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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/15574-8.txt b/15574-8.txt new file mode 100644 index 0000000..ca4d6eb --- /dev/null +++ b/15574-8.txt @@ -0,0 +1,8529 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le capitaine Paul, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le capitaine Paul + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: April 6, 2005 [EBook #15574] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAPITAINE PAUL *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com. + + + + + + + + +Alexandre Dumas + + + +LE CAPITAINE PAUL + + + +(1838) + + + +Table des matières + +Préface +Chapitre I +Chapitre II +Chapitre III +Chapitre IV +Chapitre V +Chapitre VI +Chapitre VII +Chapitre VIII +Chapitre IX +Chapitre X +Chapitre XI +Chapitre XII +Chapitre XIII +Chapitre XIV +Chapitre XV +Chapitre XVI +Chapitre XVII +Chapitre XVIII +Épilogue + + + +Préface +_Habent sua fata libelli._ + +J'avais déjà écrit cet hémistiche, chers lecteurs, et j'allais +inscrire au-dessous le nom d'Horace, lorsque je me demandai deux +choses: si je me rappelais le commencement du vers et si ce vers +était bien du poète de Venusium. + +Chercher dans les cinq ou six mille vers d'Horace, c'était bien +long, et je n'ai pas de temps à perdre. + +Cependant, je tenais beaucoup à cet hémistiche, qui s'applique +merveilleusement au livre que vous allez lire. + +Que faire? + +Écrire à Méry. + +Méry, vous le savez, c'est Homère, c'est Eschyle, c'est Virgile, +c'est Horace, c'est l'antiquité incarnée dans un moderne. + +Méry sait le grec comme Démosthène, et le latin comme Cicéron. + +J'écrivis donc: + +«Cher Méry, + +«Est-ce bien d'Horace, cet hémistiche: + +_«Habent sua fata libelli?_ + +«Vous rappelez-vous le commencement du vers? + +«À vous de coeur. + +«Alex. Dumas.» + +Je reçus poste pour poste la réponse suivante: + +«Mon cher Dumas, + +«L'hémistiche _Habent sua fata libelli_ est attribué à Horace, +mais à tort. + +«Voici le vers complet: + +«_Pro captu lectoris, habent sua fata libelli._ + +«Il est du grammairien Terentianus Maurus. Le premier hémistiche: +_Pro captu lectoris_, n'est pas de très bonne latinité. Selon le +goût, selon le choix, selon l'esprit du lecteur, les écrits ont +leur destin. + +«Je n'aime pas le _pro captu_, qu'on ne trouverait chez aucun bon +classique. + +«Tout à vous de coeur, mon bien cher frère. + +«Méry.» + +Voilà une réponse, j'espère, comme je les aime et comme vous les +aimez, courte et catégorique, où chaque mot dit ce qu'il a à dire +et répond à la question faite. + +Le vers n'était donc pas d'Horace. + +J'avais donc bien fait de ne pas le signer du nom de l'ami de +Mécène. + +Le premier hémistiche était mauvais. + +J'avais donc bien fait de l'oublier. + +Mais je m'étais rappelé le second, et cela, à propos du _Capitaine +Paul_, dont on préparait une nouvelle édition. + +En effet, si un hémistiche a jamais été fait pour un livre, c'est +l'hémistiche de Terentianus Maurus pour le livre qui nous occupe. + +Laissez-moi, chers lecteurs, vous raconter, non pas l'histoire de +ce livre -- son histoire est l'histoire de tous les livres -- mais +sa genèse: ce qui lui est arrivé avant qu'il vît le jour; ses +infortunes avant qu'il fût; ses transformations tandis qu'il était +encore dans les limbes de l'existence. + +Cela vous rappellera, en petit, bien entendu, les sept +incarnations de Brahma. + +Première phase. -- Conception. + +Une impression généralement éprouvée par tous les admirateurs du +_Pilote_, l'un des plus magnifiques romans de Cooper -- impression +que nous avons profondément ressentie nous-même -- c'est le regret +de perdre aussi complètement de vue, le livre une fois terminé, +l'homme étrange que l'on a suivi avec tant d'intérêt à travers le +détroit de Devils-Gripp et les corridors de l'abbaye de Sainte- +Ruth. Il y a dans la physionomie, dans la parole et dans les +actions de ce personnage, indiqué une première fois sous le nom de +John, et une seconde fois sous celui de Paul, une mélancolie si +profonde, une amertume si douloureuse, un mépris de la vie si +grand, que chacun a désiré connaître les causes qui ont amené ce +brave et généreux coeur au désenchantement et au doute. Quant à +nous, plus d'une fois nous l'avouons, il nous était passé par +l'esprit ce désir, au moins indiscret, d'écrire à Cooper pour lui +demander, sur le commencement de la carrière et la fin de la vie +de cet aventureux marin, les renseignements que je cherchais en +vain dans son livre. Je pensais qu'une pareille demande serait +facilement excusée par celui auquel elle s'adresserait; car elle +portait avec elle la louange la plus sincère et la plus complète +de son oeuvre. Mais, je fus retenu par l'idée que l'auteur ne +connaissait peut-être, de la vie dont il nous avait donné un +épisode, que la partie qui avait été éclairée par le soleil de +l'indépendance américaine. En effet le météore brillant, mais +éphémère, avait passé des nuages de sa naissance à l'obscurité de +sa mort, de sorte qu'il était tout à fait possible que, éloigné +des lieux où son héros vit le jour et des pays où il ferma les +yeux, l'historien poète, qui peut-être l'avait choisi à cause de +ce mystère même, pour lui faire jouer un rôle dans ses annales, +n'en eût connu que ce qu'il nous en avait transmis. Alors je +résolus de me procurer par moi-même les détails que j'avais tant +désiré qu'un autre me donnât. Je fouillai les archives de la +marine; elles ne m'offrirent qu'une copie de lettres de marque à +lui données par Louis XVI. J'interrogeai les annales de la +Convention: je n'y trouvai que l'arrêté pris à l'époque de sa +mort. Je questionnai les contemporains; à cette époque -- c'était +vers 1829 -- il en restait encore: ils me dirent qu'il était +enterré au Père-Lachaise. Et, de ces premières tentatives, voilà +tout ce que je retirai. + +Alors, comme je viens d'avoir recours à Méry, j'eus recours à +Nodier; Nodier, cet autre ami d'un autre temps, à la mémoire +duquel j'ai voué un culte, et que j'évoque chaque fois que mon +coeur, aux amis du présent, a besoin d'adjoindre un ami du passé. +J'eus recours à Nodier, ma bibliothèque vivante. Nodier recueillit +un instant ses souvenirs; puis me parla d'un petit livre in-18 +écrit par Paul John lui-même et contenant des mémoires sur sa vie, +avec cette épigraphe: _Munera sunt laudi_. Je me mis aussitôt en +quête de la précieuse publication; mais j'eus beau interroger les +bouquinistes, fouiller les bibliothèques, battre les quais, mettre +en réquisition Guillemot et Techener, je ne trouvai rien qu'un +libelle infâme, intitulé Paul John, ou Prophéties sur l'Amérique, +l'Angleterre, la France, l'Espagne et la Hollande, libelle que je +jetai de dégoût à la quatrième page admirant combien les poisons +se conservent si longtemps et si parfaitement, de sorte qu'on les +trouve toujours là où l'on cherche en vain une nourriture saine et +savoureuse. + +Je renonçai donc à toute espérance de ce côté. + +Quelque temps après, entre la représentation de _Christine_ et +celle d'_Antony_, je fis un voyage à Nantes; de Nantes, je gagnai +les côtes; je visitai Brest, Quimper et Lorient. + +Pourquoi allais-je à Lorient? -- Admirez la puissance d'une idée +fixe! Mon pauvre ami Vatout, qui n'avait pour moi qu'un défaut, +celui de vouloir me protéger malgré moi, fait un roman là-dessus. +-- Pourquoi allais-je à Lorient? Parce que j'avais lu, dans une +biographie de Paul John, que le célèbre marin était venu trois +fois dans ce port. Cette circonstance m'avait frappé. J'avais pris +les dates, je n'eus qu'à ouvrir mon portefeuille. J'allai +consulter les archives maritimes, et je trouvai, en effet, la +trace des stations qu'avaient faites, à différentes époques, dans +la rade, les frégates _le Ranger_ et _l'Indienne_, l'une de dix- +huit et l'autre de trente-deux canons. Quant aux motifs qui les +avaient amenées, soit ignorance, soit oubli, le secrétaire qui +tenait les registres avait négligé de les consigner. J'allais me +retirer sans autre renseignement, lorsque je m'avisai d'interroger +un vieil employé et de lui demander si, traditionnellement, on +avait conservé dans le pays quelque souvenir du capitaine de ces +deux bâtiments. Alors le vieillard me répondit qu'en 1784, étant +encore enfant, il avait vu Paul John au Havre, où il était alors, +lui qui me parlait, employé à la Santé de la ville. + +Quant à Paul John, il était, à cette époque, commodore à bord de +la flotte du comte de Vaudreuil. + +La réputation de bravoure dont jouissait alors ce marin, et la +singularité de ses manières, l'avaient impressionné au point que, +de retour en Bretagne, il avait une fois prononcé son nom devant +son père, concierge du château d'Auray. Le vieillard avait +tressailli, et lui avait fait signe de se taire. Le jeune homme +avait obéi tout en faisant ses réserves. + +Cependant, quelques questions qu'il fit à son père, celui-ci +refusa toujours d'y répondre. Mais, la marquise d'Auray étant +morte, Emmanuel ayant émigré, Lusignan et Marguerite habitant la +Guadeloupe, le vieillard crut pouvoir révéler un jour à son fils +une histoire étrange et mystérieuse, à laquelle se trouvait mêlé +l'homme sur lequel je lui demandais des détails. + +Et cette histoire, il ne l'avait point oubliée, quoique quarante +ans à peu près se fussent écoulés entre le récit que lui en avait +fait son père et celui qu'il me fit à moi. + +Cette histoire tomba parole à parole dans le fond de ma pensée, et +y demeura cachée comme cette eau qui tombe goutte à goutte de la +voûte de la grotte et forme peu à peu un bassin dans ses calmes et +silencieuses profondeurs; de temps en temps, mon imagination se +penchait au bord de cette eau mystérieuse et profonde, et je me +disais: + +-- Il est cependant l'heure que cette eau jaillisse au dehors et +se répande en cascade ou en ruisseau, en torrent ou en lac, à la +vivifiante ardeur du soleil. + +Seulement, sous quelle forme se répandrait-elle? + +Sous la forme du drame, ou sous celle du roman? + +À cette époque, vers 1831 et 1832, toute production se présentait +à mon esprit sous la forme du drame. + +Aussi, à chaque instant, me disais-je: + +-- Il faut pourtant que je fasse un drame de Paul John. + +Et 1832, 1833, 1834 s'écoulèrent sans que les masses primitives de +ce drame se détachassent assez clairement dans mon esprit, pour +que mon esprit abandonnât ses autres rêves et s'attachât à celui- +là. + +Et je me disais: + +-- Attendons; il viendra un instant où le fruit sera mûr pour la +vie, et il se détachera lui-même de la branche. + +Deuxième phase. -- Création. + +C'était vers le mois d'octobre 1835. + +Le paysage avait bien changé. Ce n'étaient plus les côtes de +Bretagne aux rudes falaises; ce n'était plus la poupe rugueuse de +l'Europe battue par les flots de la mer sauvage; ce n'étaient plus +les oiseaux gris des tempêtes se jouant à la lueur de l'éclair, au +sifflement du vent, au milieu de l'embrun des vagues se brisant +sur les rochers. + +Non, c'était la mer de Sicile, calme comme un miroir; c'était, à +notre droite, Palerme, couchée au pied du monte Pellegrino, +ombragée à sa tête par les orangers de Montreale, à ses pieds par +les palmiers de la Bagheria; c'était, à notre gauche, Alicadi, se +levant du sein -- je ne dirai pas des flots, les flots supposent +un certain mouvement de la mer, et la mer était immobile comme un +lac d'argent fondu; -- c'était Alicadi, se dessinant, pareil à une +pyramide sombre, entre l'azur du ciel et l'azur d'Amphitrite; +c'était enfin, bien loin devant nous, élevant sa tête au-dessus +des îles volcaniques, débris du royaume d'Éole, c'était Stromboli, +secouant au vent du soir son panache de fumée, et dont la base, se +colorant de temps en temps d'une lueur rougeâtre, indiquait qu'au +milieu de l'obscurité cette colonne de fumée reposerait sur une +base de flammes. + +Je venais de quitter Palerme, où j'avais passé un des mois les +plus heureux de ma vie. Une barque, à l'arrière de laquelle une +figure, debout, blanche et couronnée de verveine comme la Norma +antique, m'envoyait ses derniers signaux, rayait de son sillage la +nappe brillante, et s'amoindrissait à l'horizon, emportée par ses +quatre rames, qui, de loin, semblaient les pattes d'un gigantesque +scarabée, égratignant, la surface de la mer. + +Mes yeux et mon coeur suivaient la barque. + +Elle disparut. Je poussai un soupir. Et cependant j'étais loin de +me douter que je ne revoie jamais celle qui venait de me quitter. + +J'entendis auprès de moi comme une prière, où étais-je, et qui +faisait cette prière? + +J'étais au milieu d'un équipage sicilien, sur le _speronare la +Madonna del piè della Grotta_. Cette prière, c'était l'Ave Maria +que disait le fils du capitaine Arena, enfant de neuf ans, que +notre pilote Nunzio maintenait debout sur le toit de notre cabine. + +De là, il parlait à la mer, aux vents, aux nuages, à Dieu! + +Cette heure de l'Ave Maria était l'heure poétique de la journée. +Même lorsque rien ne venait ajouter à la mélancolie du crépuscule, +c'était l'heure où nous rêvions sans penser, l'heure où le +souvenir du pays éloigné et des amis absents revenait à la +mémoire, pareils à ces nuages qui simulent tantôt des montagnes, +tantôt des lacs, tantôt des formes humaines, qui glissent +doucement sur un ciel d'azur et qui changent d'aspect, se +composant, se décomposant, et se recomposant vingt fois en un +instant; les heures glissaient alors sans que l'on sentit le +toucher de leurs ailes sans qu'on entendît le bruit de leur vol. +Puis la nuit arrivait, -- si toutefois on peut appeler la nuit +l'absence du jour, -- la nuit arrivait allumant une à une les +étoiles dans l'orient assombri, tandis que l'occident, éteignant +peu à peu le soleil, roulait des flots d'or et passait par toutes +les couleurs du prisme, depuis le pourpre ardent jusqu'au vert +clair. Alors il s'élevait de l'eau comme un harmonieux murmure: +les poissons s'élançaient hors de la mer, pareils à des éclairs +d'argent, le pilote quittait le gouvernail, comme si le gouvernail +n'avait plus besoin d'autre main que celle de Dieu; on hissait le +fils du capitaine sur le toit de la cabine, et l'Ave Maria +commençait à l'instant même où finissait le dernier rayon du jour. + +C'était cette scène, chaque jour renouvelée et où, chaque jour, +mon âme s'imprégnait d'une mélancolie nouvelle, que je venais de +voir se reproduire dans des conditions qui la faisaient, pour moi, +plus impressionnante que jamais. + +Maintenant, par quel mystère de l'organisme humain, comment, ce +soir-là même, dans le vide laissé au milieu de ma pensée par cette +figure blanche et voilée, par cette Norma fugitive, -- comment, +dans ce vide, retrouvai-je en le sondant, -- au lieu de l'arbre en +fleur déraciné, -- comment retrouvai-je ce fruit qui devait tomber +quand il serait mûr, _le Capitaine Paul_? + +Oh! cette fois, son heure était bien venue, je sentis, à la façon +dont le drame s'emparait de ma pensée, qu'il ne lui laisserait +plus de relâche qu'il n'eût vu le jour, et je m'abandonnai à ce +charme amer de la gestation... + +Ah! voilà ce que les artistes seuls peuvent dire, c'est tout ce +qu'il y a de charme, lorsque, poète ou peintre, on voit sa pensée +revêtir une forme, et le rêve peu à peu prendre la consistance de +la réalité. + +Voyez-vous le soleil qui se lève derrière une chaîne des Alpes ou +des Pyrénées? D'abord, c'est une lueur rose, à peine visible, +s'infiltrant dans l'atmosphère grisâtre du matin, qu'elle colore +d'une imperceptible teinte, et sur laquelle se découpe la +silhouette dentelée et gigantesque des montagnes. + +Peu à peu, cette teinte grandit, les sommets les plus élevés se +colorent; vous les voyez, flamboyants, dominer les autres comme +des volcans, puis des rayons s'élancent dans les cieux, pareils à +autant de fusées d'or; les pics inférieurs commencent à participer +à cette lumière, qui monte si rapidement que les anciens +représentaient le soleil apparaissant aux portes de l'Orient, sur +un char traîné par quatre chevaux fougueux; l'océan de flammes +submerge ces sommets qui semblaient vouloir l'arrêter comme une +digue. + +Enfin, voici le jour: marée ruisselante, qui s'épanche par +torrents aux flancs de la chaîne sombre, et qui peu à peu pénètre +et illumine jusqu'à la mystérieuse profondeur des vallées où l'on +aurait cru que jamais ne pénétrerait un rayon de lumière. + +C'est ainsi que, s'éclaire et se dessine l'oeuvre dans le cerveau +du poète. + +Quand j'arrivai à Messine, mon drame du _Capitaine Paul_ était +fait; il ne me restait plus qu'à l'écrire. + +Je comptais l'écrire à Naples; car j'étais en retard. La Sicile +m'avait retenu comme une de ces îles magiques dont parle le vieil +Homère. + +Que nous fallait-il pour regagner la ville des délices -- la ville +qu'il faut voir avant de mourir? -- Trois jours et un bon vent. + +Je donnai l'ordre au capitaine d'appareiller le lendemain matin, +et de mettre le cap droit sur Naples. + +Le capitaine consulta le vent, regarda le nord, échangea quelques +mots à voix basse avec le pilote, et répondit: + +-- On fera ce que l'on pourra, Excellence. + +-- Comment! on fera ce que l'on pourra, cher ami? Il me semble +qu'il y a là-dessous un sens caché. + +-- Dame! fit le capitaine. + +-- Voyons, voyons, expliquons-nous tout de suite. + +-- Oh! l'explication sera courte, Excellence. + +-- Abordons-la franchement, alors. + +-- Eh bien, le vieux ainsi qu'on appelait le pilote -- le vieux +dit que le temps va changer et que nous aurons le vent contraire +pour sortir du détroit. + +Nous étions à l'ancre, en face de San-Giovanni. + +-- Ah! diable! fis-je, le temps va changer, et nous aurons le vent +contraire; est-ce bien sûr, capitaine? + +-- C'est bien sûr, oui, Excellence. + +-- Et, lorsque ce vent souffle, capitaine, a-t-il la mauvaise +habitude de souffler longtemps? + +-- Plus ou moins. + +-- Quel est son moins? + +-- Trois ou quatre jours. + +-- Et son plus? + +-- Huit ou dix. + +-- Et, quand il souffle, impossible de sortir du détroit? + +-- Impossible. + +-- Et à quelle heure le vent soufflera-t-il? + +-- Eh! vieux? dit le capitaine. + +-- Présent! dit Nunzio en se levant derrière la cabine. + +-- Son Excellence demande pour quelle heure le vent? + +Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel, +et, se retournant vers nous: + +-- Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir entre huit et neuf +heures, un instant après que le soleil sera couché. + +-- Ce sera pour ce soir, entre huit et neuf, un instant après que +le soleil sera couché, répéta le capitaine avec la même assurance +que si c'eût été Mathieu Laensberg ou Nostradamus qui lui eût +répondu. + +-- Mais alors, demandai-je au capitaine, ne pourrait-on sortir +tout de suite? Nous nous trouverions alors en pleine mer, et +pourvu que nous arrivions au Pizzo, c'est tout ce que je +demande... + +-- Si vous le voulez absolument, répondit le pilote, on tachera. + +-- Eh bien, mon cher Nunzio tâchez donc, alors. + +-- Allons, allons, dit le capitaine, on part... Chacun son poste! + +Empruntons à mon journal de voyage les détails qui vont suivre; il +y a tantôt vingt ans que les choses racontées à cette heure par +moi se sont passées. J'aurais oublié peut-être; mon journal, au +contraire, a une mémoire inflexible et se souvient du plus petit +détail: + +«En un instant, sur l'ordre du capitaine et sans faire une seule +observation, tout le monde fut à la besogne: l'ancre fut levée et +le bâtiment, tournant lentement son beaupré vers le cap Pelore, +commença de se mouvoir sous l'effort de quatre avirons; quant aux +voiles, il n'y fallait pas songer, pas un souffle de vent ne +traversait l'espace... + +«Comme cette disposition atmosphérique me portait naturellement au +sommeil, et que j'avais si longtemps vu et si souvent revu le +double rivage de la Sicile et de la Calabre, que je n'avais plus +grande curiosité pour l'un ni pour l'autre, je laissai Jadin +fumant sa pipe sur le pont, et j'allai me coucher. + +«Je dormais depuis trois ou quatre heures, à peu près, et, tout en +dormant, je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi +quelque chose d'étrange, lorsque, enfin, je fus complètement +réveillé par le bruit des matelots courant au-dessus de ma tête, +et par le cri bien connu de Burrasca! + +«Burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux, ce qui ne me fut +pas chose facile, relativement au mouvement d'oscillation imprimé +au bâtiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux de savoir ce qui +se passait, je me traînai jusqu'à la porte de derrière de la +cabine, qui donnait sur l'espace réservé au pilote. Je fus bientôt +au fait: au moment où je l'ouvrais, une vague, qui demandait à +entrer juste au moment où je voulais sortir, m'atteignit en pleine +poitrine, et m'envoya à trois pas en arrière, couvert d'eau et +d'écume. Je me relevai; mais il y avait inondation complète dans +la cabine. J'appelai Jadin pour qu'il m'aidât à sauver nos lits du +déluge. + +«Jadin accourut, accompagné du mousse, qui portai une lanterne, +tandis que Nunzio, qui avait l'oeil à tout, tirait à lui la porte +de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submergeât point tout à +fait notre établissement. Nous roulâmes aussitôt nos matelas, qui +heureusement, étant de cuir, n'avaient pas eu le temps de +s'imbiber. Nous les plaçâmes sur des tréteaux, afin qu'ils +planassent au-dessus des eaux comme l'Esprit du Seigneur; nous +suspendîmes nos draps et nos couvertures aux portemanteaux qui +garnissaient les parois intérieures de notre chambre à coucher; +puis, laissant à notre mousse le soin d'éponger les deux pouces de +liquide dans lesquels nous barbotions, nous gagnâmes le pont. + +«Le vent s'était levé, comme avait dit le pilote, et à l'heure +qu'il avait dite; et, selon sa prédiction encore, ce vent nous +était tout à fait contraire. + +Néanmoins, comme nous étions parvenus à sortir du détroit, nous +étions plus à l'aise, et nous courions des bordées dans +l'espérance de gagner un peu de chemin; mais il résultait de cette +manoeuvre que les vagues nous battaient en plein travers, et que, +de temps en temps, le bâtiment s'inclinait tellement, que le bout +de nos vergues trempait dans la mer... + +«Nous nous obstinâmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et, +pendant ces trois ou quatre heures, nos matelots, il faut le dire, +n'élevèrent pas une récrimination contre la volonté qui les +mettait aux prises avec l'impossibilité même. Enfin, au bout de ce +temps, je demandai combien nous avions fait de chemin depuis que +nous courions des bordées, et il y avait de cela cinq ou six +heures. Le pilote nous répondit tranquillement que nous avions +fait demi-lieue. Je m'informai alors combien de temps pourrait +durer la bourrasque, et j'appris que, selon toute probabilité, +nous en aurions pour trente-six ou quarante heures. En supposant +que nous continuassions à conserver sur le vent et la mer le même +avantage, nous pouvions faire à peu près huit lieues en deux +jours. Le gain ne valait pas la fatigue, et je prévins le +capitaine que, s'il voulait rentrer dans le détroit, nous +renoncions momentanément à aller plus loin. + +«Cette intention pacifique était à peine formulée par moi que, +transmise immédiatement à Nunzio, elle fut à l'instant même connue +de tout l'équipage. Le _speronare_ tourna sur lui-même comme par +enchantement; la voile latine et la voile de foc se déployèrent +dans l'ombre, et le petit bâtiment, tout tremblant encore de sa +lutte, partit vent arrière avec la rapidité d'un cheval de course. +Dix minutes après, le mousse vint nous dire que, si nous voulions +rentrer dans notre cabine, elle était parfaitement séchée, et que +nous y retrouverions nos lits, qui nous attendaient dans le +meilleur état possible. Nous ne nous le fîmes pas redire à deux +fois, et, tranquilles désormais sur la bourrasque, devant laquelle +nous marchions en courrier, nous nous endormîmes au bout de +quelques instants. + +«Nous nous réveillâmes à l'ancre, juste à l'endroit d'où nous +étions partis la veille; il ne tenait qu'à nous de croire que nous +n'avions pas bougé de place, mais que seulement nous avions eu un +sommeil un peu agité. + +«Comme la prédiction de Nunzio s'était réalisée de point en point, +nous nous approchâmes de lui avec une vénération plus grande +encore que d'habitude pour lui demander des nouvelles certaines à +l'endroit du temps. + +Les prévisions n'étaient pas consolantes. À son avis, le temps +était complètement dérangé pour huit ou dix jours; il résultait +donc des observations atmosphériques de Nunzio que nous étions +cloués à San Giovanni pour une semaine au moins. + +«Notre parti fut pris à l'instant même: nous déclarâmes au +capitaine que nous donnions huit jours au vent pour se décider à +passer du nord au sud-est, et que, si, au bout de ce temps, il ne +s'était pas décidé à faire sa saute, nous nous en irions +tranquillement par terre à travers plaines et montagnes, notre +fusil sur l'épaule, et tantôt à pied, tantôt à mulet; pendant ce +temps, le vent se déciderait probablement à changer de direction, +et notre _speronare_, profitant du premier souffle favorable, nous +retrouverait au Pizzo. + +«Rien ne met à l'aise le corps et l'âme comme une résolution +prise, fût-elle exactement contraire à celle que l'on comptait +prendre. À peine la nôtre fut-elle arrêtée, que nous nous +occupâmes de nos dispositions locatives. Pour rien au monde je +n'aurais voulu remettre le pied à Messine. + +Nous décidâmes donc que nous demeurerions sur notre _speronare_; +en conséquence, on s'occupa de le tirer à l'instant même à terre, +afin que nous n'eussions pas à supporter l'ennuyeux clapotage des +vagues, qui, dans les mauvais temps, se fait sentir jusqu'au +milieu du détroit; chacun se mit à l'oeuvre, et, au bout d'une +heure, le _speronare_, comme une carène antique, était tiré sur le +sable du rivage étayé à droite et à gauche par deux énormes pieux, +et orné à son bâbord d'une échelle à l'aide de laquelle on +communiquait de son pont à la terre ferme. En outre, une tente fut +établie à l'arrière du grand mat, afin que nous pussions nous +promener, lire et travailler à l'abri du soleil et de la pluie; +moyennant ces petites préparations, nous nous trouvâmes avoir une +demeure infiniment plus confortable que ne l'eût été la meilleure +auberge de San-Giovanni. + +«Au reste, le temps que nous avions à passer ainsi ne devait point +être perdu. Jadin avait ses croquis à repasser et moi, j'avais +arrêté le plan de mon drame de Paul John, dont ne me restait plus +que quelques caractères à mettre en relief quelques scènes à +compléter. Je résolus donc de profit de cette espèce de +quarantaine pour accomplir ce travail, qui devait recevoir à +Naples sa dernière touche, et dès le soir même, je me mis à +l'oeuvre.» Voilà ce que je trouve sur mon journal de voyage, et ce +que je transcris ici pour servir à l'histoire du drame et du roman +du _Capitaine Paul_, si jamais il prend à quelque académicien +désoeuvré l'idée d'écrire, cent ans après ma mort, des +commentaires sur le drame ou le roman du _Capitaine Paul_. + +Mais nous n'en sommes encore qu'au drame; le roman viendra après. + +C'est donc à bord d'un de ces petits bâtiments -- hirondelles de +mer, qui rasent les flots de l'archipel sicilien -- sur les +rivages de la Calabre, à vingt pas de San-Giovanni, à une lieue et +demie de Messine, à trois lieues de Scylla, en vue de ce fameux +gouffre de Charybde qui a tant tourmenté Énée et son équipage -- +que le drame du _Capitaine Paul_ fut écrit, en huit jours, ou +plutôt en huit nuits. + +Un mois après, je le lisais à Naples -- près du berceau d'un +enfant qui venait de naître -- à Duprez, à Ruolz et à madame +Malibran. + +L'auditoire me promit un énorme succès. + +L'enfant qui était au berceau et qui dormait au bruit de ma voix +comme au murmure berceur des chants de sa mère, était cette +charmante Caroline qui est aujourd'hui une de nos premières +cantatrices. + +À cette époque, elle s'appelait Lili; et c'est encore aujourd'hui, +pour les vieux et fidèles amis de Duprez, le seul nom qu'elle +porte. + +Troisième phase. -- Déception. + +Je revins en France vers le commencement de l'année 1836: mon +drame du _Capitaine Paul_ était complètement achevé et prêt à être +lu. + +Avant que je fusse à Paris, Harel savait que je ne revenais pas +seul. + +La dernière pièce que j'avais donnée au théâtre de la Porte-Saint- +Martin était _Don Juan el Marana_, que l'on s'est obstiné à +appeler _Don Juan de Marana_. + +_Don Juan_ avait réussi; mais _Don Juan_ portait avec lui pour +Harel du moins, la tache du péché originel. + +_Don Juan_ n'avait pas de rôle pour mademoiselle George. + +Harel, sous ce rapport, était non pas l'aveuglement, mais le +dévouement incarné; -- pendant tout le temps qu'il fut directeur, +son théâtre demeura un piédestal pour la grande artiste, à +laquelle il avait voué un culte. + +Auteurs, acteurs, tout lui était sacrifié; si la divinité +splendide qu'il adorait eût eu pour ses prêtres les exigences de +la mère Cybèle, Harel eût rendu un décret pareil à celui qui +régissait les corybantes. + +Heureusement que George était une bonne déesse dans toute la force +du terme, et qu'il ne lui passa jamais par l'esprit d'user de son +pouvoir dans toute sa rigueur. + +À peine Harel sut-il donc que je revenais avec un drame et que, +dans ce drame, il y avait un rôle pour George, qu'il accourut à la +maison. + +-- Eh bien, me dit-il, tout en découvrant la Méditerranée, -- +c'est de lui le mot, rendons à César ce qui appartient à César! -- +nous avons donc pensé à notre grande artiste? + +-- Vous voulez parler du _Capitaine Paul_? + +-- Je veux parler de la pièce que vous avez faite... Vous avez +fait une pièce, n'est-ce pas? + +-- Oui, j'ai fait une pièce, c'est vrai. + +-- Eh bien, voilà tout... Vous avez fait une pièce: jouons-la. + +-- Bon!... pour qu'il lui arrive ce qui est arrivé à _Don Juan_. + +Harel prit une énorme prise: c'était son moyen d'attente, chaque +fois qu'un moment d'embarras l'empêchait de répondre à l'instant +même. + +-- _Don Juan_, dit-il, _Don Juan_... certainement, c'était un bel +ouvrage; mais, mon cher, voyez-vous, il y avait des vers. + +-- Pas beaucoup. + +-- C'est vrai... Eh bien, si peu qu'il y en avait, ils ont fait du +tort à l'ouvrage... + +Le _Capitaine Paul_ n'est pas en vers, n'est-ce pas? + +-- Non; tranquillisez-vous. + +-- Il y a un rôle... pour George... m'a-t-on... + +-- Oui; mais probablement qu'elle n'en voudra pas. + +-- De vous, mon ami, elle le prendra les yeux fermés. Et pourquoi +n'en voudrait-elle pas? + +-- Pour deux raisons. + +-- Dites. + +-- La première, parce que c'est un rôle de mère. + +-- Elle ne joue que cela! Voyons la seconde raison. + +-- La seconde, parce qu'elle a un fils. + +-- Après? + +-- Et qu'elle ne voudra jamais être la mère de Bocage. + +-- Bah! elle a bien été la mère de Frédérick. + +-- Oui; mais le rôle de Gennaro n'avait pas l'importance du rôle +du _Capitaine Paul_; elle dira que la pièce n'est point à elle. + +-- Bon! et _la Tour de Nesle_! la pièce était à elle peut-être! +elle l'a jouée hier pour la quatre cent vingtième fois. À quand la +lecture? + +-- Vous le voulez, Harel? + +-- Je vous apporte un traité: mille francs de prime, dix pour cent +de droits, soixante francs de billets; tenez, vous n'avez plus +qu'à signer. + +-- Merci. Harel: nous lisons demain, mais sans traité. + +-- Nous lisons demain? + +-- Oui. + +-- Qui voulez-vous à la lecture? + +-- Mais vous, George et Bocage, voilà tout. + +-- À quelle heure? + +-- À une heure. + +-- Est-ce long? + +-- Trois heures de représentation. + +-- C'est la bonne mesure, on peut jouer trois actes avec cela. + +-- Et même cinq. + +-- Hum! hum! + +-- Vous en avez bien joué sept avec _la Tour de Nesle_. + +-- C'était dans les jours néfastes; mais ces jours-la sont passés, +Dieu merci! + +-- Vous êtes toujours chef de bataillon dans la garde nationale? + +-- Toujours. + +-- Je ne m'étonne plus de la tranquillité de Paris. À demain. + +-- À demain. + +Le lendemain, à une heure, nous étions dans le boudoir de George; +George toujours belle et couchée dans ses fourrures, Bocage +toujours blagueur, Harel toujours spirituel. + +-- Eh bien, me dit Bocage, vous voilà donc, vous? + +-- Oui, me voilà. + +-- Qu'est-ce qu'on me dit? on me dit que vous avez découvert la +Méditerranée? + +-- On a bien fait de vous le dire, mon ami; vous n'auriez pas +trouvé cela tout seul. + +-- Et, à ce qu'il paraît, vous avez fait un rôle pour George? + +-- J'ai fait une pièce pour moi. + +-- Comment, pour vous? + +-- Ce qui veut dire qu'elle ne sera probablement pas du goût de +tout le monde. + +-- Pourvu qu'elle soit du goût du public. + +-- Vous savez que ce n'est pas toujours une raison pour qu'elle +soit bonne. + +-- Enfin, nous allons voir. + +-- Lisons, lisons, dit Harel. + +La place me portait malheur. C'était à la même place que j'avais +lu _Antony_ à Crosnier. + +Après le premier acte, qui est assez brillant et tout entier au +Capitaine Paul, Bocage s'était frotté les mains et s'était écrié: + +-- Eh bien, le voyageur, il n'est donc pas encore si usé qu'on le +dit? + +Ainsi, voyez, chers lecteurs, en 1836, il y a juste vingt-cinq ans +de cela, on disait déjà que j'étais usé. + +Mais, dès ce premier acte, tout au contraire, George avait +commencé de s'assombrir. + +-- Mon cher Harel, dis-je en souriant, je crois que le baromètre +est à la pluie. + +-- Il faudra voir, dit Harel, il faudra voir. On ne peut pas juger +d'après un premier acte. + +Comme je l'avais prévu, le baromètre passa de la pluie à l'averse, +de l'averse à l'orage, et de l'orage à la tempête. + +Le pauvre Harel était au supplice: il entassait prises sur prises. + +Au troisième acte, il sonna pour qu'on lui remplît sa tabatière. + +George ne soufflait pas le mot. + +Bocage commença à me trouver plus usé que le public n'avait dit. + +La lecture finit au milieu de la consternation générale. + +-- Eh bien, fis-je à Harel, je vous l'avais bien dit. + +-- Le fait est, mon cher, dit Harel en se bourrant le nez de +tabac, le fait est que, cette fois, là, franchement, il faut vous +dire ces choses-là en ami, je crois que vous vous êtes trompé. + +-- C'est l'avis de George surtout; n'est-ce pas, George? + +-- Moi... vous savez bien que je n'ai pas d'avis. Je suis engagée +au théâtre de M. Harel; je joue les rôles qu'on me distribue. + +-- Pauvre victime! Eh bien, rassurez-vous, ma chère George, vous +ne jouerez pas celui-là. + +-- Cependant je ne dis pas qu'en faisant quelques corrections... + +-- En coupant le rôle du capitaine Paul, par exemple? + +-- Allons, bien, voilà que vous pensez que je ne veux pas jouer le +rôle à cause de M. Bocage. + +-- Vous ne voulez pas jouer le rôle parce qu'il ne vous convient +pas, chère amie, voilà tout. J'ai prévenu Harel; c'est lui qui +s'est entêté, prenez-vous-en à lui. Seulement vous savez, Harel... + +-- Quoi, cher ami? + +-- Notre lecture reste entre nous; la pièce ne vous convient pas, +elle peut convenir à un voisin. + +-- Comment donc! c'est faire... + +Et, tout en portant son pouce et son index à son nez pour absorber +une dernière prise de tabac, Harel appuya la main sur son coeur. + +Je roulai mon manuscrit, j'embrassai George. + +-- Sans rancune, chère, lui dis-je. + +-- Oh! me répondit George, vous savez bien que ce n'est point de +cela que je vous en veux. + +-- Je m'en vais avec vous, dit Bocage. + +-- Non, non, restez, cher ami; je crois que vous êtes en froid +avec votre directeur et votre directrice, c'est une occasion de +vous raccommoder. + +Et je sortis. + +Le lendemain, la première personne que je rencontrai me dit: + +-- Vous voilà donc revenu, vous? + +-- Sans doute. + +-- Oui, oui, oui, j'ai lu cela ce matin dans le journal. + +-- Comment! le journal a eu la bonté d'annoncer mon retour en +France? + +-- Indirectement. + +-- Ah! + +-- Oui... à propos d'une pièce que vous avez lue à la Porte-Saint- +Martin. + +-- Et qui a été refusée? + +-- Le journal a dit cela; mais je suppose que ce n'est pas vrai? + +-- Hélas! mon cher, c'est la vérité pure. + +-- Mais qui donc a fait mettre cela dans les journaux? + +-- Personne. + +-- Comment, personne? + +-- Mon cher, ces choses-là se trouvent toutes composées; le +metteur en pages les rencontre sur le marbre et les insère par +erreur. + +L'erreur faite, il en est désespéré mais que voulez-vous? + +-- Ah! n'importe, c'est bien malveillant. -- Ah! cher ami que vous +avez d'ennemis! + +Et la première personne s'éloigna en levant les bras au ciel. + +Pendant huit jours, ce fut la même gamme. + +Il va sans dire qu'après ce concert de plaintes funèbres, qu'après +tous ces discours prononcés sur la tombe de l'auteur d'_Henri III_ +et d'_Antony_, aucun directeur n'eut l'idée de demander à jouer +_le Capitaine Paul_. + +Pauvre _Capitaine Paul_! il était regardé comme un posthume! + +Quatrième phase. -- Transformation. + +Cependant, vers 1835, je crois, la _Presse_ s'était fondée, et j'y +avais inventé le roman-feuilleton. + +Il est vrai que l'essai n'avait pas été heureux. Girardin ne +m'avait livré qu'un feuilleton hebdomadaire et j'avais débuté par +la _Comtesse de Salisbury_, qui n'est pas une de mes meilleures +choses. + +En feuilleton quotidien, le roman eût pu se soutenir. + +En feuilleton hebdomadaire, il ne fit aucun effet. + +Mais les autres journaux n'en adoptèrent pas moins ce nouveau mode +de publication. + +_Le Siècle_ m'envoya Desnoyers. + +Louis Desnoyers est un de mes plus vieux camarades. Nous avions +fait de l'opposition littéraire et politique ensemble dès 1827. +Nous avions fondé, avec Vaillant -- je ne sais ce qu'il est devenu +-- et Dovalle, qui a été tué en duel, un journal intitulé le +_Sylphe_; on oublia ce titre pour l'appeler le _Journal rose_, +attendu qu'il était imprimé sur papier rose; sa couleur lui avait +valu de nombreux abonnements de femmes. + +À quoi tient le succès! + +La révolution de Juillet tua le _Journal rose_! Mira tua Dovalle. +J'étais vice-président de la commission des récompenses +nationales: je fis Vaillant sous-officier et l'envoyai en Afrique, +où les Arabes, selon toute probabilité, ont tué Vaillant. + +Il y avait bien longtemps que nous ne nous étions vus, Desnoyers +et moi. + +D'abord, j'arrivais d'un long voyage; puis les gens qui ont +beaucoup à faire ne se voient pas. + +_Le Siècle_ ne pouvait donc choisir un ambassadeur qui me fût +plus sympathique. Aussi, depuis vingt ans, est-il accrédité près +de moi. + +Il fut convenu que je donnerais au _Siècle_ un roman en deux +volumes. + +Connu comme auteur dramatique, je l'étais très peu comme +romancier. + +Au théâtre, j'avais donné _Henri III, Christine, Antony, la Tour +de Nesle, Teresa, Richard Darlington, Don Juan el Marana, Angèle +_et _Catherine Howard_, je crois. + +En librairie, j'avais publié seulement _mes Impressions de voyage +en Suisse, mes Scènes historiques du temps de Charles VI, la Rose +rouge_ et quelques feuilletons de _la Comtesse de Salisbury_. + +_Le Siècle_ était un journal à trente mille abonnés. + +Il s'agissait d'y avoir un succès. + +Je signai mon traité avec _le Siècle_, me réservant le choix du +sujet, m'engageant seulement à ce que le roman n'eût pas plus de +deux volumes. + +Seulement _le Siècle_ était pressé. + +Je promis de lui donner les deux volumes dans un mois. + +Desnoyers alla porter mon engagement au _Siècle_. + +Je voulais en avoir le coeur net. Je prétendais à part moi qu'il y +avait un succès dramatique dans _le Capitaine Paul_; il devait, +par conséquent, y avoir un succès littéraire. + +Tout roman ne peut pas faire un drame, mais tout drame peut faire +un roman. + +Les beaux romans qu'on eût faits avec _Hamlet_, avec _Othello_, +avec _Roméo et Juliette_, si Shakespeare n'en avait pas fait trois +magnifiques drames! + +Je me mis donc à étudier la marine avec mon ami Garnerey le +peintre; Garnerey, qui a eu depuis un si beau succès en publiant +ses Pontons. + +Garnerey se chargea, en outre, de revoir mes épreuves. + +Au bout du mois, le drame en cinq actes était devenu un roman en +deux volumes. + +Maintenant, disons comment le drame reparut à son tour sur l'océan +littéraire, et comment _le Capitaine Paul_ fit son chemin, +quoiqu'il montât une humble péniche, nommée le Panthéon, au lieu +de monter cette frégate de soixante-quatorze que l'on appelait la +Porte-Saint-Martin. + +Cinquième phase. -- Résurrection. + +Mon drame refusé par Harel, je l'avais porté à mon ami