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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:47:35 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Les tendres ménages, by Paul Jean Toulet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les tendres ménages
+
+Author: Paul Jean Toulet
+
+Release Date: May 11, 2005 [EBook #15815]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TENDRES MÉNAGES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ P.-J. TOULET
+
+ Les
+ Tendres Ménages
+
+
+
+
+I
+
+MARIAGE DE PROVINCE
+
+(La scène est dans les Pyrénées.)
+
+
+Sylvère Noël de Ribes avait, entre autres choses, apporté en dot au
+baron de Mariolles-Sainte-Mary, son récent époux, un bien assez vaste,
+mi-château, mi-ferme, sis à l'ombre des Pyrénées, parmi des arbres
+noirs, des sources brusques et froides. Mariolles, qui avait de bonnes
+raisons de ne plus croire à la candeur des lits d'hôtel, avait choisi
+de mener là Sylvère pour la première nuit de leurs noces. Mme de Ribes
+avait souri à ce dessein où elle croyait démêler cet amour de la terre,
+sans lequel il ne lui semblait pas qu'il pût se fonder une famille
+durable.
+
+--Vous connaissez Hargouët, demanda-t-elle.
+
+--Oui, j'y ai passé encore, l'autre mois, avec votre mari--et un
+sanglier: le sanglier devant. Je n'ai pas eu beaucoup le loisir de me
+rendre compte. Il y a une église--des arbres.
+
+--Et des maisons--oui. Si jamais Boedeker meurt....
+
+--Je voudrais vous y voir, Madame.... Je veux dire que ça n'est pas
+ultra-commode de prendre des croquis à cheval, et par ces petits
+chemins. D'autant que je ne monte pas comme feus les centaures.
+
+--Oui, je sais.
+
+--Merci, Madame. Et M. de Ribes, à côté de moi qui jurait: «Nous allons
+le manquer, nous allons le manquer; il va se jeter dans les bois
+d'Athos.» Et ça n'a pas raté. Il s'est jeté dans les bois d'Athos.
+Quelle idée aussi de chasser à courre dans ce joli pays en biseaux.
+
+--Le principal, c'est qu'Hargouët est à quatre lieues seulement de
+Ribes. Vous pourrez partir à cinq heures et demie, quand les petits
+cousins réclameront de danser, et seront fatigués de champagne...
+
+--... fatigants.
+
+--Vous n'arriverez pas beaucoup avant sept heures, à cause des côtes.
+
+--Je me demande, remarque rêveusement M. de Mariolles, ce que nous y
+ferons.
+
+--Comment, ce que vous y ferez!
+
+--Mon Dieu, Madame, à sept heures, nous ne pouvons pas décemment nous
+remettre à table; et il sera peut-être un peu tôt pour--dormir. Enfin,
+ça vaut toujours mieux que d'aller à l'hôtel.
+
+--Et le pays est si beau. Quelles terres! Vous verrez le maïs qu'il y a
+cette année.
+
+Il espère y découvrir d'autres trésors. Sa fiancée est grande, souple,
+mince. Elle donne l'impression aussi de quelque chose qui rebondit sous
+les doigts. Et M. de Mariolles se dit que son imagination ne respecte
+vraiment pas assez Mlle Sylvère de Ribes. Aussi bien n'a-t-il guère
+exercé sa tendresse que sur des personnes peu intactes, jusqu'au jour
+où l'idée de faire une fin lui est apparue dans les yeux pers de cette
+incomparable personne. Jusqu'à sa trentaine, qu'il a peu dépassée, les
+cités-auberges des Pyrénées (et Dieu sait s'il y en a, au bord de la
+mer, sur les montagnes, ou entre les deux) ont, plus encore que Paris,
+suffi à satisfaire chez lui ces trois instincts de boire, de jouer et
+d'embrasser, qui sont proprement la triple noblesse de l'homme, et le
+mettent si fort au-dessus des autres bêtes.
+
+--Si vous voulez, continue Mme de Ribes, je me chargerai de
+l'installation, avec un tapissier de la ville. Qu'est-ce qu'il vous
+faudrait?
+
+--Eh bien, deux chambres à coucher pas trop Liberty, et deux cabinets de
+toilette, le mien entre les deux chambres.
+
+--On peut arranger ça, avec un petit salon pour Sylvère, au-dessus de
+l'orangerie. Il y a un étage très haut qui sert de grenier. Comme ça on
+ne changera rien à la maison, où nous garderons nos mêmes appartements,
+si on y va l'été.
+
+--Gentil, quand il pleuvra, ce petit système.
+
+--Je vous achèterai deux parapluies.
+
+--Rouge, le coton, de préférence.
+
+Survient, à ce moment, Mlle de Ribes, de son pas allongé qui rase le sol
+comme l'onde lente d'un rivage. Elle va à son fiancé et lui sourit. Ses
+joues sont toutes roses; elle halette un peu, entr'ouvre la bouche, et
+l'on voit s'enfler tour à tour ou décroître la courbe pâle de son cou.
+
+--Tu as couru, lui dit sa mère.
+
+--Oui, un peu, avec les chiens. J'ai cru que Tom allait me jeter par
+terre en me sautant sur les épaules.
+
+--Croiriez-vous, Tony, que je l'ai prise l'autre jour, derrière le
+magnolia, à se rouler par terre avec ces bêtes. Il y avait de quoi la
+priver de dessert, n'étaient ses prochaines dignités.
+
+--Je n'aime pas le dessert, dit Sylvère. Et pour un peu, maman, vous
+chercheriez à faire croire que je grimpe encore aux arbres.
+
+--Comment, dit Mariolles, en s'inclinant, vous ne grimpez plus aux
+arbres, Mademoiselle: vous êtes un trésor.
+
+--Flatteur, fait Mme de Ribes.
+
+Mais Sylvère rabat ses cils recourbés sur ses yeux couleur de mare, et
+sans doute s'admire aussi tout bas. Car elle sait combien cela coûte de
+ne plus monter de branche en branche comme jadis, au fond du parc,
+sa jupe entre les jambes; et comme c'est amusant de se balancer à
+califourchon sur une flexible ramure, ou parfois, si l'on aperçoit au
+loin sa mère qui passe, de l'épouvanter par un appel aérien.
+
+Entre tant M. de Ribes est rentré, lui aussi, tout fumant encore contre
+ses conseillers municipaux qui cherchent noise aux Soeurs du village
+(«Je leur ficherai ma démission», crie-t-il); puis ses deux fils, gros
+garçons frais émoulus l'un du collège, l'autre de la caserne, et qui
+s'acharnent à bloquer Mariolles dans des coins pour lui parler de
+petites femmes: il les trouve odieux. Aussi bien le sont-ils, de toute
+leur plantureuse jeunesse.
+
+Et puis, comme il faut faire quelque chose:
+
+--Si on allait jusqu'au Gave, propose quelqu'un.
+
+C'est la promenade classique du cru. A travers l'étroite vallée,
+quadrillée de menus champs, on s'y rend entre des haies d'églantine et
+de sureau, sur un sol noir comme un chemin d'Égypte, jusqu'au bac qui
+remplace le pont suspendu emporté récemment par une crue du Gave. Et M.
+de Ribes explique, mais non point pour la première fois, comment ce fut
+la faute des ingénieurs, et des ingénieux travaux dont ils ont voulu
+mettre les cultures à l'abri de l'inondation.
+
+Cependant de lents paysans, au geste circonspect, reviennent vers
+le village en poussant du bétail devant eux. Ils ont les pommettes
+saillantes, une bouche narquoise rasée de près, l'oeil paisible à la
+fois et astucieux. Parfois c'est un essieu qui crie. On voit pesamment
+approcher le char, tout noir sur le ciel de nacre. L'homme s'y tient
+debout, aiguillonnant ses boeufs, et chante une chanson vieille, lente,
+triste, qu'il interrompt pour saluer.
+
+--Adichats, moussu Noël, et la compagnie.
+
+Et voici le Gave. Sous le soir nuancé, il court rapide et lumineux entre
+les hautes berges. On voit se détacher le bac de l'autre rive, pareil à
+une découpure noire. Un groupe immobile et précis de bêtes, d'outils,
+de gens l'occupe, qu'animent seuls les bras du passeur hissant sur sa
+corde, tandis que, par à-coups, se fait entendre le roulement menu de la
+poulie sur le câble.
+
+--La soirée est douce, dit Sylvère. Pourquoi ne passerions-nous pas
+l'eau?
+
+Mais Mme de Ribes objecte qu'il se fait tard, et son mari non plus ne
+paraît pas insensible à l'idée de dîner, en sorte qu'on se décide à
+rentrer au château. Cependant les deux chiens de montagne, que l'on fait
+d'ordinaire traverser à la nage, sont descendus au bord de l'eau qu'ils
+flairent avec convoitise.
+
+--Ici, Tom. Ici, Djaly!
+
+Et l'on s'en va. La nuit maintenant est presque tout à fait tombée:
+chacun semble en devenir plus grave. Les deux jeunes gens eux-mêmes
+sentent l'heure bleue filtrer obscurément jusqu'à leur coeur, et le plus
+âgé, celui qui sort de la caserne, prononce péremptoirement.
+
+--Il fait mucre.
+
+Comme il a coutume d'appliquer indifféremment cette épithète à tous les
+ciels, serait-ce Aden ou les deux Pôles, sa famille a, depuis longtemps,
+cessé d'en rechercher le sens. Personne ne répond. Sylvère et son fiancé
+se sont attardés un peu en arrière. Par moments l'oreille maternelle de
+Mme de Ribes distingue la voix de la jeune fille.
+
+--Quand nous serons mariés... lui entend-elle dire.
+
+
+C'est ainsi que, par un trop doux matin d'automne, Sylvère (épouse
+Mariolles) s'est réveillée toute seule dans un lit vaste, orné de
+dentelles, et d'ailleurs fripé. Sa tête est, comme un pavot sec, pleine
+d'une poussière de sommeil. Elle réfléchit, un bras nu replié sous sa
+nuque, à diverses circonstances de la veille et de la nuit. Ils étaient
+arrivés à Hargouët par une fin de coucher de soleil verte et rosé,
+délicieuse. Au moment où la voiture s'était arrêtée devant la grande
+porte, que surmonte un écusson martelé aux mauvais jours, les paons
+avaient crié dans les cèdres, et Pierre, le jardinier, était accouru
+avec une lanterne pour éclairer l'écurie. Puis c'était Ursule, sa
+vieille bonne d'autrefois, qui était venue l'aider à descendre, et
+l'embrasser en pleurant, quoiqu'il n'y eût pas à cette douleur de
+raisons bien apparentes. Et puis on avait soupe un peu, car Sylvère
+était de cette bonne race de campagnardes que les émotions creusent. Et
+puis, et puis......
+
+A ce moment on frappe, et un monsieur à pantalon de soie ample et
+camisole entre de l'air le plus naturel du monde. Sylvère n'a pas eu
+assez de lumière encore, ou de loisir, pour prêter attention à ce galant
+déshabillé, et elle l'admire dans son coeur; car peut-être est-il
+inutile de dire que, n'ayant point voyagé sur les Messageries Maritimes,
+elle n'est point initiée aux mystères du pyjama. Elle ignore de même
+qu'un jour son mari vieillissant reviendra à la bannière de ses
+pères. Il y a bien d'autres choses que Sylvère ignore, et encore lui
+semble-t-il avoir beaucoup appris depuis la veille.
+
+--Bonjour, dit le pyjama, bonjour, monsieur Sylvère.
+
+--Pourquoi, Monsieur?
+
+--Sylvère, c'est un nom d'homme, non?
+
+L'oreille de Mariolles se trouve, par hasard, tout près de la bouche de
+Sylvère:
+
+--Il me semble, lui dit-elle, presque bas, que vous ne m'avez pas
+beaucoup traitée en homme, jusqu'ici.
+
+Mariolles, un instant, a l'air stupéfait; un instant seulement, et,
+tandis qu'il dissimule sa pensée dans ces cheveux fous que la nuque des
+femmes offre à nos lèvres, Sylvère le sent rire.
+
+--J'ai dit une sottise? demande-t-elle en faisant la moue. Et qu'est-ce
+que ça fait que Sylvère soit un nom d'homme?
+
+L'injustice de son mari l'indigne un peu:
+
+--J'ai des cousins, reprend-elle, dont le fils aîné s'appelle toujours
+Solange; c'est bien plus drôle, n'est-ce pas?
+
+--Bien plus drôle, répond M. de Mariolles avec plus de docilité que de
+conviction: elle le sent bien.
+
+--Dire que le Pape a béni un aussi méchant homme que vous, dit-elle.
+
+--Si méchant que ça...
+
+--Oui, oui...
+
+Ici la conversation est interrompue à nouveau, pendant quelques
+instants, plusieurs instants même (il ne faut exagérer les mérites de
+personne).
+
+--Au fait, reprend Mariolles, pourquoi Sa Sainteté nous a-t-elle bien
+voulu envoyer sa bénédiction? Nous sommes, pour ainsi dire, peu connus
+d'Elle.
+
+--Ça se fait beaucoup.
+
+--C'est vrai aussi que ça devient difficile d'avoir Louis XIV à son
+contrat.
+
+--Et puis, c'est mon oncle qui nous a fait cette surprise. Je suis la
+troisième de la famille qu'il fait bénir.
+
+--Ah! votre oncle le gaffeur?
+
+--Voyez-vous, s'écrie Sylvère en serrant ses tout petits poings, il
+insulte déjà ma famille.
+
+(Et pourtant, songe Mariolles qui a des distractions, et n'a point tout
+à fait encore dépouillé l'homme des petits bars, vous êtes bien de chez
+vous.)
+
+Mais il s'explique:
+
+--Je veux dire cet homme âgé qui a la barbe couleur éclipse de lune.
+
+--Ah! oui, mon oncle Henry. Qu'est-ce qu'il a fait...... encore?
+
+--Vous n'avez donc pas écouté son toast?
+
+--Je ne pouvais pas: c'est le moment où la vieille demoiselle de Moncade
+est venue arroser mon corsage--souvenirs et regrets--et je m'occupais à
+interposer du linge à table.
+
+--Vous y tenez beaucoup, à votre corsage? demande Mariolles.
+
+Et il semble en vouloir embrasser les raisons, ce qui constitue, comme
+on sait, une opération de l'entendement.
+
+C'est-à-dire que je ne voulais pas... (voulez-vous me laisser,
+Monsieur)... avoir l'air de n'avoir pas su manger ma soupe.
+
+--Mlle de Moncade, reprend Mariolles: oui, oui, cette extraordinaire
+girafe, qui a de longs poils sur la bouche. Elle fait penser à des échos
+de revue agricole: _Cas de longévité remarquable chez un mammifère du
+Jardin d'acclimatation..._
+
+--Voulez-vous ne pas dire d'horreurs! Après tout, c'est votre cousine,
+aussi; c'est même par elle que nous sommes un peu parents.
+
+--C'est vrai que nous sommes parents, s'écrie Mariolles. Ah! ma cousine,
+que je suis donc heureux du hasard qui nous a rapprochés un moment. Vous
+embrasserai-je?
+
+--Je ne sais pas si je dois... fait Sylvère. Mais, à la réflexion, elle
+doit. Et cela fait encore quelques instants de silence. Comme l'une
+des fenêtres est à moitié ouverte, on peut entendre avec netteté les
+modulations aiguës d'un merle. Les vieux contrevents de bois plein sont
+percés chacun d'un as de carreau, par où passe de l'air frais qui sent
+l'herbe humide, la feuille jaune, les dernières fleurs; par où passe
+aussi un rayon de soleil: sur son parcours il éveille ces poussières
+fantasques, qu'on regarde danser, quand on est enfant, sous la tuile
+disjointe d'un toit de grange--et lentement, lentement, il rampe sur le
+parquet.
+
+--Mais enfin, reprend Sylvère, qu'est-ce qu'il avait, le toast de
+l'oncle Henry?
+
+--Vous n'avez jamais vu une mazette faire des moulinets avec une queue
+de billard parmi des portraits de famille? C'était lui, et il y en
+a eu pour tout le monde. Les principes politiques de mon père,
+l'intelligence du...
+
+Mariolles s'arrête court.
+
+--Vous voulez dire du mien? Je sais, je sais. Et puis quoi? S'il a une
+intelligence d'intérieur, comme dit ma mère......
+
+--Mme de Ribes les a toutes. Pour en revenir au toast, les traditions
+religieuses de votre famille ont un peu écopé aussi.
+
+--Comment ça?
+
+--Vous n'ignorez pas, ma cousine, quoiqu'on ne s'en vante pas trop, chez
+vous, que vous descendez du terrible Cazenave?
+
+--Cazenave?
+
+--Oui, celui qui a organisé dans ce pays le clergé de l'abbé Grégoire.
+
+--Non?
+
+--Comment! je vous montrerai, sur les livres de prix de ma mère,
+«l'infâme Cazenave». Vlan!
+
+--Et l'abbé Grégoire, qu'est-ce qu'il a fait, celui-là? demande Sylvère,
+qui n'a pas tous ses brevets.
+
+--Ce qu'il a fait? Mais tout le monde sait ça. C'était un abbé de la
+Révolution... qui a écrit une brochure... il a donné son nom à une
+rue... il a...
+
+Quelques coups heurtés à la porte viennent interrompre cette leçon
+d'histoire un peu laborieuse.
+
+--Qui est là?
+
+--C'est moi, Ursule.
+
+--Qu'est-ce que tu veux?
+
+--Je venais voir à quelle heure madame la baronne veut _dîner_.
+
+--A midi, je pense.
+
+Elle interroge des yeux Mariolles, qui fait signe que oui.
+
+--Et ce qu'il faut faire?
+
+--Ça m'est égal. Ah! oui, de la garbure.
+
+--Avec des fèves, dit Mariolles, qui veut tout de même mettre son mot.
+
+--Mais, Monsieur, fait Ursule, la saison est passée depuis longtemps.
+
+--Naturellement, dit Mariolles vexé.
+
+--Et mon chocolat, est-ce que tu l'apportes?
+
+--Je l'ai là, avec celui de Monsieur.
+
+--Eh bien, mets-les tous les deux dans sa chambre. Ah! et puis je
+voudrais aller à la messe.
+
+--Mais elle doit être dite, affirme Mariolles, qui voudrait bien
+maintenant dormir un peu.
+
+--Elle est finie depuis une demi-heure, dit Ursule, toujours derrière
+la porte. J'en viens. Même que c'est le petit Peyrenave, qui est ici de
+passage, qui l'a dite; vous savez, celui...
+
+--Oui, oui, mais écoute, tu vas aller trouver M. le curé, alors, et
+qu'il serait bien gentil d'en dire une autre, à dix heures, pour mon
+mari et moi;--et qu'il viendra dîner avec nous, après.
+
+--Oui, Madame.
+
+_Exit_ Ursule, et Mariolles conclut en bâillant un peu:
+
+--Alors vous croyez qu'il faut se lever?
+
+
+L'église n'est pas loin, au bout du parc. Le soleil est déjà haut quand
+sortent les jeunes mariés; mais il reste de la rosée sur les dernières
+roses, à l'ombre, éclaircie déjà, des marronniers. Les pieds pointus
+de Sylvère, et parfois sa traîne quand elle oublie de la relever, font
+frou-frou dans les feuilles mortes.
+
+--J'aime Hargouët, fait-elle avec un petit air mélancolique.
+
+C'est la première fois qu'elle le regarde avec des yeux de femme. Le
+vieux parc, les cèdres dont les branches d'en bas sont mortes, et, toute
+couverte de fougères, la muraille noire d'où ses frères et ses cousins,
+autrefois, jetaient des pierres aux enfants de l'école, tout cela, elle
+le reconnaît, et lui découvre un aspect nouveau.
+
+Comme la cloche vient de sonner les douze coups, et qu'on en a encore
+pour un quart d'heure, ils s'asseoient tous deux sur un banc jadis vert.
+Sylvère rêve et joue avec le fermoir de son beau missel Saint-Sulpice,
+qu'une cousine enlumina pour ses noces. A quoi songe Mariolles? Moins
+sensible au charme intérieur des choses, il admire sans émoi cette belle
+matinée, semblable à d'autres. Pour lui, elle ne rit pas sur un paysage
+familier, dont ses regards aient épousé mille fois la figure changeante
+et pareille; et son coeur d'enfant n'a pas battu ici.
+
+--Oui, dit-il, vous aimez beaucoup Hargouët... Je suis presque jaloux
+de cette maison, et de ces arbres.
+
+--Ne leur en veuillez pas; ils ont été si bons pour moi. J'ai grimpé sur
+la plupart de ces branches, avec mes terribles cousins, qui faisaient de
+moi un vrai brigand. Et c'est ici que j'ai eu le premier sens de la vie
+un peu profond, par la gourmandise; avec les plats sucrés qu'on nous
+servait dans de la vaisselle Empire, où il y avait des vues de places
+bien pavées, ou d'Agrigente, sur des assiettes jaunes--et la mort du
+général Exelmans.
+
+--Alors, vous ne regrettez pas que nous soyons d'abord venus ici, au
+lieu d'aller à Biarritz?
+
+--Oh! non, fait Sylvère, je n'ai jamais beaucoup goûté Biarritz. On y
+rencontre trop d'Espagnols qui parlent français, et réciproquement.
+
+--Il faudra tout de même y passer deux ou trois jours pour ne pas
+scandaliser mon père. C'est là qu'il a fait son voyage de noces, sous
+le second Empire, Sylvère; et il demeure stupide qu'on puisse aller
+ailleurs. Lui, il voit encore tout ça comme c'était: Villa Eugénie,
+bottines montantes, la livrée vert et or, et les premières courses de
+taureaux avec El Tato, et les calèches à grelots sur la route de Bayonne...
+
+--Mais, vous-même, on m'a laissé entendre que vous y aviez quelque peu
+fréquenté, depuis, et joyeusement.
+
+--Peuh, comme tout le monde. Vous savez ce que c'est. (Pas du tout,
+indique Sylvère.) On s'ennuie; alors on fait du bruit pour s'empêcher de
+penser, et les bonnes gens de la rue croient qu'on s'amuse. Mais cela ne
+vous est pas désagréable, au moins, d'aller là?
+
+--Avec vous... répond Sylvère d'un air tendre. Et après, nous irons à
+Paris?
+
+--Ça vous amuse donc?
+
+--Oh! oui, je voudrais tant monter à la tour Eiffel, et aller à
+Montmartre.
+
+--La Basilique?
+
+Sylvère fait la moue.
+
+--Non, dit-elle; les cabarets de nuit.
+
+Et elle fait de grands yeux, comme s'il était question de jardins
+paradisiaques, hantés des poètes, des couleuvres bleues, des fées.
+
+--Après tout, ajoute-t-elle, ça n'est peut-être pas très drôle.
+
+--C'est ce que je me suis laissé dire.
+
+--Et je crois que j'aime mieux Hargouët, affirme Sylvère d'un air sage.
+
+Mais les trois coups retentissent, et ils se hâtent vers l'église.
+
+Elle est petite, grise, ratatinée, avec des vitraux trop neufs et des
+tableaux trop enfumés; et elle sent le cierge refroidi. Mais le curé,
+qui est vieux et rouge, s'essaye de si bon courage à prononcer un petit
+sermon en français. Il est ému, il s'embrouille, tourne court, et
+fait un signe à l'instituteur, qui entonne formidablement un credo de
+grand'messe; en sorte que les verrières, qui ne sont pas habituées sur
+semaine à un tel vacarme, frissonnent de peur dans leurs plombs et se
+disent:
+
+--Cette fois-ci, il va nous casser.
+
+Et, la messe finie, on se rend à la sacristie pour chercher le curé.
+Du plus loin qu'il aperçoit la jeune femme, il s'écrie, avec l'honnête
+accent des Pyrénées:
+
+--Eh bien, Mademoiselle Sylvère, ça va toujours bien. Et comment
+avez-vous passé la nuit?
+
+
+
+
+II
+
+L'ODEUR DES PLAGES
+
+(La scène est à Biarritz, quelque temps après.)
+
+
+Voilà plusieurs heures que M. et Mme de Mariolles-Sainte-Mary ont laissé
+Hargouët se dissiper à l'horizon, avec la montagne. Pau, blanche et
+grise, habillée de feuillages divers, s'est déroulée le long de la
+voie.--Orthez a fait montre de son pont, dont les guides illustrés
+abusent un peu, vraiment. Mais Francis Jammes n'était pas à la gare, ni
+sa pipe; et peut-être est-il à rêver de Guadeloupe sous quelqu'un de ces
+érables auxquels il se plaît à prêter le nom magnifique et barbare
+de liquidambars. En sorte que la gare est triste, sillonnée de rares
+figurants.
+
+D'autres gares, inutiles aussi, se suivent: il y en a qui sont tout au
+bord de l'Adour, où l'on voit des gens qui jettent des filets, et de
+grands arbres dans les îles. Enfin, on aperçoit Bayonne, les deux
+clochers blancs d'une cathédrale haut perchée, des glacis, des
+contrescarpes. Le train semble tourner autour, faire exprès de
+s'arrêter, en des lieux tellement déserts que le chef de gare,
+évidemment, y est mort, lui aussi, sans avoir pu vendre un seul billet
+depuis l'Empire. Et on ne l'a pas remplacé.
+
+Contre toute vraisemblance, quelqu'un monte, salue avec un air de
+connaissance. C'est un monsieur assez jeune, en costume de chasse, avec
+des belles moustaches couleur cirage. Mariolles n'a eu d'abord l'air
+satisfait qu'à moitié. («Saleté, pense-t-il, de Compagnie, qui ne met
+pas de coupés à ses trains omnibus.») Mais il se rassérène presque
+aussitôt. Somme toute, un tiers ne messied point, après plusieurs
+semaines d'un bonheur en tête-à-tête, à peine coupé de quelques
+beaux-parents. (Et encore, on ne pouvait même pas les garder à dîner:
+ils s'en allaient tout de suite, avec un air gêné et de croire qu'on
+n'attendait que leurs talons pour se remettre au lit.)
+
+Mariolles présente le monsieur:
+
+--Ma chère amie, le comte de San Buscar. Vous avez dû apprendre mon
+mariage, demande-t-il.
+
+--Certainement, mon cher ami. Toutes mes plus sincères félicitations.
+
+San Buscar dissimule mal, sur sa grosse figure, en regardant Sylvère,
+cette pensée commune aux hommes qui rencontrent de nouveaux mariés: «Si
+je pouvais être le premier avec qui elle le trompera!»
+
+--Vous venez de la chasse, Monsieur?
+
+--Si, justement. J'ai été tuer quelques sarcelles sur la Nive.
+
+Et, s'adressant à Mariolles, en ouvrant les bras:
+
+--On prend ce qu'on trouve. Il n'y a pas de gibier dans votre pays, mon
+cher. Je voudrais que vous vissiez ça, dans l'Amérique: c'est une chose
+extraordinaire.
+
+--Il y a peut-être moins de chasseurs. A part cela, que devenez-vous? En
+garçon, à Biarritz?
+
+--Mais non, mais non. La comtesse, elle est là aussi.
+
+--(«Tiens, se dit Sylvère, tiens; tiens: la comtesse est là.» Et si elle
+n'ajoute pas dans son for intérieur: «Chouette, on va rigoler», c'est
+que ces expressions ne lui sont point familières.)
+
+--Elle sera bien heureuse, ajoute San Buscar, de connaître Madame la
+baronne de Mariolles.
+
+«Madame la baronne de Mariolles» s'incline avec un sourire, et Monsieur
+répond sans enthousiasme apparent:
+
+--Certainement, nous serons bien honorés, quoique nous ne passions que
+quelques jours; et puis, vous savez, San Buscar, une jeune mariée, ça ne
+sort pas beaucoup.
+
+--Tout de même, proteste tendrement Sylvère, vous ne comptez pas me
+laisser sous clef à l'hôtel, tandis que vous serez sur la plage?
+
+--Et puis, mon cher, reprend l'étranger, si vous saviez comme Imogène
+est revenue du monde. Il y a deux mois, je parie, qu'elle n'a fait un
+boston ou une partie de tennis. Les Américaines, ça s'ennuie de tout, à
+un moment donné. Nous vivons comme deux bourgeois, aujourd'hui.
+
+--Ça doit être bien amusant, dit Sylvère, pour dire quelque chose.
+Est-ce que Madame de... San Buscar reprise ses bas, avec un gros oeuf
+en buis, comme on nous faisait faire au couvent?
+
+Dans son excessive hilarité, San Buscar met au jour des dents sans
+nombre. Il a l'air alors d'un crocodile qui ne serait pas dangereux, de
+ce pauvre crocodile sacré dont parle Hérodote, qui portait des bracelets
+d'or aux pattes de devant, des anneaux de terre émaillée aux oreilles,
+et qui, ce jour-là, n'avait plus faim: «Il était couché sur le bord du
+lac: les prêtres vinrent. Deux d'entre eux lui ouvrirent la gueule; un
+troisième lui jeta d'abord les gâteaux, ensuite la friture et finit par
+la boisson. Sur quoi le crocodile (_très embêté_) plongea et s'alla
+poser sur l'autre rive. Mais un autre étranger (_ah, les étrangers!_)
+étant survenu avec pareille offrande, les prêtres la prirent, firent
+le tour du lac, et, après avoir atteint le crocodile, lui donnèrent
+l'offrande de la même manière.» Après quoi, sans doute, le crocodile
+replonge, et ainsi de suite, tant que ça n'ennuie pas.
+
+Entre temps on est en gare de Bayonne.
+
+--Nous prenons une voiture pour Biarritz, dit Mariolles. Ambroise
+continue par La Négresse, avec les bagages.
+
+San Buscar accepterait peut-être une place; mais comme on ne la lui
+offre pas:
+
+--Moi, j'irai par le tram', dit-il. Vous n'avez pas besoin de mon valet
+de chambre? Il est là, avec le fusil.
+
+--Merci. Il n'y a pas de brigands sur la route, je pense.
+
+--Non. Plutôt autour de la cagnotte.
+
+--A propos, et la partie?
+
+--Ça va, ça va. Je vous raconterai.
+
+Et on se sépare.
+
+Pendant quelques jours encore les Mariolles défendent leur tête-à-tête.
+Ils se lèvent tard, ne descendent pas sur la plage, et font des
+promenades en voiture dans les environs. Des cochers, habillés comme
+le postillon de Longjumeau, les mènent sur les chemins blancs du Pays
+Basque, entre les églises trapues, les jeux de paume, les auberges
+à pêcheurs, les cimetières d'où on voit la mer. Il y a des maisons
+brillantes de chaux éparses dans la campagne, chacune sur une éminence
+et qui regarde d'un autre côté que sa voisine. Guéthary, Fontarabie et
+ses palais en guenilles, Saint-Jean-de-Luz leur ont tour à tour offert
+cette ombre tiède de l'automne, qui est pleine du bruit des feuilles
+froissées. Et ils ont été boire du chocolat sous les arceaux de la
+mélancolique Bayonne.
+
+Mariolles éprouve un sentiment ambigu à promener sa femme dans ces lieux
+même où il a fait l'épreuve de sa tendresse, jadis, et tant de fois de
+sa luxure. Il y a un mauvais chemin sur la falaise qu'il reconnaîtra
+toujours pour l'avoir suivi sous une lune voilée; mais c'était cette
+nuit-là un chemin sans pareil, car il menait vers les baisers que
+Mariolles alors aimait plus que tout au monde. Il y a une auberge aussi,
+une auberge basse avec un rang de platanes, où, tout un après-midi
+pluvieux, il a attendu une lettre--qui n'est pas venue.--Que n'y at-il
+pas encore, pour faire se dresser à toute heure sur ses pas quelque
+image gracieuse ou lubrique: ce chalet, peint de noir et de rouge,
+qu'habitèrent de jeunes courtisanes qui étaient soeurs et d'une si
+prodigieuse impudicité--et l'hôtel où, un jour de neige, que la mer
+était couleur d'étain, un garçon complaisant lui avait amené une petite
+fille du Phare--et dix ou douze bancs encore, épars dans la ville comme
+dans sa mémoire, qui lui rappellent les conversations les plus diverses
+et les plus semblables.
+
+Mais il regarde marcher à son côté l'incomparable Sylvère, et devant
+ce sourire jeune, cette gorge hardie, tout ce corps élastique, il sent
+s'évanouir le passé.
+
+--Comme vous marchez bien, Sylvère.
+
+--C'est que j'ai du sang de Basques, répond la jeune femme avec fierté.
+
+--Et quel dommage qu'avec ces jambes-là vous ne sachiez pas danser, pour
+ainsi dire!
+
+--Je danse donc bien mal?
+
+--Je ne vous dirai pas: comme une main, parce que ce ne serait pas poli;
+mais, franchement, vous ne dégotez pas Mlle Chasle.
+
+--Comme vous parlez mal, Tony.
+
+--L'habitude de la bonne société. Si je n'avais fréquenté qu'avec
+des cocottes, ainsi que Madame votre mère se plaît à l'imaginer, je
+m'exprimerais, certes, avec bien plus de propriété et de rigueur; n'y
+ayant personne au monde qui exige...
+
+--Ah! non, pas comme ça: vous me rappelez M. Le Lambin, notre professeur
+de géographie à Versailles.
+
+--La savez-vous, au moins?
+
+--Un peu. Le commencement.
+
+--Et Sylvère récita:
+
+«La géographie, qui embrasse par définition le reste des arts, puisque,
+non contente de décrire les accidents pour ainsi dire physiques de notre
+planète, elle s'attache encore aux moeurs et à la coutume des hommes,
+se recommande, mieux encore que la mythologie, à la faveur des jeunes
+personnes, par la pureté comme par la variété de son discours, en
+sorte...» Et Sylvère respira.
+
+Ils étaient arrivés près du Port Vieux. Par l'échancrure on voyait la
+mer, d'un bleu profond, palpiter sous un ciel plus pâle. La bonne odeur
+du sel remplissait l'air. Ils descendirent jusqu'au creux de la petite
+plage, s'assirent à l'ombre.
+
+Autour d'eux des enfants faisaient des pâtés de sable. Plus loin, un
+abbé espagnol, l'air carliste, causait avec une institutrice allemande:
+celle-ci, par intervalles, se levait, marchait sur une paisible petite
+fille en rose qui jouait à quelques pas de là, et l'apostrophait
+d'objurgations gutturales en la secouant par l'épaule.
+
+--D'ailleurs, dit Mariolles en reprenant la conversation d'un peu
+plus haut, je ne veux pas vous faire de reproches sur votre danse,
+puisqu'elle m'a valu un peu de vous connaître, vous vous rappelez, à ce
+bal d'officiers?
+
+--Si je me rappelle, fait Sylvère en haussant les épaules. Et puis,
+Tony, ce n'est pas là que vous m'avez connue, puisque c'est depuis toute
+petite.
+
+--Oui, mais c'est là que je remarquai, pour la première fois, combien
+vous aviez changé depuis jadis, au jardin de votre grand'mère, quand je
+vous faisais sauter sur mes genoux, et que les tilleuls nous pleuvaient
+dessus ces petites fleurs qui tournent, qui tournent. J'étais en
+costume de marin, je pense, avec un grand col, vous en chemisette tout
+court,--toute courte, et qui poussiez des cris de souris blanche.
+
+--C'est singulier, dit Sylvère d'un air rêveur, combien il y a de gens
+qui vous ont fait sauter sur leurs genoux, et avec qui...
+
+--Avec qui on ne voudrait pas recommencer. Je vous remercie.
+
+--Mais il me semble... dit la jeune femme.
+
+Elle se tait tout d'un coup, comme si elle allait dire une sottise,
+rougit, et promène autour d'elle des regards troublés. Elle contemple
+sans les voir, le ciel et la mer devenus d'un saphir plus obscur, les
+ombres qui s'allongent. C'est l'heure du bain.
+
+A ce moment passe près d'eux une assez belle personne, vêtue d'un de ces
+horribles costumes de louage qui semble faits de toile goudronnée.
+
+--S'il est possible, fait Mariolles, de se fagoter comme ça... C'est
+dommage: elle n'est pas si mal faite. Voyez ses jambes; fines,
+nerveuses...
+
+Et Tony fait des yeux d'homme pas marié. Ceux de Sylvère, un instant,
+comme la mer, s'obscurcissent; et elle n'est plus rouge du tout.
+
+--Vous connaissez cette baigneuse, que vous la regardez comme ça?
+
+Sa voix aussi est un peu changée. Tony n'a pas de peine à démêler en
+elle la première et passagère atteinte de la jalousie. Et Tony, avec la
+sottise de son sexe, y prend plaisir. C'est avec un gracieux sourire
+qu'il répond:
+
+--Je ne la connais pas, mais je déplore qu'elle ait un costume si mal
+fait et si long.
+
+--Vous voudriez qu'elle fût toute nue, peut être?
+
+--Sylvère!
+
+--Puisque je sais maintenant les costumes qui vous plaisent, vous verrez
+comment je me baignerai.
+
+--Je ne pense pas, dit Mariolles d'un air moins gai que tout à l'heure,
+que vous preniez des bains de mer à Biarritz.
+
+--Et pourquoi pas moi, Tony? Est-ce que je suis difforme, ou si vous
+avez peur que je me noie?
+
+--J'ai peur qu'on vous regarde. Pensez comme je vais vous laisser
+défiler devant des paquets de gens, dans ces costumes de Cafrine!
+
+--Tantôt vous le trouviez trop long.
+
+--Mais ce n'est pas la même chose, fait Mariolles rageusement: il sent
+bien qu'il n'a plus «le meilleur».
+
+C'est leur première querelle, et il y a plus encore de surprise que
+d'hostilité dans leurs regards. C'est comme s'ils découvraient chacun
+dans l'autre une bête inconnue, qui gronde.
+
+--Voulez-vous me raccompagner à l'hôtel, dit enfin Sylvère.
+
+Ils remontent à petits pas, sans plus mot dire, tout près pourtant l'un
+de l'autre.
+
+
+C'est ce jour-là même qu'on a fini par tomber sur les San Buscar, un peu
+après le coucher du soleil, quand les gens qui se promènent sur le quai
+de la Grande Plage ont l'air de fantômes bleus.
+
+Mme de San Buscar est si cordialement aimable pour Sylvère qu'elle fait
+penser au _yours faithfully_ des fins de lettres. Quant à Mariolles, il
+y a eu d'abord, dans son attitude, une nuance presque imperceptible de
+gêne; mais lui aussi se dégèle, et il naît le plus naturellement du
+monde, de tout cela, un petit projet de dîner à quatre au Grand Cercle.
+
+--Ça n'est pas, dit Mme de San Buscar, que la cuisine y soit excellente.
+Elle n'est pas excellente. Mais la terrasse est tout à fait agréable,
+avec les petites bougies.
+
+--Et les papillons, fait son mari.
+
+--C'est très joli aussi, les papillons--quand ils se brûlent. Vous ne
+trouvez pas, Madame?
+
+Sylvère insinue qu'elle les préfère au soleil, sur une prairie.
+Là-dessus, comme on est à la porte de l'hôtel du même Grand Cercle,
+où, par hasard, les deux couples demeurent, on se sépare pour s'aller
+habiller.
+
+Mariolles, assez tôt en livrée, frappe à la porte de sa femme.
+
+--Entrez, dit-elle: si vous promettez de ne pas regarder d'un quart
+d'heure. Que je regrette donc de ne pas avoir amené Ursule. Vous ne
+sauriez croire comme je suis paquet, toute seule.
+
+--Heureusement, vous n'êtes plus seule.
+
+Décidément, M. de Mariolles ne respectera jamais sa femme, et Sylvère se
+trouve, par un accident imprévu, sur les genoux de son mari, ou plutôt
+un peu dessus et beaucoup entre; bref, dans une situation d'infériorité
+bien faite pour indigner un congrès féministe. Il ne lui reste même pas
+la ressource de s'écrier: Vous allez _toute_ me froisser ma robe. Car
+elle ne l'a pas encore mise, ni son jupon; et elle était seulement
+occupée aux dernières oeillères de son corset.
+
+--C'est ridicule, dit Mariolles, de porter des choses comme ça, quand on
+est faite comme vous. J'espère que vous profiterez d'être à Paris pour
+vous faire faire des ceintures.
+
+--Oui, Tony.
+
+--C'est comme vos jarretières. Qui diantre porte encore des jarretières
+en dehors des romances espagnoles!
+
+--Oui, Tony.
+
+Sylvère passe un jupon.
+
+--Il n'y a que votre mère pour pousser le culte de la tradition
+jusque-là. Pourquoi pas de la pommade?
+
+--Oui, Tony. Et je suis sûre que votre belle amie, Mme de San Buscar, ne
+porte pas de tout cela.
+
+Mariolles reste muet, abruptement. Toute sa loyale figure s'efforce
+de signifier: Comment voulez-vous que je sache ça, au moins pour les
+jarretelles?
+
+--Qui est-ce, Mme de San Buscar?
+
+--Une Américaine.
+
+--Et après?
+
+--Elle est de Saint-Paul, je crois, ou de Minneapolis; une ville sur un
+lac, dans l'Ouest, une ville très bien.
+
+--Comme qui dirait Saint-Jean-d'Angely.
+
+--Oui. Elle s'appelle Imogène. Elle avait épousé d'abord un colonel
+anglais très riche. Elle, elle n'avait pas le sou, ce qui ne manque pas
+de chic pour une Américaine. Lui est mort alcoolique, en lui laissant un
+sac qu'elle a encore, et un joli nom qu'elle n'a gardé que trois ans. Ça
+s'est prononcé San Buscar, tout d'un coup. Ce pauvre colonel: il était
+ivre de whisky tous les soirs, et si on voulait le raccompagner, au
+sortir du Club, il vous flanquait des coups de revolver. Puis il s'en
+allait, raide comme la justice; trouvait, par un décret spécial de
+la Providence, la porte de son jardin, la porte de sa villa, montait
+l'escalier, traversait son bureau sans encombre, et, juste devant sa
+chambre, chaque nuit, inévitablement, tombait; son valet de chambre
+entendait le bruit, et venait le coucher.
+
+--Et elle?
+
+--Imogène?... Elle s'était habituée.
+
+--Comme vous êtes renseigné!
+
+--Tout cela était de notoriété publique; lui-même en plaisantait--le
+jour.
+
+--Elle a eu beaucoup de chagrin, quand il est mort?
+
+--Je... je ne sais pas. Elle s'est tenue correctement; on n'a pas parlé
+d'elle.
+
+--Alors, pourquoi faisiez-vous cette figure en me présentant?
+
+--Mais vous avez rêvé, je vous assure. Et puis c'est plutôt San Buscar
+qui ne me chante pas, pour vous. Il a une réputation. Il serait
+compromettant, à la longue.
+
+--Lui! s'écria Sylvère, qui se mit à rire. Au fait, et lui, qui est-ce?
+
+--Mexicain. A part San Buscar, il s'appelle Christobal Almeyras. Son
+père a été fait comte par Maximilien, et ne l'a pas trahi en retour,
+ce qui est vraiment propre. Dommage qu'on lui ait donné ce nom de
+détrousseur de diligences. Mais j'ai dans ma folle idée que ça ne lui
+allait peut-être pas si mal. Ces gens-là ont ça dans le sang.
+
+--Il doit leur tourner, depuis qu'il n'y a plus de diligences.
+
+--On s'arrange. Je connais un bonhomme, un Grand d'Espagne, et le plus
+propre du monde, qui a été officier carliste; tout de suite il a arrêté
+un train.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Il y avait de l'argent alphonsiste dedans; bonne prise.
+
+--Il n'a pas pris autre chose?
+
+--Pas lui, non.
+
+--Comment?
+
+--Il parait que ses soldats se sont un peu amusés. Il y avait
+des voyageuses. Mettez qu'ils ont pris des tailles, des tailles
+alphonsistes, sans doute.
+
+--Vous avez de jolis amis.
+
+--Il en est de toutes couleurs sur cette côte. Il y a des jours où on
+se croirait dans une maison de fous. Mais vous êtes prête, je crois.
+Descendons, voulez-vous?
+
+
+
+
+III
+
+JUSQU'AU MARBRE
+
+
+Le haut de la tête éclairé en rouge par le reflet des petits abat-jour,
+San Buscar et sa femme sont déjà là, en un bon coin de la terrasse, d'où
+l'on peut voir la mer reluire et palpiter obscurément sous les étoiles.
+Et le dîner s'engage le plus gaiement du monde.
+
+Imogène Harryfellow, comtesse de San Buscar, supporte sans fléchir le
+voisinage de Sylvère. Elle est grande et mince comme elle, avec je ne
+sais quoi d'un peu viril dans la souplesse qui distingue l'Américaine
+de choix, celle qui se marie en Europe. La trentaine lui est encore
+étrangère. Elle a des yeux bleu foncé, et doit s'ennuyer avec violence,
+dès qu'elle ne s'amuse plus violemment. Elle a une robe où il y a de
+l'or dans la trame, et qui évoque, selon l'humeur dont on est, les
+pompes catholiques, Venise, ou les hommes-serpents des music-halls.
+
+Sylvère est vêtue de linon bleuâtre et de guipures. Dans le demi-jour,
+elle ressemble à ces belles fleurs pâlissantes de l'hortensia ou du
+magnolier, qui semblent, au bord de la nuit, absorber ce qui reste de
+lumière autour d'elles.
+
+--Il paraît, Madame, demande Mariolles à sa voisine, que vous ne dansez
+plus?
+
+--C'est Cristobal qui vous l'a dit? mais c'est vrai, au moins. Voilà
+plus d'un mois, depuis que mon flirt est parti, et puis mon frère Lord.
+
+--Il était donc en France? Vous savez que je ne l'ai jamais rencontré.
+
+--Il doit revenir bientôt. Il a découvert que ça n'était pas
+gentlemanlike de gagner de l'argent. C'est ridicule pour un Américain;
+ne pensez-vous pas ainsi? Nous sommes faits pour gagner de l'argent, les
+Yankees.
+
+--M. de San Buscar ne danse donc pas? demande Sylvère avec innocence.
+
+--Oh! por Dios, si, comme tout le monde. Mais Imogène ne veut plus,
+ensemble, depuis qu'elle s'est mariée avec moi.
+
+--C'est ridicule de danser avec son mari, n'est-ce pas? C'est comme si
+on flirtait avec lui. Dans tous les plaisirs il faut un peu de mystère.
+Mais, si vous voulez, monsieur de Mariolles, nous ferons un boston
+après. Mme Sylvère ne sera pas jalouse d'une vieille femme.
+
+--Je ne suis pas jalouse, fait Sylvère un peu froidement. Mais je ne
+bostonne pas assez bien pour inviter votre mari.
+
+--Oh! s'écrie San Buscar, nous vous donnerons dix minutes de leçon
+demain, Imogène et moi. Elle a un petit salon, avec un piano.
+
+--Ça n'est pas un piano, Cristobal. C'est une chose sans nom, une
+chose...
+
+--Mais je le connais, le piano, s'écrie Mariolles imprudemment. C'est au
+no. 9, n'est-ce pas. Il doit y avoir toujours une presse à citron dans
+la chambre d'harmonie.
+
+--Comment le savez-vous? demande Sylvère d'une voix nette.
+
+--C'est... c'est l'auteur lui-même qui me l'a raconté. Vous le
+connaissez, San Buscar: c'est Pablo Durand. Qu'est-ce qu'il devient,
+Pablo? Vous savez qu'il y a un an que je n'ai paru ici.
+
+--Il est mort.
+
+--Non.
+
+--Vous savez qu'il était alcoolique. Alors on l'a guéri très bien, dans
+un hospice qu'il y a pour ça en Allemagne. Et tout de suite après il est
+devenu fou. En trois mois il est mort.
+
+--Quelle jolie chose, la science, murmure Mariolles.
+
+Mais Sylvère ne paraît point de cet avis; sa lèvre de dessous pointe,
+comme chez les enfants qui ont du chagrin.
+
+--La famille aurait dû faire un procès au médecin allemand, remarque Mme
+de San Buscar.
+
+Il y a un silence, pendant lequel on entend s'escrimer un monsieur, avec
+une espèce de fusil à fusées, au bout de la terrasse, contre une cible
+invisible. Si par impossible on faisait mouche, il se passerait sans
+doute quelque chose de monstrueux, on ne sait pas quoi au juste. Ça
+allumerait un soleil, ou bien ça renverserait le ministère.
+
+--Est-ce que vous avez jamais vu réussir, San Buscar?
+
+--Oui, une fois; un monsieur qu'on ne connaissait pas, personne, et qui
+a été trouvé mort le lendemain, dans son lit.
+
+--C'est l'administration du Cercle qui se sera vengée. A propos, vous ne
+m'avez pas dit grand'chose de la partie. Du gros monde?
+
+--Vous ne comptez pas jouer, Tony? demande Sylvère.
+
+--Non. Sylvère, non. Quand même on me permettrait de faire la poussette.
+
+--C'est que cela me ferait du chagrin.
+
+--Je vous le jure.
+
+--Encore, si on laissait entrer les dames, remarque Imogène.
+
+--Il y a eu, repend San Buscar, très belle partie, pendant quinze jours,
+avec deux tables à banque ouverte: la consolation des pontes debout. Ce
+pauvre Glaphyro avait commencé par faire une trouée. Il a même taillé;
+et puis, comme toujours, il a fini par s'en retourner avec les anges.
+
+--Ça lui va si bien.
+
+Cependant on apporte le café et les cigares. Le café est exécrable.
+
+--Ce qu'il y a eu de plus amusant, continue Cristobal, c'est un nouveau
+commissaire des jeux qui s'était mis dans la tête de faire du nettoyage.
+Voyez massacre. Un tas de figures amies, elles disparaissaient,
+disparaissaient; et avec elles l'Industrie, mère des Arts; et toute la
+gaieté. Il se passa des choses monstrueuses, je vous dis. Un louis que
+j'avais laissé tomber, qui resta là plus d'une heure; et, pour comble,
+le garçon de salle me le rapporta. «Imbécile, comme je lui ai expliqué,
+il faut que vous soyez. Vous croyez que je vais vous donner un
+pourboire. Le pourboire, vous l'aviez tout fait entre les mains.
+Demandez-lui, au directeur, si c'est en rendant les louis qu'on change
+son tablier contre un smoking avec de la moire autour.»
+
+Il y a un moment déjà que les dames se sont retirées, et San Buscar
+poursuit ses contes de brelandier.
+
+--Tous ces pauvres philosophes, donc, allaient à Fontarabie, où il y a
+une ombre de roulette. Et eux-mêmes, ils avaient l'air, mon cher ami,
+ces ombres d'afficionados à qui Ulysse ne voulait pas laisser boire
+le sang du taureau. Tous là, ils étaient, depuis le chambellan
+guelfe jusqu'au baron de Cortomalo, que vous et moi avons connu
+prestidigitateur dans un cirque. Il faut dire que le commissaire, il les
+avait expulsés en douceur, beaucoup. Lui-même alla à Fontarabie, je ne
+sais plus pourquoi, peut-être pour jouer, et il tomba sur toutes ses
+victimes, râpées, le ventre creux, mais d'attaque. Ce fut une ovation,
+une petite fête de famille. Le commissaire pressait des mains, souriait:
+«Vous ici, mon cher commodore, que je suis heureux de vous rencontrer!»
+ou bien: «On ne vous voit plus chez nous, baron!» D'ailleurs, tout ça a
+été très adouci depuis. Je pense que la maison aura fait comprendre
+que si on ne laisse plus entrer dans les salles de bac que des gens
+estampillés, ça fera le désert; et qu'il ne manquerait plus que de faire
+couper par M. Brisson. Ça fait qu'on revoit un peu des anciennes têtes.
+
+--Y compris notre ami Cortomalo?
+
+--Y compris. Figurez-vous, l'autre jour, il jouait l'écarté avec un
+monsieur, qui finit, je ne sais pas pourquoi, par lui jeter les cartes à
+la tête. Lui ramasse froidement l'argent, et il dit au monsieur: «Je me
+doutais bien que vous vous appeliez Grimaud.»
+
+Sourires--et l'on monte rejoindre ces dames dans le
+petit-salon-au-piano-à-presse-à-citron. Mais Sylvère ayant réclamé
+d'aller voir danser, on passe dans les salons du Cercle. Une musique
+grêle, voluptueuse, y fait tourner quelques couples selon des spirales
+lentes et contradictoires.
+
+--Vous m'avez promis un tour, dit Mariolles à Mme de San Buscar. Au
+risque d'être un peu rouillé, je vous le réclame.
+
+Imogène se penche vers Sylvère:
+
+--Vous ne m'en voudrez pas, c'est vrai, de vous prendre votre mari?
+
+--Par exemple, répond la jeune femme en souriant de toutes ses forces.
+Mais je vous le donne avec plaisir.
+
+--Ah! que vous êtes habile. Et qui vous a enseigné, déjà, que les fruits
+les moins défendus sont les moins désirés?
+
+--Mais non pas les moins cueillis, ajoute sans à-propos Mariolles, qui
+n'a entendu que les derniers mots.
+
+Imogène, pour couper court, prend son bras.
+
+--Est-ce que vous préférez rester là debout, Madame? demande le
+Mexicain. Nous avons l'air d'un reproche.
+
+--En effet, c'est très gentil; un peu comme partout, répond Sylvère qui
+regarde fixement le vague.
+
+San Buscar soupçonne que sa compagne poursuit d'autres idées que les
+siennes, et se tait.
+
+--Oui, c'est la même valse, dit cependant Mariolles; mais ce n'est pas
+ici, il me semble, que nous l'avons dansée, au moins cette fois-là.
+
+--Mais non: c'était chez Mme Probloker. Et ce retour, sans voiture, sous
+la tempête. Vous vous rappelez, Sainte-Mary; et dans quel état j'avais
+mes bas.
+
+--Vous avez si peu voulu que je m'en rende compte que vous m'avez laissé
+en plan à votre porte.
+
+--_My goodness!_ que vous avez été inconvenant ce soir-là,
+murmure-t-elle d'un air charmé, comme si elle suçait un gros bonbon;
+soudain, elle s'arrête, la gorge palpitante, les yeux blancs, et se
+suspend au bras de Mariolles. On dirait que le lent enivrement de la
+danse devient pour ses sens un plaisir trop vif.
+
+Sylvère les regarde de loin. Elle a fini par accepter de s'asseoir avec
+San Buscar à une table du restaurant et par dire oui à la première chose
+que lui offre à boire cet étranger peu au courant des rafraîchissements
+pour jeunes Françaises de famille. En sorte qu'elle savoure à la fois
+les amertumes insidieuses de sa première jalousie et de son premier
+gin-cocktail.
+
+Mariolles et Imogène se lassent enfin. Ils reviennent, lui un peu rouge,
+elle un peu rose; et, après avoir demandé des fruits au champagne:
+
+--Que votre mari, dit-elle à Sylvère, est un danseur exquis. Il faut
+absolument que je vous donne une leçon de boston pour que vous en
+profitiez à votre tour.
+
+--Je ne bostonnerai jamais, dit Sylvère en serrant un peu les dents.
+
+Mariolles pense que c'est timidité et sourit. Mais en la regardant
+mieux, il lui trouve un air singulier.
+
+--Qu'avez-vous, Sylvère?
+
+--Rien, mal de tête.
+
+--Vous feriez mieux de ne pas boire cette horreur.
+
+--C'est M. de San Buscar qui me l'a recommandée. Mais j'en ai goûté à
+peine: c'est très mauvais.
+
+--San Buscar! Il sait bien qu'il faut boire du gin pendant onze ans pour
+s'y habituer. Mais demandez autre chose.
+
+--Je voudrais aller me coucher, dit Sylvère d'une voix blanche.
+
+--Ma chérie, dit Imogène, nous irons toutes les deux, en attendant que
+nos seigneurs remontent.
+
+--Mais j'y vais, dit Mariolles.
+
+--Non, non, vous viendrez dans un moment. Je veux faire un petit complot
+avec Mme de Sainte-Mary.
+
+Mariolles les accompagne pourtant jusqu'à la porte de l'hôtel, et
+les regarde disparaître. On dirait deux soeurs, pense-t-il; et cette
+intimité rapide, qui l'aurait offusqué ce matin, lui parait maintenant
+tout à fait plaisante.
+
+Il retrouve San Buscar attaquant un second gobelet. Et buvant, à petits
+coups de paille, celui qu'a laissé Sylvère:
+
+--C'est vrai que c'est mauvais, dit-il.
+
+Cependant plusieurs gentlemen passent à la cantonade, d'un air détaché,
+seuls ou par très petits groupes, et pénètrent dans une antichambre
+rouge, pour disparaître derrière une lourde porte que semble garder un
+dragon redoutable à la sanglante livrée. Au reste, il ne dévore aucun de
+ces imprudents. Le vrai monstre, ce n'est pas lui.
+
+--Venez-vous? dit San Buscar.
+
+--C'est que je monte à l'hôtel dans un instant; et puis ma femme m'a
+demandé de ne pas jouer.
+
+--Peste, mon cher, vous êtes docile. Mais la vue n'en coûte rien.
