au point de la plus entière +confidence; ne presque rien se cacher du plus grossier même de nos +désirs ou de nous-mêmes; que vous m'ayez, avec votre air de cynique +innocence, livré pour ainsi dire toutes les figures de votre pensée +comme toutes les faces de votre corps; et que vous n'avez pas voulu +entendre encore que je vous aime. + +«Quelle femme êtes-vous donc? Je sais de vous tout ce qu'en pourrait +savoir une masseuse, la forme de votre gorge, de votre nuque, de vos +jambes; outre que ce peu d'étoffes, dont vous êtes à l'ordinaire trahie +plutôt que dérobée, m'a laisser distinguer vingt fois les plus secrets +mouvements et comme les ressorts de vos membres, assuré que j'étais par +votre singulier sourire de ne vous déplaire pas en me composant de vous, +devant vous-même, une image toute nue. Mais, en cas que je n'en eusse +pas à moi seul assez surpris ou deviné, n'avez-vous pas pris le soin de +m'instruire, quant au reste, avec une sorte de trivialité, comme de ce +signe à votre hanche gauche, ou de votre dernier vaccin sur le même +côté. Je sais que vous dormez en chien de fusil, que vous prenez votre +tub en vous accroupissant, que monter à cheval vous est voluptueux. En +vérité, je sais tout de votre corps, excepté comme il se donne. + +«Mais vous ne m'avez pas moins laissé voir de l'âme qui est en vous; +et, mieux qu'au hammam encore, je saurais comment vous traiter au +confessionnal. Car il n'est pas jusqu'à vos réticences, vos airs +d'être loin, ou cette façon de me parler de votre frère quand je vous +entretiens avec trop de chaleur de moi, qui ne vous aient découverte +jusque dans les derniers détours. + +«Pourquoi feindre alors que je ne vous sois plus tout à coup qu'un +étranger? Eh! sans doute, je n'ignore pas mon indignité à remplir ce +difficile rôle d'amant, le peu d'avantages que j'y présente, ni combien +je perds à être mis en balance de votre mari seulement. Mais quoi, il +semble que d'aimer nous donne quelque droit d'être aimé; si vous ne +savez aller jusque-là, peut-être me devez-vous tout de même de me +prendre plus au sérieux, et, après m'avoir mené fort résolument au point +où j'en suis, de ne m'y pas laisser sans bonnes raison. Je ne veux pas +être la lampe qu'on laisse, après l'avoir allumée, charbonner dans la +solitude: il faut me «garnir» ou m'éteindre, et ne pas se divertir non +plus à lever sans cesse ou baisser ma flamme. + +«C'est à ces jeux cruels que je vous connais ce que vous êtes, idole +inutile à ses dévots, coquette aux sens irrésolus qui se refuse, par je +ne sais quelle répugnance, quelle crainte, quelle cruauté, à payer de sa +personne. C'est alors que je goûte l'âcre joie de vous mépriser. Il est +vrai que vous n'êtes pas longtemps à le sentir, ni que la proie vous +échappe; et c'est alors aussi que vous souriez de cet irrésistible +sourire où je crois sottement démêler Dieu sait quelles promesses +de bonheur, l'amour, la luxure, et jusqu'à l'avant-goût de cet +anéantissement sans pareil où elle s'achève. Que je m'y voudrais abîmer +avec vous, loin d'ici, au hasard de quelque nocturne ville du Sud, quand +les étoiles semblent perler sur le front de la nuit, et que des gens +chantent d'une voix décroissante le long des rues. Ou encore, ici même, +au coeur de la cité grondante, par un après-midi d'hiver, qu'on a croisé +les rideaux devant les fenêtres closes, et que le feu mire sur les +murailles son visage changeant. + +«Mais, n'est-ce point fou de songer au décor de votre amour quand +lui-même m'échappe? Au moins ai-je le droit que vous me répondiez clair, +cette fois. J'ai risqué pour vous, à ce jeu, mon bonheur nouveau-né, et +peut-être un autre que le mien; je vous demande donc d'être enfin... +etc.» + +_(On n'a retrouvé de cette lettre que le brouillon, et couvert de +ratures; ce qui fait soupçonner les apostrophes de Mariolles d'avoir été +quelque peu de seconde main. Peut-être n'eut-il pas besoin de les mettre +au net et qu'Imogène se rendit sans en avoir essuyé le feu.)_ + + + + _«La comtesse de San Buscar à M. Harryfellow._ + + (Traduite de l'anglais.) + +«Lord, je suis furieuse contre vous, littéralement. Que signifie cette +absence imprévue? Est-ce que vous avez découvert quelque nouvelle +caillette de l'Atropatène, toute blanche de graisse sous la plume? +Est-ce que vous dormez sous une table? Pourquoi m'abandonnez-vous; et ne +comprenez-vous point que si vous me laissez comme cela, en proie à mes +folies, ce sera à vous la faute de mes fautes? «Tout cela parce que vous +êtes jaloux. Ne dites pas non. Vous le fûtes toujours, et tout petit +garçon, déjà; comme ce soir où vous étiez venu cacher votre tête dans +mes genoux, et tremper de larmes ma robe de bal. Ma première robe de +bal, Lord: je ne sais pas ce que je vous aurais fait. + +«Aujourd'hui, vous ne pleurez plus; vous vous terrez. Pourquoi? Ai-je +rien fait qui vous soit nouveau? Faut-il que je ne me laisse plus +admirer; ou me trouvez-vous si laide qu'il ne me soit plus permis de +paraître belle à personne? Et qui jamais s'avisa de se fâcher pour un +flirt? Est-ce que je me fâche, moi, de toutes vos bouteilles de wiskey: +ou de cette Mme d'Erèse que mon mari est en train de vous souffler! + +«Mais prenez garde, Lord: si vous n'êtes pas là pour me défendre, je +finirai par ne plus savoir, toute seule. Et vous ne vous serez pas si +longtemps débattu contre des serpents imaginaires que je ne finisse par +vous faire avaler, quelque jour, une couleuvre pour tout de bon, comme +on fit à ce Laocoon, qui en mourut. + +«Ainsi, mon frère chéri, revenez. Je me sens perdue au milieu de tous +ces gens quand vous n'êtes plus là. Il me faut votre visage blanc près +de moi, et prendre votre bras, et vous raconter de ces belles histoires +que vous écoutez avec les yeux. + + «Yours, + «IMOGÈNE.» + + + + «_Floride d'Erèse à Cristobal + de San Buscar._ + +«J'ai envie de vous appeler: Gros-Ami, comme ce personnage de la _Double +Maîtresse_. Vous en fâcherez-vous? Gros Ami, donc. Je ne sais pourquoi +je pense à vous tout le long d'aujourd'hui. Ce n'est pas que j'ai besoin +d'argent. Ce n'est pas non plus que je vous aime plus que d'habitude; +et, d'ailleurs, ce dont je brûle à votre égard, c'est un sentiment +paisible, bon feu de bûches: non point de ces éclatantes flammes qui +aveuglent le coeur. Vous savez ce que dit Nietzsche, qu'il n'y a presque +aucun homme dont une femme d'esprit voudrait avoir un fils. Jamais, +chez moi non plus, les désirs que vous causez ne vont jusqu'à celui de +l'enfantement. Est-il vrai au moins (vous le dites), que vous ressentiez +pour moi des mouvements plus profonds; que ma seule vue vous jette dans +un désordre passionné? Ou bien (excusez-moi) tout cela est-il seulement, +comme dirait Herbert Spencer, le passage de l'Imogène à l'hétérogène? + +«Mais je m'égare, et j'oublie le principal: c'est mes jarretelles. Vous +vous rappelez qu'elles devaient être en vermeil. Or il paraît qu'on ne +peut pas le filer assez fin pour en faire des rubans qui ne pèseraient +pas; bien entendu, elles doivent s'attacher à un tour de taille assorti, +et non pas à mes ceintures, qu'elles déchireraient. Il faudra donc que +le tout soit en ruban d'or et, naturellement, moins bon marché; sans +compter les pierres, dont on pourra mettre un peu plus, à cause de la +diminution du poids. Alors je vous prie de passer chez celui qui doit +les faire, pour vous arranger avec lui. Surtout, ne marchandez pas: +c'est un garçon de bonne famille, qui s'occupe de bijoux par amour +de l'art. Il est Italien, et se nomme Gustave Portugalof. Si vous +l'entendiez parler de leur palais ancestral à Venise, où sa mère, après +une longue maladie, s'est éteinte toute blanche, parmi les cierges et +les Franciscains, en égrenant des chapelets de pierres précieuses. Son +magasin est rue Royale, entre le Maxim's et Jansen. Je ne me rappelle +pas le numéro. + +«Je compte sur vous demain, mon bon Cristobal, et que vous aurez fait ma +commission. + + «A vous, + «FLORIDE.» + +«P.-S.--Si ma lettre est un peu érudite au début pour vous et pour +moi, prenez-vous-en à mon professeur d'étranger qui m'a soufflé les +citations. C'est un linguiste de première force, qui est en train de +traduire un nommé Omar Queyam, que les Anglais ont, paraît-il, tout à +fait défiguré, avec leur cruauté ordinaire. + + «F...» + + + +_Floride cacheta la lettre, et tournant sa tête sur son épaule vers le +professeur qui la regardait écrire: + +--O linguiste, dit-elle, ta bouche._ + + + + +VII + +PARIS-VERSAILLES + + +Mme de Mariolles n'avait pas fait à sa mère une bien entière confession +de ses chagrins. Le désir de savoir jusqu'où ils étaient fondés, et si, +comme elle ne le voulait plus mettre en doute, son mari la sacrifiait à +cette exotique Imogène--l'inexpérience aussi de comparer son malheur à +aucun qui lui fût bien connu en dehors des livres,--tout cela fit tomber +Sylvère dans le romanesque. Elle rêva d'abord d'intéresser la rue de +Jérusalem à ses ennuis; mais s'étant rappelé, d'après des lectures, +qu'il y a à Paris des polices particulières, elle se détermina de +préférence pour l'une d'elles. Et comment elle s'en procura l'adresse, +on l'imaginerait mal s'il n'était légitime d'en faire honneur à +l'ingéniosité bien connue des amoureuses. + +Un beau matin donc, ayant prétexté auprès de Mariolles qu'elle allait à +la messe (et ce fut là son premier mensonge d'épouse), Sylvère prit un +fiacre à la porte de l'hôtel et donna l'adresse: 61 _bis_, place des +Victoires. + +On était en fin septembre. Le tendre souffle de l'arrière-saison +circulait par les portières ouvertes, autour de ses joues. Le long des +Champs-Élysées il faisait frissonner faiblement la dernière feuille des +arbres. Quelques victorias passèrent à grande allure, comme si elles +se fussent hâtées vers les derniers beaux jours; et, partout répandu, +c'était l'automne mélancolique, voluptueux. Mais Sylvère ne savait plus +goûter la douceur des choses: de toutes ses petites dents, elle semblait +mâcher sa grande douleur. + +Sylvère souffrait de cette variété visuelle de la jalousie qui est +peut-être la moins ordinaire à son sexe. Les malades qui en sont +atteints s'occupent singulièrement à faire de leur coeur une façon de +cinématographe, où viennent se peindre à l'envi mille images de leur +perfide, les plus cruelles, les moins décentes. Les beaux yeux de +Sylvère se posaient en vain sur les objets autour d'elle, les équipages, +la ramure noire des marronniers, ou la brillante gerbe de l'arroseur. +Ce qu'elle voyait à travers tout cela, n'était-ce pas toujours un même +spectacle, son mari tout près, oh! si près, d'une autre femme; et sans +cesse cette âme délicate se souillait des plus basses visions. Parfois +c'était comme si sa plus secrète sensibilité se fût transposée en une +autre chair, et qu'elle-même y goûtât, en dehors d'elle-même, une joie +aiguë qui était son bien propre, des caresses dont elle savait d'avance +la douceur._._._._._._._._._._._._. + +Sa voiture s'arrêta. Machinalement Sylvère vérifia le numéro de la +maison, monta deux étages, se heurta à une grosse femme qui laissait +voir à demi une face convulsive sous le mouchoir qu'elle appuyait à ses +yeux, et qui gémit sourdement. + +Puis Sylvère poussa une porte et se trouva dans une grande salle de +l'aspect le plus administratif, où une douzaine de jolies filles et de +vieux employés se tenaient silencieusement courbés sur des bureaux de +pitchpin et des machines à écrire. + +--Monsieur Simpson-Schuhmacher, demanda-t-elle. + +L'un des vieillards, sans mot dire, lui indiqua du doigt une porte où +_Cabinet du directeur_ était écrit. De l'autre côté c'était une petite +antichambre, et une seconde porte à travers laquelle Sylvère distingua +des voix. Elle s'assit, et toussa pour indiquer sa présence. Mais les +gens qui parlaient ne parurent pas y prendre garde. + +--Je m'en f..., qu'elle soit jolie, clama l'un d'eux, d'un gosier gras. +L'essentiel est qu'elle le trompe, et que nous le sachions: avec vous, +ou avec un autre, ça n'y fait rien, pourvu qu'elle marche. + +--Mais, demanda une voix mélodieuse, pourquoi tenez-vous tant à ce que +M. Anderego soit cocu? + +Sylvère eut envie de faire entendre encore qu'elle était là: un peu de +curiosité, ou de pudeur, la retint; et elle n'était pas fâchée non plus +d'apprendre à connaître ses gens. + +--Vous ne comprenez donc pas, jeune idiot, reprit la grosse voix, que si +la première Mme Andermachin pouvait faire pincer la seconde, elle nous +payerait à part cette satisfaction morale. + +--C'est que vous ne m'avez presque rien dit; seulement de faire +connaissance avec les Anderego: c'est fait. + +--En deux mots, c'est très simple. Le monsieur est un ancien mulâtre de +la Jamaïque, qui faisait des poids, dans les music-halls. Il y fit aussi +connaissance d'une femme-poisson de tout premier ordre qu'il épousa, et +qui était capable de rester plus de deux minutes dans de la flotte sans +se noyer. Ça permettait à notre homme de ne pas en fiche un clou, lui +qui est né un peu fatigué, justement. + +--Une écaille dans la main, qu'il avait. + +--Je vous conseille de crâner. Bref, de local en bocal, ils échouèrent +en Australie. Là, ça marcha moins bien. Pour tout ce qui est beaux-arts, +paraît que les Australiens ont les pieds froids, et puis l'eau douce +y est rare: il y a des quartiers où on l'expédie dans des boîtes en +fer-blanc. Vous pensez aux frais généraux que ça leur faisait. Après ça +ils voulurent faire de l'élevage, des vaches, des moutons, vous savez. +Mais on leur chapardait tout; et puis la poisson était malade de ne plus +jamais faire trempette: ça l'oppressait, cette femme, de souffler au +sec, tout le temps. Alors ils allaient lâcher leur gourbi, quand, +un beau jour, voilà que l'Anderego trouve un placer chez lui; mais +invraisemblable, mon cher, quelque chose comme du Crawford authentique, +deux cents, trois cents millions par terre, là, devant lui. + +--Maman! + +Sylvère, de l'autre côté, ne disait rien; mais elle s'intéressait aussi +à l'histoire: ça lui rappelait «le notaire et la tonne de poudre d'or». + +--A la suite de quoi vous parlez qu'ils ont radimé tout de suite à +Paris, et que ça a bardé. Lui fit la connaissance de deux ou trois +princes brésiliens, qui le présentèrent à leur tailleur, et à leur +cercle. La dame, elle, s'établit dans une piscine en mosaïque bleue, où +elle recevait. Elle y tomba même malade, et fut soignée avec le pire +dévouement par une jeune et infortunée divorcée à qui elle avait eu +occasion de rendre des services, ce qu'on appelle des menus services, +vous savez. + +--Oui, de la galette, enfin. + +--Tout juste. Le malheur est que les vertus de la môme touchèrent aussi +Anderego, au passage. Il les vérifia de plus près, et les trouva si +fermes que cela lui donna des scrupules sur son propre mariage, qui +n'était pas très légal, et pas du tout religieux. Vous voyez le +dénouement. Mais Mme Anderego n° 1 est restée riche. Elle aime toujours +son mari, elle est furieuse, et elle nous paye pour pincer la divorcée. +Le pire est qu'il faut se presser, parce qu'elle s'est adressée aussi à +une autre maison. Ainsi, jeune homme, au trimard; couchez avec la dame, +et songez que nous luttons pour la morale. + +--Oui, c'est une belle oeuvre; mais voilà, il y a des frais, et je suis +fauché, mon prince. + +--Toujours, alors. Je parie que c'est encore votre sacré poker. + +Les voix se perdirent au fond de l'appartement; on n'entendit plus qu'un +tiroir ouvert et les grognements de M. Simpson-Schuhmacher, qui formula +enfin cette réflexion menaçante: + +--Si j'étais Mme votre mère... + +Sylvère s'avisa à ce moment qu'elle était indiscrète. Elle rouvrit +doucement la porte extérieure, et la referma avec bruit. + +--Qui est là? cria-t-on. + +--Je voudrais parler à M. Simpson-Schuhmacher. + +--Eh bien, entrez. + +La jeune femme se trouva dans un grand bureau d'acajou et de cuir-vert +le plus respectable du monde. Et cherchant à penser des choses +familières pour assurer sa contenance, elle se disait: + +--Voilà bien ce qu'il aurait fallu à papa pour travailler. Il serait +devenu conseiller général. + +--Qu'y a-t-il pour votre service, Madame? Sylvère aperçut une face +truculente, du ventre, deux gros bras qui lui poussaient un fauteuil, +et, quelque peu en arrière, un tout jeune homme qui inclinait vers elle +un visage rougissant, de la plus rare beauté. + +--Je voudrais, répondit-elle, vous entretenir, Monsieur, sur... (elle +hésita) sur une affaire délicate. + +--La plupart de celles dont je m'occupe le sont, répondit l'homme avec +un sourire bas. + +Et, se tournant vers l'adolescent: + +--Vous, l'Ange Gardien, ajouta-t-il, on ne voudrait pas abuser davantage +de vos précieux instants. + +«L'Ange Gardien» rougit de nouveau, et, levant derrière ses longs +cils vers Sylvère des yeux transparents où il y avait de la honte, de +l'espièglerie, et comme un peu de regret, il parut prêt à quitter la +chambre. + +A quel instinct obéit la jeune femme? + +--C'est que, Monsieur, dit-elle, n'est pas de trop, si j'en juge, au +moins, d'après les quelques mots que j'ai surpris tout à l'heure de +votre conversation. + +Cela ne s'accordait guère avec le subterfuge de la porte battue; et +l'on voit ainsi que Sylvère n'en était plus à compter ses mensonges. +Cependant elle s'était assise; et puis, prenant son pauvre coeur à deux +mains, on eût dit qu'elle en exprimait le suc devant ces deux confidents +bizarres. On a bien vu des mondaines poser nues chez leur photographe; +mais quelle figure aurait faite Mariolles d'entendre sa femme se +confesser en pareil lieu? + +--Je ne voudrais pas un trop gros scandale, conclut-elle: leur faire +peur, plutôt. + +--Il faudra tout de même y mettre la police. Comment voulez-vous un +flagrant délit sans commissaire? + +--Oui, je sais, dit Sylvère, qu'on ne peut éviter cela. + +--Et M. Walter de Crissey, que je vous présente--saluez, jeune +homme--(l'adolescent s'inclina), vous dira comme moi qu'il faudra +peut-être assez longtemps pour les pincer. M. de Crissey, qu'on appelle +aussi «l'Ange Gardien», à cause des ménages où il fréquente, est un +de mes meilleurs agents: c'est lui qui sera chargé de cette filature +(Sylvère eut plaisir à reconnaître un terme de Gaboriau), et d'aller +vous en rendre compte, parce qu'il est de règle chez nous d'écrire le +moins possible. Mais, Madame, je dois vous avertir que ce pistolet fait +la cour à toutes les femmes: ainsi, quand il sera seul avec vous et +voudra vous embrasser, flanquez-lui moi des coups de riflard dans le +portrait. + +Toute cette grossièreté de M. Simpson-Schuhmacher indignait à peine +Sylvère, tant il lui semblait, depuis une heure, vivre dans du roman. +A tout prendre, elle commençait à faire joujou de sa jalousie. Tel un +petit chat à qui on vient de marcher sur la queue: d'abord il crache +dessus, et puis se console à jouer avec. + +Mais M. Simpson-Schuhmacher la ramena bientôt à de plus triviales +spéculations. + +--Il y a aussi la question d'argent, dit cet homme avec gravité. + +Sylvère acquiesça du chapeau. + +--Il y a de gros frais. Il faudrait au moins deux mille francs de +provision. + +--Voici, dit la jeune femme. + +Et dans un petit portefeuille elle choisit deux billets sur les cinq que +Mariolles lui avait donnés le lendemain d'une fameuse partie de baccara, +à Biarritz. Car il y a une justice immanente des choses, comme l'a fort +à propos fait remarquer un homme politique. + +--Voyez-vous, continua le gros homme, l'Ange Gardien fait du travail +chenu, mais cher. Il y a de gros frais. Il faudra qu'il fasse la +connaissance de M. votre mari, de la dame américaine, etc. Au moins, +quand il sera dans la place, n'allez pas le reconnaître. + +--Je serai à Versailles pendant quinze jours, dit Sylvère. Il faudra que +l'Ange... que M. de Crissey vienne m'y porter des nouvelles. + +Et elle donna l'adresse des dames de Retraite. + +--Enfin, conclut Simpson, il y a de gros frais, je vous le répète; peu +de bénéfice pour nous. C'est pour vous dire, Madame, que j'espère... si +vous êtes contente. + +--Contente? + +--Oui, enfin: si nous vous fournissons les preuves que vous êtes +trompée. + +--Ah! oui, dit Sylvère, contente... + +Tout étant conclu, l'Ange Gardien la raccompagna jusqu'à sa voiture. +Il avait vraiment l'air d'un gentleman, tandis qu'il s'inclinait à la +portière, et Sylvère ne put s'empêcher de lui tendre la main. + + +(La scène est à Versailles.) + +Mme de Mariolles et la Mère des Prodiges se promenaient à pas lents dans +les belles allées de l'hôtel d'Aigrefeuille. La religieuse, en balayant +d'une indolente traîne blanche la dépouille des ormes au tronc lisse, +parfois tournait de haut sa face attentive vers la jeune femme qui +marchait à son côté, en retroussant d'une inutile grâce, en ces lieux +déserts, derrière ces hautes murailles, sa jupe de drap sombre. + +--Mais ce serait un gros mensonge. + +--Mais, objecta Sylvère, il n'y a pas d'autre moyen. Vous savez mieux +que personne, ma mère, qu'au parloir on ne pourra pas causer sans être +entendu; et, si je ne dis pas que c'est mon frère, comment pourrai-je +sortir avec lui? On voit que c'est l'Ange Gardien qui était en question, +et comment il viendrait rendre compte à Sylvère de ses fonctions +délicates. + +--Enfin, reprit la Mère avec un soupir, il en faut bien passer par +où vous voulez, puisque c'est pour le plus grand bien de votre mari, +paraît-il, que vous tenez à faire passer de jeunes étrangers pour +vos frères. Je me figure, s'il savait tout ce petit mic-mac, qu'il +regretterait de vous avoir si facilement permis de venir, sans lui, +faire la retraite à Versailles. Et j'aimerais mieux, je vous assure, +des moyens moins compliqués, plus... plus honorables que ceux-là. Sans +compter que vous me faites faire un péché. + +--Ne me grondez pas, ma Mère, dit la jeune femme en se pendant à son +bras. Je suis déjà assez malheureuse. + +Sans plus mot dire, elles continuèrent la promenade. Le sable cria sous +les talons de Sylvère; un clairon qui chantait au loin, dans quelque +cour crayeuse de caserne, perça l'air doux et doré du mourant automne. + +Le lendemain même, M. Walter de Crissey, soi-disant René de Ribes, se +présenta au parloir et demanda à voir sa soeur. + +Sylvère descendit aussitôt, prête à sortir, et passa la grille. + +--Bonjour, René, dit-elle. + +--Bonjour Sylvère, vous ne m'embrassez pas? + +Et, sur les joues de la jeune femme impuissante, l'insolent posa deux +baisers. + +Que faire? Sylvère s'assura d'un coup d'oeil que la Mère Marie des +Prodiges, au moins, n'était pas dans le parloir, et sortit du couvent la +première. + +«Quelle horreur, pensait-elle. Et comme la soeur tourière nous a +regardés!» Le pis est qu'elle avait ressenti beaucoup plus d'irritation +que de dégoût. En vain se redisait-elle pour s'indigner: «Quoi, un +détective, un domestique!...»--tout cela ravivait bien la double brûlure +de ses joues, mais il s'y mêlait un tout petit peu de plaisir qui la +désespérait. + +Pendant quelques minutes elle marcha en avant, d'un pas rapide, sans se +retourner. Enfin, elle s'arrêta et se laissa rejoindre; mais il y avait +encore du courroux sur son visage, et aussi cet air qu'on a quand on a +préparé un petit discours. + +--Monsieur, dit-elle, j'ai sans doute le plus grand besoin de vos +services; mais je vous jure que je suis décidée mille fois à m'en passer +plutôt que d'avoir à subir encore votre impudence. + +Ils étaient seuls sous les doubles arbres d'une de ces désertes avenues +qui font une roue autour du palais. Le jeune homme tout d'abord garda la +tête basse. + +--Vous avez des mots cruels, dit-il enfin: j'aimerais mieux des coups +d'ombrelle sur la figure, comme vous le conseillait M. Simpson. Mais on +n'a pas le choix. + +Il avait souri presque insensiblement à ces derniers mots. Sa lèvre +roulée et rouge, un peu courte sur ses dents, lui donna un air +d'impudence naïve dont Sylvère se sentit irritée de nouveau; et durant +quelques secondes, elle aurait volontiers suivi le conseil de M. +Simpson-Schuhmacher. Heureusement pour le «portrait» de l'Ange Gardien +qu'elle gardait encore du respect envers les convenances. En sorte +qu'elle se contenta de répondre, un peu brutalement: + +--En effet, le seul qui vous reste, Monsieur, est de faire ce qu'on +vous a commandé--si vous n'aimez pas mieux abandonner là votre petit +espionnage--et ses profits. + +--Ah! comme vous me méprisez, Madame, dit Crissey, avec le ton d'une +douleur si sincère que la jeune femme en demeura interdite. + +--Si vous saviez, continua-t-il, comment j'en suis venu là, et ce que +c'est, à Paris, que de se trouver sans un... je veux dire: sans argent. +Mon père m'en avait toujours donné; mais depuis sa mort, je suis aux +mains de maman, qui est si regardante. Un soir, dans un cercle, je me +trouvais avoir besoin d'argent, tout de suite. Ce. Simpson de malheur me +le prêta. Depuis, il m'en a prêté d'autre; et aujourd'hui il me tient. + +«Peut-être, songeait cependant le jeune homme, qu'il est un peu tôt pour +entrer dans ce genre de confidences. Mais tant pis, l'occasion était +trop belle.» Et il cilla à plusieurs reprises, comme font les gens au +théâtre, quand ils ont envie de pleurer. + +--Je ne vous méprise pas,_ Monsieur Walter_, dit la jeune femme. Je vous +plains. + +Il faut avouer que tous deux, jusqu'ici, n'avaient pas beaucoup causé +d'affaires. De loin on eût dit une promenade d'amoureux. Comme ils +avaient repris leur route en sens inverse, ils se trouvaient maintenant +en vue du couvent. + +--Il faut rentrer, dit Sylvère de cette douce voix qu'on prend pour +parler aux malades. Dites-moi vite ce que vous avez à me dire. + +--Ah! oui, dit le jeune homme avec un peu d'amertume, ma mission. Voici: +j'ai fait la connaissance de la femme de chambre de Mme de San Buscar, +qui me communique les lettres (Sylvère eut un peu honte), et aussi de +Monsieur, par Mme d'Erèse. Il doit me présenter à votre mari. J'ai vu +ce dernier de loin, avec la dame américaine. Ils avaient l'air en +discussion, elle, sur la négative. + +Sylvère éprouva de nouveau quelque malaise à entendre parler de son mari +par l'Ange Gardien. + +--Vous connaissez Mme d'Erèse, interrompit-elle. + +--Oui, dit le jeune homme avec embarras. Elle m'a obligé, autrefois. + +--Obligé?... + +--A dormir chez elle: je veux dire... + +--Bon, bon, fit Sylvère. Raccompagnez-moi jusqu'au parloir, voulez-vous. + +Il se serrèrent la main en se quittant. Mais quand elle fut en sûreté +derrière la grille: + +--René, dit-elle, vous ne m'embrassez pas? Et le jeune homme la vit +disparaître et se fondre parmi les ombres monastiques comme un flocon de +neige dans la nuit. + + + + +VIII + +LES GALANTES ALTERNATIVES + +(La scène est à Versailles et à Paris.) + +L'Ange Gardien revint à plusieurs reprises chez les Dames de Retraite, +sans y apporter d'abord aucune nouvelle d'importance touchant M. de +Mariolles, ou la maturité de ses entreprises sur Mme de San Buscar. Du +reste, ils n'abordaient ce sujet qu'avec une sorte de réserve; et ce ne +fut pas la moindre des singularités qui marquèrent les rapports de ce +gracieux aigrefin avec Mme de Mariolles-Sainte-Mary. + +Lui, au sortir du parloir, aurait voulu prolonger la fiction qui l'y +faisait se présenter comme le frère de Sylvère. A deux ou trois reprises +il tenta, dans la rue, de continuer à l'appeler par son petit nom; mais +un «Monsieur» tout glacé décourageait aussitôt ces tentatives. + +Ce n'est pas qu'au demeurant Sylvère se montrât haute ou dure envers +lui. Souvent elle parut oublier les vrais motifs de leurs rencontres, le +traita avec une douceur familière. Un jour elle prit son bras; ou bien +elle s'asseyait avec lui sur un banc pour écouter les contes ambigus +qu'il lui faisait de son enfance, de sa douteuse jeunesse. Autour d'eux +Versailles de pierres déployait ses arbres déjà nus, plaintifs de +l'arrière-saison. On apercevait entre les toits de la ville ces combles +du palais où brillent des statues, le sommet de la chapelle, les +quinconces du parc. Ils se promenèrent dans ces mêmes allées qu'avait +foulées La Vallière. N'était-ce point son coeur qui gémissait encore, +avec les branchages, sous l'énervante haleine de septembre? Et que les +coeurs sont malheureux, qui n'oublient pas. + +Sylvère fit quelques pas vers un bassin dont l'eau avare et verte était +ridée comme un visage de vieille. Dans ce triste miroir elle +n'aperçut d'elle-même qu'une image indécise, effacée. Et peut-être +apparaissait-elle semblable à la mémoire de Tony. + +--Ne vous penchez pas autant, dit l'Ange Gardien. Il toucha son bras +tandis qu'elle tournait les yeux vers lui. + +--Comme vous êtes pâle, fit-elle. Je l'ai déjà remarqué l'autre jour. +Seriez-vous souffrant? + +Crissey prit un ton mélancolique du meilleur aloi: + +--Vous savez bien sans que je vous le dise, dit-il, pourquoi je souffre. + +Sylvère resta muette à cette dangereuse ouverture. Mais elle s'assit, et +le jeune homme à côté d'elle. + +--Encore, reprit-il, si je n'étais pas tout près de ne plus vous voir. +Mais vous allez repartir, n'est-ce pas, pour votre province; vous l'avez +dit. Et quelle chance me restera-t-il de vous rencontrer jamais? + +Sylvère songea qu'il lui était difficile, en effet, d'inviter «M. de +Crissey» chez sa mère, en cas même qu'elle en aurait eu le désir. Durant +quelques minutes, lui redevint sensible cette distance qu'il y a d'un +policier marron à une honnête petite baronne de Mariolles, et qu'elle +oubliait si singulièrement d'ordinaire. + +--Dans quelques mois, vous rappellerez-vous seulement qu'il y a quelque +part un Ange Gardien, comme _ils_ disent? + +Le banc qu'ils avaient choisi était au repli d'une charmille, caché par +des restes de feuillage. Un gardien qui passait les considéra tous deux +avec méfiance. Et, de fait, ils avaient cet air vide que prennent les +amoureux dans les jardins publics quand ils se taisent et n'attendent +manifestement que d'être seuls pour s'embrasser tout de nouveau. + +--Non, reprit Sylvère, comme en réponse à sa propre pensée, je ne vous +oublierai pas, monsieur de Crissey. Et comme je crois que vous avez +un peu besoin de prières, j'irai au calvaire de Bétharram à votre +intention. Et je vous enverrai une médaille. + +--Qu'est-ce que c'est que Bétharram? + +--C'est un pèlerinage, en Béarn: une jeune fille qui avait voulu se +noyer par amour, et qui fut sauvée par la Vierge pour s'être repentie au +dernier moment. + +L'Ange Gardien se dit qu'il y a parfois indiscrétion à vouloir sauver +quelqu'un qui se noie. Mais il ne fit point part de cette réflexion à +Sylvère. + +--Je veux bien la médaille, dit-il. (Peut-être songea-t-il qu'elle +serait en or. Peut-être songea-t-il aussi à certains de ses camarades +qui auraient ri de ce dialogue évidemment entaché de cléricalisme; à +Pierrette, dit Joujou-des-Dames, jeune bookmaker plein d'avenir, qui +n'aimait pas la calotte et l'écrivait un peu partout,--à M. François, le +changeur du Cercle des Républicains de l'Ouest, qui méprisait aussi les +curés, et qui posait si bien un placard). Seulement, ajouta-t-il, je +voudrais encore autre chose. + +--Quoi donc? interrogea Mme de Mariolles avec un peu de méfiance. + +Il hésita, et d'une voix plus basse: + +--Ce n'est pas beaucoup. Supposez que ce soit par amitié; et un seul, un +tout seul. Même, s'il ne vous convient pas, vous me le rendrez. + +Sylvère aurait dû se mettre en colère. Elle ne se mit qu'à réfléchir. +En sorte que la chose, d'instant en instant, lui semblait devenir plus +grave. + +--Songez, ajouta-t-il, que c'est notre dernière promenade. Car je ne +vous l'ai pas annoncé encore; mais j'ai des nouvelles graves, qui vous +rappellent à Paris. + +--Eh bien, soit, fit enfin Sylvère puisqu'il y a des nouvelles; et à +condition que moi je ne vous embrasserai pas. + +Les yeux baissés, avec un air de résignation gracieuse, elle tendit la +joue, et le jeune homme crut peut-être que c'était ses lèvres qu'elle +offrait: au moins les baisa-t-il du mieux qu'il savait, c'est-à-dire +fort en avant. Et si ce ne fut qu'un seul baiser, rien que par la durée +il en valait plusieurs. + +--Ah!... dit Sylvère. Et moi qui avais juré de ne pas vous le rendre. + +Mais l'Ange Gardien ne répondit pas: il était devenu beaucoup plus pâle. +Il fallut pourtant réfléchir aux réalités: + +--N'aviez-vous pas quelque chose à me dire? reprit la jeune femme, +timidement. + +L'Ange Gardien sortit de son rêve: + +--Ah! oui, dit-il. Que tout cela me semblait loin. Il y a donc qu'en +rentrant à Paris demain, vous pourrez, selon vos désirs, faire pincer de +compagnie votre mari et Mme de San Buscar. Ils ont rendez-vous ferme à +cinq heures, à l'hôtel des Échelles, rue de Châteaudun, chambre n° 49. + +Peu à peu le jeune homme avait repris son ton professionnel: + +--Vous vous demandez peut-être de qui je tiens ces tuyaux. Toujours +de la femme de chambre à Mme San Buscar. Comme vous savez (il eut un +sourire un peu canaille), elle me fait lire les lettres que sa maîtresse +n'a pas la sagesse de brûler. J'ai pris copie de celle où votre mari +donne les derniers détails sur leur rendez-vous. Voulez-vous la lire? + +--Ah! non, merci, dit Sylvère, avec un soupçon de dégoût. + +Le jeune homme ne parut pas y prendre garde. + +--Ils se méfiaient de leur hôtel, je pense, à cause des domestiques: +c'est pour ça qu'ils avaient choisi les Échelles, qui est un des mieux +tenus de Paris pour ça, et avec trois entrées, ce qui ne gâte rien. +Alors, en arrivant demain après-midi, vous avez tout le temps d'aller +prévenir M. de San Buscar, si, comme je le suppose, vous désirez qu'il +vous accompagne dans vos manoeuvres. + +--Oui, dit Sylvère, autant vaut: cela fera d'une pierre deux coups. + +--Il est probable que vous ne le trouveriez pas au Léviathan-Hôtel; mais +je pourrai vous conduire presque sûrement où il sera, du moins si vous +me permettez d'aller vous attendre à la gare. Car de l'avertir vous-même +à l'avance, il faudrait être plus sûr de sa dissimulation, et qu'il +tiendrait sa langue. + +Sylvère acquiesça sans objection aux plans du jeune homme. Elle était +devenue taciturne; et on eût dit qu'au moment d'engager l'action +définitive sa belle vaillance l'abandonnait un peu. + +Mais le lendemain, au sortir du couvent et des embrassements de la Mère +Marie des Prodiges, ce fut tout autre chose. Peut-être avait-elle +bien dormi, comme les duellistes ont accoutumé, la veille de leurs +rencontres. Peut-être avait-elle décidé que son mari, somme toute, +n'était pas encore définitivement coupable, pensée agréable et qui +laisse au pardon des voies plus aisées. Toujours est-il qu'elle avait +l'air de partir en vacances. L'Ange Gardien, qui l'attendait aux +guichets de la gare Saint-Lazare, la regardait venir de loin, le visage +clair, la démarche longue et comme moulée par son costume tailleur à +rayures. + +--Maintenant, lui dit-elle d'une voix qui sonna presque joyeuse, je me +laisse conduire. + +Et elle s'assit dans la voiture découverte, avec ce geste de se caler en +rond, de se frotter contre les coussins, qu'ont les petites femmes qui +partent pour le Bois, aux premières chaleurs. + +Mais il se mit à pleuvoir, et il fallut lever la capote. Puis le fiacre +s'arrêta. + +--Où sommes-nous, demanda Sylvère. + +--Si vous le permettez, dit le jeune homme, je vous ai menée chez Mme +d'Erèse, qui ne vous est pas tout à fait inconnue, je crois. Vous êtes +sûre, à cette heure-ci, en insistant, d'y rencontrer M. de San Buscar. +Quoiqu'il me connaisse, peut-être que mon nom ne suffirait pas à lui +faire interrompre ses occupations. Mais il se dérangera sûrement pour +vous. + +Sylvère ayant sonné chez Floride, une soubrette jeune, grasse et laide, +à qui elle fit part de ses noms et qualités, ainsi que d'un très vif +désir de voir M. de San Buscar, l'introduisit dans le petit salon +art-nouveau qu'on a déjà décrit au chapitre v, et déclara qu'elle allait +vérifier si Monsieur le comte se trouvait là, quoiqu'elle ne le crût +point. Par surcroît, Sylvère lui confia une de ses cartes où elle avait +écrit: «Affaire urgente. Votre femme...», et attendit seule, l'Ange +Gardien étant resté en bas dans le fiacre. + +San Buscar était, en effet, chez Mme d'Erèse: il apparut au bout de +quelques minutes, fort