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+The Project Gutenberg EBook of Le capitaine Paul, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le capitaine Paul
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: April 6, 2005 [EBook #15574]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAPITAINE PAUL ***
+
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+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com.
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+Alexandre Dumas
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+LE CAPITAINE PAUL
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+
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+(1838)
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+Table des matières
+
+Préface
+Chapitre I
+Chapitre II
+Chapitre III
+Chapitre IV
+Chapitre V
+Chapitre VI
+Chapitre VII
+Chapitre VIII
+Chapitre IX
+Chapitre X
+Chapitre XI
+Chapitre XII
+Chapitre XIII
+Chapitre XIV
+Chapitre XV
+Chapitre XVI
+Chapitre XVII
+Chapitre XVIII
+Épilogue
+
+
+
+Préface
+_Habent sua fata libelli._
+
+J'avais déjà écrit cet hémistiche, chers lecteurs, et j'allais
+inscrire au-dessous le nom d'Horace, lorsque je me demandai deux
+choses: si je me rappelais le commencement du vers et si ce vers
+était bien du poète de Venusium.
+
+Chercher dans les cinq ou six mille vers d'Horace, c'était bien
+long, et je n'ai pas de temps à perdre.
+
+Cependant, je tenais beaucoup à cet hémistiche, qui s'applique
+merveilleusement au livre que vous allez lire.
+
+Que faire?
+
+Écrire à Méry.
+
+Méry, vous le savez, c'est Homère, c'est Eschyle, c'est Virgile,
+c'est Horace, c'est l'antiquité incarnée dans un moderne.
+
+Méry sait le grec comme Démosthène, et le latin comme Cicéron.
+
+J'écrivis donc:
+
+«Cher Méry,
+
+«Est-ce bien d'Horace, cet hémistiche:
+
+_«Habent sua fata libelli?_
+
+«Vous rappelez-vous le commencement du vers?
+
+«À vous de coeur.
+
+«Alex. Dumas.»
+
+Je reçus poste pour poste la réponse suivante:
+
+«Mon cher Dumas,
+
+«L'hémistiche _Habent sua fata libelli_ est attribué à Horace,
+mais à tort.
+
+«Voici le vers complet:
+
+«_Pro captu lectoris, habent sua fata libelli._
+
+«Il est du grammairien Terentianus Maurus. Le premier hémistiche:
+_Pro captu lectoris_, n'est pas de très bonne latinité. Selon le
+goût, selon le choix, selon l'esprit du lecteur, les écrits ont
+leur destin.
+
+«Je n'aime pas le _pro captu_, qu'on ne trouverait chez aucun bon
+classique.
+
+«Tout à vous de coeur, mon bien cher frère.
+
+«Méry.»
+
+Voilà une réponse, j'espère, comme je les aime et comme vous les
+aimez, courte et catégorique, où chaque mot dit ce qu'il a à dire
+et répond à la question faite.
+
+Le vers n'était donc pas d'Horace.
+
+J'avais donc bien fait de ne pas le signer du nom de l'ami de
+Mécène.
+
+Le premier hémistiche était mauvais.
+
+J'avais donc bien fait de l'oublier.
+
+Mais je m'étais rappelé le second, et cela, à propos du _Capitaine
+Paul_, dont on préparait une nouvelle édition.
+
+En effet, si un hémistiche a jamais été fait pour un livre, c'est
+l'hémistiche de Terentianus Maurus pour le livre qui nous occupe.
+
+Laissez-moi, chers lecteurs, vous raconter, non pas l'histoire de
+ce livre -- son histoire est l'histoire de tous les livres -- mais
+sa genèse: ce qui lui est arrivé avant qu'il vît le jour; ses
+infortunes avant qu'il fût; ses transformations tandis qu'il était
+encore dans les limbes de l'existence.
+
+Cela vous rappellera, en petit, bien entendu, les sept
+incarnations de Brahma.
+
+Première phase. -- Conception.
+
+Une impression généralement éprouvée par tous les admirateurs du
+_Pilote_, l'un des plus magnifiques romans de Cooper -- impression
+que nous avons profondément ressentie nous-même -- c'est le regret
+de perdre aussi complètement de vue, le livre une fois terminé,
+l'homme étrange que l'on a suivi avec tant d'intérêt à travers le
+détroit de Devils-Gripp et les corridors de l'abbaye de Sainte-
+Ruth. Il y a dans la physionomie, dans la parole et dans les
+actions de ce personnage, indiqué une première fois sous le nom de
+John, et une seconde fois sous celui de Paul, une mélancolie si
+profonde, une amertume si douloureuse, un mépris de la vie si
+grand, que chacun a désiré connaître les causes qui ont amené ce
+brave et généreux coeur au désenchantement et au doute. Quant à
+nous, plus d'une fois nous l'avouons, il nous était passé par
+l'esprit ce désir, au moins indiscret, d'écrire à Cooper pour lui
+demander, sur le commencement de la carrière et la fin de la vie
+de cet aventureux marin, les renseignements que je cherchais en
+vain dans son livre. Je pensais qu'une pareille demande serait
+facilement excusée par celui auquel elle s'adresserait; car elle
+portait avec elle la louange la plus sincère et la plus complète
+de son oeuvre. Mais, je fus retenu par l'idée que l'auteur ne
+connaissait peut-être, de la vie dont il nous avait donné un
+épisode, que la partie qui avait été éclairée par le soleil de
+l'indépendance américaine. En effet le météore brillant, mais
+éphémère, avait passé des nuages de sa naissance à l'obscurité de
+sa mort, de sorte qu'il était tout à fait possible que, éloigné
+des lieux où son héros vit le jour et des pays où il ferma les
+yeux, l'historien poète, qui peut-être l'avait choisi à cause de
+ce mystère même, pour lui faire jouer un rôle dans ses annales,
+n'en eût connu que ce qu'il nous en avait transmis. Alors je
+résolus de me procurer par moi-même les détails que j'avais tant
+désiré qu'un autre me donnât. Je fouillai les archives de la
+marine; elles ne m'offrirent qu'une copie de lettres de marque à
+lui données par Louis XVI. J'interrogeai les annales de la
+Convention: je n'y trouvai que l'arrêté pris à l'époque de sa
+mort. Je questionnai les contemporains; à cette époque -- c'était
+vers 1829 -- il en restait encore: ils me dirent qu'il était
+enterré au Père-Lachaise. Et, de ces premières tentatives, voilà
+tout ce que je retirai.
+
+Alors, comme je viens d'avoir recours à Méry, j'eus recours à
+Nodier; Nodier, cet autre ami d'un autre temps, à la mémoire
+duquel j'ai voué un culte, et que j'évoque chaque fois que mon
+coeur, aux amis du présent, a besoin d'adjoindre un ami du passé.
+J'eus recours à Nodier, ma bibliothèque vivante. Nodier recueillit
+un instant ses souvenirs; puis me parla d'un petit livre in-18
+écrit par Paul John lui-même et contenant des mémoires sur sa vie,
+avec cette épigraphe: _Munera sunt laudi_. Je me mis aussitôt en
+quête de la précieuse publication; mais j'eus beau interroger les
+bouquinistes, fouiller les bibliothèques, battre les quais, mettre
+en réquisition Guillemot et Techener, je ne trouvai rien qu'un
+libelle infâme, intitulé Paul John, ou Prophéties sur l'Amérique,
+l'Angleterre, la France, l'Espagne et la Hollande, libelle que je
+jetai de dégoût à la quatrième page admirant combien les poisons
+se conservent si longtemps et si parfaitement, de sorte qu'on les
+trouve toujours là où l'on cherche en vain une nourriture saine et
+savoureuse.
+
+Je renonçai donc à toute espérance de ce côté.
+
+Quelque temps après, entre la représentation de _Christine_ et
+celle d'_Antony_, je fis un voyage à Nantes; de Nantes, je gagnai
+les côtes; je visitai Brest, Quimper et Lorient.
+
+Pourquoi allais-je à Lorient? -- Admirez la puissance d'une idée
+fixe! Mon pauvre ami Vatout, qui n'avait pour moi qu'un défaut,
+celui de vouloir me protéger malgré moi, fait un roman là-dessus.
+-- Pourquoi allais-je à Lorient? Parce que j'avais lu, dans une
+biographie de Paul John, que le célèbre marin était venu trois
+fois dans ce port. Cette circonstance m'avait frappé. J'avais pris
+les dates, je n'eus qu'à ouvrir mon portefeuille. J'allai
+consulter les archives maritimes, et je trouvai, en effet, la
+trace des stations qu'avaient faites, à différentes époques, dans
+la rade, les frégates _le Ranger_ et _l'Indienne_, l'une de dix-
+huit et l'autre de trente-deux canons. Quant aux motifs qui les
+avaient amenées, soit ignorance, soit oubli, le secrétaire qui
+tenait les registres avait négligé de les consigner. J'allais me
+retirer sans autre renseignement, lorsque je m'avisai d'interroger
+un vieil employé et de lui demander si, traditionnellement, on
+avait conservé dans le pays quelque souvenir du capitaine de ces
+deux bâtiments. Alors le vieillard me répondit qu'en 1784, étant
+encore enfant, il avait vu Paul John au Havre, où il était alors,
+lui qui me parlait, employé à la Santé de la ville.
+
+Quant à Paul John, il était, à cette époque, commodore à bord de
+la flotte du comte de Vaudreuil.
+
+La réputation de bravoure dont jouissait alors ce marin, et la
+singularité de ses manières, l'avaient impressionné au point que,
+de retour en Bretagne, il avait une fois prononcé son nom devant
+son père, concierge du château d'Auray. Le vieillard avait
+tressailli, et lui avait fait signe de se taire. Le jeune homme
+avait obéi tout en faisant ses réserves.
+
+Cependant, quelques questions qu'il fit à son père, celui-ci
+refusa toujours d'y répondre. Mais, la marquise d'Auray étant
+morte, Emmanuel ayant émigré, Lusignan et Marguerite habitant la
+Guadeloupe, le vieillard crut pouvoir révéler un jour à son fils
+une histoire étrange et mystérieuse, à laquelle se trouvait mêlé
+l'homme sur lequel je lui demandais des détails.
+
+Et cette histoire, il ne l'avait point oubliée, quoique quarante
+ans à peu près se fussent écoulés entre le récit que lui en avait
+fait son père et celui qu'il me fit à moi.
+
+Cette histoire tomba parole à parole dans le fond de ma pensée, et
+y demeura cachée comme cette eau qui tombe goutte à goutte de la
+voûte de la grotte et forme peu à peu un bassin dans ses calmes et
+silencieuses profondeurs; de temps en temps, mon imagination se
+penchait au bord de cette eau mystérieuse et profonde, et je me
+disais:
+
+-- Il est cependant l'heure que cette eau jaillisse au dehors et
+se répande en cascade ou en ruisseau, en torrent ou en lac, à la
+vivifiante ardeur du soleil.
+
+Seulement, sous quelle forme se répandrait-elle?
+
+Sous la forme du drame, ou sous celle du roman?
+
+À cette époque, vers 1831 et 1832, toute production se présentait
+à mon esprit sous la forme du drame.
+
+Aussi, à chaque instant, me disais-je:
+
+-- Il faut pourtant que je fasse un drame de Paul John.
+
+Et 1832, 1833, 1834 s'écoulèrent sans que les masses primitives de
+ce drame se détachassent assez clairement dans mon esprit, pour
+que mon esprit abandonnât ses autres rêves et s'attachât à celui-
+là.
+
+Et je me disais:
+
+-- Attendons; il viendra un instant où le fruit sera mûr pour la
+vie, et il se détachera lui-même de la branche.
+
+Deuxième phase. -- Création.
+
+C'était vers le mois d'octobre 1835.
+
+Le paysage avait bien changé. Ce n'étaient plus les côtes de
+Bretagne aux rudes falaises; ce n'était plus la poupe rugueuse de
+l'Europe battue par les flots de la mer sauvage; ce n'étaient plus
+les oiseaux gris des tempêtes se jouant à la lueur de l'éclair, au
+sifflement du vent, au milieu de l'embrun des vagues se brisant
+sur les rochers.
+
+Non, c'était la mer de Sicile, calme comme un miroir; c'était, à
+notre droite, Palerme, couchée au pied du monte Pellegrino,
+ombragée à sa tête par les orangers de Montreale, à ses pieds par
+les palmiers de la Bagheria; c'était, à notre gauche, Alicadi, se
+levant du sein -- je ne dirai pas des flots, les flots supposent
+un certain mouvement de la mer, et la mer était immobile comme un
+lac d'argent fondu; -- c'était Alicadi, se dessinant, pareil à une
+pyramide sombre, entre l'azur du ciel et l'azur d'Amphitrite;
+c'était enfin, bien loin devant nous, élevant sa tête au-dessus
+des îles volcaniques, débris du royaume d'Éole, c'était Stromboli,
+secouant au vent du soir son panache de fumée, et dont la base, se
+colorant de temps en temps d'une lueur rougeâtre, indiquait qu'au
+milieu de l'obscurité cette colonne de fumée reposerait sur une
+base de flammes.
+
+Je venais de quitter Palerme, où j'avais passé un des mois les
+plus heureux de ma vie. Une barque, à l'arrière de laquelle une
+figure, debout, blanche et couronnée de verveine comme la Norma
+antique, m'envoyait ses derniers signaux, rayait de son sillage la
+nappe brillante, et s'amoindrissait à l'horizon, emportée par ses
+quatre rames, qui, de loin, semblaient les pattes d'un gigantesque
+scarabée, égratignant, la surface de la mer.
+
+Mes yeux et mon coeur suivaient la barque.
+
+Elle disparut. Je poussai un soupir. Et cependant j'étais loin de
+me douter que je ne revoie jamais celle qui venait de me quitter.
+
+J'entendis auprès de moi comme une prière, où étais-je, et qui
+faisait cette prière?
+
+J'étais au milieu d'un équipage sicilien, sur le _speronare la
+Madonna del piè della Grotta_. Cette prière, c'était l'Ave Maria
+que disait le fils du capitaine Arena, enfant de neuf ans, que
+notre pilote Nunzio maintenait debout sur le toit de notre cabine.
+
+De là, il parlait à la mer, aux vents, aux nuages, à Dieu!
+
+Cette heure de l'Ave Maria était l'heure poétique de la journée.
+Même lorsque rien ne venait ajouter à la mélancolie du crépuscule,
+c'était l'heure où nous rêvions sans penser, l'heure où le
+souvenir du pays éloigné et des amis absents revenait à la
+mémoire, pareils à ces nuages qui simulent tantôt des montagnes,
+tantôt des lacs, tantôt des formes humaines, qui glissent
+doucement sur un ciel d'azur et qui changent d'aspect, se
+composant, se décomposant, et se recomposant vingt fois en un
+instant; les heures glissaient alors sans que l'on sentit le
+toucher de leurs ailes sans qu'on entendît le bruit de leur vol.
+Puis la nuit arrivait, -- si toutefois on peut appeler la nuit
+l'absence du jour, -- la nuit arrivait allumant une à une les
+étoiles dans l'orient assombri, tandis que l'occident, éteignant
+peu à peu le soleil, roulait des flots d'or et passait par toutes
+les couleurs du prisme, depuis le pourpre ardent jusqu'au vert
+clair. Alors il s'élevait de l'eau comme un harmonieux murmure:
+les poissons s'élançaient hors de la mer, pareils à des éclairs
+d'argent, le pilote quittait le gouvernail, comme si le gouvernail
+n'avait plus besoin d'autre main que celle de Dieu; on hissait le
+fils du capitaine sur le toit de la cabine, et l'Ave Maria
+commençait à l'instant même où finissait le dernier rayon du jour.
+
+C'était cette scène, chaque jour renouvelée et où, chaque jour,
+mon âme s'imprégnait d'une mélancolie nouvelle, que je venais de
+voir se reproduire dans des conditions qui la faisaient, pour moi,
+plus impressionnante que jamais.
+
+Maintenant, par quel mystère de l'organisme humain, comment, ce
+soir-là même, dans le vide laissé au milieu de ma pensée par cette
+figure blanche et voilée, par cette Norma fugitive, -- comment,
+dans ce vide, retrouvai-je en le sondant, -- au lieu de l'arbre en
+fleur déraciné, -- comment retrouvai-je ce fruit qui devait tomber
+quand il serait mûr, _le Capitaine Paul_?
+
+Oh! cette fois, son heure était bien venue, je sentis, à la façon
+dont le drame s'emparait de ma pensée, qu'il ne lui laisserait
+plus de relâche qu'il n'eût vu le jour, et je m'abandonnai à ce
+charme amer de la gestation...
+
+Ah! voilà ce que les artistes seuls peuvent dire, c'est tout ce
+qu'il y a de charme, lorsque, poète ou peintre, on voit sa pensée
+revêtir une forme, et le rêve peu à peu prendre la consistance de
+la réalité.
+
+Voyez-vous le soleil qui se lève derrière une chaîne des Alpes ou
+des Pyrénées? D'abord, c'est une lueur rose, à peine visible,
+s'infiltrant dans l'atmosphère grisâtre du matin, qu'elle colore
+d'une imperceptible teinte, et sur laquelle se découpe la
+silhouette dentelée et gigantesque des montagnes.
+
+Peu à peu, cette teinte grandit, les sommets les plus élevés se
+colorent; vous les voyez, flamboyants, dominer les autres comme
+des volcans, puis des rayons s'élancent dans les cieux, pareils à
+autant de fusées d'or; les pics inférieurs commencent à participer
+à cette lumière, qui monte si rapidement que les anciens
+représentaient le soleil apparaissant aux portes de l'Orient, sur
+un char traîné par quatre chevaux fougueux; l'océan de flammes
+submerge ces sommets qui semblaient vouloir l'arrêter comme une
+digue.
+
+Enfin, voici le jour: marée ruisselante, qui s'épanche par
+torrents aux flancs de la chaîne sombre, et qui peu à peu pénètre
+et illumine jusqu'à la mystérieuse profondeur des vallées où l'on
+aurait cru que jamais ne pénétrerait un rayon de lumière.
+
+C'est ainsi que, s'éclaire et se dessine l'oeuvre dans le cerveau
+du poète.
+
+Quand j'arrivai à Messine, mon drame du _Capitaine Paul_ était
+fait; il ne me restait plus qu'à l'écrire.
+
+Je comptais l'écrire à Naples; car j'étais en retard. La Sicile
+m'avait retenu comme une de ces îles magiques dont parle le vieil
+Homère.
+
+Que nous fallait-il pour regagner la ville des délices -- la ville
+qu'il faut voir avant de mourir? -- Trois jours et un bon vent.
+
+Je donnai l'ordre au capitaine d'appareiller le lendemain matin,
+et de mettre le cap droit sur Naples.
+
+Le capitaine consulta le vent, regarda le nord, échangea quelques
+mots à voix basse avec le pilote, et répondit:
+
+-- On fera ce que l'on pourra, Excellence.
+
+-- Comment! on fera ce que l'on pourra, cher ami? Il me semble
+qu'il y a là-dessous un sens caché.
+
+-- Dame! fit le capitaine.
+
+-- Voyons, voyons, expliquons-nous tout de suite.
+
+-- Oh! l'explication sera courte, Excellence.
+
+-- Abordons-la franchement, alors.
+
+-- Eh bien, le vieux ainsi qu'on appelait le pilote -- le vieux
+dit que le temps va changer et que nous aurons le vent contraire
+pour sortir du détroit.
+
+Nous étions à l'ancre, en face de San-Giovanni.
+
+-- Ah! diable! fis-je, le temps va changer, et nous aurons le vent
+contraire; est-ce bien sûr, capitaine?
+
+-- C'est bien sûr, oui, Excellence.
+
+-- Et, lorsque ce vent souffle, capitaine, a-t-il la mauvaise
+habitude de souffler longtemps?
+
+-- Plus ou moins.
+
+-- Quel est son moins?
+
+-- Trois ou quatre jours.
+
+-- Et son plus?
+
+-- Huit ou dix.
+
+-- Et, quand il souffle, impossible de sortir du détroit?
+
+-- Impossible.
+
+-- Et à quelle heure le vent soufflera-t-il?
+
+-- Eh! vieux? dit le capitaine.
+
+-- Présent! dit Nunzio en se levant derrière la cabine.
+
+-- Son Excellence demande pour quelle heure le vent?
+
+Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel,
+et, se retournant vers nous:
+
+-- Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir entre huit et neuf
+heures, un instant après que le soleil sera couché.
+
+-- Ce sera pour ce soir, entre huit et neuf, un instant après que
+le soleil sera couché, répéta le capitaine avec la même assurance
+que si c'eût été Mathieu Laensberg ou Nostradamus qui lui eût
+répondu.
+
+-- Mais alors, demandai-je au capitaine, ne pourrait-on sortir
+tout de suite? Nous nous trouverions alors en pleine mer, et
+pourvu que nous arrivions au Pizzo, c'est tout ce que je
+demande...
+
+-- Si vous le voulez absolument, répondit le pilote, on tachera.
+
+-- Eh bien, mon cher Nunzio tâchez donc, alors.
+
+-- Allons, allons, dit le capitaine, on part... Chacun son poste!
+
+Empruntons à mon journal de voyage les détails qui vont suivre; il
+y a tantôt vingt ans que les choses racontées à cette heure par
+moi se sont passées. J'aurais oublié peut-être; mon journal, au
+contraire, a une mémoire inflexible et se souvient du plus petit
+détail:
+
+«En un instant, sur l'ordre du capitaine et sans faire une seule
+observation, tout le monde fut à la besogne: l'ancre fut levée et
+le bâtiment, tournant lentement son beaupré vers le cap Pelore,
+commença de se mouvoir sous l'effort de quatre avirons; quant aux
+voiles, il n'y fallait pas songer, pas un souffle de vent ne
+traversait l'espace...
+
+«Comme cette disposition atmosphérique me portait naturellement au
+sommeil, et que j'avais si longtemps vu et si souvent revu le
+double rivage de la Sicile et de la Calabre, que je n'avais plus
+grande curiosité pour l'un ni pour l'autre, je laissai Jadin
+fumant sa pipe sur le pont, et j'allai me coucher.
+
+«Je dormais depuis trois ou quatre heures, à peu près, et, tout en
+dormant, je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi
+quelque chose d'étrange, lorsque, enfin, je fus complètement
+réveillé par le bruit des matelots courant au-dessus de ma tête,
+et par le cri bien connu de Burrasca!
+
+«Burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux, ce qui ne me fut
+pas chose facile, relativement au mouvement d'oscillation imprimé
+au bâtiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux de savoir ce qui
+se passait, je me traînai jusqu'à la porte de derrière de la
+cabine, qui donnait sur l'espace réservé au pilote. Je fus bientôt
+au fait: au moment où je l'ouvrais, une vague, qui demandait à
+entrer juste au moment où je voulais sortir, m'atteignit en pleine
+poitrine, et m'envoya à trois pas en arrière, couvert d'eau et
+d'écume. Je me relevai; mais il y avait inondation complète dans
+la cabine. J'appelai Jadin pour qu'il m'aidât à sauver nos lits du
+déluge.
+
+«Jadin accourut, accompagné du mousse, qui portai une lanterne,
+tandis que Nunzio, qui avait l'oeil à tout, tirait à lui la porte
+de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submergeât point tout à
+fait notre établissement. Nous roulâmes aussitôt nos matelas, qui
+heureusement, étant de cuir, n'avaient pas eu le temps de
+s'imbiber. Nous les plaçâmes sur des tréteaux, afin qu'ils
+planassent au-dessus des eaux comme l'Esprit du Seigneur; nous
+suspendîmes nos draps et nos couvertures aux portemanteaux qui
+garnissaient les parois intérieures de notre chambre à coucher;
+puis, laissant à notre mousse le soin d'éponger les deux pouces de
+liquide dans lesquels nous barbotions, nous gagnâmes le pont.
+
+«Le vent s'était levé, comme avait dit le pilote, et à l'heure
+qu'il avait dite; et, selon sa prédiction encore, ce vent nous
+était tout à fait contraire.
+
+Néanmoins, comme nous étions parvenus à sortir du détroit, nous
+étions plus à l'aise, et nous courions des bordées dans
+l'espérance de gagner un peu de chemin; mais il résultait de cette
+manoeuvre que les vagues nous battaient en plein travers, et que,
+de temps en temps, le bâtiment s'inclinait tellement, que le bout
+de nos vergues trempait dans la mer...
+
+«Nous nous obstinâmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et,
+pendant ces trois ou quatre heures, nos matelots, il faut le dire,
+n'élevèrent pas une récrimination contre la volonté qui les
+mettait aux prises avec l'impossibilité même. Enfin, au bout de ce
+temps, je demandai combien nous avions fait de chemin depuis que
+nous courions des bordées, et il y avait de cela cinq ou six
+heures. Le pilote nous répondit tranquillement que nous avions
+fait demi-lieue. Je m'informai alors combien de temps pourrait
+durer la bourrasque, et j'appris que, selon toute probabilité,
+nous en aurions pour trente-six ou quarante heures. En supposant
+que nous continuassions à conserver sur le vent et la mer le même
+avantage, nous pouvions faire à peu près huit lieues en deux
+jours. Le gain ne valait pas la fatigue, et je prévins le
+capitaine que, s'il voulait rentrer dans le détroit, nous
+renoncions momentanément à aller plus loin.
+
+«Cette intention pacifique était à peine formulée par moi que,
+transmise immédiatement à Nunzio, elle fut à l'instant même connue
+de tout l'équipage. Le _speronare_ tourna sur lui-même comme par
+enchantement; la voile latine et la voile de foc se déployèrent
+dans l'ombre, et le petit bâtiment, tout tremblant encore de sa
+lutte, partit vent arrière avec la rapidité d'un cheval de course.
+Dix minutes après, le mousse vint nous dire que, si nous voulions
+rentrer dans notre cabine, elle était parfaitement séchée, et que
+nous y retrouverions nos lits, qui nous attendaient dans le
+meilleur état possible. Nous ne nous le fîmes pas redire à deux
+fois, et, tranquilles désormais sur la bourrasque, devant laquelle
+nous marchions en courrier, nous nous endormîmes au bout de
+quelques instants.
+
+«Nous nous réveillâmes à l'ancre, juste à l'endroit d'où nous
+étions partis la veille; il ne tenait qu'à nous de croire que nous
+n'avions pas bougé de place, mais que seulement nous avions eu un
+sommeil un peu agité.
+
+«Comme la prédiction de Nunzio s'était réalisée de point en point,
+nous nous approchâmes de lui avec une vénération plus grande
+encore que d'habitude pour lui demander des nouvelles certaines à
+l'endroit du temps.
+
+Les prévisions n'étaient pas consolantes. À son avis, le temps
+était complètement dérangé pour huit ou dix jours; il résultait
+donc des observations atmosphériques de Nunzio que nous étions
+cloués à San Giovanni pour une semaine au moins.
+
+«Notre parti fut pris à l'instant même: nous déclarâmes au
+capitaine que nous donnions huit jours au vent pour se décider à
+passer du nord au sud-est, et que, si, au bout de ce temps, il ne
+s'était pas décidé à faire sa saute, nous nous en irions
+tranquillement par terre à travers plaines et montagnes, notre
+fusil sur l'épaule, et tantôt à pied, tantôt à mulet; pendant ce
+temps, le vent se déciderait probablement à changer de direction,
+et notre _speronare_, profitant du premier souffle favorable, nous
+retrouverait au Pizzo.
+
+«Rien ne met à l'aise le corps et l'âme comme une résolution
+prise, fût-elle exactement contraire à celle que l'on comptait
+prendre. À peine la nôtre fut-elle arrêtée, que nous nous
+occupâmes de nos dispositions locatives. Pour rien au monde je
+n'aurais voulu remettre le pied à Messine.
+
+Nous décidâmes donc que nous demeurerions sur notre _speronare_;
+en conséquence, on s'occupa de le tirer à l'instant même à terre,
+afin que nous n'eussions pas à supporter l'ennuyeux clapotage des
+vagues, qui, dans les mauvais temps, se fait sentir jusqu'au
+milieu du détroit; chacun se mit à l'oeuvre, et, au bout d'une
+heure, le _speronare_, comme une carène antique, était tiré sur le
+sable du rivage étayé à droite et à gauche par deux énormes pieux,
+et orné à son bâbord d'une échelle à l'aide de laquelle on
+communiquait de son pont à la terre ferme. En outre, une tente fut
+établie à l'arrière du grand mat, afin que nous pussions nous
+promener, lire et travailler à l'abri du soleil et de la pluie;
+moyennant ces petites préparations, nous nous trouvâmes avoir une
+demeure infiniment plus confortable que ne l'eût été la meilleure
+auberge de San-Giovanni.
+
+«Au reste, le temps que nous avions à passer ainsi ne devait point
+être perdu. Jadin avait ses croquis à repasser et moi, j'avais
+arrêté le plan de mon drame de Paul John, dont ne me restait plus
+que quelques caractères à mettre en relief quelques scènes à
+compléter. Je résolus donc de profit de cette espèce de
+quarantaine pour accomplir ce travail, qui devait recevoir à
+Naples sa dernière touche, et dès le soir même, je me mis à
+l'oeuvre.» Voilà ce que je trouve sur mon journal de voyage, et ce
+que je transcris ici pour servir à l'histoire du drame et du roman
+du _Capitaine Paul_, si jamais il prend à quelque académicien
+désoeuvré l'idée d'écrire, cent ans après ma mort, des
+commentaires sur le drame ou le roman du _Capitaine Paul_.
+
+Mais nous n'en sommes encore qu'au drame; le roman viendra après.
+
+C'est donc à bord d'un de ces petits bâtiments -- hirondelles de
+mer, qui rasent les flots de l'archipel sicilien -- sur les
+rivages de la Calabre, à vingt pas de San-Giovanni, à une lieue et
+demie de Messine, à trois lieues de Scylla, en vue de ce fameux
+gouffre de Charybde qui a tant tourmenté Énée et son équipage --
+que le drame du _Capitaine Paul_ fut écrit, en huit jours, ou
+plutôt en huit nuits.
+
+Un mois après, je le lisais à Naples -- près du berceau d'un
+enfant qui venait de naître -- à Duprez, à Ruolz et à madame
+Malibran.
+
+L'auditoire me promit un énorme succès.
+
+L'enfant qui était au berceau et qui dormait au bruit de ma voix
+comme au murmure berceur des chants de sa mère, était cette
+charmante Caroline qui est aujourd'hui une de nos premières
+cantatrices.
+
+À cette époque, elle s'appelait Lili; et c'est encore aujourd'hui,
+pour les vieux et fidèles amis de Duprez, le seul nom qu'elle
+porte.
+
+Troisième phase. -- Déception.
+
+Je revins en France vers le commencement de l'année 1836: mon
+drame du _Capitaine Paul_ était complètement achevé et prêt à être
+lu.
+
+Avant que je fusse à Paris, Harel savait que je ne revenais pas
+seul.
+
+La dernière pièce que j'avais donnée au théâtre de la Porte-Saint-
+Martin était _Don Juan el Marana_, que l'on s'est obstiné à
+appeler _Don Juan de Marana_.
+
+_Don Juan_ avait réussi; mais _Don Juan_ portait avec lui pour
+Harel du moins, la tache du péché originel.
+
+_Don Juan_ n'avait pas de rôle pour mademoiselle George.
+
+Harel, sous ce rapport, était non pas l'aveuglement, mais le
+dévouement incarné; -- pendant tout le temps qu'il fut directeur,
+son théâtre demeura un piédestal pour la grande artiste, à
+laquelle il avait voué un culte.
+
+Auteurs, acteurs, tout lui était sacrifié; si la divinité
+splendide qu'il adorait eût eu pour ses prêtres les exigences de
+la mère Cybèle, Harel eût rendu un décret pareil à celui qui
+régissait les corybantes.
+
+Heureusement que George était une bonne déesse dans toute la force
+du terme, et qu'il ne lui passa jamais par l'esprit d'user de son
+pouvoir dans toute sa rigueur.
+
+À peine Harel sut-il donc que je revenais avec un drame et que,
+dans ce drame, il y avait un rôle pour George, qu'il accourut à la
+maison.
+
+-- Eh bien, me dit-il, tout en découvrant la Méditerranée, --
+c'est de lui le mot, rendons à César ce qui appartient à César! --
+nous avons donc pensé à notre grande artiste?
+
+-- Vous voulez parler du _Capitaine Paul_?
+
+-- Je veux parler de la pièce que vous avez faite... Vous avez
+fait une pièce, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, j'ai fait une pièce, c'est vrai.
+
+-- Eh bien, voilà tout... Vous avez fait une pièce: jouons-la.
+
+-- Bon!... pour qu'il lui arrive ce qui est arrivé à _Don Juan_.
+
+Harel prit une énorme prise: c'était son moyen d'attente, chaque
+fois qu'un moment d'embarras l'empêchait de répondre à l'instant
+même.
+
+-- _Don Juan_, dit-il, _Don Juan_... certainement, c'était un bel
+ouvrage; mais, mon cher, voyez-vous, il y avait des vers.
+
+-- Pas beaucoup.
+
+-- C'est vrai... Eh bien, si peu qu'il y en avait, ils ont fait du
+tort à l'ouvrage...
+
+Le _Capitaine Paul_ n'est pas en vers, n'est-ce pas?
+
+-- Non; tranquillisez-vous.
+
+-- Il y a un rôle... pour George... m'a-t-on...
+
+-- Oui; mais probablement qu'elle n'en voudra pas.
+
+-- De vous, mon ami, elle le prendra les yeux fermés. Et pourquoi
+n'en voudrait-elle pas?
+
+-- Pour deux raisons.
+
+-- Dites.
+
+-- La première, parce que c'est un rôle de mère.
+
+-- Elle ne joue que cela! Voyons la seconde raison.
+
+-- La seconde, parce qu'elle a un fils.
+
+-- Après?
+
+-- Et qu'elle ne voudra jamais être la mère de Bocage.
+
+-- Bah! elle a bien été la mère de Frédérick.
+
+-- Oui; mais le rôle de Gennaro n'avait pas l'importance du rôle
+du _Capitaine Paul_; elle dira que la pièce n'est point à elle.
+
+-- Bon! et _la Tour de Nesle_! la pièce était à elle peut-être!
+elle l'a jouée hier pour la quatre cent vingtième fois. À quand la
+lecture?
+
+-- Vous le voulez, Harel?
+
+-- Je vous apporte un traité: mille francs de prime, dix pour cent
+de droits, soixante francs de billets; tenez, vous n'avez plus
+qu'à signer.
+
+-- Merci. Harel: nous lisons demain, mais sans traité.
+
+-- Nous lisons demain?
+
+-- Oui.
+
+-- Qui voulez-vous à la lecture?
+
+-- Mais vous, George et Bocage, voilà tout.
+
+-- À quelle heure?
+
+-- À une heure.
+
+-- Est-ce long?
+
+-- Trois heures de représentation.
+
+-- C'est la bonne mesure, on peut jouer trois actes avec cela.
+
+-- Et même cinq.
+
+-- Hum! hum!
+
+-- Vous en avez bien joué sept avec _la Tour de Nesle_.
+
+-- C'était dans les jours néfastes; mais ces jours-la sont passés,
+Dieu merci!
+
+-- Vous êtes toujours chef de bataillon dans la garde nationale?
+
+-- Toujours.
+
+-- Je ne m'étonne plus de la tranquillité de Paris. À demain.
+
+-- À demain.
+
+Le lendemain, à une heure, nous étions dans le boudoir de George;
+George toujours belle et couchée dans ses fourrures, Bocage
+toujours blagueur, Harel toujours spirituel.
+
+-- Eh bien, me dit Bocage, vous voilà donc, vous?
+
+-- Oui, me voilà.
+
+-- Qu'est-ce qu'on me dit? on me dit que vous avez découvert la
+Méditerranée?
+
+-- On a bien fait de vous le dire, mon ami; vous n'auriez pas
+trouvé cela tout seul.
+
+-- Et, à ce qu'il paraît, vous avez fait un rôle pour George?
+
+-- J'ai fait une pièce pour moi.
+
+-- Comment, pour vous?
+
+-- Ce qui veut dire qu'elle ne sera probablement pas du goût de
+tout le monde.
+
+-- Pourvu qu'elle soit du goût du public.
+
+-- Vous savez que ce n'est pas toujours une raison pour qu'elle
+soit bonne.
+
+-- Enfin, nous allons voir.
+
+-- Lisons, lisons, dit Harel.
+
+La place me portait malheur. C'était à la même place que j'avais
+lu _Antony_ à Crosnier.
+
+Après le premier acte, qui est assez brillant et tout entier au
+Capitaine Paul, Bocage s'était frotté les mains et s'était écrié:
+
+-- Eh bien, le voyageur, il n'est donc pas encore si usé qu'on le
+dit?
+
+Ainsi, voyez, chers lecteurs, en 1836, il y a juste vingt-cinq ans
+de cela, on disait déjà que j'étais usé.
+
+Mais, dès ce premier acte, tout au contraire, George avait
+commencé de s'assombrir.
+
+-- Mon cher Harel, dis-je en souriant, je crois que le baromètre
+est à la pluie.
+
+-- Il faudra voir, dit Harel, il faudra voir. On ne peut pas juger
+d'après un premier acte.
+
+Comme je l'avais prévu, le baromètre passa de la pluie à l'averse,
+de l'averse à l'orage, et de l'orage à la tempête.
+
+Le pauvre Harel était au supplice: il entassait prises sur prises.
+
+Au troisième acte, il sonna pour qu'on lui remplît sa tabatière.
+
+George ne soufflait pas le mot.
+
+Bocage commença à me trouver plus usé que le public n'avait dit.
+
+La lecture finit au milieu de la consternation générale.
+
+-- Eh bien, fis-je à Harel, je vous l'avais bien dit.
+
+-- Le fait est, mon cher, dit Harel en se bourrant le nez de
+tabac, le fait est que, cette fois, là, franchement, il faut vous
+dire ces choses-là en ami, je crois que vous vous êtes trompé.
+
+-- C'est l'avis de George surtout; n'est-ce pas, George?
+
+-- Moi... vous savez bien que je n'ai pas d'avis. Je suis engagée
+au théâtre de M. Harel; je joue les rôles qu'on me distribue.
+
+-- Pauvre victime! Eh bien, rassurez-vous, ma chère George, vous
+ne jouerez pas celui-là.
+
+-- Cependant je ne dis pas qu'en faisant quelques corrections...
+
+-- En coupant le rôle du capitaine Paul, par exemple?
+
+-- Allons, bien, voilà que vous pensez que je ne veux pas jouer le
+rôle à cause de M. Bocage.
+
+-- Vous ne voulez pas jouer le rôle parce qu'il ne vous convient
+pas, chère amie, voilà tout. J'ai prévenu Harel; c'est lui qui
+s'est entêté, prenez-vous-en à lui. Seulement vous savez, Harel...
+
+-- Quoi, cher ami?
+
+-- Notre lecture reste entre nous; la pièce ne vous convient pas,
+elle peut convenir à un voisin.
+
+-- Comment donc! c'est faire...
+
+Et, tout en portant son pouce et son index à son nez pour absorber
+une dernière prise de tabac, Harel appuya la main sur son coeur.
+
+Je roulai mon manuscrit, j'embrassai George.
+
+-- Sans rancune, chère, lui dis-je.
+
+-- Oh! me répondit George, vous savez bien que ce n'est point de
+cela que je vous en veux.
+
+-- Je m'en vais avec vous, dit Bocage.
+
+-- Non, non, restez, cher ami; je crois que vous êtes en froid
+avec votre directeur et votre directrice, c'est une occasion de
+vous raccommoder.
+
+Et je sortis.
+
+Le lendemain, la première personne que je rencontrai me dit:
+
+-- Vous voilà donc revenu, vous?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Oui, oui, oui, j'ai lu cela ce matin dans le journal.
+
+-- Comment! le journal a eu la bonté d'annoncer mon retour en
+France?
+
+-- Indirectement.
+
+-- Ah!
+
+-- Oui... à propos d'une pièce que vous avez lue à la Porte-Saint-
+Martin.
+
+-- Et qui a été refusée?
+
+-- Le journal a dit cela; mais je suppose que ce n'est pas vrai?
+
+-- Hélas! mon cher, c'est la vérité pure.
+
+-- Mais qui donc a fait mettre cela dans les journaux?
+
+-- Personne.
+
+-- Comment, personne?
+
+-- Mon cher, ces choses-là se trouvent toutes composées; le
+metteur en pages les rencontre sur le marbre et les insère par
+erreur.
+
+L'erreur faite, il en est désespéré mais que voulez-vous?
+
+-- Ah! n'importe, c'est bien malveillant. -- Ah! cher ami que vous
+avez d'ennemis!
+
+Et la première personne s'éloigna en levant les bras au ciel.
+
+Pendant huit jours, ce fut la même gamme.
+
+Il va sans dire qu'après ce concert de plaintes funèbres, qu'après
+tous ces discours prononcés sur la tombe de l'auteur d'_Henri III_
+et d'_Antony_, aucun directeur n'eut l'idée de demander à jouer
+_le Capitaine Paul_.
+
+Pauvre _Capitaine Paul_! il était regardé comme un posthume!
+
+Quatrième phase. -- Transformation.
+
+Cependant, vers 1835, je crois, la _Presse_ s'était fondée, et j'y
+avais inventé le roman-feuilleton.
+
+Il est vrai que l'essai n'avait pas été heureux. Girardin ne
+m'avait livré qu'un feuilleton hebdomadaire et j'avais débuté par
+la _Comtesse de Salisbury_, qui n'est pas une de mes meilleures
+choses.
+
+En feuilleton quotidien, le roman eût pu se soutenir.
+
+En feuilleton hebdomadaire, il ne fit aucun effet.
+
+Mais les autres journaux n'en adoptèrent pas moins ce nouveau mode
+de publication.
+
+_Le Siècle_ m'envoya Desnoyers.
+
+Louis Desnoyers est un de mes plus vieux camarades. Nous avions
+fait de l'opposition littéraire et politique ensemble dès 1827.
+Nous avions fondé, avec Vaillant -- je ne sais ce qu'il est devenu
+-- et Dovalle, qui a été tué en duel, un journal intitulé le
+_Sylphe_; on oublia ce titre pour l'appeler le _Journal rose_,
+attendu qu'il était imprimé sur papier rose; sa couleur lui avait
+valu de nombreux abonnements de femmes.
+
+À quoi tient le succès!
+
+La révolution de Juillet tua le _Journal rose_! Mira tua Dovalle.
+J'étais vice-président de la commission des récompenses
+nationales: je fis Vaillant sous-officier et l'envoyai en Afrique,
+où les Arabes, selon toute probabilité, ont tué Vaillant.
+
+Il y avait bien longtemps que nous ne nous étions vus, Desnoyers
+et moi.
+
+D'abord, j'arrivais d'un long voyage; puis les gens qui ont
+beaucoup à faire ne se voient pas.
+
+_Le Siècle_ ne pouvait donc choisir un ambassadeur qui me fût
+plus sympathique. Aussi, depuis vingt ans, est-il accrédité près
+de moi.
+
+Il fut convenu que je donnerais au _Siècle_ un roman en deux
+volumes.
+
+Connu comme auteur dramatique, je l'étais très peu comme
+romancier.
+
+Au théâtre, j'avais donné _Henri III, Christine, Antony, la Tour
+de Nesle, Teresa, Richard Darlington, Don Juan el Marana, Angèle
+_et _Catherine Howard_, je crois.
+
+En librairie, j'avais publié seulement _mes Impressions de voyage
+en Suisse, mes Scènes historiques du temps de Charles VI, la Rose
+rouge_ et quelques feuilletons de _la Comtesse de Salisbury_.
+
+_Le Siècle_ était un journal à trente mille abonnés.
+
+Il s'agissait d'y avoir un succès.
+
+Je signai mon traité avec _le Siècle_, me réservant le choix du
+sujet, m'engageant seulement à ce que le roman n'eût pas plus de
+deux volumes.
+
+Seulement _le Siècle_ était pressé.
+
+Je promis de lui donner les deux volumes dans un mois.
+
+Desnoyers alla porter mon engagement au _Siècle_.
+
+Je voulais en avoir le coeur net. Je prétendais à part moi qu'il y
+avait un succès dramatique dans _le Capitaine Paul_; il devait,
+par conséquent, y avoir un succès littéraire.
+
+Tout roman ne peut pas faire un drame, mais tout drame peut faire
+un roman.
+
+Les beaux romans qu'on eût faits avec _Hamlet_, avec _Othello_,
+avec _Roméo et Juliette_, si Shakespeare n'en avait pas fait trois
+magnifiques drames!
+
+Je me mis donc à étudier la marine avec mon ami Garnerey le
+peintre; Garnerey, qui a eu depuis un si beau succès en publiant
+ses Pontons.
+
+Garnerey se chargea, en outre, de revoir mes épreuves.
+
+Au bout du mois, le drame en cinq actes était devenu un roman en
+deux volumes.
+
+Maintenant, disons comment le drame reparut à son tour sur l'océan
+littéraire, et comment _le Capitaine Paul_ fit son chemin,
+quoiqu'il montât une humble péniche, nommée le Panthéon, au lieu
+de monter cette frégate de soixante-quatorze que l'on appelait la
+Porte-Saint-Martin.
+
+Cinquième phase. -- Résurrection.
+
+Mon drame refusé par Harel, je l'avais porté à mon ami Porcher.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire ce que c'est que mon ami Porcher,
+chers lecteurs; si vous me connaissez, vous le connaissez; si vous
+ne le connaissez pas, ouvrez mes Mémoires, année 1836, et vous
+ferez connaissance avec lui.
+
+Je lui avais dit:
+
+-- Mon cher Porcher, gardez-moi ce drame-là; Harel n'en veut pas:
+mademoiselle George n'en veut pas, Bocage n'en veut pas mais
+d'autres en voudront.
+
+Porcher secoua la tête.
+
+Porcher ne pouvait pas croire que trois sommités comme Harel,
+George et Bocage se trompassent.
+
+Il aimait naturellement mieux croire que c'était moi qui me
+trompais.
+
+N'importe! comme _le Capitaine Paul_ ne tenait pas grande place et
+ne coûtait pas cher à nourrir, il plia proprement les cinq actes
+les uns contre les autres et les mit dans son armoire.
+
+Ils y sommeillaient bien tranquillement depuis cinq mois lorsque
+_le Siècle_ annonça _le Capitaine Paul_, roman en deux volumes,
+par Alexandre Dumas.
+
+La première fois que je revis Porcher.
+
+-- À propos, me dit-il, faut-il que je vous renvoie votre
+_Capitaine Paul_?
+
+-- Pourquoi cela, Porcher?
+
+-- Ne paraît-il pas dans _le Siècle_?
+
+-- En roman, Porcher, pas en drame.
+
+-- C'est que, lorsqu'il aura paru en roman il sera bien plus
+difficile à placer encore que lorsqu'il était inédit.
+
+Pauvre _Capitaine Paul_! voyez dans quelle situation fâcheuse il
+était.
+
+-- Difficile à placer! au contraire, dis-je à Porcher, cela le
+fera connaître.
+
+Porcher secoua la tête.
+
+-- Porcher, écoutez bien ce que vous dit Nostradamus. Il y aura
+une époque où les libraires ne voudront éditer que des livres déjà
+publiés dans les journaux. Et où les directeurs ne voudront jouer
+que des drames tirés de romans.
+
+Porcher secoua une seconde fois la tête, mais bien plus fort que
+la première fois.
+
+Je quittai Porcher.
+
+Le _Capitaine Paul_ inaugura au _Siècle_, la série de succès que
+nous obtînmes depuis avec _le Chevalier d'Harmental_, _les Trois
+Mousquetaires_, _Vingt ans après_ et _le Vicomte de Bragelonne_.
+
+Succès si grands, que le _Siècle_, jugeant que je n'en aurais plus
+jamais de pareils, alla, après la publication de _Vingt ans
+après_, porter à Scribe un traité, où la somme était restée en
+blanc.
+
+Scribe se contenta de demander, par volume, deux mille francs de
+plus que moi.
+
+Perrée trouva la prétention si modeste, qu'il signa à l'instant
+même.
+
+Scribe publia _Piquillo Alliaga_.
+
+Revenons au _Capitaine Paul_.
+
+Malgré le succès du _Capitaine Paul_ en roman, les directeurs ne
+mordaient pas au drame.
+
+Porcher triomphait.
+
+Chaque fois que je rencontrais Porcher:
+
+-- Eh bien, disait-il, _le Capitaine Paul_?
+
+-- Attendez, lui disais-je.
+
+-- Vous voyez bien que j'attends, me répondait-il.
+
+En 1838, une grande douleur me fit quitter Paris et chercher la
+solitude aux bords du Rhin.
+
+J'étais à Francfort, je reçus une lettre d'un de mes amis, qui
+m'écrivait:
+
+«Mon cher Dumas,
+
+«On vient de jouer votre Capitaine Paul au Panthéon; est-ce de
+votre consentement?
+
+«Si c'est de votre consentement, comment l'avez-vous donné?
+
+«Si ce n'est pas de votre consentement... comment le souffrez-
+vous?
+
+«Un mot et je me charge d'arrêter ce scandale.
+
+«À vous.
+
+«J. D.
+
+«On ajoute que, comme personne ne veut croire que la pièce soit de
+vous, le manuscrit original est exposé dans le foyer.»
+
+Je ne répondis même pas.
+
+Que m'importait _le Capitaine Paul_, mon Dieu! Que m'importait la
+hiérarchie théâtrale: Panthéon ou Comédie-Française!
+
+Il en résulta que _le Capitaine Paul_ continua le cours de ses
+représentations sans être inquiété le moins du monde, et que mes
+amis éplorés levèrent en choeur les bras au ciel en disant:
+
+-- Pauvre Dumas! il en est réduit à faire jouer ses pièces au
+Panthéon.
+
+Je puis dire que, s'il y a un homme qui fut plaint hautement,
+c'est moi.
+
+J'étais plus qu'usé, j'étais passé; j'étais plus que passé,
+j'étais trépassé.
+
+Personne n'avait songé à me plaindre pour l'irréparable perte que
+j'avais faite.
+
+J'avais perdu ma mère.
+
+Tout le monde me plaignait parce que ma pièce avait été jouée au
+Panthéon.
+
+O mon Dieu! quel admirable caractère vous m'avez donné, que je ne
+suis pas devenu plus misanthrope que le misanthrope, plus Alceste
+qu'Alceste, plus Timon que Timon!
+
+Je revins à Paris.
+
+On ne jouait plus _le Capitaine Paul_. Il avait eu quelque chose
+comme soixante représentations.
+
+Mais on en parlait toujours.
+
+Jamais la littérature contemporaine n'avait eu le coeur si
+pitoyable.
+
+Porcher me croyait furieux contre lui.
+
+Enfin il se décida à venir me voir.
+
+Je le reçus comme d'habitude, le coeur, la main et le visage
+ouverts.
+
+-- Vous n'êtes donc point fâché contre moi? dit-il.
+
+-- Pourquoi cela, Porcher?
+
+-- Mais à cause du Capitaine Paul.
+
+Je haussai les épaules.
+
+-- Je vais vous expliquer cela, me dit Porcher.
+
+-- Quoi?
+
+-- Comment la pièce a été jouée au Panthéon?
+
+-- Inutile.
+
+-- Si fait.
+
+-- Vous y tenez?
+
+-- Oui, mon cher: une bonne action que vous faisiez sans vous en
+douter.