+Tenez-moi compagnie dix minutes.
+
+A leur tour, d'un air détaché, ils pénètrent dans l'antichambre rouge,
+et de là dans l'autre salle.
+
+Mariolles n'y découvre aucun changement depuis ses dernières visites. La
+partie n'est pas très grosse. Autour de l'unique table verte règne
+un silence tendu, coupé parfois d'un colloque à voix basse, d'une
+imprécation solitaire, plus rarement d'un concert détestatoire contre
+le croupier qui veut ramasser des pontes en carte, ou contre l'innocent
+égaré là, qui a tiré à six.
+
+--On joue aux boules, quand on joue comme ça!
+
+L'innocent offre de rembourser le coup; mais il se vérifie que son
+tirage a fait gagner les deux tableaux, le banquier qui devait faire
+huit s'étant embaqué: il en brûle même la taille, en jetant des regards
+furieux à l'innocent qui reçoit des autres, sans comprendre davantage,
+les marques d'une approbation discrète et posthume.
+
+Mais le banquier est décidément hors de lui, comme peut-être de ses
+fonds. Le dernier reste de sa froideur britannique s'en écaille, et il
+part en maugréant:
+
+--Est-ce qu'on me prend pour M. le Bon?
+
+Cependant le croupier frappe discrètement le tapis du plat de sa
+palette, et crie d'une voix grasse:
+
+--La banque est aux enchères, m'm'sieurs.
+
+--On pourrait tailler à pas trop cher, d'un moment, fait San Buscar.
+Voulez-vous la moitié?
+
+--C'est... qu'il faudrait que j'aille rejoindre Mme de Mariolles. Et
+puis j'ai promis de ne pas jouer.
+
+--C'est moi qui jouerai, c'est pas vous. Nous en avons juste pour un
+quart d'heure.
+
+--Vous êtes irrésistible.
+
+Les enchères sont molles. San Buscar intervient et semble les dorer avec
+ce bel accent espagnol qu'il reprend dans les circonstances vives.
+
+--Cinquante louis!
+
+--Soixante!
+
+--Soixante-cinq!
+
+On l'abandonne à quatre-vingt-dix. Et tandis qu'il s'assied:
+
+--Pierre, un verre de champagne, dit-il.
+
+--Moi aussi, fait l'associé.
+
+La partie s'engage. Il semble que San Buscar soit tombé sur la bonne
+banque rasoir. Sa voix métallique éblouit et foudroie le ponte:
+
+--Ouit, s'écrie-t-il parfois, ou bien:
+
+--Nof!
+
+Le temps passe comme un éclair. On remplace le champagne par du brandy
+and soda. Un tas de jetons, d'or et de billets croît et décroît tour à
+tour contre la petite chose en porcelaine, devant San Buscar. Mais il ne
+quitte pas la banque, qu'on lui pousse maintenant à plus du double.
+
+Enfin, comme il vient d'achever heureusement une taille dernière,
+quelqu'un annonce: Banque ouverte! et le chasse du fauteuil. Le petit
+jour ne cogne pas encore aux carreaux, mais il n'est pas loin. Avec un
+guéridon et une sébille, San Buscar et Mariolles font leurs comptes,
+laborieusement, et se trouvent en bénéfice chacun de vingt-quatre mille
+et des francs.
+
+--On a beau ne pas être rapiat, conclut Cristobal, ça fait toujours
+plaisir.
+
+--Vous ne savez pas ce que vous devriez faire, au lieu de reperdre ce
+paquet, dit Mariolles, que les _long drinks_ et ses jetons remplissent
+de bienveillance: nous accompagner à Paris, Im..., Mme de San Buscar et
+vous.
+
+--Comment donc! mon cher ami; c'est une idée extraordinaire.
+
+--En attendant, on pourrait aller se coucher.
+
+Mais le sort en a disposé autrement; et ils rencontrent au
+restaurant toute une bande assez joyeuse et très grise, retour de
+Saint-Jean-de-Luz, en costumes de pêche. On s'assied ensemble. Une
+certaine Mlle des Pois, qui ne revoit point Mariolles sans émotion,
+dépose sur son collet presque toute la poudre à la maréchale dont elle
+vient, au lavabo, de saupoudrer son hâle. C'est l'heure des cocktails,
+du moins à ce qu'affirme Glaphyro. Ils se succèdent et, une fois encore,
+le temps passe comme un éclair. Toutefois Mariolles sent obscurément, au
+fond de son coeur, qu'il oublie quelqu'un ou quelque chose (il ne sait
+pas au juste), et boit avec sensibilité des choses couleur de topaze.
+
+--Il fait jour, dit soudain quelqu'un.
+
+Ces paroles sonnent tristement, on ne sait pourquoi, et chacun regarde
+d'un air de reproche les rideaux des hautes fenêtres: entre les lampes
+et l'aurore, ils sont devenus d'un bleu merveilleux, d'un bleu de grotte
+sous-marine.
+
+--C'est peut-être ça que Baudelaire appelait le bleu mystique, dit Mlle
+des Pois; car elle a une teinture de lettres, «une couche», disent ses
+amis.
+
+On se sépare. La voix des femmes se mêle au bruit des portières
+refermées, et Mariolles, s'étant définitivement souvenu qu'il est marié,
+et même jeune marié, gagne avec un mélange d'inquiétude et de bonne
+humeur son appartement. Il frappe, tout doucement, à la porte qui le
+sépare de sa femme.
+
+--Entrez, dit Sylvère.
+
+Par la fenêtre restée grande ouverte, il aperçoit un instant la mer
+toute bleue, le ciel tout rose. Et il aperçoit aussi Sylvère, avec une
+pâle figure, assise dans son lit et qui ne dort pas. Un peu de gêne
+semble répandue dans l'air. Mais Mariolles a une idée triomphante. Avec
+un bon sourire, il vide ses poches: des billets, de l'or, de la nacre
+tombent sur le lit.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, crie Sylvère. Ah! vous avez joué.
+
+Elle secoue la couverture avec dégoût: de fortes sommes, se réfugient
+sous les meubles.
+
+--Et qu'est-ce que vous avez sur votre col? De la poudre de riz. Mon
+Dieu, mon Dieu, vous avez été avec des femmes!
+
+--C'est... c'est le croupier, balbutie stupidement Mariolles. Voyons,
+ma chérie, ne pleure pas.
+
+Il n'en faut pas davantage. La figure pâle de Sylvère, ses yeux agrandis
+de fatigue, tout cela s'effondre dans un petit mouchoir, tandis qu'elle
+gémit:
+
+--C'est la faute de cet Espagnol. Je ne veux plus le voir. Et Imogène
+qui avait l'air de se moquer de moi, en me disant bonsoir. Mon Dieu, que
+je suis malheureuse!
+
+Mariolles est écrasé par le poids de ses torts. Il s'assied, et, à son
+tour, pleure. Il a saisi sur un bras du fauteuil un bas de sa femme, qui
+est en soie tête-de-more, et s'en tamponne les yeux en répétant (car la
+correction de son langage se ressent du désespoir où il est plongé):
+
+--Je me suis conduit comme un cochon... comme un cochon.
+
+Cependant l'Atlantique non loin murmure, et lèche, à petits coups de
+langue, la plage, comme si elle était en sucre.
+
+
+
+
+IV
+
+LE BEAU VOYAGE
+
+(La scène est à Biarritz et à Paris.)
+
+
+Le temps, dont le vol apaisa tant de choses, depuis le courroux
+d'Achille jusqu'à l'appétit d'Ugolin et au tendre désespoir de La
+Vallière, a fait germer en quelques heures dans le coeur de Sylvère, la
+semence de miséricorde. Elle pardonne à Mme de San Buscar (au moins en
+a-t-elle bien l'air) et ne refuse pas qu'on aille à Paris en partie
+double, comme le lui a proposé pâteusement, au petit jour, un mari
+tellement désolé qu'il a fallu qu'elle-même le consolât. Autrement il ne
+serait jamais allé dormir, et, en vérité, il n'était plus bon à autre
+chose.
+
+Sylvère pardonne aussi au baccara, tout en se jurant bien de ne pas
+laisser le monstre rôder autour de son ménage. Elle est en ce
+moment même agenouillée auprès de la commode en pitchpin, et ramène
+laborieusement, avec une ombrelle, quelques-uns de ces ronds de nacre et
+d'or, qui l'ont si fortement indignée il y a quelques heures. Ce n'est
+pas qu'elle les aime encore. Ceux de nacre surtout l'indisposent: ils
+sentent leur fruit davantage. Et puis elle les trouve prétentieux, avec
+ces chiffres qu'ils portent inscrits sur le ventre, au lieu de dire tout
+simplement, comme tant d'autres bibelots leurs confrères: _Souvenir de
+Dieppe_ ou _Pèlerinage national_. Ah! en voici deux qui avaient réussi
+à se cacher aux trois quarts sous la plinthe. Elles profitent de
+l'ombrelle pour y entrer un peu davantage. Courte lutte; mais c'est
+Sylvère qui «les a». Ce sont des plaques de cinquante; elles sont d'une
+nacre plus belle, irisée et sombre, et d'un ovale oblong. «Deux mille
+francs», se dit Sylvère, en les faisant sauter dans sa main. Elle en est
+presque intimidée. Ce n'est pas qu'elle aime l'argent, dont le besoin
+ne lui est jamais apparu. Mais enfin, à la campagne, on entend souvent
+parler de deux cents pistoles, et, comme toutes les jeunes filles de son
+milieu, elle n'a jamais eu de loin mille francs à elle: elle aurait cru
+que c'était plus beau que ça.
+
+Sylvère s'assied sur un tabouret pour mieux réfléchir. Elle est en
+chemise et fait à elle toute seule un joli tableau, moins joli pourtant
+que tout à l'heure, quand elle était à quatre pattes et la tête basse, à
+regarder sous la commode. Elle s'est même fait du mal aux genoux, et se
+les frotte en méditant.
+
+C'est vrai qu'elle ne sait pas ce que c'est que l'argent. Sa dot est
+passée de son père à son mari, le temps de faire ouf. Et d'ailleurs ce
+sont des terres. Elle se représente assez bien mille francs là-dessus:
+deux ou trois vieux chênes que son père voulait vendre, et qu'elle a eu
+le caprice de sauver, ou bien cette toute petite enclave achetée l'autre
+année à un voisin. Elle se rappelle des phrases prononcées à cette
+occasion: «Ça ne tiendrait tout de même pas dans la main, ce mouchoir
+de poche-là», ou bien: «Qu'est-ce que vous voulez? Il faut bien payer
+l'agrément.» Et Sylvère songe encore à un saphir de sa grand'mère,
+dont elle sait le prix, parce qu'il y a toute une légende de famille
+là-dessus; le grand-oncle parti pour acheter un beau cadeau de noces,
+allant au Palais-Royal pour voir les bijoutiers, et n'en sortant plus,
+attaquant le biscuit un peu tous les jours, dans les restaurants,
+disait-on à Sylvère. A la fin, il acheta un saphir médiocre, et c'est
+une autre des formes que peuvent prendre mille francs.--Non, Sylvère n'a
+jamais eu d'argent, et encore ses frères le lui prenaient-ils au fur
+et à mesure. Encore si son père lui avait donné pour le voyage, à
+elle-même, ce petit portefeuille qu'il a passé à Tony, cyniquement,
+sous ses yeux, en lui disant: «Voilà pour prendre des fiacres, mon cher
+Antoine.» Et c'est des banques qu'il a prises avec. Il est vrai que
+si les femmes touchaient elles-mêmes leur dot, peut-être qu'elles
+joueraient aussi, ce qui serait odieux, quoi qu'en pense la belle
+Imogène.
+
+On voit que Sylvère n'est pas encore très féministe; mais peut-être les
+opinions de ce genre sont-elles comme les huissiers, qui ne viennent
+qu'avec la misère. Cependant elle continue ses recherches et à composer
+de petits tableaux vivants. C'est agréable, se dit-elle, d'avoir
+l'Amérique pour premier vis-à-vis. On peut laisser sa fenêtre ouverte et
+se promener en chemise. On pourrait même...
+
+Mme de Mariolles rougit un peu. Elle songe au temps jadis qu'elle avait
+peur, en se déshabillant, et peut-être, tout au fond, un peu envie, de
+donner des tentations à son bon ange. Qu'il y a longtemps de cela. Elle
+n'ignore pas, aujourd'hui qu'elle est devenue une façon de philosophe,
+combien ces esprits sont indifférents à la matière, serait-ce une
+matière aussi précieuse que le corps de Sylvère; ou du moins elle les
+imagine tels, et peut-être n'est-elle pas, éloignée de croire qu'il y a
+une part de niaiserie dans les intelligences trop épurées.
+
+Enfin ses fouilles sont terminées; et tout le bénéfice de Mariolles est
+là, sous trois ou quatre états allotropiques. Alors elle frappe à
+la porte de communication; mais comme il y a d'abord le cabinet de
+toilette, son mari n'entend sans doute pas. Elle frappe plus fort, et
+une voix étrange répond au loin:
+
+--... mmm... qu'y a?
+
+--C'est midi passé, et Mme de Mariolles. Ils voudraient vous dire un
+mot.
+
+--N'entrez pas, n'entrez pas, s'écrie Mariolles enfin réveillé.
+
+Et à part lui, il songe:
+
+--C'est que je ne suis pas bon à regarder avec des pincettes. Ma parole,
+j'ai encore ma chemise de jour.
+
+Tub hâtif et froid, bouchonnage, coup d'étrillé, soins divers, etc. Et
+Mariolles frappe à son tour.
+
+Comme par hasard, Sylvère met son corset.
+
+--C'est extraordinaire, se dit Mariolles, une femme à sa toilette. On
+peut y venir à n'importe quel moment: elle est toujours à mettre son
+corset...
+
+(La suite comme au chapitre II, dans des circonstances analogues. Les
+fatigues nerveuses ont des effets bien connus.)
+
+... Et Mme de Mariolles, qui proteste encore, s'écrie:
+
+--Il est plus d'une heure, et nous n'avons même pas déjeuné.
+
+--Si on peut dire, fait Mariolles dans sa moustache.
+
+--Et nous partons ce soir à dix heures.
+
+Monsieur paraît inquiet.
+
+--Nous partons?
+
+--N'est-ce pas vous-même et M. de San Buscar qui avez décidé de partir
+pour Paris par le prochain train de luxe? C'est ce soir.
+
+--Au fait, pourquoi pas? Et ce voyage à quatre ne vous déplaît pas trop?
+
+--Mais au contraire. Les San Buscar sont charmants. Entre eux deux, on
+doit avoir l'impression de voyager dans le Texas.
+
+--Vous êtes bonne. Tout de même, Mme de San Buscar va trouver que c'est
+bien rapide, partir ce soir. Si elle ne voulait pas?
+
+--Imogène, ne pas vouloir? Laissez, laissez, je m'en charge.
+
+Dans un wagon-restaurant, les San Buscar et les Mariolles, autour de
+reliefs souffreteux, causent.
+
+--Ce sont ces dames qui l'ont voulu, dit Mariolles. Nous aurions pu
+dîner parfaitement à Biarritz.
+
+--Pensez-vous que nous avions mauvaise cuisine, demande Imogène avec des
+yeux innocents.
+
+--C'est-à-dire, explique Mariolles indigné, que je déplore de n'avoir
+pas apporté une volaille froide dans un journal.
+
+La comtesse, dit San Buscar (c'est toujours de sa femme qu'il parle),
+ne reconnaît en cuisine que le homard, à cause qu'il est rouge, et la
+salade, pour le vinaigre.
+
+--Oh! et le céleri cru, Cristobal, et le chutney, j'adore, et le
+Tabasco-sauce, et le... le...
+
+--... prélude de _Lohengrin_, propose Mariolles.
+
+--Non, une chose qu'elle est faite avec ce poisson qui sent beaucoup,
+qui n'est pas cuit.
+
+--Le caviar?
+
+--La morue, dit Sylvère.
+
+--Non, je ne pense pas non plus.
+
+--Comment dites-vous, mon cher ami? demande San Buscar, quand une chose
+vous embête: zut ou zout? je ne sais jamais.
+
+La conversation tombe, comme un enfant, pas de très haut; elle ne se
+fait pas de mal.
+
+Les messieurs fument. Imogène continue à poursuivre le petit nom de
+son poisson. Sylvère regarde derrière les longues vitres glisser
+silencieusement le paysage des Landes. Sous les premières étoiles, elles
+passent, par gradations insensibles, du violet au noir; et, au couchant,
+un peu de pourpre fanée pend encore.
+
+--Vous ne dites rien, Sylvère?
+
+--Ce paysage me plaît.
+
+--Les Landes? Mais c'est odieux quand il n'y a pas d'incendie. Et je me
+demande, même, pourquoi nous n'en voyons pas ce soir: c'est la saison.
+
+--Vous n'allez pas demander le registre des réclamations?
+
+--Non, mais j'aime que les choses se passent régulièrement.
+
+--D'abord, ça sent bon, continue Sylvère. Et il y a des tas de bruyères
+violettes et roses qu'on a envie de cueillir. Et puis j'espère toujours
+apercevoir un berger qui tricote sur des échasses, comme lorsque j'étais
+enfant.
+
+Imogène lui prend la main, et de sa voix un peu rauque, si émouvante
+quand elle se fait tendre:
+
+--Comme vous êtes drôles, dit-elle, vous autres Françaises. Il n'y a
+aucune part où vous avez joué, étant petites, ou bien étant grandes,
+pleuré, vous pourriez y revenir sans être émues. Les places où moi
+j'ai été, ou non, auparavant, c'est le même pour moi; même où j'étais
+amoureuse.
+
+--Pourquoi me faites-vous ces yeux-là, s'écrie Sylvère; on dirait qu'il
+y a un noyé dedans!
+
+--Et permettez que je vous dise, ma chère amie, intervient San Buscar
+avec gravité, les endroits où vous avez été amoureuse--vraiment...
+
+--Plaignez-vous, Cristobal. Pensez-vous que c'est pour ne l'avoir jamais
+été que je partage avec vous mon lit-toilette cette nuit?
+
+Mariolles fait une demi-grimace.
+
+--Voulez-vous bien ne pas raconter ces choses, lui dit-il entre haut et
+bas.
+
+Imogène, sous la table, lui allonge une ruade légère, presque une
+caresse, et Mariolles garde un instant entre les siens un pied mince et
+long qui s'avoue prisonnier d'assez bonne grâce.
+
+--Que voulez-vous lui répondre? dit cependant San Buscar avec orgueil.
+
+Mais Sylvère reste silencieuse. Elle regarde les Landes plates, toutes
+noires, maintenant, glisser le long du train.
+
+A son côté, tout à coup, la vitre éclate, et une grosse pierre vient
+frapper San Buscar à la tête, sans force d'ailleurs. Il y a une minute
+d'effarement dans le wagon. On s'empresse autour de la victime qui
+n'a rien qu'un peu de surprise vaniteuse à l'idée d'avoir «essuyé» un
+attentat. Et il ne peut s'empêcher de croire que c'est lui spécialement
+qui a été visé.
+
+Les gens continuent à s'agiter...
+
+Un vieux monsieur pose des conclusions.
+
+--Il est inadmissible que ce soit une plaisanterie. Le projectile, pour
+avoir percé une vitre aussi épaisse, a dû être lancé avec une fronde,
+et lancé adroitement. Non, c'est bien le crime d'un anonyme contre des
+anonymes, le type primitif de l'attentat anarchiste...
+
+--... L'âge de la pierre impolie, dit Mariolles pour dire quelque chose.
+
+Cependant Mme de San Buscar soupèse la pierre dans ses mains; elle a la
+forme à peu près et la grosseur d'un oeuf de cygne.
+
+--J'en ferai un presse-papier, songe-t-elle tout haut. Et elle reprend:
+Comment s'appelle la place, savez-vous?
+
+--Ychoux, je crois.
+
+--Bon. J'écrirai dessus: Souvenir d'Ychoux.
+
+Sylvère est pâle; elle a eu peur, et elle songe maintenant à cette haine
+qu'ils ont laissée derrière eux, au berger dont le bras fort a visé en
+vain la chose de luxe, insensible, brillante, qui continue de précipiter
+sa course à travers la nuit fraîche et résineuse.
+
+Mais Mme de San Buscar rompant le silence:
+
+--Ah! s'écrie-t-elle; je sais maintenant: c'est du Bummaloe-fish, que je
+voulais dire.
+
+
+Sous le petit jour qui semble ne percer qu'avec effort l'appareil des
+verrières, la gare d'Orsay est immense, concave et grise, avec des
+lampes pâlissantes, des lanternes qui fuient en sens divers, et parfois
+le son riche d'une chose en fer qui résonne.
+
+Tandis que leurs valets de chambre, lourds encore de sommeil, agitent
+sans but un désordre de sacs et de couvertures, nos voyageurs se
+confrontent. Ils ont des yeux trop noirs dans des visages trop blancs,
+et cet air de gêne et de froid que laisse une toilette bâclée, une
+toilette «sur le linge».
+
+--On pourrait, propose Mariolles, laisser les bagages s'arranger avec
+les domestiques et ruer soi, sur l'hôtel.
+
+--Qui est-ce qui a télégraphié au Léviathan?
+
+Personne n'a télégraphié au Léviathan-Hôtel. Les San Buscar et les
+Mariolles échangent des regards chargés de muets reproches.
+
+--Partons tout de même, fait Sylvère.
+
+Elle est un peu lasse des trains dits de luxe, des pseudo-dévêtissements
+sur les lits-attrape, et elle se prend à regretter l'honnête coin de
+première de son enfance, avec des plaids.
+
+Seule Imogène proteste, et tient à vérifier que ses colis sont au
+complet. Elle n'en a que neuf, n'ayant pu, en un jour, emballer tout le
+nécessaire; mais elle n'en professe que plus d'amour envers ce qui lui
+reste, comme les mères ont accoutumé pour le peu d'enfants que leur a
+laissés une longue guerre.
+
+On se résigne; on monte à l'arrivée des chemins roulants, pour se
+placer, selon les indications précises de la Compagnie, devant la bouche
+dont la lettre correspond au numéro de son billet (à moins que ce ne
+soit le contraire ou autre chose). Imogène guette à la place indiquée.
+Les colis les plus incohérents: cartons entr'ouverts, malles de bonne
+avec du poil dessus, peaux de truie, etc., montent, montent, d'un train
+uniforme, avec un peu de cet air bête qu'affectaient, à l'Exposition,
+les touristes du trottoir en rond. Enfin paraissent ceux d'Imogène;
+mais, comme s'ils dédaignaient de la reconnaître dans son attente
+désolée, de droite, de gauche ils virent, ils s'égaillent, vers tous
+les comptoirs où elle n'est pas, manifestant ainsi une fois de plus
+l'obscure malice des objets mobiliers.
+
+Tant bien que mal on les rassemble (peut-être qu'ils n'ont plus envie de
+jouer); ils sont là tous les neuf, en robe kaki timbrée de violet, et
+tout le monde s'ébranle vers le Léviathan-Hôtel.
+
+Trois quarts d'heure de course, on descend devant le caravansérail de
+l'avenue du Bois. D'un joli blanc de plâtre que la patine de Paris
+n'a pas encore flammé de noir, on dirait quelque monstre géant et
+modern-style, accroupi au bord de la route. Cependant paraît un employé
+amnésique et polyglotte, pour qui, malgré ses efforts, la plupart des
+choses n'ont plus de nom dans aucune langue. On finit par s'entendre:
+deux petits appartements au cinquième (avec balcon) sont mis à la
+disposition des infortunés explorateurs. Et déjà ils se hâtent vers
+leurs lits, impatients de réparer le repos qu'ils ont goûté dans le
+train.
+
+Les Mariolles ont un petit salon, une chambre à deux lits et un cabinet
+de toilette dans lequel on s'occupe de transporter leurs bagages.
+Ils ont été tout droit se coucher sans beaucoup prendre garde à
+l'ameublement, et c'est ainsi que bien des splendeurs modernes leur ont
+échappé. Le petit salon surtout, avec ses bois teints, ses cuivres à
+l'emporte-pièce, ses chaises en forme de céleri décortiqué, ses tables
+hérissées d'angles dangereux, présente on ne sait quel air anglo-belge
+des plus ressemblants. Pourtant nul ne l'admire, et déjà, sans doute,
+les Mariolles se sont abîmés dans les ténèbres du sommeil.
+
+Mais voici, sans qu'ils s'en doutent, qu'il leur arrive des visiteurs:
+inopinément la porte du corridor s'ouvre et introduit dans leur petit
+salon:
+
+1° Un Anglo-Saxon très rasé, apparemment Américain, en habit et complet
+état d'ivresse;
+
+2° Une charmante petite dame de 1m,65, blonde, mince, et d'une élégance
+un peu exotique qui fait penser qu'on l'aurait aperçue au Delmonico ou
+chez Cubat, eût-on fréquenté seulement un peu les capitales attenantes à
+ces restaurants.
+
+Ils semblent du reste se considérer tout à fait comme chez eux. La
+petite dame s'assied, et, ouvrant un étui à cigarettes en or cannelé:
+
+--Mon cher, dit-elle, donnez-moi un peu de feu pour une cigarette.
+
+Avec des gestes mal coordonnés, le jeune homme fouille dans toutes
+les poches d'un habit un peu fripé. Le haut de forme aussi a subi des
+atteintes fâcheuses, tandis que son devant de chemise laisse pendre, au
+bout d'une chaînette d'or, un bouton qui oscille au même rythme que son
+maître.
+
+--Oh! je n'ai plus d'allumettes, dit-il; je vais en prendre dans la
+chambre.
+
+Et il va pour ouvrir la porte; mais Mariolles l'a close tout à l'heure,
+ce qui semble irriter fort le nouveau venu, en sorte qu'il la comble de
+coups de pied.
+
+--Blesse leurs yeux! jure en une langue indéfinissable l'étrange
+étranger. Et il ajoute, parmi les coups de semelle:
+
+--Il y a des voleurs dans mes chambres.
+
+--Menteur! fait la petite dame, qui en perd son accent russe. Et elle
+reprend plus languissamment:
+
+--Tâchez de les faire sortir, Lord, s'il y a moyen. Je voudrais tant les
+voir.
+
+Mais Lord ne fait que jurer et ruer, et elle ajoute, ayant ressaisi
+toute sa petite dignité nonchalante:
+
+--Moi qui avais envie, justement, de me coucher avec vous.
+
+Cependant Mariolles se démêle avec surprise d'un sommeil obscur. Un
+instant il rêve que c'est Imogène, là, en train de forcer sa porte. Mais
+les derniers coups de pied le réveillent: il lui semble que son rêve
+monte, monte, avec lui, d'un obscur abîme, et vient crever à la lumière,
+comme une bulle d'air qui était posée sur les feuilles, au fond de
+l'eau. Sylvère, de son côté, ouvre, avec une épouvante confuse, des yeux
+gris tout brouillés de songe.
+
+--Oh! oh! qu'est-ce qu'il y a, crie enfin Mariolles.
+
+--Voulez-vous sortir tout de suite, crie de son côté le jeune homme
+ivre, et me laisser les chambres.
+
+--C'est un fou, pense Mariolles, qui se décide à aller voir sans se
+vêtir davantage.
+
+Confrontations de quelques secondes au bout de quoi, devinant un ivrogne
+qui se trompe d'appartement:
+
+--Qu'est-ce que vous demandez, dit-il: pas à boire, je suppose. Vous ne
+voyez pas que ce n'est pas ici chez vous?
+
+--Voulez-vous sortir, continue l'autre. Et qu'est-ce que vous avez fait
+de mes costumes? (Car l'appareil léger de Mariolles se confond, dans
+cette cervelle éclairée à l'alcool, avec une vision de vêtements mis au
+pillage.)
+
+--Voyons, laissez-moi dormir, ou je vous fais fiche dehors par la
+police.
+
+--Au voleur! au voleur! hurle le Yankee; et, de son pied, il empêche
+Mariolles de refermer la porte. Celui-ci, impatienté, envoie, d'un coup
+de poing sec au creux de l'estomac, le jeune étranger prendre contact
+avec un guéridon derrière lui. Ces deux objets se répandent aussitôt;
+l'Américain se relève seul, et, saisissant prestement son revolver sur
+sa cuisse droite il le décharge (trop haut) contre la porte refermée. Un
+seul coup part, et le jeune homme, regardant son arme, constate qu'il ne
+s'y trouvait qu'une balle.
+
+--Oh! gentlemen, s'écrie-t-il, en se remettant à tambouriner contre la
+porte, voulez-vous me prêter des cartouches?
+
+A la fin, au bruit, et aux coups de sonnette de Sylvère épouvantée, un
+valet et une servante se déterminent à accourir lentement. Mais la vue
+d'un jeune homme évidemment courroucé, qui brandit une arme fumante, les
+confirme dans l'idée qu'il ne sied point au domestique de se mêler à la
+querelle des maîtres, et cependant la dame à l'accent russe, qui a fini
+par trouver des allumettes, fume des cigarettes au hashich, et se tient
+commodément assise à contempler cette petite scène.
+
+Elle ne tarde pas, d'ailleurs, à le devenir de famille, Mme de San
+Buscar (peignoir de linon vert-de-gris, babouches de fourrure,
+chignon hâtif, très bas, sur la nuque), qui survient avec son mari,
+reconnaissant son frère dans l'assassin.
+
+--C'est vous, Lord!
+
+--Tiens! Imogène. Je ne pensais pas vous voir avant deux ou trois jours.
+Bonjour, San Buscar. Comme ridicule vous êtes, avec cette chose sur la
+tête.
+
+Le fait est que Cristobal, habillé à la hâte, est resté coiffé d'un
+foulard noir et rouge, qui lui fait des cornes sur les tempes. Laissant
+les siens s'arranger entre eux, il s'occupe à calmer les domestiques,
+dont le courage a crû avec le nombre, et qui, cinq ou six maintenant,
+parlent de traîner le meurtrier chez le commissaire.
+
+--Au Mexique, leur explique-t-il, cela ne ferait lever personne. On y
+tire des coups de revolver toute la nuit, pour la moindre controverse,
+pour rien, pour le plaisir. Dans sa chambre, tout seul, on fait des
+cartons, pour s'entretenir la main.
+
+Et son foulard lui donne un air patriarcal qui sème la conviction dans
+les coeurs.
+
+--Lord, dit Imogène, vous allez faire des excuses au baron de
+Mariolles-Sainte-Mary, c'est mon ami, et sa femme, quand vous la verrez.
+
+--Je ne la connais pas, fait le jeune homme.
+
+--Oh! c'est vrai; mais justement, vous devez.
+
+Il songe un peu, et puis, indiquant la petite dame:
+
+--Laissez-moi, dit-il, vous faire connaître mon amie, Mme d'Erèse.
+
+Imogène s'incline sans marquer d'enthousiasme; comme la matinée, elle
+reste fraîche.
+
+--Je l'ai connue hier soir, continue Lord, qui explique sa jeune amie
+comme un tableau;--par Clodowitz. Mais nous l'avons laissé sur un
+canapé: il avait bu, beaucoup. Madame, elle, est Persane, ou Parthe,
+d'un pays qui s'appelait... Comment déjà?
+
+--L'Atropatène, donc, déclare Mme d'Erèse.
+
+A ce moment la fameuse porte s'ouvre, et Mariolles, à peu près vêtu,
+paraît. Il a sans doute reconnu les voix, de sa chambre, et ne paraît
+point trop surpris des conciliabules qui s'offrent à ses yeux.
+
+--Oh! monsieur de Sainte-Mary, dit Imogène, laissez-moi vous présenter
+le plus désolé jeune homme d'Amérique, de son erreur. Mon frère, Master
+Lord Harryfellow.
+
+--Je suis enchanté vraiment, dit Mariolles; et on se serre la main
+avec une telle cordialité que le bouton d'or, au bout de sa chaînette,
+oscille violemment.
+
+--Vous ne voudriez pas avoir, reprend Lord, un verre de sherry?
+
+
+
+
+V
+
+LA TOURNÉE DES GRANDES-DUCHESSES
+
+
+Le petit salon de Mme d'Erèse est art-nouveau au point que les meubles
+en font: Bing! dès qu'on y touche; si tourmentés d'ailleurs de formes
+qu'ils évoquent ces amusettes ingénieuses où l'Inquisition d'Espagne
+dépiautait les hérétiques. N'est-ce point là tout ce qu'il faut à une
+société qui ne sait plus se tenir assise?
+
+Quelques bibelots d'une flagrante inutilité se tordent dans les coins,
+comme des vignes d'avant le phylloxera. Sur le mur, des estampes
+singulières attristent un papier touffu de William Morris: _le Christ
+aux orties_, oeuvre confuse et belge, y fait pendant, par-dessus la
+sanglante _Sainte Thérèse_, de Rops, à la _Sapho Malthus alter_, de
+Beardsley; et une obscénité anglaise du XVIIIe siècle, où de la viande
+nue et rouge rit par mille rides, semble saine à côté.
+
+--Bonne affaire, votre Rowlandson, dit à Mme d'Erèse une personne
+mûrissante et blonde comme le froment de juin.
+
+--Pour qui? répond la jeune femme.
+
+Mme La Mortagne (c'est le nom de l'amie), qui a servi d'intermédiaire en
+cette négociation, comme en bien d'autres, se tait, et pince sa bouche
+grasse.
+
+Elle n'aimait point qu'on la fît se souvenir des affaires faites, ni du
+temps passé--passé, s'il faut l'en croire, à s'occuper d'oeuvres. Oui,
+mais lesquelles? Au moins excellait-elle à mettre en rapports un certain
+ordre de personnes charitables avec les familles embarrassées de grands
+pianos et de petites filles.
+
+Très bourgeoise, quant à elle, Palmyre La Mortagne élevait sévèrement,
+à l'ombre de Saint-Sulpice, parmi le reps et l'acajou d'un cinquième
+escarpé, deux jeunes La Mortagne déjà sur leurs robes longues, et que
+toutes sortes de raisons lui faisaient tenir à l'écart de son ordinaire
+entourage. Palmyre ne passait d'ailleurs pas pour avoir montré à
+l'endroit de ses contemporains cet invincible éloignement qui afflige M.
+Piot; et cela même la faisait _dater_ en quelque sorte dans le milieu
+presque purement féministe, si on ose dire, de ses amies et clientes.
+
+A défaut de ses filles elle y promenait, comme en laisse, M. Emmanuel La
+Mortagne, homme mûr, de blanc barbu, et dont la tête était si étroite
+qu'il semblait ne se pouvoir présenter que de profil; avec cela
+s'efforçant au majestueux. Mais il donnait le sentiment, en réalité,
+d'un aigrefin pusillanime, sans joie; et que tous les vilains métiers,
+qu'à sa figure on voyait bien qu'il faisait, c'était comme par
+pénitence.
+
+Donc Palmyre pinça sa bouche, et regarda la maîtresse de la maison.
+Celle-ci était cette même personne, douée d'un léger accent russe, que
+Lord avait amenée un matin au Léviathan-Palace. Elle s'appelait Floride
+de son petit nom, ne _mettait_ point l'orthographe, et ce qu'on en
+savait le mieux, c'est qu'un M. d'Erèse, en effet, avait vécu assez
+longtemps pour la prendre en mariage, au moment même de la laisser veuve
+et sans un sou. Au reste, elle avait du charme, des vices, un salon dont
+les rares Parisiens qui s'y étaient trouvés confondus parmi des colonies
+étrangères, soupçonnaient que sa chambre à coucher n'en était pas loin.
+
+Telle était la dame avec qui Lord passait pour être du dernier bien.
+
+--Mais, reprit Floride, répondant à ses pensées, les Américains, ma
+chère amie, c'est des hommes qui ne tirent pas à conséquence... Et, au
+fond, ce qu'il y a de préférable chez eux, c'est leurs femmes.
+
+--Floride! fait Palmyre d'un air de reproche.
+
+--Oui, oui, je sais que nous n'avons jamais eu les mêmes dégoûts. Oh! et
+puis: flûte; je préfère encore mieux la cocaïne.
+
+--C'est le joujou nouveau, décidément.
+
+--Oui, la morphine ne se porte plus. Tandis que l'autre: il n'y a pas
+comme ça, et un corset, pour vous soutenir. Figurez-vous, je m'étais
+mise à en prendre des paquets... jusqu'à m'endormir vingt-quatre
+heures, une fois, chez la même personne... une de mes amies.
+
+--Vous pourriez dire: un.
+
+--Bien, bien. Et le mieux c'est qu'elle n'avait qu'un seul dodo, et
+qu'elle attendait son oncle, je crois. Ce qu'elle n'a pas fait pour me
+réveiller. Me jeter de l'eau, me chatouiller sous les pieds; jusqu'à me
+crier dans l'oreille: «Voilà une lettre chargée!» Rien n'y a fait, que
+la faim, je pense. Car je n'ai rouvert les yeux que pour réclamer mon
+chocolat.
+
+--En fin de compte, qui est-ce qui vous a donné ce goût?
+
+--C'est cet imbécile de Lord. Lui en prenait à cause de ses battements
+de coeur. Alors, pour lui tenir compagnie... J'aimais autant ça, parce
+que ça le rendait encore plus sage qu'à l'ordinaire. Et puis, ça me le
+faisait voir différent. Lui aussi il perdait la tête, trouvait que je
+ressemblais à Mme de San Buscar; je lui renvoyais le compliment. Nous
+parlions d'elle; il me baisait les mains; le temps passait. C'est
+vrai, au moins, qu'il lui ressemble, en plus menu--et qu'ils s'aiment
+beaucoup. Je voudrais que vous les voyiez ensemble: on dirait mari et
+soeur.
+
+--L'heureuse famille, quoi. Et le San Buscar, qu'est-ce qu'il dit?
+
+--Mais, ma chère, il n'y a rien à dire. Vous pensez bien qu'avec le
+petit frère je suis au courant. D'ailleurs, si vous voulez demander à
+San Buscar, il va venir.
+
+--C'est lui, le rasta généreux, dont vous me parliez l'autre jour, à
+propos de ces jarretelles que vous faites faire?
+
+--Ah! en vermeil. Oui, c'est lui.
+
+--Et aussi... Américain que son beau-frère?
+
+--Non, fait Floride, avec un air de découragement. Lui, c'est du Sud; il
+faut s'employer. Figurez-vous que j'ai._._._._._._._._.
+
+Ici l'on sonne, et l'introduction de San Buscar provoque bientôt le
+départ de Palmyre, quoique Floride tâche à la garder encore, comme
+sauvegarde. Mais San Buscar roule sur Mme La Mortagne des yeux pareils
+aux boules d'un loto tragique, en sorte qu'elle s'en va; et le lecteur
+imagine sans peine tout ce qui s'ensuit.
+
+
+Cependant M. Gédéon-Lord Harryfellow (de Minneapolis) et sa soeur
+Imogène étaient en train de s'entretenir en leur langue maternelle, du
+moins si l'on peut accoler à l'anglais cette caressante épithète.
+
+Comme tout ceci se passait quinze jours plus tard, au moins, que la
+petite bagarre du Léviathan, Lord était sensiblement dégrisé. Selon son
+habitude, il ressemblait au premier Consul, en plus grec et en moins
+penseur: sa pensée, il faut le dire, ne s'exerçant d'ordinaire que sur
+des objets peu compliqués, une bonne partie de golf, par exemple, ou de
+poker,--un cheval qui saute, derrière le lointain renard, dans le
+matin vif,--ou bien encore cette odeur rapide de drogue et de noisette
+qu'exhale un cristal creux, où le soda mousse dans du wiskey. A part
+cela, indifférent; et, de toutes ces belles envies dont souffre
+l'Europe, n'ayant que les rudiments; quelque chose comme une appendicite
+de vices: assez pour en souffrir, trop peu pour que cela lui servît à
+quelque chose.
+
+Sa soeur se plaisait à son visage. C'était comme le sien propre qu'elle
+aurait vu respirer en face d'elle.
+
+--C'est entendu, Lord, vous nous faites faire la fête, ce soir.
+
+Lord répond avec gravité:
+
+--On ne pourra pas boire, presque du tout.
+
+--Mais si, mais si. Et puis, pour une fois. Savez-vous que vous êtes peu
+aimable pour Mme de Mariolles; vous ne lui faites même pas la cour.
+
+Lord cherche un peu ses mots, et répond:
+
+--Vous m'aviez dit qu'elle vous ressemblait. Je ne trouve pas, pas
+assez.
+
+--Ça n'est pas une raison; et puis, elle est plus jeune que moi.
+
+--A son âge, vous étiez déjà une splendide femme.
+
+--Je sais, je sais...
+
+--Ça vous est désagréable, que je vous le dise?
+
+Imogène caresse son frère de ses yeux grisâtres, et, lui mettant la main
+sur l'épaule, doucement, comme on repose une tasse de thé:
+
+--Mon petit Lord, vous devriez aller voir la nouvelle salle du
+Pinturichio, au Vatican.
+
+Le jeune homme, réfléchit quelques secondes; puis, assuré qu'il ne
+comprendra pas de lui-même:
+
+--Pourquoi? demande-t-il.
+
+--Pour rien; pour vous rendre compte que les costumes ont changé depuis
+les Borgia. Et, à part cela, si vous voulez être aimable pour moi,
+tâchez de l'être un peu davantage ce soir, pour mon amie Sylvère.
+
+Lord a rougi.
+
+--Je vois ce que c'est, Imogène. Vous voudriez que j'occupe cette jeune
+dame, pendant que vous flirtez avec son mari.
+
+--Lord, vous êtes un cynique.
+
+--Et pensez-vous que ça m'amuserait de...
+
+--Lord, vous êtes un jaloux.
+
+--Votre mari ne l'est pas assez. Je vais lui ouvrir les yeux, moi.
+
+--Vous ne ferez pas ça. Il en parlerait à Mariolles; ça casserait tout.
+Et puisque ça n'est que pour s'amuser, mon petit Lord, pour troubler un
+peu ce ménage. Je les aime bien; mais ils ont l'air trop heureux, aussi,
+de leur bonheur. Et si vous ne dites rien, je serai bien gentille avec
+vous...
+
+Elle prend son bras.
+
+--... comme lorsque vous étiez petit, et que, de la varangue, nous
+regardions le lac.
+
+Lord revoit soudain les jours de son enfance, les jours heureux de
+Minneapolis, la villa de brique et de pierre, à porche rond; sa soeur,
+plus grande que lui, en robe courte encore et chaussettes cachou. Lord
+est ému, Imogène victorieuse.
+
+--Quant au dîner, ne vous en mêlez pas, reprend-elle. Mariolles a promis
+de nous mener dans un endroit drôle, où il va des poètes, à la _Ca'
+d'oro_, je crois, ça s'appelle.
+
+Le jeune homme songe que ce doit être un restaurant fastueux, où les
+mets sont remplacés par des danses et la musique. Il approuve avec la
+tête, en regardant sa grande soeur de ses yeux clairs et beaux qui ne
+laissent jamais rien lire.
+
+--Si vous étiez gentille tout de suite, dit-il enfin, vous viendriez
+avec moi au Bain de Cuir.
+
+--Au...?
+
+--Au Bain de Cuir; c'est le bar de l'hôtel. Il est très convenable, à
+cette heure: il n'y a personne.
+
+Le bar du Léviathan est dans le sous-sol. Il semble d'abord qu'on aille
+visiter les égouts; et, quand on y est, c'est comme un paquebot énorme
+d'acajou et de cuir, qui se serait enlisé là solidement. Tout y est
+démesuré d'aspect, massif, confortable; et les gens qu'on y voit boire
+ont l'air, en plus moderne, des compagnons d'Ulysse dans la caverne de
+Polyphème. Mais ce bon géant n'y est pas à cette heure-ci, ni lui ni
+personne, ou presque. Derrière son comptoir, qui ressemble un peu à un
+monument mégalithique, le barman en smoking blanc somnole; et, seul, à
+quelques kilomètres dans la direction du billard, un monsieur joue aux
+dominos avec une personne en robe princesse. De temps en temps, il jure;
+et elle alors, en bombant sa gorge, fait éclater les facettes d'un rire
+aride et étincelant.
+
+Lord les regarde avec indignation, comme s'ils lui volaient quelque
+chose; mais bientôt ils disparaissent par une porte de fond dans les
+profondeurs de quelque autre caverne; et ces vastes solitudes restent
+uniquement vouées à l'amitié fraternelle.
+
+Imogène et le jeune homme sont assis dans une espèce de demi-lune, parmi
+les coussins d'un hémicycle de cuir capitonné. Un peu de jour, qui
+filtre sur leurs têtes par un soupirail de verre à bouteilles, se
+mélange tristement avec la lumière électrique.
+
+--Qu'est-ce que vous buvez là, Lord?
+
+--Toujours le même, wiskey and soda.
+
+--Ah! cette chose qui vous met dans des transes. Je voudrais goûter.
+
+--Oh! vous n'avez jamais, même en Amérique? Je vais demander un verre
+pour vous.
+
+--Vous ne voulez pas que je boive au vôtre?
+
+Lord le lui tend: les doigts de sa soeur se posent sur les siens autour
+du cristal, de façon qu'elle porte à la fois vers ses lèvres le verre et
+la main du jeune homme.
+
+--Vous tremblez, dit-elle. (Et elle boit.) Pouah! que c'est mauvais.
+Faites-m'en boire encore, voulez-vous. Qu'y a-t-il? Vous êtes tout pâle.
+C'est vrai que je vous trouve très changé par ce voyage,--tout à fait
+un homme, maintenant. Je ne pourrais plus vous prendre sur mes genoux,
+vraiment.
+
+A ce moment, Lord, qui en effet est pâle, la regarde avec une telle
+intensité que ses yeux en prennent de la signification. Mais Imogène
+reprend avec simplicité:
+
+--Je veux dire que vous devez être beaucoup trop lourd.
+
+Et elle ajoute, d'un air de rêver:
+
+--Aussi lourd, _I bet_, que M. de Mariolles... Mais ne me regardez pas
+comme si vous alliez me tuer, Lord.
+
+Elle a mis sa main belle et grande devant sa bouche et ses yeux gris,
+comme la _Vergognosa_ du Sodoma; et on voit qu'elle tient son sérieux.
+Mais son rire enfin triomphe. Comme une source qui jaillit, volubile,
+multiple et riche, il éclate sous la voûte, monte, ruisselle.
+
+--Qu'avez-vous, demande Lord d'une voix changée, d'une voix de garçon
+qui mue. Il se penche, et sa bouche défiante semble menacer les lèvres
+entr'ouvertes d'Imogène.
+
+--Laissez-moi, Lord. Vous voyez bien que c'est à Cristobal que je
+pensais.
+
+Elle se reprend à rire en lançant à son frère des regards en dessous.
+Et tout à coup une voix amie se fait entendre derrière eux: c'est
+Mariolles.
+
+--Quelle idée de s'enfouir en plein jour dans ce sarcophage. Bonjour,
+Lord. Va bien?
+
+--Bonjour.
+
+--Merci. Moi qui vous cherche partout pour ce dîner de ce soir. C'est
+toujours convenu?
+
+--Certainement, répond Mme de San Buscar. Ça colle, comme vous dites.
+
+--Mais je ne dis jamais de ces choses-là.
+
+--C'est que vous n'avez pas bu de wiskey.
+
+Là-dessus, ayant pris rendez-vous pour tout à l'heure, on se sépare.
+Imogène a des courses à faire. Mariolles va retenir leur table pour le
+dîner.
+
+Ce n'est d'ailleurs pas loin du _Léviathan_, et, le soir, toute cette
+jeune bande s'y rend à pied.
+
+--Car, dit Mme de San Buscar, quand on est pour vadrouiller, ça n'est
+pas pour faire de l'esbrouffe.
+
+--Évidemment, répond Sylvère d'un air grave.
+
+La _Ca' d'oro_ tient le milieu entre le boarding house et la villa de
+cocotte. Il y a des enfants, un ping pong; on y joue le poker; et des
+messieurs mûrs, de temps en temps, y logent quelque jeune parente de la
+province que mille raisons de famille les empêchent de présenter à leur
+femme. Les patrons: une Italienne maigre, blonde, au bavardage avisé,
+qui sait le tarif de bien des choses; et son mari, M. Joffre, autrefois,
+comme une poularde, venu du Mans, et qui cligne dans sa face aux mille
+rides des yeux rigoleurs, où l'on puise cette impression rassurante que
+M. Joffre, pour de l'argent, ferait jusqu'à des choses honnêtes. Il
+serre avec effusion les mains de Mariolles, un peu gêné.
+
+--Merci, monsieur Joffre, très bien. Et ces messieurs de l'École
+française, toujours fidèles?
+
+--Ah! Monsieur, nous ne recevons plus du tout d'hommes de lettres. C'est
+plutôt des dames, maintenant.
+
+En effet, c'est plutôt des dames. Sur une trentaine de personnes, seuls
+cinq ou six mâles sont assis ça et là, piteusement. M. La Mortagne fait
+partie de cette élite. Muet et de profil, il se gave au sein versicolore
+d'une trolée féminine que préside, l'air impérieux et lointain, la
+célèbre Mme N... Arrivée naguère ou jadis du Chili avec un sac énorme,
+elle se maria et envoya son mari surveiller ses mines; inutile, certes,
+qu'il était à cette belle et singulière personne, aujourd'hui un peu
+molle, un peu mûre, mais toujours de grand air. Depuis longtemps, dans
+son milieu, on l'appelle Belle Amie.
+
+A reconnaître Mme La Mortagne, San Buscar a, un instant, craint ou
+espéré voir aussi Floride. Mais elle n'y est point; il entend qu'on
+parle d'elle, précisément, et qu'elle dîne à Montmartre avec un
+monsieur. La Chilienne fait la moue.
+
+--Au moins, dit-elle, s'il avait quelque chose pour lui.
+
+--De la galette il a, pour lui, riposte Palmyre; et M. La Mortagne la
+regarde d'un air sévère, en passant sa main dans sa grande barbe, comme
+s'il y cherchait des pensées ou des miettes de pain.
+
+Des tables plus petites se partagent le reste de l'assemblée. C'est jour
+anniversaire, paraît-il, pour l'une de ces dames. De quoi? On ne sait
+pas bien, mais il règne à la _Ca' d'oro_ un air de fête. Belle Amie
+offre à toute venante quelque peu d'une de ces tisanes sans danger dont
+l'ivresse se dissipe en quelques éternuements. Et on parle de bal.
+La petite Perdicion, chorégraphe espagnole, dont les cheveux couleur
+goudron ondulent sur un front bas, a promis un intermède, et fait venir
+pour lui servir de vis-à-vis un vieillard au teint de cuivre, et aussi
+un adolescent du plus agréable aspect.
+
+Après le dîner, qui ne présente comme incidents notables que le bris
+d'un saladier dont la sauce se répand sur plusieurs robes, et une
+violente altercation entre une dame âgée et un jeune homme qui dînent en
+tête-à-tête, on passe au salon, et, tout de suite, Perdicion prélude,
+avec le vieillard, à ses exercices.
+
+Elle est comme frottée d'huile: autour de sa croupe et de son ventre,
+qu'elle bombe tour à tour ou ravale, l'appareil de ses membres se meut
+sans effort. On dirait quelque bête à fourrure qui s'étire, qui va
+bondir, élastique, impondérable. Et tout contre elle le vieux danse d'un
+air blasphématoire en agitant des castagnettes. Quelle sombre folie
+l'agite; tandis qu'il bave de sa bouche sans dents, ses mains dressées
+et retentissantes semblent attester au plafond d'invisibles et cruels
+fétiches.
+
+L'Espagnole est infatigable: c'est le jeune homme qui lui fait vis-à-vis
+à son tour. Il danse avec mollesse, non sans grâce; des dames lui font
+cercle et semblent, par leurs regards couverts, se désigner des charmes
+ingénus dont elles s'irritent, mais s'avoueraient tentées peut-être,
+si Belle Amie n'était là pour les maintenir, de son oeil gelé, dans la
+bonne voie. Mme de San Buscar se mêle au ring; elle cause même avec
+ses voisines et semble chez elle. Mais Sylvère, assise à l'écart, se
+sentirait moins à sa place, n'était un peu de vin de Bourgogne qu'elle
+a bu et qui la rassure. Elle regrette toutefois les poètes, Colchis
+surtout, dont son mari lui avait vanté les vers blancs, les yeux noirs
+et les cheveux bleus.
+
+Maintenant c'est un quadrille. Des bras et des jambes jetés composent
+une agitation bien française.
+
+--J'aime autant Bullier, dit Mariolles; si on calterait?
+
+--C'est vrai, dit Imogène avec son accent américain, qu'ils commencent à
+nous courir; n'est-ce pas, Sylvère?
+
+Sylvère fait un geste vague; Cristobal ouvre des yeux grands comme des
+pommes d'escalier, et l'on sort au moment qu'un monsieur commence d'une
+voie basanée:
+
+ _La virgen del Pilar dice (bis)
+ Que no quiere estar francesa..._
+
+Mais une fois dehors et quand ils ont hélé deux voitures:
+
+--Où va-t-on? s'informe quelqu'un.
+
+Nul n'en sait rien. Mariolles lui-même est perplexe.
+
+--Voilà. Il y a quelques années, on aurait été au Chat Noir, chez le
+Père Lunette, chez Bruant... Sous le second Empire...
+
+--Mais nous sommes à aujourd'hui.
+
+--Moi, je voudrais voir des voyous...
+
+--Il y a la Chambre...
+
+--Il y a les Carrières.
+
+Et tous de crier, comme Platon:
+
+--Aux Carrières! Aux Carrières!
+
+--C'est que je ne sais pas où c'est, avoue Mariolles.
+
+L'un des cochers non plus. L'autre sourit:
+
+--C'est loin, dit-il; à dix kilomètres au moins, derrière Montmartre. Et
+puis il faudrait de la troupe.
+
+Cette remarque refroidit tout le monde.
+
+--Il y a le Maxim's, dit San Buscar.
+
+--Comme turne nouvelle, dit Imogène, ça y est. Il y a Voisin, aussi.
+Seulement ils n'ont pas fini de croûter, dans ces endroits.
+
+--De... quoi?... demande Cristobal, avec ces mêmes yeux ronds.
+
+--De briffer, si vous aimez mieux. Comprenez donc rien, aujourd'hui?
+
+Par lassitude on tombe d'accord d'aller au Quartier Latin. Le hasard,
+peut-être, assemble dans le fiacre de queue San Buscar, Lord et Sylvère,
+déjà tristes tous trois, ah! si tristes, de leur petite fête. Sylvère
+lutte encore contre sa jalousie, mais d'un coeur moins vaillant. Elle
+songe à l'autre fiacre, à ce qu'on y peut faire: des images dégoûtantes
+et précises lui naissent; un genou découvert, une main qui rampe...
+
+Mais on s'arrête devant une taverne éclatante. On descend de fiacre;
+des camelots crient, une fille en rouge tire la langue à Lord; et l'on
+sombre dans un sous-sol, parmi le cri et la fumée d'une jeunesse mal
+vêtue: pharmaciens de l'avenir, Panamistes futurs, nègres; et leurs
+compagnes, d'une allure giratoire, promènent alentour des toilettes, des
+joues aux couleurs vives.
+
+--C'est le printemps de la nation, explique Mariolles.
+
+Près du billard un jeune homme est étendu dans la sciure de bois qui
+saupoudre le carreau. Il vient de passer d'une attaque d'alcoolisme à
+une espèce de catalepsie; et un de ses camarades, pour le faire revenir,
+lui frappe la figure d'une serviette mouillée, en bégayant de fortes
+injures, tandis qu'un troisième, tout jeune, est assis, le menton dans
+sa main, et déclare de temps en temps d'une voix défiante:
+
+--Moi, j'abhorre le sophisme.
+
+Comme ce sont là toutes les joies du cru, la petite bande s'en va, après
+avoir bu du grog américain qui se trouve excellent. Dehors, on retombe
+aux hésitations. On irait bien au bal Bullier; mais justement ce n'est
+pas le jour; en sorte que, suivis des fiacres, il descendent tristement
+le Boul'Mich' des légendes. Seul, Lord ayant atteint sans doute les
+bornes de sa mélancolie, saute à la joie, et déclare, sans bien dire de
+quoi il s'agit, que c'est la chose la plus «funny» qu'il ait jamais vue.
+
+--On est tout près de la rue de la Harpe, dit Mariolles. Il y avait là
+autrefois un certain père Chocolat. Malheureusement...
+
+--La jambe, s'écrie Mme de San Buscar.
+
+Ni le Vachette austère, ni le Soufflet nombreux en Polytechniciens ne
+les attirent. Quelqu'un parle d'aller à Montmartre. Quelle révélation!
+«Cocher, à Montmartre!»
+
+Elles fiacres repartirent.
+
+Longtemps ils roulèrent. Tour à tour on les vit s'arrêter à la porte de
+quelques cabarets à musique, où d'ailleurs les chants avaient cessé.
+Puis ce fut le Capitole, citadelle bien gardée--le Néant, où l'on est
+servi sur des espèces de cercueils poussiéreux,--le Hanneton, où des
+dames, deux par deux, étaient assises. Et partout il fallait boire, ou
+le feindre tout au moins.