ému, et pareil, dans son désordre extrême, à un +baigneur qu'on interrompt en ses apprêts au bord d'une rivière; les +cheveux en révolte, nulle cravate et une bottine chevauchant son +pantalon. Il demanda, sans presque prendre le temps de saluer: + +--Qu'y a-t-il donc? + +Sylvère eut un moment d'embarras. Mais, reprenant son courage: + +--Il y a, dit-elle, que votre femme vous trompe avec mon mari. + +A ce moment une porte, qui s'entr'ouvrit derrière Sylvère, laissa +apercevoir, mais à peine, le visage clignotant de Mme d'Erèse, un peu de +linge blanc, puis se referma; tandis que San Buscar, qui avait pris un +air accablé: + +--Carajo, dit-il; vous êtes sûre? + +--Très sûre. Ils ont rendez-vous à l'hôtel des Échelles, rue de +Châteaudun. + +--C'est oune infamie, gronda cet époux malheureux. + +Et il s'assit dans un fauteuil en bois lie-de-vin. + +--Ils ont rendez-vous à cinq heures, reprit Mme de Mariolles. Nous avons +tout juste le temps d'avertir un commissaire de police, et qu'on les +surprenne. + +--Je souis hors de moi, gémissait cependant un San Buscar immobile. + +--J'ai pensé, continua Sylvère, que vous ne refuseriez pas de +m'accompagner au commissariat. + +--Ah oui... au commissariat. Certainement, ma chère amie. Et vous tenez +beaucoup à mettre la police là-dedans? + +--Mais enfin, dit la jeune femme avec un commencement d'impatience, vous +y avez le même intérêt que moi. Votre femme vous trompe, entendez-vous, +votre femme. + +Ces paroles parurent aiguillonner San Buscar. Il se leva et, à trois +reprises, répéta d'un air sombre. + +--Je souis cocou. + +Et, s'étant sans doute dûment convaincu de cette vérité fâcheuse, il +ajouta, comme si c'en était la conséquence naturelle: + +--Je vais aller prendre mon chapeau. + +Une courte absence lui ayant suffi à retrouver aussi sa cravate, comme +à réparer les autres désordres de sa toilette, c'est sous son ordinaire +aspect qu'il accompagna Sylvère jusqu'à sa voiture. Cependant l'Ange +Gardien avait disparu; mais Sylvère s'en aperçut à peine, et aussi bien +sa présence n'était-elle plus nécessaire. + +--Le monsieur, qui était là, déclara pourtant le cocher, a dit que c'est +au commissariat de la rue Cadet qu'il fallait que vous alliez. + +--Quel monsieur? demanda Cristobal à Mme de Mariolles. + +--C'est un de vos amis, je crois, un M. de Crissey. Je le connais un +peu, et c'est lui qui m'a donné tous les renseignements sur Imogène et +Tony. + +--Ah! vous appelez cela un ami, dit San Buscar en reniflant avec force. +Et de quoi s'occupait-il? je vous demande. Laissez-moi seulement le +rencontrer un soir pour le remercier, sur la Côte des Basques. Un ami +comme ça; je voudrais qu'il se marie. + +Entre temps on était arrivé rue Cadet. Mais M. le commissaire n'étant +pas visible tout de suite, il fallut l'attendre une demi-heure dans la +salle commune. Elle était vaste, grise et malpropre, avec un banc étroit +de moleskine, où Sylvère s'assit, et tapa du pied, tandis que Cristobal +s'absorbait dans la contemplation d'une affiche neuve. Les pêcheurs de +France y étaient formellement avertis qu'ils avaient le droit de se +servir, pour la pêche en rivière, du buzard fluviatile, du pygargue +ordinaire et autres oiseaux mystérieux. San Buscar la relut peut-être +quinze fois sans en comprendre un mot. Un agent vint les chercher enfin +pour les introduire auprès du commissaire. + +C'était un petit homme rond et rouge, un peu phraseur, avec des yeux +fins, et qui ne fut pas long à se mettre au fait: + +--Eh bien, Madame la baronne, conclut-il, il ne nous reste plus qu'à +nous rendre sur les lieux du litige, _unde adhuc sub judice lis est_, +comme disait le poète. Je ne dois pas, d'autre part, vous laisser +ignorer que, si M. votre mari veut bien nous ouvrir, ce sera de son +plein gré, _sponte sua_. En droit, il s'y pourrait refuser, sauf mandat +de M. le Procureur, qui nous permettrait d'avoir recours aux serruriers, +mais que nous n'avons pas, ni ne pourrions avoir avant huit jours au +moins. Heureusement que les gens n'en savent rien d'ordinaire et ouvrent +dès qu'il est question de loi. + +Là-dessus, la petite troupe se trouva à la porte de l'hôtel des +Échelles, laissa un agent sur l'escalier, et gagna en bon ordre le n° +39. + +--Au nom de la loi, ouvrez. + +On entendit un grand remue-ménage, des exclamations de femme, le bruit +mou d'un fauteuil qui se renverse avec du linge; après quoi la porte +s'ouvrit sur un gros homme glabre et chauve. Une courte chemise empesée, +rayée de bleu, riait sur ses jambes tortes; et il fumait un cigare où +restait la bague. + +Sylvère tourna vite le dos, tandis que Cristobal regardait l'étranger +avec stupéfaction: + +--Mais il y a erreur, dit-il enfin. Et ce n'est pas ici, c'est au 49 +qu'il faut aller. + +Après excuses au gros homme, qui referma la porte non sans violence, on +repartit pour le 49, et il n'y eut pas de surprise cette fois, ce fut +bien Mariolles qui vint ouvrir. S'il y apporta quelque retard, c'est +peut-être qu'il n'était pas tout d'abord en état de paraître: non pas +qu'il le fût beaucoup encore, tout son vêtement n'étant qu'un pantalon +et une chemise. Derrière lui on aperçut une chambre en désordre, du +linge épars, les fleurs d'une capeline suspendues à la pendule, et, +dans un lit d'acajou, un pâle visage dont les yeux se promenaient avec +inquiétude sur les nouveaux venus. + +Déjà le commissaire procédait aux vérifications d'identité (comme on +dit). De Mariolles il passa galamment à sa complice. + +--Et la belle dame qui est couchée là, fit-il. _latens deitas_, si j'ose +m'exprimer ainsi, c'est bien Mme la comtesse de San Buscar? + +Imogène ne répondit pas. + +--Oui, c'est elle, cria San Buscar, c'est ma femme, c'est oune... + +--San Buscar, pas de violence ici, intervint Mariolles. Vous savez, +d'ailleurs, que je suis à vos ordres. + +--Il ne manquerait que non. Demain même, le matin, mes amis, ils iront +vous voir. + +Cependant Sylvère s'était rapprochée d'Imogène. Et de la voir dans +ce lit qu'elle venait de partager avec Mariolles, la jalousie et +l'indignation faisaient briller ses yeux. + +--Ah! dit l'Américaine, en se pelotonnant sous les couvertures, vous +pouvez me battre, Sylvère, si vous voulez. + +Sylvère haussa les épaules et quitta la chambre. Mais San Buscar, que +les émotions fatiguaient, décidément, était assis sur une chaise longue +et s'épongeait le front. + + + + +IX + +CHASSE-CROISÉ + +_La Mère Marie des Prodiges à Mme de Ribes._ + + +«Madame, + +«Les nouvelles dont j'ai à vous faire part ne sont pas, hélas! faites +pour réjouir un coeur de mère; et il faudra faire appel, pour les +supporter dignement, à tout ce que le vôtre contient d'énergie humaine +et de résignation aux décrets divins. Mais n'appartient-il pas à toute +mère de souffrir; et, depuis Celle dont nous adorons le fruit ineffable, +n'y a-t-il pas quelque adoucissement pour les autres à faire comparaison +de leurs douleurs, malgré tout bornées, avec toute cette Passion dont +Elle fut crucifiée dans son amour? + +«Non point, à vrai dire, que l'actuelle infortune de la baronne de +Mariolles-Sainte-Mary soit irréparable; loin de là. Le temps, la douceur +d'un foyer de famille, les tendres baumes de la dévotion ont cicatrisé +des blessures autrement profondes et douloureuses. Et il n'est pas +besoin, Madame, de vous faire d'avance remarquer que, si nous pouvions +nous en tenir à un point de vue purement humain, les tempéraments ne +manqueraient pas. Que de familles, hélas! trop portées à ne considérer +les événements qui les touchent qu'à travers le siècle, où elles vivent +comme plongées, découvriraient bientôt dans l'arsenal des lois modernes +un prompt et malheureux remède. Mais, tout de suite, j'en écarte jusqu'à +la seule idée. Sans que j'aie l'honneur, madame, de vous avoir jamais +vue, vous avez bien voulu me favoriser assez souvent de vos lettres pour +que je sois demeurée édifiée de la solidité de vos principes. Ce n'est +pas aller trop loin que de juger en cela digne de vous cette charmante +Sylvère si aimée parmi nous. Il ne faut donc point s'étonner qu'elle +ait su choisir le parti le plus sage et le plus légitime, encore que +peut-être un peu rigoureux. + +«Mais il est nécessaire, avant que d'aller plus avant, que j'entre dans +le détail de circonstances qui étaient malheureusement, quoique depuis +peu, trop aisées à prévoir, et auxquelles vous-même vous attendiez. + +«Mme de Mariolles en vous faisant part de ses craintes, ou plutôt de sa +certitude, en même temps que de l'estimable projet qu'elle avait formé +de venir faire la retraite dans notre maison, vous avait caché, je le +crains, le soin qu'elle avait pris de faire surveiller son mari et cette +dame par je ne sais quelle police particulière. + +«Pardonnez-moi, Madame, si je m'exprime gauchement; mais c'est là une +sorte de narration à laquelle j'étais, Dieu merci, demeurée jusqu'à +présent étrangère. Pour faire bref, M. de Mariolles invita cette dame +de ses amies à se rencontrer avec lui, un après-dîner, chez des +commerçants, à ce que j'ai cru comprendre, et, sans doute, peu +honorables, puisqu'ils acceptaient que leur foyer devînt un théâtre +de tentations. Mais les policiers, par des moyens que je ne saurais +imaginer, l'ayant appris, avertirent Sylvère; et la magistrature le sut +aussi. Le mari (car cette malheureuse est mariée) s'y rendit de son +côté. Tout se découvrit enfin; et même Mme de Mariolles m'a fait +entrevoir à ce sujet des choses tellement singulières, pour ne pas dire +plus, que je laisse encore d'y croire, et ne puis les attribuer qu'à +la fièvre qui se déclara chez elle la nuit même de ce funeste +embrouillement, qu'elle revint chez nous et tomba tout d'abord dans une +crise de larmes, puis dans une excitation qui nous fit croire un instant +à un peu de délire. Cela se passait hier soir. Des prières que nous +fîmes aussitôt réussirent à la calmer un peu. Aujourd'hui elle est +physiquement tout à fait bien; et, quoiqu'il ne soit pas dans nos usages +qu'on interrompe et reprenne ainsi une retraite, nous aimons trop +Sylvère pour ne la pas garder parmi nous aussi longtemps qu'elle +désirera... + +«Un reste de fatigue l'a fait me prier de vous écrire à sa place. Son +projet serait de se retirer auprès de vous, ou dans cette terre que vous +lui donnâtes en dot, pour y vivre d'une sorte de veuvage volontaire, +sans jamais revoir son mari. Je crains un peu, et vous craindrez sans +doute avec moi, qu'il n'y ait là-dessous le désir secret de ne pardonner +point, et moins de résignation que de colère. Mais, d'autre part, je ne +doute pas, Madame, qu'avec le temps, vos conseils, nos prières, elle +ne revienne à une solution plus voisine à la fois et de la charité du +chrétien et de la tolérance mondaine. + +«M. de Mariolles est à Paris, dans ce même hôtel sans doute où ils se +trouvaient auparavant. Quant à la dame, je ne sais ce qui en est advenu. +Sans doute l'aura-t-on mise en prison ou dans quelque couvent; et il est +à regretter qu'on n'y puisse rétablir en sa faveur toute la discipline +d'autrefois. Mais croiriez-vous, Madame, et j'ai à peine le courage de +l'écrire, qu'au moment où les magistrats pénétrèrent dans l'appartement +où elle se trouvait avec M. de Mariolles, elle n'offrait plus aux +regards, sur sa personne, qu'une partie de ses vêtements. La singularité +des moeurs étrangères ne suffit point à excuser cette indécence, dont la +honte d'y être surprise lui aura été sans doute un bien cruel châtiment. +C'est d'ailleurs une protestante. + +«En attendant la réponse qu'il vous plaira de faire à Sylvère ou à +moi-même, je vous prie, Madame, etc. + +«SOEUR MARIE DES PRODIGES.» + + + +_Floride d'Erèse à Gédéon--Lord Harryfellow._ + +«Mon cher Lord, + +«J'espère que la présente te trouvera de même. Figure-toi que tu es +planté sur un quai de gare, mon petit Lord, avec cet air naturellement +rasé que tu portes écrit sur la figure; et moi, incrustée à mi-corps +dans la fenêtre des lits-toilettes, en train d'agiter vers toi un +mouchoir trempé de mes larmes. Je te quitte, quoi. Mais le plus triste +c'est que j'ai beau me tâter de long en large (voilà un genre de +distractions où tu ne m'as jamais fait l'honneur de te fouler +grand'chose) je ne réussis pas à m'en découvrir le moindre remords. +Peut-être qu'on n'éprouve ça que longtemps après, comme les lésions +internes; et, pour en revenir à la nôtre, je ne sais pas comment on dit: +ouf, en américain, mais si tu savais, non! ce que je le pense. + +«Ton beau-frère, ce Cristobal comme on n'en fait plus, me recommandait +tout à l'heure de ne pas me montrer brutale en rompant avec toi. Car +l'homme des pampas nourrit à ton égard des sentiments généreux dans son +coeur sauvage. La méfiance n'a jamais fait de petits sur son lit, et, +comme il est dans ton genre, n'aimant pas beaucoup à réfléchir, M. de +Mariolles suffit, pour le moment, à lui fiche mal de tête. Mais avoue +qu'il en a de bonnes, de songer à la douleur qu'il va te faire de se +défiler avec moi, comme si ce n'était pas pour toi la meilleure occasion +d'apporter quelques adoucissements à la solitude de ta pauvre délaissée +de soeur, «Ariane, ma soeur», comme disait Sarah Bernhardt. Car, je ne +sais pourquoi, je m'imagine que Mariolles ne va pas beaucoup s'occuper +de la consoler, et, au fond, sa petite légitime l'excite bien davantage. +Elle est charmante, d'ailleurs, cette baronne-là. Comment pouvais-tu ne +pas être à son sujet (c'est de toi-même que je le tiens) du même goût +que ta soeur? Et elle s'est conduite très vaillamment dans toutes ces +histoires. + +«Au fait, je suppose que tu les sais toutes, ces histoires, et comment +ton beau-frère fit, du côté de Saint-Lazare, dans je ne sais plus quel +hôtel, la découverte d'une Mme de San Buscar qui l'était également +beaucoup, et d'un Mariolles en chemise. Eah! éah! charmante soirée! + +«Ne te fâche pas, au moins, mon bon Lord; ces choses-là arrivent aux +meilleurs des frères. Et pourtant, m'as-tu assez barbée jadis, quand tu +avais pris ta cocaïne, avec les vertus de la dame américaine, et +avec ses charmes aussi. Je me demande même comment tu étais si bien +renseigné. Enfin, ça vous regarde, vous autres. Et qu'elle soit bien ou +mal plantée, ça ne me fera pas une plus belle jambe. + +«Encore, si tu ne m'avais rasée qu'avec ta soeur, mon pauvre ami; mais, +c'est là que je voulais en venir, il faudra te guérir, si tu veux plaire +aux femmes d'ici, d'un terrible défaut, c'est d'être ennuyeux. Tu es +joli garçon, ça se voit et je ne le nie pas; mais d'abord, pour ce que +tu en fais, tu jouerais aussi bien les jolies filles: et encore. Outre +qu'augmenté même de tout ce qui te manque, et je bâille comme une +marennes rien que d'y penser, tu ne serais pas complet tout à fait si tu +ne sais pas causer et faire rire. Les Françaises aiment qu'on les amuse, +même à ses dépens, comme ça peut arriver à Cristobal. Tel quel je le +préfère, et je commence à m'habituer très bien à son genre (c'est bien +le mot). Tandis que, toi, tu ne m'en avais, pour ainsi dire, pas fait +changer. Et je ne te dis rien de sa galette, dont il a beaucoup; au lieu +que toi, au premier gros billet qu'on t'avait sorti, tu étais épuisé; ça +aussi, vois-tu, il faut savoir y revenir. + +«Nous partons donc ensemble, je n'ai pas très bien compris pour où; +mais ce sera très drôle. On prend des paquebots allemands, et puis des +mulets. Et à la fin on trouve beaucoup de moustiques, des ananas, des +gens à moitié nus. Voilà un pays où ne pas mener ta soeur et amie, Lord: +ça lui rappellerait tout le temps son hôtel du quartier Saint-Lazare. +Cependant présente-lui mes derniers hommages, et quant à toi, j'espère, +à mon retour, te trouver un peu plus civilisé que tu ne fus jusqu'ici. +Crois-moi, il ne suffit pas, à Paris, pour faire figure, de se la faire +épiler; d'avoir à la boutonnière des petits chichi dans le genre du +T.-C.; de porter son revolver dans la poche de son smoking; ou de +prononcer Tchéronne quand on cause avec des automobilistes. Il ne suffit +même pas de boire du Champagne plus extra dry que l'amadou, jusqu'au +point d'aller danser avec des tziganes. Il y a pas mal de choses +encore à savoir faire, pour ne rien dire de l'amour. Tu en découvriras +quelques-unes si tu lis attentivement Maurice Donnay ou Pierre Veber. +C'est leur grâce que je te souhaite; adieu. + +«FLORIDE.» + +«P.-S.--Ne cherche pas d'obscénités dans ma lettre: il y en a.» + + + +_Le comte de San Buscar au baron de Mariolles._ + +«Mon cher ami, + +«Je veux vous donner encore ce nom-là malgré les choses qui se sont +passées entre nous; et vous comprendrez tout de suite pourquoi je ne +cherche pas à en tirer aucune vengeance quand je vous aurais annoncé que +je me sépare d'avec ma femme. Qu'est-ce que vous dites, mon cher? Ça +vaut bien la peine de risquer de vous tuer, ou d'être moi-même, pour une +personne que je ne regarde plus. Alors, n'attendez pas mes amis, je +vous prie: ils ne viendront pas. Vous connaissez assez mon courage par +vous-même, et par toute ma vie d'Amérique que je vous ai déjà racontée. +Je ne suis plus un petit enfant, capable de me battre pour le qu'on +dira de moi. Il me suffit que vous, vous ne croyiez pas que c'est par +prudence que je m'en vais sans vous revoir. Ça nous mettrait tous les +deux dans une situation fausse; et, d'ailleurs, vous savez au besoin où +me retrouver. + +«Comme je vous l'ai dit plus haut, je quitte Paris aujourd'hui même, et +je vais faire un tour dans le Mexique--où j'ai des mines d'argent. Mme +d'Erèse est assez gracieuse pour venir aussi, voulant connaître ce pays +dont elle a beaucoup entendu parler. C'est la plus fidèle des amies, +la femme la plus intelligente, qui m'a le mieux consolé dans tous +ces ennuis. Comme on sent bien, mon cher, que celles qui se donnent +librement, dans la force de l'expérience (ce sont ses propres paroles), +ne peuvent pas nous faire courir les mêmes risques que d'autres. Vous +verrez vous-même un jour, dans l'avenir, comme le mariage est une +combinaison qui trompe. Mais je ne veux pas vous faire du chagrin +d'avance, mon cher ami, et je me contente de vous dire, une fois de +plus... etc... + +«SAN BUSCAR.» + +P.-S.--Je ne pense pas que vous ayez aucune affaire dans mon pays. +Autrement, écrivez-moi à Mexico, calle de los Doscientos Heroes.» + + + +_Gédéon-Lord Harryfellow à Imogène._ + +(Traduit de l'anglais.) + +«Imogène, j'ai passé pour vous voir. Vous n'y étiez pas, m'a dit cette +femme de chambre au vilain regard, que vous gardez, envers et contre +tous, à votre service. Vous devinez ce que j'allais vous dire, ou plutôt +tâcher de vous dire. Car au dernier moment, qui sait si vous ne m'auriez +pas acheté une fois de plus avec vos yeux et votre sourire, comme vous +faisiez déjà, petite fille, quand je vous avais surprise à caresser +quelqu'un de vos _sweethearts_ derrière le paravent, et que vous aviez +peur que je le répète à nos parents. Mais, à vous écrire, j'aurai plus +de courage; et votre portrait qui est là sur ma table a beau avoir l'air +de dire non, il faut que vous le sachiez, Imogène, c'est bien horrible, +ce que vous venez de faire. + +«Ainsi, au même temps où vous m'écriviez cette lettre qui me fit revenir +à Paris si joyeux, oui, dans ce même temps, vous vous risquiez follement +pour ce ridicule Français qui parle tout le temps, qui saute, qui a la +barbe en pointe. Ah! si je savais parler comme eux. Et n'ont-ils donc +pas de pudeur de montrer ainsi leur âme nue, ou bien s'ils mentent? Et +moi, il y a tant de choses, de belles choses, que je pense, dont je ne +sais pas les mots. Et pendant que je reste, sans rien dire, à remâcher +les morceaux de mon coeur jusqu'à ce qu'ils m'empoisonnent, un autre +survient... Quoi! Imogène; et quelle honte; ces gens de police aussi, +ils vous ont vue--plus que je ne vous ai jamais vue. Étaient-ils +nombreux? Est-ce qu'ils ont ri? Et quelqu'un d'entre eux n'a-t-il +pas voulu savoir si vous étiez aussi douce à la main qu'aux yeux? +Pardonnez-moi, je deviens grossier; mais j'ai tant de jalousie, et je me +suis drogué pour tout vous dire une fois. + +«Le mal est que je ne sais pas bien nettement moi-même où j'en suis; +et il n'y a qu'une chose dont je sois sûr, c'est de ne plus pouvoir me +passer de votre présence. Vous êtes nécessaire à ma vie, Imogène; il +faut que j'entende le bruit de vos pas autour de moi, que je voie votre +mouvement, que je vous écoute parler ou demeurer silencieuse, que je +vous regarde me regarder--et me sourire. Qui donc vous aimerait plus que +moi? + +«On prétend, je le sais bien, qu'entre frère et soeur l'intimité tombe +aisément au scandale. Qu'elle y tombe donc; et je ne sais ce que vous en +pensez, mais à moi votre aspect voile toutes les autres choses. Et que +me font la vertu, la fortune, la réputation, au prix de la couleur de +vos yeux, qui sont comme le jour dans une eau vive. + +«Pourquoi ne partirions-nous pas tous les deux, loin de cet horrible +Paris? Votre position n'y va pas être tenable, et, à tout prendre, +il vous faut un compagnon. Nous voyagerons si vous l'aimez. Tous les +paysages me seront beaux si vous les ornez. Vous aurez en moi le +serviteur le plus asservi, et, quant aux gages, je ne suis pas exigeant, +Imogène: vous me donnerez ce que vous voudrez. + +«LORD.» + + + +_Imogène à Cristobal de San Buscar._ + +«Mon bon Cristobal, que vous aviez été éloquent, ce soir où vous +parlâtes contre le divorce chez votre tante de Barracajal. Et +maintenant? Il ne faut jamais, voyez-vous, cracher dans les fontaines, +si l'on n'est pas assuré de n'avoir jamais soif. Car j'imagine que vous +voulez divorcer. Sans cela je ne vois pas pourquoi vous auriez dérangé +cet honnête M. le Commissaire et son latin. Était-ce pour lui offrir +gratuitement de votre femme un de ces spectacles pour lesquels, +paraît-il, des gens curieux payent fort cher? Je ne le pense pas. +Divorçons donc, Cristobal, divorçons. Sapons les bases, comme +vous disiez. Vous avez contre moi, je pense, tous les témoignages +nécessaires, les preuves les plus convaincantes. Si tout cela ne suffit +pas encore, faites-moi signe: je suis prête à compléter. + +«Et ne me jugez pas cynique, mon ami, de plaisanter un peu à propos de +ces choses. Mais si vous aviez pu vous voir entrant dans la chambre du +crime, flanqué de ce fonctionnaire et de la petite Mme de Mariolles, +vous ne pourriez vous tenir d'en rire vous-même en y pensant. Ce qui +m'avait plu jadis en vous, c'est un robuste non-sens du ridicule, et +cette même face ronde, pleine, satisfaite, que vous apportez aux choses +les plus délicates, et qui m'a fait songer parfois (ne vous fâchez pas) +à la lune obstinée et mal discrète des nuits d'été. Je la revois, +cette bonne figure, mais pour une fois nuancée d'angoisse, chez les +Half-Howard, au-dessus de la nappe et de la verrerie, ce soir que vous +aviez votre escarpin sous la table. Vous rappelez-vous? C'était du +vivant de ce pauvre colonel; et vous portiez, étant grand joueur de +pédales, des escarpins très bas, faciles à ôter, comme à remettre. J'en +admirais l'invention à cette époque, puisqu'elle me valait d'avoir +souvent de votre orteil jusqu'aux jarrets; et, ce soir-là même, c'est en +mon honneur que vous aviez égaré votre soulier, comme on fit du petit +Poucet dans les bois. + +«Vous ne vous en étiez pas aperçu encore à la fin du dessert, à ce +moment où l'on sent que la maîtresse de maison va faire le geste de se +lever; et c'est là que ça devint drôle. Je vis votre visage changer, +se tendre, tout convulsé d'une secrète horreur, comme si le renard de +Sparte vous avait rongé par en bas. Et l'on voyait bien que vous faisiez +des mouvements sous la table; vos mains et vos bras en reproduisaient +d'instinct le rythme sur la nappe: vous aviez l'air de ramer des choux; +et cependant vous parliez, vous parliez avec fureur, pour qu'on ne se +levât pas. Vous disiez des choses qui n'avaient aucun sens; vous en +disiez beaucoup, et sans vous arrêter. Tout le monde vous considérait +avec étonnement jusqu'au moment, je pense, où, par une touchante +conformité de moeurs, chacun comprit; et ce fut à moi d'être gênée. +Enfin ce flot de paroles cessa brusquement, vos mains cessèrent de +ramper en rond sur la nappe, votre visage s'apaisa, et ce fut autour +de la table une satisfaction générale. Chacun manifestement se disait: +«Voilà San Buscar qui a remis le pied sur son croquenot. On va pouvoir +aller fumer.» Et on se leva. + +«Je me suis remémoré cette petite histoire, l'autre jour, lorsque vous +êtes venu me voir au lit, avec du monde. Dans les deux cas vous faisiez +la même tête; et, en vérité, ce n'est pas galant de m'avoir perdue du +même air que votre chaussure. + +«Je vous écrivais d'ailleurs pour vous conter des choses plus sérieuses; +c'est que je pars en voyage avec mon frère Lord. Vous connaissez son +affection pour moi, et je ne pouvais tomber en meilleures mains, au +sortir des vôtres. Si vous avez quoi que ce soit à me faire assavoir, +mon notaire vous servira d'intermédiaire. Là-dessus, mon bon Cristobal, +adieu, et malgré ces nuages, croyez toujours à mon amitié. + +«IMOGÈNE HARRYFELLOW.» + + + +_Sylvère à l'Ange Gardien._ + +«Monsieur, + +«Je vous retourne votre lettre, que je voudrais ne point avoir lue, et +je vous prie de ne m'en plus écrire, tout au moins de ce ton. Est-il +donc besoin de vous rappeler que la situation singulière où je suis me +laisse seule à me faire respecter, et que ce serait d'un bien débile +courage que d'en vouloir tirer parti? Que si, à l'opinion que les femmes +vous ont laissé prendre d'elles, l'honnêteté seule ne vous paraît point +de mon côté une sauvegarde suffisante, la tendresse que je garde à mon +mari malgré ses fautes, et que la séparation ne saura pas détruire, doit +vous éclairer assez sur la vanité de votre égarement. Je vous ai déjà +parlé là-dessus avec franchise: voici pourtant que vous y revenez, et +jusqu'à me rappeler cruellement cette intimité où je me suis laissée +glisser avec vous dans la solitude et la tristesse de Versailles. Un +banc, une charmille, ne vous sortent pas, dites-vous, de l'esprit. +Devriez-vous donc me forcer à m'en souvenir aussi, à vous avouer que moi +non plus je ne les saurais oublier, et que la honte me poursuit sans +cesse d'en éprouver tant de remords, et de n'en pouvoir ressentir que si +peu de regrets. Ah! Monsieur, si vos lèvres dévorantes avaient été de +fer rouge, quelle pire blessure m'auraient-elles laissée? + +«Mais laissons ce sujet. Il m'est plus amer que vous ne sauriez croire, +et n'aurait pas été la cause que je vous écrive, si je n'avais, +Monsieur, à vous demander un second service, à vous qui avez déjà montré +à mon égard tant d'intelligence et de dévouement. Je crois que vous avez +plus ou moins fait la connaissance de mon mari. Vous devinez le reste: +c'est que je ne voudrais pas demeurer tout à fait sans nouvelles de lui. +N'est-ce pas là un désir bien naturel, quand même j'aurais juré de pas +le revoir. Je ne vous demande pas une surveillance de tous les jours, +pas même des détails trop intimes. Je serais heureuse seulement de +savoir qu'il est heureux. + +«Je voudrais que vous le fussiez également, Monsieur, que vous vous +décidiez à faire oeuvre d'homme--et à ne plus m'écrire de lettres comme +la dernière. Ne savez-vous pas que les sympathies ont leur secret qu'il +faut respecter, au lieu de les traiter comme les enfants font des +tulipes encore à demi-fermées, qui en ouvrent de force les pétales pour +regarder plus avant, et ne trouvent au coeur qu'un peu de vide et de +poussière? Ce sujet réservé, toutes les nouvelles que vous me donnerez +de vous aussi seront les bienvenues, et quant aux questions matérielles, +je vous prie de vous mettre en rapport avec mon notaire, Me Beaudésyme, +à Ribamourt (Basses-Pyrénées), et de croire, Monsieur, etc. + +«SYLVÈRE DE MARIOLLES.» + + + + +X + +LE RETOUR AU BERCAIL + +(La scène est dans les Pyrénées.) + + +Sylvère sortit de Hargouët, et gagna la campagne. + +On touchait à la fin d'avril, et déjà le printemps avait jonché partout +ses humides fleurs. Déjà il y avait eu de ces journées où le tiède +soleil, que strie parfois une pluie molle, réveille les énergies de la +terre et répand tour à tour dans l'air l'âme acide des prairies, les +parfums effacés d'une haie d'aubépine, ou cette odeur obscène que +les bourgeons des peupliers pleurent avec leur sève. Mais à pénétrer +brusquement sous les froids et sombres vernes d'une rive, là croissent +dans la vase, le long des eaux, ces herbes lourdes qui sentent la menthe +et la fièvre, l'été venu, quand les écrase le pied nu d'un baigneur. + +Le chemin que suivait la jeune femme sentait les buis amers dont il +était bordé en contre-bas du côté de la plaine et du Gave. A gauche il y +avait un mur, et des jardins de paysans, dont les arbres pendaient. +Un branchage appesanti de feuilles parfois heurtait ses joues en +s'égouttant; et elle frissonnait alors si quelque goutte oubliée de +pluie glissait le long de son col nu, et se dissipait au creux de sa +nuque, en s'attiédissant. L'herbe était pareillement toute mouillée; +Sylvère en marchant levait les jambes très haut pour se garder des +orties et de la rosée, et aussi pour ne pas fouler les silènes, pourprés +et roses, qui riaient sous ses pas. + +Plus loin, au pied moussu d'un mur, entre deux pierres, elle distingua +la tache rouge de la première fraise; et, en se baissant pour la +cueillir, fit s'envoler une abeille, qui, peut-être irritée, bourdonna +pendant un instant autour de son visage. Plus loin encore, le sentier +formait sous trois ou quatre chênes une espèce de rond-point, d'où un +banc vermoulu regardait la plaine. C'est là que Sylvère s'assit, et +ouvrit le livre qu'elle avait à la main. Mais ce n'était que pour y +prendre quelques lettres qu'elle voulait relire. Elles avaient été +écrites, un peu en forme de journal, par l'Ange Gardien. La première, +qui était datée de novembre, et de l'année précédente, disait entre +autres choses: + +«La tristesse de M. de Mariolles fut accompagnée au début de la +mauvaise humeur la plus vive. C'est à peine s'il daigna d'abord +me reconnaître (qu'aurait-il fait s'il avait su toutes mes +performances?); et il me fallut toute la patiente impudence d'un +marchand de babouches arméniennes pour venir à bout de lier partie +avec ce méchant homme. Ne vous fâchez pas que je l'appelle méchant, +Madame, puisqu'il vous a fait souffrir; et, d'autre part, vous voyez +à quelles bassesses vous me condamnez. Ah! si je n'avais pas, pour +me maintenir dans votre obéissance, le souvenir de ces yeux pleins +de mépris et de caresses. Mais, chut. + +«Au bout de quelques jours, donc, M. de Mariolles, que j'avais su, à +plusieurs reprises, rencontrer par hasard, revint à une humeur plus +égale, et à de meilleurs sentiments envers moi;--et nous sommes +enfin devenus assez bons camarades, encore qu'il méjuge un peu +jeune. Il est vrai de dire que dans la situation où il est, une +connaissance nouvelle, à qui on est forcé de ne dire que ce que l'on +veut de ses affaires, vaut mieux que des amis plus anciens et plus +interrogatifs. Bien entendu, il ne m'a encore fait aucune confidence +de ses ennuis; mais il m'a déjà confié qu'il en avait, et besoin +aussi de consolations. Que pensez-vous de tout cela, Madame? Dois-je +m'occuper de lui en fournir, et de quel ordre? Daignerez-vous +m'écrire là-dessus vos désirs? Vous n'ignorez pas au moins ce +que les hommes, d'ordinaire, et surtout les veufs, entendent par +«consolations». + +«Je lui parlai de M. de San Buscar puisque, après tout, c'est lui +qui nous avait présentés (et peut-être même est-ce à cause de lui +que monsieur votre mari me fit ce médiocre accueil, d'abord); mais +il ne parut pas vouloir tirer ce sujet en longueur. + +«--C'est un mufle, me répondit-il brièvement. + +«Je ne crus pas devoir m'étendre moi-même en plus longues +considérations sur ce Mexicain: que son souvenir repose en paix sous +cette épitaphe. Il paraît, d'ailleurs, qu'il est reparti pour son +pays avec Mme d'Erèse.» + +C'était peut-être la dixième fois que Sylvère lisait cette lettre. Elle +ne l'avait jamais fait sans s'interrompre ici pour sourire à l'image +de San Buscar relancé chez Floride, le San Buscar sans cravate et mal +reboutonné, qu'on vient d'interrompre en sa physique pour l'informer que +son épouse est au lit avec un monsieur; le San Buscar mollement furieux +de son malheur, mais surtout exaspéré contre ces gêneurs qui viennent +lui découvrir des vérités dont il n'a pas soif. Et ne sachant comment +exprimer une indignation au prorata, il s'était assis... + +«Jusqu'ici, continuait la lettre, ce n'est qu'au baccara que M. de +Mariolles a demandé l'oubli. Je l'ai mené, sur sa demande, dans un +tripot qu'on appelle «le cercle des Ponantais et gens du Nord». Il y a +été tout de suite très sympathique à tout le monde; et jusque-là que +plusieurs de ces messieurs ont poussé la confiance jusqu'à lui emprunter +des sommes variables, dont il ne fallait attribuer le besoin momentané +qu'ils en avaient qu'au retard synchronique de leurs notaires à leur +faire tenir des fonds. Il y a des années comme ça où les notaires elles +petits pois sont en retard. + + +«A part ce premier péage qu'il faut payer, quand on est du bon côté de +la table, M. de Mariolles s'est assez bien défendu. Je ne veux pas dire, +bien sûr, qu'il n'a pas perdu: ce serait le premier. Mais il n'a pas +beaucoup perdu, et j'ai veillé aussi à ce qu'on ne le fabriquât pas +jusqu'à l'os. Autrement il serait sorti de là comme le bon Dieu les +aime, je veux dire pareil à un petit saint Jean. + +«Ce grand amour du carton est d'ailleurs bien refroidi depuis quelques +jours déjà. Je ne sais de quel côté va souffler le vent. L'essentiel est +que je demeure, comme je le suis, le confident de sa fantaisie.» + + +«Madame, disait une lettre de janvier, notre marotte est toujours le +théâtre; et de dire qu'elle me jette dans l'enthousiasme serait dépasser +beaucoup la vérité. Je doute qu'on se puisse mettre à plus grande gêne +pour plus petit plaisir. Rien que de rester une heure encaqué dans un +fauteuil d'orchestre, n'est-ce pas de quoi devenir claustrophobe, et +néronien. On prend envie de crier au feu pour que des gens s'écrasent; +de tirer au revolver sur la boîte du souffleur, histoire de l'en faire +jaillir comme un diable; de lancer sa lorgnette à la tête d'une vieille +dame dans sa loge, etc., etc... Mais on a surtout envie de s'en aller. +Ah! quels spectacles. + +«Je m'étais souvent demandé comment font les vieilles gardes quand elles +veulent se venger des hommes, de tout le déplaisir et surtout de tout le +plaisir que trois générations leur ont fait. J'ai trouvé enfin: elles +entrent au théâtre. Et quand elles y sont entrées--elles n'en sortent +plus. N'est-ce pas horrible pour les messieurs mûrs de voir grimacer là, +inexorablement, toute leur ancienne jeunesse qui ne veut pas mourir? + +«Tout cela serait de la dernière injustice si quelques jeunes cabotes, +soucieuses sans doute de s'instruire, ne s'ingéniaient à les remplacer +bientôt dans ces mêmes fonctions qu'elles abandonnèrent. En sorte qu'il +y a toujours le même nombre de balais à rôtir--ou à enfourcher. + +«Mais tout cela n'a rien à voir à notre affaire, qui est votre mari. +Sachez donc, Madame, qu'il fait à ces divertissements une face +mélancolique. Je crus d'abord que c'était pour avoir mal choisi nos +guignols, et que la faute en était au _Rébus_, _A la mère Sauvage_, au +_Chien de plomb_, etc., toutes pièces donnant au nord, et où il fait +noir comme dans des fours. Je l'aiguillai en conséquence vers les +revues, spectacle charmant, où la philosophie et l'observation sont +remplacées par un essaim de jeunes beautés à peine quadragénaires, et +moins vêtues encore. Car nous avons appris à découper de mille façons +nos feuilles de vigne. Et nous en faisons en paillon, en gaze, +en dentelle. Ajoutez que ces dames chantent des couplets qui ne +laisseraient pas de paraître spirituels si les auteurs avaient eu le +temps, et qu'on en put entendre mot. + +«Eh bien, monsieur votre mari demeura de pierre à tant de séductions. +Il ne cessait de bâiller, et laissa même, Dieu me pardonne, échapper +quelques mots sur les douceurs de la province. Mais prenez garde aussi, +si vous ne l'y appelez bientôt. Et ne suis-je pas bien Don Quichotte +d'aller vous conseiller ce qui, d'avance, me désespère. Quand vous aurez +fait de moi un honnête homme, nous voilà tous les deux bien avancés. +Cependant, etc... + +«P.