+
+-- Tant mieux, Porcher! Dieu me tiendra peut-être compte de celle-
+là.
+
+-- Vous savez que c'est Théodore Nezel qui est directeur du
+Panthéon?
+
+-- Votre gendre?
+
+-- Oui.
+
+-- Je ne le savais pas.
+
+-- Eh bien, le théâtre ne faisait pas d'argent; mon gendre ne
+savait où donner de la tête; je lui ai dit: Ma foi, tiens, Nezel,
+j'ai là une pièce de Dumas, essayes-en. -- Mais Dumas? -- Quand
+Dumas saura que sa pièce a peut-être sauvé une famille, il sera le
+premier à me dire que j'ai bien fait. -- Cependant, si on lui
+écrivait? -- Cela prendrait du temps, et tu dis que tu es pressé.
+d'ailleurs je ne sais pas où il est. -- Vous répondez de tout? --
+Je réponds de tout.» Alors Nezel a emporté la pièce; elle a été
+bien montée, bien jouée; elle a eu un énorme succès; enfin elle a
+donné vingt mille francs de bénéfice au Panthéon, ce qui est
+énorme.
+
+-- Et elle a tiré votre gendre d'affaire, mon cher Porcher?
+
+-- Momentanément, oui.
+
+-- Béni soit _le Capitaine Paul_!
+
+Et je tendis la main à Porcher.
+
+-- Eh! je le savais bien, moi, dit-il tout joyeux.
+
+-- Que saviez-vous bien, mon cher Porcher?
+
+-- Que vous ne m'en voudriez pas.
+
+J'embrassai Porcher pour le rassurer plus complètement encore.
+
+Sixième phase. -- Réhabilitation.
+
+Trois ans après, vers le mois de septembre 1841, dans un des
+voyages que je faisais de Florence à Paris, mon domestique me fit
+passer une carte. Je jetai les yeux sur cette carte et je lus:
+«Charlet, artiste dramatique.» -- Faites entrer, dis-je à mon
+domestique.
+
+Cinq secondes après, la porte se rouvrit et donna passage à un
+beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans. Je dis beau,
+car, en effet, il était beau dans toute l'acception du mot.
+
+Il était de taille moyenne, mais parfaitement bien prise; il avait
+d'admirables cheveux noirs, des dents blanches comme l'émail, des
+yeux de femme, une voix si douce, que c'était un chant.
+
+-- Monsieur Dumas, me dit-il, je viens vous demander deux choses.
+
+-- Lesquelles, monsieur?
+
+-- La première, c'est que vous me permettiez de débuter à la
+Porte-Saint-Martin dans _le Capitaine Paul_.
+
+-- Accordé.
+
+Ce n'était plus Harel qui était directeur.
+
+-- Et la seconde?
+
+-- La seconde, c'est que vous vouliez bien être mon parrain.
+
+-- Comment! vous n'êtes pas encore baptisé?
+
+-- Dramatiquement parlant, non, j'ai joué à la banlieue sous le
+nom de Charlet; mais c'est un nom qui représente une si grande
+illustration en peinture, que je ne puis le garder au théâtre.
+J'ai déjà ma pièce de début, grâce à vous; que, grâce à vous,
+j'aie aussi mon nom de début.
+
+J'avais mon Shakespeare ouvert devant moi; je lisais, ou plutôt je
+relisais, pour la dixième fois, _Richard III_. Mon regard tomba
+sur le nom de Clarence.
+
+-- Monsieur, lui dis-je, il vous faut un nom distingué comme votre
+figure, doux et harmonieux comme votre voix: au nom de
+Shakespeare, je vous baptise du nom de Clarence.
+
+Le _Capitaine Paul_, repris au théâtre de la Porte-Saint-Martin
+sous le nom de _Paul le Corsaire_, fut joué quarante fois avec un
+énorme succès.
+
+Clarence y débuta et y fit justement sa réputation.
+
+Parti de la Porte-Saint-Martin, _le Capitaine Paul_ faisait retour
+à la Porte Saint-Martin.
+
+Comme le lièvre, il revenait à son lancer.
+
+Voilà, chers lecteurs, l'histoire véridique du Capitaine Paul,
+comme drame et comme roman; vous voyez donc que j'avais bien
+raison de dire:
+
+_...Habent sua fata libelli!_
+
+A. D.
+
+
+Chapitre I
+Vers la fin d'une belle soirée du mois d'octobre de l'année 1779,
+les curieux de la petite ville de Port-Louis étaient rassemblés
+sur la pointe de terre qui fait pendant à celle où, sur l'autre
+rive du golfe, est bâti Lorient. L'objet qui attirait leur
+attention et servait de texte à leurs discours était une noble et
+belle frégate de 32 canons, à l'ancre depuis huit jours, non pas
+dans le port, mais dans une petite anse de la rade, et qu'on avait
+trouvée là un matin, comme une fleur de l'Océan éclose pendant la
+nuit. Cette frégate, qui paraissait tenir la mer pour la première
+fois, tant elle semblait coquette et élégante, était entrée dans
+le golfe sous le pavillon français dont le vent déployait les
+plis, et dont les trois fleurs de lis d'or brillaient aux derniers
+rayons du soleil couchant. Ce qui paraissait surtout exciter la
+curiosité des amateurs de ce spectacle, si fréquent et cependant
+toujours si nouveau dans un port de mer, c'était le doute où
+chacun était du pays où avait été construit ce merveilleux navire,
+qui, dépouillé de toutes ses voiles serrées autour des vergues,
+dessinait sur l'occident lumineux la silhouette gracieuse de sa
+carène, et l'élégante finesse de ses agrès. Les uns croyaient bien
+y reconnaître la mâture élevée et hardie de la marine américaine;
+mais la perfection des détails qui distinguait le reste de sa
+construction contrastait visiblement avec la rudesse barbare de
+ces enfants rebelles de l'Angleterre.
+
+D'autres, trompés par le pavillon qu'elle avait arboré,
+cherchaient dans quel port de France elle avait été lancée; mais
+bientôt tout amour-propre national cédait à l'évidence, car on
+demandait en vain à sa poupe cette lourde galerie garnie de
+sculptures et d'ornements, qui formait la parure obligée de toute
+fille de l'Océan ou de la Méditerranée née sur les chantiers de
+Brest ou de Toulon; d'autres encore, sachant que le pavillon
+n'était souvent qu'un masque destiné à cacher le véritable visage,
+soutenaient que les tours et les lions d'Espagne eussent été plus
+à leur place à l'arrière du bâtiment que les trois fleurs de lis
+de France; mais à ceux-ci on répondait en demandant si les flancs
+minces et élancés de la frégate ressemblaient à la taille rebondie
+des galions espagnols. Enfin il y en avait qui eussent juré que
+cette charmante fée des eaux avait pris naissance dans les
+brouillards de la Hollande, si la hauteur et la finesse de ses
+mâtereaux n'avaient point, par leur dangereuse hardiesse, donné un
+démenti aux prudentes constructions, de ces anciens balayeurs des
+mers. Au reste, depuis le matin (et, comme nous l'avons dit, il y
+avait de cela huit jours) où cette gracieuse vision était apparue
+sur les côtes de la Bretagne, aucun indice n'avait pu fixer
+l'opinion, que nous retrouvons encore flottante au moment où nous
+ouvrons les premières pages de cette histoire, attendu que pas un
+homme de l'équipage n'était venu à terre sous quelque prétexte que
+ce fût. On pouvait même ignorer, à la rigueur, s'il existait un
+équipage, car, si l'on n'eût aperçu la sentinelle et l'officier de
+garde, dont la tête dépassait parfois les bordages du navire, on
+eût pu le croire inhabité. Il paraît néanmoins que ce bâtiment,
+tout inconnu qu'il était demeuré, n'avait aucune intention
+hostile; son arrivée n'avait point paru inquiéter les autorités de
+Lorient, et il avait été se placer sous le feu d'un petit fort que
+la déclaration de guerre entre l'Angleterre et la France avait
+fait remettre en état, et qui étendait en dehors de ses murailles,
+et au-dessus de la tête même des curieux, le cou allongé d'une
+batterie de gros calibre.
+
+Cependant, au milieu de la foule de ces oisifs, un jeune homme se
+distinguait par l'inquiet empressement de ses questions.
+
+Sans que l'on pût deviner pour quelle cause, on voyait facilement
+qu'il prenait un intérêt direct à ce bâtiment mystérieux. Comme à
+son habit élégant on avait reconnu l'uniforme des mousquetaires,
+et que ces gardes de la royauté quittaient rarement la capitale,
+il avait d'abord été pour la foule une distraction à sa curiosité,
+mais bientôt on avait retrouvé dans celui qu'on croyait un
+étranger le jeune comte d'Auray, dernier rejeton d'une des plus
+vieilles maisons de la Bretagne. Le château habité par sa famille
+s'élevait sur les bords du golfe de Morbihan, à six ou sept lieues
+de Port-Louis. Cette famille se composait du marquis d'Auray,
+pauvre vieillard insensé qui, depuis vingt ans, n'avait point été
+aperçu hors des limites de son domaine; de la marquise d'Auray,
+femme dont la rigidité de moeurs et l'antiquité de la noblesse
+pouvaient seules faire excuser la hautaine aristocratie; de la
+jeune Marguerite, douce enfant de dix-sept à dix-huit ans, frêle
+et pâle comme la fleur dont elle portait le nom, et du comte
+Emmanuel, que nous venons d'introduire sur la scène, et autour
+duquel la foule s'était rassemblée, dominée qu'elle est toujours
+par un beau nom, un brillant uniforme, et des manières noblement
+insolentes.
+
+Toutefois, quelque envie qu'eussent ceux auxquels il s'adressait
+de satisfaire à ses questions, ils ne pouvaient lui répondre que
+d'une manière vague et indécise, puisqu'ils ne savaient sur la
+frégate que ce que leurs conjectures échangées avaient pu leur en
+apprendre à eux-mêmes. Le comte Emmanuel était donc prêt à se
+retirer, lorsqu'il vit s'approcher de la jetée une barque conduite
+par six rameurs; elle amenait directement vers les groupes
+dispersés sur la grève un nouveau personnage qui, dans un moment
+où la curiosité était si vivement excitée, ne pouvait manquer
+d'attirer sur lui l'attention.
+
+C'était un jeune homme qui paraissait âgé de vingt à vingt deux
+ans à peine, et qui était revêtu de l'uniforme d'aspirant de la
+marine royale.
+
+Il était assis ou plutôt couché sur une peau d'ours, la main
+appuyée sur le gouvernail de la petite barque, tandis que le
+pilote, qui, grâce au caprice de son chef, se trouvait n'avoir
+rien à faire, était assis à l'avant du canot. Du moment où
+l'embarcation avait été aperçue, chacun s'était retourné de son
+côté, comme si elle apportait un dernier espoir d'obtenir les
+renseignements tant désirés. Ce fut donc au milieu d'une partie de
+la population de Port-Louis que la barque, poussée parle dernier
+effort de ses rameurs, vint s'engraver à huit ou dix pieds de la
+plage, le peu de fond qu'il y avait en cet endroit ne lui
+permettant pas d'avancer plus loin. Aussitôt, deux des matelots
+quittèrent leurs rames, qu'ils rangèrent au fond de la barque, et
+descendirent dans la mer, qui leur monta jusqu'aux genoux. Alors
+le jeune enseigne se souleva nonchalamment, s'approcha de l'avant,
+et se laissa enlever entre leurs bras et déposer sur la plage,
+afin que pas une goutte d'eau ne vînt tacher son élégant uniforme.
+Arrivé là, il ordonna à la barque de doubler la pointe de terre
+qui s'avançait encore de trois ou quatre cents pas dans l'Océan,
+et de l'attendre de l'autre côté de la batterie.
+
+Quant à lui, il s'arrêta un instant sur le rivage pour réparer le
+désordre qu'avait apporté dans sa coiffure le mode de transport
+qu'il avait été forcé d'adopter pour y parvenir, puis il s'avança,
+en fredonnant une chanson française, vers la porte du petit fort,
+qu'il franchit, après avoir légèrement rendu à la sentinelle le
+salut militaire qu'elle lui avait fait comme à son supérieur.
+
+Quoique rien ne soit plus naturel dans un port de mer que de voir
+un officier de marine traverser une rade et entrer dans un
+bastion, la préoccupation des esprits était telle, qu'il n'y eut
+peut-être pas un des personnages composant cette foule éparse sur
+la côte qui ne se figurât que la visite que recevait le commandant
+du fort ne fût relative au vaisseau inconnu qui faisait l'objet de
+toutes les conjectures. Lorsque le jeune enseigne reparut sur la
+porte, se trouva-t-il presque enfermé dans un cercle et pressé,
+qu'il manifesta un instant l'intention de recourir à la baguette
+qu'il tenait à la main pour se le faire ouvrir; cependant, après
+l'avoir fait siffler deux ou trois fois avec une affectation
+parfaitement impertinente, il parut tout à coup changer de
+résolution, et, apercevant le comte Emmanuel, dont l'air distingué
+et l'uniforme élégant contrastaient avec l'apparence et la mise
+vulgaire de ceux qui l'entouraient, il marcha à sa rencontre au
+moment où, de son côté, celui-ci faisait un pas pour s'approcher
+de lui.
+
+Les deux officiers ne firent qu'échanger un coup d'oeil rapide,
+mais ce coup d'oeil suffit pour qu'ils reconnussent à des signes
+indubitables qu'ils étaient gens de condition et de race. En
+conséquence, ils se saluèrent aussitôt avec l'aisance gracieuse et
+la politesse familière qui caractérisaient les jeunes seigneurs de
+cette époque.
+
+-- Pardieu! mon cher compatriote, s'écria le jeune enseigne, car
+je pense que, comme moi, vous êtes Français, quoique je vous
+rencontre sur une terre hyperboréenne, et dans des régions, sinon
+sauvages, du moins passablement barbares, pourriez-vous me dire ce
+que je porte en moi de si extraordinaire pour que je fasse
+révolution en ce pays, ou bien un officier de marine est-il une
+chose si rare et si curieuse à Lorient, que sa seule présence y
+excite à ce point la curiosité des naturels de la Basse-Bretagne?
+Ce faisant, vous me rendrez, je vous l'avoue, un service que, de
+mon côté, je serai enchanté de reconnaître, si jamais pareille
+occasion se présentait pour moi de vous être utile.
+
+-- Et cela sera d'autant plus facile, répondit le comte Emmanuel,
+que cette curiosité n'a rien qui soit désobligeant pour votre
+uniforme, ni hostile à votre personne; et la preuve en est, mon
+cher confrère (car je vois à vos épaulettes que nous occupons à
+peu près le même grade dans les armées de Sa Majesté), que je
+partage avec ces honnêtes Bretons la curiosité que vous leur
+reprochez, quoique j'aie des motifs probablement plus positifs que
+les leurs pour désirer la solution du problème qu'ils poursuivent
+en ce moment.
+
+-- Eh bien! reprit le marin, si je puis vous aider en quelque
+chose dans la recherche que vous avez entreprise, je mets mon
+algèbre a votre disposition; seulement nous sommes assez mal ici
+pour nous livrer à des démonstrations mathématiques. Vous
+plairait-il de nous écarter quelque peu de ces braves gens, qui ne
+peuvent servir qu'à brouiller nos calculs?
+
+Parfaitement, répondit le mousquetaire; d'autant plus, si je ne
+m'abuse, qu'en marchant de ce côté je vous rapproche de votre
+barque et de vos matelots.
+
+-- Oh! qu'à cela ne tienne; si cette route n'était pas celle qui
+vous convient, nous en prendrions quelque autre. J'ai le temps, et
+mes hommes sont encore moins pressés que moi. Ainsi, virons de
+bord, si tel est votre bon plaisir.
+
+-- Non pas, s'il vous plaît; allons de l'avant, au contraire; plus
+nous serons près du rivage, mieux nous causerons de l'affaire dont
+je veux vous entretenir. Marchons donc sur cette langue de terre
+tant que nous y trouverons un endroit où mettre le pied.
+
+Le jeune marin, sans répondre, continua de s'avancer en homme à
+qui la direction qu'on lui imprime est parfaitement indifférente,
+et les deux jeunes gens, qui venaient de se rencontrer pour la
+première fois, marchèrent appuyés sur le bras l'un de l'autre,
+comme deux amis d'enfance, vers la pointe du cap qui, pareil au
+fer d'une lance, se prolonge de deux ou trois cents pas dans la
+mer. Arrivé à son extrémité, le comte Emmanuel s'arrêta, et
+étendant la main dans la direction du navire:
+
+-- Savez-vous ce que c'est que ce bâtiment? demanda-t-il à son
+compagnon.
+
+Le jeune marin jeta un coup d'oeil rapide et scrutateur sur le
+mousquetaire; puis, reportant son regard vers le vaisseau:
+
+-- Mais, répondit-il négligemment, c'est une jolie frégate de
+trente-deux canons, portée sur son ancre de touée, avec toutes ses
+voiles averguées, afin d'être prête à partir au premier signal.
+
+-- Pardon, répondit Emmanuel en souriant, mais ce n'est pas cela
+que je vous demande. Peu m'importe le nombre des canons qu'elle
+porte, et sur quelle ancre elle chasse: n'est-ce pas comme cela
+que vous dites? -- Le marin sourit à son tour. -- Mais, continua
+Emmanuel, ce que je désire savoir, c'est la véritable nation à
+laquelle elle appartient, le lieu pour lequel elle est en
+partance, et le nom de son capitaine.
+
+-- Quant à sa nation, répondit le marin, elle a pris soin de nous
+en instruire elle-même, ou ce serait une infâme menteuse. Ne
+voyez-vous pas le pavillon qui flotte à sa corne? c'est le
+pavillon sans tache, un peu usé pour avoir trop servi: voilà tout.
+Quant à sa destination, c'est, ainsi que vous l'a dit, lorsque
+vous le lui avez demandé, le commandant de la place, le Mexique. -
+- Emmanuel regarda avec étonnement le jeune enseigne. -- Enfin,
+quant à son capitaine, cela est plus difficile à dire. Il y en a
+qui jureraient que c'est un jeune homme de mon âge ou du vôtre;
+car je crois que nous nous suivions de près dans le berceau,
+quoique la profession que nous exerçons tous deux puisse mettre un
+grand intervalle entre nos tombes. Il y en a d'autres qui
+prétendent qu'il est de l'âge de mon oncle, le comte d'Estaing,
+qui, comme vous le savez sans doute, vient d'être nommé amiral, et
+qui, dans ce moment, prête main-forte aux rebelles d'Amérique,
+comme quelques-uns les appellent encore en France. Enfin, quant à
+son nom, c'est autre chose: on dit qu'il ne le sait pas lui-même,
+et, en attendant qu'un heureux événement le lui fasse connaître,
+il s'appelle Paul.
+
+-- Paul?
+
+-- Oui, le capitaine Paul.
+
+-- Paul de quoi?
+
+-- Paul de la Providence, du Ranger, de l'Alliance, selon le
+bâtiment qu'il monte. N'y a-t-il pas aussi en France quelques-uns
+de nos jeunes seigneurs qui, trouvant leur nom de famille trop
+écourté, l'allongent avec un nom de terre, et surmontent le tout
+d'un casque de chevalier ou d'un tortil de baron, si bien que leur
+cachet et leur carrosse ont un air de vieille maison qui fait
+plaisir à voir? Eh bien! il en est ainsi de lui. Pour le moment,
+il s'appelle, je crois, Paul de l'Indienne: et il en est fier; car
+si j'en juge par mes sympathies de marin, je crois qu'il ne
+changerait pas sa frégate contre la plus belle terre qui s'étende
+du port de Brest aux bouches du Rhône.
+
+-- Mais enfin, reprit Emmanuel, après avoir réfléchi un instant au
+singulier mélange d'ironie et de naïveté qui perçait tour à tour
+dans les réponses de son interlocuteur, quel est le caractère de
+cet homme?
+
+-- Son caractère? oh! mais, mon cher... baron... comte...
+marquis?
+
+-- Comte, répondit Emmanuel en s'inclinant.
+
+-- Eh bien! mon cher comte, je disais donc que vous me poussez
+vraiment d'abstractions en abstractions, et lorsque j'ai mis à
+votre disposition mes connaissances algébriques, ce n'était pas
+tout à fait pour nous livrer à la recherche de l'inconnu. Son
+caractère? Eh! bon Dieu! mon cher comte, qui peut parler sciemment
+du caractère d'un homme, excepté lui-même? et encore... Tenez,
+moi, tel que vous me voyez, il y a vingt ans que je laboure,
+tantôt avec la quille d'un brick, tantôt avec celle d'une frégate,
+la vaste plaine qui s'étend devant nous.
+
+Mes yeux, si je puis m'exprimer ainsi, ont vu l'Océan presque en
+même temps que le ciel. Depuis que ma langue a pu souder deux
+mots, et mon intelligence coudre deux idées, j'ai interrogé et
+étudié les caprices de l'Océan. Eh bien! je ne connais pas encore
+son caractère, et cependant quatre vents principaux et trente-deux
+aires l'agitent: voilà tout. Comment voulez-vous donc que je juge
+l'homme, bouleversé qu'il est par ses mille passions?
+
+-- Aussi ne vous demandais-je pas, mon cher... duc...
+marquis... comte?
+
+-- Enseigne, répondit le jeune marin en s'inclinant comme avait
+fait Emmanuel.
+
+-- Je disais donc que je ne vous demandais pas, mon cher enseigne,
+un cours de philosophie sur les passions du capitaine Paul.
+
+Je voulais seulement m'enquérir auprès de vous de deux choses:
+d'abord, si vous le croyez homme d'honneur?
+
+-- Il faut, avant tout, s'entendre sur les mots, mon cher comte.
+
+Qu'entendez-vous bien précisément par honneur?
+
+-- Permettez-moi de vous dire, mon cher enseigne, que la question
+est des plus bizarres. L'honneur, mais c'est l'honneur.
+
+-- Voilà justement la chose: un mot sans définition, comme le mot
+Dieu. Dieu aussi c'est Dieu, et chacun se fait un Dieu à sa
+manière: les Égyptiens l'adoraient sous la forme d'un scarabée, et
+les Israélites sous la forme d'un veau d'or. Il en est ainsi de
+l'honneur.
+
+Il y a l'honneur de Coriolan, celui du Cid, et celui du comte
+Julien. Précisez mieux votre question, si vous voulez que j'y
+réponde.
+
+-- Eh bien! je demandais si l'on pouvait se fier à sa parole?
+
+-- Oh! quant à cela, je ne crois pas qu'il y ait jamais manqué.
+Ses ennemis, et l'on n'arrive pas où il en est sans en avoir
+quelques-uns, ses ennemis mêmes, ai-je dit, n'ont jamais douté
+qu'il ne tînt pas jusqu'à la mort le serment qu'il aurait fait.
+Ainsi donc, ce point est éclairci, croyez-moi. Sous ce rapport,
+c'est un homme d'honneur.
+
+Passons à la seconde question, car, si je ne me trompe, vous
+désirez savoir quelque chose encore?
+
+-- Oui, je désirais savoir s'il obéirait fidèlement à un ordre de
+Sa Majesté?
+
+-- De quelle Majesté?
+
+-- Vraiment, mon cher enseigne, vous affectez une difficulté de
+compréhension qui me paraît infiniment mieux aller à la robe du
+sophiste qu'à l'uniforme du marin.
+
+-- Pourquoi cela? Vous m'accusez d'ergotisme, parce qu'avant de
+répondre je veux savoir à quoi je réponds? Nous avons huit ou dix
+Majestés, à l'heure qu'il est, assises tant bien que mal sur les
+différents trônes de l'Europe: nous avons Sa Majesté Catholique,
+majesté caduque, qui se laisse arracher, morceaux par morceaux,
+l'héritage que lui a légué Charles-Quint; nous avons Sa Majesté
+Britannique, majesté entêtée, qui se cramponne à son Amérique
+comme Cynégire au vaisseau des Perses, et à qui nous couperons les
+deux mains si elle ne la lâche pas; nous avons Sa Majesté Très
+Chrétienne, que je vénère et que j'honore...
+
+-- Eh bien! c'est de celle-là que je veux parler, interrompit
+Emmanuel. Croyez-vous que le capitaine Paul serait disposé à obéir
+à un ordre que je lui porterais de sa part?
+
+-- Le capitaine Paul, répondit l'enseigne, obéira, comme chaque
+capitaine doit le faire, à tout ordre émané du pouvoir qui a droit
+de lui commander, à moins que ce ne soit quelque corsaire maudit,
+quelque pirate damné, quelque flibustier sans aveu, ce dont je
+doute à la vue de la frégate qu'il monte, et à la manière dont
+elle me semble tenue. Il a donc dans un tiroir de sa cabine une
+commission signée d'une puissance quelconque. Eh bien! si cette
+commission porte le nom de Louis et est scellée des trois fleurs
+de lis de France, il n'y a aucun doute qu'il n'obéisse à tout
+ordre scellé du même sceau et signé du même nom.
+
+-- Alors, voilà tout ce que je voulais savoir, répondit le jeune
+mousquetaire, qui commençait à s'impatienter des réponses étranges
+de son interlocuteur. Je ne vous ferai donc plus qu'une seule
+demande.
+
+-- À vos ordres, monsieur le comte, répondit l'enseigne, pour
+celle-là comme je l'ai été pour les autres.
+
+-- Savez-vous un moyen d'aller à bord de ce bâtiment?
+
+-- Voilà, répondit le marin en étendant la main vers sa barque,
+que berçait dans une petite anse le flux de la mer?
+
+-- Mais cette barque, c'est la vôtre?
+
+-- Eh bien! je vous conduirai.
+
+-- Vous connaissez donc ce capitaine Paul?
+
+-- Moi? pas le moins du monde! mais, en ma qualité de neveu d'un
+amiral, je connais naturellement tout chef de bâtiment, depuis le
+contremaître qui dirige le canot qui cherche une aiguade, jusqu'au
+vice-amiral qui commande l'escadre qui va au feu. D'ailleurs, nous
+autres marins, nous avons certains signes secrets, certaine langue
+maçonnique à l'aide de laquelle nous nous reconnaissons pour des
+frères, sur quelque point de l'Océan que nous nous rencontrions.
+Ainsi donc, acceptez mon offre avec la même franchise que je vous
+la fais.
+
+Moi, mes rameurs et ma barque sommes à votre disposition.
+
+-- Eh bien! dit Emmanuel, rendez-moi ce dernier service et...
+
+-- Et vous oublierez l'ennui que je vous ai causé par mes
+divagations, n'est-ce pas, interrompit l'enseigne en souriant. Que
+voulez-vous, mon cher comte, continua le marin en faisant un signe
+de la main qui fut aussitôt compris des rameurs, la solitude de
+l'Océan nous a donné, à nous autres enfants de la mer, l'habitude
+du monologue.
+
+Pendant le calme, nous appelons le vent, pendant la tempête nous
+appelons le calme, et pendant la nuit nous parlons à Dieu.
+
+Emmanuel jeta encore un regard de doute sur son compagnon, qui le
+supporta avec cette apparente bonhomie qui s'était étendue sur son
+visage chaque fois qu'il était devenu un objet d'investigation
+pour le mousquetaire.
+
+Celui-ci s'étonnait de ce mélange de mépris pour les choses
+humaines et de poésie pour les oeuvres de Dieu; mais ne voyant, au
+bout du compte, dans l'homme étrange qu'il avait devant lui,
+qu'une personne disposée à lui rendre, quoique avec des formes
+bizarres, le service qu'il réclamait, il accepta l'offre qu'il lui
+avait faite. Cinq minutes après, les deux jeunes gens s'avançaient
+vers le vaisseau inconnu, de toute la rapidité qu'imprimait à la
+barque l'effort combiné de six vigoureux matelots, dont les rames
+se relevaient et retombaient avec tant de régularité, que le
+mouvement qui les mettait en jeu semblait imprimé par un ressort
+mécanique et non par la combinaison des forces humaines.
+
+
+Chapitre II
+À mesure qu'ils avançaient, les formes gracieuses du bâtiment se
+développaient à leurs yeux dans toute l'admirable perfection de
+leurs détails, et quoique, faute d'habitude ou de vocation, le
+jeune comte d'Auray fût ordinairement peu sensible à la beauté
+revêtue de cette forme, il ne pouvait s'empêcher d'admirer
+l'élégance de la carène, la finesse et la force des mâts, et la
+ténuité des cordages, qui semblaient, sur le ciel encore coloré
+des feux du soleil couchant, des fils flexibles et soyeux tressés
+par quelque araignée gigantesque. Au reste, la même immobilité
+régnait sur le bâtiment, qui paraissait, soit insouciance, soit
+mépris, s'inquiéter médiocrement de la visite qu'il allait
+recevoir. Un instant le jeune mousquetaire crut apercevoir,
+passant par l'ouverture d'un sabord, près de la gueule fermée d'un
+canon, l'extrémité d'une lunette braquée de son côté. Mais le
+navire, dans ce mouvement lent et demi-circulaire que lui
+imprimait la respiration de l'Océan, étant venu à lui présenter sa
+proue, ses yeux se fixèrent sur la figure sculptée qui donne
+ordinairement son nom au vaisseau qu'elle pare: c'était une de ces
+filles de l'Amérique découverte par Christophe Colomb, et conquise
+par Fernand Cortez, avec son bonnet de plumes aux mille couleurs,
+et son sein nu, orné de colliers de corail. Quant au reste du
+corps, il se liait, moitié sirène, moitié serpent, d'une manière
+fantastique et par des arabesques bizarres, à la membrure du
+vaisseau. Plus la barque s'approchait de la frégate, plus cette
+image semblait fixer les regards du comte. C'est qu'en effet
+c'était une sculpture, non seulement étrange de forme, mais tout à
+fait remarquable d'exécution, et l'on s'apercevait facilement que
+c'était, non pas un ouvrier vulgaire, mais un artiste de talent
+qui l'avait tirée du bloc de chêne où elle avait dormi pendant des
+siècles. De son côté, l'enseigne remarquait, avec une certaine
+satisfaction de métier, l'attention croissante que l'officier de
+terre était forcé de donner à ce bâtiment. Enfin, voyant que cette
+attention était entièrement concentrée sur la figure que nous
+venons de décrire, il parut attendre avec une certaine anxiété
+l'avis du comte; puis, voyant qu'il tardait à le manifester,
+quoiqu'on en fût alors assez proche pour qu'aucune de ses beautés
+ne lui échappât, il prit le parti de rompre le premier le silence,
+et de questionner à son tour son jeune compagnon:
+
+-- Eh bien! comte, lui dit-il, cachant l'intérêt qu'il prenait à
+la réponse sous une apparente gaîté, que dites-vous de ce chef
+d'oeuvre?
+
+-- Je dis, répondit Emmanuel, que, relativement aux ouvrages du
+même genre que j'ai vus, il mérite véritablement le nom que vous
+lui donnez.
+
+-- Oui, dit négligemment l'enseigne, c'est la dernière production
+de Guillaume Coustou, qui est mort avant de l'avoir achevée; elle
+a été finie par son élève, un nommé Dupré, homme de mérite, qui
+meurt de faim, et qui est obligé de tailler le bois à défaut de
+marbre, et d'équarrir des proues de vaisseaux quand il devrait
+sculpter des statues. Voyez, continua le jeune marin, imprimant au
+gouvernail un mouvement qui, au lieu de conduire la barque droit
+au vaisseau, la faisait dévier de manière à passer à l'une de ses
+extrémités, c'est un véritable collier de corail qu'elle a au cou,
+et ce sont de véritables perles qui pendent à ses oreilles. Quant
+à ses yeux, chaque prunelle est un diamant qui vaut cent guinées à
+l'effigie du roi Guillaume. Il en résulte que le capitaine qui
+prendra cette frégate aura, outre l'honneur de l'avoir prise, un
+splendide cadeau de noces à faire à sa fiancée.
+
+-- Quel étrange caprice, dit Emmanuel, entraîné lui-même par la
+bizarrerie du spectacle qui s'offrait à ses regards, que celui
+d'orner son vaisseau comme on ferait d'un être animé, et de jeter
+ainsi des sommes considérables aux chances d'un combat et au
+hasard d'une tempête!
+
+-- Que voulez-vous? répondit le jeune enseigne avec un accent de
+mélancolie indéfinissable, nous autres marins, qui n'avons d'autre
+famille que nos matelots, d'autre patrie que l'Océan, d'autre
+spectacle que la tempête, et d'autre distraction que le combat, il
+faut bien que nous nous attachions à quelque chose. N'ayant pas de
+maîtresse réelle, car qui voudrait nous aimer, nous autres
+goélands à l'aile toujours ouverte? il faut que nous nous fassions
+un amour imaginaire. L'un s'éprend pour quelque île bien fraîche
+et ombreuse, et chaque fois qu'il l'aperçoit de loin, sortant de
+l'Océan, pareille à une corbeille de fleurs, son coeur devient
+joyeux comme celui d'un oiseau qui revoit son nid. L'autre a une
+étoile chérie entre les étoiles, et pendant ces belles et longues
+nuits de l'Atlantique, chaque fois qu'il passe sous l'équateur, il
+lui semble qu'elle se rapproche de lui et qu'elle le salue d'une
+lueur plus vive et d'une flamme plus ardente. Il y en a enfin, et
+c'est le plus grand nombre, qui s'attachent à leur frégate comme à
+une fille bien-aimée, qui gémissent à chaque membre que le vent
+lui brise, à chaque blessure que le boulet lui creuse, et qui,
+lorsqu'elle est frappée au coeur par la tempête ou par la
+bataille, aiment mieux mourir avec elle que de se sauver sans
+elle, et donnent à la terre un saint exemple de fidélité en
+s'engloutissant avec l'objet de leur amour dans les abîmes les
+plus profonds de l'Océan. Eh bien! le capitaine Paul est un de
+ceux-là: voilà tout; et il a donné à sa frégate la corbeille de
+noces qu'il destinait à sa fiancée. Ah! ah! les voilà qui s'éveillent.
+
+-- Ohé! les gens de la barque, cria-t-on du bâtiment, que voulez
+vous?
+
+-- Monter à bord de la frégate, répondit Emmanuel. jetez donc une
+corde, une amarre, ce que vous voudrez, afin qu'on puisse
+s'accrocher à quelque chose.
+
+-- Tournez à tribord, et vous trouverez l'escalier.
+
+Les rameurs obéirent aussitôt à cette injonction, et, quelques
+secondes après, les deux jeunes gens se trouvaient effectivement
+près la coupée qui conduisait sur le pont. L'officier de garde
+vint les recevoir à l'embelle avec un empressement qui parut de
+bon augure à l'Emmanuel.
+
+-- Monsieur, dit l'enseigne s'adressant au jeune homme, qui,
+revêtu du même uniforme que lui, semblait occuper le même grade,
+voici mon ami, le comte... À propos, j'ai oublié de vous demander
+votre nom...
+
+-- Le comte Emmanuel d'Auray.
+
+-- Je disais donc que voilà mon ami, le comte Emmanuel d'Auray,
+qui désire vivement parler au capitaine Paul. Est-il à bord?
+
+-- Il vient d'arriver à l'instant, répondit l'officier.
+
+-- En ce cas, je descends près de lui pour le prévenir de votre
+visite, mon cher comte. En attendant, voilà monsieur Walter qui se
+fera un plaisir de vous faire visiter l'intérieur de la frégate.
+C'est un spectacle curieux pour un officier de terre, d'autant
+plus que je doute que vous trouviez beaucoup de vaisseaux tenus
+comme celui-ci. N'est-ce pas l'heure du souper?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Eh bien! cela n'en sera que plus curieux.
+
+-- Mais, répondit l'officier hésitant, c'est que je suis de garde.
+
+-- Bah! vous trouverez bien parmi vos camarades quelqu'un qui
+veille un instant à votre place. Je tâcherai que le capitaine ne
+vous fasse pas faire trop longtemps antichambre. À vous revoir,
+comte. Je vais vous recommander de manière à ce que vous receviez
+un bon accueil.
+
+À ces mots, le jeune enseigne disparut par l'escalier du
+commandant, tandis que l'officier resté près d'Emmanuel pour lui
+servir de guide le conduisit dans la batterie. Comme l'avait
+présumé le compagnon de route du comte, l'équipage était en train
+de souper.
+
+C'était la première fois que le jeune comte voyait ce spectacle,
+et, quelque désir qu'il eût de parler promptement au capitaine, il
+lui parut si curieux, qu'il ne put s'empêcher d'y prêter toute son
+attention.
+
+Entre chaque pièce de canon et dans l'intervalle réservé à la
+manoeuvre, une table et des bancs étaient, non pas dressés sur
+leurs pieds, mais suspendus au plafond par les cordages. Sur
+chacun de ces bancs, quatre hommes étaient assis, et prenaient
+leur part d'un morceau de boeuf qui se défendait de son mieux,
+mais qui avait affaire à des gaillards qui ne paraissaient pas
+disposés à se laisser rebuter par sa résistance. À chaque table,
+il y avait deux bidons de vin, c'est-à-dire une demi-bouteille par
+homme. Quant au pain, il paraissait non pas être distribué à la
+ration, mais livré à volonté. Au reste, le plus profond silence
+régnait parmi l'équipage, qui n'était guère composé que de cent
+quatre-vingts à deux cents hommes.
+
+Quoique pas un des officiants n'ouvrît la bouche pour autre chose
+que pour manger, Emmanuel s'aperçut avec étonnement de la variété
+de leur origine, que l'on reconnaissait facilement aux types
+généraux et caractéristiques de chaque physionomie. Son cicérone
+remarqua sa surprise, et répondant à sa pensée avant qu'il l'eût
+manifestée:
+
+-- Oui, oui, lui dit-il avec un accent américain qu'Emmanuel avait
+déjà reconnu, et qui prouvait que celui qui lui parlait était né
+de l'autre côté de l'Atlantique; oui, nous avons ici un assez joli
+échantillon de tous les peuples du monde, et si tout à coup
+quelque bon déluge enlevait les enfants de Noé, comme autrefois
+les fils d'Adam, on trouverait dans notre arche de la graine de
+chaque nation.
+
+Voyez-vous ces trois compagnons qui troquent avec leurs voisins
+une portion de rosbif contre une gousse d'ail? ce sont des enfants
+de la Galice, que nous avons recueillis au cap Ortégal, et qui ne
+se battraient pas sans avoir fait leur prière à saint Jacques,
+mais qui, une fois leur prière faite, se feront couper en morceaux
+comme des martyrs plutôt que de reculer d'un pas. Les deux autres
+qui polissent leurs tables aux dépens de leurs manches, ce sont de
+braves Hollandais qui en sont encore à se plaindre du tort qu'a
+fait à leur commerce la découverte du cap de Bonne-Espérance. Vous
+le voyez, ils ont l'air, au premier coup d'oeil, de véritables
+pots à bière. Eh bien! ces gaillards-là, au moment où ils
+entendront le branle-bas, deviendront lestes comme des Basques.
+
+Approchez d'eux, et ils vous parleront de leurs ancêtres, ne
+pouvant plus vous parler d'eux-mêmes; ils vous diront qu'ils
+descendent de ces fameux balayeurs des mers qui, lorsqu'ils
+allaient au combat, hissaient un balai au lieu de pavillon; mais
+ils se garderont bien d'ajouter qu'un beau jour les Anglais leur
+ont pris leur balai et qu'ils en ont fait des verges. Cette table
+toute entière, qui chuchote tout bas ne pouvant parler tout haut,
+est composée de Français. À la place d'honneur est le chef élu par
+eux-mêmes. Parisien de naissance, cosmopolite par goût, maître de
+bâton, maître d'armes et maître de danse; toujours content et
+joyeux, il manoeuvre en chantant, il se bat en chantant, il mourra
+en chantant, à moins qu'une cravate de chanvre ne lui étouffe la
+voix dans le gosier, ce qui pourra bien lui arriver un jour, s'il
+a le malheur de tomber entre les mains de John Bull. Tournez les
+yeux par ici maintenant, et voyez toute cette file de têtes
+osseuses et carrées: ce sont des types étrangers pour vous, n'est-
+ce pas? mais que tout Américain, né entre la mer d'Hudson et le
+golfe du Mexique, reconnaîtra à l'instant pour des ours du lac
+Érié ou des phoques de la Nouvelle-Écosse. Il y en a trois ou
+quatre qui sont borgnes; cela tient à leur manière de se battre
+entre eux: ils enroulent les cheveux de leur adversaire avec
+l'index et le médium, et lui font sauter l'oeil avec le pouce. Il
+y en a de très adroits à cet exercice et qui ne manquent jamais
+leur coup. Aussi, lorsqu'on arrive à l'abordage, ils manquent
+rarement de jeter leur pique et leur coutelas, de se prendre au
+corps avec le premier Anglais qu'ils rencontrent, et de le
+désoeiller avec une promptitude et une habileté qui font plaisir à
+voir. Vous conviendrez que je ne vous mentais pas, et que la
+collection est complète.
+
+-- Mais, répondit Emmanuel, qui avait écouté cette longue
+énumération avec un certain intérêt, comment fait votre capitaine
+pour se faire entendre de tous ces hommes réunis de tant de points
+différents?
+
+-- D'abord, le capitaine connaît toutes les langues; puis, dans le
+combat ou dans la tempête, quoiqu'il parle alors sa langue
+maternelle, il lui donne un tel accent, croyez-moi, que chacun
+comprend et obéit.
+
+Mais tenez, voici la cabine de bâbord qui s'ouvre: sans doute il
+est prêt à vous recevoir.
+
+En effet, un enfant revêtu de l'uniforme de midshipman s'avança
+vers les deux officiers, demanda à Emmanuel si ce n'était pas lui
+qui se nommait le comte d'Auray et, sur sa réponse affirmative, il
+invita le jeune mousquetaire à le suivre. Aussitôt l'officier qui
+venait de remplir d'une manière si consciencieuse le rôle de
+cicérone monta reprendre sur le pont le poste qu'il avait quitté
+un instant. Quant à Emmanuel, il s'avança vers la porte avec une
+émotion mêlée d'inquiétude et de curiosité: il allait donc voir
+enfin le capitaine Paul!
+
+C'était un homme qui paraissait avoir de cinquante à cinquante-
+cinq ans, et que l'habitude de se tenir dans l'entrepont avait
+voûté plutôt que le poids de l'âge. Il portait l'uniforme de la
+marine royale dans toute sa stricte sévérité: c'était un habit
+bleu de roi, à revers écarlates, avec veste rouge, culotte de la
+même couleur, bas gris, jabot et manchettes. Ses cheveux roulés en
+boudin et poudrés à blanc étaient attachés, par derrière et à leur
+racine, par un ruban dont les bouts retombaient en flottant. Son
+chapeau à trois cornes et son épée étaient déposés près de lui sur
+une table. Au moment où Emmanuel parut sur le seuil, il était
+assis sur l'affût d'un canon, mais en l'apercevant il se leva.
+
+Le jeune comte se sentit intimidé à l'aspect de cet homme: il y
+avait dans son oeil un rayon investigateur qui semblait éclairer
+jusqu'à l'âme de celui qu'il regardait. Peut-être aussi cette
+impression fut-elle d'autant plus puissante, qu'il se présentait
+avec une conscience qui lui faisait bien quelque reproche sur
+l'acte étrange qu'il accomplissait, et dont il venait pour rendre
+le capitaine, sinon complice, du moins exécuteur. Ces deux hommes,
+comme s'ils eussent éprouvé une secrète répulsion l'un pour
+l'autre, se saluèrent avec politesse, mais avec réserve.
+
+-- C'est à monsieur le comte d'Auray que j'ai l'honneur de parler?
+demanda le vieil officier.
+
+-- Et moi, au capitaine Paul, répondit le jeune mousquetaire. Tous
+deux s'inclinèrent une seconde fois.
+
+-- Puis-je savoir à quel heureux hasard je dois l'honneur de la
+visite que me fait en ce moment l'héritier d'un des plus vieux et
+des plus beaux noms de la Bretagne?
+
+Emmanuel s'inclina encore une fois en manière de remerciement;
+puis, après une pause d'un instant, comme s'il avait peine à
+entamer la conversation:
+
+-- Capitaine, continua-t-il, on m'a dit que votre destination
+était pour le golfe du Mexique.
+
+-- Et l'on ne vous a pas trompé, monsieur, je compte faire voile
+pour la Nouvelle-Orléans, en relâchant à Cayenne et à la Havane.
+
+-- Cela tombe à merveille, capitaine, et vous n'aurez pas à vous
+détourner de votre route, en supposant toutefois que vous vous
+chargiez d'exécuter l'ordre dont je suis porteur.
+
+-- Vous avez un ordre à me communiquer, monsieur, et de quelle
+part?
+
+-- De la part du ministre de la marine.
+
+-- Un ordre adressé à moi personnellement? répéta le capitaine
+avec l'accent du doute.
+
+-- Non pas personnellement à vous, monsieur, mais à tout capitaine
+de la marine royale qui fera voile pour l'Amérique du Sud.
+
+-- Et de quoi s'agit-il, monsieur le comte?
+
+-- D'un prisonnier d'État à déporter à Cayenne.
+
+-- Vous avez l'ordre sur vous?
+
+-- Le voici, répondit Emmanuel en le tirant de sa poche et en le
+présentant au capitaine.
+
+Celui-ci le prit, et, s'approchant de la fenêtre, afin de profiter
+des derniers rayons du jour, il lut tout haut:
+
+«Le ministre de la marine et des colonies ordonne à tout capitaine
+ou lieutenant, commandant les bâtiments de l'État, et qui fera
+voile pour l'Amérique du Sud ou le golfe du Mexique, de prendre à
+son bord et de déposer à Cayenne le nommé Lusignan, condamné à la
+déportation perpétuelle. Pendant la traversée, le condamné mangera
+dans sa chambre et ne communiquera point avec l'équipage.» --
+L'ordre est-il en forme? demanda Emmanuel.
+
+-- Parfaitement, monsieur, répondit le capitaine.
+
+-- Et êtes-vous disposé à l'exécuter?
+
+-- Ne suis-je pas aux ordres du ministre de la marine?
+
+-- Alors on peut vous envoyer le prisonnier?
+
+-- Quand on voudra, monsieur. Seulement, que ce soit le plus tôt
+possible, car je ne compte pas rester longtemps dans ces parages.
+
+-- Je veillerai à ce qu'on fasse diligence.
+
+-- Était-ce tout ce que vous aviez à me dire?
+
+-- Absolument tout, capitaine, et je n'ai plus à ajouter que des
+remerciements.
+
+-- N'ajoutez rien, monsieur. Le ministre ordonne, et j'obéis:
+voilà tout; c'est un devoir que je remplis, et non un service que
+je rends.
+
+À ces mots, le capitaine et le comte se saluèrent de nouveau, et
+se quittèrent plus froidement encore qu'ils ne s'étaient abordés.
+
+Arrivé sur le pont, Emmanuel demanda son compagnon au jeune
+officier de garde; mais celui-ci répondit qu'il était retenu à
+souper par le capitaine Paul. Seulement, toujours obligeant et
+empressé, il mettait son canot à la disposition du comte. En
+effet, l'embarcation était au bas de l'escalier de la frégate, et
+les matelots, les rames en l'air, attendaient celui qu'ils
+devaient reconduire. À peine Emmanuel fut-il descendu, que la
+barque s'éloigna avec autant de rapidité qu'elle en avait mis à
+venir; mais cette fois elle vogua tristement et en silence, car le
+jeune marin n'était plus là pour animer la conversation par les
+axiomes de sa poétique philosophie.
+
+La même nuit, le prisonnier fut conduit à bord de l'Indienne, et
+le lendemain, lorsque le jour parut, les curieux cherchèrent en
+vain sur l'Océan la frégate qui depuis huit jours avait donné
+naissance à tant de conjectures, et dont l'arrivée inattendue, la
+station sans résultat, et le départ spontané demeurèrent toujours
+un mystère inexplicable pour les dignes habitants de Port-Louis.
+
+
+
+Chapitre III
+Comme les motifs qui avaient amené le capitaine Paul en vue des
+côtes de Bretagne n'ont de relation avec notre histoire que par
+les événements que nous venons de raconter, nous laisserons nos
+lecteurs dans la même incertitude que les habitants de Port-Louis,
+et quoique notre vocation et notre sympathie nous attirent
+naturellement vers la terre, nous le suivrons deux ou trois jours
+encore dans sa course aventureuse sur l'Océan.
+
+Le temps était aussi beau qu'il peut l'être dans les parages
+occidentaux vers les premiers jours d'automne. L'Indienne marchait
+bravement vent arrière. Les matelots insoucieux se reposaient sur
+l'aspect du ciel; et, à l'exception de quelques hommes occupés à
+la manoeuvre, tout le reste de l'équipage, dispersé dans les
+différentes parties du bâtiment, usait le temps à son caprice,
+lorsqu'une voix qui semblait venir du ciel s'écria:
+
+-- Oh! d'en bas, ho!
+
+-- Holà! répondit le contremaître placé à l'avant.
+
+-- Une voile! dit le matelot placé en observation.
+
+-- Une voile! répéta le contre-tire. Monsieur l'officier de quart,
+faites prévenir le capitaine.
+
+-- Une voile! une voile! répétèrent tous les matelots dispersés
+sur le tillac, car en ce moment une vague, soulevant le bâtiment
+qui apparaissait à l'horizon, l'avait rendu visible à l'oeil des
+marins, quoique le regard moins exercé d'un passager ou d'un
+soldat de terre l'eût certainement pris pour l'aile d'une mouette
+étendue sur l'Océan.
+
+-- Une voile! s'écria à son tour un jeune homme de vingt-cinq ans,
+s'élançant sur le tillac par l'escalier de la cabine, demandez à
+monsieur Arthur ce qu'il en pense.
+
+-- Holà! monsieur Arthur, cria en anglais le lieutenant, se
+servant de son porte-voix afin de ne pas se fatiguer inutilement,
+le capitaine demande ce que vous semble de cette coquille de noix.
+
+-- Mais, sauf meilleur avis, répondit dans la même langue le jeune
+midshipman auquel s'adressait l'interrogation, et qui était monté
+en vigie aussitôt qu'un bâtiment avait été signalé, il me semble
+que c'est un grand navire qui serre le vent pour se diriger de ce
+côté. Ah! ah! le voilà qui laisse tomber sa grande voile.
+
+-- Oui, oui, dit le jeune homme à qui Walter avait donné le titre
+de capitaine, oui, il a d'aussi bons yeux que nous, et il nous a
+vus. C'est bien. S'il aime la conversation, il trouvera à qui
+parler. D'ailleurs, nos canons doivent étouffer depuis si
+longtemps qu'ils ont la bouche fermée!
+
+-- Monsieur, continua le capitaine, prévenez le chef de batterie
+que nous avons en vue une voile suspecte, afin qu'il se mette en
+mesure.
+
+Eh bien! monsieur Arthur, que pensez-vous de la marche de ce
+vaisseau? ajouta-t-il, adoptant à son tour la langue anglaise, et
+levant la tête vers les barres du petit perroquet où l'élève était
+resté en observation.
+
+-- Mais toute militaire, capitaine, toute militaire. Et quoique
+nous n'apercevions pas encore son pavillon, je parierais qu'il a à
+bord une bonne commission du roi Georges.