+
+--Il y avait bien le Scarabée, qui était une boîte singulière, dit
+Mariolles, mais on l'a fermé.
+
+--Et vous, dit Imogène.
+
+--Il y avait le Clou, aussi, qui était très bien, avec des Steinlen; et
+un pianiste dans la cave...
+
+--Mais, Tony, c'est un voyage rétrospectif.
+
+--Alors, Mariolles, demande Mme de San Buscar, c'est tout ça que vous
+savez faire, et puis boire. Votre tournée des Grands-Ducs, après tout,
+c'est une tournée sur le zinc.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez! Paris devient triste. On ne peut pourtant
+pas louer les égouts pour s'y promener aux flambeaux--ou bien souper
+avec Mlle Casque d'Or au Porc frais. C'est trop cher.
+
+--Où est-ce, le Porc frais?
+
+--... N'existe plus.
+
+--Je vous répondrais bien quelque chose, si j'osais.
+
+Et, l'injure à la bouche, Imogène regarda Mariolles avec tendresse, sous
+le jaune bec de gaz. Sylvère frappa le trottoir du pied.
+
+--Allons aux Halles, dit San Buscar, qui pensait à Floride.
+
+Les fiacres repartirent, cahotèrent longtemps sur un pavé inégal et
+sonore, s'arrêtèrent. Puis on descendit au fond d'un humide caveau, où
+des gens chantaient d'un air de misère, en buvant du vin blanc. Puis on
+entra chez un bistro qui servait du café au lait à des hommes en blouse.
+Lord, avec sa canne, y cassa un lustre à pétrole qu'on lui fit payer
+vingt-deux francs. Puis on erra parmi les Halles, à travers l'atmosphère
+tumultueuse, bariolée d'odeurs. Cela sentit tour à tour le poisson, les
+fruits ou ces légumes frais et nus qui sortent de terre: ils firent
+rêver Sylvère à sa province.
+
+Au petit jour on échoua chez Baratte, dans la grande salle. Deux violons
+y chevrotaient leur filet d'âme; un monsieur ivre injuriait à voix basse
+une femme qui pleurait dans son verre, sans rien dire; et tout le monde
+semblait las et verdissant. Sylvère avait envie de pleurer, mal à
+l'estomac. Imogène but encore du champagne. Son chapeau était un peu en
+arrière; ses cheveux fort défaits; le cerne de ses yeux comme du kohl:
+avec cela elle restait, sous la cruelle lumière du matin, d'une beauté
+sans reproche.
+
+On sortit enfin. Il y avait du soleil déjà en haut des toits; et, sur le
+sol, de grands tas verts, rouges, qui était des choux ou des carottes.
+Et les fiacres repartirent.
+
+Or il arriva que, le second ayant pris la tête, Imogène et Mariolles
+apparurent un instant, les bouches fort profondément unies. Ce ne fut
+qu'un éclair, et San Buscar n'en distingua rien. Mais Lord les vit; il
+vit aussi Sylvère devenir toute blanche, et lui pressant la main:
+
+--Quels mufles, dit-il simplement.
+
+Tous trois se turent, écoutant leur souci. Cependant le fiacre
+tressautait sur les pavés durs. On aperçut ensuite les quais pleins de
+soleil, la verte Seine.
+
+
+
+
+VI
+
+CORRESPONDANCES
+
+«_N. à Madame la baronne de Mariolles._
+
+«MADAME LA BARONNE,
+
+«Je vous prie de ne pas mettre ma missive sur le compte qu'on vous en
+veut, mais plutôt sur celui de l'estime et l'amitié. Mais ça m'ennuie
+de voir un personne comme vous, si bonne, qu'en s'en moque et n'y voit
+rien. Pour en finir, votre mari vous trompe avec votre amie, cette Mme
+Sanbouscar qui est venue à Paris avec vous: vous voyez que je sais tout
+ce qui vous touche. Ce ne sera pas longtemps monsieur votre mari, pour
+le dire en badinant, s'il continue à se promener avec elle, comme
+hier, dans le jardin du musée de Cluny (boulevard Saint-Michel), et
+s'embrasser tout le temps.
+
+«Excusez-moi de ne pas signer. Moi, je m'appelle Montre-Tout.
+
+«N...»
+
+
+
+«_Sylvère à Madame de Ribes._
+
+«Je suis malheureuse, bien malheureuse, si vous saviez, chère mère;
+et je ne peux même pas le lui laisser voir. C'est de Tony qu'il est
+question, bien sûr; et pourquoi m'avez-vous laissée l'aimer, puisque je
+devais si vite sentir qu'il ne m'aimait plus?
+
+«Vous rappelez-vous ce temps où je voulais me faire religieuse? Tout
+le monde traita si bien cela d'enfantillage que je cessai bientôt d'y
+songer moi-même. Et aujourd'hui il me semble qu'il n'y avait que trop de
+sagesse dans cette folie, que l'ombre des cloîtres est le seul abri où
+ne se froisse pas le pauvre rêve des femmes. Vous rappelez-vous encore
+qu'étant fiancée je profitai de notre voyage à Bordeaux pour aller voir
+dans son couvent cette charmante Isabelle Melly, dont c'est la vocation,
+je pense, qui avait été pour moi, deux ans avant, le chant de la sirène?
+Vous ne m'aviez pas accompagnée dans cette visite; elle fut touchante,
+quoique je n'en aie pas compris alors le sens complet. Car j'étais toute
+à mes brillantes joies, à ma soif d'un bonheur inépuisable et prochain.
+Ah! pauvre bonheur! Et si j'avais su, comme j'aurais envié ce calme
+que je prenais, chez Isabelle, pour de la froideur, la sérénité de
+son visage, ses regards limpides et contenus, et toute son existence
+mesurée, muette, pareille à la marche des aiguilles sur le cadran.
+Autour d'elle, des meubles nets, peu nombreux, semblaient harmonieux
+avec sa vie. Puis on me fit visiter le jardin, un jardin pour rire,
+entre des murailles noires, avec quelques arbres tout en tronc qui
+s'étirent dans du gravier, et un petit autel de la Vierge, en rocaille,
+avec des fleurs en papier et aussi de vraies fleurs.
+
+«Isabelle toucha ces dernières de sa main pâle, et avec cette ironie
+un peu lointaine que vous aimez chez les gens d'église, me dit: «Voilà
+comme vous êtes. Et moi, comme ces roses de papier». Hélas! ce sont
+celles qui ne se fanent pas.
+
+«Mais, maman, je suis folle de vous conter ces riens, que vous savez
+aussi bien que moi, au lieu d'en venir à l'essentiel. C'est que j'ai
+honte, voyez-vous, de mon malheur. Il faut vous le dire pourtant.
+
+«Vous connaissez, jusque dans les détails, mon séjour à Biarritz, la
+connaissance que j'y fis des San Buscar, et notre voyage à Paris. Il
+m'a semblé même, à je ne sais quoi dans le ton de vos lettres, que vous
+n'approuviez pas entièrement cette liaison; mais, plutôt, je pense, ma
+chère mère, par une méfiance générale des étrangers que pour d'autres
+motifs. Car d'un côté, au moins, il n'y a rien à dire: M. et Mme de San
+Buscar sont vraiment fort au-dessus du rastaquouèrisme (j'espère que ce
+mot ne vous choque pas. Si vous saviez tous ceux que j'entends). Pour le
+peu de visites que je sais qu'ils ont faites à Paris, elles m'ont paru
+très bien placées. Votre vieil ami, le duc de Quintin, que je fus voir
+dès mon arrivée, et plusieurs fois depuis sur son désir, les connaît et
+les apprécie: «C'est vrai, me disait-il l'autre jour, qu'ils ne valent
+ni l'un ni l'autre ce pauvre colonel (le premier mari d'Imogène); mais,
+somme toute, ils sont aussi bien nés que... père et mère.»
+
+«Aussi, n'est-ce point par là que j'ai à me plaindre d'eux, et plût au
+ciel. Mais, vous avez déjà deviné, mère chérie, que c'est de Mme de
+San Buscar et de Tony que vient ma peine. Oui, j'en suis sûre, ils me
+trompent; mon mari me trompe... Ah! si je le croyais! Quoi, au bout
+de quelques mois à peine, sans que je lui aie causé encore un seul
+déplaisir; et les hommes sont-ils si lâches?
+
+«Je ne me fonde pas au moins sur cette lettre anonyme que j'ai reçue
+hier, et que voici (sans doute, les valets de pied en écrivent-ils de
+telles); mais j'ai vu, hélas! de mes propres yeux. C'était au retour
+d'une assez triste promenade de nuit à travers les plus mauvais lieux
+de Paris, ce qu'on appelle: la tournée des Grands-Ducs; Imogène et Tony
+étaient devant, dans un fiacre; nous, je ne sais pourquoi, dans un autre
+(vous faites les gros yeux). A un moment notre voiture a pris la tête,
+et en passant j'ai vu qu'ils s'embrassaient; mais avec quelle joie sur
+leur visage, et en vérité tout emmêlés l'un à l'autre.
+
+«Je suis sûre qu'ils se sont revus depuis, car Tony s'est absenté
+plusieurs fois, et je n'ose rien lui dire. Alors, dès que je suis seule,
+je pleure; et puis je me baigne les yeux pour qu'il ne s'en aperçoive
+pas à son retour: il me semble qu'il serait trop fier au fond de son
+coeur (ce coeur des hommes, pétri dans la vanité) de me rendre si
+malheureuse. Et pourtant il y a des moments où je voudrais mourir, si
+ce n'était à cause de vous tous. Quelquefois même je pense au divorce.
+Mais, rassurez-vous; je sais trop ce que je me dois pour en venir là.
+Et puis, pourquoi mentir avec vous? Saurais-je seulement vivre si je ne
+devais plus le voir, et qu'il ne fût plus là, près de moi, à me faire
+souffrir, comme il est juste, puisque je l'aime. Mais je voudrais moins
+souffrir, chère mère, et je n'espère plus, ici-bas, qu'en vos conseils,
+etc.
+
+ «_Signé:_
+ «SYLVÈRE DE MARIOLLES-SAINTE-MARY.»
+
+
+
+ «_Floride d'Erèse à N..._
+
+ (Carte pneumatique.)
+
+«Tu ne viens plus me voir. Qu'y a-t-il de cassé? Est-ce par jalousie,
+comme prétend cette La Mortagne, et pour le gros brun, encore: c'est
+bien ridicule. Tu sais qu'il n'y a entre lui et moi que des rapports
+d'affaires. Il m'achète de ce que je vends, voilà tout. Et toi, tu as
+de beaux yeux, mon chéri, et la bouche rouge; mais je ne puis pas vivre
+uniquement de cela: les oeillets, vois-tu, ça ne se mange point, ou si
+peu. Il y en a pourtant dont j'ai faim encore. Ah! jalouse, jalouse;
+viendras-tu demain, vers cinq heures, à la maison pardonner à ta,
+
+ «FLORIDE.»
+
+
+
+ «_Madame Noël de Ribes à la baronne
+ de Mariolles._
+
+«Ma chère enfant,
+
+«Ta lettre m'a plus affligée que surprise, comme font les malheurs au
+déclin de la vie. Mais quel conseil te donnerai-je que de chercher la
+consolation auprès de Celui qui est seul à connaître le pli secret de
+nos coeurs? J'ai peur aussi de ne pas apporter à ces choses des façons
+de voir assez pareilles aux tiennes. Malgré qu'il y ait toujours entre
+femmes, et même de mère à fille, je ne sais quelle complicité de
+sentiments, il me semble que beaucoup de choses ont changé depuis ma
+jeunesse, que les deux sexes sont maintenant presque de plein-pied, en
+sorte qu'il y a aujourd'hui deux maris, pour ainsi dire, par ménage, et
+que la responsabilité des hommes a diminué avec leur pouvoir. Mais on
+ne leur en veut pas tenir compte, au contraire; et toi-même, que je
+n'aurais songé guère à accuser d'esprit moderne, je te vois plus irritée
+contre ton mari qu'envers cette Mme de San Buscar, pour qui il perce
+même à travers ta lettre une bizarre sympathie. Et je sens bien que
+jadis, c'est le mari qu'on aurait pardonné le plus facilement.
+
+«Par contre, ma chère enfant, et quoique ce ne soit pas à moi de te
+reprocher une innocence aussi repliée, comment se peut-il que tu aies
+vécu, jusqu'à ton propre mariage, sans t'apercevoir que les épouses sont
+partout et toujours trompées? As-tu donc oublié cette pauvre Mme S...
+que son mari, malgré qu'elle pensât parfaitement, a fini, à force de
+hontes, par acculer au divorce dont il avait besoin pour épouser sa
+maîtresse,--et les yeux rouges de ma pauvre Aurélie, quand elle se
+réfugiait à Ribes, lasse d'être moquée par ton oncle avec des servantes,
+sous son propre toit,--ou encore cette malheureuse femme de notre
+régent, que son mari bat si fort quand il revient de courir la gueuse,
+qu'on dirait qu'il lui veut faire expier ses propres fautes?
+
+«Au reste, quand je dis que les femmes sont trompées, ce n'est pas,
+pour la plupart, qu'elles l'ignorent, et ce n'est pas non plus qu'elles
+pardonnent par un effort du coeur. Mais la vie, peu à peu, les a mises
+dans cet heureux état d'indifférence où l'on prend les choses comme
+elles viennent, et surtout comme elles ne viennent pas. Et ne crois pas
+non plus à Francillon appliquant le «dent pour dent», ou à je ne sais
+quelle honteuse vengeance. Car, de l'homme à nous, la balance n'est pas
+égale, et en fait de trahison conjugale, si elle est mutuelle, c'est la
+femme qui a tout le tort. Mais veux-tu que je te dise le grand secret du
+mariage? C'est que la tendresse des époux n'y est qu'un moyen passager,
+quelque chose comme le luxe et les fleurs du vestibule chez les gens qui
+reçoivent; et, pour les femmes, au moins, le seul bonheur solide, tout
+ce qui rend la vie de ménage douce et sacrée, ce n'est pas le mari,
+c'est l'enfant. Que n'en es-tu là, ma pauvre Sylvère, déjà; quelle
+pitié, que ton mari t'ait laissé ouvrir trop tôt les yeux. Aussi bien,
+je crois, en effet, que tu l'aimes, beaucoup plus qu'il ne le mérite
+sans doute. Et qui donc vaut d'être aimé? Le plus humble amour que nous
+inspirons est comme la grâce, bien au-dessus de nos mérites.
+
+«Sais-tu ce que tu devrais faire, pour mettre un peu d'ordre et de calme
+dans tes pensées: passer quelques jours à Versailles, chez les dames de
+Retraite. Tu n'ignores pas que c'est une maison qu'on a jointe depuis
+peu à ton ancien couvent, et où celles de ces dames qu'a fatiguées
+l'âge, ainsi qu'une longue pratique de l'enseignement, trouvent un
+emploi plus doux de leurs forces à recevoir et consoler quelques
+personnes de bonne société qui se jugent malheureuses, et parmi
+lesquelles leurs anciennes élèves, comme toi, sont particulièrement
+choyées. Tu y retrouverais cette Mère Marie des Prodiges que tu aimais
+tant, et à qui j'écris aujourd'hui même à ton sujet. Écris-lui de ton
+côté si tu te décides dans mon sens; ta lettre la trouvera avertie et
+tu pourras te rendre à Versailles tout de suite. Ces dames habitent
+l'ancien hôtel d'Aigrefeuille, qu'elles ont acheté. J'y fus, étant bien
+jeune encore, et n'en ai jamais oublié les hauts lambris ni le paisible
+parc. Huit jours passés dans cette ombre et sous ces muets ombrages te
+permettraient de démêler mieux, dans ton coeur, ce qu'il y a de durable
+ou de passager au fond de tes peines. Peut-être tes soupçons t'y
+apparaîtront-ils de moindre poids, à les examiner avec plus de soin.
+Peut-être aussi l'absence te rendra-t-elle plus précieuse à un mari
+auquel tu as sans doute trop laissé voir que tu étais sa chose.
+
+«Adieu, ma chère fille, etc.
+
+ «_Signé:_ «EMMELINE NOËL.»
+
+
+
+ «_Antoine de Mariolles-Sainte-Mary à Imogène de San Buscar_.
+
+«Il faut bien que je vous écrive, Madame. La façon dont vous me faites
+fermer votre porte, depuis trois jours, me servira sans doute d'excuse à
+ne pas suivre, pour une fois, les règles de la prudence, et de prendre
+occasion à vous parler un peu plus fortement que je n'ai fait jusqu'ici.
+
+«N'est-ce pas étrange qu'on puisse pousser si loin et si longtemps un
+inutile marivaudage; être l'un et l'autre au point de la plus entière
+confidence; ne presque rien se cacher du plus grossier même de nos
+désirs ou de nous-mêmes; que vous m'ayez, avec votre air de cynique
+innocence, livré pour ainsi dire toutes les figures de votre pensée
+comme toutes les faces de votre corps; et que vous n'avez pas voulu
+entendre encore que je vous aime.
+
+«Quelle femme êtes-vous donc? Je sais de vous tout ce qu'en pourrait
+savoir une masseuse, la forme de votre gorge, de votre nuque, de vos
+jambes; outre que ce peu d'étoffes, dont vous êtes à l'ordinaire trahie
+plutôt que dérobée, m'a laisser distinguer vingt fois les plus secrets
+mouvements et comme les ressorts de vos membres, assuré que j'étais par
+votre singulier sourire de ne vous déplaire pas en me composant de vous,
+devant vous-même, une image toute nue. Mais, en cas que je n'en eusse
+pas à moi seul assez surpris ou deviné, n'avez-vous pas pris le soin de
+m'instruire, quant au reste, avec une sorte de trivialité, comme de ce
+signe à votre hanche gauche, ou de votre dernier vaccin sur le même
+côté. Je sais que vous dormez en chien de fusil, que vous prenez votre
+tub en vous accroupissant, que monter à cheval vous est voluptueux. En
+vérité, je sais tout de votre corps, excepté comme il se donne.
+
+«Mais vous ne m'avez pas moins laissé voir de l'âme qui est en vous;
+et, mieux qu'au hammam encore, je saurais comment vous traiter au
+confessionnal. Car il n'est pas jusqu'à vos réticences, vos airs
+d'être loin, ou cette façon de me parler de votre frère quand je vous
+entretiens avec trop de chaleur de moi, qui ne vous aient découverte
+jusque dans les derniers détours.
+
+«Pourquoi feindre alors que je ne vous sois plus tout à coup qu'un
+étranger? Eh! sans doute, je n'ignore pas mon indignité à remplir ce
+difficile rôle d'amant, le peu d'avantages que j'y présente, ni combien
+je perds à être mis en balance de votre mari seulement. Mais quoi, il
+semble que d'aimer nous donne quelque droit d'être aimé; si vous ne
+savez aller jusque-là, peut-être me devez-vous tout de même de me
+prendre plus au sérieux, et, après m'avoir mené fort résolument au point
+où j'en suis, de ne m'y pas laisser sans bonnes raison. Je ne veux pas
+être la lampe qu'on laisse, après l'avoir allumée, charbonner dans la
+solitude: il faut me «garnir» ou m'éteindre, et ne pas se divertir non
+plus à lever sans cesse ou baisser ma flamme.
+
+«C'est à ces jeux cruels que je vous connais ce que vous êtes, idole
+inutile à ses dévots, coquette aux sens irrésolus qui se refuse, par je
+ne sais quelle répugnance, quelle crainte, quelle cruauté, à payer de sa
+personne. C'est alors que je goûte l'âcre joie de vous mépriser. Il est
+vrai que vous n'êtes pas longtemps à le sentir, ni que la proie vous
+échappe; et c'est alors aussi que vous souriez de cet irrésistible
+sourire où je crois sottement démêler Dieu sait quelles promesses
+de bonheur, l'amour, la luxure, et jusqu'à l'avant-goût de cet
+anéantissement sans pareil où elle s'achève. Que je m'y voudrais abîmer
+avec vous, loin d'ici, au hasard de quelque nocturne ville du Sud, quand
+les étoiles semblent perler sur le front de la nuit, et que des gens
+chantent d'une voix décroissante le long des rues. Ou encore, ici même,
+au coeur de la cité grondante, par un après-midi d'hiver, qu'on a croisé
+les rideaux devant les fenêtres closes, et que le feu mire sur les
+murailles son visage changeant.
+
+«Mais, n'est-ce point fou de songer au décor de votre amour quand
+lui-même m'échappe? Au moins ai-je le droit que vous me répondiez clair,
+cette fois. J'ai risqué pour vous, à ce jeu, mon bonheur nouveau-né, et
+peut-être un autre que le mien; je vous demande donc d'être enfin...
+etc.»
+
+_(On n'a retrouvé de cette lettre que le brouillon, et couvert de
+ratures; ce qui fait soupçonner les apostrophes de Mariolles d'avoir été
+quelque peu de seconde main. Peut-être n'eut-il pas besoin de les mettre
+au net et qu'Imogène se rendit sans en avoir essuyé le feu.)_
+
+
+
+ _«La comtesse de San Buscar à M. Harryfellow._
+
+ (Traduite de l'anglais.)
+
+«Lord, je suis furieuse contre vous, littéralement. Que signifie cette
+absence imprévue? Est-ce que vous avez découvert quelque nouvelle
+caillette de l'Atropatène, toute blanche de graisse sous la plume?
+Est-ce que vous dormez sous une table? Pourquoi m'abandonnez-vous; et ne
+comprenez-vous point que si vous me laissez comme cela, en proie à mes
+folies, ce sera à vous la faute de mes fautes? «Tout cela parce que vous
+êtes jaloux. Ne dites pas non. Vous le fûtes toujours, et tout petit
+garçon, déjà; comme ce soir où vous étiez venu cacher votre tête dans
+mes genoux, et tremper de larmes ma robe de bal. Ma première robe de
+bal, Lord: je ne sais pas ce que je vous aurais fait.
+
+«Aujourd'hui, vous ne pleurez plus; vous vous terrez. Pourquoi? Ai-je
+rien fait qui vous soit nouveau? Faut-il que je ne me laisse plus
+admirer; ou me trouvez-vous si laide qu'il ne me soit plus permis de
+paraître belle à personne? Et qui jamais s'avisa de se fâcher pour un
+flirt? Est-ce que je me fâche, moi, de toutes vos bouteilles de wiskey:
+ou de cette Mme d'Erèse que mon mari est en train de vous souffler!
+
+«Mais prenez garde, Lord: si vous n'êtes pas là pour me défendre, je
+finirai par ne plus savoir, toute seule. Et vous ne vous serez pas si
+longtemps débattu contre des serpents imaginaires que je ne finisse par
+vous faire avaler, quelque jour, une couleuvre pour tout de bon, comme
+on fit à ce Laocoon, qui en mourut.
+
+«Ainsi, mon frère chéri, revenez. Je me sens perdue au milieu de tous
+ces gens quand vous n'êtes plus là. Il me faut votre visage blanc près
+de moi, et prendre votre bras, et vous raconter de ces belles histoires
+que vous écoutez avec les yeux.
+
+ «Yours,
+ «IMOGÈNE.»
+
+
+
+ «_Floride d'Erèse à Cristobal
+ de San Buscar._
+
+«J'ai envie de vous appeler: Gros-Ami, comme ce personnage de la _Double
+Maîtresse_. Vous en fâcherez-vous? Gros Ami, donc. Je ne sais pourquoi
+je pense à vous tout le long d'aujourd'hui. Ce n'est pas que j'ai besoin
+d'argent. Ce n'est pas non plus que je vous aime plus que d'habitude;
+et, d'ailleurs, ce dont je brûle à votre égard, c'est un sentiment
+paisible, bon feu de bûches: non point de ces éclatantes flammes qui
+aveuglent le coeur. Vous savez ce que dit Nietzsche, qu'il n'y a presque
+aucun homme dont une femme d'esprit voudrait avoir un fils. Jamais,
+chez moi non plus, les désirs que vous causez ne vont jusqu'à celui de
+l'enfantement. Est-il vrai au moins (vous le dites), que vous ressentiez
+pour moi des mouvements plus profonds; que ma seule vue vous jette dans
+un désordre passionné? Ou bien (excusez-moi) tout cela est-il seulement,
+comme dirait Herbert Spencer, le passage de l'Imogène à l'hétérogène?
+
+«Mais je m'égare, et j'oublie le principal: c'est mes jarretelles. Vous
+vous rappelez qu'elles devaient être en vermeil. Or il paraît qu'on ne
+peut pas le filer assez fin pour en faire des rubans qui ne pèseraient
+pas; bien entendu, elles doivent s'attacher à un tour de taille assorti,
+et non pas à mes ceintures, qu'elles déchireraient. Il faudra donc que
+le tout soit en ruban d'or et, naturellement, moins bon marché; sans
+compter les pierres, dont on pourra mettre un peu plus, à cause de la
+diminution du poids. Alors je vous prie de passer chez celui qui doit
+les faire, pour vous arranger avec lui. Surtout, ne marchandez pas:
+c'est un garçon de bonne famille, qui s'occupe de bijoux par amour
+de l'art. Il est Italien, et se nomme Gustave Portugalof. Si vous
+l'entendiez parler de leur palais ancestral à Venise, où sa mère, après
+une longue maladie, s'est éteinte toute blanche, parmi les cierges et
+les Franciscains, en égrenant des chapelets de pierres précieuses. Son
+magasin est rue Royale, entre le Maxim's et Jansen. Je ne me rappelle
+pas le numéro.
+
+«Je compte sur vous demain, mon bon Cristobal, et que vous aurez fait ma
+commission.
+
+ «A vous,
+ «FLORIDE.»
+
+«P.-S.--Si ma lettre est un peu érudite au début pour vous et pour
+moi, prenez-vous-en à mon professeur d'étranger qui m'a soufflé les
+citations. C'est un linguiste de première force, qui est en train de
+traduire un nommé Omar Queyam, que les Anglais ont, paraît-il, tout à
+fait défiguré, avec leur cruauté ordinaire.
+
+ «F...»
+
+
+
+_Floride cacheta la lettre, et tournant sa tête sur son épaule vers le
+professeur qui la regardait écrire:
+
+--O linguiste, dit-elle, ta bouche._
+
+
+
+
+VII
+
+PARIS-VERSAILLES
+
+
+Mme de Mariolles n'avait pas fait à sa mère une bien entière confession
+de ses chagrins. Le désir de savoir jusqu'où ils étaient fondés, et si,
+comme elle ne le voulait plus mettre en doute, son mari la sacrifiait à
+cette exotique Imogène--l'inexpérience aussi de comparer son malheur à
+aucun qui lui fût bien connu en dehors des livres,--tout cela fit tomber
+Sylvère dans le romanesque. Elle rêva d'abord d'intéresser la rue de
+Jérusalem à ses ennuis; mais s'étant rappelé, d'après des lectures,
+qu'il y a à Paris des polices particulières, elle se détermina de
+préférence pour l'une d'elles. Et comment elle s'en procura l'adresse,
+on l'imaginerait mal s'il n'était légitime d'en faire honneur à
+l'ingéniosité bien connue des amoureuses.
+
+Un beau matin donc, ayant prétexté auprès de Mariolles qu'elle allait à
+la messe (et ce fut là son premier mensonge d'épouse), Sylvère prit un
+fiacre à la porte de l'hôtel et donna l'adresse: 61 _bis_, place des
+Victoires.
+
+On était en fin septembre. Le tendre souffle de l'arrière-saison
+circulait par les portières ouvertes, autour de ses joues. Le long des
+Champs-Élysées il faisait frissonner faiblement la dernière feuille des
+arbres. Quelques victorias passèrent à grande allure, comme si elles
+se fussent hâtées vers les derniers beaux jours; et, partout répandu,
+c'était l'automne mélancolique, voluptueux. Mais Sylvère ne savait plus
+goûter la douceur des choses: de toutes ses petites dents, elle semblait
+mâcher sa grande douleur.
+
+Sylvère souffrait de cette variété visuelle de la jalousie qui est
+peut-être la moins ordinaire à son sexe. Les malades qui en sont
+atteints s'occupent singulièrement à faire de leur coeur une façon de
+cinématographe, où viennent se peindre à l'envi mille images de leur
+perfide, les plus cruelles, les moins décentes. Les beaux yeux de
+Sylvère se posaient en vain sur les objets autour d'elle, les équipages,
+la ramure noire des marronniers, ou la brillante gerbe de l'arroseur.
+Ce qu'elle voyait à travers tout cela, n'était-ce pas toujours un même
+spectacle, son mari tout près, oh! si près, d'une autre femme; et sans
+cesse cette âme délicate se souillait des plus basses visions. Parfois
+c'était comme si sa plus secrète sensibilité se fût transposée en une
+autre chair, et qu'elle-même y goûtât, en dehors d'elle-même, une joie
+aiguë qui était son bien propre, des caresses dont elle savait d'avance
+la douceur._._._._._._._._._._._._.
+
+Sa voiture s'arrêta. Machinalement Sylvère vérifia le numéro de la
+maison, monta deux étages, se heurta à une grosse femme qui laissait
+voir à demi une face convulsive sous le mouchoir qu'elle appuyait à ses
+yeux, et qui gémit sourdement.
+
+Puis Sylvère poussa une porte et se trouva dans une grande salle de
+l'aspect le plus administratif, où une douzaine de jolies filles et de
+vieux employés se tenaient silencieusement courbés sur des bureaux de
+pitchpin et des machines à écrire.
+
+--Monsieur Simpson-Schuhmacher, demanda-t-elle.
+
+L'un des vieillards, sans mot dire, lui indiqua du doigt une porte où
+_Cabinet du directeur_ était écrit. De l'autre côté c'était une petite
+antichambre, et une seconde porte à travers laquelle Sylvère distingua
+des voix. Elle s'assit, et toussa pour indiquer sa présence. Mais les
+gens qui parlaient ne parurent pas y prendre garde.
+
+--Je m'en f..., qu'elle soit jolie, clama l'un d'eux, d'un gosier gras.
+L'essentiel est qu'elle le trompe, et que nous le sachions: avec vous,
+ou avec un autre, ça n'y fait rien, pourvu qu'elle marche.
+
+--Mais, demanda une voix mélodieuse, pourquoi tenez-vous tant à ce que
+M. Anderego soit cocu?
+
+Sylvère eut envie de faire entendre encore qu'elle était là: un peu de
+curiosité, ou de pudeur, la retint; et elle n'était pas fâchée non plus
+d'apprendre à connaître ses gens.
+
+--Vous ne comprenez donc pas, jeune idiot, reprit la grosse voix, que si
+la première Mme Andermachin pouvait faire pincer la seconde, elle nous
+payerait à part cette satisfaction morale.
+
+--C'est que vous ne m'avez presque rien dit; seulement de faire
+connaissance avec les Anderego: c'est fait.
+
+--En deux mots, c'est très simple. Le monsieur est un ancien mulâtre de
+la Jamaïque, qui faisait des poids, dans les music-halls. Il y fit aussi
+connaissance d'une femme-poisson de tout premier ordre qu'il épousa, et
+qui était capable de rester plus de deux minutes dans de la flotte sans
+se noyer. Ça permettait à notre homme de ne pas en fiche un clou, lui
+qui est né un peu fatigué, justement.
+
+--Une écaille dans la main, qu'il avait.
+
+--Je vous conseille de crâner. Bref, de local en bocal, ils échouèrent
+en Australie. Là, ça marcha moins bien. Pour tout ce qui est beaux-arts,
+paraît que les Australiens ont les pieds froids, et puis l'eau douce
+y est rare: il y a des quartiers où on l'expédie dans des boîtes en
+fer-blanc. Vous pensez aux frais généraux que ça leur faisait. Après ça
+ils voulurent faire de l'élevage, des vaches, des moutons, vous savez.
+Mais on leur chapardait tout; et puis la poisson était malade de ne plus
+jamais faire trempette: ça l'oppressait, cette femme, de souffler au
+sec, tout le temps. Alors ils allaient lâcher leur gourbi, quand,
+un beau jour, voilà que l'Anderego trouve un placer chez lui; mais
+invraisemblable, mon cher, quelque chose comme du Crawford authentique,
+deux cents, trois cents millions par terre, là, devant lui.
+
+--Maman!
+
+Sylvère, de l'autre côté, ne disait rien; mais elle s'intéressait aussi
+à l'histoire: ça lui rappelait «le notaire et la tonne de poudre d'or».
+
+--A la suite de quoi vous parlez qu'ils ont radimé tout de suite à
+Paris, et que ça a bardé. Lui fit la connaissance de deux ou trois
+princes brésiliens, qui le présentèrent à leur tailleur, et à leur
+cercle. La dame, elle, s'établit dans une piscine en mosaïque bleue, où
+elle recevait. Elle y tomba même malade, et fut soignée avec le pire
+dévouement par une jeune et infortunée divorcée à qui elle avait eu
+occasion de rendre des services, ce qu'on appelle des menus services,
+vous savez.
+
+--Oui, de la galette, enfin.
+
+--Tout juste. Le malheur est que les vertus de la môme touchèrent aussi
+Anderego, au passage. Il les vérifia de plus près, et les trouva si
+fermes que cela lui donna des scrupules sur son propre mariage, qui
+n'était pas très légal, et pas du tout religieux. Vous voyez le
+dénouement. Mais Mme Anderego n° 1 est restée riche. Elle aime toujours
+son mari, elle est furieuse, et elle nous paye pour pincer la divorcée.
+Le pire est qu'il faut se presser, parce qu'elle s'est adressée aussi à
+une autre maison. Ainsi, jeune homme, au trimard; couchez avec la dame,
+et songez que nous luttons pour la morale.
+
+--Oui, c'est une belle oeuvre; mais voilà, il y a des frais, et je suis
+fauché, mon prince.
+
+--Toujours, alors. Je parie que c'est encore votre sacré poker.
+
+Les voix se perdirent au fond de l'appartement; on n'entendit plus qu'un
+tiroir ouvert et les grognements de M. Simpson-Schuhmacher, qui formula
+enfin cette réflexion menaçante:
+
+--Si j'étais Mme votre mère...
+
+Sylvère s'avisa à ce moment qu'elle était indiscrète. Elle rouvrit
+doucement la porte extérieure, et la referma avec bruit.
+
+--Qui est là? cria-t-on.
+
+--Je voudrais parler à M. Simpson-Schuhmacher.
+
+--Eh bien, entrez.
+
+La jeune femme se trouva dans un grand bureau d'acajou et de cuir-vert
+le plus respectable du monde. Et cherchant à penser des choses
+familières pour assurer sa contenance, elle se disait:
+
+--Voilà bien ce qu'il aurait fallu à papa pour travailler. Il serait
+devenu conseiller général.
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service, Madame? Sylvère aperçut une face
+truculente, du ventre, deux gros bras qui lui poussaient un fauteuil,
+et, quelque peu en arrière, un tout jeune homme qui inclinait vers elle
+un visage rougissant, de la plus rare beauté.
+
+--Je voudrais, répondit-elle, vous entretenir, Monsieur, sur... (elle
+hésita) sur une affaire délicate.
+
+--La plupart de celles dont je m'occupe le sont, répondit l'homme avec
+un sourire bas.
+
+Et, se tournant vers l'adolescent:
+
+--Vous, l'Ange Gardien, ajouta-t-il, on ne voudrait pas abuser davantage
+de vos précieux instants.
+
+«L'Ange Gardien» rougit de nouveau, et, levant derrière ses longs
+cils vers Sylvère des yeux transparents où il y avait de la honte, de
+l'espièglerie, et comme un peu de regret, il parut prêt à quitter la
+chambre.
+
+A quel instinct obéit la jeune femme?
+
+--C'est que, Monsieur, dit-elle, n'est pas de trop, si j'en juge, au
+moins, d'après les quelques mots que j'ai surpris tout à l'heure de
+votre conversation.
+
+Cela ne s'accordait guère avec le subterfuge de la porte battue; et
+l'on voit ainsi que Sylvère n'en était plus à compter ses mensonges.
+Cependant elle s'était assise; et puis, prenant son pauvre coeur à deux
+mains, on eût dit qu'elle en exprimait le suc devant ces deux confidents
+bizarres. On a bien vu des mondaines poser nues chez leur photographe;
+mais quelle figure aurait faite Mariolles d'entendre sa femme se
+confesser en pareil lieu?
+
+--Je ne voudrais pas un trop gros scandale, conclut-elle: leur faire
+peur, plutôt.
+
+--Il faudra tout de même y mettre la police. Comment voulez-vous un
+flagrant délit sans commissaire?
+
+--Oui, je sais, dit Sylvère, qu'on ne peut éviter cela.
+
+--Et M. Walter de Crissey, que je vous présente--saluez, jeune
+homme--(l'adolescent s'inclina), vous dira comme moi qu'il faudra
+peut-être assez longtemps pour les pincer. M. de Crissey, qu'on appelle
+aussi «l'Ange Gardien», à cause des ménages où il fréquente, est un
+de mes meilleurs agents: c'est lui qui sera chargé de cette filature
+(Sylvère eut plaisir à reconnaître un terme de Gaboriau), et d'aller
+vous en rendre compte, parce qu'il est de règle chez nous d'écrire le
+moins possible. Mais, Madame, je dois vous avertir que ce pistolet fait
+la cour à toutes les femmes: ainsi, quand il sera seul avec vous et
+voudra vous embrasser, flanquez-lui moi des coups de riflard dans le
+portrait.
+
+Toute cette grossièreté de M. Simpson-Schuhmacher indignait à peine
+Sylvère, tant il lui semblait, depuis une heure, vivre dans du roman.
+A tout prendre, elle commençait à faire joujou de sa jalousie. Tel un
+petit chat à qui on vient de marcher sur la queue: d'abord il crache
+dessus, et puis se console à jouer avec.
+
+Mais M. Simpson-Schuhmacher la ramena bientôt à de plus triviales
+spéculations.
+
+--Il y a aussi la question d'argent, dit cet homme avec gravité.
+
+Sylvère acquiesça du chapeau.
+
+--Il y a de gros frais. Il faudrait au moins deux mille francs de
+provision.
+
+--Voici, dit la jeune femme.
+
+Et dans un petit portefeuille elle choisit deux billets sur les cinq que
+Mariolles lui avait donnés le lendemain d'une fameuse partie de baccara,
+à Biarritz. Car il y a une justice immanente des choses, comme l'a fort
+à propos fait remarquer un homme politique.
+
+--Voyez-vous, continua le gros homme, l'Ange Gardien fait du travail
+chenu, mais cher. Il y a de gros frais. Il faudra qu'il fasse la
+connaissance de M. votre mari, de la dame américaine, etc. Au moins,
+quand il sera dans la place, n'allez pas le reconnaître.
+
+--Je serai à Versailles pendant quinze jours, dit Sylvère. Il faudra que
+l'Ange... que M. de Crissey vienne m'y porter des nouvelles.
+
+Et elle donna l'adresse des dames de Retraite.
+
+--Enfin, conclut Simpson, il y a de gros frais, je vous le répète; peu
+de bénéfice pour nous. C'est pour vous dire, Madame, que j'espère... si
+vous êtes contente.
+
+--Contente?
+
+--Oui, enfin: si nous vous fournissons les preuves que vous êtes
+trompée.
+
+--Ah! oui, dit Sylvère, contente...
+
+Tout étant conclu, l'Ange Gardien la raccompagna jusqu'à sa voiture.
+Il avait vraiment l'air d'un gentleman, tandis qu'il s'inclinait à la
+portière, et Sylvère ne put s'empêcher de lui tendre la main.
+
+
+(La scène est à Versailles.)
+
+Mme de Mariolles et la Mère des Prodiges se promenaient à pas lents dans
+les belles allées de l'hôtel d'Aigrefeuille. La religieuse, en balayant
+d'une indolente traîne blanche la dépouille des ormes au tronc lisse,
+parfois tournait de haut sa face attentive vers la jeune femme qui
+marchait à son côté, en retroussant d'une inutile grâce, en ces lieux
+déserts, derrière ces hautes murailles, sa jupe de drap sombre.
+
+--Mais ce serait un gros mensonge.
+
+--Mais, objecta Sylvère, il n'y a pas d'autre moyen. Vous savez mieux
+que personne, ma mère, qu'au parloir on ne pourra pas causer sans être
+entendu; et, si je ne dis pas que c'est mon frère, comment pourrai-je
+sortir avec lui? On voit que c'est l'Ange Gardien qui était en question,
+et comment il viendrait rendre compte à Sylvère de ses fonctions
+délicates.
+
+--Enfin, reprit la Mère avec un soupir, il en faut bien passer par
+où vous voulez, puisque c'est pour le plus grand bien de votre mari,
+paraît-il, que vous tenez à faire passer de jeunes étrangers pour
+vos frères. Je me figure, s'il savait tout ce petit mic-mac, qu'il
+regretterait de vous avoir si facilement permis de venir, sans lui,
+faire la retraite à Versailles. Et j'aimerais mieux, je vous assure,
+des moyens moins compliqués, plus... plus honorables que ceux-là. Sans
+compter que vous me faites faire un péché.
+
+--Ne me grondez pas, ma Mère, dit la jeune femme en se pendant à son
+bras. Je suis déjà assez malheureuse.
+
+Sans plus mot dire, elles continuèrent la promenade. Le sable cria sous
+les talons de Sylvère; un clairon qui chantait au loin, dans quelque
+cour crayeuse de caserne, perça l'air doux et doré du mourant automne.
+
+Le lendemain même, M. Walter de Crissey, soi-disant René de Ribes, se
+présenta au parloir et demanda à voir sa soeur.
+
+Sylvère descendit aussitôt, prête à sortir, et passa la grille.
+
+--Bonjour, René, dit-elle.
+
+--Bonjour Sylvère, vous ne m'embrassez pas?
+
+Et, sur les joues de la jeune femme impuissante, l'insolent posa deux
+baisers.
+
+Que faire? Sylvère s'assura d'un coup d'oeil que la Mère Marie des
+Prodiges, au moins, n'était pas dans le parloir, et sortit du couvent la
+première.
+
+«Quelle horreur, pensait-elle. Et comme la soeur tourière nous a
+regardés!» Le pis est qu'elle avait ressenti beaucoup plus d'irritation
+que de dégoût. En vain se redisait-elle pour s'indigner: «Quoi, un
+détective, un domestique!...»--tout cela ravivait bien la double brûlure
+de ses joues, mais il s'y mêlait un tout petit peu de plaisir qui la
+désespérait.
+
+Pendant quelques minutes elle marcha en avant, d'un pas rapide, sans se
+retourner. Enfin, elle s'arrêta et se laissa rejoindre; mais il y avait
+encore du courroux sur son visage, et aussi cet air qu'on a quand on a
+préparé un petit discours.
+
+--Monsieur, dit-elle, j'ai sans doute le plus grand besoin de vos
+services; mais je vous jure que je suis décidée mille fois à m'en passer
+plutôt que d'avoir à subir encore votre impudence.
+
+Ils étaient seuls sous les doubles arbres d'une de ces désertes avenues
+qui font une roue autour du palais. Le jeune homme tout d'abord garda la
+tête basse.
+
+--Vous avez des mots cruels, dit-il enfin: j'aimerais mieux des coups
+d'ombrelle sur la figure, comme vous le conseillait M. Simpson. Mais on
+n'a pas le choix.
+
+Il avait souri presque insensiblement à ces derniers mots. Sa lèvre
+roulée et rouge, un peu courte sur ses dents, lui donna un air
+d'impudence naïve dont Sylvère se sentit irritée de nouveau; et durant
+quelques secondes, elle aurait volontiers suivi le conseil de M.
+Simpson-Schuhmacher. Heureusement pour le «portrait» de l'Ange Gardien
+qu'elle gardait encore du respect envers les convenances. En sorte
+qu'elle se contenta de répondre, un peu brutalement:
+
+--En effet, le seul qui vous reste, Monsieur, est de faire ce qu'on
+vous a commandé--si vous n'aimez pas mieux abandonner là votre petit
+espionnage--et ses profits.
+
+--Ah! comme vous me méprisez, Madame, dit Crissey, avec le ton d'une
+douleur si sincère que la jeune femme en demeura interdite.
+
+--Si vous saviez, continua-t-il, comment j'en suis venu là, et ce que
+c'est, à Paris, que de se trouver sans un... je veux dire: sans argent.
+Mon père m'en avait toujours donné; mais depuis sa mort, je suis aux
+mains de maman, qui est si regardante. Un soir, dans un cercle, je me
+trouvais avoir besoin d'argent, tout de suite. Ce. Simpson de malheur me
+le prêta. Depuis, il m'en a prêté d'autre; et aujourd'hui il me tient.
+
+«Peut-être, songeait cependant le jeune homme, qu'il est un peu tôt pour
+entrer dans ce genre de confidences. Mais tant pis, l'occasion était
+trop belle.» Et il cilla à plusieurs reprises, comme font les gens au
+théâtre, quand ils ont envie de pleurer.
+
+--Je ne vous méprise pas,_ Monsieur Walter_, dit la jeune femme. Je vous
+plains.
+
+Il faut avouer que tous deux, jusqu'ici, n'avaient pas beaucoup causé
+d'affaires. De loin on eût dit une promenade d'amoureux. Comme ils
+avaient repris leur route en sens inverse, ils se trouvaient maintenant
+en vue du couvent.
+
+--Il faut rentrer, dit Sylvère de cette douce voix qu'on prend pour
+parler aux malades. Dites-moi vite ce que vous avez à me dire.
+
+--Ah! oui, dit le jeune homme avec un peu d'amertume, ma mission. Voici:
+j'ai fait la connaissance de la femme de chambre de Mme de San Buscar,
+qui me communique les lettres (Sylvère eut un peu honte), et aussi de
+Monsieur, par Mme d'Erèse. Il doit me présenter à votre mari. J'ai vu
+ce dernier de loin, avec la dame américaine. Ils avaient l'air en
+discussion, elle, sur la négative.
+
+Sylvère éprouva de nouveau quelque malaise à entendre parler de son mari
+par l'Ange Gardien.
+
+--Vous connaissez Mme d'Erèse, interrompit-elle.
+
+--Oui, dit le jeune homme avec embarras. Elle m'a obligé, autrefois.
+
+--Obligé?...
+
+--A dormir chez elle: je veux dire...
+
+--Bon, bon, fit Sylvère. Raccompagnez-moi jusqu'au parloir, voulez-vous.
+
+Il se serrèrent la main en se quittant. Mais quand elle fut en sûreté
+derrière la grille:
+
+--René, dit-elle, vous ne m'embrassez pas? Et le jeune homme la vit
+disparaître et se fondre parmi les ombres monastiques comme un flocon de
+neige dans la nuit.
+
+
+
+
+VIII
+
+LES GALANTES ALTERNATIVES
+
+(La scène est à Versailles et à Paris.)
+
+L'Ange Gardien revint à plusieurs reprises chez les Dames de Retraite,
+sans y apporter d'abord aucune nouvelle d'importance touchant M. de
+Mariolles, ou la maturité de ses entreprises sur Mme de San Buscar. Du
+reste, ils n'abordaient ce sujet qu'avec une sorte de réserve; et ce ne
+fut pas la moindre des singularités qui marquèrent les rapports de ce
+gracieux aigrefin avec Mme de Mariolles-Sainte-Mary.
+
+Lui, au sortir du parloir, aurait voulu prolonger la fiction qui l'y
+faisait se présenter comme le frère de Sylvère. A deux ou trois reprises
+il tenta, dans la rue, de continuer à l'appeler par son petit nom; mais
+un «Monsieur» tout glacé décourageait aussitôt ces tentatives.
+
+Ce n'est pas qu'au demeurant Sylvère se montrât haute ou dure envers
+lui. Souvent elle parut oublier les vrais motifs de leurs rencontres, le
+traita avec une douceur familière. Un jour elle prit son bras; ou bien
+elle s'asseyait avec lui sur un banc pour écouter les contes ambigus
+qu'il lui faisait de son enfance, de sa douteuse jeunesse. Autour d'eux
+Versailles de pierres déployait ses arbres déjà nus, plaintifs de
+l'arrière-saison. On apercevait entre les toits de la ville ces combles
+du palais où brillent des statues, le sommet de la chapelle, les
+quinconces du parc. Ils se promenèrent dans ces mêmes allées qu'avait
+foulées La Vallière. N'était-ce point son coeur qui gémissait encore,
+avec les branchages, sous l'énervante haleine de septembre? Et que les
+coeurs sont malheureux, qui n'oublient pas.
+
+Sylvère fit quelques pas vers un bassin dont l'eau avare et verte était
+ridée comme un visage de vieille. Dans ce triste miroir elle
+n'aperçut d'elle-même qu'une image indécise, effacée. Et peut-être
+apparaissait-elle semblable à la mémoire de Tony.
+
+--Ne vous penchez pas autant, dit l'Ange Gardien. Il toucha son bras
+tandis qu'elle tournait les yeux vers lui.
+
+--Comme vous êtes pâle, fit-elle. Je l'ai déjà remarqué l'autre jour.
+Seriez-vous souffrant?
+
+Crissey prit un ton mélancolique du meilleur aloi:
+
+--Vous savez bien sans que je vous le dise, dit-il, pourquoi je souffre.
+
+Sylvère resta muette à cette dangereuse ouverture. Mais elle s'assit, et
+le jeune homme à côté d'elle.
+
+--Encore, reprit-il, si je n'étais pas tout près de ne plus vous voir.
+Mais vous allez repartir, n'est-ce pas, pour votre province; vous l'avez
+dit. Et quelle chance me restera-t-il de vous rencontrer jamais?
+
+Sylvère songea qu'il lui était difficile, en effet, d'inviter «M. de
+Crissey» chez sa mère, en cas même qu'elle en aurait eu le désir. Durant
+quelques minutes, lui redevint sensible cette distance qu'il y a d'un
+policier marron à une honnête petite baronne de Mariolles, et qu'elle
+oubliait si singulièrement d'ordinaire.
+
+--Dans quelques mois, vous rappellerez-vous seulement qu'il y a quelque
+part un Ange Gardien, comme _ils_ disent?
+
+Le banc qu'ils avaient choisi était au repli d'une charmille, caché par
+des restes de feuillage. Un gardien qui passait les considéra tous deux
+avec méfiance. Et, de fait, ils avaient cet air vide que prennent les
+amoureux dans les jardins publics quand ils se taisent et n'attendent
+manifestement que d'être seuls pour s'embrasser tout de nouveau.
+
+--Non, reprit Sylvère, comme en réponse à sa propre pensée, je ne vous
+oublierai pas, monsieur de Crissey. Et comme je crois que vous avez
+un peu besoin de prières, j'irai au calvaire de Bétharram à votre
+intention. Et je vous enverrai une médaille.
+
+--Qu'est-ce que c'est que Bétharram?
+
+--C'est un pèlerinage, en Béarn: une jeune fille qui avait voulu se
+noyer par amour, et qui fut sauvée par la Vierge pour s'être repentie au
+dernier moment.
+
+L'Ange Gardien se dit qu'il y a parfois indiscrétion à vouloir sauver
+quelqu'un qui se noie. Mais il ne fit point part de cette réflexion à
+Sylvère.
+
+--Je veux bien la médaille, dit-il. (Peut-être songea-t-il qu'elle
+serait en or. Peut-être songea-t-il aussi à certains de ses camarades
+qui auraient ri de ce dialogue évidemment entaché de cléricalisme; à
+Pierrette, dit Joujou-des-Dames, jeune bookmaker plein d'avenir, qui
+n'aimait pas la calotte et l'écrivait un peu partout,--à M. François, le
+changeur du Cercle des Républicains de l'Ouest, qui méprisait aussi les
+curés, et qui posait si bien un placard). Seulement, ajouta-t-il, je
+voudrais encore autre chose.
+
+--Quoi donc? interrogea Mme de Mariolles avec un peu de méfiance.
+
+Il hésita, et d'une voix plus basse:
+
+--Ce n'est pas beaucoup. Supposez que ce soit par amitié; et un seul, un
+tout seul. Même, s'il ne vous convient pas, vous me le rendrez.
+
+Sylvère aurait dû se mettre en colère. Elle ne se mit qu'à réfléchir.
+En sorte que la chose, d'instant en instant, lui semblait devenir plus
+grave.
+
+--Songez, ajouta-t-il, que c'est notre dernière promenade. Car je ne
+vous l'ai pas annoncé encore; mais j'ai des nouvelles graves, qui vous
+rappellent à Paris.
+
+--Eh bien, soit, fit enfin Sylvère puisqu'il y a des nouvelles; et à
+condition que moi je ne vous embrasserai pas.
+
+Les yeux baissés, avec un air de résignation gracieuse, elle tendit la
+joue, et le jeune homme crut peut-être que c'était ses lèvres qu'elle
+offrait: au moins les baisa-t-il du mieux qu'il savait, c'est-à-dire
+fort en avant. Et si ce ne fut qu'un seul baiser, rien que par la durée
+il en valait plusieurs.
+
+--Ah!... dit Sylvère. Et moi qui avais juré de ne pas vous le rendre.
+
+Mais l'Ange Gardien ne répondit pas: il était devenu beaucoup plus pâle.
+Il fallut pourtant réfléchir aux réalités:
+
+--N'aviez-vous pas quelque chose à me dire? reprit la jeune femme,
+timidement.
+
+L'Ange Gardien sortit de son rêve:
+
+--Ah! oui, dit-il. Que tout cela me semblait loin. Il y a donc qu'en
+rentrant à Paris demain, vous pourrez, selon vos désirs, faire pincer de
+compagnie votre mari et Mme de San Buscar. Ils ont rendez-vous ferme à
+cinq heures, à l'hôtel des Échelles, rue de Châteaudun, chambre n° 49.
+
+Peu à peu le jeune homme avait repris son ton professionnel:
+
+--Vous vous demandez peut-être de qui je tiens ces tuyaux. Toujours
+de la femme de chambre à Mme San Buscar. Comme vous savez (il eut un
+sourire un peu canaille), elle me fait lire les lettres que sa maîtresse
+n'a pas la sagesse de brûler. J'ai pris copie de celle où votre mari
+donne les derniers détails sur leur rendez-vous. Voulez-vous la lire?
+
+--Ah! non, merci, dit Sylvère, avec un soupçon de dégoût.
+
+Le jeune homme ne parut pas y prendre garde.
+
+--Ils se méfiaient de leur hôtel, je pense, à cause des domestiques:
+c'est pour ça qu'ils avaient choisi les Échelles, qui est un des mieux
+tenus de Paris pour ça, et avec trois entrées, ce qui ne gâte rien.
+Alors, en arrivant demain après-midi, vous avez tout le temps d'aller
+prévenir M. de San Buscar, si, comme je le suppose, vous désirez qu'il
+vous accompagne dans vos manoeuvres.
+
+--Oui, dit Sylvère, autant vaut: cela fera d'une pierre deux coups.
+
+--Il est probable que vous ne le trouveriez pas au Léviathan-Hôtel; mais
+je pourrai vous conduire presque sûrement où il sera, du moins si vous
+me permettez d'aller vous attendre à la gare. Car de l'avertir vous-même
+à l'avance, il faudrait être plus sûr de sa dissimulation, et qu'il
+tiendrait sa langue.
+
+Sylvère acquiesça sans objection aux plans du jeune homme. Elle était
+devenue taciturne; et on eût dit qu'au moment d'engager l'action
+définitive sa belle vaillance l'abandonnait un peu.
+
+Mais le lendemain, au sortir du couvent et des embrassements de la Mère
+Marie des Prodiges, ce fut tout autre chose. Peut-être avait-elle
+bien dormi, comme les duellistes ont accoutumé, la veille de leurs
+rencontres. Peut-être avait-elle décidé que son mari, somme toute,
+n'était pas encore définitivement coupable, pensée agréable et qui
+laisse au pardon des voies plus aisées. Toujours est-il qu'elle avait
+l'air de partir en vacances. L'Ange Gardien, qui l'attendait aux
+guichets de la gare Saint-Lazare, la regardait venir de loin, le visage
+clair, la démarche longue et comme moulée par son costume tailleur à
+rayures.
+
+--Maintenant, lui dit-elle d'une voix qui sonna presque joyeuse, je me
+laisse conduire.
+
+Et elle s'assit dans la voiture découverte, avec ce geste de se caler en
+rond, de se frotter contre les coussins, qu'ont les petites femmes qui
+partent pour le Bois, aux premières chaleurs.
+
+Mais il se mit à pleuvoir, et il fallut lever la capote. Puis le fiacre
+s'arrêta.
+
+--Où sommes-nous, demanda Sylvère.
+
+--Si vous le permettez, dit le jeune homme, je vous ai menée chez Mme
+d'Erèse, qui ne vous est pas tout à fait inconnue, je crois. Vous êtes
+sûre, à cette heure-ci, en insistant, d'y rencontrer M. de San Buscar.
+Quoiqu'il me connaisse, peut-être que mon nom ne suffirait pas à lui
+faire interrompre ses occupations. Mais il se dérangera sûrement pour
+vous.