Porcher. + +Je n'ai pas besoin de vous dire ce que c'est que mon ami Porcher, +chers lecteurs; si vous me connaissez, vous le connaissez; si vous +ne le connaissez pas, ouvrez mes Mémoires, année 1836, et vous +ferez connaissance avec lui. + +Je lui avais dit: + +-- Mon cher Porcher, gardez-moi ce drame-là; Harel n'en veut pas: +mademoiselle George n'en veut pas, Bocage n'en veut pas mais +d'autres en voudront. + +Porcher secoua la tête. + +Porcher ne pouvait pas croire que trois sommités comme Harel, +George et Bocage se trompassent. + +Il aimait naturellement mieux croire que c'était moi qui me +trompais. + +N'importe! comme _le Capitaine Paul_ ne tenait pas grande place et +ne coûtait pas cher à nourrir, il plia proprement les cinq actes +les uns contre les autres et les mit dans son armoire. + +Ils y sommeillaient bien tranquillement depuis cinq mois lorsque +_le Siècle_ annonça _le Capitaine Paul_, roman en deux volumes, +par Alexandre Dumas. + +La première fois que je revis Porcher. + +-- À propos, me dit-il, faut-il que je vous renvoie votre +_Capitaine Paul_? + +-- Pourquoi cela, Porcher? + +-- Ne paraît-il pas dans _le Siècle_? + +-- En roman, Porcher, pas en drame. + +-- C'est que, lorsqu'il aura paru en roman il sera bien plus +difficile à placer encore que lorsqu'il était inédit. + +Pauvre _Capitaine Paul_! voyez dans quelle situation fâcheuse il +était. + +-- Difficile à placer! au contraire, dis-je à Porcher, cela le +fera connaître. + +Porcher secoua la tête. + +-- Porcher, écoutez bien ce que vous dit Nostradamus. Il y aura +une époque où les libraires ne voudront éditer que des livres déjà +publiés dans les journaux. Et où les directeurs ne voudront jouer +que des drames tirés de romans. + +Porcher secoua une seconde fois la tête, mais bien plus fort que +la première fois. + +Je quittai Porcher. + +Le _Capitaine Paul_ inaugura au _Siècle_, la série de succès que +nous obtînmes depuis avec _le Chevalier d'Harmental_, _les Trois +Mousquetaires_, _Vingt ans après_ et _le Vicomte de Bragelonne_. + +Succès si grands, que le _Siècle_, jugeant que je n'en aurais plus +jamais de pareils, alla, après la publication de _Vingt ans +après_, porter à Scribe un traité, où la somme était restée en +blanc. + +Scribe se contenta de demander, par volume, deux mille francs de +plus que moi. + +Perrée trouva la prétention si modeste, qu'il signa à l'instant +même. + +Scribe publia _Piquillo Alliaga_. + +Revenons au _Capitaine Paul_. + +Malgré le succès du _Capitaine Paul_ en roman, les directeurs ne +mordaient pas au drame. + +Porcher triomphait. + +Chaque fois que je rencontrais Porcher: + +-- Eh bien, disait-il, _le Capitaine Paul_? + +-- Attendez, lui disais-je. + +-- Vous voyez bien que j'attends, me répondait-il. + +En 1838, une grande douleur me fit quitter Paris et chercher la +solitude aux bords du Rhin. + +J'étais à Francfort, je reçus une lettre d'un de mes amis, qui +m'écrivait: + +«Mon cher Dumas, + +«On vient de jouer votre Capitaine Paul au Panthéon; est-ce de +votre consentement? + +«Si c'est de votre consentement, comment l'avez-vous donné? + +«Si ce n'est pas de votre consentement... comment le souffrez- +vous? + +«Un mot et je me charge d'arrêter ce scandale. + +«À vous. + +«J. D. + +«On ajoute que, comme personne ne veut croire que la pièce soit de +vous, le manuscrit original est exposé dans le foyer.» + +Je ne répondis même pas. + +Que m'importait _le Capitaine Paul_, mon Dieu! Que m'importait la +hiérarchie théâtrale: Panthéon ou Comédie-Française! + +Il en résulta que _le Capitaine Paul_ continua le cours de ses +représentations sans être inquiété le moins du monde, et que mes +amis éplorés levèrent en choeur les bras au ciel en disant: + +-- Pauvre Dumas! il en est réduit à faire jouer ses pièces au +Panthéon. + +Je puis dire que, s'il y a un homme qui fut plaint hautement, +c'est moi. + +J'étais plus qu'usé, j'étais passé; j'étais plus que passé, +j'étais trépassé. + +Personne n'avait songé à me plaindre pour l'irréparable perte que +j'avais faite. + +J'avais perdu ma mère. + +Tout le monde me plaignait parce que ma pièce avait été jouée au +Panthéon. + +O mon Dieu! quel admirable caractère vous m'avez donné, que je ne +suis pas devenu plus misanthrope que le misanthrope, plus Alceste +qu'Alceste, plus Timon que Timon! + +Je revins à Paris. + +On ne jouait plus _le Capitaine Paul_. Il avait eu quelque chose +comme soixante représentations. + +Mais on en parlait toujours. + +Jamais la littérature contemporaine n'avait eu le coeur si +pitoyable. + +Porcher me croyait furieux contre lui. + +Enfin il se décida à venir me voir. + +Je le reçus comme d'habitude, le coeur, la main et le visage +ouverts. + +-- Vous n'êtes donc point fâché contre moi? dit-il. + +-- Pourquoi cela, Porcher? + +-- Mais à cause du Capitaine Paul. + +Je haussai les épaules. + +-- Je vais vous expliquer cela, me dit Porcher. + +-- Quoi? + +-- Comment la pièce a été jouée au Panthéon? + +-- Inutile. + +-- Si fait. + +-- Vous y tenez? + +-- Oui, mon cher: une bonne action que vous faisiez sans vous en +douter. + +-- Tant mieux, Porcher! Dieu me tiendra peut-être compte de celle- +là. + +-- Vous savez que c'est Théodore Nezel qui est directeur du +Panthéon? + +-- Votre gendre? + +-- Oui. + +-- Je ne le savais pas. + +-- Eh bien, le théâtre ne faisait pas d'argent; mon gendre ne +savait où donner de la tête; je lui ai dit: Ma foi, tiens, Nezel, +j'ai là une pièce de Dumas, essayes-en. -- Mais Dumas? -- Quand +Dumas saura que sa pièce a peut-être sauvé une famille, il sera le +premier à me dire que j'ai bien fait. -- Cependant, si on lui +écrivait? -- Cela prendrait du temps, et tu dis que tu es pressé. +d'ailleurs je ne sais pas où il est. -- Vous répondez de tout? -- +Je réponds de tout.» Alors Nezel a emporté la pièce; elle a été +bien montée, bien jouée; elle a eu un énorme succès; enfin elle a +donné vingt mille francs de bénéfice au Panthéon, ce qui est +énorme. + +-- Et elle a tiré votre gendre d'affaire, mon cher Porcher? + +-- Momentanément, oui. + +-- Béni soit _le Capitaine Paul_! + +Et je tendis la main à Porcher. + +-- Eh! je le savais bien, moi, dit-il tout joyeux. + +-- Que saviez-vous bien, mon cher Porcher? + +-- Que vous ne m'en voudriez pas. + +J'embrassai Porcher pour le rassurer plus complètement encore. + +Sixième phase. -- Réhabilitation. + +Trois ans après, vers le mois de septembre 1841, dans un des +voyages que je faisais de Florence à Paris, mon domestique me fit +passer une carte. Je jetai les yeux sur cette carte et je lus: +«Charlet, artiste dramatique.» -- Faites entrer, dis-je à mon +domestique. + +Cinq secondes après, la porte se rouvrit et donna passage à un +beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans. Je dis beau, +car, en effet, il était beau dans toute l'acception du mot. + +Il était de taille moyenne, mais parfaitement bien prise; il avait +d'admirables cheveux noirs, des dents blanches comme l'émail, des +yeux de femme, une voix si douce, que c'était un chant. + +-- Monsieur Dumas, me dit-il, je viens vous demander deux choses. + +-- Lesquelles, monsieur? + +-- La première, c'est que vous me permettiez de débuter à la +Porte-Saint-Martin dans _le Capitaine Paul_. + +-- Accordé. + +Ce n'était plus Harel qui était directeur. + +-- Et la seconde? + +-- La seconde, c'est que vous vouliez bien être mon parrain. + +-- Comment! vous n'êtes pas encore baptisé? + +-- Dramatiquement parlant, non, j'ai joué à la banlieue sous le +nom de Charlet; mais c'est un nom qui représente une si grande +illustration en peinture, que je ne puis le garder au théâtre. +J'ai déjà ma pièce de début, grâce à vous; que, grâce à vous, +j'aie aussi mon nom de début. + +J'avais mon Shakespeare ouvert devant moi; je lisais, ou plutôt je +relisais, pour la dixième fois, _Richard III_. Mon regard tomba +sur le nom de Clarence. + +-- Monsieur, lui dis-je, il vous faut un nom distingué comme votre +figure, doux et harmonieux comme votre voix: au nom de +Shakespeare, je vous baptise du nom de Clarence. + +Le _Capitaine Paul_, repris au théâtre de la Porte-Saint-Martin +sous le nom de _Paul le Corsaire_, fut joué quarante fois avec un +énorme succès. + +Clarence y débuta et y fit justement sa réputation. + +Parti de la Porte-Saint-Martin, _le Capitaine Paul_ faisait retour +à la Porte Saint-Martin. + +Comme le lièvre, il revenait à son lancer. + +Voilà, chers lecteurs, l'histoire véridique du Capitaine Paul, +comme drame et comme roman; vous voyez donc que j'avais bien +raison de dire: + +_...Habent sua fata libelli!_ + +A. D. + + +Chapitre I +Vers la fin d'une belle soirée du mois d'octobre de l'année 1779, +les curieux de la petite ville de Port-Louis étaient rassemblés +sur la pointe de terre qui fait pendant à celle où, sur l'autre +rive du golfe, est bâti Lorient. L'objet qui attirait leur +attention et servait de texte à leurs discours était une noble et +belle frégate de 32 canons, à l'ancre depuis huit jours, non pas +dans le port, mais dans une petite anse de la rade, et qu'on avait +trouvée là un matin, comme une fleur de l'Océan éclose pendant la +nuit. Cette frégate, qui paraissait tenir la mer pour la première +fois, tant elle semblait coquette et élégante, était entrée dans +le golfe sous le pavillon français dont le vent déployait les +plis, et dont les trois fleurs de lis d'or brillaient aux derniers +rayons du soleil couchant. Ce qui paraissait surtout exciter la +curiosité des amateurs de ce spectacle, si fréquent et cependant +toujours si nouveau dans un port de mer, c'était le doute où +chacun était du pays où avait été construit ce merveilleux navire, +qui, dépouillé de toutes ses voiles serrées autour des vergues, +dessinait sur l'occident lumineux la silhouette gracieuse de sa +carène, et l'élégante finesse de ses agrès. Les uns croyaient bien +y reconnaître la mâture élevée et hardie de la marine américaine; +mais la perfection des détails qui distinguait le reste de sa +construction contrastait visiblement avec la rudesse barbare de +ces enfants rebelles de l'Angleterre. + +D'autres, trompés par le pavillon qu'elle avait arboré, +cherchaient dans quel port de France elle avait été lancée; mais +bientôt tout amour-propre national cédait à l'évidence, car on +demandait en vain à sa poupe cette lourde galerie garnie de +sculptures et d'ornements, qui formait la parure obligée de toute +fille de l'Océan ou de la Méditerranée née sur les chantiers de +Brest ou de Toulon; d'autres encore, sachant que le pavillon +n'était souvent qu'un masque destiné à cacher le véritable visage, +soutenaient que les tours et les lions d'Espagne eussent été plus +à leur place à l'arrière du bâtiment que les trois fleurs de lis +de France; mais à ceux-ci on répondait en demandant si les flancs +minces et élancés de la frégate ressemblaient à la taille rebondie +des galions espagnols. Enfin il y en avait qui eussent juré que +cette charmante fée des eaux avait pris naissance dans les +brouillards de la Hollande, si la hauteur et la finesse de ses +mâtereaux n'avaient point, par leur dangereuse hardiesse, donné un +démenti aux prudentes constructions, de ces anciens balayeurs des +mers. Au reste, depuis le matin (et, comme nous l'avons dit, il y +avait de cela huit jours) où cette gracieuse vision était apparue +sur les côtes de la Bretagne, aucun indice n'avait pu fixer +l'opinion, que nous retrouvons encore flottante au moment où nous +ouvrons les premières pages de cette histoire, attendu que pas un +homme de l'équipage n'était venu à terre sous quelque prétexte que +ce fût. On pouvait même ignorer, à la rigueur, s'il existait un +équipage, car, si l'on n'eût aperçu la sentinelle et l'officier de +garde, dont la tête dépassait parfois les bordages du navire, on +eût pu le croire inhabité. Il paraît néanmoins que ce bâtiment, +tout inconnu qu'il était demeuré, n'avait aucune intention +hostile; son arrivée n'avait point paru inquiéter les autorités de +Lorient, et il avait été se placer sous le feu d'un petit fort que +la déclaration de guerre entre l'Angleterre et la France avait +fait remettre en état, et qui étendait en dehors de ses murailles, +et au-dessus de la tête même des curieux, le cou allongé d'une +batterie de gros calibre. + +Cependant, au milieu de la foule de ces oisifs, un jeune homme se +distinguait par l'inquiet empressement de ses questions. + +Sans que l'on pût deviner pour quelle cause, on voyait facilement +qu'il prenait un intérêt direct à ce bâtiment mystérieux. Comme à +son habit élégant on avait reconnu l'uniforme des mousquetaires, +et que ces gardes de la royauté quittaient rarement la capitale, +il avait d'abord été pour la foule une distraction à sa curiosité, +mais bientôt on avait retrouvé dans celui qu'on croyait un +étranger le jeune comte d'Auray, dernier rejeton d'une des plus +vieilles maisons de la Bretagne. Le château habité par sa famille +s'élevait sur les bords du golfe de Morbihan, à six ou sept lieues +de Port-Louis. Cette famille se composait du marquis d'Auray, +pauvre vieillard insensé qui, depuis vingt ans, n'avait point été +aperçu hors des limites de son domaine; de la marquise d'Auray, +femme dont la rigidité de moeurs et l'antiquité de la noblesse +pouvaient seules faire excuser la hautaine aristocratie; de la +jeune Marguerite, douce enfant de dix-sept à dix-huit ans, frêle +et pâle comme la fleur dont elle portait le nom, et du comte +Emmanuel, que nous venons d'introduire sur la scène, et autour +duquel la foule s'était rassemblée, dominée qu'elle est toujours +par un beau nom, un brillant uniforme, et des manières noblement +insolentes. + +Toutefois, quelque envie qu'eussent ceux auxquels il s'adressait +de satisfaire à ses questions, ils ne pouvaient lui répondre que +d'une manière vague et indécise, puisqu'ils ne savaient sur la +frégate que ce que leurs conjectures échangées avaient pu leur en +apprendre à eux-mêmes. Le comte Emmanuel était donc prêt à se +retirer, lorsqu'il vit s'approcher de la jetée une barque conduite +par six rameurs; elle amenait directement vers les groupes +dispersés sur la grève un nouveau personnage qui, dans un moment +où la curiosité était si vivement excitée, ne pouvait manquer +d'attirer sur lui l'attention. + +C'était un jeune homme qui paraissait âgé de vingt à vingt deux +ans à peine, et qui était revêtu de l'uniforme d'aspirant de la +marine royale. + +Il était assis ou plutôt couché sur une peau d'ours, la main +appuyée sur le gouvernail de la petite barque, tandis que le +pilote, qui, grâce au caprice de son chef, se trouvait n'avoir +rien à faire, était assis à l'avant du canot. Du moment où +l'embarcation avait été aperçue, chacun s'était retourné de son +côté, comme si elle apportait un dernier espoir d'obtenir les +renseignements tant désirés. Ce fut donc au milieu d'une partie de +la population de Port-Louis que la barque, poussée parle dernier +effort de ses rameurs, vint s'engraver à huit ou dix pieds de la +plage, le peu de fond qu'il y avait en cet endroit ne lui +permettant pas d'avancer plus loin. Aussitôt, deux des matelots +quittèrent leurs rames, qu'ils rangèrent au fond de la barque, et +descendirent dans la mer, qui leur monta jusqu'aux genoux. Alors +le jeune enseigne se souleva nonchalamment, s'approcha de l'avant, +et se laissa enlever entre leurs bras et déposer sur la plage, +afin que pas une goutte d'eau ne vînt tacher son élégant uniforme. +Arrivé là, il ordonna à la barque de doubler la pointe de terre +qui s'avançait encore de trois ou quatre cents pas dans l'Océan, +et de l'attendre de l'autre côté de la batterie. + +Quant à lui, il s'arrêta un instant sur le rivage pour réparer le +désordre qu'avait apporté dans sa coiffure le mode de transport +qu'il avait été forcé d'adopter pour y parvenir, puis il s'avança, +en fredonnant une chanson française, vers la porte du petit fort, +qu'il franchit, après avoir légèrement rendu à la sentinelle le +salut militaire qu'elle lui avait fait comme à son supérieur. + +Quoique rien ne soit plus naturel dans un port de mer que de voir +un officier de marine traverser une rade et entrer dans un +bastion, la préoccupation des esprits était telle, qu'il n'y eut +peut-être pas un des personnages composant cette foule éparse sur +la côte qui ne se figurât que la visite que recevait le commandant +du fort ne fût relative au vaisseau inconnu qui faisait l'objet de +toutes les conjectures. Lorsque le jeune enseigne reparut sur la +porte, se trouva-t-il presque enfermé dans un cercle et pressé, +qu'il manifesta un instant l'intention de recourir à la baguette +qu'il tenait à la main pour se le faire ouvrir; cependant, après +l'avoir fait siffler deux ou trois fois avec une affectation +parfaitement impertinente, il parut tout à coup changer de +résolution, et, apercevant le comte Emmanuel, dont l'air distingué +et l'uniforme élégant contrastaient avec l'apparence et la mise +vulgaire de ceux qui l'entouraient, il marcha à sa rencontre au +moment où, de son côté, celui-ci faisait un pas pour s'approcher +de lui. + +Les deux officiers ne firent qu'échanger un coup d'oeil rapide, +mais ce coup d'oeil suffit pour qu'ils reconnussent à des signes +indubitables qu'ils étaient gens de condition et de race. En +conséquence, ils se saluèrent aussitôt avec l'aisance gracieuse et +la politesse familière qui caractérisaient les jeunes seigneurs de +cette époque. + +-- Pardieu! mon cher compatriote, s'écria le jeune enseigne, car +je pense que, comme moi, vous êtes Français, quoique je vous +rencontre sur une terre hyperboréenne, et dans des régions, sinon +sauvages, du moins passablement barbares, pourriez-vous me dire ce +que je porte en moi de si extraordinaire pour que je fasse +révolution en ce pays, ou bien un officier de marine est-il une +chose si rare et si curieuse à Lorient, que sa seule présence y +excite à ce point la curiosité des naturels de la Basse-Bretagne? +Ce faisant, vous me rendrez, je vous l'avoue, un service que, de +mon côté, je serai enchanté de reconnaître, si jamais pareille +occasion se présentait pour moi de vous être utile. + +-- Et cela sera d'autant plus facile, répondit le comte Emmanuel, +que cette curiosité n'a rien qui soit désobligeant pour votre +uniforme, ni hostile à votre personne; et la preuve en est, mon +cher confrère (car je vois à vos épaulettes que nous occupons à +peu près le même grade dans les armées de Sa Majesté), que je +partage avec ces honnêtes Bretons la curiosité que vous leur +reprochez, quoique j'aie des motifs probablement plus positifs que +les leurs pour désirer la solution du problème qu'ils poursuivent +en ce moment. + +-- Eh bien! reprit le marin, si je puis vous aider en quelque +chose dans la recherche que vous avez entreprise, je mets mon +algèbre a votre disposition; seulement nous sommes assez mal ici +pour nous livrer à des démonstrations mathématiques. Vous +plairait-il de nous écarter quelque peu de ces braves gens, qui ne +peuvent servir qu'à brouiller nos calculs? + +Parfaitement, répondit le mousquetaire; d'autant plus, si je ne +m'abuse, qu'en marchant de ce côté je vous rapproche de votre +barque et de vos matelots. + +-- Oh! qu'à cela ne tienne; si cette route n'était pas celle qui +vous convient, nous en prendrions quelque autre. J'ai le temps, et +mes hommes sont encore moins pressés que moi. Ainsi, virons de +bord, si tel est votre bon plaisir. + +-- Non pas, s'il vous plaît; allons de l'avant, au contraire; plus +nous serons près du rivage, mieux nous causerons de l'affaire dont +je veux vous entretenir. Marchons donc sur cette langue de terre +tant que nous y trouverons un endroit où mettre le pied. + +Le jeune marin, sans répondre, continua de s'avancer en homme à +qui la direction qu'on lui imprime est parfaitement indifférente, +et les deux jeunes gens, qui venaient de se rencontrer pour la +première fois, marchèrent appuyés sur le bras l'un de l'autre, +comme deux amis d'enfance, vers la pointe du cap qui, pareil au +fer d'une lance, se prolonge de deux ou trois cents pas dans la +mer. Arrivé à son extrémité, le comte Emmanuel s'arrêta, et +étendant la main dans la direction du navire: + +-- Savez-vous ce que c'est que ce bâtiment? demanda-t-il à son +compagnon. + +Le jeune marin jeta un coup d'oeil rapide et scrutateur sur le +mousquetaire; puis, reportant son regard vers le vaisseau: + +-- Mais, répondit-il négligemment, c'est une jolie frégate de +trente-deux canons, portée sur son ancre de touée, avec toutes ses +voiles averguées, afin d'être prête à partir au premier signal. + +-- Pardon, répondit Emmanuel en souriant, mais ce n'est pas cela +que je vous demande. Peu m'importe le nombre des canons qu'elle +porte, et sur quelle ancre elle chasse: n'est-ce pas comme cela +que vous dites? -- Le marin sourit à son tour. -- Mais, continua +Emmanuel, ce que je désire savoir, c'est la véritable nation à +laquelle elle appartient, le lieu pour lequel elle est en +partance, et le nom de son capitaine. + +-- Quant à sa nation, répondit le marin, elle a pris soin de nous +en instruire elle-même, ou ce serait une infâme menteuse. Ne +voyez-vous pas le pavillon qui flotte à sa corne? c'est le +pavillon sans tache, un peu usé pour avoir trop servi: voilà tout. +Quant à sa destination, c'est, ainsi que vous l'a dit, lorsque +vous le lui avez demandé, le commandant de la place, le Mexique. - +- Emmanuel regarda avec étonnement le jeune enseigne. -- Enfin, +quant à son capitaine, cela est plus difficile à dire. Il y en a +qui jureraient que c'est un jeune homme de mon âge ou du vôtre; +car je crois que nous nous suivions de près dans le berceau, +quoique la profession que nous exerçons tous deux puisse mettre un +grand intervalle entre nos tombes. Il y en a d'autres qui +prétendent qu'il est de l'âge de mon oncle, le comte d'Estaing, +qui, comme vous le savez sans doute, vient d'être nommé amiral, et +qui, dans ce moment, prête main-forte aux rebelles d'Amérique, +comme quelques-uns les appellent encore en France. Enfin, quant à +son nom, c'est autre chose: on dit qu'il ne le sait pas lui-même, +et, en attendant qu'un heureux événement le lui fasse connaître, +il s'appelle Paul. + +-- Paul? + +-- Oui, le capitaine Paul. + +-- Paul de quoi? + +-- Paul de la Providence, du Ranger, de l'Alliance, selon le +bâtiment qu'il monte. N'y a-t-il pas aussi en France quelques-uns +de nos jeunes seigneurs qui, trouvant leur nom de famille trop +écourté, l'allongent avec un nom de terre, et surmontent le tout +d'un casque de chevalier ou d'un tortil de baron, si bien que leur +cachet et leur carrosse ont un air de vieille maison qui fait +plaisir à voir? Eh bien! il en est ainsi de lui. Pour le moment, +il s'appelle, je crois, Paul de l'Indienne: et il en est fier; car +si j'en juge par mes sympathies de marin, je crois qu'il ne +changerait pas sa frégate contre la plus belle terre qui s'étende +du port de Brest aux bouches du Rhône. + +-- Mais enfin, reprit Emmanuel, après avoir réfléchi un instant au +singulier mélange d'ironie et de naïveté qui perçait tour à tour +dans les réponses de son interlocuteur, quel est le caractère de +cet homme? + +-- Son caractère? oh! mais, mon cher... baron... comte... +marquis? + +-- Comte, répondit Emmanuel en s'inclinant. + +-- Eh bien! mon cher comte, je disais donc que vous me poussez +vraiment d'abstractions en abstractions, et lorsque j'ai mis à +votre disposition mes connaissances algébriques, ce n'était pas +tout à fait pour nous livrer à la recherche de l'inconnu. Son +caractère? Eh! bon Dieu! mon cher comte, qui peut parler sciemment +du caractère d'un homme, excepté lui-même? et encore... Tenez, +moi, tel que vous me voyez, il y a vingt ans que je laboure, +tantôt avec la quille d'un brick, tantôt avec celle d'une frégate, +la vaste plaine qui s'étend devant nous. + +Mes yeux, si je puis m'exprimer ainsi, ont vu l'Océan presque en +même temps que le ciel. Depuis que ma langue a pu souder deux +mots, et mon intelligence coudre deux idées, j'ai interrogé et +étudié les caprices de l'Océan. Eh bien! je ne connais pas encore +son caractère, et cependant quatre vents principaux et trente-deux +aires l'agitent: voilà tout. Comment voulez-vous donc que je juge +l'homme, bouleversé qu'il est par ses mille passions? + +-- Aussi ne vous demandais-je pas, mon cher... duc... +marquis... comte? + +-- Enseigne, répondit le jeune marin en s'inclinant comme avait +fait Emmanuel. + +-- Je disais donc que je ne vous demandais pas, mon cher enseigne, +un cours de philosophie sur les passions du capitaine Paul. + +Je voulais seulement m'enquérir auprès de vous de deux choses: +d'abord, si vous le croyez homme d'honneur? + +-- Il faut, avant tout, s'entendre sur les mots, mon cher comte. + +Qu'entendez-vous bien précisément par honneur? + +-- Permettez-moi de vous dire, mon cher enseigne, que la question +est des plus bizarres. L'honneur, mais c'est l'honneur. + +-- Voilà justement la chose: un mot sans définition, comme le mot +Dieu. Dieu aussi c'est Dieu, et chacun se fait un Dieu à sa +manière: les Égyptiens l'adoraient sous la forme d'un scarabée, et +les Israélites sous la forme d'un veau d'or. Il en est ainsi de +l'honneur. + +Il y a l'honneur de Coriolan, celui du Cid, et celui du comte +Julien. Précisez mieux votre question, si vous voulez que j'y +réponde. + +-- Eh bien! je demandais si l'on pouvait se fier à sa parole? + +-- Oh! quant à cela, je ne crois pas qu'il y ait jamais manqué. +Ses ennemis, et l'on n'arrive pas où il en est sans en avoir +quelques-uns, ses ennemis mêmes, ai-je dit, n'ont jamais douté +qu'il ne tînt pas jusqu'à la mort le serment qu'il aurait fait. +Ainsi donc, ce point est éclairci, croyez-moi. Sous ce rapport, +c'est un homme d'honneur. + +Passons à la seconde question, car, si je ne me trompe, vous +désirez savoir quelque chose encore? + +-- Oui, je désirais savoir s'il obéirait fidèlement à un ordre de +Sa Majesté? + +-- De quelle Majesté? + +-- Vraiment, mon cher enseigne, vous affectez une difficulté de +compréhension qui me paraît infiniment mieux aller à la robe du +sophiste qu'à l'uniforme du marin. + +-- Pourquoi cela? Vous m'accusez d'ergotisme, parce qu'avant de +répondre je veux savoir à quoi je réponds? Nous avons huit ou dix +Majestés, à l'heure qu'il est, assises tant bien que mal sur les +différents trônes de l'Europe: nous avons Sa Majesté Catholique, +majesté caduque, qui se laisse arracher, morceaux par morceaux, +l'héritage que lui a légué Charles-Quint; nous avons Sa Majesté +Britannique, majesté entêtée, qui se cramponne à son Amérique +comme Cynégire au vaisseau des Perses, et à qui nous couperons les +deux mains si elle ne la lâche pas; nous avons Sa Majesté Très +Chrétienne, que je vénère et que j'honore... + +-- Eh bien! c'est de celle-là que je veux parler, interrompit +Emmanuel. Croyez-vous que le capitaine Paul serait disposé à obéir +à un ordre que je lui porterais de sa part? + +-- Le capitaine Paul, répondit l'enseigne, obéira, comme chaque +capitaine doit le faire, à tout ordre émané du pouvoir qui a droit +de lui commander, à moins que ce ne soit quelque corsaire maudit, +quelque pirate damné, quelque flibustier sans aveu, ce dont je +doute à la vue de la frégate qu'il monte, et à la manière dont +elle me semble tenue. Il a donc dans un tiroir de sa cabine une +commission signée d'une puissance quelconque. Eh bien! si cette +commission porte le nom de Louis et est scellée des trois fleurs +de lis de France, il n'y a aucun doute qu'il n'obéisse à tout +ordre scellé du même sceau et signé du même nom. + +-- Alors, voilà tout ce que je voulais savoir, répondit le jeune +mousquetaire, qui commençait à s'impatienter des réponses étranges +de son interlocuteur. Je ne vous ferai donc plus qu'une seule +demande. + +-- À vos ordres, monsieur le comte, répondit l'enseigne, pour +celle-là comme je l'ai été pour les autres. + +-- Savez-vous un moyen d'aller à bord de ce bâtiment? + +-- Voilà, répondit le marin en étendant la main vers sa barque, +que berçait dans une petite anse le flux de la mer? + +-- Mais cette barque, c'est la vôtre? + +-- Eh bien! je vous conduirai. + +-- Vous connaissez donc ce capitaine Paul? + +-- Moi? pas le moins du monde! mais, en ma qualité de neveu d'un +amiral, je connais naturellement tout chef de bâtiment, depuis le +contremaître qui dirige le canot qui cherche une aiguade, jusqu'au +vice-amiral qui commande l'escadre qui va au feu. D'ailleurs, nous +autres marins, nous avons certains signes secrets, certaine langue +maçonnique à l'aide de laquelle nous nous reconnaissons pour des +frères, sur quelque point de l'Océan que nous nous rencontrions. +Ainsi donc, acceptez mon offre avec la même franchise que je vous +la fais. + +Moi, mes rameurs et ma barque sommes à votre disposition. + +-- Eh bien! dit Emmanuel, rendez-moi ce dernier service et... + +-- Et vous oublierez l'ennui que je vous ai causé par mes +divagations, n'est-ce pas, interrompit l'enseigne en souriant. Que +voulez-vous, mon cher comte, continua le marin en faisant un signe +de la main qui fut aussitôt compris des rameurs, la solitude de +l'Océan nous a donné, à nous autres enfants de la mer, l'habitude +du monologue. + +Pendant le calme, nous appelons le vent, pendant la tempête nous +appelons le calme, et pendant la nuit nous parlons à Dieu. + +Emmanuel jeta encore un regard de doute sur son compagnon, qui le +supporta avec cette apparente bonhomie qui s'était étendue sur son +visage chaque fois qu'il était devenu un objet d'investigation +pour le mousquetaire. + +Celui-ci s'étonnait de ce mélange de mépris pour les choses +humaines et de poésie pour les oeuvres de Dieu; mais ne voyant, au +bout du compte, dans l'homme étrange qu'il avait devant lui, +qu'une personne disposée à lui rendre, quoique avec des formes +bizarres, le service qu'il réclamait, il accepta l'offre qu'il lui +avait faite. Cinq minutes après, les deux jeunes gens s'avançaient +vers le vaisseau inconnu, de toute la rapidité qu'imprimait à la +barque l'effort combiné de six vigoureux matelots, dont les rames +se relevaient et retombaient avec tant de régularité, que le +mouvement qui les mettait en jeu semblait imprimé par un ressort +mécanique et non par la combinaison des forces humaines. + + +Chapitre II +À mesure qu'ils avançaient, les formes gracieuses du bâtiment se +développaient à leurs yeux dans toute l'admirable perfection de +leurs détails, et quoique, faute d'habitude ou de vocation, le +jeune comte d'Auray fût ordinairement peu sensible à la beauté +revêtue de cette forme, il ne pouvait s'empêcher d'admirer +l'élégance de la carène, la finesse et la force des mâts, et la +ténuité des cordages, qui semblaient, sur le ciel encore coloré +des feux du soleil couchant, des fils flexibles et soyeux tressés +par quelque araignée gigantesque. Au reste, la même immobilité +régnait sur le bâtiment, qui paraissait, soit insouciance, soit +mépris, s'inquiéter médiocrement de la visite qu'il allait +recevoir. Un instant le jeune mousquetaire crut apercevoir, +passant par l'ouverture d'un sabord, près de la gueule fermée d'un +canon, l'extrémité d'une lunette braquée de son côté. Mais le +navire, dans ce mouvement lent et demi-circulaire que lui +imprimait la respiration de l'Océan, étant venu à lui présenter sa +proue, ses yeux se fixèrent sur la figure sculptée qui donne +ordinairement son nom au vaisseau qu'elle pare: c'était une de ces +filles de l'Amérique découverte par Christophe Colomb, et conquise +par Fernand Cortez, avec son bonnet de plumes aux mille couleurs, +et son sein nu, orné de colliers de corail. Quant au reste du +corps, il se liait, moitié sirène, moitié serpent, d'une manière +fantastique et par des arabesques bizarres, à la membrure du +vaisseau. Plus la barque s'approchait de la frégate, plus cette +image semblait fixer les regards du comte. C'est qu'en effet +c'était une sculpture, non seulement étrange de forme, mais tout à +fait remarquable d'exécution, et l'on s'apercevait facilement que +c'était, non pas un ouvrier vulgaire, mais un artiste de talent +qui l'avait tirée du bloc de chêne où elle avait dormi pendant des +siècles. De son côté, l'enseigne remarquait, avec une certaine +satisfaction de métier, l'attention croissante que l'officier de +terre était forcé de donner à ce bâtiment. Enfin, voyant que cette +attention était entièrement concentrée sur la figure que nous +venons de décrire, il parut attendre avec une certaine anxiété +l'avis du comte; puis, voyant qu'il tardait à le manifester, +quoiqu'on en fût alors assez proche pour qu'aucune de ses beautés +ne lui échappât, il prit le parti de rompre le premier le silence, +et de questionner à son tour son jeune compagnon: + +-- Eh bien! comte, lui dit-il, cachant l'intérêt qu'il prenait à +la réponse sous une apparente gaîté, que dites-vous de ce chef +d'oeuvre? + +-- Je dis, répondit Emmanuel, que, relativement aux ouvrages du +même genre que j'ai vus, il mérite véritablement le nom que vous +lui donnez. + +-- Oui, dit négligemment l'enseigne, c'est la dernière production +de Guillaume Coustou, qui est mort avant de l'avoir achevée; elle +a été finie par son élève, un nommé Dupré, homme de mérite, qui +meurt de faim, et qui est obligé de tailler le bois à défaut de +marbre, et d'équarrir des proues de vaisseaux quand il devrait +sculpter des statues. Voyez, continua le jeune marin, imprimant au +gouvernail un mouvement qui, au lieu de conduire la barque droit +au vaisseau, la faisait dévier de manière à passer à l'une de ses +extrémités, c'est un véritable collier de corail qu'elle a au cou, +et ce sont de véritables perles qui pendent à ses oreilles. Quant +à ses yeux, chaque prunelle est un diamant qui vaut cent guinées à +l'effigie du roi Guillaume. Il en résulte que le capitaine qui +prendra cette frégate aura, outre l'honneur de l'avoir prise, un +splendide cadeau de noces à faire à sa fiancée. + +-- Quel étrange caprice, dit Emmanuel, entraîné lui-même par la +bizarrerie du spectacle qui s'offrait à ses regards, que celui +d'orner son vaisseau comme on ferait d'un être animé, et de jeter +ainsi des sommes considérables aux chances d'un combat et au +hasard d'une tempête! + +-- Que voulez-vous? répondit le jeune enseigne avec un accent de +mélancolie indéfinissable, nous autres marins, qui n'avons d'autre +famille que nos matelots, d'autre patrie que l'Océan, d'autre +spectacle que la tempête, et d'autre distraction que le combat, il +faut bien que nous nous attachions à quelque chose. N'ayant pas de +maîtresse réelle, car qui voudrait nous aimer, nous autres +goélands à l'aile toujours ouverte? il faut que nous nous fassions +un amour imaginaire. L'un s'éprend pour quelque île bien fraîche +et ombreuse, et chaque fois qu'il l'aperçoit de loin, sortant de +l'Océan, pareille à une corbeille de fleurs, son coeur devient +joyeux comme celui d'un oiseau qui revoit son nid. L'autre a une +étoile chérie entre les étoiles, et pendant ces belles et longues +nuits de l'Atlantique, chaque fois qu'il passe sous l'équateur, il +lui semble qu'elle se rapproche de lui et qu'elle le salue d'une +lueur plus vive et d'une flamme plus ardente. Il y en a enfin, et +c'est le plus grand nombre, qui s'attachent à leur frégate comme à +une fille bien-aimée, qui gémissent à chaque membre que le vent +lui brise, à chaque blessure que le boulet lui creuse, et qui, +lorsqu'elle est frappée au coeur par la tempête ou par la +bataille, aiment mieux mourir avec elle que de se sauver sans +elle, et donnent à la terre un saint exemple de fidélité en +s'engloutissant avec l'objet de leur amour dans les abîmes les +plus profonds de l'Océan. Eh bien! le capitaine Paul est un de +ceux-là: voilà tout; et il a donné à sa frégate la corbeille de +noces qu'il destinait à sa fiancée. Ah! ah! les voilà qui s'éveillent. + +-- Ohé! les gens de la barque, cria-t-on du bâtiment, que voulez +vous? + +-- Monter à bord de la frégate, répondit Emmanuel. jetez donc une +corde, une amarre, ce que vous voudrez, afin qu'on puisse +s'accrocher à quelque chose. + +-- Tournez à tribord, et vous trouverez l'escalier. + +Les rameurs obéirent aussitôt à cette injonction, et, quelques +secondes après, les deux jeunes gens se trouvaient effectivement +près la coupée qui conduisait sur le pont. L'officier de garde +vint les recevoir à l'embelle avec un empressement qui parut de +bon augure à l'Emmanuel. + +-- Monsieur, dit l'enseigne s'adressant au jeune homme, qui, +revêtu du même uniforme que lui, semblait occuper le même grade, +voici mon ami, le comte... À propos, j'ai oublié de vous demander +votre nom... + +-- Le comte Emmanuel d'Auray. + +-- Je disais donc que voilà mon ami, le comte Emmanuel d'Auray, +qui désire vivement parler au capitaine Paul. Est-il à bord? + +-- Il vient d'arriver à l'instant, répondit l'officier. + +-- En ce cas, je descends près de lui pour le prévenir de votre +visite, mon cher comte. En attendant, voilà monsieur Walter qui se +fera un plaisir de vous faire visiter l'intérieur de la frégate. +C'est un spectacle curieux pour un officier de terre, d'autant +plus que je doute que vous trouviez beaucoup de vaisseaux tenus +comme celui-ci. N'est-ce pas l'heure du souper? + +-- Oui, monsieur. + +-- Eh bien! cela n'en sera que plus curieux. + +-- Mais, répondit l'officier hésitant, c'est que je suis de garde. + +-- Bah! vous trouverez bien parmi vos camarades quelqu'un qui +veille un instant à votre place. Je tâcherai que le capitaine ne +vous fasse pas faire trop longtemps antichambre. À vous revoir, +comte. Je vais vous recommander de manière à ce que vous receviez +un bon accueil. + +À ces mots, le jeune enseigne disparut par l'escalier du +commandant, tandis que l'officier resté près d'Emmanuel pour lui +servir de guide le conduisit dans la batterie. Comme l'avait +présumé le compagnon de route du comte, l'équipage était en train +de souper. + +C'était la première fois que le jeune comte voyait ce spectacle, +et, quelque désir qu'il eût de parler promptement au capitaine, il +lui parut si curieux, qu'il ne put s'empêcher d'y prêter toute son +attention. + +Entre chaque pièce de canon et dans l'intervalle réservé à la +manoeuvre, une table et des bancs étaient, non pas dressés sur +leurs pieds, mais suspendus au plafond par les cordages. Sur +chacun de ces bancs, quatre hommes étaient assis, et prenaient +leur part d'un morceau de boeuf qui se défendait de son mieux, +mais qui avait affaire à des gaillards qui ne paraissaient pas +disposés à se laisser rebuter par sa résistance. À chaque table, +il y avait deux bidons de vin, c'est-à-dire une demi-bouteille par +homme. Quant au pain, il paraissait non pas être distribué à la +ration, mais livré à volonté. Au reste, le plus profond silence +régnait parmi l'équipage, qui n'était guère composé que de cent +quatre-vingts à deux cents hommes. + +Quoique pas un des officiants n'ouvrît la bouche pour autre chose +que pour manger, Emmanuel s'aperçut avec étonnement de la variété +de leur origine, que l'on reconnaissait facilement aux types +généraux et caractéristiques de chaque physionomie. Son cicérone +remarqua sa surprise, et répondant à sa pensée avant qu'il l'eût +manifestée: + +-- Oui, oui, lui dit-il avec un accent américain qu'Emmanuel avait +déjà reconnu, et qui prouvait que celui qui lui parlait était né +de l'autre côté de l'Atlantique; oui, nous avons ici un assez joli +échantillon de tous les peuples du monde, et si tout à coup +quelque bon déluge enlevait les enfants de Noé, comme autrefois +les fils d'Adam, on trouverait dans notre arche de la graine de +chaque nation. + +Voyez-vous ces trois compagnons qui troquent avec leurs voisins +une portion de rosbif contre une gousse d'ail? ce sont des enfants +de la Galice, que nous avons recueillis au cap Ortégal, et qui ne +se battraient pas sans avoir fait leur prière à saint Jacques, +mais qui, une fois leur prière faite, se feront couper en morceaux +comme des martyrs plutôt que de reculer d'un pas. Les deux autres +qui polissent leurs tables aux dépens de leurs manches, ce sont de +braves Hollandais qui en sont encore à se plaindre du tort qu'a +fait à leur commerce la découverte du cap de Bonne-Espérance. Vous +le voyez, ils ont l'air, au premier coup d'oeil, de véritables +pots à bière. Eh bien! ces gaillards-là, au moment où ils +entendront le branle-bas, deviendront lestes comme des Basques. + +Approchez d'eux, et ils vous parleront de leurs ancêtres, ne +pouvant plus vous parler d'eux-mêmes; ils vous diront qu'ils +descendent de ces fameux balayeurs des mers