+
+-- Oui, n'est-ce pas? qui ordonne à son maître de courir sus à une
+certaine frégate nommée l'Indienne, et qui lui promet, en cas de
+prise, le grade de capitaine s'il est lieutenant, et de commodore
+s'il est capitaine. Ah! ah! le voilà maintenant qui hisse ses
+voiles de perroquet! Décidément le limier nous flaire et veut nous
+donner la chasse. Faites mettre la frégate sous les mêmes voiles,
+monsieur Walter, et continuons notre chemin sans nous écarter
+d'une ligne; nous verrons s'il ose se mettre en travers de notre
+route!
+
+L'ordre donné par le capitaine fut répété à l'instant par le
+lieutenant, et aussitôt le navire, qui se trouvait seulement sous
+ses huniers, déroula, comme un triple nuage, la toile de ses
+perroquets, de sorte qu'à son tour, et comme si elle s'animait à
+la vue de l'ennemi, la frégate se courba en avant, enfonçant plus
+profondément sa proue dans les vagues, et faisant jaillir l'écume
+frémissante de chaque côté de sa carène.
+
+Il y eut alors un moment de silence et d'attente dont nous
+profiterons pour ramener l'attention de nos lecteurs sur
+l'officier à qui le lieutenant avait donné le titre de capitaine.
+
+Cette fois, ce n'était plus le jeune et sceptique enseigne que
+nous avons vu guider à bord de la frégate le comte d'Auray, ni le
+vieux loup de mer, à la taille courbée et à la voix rude et brève,
+qui l'avait reçu dans la cabine: c'était un beau jeune homme de
+vingt-quatre à vingt-cinq ans, comme nous l'avons dit, qui, ayant
+dépouillé tout déguisement, apparaissait enfin avec sa figure
+naturelle, et sous l'uniforme de fantaisie qu'il adoptait une fois
+que, lancé sur l'Océan, il ne pouvait plus être reconnu que de la
+mer, des tempêtes et de Dieu.
+
+C'était une espèce de redingote de velours noir, avec des
+aiguillettes d'or, serrée à la taille par une ceinture turque,
+dans laquelle étaient passés des pistolets non pas d'abordage,
+mais de duel, sculptés, ciselés et incrustés, comme ces armes de
+luxe qui semblent une parure et non une défense. Il portait un
+pantalon de casimir blanc, avec de courtes bottes plissées qui lui
+montaient au-dessous du genou.
+
+Autour de son cou flottait en cravate desserrée un de ces
+mouchoirs des Indes, au tissu transparent, semé le fleurs de
+couleur naturelle, et de chaque côté de ses joues brunies par le
+soleil et animées par l'espérance retombaient, soulevés par chaque
+bouffée de brise, ses longs cheveux qui, dépouillés de poudre,
+étaient redevenus d'un noir d'ébène. Près de lui, sur le canon
+d'arrière, était posé un petit casque de fer dont les gourmettes
+maillées se boutonnaient sous le cou: c'était sa parure de combat,
+et la seule arme défensive dont il se couvrît.
+
+Quelques entailles creusées profondément dans l'acier prouvaient
+au reste qu'il avait plus d'une fois sauvé la tête qu'il
+protégeait de ces blessures terribles que font les sabres
+d'abordage dont se servent les marins lorsqu'ils arrivent bord à
+bord. Quant au reste de l'équipage, il portait l'uniforme de la
+marine française dans toute son exacte et sévère élégance.
+
+Pendant ce temps, le vaisseau, que vingt minutes auparavant avait
+signalé la vigie, et qui était apparu d'abord comme un point blanc
+à l'horizon, était devenu peu à peu une pyramide de voiles et
+d'agrès.
+
+Tous les yeux étaient fixés sur lui, et quoique aucun ordre n'eût
+été donné, chacun avait fait ses dispositions individuelles comme
+si le combat eût été décidé. Il régnait donc à bord de l'Indienne
+ce silence solennel et profond qui, sur un vaisseau de guerre,
+précède toujours les premiers ordres décisifs donnés par le
+capitaine. Enfin, lorsque le navire eut grandi encore pendant
+quelques minutes, la carène à son tour sembla sortir de l'eau
+comme avaient fait successivement ses voiles. On put voir alors
+que c'était un navire un peu plus fort de tonnage que l'Indienne,
+et portant trente-six canons. Au reste, ainsi que la frégate, il
+naviguait sans pavillon à sa corne, de sorte que, comme les hommes
+étaient cachés derrière les bastingages, il était impossible de
+reconnaître, à moins que ce ne fût a des signes particuliers, à
+quelle nation il appartenait. Ces deux observations furent faites
+presque en même temps par le capitaine, quoiqu'il ne parût frappé
+que de la dernière.
+
+-- Il paraît, dit-il, s'adressant au lieutenant, que nous allons
+avoir une scène de bal masqué. Faites monter quelques pavillons,
+Arthur, et montrons à notre inconnu que l'Indienne est une
+coquette qui a plusieurs déguisements à son service. Et vous,
+monsieur Walter, ordonnez qu'on prépare les armes, car nous ne
+pouvons guère, dans ces parages, nous attendre à rencontrer autre
+chose que des ennemis.
+
+Les deux ordres n'eurent d'autres réponses que leur exécution
+même.
+
+Au bout d'un instant, le jeune midshipman tira des rayons placés
+sur le gaillard d'arrière une douzaine de pavillons différents, et
+le lieutenant Walter ayant ouvert les caisses d'armes, fit faire
+des dépôts de piques, de haches et de coutelas en divers endroits
+du pont; puis il revint occuper sa place près du capitaine. Chaque
+homme reprit alors son poste, par instinct plutôt que par devoir,
+car le branle-bas n'avait point encore battu: de sorte que le
+désordre apparent qui avait un instant régné à bord cessa peu à
+peu, et la frégate redevint silencieuse et attentive.
+
+Cependant, tout en suivant leur ligne convergente, les deux
+bâtiments continuaient de s'approcher l'un de l'autre. Lorsqu'ils
+furent à trois portées de canon à peu près:
+
+-- Monsieur Walter, dit le capitaine, je crois qu'il serait temps
+de commencer à intriguer notre amie. Montrons-lui le pavillon
+d'Écosse.
+
+Le lieutenant fit un signe au chef de timonerie, et la nappe rouge
+cantonnée d'azur se leva comme une flamme à la poupe de
+l'Indienne; mais aucun signe n'indiqua à bord du vaisseau inconnu
+qu'il prît le moindre intérêt à cette manoeuvre.
+
+-- Oui, oui, murmura le capitaine, les trois léopards d'Angleterre
+ont si bien limé les dents et rogné les ongles du lion d'Écosse,
+qu'ils ne font pas attention à lui, le croyant apprivoisé parce
+qu'il est sans défense. Montrez-leur un autre emblème, monsieur
+Walter, peut-être parviendrons-nous à lui délier la langue.
+
+-- Lequel, capitaine?
+
+-- Prenez sans choisir, le hasard nous servira.
+
+À peine cet ordre avait-il été donné, que le pavillon d'Écosse
+s'abaissa, et que celui de Sardaigne prit la place. Le navire
+resta muet.
+
+-- Allons, dit le capitaine, il parait que Sa Majesté le roi
+Georges est en relations de bonne amitié avec son frère de Chypre
+et de Jérusalem. Ne les brouillons pas en poussant plus loin la
+plaisanterie.
+
+Monsieur Walter, arborez le pavillon d'Amérique, et assurez-le par
+un coup de canon à poudre.
+
+La même manoeuvre qui avait été faite se renouvela: l'étendard
+d'azur au canton de gueules et à croix d'argent retomba sur le
+pont, et les étoiles des Provinces -- Unies montèrent lentement
+vers le ciel, assurées par un coup de canon à poudre.
+
+Ce que le capitaine avait prévu arriva: à ce symbole de rébellion,
+qui s'élevait insolemment dans les airs, le navire inconnu trahit
+son incognito en arborant le pavillon de la Grande-Bretagne. Au
+même moment, un nuage de fumée apparut au flanc du navire
+royaliste, et avant que la détonation se fît entendre, un boulet
+de canon, ricochant de vague en vague, était venu mourir à cent
+pas à peu près de l'Indienne.
+
+-- Faites battre l'appel, monsieur Walter, cria le capitaine, car
+vous voyez que nous avons touché juste. Allons, mes enfants,
+continua-t-il en s'adressant à l'équipage, hourra pour l'Amérique,
+et mort à l'Angleterre!
+
+Un cri général lui répondit, et il n'avait point encore cessé,
+qu'on entendit alors battre la charge à bord du Drake, car tel
+était le nom du navire en vue; le tambour de l'Indienne lui
+répondit aussitôt, et chacun courut à son poste: les canonniers à
+leurs pièces, les officiers à leurs batteries, et les matelots
+chargés de la manoeuvre à la manoeuvre. Quant au capitaine, il
+monta immédiatement sur le capot du gaillard d'arrière, muni de
+son porte-voix, symbole du rang suprême, sceptre de la royauté
+nautique, que le commandant tient ordinairement en main au moment
+du combat et de la tempête.
+
+Cependant les rôles avaient changé: c'était l'Anglais qui montrait
+maintenant de l'impatience, et la frégate américaine qui affectait
+le calme. À peine les bâtiments furent-ils à portée, qu'une bande
+de fumée apparut sur toute la longueur du vaisseau, qu'une
+détonation pareille au roulement du tonnerre se fit entendre, et
+que les messagers de fer envoyés pour donner la mort aux rebelles
+ayant, dans leur impétuosité, mal calculé la distance, vinrent
+mourir aux flancs de la frégate. Celle-ci, au reste comme si elle
+eût refusé de répondre à une attaque prématurée, continua de
+serrer le vent de manière à épargner le plus de chemin possible à
+son ennemi.
+
+En ce moment, le capitaine se retourna pour jeter un dernier coup
+d'oeil sur son navire, et son regard étonné s'arrêta sur un
+nouveau personnage qui venait de choisir cet instant suprême et
+terrible pour faire son entrée en scène.
+
+C'était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans à peine, à
+la figure douce et pâle, à la mise simple, mais élégante, et que
+le capitaine ne connaissait pas à son bord; il était appuyé contre
+le mât d'artimon, les bras croisés sur la poitrine, regardant avec
+une indifférence mélancolique ce bâtiment anglais qui s'approchait
+à toutes voiles. Cette tranquillité, dans un tel moment, et chez
+un homme qui paraissait étranger au métier des armes, frappa le
+capitaine; il se rappela ce prisonnier annoncé par le comte
+d'Auray, et amené à son bord pendant la dernière nuit qu'il avait
+passée au mouillage de Port-Louis.
+
+-- Qui vous a permis de monter sur le pont, monsieur? lui dit-il
+en adoucissant autant que possible le son de sa voix, de sorte
+qu'il eût été difficile de juger si ces paroles étaient une
+question ou un reproche.
+
+-- Personne, monsieur, répondit le prisonnier d'une voix douce et
+triste; mais j'ai espéré qu'en pareille circonstance vous serez
+peut-être moins sévère observateur des ordres qui me font votre
+prisonnier.
+
+-- Avez-vous oublié qu'il vous est défendu de communiquer avec
+l'équipage?
+
+-- Je ne viens pas communiquer avec l'équipage, monsieur; je viens
+voir s'il n'y a pas quelque boulet qui veuille bien de moi.
+
+-- Vous pourrez avoir trouvé bientôt ce que vous cherchez,
+monsieur, si vous demeurez à cette place. Ainsi, croyez-moi,
+restez à fond de cale.
+
+-- Est-ce un avis ou un ordre, capitaine?
+
+-- Je vous laisse libre de le prendre comme vous voudrez.
+
+-- En ce cas, répondit le jeune homme, je vous remercie; je reste.
+
+En ce moment, une nouvelle détonation se fit entendre; mais cette
+fois les deux navires s'étaient tellement rapprochés, qu'ils
+étaient à trois quarts de portée à peine, et que l'ouragan de fer
+tout entier traversa la voilure de l'Indienne. Deux éclats de bois
+peu importants tombèrent de la mâture, et l'on entendit les
+plaintes et les cris étouffés de quelques hommes. Le capitaine
+avait en ce moment les yeux fixés sur son prisonnier; un boulet
+passa à deux pieds au-dessus de sa tête, échancrant le mât
+d'artimon, auquel il était adossé: mais, malgré cet avertissement
+de la mort, il resta dans la même attitude calme et tranquille,
+comme s'il n'eût pas senti passer sur son front l'aile de l'ange
+exterminateur. Le capitaine se connaissait en courage; cet essai
+lui suffit pour juger l'homme qu'il avait devant les yeux.
+
+-- C'est bien, monsieur, lui dit-il, demeurez où vous êtes, et
+quand nous en viendrons à l'abordage, si vous êtes las de rester
+les bras croisés, prenez quelque sabre ou quelque hache, et
+donnez-nous un coup de main. Pardonnez-moi maintenant de ne plus
+m'occuper de vous; mais j'ai autre chose à faire. Feu! messieurs,
+continua le capitaine, hélant avec son porte-voix à travers
+l'écoutille de la batterie. Feu!
+
+-- Feu! canonniers! répondit comme un écho celui à qui l'ordre
+était adressé.
+
+Au même instant, l'Indienne s'ébranla depuis sa quille jusqu'à ses
+mâts de cacatoès: une détonation effroyable se fit entendre, un
+nuage de fumée s'étendit comme un voile à tribord, et se dispersa
+sous le vent. Le capitaine, debout sur son banc de quart,
+attendait avec impatience qu'il eût disparu pour juger de l'effet
+que la bordée avait produit à bord du vaisseau ennemi. Lorsque ses
+regards purent plonger à travers la vapeur, il s'aperçut que le
+grand mât de hune était tombé, encombrant de toiles l'arrière du
+Drake, et que toute la voilure du grand mât était criblée. Alors,
+mettant son porte-voix à sa bouche:
+
+-- Bien, enfants! cria-t-il. Maintenant, masquons tout vivement!
+Ils sont trop occupés à se débarrasser de leurs toiles pour nous
+enfiler avec leur bordée: Feu qui peut!... et cette fois passez-
+leur le rasoir près de la figure!
+
+Les matelots s'empressèrent d'exécuter cet ordre; le navire tourna
+sa poupe avec grâce, et commença d'exécuter la manoeuvre et
+l'acheva, comme l'avait prévu le capitaine, sans empêchement de la
+part de son ennemi. Puis, la frégate frémit de nouveau comme un
+volcan, et, comme un volcan, vomit à la fois sa flamme et sa
+fumée.
+
+Cette fois les canonniers avaient pris l'ordre du capitaine à la
+lettre, et la bordée tout entière avait porté en belle et dans les
+bas mâts. Les haubans, les étais et les drisses étaient coupés.
+Les deux mâts étaient encore debout; mais de tous côtés flottaient
+autour d'eux des haillons de voiles. Il parait qu'il était survenu
+au navire quelque avarie plus considérable qu'on ne pouvait en
+juger à cette distance, car la bordée se fit attendre un instant,
+et, au lieu de prendre l'Indienne de l'avant en arrière, elle la
+prit en biais. Elle n'en fut que plus terrible; elle avait porté
+tout entière dans le flanc et sur le pont, et frappé à la fois le
+navire et l'équipage; mais par un hasard qui semblait tenir de la
+magie, elle avait épargné les trois mats. Quelques cordages
+seulement étaient coupés, accident peu important et qui permettait
+au bâtiment de rester maître de sa manoeuvre. Un coup d'oeil
+suffit à Paul pour lui apprendre qu'il n'avait perdu que des
+hommes, et que la destruction avait frappé plus de chair que de
+bois. Il en bondit de joie. Il porta de nouveau le porte-voix à sa
+bouche.
+
+-- La barre à bâbord! cria-t-il, et abordons-le par la hanche de
+bâbord. À l'abordage, les gens de l'abordage! Une dernière bordée
+pour le raser comme un ponton, puis nous l'escaladerons comme une
+forteresse.
+
+La frégate ennemie, au premier mouvement que fit l'Indienne,
+comprit la manoeuvre, et voulut la neutraliser par un mouvement
+pareil; mais, au moment où elle tenta de l'exécuter, un craquement
+terrible se fit entendre à son bord, et le grand mât, à moitié
+coupé par la dernière décharge de l'Indienne, trembla un instant
+comme un arbre déraciné, et tomba sur l'avant, couvrant le pont de
+sa grande voile et de ses agrès. Le capitaine Paul comprit alors
+ce qui avait retardé la bordée du brick.
+
+-- Maintenant il est à vous comme si on vous le donnait pour rien,
+enfants, cria-t-il, et vous n'avez qu'à le prendre. Une dernière
+décharge à portée du pistolet, et à l'abordage!
+
+L'Indienne obéit comme un cheval dressé, et s'avança sans
+opposition vers son ennemi, dont la seule ressource était
+désormais un combat corps à corps, car ne pouvant plus manoeuvrer,
+ses canons lui devenaient inutiles. Le Drake se trouva donc à la
+merci de son adversaire, qui, en se tenant à distance, aurait pu
+le cribler jusqu'à ce qu'il s'enfonçât dans la mer, mais qui,
+dédaignant ce genre de victoire, lui envoya une dernière bordée à
+cinquante pas.
+
+Puis, avant d'en avoir vu l'effet, se laissant aller sur lui, la
+frégate engagea ses vergues dans les vergues de son ennemi, et
+jeta ses grappins. Aussitôt les hunes et les passavants de
+l'indienne s'enflammèrent comme un if aux jours de fête, les
+grenades brûlantes tombèrent à bord du Drake, rapides et
+redoublées comme une grêle. Partout au bruit du canon succéda le
+pétillement de la fusillade, et au milieu de ce bruit infernal une
+voix se fit entendre comme celle d'un être surnaturel:
+
+-- Courage, enfants! courage! amarrez le beaupré aux sabords de
+son gaillard d'arrière. Bien! liez-les l'un à l'autre, comme le
+condamné à la potence! Feu! maintenant aux caronades réservées à
+l'avant!
+
+Tous ses ordres furent exécutés ainsi que par magie: les deux
+navires furent garrottés l'un à l'autre comme par des liens de
+fer: les deux pièces placées sur l'avant, et qui n'avaient pas
+encore tiré, grondèrent à leur tour, balayant le pont ennemi de
+toute une volée de mitraille; puis un dernier cri se fit entendre,
+poussé d'une voix terrible:
+
+À l'abordage!!!
+
+Et, joignant l'exemple au précepte, le capitaine de l'Indienne
+jeta son porte-voix, devenu désormais inutile, couvrit sa tête de
+son casque, en agrafa les gourmettes sous son cou, mit entre ses
+dents le sabre recourbé qu'il portait à sa ceinture, et s'élança
+sur le beaupré pour sauter de là sur l'arrière du bâtiment ennemi.
+Cependant, quoique le mouvement qu'il avait fait eût suivi l'ordre
+qu'il avait donné avec la même rapidité que la foudre suit
+l'éclair, il ne toucha que le second le pont du vaisseau anglais;
+le premier qui y était arrivé, c'était le jeune prisonnier du mât
+d'artimon, qui avait jeté son habit, et qui, armé seulement d'un
+hachot, se présentait avant tous les autres à la mort ou à la
+victoire.
+
+-- Vous ignorez la discipline de mon bord, monsieur, lui dit Paul
+en riant, c'est moi qui dois toucher le premier tout vaisseau que
+j'aborde.
+
+Je vous pardonne pour cette fois, mais n'y revenez plus.
+
+Au même instant, par le beaupré, par les bastingages, par le bout
+des vergues, par les grappins, par toutes les manoeuvres qui
+pouvaient leur servir de conducteurs, les marins de l'Indienne
+tombèrent sur le pont comme des fruits mûrs tombent d'un arbre que
+le vent secoue.
+
+Alors les Anglais, qui s'étaient retirés sur l'avant, démasquèrent
+une caronade qu'ils avaient eu le temps de retourner. Une trombe
+de flammes et de fer passa au travers des assaillants. Le quart de
+l'équipage de l'Indienne se coucha mutilé sur le pont ennemi, au
+milieu des cris et des malédictions... Mais plus haut que les
+plaintes et les blasphèmes, une voix retentit:
+
+-- Tout ce qui vit encore, en avant!
+
+Alors il y eut une scène de confusion terrible, un combat corps à
+corps, un duel général: aux bordées des canons, aux pétillements
+des espingoles, à l'explosion des grenades, avait succédé l'arme
+blanche, plus silencieuse et plus sûre, chez les marins surtout
+qui se sont réservé à eux seuls, pour cette lutte cet héritage des
+géants proscrits depuis des siècles de nos champs de bataille.
+C'est avec des hachots qu'ils se fendent la tête: c'est avec des
+coutelas qu'ils s'ouvrent la poitrine; c'est avec des piques aux
+larges fers qu'ils se clouent aux débris de leurs mâts. De temps
+en temps, au milieu de ce carnage muet, un coup de pistolet se
+fait entendre, mais isolé et comme honteux de se mêler à une
+pareille boucherie. Celle que nous racontons dura un quart
+d'heure, avec une telle confusion, qu'il nous serait impossible de
+la décrire: puis, au bout de ce temps, le pavillon de l'Angleterre
+s'abaissa, et les marins du Drake se précipitant dans la cale par
+les écoutilles de la batterie, il ne resta plus sur le pont que
+les vainqueurs, les blessés et les morts, et au milieu d'eux le
+capitaine de l'Indienne, entouré de son équipage, le pied sur la
+poitrine du commandant ennemi, ayant à sa droite le lieutenant
+Walter, et à sa gauche son jeune prisonnier, dont la chemise
+teinte de sang annonçait la part qu'il avait prise à la victoire.
+
+-- Maintenant tout est fini, dit Paul en étendant le bras, et
+quiconque frappera un coup de plus aura affaire à moi! Puis
+tendant la main à son jeune prisonnier: Monsieur, lui dit-il, vous
+me raconterez ce soir votre histoire, n'est-ce pas? car il y a
+quelque lâche machination cachée là-dessous. On ne déporte à
+Cayenne que les infâmes, et vous ne pouvez être un infâme, étant
+si brave!
+
+
+Chapitre IV
+Six mois après les événements que nous venons de raconter, et dans
+les premiers jours du printemps de 1778, une chaise de poste, dont
+les roues et les caisses couvertes de poussière et de boue
+attestaient la longue route qu'elle venait de faire, s'acheminait
+lentement, quoique attelée de deux vigoureux chevaux, sur la route
+de Vannes à Auray.
+
+Le voyageur qu'elle conduisait, et qui était rudement secoué dans
+les ornières d'un chemin vicinal, était notre ancienne
+connaissance, le jeune comte Emmanuel, que nous avons vu ouvrir la
+scène sur la jetée de Port-Louis. Il arrivait de Paris en toute
+hâte et regagnait l'ancien château de sa famille, sur laquelle le
+moment est venu de donner quelques détails plus précis et plus
+circonstanciés.
+
+Le comte Emmanuel d'Auray était d'une des plus anciennes maisons
+de la Bretagne. Un de ses aïeux avait suivi saint Louis en Terre-
+Sainte, et, depuis ce temps, le nom dont il était le dernier
+héritier s'était constamment mêlé, dans ses victoires et dans ses
+défaites, à l'histoire de notre monarchie: le marquis d'Auray, son
+père, chevalier de Saint-Louis, commandeur de Saint-Michel et
+grand-croix de l'ordre du Saint-Esprit, jouissait, à la cour du
+roi Louis XV, où il occupait le grade de maître de camp, de la
+haute position que lui avaient faite sa naissance, sa fortune et
+son mérite personnel. Cette position s'était encore augmentée,
+comme influence, de son mariage avec mademoiselle de Sablé, qui ne
+lui cédait en rien sous le rapport de la famille et du crédit; de
+sorte qu'une brillante carrière était ouverte à l'ambition des
+jeunes époux, lorsque après cinq ans de mariage le bruit se
+répandit tout à coup à la cour que le marquis d'Auray était devenu
+fou pendant un voyage dans ses terres.
+
+On fut longtemps sans croire à cette nouvelle: enfin l'hiver
+arriva sans que lui ni sa femme reparussent à Versailles. Un an
+encore sa charge resta vacante, car le roi, espérant toujours
+qu'il reprendrait sa raison, refusait d'en disposer; mais un
+second hiver se passa sans que la marquise même revînt faire sa
+cour à la reine. On oublie vite en France; l'absence est une
+maladie de langueur à laquelle les plus grands noms succombent
+dans un espace plus ou moins long. Le linceul de l'indifférence
+s'étendit peu à peu sur cette famille, renfermée dans son vieux
+château comme dans une tombe, et dont on n'entendait retentir la
+voix ni pour solliciter ni pour se plaindre. Les généalogistes
+seulement avaient enregistré la naissance d'un fils et d'une
+fille; aucun autre enfant ne naquit de la suite de cette union;
+les d'Auray continuèrent donc de figurer de nom parmi la noblesse
+de France mais ne s'étant mêlés depuis vingt ans ni aux intrigues
+d'alcôve ni aux affaires politiques, n'ayant pris parti ni pour la
+Pompadour ni pour la Dubarry, n'ayant marqué ni dans les victoires
+du maréchal de Broglie ni dans les défaites du comte de Clermont,
+n'ayant plus enfin son écho, ils avaient été personnellement tout
+à fait oubliés.
+
+Cependant le vieux nom des seigneurs d'Auray avait été prononcé
+deux fois à la cour, mais sans retentissement aucun: la première,
+lorsque le jeune comte Emmanuel avait été reçu, en 1769, au nombre
+des pages de Sa Majesté Louis XV; la seconde, lorsqu'il était, en
+sortant de pagerie, entré dans les mousquetaires du jeune roi
+Louis XVI. Il avait connu un baron de Lectoure, quelque peu parent
+de monsieur de Maurepas, qui lui voulait du bien et qui jouissait
+d'une assez grande influence sur le ministre. Emmanuel avait été
+présenté chez ce vieux courtisan, qui, ayant appris que le comte
+d'Auray avait une soeur, laissa tomber un jour quelques mots sur
+la possibilité d'une union entre les deux familles. Emmanuel,
+jeune, plein d'ambition, ennuyé de se débattre derrière le voile
+qui recouvrait son nom, avait vu dans ce mariage un moyen de
+reprendre à la cour la position que son père avait occupée sous le
+feu roi, et en avait saisi la première ouverture avec
+empressement. Monsieur de Lectoure, de son côté, sous prétexte de
+resserrer par la fraternité les liens qui l'unissaient déjà au
+jeune comte, y avait mis une instance d'autant plus flatteuse pour
+Emmanuel, que l'homme qui demandait la main de sa soeur ne l'avait
+jamais vue. La marquise d'Auray, de son côté, avait adopté avec
+joie cette combinaison qui rouvrait à son fils le chemin de la
+faveur, de sorte que le mariage était arrêté, sinon entre les deux
+jeunes gens, du moins entre les deux familles, et qu'Emmanuel,
+précédant le fiancé de trois ou quatre jours seulement, venait
+annoncer à sa mère que tout était terminé selon son désir. Quant à
+Marguerite, la future épouse, on s'était contenté de lui faire
+part de la résolution prise, sans lui demander son consentement,
+et à peu près comme on signifie au coupable le jugement qui le
+condamne à mort.
+
+C'était donc bercé des rêves brillants de son élévation future, et
+caressant dans son esprit les projets d'ambition les plus élevés,
+que le jeune comte Emmanuel rentra au sombre château de sa
+famille, dont les tourelles féodales, les murailles noires, les
+cours herbeuses formaient un contraste si tranché avec les
+espérances dorées qu'il renfermait pour lui. Ce château était à
+une lieue et demie de toute habitation. Une de ses façades
+dominait cette partie de l'Océan à laquelle ses vagues,
+éternellement battues par la tempête, ont fait donner le nom de la
+mer Sauvage. L'autre s'étendait sur un parc immense, qui,
+abandonné depuis vingt ans aux caprices de sa végétation, était
+devenu une véritable forêt. Quant aux appartements, ils étaient
+restés continuellement fermés, à l'exception de ceux habités par
+la famille; et leur ameublement, renouvelé sous Louis XIV, avait
+conservé, grâce aux soins d'un nombreux domestique, un aspect
+riche et aristocratique que commençaient à perdre les meubles
+modernes, plus élégants, mais aussi moins grandioses, qui
+sortaient des ateliers de Boulle, le tapissier breveté de la cour.
+
+Ce fut dans une de ces chambres aux grandes moulures, à la
+cheminée sculptée et au plafond à fresque, que le comte Emmanuel
+entra en descendant de voiture, si pressé d'apprendre à sa mère
+les heureuses nouvelles qu'il apportait, que, sans prendre le
+temps de changer d'habits, il jeta sur une table son chapeau, ses
+gants, ses pistolets de voyage, et ordonna à un vieux domestique
+d'aller prévenir la marquise de son arrivée, et de lui demander sa
+volonté pour qu'il se présentât chez elle ou qu'il l'attendit dans
+sa chambre; car tel était dans cette vieille famille le respect
+des parents, que le fils, après une absence de cinq mois, n'osait
+pas se présenter devant sa mère sans consulter auparavant sa
+convenance. Quant au marquis d'Auray, à peine ses enfants se
+rappelaient l'avoir vu deux ou trois fois, et presque à la
+dérobée, car sa folie était, disait-on, de celles que certains
+objets irritent, et on les avait toujours éloignés de lui avec le
+plus grand soin.
+
+La marquise seule, modèle au reste des vertus conjugales, était
+restée auprès de lui, rendant au pauvre insensé, non seulement les
+devoirs d'une femme, mais les services d'un domestique. Aussi son
+nom était-il révéré dans les villages environnants à l'égal de
+celui des saintes à qui leur dévouement sur la terre a conquis une
+place dans le ciel.
+
+Un instant après, le vieux serviteur rentra, annonçant que madame
+la marquise d'Auray préférait descendre elle-même, et priait
+monsieur le comte de l'attendre dans l'appartement où il se
+trouvait.
+
+Presque aussitôt la porte du fond s'ouvrit, et la mère d'Emmanuel
+parut. C'était une femme de quarante à quarante-cinq ans, grande
+et pâle, mais encore belle, dont la figure calme, sévère et
+triste, avait une singulière expression de hauteur, de puissance
+et de commandement. Elle était vêtue du costume des veuves, adopté
+en 1760, car depuis l'époque où son mari avait perdu la raison,
+elle n'avait pas quitté ses robes de deuil. Ces longs vêtements
+noirs donnaient à sa démarche, lente et froide comme celle d'une
+ombre, quelque chose de solennel qui répandait sur tout ce qui
+entourait cette femme singulière un sentiment de crainte que
+l'amour filial lui-même n'avait jamais vaincu chez ses enfants.
+Aussi, à son aspect, Emmanuel tressaillit comme à une apparition
+inattendue, et se levant aussitôt, il fit trois pas au devant
+d'elle, mit respectueusement un genou en terre, et baisa en
+s'inclinant la main qu'elle lui présentait.
+
+-- Levez-vous, monsieur, lui dit la marquise, je suis heureuse de
+vous revoir.
+
+Et elle prononça ces paroles d'un son de voix aussi peu ému que si
+son fils, qui était absent depuis cinq mois, l'eût quittée la
+veille seulement. Emmanuel obéit, conduisit sa mère à un grand
+fauteuil où elle s'assit, et il resta debout devant elle.
+
+-- J'ai reçu votre lettre, comte, lui dit-elle, et je vous fais
+mes compliments sur votre habileté. Vous me paraissez né pour la
+diplomatie, plus encore que pour la guerre, et vous devriez prier
+le baron de Lectoure de solliciter pour vous une ambassade à la
+place d'un régiment.
+
+-- Lectoure est prêt à solliciter tout ce que nous désirerons,
+madame, et, qui plus est, il obtiendra tout ce que nous
+solliciterons, tant son pouvoir est grand sur monsieur de
+Maurepas, et tant il est amoureux de ma soeur.
+
+-- Amoureux d'une femme qu'il n'a pas vue?
+
+-- Lectoure est un gentilhomme de sens, madame, et le portrait que
+je lui fais de Marguerite, peut-être aussi les renseignements
+qu'il a pris sur notre fortune, lui ont inspiré le désir le plus
+vif de devenir votre fils et de m'appeler son frère. Aussi est-ce
+lui qui a insisté pour que toutes les cérémonies préliminaires se
+fissent en son absence. Vous avez ordonné la publication des bans,
+madame?
+
+-- Oui.
+
+-- Après-demain donc nous pourrons signer le contrat?
+
+-- Avec l'aide de Dieu, tout sera prêt.
+
+-- Merci, madame.
+
+-- Mais, dites-moi, continua la marquise en s'appuyant sur le bras
+de son fauteuil et se penchant vers Emmanuel, ne vous a-t-il pas
+fait des questions sur ce jeune homme contre lequel il a obtenu du
+ministre un ordre d'exportation?
+
+-- Aucune, ma mère. Ces services sont de ceux que l'on demande
+sans explication et qu'on accorde de confiance; et il est convenu
+d'avance, entre gens qui savent vivre, qu'ils seront aussitôt
+oubliés que rendus.
+
+-- Donc il ne sait rien?
+
+-- Non, mais sût-il tout...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, madame, je le crois assez philosophe pour que cette
+découverte n'influât en rien sur sa détermination.
+
+-- Je m'en doutais; il est ruiné, répondit la marquise avec une
+indicible expression de mépris et comme si elle se parlait à elle
+même.
+
+-- Mais cela fût-il, madame, dit avec inquiétude Emmanuel, votre
+détermination resterait la même, je l'espère?
+
+-- Ne sommes-nous pas assez riches pour lui refaire une fortune
+s'il nous refait une position?
+
+-- Il n'y a donc que ma soeur...
+
+-- Doutez-vous qu'elle obéisse quand j'ordonnerai?
+
+-- Croyez-vous donc qu'elle ait oublié Lusignan?
+
+-- Depuis six mois, du moins, elle n'a pas osé s'en souvenir
+devant moi.
+
+-- Songez, ma mère, continua Emmanuel, que ce mariage est le seul
+moyen de relever notre famille; car je ne dois pas vous cacher une
+chose: mon père, malade depuis quinze ans, et depuis quinze ans
+éloigné de la cour, a été complètement oublié du vieux roi à sa
+mort et du jeune roi à son avènement au trône. Vos soins si
+vertueux pour le marquis ne vous ont pas permis de le quitter un
+instant depuis l'heure qui l'a privé de la raison; vos vertus,
+madame, ont été de celles que Dieu voit et récompense, mais que le
+monde ignore; et tandis que vous accomplissez, dans ce vieux
+château perdu au fond de la Bretagne, cette mission sainte et
+consolatrice que, dans votre sévérité, vous appelez un devoir, vos
+anciens amis disparaissent morts ou oublieux; si bien, madame
+(cela est dur à dire, lorsque comme nous on compte six cents ans
+d'illustration!), que lorsque j'ai reparu à la cour, à peine si
+notre nom, le nom de la famille d'Auray, était connu de Leurs
+Majestés autrement que comme un souvenir historique.
+
+-- Oui, la mémoire des rois est courte, je le sais, murmura la
+marquise; mais presque aussitôt, et comme se reprochant ce
+blasphème: j'espère, continua-t-elle, que la bénédiction de Dieu
+se répand toujours sur Leurs Majestés et sur la France.
+
+-- Eh! qui pourrait porter atteinte à leur bonheur? répondit
+Emmanuel avec cette confiance parfaite dans l'avenir, qui était à
+cette époque l'un des caractères distinctifs de cette folle et
+insoucieuse noblesse. Louis XVI, jeune et bon, Marie-Antoinette,
+jeune et belle, sont aimés tous deux d'un peuple brave et loyal.
+Le sort les a placés, Dieu merci hors d'atteinte de toute
+infortune.
+
+-- Personne, mon fils, répondit la marquise en secouant la tête,
+n'est placé, croyez-moi, au dessus des erreurs et des faiblesses
+humaines.
+
+Nul coeur, si maître de lui qu'il se croie, ni si ferme qu'il
+soit, n'est à l'abri des passions. Et aucune tête, fut-elle
+couronnée, ne peut répondre qu'elle ne blanchisse, même dans une
+nuit. Son peuple est brave et loyal, dites-vous? La marquise se
+leva, s'avança lentement vers la fenêtre, et étendit d'un geste
+solennel la main du côté de l'Océan.
+
+-- Voyez cette mer; elle est calme et paisible, et cependant
+demain, cette nuit, dans une heure peut-être, le souffle de
+l'ouragan nous apportera les cris de détresse des malheureux
+qu'elle engloutira.
+
+Quoique je sois éloignée du monde, d'étranges bruits arrivent
+parfois à mon oreille, portés comme par des esprits invisibles et
+prophétiques.
+
+N'existe-t-il pas une secte philosophique qui a entraîné dans ses
+erreurs quelques hommes de nom? Ne parle-t-on pas d'un monde
+entier qui se détache de la mère patrie, et dont les enfants
+refusent de reconnaître leur père? N'est-il pas un peuple qui
+s'intitule nation?
+
+N'ai-je pas entendu dire que des gens de race avaient traversé
+l'Océan pour offrir à des révoltés des épées que leurs ancêtres
+avaient l'habitude de ne tirer qu'à la voix de leurs souverains
+légitimes; et ne m'a-t-on pas dit encore, ou bien n'est-ce qu'un
+rêve de ma solitude, que le roi Louis XVI et la reine Marie-
+Antoinette elle-même, oubliant que les souverains sont une famille
+de frères, avaient autorisé ces migrations armées et donné des
+lettres de marque à je ne sais quel pirate?
+
+-- Tout cela est vrai, dit Emmanuel étonné.
+
+-- Dieu veille donc sur Leurs Majestés le roi et la reine de
+France! reprit la marquise en se retirant lentement et en laissant
+Emmanuel si stupéfait de ces prévisions douloureuses, qu'il la vit
+sortir de l'appartement sans lui adresser une parole pour qu'elle
+demeurât, ni sans faire un geste pour la retenir.
+
+Emmanuel resta d'abord sérieux et pensif, couvert qu'il était,
+pour ainsi dire, de l'ombre projetée sur lui par le deuil de sa
+mère; mais bientôt son caractère insoucieux reprit le dessus, et,
+comme pour changer d'idées en changeant d'horizon, il quitta la
+fenêtre qui donnait sur la mer et alla s'appuyer à celle qui
+s'ouvrait sur la campagne, et de laquelle on découvrait toute la
+plaine qui s'étend d'Auray à Vannes. À peine y était-il depuis
+quelques minutes qu'il aperçut deux cavaliers qui suivaient la
+même route qu'il venait de faire, et paraissaient s'acheminer vers
+le château. Il ne put d'abord arrêter aucune opinion sur eux à
+cause de la distance. Mais, à mesure qu'ils approchaient, il
+distingua un maître et son domestique. Le premier, vêtu à la
+manière des jeunes élégants de cette époque, c'est-à-dire d'une
+petite redingote verte à brandebourgs d'or, d'une culotte de
+tricot blanc et de bottes à revers, coiffé d'un chapeau rond à
+large ganse, et portant ses cheveux noués par un flot de rubans,
+montait un cheval anglais de la plus grande beauté et du plus
+grand prix, qu'il manoeuvrait avec la grâce d'un homme qui a fait
+de l'équitation une étude approfondie. Il était suivi, à quelque
+distance, par son valet, dont la livrée aristocratique était en
+harmonie parfaite avec l'air de seigneurie de celui auquel il
+appartenait.
+
+Emmanuel crut un instant, en les voyant se diriger si directement
+vers le château, que c'était le baron de Lectoure, qui, ayant
+avancé son voyage, venait le surprendre lui-même à son débotté;
+mais bientôt il reconnut son erreur, et, quoiqu'il lui semblât que
+ce n'était pas la première fois qu'il voyait ce cavalier, il lui
+fut impossible de se rappeler en quel lieu et en quelles
+circonstances il l'avait rencontré. Tandis qu'il cherchait dans sa
+mémoire à quel événement de sa vie se rattachait le souvenir vague
+de cet homme, les nouveaux arrivants disparurent derrière l'angle
+d'un mur.
+
+Cinq minutes après, Emmanuel entendit les pas de leurs chevaux
+dans la cour, et presque aussitôt la porte s'ouvrit, et un
+domestique annonça:
+
+Monsieur Paul!
+
+
+Chapitre V
+Le nom, comme l'aspect de celui qu'on annonçait, éveillait à son
+tour dans la mémoire d'Emmanuel un souvenir confus auquel il
+n'avait pu encore rapporter ni date ni événement, lorsque celui
+que précédait le domestique apparut à la porte de l'appartement
+opposée à celle par laquelle était sortie la marquise. Quoique le
+moment fût inopportun pour une visite, et que le jeune comte,
+préoccupé de ses projets d'avenir, eût préféré les mûrir dans sa
+tête que les enfermer dans son coeur, il fut forcé, par ces
+obligations de convenance si sévères à cette époque entre gens
+comme il faut, de recevoir le nouveau venu, dont les manières au
+reste annonçaient un homme du monde, avec courtoisie et
+distinction. Après les saluts d'usage, Emmanuel fit signe à
+l'inconnu de prendre un fauteuil; l'inconnu s'inclina à son tour
+et s'assit, puis la conversation s'engagea par un lieu commun de
+politesse.
+
+-- Je suis enchanté de vous rencontrer, monsieur le comte, dit le
+nouveau venu.
+
+-- Le hasard m'a favorisé, monsieur, dit Emmanuel: une heure plus
+tôt vous ne me trouviez pas; j'arrive de Paris.
+
+-- Je le sais, monsieur le comte, car nous venons de faire le même
+chemin; je suis parti une heure après vous, et j'ai eu tout le
+long de la route de vos nouvelles par les postillons qui avaient
+eu l'honneur de vous conduire.
+
+-- Puis-je savoir, monsieur, répondit Emmanuel avec un accent dans
+lequel commençait à percer un certain mécontentement, à quelle
+circonstance je dois l'intérêt que vous paraissez prendre à ma
+personne?
+
+-- Cet intérêt est naturel entre anciennes connaissances, et peut-
+être aurais-je un droit de me plaindre qui ne soit pas réciproque.
+
+En effet, monsieur, je crois vous avoir déjà rencontré quelque
+part, cependant mes souvenirs ne me servent que confusément. Soyez
+assez bon pour les aider.
+
+-- Si ce que vous me dites est vrai, monsieur le comte, votre
+mémoire est effectivement assez fugitive, car, depuis six mois,
+c'est la troisième fois que j'ai l'honneur d'échanger mes
+compliments contre les vôtres.
+
+-- Dussé-je m'exposer à un nouveau reproche, monsieur, je suis
+forcé d'avouer que je reste dans la même indécision à votre égard.
+
+Veuillez donc, je vous prie, préciser les époques par des dates ou
+par des événements, et me rappeler dans quelles circonstances
+j'eus l'honneur de vous voir pour la première fois.
+
+-- La première fois, monsieur le comte, ce fut sur les grèves de
+Port-Louis que j'eus l'honneur de vous rencontrer. Vous désiriez,
+sur certaine frégate, des renseignements que je fus assez heureux
+de pouvoir vous transmettre. Je crois même que je vous accompagnai
+à bord. Cette fois, j'étais en costume d'enseigne de vaisseau de
+la marine royale, et vous en uniforme de mousquetaire.
+
+-- En effet, je me le rappelle, monsieur, et je fus même obligé de
+quitter le vaisseau sans vous adresser les remerciements que je
+vous devais.
+
+-- Vous êtes dans l'erreur, monsieur le comte, ces remerciements,
+je les ai reçus à notre seconde entrevue.
+
+-- Où cela?
+
+-- À bord du vaisseau même où je vous avais conduit, dans la
+cabine.
+
+Cette fois, je portais l'uniforme de capitaine de bâtiment: habit
+bleu, veste et culotte rouge, bas gris, chapeau à trois cornes, et
+cheveux roulés. Seulement le capitaine paraissait de trente ans
+plus âgé que l'enseigne, et ce n'était pas sans intention que je
+m'étais vieilli ainsi, car peut-être n'eussiez-vous pas confié à
+un jeune homme un secret de l'importance de celui que vous me
+communiquâtes alors.
+
+-- Ce que vous me rappelez là est incroyable, monsieur, et
+cependant quelque chose me dit que c'est la vérité. Oui, oui, je
+me rappelle que dans l'ombre où vous vous teniez caché, je vis
+briller des yeux pareils aux vôtres. Je ne les ai point oubliés.
+Mais cette fois, me dites-vous, est l'avant-dernière fois que
+j'eus l'honneur de vous voir.
+
+Continuez, monsieur, d'aider mes souvenirs, je vous prie car je ne
+me rappelle pas quelle fut la dernière.
+
+-- La dernière, monsieur le comte, ce fut il y a huit jours.
+
+... à Paris... à un assaut chez Saint-Georges, rue Chantereine.
+Vous vous rappelez, n'est-ce pas, un gentilhomme anglais; des
+cheveux roux dont la poudre dissimulait à peine la couleur
+tranchée, un habit rouge, un pantalon collant. J'eus même
+l'honneur de faire des armes avec vous, monsieur le comte, et je
+fus assez heureux pour vous boutonner trois fois, sans que, de
+votre côté, vous ayez eu la chance de me toucher une seule.
+
+Cette fois, je m'appelais Jones.
+
+-- C'est étrange! c'était bien le même regard, mais ce ne pouvait
+être le même homme.
+
+-- C'est que Dieu, répondit Paul, a voulu que le regard fût la
+seule chose qu'on ne pût déguiser: voilà pourquoi il a mis dans
+chaque regard une étincelle de sa flamme. Eh bien! cet aspirant,
+ce capitaine, cet Anglais, c'était moi.
+
+-- Et aujourd'hui, monsieur, qu'êtes-vous, s'il vous plaît? car
+avec un homme qui sait aussi parfaitement se déguiser, la
+question, vous en conviendrez, n'est pas tout à fait inutile.
+
+-- Aujourd'hui, monsieur le comte, vous le voyez, je n'ai aucun
+motif de me cacher: aussi je viens à vous avec le costume simple
+et négligé que portent les jeunes seigneurs lorsqu'ils se visitent
+entre eux, en voisin de campagne. Aujourd'hui je suis ce qu'il
+vous plaira de reconnaître en moi: Français, Anglais, Espagnol,
+Américain même.
+
+Dans lequel de ces idiomes vous plaît-il que nous continuions
+l'entretien?
+
+-- Quoique quelques-unes de ces langues me soient aussi familières
+qu'à vous, monsieur, je préfère la langue française: c'est la
+langue des explications brèves et concises.
+
+-- Soit, monsieur le comte, répondit Paul avec une expression
+profonde de mélancolie; le français est aussi la langue que je
+préfère; j'ai vu le jour sur la terre de France, car le soleil de
+France est le premier qui ait réjoui mes yeux; et quoique bien
+souvent j'aie vu des terres plus fertiles et un soleil plus
+brillant, il n'y a jamais eu pour moi qu'une terre et qu'un
+soleil: c'est le soleil et la terre de France!
+
+-- Votre enthousiasme national, interrompit Emmanuel avec ironie,
+vous fait oublier, monsieur, le sujet auquel je dois l'honneur de
+votre visite.
+
+-- Vous avez raison, monsieur le comte, et j'y reviens. Il y a six
+mois donc que, vous promenant sur la grève de Port-Louis, vous
+vîtes dans le havre extérieur une frégate à la carène étroite, aux
+mâtereaux élancés, et vous vous dites: -- Il faut que le capitaine
+de ce bâtiment ait des motifs à lui seul connus pour porter tant
+de toile et si peu de bois. De là naquit dans votre esprit l'idée
+que j'étais un flibustier, un pirate, un corsaire, que sais-je?
+
+-- M'étais-je donc trompé?
+
+-- Je crois vous avoir exprimé déjà mon admiration, monsieur,
+répondit Paul avec un léger accent de raillerie, pour la
+perspicacité avec laquelle vous pénétrez du premier coup d'oeil au
+fond des hommes et des choses.
+
+-- Trêve de compliments, monsieur, venons au fait.
+
+-- Dans cette persuasion, vous vous fîtes donc conduire à bord par
+certain enseigne, et vous trouvâtes dans la cabine d'un certain
+capitaine.
+
+Vous étiez porteur d'une lettre du ministre de la marine qui
+ordonnait à tout officier au long cours, requis par vous, et dont
+le bâtiment sous pavillon français serait en partance pour le
+golfe du Mexique, de conduire à Cayenne le nommé Lusignan,
+coupable de crime d'État.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- J'obéis à cet ordre, car j'ignorais alors que ce grand coupable
+que l'on déportait n'avait commis d'autre crime que d'avoir été
+l'amant de votre soeur.
+
+-- Monsieur! s'écria Emmanuel en se levant tout debout.
+
+-- Voilà de beaux pistolets, comte, continua négligemment Paul en
+jouant avec les armes qu'en descendant de voiture le comte d'Auray
+avait jetées sur la table.
+
+-- Et qui sont tout chargés, monsieur, répondit Emmanuel avec un
+accent auquel il n'y avait pas à se méprendre.
+
+-- Portent-ils justes? continua Paul avec une indifférence
+affectée.
+
+-- C'est une chose dont vous êtes le maître de vous assurer,
+monsieur, répondit Emmanuel, si vous voulez faire avec moi un tour
+dans le parc.
+
+-- Il est inutile de sortir pour cela, monsieur le comte, dit Paul
+sans paraître comprendre la proposition d'Emmanuel dans le sens
+provocateur qu'il avait voulu lui donner. Voici un but tout placé
+et à une portée convenable.
+
+À ces mots le capitaine arma le pistolet et le dirigea par la
+fenêtre ouverte vers la cime d'un petit arbre. Un chardonneret se
+balançait sur la branche la plus élevée, faisant entendre son
+chant joyeux et perçant; le coup partit, et le pauvre oiseau,
+coupé en deux, tomba au pied de l'arbre. Paul reposa froidement le
+pistolet sur la table.
+
+-- Vous aviez raison, monsieur le comte, lui dit-il, ce sont de
+bonnes armes, et je vous conseille de ne pas vous en défaire.
+
+-- Vous venez de m'en donner une étrange preuve, monsieur,
+répondit Emmanuel, et je suis forcé d'avouer que vous avez la main
+sûre.
+
+-- Que voulez-vous, comte, reprit Paul avec cet accent
+mélancolique qui lui était particulier, pendant ces longs jours de
+calme, lorsque aucun souffle de vent ne passe sur ce miroir de
+Dieu qu'on appelle l'Océan, nous autres marins, nous sommes forcés
+de chercher des distractions qui viennent au-devant de vous sur la
+terre.
+
+Alors nous exerçons notre adresse sur les goélands qui se bercent
+mollement au sommet d'une vague; sur les margats qui se
+précipitent du ciel pour saisir à la surface de l'eau les poissons
+imprudents qui y montent, et sur les hirondelles fatiguées d'un
+long voyage qui se posent au sommet de nos vergues. Voilà,
+monsieur le comte, comment nous arrivons à une certaine force dans
+des exercices qui paraissent d'abord si étrangers à notre
+profession.
+
+-- Continuez, monsieur, et si la chose est possible, revenons à
+notre sujet.
+
+-- C'était un bon et brave jeune homme que ce Lusignan! Il me
+raconta son histoire; comment, fils d'un ancien ami de votre père,
+mort sans fortune, il avait été adopté par lui un an ou deux avant
+l'accident inconnu qui le priva de sa raison; comment, élevé avec
+vous, il vous inspira, dès les premières années, à vous la haine,
+à votre soeur l'affection. Il me dit cette longue adolescence
+développée dans la même solitude, et comment lui et votre soeur ne
+s'apercevaient de leur isolement au milieu du monde que lorsqu'ils
+n'étaient point ensemble! Il me raconta tous les détails de leurs
+amours juvéniles, et comment, un jour, Marguerite lui dit les
+paroles de la jeune fille de Vérone: «Je serai à toi ou à la
+tombe.» -- Et elle n'a que trop bien tenu parole!