+
+Sylvère ayant sonné chez Floride, une soubrette jeune, grasse et laide,
+à qui elle fit part de ses noms et qualités, ainsi que d'un très vif
+désir de voir M. de San Buscar, l'introduisit dans le petit salon
+art-nouveau qu'on a déjà décrit au chapitre v, et déclara qu'elle allait
+vérifier si Monsieur le comte se trouvait là, quoiqu'elle ne le crût
+point. Par surcroît, Sylvère lui confia une de ses cartes où elle avait
+écrit: «Affaire urgente. Votre femme...», et attendit seule, l'Ange
+Gardien étant resté en bas dans le fiacre.
+
+San Buscar était, en effet, chez Mme d'Erèse: il apparut au bout de
+quelques minutes, fort ému, et pareil, dans son désordre extrême, à un
+baigneur qu'on interrompt en ses apprêts au bord d'une rivière; les
+cheveux en révolte, nulle cravate et une bottine chevauchant son
+pantalon. Il demanda, sans presque prendre le temps de saluer:
+
+--Qu'y a-t-il donc?
+
+Sylvère eut un moment d'embarras. Mais, reprenant son courage:
+
+--Il y a, dit-elle, que votre femme vous trompe avec mon mari.
+
+A ce moment une porte, qui s'entr'ouvrit derrière Sylvère, laissa
+apercevoir, mais à peine, le visage clignotant de Mme d'Erèse, un peu de
+linge blanc, puis se referma; tandis que San Buscar, qui avait pris un
+air accablé:
+
+--Carajo, dit-il; vous êtes sûre?
+
+--Très sûre. Ils ont rendez-vous à l'hôtel des Échelles, rue de
+Châteaudun.
+
+--C'est oune infamie, gronda cet époux malheureux.
+
+Et il s'assit dans un fauteuil en bois lie-de-vin.
+
+--Ils ont rendez-vous à cinq heures, reprit Mme de Mariolles. Nous avons
+tout juste le temps d'avertir un commissaire de police, et qu'on les
+surprenne.
+
+--Je souis hors de moi, gémissait cependant un San Buscar immobile.
+
+--J'ai pensé, continua Sylvère, que vous ne refuseriez pas de
+m'accompagner au commissariat.
+
+--Ah oui... au commissariat. Certainement, ma chère amie. Et vous tenez
+beaucoup à mettre la police là-dedans?
+
+--Mais enfin, dit la jeune femme avec un commencement d'impatience, vous
+y avez le même intérêt que moi. Votre femme vous trompe, entendez-vous,
+votre femme.
+
+Ces paroles parurent aiguillonner San Buscar. Il se leva et, à trois
+reprises, répéta d'un air sombre.
+
+--Je souis cocou.
+
+Et, s'étant sans doute dûment convaincu de cette vérité fâcheuse, il
+ajouta, comme si c'en était la conséquence naturelle:
+
+--Je vais aller prendre mon chapeau.
+
+Une courte absence lui ayant suffi à retrouver aussi sa cravate, comme
+à réparer les autres désordres de sa toilette, c'est sous son ordinaire
+aspect qu'il accompagna Sylvère jusqu'à sa voiture. Cependant l'Ange
+Gardien avait disparu; mais Sylvère s'en aperçut à peine, et aussi bien
+sa présence n'était-elle plus nécessaire.
+
+--Le monsieur, qui était là, déclara pourtant le cocher, a dit que c'est
+au commissariat de la rue Cadet qu'il fallait que vous alliez.
+
+--Quel monsieur? demanda Cristobal à Mme de Mariolles.
+
+--C'est un de vos amis, je crois, un M. de Crissey. Je le connais un
+peu, et c'est lui qui m'a donné tous les renseignements sur Imogène et
+Tony.
+
+--Ah! vous appelez cela un ami, dit San Buscar en reniflant avec force.
+Et de quoi s'occupait-il? je vous demande. Laissez-moi seulement le
+rencontrer un soir pour le remercier, sur la Côte des Basques. Un ami
+comme ça; je voudrais qu'il se marie.
+
+Entre temps on était arrivé rue Cadet. Mais M. le commissaire n'étant
+pas visible tout de suite, il fallut l'attendre une demi-heure dans la
+salle commune. Elle était vaste, grise et malpropre, avec un banc étroit
+de moleskine, où Sylvère s'assit, et tapa du pied, tandis que Cristobal
+s'absorbait dans la contemplation d'une affiche neuve. Les pêcheurs de
+France y étaient formellement avertis qu'ils avaient le droit de se
+servir, pour la pêche en rivière, du buzard fluviatile, du pygargue
+ordinaire et autres oiseaux mystérieux. San Buscar la relut peut-être
+quinze fois sans en comprendre un mot. Un agent vint les chercher enfin
+pour les introduire auprès du commissaire.
+
+C'était un petit homme rond et rouge, un peu phraseur, avec des yeux
+fins, et qui ne fut pas long à se mettre au fait:
+
+--Eh bien, Madame la baronne, conclut-il, il ne nous reste plus qu'à
+nous rendre sur les lieux du litige, _unde adhuc sub judice lis est_,
+comme disait le poète. Je ne dois pas, d'autre part, vous laisser
+ignorer que, si M. votre mari veut bien nous ouvrir, ce sera de son
+plein gré, _sponte sua_. En droit, il s'y pourrait refuser, sauf mandat
+de M. le Procureur, qui nous permettrait d'avoir recours aux serruriers,
+mais que nous n'avons pas, ni ne pourrions avoir avant huit jours au
+moins. Heureusement que les gens n'en savent rien d'ordinaire et ouvrent
+dès qu'il est question de loi.
+
+Là-dessus, la petite troupe se trouva à la porte de l'hôtel des
+Échelles, laissa un agent sur l'escalier, et gagna en bon ordre le n°
+39.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez.
+
+On entendit un grand remue-ménage, des exclamations de femme, le bruit
+mou d'un fauteuil qui se renverse avec du linge; après quoi la porte
+s'ouvrit sur un gros homme glabre et chauve. Une courte chemise empesée,
+rayée de bleu, riait sur ses jambes tortes; et il fumait un cigare où
+restait la bague.
+
+Sylvère tourna vite le dos, tandis que Cristobal regardait l'étranger
+avec stupéfaction:
+
+--Mais il y a erreur, dit-il enfin. Et ce n'est pas ici, c'est au 49
+qu'il faut aller.
+
+Après excuses au gros homme, qui referma la porte non sans violence, on
+repartit pour le 49, et il n'y eut pas de surprise cette fois, ce fut
+bien Mariolles qui vint ouvrir. S'il y apporta quelque retard, c'est
+peut-être qu'il n'était pas tout d'abord en état de paraître: non pas
+qu'il le fût beaucoup encore, tout son vêtement n'étant qu'un pantalon
+et une chemise. Derrière lui on aperçut une chambre en désordre, du
+linge épars, les fleurs d'une capeline suspendues à la pendule, et,
+dans un lit d'acajou, un pâle visage dont les yeux se promenaient avec
+inquiétude sur les nouveaux venus.
+
+Déjà le commissaire procédait aux vérifications d'identité (comme on
+dit). De Mariolles il passa galamment à sa complice.
+
+--Et la belle dame qui est couchée là, fit-il. _latens deitas_, si j'ose
+m'exprimer ainsi, c'est bien Mme la comtesse de San Buscar?
+
+Imogène ne répondit pas.
+
+--Oui, c'est elle, cria San Buscar, c'est ma femme, c'est oune...
+
+--San Buscar, pas de violence ici, intervint Mariolles. Vous savez,
+d'ailleurs, que je suis à vos ordres.
+
+--Il ne manquerait que non. Demain même, le matin, mes amis, ils iront
+vous voir.
+
+Cependant Sylvère s'était rapprochée d'Imogène. Et de la voir dans
+ce lit qu'elle venait de partager avec Mariolles, la jalousie et
+l'indignation faisaient briller ses yeux.
+
+--Ah! dit l'Américaine, en se pelotonnant sous les couvertures, vous
+pouvez me battre, Sylvère, si vous voulez.
+
+Sylvère haussa les épaules et quitta la chambre. Mais San Buscar, que
+les émotions fatiguaient, décidément, était assis sur une chaise longue
+et s'épongeait le front.
+
+
+
+
+IX
+
+CHASSE-CROISÉ
+
+_La Mère Marie des Prodiges à Mme de Ribes._
+
+
+«Madame,
+
+«Les nouvelles dont j'ai à vous faire part ne sont pas, hélas! faites
+pour réjouir un coeur de mère; et il faudra faire appel, pour les
+supporter dignement, à tout ce que le vôtre contient d'énergie humaine
+et de résignation aux décrets divins. Mais n'appartient-il pas à toute
+mère de souffrir; et, depuis Celle dont nous adorons le fruit ineffable,
+n'y a-t-il pas quelque adoucissement pour les autres à faire comparaison
+de leurs douleurs, malgré tout bornées, avec toute cette Passion dont
+Elle fut crucifiée dans son amour?
+
+«Non point, à vrai dire, que l'actuelle infortune de la baronne de
+Mariolles-Sainte-Mary soit irréparable; loin de là. Le temps, la douceur
+d'un foyer de famille, les tendres baumes de la dévotion ont cicatrisé
+des blessures autrement profondes et douloureuses. Et il n'est pas
+besoin, Madame, de vous faire d'avance remarquer que, si nous pouvions
+nous en tenir à un point de vue purement humain, les tempéraments ne
+manqueraient pas. Que de familles, hélas! trop portées à ne considérer
+les événements qui les touchent qu'à travers le siècle, où elles vivent
+comme plongées, découvriraient bientôt dans l'arsenal des lois modernes
+un prompt et malheureux remède. Mais, tout de suite, j'en écarte jusqu'à
+la seule idée. Sans que j'aie l'honneur, madame, de vous avoir jamais
+vue, vous avez bien voulu me favoriser assez souvent de vos lettres pour
+que je sois demeurée édifiée de la solidité de vos principes. Ce n'est
+pas aller trop loin que de juger en cela digne de vous cette charmante
+Sylvère si aimée parmi nous. Il ne faut donc point s'étonner qu'elle
+ait su choisir le parti le plus sage et le plus légitime, encore que
+peut-être un peu rigoureux.
+
+«Mais il est nécessaire, avant que d'aller plus avant, que j'entre dans
+le détail de circonstances qui étaient malheureusement, quoique depuis
+peu, trop aisées à prévoir, et auxquelles vous-même vous attendiez.
+
+«Mme de Mariolles en vous faisant part de ses craintes, ou plutôt de sa
+certitude, en même temps que de l'estimable projet qu'elle avait formé
+de venir faire la retraite dans notre maison, vous avait caché, je le
+crains, le soin qu'elle avait pris de faire surveiller son mari et cette
+dame par je ne sais quelle police particulière.
+
+«Pardonnez-moi, Madame, si je m'exprime gauchement; mais c'est là une
+sorte de narration à laquelle j'étais, Dieu merci, demeurée jusqu'à
+présent étrangère. Pour faire bref, M. de Mariolles invita cette dame
+de ses amies à se rencontrer avec lui, un après-dîner, chez des
+commerçants, à ce que j'ai cru comprendre, et, sans doute, peu
+honorables, puisqu'ils acceptaient que leur foyer devînt un théâtre
+de tentations. Mais les policiers, par des moyens que je ne saurais
+imaginer, l'ayant appris, avertirent Sylvère; et la magistrature le sut
+aussi. Le mari (car cette malheureuse est mariée) s'y rendit de son
+côté. Tout se découvrit enfin; et même Mme de Mariolles m'a fait
+entrevoir à ce sujet des choses tellement singulières, pour ne pas dire
+plus, que je laisse encore d'y croire, et ne puis les attribuer qu'à
+la fièvre qui se déclara chez elle la nuit même de ce funeste
+embrouillement, qu'elle revint chez nous et tomba tout d'abord dans une
+crise de larmes, puis dans une excitation qui nous fit croire un instant
+à un peu de délire. Cela se passait hier soir. Des prières que nous
+fîmes aussitôt réussirent à la calmer un peu. Aujourd'hui elle est
+physiquement tout à fait bien; et, quoiqu'il ne soit pas dans nos usages
+qu'on interrompe et reprenne ainsi une retraite, nous aimons trop
+Sylvère pour ne la pas garder parmi nous aussi longtemps qu'elle
+désirera...
+
+«Un reste de fatigue l'a fait me prier de vous écrire à sa place. Son
+projet serait de se retirer auprès de vous, ou dans cette terre que vous
+lui donnâtes en dot, pour y vivre d'une sorte de veuvage volontaire,
+sans jamais revoir son mari. Je crains un peu, et vous craindrez sans
+doute avec moi, qu'il n'y ait là-dessous le désir secret de ne pardonner
+point, et moins de résignation que de colère. Mais, d'autre part, je ne
+doute pas, Madame, qu'avec le temps, vos conseils, nos prières, elle
+ne revienne à une solution plus voisine à la fois et de la charité du
+chrétien et de la tolérance mondaine.
+
+«M. de Mariolles est à Paris, dans ce même hôtel sans doute où ils se
+trouvaient auparavant. Quant à la dame, je ne sais ce qui en est advenu.
+Sans doute l'aura-t-on mise en prison ou dans quelque couvent; et il est
+à regretter qu'on n'y puisse rétablir en sa faveur toute la discipline
+d'autrefois. Mais croiriez-vous, Madame, et j'ai à peine le courage de
+l'écrire, qu'au moment où les magistrats pénétrèrent dans l'appartement
+où elle se trouvait avec M. de Mariolles, elle n'offrait plus aux
+regards, sur sa personne, qu'une partie de ses vêtements. La singularité
+des moeurs étrangères ne suffit point à excuser cette indécence, dont la
+honte d'y être surprise lui aura été sans doute un bien cruel châtiment.
+C'est d'ailleurs une protestante.
+
+«En attendant la réponse qu'il vous plaira de faire à Sylvère ou à
+moi-même, je vous prie, Madame, etc.
+
+«SOEUR MARIE DES PRODIGES.»
+
+
+
+_Floride d'Erèse à Gédéon--Lord Harryfellow._
+
+«Mon cher Lord,
+
+«J'espère que la présente te trouvera de même. Figure-toi que tu es
+planté sur un quai de gare, mon petit Lord, avec cet air naturellement
+rasé que tu portes écrit sur la figure; et moi, incrustée à mi-corps
+dans la fenêtre des lits-toilettes, en train d'agiter vers toi un
+mouchoir trempé de mes larmes. Je te quitte, quoi. Mais le plus triste
+c'est que j'ai beau me tâter de long en large (voilà un genre de
+distractions où tu ne m'as jamais fait l'honneur de te fouler
+grand'chose) je ne réussis pas à m'en découvrir le moindre remords.
+Peut-être qu'on n'éprouve ça que longtemps après, comme les lésions
+internes; et, pour en revenir à la nôtre, je ne sais pas comment on dit:
+ouf, en américain, mais si tu savais, non! ce que je le pense.
+
+«Ton beau-frère, ce Cristobal comme on n'en fait plus, me recommandait
+tout à l'heure de ne pas me montrer brutale en rompant avec toi. Car
+l'homme des pampas nourrit à ton égard des sentiments généreux dans son
+coeur sauvage. La méfiance n'a jamais fait de petits sur son lit, et,
+comme il est dans ton genre, n'aimant pas beaucoup à réfléchir, M. de
+Mariolles suffit, pour le moment, à lui fiche mal de tête. Mais avoue
+qu'il en a de bonnes, de songer à la douleur qu'il va te faire de se
+défiler avec moi, comme si ce n'était pas pour toi la meilleure occasion
+d'apporter quelques adoucissements à la solitude de ta pauvre délaissée
+de soeur, «Ariane, ma soeur», comme disait Sarah Bernhardt. Car, je ne
+sais pourquoi, je m'imagine que Mariolles ne va pas beaucoup s'occuper
+de la consoler, et, au fond, sa petite légitime l'excite bien davantage.
+Elle est charmante, d'ailleurs, cette baronne-là. Comment pouvais-tu ne
+pas être à son sujet (c'est de toi-même que je le tiens) du même goût
+que ta soeur? Et elle s'est conduite très vaillamment dans toutes ces
+histoires.
+
+«Au fait, je suppose que tu les sais toutes, ces histoires, et comment
+ton beau-frère fit, du côté de Saint-Lazare, dans je ne sais plus quel
+hôtel, la découverte d'une Mme de San Buscar qui l'était également
+beaucoup, et d'un Mariolles en chemise. Eah! éah! charmante soirée!
+
+«Ne te fâche pas, au moins, mon bon Lord; ces choses-là arrivent aux
+meilleurs des frères. Et pourtant, m'as-tu assez barbée jadis, quand tu
+avais pris ta cocaïne, avec les vertus de la dame américaine, et
+avec ses charmes aussi. Je me demande même comment tu étais si bien
+renseigné. Enfin, ça vous regarde, vous autres. Et qu'elle soit bien ou
+mal plantée, ça ne me fera pas une plus belle jambe.
+
+«Encore, si tu ne m'avais rasée qu'avec ta soeur, mon pauvre ami; mais,
+c'est là que je voulais en venir, il faudra te guérir, si tu veux plaire
+aux femmes d'ici, d'un terrible défaut, c'est d'être ennuyeux. Tu es
+joli garçon, ça se voit et je ne le nie pas; mais d'abord, pour ce que
+tu en fais, tu jouerais aussi bien les jolies filles: et encore. Outre
+qu'augmenté même de tout ce qui te manque, et je bâille comme une
+marennes rien que d'y penser, tu ne serais pas complet tout à fait si tu
+ne sais pas causer et faire rire. Les Françaises aiment qu'on les amuse,
+même à ses dépens, comme ça peut arriver à Cristobal. Tel quel je le
+préfère, et je commence à m'habituer très bien à son genre (c'est bien
+le mot). Tandis que, toi, tu ne m'en avais, pour ainsi dire, pas fait
+changer. Et je ne te dis rien de sa galette, dont il a beaucoup; au lieu
+que toi, au premier gros billet qu'on t'avait sorti, tu étais épuisé; ça
+aussi, vois-tu, il faut savoir y revenir.
+
+«Nous partons donc ensemble, je n'ai pas très bien compris pour où;
+mais ce sera très drôle. On prend des paquebots allemands, et puis des
+mulets. Et à la fin on trouve beaucoup de moustiques, des ananas, des
+gens à moitié nus. Voilà un pays où ne pas mener ta soeur et amie, Lord:
+ça lui rappellerait tout le temps son hôtel du quartier Saint-Lazare.
+Cependant présente-lui mes derniers hommages, et quant à toi, j'espère,
+à mon retour, te trouver un peu plus civilisé que tu ne fus jusqu'ici.
+Crois-moi, il ne suffit pas, à Paris, pour faire figure, de se la faire
+épiler; d'avoir à la boutonnière des petits chichi dans le genre du
+T.-C.; de porter son revolver dans la poche de son smoking; ou de
+prononcer Tchéronne quand on cause avec des automobilistes. Il ne suffit
+même pas de boire du Champagne plus extra dry que l'amadou, jusqu'au
+point d'aller danser avec des tziganes. Il y a pas mal de choses
+encore à savoir faire, pour ne rien dire de l'amour. Tu en découvriras
+quelques-unes si tu lis attentivement Maurice Donnay ou Pierre Veber.
+C'est leur grâce que je te souhaite; adieu.
+
+«FLORIDE.»
+
+«P.-S.--Ne cherche pas d'obscénités dans ma lettre: il y en a.»
+
+
+
+_Le comte de San Buscar au baron de Mariolles._
+
+«Mon cher ami,
+
+«Je veux vous donner encore ce nom-là malgré les choses qui se sont
+passées entre nous; et vous comprendrez tout de suite pourquoi je ne
+cherche pas à en tirer aucune vengeance quand je vous aurais annoncé que
+je me sépare d'avec ma femme. Qu'est-ce que vous dites, mon cher? Ça
+vaut bien la peine de risquer de vous tuer, ou d'être moi-même, pour une
+personne que je ne regarde plus. Alors, n'attendez pas mes amis, je
+vous prie: ils ne viendront pas. Vous connaissez assez mon courage par
+vous-même, et par toute ma vie d'Amérique que je vous ai déjà racontée.
+Je ne suis plus un petit enfant, capable de me battre pour le qu'on
+dira de moi. Il me suffit que vous, vous ne croyiez pas que c'est par
+prudence que je m'en vais sans vous revoir. Ça nous mettrait tous les
+deux dans une situation fausse; et, d'ailleurs, vous savez au besoin où
+me retrouver.
+
+«Comme je vous l'ai dit plus haut, je quitte Paris aujourd'hui même, et
+je vais faire un tour dans le Mexique--où j'ai des mines d'argent. Mme
+d'Erèse est assez gracieuse pour venir aussi, voulant connaître ce pays
+dont elle a beaucoup entendu parler. C'est la plus fidèle des amies,
+la femme la plus intelligente, qui m'a le mieux consolé dans tous
+ces ennuis. Comme on sent bien, mon cher, que celles qui se donnent
+librement, dans la force de l'expérience (ce sont ses propres paroles),
+ne peuvent pas nous faire courir les mêmes risques que d'autres. Vous
+verrez vous-même un jour, dans l'avenir, comme le mariage est une
+combinaison qui trompe. Mais je ne veux pas vous faire du chagrin
+d'avance, mon cher ami, et je me contente de vous dire, une fois de
+plus... etc...
+
+«SAN BUSCAR.»
+
+P.-S.--Je ne pense pas que vous ayez aucune affaire dans mon pays.
+Autrement, écrivez-moi à Mexico, calle de los Doscientos Heroes.»
+
+
+
+_Gédéon-Lord Harryfellow à Imogène._
+
+(Traduit de l'anglais.)
+
+«Imogène, j'ai passé pour vous voir. Vous n'y étiez pas, m'a dit cette
+femme de chambre au vilain regard, que vous gardez, envers et contre
+tous, à votre service. Vous devinez ce que j'allais vous dire, ou plutôt
+tâcher de vous dire. Car au dernier moment, qui sait si vous ne m'auriez
+pas acheté une fois de plus avec vos yeux et votre sourire, comme vous
+faisiez déjà, petite fille, quand je vous avais surprise à caresser
+quelqu'un de vos _sweethearts_ derrière le paravent, et que vous aviez
+peur que je le répète à nos parents. Mais, à vous écrire, j'aurai plus
+de courage; et votre portrait qui est là sur ma table a beau avoir l'air
+de dire non, il faut que vous le sachiez, Imogène, c'est bien horrible,
+ce que vous venez de faire.
+
+«Ainsi, au même temps où vous m'écriviez cette lettre qui me fit revenir
+à Paris si joyeux, oui, dans ce même temps, vous vous risquiez follement
+pour ce ridicule Français qui parle tout le temps, qui saute, qui a la
+barbe en pointe. Ah! si je savais parler comme eux. Et n'ont-ils donc
+pas de pudeur de montrer ainsi leur âme nue, ou bien s'ils mentent? Et
+moi, il y a tant de choses, de belles choses, que je pense, dont je ne
+sais pas les mots. Et pendant que je reste, sans rien dire, à remâcher
+les morceaux de mon coeur jusqu'à ce qu'ils m'empoisonnent, un autre
+survient... Quoi! Imogène; et quelle honte; ces gens de police aussi,
+ils vous ont vue--plus que je ne vous ai jamais vue. Étaient-ils
+nombreux? Est-ce qu'ils ont ri? Et quelqu'un d'entre eux n'a-t-il
+pas voulu savoir si vous étiez aussi douce à la main qu'aux yeux?
+Pardonnez-moi, je deviens grossier; mais j'ai tant de jalousie, et je me
+suis drogué pour tout vous dire une fois.
+
+«Le mal est que je ne sais pas bien nettement moi-même où j'en suis;
+et il n'y a qu'une chose dont je sois sûr, c'est de ne plus pouvoir me
+passer de votre présence. Vous êtes nécessaire à ma vie, Imogène; il
+faut que j'entende le bruit de vos pas autour de moi, que je voie votre
+mouvement, que je vous écoute parler ou demeurer silencieuse, que je
+vous regarde me regarder--et me sourire. Qui donc vous aimerait plus que
+moi?
+
+«On prétend, je le sais bien, qu'entre frère et soeur l'intimité tombe
+aisément au scandale. Qu'elle y tombe donc; et je ne sais ce que vous en
+pensez, mais à moi votre aspect voile toutes les autres choses. Et que
+me font la vertu, la fortune, la réputation, au prix de la couleur de
+vos yeux, qui sont comme le jour dans une eau vive.
+
+«Pourquoi ne partirions-nous pas tous les deux, loin de cet horrible
+Paris? Votre position n'y va pas être tenable, et, à tout prendre,
+il vous faut un compagnon. Nous voyagerons si vous l'aimez. Tous les
+paysages me seront beaux si vous les ornez. Vous aurez en moi le
+serviteur le plus asservi, et, quant aux gages, je ne suis pas exigeant,
+Imogène: vous me donnerez ce que vous voudrez.
+
+«LORD.»
+
+
+
+_Imogène à Cristobal de San Buscar._
+
+«Mon bon Cristobal, que vous aviez été éloquent, ce soir où vous
+parlâtes contre le divorce chez votre tante de Barracajal. Et
+maintenant? Il ne faut jamais, voyez-vous, cracher dans les fontaines,
+si l'on n'est pas assuré de n'avoir jamais soif. Car j'imagine que vous
+voulez divorcer. Sans cela je ne vois pas pourquoi vous auriez dérangé
+cet honnête M. le Commissaire et son latin. Était-ce pour lui offrir
+gratuitement de votre femme un de ces spectacles pour lesquels,
+paraît-il, des gens curieux payent fort cher? Je ne le pense pas.
+Divorçons donc, Cristobal, divorçons. Sapons les bases, comme
+vous disiez. Vous avez contre moi, je pense, tous les témoignages
+nécessaires, les preuves les plus convaincantes. Si tout cela ne suffit
+pas encore, faites-moi signe: je suis prête à compléter.
+
+«Et ne me jugez pas cynique, mon ami, de plaisanter un peu à propos de
+ces choses. Mais si vous aviez pu vous voir entrant dans la chambre du
+crime, flanqué de ce fonctionnaire et de la petite Mme de Mariolles,
+vous ne pourriez vous tenir d'en rire vous-même en y pensant. Ce qui
+m'avait plu jadis en vous, c'est un robuste non-sens du ridicule, et
+cette même face ronde, pleine, satisfaite, que vous apportez aux choses
+les plus délicates, et qui m'a fait songer parfois (ne vous fâchez pas)
+à la lune obstinée et mal discrète des nuits d'été. Je la revois,
+cette bonne figure, mais pour une fois nuancée d'angoisse, chez les
+Half-Howard, au-dessus de la nappe et de la verrerie, ce soir que vous
+aviez votre escarpin sous la table. Vous rappelez-vous? C'était du
+vivant de ce pauvre colonel; et vous portiez, étant grand joueur de
+pédales, des escarpins très bas, faciles à ôter, comme à remettre. J'en
+admirais l'invention à cette époque, puisqu'elle me valait d'avoir
+souvent de votre orteil jusqu'aux jarrets; et, ce soir-là même, c'est en
+mon honneur que vous aviez égaré votre soulier, comme on fit du petit
+Poucet dans les bois.
+
+«Vous ne vous en étiez pas aperçu encore à la fin du dessert, à ce
+moment où l'on sent que la maîtresse de maison va faire le geste de se
+lever; et c'est là que ça devint drôle. Je vis votre visage changer,
+se tendre, tout convulsé d'une secrète horreur, comme si le renard de
+Sparte vous avait rongé par en bas. Et l'on voyait bien que vous faisiez
+des mouvements sous la table; vos mains et vos bras en reproduisaient
+d'instinct le rythme sur la nappe: vous aviez l'air de ramer des choux;
+et cependant vous parliez, vous parliez avec fureur, pour qu'on ne se
+levât pas. Vous disiez des choses qui n'avaient aucun sens; vous en
+disiez beaucoup, et sans vous arrêter. Tout le monde vous considérait
+avec étonnement jusqu'au moment, je pense, où, par une touchante
+conformité de moeurs, chacun comprit; et ce fut à moi d'être gênée.
+Enfin ce flot de paroles cessa brusquement, vos mains cessèrent de
+ramper en rond sur la nappe, votre visage s'apaisa, et ce fut autour
+de la table une satisfaction générale. Chacun manifestement se disait:
+«Voilà San Buscar qui a remis le pied sur son croquenot. On va pouvoir
+aller fumer.» Et on se leva.
+
+«Je me suis remémoré cette petite histoire, l'autre jour, lorsque vous
+êtes venu me voir au lit, avec du monde. Dans les deux cas vous faisiez
+la même tête; et, en vérité, ce n'est pas galant de m'avoir perdue du
+même air que votre chaussure.
+
+«Je vous écrivais d'ailleurs pour vous conter des choses plus sérieuses;
+c'est que je pars en voyage avec mon frère Lord. Vous connaissez son
+affection pour moi, et je ne pouvais tomber en meilleures mains, au
+sortir des vôtres. Si vous avez quoi que ce soit à me faire assavoir,
+mon notaire vous servira d'intermédiaire. Là-dessus, mon bon Cristobal,
+adieu, et malgré ces nuages, croyez toujours à mon amitié.
+
+«IMOGÈNE HARRYFELLOW.»
+
+
+
+_Sylvère à l'Ange Gardien._
+
+«Monsieur,
+
+«Je vous retourne votre lettre, que je voudrais ne point avoir lue, et
+je vous prie de ne m'en plus écrire, tout au moins de ce ton. Est-il
+donc besoin de vous rappeler que la situation singulière où je suis me
+laisse seule à me faire respecter, et que ce serait d'un bien débile
+courage que d'en vouloir tirer parti? Que si, à l'opinion que les femmes
+vous ont laissé prendre d'elles, l'honnêteté seule ne vous paraît point
+de mon côté une sauvegarde suffisante, la tendresse que je garde à mon
+mari malgré ses fautes, et que la séparation ne saura pas détruire, doit
+vous éclairer assez sur la vanité de votre égarement. Je vous ai déjà
+parlé là-dessus avec franchise: voici pourtant que vous y revenez, et
+jusqu'à me rappeler cruellement cette intimité où je me suis laissée
+glisser avec vous dans la solitude et la tristesse de Versailles. Un
+banc, une charmille, ne vous sortent pas, dites-vous, de l'esprit.
+Devriez-vous donc me forcer à m'en souvenir aussi, à vous avouer que moi
+non plus je ne les saurais oublier, et que la honte me poursuit sans
+cesse d'en éprouver tant de remords, et de n'en pouvoir ressentir que si
+peu de regrets. Ah! Monsieur, si vos lèvres dévorantes avaient été de
+fer rouge, quelle pire blessure m'auraient-elles laissée?
+
+«Mais laissons ce sujet. Il m'est plus amer que vous ne sauriez croire,
+et n'aurait pas été la cause que je vous écrive, si je n'avais,
+Monsieur, à vous demander un second service, à vous qui avez déjà montré
+à mon égard tant d'intelligence et de dévouement. Je crois que vous avez
+plus ou moins fait la connaissance de mon mari. Vous devinez le reste:
+c'est que je ne voudrais pas demeurer tout à fait sans nouvelles de lui.
+N'est-ce pas là un désir bien naturel, quand même j'aurais juré de pas
+le revoir. Je ne vous demande pas une surveillance de tous les jours,
+pas même des détails trop intimes. Je serais heureuse seulement de
+savoir qu'il est heureux.
+
+«Je voudrais que vous le fussiez également, Monsieur, que vous vous
+décidiez à faire oeuvre d'homme--et à ne plus m'écrire de lettres comme
+la dernière. Ne savez-vous pas que les sympathies ont leur secret qu'il
+faut respecter, au lieu de les traiter comme les enfants font des
+tulipes encore à demi-fermées, qui en ouvrent de force les pétales pour
+regarder plus avant, et ne trouvent au coeur qu'un peu de vide et de
+poussière? Ce sujet réservé, toutes les nouvelles que vous me donnerez
+de vous aussi seront les bienvenues, et quant aux questions matérielles,
+je vous prie de vous mettre en rapport avec mon notaire, Me Beaudésyme,
+à Ribamourt (Basses-Pyrénées), et de croire, Monsieur, etc.
+
+«SYLVÈRE DE MARIOLLES.»
+
+
+
+
+X
+
+LE RETOUR AU BERCAIL
+
+(La scène est dans les Pyrénées.)
+
+
+Sylvère sortit de Hargouët, et gagna la campagne.
+
+On touchait à la fin d'avril, et déjà le printemps avait jonché partout
+ses humides fleurs. Déjà il y avait eu de ces journées où le tiède
+soleil, que strie parfois une pluie molle, réveille les énergies de la
+terre et répand tour à tour dans l'air l'âme acide des prairies, les
+parfums effacés d'une haie d'aubépine, ou cette odeur obscène que
+les bourgeons des peupliers pleurent avec leur sève. Mais à pénétrer
+brusquement sous les froids et sombres vernes d'une rive, là croissent
+dans la vase, le long des eaux, ces herbes lourdes qui sentent la menthe
+et la fièvre, l'été venu, quand les écrase le pied nu d'un baigneur.
+
+Le chemin que suivait la jeune femme sentait les buis amers dont il
+était bordé en contre-bas du côté de la plaine et du Gave. A gauche il y
+avait un mur, et des jardins de paysans, dont les arbres pendaient.
+Un branchage appesanti de feuilles parfois heurtait ses joues en
+s'égouttant; et elle frissonnait alors si quelque goutte oubliée de
+pluie glissait le long de son col nu, et se dissipait au creux de sa
+nuque, en s'attiédissant. L'herbe était pareillement toute mouillée;
+Sylvère en marchant levait les jambes très haut pour se garder des
+orties et de la rosée, et aussi pour ne pas fouler les silènes, pourprés
+et roses, qui riaient sous ses pas.
+
+Plus loin, au pied moussu d'un mur, entre deux pierres, elle distingua
+la tache rouge de la première fraise; et, en se baissant pour la
+cueillir, fit s'envoler une abeille, qui, peut-être irritée, bourdonna
+pendant un instant autour de son visage. Plus loin encore, le sentier
+formait sous trois ou quatre chênes une espèce de rond-point, d'où un
+banc vermoulu regardait la plaine. C'est là que Sylvère s'assit, et
+ouvrit le livre qu'elle avait à la main. Mais ce n'était que pour y
+prendre quelques lettres qu'elle voulait relire. Elles avaient été
+écrites, un peu en forme de journal, par l'Ange Gardien. La première,
+qui était datée de novembre, et de l'année précédente, disait entre
+autres choses:
+
+«La tristesse de M. de Mariolles fut accompagnée au début de la
+mauvaise humeur la plus vive. C'est à peine s'il daigna d'abord
+me reconnaître (qu'aurait-il fait s'il avait su toutes mes
+performances?); et il me fallut toute la patiente impudence d'un
+marchand de babouches arméniennes pour venir à bout de lier partie
+avec ce méchant homme. Ne vous fâchez pas que je l'appelle méchant,
+Madame, puisqu'il vous a fait souffrir; et, d'autre part, vous voyez
+à quelles bassesses vous me condamnez. Ah! si je n'avais pas, pour
+me maintenir dans votre obéissance, le souvenir de ces yeux pleins
+de mépris et de caresses. Mais, chut.
+
+«Au bout de quelques jours, donc, M. de Mariolles, que j'avais su, à
+plusieurs reprises, rencontrer par hasard, revint à une humeur plus
+égale, et à de meilleurs sentiments envers moi;--et nous sommes
+enfin devenus assez bons camarades, encore qu'il méjuge un peu
+jeune. Il est vrai de dire que dans la situation où il est, une
+connaissance nouvelle, à qui on est forcé de ne dire que ce que l'on
+veut de ses affaires, vaut mieux que des amis plus anciens et plus
+interrogatifs. Bien entendu, il ne m'a encore fait aucune confidence
+de ses ennuis; mais il m'a déjà confié qu'il en avait, et besoin
+aussi de consolations. Que pensez-vous de tout cela, Madame? Dois-je
+m'occuper de lui en fournir, et de quel ordre? Daignerez-vous
+m'écrire là-dessus vos désirs? Vous n'ignorez pas au moins ce
+que les hommes, d'ordinaire, et surtout les veufs, entendent par
+«consolations».
+
+«Je lui parlai de M. de San Buscar puisque, après tout, c'est lui
+qui nous avait présentés (et peut-être même est-ce à cause de lui
+que monsieur votre mari me fit ce médiocre accueil, d'abord); mais
+il ne parut pas vouloir tirer ce sujet en longueur.
+
+«--C'est un mufle, me répondit-il brièvement.
+
+«Je ne crus pas devoir m'étendre moi-même en plus longues
+considérations sur ce Mexicain: que son souvenir repose en paix sous
+cette épitaphe. Il paraît, d'ailleurs, qu'il est reparti pour son
+pays avec Mme d'Erèse.»
+
+C'était peut-être la dixième fois que Sylvère lisait cette lettre. Elle
+ne l'avait jamais fait sans s'interrompre ici pour sourire à l'image
+de San Buscar relancé chez Floride, le San Buscar sans cravate et mal
+reboutonné, qu'on vient d'interrompre en sa physique pour l'informer que
+son épouse est au lit avec un monsieur; le San Buscar mollement furieux
+de son malheur, mais surtout exaspéré contre ces gêneurs qui viennent
+lui découvrir des vérités dont il n'a pas soif. Et ne sachant comment
+exprimer une indignation au prorata, il s'était assis...
+
+«Jusqu'ici, continuait la lettre, ce n'est qu'au baccara que M. de
+Mariolles a demandé l'oubli. Je l'ai mené, sur sa demande, dans un
+tripot qu'on appelle «le cercle des Ponantais et gens du Nord». Il y a
+été tout de suite très sympathique à tout le monde; et jusque-là que
+plusieurs de ces messieurs ont poussé la confiance jusqu'à lui emprunter
+des sommes variables, dont il ne fallait attribuer le besoin momentané
+qu'ils en avaient qu'au retard synchronique de leurs notaires à leur
+faire tenir des fonds. Il y a des années comme ça où les notaires elles
+petits pois sont en retard.
+
+
+«A part ce premier péage qu'il faut payer, quand on est du bon côté de
+la table, M. de Mariolles s'est assez bien défendu. Je ne veux pas dire,
+bien sûr, qu'il n'a pas perdu: ce serait le premier. Mais il n'a pas
+beaucoup perdu, et j'ai veillé aussi à ce qu'on ne le fabriquât pas
+jusqu'à l'os. Autrement il serait sorti de là comme le bon Dieu les
+aime, je veux dire pareil à un petit saint Jean.
+
+«Ce grand amour du carton est d'ailleurs bien refroidi depuis quelques
+jours déjà. Je ne sais de quel côté va souffler le vent. L'essentiel est
+que je demeure, comme je le suis, le confident de sa fantaisie.»
+
+
+«Madame, disait une lettre de janvier, notre marotte est toujours le
+théâtre; et de dire qu'elle me jette dans l'enthousiasme serait dépasser
+beaucoup la vérité. Je doute qu'on se puisse mettre à plus grande gêne
+pour plus petit plaisir. Rien que de rester une heure encaqué dans un
+fauteuil d'orchestre, n'est-ce pas de quoi devenir claustrophobe, et
+néronien. On prend envie de crier au feu pour que des gens s'écrasent;
+de tirer au revolver sur la boîte du souffleur, histoire de l'en faire
+jaillir comme un diable; de lancer sa lorgnette à la tête d'une vieille
+dame dans sa loge, etc., etc... Mais on a surtout envie de s'en aller.
+Ah! quels spectacles.
+
+«Je m'étais souvent demandé comment font les vieilles gardes quand elles
+veulent se venger des hommes, de tout le déplaisir et surtout de tout le
+plaisir que trois générations leur ont fait. J'ai trouvé enfin: elles
+entrent au théâtre. Et quand elles y sont entrées--elles n'en sortent
+plus. N'est-ce pas horrible pour les messieurs mûrs de voir grimacer là,
+inexorablement, toute leur ancienne jeunesse qui ne veut pas mourir?
+
+«Tout cela serait de la dernière injustice si quelques jeunes cabotes,
+soucieuses sans doute de s'instruire, ne s'ingéniaient à les remplacer
+bientôt dans ces mêmes fonctions qu'elles abandonnèrent. En sorte qu'il
+y a toujours le même nombre de balais à rôtir--ou à enfourcher.
+
+«Mais tout cela n'a rien à voir à notre affaire, qui est votre mari.
+Sachez donc, Madame, qu'il fait à ces divertissements une face
+mélancolique. Je crus d'abord que c'était pour avoir mal choisi nos
+guignols, et que la faute en était au _Rébus_, _A la mère Sauvage_, au
+_Chien de plomb_, etc., toutes pièces donnant au nord, et où il fait
+noir comme dans des fours. Je l'aiguillai en conséquence vers les
+revues, spectacle charmant, où la philosophie et l'observation sont
+remplacées par un essaim de jeunes beautés à peine quadragénaires, et
+moins vêtues encore. Car nous avons appris à découper de mille façons
+nos feuilles de vigne. Et nous en faisons en paillon, en gaze,
+en dentelle. Ajoutez que ces dames chantent des couplets qui ne
+laisseraient pas de paraître spirituels si les auteurs avaient eu le
+temps, et qu'on en put entendre mot.
+
+«Eh bien, monsieur votre mari demeura de pierre à tant de séductions.
+Il ne cessait de bâiller, et laissa même, Dieu me pardonne, échapper
+quelques mots sur les douceurs de la province. Mais prenez garde aussi,
+si vous ne l'y appelez bientôt. Et ne suis-je pas bien Don Quichotte
+d'aller vous conseiller ce qui, d'avance, me désespère. Quand vous aurez
+fait de moi un honnête homme, nous voilà tous les deux bien avancés.
+Cependant, etc...
+
+«P.-S.--J'ai oublié jusqu'ici de vous dire, Madame, que je me suis,
+selon votre désir, mis en rapports avec votre notaire, Me Beaudésyme.
+C'est un homme qui m'a paru, jusqu'ici, du plus agréable commerce.
+
+«Êtes-vous curieuse de nouvelles de Mme de San Buscar? Nous en avons les
+meilleures du monde. Elle est à Chicago, ou par là, avec son frère, qui
+est devenu du plus féroce despotisme. On prétend même qu'il la bat, ce
+qui est pousser un peu bien loin ce singulier esprit de famille qu'il
+montra toujours.»
+
+De nouveau Sylvère cessa de lire, et promena ses regards à travers le
+paysage vaste et familier qui s'ouvrait devant elle. C'était, bien
+loin en contre-bas et jusqu'au Gave, dont la courbe luisait comme
+un cimeterre entre les feuillages arrondis, la plaine grasse, toute
+quadrillée de haies. Parfois la voix d'un travailleur traversait
+lentement l'espace, mourait: on n'entendait plus que le bruit léger de
+la brise dans la feuille des chênes, et le froissement continu de la
+rapide rivière contre les galets, au loin.
+
+Par delà, sur la hauteur, un toit d'ardoises entre les arbres, c'était
+Ribes, et la maison paternelle, où elle venait de passer l'hiver, et
+qu'elle avait quittée depuis quelques jours pour s'installer à Hargouët.
+C'est, aussi, qu'on y devenait insupportable pour elle. Est-ce que sa
+famille ne s'était pas récemment avisée de ne plus prendre au sérieux
+ses infortunes conjugales? Ses frères surtout mettaient en oeuvre à
+ce sujet la plus sotte plaisanterie: c'était de subordonner tous les
+projets et les mille riens de la vie de famille au retour de leur
+beau-frère.
+
+--Tony sera content, disait René, qu'on ait enfin passé le rouleau sur
+le croquet. Puisqu'il s'est repris de passion pour ce bête de jeu.
+
+Ou bien c'était l'autre, celui qui disait «mucre», qui déclarait d'un
+air de doute:
+
+--Je me demande ce que pensera Tony pour les réparations des écuries.
+Peut-être qu'il aurait préférées tout en boxes. C'est vrai qu'il ne s'y
+connaît pas beaucoup. Etc., etc...
+
+Là-dessus M. de Ribes éclatait de son gros rire, en regardant la jeune
+femme d'un air malin.
+
+Sur ce point Mme de Ribes elle-même n'était point irréprochable. Car,
+enfin, elle avait parlé à plusieurs reprises de Mariolles comme d'un de
+ces êtres parfaitement vivants qu'on est exposé à rencontrer par le plus
+naturel enchaînement de phénomènes. Au lieu de faire comme Sylvère
+qui, dès qu'il était question de son mari, prenait sa figure de bois,
+absolument comme si on lui avait parlé de quelque fonctionnaire
+carlovingien, mort sous Louis le Débonnaire, dans l'obscurité.
+
+Et tous ils avaient l'air de croire qu'elle lui pardonnerait. N'était-ce
+point odieux? Comme si elle n'avait pas assez de peine à demeurer
+inexorable; et fallait-il qu'ils se liguassent avec Tony,--et avec son
+propre coeur, peut-être? L'Ange Gardien lui-même ne s'y mettait-il pas?
+
+
+«Madame, disait une autre de ses lettres, plus récente, vous l'aurez
+voulu. N'aurons-nous donc tant reculé que pour mieux sauter le Rubicon,
+tout de même? Et je sens si bien que vous boudez contre votre bouche.
+Pensez-vous que votre dernière lettre ne laisse pas trop clairement
+percer qu'il n'y a plus de colère dans votre coeur? Ah! puisque c'est
+lui malgré tout que vous aimez, rappelez-le, Madame, et le bonheur avec
+lui. N'est-ce pas assez pour moi, dans mon infortune, d'avoir gagné
+de redevenir à cause de vous, une espèce d'homme? J'ai même quitté M.
+Simpson tout à fait, puisque vous sembliez le désirer. Le résultat est
+que je ne sais plus trop que faire. Du commerce, du journalisme? Ou bien
+partir pour quelque Afrique se faire casser la tête en votre honneur?
+Avez-vous jamais songé au bruit que doit faire une balle contre un
+crâne? Singulier sans doute pour celui qui la reçoit, et la sent entrer
+dans sa cervelle--comme dans du beurre.
+
+«Mais, revenons à M. de Mariolles. L'autre soir, donc, il me proposa
+d'aller au Vaccinn's. Je ne crois pas qu'on vous ait fait visiter jamais
+ce cabaret fameux: il est très laid. Les femmes l'y sont aussi, à ma
+guise, quoique j'aie rencontré des Péruviens d'un sentiment contraire.
+
+«Quand nous entrâmes, une valse viennoise s'évaporait dans l'air. Les
+dames napolitaines qui composent l'orchestre s'appuyaient su leurs
+instruments d'un air triste qui leur est si habituel qu'un de mes amis,
+mauvaise langue, prétend que c'est d'avoir le mal du pays.
+
+«Il y avait là les figurants ordinaires. Le gros Loïserand, déjà excité
+par le Champagne qu'il représente, embrassait les garçons de café à tour
+de bras. Nicaëli, ce Portugais vert, servait, auprès de deux dames,
+d'interprète à la flamme de deux étrangers. Le vieux monsieur suisse,
+qui tombe en catalepsie tout de son long quand il a trop bu, l'oeil
+hagard, épiait fixement le vide, embusqué derrière un pilier; et deux
+morphinomanes couleur de terre, homme et femme assis à la même table, se
+regardaient tristement sans rien dire. Bref, la fête battait son plein:
+on avait envie de pleurer.
+
+«Une petite juive nous accosta, laide, mais toute alourdie encore et
+reluisante des récentes dépouilles d'un jeune duc. Elle se nomme Judith
+Moche, et on l'appelle Julie d'Épernon, sous prétexte qu'un grand nom
+n'a jamais été déshonoré par une cocotte, ni par un cheval.
+
+«--Bénédicte sois-tu, lui dis-je. Aïcher, fortune, désir.
+
+«Cette formule cérémonielle, en usage parmi les juifs du Midi, dont elle
+est, suffit à la mettre en fuite. Il fallut invalider quelques personnes
+encore, toutes d'ailleurs d'excellente décomposition. Nous nous plûmes
+enfin à l'une d'elles, menue, et dont je m'avisai, hélas! qu'elle vous
+ressemblait, mais, en vérité, beaucoup; et je pense que cela frappa
+aussi votre mari. Elle a vos yeux, tous vos traits et jusqu'à cette
+admirable démarche. Mais vous différez d'éducation. Ses parents à elle,
+qui la gâtaient à leur façon, je veux dire comme plâtre, la laissèrent,
+au demeurant, pousser à sa guise dans le ruisseau. Il n'y a pas
+longtemps qu'en fait de _pater_ elle ne connaissait que ces objets ronds
+où suspendre son chapeau; et qu'elle imaginait le paradis comme un
+endroit où l'on mange des oranges. De l'esprit, d'ailleurs; et, comme
+avec cela elle ne saurait dire trois mots de suite sans une ordure,
+ce même ami l'avait appelée un bijou coprolalique. Nous soupâmes donc
+ensemble...»
+
+
+Sylvère en était là de sa lecture quand elle entendit un pas dans la
+sente, leva la tête, et reconnut le jeune Pierroulinn, son valet.
+
+--Madame de Ribes fait dire à Madame la baronne... commença-t-il en
+français. Mais il s'interrompit, et conclut en béarnais:
+
+--... que si voulez venir la voir. Elle vient d'arriver au château.
+
+--C'est bien, répondit Sylvère, j'y vais, et elle se leva.
+
+--Que peut-on bien me vouloir? se disait-elle. Peut-être des nouvelles
+de Paris.
+
+Son coeur battit un peu à cette pensée. Elle songea aussi à la dernière
+fois que sa mère était venue à Hargouët. On avait dîné tard; et fort
+avant dans la soirée, tandis qu'on causait encore au salon, tout à coup
+la rumeur nombreuse et l'arôme d'une pluie d'orage étaient entrés à
+travers les jalousies. Tony était avec elle, alors; et, de se sentir
+seule, Sylvère soupira dans le sentier sombre.
+
+Mme de Ribes sortit de la maison à sa rencontre: il était visible
+qu'elle était émue.
+
+--Qu'y a-t-il? maman.
+
+--Mais rien. Il faisait beau; je suis venue te voir.
+
+--Ah! et puis, ajouta-t-elle, en la forçant à entrer la première au
+salon, je t'ai amené une visite.
+
+Sylvère distingua que sa mère refermait la porte derrière elle, et, dans
+le demi-jour, quelqu'un debout, qui ne disait rien. Elle poussa un cri,
+et c'est une belle chose que la vengeance; mais on aurait pu voir cette
+épouse vindicative se jeter dans les bras de son homme.
+
+Et un peu plus tard, quand Mme de Ribes les rejoignit:
+
+--Vous rappelez-vous... disait Mariolles.
+
+--Vous rappelez-vous... disait Sylvère.
+
+
+Car ils étaient occupés déjà à se faire une provision de bonheur avec
+leurs inquiétudes passées. Et c'est ainsi que nous les abandonnerons,
+dans la maternelle province. Puissent les souvenirs de Paris n'y pas
+visiter trop souvent leur quiétude. Puissent-ils un jour évoquer sans
+mélancolie les paysages du passé: la Seine glauque et clapotante entre
+des quais, des arches, des tours--ou la rue de la Paix, après une
+averse, quand des nuages blancs voilent et découvrent tour à tour le
+soleil, et que des femmes menues, la jupe haute, y sautillent de leurs
+pieds aigus--ou cette soirée encore, si douce à redescendre l'avenue
+du Bois, dans le flot des voitures, alors qu'apparaît au loin, vêtu de
+mourante lumière, l'Arc de Triomphe, comme une améthyste énorme et pâle.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+Table des Chapitres
+
+
+ I. MARIAGE DE PROVINCE.
+ II. L'ODEUR DES PLAGES.
+ III. JUSQU'AU MARBRE.
+ IV. LE BEAU VOYAGE.
+ V. LA TOURNÉE DES GRANDES-DUCHESSES.
+ VI. CORRESPONDANCES.
+ VII. PARIS-VERSAILLES.
+ VIII. LES GALANTES ALTERNATIVES.
+ IX. CHASSÉ-CROISÉ.
+ X. LE RETOUR AU BERCAIL.
+
+
+
+[Note du transcripteur: Détails sur l'édition qui a été utilisée
+pour la production de ce document.]
+
+ _ACHEVÉ D'IMPRIMER_
+ le douze mai mil neuf cent quatre
+ PAR
+ DESLIS FRÈRES
+ A TOURS
+ pour le
+ MERCVRE
+ DE
+ FRANCE
+ PARIS
+ SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE
+ XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
+ MCMIV
+
+ IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
+ Sept exemplaires sur papier de Hollande,
+ numérotés de 1 à 7.
+
+ JUSTIFICATION DU TIRAGE:
+ 910
+
+ Les Tendres Ménages
+
+ _DU MÊME AUTEUR_
+
+ _Romans_
+
+
+ M. DU PAUR, HOMME PUBLIC (Simonis Empis). 1 vol.
+ LE GRAND DIEU PAN, traduit de l'anglais d'Arthur Machen (_La Plume_)
+ 1 vol.
+ LE MARIAGE DE DON QUICHOTTE (Juven) 1 vol.
+
+ _En préparation_:
+ LE MILLION D'ANDROMAQUE, roman.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les tendres ménages, by Paul Jean Toulet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TENDRES MÉNAGES ***
+
+***** This file should be named 15815-8.txt or 15815-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/8/1/15815/
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
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+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Les tendres ménages, by Paul Jean Toulet
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les tendres ménages
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+Author: Paul Jean Toulet
+
+Release Date: May 11, 2005 [EBook #15815]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TENDRES MÉNAGES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<h2>P.-J. TOULET</h2>
+
+<h1>Les<br>
+
+Tendres Ménages</h1>
+<br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>MARIAGE DE PROVINCE</h3>
+
+<p class="mid">(La scène est dans les Pyrénées.)</p>
+
+
+<p>Sylvère Noël de Ribes avait, entre autres
+choses, apporté en dot au baron de Mariolles-Sainte-Mary,
+son récent époux, un bien assez
+vaste, mi-château, mi-ferme, sis à l'ombre des
+Pyrénées, parmi des arbres noirs, des sources
+brusques et froides. Mariolles, qui avait de
+bonnes raisons de ne plus croire à la candeur
+des lits d'hôtel, avait choisi de mener là Sylvère
+pour la première nuit de leurs noces. Mme de
+Ribes avait souri à ce dessein où elle croyait
+démêler cet amour de la terre, sans lequel il ne
+lui semblait pas qu'il pût se fonder une famille
+durable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez Hargouët, demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'y ai passé encore, l'autre mois, avec
+votre mari&mdash;et un sanglier: le sanglier
+devant. Je n'ai pas eu beaucoup le loisir de
+me rendre compte. Il y a une église&mdash;des
+arbres.</p>
+
+<p>&mdash;Et des maisons&mdash;oui. Si jamais Boedeker
+meurt....</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais vous y voir, Madame.... Je veux
+dire que ça n'est pas ultra-commode de prendre
+des croquis à cheval, et par ces petits chemins.
+D'autant que je ne monte pas comme feus les
+centaures.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Madame. Et M. de Ribes, à côté de
+moi qui jurait: «Nous allons le manquer, nous
+allons le manquer; il va se jeter dans les bois
+d'Athos.» Et ça n'a pas raté. Il s'est jeté dans
+les bois d'Athos. Quelle idée aussi de chasser à
+courre dans ce joli pays en biseaux.</p>
+
+<p>&mdash;Le principal, c'est qu'Hargouët est à quatre
+lieues seulement de Ribes. Vous pourrez partir
+à cinq heures et demie, quand les petits cousins
+réclameront de danser, et seront fatigués de
+champagne...</p>
+
+<p>&mdash;... fatigants.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'arriverez pas beaucoup avant
+sept heures, à cause des côtes.</p>
+
+<p>&mdash;Je me demande, remarque rêveusement
+M. de Mariolles, ce que nous y ferons.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ce que vous y ferez!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, Madame, à sept heures, nous
+ne pouvons pas décemment nous remettre à
+table; et il sera peut-être un peu tôt pour&mdash;dormir.