qui, lorsqu'ils +allaient au combat, hissaient un balai au lieu de pavillon; mais +ils se garderont bien d'ajouter qu'un beau jour les Anglais leur +ont pris leur balai et qu'ils en ont fait des verges. Cette table +toute entière, qui chuchote tout bas ne pouvant parler tout haut, +est composée de Français. À la place d'honneur est le chef élu par +eux-mêmes. Parisien de naissance, cosmopolite par goût, maître de +bâton, maître d'armes et maître de danse; toujours content et +joyeux, il manoeuvre en chantant, il se bat en chantant, il mourra +en chantant, à moins qu'une cravate de chanvre ne lui étouffe la +voix dans le gosier, ce qui pourra bien lui arriver un jour, s'il +a le malheur de tomber entre les mains de John Bull. Tournez les +yeux par ici maintenant, et voyez toute cette file de têtes +osseuses et carrées: ce sont des types étrangers pour vous, n'est- +ce pas? mais que tout Américain, né entre la mer d'Hudson et le +golfe du Mexique, reconnaîtra à l'instant pour des ours du lac +Érié ou des phoques de la Nouvelle-Écosse. Il y en a trois ou +quatre qui sont borgnes; cela tient à leur manière de se battre +entre eux: ils enroulent les cheveux de leur adversaire avec +l'index et le médium, et lui font sauter l'oeil avec le pouce. Il +y en a de très adroits à cet exercice et qui ne manquent jamais +leur coup. Aussi, lorsqu'on arrive à l'abordage, ils manquent +rarement de jeter leur pique et leur coutelas, de se prendre au +corps avec le premier Anglais qu'ils rencontrent, et de le +désoeiller avec une promptitude et une habileté qui font plaisir à +voir. Vous conviendrez que je ne vous mentais pas, et que la +collection est complète. + +-- Mais, répondit Emmanuel, qui avait écouté cette longue +énumération avec un certain intérêt, comment fait votre capitaine +pour se faire entendre de tous ces hommes réunis de tant de points +différents? + +-- D'abord, le capitaine connaît toutes les langues; puis, dans le +combat ou dans la tempête, quoiqu'il parle alors sa langue +maternelle, il lui donne un tel accent, croyez-moi, que chacun +comprend et obéit. + +Mais tenez, voici la cabine de bâbord qui s'ouvre: sans doute il +est prêt à vous recevoir. + +En effet, un enfant revêtu de l'uniforme de midshipman s'avança +vers les deux officiers, demanda à Emmanuel si ce n'était pas lui +qui se nommait le comte d'Auray et, sur sa réponse affirmative, il +invita le jeune mousquetaire à le suivre. Aussitôt l'officier qui +venait de remplir d'une manière si consciencieuse le rôle de +cicérone monta reprendre sur le pont le poste qu'il avait quitté +un instant. Quant à Emmanuel, il s'avança vers la porte avec une +émotion mêlée d'inquiétude et de curiosité: il allait donc voir +enfin le capitaine Paul! + +C'était un homme qui paraissait avoir de cinquante à cinquante- +cinq ans, et que l'habitude de se tenir dans l'entrepont avait +voûté plutôt que le poids de l'âge. Il portait l'uniforme de la +marine royale dans toute sa stricte sévérité: c'était un habit +bleu de roi, à revers écarlates, avec veste rouge, culotte de la +même couleur, bas gris, jabot et manchettes. Ses cheveux roulés en +boudin et poudrés à blanc étaient attachés, par derrière et à leur +racine, par un ruban dont les bouts retombaient en flottant. Son +chapeau à trois cornes et son épée étaient déposés près de lui sur +une table. Au moment où Emmanuel parut sur le seuil, il était +assis sur l'affût d'un canon, mais en l'apercevant il se leva. + +Le jeune comte se sentit intimidé à l'aspect de cet homme: il y +avait dans son oeil un rayon investigateur qui semblait éclairer +jusqu'à l'âme de celui qu'il regardait. Peut-être aussi cette +impression fut-elle d'autant plus puissante, qu'il se présentait +avec une conscience qui lui faisait bien quelque reproche sur +l'acte étrange qu'il accomplissait, et dont il venait pour rendre +le capitaine, sinon complice, du moins exécuteur. Ces deux hommes, +comme s'ils eussent éprouvé une secrète répulsion l'un pour +l'autre, se saluèrent avec politesse, mais avec réserve. + +-- C'est à monsieur le comte d'Auray que j'ai l'honneur de parler? +demanda le vieil officier. + +-- Et moi, au capitaine Paul, répondit le jeune mousquetaire. Tous +deux s'inclinèrent une seconde fois. + +-- Puis-je savoir à quel heureux hasard je dois l'honneur de la +visite que me fait en ce moment l'héritier d'un des plus vieux et +des plus beaux noms de la Bretagne? + +Emmanuel s'inclina encore une fois en manière de remerciement; +puis, après une pause d'un instant, comme s'il avait peine à +entamer la conversation: + +-- Capitaine, continua-t-il, on m'a dit que votre destination +était pour le golfe du Mexique. + +-- Et l'on ne vous a pas trompé, monsieur, je compte faire voile +pour la Nouvelle-Orléans, en relâchant à Cayenne et à la Havane. + +-- Cela tombe à merveille, capitaine, et vous n'aurez pas à vous +détourner de votre route, en supposant toutefois que vous vous +chargiez d'exécuter l'ordre dont je suis porteur. + +-- Vous avez un ordre à me communiquer, monsieur, et de quelle +part? + +-- De la part du ministre de la marine. + +-- Un ordre adressé à moi personnellement? répéta le capitaine +avec l'accent du doute. + +-- Non pas personnellement à vous, monsieur, mais à tout capitaine +de la marine royale qui fera voile pour l'Amérique du Sud. + +-- Et de quoi s'agit-il, monsieur le comte? + +-- D'un prisonnier d'État à déporter à Cayenne. + +-- Vous avez l'ordre sur vous? + +-- Le voici, répondit Emmanuel en le tirant de sa poche et en le +présentant au capitaine. + +Celui-ci le prit, et, s'approchant de la fenêtre, afin de profiter +des derniers rayons du jour, il lut tout haut: + +«Le ministre de la marine et des colonies ordonne à tout capitaine +ou lieutenant, commandant les bâtiments de l'État, et qui fera +voile pour l'Amérique du Sud ou le golfe du Mexique, de prendre à +son bord et de déposer à Cayenne le nommé Lusignan, condamné à la +déportation perpétuelle. Pendant la traversée, le condamné mangera +dans sa chambre et ne communiquera point avec l'équipage.» -- +L'ordre est-il en forme? demanda Emmanuel. + +-- Parfaitement, monsieur, répondit le capitaine. + +-- Et êtes-vous disposé à l'exécuter? + +-- Ne suis-je pas aux ordres du ministre de la marine? + +-- Alors on peut vous envoyer le prisonnier? + +-- Quand on voudra, monsieur. Seulement, que ce soit le plus tôt +possible, car je ne compte pas rester longtemps dans ces parages. + +-- Je veillerai à ce qu'on fasse diligence. + +-- Était-ce tout ce que vous aviez à me dire? + +-- Absolument tout, capitaine, et je n'ai plus à ajouter que des +remerciements. + +-- N'ajoutez rien, monsieur. Le ministre ordonne, et j'obéis: +voilà tout; c'est un devoir que je remplis, et non un service que +je rends. + +À ces mots, le capitaine et le comte se saluèrent de nouveau, et +se quittèrent plus froidement encore qu'ils ne s'étaient abordés. + +Arrivé sur le pont, Emmanuel demanda son compagnon au jeune +officier de garde; mais celui-ci répondit qu'il était retenu à +souper par le capitaine Paul. Seulement, toujours obligeant et +empressé, il mettait son canot à la disposition du comte. En +effet, l'embarcation était au bas de l'escalier de la frégate, et +les matelots, les rames en l'air, attendaient celui qu'ils +devaient reconduire. À peine Emmanuel fut-il descendu, que la +barque s'éloigna avec autant de rapidité qu'elle en avait mis à +venir; mais cette fois elle vogua tristement et en silence, car le +jeune marin n'était plus là pour animer la conversation par les +axiomes de sa poétique philosophie. + +La même nuit, le prisonnier fut conduit à bord de l'Indienne, et +le lendemain, lorsque le jour parut, les curieux cherchèrent en +vain sur l'Océan la frégate qui depuis huit jours avait donné +naissance à tant de conjectures, et dont l'arrivée inattendue, la +station sans résultat, et le départ spontané demeurèrent toujours +un mystère inexplicable pour les dignes habitants de Port-Louis. + + + +Chapitre III +Comme les motifs qui avaient amené le capitaine Paul en vue des +côtes de Bretagne n'ont de relation avec notre histoire que par +les événements que nous venons de raconter, nous laisserons nos +lecteurs dans la même incertitude que les habitants de Port-Louis, +et quoique notre vocation et notre sympathie nous attirent +naturellement vers la terre, nous le suivrons deux ou trois jours +encore dans sa course aventureuse sur l'Océan. + +Le temps était aussi beau qu'il peut l'être dans les parages +occidentaux vers les premiers jours d'automne. L'Indienne marchait +bravement vent arrière. Les matelots insoucieux se reposaient sur +l'aspect du ciel; et, à l'exception de quelques hommes occupés à +la manoeuvre, tout le reste de l'équipage, dispersé dans les +différentes parties du bâtiment, usait le temps à son caprice, +lorsqu'une voix qui semblait venir du ciel s'écria: + +-- Oh! d'en bas, ho! + +-- Holà! répondit le contremaître placé à l'avant. + +-- Une voile! dit le matelot placé en observation. + +-- Une voile! répéta le contre-tire. Monsieur l'officier de quart, +faites prévenir le capitaine. + +-- Une voile! une voile! répétèrent tous les matelots dispersés +sur le tillac, car en ce moment une vague, soulevant le bâtiment +qui apparaissait à l'horizon, l'avait rendu visible à l'oeil des +marins, quoique le regard moins exercé d'un passager ou d'un +soldat de terre l'eût certainement pris pour l'aile d'une mouette +étendue sur l'Océan. + +-- Une voile! s'écria à son tour un jeune homme de vingt-cinq ans, +s'élançant sur le tillac par l'escalier de la cabine, demandez à +monsieur Arthur ce qu'il en pense. + +-- Holà! monsieur Arthur, cria en anglais le lieutenant, se +servant de son porte-voix afin de ne pas se fatiguer inutilement, +le capitaine demande ce que vous semble de cette coquille de noix. + +-- Mais, sauf meilleur avis, répondit dans la même langue le jeune +midshipman auquel s'adressait l'interrogation, et qui était monté +en vigie aussitôt qu'un bâtiment avait été signalé, il me semble +que c'est un grand navire qui serre le vent pour se diriger de ce +côté. Ah! ah! le voilà qui laisse tomber sa grande voile. + +-- Oui, oui, dit le jeune homme à qui Walter avait donné le titre +de capitaine, oui, il a d'aussi bons yeux que nous, et il nous a +vus. C'est bien. S'il aime la conversation, il trouvera à qui +parler. D'ailleurs, nos canons doivent étouffer depuis si +longtemps qu'ils ont la bouche fermée! + +-- Monsieur, continua le capitaine, prévenez le chef de batterie +que nous avons en vue une voile suspecte, afin qu'il se mette en +mesure. + +Eh bien! monsieur Arthur, que pensez-vous de la marche de ce +vaisseau? ajouta-t-il, adoptant à son tour la langue anglaise, et +levant la tête vers les barres du petit perroquet où l'élève était +resté en observation. + +-- Mais toute militaire, capitaine, toute militaire. Et quoique +nous n'apercevions pas encore son pavillon, je parierais qu'il a à +bord une bonne commission du roi Georges. + +-- Oui, n'est-ce pas? qui ordonne à son maître de courir sus à une +certaine frégate nommée l'Indienne, et qui lui promet, en cas de +prise, le grade de capitaine s'il est lieutenant, et de commodore +s'il est capitaine. Ah! ah! le voilà maintenant qui hisse ses +voiles de perroquet! Décidément le limier nous flaire et veut nous +donner la chasse. Faites mettre la frégate sous les mêmes voiles, +monsieur Walter, et continuons notre chemin sans nous écarter +d'une ligne; nous verrons s'il ose se mettre en travers de notre +route! + +L'ordre donné par le capitaine fut répété à l'instant par le +lieutenant, et aussitôt le navire, qui se trouvait seulement sous +ses huniers, déroula, comme un triple nuage, la toile de ses +perroquets, de sorte qu'à son tour, et comme si elle s'animait à +la vue de l'ennemi, la frégate se courba en avant, enfonçant plus +profondément sa proue dans les vagues, et faisant jaillir l'écume +frémissante de chaque côté de sa carène. + +Il y eut alors un moment de silence et d'attente dont nous +profiterons pour ramener l'attention de nos lecteurs sur +l'officier à qui le lieutenant avait donné le titre de capitaine. + +Cette fois, ce n'était plus le jeune et sceptique enseigne que +nous avons vu guider à bord de la frégate le comte d'Auray, ni le +vieux loup de mer, à la taille courbée et à la voix rude et brève, +qui l'avait reçu dans la cabine: c'était un beau jeune homme de +vingt-quatre à vingt-cinq ans, comme nous l'avons dit, qui, ayant +dépouillé tout déguisement, apparaissait enfin avec sa figure +naturelle, et sous l'uniforme de fantaisie qu'il adoptait une fois +que, lancé sur l'Océan, il ne pouvait plus être reconnu que de la +mer, des tempêtes et de Dieu. + +C'était une espèce de redingote de velours noir, avec des +aiguillettes d'or, serrée à la taille par une ceinture turque, +dans laquelle étaient passés des pistolets non pas d'abordage, +mais de duel, sculptés, ciselés et incrustés, comme ces armes de +luxe qui semblent une parure et non une défense. Il portait un +pantalon de casimir blanc, avec de courtes bottes plissées qui lui +montaient au-dessous du genou. + +Autour de son cou flottait en cravate desserrée un de ces +mouchoirs des Indes, au tissu transparent, semé le fleurs de +couleur naturelle, et de chaque côté de ses joues brunies par le +soleil et animées par l'espérance retombaient, soulevés par chaque +bouffée de brise, ses longs cheveux qui, dépouillés de poudre, +étaient redevenus d'un noir d'ébène. Près de lui, sur le canon +d'arrière, était posé un petit casque de fer dont les gourmettes +maillées se boutonnaient sous le cou: c'était sa parure de combat, +et la seule arme défensive dont il se couvrît. + +Quelques entailles creusées profondément dans l'acier prouvaient +au reste qu'il avait plus d'une fois sauvé la tête qu'il +protégeait de ces blessures terribles que font les sabres +d'abordage dont se servent les marins lorsqu'ils arrivent bord à +bord. Quant au reste de l'équipage, il portait l'uniforme de la +marine française dans toute son exacte et sévère élégance. + +Pendant ce temps, le vaisseau, que vingt minutes auparavant avait +signalé la vigie, et qui était apparu d'abord comme un point blanc +à l'horizon, était devenu peu à peu une pyramide de voiles et +d'agrès. + +Tous les yeux étaient fixés sur lui, et quoique aucun ordre n'eût +été donné, chacun avait fait ses dispositions individuelles comme +si le combat eût été décidé. Il régnait donc à bord de l'Indienne +ce silence solennel et profond qui, sur un vaisseau de guerre, +précède toujours les premiers ordres décisifs donnés par le +capitaine. Enfin, lorsque le navire eut grandi encore pendant +quelques minutes, la carène à son tour sembla sortir de l'eau +comme avaient fait successivement ses voiles. On put voir alors +que c'était un navire un peu plus fort de tonnage que l'Indienne, +et portant trente-six canons. Au reste, ainsi que la frégate, il +naviguait sans pavillon à sa corne, de sorte que, comme les hommes +étaient cachés derrière les bastingages, il était impossible de +reconnaître, à moins que ce ne fût a des signes particuliers, à +quelle nation il appartenait. Ces deux observations furent faites +presque en même temps par le capitaine, quoiqu'il ne parût frappé +que de la dernière. + +-- Il paraît, dit-il, s'adressant au lieutenant, que nous allons +avoir une scène de bal masqué. Faites monter quelques pavillons, +Arthur, et montrons à notre inconnu que l'Indienne est une +coquette qui a plusieurs déguisements à son service. Et vous, +monsieur Walter, ordonnez qu'on prépare les armes, car nous ne +pouvons guère, dans ces parages, nous attendre à rencontrer autre +chose que des ennemis. + +Les deux ordres n'eurent d'autres réponses que leur exécution +même. + +Au bout d'un instant, le jeune midshipman tira des rayons placés +sur le gaillard d'arrière une douzaine de pavillons différents, et +le lieutenant Walter ayant ouvert les caisses d'armes, fit faire +des dépôts de piques, de haches et de coutelas en divers endroits +du pont; puis il revint occuper sa place près du capitaine. Chaque +homme reprit alors son poste, par instinct plutôt que par devoir, +car le branle-bas n'avait point encore battu: de sorte que le +désordre apparent qui avait un instant régné à bord cessa peu à +peu, et la frégate redevint silencieuse et attentive. + +Cependant, tout en suivant leur ligne convergente, les deux +bâtiments continuaient de s'approcher l'un de l'autre. Lorsqu'ils +furent à trois portées de canon à peu près: + +-- Monsieur Walter, dit le capitaine, je crois qu'il serait temps +de commencer à intriguer notre amie. Montrons-lui le pavillon +d'Écosse. + +Le lieutenant fit un signe au chef de timonerie, et la nappe rouge +cantonnée d'azur se leva comme une flamme à la poupe de +l'Indienne; mais aucun signe n'indiqua à bord du vaisseau inconnu +qu'il prît le moindre intérêt à cette manoeuvre. + +-- Oui, oui, murmura le capitaine, les trois léopards d'Angleterre +ont si bien limé les dents et rogné les ongles du lion d'Écosse, +qu'ils ne font pas attention à lui, le croyant apprivoisé parce +qu'il est sans défense. Montrez-leur un autre emblème, monsieur +Walter, peut-être parviendrons-nous à lui délier la langue. + +-- Lequel, capitaine? + +-- Prenez sans choisir, le hasard nous servira. + +À peine cet ordre avait-il été donné, que le pavillon d'Écosse +s'abaissa, et que celui de Sardaigne prit la place. Le navire +resta muet. + +-- Allons, dit le capitaine, il parait que Sa Majesté le roi +Georges est en relations de bonne amitié avec son frère de Chypre +et de Jérusalem. Ne les brouillons pas en poussant plus loin la +plaisanterie. + +Monsieur Walter, arborez le pavillon d'Amérique, et assurez-le par +un coup de canon à poudre. + +La même manoeuvre qui avait été faite se renouvela: l'étendard +d'azur au canton de gueules et à croix d'argent retomba sur le +pont, et les étoiles des Provinces -- Unies montèrent lentement +vers le ciel, assurées par un coup de canon à poudre. + +Ce que le capitaine avait prévu arriva: à ce symbole de rébellion, +qui s'élevait insolemment dans les airs, le navire inconnu trahit +son incognito en arborant le pavillon de la Grande-Bretagne. Au +même moment, un nuage de fumée apparut au flanc du navire +royaliste, et avant que la détonation se fît entendre, un boulet +de canon, ricochant de vague en vague, était venu mourir à cent +pas à peu près de l'Indienne. + +-- Faites battre l'appel, monsieur Walter, cria le capitaine, car +vous voyez que nous avons touché juste. Allons, mes enfants, +continua-t-il en s'adressant à l'équipage, hourra pour l'Amérique, +et mort à l'Angleterre! + +Un cri général lui répondit, et il n'avait point encore cessé, +qu'on entendit alors battre la charge à bord du Drake, car tel +était le nom du navire en vue; le tambour de l'Indienne lui +répondit aussitôt, et chacun courut à son poste: les canonniers à +leurs pièces, les officiers à leurs batteries, et les matelots +chargés de la manoeuvre à la manoeuvre. Quant au capitaine, il +monta immédiatement sur le capot du gaillard d'arrière, muni de +son porte-voix, symbole du rang suprême, sceptre de la royauté +nautique, que le commandant tient ordinairement en main au moment +du combat et de la tempête. + +Cependant les rôles avaient changé: c'était l'Anglais qui montrait +maintenant de l'impatience, et la frégate américaine qui affectait +le calme. À peine les bâtiments furent-ils à portée, qu'une bande +de fumée apparut sur toute la longueur du vaisseau, qu'une +détonation pareille au roulement du tonnerre se fit entendre, et +que les messagers de fer envoyés pour donner la mort aux rebelles +ayant, dans leur impétuosité, mal calculé la distance, vinrent +mourir aux flancs de la frégate. Celle-ci, au reste comme si elle +eût refusé de répondre à une attaque prématurée, continua de +serrer le vent de manière à épargner le plus de chemin possible à +son ennemi. + +En ce moment, le capitaine se retourna pour jeter un dernier coup +d'oeil sur son navire, et son regard étonné s'arrêta sur un +nouveau personnage qui venait de choisir cet instant suprême et +terrible pour faire son entrée en scène. + +C'était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans à peine, à +la figure douce et pâle, à la mise simple, mais élégante, et que +le capitaine ne connaissait pas à son bord; il était appuyé contre +le mât d'artimon, les bras croisés sur la poitrine, regardant avec +une indifférence mélancolique ce bâtiment anglais qui s'approchait +à toutes voiles. Cette tranquillité, dans un tel moment, et chez +un homme qui paraissait étranger au métier des armes, frappa le +capitaine; il se rappela ce prisonnier annoncé par le comte +d'Auray, et amené à son bord pendant la dernière nuit qu'il avait +passée au mouillage de Port-Louis. + +-- Qui vous a permis de monter sur le pont, monsieur? lui dit-il +en adoucissant autant que possible le son de sa voix, de sorte +qu'il eût été difficile de juger si ces paroles étaient une +question ou un reproche. + +-- Personne, monsieur, répondit le prisonnier d'une voix douce et +triste; mais j'ai espéré qu'en pareille circonstance vous serez +peut-être moins sévère observateur des ordres qui me font votre +prisonnier. + +-- Avez-vous oublié qu'il vous est défendu de communiquer avec +l'équipage? + +-- Je ne viens pas communiquer avec l'équipage, monsieur; je viens +voir s'il n'y a pas quelque boulet qui veuille bien de moi. + +-- Vous pourrez avoir trouvé bientôt ce que vous cherchez, +monsieur, si vous demeurez à cette place. Ainsi, croyez-moi, +restez à fond de cale. + +-- Est-ce un avis ou un ordre, capitaine? + +-- Je vous laisse libre de le prendre comme vous voudrez. + +-- En ce cas, répondit le jeune homme, je vous remercie; je reste. + +En ce moment, une nouvelle détonation se fit entendre; mais cette +fois les deux navires s'étaient tellement rapprochés, qu'ils +étaient à trois quarts de portée à peine, et que l'ouragan de fer +tout entier traversa la voilure de l'Indienne. Deux éclats de bois +peu importants tombèrent de la mâture, et l'on entendit les +plaintes et les cris étouffés de quelques hommes. Le capitaine +avait en ce moment les yeux fixés sur son prisonnier; un boulet +passa à deux pieds au-dessus de sa tête, échancrant le mât +d'artimon, auquel il était adossé: mais, malgré cet avertissement +de la mort, il resta dans la même attitude calme et tranquille, +comme s'il n'eût pas senti passer sur son front l'aile de l'ange +exterminateur. Le capitaine se connaissait en courage; cet essai +lui suffit pour juger l'homme qu'il avait devant les yeux. + +-- C'est bien, monsieur, lui dit-il, demeurez où vous êtes, et +quand nous en viendrons à l'abordage, si vous êtes las de rester +les bras croisés, prenez quelque sabre ou quelque hache, et +donnez-nous un coup de main. Pardonnez-moi maintenant de ne plus +m'occuper de vous; mais j'ai autre chose à faire. Feu! messieurs, +continua le capitaine, hélant avec son porte-voix à travers +l'écoutille de la batterie. Feu! + +-- Feu! canonniers! répondit comme un écho celui à qui l'ordre +était adressé. + +Au même instant, l'Indienne s'ébranla depuis sa quille jusqu'à ses +mâts de cacatoès: une détonation effroyable se fit entendre, un +nuage de fumée s'étendit comme un voile à tribord, et se dispersa +sous le vent. Le capitaine, debout sur son banc de quart, +attendait avec impatience qu'il eût disparu pour juger de l'effet +que la bordée avait produit à bord du vaisseau ennemi. Lorsque ses +regards purent plonger à travers la vapeur, il s'aperçut que le +grand mât de hune était tombé, encombrant de toiles l'arrière du +Drake, et que toute la voilure du grand mât était criblée. Alors, +mettant son porte-voix à sa bouche: + +-- Bien, enfants! cria-t-il. Maintenant, masquons tout vivement! +Ils sont trop occupés à se débarrasser de leurs toiles pour nous +enfiler avec leur bordée: Feu qui peut!... et cette fois passez- +leur le rasoir près de la figure! + +Les matelots s'empressèrent d'exécuter cet ordre; le navire tourna +sa poupe avec grâce, et commença d'exécuter la manoeuvre et +l'acheva, comme l'avait prévu le capitaine, sans empêchement de la +part de son ennemi. Puis, la frégate frémit de nouveau comme un +volcan, et, comme un volcan, vomit à la fois sa flamme et sa +fumée. + +Cette fois les canonniers avaient pris l'ordre du capitaine à la +lettre, et la bordée tout entière avait porté en belle et dans les +bas mâts. Les haubans, les étais et les drisses étaient coupés. +Les deux mâts étaient encore debout; mais de tous côtés flottaient +autour d'eux des haillons de voiles. Il parait qu'il était survenu +au navire quelque avarie plus considérable qu'on ne pouvait en +juger à cette distance, car la bordée se fit attendre un instant, +et, au lieu de prendre l'Indienne de l'avant en arrière, elle la +prit en biais. Elle n'en fut que plus terrible; elle avait porté +tout entière dans le flanc et sur le pont, et frappé à la fois le +navire et l'équipage; mais par un hasard qui semblait tenir de la +magie, elle avait épargné les trois mats. Quelques cordages +seulement étaient coupés, accident peu important et qui permettait +au bâtiment de rester maître de sa manoeuvre. Un coup d'oeil +suffit à Paul pour lui apprendre qu'il n'avait perdu que des +hommes, et que la destruction avait frappé plus de chair que de +bois. Il en bondit de joie. Il porta de nouveau le porte-voix à sa +bouche. + +-- La barre à bâbord! cria-t-il, et abordons-le par la hanche de +bâbord. À l'abordage, les gens de l'abordage! Une dernière bordée +pour le raser comme un ponton, puis nous l'escaladerons comme une +forteresse. + +La frégate ennemie, au premier mouvement que fit l'Indienne, +comprit la manoeuvre, et voulut la neutraliser par un mouvement +pareil; mais, au moment où elle tenta de l'exécuter, un craquement +terrible se fit entendre à son bord, et le grand mât, à moitié +coupé par la dernière décharge de l'Indienne, trembla un instant +comme un arbre déraciné, et tomba sur l'avant, couvrant le pont de +sa grande voile et de ses agrès. Le capitaine Paul comprit alors +ce qui avait retardé la bordée du brick. + +-- Maintenant il est à vous comme si on vous le donnait pour rien, +enfants, cria-t-il, et vous n'avez qu'à le prendre. Une dernière +décharge à portée du pistolet, et à l'abordage! + +L'Indienne obéit comme un cheval dressé, et s'avança sans +opposition vers son ennemi, dont la seule ressource était +désormais un combat corps à corps, car ne pouvant plus manoeuvrer, +ses canons lui devenaient inutiles. Le Drake se trouva donc à la +merci de son adversaire, qui, en se tenant à distance, aurait pu +le cribler jusqu'à ce qu'il s'enfonçât dans la mer, mais qui, +dédaignant ce genre de victoire, lui envoya une dernière bordée à +cinquante pas. + +Puis, avant d'en avoir vu l'effet, se laissant aller sur lui, la +frégate engagea ses vergues dans les vergues de son ennemi, et +jeta ses grappins. Aussitôt les hunes et les passavants de +l'indienne s'enflammèrent comme un if aux jours de fête, les +grenades brûlantes tombèrent à bord du Drake, rapides et +redoublées comme une grêle. Partout au bruit du canon succéda le +pétillement de la fusillade, et au milieu de ce bruit infernal une +voix se fit entendre comme celle d'un être surnaturel: + +-- Courage, enfants! courage! amarrez le beaupré aux sabords de +son gaillard d'arrière. Bien! liez-les l'un à l'autre, comme le +condamné à la potence! Feu! maintenant aux caronades réservées à +l'avant! + +Tous ses ordres furent exécutés ainsi que par magie: les deux +navires furent garrottés l'un à l'autre comme par des liens de +fer: les deux pièces placées sur l'avant, et qui n'avaient pas +encore tiré, grondèrent à leur tour, balayant le pont ennemi de +toute une volée de mitraille; puis un dernier cri se fit entendre, +poussé d'une voix terrible: + +À l'abordage!!! + +Et, joignant l'exemple au précepte, le capitaine de l'Indienne +jeta son porte-voix, devenu désormais inutile, couvrit sa tête de +son casque, en agrafa les gourmettes sous son cou, mit entre ses +dents le sabre recourbé qu'il portait à sa ceinture, et s'élança +sur le beaupré pour sauter de là sur l'arrière du bâtiment ennemi. +Cependant, quoique le mouvement qu'il avait fait eût suivi l'ordre +qu'il avait donné avec la même rapidité que la foudre suit +l'éclair, il ne toucha que le second le pont du vaisseau anglais; +le premier qui y était arrivé, c'était le jeune prisonnier du mât +d'artimon, qui avait jeté son habit, et qui, armé seulement d'un +hachot, se présentait avant tous les autres à la mort ou à la +victoire. + +-- Vous ignorez la discipline de mon bord, monsieur, lui dit Paul +en riant, c'est moi qui dois toucher le premier tout vaisseau que +j'aborde. + +Je vous pardonne pour cette fois, mais n'y revenez plus. + +Au même instant, par le beaupré, par les bastingages, par le bout +des vergues, par les grappins, par toutes les manoeuvres qui +pouvaient leur servir de conducteurs, les marins de l'Indienne +tombèrent sur le pont comme des fruits mûrs tombent d'un arbre que +le vent secoue. + +Alors les Anglais, qui s'étaient retirés sur l'avant, démasquèrent +une caronade qu'ils avaient eu le temps de retourner. Une trombe +de flammes et de fer passa au travers des assaillants. Le quart de +l'équipage de l'Indienne se coucha mutilé sur le pont ennemi, au +milieu des cris et des malédictions... Mais plus haut que les +plaintes et les blasphèmes, une voix retentit: + +-- Tout ce qui vit encore, en avant! + +Alors il y eut une scène de confusion terrible, un combat corps à +corps, un duel général: aux bordées des canons, aux pétillements +des espingoles, à l'explosion des grenades, avait succédé l'arme +blanche, plus silencieuse et plus sûre, chez les marins surtout +qui se sont réservé à eux seuls, pour cette lutte cet héritage des +géants proscrits depuis des siècles de nos champs de bataille. +C'est avec des hachots qu'ils se fendent la tête: c'est avec des +coutelas qu'ils s'ouvrent la poitrine; c'est avec des piques aux +larges fers qu'ils se clouent aux débris de leurs mâts. De temps +en temps, au milieu de ce carnage muet, un coup de pistolet se +fait entendre, mais isolé et comme honteux de se mêler à une +pareille boucherie. Celle que nous racontons dura un quart +d'heure, avec une telle confusion, qu'il nous serait impossible de +la décrire: puis, au bout de ce temps, le pavillon de l'Angleterre +s'abaissa, et les marins du Drake se précipitant dans la cale par +les écoutilles de la batterie, il ne resta plus sur le pont que +les vainqueurs, les blessés et les morts, et au milieu d'eux le +capitaine de l'Indienne, entouré de son équipage, le pied sur la +poitrine du commandant ennemi, ayant à sa droite le lieutenant +Walter, et à sa gauche son jeune prisonnier, dont la chemise +teinte de sang annonçait la part qu'il avait prise à la victoire. + +-- Maintenant tout est fini, dit Paul en étendant le bras, et +quiconque frappera un coup de plus aura affaire à moi! Puis +tendant la main à son jeune prisonnier: Monsieur, lui dit-il, vous +me raconterez ce soir votre histoire, n'est-ce pas? car il y a +quelque lâche machination cachée là-dessous. On ne déporte à +Cayenne que les infâmes, et vous ne pouvez être un infâme, étant +si brave! + + +Chapitre IV +Six mois après les événements que nous venons de raconter, et dans +les premiers jours du printemps de 1778, une chaise de poste, dont +les roues et les caisses couvertes de poussière et de boue +attestaient la longue route qu'elle venait de faire, s'acheminait +lentement, quoique attelée de deux vigoureux chevaux, sur la route +de Vannes à Auray. + +Le voyageur qu'elle conduisait, et qui était rudement secoué dans +les ornières d'un chemin vicinal, était notre ancienne +connaissance, le jeune comte Emmanuel, que nous avons vu ouvrir la +scène sur la jetée de Port-Louis. Il arrivait de Paris en toute +hâte et regagnait l'ancien château de sa famille, sur laquelle le +moment est venu de donner quelques détails plus précis et plus +circonstanciés. + +Le comte Emmanuel d'Auray était d'une des plus anciennes maisons +de la Bretagne. Un de ses aïeux avait suivi saint Louis en Terre- +Sainte, et, depuis ce temps, le nom dont il était le dernier +héritier s'était constamment mêlé, dans ses victoires et dans ses +défaites, à l'histoire de notre monarchie: le marquis d'Auray, son +père, chevalier de Saint-Louis, commandeur de Saint-Michel et +grand-croix de l'ordre du Saint-Esprit, jouissait, à la cour du +roi Louis XV, où il occupait le grade de maître de camp, de la +haute position que lui avaient faite sa naissance, sa fortune et +son mérite personnel. Cette position s'était encore augmentée, +comme influence, de son mariage avec mademoiselle de Sablé, qui ne +lui cédait en rien sous le rapport de la famille et du crédit; de +sorte qu'une brillante carrière était ouverte à l'ambition des +jeunes époux, lorsque après cinq ans de mariage le bruit se +répandit tout à coup à la cour que le marquis d'Auray était devenu +fou pendant un voyage dans ses terres. + +On fut longtemps sans croire à cette nouvelle: enfin l'hiver +arriva sans que lui ni sa femme reparussent à Versailles. Un an +encore sa charge resta vacante, car le roi, espérant toujours +qu'il reprendrait sa raison, refusait d'en disposer; mais un +second hiver se passa sans que la marquise même revînt faire sa +cour à la reine. On oublie vite en France; l'absence est une +maladie de langueur à laquelle les plus grands noms succombent +dans un espace plus ou moins long. Le linceul de l'indifférence +s'étendit peu à peu sur cette famille, renfermée dans son vieux +château comme dans une tombe, et dont on n'entendait retentir la +voix ni pour solliciter ni pour se plaindre. Les généalogistes +seulement avaient enregistré la naissance d'un fils et d'une +fille; aucun autre enfant ne naquit de la suite de cette union; +les d'Auray continuèrent donc de figurer de nom parmi la noblesse +de France mais ne s'étant mêlés depuis vingt ans ni aux intrigues +d'alcôve ni aux affaires politiques, n'ayant pris parti ni pour la +Pompadour ni pour la Dubarry, n'ayant marqué ni dans les victoires +du maréchal de Broglie ni dans les défaites du comte de Clermont, +n'ayant plus enfin son écho, ils avaient été personnellement tout +à fait oubliés. + +Cependant le vieux nom des seigneurs d'Auray avait été prononcé +deux fois à la cour, mais sans retentissement aucun: la première, +lorsque le jeune comte Emmanuel avait été reçu, en 1769, au nombre +des pages de Sa Majesté Louis XV; la seconde, lorsqu'il était, en +sortant de pagerie, entré dans les mousquetaires du jeune roi +Louis XVI. Il avait connu un baron de Lectoure, quelque peu parent +de monsieur de Maurepas, qui lui voulait du bien et qui jouissait +d'une assez grande influence sur le ministre. Emmanuel avait été +présenté chez ce vieux courtisan, qui, ayant appris que le comte +d'Auray avait une soeur, laissa tomber un jour quelques mots sur +la possibilité d'une union entre les deux familles. Emmanuel, +jeune, plein d'ambition, ennuyé de se débattre derrière le voile +qui recouvrait son nom, avait vu dans ce mariage un moyen de +reprendre à la cour la position que son père avait occupée sous le +feu roi, et en avait saisi la première ouverture avec +empressement. Monsieur de Lectoure, de son côté, sous prétexte de +resserrer par la fraternité les liens qui l'unissaient déjà au +jeune comte, y avait mis une instance d'autant plus flatteuse pour +Emmanuel, que l'homme qui demandait la main de sa soeur ne l'avait +jamais vue. La marquise d'Auray, de son côté, avait adopté avec +joie cette combinaison qui rouvrait à son fils le chemin de la +faveur, de sorte que le mariage était arrêté, sinon entre les deux +jeunes gens, du moins entre les deux familles, et qu'Emmanuel, +précédant le fiancé de trois ou quatre jours seulement, venait +annoncer à sa mère que tout était terminé selon son désir. Quant à +Marguerite, la future épouse, on s'était contenté de lui faire +part de la résolution prise, sans lui demander son consentement, +et à peu près comme on signifie au coupable le jugement qui le +condamne à mort. + +C'était donc bercé des rêves brillants de son élévation future, et +caressant dans son esprit les projets d'ambition les plus élevés, +que le jeune comte Emmanuel rentra au sombre château de sa +famille, dont les tourelles féodales, les murailles noires, les +cours herbeuses formaient un contraste si tranché avec les +espérances dorées qu'il renfermait pour lui. Ce château était à +une lieue et demie de toute habitation. Une de ses façades +dominait cette partie de l'Océan à laquelle ses vagues, +éternellement battues par la tempête, ont fait donner le nom de la +mer Sauvage. L'autre s'étendait sur un parc immense, qui, +abandonné depuis vingt ans aux caprices de sa végétation, était +devenu une véritable forêt. Quant aux appartements, ils étaient +restés continuellement fermés, à l'exception de ceux habités par +la famille; et leur ameublement, renouvelé sous Louis XIV, avait +conservé, grâce aux soins d'un nombreux domestique, un aspect +riche et aristocratique que commençaient à perdre les meubles +modernes, plus élégants, mais aussi moins grandioses, qui +sortaient des ateliers de Boulle, le tapissier breveté de la cour. + +Ce fut dans une de ces chambres aux grandes moulures, à la +cheminée sculptée et au plafond à fresque, que le comte Emmanuel +entra en descendant de voiture, si pressé d'apprendre à sa mère +les heureuses nouvelles qu'il apportait, que, sans prendre le +temps de changer d'habits, il jeta sur une table son chapeau, ses +gants, ses pistolets de voyage, et ordonna à un vieux domestique +d'aller prévenir la marquise de son arrivée, et de lui demander sa +volonté pour qu'il se présentât chez elle ou qu'il l'attendit dans +sa chambre; car tel était dans cette vieille famille le respect +des parents, que le fils, après une absence de cinq mois, n'osait +pas se présenter devant sa mère sans consulter auparavant sa +convenance. Quant au marquis d'Auray, à peine ses enfants se +rappelaient l'avoir vu deux ou trois fois, et presque à la +dérobée, car sa folie était, disait-on, de celles que certains +objets irritent, et on les avait toujours éloignés de lui avec le +plus grand soin. + +La marquise seule, modèle au reste des vertus conjugales, était +restée auprès de lui, rendant au pauvre insensé, non seulement les +devoirs d'une femme, mais les services d'un domestique. Aussi son +nom était-il révéré dans les villages environnants à l'égal de +celui des saintes à qui leur dévouement sur la terre a conquis une +place dans le ciel. + +Un instant après, le vieux serviteur rentra, annonçant que madame +la marquise d'Auray préférait descendre elle-même, et priait +monsieur le comte de l'attendre dans l'appartement où il se +trouvait. + +Presque aussitôt la porte du fond s'ouvrit, et la mère d'Emmanuel +parut. C'était une femme de quarante à quarante-cinq ans, grande +et pâle, mais encore belle, dont la figure calme, sévère et +triste, avait une singulière expression de hauteur, de puissance +et de commandement. Elle était vêtue du costume des veuves, adopté +en 1760, car depuis l'époque où son mari avait perdu la raison, +elle n'avait pas quitté ses robes de deuil. Ces longs vêtements +noirs donnaient à sa démarche, lente et froide comme celle d'une +ombre, quelque chose de solennel qui répandait sur tout ce qui +entourait cette femme singulière un sentiment de crainte que +l'amour filial lui-même n'avait jamais vaincu chez ses enfants. +Aussi, à son aspect, Emmanuel tressaillit comme à une apparition +inattendue, et se levant aussitôt, il fit trois pas au devant +d'elle, mit respectueusement un genou en terre, et baisa en +s'inclinant la main qu'elle lui présentait. + +-- Levez-vous, monsieur, lui dit la marquise, je suis heureuse de +vous revoir. + +Et elle prononça ces paroles d'un son de voix aussi peu ému que si +son fils, qui était absent depuis cinq mois, l'eût quittée la +veille seulement. Emmanuel obéit, conduisit sa mère à un grand +fauteuil où elle s'assit, et il resta debout devant elle. + +-- J'ai reçu votre lettre, comte, lui dit-elle, et je vous fais +mes compliments sur votre habileté. Vous me paraissez né pour la +diplomatie, plus encore que pour la guerre, et vous devriez prier +le baron de Lectoure de solliciter pour vous une ambassade à la +place d'un régiment. + +-- Lectoure est prêt à solliciter tout ce que nous désirerons, +madame, et, qui plus est, il obtiendra tout ce que nous +solliciterons, tant son pouvoir est grand sur monsieur de +Maurepas, et tant il est amoureux de ma soeur. + +-- Amoureux d'une femme qu'il n'a pas vue? + +-- Lectoure est un gentilhomme de sens, madame, et le portrait que +je lui fais de Marguerite, peut-être aussi les renseignements +qu'il a pris sur notre fortune, lui ont inspiré le désir le plus +vif de devenir votre fils et de m'appeler son frère. Aussi est-ce +lui qui a insisté pour que toutes les cérémonies préliminaires se +fissent en son absence. Vous avez ordonné la publication des bans, +madame? + +-- Oui. + +-- Après-demain donc nous pourrons signer le contrat? + +-- Avec l'aide de Dieu, tout sera prêt. + +-- Merci, madame. + +-- Mais, dites-moi, continua la marquise en s'appuyant sur le bras +de son fauteuil et se penchant vers Emmanuel, ne vous a-t-il pas +fait des questions sur ce jeune homme contre lequel il a obtenu du +ministre un ordre d'exportation? + +-- Aucune, ma mère. Ces services sont de ceux que l'on demande +sans explication et qu'on accorde de confiance; et il est convenu +d'avance, entre gens qui savent vivre, qu'ils seront aussitôt +oubliés que rendus. + +-- Donc il ne sait rien? + +-- Non, mais sût-il tout... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, madame, je le crois assez philosophe pour que cette +découverte n'influât en rien sur sa détermination. + +-- Je m'en doutais; il est ruiné, répondit la marquise avec une +indicible expression de mépris et comme si elle se parlait à elle +même. + +-- Mais cela fût-il, madame, dit avec inquiétude Emmanuel, votre +détermination resterait la même, je l'espère? + +-- Ne sommes-nous pas assez riches pour lui refaire une fortune +s'il nous refait une position? + +-- Il n'y a donc que ma soeur... + +-- Doutez-vous qu'elle obéisse quand j'ordonnerai? + +-- Croyez-vous donc qu'elle ait oublié Lusignan? + +-- Depuis six mois, du moins, elle n'a pas osé s'en souvenir +devant moi. + +-- Songez, ma mère, continua Emmanuel, que ce mariage est le seul +moyen de relever notre famille; car je ne dois pas vous cacher une +chose: mon père, malade depuis quinze ans, et depuis quinze ans +éloigné de la cour, a été complètement oublié du vieux roi à sa +mort et du jeune roi à son avènement au trône. Vos soins si +vertueux pour le marquis ne vous ont pas permis de le quitter un +instant depuis l'heure qui l'a privé de la raison; vos vertus, +madame, ont été de celles que Dieu voit et récompense, mais que le +monde ignore; et tandis que vous accomplissez, dans ce vieux +château perdu au fond de la Bretagne, cette mission sainte et +consolatrice que, dans votre sévérité, vous appelez un devoir, vos +anciens amis disparaissent morts ou oublieux; si bien, madame +(cela est dur à dire, lorsque comme nous on compte six cents ans +d'illustration!), que lorsque j'ai reparu à la cour, à peine si +notre nom, le nom de la famille d'Auray, était connu de Leurs +Majestés autrement que comme un souvenir historique. + +-- Oui, la mémoire des rois est courte, je le sais, murmura la +marquise; mais presque aussitôt, et comme se reprochant ce +blasphème: j'espère, continua-t-elle, que la bénédiction de Dieu +se répand toujours sur Leurs Majestés et sur la France. + +-- Eh! qui pourrait porter atteinte à leur bonheur? répondit +Emmanuel avec cette confiance parfaite dans l'avenir, qui était à +cette époque l'un des caractères distinctifs de cette folle et +insoucieuse noblesse. Louis XVI, jeune et bon, Marie-Antoinette, +jeune et belle, sont aimés tous deux d'un peuple brave et loyal. +Le sort les a placés, Dieu merci hors d'atteinte de toute +infortune. + +-- Personne, mon fils, répondit la marquise en secouant la tête, +n'est placé, croyez-moi, au dessus des erreurs et des faiblesses +humaines. + +Nul coeur, si maître de lui qu'il se croie, ni si ferme qu'il +soit, n'est à l'abri des passions. Et aucune tête, fut-elle +couronnée, ne peut répondre qu'elle ne blanchisse, même dans une +nuit. Son peuple est brave et loyal, dites-vous? La marquise se +leva, s'avança lentement vers la fenêtre, et étendit d'un geste +solennel la main du côté de l'Océan. + +-- Voyez cette mer; elle est calme et paisible, et cependant +demain, cette nuit, dans une heure peut-être, le souffle de +l'ouragan nous apportera les cris de détresse des malheureux +qu'elle engloutira. + +Quoique je sois éloignée du monde, d'étranges bruits arrivent +parfois à mon oreille, portés comme par des esprits invisibles et +prophétiques. + +N'existe-t-il pas une secte philosophique qui a entraîné dans ses +erreurs quelques hommes de nom? Ne parle-t-on pas d'un monde +entier qui se détache de la mère patrie, et dont les enfants +refusent de reconnaître leur père? N'est-il pas un peuple qui +s'intitule nation? + +N'ai-je pas entendu dire que des gens de race avaient traversé +l'Océan pour offrir à des révoltés des épées que leurs ancêtres +avaient l'habitude de ne tirer qu'à la voix de leurs souverains +légitimes; et ne m'a-t-on pas dit encore, ou bien n'est-ce qu'un +rêve de ma solitude, que le roi Louis XVI et la reine Marie- +Antoinette elle-même, oubliant que les souverains sont une famille +de frères, avaient autorisé ces migrations armées et donné des +lettres de marque à je ne sais quel pirate? + +-- Tout cela est vrai, dit Emmanuel étonné. + +-- Dieu veille donc sur Leurs Majestés le roi et la reine de +France! reprit la marquise en se retirant lentement et en laissant +Emmanuel si stupéfait de ces prévisions douloureuses, qu'il la vit +sortir de l'appartement sans lui adresser une parole pour qu'elle +demeurât, ni sans faire un geste pour la retenir. + +Emmanuel resta d'abord sérieux et pensif, couvert qu'il était, +pour ainsi dire, de l'ombre projetée sur lui par le deuil de sa +mère; mais bientôt son caractère insoucieux reprit le dessus, et, +comme pour changer d'idées en changeant d'horizon, il quitta la +fenêtre qui donnait sur la mer et alla s'appuyer à celle qui +s'ouvrait sur la campagne, et de laquelle on découvrait toute la +plaine qui s'étend d'Auray à Vannes. À peine y était-il depuis +quelques minutes qu'il aperçut deux cavaliers qui suivaient la +même route qu'il venait de faire, et paraissaient s'acheminer vers +le château. Il ne put d'abord arrêter aucune opinion sur eux à +cause de la distance. Mais, à mesure qu'ils approchaient, il +distingua un maître et son domestique. Le premier, vêtu à la +manière des jeunes élégants de cette époque, c'est-à-dire d'une +petite redingote verte à brandebourgs d'or, d'une culotte de +tricot blanc et de bottes à revers, coiffé d'un chapeau rond à +large ganse, et portant ses cheveux noués par un flot de rubans, +montait un cheval anglais de la plus grande beauté et du plus +grand prix, qu'il manoeuvrait avec la grâce d'un homme qui a fait +de l'équitation une étude approfondie. Il était suivi, à quelque +distance, par son valet, dont la livrée aristocratique était en +harmonie parfaite avec l'air de seigneurie de celui auquel il +appartenait. + +Emmanuel crut un instant, en les voyant se diriger si directement +vers le château, que c'était le baron de Lectoure, qui, ayant +avancé son voyage, venait le surprendre lui-même à son débotté; +mais bientôt il reconnut son erreur, et, quoiqu'il lui semblât que +ce n'était pas la première fois qu'il voyait ce cavalier, il lui +fut impossible de se rappeler en quel lieu et en quelles +circonstances il l'avait rencontré. Tandis qu'il cherchait dans sa +mémoire à quel événement de sa vie se rattachait le souvenir vague +de cet homme, les nouveaux arrivants disparurent derrière l'angle +d'un mur. + +Cinq minutes après, Emmanuel entendit les pas de leurs chevaux +dans la cour, et presque aussitôt la porte s'ouvrit, et un +domestique annonça: + +Monsieur Paul! + + +Chapitre V +Le nom, comme l'aspect de celui qu'on annonçait, éveillait à son +tour dans la mémoire d'Emmanuel un souvenir confus auquel il +n'avait pu encore rapporter ni date ni événement, lorsque celui +que précédait le domestique apparut à la porte de l'appartement +opposée à celle par laquelle était sortie la marquise. Quoique le +moment fût inopportun pour une visite, et que le jeune comte, +préoccupé de ses projets d'avenir, eût préféré les mûrir dans sa +tête que les enfermer dans son coeur, il fut forcé, par ces +obligations de convenance si sévères à cette époque entre gens +comme il faut, de recevoir le nouveau venu, dont les manières au +reste annonçaient un homme du monde, avec courtoisie et +distinction. Après les saluts d'usage, Emmanuel fit signe à +l'inconnu de prendre un fauteuil; l'inconnu s'inclina à son tour +et s'assit, puis la conversation s'engagea par un lieu commun de +politesse. + +-- Je suis enchanté de vous rencontrer, monsieur le comte, dit le +nouveau venu. + +-- Le hasard m'a favorisé, monsieur, dit Emmanuel: une heure plus +tôt vous ne me trouviez pas; j'arrive de Paris. + +-- Je le sais, monsieur le comte, car nous venons de faire le même +chemin; je suis parti une heure après vous, et j'ai eu tout le +long de la route de vos nouvelles par les postillons qui avaient +eu l'honneur de vous conduire. + +-- Puis-je savoir, monsieur, répondit Emmanuel avec un accent dans +lequel commençait à percer un certain mécontentement, à quelle +circonstance je dois l'intérêt que vous paraissez prendre à ma +personne? + +-- Cet intérêt est naturel entre anciennes connaissances, et peut- +être aurais-je un droit de me plaindre qui ne soit pas réciproque. + +En effet, monsieur, je crois vous avoir déjà rencontré quelque +part, cependant mes souvenirs ne me servent que confusément. Soyez +assez bon pour les aider. + +-- Si ce que vous me dites est vrai, monsieur le comte, votre +mémoire est effectivement assez fugitive, car, depuis six mois, +c'est la troisième fois que j'ai l'honneur d'échanger mes +compliments contre les vôtres. + +-- Dussé-je m'exposer à un nouveau reproche, monsieur, je suis +forcé d'avouer que je reste dans la même indécision à votre égard. + +Veuillez donc, je vous prie, préciser les époques par des dates ou +par des événements, et me rappeler dans quelles circonstances +j'eus l'honneur de vous voir pour la première fois. + +-- La première fois, monsieur le comte, ce fut sur les grèves de +Port-Louis que j'eus l'honneur de vous rencontrer. Vous désiriez, +sur certaine frégate, des renseignements que je fus assez heureux +de pouvoir vous transmettre. Je crois même que je vous accompagnai +à bord. Cette fois, j'étais en costume d'enseigne de vaisseau de +la marine royale, et vous en uniforme de mousquetaire. + +-- En effet, je me le rappelle, monsieur, et je fus même obligé de +quitter le vaisseau sans vous adresser les remerciements que je +vous devais. + +-- Vous êtes dans l'erreur, monsieur le comte, ces remerciements, +je les ai reçus à notre seconde entrevue. + +-- Où cela? + +-- À bord du vaisseau même où je vous avais conduit, dans la +cabine. + +Cette fois, je portais l'uniforme de capitaine de bâtiment: habit +bleu, veste et culotte rouge, bas gris, chapeau à trois cornes, et +cheveux roulés. Seulement le capitaine paraissait de trente ans +plus âgé que l'enseigne, et ce n'était pas sans intention que je +m'étais vieilli ainsi, car peut-être n'eussiez-vous pas confié à +un jeune homme un secret de l'importance de celui que vous me +communiquâtes alors. + +-- Ce que vous me rappelez là est incroyable, monsieur, et +cependant quelque chose me dit que c'est la vérité. Oui, oui, je +me rappelle que dans l'ombre où vous vous teniez caché, je vis +briller des yeux pareils aux vôtres. Je ne les ai point oubliés. +Mais cette fois, me dites-vous, est l'avant-dernière fois que +j'eus l'honneur de vous voir. + +Continuez, monsieur, d'aider mes souvenirs, je vous prie car je ne +me rappelle pas quelle fut la dernière. + +-- La dernière, monsieur le comte, ce fut il y a huit jours. + +... à Paris... à un assaut chez Saint-Georges, rue Chantereine. +Vous vous rappelez, n'est-ce pas, un gentilhomme anglais; des +cheveux roux dont la poudre dissimulait à peine la couleur +tranchée, un habit rouge, un pantalon collant. J'eus même +l'honneur de faire des armes avec vous, monsieur le comte, et je +fus assez heureux pour vous boutonner trois fois, sans que, de +votre côté, vous ayez eu la chance de me toucher une seule. + +Cette fois, je m'appelais Jones. + +-- C'est étrange! c'était bien le même regard, mais ce ne pouvait +être le même homme. + +-- C'est que Dieu, répondit Paul, a voulu que le regard fût la +seule chose qu'on ne pût déguiser: voilà pourquoi il a mis dans +chaque regard une étincelle de sa flamme. Eh bien! cet aspirant, +ce capitaine, cet Anglais, c'était moi. + +-- Et aujourd'hui, monsieur, qu'êtes-vous, s'il vous plaît? car +avec un homme qui sait aussi parfaitement se déguiser, la +question, vous en conviendrez, n'est pas tout à fait inutile. + +-- Aujourd'hui, monsieur le comte, vous le voyez, je n'ai aucun +motif de me cacher: aussi je viens à vous avec le costume simple +et négligé que portent les jeunes seigneurs lorsqu'ils se visitent +entre eux, en voisin de campagne. Aujourd'hui je suis ce qu'il +vous plaira de reconnaître en moi: Français, Anglais, Espagnol, +Américain même. + +Dans lequel de ces idiomes vous plaît-il que nous continuions +l'entretien? + +-- Quoique quelques-unes de ces langues me soient aussi familières +qu'à vous, monsieur, je préfère la langue française: c'est la +langue des explications brèves et concises. + +-- Soit, monsieur le comte, répondit Paul avec une expression +profonde de mélancolie; le français est aussi la langue que je +préfère; j'ai vu le jour sur la terre de France, car le soleil de +France est le premier qui ait réjoui mes yeux; et quoique bien +souvent j'aie vu des terres plus fertiles et un soleil plus +brillant, il n'y a jamais eu pour moi qu'une terre et qu'un +soleil: c'est le soleil et la terre de France! + +-- Votre enthousiasme national, interrompit Emmanuel avec ironie, +vous fait oublier, monsieur, le sujet auquel je dois l'honneur de +votre visite. + +-- Vous avez raison, monsieur le comte, et j'y reviens. Il y a six +mois donc que, vous promenant sur la grève de Port-Louis, vous +vîtes dans le havre extérieur une frégate à la carène étroite, aux +mâtereaux élancés, et vous vous dites: -- Il faut que le capitaine +de ce bâtiment ait des motifs à lui seul connus pour porter tant +de toile et si peu de bois. De là naquit dans votre esprit l'idée +que j'étais un flibustier, un pirate, un corsaire, que sais-je? + +-- M'étais-je donc trompé? + +-- Je crois vous avoir exprimé déjà mon admiration, monsieur, +répondit Paul avec un léger accent de raillerie, pour la +perspicacité avec laquelle vous pénétrez du premier coup d'oeil au +fond des hommes et des choses. + +-- Trêve de compliments, monsieur, venons au fait. + +-- Dans cette persuasion, vous vous fîtes donc conduire à bord par +certain enseigne, et vous trouvâtes dans la cabine d'un certain +capitaine. + +Vous étiez porteur d'une lettre du ministre de la marine qui +ordonnait à tout officier au long cours, requis par vous, et dont +le bâtiment sous pavillon français serait en partance pour le +golfe du Mexique, de conduire à Cayenne le nommé Lusignan, +coupable de crime d'État. + +-- C'est vrai. + +-- J'obéis à cet ordre, car j'ignorais alors que ce grand coupable +que l'on déportait n'avait commis d'autre crime que d'avoir été +l'amant de votre soeur. + +-- Monsieur! s'écria Emmanuel en se levant tout debout. + +-- Voilà de beaux pistolets, comte, continua négligemment Paul en +jouant avec les armes qu'en descendant de voiture le comte d'Auray +avait jetées sur la table. + +-- Et qui sont tout chargés, monsieur, répondit Emmanuel avec un +accent auquel il n'y avait pas à se méprendre. + +-- Portent-ils justes? continua Paul avec une indifférence +affectée. + +-- C'est une chose dont vous êtes le maître de vous assurer, +monsieur, répondit Emmanuel, si vous voulez faire avec moi un tour +dans le parc. + +-- Il est inutile de sortir pour cela, monsieur le comte, dit Paul +sans paraître comprendre la proposition d'Emmanuel dans le sens +provocateur qu'il avait voulu lui donner. Voici un but tout placé +et à une portée convenable. + +À ces mots le capitaine arma le pistolet et le dirigea par la +fenêtre ouverte vers la cime d'un petit arbre. Un chardonneret se +balançait sur la branche la plus élevée, faisant entendre son +chant joyeux et perçant; le coup partit, et le pauvre oiseau, +coupé en deux, tomba au pied de l'arbre. Paul reposa froidement le +pistolet sur la table. + +-- Vous aviez raison, monsieur le comte, lui dit-il, ce sont de +bonnes armes, et je vous conseille de ne pas vous en défaire. + +-- Vous venez de m'en donner une étrange preuve, monsieur, +répondit Emmanuel, et je suis forcé d'avouer que vous avez la main +sûre. + +-- Que voulez-vous, comte, reprit Paul avec cet accent +mélancolique qui lui était particulier, pendant ces longs jours de +calme, lorsque aucun souffle de vent ne passe sur ce miroir de +Dieu qu'on appelle l'Océan, nous autres marins, nous sommes forcés +de chercher des distractions qui viennent au-devant de vous sur la +terre. + +Alors nous exerçons notre adresse sur les goélands qui se bercent +mollement au sommet d'une vague; sur les margats qui se +précipitent du ciel pour saisir à la surface de l'eau les poissons +imprudents qui y montent, et sur les hirondelles fatiguées d'un +long voyage qui se posent au sommet de nos vergues. Voilà, +monsieur le comte, comment nous arrivons à une certaine force dans +des exercices qui paraissent d'abord si étrangers à notre +profession. + +-- Continuez, monsieur, et si la chose est possible, revenons à +notre sujet. + +-- C'était un bon et brave jeune homme que ce Lusignan! Il me +raconta son histoire; comment, fils d'un ancien ami de votre père, +mort sans fortune, il avait été adopté par lui un an ou deux avant +l'accident inconnu qui le priva de sa raison; comment, élevé avec +vous, il vous inspira, dès les premières années, à vous la haine, +à votre soeur l'affection. Il me dit cette longue adolescence +développée dans la même solitude, et comment lui et votre soeur ne +s'apercevaient de leur isolement au milieu du monde que lorsqu'ils +n'étaient point ensemble! Il me raconta tous les détails de leurs +amours juvéniles, et comment, un jour, Marguerite lui dit les +paroles de la jeune fille de Vérone: «Je serai à toi ou à la +tombe.» -- Et elle n'a que trop bien tenu parole! + +-- Oui, n'est-ce pas? Et vous appelez cela de la honte et du +déshonneur, vous autres gens vertueux, quand une pauvre enfant, +perdue par son innocence même, cède à l'âge, à l'entraînement, à +l'amour! Votre mère, que des devoirs éloignaient de sa fille et +rapprochaient de son mari (car je sais les vertus de votre mère, +monsieur, comme je sais les faiblesses de votre soeur; c'est une +femme sévère, plus sévère que ne devait l'être une créature +humaine qui n'a sur les autres que l'avantage de n'avoir jamais +failli), votre mère, dis-je, entendit une nuit des cris mal +étouffés; elle entra dans la chambre de votre soeur, marcha, pâle +et muette, vers son lit, arracha froidement de ses bras un enfant +qui venait de naître, et sortit avec lui, sans adresser un +reproche à sa fille, mais seulement plus pâle et plus muette +encore que lorsqu'elle était entrée. Quant à la pauvre Marguerite, +elle ne poussa pas une plainte, elle ne jeta pas un cri: elle +s'était évanouie en apercevant sa mère. Est-ce cela, monsieur le +comte? suis-je bien informé, et cette terrible histoire est-elle +exacte? + +-- Aucun détail ne vous est inconnu, je dois l'avouer, murmura +Emmanuel atterré. + +-- C'est que ces détails, répondit Paul en ouvrant un +portefeuille, sont tous consignés dans ces lettres de votre soeur, +qu'au moment de prendre la place que vous lui avez faite par votre +crédit au milieu des voleurs et des assassins, Lusignan m'a +remises afin que je les rapportasse à celle qui les avait écrites. + +-- Donnez-les moi donc, monsieur! s'écria Emmanuel en étendant la +main vers le portefeuille, et elles seront fidèlement rendues à +celle qui a eu l'imprudence... + +-- De se plaindre à la seule personne qui l'aimait au monde, +n'est-ce pas? interrompit Paul en retirant à lui les lettres et le +portefeuille. + +Imprudente jeune fille, à qui une mère arrache l'enfant de son +coeur et qui a versé des larmes amères dans le sein du père de son +enfant! + +Imprudente soeur, qui n'ayant pas trouvé contre cette tyrannie +appui dans son frère, a compromis son noble nom en signant du nom +qu'elle porte des lettres qui, aux regards stupides et prévenus du +monde, peuvent... Comment appelez-vous cela, vous autres?... +déshonorer sa famille, n'est-ce pas? + +-- Alors, monsieur, répondit Emmanuel rougissant d'impatience, +puisque vous connaissez si bien la portée terrible de ces papiers, +accomplissez donc la mission dont vous vous êtes chargé en les +remettant soit à moi, soit à ma mère, soit à ma soeur. + +-- C'était d'abord mon intention en débarquant à Lorient, +monsieur; mais voilà dix ou douze jours à peu près qu'en entrant +dans une église... + +-- Dans une église? + +-- Oui, monsieur. + +-- Et pourquoi faire? + +-- Pour prier. + +-- Ah! monsieur le capitaine Paul croit en Dieu! + +-- Si je n'y croyais pas, monsieur le comte, qui donc invoquerais- +je pendant la tempête? + +-- Et dans cette église, enfin?... + +-- Dans cette église, monsieur, j'ai entendu un prêtre annoncer le +prochain mariage de noble demoiselle Marguerite d'Auray avec très +haut et très puissant seigneur le baron de Lectoure. Je m'informai +aussitôt de vous; j'appris que vous étiez à Paris: j'étais forcé +d'y aller moi-même pour rendre compte de ma mission au roi. + +-- Au roi! + +-- Oui, monsieur, au roi Louis XVI, à Sa Majesté... elle-même... +Je partis, me promettant de revenir aussitôt que vous; je vous +rencontrai chez Saint-Georges; j'appris votre départ prochain, +j'arrangeai le mien sur le vôtre, afin que nous arrivassions ici +en même temps à peu près, et... me voilà devant vous, monsieur, +avec une résolution toute différente de celle que j'avais, il y a +trois semaines, en abordant en Bretagne. + +-- Et quelle est cette résolution nouvelle, monsieur? Voyons, car +il faut en finir! + +-- Eh bien! j'ai pensé que, puisque tout le monde, et même sa +mère, oubliait le pauvre orphelin, il fallait que je m'en +souvinsse, moi! Dans la position où vous êtes, monsieur, et avec +le désir que vous avez de vous allier au baron de Lectoure +(lequel, dans votre esprit, est le seul qui puisse réaliser vos +projets d'ambition), ces lettres valent bien cent mille francs, +n'est-ce pas? et c'est une bien légère brèche faite aux deux cent +mille livres de rente qui composent votre fortune. + +-- Mais qui me prouvera que ces cent mille francs... + +-- Vous avez raison, monsieur; aussi est-ce en échange d'un +contrat de rente au nom du jeune Hector de Lusignan que je +remettrai ces lettres. + +-- Et ce sera tout, monsieur? + +-- Je vous demanderai encore l'abandon de l'enfant, que je ferai +élever, grâce à sa petite fortune, loin de la mère qui l'a oublié, +et loin du père que vous avez fait bannir. + +-- C'est bien, monsieur. Si j'avais su que c'était pour une si +faible somme et un si mince intérêt que vous étiez venu, je +n'aurais pas pris une si grande inquiétude. Cependant vous +permettrez que j'en parle à ma mère. + +-- Monsieur le comte? dit un domestique ouvrant la porte. + +-- Je n'y suis pour personne; laissez-moi, répondit Emmanuel avec +impatience. + +-- C'est la soeur de monsieur le comte qui demande à le voir. + +-- Qu'elle revienne plus tard. + +-- C'est à l'instant même qu'elle désire... + +-- Ne vous gênez pas pour moi, interrompit Paul. + +-- Mais ma soeur ne peut vous voir, monsieur. Vous comprenez qu'il +est important que ma soeur ne vous voie pas. + +-- À merveille! mais comme il est important aussi que je ne quitte +pas ce château sans avoir terminé l'affaire qui m'y amène, +permettez que j'entre dans ce cabinet. + +-- Parfaitement, monsieur, dit Emmanuel ouvrant lui-même la porte. + +Mais hâtez-vous, je vous prie. + +Paul entra dans le cabinet. Emmanuel referma vivement la porte sur +lui, et à peine la porte était-elle refermée, que Marguerite +parut. + + +Chapitre VI +Marguerite d'Auray, dont nos lecteurs ont appris l'histoire en +assistant à la conversation du capitaine et du comte Emmanuel, +était une de ces beautés frêles et pâles qui portent empreint sur +toute leur personne le cachet aristocratique de leur naissance. Au +premier coup d'oeil on devinait tout ce qu'il y avait de race dans +la souplesse moelleuse de sa taille, dans la blancheur mate de sa +peau, et dans le modelé de ses mains effilées, aux ongles roses; +et transparent. Il était évident que ses pieds, si petits que tous +deux eussent tenu dans la trace d'un pas de femme ordinaire, +n'avaient jamais marché que sur les tapis d'un salon ou sur la +pelouse fleurie d'un parc. Il y avait dans sa démarche, si +gracieuse qu'elle fût, quelque chose de hautain et de fier qui +rappelait le portrait de famille; enfin l'on sentait que son âme, +capable de tous les sacrifices inspirés, pouvait devenir rebelle à +toutes les tyrannies imposées; que le dévouement était dans son +coeur une vertu instinctive, tandis que l'obéissance n'était dans +son esprit qu'un devoir d'éducation: de sorte que le vent d'orage +qui soufflait sur elle la courbait comme un lis et non comme un +roseau. + +Cependant, lorsqu'elle parut à la porte, ses traits offraient +l'expression d'un découragement si complet, ses joues avaient +conservé la trace de larmes si brûlantes, tout son corps pliait +sous le poids d'un malheur si désespéré, qu'Emmanuel comprit +qu'elle avait dû rassembler toutes ses forces pour conserver +l'apparence du calme. En l'apercevant elle fit un effort sur elle- +même, et une réaction visible s'opéra: ce fut donc avec une +certaine fermeté nerveuse qu'elle s'approcha du fauteuil où il +était assis. Puis, voyant que la figure de son frère conservait +l'expression d'impatience qu'elle avait prise lorsqu'il avait été +interrompu, elle s'arrêta, et ces deux enfants de la même mère, à +qui la société n'avait pas encore fait des droits pareils, se +regardèrent comme des étrangers, l'un avec les yeux de l'ambition, +l'autre avec ceux de la crainte. Peu à peu, toutefois, Marguerite +reprit courage. + +-- Enfin vous voilà, Emmanuel, lui dit-elle; j'attendais votre +retour comme l'aveugle attend la lumière. Et, cependant, à la +manière dont vous accueillez votre soeur, il est facile de voir +qu'elle a eu tort de compter sur vous. + +-- Si ma soeur est redevenue ce qu'elle aurait toujours dû être, +répondit Emmanuel, c'est-à-dire fille soumise et respectueuse, +elle aura, pendant mon absence, compris ce qu'exigeaient d'elle +son rang et sa position; elle aura oublié les événements passés +comme des choses qui ne devaient pas arriver, et que, par +conséquent, elle ne doit pas se rappeler, et elle se sera préparée +au nouvel avenir qui s'ouvre devant elle. Si c'est ainsi qu'elle +se présente à moi, mes bras lui sont ouverts, et ma soeur est +toujours ma soeur. + +-- Écoutez bien mes paroles, répondit Marguerite, et prenez-les +surtout comme une justification pour moi, et non comme un reproche +contre les autres. Si ma mère (Dieu me garde de l'accuser, car de +saints devoirs l'éloignaient de nous), si ma mère, dis-je, avait +été pour moi ce que sont toutes les mères, je lui eusse +constamment ouvert mon coeur comme un livre. Aux premiers mots +qu'y eût tracés une main étrangère elle m'eût prévenue du danger, +et je l'eusse fui. Si j'avais été élevée au milieu du monde, au +lieu d'avoir grandi comme une pauvre fleur sauvage à l'ombre de ce +vieux château, j'aurais connu dès mon enfance ce rang et cette +position que vous me rappelez aujourd'hui, et je ne me serais +probablement pas écartée des convenances qu'ils prescrivent et des +devoirs qu'ils imposent. Enfin si, jetée au milieu de ces femmes +du monde à l'esprit enjoué, au coeur frivole, que je vous ai +souvent entendu vanter, mais que je ne connais pas, j'avais commis +les mêmes fautes que j'ai commises par amour, oui, je le +comprends, j'aurais pu oublier le passé, semer à sa surface de +nouveaux souvenirs, comme on plante des fleurs sur une tombe; +puis, oubliant la place où elles étaient nées, me faire avec ces +fleurs un bouquet de bal et une couronne de fiancée. Mais +malheureusement il n'en est point ainsi, Emmanuel. On m'a dit de +prendre garde lorsqu'il n'était plus temps d'éviter le danger; on +m'a rappelé mon rang et ma position lorsque j'en étais déjà +déchue, et l'on vient demander à mon coeur de se tourner vers les +joies de l'avenir lorsqu'il est abîmé dans les larmes du passé. + +-- Et la conclusion de tout ceci? dit amèrement Emmanuel. + +-- La conclusion, dit Marguerite, c'est toi seul, Emmanuel, qui +peux la faire, sinon heureuse, du moins loyale. Je n'ai point de +recours en mon père, hélas! je ne sais pas même s'il reconnaîtrait +sa fille. Je n'ai pas d'espérance en ma mère: son seul regard me +glace, sa seule parole me tue. Il n'y avait donc que toi que je +pusse venir trouver, et à qui je pusse dire: -- Mon frère, tu es +le chef de la maison, c'est à toi maintenant que chacun de nous +répond de son honneur. J'ai failli par ignorance, et j'ai été +punie de ma faute comme d'un crime; n'est-ce pas assez? + +-- Après, après? murmura Emmanuel avec impatience; voyons, que +demandes-tu? + +-- Je demande, mon frère, puisque toute union a été jugée +impossible avec celui-là à qui seule je pouvais m'unir, je demande +qu'on mesure le supplice à mes forces. Ma mère (Dieu lui +pardonne!) m'a enlevé mon enfant comme si jamais elle n'avait été +mère! et mon enfant sera élevé loin de moi dans l'oubli et +l'obscurité. Toi, Emmanuel, tu t'es chargé du père, comme ma mère +s'était chargée de l'enfant, et tu as été plus cruel pour lui +qu'il n'appartenait, je ne dirai pas à un homme de l'être envers +un homme, mais à un juge envers un coupable. + +Quant à moi, voilà que, tous deux réunis, vous voulez m'imposer un +martyre plus douloureux encore que celui qui conduit au ciel. Eh +bien! Je demande, Emmanuel, au nom de notre enfance écoulée dans +le même berceau, de notre jeunesse abritée sous le même toit, au +nom du titre de frère et de soeur que la nature nous a donné et +que nous portons, je demande qu'un couvent s'ouvre pour moi et se +referme sur moi; et dans ce couvent, Emmanuel, je te le jure, +chaque jour, agenouillée devant Dieu, le front contre la pierre, +courbée sous ma faute, je demanderai au Seigneur, pour toute +récompense de mes larmes, pour mon père la raison, pour ma mère le +bonheur, et pour toi, Emmanuel, les honneurs, la gloire, la +fortune. Je te le jure, voilà ce que je ferai. + +-- Oui, et l'on dira de par le monde que j'avais une soeur que +j'ai sacrifiée à ma fortune, et dont j'ai hérité pendant qu'elle +vivait encore! Allons donc! tu es folle! + +-- Écoute, Emmanuel, dit Marguerite s'appuyant au dossier de la +chaise qui se trouvait près d'elle. + +-- Eh bien? répondit Emmanuel. + +-- Lorsque tu as donné une parole, tu la tiens, n'est-ce pas? + +-- Je suis gentilhomme. + +-- Eh bien! regarde ce bracelet... + +-- Je le vois à merveille; après? + +-- Il est fermé par une clef; la clef qui l'ouvre est à une bague, +et cette bague, je l'ai donnée avec ma parole que je ne me +croirais dégagée de ma promesse que lorsqu'elle me serait +rapportée et remise. + +-- Et celui qui en a la clef? + +Grâce à toi et à ma mère, Emmanuel, il est trop loin d'ici pour +que nous la lui fassions redemander: il est à Cayenne. + +-- Je ne te donne pas deux mois de mariage, répondit Emmanuel avec +un sourire d'ironie, pour que ce bracelet te gêne au point que tu +sois la première à vouloir t'en débarrasser. + +-- Je croyais t'avoir dit qu'il était scellé à mon bras. + +-- Tu sais ce qu'on fait quand on a perdu une clef et qu'on ne +peut rentrer chez soi? on envoie chercher le serrurier. + +-- Eh bien! pour moi, Emmanuel, répondit Marguerite en élevant la +voix et en étendant le bras avec un geste ferme et solennel, ce +sera le bourreau qu'on enverra chercher, car on coupera cette main +avant que je ne la donne à un autre. + +-- Silence! silence! dit Emmanuel en se levant, et en regardant +avec inquiétude vers la porte du cabinet. + +-- Et maintenant tout est dit, ajouta Marguerite. Je n'avais +d'espoir qu'en toi, Emmanuel, car, quoique tu ne comprennes aucun +sentiment profond, tu n'es pas méchant. Je suis venue en larmes, - +- regarde si je mens! -- te dire: -- Mon frère, ce mariage c'est +le malheur, c'est le désespoir de ma vie; j'aime mieux le couvent, +j'aime mieux la misère, j'aime mieux la mort! Et tu ne m'as pas +écoutée, ou, si tu m'as écoutée, tu ne m'as pas comprise. Eh bien! +je m'adresserai à cet homme, je ferai un appel à son honneur, à sa +délicatesse. Si cela ne suffit pas, je lui raconterai tout: mon +amour pour un autre, ma faiblesse, ma faute, mon crime; je lui +dirai que j'ai un enfant, car quoique l'on me l'ait enlevé, +quoique je ne l'aie pas revu, quoique j'ignore où il est, mon +enfant existe. Un enfant ne meurt pas ainsi sans que sa mort +retentisse au coeur de sa mère. Enfin je lui dirai, s'il le faut, +je lui dirai que j'en aime un autre, que je ne puis l'aimer, lui, +et que je ne l'aimerai jamais. + +-- Eh bien! dis-lui tout cela, s'écria Emmanuel, impatient de tant +d'insistance, et le soir nous signerons le contrat; et le +lendemain tu seras baronne de Lectoure. + +-- Et alors, répondit Marguerite, alors je serai véritablement la +femme la plus malheureuse qu'il y ait au monde, car j'aurai un +frère pour lequel je n'aurai plus d'amour, et un mari pour lequel +je n'aurai plus d'estime! Adieu, Emmanuel; crois-moi, ce contrat +n'est pas encore signé! + +À ces mots, Marguerite sortit avec ce désespoir lent et profond à +l'expression duquel il n'y a point a se méprendre. Aussi Emmanuel, +convaincu que c'était, non pas comme il l'avait cru, une victoire +remportée, mais une lutte à soutenir, la regarda-t-il s'éloigner +avec une inquiétude qui n'était pas exempte d'attendrissement. Au +bout d'un instant de silence et d'immobilité, il se retourna, et +aperçut derrière lui le capitaine Paul, qu'il avait complètement +oublié, et qui se tenait debout à la porte du cabinet. Aussitôt, +songeant de quelle nécessité était pour lui dans une telle +circonstance, la possession des papiers qu'était venu lui offrir +le capitaine Paul, il s'assit vivement à une table, prit une plume +et du papier, et se tournant vers lui: + +-- Maintenant, monsieur, lui dit-il, nous voilà seuls, et rien +n'empêche plus que nous terminions l'affaire... Dans quels termes +désirez-vous que la promesse soit rédigée? Dictez, je suis prêt à +écrire. + +-- C'est inutile, monsieur, répondit froidement le capitaine. + +-- Et pourquoi? + +-- J'ai changé d'avis. + +-- Comment cela? dit Emmanuel en se levant effrayé des +conséquences qu'il entrevoyait dans ces paroles auxquelles il +était loin de s'attendre. + +-- Je donnerai, répondit Paul avec le calme de la résolution +prise, les cent mille livres à l'enfant, et je trouverai un mari à +votre soeur. + +-- Mais qui êtes-vous donc, s'écria Emmanuel en faisant un pas +vers lui, qui êtes-vous donc, monsieur, pour disposer ainsi d'une +jeune fille qui est ma soeur, et qui ne vous a jamais vu, et qui +ne vous connaît pas? + +-- Qui je suis? répondit Paul en souriant. Sur mon honneur, je ne +suis pas plus avancé que vous sur ce point, car ma naissance est +un secret qui ne doit m'être révélé que lorsque j'aurai vingt-cinq +ans. + +-- Et vous les aurez?... + +-- Ce soir, monsieur. Je me mets à votre disposition à compter de +demain pour tous les renseignements que vous aurez à me demander. + +À ces mots, Paul s'inclina. + +-- Je vous laisse sortir, monsieur; dit Emmanuel; mais vous +comprenez que c'est à la condition de vous revoir. + +-- J'allais vous faire cette condition, monsieur, répondit Paul, +et je vous remercie de m'avoir prévenu. + +À ces mots, il salua une seconde fois Emmanuel, et sortit de +l'appartement. + +À la porte du château, Paul retrouva son domestique et son cheval, +et reprit la route de Port-Louis. Arrivé hors de la vue du +château, il descendit de sa monture, et s'achemina vers une petite +maison de pécheur bâtie sur la grève. À la porte de cette maison, +assis sur un banc, et revêtu d'un costume de matelot, était un +jeune homme tellement absorbé dans ses pensées, qu'il n'entendit +pas Paul s'approcher de lui. Le capitaine lui posa la main sur +l'épaule; le jeune homme tressaillit, le regarda, et pâlit +affreusement, quoique le visage ouvert et joyeux de Paul indiquât +qu'il était loin d'être porteur d'une mauvaise nouvelle. + +-- Eh bien! lui dit Paul, je l'ai vue. + +-- Qui cela? murmura le jeune homme. + +-- Marguerite, pardieu! + +-- Après? + +-- Elle est charmante! + +-- Je ne te demande pas cela, mon Dieu! + +-- Elle t'aime toujours. + +-- Oh, mon Dieu!!! s'écria le jeune homme en se jetant dans ses +bras et en éclatant en sanglots. + + +Chapitre VII +Quoique nos lecteurs doivent comprendre facilement, après ce que +nous venons de leur raconter, ce qui s'était passé pendant les six +mois où nous avons perdu de vue nos héros, quelques détails sont +cependant nécessaires pour l'intelligence parfaite des nouveaux +événements qui vont s'accomplir. + +Le soir même du combat que, malgré notre ignorance en marine, nous +avons tenté de mettre sous les yeux de nos lecteurs, Lusignan +avait raconté à Paul l'histoire de sa vie toute entière: elle +était simple et peu accidentée; l'amour en avait été le principal +événement, et, après en avoir fait toute la joie, il en faisait +toute la douleur. + +L'existence libre et aventureuse de Paul, sa position en dehors de +toutes les exigences, son caprice au-dessus de toutes les lois, +ses habitudes de royauté à bord, lui avaient inspiré un sentiment +trop juste du droit naturel pour qu'il suivît à l'égard de +Lusignan l'ordre qui lui avait été donné. D'ailleurs, quoique à +l'ancre sous le pavillon français, Paul, comme nous l'avons vu, +appartenait à la marine américaine, dont il avait adopté la cause +avec enthousiasme. Il continua donc sa croisière dans la Manche, +mais, ne trouvant rien à faire sur l'Océan, il débarqua à White- +Haven, petit port du comté de Cumberland, à la tête d'une +vingtaine d'hommes parmi lesquels était Lusignan, s'empara du +fort, encloua les canons, et ne se remit en mer qu'après avoir +brûlé des vaisseaux marchands qui étaient dans la rade. De là il +avait fait voile pour les côtes d'Écosse, dans le but d'enlever le +comte de Selkirk, et de l'emmener en otage aux États-unis; mais ce +projet avait échoué par une circonstance imprévue, ce seigneur +étant alors à Londres. + +Dans cette entreprise comme dans l'autre, Lusignan l'avait secondé +avec le courage que nous lui avons vu déployer dans le combat de +l'Indienne contre le Drake; de sorte que, plus que jamais, Paul +s'était félicité du hasard qui l'avait choisi pour s'opposer à une +injustice. + +Mais ce n'était pas le tout que d'avoir sauvé Lusignan de la +déportation: il fallait lui rendre l'honneur; et, pour notre jeune +aventurier, dans lequel nos lecteurs ont sans doute reconnu le +fameux corsaire Paul Jones, c'était chose plus facile que pour +tout autre; car, ayant reçu des lettres de marque du roi Louis XVI +pour courir sus aux Anglais, il devait revenir à Versailles rendre +compte de sa croisière. + +Paul choisit le port de Lorient, y vint jeter une seconda fois +l'ancre, afin d'être à portée du château d'Auray. La première +réponse qu'obtinrent les jeunes gens aux questions qu'ils firent +fut la nouvelle du mariage de Marguerite d'Auray et de monsieur de +Lectoure. + +Lusignan se crut oublié, et, dans son premier mouvement de +désespoir, il voulait, au risque de tomber aux mains de ses +persécuteurs, revoir encore une fois Marguerite, ne fût-ce que +pour lui reprocher son ingratitude; mais Paul, plus calme et moins +crédule, lui fit donner sa parole de ne point mettre pied à terre +avant qu'il eût reçu de ses nouvelles; puis, s'étant assuré que le +mariage ne pouvait pas avoir lieu avant quinze jours, il partit +pour Paris, et fut reçu par le roi, qui lui donna une épée avec +une poignée d'or, et le décora de l'ordre du Mérite militaire. +Paul avait profité de cette bienveillance pour raconter au roi +Louis XVI l'aventure de Lusignan, et avait obtenu, non seulement +sa grâce, mais encore, en récompense de ses services, le titre de +gouverneur de la Guadeloupe. Tous