+
+-- Oui, n'est-ce pas? Et vous appelez cela de la honte et du
+déshonneur, vous autres gens vertueux, quand une pauvre enfant,
+perdue par son innocence même, cède à l'âge, à l'entraînement, à
+l'amour! Votre mère, que des devoirs éloignaient de sa fille et
+rapprochaient de son mari (car je sais les vertus de votre mère,
+monsieur, comme je sais les faiblesses de votre soeur; c'est une
+femme sévère, plus sévère que ne devait l'être une créature
+humaine qui n'a sur les autres que l'avantage de n'avoir jamais
+failli), votre mère, dis-je, entendit une nuit des cris mal
+étouffés; elle entra dans la chambre de votre soeur, marcha, pâle
+et muette, vers son lit, arracha froidement de ses bras un enfant
+qui venait de naître, et sortit avec lui, sans adresser un
+reproche à sa fille, mais seulement plus pâle et plus muette
+encore que lorsqu'elle était entrée. Quant à la pauvre Marguerite,
+elle ne poussa pas une plainte, elle ne jeta pas un cri: elle
+s'était évanouie en apercevant sa mère. Est-ce cela, monsieur le
+comte? suis-je bien informé, et cette terrible histoire est-elle
+exacte?
+
+-- Aucun détail ne vous est inconnu, je dois l'avouer, murmura
+Emmanuel atterré.
+
+-- C'est que ces détails, répondit Paul en ouvrant un
+portefeuille, sont tous consignés dans ces lettres de votre soeur,
+qu'au moment de prendre la place que vous lui avez faite par votre
+crédit au milieu des voleurs et des assassins, Lusignan m'a
+remises afin que je les rapportasse à celle qui les avait écrites.
+
+-- Donnez-les moi donc, monsieur! s'écria Emmanuel en étendant la
+main vers le portefeuille, et elles seront fidèlement rendues à
+celle qui a eu l'imprudence...
+
+-- De se plaindre à la seule personne qui l'aimait au monde,
+n'est-ce pas? interrompit Paul en retirant à lui les lettres et le
+portefeuille.
+
+Imprudente jeune fille, à qui une mère arrache l'enfant de son
+coeur et qui a versé des larmes amères dans le sein du père de son
+enfant!
+
+Imprudente soeur, qui n'ayant pas trouvé contre cette tyrannie
+appui dans son frère, a compromis son noble nom en signant du nom
+qu'elle porte des lettres qui, aux regards stupides et prévenus du
+monde, peuvent... Comment appelez-vous cela, vous autres?...
+déshonorer sa famille, n'est-ce pas?
+
+-- Alors, monsieur, répondit Emmanuel rougissant d'impatience,
+puisque vous connaissez si bien la portée terrible de ces papiers,
+accomplissez donc la mission dont vous vous êtes chargé en les
+remettant soit à moi, soit à ma mère, soit à ma soeur.
+
+-- C'était d'abord mon intention en débarquant à Lorient,
+monsieur; mais voilà dix ou douze jours à peu près qu'en entrant
+dans une église...
+
+-- Dans une église?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Et pourquoi faire?
+
+-- Pour prier.
+
+-- Ah! monsieur le capitaine Paul croit en Dieu!
+
+-- Si je n'y croyais pas, monsieur le comte, qui donc invoquerais-
+je pendant la tempête?
+
+-- Et dans cette église, enfin?...
+
+-- Dans cette église, monsieur, j'ai entendu un prêtre annoncer le
+prochain mariage de noble demoiselle Marguerite d'Auray avec très
+haut et très puissant seigneur le baron de Lectoure. Je m'informai
+aussitôt de vous; j'appris que vous étiez à Paris: j'étais forcé
+d'y aller moi-même pour rendre compte de ma mission au roi.
+
+-- Au roi!
+
+-- Oui, monsieur, au roi Louis XVI, à Sa Majesté... elle-même...
+Je partis, me promettant de revenir aussitôt que vous; je vous
+rencontrai chez Saint-Georges; j'appris votre départ prochain,
+j'arrangeai le mien sur le vôtre, afin que nous arrivassions ici
+en même temps à peu près, et... me voilà devant vous, monsieur,
+avec une résolution toute différente de celle que j'avais, il y a
+trois semaines, en abordant en Bretagne.
+
+-- Et quelle est cette résolution nouvelle, monsieur? Voyons, car
+il faut en finir!
+
+-- Eh bien! j'ai pensé que, puisque tout le monde, et même sa
+mère, oubliait le pauvre orphelin, il fallait que je m'en
+souvinsse, moi! Dans la position où vous êtes, monsieur, et avec
+le désir que vous avez de vous allier au baron de Lectoure
+(lequel, dans votre esprit, est le seul qui puisse réaliser vos
+projets d'ambition), ces lettres valent bien cent mille francs,
+n'est-ce pas? et c'est une bien légère brèche faite aux deux cent
+mille livres de rente qui composent votre fortune.
+
+-- Mais qui me prouvera que ces cent mille francs...
+
+-- Vous avez raison, monsieur; aussi est-ce en échange d'un
+contrat de rente au nom du jeune Hector de Lusignan que je
+remettrai ces lettres.
+
+-- Et ce sera tout, monsieur?
+
+-- Je vous demanderai encore l'abandon de l'enfant, que je ferai
+élever, grâce à sa petite fortune, loin de la mère qui l'a oublié,
+et loin du père que vous avez fait bannir.
+
+-- C'est bien, monsieur. Si j'avais su que c'était pour une si
+faible somme et un si mince intérêt que vous étiez venu, je
+n'aurais pas pris une si grande inquiétude. Cependant vous
+permettrez que j'en parle à ma mère.
+
+-- Monsieur le comte? dit un domestique ouvrant la porte.
+
+-- Je n'y suis pour personne; laissez-moi, répondit Emmanuel avec
+impatience.
+
+-- C'est la soeur de monsieur le comte qui demande à le voir.
+
+-- Qu'elle revienne plus tard.
+
+-- C'est à l'instant même qu'elle désire...
+
+-- Ne vous gênez pas pour moi, interrompit Paul.
+
+-- Mais ma soeur ne peut vous voir, monsieur. Vous comprenez qu'il
+est important que ma soeur ne vous voie pas.
+
+-- À merveille! mais comme il est important aussi que je ne quitte
+pas ce château sans avoir terminé l'affaire qui m'y amène,
+permettez que j'entre dans ce cabinet.
+
+-- Parfaitement, monsieur, dit Emmanuel ouvrant lui-même la porte.
+
+Mais hâtez-vous, je vous prie.
+
+Paul entra dans le cabinet. Emmanuel referma vivement la porte sur
+lui, et à peine la porte était-elle refermée, que Marguerite
+parut.
+
+
+Chapitre VI
+Marguerite d'Auray, dont nos lecteurs ont appris l'histoire en
+assistant à la conversation du capitaine et du comte Emmanuel,
+était une de ces beautés frêles et pâles qui portent empreint sur
+toute leur personne le cachet aristocratique de leur naissance. Au
+premier coup d'oeil on devinait tout ce qu'il y avait de race dans
+la souplesse moelleuse de sa taille, dans la blancheur mate de sa
+peau, et dans le modelé de ses mains effilées, aux ongles roses;
+et transparent. Il était évident que ses pieds, si petits que tous
+deux eussent tenu dans la trace d'un pas de femme ordinaire,
+n'avaient jamais marché que sur les tapis d'un salon ou sur la
+pelouse fleurie d'un parc. Il y avait dans sa démarche, si
+gracieuse qu'elle fût, quelque chose de hautain et de fier qui
+rappelait le portrait de famille; enfin l'on sentait que son âme,
+capable de tous les sacrifices inspirés, pouvait devenir rebelle à
+toutes les tyrannies imposées; que le dévouement était dans son
+coeur une vertu instinctive, tandis que l'obéissance n'était dans
+son esprit qu'un devoir d'éducation: de sorte que le vent d'orage
+qui soufflait sur elle la courbait comme un lis et non comme un
+roseau.
+
+Cependant, lorsqu'elle parut à la porte, ses traits offraient
+l'expression d'un découragement si complet, ses joues avaient
+conservé la trace de larmes si brûlantes, tout son corps pliait
+sous le poids d'un malheur si désespéré, qu'Emmanuel comprit
+qu'elle avait dû rassembler toutes ses forces pour conserver
+l'apparence du calme. En l'apercevant elle fit un effort sur elle-
+même, et une réaction visible s'opéra: ce fut donc avec une
+certaine fermeté nerveuse qu'elle s'approcha du fauteuil où il
+était assis. Puis, voyant que la figure de son frère conservait
+l'expression d'impatience qu'elle avait prise lorsqu'il avait été
+interrompu, elle s'arrêta, et ces deux enfants de la même mère, à
+qui la société n'avait pas encore fait des droits pareils, se
+regardèrent comme des étrangers, l'un avec les yeux de l'ambition,
+l'autre avec ceux de la crainte. Peu à peu, toutefois, Marguerite
+reprit courage.
+
+-- Enfin vous voilà, Emmanuel, lui dit-elle; j'attendais votre
+retour comme l'aveugle attend la lumière. Et, cependant, à la
+manière dont vous accueillez votre soeur, il est facile de voir
+qu'elle a eu tort de compter sur vous.
+
+-- Si ma soeur est redevenue ce qu'elle aurait toujours dû être,
+répondit Emmanuel, c'est-à-dire fille soumise et respectueuse,
+elle aura, pendant mon absence, compris ce qu'exigeaient d'elle
+son rang et sa position; elle aura oublié les événements passés
+comme des choses qui ne devaient pas arriver, et que, par
+conséquent, elle ne doit pas se rappeler, et elle se sera préparée
+au nouvel avenir qui s'ouvre devant elle. Si c'est ainsi qu'elle
+se présente à moi, mes bras lui sont ouverts, et ma soeur est
+toujours ma soeur.
+
+-- Écoutez bien mes paroles, répondit Marguerite, et prenez-les
+surtout comme une justification pour moi, et non comme un reproche
+contre les autres. Si ma mère (Dieu me garde de l'accuser, car de
+saints devoirs l'éloignaient de nous), si ma mère, dis-je, avait
+été pour moi ce que sont toutes les mères, je lui eusse
+constamment ouvert mon coeur comme un livre. Aux premiers mots
+qu'y eût tracés une main étrangère elle m'eût prévenue du danger,
+et je l'eusse fui. Si j'avais été élevée au milieu du monde, au
+lieu d'avoir grandi comme une pauvre fleur sauvage à l'ombre de ce
+vieux château, j'aurais connu dès mon enfance ce rang et cette
+position que vous me rappelez aujourd'hui, et je ne me serais
+probablement pas écartée des convenances qu'ils prescrivent et des
+devoirs qu'ils imposent. Enfin si, jetée au milieu de ces femmes
+du monde à l'esprit enjoué, au coeur frivole, que je vous ai
+souvent entendu vanter, mais que je ne connais pas, j'avais commis
+les mêmes fautes que j'ai commises par amour, oui, je le
+comprends, j'aurais pu oublier le passé, semer à sa surface de
+nouveaux souvenirs, comme on plante des fleurs sur une tombe;
+puis, oubliant la place où elles étaient nées, me faire avec ces
+fleurs un bouquet de bal et une couronne de fiancée. Mais
+malheureusement il n'en est point ainsi, Emmanuel. On m'a dit de
+prendre garde lorsqu'il n'était plus temps d'éviter le danger; on
+m'a rappelé mon rang et ma position lorsque j'en étais déjà
+déchue, et l'on vient demander à mon coeur de se tourner vers les
+joies de l'avenir lorsqu'il est abîmé dans les larmes du passé.
+
+-- Et la conclusion de tout ceci? dit amèrement Emmanuel.
+
+-- La conclusion, dit Marguerite, c'est toi seul, Emmanuel, qui
+peux la faire, sinon heureuse, du moins loyale. Je n'ai point de
+recours en mon père, hélas! je ne sais pas même s'il reconnaîtrait
+sa fille. Je n'ai pas d'espérance en ma mère: son seul regard me
+glace, sa seule parole me tue. Il n'y avait donc que toi que je
+pusse venir trouver, et à qui je pusse dire: -- Mon frère, tu es
+le chef de la maison, c'est à toi maintenant que chacun de nous
+répond de son honneur. J'ai failli par ignorance, et j'ai été
+punie de ma faute comme d'un crime; n'est-ce pas assez?
+
+-- Après, après? murmura Emmanuel avec impatience; voyons, que
+demandes-tu?
+
+-- Je demande, mon frère, puisque toute union a été jugée
+impossible avec celui-là à qui seule je pouvais m'unir, je demande
+qu'on mesure le supplice à mes forces. Ma mère (Dieu lui
+pardonne!) m'a enlevé mon enfant comme si jamais elle n'avait été
+mère! et mon enfant sera élevé loin de moi dans l'oubli et
+l'obscurité. Toi, Emmanuel, tu t'es chargé du père, comme ma mère
+s'était chargée de l'enfant, et tu as été plus cruel pour lui
+qu'il n'appartenait, je ne dirai pas à un homme de l'être envers
+un homme, mais à un juge envers un coupable.
+
+Quant à moi, voilà que, tous deux réunis, vous voulez m'imposer un
+martyre plus douloureux encore que celui qui conduit au ciel. Eh
+bien! Je demande, Emmanuel, au nom de notre enfance écoulée dans
+le même berceau, de notre jeunesse abritée sous le même toit, au
+nom du titre de frère et de soeur que la nature nous a donné et
+que nous portons, je demande qu'un couvent s'ouvre pour moi et se
+referme sur moi; et dans ce couvent, Emmanuel, je te le jure,
+chaque jour, agenouillée devant Dieu, le front contre la pierre,
+courbée sous ma faute, je demanderai au Seigneur, pour toute
+récompense de mes larmes, pour mon père la raison, pour ma mère le
+bonheur, et pour toi, Emmanuel, les honneurs, la gloire, la
+fortune. Je te le jure, voilà ce que je ferai.
+
+-- Oui, et l'on dira de par le monde que j'avais une soeur que
+j'ai sacrifiée à ma fortune, et dont j'ai hérité pendant qu'elle
+vivait encore! Allons donc! tu es folle!
+
+-- Écoute, Emmanuel, dit Marguerite s'appuyant au dossier de la
+chaise qui se trouvait près d'elle.
+
+-- Eh bien? répondit Emmanuel.
+
+-- Lorsque tu as donné une parole, tu la tiens, n'est-ce pas?
+
+-- Je suis gentilhomme.
+
+-- Eh bien! regarde ce bracelet...
+
+-- Je le vois à merveille; après?
+
+-- Il est fermé par une clef; la clef qui l'ouvre est à une bague,
+et cette bague, je l'ai donnée avec ma parole que je ne me
+croirais dégagée de ma promesse que lorsqu'elle me serait
+rapportée et remise.
+
+-- Et celui qui en a la clef?
+
+Grâce à toi et à ma mère, Emmanuel, il est trop loin d'ici pour
+que nous la lui fassions redemander: il est à Cayenne.
+
+-- Je ne te donne pas deux mois de mariage, répondit Emmanuel avec
+un sourire d'ironie, pour que ce bracelet te gêne au point que tu
+sois la première à vouloir t'en débarrasser.
+
+-- Je croyais t'avoir dit qu'il était scellé à mon bras.
+
+-- Tu sais ce qu'on fait quand on a perdu une clef et qu'on ne
+peut rentrer chez soi? on envoie chercher le serrurier.
+
+-- Eh bien! pour moi, Emmanuel, répondit Marguerite en élevant la
+voix et en étendant le bras avec un geste ferme et solennel, ce
+sera le bourreau qu'on enverra chercher, car on coupera cette main
+avant que je ne la donne à un autre.
+
+-- Silence! silence! dit Emmanuel en se levant, et en regardant
+avec inquiétude vers la porte du cabinet.
+
+-- Et maintenant tout est dit, ajouta Marguerite. Je n'avais
+d'espoir qu'en toi, Emmanuel, car, quoique tu ne comprennes aucun
+sentiment profond, tu n'es pas méchant. Je suis venue en larmes, -
+- regarde si je mens! -- te dire: -- Mon frère, ce mariage c'est
+le malheur, c'est le désespoir de ma vie; j'aime mieux le couvent,
+j'aime mieux la misère, j'aime mieux la mort! Et tu ne m'as pas
+écoutée, ou, si tu m'as écoutée, tu ne m'as pas comprise. Eh bien!
+je m'adresserai à cet homme, je ferai un appel à son honneur, à sa
+délicatesse. Si cela ne suffit pas, je lui raconterai tout: mon
+amour pour un autre, ma faiblesse, ma faute, mon crime; je lui
+dirai que j'ai un enfant, car quoique l'on me l'ait enlevé,
+quoique je ne l'aie pas revu, quoique j'ignore où il est, mon
+enfant existe. Un enfant ne meurt pas ainsi sans que sa mort
+retentisse au coeur de sa mère. Enfin je lui dirai, s'il le faut,
+je lui dirai que j'en aime un autre, que je ne puis l'aimer, lui,
+et que je ne l'aimerai jamais.
+
+-- Eh bien! dis-lui tout cela, s'écria Emmanuel, impatient de tant
+d'insistance, et le soir nous signerons le contrat; et le
+lendemain tu seras baronne de Lectoure.
+
+-- Et alors, répondit Marguerite, alors je serai véritablement la
+femme la plus malheureuse qu'il y ait au monde, car j'aurai un
+frère pour lequel je n'aurai plus d'amour, et un mari pour lequel
+je n'aurai plus d'estime! Adieu, Emmanuel; crois-moi, ce contrat
+n'est pas encore signé!
+
+À ces mots, Marguerite sortit avec ce désespoir lent et profond à
+l'expression duquel il n'y a point a se méprendre. Aussi Emmanuel,
+convaincu que c'était, non pas comme il l'avait cru, une victoire
+remportée, mais une lutte à soutenir, la regarda-t-il s'éloigner
+avec une inquiétude qui n'était pas exempte d'attendrissement. Au
+bout d'un instant de silence et d'immobilité, il se retourna, et
+aperçut derrière lui le capitaine Paul, qu'il avait complètement
+oublié, et qui se tenait debout à la porte du cabinet. Aussitôt,
+songeant de quelle nécessité était pour lui dans une telle
+circonstance, la possession des papiers qu'était venu lui offrir
+le capitaine Paul, il s'assit vivement à une table, prit une plume
+et du papier, et se tournant vers lui:
+
+-- Maintenant, monsieur, lui dit-il, nous voilà seuls, et rien
+n'empêche plus que nous terminions l'affaire... Dans quels termes
+désirez-vous que la promesse soit rédigée? Dictez, je suis prêt à
+écrire.
+
+-- C'est inutile, monsieur, répondit froidement le capitaine.
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- J'ai changé d'avis.
+
+-- Comment cela? dit Emmanuel en se levant effrayé des
+conséquences qu'il entrevoyait dans ces paroles auxquelles il
+était loin de s'attendre.
+
+-- Je donnerai, répondit Paul avec le calme de la résolution
+prise, les cent mille livres à l'enfant, et je trouverai un mari à
+votre soeur.
+
+-- Mais qui êtes-vous donc, s'écria Emmanuel en faisant un pas
+vers lui, qui êtes-vous donc, monsieur, pour disposer ainsi d'une
+jeune fille qui est ma soeur, et qui ne vous a jamais vu, et qui
+ne vous connaît pas?
+
+-- Qui je suis? répondit Paul en souriant. Sur mon honneur, je ne
+suis pas plus avancé que vous sur ce point, car ma naissance est
+un secret qui ne doit m'être révélé que lorsque j'aurai vingt-cinq
+ans.
+
+-- Et vous les aurez?...
+
+-- Ce soir, monsieur. Je me mets à votre disposition à compter de
+demain pour tous les renseignements que vous aurez à me demander.
+
+À ces mots, Paul s'inclina.
+
+-- Je vous laisse sortir, monsieur; dit Emmanuel; mais vous
+comprenez que c'est à la condition de vous revoir.
+
+-- J'allais vous faire cette condition, monsieur, répondit Paul,
+et je vous remercie de m'avoir prévenu.
+
+À ces mots, il salua une seconde fois Emmanuel, et sortit de
+l'appartement.
+
+À la porte du château, Paul retrouva son domestique et son cheval,
+et reprit la route de Port-Louis. Arrivé hors de la vue du
+château, il descendit de sa monture, et s'achemina vers une petite
+maison de pécheur bâtie sur la grève. À la porte de cette maison,
+assis sur un banc, et revêtu d'un costume de matelot, était un
+jeune homme tellement absorbé dans ses pensées, qu'il n'entendit
+pas Paul s'approcher de lui. Le capitaine lui posa la main sur
+l'épaule; le jeune homme tressaillit, le regarda, et pâlit
+affreusement, quoique le visage ouvert et joyeux de Paul indiquât
+qu'il était loin d'être porteur d'une mauvaise nouvelle.
+
+-- Eh bien! lui dit Paul, je l'ai vue.
+
+-- Qui cela? murmura le jeune homme.
+
+-- Marguerite, pardieu!
+
+-- Après?
+
+-- Elle est charmante!
+
+-- Je ne te demande pas cela, mon Dieu!
+
+-- Elle t'aime toujours.
+
+-- Oh, mon Dieu!!! s'écria le jeune homme en se jetant dans ses
+bras et en éclatant en sanglots.
+
+
+Chapitre VII
+Quoique nos lecteurs doivent comprendre facilement, après ce que
+nous venons de leur raconter, ce qui s'était passé pendant les six
+mois où nous avons perdu de vue nos héros, quelques détails sont
+cependant nécessaires pour l'intelligence parfaite des nouveaux
+événements qui vont s'accomplir.
+
+Le soir même du combat que, malgré notre ignorance en marine, nous
+avons tenté de mettre sous les yeux de nos lecteurs, Lusignan
+avait raconté à Paul l'histoire de sa vie toute entière: elle
+était simple et peu accidentée; l'amour en avait été le principal
+événement, et, après en avoir fait toute la joie, il en faisait
+toute la douleur.
+
+L'existence libre et aventureuse de Paul, sa position en dehors de
+toutes les exigences, son caprice au-dessus de toutes les lois,
+ses habitudes de royauté à bord, lui avaient inspiré un sentiment
+trop juste du droit naturel pour qu'il suivît à l'égard de
+Lusignan l'ordre qui lui avait été donné. D'ailleurs, quoique à
+l'ancre sous le pavillon français, Paul, comme nous l'avons vu,
+appartenait à la marine américaine, dont il avait adopté la cause
+avec enthousiasme. Il continua donc sa croisière dans la Manche,
+mais, ne trouvant rien à faire sur l'Océan, il débarqua à White-
+Haven, petit port du comté de Cumberland, à la tête d'une
+vingtaine d'hommes parmi lesquels était Lusignan, s'empara du
+fort, encloua les canons, et ne se remit en mer qu'après avoir
+brûlé des vaisseaux marchands qui étaient dans la rade. De là il
+avait fait voile pour les côtes d'Écosse, dans le but d'enlever le
+comte de Selkirk, et de l'emmener en otage aux États-unis; mais ce
+projet avait échoué par une circonstance imprévue, ce seigneur
+étant alors à Londres.
+
+Dans cette entreprise comme dans l'autre, Lusignan l'avait secondé
+avec le courage que nous lui avons vu déployer dans le combat de
+l'Indienne contre le Drake; de sorte que, plus que jamais, Paul
+s'était félicité du hasard qui l'avait choisi pour s'opposer à une
+injustice.
+
+Mais ce n'était pas le tout que d'avoir sauvé Lusignan de la
+déportation: il fallait lui rendre l'honneur; et, pour notre jeune
+aventurier, dans lequel nos lecteurs ont sans doute reconnu le
+fameux corsaire Paul Jones, c'était chose plus facile que pour
+tout autre; car, ayant reçu des lettres de marque du roi Louis XVI
+pour courir sus aux Anglais, il devait revenir à Versailles rendre
+compte de sa croisière.
+
+Paul choisit le port de Lorient, y vint jeter une seconda fois
+l'ancre, afin d'être à portée du château d'Auray. La première
+réponse qu'obtinrent les jeunes gens aux questions qu'ils firent
+fut la nouvelle du mariage de Marguerite d'Auray et de monsieur de
+Lectoure.
+
+Lusignan se crut oublié, et, dans son premier mouvement de
+désespoir, il voulait, au risque de tomber aux mains de ses
+persécuteurs, revoir encore une fois Marguerite, ne fût-ce que
+pour lui reprocher son ingratitude; mais Paul, plus calme et moins
+crédule, lui fit donner sa parole de ne point mettre pied à terre
+avant qu'il eût reçu de ses nouvelles; puis, s'étant assuré que le
+mariage ne pouvait pas avoir lieu avant quinze jours, il partit
+pour Paris, et fut reçu par le roi, qui lui donna une épée avec
+une poignée d'or, et le décora de l'ordre du Mérite militaire.
+Paul avait profité de cette bienveillance pour raconter au roi
+Louis XVI l'aventure de Lusignan, et avait obtenu, non seulement
+sa grâce, mais encore, en récompense de ses services, le titre de
+gouverneur de la Guadeloupe. Tous ces soins ne lui avaient pas
+fait perdre de vue Emmanuel. Prévenu du départ de ce dernier, il
+était parti de Paris, et ayant fait dire à Lusignan de l'attendre,
+il était arrivé à Auray une heure après le jeune comte. Nous avons
+vu ensuite comment il avait été détrompé sur le compte de
+Marguerite. Comment il avait assisté à la scène où celle-ci avait
+inutilement supplié son frère de prendre pitié d'elle, et de ne
+pas la forcer d'épouser le baron de Lectoure, et comment enfin, en
+sortant du château, il avait rejoint au bord de la mer Lusignan,
+qui l'y attendait, prévenu par une lettre qu'il lui avait écrite
+la veille.
+
+Les deux jeunes gens restèrent ensemble jusqu'au moment où le jour
+commença à tomber. Alors Paul, qui, comme il l'avait dit à
+Emmanuel, avait une révélation personnelle à entendre, quitta son
+ami, et reprit à pied le chemin d'Auray. Cette fois, il n'entra
+point au château, et, longeant les murs du parc, il se dirigea
+vers une grille qui donnait entrée dans leur enceinte, et qui
+s'ouvrait sur un bois appartenant au domaine d'Auray.
+
+Cependant, une heure à peu près avant que Paul quittât la cabane
+du pêcheur où il avait retrouvé Lusignan, une autre personne le
+précédait vers celui à qui il allait demander la révélation de sa
+naissance; cette autre personne, c'était la marquise d'Auray, la
+hautaine héritière du nom de Sablé, que nous avons vue apparaître
+une seule fois dans ce récit pour y dessiner sa figure pale et
+sévère. Elle était vêtue de son même costume noir; seulement elle
+avait jeté sur son front un long voile de deuil qui l'enveloppait
+des pieds à la tête. Du reste, le but que cherchait, avec
+l'hésitation de l'ignorance, notre brave et insoucieux capitaine,
+lui était familier, à elle: c'était une espèce de maison de garde
+située à quelques pas de l'entrée du parc, et habitée par un
+vieillard auprès duquel la marquise d'Auray accomplissait depuis
+vingt ans une de ces oeuvres de bienfaisance laborieuse et
+continue qui lui avaient valu, dans une partie de la Basse-
+Bretagne, la réputation de sainteté rigide dont elle jouissait.
+Ces soins à la vieillesse étaient rendus, il est vrai, avec ce
+même visage sombre et solennel que nous lui avons vu, et que ne
+venaient jamais éclairer les douces émotions de la pitié; mais ils
+n'en étaient pas moins rendus, et chacun le savait, avec une
+exactitude qui remplaçait l'abandon et le charme de la
+bienfaisance par la ponctualité du devoir.
+
+La figure de la marquise d'Auray était plus grave encore que de
+coutume, lorsqu'elle traversa lentement le parc de son château
+pour se rendre à cette petite garderie qu'habitait, à ce que l'on
+disait, un vieux serviteur de sa famille. La porte en était
+ouverte comme pour laisser pénétrer dans l'intérieur de la chambre
+les derniers rayons du soleil couchant, si doux au mois de mai, et
+si réchauffants pour les vieillards. Cependant elle était vide. La
+marquise d'Auray entra, regarda autour d'elle, et, comme si elle
+eût été certaine que celui qu'elle y venait chercher ne pouvait
+tarder longtemps, elle résolut de l'attendre. Elle s'assit, mais
+hors de l'atteinte des rayons du soleil, pareille à ces statues
+sculptées sur les tombes, et qui ne sont à l'aise qu'à l'ombre
+mortuaire de leurs humides caveaux.
+
+Elle était là depuis une demi-heure à peu près, immobile et
+plongée dans ses réflexions, lorsqu'elle vit, entre elle et le
+jour mourant, apparaître une ombre sur la porte; elle leva
+lentement les yeux, et se trouva en face de celui qu'elle
+attendait. Tous deux tressaillirent, comme s'ils se rencontraient
+par hasard, et comme s'ils n'avaient pas l'habitude de se voir
+chaque jour.
+
+-- C'est vous, Achard, dit la marquise rompant le silence la
+première.
+
+Je vous attends depuis une demi heure. Où donc étiez-vous?
+
+Si madame la marquise avait voulu faire cinquante pas de plus,
+elle m'aurait trouvé sous le grand chêne, à la lisière de la
+forêt.
+
+-- Vous savez que je ne vais jamais de ce côté, répondit la
+marquise avec un frissonnement visible.
+
+-- Et vous avez tort, madame; il y a quelqu'un au ciel qui a droit
+à nos prières communes, et qui s'étonne peut-être de n'entendre
+que celles du vieil Achard.
+
+-- Et qui vous dit que je ne prie pas de mon côté? dit la marquise
+avec une certaine agitation fébrile. Croyez-vous que les morts
+exigent que l'on soit sans cesse agenouillé sur leurs tombes?
+
+-- Non, répondit le vieillard avec un sentiment de profonde
+tristesse; non, je ne crois pas les morts si exigeants, madame;
+mais je crois que, si quelque chose de nous rit encore sur la
+terre, ce quelque chose tressaille au bruit des pas de ceux que
+nous avons aimé pendant notre vie.
+
+-- Mais, dit la marquise d'une voix basse et creuse, si cet amour
+fut un amour coupable!
+
+-- Si coupable qu'il ait été, madame, répondit le vieillard,
+baissant sa voix à l'unisson de celle de la marquise, croyez-vous
+que le sang et les pleurs ne l'aient pas expié? Dieu fut alors,
+croyez-moi, un juge trop sévère pour n'être pas aujourd'hui un
+père indulgent.
+
+-- Oui, Dieu a pardonné peut-être, murmura la marquise, mais si le
+monde savait ce que Dieu sait, pardonnerait-il comme Dieu?
+
+-- Le monde! s'écria le vieillard, le monde!... Oui, voilà le
+grand mot sorti de votre bouche! Le monde!... c'est à lui, c'est à
+ce fantôme que vous avez tout sacrifié, madame: sentiment
+d'amante, sentiment d'épouse, sentiment de mère, bonheur
+personnel, bonheur d'autrui!...
+
+Le monde! c'est la crainte du monde qui vous a habillée de ce
+vêtement de deuil derrière lequel vous avez espéré lui cacher vos
+remords! et vous avez eu raison, car vous êtes parvenue à le
+tromper, et il a pris vos remords pour des vertus!
+
+La marquise releva la tête avec inquiétude, et écarta les plis de
+son voile pour regarder celui qui lui tenait cet étrange discours;
+puis, après un instant de silence, n'ayant rien pu démêler sur la
+figure calme du vieillard:
+
+-- Vous me parlez, lui dit-elle, avec une amertume qui me ferait
+croire que vous avez personnellement quelque chose à me reprocher.
+Ai-je manqué à quelques-unes de mes promesses, les gens qui vous
+servent par mes ordres n'ont-ils pas pour vous le respect et
+l'obéissance que je leur recommande? Vous savez que, s'il en est
+ainsi, vous n'avez qu'à dire un mot.
+
+-- Pardonnez-moi, madame, c'est de la tristesse et non de
+l'amertume; c'est l'effet de l'isolement et de la vieillesse. Vous
+devez savoir, vous, ce que c'est que des peines qu'on ne peut
+communiquer! Ce que c'est que des larmes qui ne doivent pas
+sortir, et qui retombent, goutte à goutte, sur le coeur! Non, je
+n'ai à me plaindre de personne, madame. Depuis que, par un
+sentiment dont je vous suis reconnaissant sans chercher à
+l'approfondir, vous vous êtes chargée de veiller vous-même à ce
+qu'il ne me manquât rien, vous n'avez pas un seul jour oublié
+votre promesse, et, comme le vieux prophète, j'ai même parfois vu
+venir un ange pour messager!
+
+-- Oui, répondit la marquise, je sais que Marguerite accompagne
+souvent le domestique chargé de votre service, et j'ai vu avec
+plaisir les soins qu'elle vous rendait et l'amitié qu'elle avait
+pour vous.
+
+-- Mais, à mon tour, je n'ai pas manqué non plus à mes promesses,
+je l'espère. Depuis vingt ans, j'ai vécu loin des hommes, j'ai
+écarté tout être vivant de cette maison, tant je craignais pour
+vous le délire de mes veilles et l'indiscrétion de mes nuits.
+
+-- Certes, certes, et le secret heureusement a été bien gardé, dit
+la marquise en posant la main sur le bras d'Achard; mais ce n'est
+pour moi qu'un motif de plus pour ne point perdre en un jour le
+fruit de vingt années plus sombres, plus isolées, plus terribles
+encore que les vôtres!
+
+-- Oui, je comprends: vous avez tressailli plus d'une fois en
+songeant tout à coup qu'il y avait, de par le monde, un homme qui
+viendrait peut-être un jour me demander ce secret, et qu'à cet
+homme je n'avais le droit de rien taire. Ah! vous frissonnez à
+cette seule idée, n'est-ce pas? Rassurez-vous. Cet homme s'est
+sauvé, enfant encore, du collège où nous le faisions élever en
+Écosse, et depuis dix ans nul n'en a entendu parler. Enfant voué à
+l'obscurité, il a été au-devant de son destin; il est perdu
+maintenant par le vaste monde, sans que personne sache où il est:
+perdu, pauvre unité sans nom, parmi ces millions d'hommes qui
+naissent, souffrent et meurent sur la surface du globe. Il aura
+perdu la lettre de son père, il aura égaré le signe à l'aide
+duquel je dois le reconnaître; ou mieux encore, peut-être
+n'existe-t-il plus!
+
+-- Vous êtes cruel, Achard, répondit la marquise, de dire une
+pareille chose à une mère! Vous ne connaissez pas tout ce que le
+coeur d'une femme renferme en lui de secrets bizarres et de
+contradictions étranges! Car, enfin, ne puis-je donc être
+tranquille si mon enfant n'est mort? Voyons, mon vieil ami, ce
+secret qu'il a ignoré vingt-cinq ans devient-il, à vingt cinq ans,
+si nécessaire à son existence qu'il ne puisse vivre si ce secret
+ne lui est révélé? Croyez-moi, Achard, pour lui-même, mieux vaut
+qu'il ignore comme il l'a fait jusque aujourd'hui. Jusque
+aujourd'hui, je suis sûre qu'il a été heureux. Vieillard, ne
+change pas son existence; ne lui mets pas au coeur des pensées qui
+peuvent le pousser à une action mauvaise, Non, dis-lui, au lieu de
+ce que tu as à lui dire, dis-lui que sa mère est allée rejoindre
+son père au ciel, et plût à Dieu que cela fût! mais qu'en mourant
+(car je veux le voir, quoique tu en dises; je veux, ne fût-ce
+qu'une fois, le presser contre mon coeur), qu'en mourant, ai-je
+dit, sa mère l'a légué à son amie la marquise d'Auray, dans
+laquelle il retrouvera une seconde mère.
+
+-- Je vous comprends, madame, dit Achard en souriant. Ce n'est pas
+la première fois que vous ouvrez cette voie où vous voulez
+m'égarer. Seulement, aujourd'hui, madame, vous abordez plus
+franchement la question, et, si vous l'osiez, n'est-ce pas, ou si
+vous me connaissiez moins, vous m'offririez quelque récompense
+pour me déterminer à trahir les dernières volontés de celui qui
+dort si près de nous?
+
+La marquise fit un mouvement pour l'interrompre.
+
+-- Écoutez, madame, reprit le vieillard en étendant la main, et
+que la chose reste dans votre esprit comme irrévocable et sainte.
+Aussi fidèle que j'ai été aux promesses faites à madame la
+comtesse d'Auray, aussi fidèle serai-je à celles faites au comte
+de Morlaix. Le jour où son fils, où votre fils viendra me
+présenter le gage de reconnaissance et réclamer son secret, je le
+lui dirai, madame. Quant aux papiers qui le constatent, vous savez
+qu'ils ne doivent lui être remis qu'après la mort du marquis
+d'Auray. Le secret est là. Le vieillard montra son coeur. Nul
+pouvoir humain n'a pu le forcer d'en sortir avant le temps, nul
+pouvoir humain ne pourra l'empêcher d'en sortir, le temps venu.
+Les papiers sont là, dans cette armoire dont la clé ne me quitte
+jamais, et il n'y a qu'un vol ou un assassinat qui me les puisse
+enlever.
+
+-- Mais, dit la marquise en se soulevant à demi, appuyée sur les
+bras de son fauteuil, vous pouvez mourir avant mon mari,
+vieillard; car, s'il est plus malade vous, vous êtes plus âgé que
+lui, et alors que deviendront ces papiers?
+
+-- Le prêtre qui m'assistera à mes derniers moments les recevra
+sous le sceau de la confession.
+
+-- C'est cela, dit la marquise en se levant; et ainsi la chaîne de
+mes craintes se prolongera jusqu'à ma mort! et le dernier anneau
+en sera pour l'éternité scellé à mon cercueil! Il y a dans le
+monde un homme, un seul peut-être, qui est inébranlable comme un
+rocher; et il faut que Dieu le place sur ma route, non seulement
+comme un remords, mais encore comme une vengeance! Et il faut
+qu'un orage me pousse sur lui jusqu'à ce que je me brise!... Tu
+tiens mon secret entre tes mains, vieillard; c'est bien! fais-en
+ce que tu voudras! tu es le maître, et moi je suis l'esclave!
+Adieu!
+
+À ces mots, la marquise sortit et reprit le chemin du château.
+
+
+Chapitre VIII
+-- Oui, dit le vieillard en regardant s'éloigner la marquise; oui,
+je sais que vous avez un coeur de bronze, madame; insensible à
+toute espèce de crainte, hormis celle que Dieu vous a mise dans
+l'âme pour remplacer le remords. Mais celle-là suffit, n'est-ce
+pas? et c'est acheter bien cher une réputation de vertu que la
+payer le prix que vous la vend votre éternelle terreur! Il est
+vrai que celle de la marquise d'Auray est si bien établie que, si
+la vérité sortait de terre ou descendait du ciel, elle serait
+traitée de calomnie! Enfin, Dieu veut ce qu'il veut, et ce qu'il
+fait est écrit longtemps d'avance dans sa sagesse.
+
+-- Bien pensé, dit une voix jeune et sonore, répondant à la maxime
+religieuse que la résignation du vieillard venait de laisser
+échapper.
+
+Sur ma parole, mon père, vous parlez comme l'Ecclésiaste!
+
+Achard se retourna et aperçut Paul, qui était arrivé comme la
+marquise s'éloignait, si préoccupée de la scène que nous venons de
+raconter, qu'elle n'avait pas aperçu le jeune capitaine.
+
+Celui-ci s'approchait à son tour voyant le vieillard seul,
+lorsqu'il entendit les derniers mots auxquels il répondit avec sa
+bonne humeur habituelle.
+
+Achard, étonné de cette apparition inattendue, le regarda comme
+pour le prier de répéter.
+
+-- Je dis, continua Paul, qu'il y a plus de grandeur dans la
+résignation qui plie que dans la philosophie qui doute. C'est une
+maxime de nos quakers que, pour mon bonheur éternel, j'aurais
+voulu avoir moins souvent à la bouche et plus souvent dans le
+coeur.
+
+-- Pardon, monsieur, dit le vieillard en voyant notre aventurier
+qui le regardait, immobile, un pied posé sur le seuil de sa porte;
+mais puis je savoir qui vous êtes?
+
+-- Pour le moment, répondit Paul, donnant comme d'habitude l'essor
+à sa poétique et insoucieuse gaieté, je suis un enfant de la
+république de Platon, ayant le genre humain pour frère, le monde
+pour patrie, et ne possédant sur la terre que la place que je m'y
+suis faite moi-même.
+
+-- Et que cherchez-vous? continua le vieillard, souriant malgré
+lui à cet air de joyeuse humeur répandu sur tout le visage du
+jeune homme.
+
+-- Je cherche, répondit Paul, à trois lieues de Lorient, à cinq
+cents pas du château d'Auray, une maisonnette qui ressemble
+diablement à celle-ci, et dans laquelle je dois trouver un
+vieillard qui pourrait bien être vous.
+
+-- Et comment se nomme ce vieillard?
+
+-- Louis Achard.
+
+-- C'est moi-même.
+
+-- Alors que la bénédiction du ciel descende sur vos cheveux
+blancs! dit Paul d'une voix qui, changeant aussitôt d'accent, prit
+celui du sentiment et du respect; car voici une lettre que je
+crois de mon père, et qui dit que vous êtes un honnête homme.
+
+-- Cette lettre ne renferme-t-elle rien? s'écria le vieillard les
+yeux étincelants, et faisant un pas pour se rapprocher du jeune
+capitaine.
+
+-- Si fait, répondit celui-ci l'ouvrant et en tirant un sequin de
+Venise brisé par le milieu; quelque chose comme la moitié d'une
+pièce d'or dont j'ai un morceau et dont vous devez avoir l'autre.
+
+Achard tendit machinalement la main en regardant le jeune homme.
+
+-- Oui, oui, dit le vieillard, et à chaque parole ses yeux se
+mouillaient de plus en plus de larmes; oui, c'est bien cela, et
+plus encore, c'est la ressemblance extraordinaire... Il ouvrit ses
+bras. Enfant... ô mon Dieu! mon Dieu!
+
+-- Qu'avez-vous? s'écria Paul étendant à son tour les bras pour
+soutenir le vieillard qui faiblissait sous le poids de son
+émotion.
+
+-- Oh! ne comprenez-vous pas, répondit celui-ci, ne comprenez-vous
+pas que vous êtes le portrait vivant de votre père, et que votre
+père, je l'aimais à lui donner mon sang, ma vie, comme je le
+ferais maintenant pour toi, si tu me les demandais, jeune homme!
+
+-- Alors embrasse-moi, mon vieil ami dit Paul en prenant le
+vieillard dans ses bras, car la chaîne des sentiments n'est pas
+rompue, crois-moi, entre la tombe du père et le berceau du fils.
+Quel qu'ait été mon père, s'il ne faut, pour lui ressembler,
+qu'une conscience sans reproche, un courage à toute épreuve et une
+mémoire qui se souvienne toujours du bienfait, quoiqu'elle oublie
+parfois l'injure, tu l'as dit, je suis son portrait vivant, et
+plus encore par l'âme que par le visage.
+
+-- Oui, il avait tout cela, votre père, répondit lentement le
+vieillard en scellant dans ses bras l'enfant qui lui revenait, et
+en le regardant tendrement à travers ses larmes: oui, il avait la
+même fierté dans la voix, la même flamme dans les yeux, la même
+noblesse dans le coeur.
+
+Mais pourquoi ne t'ai-je pas revu plus tôt, jeune homme? Il y a eu
+dans ma vie des heures bien sombres que tu eusses éclairées par ta
+présence.
+
+-- Pourquoi?... parce que cette lettre me disait de venir te
+trouver quand j'aurais vingt-cinq ans; et que je les ai eus il n'y
+a pas longtemps: il y a une heure.
+
+Le vieillard baissa la tête d'un air pensif et garda un instant le
+silence, abîmé dans le souvenir du passé.
+
+-- Déjà, dit-il en relevant enfin la tête, il y a déjà vingt-cinq
+ans! et il me semble, mon Dieu! que ce fut hier que vous naquîtes
+dans cette maison, que vous ouvrîtes les yeux dans cette chambre!
+
+Et le vieillard étendait la main vers une porte qui donnait dans
+un autre appartement.
+
+Paul à son tour parut réfléchir; puis regardant autour de lui pour
+renforcer par la vue des objets qui s'offraient à ses yeux les
+souvenirs qui se présentaient en foule à sa mémoire.
+
+-- Dans cette chaumière? dans cette chambre? répéta-t-il; et je
+les ai habitées jusqu'à l'âge de cinq ans, n'est-ce pas?...
+
+-- Oui, murmura le vieillard comme tremblant de l'arracher aux
+sensations qui commençaient à s'emparer de lui.
+
+-- Eh bien! continua Paul en appuyant ses deux mains sur ses yeux
+pour concentrer tous ses souvenirs, laisse-moi un instant regarder
+à mon tour dans le passé, car je me rappelle une chambre que je
+croyais avoir vue en rêve. Si c'est celle-là... Écoute!... Oh!
+c'est étrange comme tout me revient.
+
+-- Parle, mon enfant, parle! dit le vieillard.
+
+-- Si c'est celle-là, il doit y avoir à droite... en entrant ...
+au fond... un lit... avec des tentures vertes?
+
+-- Oui.
+
+-- Un crucifix au chevet de ce lit?
+
+-- Oui.
+
+-- Une armoire en face, où il y avait des livres... une grande
+Bible, entre autres... avec des gravures allemandes?
+
+-- La voilà, dit le vieillard montrant le livre saint ouvert sur
+un prie Dieu.
+
+-- Oh! c'est elle! c'est elle! s'écria Paul en appuyant ses lèvres
+contre les feuillets.
+
+-- Oh! brave coeur! brave coeur! murmura le vieillard.
+
+Merci, mon Dieu, merci!
+
+-- Puis, dit Paul en se relevant, dans cette chambre, une fenêtre
+d'où l'on distinguait la mer, et sur la mer, trois îles?
+
+-- Oui, celles d'Houat, d'Hoedic et de Belle-Isle-en-Mer.
+
+-- C'est donc bien cela! s'écria Paul en s'élançant vers la
+chambre; puis, voyant que le vieillard voulait l'y suivre: Non,
+non, lui dit-il en l'arrêtant, seul... laisse-moi y entrer seul.
+J'ai besoin d'y être seul. Et il entra, refermant la porte
+derrière lui.
+
+Alors il s'arrêta un instant saisi de ce saint respect qui entoure
+les souvenirs d'enfance. La chambre était bien telle qu'il l'avait
+décrite, car la religion dévouée du vieux serviteur l'avait
+conservée pure de tout changement. Paul, chez qui un regard
+étranger eût sans doute arrêté la manifestation des sentiments
+qu'il éprouvait, certain d'être seul, s'y abandonna tout entier:
+il s'avança lentement et les mains croisées vers le crucifix
+d'ivoire, et, se laissant tomber à genoux comme il avait
+l'habitude de le faire soir et matin autrefois, il essaya de se
+rappeler une de ces naïves prières où l'enfant, sur le seuil de la
+vie encore, prie Dieu pour ceux qui lui en ont ouvert les portes.
+Que d'événements s'étaient succédés entre ces deux
+agenouillements, répétés à vingt ans de distance! Quels horizons
+variés et imprévus avaient succédé à ces horizons que caresse d'un
+si doux regard le soleil riant de nos jeunes années! Comme le vent
+capricieux qui soufflait dans les voiles de son vaisseau l'avait,
+en l'éloignant des passions privées, poussé au milieu des passions
+politiques!
+
+Et voilà que croyant, insoucieux jeune homme, avoir oublié tout ce
+qui existait sur la terre, il se souvenait de tout! voilà que sa
+vie, libre et puissante comme l'Océan qui la berçait, allait se
+rattacher à des liens inconnus jusqu'alors qui la retiendraient
+peut-être en tel ou tel lieu, comme un vaisseau à l'ancre qui
+appelle le vent et que le vent appelle, et qui cependant se sent
+enchaîné, esclave captif de la veille, à qui la liberté passée
+rend plus amère encore sa servitude à venir! Paul s'abîma
+longtemps dans ces pensées, puis se releva lentement et alla
+s'accouder à la fenêtre. La nuit était calme et belle, la lune
+brillait au ciel et argentait le sommet des vagues. Les trois îles
+apparaissaient à l'horizon, bleuâtres comme des vapeurs flottant
+sur l'Océan.
+
+Il se rappela combien de fois, dans sa jeunesse, il s'était appuyé
+à la même place, regardant le même spectacle, suivant des yeux
+quelque barque à la voile blanche, qui glissait silencieusement
+sur la mer, comme l'aile d'un oiseau de nuit. Alors son coeur se
+gonfla de souvenirs doux et tendres; il laissa tomber sa tête sur
+sa poitrine, et des larmes muettes coulèrent le long de ses joues.
+En ce moment il sentit qu'on lui prenait la main: c'était le
+vieillard; il voulut cacher son émotion; mais, se repentant
+aussitôt de ne pas oser être homme, il se retourna de son côté, et
+lui montra franchement son visage tout mouillé de larmes.
+
+-- Tu pleures, enfant! dit le vieillard.
+
+-- Oui, je pleure, répondit Paul, et pourquoi le cacherais-je?
+oui, regarde-moi. J'ai cependant vu de terribles choses dans ma
+vie! J'ai vu l'ouragan faire tourbillonner mon vaisseau au sommet
+des vagues et au fond des abîmes, et j'ai senti qu'il ne pesait
+pas plus à l'aile de la tempête qu'une feuille sèche à la brise du
+soir! J'ai vu les hommes tomber autour de moi comme les épis mûrs
+sous la faucille du moissonneur. J'ai entendu les cris de détresse
+et de mort de ceux dont la veille j'avais partagé le repas! Pour
+aller recevoir leur dernier soupir, j'ai marché à travers une
+grêle de boulets et de balles, sur un plancher où je glissais à
+chaque pas dans le sang! Eh bien! mon âme est restée calme; mes
+yeux ne se sont pas mouillés. Mais cette chambre, vois-tu, cette
+chambre dont j'avais si saintement gardé le souvenir, cette
+chambre où j'ai reçu les premières caresses d'un père que je ne
+reverrai plus, et les derniers baisers d'une mère qui ne voudra
+peut-être plus me revoir; cette chambre, c'est quelque chose de
+sacré comme un berceau et comme une tombe. Je ne puis la
+reconnaître sans me laisser aller à mes émotions: il faut que je
+pleure, ou j'étoufferais!
+
+Le vieillard le serra dans ses bras, Paul posa la tête sur son
+épaule, et, pendant un instant, on n'entendit que ses sanglots.
+Enfin le vieux serviteur reprit:
+
+-- Oui, tu as raison: cette chambre, c'est à la fois un berceau et
+une tombe; car c'est là que tu es né; il étendit le bras, et c'est
+là que tu as reçu les derniers adieux de ton père, continua-t-il
+en désignant du geste l'angle parallèle de l'appartement.
+
+-- Il est donc mort? dit Paul.
+
+-- Il est mort.
+
+-- Tu me diras comment.
+
+-- Je vous dirai tout!