+Enfin, ça vaut toujours mieux que d'aller
+à l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Et le pays est si beau. Quelles terres! Vous
+verrez le maïs qu'il y a cette année.</p>
+
+<p>Il espère y découvrir d'autres trésors. Sa
+fiancée est grande, souple, mince. Elle donne
+l'impression aussi de quelque chose qui rebondit
+sous les doigts. Et M. de Mariolles se dit que
+son imagination ne respecte vraiment pas assez
+Mlle Sylvère de Ribes. Aussi bien n'a-t-il guère
+exercé sa tendresse que sur des personnes peu
+intactes, jusqu'au jour où l'idée de faire une fin
+lui est apparue dans les yeux pers de cette
+incomparable personne. Jusqu'à sa trentaine,
+qu'il a peu dépassée, les cités-auberges des Pyrénées
+(et Dieu sait s'il y en a, au bord de la mer,
+sur les montagnes, ou entre les deux) ont,
+plus encore que Paris, suffi à satisfaire chez lui
+ces trois instincts de boire, de jouer et d'embrasser,
+qui sont proprement la triple noblesse
+de l'homme, et le mettent si fort au-dessus des
+autres bêtes.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez, continue Mme de Ribes, je
+me chargerai de l'installation, avec un tapissier
+de la ville. Qu'est-ce qu'il vous faudrait?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, deux chambres à coucher pas
+trop Liberty, et deux cabinets de toilette, le
+mien entre les deux chambres.</p>
+
+<p>&mdash;On peut arranger ça, avec un petit salon
+pour Sylvère, au-dessus de l'orangerie. Il y a
+un étage très haut qui sert de grenier. Comme
+ça on ne changera rien à la maison, où nous
+garderons nos mêmes appartements, si on y va
+l'été.</p>
+
+<p>&mdash;Gentil, quand il pleuvra, ce petit système.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous achèterai deux parapluies.</p>
+
+<p>&mdash;Rouge, le coton, de préférence.</p>
+
+<p>Survient, à ce moment, Mlle de Ribes, de son
+pas allongé qui rase le sol comme l'onde lente
+d'un rivage. Elle va à son fiancé et lui sourit. Ses
+joues sont toutes roses; elle halette un peu,
+entr'ouvre la bouche, et l'on voit s'enfler tour
+à tour ou décroître la courbe pâle de son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as couru, lui dit sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu, avec les chiens. J'ai cru que
+Tom allait me jeter par terre en me sautant sur
+les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Croiriez-vous, Tony, que je l'ai prise l'autre
+jour, derrière le magnolia, à se rouler par terre
+avec ces bêtes. Il y avait de quoi la priver de
+dessert, n'étaient ses prochaines dignités.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas le dessert, dit Sylvère. Et
+pour un peu, maman, vous chercheriez à faire
+croire que je grimpe encore aux arbres.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit Mariolles, en s'inclinant,
+vous ne grimpez plus aux arbres, Mademoiselle:
+vous êtes un trésor.</p>
+
+<p>&mdash;Flatteur, fait Mme de Ribes.</p>
+
+<p>Mais Sylvère rabat ses cils recourbés sur ses
+yeux couleur de mare, et sans doute s'admire
+aussi tout bas. Car elle sait combien cela coûte
+de ne plus monter de branche en branche
+comme jadis, au fond du parc, sa jupe entre
+les jambes; et comme c'est amusant de se
+balancer à califourchon sur une flexible ramure,
+ou parfois, si l'on aperçoit au loin sa mère qui
+passe, de l'épouvanter par un appel aérien.</p>
+
+<p>Entre tant M. de Ribes est rentré, lui aussi,
+tout fumant encore contre ses conseillers municipaux
+qui cherchent noise aux Soeurs du village
+(«Je leur ficherai ma démission», crie-t-il);
+puis ses deux fils, gros garçons frais émoulus
+l'un du collège, l'autre de la caserne, et qui
+s'acharnent à bloquer Mariolles dans des coins
+pour lui parler de petites femmes: il les trouve
+odieux. Aussi bien le sont-ils, de toute leur
+plantureuse jeunesse.</p>
+
+<p>Et puis, comme il faut faire quelque chose:</p>
+
+<p>&mdash;Si on allait jusqu'au Gave, propose quelqu'un.</p>
+
+<p>C'est la promenade classique du cru. A
+travers l'étroite vallée, quadrillée de menus
+champs, on s'y rend entre des haies d'églantine
+et de sureau, sur un sol noir comme un chemin
+d'Égypte, jusqu'au bac qui remplace le pont suspendu
+emporté récemment par une crue du
+Gave. Et M. de Ribes explique, mais non point
+pour la première fois, comment ce fut la
+faute des ingénieurs, et des ingénieux travaux
+dont ils ont voulu mettre les cultures à l'abri
+de l'inondation.</p>
+
+<p>Cependant de lents paysans, au geste circonspect,
+reviennent vers le village en poussant du
+bétail devant eux. Ils ont les pommettes saillantes,
+une bouche narquoise rasée de près,
+l'oeil paisible à la fois et astucieux. Parfois c'est
+un essieu qui crie. On voit pesamment approcher
+le char, tout noir sur le ciel de nacre.
+L'homme s'y tient debout, aiguillonnant ses
+boeufs, et chante une chanson vieille, lente,
+triste, qu'il interrompt pour saluer.</p>
+
+<p>&mdash;Adichats, moussu Noël, et la compagnie.</p>
+
+<p>Et voici le Gave. Sous le soir nuancé, il court
+rapide et lumineux entre les hautes berges. On
+voit se détacher le bac de l'autre rive, pareil à
+une découpure noire. Un groupe immobile et
+précis de bêtes, d'outils, de gens l'occupe,
+qu'animent seuls les bras du passeur hissant
+sur sa corde, tandis que, par à-coups, se fait
+entendre le roulement menu de la poulie sur le
+câble.</p>
+
+<p>&mdash;La soirée est douce, dit Sylvère. Pourquoi
+ne passerions-nous pas l'eau?</p>
+
+<p>Mais Mme de Ribes objecte qu'il se fait tard,
+et son mari non plus ne paraît pas insensible à
+l'idée de dîner, en sorte qu'on se décide à rentrer
+au château. Cependant les deux chiens de
+montagne, que l'on fait d'ordinaire traverser à
+la nage, sont descendus au bord de l'eau qu'ils
+flairent avec convoitise.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, Tom. Ici, Djaly!</p>
+
+<p>Et l'on s'en va. La nuit maintenant est
+presque tout à fait tombée: chacun semble en
+devenir plus grave. Les deux jeunes gens eux-mêmes
+sentent l'heure bleue filtrer obscurément
+jusqu'à leur coeur, et le plus âgé, celui
+qui sort de la caserne, prononce péremptoirement.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait mucre.</p>
+
+<p>Comme il a coutume d'appliquer indifféremment
+cette épithète à tous les ciels, serait-ce
+Aden ou les deux Pôles, sa famille a, depuis
+longtemps, cessé d'en rechercher le sens. Personne
+ne répond. Sylvère et son fiancé se sont
+attardés un peu en arrière. Par moments
+l'oreille maternelle de Mme de Ribes distingue la
+voix de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous serons mariés... lui entend-elle
+dire.</p>
+<br>
+
+
+<p>C'est ainsi que, par un trop doux matin d'automne,
+Sylvère (épouse Mariolles) s'est réveillée
+toute seule dans un lit vaste, orné de dentelles,
+et d'ailleurs fripé. Sa tête est, comme un pavot
+sec, pleine d'une poussière de sommeil. Elle
+réfléchit, un bras nu replié sous sa nuque, à
+diverses circonstances de la veille et de la nuit.
+Ils étaient arrivés à Hargouët par une fin de
+coucher de soleil verte et rosé, délicieuse. Au
+moment où la voiture s'était arrêtée devant la
+grande porte, que surmonte un écusson martelé
+aux mauvais jours, les paons avaient crié dans
+les cèdres, et Pierre, le jardinier, était accouru
+avec une lanterne pour éclairer l'écurie. Puis
+c'était Ursule, sa vieille bonne d'autrefois, qui
+était venue l'aider à descendre, et l'embrasser
+en pleurant, quoiqu'il n'y eût pas à cette douleur
+de raisons bien apparentes. Et puis on avait
+soupe un peu, car Sylvère était de cette bonne
+race de campagnardes que les émotions creusent.
+Et puis, et puis......</p>
+
+<p>A ce moment on frappe, et un monsieur à
+pantalon de soie ample et camisole entre de
+l'air le plus naturel du monde. Sylvère n'a pas
+eu assez de lumière encore, ou de loisir,
+pour prêter attention à ce galant déshabillé, et
+elle l'admire dans son coeur; car peut-être est-il
+inutile de dire que, n'ayant point voyagé sur
+les Messageries Maritimes, elle n'est point initiée
+aux mystères du pyjama. Elle ignore de
+même qu'un jour son mari vieillissant reviendra
+à la bannière de ses pères. Il y a bien d'autres
+choses que Sylvère ignore, et encore lui semble-t-il
+avoir beaucoup appris depuis la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, dit le pyjama, bonjour, monsieur
+Sylvère.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Sylvère, c'est un nom d'homme, non?</p>
+
+<p>L'oreille de Mariolles se trouve, par hasard,
+tout près de la bouche de Sylvère:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, lui dit-elle, presque bas, que
+vous ne m'avez pas beaucoup traitée en homme,
+jusqu'ici.</p>
+
+<p>Mariolles, un instant, a l'air stupéfait; un instant
+seulement, et, tandis qu'il dissimule sa
+pensée dans ces cheveux fous que la nuque des
+femmes offre à nos lèvres, Sylvère le sent rire.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit une sottise? demande-t-elle en faisant
+la moue. Et qu'est-ce que ça fait que Sylvère
+soit un nom d'homme?</p>
+
+<p>L'injustice de son mari l'indigne un peu:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des cousins, reprend-elle, dont le fils
+aîné s'appelle toujours Solange; c'est bien plus
+drôle, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Bien plus drôle, répond M. de Mariolles
+avec plus de docilité que de conviction: elle le
+sent bien.</p>
+
+<p>&mdash;Dire que le Pape a béni un aussi méchant
+homme que vous, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Si méchant que ça...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui...</p>
+
+<p>Ici la conversation est interrompue à nouveau,
+pendant quelques instants, plusieurs instants
+même (il ne faut exagérer les mérites de personne).</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, reprend Mariolles, pourquoi Sa
+Sainteté nous a-t-elle bien voulu envoyer sa bénédiction?
+Nous sommes, pour ainsi dire, peu
+connus d'Elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ça se fait beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai aussi que ça devient difficile
+d'avoir Louis XIV à son contrat.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, c'est mon oncle qui nous a fait
+cette surprise. Je suis la troisième de la famille
+qu'il fait bénir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! votre oncle le gaffeur?</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, s'écrie Sylvère en serrant
+ses tout petits poings, il insulte déjà ma famille.</p>
+
+<p>(Et pourtant, songe Mariolles qui a des distractions,
+et n'a point tout à fait encore dépouillé
+l'homme des petits bars, vous êtes bien
+de chez vous.)</p>
+
+<p>Mais il s'explique:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire cet homme âgé qui a la barbe
+couleur éclipse de lune.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, mon oncle Henry. Qu'est-ce qu'il
+a fait...... encore?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc pas écouté son toast?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pouvais pas: c'est le moment où la
+vieille demoiselle de Moncade est venue arroser
+mon corsage&mdash;souvenirs et regrets&mdash;et je
+m'occupais à interposer du linge à table.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y tenez beaucoup, à votre corsage?
+demande Mariolles.</p>
+
+<p>Et il semble en vouloir embrasser les raisons,
+ce qui constitue, comme on sait, une opération
+de l'entendement.</p>
+
+<p>C'est-à-dire que je ne voulais pas... (voulez-vous
+me laisser, Monsieur)... avoir l'air de n'avoir
+pas su manger ma soupe.</p>
+
+<p>&mdash;Mlle de Moncade, reprend Mariolles: oui,
+oui, cette extraordinaire girafe, qui a de longs
+poils sur la bouche. Elle fait penser à des échos
+de revue agricole: <i>Cas de longévité remarquable
+chez un mammifère du Jardin d'acclimatation...</i></p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous ne pas dire d'horreurs! Après
+tout, c'est votre cousine, aussi; c'est même par
+elle que nous sommes un peu parents.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que nous sommes parents, s'écrie
+Mariolles. Ah! ma cousine, que je suis donc
+heureux du hasard qui nous a rapprochés un moment.
+Vous embrasserai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si je dois... fait Sylvère.
+Mais, à la réflexion, elle doit. Et cela fait encore
+quelques instants de silence. Comme l'une des
+fenêtres est à moitié ouverte, on peut entendre
+avec netteté les modulations aiguës d'un merle.
+Les vieux contrevents de bois plein sont percés
+chacun d'un as de carreau, par où passe de l'air
+frais qui sent l'herbe humide, la feuille jaune,
+les dernières fleurs; par où passe aussi un rayon
+de soleil: sur son parcours il éveille ces poussières
+fantasques, qu'on regarde danser, quand
+on est enfant, sous la tuile disjointe d'un toit de
+grange&mdash;et lentement, lentement, il rampe
+sur le parquet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, reprend Sylvère, qu'est-ce qu'il
+avait, le toast de l'oncle Henry?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez jamais vu une mazette faire
+des moulinets avec une queue de billard parmi
+des portraits de famille? C'était lui, et il y en a
+eu pour tout le monde. Les principes politiques
+de mon père, l'intelligence du...</p>
+
+<p>Mariolles s'arrête court.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire du mien? Je sais, je sais.
+Et puis quoi? S'il a une intelligence d'intérieur,
+comme dit ma mère......</p>
+
+<p>&mdash;Mme de Ribes les a toutes. Pour en revenir
+au toast, les traditions religieuses de votre famille
+ont un peu écopé aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ça?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'ignorez pas, ma cousine, quoiqu'on
+ne s'en vante pas trop, chez vous, que vous descendez
+du terrible Cazenave?</p>
+
+<p>&mdash;Cazenave?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, celui qui a organisé dans ce pays le
+clergé de l'abbé Grégoire.</p>
+
+<p>&mdash;Non?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! je vous montrerai, sur les
+livres de prix de ma mère, «l'infâme Cazenave».
+Vlan!</p>
+
+<p>&mdash;Et l'abbé Grégoire, qu'est-ce qu'il a fait,
+celui-là? demande Sylvère, qui n'a pas tous ses
+brevets.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il a fait? Mais tout le monde sait ça.
+C'était un abbé de la Révolution... qui a écrit une
+brochure... il a donné son nom à une rue... il a...</p>
+
+<p>Quelques coups heurtés à la porte viennent
+interrompre cette leçon d'histoire un peu laborieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux?</p>
+
+<p>&mdash;Je venais voir à quelle heure madame la
+baronne veut <i>dîner</i>.</p>
+
+<p>&mdash;A midi, je pense.</p>
+
+<p>Elle interroge des yeux Mariolles, qui fait
+signe que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce qu'il faut faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ça m'est égal. Ah! oui, de la garbure.</p>
+
+<p>&mdash;Avec des fèves, dit Mariolles, qui veut
+tout de même mettre son mot.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur, fait Ursule, la saison est
+passée depuis longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement, dit Mariolles vexé.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon chocolat, est-ce que tu l'apportes?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai là, avec celui de Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mets-les tous les deux dans sa
+chambre. Ah! et puis je voudrais aller à la
+messe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle doit être dite, affirme Mariolles,
+qui voudrait bien maintenant dormir un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est finie depuis une demi-heure, dit
+Ursule, toujours derrière la porte. J'en viens.
+Même que c'est le petit Peyrenave, qui est ici
+de passage, qui l'a dite; vous savez, celui...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, mais écoute, tu vas aller trouver
+M. le curé, alors, et qu'il serait bien gentil d'en
+dire une autre, à dix heures, pour mon mari et
+moi;&mdash;et qu'il viendra dîner avec nous, après.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame.</p>
+
+<p><i>Exit</i> Ursule, et Mariolles conclut en bâillant
+un peu:</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous croyez qu'il faut se lever?</p>
+<br>
+
+
+<p>L'église n'est pas loin, au bout du parc. Le
+soleil est déjà haut quand sortent les jeunes
+mariés; mais il reste de la rosée sur les dernières
+roses, à l'ombre, éclaircie déjà, des marronniers.
+Les pieds pointus de Sylvère, et parfois
+sa traîne quand elle oublie de la relever,
+font frou-frou dans les feuilles mortes.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime Hargouët, fait-elle avec un petit air
+mélancolique.</p>
+
+<p>C'est la première fois qu'elle le regarde avec
+des yeux de femme. Le vieux parc, les cèdres
+dont les branches d'en bas sont mortes, et,
+toute couverte de fougères, la muraille noire
+d'où ses frères et ses cousins, autrefois, jetaient
+des pierres aux enfants de l'école, tout cela,
+elle le reconnaît, et lui découvre un aspect
+nouveau.</p>
+
+<p>Comme la cloche vient de sonner les douze
+coups, et qu'on en a encore pour un quart d'heure,
+ils s'asseoient tous deux sur un banc jadis
+vert. Sylvère rêve et joue avec le fermoir de
+son beau missel Saint-Sulpice, qu'une cousine
+enlumina pour ses noces. A quoi songe Mariolles?
+Moins sensible au charme intérieur des choses,
+il admire sans émoi cette belle matinée, semblable
+à d'autres. Pour lui, elle ne rit pas sur
+un paysage familier, dont ses regards aient
+épousé mille fois la figure changeante et pareille;
+et son coeur d'enfant n'a pas battu ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, vous aimez beaucoup Hargouët...
+Je suis presque jaloux de cette maison, et de
+ces arbres.</p>
+
+<p>&mdash;Ne leur en veuillez pas; ils ont été si bons
+pour moi. J'ai grimpé sur la plupart de ces
+branches, avec mes terribles cousins, qui faisaient
+de moi un vrai brigand. Et c'est ici que
+j'ai eu le premier sens de la vie un peu profond,
+par la gourmandise; avec les plats sucrés qu'on
+nous servait dans de la vaisselle Empire, où il y
+avait des vues de places bien pavées, ou d'Agrigente,
+sur des assiettes jaunes&mdash;et la mort du
+général Exelmans.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous ne regrettez pas que nous
+soyons d'abord venus ici, au lieu d'aller à
+Biarritz?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, fait Sylvère, je n'ai jamais beaucoup
+goûté Biarritz. On y rencontre trop d'Espagnols
+qui parlent français, et réciproquement.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra tout de même y passer deux ou
+trois jours pour ne pas scandaliser mon père.
+C'est là qu'il a fait son voyage de noces, sous le
+second Empire, Sylvère; et il demeure stupide
+qu'on puisse aller ailleurs. Lui, il voit encore
+tout ça comme c'était: Villa Eugénie, bottines
+montantes, la livrée vert et or, et les premières
+courses de taureaux avec El Tato, et les calèches
+à grelots sur la route de Bayonne...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous-même, on m'a laissé entendre
+que vous y aviez quelque peu fréquenté, depuis,
+et joyeusement.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh, comme tout le monde. Vous savez
+ce que c'est. (Pas du tout, indique Sylvère.) On
+s'ennuie; alors on fait du bruit pour s'empêcher
+de penser, et les bonnes gens de la rue croient
+qu'on s'amuse. Mais cela ne vous est pas désagréable,
+au moins, d'aller là?</p>
+
+<p>&mdash;Avec vous... répond Sylvère d'un air tendre.
+Et après, nous irons à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous amuse donc?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, je voudrais tant monter à la tour
+Eiffel, et aller à Montmartre.</p>
+
+<p>&mdash;La Basilique?</p>
+
+<p>Sylvère fait la moue.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle; les cabarets de nuit.</p>
+
+<p>Et elle fait de grands yeux, comme s'il était
+question de jardins paradisiaques, hantés des
+poètes, des couleuvres bleues, des fées.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, ajoute-t-elle, ça n'est peut-être
+pas très drôle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je me suis laissé dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et je crois que j'aime mieux Hargouët,
+affirme Sylvère d'un air sage.</p>
+
+<p>Mais les trois coups retentissent, et ils se
+hâtent vers l'église.</p>
+
+<p>Elle est petite, grise, ratatinée, avec des
+vitraux trop neufs et des tableaux trop enfumés;
+et elle sent le cierge refroidi. Mais le curé, qui
+est vieux et rouge, s'essaye de si bon courage
+à prononcer un petit sermon en français. Il est
+ému, il s'embrouille, tourne court, et fait un
+signe à l'instituteur, qui entonne formidablement
+un credo de grand'messe; en sorte que
+les verrières, qui ne sont pas habituées sur
+semaine à un tel vacarme, frissonnent de peur
+dans leurs plombs et se disent:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois-ci, il va nous casser.</p>
+
+<p>Et, la messe finie, on se rend à la sacristie
+pour chercher le curé. Du plus loin qu'il aperçoit
+la jeune femme, il s'écrie, avec l'honnête
+accent des Pyrénées:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Mademoiselle Sylvère, ça va
+toujours bien. Et comment avez-vous passé la
+nuit?</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>L'ODEUR DES PLAGES</h3>
+
+<p class="mid">(La scène est à Biarritz, quelque temps après.)</p>
+<br>
+
+
+<p>Voilà plusieurs heures que M. et Mme de
+Mariolles-Sainte-Mary ont laissé Hargouët se
+dissiper à l'horizon, avec la montagne. Pau,
+blanche et grise, habillée de feuillages divers,
+s'est déroulée le long de la voie.&mdash;Orthez a
+fait montre de son pont, dont les guides illustrés
+abusent un peu, vraiment. Mais Francis Jammes
+n'était pas à la gare, ni sa pipe; et peut-être
+est-il à rêver de Guadeloupe sous quelqu'un de
+ces érables auxquels il se plaît à prêter le nom
+magnifique et barbare de liquidambars. En
+sorte que la gare est triste, sillonnée de rares
+figurants.</p>
+
+<p>D'autres gares, inutiles aussi, se suivent: il
+y en a qui sont tout au bord de l'Adour, où l'on
+voit des gens qui jettent des filets, et de
+grands arbres dans les îles. Enfin, on
+aperçoit Bayonne, les deux clochers blancs d'une
+cathédrale haut perchée, des glacis, des contrescarpes.
+Le train semble tourner autour, faire
+exprès de s'arrêter, en des lieux tellement déserts
+que le chef de gare, évidemment, y est
+mort, lui aussi, sans avoir pu vendre un seul
+billet depuis l'Empire. Et on ne l'a pas remplacé.</p>
+
+<p>Contre toute vraisemblance, quelqu'un monte,
+salue avec un air de connaissance. C'est un
+monsieur assez jeune, en costume de chasse,
+avec des belles moustaches couleur cirage. Mariolles
+n'a eu d'abord l'air satisfait qu'à moitié.
+(«Saleté, pense-t-il, de Compagnie, qui ne met
+pas de coupés à ses trains omnibus.») Mais il
+se rassérène presque aussitôt. Somme toute, un
+tiers ne messied point, après plusieurs semaines
+d'un bonheur en tête-à-tête, à peine coupé de
+quelques beaux-parents. (Et encore, on ne pouvait
+même pas les garder à dîner: ils s'en
+allaient tout de suite, avec un air gêné et de
+croire qu'on n'attendait que leurs talons pour
+se remettre au lit.)</p>
+
+<p>Mariolles présente le monsieur:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie, le comte de San Buscar.
+Vous avez dû apprendre mon mariage, demande-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon cher ami. Toutes mes
+plus sincères félicitations.</p>
+
+<p>San Buscar dissimule mal, sur sa grosse
+figure, en regardant Sylvère, cette pensée commune
+aux hommes qui rencontrent de nouveaux
+mariés: «Si je pouvais être le premier
+avec qui elle le trompera!»</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de la chasse, Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Si, justement. J'ai été tuer quelques sarcelles
+sur la Nive.</p>
+
+<p>Et, s'adressant à Mariolles, en ouvrant les
+bras:</p>
+
+<p>&mdash;On prend ce qu'on trouve. Il n'y a pas de
+gibier dans votre pays, mon cher. Je voudrais
+que vous vissiez ça, dans l'Amérique: c'est une
+chose extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a peut-être moins de chasseurs. A
+part cela, que devenez-vous? En garçon, à Biarritz?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non. La comtesse, elle
+est là aussi.</p>
+
+<p>&mdash;(«Tiens, se dit Sylvère, tiens; tiens: la
+comtesse est là.» Et si elle n'ajoute pas dans
+son for intérieur: «Chouette, on va rigoler»,
+c'est que ces expressions ne lui sont point familières.)</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera bien heureuse, ajoute San Buscar,
+de connaître Madame la baronne de Mariolles.</p>
+
+<p>«Madame la baronne de Mariolles» s'incline
+avec un sourire, et Monsieur répond sans enthousiasme
+apparent:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, nous serons bien honorés,
+quoique nous ne passions que quelques jours;
+et puis, vous savez, San Buscar, une jeune mariée,
+ça ne sort pas beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même, proteste tendrement
+Sylvère, vous ne comptez pas me laisser sous
+clef à l'hôtel, tandis que vous serez sur la
+plage?</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, mon cher, reprend l'étranger, si
+vous saviez comme Imogène est revenue du
+monde. Il y a deux mois, je parie, qu'elle n'a
+fait un boston ou une partie de tennis. Les
+Américaines, ça s'ennuie de tout, à un moment
+donné. Nous vivons comme deux bourgeois,
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Ça doit être bien amusant, dit Sylvère,
+pour dire quelque chose. Est-ce que Madame de...
+San Buscar reprise ses bas, avec un gros oeuf
+en buis, comme on nous faisait faire au couvent?</p>
+
+<p>Dans son excessive hilarité, San Buscar met
+au jour des dents sans nombre. Il a l'air alors
+d'un crocodile qui ne serait pas dangereux, de
+ce pauvre crocodile sacré dont parle Hérodote,
+qui portait des bracelets d'or aux pattes de
+devant, des anneaux de terre émaillée aux
+oreilles, et qui, ce jour-là, n'avait plus faim:
+«Il était couché sur le bord du lac: les prêtres
+vinrent. Deux d'entre eux lui ouvrirent la
+gueule; un troisième lui jeta d'abord les gâteaux,
+ensuite la friture et finit par la boisson. Sur
+quoi le crocodile (<i>très embêté</i>) plongea et s'alla
+poser sur l'autre rive. Mais un autre étranger
+(<i>ah, les étrangers!</i>) étant survenu avec pareille
+offrande, les prêtres la prirent, firent le tour du
+lac, et, après avoir atteint le crocodile, lui
+donnèrent l'offrande de la même manière.»
+Après quoi, sans doute, le crocodile replonge,
+et ainsi de suite, tant que ça n'ennuie pas.</p>
+
+<p>Entre temps on est en gare de Bayonne.</p>
+
+<p>&mdash;Nous prenons une voiture pour Biarritz,
+dit Mariolles. Ambroise continue par La Négresse,
+avec les bagages.</p>
+
+<p>San Buscar accepterait peut-être une place;
+mais comme on ne la lui offre pas:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'irai par le tram', dit-il. Vous n'avez
+pas besoin de mon valet de chambre? Il est là,
+avec le fusil.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Il n'y a pas de brigands sur la
+route, je pense.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Plutôt autour de la cagnotte.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, et la partie?</p>
+
+<p>&mdash;Ça va, ça va. Je vous raconterai.</p>
+
+<p>Et on se sépare.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours encore les Mariolles
+défendent leur tête-à-tête. Ils se lèvent tard, ne
+descendent pas sur la plage, et font des promenades
+en voiture dans les environs. Des cochers,
+habillés comme le postillon de Longjumeau,
+les mènent sur les chemins blancs du Pays
+Basque, entre les églises trapues, les jeux de
+paume, les auberges à pêcheurs, les cimetières
+d'où on voit la mer. Il y a des maisons brillantes
+de chaux éparses dans la campagne, chacune
+sur une éminence et qui regarde d'un
+autre côté que sa voisine. Guéthary, Fontarabie
+et ses palais en guenilles, Saint-Jean-de-Luz
+leur ont tour à tour offert cette ombre tiède de
+l'automne, qui est pleine du bruit des feuilles
+froissées. Et ils ont été boire du chocolat sous
+les arceaux de la mélancolique Bayonne.</p>
+
+<p>Mariolles éprouve un sentiment ambigu à
+promener sa femme dans ces lieux même où il
+a fait l'épreuve de sa tendresse, jadis, et tant
+de fois de sa luxure. Il y a un mauvais chemin
+sur la falaise qu'il reconnaîtra toujours pour
+l'avoir suivi sous une lune voilée; mais c'était
+cette nuit-là un chemin sans pareil, car il menait
+vers les baisers que Mariolles alors aimait plus
+que tout au monde. Il y a une auberge aussi,
+une auberge basse avec un rang de platanes,
+où, tout un après-midi pluvieux, il a attendu
+une lettre&mdash;qui n'est pas venue.&mdash;Que n'y at-il
+pas encore, pour faire se dresser à toute
+heure sur ses pas quelque image gracieuse ou
+lubrique: ce chalet, peint de noir et de rouge,
+qu'habitèrent de jeunes courtisanes qui étaient
+soeurs et d'une si prodigieuse impudicité&mdash;et
+l'hôtel où, un jour de neige, que la mer était
+couleur d'étain, un garçon complaisant lui avait
+amené une petite fille du Phare&mdash;et dix ou
+douze bancs encore, épars dans la ville comme
+dans sa mémoire, qui lui rappellent les conversations
+les plus diverses et les plus semblables.</p>
+
+<p>Mais il regarde marcher à son côté l'incomparable
+Sylvère, et devant ce sourire jeune, cette
+gorge hardie, tout ce corps élastique, il sent
+s'évanouir le passé.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous marchez bien, Sylvère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai du sang de Basques, répond
+la jeune femme avec fierté.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel dommage qu'avec ces jambes-là
+vous ne sachiez pas danser, pour ainsi dire!</p>
+
+<p>&mdash;Je danse donc bien mal?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous dirai pas: comme une main,
+parce que ce ne serait pas poli; mais, franchement,
+vous ne dégotez pas Mlle Chasle.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous parlez mal, Tony.</p>
+
+<p>&mdash;L'habitude de la bonne société. Si je n'avais
+fréquenté qu'avec des cocottes, ainsi que Madame
+votre mère se plaît à l'imaginer, je m'exprimerais,
+certes, avec bien plus de propriété et
+de rigueur; n'y ayant personne au monde qui
+exige...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, pas comme ça: vous me rappelez
+M. Le Lambin, notre professeur de géographie
+à Versailles.</p>
+
+<p>&mdash;La savez-vous, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu. Le commencement.</p>
+
+<p>&mdash;Et Sylvère récita:</p>
+
+<p>«La géographie, qui embrasse par définition
+le reste des arts, puisque, non contente de décrire
+les accidents pour ainsi dire physiques de
+notre planète, elle s'attache encore aux moeurs
+et à la coutume des hommes, se recommande,
+mieux encore que la mythologie, à la faveur des
+jeunes personnes, par la pureté comme par la
+variété de son discours, en sorte...» Et Sylvère
+respira.</p>
+
+<p>Ils étaient arrivés près du Port Vieux. Par
+l'échancrure on voyait la mer, d'un bleu profond,
+palpiter sous un ciel plus pâle. La bonne odeur
+du sel remplissait l'air. Ils descendirent jusqu'au
+creux de la petite plage, s'assirent à
+l'ombre.</p>
+
+<p>Autour d'eux des enfants faisaient des pâtés
+de sable. Plus loin, un abbé espagnol, l'air carliste,
+causait avec une institutrice allemande:
+celle-ci, par intervalles, se levait, marchait sur
+une paisible petite fille en rose qui jouait à
+quelques pas de là, et l'apostrophait d'objurgations
+gutturales en la secouant par l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, dit Mariolles en reprenant la
+conversation d'un peu plus haut, je ne veux pas
+vous faire de reproches sur votre danse, puisqu'elle
+m'a valu un peu de vous connaître, vous
+vous rappelez, à ce bal d'officiers?</p>
+
+<p>&mdash;Si je me rappelle, fait Sylvère en haussant
+les épaules. Et puis, Tony, ce n'est pas là
+que vous m'avez connue, puisque c'est depuis
+toute petite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais c'est là que je remarquai, pour
+la première fois, combien vous aviez changé
+depuis jadis, au jardin de votre grand'mère,
+quand je vous faisais sauter sur mes genoux,
+et que les tilleuls nous pleuvaient dessus ces
+petites fleurs qui tournent, qui tournent. J'étais
+en costume de marin, je pense, avec un grand
+col, vous en chemisette tout court,&mdash;toute
+courte, et qui poussiez des cris de souris
+blanche.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, dit Sylvère d'un air rêveur,
+combien il y a de gens qui vous ont fait
+sauter sur leurs genoux, et avec qui...</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui on ne voudrait pas recommencer.
+Je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble... dit la jeune femme.</p>
+
+<p>Elle se tait tout d'un coup, comme si elle allait
+dire une sottise, rougit, et promène autour
+d'elle des regards troublés. Elle contemple sans
+les voir, le ciel et la mer devenus d'un saphir
+plus obscur, les ombres qui s'allongent. C'est
+l'heure du bain.</p>
+
+<p>A ce moment passe près d'eux une assez
+belle personne, vêtue d'un de ces horribles costumes
+de louage qui semble faits de toile goudronnée.</p>
+
+<p>&mdash;S'il est possible, fait Mariolles, de se fagoter
+comme ça... C'est dommage: elle n'est
+pas si mal faite. Voyez ses jambes; fines, nerveuses...</p>
+
+<p>Et Tony fait des yeux d'homme pas marié.
+Ceux de Sylvère, un instant, comme la mer,
+s'obscurcissent; et elle n'est plus rouge du
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez cette baigneuse, que vous
+la regardez comme ça?</p>
+
+<p>Sa voix aussi est un peu changée. Tony n'a pas
+de peine à démêler en elle la première et passagère
+atteinte de la jalousie. Et Tony, avec la
+sottise de son sexe, y prend plaisir. C'est avec
+un gracieux sourire qu'il répond:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la connais pas, mais je déplore
+qu'elle ait un costume si mal fait et si long.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voudriez qu'elle fût toute nue, peut être?</p>
+
+<p>&mdash;Sylvère!</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je sais maintenant les costumes
+qui vous plaisent, vous verrez comment je me
+baignerai.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas, dit Mariolles d'un air
+moins gai que tout à l'heure, que vous preniez
+des bains de mer à Biarritz.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas moi, Tony? Est-ce que
+je suis difforme, ou si vous avez peur que je
+me noie?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur qu'on vous regarde. Pensez
+comme je vais vous laisser défiler devant des
+paquets de gens, dans ces costumes de Cafrine!</p>
+
+<p>&mdash;Tantôt vous le trouviez trop long.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas la même chose, fait
+Mariolles rageusement: il sent bien qu'il n'a
+plus «le meilleur».</p>
+
+<p>C'est leur première querelle, et il y a plus
+encore de surprise que d'hostilité dans leurs
+regards. C'est comme s'ils découvraient chacun
+dans l'autre une bête inconnue, qui gronde.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me raccompagner à l'hôtel,
+dit enfin Sylvère.</p>
+
+<p>Ils remontent à petits pas, sans plus mot
+dire, tout près pourtant l'un de l'autre.</p>
+<br>
+
+
+<p>C'est ce jour-là même qu'on a fini par tomber
+sur les San Buscar, un peu après le coucher du
+soleil, quand les gens qui se promènent sur le
+quai de la Grande Plage ont l'air de fantômes
+bleus.</p>
+
+<p>Mme de San Buscar est si cordialement aimable
+pour Sylvère qu'elle fait penser au <i>yours
+faithfully</i> des fins de lettres. Quant à Mariolles,
+il y a eu d'abord, dans son attitude, une
+nuance presque imperceptible de gêne;
+mais lui aussi se dégèle, et il naît le plus naturellement
+du monde, de tout cela, un petit
+projet de dîner à quatre au Grand Cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas, dit Mme de San Buscar, que
+la cuisine y soit excellente. Elle n'est pas excellente.
+Mais la terrasse est tout à fait agréable,
+avec les petites bougies.</p>
+
+<p>&mdash;Et les papillons, fait son mari.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très joli aussi, les papillons&mdash;quand
+ils se brûlent. Vous ne trouvez pas, Madame?</p>
+
+<p>Sylvère insinue qu'elle les préfère au soleil,
+sur une prairie. Là-dessus, comme on est à la
+porte de l'hôtel du même Grand Cercle, où, par
+hasard, les deux couples demeurent, on se
+sépare pour s'aller habiller.</p>
+
+<p>Mariolles, assez tôt en livrée, frappe à la porte
+de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit-elle: si vous promettez de ne
+pas regarder d'un quart d'heure. Que je regrette
+donc de ne pas avoir amené Ursule. Vous ne
+sauriez croire comme je suis paquet, toute
+seule.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, vous n'êtes plus seule.</p>
+
+<p>Décidément, M. de Mariolles ne respectera
+jamais sa femme, et Sylvère se trouve, par un
+accident imprévu, sur les genoux de son mari,
+ou plutôt un peu dessus et beaucoup entre;
+bref, dans une situation d'infériorité bien faite
+pour indigner un congrès féministe. Il ne lui
+reste même pas la ressource de s'écrier: Vous
+allez <i>toute</i> me froisser ma robe. Car elle ne l'a pas
+encore mise, ni son jupon; et elle était seulement
+occupée aux dernières oeillères de son corset.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ridicule, dit Mariolles, de porter des
+choses comme ça, quand on est faite comme
+vous. J'espère que vous profiterez d'être à Paris
+pour vous faire faire des ceintures.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Tony.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme vos jarretières. Qui diantre
+porte encore des jarretières en dehors des romances
+espagnoles!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Tony.</p>
+
+<p>Sylvère passe un jupon.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que votre mère pour pousser le
+culte de la tradition jusque-là. Pourquoi pas de
+la pommade?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Tony. Et je suis sûre que votre belle
+amie, Mme de San Buscar, ne porte pas de tout
+cela.</p>
+
+<p>Mariolles reste muet, abruptement. Toute sa
+loyale figure s'efforce de signifier: Comment
+voulez-vous que je sache ça, au moins pour les
+jarretelles?</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce, Mme de San Buscar?</p>
+
+<p>&mdash;Une Américaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et après?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est de Saint-Paul, je crois, ou de
+Minneapolis; une ville sur un lac, dans l'Ouest,
+une ville très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Comme qui dirait Saint-Jean-d'Angely.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Elle s'appelle Imogène. Elle avait
+épousé d'abord un colonel anglais très riche.
+Elle, elle n'avait pas le sou, ce qui ne manque
+pas de chic pour une Américaine. Lui est mort
+alcoolique, en lui laissant un sac qu'elle a
+encore, et un joli nom qu'elle n'a gardé que
+trois ans. Ça s'est prononcé San Buscar, tout
+d'un coup. Ce pauvre colonel: il était ivre de
+whisky tous les soirs, et si on voulait le raccompagner,
+au sortir du Club, il vous flanquait des
+coups de revolver. Puis il s'en allait, raide
+comme la justice; trouvait, par un décret spécial
+de la Providence, la porte de son jardin,
+la porte de sa villa, montait l'escalier, traversait
+son bureau sans encombre, et, juste devant
+sa chambre, chaque nuit, inévitablement, tombait;
+son valet de chambre entendait le bruit,
+et venait le coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle?</p>
+
+<p>&mdash;Imogène?... Elle s'était habituée.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes renseigné!</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela était de notoriété publique; lui-même
+en plaisantait&mdash;le jour.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a eu beaucoup de chagrin, quand il
+est mort?</p>
+
+<p>&mdash;Je... je ne sais pas. Elle s'est tenue correctement;
+on n'a pas parlé d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi faisiez-vous cette figure
+en me présentant?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez rêvé, je vous assure. Et
+puis c'est plutôt San Buscar qui ne me chante
+pas, pour vous. Il a une réputation. Il serait
+compromettant, à la longue.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! s'écria Sylvère, qui se mit à rire.
+Au fait, et lui, qui est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Mexicain. A part San Buscar, il s'appelle
+Christobal Almeyras. Son père a été fait comte
+par Maximilien, et ne l'a pas trahi en retour,
+ce qui est vraiment propre. Dommage qu'on lui
+ait donné ce nom de détrousseur de diligences.
+Mais j'ai dans ma folle idée que ça ne lui allait
+peut-être pas si mal. Ces gens-là ont ça dans le
+sang.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit leur tourner, depuis qu'il n'y a plus
+de diligences.</p>
+
+<p>&mdash;On s'arrange. Je connais un bonhomme,
+un Grand d'Espagne, et le plus propre du
+monde, qui a été officier carliste; tout de suite
+il a arrêté un train.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait de l'argent alphonsiste dedans;
+bonne prise.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas pris autre chose?</p>
+
+<p>&mdash;Pas lui, non.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Il parait que ses soldats se sont un peu amusés.
+Il y avait des voyageuses. Mettez qu'ils ont pris
+des tailles, des tailles alphonsistes, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez de jolis amis.</p>
+
+<p>&mdash;Il en est de toutes couleurs sur cette côte.
+Il y a des jours où on se croirait dans une
+maison de fous. Mais vous êtes prête, je crois.
+Descendons, voulez-vous?</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>JUSQU'AU MARBRE</h3><br>
+
+
+<p>Le haut de la tête éclairé en rouge par le
+reflet des petits abat-jour, San Buscar et sa
+femme sont déjà là, en un bon coin de la terrasse,
+d'où l'on peut voir la mer reluire et palpiter
+obscurément sous les étoiles. Et le dîner
+s'engage le plus gaiement du monde.</p>
+
+<p>Imogène Harryfellow, comtesse de San Buscar,
+supporte sans fléchir le voisinage de Sylvère.
+Elle est grande et mince comme elle, avec je
+ne sais quoi d'un peu viril dans la souplesse qui
+distingue l'Américaine de choix, celle qui se
+marie en Europe. La trentaine lui est encore
+étrangère. Elle a des yeux bleu foncé, et doit
+s'ennuyer avec violence, dès qu'elle ne s'amuse
+plus violemment. Elle a une robe où il y a de
+l'or dans la trame, et qui évoque, selon l'humeur
+dont on est, les pompes catholiques, Venise,
+ou les hommes-serpents des music-halls.</p>
+
+<p>Sylvère est vêtue de linon bleuâtre et de
+guipures. Dans le demi-jour, elle ressemble à ces
+belles fleurs pâlissantes de l'hortensia ou du magnolier,
+qui semblent, au bord de la nuit, absorber
+ce qui reste de lumière autour d'elles.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît, Madame, demande Mariolles à
+sa voisine, que vous ne dansez plus?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Cristobal qui vous l'a dit? mais c'est
+vrai, au moins. Voilà plus d'un mois, depuis
+que mon flirt est parti, et puis mon frère Lord.</p>
+
+<p>&mdash;Il était donc en France? Vous savez que
+je ne l'ai jamais rencontré.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit revenir bientôt. Il a découvert que
+ça n'était pas gentlemanlike de gagner de l'argent.
+C'est ridicule pour un Américain; ne pensez-vous
+pas ainsi? Nous sommes faits pour
+gagner de l'argent, les Yankees.</p>
+
+<p>&mdash;M. de San Buscar ne danse donc pas?
+demande Sylvère avec innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! por Dios, si, comme tout le monde.
+Mais Imogène ne veut plus, ensemble, depuis
+qu'elle s'est mariée avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ridicule de danser avec son mari,
+n'est-ce pas? C'est comme si on flirtait avec
+lui. Dans tous les plaisirs il faut un peu de
+mystère. Mais, si vous voulez, monsieur de
+Mariolles, nous ferons un boston après. Mme Sylvère
+ne sera pas jalouse d'une vieille femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas jalouse, fait Sylvère un
+peu froidement. Mais je ne bostonne pas assez
+bien pour inviter votre mari.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écrie San Buscar, nous vous donnerons
+dix minutes de leçon demain, Imogène
+et moi. Elle a un petit salon, avec un piano.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas un piano, Cristobal. C'est
+une chose sans nom, une chose...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je le connais, le piano, s'écrie Mariolles
+imprudemment. C'est au no. 9, n'est-ce
+pas. Il doit y avoir toujours une presse à citron
+dans la chambre d'harmonie.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous? demande Sylvère
+d'une voix nette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est... c'est l'auteur lui-même qui me
+l'a raconté. Vous le connaissez, San Buscar:
+c'est Pablo Durand. Qu'est-ce qu'il devient,
+Pablo? Vous savez qu'il y a un an que je n'ai
+paru ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'il était alcoolique. Alors
+on l'a guéri très bien, dans un hospice qu'il y a
+pour ça en Allemagne. Et tout de suite après il
+est devenu fou. En trois mois il est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle jolie chose, la science, murmure
+Mariolles.</p>
+
+<p>Mais Sylvère ne paraît point de cet avis; sa
+lèvre de dessous pointe, comme chez les enfants
+qui ont du chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;La famille aurait dû faire un procès au
+médecin allemand, remarque Mme de San
+Buscar.</p>
+
+<p>Il y a un silence, pendant lequel on entend
+s'escrimer un monsieur, avec une espèce de
+fusil à fusées, au bout de la terrasse, contre une
+cible invisible. Si par impossible on faisait
+mouche, il se passerait sans doute quelque
+chose de monstrueux, on ne sait pas quoi au
+juste. Ça allumerait un soleil, ou bien ça
+renverserait le ministère.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez jamais vu réussir,
+San Buscar?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une fois; un monsieur qu'on ne
+connaissait pas, personne, et qui a été trouvé
+mort le lendemain, dans son lit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'administration du Cercle qui se sera
+vengée. A propos, vous ne m'avez pas dit
+grand'chose de la partie. Du gros monde?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comptez pas jouer, Tony? demande
+Sylvère.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Sylvère, non. Quand même on me
+permettrait de faire la poussette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que cela me ferait du chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Encore, si on laissait entrer les dames,
+remarque Imogène.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a eu, repend San Buscar, très belle
+partie, pendant quinze jours, avec deux tables
+à banque ouverte: la consolation des pontes
+debout. Ce pauvre Glaphyro avait commencé
+par faire une trouée. Il a même taillé; et puis,
+comme toujours, il a fini par s'en retourner avec
+les anges.</p>
+
+<p>&mdash;Ça lui va si bien.</p>
+
+<p>Cependant on apporte le café et les cigares.
+Le café est exécrable.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a eu de plus amusant, continue
+Cristobal, c'est un nouveau commissaire des
+jeux qui s'était mis dans la tête de faire du nettoyage.
+Voyez massacre. Un tas de figures amies,
+elles disparaissaient, disparaissaient; et avec
+elles l'Industrie, mère des Arts; et toute la
+gaieté. Il se passa des choses monstrueuses, je
+vous dis. Un louis que j'avais laissé tomber,
+qui resta là plus d'une heure; et, pour comble,
+le garçon de salle me le rapporta. «Imbécile,
+comme je lui ai expliqué, il faut que vous soyez.
+Vous croyez que je vais vous donner un pourboire.
+Le pourboire, vous l'aviez tout fait entre
+les mains. Demandez-lui, au directeur, si c'est
+en rendant les louis qu'on change son tablier
+contre un smoking avec de la moire autour.»</p>
+
+<p>Il y a un moment déjà que les dames se sont
+retirées, et San Buscar poursuit ses contes de
+brelandier.</p>
+
+<p>&mdash;Tous ces pauvres philosophes, donc,
+allaient à Fontarabie, où il y a une ombre de
+roulette. Et eux-mêmes, ils avaient l'air, mon
+cher ami, ces ombres d'afficionados à qui Ulysse
+ne voulait pas laisser boire le sang du taureau.
+Tous là, ils étaient, depuis le chambellan guelfe
+jusqu'au baron de Cortomalo, que vous et moi
+avons connu prestidigitateur dans un cirque. Il
+faut dire que le commissaire, il les avait expulsés
+en douceur, beaucoup. Lui-même alla à Fontarabie,
+je ne sais plus pourquoi, peut-être pour
+jouer, et il tomba sur toutes ses victimes, râpées,
+le ventre creux, mais d'attaque. Ce fut
+une ovation, une petite fête de famille. Le commissaire
+pressait des mains, souriait: «Vous
+ici, mon cher commodore, que je suis heureux de
+vous rencontrer!» ou bien: «On ne vous voit
+plus chez nous, baron!» D'ailleurs, tout ça a
+été très adouci depuis. Je pense que la maison
+aura fait comprendre que si on ne laisse plus
+entrer dans les salles de bac que des gens estampillés,
+ça fera le désert; et qu'il ne manquerait
+plus que de faire couper par M. Brisson. Ça fait
+qu'on revoit un peu des anciennes têtes.</p>
+
+<p>&mdash;Y compris notre ami Cortomalo?</p>
+
+<p>&mdash;Y compris. Figurez-vous, l'autre jour, il
+jouait l'écarté avec un monsieur, qui finit, je ne
+sais pas pourquoi, par lui jeter les cartes à la tête.
+Lui ramasse froidement l'argent, et il dit au
+monsieur: «Je me doutais bien que vous vous
+appeliez Grimaud.»</p>
+
+<p>Sourires&mdash;et l'on monte rejoindre ces dames
+dans le petit-salon-au-piano-à-presse-à-citron.
+Mais Sylvère ayant réclamé d'aller voir danser,
+on passe dans les salons du Cercle. Une musique
+grêle, voluptueuse, y fait tourner quelques couples
+selon des spirales lentes et contradictoires.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez promis un tour, dit Mariolles
+à Mme de San Buscar. Au risque d'être un peu
+rouillé, je vous le réclame.</p>
+
+<p>Imogène se penche vers Sylvère:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'en voudrez pas, c'est vrai, de
+vous prendre votre mari?</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, répond la jeune femme en
+souriant de toutes ses forces. Mais je vous le
+donne avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que vous êtes habile. Et qui vous a
+enseigné, déjà, que les fruits les moins défendus
+sont les moins désirés?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non pas les moins cueillis, ajoute
+sans à-propos Mariolles, qui n'a entendu que les
+derniers mots.</p>
+
+<p>Imogène, pour couper court, prend son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous préférez rester là debout,
+Madame? demande le Mexicain. Nous avons l'air
+d'un reproche.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, c'est très gentil; un peu comme
+partout, répond Sylvère qui regarde fixement
+le vague.</p>
+
+<p>San Buscar soupçonne que sa compagne
+poursuit d'autres idées que les siennes, et se
+tait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est la même valse, dit cependant
+Mariolles; mais ce n'est pas ici, il me semble,
+que nous l'avons dansée, au moins cette fois-là.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non: c'était chez Mme Probloker. Et
+ce retour, sans voiture, sous la tempête. Vous
+vous rappelez, Sainte-Mary; et dans quel état
+j'avais mes bas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez si peu voulu que je m'en rende
+compte que vous m'avez laissé en plan à votre
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;<i>My goodness!</i> que vous avez été inconvenant
+ce soir-là, murmure-t-elle d'un air charmé,
+comme si elle suçait un gros bonbon; soudain,
+elle s'arrête, la gorge palpitante, les yeux blancs,
+et se suspend au bras de Mariolles. On dirait
+que le lent enivrement de la danse devient pour
+ses sens un plaisir trop vif.</p>
+
+<p>Sylvère les regarde de loin. Elle a fini par
+accepter de s'asseoir avec San Buscar à une
+table du restaurant et par dire oui à la première
+chose que lui offre à boire cet étranger peu au
+courant des rafraîchissements pour jeunes Françaises
+de famille. En sorte qu'elle savoure à la
+fois les amertumes insidieuses de sa première
+jalousie et de son premier gin-cocktail.</p>
+
+<p>Mariolles et Imogène se lassent enfin. Ils reviennent,
+lui un peu rouge, elle un peu rose; et,
+après avoir demandé des fruits au champagne:</p>
+
+<p>&mdash;Que votre mari, dit-elle à Sylvère, est un
+danseur exquis. Il faut absolument que je vous
+donne une leçon de boston pour que vous en
+profitiez à votre tour.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne bostonnerai jamais, dit Sylvère en
+serrant un peu les dents.</p>
+
+<p>Mariolles pense que c'est timidité et sourit.
+Mais en la regardant mieux, il lui trouve un air
+singulier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, Sylvère?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mal de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez mieux de ne pas boire cette
+horreur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. de San Buscar qui me l'a recommandée.
+Mais j'en ai goûté à peine: c'est très
+mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;San Buscar! Il sait bien qu'il faut boire du
+gin pendant onze ans pour s'y habituer. Mais
+demandez autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais aller me coucher, dit Sylvère
+d'une voix blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chérie, dit Imogène, nous irons toutes
+les deux, en attendant que nos seigneurs remontent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'y vais, dit Mariolles.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, vous viendrez dans un moment.
+Je veux faire un petit complot avec Mme de
+Sainte-Mary.</p>
+
+<p>Mariolles les accompagne pourtant jusqu'à la
+porte de l'hôtel, et les regarde disparaître. On
+dirait deux soeurs, pense-t-il; et cette intimité
+rapide, qui l'aurait offusqué ce matin, lui parait
+maintenant tout à fait plaisante.</p>
+
+<p>Il retrouve San Buscar attaquant un second
+gobelet. Et buvant, à petits coups de paille, celui
+qu'a laissé Sylvère:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que c'est mauvais, dit-il.</p>
+
+<p>Cependant plusieurs gentlemen passent à la
+cantonade, d'un air détaché, seuls ou par très
+petits groupes, et pénètrent dans une antichambre
+rouge, pour disparaître derrière une
+lourde porte que semble garder un dragon redoutable
+à la sanglante livrée. Au reste, il ne dévore
+aucun de ces imprudents. Le vrai monstre,
+ce n'est pas lui.</p>
+
+<p>&mdash;Venez-vous? dit San Buscar.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je monte à l'hôtel dans un instant;
+et puis ma femme m'a demandé de ne pas
+jouer.</p>
+
+<p>&mdash;Peste, mon cher, vous êtes docile. Mais
+la vue n'en coûte rien. Tenez-moi compagnie
+dix minutes.</p>
+
+<p>A leur tour, d'un air détaché, ils pénètrent
+dans l'antichambre rouge, et de là dans l'autre
+salle.</p>
+
+<p>Mariolles n'y découvre aucun changement
+depuis ses dernières visites. La partie n'est pas
+très grosse. Autour de l'unique table verte règne
+un silence tendu, coupé parfois d'un colloque à
+voix basse, d'une imprécation solitaire, plus
+rarement d'un concert détestatoire contre le
+croupier qui veut ramasser des pontes en carte,
+ou contre l'innocent égaré là, qui a tiré à six.</p>
+
+<p>&mdash;On joue aux boules, quand on joue comme
+ça!</p>
+
+<p>L'innocent offre de rembourser le coup; mais
+il se vérifie que son tirage a fait gagner les deux
+tableaux, le banquier qui devait faire huit s'étant
+embaqué: il en brûle même la taille, en jetant
+des regards furieux à l'innocent qui reçoit des
+autres, sans comprendre davantage, les marques
+d'une approbation discrète et posthume.</p>
+
+<p>Mais le banquier est décidément hors de lui,
+comme peut-être de ses fonds. Le dernier reste
+de sa froideur britannique s'en écaille, et il part
+en maugréant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on me prend pour M. le Bon?</p>
+
+<p>Cependant le croupier frappe discrètement le
+tapis du plat de sa palette, et crie d'une voix
+grasse:</p>
+
+<p>&mdash;La banque est aux enchères, m'm'sieurs.</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait tailler à pas trop cher, d'un
+moment, fait San Buscar. Voulez-vous la moitié?</p>
+
+<p>&mdash;C'est... qu'il faudrait que j'aille rejoindre
+Mme de Mariolles. Et puis j'ai promis de ne pas
+jouer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui jouerai, c'est pas vous. Nous
+en avons juste pour un quart d'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes irrésistible.</p>
+
+<p>Les enchères sont molles. San Buscar intervient
+et semble les dorer avec ce bel accent
+espagnol qu'il reprend dans les circonstances
+vives.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante louis!</p>
+
+<p>&mdash;Soixante!</p>
+
+<p>&mdash;Soixante-cinq!</p>
+
+<p>On l'abandonne à quatre-vingt-dix. Et tandis
+qu'il s'assied:</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, un verre de champagne, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, fait l'associé.</p>
+
+<p>La partie s'engage. Il semble que San Buscar
+soit tombé sur la bonne banque rasoir.
+Sa voix métallique éblouit et foudroie le
+ponte:</p>
+
+<p>&mdash;Ouit, s'écrie-t-il parfois, ou bien:</p>
+
+<p>&mdash;Nof!</p>
+
+<p>Le temps passe comme un éclair. On remplace
+le champagne par du brandy and soda.