-S.--J'ai oublié jusqu'ici de vous dire, Madame, que je me suis, +selon votre désir, mis en rapports avec votre notaire, Me Beaudésyme. +C'est un homme qui m'a paru, jusqu'ici, du plus agréable commerce. + +«Êtes-vous curieuse de nouvelles de Mme de San Buscar? Nous en avons les +meilleures du monde. Elle est à Chicago, ou par là, avec son frère, qui +est devenu du plus féroce despotisme. On prétend même qu'il la bat, ce +qui est pousser un peu bien loin ce singulier esprit de famille qu'il +montra toujours.» + +De nouveau Sylvère cessa de lire, et promena ses regards à travers le +paysage vaste et familier qui s'ouvrait devant elle. C'était, bien +loin en contre-bas et jusqu'au Gave, dont la courbe luisait comme +un cimeterre entre les feuillages arrondis, la plaine grasse, toute +quadrillée de haies. Parfois la voix d'un travailleur traversait +lentement l'espace, mourait: on n'entendait plus que le bruit léger de +la brise dans la feuille des chênes, et le froissement continu de la +rapide rivière contre les galets, au loin. + +Par delà, sur la hauteur, un toit d'ardoises entre les arbres, c'était +Ribes, et la maison paternelle, où elle venait de passer l'hiver, et +qu'elle avait quittée depuis quelques jours pour s'installer à Hargouët. +C'est, aussi, qu'on y devenait insupportable pour elle. Est-ce que sa +famille ne s'était pas récemment avisée de ne plus prendre au sérieux +ses infortunes conjugales? Ses frères surtout mettaient en oeuvre à +ce sujet la plus sotte plaisanterie: c'était de subordonner tous les +projets et les mille riens de la vie de famille au retour de leur +beau-frère. + +--Tony sera content, disait René, qu'on ait enfin passé le rouleau sur +le croquet. Puisqu'il s'est repris de passion pour ce bête de jeu. + +Ou bien c'était l'autre, celui qui disait «mucre», qui déclarait d'un +air de doute: + +--Je me demande ce que pensera Tony pour les réparations des écuries. +Peut-être qu'il aurait préférées tout en boxes. C'est vrai qu'il ne s'y +connaît pas beaucoup. Etc., etc... + +Là-dessus M. de Ribes éclatait de son gros rire, en regardant la jeune +femme d'un air malin. + +Sur ce point Mme de Ribes elle-même n'était point irréprochable. Car, +enfin, elle avait parlé à plusieurs reprises de Mariolles comme d'un de +ces êtres parfaitement vivants qu'on est exposé à rencontrer par le plus +naturel enchaînement de phénomènes. Au lieu de faire comme Sylvère +qui, dès qu'il était question de son mari, prenait sa figure de bois, +absolument comme si on lui avait parlé de quelque fonctionnaire +carlovingien, mort sous Louis le Débonnaire, dans l'obscurité. + +Et tous ils avaient l'air de croire qu'elle lui pardonnerait. N'était-ce +point odieux? Comme si elle n'avait pas assez de peine à demeurer +inexorable; et fallait-il qu'ils se liguassent avec Tony,--et avec son +propre coeur, peut-être? L'Ange Gardien lui-même ne s'y mettait-il pas? + + +«Madame, disait une autre de ses lettres, plus récente, vous l'aurez +voulu. N'aurons-nous donc tant reculé que pour mieux sauter le Rubicon, +tout de même? Et je sens si bien que vous boudez contre votre bouche. +Pensez-vous que votre dernière lettre ne laisse pas trop clairement +percer qu'il n'y a plus de colère dans votre coeur? Ah! puisque c'est +lui malgré tout que vous aimez, rappelez-le, Madame, et le bonheur avec +lui. N'est-ce pas assez pour moi, dans mon infortune, d'avoir gagné +de redevenir à cause de vous, une espèce d'homme? J'ai même quitté M. +Simpson tout à fait, puisque vous sembliez le désirer. Le résultat est +que je ne sais plus trop que faire. Du commerce, du journalisme? Ou bien +partir pour quelque Afrique se faire casser la tête en votre honneur? +Avez-vous jamais songé au bruit que doit faire une balle contre un +crâne? Singulier sans doute pour celui qui la reçoit, et la sent entrer +dans sa cervelle--comme dans du beurre. + +«Mais, revenons à M. de Mariolles. L'autre soir, donc, il me proposa +d'aller au Vaccinn's. Je ne crois pas qu'on vous ait fait visiter jamais +ce cabaret fameux: il est très laid. Les femmes l'y sont aussi, à ma +guise, quoique j'aie rencontré des Péruviens d'un sentiment contraire. + +«Quand nous entrâmes, une valse viennoise s'évaporait dans l'air. Les +dames napolitaines qui composent l'orchestre s'appuyaient su leurs +instruments d'un air triste qui leur est si habituel qu'un de mes amis, +mauvaise langue, prétend que c'est d'avoir le mal du pays. + +«Il y avait là les figurants ordinaires. Le gros Loïserand, déjà excité +par le Champagne qu'il représente, embrassait les garçons de café à tour +de bras. Nicaëli, ce Portugais vert, servait, auprès de deux dames, +d'interprète à la flamme de deux étrangers. Le vieux monsieur suisse, +qui tombe en catalepsie tout de son long quand il a trop bu, l'oeil +hagard, épiait fixement le vide, embusqué derrière un pilier; et deux +morphinomanes couleur de terre, homme et femme assis à la même table, se +regardaient tristement sans rien dire. Bref, la fête battait son plein: +on avait envie de pleurer. + +«Une petite juive nous accosta, laide, mais toute alourdie encore et +reluisante des récentes dépouilles d'un jeune duc. Elle se nomme Judith +Moche, et on l'appelle Julie d'Épernon, sous prétexte qu'un grand nom +n'a jamais été déshonoré par une cocotte, ni par un cheval. + +«--Bénédicte sois-tu, lui dis-je. Aïcher, fortune, désir. + +«Cette formule cérémonielle, en usage parmi les juifs du Midi, dont elle +est, suffit à la mettre en fuite. Il fallut invalider quelques personnes +encore, toutes d'ailleurs d'excellente décomposition. Nous nous plûmes +enfin à l'une d'elles, menue, et dont je m'avisai, hélas! qu'elle vous +ressemblait, mais, en vérité, beaucoup; et je pense que cela frappa +aussi votre mari. Elle a vos yeux, tous vos traits et jusqu'à cette +admirable démarche. Mais vous différez d'éducation. Ses parents à elle, +qui la gâtaient à leur façon, je veux dire comme plâtre, la laissèrent, +au demeurant, pousser à sa guise dans le ruisseau. Il n'y a pas +longtemps qu'en fait de _pater_ elle ne connaissait que ces objets ronds +où suspendre son chapeau; et qu'elle imaginait le paradis comme un +endroit où l'on mange des oranges. De l'esprit, d'ailleurs; et, comme +avec cela elle ne saurait dire trois mots de suite sans une ordure, +ce même ami l'avait appelée un bijou coprolalique. Nous soupâmes donc +ensemble...» + + +Sylvère en était là de sa lecture quand elle entendit un pas dans la +sente, leva la tête, et reconnut le jeune Pierroulinn, son valet. + +--Madame de Ribes fait dire à Madame la baronne... commença-t-il en +français. Mais il s'interrompit, et conclut en béarnais: + +--... que si voulez venir la voir. Elle vient d'arriver au château. + +--C'est bien, répondit Sylvère, j'y vais, et elle se leva. + +--Que peut-on bien me vouloir? se disait-elle. Peut-être des nouvelles +de Paris. + +Son coeur battit un peu à cette pensée. Elle songea aussi à la dernière +fois que sa mère était venue à Hargouët. On avait dîné tard; et fort +avant dans la soirée, tandis qu'on causait encore au salon, tout à coup +la rumeur nombreuse et l'arôme d'une pluie d'orage étaient entrés à +travers les jalousies. Tony était avec elle, alors; et, de se sentir +seule, Sylvère soupira dans le sentier sombre. + +Mme de Ribes sortit de la maison à sa rencontre: il était visible +qu'elle était émue. + +--Qu'y a-t-il? maman. + +--Mais rien. Il faisait beau; je suis venue te voir. + +--Ah! et puis, ajouta-t-elle, en la forçant à entrer la première au +salon, je t'ai amené une visite. + +Sylvère distingua que sa mère refermait la porte derrière elle, et, dans +le demi-jour, quelqu'un debout, qui ne disait rien. Elle poussa un cri, +et c'est une belle chose que la vengeance; mais on aurait pu voir cette +épouse vindicative se jeter dans les bras de son homme. + +Et un peu plus tard, quand Mme de Ribes les rejoignit: + +--Vous rappelez-vous... disait Mariolles. + +--Vous rappelez-vous... disait Sylvère. + + +Car ils étaient occupés déjà à se faire une provision de bonheur avec +leurs inquiétudes passées. Et c'est ainsi que nous les abandonnerons, +dans la maternelle province. Puissent les souvenirs de Paris n'y pas +visiter trop souvent leur quiétude. Puissent-ils un jour évoquer sans +mélancolie les paysages du passé: la Seine glauque et clapotante entre +des quais, des arches, des tours--ou la rue de la Paix, après une +averse, quand des nuages blancs voilent et découvrent tour à tour le +soleil, et que des femmes menues, la jupe haute, y sautillent de leurs +pieds aigus--ou cette soirée encore, si douce à redescendre l'avenue +du Bois, dans le flot des voitures, alors qu'apparaît au loin, vêtu de +mourante lumière, l'Arc de Triomphe, comme une améthyste énorme et pâle. + + + +FIN + + + +Table des Chapitres + + + I. MARIAGE DE PROVINCE. + II. L'ODEUR DES PLAGES. + III. JUSQU'AU MARBRE. + IV. LE BEAU VOYAGE. + V. LA TOURNÉE DES GRANDES-DUCHESSES. + VI. CORRESPONDANCES. + VII. PARIS-VERSAILLES. + VIII. LES GALANTES ALTERNATIVES. + IX. CHASSÉ-CROISÉ. + X. LE RETOUR AU BERCAIL. + + + +[Note du transcripteur: Détails sur l'édition qui a été utilisée +pour la production de ce document.] + + _ACHEVÉ D'IMPRIMER_ + le douze mai mil neuf cent quatre + PAR + DESLIS FRÈRES + A TOURS + pour le + MERCVRE + DE + FRANCE + PARIS + SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE + XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI + MCMIV + + IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: + Sept exemplaires sur papier de Hollande, + numérotés de 1 à 7. + + JUSTIFICATION DU TIRAGE: + 910 + + Les Tendres Ménages + + _DU MÊME AUTEUR_ + + _Romans_ + + + M. DU PAUR, HOMME PUBLIC (Simonis Empis). 1 vol. + LE GRAND DIEU PAN, traduit de l'anglais d'Arthur Machen (_La Plume_) + 1 vol. + LE MARIAGE DE DON QUICHOTTE (Juven) 1 vol. + + _En préparation_: + LE MILLION D'ANDROMAQUE, roman. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les tendres ménages, by Paul Jean Toulet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TENDRES MÉNAGES *** + +***** This file should be named 15815-8.txt or 15815-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/1/15815/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les tendres ménages + +Author: Paul Jean Toulet + +Release Date: May 11, 2005 [EBook #15815] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TENDRES MÉNAGES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<h2>P.-J. TOULET</h2> + +<h1>Les<br> + +Tendres Ménages</h1> +<br><br> + + +<h3>I</h3> + +<h3>MARIAGE DE PROVINCE</h3> + +<p class="mid">(La scène est dans les Pyrénées.)</p> + + +<p>Sylvère Noël de Ribes avait, entre autres +choses, apporté en dot au baron de Mariolles-Sainte-Mary, +son récent époux, un bien assez +vaste, mi-château, mi-ferme, sis à l'ombre des +Pyrénées, parmi des arbres noirs, des sources +brusques et froides. Mariolles, qui avait de +bonnes raisons de ne plus croire à la candeur +des lits d'hôtel, avait choisi de mener là Sylvère +pour la première nuit de leurs noces. Mme de +Ribes avait souri à ce dessein où elle croyait +démêler cet amour de la terre, sans lequel il ne +lui semblait pas qu'il pût se fonder une famille +durable.</p> + +<p>—Vous connaissez Hargouët, demanda-t-elle.</p> + +<p>—Oui, j'y ai passé encore, l'autre mois, avec +votre mari—et un sanglier: le sanglier +devant. Je n'ai pas eu beaucoup le loisir de +me rendre compte. Il y a une église—des +arbres.</p> + +<p>—Et des maisons—oui. Si jamais Boedeker +meurt....</p> + +<p>—Je voudrais vous y voir, Madame.... Je veux +dire que ça n'est pas ultra-commode de prendre +des croquis à cheval, et par ces petits chemins. +D'autant que je ne monte pas comme feus les +centaures.</p> + +<p>—Oui, je sais.</p> + +<p>—Merci, Madame. Et M. de Ribes, à côté de +moi qui jurait: «Nous allons le manquer, nous +allons le manquer; il va se jeter dans les bois +d'Athos.» Et ça n'a pas raté. Il s'est jeté dans +les bois d'Athos. Quelle idée aussi de chasser à +courre dans ce joli pays en biseaux.</p> + +<p>—Le principal, c'est qu'Hargouët est à quatre +lieues seulement de Ribes. Vous pourrez partir +à cinq heures et demie, quand les petits cousins +réclameront de danser, et seront fatigués de +champagne...</p> + +<p>—... fatigants.</p> + +<p>—Vous n'arriverez pas beaucoup avant +sept heures, à cause des côtes.</p> + +<p>—Je me demande, remarque rêveusement +M. de Mariolles, ce que nous y ferons.</p> + +<p>—Comment, ce que vous y ferez!</p> + +<p>—Mon Dieu, Madame, à sept heures, nous +ne pouvons pas décemment nous remettre à +table; et il sera peut-être un peu tôt pour—dormir. +Enfin, ça vaut toujours mieux que d'aller +à l'hôtel.</p> + +<p>—Et le pays est si beau. Quelles terres! Vous +verrez le maïs qu'il y a cette année.</p> + +<p>Il espère y découvrir d'autres trésors. Sa +fiancée est grande, souple, mince. Elle donne +l'impression aussi de quelque chose qui rebondit +sous les doigts. Et M. de Mariolles se dit que +son imagination ne respecte vraiment pas assez +Mlle Sylvère de Ribes. Aussi bien n'a-t-il guère +exercé sa tendresse que sur des personnes peu +intactes, jusqu'au jour où l'idée de faire une fin +lui est apparue dans les yeux pers de cette +incomparable personne. Jusqu'à sa trentaine, +qu'il a peu dépassée, les cités-auberges des Pyrénées +(et Dieu sait s'il y en a, au bord de la mer, +sur les montagnes, ou entre les deux) ont, +plus encore que Paris, suffi à satisfaire chez lui +ces trois instincts de boire, de jouer et d'embrasser, +qui sont proprement la triple noblesse +de l'homme, et le mettent si fort au-dessus des +autres bêtes.</p> + +<p>—Si vous voulez, continue Mme de Ribes, je +me chargerai de l'installation, avec un tapissier +de la ville. Qu'est-ce qu'il vous faudrait?</p> + +<p>—Eh bien, deux chambres à coucher pas +trop Liberty, et deux cabinets de toilette, le +mien entre les deux chambres.</p> + +<p>—On peut arranger ça, avec un petit salon +pour Sylvère, au-dessus de l'orangerie. Il y a +un étage très haut qui sert de grenier. Comme +ça on ne changera rien à la maison, où nous +garderons nos mêmes appartements, si on y va +l'été.</p> + +<p>—Gentil, quand il pleuvra, ce petit système.</p> + +<p>—Je vous achèterai deux parapluies.</p> + +<p>—Rouge, le coton, de préférence.</p> + +<p>Survient, à ce moment, Mlle de Ribes, de son +pas allongé qui rase le sol comme l'onde lente +d'un rivage. Elle va à son fiancé et lui sourit. Ses +joues sont toutes roses; elle halette un peu, +entr'ouvre la bouche, et l'on voit s'enfler tour +à tour ou décroître la courbe pâle de son cou.</p> + +<p>—Tu as couru, lui dit sa mère.</p> + +<p>—Oui, un peu, avec les chiens. J'ai cru que +Tom allait me jeter par terre en me sautant sur +les épaules.</p> + +<p>—Croiriez-vous, Tony, que je l'ai prise l'autre +jour, derrière le magnolia, à se rouler par terre +avec ces bêtes. Il y avait de quoi la priver de +dessert, n'étaient ses prochaines dignités.</p> + +<p>—Je n'aime pas le dessert, dit Sylvère. Et +pour un peu, maman, vous chercheriez à faire +croire que je grimpe encore aux arbres.</p> + +<p>—Comment, dit Mariolles, en s'inclinant, +vous ne grimpez plus aux arbres, Mademoiselle: +vous êtes un trésor.</p> + +<p>—Flatteur, fait Mme de Ribes.</p> + +<p>Mais Sylvère rabat ses cils recourbés sur ses +yeux couleur de mare, et sans doute s'admire +aussi tout bas. Car elle sait combien cela coûte +de ne plus monter de branche en branche +comme jadis, au fond du parc, sa jupe entre +les jambes; et comme c'est amusant de se +balancer à califourchon sur une flexible ramure, +ou parfois, si l'on aperçoit au loin sa mère qui +passe, de l'épouvanter par un appel aérien.</p> + +<p>Entre tant M. de Ribes est rentré, lui aussi, +tout fumant encore contre ses conseillers municipaux +qui cherchent noise aux Soeurs du village +(«Je leur ficherai ma démission», crie-t-il); +puis ses deux fils, gros garçons frais émoulus +l'un du collège, l'autre de la caserne, et qui +s'acharnent à bloquer Mariolles dans des coins +pour lui parler de petites femmes: il les trouve +odieux. Aussi bien le sont-ils, de toute leur +plantureuse jeunesse.</p> + +<p>Et puis, comme il faut faire quelque chose:</p> + +<p>—Si on allait jusqu'au Gave, propose quelqu'un.</p> + +<p>C'est la promenade classique du cru. A +travers l'étroite vallée, quadrillée de menus +champs, on s'y rend entre des haies d'églantine +et de sureau, sur un sol noir comme un chemin +d'Égypte, jusqu'au bac qui remplace le pont suspendu +emporté récemment par une crue du +Gave. Et M. de Ribes explique, mais non point +pour la première fois, comment ce fut la +faute des ingénieurs, et des ingénieux travaux +dont ils ont voulu mettre les cultures à l'abri +de l'inondation.</p> + +<p>Cependant de lents paysans, au geste circonspect, +reviennent vers le village en poussant du +bétail devant eux. Ils ont les pommettes saillantes, +une bouche narquoise rasée de près, +l'oeil paisible à la fois et astucieux. Parfois c'est +un essieu qui crie. On voit pesamment approcher +le char, tout noir sur le ciel de nacre. +L'homme s'y tient debout, aiguillonnant ses +boeufs, et chante une chanson vieille, lente, +triste, qu'il interrompt pour saluer.</p> + +<p>—Adichats, moussu Noël, et la compagnie.</p> + +<p>Et voici le Gave. Sous le soir nuancé, il court +rapide et lumineux entre les hautes berges. On +voit se détacher le bac de l'autre rive, pareil à +une découpure noire. Un groupe immobile et +précis de bêtes, d'outils, de gens l'occupe, +qu'animent seuls les bras du passeur hissant +sur sa corde, tandis que, par à-coups, se fait +entendre le roulement menu de la poulie sur le +câble.</p> + +<p>—La soirée est douce, dit Sylvère. Pourquoi +ne passerions-nous pas l'eau?</p> + +<p>Mais Mme de Ribes objecte qu'il se fait tard, +et son mari non plus ne paraît pas insensible à +l'idée de dîner, en sorte qu'on se décide à rentrer +au château. Cependant les deux chiens de +montagne, que l'on fait d'ordinaire traverser à +la nage, sont descendus au bord de l'eau qu'ils +flairent avec convoitise.</p> + +<p>—Ici, Tom. Ici, Djaly!</p> + +<p>Et l'on s'en va. La nuit maintenant est +presque tout à fait tombée: chacun semble en +devenir plus grave. Les deux jeunes gens eux-mêmes +sentent l'heure bleue filtrer obscurément +jusqu'à leur coeur, et le plus âgé, celui +qui sort de la caserne, prononce péremptoirement.</p> + +<p>—Il fait mucre.</p> + +<p>Comme il a coutume d'appliquer indifféremment +cette épithète à tous les ciels, serait-ce +Aden ou les deux Pôles, sa famille a, depuis +longtemps, cessé d'en rechercher le sens. Personne +ne répond. Sylvère et son fiancé se sont +attardés un peu en arrière. Par moments +l'oreille maternelle de Mme de Ribes distingue la +voix de la jeune fille.</p> + +<p>—Quand nous serons mariés... lui entend-elle +dire.</p> +<br> + + +<p>C'est ainsi que, par un trop doux matin d'automne, +Sylvère (épouse Mariolles) s'est réveillée +toute seule dans un lit vaste, orné de dentelles, +et d'ailleurs fripé. Sa tête est, comme un pavot +sec, pleine d'une poussière de sommeil. Elle +réfléchit, un bras nu replié sous sa nuque, à +diverses circonstances de la veille et de la nuit. +Ils étaient arrivés à Hargouët par une fin de +coucher de soleil verte et rosé, délicieuse. Au +moment où la voiture s'était arrêtée devant la +grande porte, que surmonte un écusson martelé +aux mauvais jours, les paons avaient crié dans +les cèdres, et Pierre, le jardinier, était accouru +avec une lanterne pour éclairer l'écurie. Puis +c'était Ursule, sa vieille bonne d'autrefois, qui +était venue l'aider à descendre, et l'embrasser +en pleurant, quoiqu'il n'y eût pas à cette douleur +de raisons bien apparentes. Et puis on avait +soupe un peu, car Sylvère était de cette bonne +race de campagnardes que les émotions creusent. +Et puis, et puis......</p> + +<p>A ce moment on frappe, et un monsieur à +pantalon de soie ample et camisole entre de +l'air le plus naturel du monde. Sylvère n'a pas +eu assez de lumière encore, ou de loisir, +pour prêter attention à ce galant déshabillé, et +elle l'admire dans son coeur; car peut-être est-il +inutile de dire que, n'ayant point voyagé sur +les Messageries Maritimes, elle n'est point initiée +aux mystères du pyjama. Elle ignore de +même qu'un jour son mari vieillissant reviendra +à la bannière de ses pères. Il y a bien d'autres +choses que Sylvère ignore, et encore lui semble-t-il +avoir beaucoup appris depuis la veille.</p> + +<p>—Bonjour, dit le pyjama, bonjour, monsieur +Sylvère.</p> + +<p>—Pourquoi, Monsieur?</p> + +<p>—Sylvère, c'est un nom d'homme, non?</p> + +<p>L'oreille de Mariolles se trouve, par hasard, +tout près de la bouche de Sylvère:</p> + +<p>—Il me semble, lui dit-elle, presque bas, que +vous ne m'avez pas beaucoup traitée en homme, +jusqu'ici.</p> + +<p>Mariolles, un instant, a l'air stupéfait; un instant +seulement, et, tandis qu'il dissimule sa +pensée dans ces cheveux fous que la nuque des +femmes offre à nos lèvres, Sylvère le sent rire.</p> + +<p>—J'ai dit une sottise? demande-t-elle en faisant +la moue. Et qu'est-ce que ça fait que Sylvère +soit un nom d'homme?</p> + +<p>L'injustice de son mari l'indigne un peu:</p> + +<p>—J'ai des cousins, reprend-elle, dont le fils +aîné s'appelle toujours Solange; c'est bien plus +drôle, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Bien plus drôle, répond M. de Mariolles +avec plus de docilité que de conviction: elle le +sent bien.</p> + +<p>—Dire que le Pape a béni un aussi méchant +homme que vous, dit-elle.</p> + +<p>—Si méchant que ça...</p> + +<p>—Oui, oui...</p> + +<p>Ici la conversation est interrompue à nouveau, +pendant quelques instants, plusieurs instants +même (il ne faut exagérer les mérites de personne).</p> + +<p>—Au fait, reprend Mariolles, pourquoi Sa +Sainteté nous a-t-elle bien voulu envoyer sa bénédiction? +Nous sommes, pour ainsi dire, peu +connus d'Elle.</p> + +<p>—Ça se fait beaucoup.</p> + +<p>—C'est vrai aussi que ça devient difficile +d'avoir Louis XIV à son contrat.</p> + +<p>—Et puis, c'est mon oncle qui nous a fait +cette surprise. Je suis la troisième de la famille +qu'il fait bénir.</p> + +<p>—Ah! votre oncle le gaffeur?</p> + +<p>—Voyez-vous, s'écrie Sylvère en serrant +ses tout petits poings, il insulte déjà ma famille.</p> + +<p>(Et pourtant, songe Mariolles qui a des distractions, +et n'a point tout à fait encore dépouillé +l'homme des petits bars, vous êtes bien +de chez vous.)</p> + +<p>Mais il s'explique:</p> + +<p>—Je veux dire cet homme âgé qui a la barbe +couleur éclipse de lune.</p> + +<p>—Ah! oui, mon oncle Henry. Qu'est-ce qu'il +a fait...... encore?</p> + +<p>—Vous n'avez donc pas écouté son toast?</p> + +<p>—Je ne pouvais pas: c'est le moment où la +vieille demoiselle de Moncade est venue arroser +mon corsage—souvenirs et regrets—et je +m'occupais à interposer du linge à table.</p> + +<p>—Vous y tenez beaucoup, à votre corsage? +demande Mariolles.</p> + +<p>Et il semble en vouloir embrasser les raisons, +ce qui constitue, comme on sait, une opération +de l'entendement.</p> + +<p>C'est-à-dire que je ne voulais pas... (voulez-vous +me laisser, Monsieur)... avoir l'air de n'avoir +pas su manger ma soupe.</p> + +<p>—Mlle de Moncade, reprend Mariolles: oui, +oui, cette extraordinaire girafe, qui a de longs +poils sur la bouche. Elle fait penser à des échos +de revue agricole: <i>Cas de longévité remarquable +chez un mammifère du Jardin d'acclimatation...</i></p> + +<p>—Voulez-vous ne pas dire d'horreurs! Après +tout, c'est votre cousine, aussi; c'est même par +elle que nous sommes un peu parents.</p> + +<p>—C'est vrai que nous sommes parents, s'écrie +Mariolles. Ah! ma cousine, que je suis donc +heureux du hasard qui nous a rapprochés un moment. +Vous embrasserai-je?</p> + +<p>—Je ne sais pas si je dois... fait Sylvère. +Mais, à la réflexion, elle doit. Et cela fait encore +quelques instants de silence. Comme l'une des +fenêtres est à moitié ouverte, on peut entendre +avec netteté les modulations aiguës d'un merle. +Les vieux contrevents de bois plein sont percés +chacun d'un as de carreau, par où passe de l'air +frais qui sent l'herbe humide, la feuille jaune, +les dernières fleurs; par où passe aussi un rayon +de soleil: sur son parcours il éveille ces poussières +fantasques, qu'on regarde danser, quand +on est enfant, sous la tuile disjointe d'un toit de +grange—et lentement, lentement, il rampe +sur le parquet.</p> + +<p>—Mais enfin, reprend Sylvère, qu'est-ce qu'il +avait, le toast de l'oncle Henry?</p> + +<p>—Vous n'avez jamais vu une mazette faire +des moulinets avec une queue de billard parmi +des portraits de famille? C'était lui, et il y en a +eu pour tout le monde. Les principes politiques +de mon père, l'intelligence du...</p> + +<p>Mariolles s'arrête court.</p> + +<p>—Vous voulez dire du mien? Je sais, je sais. +Et puis quoi? S'il a une intelligence d'intérieur, +comme dit ma mère......</p> + +<p>—Mme de Ribes les a toutes. Pour en revenir +au toast, les traditions religieuses de votre famille +ont un peu écopé aussi.</p> + +<p>—Comment ça?</p> + +<p>—Vous n'ignorez pas, ma cousine, quoiqu'on +ne s'en vante pas trop, chez vous, que vous descendez +du terrible Cazenave?</p> + +<p>—Cazenave?</p> + +<p>—Oui, celui qui a organisé dans ce pays le +clergé de l'abbé Grégoire.</p> + +<p>—Non?</p> + +<p>—Comment! je vous montrerai, sur les +livres de prix de ma mère, «l'infâme Cazenave». +Vlan!</p> + +<p>—Et l'abbé Grégoire, qu'est-ce qu'il a fait, +celui-là? demande Sylvère, qui n'a pas tous ses +brevets.</p> + +<p>—Ce qu'il a fait? Mais tout le monde sait ça. +C'était un abbé de la Révolution... qui a écrit une +brochure... il a donné son nom à une rue... il a...</p> + +<p>Quelques coups heurtés à la porte viennent +interrompre cette leçon d'histoire un peu laborieuse.</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>—C'est moi, Ursule.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux?</p> + +<p>—Je venais voir à quelle heure madame la +baronne veut <i>dîner</i>.</p> + +<p>—A midi, je pense.</p> + +<p>Elle interroge des yeux Mariolles, qui fait +signe que oui.</p> + +<p>—Et ce qu'il faut faire?</p> + +<p>—Ça m'est égal. Ah! oui, de la garbure.</p> + +<p>—Avec des fèves, dit Mariolles, qui veut +tout de même mettre son mot.</p> + +<p>—Mais, Monsieur, fait Ursule, la saison est +passée depuis longtemps.</p> + +<p>—Naturellement, dit Mariolles vexé.</p> + +<p>—Et mon chocolat, est-ce que tu l'apportes?</p> + +<p>—Je l'ai là, avec celui de Monsieur.</p> + +<p>—Eh bien, mets-les tous les deux dans sa +chambre. Ah! et puis je voudrais aller à la +messe.</p> + +<p>—Mais elle doit être dite, affirme Mariolles, +qui voudrait bien maintenant dormir un peu.</p> + +<p>—Elle est finie depuis une demi-heure, dit +Ursule, toujours derrière la porte. J'en viens. +Même que c'est le petit Peyrenave, qui est ici +de passage, qui l'a dite; vous savez, celui...</p> + +<p>—Oui, oui, mais écoute, tu vas aller trouver +M. le curé, alors, et qu'il serait bien gentil d'en +dire une autre, à dix heures, pour mon mari et +moi;—et qu'il viendra dîner avec nous, après.</p> + +<p>—Oui, Madame.</p> + +<p><i>Exit</i> Ursule, et Mariolles conclut en bâillant +un peu:</p> + +<p>—Alors vous croyez qu'il faut se lever?</p> +<br> + + +<p>L'église n'est pas loin, au bout du parc. Le +soleil est déjà haut quand sortent les jeunes +mariés; mais il reste de la rosée sur les dernières +roses, à l'ombre, éclaircie déjà, des marronniers. +Les pieds pointus de Sylvère, et parfois +sa traîne quand elle oublie de la relever, +font frou-frou dans les feuilles mortes.</p> + +<p>—J'aime Hargouët, fait-elle avec un petit air +mélancolique.</p> + +<p>C'est la première fois qu'elle le regarde avec +des yeux de femme. Le vieux parc, les cèdres +dont les branches d'en bas sont mortes, et, +toute couverte de fougères, la muraille noire +d'où ses frères et ses cousins, autrefois, jetaient +des pierres aux enfants de l'école, tout cela, +elle le reconnaît, et lui découvre un aspect +nouveau.</p> + +<p>Comme la cloche vient de sonner les douze +coups, et qu'on en a encore pour un quart d'heure, +ils s'asseoient tous deux sur un banc jadis +vert. Sylvère rêve et joue avec le fermoir de +son beau missel Saint-Sulpice, qu'une cousine +enlumina pour ses noces. A quoi songe Mariolles? +Moins sensible au charme intérieur des choses, +il admire sans émoi cette belle matinée, semblable +à d'autres. Pour lui, elle ne rit pas sur +un paysage familier, dont ses regards aient +épousé mille fois la figure changeante et pareille; +et son coeur d'enfant n'a pas battu ici.</p> + +<p>—Oui, dit-il, vous aimez beaucoup Hargouët... +Je suis presque jaloux de cette maison, et de +ces arbres.</p> + +<p>—Ne leur en veuillez pas; ils ont été si bons +pour moi. J'ai grimpé sur la plupart de ces +branches, avec mes terribles cousins, qui faisaient +de moi un vrai brigand. Et c'est ici que +j'ai eu le premier sens de la vie un peu profond, +par la gourmandise; avec les plats sucrés qu'on +nous servait dans de la vaisselle Empire, où il y +avait des vues de places bien pavées, ou d'Agrigente, +sur des assiettes jaunes—et la mort du +général Exelmans.</p> + +<p>—Alors, vous ne regrettez pas que nous +soyons d'abord venus ici, au lieu d'aller à +Biarritz?</p> + +<p>—Oh! non, fait Sylvère, je n'ai jamais beaucoup +goûté Biarritz. On y rencontre trop d'Espagnols +qui parlent français, et réciproquement.</p> + +<p>—Il faudra tout de même y passer deux ou +trois jours pour ne pas scandaliser mon père. +C'est là qu'il a fait son voyage de noces, sous le +second Empire, Sylvère; et il demeure stupide +qu'on puisse aller ailleurs. Lui, il voit encore +tout ça comme c'était: Villa Eugénie, bottines +montantes, la livrée vert et or, et les premières +courses de taureaux avec El Tato, et les calèches +à grelots sur la route de Bayonne...</p> + +<p>—Mais, vous-même, on m'a laissé entendre +que vous y aviez quelque peu fréquenté, depuis, +et joyeusement.</p> + +<p>—Peuh, comme tout le monde. Vous savez +ce que c'est. (Pas du tout, indique Sylvère.) On +s'ennuie; alors on fait du bruit pour s'empêcher +de penser, et les bonnes gens de la rue croient +qu'on s'amuse. Mais cela ne vous est pas désagréable, +au moins, d'aller là?</p> + +<p>—Avec vous... répond Sylvère d'un air tendre. +Et après, nous irons à Paris?</p> + +<p>—Ça vous amuse donc?</p> + +<p>—Oh! oui, je voudrais tant monter à la tour +Eiffel, et aller à Montmartre.</p> + +<p>—La Basilique?</p> + +<p>Sylvère fait la moue.</p> + +<p>—Non, dit-elle; les cabarets de nuit.</p> + +<p>Et elle fait de grands yeux, comme s'il était +question de jardins paradisiaques, hantés des +poètes, des couleuvres bleues, des fées.</p> + +<p>—Après tout, ajoute-t-elle, ça n'est peut-être +pas très drôle.</p> + +<p>—C'est ce que je me suis laissé dire.</p> + +<p>—Et je crois que j'aime mieux Hargouët, +affirme Sylvère d'un air sage.</p> + +<p>Mais les trois coups retentissent, et ils se +hâtent vers l'église.</p> + +<p>Elle est petite, grise, ratatinée, avec des +vitraux trop neufs et des tableaux trop enfumés; +et elle sent le cierge refroidi. Mais le curé, qui +est vieux et rouge, s'essaye de si bon courage +à prononcer un petit sermon en français. Il est +ému, il s'embrouille, tourne court, et fait un +signe à l'instituteur, qui entonne formidablement +un credo de grand'messe; en sorte que +les verrières, qui ne sont pas habituées sur +semaine à un tel vacarme, frissonnent de peur +dans leurs plombs et se disent:</p> + +<p>—Cette fois-ci, il va nous casser.</p> + +<p>Et, la messe finie, on se rend à la sacristie +pour chercher le curé. Du plus loin qu'il aperçoit +la jeune femme, il s'écrie, avec l'honnête +accent des Pyrénées:</p> + +<p>—Eh bien, Mademoiselle Sylvère, ça va +toujours bien. Et comment avez-vous passé la +nuit?</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<h3>L'ODEUR DES PLAGES</h3> + +<p class="mid">(La scène est à Biarritz, quelque temps après.)</p> +<br> + + +<p>Voilà plusieurs heures que M. et Mme de +Mariolles-Sainte-Mary ont laissé Hargouët se +dissiper à l'horizon, avec la montagne. Pau, +blanche et grise, habillée de feuillages divers, +s'est déroulée le long de la voie.—Orthez a +fait montre de son pont, dont les guides illustrés +abusent un peu, vraiment. Mais Francis Jammes +n'était pas à la gare, ni sa pipe; et peut-être +est-il à rêver de Guadeloupe sous quelqu'un de +ces érables auxquels il se plaît à prêter le nom +magnifique et barbare de liquidambars. En +sorte que la gare est triste, sillonnée de rares +figurants.</p> + +<p>D'autres gares, inutiles aussi, se suivent: il +y en a qui sont tout au bord de l'Adour, où l'on +voit des gens qui jettent des filets, et de +grands arbres dans les îles. Enfin, on +aperçoit Bayonne, les deux clochers blancs d'une +cathédrale haut perchée, des glacis, des contrescarpes. +Le train semble tourner autour, faire +exprès de s'arrêter, en des lieux tellement déserts +que le chef de gare, évidemment, y est +mort, lui aussi, sans avoir pu vendre un seul +billet depuis l'Empire. Et on ne l'a pas remplacé.</p> + +<p>Contre toute vraisemblance, quelqu'un monte, +salue avec un air de connaissance. C'est un +monsieur assez jeune, en costume de chasse, +avec des belles moustaches couleur cirage. Mariolles +n'a eu d'abord l'air satisfait qu'à moitié. +(«Saleté, pense-t-il, de Compagnie, qui ne met +pas de coupés à ses trains omnibus.») Mais il +se rassérène presque aussitôt. Somme toute, un +tiers ne messied point, après plusieurs semaines +d'un bonheur en tête-à-tête, à peine coupé de +quelques beaux-parents. (Et encore, on ne pouvait +même pas les garder à dîner: ils s'en +allaient tout de suite, avec un air gêné et de +croire qu'on n'attendait que leurs talons pour +se remettre au lit.)</p> + +<p>Mariolles présente le monsieur:</p> + +<p>—Ma chère amie, le comte de San Buscar. +Vous avez dû apprendre mon mariage, demande-t-il.</p> + +<p>—Certainement, mon cher ami. Toutes mes +plus sincères félicitations.</p> + +<p>San Buscar dissimule mal, sur sa grosse +figure, en regardant Sylvère, cette pensée commune +aux hommes qui rencontrent de nouveaux +mariés: «Si je pouvais être le premier +avec qui elle le trompera!»</p> + +<p>—Vous venez de la chasse, Monsieur?</p> + +<p>—Si, justement. J'ai été tuer quelques sarcelles +sur la Nive.</p> + +<p>Et, s'adressant à Mariolles, en ouvrant les +bras:</p> + +<p>—On prend ce qu'on trouve. Il n'y a pas de +gibier dans votre pays, mon cher. Je voudrais +que vous vissiez ça, dans l'Amérique: c'est une +chose extraordinaire.</p> + +<p>—Il y a peut-être moins de chasseurs. A +part cela, que devenez-vous? En garçon, à Biarritz?</p> + +<p>—Mais non, mais non. La comtesse, elle +est là aussi.</p> + +<p>—(«Tiens, se dit Sylvère, tiens; tiens: la +comtesse est là.» Et si elle n'ajoute pas dans +son for intérieur: «Chouette, on va rigoler», +c'est que ces expressions ne lui sont point familières.)</p> + +<p>—Elle sera bien heureuse, ajoute San Buscar, +de connaître Madame la baronne de Mariolles.</p> + +<p>«Madame la baronne de Mariolles» s'incline +avec un sourire, et Monsieur répond sans enthousiasme +apparent:</p> + +<p>—Certainement, nous serons bien honorés, +quoique nous ne passions que quelques jours; +et puis, vous savez, San Buscar, une jeune mariée, +ça ne sort pas beaucoup.</p> + +<p>—Tout de même, proteste tendrement +Sylvère, vous ne comptez pas me laisser sous +clef à l'hôtel, tandis que vous serez sur la +plage?</p> + +<p>—Et puis, mon cher, reprend l'étranger, si +vous saviez comme Imogène est revenue du +monde. Il y a deux mois, je parie, qu'elle n'a +fait un boston ou une partie de tennis. Les +Américaines, ça s'ennuie de tout, à un moment +donné. Nous vivons comme deux bourgeois, +aujourd'hui.</p> + +<p>—Ça doit être bien amusant, dit Sylvère, +pour dire quelque chose. Est-ce que Madame de... +San Buscar reprise ses bas, avec un gros oeuf +en buis, comme on nous faisait faire au couvent?