+
+-- Dans un instant, ajouta Paul en cherchant de la main une chaise
+et en s'asseyant. Maintenant, je n'ai pas la force de t'écouter.
+Laisse-moi me remettre. Il appuya son coude sur la croisée, posa
+sa tête sur sa main, et jeta de nouveau les yeux sur la mer. La
+belle chose qu'une nuit de l'Océan lorsque la lune l'éclaire,
+comme elle le fait à cette heure! continua-t-il avec cet accent
+doux et mélancolique qui lui était habituel. Cela est calme comme
+Dieu; cela est grand comme l'éternité. Je ne crois pas qu'un homme
+qui a souvent étudié ce spectacle craigne de mourir. Mon père est
+mort avec courage, n'est-ce pas?
+
+-- Oh! certes! répondit Achard avec fierté.
+
+-- Cela devait être ainsi, continua Paul. Je me le rappelle, mon
+père, quoique je n'eusse que quatre ans lorsque je le vis pour la
+dernière fois.
+
+-- C'était un beau jeune homme comme vous, dit Achard regardant
+Paul avec tristesse; et justement de votre âge.
+
+-- Comment l'appelait-on?
+
+-- Le comte de Morlaix.
+
+-- Ainsi, moi aussi, je suis d'une noble et vieille famille! Moi
+aussi, j'ai mes armoiries et mon blason, comme tous ces jeunes
+seigneurs insolents qui me demandaient mes parchemins quand je
+leur montrais mes blessures!
+
+-- Attends, jeune homme, attends! ne te laisse pas prendre ainsi à
+l'orgueil car je ne t'ai pas dit encore le nom de celle à qui tu
+dois le jour, et tu ignores le terrible secret de ta naissance.
+
+-- Eh bien! soit! Je n'en entendrai pas moins avec respect et
+recueillement le nom de ma mère. Comment s'appelait ma mère?
+
+-- La marquise d'Auray, répondit lentement et comme à regret le
+vieillard.
+
+-- Que dis-tu là? s'écria Paul en se levant d'un seul bond et en
+lui saisissant les mains.
+
+-- La vérité, répondit-il avec tristesse.
+
+-- Alors, Emmanuel est mon frère! Alors, Marguerite est ma soeur!
+
+-- Les connaissez-vous donc déjà? s'écria à son tour le vieux
+serviteur étonné.
+
+-- Oh! tu avais bien raison, vieillard, dit le jeune marin en
+retombant sur sa chaise. Dieu veut ce qu'il veut, et ce qu'il fait
+est écrit longtemps d'avance dans sa sagesse.
+
+Il y eut un moment de silence, et enfin Paul, relevant la tête,
+fixa des yeux résolus sur le vieillard, -- Et maintenant, lui dit-
+il, je suis prêt à tout entendre.
+
+Tu peux parler.
+
+
+Chapitre IX
+Le vieillard se recueillit un instant, puis il commença.
+
+-- Ils étaient fiancés l'un à l'autre. Je ne sais quelle haine
+mortelle divisa tout à coup leurs familles et les sépara. Le comte
+de Morlaix, le coeur brisé, ne put rester en France. Il partit
+pour Saint-Domingue, où son père possédait une habitation. Je
+l'accompagnai, car le marquis de Morlaix avait toute confiance en
+moi: j'étais le fils de celle qui l'avait nourri; j'avais reçu la
+même éducation que lui; il m'appelait son frère, et moi seul me
+souvenais de la distance que la nature avait mise entre nous. Le
+marquis se reposa sur moi du soin de veiller sur son fils, car je
+l'aimais de tout l'amour d'un père. Nous restâmes deux ans sous le
+ciel des tropiques. Pendant deux ans, votre père, perdu dans les
+solitudes de cette île magnifique, voyageur sans projet et sans
+but; chasseur à la course ardente et infatigable, essaya de guérir
+les douleurs de l'âme par les fatigues du corps. Mais, loin de
+réussir, on eût dit que son coeur s'allumait encore à ce soleil
+ardent.
+
+Enfin, après deux ans de combats et de lutte, son amour insensé
+l'emporta: il fallait qu'il la revît ou qu'il mourût. Je cédai;
+nous partîmes. Jamais traversée ne fut plus belle et plus
+heureuse: la mer et le ciel nous souriaient: c'était à croire aux
+présages heureux. Six semaines après notre départ du Port-au-
+Prince, nous débarquions au Havre.
+
+Mademoiselle de Sablé était mariée; le marquis d'Auray était à
+Versailles, remplissant près du roi Louis XV les devoirs de sa
+charge, et sa femme, trop souffrante pour le suivre, était restée
+dans ce vieux château d'Auray dont vous voyez d'ici les tourelles.
+
+-- Oui, oui, murmura Paul, je le connais; c'est bien: continuez.
+
+-- Quant à moi, reprit le vieillard, pendant notre voyage, un de
+mes oncles, ancien serviteur de la maison d'Auray, était mort et
+m'avait laissé cette petite maison et les terres qui en font
+partie.
+
+J'en pris possession. Quant à votre père, il m'avait quitté à
+Vannes en me disant qu'il partait pour Paris, et, depuis un an que
+j'habitais cette maison, je ne l'avais pas revu.
+
+Une nuit (il y a aujourd'hui vingt-cinq ans de cette nuit) on
+frappa à ma porte; j'allai ouvrir: votre père parut, portant dans
+ses bras une femme dont le visage était voilé; il entra dans cette
+chambre et la déposa sur ce lit; puis, revenant dans l'autre pièce
+où je l'attendais muet et immobile d'étonnement: Louis, me dit-il
+en me mettant la main sur l'épaule et en me regardant en homme qui
+implore, quoiqu'il sache qu'il a le droit de commander; Louis, tu
+peux faire plus que me sauver la vie et l'honneur, tu peux sauver
+la vie et l'honneur à celle que j'aime; monte à cheval, cours à la
+ville, et dans une heure sois ici avec un médecin. Il me parlait
+avec cette voix brève et puissante qui indique qu'il n'y a pas un
+instant à perdre: j'obéis. Le jour commençait à paraître lorsque
+nous revînmes. Le docteur fut introduit par le comte de Morlaix
+dans cette chambre, dont la porte se referma sur eux, ils y
+restèrent toute la journée; vers les cinq heures du soir, le
+médecin partit, et, la nuit venue, votre père sortit de la chambre
+à son tour, emportant de nouveau entre ses bras, et toujours
+voilée, cette femme mystérieuse qu'il avait apportée la veille. Je
+rentrai derrière eux dans la chambre, et je vous y trouvai; vous
+veniez de naître.
+
+-- Et comment sûtes-vous que cette femme était la marquise
+d'Auray? interrompit Paul, comme s'il cherchait à douter encore.
+
+-- Oh! répondit le vieillard, d'une manière aussi terrible
+qu'inattendue: j'avais offert au comte de Morlaix de vous garder
+avec moi; il avait accepté cette offre, et de temps en temps il
+venait passer une heure auprès de vous.
+
+-- Seul? demanda Paul avec anxiété.
+
+-- Toujours, répondit Achard. Seulement j'avais la permission de
+me promener avec vous dans le parc; alors il arrivait parfois que
+la marquise apparaissait au détour de quelque allée, comme si le
+hasard l'y eût conduite; elle vous faisait signe d'aller à elle,
+et elle vous embrassait comme un enfant étranger que l'on a
+plaisir à voir parce qu'il est beau. Quatre ans se passèrent
+ainsi; puis, une nuit, on frappa de nouveau à cette porte: c'était
+encore votre père. Il était plus calme, mais plus sombre peut-être
+que la première fois. «Louis, me dit-il, je me bats demain au
+point du jour avec le marquis d'Auray; c'est un duel à mort et qui
+n'aura de témoin que toi seul; la chose est convenue. Donne-moi
+donc l'hospitalité pour cette nuit et tout ce qu'il me faut pour
+écrire.» Il s'assit devant cette table, sur cette chaise où vous
+êtes. Paul se leva et continua de s'appuyer sur la chaise sans s'y
+asseoir davantage. Il veilla toute la nuit. Au point du jour, il
+entra dans ma chambre et me trouva debout. Je ne m'étais point
+couché. Quant à vous, pauvre enfant insoucieux encore des passions
+et des misères humaines, vous dormiez dans votre berceau.
+
+-- Après, après?
+
+-- Votre père se baissa lentement vers vous, s'appuyant contre le
+mur et vous regardant tristement: «Louis, me dit-il d'une voix
+sourde, si je suis tué, comme il pourrait arriver malheur à cet
+enfant, tu le remettras avec cette lettre à Fild, mon valet de
+chambre, qui est chargé de le conduire à Selkirk, en Écosse, et de
+l'y laisser entre des mains sûres. À vingt-cinq ans, il
+t'apportera l'autre moitié de cette pièce d'or, et te demandera le
+secret de sa naissance; tu le lui diras, car peut-être alors sa
+mère sera-t-elle seule et isolée.
+
+Quant à ces papiers, qui la constatent, tu ne les lui remettras
+qu'après la mort du marquis. Maintenant, tout est convenu;
+partons, me dit-il, car il est l'heure.» Alors il s'appuya sur
+votre berceau, se pencha vers vous, et, quoique ce fût un homme,
+je vous le dis, je vis une larme tomber sur votre joue.
+
+-- Continuez, murmura Paul d'une voix étouffée.
+
+-- Le rendez-vous était dans une allée même du parc, à cent pas
+d'ici.
+
+En arrivant, nous trouvâmes le marquis; il nous attendait depuis
+quelques minutes. Auprès de lui, sur un banc, étaient des
+pistolets tout chargés: les adversaires se saluèrent sans échanger
+une parole. Le marquis montra du doigt les armes; chacun s'empara
+de la sienne, et tous deux, car les conditions avaient été réglées
+d'avance, ainsi que me l'avait dit votre père, allèrent se placer,
+muets et sombres, à trente pas de distance, et commencèrent à
+marcher l'un contre l'autre. Oh! ce fut un moment terrible pour
+moi, je vous le jure, continua le vieillard aussi ému que s'il
+revoyait cette scène, que celui où je vis la distance diminuer
+graduellement entre ces deux hommes.
+
+Lorsqu'il n'y eut plus que dix pas d'intervalle, le marquis
+s'arrêta et fit feu... Je regardais votre père. Pas un muscle de
+son visage ne bougea, de sorte que je crus qu'il était sain et
+sauf; il continua de marcher jusqu'au marquis, et, lui appuyant le
+canon du pistolet sur le coeur...
+
+-- Il ne le tua pas, j'espère! s'écria Paul en saisissant le bras
+du vieillard.
+
+-- Il lui dit: «Vos jours sont à moi, monsieur, et je pourrais les
+prendre; mais je veux que vous viviez pour me pardonner comme je
+vous pardonne.» À ces mots, il tomba mort: la balle du marquis lui
+avait traversé la poitrine.
+
+-- Oh! mon père! mon père! s'écria le jeune marin en se tordant
+les bras. Et il vit, cet homme qui a tué mon père! il vit, n'est-
+ce pas? il est encore jeune; il a encore la force de lever une
+épée ou un pistolet. Nous l'irons trouver... aujourd'hui, tout à
+l'heure. Tu lui diras: «C'est son fils, il faut que vous vous
+battiez avec lui.» Oh! cet homme... cet homme... Malheur à cet
+homme!
+
+-- Dieu s'est chargé de la vengeance, répondit Achard: cet homme
+est fou.
+
+-- C'est vrai, murmura Paul; je l'avais oublié.
+
+-- Et dans sa folie, continua Achard, il voit éternellement cette
+scène sanglante, et répète dix fois par jour ces paroles suprêmes
+qui lui furent adressées par votre père.
+
+-- Ah! voilà donc pourquoi la marquise ne le quitte pas d'une
+minute.
+
+-- Et voilà pourquoi, sous prétexte qu'il ne veut pas voir ses
+enfants, elle a éloigné de lui Emmanuel et Marguerite.
+
+-- Pauvre soeur! dit Paul avec un accent de tendresse infinie. Et
+maintenant elle veut la sacrifier en la mariant malgré elle à ce
+misérable Lectoure!
+
+-- Oui, mais ce misérable Lectoure, reprit Achard, emmène
+Marguerite à Paris, donne un régiment de dragons à son frère: la
+marquise ne craint plus la présence de ses enfants, son secret
+reste désormais entre elle et deux vieillards qui, demain, cette
+nuit, peuvent mourir... La tombe est muette.
+
+-- Mais, moi, moi!
+
+-- Vous! sait-on si vous existez même! avez-vous donné de vos
+nouvelles depuis quinze ans que vous vous êtes échappé de Selkirk!
+ne pouvez-vous pas, vous aussi, avoir rencontré sur votre chemin
+quelque accident qui vous empêche de vous trouver au rendez-vous
+où vous êtes heureusement venu? Certes, elle ne vous a pas
+oublié... mais elle espère...
+
+-- Oh! crois-tu que ma mère?...
+
+-- Pardon! c'est vrai, répondit Achard, je ne crois rien; j'ai
+tort; oubliez ce que j'ai dit.
+
+-- Oui, oui, parlons de toi, mon ami; parlons de mon père.
+
+-- Ai-je besoin d'ajouter que ses dernières volontés furent
+exécutées?
+
+Fild vint vous chercher dans la journée. Vous partîtes.
+
+Vingt et un ans se sont passés depuis cette époque, et, depuis
+cette époque, pas un jour ne s'est écoulé sans que j'aie fait des
+voeux pour vous revoir au jour dit. Ces voeux sont accomplis,
+continua le vieillard. Dieu merci! vous voilà, votre père revit en
+vous... Je le revois, je lui parle... je ne pleure plus, je suis
+consolé ...
+
+-- Et il était mort?... mort sans souffle, sans vie, sans espoir?
+mort sur le coup?
+
+-- Oui, mort!... Je l'apportai ici... Je le déposai sur ce lit où
+vous étiez né. Je fermai la porte pour que personne n'entrât, et
+je m'en allai creuser sa tombe. Je passai toute la journée à ce
+pénible devoir; car, d'après le voeu même de votre père, personne
+ne devait être mis dans cette terrible confidence. Le soir, je
+revins chercher le cadavre. C'est une étrange chose que le coeur
+de l'homme, et combien l'espérance que Dieu y met est difficile à
+l'abandonner. Je l'avais vu tomber... j'avais senti ses mains se
+refroidir... j'avais baisé son visage glacé...je l'avais quitté
+pour aller creuser sa tombe, et, cette tombe creusée, ce devoir de
+mort accompli, je revenais le coeur bondissant, car il me semblait
+qu'en mon absence, quoiqu'il fallût pour cela un miracle de Dieu,
+la vie était revenue, et qu'il allait se soulever sur son lit et
+me parler. Je rentrai... Hélas! hélas! les temps évangéliques
+étaient passés... Lazare resta étendu sur sa couche... mort! mort!
+mort!
+
+Et le vieillard resta un instant abattu, sans parole, sans voix;
+seulement des larmes coulaient silencieusement sur son visage
+ridé.
+
+-- Oui, oui, s'écria Paul éclatant en sanglots de son côté; oui,
+n'est-ce pas, et tu accomplis ta sainte mission! Noble coeur!
+laisse-moi baiser ces mains qui ont rendu le corps de mon père à
+la demeure éternelle. Et tu es demeuré fidèle à la tombe comme tu
+l'as été à la vie. Pauvre gardien du sépulcre! tu es resté près de
+lui pour que quelques larmes arrosassent l'herbe qui poussait sur
+la fosse ignorée. Oh! que ceux qui se croient grands, parce que
+leur nom retentit dans la tempête et dans la guerre plus haut que
+l'ouragan et la bataille, sont petits près de toi, vieillard au
+dévouement silencieux!... Oh! bénis-moi, bénis-moi, s'écria Paul
+en tombant à genoux, puisque mon père n'est plus là pour me bénir.
+
+-- Dans mes bras, mon enfant, dans mes bras! dit le vieillard; car
+tu t'exagères cette action si simple et si naturelle. Puis, crois-
+moi, ce que tu appelles ma piété n'a pas, été sans enseignements
+pour moi; j'ai vu combien l'homme tenait peu de place sur la
+terre, et combien il était vite perdu dans le monde lorsque le
+Seigneur détournait les yeux de lui. Ton père était jeune, plein
+d'avenir, de courage; ton père était le dernier descendant d'une
+vieille lignée, il portait un noble nom, on eût cru voir d'avance
+son chemin tout tracé vers les honneurs, de la terre, il avait
+une famille, des amis. Eh bien! ton père disparut tout à coup,
+comme si la terre avait manqué sous ses pieds. Je ne sais si
+quelque regard en larmes chercha sa trace jusqu'à ce qu'il la
+perdît; mais ce que je sais, c'est que depuis vingt et un ans nul
+n'est venu sur cette tombe; nul ne sait qu'il est couché à
+l'endroit où l'herbe est plus verte et plus touffue. Et cependant,
+orgueilleux et insensé qu'il est, l'homme se croit quelque chose!
+
+-- Oh! ma mère n'y est jamais venue?
+
+Le vieillard ne répondit pas.
+
+-- Eh bien! continua Paul, nous serons deux maintenant qui
+connaîtrons cette place. Viens me la montrer; car j'y retournerai,
+je te jure, toutes les fois que mon vaisseau touchera les côtes de
+France.
+
+À ces mots, il entraîna Achard dans la première chambre; mais,
+comme ils ouvraient la porte, ils entendirent un léger bruit du
+côté du parc: c'était un domestique du château qui venait avec
+Marguerite.
+
+Paul rentra précipitamment.
+
+-- C'est ma soeur, dit-il à Achard, c'est ma soeur. Laisse-moi
+seul un instant avec elle, j'ai besoin de parler à cette enfant...
+J'ai un mot à lui dire qui lui fera passer une nuit heureuse.
+Prenons pitié de ceux qui veillent et pleurent.
+
+-- Songez, dit Achard, que le secret que je viens de vous révéler
+est aussi celui de votre mère.
+
+-- Sois tranquille, mon vieil ami, dit-il en poussant Achard dans
+la seconde chambre. Sois tranquille, je ne lui parlerai que du
+sien.
+
+En ce moment Marguerite entra.
+
+
+Chapitre X
+Marguerite venait, selon son habitude, apporter quelques
+provisions au vieillard, et ce ne fut pas sans étonnement qu'elle
+vit dans la première pièce, où depuis dix ans elle ne trouvait
+jamais qu'Achard, un beau jeune homme qui la regardait d'un oeil
+doux et avec un sourire bienveillant. Elle fit signe au domestique
+de déposer le panier dans un coin de la chambre; il obéit, puis il
+alla attendre sa maîtresse en dehors de la porte. Quant à elle,
+s'avançant vers Paul:
+
+«Pardon, monsieur, lui dit-elle; mais je croyais trouver ici mon
+vieil ami, Louis Achard... et je venais lui apporter de la part de
+ma mère...».
+
+Paul étendit la main vers la seconde chambre, pour indiquer que là
+était celui qu'elle cherchait, car il ne put lui répondre, tant il
+sentait que l'accent de sa voix trahirait son émotion. La jeune
+fille remercia par une inclination de tête presque imperceptible,
+et entra.
+
+Paul la suivit des yeux, la main appuyée sur son coeur.
+
+Cette âme vierge où l'amour n'était jamais entré s'ouvrait, dans
+sa sainte virginité, aux premières émotions de famille. Isolé
+comme il l'avait toujours été, n'ayant pour amis que ces rudes
+enfants de l'Océan, tout ce qu'il avait de doux et de tendre en
+son coeur, il l'avait tourné vers Dieu, et quoiqu'aux regards d'un
+chrétien rigoriste sa religion n'eût peut-être pas paru
+parfaitement orthodoxe, il n'en était pas moins vrai que cette
+poésie qui débordait dans toutes ses paroles n'était autre chose
+qu'une immense et éternelle prière. Il n'était donc pas étonnant
+que les premières sensations qui entraient dans son coeur, bien
+que toutes fraternelles, fussent désordonnées et bondissantes
+comme des émotions d'amour.
+
+-- Oh! murmura-t-il, lorsque la jeune fille eut disparu, pauvre
+isolé que je suis, comment ferai-je, lorsque tu vas sortir, pour
+ne pas te prendre et te serrer dans mes bras, pour ne pas te dire:
+
+Marguerite, ma soeur, nulle femme ne m'a jamais aimé d'aucun
+amour; aime-moi d'amour fraternel! Oh! ma mère! ma mère! En me
+privant de vos caresses, vous m'avez privé aussi de celles de cet
+ange. Dieu vous rende dans l'éternité le bonheur que vous avez
+éloigné de vous... et des autres.
+
+-- Adieu! dit, en rouvrant la porte, Marguerite au vieillard;
+adieu; j'ai voulu venir ce soir même, car je ne sais plus
+maintenant quand je pourrai vous revoir.
+
+Et elle s'achemina vers la porte, pensive et la tête baissée, sans
+voir Paul, sans se souvenir qu'il y avait là un jeune homme
+lorsqu'elle était entrée. Le jeune marin la suivait des yeux, les
+bras tendus vers elle comme pour l'arrêter, la poitrine oppressée
+et les yeux humides. Enfin lorsqu'il lui vit poser la main sur la
+clef de la porte:
+
+-- Marguerite! s'écria-t-il.
+
+La jeune fille se retourna étonnée; mais ne comprenant rien à
+cette familiarité étrange de la part d'un homme qui lui était
+complètement inconnu, elle entr'ouvrit la porte pour sortir.
+
+-- Marguerite! répéta Paul en faisant un pas vers sa soeur;
+Marguerite, n'entendez-vous pas que je vous appelle?...
+
+-- Il est vrai que Marguerite est mon nom, monsieur, répondit avec
+dignité la jeune fille, mais je ne pouvais penser que ce mot me
+fût adressé seul par une personne que je n'ai pas l'honneur de
+connaître.
+
+-- Mais je vous connais, moi! s'écria Paul en allant à elle, en
+fermant la porte et en la ramenant dans la chambre. Je sais que
+vous êtes malheureuse, que vous n'avez pas une âme où verser votre
+peine, pas un bras à qui demander un appui.
+
+-- Vous oubliez celui qui est là-haut, répondit Marguerite en
+levant d'un même mouvement la tête et la main vers le ciel.
+
+-- Non, non, Marguerite, je n'oublie pas, car je suis envoyé par
+lui pour vous offrir ce qui vous manque; pour vous dire, quand
+toutes les bouches et tous les coeurs se ferment autour de vous:
+Je suis votre ami, moi, votre ami dévoué, éternel!
+
+-- Oh! monsieur, répondit Marguerite, ce sont des mots bien
+solennels et bien sacrés que ceux que vous murmurez là! des mots
+auxquels, malheureusement, il est difficile que je croie sans
+preuve.
+
+-- Et si je vous en donnais une, dit Paul.
+
+-- Impossible! murmura Marguerite.
+
+-- Irrécusable! continua Paul.
+
+-- Oh! alors!... dit Marguerite avec un accent indéfinissable dans
+lequel le doute commençait de faire place à l'espoir.
+
+-- Eh bien! alors...
+
+-- Oh! alors! mais non, non!
+
+-- Connaissez-vous cette bague? dit Paul, lui montrant l'anneau
+qui ouvrait le bracelet.
+
+-- Clémence de Dieu! s'écria Marguerite, ayez pitié de moi! il est
+mort!
+
+-- Il est vivant!
+
+-- Mais il ne m'aime donc plus?
+
+-- Il vous aime!
+
+-- S'il est vivant, s'il m'aime, oh! c'est à en devenir folle...
+Qu'est-ce que je disais donc? S'il est vivant, s'il m'aime,
+comment cette bague se trouve-t-elle entre vos mains?
+
+-- Il me l'a confiée comme un gage de reconnaissance.
+
+-- Ai-je confié ce bracelet à personne, moi? dit Marguerite
+relevant la manche de sa robe, voyez!
+
+-- Oui, mais vous, Marguerite, vous n'êtes pas proscrite,
+déshonorée aux yeux du monde, jetée au milieu d'une race perdue!
+
+-- Qu'importe! n'est-il pas innocent? n'est-il pas aimé?
+
+-- Puis il a pensé, continua Paul voulant voir jusqu'où allaient
+le dévouement et l'amour de sa soeur, il a pensé qu'il était de sa
+délicatesse, séparé à jamais de la société comme il l'est, de vous
+offrir, sinon de vous rendre, la liberté de disposer de votre
+main...
+
+-- Lorsqu'une femme a fait pour un homme ce que j'ai fait pour
+lui, répondit avec fermeté Marguerite, elle n'a, croyez-moi,
+d'excuse qu'en l'aimant éternellement, et c'est ce que je ferai.
+
+-- Oh! vous êtes un ange! s'écria Paul.
+
+-- Dites-moi? reprit Marguerite, saisissant à son tour les mains
+du jeune homme, et le regardant d'un air suppliant.
+
+-- Quoi?
+
+-- Vous l'avez donc vu?
+
+-- Je suis son ami, son frère...
+
+-- Oh! parlez-moi de lui, alors! s'écria-t-elle, s'abandonnant
+toute entière à son amour et oubliant qu'elle voyait pour la
+première fois celui à qui elle adressait de pareilles questions.
+Que fait-il, qu'espère t-il? le malheureux!
+
+-- Il vous aime, il espère vous revoir.
+
+-- Alors, alors, murmura Marguerite s'éloignant de Paul, il vous a
+donc dit?
+
+-- Tout.
+
+-- Oh! s'écria-t-elle en baissant son front sur lequel une rougeur
+subite passa, remplaçant, comme le vif reflet d'une flamme, la
+pâleur habituelle qui y était empreinte.
+
+Paul s'approcha d'elle et la serra contre son coeur.
+
+-- Vous êtes une sainte fille, lui dit-il.
+
+-- Vous ne me méprisez donc pas, monsieur! murmura Marguerite, se
+hasardant à lever les yeux.
+
+-- Marguerite, dit Paul, si j'avais une soeur, je prierais Dieu
+qu'elle vous ressemblât.
+
+-- Oh! vous auriez une soeur bien malheureuse! répondit la jeune
+fille en s'appuyant sur son bras et fondant en larmes.
+
+-- Peut-être, répondit Paul en souriant.
+
+-- Vous ne savez donc pas?...
+
+-- Dites.
+
+-- Que monsieur de Lectoure doit arriver demain matin?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Et que demain on signe le contrat?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Eh bien! que voulez-vous donc que j'espère dans une pareille
+extrémité? À qui voulez-vous que je m'adresse? Qui voulez-vous que
+j'implore?... Mon frère? Dieu sait que je lui pardonne, mais il ne
+peut me comprendre. Ma mère?...Oh! monsieur, vous ne connaissez
+pas ma mère! C'est une femme d'une réputation intacte, d'une vertu
+sévère, d'une volonté inflexible; car n'ayant jamais failli, elle
+ne croit pas que l'on puisse faillir; et lorsqu'elle a dit: «Je
+veux!» il n'y a plus qu'à courber la tête, à pleurer et à obéir.
+Mon père!... Oui..., il faudra, je le sais, que mon père sorte de
+la chambre où il est enfermé depuis vingt ans pour signer le
+contrat. Mon père! Pour toute autre moins malheureuse et moins
+condamnée que moi, ce serait une ressource. Mais vous ignorez
+qu'il est insensé, qu'il a perdu la raison, et avec elle tout
+sentiment d'amour paternel. Et puis, il y a dix ans que je ne l'ai
+vu, mon père; il y a dix que je n'ai pressé ses mains tremblantes,
+que je n'ai baisé ses cheveux blancs! Il ne sait plus s'il a une
+fille; il ne sait plus s'il a un coeur; il ne me reconnaîtra même
+pas! et, me reconnût-il, eût-il pitié de moi, ma mère lui mettra
+une plume entre les mains et lui dira: «Signez! Je le veux,» et il
+signera, le pauvre et faible vieillard! et sa fille sera
+condamnée!
+
+-- Oui, oui, je sais tout cela aussi bien que vous, mon enfant dit
+Paul, mais rassurez-vous: ce contrat ne sera point signé.
+
+-- Qui l'empêchera?
+
+-- Moi!
+
+-- Vous?
+
+-- Soyez tranquille, je serai demain à l'assemblée de famille.
+
+-- Qui vous y introduira?
+
+-- J'ai un moyen.
+
+-- Mon frère est violent, emporté! Oh! mon Dieu! mon Dieu!...
+prenez garde de me perdre encore davantage en voulant me sauver!
+
+-- Votre frère m'est aussi sacré que vous-même, Marguerite. Ne
+craignez rien, et reposez-vous sur moi.
+
+-- Oh! je vous crois, monsieur, et je me repose sur vous, dit
+Marguerite, comme accablée par sa longue incrédulité; car, que
+vous reviendrait-il de me tromper? quel intérêt auriez-vous à me
+trahir?
+
+-- Aucun, vous avez raison; mais passons à autre chose. Que
+comptez-vous faire avec le baron de Lectoure?
+
+-- Lui tout dire.
+
+-- Oh! dit Paul en s'inclinant, laissez-moi vous adorer.
+
+-- Monsieur! murmura Marguerite.
+
+-- Comme une soeur! comme une soeur!
+
+-- Oui, vous êtes bon, s'écria Marguerite; je crois que c'est Dieu
+qui vous envoie.
+
+-- Croyez, répondit Paul.
+
+-- Donc, demain soir.
+
+-- Ne vous étonnez, ne vous effrayez de rien. Seulement, tâchez de
+me faire comprendre par une lettre, par un mot, par un signe, le
+résultat de votre entretien avec Lectoure.
+
+-- Je tâcherai.
+
+-- Et maintenant il est tard, le domestique pourrait s'étonner de
+la longueur de notre entretien; rentrez au château, et ne parlez
+de moi à personne. Adieu.
+
+-- Adieu! dit Marguerite, vous à qui je ne sais quel nom donner.
+
+-- Nommez-moi votre frère!
+
+-- Adieu, mon frère!
+
+-- Oh! ma soeur! ma soeur! s'écria Paul en la serrant
+convulsivement entre ses bras, tu es la première qui m'ait fait
+entendre une aussi douce parole, Dieu t'en récompensera.
+
+La jeune fille, étonnée, se recula; puis, revenant à Paul, elle
+lui tendit la main. Paul la serra une dernière fois, et Marguerite
+sortit. Alors, le jeune marin revint à la porte de communication
+et l'ouvrit.
+
+-- Et maintenant, vieillard, dit-il, conduis-moi à la tombe de mon
+père.
+
+
+Chapitre XI
+Le lendemain du jour où Paul avait appris le secret de sa
+naissance, les habitants du château d'Auray se réveillèrent
+préoccupés plus que jamais des craintes et des espérances que
+leurs intérêts divers faisaient naître, car ce jour devait être
+pour tous, un jour décisif.
+
+La marquise, que nos lecteurs connaissent maintenant pour une
+femme non point perverse et méchante, mais hautaine et inflexible,
+y voyait le terme de ses angoisses renouvelées chaque jour, car
+c'était surtout aux yeux de ses enfants qu'elle voulait conserver
+cette réputation sans tache dont l'usurpation lui coûtait si cher.
+Pour elle, Lectoure était non seulement un gendre convenable et
+portant un nom digne du sien, mais encore un homme ou plutôt un
+bon génie, qui, du même coup, éloignait d'elle sa fille, qu'il
+emmenait comme épouse, et son fils, à qui le ministre, grâce à
+cette alliance, avait promis de donner un régiment.
+
+Une fois ces deux enfants partis, vienne le premier né, et le
+secret révélé n'avait pas d'écho. D'ailleurs, il y avait mille
+moyens de lui fermer la bouche.
+
+La fortune de la marquise était immense, et l'or était une de ces
+ressources qu'elle croyait en pareil cas d'un effet infaillible.
+Elle était donc ardente à cette union de toute la force de sa
+crainte: de sorte que, non seulement elle secondait l'empressement
+de Lectoure, mais encore elle excitait celui d'Emmanuel. Pour
+celui-ci, las de vivre inconnu à Paris ou enterré en Bretagne,
+perdu au milieu de cette jeunesse élégante qui formait la maison
+du roi, ou relégué dans l'antique château de ses aïeux, en
+compagnie des vieux portraits de sa famille, il frappait avec
+empressement à cette porte dorée que promettait de lui ouvrir, à
+Versailles, son futur beau-frère.
+
+Les chagrins et les larmes de sa soeur l'avaient bien affligé un
+instant, car il était ambitieux plus encore par la crainte de
+l'ennui qui l'attendait dans son manoir, et par désir de parader à
+la tête d'un régiment, et de séduire l'esprit des femmes par la
+richesse et le bon goût de son uniforme, que par orgueil et
+sécheresse de coeur; mais incapable lui-même d'une passion
+sérieuse, malgré les suites fatales que l'amour de sa soeur
+avaient eues, il regardait cet amour comme un attachement
+d'enfance que le tumulte et les plaisirs du monde effaceraient
+bientôt de sa mémoire, et il croyait être certain qu'un an ne se
+passerait pas sans qu'elle le remerciât la première d'avoir fait
+violence à ces sentiments.
+
+Quant à Marguerite, pauvre victime condamnée si irrévocablement à
+être immolée aux craintes de l'une et à l'ambition de l'autre, la
+scène de la veille avait laissé dans son esprit un souvenir
+profond; elle ne pouvait se rendre compte du sentiment étrange
+qu'avait fait naître en elle ce beau jeune homme qui lui avait
+transmis les paroles de Lusignan, qui l'avait rassurée sur le sort
+du pauvre proscrit, et qui avait fini par la presser sur sa
+poitrine en l'appelant sa soeur. Une espérance vague et
+instinctive lui murmurait au coeur que cet homme, ainsi qu'il le
+lui avait dit, avait reçu de Dieu mission de la protéger; mais,
+comme elle ignorait quel lien l'attachait à elle, quel secret le
+faisait maître de la volonté de sa mère, quelle influence enfin il
+pouvait exercer sur son avenir, elle n'osait s'arrêter à des idées
+de bonheur, habituée qu'elle était, depuis six mois, à regarder la
+mort comme l'unique terme possible à ses malheurs.
+
+Le marquis seul, au milieu des diverses émotions qui palpitaient
+autour de lui, était resté dans son impassible et inerte
+indifférence, car pour lui le monde avait cessé de marcher depuis
+le jour terrible où sa raison s'était perdue; constamment absorbé
+dans un seul souvenir, celui de ce duel mortel et sans témoin,
+murmurant pour toutes paroles celles qu'avaient prononcées, en lui
+faisant grâce, le comte de Morlaix, c'était un vieillard faible
+comme un enfant, à qui sa femme commandait d'un geste, et qui
+recevait de sa volonté froide et continue toutes les impulsions
+auxquelles obéissait, depuis vingt ans, l'instinct végétatif qui
+survivait en lui au libre arbitre et à la raison.
+
+Ce jour-là, cependant, une espèce de révolution avait été opérée
+dans ses habitudes. Un valet de chambre était entré dans son
+appartement, et avait remplacé la marquise dans les soins de sa
+toilette; on lui avait fait endosser son uniforme de maître de
+camp, on l'avait revêtu des différents ordres dont il était
+décoré; puis la marquise, lui mettant une plume à la main, lui
+avait ordonné de signer son nom comme par essai, et il avait obéi,
+passif et insouciant, sans se douter qu'il étudiait un rôle de
+bourreau.
+
+Vers les trois heures du soir, une chaise de poste, dont le
+roulement avait retenti bien différemment dans le coeur de trois
+personnes qui l'attendaient, était entrée dans la cour du château.
+
+Emmanuel s'était empressé de courir au perron pour recevoir son
+futur beau-frère, car c'était lui qui arrivait. Lectoure descendit
+légèrement de sa voiture. Il s'était arrêté à la dernière poste
+pour faire sa toilette de présentation, de sorte qu'il arrivait
+dans toute l'élégance des dernières modes de la cour. Emmanuel
+sourit de cette précaution, car il était évident que Lectoure
+n'avait voulu perdre aucun des avantages de sa personne en se
+présentant dans un costume de voyage. Son habitude des femmes lui
+avait appris que presque toujours elles jugent au premier coup
+d'oeil, et que rien n'efface l'impression bonne ou mauvaise qu'il
+a transmise à leur esprit ou à leur coeur. Au reste, justice sous
+ce rapport doit être rendue au baron: son aspect plein de grâce et
+d'élégance eût été dangereux pour toute femme dont le coeur n'eût
+point été prévenu pour un autre.
+
+-- Permettez, mon cher baron, dit Emmanuel en s'avançant vers lui,
+qu'en l'absence momentanée de ces dames, je vous fasse les
+honneurs du manoir de mes ancêtres. Voyez, continua-t-il en
+s'arrêtant au haut du perron, et en montrant du doigt les
+tourelles et les bastions, cela date de Philippe-Auguste comme
+architecture, et de Henri IV comme décoration.
+
+-- C'est, sur mon honneur, répondit le baron avec l'accent affecté
+qu'avaient adopté les jeunes gens de cette époque, une charmante
+forteresse, et qui répand à trois lieues à la ronde une odeur de
+baronnie à parfumer un fournisseur. Si jamais, continua-t-il en
+entrant dans le vestibule, et de là dans une galerie ornée de
+chaque côté des portraits de la famille, il me prenait fantaisie
+d'entrer en rébellion contre Sa Majesté Très Chrétienne, je vous
+prierais de me prêter ce bijou; et, ajouta-t-il en levant les yeux
+vers cette longue file d'ancêtres qui se déroulait devant lui, et
+la garnison avec.
+
+-- Trente-trois quartiers! je ne dirai pas en chair et en os,
+répondit Emmanuel, car il y a longtemps que tout cela n'est plus
+que poussière, mais en peinture, comme vous voyez. Cela commence à
+un chevalier Hugues d'Auray, qui accompagna le roi Louis VII à la
+croisade; cela passe par ma tante Déborah, que vous voyez en
+costume de Judith, et cela vient définitivement aboutir, sans
+interruption dans la branche masculine, au dernier membre de cette
+illustre famille, votre très humble et très obéissant serviteur,
+Emmanuel d'Auray.
+
+-- C'est tout à fait respectable, et l'on ne peut pas plus
+authentique.
+
+-- Oui; mais comme je ne me sens pas assez patriarche, reprit
+Emmanuel en passant devant le baron afin de lui montrer le chemin
+de sa chambre, pour perdre ma vie dans cette formidable société,
+j'espère, baron, que vous avez pensé à m'en tirer?
+
+-- Sans doute, mon cher comte, répondit Lectoure en le suivant, je
+voulais même vous apporter votre commission, comme mon cadeau de
+noces. Je savais une lieutenance vacante aux dragons de la reine,
+et j'allais hier chez monsieur de Maurepas la solliciter pour
+vous, lorsque j'appris que la chose était accordée à la requête de
+je ne sais quel amiral mystérieux, une espèce de corsaire, de
+pirate, d'être fantastique, que la reine a mis à la mode en lui
+donnant sa main à baiser, et que le roi a pris en affection parce
+qu'il a battu les Anglais, je ne sais où... De sorte que, pour cet
+exploit, Sa Majesté l'a décoré de l'ordre du Mérite militaire, et
+lui a donné une épée avec une garde en or, comme il aurait pu
+faire à quelqu'un de noblesse. Bref, c'est partie perdue de ce
+côté; mais, soyez tranquille, nous nous tournerons d'un autre.
+
+-- Très bien, répondit Emmanuel. Peu m'importe l'arme; ce que je
+veux, c'est un grade qui aille à mon nom, une position qui cadre
+avec notre fortune.
+
+-- Parfaitement; vous les aurez.
+
+-- Et comment, dit Emmanuel changeant la conversation, comment
+vous êtes-vous tiré des mille engagements que vous deviez avoir?
+
+-- Mais, dit le baron avec un accent de laisser-aller qui
+n'appartenait qu'à cette classe privilégiée, et en s'étendant sur
+une chaise longue, car il était enfin arrivé à l'appartement qui
+lui était destiné; mais, en racontant franchement la chose: j'ai
+annoncé, au jeu de la reine, que je me mariais.
+
+-- Ah! bon Dieu! mais c'est de l'héroïsme! surtout si vous avez
+avoué que vous preniez une femme au fond de la Basse-Bretagne.
+
+-- Je l'ai avoué.
+
+-- Et alors, dit Emmanuel on souriant, la compassion a fait place
+à la colère?
+
+-- Dame! vous comprenez, mon cher comte, dit Lectoure passant une
+jambe sur l'autre, et la balançant d'un mouvement régulier comme
+celui d'un pendule, nos femmes de la cour croient que le soleil se
+lève à Paris et se couche à Versailles. Tout le reste de la
+France, c'est pour elles de la Laponie, du Groënland, de la
+Nouvelle-Zembie! De sorte qu'on s'attend, vous l'avez dit, mon
+cher comte, à me voir ramener, de mon voyage au pôle, quelque
+chose d'inconnu, avec des mains terribles et des pieds
+formidables! Heureusement que l'on se trompe, ajouta-t-il avec un
+accent moitié craintif, moitié interrogateur, n'est-ce pas,
+Emmanuel? et vous m'avez dit, au contraire, que votre soeur...
+
+-- Vous la verrez, répondit Emmanuel.
+
+-- Ce sera un grand désappointement pour cette pauvre madame de
+Chaulne. Enfin... il faudra bien qu'elle s'en console...
+
+-- Qu'est-ce?
+
+Cette interrogation était motivée par la présence du valet de
+chambre d'Emmanuel, qui venait d'ouvrir la porte, et se tenait
+debout sur le seuil, attendant, en domestique de bonne maison, que
+son maître lui adressât la parole.
+
+-- Qu'est-ce? répéta Emmanuel.
+
+-- Mademoiselle Marguerite d'Auray fait demander à monsieur le
+baron de Lectoure l'honneur d'un entretien particulier.
+
+-- À moi? dit Lectoure en se soulevant; mais avec le plus grand
+plaisir!
+
+-- Mais, non! c'est une erreur! s'écria Emmanuel. vous vous
+trompez, Célestin!
+
+-- J'ai l'honneur d'assurer à monsieur le comte, répondit le valet
+de chambre en insistant, que je m'acquitte exactement et
+fidèlement de l'ordre qui m'a été donné.
+
+-- Impossible! dit Emmanuel inquiet au plus haut degré de la
+démarche hasardée de sa soeur. Baron, si vous m'en croyez, envoyez
+promener cette petite folle.
+
+-- Pas du tout! pas du tout! répondit Lectoure en se levant.
+Qu'est-ce donc qu'une Barbe-Bleue de frère comme celui-là?
+Célestin!... N'est-ce pas Célestin que vous appelez ce garçon? --
+Emmanuel fit avec impatience un geste affirmatif. -- Eh bien!
+Célestin, dites à ma belle fiancée que je suis à ses pieds, à ses
+genoux, et que je demande ses ordres pour l'attendre ou l'aller
+trouver. Tenez, voilà pour vos frais d'ambassade. -- Il lui donna
+une bourse. -- Et vous, comte, j'espère que vous aurez assez de
+confiance en moi pour permettre le tête-à-tête.
+
+-- Mais c'est d'un ridicule achevé!
+
+-- Point! répondit Lectoure, c'est au contraire parfaitement
+convenable. Je ne suis pas une tête couronnée, moi, pour épouser
+une femme sur un portrait et par procuration. Je désire la voir en
+personne. Allons, Emmanuel, continua le baron en poussant son ami
+vers une porte latérale afin qu'il ne rencontrât point sa soeur.
+Voyons, de vous à moi, est-ce qu'il y a... difformité?
+
+-- Eh! non, pardieu! répondit le jeune comte; au contraire, elle
+est jolie comme un ange!
+
+-- Eh bien! alors, dit le baron, qu'est-ce que cela signifie?
+Voyons!... encore... faut-il que j'appelle mes gardes?
+
+-- Non; mais, sur ma parole! j'ai peur que cette petite sotte, qui
+n'a aucune idée du monde, ne vienne détruire tout ce que nous
+avons arrêté.
+
+-- Oh! si ce n'est que cela, répondit Lectoure en ouvrant la
+porte, rassurez-vous. J'aime trop le frère pour ne point passer
+quelque caprice... quelque bizarrerie à la soeur, et je vous donne
+ma foi de gentilhomme qu'à moins que le diable ne s'en mêle, --
+et, pour le moment, je l'espère, il est occupé dans une autre
+partie du monde, mademoiselle Marguerite d'Auray sera dans trois
+jours madame la baronne de Lectoure, et que, dans un mois, vous
+aurez votre régiment.
+
+Cette promesse parut rassurer quelque peu Emmanuel qui se laissa
+mettre à la porte sans faire plus de difficultés. Lectoure courut
+aussitôt à une glace pour réparer les légères traces de désordre
+qu'avaient apportées dans sa toilette les cahots des trois
+dernières lieues. Il venait à peine de faire reprendre à ses
+cheveux et à ses habits le tour et le pli convenables, lorsque la
+porte se rouvrit, et que Célestin annonça:
+
+-- Mademoiselle Marguerite d'Auray!
+
+Le baron se retourna et aperçut sa fiancée tremblante et pâle sur
+le seuil de la porte. Quelque espoir que lui eussent donné les
+promesses d'Emmanuel, il lui était resté au fond du coeur certains
+doutes, sinon sur la beauté, du moins sur la tournure et les
+manières de celle qui allait devenir sa femme. Son étonnement fut
+donc merveilleux lorsqu'il vit apparaître cette frêle et gracieuse
+création, à qui la critique la plus sévère de la forme n'aurait pu
+reprocher qu'un peu de pâleur. Les mariages comme celui qu'allait
+contracter Lectoure n'étaient point rares dans un temps où les
+questions de rang et les convenances de fortune décidaient en
+général des alliances entre maisons nobles; mais ce qui devait se
+présenter à peine une fois sur mille, c'était, dans la position du
+baron, de trouver au fond d'une province, riche d'une fortune
+immense, une femme qu'au premier aspect il pouvait juger digne,
+par son maintien, son élégance et sa beauté, de figurer au milieu
+des cercles les plus brillants de la cour. Il s'avança donc vers
+elle, non plus avec cette supériorité d'un courtisan sur une
+provinciale, mais avec toute l'aisance respectueuse qui formait le
+cachet de la bonne compagnie de cette époque de transition.
+
+-- Pardon, mademoiselle, lui dit-il en lui offrant, pour la
+conduire à un fauteuil, une main qu'elle n'accepta pas, c'était à
+moi à solliciter la faveur que vous m'accordez, et la seule
+crainte d'être indiscret, croyez-le bien, me donne le tort
+apparent de m'être laissé prévenir.
+
+-- Je vous sais gré de cette délicatesse, monsieur le baron,
+répondit d'une voix tremblante Marguerite faisant un mouvement en
+arrière et restant debout, elle m'enhardit encore dans la
+confiance que, sans vous avoir vu, sans vous connaître, j'ai mise
+dans votre honneur et votre loyauté.
+
+-- Quelque but que se soit proposé cette confiance, elle m'honore,
+mademoiselle, et je tâcherai de m'en rendre digne; mais qu'avez-
+vous donc? mon Dieu!...
+
+-- Rien, monsieur, rien, répondit Marguerite en tâchant de
+comprimer son émotion; mais c'est que... ce que j'ai à vous
+dire... pardon... mais... je ne suis pas maîtresse...
+
+Elle chancela; le baron s'élança vers elle et voulut la soutenir;
+mais à peine l'eut-il touchée, qu'une rougeur ardente passa comme
+une flamme sur les joues de la jeune fille, et qu'avec un
+sentiment qui pouvait appartenir aussi bien à la pudeur qu'à la
+répugnance, elle se dégagea de ses bras. Lectoure lui avait pris
+la main, et il la conduisit à un fauteuil contre lequel elle
+s'appuya, ne voulant point s'y asseoir.
+
+-- Bon Dieu! dit le baron retenant toujours la main dont il
+s'était emparé; mais c'est donc une chose bien difficile à dire
+que celle qui vous amène? ou bien, sans m'en douter, mon titre de
+fiancé me donnerait-il déjà l'air imposant d'un mari?
+
+Marguerite fit un nouveau mouvement pour dégager sa main de celle
+de Lectoure, ce qui força celui-ci d'y porter les yeux.
+
+-- Comment! s'écria-t-il, ce n'est point assez d'une figure
+adorable, d'une taille de fée! des mains charmantes!... des mains
+royales! mais c'est vouloir que j'en meure!
+
+-- J'espère, monsieur le baron, dit Marguerite faisant un dernier
+effort en retirant sa main, que les paroles que vous m'adressez
+sont des paroles de pure galanterie.
+
+-- Non, sur mon âme! répondit Lectoure, c'est la vérité tout
+entière.
+
+-- Eh bien! j'espère, monsieur, qu'alors même, ce dont je doute,
+que vous penseriez ce que vous croyez devoir me dire, ce ne
+seraient point de pareils motifs qui vous feraient attacher un
+plus grand prix à l'union projetée entre nous.
+
+-- Mais si fait! je vous jure.
+
+-- Et cependant, continua Marguerite en reprenant haleine, tant sa
+poitrine était oppressée, cependant monsieur, vous regardez le
+mariage comme une chose... sérieuse.
+
+-- C'est selon, répondit en souriant Lectoure; si j'épousais une
+douairière, par exemple...
+
+-- Enfin, répondit Marguerite avec un accent plus résolu, pardon,
+monsieur, si je me suis trompée, mais j'ai pensé que parfois
+d'avance vous vous étiez fait, peut-être sur l'alliance proposée
+entre nous, des idées de réciprocité de sentiments.
+
+-- Jamais! interrompit Lectoure qui semblait mettre autant de soin
+à éviter une explication franche et désirée que Marguerite mettait
+d'insistance à la provoquer; jamais! non, depuis que je vous ai
+vue surtout, je n'ai point espéré être digne de votre amour; et,
+cependant, mon nom, ma position sociale, à défaut d'influence sur
+votre coeur, peuvent me donner des droits à votre main.
+
+-- Mais comment, monsieur, dit Marguerite avec crainte, comment
+séparez-vous donc l'un de l'autre?
+
+-- Comme font les trois quarts de ceux qui se marient,
+mademoiselle, répondit Lectoure avec un laisser-aller qui eût
+arrêté à l'instant la confidence sur les lèvres d'une femme moins
+candide que Marguerite. On épouse, l'homme pour avoir une femme,
+la femme pour avoir un mari; c'est une position, un arrangement
+social. Que voulez-vous, mademoiselle, que le sentiment et l'amour
+aient à faire dans tout cela?
+
+-- Pardon, je m'explique peut-être mal, continua Marguerite se
+faisant violence à elle-même afin de cacher aux yeux de l'homme de
+qui dépendait son avenir l'impression douloureuse que lui
+faisaient ses paroles; mais il faut attribuer mon hésitation,
+monsieur, à la timidité d'une jeune fille forcée par des
+circonstances impérieuses à parler d'un pareil sujet.
+
+-- Point! répondit Lectoure en s'inclinant et en donnant à sa voix
+un accent qui touchait à la raillerie; au contraire, mademoiselle,
+vous parlez comme Clarisse Harlowe, et c'est clair comme le jour.
+Dieu m'a fait l'esprit assez subtil pour que, croyez-moi, je
+comprenne à merveille même ce que l'on ne me dit qu'à demi-mot.
+
+-- Comment, monsieur, s'écria Marguerite, vous comprenez ce que
+j'ai voulu vous dire et vous me laissez continuer! Comment, si, en
+descendant au fond de mon coeur, si, en interrogeant mes
+sentiments, j'y voyais l'impossibilité d'aimer... jamais... celui
+que l'on me présente pour mari...