ces soins ne lui avaient pas +fait perdre de vue Emmanuel. Prévenu du départ de ce dernier, il +était parti de Paris, et ayant fait dire à Lusignan de l'attendre, +il était arrivé à Auray une heure après le jeune comte. Nous avons +vu ensuite comment il avait été détrompé sur le compte de +Marguerite. Comment il avait assisté à la scène où celle-ci avait +inutilement supplié son frère de prendre pitié d'elle, et de ne +pas la forcer d'épouser le baron de Lectoure, et comment enfin, en +sortant du château, il avait rejoint au bord de la mer Lusignan, +qui l'y attendait, prévenu par une lettre qu'il lui avait écrite +la veille. + +Les deux jeunes gens restèrent ensemble jusqu'au moment où le jour +commença à tomber. Alors Paul, qui, comme il l'avait dit à +Emmanuel, avait une révélation personnelle à entendre, quitta son +ami, et reprit à pied le chemin d'Auray. Cette fois, il n'entra +point au château, et, longeant les murs du parc, il se dirigea +vers une grille qui donnait entrée dans leur enceinte, et qui +s'ouvrait sur un bois appartenant au domaine d'Auray. + +Cependant, une heure à peu près avant que Paul quittât la cabane +du pêcheur où il avait retrouvé Lusignan, une autre personne le +précédait vers celui à qui il allait demander la révélation de sa +naissance; cette autre personne, c'était la marquise d'Auray, la +hautaine héritière du nom de Sablé, que nous avons vue apparaître +une seule fois dans ce récit pour y dessiner sa figure pale et +sévère. Elle était vêtue de son même costume noir; seulement elle +avait jeté sur son front un long voile de deuil qui l'enveloppait +des pieds à la tête. Du reste, le but que cherchait, avec +l'hésitation de l'ignorance, notre brave et insoucieux capitaine, +lui était familier, à elle: c'était une espèce de maison de garde +située à quelques pas de l'entrée du parc, et habitée par un +vieillard auprès duquel la marquise d'Auray accomplissait depuis +vingt ans une de ces oeuvres de bienfaisance laborieuse et +continue qui lui avaient valu, dans une partie de la Basse- +Bretagne, la réputation de sainteté rigide dont elle jouissait. +Ces soins à la vieillesse étaient rendus, il est vrai, avec ce +même visage sombre et solennel que nous lui avons vu, et que ne +venaient jamais éclairer les douces émotions de la pitié; mais ils +n'en étaient pas moins rendus, et chacun le savait, avec une +exactitude qui remplaçait l'abandon et le charme de la +bienfaisance par la ponctualité du devoir. + +La figure de la marquise d'Auray était plus grave encore que de +coutume, lorsqu'elle traversa lentement le parc de son château +pour se rendre à cette petite garderie qu'habitait, à ce que l'on +disait, un vieux serviteur de sa famille. La porte en était +ouverte comme pour laisser pénétrer dans l'intérieur de la chambre +les derniers rayons du soleil couchant, si doux au mois de mai, et +si réchauffants pour les vieillards. Cependant elle était vide. La +marquise d'Auray entra, regarda autour d'elle, et, comme si elle +eût été certaine que celui qu'elle y venait chercher ne pouvait +tarder longtemps, elle résolut de l'attendre. Elle s'assit, mais +hors de l'atteinte des rayons du soleil, pareille à ces statues +sculptées sur les tombes, et qui ne sont à l'aise qu'à l'ombre +mortuaire de leurs humides caveaux. + +Elle était là depuis une demi-heure à peu près, immobile et +plongée dans ses réflexions, lorsqu'elle vit, entre elle et le +jour mourant, apparaître une ombre sur la porte; elle leva +lentement les yeux, et se trouva en face de celui qu'elle +attendait. Tous deux tressaillirent, comme s'ils se rencontraient +par hasard, et comme s'ils n'avaient pas l'habitude de se voir +chaque jour. + +-- C'est vous, Achard, dit la marquise rompant le silence la +première. + +Je vous attends depuis une demi heure. Où donc étiez-vous? + +Si madame la marquise avait voulu faire cinquante pas de plus, +elle m'aurait trouvé sous le grand chêne, à la lisière de la +forêt. + +-- Vous savez que je ne vais jamais de ce côté, répondit la +marquise avec un frissonnement visible. + +-- Et vous avez tort, madame; il y a quelqu'un au ciel qui a droit +à nos prières communes, et qui s'étonne peut-être de n'entendre +que celles du vieil Achard. + +-- Et qui vous dit que je ne prie pas de mon côté? dit la marquise +avec une certaine agitation fébrile. Croyez-vous que les morts +exigent que l'on soit sans cesse agenouillé sur leurs tombes? + +-- Non, répondit le vieillard avec un sentiment de profonde +tristesse; non, je ne crois pas les morts si exigeants, madame; +mais je crois que, si quelque chose de nous rit encore sur la +terre, ce quelque chose tressaille au bruit des pas de ceux que +nous avons aimé pendant notre vie. + +-- Mais, dit la marquise d'une voix basse et creuse, si cet amour +fut un amour coupable! + +-- Si coupable qu'il ait été, madame, répondit le vieillard, +baissant sa voix à l'unisson de celle de la marquise, croyez-vous +que le sang et les pleurs ne l'aient pas expié? Dieu fut alors, +croyez-moi, un juge trop sévère pour n'être pas aujourd'hui un +père indulgent. + +-- Oui, Dieu a pardonné peut-être, murmura la marquise, mais si le +monde savait ce que Dieu sait, pardonnerait-il comme Dieu? + +-- Le monde! s'écria le vieillard, le monde!... Oui, voilà le +grand mot sorti de votre bouche! Le monde!... c'est à lui, c'est à +ce fantôme que vous avez tout sacrifié, madame: sentiment +d'amante, sentiment d'épouse, sentiment de mère, bonheur +personnel, bonheur d'autrui!... + +Le monde! c'est la crainte du monde qui vous a habillée de ce +vêtement de deuil derrière lequel vous avez espéré lui cacher vos +remords! et vous avez eu raison, car vous êtes parvenue à le +tromper, et il a pris vos remords pour des vertus! + +La marquise releva la tête avec inquiétude, et écarta les plis de +son voile pour regarder celui qui lui tenait cet étrange discours; +puis, après un instant de silence, n'ayant rien pu démêler sur la +figure calme du vieillard: + +-- Vous me parlez, lui dit-elle, avec une amertume qui me ferait +croire que vous avez personnellement quelque chose à me reprocher. +Ai-je manqué à quelques-unes de mes promesses, les gens qui vous +servent par mes ordres n'ont-ils pas pour vous le respect et +l'obéissance que je leur recommande? Vous savez que, s'il en est +ainsi, vous n'avez qu'à dire un mot. + +-- Pardonnez-moi, madame, c'est de la tristesse et non de +l'amertume; c'est l'effet de l'isolement et de la vieillesse. Vous +devez savoir, vous, ce que c'est que des peines qu'on ne peut +communiquer! Ce que c'est que des larmes qui ne doivent pas +sortir, et qui retombent, goutte à goutte, sur le coeur! Non, je +n'ai à me plaindre de personne, madame. Depuis que, par un +sentiment dont je vous suis reconnaissant sans chercher à +l'approfondir, vous vous êtes chargée de veiller vous-même à ce +qu'il ne me manquât rien, vous n'avez pas un seul jour oublié +votre promesse, et, comme le vieux prophète, j'ai même parfois vu +venir un ange pour messager! + +-- Oui, répondit la marquise, je sais que Marguerite accompagne +souvent le domestique chargé de votre service, et j'ai vu avec +plaisir les soins qu'elle vous rendait et l'amitié qu'elle avait +pour vous. + +-- Mais, à mon tour, je n'ai pas manqué non plus à mes promesses, +je l'espère. Depuis vingt ans, j'ai vécu loin des hommes, j'ai +écarté tout être vivant de cette maison, tant je craignais pour +vous le délire de mes veilles et l'indiscrétion de mes nuits. + +-- Certes, certes, et le secret heureusement a été bien gardé, dit +la marquise en posant la main sur le bras d'Achard; mais ce n'est +pour moi qu'un motif de plus pour ne point perdre en un jour le +fruit de vingt années plus sombres, plus isolées, plus terribles +encore que les vôtres! + +-- Oui, je comprends: vous avez tressailli plus d'une fois en +songeant tout à coup qu'il y avait, de par le monde, un homme qui +viendrait peut-être un jour me demander ce secret, et qu'à cet +homme je n'avais le droit de rien taire. Ah! vous frissonnez à +cette seule idée, n'est-ce pas? Rassurez-vous. Cet homme s'est +sauvé, enfant encore, du collège où nous le faisions élever en +Écosse, et depuis dix ans nul n'en a entendu parler. Enfant voué à +l'obscurité, il a été au-devant de son destin; il est perdu +maintenant par le vaste monde, sans que personne sache où il est: +perdu, pauvre unité sans nom, parmi ces millions d'hommes qui +naissent, souffrent et meurent sur la surface du globe. Il aura +perdu la lettre de son père, il aura égaré le signe à l'aide +duquel je dois le reconnaître; ou mieux encore, peut-être +n'existe-t-il plus! + +-- Vous êtes cruel, Achard, répondit la marquise, de dire une +pareille chose à une mère! Vous ne connaissez pas tout ce que le +coeur d'une femme renferme en lui de secrets bizarres et de +contradictions étranges! Car, enfin, ne puis-je donc être +tranquille si mon enfant n'est mort? Voyons, mon vieil ami, ce +secret qu'il a ignoré vingt-cinq ans devient-il, à vingt cinq ans, +si nécessaire à son existence qu'il ne puisse vivre si ce secret +ne lui est révélé? Croyez-moi, Achard, pour lui-même, mieux vaut +qu'il ignore comme il l'a fait jusque aujourd'hui. Jusque +aujourd'hui, je suis sûre qu'il a été heureux. Vieillard, ne +change pas son existence; ne lui mets pas au coeur des pensées qui +peuvent le pousser à une action mauvaise, Non, dis-lui, au lieu de +ce que tu as à lui dire, dis-lui que sa mère est allée rejoindre +son père au ciel, et plût à Dieu que cela fût! mais qu'en mourant +(car je veux le voir, quoique tu en dises; je veux, ne fût-ce +qu'une fois, le presser contre mon coeur), qu'en mourant, ai-je +dit, sa mère l'a légué à son amie la marquise d'Auray, dans +laquelle il retrouvera une seconde mère. + +-- Je vous comprends, madame, dit Achard en souriant. Ce n'est pas +la première fois que vous ouvrez cette voie où vous voulez +m'égarer. Seulement, aujourd'hui, madame, vous abordez plus +franchement la question, et, si vous l'osiez, n'est-ce pas, ou si +vous me connaissiez moins, vous m'offririez quelque récompense +pour me déterminer à trahir les dernières volontés de celui qui +dort si près de nous? + +La marquise fit un mouvement pour l'interrompre. + +-- Écoutez, madame, reprit le vieillard en étendant la main, et +que la chose reste dans votre esprit comme irrévocable et sainte. +Aussi fidèle que j'ai été aux promesses faites à madame la +comtesse d'Auray, aussi fidèle serai-je à celles faites au comte +de Morlaix. Le jour où son fils, où votre fils viendra me +présenter le gage de reconnaissance et réclamer son secret, je le +lui dirai, madame. Quant aux papiers qui le constatent, vous savez +qu'ils ne doivent lui être remis qu'après la mort du marquis +d'Auray. Le secret est là. Le vieillard montra son coeur. Nul +pouvoir humain n'a pu le forcer d'en sortir avant le temps, nul +pouvoir humain ne pourra l'empêcher d'en sortir, le temps venu. +Les papiers sont là, dans cette armoire dont la clé ne me quitte +jamais, et il n'y a qu'un vol ou un assassinat qui me les puisse +enlever. + +-- Mais, dit la marquise en se soulevant à demi, appuyée sur les +bras de son fauteuil, vous pouvez mourir avant mon mari, +vieillard; car, s'il est plus malade vous, vous êtes plus âgé que +lui, et alors que deviendront ces papiers? + +-- Le prêtre qui m'assistera à mes derniers moments les recevra +sous le sceau de la confession. + +-- C'est cela, dit la marquise en se levant; et ainsi la chaîne de +mes craintes se prolongera jusqu'à ma mort! et le dernier anneau +en sera pour l'éternité scellé à mon cercueil! Il y a dans le +monde un homme, un seul peut-être, qui est inébranlable comme un +rocher; et il faut que Dieu le place sur ma route, non seulement +comme un remords, mais encore comme une vengeance! Et il faut +qu'un orage me pousse sur lui jusqu'à ce que je me brise!... Tu +tiens mon secret entre tes mains, vieillard; c'est bien! fais-en +ce que tu voudras! tu es le maître, et moi je suis l'esclave! +Adieu! + +À ces mots, la marquise sortit et reprit le chemin du château. + + +Chapitre VIII +-- Oui, dit le vieillard en regardant s'éloigner la marquise; oui, +je sais que vous avez un coeur de bronze, madame; insensible à +toute espèce de crainte, hormis celle que Dieu vous a mise dans +l'âme pour remplacer le remords. Mais celle-là suffit, n'est-ce +pas? et c'est acheter bien cher une réputation de vertu que la +payer le prix que vous la vend votre éternelle terreur! Il est +vrai que celle de la marquise d'Auray est si bien établie que, si +la vérité sortait de terre ou descendait du ciel, elle serait +traitée de calomnie! Enfin, Dieu veut ce qu'il veut, et ce qu'il +fait est écrit longtemps d'avance dans sa sagesse. + +-- Bien pensé, dit une voix jeune et sonore, répondant à la maxime +religieuse que la résignation du vieillard venait de laisser +échapper. + +Sur ma parole, mon père, vous parlez comme l'Ecclésiaste! + +Achard se retourna et aperçut Paul, qui était arrivé comme la +marquise s'éloignait, si préoccupée de la scène que nous venons de +raconter, qu'elle n'avait pas aperçu le jeune capitaine. + +Celui-ci s'approchait à son tour voyant le vieillard seul, +lorsqu'il entendit les derniers mots auxquels il répondit avec sa +bonne humeur habituelle. + +Achard, étonné de cette apparition inattendue, le regarda comme +pour le prier de répéter. + +-- Je dis, continua Paul, qu'il y a plus de grandeur dans la +résignation qui plie que dans la philosophie qui doute. C'est une +maxime de nos quakers que, pour mon bonheur éternel, j'aurais +voulu avoir moins souvent à la bouche et plus souvent dans le +coeur. + +-- Pardon, monsieur, dit le vieillard en voyant notre aventurier +qui le regardait, immobile, un pied posé sur le seuil de sa porte; +mais puis je savoir qui vous êtes? + +-- Pour le moment, répondit Paul, donnant comme d'habitude l'essor +à sa poétique et insoucieuse gaieté, je suis un enfant de la +république de Platon, ayant le genre humain pour frère, le monde +pour patrie, et ne possédant sur la terre que la place que je m'y +suis faite moi-même. + +-- Et que cherchez-vous? continua le vieillard, souriant malgré +lui à cet air de joyeuse humeur répandu sur tout le visage du +jeune homme. + +-- Je cherche, répondit Paul, à trois lieues de Lorient, à cinq +cents pas du château d'Auray, une maisonnette qui ressemble +diablement à celle-ci, et dans laquelle je dois trouver un +vieillard qui pourrait bien être vous. + +-- Et comment se nomme ce vieillard? + +-- Louis Achard. + +-- C'est moi-même. + +-- Alors que la bénédiction du ciel descende sur vos cheveux +blancs! dit Paul d'une voix qui, changeant aussitôt d'accent, prit +celui du sentiment et du respect; car voici une lettre que je +crois de mon père, et qui dit que vous êtes un honnête homme. + +-- Cette lettre ne renferme-t-elle rien? s'écria le vieillard les +yeux étincelants, et faisant un pas pour se rapprocher du jeune +capitaine. + +-- Si fait, répondit celui-ci l'ouvrant et en tirant un sequin de +Venise brisé par le milieu; quelque chose comme la moitié d'une +pièce d'or dont j'ai un morceau et dont vous devez avoir l'autre. + +Achard tendit machinalement la main en regardant le jeune homme. + +-- Oui, oui, dit le vieillard, et à chaque parole ses yeux se +mouillaient de plus en plus de larmes; oui, c'est bien cela, et +plus encore, c'est la ressemblance extraordinaire... Il ouvrit ses +bras. Enfant... ô mon Dieu! mon Dieu! + +-- Qu'avez-vous? s'écria Paul étendant à son tour les bras pour +soutenir le vieillard qui faiblissait sous le poids de son +émotion. + +-- Oh! ne comprenez-vous pas, répondit celui-ci, ne comprenez-vous +pas que vous êtes le portrait vivant de votre père, et que votre +père, je l'aimais à lui donner mon sang, ma vie, comme je le +ferais maintenant pour toi, si tu me les demandais, jeune homme! + +-- Alors embrasse-moi, mon vieil ami dit Paul en prenant le +vieillard dans ses bras, car la chaîne des sentiments n'est pas +rompue, crois-moi, entre la tombe du père et le berceau du fils. +Quel qu'ait été mon père, s'il ne faut, pour lui ressembler, +qu'une conscience sans reproche, un courage à toute épreuve et une +mémoire qui se souvienne toujours du bienfait, quoiqu'elle oublie +parfois l'injure, tu l'as dit, je suis son portrait vivant, et +plus encore par l'âme que par le visage. + +-- Oui, il avait tout cela, votre père, répondit lentement le +vieillard en scellant dans ses bras l'enfant qui lui revenait, et +en le regardant tendrement à travers ses larmes: oui, il avait la +même fierté dans la voix, la même flamme dans les yeux, la même +noblesse dans le coeur. + +Mais pourquoi ne t'ai-je pas revu plus tôt, jeune homme? Il y a eu +dans ma vie des heures bien sombres que tu eusses éclairées par ta +présence. + +-- Pourquoi?... parce que cette lettre me disait de venir te +trouver quand j'aurais vingt-cinq ans; et que je les ai eus il n'y +a pas longtemps: il y a une heure. + +Le vieillard baissa la tête d'un air pensif et garda un instant le +silence, abîmé dans le souvenir du passé. + +-- Déjà, dit-il en relevant enfin la tête, il y a déjà vingt-cinq +ans! et il me semble, mon Dieu! que ce fut hier que vous naquîtes +dans cette maison, que vous ouvrîtes les yeux dans cette chambre! + +Et le vieillard étendait la main vers une porte qui donnait dans +un autre appartement. + +Paul à son tour parut réfléchir; puis regardant autour de lui pour +renforcer par la vue des objets qui s'offraient à ses yeux les +souvenirs qui se présentaient en foule à sa mémoire. + +-- Dans cette chaumière? dans cette chambre? répéta-t-il; et je +les ai habitées jusqu'à l'âge de cinq ans, n'est-ce pas?... + +-- Oui, murmura le vieillard comme tremblant de l'arracher aux +sensations qui commençaient à s'emparer de lui. + +-- Eh bien! continua Paul en appuyant ses deux mains sur ses yeux +pour concentrer tous ses souvenirs, laisse-moi un instant regarder +à mon tour dans le passé, car je me rappelle une chambre que je +croyais avoir vue en rêve. Si c'est celle-là... Écoute!... Oh! +c'est étrange comme tout me revient. + +-- Parle, mon enfant, parle! dit le vieillard. + +-- Si c'est celle-là, il doit y avoir à droite... en entrant ... +au fond... un lit... avec des tentures vertes? + +-- Oui. + +-- Un crucifix au chevet de ce lit? + +-- Oui. + +-- Une armoire en face, où il y avait des livres... une grande +Bible, entre autres... avec des gravures allemandes? + +-- La voilà, dit le vieillard montrant le livre saint ouvert sur +un prie Dieu. + +-- Oh! c'est elle! c'est elle! s'écria Paul en appuyant ses lèvres +contre les feuillets. + +-- Oh! brave coeur! brave coeur! murmura le vieillard. + +Merci, mon Dieu, merci! + +-- Puis, dit Paul en se relevant, dans cette chambre, une fenêtre +d'où l'on distinguait la mer, et sur la mer, trois îles? + +-- Oui, celles d'Houat, d'Hoedic et de Belle-Isle-en-Mer. + +-- C'est donc bien cela! s'écria Paul en s'élançant vers la +chambre; puis, voyant que le vieillard voulait l'y suivre: Non, +non, lui dit-il en l'arrêtant, seul... laisse-moi y entrer seul. +J'ai besoin d'y être seul. Et il entra, refermant la porte +derrière lui. + +Alors il s'arrêta un instant saisi de ce saint respect qui entoure +les souvenirs d'enfance. La chambre était bien telle qu'il l'avait +décrite, car la religion dévouée du vieux serviteur l'avait +conservée pure de tout changement. Paul, chez qui un regard +étranger eût sans doute arrêté la manifestation des sentiments +qu'il éprouvait, certain d'être seul, s'y abandonna tout entier: +il s'avança lentement et les mains croisées vers le crucifix +d'ivoire, et, se laissant tomber à genoux comme il avait +l'habitude de le faire soir et matin autrefois, il essaya de se +rappeler une de ces naïves prières où l'enfant, sur le seuil de la +vie encore, prie Dieu pour ceux qui lui en ont ouvert les portes. +Que d'événements s'étaient succédés entre ces deux +agenouillements, répétés à vingt ans de distance! Quels horizons +variés et imprévus avaient succédé à ces horizons que caresse d'un +si doux regard le soleil riant de nos jeunes années! Comme le vent +capricieux qui soufflait dans les voiles de son vaisseau l'avait, +en l'éloignant des passions privées, poussé au milieu des passions +politiques! + +Et voilà que croyant, insoucieux jeune homme, avoir oublié tout ce +qui existait sur la terre, il se souvenait de tout! voilà que sa +vie, libre et puissante comme l'Océan qui la berçait, allait se +rattacher à des liens inconnus jusqu'alors qui la retiendraient +peut-être en tel ou tel lieu, comme un vaisseau à l'ancre qui +appelle le vent et que le vent appelle, et qui cependant se sent +enchaîné, esclave captif de la veille, à qui la liberté passée +rend plus amère encore sa servitude à venir! Paul s'abîma +longtemps dans ces pensées, puis se releva lentement et alla +s'accouder à la fenêtre. La nuit était calme et belle, la lune +brillait au ciel et argentait le sommet des vagues. Les trois îles +apparaissaient à l'horizon, bleuâtres comme des vapeurs flottant +sur l'Océan. + +Il se rappela combien de fois, dans sa jeunesse, il s'était appuyé +à la même place, regardant le même spectacle, suivant des yeux +quelque barque à la voile blanche, qui glissait silencieusement +sur la mer, comme l'aile d'un oiseau de nuit. Alors son coeur se +gonfla de souvenirs doux et tendres; il laissa tomber sa tête sur +sa poitrine, et des larmes muettes coulèrent le long de ses joues. +En ce moment il sentit qu'on lui prenait la main: c'était le +vieillard; il voulut cacher son émotion; mais, se repentant +aussitôt de ne pas oser être homme, il se retourna de son côté, et +lui montra franchement son visage tout mouillé de larmes. + +-- Tu pleures, enfant! dit le vieillard. + +-- Oui, je pleure, répondit Paul, et pourquoi le cacherais-je? +oui, regarde-moi. J'ai cependant vu de terribles choses dans ma +vie! J'ai vu l'ouragan faire tourbillonner mon vaisseau au sommet +des vagues et au fond des abîmes, et j'ai senti qu'il ne pesait +pas plus à l'aile de la tempête qu'une feuille sèche à la brise du +soir! J'ai vu les hommes tomber autour de moi comme les épis mûrs +sous la faucille du moissonneur. J'ai entendu les cris de détresse +et de mort de ceux dont la veille j'avais partagé le repas! Pour +aller recevoir leur dernier soupir, j'ai marché à travers une +grêle de boulets et de balles, sur un plancher où je glissais à +chaque pas dans le sang! Eh bien! mon âme est restée calme; mes +yeux ne se sont pas mouillés. Mais cette chambre, vois-tu, cette +chambre dont j'avais si saintement gardé le souvenir, cette +chambre où j'ai reçu les premières caresses d'un père que je ne +reverrai plus, et les derniers baisers d'une mère qui ne voudra +peut-être plus me revoir; cette chambre, c'est quelque chose de +sacré comme un berceau et comme une tombe. Je ne puis la +reconnaître sans me laisser aller à mes émotions: il faut que je +pleure, ou j'étoufferais! + +Le vieillard le serra dans ses bras, Paul posa la tête sur son +épaule, et, pendant un instant, on n'entendit que ses sanglots. +Enfin le vieux serviteur reprit: + +-- Oui, tu as raison: cette chambre, c'est à la fois un berceau et +une tombe; car c'est là que tu es né; il étendit le bras, et c'est +là que tu as reçu les derniers adieux de ton père, continua-t-il +en désignant du geste l'angle parallèle de l'appartement. + +-- Il est donc mort? dit Paul. + +-- Il est mort. + +-- Tu me diras comment. + +-- Je vous dirai tout! + +-- Dans un instant, ajouta Paul en cherchant de la main une chaise +et en s'asseyant. Maintenant, je n'ai pas la force de t'écouter. +Laisse-moi me remettre. Il appuya son coude sur la croisée, posa +sa tête sur sa main, et jeta de nouveau les yeux sur la mer. La +belle chose qu'une nuit de l'Océan lorsque la lune l'éclaire, +comme elle le fait à cette heure! continua-t-il avec cet accent +doux et mélancolique qui lui était habituel. Cela est calme comme +Dieu; cela est grand comme l'éternité. Je ne crois pas qu'un homme +qui a souvent étudié ce spectacle craigne de mourir. Mon père est +mort avec courage, n'est-ce pas? + +-- Oh! certes! répondit Achard avec fierté. + +-- Cela devait être ainsi, continua Paul. Je me le rappelle, mon +père, quoique je n'eusse que quatre ans lorsque je le vis pour la +dernière fois. + +-- C'était un beau jeune homme comme vous, dit Achard regardant +Paul avec tristesse; et justement de votre âge. + +-- Comment l'appelait-on? + +-- Le comte de Morlaix. + +-- Ainsi, moi aussi, je suis d'une noble et vieille famille! Moi +aussi, j'ai mes armoiries et mon blason, comme tous ces jeunes +seigneurs insolents qui me demandaient mes parchemins quand je +leur montrais mes blessures! + +-- Attends, jeune homme, attends! ne te laisse pas prendre ainsi à +l'orgueil car je ne t'ai pas dit encore le nom de celle à qui tu +dois le jour, et tu ignores le terrible secret de ta naissance. + +-- Eh bien! soit! Je n'en entendrai pas moins avec respect et +recueillement le nom de ma mère. Comment s'appelait ma mère? + +-- La marquise d'Auray, répondit lentement et comme à regret le +vieillard. + +-- Que dis-tu là? s'écria Paul en se levant d'un seul bond et en +lui saisissant les mains. + +-- La vérité, répondit-il avec tristesse. + +-- Alors, Emmanuel est mon frère! Alors, Marguerite est ma soeur! + +-- Les connaissez-vous donc déjà? s'écria à son tour le vieux +serviteur étonné. + +-- Oh! tu avais bien raison, vieillard, dit le jeune marin en +retombant sur sa chaise. Dieu veut ce qu'il veut, et ce qu'il fait +est écrit longtemps d'avance dans sa sagesse. + +Il y eut un moment de silence, et enfin Paul, relevant la tête, +fixa des yeux résolus sur le vieillard, -- Et maintenant, lui dit- +il, je suis prêt à tout entendre. + +Tu peux parler. + + +Chapitre IX +Le vieillard se recueillit un instant, puis il commença. + +-- Ils étaient fiancés l'un à l'autre. Je ne sais quelle haine +mortelle divisa tout à coup leurs familles et les sépara. Le comte +de Morlaix, le coeur brisé, ne put rester en France. Il partit +pour Saint-Domingue, où son père possédait une habitation. Je +l'accompagnai, car le marquis de Morlaix avait toute confiance en +moi: j'étais le fils de celle qui l'avait nourri; j'avais reçu la +même éducation que lui; il m'appelait son frère, et moi seul me +souvenais de la distance que la nature avait mise entre nous. Le +marquis se reposa sur moi du soin de veiller sur son fils, car je +l'aimais de tout l'amour d'un père. Nous restâmes deux ans sous le +ciel des tropiques. Pendant deux ans, votre père, perdu dans les +solitudes de cette île magnifique, voyageur sans projet et sans +but; chasseur à la course ardente et infatigable, essaya de guérir +les douleurs de l'âme par les fatigues du corps. Mais, loin de +réussir, on eût dit que son coeur s'allumait encore à ce soleil +ardent. + +Enfin, après deux ans de combats et de lutte, son amour insensé +l'emporta: il fallait qu'il la revît ou qu'il mourût. Je cédai; +nous partîmes. Jamais traversée ne fut plus belle et plus +heureuse: la mer et le ciel nous souriaient: c'était à croire aux +présages heureux. Six semaines après notre départ du Port-au- +Prince, nous débarquions au Havre. + +Mademoiselle de Sablé était mariée; le marquis d'Auray était à +Versailles, remplissant près du roi Louis XV les devoirs de sa +charge, et sa femme, trop souffrante pour le suivre, était restée +dans ce vieux château d'Auray dont vous voyez d'ici les tourelles. + +-- Oui, oui, murmura Paul, je le connais; c'est bien: continuez. + +-- Quant à moi, reprit le vieillard, pendant notre voyage, un de +mes oncles, ancien serviteur de la maison d'Auray, était mort et +m'avait laissé cette petite maison et les terres qui en font +partie. + +J'en pris possession. Quant à votre père, il m'avait quitté à +Vannes en me disant qu'il partait pour Paris, et, depuis un an que +j'habitais cette maison, je ne l'avais pas revu. + +Une nuit (il y a aujourd'hui vingt-cinq ans de cette nuit) on +frappa à ma porte; j'allai ouvrir: votre père parut, portant dans +ses bras une femme dont le visage était voilé; il entra dans cette +chambre et la déposa sur ce lit; puis, revenant dans l'autre pièce +où je l'attendais muet et immobile d'étonnement: Louis, me dit-il +en me mettant la main sur l'épaule et en me regardant en homme qui +implore, quoiqu'il sache qu'il a le droit de commander; Louis, tu +peux faire plus que me sauver la vie et l'honneur, tu peux sauver +la vie et l'honneur à celle que j'aime; monte à cheval, cours à la +ville, et dans une heure sois ici avec un médecin. Il me parlait +avec cette voix brève et puissante qui indique qu'il n'y a pas un +instant à perdre: j'obéis. Le jour commençait à paraître lorsque +nous revînmes. Le docteur fut introduit par le comte de Morlaix +dans cette chambre, dont la porte se referma sur eux, ils y +restèrent toute la journée; vers les cinq heures du soir, le +médecin partit, et, la nuit venue, votre père sortit de la chambre +à son tour, emportant de nouveau entre ses bras, et toujours +voilée, cette femme mystérieuse qu'il avait apportée la veille. Je +rentrai derrière eux dans la chambre, et je vous y trouvai; vous +veniez de naître. + +-- Et comment sûtes-vous que cette femme était la marquise +d'Auray? interrompit Paul, comme s'il cherchait à douter encore. + +-- Oh! répondit le vieillard, d'une manière aussi terrible +qu'inattendue: j'avais offert au comte de Morlaix de vous garder +avec moi; il avait accepté cette offre, et de temps en temps il +venait passer une heure auprès de vous. + +-- Seul? demanda Paul avec anxiété. + +-- Toujours, répondit Achard. Seulement j'avais la permission de +me promener avec vous dans le parc; alors il arrivait parfois que +la marquise apparaissait au détour de quelque allée, comme si le +hasard l'y eût conduite; elle vous faisait signe d'aller à elle, +et elle vous embrassait comme un enfant étranger que l'on a +plaisir à voir parce qu'il est beau. Quatre ans se passèrent +ainsi; puis, une nuit, on frappa de nouveau à cette porte: c'était +encore votre père. Il était plus calme, mais plus sombre peut-être +que la première fois. «Louis, me dit-il, je me bats demain au +point du jour avec le marquis d'Auray; c'est un duel à mort et qui +n'aura de témoin que toi seul; la chose est convenue. Donne-moi +donc l'hospitalité pour cette nuit et tout ce qu'il me faut pour +écrire.» Il s'assit devant cette table, sur cette chaise où vous +êtes. Paul se leva et continua de s'appuyer sur la chaise sans s'y +asseoir davantage. Il veilla toute la nuit. Au point du jour, il +entra dans ma chambre et me trouva debout. Je ne m'étais point +couché. Quant à vous, pauvre enfant insoucieux encore des passions +et des misères humaines, vous dormiez dans votre berceau. + +-- Après, après? + +-- Votre père se baissa lentement vers vous, s'appuyant contre le +mur et vous regardant tristement: «Louis, me dit-il d'une voix +sourde, si je suis tué, comme il pourrait arriver malheur à cet +enfant, tu le remettras avec cette lettre à Fild, mon valet de +chambre, qui est chargé de le conduire à Selkirk, en Écosse, et de +l'y laisser entre des mains sûres. À vingt-cinq ans, il +t'apportera l'autre moitié de cette pièce d'or, et te demandera le +secret de sa naissance; tu le lui diras, car peut-être alors sa +mère sera-t-elle seule et isolée. + +Quant à ces papiers, qui la constatent, tu ne les lui remettras +qu'après la mort du marquis. Maintenant, tout est convenu; +partons, me dit-il, car il est l'heure.» Alors il s'appuya sur +votre berceau, se pencha vers vous, et, quoique ce fût un homme, +je vous le dis, je vis une larme tomber sur votre joue. + +-- Continuez, murmura Paul d'une voix étouffée. + +-- Le rendez-vous était dans une allée même du parc, à cent pas +d'ici. + +En arrivant, nous trouvâmes le marquis; il nous attendait depuis +quelques minutes. Auprès de lui, sur un banc, étaient des +pistolets tout chargés: les adversaires se saluèrent sans échanger +une parole. Le marquis montra du doigt les armes; chacun s'empara +de la sienne, et tous deux, car les conditions avaient été réglées +d'avance, ainsi que me l'avait dit votre père, allèrent se placer, +muets et sombres, à trente pas de distance, et commencèrent à +marcher l'un contre l'autre. Oh! ce fut un moment terrible pour +moi, je vous le jure, continua le vieillard aussi ému que s'il +revoyait cette scène, que celui où je vis la distance diminuer +graduellement entre ces deux hommes. + +Lorsqu'il n'y eut plus que dix pas d'intervalle, le marquis +s'arrêta et fit feu... Je regardais votre père. Pas un muscle de +son visage ne bougea, de sorte que je crus qu'il était sain et +sauf; il continua de marcher jusqu'au marquis, et, lui appuyant le +canon du pistolet sur le coeur... + +-- Il ne le tua pas, j'espère! s'écria Paul en saisissant le bras +du vieillard. + +-- Il lui dit: «Vos jours sont à moi, monsieur, et je pourrais les +prendre; mais je veux que vous viviez pour me pardonner comme je +vous pardonne.» À ces mots, il tomba mort: la balle du marquis lui +avait traversé la poitrine. + +-- Oh! mon père! mon père! s'écria le jeune marin en se tordant +les bras. Et il vit, cet homme qui a tué mon père! il vit, n'est- +ce pas? il est encore jeune; il a encore la force de lever une +épée ou un pistolet. Nous l'irons trouver... aujourd'hui, tout à +l'heure. Tu lui diras: «C'est son fils, il faut que vous vous +battiez avec lui.» Oh! cet homme... cet homme... Malheur à cet +homme! + +-- Dieu s'est chargé de la vengeance, répondit Achard: cet homme +est fou. + +-- C'est vrai, murmura Paul; je l'avais oublié. + +-- Et dans sa folie, continua Achard, il voit éternellement cette +scène sanglante, et répète dix fois par jour ces paroles suprêmes +qui lui furent adressées par votre père. + +-- Ah! voilà donc pourquoi la marquise ne le quitte pas d'une +minute. + +-- Et voilà pourquoi, sous prétexte qu'il ne veut pas voir ses +enfants, elle a éloigné de lui Emmanuel et Marguerite. + +-- Pauvre soeur! dit Paul avec un accent de tendresse infinie. Et +maintenant elle veut la sacrifier en la mariant malgré elle à ce +misérable Lectoure! + +-- Oui, mais ce misérable Lectoure, reprit Achard, emmène +Marguerite à Paris, donne un régiment de dragons à son frère: la +marquise ne craint plus la présence de ses enfants, son secret +reste désormais entre elle et deux vieillards qui, demain, cette +nuit, peuvent mourir... La tombe est muette. + +-- Mais, moi, moi! + +-- Vous! sait-on si vous existez même! avez-vous donné de vos +nouvelles depuis quinze ans que vous vous êtes échappé de Selkirk! +ne pouvez-vous pas, vous aussi, avoir rencontré sur votre chemin +quelque accident qui vous empêche de vous trouver au rendez-vous +où vous êtes heureusement venu? Certes, elle ne vous a pas +oublié... mais elle espère... + +-- Oh! crois-tu que ma mère?... + +-- Pardon! c'est vrai, répondit Achard, je ne crois rien; j'ai +tort; oubliez ce que j'ai dit. + +-- Oui, oui, parlons de toi, mon ami; parlons de mon père. + +-- Ai-je besoin d'ajouter que ses dernières volontés furent +exécutées? + +Fild vint vous chercher dans la journée. Vous partîtes. + +Vingt et un ans se sont passés depuis cette époque, et, depuis +cette époque, pas un jour ne s'est écoulé sans que j'aie fait des +voeux pour vous revoir au jour dit. Ces voeux sont accomplis, +continua le vieillard. Dieu merci! vous voilà, votre père revit en +vous... Je le revois, je lui parle... je ne pleure plus, je suis +consolé ... + +-- Et il était mort?... mort sans souffle, sans vie, sans espoir? +mort sur le coup? + +-- Oui, mort!... Je l'apportai ici... Je le déposai sur ce lit où +vous étiez né. Je fermai la porte pour que personne n'entrât, et +je m'en allai creuser sa tombe. Je passai toute la journée à ce +pénible devoir; car, d'après le voeu même de votre père, personne +ne devait être mis dans cette terrible confidence. Le soir, je +revins chercher le cadavre. C'est une étrange chose que le coeur +de l'homme, et combien l'espérance que Dieu y met est difficile à +l'abandonner. Je l'avais vu tomber... j'avais senti ses mains se +refroidir... j'avais baisé son visage glacé...je l'avais quitté +pour aller creuser sa tombe, et, cette tombe creusée, ce devoir de +mort accompli, je revenais le coeur bondissant, car il me semblait +qu'en mon absence, quoiqu'il fallût pour cela un miracle de Dieu, +la vie était revenue, et qu'il allait se soulever sur son lit et +me parler. Je rentrai... Hélas! hélas! les temps évangéliques +étaient passés... Lazare resta étendu sur sa couche... mort! mort! +mort! + +Et le vieillard resta un instant abattu, sans parole, sans voix; +seulement des larmes coulaient silencieusement sur son visage +ridé. + +-- Oui, oui, s'écria Paul éclatant en sanglots de son côté; oui, +n'est-ce pas, et tu accomplis ta sainte mission! Noble coeur! +laisse-moi baiser ces mains qui ont rendu le corps de mon père à +la demeure éternelle. Et tu es demeuré fidèle à la tombe comme tu +l'as été à la vie. Pauvre gardien du sépulcre! tu es resté près de +lui pour que quelques larmes arrosassent l'herbe qui poussait sur +la fosse ignorée. Oh! que ceux qui se croient grands, parce que +leur nom retentit dans la tempête et dans la guerre plus haut que +l'ouragan et la bataille, sont petits près de toi, vieillard au +dévouement silencieux!... Oh! bénis-moi, bénis-moi, s'écria Paul +en tombant à genoux, puisque mon père n'est plus là pour me bénir. + +-- Dans mes bras, mon enfant, dans mes bras! dit le vieillard; car +tu t'exagères cette action si simple et si naturelle. Puis, crois- +moi, ce que tu appelles ma piété n'a pas, été sans enseignements +pour moi; j'ai vu combien l'homme tenait peu de place sur la +terre, et combien il était vite perdu dans le monde lorsque le +Seigneur détournait les yeux de lui. Ton père était jeune, plein +d'avenir, de courage; ton père était le dernier descendant d'une +vieille lignée, il portait un noble nom, on eût cru voir d'avance +son chemin tout tracé vers les honneurs, de la terre, il avait +une famille, des amis. Eh bien! ton père disparut tout à coup, +comme si la terre avait manqué sous ses pieds. Je ne sais si +quelque regard en larmes chercha sa trace jusqu'à ce qu'il la +perdît; mais ce que je sais, c'est que depuis vingt et un ans nul +n'est venu sur cette tombe; nul ne sait qu'il est couché à +l'endroit où l'herbe est plus verte et plus touffue. Et cependant, +orgueilleux et insensé qu'il est, l'homme se croit quelque chose! + +-- Oh! ma mère n'y est jamais venue? + +Le vieillard ne répondit pas. + +-- Eh bien! continua Paul, nous serons deux maintenant qui +connaîtrons cette place. Viens me la montrer; car j'y retournerai, +je te jure, toutes les fois que mon vaisseau touchera les côtes de +France. + +À ces mots, il entraîna Achard dans la première chambre; mais, +comme ils ouvraient la porte, ils entendirent un léger bruit du +côté du parc: c'était un domestique du château qui venait avec +Marguerite. + +Paul rentra précipitamment. + +-- C'est ma soeur, dit-il à Achard, c'est ma soeur. Laisse-moi +seul un instant avec elle, j'ai besoin de parler à cette enfant... +J'ai un mot à lui dire qui lui fera passer une nuit heureuse. +Prenons pitié de ceux qui veillent et pleurent. + +-- Songez, dit Achard, que le secret que je viens de vous révéler +est aussi celui de votre mère. + +-- Sois tranquille, mon vieil ami, dit-il en poussant Achard dans +la seconde chambre. Sois tranquille, je ne lui parlerai que du +sien. + +En ce moment Marguerite entra. + + +Chapitre X +Marguerite venait, selon son habitude, apporter quelques +provisions au vieillard, et ce ne fut pas sans étonnement qu'elle +vit dans la première pièce, où depuis dix ans elle ne trouvait +jamais qu'Achard, un beau jeune homme qui la regardait d'un oeil +doux et avec un sourire bienveillant. Elle fit signe au domestique +de déposer le panier dans un coin de la chambre; il obéit, puis il +alla attendre sa maîtresse en dehors de la porte. Quant à elle, +s'avançant vers Paul: + +«Pardon, monsieur, lui dit-elle; mais je croyais trouver ici mon +vieil ami, Louis Achard... et je venais lui apporter de la part de +ma mère...». + +Paul étendit la main vers la seconde chambre, pour indiquer que là +était celui qu'elle cherchait, car il ne put lui répondre, tant il +sentait que l'accent de sa voix trahirait son émotion. La jeune +fille remercia par une inclination de tête presque imperceptible, +et entra. + +Paul la suivit des yeux, la main appuyée sur son coeur. + +Cette âme vierge où l'amour n'était jamais entré s'ouvrait, dans +sa sainte virginité, aux