</p> + +<p>Dans son excessive hilarité, San Buscar met +au jour des dents sans nombre. Il a l'air alors +d'un crocodile qui ne serait pas dangereux, de +ce pauvre crocodile sacré dont parle Hérodote, +qui portait des bracelets d'or aux pattes de +devant, des anneaux de terre émaillée aux +oreilles, et qui, ce jour-là, n'avait plus faim: +«Il était couché sur le bord du lac: les prêtres +vinrent. Deux d'entre eux lui ouvrirent la +gueule; un troisième lui jeta d'abord les gâteaux, +ensuite la friture et finit par la boisson. Sur +quoi le crocodile (<i>très embêté</i>) plongea et s'alla +poser sur l'autre rive. Mais un autre étranger +(<i>ah, les étrangers!</i>) étant survenu avec pareille +offrande, les prêtres la prirent, firent le tour du +lac, et, après avoir atteint le crocodile, lui +donnèrent l'offrande de la même manière.» +Après quoi, sans doute, le crocodile replonge, +et ainsi de suite, tant que ça n'ennuie pas.</p> + +<p>Entre temps on est en gare de Bayonne.</p> + +<p>—Nous prenons une voiture pour Biarritz, +dit Mariolles. Ambroise continue par La Négresse, +avec les bagages.</p> + +<p>San Buscar accepterait peut-être une place; +mais comme on ne la lui offre pas:</p> + +<p>—Moi, j'irai par le tram', dit-il. Vous n'avez +pas besoin de mon valet de chambre? Il est là, +avec le fusil.</p> + +<p>—Merci. Il n'y a pas de brigands sur la +route, je pense.</p> + +<p>—Non. Plutôt autour de la cagnotte.</p> + +<p>—A propos, et la partie?</p> + +<p>—Ça va, ça va. Je vous raconterai.</p> + +<p>Et on se sépare.</p> + +<p>Pendant quelques jours encore les Mariolles +défendent leur tête-à-tête. Ils se lèvent tard, ne +descendent pas sur la plage, et font des promenades +en voiture dans les environs. Des cochers, +habillés comme le postillon de Longjumeau, +les mènent sur les chemins blancs du Pays +Basque, entre les églises trapues, les jeux de +paume, les auberges à pêcheurs, les cimetières +d'où on voit la mer. Il y a des maisons brillantes +de chaux éparses dans la campagne, chacune +sur une éminence et qui regarde d'un +autre côté que sa voisine. Guéthary, Fontarabie +et ses palais en guenilles, Saint-Jean-de-Luz +leur ont tour à tour offert cette ombre tiède de +l'automne, qui est pleine du bruit des feuilles +froissées. Et ils ont été boire du chocolat sous +les arceaux de la mélancolique Bayonne.</p> + +<p>Mariolles éprouve un sentiment ambigu à +promener sa femme dans ces lieux même où il +a fait l'épreuve de sa tendresse, jadis, et tant +de fois de sa luxure. Il y a un mauvais chemin +sur la falaise qu'il reconnaîtra toujours pour +l'avoir suivi sous une lune voilée; mais c'était +cette nuit-là un chemin sans pareil, car il menait +vers les baisers que Mariolles alors aimait plus +que tout au monde. Il y a une auberge aussi, +une auberge basse avec un rang de platanes, +où, tout un après-midi pluvieux, il a attendu +une lettre—qui n'est pas venue.—Que n'y at-il +pas encore, pour faire se dresser à toute +heure sur ses pas quelque image gracieuse ou +lubrique: ce chalet, peint de noir et de rouge, +qu'habitèrent de jeunes courtisanes qui étaient +soeurs et d'une si prodigieuse impudicité—et +l'hôtel où, un jour de neige, que la mer était +couleur d'étain, un garçon complaisant lui avait +amené une petite fille du Phare—et dix ou +douze bancs encore, épars dans la ville comme +dans sa mémoire, qui lui rappellent les conversations +les plus diverses et les plus semblables.</p> + +<p>Mais il regarde marcher à son côté l'incomparable +Sylvère, et devant ce sourire jeune, cette +gorge hardie, tout ce corps élastique, il sent +s'évanouir le passé.</p> + +<p>—Comme vous marchez bien, Sylvère.</p> + +<p>—C'est que j'ai du sang de Basques, répond +la jeune femme avec fierté.</p> + +<p>—Et quel dommage qu'avec ces jambes-là +vous ne sachiez pas danser, pour ainsi dire!</p> + +<p>—Je danse donc bien mal?</p> + +<p>—Je ne vous dirai pas: comme une main, +parce que ce ne serait pas poli; mais, franchement, +vous ne dégotez pas Mlle Chasle.</p> + +<p>—Comme vous parlez mal, Tony.</p> + +<p>—L'habitude de la bonne société. Si je n'avais +fréquenté qu'avec des cocottes, ainsi que Madame +votre mère se plaît à l'imaginer, je m'exprimerais, +certes, avec bien plus de propriété et +de rigueur; n'y ayant personne au monde qui +exige...</p> + +<p>—Ah! non, pas comme ça: vous me rappelez +M. Le Lambin, notre professeur de géographie +à Versailles.</p> + +<p>—La savez-vous, au moins?</p> + +<p>—Un peu. Le commencement.</p> + +<p>—Et Sylvère récita:</p> + +<p>«La géographie, qui embrasse par définition +le reste des arts, puisque, non contente de décrire +les accidents pour ainsi dire physiques de +notre planète, elle s'attache encore aux moeurs +et à la coutume des hommes, se recommande, +mieux encore que la mythologie, à la faveur des +jeunes personnes, par la pureté comme par la +variété de son discours, en sorte...» Et Sylvère +respira.</p> + +<p>Ils étaient arrivés près du Port Vieux. Par +l'échancrure on voyait la mer, d'un bleu profond, +palpiter sous un ciel plus pâle. La bonne odeur +du sel remplissait l'air. Ils descendirent jusqu'au +creux de la petite plage, s'assirent à +l'ombre.</p> + +<p>Autour d'eux des enfants faisaient des pâtés +de sable. Plus loin, un abbé espagnol, l'air carliste, +causait avec une institutrice allemande: +celle-ci, par intervalles, se levait, marchait sur +une paisible petite fille en rose qui jouait à +quelques pas de là, et l'apostrophait d'objurgations +gutturales en la secouant par l'épaule.</p> + +<p>—D'ailleurs, dit Mariolles en reprenant la +conversation d'un peu plus haut, je ne veux pas +vous faire de reproches sur votre danse, puisqu'elle +m'a valu un peu de vous connaître, vous +vous rappelez, à ce bal d'officiers?</p> + +<p>—Si je me rappelle, fait Sylvère en haussant +les épaules. Et puis, Tony, ce n'est pas là +que vous m'avez connue, puisque c'est depuis +toute petite.</p> + +<p>—Oui, mais c'est là que je remarquai, pour +la première fois, combien vous aviez changé +depuis jadis, au jardin de votre grand'mère, +quand je vous faisais sauter sur mes genoux, +et que les tilleuls nous pleuvaient dessus ces +petites fleurs qui tournent, qui tournent. J'étais +en costume de marin, je pense, avec un grand +col, vous en chemisette tout court,—toute +courte, et qui poussiez des cris de souris +blanche.</p> + +<p>—C'est singulier, dit Sylvère d'un air rêveur, +combien il y a de gens qui vous ont fait +sauter sur leurs genoux, et avec qui...</p> + +<p>—Avec qui on ne voudrait pas recommencer. +Je vous remercie.</p> + +<p>—Mais il me semble... dit la jeune femme.</p> + +<p>Elle se tait tout d'un coup, comme si elle allait +dire une sottise, rougit, et promène autour +d'elle des regards troublés. Elle contemple sans +les voir, le ciel et la mer devenus d'un saphir +plus obscur, les ombres qui s'allongent. C'est +l'heure du bain.</p> + +<p>A ce moment passe près d'eux une assez +belle personne, vêtue d'un de ces horribles costumes +de louage qui semble faits de toile goudronnée.</p> + +<p>—S'il est possible, fait Mariolles, de se fagoter +comme ça... C'est dommage: elle n'est +pas si mal faite. Voyez ses jambes; fines, nerveuses...</p> + +<p>Et Tony fait des yeux d'homme pas marié. +Ceux de Sylvère, un instant, comme la mer, +s'obscurcissent; et elle n'est plus rouge du +tout.</p> + +<p>—Vous connaissez cette baigneuse, que vous +la regardez comme ça?</p> + +<p>Sa voix aussi est un peu changée. Tony n'a pas +de peine à démêler en elle la première et passagère +atteinte de la jalousie. Et Tony, avec la +sottise de son sexe, y prend plaisir. C'est avec +un gracieux sourire qu'il répond:</p> + +<p>—Je ne la connais pas, mais je déplore +qu'elle ait un costume si mal fait et si long.</p> + +<p>—Vous voudriez qu'elle fût toute nue, peut être?</p> + +<p>—Sylvère!</p> + +<p>—Puisque je sais maintenant les costumes +qui vous plaisent, vous verrez comment je me +baignerai.</p> + +<p>—Je ne pense pas, dit Mariolles d'un air +moins gai que tout à l'heure, que vous preniez +des bains de mer à Biarritz.</p> + +<p>—Et pourquoi pas moi, Tony? Est-ce que +je suis difforme, ou si vous avez peur que je +me noie?</p> + +<p>—J'ai peur qu'on vous regarde. Pensez +comme je vais vous laisser défiler devant des +paquets de gens, dans ces costumes de Cafrine!</p> + +<p>—Tantôt vous le trouviez trop long.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas la même chose, fait +Mariolles rageusement: il sent bien qu'il n'a +plus «le meilleur».</p> + +<p>C'est leur première querelle, et il y a plus +encore de surprise que d'hostilité dans leurs +regards. C'est comme s'ils découvraient chacun +dans l'autre une bête inconnue, qui gronde.</p> + +<p>—Voulez-vous me raccompagner à l'hôtel, +dit enfin Sylvère.</p> + +<p>Ils remontent à petits pas, sans plus mot +dire, tout près pourtant l'un de l'autre.</p> +<br> + + +<p>C'est ce jour-là même qu'on a fini par tomber +sur les San Buscar, un peu après le coucher du +soleil, quand les gens qui se promènent sur le +quai de la Grande Plage ont l'air de fantômes +bleus.</p> + +<p>Mme de San Buscar est si cordialement aimable +pour Sylvère qu'elle fait penser au <i>yours +faithfully</i> des fins de lettres. Quant à Mariolles, +il y a eu d'abord, dans son attitude, une +nuance presque imperceptible de gêne; +mais lui aussi se dégèle, et il naît le plus naturellement +du monde, de tout cela, un petit +projet de dîner à quatre au Grand Cercle.</p> + +<p>—Ça n'est pas, dit Mme de San Buscar, que +la cuisine y soit excellente. Elle n'est pas excellente. +Mais la terrasse est tout à fait agréable, +avec les petites bougies.</p> + +<p>—Et les papillons, fait son mari.</p> + +<p>—C'est très joli aussi, les papillons—quand +ils se brûlent. Vous ne trouvez pas, Madame?</p> + +<p>Sylvère insinue qu'elle les préfère au soleil, +sur une prairie. Là-dessus, comme on est à la +porte de l'hôtel du même Grand Cercle, où, par +hasard, les deux couples demeurent, on se +sépare pour s'aller habiller.</p> + +<p>Mariolles, assez tôt en livrée, frappe à la porte +de sa femme.</p> + +<p>—Entrez, dit-elle: si vous promettez de ne +pas regarder d'un quart d'heure. Que je regrette +donc de ne pas avoir amené Ursule. Vous ne +sauriez croire comme je suis paquet, toute +seule.</p> + +<p>—Heureusement, vous n'êtes plus seule.</p> + +<p>Décidément, M. de Mariolles ne respectera +jamais sa femme, et Sylvère se trouve, par un +accident imprévu, sur les genoux de son mari, +ou plutôt un peu dessus et beaucoup entre; +bref, dans une situation d'infériorité bien faite +pour indigner un congrès féministe. Il ne lui +reste même pas la ressource de s'écrier: Vous +allez <i>toute</i> me froisser ma robe. Car elle ne l'a pas +encore mise, ni son jupon; et elle était seulement +occupée aux dernières oeillères de son corset.</p> + +<p>—C'est ridicule, dit Mariolles, de porter des +choses comme ça, quand on est faite comme +vous. J'espère que vous profiterez d'être à Paris +pour vous faire faire des ceintures.</p> + +<p>—Oui, Tony.</p> + +<p>—C'est comme vos jarretières. Qui diantre +porte encore des jarretières en dehors des romances +espagnoles!</p> + +<p>—Oui, Tony.</p> + +<p>Sylvère passe un jupon.</p> + +<p>—Il n'y a que votre mère pour pousser le +culte de la tradition jusque-là. Pourquoi pas de +la pommade?</p> + +<p>—Oui, Tony. Et je suis sûre que votre belle +amie, Mme de San Buscar, ne porte pas de tout +cela.</p> + +<p>Mariolles reste muet, abruptement. Toute sa +loyale figure s'efforce de signifier: Comment +voulez-vous que je sache ça, au moins pour les +jarretelles?</p> + +<p>—Qui est-ce, Mme de San Buscar?</p> + +<p>—Une Américaine.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Elle est de Saint-Paul, je crois, ou de +Minneapolis; une ville sur un lac, dans l'Ouest, +une ville très bien.</p> + +<p>—Comme qui dirait Saint-Jean-d'Angely.</p> + +<p>—Oui. Elle s'appelle Imogène. Elle avait +épousé d'abord un colonel anglais très riche. +Elle, elle n'avait pas le sou, ce qui ne manque +pas de chic pour une Américaine. Lui est mort +alcoolique, en lui laissant un sac qu'elle a +encore, et un joli nom qu'elle n'a gardé que +trois ans. Ça s'est prononcé San Buscar, tout +d'un coup. Ce pauvre colonel: il était ivre de +whisky tous les soirs, et si on voulait le raccompagner, +au sortir du Club, il vous flanquait des +coups de revolver. Puis il s'en allait, raide +comme la justice; trouvait, par un décret spécial +de la Providence, la porte de son jardin, +la porte de sa villa, montait l'escalier, traversait +son bureau sans encombre, et, juste devant +sa chambre, chaque nuit, inévitablement, tombait; +son valet de chambre entendait le bruit, +et venait le coucher.</p> + +<p>—Et elle?</p> + +<p>—Imogène?... Elle s'était habituée.</p> + +<p>—Comme vous êtes renseigné!</p> + +<p>—Tout cela était de notoriété publique; lui-même +en plaisantait—le jour.</p> + +<p>—Elle a eu beaucoup de chagrin, quand il +est mort?</p> + +<p>—Je... je ne sais pas. Elle s'est tenue correctement; +on n'a pas parlé d'elle.</p> + +<p>—Alors, pourquoi faisiez-vous cette figure +en me présentant?</p> + +<p>—Mais vous avez rêvé, je vous assure. Et +puis c'est plutôt San Buscar qui ne me chante +pas, pour vous. Il a une réputation. Il serait +compromettant, à la longue.</p> + +<p>—Lui! s'écria Sylvère, qui se mit à rire. +Au fait, et lui, qui est-ce?</p> + +<p>—Mexicain. A part San Buscar, il s'appelle +Christobal Almeyras. Son père a été fait comte +par Maximilien, et ne l'a pas trahi en retour, +ce qui est vraiment propre. Dommage qu'on lui +ait donné ce nom de détrousseur de diligences. +Mais j'ai dans ma folle idée que ça ne lui allait +peut-être pas si mal. Ces gens-là ont ça dans le +sang.</p> + +<p>—Il doit leur tourner, depuis qu'il n'y a plus +de diligences.</p> + +<p>—On s'arrange. Je connais un bonhomme, +un Grand d'Espagne, et le plus propre du +monde, qui a été officier carliste; tout de suite +il a arrêté un train.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Il y avait de l'argent alphonsiste dedans; +bonne prise.</p> + +<p>—Il n'a pas pris autre chose?</p> + +<p>—Pas lui, non.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Il parait que ses soldats se sont un peu amusés. +Il y avait des voyageuses. Mettez qu'ils ont pris +des tailles, des tailles alphonsistes, sans doute.</p> + +<p>—Vous avez de jolis amis.</p> + +<p>—Il en est de toutes couleurs sur cette côte. +Il y a des jours où on se croirait dans une +maison de fous. Mais vous êtes prête, je crois. +Descendons, voulez-vous?</p> +<br><br> + + + +<h3>III</h3> + +<h3>JUSQU'AU MARBRE</h3><br> + + +<p>Le haut de la tête éclairé en rouge par le +reflet des petits abat-jour, San Buscar et sa +femme sont déjà là, en un bon coin de la terrasse, +d'où l'on peut voir la mer reluire et palpiter +obscurément sous les étoiles. Et le dîner +s'engage le plus gaiement du monde.</p> + +<p>Imogène Harryfellow, comtesse de San Buscar, +supporte sans fléchir le voisinage de Sylvère. +Elle est grande et mince comme elle, avec je +ne sais quoi d'un peu viril dans la souplesse qui +distingue l'Américaine de choix, celle qui se +marie en Europe. La trentaine lui est encore +étrangère. Elle a des yeux bleu foncé, et doit +s'ennuyer avec violence, dès qu'elle ne s'amuse +plus violemment. Elle a une robe où il y a de +l'or dans la trame, et qui évoque, selon l'humeur +dont on est, les pompes catholiques, Venise, +ou les hommes-serpents des music-halls.</p> + +<p>Sylvère est vêtue de linon bleuâtre et de +guipures. Dans le demi-jour, elle ressemble à ces +belles fleurs pâlissantes de l'hortensia ou du magnolier, +qui semblent, au bord de la nuit, absorber +ce qui reste de lumière autour d'elles.</p> + +<p>—Il paraît, Madame, demande Mariolles à +sa voisine, que vous ne dansez plus?</p> + +<p>—C'est Cristobal qui vous l'a dit? mais c'est +vrai, au moins. Voilà plus d'un mois, depuis +que mon flirt est parti, et puis mon frère Lord.</p> + +<p>—Il était donc en France? Vous savez que +je ne l'ai jamais rencontré.</p> + +<p>—Il doit revenir bientôt. Il a découvert que +ça n'était pas gentlemanlike de gagner de l'argent. +C'est ridicule pour un Américain; ne pensez-vous +pas ainsi? Nous sommes faits pour +gagner de l'argent, les Yankees.</p> + +<p>—M. de San Buscar ne danse donc pas? +demande Sylvère avec innocence.</p> + +<p>—Oh! por Dios, si, comme tout le monde. +Mais Imogène ne veut plus, ensemble, depuis +qu'elle s'est mariée avec moi.</p> + +<p>—C'est ridicule de danser avec son mari, +n'est-ce pas? C'est comme si on flirtait avec +lui. Dans tous les plaisirs il faut un peu de +mystère. Mais, si vous voulez, monsieur de +Mariolles, nous ferons un boston après. Mme Sylvère +ne sera pas jalouse d'une vieille femme.</p> + +<p>—Je ne suis pas jalouse, fait Sylvère un +peu froidement. Mais je ne bostonne pas assez +bien pour inviter votre mari.</p> + +<p>—Oh! s'écrie San Buscar, nous vous donnerons +dix minutes de leçon demain, Imogène +et moi. Elle a un petit salon, avec un piano.</p> + +<p>—Ça n'est pas un piano, Cristobal. C'est +une chose sans nom, une chose...</p> + +<p>—Mais je le connais, le piano, s'écrie Mariolles +imprudemment. C'est au no. 9, n'est-ce +pas. Il doit y avoir toujours une presse à citron +dans la chambre d'harmonie.</p> + +<p>—Comment le savez-vous? demande Sylvère +d'une voix nette.</p> + +<p>—C'est... c'est l'auteur lui-même qui me +l'a raconté. Vous le connaissez, San Buscar: +c'est Pablo Durand. Qu'est-ce qu'il devient, +Pablo? Vous savez qu'il y a un an que je n'ai +paru ici.</p> + +<p>—Il est mort.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous savez qu'il était alcoolique. Alors +on l'a guéri très bien, dans un hospice qu'il y a +pour ça en Allemagne. Et tout de suite après il +est devenu fou. En trois mois il est mort.</p> + +<p>—Quelle jolie chose, la science, murmure +Mariolles.</p> + +<p>Mais Sylvère ne paraît point de cet avis; sa +lèvre de dessous pointe, comme chez les enfants +qui ont du chagrin.</p> + +<p>—La famille aurait dû faire un procès au +médecin allemand, remarque Mme de San +Buscar.</p> + +<p>Il y a un silence, pendant lequel on entend +s'escrimer un monsieur, avec une espèce de +fusil à fusées, au bout de la terrasse, contre une +cible invisible. Si par impossible on faisait +mouche, il se passerait sans doute quelque +chose de monstrueux, on ne sait pas quoi au +juste. Ça allumerait un soleil, ou bien ça +renverserait le ministère.</p> + +<p>—Est-ce que vous avez jamais vu réussir, +San Buscar?</p> + +<p>—Oui, une fois; un monsieur qu'on ne +connaissait pas, personne, et qui a été trouvé +mort le lendemain, dans son lit.</p> + +<p>—C'est l'administration du Cercle qui se sera +vengée. A propos, vous ne m'avez pas dit +grand'chose de la partie. Du gros monde?</p> + +<p>—Vous ne comptez pas jouer, Tony? demande +Sylvère.</p> + +<p>—Non. Sylvère, non. Quand même on me +permettrait de faire la poussette.</p> + +<p>—C'est que cela me ferait du chagrin.</p> + +<p>—Je vous le jure.</p> + +<p>—Encore, si on laissait entrer les dames, +remarque Imogène.</p> + +<p>—Il y a eu, repend San Buscar, très belle +partie, pendant quinze jours, avec deux tables +à banque ouverte: la consolation des pontes +debout. Ce pauvre Glaphyro avait commencé +par faire une trouée. Il a même taillé; et puis, +comme toujours, il a fini par s'en retourner avec +les anges.</p> + +<p>—Ça lui va si bien.</p> + +<p>Cependant on apporte le café et les cigares. +Le café est exécrable.</p> + +<p>—Ce qu'il y a eu de plus amusant, continue +Cristobal, c'est un nouveau commissaire des +jeux qui s'était mis dans la tête de faire du nettoyage. +Voyez massacre. Un tas de figures amies, +elles disparaissaient, disparaissaient; et avec +elles l'Industrie, mère des Arts; et toute la +gaieté. Il se passa des choses monstrueuses, je +vous dis. Un louis que j'avais laissé tomber, +qui resta là plus d'une heure; et, pour comble, +le garçon de salle me le rapporta. «Imbécile, +comme je lui ai expliqué, il faut que vous soyez. +Vous croyez que je vais vous donner un pourboire. +Le pourboire, vous l'aviez tout fait entre +les mains. Demandez-lui, au directeur, si c'est +en rendant les louis qu'on change son tablier +contre un smoking avec de la moire autour.»</p> + +<p>Il y a un moment déjà que les dames se sont +retirées, et San Buscar poursuit ses contes de +brelandier.</p> + +<p>—Tous ces pauvres philosophes, donc, +allaient à Fontarabie, où il y a une ombre de +roulette. Et eux-mêmes, ils avaient l'air, mon +cher ami, ces ombres d'afficionados à qui Ulysse +ne voulait pas laisser boire le sang du taureau. +Tous là, ils étaient, depuis le chambellan guelfe +jusqu'au baron de Cortomalo, que vous et moi +avons connu prestidigitateur dans un cirque. Il +faut dire que le commissaire, il les avait expulsés +en douceur, beaucoup. Lui-même alla à Fontarabie, +je ne sais plus pourquoi, peut-être pour +jouer, et il tomba sur toutes ses victimes, râpées, +le ventre creux, mais d'attaque. Ce fut +une ovation, une petite fête de famille. Le commissaire +pressait des mains, souriait: «Vous +ici, mon cher commodore, que je suis heureux de +vous rencontrer!» ou bien: «On ne vous voit +plus chez nous, baron!» D'ailleurs, tout ça a +été très adouci depuis. Je pense que la maison +aura fait comprendre que si on ne laisse plus +entrer dans les salles de bac que des gens estampillés, +ça fera le désert; et qu'il ne manquerait +plus que de faire couper par M. Brisson. Ça fait +qu'on revoit un peu des anciennes têtes.</p> + +<p>—Y compris notre ami Cortomalo?</p> + +<p>—Y compris. Figurez-vous, l'autre jour, il +jouait l'écarté avec un monsieur, qui finit, je ne +sais pas pourquoi, par lui jeter les cartes à la tête. +Lui ramasse froidement l'argent, et il dit au +monsieur: «Je me doutais bien que vous vous +appeliez Grimaud.»</p> + +<p>Sourires—et l'on monte rejoindre ces dames +dans le petit-salon-au-piano-à-presse-à-citron. +Mais Sylvère ayant réclamé d'aller voir danser, +on passe dans les salons du Cercle. Une musique +grêle, voluptueuse, y fait tourner quelques couples +selon des spirales lentes et contradictoires.</p> + +<p>—Vous m'avez promis un tour, dit Mariolles +à Mme de San Buscar. Au risque d'être un peu +rouillé, je vous le réclame.</p> + +<p>Imogène se penche vers Sylvère:</p> + +<p>—Vous ne m'en voudrez pas, c'est vrai, de +vous prendre votre mari?</p> + +<p>—Par exemple, répond la jeune femme en +souriant de toutes ses forces. Mais je vous le +donne avec plaisir.</p> + +<p>—Ah! que vous êtes habile. Et qui vous a +enseigné, déjà, que les fruits les moins défendus +sont les moins désirés?</p> + +<p>—Mais non pas les moins cueillis, ajoute +sans à-propos Mariolles, qui n'a entendu que les +derniers mots.</p> + +<p>Imogène, pour couper court, prend son bras.</p> + +<p>—Est-ce que vous préférez rester là debout, +Madame? demande le Mexicain. Nous avons l'air +d'un reproche.</p> + +<p>—En effet, c'est très gentil; un peu comme +partout, répond Sylvère qui regarde fixement +le vague.</p> + +<p>San Buscar soupçonne que sa compagne +poursuit d'autres idées que les siennes, et se +tait.</p> + +<p>—Oui, c'est la même valse, dit cependant +Mariolles; mais ce n'est pas ici, il me semble, +que nous l'avons dansée, au moins cette fois-là.</p> + +<p>—Mais non: c'était chez Mme Probloker. Et +ce retour, sans voiture, sous la tempête. Vous +vous rappelez, Sainte-Mary; et dans quel état +j'avais mes bas.</p> + +<p>—Vous avez si peu voulu que je m'en rende +compte que vous m'avez laissé en plan à votre +porte.</p> + +<p>—<i>My goodness!</i> que vous avez été inconvenant +ce soir-là, murmure-t-elle d'un air charmé, +comme si elle suçait un gros bonbon; soudain, +elle s'arrête, la gorge palpitante, les yeux blancs, +et se suspend au bras de Mariolles. On dirait +que le lent enivrement de la danse devient pour +ses sens un plaisir trop vif.</p> + +<p>Sylvère les regarde de loin. Elle a fini par +accepter de s'asseoir avec San Buscar à une +table du restaurant et par dire oui à la première +chose que lui offre à boire cet étranger peu au +courant des rafraîchissements pour jeunes Françaises +de famille. En sorte qu'elle savoure à la +fois les amertumes insidieuses de sa première +jalousie et de son premier gin-cocktail.</p> + +<p>Mariolles et Imogène se lassent enfin. Ils reviennent, +lui un peu rouge, elle un peu rose; et, +après avoir demandé des fruits au champagne:</p> + +<p>—Que votre mari, dit-elle à Sylvère, est un +danseur exquis. Il faut absolument que je vous +donne une leçon de boston pour que vous en +profitiez à votre tour.</p> + +<p>—Je ne bostonnerai jamais, dit Sylvère en +serrant un peu les dents.</p> + +<p>Mariolles pense que c'est timidité et sourit. +Mais en la regardant mieux, il lui trouve un air +singulier.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, Sylvère?</p> + +<p>—Rien, mal de tête.</p> + +<p>—Vous feriez mieux de ne pas boire cette +horreur.</p> + +<p>—C'est M. de San Buscar qui me l'a recommandée. +Mais j'en ai goûté à peine: c'est très +mauvais.</p> + +<p>—San Buscar! Il sait bien qu'il faut boire du +gin pendant onze ans pour s'y habituer. Mais +demandez autre chose.</p> + +<p>—Je voudrais aller me coucher, dit Sylvère +d'une voix blanche.</p> + +<p>—Ma chérie, dit Imogène, nous irons toutes +les deux, en attendant que nos seigneurs remontent.</p> + +<p>—Mais j'y vais, dit Mariolles.</p> + +<p>—Non, non, vous viendrez dans un moment. +Je veux faire un petit complot avec Mme de +Sainte-Mary.</p> + +<p>Mariolles les accompagne pourtant jusqu'à la +porte de l'hôtel, et les regarde disparaître. On +dirait deux soeurs, pense-t-il; et cette intimité +rapide, qui l'aurait offusqué ce matin, lui parait +maintenant tout à fait plaisante.</p> + +<p>Il retrouve San Buscar attaquant un second +gobelet. Et buvant, à petits coups de paille, celui +qu'a laissé Sylvère:</p> + +<p>—C'est vrai que c'est mauvais, dit-il.</p> + +<p>Cependant plusieurs gentlemen passent à la +cantonade, d'un air détaché, seuls ou par très +petits groupes, et pénètrent dans une antichambre +rouge, pour disparaître derrière une +lourde porte que semble garder un dragon redoutable +à la sanglante livrée. Au reste, il ne dévore +aucun de ces imprudents. Le vrai monstre, +ce n'est pas lui.</p> + +<p>—Venez-vous? dit San Buscar.</p> + +<p>—C'est que je monte à l'hôtel dans un instant; +et puis ma femme m'a demandé de ne pas +jouer.</p> + +<p>—Peste, mon cher, vous êtes docile. Mais +la vue n'en coûte rien. Tenez-moi compagnie +dix minutes.</p> + +<p>A leur tour, d'un air détaché, ils pénètrent +dans l'antichambre rouge, et de là dans l'autre +salle.</p> + +<p>Mariolles n'y découvre aucun changement +depuis ses dernières visites. La partie n'est pas +très grosse. Autour de l'unique table verte règne +un silence tendu, coupé parfois d'un colloque à +voix basse, d'une imprécation solitaire, plus +rarement d'un concert détestatoire contre le +croupier qui veut ramasser des pontes en carte, +ou contre l'innocent égaré là, qui a tiré à six.</p> + +<p>—On joue aux boules, quand on joue comme +ça!</p> + +<p>L'innocent offre de rembourser le coup; mais +il se vérifie que son tirage a fait gagner les deux +tableaux, le banquier qui devait faire huit s'étant +embaqué: il en brûle même la taille, en jetant +des regards furieux à l'innocent qui reçoit des +autres, sans comprendre davantage, les marques +d'une approbation discrète et posthume.</p> + +<p>Mais le banquier est décidément hors de lui, +comme peut-être de ses fonds. Le dernier reste +de sa froideur britannique s'en écaille, et il part +en maugréant:</p> + +<p>—Est-ce qu'on me prend pour M. le Bon?</p> + +<p>Cependant le croupier frappe discrètement le +tapis du plat de sa palette, et crie d'une voix +grasse:</p> + +<p>—La banque est aux enchères, m'm'sieurs.</p> + +<p>—On pourrait tailler à pas trop cher, d'un +moment, fait San Buscar. Voulez-vous la moitié?</p> + +<p>—C'est... qu'il faudrait que j'aille rejoindre +Mme de Mariolles. Et puis j'ai promis de ne pas +jouer.</p> + +<p>—C'est moi qui jouerai, c'est pas vous. Nous +en avons juste pour un quart d'heure.</p> + +<p>—Vous êtes irrésistible.</p> + +<p>Les enchères sont molles. San Buscar intervient +et semble les dorer avec ce bel accent +espagnol qu'il reprend dans les circonstances +vives.</p> + +<p>—Cinquante louis!</p> + +<p>—Soixante!</p> + +<p>—Soixante-cinq!</p> + +<p>On l'abandonne à quatre-vingt-dix. Et tandis +qu'il s'assied:</p> + +<p>—Pierre, un verre de champagne, dit-il.</p> + +<p>—Moi aussi, fait l'associé.</p> + +<p>La partie s'engage. Il semble que San Buscar +soit tombé sur la bonne banque rasoir. +Sa voix métallique éblouit et foudroie le +ponte:</p> + +<p>—Ouit, s'écrie-t-il parfois, ou bien:</p> + +<p>—Nof!</p> + +<p>Le temps passe comme un éclair. On remplace +le champagne par du brandy and soda. +Un tas de jetons, d'or et de billets croît et décroît +tour à tour contre la petite chose en porcelaine, +devant San Buscar. Mais il ne quitte pas +la banque, qu'on lui pousse maintenant à plus +du double.</p> + +<p>Enfin, comme il vient d'achever heureusement +une taille dernière, quelqu'un annonce: +Banque ouverte! et le chasse du fauteuil. Le +petit jour ne cogne pas encore aux carreaux, mais +il n'est pas loin. Avec un guéridon et une sébille, +San Buscar et Mariolles font leurs comptes, +laborieusement, et se trouvent en bénéfice chacun +de vingt-quatre mille et des francs.</p> + +<p>—On a beau ne pas être rapiat, conclut Cristobal, +ça fait toujours plaisir.</p> + +<p>—Vous ne savez pas ce que vous devriez +faire, au lieu de reperdre ce paquet, dit Mariolles, +que les <i>long drinks</i> et ses jetons remplissent de +bienveillance: nous accompagner à Paris, Im..., +Mme de San Buscar et vous.</p> + +<p>—Comment donc! mon cher ami; c'est une +idée extraordinaire.</p> + +<p>—En attendant, on pourrait aller se coucher.</p> + +<p>Mais le sort en a disposé autrement; et ils +rencontrent au restaurant toute une bande +assez joyeuse et très grise, retour de Saint-Jean-de-Luz, +en costumes de pêche. On s'assied +ensemble. Une certaine Mlle des Pois, qui ne +revoit point Mariolles sans émotion, dépose sur +son collet presque toute la poudre à la maréchale +dont elle vient, au lavabo, de saupoudrer +son hâle. C'est l'heure des cocktails, du moins +à ce qu'affirme Glaphyro. Ils se succèdent et, +une fois encore, le temps passe comme un +éclair. Toutefois Mariolles sent obscurément, +au fond de son coeur, qu'il oublie quelqu'un ou +quelque chose (il ne sait pas au juste), et +boit avec sensibilité des choses couleur de topaze.</p> + +<p>—Il fait jour, dit soudain quelqu'un.</p> + +<p>Ces paroles sonnent tristement, on ne sait +pourquoi, et chacun regarde d'un air de reproche +les rideaux des hautes fenêtres: entre les +lampes et l'aurore, ils sont devenus d'un bleu +merveilleux, d'un bleu de grotte sous-marine.</p> + +<p>—C'est peut-être ça que Baudelaire appelait +le bleu mystique, dit Mlle des Pois; car elle a +une teinture de lettres, «une couche», disent +ses amis.</p> + +<p>On se sépare. La voix des femmes se mêle +au bruit des portières refermées, et Mariolles, +s'étant définitivement souvenu qu'il est marié, +et même jeune marié, gagne avec un mélange +d'inquiétude et de bonne humeur son appartement. +Il frappe, tout doucement, à la porte qui +le sépare de sa femme.</p> + +<p>—Entrez, dit Sylvère.</p> + +<p>Par la fenêtre restée grande ouverte, il aperçoit +un instant la mer toute bleue, le ciel tout +rose. Et il aperçoit aussi Sylvère, avec une pâle +figure, assise dans son lit et qui ne dort pas. +Un peu de gêne semble répandue dans l'air. +Mais Mariolles a une idée triomphante. Avec un +bon sourire, il vide ses poches: des billets, de +l'or, de la nacre tombent sur le lit.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça, crie Sylvère. +Ah! vous avez joué.</p> + +<p>Elle secoue la couverture avec dégoût: de +fortes sommes, se réfugient sous les meubles.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que vous avez sur votre col? +De la poudre de riz. Mon Dieu, mon Dieu, vous +avez été avec des femmes!</p> + +<p>—C'est... c'est le croupier, balbutie stupidement +Mariolles. Voyons, ma chérie, ne pleure pas.</p> + +<p>Il n'en faut pas davantage. La figure pâle de +Sylvère, ses yeux agrandis de fatigue, tout cela +s'effondre dans un petit mouchoir, tandis qu'elle +gémit:</p> + +<p>—C'est la faute de cet Espagnol. Je ne veux +plus le voir. Et Imogène qui avait l'air de se +moquer de moi, en me disant bonsoir. Mon +Dieu, que je suis malheureuse!</p> + +<p>Mariolles est écrasé par le poids de ses torts. +Il s'assied, et, à son tour, pleure. Il a saisi sur +un bras du fauteuil un bas de sa femme, qui +est en soie tête-de-more, et s'en tamponne les +yeux en répétant (car la correction de son +langage se ressent du désespoir où il est +plongé):</p> + +<p>—Je me suis conduit comme un cochon... +comme un cochon.</p> + +<p>Cependant l'Atlantique non loin murmure, et +lèche, à petits coups de langue, la plage, comme +si elle était en sucre.</p> +<br><br> + + + +<h3>IV</h3> + +<h3>LE BEAU VOYAGE</h3> + +<p class="mid">(La scène est à Biarritz et à Paris.)</p><br> + + +<p>Le temps, dont le vol apaisa tant de choses, +depuis le courroux d'Achille jusqu'à l'appétit +d'Ugolin et au tendre désespoir de La Vallière, +a fait germer en quelques heures dans le coeur +de Sylvère, la semence de miséricorde. Elle +pardonne à Mme de San Buscar (au moins en +a-t-elle bien l'air) et ne refuse pas qu'on aille à +Paris en partie double, comme le lui a proposé +pâteusement, au petit jour, un mari tellement +désolé qu'il a fallu qu'elle-même le +consolât. Autrement il ne serait jamais allé dormir, +et, en vérité, il n'était plus bon à autre +chose.</p> + +<p>Sylvère pardonne aussi au baccara, tout en +se jurant bien de ne pas laisser le monstre +rôder autour de son ménage. Elle est en ce +moment même agenouillée auprès de la commode +en pitchpin, et ramène laborieusement, +avec une ombrelle, quelques-uns de ces ronds +de nacre et d'or, qui l'ont si fortement indignée +il y a quelques heures. Ce n'est pas qu'elle +les aime encore. Ceux de nacre surtout l'indisposent: +ils sentent leur fruit davantage. +Et puis elle les trouve prétentieux, avec ces +chiffres qu'ils portent inscrits sur le ventre, au +lieu de dire tout simplement, comme tant +d'autres bibelots leurs confrères: <i>Souvenir de +Dieppe</i> ou <i>Pèlerinage national</i>. Ah! en voici +deux qui avaient réussi à se cacher aux trois +quarts sous la plinthe. Elles profitent de l'ombrelle +pour y entrer un peu davantage. Courte +lutte; mais c'est Sylvère qui «les a». Ce sont +des plaques de cinquante; elles sont d'une +nacre plus belle, irisée et sombre, et d'un ovale +oblong. «Deux mille francs», se dit Sylvère, +en les faisant sauter dans sa main. Elle en est +presque intimidée. Ce n'est pas qu'elle aime +l'argent, dont le besoin ne lui est jamais apparu. +Mais enfin, à la campagne, on entend souvent +parler de deux cents pistoles, et, comme toutes +les jeunes filles de son milieu, elle n'a jamais +eu de loin mille francs à elle: elle aurait cru +que c'était plus beau que ça.</p> + +<p>Sylvère s'assied sur un tabouret pour mieux +réfléchir. Elle est en chemise et fait à elle toute +seule un joli tableau, moins joli pourtant que +tout à l'heure, quand elle était à quatre pattes +et la tête basse, à regarder sous la commode. +Elle s'est même fait du mal aux genoux, et se +les frotte en méditant.</p> + +<p>C'est vrai qu'elle ne sait pas ce que c'est que +l'argent. Sa dot est passée de son père à son +mari, le temps de faire ouf. Et d'ailleurs ce +sont des terres. Elle se représente assez bien +mille francs là-dessus: deux ou trois vieux +chênes que son père voulait vendre, et qu'elle +a eu le caprice de sauver, ou bien cette toute +petite enclave achetée l'autre année à un voisin. +Elle se rappelle des phrases prononcées à +cette occasion: «Ça ne tiendrait tout de même +pas dans la main, ce mouchoir de poche-là», +ou bien: «Qu'est-ce que vous voulez? Il faut +bien payer l'agrément.» Et Sylvère songe encore +à un saphir de sa grand'mère, dont elle +sait le prix, parce qu'il y a toute une légende +de famille là-dessus; le grand-oncle parti pour +acheter un beau cadeau de noces, allant au +Palais-Royal pour voir les bijoutiers, et n'en +sortant plus, attaquant le biscuit un peu tous +les jours, dans les restaurants, disait-on à Sylvère. +A la fin, il acheta un saphir médiocre, et +c'est une autre des formes que peuvent prendre +mille francs.