+
+-- Eh bien! mais, répondit Lectoure avec le même accent, il ne
+faudrait pas le lui dire.
+
+-- Et pourquoi cela, monsieur?
+
+-- Parce que... mais... parce que... parce que ce serait trop
+naïf.
+
+-- Et si cet aveu, je ne le faisais point par naïveté, monsieur;
+si je le faisais par délicatesse? Si j'ajoutais... et que la honte
+de cet aveu retombe sur ceux qui me forcent à le faire! si
+j'ajoutais, monsieur, que... j'ai aimé... que j'aime encore!
+
+-- Oh! quelque petit cousin, n'est-ce pas? dit négligemment
+Lectoure croisant une jambe sur l'autre et jouant avec son jabot.
+C'est une race maudite, ma parole d'honneur! que ces petits
+cousins. Mais heureusement on sait ce que c'est que de pareils
+attachements, et il n'y a pas une pensionnaire qui, à la fin des
+vacances, ne rentre au couvent avec une passion dans le coeur.
+
+-- Malheureusement pour moi, répondit Marguerite d'une voix aussi
+triste et aussi grave que celle de son interlocuteur était
+railleuse et légère, malheureusement je ne suis plus une
+pensionnaire, monsieur, et, quoique jeune encore, j'ai depuis
+longtemps passé l'âge des jeux puérils et des attachements
+enfantins. Lorsque je parle, à l'homme qui me fait l'honneur de
+solliciter ma main et de m'offrir son nom, de mon amour pour un
+autre, il doit penser que je lui parle d'un amour grave, profond,
+éternel! d'un de ces amours enfin qui laissent leur trace dans le
+coeur et creusent leur passage dans la vie.
+
+-- Diable! fit Lectoure comme s'il commençait à donner plus
+d'importance à la révélation; mais c'est de la bergerie, cela!
+Voyons. Est-ce un jeune homme que l'on puisse recevoir.
+
+-- Oh! monsieur, s'écria Marguerite se reprenant à l'espoir que
+semblaient lui donner ces paroles; oh! croyez moi bien, c'est
+l'être le meilleur, l'âme la plus dévouée!
+
+-- Mais je ne vous demande pas cela, et je ne parle pas des
+qualités du coeur. Il les a toutes, c'est convenu. Je vous demande
+s'il est de noblesse, s'il est de race, si une femme comme il faut
+peut l'avouer enfin, et cela sans faire tort à son mari.
+
+-- Son père, qu'il a perdu encore jeune, et qui était un ami
+d'enfance de mon père, était conseiller à la cour de Rennes.
+
+-- Noblesse de robe! murmura Lectoure en laissant tomber la lèvre
+inférieure en signe de mépris. J'aimerais mieux autre chose. Est-
+il chevalier de Malte, au moins?
+
+-- Il se destinait aux armes.
+
+-- Eh bien! alors, on lui aura un régiment pour lui faire une
+position. Voilà qui est arrangé. C'est bien. Écoutez. Il laissera
+passer six mois pour les convenances, obtiendra un congé, ce qui
+ne sera pas difficile, puisque nous n'avons pas de guerre, se fera
+présenter chez vous par un ami commun, et tout sera dit.
+
+-- Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit Marguerite en
+regardant le baron avec l'expression d'un profond étonnement.
+
+-- C'est pourtant limpide ce que je vous dis, reprit celui-ci avec
+quelque impatience. Vous avez des engagements de votre côté, j'en
+ai du mien, cela ne doit pas empêcher de s'accomplir une union
+convenable sous tous les rapports; et une fois accomplie, eh bien!
+mais il me semble qu'il faut la rendre tolérable. Comprenez-vous,
+enfin?
+
+-- Oh! pardon, pardon, monsieur! s'écria Marguerite en reculant
+devant ces paroles comme si elles eussent eu une main pour la
+repousser. J'ai été bien imprudente, bien coupable peut-être;
+mais, telle que j'étais enfin, je ne croyais pas encore mériter
+une pareille injure! Oh!... monsieur... le rouge de la honte me
+brûle le visage, plus encore pour vous que pour moi. Oui, je
+comprends. Un amour apparent et un amour caché! le visage du vice
+et le masque de la vertu! Et c'est à moi, à moi la fille de la
+marquise d'Auray, que l'on propose ce marché honteux, avilissant,
+infâme! Oh! continua-t-elle en se laissant tomber dans un
+fauteuil, et en se cachant le visage entre ses mains, il faut donc
+que je sois une créature bien malheureuse, bien méprisable et bien
+perdue! Oh! mon Dieu! mon Dieu!
+
+-- Emmanuel! Emmanuel! dit le baron ouvrant la porte derrière
+laquelle il se doutait qu'était resté le frère de Marguerite. Eh!
+venez donc, mon cher, votre soeur a des spasmes! il faut faire
+attention à ces choses, ou elles deviennent chroniques!... Madame
+de Meulan en est morte!... Tenez, comte, voilà mon flacon, faites-
+le lui respirer, quant à moi, je descends dans le parc. Si vous
+n'avez rien a faire, venez m'y joindre, et donnez-moi, je vous
+prie des nouvelles de votre soeur.
+
+À ces mots, le baron de Lectoure sortit avec une aisance
+miraculeuse, laissant Marguerite et Emmanuel en face l'un de
+l'autre.
+
+
+Chapitre XII
+Le même jour où avait lieu l'entrevue de Marguerite et de
+Lectoure, entrevue dont nous avons raconté les détails et qui eut
+un résultat tout contraire à celui qu'avait espéré la jeune fille,
+ce jour-là même, à quatre heures, la cloche du dîner rappela le
+baron au château.
+
+Emmanuel faisait les honneurs de la table, car la marquise était
+restée auprès de son mari, et Marguerite avait demandé la
+permission de ne pas descendre. Les autres convives étaient le
+notaire, les parents et les témoins. Le repas fut triste, malgré
+l'imperturbable entrain de Lectoure; mais il était visible que,
+par cette joyeuse humeur, si active qu'elle ressemblait à une
+fièvre, il avait l'intention de s'étourdir lui-même. De temps en
+temps, en effet, cette âcre gaîté tombait tout à coup comme
+s'éteint une lampe à laquelle l'huile fait défaut; puis elle
+jaillissait de nouveau, jetant des lueurs plus vives, comme fait
+la flamme lorsqu'elle dévore son dernier aliment. À sept heures on
+se leva pour passer dans le salon.
+
+Il est difficile de se faire une idée de l'aspect étrange que
+présentait ce vieux château, dont les vastes appartements étaient
+tendus d'étoffes de damas aux dessins gothiques, et garnis de
+meubles du temps de Louis XIII; fermés qu'ils avaient été depuis
+si longtemps, ils semblaient s'être déshabitués de la vie. Aussi,
+malgré le luxe de lumières que les valets avaient déployé, la
+lueur faible et tremblante des bougies était insuffisante à ces
+chambres immenses dont tous les rentrants restaient sombres, et
+dans lesquelles la voix retentissait comme sous les arceaux d'une
+cathédrale. Le petit nombre des convives, auxquels devaient se
+joindre à peine, dans la soirée, trois ou quatre gentilshommes des
+environs, augmentait encore la tristesse qui semblait planer sous
+les voûtes blasonnées du vieux manoir.
+
+Au centre de l'un des salons, celui-là même où Emmanuel, au moment
+de son arrivée à Paris, avait reçu la veille le capitaine Paul,
+une table s'élevait, solennellement préparée, supportant un
+portefeuille fermé, qui, aux yeux d'un étranger ignorant ce qui se
+préparait, pouvait aussi bien renfermer une sentence de mort qu'un
+contrat de mariage. Au milieu de ces aspects tristes et de ces
+impressions sombres, de temps en temps un éclat de rire moqueur,
+strident, arrivait à un groupe de personnes parlant bas; c'était
+Lectoure qui s'amusait aux dépens de quelque honnête campagnard,
+sans pitié pour Emmanuel sur qui retombait en quelque sorte une
+partie de la raillerie.
+
+Parfois cependant le fiancé regardait avec anxiété d'une extrémité
+à l'autre de l'appartement; puis tout à coup un nuage rapide
+passait sur son front, car il ne voyait paraître ni son beau-père,
+ni la marquise, ni Marguerite. Les deux premiers, comme nous
+l'avons dit, n'étaient point descendus au dîner, et son entrevue
+d'un instant avec la dernière ne l'avait pas, tout insoucieux
+qu'il s'efforçait de paraître, laissé sans inquiétude sur ce qui
+se passerait à la signature du contrat qui devait avoir lieu dans
+la soirée.
+
+Emmanuel n'était pas non plus exempt de quelques craintes, et il
+venait de se décider à monter chez sa soeur, lorsqu'en passant
+dans une chambre il croisa Lectoure qui l'appela d'un signe de la
+main.
+
+-- Pardieu! vous nous arrivez à merveille, mon cher comte, lui
+dit-il tout en ayant l'air de prêter une attention profonde à ce
+que lui racontait un brave gentilhomme avec lequel il paraissait
+dans les termes d'une parfaite amitié. Voilà monsieur de Nozay qui
+me raconte une chose fort curieuse, sur ma parole! Mais savez-
+vous, continua-t-il en se retournant vers le narrateur, que c'est
+une chasse charmante et tout à fait de bonne compagnie! Moi aussi
+j'ai des marais et des étangs; il faudra que je demande à mon
+intendant, en arrivant à Paris, où tout cela est situé. Et prenez-
+vous beaucoup de canards de cette manière?
+
+-- Immensément! répondit le gentilhomme avec un accent de parfaite
+bonhomie qui prouvait que Lectoure pouvait sans inconvénient
+soutenir la conversation quelque temps encore sur le même ton.
+
+-- Qu'est-ce donc, dit Emmanuel, que cette chasse miraculeuse?
+
+-- Imaginez-vous, mon cher, reprit Lectoure avec le plus grand
+sang froid, que monsieur se met dans l'eau jusqu'au cou.
+
+-- À quelle époque, sans indiscrétion?
+
+-- Mais, répondit le gentilhomme, au mois de décembre ou de
+janvier.
+
+-- C'est on ne peut plus pittoresque. Je disais donc que monsieur
+se met dans l'eau jusqu'au cou, se coiffe la tête d'un potiron et
+se faufile dans les roseaux. Cela le change au point que les
+canards ne le reconnaissent aucunement et le laissent approcher à
+portée. N'est-ce point cela?
+
+-- Comme d'ici à vous.
+
+-- Bah! vraiment? s'écria Emmanuel.
+
+-- Et monsieur en tue autant qu'il veut, continua Lectoure.
+
+-- Des douzaines! reprit le gentilhomme, enchanté de l'attention
+que les deux jeunes gens lui prêtaient.
+
+-- Cela doit faire grand plaisir à votre femme, si elle aime les
+canards, dit Emmanuel.
+
+-- Elle les adore, répondit monsieur de Nozay.
+
+-- J'espère que vous me ferez l'honneur de me présenter à une
+personne si intéressante, reprit en s'inclinant Lectoure.
+
+-- Comment donc, monsieur le baron!
+
+-- Je vous jure que, de retour à Versailles, la première chose que
+je ferai sera de parler de cette chasse, au petit lever, et je
+suis convaincu que Sa Majesté en fera l'essai dans la pièce d'eau
+des Suisses.
+
+-- Pardon, cher baron, dit Emmanuel en prenant le bras de Lectoure
+et en se penchant à son oreille; mais c'est un voisin de campagne
+qu'il était impossible de ne pas recevoir dans une solennité comme
+celle-ci.
+
+-- Comment donc! répondit Lectoure en employant la même précaution
+pour ne pas être entendu de celui dont il était question; mais
+vous auriez eu grand tort de m'en priver. Il entre de droit dans
+la dot de ma future épouse, et j'aurais été désolé de ne point
+faire sa connaissance.
+
+-- Monsieur de Lajarry! annonça le domestique.
+
+-- Un compagnon de chasse? dit Lectoure.
+
+-- Non, répondit monsieur de Nozay, c'est un voyageur.
+
+-- Ah! ah! fit Lectoure avec un accent qui annonçait que le
+nouveau venu n'avait que juste le temps de se mettre en garde. À
+peine cette exclamation fut-elle échappée, que le nouveau venu
+entra, revêtu d'une polonaise garnie de fourrures.
+
+-- Eh! mon cher Lajarry s'écria Emmanuel en allant au devant de
+lui et en lui donnant la main, comme vous voilà garni! Sur mon
+honneur! vous avez l'air du czar Pierre.
+
+-- C'est que, répondit Lajarry en frissonnant, quoiqu'il ne fit
+pas autrement froid, voyez-vous, mon cher comte, lorsqu'on arrive
+de Naples, prrrrrou!
+
+-- Ah! monsieur arrive de Naples! dit Lectoure en se mêlant à la
+conversation.
+
+-- En droiture, monsieur.
+
+-- Monsieur est monté sur le Vésuve?
+
+-- Non: je me suis contenté de le regarder de ma fenêtre.
+
+Et puis, continua le gentilhomme voyageur avec un accent de mépris
+très humiliant pour le volcan, ce n'est pas ce qu'il y a de plus
+curieux à Naples, le Vésuve! Une montagne qui fume! Ma cheminée en
+fait autant quand le vent vient de Belle-Isle. Et puis madame
+Lajarry avait une peur effroyable des éruptions!
+
+-- Mais vous avez visité la Grotte au Chien? continua Lectoure.
+
+-- Pour quoi faire? reprit Lajarry; pour voir une bête qui a des
+vapeurs! donnez des boulettes au premier caniche qui passe, il en
+fera autant. Et puis madame Lajarry a la passion des chiens, et
+cela lui aurait fait de la peine.
+
+-- J'espère au moins, dit Emmanuel en s'inclinant, qu'un savant
+comme vous n'aura pas négligé la Solfatare?
+
+-- Moi? je n'y ai pas mis le pied! Je me figure pardieu bien ce
+que c'est que trois ou quatre arpents de soufre, qui ne rapportent
+absolument rien que des allumettes! D'ailleurs madame Lajarry ne
+peut pas sentir l'odeur du soufre.
+
+-- Comment trouvez-vous celui-là? dit Emmanuel conduisant Lectoure
+dans la salle du contrat.
+
+-- Je ne sais si c'est parce que j'ai vu l'autre le premier,
+répondit Lectoure, mais je le préfère.
+
+-- Monsieur Paul! annonça tout à coup le domestique.
+
+-- Hein! fit Emmanuel en se retournant.
+
+-- Qu'est-ce? dit Lectoure en se dandinant. Encore un voisin de
+campagne!
+
+-- Non; celui-là c'est autre chose! répondit Emmanuel avec
+inquiétude. Comment cet homme ose-t-il se présenter ici?
+
+-- Ah! ah! roturier, hein? vilain, n'est-ce pas? mais riche? Non?
+
+Poète?... musicien?... peintre?... Eh bien! mais je vous assure,
+Emmanuel, que l'on commence à recevoir cette espèce. La
+philosophie maudite a tout confondu. Que voulez-vous, mon cher, il
+faut en prendre bravement son parti. On est arrivé là. Un artiste
+s'assied près d'un grand seigneur, le coudoie, le salue du coin du
+chapeau, reste sur son siège quand il se lève; ils parlent
+ensemble des choses de la cour, ils ricanent, ils plaisantent, ils
+chamaillent. C'est un mauvais goût de très bon ton.
+
+-- Vous vous trompez, Lectoure, répondit Emmanuel; ce n'est ni un
+poète, ni un peintre, ni un musicien, c'est un homme à qui je dois
+parler seul. Écartez donc Nozay, tandis que j'écarterai Lajarry.
+
+À ces mots, les deux jeunes gens prirent chacun le bras d'un des
+deux campagnards, et s'éloignèrent en parlant chasse et voyages.
+
+À peine les portes latérales s'étaient-elles refermées derrière
+eux, que Paul parut à celle du milieu.
+
+Il entra dans cette chambre qu'il connaissait déjà, et dont chaque
+angle cachait une porte, l'une donnant dans une bibliothèque et
+l'autre dans le cabinet où il avait attendu, lors de sa première
+visite, le résultat de la conférence entre Marguerite et Emmanuel.
+Puis, s'approchant de la table, il resta un instant debout,
+regardant alternativement ces deux portes, comme s'il se fût
+attendu à voir ouvrir l'une ou l'autre. Son espérance ne fut pas
+trompée.
+
+Au bout d'un instant, celle de la bibliothèque s'entr'ouvrit, et
+il aperçut dans l'ombre une forme blanche. Il s'élança vers elle.
+
+-- Est-ce vous, Marguerite? lui dit-il.
+
+-- Oui, répondit une voix tremblante.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Je lui ai tout dit.
+
+-- Et?
+
+-- Et dans dix minutes on signe le contrat -- Je m'en doutais:
+c'est un misérable!
+
+-- Que faire? s'écria la jeune fille.
+
+-- Du courage, Marguerite!
+
+-- Du courage? Oh! je n'en ai plus.
+
+-- Voilà qui vous en rendra, lui dit Paul en lui remettant un
+billet.
+
+-- Que contient cette lettre?
+
+-- Le nom du village où vous attend votre fils et le nom de la
+femme chez qui on l'a caché.
+
+-- Mon fils!... Oh! vous êtes donc un ange! s'écria Marguerite,
+essayant de baiser la main qui lui tendait le papier.
+
+-- Silence! on vient, dit Paul. Quelque chose qu'il arrive, vous
+me retrouverez chez Achard.
+
+Marguerite referma vivement la porte sans lui répondre, car elle
+avait reconnu le bruit des pas de son frère. Paul se retourna et
+marcha à sa rencontre; les deux jeunes gens se joignirent près de
+la table.
+
+-- Je vous attendais à une autre heure, monsieur, et devant moins
+nombreuse compagnie, dit Emmanuel, rompant le premier le silence.
+
+-- Mais nous sommes seuls, ce me semble, répondit Paul en jetant
+les yeux autour de lui.
+
+-- Oui, mais c'est ici que l'on signe le contrat, et dans un
+instant le salon sera plein.
+
+-- On dit bien des choses en un instant, monsieur le comte!
+
+-- Vous avez raison, répondit Emmanuel; mais il faut rencontrer un
+homme qui n'ait pas besoin de plus d'un instant pour les
+comprendre.
+
+-- J'écoute, dit Paul.
+
+-- Vous m'avez parlé de lettres, continua Emmanuel se rapprochant
+encore de son interlocuteur et baissant la voix.
+
+-- C'est vrai, répondit Paul avec le même calme.
+
+-- Vous avez fixé un prix à ces lettres?
+
+-- C'est encore vrai.
+
+-- Eh bien! si vous êtes homme d'honneur, pour cette somme
+renfermée dans ce portefeuille, vous devez être prêt à me les
+rendre.
+
+-- Oui, répondit Paul, oui, monsieur; il en était ainsi tant que
+j'ai cru que votre soeur, oubliant les serments faits, la faute
+commise, et jusqu'à l'enfant qu'elle avait mis au jour, secondait
+votre ambition de son parjure. Alors je pensai que c'était un
+baptême de larmes assez amer d'entrer dans le monde sans nom et
+sans famille, pour ne pas du moins y entrer sans fortune. Et je
+vous avais demandé, il est vrai, cette somme en échange de ces
+lettres. Mais aujourd'hui la position est changée, monsieur. J'ai
+vu votre soeur se jeter à vos genoux, je l'ai entendue vous
+supplier de ne point la forcer à ce mariage infâme; et ni prières,
+ni supplications, ni larmes n'ont eu de pouvoir sur votre coeur.
+C'est donc aujourd'hui à moi, qui tiens votre honneur et celui de
+votre famille entre mes mains, c'est donc à moi de sauver la mère
+du désespoir, comme je voulais sauver l'enfant de la misère. Ces
+lettres, monsieur, vous seront remises lorsque, sur cette table,
+au lieu du contrat de mariage de votre soeur avec le baron de
+Lectoure, nous signerons celui de mademoiselle Marguerite d'Auray
+avec monsieur Anatole de Lusignan.
+
+-- Jamais, monsieur, jamais.
+
+-- Vous ne les aurez cependant qu'à cette condition, comte.
+
+-- Oh! peut-être y a-t-il bien quelque moyen de vous forcer à les
+rendre.
+
+-- Je n'en connais pas, répondit froidement Paul.
+
+-- Voulez-vous me rendre ces lettres, monsieur?
+
+-- Comte, dit Paul regardant Emmanuel avec une expression de
+physionomie inexplicable pour le jeune homme, comte, écoutez-moi.
+
+-- Voulez-vous me rendre ces lettres, monsieur!
+
+-- Comte...
+
+-- Oui, ou non!
+
+-- Deux mots...
+
+-- Oui, ou non!
+
+-- Non, dit froidement Paul.
+
+-- Eh bien! monsieur, vous avez votre épée au côté, comme moi la
+mienne; nous sommes gentilshommes tous deux, ou je veux bien
+croire que vous l'êtes. Sortons, monsieur, sortons; que l'un de
+nous deux rentre seul, et que celui-là, libre et fort de la mort
+de l'autre, fasse alors ce qu'il voudra.
+
+-- Je regrette de ne pouvoir accepter l'offre, monsieur le comte.
+
+-- Comment! vous avez sur le corps cet uniforme, au cou cette
+croix, au côté cette épée, et vous refusez un duel!
+
+-- Oui, Emmanuel, je le refuse.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que je ne puis me battre avec vous, comte. Croyez ce que
+je vous dis.
+
+-- Vous ne pouvez vous battre avec moi?
+
+-- Sur l'honneur!
+
+-- Vous ne pouvez vous battre avec moi, dites-vous?
+
+En ce moment un éclat de rire se fit entendre derrière les deux
+jeunes gens; Paul et Emmanuel se retournèrent, Lectoure était
+derrière eux.
+
+-- Mais, continua Paul en étendant la main vers le baron, je puis
+me battre avec monsieur, qui est un misérable et un infâme!
+
+Une rougeur brûlante passa sur le visage de Lectoure comme le
+reflet d'une flamme. Il fit un mouvement pour marcher à Paul, puis
+il s'arrêta.
+
+-- C'est bien, monsieur, lui dit-il, envoyez votre témoin à
+Emmanuel; ils arrangeront toute l'affaire.
+
+-- Vous comprenez que ce n'est entre nous que partie remise, dit
+Emmanuel.
+
+-- Silence! répondit Paul, on annonce votre mère.
+
+-- Oui, silence, et à demain! Lectoure, ajouta Emmanuel, allons au
+devant de ma mère.
+
+Paul regarda en silence s'éloigner ces deux jeunes gens, puis il
+rentra dans le cabinet qu'il connaissait déjà pour s'y être
+enfermé une première fois.
+
+
+Chapitre XIII
+Au moment où le capitaine Paul entrait dans le cabinet, la
+marquise se présentait à la porte du salon, suivie du notaire et
+des différentes personnes invitées à la signature du contrat.
+Quelque solennelle que fût la circonstance, la marquise n'avait
+pas cru devoir renoncer à ses habits de deuil, et, vêtue de noir
+comme d'habitude, elle précédait de quelques instants le marquis,
+qu'aucun de ceux qui se trouvaient là, même son fils, n'avait vu
+depuis des années. Telle était la puissance des traditions de
+l'étiquette, que la marquise n'avait point voulu que l'on signât
+le contrat de sa fille sans que le chef de la famille, tout
+insensé qu'il était, présidât à cette cérémonie. Quelque peu
+disposé que fût Lectoure à se laisser intimider, la marquise
+produisit sur lui son effet habituel, et la voyant entrer si grave
+et si digne, il s'inclina avec un sentiment de profond respect.
+
+-- Je suis reconnaissante, messieurs, dit la marquise en saluant
+ceux qui l'accompagnaient, de l'honneur que vous voulez bien me
+faire en assistant aux fiançailles de mademoiselle Marguerite
+d'Auray avec monsieur le baron de Lectoure. Aussi ai-je désiré que
+le marquis, tout souffrant qu'il est, assistât à cette réunion et
+vous remerciât, du moins par sa présence, s'il ne peut le faire
+par ses paroles. Vous connaissez sa situation, vous ne vous
+étonnerez donc point si quelques mots sans suite...
+
+-- Oui, madame, interrompit Lectoure, nous savons le malheur qui
+l'a frappé, et nous admirons la femme dévouée qui, depuis vingt
+ans, supporte la moitié de ce malheur.
+
+-- Vous le voyez, madame, dit Emmanuel en s'approchant à son tour
+et en baisant la main de sa mère, tout le monde est à genoux
+devant votre piété conjugale.
+
+-- Où est Marguerite? murmura la marquise à demi-voix.
+
+-- Elle était là il n'y a qu'un instant, répondit Emmanuel.
+
+-- Faites-la prévenir, continua la marquise sur le même ton.
+
+-- Le marquis d'Auray! annonça alors le domestique.
+
+Chacun s'écarta de manière à démasquer la porte, et tous les yeux
+se tournèrent du côté où ce nouveau personnage devait apparaître.
+Cette curiosité ne tarda point à être satisfaite; le marquis
+s'avança presque aussitôt, soutenu par deux domestiques.
+
+C'était un vieillard dont la figure, malgré les traces de
+souffrances qui l'avaient sillonnée, conservait encore l'aspect de
+noblesse et de dignité qui en avait fait un des hommes les plus
+distingués de la cour. Ses grands yeux caves et fiévreux se
+promenaient sur toute l'assemblée avec une expression étrange
+d'étonnement. Il avait son costume de maître de camp, portait
+l'ordre du Saint-Esprit au cou, et celui de Saint-Louis à la
+boutonnière. Il s'avança lentement, sans prononcer une parole. Les
+deux valets le conduisirent, au milieu d'un profond silence, vers
+un fauteuil sur lequel il s'assit; après quoi ils se retirèrent.
+La marquise se plaça à sa droite. Le notaire tira le contrat du
+portefeuille et le lut à haute voix. Le marquis et la marquise
+reconnaissaient cinq cent mille francs à Lectoure, et
+constituaient en dot la même somme à Marguerite.
+
+Pendant toute cette lecture, la marquise, malgré son apparente
+impassibilité, avait donné quelques marques d'inquiétude.
+
+Enfin, comme le notaire reposait le contrat sur la table, Emmanuel
+rentra et se rapprocha de sa mère:
+
+-- Et Marguerite? dit la marquise.
+
+-- Elle me suit, répondit Emmanuel.
+
+-- Madame! murmura Marguerite entrouvrant la porte et en joignant
+les mains.
+
+La marquise fit semblant de ne pas l'entendre, et montrant du
+doigt la plume:
+
+-- À vous, monsieur le baron, dit-elle.
+
+Lectoure s'approcha de la table, prit la plume et signa.
+
+-- Madame! dit une seconde fois Marguerite d'une voix suppliante
+et en faisant un pas vers sa mère.
+
+-- Passez la plume à votre fiancée, monsieur de Lectoure, dit la
+marquise.
+
+Le baron fit le tour de la table et s'approcha de Marguerite.
+
+-- Madame! dit une troisième fois celle-ci avec un accent de voix
+si plein de larmes, qu'il retentit jusqu'au fond de tous les
+coeurs, et que le marquis lui-même leva la tête.
+
+-- Signez, dit la marquise en indiquant du doigt le contrat de
+mariage.
+
+-- Oh! mon père! mon père! s'écria Marguerite en se jetant aux
+pieds du marquis.
+
+-- Que faites-vous? dit la marquise s'appuyant sur le bras du
+fauteuil de son mari et se penchant devant lui. Êtes-vous folle,
+mademoiselle?
+
+-- Mon père! mon père! dit Marguerite entourant le marquis de ses
+bras; mon père, prenez pitié de moi!... mon père, sauvez votre
+fille!
+
+-- Marguerite! murmura la marquise avec un accent terrible de
+menace.
+
+-- Madame, répondit celle-ci, je ne puis m'adresser à vous.
+Laissez-moi donc implorer mon père. À moins, continua-t-elle en
+montrant le notaire avec un geste ferme et décidé, que vous
+n'aimiez mieux que j'invoque la loi!
+
+-- Allons, dit la marquise en se relevant et avec un accent
+d'amère ironie, c'est une scène de famille, et ces sortes de
+choses, fort attendrissantes pour les grands-parents sont en
+général assez fastidieuses aux étrangers. Messieurs, vous
+trouverez des rafraîchissements dans les chambres voisines. Mon
+fils, faites les honneurs. Monsieur le baron, pardonnez...
+
+Emmanuel et Lectoure s'inclinèrent en silence et se retirèrent,
+suivis de toute l'assemblée. La marquise demeura immobile jusqu'à
+ce que le dernier assistant fût éloigné, puis elle alla fermer les
+portes, et revenant près du marquis que Marguerite tenait toujours
+embrassé:
+
+-- Maintenant, dit-elle, qu'il n'y a plus ici que ceux qui ont le
+droit de vous donner des ordres, signez ou sortez, mademoiselle!
+
+-- Par pitié, madame, par pitié! dit Marguerite, n'exigez pas de
+moi cette infamie!
+
+-- Ne m'avez-vous pas entendu? dit la marquise donnant à sa voix
+un accent impératif auquel il semblait impossible que l'on pût
+résister, et faut-il que je le répète? Signez ou sortez!
+
+-- Oh! mon père! mon père! s'écria Marguerite; grâce pour moi!
+grâce! Non, non, il ne sera pas dit que, depuis dix ans que je
+n'ai vu mon père, on m'arrachera de ses bras au moment où je le
+revois! et cela sans qu'il m'ait reconnue, sans qu'il m'ait
+embrassée! Mon père!... c'est moi... c'est votre fille!...
+
+-- Qu'est-ce que cette voix qui m'implore? murmura le marquis.
+Qu'est-ce que cette enfant qui m'appelle son père?
+
+-- Cette voix, dit la marquise saisissant le bras de sa fille,
+c'est une voix qui s'élève contre les droits de la nature! Cette
+enfant, c'est une fille rebelle!
+
+-- Mon père, s'écria Marguerite, regardez-moi!... sauvez-moi!...
+défendez-moi!... je suis Marguerite!
+
+-- Marguerite?... Marguerite?... balbutia le marquis; j'ai eu
+autrefois un enfant de ce nom.
+
+-- C'est moi!... c'est moi!... reprit Marguerite; c'est moi qui
+suis votre enfant! c'est moi qui suis votre fille!
+
+-- Il n'y a d'enfants que ceux qui obéissent! dit la marquise.
+Obéissez, et vous aurez le droit de dire que vous êtes notre
+fille.
+
+-- Oh! à vous, mon père!... Oui, à vous, je suis prête à obéir.
+Mais vous ne l'ordonnez pas, vous!... Vous ne voulez pas que je
+sois malheureuse!... malheureuse à désespérer!... malheureuse à
+mourir!
+
+-- Viens! viens! dit le marquis, la retenant et la pressant à son
+tour dans ses bras. Oh! c'est une sensation inconnue et délicieuse
+que celle que j'éprouve! Et maintenant... attends!... attends!...
+Il porta la main à son front. Il me semble que je me souviens!
+
+-- Monsieur, s'écria la marquise, dites-lui qu'elle doit obéir,
+que Dieu maudit les enfants rebelles; dites-lui cela plutôt que de
+l'encourager dans son impiété!
+
+Le marquis releva lentement la tête et fixa ses yeux ardents sur
+sa femme; puis d'une voix lente:
+
+-- Prenez garde, madame, lui dit-il, prenez garde! Ne vous ai-je
+pas dis que je commençais à me souvenir? Puis laissant retomber
+son front sur celui de Marguerite, de manière à ce que ses cheveux
+blancs se mêlassent aux cheveux noirs de la jeune fille: Parle!
+parle! continua-t-il. Qu'as-tu, mon enfant? dis-moi cela.
+
+-- Oh! je suis bien malheureuse!
+
+-- Tout le monde est donc malheureux ici! s'écria le marquis.
+Cheveux noirs et cheveux blancs!... enfant et vieillard!... Oh!
+moi aussi, moi aussi... je suis bien malheureux, va!
+
+-- Monsieur, remontez dans votre appartement! il le faut, dit la
+marquise.
+
+-- Oui, pour que je me retrouve encore face à face avec vous!
+enfermé comme un prisonnier!... C'est bon quand je suis fou,
+madame!
+
+-- Oui, oui, mon père, vous avez raison. Il y a bien assez
+longtemps que ma mère se dévoue. Il est temps que ce soit votre
+fille. Mon père, prenez-moi, je ne vous quitterai ni jour ni nuit.
+Vous n'aurez qu'à faire un geste, qu'à dire une parole: je vous
+servirai à genoux!...
+
+-- Oh! tu n'aurais pas le courage de le faire!
+
+-- Si, mon père; si! je le ferai. Aussi vrai que je suis votre
+fille!
+
+La marquise se tordit les bras d'impatience.
+
+-- Si tu es ma fille, reprit le marquis, pourquoi, depuis dix ans,
+ne t'ai-je pas vue?
+
+-- Parce qu'on m'a dit que vous ne vouliez pas me voir, mon père;
+parce qu'on m'a dit que vous ne m'aimiez pas.
+
+-- On t'a dit que je ne voulais pas te voir, figure d'ange!
+s'écria le marquis lui prenant la tête entre les mains et la
+regardant avec amour; on t'a dit cela! on t'a dit qu'un pauvre
+damné ne voulait pas du ciel! Eh! qui donc a dit qu'un père ne
+voulait pas voir sa fille? qui donc a osé dire à un enfant:
+«Enfant, ton père ne t'aime pas!»
+
+-- Moi, dit la marquise en essayant une dernière fois d'arracher
+Marguerite des bras de son père.
+
+-- Vous! interrompit le marquis; c'est vous! Mais vous avez donc
+reçu la mission fatale de me tromper dans toutes mes affections!
+Il faut donc que toutes mes douleurs prennent leur source en vous!
+il faut donc que vous brisiez aujourd'hui le coeur du père comme
+vous avez brisé il y a vingt ans le coeur de l'époux!
+
+-- Vous délirez, monsieur, dit la marquise, lâchant sa fille et
+passant à la droite du marquis. Taisez-vous, taisez-vous!
+
+-- Non, madame, non, je ne délire pas! répondit le marquis;
+non!... non!... dites plutôt... dites, et ce sera la vérité, dites
+que je suis entre un ange qui veut me rappeler à la raison et un
+démon qui veut me rendre à la folie! non! je ne suis plus
+insensé!... faut-il que je vous le prouve? Il se souleva en
+appuyant les mains sur les bras de son fauteuil. Faut-il que je
+vous parle de lettres? d'adultère? de duel?
+
+-- Je vous dis, répondit la marquise en lui saisissant le bras, je
+vous dis que vous êtes plus abandonné de Dieu que jamais, lorsque
+vous dites de pareilles choses, sans songer aux oreilles qui nous
+écoutent!... Baissez les yeux, monsieur; regardez qui est là, et
+osez dire que vous n'êtes pas fou!
+
+-- Vous avez raison, dit le marquis en retombant sur son fauteuil.
+Elle a raison, ta mère, continua-t-il en s'adressant à Marguerite;
+c'est moi qui suis un insensé; et il faut croire, non à ce que je
+dis, mais à ce qu'elle dit, elle. Ta mère! c'est le dévouement,
+c'est la vertu. Aussi, elle n'a ni insomnie, ni remords, ni
+délire. Que veut-elle, ta mère?
+
+-- Mon malheur, mon père! s'écria Marguerite; mon malheur éternel!
+
+-- Et comment puis-je l'empêcher, ce malheur, moi? dit avec un
+accent déchirant le malheureux vieillard. Comment puis-je
+empêcher, moi, pauvre fou, qui crois toujours voir du sang couler
+d'une blessure! qui crois toujours entendre une tombe qui parle!
+
+-- Oh! vous pouvez tout! Dites un mot, et je suis sauvée! On veut
+me marier. Le marquis renversa la tête en arrière. Écoutez-moi
+donc!... On veut me marier à un homme que je n'aime pas!...
+comprenez-vous?... à un misérable!... et l'on vous a amené ici...
+dans ce fauteuil... devant cette table... vous, vous, mon père...
+pour signer ce contrat infâme! là... là... tenez... ce contrat que
+voici!
+
+-- Sans me consulter! répondit le marquis en prenant le contrat;
+sans me demander si je veux ou si je ne veux pas! Me croit-on
+mort? et si l'on me croit mort, me craint-on moins qu'un
+spectre?... Ce mariage ferait ton malheur, as-tu dit?
+
+-- Éternel! éternel! s'écria Marguerite.
+
+-- Eh bien! ce mariage ne se fera pas!
+
+-- J'ai engagé votre parole et la mienne, votre nom et le mien,
+dit la marquise avec d'autant plus de force qu'elle sentait le
+pouvoir lui échapper.
+
+-- Ce mariage ne se fera pas, vous dis-je, répondit le marquis
+d'une voix qui couvrait la sienne. C'est une chose trop terrible,
+continua-t-il d'un accent sombre et caverneux, qu'un mariage où
+une femme n'aime pas son mari! cela rend fou... Moi, la marquise
+m'a toujours aimé... aimé fidèlement. Ce qui me rend fou... moi,
+c'est autre chose.
+
+Un éclair de joie infernale brilla dans les yeux de la marquise,
+car elle vit à l'exaltation des paroles du marquis et à la terreur
+peinte dans ses yeux que la folie était près de revenir.
+
+-- Ce contrat? continua le marquis... Et il s'apprêta à le
+déchirer. La marquise y porta vivement la main. Marguerite
+semblait suspendue par un fil entre le ciel et l'enfer.
+
+-- Ce qui me rend fou, moi, reprit le marquis, c'est une tombe qui
+se rouvre! c'est un spectre qui sort de terre! c'est un fantôme
+qui vient! qui me parle! qui me dit!...
+
+-- «Vos jours sont à moi!» murmura à l'oreille de son mari la
+marquise, répétant les dernières paroles de Morlaix mourant, «je
+pourrais les prendre.» -- L'entends-tu! l'entends-tu! s'écria le
+marquis, tremblant affreusement et se levant comme pour fuir.
+
+-- Mon père! mon père! revenez à vous! Il n'y a pas de tombe, il
+n'y a pas de spectre, il n'y a pas de fantôme. Ces paroles...
+c'est la marquise...
+
+-- «Mais je veux que vous viviez,» continua celle-ci, achevant
+l'oeuvre qu'elle avait commencée, «pour me pardonner comme je vous
+pardonne.» -- Grâce! Morlaix, grâce! cria le marquis retombant sur
+son fauteuil, les cheveux dressés de terreur et la sueur de
+l'effroi sur le front.
+
+-- Mon père! mon père!
+
+-- Vous voyez que votre père est insensé, dit la marquise
+triomphante. Laissez-le!...
+
+-- Oh! dit Marguerite, oh! Dieu fera un miracle, je l'espère. Mon
+amour, mes caresses, mes larmes, le rendront à la raison.
+
+-- Essayez! répondit froidement la marquise, abandonnant à sa
+fille le marquis sans volonté, sans voix et presque sans
+connaissance.
+
+-- Mon père!... dit Marguerite d'une voix déchirante.
+
+Le marquis resta impassible.
+
+-- Monsieur! dit la marquise d'un ton impératif.
+
+-- Hein!... hein!... fit le marquis frissonnant.
+
+-- Mon père! mon père!... cria Marguerite en se tordant les bras
+et se renversant de désespoir; mon père, à moi! à moi!
+
+-- Prenez cette plume et signez, dit la marquise, lui mettant la
+plume à la main et la main sur le contrat. Il le faut!... je le
+veux!
+
+-- Oh! maintenant je suis perdue!... s'écria Marguerite, écrasée
+de la lutte et se sentant sans force pour la soutenir.
+
+Mais au moment où le marquis, vaincu, allait signer; où la
+marquise, triomphante, se félicitait de sa victoire; où
+Marguerite, désespérée, était près de fuir, un incident inattendu
+vint changer tout à coup la face des choses. La porte du cabinet
+s'ouvrit, et Paul, qui avait assisté, invisible, à cette scène,
+apparut tout à coup.
+
+-- Madame la marquise d'Auray, dit-il, avant que ce contrat ne se
+signe, un mot!
+
+-- Qui m'appelle? dit la marquise, essayant de distinguer celui
+qui lui parlait dans l'éloignement, et par conséquent dans
+l'ombre.
+
+-- Je connais cette voix! s'écria le marquis, tressaillant comme
+si un fer rouge l'eût touché.
+
+Paul fit trois pas et entra dans le cercle de lumière que
+répandait le lustre.
+
+-- Est-ce un spectre? s'écria à son tour la marquise, frappée de
+la ressemblance du jeune homme avec son ancien amant.
+
+-- Je connais ce visage! murmura le marquis, croyant revoir
+l'homme qu'il avait tué.
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu! protégez-moi! balbutia Marguerite, à genoux
+et les bras vers le ciel.
+
+-- Morlaix! Morlaix! dit le marquis, se levant et marchant à Paul.
+Morlaix! Morlaix! pardon!... grâce!...
+
+Et il tomba de toute sa hauteur, évanoui, sur le plancher.
+
+-- Mon père! s'écria Marguerite en se précipitant vers lui.
+
+En ce moment un domestique entra tout effaré, et s'adressant à la
+marquise:
+
+-- Madame, lui dit-il, Achard fait demander le prêtre et le
+médecin du château. Il se meurt!
+
+-- Dites-lui, répondit la marquise, lui montrant le corps que sa
+fille était inutilement occupée à rappeler à la vie, dites-lui que
+tous deux sont retenus auprès du marquis.
+
+
+Chapitre XIV
+Comme on l'a vu à la fin du chapitre précédent, Dieu, par une de
+ces combinaisons étranges de sa providence que les hommes aveugles
+attribuent presque toujours au hasard, rappelait à lui en même
+temps, pour qu'ils lui rendissent le même compte, le noble marquis
+d'Auray et le pauvre Achard. Nous avons vu le premier, frappé à la
+vue de Paul, portrait vivant de son père, comme d'un coup de
+foudre, tomber sans connaissance aux pieds du jeune homme,
+épouvanté lui-même de l'effet terrible qu'il avait produit. Quant
+à Achard, les circonstances, qui avaient amené son agonie en même
+temps que celle du marquis, ressortaient, quoique différentes, du
+même drame et de la même situation. La vue de Paul, sur l'un comme
+sur l'autre, avait causé une émotion funeste à celui-ci par
+l'excès de la terreur, à celui-là par l'excès de la joie. Pendant
+la journée qui avait précédé la signature du contrat, Achard
+s'était donc senti plus faible que d'habitude.
+
+Toutefois, le soir, il n'en était pas moins sorti pour aller faire
+sa prière ordinaire à la tombe de son maître. De là il avait vu,
+avec une piété plus profonde que jamais, ce spectacle toujours
+nouveau et toujours splendide du soleil qui se couche dans
+l'Océan; il avait suivi la dégradation de sa lumière pourprée: et
+comme si ce flambeau du monde attirait à lui son âme, il avait
+senti s'éteindre ses forces avec le dernier rayon du jour; de
+sorte que, quand le domestique du château vint le soir, comme
+d'habitude, afin de prendre ses ordres, ne le rencontrant pas dans
+sa chambre, il s'était mis à le chercher au dehors; et comme sa
+promenade ordinaire était connue, il l'avait bientôt trouvé au
+pied du grand chêne, évanoui sur la fosse de son maître, fidèle
+jusqu'à la fin à cette religion de la tombe qui avait été le
+sentiment exclusif des dernières années de sa vie. Alors le
+domestique l'avait pris dans ses bras et l'avait rapporté chez
+lui; puis, tout effrayé de cet accident inattendu, il était
+accouru réclamer auprès de la marquise les derniers secours du
+médecin et du prêtre, que celle-ci avait refusés, sous le prétexte
+qu'à cette heure ils étaient aussi nécessaires au marquis qu'au
+vieux serviteur, et que la hiérarchie des rangs, puissante
+jusqu'en face de la mort, donnait à son époux le privilège d'en
+user le premier.
+
+Mais cette nouvelle, annoncée à la marquise dans ce moment de
+paroxysme suprême où les différents intérêts et les différentes
+passions jetaient les acteurs de ce drame intime dont nous nous
+sommes fait l'historien, cette nouvelle avait été entendue de
+Paul.
+
+Jugeant impossible la signature du contrat dans l'état où était le
+marquis, il n'avait pris que le temps de rappeler une seconde fois
+à Marguerite qu'elle le retrouverait chez Achard, si elle avait
+besoin de lui: après quoi il s'était élancé dans le parc, et
+s'orientant au milieu de ses allées et de ses massifs avec cette
+habileté du marin qui lit tout chemin au ciel, il avait retrouvé
+la maison et était entré tout haletant dans la chambre du
+vieillard au moment où celui-ci commençait à reprendre ses sens,
+et s'était jeté dans ses bras. Alors la joie avait rendu quelque
+force au vieux serviteur, sûr au moins de mourir sur le coeur d'un
+ami.
+
+-- Oh! c'est toi! c'est toi! s'écria le vieillard, je n'espérais
+pas te revoir.
+
+-- Et tu as pu penser que j'apprendrais ton état, s'écria Paul, et
+que je n'accourrais pas à l'instant!
+
+-- Mais je ne savais où te chercher, moi; où te faire dire que je
+voulais te voir une dernière fois avant de mourir.
+
+-- J'étais au château, père; j'ai tout appris et je suis accouru.
+
+-- Et comment étais-tu au château? dit le vieillard étonné.
+
+Paul lui raconta tout.
+
+-- Providence de Dieu! murmura Achard lorsque Paul eut terminé son
+récit, que tes décrets sont cachés et inévitables! Toi qui au bout
+de vingt années ramènes le jeune homme au berceau de l'enfant, et
+qui tues l'assassin du père par le seul aspect du fils!
+
+-- Oui, oui, cela s'est passé ainsi, répondit Paul; et c'est cette
+même Providence qui me conduit à toi pour que je te sauve. Car, je
+le sais, ils t'ont refusé le médecin et le prêtre.
+
+-- Nous aurions dû cependant partager, en bonne justice, répondit
+Achard. Le marquis, puisqu'il craint la mort, n'avait qu'à garder
+le médecin, et à moi, qui suis las de la vie, m'envoyer le prêtre.
+
+-- Je puis monter à cheval, s'écria Paul, et avant une heure ...
+
+-- Dans une heure il sera trop tard, dit le mourant d'une voix
+affaiblie. Un prêtre!... un prêtre seul!... Je ne demandais qu'un
+prêtre.
+
+-- Père, répondit Paul, je ne puis le remplacer, je le sais, dans
+ses fonctions sacrées; mais nous parlerons de Dieu ensemble, de sa
+grandeur, de sa bonté.
+
+-- Oui, mais terminons d'abord avec les choses de la terre, pour
+ne plus penser qu'à celles du ciel. Tu dis que, comme moi, le
+marquis se meurt?
+
+-- Je l'ai laissé agonisant.
+
+-- Tu sais qu'aussitôt après sa mort, les papiers renfermés dans
+cette armoire, et qui constatent ta naissance, t'appartiennent de
+droit?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Si je meurs avant lui, si je meurs sans prêtre, à qui confier
+ce dépôt? Le vieillard se souleva, et lui montra sous le chevet de
+son lit une clef. Tu prendras cette clef: elle ouvre cette
+armoire; tu y trouveras une cassette. Tu es homme d'honneur, jure-
+moi que tu n'ouvriras cette cassette que lorsque le marquis sera
+mort.
+
+-- Je vous le jure! dit Paul en étendant solennellement la main
+vers le crucifix cloué au-dessus du chevet.
+
+-- C'est bien, répondit Achard. Maintenant je mourrai tranquille.
+
+-- Vous le pouvez, car le fils vous tient la main dans ce monde,
+et le père vous la tend dans le ciel.
+
+-- Crois-tu, enfant, qu'il sera content de ma fidélité?
+
+-- Jamais roi n'a été obéi pendant sa vie comme lui l'aura été
+après sa mort.
+
+-- Oui, murmura le vieillard d'une voix sombre, oui, je n'ai été
+que trop exact à suivre ses commandements. J'aurais dû ne pas
+souffrir ce duel, j'aurais dû me refuser à en être le témoin.
+Écoute, Paul: voilà ce que je voulais dire à un prêtre, car c'est
+la seule chose qui charge ma conscience; écoute: il y a des
+moments de doute où j'ai regardé ce duel solitaire comme un
+assassinat. Alors...alors, comprends-tu, Paul? c'est que je ne
+serais plus témoin, je serais complice!
+
+-- Mon père, répondit Paul, je ne sais si les lois de la terre
+sont toujours d'accord avec les lois du ciel, et si l'honneur
+selon les hommes est la vertu selon le Seigneur; je ne sais si
+notre Église, ennemie du sang, permet que l'offensé tente de
+venger lui-même son injure sur l'offenseur, et si, dans ce cas, le
+jugement de Dieu dirige toujours ou la balle du pistolet ou la
+pointe de l'épée. Ce sont là des questions qu'on décide, non pas
+avec le raisonnement, mais avec la conscience. Eh bien! ma
+conscience me dit qu'à ta place j'aurais fait ce que tu as fait.
+Si la conscience, qui me trompe, t'a trompé aussi, plus qu'un
+prêtre, j'ai, dans cette circonstance, le droit de te pardonner;
+et, en mon nom et en celui de mon père, je te pardonne!
+
+-- Merci! merci! s'écria le vieillard en pressant les mains du
+jeune homme; merci! car voilà des paroles comme il en faut à l'âme
+d'un mourant. Un remords est une chose terrible, vois-tu! un
+remords conduit à douter de Dieu. Car, une fois qu'il n'y a plus
+de juge, il n'y a plus de jugement.
+
+-- Écoute, dit Paul avec cet accent poétique et solennel qui lui
+était particulier; moi aussi j'ai souvent douté de Dieu. Car,
+isolé et perdu comme je l'étais dans le monde, sans famille et
+sans appui sur la terre, je cherchais un appui dans le Seigneur,
+et je demandais à tout ce qui m'entourait une preuve de son
+existence. Souvent je m'arrêtais au pied de l'une de ces croix qui
+bordent le chemin, et, les yeux fixés sur le Sauveur des hommes,
+je demandais en pleurant une certitude de son existence et de sa
+mission; je demandais que son oeil s'abaissât vers moi; je
+demandais qu'une goutte de sang tombât de sa blessure, ou qu'un
+soupir sortît de sa bouche. Le crucifix restait immobile, et je me
+relevais le désespoir dans le coeur en disant: «Si je savais où
+trouver la tombe de mon père, je l'interrogerais comme Hamlet le
+fantôme, et elle me répondrait peut-être!»
+
+-- Pauvre enfant!
+
+-- Alors, j'entrais dans une église, continua Paul, dans une de
+ces églises du Nord, tu sais, sombre, religieuse, chrétienne. Et
+je me sentais inondé de tristesse, mais la tristesse n'est pas la
+foi! Je m'approchais de l'autel, je m'agenouillais devant le
+tabernacle où l'on dit que Dieu habite; j'appuyais mon front
+contre le marbre des marches; et lorsque j'étais resté prosterné,
+perdu dans mon doute pendant des heures, je relevais la tête,
+espérant que ce Dieu que je cherchais se manifesterait enfin à moi
+par un rayon de sa gloire, ou par un éclair de sa puissance. Mais
+l'église restait sombre comme le crucifix était resté immobile, et
+je me précipitais sous son portique comme un insensé, en disant:
+«Seigneur! Seigneur! si tu existais, tu te révélerais aux hommes.