+Un tas de jetons, d'or et de billets croît et décroît
+tour à tour contre la petite chose en porcelaine,
+devant San Buscar. Mais il ne quitte pas
+la banque, qu'on lui pousse maintenant à plus
+du double.</p>
+
+<p>Enfin, comme il vient d'achever heureusement
+une taille dernière, quelqu'un annonce:
+Banque ouverte! et le chasse du fauteuil. Le
+petit jour ne cogne pas encore aux carreaux, mais
+il n'est pas loin. Avec un guéridon et une sébille,
+San Buscar et Mariolles font leurs comptes,
+laborieusement, et se trouvent en bénéfice chacun
+de vingt-quatre mille et des francs.</p>
+
+<p>&mdash;On a beau ne pas être rapiat, conclut Cristobal,
+ça fait toujours plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas ce que vous devriez
+faire, au lieu de reperdre ce paquet, dit Mariolles,
+que les <i>long drinks</i> et ses jetons remplissent de
+bienveillance: nous accompagner à Paris, Im...,
+Mme de San Buscar et vous.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! mon cher ami; c'est une
+idée extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, on pourrait aller se coucher.</p>
+
+<p>Mais le sort en a disposé autrement; et ils
+rencontrent au restaurant toute une bande
+assez joyeuse et très grise, retour de Saint-Jean-de-Luz,
+en costumes de pêche. On s'assied
+ensemble. Une certaine Mlle des Pois, qui ne
+revoit point Mariolles sans émotion, dépose sur
+son collet presque toute la poudre à la maréchale
+dont elle vient, au lavabo, de saupoudrer
+son hâle. C'est l'heure des cocktails, du moins
+à ce qu'affirme Glaphyro. Ils se succèdent et,
+une fois encore, le temps passe comme un
+éclair. Toutefois Mariolles sent obscurément,
+au fond de son coeur, qu'il oublie quelqu'un ou
+quelque chose (il ne sait pas au juste), et
+boit avec sensibilité des choses couleur de topaze.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait jour, dit soudain quelqu'un.</p>
+
+<p>Ces paroles sonnent tristement, on ne sait
+pourquoi, et chacun regarde d'un air de reproche
+les rideaux des hautes fenêtres: entre les
+lampes et l'aurore, ils sont devenus d'un bleu
+merveilleux, d'un bleu de grotte sous-marine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être ça que Baudelaire appelait
+le bleu mystique, dit Mlle des Pois; car elle a
+une teinture de lettres, «une couche», disent
+ses amis.</p>
+
+<p>On se sépare. La voix des femmes se mêle
+au bruit des portières refermées, et Mariolles,
+s'étant définitivement souvenu qu'il est marié,
+et même jeune marié, gagne avec un mélange
+d'inquiétude et de bonne humeur son appartement.
+Il frappe, tout doucement, à la porte qui
+le sépare de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit Sylvère.</p>
+
+<p>Par la fenêtre restée grande ouverte, il aperçoit
+un instant la mer toute bleue, le ciel tout
+rose. Et il aperçoit aussi Sylvère, avec une pâle
+figure, assise dans son lit et qui ne dort pas.
+Un peu de gêne semble répandue dans l'air.
+Mais Mariolles a une idée triomphante. Avec un
+bon sourire, il vide ses poches: des billets, de
+l'or, de la nacre tombent sur le lit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça, crie Sylvère.
+Ah! vous avez joué.</p>
+
+<p>Elle secoue la couverture avec dégoût: de
+fortes sommes, se réfugient sous les meubles.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que vous avez sur votre col?
+De la poudre de riz. Mon Dieu, mon Dieu, vous
+avez été avec des femmes!</p>
+
+<p>&mdash;C'est... c'est le croupier, balbutie stupidement
+Mariolles. Voyons, ma chérie, ne pleure pas.</p>
+
+<p>Il n'en faut pas davantage. La figure pâle de
+Sylvère, ses yeux agrandis de fatigue, tout cela
+s'effondre dans un petit mouchoir, tandis qu'elle
+gémit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la faute de cet Espagnol. Je ne veux
+plus le voir. Et Imogène qui avait l'air de se
+moquer de moi, en me disant bonsoir. Mon
+Dieu, que je suis malheureuse!</p>
+
+<p>Mariolles est écrasé par le poids de ses torts.
+Il s'assied, et, à son tour, pleure. Il a saisi sur
+un bras du fauteuil un bas de sa femme, qui
+est en soie tête-de-more, et s'en tamponne les
+yeux en répétant (car la correction de son
+langage se ressent du désespoir où il est
+plongé):</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis conduit comme un cochon...
+comme un cochon.</p>
+
+<p>Cependant l'Atlantique non loin murmure, et
+lèche, à petits coups de langue, la plage, comme
+si elle était en sucre.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LE BEAU VOYAGE</h3>
+
+<p class="mid">(La scène est à Biarritz et à Paris.)</p><br>
+
+
+<p>Le temps, dont le vol apaisa tant de choses,
+depuis le courroux d'Achille jusqu'à l'appétit
+d'Ugolin et au tendre désespoir de La Vallière,
+a fait germer en quelques heures dans le coeur
+de Sylvère, la semence de miséricorde. Elle
+pardonne à Mme de San Buscar (au moins en
+a-t-elle bien l'air) et ne refuse pas qu'on aille à
+Paris en partie double, comme le lui a proposé
+pâteusement, au petit jour, un mari tellement
+désolé qu'il a fallu qu'elle-même le
+consolât. Autrement il ne serait jamais allé dormir,
+et, en vérité, il n'était plus bon à autre
+chose.</p>
+
+<p>Sylvère pardonne aussi au baccara, tout en
+se jurant bien de ne pas laisser le monstre
+rôder autour de son ménage. Elle est en ce
+moment même agenouillée auprès de la commode
+en pitchpin, et ramène laborieusement,
+avec une ombrelle, quelques-uns de ces ronds
+de nacre et d'or, qui l'ont si fortement indignée
+il y a quelques heures. Ce n'est pas qu'elle
+les aime encore. Ceux de nacre surtout l'indisposent:
+ils sentent leur fruit davantage.
+Et puis elle les trouve prétentieux, avec ces
+chiffres qu'ils portent inscrits sur le ventre, au
+lieu de dire tout simplement, comme tant
+d'autres bibelots leurs confrères: <i>Souvenir de
+Dieppe</i> ou <i>Pèlerinage national</i>. Ah! en voici
+deux qui avaient réussi à se cacher aux trois
+quarts sous la plinthe. Elles profitent de l'ombrelle
+pour y entrer un peu davantage. Courte
+lutte; mais c'est Sylvère qui «les a». Ce sont
+des plaques de cinquante; elles sont d'une
+nacre plus belle, irisée et sombre, et d'un ovale
+oblong. «Deux mille francs», se dit Sylvère,
+en les faisant sauter dans sa main. Elle en est
+presque intimidée. Ce n'est pas qu'elle aime
+l'argent, dont le besoin ne lui est jamais apparu.
+Mais enfin, à la campagne, on entend souvent
+parler de deux cents pistoles, et, comme toutes
+les jeunes filles de son milieu, elle n'a jamais
+eu de loin mille francs à elle: elle aurait cru
+que c'était plus beau que ça.</p>
+
+<p>Sylvère s'assied sur un tabouret pour mieux
+réfléchir. Elle est en chemise et fait à elle toute
+seule un joli tableau, moins joli pourtant que
+tout à l'heure, quand elle était à quatre pattes
+et la tête basse, à regarder sous la commode.
+Elle s'est même fait du mal aux genoux, et se
+les frotte en méditant.</p>
+
+<p>C'est vrai qu'elle ne sait pas ce que c'est que
+l'argent. Sa dot est passée de son père à son
+mari, le temps de faire ouf. Et d'ailleurs ce
+sont des terres. Elle se représente assez bien
+mille francs là-dessus: deux ou trois vieux
+chênes que son père voulait vendre, et qu'elle
+a eu le caprice de sauver, ou bien cette toute
+petite enclave achetée l'autre année à un voisin.
+Elle se rappelle des phrases prononcées à
+cette occasion: «Ça ne tiendrait tout de même
+pas dans la main, ce mouchoir de poche-là»,
+ou bien: «Qu'est-ce que vous voulez? Il faut
+bien payer l'agrément.» Et Sylvère songe encore
+à un saphir de sa grand'mère, dont elle
+sait le prix, parce qu'il y a toute une légende
+de famille là-dessus; le grand-oncle parti pour
+acheter un beau cadeau de noces, allant au
+Palais-Royal pour voir les bijoutiers, et n'en
+sortant plus, attaquant le biscuit un peu tous
+les jours, dans les restaurants, disait-on à Sylvère.
+A la fin, il acheta un saphir médiocre, et
+c'est une autre des formes que peuvent prendre
+mille francs.&mdash;Non, Sylvère n'a jamais eu
+d'argent, et encore ses frères le lui prenaient-ils
+au fur et à mesure. Encore si son père lui
+avait donné pour le voyage, à elle-même, ce
+petit portefeuille qu'il a passé à Tony, cyniquement,
+sous ses yeux, en lui disant: «Voilà
+pour prendre des fiacres, mon cher Antoine.»
+Et c'est des banques qu'il a prises avec. Il est
+vrai que si les femmes touchaient elles-mêmes
+leur dot, peut-être qu'elles joueraient aussi, ce qui
+serait odieux, quoi qu'en pense la belle Imogène.</p>
+
+<p>On voit que Sylvère n'est pas encore très
+féministe; mais peut-être les opinions de ce
+genre sont-elles comme les huissiers, qui ne
+viennent qu'avec la misère. Cependant elle continue
+ses recherches et à composer de petits
+tableaux vivants. C'est agréable, se dit-elle,
+d'avoir l'Amérique pour premier vis-à-vis. On
+peut laisser sa fenêtre ouverte et se promener
+en chemise. On pourrait même...</p>
+
+<p>Mme de Mariolles rougit un peu. Elle songe
+au temps jadis qu'elle avait peur, en se déshabillant,
+et peut-être, tout au fond, un peu envie,
+de donner des tentations à son bon ange.
+Qu'il y a longtemps de cela. Elle n'ignore pas,
+aujourd'hui qu'elle est devenue une façon de
+philosophe, combien ces esprits sont indifférents
+à la matière, serait-ce une matière aussi
+précieuse que le corps de Sylvère; ou du moins
+elle les imagine tels, et peut-être n'est-elle pas,
+éloignée de croire qu'il y a une part de niaiserie
+dans les intelligences trop épurées.</p>
+
+<p>Enfin ses fouilles sont terminées; et tout le
+bénéfice de Mariolles est là, sous trois ou quatre
+états allotropiques. Alors elle frappe à la porte
+de communication; mais comme il y a d'abord le
+cabinet de toilette, son mari n'entend sans
+doute pas. Elle frappe plus fort, et une voix
+étrange répond au loin:</p>
+
+<p>&mdash;... mmm... qu'y a?</p>
+
+<p>&mdash;C'est midi passé, et Mme de Mariolles. Ils
+voudraient vous dire un mot.</p>
+
+<p>&mdash;N'entrez pas, n'entrez pas, s'écrie Mariolles
+enfin réveillé.</p>
+
+<p>Et à part lui, il songe:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne suis pas bon à regarder
+avec des pincettes. Ma parole, j'ai encore ma
+chemise de jour.</p>
+
+<p>Tub hâtif et froid, bouchonnage, coup d'étrillé,
+soins divers, etc. Et Mariolles frappe à son
+tour.</p>
+
+<p>Comme par hasard, Sylvère met son corset.</p>
+
+<p>&mdash;C'est extraordinaire, se dit Mariolles, une
+femme à sa toilette. On peut y venir à n'importe
+quel moment: elle est toujours à mettre
+son corset...</p>
+
+<p>(La suite comme au chapitre II, dans des circonstances
+analogues. Les fatigues nerveuses
+ont des effets bien connus.)</p>
+
+<p>... Et Mme de Mariolles, qui proteste encore,
+s'écrie:</p>
+
+<p>&mdash;Il est plus d'une heure, et nous n'avons
+même pas déjeuné.</p>
+
+<p>&mdash;Si on peut dire, fait Mariolles dans sa
+moustache.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous partons ce soir à dix heures.</p>
+
+<p>Monsieur paraît inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Nous partons?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas vous-même et M. de San
+Buscar qui avez décidé de partir pour Paris par
+le prochain train de luxe? C'est ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, pourquoi pas? Et ce voyage à
+quatre ne vous déplaît pas trop?</p>
+
+<p>&mdash;Mais au contraire. Les San Buscar sont
+charmants. Entre eux deux, on doit avoir l'impression
+de voyager dans le Texas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bonne. Tout de même, Mme de
+San Buscar va trouver que c'est bien rapide,
+partir ce soir. Si elle ne voulait pas?</p>
+
+<p>&mdash;Imogène, ne pas vouloir? Laissez, laissez,
+je m'en charge.</p>
+
+<p>Dans un wagon-restaurant, les San Buscar et
+les Mariolles, autour de reliefs souffreteux,
+causent.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont ces dames qui l'ont voulu, dit
+Mariolles. Nous aurions pu dîner parfaitement
+à Biarritz.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous que nous avions mauvaise
+cuisine, demande Imogène avec des yeux innocents.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, explique Mariolles indigné,
+que je déplore de n'avoir pas apporté une volaille
+froide dans un journal.</p>
+
+<p>La comtesse, dit San Buscar (c'est toujours
+de sa femme qu'il parle), ne reconnaît en cuisine
+que le homard, à cause qu'il est rouge, et
+la salade, pour le vinaigre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! et le céleri cru, Cristobal, et le chutney,
+j'adore, et le Tabasco-sauce, et le... le...</p>
+
+<p>&mdash;... prélude de <i>Lohengrin</i>, propose Mariolles.</p>
+
+<p>&mdash;Non, une chose qu'elle est faite avec ce
+poisson qui sent beaucoup, qui n'est pas cuit.</p>
+
+<p>&mdash;Le caviar?</p>
+
+<p>&mdash;La morue, dit Sylvère.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne pense pas non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Comment dites-vous, mon cher ami?
+demande San Buscar, quand une chose vous
+embête: zut ou zout? je ne sais jamais.</p>
+
+<p>La conversation tombe, comme un enfant,
+pas de très haut; elle ne se fait pas de mal.</p>
+
+<p>Les messieurs fument. Imogène continue à
+poursuivre le petit nom de son poisson. Sylvère
+regarde derrière les longues vitres glisser silencieusement
+le paysage des Landes. Sous les
+premières étoiles, elles passent, par gradations
+insensibles, du violet au noir; et, au couchant,
+un peu de pourpre fanée pend encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne dites rien, Sylvère?</p>
+
+<p>&mdash;Ce paysage me plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Les Landes? Mais c'est odieux quand il
+n'y a pas d'incendie. Et je me demande, même,
+pourquoi nous n'en voyons pas ce soir: c'est
+la saison.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'allez pas demander le registre
+des réclamations?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais j'aime que les choses se passent
+régulièrement.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, ça sent bon, continue Sylvère.
+Et il y a des tas de bruyères violettes et roses
+qu'on a envie de cueillir. Et puis j'espère toujours
+apercevoir un berger qui tricote sur des
+échasses, comme lorsque j'étais enfant.</p>
+
+<p>Imogène lui prend la main, et de sa voix un
+peu rauque, si émouvante quand elle se fait
+tendre:</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes drôles, dit-elle, vous
+autres Françaises. Il n'y a aucune part où vous
+avez joué, étant petites, ou bien étant grandes,
+pleuré, vous pourriez y revenir sans être émues.
+Les places où moi j'ai été, ou non, auparavant,
+c'est le même pour moi; même où j'étais amoureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me faites-vous ces yeux-là,
+s'écrie Sylvère; on dirait qu'il y a un noyé
+dedans!</p>
+
+<p>&mdash;Et permettez que je vous dise, ma chère
+amie, intervient San Buscar avec gravité, les
+endroits où vous avez été amoureuse&mdash;vraiment...</p>
+
+<p>&mdash;Plaignez-vous, Cristobal. Pensez-vous que
+c'est pour ne l'avoir jamais été que je partage
+avec vous mon lit-toilette cette nuit?</p>
+
+<p>Mariolles fait une demi-grimace.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous bien ne pas raconter ces
+choses, lui dit-il entre haut et bas.</p>
+
+<p>Imogène, sous la table, lui allonge une ruade
+légère, presque une caresse, et Mariolles garde
+un instant entre les siens un pied mince et
+long qui s'avoue prisonnier d'assez bonne grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous lui répondre? dit cependant
+San Buscar avec orgueil.</p>
+
+<p>Mais Sylvère reste silencieuse. Elle regarde
+les Landes plates, toutes noires, maintenant,
+glisser le long du train.</p>
+
+<p>A son côté, tout à coup, la vitre éclate, et
+une grosse pierre vient frapper San Buscar à
+la tête, sans force d'ailleurs. Il y a une minute
+d'effarement dans le wagon. On s'empresse
+autour de la victime qui n'a rien qu'un peu de
+surprise vaniteuse à l'idée d'avoir «essuyé» un
+attentat. Et il ne peut s'empêcher de croire
+que c'est lui spécialement qui a été visé.</p>
+
+<p>Les gens continuent à s'agiter...</p>
+
+<p>Un vieux monsieur pose des conclusions.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inadmissible que ce soit une plaisanterie.
+Le projectile, pour avoir percé une
+vitre aussi épaisse, a dû être lancé avec une
+fronde, et lancé adroitement. Non, c'est bien le
+crime d'un anonyme contre des anonymes, le
+type primitif de l'attentat anarchiste...</p>
+
+<p>&mdash;... L'âge de la pierre impolie, dit Mariolles
+pour dire quelque chose.</p>
+
+<p>Cependant Mme de San Buscar soupèse la
+pierre dans ses mains; elle a la forme à peu
+près et la grosseur d'un oeuf de cygne.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ferai un presse-papier, songe-t-elle
+tout haut. Et elle reprend: Comment s'appelle
+la place, savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ychoux, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. J'écrirai dessus: Souvenir d'Ychoux.</p>
+
+<p>Sylvère est pâle; elle a eu peur, et elle songe
+maintenant à cette haine qu'ils ont laissée derrière
+eux, au berger dont le bras fort a visé en
+vain la chose de luxe, insensible, brillante, qui
+continue de précipiter sa course à travers la
+nuit fraîche et résineuse.</p>
+
+<p>Mais Mme de San Buscar rompant le silence:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écrie-t-elle; je sais maintenant:
+c'est du Bummaloe-fish, que je voulais dire.</p>
+<br>
+
+
+<p>Sous le petit jour qui semble ne percer qu'avec
+effort l'appareil des verrières, la gare d'Orsay est
+immense, concave et grise, avec des lampes
+pâlissantes, des lanternes qui fuient en sens
+divers, et parfois le son riche d'une chose en
+fer qui résonne.</p>
+
+<p>Tandis que leurs valets de chambre, lourds
+encore de sommeil, agitent sans but un désordre
+de sacs et de couvertures, nos voyageurs
+se confrontent. Ils ont des yeux trop noirs dans
+des visages trop blancs, et cet air de gêne et de
+froid que laisse une toilette bâclée, une toilette
+«sur le linge».</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait, propose Mariolles, laisser
+les bagages s'arranger avec les domestiques et
+ruer soi, sur l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui a télégraphié au Léviathan?</p>
+
+<p>Personne n'a télégraphié au Léviathan-Hôtel.
+Les San Buscar et les Mariolles échangent des
+regards chargés de muets reproches.</p>
+
+<p>&mdash;Partons tout de même, fait Sylvère.</p>
+
+<p>Elle est un peu lasse des trains dits de luxe,
+des pseudo-dévêtissements sur les lits-attrape,
+et elle se prend à regretter l'honnête coin de
+première de son enfance, avec des plaids.</p>
+
+<p>Seule Imogène proteste, et tient à vérifier
+que ses colis sont au complet. Elle n'en a que
+neuf, n'ayant pu, en un jour, emballer tout le
+nécessaire; mais elle n'en professe que plus
+d'amour envers ce qui lui reste, comme les
+mères ont accoutumé pour le peu d'enfants que
+leur a laissés une longue guerre.</p>
+
+<p>On se résigne; on monte à l'arrivée des chemins
+roulants, pour se placer, selon les indications
+précises de la Compagnie, devant la bouche
+dont la lettre correspond au numéro de son
+billet (à moins que ce ne soit le contraire ou
+autre chose). Imogène guette à la place indiquée.
+Les colis les plus incohérents: cartons
+entr'ouverts, malles de bonne avec du poil
+dessus, peaux de truie, etc., montent, montent,
+d'un train uniforme, avec un peu de cet air
+bête qu'affectaient, à l'Exposition, les touristes
+du trottoir en rond. Enfin paraissent ceux d'Imogène;
+mais, comme s'ils dédaignaient de la reconnaître
+dans son attente désolée, de droite,
+de gauche ils virent, ils s'égaillent, vers tous
+les comptoirs où elle n'est pas, manifestant
+ainsi une fois de plus l'obscure malice des objets
+mobiliers.</p>
+
+<p>Tant bien que mal on les rassemble (peut-être
+qu'ils n'ont plus envie de jouer); ils sont
+là tous les neuf, en robe kaki timbrée de violet,
+et tout le monde s'ébranle vers le Léviathan-Hôtel.</p>
+
+<p>Trois quarts d'heure de course, on descend
+devant le caravansérail de l'avenue du Bois.
+D'un joli blanc de plâtre que la patine de Paris
+n'a pas encore flammé de noir, on dirait quelque
+monstre géant et modern-style, accroupi au
+bord de la route. Cependant paraît un employé
+amnésique et polyglotte, pour qui, malgré ses
+efforts, la plupart des choses n'ont plus de nom
+dans aucune langue. On finit par s'entendre:
+deux petits appartements au cinquième (avec
+balcon) sont mis à la disposition des infortunés
+explorateurs. Et déjà ils se hâtent vers leurs
+lits, impatients de réparer le repos qu'ils ont
+goûté dans le train.</p>
+
+<p>Les Mariolles ont un petit salon, une chambre
+à deux lits et un cabinet de toilette dans lequel
+on s'occupe de transporter leurs bagages. Ils
+ont été tout droit se coucher sans beaucoup
+prendre garde à l'ameublement, et c'est ainsi
+que bien des splendeurs modernes leur ont
+échappé. Le petit salon surtout, avec ses bois
+teints, ses cuivres à l'emporte-pièce, ses chaises
+en forme de céleri décortiqué, ses tables hérissées
+d'angles dangereux, présente on ne sait
+quel air anglo-belge des plus ressemblants.
+Pourtant nul ne l'admire, et déjà, sans doute,
+les Mariolles se sont abîmés dans les ténèbres
+du sommeil.</p>
+
+<p>Mais voici, sans qu'ils s'en doutent, qu'il
+leur arrive des visiteurs: inopinément la porte
+du corridor s'ouvre et introduit dans leur petit
+salon:</p>
+
+<p>1° Un Anglo-Saxon très rasé, apparemment
+Américain, en habit et complet état d'ivresse;</p>
+
+<p>2° Une charmante petite dame de 1m,65,
+blonde, mince, et d'une élégance un peu exotique
+qui fait penser qu'on l'aurait aperçue au Delmonico
+ou chez Cubat, eût-on fréquenté seulement
+un peu les capitales attenantes à ces restaurants.</p>
+
+<p>Ils semblent du reste se considérer tout à
+fait comme chez eux. La petite dame s'assied,
+et, ouvrant un étui à cigarettes en or cannelé:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit-elle, donnez-moi un peu de
+feu pour une cigarette.</p>
+
+<p>Avec des gestes mal coordonnés, le jeune
+homme fouille dans toutes les poches d'un habit
+un peu fripé. Le haut de forme aussi a subi des
+atteintes fâcheuses, tandis que son devant de
+chemise laisse pendre, au bout d'une chaînette
+d'or, un bouton qui oscille au même rythme
+que son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'ai plus d'allumettes, dit-il; je
+vais en prendre dans la chambre.</p>
+
+<p>Et il va pour ouvrir la porte; mais Mariolles
+l'a close tout à l'heure, ce qui semble irriter
+fort le nouveau venu, en sorte qu'il la comble
+de coups de pied.</p>
+
+<p>&mdash;Blesse leurs yeux! jure en une langue
+indéfinissable l'étrange étranger. Et il ajoute,
+parmi les coups de semelle:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des voleurs dans mes chambres.</p>
+
+<p>&mdash;Menteur! fait la petite dame, qui en perd
+son accent russe. Et elle reprend plus languissamment:</p>
+
+<p>&mdash;Tâchez de les faire sortir, Lord, s'il y a
+moyen. Je voudrais tant les voir.</p>
+
+<p>Mais Lord ne fait que jurer et ruer, et elle
+ajoute, ayant ressaisi toute sa petite dignité
+nonchalante:</p>
+
+<p>&mdash;Moi qui avais envie, justement, de me
+coucher avec vous.</p>
+
+<p>Cependant Mariolles se démêle avec surprise
+d'un sommeil obscur. Un instant il rêve que c'est
+Imogène, là, en train de forcer sa porte. Mais
+les derniers coups de pied le réveillent: il lui
+semble que son rêve monte, monte, avec lui,
+d'un obscur abîme, et vient crever à la lumière,
+comme une bulle d'air qui était posée sur les
+feuilles, au fond de l'eau. Sylvère, de son côté,
+ouvre, avec une épouvante confuse, des yeux
+gris tout brouillés de songe.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! qu'est-ce qu'il y a, crie enfin
+Mariolles.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous sortir tout de suite, crie de
+son côté le jeune homme ivre, et me laisser
+les chambres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un fou, pense Mariolles, qui se décide
+à aller voir sans se vêtir davantage.</p>
+
+<p>Confrontations de quelques secondes au bout
+de quoi, devinant un ivrogne qui se trompe
+d'appartement:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous demandez, dit-il: pas
+à boire, je suppose. Vous ne voyez pas que ce
+n'est pas ici chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous sortir, continue l'autre. Et
+qu'est-ce que vous avez fait de mes costumes?
+(Car l'appareil léger de Mariolles se confond,
+dans cette cervelle éclairée à l'alcool, avec une
+vision de vêtements mis au pillage.)</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, laissez-moi dormir, ou je vous fais
+fiche dehors par la police.</p>
+
+<p>&mdash;Au voleur! au voleur! hurle le Yankee;
+et, de son pied, il empêche Mariolles de refermer
+la porte. Celui-ci, impatienté, envoie, d'un
+coup de poing sec au creux de l'estomac, le
+jeune étranger prendre contact avec un guéridon
+derrière lui. Ces deux objets se répandent
+aussitôt; l'Américain se relève seul, et, saisissant
+prestement son revolver sur sa cuisse droite
+il le décharge (trop haut) contre la porte refermée.
+Un seul coup part, et le jeune homme,
+regardant son arme, constate qu'il ne s'y trouvait
+qu'une balle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! gentlemen, s'écrie-t-il, en se remettant
+à tambouriner contre la porte, voulez-vous
+me prêter des cartouches?</p>
+
+<p>A la fin, au bruit, et aux coups de sonnette
+de Sylvère épouvantée, un valet et une servante
+se déterminent à accourir lentement. Mais la
+vue d'un jeune homme évidemment courroucé,
+qui brandit une arme fumante, les confirme
+dans l'idée qu'il ne sied point au domestique de
+se mêler à la querelle des maîtres, et cependant
+la dame à l'accent russe, qui a fini par
+trouver des allumettes, fume des cigarettes au
+hashich, et se tient commodément assise à contempler
+cette petite scène.</p>
+
+<p>Elle ne tarde pas, d'ailleurs, à le devenir de
+famille, Mme de San Buscar (peignoir de linon
+vert-de-gris, babouches de fourrure, chignon
+hâtif, très bas, sur la nuque), qui survient avec
+son mari, reconnaissant son frère dans l'assassin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Lord!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Imogène. Je ne pensais pas vous
+voir avant deux ou trois jours. Bonjour, San
+Buscar. Comme ridicule vous êtes, avec cette
+chose sur la tête.</p>
+
+<p>Le fait est que Cristobal, habillé à la hâte,
+est resté coiffé d'un foulard noir et rouge, qui
+lui fait des cornes sur les tempes. Laissant les
+siens s'arranger entre eux, il s'occupe à calmer
+les domestiques, dont le courage a crû avec le
+nombre, et qui, cinq ou six maintenant, parlent
+de traîner le meurtrier chez le commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Au Mexique, leur explique-t-il, cela ne
+ferait lever personne. On y tire des coups de
+revolver toute la nuit, pour la moindre controverse,
+pour rien, pour le plaisir. Dans sa
+chambre, tout seul, on fait des cartons, pour
+s'entretenir la main.</p>
+
+<p>Et son foulard lui donne un air patriarcal
+qui sème la conviction dans les coeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Lord, dit Imogène, vous allez faire des
+excuses au baron de Mariolles-Sainte-Mary, c'est
+mon ami, et sa femme, quand vous la verrez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la connais pas, fait le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est vrai; mais justement, vous
+devez.</p>
+
+<p>Il songe un peu, et puis, indiquant la petite
+dame:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, dit-il, vous faire connaître
+mon amie, Mme d'Erèse.</p>
+
+<p>Imogène s'incline sans marquer d'enthousiasme;
+comme la matinée, elle reste fraîche.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai connue hier soir, continue Lord,
+qui explique sa jeune amie comme un tableau;&mdash;par
+Clodowitz. Mais nous l'avons laissé sur
+un canapé: il avait bu, beaucoup. Madame, elle,
+est Persane, ou Parthe, d'un pays qui s'appelait...
+Comment déjà?</p>
+
+<p>&mdash;L'Atropatène, donc, déclare Mme d'Erèse.</p>
+
+<p>A ce moment la fameuse porte s'ouvre, et
+Mariolles, à peu près vêtu, paraît. Il a sans
+doute reconnu les voix, de sa chambre, et ne
+paraît point trop surpris des conciliabules qui
+s'offrent à ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur de Sainte-Mary, dit Imogène,
+laissez-moi vous présenter le plus désolé jeune
+homme d'Amérique, de son erreur. Mon frère,
+Master Lord Harryfellow.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis enchanté vraiment, dit Mariolles;
+et on se serre la main avec une telle cordialité
+que le bouton d'or, au bout de sa chaînette,
+oscille violemment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voudriez pas avoir, reprend Lord,
+un verre de sherry?</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>LA TOURNÉE DES GRANDES-DUCHESSES</h3><br>
+
+
+<p>Le petit salon de Mme d'Erèse est art-nouveau
+au point que les meubles en font: Bing! dès
+qu'on y touche; si tourmentés d'ailleurs de
+formes qu'ils évoquent ces amusettes ingénieuses
+où l'Inquisition d'Espagne dépiautait
+les hérétiques. N'est-ce point là tout ce qu'il
+faut à une société qui ne sait plus se tenir assise?</p>
+
+<p>Quelques bibelots d'une flagrante inutilité
+se tordent dans les coins, comme des vignes
+d'avant le phylloxera. Sur le mur, des estampes
+singulières attristent un papier touffu de William
+Morris: <i>le Christ aux orties</i>, oeuvre confuse
+et belge, y fait pendant, par-dessus la
+sanglante <i>Sainte Thérèse</i>, de Rops, à la <i>Sapho
+Malthus alter</i>, de Beardsley; et une obscénité
+anglaise du XVIIIe siècle, où de la viande nue et
+rouge rit par mille rides, semble saine à côté.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne affaire, votre Rowlandson, dit à
+Mme d'Erèse une personne mûrissante et blonde
+comme le froment de juin.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui? répond la jeune femme.</p>
+
+<p>Mme La Mortagne (c'est le nom de l'amie), qui
+a servi d'intermédiaire en cette négociation,
+comme en bien d'autres, se tait, et pince sa
+bouche grasse.</p>
+
+<p>Elle n'aimait point qu'on la fît se souvenir
+des affaires faites, ni du temps passé&mdash;passé,
+s'il faut l'en croire, à s'occuper d'oeuvres. Oui,
+mais lesquelles? Au moins excellait-elle à
+mettre en rapports un certain ordre de personnes
+charitables avec les familles embarrassées de
+grands pianos et de petites filles.</p>
+
+<p>Très bourgeoise, quant à elle, Palmyre La
+Mortagne élevait sévèrement, à l'ombre de Saint-Sulpice,
+parmi le reps et l'acajou d'un cinquième
+escarpé, deux jeunes La Mortagne déjà
+sur leurs robes longues, et que toutes sortes de
+raisons lui faisaient tenir à l'écart de son ordinaire
+entourage. Palmyre ne passait d'ailleurs
+pas pour avoir montré à l'endroit de ses
+contemporains cet invincible éloignement qui
+afflige M. Piot; et cela même la faisait <i>dater</i> en
+quelque sorte dans le milieu presque purement
+féministe, si on ose dire, de ses amies et clientes.</p>
+
+<p>A défaut de ses filles elle y promenait, comme
+en laisse, M. Emmanuel La Mortagne, homme
+mûr, de blanc barbu, et dont la tête était si
+étroite qu'il semblait ne se pouvoir présenter
+que de profil; avec cela s'efforçant au majestueux.
+Mais il donnait le sentiment, en réalité,
+d'un aigrefin pusillanime, sans joie; et que tous
+les vilains métiers, qu'à sa figure on voyait
+bien qu'il faisait, c'était comme par pénitence.</p>
+
+<p>Donc Palmyre pinça sa bouche, et regarda la
+maîtresse de la maison. Celle-ci était cette
+même personne, douée d'un léger accent
+russe, que Lord avait amenée un matin au Léviathan-Palace.
+Elle s'appelait Floride de son
+petit nom, ne <i>mettait</i> point l'orthographe, et ce
+qu'on en savait le mieux, c'est qu'un M. d'Erèse,
+en effet, avait vécu assez longtemps pour la
+prendre en mariage, au moment même de la
+laisser veuve et sans un sou. Au reste, elle
+avait du charme, des vices, un salon dont les
+rares Parisiens qui s'y étaient trouvés confondus
+parmi des colonies étrangères, soupçonnaient
+que sa chambre à coucher n'en était pas
+loin.</p>
+
+<p>Telle était la dame avec qui Lord passait
+pour être du dernier bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Floride, répondant à ses pensées,
+les Américains, ma chère amie, c'est des
+hommes qui ne tirent pas à conséquence... Et,
+au fond, ce qu'il y a de préférable chez eux,
+c'est leurs femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Floride! fait Palmyre d'un air de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je sais que nous n'avons jamais
+eu les mêmes dégoûts. Oh! et puis: flûte; je
+préfère encore mieux la cocaïne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le joujou nouveau, décidément.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la morphine ne se porte plus. Tandis
+que l'autre: il n'y a pas comme ça, et un
+corset, pour vous soutenir. Figurez-vous, je
+m'étais mise à en prendre des paquets... jusqu'à
+m'endormir vingt-quatre heures, une fois,
+chez la même personne... une de mes amies.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourriez dire: un.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien. Et le mieux c'est qu'elle
+n'avait qu'un seul dodo, et qu'elle attendait
+son oncle, je crois. Ce qu'elle n'a pas fait pour
+me réveiller. Me jeter de l'eau, me chatouiller
+sous les pieds; jusqu'à me crier dans l'oreille:
+«Voilà une lettre chargée!» Rien n'y a fait,
+que la faim, je pense. Car je n'ai rouvert les
+yeux que pour réclamer mon chocolat.</p>
+
+<p>&mdash;En fin de compte, qui est-ce qui vous a
+donné ce goût?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cet imbécile de Lord. Lui en prenait
+à cause de ses battements de coeur. Alors,
+pour lui tenir compagnie... J'aimais autant ça,
+parce que ça le rendait encore plus sage qu'à
+l'ordinaire. Et puis, ça me le faisait voir différent.
+Lui aussi il perdait la tête, trouvait que
+je ressemblais à Mme de San Buscar; je lui renvoyais
+le compliment. Nous parlions d'elle; il
+me baisait les mains; le temps passait. C'est
+vrai, au moins, qu'il lui ressemble, en plus
+menu&mdash;et qu'ils s'aiment beaucoup. Je voudrais
+que vous les voyiez ensemble: on dirait
+mari et soeur.</p>
+
+<p>&mdash;L'heureuse famille, quoi. Et le San Buscar,
+qu'est-ce qu'il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère, il n'y a rien à dire. Vous
+pensez bien qu'avec le petit frère je suis au
+courant. D'ailleurs, si vous voulez demander à
+San Buscar, il va venir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui, le rasta généreux, dont vous me
+parliez l'autre jour, à propos de ces jarretelles
+que vous faites faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! en vermeil. Oui, c'est lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et aussi... Américain que son beau-frère?</p>
+
+<p>&mdash;Non, fait Floride, avec un air de découragement.
+Lui, c'est du Sud; il faut s'employer.
+Figurez-vous que j'ai._._._._._._._._.</p>
+
+<p>Ici l'on sonne, et l'introduction de San Buscar
+provoque bientôt le départ de Palmyre,
+quoique Floride tâche à la garder encore, comme
+sauvegarde. Mais San Buscar roule sur Mme La
+Mortagne des yeux pareils aux boules d'un loto
+tragique, en sorte qu'elle s'en va; et le lecteur
+imagine sans peine tout ce qui s'ensuit.</p>
+
+
+
+<p>Cependant M. Gédéon-Lord Harryfellow (de
+Minneapolis) et sa soeur Imogène étaient en
+train de s'entretenir en leur langue maternelle,
+du moins si l'on peut accoler à l'anglais cette
+caressante épithète.</p>
+
+<p>Comme tout ceci se passait quinze jours plus
+tard, au moins, que la petite bagarre du Léviathan,
+Lord était sensiblement dégrisé. Selon
+son habitude, il ressemblait au premier Consul,
+en plus grec et en moins penseur: sa pensée,
+il faut le dire, ne s'exerçant d'ordinaire
+que sur des objets peu compliqués, une bonne
+partie de golf, par exemple, ou de poker,&mdash;un
+cheval qui saute, derrière le lointain renard,
+dans le matin vif,&mdash;ou bien encore cette odeur
+rapide de drogue et de noisette qu'exhale un
+cristal creux, où le soda mousse dans du wiskey.
+A part cela, indifférent; et, de toutes ces belles
+envies dont souffre l'Europe, n'ayant que les
+rudiments; quelque chose comme une appendicite
+de vices: assez pour en souffrir, trop peu
+pour que cela lui servît à quelque chose.</p>
+
+<p>Sa soeur se plaisait à son visage. C'était
+comme le sien propre qu'elle aurait vu respirer
+en face d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, Lord, vous nous faites
+faire la fête, ce soir.</p>
+
+<p>Lord répond avec gravité:</p>
+
+<p>&mdash;On ne pourra pas boire, presque du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, mais si. Et puis, pour une fois. Savez-vous
+que vous êtes peu aimable pour Mme de
+Mariolles; vous ne lui faites même pas la cour.</p>
+
+<p>Lord cherche un peu ses mots, et répond:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez dit qu'elle vous ressemblait.
+Je ne trouve pas, pas assez.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas une raison; et puis, elle est
+plus jeune que moi.</p>
+
+<p>&mdash;A son âge, vous étiez déjà une splendide
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, je sais...</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous est désagréable, que je vous le
+dise?</p>
+
+<p>Imogène caresse son frère de ses yeux grisâtres,
+et, lui mettant la main sur l'épaule,
+doucement, comme on repose une tasse de thé:</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Lord, vous devriez aller voir la
+nouvelle salle du Pinturichio, au Vatican.</p>
+
+<p>Le jeune homme, réfléchit quelques secondes;
+puis, assuré qu'il ne comprendra pas de lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demande-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pour rien; pour vous rendre compte que
+les costumes ont changé depuis les Borgia.
+Et, à part cela, si vous voulez être aimable
+pour moi, tâchez de l'être un peu davantage
+ce soir, pour mon amie Sylvère.</p>
+
+<p>Lord a rougi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois ce que c'est, Imogène. Vous voudriez
+que j'occupe cette jeune dame, pendant
+que vous flirtez avec son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Lord, vous êtes un cynique.</p>
+
+<p>&mdash;Et pensez-vous que ça m'amuserait de...</p>
+
+<p>&mdash;Lord, vous êtes un jaloux.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari ne l'est pas assez. Je vais lui
+ouvrir les yeux, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne ferez pas ça. Il en parlerait à
+Mariolles; ça casserait tout. Et puisque ça n'est
+que pour s'amuser, mon petit Lord, pour troubler
+un peu ce ménage. Je les aime bien; mais
+ils ont l'air trop heureux, aussi, de leur bonheur.
+Et si vous ne dites rien, je serai bien gentille
+avec vous...</p>
+
+<p>Elle prend son bras.</p>
+
+<p>&mdash;... comme lorsque vous étiez petit, et que,
+de la varangue, nous regardions le lac.</p>
+
+<p>Lord revoit soudain les jours de son enfance,
+les jours heureux de Minneapolis, la villa de
+brique et de pierre, à porche rond; sa soeur,
+plus grande que lui, en robe courte encore et
+chaussettes cachou. Lord est ému, Imogène
+victorieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Quant au dîner, ne vous en mêlez pas,
+reprend-elle. Mariolles a promis de nous mener
+dans un endroit drôle, où il va des poètes, à la
+<i>Ca' d'oro</i>, je crois, ça s'appelle.</p>
+
+<p>Le jeune homme songe que ce doit être un
+restaurant fastueux, où les mets sont remplacés
+par des danses et la musique. Il approuve
+avec la tête, en regardant sa grande soeur de
+ses yeux clairs et beaux qui ne laissent jamais
+rien lire.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous étiez gentille tout de suite, dit-il
+enfin, vous viendriez avec moi au Bain de Cuir.</p>
+
+<p>&mdash;Au...?</p>
+
+<p>&mdash;Au Bain de Cuir; c'est le bar de l'hôtel.
+Il est très convenable, à cette heure: il n'y a
+personne.</p>
+
+<p>Le bar du Léviathan est dans le sous-sol. Il
+semble d'abord qu'on aille visiter les égouts; et,
+quand on y est, c'est comme un paquebot
+énorme d'acajou et de cuir, qui se serait enlisé là
+solidement. Tout y est démesuré d'aspect, massif,
+confortable; et les gens qu'on y voit boire
+ont l'air, en plus moderne, des compagnons
+d'Ulysse dans la caverne de Polyphème. Mais
+ce bon géant n'y est pas à cette heure-ci, ni lui
+ni personne, ou presque. Derrière son comptoir,
+qui ressemble un peu à un monument mégalithique,
+le barman en smoking blanc somnole;
+et, seul, à quelques kilomètres dans la
+direction du billard, un monsieur joue aux
+dominos avec une personne en robe princesse.
+De temps en temps, il jure; et elle alors, en
+bombant sa gorge, fait éclater les facettes d'un
+rire aride et étincelant.</p>
+
+<p>Lord les regarde avec indignation, comme
+s'ils lui volaient quelque chose; mais bientôt ils
+disparaissent par une porte de fond dans les
+profondeurs de quelque autre caverne; et ces
+vastes solitudes restent uniquement vouées à
+l'amitié fraternelle.</p>
+
+<p>Imogène et le jeune homme sont assis dans
+une espèce de demi-lune, parmi les coussins
+d'un hémicycle de cuir capitonné. Un peu de
+jour, qui filtre sur leurs têtes par un soupirail
+de verre à bouteilles, se mélange tristement
+avec la lumière électrique.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous buvez là, Lord?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours le même, wiskey and soda.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cette chose qui vous met dans des
+transes. Je voudrais goûter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous n'avez jamais, même en Amérique?
+Je vais demander un verre pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas que je boive au vôtre?</p>
+
+<p>Lord le lui tend: les doigts de sa soeur se
+posent sur les siens autour du cristal, de façon
+qu'elle porte à la fois vers ses lèvres le verre et
+la main du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tremblez, dit-elle. (Et elle boit.)
+Pouah! que c'est mauvais. Faites-m'en boire
+encore, voulez-vous. Qu'y a-t-il? Vous êtes
+tout pâle. C'est vrai que je vous trouve très
+changé par ce voyage,&mdash;tout à fait un homme,
+maintenant. Je ne pourrais plus vous prendre
+sur mes genoux, vraiment.</p>
+
+<p>A ce moment, Lord, qui en effet est pâle, la
+regarde avec une telle intensité que ses yeux
+en prennent de la signification. Mais Imogène
+reprend avec simplicité:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que vous devez être beaucoup
+trop lourd.</p>
+
+<p>Et elle ajoute, d'un air de rêver:</p>
+
+<p>&mdash;Aussi lourd, <i>I bet</i>, que M. de Mariolles...
+Mais ne me regardez pas comme si vous alliez
+me tuer, Lord.</p>
+
+<p>Elle a mis sa main belle et grande devant sa
+bouche et ses yeux gris, comme la <i>Vergognosa</i>
+du Sodoma; et on voit qu'elle tient son sérieux.
+Mais son rire enfin triomphe. Comme une
+source qui jaillit, volubile, multiple et riche, il
+éclate sous la voûte, monte, ruisselle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, demande Lord d'une voix
+changée, d'une voix de garçon qui mue. Il se
+penche, et sa bouche défiante semble menacer
+les lèvres entr'ouvertes d'Imogène.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, Lord. Vous voyez bien que
+c'est à Cristobal que je pensais.</p>
+
+<p>Elle se reprend à rire en lançant à son frère
+des regards en dessous. Et tout à coup une
+voix amie se fait entendre derrière eux: c'est
+Mariolles.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée de s'enfouir en plein jour dans
+ce sarcophage. Bonjour, Lord. Va bien?</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Moi qui vous cherche partout pour
+ce dîner de ce soir. C'est toujours convenu?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répond Mme de San Buscar.
+Ça colle, comme vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne dis jamais de ces choses-là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous n'avez pas bu de wiskey.</p>
+
+<p>Là-dessus, ayant pris rendez-vous pour tout
+à l'heure, on se sépare. Imogène a des courses à
+faire. Mariolles va retenir leur table pour le dîner.</p>
+
+<p>Ce n'est d'ailleurs pas loin du <i>Léviathan</i>, et,
+le soir, toute cette jeune bande s'y rend à pied.</p>
+
+<p>&mdash;Car, dit Mme de San Buscar, quand on est
+pour vadrouiller, ça n'est pas pour faire de
+l'esbrouffe.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, répond Sylvère d'un air
+grave.</p>
+
+<p>La <i>Ca' d'oro</i> tient le milieu entre le boarding
+house et la villa de cocotte. Il y a des enfants,
+un ping pong; on y joue le poker; et des messieurs
+mûrs, de temps en temps, y logent quelque
+jeune parente de la province que mille raisons
+de famille les empêchent de présenter à leur
+femme. Les patrons: une Italienne maigre,
+blonde, au bavardage avisé, qui sait le tarif de
+bien des choses; et son mari, M. Joffre, autrefois,
+comme une poularde, venu du Mans, et qui cligne
+dans sa face aux mille rides des yeux rigoleurs,
+où l'on puise cette impression rassurante que
+M. Joffre, pour de l'argent, ferait jusqu'à des
+choses honnêtes. Il serre avec effusion les mains
+de Mariolles, un peu gêné.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur Joffre, très bien. Et ces
+messieurs de l'École française, toujours fidèles?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur, nous ne recevons plus du
+tout d'hommes de lettres. C'est plutôt des dames,
+maintenant.</p>
+
+<p>En effet, c'est plutôt des dames. Sur une
+trentaine de personnes, seuls cinq ou six mâles
+sont assis ça et là, piteusement. M. La Mortagne
+fait partie de cette élite. Muet et de profil, il se gave
+au sein versicolore d'une trolée féminine que
+préside, l'air impérieux et lointain, la célèbre
+Mme N... Arrivée naguère ou jadis du Chili avec
+un sac énorme, elle se maria et envoya son
+mari surveiller ses mines; inutile, certes, qu'il
+était à cette belle et singulière personne, aujourd'hui
+un peu molle, un peu mûre, mais toujours
+de grand air. Depuis longtemps, dans son
+milieu, on l'appelle Belle Amie.</p>
+
+<p>A reconnaître Mme La Mortagne, San Buscar a,
+un instant, craint ou espéré voir aussi Floride.
+Mais elle n'y est point; il entend qu'on parle
+d'elle, précisément, et qu'elle dîne à Montmartre
+avec un monsieur. La Chilienne fait la moue.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, dit-elle, s'il avait quelque
+chose pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;De la galette il a, pour lui, riposte Palmyre;
+et M. La Mortagne la regarde d'un air sévère, en
+passant sa main dans sa grande barbe, comme s'il
+y cherchait des pensées ou des miettes de pain.</p>
+
+<p>Des tables plus petites se partagent le reste
+de l'assemblée. C'est jour anniversaire, paraît-il,
+pour l'une de ces dames. De quoi? On ne sait
+pas bien, mais il règne à la <i>Ca' d'oro</i> un air de
+fête. Belle Amie offre à toute venante quelque
+peu d'une de ces tisanes sans danger dont
+l'ivresse se dissipe en quelques éternuements.
+Et on parle de bal. La petite Perdicion, chorégraphe
+espagnole, dont les cheveux couleur
+goudron ondulent sur un front bas, a promis
+un intermède, et fait venir pour lui servir de
+vis-à-vis un vieillard au teint de cuivre, et aussi
+un adolescent du plus agréable aspect.</p>
+
+<p>Après le dîner, qui ne présente comme incidents
+notables que le bris d'un saladier dont la
+sauce se répand sur plusieurs robes, et une violente
+altercation entre une dame âgée et un
+jeune homme qui dînent en tête-à-tête, on passe
+au salon, et, tout de suite, Perdicion prélude,
+avec le vieillard, à ses exercices.</p>
+
+<p>Elle est comme frottée d'huile: autour de sa
+croupe et de son ventre, qu'elle bombe tour à
+tour ou ravale, l'appareil de ses membres se
+meut sans effort. On dirait quelque bête à fourrure
+qui s'étire, qui va bondir, élastique, impondérable.
+Et tout contre elle le vieux danse d'un
+air blasphématoire en agitant des castagnettes.
+Quelle sombre folie l'agite; tandis qu'il bave
+de sa bouche sans dents, ses mains dressées
+et retentissantes semblent attester au plafond
+d'invisibles et cruels fétiches.</p>
+
+<p>L'Espagnole est infatigable: c'est le jeune
+homme qui lui fait vis-à-vis à son tour. Il danse
+avec mollesse, non sans grâce; des dames lui
+font cercle et semblent, par leurs regards couverts,
+se désigner des charmes ingénus dont
+elles s'irritent, mais s'avoueraient tentées peut-être,
+si Belle Amie n'était là pour les maintenir,
+de son oeil gelé, dans la bonne voie. Mme de
+San Buscar se mêle au ring; elle cause même
+avec ses voisines et semble chez elle. Mais Sylvère,
+assise à l'écart, se sentirait moins à sa
+place, n'était un peu de vin de Bourgogne qu'elle
+a bu et qui la rassure. Elle regrette toutefois
+les poètes, Colchis surtout, dont son mari lui
+avait vanté les vers blancs, les yeux noirs et les
+cheveux bleus.</p>
+
+<p>Maintenant c'est un quadrille. Des bras et des
+jambes jetés composent une agitation bien
+française.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime autant Bullier, dit Mariolles; si on
+calterait?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Imogène avec son accent
+américain, qu'ils commencent à nous courir;
+n'est-ce pas, Sylvère?</p>
+
+<p>Sylvère fait un geste vague; Cristobal ouvre
+des yeux grands comme des pommes d'escalier,
+et l'on sort au moment qu'un monsieur commence
+d'une voie basanée:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>La virgen del Pilar dice (bis)</i></p>
+<p><i>Que no quiere estar francesa...</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais une fois dehors et quand ils ont hélé
+deux voitures:</p>
+
+<p>&mdash;Où va-t-on? s'informe quelqu'un.</p>
+
+<p>Nul n'en sait rien. Mariolles lui-même est
+perplexe.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà. Il y a quelques années, on aurait été
+au Chat Noir, chez le Père Lunette, chez Bruant...
+Sous le second Empire...</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous sommes à aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je voudrais voir des voyous...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a la Chambre...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a les Carrières.</p>
+
+<p>Et tous de crier, comme Platon:</p>
+
+<p>&mdash;Aux Carrières! Aux Carrières!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne sais pas où c'est, avoue
+Mariolles.</p>
+
+<p>L'un des cochers non plus. L'autre sourit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est loin, dit-il; à dix kilomètres au moins,
+derrière Montmartre. Et puis il faudrait de la
+troupe.</p>
+
+<p>Cette remarque refroidit tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a le Maxim's, dit San Buscar.</p>
+
+<p>&mdash;Comme turne nouvelle, dit Imogène, ça y
+est. Il y a Voisin, aussi. Seulement ils n'ont
+pas fini de croûter, dans ces endroits.</p>
+
+<p>&mdash;De... quoi?... demande Cristobal, avec ces
+mêmes yeux ronds.</p>
+
+<p>&mdash;De briffer, si vous aimez mieux. Comprenez
+donc rien, aujourd'hui?</p>
+
+<p>Par lassitude on tombe d'accord d'aller au
+Quartier Latin. Le hasard, peut-être, assemble
+dans le fiacre de queue San Buscar, Lord et
+Sylvère, déjà tristes tous trois, ah! si tristes, de
+leur petite fête. Sylvère lutte encore contre sa
+jalousie, mais d'un coeur moins vaillant. Elle
+songe à l'autre fiacre, à ce qu'on y peut faire:
+des images dégoûtantes et précises lui naissent;
+un genou découvert, une main qui rampe...</p>
+
+<p>Mais on s'arrête devant une taverne éclatante.
+On descend de fiacre; des camelots crient, une
+fille en rouge tire la langue à Lord; et l'on
+sombre dans un sous-sol, parmi le cri et la fumée
+d'une jeunesse mal vêtue: pharmaciens de
+l'avenir, Panamistes futurs, nègres; et leurs compagnes,
+d'une allure giratoire, promènent alentour
+des toilettes, des joues aux couleurs vives.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le printemps de la nation, explique
+Mariolles.</p>
+
+<p>Près du billard un jeune homme est étendu
+dans la sciure de bois qui saupoudre le carreau.
+Il vient de passer d'une attaque d'alcoolisme à
+une espèce de catalepsie; et un de ses camarades,
+pour le faire revenir, lui frappe la figure
+d'une serviette mouillée, en bégayant de fortes
+injures, tandis qu'un troisième, tout jeune, est
+assis, le menton dans sa main, et déclare de
+temps en temps d'une voix défiante:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'abhorre le sophisme.</p>
+
+<p>Comme ce sont là toutes les joies du cru, la
+petite bande s'en va, après avoir bu du grog
+américain qui se trouve excellent. Dehors, on
+retombe aux hésitations. On irait bien au bal
+Bullier; mais justement ce n'est pas le jour; en
+sorte que, suivis des fiacres, il descendent tristement
+le Boul'Mich' des légendes. Seul, Lord
+ayant atteint sans doute les bornes de sa mélancolie,
+saute à la joie, et déclare, sans bien
+dire de quoi il s'agit, que c'est la chose la plus
+«funny» qu'il ait jamais vue.</p>
+
+<p>&mdash;On est tout près de la rue de la Harpe, dit
+Mariolles. Il y avait là autrefois un certain père
+Chocolat. Malheureusement...</p>
+
+<p>&mdash;La jambe, s'écrie Mme de San Buscar.</p>
+
+<p>Ni le Vachette austère, ni le Soufflet nombreux
+en Polytechniciens ne les attirent. Quelqu'un
+parle d'aller à Montmartre. Quelle révélation!
+«Cocher, à Montmartre!»</p>
+
+<p>Elles fiacres repartirent.</p>
+
+<p>Longtemps ils roulèrent. Tour à tour on les
+vit s'arrêter à la porte de quelques cabarets à
+musique, où d'ailleurs les chants avaient cessé.
+Puis ce fut le Capitole, citadelle bien gardée&mdash;le
+Néant, où l'on est servi sur des espèces de
+cercueils poussiéreux,&mdash;le Hanneton, où des
+dames, deux par deux, étaient assises. Et partout
+il fallait boire, ou le feindre tout au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait bien le Scarabée, qui était une
+boîte singulière, dit Mariolles, mais on l'a fermé.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, dit Imogène.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait le Clou, aussi, qui était très
+bien, avec des Steinlen; et un pianiste dans la
+cave...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Tony, c'est un voyage rétrospectif.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Mariolles, demande Mme de San
+Buscar, c'est tout ça que vous savez faire, et puis
+boire. Votre tournée des Grands-Ducs, après tout,
+c'est une tournée sur le zinc.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez! Paris devient
+triste. On ne peut pourtant pas louer les égouts
+pour s'y promener aux flambeaux&mdash;ou bien
+souper avec Mlle Casque d'Or au Porc frais. C'est
+trop cher.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-ce, le Porc frais?</p>
+
+<p>&mdash;... N'existe plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répondrais bien quelque chose, si
+j'osais.</p>
+
+<p>Et, l'injure à la bouche, Imogène regarda
+Mariolles avec tendresse, sous le jaune bec de
+gaz. Sylvère frappa le trottoir du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Allons aux Halles, dit San Buscar, qui
+pensait à Floride.</p>
+
+<p>Les fiacres repartirent, cahotèrent longtemps
+sur un pavé inégal et sonore, s'arrêtèrent.
+Puis on descendit au fond d'un humide caveau,
+où des gens chantaient d'un air de misère, en
+buvant du vin blanc. Puis on entra chez un
+bistro qui servait du café au lait à des hommes en
+blouse. Lord, avec sa canne, y cassa un lustre
+à pétrole qu'on lui fit payer vingt-deux francs.