—Non, Sylvère n'a jamais eu +d'argent, et encore ses frères le lui prenaient-ils +au fur et à mesure. Encore si son père lui +avait donné pour le voyage, à elle-même, ce +petit portefeuille qu'il a passé à Tony, cyniquement, +sous ses yeux, en lui disant: «Voilà +pour prendre des fiacres, mon cher Antoine.» +Et c'est des banques qu'il a prises avec. Il est +vrai que si les femmes touchaient elles-mêmes +leur dot, peut-être qu'elles joueraient aussi, ce qui +serait odieux, quoi qu'en pense la belle Imogène.</p> + +<p>On voit que Sylvère n'est pas encore très +féministe; mais peut-être les opinions de ce +genre sont-elles comme les huissiers, qui ne +viennent qu'avec la misère. Cependant elle continue +ses recherches et à composer de petits +tableaux vivants. C'est agréable, se dit-elle, +d'avoir l'Amérique pour premier vis-à-vis. On +peut laisser sa fenêtre ouverte et se promener +en chemise. On pourrait même...</p> + +<p>Mme de Mariolles rougit un peu. Elle songe +au temps jadis qu'elle avait peur, en se déshabillant, +et peut-être, tout au fond, un peu envie, +de donner des tentations à son bon ange. +Qu'il y a longtemps de cela. Elle n'ignore pas, +aujourd'hui qu'elle est devenue une façon de +philosophe, combien ces esprits sont indifférents +à la matière, serait-ce une matière aussi +précieuse que le corps de Sylvère; ou du moins +elle les imagine tels, et peut-être n'est-elle pas, +éloignée de croire qu'il y a une part de niaiserie +dans les intelligences trop épurées.</p> + +<p>Enfin ses fouilles sont terminées; et tout le +bénéfice de Mariolles est là, sous trois ou quatre +états allotropiques. Alors elle frappe à la porte +de communication; mais comme il y a d'abord le +cabinet de toilette, son mari n'entend sans +doute pas. Elle frappe plus fort, et une voix +étrange répond au loin:</p> + +<p>—... mmm... qu'y a?</p> + +<p>—C'est midi passé, et Mme de Mariolles. Ils +voudraient vous dire un mot.</p> + +<p>—N'entrez pas, n'entrez pas, s'écrie Mariolles +enfin réveillé.</p> + +<p>Et à part lui, il songe:</p> + +<p>—C'est que je ne suis pas bon à regarder +avec des pincettes. Ma parole, j'ai encore ma +chemise de jour.</p> + +<p>Tub hâtif et froid, bouchonnage, coup d'étrillé, +soins divers, etc. Et Mariolles frappe à son +tour.</p> + +<p>Comme par hasard, Sylvère met son corset.</p> + +<p>—C'est extraordinaire, se dit Mariolles, une +femme à sa toilette. On peut y venir à n'importe +quel moment: elle est toujours à mettre +son corset...</p> + +<p>(La suite comme au chapitre II, dans des circonstances +analogues. Les fatigues nerveuses +ont des effets bien connus.)</p> + +<p>... Et Mme de Mariolles, qui proteste encore, +s'écrie:</p> + +<p>—Il est plus d'une heure, et nous n'avons +même pas déjeuné.</p> + +<p>—Si on peut dire, fait Mariolles dans sa +moustache.</p> + +<p>—Et nous partons ce soir à dix heures.</p> + +<p>Monsieur paraît inquiet.</p> + +<p>—Nous partons?</p> + +<p>—N'est-ce pas vous-même et M. de San +Buscar qui avez décidé de partir pour Paris par +le prochain train de luxe? C'est ce soir.</p> + +<p>—Au fait, pourquoi pas? Et ce voyage à +quatre ne vous déplaît pas trop?</p> + +<p>—Mais au contraire. Les San Buscar sont +charmants. Entre eux deux, on doit avoir l'impression +de voyager dans le Texas.</p> + +<p>—Vous êtes bonne. Tout de même, Mme de +San Buscar va trouver que c'est bien rapide, +partir ce soir. Si elle ne voulait pas?</p> + +<p>—Imogène, ne pas vouloir? Laissez, laissez, +je m'en charge.</p> + +<p>Dans un wagon-restaurant, les San Buscar et +les Mariolles, autour de reliefs souffreteux, +causent.</p> + +<p>—Ce sont ces dames qui l'ont voulu, dit +Mariolles. Nous aurions pu dîner parfaitement +à Biarritz.</p> + +<p>—Pensez-vous que nous avions mauvaise +cuisine, demande Imogène avec des yeux innocents.</p> + +<p>—C'est-à-dire, explique Mariolles indigné, +que je déplore de n'avoir pas apporté une volaille +froide dans un journal.</p> + +<p>La comtesse, dit San Buscar (c'est toujours +de sa femme qu'il parle), ne reconnaît en cuisine +que le homard, à cause qu'il est rouge, et +la salade, pour le vinaigre.</p> + +<p>—Oh! et le céleri cru, Cristobal, et le chutney, +j'adore, et le Tabasco-sauce, et le... le...</p> + +<p>—... prélude de <i>Lohengrin</i>, propose Mariolles.</p> + +<p>—Non, une chose qu'elle est faite avec ce +poisson qui sent beaucoup, qui n'est pas cuit.</p> + +<p>—Le caviar?</p> + +<p>—La morue, dit Sylvère.</p> + +<p>—Non, je ne pense pas non plus.</p> + +<p>—Comment dites-vous, mon cher ami? +demande San Buscar, quand une chose vous +embête: zut ou zout? je ne sais jamais.</p> + +<p>La conversation tombe, comme un enfant, +pas de très haut; elle ne se fait pas de mal.</p> + +<p>Les messieurs fument. Imogène continue à +poursuivre le petit nom de son poisson. Sylvère +regarde derrière les longues vitres glisser silencieusement +le paysage des Landes. Sous les +premières étoiles, elles passent, par gradations +insensibles, du violet au noir; et, au couchant, +un peu de pourpre fanée pend encore.</p> + +<p>—Vous ne dites rien, Sylvère?</p> + +<p>—Ce paysage me plaît.</p> + +<p>—Les Landes? Mais c'est odieux quand il +n'y a pas d'incendie. Et je me demande, même, +pourquoi nous n'en voyons pas ce soir: c'est +la saison.</p> + +<p>—Vous n'allez pas demander le registre +des réclamations?</p> + +<p>—Non, mais j'aime que les choses se passent +régulièrement.</p> + +<p>—D'abord, ça sent bon, continue Sylvère. +Et il y a des tas de bruyères violettes et roses +qu'on a envie de cueillir. Et puis j'espère toujours +apercevoir un berger qui tricote sur des +échasses, comme lorsque j'étais enfant.</p> + +<p>Imogène lui prend la main, et de sa voix un +peu rauque, si émouvante quand elle se fait +tendre:</p> + +<p>—Comme vous êtes drôles, dit-elle, vous +autres Françaises. Il n'y a aucune part où vous +avez joué, étant petites, ou bien étant grandes, +pleuré, vous pourriez y revenir sans être émues. +Les places où moi j'ai été, ou non, auparavant, +c'est le même pour moi; même où j'étais amoureuse.</p> + +<p>—Pourquoi me faites-vous ces yeux-là, +s'écrie Sylvère; on dirait qu'il y a un noyé +dedans!</p> + +<p>—Et permettez que je vous dise, ma chère +amie, intervient San Buscar avec gravité, les +endroits où vous avez été amoureuse—vraiment...</p> + +<p>—Plaignez-vous, Cristobal. Pensez-vous que +c'est pour ne l'avoir jamais été que je partage +avec vous mon lit-toilette cette nuit?</p> + +<p>Mariolles fait une demi-grimace.</p> + +<p>—Voulez-vous bien ne pas raconter ces +choses, lui dit-il entre haut et bas.</p> + +<p>Imogène, sous la table, lui allonge une ruade +légère, presque une caresse, et Mariolles garde +un instant entre les siens un pied mince et +long qui s'avoue prisonnier d'assez bonne grâce.</p> + +<p>—Que voulez-vous lui répondre? dit cependant +San Buscar avec orgueil.</p> + +<p>Mais Sylvère reste silencieuse. Elle regarde +les Landes plates, toutes noires, maintenant, +glisser le long du train.</p> + +<p>A son côté, tout à coup, la vitre éclate, et +une grosse pierre vient frapper San Buscar à +la tête, sans force d'ailleurs. Il y a une minute +d'effarement dans le wagon. On s'empresse +autour de la victime qui n'a rien qu'un peu de +surprise vaniteuse à l'idée d'avoir «essuyé» un +attentat. Et il ne peut s'empêcher de croire +que c'est lui spécialement qui a été visé.</p> + +<p>Les gens continuent à s'agiter...</p> + +<p>Un vieux monsieur pose des conclusions.</p> + +<p>—Il est inadmissible que ce soit une plaisanterie. +Le projectile, pour avoir percé une +vitre aussi épaisse, a dû être lancé avec une +fronde, et lancé adroitement. Non, c'est bien le +crime d'un anonyme contre des anonymes, le +type primitif de l'attentat anarchiste...</p> + +<p>—... L'âge de la pierre impolie, dit Mariolles +pour dire quelque chose.</p> + +<p>Cependant Mme de San Buscar soupèse la +pierre dans ses mains; elle a la forme à peu +près et la grosseur d'un oeuf de cygne.</p> + +<p>—J'en ferai un presse-papier, songe-t-elle +tout haut. Et elle reprend: Comment s'appelle +la place, savez-vous?</p> + +<p>—Ychoux, je crois.</p> + +<p>—Bon. J'écrirai dessus: Souvenir d'Ychoux.</p> + +<p>Sylvère est pâle; elle a eu peur, et elle songe +maintenant à cette haine qu'ils ont laissée derrière +eux, au berger dont le bras fort a visé en +vain la chose de luxe, insensible, brillante, qui +continue de précipiter sa course à travers la +nuit fraîche et résineuse.</p> + +<p>Mais Mme de San Buscar rompant le silence:</p> + +<p>—Ah! s'écrie-t-elle; je sais maintenant: +c'est du Bummaloe-fish, que je voulais dire.</p> +<br> + + +<p>Sous le petit jour qui semble ne percer qu'avec +effort l'appareil des verrières, la gare d'Orsay est +immense, concave et grise, avec des lampes +pâlissantes, des lanternes qui fuient en sens +divers, et parfois le son riche d'une chose en +fer qui résonne.</p> + +<p>Tandis que leurs valets de chambre, lourds +encore de sommeil, agitent sans but un désordre +de sacs et de couvertures, nos voyageurs +se confrontent. Ils ont des yeux trop noirs dans +des visages trop blancs, et cet air de gêne et de +froid que laisse une toilette bâclée, une toilette +«sur le linge».</p> + +<p>—On pourrait, propose Mariolles, laisser +les bagages s'arranger avec les domestiques et +ruer soi, sur l'hôtel.</p> + +<p>—Qui est-ce qui a télégraphié au Léviathan?</p> + +<p>Personne n'a télégraphié au Léviathan-Hôtel. +Les San Buscar et les Mariolles échangent des +regards chargés de muets reproches.</p> + +<p>—Partons tout de même, fait Sylvère.</p> + +<p>Elle est un peu lasse des trains dits de luxe, +des pseudo-dévêtissements sur les lits-attrape, +et elle se prend à regretter l'honnête coin de +première de son enfance, avec des plaids.</p> + +<p>Seule Imogène proteste, et tient à vérifier +que ses colis sont au complet. Elle n'en a que +neuf, n'ayant pu, en un jour, emballer tout le +nécessaire; mais elle n'en professe que plus +d'amour envers ce qui lui reste, comme les +mères ont accoutumé pour le peu d'enfants que +leur a laissés une longue guerre.</p> + +<p>On se résigne; on monte à l'arrivée des chemins +roulants, pour se placer, selon les indications +précises de la Compagnie, devant la bouche +dont la lettre correspond au numéro de son +billet (à moins que ce ne soit le contraire ou +autre chose). Imogène guette à la place indiquée. +Les colis les plus incohérents: cartons +entr'ouverts, malles de bonne avec du poil +dessus, peaux de truie, etc., montent, montent, +d'un train uniforme, avec un peu de cet air +bête qu'affectaient, à l'Exposition, les touristes +du trottoir en rond. Enfin paraissent ceux d'Imogène; +mais, comme s'ils dédaignaient de la reconnaître +dans son attente désolée, de droite, +de gauche ils virent, ils s'égaillent, vers tous +les comptoirs où elle n'est pas, manifestant +ainsi une fois de plus l'obscure malice des objets +mobiliers.</p> + +<p>Tant bien que mal on les rassemble (peut-être +qu'ils n'ont plus envie de jouer); ils sont +là tous les neuf, en robe kaki timbrée de violet, +et tout le monde s'ébranle vers le Léviathan-Hôtel.</p> + +<p>Trois quarts d'heure de course, on descend +devant le caravansérail de l'avenue du Bois. +D'un joli blanc de plâtre que la patine de Paris +n'a pas encore flammé de noir, on dirait quelque +monstre géant et modern-style, accroupi au +bord de la route. Cependant paraît un employé +amnésique et polyglotte, pour qui, malgré ses +efforts, la plupart des choses n'ont plus de nom +dans aucune langue. On finit par s'entendre: +deux petits appartements au cinquième (avec +balcon) sont mis à la disposition des infortunés +explorateurs. Et déjà ils se hâtent vers leurs +lits, impatients de réparer le repos qu'ils ont +goûté dans le train.</p> + +<p>Les Mariolles ont un petit salon, une chambre +à deux lits et un cabinet de toilette dans lequel +on s'occupe de transporter leurs bagages. Ils +ont été tout droit se coucher sans beaucoup +prendre garde à l'ameublement, et c'est ainsi +que bien des splendeurs modernes leur ont +échappé. Le petit salon surtout, avec ses bois +teints, ses cuivres à l'emporte-pièce, ses chaises +en forme de céleri décortiqué, ses tables hérissées +d'angles dangereux, présente on ne sait +quel air anglo-belge des plus ressemblants. +Pourtant nul ne l'admire, et déjà, sans doute, +les Mariolles se sont abîmés dans les ténèbres +du sommeil.</p> + +<p>Mais voici, sans qu'ils s'en doutent, qu'il +leur arrive des visiteurs: inopinément la porte +du corridor s'ouvre et introduit dans leur petit +salon:</p> + +<p>1° Un Anglo-Saxon très rasé, apparemment +Américain, en habit et complet état d'ivresse;</p> + +<p>2° Une charmante petite dame de 1m,65, +blonde, mince, et d'une élégance un peu exotique +qui fait penser qu'on l'aurait aperçue au Delmonico +ou chez Cubat, eût-on fréquenté seulement +un peu les capitales attenantes à ces restaurants.</p> + +<p>Ils semblent du reste se considérer tout à +fait comme chez eux. La petite dame s'assied, +et, ouvrant un étui à cigarettes en or cannelé:</p> + +<p>—Mon cher, dit-elle, donnez-moi un peu de +feu pour une cigarette.</p> + +<p>Avec des gestes mal coordonnés, le jeune +homme fouille dans toutes les poches d'un habit +un peu fripé. Le haut de forme aussi a subi des +atteintes fâcheuses, tandis que son devant de +chemise laisse pendre, au bout d'une chaînette +d'or, un bouton qui oscille au même rythme +que son maître.</p> + +<p>—Oh! je n'ai plus d'allumettes, dit-il; je +vais en prendre dans la chambre.</p> + +<p>Et il va pour ouvrir la porte; mais Mariolles +l'a close tout à l'heure, ce qui semble irriter +fort le nouveau venu, en sorte qu'il la comble +de coups de pied.</p> + +<p>—Blesse leurs yeux! jure en une langue +indéfinissable l'étrange étranger. Et il ajoute, +parmi les coups de semelle:</p> + +<p>—Il y a des voleurs dans mes chambres.</p> + +<p>—Menteur! fait la petite dame, qui en perd +son accent russe. Et elle reprend plus languissamment:</p> + +<p>—Tâchez de les faire sortir, Lord, s'il y a +moyen. Je voudrais tant les voir.</p> + +<p>Mais Lord ne fait que jurer et ruer, et elle +ajoute, ayant ressaisi toute sa petite dignité +nonchalante:</p> + +<p>—Moi qui avais envie, justement, de me +coucher avec vous.</p> + +<p>Cependant Mariolles se démêle avec surprise +d'un sommeil obscur. Un instant il rêve que c'est +Imogène, là, en train de forcer sa porte. Mais +les derniers coups de pied le réveillent: il lui +semble que son rêve monte, monte, avec lui, +d'un obscur abîme, et vient crever à la lumière, +comme une bulle d'air qui était posée sur les +feuilles, au fond de l'eau. Sylvère, de son côté, +ouvre, avec une épouvante confuse, des yeux +gris tout brouillés de songe.</p> + +<p>—Oh! oh! qu'est-ce qu'il y a, crie enfin +Mariolles.</p> + +<p>—Voulez-vous sortir tout de suite, crie de +son côté le jeune homme ivre, et me laisser +les chambres.</p> + +<p>—C'est un fou, pense Mariolles, qui se décide +à aller voir sans se vêtir davantage.</p> + +<p>Confrontations de quelques secondes au bout +de quoi, devinant un ivrogne qui se trompe +d'appartement:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous demandez, dit-il: pas +à boire, je suppose. Vous ne voyez pas que ce +n'est pas ici chez vous?</p> + +<p>—Voulez-vous sortir, continue l'autre. Et +qu'est-ce que vous avez fait de mes costumes? +(Car l'appareil léger de Mariolles se confond, +dans cette cervelle éclairée à l'alcool, avec une +vision de vêtements mis au pillage.)</p> + +<p>—Voyons, laissez-moi dormir, ou je vous fais +fiche dehors par la police.</p> + +<p>—Au voleur! au voleur! hurle le Yankee; +et, de son pied, il empêche Mariolles de refermer +la porte. Celui-ci, impatienté, envoie, d'un +coup de poing sec au creux de l'estomac, le +jeune étranger prendre contact avec un guéridon +derrière lui. Ces deux objets se répandent +aussitôt; l'Américain se relève seul, et, saisissant +prestement son revolver sur sa cuisse droite +il le décharge (trop haut) contre la porte refermée. +Un seul coup part, et le jeune homme, +regardant son arme, constate qu'il ne s'y trouvait +qu'une balle.</p> + +<p>—Oh! gentlemen, s'écrie-t-il, en se remettant +à tambouriner contre la porte, voulez-vous +me prêter des cartouches?</p> + +<p>A la fin, au bruit, et aux coups de sonnette +de Sylvère épouvantée, un valet et une servante +se déterminent à accourir lentement. Mais la +vue d'un jeune homme évidemment courroucé, +qui brandit une arme fumante, les confirme +dans l'idée qu'il ne sied point au domestique de +se mêler à la querelle des maîtres, et cependant +la dame à l'accent russe, qui a fini par +trouver des allumettes, fume des cigarettes au +hashich, et se tient commodément assise à contempler +cette petite scène.</p> + +<p>Elle ne tarde pas, d'ailleurs, à le devenir de +famille, Mme de San Buscar (peignoir de linon +vert-de-gris, babouches de fourrure, chignon +hâtif, très bas, sur la nuque), qui survient avec +son mari, reconnaissant son frère dans l'assassin.</p> + +<p>—C'est vous, Lord!</p> + +<p>—Tiens! Imogène. Je ne pensais pas vous +voir avant deux ou trois jours. Bonjour, San +Buscar. Comme ridicule vous êtes, avec cette +chose sur la tête.</p> + +<p>Le fait est que Cristobal, habillé à la hâte, +est resté coiffé d'un foulard noir et rouge, qui +lui fait des cornes sur les tempes. Laissant les +siens s'arranger entre eux, il s'occupe à calmer +les domestiques, dont le courage a crû avec le +nombre, et qui, cinq ou six maintenant, parlent +de traîner le meurtrier chez le commissaire.</p> + +<p>—Au Mexique, leur explique-t-il, cela ne +ferait lever personne. On y tire des coups de +revolver toute la nuit, pour la moindre controverse, +pour rien, pour le plaisir. Dans sa +chambre, tout seul, on fait des cartons, pour +s'entretenir la main.</p> + +<p>Et son foulard lui donne un air patriarcal +qui sème la conviction dans les coeurs.</p> + +<p>—Lord, dit Imogène, vous allez faire des +excuses au baron de Mariolles-Sainte-Mary, c'est +mon ami, et sa femme, quand vous la verrez.</p> + +<p>—Je ne la connais pas, fait le jeune homme.</p> + +<p>—Oh! c'est vrai; mais justement, vous +devez.</p> + +<p>Il songe un peu, et puis, indiquant la petite +dame:</p> + +<p>—Laissez-moi, dit-il, vous faire connaître +mon amie, Mme d'Erèse.</p> + +<p>Imogène s'incline sans marquer d'enthousiasme; +comme la matinée, elle reste fraîche.</p> + +<p>—Je l'ai connue hier soir, continue Lord, +qui explique sa jeune amie comme un tableau;—par +Clodowitz. Mais nous l'avons laissé sur +un canapé: il avait bu, beaucoup. Madame, elle, +est Persane, ou Parthe, d'un pays qui s'appelait... +Comment déjà?</p> + +<p>—L'Atropatène, donc, déclare Mme d'Erèse.</p> + +<p>A ce moment la fameuse porte s'ouvre, et +Mariolles, à peu près vêtu, paraît. Il a sans +doute reconnu les voix, de sa chambre, et ne +paraît point trop surpris des conciliabules qui +s'offrent à ses yeux.</p> + +<p>—Oh! monsieur de Sainte-Mary, dit Imogène, +laissez-moi vous présenter le plus désolé jeune +homme d'Amérique, de son erreur. Mon frère, +Master Lord Harryfellow.</p> + +<p>—Je suis enchanté vraiment, dit Mariolles; +et on se serre la main avec une telle cordialité +que le bouton d'or, au bout de sa chaînette, +oscille violemment.</p> + +<p>—Vous ne voudriez pas avoir, reprend Lord, +un verre de sherry?</p> +<br><br> + + + +<h3>V</h3> + +<h3>LA TOURNÉE DES GRANDES-DUCHESSES</h3><br> + + +<p>Le petit salon de Mme d'Erèse est art-nouveau +au point que les meubles en font: Bing! dès +qu'on y touche; si tourmentés d'ailleurs de +formes qu'ils évoquent ces amusettes ingénieuses +où l'Inquisition d'Espagne dépiautait +les hérétiques. N'est-ce point là tout ce qu'il +faut à une société qui ne sait plus se tenir assise?</p> + +<p>Quelques bibelots d'une flagrante inutilité +se tordent dans les coins, comme des vignes +d'avant le phylloxera. Sur le mur, des estampes +singulières attristent un papier touffu de William +Morris: <i>le Christ aux orties</i>, oeuvre confuse +et belge, y fait pendant, par-dessus la +sanglante <i>Sainte Thérèse</i>, de Rops, à la <i>Sapho +Malthus alter</i>, de Beardsley; et une obscénité +anglaise du XVIIIe siècle, où de la viande nue et +rouge rit par mille rides, semble saine à côté.</p> + +<p>—Bonne affaire, votre Rowlandson, dit à +Mme d'Erèse une personne mûrissante et blonde +comme le froment de juin.</p> + +<p>—Pour qui? répond la jeune femme.</p> + +<p>Mme La Mortagne (c'est le nom de l'amie), qui +a servi d'intermédiaire en cette négociation, +comme en bien d'autres, se tait, et pince sa +bouche grasse.</p> + +<p>Elle n'aimait point qu'on la fît se souvenir +des affaires faites, ni du temps passé—passé, +s'il faut l'en croire, à s'occuper d'oeuvres. Oui, +mais lesquelles? Au moins excellait-elle à +mettre en rapports un certain ordre de personnes +charitables avec les familles embarrassées de +grands pianos et de petites filles.</p> + +<p>Très bourgeoise, quant à elle, Palmyre La +Mortagne élevait sévèrement, à l'ombre de Saint-Sulpice, +parmi le reps et l'acajou d'un cinquième +escarpé, deux jeunes La Mortagne déjà +sur leurs robes longues, et que toutes sortes de +raisons lui faisaient tenir à l'écart de son ordinaire +entourage. Palmyre ne passait d'ailleurs +pas pour avoir montré à l'endroit de ses +contemporains cet invincible éloignement qui +afflige M. Piot; et cela même la faisait <i>dater</i> en +quelque sorte dans le milieu presque purement +féministe, si on ose dire, de ses amies et clientes.</p> + +<p>A défaut de ses filles elle y promenait, comme +en laisse, M. Emmanuel La Mortagne, homme +mûr, de blanc barbu, et dont la tête était si +étroite qu'il semblait ne se pouvoir présenter +que de profil; avec cela s'efforçant au majestueux. +Mais il donnait le sentiment, en réalité, +d'un aigrefin pusillanime, sans joie; et que tous +les vilains métiers, qu'à sa figure on voyait +bien qu'il faisait, c'était comme par pénitence.</p> + +<p>Donc Palmyre pinça sa bouche, et regarda la +maîtresse de la maison. Celle-ci était cette +même personne, douée d'un léger accent +russe, que Lord avait amenée un matin au Léviathan-Palace. +Elle s'appelait Floride de son +petit nom, ne <i>mettait</i> point l'orthographe, et ce +qu'on en savait le mieux, c'est qu'un M. d'Erèse, +en effet, avait vécu assez longtemps pour la +prendre en mariage, au moment même de la +laisser veuve et sans un sou. Au reste, elle +avait du charme, des vices, un salon dont les +rares Parisiens qui s'y étaient trouvés confondus +parmi des colonies étrangères, soupçonnaient +que sa chambre à coucher n'en était pas +loin.</p> + +<p>Telle était la dame avec qui Lord passait +pour être du dernier bien.</p> + +<p>—Mais, reprit Floride, répondant à ses pensées, +les Américains, ma chère amie, c'est des +hommes qui ne tirent pas à conséquence... Et, +au fond, ce qu'il y a de préférable chez eux, +c'est leurs femmes.</p> + +<p>—Floride! fait Palmyre d'un air de reproche.</p> + +<p>—Oui, oui, je sais que nous n'avons jamais +eu les mêmes dégoûts. Oh! et puis: flûte; je +préfère encore mieux la cocaïne.</p> + +<p>—C'est le joujou nouveau, décidément.</p> + +<p>—Oui, la morphine ne se porte plus. Tandis +que l'autre: il n'y a pas comme ça, et un +corset, pour vous soutenir. Figurez-vous, je +m'étais mise à en prendre des paquets... jusqu'à +m'endormir vingt-quatre heures, une fois, +chez la même personne... une de mes amies.</p> + +<p>—Vous pourriez dire: un.</p> + +<p>—Bien, bien. Et le mieux c'est qu'elle +n'avait qu'un seul dodo, et qu'elle attendait +son oncle, je crois. Ce qu'elle n'a pas fait pour +me réveiller. Me jeter de l'eau, me chatouiller +sous les pieds; jusqu'à me crier dans l'oreille: +«Voilà une lettre chargée!» Rien n'y a fait, +que la faim, je pense. Car je n'ai rouvert les +yeux que pour réclamer mon chocolat.</p> + +<p>—En fin de compte, qui est-ce qui vous a +donné ce goût?</p> + +<p>—C'est cet imbécile de Lord. Lui en prenait +à cause de ses battements de coeur. Alors, +pour lui tenir compagnie... J'aimais autant ça, +parce que ça le rendait encore plus sage qu'à +l'ordinaire. Et puis, ça me le faisait voir différent. +Lui aussi il perdait la tête, trouvait que +je ressemblais à Mme de San Buscar; je lui renvoyais +le compliment. Nous parlions d'elle; il +me baisait les mains; le temps passait. C'est +vrai, au moins, qu'il lui ressemble, en plus +menu—et qu'ils s'aiment beaucoup. Je voudrais +que vous les voyiez ensemble: on dirait +mari et soeur.</p> + +<p>—L'heureuse famille, quoi. Et le San Buscar, +qu'est-ce qu'il dit?</p> + +<p>—Mais, ma chère, il n'y a rien à dire. Vous +pensez bien qu'avec le petit frère je suis au +courant. D'ailleurs, si vous voulez demander à +San Buscar, il va venir.</p> + +<p>—C'est lui, le rasta généreux, dont vous me +parliez l'autre jour, à propos de ces jarretelles +que vous faites faire?</p> + +<p>—Ah! en vermeil. Oui, c'est lui.</p> + +<p>—Et aussi... Américain que son beau-frère?</p> + +<p>—Non, fait Floride, avec un air de découragement. +Lui, c'est du Sud; il faut s'employer. +Figurez-vous que j'ai._._._._._._._._.</p> + +<p>Ici l'on sonne, et l'introduction de San Buscar +provoque bientôt le départ de Palmyre, +quoique Floride tâche à la garder encore, comme +sauvegarde. Mais San Buscar roule sur Mme La +Mortagne des yeux pareils aux boules d'un loto +tragique, en sorte qu'elle s'en va; et le lecteur +imagine sans peine tout ce qui s'ensuit.</p> + + + +<p>Cependant M. Gédéon-Lord Harryfellow (de +Minneapolis) et sa soeur Imogène étaient en +train de s'entretenir en leur langue maternelle, +du moins si l'on peut accoler à l'anglais cette +caressante épithète.</p> + +<p>Comme tout ceci se passait quinze jours plus +tard, au moins, que la petite bagarre du Léviathan, +Lord était sensiblement dégrisé. Selon +son habitude, il ressemblait au premier Consul, +en plus grec et en moins penseur: sa pensée, +il faut le dire, ne s'exerçant d'ordinaire +que sur des objets peu compliqués, une bonne +partie de golf, par exemple, ou de poker,—un +cheval qui saute, derrière le lointain renard, +dans le matin vif,—ou bien encore cette odeur +rapide de drogue et de noisette qu'exhale un +cristal creux, où le soda mousse dans du wiskey. +A part cela, indifférent; et, de toutes ces belles +envies dont souffre l'Europe, n'ayant que les +rudiments; quelque chose comme une appendicite +de vices: assez pour en souffrir, trop peu +pour que cela lui servît à quelque chose.</p> + +<p>Sa soeur se plaisait à son visage. C'était +comme le sien propre qu'elle aurait vu respirer +en face d'elle.</p> + +<p>—C'est entendu, Lord, vous nous faites +faire la fête, ce soir.</p> + +<p>Lord répond avec gravité:</p> + +<p>—On ne pourra pas boire, presque du tout.</p> + +<p>—Mais si, mais si. Et puis, pour une fois. Savez-vous +que vous êtes peu aimable pour Mme de +Mariolles; vous ne lui faites même pas la cour.</p> + +<p>Lord cherche un peu ses mots, et répond:</p> + +<p>—Vous m'aviez dit qu'elle vous ressemblait. +Je ne trouve pas, pas assez.</p> + +<p>—Ça n'est pas une raison; et puis, elle est +plus jeune que moi.</p> + +<p>—A son âge, vous étiez déjà une splendide +femme.</p> + +<p>—Je sais, je sais...</p> + +<p>—Ça vous est désagréable, que je vous le +dise?</p> + +<p>Imogène caresse son frère de ses yeux grisâtres, +et, lui mettant la main sur l'épaule, +doucement, comme on repose une tasse de thé:</p> + +<p>—Mon petit Lord, vous devriez aller voir la +nouvelle salle du Pinturichio, au Vatican.</p> + +<p>Le jeune homme, réfléchit quelques secondes; +puis, assuré qu'il ne comprendra pas de lui-même:</p> + +<p>—Pourquoi? demande-t-il.</p> + +<p>—Pour rien; pour vous rendre compte que +les costumes ont changé depuis les Borgia. +Et, à part cela, si vous voulez être aimable +pour moi, tâchez de l'être un peu davantage +ce soir, pour mon amie Sylvère.</p> + +<p>Lord a rougi.</p> + +<p>—Je vois ce que c'est, Imogène. Vous voudriez +que j'occupe cette jeune dame, pendant +que vous flirtez avec son mari.</p> + +<p>—Lord, vous êtes un cynique.</p> + +<p>—Et pensez-vous que ça m'amuserait de...</p> + +<p>—Lord, vous êtes un jaloux.</p> + +<p>—Votre mari ne l'est pas assez. Je vais lui +ouvrir les yeux, moi.</p> + +<p>—Vous ne ferez pas ça. Il en parlerait à +Mariolles; ça casserait tout. Et puisque ça n'est +que pour s'amuser, mon petit Lord, pour troubler +un peu ce ménage. Je les aime bien; mais +ils ont l'air trop heureux, aussi, de leur bonheur. +Et si vous ne dites rien, je serai bien gentille +avec vous...</p> + +<p>Elle prend son bras.</p> + +<p>—... comme lorsque vous étiez petit, et que, +de la varangue, nous regardions le lac.</p> + +<p>Lord revoit soudain les jours de son enfance, +les jours heureux de Minneapolis, la villa de +brique et de pierre, à porche rond; sa soeur, +plus grande que lui, en robe courte encore et +chaussettes cachou. Lord est ému, Imogène +victorieuse.</p> + +<p>—Quant au dîner, ne vous en mêlez pas, +reprend-elle. Mariolles a promis de nous mener +dans un endroit drôle, où il va des poètes, à la +<i>Ca' d'oro</i>, je crois, ça s'appelle.</p> + +<p>Le jeune homme songe que ce doit être un +restaurant fastueux, où les mets sont remplacés +par des danses et la musique. Il approuve +avec la tête, en regardant sa grande soeur de +ses yeux clairs et beaux qui ne laissent jamais +rien lire.</p> + +<p>—Si vous étiez gentille tout de suite, dit-il +enfin, vous viendriez avec moi au Bain de Cuir.</p> + +<p>—Au...?</p> + +<p>—Au Bain de Cuir; c'est le bar de l'hôtel. +Il est très convenable, à cette heure: il n'y a +personne.</p> + +<p>Le bar du Léviathan est dans le sous-sol. Il +semble d'abord qu'on aille visiter les égouts; et, +quand on y est, c'est comme un paquebot +énorme d'acajou et de cuir, qui se serait enlisé là +solidement. Tout y est démesuré d'aspect, massif, +confortable; et les gens qu'on y voit boire +ont l'air, en plus moderne, des compagnons +d'Ulysse dans la caverne de Polyphème. Mais +ce bon géant n'y est pas à cette heure-ci, ni lui +ni personne, ou presque. Derrière son comptoir, +qui ressemble un peu à un monument mégalithique, +le barman en smoking blanc somnole; +et, seul, à quelques kilomètres dans la +direction du billard, un monsieur joue aux +dominos avec une personne en robe princesse. +De temps en temps, il jure; et elle alors, en +bombant sa gorge, fait éclater les facettes d'un +rire aride et étincelant.</p> + +<p>Lord les regarde avec indignation, comme +s'ils lui volaient quelque chose; mais bientôt ils +disparaissent par une porte de fond dans les +profondeurs de quelque autre caverne; et ces +vastes solitudes restent uniquement vouées à +l'amitié fraternelle.</p> + +<p>Imogène et le jeune homme sont assis dans +une espèce de demi-lune, parmi les coussins +d'un hémicycle de cuir capitonné. Un peu de +jour, qui filtre sur leurs têtes par un soupirail +de verre à bouteilles, se mélange tristement +avec la lumière électrique.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous buvez là, Lord?</p> + +<p>—Toujours le même, wiskey and soda.</p> + +<p>—Ah! cette chose qui vous met dans des +transes. Je voudrais goûter.</p> + +<p>—Oh! vous n'avez jamais, même en Amérique? +Je vais demander un verre pour vous.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas que je boive au vôtre?</p> + +<p>Lord le lui tend: les doigts de sa soeur se +posent sur les siens autour du cristal, de façon +qu'elle porte à la fois vers ses lèvres le verre et +la main du jeune homme.</p> + +<p>—Vous tremblez, dit-elle. (Et elle boit.) +Pouah! que c'est mauvais. Faites-m'en boire +encore, voulez-vous. Qu'y a-t-il? Vous êtes +tout pâle. C'est vrai que je vous trouve très +changé par ce voyage,—tout à fait un homme, +maintenant. Je ne pourrais plus vous prendre +sur mes genoux, vraiment.</p> + +<p>A ce moment, Lord, qui en effet est pâle, la +regarde avec une telle intensité que ses yeux +en prennent de la signification. Mais Imogène +reprend avec simplicité:</p> + +<p>—Je veux dire que vous devez être beaucoup +trop lourd.</p> + +<p>Et elle ajoute, d'un air de rêver:</p> + +<p>—Aussi lourd, <i>I bet</i>, que M. de Mariolles... +Mais ne me regardez pas comme si vous alliez +me tuer, Lord.</p> + +<p>Elle a mis sa main belle et grande devant sa +bouche et ses yeux gris, comme la <i>Vergognosa</i> +du Sodoma; et on voit qu'elle tient son sérieux. +Mais son rire enfin triomphe. Comme une +source qui jaillit, volubile, multiple et riche, il +éclate sous la voûte, monte, ruisselle.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, demande Lord d'une voix +changée, d'une voix de garçon qui mue. Il se +penche, et sa bouche défiante semble menacer +les lèvres entr'ouvertes d'Imogène.</p> + +<p>—Laissez-moi, Lord. Vous voyez bien que +c'est à Cristobal que je pensais.</p> + +<p>Elle se reprend à rire en lançant à son frère +des regards en dessous. Et tout à coup une +voix amie se fait entendre derrière eux: c'est +Mariolles.</p> + +<p>—Quelle idée de s'enfouir en plein jour dans +ce sarcophage. Bonjour, Lord. Va bien?</p> + +<p>—Bonjour.</p> + +<p>—Merci. Moi qui vous cherche partout pour +ce dîner de ce soir. C'est toujours convenu?</p> + +<p>—Certainement, répond Mme de San Buscar. +Ça colle, comme vous dites.</p> + +<p>—Mais je ne dis jamais de ces choses-là.</p> + +<p>—C'est que vous n'avez pas bu de wiskey.</p> + +<p>Là-dessus, ayant pris rendez-vous pour tout +à l'heure, on se sépare. Imogène a des courses à +faire. Mariolles va retenir leur table pour le dîner.</p> + +<p>Ce n'est d'ailleurs pas loin du <i>Léviathan</i>, et, +le soir, toute cette jeune bande s'y rend à pied.</p> + +<p>—Car, dit Mme de San Buscar, quand on est +pour vadrouiller, ça n'est pas pour faire de +l'esbrouffe.</p> + +<p>—Évidemment, répond Sylvère d'un air +grave.</p> + +<p>La <i>Ca' d'oro</i> tient le milieu entre le boarding +house et la villa de cocotte. Il y a des enfants, +un ping pong; on y joue le poker; et des messieurs +mûrs, de temps en temps, y logent quelque +jeune parente de la province que mille raisons +de famille les empêchent de présenter à leur +femme. Les patrons: une Italienne maigre, +blonde, au bavardage avisé, qui sait le tarif de +bien des choses; et son mari, M. Joffre, autrefois, +comme une poularde, venu du Mans, et qui cligne +dans sa face aux mille rides des yeux rigoleurs, +où l'on puise cette impression rassurante que +M. Joffre, pour de l'argent, ferait jusqu'à des +choses honnêtes. Il serre avec effusion les mains +de Mariolles, un peu gêné.</p> + +<p>—Merci, monsieur Joffre, très bien. Et ces +messieurs de l'École française, toujours fidèles?</p> + +<p>—Ah! Monsieur, nous ne recevons plus du +tout d'hommes de lettres. C'est plutôt des dames, +maintenant.</p> + +<p>En effet, c'est plutôt des dames. Sur une +trentaine de personnes, seuls cinq ou six mâles +sont assis ça et là, piteusement. M. La Mortagne +fait partie de cette élite. Muet et de profil, il se gave +au sein versicolore d'une trolée féminine que +préside, l'air impérieux et lointain, la célèbre +Mme N... Arrivée naguère ou jadis du Chili avec +un sac énorme, elle se maria et envoya son +mari surveiller ses mines; inutile, certes, qu'il +était à cette belle et singulière personne, aujourd'hui +un peu molle, un peu mûre, mais toujours +de grand air. Depuis longtemps, dans son +milieu, on l'appelle Belle Amie.</p> + +<p>A reconnaître Mme La Mortagne, San Buscar a, +un instant, craint ou espéré voir aussi Floride. +Mais elle n'y est point; il entend qu'on parle +d'elle, précisément, et qu'elle dîne à Montmartre +avec un monsieur. La Chilienne fait la moue.</p> + +<p>—Au moins, dit-elle, s'il avait quelque +chose pour lui.</p> + +<p>—De la galette il a, pour lui, riposte Palmyre; +et M. La Mortagne la regarde d'un air sévère, en +passant sa main dans sa grande barbe, comme s'il +y cherchait des pensées ou des miettes de pain.</p> + +<p>Des tables plus petites se partagent le reste +de l'assemblée. C'est jour anniversaire, paraît-il, +pour l'une de ces dames. De quoi? On ne sait +pas bien, mais il règne à la <i>Ca' d'oro</i> un air de +fête. Belle Amie offre à toute venante quelque +peu d'une de ces tisanes sans danger dont +l'ivresse se dissipe en quelques éternuements. +Et on parle de bal. La petite Perdicion, chorégraphe +espagnole, dont les cheveux couleur +goudron ondulent sur un front bas, a promis +un intermède, et fait venir pour lui servir de +vis-à-vis un vieillard au teint de cuivre, et aussi +un adolescent du plus agréable aspect.