+Tu veux donc que les hommes doutent de toi, puisque tu peux te
+révéler à eux, et que tu ne le fais pas.»
+
+-- Prends garde à ce que tu me dis, Paul, s'écria le vieillard;
+prends garde que le doute de ton coeur n'atteigne le mien! Tu as
+du temps pour croire, toi, tandis que moi... je vais mourir!
+
+-- Attends, père, attends, continua Paul avec une voix douce et un
+visage calme, je n'ai pas fini. C'est alors que je me suis dit:
+«Le crucifix du chemin, l'église des villes, sont l'oeuvre de
+l'homme. Cherchons Dieu dans l'oeuvre de Dieu.» Dès ce moment, mon
+père, a commencé cette vie errante qui restera un mystère éternel
+entre le ciel, la mer et moi... Elle m'a égaré dans les solitudes
+de l'Amérique, car je pensais que plus un monde était nouveau,
+plus il avait dû garder empreinte la main de Dieu! Je ne m'étais
+pas trompé. Là, souvent, dans ces forêts vierges où le premier
+peut-être parmi les hommes j'avais pénétré sans autre abri que le
+ciel, sans autre couche que la terre, abîmé dans une seule pensée,
+j'ai écouté ces mille bruits divers du monde qui s'endort et de la
+nature qui s'éveille.
+
+Longtemps encore je suis resté sans comprendre cette langue
+inconnue que forment en se mêlant ensemble le murmure des fleuves,
+la vapeur des lacs, le bruissement des forêts et le parfum des
+fleurs. Enfin peu à peu se souleva le voile qui couvrait mes yeux,
+et le poids qui oppressait mon coeur. Dès lors je commençai à
+croire que ces rumeurs du soir et ces bruits du crépuscule
+n'étaient qu'un hymne universel par lequel les choses créées
+rendaient grâces au Créateur.
+
+-- Mon Dieu! dit le mourant, joignant les mains et levant les yeux
+au ciel avec l'expression de la foi; mon Dieu! j'ai crié vers vous
+du fond de l'abîme, et vous m'avez entendu dans ma détresse! mon
+Dieu, je vous remercie!
+
+-- Alors, continua Paul avec une exaltation croissante, alors j'ai
+cherché sur l'Océan ce reste de conviction que me refusait la
+terre. La terre, ce n'est que l'espace; l'Océan, c'est
+l'immensité. L'Océan, c'est ce qu'il y a de plus grand, de plus
+fort et de plus puissant après Dieu! L'Océan, je l'ai entendu
+rugir comme un lion irrité, puis, à la voix de son maître, se
+coucher comme un chien soumis; je l'ai senti se dresser comme un
+Titan qui veut escalader le ciel, puis, sous le fouet de l'orage,
+je l'ai entendu se plaindre comme un enfant qui pleure. Je l'ai vu
+lancer des vagues au-devant de l'éclair, et essayer d'éteindre la
+foudre avec son écume, puis s'aplanir comme un miroir, et
+réfléchir jusqu'à la dernière étoile du ciel. Sur la terre,
+j'avais reconnu l'existence de Dieu; sur l'Océan, je reconnus son
+pouvoir. Dans la solitude, comme Moïse, j'avais entendu la voix du
+Seigneur; mais, pendant l'orage, je le vis, comme Ézéchiel, passer
+avec la tempête. Dès lors, mon père, dès lors, le doute fut à
+jamais chassé loin de moi, et, le soir du premier ouragan, je crus
+et je priai.
+
+-- Je crois en Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la
+terre, dit le vieillard d'une voix ardente de foi; et il continua
+ainsi le Symbole des apôtres jusqu'à sa dernière ligne. Paul
+l'écouta en silence et les yeux au ciel; puis, lorsque le mourant
+eut fini:
+
+-- Ce n'est point ainsi qu'un prêtre t'eût parlé, père, dit-il en
+secouant la tête; car, moi, je t'ai parlé en marin et avec une
+voix plus habituée à prononcer des paroles de mort que de
+consolation. Pardonne-moi, père, pardonne-moi.
+
+-- Tu m'as fait prier et croire comme toi, répondit le vieillard;
+dis-moi, qu'aurait donc fait de plus un prêtre? Ce que tu m'as dit
+est simple et grand: laisse-moi penser à ce que tu m'as dit.
+
+-- Écoute! dit Paul en tressaillant.
+
+-- Quoi?
+
+-- N'as-tu pas entendu?...
+
+-- Non.
+
+-- Il m'a semblé qu'une voix en détresse... m'appelait... Entends-
+tu? entends-tu?... C'est la voix de Marguerite...
+
+-- Va au-devant d'elle, lui dit le vieillard, j'ai besoin d'être
+seul.
+
+
+Chapitre XV
+Paul s'élança dans la chambre voisine, et, comme il y mettait le
+pied, il entendit son nom répété une troisième fois tout auprès de
+l'entrée.
+
+Courant alors à la porte, il l'ouvrit avec empressement, et, sur
+le seuil, il trouva Marguerite, à qui la force avait manqué pour
+aller plus loin, et qui était tombée à genoux.
+
+-- À moi! à moi! cria-t-elle avec l'expression de la plus profonde
+terreur en apercevant Paul, et en se traînant vers lui.
+
+Paul s'élança vers Marguerite et la prit dans ses bras; elle était
+pâle et glacée. Il l'emporta dans la première chambre, la déposa
+sur un fauteuil, retourna fermer la porte, qui était restée
+ouverte; puis revenant près d'elle:
+
+-- Que craignez-vous? lui dit-il; qui vous poursuit, et comment
+venez-vous à cette heure?
+
+-- Oh! s'écria Marguerite, à toute heure du jour et de la nuit,
+j'aurais fui tant que la terre aurait pu me porter! J'aurais fui
+jusqu'à ce que je trouvasse un coeur pour y pleurer, un bras pour
+me défendre! J'aurais fui!... Paul! Paul! mon père est mort.
+
+-- Pauvre enfant! dit Paul en serrant la jeune fille dans ses
+bras. Pauvre enfant! qui s'échappe d'une maison mortuaire pour
+retomber dans une autre! qui laisse la mort au château et qui la
+retrouve dans la chaumière!
+
+-- Oui, oui, dit Marguerite, se levant, frémissante encore de
+terreur et se pressant contre Paul. La mort là-bas! la mort ici!
+Mais là-bas on meurt dans le désespoir, tandis qu'ici... ici l'on
+meurt tranquille. O Paul! Paul! oh! si vous aviez vu ce que j'ai
+vu!
+
+-- Dites-moi cela.
+
+-- Vous savez, continua la jeune fille, quelle influence terrible
+ont eue sur mon père votre voix et votre présence?
+
+-- Je le sais.
+
+-- On l'a emporté évanoui et sans parole dans son appartement.
+
+-- C'était à votre mère que je parlais, dit Paul; c'est lui qui a
+entendu: ce n'est point ma faute.
+
+-- Eh bien! vous comprenez, Paul, puisque vous avez dû tout
+entendre du cabinet où vous étiez. Mon père, mon pauvre père
+m'avait reconnue; et moi, le voyant ainsi, je n'ai pu résister à
+mon inquiétude; et, au risque d'irriter ma mère, je suis montée
+pour le voir une fois encore. La porte était fermée; je frappai
+doucement: il était revenu à lui, car j'entendis sa voix affaiblie
+demandant qui était là.
+
+-- Et votre mère? demanda Paul.
+
+-- Ma mère? dit Marguerite; elle était absente et l'avait enfermé
+en sortant, comme elle aurait fait d'un enfant. Mais lorsqu'il eut
+reconnu ma voix, lorsque je lui eus répondu que j'étais
+Marguerite, que j'étais sa fille, il me dit de prendre un escalier
+dérobé, qui, par un cabinet, montait dans sa chambre. Une minute
+après, j'étais à genoux devant son lit, et il me donnait sa
+bénédiction; car il m'a donné sa bénédiction avant de mourir, sa
+bénédiction paternelle, qui, je l'espère, appellera celle de Dieu.
+
+-- Oui, dit Paul, Dieu le pardonnera, sois tranquille. Pleure sur
+ton père, mon enfant, mais ne pleure plus sur toi, car tu es
+sauvée!
+
+-- Vous n'avez rien entendu encore, Paul! s'écria Marguerite;
+écoutez! écoutez!
+
+-- Parle.
+
+-- Voilà qu'en ce moment, comme j'étais agenouillée, comme je
+baisais sa main, en ce moment j'entendis les pas de ma mère; elle
+montait l'escalier; je reconnus sa voix, et mon père la reconnut
+aussi, car il m'embrassa une dernière fois, et me fit signe de
+fuir. J'obéis, mais j'avais la tête si perdue, si troublée, que je
+me trompai de porte, et qu'au lieu de prendre l'escalier par
+lequel j'étais venue, je me jetai dans un cabinet sans issue. Je
+tâtai de tous les côtés, je vis que j'étais enfermée. En ce
+moment, la porte de la chambre s'ouvrait: je m'arrêtai, retenant
+mon haleine; ma mère entra avec le prêtre. Je vous le dis, Paul,
+elle était plus pâle que celui qui allait mourir.
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura Paul.
+
+-- Le prêtre s'assit au chevet du lit, continua Marguerite se
+pressant toujours plus effrayée contre Paul. Ma mère se tint
+debout au pied. Comprenez-vous? J'étais là, moi, en face de ce
+spectacle funèbre! ne pouvant fuir! Une fille forcée d'entendre la
+confession de son père! n'est-ce pas affreux? dites. Je tombai à
+genoux, fermant les yeux pour ne pas voir, priant pour ne pas
+entendre; et cependant, malgré moi, oh! bien malgré moi, Paul, je
+vous le jure! je vis... et j'entendis... et ce que je vis et
+entendis ne sortira jamais de ma mémoire. Je vis mon père,
+retrouvant dans ses souvenirs une force fiévreuse, se soulever sur
+son lit, la pâleur de la mort empreinte sur son visage. Je
+l'entendis!... je l'entendis prononcer les mots de duel,
+d'adultère et d'assassinat!... et à chacun de ces mots, je vis ma
+mère plus pâle, toujours plus pâle, et je l'entendis, haussant la
+voix pour couvrir la voix du mourant, et disant au prêtre: «Ne le
+croyez pas! ne le croyez pas, mon père!... il ment! ou plutôt...
+c'est un fou, c'est un insensé! ne le croyez pas! Paul, c'était un
+spectacle horrible, sacrilège, impie!... Une sueur froide me passa
+sur le front, et je m'évanouis.»
+
+-- Justice du ciel! s'écria Paul.
+
+-- Je ne sais combien de temps je restai sans connaissance.
+Lorsque je revins à moi, la chambre était silencieuse comme une
+tombe. Ma mère et le prêtre avaient disparu, et deux cierges
+brûlaient près de mon père. J'ouvris la porte, Je jetai les yeux
+sur le lit, et il me sembla, sous le drap qui le recouvrait tout
+entier, voir se dessiner la forme raidie d'un cadavre. Je devinai
+que tout était fini! Je restai immobile, partagée entre la crainte
+funèbre que me causait cette vue, et le désir pieux de soulever le
+drap et de baiser une fois encore, avant qu'on le scellât dans le
+cercueil, le front vénérable de mon père. Enfin, la crainte
+l'emporta; une terreur glaçante, invincible, mortelle, me poussa
+hors de l'appartement; je descendis l'escalier, je ne sais
+comment, sans en toucher une marche, je crois; je traversai des
+chambres, des galeries, et enfin je sentis à la fraîcheur de l'air
+que j'étais dehors. Je courais comme une folle. Je me rappelai que
+vous m'aviez dit que vous seriez ici. Un instinct, dites-moi
+lequel, car je ne le connais pas moi-même, me poussait de ce côté.
+Il me semblait que j'étais poursuivie par des ombres, par des
+fantômes. Au détour d'une allée... étais-je insensée?... Je crois
+voir ma mère...tout en noir... marchant sans bruit comme un
+spectre. Oh! alors, alors... la terreur me donna des ailes. Je
+courus d'abord sans suivre de chemin; puis les forces me
+manquèrent, et c'est alors que vous avez entendu mes cris. Je fis
+encore quelques pas, et je tombai près de cette porte; si elle ne
+s'était pas ouverte, oh! oui, j'expirais sur la place, car j'étais
+tellement troublée, qu'il me semblait toujours... Silence! murmura
+tout à coup Marguerite; silence!... entendez-vous?
+
+-- Oui, dit Paul soufflant la lampe; oui, oui, des pas!...
+
+Je les entends comme vous.
+
+-- Regardez... regardez!... continua Marguerite s'enveloppant dans
+les rideaux de la fenêtre, et y cachant Paul avec elle,
+regardez!... je ne m'étais pas trompée. C'était elle.
+
+En effet, en ce moment la porte de la maison s'ouvrit, et la
+marquise, vêtue de noir, pâle comme une ombre, entra lentement,
+tira la porte derrière elle, la ferma à la clef; et, sans voir
+Paul ni Marguerite, traversa la première chambre, et entra dans la
+seconde, où était couché le vieillard. Elle s'avança alors vers le
+lit d'Achard comme elle s'était avancée vers le lit du marquis.
+Seulement, cette fois, elle n'avait pas de prêtre avec elle.
+
+-- Qui va là? dit Achard, ouvrant un des rideaux de son lit.
+
+-- Moi! répondit la marquise en tirant l'autre.
+
+-- Vous, madame! s'écria le vieux serviteur avec effroi. Que venez
+vous faire au lit d'un mourant?
+
+-- Je viens lui proposer un marché.
+
+-- Pour prendre son âme, n'est-ce pas?
+
+-- Pour la sauver, au contraire. Achard, tu n'as plus besoin que
+d'une chose en ce monde, continua la marquise en se baissant sur
+le lit du moribond, c'est d'un prêtre.
+
+-- Vous m'avez refusé celui du château.
+
+-- Dans cinq minutes, dit la marquise, il sera ici, si tu le
+veux!...
+
+-- Faites-le donc venir alors, répondit le vieillard; mais,
+croyez-moi, ne perdez pas de temps...hâtez-vous!...
+
+-- Mais... si je te donne la paix du ciel, reprit la marquise, me
+donneras-tu la paix de la terre, toi?
+
+-- Que puis-je pour vous? murmura le mourant, fermant les yeux
+pour ne pas voir cette femme dont le regard le glaçait.
+
+-- Tu as besoin d'un prêtre pour mourir...tu sais ce dont j'ai
+besoin pour vivre...
+
+-- Vous voulez me fermer le ciel par un parjure!
+
+-- Je veux te l'ouvrir par un pardon.
+
+-- Ce pardon... je l'ai reçu...
+
+-- Et de qui?...
+
+-- De celui qui seul peut-être avait le droit de me le donner.
+
+-- Morlaix est-il descendu du ciel? demanda la marquise
+
+-- Non, répondit le vieillard; mais avez-vous oublié, madame,
+qu'il avait laissé un fils sur la terre?
+
+-- Tu l'as donc aussi vu, toi? s'écria la marquise.
+
+-- Oui, répondit Achard.
+
+-- Et tu lui as tout dit...
+
+-- Tout!
+
+-- Et les papiers qui constatent sa naissance? demanda la marquise
+avec anxiété.
+
+-- Le marquis n'était pas mort. Les papiers sont là.
+
+-- Achard, s'écria la marquise tombant à genoux devant le lit,
+Achard, tu auras pitié de moi!
+
+-- Vous à genoux devant moi, madame!
+
+-- Oui, vieillard, dit la marquise suppliante, oui, je suis à
+genoux devant toi, et je te prie, et je t'implore, car tu tiens
+entre tes mains l'honneur d'une des plus vieilles familles de
+France, ma vie passée, ma vie à venir!... Ces papiers, c'est mon
+coeur, c'est mon âme, c'est plus que tout cela, c'est mon nom! le
+nom de mes aïeux, le nom de mes enfants; et tu sais ce que j'ai
+souffert pour garder ce nom sans tache! Crois-tu que je n'avais
+pas au coeur, comme les autres femmes, des sentiments d'amante,
+d'épouse et de mère! Eh bien! je les ai étouffés tous les uns
+après les autres, et la lutte a été longue. J'ai vingt ans de
+moins que toi, vieillard; je suis pleine de vie, et tu vas mourir.
+Eh bien! regarde mes cheveux: ils sont plus blancs que les tiens!
+
+-- Que dit-elle? murmura Marguerite, qui s'était approchée de
+manière à ce que son regard pût plonger d'une chambre dans
+l'autre. Oh! mon Dieu!
+
+-- Écoute, écoute, enfant, répondit Paul; c'est le Seigneur qui
+permet que tout soit révélé de cette manière!...
+
+-- Oui, oui, murmura Achard s'affaiblissant; oui, vous avez douté
+de la bonté de Dieu; vous avez oublié qu'il avait pardonné à la
+femme adultère.
+
+-- Oui, mais lorsqu'ils rencontrèrent le Christ, les hommes
+allaient la lapider en attendant!... Les hommes qui, depuis vingt
+générations, se sont habitués à respecter mon nom et à honorer ma
+famille, et qui, s'ils apprenaient ce qui, Dieu merci! leur a été
+caché jusqu'à présent, n'auraient plus pour lui que du mépris et
+de la honte! Oh! oui... Dieu... j'ai tant souffert qu'il me
+pardonnera; mais les hommes... les hommes sont implacables, ils ne
+pardonnent pas, eux! D'ailleurs, suis-je seule exposée à leurs
+injures? Aux deux côtés de ma croix n'ai-je pas mes deux enfants,
+dont l'autre est l'aîné!... L'autre, c'est mon enfant, je le sais
+bien, comme Emmanuel, comme Marguerite; mais ai-je le droit de le
+leur donner pour frère?... Oublies-tu qu'aux yeux de la loi, il
+est le fils du marquis d'Auray? oublies-tu qu'il est le premier-
+né, le chef de la famille? oublies-tu que, pour que tout lui
+appartienne, titre et fortune, il n'a qu'à invoquer cette loi? Et
+alors, que reste-t-il à Emmanuel? une croix de Malte! Que reste-t-
+il à Marguerite? un couvent!
+
+-- Oh! oui, oui, dit Marguerite à demi-voix et tendant les bras
+vers la marquise; oui, un couvent où je puisse prier pour vous, ma
+mère.
+
+-- Silence! silence! lui dit Paul.
+
+-- Oh! vous ne le connaissez pas, madame, murmure le mourant d'une
+voix qui allait s'affaiblissant toujours.
+
+-- Non, mais je connais l'humanité, répondit la marquise. Il peut
+retrouver un nom, lui qui n'a pas de nom; une fortune, lui qui n'a
+pas de fortune; et tu crois qu'il renoncera à cette fortune et à
+son nom?
+
+-- Si vous le lui demandez.
+
+-- Et de quel droit le lui demanderais-je? continua la marquise.
+De quel droit le prierais-je de m'épargner, d'épargner Emmanuel,
+d'épargner Marguerite? Il dira: «Je ne vous connais pas, madame,
+je ne vous ai jamais vue! Vous êtes ma mère, voilà tout ce que je
+sais.»
+
+-- En son nom, balbutia Achard, dont la mort commençait à glacer
+la langue, en son nom, madame, je m'engage... je jure... Oh! mon
+Dieu! mon Dieu!
+
+La marquise se souleva, suivant sur le visage du moribond les
+progrès de l'agonie.
+
+-- Tu t'engages!... tu jures!... dit-elle. Est-il là pour ratifier
+l'engagement, lui? Tu t'engages!... tu jures!... Ah! et sur ta
+parole tu veux que je joue les années qu'il me reste à vivre
+contre les minutes qui te restent à mourir! Je t'ai prié, je t'ai
+imploré; une dernière fois je prie et j'implore: rends-moi ces
+papiers!
+
+-- Ces papiers sont à lui.
+
+-- Il me les faut, te dis-je! continua la marquise prenant de la
+force à mesure que le mourant s'affaiblissait.
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi! murmura Achard.
+
+-- Nul ne peut venir, reprit la marquise. Cette clef ne te quitte
+jamais, m'as-tu dit?...
+
+-- L'arracherez-vous des mains d'un mourant?
+
+-- Non, répondit la marquise, j'attendrai.
+
+-- Laissez-moi mourir en paix! s'écria le moribond arrachant le
+crucifix de son chevet, et le levant entre lui et la marquise.
+Sortez! sortez! au nom du Christ!...
+
+La marquise tomba à genoux, courbant la tête jusqu'à terre.
+
+Quant au vieillard, il resta un instant dans cette posture
+terrible; puis peu à peu ses forces l'abandonnèrent! il retomba
+sur le lit, mettant ses bras en croix et appuyant l'image du
+Sauveur sur sa poitrine.
+
+La marquise prit le bas des rideaux du lit, et, sans relever la
+tête, elle les croisa de manière à ce qu'ils renfermassent
+l'agonie du mourant.
+
+-- Horreur! horreur! murmura Marguerite.
+
+-- À genoux et prions! dit Paul.
+
+Alors il y eut un moment solennel et terrible, qui n'était
+interrompu que par les derniers râles du moribond; puis ces râles
+s'affaiblirent et cessèrent. Tout était fini: le vieillard était
+mort.
+
+La marquise releva lentement la tête, écouta quelques minutes avec
+anxiété, puis introduisant, sans les ouvrir, la main à travers les
+rideaux, après quelques efforts elle la retira tenant la clef.
+Elle se leva alors en silence, et, la tête retournée du côté du
+lit, marcha vers l'armoire. Mais au moment où elle allait mettre
+la clef dans la serrure, Paul, qui suivait tous ses mouvements,
+s'élança dans la chambre, et lui saisissant le bras:
+
+-- Donnez-moi cette clef, ma mère! lui dit-il, car le marquis est
+mort, et ces papiers m'appartiennent.
+
+-- Justice de Dieu! s'écria la marquise en reculant d'épouvante et
+tombant sur un fauteuil; justice de Dieu! c'est mon fils!
+
+-- Bonté du ciel! murmura Marguerite en tombant à genoux dans
+l'autre chambre; bonté du ciel! c'est mon frère!
+
+Paul ouvrit l'armoire, et prit la cassette où étaient renfermés
+les papiers.
+
+
+Chapitre XVI
+Cependant, au milieu des événements pressés de cette nuit, qui, en
+faisant assister Marguerite à deux agonies, l'avaient amenée si
+providentiellement à la découverte du secret de sa mère, Paul
+n'avait point oublié les paroles mortelles échangées la veille
+entre lui et Lectoure. Aussi comme ce jeune gentilhomme n'aurait
+pas su sans doute où le retrouver, il jugea que c'était à lui de
+lui épargner les ennuis de la recherche, et, vers les six heures
+du matin, le lieutenant Walter se présenta au château d'Auray,
+venant, de la part de Paul, arrêter les conditions du combat. Il
+trouva Emmanuel chez Lectoure.
+
+Ce dernier, en apercevant l'officier, descendit dans le parc, afin
+de laisser les jeunes gens tout à fait libres dans leur
+discussion.
+
+Walter avait reçu de son chef l'ordre de tout accepter. Le débat
+préliminaire fut donc promptement terminé. Les jeunes gens
+convinrent que la rencontre aurait lieu le jour même à quatre
+heures du soir, sur le bord de la mer, près de la cabane du
+pêcheur située entre Port-Louis et le château d'Auray. Quant aux
+armes, on apporterait sur le terrain des pistolets et des épées;
+on déciderait alors desquels les adversaires devraient se servir:
+bien entendu que Lectoure étant l'insulté, le choix lui
+appartiendrait.
+
+Quant à la marquise, écrasée comme nous l'avons vu d'abord par
+l'apparition inattendue de Paul, elle avait repris bientôt toute
+la fermeté de son caractère, et, tirant son voile sur sa figure,
+elle était sortie de la chambre mortuaire, et avait traversé la
+première pièce, restée sombre, sans lumière. Elle n'y avait donc
+pas aperçu Marguerite agenouillée, et muette d'étonnement et de
+terreur.
+
+Elle avait ensuite traversé le parc, et était rentrée dans le
+salon où s'était passée la scène du contrat; et là, à la lueur
+mourante des bougies, les deux coudes appuyés sur la table, la
+tête posée sur ses mains, les yeux fixés sur le papier où Lectoure
+avait déjà signé son nom et le marquis écrit la moitié du sien,
+elle avait passé le reste de la nuit à mûrir une résolution
+nouvelle; elle avait ainsi vu venir le jour sans avoir pensé à
+prendre le moindre repos, tant cette âme de bronze soutenait le
+corps où elle était enfermée. Cette résolution était d'éloigner au
+plus vite Emmanuel et Marguerite du château d'Auray, car c'était à
+ses enfants surtout qu'elle voulait cacher ce qui allait
+probablement se passer entre Paul et elle.
+
+À sept heures, entendant le bruit que faisait le lieutenant Walter
+en se retirant, elle étendit la main, prit une clochette, et
+sonna. Un domestique se présenta à la porte avec la livrée de la
+veille; on voyait que lui non plus il ne s'était point couché.
+
+-- Prévenez mademoiselle d'Auray que sa mère l'attend au salon,
+dit la marquise.
+
+Le valet obéit, et la marquise reprit, morne et immobile, sa
+première attitude. Un instant après elle entendit un léger bruit
+derrière elle et se retourna. C'était Marguerite. La jeune fille,
+avec plus de respect qu'elle ne l'avait jamais fait peut-être,
+étendit la main vers sa mère, afin que celle-ci lui donnât la
+sienne à baiser. Mais la marquise resta sans mouvement, comme si
+elle n'eût pas compris l'intention de sa fille. Marguerite laissa
+retomber sa main et attendit en silence. Elle aussi portait le
+même vêtement que la veille. Le sommeil avait passé sur le monde,
+oubliant le château d'Auray et ses hôtes.
+
+-- Approchez, dit la marquise. Marguerite fit un pas.
+
+-- Pourquoi, continua la marquise, êtes-vous ainsi pâle et
+tremblante?
+
+-- Madame! murmura Marguerite.
+
+-- Parlez! dit la marquise.
+
+-- La mort de mon père, si prompte, si inattendue! balbutia
+Marguerite. Enfin j'ai beaucoup souffert cette nuit!
+
+-- Oui, oui, dit la marquise d'une voix sourde et en fixant sur
+Marguerite des regards qui n'étaient pas dénués de tout intérêt;
+oui, le jeune arbre plie et s'effeuille sous le vent. Il n'y a que
+le vieux chêne qui résiste à toutes les tempêtes. Moi aussi,
+Marguerite, j'ai souffert! moi aussi, j'ai eu une nuit terrible!
+Et cependant vous me voyez calme et ferme.
+
+-- Dieu vous a fait une âme forte et sévère, madame, dit
+Marguerite; mais il ne faut pas demander la même force et la même
+sévérité aux âmes des autres. Vous les briseriez.
+
+-- Aussi, dit la marquise, laissant retomber sa main sur la table,
+je ne demande à la vôtre que l'obéissance. Marguerite, le marquis
+est mort; Emmanuel est maintenant le chef de la famille; vous
+allez à l'instant même partir pour Rennes avec Emmanuel.
+
+-- Moi! s'écria Marguerite! moi, partir pour Rennes! Et
+pourquoi?...
+
+-- Parce que, répondit la marquise, la chapelle du château est
+trop étroite pour contenir à la fois les fiançailles de la fille
+et les funérailles du père.
+
+-- La mère, dit Marguerite avec un accent indéfinissable, ce
+serait une piété, ce me semble, que de mettre plus d'intervalle
+entre deux cérémonies aussi opposées.
+
+-- La véritable piété, reprit la marquise, c'est d'accomplir les
+dernières volontés des morts. Jetez les yeux sur ce contrat, et
+voyez-y les premières lettres du nom de votre père.
+
+-- Oh! je vous le demande, madame, mon père, lorsqu'il a tracé ces
+lettres que la mort est venue interrompre, mon père avait-il bien
+toute sa raison, toute sa volonté?
+
+-- Je l'ignore, mademoiselle, répondit la marquise avec ce ton
+impératif et glacé qui lui avait jusqu'alors soumis tout ce qui
+l'entourait; je l'ignore; ce que je sais, c'est que l'influence
+qui le faisait agir lui survit; ce que je sais, c'est que les
+parents, tant qu'ils existent, représentent Dieu sur la terre. Or,
+Dieu m'a ordonné de terribles choses, et j'ai obéi. Faites comme
+moi, mademoiselle, obéissez!
+
+-- Madame, dit Marguerite, toujours debout, mais immobile cette
+fois, et avec quelque chose de cet accent arrêté si terrible chez
+sa mère, et que celle-ci lui avait transmis avec son sang; madame,
+il y a trois jours que, les larmes dans les yeux, le désespoir
+dans le coeur, je me traîne sur mes genoux, des pieds d'Emmanuel à
+ceux de cet homme, et des pieds de cet homme à ceux de mon père.
+Aucun n'a voulu ou n'a pu m'entendre, car l'ambition ardente ou la
+folie acharnée était là, couvrant ma voix. Enfin me voilà arrivée
+en face de vous, ma mère. Vous êtes la dernière que je puisse
+implorer, mais aussi vous êtes celle qui devez le mieux
+m'entendre. Écoutez donc bien ce que je vais vous dire. Si je
+n'avais à sacrifier à votre volonté que mon bonheur, je le
+sacrifierais; que mon amour, je le sacrifierais encore; mais j'ai
+à vous sacrifier... mon fils. Vous êtes mère; et moi aussi,
+madame!
+
+-- Mère!... mère!... murmura la marquise; mère... par une faute!
+
+-- Enfin je le suis, madame; et le sentiment de la maternité n'a
+pas besoin d'être sanctifié pour être saint. Eh bien! madame,
+dites-moi, -- car mieux que moi vous devez savoir ces choses, --
+dites-moi: si ceux qui nous ont donné le jour ont reçu de Dieu une
+voix qui parle à notre coeur, ceux qui sont nés de nous n'ont-ils
+pas une voix pareille? et quand ces deux voix se contredisent, à
+laquelle des deux faut-il obéir?
+
+-- Vous n'entendrez jamais la voix de votre enfant, répondit la
+marquise, car vous ne le reverrez jamais.
+
+-- Je ne reverrai jamais mon fils!... s'écria Marguerite; et qui
+peut en répondre, madame?
+
+-- Lui-même ignorera qui il est.
+
+-- Et s'il le sait un jour!... dit Marguerite, vaincue dans son
+respect de fille par la dureté de sa mère; et s'il revient alors
+me demander compte de sa naissance!... Cela peut arriver, madame!
+
+Elle prit la plume.
+
+-- Et dans cette alternative, dites, faut-il que je signe?
+
+-- Signez, dit la marquise.
+
+-- Mais, continua Marguerite en posant sa main crispée et
+tremblante sur le contrat, si mon mari apprend un jour l'existence
+de cet enfant! s'il demande raison à mon amant de la tache faite à
+son nom et à son honneur!... si, dans un duel acharné, solitaire
+et sans témoins... dans un duel à mort, il tuait cet amant, et
+que, tourmenté par sa conscience, poursuivi par une voix qui
+sortirait de la tombe, mon mari perdît la raison!
+
+-- Taisez-vous! dit la marquise épouvantée, mais sans savoir
+encore si le hasard ou quelque révélation inconnue dictait les
+paroles de sa fille; taisez-vous!
+
+-- Vous voulez donc, continua Marguerite, qui en avait trop dit
+pour s'arrêter, vous voulez donc que, pour conserver pur et sans
+tache mon nom et celui de mes autres enfants, je m'enferme avec un
+insensé! Vous voulez donc que j'écarte de moi et de lui tout être
+vivant! que je me fasse un coeur de fer pour ne plus sentir! des
+yeux de bronze pour ne plus pleurer! Vous voulez donc que Je me
+couvre de deuil comme une veuve, avant que mon mari soit mort!...
+Vous voulez donc que mes cheveux blanchissent vingt ans avant
+l'âge!
+
+-- Taisez-vous! taisez-vous!... interrompit la marquise d'une voix
+où l'on sentait que la menace commençait de céder à la crainte;
+taisez vous!
+
+-- Vous voulez donc, reprit Marguerite emportée par l'amertume de
+sa douleur, vous voulez donc, pour que ce terrible secret meure
+avec ceux qui le gardent, que j'écarte de leur lit funéraire les
+médecins et les prêtres!... Vous voulez donc enfin que j'aille
+d'agonie en agonie pour fermer moi-même, non pas les yeux, mais la
+bouche des moribonds!...
+
+-- Taisez-vous! dit la marquise en se tordant les bras; au nom du
+ciel, taisez-vous!
+
+-- Eh bien! continua Marguerite, dites-moi donc encore de signer,
+ma mère, et tout cela sera. Et alors la malédiction du Seigneur
+sera accomplie: «Et les fautes des pères retomberont sur leurs
+enfants jusqu'à la troisième et à la quatrième génération!»
+
+-- O mon Dieu! mon Dieu! s'écria la marquise éclatant en sanglots,
+suis-je assez abaissée! suis-je assez punie!
+
+-- Pardon, pardon, madame, dit Marguerite rendue à elle-même par
+les premières larmes de sa mère, en tombant à genoux; pardon!
+pardon!
+
+-- Oui, pardon, répondit la marquise marchant à Marguerite;
+demande pardon, fille dénaturée, qui a pris le fouet des mains de
+la vengeance éternelle, et qui en a frappé ta mère au visage!
+
+-- Grâce! grâce! s'écria Marguerite; je ne savais pas ce que je
+disais, ma mère! Vous m'aviez fait perdre la raison! J'étais
+folle!...
+
+-- O mon Dieu! mon Dieu! dit la marquise levant ses deux mains au-
+dessus de la tête de sa fille; vous avez entendu les paroles qui
+sont sorties de la bouche de mon enfant; je n'ose pas espérer que
+votre miséricorde ira jusqu'à les oublier, mon Dieu! mais au
+moment de la punir, souvenez-vous que je ne la maudis pas!
+
+Alors elle s'avança vers la porte; sa fille essaya de la retenir,
+mais la marquise se retourna vers elle avec une expression de
+visage si terrible, que, sans qu'elle eût besoin de le lui
+ordonner, Marguerite lâcha le bord de la robe de sa mère, et resta
+les bras étendus vers elle, haletante et sans voix, jusqu'à ce que
+la marquise fût sortie; puis, aussitôt qu'elle eût cessé de la
+voir, elle se renversa en arrière avec un cri si douloureux, qu'on
+eût cru que cette âme qui avait tant souffert venait enfin de se
+briser.
+
+
+
+Chapitre XVII
+Nos lecteurs s'étonneront peut-être qu'après la manière outrageuse
+dont Paul avait, la veille, provoqué le baron de Lectoure, la
+rencontre n'eût pas été fixée au matin même; mais le lieutenant
+Walter, qui s'était chargé de régler les conditions du duel avec
+le comte d'Auray, avait, comme nous l'avons dit, reçu de son chef
+l'ordre de faire toutes les concessions, excepté une seule: Paul
+ne voulait se battre qu'à la fin de la journée.
+
+C'est que le jeune capitaine avait compris que, jusqu'au moment où
+il aurait dénoué ce drame étrange, dans lequel, mêlé d'abord comme
+étranger, il se trouvait enfin posé comme chef de famille, sa vie
+ne lui appartenait pas, et qu'il n'avait pas le droit de la
+risquer. Au reste, comme on le voit, le terme qu'il s'était
+accordé à lui-même n'était pas long, et Lectoure, qui ignorait
+dans quel but son adversaire s'était réservé ce délai, l'avait
+accepté sans trop se plaindre.
+
+Paul avait donc résolu de mettre à profit les instants. En
+conséquence, aussitôt qu'il crut l'heure convenable pour se
+présenter chez la marquise, il s'achemina vers le château.
+
+Les événements de la veille et du jour même avaient répandu un si
+grand trouble dans la noble demeure, qu'il y entra sans trouver un
+domestique pour l'annoncer; il pénétra néanmoins dans les
+appartements, suivit le chemin qu'il avait déjà fait deux fois,
+et, en arrivant à la porte du salon, trouva sur le plancher
+Marguerite évanouie.
+
+En voyant le contrat froissé sur la table et sa soeur sans
+connaissance, Paul devina facilement qu'une dernière scène, plus
+terrible, venait de se passer entre la mère et la fille. Il alla à
+sa soeur, la prit entre ses bras, et entr'ouvrit la fenêtre pour
+lui donner de l'air. L'état de Marguerite était plutôt une simple
+prostration de forces qu'un évanouissement réel. Aussi, dès
+qu'elle se sentit secourue avec une attention qui ne laissait pas
+de doute sur les sentiments de celui qui venait à son aide, elle
+rouvrit les yeux et reconnut son frère, cette providence vivante
+que Dieu lui avait envoyée pour la soutenir chaque fois qu'elle
+s'était sentie près de succomber.
+
+Marguerite lui raconta comment sa mère avait voulu la forcer de
+signer ce contrat, afin de l'éloigner d'elle avec son frère; et
+comment, vaincue par la douleur et emportée par la situation, elle
+lui avait laissé voir qu'elle savait tout. Paul comprit ce qui
+devait, à cette heure, se passer dans le coeur de la marquise,
+qui, après vingt ans de silence, d'isolement et d'angoisses,
+voyait, sans qu'elle pût deviner de quelle manière la chose
+s'était faite, son secret révélé à l'une des deux personnes à qui
+elle avait le plus d'intérêt à le cacher.
+
+Aussi, prenant en pitié le supplice de sa mère, il résolut de le
+faire cesser au plus tôt, en hâtant l'entrevue qu'il était venu
+chercher, et qui devait l'éclairer sur les intentions de ce fils
+dont elle avait tout fait pour neutraliser le retour. Marguerite,
+de son côté, avait son pardon à obtenir; elle se chargea donc
+d'aller prévenir sa mère que le jeune capitaine attendait ses
+ordres.
+
+Paul était resté seul, adossé contre la haute cheminée au-dessus
+de laquelle était sculpté le blason de sa famille, et commençait à
+se perdre dans les pensées que faisaient naître en lui les
+événements successifs et pressés qui venaient de le faire
+l'arbitre souverain de toute cette maison, lorsque la porte
+latérale s'ouvrit tout à coup, et que Emmanuel parut, une boîte de
+pistolets à la main. Paul tourna les yeux de son côté, et
+apercevant le jeune homme, il le salua de la tête avec cette
+expression douce et fraternelle qui reflétait sur son visage la
+douce sérénité de son âme. Emmanuel, au contraire, tout en
+répondant à ce salut comme l'exigeaient les convenances, laissa à
+l'instant même lire sur sa figure le sentiment hostile
+qu'éveillait en lui la présence de l'homme qu'il regardait comme
+un ennemi personnel et acharné.
+
+-- J'allais à votre recherche, monsieur, dit Emmanuel, posant les
+pistolets sur la table, et s'arrêtant à quelque distance de Paul;
+et cela, cependant, continua-t-il, sans trop savoir où vous
+trouver: car, ainsi que les mauvais génies de nos traditions
+populaires, vous semblez avoir reçu le don d'être partout et de
+n'être nulle part.
+
+Enfin, un domestique m'a assuré vous avoir vu entrer au château.
+Je vous remercie de m'avoir épargné la peine que j'avais résolu de
+prendre, en venant, cette fois encore, au devant de moi.
+
+-- Je suis heureux, répondit Paul, que mon désir, dans ce cas,
+quoique probablement inspiré par des causes différentes, ait été
+en harmonie avec le vôtre. Me voilà, que voulez-vous de moi?
+
+-- Ne le devinez-vous pas, monsieur? répondit Emmanuel avec une
+émotion croissante. En ce cas, et permettez-moi de m'en étonner,
+vous connaissez bien mal les devoirs d'un gentilhomme et d'un
+officier, et c'est une nouvelle insulte que vous me faites!
+
+-- Croyez-moi, Emmanuel, reprit Paul d'une vois calme...
+
+-- Hier, je m'appelais le comte, aujourd'hui je m'appelle le
+marquis d'Auray, interrompit Emmanuel avec un mouvement méprisant
+et hautain; ne l'oubliez pas, je vous prie, monsieur!
+
+Un sourire presque imperceptible passa sur les lèvres de Paul.
+
+-- Je disais donc, continua Emmanuel, que vous connaissiez bien
+peu les sentiments d'un gentilhomme, si vous aviez pu croire que
+je permettais qu'un autre que moi vidât pour moi la querelle que
+vous êtes venu me chercher. Oui, monsieur, car c'est vous qui êtes
+venu vous jeter sur ma route, et non pas moi qui suis allé vous
+trouver.
+
+-- Monsieur le marquis d'Auray, dit en souriant Paul, oublie sa
+visite à bord de l'Indienne.
+
+-- Trêve d'arguties, monsieur! et venons au fait. Hier, je ne sais
+par quel sentiment étrange et inexplicable, lorsque je vous ai
+offert, je dirai non pas ce que tout gentilhomme, ce que tout
+officier, mais simplement ce que tout homme de coeur accepte à
+l'instant sans balancer, vous avez refusé, monsieur, et, déplaçant
+la provocation, vous êtes allé chercher derrière moi un
+adversaire, non pas précisément étranger à la querelle, mais que
+le bon goût défendait d'y mêler.
+
+-- Croyez qu'en cela, monsieur, répondit Paul avec le même calme
+et la même liberté d'esprit qu'il avait fait paraître jusqu'alors,
+j'obéissais à des exigences qui ne me laissaient pas le choix de
+l'adversaire. Un duel m'était offert par vous, que je ne pouvais
+pas accepter avec vous, mais qui me devenait indifférent avec tout
+autre; j'ai trop l'habitude des rencontres, monsieur, et de
+rencontres bien autrement terribles et mortelles, pour qu'une
+pareille affaire soit à mes yeux autre chose qu'un des accidents
+habituels de mes aventureuses journées. Seulement, rappelez-vous
+que ce n'est pas moi qui ai cherché ce duel; que c'est vous qui
+êtes venu me l'offrir, et que, ne pouvant pas, je vous le répète,
+me battre avec vous, j'ai pris monsieur de Lectoure, comme
+j'aurais pris monsieur de Nozay ou monsieur de Lajarry, parce
+qu'il se trouvait là, sous ma main, à ma portée, et que, s'il me
+fallait absolument tuer quelqu'un, j'aimais mieux tuer un fat
+inutile et insolent, qu'un brave et honnête gentilhomme campagnard
+qui se croirait déshonoré s'il rêvait qu'il accomplit en songe le
+marché infâme que le baron de Lectoure vous propose en réalité.
+
+-- C'est bien, monsieur! dit Emmanuel en riant; continuez à vous
+poser comme redresseur de torts, à vous constituer le chevalier
+des princesses opprimées, et à vous retrancher sous le bouclier
+fantastique de vos mystérieuses réponses! Tant que ce don-
+quichottisme suranné ne viendra pas se heurter à mes désirs, à mes
+intérêts, à mes engagements, je lui laisserai parcourir terre et
+mer, aller d'un pôle à l'autre, et je me contenterai de sourire en
+le regardant passer; mais dès que cette folie viendra s'attaquer à
+moi, comme l'a fait la vôtre, monsieur; dès que, dans l'intérieur
+d'une famille dont je suis le chef, je rencontrerai un inconnu qui
+ordonne en maître là où moi seul ai le droit de parler haut,
+j'irai à lui, comme je viens à vous, si j'ai le bonheur de le
+rencontrer seul comme je vous rencontre; et là, certain que nul ne
+viendra nous déranger avant la fin d'une explication devenue
+nécessaire, je lui dirai: «Vous m'avez, sinon insulté, du moins
+blessé, monsieur, en venant chez moi me heurter dans mes intérêts
+et mes affections de famille. C'est donc avec moi, et non avec un
+autre, que vous devez vous battre, et vous vous battrez!»
+
+-- Vous vous trompez, Emmanuel, répondit Paul; je ne me battrai
+pas, du moins avec vous. La chose est impossible.
+
+-- Eh! monsieur, le temps des énigmes est passé! s'écria Emmanuel
+avec impatience: nous vivons au milieu d'un monde où à chaque pas
+on coudoie une réalité. Laissons donc la poésie et le mystérieux
+aux auteurs de romans et de tragédies. Votre présence en ce
+château a été marquée par d'assez fatales circonstances pour que
+nous n'ayons plus besoin d'ajouter ce qui n'est pas à ce qui est.
+Lusignan de retour malgré l'ordre qui le condamne à la
+déportation: ma soeur pour la première fois rebelle aux volontés
+de sa mère; mon père tué par votre seule présence: voilà les
+malheurs qui vous ont accompagné, qui sont revenus de l'autre bout
+du monde avec vous, comme un cortège funèbre, et dont vous avez à
+me rendre compte! Ainsi, parlez, monsieur: parlez comme un homme à
+un homme, en plein jour, face à face, et non pas en fantôme qui
+glisse dans l'ombre, échappe à la faveur de la nuit, en laissant
+tomber quelque mot de l'autre monde, prophétique et solennel, bon
+à effaroucher des nourrices et des enfants! Parlez, monsieur,
+parlez! Voyez, voyez, je suis calme. Si vous avez quelque
+révélation à me faire, je vous écoute.
+
+-- Le secret que vous me demandez ne m'appartient pas, répondit
+Paul, dont le calme contrastait avec l'exaltation d'Emmanuel.
+Croyez à ce que je vous dis, et n'insistez pas davantage. Adieu.
+
+À ces mots, Paul fit un mouvement pour se retirer.
+
+-- Oh! s'écria Emmanuel en s'élançant vers la porte et en lui
+barrant le passage, vous ne sortirez pas ainsi, monsieur! Je vous
+tiens seul à seul, dans cette chambre, où je ne vous ai pas
+attiré, mais où vous êtes venu. Faites donc attention à ce que je
+vais vous dire. Celui que vous avez insulté, c'est moi! celui à
+qui vous devez réparation, c'est moi! celui avec qui vous vous
+battrez, c'est...
+
+-- Vous êtes fou, monsieur! répondit Paul; je vous ai déjà dit que
+c'était impossible. Laissez-moi donc sortir.
+
+-- Prenez garde! s'écria Emmanuel en étendant la main vers la
+boîte et en y prenant les deux pistolets, prenez garde, monsieur!
+Après avoir fait tout au monde pour vous forcer d'agir en
+gentilhomme, je puis vous traiter en brigand! Vous êtes ici dans
+une maison qui vous est étrangère; vous y êtes entré je ne sais ni
+pourquoi ni comment; si vous n'êtes pas venu pour y dérober notre
+or et nos bijoux, vous y êtes venu pour voler l'obéissance d'une
+fille à sa mère, et la promesse sacrée d'un ami à un ami. Dans
+l'un ou l'autre cas, vous êtes un ravisseur que je rencontre au
+moment où il met la main sur un trésor, trésor d'honneur, le plus
+précieux de tous. Tenez, croyez-moi, prenez cette arme... --
+Emmanuel jeta un des deux pistolets aux pieds de Paul; -- et
+défendez-vous!
+
+-- Vous pouvez me tuer, monsieur, répondit Paul en s'accoudant de
+nouveau contre la cheminée, comme s'il continuait une conversation
+ordinaire, quoique je ne pense pas que Dieu permette un si grand
+crime; mais vous ne me forcerez pas à me battre avec vous. Je vous
+l'ai dit et je vous le répète.
+
+-- Ramassez ce pistolet, monsieur, dit Emmanuel; ramassez-le, je
+vous le dis! Vous croyez que la menace que je vous fais est une
+menace vaine: détrompez-vous. Depuis trois jours vous avez lassé
+ma patience! depuis trois jours vous avez rempli mon coeur de fiel
+et de haine! depuis trois jours enfin, je me suis familiarisé avec
+toutes les idées qui peuvent me débarrasser de vous: duel ou
+meurtre! Ne croyez pas que la crainte du châtiment m'arrête: ce
+château est isolé, muet et sourd. La mer est là, et vous ne serez
+pas encore dans la tombe, que je serai déjà en Angleterre. Ainsi,
+monsieur, une dernière, une suprême fois, ramassez ce pistolet et
+défendez-vous!
+
+Paul, sans répondre, haussa les épaules et repoussa le pistolet du
+pied.
+
+-- Eh bien! dit Emmanuel, poussé au plus haut degré de
+l'exaspération par le sang-froid de son adversaire, puisque tu ne
+veux pas te défendre comme un homme, meurs donc comme un chien!
+
+Et il leva le pistolet à la hauteur de la poitrine du capitaine.
+
+Au même instant un cri terrible retentit à la porte: c'était
+Marguerite qui revenait et qui, du premier coup d'oeil, avait tout
+compris. Elle s'élança sur Emmanuel. En même temps le coup partit;
+mais la balle, dérangée par l'action de la jeune fille, passa à
+deux ou trois pouces au-dessus de la tête de Paul, et alla briser
+derrière lui la glace de la cheminée.
+
+-- Mon frère! s'écria Marguerite en s'élançant d'un seul bond
+jusqu'à Paul et le prenant dans ses bras; mon frère! n'es-tu pas
+blessé?
+
+-- Ton frère! dit Emmanuel en laissant tomber le pistolet tout
+fumant encore. Ton frère?
+
+-- Eh bien! Emmanuel, dit Paul avec le même calme qu'il avait
+montré pendant toute cette scène, comprenez-vous maintenant
+pourquoi je ne pouvais me battre avec vous?
+
+En ce moment la marquise parut à la porte et s'arrêta sur le
+seuil, pâle comme un spectre; puis, regardant autour d'elle avec
+une expression infinie de terreur, et voyant que personne n'était
+blessé, elle leva silencieusement les yeux au ciel, comme pour lui
+demander si sa colère était enfin apaisée. Elle les y laissa
+quelque temps fixés dans une action de grâces mentale. Lorsqu'elle
+les abaissa, Emmanuel et Marguerite étaient à ses genoux, tenant
+chacun une de ses mains et la couvrant de larmes et de baisers.
+
+-- Je vous remercie, mes enfants, dit la marquise après un instant
+de silence; maintenant laissez-moi seule avec ce jeune homme.
+
+Marguerite et Emmanuel s'inclinèrent avec l'expression du plus
+profond respect, et obéirent à l'ordre de leur mère.
+
+
+Chapitre XVIII
+La marquise ferma la porte derrière eux, fit quelques pas dans la
+chambre, et alla, sans regarder Paul, s'appuyer sur le fauteuil
+où, la veille, s'était assis le marquis pour signer le contrat. Là
+elle resta debout et les yeux baissés vers la terre. Paul eut un
+instant le désir d'aller s'agenouiller à son tour devant elle;
+mais il y avait sur le visage de cette femme une telle sévérité,
+qu'il réprima l'élan de son coeur, et demeura immobile et
+attendant. Au bout d'un instant de silence glacé, la marquise prit
+la première la parole.
+
+-- Vous avez désiré me voir, monsieur, et je suis venue; vous avez
+désiré me parler, j'écoute.
+
+Ces mots sortirent de la bouche de la marquise sans qu'elle fît un
+mouvement. Ses lèvres seules tremblèrent plutôt qu'elles ne
+s'ouvrirent: on eût dit d'une statue de marbre qui parlait.
+
+-- Oui, madame, répondit Paul avec un accent plein de larmes; oui,
+oui, j'ai désiré vous parler; il y a bien longtemps que ce désir
+m'est venu pour la première fois et ne m'est plus sorti du coeur.