premières émotions de famille. Isolé +comme il l'avait toujours été, n'ayant pour amis que ces rudes +enfants de l'Océan, tout ce qu'il avait de doux et de tendre en +son coeur, il l'avait tourné vers Dieu, et quoiqu'aux regards d'un +chrétien rigoriste sa religion n'eût peut-être pas paru +parfaitement orthodoxe, il n'en était pas moins vrai que cette +poésie qui débordait dans toutes ses paroles n'était autre chose +qu'une immense et éternelle prière. Il n'était donc pas étonnant +que les premières sensations qui entraient dans son coeur, bien +que toutes fraternelles, fussent désordonnées et bondissantes +comme des émotions d'amour. + +-- Oh! murmura-t-il, lorsque la jeune fille eut disparu, pauvre +isolé que je suis, comment ferai-je, lorsque tu vas sortir, pour +ne pas te prendre et te serrer dans mes bras, pour ne pas te dire: + +Marguerite, ma soeur, nulle femme ne m'a jamais aimé d'aucun +amour; aime-moi d'amour fraternel! Oh! ma mère! ma mère! En me +privant de vos caresses, vous m'avez privé aussi de celles de cet +ange. Dieu vous rende dans l'éternité le bonheur que vous avez +éloigné de vous... et des autres. + +-- Adieu! dit, en rouvrant la porte, Marguerite au vieillard; +adieu; j'ai voulu venir ce soir même, car je ne sais plus +maintenant quand je pourrai vous revoir. + +Et elle s'achemina vers la porte, pensive et la tête baissée, sans +voir Paul, sans se souvenir qu'il y avait là un jeune homme +lorsqu'elle était entrée. Le jeune marin la suivait des yeux, les +bras tendus vers elle comme pour l'arrêter, la poitrine oppressée +et les yeux humides. Enfin lorsqu'il lui vit poser la main sur la +clef de la porte: + +-- Marguerite! s'écria-t-il. + +La jeune fille se retourna étonnée; mais ne comprenant rien à +cette familiarité étrange de la part d'un homme qui lui était +complètement inconnu, elle entr'ouvrit la porte pour sortir. + +-- Marguerite! répéta Paul en faisant un pas vers sa soeur; +Marguerite, n'entendez-vous pas que je vous appelle?... + +-- Il est vrai que Marguerite est mon nom, monsieur, répondit avec +dignité la jeune fille, mais je ne pouvais penser que ce mot me +fût adressé seul par une personne que je n'ai pas l'honneur de +connaître. + +-- Mais je vous connais, moi! s'écria Paul en allant à elle, en +fermant la porte et en la ramenant dans la chambre. Je sais que +vous êtes malheureuse, que vous n'avez pas une âme où verser votre +peine, pas un bras à qui demander un appui. + +-- Vous oubliez celui qui est là-haut, répondit Marguerite en +levant d'un même mouvement la tête et la main vers le ciel. + +-- Non, non, Marguerite, je n'oublie pas, car je suis envoyé par +lui pour vous offrir ce qui vous manque; pour vous dire, quand +toutes les bouches et tous les coeurs se ferment autour de vous: +Je suis votre ami, moi, votre ami dévoué, éternel! + +-- Oh! monsieur, répondit Marguerite, ce sont des mots bien +solennels et bien sacrés que ceux que vous murmurez là! des mots +auxquels, malheureusement, il est difficile que je croie sans +preuve. + +-- Et si je vous en donnais une, dit Paul. + +-- Impossible! murmura Marguerite. + +-- Irrécusable! continua Paul. + +-- Oh! alors!... dit Marguerite avec un accent indéfinissable dans +lequel le doute commençait de faire place à l'espoir. + +-- Eh bien! alors... + +-- Oh! alors! mais non, non! + +-- Connaissez-vous cette bague? dit Paul, lui montrant l'anneau +qui ouvrait le bracelet. + +-- Clémence de Dieu! s'écria Marguerite, ayez pitié de moi! il est +mort! + +-- Il est vivant! + +-- Mais il ne m'aime donc plus? + +-- Il vous aime! + +-- S'il est vivant, s'il m'aime, oh! c'est à en devenir folle... +Qu'est-ce que je disais donc? S'il est vivant, s'il m'aime, +comment cette bague se trouve-t-elle entre vos mains? + +-- Il me l'a confiée comme un gage de reconnaissance. + +-- Ai-je confié ce bracelet à personne, moi? dit Marguerite +relevant la manche de sa robe, voyez! + +-- Oui, mais vous, Marguerite, vous n'êtes pas proscrite, +déshonorée aux yeux du monde, jetée au milieu d'une race perdue! + +-- Qu'importe! n'est-il pas innocent? n'est-il pas aimé? + +-- Puis il a pensé, continua Paul voulant voir jusqu'où allaient +le dévouement et l'amour de sa soeur, il a pensé qu'il était de sa +délicatesse, séparé à jamais de la société comme il l'est, de vous +offrir, sinon de vous rendre, la liberté de disposer de votre +main... + +-- Lorsqu'une femme a fait pour un homme ce que j'ai fait pour +lui, répondit avec fermeté Marguerite, elle n'a, croyez-moi, +d'excuse qu'en l'aimant éternellement, et c'est ce que je ferai. + +-- Oh! vous êtes un ange! s'écria Paul. + +-- Dites-moi? reprit Marguerite, saisissant à son tour les mains +du jeune homme, et le regardant d'un air suppliant. + +-- Quoi? + +-- Vous l'avez donc vu? + +-- Je suis son ami, son frère... + +-- Oh! parlez-moi de lui, alors! s'écria-t-elle, s'abandonnant +toute entière à son amour et oubliant qu'elle voyait pour la +première fois celui à qui elle adressait de pareilles questions. +Que fait-il, qu'espère t-il? le malheureux! + +-- Il vous aime, il espère vous revoir. + +-- Alors, alors, murmura Marguerite s'éloignant de Paul, il vous a +donc dit? + +-- Tout. + +-- Oh! s'écria-t-elle en baissant son front sur lequel une rougeur +subite passa, remplaçant, comme le vif reflet d'une flamme, la +pâleur habituelle qui y était empreinte. + +Paul s'approcha d'elle et la serra contre son coeur. + +-- Vous êtes une sainte fille, lui dit-il. + +-- Vous ne me méprisez donc pas, monsieur! murmura Marguerite, se +hasardant à lever les yeux. + +-- Marguerite, dit Paul, si j'avais une soeur, je prierais Dieu +qu'elle vous ressemblât. + +-- Oh! vous auriez une soeur bien malheureuse! répondit la jeune +fille en s'appuyant sur son bras et fondant en larmes. + +-- Peut-être, répondit Paul en souriant. + +-- Vous ne savez donc pas?... + +-- Dites. + +-- Que monsieur de Lectoure doit arriver demain matin? + +-- Je le sais. + +-- Et que demain on signe le contrat? + +-- Je le sais. + +-- Eh bien! que voulez-vous donc que j'espère dans une pareille +extrémité? À qui voulez-vous que je m'adresse? Qui voulez-vous que +j'implore?... Mon frère? Dieu sait que je lui pardonne, mais il ne +peut me comprendre. Ma mère?...Oh! monsieur, vous ne connaissez +pas ma mère! C'est une femme d'une réputation intacte, d'une vertu +sévère, d'une volonté inflexible; car n'ayant jamais failli, elle +ne croit pas que l'on puisse faillir; et lorsqu'elle a dit: «Je +veux!» il n'y a plus qu'à courber la tête, à pleurer et à obéir. +Mon père!... Oui..., il faudra, je le sais, que mon père sorte de +la chambre où il est enfermé depuis vingt ans pour signer le +contrat. Mon père! Pour toute autre moins malheureuse et moins +condamnée que moi, ce serait une ressource. Mais vous ignorez +qu'il est insensé, qu'il a perdu la raison, et avec elle tout +sentiment d'amour paternel. Et puis, il y a dix ans que je ne l'ai +vu, mon père; il y a dix que je n'ai pressé ses mains tremblantes, +que je n'ai baisé ses cheveux blancs! Il ne sait plus s'il a une +fille; il ne sait plus s'il a un coeur; il ne me reconnaîtra même +pas! et, me reconnût-il, eût-il pitié de moi, ma mère lui mettra +une plume entre les mains et lui dira: «Signez! Je le veux,» et il +signera, le pauvre et faible vieillard! et sa fille sera +condamnée! + +-- Oui, oui, je sais tout cela aussi bien que vous, mon enfant dit +Paul, mais rassurez-vous: ce contrat ne sera point signé. + +-- Qui l'empêchera? + +-- Moi! + +-- Vous? + +-- Soyez tranquille, je serai demain à l'assemblée de famille. + +-- Qui vous y introduira? + +-- J'ai un moyen. + +-- Mon frère est violent, emporté! Oh! mon Dieu! mon Dieu!... +prenez garde de me perdre encore davantage en voulant me sauver! + +-- Votre frère m'est aussi sacré que vous-même, Marguerite. Ne +craignez rien, et reposez-vous sur moi. + +-- Oh! je vous crois, monsieur, et je me repose sur vous, dit +Marguerite, comme accablée par sa longue incrédulité; car, que +vous reviendrait-il de me tromper? quel intérêt auriez-vous à me +trahir? + +-- Aucun, vous avez raison; mais passons à autre chose. Que +comptez-vous faire avec le baron de Lectoure? + +-- Lui tout dire. + +-- Oh! dit Paul en s'inclinant, laissez-moi vous adorer. + +-- Monsieur! murmura Marguerite. + +-- Comme une soeur! comme une soeur! + +-- Oui, vous êtes bon, s'écria Marguerite; je crois que c'est Dieu +qui vous envoie. + +-- Croyez, répondit Paul. + +-- Donc, demain soir. + +-- Ne vous étonnez, ne vous effrayez de rien. Seulement, tâchez de +me faire comprendre par une lettre, par un mot, par un signe, le +résultat de votre entretien avec Lectoure. + +-- Je tâcherai. + +-- Et maintenant il est tard, le domestique pourrait s'étonner de +la longueur de notre entretien; rentrez au château, et ne parlez +de moi à personne. Adieu. + +-- Adieu! dit Marguerite, vous à qui je ne sais quel nom donner. + +-- Nommez-moi votre frère! + +-- Adieu, mon frère! + +-- Oh! ma soeur! ma soeur! s'écria Paul en la serrant +convulsivement entre ses bras, tu es la première qui m'ait fait +entendre une aussi douce parole, Dieu t'en récompensera. + +La jeune fille, étonnée, se recula; puis, revenant à Paul, elle +lui tendit la main. Paul la serra une dernière fois, et Marguerite +sortit. Alors, le jeune marin revint à la porte de communication +et l'ouvrit. + +-- Et maintenant, vieillard, dit-il, conduis-moi à la tombe de mon +père. + + +Chapitre XI +Le lendemain du jour où Paul avait appris le secret de sa +naissance, les habitants du château d'Auray se réveillèrent +préoccupés plus que jamais des craintes et des espérances que +leurs intérêts divers faisaient naître, car ce jour devait être +pour tous, un jour décisif. + +La marquise, que nos lecteurs connaissent maintenant pour une +femme non point perverse et méchante, mais hautaine et inflexible, +y voyait le terme de ses angoisses renouvelées chaque jour, car +c'était surtout aux yeux de ses enfants qu'elle voulait conserver +cette réputation sans tache dont l'usurpation lui coûtait si cher. +Pour elle, Lectoure était non seulement un gendre convenable et +portant un nom digne du sien, mais encore un homme ou plutôt un +bon génie, qui, du même coup, éloignait d'elle sa fille, qu'il +emmenait comme épouse, et son fils, à qui le ministre, grâce à +cette alliance, avait promis de donner un régiment. + +Une fois ces deux enfants partis, vienne le premier né, et le +secret révélé n'avait pas d'écho. D'ailleurs, il y avait mille +moyens de lui fermer la bouche. + +La fortune de la marquise était immense, et l'or était une de ces +ressources qu'elle croyait en pareil cas d'un effet infaillible. +Elle était donc ardente à cette union de toute la force de sa +crainte: de sorte que, non seulement elle secondait l'empressement +de Lectoure, mais encore elle excitait celui d'Emmanuel. Pour +celui-ci, las de vivre inconnu à Paris ou enterré en Bretagne, +perdu au milieu de cette jeunesse élégante qui formait la maison +du roi, ou relégué dans l'antique château de ses aïeux, en +compagnie des vieux portraits de sa famille, il frappait avec +empressement à cette porte dorée que promettait de lui ouvrir, à +Versailles, son futur beau-frère. + +Les chagrins et les larmes de sa soeur l'avaient bien affligé un +instant, car il était ambitieux plus encore par la crainte de +l'ennui qui l'attendait dans son manoir, et par désir de parader à +la tête d'un régiment, et de séduire l'esprit des femmes par la +richesse et le bon goût de son uniforme, que par orgueil et +sécheresse de coeur; mais incapable lui-même d'une passion +sérieuse, malgré les suites fatales que l'amour de sa soeur +avaient eues, il regardait cet amour comme un attachement +d'enfance que le tumulte et les plaisirs du monde effaceraient +bientôt de sa mémoire, et il croyait être certain qu'un an ne se +passerait pas sans qu'elle le remerciât la première d'avoir fait +violence à ces sentiments. + +Quant à Marguerite, pauvre victime condamnée si irrévocablement à +être immolée aux craintes de l'une et à l'ambition de l'autre, la +scène de la veille avait laissé dans son esprit un souvenir +profond; elle ne pouvait se rendre compte du sentiment étrange +qu'avait fait naître en elle ce beau jeune homme qui lui avait +transmis les paroles de Lusignan, qui l'avait rassurée sur le sort +du pauvre proscrit, et qui avait fini par la presser sur sa +poitrine en l'appelant sa soeur. Une espérance vague et +instinctive lui murmurait au coeur que cet homme, ainsi qu'il le +lui avait dit, avait reçu de Dieu mission de la protéger; mais, +comme elle ignorait quel lien l'attachait à elle, quel secret le +faisait maître de la volonté de sa mère, quelle influence enfin il +pouvait exercer sur son avenir, elle n'osait s'arrêter à des idées +de bonheur, habituée qu'elle était, depuis six mois, à regarder la +mort comme l'unique terme possible à ses malheurs. + +Le marquis seul, au milieu des diverses émotions qui palpitaient +autour de lui, était resté dans son impassible et inerte +indifférence, car pour lui le monde avait cessé de marcher depuis +le jour terrible où sa raison s'était perdue; constamment absorbé +dans un seul souvenir, celui de ce duel mortel et sans témoin, +murmurant pour toutes paroles celles qu'avaient prononcées, en lui +faisant grâce, le comte de Morlaix, c'était un vieillard faible +comme un enfant, à qui sa femme commandait d'un geste, et qui +recevait de sa volonté froide et continue toutes les impulsions +auxquelles obéissait, depuis vingt ans, l'instinct végétatif qui +survivait en lui au libre arbitre et à la raison. + +Ce jour-là, cependant, une espèce de révolution avait été opérée +dans ses habitudes. Un valet de chambre était entré dans son +appartement, et avait remplacé la marquise dans les soins de sa +toilette; on lui avait fait endosser son uniforme de maître de +camp, on l'avait revêtu des différents ordres dont il était +décoré; puis la marquise, lui mettant une plume à la main, lui +avait ordonné de signer son nom comme par essai, et il avait obéi, +passif et insouciant, sans se douter qu'il étudiait un rôle de +bourreau. + +Vers les trois heures du soir, une chaise de poste, dont le +roulement avait retenti bien différemment dans le coeur de trois +personnes qui l'attendaient, était entrée dans la cour du château. + +Emmanuel s'était empressé de courir au perron pour recevoir son +futur beau-frère, car c'était lui qui arrivait. Lectoure descendit +légèrement de sa voiture. Il s'était arrêté à la dernière poste +pour faire sa toilette de présentation, de sorte qu'il arrivait +dans toute l'élégance des dernières modes de la cour. Emmanuel +sourit de cette précaution, car il était évident que Lectoure +n'avait voulu perdre aucun des avantages de sa personne en se +présentant dans un costume de voyage. Son habitude des femmes lui +avait appris que presque toujours elles jugent au premier coup +d'oeil, et que rien n'efface l'impression bonne ou mauvaise qu'il +a transmise à leur esprit ou à leur coeur. Au reste, justice sous +ce rapport doit être rendue au baron: son aspect plein de grâce et +d'élégance eût été dangereux pour toute femme dont le coeur n'eût +point été prévenu pour un autre. + +-- Permettez, mon cher baron, dit Emmanuel en s'avançant vers lui, +qu'en l'absence momentanée de ces dames, je vous fasse les +honneurs du manoir de mes ancêtres. Voyez, continua-t-il en +s'arrêtant au haut du perron, et en montrant du doigt les +tourelles et les bastions, cela date de Philippe-Auguste comme +architecture, et de Henri IV comme décoration. + +-- C'est, sur mon honneur, répondit le baron avec l'accent affecté +qu'avaient adopté les jeunes gens de cette époque, une charmante +forteresse, et qui répand à trois lieues à la ronde une odeur de +baronnie à parfumer un fournisseur. Si jamais, continua-t-il en +entrant dans le vestibule, et de là dans une galerie ornée de +chaque côté des portraits de la famille, il me prenait fantaisie +d'entrer en rébellion contre Sa Majesté Très Chrétienne, je vous +prierais de me prêter ce bijou; et, ajouta-t-il en levant les yeux +vers cette longue file d'ancêtres qui se déroulait devant lui, et +la garnison avec. + +-- Trente-trois quartiers! je ne dirai pas en chair et en os, +répondit Emmanuel, car il y a longtemps que tout cela n'est plus +que poussière, mais en peinture, comme vous voyez. Cela commence à +un chevalier Hugues d'Auray, qui accompagna le roi Louis VII à la +croisade; cela passe par ma tante Déborah, que vous voyez en +costume de Judith, et cela vient définitivement aboutir, sans +interruption dans la branche masculine, au dernier membre de cette +illustre famille, votre très humble et très obéissant serviteur, +Emmanuel d'Auray. + +-- C'est tout à fait respectable, et l'on ne peut pas plus +authentique. + +-- Oui; mais comme je ne me sens pas assez patriarche, reprit +Emmanuel en passant devant le baron afin de lui montrer le chemin +de sa chambre, pour perdre ma vie dans cette formidable société, +j'espère, baron, que vous avez pensé à m'en tirer? + +-- Sans doute, mon cher comte, répondit Lectoure en le suivant, je +voulais même vous apporter votre commission, comme mon cadeau de +noces. Je savais une lieutenance vacante aux dragons de la reine, +et j'allais hier chez monsieur de Maurepas la solliciter pour +vous, lorsque j'appris que la chose était accordée à la requête de +je ne sais quel amiral mystérieux, une espèce de corsaire, de +pirate, d'être fantastique, que la reine a mis à la mode en lui +donnant sa main à baiser, et que le roi a pris en affection parce +qu'il a battu les Anglais, je ne sais où... De sorte que, pour cet +exploit, Sa Majesté l'a décoré de l'ordre du Mérite militaire, et +lui a donné une épée avec une garde en or, comme il aurait pu +faire à quelqu'un de noblesse. Bref, c'est partie perdue de ce +côté; mais, soyez tranquille, nous nous tournerons d'un autre. + +-- Très bien, répondit Emmanuel. Peu m'importe l'arme; ce que je +veux, c'est un grade qui aille à mon nom, une position qui cadre +avec notre fortune. + +-- Parfaitement; vous les aurez. + +-- Et comment, dit Emmanuel changeant la conversation, comment +vous êtes-vous tiré des mille engagements que vous deviez avoir? + +-- Mais, dit le baron avec un accent de laisser-aller qui +n'appartenait qu'à cette classe privilégiée, et en s'étendant sur +une chaise longue, car il était enfin arrivé à l'appartement qui +lui était destiné; mais, en racontant franchement la chose: j'ai +annoncé, au jeu de la reine, que je me mariais. + +-- Ah! bon Dieu! mais c'est de l'héroïsme! surtout si vous avez +avoué que vous preniez une femme au fond de la Basse-Bretagne. + +-- Je l'ai avoué. + +-- Et alors, dit Emmanuel on souriant, la compassion a fait place +à la colère? + +-- Dame! vous comprenez, mon cher comte, dit Lectoure passant une +jambe sur l'autre, et la balançant d'un mouvement régulier comme +celui d'un pendule, nos femmes de la cour croient que le soleil se +lève à Paris et se couche à Versailles. Tout le reste de la +France, c'est pour elles de la Laponie, du Groënland, de la +Nouvelle-Zembie! De sorte qu'on s'attend, vous l'avez dit, mon +cher comte, à me voir ramener, de mon voyage au pôle, quelque +chose d'inconnu, avec des mains terribles et des pieds +formidables! Heureusement que l'on se trompe, ajouta-t-il avec un +accent moitié craintif, moitié interrogateur, n'est-ce pas, +Emmanuel? et vous m'avez dit, au contraire, que votre soeur... + +-- Vous la verrez, répondit Emmanuel. + +-- Ce sera un grand désappointement pour cette pauvre madame de +Chaulne. Enfin... il faudra bien qu'elle s'en console... + +-- Qu'est-ce? + +Cette interrogation était motivée par la présence du valet de +chambre d'Emmanuel, qui venait d'ouvrir la porte, et se tenait +debout sur le seuil, attendant, en domestique de bonne maison, que +son maître lui adressât la parole. + +-- Qu'est-ce? répéta Emmanuel. + +-- Mademoiselle Marguerite d'Auray fait demander à monsieur le +baron de Lectoure l'honneur d'un entretien particulier. + +-- À moi? dit Lectoure en se soulevant; mais avec le plus grand +plaisir! + +-- Mais, non! c'est une erreur! s'écria Emmanuel. vous vous +trompez, Célestin! + +-- J'ai l'honneur d'assurer à monsieur le comte, répondit le valet +de chambre en insistant, que je m'acquitte exactement et +fidèlement de l'ordre qui m'a été donné. + +-- Impossible! dit Emmanuel inquiet au plus haut degré de la +démarche hasardée de sa soeur. Baron, si vous m'en croyez, envoyez +promener cette petite folle. + +-- Pas du tout! pas du tout! répondit Lectoure en se levant. +Qu'est-ce donc qu'une Barbe-Bleue de frère comme celui-là? +Célestin!... N'est-ce pas Célestin que vous appelez ce garçon? -- +Emmanuel fit avec impatience un geste affirmatif. -- Eh bien! +Célestin, dites à ma belle fiancée que je suis à ses pieds, à ses +genoux, et que je demande ses ordres pour l'attendre ou l'aller +trouver. Tenez, voilà pour vos frais d'ambassade. -- Il lui donna +une bourse. -- Et vous, comte, j'espère que vous aurez assez de +confiance en moi pour permettre le tête-à-tête. + +-- Mais c'est d'un ridicule achevé! + +-- Point! répondit Lectoure, c'est au contraire parfaitement +convenable. Je ne suis pas une tête couronnée, moi, pour épouser +une femme sur un portrait et par procuration. Je désire la voir en +personne. Allons, Emmanuel, continua le baron en poussant son ami +vers une porte latérale afin qu'il ne rencontrât point sa soeur. +Voyons, de vous à moi, est-ce qu'il y a... difformité? + +-- Eh! non, pardieu! répondit le jeune comte; au contraire, elle +est jolie comme un ange! + +-- Eh bien! alors, dit le baron, qu'est-ce que cela signifie? +Voyons!... encore... faut-il que j'appelle mes gardes? + +-- Non; mais, sur ma parole! j'ai peur que cette petite sotte, qui +n'a aucune idée du monde, ne vienne détruire tout ce que nous +avons arrêté. + +-- Oh! si ce n'est que cela, répondit Lectoure en ouvrant la +porte, rassurez-vous. J'aime trop le frère pour ne point passer +quelque caprice... quelque bizarrerie à la soeur, et je vous donne +ma foi de gentilhomme qu'à moins que le diable ne s'en mêle, -- +et, pour le moment, je l'espère, il est occupé dans une autre +partie du monde, mademoiselle Marguerite d'Auray sera dans trois +jours madame la baronne de Lectoure, et que, dans un mois, vous +aurez votre régiment. + +Cette promesse parut rassurer quelque peu Emmanuel qui se laissa +mettre à la porte sans faire plus de difficultés. Lectoure courut +aussitôt à une glace pour réparer les légères traces de désordre +qu'avaient apportées dans sa toilette les cahots des trois +dernières lieues. Il venait à peine de faire reprendre à ses +cheveux et à ses habits le tour et le pli convenables, lorsque la +porte se rouvrit, et que Célestin annonça: + +-- Mademoiselle Marguerite d'Auray! + +Le baron se retourna et aperçut sa fiancée tremblante et pâle sur +le seuil de la porte. Quelque espoir que lui eussent donné les +promesses d'Emmanuel, il lui était resté au fond du coeur certains +doutes, sinon sur la beauté, du moins sur la tournure et les +manières de celle qui allait devenir sa femme. Son étonnement fut +donc merveilleux lorsqu'il vit apparaître cette frêle et gracieuse +création, à qui la critique la plus sévère de la forme n'aurait pu +reprocher qu'un peu de pâleur. Les mariages comme celui qu'allait +contracter Lectoure n'étaient point rares dans un temps où les +questions de rang et les convenances de fortune décidaient en +général des alliances entre maisons nobles; mais ce qui devait se +présenter à peine une fois sur mille, c'était, dans la position du +baron, de trouver au fond d'une province, riche d'une fortune +immense, une femme qu'au premier aspect il pouvait juger digne, +par son maintien, son élégance et sa beauté, de figurer au milieu +des cercles les plus brillants de la cour. Il s'avança donc vers +elle, non plus avec cette supériorité d'un courtisan sur une +provinciale, mais avec toute l'aisance respectueuse qui formait le +cachet de la bonne compagnie de cette époque de transition. + +-- Pardon, mademoiselle, lui dit-il en lui offrant, pour la +conduire à un fauteuil, une main qu'elle n'accepta pas, c'était à +moi à solliciter la faveur que vous m'accordez, et la seule +crainte d'être indiscret, croyez-le bien, me donne le tort +apparent de m'être laissé prévenir. + +-- Je vous sais gré de cette délicatesse, monsieur le baron, +répondit d'une voix tremblante Marguerite faisant un mouvement en +arrière et restant debout, elle m'enhardit encore dans la +confiance que, sans vous avoir vu, sans vous connaître, j'ai mise +dans votre honneur et votre loyauté. + +-- Quelque but que se soit proposé cette confiance, elle m'honore, +mademoiselle, et je tâcherai de m'en rendre digne; mais qu'avez- +vous donc? mon Dieu!... + +-- Rien, monsieur, rien, répondit Marguerite en tâchant de +comprimer son émotion; mais c'est que... ce que j'ai à vous +dire... pardon... mais... je ne suis pas maîtresse... + +Elle chancela; le baron s'élança vers elle et voulut la soutenir; +mais à peine l'eut-il touchée, qu'une rougeur ardente passa comme +une flamme sur les joues de la jeune fille, et qu'avec un +sentiment qui pouvait appartenir aussi bien à la pudeur qu'à la +répugnance, elle se dégagea de ses bras. Lectoure lui avait pris +la main, et il la conduisit à un fauteuil contre lequel elle +s'appuya, ne voulant point s'y asseoir. + +-- Bon Dieu! dit le baron retenant toujours la main dont il +s'était emparé; mais c'est donc une chose bien difficile à dire +que celle qui vous amène? ou bien, sans m'en douter, mon titre de +fiancé me donnerait-il déjà l'air imposant d'un mari? + +Marguerite fit un nouveau mouvement pour dégager sa main de celle +de Lectoure, ce qui força celui-ci d'y porter les yeux. + +-- Comment! s'écria-t-il, ce n'est point assez d'une figure +adorable, d'une taille de fée! des mains charmantes!... des mains +royales! mais c'est vouloir que j'en meure! + +-- J'espère, monsieur le baron, dit Marguerite faisant un dernier +effort en retirant sa main, que les paroles que vous m'adressez +sont des paroles de pure galanterie. + +-- Non, sur mon âme! répondit Lectoure, c'est la vérité tout +entière. + +-- Eh bien! j'espère, monsieur, qu'alors même, ce dont je doute, +que vous penseriez ce que vous croyez devoir me dire, ce ne +seraient point de pareils motifs qui vous feraient attacher un +plus grand prix à l'union projetée entre nous. + +-- Mais si fait! je vous jure. + +-- Et cependant, continua Marguerite en reprenant haleine, tant sa +poitrine était oppressée, cependant monsieur, vous regardez le +mariage comme une chose... sérieuse. + +-- C'est selon, répondit en souriant Lectoure; si j'épousais une +douairière, par exemple... + +-- Enfin, répondit Marguerite avec un accent plus résolu, pardon, +monsieur, si je me suis trompée, mais j'ai pensé que parfois +d'avance vous vous étiez fait, peut-être sur l'alliance proposée +entre nous, des idées de réciprocité de sentiments. + +-- Jamais! interrompit Lectoure qui semblait mettre autant de soin +à éviter une explication franche et désirée que Marguerite mettait +d'insistance à la provoquer; jamais! non, depuis que je vous ai +vue surtout, je n'ai point espéré être digne de votre amour; et, +cependant, mon nom, ma position sociale, à défaut d'influence sur +votre coeur, peuvent me donner des droits à votre main. + +-- Mais comment, monsieur, dit Marguerite avec crainte, comment +séparez-vous donc l'un de l'autre? + +-- Comme font les trois quarts de ceux qui se marient, +mademoiselle, répondit Lectoure avec un laisser-aller qui eût +arrêté à l'instant la confidence sur les lèvres d'une femme moins +candide que Marguerite. On épouse, l'homme pour avoir une femme, +la femme pour avoir un mari; c'est une position, un arrangement +social. Que voulez-vous, mademoiselle, que le sentiment et l'amour +aient à faire dans tout cela? + +-- Pardon, je m'explique peut-être mal, continua Marguerite se +faisant violence à elle-même afin de cacher aux yeux de l'homme de +qui dépendait son avenir l'impression douloureuse que lui +faisaient ses paroles; mais il faut attribuer mon hésitation, +monsieur, à la timidité d'une jeune fille forcée par des +circonstances impérieuses à parler d'un pareil sujet. + +-- Point! répondit Lectoure en s'inclinant et en donnant à sa voix +un accent qui touchait à la raillerie; au contraire, mademoiselle, +vous parlez comme Clarisse Harlowe, et c'est clair comme le jour. +Dieu m'a fait l'esprit assez subtil pour que, croyez-moi, je +comprenne à merveille même ce que l'on ne me dit qu'à demi-mot. + +-- Comment, monsieur, s'écria Marguerite, vous comprenez ce que +j'ai voulu vous dire et vous me laissez continuer! Comment, si, en +descendant au fond de mon coeur, si, en interrogeant mes +sentiments, j'y voyais l'impossibilité d'aimer... jamais... celui +que l'on me présente pour mari... + +-- Eh bien! mais, répondit Lectoure avec le même accent, il ne +faudrait pas le lui dire. + +-- Et pourquoi cela, monsieur? + +-- Parce que... mais... parce que... parce que ce serait trop +naïf. + +-- Et si cet aveu, je ne le faisais point par naïveté, monsieur; +si je le faisais par délicatesse? Si j'ajoutais... et que la honte +de cet aveu retombe sur ceux qui me forcent à le faire! si +j'ajoutais, monsieur, que... j'ai aimé... que j'aime encore! + +-- Oh! quelque petit cousin, n'est-ce pas? dit négligemment +Lectoure croisant une jambe sur l'autre et jouant avec son jabot. +C'est une race maudite, ma parole d'honneur! que ces petits +cousins. Mais heureusement on sait ce que c'est que de pareils +attachements, et il n'y a pas une pensionnaire qui, à la fin des +vacances, ne rentre au couvent avec une passion dans le coeur. + +-- Malheureusement pour moi, répondit Marguerite d'une voix aussi +triste et aussi grave que celle de son interlocuteur était +railleuse et légère, malheureusement je ne suis plus une +pensionnaire, monsieur, et, quoique jeune encore, j'ai depuis +longtemps passé l'âge des jeux puérils et des attachements +enfantins. Lorsque je parle, à l'homme qui me fait l'honneur de +solliciter ma main et de m'offrir son nom, de mon amour pour un +autre, il doit penser que je lui parle d'un amour grave, profond, +éternel! d'un de ces amours enfin qui laissent leur trace dans le +coeur et creusent leur passage dans la vie. + +-- Diable! fit Lectoure comme s'il commençait à donner plus +d'importance à la révélation; mais c'est de la bergerie, cela! +Voyons. Est-ce un jeune homme que l'on puisse recevoir. + +-- Oh! monsieur, s'écria Marguerite se reprenant à l'espoir que +semblaient lui donner ces paroles; oh! croyez moi bien, c'est +l'être le meilleur, l'âme la plus dévouée! + +-- Mais je ne vous demande pas cela, et je ne parle pas des +qualités du coeur. Il les a toutes, c'est convenu. Je vous demande +s'il est de noblesse, s'il est de race, si une femme comme il faut +peut l'avouer enfin, et cela sans faire tort à son mari. + +-- Son père, qu'il a perdu encore jeune, et qui était un ami +d'enfance de mon père, était conseiller à la cour de Rennes. + +-- Noblesse de robe! murmura Lectoure en laissant tomber la lèvre +inférieure en signe de mépris. J'aimerais mieux autre chose. Est- +il chevalier de Malte, au moins? + +-- Il se destinait aux armes. + +-- Eh bien! alors, on lui aura un régiment pour lui faire une +position. Voilà qui est arrangé. C'est bien. Écoutez. Il laissera +passer six mois pour les convenances, obtiendra un congé, ce qui +ne sera pas difficile, puisque nous n'avons pas de guerre, se fera +présenter chez vous par un ami commun, et tout sera dit. + +-- Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit Marguerite en +regardant le baron avec l'expression d'un profond étonnement. + +-- C'est pourtant limpide ce que je vous dis, reprit celui-ci avec +quelque impatience. Vous avez des engagements de votre côté, j'en +ai du mien, cela ne doit pas empêcher de s'accomplir une union +convenable sous tous les rapports; et une fois accomplie, eh bien! +mais il me semble qu'il faut la rendre tolérable. Comprenez-vous, +enfin? + +-- Oh! pardon, pardon, monsieur! s'écria Marguerite en reculant +devant ces paroles comme si elles eussent eu une main pour la +repousser. J'ai été bien imprudente, bien coupable peut-être; +mais, telle que j'étais enfin, je ne croyais pas encore mériter +une pareille injure! Oh!... monsieur... le rouge de la honte me +brûle le visage, plus encore pour vous que pour moi. Oui, je +comprends. Un amour apparent et un amour caché! le visage du vice +et le masque de la vertu! Et c'est à moi, à moi la fille de la +marquise d'Auray, que l'on propose ce marché honteux, avilissant, +infâme! Oh! continua-t-elle en se laissant tomber dans un +fauteuil, et en se cachant le visage entre ses mains, il faut donc +que je sois une créature bien malheureuse, bien méprisable et bien +perdue! Oh! mon Dieu! mon Dieu! + +-- Emmanuel! Emmanuel! dit le baron ouvrant la porte derrière +laquelle il se doutait qu'était resté le frère de Marguerite. Eh! +venez donc, mon cher, votre soeur a des spasmes! il faut faire +attention à ces choses, ou elles deviennent chroniques!... Madame +de Meulan en est morte!... Tenez, comte, voilà mon flacon, faites- +le lui respirer, quant à moi, je descends dans le parc. Si vous +n'avez rien a faire, venez m'y joindre, et donnez-moi, je vous +prie des nouvelles de votre soeur. + +À ces mots, le baron de Lectoure sortit avec une aisance +miraculeuse, laissant Marguerite et Emmanuel en face l'un de +l'autre. + + +Chapitre XII +Le même jour où avait lieu l'entrevue de Marguerite et de +Lectoure, entrevue dont nous avons raconté les détails et qui eut +un résultat tout contraire à celui qu'avait espéré la jeune fille, +ce jour-là même, à quatre heures, la cloche du dîner rappela le +baron au château. + +Emmanuel faisait les honneurs de la table, car la marquise était +restée auprès de son mari, et Marguerite avait demandé la +permission de ne pas descendre. Les autres convives étaient le +notaire, les parents et les témoins. Le repas fut triste, malgré +l'imperturbable entrain de Lectoure; mais il était visible que, +par cette joyeuse humeur, si active qu'elle ressemblait à une +fièvre, il avait l'intention de s'étourdir lui-même. De temps en +temps, en effet, cette âcre gaîté tombait tout à coup comme +s'éteint une lampe à laquelle l'huile fait défaut; puis elle +jaillissait de nouveau, jetant des lueurs plus vives, comme fait +la flamme lorsqu'elle dévore son dernier aliment. À sept heures on +se leva pour passer dans le salon. + +Il est difficile de se faire une idée de l'aspect étrange que +présentait ce vieux château, dont les vastes appartements étaient +tendus d'étoffes de damas aux dessins gothiques, et garnis de +meubles du temps de Louis XIII; fermés qu'ils avaient été depuis +si longtemps, ils semblaient s'être déshabitués de la vie. Aussi, +malgré le luxe de lumières que les valets avaient déployé, la +lueur faible et tremblante des bougies était insuffisante à ces +chambres immenses dont tous les rentrants restaient sombres, et +dans lesquelles la voix retentissait comme sous les arceaux d'une +cathédrale. Le petit nombre des convives, auxquels devaient se +joindre à peine, dans la soirée, trois ou quatre gentilshommes des +environs, augmentait encore la tristesse qui semblait planer sous +les voûtes blasonnées du vieux manoir. + +Au centre de l'un des salons, celui-là même où Emmanuel, au moment +de son arrivée à Paris, avait reçu la veille le capitaine Paul, +une table s'élevait, solennellement préparée, supportant un +portefeuille fermé, qui, aux yeux d'un étranger ignorant ce qui se +préparait, pouvait aussi bien renfermer une sentence de mort qu'un +contrat de mariage. Au milieu de ces aspects tristes et de ces +impressions sombres, de temps en temps un éclat de rire moqueur, +strident, arrivait à un groupe de personnes parlant bas; c'était +Lectoure qui s'amusait aux dépens de quelque honnête campagnard, +sans pitié pour Emmanuel sur qui retombait en quelque sorte une +partie de la raillerie. + +Parfois cependant le fiancé regardait avec anxiété d'une extrémité +à l'autre de l'appartement; puis tout à coup un nuage rapide +passait sur son front, car il ne voyait paraître ni son beau-père, +ni la marquise, ni Marguerite. Les deux premiers, comme nous +l'avons dit, n'étaient point descendus au dîner, et son entrevue +d'un instant avec la dernière ne l'avait pas, tout insoucieux +qu'il s'efforçait de paraître, laissé sans inquiétude sur ce qui +se passerait à la signature du contrat qui devait avoir lieu dans +la soirée. + +Emmanuel n'était pas non plus exempt de quelques craintes, et il +venait de se décider à monter chez sa soeur, lorsqu'en passant +dans une chambre il croisa Lectoure qui l'appela d'un signe de la +main. + +-- Pardieu! vous nous arrivez à merveille, mon cher comte, lui +dit-il tout en ayant l'air de prêter une attention profonde à ce +que lui racontait un brave gentilhomme avec lequel il paraissait +dans les termes d'une parfaite amitié. Voilà monsieur de Nozay qui +me raconte une chose fort curieuse, sur ma parole! Mais savez- +vous, continua-t-il en se retournant vers le narrateur, que c'est +une chasse charmante et tout à fait de bonne compagnie! Moi aussi +j'ai des marais et des étangs; il faudra que je demande à mon +intendant, en arrivant à Paris, où tout cela est situé. Et prenez- +vous beaucoup de canards de cette manière? + +-- Immensément! répondit le gentilhomme avec un accent de parfaite +bonhomie qui prouvait que Lectoure pouvait sans inconvénient +soutenir la conversation quelque temps encore sur le même ton. + +-- Qu'est-ce donc, dit Emmanuel, que cette chasse miraculeuse? + +-- Imaginez-vous, mon cher, reprit Lectoure avec le plus grand +sang froid, que monsieur se met dans l'eau jusqu'au cou. + +-- À quelle époque, sans indiscrétion? + +-- Mais, répondit le gentilhomme, au mois de décembre ou de +janvier. + +-- C'est on ne peut plus pittoresque. Je disais donc que monsieur +se met dans l'eau jusqu'au cou, se coiffe la tête d'un potiron et +se faufile dans les roseaux. Cela le change au point que les +canards ne le reconnaissent aucunement et le laissent approcher à +portée. N'est-ce point cela? + +-- Comme d'ici à vous. + +-- Bah! vraiment? s'écria Emmanuel. + +-- Et monsieur en tue autant qu'il veut, continua Lectoure. + +-- Des douzaines! reprit le gentilhomme, enchanté de l'attention +que les deux jeunes gens lui prêtaient. + +-- Cela doit faire grand plaisir à votre femme, si elle aime les +canards, dit Emmanuel. + +-- Elle les adore, répondit monsieur de Nozay. + +-- J'espère que vous me ferez l'honneur de me présenter à une +personne si intéressante, reprit en s'inclinant Lectoure. + +-- Comment donc, monsieur le baron! + +-- Je vous jure que, de retour à Versailles, la première chose que +je ferai sera de parler de cette chasse, au petit lever, et je +suis convaincu que Sa Majesté en fera l'essai dans la pièce d'eau +des Suisses. + +-- Pardon, cher baron, dit Emmanuel en prenant le bras de Lectoure +et en se penchant à son oreille; mais c'est un voisin de campagne +qu'il était impossible de ne pas recevoir dans une solennité comme +celle-ci. + +-- Comment donc! répondit Lectoure en employant la même précaution +pour ne pas être entendu de celui dont il était question; mais +vous auriez eu grand tort de m'en priver. Il entre de droit dans +la dot de ma future épouse, et j'aurais été désolé de ne point +faire sa connaissance. + +-- Monsieur de Lajarry! annonça le domestique. + +-- Un compagnon de chasse? dit Lectoure. + +-- Non, répondit monsieur de Nozay, c'est un voyageur. + +-- Ah! ah! fit Lectoure avec un accent qui annonçait que le +nouveau venu n'avait que juste le temps de se mettre en garde. À +peine cette exclamation fut-elle échappée, que le nouveau venu +entra, revêtu d'une polonaise garnie de fourrures. + +-- Eh! mon cher Lajarry s'écria Emmanuel en allant au devant de +lui et en lui donnant la main, comme vous voilà garni! Sur mon +honneur! vous avez l'air du czar Pierre. + +-- C'est que, répondit Lajarry en frissonnant, quoiqu'il ne fit +pas autrement froid, voyez-vous, mon cher comte, lorsqu'on arrive +de Naples, prrrrrou! + +-- Ah! monsieur arrive de Naples! dit Lectoure en se mêlant à la +conversation. + +-- En droiture, monsieur. + +-- Monsieur est monté sur le Vésuve? + +-- Non: je me suis contenté de le regarder de ma fenêtre. + +Et puis, continua le gentilhomme voyageur avec un accent de mépris +très humiliant pour le volcan, ce n'est pas ce qu'il y