</p> + +<p>Après le dîner, qui ne présente comme incidents +notables que le bris d'un saladier dont la +sauce se répand sur plusieurs robes, et une violente +altercation entre une dame âgée et un +jeune homme qui dînent en tête-à-tête, on passe +au salon, et, tout de suite, Perdicion prélude, +avec le vieillard, à ses exercices.</p> + +<p>Elle est comme frottée d'huile: autour de sa +croupe et de son ventre, qu'elle bombe tour à +tour ou ravale, l'appareil de ses membres se +meut sans effort. On dirait quelque bête à fourrure +qui s'étire, qui va bondir, élastique, impondérable. +Et tout contre elle le vieux danse d'un +air blasphématoire en agitant des castagnettes. +Quelle sombre folie l'agite; tandis qu'il bave +de sa bouche sans dents, ses mains dressées +et retentissantes semblent attester au plafond +d'invisibles et cruels fétiches.</p> + +<p>L'Espagnole est infatigable: c'est le jeune +homme qui lui fait vis-à-vis à son tour. Il danse +avec mollesse, non sans grâce; des dames lui +font cercle et semblent, par leurs regards couverts, +se désigner des charmes ingénus dont +elles s'irritent, mais s'avoueraient tentées peut-être, +si Belle Amie n'était là pour les maintenir, +de son oeil gelé, dans la bonne voie. Mme de +San Buscar se mêle au ring; elle cause même +avec ses voisines et semble chez elle. Mais Sylvère, +assise à l'écart, se sentirait moins à sa +place, n'était un peu de vin de Bourgogne qu'elle +a bu et qui la rassure. Elle regrette toutefois +les poètes, Colchis surtout, dont son mari lui +avait vanté les vers blancs, les yeux noirs et les +cheveux bleus.</p> + +<p>Maintenant c'est un quadrille. Des bras et des +jambes jetés composent une agitation bien +française.</p> + +<p>—J'aime autant Bullier, dit Mariolles; si on +calterait?</p> + +<p>—C'est vrai, dit Imogène avec son accent +américain, qu'ils commencent à nous courir; +n'est-ce pas, Sylvère?</p> + +<p>Sylvère fait un geste vague; Cristobal ouvre +des yeux grands comme des pommes d'escalier, +et l'on sort au moment qu'un monsieur commence +d'une voie basanée:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>La virgen del Pilar dice (bis)</i></p> +<p><i>Que no quiere estar francesa...</i></p> + </div> </div> + +<p>Mais une fois dehors et quand ils ont hélé +deux voitures:</p> + +<p>—Où va-t-on? s'informe quelqu'un.</p> + +<p>Nul n'en sait rien. Mariolles lui-même est +perplexe.</p> + +<p>—Voilà. Il y a quelques années, on aurait été +au Chat Noir, chez le Père Lunette, chez Bruant... +Sous le second Empire...</p> + +<p>—Mais nous sommes à aujourd'hui.</p> + +<p>—Moi, je voudrais voir des voyous...</p> + +<p>—Il y a la Chambre...</p> + +<p>—Il y a les Carrières.</p> + +<p>Et tous de crier, comme Platon:</p> + +<p>—Aux Carrières! Aux Carrières!</p> + +<p>—C'est que je ne sais pas où c'est, avoue +Mariolles.</p> + +<p>L'un des cochers non plus. L'autre sourit:</p> + +<p>—C'est loin, dit-il; à dix kilomètres au moins, +derrière Montmartre. Et puis il faudrait de la +troupe.</p> + +<p>Cette remarque refroidit tout le monde.</p> + +<p>—Il y a le Maxim's, dit San Buscar.</p> + +<p>—Comme turne nouvelle, dit Imogène, ça y +est. Il y a Voisin, aussi. Seulement ils n'ont +pas fini de croûter, dans ces endroits.</p> + +<p>—De... quoi?... demande Cristobal, avec ces +mêmes yeux ronds.</p> + +<p>—De briffer, si vous aimez mieux. Comprenez +donc rien, aujourd'hui?</p> + +<p>Par lassitude on tombe d'accord d'aller au +Quartier Latin. Le hasard, peut-être, assemble +dans le fiacre de queue San Buscar, Lord et +Sylvère, déjà tristes tous trois, ah! si tristes, de +leur petite fête. Sylvère lutte encore contre sa +jalousie, mais d'un coeur moins vaillant. Elle +songe à l'autre fiacre, à ce qu'on y peut faire: +des images dégoûtantes et précises lui naissent; +un genou découvert, une main qui rampe...</p> + +<p>Mais on s'arrête devant une taverne éclatante. +On descend de fiacre; des camelots crient, une +fille en rouge tire la langue à Lord; et l'on +sombre dans un sous-sol, parmi le cri et la fumée +d'une jeunesse mal vêtue: pharmaciens de +l'avenir, Panamistes futurs, nègres; et leurs compagnes, +d'une allure giratoire, promènent alentour +des toilettes, des joues aux couleurs vives.</p> + +<p>—C'est le printemps de la nation, explique +Mariolles.</p> + +<p>Près du billard un jeune homme est étendu +dans la sciure de bois qui saupoudre le carreau. +Il vient de passer d'une attaque d'alcoolisme à +une espèce de catalepsie; et un de ses camarades, +pour le faire revenir, lui frappe la figure +d'une serviette mouillée, en bégayant de fortes +injures, tandis qu'un troisième, tout jeune, est +assis, le menton dans sa main, et déclare de +temps en temps d'une voix défiante:</p> + +<p>—Moi, j'abhorre le sophisme.</p> + +<p>Comme ce sont là toutes les joies du cru, la +petite bande s'en va, après avoir bu du grog +américain qui se trouve excellent. Dehors, on +retombe aux hésitations. On irait bien au bal +Bullier; mais justement ce n'est pas le jour; en +sorte que, suivis des fiacres, il descendent tristement +le Boul'Mich' des légendes. Seul, Lord +ayant atteint sans doute les bornes de sa mélancolie, +saute à la joie, et déclare, sans bien +dire de quoi il s'agit, que c'est la chose la plus +«funny» qu'il ait jamais vue.</p> + +<p>—On est tout près de la rue de la Harpe, dit +Mariolles. Il y avait là autrefois un certain père +Chocolat. Malheureusement...</p> + +<p>—La jambe, s'écrie Mme de San Buscar.</p> + +<p>Ni le Vachette austère, ni le Soufflet nombreux +en Polytechniciens ne les attirent. Quelqu'un +parle d'aller à Montmartre. Quelle révélation! +«Cocher, à Montmartre!»</p> + +<p>Elles fiacres repartirent.</p> + +<p>Longtemps ils roulèrent. Tour à tour on les +vit s'arrêter à la porte de quelques cabarets à +musique, où d'ailleurs les chants avaient cessé. +Puis ce fut le Capitole, citadelle bien gardée—le +Néant, où l'on est servi sur des espèces de +cercueils poussiéreux,—le Hanneton, où des +dames, deux par deux, étaient assises. Et partout +il fallait boire, ou le feindre tout au moins.</p> + +<p>—Il y avait bien le Scarabée, qui était une +boîte singulière, dit Mariolles, mais on l'a fermé.</p> + +<p>—Et vous, dit Imogène.</p> + +<p>—Il y avait le Clou, aussi, qui était très +bien, avec des Steinlen; et un pianiste dans la +cave...</p> + +<p>—Mais, Tony, c'est un voyage rétrospectif.</p> + +<p>—Alors, Mariolles, demande Mme de San +Buscar, c'est tout ça que vous savez faire, et puis +boire. Votre tournée des Grands-Ducs, après tout, +c'est une tournée sur le zinc.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez! Paris devient +triste. On ne peut pourtant pas louer les égouts +pour s'y promener aux flambeaux—ou bien +souper avec Mlle Casque d'Or au Porc frais. C'est +trop cher.</p> + +<p>—Où est-ce, le Porc frais?</p> + +<p>—... N'existe plus.</p> + +<p>—Je vous répondrais bien quelque chose, si +j'osais.</p> + +<p>Et, l'injure à la bouche, Imogène regarda +Mariolles avec tendresse, sous le jaune bec de +gaz. Sylvère frappa le trottoir du pied.</p> + +<p>—Allons aux Halles, dit San Buscar, qui +pensait à Floride.</p> + +<p>Les fiacres repartirent, cahotèrent longtemps +sur un pavé inégal et sonore, s'arrêtèrent. +Puis on descendit au fond d'un humide caveau, +où des gens chantaient d'un air de misère, en +buvant du vin blanc. Puis on entra chez un +bistro qui servait du café au lait à des hommes en +blouse. Lord, avec sa canne, y cassa un lustre +à pétrole qu'on lui fit payer vingt-deux francs. +Puis on erra parmi les Halles, à travers l'atmosphère +tumultueuse, bariolée d'odeurs. Cela +sentit tour à tour le poisson, les fruits ou ces +légumes frais et nus qui sortent de terre: ils +firent rêver Sylvère à sa province.</p> + +<p>Au petit jour on échoua chez Baratte, dans +la grande salle. Deux violons y chevrotaient +leur filet d'âme; un monsieur ivre injuriait à +voix basse une femme qui pleurait dans son +verre, sans rien dire; et tout le monde semblait +las et verdissant. Sylvère avait envie de +pleurer, mal à l'estomac. Imogène but encore +du champagne. Son chapeau était un peu en +arrière; ses cheveux fort défaits; le cerne de ses +yeux comme du kohl: avec cela elle restait, +sous la cruelle lumière du matin, d'une beauté +sans reproche.</p> + +<p>On sortit enfin. Il y avait du soleil déjà en +haut des toits; et, sur le sol, de grands tas +verts, rouges, qui était des choux ou des +carottes. Et les fiacres repartirent.</p> + +<p>Or il arriva que, le second ayant pris la tête, +Imogène et Mariolles apparurent un instant, +les bouches fort profondément unies. Ce ne +fut qu'un éclair, et San Buscar n'en distingua +rien. Mais Lord les vit; il vit aussi Sylvère +devenir toute blanche, et lui pressant la main:</p> + +<p>—Quels mufles, dit-il simplement.</p> + +<p>Tous trois se turent, écoutant leur souci. +Cependant le fiacre tressautait sur les pavés +durs. On aperçut ensuite les quais pleins de +soleil, la verte Seine.</p> +<br><br> + + + + +<h3>VI</h3> + +<h3>CORRESPONDANCES</h3><br> + +<p class="mid">«<i>N. à Madame la baronne de Mariolles.</i></p> + +<p>«MADAME LA BARONNE,</p> + +<p>«Je vous prie de ne pas mettre ma missive +sur le compte qu'on vous en veut, mais plutôt +sur celui de l'estime et l'amitié. Mais ça m'ennuie +de voir un personne comme vous, si bonne, +qu'en s'en moque et n'y voit rien. Pour en finir, +votre mari vous trompe avec votre amie, cette +Mme Sanbouscar qui est venue à Paris avec vous: +vous voyez que je sais tout ce qui vous touche. +Ce ne sera pas longtemps monsieur votre mari, +pour le dire en badinant, s'il continue à se promener +avec elle, comme hier, dans le jardin du +musée de Cluny (boulevard Saint-Michel), et +s'embrasser tout le temps.</p> + +<p>«Excusez-moi de ne pas signer. Moi, je +m'appelle Montre-Tout.</p> + +<p class="rig">«N...»</p> +<br><br> + + + +<p class="mid"><i>Sylvère à Madame de Ribes.</i></p> + +<p>«Je suis malheureuse, bien malheureuse, si +vous saviez, chère mère; et je ne peux même +pas le lui laisser voir. C'est de Tony qu'il est +question, bien sûr; et pourquoi m'avez-vous +laissée l'aimer, puisque je devais si vite sentir +qu'il ne m'aimait plus?</p> + +<p>«Vous rappelez-vous ce temps où je voulais +me faire religieuse? Tout le monde traita si +bien cela d'enfantillage que je cessai bientôt d'y +songer moi-même. Et aujourd'hui il me semble +qu'il n'y avait que trop de sagesse dans cette +folie, que l'ombre des cloîtres est le seul abri +où ne se froisse pas le pauvre rêve des femmes. +Vous rappelez-vous encore qu'étant fiancée je +profitai de notre voyage à Bordeaux pour aller +voir dans son couvent cette charmante Isabelle +Melly, dont c'est la vocation, je pense, qui avait +été pour moi, deux ans avant, le chant de la sirène? +Vous ne m'aviez pas accompagnée dans +cette visite; elle fut touchante, quoique je n'en +aie pas compris alors le sens complet. Car j'étais +toute à mes brillantes joies, à ma soif d'un bonheur +inépuisable et prochain. Ah! pauvre bonheur! +Et si j'avais su, comme j'aurais envié ce +calme que je prenais, chez Isabelle, pour de la +froideur, la sérénité de son visage, ses regards +limpides et contenus, et toute son existence +mesurée, muette, pareille à la marche des aiguilles sur +le cadran. Autour d'elle, des meubles +nets, peu nombreux, semblaient harmonieux +avec sa vie. Puis on me fit visiter le jardin, un jardin +pour rire, entre des murailles noires, avec +quelques arbres tout en tronc qui s'étirent dans +du gravier, et un petit autel de la Vierge, en +rocaille, avec des fleurs en papier et aussi de +vraies fleurs.</p> + +<p>«Isabelle toucha ces dernières de sa main +pâle, et avec cette ironie un peu lointaine que +vous aimez chez les gens d'église, me dit: +«Voilà comme vous êtes. Et moi, comme ces +roses de papier». Hélas! ce sont celles qui ne +se fanent pas.</p> + +<p>«Mais, maman, je suis folle de vous conter +ces riens, que vous savez aussi bien que moi, au +lieu d'en venir à l'essentiel. C'est que j'ai honte, +voyez-vous, de mon malheur. Il faut vous le +dire pourtant.</p> + +<p>«Vous connaissez, jusque dans les détails, +mon séjour à Biarritz, la connaissance que j'y +fis des San Buscar, et notre voyage à Paris. Il +m'a semblé même, à je ne sais quoi dans le ton +de vos lettres, que vous n'approuviez pas entièrement +cette liaison; mais, plutôt, je pense, +ma chère mère, par une méfiance générale des +étrangers que pour d'autres motifs. Car d'un +côté, au moins, il n'y a rien à dire: M. et Mme de +San Buscar sont vraiment fort au-dessus du +rastaquouèrisme (j'espère que ce mot ne vous +choque pas. Si vous saviez tous ceux que j'entends). +Pour le peu de visites que je sais qu'ils +ont faites à Paris, elles m'ont paru très bien +placées. Votre vieil ami, le duc de Quintin, que +je fus voir dès mon arrivée, et plusieurs fois +depuis sur son désir, les connaît et les apprécie: +«C'est vrai, me disait-il l'autre jour, qu'ils +ne valent ni l'un ni l'autre ce pauvre colonel +(le premier mari d'Imogène); mais, somme +toute, ils sont aussi bien nés que... père et +mère.»</p> + +<p>«Aussi, n'est-ce point par là que j'ai à me +plaindre d'eux, et plût au ciel. Mais, vous avez +déjà deviné, mère chérie, que c'est de Mme de +San Buscar et de Tony que vient ma peine. +Oui, j'en suis sûre, ils me trompent; mon mari +me trompe... Ah! si je le croyais! Quoi, au +bout de quelques mois à peine, sans que je lui +aie causé encore un seul déplaisir; et les +hommes sont-ils si lâches?</p> + +<p>«Je ne me fonde pas au moins sur cette +lettre anonyme que j'ai reçue hier, et que voici +(sans doute, les valets de pied en écrivent-ils de +telles); mais j'ai vu, hélas! de mes propres +yeux. C'était au retour d'une assez triste promenade +de nuit à travers les plus mauvais lieux +de Paris, ce qu'on appelle: la tournée des +Grands-Ducs; Imogène et Tony étaient devant, +dans un fiacre; nous, je ne sais pourquoi, +dans un autre (vous faites les gros yeux). A un +moment notre voiture a pris la tête, et en passant +j'ai vu qu'ils s'embrassaient; mais avec +quelle joie sur leur visage, et en vérité tout emmêlés +l'un à l'autre.</p> + +<p>«Je suis sûre qu'ils se sont revus depuis, +car Tony s'est absenté plusieurs fois, et je n'ose +rien lui dire. Alors, dès que je suis seule, je +pleure; et puis je me baigne les yeux pour qu'il +ne s'en aperçoive pas à son retour: il me semble +qu'il serait trop fier au fond de son coeur (ce coeur +des hommes, pétri dans la vanité) de me rendre +si malheureuse. Et pourtant il y a des moments +où je voudrais mourir, si ce n'était à cause de +vous tous. Quelquefois même je pense au divorce. +Mais, rassurez-vous; je sais trop ce que +je me dois pour en venir là. Et puis, pourquoi +mentir avec vous? Saurais-je seulement vivre si +je ne devais plus le voir, et qu'il ne fût plus +là, près de moi, à me faire souffrir, comme +il est juste, puisque je l'aime. Mais je voudrais +moins souffrir, chère mère, et je n'espère plus, +ici-bas, qu'en vos conseils, etc.</p><br> + + +<p class="mid">«<i>Signé:</i></p> +<p class="rig">«SYLVÈRE DE MARIOLLES-SAINTE-MARY.»</p> +<br><br><br> + + +<p class="mid"><i>Floride d'Erèse à N...</i><br> + +(Carte pneumatique.)</p> + + +<p>«Tu ne viens plus me voir. Qu'y a-t-il de +cassé? Est-ce par jalousie, comme prétend cette +La Mortagne, et pour le gros brun, encore: +c'est bien ridicule. Tu sais qu'il n'y a entre lui +et moi que des rapports d'affaires. Il m'achète +de ce que je vends, voilà tout. Et toi, tu as de +beaux yeux, mon chéri, et la bouche rouge; +mais je ne puis pas vivre uniquement de cela: +les oeillets, vois-tu, ça ne se mange point, ou si +peu. Il y en a pourtant dont j'ai faim encore. +Ah! jalouse, jalouse; viendras-tu demain, vers +cinq heures, à la maison pardonner à ta</p> + + +<p class="rig">«FLORIDE.»</p> +<br><br><br> + + + +<p class="mid"><i>Madame Noël de Ribes à la baronne<br> +de Mariolles.</i></p> + + +<p>«Ma chère enfant,</p> + +<p>«Ta lettre m'a plus affligée que surprise, comme +font les malheurs au déclin de la vie. Mais quel +conseil te donnerai-je que de chercher la consolation +auprès de Celui qui est seul à connaître +le pli secret de nos coeurs? J'ai peur aussi de ne +pas apporter à ces choses des façons de voir +assez pareilles aux tiennes. Malgré qu'il y ait +toujours entre femmes, et même de mère à +fille, je ne sais quelle complicité de sentiments, +il me semble que beaucoup de choses ont +changé depuis ma jeunesse, que les deux sexes +sont maintenant presque de plein-pied, en sorte +qu'il y a aujourd'hui deux maris, pour ainsi +dire, par ménage, et que la responsabilité des +hommes a diminué avec leur pouvoir. Mais on +ne leur en veut pas tenir compte, au contraire; +et toi-même, que je n'aurais songé guère à +accuser d'esprit moderne, je te vois plus irritée +contre ton mari qu'envers cette Mme de San Buscar, +pour qui il perce même à travers ta lettre une +bizarre sympathie. Et je sens bien que jadis, +c'est le mari qu'on aurait pardonné le plus facilement.</p> + +<p>«Par contre, ma chère enfant, et quoique +ce ne soit pas à moi de te reprocher une innocence +aussi repliée, comment se peut-il que tu +aies vécu, jusqu'à ton propre mariage, sans +t'apercevoir que les épouses sont partout et +toujours trompées? As-tu donc oublié cette +pauvre Mme S... que son mari, malgré qu'elle +pensât parfaitement, a fini, à force de hontes, +par acculer au divorce dont il avait besoin pour +épouser sa maîtresse,—et les yeux rouges de +ma pauvre Aurélie, quand elle se réfugiait à +Ribes, lasse d'être moquée par ton oncle avec +des servantes, sous son propre toit,—ou encore +cette malheureuse femme de notre régent, que +son mari bat si fort quand il revient de courir +la gueuse, qu'on dirait qu'il lui veut faire expier +ses propres fautes?</p> + +<p>«Au reste, quand je dis que les femmes sont +trompées, ce n'est pas, pour la plupart, qu'elles +l'ignorent, et ce n'est pas non plus qu'elles pardonnent +par un effort du coeur. Mais la vie, peu +à peu, les a mises dans cet heureux état d'indifférence +où l'on prend les choses comme elles +viennent, et surtout comme elles ne viennent +pas. Et ne crois pas non plus à Francillon appliquant +le «dent pour dent», ou à je ne sais +quelle honteuse vengeance. Car, de l'homme à +nous, la balance n'est pas égale, et en fait +de trahison conjugale, si elle est mutuelle, +c'est la femme qui a tout le tort. Mais veux-tu +que je te dise le grand secret du mariage? C'est +que la tendresse des époux n'y est qu'un moyen +passager, quelque chose comme le luxe et les +fleurs du vestibule chez les gens qui reçoivent; +et, pour les femmes, au moins, le seul bonheur +solide, tout ce qui rend la vie de ménage douce +et sacrée, ce n'est pas le mari, c'est l'enfant. +Que n'en es-tu là, ma pauvre Sylvère, déjà; +quelle pitié, que ton mari t'ait laissé ouvrir +trop tôt les yeux. Aussi bien, je crois, en effet, +que tu l'aimes, beaucoup plus qu'il ne le mérite +sans doute. Et qui donc vaut d'être aimé? Le +plus humble amour que nous inspirons est +comme la grâce, bien au-dessus de nos mérites.</p> + +<p>«Sais-tu ce que tu devrais faire, pour mettre +un peu d'ordre et de calme dans tes pensées: +passer quelques jours à Versailles, chez les +dames de Retraite. Tu n'ignores pas que c'est +une maison qu'on a jointe depuis peu à ton ancien +couvent, et où celles de ces dames qu'a fatiguées +l'âge, ainsi qu'une longue pratique de l'enseignement, +trouvent un emploi plus doux de +leurs forces à recevoir et consoler quelques +personnes de bonne société qui se jugent malheureuses, +et parmi lesquelles leurs anciennes +élèves, comme toi, sont particulièrement choyées. +Tu y retrouverais cette Mère Marie des Prodiges +que tu aimais tant, et à qui j'écris aujourd'hui +même à ton sujet. Écris-lui de ton côté si tu te +décides dans mon sens; ta lettre la trouvera +avertie et tu pourras te rendre à Versailles tout +de suite. Ces dames habitent l'ancien hôtel d'Aigrefeuille, +qu'elles ont acheté. J'y fus, étant bien +jeune encore, et n'en ai jamais oublié les hauts +lambris ni le paisible parc. Huit jours passés +dans cette ombre et sous ces muets ombrages +te permettraient de démêler mieux, dans ton +coeur, ce qu'il y a de durable ou de passager au +fond de tes peines. Peut-être tes soupçons t'y +apparaîtront-ils de moindre poids, à les examiner +avec plus de soin. Peut-être aussi l'absence +te rendra-t-elle plus précieuse à un mari +auquel tu as sans doute trop laissé voir que tu +étais sa chose.</p> + +<p>«Adieu, ma chère fille, etc.</p> + + +<p>«<i>Signé:</i><span class="rig">«EMMELINE NOËL.»</span></p> +<br><br><br> + + + +<p class="mid">«<i>Antoine de Mariolles-Sainte-Mary<br> +à Imogène de San Buscar</i>.</p> + + +<p>«Il faut bien que je vous écrive, Madame. La +façon dont vous me faites fermer votre porte, depuis +trois jours, me servira sans doute d'excuse +à ne pas suivre, pour une fois, les règles de la +prudence, et de prendre occasion à vous parler +un peu plus fortement que je n'ai fait jusqu'ici.</p> + +<p>«N'est-ce pas étrange qu'on puisse pousser +si loin et si longtemps un inutile marivaudage; +être l'un et l'autre au point de la plus entière +confidence; ne presque rien se cacher du plus +grossier même de nos désirs ou de nous-mêmes; +que vous m'ayez, avec votre air de cynique innocence, +livré pour ainsi dire toutes les figures +de votre pensée comme toutes les faces de votre +corps; et que vous n'avez pas voulu entendre +encore que je vous aime.</p> + +<p>«Quelle femme êtes-vous donc? Je sais de +vous tout ce qu'en pourrait savoir une masseuse, +la forme de votre gorge, de votre nuque, +de vos jambes; outre que ce peu d'étoffes, dont +vous êtes à l'ordinaire trahie plutôt que dérobée, +m'a laisser distinguer vingt fois les plus +secrets mouvements et comme les ressorts de +vos membres, assuré que j'étais par votre singulier +sourire de ne vous déplaire pas en me +composant de vous, devant vous-même, une +image toute nue. Mais, en cas que je n'en eusse +pas à moi seul assez surpris ou deviné, n'avez-vous +pas pris le soin de m'instruire, quant au +reste, avec une sorte de trivialité, comme de ce +signe à votre hanche gauche, ou de votre dernier +vaccin sur le même côté. Je sais que vous +dormez en chien de fusil, que vous prenez votre +tub en vous accroupissant, que monter à cheval +vous est voluptueux. En vérité, je sais tout de +votre corps, excepté comme il se donne.</p> + +<p>«Mais vous ne m'avez pas moins laissé voir +de l'âme qui est en vous; et, mieux qu'au hammam +encore, je saurais comment vous traiter +au confessionnal. Car il n'est pas jusqu'à vos +réticences, vos airs d'être loin, ou cette façon +de me parler de votre frère quand je vous entretiens +avec trop de chaleur de moi, qui ne +vous aient découverte jusque dans les derniers +détours.</p> + +<p>«Pourquoi feindre alors que je ne vous +sois plus tout à coup qu'un étranger? Eh! sans +doute, je n'ignore pas mon indignité à remplir +ce difficile rôle d'amant, le peu d'avantages +que j'y présente, ni combien je perds à être +mis en balance de votre mari seulement. Mais +quoi, il semble que d'aimer nous donne quelque +droit d'être aimé; si vous ne savez aller jusque-là, +peut-être me devez-vous tout de même de me +prendre plus au sérieux, et, après m'avoir mené +fort résolument au point où j'en suis, de ne +m'y pas laisser sans bonnes raison. Je ne veux +pas être la lampe qu'on laisse, après l'avoir allumée, +charbonner dans la solitude: il faut me +«garnir» ou m'éteindre, et ne pas se divertir +non plus à lever sans cesse ou baisser ma +flamme.</p> + +<p>«C'est à ces jeux cruels que je vous connais +ce que vous êtes, idole inutile à ses dévots, +coquette aux sens irrésolus qui se refuse, par je +ne sais quelle répugnance, quelle crainte, quelle +cruauté, à payer de sa personne. C'est alors +que je goûte l'âcre joie de vous mépriser. Il est +vrai que vous n'êtes pas longtemps à le sentir, +ni que la proie vous échappe; et c'est alors +aussi que vous souriez de cet irrésistible sourire +où je crois sottement démêler Dieu sait quelles +promesses de bonheur, l'amour, la luxure, et +jusqu'à l'avant-goût de cet anéantissement sans +pareil où elle s'achève. Que je m'y voudrais +abîmer avec vous, loin d'ici, au hasard de +quelque nocturne ville du Sud, quand les étoiles +semblent perler sur le front de la nuit, et que +des gens chantent d'une voix décroissante le +long des rues. Ou encore, ici même, au coeur +de la cité grondante, par un après-midi d'hiver, +qu'on a croisé les rideaux devant les fenêtres +closes, et que le feu mire sur les murailles son +visage changeant.</p> + +<p>«Mais, n'est-ce point fou de songer au décor +de votre amour quand lui-même m'échappe? Au +moins ai-je le droit que vous me répondiez +clair, cette fois. J'ai risqué pour vous, à ce jeu, +mon bonheur nouveau-né, et peut-être un +autre que le mien; je vous demande donc +d'être enfin... etc.»</p> + +<p><i>(On n'a retrouvé de cette lettre que le brouillon, et couvert +de ratures; ce qui fait soupçonner les apostrophes de Mariolles +d'avoir été quelque peu de seconde main. Peut-être n'eut-il pas +besoin de les mettre au net et qu'Imogène se rendit sans en +avoir essuyé le feu.)</i></p> +<br><br><br> + + + +<p class="mid"><i>«La comtesse de San Buscar<br> +à M. Harryfellow.</i></p> + +<p class="mid">(Traduite de l'anglais.)</p> + + +<p>«Lord, je suis furieuse contre vous, littéralement. +Que signifie cette absence imprévue? +Est-ce que vous avez découvert quelque nouvelle +caillette de l'Atropatène, toute blanche +de graisse sous la plume? Est-ce que vous dormez +sous une table? Pourquoi m'abandonnez-vous; +et ne comprenez-vous point que si vous +me laissez comme cela, en proie à mes folies, +ce sera à vous la faute de mes fautes? +«Tout cela parce que vous êtes jaloux. Ne +dites pas non. Vous le fûtes toujours, et tout +petit garçon, déjà; comme ce soir où vous étiez +venu cacher votre tête dans mes genoux, et +tremper de larmes ma robe de bal. Ma première +robe de bal, Lord: je ne sais pas ce que +je vous aurais fait.</p> + +<p>«Aujourd'hui, vous ne pleurez plus; vous +vous terrez. Pourquoi? Ai-je rien fait qui vous +soit nouveau? Faut-il que je ne me laisse plus +admirer; ou me trouvez-vous si laide qu'il ne +me soit plus permis de paraître belle à personne? +Et qui jamais s'avisa de se fâcher pour un flirt? +Est-ce que je me fâche, moi, de toutes vos bouteilles +de wiskey: ou de cette Mme d'Erèse que +mon mari est en train de vous souffler!</p> + +<p>«Mais prenez garde, Lord: si vous n'êtes +pas là pour me défendre, je finirai par ne plus +savoir, toute seule. Et vous ne vous serez pas +si longtemps débattu contre des serpents imaginaires +que je ne finisse par vous faire avaler, +quelque jour, une couleuvre pour tout de bon, +comme on fit à ce Laocoon, qui en mourut.</p> + +<p>«Ainsi, mon frère chéri, revenez. Je me sens +perdue au milieu de tous ces gens quand vous +n'êtes plus là. Il me faut votre visage blanc près +de moi, et prendre votre bras, et vous raconter +de ces belles histoires que vous écoutez avec les +yeux.</p> + + +<p>«Yours,</p> +<p>«IMOGÈNE.»</p> +<br><br><br> + + + + +<p class="mid"><i>Floride d'Erèse à Cristobal<br> +de San Buscar.</i></p> + + +<p>«J'ai envie de vous appeler: Gros-Ami, +comme ce personnage de la <i>Double Maîtresse</i>. +Vous en fâcherez-vous? Gros Ami, donc. Je ne +sais pourquoi je pense à vous tout le long d'aujourd'hui. +Ce n'est pas que j'ai besoin d'argent. +Ce n'est pas non plus que je vous aime plus +que d'habitude; et, d'ailleurs, ce dont je +brûle à votre égard, c'est un sentiment paisible, +bon feu de bûches: non point de ces éclatantes +flammes qui aveuglent le coeur. Vous savez ce +que dit Nietzsche, qu'il n'y a presque aucun +homme dont une femme d'esprit voudrait avoir +un fils. Jamais, chez moi non plus, les désirs +que vous causez ne vont jusqu'à celui de l'enfantement. +Est-il vrai au moins (vous le dites), +que vous ressentiez pour moi des mouvements +plus profonds; que ma seule vue vous jette +dans un désordre passionné? Ou bien (excusez-moi) +tout cela est-il seulement, comme dirait +Herbert Spencer, le passage de l'Imogène à +l'hétérogène?</p> + +<p>«Mais je m'égare, et j'oublie le principal: +c'est mes jarretelles. Vous vous rappelez qu'elles +devaient être en vermeil. Or il paraît qu'on ne +peut pas le filer assez fin pour en faire des rubans +qui ne pèseraient pas; bien entendu, elles +doivent s'attacher à un tour de taille assorti, et +non pas à mes ceintures, qu'elles déchireraient. +Il faudra donc que le tout soit en ruban d'or +et, naturellement, moins bon marché; sans +compter les pierres, dont on pourra mettre un +peu plus, à cause de la diminution du poids. +Alors je vous prie de passer chez celui qui doit +les faire, pour vous arranger avec lui. Surtout, +ne marchandez pas: c'est un garçon de bonne +famille, qui s'occupe de bijoux par amour de +l'art. Il est Italien, et se nomme Gustave Portugalof. +Si vous l'entendiez parler de leur palais +ancestral à Venise, où sa mère, après une +longue maladie, s'est éteinte toute blanche, +parmi les cierges et les Franciscains, en égrenant +des chapelets de pierres précieuses. Son +magasin est rue Royale, entre le Maxim's et +Jansen. Je ne me rappelle pas le numéro.</p> + +<p>«Je compte sur vous demain, mon bon +Cristobal, et que vous aurez fait ma commission.</p> + + +<p>«A vous,</p> +<p>«FLORIDE.»</p> + + +<p>«P.-S.—Si ma lettre est un peu érudite au +début pour vous et pour moi, prenez-vous-en +à mon professeur d'étranger qui m'a soufflé les +citations. C'est un linguiste de première force, +qui est en train de traduire un nommé Omar +Queyam, que les Anglais ont, paraît-il, tout à +fait défiguré, avec leur cruauté ordinaire.</p> + + +<p>«F...»</p> +<br> + + +<p><i>Floride cacheta la lettre, et tournant sa tête sur son épaule +vers le professeur qui la regardait écrire:</i></p> + +<p>—<i>O linguiste, dit-elle, ta bouche.</i></p> +<br><br> + + + +<h3>VII</h3> + +<h3>PARIS-VERSAILLES</h3><br> + + +<p>Mme de Mariolles n'avait pas fait à sa mère +une bien entière confession de ses chagrins. Le +désir de savoir jusqu'où ils étaient fondés, et +si, comme elle ne le voulait plus mettre en +doute, son mari la sacrifiait à cette exotique +Imogène—l'inexpérience aussi de comparer +son malheur à aucun qui lui fût bien connu +en dehors des livres,—tout cela fit tomber +Sylvère dans le romanesque. Elle rêva d'abord +d'intéresser la rue de Jérusalem à ses ennuis; +mais s'étant rappelé, d'après des lectures, +qu'il y a à Paris des polices particulières, elle +se détermina de préférence pour l'une d'elles. +Et comment elle s'en procura l'adresse, on +l'imaginerait mal s'il n'était légitime d'en faire +honneur à l'ingéniosité bien connue des amoureuses.</p> + +<p>Un beau matin donc, ayant prétexté auprès +de Mariolles qu'elle allait à la messe (et ce fut +là son premier mensonge d'épouse), Sylvère +prit un fiacre à la porte de l'hôtel et donna +l'adresse: 61 <i>bis</i>, place des Victoires.</p> + +<p>On était en fin septembre. Le tendre souffle +de l'arrière-saison circulait par les portières +ouvertes, autour de ses joues. Le long des +Champs-Élysées il faisait frissonner faiblement +la dernière feuille des arbres. Quelques victorias +passèrent à grande allure, comme si elles se +fussent hâtées vers les derniers beaux jours; +et, partout répandu, c'était l'automne mélancolique, +voluptueux. Mais Sylvère ne savait plus +goûter la douceur des choses: de toutes ses +petites dents, elle semblait mâcher sa grande +douleur.</p> + +<p>Sylvère souffrait de cette variété visuelle de +la jalousie qui est peut-être la moins ordinaire +à son sexe. Les malades qui en sont atteints +s'occupent singulièrement à faire de leur coeur +une façon de cinématographe, où viennent se +peindre à l'envi mille images de leur perfide, +les plus cruelles, les moins décentes. Les beaux +yeux de Sylvère se posaient en vain sur les +objets autour d'elle, les équipages, la ramure +noire des marronniers, ou la brillante gerbe de +l'arroseur. Ce qu'elle voyait à travers tout cela, +n'était-ce pas toujours un même spectacle, son +mari tout près, oh! si près, d'une autre femme; +et sans cesse cette âme délicate se souillait des +plus basses visions. Parfois c'était comme si sa +plus secrète sensibilité se fût transposée en une +autre chair, et qu'elle-même y goûtât, en dehors +d'elle-même, une joie aiguë qui était son bien +propre, des caresses dont elle savait d'avance la +douceur._._._._._._._._._._._._.</p> + +<p>Sa voiture s'arrêta. Machinalement Sylvère +vérifia le numéro de la maison, monta deux +étages, se heurta à une grosse femme qui laissait +voir à demi une face convulsive sous le +mouchoir qu'elle appuyait à ses yeux, et qui +gémit sourdement.</p> + +<p>Puis Sylvère poussa une porte et se trouva +dans une grande salle de l'aspect le plus administratif, +où une douzaine de jolies filles et de +vieux employés se tenaient silencieusement +courbés sur des bureaux de pitchpin et des machines +à écrire.</p> + +<p>—Monsieur Simpson-Schuhmacher, demanda-t-elle.</p> + +<p>L'un des vieillards, sans mot dire, lui indiqua +du doigt une porte où <i>Cabinet du directeur</i> +était écrit. De l'autre côté c'était une petite antichambre, +et une seconde porte à travers laquelle +Sylvère distingua des voix. Elle s'assit, et toussa +pour indiquer sa présence. Mais les gens qui +parlaient ne parurent pas y prendre garde.</p> + +<p>—Je m'en f..., qu'elle soit jolie, clama l'un +d'eux, d'un gosier gras. L'essentiel est qu'elle +le trompe, et que nous le sachions: avec vous, +ou avec un autre, ça n'y fait rien, pourvu qu'elle +marche.</p> + +<p>—Mais, demanda une voix mélodieuse, pourquoi +tenez-vous tant à ce que M. Anderego soit +cocu?</p> + +<p>Sylvère eut envie de faire entendre encore +qu'elle était là: un peu de curiosité, ou de pudeur, +la retint; et elle n'était pas fâchée non +plus d'apprendre à connaître ses gens.</p> + +<p>—Vous ne comprenez donc pas, jeune idiot, +reprit la grosse voix, que si la première Mme Andermachin +pouvait faire pincer la seconde, elle +nous payerait à part cette satisfaction morale.</p> + +<p>—C'est que vous ne m'avez presque rien dit; +seulement de faire connaissance avec les Anderego: +c'est fait.</p> + +<p>—En deux mots, c'est très simple. Le monsieur +est un ancien mulâtre de la Jamaïque, qui +faisait des poids, dans les music-halls. Il y fit +aussi connaissance d'une femme-poisson de +tout premier ordre qu'il épousa, et qui était +capable de rester plus de deux minutes dans +de la flotte sans se noyer. Ça permettait à notre +homme de ne pas en fiche un clou, lui qui est +né un peu fatigué, justement.</p> + +<p>—Une écaille dans la main, qu'il avait.</p> + +<p>—Je vous conseille de crâner. Bref, de local +en bocal, ils échouèrent en Australie. Là, ça +marcha moins bien. Pour tout ce qui est beaux-arts, +paraît que les Australiens ont les pieds +froids, et puis l'eau douce y est rare: il y a des +quartiers où on l'expédie dans des boîtes en +fer-blanc. Vous pensez aux frais généraux que +ça leur faisait. Après ça ils voulurent faire de +l'élevage, des vaches, des moutons, vous savez. +Mais on leur chapardait tout; et puis la poisson +était malade de ne plus jamais faire trempette: +ça l'oppressait, cette femme, de souffler au sec, +tout le temps. Alors ils allaient lâcher leur +gourbi, quand, un beau jour, voilà que l'Anderego +trouve un placer chez lui; mais invraisemblable, +mon cher, quelque chose comme du +Crawford authentique, deux cents, trois cents +millions par terre, là, devant lui.</p> + +<p>—Maman!</p> + +<p>Sylvère, de l'autre côté, ne disait rien; mais +elle s'intéressait aussi à l'histoire: ça lui rappelait +«le notaire et la tonne de poudre d'or».</p> + +<p>—A la suite de quoi vous parlez qu'ils ont +radimé tout de suite à Paris, et que ça a bardé. +Lui fit la connaissance de deux ou trois princes +brésiliens, qui le présentèrent à leur tailleur, +et à leur cercle. La dame, elle, s'établit dans +une piscine en mosaïque bleue, où elle recevait. +Elle y tomba même malade, et fut soignée avec +le pire dévouement par une jeune et infortunée +divorcée à qui elle avait eu occasion de rendre +des services, ce qu'on appelle des menus services, +vous savez.