+J'avais des souvenirs d'enfant qui tourmentaient l'homme. Je me
+rappelais une femme que j'avais vue jadis se glisser jusqu'à mon
+berceau, et que, dans mes rêves juvéniles, je prenais pour l'ange
+gardien de mes jeunes années. Depuis cette époque, si vivante
+encore quoique si éloignée, plus d'une fois, madame, croyez-moi,
+je me suis réveillé en tressaillant, comme si je venais de sentir
+à mon front l'impression d'un baiser maternel; puis ne voyant
+personne près de moi, je l'appelais, cette femme, croyant qu'elle
+s'était éloignée et qu'à ma voix elle reviendrait peut-être. Voilà
+vingt ans que je l'appelle ainsi, madame, et voilà la première
+fois qu'elle me répond. Serait-il vrai, comme j'en ai souvent
+frissonné, que vous eussiez tremblé de me voir? Serait-il vrai,
+comme je le crains en ce moment, que vous n'eussiez rien à me
+dire?
+
+-- Et si j'avais craint votre retour, dit la marquise d'une voix
+sourde, aurais-je eu tort? Vous m'êtes apparu hier seulement,
+monsieur, et voilà que le mystère terrible qui, à cette heure, ne
+devait être su que de Dieu et de moi, est connu de mes deux
+enfants!
+
+-- Est-ce donc ma faute, s'écria Paul, si Dieu s'est chargé de le
+leur révéler? Est-ce moi qui ai conduit Marguerite, éplorée et
+tremblante, près de son père mourant, dont elle allait demander
+l'appui et dont elle a entendu la confession? Est-ce moi qui l'ai
+ramenée chez Achard, et n'est-ce pas vous qui l'y avez suivie?
+Quant à Emmanuel, le coup que vous avez entendu et cette glace
+brisée font foi que j'aimais mieux mourir que de sauver ma vie aux
+dépens de votre secret. Non, non, croyez-moi, madame, je suis
+l'instrument et non le bras, l'effet et non la volonté. Non,
+madame, c'est Dieu qui a tout conduit dans sa providence infinie
+pour que vous ayez à vos pieds, comme vous venez de les y voir,
+les deux enfants que vous avez écartés si longtemps de vos bras!
+
+-- Mais il en est un troisième, dit la marquise d'une voix où
+commençait enfin à percer quelque émotion, et je ne sais ce que je
+dois attendre de celui-là...
+
+-- Laissez-lui accomplir un dernier devoir, madame; et, ce devoir
+accompli, il demandera vos ordres à genoux.
+
+-- Et quel est ce devoir? répondit la marquise.
+
+-- C'est de rendre à son frère le rang auquel il a droit, à sa
+soeur le bonheur qu'elle a perdu, à sa mère la tranquillité
+qu'elle implore et qu'elle ne peut trouver.
+
+-- Et cependant, reprit la marquise étonnée, grâce à vous,
+monsieur de Maurepas a refusé à monsieur de Lectoure le régiment
+qu'il lui demandait pour mon fils.
+
+-- Parce que, dit Paul, tirant le brevet de sa poche et le
+déposant sur la table, parce que le roi venait de me l'accorder
+pour mon frère.
+
+La marquise y jeta les yeux et vit effectivement le nom
+d'Emmanuel.
+
+-- Et cependant, continua-t-elle, vous voulez donner Marguerite à
+un homme sans nom, sans fortune... et, qui plus est, proscrit?
+
+-- Vous vous trompez, madame; je veux donner Marguerite à celui
+qu'elle aime; je veux donner Marguerite, non pas à Lusignan le
+proscrit, mais à monsieur le baron Anatole de Lusignan, gouverneur
+pour Sa Majesté de l'île de la Guadeloupe. Voilà sa commission.
+
+La marquise laissa tomber un second regard sur le parchemin, et
+vit que, cette fois comme l'autre, Paul lui avait dit la vérité.
+
+-- Oui, j'en conviens, dit-elle, voilà pour l'ambition d'Emmanuel
+et le bonheur de Marguerite.
+
+-- Et en même temps pour votre tranquillité, à vous, madame, car
+Emmanuel rejoint son régiment, Marguerite suit son époux, et vous
+restez seule, hélas! comme vous l'avez désiré tant de fois.
+
+La marquise soupira. N'est-ce point cela, madame, et me serais-je
+trompé? continua Paul.
+
+-- Mais, murmura la marquise, comment me dégager avec le baron de
+Lectoure?
+
+-- Le marquis est mort, madame. N'est-ce point une cause
+suffisante à l'ajournement d'un mariage, que la mort d'un mari et
+d'un père?...
+
+La marquise, pour toute réponse, s'assit dans le fauteuil, prit
+une plume et du papier, écrivit quelques lignes, plia la lettre,
+et mettant sur l'adresse le nom du baron de Lectoure, elle sonna
+un domestique.
+
+Après quelques secondes d'attente, pendant lesquelles Paul et elle
+gardèrent le silence, un domestique parut.
+
+-- Remettez, dans deux heures, cette lettre au baron de Lectoure,
+dit elle.
+
+Le domestique prit la lettre et sortit.
+
+-- Maintenant, continua la marquise en regardant Paul, maintenant,
+monsieur, que vous avez rendu justice aux innocents, faites grâce
+à la coupable. Vous avez des papiers qui constatent votre
+naissance; vous êtes l'aîné; selon la loi du moins, vous avez
+droit au nom et à la fortune d'Emmanuel et de Marguerite. Que
+voulez-vous en échange de ces papiers?
+
+Paul les tira de sa poche et les tint au-dessus de la flamme du
+foyer.
+
+-- Permettez-moi de vous appeler une seule fois ma mère, et
+appelez moi une seule fois votre fils.
+
+-- Est-il possible! s'écria la marquise en se levant.
+
+-- Vous parlez de rang, de nom, de fortune! continua Paul en
+secouant la tête avec une expression de profonde mélancolie; eh!
+qu'ai-je besoin de tout cela? Je me suis fait un rang auquel peu
+d'hommes de mon âge sont montés; j'ai acquis un nom qui est la
+bénédiction d'un peuple et la terreur d'un autre: j'amasserais, si
+je le voulais, une fortune à léguer à un roi. Que me font donc
+votre nom, votre rang, votre fortune, à moi, si vous n'avez pas
+autre chose à m'offrir, si vous ne me donnez pas ce qui m'a manqué
+toujours et partout, ce que je ne puis me créer, ce que Dieu
+m'avait accordé, ce que le malheur m'a repris... ce que vous seule
+pouvez me rendre... une mère!
+
+-- Mon fils! s'écria la marquise, vaincue à cet accent et à ces
+larmes; mon fils!... mon fils!... mon fils!
+
+-- Ah! s'écria Paul laissant tomber les papiers dans la flamme,
+qui les anéantit aussitôt; ah! le voilà donc enfin sorti de votre
+coeur, ce cri que j'attendais, que je demandais, que j'implorais!
+Merci, mon Dieu, merci!
+
+La marquise était retombée assise, et Paul était à genoux devant
+elle, la tête cachée dans sa poitrine. Enfin la marquise lui
+releva le front.
+
+-- Regarde-moi, lui dit-elle. Depuis vingt ans, voilà les
+premières larmes qui coulent de mes yeux! Donne-moi ta main. Elle
+la posa sur sa poitrine. Depuis vingt ans voilà le premier
+sentiment de joie qui fait battre mon coeur!... Viens dans mes
+bras!... Depuis vingt ans voilà la première caresse que je donne
+et que je reçois!... Ces vingt ans, c'est mon expiation sans
+doute, puisque voilà que Dieu me donne, puisque voilà qu'il me
+rend les larmes, la joie, les caresses!... Merci, mon Dieu!...
+merci, mon fils!...
+
+-- Ma mère! dit Paul.
+
+-- Et je tremblais de le voir! je tremblais en le revoyant! Je ne
+savais pas, moi... j'ignorais quels sentiments dormaient dans mon
+propre coeur! Oh! je te bénis! Je te bénis!...
+
+En ce moment la cloche de la chapelle se fit entendre. La marquise
+tressaillit. L'heure des funérailles était arrivée. Le corps du
+noble marquis d'Auray, et celui du pauvre Achard allaient être
+rendus ensemble à la terre. La marquise se leva.
+
+-- Cette heure doit être consacrée à la prière, dit-elle. Je me
+retire.
+
+-- Je pars demain, ma mère, lui dit Paul. Ne vous reverrai-je
+pas?...
+
+-- Oh! si! si! s'écria la marquise. Oh! je veux te revoir!
+
+-- Eh bien! ma mère, je serai ce soir à l'entrée du parc.
+
+Il est un endroit qui m'est sacré, et auquel j'ai une dernière
+visite à rendre: je vous y attendrai. C'est là, ma mère, que nous
+devons nous dire adieu!
+
+-- J'irai, dit la marquise.
+
+-- Tenez, dit Paul, tenez, ma mère, prenez ce brevet et cette
+commission; l'un est pour Emmanuel, l'autre est pour le mari de
+Marguerite. Que le bonheur de vos enfants leur vienne de vous!
+Croyez-moi, ma mère, c'est à moi que vous avez le plus donné!
+
+La marquise alla s'enfermer dans son oratoire; Paul sortit du
+château et s'achemina vers la cabane de pêcheur, où nous l'avons
+déjà vu se rendre une fois, et près de laquelle était fixé son
+rendez-vous avec Lectoure. Il y trouva Lusignan et Walter.
+
+À l'heure convenue pour la rencontre, Lectoure parut à cheval,
+s'orientant de son mieux pour arriver au rendez-vous, car il était
+sans guide, le piqueur qui l'accompagnait étant étranger comme lui
+aux localités. À sa vue, les jeunes gens sortirent de la cabane.
+
+Le baron les aperçut et piqua droit à eux. Aussitôt qu'il fut à
+une distance convenable, il mit pied à terre et jeta la bride de
+sa monture au bras de son domestique.
+
+-- Pardon, messieurs, dit-il en s'approchant de ceux qui
+l'attendaient, pardon de ce que je vous arrive ainsi seul et comme
+un enfant perdu; mais l'heure choisie par monsieur, il s'inclina
+devant Paul, qui lui rendit son salut, était justement celle fixée
+pour les funérailles du marquis: j'ai donc laissé Emmanuel remplir
+ses devoirs de fils, et je suis venu sans témoin, espérant avoir
+affaire à un adversaire assez généreux pour me prêter l'un des
+siens.
+
+-- Nous sommes à votre dévotion, monsieur le baron, répondit Paul;
+voici mes deux seconds. Choisissez, et celui que vous honorerez de
+votre choix deviendra à l'instant le votre.
+
+-- Je n'ai aucune préférence, je vous jure, répondit Lectoure;
+désignez donc vous-même celui de ces deux messieurs que vous
+destinez à me rendre ce service.
+
+-- Walter, dit Paul, passez du côté de monsieur le baron.
+
+Le lieutenant obéit, les deux adversaires se saluèrent une seconde
+fois.
+
+-- Maintenant, monsieur, continua Paul, permettez que, devant nos
+témoins respectifs, je vous adresse quelques mots, non pas
+d'excuses, mais d'explication.
+
+-- Faites, monsieur, dit Lectoure.
+
+-- Lorsque je vous dis les paroles qui nous amènent ici, les
+événements qui sont arrivés depuis hier étaient encore cachés dans
+l'avenir: cet avenir était incertain, monsieur, et pouvait amener
+avec lui le malheur de toute une famille.
+
+Vous aviez pour vous madame d'Auray, Emmanuel, le marquis;
+Marguerite n'avait pour elle que moi seul. Toutes les chances
+étaient donc pour vous. Voilà pourquoi je m'adressai directement à
+vous; car, si je tombais sous vos coups, par des circonstances qui
+vous demeureront éternellement inconnues, Marguerite ne pouvait
+pas vous épouser; si je vous tuais, la chose se simplifiait
+encore, et n'a pas besoin de commentaire.
+
+-- Voilà un exorde on ne peut plus logique, monsieur, répondit le
+baron en souriant et en fouettant sa botte avec sa cravache;
+passons, s'il vous plaît, au corps du discours.
+
+-- Maintenant, reprit Paul en s'inclinant légèrement en signe
+d'adhésion, tout est changé: le marquis est mort, Emmanuel a sa
+commission de lieutenant, la marquise renonce à votre alliance,
+quelque honorable qu'elle soit, et Marguerite épouse monsieur le
+baron Anatole de Lusignan, que, pour cette raison, je ne vous ai
+pas donné pour témoin.
+
+-- Ah! ah! fit Lectoure, voilà donc ce que signifiait le billet
+qu'un domestique m'a remis au moment où je quittais le château.
+J'avais eu la niaiserie de le prendre pour un ajournement! Il
+paraît que c'était un congé en bonne forme. C'est bien, monsieur;
+j'attends la péroraison.
+
+-- Elle est simple et franche comme l'explication, monsieur. Je ne
+vous connais pas, je ne désirais pas vous connaître; le hasard
+nous a conduits en face l'un de l'autre avec des intérêts divers,
+et nous nous sommes heurtés. Alors, comme je vous l'ai dit,
+défiant du destin, je voulais venir quelque peu à son aide.
+Aujourd'hui, tout est arrivé à ce point que ma mort ou la vôtre
+serait parfaitement inutile et n'ajouterait qu'un peu de sang au
+dénouement de ce drame. Franchement, monsieur, croyez-vous que ce
+soit la peine de le verser?
+
+-- Je serais peut-être de votre avis, monsieur, répondit Lectoure,
+si je n'avais pas fait une si longue route. N'ayant pas l'honneur
+d'épouser mademoiselle Marguerite d'Auray, je veux au moins avoir
+le plaisir de croiser le fer avec vous. Il ne sera pas dit que je
+serai venu pour rien en Bretagne. Quand vous voudrez, monsieur,
+continua Lectoure, tirant son épée et saluant son adversaire.
+
+-- À vos ordres, monsieur le baron, répondit Paul avec la même
+politesse et en l'imitant en tout point.
+
+Les deux jeunes gens firent un pas à la rencontre l'un de l'autre.
+Les lames se touchèrent; à la troisième passe, l'arme de Lectoure
+sauta à vingt pas de lui.
+
+-- Avant de mettre l'épée à la main, dit Paul au baron, je vous
+avais offert une explication; maintenant, monsieur, je serais
+heureux que vous voulussiez bien agréer mes excuses.
+
+-- Et cette fois je les accepte, monsieur, répondit Lectoure avec
+le même laisser-aller que si rien ne s'était passé. Ramassez mon
+épée, Dick. Il prit l'arme des mains de son domestique et la remit
+dans le fourreau. Maintenant, messieurs, continua-t-il, si
+quelqu'un de vous a des commissions pour Paris, j'y retourne de ce
+pas.
+
+-- Dites au roi, monsieur, répondit Paul en s'inclinant et en
+remettant à son tour son arme dans le fourreau, que je suis
+heureux que l'épée qu'il m'a donnée pour combattre les Anglais
+soit restée pure du sang de l'un de mes compatriotes.
+
+À ces mots les deux jeunes gens se saluèrent; Lectoure remonta à
+cheval; puis, à cent pas de la plage, il prit directement la route
+de Vannes, tandis que son domestique allait chercher au château sa
+voiture de voyage.
+
+-- Et maintenant, monsieur Walter, dit Paul, envoyez une barque
+dans la crique la plus proche du château d'Auray. Que tout soit
+prêt à bord de la frégate pour lever l'ancre cette nuit.
+
+Le lieutenant reprit la route de Port-Louis, et les deux amis
+rentrèrent dans la cabane.
+
+
+Pendant ce temps, Emmanuel et Marguerite avaient accompli le
+funèbre devoir auquel les avait conviés la cloche des funérailles.
+Le marquis avait été déposé dans le sépulcre armorié de sa
+famille, et Achard dans l'humble cimetière qui attenait à la
+chapelle.
+
+Puis les deux enfants étaient remontés auprès de leur mère, qui
+remit à Emmanuel le brevet tant désiré, et qui accorda à
+Marguerite le consentement si inattendu. Alors, pour ne pas
+renouveler des émotions d'autant plus poignantes que ceux qui les
+éprouvaient les concentraient en eux-mêmes, mère et enfants
+s'embrassèrent une dernière fois, et se séparèrent avec la
+conviction intime que c'était pour ne plus se revoir.
+
+Le reste de la journée se passa à accomplir les préparatifs du
+départ.
+
+Vers le soir, la marquise sortit pour se rendre au rendez-vous que
+lui avait donné Paul. En traversant la cour, elle aperçut d'un
+côté une voiture tout attelée, et de l'autre le jeune midshipman
+Arthur et deux matelots. Son coeur se serra à la vue de ce double
+apprêt.
+
+Elle continua sa route et s'enfonça dans le parc, sans céder à
+cette émotion, tant cette longue réaction de l'orgueil contre la
+nature lui avait donné de force sur elle-même.
+
+Cependant, arrivée à une éclaircie d'où l'on apercevait la maison
+d'Achard, elle s'arrêta en sentant ses genoux trembler sous elle,
+et s'adossa contre un arbre, en appuyant la main sur son coeur
+comme pour en comprimer les battements. C'est que, pareille à ces
+âmes que le danger présent n'a pu émouvoir, et qui tremblent au
+souvenir du danger passé, elle se rappelait à combien de craintes
+et d'émotions elle avait été en proie pendant le cours de ces
+vingt années, où chaque jour elle était venue à cette maison,
+fermée maintenant pour ne plus se rouvrir. Toutefois, elle eut
+bientôt surmonté cette faiblesse, et, reprenant son chemin, elle
+gagna la porte du parc.
+
+Là elle s'arrêta de nouveau. Au-dessus de tous les arbres
+s'élevait la cime d'un chêne gigantesque dont on apercevait le
+feuillage de plusieurs endroits du parc. Bien souvent la marquise
+était restée des heures entières les yeux fixes sur son dôme de
+verdure; mais jamais elle n'avait osé venir se reposer sous son
+ombre. C'était là cependant qu'elle avait promis de joindre Paul,
+et que Paul l'attendait. Enfin, elle fit un dernier effort sur
+elle-même, et entra dans la forêt.
+
+De loin elle aperçut un homme agenouillé et priant: c'était Paul.
+Elle s'approcha lentement, et, s'agenouillant à son tour, elle
+pria avec lui.
+
+Puis, la prière finie, ils se relevèrent tous deux, et, sans dire
+une parole, la marquise passa son bras autour du cou du jeune
+homme et appuya sa tête sur son épaule. Au bout de quelques
+instants de silence et d'immobilité, le bruit d'une voiture
+parvint jusqu'à eux.
+
+La marquise tressaillit et fit signe à Paul d'écouter: c'était
+Emmanuel qui rejoignait son régiment. En même temps Paul étendit
+la main dans la direction opposée à celle d'où venait le bruit, et
+montra à la marquise une barque glissant, légère et silencieuse,
+sur la surface de la mer: c'était Marguerite se rendant au
+vaisseau.
+
+La marquise écouta le bruit de la voiture tant qu'elle put
+l'entendre, et suivit des yeux la barque aussi longtemps qu'elle
+put la voir; puis, lorsque l'un se fut éteint dans l'espace,
+lorsque l'autre eut disparu dans la nuit, elle se retourna vers
+Paul, levant les yeux au ciel et comprenant que l'heure était
+venue où celui sur lequel elle s'appuyait devait la quitter à son
+tour:
+
+-- Dieu bénisse, dit-elle, comme je le bénis, le fils pieux qui
+est resté le dernier auprès de sa mère!
+
+Et, rappelant toutes ses forces, elle embrassa une dernière fois
+le jeune homme agenouillé devant elle; puis, s'arrachant de ses
+bras, elle reprit seule le chemin du château.
+
+Le lendemain, les habitants de Port-Louis cherchèrent vainement, à
+la place où ils l'avaient vue encore la veille, la frégate qui
+depuis quinze jours était en station dans le havre extérieur de
+Lorient. Comme la première fois, elle avait disparu, sans qu'ils
+pussent deviner ni la cause de son arrivée ni le motif de son
+départ.
+
+
+Épilogue
+Cinq ans s'étaient écoulés depuis les événements que nous venons
+de raconter: l'indépendance des États-unis avait été reconnue.
+
+New-York, la dernière place-forte occupée par les Anglais, venait
+d'être évacuée. Le bruit du canon, qui avait retenti à la fois
+dans la mer des Indes et dans le golfe du Mexique, cessait de
+gronder sur les deux Océans. Washington, dans la séance solennelle
+du 28 décembre 1783, avait remis sa commission de général en chef,
+et s'était retiré dans son domaine de Montvernon, sans autre
+récompense que de recevoir et d'envoyer ses lettres par la poste
+sans qu'elles fussent taxées, et la tranquillité dont commençait à
+jouir l'Amérique s'étendait aux colonies françaises des Antilles,
+qui, ayant pris parti dans la guerre, avaient eu plusieurs fois à
+se défendre contre les tentatives hostiles de la Grande-Bretagne.
+Parmi ces îles, la Guadeloupe avait été plus particulièrement
+menacée, à cause de son importance militaire et commerciale; mais,
+grâce à la vigilance de son nouveau gouverneur, les tentatives de
+débarquement avaient toujours échoué, et la France n'avait eu à
+déplorer dans cette importante possession aucun accident sérieux;
+de sorte que, vers le commencement de l'année 1783, l'île, sans
+être tout à fait dépouillée d'un reste d'apparence guerrière,
+qu'elle conservait encore plutôt par habitude que par nécessité,
+était déjà cependant presque tout entière rendue à la culture des
+diverses productions qui font sa richesse.
+
+Si nos lecteurs veulent bien, par un dernier effort de
+complaisance, nous accompagner au-delà de l'Atlantique et aborder
+avec nous dans le port de la Basse-Terre, nous suivrons, au milieu
+des fontaines jaillissantes de tous côtés, une des rues qui
+montent à la promenade du Champ d'Arbaud; puis après avoir profité
+pendant un tiers de sa longueur à peu près de l'ombre fraîche des
+tamarins qui la bordent de chaque côté, nous prendrons à gauche un
+petit chemin battu conduisant à la porte d'un jardin qui, dans sa
+partie la plus élevée, domine toute la ville.
+
+Arrivés là, qu'ils respirent un instant la brise du soir, si douce
+par une après-midi du mois de mai, et qu'ils jettent un coup
+d'oeil avec nous sur cette nature luxuriante des tropiques.
+
+Adossés comme nous le sommes aux montagnes boisées et volcaniques
+qui séparent la partie de l'ouest en deux versants, et parmi
+lesquelles s'élèvent, couronnés de leur panache de fumée et
+d'étincelles, les deux pitons calcinés de la Soufrière, nous avons
+à nos pieds, abritée par les mornes de Bellevue, de Mont-Désir, de
+Beau-Soleil, de l'Espérance et de Saint-Charles, la ville qui
+descend gracieusement vers la mer, dont les flots étincelants des
+derniers rayons du soleil viennent baigner les murailles; à
+l'horizon, l'Océan, vaste et limpide miroir, et à notre droite et
+à notre gauche les plantations les plus belles et les plus riches
+de l'île; ce sont des carrés de caféiers, originaires d'Arabie,
+aux rameaux noueux et flexibles, garnis de feuilles d'un vert
+foncé et luisant, et de forme oblongue, pointue et ondulée,
+portant chacune à son aisselle un bouquet de fleurs d'un blanc de
+neige; des quinconces de cotonniers, couvrant d'un tapis de
+verdure le terrain sec et pierreux qu'ils affectionnent, et parmi
+lesquels apparaissent, pareils à des fourmis colossales, les
+nègres occupés à réduire à deux ou trois les milliers de jets qui
+s'élancent de chaque tige. C'est encore, au contraire, dans les
+cantons unis et abrités, et dans les terres grasses et généreuses,
+introduit aux Antilles par le juif Benjamin Dacosta, le cacaoyer
+au tronc élancé, aux rameaux poreux enveloppés d'une écorce fauve,
+et garnis de grandes feuilles oblongues, alternes et lancéolées,
+parmi lesquelles quelques-unes, et ce sont les pousses naissantes,
+semblent des fleurs d'un rose tendre qui contrastent avec le fruit
+long, recourbé et jaunâtre, qui fait plier les branches sous son
+poids. Enfin, des champs entiers de la plante découverte à Tabago,
+transportée en France pour la première fois par l'ambassadeur de
+François II, qui en fit hommage à Catherine de Médicis, d'où lui
+vint son nom d'herbe à la reine. Ce qui n'empêcha que, comme toute
+chose populaire, elle ne commençât par être excommuniée et
+proscrite, en Europe et en Asie, par les deux pouvoirs qui se
+partageaient le monde, proscrite par le grand-duc de Moscovie
+Michel Fédorowitch, par le sultan turc Amurat IV, par l'empereur
+de Perse, et excommuniée par Urbain VIII. Puis de temps en temps,
+s'élançant d'un seul jet et dépassant de quarante ou cinquante
+pieds tous les végétaux herbacés qui l'entourent, le bananier du
+paradis, dont, s'il faut en croire la tradition biblique, les
+feuilles ovales, obtuses et longues de sept ou huit pieds, rayées
+de nervures transversales, comme des banderoles enrubannées,
+servirent à faire le premier vêtement à la première femme. Enfin,
+régnant sur le tout, et se découpant, tantôt sur l'azur du ciel,
+tantôt sur le vert glauque de l'Océan, selon qu'ils s'élèvent sur
+la crête des montagnes ou sur les grèves de la mer, le cocotier et
+le palmiste, ces deux géants des Antilles, gracieux et prodigues
+comme tout ce qui est fort.
+
+Qu'on se figure donc ces côtes merveilleuses, coupées par
+soixante-dix rivières encaissées dans des lits de quatre-vingt
+pieds de profondeur; ces montagnes éclairées le jour par le soleil
+des tropiques, la nuit par le volcan de la Soufrière; cette
+végétation qui ne s'arrête jamais, et dont les feuilles qui
+poussent succèdent sans cesse aux feuilles qui tombent; ce sol
+enfin si sanitaire et cet air si pur, que, malgré les essais
+insensés que l'homme, ce propre ennemi de lui-même, en a fait, des
+serpents, transportés de la Martinique et de Sainte-Lucie, n'ont
+pu y vivre ni s'y reproduire, et qu'on juge, après les souffrances
+éprouvées en Europe, de quel bonheur ont dû jouir, depuis cinq ans
+qu'ils habitent ce paradis du monde, Anatole de Lusignan et
+Marguerite d'Auray, que nos lecteurs ont vu figurer au premier
+rang parmi les personnages du drame que nous venons de dérouler
+sous leurs yeux.
+
+C'est qu'à cette vie agitée par les passions, à cette lutte du
+droit naturel contre le pouvoir légal, à cette suite de scènes où
+toutes les douleurs terrestres, depuis l'enfantement jusqu'à la
+mort, étaient venues jouer un rôle, avait succédé une vie sereine
+dont chaque jour s'était écoulé calme et tranquille, et dont les
+seuls nuages étaient cette vague inquiétude pour les amis éloignés
+qui parfois passe dans l'air et vous serre le coeur comme un
+pressentiment douloureux.
+
+Cependant, de temps en temps, soit par les journaux publics, soit
+par des bâtiments en relâche, les deux jeunes gens avaient appris
+quelques nouvelles de celui qui leur avait si puissamment servi de
+protecteur; ils avaient su ses victoires; comment, en les
+quittant, il avait été mis à la tête d'une escadrille et avait
+détruit les établissements anglais sur les côtes d'Acadie, ce qui
+lui avait valu le titre de commodore; comment, dans un engagement
+avec le Sérapis et la Comtesse de Scarborough, et après un combat
+vergue à vergue qui dura près de quatre heures, il avait forcé les
+deux frégates à se rendre, et comment, enfin, en 1781, il avait
+reçu, en récompense des services qu'il avait rendus à la cause de
+l'indépendance, les remerciements publics du congrès, qui lui
+avait voté une médaille d'or, et l'avait choisi pour commander la
+frégate l'Amérique, à qui l'on avait donné ce nom comme à la plus
+belle, et dont on lui confiait le commandement comme au plus
+brave; mais ce splendide vaisseau ayant été offert par le congrès
+au roi de France, en remplacement du Magnifique, qui avait été
+perdu à Boston, Paul Jones, après avoir été le conduire au Havre,
+s'était rendu à bord de la flotte du comte de Vaudreuil, qui
+projetait une expédition contre la Jamaïque. Cette dernière
+nouvelle avait comblé de joie Lusignan et Marguerite, car cette
+entreprise ramenait Paul dans leurs parages, et ils espéraient
+enfin revoir leur frère et leur ami; mais la paix, comme nous
+l'avons dit, était survenue sur ces entrefaites, et ils n'avaient
+plus entendu, depuis cette époque, reparler de l'aventureux marin.
+
+Le soir du jour où nous avons transporté nos lecteurs des côtes
+sauvages de la Bretagne aux rivages fertiles de la Guadeloupe, la
+jeune famille était, comme nous l'avons dit, rassemblée dans le
+jardin même où nous sommes entrés, et dominait le panorama immense
+dont la ville couchée à ses pieds formait le premier plan, et
+l'Océan semé d'îles le merveilleux lointain. Marguerite s'était
+promptement habituée au laisser-aller de la vie créole, et, l'âme
+désormais tranquille et heureuse, elle abandonnait son corps,
+toujours pâle, frêle et gracieux comme un lis sauvage, au doux
+farniente qui fait de l'existence sensuelle des colonies une
+espèce de demi-sommeil où les événements semblent des rêves.
+Couchée avec sa fille dans un hamac péruvien tressé avec les fils
+de soie de l'aloès et brodé de plumes éclatantes fournies par les
+oiseaux les plus rares du tropique, balancée d'un mouvement doux
+et régulier par son fils, une main dans les mains de Lusignan, et
+le regard mollement perdu dans une incommensurable étendue, elle
+sentait pénétrer en elle, par l'âme et par les sens, toutes les
+félicités que promet le ciel, et toutes les jouissances que peut
+accorder la terre. En ce moment, et comme si tout avait dû
+concourir à compléter le tableau magique qu'elle venait contempler
+chaque soir, et que chaque soir elle trouvait plus merveilleux,
+pareil au roi de l'Océan, un navire doubla le cap des Trois-
+Pointes, glissant à la surface de la mer sans plus d'efforts
+apparents qu'un cygne qui joue sur le miroir d'un lac.
+
+Marguerite l'aperçut la première, et, sans parler, tant chaque
+action de la vie est une fatigue sous ce climat brûlant, elle fit
+un signe de la tête à Lusignan, qui dirigea ses regards du côté
+qu'elle lui indiquait, et suivit des yeux en silence, et comme
+elle, la marche rapide et gracieuse du bâtiment.
+
+À mesure qu'il approchait et que les détails fins et élégants de
+sa mâture apparaissaient au milieu de cette masse de toiles, qui
+semblait d'abord un nuage courant à l'horizon, on commençait de
+distinguer, au quartier de son pavillon, fascé d'argent et de
+gueules, les étoiles de l'Amérique, qui se détachaient sur leur
+champ d'azur en nombre égal à celui des Provinces-Unies. Une même
+idée leur vint alors à tous deux à la fois, et leurs regards se
+rencontrèrent tout radieux de l'espoir qu'ils allaient peut-être
+apprendre quelques nouvelles de Paul.
+
+Aussitôt Lusignan ordonna à un nègre d'aller chercher une longue-
+vue; mais déjà, avant qu'il fût revenu, une pensée plus douce
+encore avait fait battre le coeur des deux jeunes gens: il
+semblait à Lusignan et à Marguerite reconnaître pour une ancienne
+amie la frégate qui s'approchait. Cependant, à quiconque n'en a
+pas l'habitude, il est si difficile de distinguer à une certaine
+distance les signes qui parlent à l'oeil du marin, qu'ils
+n'osaient croire encore à cette espérance, qui tenait plus du
+pressentiment instinctif que de la réalité positive; enfin, le
+nègre revint porteur de l'instrument désiré; Lusignan porta la
+longue-vue à ses yeux et jeta un cri de joie en la passant à
+Marguerite: il avait reconnu à la proue la sculpture de Guillaume
+Coustou, et c'était l'Indienne qui s'avançait à pleines voiles
+vers la Basse-Terre.
+
+Lusignan enleva Marguerite de son hamac et la déposa à terre, car
+leur premier mouvement à tous deux avait été de courir vers le
+port; mais alors l'idée leur vint que l'Indienne, que depuis près
+de cinq ans Paul avait quittée, lorsqu'un grade plus élevé lui
+avait donné droit au commandement d'un vaisseau plus fort, pouvait
+bien être montée par un autre capitaine, et ils s'arrêtèrent le
+coeur palpitant et les jambes tremblantes. Pendant ce temps le
+jeune Hector avait ramassé la longue-vue, et la portant à son oeil
+comme il avait vu faire tour à tour à ses parents: «Père, dit-il,
+regarde donc, il y a sur le pont un officier couvert d'une
+redingote noire brodée d'or, pareille à celle du portrait de mon
+bon ami Paul. Et Lusignan prit vivement la lunette des mains de
+l'enfant, regarda quelques secondes, et la passa de nouveau à
+Marguerite, qui, au bout d'un instant, la laissa tomber; puis tous
+deux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre: ils avaient
+reconnu le jeune capitaine qui, pour revenir près de ses amis,
+avait pris le costume que nous avons dit lui être le plus
+habituel. En ce moment, le vaisseau passa devant le fort qu'il
+salua de trois coups de canon, et aussitôt le fort répondit au
+salut par un nombre égal de coups.
+
+Dès l'instant où Lusignan et Marguerite avaient acquis la
+certitude que c'était bien leur frère et leur ami qui montait
+l'Indienne, ils étaient descendus vers la rade, suivis du jeune
+Hector, et laissant dans le hamac la petite Blanche. Mais, de son
+côté, le capitaine les avait reconnus, de sorte qu'en même temps
+qu'ils quittaient le jardin, il avait fait mettre la yole à la
+mer, et que, grâce aux efforts redoublés de dix vigoureux rameurs,
+il avait franchi rapidement l'espace qui s'étendait du mouillage à
+la terre, et s'élançait sur la jetée au moment où ses amis
+arrivaient sur le port. De pareilles sensations sont sans paroles
+et ne se traduisent que par des larmes. Aussi l'expression de leur
+joie ressemblait-elle à la douleur. Et tous pleuraient; jusqu'à
+l'enfant qui pleurait de les voir pleurer.
+
+Après avoir donné quelques ordres relatifs au service du bâtiment,
+le jeune commodore prit lentement avec ses amis le chemin qu'ils
+avaient parcouru si vite pour venir à lui: l'expédition de
+monsieur Vaudreuil ayant manqué, il était revenu à Philadelphie,
+et la paix ayant été signée, ainsi que nous l'avons dit, avec
+l'Angleterre, le congrès, comme un souvenir de reconnaissance, lui
+avait fait don du premier vaisseau qu'il avait monté comme
+capitaine.
+
+À ce récit, Lusignan et Marguerite eurent un instant de joie
+immense, car ils espérèrent que leur frère venait pour toujours
+demeurer avec eux; mais le caractère du jeune marin était trop
+aventureux et trop avide d'émotions pour s'astreindre à cette vie
+décolorée et uniforme des habitants de la terre. Il annonça donc à
+ses amis qu'il n'avait que huit jours à leur donner, après
+lesquels il irait chercher dans une autre partie du monde une vie
+qui continuât celle qu'il avait menée jusqu'alors.
+
+Ces huit jours passèrent comme un songe, et quelques instances que
+fissent Lusignan et Marguerite, Paul ne voulut pas même leur
+accorder vingt-quatre heures de plus: c'était toujours le même
+homme, ardent, entier, absolu, transformant en devoir les
+résolutions prises, et sévère pour lui-même encore plus que pour
+les autres.
+
+L'heure de se quitter arriva; Marguerite et Lusignan voulaient
+accompagner le jeune commodore jusque sur son bâtiment; mais Paul
+ne voulut pas prolonger la douleur de ces adieux.
+
+Parvenu à la jetée, il les embrassa une dernière fois, puis
+s'élança dans la barque, qui s'éloigna aussitôt, rapide comme une
+flèche. Marguerite et Lusignan la suivirent des yeux jusqu'à ce
+qu'elle eût disparu à tribord de la frégate, et ils remontèrent
+tristement, afin de la voir partir, sur le plateau d'où ils
+l'avaient vue arriver.
+
+Au moment où ils y parvinrent, cette activité intelligente qui
+précède le moment du départ régnait à bord de la frégate. Les
+matelots, assemblés au cabestan, commençaient à virer le câble,
+et, grâce à la limpidité de l'air, leur cri sonore et enjoué
+parvenait jusqu'aux deux jeunes gens. Le bâtiment arrivait
+lentement sur son ancre; bientôt on vit la double dent de fer
+sortir de l'eau, puis les voiles tombèrent successivement des
+vergues, depuis celles de perroquet jusqu'aux plus basses; le
+navire, comme doué d'un sentiment instinctif et animé, tourna sa
+proue vers la sortie du port, et commençant à se mouvoir, fendit
+l'eau d'un mouvement aussi facile que s'il glissait à sa surface.
+
+Alors, comme si désormais la frégate pouvait être abandonnée à sa
+propre volonté, on vit le jeune commodore monter sur le gaillard
+d'arrière et tourner toute son attention, devenue inutile à la
+manoeuvre, vers la terre qu'il quittait. Lusignan tira aussitôt
+son mouchoir et fit un signal auquel Paul répondit; puis,
+lorsqu'il ne leur fut plus possible de se voir a l'oeil nu, chacun
+d'eux eut recours à la lunette, et, grâce à cet ingénieux
+instrument, ils retardèrent d'une heure encore cette séparation,
+que des deux côtés chacun pressentait sentimentalement devoir être
+éternelle. Enfin le navire diminua graduellement à l'horizon en
+même temps que la nuit descendait du ciel: alors Lusignan fit
+apporter un amas de branches sur le plateau, et ordonna d'y mettre
+le feu, afin que les regards de Paul, dont la frégate commençait à
+se perdre dans l'obscurité, pussent continuer de se fixer sur ce
+phare jusqu'à ce qu'il eût doublé le cap des Trois-Pointes. Depuis
+une heure déjà, Marguerite et Lusignan avaient complètement perdu
+de vue le navire, qui, grâce à leur foyer entretenu clair et
+brillant, pouvait les apercevoir encore, lorsqu'une flamme
+pareille à un éclair sillonna l'horizon; quelques secondes après,
+le bruit d'un coup de canon parvint à leurs oreilles, pareil au
+grondement sourd et prolongé du tonnerre; puis tout rentra dans la
+nuit et dans le silence. Lusignan et Marguerite avaient reçu le
+dernier adieu de Paul.
+
+Maintenant, quoique le drame intime que nous avions pris
+l'engagement de raconter soit réellement terminé ici, quelques uns
+de nos lecteurs auront peut-être pris assez d'intérêt au jeune
+aventurier dont nous avons fait le héros de cette histoire, pour
+désirer de le suivre dans la seconde partie de sa carrière; à
+ceux-là nous allons, en les remerciant de l'attention qu'ils nous
+accordent, dérouler purement et simplement les faits que des
+recherches minutieuses sont parvenues à porter à notre
+connaissance.
+
+À l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au mois de mai
+1784, l'Europe tout entière était à peu près retombée dans cet
+état de torpeur que les hommes imprévoyants prennent pour la
+tranquillité, et que les esprits plus profonds regardent comme ce
+repos morne et momentané qui précède la tempête. L'Amérique, par
+son affranchissement, avait préparé la France à sa révolution:
+rois et peuples, défiants les uns des autres, se tenaient de
+chaque côté sur leurs gardes, invoquant ceux-ci le fait et ceux-là
+le droit. Un seul point de l'Europe semblait vivant et agité au
+milieu de ce sommeil général: c'était la Russie, que le czar
+Pierre avait portée au rang des États civilisés, et que Catherine
+II commençait à inscrire au nombre des puissances européennes.
+
+Pierre III, devenu odieux aux Russes par un caractère sans
+noblesse, par des vues politiques sans portée, et surtout par son
+idolâtrie pour les moeurs et la discipline prussiennes, avait été
+déposé sans opposition et étranglé sans lutte. Catherine s'était
+donc trouvée, à l'âge de trente-deux ans, maîtresse d'un empire
+qui couvre de sa superficie la septième partie du globe; son
+premier soin avait été de s'imposer par sa puissance même comme
+médiatrice entre les peuples voisins qu'elle voulait faire relever
+d'elle. Ainsi elle avait forcé les Courlandais à chasser leur
+nouveau duc, Charles de Saxe, et à rappeler Biren; elle avait
+envoyé ses ambassadeurs et ses armées pour faire couronner à
+Varsovie, sous le nom de Stanislas-Auguste, son ancien amant
+Poniatowski; elle s'était alliée avec l'Angleterre; elle avait
+associé à sa politique les cours de Berlin et de Vienne; et
+cependant ces grands projets de politique étrangère ne lui
+faisaient pas oublier l'administration intérieure, et dans les
+intervalles de ses amours si souvent renouvelées, elle trouvait le
+temps de récompenser l'industrie, d'encourager l'agriculture, de
+réformer la législation, de créer une marine, d'envoyer Pallas
+dans des provinces dont on ignorait jusqu'aux productions,
+Blumager dans l'archipel du Nord, et Billings dans l'océan
+Oriental; enfin, jalouse de la réputation littéraire de son frère
+le roi de Prusse, elle écrivait, de la même main qui signait
+l'érection d'une nouvelle ville, la sentence de mort du jeune
+Ivan, ou le partage de la Pologne, la Réfutation du voyage en
+Sibérie, par l'abbé Chappe, un roman le Czarovich Chlore; des
+pièces de théâtre, parmi lesquelles une traduction en français
+d'Oleg, drame de Derschawin; de sorte que Voltaire l'appelait la
+Sémiramis du Nord, et que le roi de Prusse la plaçait, dans ses
+lettres, entre Lycurgue et Solon.
+
+On devine l'effet que produisit au milieu de cette cour
+voluptueuse et chevaleresque l'arrivée d'un homme comme notre
+marin. La réputation de courage qui l'avait rendu la terreur des
+ennemis de la France et de l'Amérique, l'avait précédé près de
+Catherine, et, en échange du don qu'il lui fit de sa frégate, il
+reçut le grade de contre-amiral. Alors, le pavillon de la Russie,
+après avoir fait le tour de la moitié du vieux monde, apparut dans
+les mers de la Grèce, et, sur les ruines de Lacédémone et du
+Parthénon, celui qui venait d'accomplir l'affranchissement de
+l'Amérique rêva le rétablissement des républiques de Sparte et
+d'Athènes.
+
+Enfin, le vieil empire ottoman fut ébranlé jusque dans sa base;
+les Turcs, battus, signèrent la paix à Kaïnardji. Catherine retint
+pour elle Azof, Tangarok et Kinburn, se fit accorder la libre
+navigation de la mer Noire et l'indépendance de la Crimée; alors,
+devenue dominatrice de la Tauride, elle désira connaître ses
+nouvelles possessions. Paul, rappelé à Saint-Pétersbourg,
+l'accompagna dans ce voyage tracé par Potemkin. Sur une route de
+près de mille lieues, tous les prestiges d'un triomphe continuel
+furent offerts à la conquérante et à sa suite: c'étaient des feux
+allumés sur toute la longueur du chemin, des illuminations
+éclatant comme par féerie dans toutes les villes, des palais
+magnifiques élevés pour un jour au milieu des campagnes désertes,
+et disparaissant le lendemain; des villages se groupant comme sous
+la baguette d'un enchanteur dans les solitudes où huit jours
+auparavant les Tatars paissaient leurs troupeaux; des villes
+apparaissaient à l'horizon, dont il n'existait que les murailles
+extérieures; partout des hommages, des chants, des danses; une
+population pressée sur la route, et, la nuit, courant, pendant que
+l'impératrice dormait, s'échelonnait de nouveau sur le chemin que
+sa souveraine devait parcourir en se réveillant; un roi et un
+empereur marchant à ses côtés, et s'intitulant, non pas ses égaux,
+mais ses courtisans; enfin, un arc de triomphe élevé au terme du
+voyage, avec cette inscription qui révélait, sinon l'ambition de
+Catherine, du moins la politique de Potemkin: C'est ici le chemin
+de Byzance.
+
+Alors, la Russie s'affermit dans sa tyrannie comme l'Amérique dans
+son indépendance.
+
+Catherine offrit à son amiral des places à rassasier un courtisan,
+des honneurs à combler un ambitieux, des terres a consoler un roi
+d'avoir perdu un royaume; mais c'était le pont mouvant de son
+vaisseau, c'était la mer avec ses combats et ses tempêtes, c'était
+l'Océan immense et sans bornes qu'il fallait à notre aventureux et
+poétique marin. Il quitta donc la cour brillante de Catherine
+comme il avait quitté l'assemblée sévère du congrès, et vint
+chercher en France ce qui lui manquait partout ailleurs, c'est-à-
+dire une vie d'émotions, des ennemis à combattre, un peuple à
+défendre. Paul arriva à Paris au milieu de nos guerres européennes
+et de nos luttes civiles, tandis que d'une main nous étouffions
+l'étranger, et que de l'autre nous déchirions nos propres
+entrailles. Ce roi qu'il avait vu dix ans auparavant chéri,
+honoré, puissant, était, à cette heure, captif, méprisé, sans
+forces. Tout ce qui était élevé s'abaissait, les grands noms
+tombaient comme les hautes têtes. C'était le règne de l'égalité,
+et la guillotine était le niveau. Paul s'informa d'Emmanuel; on
+lui dit qu'il était proscrit. Il demanda ce qu'était devenue sa
+mère, on lui répondit qu'elle était morte. Alors il lui prit un
+immense besoin de visiter une fois encore, avant de mourir lui-
+même, les lieux où il avait, douze ans auparavant, éprouvé des
+émotions si douces et si terribles. Il partit pour la Bretagne,
+laissa sa voiture à Vannes, et prit un cheval comme il l'avait
+fait le jour où il avait vu pour la première fois Marguerite; mais
+ce n'était plus le jeune et enthousiaste marin, aux désirs et aux
+espérances sans horizon: c'était l'homme désillusionné de tout,
+parce qu'il a tout goûté, miel et absinthe; tout approfondi,
+hommes et choses; tout connu, gloire et oubli.
+
+Aussi, ne cherchait-il plus une famille, il venait visiter des
+tombeaux.
+
+En arrivant en vue du château, il tourna les yeux vers la maison
+d'Achard, et, ne la voyant plus, il tâcha de s'orienter par la
+forêt; mais la forêt semblait s'être évanouie par enchantement.
+Elle avait été vendue, comme propriété nationale, à vingt-cinq ou
+trente fermiers des environs, qui l'avaient défrichée et en
+avaient fait une vaste plaine. Le grand chêne avait disparu, et la
+charrue avait passé sur la tombe ignorée du comte de Morlaix, dont
+l'oeil même de son fils ne pouvait plus reconnaître la place.
+
+Alors, il prit la porte du parc et s'avança vers le château, plus
+sombre et plus triste encore à cette heure qu'il ne l'était
+autrefois; il n'y avait plus qu'un vieux concierge, ruine vivante
+au milieu de ces ruines mortes. On avait eu d'abord l'intention
+d'abattre le manoir comme la forêt: mais la réputation de sainteté
+de la marquise, conservée religieusement dans le pays, avait
+protégé les vieilles pierres qui, pendant quatre siècles, avait
+abrité sa famille. Paul visita les appartements que, depuis trois
+ans, l'on n'avait point ouverts et que l'on rouvrit pour lui. Il
+parcourut la galerie des portraits; elle était restée telle qu'il
+l'avait vue autrefois, mais aucune main pieuse n'avait ajouté à
+l'antique collection les portraits du marquis et de la marquise.
+
+Il entra dans la bibliothèque où il s'était caché, retrouva à la
+même place un livre qu'il avait ouvert, l'ouvrit et relut les
+pages qu'il avait lues; puis, il poussa la porte qui donnait sur
+la chambre du contrat, où s'étaient passées les scènes les plus
+animées du drame dont il avait été le principal acteur. La table
+était à la même place, et la glace au cadre de Venise, qui se
+trouvait sur la cheminée, brisée encore par la balle du pistolet
+d'Emmanuel. Il alla s'appuyer contre le chambranle de la cheminée,
+et demanda des détails sur les dernières années de la marquise.
+
+Ils étaient simples et sévères, comme tout ce que l'on connaissait
+d'elle. Restée seule au château ainsi que nous l'avons dit, sa vie
+toute entière s'était uniformément écoulée dans trois endroits
+différents: son oratoire, le caveau où dormait son mari, et
+l'espace abrité par le chêne au pied duquel avait été enterré son
+amant. Pendant huit ans encore, après la soirée où Paul avait pour
+la dernière fois pris congé d'elle, on l'avait vue errer dans ces
+vieux corridors et dans ces sombres allées, pâle et lente comme
+une ombre; puis enfin, une maladie de coeur, causée par les
+émotions amassées dans sa poitrine, s'était déclarée; elle avait
+été s'affaiblissant toujours; enfin, un soir qu'elle ne pouvait
+plus marcher, elle s'était fait porter au pied du chêne, sa
+promenade favorite, pour voir une fois encore, disait-elle, le
+soleil se coucher dans l'Océan, ordonnant qu'on vint la reprendre
+dans une demi-heure. À leur retour, ses gens la trouvèrent
+évanouie. Ils la transportèrent vers le château; elle revint à
+elle dans le trajet, et, au lieu de se faire conduire à sa
+chambre, elle ordonna qu'on la descendît dans le caveau de sa
+famille. Là, elle eut la force de s'agenouiller encore au tombeau
+de son mari et de faire de la main signe qu'on la laissât seule.
+Quelque imprudence qu'il y eût de le faire, on obéit, car elle
+était habituée à ne jamais répéter deux fois le même ordre.
+
+Cependant, au lieu de sortir, les domestiques restèrent dans un
+enfoncement, afin d'être prêts à la secourir. Au bout d'un
+instant, ils la virent se coucher sur la pierre devant laquelle
+elle priait.
+
+Ils crurent qu'une seconde fois elle était évanouie; ils
+accoururent, elle était morte.
+
+Paul se fit conduire dans les caveaux, y entra lentement et la
+tête découverte; puis arrivé à la pierre qui couvrait la tombe de
+sa mère, il s'agenouilla devant elle. Elle présentait cette seule
+inscription, que l'on peut voir encore dans une des chapelles de
+l'église de la petite ville d'Auray, où elle a été transportée
+depuis, et que la marquise elle même avait, avant de mourir,
+laissée à cette intention:
+
+Ci-gît Très haute et très puissante dame Marguerite Blanche de
+Sablé, marquise d'Auray, née le 2 août 1729, morte le 2 septembre
+1788.
+
+Priez pour elle et pour ses enfants.
+
+Paul leva les yeux au ciel avec une expression infinie de
+reconnaissance. Sa mère, qui si longtemps l'avait oublié pendant
+sa vie, s'était souvenue de lui dans son inscription funéraire.
+
+Six mois après, la Convention nationale décida en séance
+solennelle qu'elle assisterait aux funérailles de Paul Jones,
+ancien commodore de la marine américaine, mort à Paris le 7
+juillet 1793, et dont l'inhumation devait avoir lieu au cimetière
+du Père-Lachaise.
+
+Cette décision avait été prise, dit l'arrêté, pour consacrer en
+France la liberté des cultes.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le capitaine Paul, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAPITAINE PAUL ***
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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