+Puis on erra parmi les Halles, à travers l'atmosphère
+tumultueuse, bariolée d'odeurs. Cela
+sentit tour à tour le poisson, les fruits ou ces
+légumes frais et nus qui sortent de terre: ils
+firent rêver Sylvère à sa province.</p>
+
+<p>Au petit jour on échoua chez Baratte, dans
+la grande salle. Deux violons y chevrotaient
+leur filet d'âme; un monsieur ivre injuriait à
+voix basse une femme qui pleurait dans son
+verre, sans rien dire; et tout le monde semblait
+las et verdissant. Sylvère avait envie de
+pleurer, mal à l'estomac. Imogène but encore
+du champagne. Son chapeau était un peu en
+arrière; ses cheveux fort défaits; le cerne de ses
+yeux comme du kohl: avec cela elle restait,
+sous la cruelle lumière du matin, d'une beauté
+sans reproche.</p>
+
+<p>On sortit enfin. Il y avait du soleil déjà en
+haut des toits; et, sur le sol, de grands tas
+verts, rouges, qui était des choux ou des
+carottes. Et les fiacres repartirent.</p>
+
+<p>Or il arriva que, le second ayant pris la tête,
+Imogène et Mariolles apparurent un instant,
+les bouches fort profondément unies. Ce ne
+fut qu'un éclair, et San Buscar n'en distingua
+rien. Mais Lord les vit; il vit aussi Sylvère
+devenir toute blanche, et lui pressant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Quels mufles, dit-il simplement.</p>
+
+<p>Tous trois se turent, écoutant leur souci.
+Cependant le fiacre tressautait sur les pavés
+durs. On aperçut ensuite les quais pleins de
+soleil, la verte Seine.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>CORRESPONDANCES</h3><br>
+
+<p class="mid">«<i>N. à Madame la baronne de Mariolles.</i></p>
+
+<p>«MADAME LA BARONNE,</p>
+
+<p>«Je vous prie de ne pas mettre ma missive
+sur le compte qu'on vous en veut, mais plutôt
+sur celui de l'estime et l'amitié. Mais ça m'ennuie
+de voir un personne comme vous, si bonne,
+qu'en s'en moque et n'y voit rien. Pour en finir,
+votre mari vous trompe avec votre amie, cette
+Mme Sanbouscar qui est venue à Paris avec vous:
+vous voyez que je sais tout ce qui vous touche.
+Ce ne sera pas longtemps monsieur votre mari,
+pour le dire en badinant, s'il continue à se promener
+avec elle, comme hier, dans le jardin du
+musée de Cluny (boulevard Saint-Michel), et
+s'embrasser tout le temps.</p>
+
+<p>«Excusez-moi de ne pas signer. Moi, je
+m'appelle Montre-Tout.</p>
+
+<p class="rig">«N...»</p>
+<br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><i>Sylvère à Madame de Ribes.</i></p>
+
+<p>«Je suis malheureuse, bien malheureuse, si
+vous saviez, chère mère; et je ne peux même
+pas le lui laisser voir. C'est de Tony qu'il est
+question, bien sûr; et pourquoi m'avez-vous
+laissée l'aimer, puisque je devais si vite sentir
+qu'il ne m'aimait plus?</p>
+
+<p>«Vous rappelez-vous ce temps où je voulais
+me faire religieuse? Tout le monde traita si
+bien cela d'enfantillage que je cessai bientôt d'y
+songer moi-même. Et aujourd'hui il me semble
+qu'il n'y avait que trop de sagesse dans cette
+folie, que l'ombre des cloîtres est le seul abri
+où ne se froisse pas le pauvre rêve des femmes.
+Vous rappelez-vous encore qu'étant fiancée je
+profitai de notre voyage à Bordeaux pour aller
+voir dans son couvent cette charmante Isabelle
+Melly, dont c'est la vocation, je pense, qui avait
+été pour moi, deux ans avant, le chant de la sirène?
+Vous ne m'aviez pas accompagnée dans
+cette visite; elle fut touchante, quoique je n'en
+aie pas compris alors le sens complet. Car j'étais
+toute à mes brillantes joies, à ma soif d'un bonheur
+inépuisable et prochain. Ah! pauvre bonheur!
+Et si j'avais su, comme j'aurais envié ce
+calme que je prenais, chez Isabelle, pour de la
+froideur, la sérénité de son visage, ses regards
+limpides et contenus, et toute son existence
+mesurée, muette, pareille à la marche des aiguilles sur
+le cadran. Autour d'elle, des meubles
+nets, peu nombreux, semblaient harmonieux
+avec sa vie. Puis on me fit visiter le jardin, un jardin
+pour rire, entre des murailles noires, avec
+quelques arbres tout en tronc qui s'étirent dans
+du gravier, et un petit autel de la Vierge, en
+rocaille, avec des fleurs en papier et aussi de
+vraies fleurs.</p>
+
+<p>«Isabelle toucha ces dernières de sa main
+pâle, et avec cette ironie un peu lointaine que
+vous aimez chez les gens d'église, me dit:
+«Voilà comme vous êtes. Et moi, comme ces
+roses de papier». Hélas! ce sont celles qui ne
+se fanent pas.</p>
+
+<p>«Mais, maman, je suis folle de vous conter
+ces riens, que vous savez aussi bien que moi, au
+lieu d'en venir à l'essentiel. C'est que j'ai honte,
+voyez-vous, de mon malheur. Il faut vous le
+dire pourtant.</p>
+
+<p>«Vous connaissez, jusque dans les détails,
+mon séjour à Biarritz, la connaissance que j'y
+fis des San Buscar, et notre voyage à Paris. Il
+m'a semblé même, à je ne sais quoi dans le ton
+de vos lettres, que vous n'approuviez pas entièrement
+cette liaison; mais, plutôt, je pense,
+ma chère mère, par une méfiance générale des
+étrangers que pour d'autres motifs. Car d'un
+côté, au moins, il n'y a rien à dire: M. et Mme de
+San Buscar sont vraiment fort au-dessus du
+rastaquouèrisme (j'espère que ce mot ne vous
+choque pas. Si vous saviez tous ceux que j'entends).
+Pour le peu de visites que je sais qu'ils
+ont faites à Paris, elles m'ont paru très bien
+placées. Votre vieil ami, le duc de Quintin, que
+je fus voir dès mon arrivée, et plusieurs fois
+depuis sur son désir, les connaît et les apprécie:
+«C'est vrai, me disait-il l'autre jour, qu'ils
+ne valent ni l'un ni l'autre ce pauvre colonel
+(le premier mari d'Imogène); mais, somme
+toute, ils sont aussi bien nés que... père et
+mère.»</p>
+
+<p>«Aussi, n'est-ce point par là que j'ai à me
+plaindre d'eux, et plût au ciel. Mais, vous avez
+déjà deviné, mère chérie, que c'est de Mme de
+San Buscar et de Tony que vient ma peine.
+Oui, j'en suis sûre, ils me trompent; mon mari
+me trompe... Ah! si je le croyais! Quoi, au
+bout de quelques mois à peine, sans que je lui
+aie causé encore un seul déplaisir; et les
+hommes sont-ils si lâches?</p>
+
+<p>«Je ne me fonde pas au moins sur cette
+lettre anonyme que j'ai reçue hier, et que voici
+(sans doute, les valets de pied en écrivent-ils de
+telles); mais j'ai vu, hélas! de mes propres
+yeux. C'était au retour d'une assez triste promenade
+de nuit à travers les plus mauvais lieux
+de Paris, ce qu'on appelle: la tournée des
+Grands-Ducs; Imogène et Tony étaient devant,
+dans un fiacre; nous, je ne sais pourquoi,
+dans un autre (vous faites les gros yeux). A un
+moment notre voiture a pris la tête, et en passant
+j'ai vu qu'ils s'embrassaient; mais avec
+quelle joie sur leur visage, et en vérité tout emmêlés
+l'un à l'autre.</p>
+
+<p>«Je suis sûre qu'ils se sont revus depuis,
+car Tony s'est absenté plusieurs fois, et je n'ose
+rien lui dire. Alors, dès que je suis seule, je
+pleure; et puis je me baigne les yeux pour qu'il
+ne s'en aperçoive pas à son retour: il me semble
+qu'il serait trop fier au fond de son coeur (ce coeur
+des hommes, pétri dans la vanité) de me rendre
+si malheureuse. Et pourtant il y a des moments
+où je voudrais mourir, si ce n'était à cause de
+vous tous. Quelquefois même je pense au divorce.
+Mais, rassurez-vous; je sais trop ce que
+je me dois pour en venir là. Et puis, pourquoi
+mentir avec vous? Saurais-je seulement vivre si
+je ne devais plus le voir, et qu'il ne fût plus
+là, près de moi, à me faire souffrir, comme
+il est juste, puisque je l'aime. Mais je voudrais
+moins souffrir, chère mère, et je n'espère plus,
+ici-bas, qu'en vos conseils, etc.</p><br>
+
+
+<p class="mid">«<i>Signé:</i></p>
+<p class="rig">«SYLVÈRE DE MARIOLLES-SAINTE-MARY.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="mid"><i>Floride d'Erèse à N...</i><br>
+
+(Carte pneumatique.)</p>
+
+
+<p>«Tu ne viens plus me voir. Qu'y a-t-il de
+cassé? Est-ce par jalousie, comme prétend cette
+La Mortagne, et pour le gros brun, encore:
+c'est bien ridicule. Tu sais qu'il n'y a entre lui
+et moi que des rapports d'affaires. Il m'achète
+de ce que je vends, voilà tout. Et toi, tu as de
+beaux yeux, mon chéri, et la bouche rouge;
+mais je ne puis pas vivre uniquement de cela:
+les oeillets, vois-tu, ça ne se mange point, ou si
+peu. Il y en a pourtant dont j'ai faim encore.
+Ah! jalouse, jalouse; viendras-tu demain, vers
+cinq heures, à la maison pardonner à ta</p>
+
+
+<p class="rig">«FLORIDE.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><i>Madame Noël de Ribes à la baronne<br>
+de Mariolles.</i></p>
+
+
+<p>«Ma chère enfant,</p>
+
+<p>«Ta lettre m'a plus affligée que surprise, comme
+font les malheurs au déclin de la vie. Mais quel
+conseil te donnerai-je que de chercher la consolation
+auprès de Celui qui est seul à connaître
+le pli secret de nos coeurs? J'ai peur aussi de ne
+pas apporter à ces choses des façons de voir
+assez pareilles aux tiennes. Malgré qu'il y ait
+toujours entre femmes, et même de mère à
+fille, je ne sais quelle complicité de sentiments,
+il me semble que beaucoup de choses ont
+changé depuis ma jeunesse, que les deux sexes
+sont maintenant presque de plein-pied, en sorte
+qu'il y a aujourd'hui deux maris, pour ainsi
+dire, par ménage, et que la responsabilité des
+hommes a diminué avec leur pouvoir. Mais on
+ne leur en veut pas tenir compte, au contraire;
+et toi-même, que je n'aurais songé guère à
+accuser d'esprit moderne, je te vois plus irritée
+contre ton mari qu'envers cette Mme de San Buscar,
+pour qui il perce même à travers ta lettre une
+bizarre sympathie. Et je sens bien que jadis,
+c'est le mari qu'on aurait pardonné le plus facilement.</p>
+
+<p>«Par contre, ma chère enfant, et quoique
+ce ne soit pas à moi de te reprocher une innocence
+aussi repliée, comment se peut-il que tu
+aies vécu, jusqu'à ton propre mariage, sans
+t'apercevoir que les épouses sont partout et
+toujours trompées? As-tu donc oublié cette
+pauvre Mme S... que son mari, malgré qu'elle
+pensât parfaitement, a fini, à force de hontes,
+par acculer au divorce dont il avait besoin pour
+épouser sa maîtresse,&mdash;et les yeux rouges de
+ma pauvre Aurélie, quand elle se réfugiait à
+Ribes, lasse d'être moquée par ton oncle avec
+des servantes, sous son propre toit,&mdash;ou encore
+cette malheureuse femme de notre régent, que
+son mari bat si fort quand il revient de courir
+la gueuse, qu'on dirait qu'il lui veut faire expier
+ses propres fautes?</p>
+
+<p>«Au reste, quand je dis que les femmes sont
+trompées, ce n'est pas, pour la plupart, qu'elles
+l'ignorent, et ce n'est pas non plus qu'elles pardonnent
+par un effort du coeur. Mais la vie, peu
+à peu, les a mises dans cet heureux état d'indifférence
+où l'on prend les choses comme elles
+viennent, et surtout comme elles ne viennent
+pas. Et ne crois pas non plus à Francillon appliquant
+le «dent pour dent», ou à je ne sais
+quelle honteuse vengeance. Car, de l'homme à
+nous, la balance n'est pas égale, et en fait
+de trahison conjugale, si elle est mutuelle,
+c'est la femme qui a tout le tort. Mais veux-tu
+que je te dise le grand secret du mariage? C'est
+que la tendresse des époux n'y est qu'un moyen
+passager, quelque chose comme le luxe et les
+fleurs du vestibule chez les gens qui reçoivent;
+et, pour les femmes, au moins, le seul bonheur
+solide, tout ce qui rend la vie de ménage douce
+et sacrée, ce n'est pas le mari, c'est l'enfant.
+Que n'en es-tu là, ma pauvre Sylvère, déjà;
+quelle pitié, que ton mari t'ait laissé ouvrir
+trop tôt les yeux. Aussi bien, je crois, en effet,
+que tu l'aimes, beaucoup plus qu'il ne le mérite
+sans doute. Et qui donc vaut d'être aimé? Le
+plus humble amour que nous inspirons est
+comme la grâce, bien au-dessus de nos mérites.</p>
+
+<p>«Sais-tu ce que tu devrais faire, pour mettre
+un peu d'ordre et de calme dans tes pensées:
+passer quelques jours à Versailles, chez les
+dames de Retraite. Tu n'ignores pas que c'est
+une maison qu'on a jointe depuis peu à ton ancien
+couvent, et où celles de ces dames qu'a fatiguées
+l'âge, ainsi qu'une longue pratique de l'enseignement,
+trouvent un emploi plus doux de
+leurs forces à recevoir et consoler quelques
+personnes de bonne société qui se jugent malheureuses,
+et parmi lesquelles leurs anciennes
+élèves, comme toi, sont particulièrement choyées.
+Tu y retrouverais cette Mère Marie des Prodiges
+que tu aimais tant, et à qui j'écris aujourd'hui
+même à ton sujet. Écris-lui de ton côté si tu te
+décides dans mon sens; ta lettre la trouvera
+avertie et tu pourras te rendre à Versailles tout
+de suite. Ces dames habitent l'ancien hôtel d'Aigrefeuille,
+qu'elles ont acheté. J'y fus, étant bien
+jeune encore, et n'en ai jamais oublié les hauts
+lambris ni le paisible parc. Huit jours passés
+dans cette ombre et sous ces muets ombrages
+te permettraient de démêler mieux, dans ton
+coeur, ce qu'il y a de durable ou de passager au
+fond de tes peines. Peut-être tes soupçons t'y
+apparaîtront-ils de moindre poids, à les examiner
+avec plus de soin. Peut-être aussi l'absence
+te rendra-t-elle plus précieuse à un mari
+auquel tu as sans doute trop laissé voir que tu
+étais sa chose.</p>
+
+<p>«Adieu, ma chère fille, etc.</p>
+
+
+<p>«<i>Signé:</i><span class="rig">«EMMELINE NOËL.»</span></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="mid">«<i>Antoine de Mariolles-Sainte-Mary<br>
+à Imogène de San Buscar</i>.</p>
+
+
+<p>«Il faut bien que je vous écrive, Madame. La
+façon dont vous me faites fermer votre porte, depuis
+trois jours, me servira sans doute d'excuse
+à ne pas suivre, pour une fois, les règles de la
+prudence, et de prendre occasion à vous parler
+un peu plus fortement que je n'ai fait jusqu'ici.</p>
+
+<p>«N'est-ce pas étrange qu'on puisse pousser
+si loin et si longtemps un inutile marivaudage;
+être l'un et l'autre au point de la plus entière
+confidence; ne presque rien se cacher du plus
+grossier même de nos désirs ou de nous-mêmes;
+que vous m'ayez, avec votre air de cynique innocence,
+livré pour ainsi dire toutes les figures
+de votre pensée comme toutes les faces de votre
+corps; et que vous n'avez pas voulu entendre
+encore que je vous aime.</p>
+
+<p>«Quelle femme êtes-vous donc? Je sais de
+vous tout ce qu'en pourrait savoir une masseuse,
+la forme de votre gorge, de votre nuque,
+de vos jambes; outre que ce peu d'étoffes, dont
+vous êtes à l'ordinaire trahie plutôt que dérobée,
+m'a laisser distinguer vingt fois les plus
+secrets mouvements et comme les ressorts de
+vos membres, assuré que j'étais par votre singulier
+sourire de ne vous déplaire pas en me
+composant de vous, devant vous-même, une
+image toute nue. Mais, en cas que je n'en eusse
+pas à moi seul assez surpris ou deviné, n'avez-vous
+pas pris le soin de m'instruire, quant au
+reste, avec une sorte de trivialité, comme de ce
+signe à votre hanche gauche, ou de votre dernier
+vaccin sur le même côté. Je sais que vous
+dormez en chien de fusil, que vous prenez votre
+tub en vous accroupissant, que monter à cheval
+vous est voluptueux. En vérité, je sais tout de
+votre corps, excepté comme il se donne.</p>
+
+<p>«Mais vous ne m'avez pas moins laissé voir
+de l'âme qui est en vous; et, mieux qu'au hammam
+encore, je saurais comment vous traiter
+au confessionnal. Car il n'est pas jusqu'à vos
+réticences, vos airs d'être loin, ou cette façon
+de me parler de votre frère quand je vous entretiens
+avec trop de chaleur de moi, qui ne
+vous aient découverte jusque dans les derniers
+détours.</p>
+
+<p>«Pourquoi feindre alors que je ne vous
+sois plus tout à coup qu'un étranger? Eh! sans
+doute, je n'ignore pas mon indignité à remplir
+ce difficile rôle d'amant, le peu d'avantages
+que j'y présente, ni combien je perds à être
+mis en balance de votre mari seulement. Mais
+quoi, il semble que d'aimer nous donne quelque
+droit d'être aimé; si vous ne savez aller jusque-là,
+peut-être me devez-vous tout de même de me
+prendre plus au sérieux, et, après m'avoir mené
+fort résolument au point où j'en suis, de ne
+m'y pas laisser sans bonnes raison. Je ne veux
+pas être la lampe qu'on laisse, après l'avoir allumée,
+charbonner dans la solitude: il faut me
+«garnir» ou m'éteindre, et ne pas se divertir
+non plus à lever sans cesse ou baisser ma
+flamme.</p>
+
+<p>«C'est à ces jeux cruels que je vous connais
+ce que vous êtes, idole inutile à ses dévots,
+coquette aux sens irrésolus qui se refuse, par je
+ne sais quelle répugnance, quelle crainte, quelle
+cruauté, à payer de sa personne. C'est alors
+que je goûte l'âcre joie de vous mépriser. Il est
+vrai que vous n'êtes pas longtemps à le sentir,
+ni que la proie vous échappe; et c'est alors
+aussi que vous souriez de cet irrésistible sourire
+où je crois sottement démêler Dieu sait quelles
+promesses de bonheur, l'amour, la luxure, et
+jusqu'à l'avant-goût de cet anéantissement sans
+pareil où elle s'achève. Que je m'y voudrais
+abîmer avec vous, loin d'ici, au hasard de
+quelque nocturne ville du Sud, quand les étoiles
+semblent perler sur le front de la nuit, et que
+des gens chantent d'une voix décroissante le
+long des rues. Ou encore, ici même, au coeur
+de la cité grondante, par un après-midi d'hiver,
+qu'on a croisé les rideaux devant les fenêtres
+closes, et que le feu mire sur les murailles son
+visage changeant.</p>
+
+<p>«Mais, n'est-ce point fou de songer au décor
+de votre amour quand lui-même m'échappe? Au
+moins ai-je le droit que vous me répondiez
+clair, cette fois. J'ai risqué pour vous, à ce jeu,
+mon bonheur nouveau-né, et peut-être un
+autre que le mien; je vous demande donc
+d'être enfin... etc.»</p>
+
+<p><i>(On n'a retrouvé de cette lettre que le brouillon, et couvert
+de ratures; ce qui fait soupçonner les apostrophes de Mariolles
+d'avoir été quelque peu de seconde main. Peut-être n'eut-il pas
+besoin de les mettre au net et qu'Imogène se rendit sans en
+avoir essuyé le feu.)</i></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><i>«La comtesse de San Buscar<br>
+à M. Harryfellow.</i></p>
+
+<p class="mid">(Traduite de l'anglais.)</p>
+
+
+<p>«Lord, je suis furieuse contre vous, littéralement.
+Que signifie cette absence imprévue?
+Est-ce que vous avez découvert quelque nouvelle
+caillette de l'Atropatène, toute blanche
+de graisse sous la plume? Est-ce que vous dormez
+sous une table? Pourquoi m'abandonnez-vous;
+et ne comprenez-vous point que si vous
+me laissez comme cela, en proie à mes folies,
+ce sera à vous la faute de mes fautes?
+«Tout cela parce que vous êtes jaloux. Ne
+dites pas non. Vous le fûtes toujours, et tout
+petit garçon, déjà; comme ce soir où vous étiez
+venu cacher votre tête dans mes genoux, et
+tremper de larmes ma robe de bal. Ma première
+robe de bal, Lord: je ne sais pas ce que
+je vous aurais fait.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, vous ne pleurez plus; vous
+vous terrez. Pourquoi? Ai-je rien fait qui vous
+soit nouveau? Faut-il que je ne me laisse plus
+admirer; ou me trouvez-vous si laide qu'il ne
+me soit plus permis de paraître belle à personne?
+Et qui jamais s'avisa de se fâcher pour un flirt?
+Est-ce que je me fâche, moi, de toutes vos bouteilles
+de wiskey: ou de cette Mme d'Erèse que
+mon mari est en train de vous souffler!</p>
+
+<p>«Mais prenez garde, Lord: si vous n'êtes
+pas là pour me défendre, je finirai par ne plus
+savoir, toute seule. Et vous ne vous serez pas
+si longtemps débattu contre des serpents imaginaires
+que je ne finisse par vous faire avaler,
+quelque jour, une couleuvre pour tout de bon,
+comme on fit à ce Laocoon, qui en mourut.</p>
+
+<p>«Ainsi, mon frère chéri, revenez. Je me sens
+perdue au milieu de tous ces gens quand vous
+n'êtes plus là. Il me faut votre visage blanc près
+de moi, et prendre votre bras, et vous raconter
+de ces belles histoires que vous écoutez avec les
+yeux.</p>
+
+
+<p>«Yours,</p>
+<p>«IMOGÈNE.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="mid"><i>Floride d'Erèse à Cristobal<br>
+de San Buscar.</i></p>
+
+
+<p>«J'ai envie de vous appeler: Gros-Ami,
+comme ce personnage de la <i>Double Maîtresse</i>.
+Vous en fâcherez-vous? Gros Ami, donc. Je ne
+sais pourquoi je pense à vous tout le long d'aujourd'hui.
+Ce n'est pas que j'ai besoin d'argent.
+Ce n'est pas non plus que je vous aime plus
+que d'habitude; et, d'ailleurs, ce dont je
+brûle à votre égard, c'est un sentiment paisible,
+bon feu de bûches: non point de ces éclatantes
+flammes qui aveuglent le coeur. Vous savez ce
+que dit Nietzsche, qu'il n'y a presque aucun
+homme dont une femme d'esprit voudrait avoir
+un fils. Jamais, chez moi non plus, les désirs
+que vous causez ne vont jusqu'à celui de l'enfantement.
+Est-il vrai au moins (vous le dites),
+que vous ressentiez pour moi des mouvements
+plus profonds; que ma seule vue vous jette
+dans un désordre passionné? Ou bien (excusez-moi)
+tout cela est-il seulement, comme dirait
+Herbert Spencer, le passage de l'Imogène à
+l'hétérogène?</p>
+
+<p>«Mais je m'égare, et j'oublie le principal:
+c'est mes jarretelles. Vous vous rappelez qu'elles
+devaient être en vermeil. Or il paraît qu'on ne
+peut pas le filer assez fin pour en faire des rubans
+qui ne pèseraient pas; bien entendu, elles
+doivent s'attacher à un tour de taille assorti, et
+non pas à mes ceintures, qu'elles déchireraient.
+Il faudra donc que le tout soit en ruban d'or
+et, naturellement, moins bon marché; sans
+compter les pierres, dont on pourra mettre un
+peu plus, à cause de la diminution du poids.
+Alors je vous prie de passer chez celui qui doit
+les faire, pour vous arranger avec lui. Surtout,
+ne marchandez pas: c'est un garçon de bonne
+famille, qui s'occupe de bijoux par amour de
+l'art. Il est Italien, et se nomme Gustave Portugalof.
+Si vous l'entendiez parler de leur palais
+ancestral à Venise, où sa mère, après une
+longue maladie, s'est éteinte toute blanche,
+parmi les cierges et les Franciscains, en égrenant
+des chapelets de pierres précieuses. Son
+magasin est rue Royale, entre le Maxim's et
+Jansen. Je ne me rappelle pas le numéro.</p>
+
+<p>«Je compte sur vous demain, mon bon
+Cristobal, et que vous aurez fait ma commission.</p>
+
+
+<p>«A vous,</p>
+<p>«FLORIDE.»</p>
+
+
+<p>«P.-S.&mdash;Si ma lettre est un peu érudite au
+début pour vous et pour moi, prenez-vous-en
+à mon professeur d'étranger qui m'a soufflé les
+citations. C'est un linguiste de première force,
+qui est en train de traduire un nommé Omar
+Queyam, que les Anglais ont, paraît-il, tout à
+fait défiguré, avec leur cruauté ordinaire.</p>
+
+
+<p>«F...»</p>
+<br>
+
+
+<p><i>Floride cacheta la lettre, et tournant sa tête sur son épaule
+vers le professeur qui la regardait écrire:</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>O linguiste, dit-elle, ta bouche.</i></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>PARIS-VERSAILLES</h3><br>
+
+
+<p>Mme de Mariolles n'avait pas fait à sa mère
+une bien entière confession de ses chagrins. Le
+désir de savoir jusqu'où ils étaient fondés, et
+si, comme elle ne le voulait plus mettre en
+doute, son mari la sacrifiait à cette exotique
+Imogène&mdash;l'inexpérience aussi de comparer
+son malheur à aucun qui lui fût bien connu
+en dehors des livres,&mdash;tout cela fit tomber
+Sylvère dans le romanesque. Elle rêva d'abord
+d'intéresser la rue de Jérusalem à ses ennuis;
+mais s'étant rappelé, d'après des lectures,
+qu'il y a à Paris des polices particulières, elle
+se détermina de préférence pour l'une d'elles.
+Et comment elle s'en procura l'adresse, on
+l'imaginerait mal s'il n'était légitime d'en faire
+honneur à l'ingéniosité bien connue des amoureuses.</p>
+
+<p>Un beau matin donc, ayant prétexté auprès
+de Mariolles qu'elle allait à la messe (et ce fut
+là son premier mensonge d'épouse), Sylvère
+prit un fiacre à la porte de l'hôtel et donna
+l'adresse: 61 <i>bis</i>, place des Victoires.</p>
+
+<p>On était en fin septembre. Le tendre souffle
+de l'arrière-saison circulait par les portières
+ouvertes, autour de ses joues. Le long des
+Champs-Élysées il faisait frissonner faiblement
+la dernière feuille des arbres. Quelques victorias
+passèrent à grande allure, comme si elles se
+fussent hâtées vers les derniers beaux jours;
+et, partout répandu, c'était l'automne mélancolique,
+voluptueux. Mais Sylvère ne savait plus
+goûter la douceur des choses: de toutes ses
+petites dents, elle semblait mâcher sa grande
+douleur.</p>
+
+<p>Sylvère souffrait de cette variété visuelle de
+la jalousie qui est peut-être la moins ordinaire
+à son sexe. Les malades qui en sont atteints
+s'occupent singulièrement à faire de leur coeur
+une façon de cinématographe, où viennent se
+peindre à l'envi mille images de leur perfide,
+les plus cruelles, les moins décentes. Les beaux
+yeux de Sylvère se posaient en vain sur les
+objets autour d'elle, les équipages, la ramure
+noire des marronniers, ou la brillante gerbe de
+l'arroseur. Ce qu'elle voyait à travers tout cela,
+n'était-ce pas toujours un même spectacle, son
+mari tout près, oh! si près, d'une autre femme;
+et sans cesse cette âme délicate se souillait des
+plus basses visions. Parfois c'était comme si sa
+plus secrète sensibilité se fût transposée en une
+autre chair, et qu'elle-même y goûtât, en dehors
+d'elle-même, une joie aiguë qui était son bien
+propre, des caresses dont elle savait d'avance la
+douceur._._._._._._._._._._._._.</p>
+
+<p>Sa voiture s'arrêta. Machinalement Sylvère
+vérifia le numéro de la maison, monta deux
+étages, se heurta à une grosse femme qui laissait
+voir à demi une face convulsive sous le
+mouchoir qu'elle appuyait à ses yeux, et qui
+gémit sourdement.</p>
+
+<p>Puis Sylvère poussa une porte et se trouva
+dans une grande salle de l'aspect le plus administratif,
+où une douzaine de jolies filles et de
+vieux employés se tenaient silencieusement
+courbés sur des bureaux de pitchpin et des machines
+à écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Simpson-Schuhmacher, demanda-t-elle.</p>
+
+<p>L'un des vieillards, sans mot dire, lui indiqua
+du doigt une porte où <i>Cabinet du directeur</i>
+était écrit. De l'autre côté c'était une petite antichambre,
+et une seconde porte à travers laquelle
+Sylvère distingua des voix. Elle s'assit, et toussa
+pour indiquer sa présence. Mais les gens qui
+parlaient ne parurent pas y prendre garde.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en f..., qu'elle soit jolie, clama l'un
+d'eux, d'un gosier gras. L'essentiel est qu'elle
+le trompe, et que nous le sachions: avec vous,
+ou avec un autre, ça n'y fait rien, pourvu qu'elle
+marche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda une voix mélodieuse, pourquoi
+tenez-vous tant à ce que M. Anderego soit
+cocu?</p>
+
+<p>Sylvère eut envie de faire entendre encore
+qu'elle était là: un peu de curiosité, ou de pudeur,
+la retint; et elle n'était pas fâchée non
+plus d'apprendre à connaître ses gens.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez donc pas, jeune idiot,
+reprit la grosse voix, que si la première Mme Andermachin
+pouvait faire pincer la seconde, elle
+nous payerait à part cette satisfaction morale.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous ne m'avez presque rien dit;
+seulement de faire connaissance avec les Anderego:
+c'est fait.</p>
+
+<p>&mdash;En deux mots, c'est très simple. Le monsieur
+est un ancien mulâtre de la Jamaïque, qui
+faisait des poids, dans les music-halls. Il y fit
+aussi connaissance d'une femme-poisson de
+tout premier ordre qu'il épousa, et qui était
+capable de rester plus de deux minutes dans
+de la flotte sans se noyer. Ça permettait à notre
+homme de ne pas en fiche un clou, lui qui est
+né un peu fatigué, justement.</p>
+
+<p>&mdash;Une écaille dans la main, qu'il avait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conseille de crâner. Bref, de local
+en bocal, ils échouèrent en Australie. Là, ça
+marcha moins bien. Pour tout ce qui est beaux-arts,
+paraît que les Australiens ont les pieds
+froids, et puis l'eau douce y est rare: il y a des
+quartiers où on l'expédie dans des boîtes en
+fer-blanc. Vous pensez aux frais généraux que
+ça leur faisait. Après ça ils voulurent faire de
+l'élevage, des vaches, des moutons, vous savez.
+Mais on leur chapardait tout; et puis la poisson
+était malade de ne plus jamais faire trempette:
+ça l'oppressait, cette femme, de souffler au sec,
+tout le temps. Alors ils allaient lâcher leur
+gourbi, quand, un beau jour, voilà que l'Anderego
+trouve un placer chez lui; mais invraisemblable,
+mon cher, quelque chose comme du
+Crawford authentique, deux cents, trois cents
+millions par terre, là, devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Maman!</p>
+
+<p>Sylvère, de l'autre côté, ne disait rien; mais
+elle s'intéressait aussi à l'histoire: ça lui rappelait
+«le notaire et la tonne de poudre d'or».</p>
+
+<p>&mdash;A la suite de quoi vous parlez qu'ils ont
+radimé tout de suite à Paris, et que ça a bardé.
+Lui fit la connaissance de deux ou trois princes
+brésiliens, qui le présentèrent à leur tailleur,
+et à leur cercle. La dame, elle, s'établit dans
+une piscine en mosaïque bleue, où elle recevait.
+Elle y tomba même malade, et fut soignée avec
+le pire dévouement par une jeune et infortunée
+divorcée à qui elle avait eu occasion de rendre
+des services, ce qu'on appelle des menus services,
+vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de la galette, enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Tout juste. Le malheur est que les vertus
+de la môme touchèrent aussi Anderego, au passage.
+Il les vérifia de plus près, et les trouva si
+fermes que cela lui donna des scrupules sur son
+propre mariage, qui n'était pas très légal, et pas
+du tout religieux. Vous voyez le dénouement.
+Mais Mme Anderego n° 1 est restée riche. Elle
+aime toujours son mari, elle est furieuse, et elle
+nous paye pour pincer la divorcée. Le pire est
+qu'il faut se presser, parce qu'elle s'est adressée
+aussi à une autre maison. Ainsi, jeune homme,
+au trimard; couchez avec la dame, et songez
+que nous luttons pour la morale.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est une belle oeuvre; mais voilà, il
+y a des frais, et je suis fauché, mon prince.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, alors. Je parie que c'est encore
+votre sacré poker.</p>
+
+<p>Les voix se perdirent au fond de l'appartement;
+on n'entendit plus qu'un tiroir ouvert et
+les grognements de M. Simpson-Schuhmacher,
+qui formula enfin cette réflexion menaçante:</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais Mme votre mère...</p>
+
+<p>Sylvère s'avisa à ce moment qu'elle était indiscrète.
+Elle rouvrit doucement la porte extérieure,
+et la referma avec bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? cria-t-on.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais parler à M. Simpson-Schuhmacher.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, entrez.</p>
+
+<p>La jeune femme se trouva dans un grand
+bureau d'acajou et de cuir-vert le plus respectable
+du monde. Et cherchant à penser des
+choses familières pour assurer sa contenance,
+elle se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien ce qu'il aurait fallu à papa pour
+travailler. Il serait devenu conseiller général.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il pour votre service, Madame?
+Sylvère aperçut une face truculente, du ventre,
+deux gros bras qui lui poussaient un fauteuil, et,
+quelque peu en arrière, un tout jeune homme
+qui inclinait vers elle un visage rougissant, de
+la plus rare beauté.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais, répondit-elle, vous entretenir,
+Monsieur, sur... (elle hésita) sur une
+affaire délicate.</p>
+
+<p>&mdash;La plupart de celles dont je m'occupe le
+sont, répondit l'homme avec un sourire bas.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers l'adolescent:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, l'Ange Gardien, ajouta-t-il, on ne
+voudrait pas abuser davantage de vos précieux
+instants.</p>
+
+<p>«L'Ange Gardien» rougit de nouveau, et,
+levant derrière ses longs cils vers Sylvère des
+yeux transparents où il y avait de la honte, de
+l'espièglerie, et comme un peu de regret, il parut
+prêt à quitter la chambre.</p>
+
+<p>A quel instinct obéit la jeune femme?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, Monsieur, dit-elle, n'est pas de
+trop, si j'en juge, au moins, d'après les quelques
+mots que j'ai surpris tout à l'heure de votre
+conversation.</p>
+
+<p>Cela ne s'accordait guère avec le subterfuge
+de la porte battue; et l'on voit ainsi que Sylvère
+n'en était plus à compter ses mensonges. Cependant
+elle s'était assise; et puis, prenant son
+pauvre coeur à deux mains, on eût dit qu'elle en
+exprimait le suc devant ces deux confidents
+bizarres. On a bien vu des mondaines poser
+nues chez leur photographe; mais quelle figure
+aurait faite Mariolles d'entendre sa femme se
+confesser en pareil lieu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais pas un trop gros scandale,
+conclut-elle: leur faire peur, plutôt.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra tout de même y mettre la police.
+Comment voulez-vous un flagrant délit sans
+commissaire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais, dit Sylvère, qu'on ne peut
+éviter cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et M. Walter de Crissey, que je vous présente&mdash;saluez,
+jeune homme&mdash;(l'adolescent
+s'inclina), vous dira comme moi qu'il faudra peut-être
+assez longtemps pour les pincer. M. de Crissey,
+qu'on appelle aussi «l'Ange Gardien», à
+cause des ménages où il fréquente, est un de mes
+meilleurs agents: c'est lui qui sera chargé de
+cette filature (Sylvère eut plaisir à reconnaître
+un terme de Gaboriau), et d'aller vous en rendre
+compte, parce qu'il est de règle chez nous
+d'écrire le moins possible. Mais, Madame, je
+dois vous avertir que ce pistolet fait la cour à
+toutes les femmes: ainsi, quand il sera seul
+avec vous et voudra vous embrasser, flanquez-lui
+moi des coups de riflard dans le portrait.</p>
+
+<p>Toute cette grossièreté de M. Simpson-Schuhmacher
+indignait à peine Sylvère, tant il lui
+semblait, depuis une heure, vivre dans du
+roman. A tout prendre, elle commençait à faire
+joujou de sa jalousie. Tel un petit chat à qui
+on vient de marcher sur la queue: d'abord il
+crache dessus, et puis se console à jouer avec.</p>
+
+<p>Mais M. Simpson-Schuhmacher la ramena
+bientôt à de plus triviales spéculations.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a aussi la question d'argent, dit cet
+homme avec gravité.</p>
+
+<p>Sylvère acquiesça du chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de gros frais. Il faudrait au moins
+deux mille francs de provision.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit la jeune femme.</p>
+
+<p>Et dans un petit portefeuille elle choisit deux
+billets sur les cinq que Mariolles lui avait donnés
+le lendemain d'une fameuse partie de baccara,
+à Biarritz. Car il y a une justice immanente des
+choses, comme l'a fort à propos fait remarquer
+un homme politique.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, continua le gros homme,
+l'Ange Gardien fait du travail chenu, mais cher.
+Il y a de gros frais. Il faudra qu'il fasse la connaissance
+de M. votre mari, de la dame américaine,
+etc. Au moins, quand il sera dans la place,
+n'allez pas le reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai à Versailles pendant quinze jours,
+dit Sylvère. Il faudra que l'Ange... que M. de
+Crissey vienne m'y porter des nouvelles.</p>
+
+<p>Et elle donna l'adresse des dames de Retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, conclut Simpson, il y a de gros frais,
+je vous le répète; peu de bénéfice pour nous.
+C'est pour vous dire, Madame, que j'espère...
+si vous êtes contente.</p>
+
+<p>&mdash;Contente?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, enfin: si nous vous fournissons les
+preuves que vous êtes trompée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit Sylvère, contente...</p>
+
+<p>Tout étant conclu, l'Ange Gardien la raccompagna
+jusqu'à sa voiture. Il avait vraiment l'air
+d'un gentleman, tandis qu'il s'inclinait à la
+portière, et Sylvère ne put s'empêcher de lui
+tendre la main.</p><br>
+
+
+
+<p class="mid">(La scène est à Versailles.)</p>
+
+
+<p>Mme de Mariolles et la Mère des Prodiges se
+promenaient à pas lents dans les belles allées
+de l'hôtel d'Aigrefeuille. La religieuse, en balayant
+d'une indolente traîne blanche la dépouille
+des ormes au tronc lisse, parfois tournait
+de haut sa face attentive vers la jeune
+femme qui marchait à son côté, en retroussant
+d'une inutile grâce, en ces lieux déserts, derrière
+ces hautes murailles, sa jupe de drap sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce serait un gros mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, objecta Sylvère, il n'y a pas d'autre
+moyen. Vous savez mieux que personne, ma
+mère, qu'au parloir on ne pourra pas causer
+sans être entendu; et, si je ne dis pas que c'est
+mon frère, comment pourrai-je sortir avec lui?
+On voit que c'est l'Ange Gardien qui était en
+question, et comment il viendrait rendre compte
+à Sylvère de ses fonctions délicates.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, reprit la Mère avec un soupir, il en
+faut bien passer par où vous voulez, puisque
+c'est pour le plus grand bien de votre mari,
+paraît-il, que vous tenez à faire passer de jeunes
+étrangers pour vos frères. Je me figure, s'il
+savait tout ce petit mic-mac, qu'il regretterait
+de vous avoir si facilement permis de venir,
+sans lui, faire la retraite à Versailles. Et j'aimerais
+mieux, je vous assure, des moyens moins
+compliqués, plus... plus honorables que ceux-là.
+Sans compter que vous me faites faire un
+péché.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me grondez pas, ma Mère, dit la jeune
+femme en se pendant à son bras. Je suis déjà
+assez malheureuse.</p>
+
+<p>Sans plus mot dire, elles continuèrent la
+promenade. Le sable cria sous les talons de
+Sylvère; un clairon qui chantait au loin, dans
+quelque cour crayeuse de caserne, perça l'air
+doux et doré du mourant automne.</p>
+
+<p>Le lendemain même, M. Walter de Crissey,
+soi-disant René de Ribes, se présenta au parloir
+et demanda à voir sa soeur.</p>
+
+<p>Sylvère descendit aussitôt, prête à sortir, et
+passa la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, René, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour Sylvère, vous ne m'embrassez pas?</p>
+
+<p>Et, sur les joues de la jeune femme impuissante,
+l'insolent posa deux baisers.</p>
+
+<p>Que faire? Sylvère s'assura d'un coup d'oeil
+que la Mère Marie des Prodiges, au moins,
+n'était pas dans le parloir, et sortit du couvent
+la première.</p>
+
+<p>«Quelle horreur, pensait-elle. Et comme la
+soeur tourière nous a regardés!» Le pis est
+qu'elle avait ressenti beaucoup plus d'irritation
+que de dégoût. En vain se redisait-elle pour
+s'indigner: «Quoi, un détective, un domestique!...»&mdash;tout
+cela ravivait bien la double
+brûlure de ses joues, mais il s'y mêlait un tout
+petit peu de plaisir qui la désespérait.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes elle marcha en
+avant, d'un pas rapide, sans se retourner.
+Enfin, elle s'arrêta et se laissa rejoindre; mais
+il y avait encore du courroux sur son visage, et
+aussi cet air qu'on a quand on a préparé un
+petit discours.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, j'ai sans doute le plus
+grand besoin de vos services; mais je vous jure
+que je suis décidée mille fois à m'en passer plutôt
+que d'avoir à subir encore votre impudence.</p>
+
+<p>Ils étaient seuls sous les doubles arbres d'une
+de ces désertes avenues qui font une roue autour
+du palais. Le jeune homme tout d'abord
+garda la tête basse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez des mots cruels, dit-il enfin:
+j'aimerais mieux des coups d'ombrelle sur la
+figure, comme vous le conseillait M. Simpson.
+Mais on n'a pas le choix.</p>
+
+<p>Il avait souri presque insensiblement à ces
+derniers mots. Sa lèvre roulée et rouge, un peu
+courte sur ses dents, lui donna un air d'impudence
+naïve dont Sylvère se sentit irritée de
+nouveau; et durant quelques secondes, elle
+aurait volontiers suivi le conseil de M. Simpson-Schuhmacher.
+Heureusement pour le «portrait»
+de l'Ange Gardien qu'elle gardait encore du
+respect envers les convenances. En sorte
+qu'elle se contenta de répondre, un peu brutalement:</p>
+
+<p>&mdash;En effet, le seul qui vous reste, Monsieur,
+est de faire ce qu'on vous a commandé&mdash;si
+vous n'aimez pas mieux abandonner là votre
+petit espionnage&mdash;et ses profits.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comme vous me méprisez, Madame, dit
+Crissey, avec le ton d'une douleur si sincère
+que la jeune femme en demeura interdite.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous saviez, continua-t-il, comment
+j'en suis venu là, et ce que c'est, à Paris, que
+de se trouver sans un... je veux dire: sans argent.
+Mon père m'en avait toujours donné; mais depuis
+sa mort, je suis aux mains de maman,
+qui est si regardante. Un soir, dans un cercle,
+je me trouvais avoir besoin d'argent, tout de
+suite. Ce. Simpson de malheur me le prêta. Depuis,
+il m'en a prêté d'autre; et aujourd'hui il
+me tient.</p>
+
+<p>«Peut-être, songeait cependant le jeune
+homme, qu'il est un peu tôt pour entrer dans ce
+genre de confidences. Mais tant pis, l'occasion
+était trop belle.» Et il cilla à plusieurs reprises,
+comme font les gens au théâtre, quand
+ils ont envie de pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous méprise pas,<i> Monsieur Walter</i>,
+dit la jeune femme. Je vous plains.</p>
+
+<p>Il faut avouer que tous deux, jusqu'ici,
+n'avaient pas beaucoup causé d'affaires. De loin
+on eût dit une promenade d'amoureux. Comme
+ils avaient repris leur route en sens inverse, ils
+se trouvaient maintenant en vue du couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut rentrer, dit Sylvère de cette douce
+voix qu'on prend pour parler aux malades.
+Dites-moi vite ce que vous avez à me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit le jeune homme avec un peu
+d'amertume, ma mission. Voici: j'ai fait la connaissance
+de la femme de chambre de Mme de
+San Buscar, qui me communique les lettres
+(Sylvère eut un peu honte), et aussi de Monsieur,
+par Mme d'Erèse. Il doit me présenter à votre
+mari. J'ai vu ce dernier de loin, avec la dame
+américaine. Ils avaient l'air en discussion, elle,
+sur la négative.</p>
+
+<p>Sylvère éprouva de nouveau quelque malaise
+à entendre parler de son mari par l'Ange Gardien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez Mme d'Erèse, interrompit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le jeune homme avec embarras.
+Elle m'a obligé, autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Obligé?...</p>
+
+<p>&mdash;A dormir chez elle: je veux dire...</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, fit Sylvère. Raccompagnez-moi
+jusqu'au parloir, voulez-vous.</p>
+
+<p>Il se serrèrent la main en se quittant. Mais
+quand elle fut en sûreté derrière la grille:</p>
+
+<p>&mdash;René, dit-elle, vous ne m'embrassez pas?
+Et le jeune homme la vit disparaître et se
+fondre parmi les ombres monastiques comme
+un flocon de neige dans la nuit.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>LES GALANTES ALTERNATIVES</h3>
+
+<p class="mid">(La scène est à Versailles et à Paris.)</p><br>
+
+<p>L'Ange Gardien revint à plusieurs reprises
+chez les Dames de Retraite, sans y apporter
+d'abord aucune nouvelle d'importance touchant
+M. de Mariolles, ou la maturité de ses entreprises
+sur Mme de San Buscar. Du reste, ils
+n'abordaient ce sujet qu'avec une sorte de réserve;
+et ce ne fut pas la moindre des singularités
+qui marquèrent les rapports de ce gracieux
+aigrefin avec Mme de Mariolles-Sainte-Mary.</p>
+
+<p>Lui, au sortir du parloir, aurait voulu prolonger
+la fiction qui l'y faisait se présenter
+comme le frère de Sylvère. A deux ou trois reprises
+il tenta, dans la rue, de continuer à l'appeler
+par son petit nom; mais un «Monsieur»
+tout glacé décourageait aussitôt ces tentatives.</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'au demeurant Sylvère se montrât
+haute ou dure envers lui. Souvent elle parut
+oublier les vrais motifs de leurs rencontres, le
+traita avec une douceur familière. Un jour elle
+prit son bras; ou bien elle s'asseyait avec lui
+sur un banc pour écouter les contes ambigus
+qu'il lui faisait de son enfance, de sa douteuse
+jeunesse. Autour d'eux Versailles de pierres
+déployait ses arbres déjà nus, plaintifs de
+l'arrière-saison. On apercevait entre les toits de
+la ville ces combles du palais où brillent des
+statues, le sommet de la chapelle, les quinconces
+du parc. Ils se promenèrent dans ces
+mêmes allées qu'avait foulées La Vallière.
+N'était-ce point son coeur qui gémissait encore,
+avec les branchages, sous l'énervante haleine
+de septembre? Et que les coeurs sont malheureux,
+qui n'oublient pas.</p>
+
+<p>Sylvère fit quelques pas vers un bassin dont
+l'eau avare et verte était ridée comme un visage
+de vieille. Dans ce triste miroir elle n'aperçut
+d'elle-même qu'une image indécise, effacée. Et
+peut-être apparaissait-elle semblable à la mémoire
+de Tony.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous penchez pas autant, dit l'Ange
+Gardien. Il toucha son bras tandis qu'elle tournait
+les yeux vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes pâle, fit-elle. Je l'ai déjà
+remarqué l'autre jour. Seriez-vous souffrant?</p>
+
+<p>Crissey prit un ton mélancolique du meilleur
+aloi:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien sans que je vous le dise,
+dit-il, pourquoi je souffre.</p>
+
+<p>Sylvère resta muette à cette dangereuse ouverture.
+Mais elle s'assit, et le jeune homme à
+côté d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Encore, reprit-il, si je n'étais pas tout près
+de ne plus vous voir. Mais vous allez repartir,
+n'est-ce pas, pour votre province; vous
+l'avez dit. Et quelle chance me restera-t-il de
+vous rencontrer jamais?</p>
+
+<p>Sylvère songea qu'il lui était difficile, en effet,
+d'inviter «M. de Crissey» chez sa mère, en cas
+même qu'elle en aurait eu le désir. Durant
+quelques minutes, lui redevint sensible cette
+distance qu'il y a d'un policier marron à une
+honnête petite baronne de Mariolles, et qu'elle
+oubliait si singulièrement d'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelques mois, vous rappellerez-vous
+seulement qu'il y a quelque part un Ange Gardien,
+comme <i>ils</i> disent?</p>
+
+<p>Le banc qu'ils avaient choisi était au repli
+d'une charmille, caché par des restes de feuillage.
+Un gardien qui passait les considéra tous
+deux avec méfiance. Et, de fait, ils avaient cet
+air vide que prennent les amoureux dans les jardins
+publics quand ils se taisent et n'attendent
+manifestement que d'être seuls pour s'embrasser
+tout de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit Sylvère, comme en réponse
+à sa propre pensée, je ne vous oublierai pas,
+monsieur de Crissey. Et comme je crois que
+vous avez un peu besoin de prières, j'irai au
+calvaire de Bétharram à votre intention. Et je
+vous enverrai une médaille.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que Bétharram?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un pèlerinage, en Béarn: une jeune
+fille qui avait voulu se noyer par amour, et qui
+fut sauvée par la Vierge pour s'être repentie au
+dernier moment.</p>
+
+<p>L'Ange Gardien se dit qu'il y a parfois indiscrétion
+à vouloir sauver quelqu'un qui se noie.
+Mais il ne fit point part de cette réflexion à Sylvère.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien la médaille, dit-il. (Peut-être
+songea-t-il qu'elle serait en or. Peut-être songea-t-il
+aussi à certains de ses camarades qui
+auraient ri de ce dialogue évidemment entaché
+de cléricalisme; à Pierrette, dit Joujou-des-Dames,
+jeune bookmaker plein d'avenir, qui
+n'aimait pas la calotte et l'écrivait un peu partout,&mdash;à
+M. François, le changeur du Cercle
+des Républicains de l'Ouest, qui méprisait aussi
+les curés, et qui posait si bien un placard). Seulement,
+ajouta-t-il, je voudrais encore autre
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? interrogea Mme de Mariolles
+avec un peu de méfiance.</p>
+
+<p>Il hésita, et d'une voix plus basse:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas beaucoup. Supposez que ce
+soit par amitié; et un seul, un tout seul. Même,
+s'il ne vous convient pas, vous me le rendrez.</p>
+
+<p>Sylvère aurait dû se mettre en colère. Elle ne
+se mit qu'à réfléchir. En sorte que la chose,
+d'instant en instant, lui semblait devenir plus
+grave.</p>
+
+<p>&mdash;Songez, ajouta-t-il, que c'est notre dernière
+promenade. Car je ne vous l'ai pas annoncé
+encore; mais j'ai des nouvelles graves,
+qui vous rappellent à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit, fit enfin Sylvère puisqu'il y
+a des nouvelles; et à condition que moi je ne
+vous embrasserai pas.</p>
+
+<p>Les yeux baissés, avec un air de résignation
+gracieuse, elle tendit la joue, et le jeune
+homme crut peut-être que c'était ses lèvres
+qu'elle offrait: au moins les baisa-t-il du mieux
+qu'il savait, c'est-à-dire fort en avant. Et si ce
+ne fut qu'un seul baiser, rien que par la durée il
+en valait plusieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... dit Sylvère. Et moi qui avais juré
+de ne pas vous le rendre.</p>
+
+<p>Mais l'Ange Gardien ne répondit pas: il était
+devenu beaucoup plus pâle. Il fallut pourtant
+réfléchir aux réalités:</p>
+
+<p>&mdash;N'aviez-vous pas quelque chose à me dire?
+reprit la jeune femme, timidement.</p>
+
+<p>L'Ange Gardien sortit de son rêve:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit-il. Que tout cela me semblait
+loin. Il y a donc qu'en rentrant à Paris demain,
+vous pourrez, selon vos désirs, faire pincer de
+compagnie votre mari et Mme de San Buscar. Ils
+ont rendez-vous ferme à cinq heures, à l'hôtel
+des Échelles, rue de Châteaudun, chambre n° 49.</p>
+
+<p>Peu à peu le jeune homme avait repris son
+ton professionnel:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous demandez peut-être de qui je
+tiens ces tuyaux. Toujours de la femme de
+chambre à Mme San Buscar. Comme vous savez
+(il eut un sourire un peu canaille), elle me fait
+lire les lettres que sa maîtresse n'a pas la sagesse
+de brûler. J'ai pris copie de celle où votre
+mari donne les derniers détails sur leur rendez-vous.
+Voulez-vous la lire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, merci, dit Sylvère, avec un soupçon
+de dégoût.</p>
+
+<p>Le jeune homme ne parut pas y prendre
+garde.</p>
+
+<p>&mdash;Ils se méfiaient de leur hôtel, je pense, à
+cause des domestiques: c'est pour ça qu'ils
+avaient choisi les Échelles, qui est un des mieux
+tenus de Paris pour ça, et avec trois entrées, ce
+qui ne gâte rien. Alors, en arrivant demain
+après-midi, vous avez tout le temps d'aller
+prévenir M. de San Buscar, si, comme je le
+suppose, vous désirez qu'il vous accompagne
+dans vos manoeuvres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Sylvère, autant vaut: cela fera
+d'une pierre deux coups.</p>
+
+<p>&mdash;Il est probable que vous ne le trouveriez pas
+au Léviathan-Hôtel; mais je pourrai vous conduire
+presque sûrement où il sera, du moins si
+vous me permettez d'aller vous attendre à la
+gare. Car de l'avertir vous-même à l'avance, il
+faudrait être plus sûr de sa dissimulation, et
+qu'il tiendrait sa langue.</p>
+
+<p>Sylvère acquiesça sans objection aux plans
+du jeune homme. Elle était devenue taciturne;
+et on eût dit qu'au moment d'engager l'action
+définitive sa belle vaillance l'abandonnait un peu.</p>
+
+<p>Mais le lendemain, au sortir du couvent et
+des embrassements de la Mère Marie des Prodiges,
+ce fut tout autre chose. Peut-être avait-elle
+bien dormi, comme les duellistes ont accoutumé,
+la veille de leurs rencontres. Peut-être
+avait-elle décidé que son mari, somme toute,
+n'était pas encore définitivement coupable,
+pensée agréable et qui laisse au pardon des
+voies plus aisées. Toujours est-il qu'elle avait
+l'air de partir en vacances. L'Ange Gardien,
+qui l'attendait aux guichets de la gare Saint-Lazare,
+la regardait venir de loin, le visage clair,
+la démarche longue et comme moulée par son
+costume tailleur à rayures.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, lui dit-elle d'une voix qui
+sonna presque joyeuse, je me laisse conduire.</p>
+
+<p>Et elle s'assit dans la voiture découverte, avec
+ce geste de se caler en rond, de se frotter contre
+les coussins, qu'ont les petites femmes qui
+partent pour le Bois, aux premières chaleurs.</p>
+
+<p>Mais il se mit à pleuvoir, et il fallut lever la
+capote. Puis le fiacre s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Où sommes-nous, demanda Sylvère.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le permettez, dit le jeune homme,
+je vous ai menée chez Mme d'Erèse, qui ne vous
+est pas tout à fait inconnue, je crois. Vous êtes
+sûre, à cette heure-ci, en insistant, d'y rencontrer
+M. de San Buscar. Quoiqu'il me connaisse,
+peut-être que mon nom ne suffirait pas à lui
+faire interrompre ses occupations. Mais il se
+dérangera sûrement pour vous.</p>
+
+<p>Sylvère ayant sonné chez Floride, une soubrette
+jeune, grasse et laide, à qui elle fit part
+de ses noms et qualités, ainsi que d'un très vif
+désir de voir M. de San Buscar, l'introduisit
+dans le petit salon art-nouveau qu'on a déjà
+décrit au chapitre v, et déclara qu'elle allait
+vérifier si Monsieur le comte se trouvait là,
+quoiqu'elle ne le crût point. Par surcroît, Sylvère
+lui confia une de ses cartes où elle avait
+écrit: «Affaire urgente. Votre femme...», et
+attendit seule, l'Ange Gardien étant resté en
+bas dans le fiacre.</p>
+
+<p>San Buscar était, en effet, chez Mme d'Erèse:
+il apparut au bout de quelques minutes, fort
+ému, et pareil, dans son désordre extrême, à
+un baigneur qu'on interrompt en ses apprêts
+au bord d'une rivière; les cheveux en révolte,
+nulle cravate et une bottine chevauchant son
+pantalon. Il demanda, sans presque prendre
+le temps de saluer:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p>Sylvère eut un moment d'embarras. Mais,
+reprenant son courage:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, dit-elle, que votre femme vous
+trompe avec mon mari.</p>
+
+<p>A ce moment une porte, qui s'entr'ouvrit
+derrière Sylvère, laissa apercevoir, mais à
+peine, le visage clignotant de Mme d'Erèse, un
+peu de linge blanc, puis se referma; tandis
+que San Buscar, qui avait pris un air accablé:</p>
+
+<p>&mdash;Carajo, dit-il; vous êtes sûre?</p>
+
+<p>&mdash;Très sûre. Ils ont rendez-vous à l'hôtel
+des Échelles, rue de Châteaudun.</p>
+
+<p>&mdash;C'est oune infamie, gronda cet époux
+malheureux.</p>
+
+<p>Et il s'assit dans un fauteuil en bois lie-de-vin.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont rendez-vous à cinq heures, reprit
+Mme de Mariolles. Nous avons tout juste le temps
+d'avertir un commissaire de police, et qu'on
+les surprenne.</p>
+
+<p>&mdash;Je souis hors de moi, gémissait cependant
+un San Buscar immobile.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pensé, continua Sylvère, que vous ne
+refuseriez pas de m'accompagner au commissariat.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui... au commissariat. Certainement,
+ma chère amie. Et vous tenez beaucoup à
+mettre la police là-dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit la jeune femme avec un
+commencement d'impatience, vous y avez le
+même intérêt que moi. Votre femme vous
+trompe, entendez-vous, votre femme.</p>
+
+<p>Ces paroles parurent aiguillonner San Buscar.