</p> + +<p>—Oui, de la galette, enfin.</p> + +<p>—Tout juste. Le malheur est que les vertus +de la môme touchèrent aussi Anderego, au passage. +Il les vérifia de plus près, et les trouva si +fermes que cela lui donna des scrupules sur son +propre mariage, qui n'était pas très légal, et pas +du tout religieux. Vous voyez le dénouement. +Mais Mme Anderego n° 1 est restée riche. Elle +aime toujours son mari, elle est furieuse, et elle +nous paye pour pincer la divorcée. Le pire est +qu'il faut se presser, parce qu'elle s'est adressée +aussi à une autre maison. Ainsi, jeune homme, +au trimard; couchez avec la dame, et songez +que nous luttons pour la morale.</p> + +<p>—Oui, c'est une belle oeuvre; mais voilà, il +y a des frais, et je suis fauché, mon prince.</p> + +<p>—Toujours, alors. Je parie que c'est encore +votre sacré poker.</p> + +<p>Les voix se perdirent au fond de l'appartement; +on n'entendit plus qu'un tiroir ouvert et +les grognements de M. Simpson-Schuhmacher, +qui formula enfin cette réflexion menaçante:</p> + +<p>—Si j'étais Mme votre mère...</p> + +<p>Sylvère s'avisa à ce moment qu'elle était indiscrète. +Elle rouvrit doucement la porte extérieure, +et la referma avec bruit.</p> + +<p>—Qui est là? cria-t-on.</p> + +<p>—Je voudrais parler à M. Simpson-Schuhmacher.</p> + +<p>—Eh bien, entrez.</p> + +<p>La jeune femme se trouva dans un grand +bureau d'acajou et de cuir-vert le plus respectable +du monde. Et cherchant à penser des +choses familières pour assurer sa contenance, +elle se disait:</p> + +<p>—Voilà bien ce qu'il aurait fallu à papa pour +travailler. Il serait devenu conseiller général.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il pour votre service, Madame? +Sylvère aperçut une face truculente, du ventre, +deux gros bras qui lui poussaient un fauteuil, et, +quelque peu en arrière, un tout jeune homme +qui inclinait vers elle un visage rougissant, de +la plus rare beauté.</p> + +<p>—Je voudrais, répondit-elle, vous entretenir, +Monsieur, sur... (elle hésita) sur une +affaire délicate.</p> + +<p>—La plupart de celles dont je m'occupe le +sont, répondit l'homme avec un sourire bas.</p> + +<p>Et, se tournant vers l'adolescent:</p> + +<p>—Vous, l'Ange Gardien, ajouta-t-il, on ne +voudrait pas abuser davantage de vos précieux +instants.</p> + +<p>«L'Ange Gardien» rougit de nouveau, et, +levant derrière ses longs cils vers Sylvère des +yeux transparents où il y avait de la honte, de +l'espièglerie, et comme un peu de regret, il parut +prêt à quitter la chambre.</p> + +<p>A quel instinct obéit la jeune femme?</p> + +<p>—C'est que, Monsieur, dit-elle, n'est pas de +trop, si j'en juge, au moins, d'après les quelques +mots que j'ai surpris tout à l'heure de votre +conversation.</p> + +<p>Cela ne s'accordait guère avec le subterfuge +de la porte battue; et l'on voit ainsi que Sylvère +n'en était plus à compter ses mensonges. Cependant +elle s'était assise; et puis, prenant son +pauvre coeur à deux mains, on eût dit qu'elle en +exprimait le suc devant ces deux confidents +bizarres. On a bien vu des mondaines poser +nues chez leur photographe; mais quelle figure +aurait faite Mariolles d'entendre sa femme se +confesser en pareil lieu?</p> + +<p>—Je ne voudrais pas un trop gros scandale, +conclut-elle: leur faire peur, plutôt.</p> + +<p>—Il faudra tout de même y mettre la police. +Comment voulez-vous un flagrant délit sans +commissaire?</p> + +<p>—Oui, je sais, dit Sylvère, qu'on ne peut +éviter cela.</p> + +<p>—Et M. Walter de Crissey, que je vous présente—saluez, +jeune homme—(l'adolescent +s'inclina), vous dira comme moi qu'il faudra peut-être +assez longtemps pour les pincer. M. de Crissey, +qu'on appelle aussi «l'Ange Gardien», à +cause des ménages où il fréquente, est un de mes +meilleurs agents: c'est lui qui sera chargé de +cette filature (Sylvère eut plaisir à reconnaître +un terme de Gaboriau), et d'aller vous en rendre +compte, parce qu'il est de règle chez nous +d'écrire le moins possible. Mais, Madame, je +dois vous avertir que ce pistolet fait la cour à +toutes les femmes: ainsi, quand il sera seul +avec vous et voudra vous embrasser, flanquez-lui +moi des coups de riflard dans le portrait.</p> + +<p>Toute cette grossièreté de M. Simpson-Schuhmacher +indignait à peine Sylvère, tant il lui +semblait, depuis une heure, vivre dans du +roman. A tout prendre, elle commençait à faire +joujou de sa jalousie. Tel un petit chat à qui +on vient de marcher sur la queue: d'abord il +crache dessus, et puis se console à jouer avec.</p> + +<p>Mais M. Simpson-Schuhmacher la ramena +bientôt à de plus triviales spéculations.</p> + +<p>—Il y a aussi la question d'argent, dit cet +homme avec gravité.</p> + +<p>Sylvère acquiesça du chapeau.</p> + +<p>—Il y a de gros frais. Il faudrait au moins +deux mille francs de provision.</p> + +<p>—Voici, dit la jeune femme.</p> + +<p>Et dans un petit portefeuille elle choisit deux +billets sur les cinq que Mariolles lui avait donnés +le lendemain d'une fameuse partie de baccara, +à Biarritz. Car il y a une justice immanente des +choses, comme l'a fort à propos fait remarquer +un homme politique.</p> + +<p>—Voyez-vous, continua le gros homme, +l'Ange Gardien fait du travail chenu, mais cher. +Il y a de gros frais. Il faudra qu'il fasse la connaissance +de M. votre mari, de la dame américaine, +etc. Au moins, quand il sera dans la place, +n'allez pas le reconnaître.</p> + +<p>—Je serai à Versailles pendant quinze jours, +dit Sylvère. Il faudra que l'Ange... que M. de +Crissey vienne m'y porter des nouvelles.</p> + +<p>Et elle donna l'adresse des dames de Retraite.</p> + +<p>—Enfin, conclut Simpson, il y a de gros frais, +je vous le répète; peu de bénéfice pour nous. +C'est pour vous dire, Madame, que j'espère... +si vous êtes contente.</p> + +<p>—Contente?</p> + +<p>—Oui, enfin: si nous vous fournissons les +preuves que vous êtes trompée.</p> + +<p>—Ah! oui, dit Sylvère, contente...</p> + +<p>Tout étant conclu, l'Ange Gardien la raccompagna +jusqu'à sa voiture. Il avait vraiment l'air +d'un gentleman, tandis qu'il s'inclinait à la +portière, et Sylvère ne put s'empêcher de lui +tendre la main.</p><br> + + + +<p class="mid">(La scène est à Versailles.)</p> + + +<p>Mme de Mariolles et la Mère des Prodiges se +promenaient à pas lents dans les belles allées +de l'hôtel d'Aigrefeuille. La religieuse, en balayant +d'une indolente traîne blanche la dépouille +des ormes au tronc lisse, parfois tournait +de haut sa face attentive vers la jeune +femme qui marchait à son côté, en retroussant +d'une inutile grâce, en ces lieux déserts, derrière +ces hautes murailles, sa jupe de drap sombre.</p> + +<p>—Mais ce serait un gros mensonge.</p> + +<p>—Mais, objecta Sylvère, il n'y a pas d'autre +moyen. Vous savez mieux que personne, ma +mère, qu'au parloir on ne pourra pas causer +sans être entendu; et, si je ne dis pas que c'est +mon frère, comment pourrai-je sortir avec lui? +On voit que c'est l'Ange Gardien qui était en +question, et comment il viendrait rendre compte +à Sylvère de ses fonctions délicates.</p> + +<p>—Enfin, reprit la Mère avec un soupir, il en +faut bien passer par où vous voulez, puisque +c'est pour le plus grand bien de votre mari, +paraît-il, que vous tenez à faire passer de jeunes +étrangers pour vos frères. Je me figure, s'il +savait tout ce petit mic-mac, qu'il regretterait +de vous avoir si facilement permis de venir, +sans lui, faire la retraite à Versailles. Et j'aimerais +mieux, je vous assure, des moyens moins +compliqués, plus... plus honorables que ceux-là. +Sans compter que vous me faites faire un +péché.</p> + +<p>—Ne me grondez pas, ma Mère, dit la jeune +femme en se pendant à son bras. Je suis déjà +assez malheureuse.</p> + +<p>Sans plus mot dire, elles continuèrent la +promenade. Le sable cria sous les talons de +Sylvère; un clairon qui chantait au loin, dans +quelque cour crayeuse de caserne, perça l'air +doux et doré du mourant automne.</p> + +<p>Le lendemain même, M. Walter de Crissey, +soi-disant René de Ribes, se présenta au parloir +et demanda à voir sa soeur.</p> + +<p>Sylvère descendit aussitôt, prête à sortir, et +passa la grille.</p> + +<p>—Bonjour, René, dit-elle.</p> + +<p>—Bonjour Sylvère, vous ne m'embrassez pas?</p> + +<p>Et, sur les joues de la jeune femme impuissante, +l'insolent posa deux baisers.</p> + +<p>Que faire? Sylvère s'assura d'un coup d'oeil +que la Mère Marie des Prodiges, au moins, +n'était pas dans le parloir, et sortit du couvent +la première.</p> + +<p>«Quelle horreur, pensait-elle. Et comme la +soeur tourière nous a regardés!» Le pis est +qu'elle avait ressenti beaucoup plus d'irritation +que de dégoût. En vain se redisait-elle pour +s'indigner: «Quoi, un détective, un domestique!...»—tout +cela ravivait bien la double +brûlure de ses joues, mais il s'y mêlait un tout +petit peu de plaisir qui la désespérait.</p> + +<p>Pendant quelques minutes elle marcha en +avant, d'un pas rapide, sans se retourner. +Enfin, elle s'arrêta et se laissa rejoindre; mais +il y avait encore du courroux sur son visage, et +aussi cet air qu'on a quand on a préparé un +petit discours.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, j'ai sans doute le plus +grand besoin de vos services; mais je vous jure +que je suis décidée mille fois à m'en passer plutôt +que d'avoir à subir encore votre impudence.</p> + +<p>Ils étaient seuls sous les doubles arbres d'une +de ces désertes avenues qui font une roue autour +du palais. Le jeune homme tout d'abord +garda la tête basse.</p> + +<p>—Vous avez des mots cruels, dit-il enfin: +j'aimerais mieux des coups d'ombrelle sur la +figure, comme vous le conseillait M. Simpson. +Mais on n'a pas le choix.</p> + +<p>Il avait souri presque insensiblement à ces +derniers mots. Sa lèvre roulée et rouge, un peu +courte sur ses dents, lui donna un air d'impudence +naïve dont Sylvère se sentit irritée de +nouveau; et durant quelques secondes, elle +aurait volontiers suivi le conseil de M. Simpson-Schuhmacher. +Heureusement pour le «portrait» +de l'Ange Gardien qu'elle gardait encore du +respect envers les convenances. En sorte +qu'elle se contenta de répondre, un peu brutalement:</p> + +<p>—En effet, le seul qui vous reste, Monsieur, +est de faire ce qu'on vous a commandé—si +vous n'aimez pas mieux abandonner là votre +petit espionnage—et ses profits.</p> + +<p>—Ah! comme vous me méprisez, Madame, dit +Crissey, avec le ton d'une douleur si sincère +que la jeune femme en demeura interdite.</p> + +<p>—Si vous saviez, continua-t-il, comment +j'en suis venu là, et ce que c'est, à Paris, que +de se trouver sans un... je veux dire: sans argent. +Mon père m'en avait toujours donné; mais depuis +sa mort, je suis aux mains de maman, +qui est si regardante. Un soir, dans un cercle, +je me trouvais avoir besoin d'argent, tout de +suite. Ce. Simpson de malheur me le prêta. Depuis, +il m'en a prêté d'autre; et aujourd'hui il +me tient.</p> + +<p>«Peut-être, songeait cependant le jeune +homme, qu'il est un peu tôt pour entrer dans ce +genre de confidences. Mais tant pis, l'occasion +était trop belle.» Et il cilla à plusieurs reprises, +comme font les gens au théâtre, quand +ils ont envie de pleurer.</p> + +<p>—Je ne vous méprise pas,<i> Monsieur Walter</i>, +dit la jeune femme. Je vous plains.</p> + +<p>Il faut avouer que tous deux, jusqu'ici, +n'avaient pas beaucoup causé d'affaires. De loin +on eût dit une promenade d'amoureux. Comme +ils avaient repris leur route en sens inverse, ils +se trouvaient maintenant en vue du couvent.</p> + +<p>—Il faut rentrer, dit Sylvère de cette douce +voix qu'on prend pour parler aux malades. +Dites-moi vite ce que vous avez à me dire.</p> + +<p>—Ah! oui, dit le jeune homme avec un peu +d'amertume, ma mission. Voici: j'ai fait la connaissance +de la femme de chambre de Mme de +San Buscar, qui me communique les lettres +(Sylvère eut un peu honte), et aussi de Monsieur, +par Mme d'Erèse. Il doit me présenter à votre +mari. J'ai vu ce dernier de loin, avec la dame +américaine. Ils avaient l'air en discussion, elle, +sur la négative.</p> + +<p>Sylvère éprouva de nouveau quelque malaise +à entendre parler de son mari par l'Ange Gardien.</p> + +<p>—Vous connaissez Mme d'Erèse, interrompit-elle.</p> + +<p>—Oui, dit le jeune homme avec embarras. +Elle m'a obligé, autrefois.</p> + +<p>—Obligé?...</p> + +<p>—A dormir chez elle: je veux dire...</p> + +<p>—Bon, bon, fit Sylvère. Raccompagnez-moi +jusqu'au parloir, voulez-vous.</p> + +<p>Il se serrèrent la main en se quittant. Mais +quand elle fut en sûreté derrière la grille:</p> + +<p>—René, dit-elle, vous ne m'embrassez pas? +Et le jeune homme la vit disparaître et se +fondre parmi les ombres monastiques comme +un flocon de neige dans la nuit.</p> +<br><br> + + + +<h3>VIII</h3> + +<h3>LES GALANTES ALTERNATIVES</h3> + +<p class="mid">(La scène est à Versailles et à Paris.)</p><br> + +<p>L'Ange Gardien revint à plusieurs reprises +chez les Dames de Retraite, sans y apporter +d'abord aucune nouvelle d'importance touchant +M. de Mariolles, ou la maturité de ses entreprises +sur Mme de San Buscar. Du reste, ils +n'abordaient ce sujet qu'avec une sorte de réserve; +et ce ne fut pas la moindre des singularités +qui marquèrent les rapports de ce gracieux +aigrefin avec Mme de Mariolles-Sainte-Mary.</p> + +<p>Lui, au sortir du parloir, aurait voulu prolonger +la fiction qui l'y faisait se présenter +comme le frère de Sylvère. A deux ou trois reprises +il tenta, dans la rue, de continuer à l'appeler +par son petit nom; mais un «Monsieur» +tout glacé décourageait aussitôt ces tentatives.</p> + +<p>Ce n'est pas qu'au demeurant Sylvère se montrât +haute ou dure envers lui. Souvent elle parut +oublier les vrais motifs de leurs rencontres, le +traita avec une douceur familière. Un jour elle +prit son bras; ou bien elle s'asseyait avec lui +sur un banc pour écouter les contes ambigus +qu'il lui faisait de son enfance, de sa douteuse +jeunesse. Autour d'eux Versailles de pierres +déployait ses arbres déjà nus, plaintifs de +l'arrière-saison. On apercevait entre les toits de +la ville ces combles du palais où brillent des +statues, le sommet de la chapelle, les quinconces +du parc. Ils se promenèrent dans ces +mêmes allées qu'avait foulées La Vallière. +N'était-ce point son coeur qui gémissait encore, +avec les branchages, sous l'énervante haleine +de septembre? Et que les coeurs sont malheureux, +qui n'oublient pas.</p> + +<p>Sylvère fit quelques pas vers un bassin dont +l'eau avare et verte était ridée comme un visage +de vieille. Dans ce triste miroir elle n'aperçut +d'elle-même qu'une image indécise, effacée. Et +peut-être apparaissait-elle semblable à la mémoire +de Tony.</p> + +<p>—Ne vous penchez pas autant, dit l'Ange +Gardien. Il toucha son bras tandis qu'elle tournait +les yeux vers lui.</p> + +<p>—Comme vous êtes pâle, fit-elle. Je l'ai déjà +remarqué l'autre jour. Seriez-vous souffrant?</p> + +<p>Crissey prit un ton mélancolique du meilleur +aloi:</p> + +<p>—Vous savez bien sans que je vous le dise, +dit-il, pourquoi je souffre.</p> + +<p>Sylvère resta muette à cette dangereuse ouverture. +Mais elle s'assit, et le jeune homme à +côté d'elle.</p> + +<p>—Encore, reprit-il, si je n'étais pas tout près +de ne plus vous voir. Mais vous allez repartir, +n'est-ce pas, pour votre province; vous +l'avez dit. Et quelle chance me restera-t-il de +vous rencontrer jamais?</p> + +<p>Sylvère songea qu'il lui était difficile, en effet, +d'inviter «M. de Crissey» chez sa mère, en cas +même qu'elle en aurait eu le désir. Durant +quelques minutes, lui redevint sensible cette +distance qu'il y a d'un policier marron à une +honnête petite baronne de Mariolles, et qu'elle +oubliait si singulièrement d'ordinaire.</p> + +<p>—Dans quelques mois, vous rappellerez-vous +seulement qu'il y a quelque part un Ange Gardien, +comme <i>ils</i> disent?</p> + +<p>Le banc qu'ils avaient choisi était au repli +d'une charmille, caché par des restes de feuillage. +Un gardien qui passait les considéra tous +deux avec méfiance. Et, de fait, ils avaient cet +air vide que prennent les amoureux dans les jardins +publics quand ils se taisent et n'attendent +manifestement que d'être seuls pour s'embrasser +tout de nouveau.</p> + +<p>—Non, reprit Sylvère, comme en réponse +à sa propre pensée, je ne vous oublierai pas, +monsieur de Crissey. Et comme je crois que +vous avez un peu besoin de prières, j'irai au +calvaire de Bétharram à votre intention. Et je +vous enverrai une médaille.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que Bétharram?</p> + +<p>—C'est un pèlerinage, en Béarn: une jeune +fille qui avait voulu se noyer par amour, et qui +fut sauvée par la Vierge pour s'être repentie au +dernier moment.</p> + +<p>L'Ange Gardien se dit qu'il y a parfois indiscrétion +à vouloir sauver quelqu'un qui se noie. +Mais il ne fit point part de cette réflexion à Sylvère.</p> + +<p>—Je veux bien la médaille, dit-il. (Peut-être +songea-t-il qu'elle serait en or. Peut-être songea-t-il +aussi à certains de ses camarades qui +auraient ri de ce dialogue évidemment entaché +de cléricalisme; à Pierrette, dit Joujou-des-Dames, +jeune bookmaker plein d'avenir, qui +n'aimait pas la calotte et l'écrivait un peu partout,—à +M. François, le changeur du Cercle +des Républicains de l'Ouest, qui méprisait aussi +les curés, et qui posait si bien un placard). Seulement, +ajouta-t-il, je voudrais encore autre +chose.</p> + +<p>—Quoi donc? interrogea Mme de Mariolles +avec un peu de méfiance.</p> + +<p>Il hésita, et d'une voix plus basse:</p> + +<p>—Ce n'est pas beaucoup. Supposez que ce +soit par amitié; et un seul, un tout seul. Même, +s'il ne vous convient pas, vous me le rendrez.</p> + +<p>Sylvère aurait dû se mettre en colère. Elle ne +se mit qu'à réfléchir. En sorte que la chose, +d'instant en instant, lui semblait devenir plus +grave.</p> + +<p>—Songez, ajouta-t-il, que c'est notre dernière +promenade. Car je ne vous l'ai pas annoncé +encore; mais j'ai des nouvelles graves, +qui vous rappellent à Paris.</p> + +<p>—Eh bien, soit, fit enfin Sylvère puisqu'il y +a des nouvelles; et à condition que moi je ne +vous embrasserai pas.</p> + +<p>Les yeux baissés, avec un air de résignation +gracieuse, elle tendit la joue, et le jeune +homme crut peut-être que c'était ses lèvres +qu'elle offrait: au moins les baisa-t-il du mieux +qu'il savait, c'est-à-dire fort en avant. Et si ce +ne fut qu'un seul baiser, rien que par la durée il +en valait plusieurs.</p> + +<p>—Ah!... dit Sylvère. Et moi qui avais juré +de ne pas vous le rendre.</p> + +<p>Mais l'Ange Gardien ne répondit pas: il était +devenu beaucoup plus pâle. Il fallut pourtant +réfléchir aux réalités:</p> + +<p>—N'aviez-vous pas quelque chose à me dire? +reprit la jeune femme, timidement.</p> + +<p>L'Ange Gardien sortit de son rêve:</p> + +<p>—Ah! oui, dit-il. Que tout cela me semblait +loin. Il y a donc qu'en rentrant à Paris demain, +vous pourrez, selon vos désirs, faire pincer de +compagnie votre mari et Mme de San Buscar. Ils +ont rendez-vous ferme à cinq heures, à l'hôtel +des Échelles, rue de Châteaudun, chambre n° 49.</p> + +<p>Peu à peu le jeune homme avait repris son +ton professionnel:</p> + +<p>—Vous vous demandez peut-être de qui je +tiens ces tuyaux. Toujours de la femme de +chambre à Mme San Buscar. Comme vous savez +(il eut un sourire un peu canaille), elle me fait +lire les lettres que sa maîtresse n'a pas la sagesse +de brûler. J'ai pris copie de celle où votre +mari donne les derniers détails sur leur rendez-vous. +Voulez-vous la lire?</p> + +<p>—Ah! non, merci, dit Sylvère, avec un soupçon +de dégoût.</p> + +<p>Le jeune homme ne parut pas y prendre +garde.</p> + +<p>—Ils se méfiaient de leur hôtel, je pense, à +cause des domestiques: c'est pour ça qu'ils +avaient choisi les Échelles, qui est un des mieux +tenus de Paris pour ça, et avec trois entrées, ce +qui ne gâte rien. Alors, en arrivant demain +après-midi, vous avez tout le temps d'aller +prévenir M. de San Buscar, si, comme je le +suppose, vous désirez qu'il vous accompagne +dans vos manoeuvres.</p> + +<p>—Oui, dit Sylvère, autant vaut: cela fera +d'une pierre deux coups.</p> + +<p>—Il est probable que vous ne le trouveriez pas +au Léviathan-Hôtel; mais je pourrai vous conduire +presque sûrement où il sera, du moins si +vous me permettez d'aller vous attendre à la +gare. Car de l'avertir vous-même à l'avance, il +faudrait être plus sûr de sa dissimulation, et +qu'il tiendrait sa langue.</p> + +<p>Sylvère acquiesça sans objection aux plans +du jeune homme. Elle était devenue taciturne; +et on eût dit qu'au moment d'engager l'action +définitive sa belle vaillance l'abandonnait un peu.</p> + +<p>Mais le lendemain, au sortir du couvent et +des embrassements de la Mère Marie des Prodiges, +ce fut tout autre chose. Peut-être avait-elle +bien dormi, comme les duellistes ont accoutumé, +la veille de leurs rencontres. Peut-être +avait-elle décidé que son mari, somme toute, +n'était pas encore définitivement coupable, +pensée agréable et qui laisse au pardon des +voies plus aisées. Toujours est-il qu'elle avait +l'air de partir en vacances. L'Ange Gardien, +qui l'attendait aux guichets de la gare Saint-Lazare, +la regardait venir de loin, le visage clair, +la démarche longue et comme moulée par son +costume tailleur à rayures.</p> + +<p>—Maintenant, lui dit-elle d'une voix qui +sonna presque joyeuse, je me laisse conduire.</p> + +<p>Et elle s'assit dans la voiture découverte, avec +ce geste de se caler en rond, de se frotter contre +les coussins, qu'ont les petites femmes qui +partent pour le Bois, aux premières chaleurs.</p> + +<p>Mais il se mit à pleuvoir, et il fallut lever la +capote. Puis le fiacre s'arrêta.</p> + +<p>—Où sommes-nous, demanda Sylvère.</p> + +<p>—Si vous le permettez, dit le jeune homme, +je vous ai menée chez Mme d'Erèse, qui ne vous +est pas tout à fait inconnue, je crois. Vous êtes +sûre, à cette heure-ci, en insistant, d'y rencontrer +M. de San Buscar. Quoiqu'il me connaisse, +peut-être que mon nom ne suffirait pas à lui +faire interrompre ses occupations. Mais il se +dérangera sûrement pour vous.</p> + +<p>Sylvère ayant sonné chez Floride, une soubrette +jeune, grasse et laide, à qui elle fit part +de ses noms et qualités, ainsi que d'un très vif +désir de voir M. de San Buscar, l'introduisit +dans le petit salon art-nouveau qu'on a déjà +décrit au chapitre v, et déclara qu'elle allait +vérifier si Monsieur le comte se trouvait là, +quoiqu'elle ne le crût point. Par surcroît, Sylvère +lui confia une de ses cartes où elle avait +écrit: «Affaire urgente. Votre femme...», et +attendit seule, l'Ange Gardien étant resté en +bas dans le fiacre.</p> + +<p>San Buscar était, en effet, chez Mme d'Erèse: +il apparut au bout de quelques minutes, fort +ému, et pareil, dans son désordre extrême, à +un baigneur qu'on interrompt en ses apprêts +au bord d'une rivière; les cheveux en révolte, +nulle cravate et une bottine chevauchant son +pantalon. Il demanda, sans presque prendre +le temps de saluer:</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc?</p> + +<p>Sylvère eut un moment d'embarras. Mais, +reprenant son courage:</p> + +<p>—Il y a, dit-elle, que votre femme vous +trompe avec mon mari.</p> + +<p>A ce moment une porte, qui s'entr'ouvrit +derrière Sylvère, laissa apercevoir, mais à +peine, le visage clignotant de Mme d'Erèse, un +peu de linge blanc, puis se referma; tandis +que San Buscar, qui avait pris un air accablé:</p> + +<p>—Carajo, dit-il; vous êtes sûre?</p> + +<p>—Très sûre. Ils ont rendez-vous à l'hôtel +des Échelles, rue de Châteaudun.</p> + +<p>—C'est oune infamie, gronda cet époux +malheureux.</p> + +<p>Et il s'assit dans un fauteuil en bois lie-de-vin.</p> + +<p>—Ils ont rendez-vous à cinq heures, reprit +Mme de Mariolles. Nous avons tout juste le temps +d'avertir un commissaire de police, et qu'on +les surprenne.</p> + +<p>—Je souis hors de moi, gémissait cependant +un San Buscar immobile.</p> + +<p>—J'ai pensé, continua Sylvère, que vous ne +refuseriez pas de m'accompagner au commissariat.</p> + +<p>—Ah oui... au commissariat. Certainement, +ma chère amie. Et vous tenez beaucoup à +mettre la police là-dedans?</p> + +<p>—Mais enfin, dit la jeune femme avec un +commencement d'impatience, vous y avez le +même intérêt que moi. Votre femme vous +trompe, entendez-vous, votre femme.</p> + +<p>Ces paroles parurent aiguillonner San Buscar. +Il se leva et, à trois reprises, répéta d'un air +sombre.</p> + +<p>—Je souis cocou.</p> + +<p>Et, s'étant sans doute dûment convaincu de +cette vérité fâcheuse, il ajouta, comme si c'en +était la conséquence naturelle:</p> + +<p>—Je vais aller prendre mon chapeau.</p> + +<p>Une courte absence lui ayant suffi à retrouver +aussi sa cravate, comme à réparer les autres +désordres de sa toilette, c'est sous son ordinaire +aspect qu'il accompagna Sylvère jusqu'à +sa voiture. Cependant l'Ange Gardien avait +disparu; mais Sylvère s'en aperçut à peine, et +aussi bien sa présence n'était-elle plus nécessaire.</p> + +<p>—Le monsieur, qui était là, déclara pourtant +le cocher, a dit que c'est au commissariat +de la rue Cadet qu'il fallait que vous alliez.</p> + +<p>—Quel monsieur? demanda Cristobal à +Mme de Mariolles.</p> + +<p>—C'est un de vos amis, je crois, un M. de +Crissey. Je le connais un peu, et c'est lui qui +m'a donné tous les renseignements sur Imogène +et Tony.</p> + +<p>—Ah! vous appelez cela un ami, dit San +Buscar en reniflant avec force. Et de quoi s'occupait-il? +je vous demande. Laissez-moi seulement +le rencontrer un soir pour le remercier, +sur la Côte des Basques. Un ami comme ça; je +voudrais qu'il se marie.</p> + +<p>Entre temps on était arrivé rue Cadet. Mais +M. le commissaire n'étant pas visible tout de +suite, il fallut l'attendre une demi-heure dans +la salle commune. Elle était vaste, grise et +malpropre, avec un banc étroit de moleskine, +où Sylvère s'assit, et tapa du pied, tandis que +Cristobal s'absorbait dans la contemplation +d'une affiche neuve. Les pêcheurs de France y +étaient formellement avertis qu'ils avaient le +droit de se servir, pour la pêche en rivière, du +buzard fluviatile, du pygargue ordinaire et +autres oiseaux mystérieux. San Buscar la relut +peut-être quinze fois sans en comprendre un +mot. Un agent vint les chercher enfin pour les +introduire auprès du commissaire.</p> + +<p>C'était un petit homme rond et rouge, un +peu phraseur, avec des yeux fins, et qui ne fut +pas long à se mettre au fait:</p> + +<p>—Eh bien, Madame la baronne, conclut-il, +il ne nous reste plus qu'à nous rendre sur les +lieux du litige, <i>unde adhuc sub judice lis est</i>, +comme disait le poète. Je ne dois pas, d'autre +part, vous laisser ignorer que, si M. votre mari +veut bien nous ouvrir, ce sera de son plein +gré, <i>sponte sua</i>. En droit, il s'y pourrait refuser, +sauf mandat de M. le Procureur, qui nous +permettrait d'avoir recours aux serruriers, mais +que nous n'avons pas, ni ne pourrions avoir +avant huit jours au moins. Heureusement que +les gens n'en savent rien d'ordinaire et ouvrent +dès qu'il est question de loi.</p> + +<p>Là-dessus, la petite troupe se trouva à la porte +de l'hôtel des Échelles, laissa un agent sur +l'escalier, et gagna en bon ordre le n° 39.</p> + +<p>—Au nom de la loi, ouvrez.</p> + +<p>On entendit un grand remue-ménage, des +exclamations de femme, le bruit mou d'un fauteuil +qui se renverse avec du linge; après quoi +la porte s'ouvrit sur un gros homme glabre et +chauve. Une courte chemise empesée, rayée +de bleu, riait sur ses jambes tortes; et il fumait +un cigare où restait la bague.</p> + +<p>Sylvère tourna vite le dos, tandis que Cristobal +regardait l'étranger avec stupéfaction:</p> + +<p>—Mais il y a erreur, dit-il enfin. Et ce n'est +pas ici, c'est au 49 qu'il faut aller.</p> + +<p>Après excuses au gros homme, qui referma +la porte non sans violence, on repartit pour le +49, et il n'y eut pas de surprise cette fois, ce fut +bien Mariolles qui vint ouvrir. S'il y apporta +quelque retard, c'est peut-être qu'il n'était pas +tout d'abord en état de paraître: non pas qu'il +le fût beaucoup encore, tout son vêtement +n'étant qu'un pantalon et une chemise. Derrière +lui on aperçut une chambre en désordre, du +linge épars, les fleurs d'une capeline suspendues +à la pendule, et, dans un lit d'acajou, un +pâle visage dont les yeux se promenaient avec +inquiétude sur les nouveaux venus.</p> + +<p>Déjà le commissaire procédait aux vérifications +d'identité (comme on dit). De Mariolles il +passa galamment à sa complice.</p> + +<p>—Et la belle dame qui est couchée là, fit-il. +<i>latens deitas</i>, si j'ose m'exprimer ainsi, c'est +bien Mme la comtesse de San Buscar?</p> + +<p>Imogène ne répondit pas.</p> + +<p>—Oui, c'est elle, cria San Buscar, c'est ma +femme, c'est oune...</p> + +<p>—San Buscar, pas de violence ici, intervint +Mariolles. Vous savez, d'ailleurs, que je suis à +vos ordres.</p> + +<p>—Il ne manquerait que non. Demain même, +le matin, mes amis, ils iront vous voir.</p> + +<p>Cependant Sylvère s'était rapprochée d'Imogène. +Et de la voir dans ce lit qu'elle venait de +partager avec Mariolles, la jalousie et l'indignation +faisaient briller ses yeux.</p> + +<p>—Ah! dit l'Américaine, en se pelotonnant +sous les couvertures, vous pouvez me battre, +Sylvère, si vous voulez.</p> + +<p>Sylvère haussa les épaules et quitta la +chambre. Mais San Buscar, que les émotions +fatiguaient, décidément, était assis sur une +chaise longue et s'épongeait le front.</p> +<br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<h3>CHASSE-CROISÉ</h3><br> + + +<p class="mid"><i>La Mère Marie des Prodiges à Mme de Ribes.</i></p> + + +<p>«Madame,</p> + +<p>«Les nouvelles dont j'ai à vous faire part ne +sont pas, hélas! faites pour réjouir un coeur de +mère; et il faudra faire appel, pour les supporter +dignement, à tout ce que le vôtre contient +d'énergie humaine et de résignation aux décrets +divins. Mais n'appartient-il pas à toute mère de +souffrir; et, depuis Celle dont nous adorons le +fruit ineffable, n'y a-t-il pas quelque adoucissement +pour les autres à faire comparaison de +leurs douleurs, malgré tout bornées, avec toute +cette Passion dont Elle fut crucifiée dans son +amour?</p> + +<p>«Non point, à vrai dire, que l'actuelle infortune +de la baronne de Mariolles-Sainte-Mary +soit irréparable; loin de là. Le temps, la douceur +d'un foyer de famille, les tendres baumes de la +dévotion ont cicatrisé des blessures autrement +profondes et douloureuses. Et il n'est pas besoin, +Madame, de vous faire d'avance remarquer que, +si nous pouvions nous en tenir à un point de +vue purement humain, les tempéraments ne +manqueraient pas. Que de familles, hélas! trop +portées à ne considérer les événements qui les +touchent qu'à travers le siècle, où elles vivent +comme plongées, découvriraient bientôt dans +l'arsenal des lois modernes un prompt et malheureux +remède. Mais, tout de suite, j'en écarte +jusqu'à la seule idée. Sans que j'aie l'honneur, +madame, de vous avoir jamais vue, vous avez +bien voulu me favoriser assez souvent de vos +lettres pour que je sois demeurée édifiée de la +solidité de vos principes. Ce n'est pas aller trop +loin que de juger en cela digne de vous cette charmante +Sylvère si aimée parmi nous. Il ne faut +donc point s'étonner qu'elle ait su choisir le +parti le plus sage et le plus légitime, encore que +peut-être un peu rigoureux.</p> + +<p>«Mais il est nécessaire, avant que d'aller +plus avant, que j'entre dans le détail de circonstances +qui étaient malheureusement, +quoique depuis peu, trop aisées à prévoir, et +auxquelles vous-même vous attendiez.</p> + +<p>«Mme de Mariolles en vous faisant part de +ses craintes, ou plutôt de sa certitude, en même +temps que de l'estimable projet qu'elle avait +formé de venir faire la retraite dans notre maison, +vous avait caché, je le crains, le soin qu'elle +avait pris de faire surveiller son mari et cette +dame par je ne sais quelle police particulière.</p> + +<p>«Pardonnez-moi, Madame, si je m'exprime +gauchement; mais c'est là une sorte de narration +à laquelle j'étais, Dieu merci, demeurée +jusqu'à présent étrangère. Pour faire bref, +M. de Mariolles invita cette dame de ses amies +à se rencontrer avec lui, un après-dîner, chez +des commerçants, à ce que j'ai cru comprendre, +et, sans doute, peu honorables, puisqu'ils acceptaient +que leur foyer devînt un théâtre de +tentations. Mais les policiers, par des moyens +que je ne saurais imaginer, l'ayant appris, avertirent +Sylvère; et la magistrature le sut aussi. +Le mari (car cette malheureuse est mariée) s'y +rendit de son côté. Tout se découvrit enfin; et +même Mme de Mariolles m'a fait entrevoir à ce +sujet des choses tellement singulières, pour ne +pas dire plus, que je laisse encore d'y croire, +et ne puis les attribuer qu'à la fièvre qui se déclara +chez elle la nuit même de ce funeste embrouillement, +qu'elle revint chez nous et tomba +tout d'abord dans une crise de larmes, puis +dans une excitation qui nous fit croire un instant +à un peu de délire. Cela se passait hier +soir. Des prières que nous fîmes aussitôt réussirent +à la calmer un peu. Aujourd'hui elle est +physiquement tout à fait bien; et, quoiqu'il ne +soit pas dans nos usages qu'on interrompe et +reprenne ainsi une retraite, nous aimons trop +Sylvère pour ne la pas garder parmi nous aussi +longtemps qu'elle désirera...</p> + +<p>«Un reste de fatigue l'a fait me prier de +vous écrire à sa place. Son projet serait de se +retirer auprès de vous, ou dans cette terre que +vous lui donnâtes en dot, pour y vivre d'une +sorte de veuvage volontaire, sans jamais revoir +son mari. Je crains un peu, et vous craindrez +sans doute avec moi, qu'il n'y ait là-dessous le +désir secret de ne pardonner point, et moins de +résignation que de colère. Mais, d'autre part, +je ne doute pas, Madame, qu'avec le temps, +vos conseils, nos prières, elle ne revienne à une +solution plus voisine à la fois et de la charité +du chrétien et de la tolérance mondaine.</p> + +<p>«M. de Mariolles est à Paris, dans ce même +hôtel sans doute où ils se trouvaient auparavant. +Quant à la dame, je ne sais ce qui en est advenu. +Sans doute l'aura-t-on mise en prison +ou dans quelque couvent; et il est à regretter +qu'on n'y puisse rétablir en sa faveur toute la +discipline d'autrefois. Mais croiriez-vous, Madame, +et j'ai à peine le courage de l'écrire, +qu'au moment où les magistrats pénétrèrent +dans l'appartement où elle se trouvait avec +M. de Mariolles, elle n'offrait plus aux +regards, sur sa personne, qu'une partie de ses +vêtements. La singularité des moeurs étrangères +ne suffit point à excuser cette indécence, +dont la honte d'y être surprise lui aura été +sans doute un bien cruel châtiment. C'est d'ailleurs +une protestante.</p> + +<p>«En attendant la réponse qu'il vous plaira +de faire à Sylvère ou à moi-même, je vous prie, +Madame, etc.</p> + +<p class="rig">«SOEUR MARIE DES PRODIGES.»</p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><i>Floride d'Erèse à Gédéon—Lord<br> +Harryfellow.</i></p> + + +<p>«Mon cher Lord,</p> + +<p>«J'espère que la présente te trouvera de +même. Figure-toi que tu es planté sur un quai +de gare, mon petit Lord, avec cet air naturellement +rasé que tu portes écrit sur la figure; et +moi, incrustée à mi-corps dans la fenêtre des +lits-toilettes, en train d'agiter vers toi un mouchoir +trempé de mes larmes. Je te quitte, quoi. +Mais le plus triste c'est que j'ai beau me tâter +de long en large (voilà un genre de distractions +où tu ne m'as jamais fait l'honneur de te fouler +grand'chose) je ne réussis pas à m'en découvrir +le moindre remords. Peut-être qu'on n'éprouve +ça que longtemps après, comme les lésions +internes; et, pour en revenir à la nôtre, je ne +sais pas comment on dit: ouf, en américain, +mais si tu savais, non! ce que je le pense.</p> + +<p>«Ton beau-frère, ce Cristobal comme on n'en +fait plus, me recommandait tout à l'heure de +ne pas me montrer brutale en rompant avec +toi. Car l'homme des pampas nourrit à ton égard +des sentiments généreux dans son coeur sauvage. +La méfiance n'a jamais fait de petits sur son +lit, et, comme il est dans ton genre, n'aimant +pas beaucoup à réfléchir, M. de Mariolles suffit, +pour le moment, à lui fiche mal de tête. +Mais avoue qu'il en a de bonnes, de songer à la +douleur qu'il va te faire de se défiler avec moi, +comme si ce n'était pas pour toi la meilleure +occasion d'apporter quelques adoucissements à +la solitude de ta pauvre délaissée de soeur, +«Ariane, ma soeur», comme disait Sarah +Bernhardt. Car, je ne sais pourquoi, je m'imagine +que Mariolles ne va pas beaucoup s'occuper +de la consoler, et, au fond, sa petite légitime +l'excite bien davantage. Elle est charmante, +d'ailleurs, cette baronne-là. Comment pouvais-tu +ne pas être à son sujet (c'est de toi-même que +je le tiens) du même goût que ta soeur? Et elle +s'est conduite très vaillamment dans toutes ces +histoires.</p> + +<p>«Au fait, je suppose que tu les sais toutes, +ces histoires, et comment ton beau-frère fit, du +côté de Saint-Lazare, dans je ne sais plus quel +hôtel, la découverte d'une Mme de San Buscar +qui l'était également beaucoup, et d'un Mariolles +en chemise. Eah! éah! charmante soirée!</p> + +<p>«Ne te fâche pas, au moins, mon bon Lord; +ces choses-là arrivent aux meilleurs des frères. +Et pourtant, m'as-tu assez barbée jadis, quand +tu avais pris ta cocaïne, avec les vertus de la +dame américaine, et avec ses charmes aussi. +Je me demande même comment tu étais si bien +renseigné. Enfin, ça vous regarde, vous autres. +Et qu'elle soit bien ou mal plantée, ça ne me +fera pas une plus belle jambe.</p> + +<p>«Encore, si tu ne m'avais rasée qu'avec ta +soeur, mon pauvre ami; mais, c'est là que je +voulais en venir, il faudra te guérir, si tu veux +plaire aux femmes d'ici, d'un terrible défaut, +c'est d'être ennuyeux. Tu es joli garçon, ça se voit +et je ne le nie pas; mais d'abord, pour ce que +tu en fais, tu jouerais aussi bien les jolies +filles: et encore. Outre qu'augmenté même de +tout ce qui te manque, et je bâille comme une +marennes rien que d'y penser, tu ne serais pas +complet tout à fait si tu ne sais pas causer et faire +rire. Les Françaises aiment qu'on les amuse, +même à ses dépens, comme ça peut arriver à +Cristobal. Tel quel je le préfère, et je commence +à m'habituer très bien à son genre (c'est +bien le mot). Tandis que, toi, tu ne m'en avais, +pour ainsi dire, pas fait changer. Et je ne te +dis rien de sa galette, dont il a beaucoup; au +lieu que toi, au premier gros billet qu'on t'avait +sorti, tu étais épuisé; ça aussi, vois-tu, il faut +savoir y revenir.</p> + +<p>«Nous partons donc ensemble, je n'ai pas +très bien compris pour où; mais ce sera très +drôle. On prend des paquebots allemands, et +puis des mulets. Et à la fin on trouve beaucoup +de moustiques, des ananas, des gens à moitié +nus. Voilà un pays où ne pas mener ta soeur et +amie, Lord: ça lui rappellerait tout le temps son +hôtel du quartier Saint-Lazare. Cependant présente-lui +mes derniers hommages, et quant à +toi, j'espère, à mon retour, te trouver un peu +plus civilisé que tu ne fus jusqu'ici. Crois-moi, +il ne suffit pas, à Paris, pour faire figure, de se +la faire épiler; d'avoir à la boutonnière des +petits chichi dans le genre du T.-C.; de porter +son revolver dans la poche de son smoking; ou +de prononcer Tchéronne quand on cause avec +des automobilistes. Il ne suffit même pas de +boire du Champagne plus extra dry que l'amadou, +jusqu'au point d'aller danser avec des tziganes. +Il y a pas mal de choses encore à savoir +faire, pour ne rien dire de l'amour. Tu en découvriras +quelques-unes si tu lis attentivement +Maurice Donnay ou Pierre Veber. C'est leur +grâce que je te souhaite; adieu.</p> + +<p class="rig">«FLORIDE.»</p> + +<p>«P.-S.—Ne cherche pas d'obscénités dans +ma lettre: il y en a.»</p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><i>Le comte de San Buscar au baron de Mariolles.</i></p> + + +<p>«Mon cher ami,</p> + +<p>«Je veux vous donner encore ce nom-là +malgré les choses qui se sont passées entre nous; +et vous comprendrez tout de suite pourquoi je +ne cherche pas à en tirer aucune vengeance +quand je vous aurais annoncé que je me sépare +d'avec ma femme. Qu'est-ce que vous dites, mon +cher? Ça vaut bien la peine de risquer de vous +tuer, ou d'être moi-même, pour une personne +que je ne regarde plus. Alors, n'attendez pas mes +amis, je vous prie: ils ne viendront pas. Vous +connaissez assez mon courage par vous-même, +et par toute ma vie d'Amérique que je vous ai +déjà racontée. Je ne suis plus un petit enfant, +capable de me battre pour le qu'on dira de moi. +Il me suffit que vous, vous ne croyiez pas que +c'est par prudence que je m'en vais sans vous +revoir. Ça nous mettrait tous les deux dans une +situation fausse; et, d'ailleurs, vous savez au +besoin où me retrouver.</p> + +<p>«Comme je vous l'ai dit plus haut, je quitte +Paris aujourd'hui même, et je vais faire un +tour dans le Mexique—où j'ai des mines +d'argent. Mme d'Erèse est assez gracieuse pour +venir aussi, voulant connaître ce pays dont elle +a beaucoup entendu parler. C'est la plus fidèle +des amies, la femme la plus intelligente, qui +m'a le mieux consolé dans tous ces ennuis. +Comme on sent bien, mon cher, que celles qui +se donnent librement, dans la force de l'expérience +(ce sont ses propres paroles), ne peuvent +pas nous faire courir les mêmes risques que +d'autres. Vous verrez vous-même un jour, dans +l'avenir, comme le mariage est une combinaison +qui trompe. Mais je ne veux pas vous faire +du chagrin d'avance, mon cher ami, et je me +contente de vous dire, une fois de plus... etc...</p> + +<p class="rig">«SAN BUSCAR.»</p><br><br> + +<p>P.-S.—Je ne pense pas que vous ayez aucune +affaire dans mon pays. Autrement, écrivez-moi +à Mexico, calle de los Doscientos +Heroes.»</p> +<br><br><br> + + +<p class="mid"><i>Gédéon-Lord Harryfellow à Imogène.</i><br> + +(Traduit de l'anglais.)</p> + + +<p>«Imogène, j'ai passé pour vous voir. Vous +n'y étiez pas, m'a dit cette femme de chambre +au vilain regard, que vous gardez, envers et +contre tous, à votre service. Vous devinez ce +que j'allais vous dire, ou plutôt tâcher de vous +dire. Car au dernier moment, qui sait si vous +ne m'auriez pas acheté une fois de plus avec +vos yeux et votre sourire, comme vous faisiez +déjà, petite fille, quand je vous avais surprise à +caresser quelqu'un de vos <i>sweethearts</i> derrière +le paravent, et que vous aviez peur que je le +répète à nos parents. Mais, à vous écrire, j'aurai +plus de courage; et votre portrait qui est là +sur ma table a beau avoir l'air de dire non, il +faut que vous le sachiez, Imogène, c'est bien +horrible, ce que vous venez de faire.</p> + +<p>«Ainsi, au même temps où vous m'écriviez +cette lettre qui me fit revenir à Paris si joyeux, +oui, dans ce même temps, vous vous risquiez +follement pour ce ridicule Français qui parle +tout le temps, qui saute, qui a la barbe en +pointe. Ah! si je savais parler comme eux. Et +n'ont-ils donc pas de pudeur de montrer ainsi +leur âme nue, ou bien s'ils mentent? Et moi, il +y a tant de choses, de belles choses, que je +pense, dont je ne sais pas les mots. Et pendant +que je reste, sans rien dire, à remâcher les morceaux +de mon coeur jusqu'à ce qu'ils m'empoisonnent, +un autre survient... Quoi! Imogène; +et quelle honte; ces gens de police aussi, ils +vous ont vue—plus que je ne vous ai jamais +vue. Étaient-ils nombreux? Est-ce qu'ils ont +ri? Et quelqu'un d'entre eux n'a-t-il pas voulu +savoir si vous étiez aussi douce à la main qu'aux +yeux? Pardonnez-moi, je deviens grossier; mais +j'ai tant de jalousie, et je me suis drogué pour +tout vous dire une fois.</p> + +<p>«Le mal est que je ne sais pas bien nettement +moi-même où j'en suis; et il n'y a qu'une +chose dont je sois sûr, c'est de ne plus pouvoir +me passer de votre présence. Vous êtes nécessaire +à ma vie, Imogène; il faut que j'entende +le bruit de vos pas autour de moi, que je voie +votre mouvement, que je vous écoute parler ou +demeurer silencieuse, que je vous regarde me +regarder—et me sourire. Qui donc vous aimerait +plus que moi?</p> + +<p>«On prétend, je le sais bien, qu'entre frère +et soeur l'intimité tombe aisément au scandale. +Qu'elle y tombe donc; et je ne sais ce que vous +en pensez, mais à moi votre aspect voile toutes +les autres choses. Et que me font la vertu, la +fortune, la réputation, au prix de la couleur de +vos yeux, qui sont comme le jour dans une eau +vive.</p> + +<p>«Pourquoi ne partirions-nous pas tous les +deux, loin de cet horrible Paris? Votre position +n'y va pas être tenable, et, à tout prendre, +il vous faut un compagnon. Nous voyagerons +si vous l'aimez. Tous les paysages me seront +beaux si vous les ornez. Vous aurez en moi le +serviteur le plus asservi, et, quant aux gages, +je ne suis pas exigeant, Imogène: vous me +donnerez ce que vous voudrez.</p> + +<p class="rig">«LORD.»</p><br><br><br><br> + + + +<p class="mid"><i>Imogène à Cristobal de San Buscar.</i></p> + +<p>«Mon bon Cristobal, que vous aviez été éloquent, +ce soir où vous parlâtes contre le divorce +chez votre tante de Barracajal. Et maintenant? +Il ne faut jamais, voyez-vous, cracher +dans les fontaines, si l'on n'est pas assuré de +n'avoir jamais soif. Car j'imagine que vous voulez +divorcer. Sans cela je ne vois pas pourquoi +vous auriez dérangé cet honnête M. le +Commissaire et son latin. Était-ce pour lui +offrir gratuitement de votre femme un de ces +spectacles pour lesquels, paraît-il, des gens +curieux payent fort cher? Je ne le pense pas. +Divorçons donc, Cristobal, divorçons. Sapons +les bases, comme vous disiez. Vous avez contre +moi, je pense, tous les témoignages nécessaires, +les preuves les plus convaincantes. Si tout cela +ne suffit pas encore, faites-moi signe: je +suis prête à compléter.</p> + +<p>«Et ne me jugez pas cynique, mon ami, de +plaisanter un peu à propos de ces choses. Mais +si vous aviez pu vous voir entrant dans la +chambre du crime, flanqué de ce fonctionnaire +et de la petite Mme de Mariolles, vous ne pourriez +vous tenir d'en rire vous-même en y pensant. +Ce qui m'avait plu jadis en vous, c'est un robuste +non-sens du ridicule, et cette même face ronde, +pleine, satisfaite, que vous apportez aux choses +les plus délicates, et qui m'a fait songer parfois +(ne vous fâchez pas) à la lune obstinée et +mal discrète des nuits d'été. Je la revois, cette +bonne figure, mais pour une fois nuancée d'angoisse, +chez les Half-Howard, au-dessus de la +nappe et de la verrerie, ce soir que vous aviez +votre escarpin sous la table. Vous rappelez-vous? +C'était du vivant de ce pauvre colonel; et +vous portiez, étant grand joueur de pédales, +des escarpins très bas, faciles à ôter, comme à +remettre. J'en admirais l'invention à cette +époque, puisqu'elle me valait d'avoir souvent +de votre orteil jusqu'aux jarrets; et, ce soir-là +même, c'est en mon honneur que vous aviez +égaré votre soulier, comme on fit du petit Poucet +dans les bois.</p> + +<p>«Vous ne vous en étiez pas aperçu encore à +la fin du dessert, à ce moment où l'on sent que +la maîtresse de maison va faire le geste de se +lever; et c'est là que ça devint drôle. Je vis +votre visage changer, se tendre, tout convulsé +d'une secrète horreur, comme si le renard de +Sparte vous avait rongé par en bas. Et l'on +voyait bien que vous faisiez des mouvements +sous la table; vos mains et vos bras en reproduisaient +d'instinct le rythme sur la nappe: +vous aviez l'air de ramer des choux; et cependant +vous parliez, vous parliez avec fureur, +pour qu'on ne se levât pas. Vous disiez des +choses qui n'avaient aucun sens; vous en disiez +beaucoup, et sans vous arrêter. Tout le +monde vous considérait avec étonnement jusqu'au +moment, je pense, où, par une touchante +conformité de moeurs, chacun comprit; et ce +fut à moi d'être gênée. Enfin ce flot de paroles +cessa brusquement, vos mains cessèrent de +ramper en rond sur la nappe, votre visage +s'apaisa, et ce fut autour de la table une satisfaction +générale. Chacun manifestement se disait: +«Voilà San Buscar qui a remis le pied sur +son croquenot. On va pouvoir aller fumer.» +Et on se leva.</p> + +<p>«Je me suis remémoré cette petite histoire, +l'autre jour, lorsque vous êtes venu me voir au +lit, avec du monde. Dans les deux cas vous +faisiez la même tête; et, en vérité, ce n'est pas +galant de m'avoir perdue du même air que votre +chaussure.</p> + +<p>«Je vous écrivais d'ailleurs pour vous conter +des choses plus sérieuses; c'est que je pars en +voyage avec mon frère Lord. Vous connaissez +son affection pour moi, et je ne pouvais tomber +en meilleures mains, au sortir des vôtres. Si +vous avez quoi que ce soit à me faire assavoir, +mon notaire vous servira d'intermédiaire. Là-dessus, +mon bon Cristobal, adieu, et malgré +ces nuages, croyez toujours à mon amitié.</p> + +<p class="rig">«IMOGÈNE HARRYFELLOW.»</p><br><br><br><br> + + + +<p class="mid"><i>Sylvère à l'Ange Gardien.</i></p> + + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«Je vous retourne votre lettre, que je voudrais +ne point avoir lue, et je vous prie de ne +m'en plus écrire, tout au moins de ce ton. Est-il +donc besoin de vous rappeler que la situation +singulière où je suis me laisse seule à me faire +respecter, et que ce serait d'un bien débile courage +que d'en vouloir tirer parti? Que si, à l'opinion +que les femmes vous ont laissé prendre +d'elles, l'honnêteté seule ne vous paraît point +de mon côté une sauvegarde suffisante, la tendresse +que je garde à mon mari malgré ses +fautes, et que la séparation ne saura pas détruire, +doit vous éclairer assez sur la vanité de votre +égarement. Je vous ai déjà parlé là-dessus avec +franchise: voici pourtant que vous y revenez, +et jusqu'à me rappeler cruellement cette intimité +où je me suis laissée glisser avec vous +dans la solitude et la tristesse de Versailles. Un +banc, une charmille, ne vous sortent pas, dites-vous, +de l'esprit. Devriez-vous donc me forcer +à m'en souvenir aussi, à vous avouer que moi +non plus je ne les saurais oublier, et que la +honte me poursuit sans cesse d'en éprouver tant +de remords, et de n'en pouvoir ressentir que si +peu de regrets. Ah! Monsieur, si vos lèvres dévorantes +avaient été de fer rouge, quelle pire +blessure m'auraient-elles laissée?</p> + +<p>«Mais laissons ce sujet. Il m'est plus amer +que vous ne sauriez croire, et n'aurait pas été +la cause que je vous écrive, si je n'avais, Monsieur, +à vous demander un second service, à +vous qui avez déjà montré à mon égard tant +d'intelligence et de dévouement. Je crois que +vous avez plus ou moins fait la connaissance de +mon mari. Vous devinez le reste: c'est que je +ne voudrais pas demeurer tout à fait sans nouvelles +de lui. N'est-ce pas là un désir bien naturel, +quand même j'aurais juré de pas le revoir. +Je ne vous demande pas une surveillance de +tous les jours, pas même des détails trop +intimes. Je serais heureuse seulement de savoir +qu'il est heureux.</p> + +<p>«Je voudrais que vous le fussiez également, +Monsieur, que vous vous décidiez à faire +oeuvre d'homme—et à ne plus m'écrire de +lettres comme la dernière. Ne savez-vous pas +que les sympathies ont leur secret qu'il faut +respecter, au lieu de les traiter comme les enfants +font des tulipes encore à demi-fermées, +qui en ouvrent de force les pétales pour regarder +plus avant, et ne trouvent au coeur qu'un peu +de vide et de poussière? Ce sujet réservé, toutes +les nouvelles que vous me donnerez de vous +aussi seront les bienvenues, et quant aux questions +matérielles, je vous prie de vous mettre +en rapport avec mon notaire, Me Beaudésyme, +à Ribamourt (Basses-Pyrénées), et de croire, +Monsieur, etc.</p> + +<p class="rig">«SYLVÈRE DE MARIOLLES.»</p><br><br><br><br> + + + + +<h3>X</h3> + +<h3>LE RETOUR AU BERCAIL</h3> + +<p class="mid">(La scène est dans les Pyrénées.)</p> + + +<p>Sylvère sortit de Hargouët, et gagna la campagne.</p> + +<p>On touchait à la fin d'avril, et déjà le printemps +avait jonché partout ses humides fleurs. +Déjà il y avait eu de ces journées où le tiède +soleil, que strie parfois une pluie molle, réveille +les énergies de la terre et répand tour à tour +dans l'air l'âme acide des prairies, les parfums +effacés d'une haie d'aubépine, ou cette odeur +obscène que les bourgeons des peupliers pleurent +avec leur sève. Mais à pénétrer brusquement +sous les froids et sombres vernes d'une rive, là +croissent dans la vase, le long des eaux, ces +herbes lourdes qui sentent la menthe et la fièvre, +l'été venu, quand les écrase le pied nu d'un +baigneur.</p> + +<p>Le chemin que suivait la jeune femme sentait +les buis amers dont il était bordé en contre-bas +du côté de la plaine et du Gave. A gauche il y +avait un mur, et des jardins de paysans, dont +les arbres pendaient. Un branchage appesanti +de feuilles parfois heurtait ses joues en s'égouttant; +et elle frissonnait alors si quelque goutte +oubliée de pluie glissait le long de son col nu, et +se dissipait au creux de sa nuque, en s'attiédissant. +L'herbe était pareillement toute mouillée; +Sylvère en marchant levait les jambes très haut +pour se garder des orties et de la rosée, et aussi +pour ne pas fouler les silènes, pourprés et roses, +qui riaient sous ses pas.</p> + +<p>Plus loin, au pied moussu d'un mur, entre +deux pierres, elle distingua la tache rouge de la +première fraise; et, en se baissant pour la +cueillir, fit s'envoler une abeille, qui, peut-être +irritée, bourdonna pendant un instant autour +de son visage. Plus loin encore, le sentier formait +sous trois ou quatre chênes une espèce de +rond-point, d'où un banc vermoulu regardait +la plaine. C'est là que Sylvère s'assit, et ouvrit +le livre qu'elle avait à la main. Mais ce n'était +que pour y prendre quelques lettres qu'elle voulait +relire. Elles avaient été écrites, un peu en +forme de journal, par l'Ange Gardien. La première, +qui était datée de novembre, et de l'année +précédente, disait entre autres choses:</p> + + + +<blockquote> +<p>«La tristesse de M. de Mariolles fut accompagnée +au début de la mauvaise humeur la +plus vive. C'est à peine s'il daigna d'abord me +reconnaître (qu'aurait-il fait s'il avait su toutes +mes performances?); et il me fallut toute la patiente +impudence d'un marchand de babouches +arméniennes pour venir à bout de lier partie +avec ce méchant homme. Ne vous fâchez pas +que je l'appelle méchant, Madame, puisqu'il +vous a fait souffrir; et, d'autre part, vous voyez +à quelles bassesses vous me condamnez. Ah! si +je n'avais pas, pour me maintenir dans votre +obéissance, le souvenir de ces yeux pleins de +mépris et de caresses. Mais, chut.</p> + +<p>«Au bout de quelques jours, donc, M. de Mariolles, +que j'avais su, à plusieurs reprises, rencontrer +par hasard, revint à une humeur plus +égale, et à de meilleurs sentiments envers moi;—et +nous sommes enfin devenus assez bons camarades, +encore qu'il méjuge un peu jeune. Il +est vrai de dire que dans la situation où il est, +une connaissance nouvelle, à qui on est forcé +de ne dire que ce que l'on veut de ses affaires, +vaut mieux que des amis plus anciens et plus +interrogatifs. Bien entendu, il ne m'a encore +fait aucune confidence de ses ennuis; mais il +m'a déjà confié qu'il en avait, et besoin aussi de +consolations. Que pensez-vous de tout cela, +Madame? Dois-je m'occuper de lui en fournir, +et de quel ordre? Daignerez-vous m'écrire là-dessus +vos désirs? Vous n'ignorez pas au moins +ce que les hommes, d'ordinaire, et surtout les +veufs, entendent par «consolations».</p> + +<p>«Je lui parlai de M. de San Buscar puisque, +après tout, c'est lui qui nous avait présentés +(et peut-être même est-ce à cause de lui que +monsieur votre mari me fit ce médiocre accueil, +d'abord); mais il ne parut pas vouloir tirer ce +sujet en longueur.</p> + +<p>«—C'est un mufle, me répondit-il brièvement.</p> + +<p>«Je ne crus pas devoir m'étendre moi-même +en plus longues considérations sur ce Mexicain: +que son souvenir repose en paix sous cette épitaphe. +Il paraît, d'ailleurs, qu'il est reparti pour +son pays avec Mme d'Erèse.»</p></blockquote> + + + + +<p>C'était peut-être la dixième fois que Sylvère +lisait cette lettre. Elle ne l'avait jamais fait +sans s'interrompre ici pour sourire à l'image de +San Buscar relancé chez Floride, le San Buscar +sans cravate et mal reboutonné, qu'on vient +d'interrompre en sa physique pour l'informer +que son épouse est au lit avec un monsieur; le +San Buscar mollement furieux de son malheur, +mais surtout exaspéré contre ces gêneurs qui +viennent lui découvrir des vérités dont il n'a +pas soif. Et ne sachant comment exprimer une +indignation au prorata, il s'était assis...</p> + +<blockquote> +<p>«Jusqu'ici, continuait la lettre, ce n'est +qu'au baccara que M. de Mariolles a demandé +l'oubli. Je l'ai mené, sur sa demande, dans un +tripot qu'on appelle «le cercle des Ponantais +et gens du Nord». Il y a été tout de suite +très sympathique à tout le monde; et jusque-là +que plusieurs de ces messieurs ont poussé la +confiance jusqu'à lui emprunter des sommes +variables, dont il ne fallait attribuer le besoin +momentané qu'ils en avaient qu'au retard synchronique +de leurs notaires à leur faire tenir +des fonds. Il y a des années comme ça où les notaires +elles petits pois sont en retard.</p> + + +<p>«A part ce premier péage qu'il faut payer, +quand on est du bon côté de la table, M. de +Mariolles s'est assez bien défendu. Je ne veux +pas dire, bien sûr, qu'il n'a pas perdu: ce +serait le premier. Mais il n'a pas beaucoup +perdu, et j'ai veillé aussi à ce qu'on ne le fabriquât +pas jusqu'à l'os. Autrement il serait sorti +de là comme le bon Dieu les aime, je veux dire +pareil à un petit saint Jean.</p> + +<p>«Ce grand amour du carton est d'ailleurs +bien refroidi depuis quelques jours déjà. Je ne +sais de quel côté va souffler le vent. L'essentiel +est que je demeure, comme je le suis, le confident +de sa fantaisie.»</p> +<br><br> + + +<p>«Madame, disait une lettre de janvier, notre +marotte est toujours le théâtre; et de dire qu'elle +me jette dans l'enthousiasme serait dépasser +beaucoup la vérité. Je doute qu'on se puisse +mettre à plus grande gêne pour plus petit plaisir. +Rien que de rester une heure encaqué dans +un fauteuil d'orchestre, n'est-ce pas de quoi +devenir claustrophobe, et néronien. On prend +envie de crier au feu pour que des gens s'écrasent; +de tirer au revolver sur la boîte du souffleur, +histoire de l'en faire jaillir comme un diable; +de lancer sa lorgnette à la tête d'une vieille +dame dans sa loge, etc., etc.... Mais on a surtout +envie de s'en aller. Ah! quels spectacles.</p> + +<p>«Je m'étais souvent demandé comment font +les vieilles gardes quand elles veulent se venger +des hommes, de tout le déplaisir et surtout +de tout le plaisir que trois générations leur ont +fait. J'ai trouvé enfin: elles entrent au théâtre. +Et quand elles y sont entrées—elles n'en +sortent plus. N'est-ce pas horrible pour les messieurs +mûrs de voir grimacer là, inexorablement, +toute leur ancienne jeunesse qui ne veut +pas mourir?</p> + +<p>«Tout cela serait de la dernière injustice si +quelques jeunes cabotes, soucieuses sans doute +de s'instruire, ne s'ingéniaient à les remplacer +bientôt dans ces mêmes fonctions qu'elles abandonnèrent. +En sorte qu'il y a toujours le même +nombre de balais à rôtir—ou à enfourcher.</p> + +<p>«Mais tout cela n'a rien à voir à notre affaire, +qui est votre mari. Sachez donc, Madame, qu'il +fait à ces divertissements une face mélancolique. +Je crus d'abord que c'était pour avoir +mal choisi nos guignols, et que la faute en était +au <i>Rébus</i>, <i>A la mère Sauvage</i>, au <i>Chien de +plomb</i>, etc., toutes pièces donnant au nord, et où +il fait noir comme dans des fours. Je l'aiguillai en +conséquence vers les revues, spectacle charmant, +où la philosophie et l'observation sont +remplacées par un essaim de jeunes beautés à +peine quadragénaires, et moins vêtues encore. +Car nous avons appris à découper de mille +façons nos feuilles de vigne. Et nous en faisons +en paillon, en gaze, en dentelle. Ajoutez que +ces dames chantent des couplets qui ne laisseraient +pas de paraître spirituels si les auteurs +avaient eu le temps, et qu'on en put entendre +mot.</p> + +<p>«Eh bien, monsieur votre mari demeura de +pierre à tant de séductions. Il ne cessait de +bâiller, et laissa même, Dieu me pardonne, +échapper quelques mots sur les douceurs de la +province. Mais prenez garde aussi, si vous ne l'y +appelez bientôt. Et ne suis-je pas bien Don Quichotte +d'aller vous conseiller ce qui, d'avance, +me désespère. Quand vous aurez fait de moi +un honnête homme, nous voilà tous les deux +bien avancés. Cependant, etc...</p> + +<p>«P.-S.—J'ai oublié jusqu'ici de vous dire, +Madame, que je me suis, selon votre désir, mis +en rapports avec votre notaire, Me Beaudésyme. +C'est un homme qui m'a paru, jusqu'ici, du plus +agréable commerce.</p> + +<p>«Êtes-vous curieuse de nouvelles de Mme de +San Buscar? Nous en avons les meilleures du +monde. Elle est à Chicago, ou par là, avec son +frère, qui est devenu du plus féroce despotisme. +On prétend même qu'il la bat, ce qui est pousser +un peu bien loin ce singulier esprit de +famille qu'il montra toujours.»</p> +</blockquote> + +<p>De nouveau Sylvère cessa de lire, et promena +ses regards à travers le paysage vaste et familier +qui s'ouvrait devant elle. C'était, bien loin +en contre-bas et jusqu'au Gave, dont la courbe +luisait comme un cimeterre entre les feuillages +arrondis, la plaine grasse, toute quadrillée de +haies. Parfois la voix d'un travailleur traversait +lentement l'espace, mourait: on n'entendait +plus que le bruit léger de la brise dans la feuille +des chênes, et le froissement continu de la rapide +rivière contre les galets, au loin.</p> + +<p>Par delà, sur la hauteur, un toit d'ardoises +entre les arbres, c'était Ribes, et la maison +paternelle, où elle venait de passer l'hiver, et +qu'elle avait quittée depuis quelques jours pour +s'installer à Hargouët. C'est, aussi, qu'on y +devenait insupportable pour elle. Est-ce que sa +famille ne s'était pas récemment avisée de ne +plus prendre au sérieux ses infortunes conjugales? +Ses frères surtout mettaient en oeuvre à ce sujet +la plus sotte plaisanterie: c'était de subordonner +tous les projets et les mille riens de la vie +de famille au retour de leur beau-frère.</p> + +<p>—Tony sera content, disait René, qu'on ait +enfin passé le rouleau sur le croquet. Puisqu'il +s'est repris de passion pour ce bête de jeu.</p> + +<p>Ou bien c'était l'autre, celui qui disait +«mucre», qui déclarait d'un air de doute:</p> + +<p>—Je me demande ce que pensera Tony pour +les réparations des écuries. Peut-être qu'il +aurait préférées tout en boxes. C'est vrai qu'il +ne s'y connaît pas beaucoup. Etc., etc...</p> + +<p>Là-dessus M. de Ribes éclatait de son gros +rire, en regardant la jeune femme d'un air +malin.</p> + +<p>Sur ce point Mme de Ribes elle-même n'était +point irréprochable. Car, enfin, elle avait parlé +à plusieurs reprises de Mariolles comme d'un +de ces êtres parfaitement vivants qu'on est +exposé à rencontrer par le plus naturel enchaînement +de phénomènes. Au lieu de faire comme +Sylvère qui, dès qu'il était question de son mari, +prenait sa figure de bois, absolument comme +si on lui avait parlé de quelque fonctionnaire +carlovingien, mort sous Louis le Débonnaire, +dans l'obscurité.</p> + +<p>Et tous ils avaient l'air de croire qu'elle lui +pardonnerait. N'était-ce point odieux? Comme +si elle n'avait pas assez de peine à demeurer +inexorable; et fallait-il qu'ils se liguassent +avec Tony,—et avec son propre coeur, peut-être? +L'Ange Gardien lui-même ne s'y mettait-il pas?</p> + + +<blockquote> +<p>«Madame, disait une autre de ses lettres, +plus récente, vous l'aurez voulu. N'aurons-nous +donc tant reculé que pour mieux sauter le Rubicon, +tout de même? Et je sens si bien que +vous boudez contre votre bouche. Pensez-vous +que votre dernière lettre ne laisse pas trop clairement +percer qu'il n'y a plus de colère dans +votre coeur? Ah! puisque c'est lui malgré tout +que vous aimez, rappelez-le, Madame, et le +bonheur avec lui. N'est-ce pas assez pour moi, +dans mon infortune, d'avoir gagné de redevenir +à cause de vous, une espèce d'homme? J'ai +même quitté M. Simpson tout à fait, puisque +vous sembliez le désirer. Le résultat est que je +ne sais plus trop que faire. Du commerce, du +journalisme? Ou bien partir pour quelque Afrique +se faire casser la tête en votre honneur? Avez-vous +jamais songé au bruit que doit faire une +balle contre un crâne? Singulier sans doute +pour celui qui la reçoit, et la sent entrer dans +sa cervelle—comme dans du beurre.</p> + +<p>«Mais, revenons à M. de Mariolles. L'autre +soir, donc, il me proposa d'aller au Vaccinn's. +Je ne crois pas qu'on vous ait fait visiter jamais +ce cabaret fameux: il est très laid. Les femmes +l'y sont aussi, à ma guise, quoique j'aie rencontré +des Péruviens d'un sentiment contraire.</p> + +<p>«Quand nous entrâmes, une valse viennoise +s'évaporait dans l'air. Les dames napolitaines +qui composent l'orchestre s'appuyaient su leurs +instruments d'un air triste qui leur est si habituel +qu'un de mes amis, mauvaise langue, prétend +que c'est d'avoir le mal du pays.</p> + +<p>«Il y avait là les figurants ordinaires. Le +gros Loïserand, déjà excité par le Champagne +qu'il représente, embrassait les garçons de café +à tour de bras. Nicaëli, ce Portugais vert, servait, +auprès de deux dames, d'interprète à la flamme +de deux étrangers. Le vieux monsieur suisse, +qui tombe en catalepsie tout de son long quand +il a trop bu, l'oeil hagard, épiait fixement le +vide, embusqué derrière un pilier; et deux morphinomanes +couleur de terre, homme et femme +assis à la même table, se regardaient tristement +sans rien dire. Bref, la fête battait son plein: on +avait envie de pleurer.</p> + +<p>«Une petite juive nous accosta, laide, mais +toute alourdie encore et reluisante des récentes +dépouilles d'un jeune duc. Elle se nomme Judith +Moche, et on l'appelle Julie d'Épernon, sous +prétexte qu'un grand nom n'a jamais été déshonoré +par une cocotte, ni par un cheval.</p> + +<p>«—Bénédicte sois-tu, lui dis-je. Aïcher, fortune, +désir.</p> + +<p>«Cette formule cérémonielle, en usage +parmi les juifs du Midi, dont elle est, suffit à la +mettre en fuite. Il fallut invalider quelques personnes +encore, toutes d'ailleurs d'excellente décomposition. +Nous nous plûmes enfin à l'une +d'elles, menue, et dont je m'avisai, hélas! qu'elle +vous ressemblait, mais, en vérité, beaucoup; et +je pense que cela frappa aussi votre mari. Elle +a vos yeux, tous vos traits et jusqu'à cette admirable +démarche. Mais vous différez d'éducation. +Ses parents à elle, qui la gâtaient à leur façon, +je veux dire comme plâtre, la laissèrent, au demeurant, +pousser à sa guise dans le ruisseau. +Il n'y a pas longtemps qu'en fait de <i>pater</i> elle +ne connaissait que ces objets ronds où suspendre +son chapeau; et qu'elle imaginait le paradis +comme un endroit où l'on mange des oranges. +De l'esprit, d'ailleurs; et, comme avec cela elle +ne saurait dire trois mots de suite sans une ordure, +ce même ami l'avait appelée un bijou +coprolalique. Nous soupâmes donc ensemble...»</p> +</blockquote> + + +<p>Sylvère en était là de sa lecture quand elle +entendit un pas dans la sente, leva la tête, et +reconnut le jeune Pierroulinn, son valet.</p> + +<p>—Madame de Ribes fait dire à Madame la +baronne... commença-t-il en français. Mais il +s'interrompit, et conclut en béarnais:</p> + +<p>—... que si voulez venir la voir. Elle vient +d'arriver au château.</p> + +<p>—C'est bien, répondit Sylvère, j'y vais, et +elle se leva.</p> + +<p>—Que peut-on bien me vouloir? se disait-elle. +Peut-être des nouvelles de Paris.</p> + +<p>Son coeur battit un peu à cette pensée. Elle +songea aussi à la dernière fois que sa mère était +venue à Hargouët. On avait dîné tard; et fort +avant dans la soirée, tandis qu'on causait encore +au salon, tout à coup la rumeur nombreuse +et l'arôme d'une pluie d'orage étaient entrés à +travers les jalousies. Tony était avec elle, alors; +et, de se sentir seule, Sylvère soupira dans le +sentier sombre.</p> + +<p>Mme de Ribes sortit de la maison à sa rencontre: +il était visible qu'elle était émue.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? maman.</p> + +<p>—Mais rien. Il faisait beau; je suis venue te +voir.</p> + +<p>—Ah! et puis, ajouta-t-elle, en la forçant à +entrer la première au salon, je t'ai amené une +visite.</p> + +<p>Sylvère distingua que sa mère refermait la +porte derrière elle, et, dans le demi-jour, quelqu'un +debout, qui ne disait rien. Elle poussa un +cri, et c'est une belle chose que la vengeance; +mais on aurait pu voir cette épouse vindicative +se jeter dans les bras de son homme.</p> + +<p>Et un peu plus tard, quand Mme de Ribes les +rejoignit:</p> + +<p>—Vous rappelez-vous... disait Mariolles.</p> + +<p>—Vous rappelez-vous... disait Sylvère.</p> + + + +<p>Car ils étaient occupés déjà à se faire une provision +de bonheur avec leurs inquiétudes passées. +Et c'est ainsi que nous les abandonnerons, dans +la maternelle province. Puissent les souvenirs +de Paris n'y pas visiter trop souvent leur quiétude. +Puissent-ils un jour évoquer sans mélancolie +les paysages du passé: la Seine glauque et +clapotante entre des quais, des arches, des tours—ou +la rue de la Paix, après une averse, quand +des nuages blancs voilent et découvrent tour à +tour le soleil, et que des femmes menues, la +jupe haute, y sautillent de leurs pieds aigus—ou +cette soirée encore, si douce à redescendre +l'avenue du Bois, dans le flot des voitures, alors +qu'apparaît au loin, vêtu de mourante lumière, +l'Arc de Triomphe, comme une améthyste énorme +et pâle.</p> +<br><br> + + +<h3>FIN</h3> +<br><br> + + + +<h4>Table des Chapitres</h4> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10">I. MARIAGE DE PROVINCE.</p> +<p class="i10">II. L'ODEUR DES PLAGES.</p> +<p class="i10">III. JUSQU'AU MARBRE.</p> +<p class="i10">IV. LE BEAU VOYAGE.</p> +<p class="i10">V. LA TOURNÉE DES GRANDES-DUCHESSES.</p> +<p class="i10">VI. CORRESPONDANCES.</p> +<p class="i10">VII. PARIS-VERSAILLES.</p> +<p class="i10">VIII. LES GALANTES ALTERNATIVES.</p> +<p class="i10">IX. CHASSÉ-CROISÉ.</p> +<p class="i10">X. LE RETOUR AU BERCAIL.</p> + </div></div> +<br><br><br> + + <div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="sml"><i>ACHEVÉ D'IMPRIMER</i></p> +<p class="sml">le douze mai mil neuf cent quatre</p> +<p class="sml">PAR</p> +<p class="sml">DESLIS FRÈRES</p> +<p class="sml">A TOURS</p> +<p class="sml">pour le</p> +<p class="sml">MERCVRE</p> +<p class="sml">DE</p> +<p class="sml">FRANCE</p> +<p class="sml">PARIS</p> +<p class="sml">SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE</p> +<p class="sml">XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI</p> +<p class="sml">MCMIV</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p> +<p class="sml">Sept exemplaires sur papier de Hollande,</p> +<p class="sml">numérotés de 1 à 7.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml">JUSTIFICATION DU TIRAGE:</p> +<p class="sml">910</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml">Les Tendres Ménages</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><i>DU MÊME AUTEUR</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><i>Romans</i></p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml">M. DU PAUR, HOMME PUBLIC (Simonis Empis). 1 vol.</p> +<p class="sml">LE GRAND DIEU PAN, traduit de l'anglais d'Arthur Machen (<i>La Plume</i>) 1 vol.</p> +<p class="sml">LE MARIAGE DE DON QUICHOTTE (Juven) 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><i>En préparation</i>:</p> +<p class="sml">LE MILLION D'ANDROMAQUE, roman.</p> + </div> </div> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les tendres ménages, by Paul Jean Toulet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TENDRES MÉNAGES *** + +***** This file should be named 15815-h.htm or 15815-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/1/15815/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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