+Il se leva et, à trois reprises, répéta d'un air
+sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Je souis cocou.</p>
+
+<p>Et, s'étant sans doute dûment convaincu de
+cette vérité fâcheuse, il ajouta, comme si c'en
+était la conséquence naturelle:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais aller prendre mon chapeau.</p>
+
+<p>Une courte absence lui ayant suffi à retrouver
+aussi sa cravate, comme à réparer les autres
+désordres de sa toilette, c'est sous son ordinaire
+aspect qu'il accompagna Sylvère jusqu'à
+sa voiture. Cependant l'Ange Gardien avait
+disparu; mais Sylvère s'en aperçut à peine, et
+aussi bien sa présence n'était-elle plus nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Le monsieur, qui était là, déclara pourtant
+le cocher, a dit que c'est au commissariat
+de la rue Cadet qu'il fallait que vous alliez.</p>
+
+<p>&mdash;Quel monsieur? demanda Cristobal à
+Mme de Mariolles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un de vos amis, je crois, un M. de
+Crissey. Je le connais un peu, et c'est lui qui
+m'a donné tous les renseignements sur Imogène
+et Tony.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous appelez cela un ami, dit San
+Buscar en reniflant avec force. Et de quoi s'occupait-il?
+je vous demande. Laissez-moi seulement
+le rencontrer un soir pour le remercier,
+sur la Côte des Basques. Un ami comme ça; je
+voudrais qu'il se marie.</p>
+
+<p>Entre temps on était arrivé rue Cadet. Mais
+M. le commissaire n'étant pas visible tout de
+suite, il fallut l'attendre une demi-heure dans
+la salle commune. Elle était vaste, grise et
+malpropre, avec un banc étroit de moleskine,
+où Sylvère s'assit, et tapa du pied, tandis que
+Cristobal s'absorbait dans la contemplation
+d'une affiche neuve. Les pêcheurs de France y
+étaient formellement avertis qu'ils avaient le
+droit de se servir, pour la pêche en rivière, du
+buzard fluviatile, du pygargue ordinaire et
+autres oiseaux mystérieux. San Buscar la relut
+peut-être quinze fois sans en comprendre un
+mot. Un agent vint les chercher enfin pour les
+introduire auprès du commissaire.</p>
+
+<p>C'était un petit homme rond et rouge, un
+peu phraseur, avec des yeux fins, et qui ne fut
+pas long à se mettre au fait:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Madame la baronne, conclut-il,
+il ne nous reste plus qu'à nous rendre sur les
+lieux du litige, <i>unde adhuc sub judice lis est</i>,
+comme disait le poète. Je ne dois pas, d'autre
+part, vous laisser ignorer que, si M. votre mari
+veut bien nous ouvrir, ce sera de son plein
+gré, <i>sponte sua</i>. En droit, il s'y pourrait refuser,
+sauf mandat de M. le Procureur, qui nous
+permettrait d'avoir recours aux serruriers, mais
+que nous n'avons pas, ni ne pourrions avoir
+avant huit jours au moins. Heureusement que
+les gens n'en savent rien d'ordinaire et ouvrent
+dès qu'il est question de loi.</p>
+
+<p>Là-dessus, la petite troupe se trouva à la porte
+de l'hôtel des Échelles, laissa un agent sur
+l'escalier, et gagna en bon ordre le n° 39.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, ouvrez.</p>
+
+<p>On entendit un grand remue-ménage, des
+exclamations de femme, le bruit mou d'un fauteuil
+qui se renverse avec du linge; après quoi
+la porte s'ouvrit sur un gros homme glabre et
+chauve. Une courte chemise empesée, rayée
+de bleu, riait sur ses jambes tortes; et il fumait
+un cigare où restait la bague.</p>
+
+<p>Sylvère tourna vite le dos, tandis que Cristobal
+regardait l'étranger avec stupéfaction:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a erreur, dit-il enfin. Et ce n'est
+pas ici, c'est au 49 qu'il faut aller.</p>
+
+<p>Après excuses au gros homme, qui referma
+la porte non sans violence, on repartit pour le
+49, et il n'y eut pas de surprise cette fois, ce fut
+bien Mariolles qui vint ouvrir. S'il y apporta
+quelque retard, c'est peut-être qu'il n'était pas
+tout d'abord en état de paraître: non pas qu'il
+le fût beaucoup encore, tout son vêtement
+n'étant qu'un pantalon et une chemise. Derrière
+lui on aperçut une chambre en désordre, du
+linge épars, les fleurs d'une capeline suspendues
+à la pendule, et, dans un lit d'acajou, un
+pâle visage dont les yeux se promenaient avec
+inquiétude sur les nouveaux venus.</p>
+
+<p>Déjà le commissaire procédait aux vérifications
+d'identité (comme on dit). De Mariolles il
+passa galamment à sa complice.</p>
+
+<p>&mdash;Et la belle dame qui est couchée là, fit-il.
+<i>latens deitas</i>, si j'ose m'exprimer ainsi, c'est
+bien Mme la comtesse de San Buscar?</p>
+
+<p>Imogène ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est elle, cria San Buscar, c'est ma
+femme, c'est oune...</p>
+
+<p>&mdash;San Buscar, pas de violence ici, intervint
+Mariolles. Vous savez, d'ailleurs, que je suis à
+vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne manquerait que non. Demain même,
+le matin, mes amis, ils iront vous voir.</p>
+
+<p>Cependant Sylvère s'était rapprochée d'Imogène.
+Et de la voir dans ce lit qu'elle venait de
+partager avec Mariolles, la jalousie et l'indignation
+faisaient briller ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit l'Américaine, en se pelotonnant
+sous les couvertures, vous pouvez me battre,
+Sylvère, si vous voulez.</p>
+
+<p>Sylvère haussa les épaules et quitta la
+chambre. Mais San Buscar, que les émotions
+fatiguaient, décidément, était assis sur une
+chaise longue et s'épongeait le front.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>CHASSE-CROISÉ</h3><br>
+
+
+<p class="mid"><i>La Mère Marie des Prodiges à Mme de Ribes.</i></p>
+
+
+<p>«Madame,</p>
+
+<p>«Les nouvelles dont j'ai à vous faire part ne
+sont pas, hélas! faites pour réjouir un coeur de
+mère; et il faudra faire appel, pour les supporter
+dignement, à tout ce que le vôtre contient
+d'énergie humaine et de résignation aux décrets
+divins. Mais n'appartient-il pas à toute mère de
+souffrir; et, depuis Celle dont nous adorons le
+fruit ineffable, n'y a-t-il pas quelque adoucissement
+pour les autres à faire comparaison de
+leurs douleurs, malgré tout bornées, avec toute
+cette Passion dont Elle fut crucifiée dans son
+amour?</p>
+
+<p>«Non point, à vrai dire, que l'actuelle infortune
+de la baronne de Mariolles-Sainte-Mary
+soit irréparable; loin de là. Le temps, la douceur
+d'un foyer de famille, les tendres baumes de la
+dévotion ont cicatrisé des blessures autrement
+profondes et douloureuses. Et il n'est pas besoin,
+Madame, de vous faire d'avance remarquer que,
+si nous pouvions nous en tenir à un point de
+vue purement humain, les tempéraments ne
+manqueraient pas. Que de familles, hélas! trop
+portées à ne considérer les événements qui les
+touchent qu'à travers le siècle, où elles vivent
+comme plongées, découvriraient bientôt dans
+l'arsenal des lois modernes un prompt et malheureux
+remède. Mais, tout de suite, j'en écarte
+jusqu'à la seule idée. Sans que j'aie l'honneur,
+madame, de vous avoir jamais vue, vous avez
+bien voulu me favoriser assez souvent de vos
+lettres pour que je sois demeurée édifiée de la
+solidité de vos principes. Ce n'est pas aller trop
+loin que de juger en cela digne de vous cette charmante
+Sylvère si aimée parmi nous. Il ne faut
+donc point s'étonner qu'elle ait su choisir le
+parti le plus sage et le plus légitime, encore que
+peut-être un peu rigoureux.</p>
+
+<p>«Mais il est nécessaire, avant que d'aller
+plus avant, que j'entre dans le détail de circonstances
+qui étaient malheureusement,
+quoique depuis peu, trop aisées à prévoir, et
+auxquelles vous-même vous attendiez.</p>
+
+<p>«Mme de Mariolles en vous faisant part de
+ses craintes, ou plutôt de sa certitude, en même
+temps que de l'estimable projet qu'elle avait
+formé de venir faire la retraite dans notre maison,
+vous avait caché, je le crains, le soin qu'elle
+avait pris de faire surveiller son mari et cette
+dame par je ne sais quelle police particulière.</p>
+
+<p>«Pardonnez-moi, Madame, si je m'exprime
+gauchement; mais c'est là une sorte de narration
+à laquelle j'étais, Dieu merci, demeurée
+jusqu'à présent étrangère. Pour faire bref,
+M. de Mariolles invita cette dame de ses amies
+à se rencontrer avec lui, un après-dîner, chez
+des commerçants, à ce que j'ai cru comprendre,
+et, sans doute, peu honorables, puisqu'ils acceptaient
+que leur foyer devînt un théâtre de
+tentations. Mais les policiers, par des moyens
+que je ne saurais imaginer, l'ayant appris, avertirent
+Sylvère; et la magistrature le sut aussi.
+Le mari (car cette malheureuse est mariée) s'y
+rendit de son côté. Tout se découvrit enfin; et
+même Mme de Mariolles m'a fait entrevoir à ce
+sujet des choses tellement singulières, pour ne
+pas dire plus, que je laisse encore d'y croire,
+et ne puis les attribuer qu'à la fièvre qui se déclara
+chez elle la nuit même de ce funeste embrouillement,
+qu'elle revint chez nous et tomba
+tout d'abord dans une crise de larmes, puis
+dans une excitation qui nous fit croire un instant
+à un peu de délire. Cela se passait hier
+soir. Des prières que nous fîmes aussitôt réussirent
+à la calmer un peu. Aujourd'hui elle est
+physiquement tout à fait bien; et, quoiqu'il ne
+soit pas dans nos usages qu'on interrompe et
+reprenne ainsi une retraite, nous aimons trop
+Sylvère pour ne la pas garder parmi nous aussi
+longtemps qu'elle désirera...</p>
+
+<p>«Un reste de fatigue l'a fait me prier de
+vous écrire à sa place. Son projet serait de se
+retirer auprès de vous, ou dans cette terre que
+vous lui donnâtes en dot, pour y vivre d'une
+sorte de veuvage volontaire, sans jamais revoir
+son mari. Je crains un peu, et vous craindrez
+sans doute avec moi, qu'il n'y ait là-dessous le
+désir secret de ne pardonner point, et moins de
+résignation que de colère. Mais, d'autre part,
+je ne doute pas, Madame, qu'avec le temps,
+vos conseils, nos prières, elle ne revienne à une
+solution plus voisine à la fois et de la charité
+du chrétien et de la tolérance mondaine.</p>
+
+<p>«M. de Mariolles est à Paris, dans ce même
+hôtel sans doute où ils se trouvaient auparavant.
+Quant à la dame, je ne sais ce qui en est advenu.
+Sans doute l'aura-t-on mise en prison
+ou dans quelque couvent; et il est à regretter
+qu'on n'y puisse rétablir en sa faveur toute la
+discipline d'autrefois. Mais croiriez-vous, Madame,
+et j'ai à peine le courage de l'écrire,
+qu'au moment où les magistrats pénétrèrent
+dans l'appartement où elle se trouvait avec
+M. de Mariolles, elle n'offrait plus aux
+regards, sur sa personne, qu'une partie de ses
+vêtements. La singularité des moeurs étrangères
+ne suffit point à excuser cette indécence,
+dont la honte d'y être surprise lui aura été
+sans doute un bien cruel châtiment. C'est d'ailleurs
+une protestante.</p>
+
+<p>«En attendant la réponse qu'il vous plaira
+de faire à Sylvère ou à moi-même, je vous prie,
+Madame, etc.</p>
+
+<p class="rig">«SOEUR MARIE DES PRODIGES.»</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><i>Floride d'Erèse à Gédéon&mdash;Lord<br>
+Harryfellow.</i></p>
+
+
+<p>«Mon cher Lord,</p>
+
+<p>«J'espère que la présente te trouvera de
+même. Figure-toi que tu es planté sur un quai
+de gare, mon petit Lord, avec cet air naturellement
+rasé que tu portes écrit sur la figure; et
+moi, incrustée à mi-corps dans la fenêtre des
+lits-toilettes, en train d'agiter vers toi un mouchoir
+trempé de mes larmes. Je te quitte, quoi.
+Mais le plus triste c'est que j'ai beau me tâter
+de long en large (voilà un genre de distractions
+où tu ne m'as jamais fait l'honneur de te fouler
+grand'chose) je ne réussis pas à m'en découvrir
+le moindre remords. Peut-être qu'on n'éprouve
+ça que longtemps après, comme les lésions
+internes; et, pour en revenir à la nôtre, je ne
+sais pas comment on dit: ouf, en américain,
+mais si tu savais, non! ce que je le pense.</p>
+
+<p>«Ton beau-frère, ce Cristobal comme on n'en
+fait plus, me recommandait tout à l'heure de
+ne pas me montrer brutale en rompant avec
+toi. Car l'homme des pampas nourrit à ton égard
+des sentiments généreux dans son coeur sauvage.
+La méfiance n'a jamais fait de petits sur son
+lit, et, comme il est dans ton genre, n'aimant
+pas beaucoup à réfléchir, M. de Mariolles suffit,
+pour le moment, à lui fiche mal de tête.
+Mais avoue qu'il en a de bonnes, de songer à la
+douleur qu'il va te faire de se défiler avec moi,
+comme si ce n'était pas pour toi la meilleure
+occasion d'apporter quelques adoucissements à
+la solitude de ta pauvre délaissée de soeur,
+«Ariane, ma soeur», comme disait Sarah
+Bernhardt. Car, je ne sais pourquoi, je m'imagine
+que Mariolles ne va pas beaucoup s'occuper
+de la consoler, et, au fond, sa petite légitime
+l'excite bien davantage. Elle est charmante,
+d'ailleurs, cette baronne-là. Comment pouvais-tu
+ne pas être à son sujet (c'est de toi-même que
+je le tiens) du même goût que ta soeur? Et elle
+s'est conduite très vaillamment dans toutes ces
+histoires.</p>
+
+<p>«Au fait, je suppose que tu les sais toutes,
+ces histoires, et comment ton beau-frère fit, du
+côté de Saint-Lazare, dans je ne sais plus quel
+hôtel, la découverte d'une Mme de San Buscar
+qui l'était également beaucoup, et d'un Mariolles
+en chemise. Eah! éah! charmante soirée!</p>
+
+<p>«Ne te fâche pas, au moins, mon bon Lord;
+ces choses-là arrivent aux meilleurs des frères.
+Et pourtant, m'as-tu assez barbée jadis, quand
+tu avais pris ta cocaïne, avec les vertus de la
+dame américaine, et avec ses charmes aussi.
+Je me demande même comment tu étais si bien
+renseigné. Enfin, ça vous regarde, vous autres.
+Et qu'elle soit bien ou mal plantée, ça ne me
+fera pas une plus belle jambe.</p>
+
+<p>«Encore, si tu ne m'avais rasée qu'avec ta
+soeur, mon pauvre ami; mais, c'est là que je
+voulais en venir, il faudra te guérir, si tu veux
+plaire aux femmes d'ici, d'un terrible défaut,
+c'est d'être ennuyeux. Tu es joli garçon, ça se voit
+et je ne le nie pas; mais d'abord, pour ce que
+tu en fais, tu jouerais aussi bien les jolies
+filles: et encore. Outre qu'augmenté même de
+tout ce qui te manque, et je bâille comme une
+marennes rien que d'y penser, tu ne serais pas
+complet tout à fait si tu ne sais pas causer et faire
+rire. Les Françaises aiment qu'on les amuse,
+même à ses dépens, comme ça peut arriver à
+Cristobal. Tel quel je le préfère, et je commence
+à m'habituer très bien à son genre (c'est
+bien le mot). Tandis que, toi, tu ne m'en avais,
+pour ainsi dire, pas fait changer. Et je ne te
+dis rien de sa galette, dont il a beaucoup; au
+lieu que toi, au premier gros billet qu'on t'avait
+sorti, tu étais épuisé; ça aussi, vois-tu, il faut
+savoir y revenir.</p>
+
+<p>«Nous partons donc ensemble, je n'ai pas
+très bien compris pour où; mais ce sera très
+drôle. On prend des paquebots allemands, et
+puis des mulets. Et à la fin on trouve beaucoup
+de moustiques, des ananas, des gens à moitié
+nus. Voilà un pays où ne pas mener ta soeur et
+amie, Lord: ça lui rappellerait tout le temps son
+hôtel du quartier Saint-Lazare. Cependant présente-lui
+mes derniers hommages, et quant à
+toi, j'espère, à mon retour, te trouver un peu
+plus civilisé que tu ne fus jusqu'ici. Crois-moi,
+il ne suffit pas, à Paris, pour faire figure, de se
+la faire épiler; d'avoir à la boutonnière des
+petits chichi dans le genre du T.-C.; de porter
+son revolver dans la poche de son smoking; ou
+de prononcer Tchéronne quand on cause avec
+des automobilistes. Il ne suffit même pas de
+boire du Champagne plus extra dry que l'amadou,
+jusqu'au point d'aller danser avec des tziganes.
+Il y a pas mal de choses encore à savoir
+faire, pour ne rien dire de l'amour. Tu en découvriras
+quelques-unes si tu lis attentivement
+Maurice Donnay ou Pierre Veber. C'est leur
+grâce que je te souhaite; adieu.</p>
+
+<p class="rig">«FLORIDE.»</p>
+
+<p>«P.-S.&mdash;Ne cherche pas d'obscénités dans
+ma lettre: il y en a.»</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><i>Le comte de San Buscar au baron de Mariolles.</i></p>
+
+
+<p>«Mon cher ami,</p>
+
+<p>«Je veux vous donner encore ce nom-là
+malgré les choses qui se sont passées entre nous;
+et vous comprendrez tout de suite pourquoi je
+ne cherche pas à en tirer aucune vengeance
+quand je vous aurais annoncé que je me sépare
+d'avec ma femme. Qu'est-ce que vous dites, mon
+cher? Ça vaut bien la peine de risquer de vous
+tuer, ou d'être moi-même, pour une personne
+que je ne regarde plus. Alors, n'attendez pas mes
+amis, je vous prie: ils ne viendront pas. Vous
+connaissez assez mon courage par vous-même,
+et par toute ma vie d'Amérique que je vous ai
+déjà racontée. Je ne suis plus un petit enfant,
+capable de me battre pour le qu'on dira de moi.
+Il me suffit que vous, vous ne croyiez pas que
+c'est par prudence que je m'en vais sans vous
+revoir. Ça nous mettrait tous les deux dans une
+situation fausse; et, d'ailleurs, vous savez au
+besoin où me retrouver.</p>
+
+<p>«Comme je vous l'ai dit plus haut, je quitte
+Paris aujourd'hui même, et je vais faire un
+tour dans le Mexique&mdash;où j'ai des mines
+d'argent. Mme d'Erèse est assez gracieuse pour
+venir aussi, voulant connaître ce pays dont elle
+a beaucoup entendu parler. C'est la plus fidèle
+des amies, la femme la plus intelligente, qui
+m'a le mieux consolé dans tous ces ennuis.
+Comme on sent bien, mon cher, que celles qui
+se donnent librement, dans la force de l'expérience
+(ce sont ses propres paroles), ne peuvent
+pas nous faire courir les mêmes risques que
+d'autres. Vous verrez vous-même un jour, dans
+l'avenir, comme le mariage est une combinaison
+qui trompe. Mais je ne veux pas vous faire
+du chagrin d'avance, mon cher ami, et je me
+contente de vous dire, une fois de plus... etc...</p>
+
+<p class="rig">«SAN BUSCAR.»</p><br><br>
+
+<p>P.-S.&mdash;Je ne pense pas que vous ayez aucune
+affaire dans mon pays. Autrement, écrivez-moi
+à Mexico, calle de los Doscientos
+Heroes.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="mid"><i>Gédéon-Lord Harryfellow à Imogène.</i><br>
+
+(Traduit de l'anglais.)</p>
+
+
+<p>«Imogène, j'ai passé pour vous voir. Vous
+n'y étiez pas, m'a dit cette femme de chambre
+au vilain regard, que vous gardez, envers et
+contre tous, à votre service. Vous devinez ce
+que j'allais vous dire, ou plutôt tâcher de vous
+dire. Car au dernier moment, qui sait si vous
+ne m'auriez pas acheté une fois de plus avec
+vos yeux et votre sourire, comme vous faisiez
+déjà, petite fille, quand je vous avais surprise à
+caresser quelqu'un de vos <i>sweethearts</i> derrière
+le paravent, et que vous aviez peur que je le
+répète à nos parents. Mais, à vous écrire, j'aurai
+plus de courage; et votre portrait qui est là
+sur ma table a beau avoir l'air de dire non, il
+faut que vous le sachiez, Imogène, c'est bien
+horrible, ce que vous venez de faire.</p>
+
+<p>«Ainsi, au même temps où vous m'écriviez
+cette lettre qui me fit revenir à Paris si joyeux,
+oui, dans ce même temps, vous vous risquiez
+follement pour ce ridicule Français qui parle
+tout le temps, qui saute, qui a la barbe en
+pointe. Ah! si je savais parler comme eux. Et
+n'ont-ils donc pas de pudeur de montrer ainsi
+leur âme nue, ou bien s'ils mentent? Et moi, il
+y a tant de choses, de belles choses, que je
+pense, dont je ne sais pas les mots. Et pendant
+que je reste, sans rien dire, à remâcher les morceaux
+de mon coeur jusqu'à ce qu'ils m'empoisonnent,
+un autre survient... Quoi! Imogène;
+et quelle honte; ces gens de police aussi, ils
+vous ont vue&mdash;plus que je ne vous ai jamais
+vue. Étaient-ils nombreux? Est-ce qu'ils ont
+ri? Et quelqu'un d'entre eux n'a-t-il pas voulu
+savoir si vous étiez aussi douce à la main qu'aux
+yeux? Pardonnez-moi, je deviens grossier; mais
+j'ai tant de jalousie, et je me suis drogué pour
+tout vous dire une fois.</p>
+
+<p>«Le mal est que je ne sais pas bien nettement
+moi-même où j'en suis; et il n'y a qu'une
+chose dont je sois sûr, c'est de ne plus pouvoir
+me passer de votre présence. Vous êtes nécessaire
+à ma vie, Imogène; il faut que j'entende
+le bruit de vos pas autour de moi, que je voie
+votre mouvement, que je vous écoute parler ou
+demeurer silencieuse, que je vous regarde me
+regarder&mdash;et me sourire. Qui donc vous aimerait
+plus que moi?</p>
+
+<p>«On prétend, je le sais bien, qu'entre frère
+et soeur l'intimité tombe aisément au scandale.
+Qu'elle y tombe donc; et je ne sais ce que vous
+en pensez, mais à moi votre aspect voile toutes
+les autres choses. Et que me font la vertu, la
+fortune, la réputation, au prix de la couleur de
+vos yeux, qui sont comme le jour dans une eau
+vive.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne partirions-nous pas tous les
+deux, loin de cet horrible Paris? Votre position
+n'y va pas être tenable, et, à tout prendre,
+il vous faut un compagnon. Nous voyagerons
+si vous l'aimez. Tous les paysages me seront
+beaux si vous les ornez. Vous aurez en moi le
+serviteur le plus asservi, et, quant aux gages,
+je ne suis pas exigeant, Imogène: vous me
+donnerez ce que vous voudrez.</p>
+
+<p class="rig">«LORD.»</p><br><br><br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><i>Imogène à Cristobal de San Buscar.</i></p>
+
+<p>«Mon bon Cristobal, que vous aviez été éloquent,
+ce soir où vous parlâtes contre le divorce
+chez votre tante de Barracajal. Et maintenant?
+Il ne faut jamais, voyez-vous, cracher
+dans les fontaines, si l'on n'est pas assuré de
+n'avoir jamais soif. Car j'imagine que vous voulez
+divorcer. Sans cela je ne vois pas pourquoi
+vous auriez dérangé cet honnête M. le
+Commissaire et son latin. Était-ce pour lui
+offrir gratuitement de votre femme un de ces
+spectacles pour lesquels, paraît-il, des gens
+curieux payent fort cher? Je ne le pense pas.
+Divorçons donc, Cristobal, divorçons. Sapons
+les bases, comme vous disiez. Vous avez contre
+moi, je pense, tous les témoignages nécessaires,
+les preuves les plus convaincantes. Si tout cela
+ne suffit pas encore, faites-moi signe: je
+suis prête à compléter.</p>
+
+<p>«Et ne me jugez pas cynique, mon ami, de
+plaisanter un peu à propos de ces choses. Mais
+si vous aviez pu vous voir entrant dans la
+chambre du crime, flanqué de ce fonctionnaire
+et de la petite Mme de Mariolles, vous ne pourriez
+vous tenir d'en rire vous-même en y pensant.
+Ce qui m'avait plu jadis en vous, c'est un robuste
+non-sens du ridicule, et cette même face ronde,
+pleine, satisfaite, que vous apportez aux choses
+les plus délicates, et qui m'a fait songer parfois
+(ne vous fâchez pas) à la lune obstinée et
+mal discrète des nuits d'été. Je la revois, cette
+bonne figure, mais pour une fois nuancée d'angoisse,
+chez les Half-Howard, au-dessus de la
+nappe et de la verrerie, ce soir que vous aviez
+votre escarpin sous la table. Vous rappelez-vous?
+C'était du vivant de ce pauvre colonel; et
+vous portiez, étant grand joueur de pédales,
+des escarpins très bas, faciles à ôter, comme à
+remettre. J'en admirais l'invention à cette
+époque, puisqu'elle me valait d'avoir souvent
+de votre orteil jusqu'aux jarrets; et, ce soir-là
+même, c'est en mon honneur que vous aviez
+égaré votre soulier, comme on fit du petit Poucet
+dans les bois.</p>
+
+<p>«Vous ne vous en étiez pas aperçu encore à
+la fin du dessert, à ce moment où l'on sent que
+la maîtresse de maison va faire le geste de se
+lever; et c'est là que ça devint drôle. Je vis
+votre visage changer, se tendre, tout convulsé
+d'une secrète horreur, comme si le renard de
+Sparte vous avait rongé par en bas. Et l'on
+voyait bien que vous faisiez des mouvements
+sous la table; vos mains et vos bras en reproduisaient
+d'instinct le rythme sur la nappe:
+vous aviez l'air de ramer des choux; et cependant
+vous parliez, vous parliez avec fureur,
+pour qu'on ne se levât pas. Vous disiez des
+choses qui n'avaient aucun sens; vous en disiez
+beaucoup, et sans vous arrêter. Tout le
+monde vous considérait avec étonnement jusqu'au
+moment, je pense, où, par une touchante
+conformité de moeurs, chacun comprit; et ce
+fut à moi d'être gênée. Enfin ce flot de paroles
+cessa brusquement, vos mains cessèrent de
+ramper en rond sur la nappe, votre visage
+s'apaisa, et ce fut autour de la table une satisfaction
+générale. Chacun manifestement se disait:
+«Voilà San Buscar qui a remis le pied sur
+son croquenot. On va pouvoir aller fumer.»
+Et on se leva.</p>
+
+<p>«Je me suis remémoré cette petite histoire,
+l'autre jour, lorsque vous êtes venu me voir au
+lit, avec du monde. Dans les deux cas vous
+faisiez la même tête; et, en vérité, ce n'est pas
+galant de m'avoir perdue du même air que votre
+chaussure.</p>
+
+<p>«Je vous écrivais d'ailleurs pour vous conter
+des choses plus sérieuses; c'est que je pars en
+voyage avec mon frère Lord. Vous connaissez
+son affection pour moi, et je ne pouvais tomber
+en meilleures mains, au sortir des vôtres. Si
+vous avez quoi que ce soit à me faire assavoir,
+mon notaire vous servira d'intermédiaire. Là-dessus,
+mon bon Cristobal, adieu, et malgré
+ces nuages, croyez toujours à mon amitié.</p>
+
+<p class="rig">«IMOGÈNE HARRYFELLOW.»</p><br><br><br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><i>Sylvère à l'Ange Gardien.</i></p>
+
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«Je vous retourne votre lettre, que je voudrais
+ne point avoir lue, et je vous prie de ne
+m'en plus écrire, tout au moins de ce ton. Est-il
+donc besoin de vous rappeler que la situation
+singulière où je suis me laisse seule à me faire
+respecter, et que ce serait d'un bien débile courage
+que d'en vouloir tirer parti? Que si, à l'opinion
+que les femmes vous ont laissé prendre
+d'elles, l'honnêteté seule ne vous paraît point
+de mon côté une sauvegarde suffisante, la tendresse
+que je garde à mon mari malgré ses
+fautes, et que la séparation ne saura pas détruire,
+doit vous éclairer assez sur la vanité de votre
+égarement. Je vous ai déjà parlé là-dessus avec
+franchise: voici pourtant que vous y revenez,
+et jusqu'à me rappeler cruellement cette intimité
+où je me suis laissée glisser avec vous
+dans la solitude et la tristesse de Versailles. Un
+banc, une charmille, ne vous sortent pas, dites-vous,
+de l'esprit. Devriez-vous donc me forcer
+à m'en souvenir aussi, à vous avouer que moi
+non plus je ne les saurais oublier, et que la
+honte me poursuit sans cesse d'en éprouver tant
+de remords, et de n'en pouvoir ressentir que si
+peu de regrets. Ah! Monsieur, si vos lèvres dévorantes
+avaient été de fer rouge, quelle pire
+blessure m'auraient-elles laissée?</p>
+
+<p>«Mais laissons ce sujet. Il m'est plus amer
+que vous ne sauriez croire, et n'aurait pas été
+la cause que je vous écrive, si je n'avais, Monsieur,
+à vous demander un second service, à
+vous qui avez déjà montré à mon égard tant
+d'intelligence et de dévouement. Je crois que
+vous avez plus ou moins fait la connaissance de
+mon mari. Vous devinez le reste: c'est que je
+ne voudrais pas demeurer tout à fait sans nouvelles
+de lui. N'est-ce pas là un désir bien naturel,
+quand même j'aurais juré de pas le revoir.
+Je ne vous demande pas une surveillance de
+tous les jours, pas même des détails trop
+intimes. Je serais heureuse seulement de savoir
+qu'il est heureux.</p>
+
+<p>«Je voudrais que vous le fussiez également,
+Monsieur, que vous vous décidiez à faire
+oeuvre d'homme&mdash;et à ne plus m'écrire de
+lettres comme la dernière. Ne savez-vous pas
+que les sympathies ont leur secret qu'il faut
+respecter, au lieu de les traiter comme les enfants
+font des tulipes encore à demi-fermées,
+qui en ouvrent de force les pétales pour regarder
+plus avant, et ne trouvent au coeur qu'un peu
+de vide et de poussière? Ce sujet réservé, toutes
+les nouvelles que vous me donnerez de vous
+aussi seront les bienvenues, et quant aux questions
+matérielles, je vous prie de vous mettre
+en rapport avec mon notaire, Me Beaudésyme,
+à Ribamourt (Basses-Pyrénées), et de croire,
+Monsieur, etc.</p>
+
+<p class="rig">«SYLVÈRE DE MARIOLLES.»</p><br><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>LE RETOUR AU BERCAIL</h3>
+
+<p class="mid">(La scène est dans les Pyrénées.)</p>
+
+
+<p>Sylvère sortit de Hargouët, et gagna la campagne.</p>
+
+<p>On touchait à la fin d'avril, et déjà le printemps
+avait jonché partout ses humides fleurs.
+Déjà il y avait eu de ces journées où le tiède
+soleil, que strie parfois une pluie molle, réveille
+les énergies de la terre et répand tour à tour
+dans l'air l'âme acide des prairies, les parfums
+effacés d'une haie d'aubépine, ou cette odeur
+obscène que les bourgeons des peupliers pleurent
+avec leur sève. Mais à pénétrer brusquement
+sous les froids et sombres vernes d'une rive, là
+croissent dans la vase, le long des eaux, ces
+herbes lourdes qui sentent la menthe et la fièvre,
+l'été venu, quand les écrase le pied nu d'un
+baigneur.</p>
+
+<p>Le chemin que suivait la jeune femme sentait
+les buis amers dont il était bordé en contre-bas
+du côté de la plaine et du Gave. A gauche il y
+avait un mur, et des jardins de paysans, dont
+les arbres pendaient. Un branchage appesanti
+de feuilles parfois heurtait ses joues en s'égouttant;
+et elle frissonnait alors si quelque goutte
+oubliée de pluie glissait le long de son col nu, et
+se dissipait au creux de sa nuque, en s'attiédissant.
+L'herbe était pareillement toute mouillée;
+Sylvère en marchant levait les jambes très haut
+pour se garder des orties et de la rosée, et aussi
+pour ne pas fouler les silènes, pourprés et roses,
+qui riaient sous ses pas.</p>
+
+<p>Plus loin, au pied moussu d'un mur, entre
+deux pierres, elle distingua la tache rouge de la
+première fraise; et, en se baissant pour la
+cueillir, fit s'envoler une abeille, qui, peut-être
+irritée, bourdonna pendant un instant autour
+de son visage. Plus loin encore, le sentier formait
+sous trois ou quatre chênes une espèce de
+rond-point, d'où un banc vermoulu regardait
+la plaine. C'est là que Sylvère s'assit, et ouvrit
+le livre qu'elle avait à la main. Mais ce n'était
+que pour y prendre quelques lettres qu'elle voulait
+relire. Elles avaient été écrites, un peu en
+forme de journal, par l'Ange Gardien. La première,
+qui était datée de novembre, et de l'année
+précédente, disait entre autres choses:</p>
+
+
+
+<blockquote>
+<p>«La tristesse de M. de Mariolles fut accompagnée
+au début de la mauvaise humeur la
+plus vive. C'est à peine s'il daigna d'abord me
+reconnaître (qu'aurait-il fait s'il avait su toutes
+mes performances?); et il me fallut toute la patiente
+impudence d'un marchand de babouches
+arméniennes pour venir à bout de lier partie
+avec ce méchant homme. Ne vous fâchez pas
+que je l'appelle méchant, Madame, puisqu'il
+vous a fait souffrir; et, d'autre part, vous voyez
+à quelles bassesses vous me condamnez. Ah! si
+je n'avais pas, pour me maintenir dans votre
+obéissance, le souvenir de ces yeux pleins de
+mépris et de caresses. Mais, chut.</p>
+
+<p>«Au bout de quelques jours, donc, M. de Mariolles,
+que j'avais su, à plusieurs reprises, rencontrer
+par hasard, revint à une humeur plus
+égale, et à de meilleurs sentiments envers moi;&mdash;et
+nous sommes enfin devenus assez bons camarades,
+encore qu'il méjuge un peu jeune. Il
+est vrai de dire que dans la situation où il est,
+une connaissance nouvelle, à qui on est forcé
+de ne dire que ce que l'on veut de ses affaires,
+vaut mieux que des amis plus anciens et plus
+interrogatifs. Bien entendu, il ne m'a encore
+fait aucune confidence de ses ennuis; mais il
+m'a déjà confié qu'il en avait, et besoin aussi de
+consolations. Que pensez-vous de tout cela,
+Madame? Dois-je m'occuper de lui en fournir,
+et de quel ordre? Daignerez-vous m'écrire là-dessus
+vos désirs? Vous n'ignorez pas au moins
+ce que les hommes, d'ordinaire, et surtout les
+veufs, entendent par «consolations».</p>
+
+<p>«Je lui parlai de M. de San Buscar puisque,
+après tout, c'est lui qui nous avait présentés
+(et peut-être même est-ce à cause de lui que
+monsieur votre mari me fit ce médiocre accueil,
+d'abord); mais il ne parut pas vouloir tirer ce
+sujet en longueur.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est un mufle, me répondit-il brièvement.</p>
+
+<p>«Je ne crus pas devoir m'étendre moi-même
+en plus longues considérations sur ce Mexicain:
+que son souvenir repose en paix sous cette épitaphe.
+Il paraît, d'ailleurs, qu'il est reparti pour
+son pays avec Mme d'Erèse.»</p></blockquote>
+
+
+
+
+<p>C'était peut-être la dixième fois que Sylvère
+lisait cette lettre. Elle ne l'avait jamais fait
+sans s'interrompre ici pour sourire à l'image de
+San Buscar relancé chez Floride, le San Buscar
+sans cravate et mal reboutonné, qu'on vient
+d'interrompre en sa physique pour l'informer
+que son épouse est au lit avec un monsieur; le
+San Buscar mollement furieux de son malheur,
+mais surtout exaspéré contre ces gêneurs qui
+viennent lui découvrir des vérités dont il n'a
+pas soif. Et ne sachant comment exprimer une
+indignation au prorata, il s'était assis...</p>
+
+<blockquote>
+<p>«Jusqu'ici, continuait la lettre, ce n'est
+qu'au baccara que M. de Mariolles a demandé
+l'oubli. Je l'ai mené, sur sa demande, dans un
+tripot qu'on appelle «le cercle des Ponantais
+et gens du Nord». Il y a été tout de suite
+très sympathique à tout le monde; et jusque-là
+que plusieurs de ces messieurs ont poussé la
+confiance jusqu'à lui emprunter des sommes
+variables, dont il ne fallait attribuer le besoin
+momentané qu'ils en avaient qu'au retard synchronique
+de leurs notaires à leur faire tenir
+des fonds. Il y a des années comme ça où les notaires
+elles petits pois sont en retard.</p>
+
+
+<p>«A part ce premier péage qu'il faut payer,
+quand on est du bon côté de la table, M. de
+Mariolles s'est assez bien défendu. Je ne veux
+pas dire, bien sûr, qu'il n'a pas perdu: ce
+serait le premier. Mais il n'a pas beaucoup
+perdu, et j'ai veillé aussi à ce qu'on ne le fabriquât
+pas jusqu'à l'os. Autrement il serait sorti
+de là comme le bon Dieu les aime, je veux dire
+pareil à un petit saint Jean.</p>
+
+<p>«Ce grand amour du carton est d'ailleurs
+bien refroidi depuis quelques jours déjà. Je ne
+sais de quel côté va souffler le vent. L'essentiel
+est que je demeure, comme je le suis, le confident
+de sa fantaisie.»</p>
+<br><br>
+
+
+<p>«Madame, disait une lettre de janvier, notre
+marotte est toujours le théâtre; et de dire qu'elle
+me jette dans l'enthousiasme serait dépasser
+beaucoup la vérité. Je doute qu'on se puisse
+mettre à plus grande gêne pour plus petit plaisir.
+Rien que de rester une heure encaqué dans
+un fauteuil d'orchestre, n'est-ce pas de quoi
+devenir claustrophobe, et néronien. On prend
+envie de crier au feu pour que des gens s'écrasent;
+de tirer au revolver sur la boîte du souffleur,
+histoire de l'en faire jaillir comme un diable;
+de lancer sa lorgnette à la tête d'une vieille
+dame dans sa loge, etc., etc.... Mais on a surtout
+envie de s'en aller. Ah! quels spectacles.</p>
+
+<p>«Je m'étais souvent demandé comment font
+les vieilles gardes quand elles veulent se venger
+des hommes, de tout le déplaisir et surtout
+de tout le plaisir que trois générations leur ont
+fait. J'ai trouvé enfin: elles entrent au théâtre.
+Et quand elles y sont entrées&mdash;elles n'en
+sortent plus. N'est-ce pas horrible pour les messieurs
+mûrs de voir grimacer là, inexorablement,
+toute leur ancienne jeunesse qui ne veut
+pas mourir?</p>
+
+<p>«Tout cela serait de la dernière injustice si
+quelques jeunes cabotes, soucieuses sans doute
+de s'instruire, ne s'ingéniaient à les remplacer
+bientôt dans ces mêmes fonctions qu'elles abandonnèrent.
+En sorte qu'il y a toujours le même
+nombre de balais à rôtir&mdash;ou à enfourcher.</p>
+
+<p>«Mais tout cela n'a rien à voir à notre affaire,
+qui est votre mari. Sachez donc, Madame, qu'il
+fait à ces divertissements une face mélancolique.
+Je crus d'abord que c'était pour avoir
+mal choisi nos guignols, et que la faute en était
+au <i>Rébus</i>, <i>A la mère Sauvage</i>, au <i>Chien de
+plomb</i>, etc., toutes pièces donnant au nord, et où
+il fait noir comme dans des fours. Je l'aiguillai en
+conséquence vers les revues, spectacle charmant,
+où la philosophie et l'observation sont
+remplacées par un essaim de jeunes beautés à
+peine quadragénaires, et moins vêtues encore.
+Car nous avons appris à découper de mille
+façons nos feuilles de vigne. Et nous en faisons
+en paillon, en gaze, en dentelle. Ajoutez que
+ces dames chantent des couplets qui ne laisseraient
+pas de paraître spirituels si les auteurs
+avaient eu le temps, et qu'on en put entendre
+mot.</p>
+
+<p>«Eh bien, monsieur votre mari demeura de
+pierre à tant de séductions. Il ne cessait de
+bâiller, et laissa même, Dieu me pardonne,
+échapper quelques mots sur les douceurs de la
+province. Mais prenez garde aussi, si vous ne l'y
+appelez bientôt. Et ne suis-je pas bien Don Quichotte
+d'aller vous conseiller ce qui, d'avance,
+me désespère. Quand vous aurez fait de moi
+un honnête homme, nous voilà tous les deux
+bien avancés. Cependant, etc...</p>
+
+<p>«P.-S.&mdash;J'ai oublié jusqu'ici de vous dire,
+Madame, que je me suis, selon votre désir, mis
+en rapports avec votre notaire, Me Beaudésyme.
+C'est un homme qui m'a paru, jusqu'ici, du plus
+agréable commerce.</p>
+
+<p>«Êtes-vous curieuse de nouvelles de Mme de
+San Buscar? Nous en avons les meilleures du
+monde. Elle est à Chicago, ou par là, avec son
+frère, qui est devenu du plus féroce despotisme.
+On prétend même qu'il la bat, ce qui est pousser
+un peu bien loin ce singulier esprit de
+famille qu'il montra toujours.»</p>
+</blockquote>
+
+<p>De nouveau Sylvère cessa de lire, et promena
+ses regards à travers le paysage vaste et familier
+qui s'ouvrait devant elle. C'était, bien loin
+en contre-bas et jusqu'au Gave, dont la courbe
+luisait comme un cimeterre entre les feuillages
+arrondis, la plaine grasse, toute quadrillée de
+haies. Parfois la voix d'un travailleur traversait
+lentement l'espace, mourait: on n'entendait
+plus que le bruit léger de la brise dans la feuille
+des chênes, et le froissement continu de la rapide
+rivière contre les galets, au loin.</p>
+
+<p>Par delà, sur la hauteur, un toit d'ardoises
+entre les arbres, c'était Ribes, et la maison
+paternelle, où elle venait de passer l'hiver, et
+qu'elle avait quittée depuis quelques jours pour
+s'installer à Hargouët. C'est, aussi, qu'on y
+devenait insupportable pour elle. Est-ce que sa
+famille ne s'était pas récemment avisée de ne
+plus prendre au sérieux ses infortunes conjugales?
+Ses frères surtout mettaient en oeuvre à ce sujet
+la plus sotte plaisanterie: c'était de subordonner
+tous les projets et les mille riens de la vie
+de famille au retour de leur beau-frère.</p>
+
+<p>&mdash;Tony sera content, disait René, qu'on ait
+enfin passé le rouleau sur le croquet. Puisqu'il
+s'est repris de passion pour ce bête de jeu.</p>
+
+<p>Ou bien c'était l'autre, celui qui disait
+«mucre», qui déclarait d'un air de doute:</p>
+
+<p>&mdash;Je me demande ce que pensera Tony pour
+les réparations des écuries. Peut-être qu'il
+aurait préférées tout en boxes. C'est vrai qu'il
+ne s'y connaît pas beaucoup. Etc., etc...</p>
+
+<p>Là-dessus M. de Ribes éclatait de son gros
+rire, en regardant la jeune femme d'un air
+malin.</p>
+
+<p>Sur ce point Mme de Ribes elle-même n'était
+point irréprochable. Car, enfin, elle avait parlé
+à plusieurs reprises de Mariolles comme d'un
+de ces êtres parfaitement vivants qu'on est
+exposé à rencontrer par le plus naturel enchaînement
+de phénomènes. Au lieu de faire comme
+Sylvère qui, dès qu'il était question de son mari,
+prenait sa figure de bois, absolument comme
+si on lui avait parlé de quelque fonctionnaire
+carlovingien, mort sous Louis le Débonnaire,
+dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Et tous ils avaient l'air de croire qu'elle lui
+pardonnerait. N'était-ce point odieux? Comme
+si elle n'avait pas assez de peine à demeurer
+inexorable; et fallait-il qu'ils se liguassent
+avec Tony,&mdash;et avec son propre coeur, peut-être?
+L'Ange Gardien lui-même ne s'y mettait-il pas?</p>
+
+
+<blockquote>
+<p>«Madame, disait une autre de ses lettres,
+plus récente, vous l'aurez voulu. N'aurons-nous
+donc tant reculé que pour mieux sauter le Rubicon,
+tout de même? Et je sens si bien que
+vous boudez contre votre bouche. Pensez-vous
+que votre dernière lettre ne laisse pas trop clairement
+percer qu'il n'y a plus de colère dans
+votre coeur? Ah! puisque c'est lui malgré tout
+que vous aimez, rappelez-le, Madame, et le
+bonheur avec lui. N'est-ce pas assez pour moi,
+dans mon infortune, d'avoir gagné de redevenir
+à cause de vous, une espèce d'homme? J'ai
+même quitté M. Simpson tout à fait, puisque
+vous sembliez le désirer. Le résultat est que je
+ne sais plus trop que faire. Du commerce, du
+journalisme? Ou bien partir pour quelque Afrique
+se faire casser la tête en votre honneur? Avez-vous
+jamais songé au bruit que doit faire une
+balle contre un crâne? Singulier sans doute
+pour celui qui la reçoit, et la sent entrer dans
+sa cervelle&mdash;comme dans du beurre.</p>
+
+<p>«Mais, revenons à M. de Mariolles. L'autre
+soir, donc, il me proposa d'aller au Vaccinn's.
+Je ne crois pas qu'on vous ait fait visiter jamais
+ce cabaret fameux: il est très laid. Les femmes
+l'y sont aussi, à ma guise, quoique j'aie rencontré
+des Péruviens d'un sentiment contraire.</p>
+
+<p>«Quand nous entrâmes, une valse viennoise
+s'évaporait dans l'air. Les dames napolitaines
+qui composent l'orchestre s'appuyaient su leurs
+instruments d'un air triste qui leur est si habituel
+qu'un de mes amis, mauvaise langue, prétend
+que c'est d'avoir le mal du pays.</p>
+
+<p>«Il y avait là les figurants ordinaires. Le
+gros Loïserand, déjà excité par le Champagne
+qu'il représente, embrassait les garçons de café
+à tour de bras. Nicaëli, ce Portugais vert, servait,
+auprès de deux dames, d'interprète à la flamme
+de deux étrangers. Le vieux monsieur suisse,
+qui tombe en catalepsie tout de son long quand
+il a trop bu, l'oeil hagard, épiait fixement le
+vide, embusqué derrière un pilier; et deux morphinomanes
+couleur de terre, homme et femme
+assis à la même table, se regardaient tristement
+sans rien dire. Bref, la fête battait son plein: on
+avait envie de pleurer.</p>
+
+<p>«Une petite juive nous accosta, laide, mais
+toute alourdie encore et reluisante des récentes
+dépouilles d'un jeune duc. Elle se nomme Judith
+Moche, et on l'appelle Julie d'Épernon, sous
+prétexte qu'un grand nom n'a jamais été déshonoré
+par une cocotte, ni par un cheval.</p>
+
+<p>«&mdash;Bénédicte sois-tu, lui dis-je. Aïcher, fortune,
+désir.</p>
+
+<p>«Cette formule cérémonielle, en usage
+parmi les juifs du Midi, dont elle est, suffit à la
+mettre en fuite. Il fallut invalider quelques personnes
+encore, toutes d'ailleurs d'excellente décomposition.
+Nous nous plûmes enfin à l'une
+d'elles, menue, et dont je m'avisai, hélas! qu'elle
+vous ressemblait, mais, en vérité, beaucoup; et
+je pense que cela frappa aussi votre mari. Elle
+a vos yeux, tous vos traits et jusqu'à cette admirable
+démarche. Mais vous différez d'éducation.
+Ses parents à elle, qui la gâtaient à leur façon,
+je veux dire comme plâtre, la laissèrent, au demeurant,
+pousser à sa guise dans le ruisseau.
+Il n'y a pas longtemps qu'en fait de <i>pater</i> elle
+ne connaissait que ces objets ronds où suspendre
+son chapeau; et qu'elle imaginait le paradis
+comme un endroit où l'on mange des oranges.
+De l'esprit, d'ailleurs; et, comme avec cela elle
+ne saurait dire trois mots de suite sans une ordure,
+ce même ami l'avait appelée un bijou
+coprolalique. Nous soupâmes donc ensemble...»</p>
+</blockquote>
+
+
+<p>Sylvère en était là de sa lecture quand elle
+entendit un pas dans la sente, leva la tête, et
+reconnut le jeune Pierroulinn, son valet.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Ribes fait dire à Madame la
+baronne... commença-t-il en français. Mais il
+s'interrompit, et conclut en béarnais:</p>
+
+<p>&mdash;... que si voulez venir la voir. Elle vient
+d'arriver au château.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, répondit Sylvère, j'y vais, et
+elle se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Que peut-on bien me vouloir? se disait-elle.
+Peut-être des nouvelles de Paris.</p>
+
+<p>Son coeur battit un peu à cette pensée. Elle
+songea aussi à la dernière fois que sa mère était
+venue à Hargouët. On avait dîné tard; et fort
+avant dans la soirée, tandis qu'on causait encore
+au salon, tout à coup la rumeur nombreuse
+et l'arôme d'une pluie d'orage étaient entrés à
+travers les jalousies. Tony était avec elle, alors;
+et, de se sentir seule, Sylvère soupira dans le
+sentier sombre.</p>
+
+<p>Mme de Ribes sortit de la maison à sa rencontre:
+il était visible qu'elle était émue.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? maman.</p>
+
+<p>&mdash;Mais rien. Il faisait beau; je suis venue te
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! et puis, ajouta-t-elle, en la forçant à
+entrer la première au salon, je t'ai amené une
+visite.</p>
+
+<p>Sylvère distingua que sa mère refermait la
+porte derrière elle, et, dans le demi-jour, quelqu'un
+debout, qui ne disait rien. Elle poussa un
+cri, et c'est une belle chose que la vengeance;
+mais on aurait pu voir cette épouse vindicative
+se jeter dans les bras de son homme.</p>
+
+<p>Et un peu plus tard, quand Mme de Ribes les
+rejoignit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous rappelez-vous... disait Mariolles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rappelez-vous... disait Sylvère.</p>
+
+
+
+<p>Car ils étaient occupés déjà à se faire une provision
+de bonheur avec leurs inquiétudes passées.
+Et c'est ainsi que nous les abandonnerons, dans
+la maternelle province. Puissent les souvenirs
+de Paris n'y pas visiter trop souvent leur quiétude.
+Puissent-ils un jour évoquer sans mélancolie
+les paysages du passé: la Seine glauque et
+clapotante entre des quais, des arches, des tours&mdash;ou
+la rue de la Paix, après une averse, quand
+des nuages blancs voilent et découvrent tour à
+tour le soleil, et que des femmes menues, la
+jupe haute, y sautillent de leurs pieds aigus&mdash;ou
+cette soirée encore, si douce à redescendre
+l'avenue du Bois, dans le flot des voitures, alors
+qu'apparaît au loin, vêtu de mourante lumière,
+l'Arc de Triomphe, comme une améthyste énorme
+et pâle.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>FIN</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<h4>Table des Chapitres</h4>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10">I. MARIAGE DE PROVINCE.</p>
+<p class="i10">II. L'ODEUR DES PLAGES.</p>
+<p class="i10">III. JUSQU'AU MARBRE.</p>
+<p class="i10">IV. LE BEAU VOYAGE.</p>
+<p class="i10">V. LA TOURNÉE DES GRANDES-DUCHESSES.</p>
+<p class="i10">VI. CORRESPONDANCES.</p>
+<p class="i10">VII. PARIS-VERSAILLES.</p>
+<p class="i10">VIII. LES GALANTES ALTERNATIVES.</p>
+<p class="i10">IX. CHASSÉ-CROISÉ.</p>
+<p class="i10">X. LE RETOUR AU BERCAIL.</p>
+ </div></div>
+<br><br><br>
+
+ <div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="sml"><i>ACHEVÉ D'IMPRIMER</i></p>
+<p class="sml">le douze mai mil neuf cent quatre</p>
+<p class="sml">PAR</p>
+<p class="sml">DESLIS FRÈRES</p>
+<p class="sml">A TOURS</p>
+<p class="sml">pour le</p>
+<p class="sml">MERCVRE</p>
+<p class="sml">DE</p>
+<p class="sml">FRANCE</p>
+<p class="sml">PARIS</p>
+<p class="sml">SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE</p>
+<p class="sml">XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI</p>
+<p class="sml">MCMIV</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p>
+<p class="sml">Sept exemplaires sur papier de Hollande,</p>
+<p class="sml">numérotés de 1 à 7.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml">JUSTIFICATION DU TIRAGE:</p>
+<p class="sml">910</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml">Les Tendres Ménages</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><i>DU MÊME AUTEUR</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><i>Romans</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml">M. DU PAUR, HOMME PUBLIC (Simonis Empis). 1 vol.</p>
+<p class="sml">LE GRAND DIEU PAN, traduit de l'anglais d'Arthur Machen (<i>La Plume</i>) 1 vol.</p>
+<p class="sml">LE MARIAGE DE DON QUICHOTTE (Juven) 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><i>En préparation</i>:</p>
+<p class="sml">LE MILLION D'ANDROMAQUE, roman.</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les tendres ménages, by Paul Jean Toulet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TENDRES MÉNAGES ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
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