a de plus +curieux à Naples, le Vésuve! Une montagne qui fume! Ma cheminée en +fait autant quand le vent vient de Belle-Isle. Et puis madame +Lajarry avait une peur effroyable des éruptions! + +-- Mais vous avez visité la Grotte au Chien? continua Lectoure. + +-- Pour quoi faire? reprit Lajarry; pour voir une bête qui a des +vapeurs! donnez des boulettes au premier caniche qui passe, il en +fera autant. Et puis madame Lajarry a la passion des chiens, et +cela lui aurait fait de la peine. + +-- J'espère au moins, dit Emmanuel en s'inclinant, qu'un savant +comme vous n'aura pas négligé la Solfatare? + +-- Moi? je n'y ai pas mis le pied! Je me figure pardieu bien ce +que c'est que trois ou quatre arpents de soufre, qui ne rapportent +absolument rien que des allumettes! D'ailleurs madame Lajarry ne +peut pas sentir l'odeur du soufre. + +-- Comment trouvez-vous celui-là? dit Emmanuel conduisant Lectoure +dans la salle du contrat. + +-- Je ne sais si c'est parce que j'ai vu l'autre le premier, +répondit Lectoure, mais je le préfère. + +-- Monsieur Paul! annonça tout à coup le domestique. + +-- Hein! fit Emmanuel en se retournant. + +-- Qu'est-ce? dit Lectoure en se dandinant. Encore un voisin de +campagne! + +-- Non; celui-là c'est autre chose! répondit Emmanuel avec +inquiétude. Comment cet homme ose-t-il se présenter ici? + +-- Ah! ah! roturier, hein? vilain, n'est-ce pas? mais riche? Non? + +Poète?... musicien?... peintre?... Eh bien! mais je vous assure, +Emmanuel, que l'on commence à recevoir cette espèce. La +philosophie maudite a tout confondu. Que voulez-vous, mon cher, il +faut en prendre bravement son parti. On est arrivé là. Un artiste +s'assied près d'un grand seigneur, le coudoie, le salue du coin du +chapeau, reste sur son siège quand il se lève; ils parlent +ensemble des choses de la cour, ils ricanent, ils plaisantent, ils +chamaillent. C'est un mauvais goût de très bon ton. + +-- Vous vous trompez, Lectoure, répondit Emmanuel; ce n'est ni un +poète, ni un peintre, ni un musicien, c'est un homme à qui je dois +parler seul. Écartez donc Nozay, tandis que j'écarterai Lajarry. + +À ces mots, les deux jeunes gens prirent chacun le bras d'un des +deux campagnards, et s'éloignèrent en parlant chasse et voyages. + +À peine les portes latérales s'étaient-elles refermées derrière +eux, que Paul parut à celle du milieu. + +Il entra dans cette chambre qu'il connaissait déjà, et dont chaque +angle cachait une porte, l'une donnant dans une bibliothèque et +l'autre dans le cabinet où il avait attendu, lors de sa première +visite, le résultat de la conférence entre Marguerite et Emmanuel. +Puis, s'approchant de la table, il resta un instant debout, +regardant alternativement ces deux portes, comme s'il se fût +attendu à voir ouvrir l'une ou l'autre. Son espérance ne fut pas +trompée. + +Au bout d'un instant, celle de la bibliothèque s'entr'ouvrit, et +il aperçut dans l'ombre une forme blanche. Il s'élança vers elle. + +-- Est-ce vous, Marguerite? lui dit-il. + +-- Oui, répondit une voix tremblante. + +-- Eh bien? + +-- Je lui ai tout dit. + +-- Et? + +-- Et dans dix minutes on signe le contrat -- Je m'en doutais: +c'est un misérable! + +-- Que faire? s'écria la jeune fille. + +-- Du courage, Marguerite! + +-- Du courage? Oh! je n'en ai plus. + +-- Voilà qui vous en rendra, lui dit Paul en lui remettant un +billet. + +-- Que contient cette lettre? + +-- Le nom du village où vous attend votre fils et le nom de la +femme chez qui on l'a caché. + +-- Mon fils!... Oh! vous êtes donc un ange! s'écria Marguerite, +essayant de baiser la main qui lui tendait le papier. + +-- Silence! on vient, dit Paul. Quelque chose qu'il arrive, vous +me retrouverez chez Achard. + +Marguerite referma vivement la porte sans lui répondre, car elle +avait reconnu le bruit des pas de son frère. Paul se retourna et +marcha à sa rencontre; les deux jeunes gens se joignirent près de +la table. + +-- Je vous attendais à une autre heure, monsieur, et devant moins +nombreuse compagnie, dit Emmanuel, rompant le premier le silence. + +-- Mais nous sommes seuls, ce me semble, répondit Paul en jetant +les yeux autour de lui. + +-- Oui, mais c'est ici que l'on signe le contrat, et dans un +instant le salon sera plein. + +-- On dit bien des choses en un instant, monsieur le comte! + +-- Vous avez raison, répondit Emmanuel; mais il faut rencontrer un +homme qui n'ait pas besoin de plus d'un instant pour les +comprendre. + +-- J'écoute, dit Paul. + +-- Vous m'avez parlé de lettres, continua Emmanuel se rapprochant +encore de son interlocuteur et baissant la voix. + +-- C'est vrai, répondit Paul avec le même calme. + +-- Vous avez fixé un prix à ces lettres? + +-- C'est encore vrai. + +-- Eh bien! si vous êtes homme d'honneur, pour cette somme +renfermée dans ce portefeuille, vous devez être prêt à me les +rendre. + +-- Oui, répondit Paul, oui, monsieur; il en était ainsi tant que +j'ai cru que votre soeur, oubliant les serments faits, la faute +commise, et jusqu'à l'enfant qu'elle avait mis au jour, secondait +votre ambition de son parjure. Alors je pensai que c'était un +baptême de larmes assez amer d'entrer dans le monde sans nom et +sans famille, pour ne pas du moins y entrer sans fortune. Et je +vous avais demandé, il est vrai, cette somme en échange de ces +lettres. Mais aujourd'hui la position est changée, monsieur. J'ai +vu votre soeur se jeter à vos genoux, je l'ai entendue vous +supplier de ne point la forcer à ce mariage infâme; et ni prières, +ni supplications, ni larmes n'ont eu de pouvoir sur votre coeur. +C'est donc aujourd'hui à moi, qui tiens votre honneur et celui de +votre famille entre mes mains, c'est donc à moi de sauver la mère +du désespoir, comme je voulais sauver l'enfant de la misère. Ces +lettres, monsieur, vous seront remises lorsque, sur cette table, +au lieu du contrat de mariage de votre soeur avec le baron de +Lectoure, nous signerons celui de mademoiselle Marguerite d'Auray +avec monsieur Anatole de Lusignan. + +-- Jamais, monsieur, jamais. + +-- Vous ne les aurez cependant qu'à cette condition, comte. + +-- Oh! peut-être y a-t-il bien quelque moyen de vous forcer à les +rendre. + +-- Je n'en connais pas, répondit froidement Paul. + +-- Voulez-vous me rendre ces lettres, monsieur? + +-- Comte, dit Paul regardant Emmanuel avec une expression de +physionomie inexplicable pour le jeune homme, comte, écoutez-moi. + +-- Voulez-vous me rendre ces lettres, monsieur! + +-- Comte... + +-- Oui, ou non! + +-- Deux mots... + +-- Oui, ou non! + +-- Non, dit froidement Paul. + +-- Eh bien! monsieur, vous avez votre épée au côté, comme moi la +mienne; nous sommes gentilshommes tous deux, ou je veux bien +croire que vous l'êtes. Sortons, monsieur, sortons; que l'un de +nous deux rentre seul, et que celui-là, libre et fort de la mort +de l'autre, fasse alors ce qu'il voudra. + +-- Je regrette de ne pouvoir accepter l'offre, monsieur le comte. + +-- Comment! vous avez sur le corps cet uniforme, au cou cette +croix, au côté cette épée, et vous refusez un duel! + +-- Oui, Emmanuel, je le refuse. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Parce que je ne puis me battre avec vous, comte. Croyez ce que +je vous dis. + +-- Vous ne pouvez vous battre avec moi? + +-- Sur l'honneur! + +-- Vous ne pouvez vous battre avec moi, dites-vous? + +En ce moment un éclat de rire se fit entendre derrière les deux +jeunes gens; Paul et Emmanuel se retournèrent, Lectoure était +derrière eux. + +-- Mais, continua Paul en étendant la main vers le baron, je puis +me battre avec monsieur, qui est un misérable et un infâme! + +Une rougeur brûlante passa sur le visage de Lectoure comme le +reflet d'une flamme. Il fit un mouvement pour marcher à Paul, puis +il s'arrêta. + +-- C'est bien, monsieur, lui dit-il, envoyez votre témoin à +Emmanuel; ils arrangeront toute l'affaire. + +-- Vous comprenez que ce n'est entre nous que partie remise, dit +Emmanuel. + +-- Silence! répondit Paul, on annonce votre mère. + +-- Oui, silence, et à demain! Lectoure, ajouta Emmanuel, allons au +devant de ma mère. + +Paul regarda en silence s'éloigner ces deux jeunes gens, puis il +rentra dans le cabinet qu'il connaissait déjà pour s'y être +enfermé une première fois. + + +Chapitre XIII +Au moment où le capitaine Paul entrait dans le cabinet, la +marquise se présentait à la porte du salon, suivie du notaire et +des différentes personnes invitées à la signature du contrat. +Quelque solennelle que fût la circonstance, la marquise n'avait +pas cru devoir renoncer à ses habits de deuil, et, vêtue de noir +comme d'habitude, elle précédait de quelques instants le marquis, +qu'aucun de ceux qui se trouvaient là, même son fils, n'avait vu +depuis des années. Telle était la puissance des traditions de +l'étiquette, que la marquise n'avait point voulu que l'on signât +le contrat de sa fille sans que le chef de la famille, tout +insensé qu'il était, présidât à cette cérémonie. Quelque peu +disposé que fût Lectoure à se laisser intimider, la marquise +produisit sur lui son effet habituel, et la voyant entrer si grave +et si digne, il s'inclina avec un sentiment de profond respect. + +-- Je suis reconnaissante, messieurs, dit la marquise en saluant +ceux qui l'accompagnaient, de l'honneur que vous voulez bien me +faire en assistant aux fiançailles de mademoiselle Marguerite +d'Auray avec monsieur le baron de Lectoure. Aussi ai-je désiré que +le marquis, tout souffrant qu'il est, assistât à cette réunion et +vous remerciât, du moins par sa présence, s'il ne peut le faire +par ses paroles. Vous connaissez sa situation, vous ne vous +étonnerez donc point si quelques mots sans suite... + +-- Oui, madame, interrompit Lectoure, nous savons le malheur qui +l'a frappé, et nous admirons la femme dévouée qui, depuis vingt +ans, supporte la moitié de ce malheur. + +-- Vous le voyez, madame, dit Emmanuel en s'approchant à son tour +et en baisant la main de sa mère, tout le monde est à genoux +devant votre piété conjugale. + +-- Où est Marguerite? murmura la marquise à demi-voix. + +-- Elle était là il n'y a qu'un instant, répondit Emmanuel. + +-- Faites-la prévenir, continua la marquise sur le même ton. + +-- Le marquis d'Auray! annonça alors le domestique. + +Chacun s'écarta de manière à démasquer la porte, et tous les yeux +se tournèrent du côté où ce nouveau personnage devait apparaître. +Cette curiosité ne tarda point à être satisfaite; le marquis +s'avança presque aussitôt, soutenu par deux domestiques. + +C'était un vieillard dont la figure, malgré les traces de +souffrances qui l'avaient sillonnée, conservait encore l'aspect de +noblesse et de dignité qui en avait fait un des hommes les plus +distingués de la cour. Ses grands yeux caves et fiévreux se +promenaient sur toute l'assemblée avec une expression étrange +d'étonnement. Il avait son costume de maître de camp, portait +l'ordre du Saint-Esprit au cou, et celui de Saint-Louis à la +boutonnière. Il s'avança lentement, sans prononcer une parole. Les +deux valets le conduisirent, au milieu d'un profond silence, vers +un fauteuil sur lequel il s'assit; après quoi ils se retirèrent. +La marquise se plaça à sa droite. Le notaire tira le contrat du +portefeuille et le lut à haute voix. Le marquis et la marquise +reconnaissaient cinq cent mille francs à Lectoure, et +constituaient en dot la même somme à Marguerite. + +Pendant toute cette lecture, la marquise, malgré son apparente +impassibilité, avait donné quelques marques d'inquiétude. + +Enfin, comme le notaire reposait le contrat sur la table, Emmanuel +rentra et se rapprocha de sa mère: + +-- Et Marguerite? dit la marquise. + +-- Elle me suit, répondit Emmanuel. + +-- Madame! murmura Marguerite entrouvrant la porte et en joignant +les mains. + +La marquise fit semblant de ne pas l'entendre, et montrant du +doigt la plume: + +-- À vous, monsieur le baron, dit-elle. + +Lectoure s'approcha de la table, prit la plume et signa. + +-- Madame! dit une seconde fois Marguerite d'une voix suppliante +et en faisant un pas vers sa mère. + +-- Passez la plume à votre fiancée, monsieur de Lectoure, dit la +marquise. + +Le baron fit le tour de la table et s'approcha de Marguerite. + +-- Madame! dit une troisième fois celle-ci avec un accent de voix +si plein de larmes, qu'il retentit jusqu'au fond de tous les +coeurs, et que le marquis lui-même leva la tête. + +-- Signez, dit la marquise en indiquant du doigt le contrat de +mariage. + +-- Oh! mon père! mon père! s'écria Marguerite en se jetant aux +pieds du marquis. + +-- Que faites-vous? dit la marquise s'appuyant sur le bras du +fauteuil de son mari et se penchant devant lui. Êtes-vous folle, +mademoiselle? + +-- Mon père! mon père! dit Marguerite entourant le marquis de ses +bras; mon père, prenez pitié de moi!... mon père, sauvez votre +fille! + +-- Marguerite! murmura la marquise avec un accent terrible de +menace. + +-- Madame, répondit celle-ci, je ne puis m'adresser à vous. +Laissez-moi donc implorer mon père. À moins, continua-t-elle en +montrant le notaire avec un geste ferme et décidé, que vous +n'aimiez mieux que j'invoque la loi! + +-- Allons, dit la marquise en se relevant et avec un accent +d'amère ironie, c'est une scène de famille, et ces sortes de +choses, fort attendrissantes pour les grands-parents sont en +général assez fastidieuses aux étrangers. Messieurs, vous +trouverez des rafraîchissements dans les chambres voisines. Mon +fils, faites les honneurs. Monsieur le baron, pardonnez... + +Emmanuel et Lectoure s'inclinèrent en silence et se retirèrent, +suivis de toute l'assemblée. La marquise demeura immobile jusqu'à +ce que le dernier assistant fût éloigné, puis elle alla fermer les +portes, et revenant près du marquis que Marguerite tenait toujours +embrassé: + +-- Maintenant, dit-elle, qu'il n'y a plus ici que ceux qui ont le +droit de vous donner des ordres, signez ou sortez, mademoiselle! + +-- Par pitié, madame, par pitié! dit Marguerite, n'exigez pas de +moi cette infamie! + +-- Ne m'avez-vous pas entendu? dit la marquise donnant à sa voix +un accent impératif auquel il semblait impossible que l'on pût +résister, et faut-il que je le répète? Signez ou sortez! + +-- Oh! mon père! mon père! s'écria Marguerite; grâce pour moi! +grâce! Non, non, il ne sera pas dit que, depuis dix ans que je +n'ai vu mon père, on m'arrachera de ses bras au moment où je le +revois! et cela sans qu'il m'ait reconnue, sans qu'il m'ait +embrassée! Mon père!... c'est moi... c'est votre fille!... + +-- Qu'est-ce que cette voix qui m'implore? murmura le marquis. +Qu'est-ce que cette enfant qui m'appelle son père? + +-- Cette voix, dit la marquise saisissant le bras de sa fille, +c'est une voix qui s'élève contre les droits de la nature! Cette +enfant, c'est une fille rebelle! + +-- Mon père, s'écria Marguerite, regardez-moi!... sauvez-moi!... +défendez-moi!... je suis Marguerite! + +-- Marguerite?... Marguerite?... balbutia le marquis; j'ai eu +autrefois un enfant de ce nom. + +-- C'est moi!... c'est moi!... reprit Marguerite; c'est moi qui +suis votre enfant! c'est moi qui suis votre fille! + +-- Il n'y a d'enfants que ceux qui obéissent! dit la marquise. +Obéissez, et vous aurez le droit de dire que vous êtes notre +fille. + +-- Oh! à vous, mon père!... Oui, à vous, je suis prête à obéir. +Mais vous ne l'ordonnez pas, vous!... Vous ne voulez pas que je +sois malheureuse!... malheureuse à désespérer!... malheureuse à +mourir! + +-- Viens! viens! dit le marquis, la retenant et la pressant à son +tour dans ses bras. Oh! c'est une sensation inconnue et délicieuse +que celle que j'éprouve! Et maintenant... attends!... attends!... +Il porta la main à son front. Il me semble que je me souviens! + +-- Monsieur, s'écria la marquise, dites-lui qu'elle doit obéir, +que Dieu maudit les enfants rebelles; dites-lui cela plutôt que de +l'encourager dans son impiété! + +Le marquis releva lentement la tête et fixa ses yeux ardents sur +sa femme; puis d'une voix lente: + +-- Prenez garde, madame, lui dit-il, prenez garde! Ne vous ai-je +pas dis que je commençais à me souvenir? Puis laissant retomber +son front sur celui de Marguerite, de manière à ce que ses cheveux +blancs se mêlassent aux cheveux noirs de la jeune fille: Parle! +parle! continua-t-il. Qu'as-tu, mon enfant? dis-moi cela. + +-- Oh! je suis bien malheureuse! + +-- Tout le monde est donc malheureux ici! s'écria le marquis. +Cheveux noirs et cheveux blancs!... enfant et vieillard!... Oh! +moi aussi, moi aussi... je suis bien malheureux, va! + +-- Monsieur, remontez dans votre appartement! il le faut, dit la +marquise. + +-- Oui, pour que je me retrouve encore face à face avec vous! +enfermé comme un prisonnier!... C'est bon quand je suis fou, +madame! + +-- Oui, oui, mon père, vous avez raison. Il y a bien assez +longtemps que ma mère se dévoue. Il est temps que ce soit votre +fille. Mon père, prenez-moi, je ne vous quitterai ni jour ni nuit. +Vous n'aurez qu'à faire un geste, qu'à dire une parole: je vous +servirai à genoux!... + +-- Oh! tu n'aurais pas le courage de le faire! + +-- Si, mon père; si! je le ferai. Aussi vrai que je suis votre +fille! + +La marquise se tordit les bras d'impatience. + +-- Si tu es ma fille, reprit le marquis, pourquoi, depuis dix ans, +ne t'ai-je pas vue? + +-- Parce qu'on m'a dit que vous ne vouliez pas me voir, mon père; +parce qu'on m'a dit que vous ne m'aimiez pas. + +-- On t'a dit que je ne voulais pas te voir, figure d'ange! +s'écria le marquis lui prenant la tête entre les mains et la +regardant avec amour; on t'a dit cela! on t'a dit qu'un pauvre +damné ne voulait pas du ciel! Eh! qui donc a dit qu'un père ne +voulait pas voir sa fille? qui donc a osé dire à un enfant: +«Enfant, ton père ne t'aime pas!» + +-- Moi, dit la marquise en essayant une dernière fois d'arracher +Marguerite des bras de son père. + +-- Vous! interrompit le marquis; c'est vous! Mais vous avez donc +reçu la mission fatale de me tromper dans toutes mes affections! +Il faut donc que toutes mes douleurs prennent leur source en vous! +il faut donc que vous brisiez aujourd'hui le coeur du père comme +vous avez brisé il y a vingt ans le coeur de l'époux! + +-- Vous délirez, monsieur, dit la marquise, lâchant sa fille et +passant à la droite du marquis. Taisez-vous, taisez-vous! + +-- Non, madame, non, je ne délire pas! répondit le marquis; +non!... non!... dites plutôt... dites, et ce sera la vérité, dites +que je suis entre un ange qui veut me rappeler à la raison et un +démon qui veut me rendre à la folie! non! je ne suis plus +insensé!... faut-il que je vous le prouve? Il se souleva en +appuyant les mains sur les bras de son fauteuil. Faut-il que je +vous parle de lettres? d'adultère? de duel? + +-- Je vous dis, répondit la marquise en lui saisissant le bras, je +vous dis que vous êtes plus abandonné de Dieu que jamais, lorsque +vous dites de pareilles choses, sans songer aux oreilles qui nous +écoutent!... Baissez les yeux, monsieur; regardez qui est là, et +osez dire que vous n'êtes pas fou! + +-- Vous avez raison, dit le marquis en retombant sur son fauteuil. +Elle a raison, ta mère, continua-t-il en s'adressant à Marguerite; +c'est moi qui suis un insensé; et il faut croire, non à ce que je +dis, mais à ce qu'elle dit, elle. Ta mère! c'est le dévouement, +c'est la vertu. Aussi, elle n'a ni insomnie, ni remords, ni +délire. Que veut-elle, ta mère? + +-- Mon malheur, mon père! s'écria Marguerite; mon malheur éternel! + +-- Et comment puis-je l'empêcher, ce malheur, moi? dit avec un +accent déchirant le malheureux vieillard. Comment puis-je +empêcher, moi, pauvre fou, qui crois toujours voir du sang couler +d'une blessure! qui crois toujours entendre une tombe qui parle! + +-- Oh! vous pouvez tout! Dites un mot, et je suis sauvée! On veut +me marier. Le marquis renversa la tête en arrière. Écoutez-moi +donc!... On veut me marier à un homme que je n'aime pas!... +comprenez-vous?... à un misérable!... et l'on vous a amené ici... +dans ce fauteuil... devant cette table... vous, vous, mon père... +pour signer ce contrat infâme! là... là... tenez... ce contrat que +voici! + +-- Sans me consulter! répondit le marquis en prenant le contrat; +sans me demander si je veux ou si je ne veux pas! Me croit-on +mort? et si l'on me croit mort, me craint-on moins qu'un +spectre?... Ce mariage ferait ton malheur, as-tu dit? + +-- Éternel! éternel! s'écria Marguerite. + +-- Eh bien! ce mariage ne se fera pas! + +-- J'ai engagé votre parole et la mienne, votre nom et le mien, +dit la marquise avec d'autant plus de force qu'elle sentait le +pouvoir lui échapper. + +-- Ce mariage ne se fera pas, vous dis-je, répondit le marquis +d'une voix qui couvrait la sienne. C'est une chose trop terrible, +continua-t-il d'un accent sombre et caverneux, qu'un mariage où +une femme n'aime pas son mari! cela rend fou... Moi, la marquise +m'a toujours aimé... aimé fidèlement. Ce qui me rend fou... moi, +c'est autre chose. + +Un éclair de joie infernale brilla dans les yeux de la marquise, +car elle vit à l'exaltation des paroles du marquis et à la terreur +peinte dans ses yeux que la folie était près de revenir. + +-- Ce contrat? continua le marquis... Et il s'apprêta à le +déchirer. La marquise y porta vivement la main. Marguerite +semblait suspendue par un fil entre le ciel et l'enfer. + +-- Ce qui me rend fou, moi, reprit le marquis, c'est une tombe qui +se rouvre! c'est un spectre qui sort de terre! c'est un fantôme +qui vient! qui me parle! qui me dit!... + +-- «Vos jours sont à moi!» murmura à l'oreille de son mari la +marquise, répétant les dernières paroles de Morlaix mourant, «je +pourrais les prendre.» -- L'entends-tu! l'entends-tu! s'écria le +marquis, tremblant affreusement et se levant comme pour fuir. + +-- Mon père! mon père! revenez à vous! Il n'y a pas de tombe, il +n'y a pas de spectre, il n'y a pas de fantôme. Ces paroles... +c'est la marquise... + +-- «Mais je veux que vous viviez,» continua celle-ci, achevant +l'oeuvre qu'elle avait commencée, «pour me pardonner comme je vous +pardonne.» -- Grâce! Morlaix, grâce! cria le marquis retombant sur +son fauteuil, les cheveux dressés de terreur et la sueur de +l'effroi sur le front. + +-- Mon père! mon père! + +-- Vous voyez que votre père est insensé, dit la marquise +triomphante. Laissez-le!... + +-- Oh! dit Marguerite, oh! Dieu fera un miracle, je l'espère. Mon +amour, mes caresses, mes larmes, le rendront à la raison. + +-- Essayez! répondit froidement la marquise, abandonnant à sa +fille le marquis sans volonté, sans voix et presque sans +connaissance. + +-- Mon père!... dit Marguerite d'une voix déchirante. + +Le marquis resta impassible. + +-- Monsieur! dit la marquise d'un ton impératif. + +-- Hein!... hein!... fit le marquis frissonnant. + +-- Mon père! mon père!... cria Marguerite en se tordant les bras +et se renversant de désespoir; mon père, à moi! à moi! + +-- Prenez cette plume et signez, dit la marquise, lui mettant la +plume à la main et la main sur le contrat. Il le faut!... je le +veux! + +-- Oh! maintenant je suis perdue!... s'écria Marguerite, écrasée +de la lutte et se sentant sans force pour la soutenir. + +Mais au moment où le marquis, vaincu, allait signer; où la +marquise, triomphante, se félicitait de sa victoire; où +Marguerite, désespérée, était près de fuir, un incident inattendu +vint changer tout à coup la face des choses. La porte du cabinet +s'ouvrit, et Paul, qui avait assisté, invisible, à cette scène, +apparut tout à coup. + +-- Madame la marquise d'Auray, dit-il, avant que ce contrat ne se +signe, un mot! + +-- Qui m'appelle? dit la marquise, essayant de distinguer celui +qui lui parlait dans l'éloignement, et par conséquent dans +l'ombre. + +-- Je connais cette voix! s'écria le marquis, tressaillant comme +si un fer rouge l'eût touché. + +Paul fit trois pas et entra dans le cercle de lumière que +répandait le lustre. + +-- Est-ce un spectre? s'écria à son tour la marquise, frappée de +la ressemblance du jeune homme avec son ancien amant. + +-- Je connais ce visage! murmura le marquis, croyant revoir +l'homme qu'il avait tué. + +-- Mon Dieu! mon Dieu! protégez-moi! balbutia Marguerite, à genoux +et les bras vers le ciel. + +-- Morlaix! Morlaix! dit le marquis, se levant et marchant à Paul. +Morlaix! Morlaix! pardon!... grâce!... + +Et il tomba de toute sa hauteur, évanoui, sur le plancher. + +-- Mon père! s'écria Marguerite en se précipitant vers lui. + +En ce moment un domestique entra tout effaré, et s'adressant à la +marquise: + +-- Madame, lui dit-il, Achard fait demander le prêtre et le +médecin du château. Il se meurt! + +-- Dites-lui, répondit la marquise, lui montrant le corps que sa +fille était inutilement occupée à rappeler à la vie, dites-lui que +tous deux sont retenus auprès du marquis. + + +Chapitre XIV +Comme on l'a vu à la fin du chapitre précédent, Dieu, par une de +ces combinaisons étranges de sa providence que les hommes aveugles +attribuent presque toujours au hasard, rappelait à lui en même +temps, pour qu'ils lui rendissent le même compte, le noble marquis +d'Auray et le pauvre Achard. Nous avons vu le premier, frappé à la +vue de Paul, portrait vivant de son père, comme d'un coup de +foudre, tomber sans connaissance aux pieds du jeune homme, +épouvanté lui-même de l'effet terrible qu'il avait produit. Quant +à Achard, les circonstances, qui avaient amené son agonie en même +temps que celle du marquis, ressortaient, quoique différentes, du +même drame et de la même situation. La vue de Paul, sur l'un comme +sur l'autre, avait causé une émotion funeste à celui-ci par +l'excès de la terreur, à celui-là par l'excès de la joie. Pendant +la journée qui avait précédé la signature du contrat, Achard +s'était donc senti plus faible que d'habitude. + +Toutefois, le soir, il n'en était pas moins sorti pour aller faire +sa prière ordinaire à la tombe de son maître. De là il avait vu, +avec une piété plus profonde que jamais, ce spectacle toujours +nouveau et toujours splendide du soleil qui se couche dans +l'Océan; il avait suivi la dégradation de sa lumière pourprée: et +comme si ce flambeau du monde attirait à lui son âme, il avait +senti s'éteindre ses forces avec le dernier rayon du jour; de +sorte que, quand le domestique du château vint le soir, comme +d'habitude, afin de prendre ses ordres, ne le rencontrant pas dans +sa chambre, il s'était mis à le chercher au dehors; et comme sa +promenade ordinaire était connue, il l'avait bientôt trouvé au +pied du grand chêne, évanoui sur la fosse de son maître, fidèle +jusqu'à la fin à cette religion de la tombe qui avait été le +sentiment exclusif des dernières années de sa vie. Alors le +domestique l'avait pris dans ses bras et l'avait rapporté chez +lui; puis, tout effrayé de cet accident inattendu, il était +accouru réclamer auprès de la marquise les derniers secours du +médecin et du prêtre, que celle-ci avait refusés, sous le prétexte +qu'à cette heure ils étaient aussi nécessaires au marquis qu'au +vieux serviteur, et que la hiérarchie des rangs, puissante +jusqu'en face de la mort, donnait à son époux le privilège d'en +user le premier. + +Mais cette nouvelle, annoncée à la marquise dans ce moment de +paroxysme suprême où les différents intérêts et les différentes +passions jetaient les acteurs de ce drame intime dont nous nous +sommes fait l'historien, cette nouvelle avait été entendue de +Paul. + +Jugeant impossible la signature du contrat dans l'état où était le +marquis, il n'avait pris que le temps de rappeler une seconde fois +à Marguerite qu'elle le retrouverait chez Achard, si elle avait +besoin de lui: après quoi il s'était élancé dans le parc, et +s'orientant au milieu de ses allées et de ses massifs avec cette +habileté du marin qui lit tout chemin au ciel, il avait retrouvé +la maison et était entré tout haletant dans la chambre du +vieillard au moment où celui-ci commençait à reprendre ses sens, +et s'était jeté dans ses bras. Alors la joie avait rendu quelque +force au vieux serviteur, sûr au moins de mourir sur le coeur d'un +ami. + +-- Oh! c'est toi! c'est toi! s'écria le vieillard, je n'espérais +pas te revoir. + +-- Et tu as pu penser que j'apprendrais ton état, s'écria Paul, et +que je n'accourrais pas à l'instant! + +-- Mais je ne savais où te chercher, moi; où te faire dire que je +voulais te voir une dernière fois avant de mourir. + +-- J'étais au château, père; j'ai tout appris et je suis accouru. + +-- Et comment étais-tu au château? dit le vieillard étonné. + +Paul lui raconta tout. + +-- Providence de Dieu! murmura Achard lorsque Paul eut terminé son +récit, que tes décrets sont cachés et inévitables! Toi qui au bout +de vingt années ramènes le jeune homme au berceau de l'enfant, et +qui tues l'assassin du père par le seul aspect du fils! + +-- Oui, oui, cela s'est passé ainsi, répondit Paul; et c'est cette +même Providence qui me conduit à toi pour que je te sauve. Car, je +le sais, ils t'ont refusé le médecin et le prêtre. + +-- Nous aurions dû cependant partager, en bonne justice, répondit +Achard. Le marquis, puisqu'il craint la mort, n'avait qu'à garder +le médecin, et à moi, qui suis las de la vie, m'envoyer le prêtre. + +-- Je puis monter à cheval, s'écria Paul, et avant une heure ... + +-- Dans une heure il sera trop tard, dit le mourant d'une voix +affaiblie. Un prêtre!... un prêtre seul!... Je ne demandais qu'un +prêtre. + +-- Père, répondit Paul, je ne puis le remplacer, je le sais, dans +ses fonctions sacrées; mais nous parlerons de Dieu ensemble, de sa +grandeur, de sa bonté. + +-- Oui, mais terminons d'abord avec les choses de la terre, pour +ne plus penser qu'à celles du ciel. Tu dis que, comme moi, le +marquis se meurt? + +-- Je l'ai laissé agonisant. + +-- Tu sais qu'aussitôt après sa mort, les papiers renfermés dans +cette armoire, et qui constatent ta naissance, t'appartiennent de +droit? + +-- Je le sais. + +-- Si je meurs avant lui, si je meurs sans prêtre, à qui confier +ce dépôt? Le vieillard se souleva, et lui montra sous le chevet de +son lit une clef. Tu prendras cette clef: elle ouvre cette +armoire; tu y trouveras une cassette. Tu es homme d'honneur, jure- +moi que tu n'ouvriras cette cassette que lorsque le marquis sera +mort. + +-- Je vous le jure! dit Paul en étendant solennellement la main +vers le crucifix cloué au-dessus du chevet. + +-- C'est bien, répondit Achard. Maintenant je mourrai tranquille. + +-- Vous le pouvez, car le fils vous tient la main dans ce monde, +et le père vous la tend dans le ciel. + +-- Crois-tu, enfant, qu'il sera content de ma fidélité? + +-- Jamais roi n'a été obéi pendant sa vie comme lui l'aura été +après sa mort. + +-- Oui, murmura le vieillard d'une voix sombre, oui, je n'ai été +que trop exact à suivre ses commandements. J'aurais dû ne pas +souffrir ce duel, j'aurais dû me refuser à en être le témoin. +Écoute, Paul: voilà ce que je voulais dire à un prêtre, car c'est +la seule chose qui charge ma conscience; écoute: il y a des +moments de doute où j'ai regardé ce duel solitaire comme un +assassinat. Alors...alors, comprends-tu, Paul? c'est que je ne +serais plus témoin, je serais complice! + +-- Mon père, répondit Paul, je ne sais si les lois de la terre +sont toujours d'accord avec les lois du ciel, et si l'honneur +selon les hommes est la vertu selon le Seigneur; je ne sais si +notre Église, ennemie du sang, permet que l'offensé tente de +venger lui-même son injure sur l'offenseur, et si, dans ce cas, le +jugement de Dieu dirige toujours ou la balle du pistolet ou la +pointe de l'épée. Ce sont là des questions qu'on décide, non pas +avec le raisonnement, mais avec la conscience. Eh bien! ma +conscience me dit qu'à ta place j'aurais fait ce que tu as fait. +Si la conscience, qui me trompe, t'a trompé aussi, plus qu'un +prêtre, j'ai, dans cette circonstance, le droit de te pardonner; +et, en mon nom et en celui de mon père, je te pardonne! + +-- Merci! merci! s'écria le vieillard en pressant les mains du +jeune homme; merci! car voilà des paroles comme il en faut à l'âme +d'un mourant. Un remords est une chose terrible, vois-tu! un +remords conduit à douter de Dieu. Car, une fois qu'il n'y a plus +de juge, il n'y a plus de jugement. + +-- Écoute, dit Paul avec cet accent poétique et solennel qui lui +était particulier; moi aussi j'ai souvent douté de Dieu. Car, +isolé et perdu comme je l'étais dans le monde, sans famille et +sans appui sur la terre, je cherchais un appui dans le Seigneur, +et je demandais à tout ce qui m'entourait une preuve de son +existence. Souvent je m'arrêtais au pied de l'une de ces croix qui +bordent le chemin, et, les yeux fixés sur le Sauveur des hommes, +je demandais en pleurant une certitude de son existence et de sa +mission; je demandais que son oeil s'abaissât vers moi; je +demandais qu'une goutte de sang tombât de sa blessure, ou qu'un +soupir sortît de sa bouche. Le crucifix restait immobile, et je me +relevais le désespoir dans le coeur en disant: «Si je savais où +trouver la tombe de mon père, je l'interrogerais comme Hamlet le +fantôme, et elle me répondrait peut-être!» + +-- Pauvre enfant! + +-- Alors, j'entrais dans une église, continua Paul, dans une de +ces églises du Nord, tu sais, sombre, religieuse, chrétienne. Et +je me sentais inondé de tristesse, mais la tristesse n'est pas la +foi! Je m'approchais de l'autel, je m'agenouillais devant le +tabernacle où l'on dit que Dieu habite; j'appuyais mon front +contre le marbre des marches; et lorsque j'étais resté prosterné, +perdu dans mon doute pendant des heures, je relevais la tête, +espérant que ce Dieu que je cherchais se manifesterait enfin à moi +par un rayon de sa gloire, ou par un éclair de sa puissance. Mais +l'église restait sombre comme le crucifix était resté immobile, et +je me précipitais sous son portique comme un insensé, en disant: +«Seigneur! Seigneur! si tu existais, tu te révélerais aux hommes. +Tu veux donc que les hommes doutent de toi, puisque tu peux te +révéler à eux, et que tu ne le fais pas.» + +-- Prends garde à ce que tu me dis, Paul, s'écria le vieillard; +prends garde que le doute de ton coeur n'atteigne le mien! Tu as +du temps pour croire, toi, tandis que moi... je vais mourir! + +-- Attends, père, attends, continua Paul avec une voix douce et un +visage calme, je n'ai pas fini. C'est alors que je me suis dit: +«Le crucifix du chemin, l'église des villes, sont l'oeuvre de +l'homme. Cherchons Dieu dans l'oeuvre de Dieu.» Dès ce moment, mon +père, a commencé cette vie errante qui restera un mystère éternel +entre le ciel, la mer et moi... Elle m'a égaré dans les solitudes +de l'Amérique, car je pensais que plus un monde était nouveau, +plus il avait dû garder empreinte la main de Dieu! Je ne m'étais +pas trompé. Là, souvent, dans ces forêts vierges où le premier +peut-être parmi les hommes j'avais pénétré sans autre abri que le +ciel, sans autre couche que la terre, abîmé dans une seule pensée, +j'ai écouté ces mille bruits divers du monde qui s'endort et de la +nature qui s'éveille. + +Longtemps encore je suis resté sans comprendre cette langue +inconnue que forment en se mêlant ensemble le murmure des fleuves, +la vapeur des lacs, le bruissement des forêts et le parfum des +fleurs. Enfin peu à peu se souleva le voile qui couvrait mes yeux, +et le poids qui oppressait mon coeur. Dès lors je commençai à +croire que ces rumeurs du soir et ces bruits du crépuscule +n'étaient qu'un hymne universel par lequel les choses créées +rendaient grâces au Créateur. + +-- Mon Dieu! dit le mourant, joignant les mains et levant les yeux +au ciel avec l'expression de la foi; mon Dieu! j'ai crié vers vous +du fond de l'abîme, et vous m'avez entendu dans ma détresse! mon +Dieu, je vous remercie! + +-- Alors, continua Paul avec une exaltation croissante, alors j'ai +cherché sur l'Océan ce reste de conviction que me refusait la +terre. La terre, ce n'est que l'espace; l'Océan, c'est +l'immensité. L'Océan, c'est ce qu'il y a de plus grand, de plus +fort et de plus puissant après Dieu! L'Océan, je l'ai entendu +rugir comme un lion irrité, puis, à la voix de son maître, se +coucher comme un chien soumis; je l'ai senti se dresser comme un +Titan qui veut escalader le ciel, puis, sous le fouet de l'orage, +je l'ai entendu se plaindre comme un enfant qui pleure. Je l'ai vu +lancer des vagues au-devant de l'éclair, et essayer d'éteindre la +foudre avec son écume, puis s'aplanir comme un miroir, et +réfléchir jusqu'à la dernière étoile du ciel. Sur la terre, +j'avais reconnu l'existence de Dieu; sur l'Océan, je reconnus son +pouvoir. Dans la solitude, comme Moïse, j'avais entendu la voix du +Seigneur; mais, pendant l'orage, je le vis, comme Ézéchiel, passer +avec la tempête. Dès lors, mon père, dès lors, le doute fut à +jamais chassé loin de moi, et, le soir du premier ouragan, je crus +et je priai. + +-- Je crois en Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la +terre, dit le vieillard d'une voix ardente de foi; et il continua +ainsi le Symbole des apôtres jusqu'à sa dernière ligne. Paul +l'écouta en silence et les yeux au ciel; puis, lorsque le mourant +eut fini: + +-- Ce n'est point ainsi qu'un prêtre t'eût parlé, père, dit-il en +secouant la tête; car, moi, je t'ai parlé en marin et avec une +voix plus habituée à prononcer des paroles de mort que de +consolation. Pardonne-moi, père, pardonne-moi. + +-- Tu m'as fait prier et croire comme toi, répondit le vieillard; +dis-moi, qu'aurait donc fait de plus un prêtre? Ce que tu m'as dit +est simple et grand: laisse-moi penser à ce que tu m'as dit. + +-- Écoute! dit Paul en tressaillant. + +-- Quoi? + +-- N'as-tu pas entendu?... + +-- Non. + +-- Il m'a semblé qu'une voix en détresse... m'appelait... Entends- +tu? entends-tu?... C'est la voix de Marguerite... + +-- Va au-devant d'elle, lui dit le vieillard, j'ai besoin d'être +seul. + + +Chapitre XV +Paul s'élança dans la chambre voisine, et, comme il y mettait le +pied, il entendit son nom répété une troisième fois tout auprès de +l'entrée. + +Courant alors à la porte, il l'ouvrit avec empressement, et, sur +le seuil, il trouva Marguerite, à qui la force avait manqué pour +aller plus loin, et qui était tombée à genoux. + +-- À moi! à moi! cria-t-elle avec l'expression de la plus profonde +terreur en apercevant Paul, et en se traînant vers lui. + +Paul s'élança vers Marguerite et la prit dans ses bras; elle était +pâle et glacée. Il l'emporta dans la première chambre, la déposa +sur un fauteuil, retourna fermer la porte, qui était restée +ouverte; puis revenant près d'elle: + +-- Que craignez-vous? lui dit-il; qui vous poursuit, et comment +venez-vous à cette heure? + +-- Oh! s'écria Marguerite, à toute heure du jour et de la nuit, +j'aurais fui tant que la terre aurait pu me porter! J'aurais fui +jusqu'à ce que je trouvasse un coeur pour y pleurer, un bras pour +me défendre! J'aurais fui!... Paul! Paul! mon père est mort. + +-- Pauvre enfant! dit Paul en serrant la jeune fille dans ses +bras. Pauvre enfant! qui s'échappe d'une maison mortuaire pour +retomber dans une autre! qui laisse la mort au château et qui la +retrouve dans la chaumière! + +-- Oui, oui, dit Marguerite, se levant, frémissante encore de +terreur et se pressant contre Paul. La mort là-bas! la mort ici! +Mais là-bas on meurt dans le désespoir, tandis qu'ici... ici l'on +meurt tranquille. O Paul! Paul! oh! si vous aviez vu ce que j'ai +vu! + +-- Dites-moi cela. + +-- Vous savez, continua la jeune fille, quelle influence terrible +ont eue sur mon père votre voix et votre présence? + +-- Je le sais. + +-- On l'a emporté évanoui et sans parole dans son appartement. + +-- C'était à votre mère que je parlais, dit Paul; c'est lui qui a +entendu: ce n'est point ma faute. + +-- Eh bien! vous comprenez, Paul, puisque vous avez dû tout +entendre du cabinet où vous étiez. Mon père, mon pauvre père +m'avait reconnue; et moi, le voyant ainsi, je n'ai pu résister à +mon inquiétude; et, au risque d'irriter ma mère, je suis montée +pour le voir une fois encore. La porte était fermée; je frappai +doucement: il était revenu à lui, car j'entendis sa voix affaiblie +demandant qui était là. + +-- Et votre mère? demanda Paul. + +-- Ma mère? dit Marguerite; elle était absente et l'avait enfermé +en sortant, comme elle aurait fait d'un enfant. Mais lorsqu'il eut +reconnu ma voix, lorsque je lui eus répondu que j'étais +Marguerite, que j'étais sa fille, il me dit de prendre un escalier +dérobé, qui, par un cabinet, montait dans sa chambre. Une minute +après, j'étais à genoux devant son lit, et il me donnait sa +bénédiction; car il m'a donné sa bénédiction avant de mourir, sa +bénédiction paternelle, qui, je l'espère, appellera celle de Dieu. + +-- Oui, dit Paul, Dieu le pardonnera, sois tranquille. Pleure sur +ton père, mon enfant, mais ne pleure plus sur toi, car tu es +sauvée! + +-- Vous n'avez rien entendu encore, Paul! s'écria Marguerite; +écoutez! écoutez! + +-- Parle. + +-- Voilà qu'en ce moment, comme j'étais agenouillée, comme je +baisais sa main, en ce moment j'entendis les pas de ma mère; elle +montait l'escalier; je reconnus sa voix, et mon père la reconnut +aussi, car il m'embrassa une dernière fois, et me fit signe de +fuir. J'obéis, mais j'avais la tête si perdue, si troublée, que je +me trompai de porte, et qu'au lieu de prendre l'escalier par +lequel j'étais venue, je me jetai dans un cabinet sans issue. Je +tâtai de tous les côtés, je vis que j'étais enfermée. En ce +moment, la porte de la chambre s'ouvrait: je m'arrêtai, retenant +mon haleine; ma mère entra avec le prêtre. Je vous le dis, Paul, +elle était plus pâle que celui qui allait mourir. + +-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura Paul. + +-- Le prêtre s'assit au chevet du lit, continua Marguerite se +pressant toujours plus effrayée contre Paul. Ma mère se tint +debout au pied. Comprenez-vous? J'étais là, moi, en face de ce +spectacle funèbre! ne pouvant fuir! Une fille forcée d'entendre la +confession de son père! n'est-ce pas affreux? dites. Je tombai à +genoux, fermant les yeux pour ne pas voir, priant pour ne pas +entendre; et cependant, malgré moi, oh! bien malgré moi, Paul, je +vous le jure! je vis... et j'entendis... et ce que je vis et +entendis ne sortira jamais de ma mémoire. Je vis mon père, +retrouvant dans ses souvenirs une force fiévreuse, se soulever sur +son lit, la pâleur de la mort empreinte sur son visage. Je +l'entendis!... je l'entendis prononcer les mots de duel, +d'adultère et d'assassinat!... et à chacun de ces mots, je vis ma +mère plus pâle, toujours plus pâle, et je l'entendis, haussant la +voix pour couvrir la voix du mourant, et disant au prêtre: «Ne le +croyez pas! ne le croyez pas, mon père!... il ment! ou plutôt... +c'est un fou, c'est un insensé! ne le croyez pas! Paul, c'était un +spectacle horrible, sacrilège, impie!... Une sueur froide me passa +sur le front, et je m'évanouis.» + +-- Justice du ciel! s'écria Paul. + +-- Je ne sais combien de temps je restai sans connaissance. +Lorsque je revins à moi, la chambre était silencieuse comme une +tombe. Ma mère et le prêtre avaient disparu, et deux cierges +brûlaient près de mon père. J'ouvris la porte, Je jetai les yeux +sur le lit, et il me sembla, sous le drap qui le recouvrait tout +entier, voir se dessiner la forme raidie d'un cadavre. Je devinai +que tout était fini! Je restai immobile, partagée entre la crainte +funèbre que me causait cette vue, et le désir pieux de soulever le +drap et de baiser une fois encore, avant qu'on le scellât dans le +cercueil, le front vénérable de mon père. Enfin, la crainte +l'emporta; une terreur glaçante, invincible, mortelle, me poussa +hors de l'appartement; je descendis l'escalier, je ne sais +comment, sans en toucher une marche, je crois; je traversai des +chambres, des galeries, et enfin je sentis à la fraîcheur de l'air +que j'étais dehors. Je courais comme une folle. Je me rappelai que +vous m'aviez dit que vous seriez ici. Un instinct, dites-moi +lequel, car je ne le connais pas moi-même, me poussait de ce côté. +Il me semblait que j'étais poursuivie par des ombres, par des +fantômes. Au détour d'une allée... étais-je insensée?... Je crois +voir ma mère...tout en noir... marchant sans bruit comme un +spectre. Oh! alors, alors... la terreur me donna des ailes. Je +courus d'abord sans suivre de chemin; puis les forces me +manquèrent, et c'est alors que vous avez entendu mes cris. Je fis +encore quelques pas, et je tombai près de cette porte; si elle ne +s'était pas ouverte, oh! oui, j'expirais sur la place, car j'étais +tellement troublée, qu'il me semblait toujours... Silence! murmura +tout à coup Marguerite; silence!... entendez-vous? + +-- Oui, dit Paul soufflant la lampe; oui, oui, des pas!... + +Je les entends comme vous. + +-- Regardez... regardez!... continua Marguerite s'enveloppant dans +les rideaux de la fenêtre, et y cachant Paul avec elle, +regardez!... je ne m'étais pas trompée. C'était elle. + +En effet, en ce moment la porte de la maison s'ouvrit, et la +marquise, vêtue de noir, pâle comme une ombre, entra lentement, +tira la porte derrière elle, la ferma à la clef; et, sans voir +Paul ni Marguerite, traversa la première chambre, et entra dans la +seconde, où était couché le vieillard. Elle s'avança alors vers le +lit d'Achard comme elle s'était avancée vers le lit du marquis. +Seulement, cette fois, elle n'avait pas de prêtre avec elle. + +-- Qui va là? dit Achard, ouvrant un des rideaux de son lit. + +-- Moi! répondit la marquise en tirant l'autre. + +-- Vous, madame! s'écria le vieux serviteur avec effroi. Que venez +vous faire au lit d'un mourant? + +-- Je viens lui proposer un marché. + +-- Pour prendre son âme, n'est-ce pas? + +-- Pour la sauver, au contraire. Achard, tu n'as plus besoin que +d'une chose en ce monde, continua la marquise en se baissant sur +le lit du moribond, c'est d'un prêtre. + +-- Vous m'avez refusé celui du château. + +-- Dans cinq minutes, dit la marquise, il sera ici, si tu le +veux!... + +-- Faites-le donc venir alors, répondit le vieillard; mais, +croyez-moi, ne perdez pas de temps...hâtez-vous!... + +-- Mais... si je te donne la paix du ciel, reprit la marquise, me +donneras-tu la paix de la terre, toi? + +-- Que puis-je pour vous? murmura le mourant, fermant les yeux +pour ne pas voir cette femme dont le regard le glaçait. + +-- Tu as besoin d'un prêtre pour mourir...tu sais ce dont j'ai +besoin pour vivre... + +-- Vous voulez me fermer le ciel par un parjure! + +-- Je veux te l'ouvrir par un pardon. + +-- Ce pardon... je l'ai reçu... + +-- Et de qui?... + +-- De celui qui seul peut-être avait le droit de me le donner. + +-- Morlaix est-il descendu du ciel? demanda la marquise + +-- Non, répondit le vieillard; mais avez-vous oublié, madame, +qu'il avait laissé un fils sur la terre? + +-- Tu l'as donc aussi vu, toi? s'écria la marquise. + +-- Oui, répondit Achard. + +-- Et tu lui as tout dit... + +-- Tout! + +-- Et les papiers qui constatent sa naissance? demanda la marquise +avec anxiété. + +-- Le marquis n'était pas mort. Les papiers sont là. + +-- Achard, s'écria la marquise tombant à genoux devant le lit, +Achard, tu auras pitié de moi! + +-- Vous à genoux devant moi, madame! + +-- Oui, vieillard, dit la marquise suppliante, oui, je suis à +genoux devant toi, et je te prie, et je t'implore, car tu tiens +entre tes mains l'honneur d'une des plus vieilles familles de +France, ma vie passée, ma vie à venir!... Ces papiers, c'est mon +coeur, c'est mon âme, c'est plus que tout cela, c'est mon nom! le +nom de mes aïeux, le nom de mes enfants; et tu sais ce que j'ai +souffert pour garder ce nom sans tache! Crois-tu que je n'avais +pas au coeur, comme les autres femmes, des sentiments d'amante, +d'épouse et de mère! Eh bien! je les ai étouffés tous les uns +après les autres, et la lutte a été longue. J'ai vingt ans de +moins que toi, vieillard; je suis pleine de vie, et tu vas mourir. +Eh bien! regarde mes cheveux: ils sont plus blancs que les tiens! + +-- Que dit-elle? murmura Marguerite, qui s'était approchée de +manière à ce que son regard pût plonger d'une chambre dans +l'autre. Oh! mon Dieu! + +-- Écoute, écoute, enfant, répondit Paul; c'est le Seigneur qui +permet que tout soit révélé de cette manière!... + +-- Oui, oui, murmura Achard s'affaiblissant; oui, vous avez douté +de la bonté de Dieu; vous avez oublié qu'il avait pardonné à la +femme adultère. + +-- Oui, mais lorsqu'ils rencontrèrent le Christ, les hommes +allaient la lapider en attendant!... Les hommes qui, depuis vingt +générations, se sont habitués à respecter mon nom et à honorer ma +famille, et qui, s'ils apprenaient ce qui, Dieu merci! leur a été +caché jusqu'à présent, n'auraient plus pour lui que du mépris et +de la honte! Oh! oui... Dieu... j'ai tant souffert qu'il me +pardonnera; mais les hommes... les hommes sont implacables, ils ne +pardonnent pas, eux! D'ailleurs, suis-je seule exposée à leurs +injures? Aux deux côtés de ma croix n'ai-je pas mes deux enfants, +dont l'autre est l'aîné!... L'autre, c'est mon enfant, je le sais +bien, comme Emmanuel, comme Marguerite; mais ai-je le droit de le +leur donner pour frère?... Oublies-tu qu'aux yeux de la loi, il +est le fils du marquis d'Auray? oublies-tu qu'il est le premier- +né, le chef de la famille? oublies-tu que, pour que tout lui +appartienne, titre et fortune, il n'a qu'à invoquer cette loi? Et +alors, que reste-t-il à Emmanuel? une croix de Malte! Que reste-t- +il à Marguerite? un couvent! + +-- Oh! oui, oui, dit Marguerite à demi-voix et tendant les bras +vers la marquise; oui, un couvent où je puisse prier pour vous, ma +mère. + +-- Silence! silence! lui dit Paul. + +-- Oh! vous ne le connaissez pas, madame, murmure le mourant d'une +voix qui allait s'affaiblissant toujours. + +-- Non, mais je connais l'humanité, répondit la marquise. Il peut +retrouver un nom, lui qui n'a pas de nom; une fortune, lui qui n'a +pas de fortune; et tu crois qu'il renoncera à cette fortune et à +son nom? + +-- Si vous le lui demandez. + +-- Et de quel droit le lui demanderais-je? continua la marquise. +De quel droit le prierais-je de m'épargner, d'épargner Emmanuel, +d'épargner Marguerite? Il dira: «Je ne vous connais pas, madame, +je ne vous ai jamais vue! Vous êtes ma mère, voilà tout ce que je +sais.» + +-- En son nom, balbutia Achard, dont la mort commençait à glacer +la langue, en son nom, madame, je m'engage... je jure... Oh! mon +Dieu! mon Dieu! + +La marquise se souleva, suivant sur le visage du moribond les +progrès de l'agonie. + +-- Tu t'engages!... tu jures!... dit-elle. Est-il là pour ratifier +l'engagement, lui? Tu t'engages!... tu jures!... Ah! et sur ta +parole tu veux que je joue les années qu'il me reste à vivre +contre les minutes qui te restent à mourir! Je t'ai prié, je t'ai +imploré; une dernière fois je prie et j'implore: rends-moi ces +papiers! + +-- Ces papiers sont à lui. + +-- Il me les faut, te dis-je! continua la marquise prenant de la +force à mesure que le mourant s'affaiblissait. + +-- Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi! murmura Achard. + +-- Nul ne peut venir, reprit la marquise. Cette clef ne te quitte +jamais, m'as-tu dit?... + +-- L'arracherez-vous des mains d'un mourant? + +-- Non, répondit la marquise, j'attendrai. + +-- Laissez-moi mourir en paix! s'écria le moribond arrachant le +crucifix de son chevet, et le levant entre lui et la marquise. +Sortez! sortez! au nom du Christ!... + +La marquise tomba à genoux, courbant la tête jusqu'à terre. + +Quant au vieillard, il resta un instant dans cette posture +terrible; puis peu à peu ses forces l'abandonnèrent! il retomba +sur le lit, mettant ses bras en croix et appuyant l'image du +Sauveur sur sa poitrine. + +La marquise prit le bas des rideaux du lit, et, sans relever la +tête, elle les croisa de manière à ce qu'ils renfermassent +l'agonie du mourant. + +-- Horreur! horreur! murmura Marguerite. + +-- À genoux et prions! dit Paul. + +Alors il y eut un moment solennel et terrible, qui n'était +interrompu que par les derniers râles du moribond; puis ces râles +s'affaiblirent et cessèrent. Tout était fini: le vieillard était +mort. + +La marquise releva lentement la tête, écouta quelques minutes avec +anxiété, puis introduisant, sans les ouvrir, la main à travers les +rideaux, après quelques efforts elle la retira tenant la clef. +Elle se leva alors en silence, et, la tête retournée du côté du +lit, marcha vers l'armoire. Mais au moment où elle allait mettre +la clef dans la serrure, Paul, qui suivait tous ses mouvements, +s'élança dans la chambre, et lui saisissant le bras: + +-- Donnez-moi cette clef, ma mère! lui dit-il, car le marquis est +mort, et ces papiers m'appartiennent. + +-- Justice de Dieu! s'écria la marquise en reculant d'épouvante et +tombant sur un fauteuil; justice de Dieu! c'est mon fils! + +-- Bonté du ciel! murmura Marguerite en tombant à genoux dans +l'autre chambre; bonté du ciel! c'est mon frère! + +Paul ouvrit l'armoire, et prit la cassette où étaient renfermés +les papiers. + + +Chapitre XVI +Cependant, au milieu des événements pressés de cette nuit, qui, en +faisant assister Marguerite à deux agonies, l'avaient amenée si +providentiellement à la découverte du secret de sa mère, Paul +n'avait point oublié les paroles mortelles échangées la veille +entre lui et Lectoure. Aussi comme ce jeune gentilhomme n'aurait +pas su sans doute où le retrouver, il jugea que c'était à lui de +lui épargner les ennuis de la recherche, et, vers les six heures +du matin, le lieutenant Walter se présenta au château d'Auray, +venant, de la part de Paul, arrêter les conditions du combat. Il +trouva Emmanuel chez Lectoure. + +Ce dernier, en apercevant l'officier, descendit dans le parc, afin +de laisser les jeunes gens tout à fait libres dans leur +discussion. + +Walter avait reçu de son chef l'ordre de tout accepter. Le débat +préliminaire fut donc promptement terminé. Les jeunes gens +convinrent que la rencontre aurait lieu le jour même à quatre +heures du soir, sur le bord de la mer, près de la cabane du +pêcheur située entre Port-Louis et le château d'Auray. Quant aux +armes, on apporterait sur le terrain des pistolets et des épées; +on déciderait alors desquels les adversaires devraient se servir: +bien entendu que Lectoure étant l'insulté, le choix lui +appartiendrait. + +Quant à la marquise, écrasée comme nous l'avons vu d'abord par +l'apparition inattendue de Paul, elle avait repris bientôt toute +la fermeté de son caractère, et, tirant son voile sur sa figure, +elle était sortie de la chambre mortuaire, et avait traversé la +première pièce, restée sombre, sans lumière. Elle n'y avait donc +pas aperçu Marguerite agenouillée, et muette d'étonnement et de +terreur. + +Elle avait ensuite traversé le parc, et était rentrée dans le +salon où s'était passée la scène du contrat; et là, à la lueur +mourante des bougies, les deux coudes appuyés sur la table, la +tête posée sur ses mains, les yeux fixés sur le papier où Lectoure +avait déjà signé son nom et le marquis écrit la moitié du sien, +elle avait passé le reste de la nuit à mûrir une résolution +nouvelle; elle avait ainsi vu venir le jour sans avoir pensé à +prendre le moindre repos, tant cette âme de bronze soutenait le +corps où elle était enfermée. Cette résolution était d'éloigner au +plus vite Emmanuel et Marguerite du château d'Auray, car c'était à +ses enfants surtout qu'elle voulait cacher ce qui allait +probablement se passer entre Paul et elle. + +À sept heures, entendant le bruit que faisait le lieutenant Walter +en se retirant, elle étendit la main, prit une clochette, et +sonna. Un domestique se présenta à la porte avec la livrée de la +veille; on voyait que lui non plus il ne s'était point couché. + +-- Prévenez mademoiselle d'Auray que sa mère l'attend au salon, +dit la marquise. + +Le valet obéit, et la marquise reprit, morne et immobile, sa +première attitude. Un instant après elle entendit un léger bruit +derrière elle et se retourna. C'était Marguerite. La jeune fille, +avec plus de respect qu'elle ne l'avait jamais fait peut-être, +étendit la main vers sa mère, afin que celle-ci lui donnât la +sienne à baiser. Mais la marquise resta sans mouvement, comme si +elle n'eût pas compris l'intention de sa fille. Marguerite laissa +retomber sa main et attendit en silence. Elle aussi portait le +même vêtement que la veille. Le sommeil avait passé sur le monde, +oubliant le château d'Auray et ses hôtes. + +-- Approchez, dit la marquise. Marguerite fit un pas. + +-- Pourquoi, continua la marquise, êtes-vous ainsi pâle et +tremblante? + +-- Madame! murmura Marguerite. + +-- Parlez! dit la marquise. + +-- La mort de mon père, si prompte, si inattendue! balbutia +Marguerite. Enfin j'ai beaucoup souffert cette nuit! + +-- Oui, oui, dit la marquise d'une voix sourde et en fixant sur +Marguerite des regards qui n'étaient pas dénués de tout intérêt; +oui, le jeune arbre plie et s'effeuille sous le vent. Il n'y a que +le vieux chêne qui résiste à toutes les tempêtes. Moi aussi, +Marguerite, j'ai souffert! moi aussi, j'ai eu une nuit terrible! +Et cependant vous me voyez calme et ferme. + +-- Dieu vous a fait une âme forte et sévère, madame, dit +Marguerite; mais il ne faut pas demander la même force et la même +sévérité aux âmes des autres. Vous les briseriez. + +-- Aussi, dit la marquise, laissant retomber sa main sur la table, +je ne demande à la vôtre que l'obéissance. Marguerite, le marquis +est mort; Emmanuel est maintenant le chef de la famille; vous +allez à l'instant même partir pour Rennes avec Emmanuel. + +-- Moi! s'écria Marguerite! moi, partir pour Rennes! Et +pourquoi?... + +-- Parce que, répondit la marquise, la chapelle du château est +trop étroite pour contenir à la fois les fiançailles de la fille +et les funérailles du père. + +-- La mère, dit Marguerite avec un accent indéfinissable, ce +serait une piété, ce me semble, que de mettre plus d'intervalle +entre deux cérémonies aussi opposées. + +-- La véritable piété, reprit la marquise, c'est d'accomplir les +dernières volontés des morts. Jetez les yeux sur ce contrat, et +voyez-y les premières lettres du nom de votre père. + +-- Oh! je vous le demande, madame, mon père, lorsqu'il a tracé ces +lettres que la mort est venue interrompre, mon père avait-il bien +toute sa raison, toute sa volonté? + +-- Je l'ignore, mademoiselle, répondit la marquise avec ce ton +impératif et glacé qui lui avait jusqu'alors soumis tout ce qui +l'entourait; je l'ignore; ce que je sais, c'est que l'influence +qui le faisait agir lui survit; ce que je sais, c'est que les +parents, tant qu'ils existent, représentent Dieu sur la terre. Or, +Dieu m'a ordonné de terribles choses, et j'ai obéi. Faites comme +moi, mademoiselle, obéissez! + +-- Madame, dit Marguerite, toujours debout, mais immobile cette +fois, et avec quelque chose de cet accent arrêté si terrible chez +sa mère, et que celle-ci lui avait transmis avec son sang; madame, +il y a trois jours que, les larmes dans les yeux, le désespoir +dans le coeur, je me traîne sur mes genoux, des pieds d'Emmanuel à +ceux de cet homme, et des pieds de cet homme à ceux de mon père. +Aucun n'a voulu ou n'a pu m'entendre, car l'ambition ardente ou la +folie acharnée était là, couvrant ma voix. Enfin me voilà arrivée +en face de vous, ma mère. Vous êtes la dernière que je puisse +implorer, mais aussi vous êtes celle qui devez le mieux +m'entendre. Écoutez donc bien ce que je vais vous dire. Si je +n'avais à sacrifier à votre volonté que mon bonheur, je le +sacrifierais; que mon amour, je le sacrifierais encore; mais j'ai +à vous sacrifier... mon fils. Vous êtes mère; et moi aussi, +madame! + +-- Mère!... mère!... murmura la marquise; mère... par une faute! + +-- Enfin je le suis, madame; et le sentiment de la maternité n'a +pas besoin d'être sanctifié pour être saint. Eh bien! madame, +dites-moi, -- car mieux que moi vous devez savoir ces choses, -- +dites-moi: si ceux qui nous ont donné le jour ont reçu de Dieu une +voix qui parle à notre coeur, ceux qui sont nés de nous n'ont-ils +pas une voix pareille? et quand ces deux voix se contredisent, à +laquelle des deux faut-il obéir? + +-- Vous n'entendrez jamais la voix de votre enfant, répondit la +marquise, car vous ne le reverrez jamais. + +-- Je ne reverrai jamais mon fils!... s'écria Marguerite; et qui +peut en répondre, madame? + +-- Lui-même ignorera qui il est. + +-- Et s'il le sait un jour!... dit Marguerite, vaincue dans son +respect de fille par la dureté de sa mère; et s'il revient alors +me demander compte de sa naissance!... Cela peut arriver, madame! + +Elle prit la plume. + +-- Et dans cette alternative, dites, faut-il que je signe? + +-- Signez, dit la marquise. + +-- Mais, continua Marguerite en posant sa main crispée et +tremblante sur le contrat, si mon mari apprend un jour l'existence +de cet enfant! s'il demande raison à mon amant de la tache faite à +son nom et à son honneur!... si, dans un duel acharné, solitaire +et sans témoins... dans un duel à mort, il tuait cet amant, et +que, tourmenté par sa conscience, poursuivi par une voix qui +sortirait de la tombe, mon mari perdît la raison! + +-- Taisez-vous! dit la marquise épouvantée, mais sans savoir +encore si le hasard ou quelque révélation inconnue dictait les +paroles de sa fille; taisez-vous! + +-- Vous voulez donc, continua Marguerite, qui en avait trop dit +pour s'arrêter, vous voulez donc que, pour conserver pur et sans +tache mon nom et celui de mes autres enfants, je m'enferme avec un +insensé! Vous voulez donc que j'écarte de moi et de lui tout être +vivant! que je me fasse un coeur de fer pour ne plus sentir! des +yeux de bronze pour ne plus pleurer! Vous voulez donc que Je me +couvre de deuil comme une veuve, avant que mon mari soit mort!... +Vous voulez donc que mes cheveux blanchissent vingt ans avant +l'âge! + +-- Taisez-vous! taisez-vous!... interrompit la marquise d'une voix +où l'on sentait que la menace commençait de céder à la crainte; +taisez vous! + +-- Vous voulez donc, reprit Marguerite emportée par l'amertume de +sa douleur, vous voulez donc, pour que ce terrible secret meure +avec ceux qui le gardent, que j'écarte de leur lit funéraire les +médecins et les prêtres!... Vous voulez donc enfin que j'aille +d'agonie en agonie pour fermer moi-même, non pas les yeux, mais la +bouche des moribonds!... + +-- Taisez-vous! dit la marquise en se tordant les bras; au nom du +ciel, taisez-vous! + +-- Eh bien! continua Marguerite, dites-moi donc encore de signer, +ma mère, et tout cela sera. Et alors la malédiction du Seigneur +sera accomplie: «Et les fautes des pères retomberont sur leurs +enfants jusqu'à la troisième et à la quatrième génération!» + +-- O mon Dieu! mon Dieu! s'écria la marquise éclatant en sanglots, +suis-je assez abaissée! suis-je assez punie! + +-- Pardon, pardon, madame, dit Marguerite rendue à elle-même par +les premières larmes de sa mère, en tombant à genoux; pardon! +pardon! + +-- Oui, pardon, répondit la marquise marchant à Marguerite; +demande pardon, fille dénaturée, qui a pris le fouet des mains de +la vengeance éternelle, et qui en a frappé ta mère au visage! + +-- Grâce! grâce! s'écria Marguerite; je ne savais pas ce que je +disais, ma mère! Vous m'aviez fait perdre la raison! J'étais +folle!... + +-- O mon Dieu! mon Dieu! dit la marquise levant ses deux mains au- +dessus de la tête de sa fille; vous avez entendu les paroles qui +sont sorties de la bouche de mon enfant; je n'ose pas espérer que +votre miséricorde ira jusqu'à les oublier, mon Dieu! mais au +moment de la punir, souvenez-vous que je ne la maudis pas! + +Alors elle s'avança vers la porte; sa fille essaya de la retenir, +mais la marquise se retourna vers elle avec une expression de +visage si terrible, que, sans qu'elle eût besoin de le lui +ordonner, Marguerite lâcha le bord de la robe de sa mère, et resta +les bras étendus vers elle, haletante et sans voix, jusqu'à ce que +la marquise fût sortie; puis, aussitôt qu'elle eût cessé de la +voir, elle se renversa en arrière avec un cri si douloureux, qu'on +eût cru que cette âme qui avait tant souffert venait enfin de se +briser. + + + +Chapitre XVII +Nos lecteurs s'étonneront peut-être qu'après la manière outrageuse +dont Paul avait, la veille, provoqué le baron de Lectoure, la +rencontre n'eût pas été fixée au matin même; mais le lieutenant +Walter, qui s'était chargé de régler les conditions du duel avec +le comte d'Auray, avait, comme nous l'avons dit, reçu de son chef +l'ordre de faire toutes les concessions, excepté une seule: Paul +ne voulait se battre qu'à la fin de la journée. + +C'est que le jeune capitaine avait compris que, jusqu'au moment où +il aurait dénoué ce drame étrange, dans lequel, mêlé d'abord comme +étranger, il se trouvait enfin posé comme chef de famille, sa vie +ne lui appartenait pas, et qu'il n'avait pas le droit de la +risquer. Au reste, comme on le voit, le terme qu'il s'était +accordé à lui-même n'était pas long, et Lectoure, qui ignorait +dans quel but son adversaire s'était réservé ce délai, l'avait +accepté sans trop se plaindre. + +Paul avait donc résolu de mettre à profit les instants. En +conséquence, aussitôt qu'il crut l'heure convenable pour se +présenter chez la marquise, il s'achemina vers le château. + +Les événements de la veille et du jour même avaient répandu un si +grand trouble dans la noble demeure, qu'il y entra sans trouver un +domestique pour l'annoncer; il pénétra néanmoins dans les +appartements, suivit le chemin qu'il avait déjà fait deux fois, +et, en arrivant à la porte du salon, trouva sur le plancher +Marguerite évanouie. + +En voyant le contrat froissé sur la table et sa soeur sans +connaissance, Paul devina facilement qu'une dernière scène, plus +terrible, venait de se passer entre la mère et la fille. Il alla à +sa soeur, la prit entre ses bras, et entr'ouvrit la fenêtre pour +lui donner de l'air. L'état de Marguerite était plutôt une simple +prostration de forces qu'un évanouissement réel. Aussi, dès +qu'elle se sentit secourue avec une attention qui ne laissait pas +de doute sur les sentiments de celui qui venait à son aide, elle +rouvrit les yeux et reconnut son frère, cette providence vivante +que Dieu lui avait envoyée pour la soutenir chaque fois qu'elle +s'était sentie près de succomber. + +Marguerite lui raconta comment sa mère avait voulu la forcer de +signer ce contrat, afin de l'éloigner d'elle avec son frère; et +comment, vaincue par la douleur et emportée par la situation, elle +lui avait laissé voir qu'elle savait tout. Paul comprit ce qui +devait, à cette heure, se passer dans le coeur de la marquise, +qui, après vingt ans de silence, d'isolement et d'angoisses, +voyait, sans qu'elle pût deviner de quelle manière la chose +s'était faite, son secret révélé à l'une des deux personnes à qui +elle avait le plus d'intérêt à le cacher. + +Aussi, prenant en pitié le supplice de sa mère, il résolut de le +faire cesser au plus tôt, en hâtant l'entrevue qu'il était venu +chercher, et qui devait l'éclairer sur les intentions de ce fils +dont elle avait tout fait pour neutraliser le retour. Marguerite, +de son côté, avait son pardon à obtenir; elle se chargea donc +d'aller prévenir sa mère que le jeune capitaine attendait ses +ordres. + +Paul était resté seul, adossé contre la haute cheminée au-dessus +de laquelle était sculpté le blason de sa famille, et commençait à +se perdre dans les pensées que faisaient naître en lui les +événements successifs et pressés qui venaient de le faire +l'arbitre souverain de toute cette maison, lorsque la porte +latérale s'ouvrit tout à coup, et que Emmanuel parut, une boîte de +pistolets à la main. Paul tourna les yeux de son côté, et +apercevant le jeune homme, il le salua de la tête avec cette +expression douce et fraternelle qui reflétait sur son visage la +douce sérénité de son âme. Emmanuel, au contraire, tout en +répondant à ce salut comme l'exigeaient les convenances, laissa à +l'instant même lire sur sa figure le sentiment hostile +qu'éveillait en lui la présence de l'homme qu'il regardait comme +un ennemi personnel et acharné. + +-- J'allais à votre recherche, monsieur, dit Emmanuel, posant les +pistolets sur la table, et s'arrêtant à quelque distance de Paul; +et cela, cependant, continua-t-il, sans trop savoir où vous +trouver: car, ainsi que les mauvais génies de nos traditions +populaires, vous semblez avoir reçu le don d'être partout et de +n'être nulle part. + +Enfin, un domestique m'a assuré vous avoir vu entrer au château. +Je vous remercie de m'avoir épargné la peine que j'avais résolu de +prendre, en venant, cette fois encore, au devant de moi. + +-- Je suis heureux, répondit Paul, que mon désir, dans ce cas, +quoique probablement inspiré par des causes différentes, ait été +en harmonie avec le vôtre. Me voilà, que voulez-vous de moi? + +-- Ne le devinez-vous pas, monsieur? répondit Emmanuel avec une +émotion croissante. En ce cas, et permettez-moi de m'en étonner, +vous connaissez bien mal les devoirs d'un gentilhomme et d'un +officier, et c'est une nouvelle insulte que vous me faites! + +-- Croyez-moi, Emmanuel, reprit Paul d'une vois calme... + +-- Hier, je m'appelais le comte, aujourd'hui je m'appelle le +marquis d'Auray, interrompit Emmanuel avec un mouvement méprisant +et hautain; ne l'oubliez pas, je vous prie, monsieur! + +Un sourire presque imperceptible passa sur les lèvres de Paul. + +-- Je disais donc, continua Emmanuel, que vous connaissiez bien +peu les sentiments d'un gentilhomme, si vous aviez pu croire que +je permettais qu'un autre que moi vidât pour moi la querelle que +vous êtes venu me chercher. Oui, monsieur, car c'est vous qui êtes +venu vous jeter sur ma route, et non pas moi qui suis allé vous +trouver. + +-- Monsieur le marquis d'Auray, dit en souriant Paul, oublie sa +visite à bord de l'Indienne. + +-- Trêve d'arguties, monsieur! et venons au fait. Hier, je ne sais +par quel sentiment étrange et inexplicable, lorsque je vous ai +offert, je dirai non pas ce que tout gentilhomme, ce que tout +officier, mais simplement ce que tout homme de coeur accepte à +l'instant sans balancer, vous avez refusé, monsieur, et, déplaçant +la provocation, vous êtes allé chercher derrière moi un +adversaire, non pas précisément étranger à la querelle, mais que +le bon goût défendait d'y mêler. + +-- Croyez qu'en cela, monsieur, répondit Paul avec le même calme +et la même liberté d'esprit qu'il avait fait paraître jusqu'alors, +j'obéissais à des exigences qui ne me laissaient pas le choix de +l'adversaire. Un duel m'était offert par vous, que je ne pouvais +pas accepter avec vous, mais qui me devenait indifférent avec tout +autre; j'ai trop l'habitude des rencontres, monsieur, et de +rencontres bien autrement terribles et mortelles, pour qu'une +pareille affaire soit à mes yeux autre chose qu'un des accidents +habituels de mes aventureuses journées. Seulement, rappelez-vous +que ce n'est pas moi qui ai cherché ce duel; que c'est vous qui +êtes venu me l'offrir, et que, ne pouvant pas, je vous le répète, +me battre avec vous, j'ai pris monsieur de Lectoure, comme +j'aurais pris monsieur de Nozay ou monsieur de Lajarry, parce +qu'il se trouvait là, sous ma main, à ma portée, et que, s'il me +fallait absolument tuer quelqu'un, j'aimais mieux tuer un fat +inutile et insolent, qu'un brave et honnête gentilhomme campagnard +qui se croirait déshonoré s'il rêvait qu'il accomplit en songe le +marché infâme que le baron de Lectoure vous propose en réalité. + +-- C'est bien, monsieur! dit Emmanuel en riant; continuez à vous +poser comme redresseur de torts, à vous constituer le chevalier +des princesses opprimées, et à vous retrancher sous le bouclier +fantastique de vos mystérieuses réponses! Tant que ce don- +quichottisme suranné ne viendra pas se heurter à mes désirs, à mes +intérêts, à mes engagements, je lui laisserai parcourir terre et +mer, aller d'un pôle à l'autre, et je me contenterai de sourire en +le regardant passer; mais dès que cette folie viendra s'attaquer à +moi, comme l'a fait la vôtre, monsieur; dès que, dans l'intérieur +d'une famille dont je suis le chef, je rencontrerai un inconnu qui +ordonne en maître là où moi seul ai le droit de parler haut, +j'irai à lui, comme je viens à vous, si j'ai le bonheur de le +rencontrer seul comme je vous rencontre; et là, certain que nul ne +viendra nous déranger avant la fin d'une explication devenue +nécessaire, je lui dirai: «Vous m'avez, sinon insulté, du moins +blessé, monsieur, en venant chez moi me heurter dans mes intérêts +et mes affections de famille. C'est donc avec moi, et non avec un +autre, que vous devez vous battre, et vous vous battrez!» + +-- Vous vous trompez, Emmanuel, répondit Paul; je ne me battrai +pas, du moins avec vous. La chose est impossible. + +-- Eh! monsieur, le temps des énigmes est passé! s'écria Emmanuel +avec impatience: nous vivons au milieu d'un monde où à chaque pas +on coudoie une réalité. Laissons donc la poésie et le mystérieux +aux auteurs de romans et de tragédies. Votre présence en ce +château a été marquée par d'assez fatales circonstances pour que +nous n'ayons plus besoin d'ajouter ce qui n'est pas à ce qui est. +Lusignan de retour malgré l'ordre qui le condamne à la +déportation: ma soeur pour la première fois rebelle aux volontés +de sa mère; mon père tué par votre seule présence: voilà les +malheurs qui vous ont accompagné, qui sont revenus de l'autre bout +du monde avec vous, comme un cortège funèbre, et dont vous avez à +me rendre compte! Ainsi, parlez, monsieur: parlez comme un homme à +un homme, en plein jour, face à face, et non pas en fantôme qui +glisse dans l'ombre, échappe à la faveur de la nuit, en laissant +tomber quelque mot de l'autre monde, prophétique et solennel, bon +à effaroucher des nourrices et des enfants! Parlez, monsieur, +parlez! Voyez, voyez, je suis calme. Si vous avez quelque +révélation à me faire, je vous écoute. + +-- Le secret que vous me demandez ne m'appartient pas, répondit +Paul, dont le calme contrastait avec l'exaltation d'Emmanuel. +Croyez à ce que je vous dis, et n'insistez pas davantage. Adieu. + +À ces mots, Paul fit un mouvement pour se retirer. + +-- Oh! s'écria Emmanuel en s'élançant vers la porte et en lui +barrant le passage, vous ne sortirez pas ainsi, monsieur! Je vous +tiens seul à seul, dans cette chambre, où je ne vous ai pas +attiré, mais où vous êtes venu. Faites donc attention à ce que je +vais vous dire. Celui que vous avez insulté, c'est moi! celui à +qui vous devez réparation, c'est moi! celui avec qui vous vous +battrez, c'est... + +-- Vous êtes fou, monsieur! répondit Paul; je vous ai déjà dit que +c'était impossible. Laissez-moi donc sortir. + +-- Prenez garde! s'écria Emmanuel en étendant la main vers la +boîte et en y prenant les deux pistolets, prenez garde, monsieur! +Après avoir fait tout au monde pour vous forcer d'agir en +gentilhomme, je puis vous traiter en brigand! Vous êtes ici dans +une maison qui vous est étrangère; vous y êtes entré je ne sais ni +pourquoi ni comment; si vous n'êtes pas venu pour y dérober notre +or et nos bijoux, vous y êtes venu pour voler l'obéissance d'une +fille à sa mère, et la promesse sacrée d'un ami à un ami. Dans +l'un ou l'autre cas, vous êtes un ravisseur que je rencontre au +moment où il met la main sur un trésor, trésor d'honneur, le plus +précieux de tous. Tenez, croyez-moi, prenez cette arme... -- +Emmanuel jeta un des deux pistolets aux pieds de Paul; -- et +défendez-vous! + +-- Vous pouvez me tuer, monsieur, répondit Paul en s'accoudant de +nouveau contre la cheminée, comme s'il continuait une conversation +ordinaire, quoique je ne pense pas que Dieu permette un si grand +crime; mais vous ne me forcerez pas à me battre avec vous. Je vous +l'ai dit et je vous le répète. + +-- Ramassez ce pistolet, monsieur, dit Emmanuel; ramassez-le, je +vous le dis! Vous croyez que la menace que je vous fais est une +menace vaine: détrompez-vous. Depuis trois jours vous avez lassé +ma patience! depuis trois jours vous avez rempli mon coeur de fiel +et de haine! depuis trois jours enfin, je me suis familiarisé avec +toutes les idées qui peuvent me débarrasser de vous: duel ou +meurtre! Ne croyez pas que la crainte du châtiment m'arrête: ce +château est isolé, muet et sourd. La mer est là, et vous ne serez +pas encore dans la tombe, que je serai déjà en Angleterre. Ainsi, +monsieur, une dernière, une suprême fois, ramassez ce pistolet et +défendez-vous! + +Paul, sans répondre, haussa les épaules et repoussa le pistolet du +pied. + +-- Eh bien! dit Emmanuel, poussé au plus haut degré de +l'exaspération par le sang-froid de son adversaire, puisque tu ne +veux pas te défendre comme un homme, meurs donc comme un chien! + +Et il leva le pistolet à la hauteur de la poitrine du capitaine. + +Au même instant un cri terrible retentit à la porte: c'était +Marguerite qui revenait et qui, du premier coup d'oeil, avait tout +compris. Elle s'élança sur Emmanuel. En même temps le coup partit; +mais la balle, dérangée par l'action de la jeune fille, passa à +deux ou trois pouces au-dessus de la tête de Paul, et alla briser +derrière lui la glace de la cheminée. + +-- Mon frère! s'écria Marguerite en s'élançant d'un seul bond +jusqu'à Paul et le prenant dans ses bras; mon frère! n'es-tu pas +blessé? + +-- Ton frère! dit Emmanuel en laissant tomber le pistolet tout +fumant encore. Ton frère? + +-- Eh bien! Emmanuel, dit Paul avec le même calme qu'il avait +montré pendant toute cette scène, comprenez-vous maintenant +pourquoi je ne pouvais me battre avec vous? + +En ce moment la marquise parut à la porte et s'arrêta sur le +seuil, pâle comme un spectre; puis, regardant autour d'elle avec +une expression infinie de terreur, et voyant que personne n'était +blessé, elle leva silencieusement les yeux au ciel, comme pour lui +demander si sa colère était enfin apaisée. Elle les y laissa +quelque temps fixés dans une action de grâces mentale. Lorsqu'elle +les abaissa, Emmanuel et Marguerite étaient à ses genoux, tenant +chacun une de ses mains et la couvrant de larmes et de baisers. + +-- Je vous remercie, mes enfants, dit la marquise après un instant +de silence; maintenant laissez-moi seule avec ce jeune homme. + +Marguerite et Emmanuel s'inclinèrent avec l'expression du plus +profond respect, et obéirent à l'ordre de leur mère. + + +Chapitre XVIII +La marquise ferma la porte derrière eux, fit quelques pas dans la +chambre, et alla, sans regarder Paul, s'appuyer sur le fauteuil +où, la veille, s'était assis le marquis pour signer le contrat. Là +elle resta debout et les yeux baissés vers la terre. Paul eut un +instant le désir d'aller s'agenouiller à son tour devant elle; +mais il y avait sur le visage de cette femme une telle sévérité, +qu'il réprima l'élan de son coeur, et demeura immobile et +attendant. Au bout d'un instant de silence glacé, la marquise prit +la première la parole. + +-- Vous avez désiré me voir, monsieur, et je suis venue; vous avez +désiré me parler, j'écoute. + +Ces mots sortirent de la bouche de la marquise sans qu'elle fît un +mouvement. Ses lèvres seules tremblèrent plutôt qu'elles ne +s'ouvrirent: on eût dit d'une statue de marbre qui parlait. + +-- Oui, madame, répondit Paul avec un accent plein de larmes; oui, +oui, j'ai désiré vous parler; il y a bien longtemps que ce désir +m'est venu pour la première fois et ne m'est plus sorti du coeur. +J'avais des souvenirs d'enfant qui tourmentaient l'homme. Je me +rappelais une femme que j'avais vue jadis se glisser jusqu'à mon +berceau, et que, dans mes rêves juvéniles, je prenais pour l'ange +gardien de mes jeunes années. Depuis cette époque, si vivante +encore quoique si éloignée, plus d'une fois, madame, croyez-moi, +je me suis réveillé en tressaillant, comme si je venais de sentir +à mon front l'impression d'un baiser maternel; puis ne voyant +personne près de moi, je l'appelais, cette femme, croyant qu'elle +s'était éloignée et qu'à ma voix elle reviendrait peut-être. Voilà +vingt ans que je l'appelle ainsi, madame, et voilà la première +fois qu'elle me répond. Serait-il vrai, comme j'en ai souvent +frissonné, que vous eussiez tremblé de me voir? Serait-il vrai, +comme je le crains en ce moment, que vous n'eussiez rien à me +dire? + +-- Et si j'avais craint votre retour, dit la marquise d'une voix +sourde, aurais-je eu tort? Vous m'êtes apparu hier seulement, +monsieur, et voilà que le mystère terrible qui, à cette heure, ne +devait être su que de Dieu et de moi, est connu de mes deux +enfants! + +-- Est-ce donc ma faute, s'écria Paul, si Dieu s'est chargé de le +leur révéler? Est-ce moi qui ai conduit Marguerite, éplorée et +tremblante, près de son père mourant, dont elle allait demander +l'appui et dont elle a entendu la confession? Est-ce moi qui l'ai +ramenée chez Achard, et n'est-ce pas vous qui l'y avez suivie? +Quant à Emmanuel, le coup que vous avez entendu et cette glace +brisée font foi que j'aimais mieux mourir que de sauver ma vie aux +dépens de votre secret. Non, non, croyez-moi, madame, je suis +l'instrument et non le bras, l'effet et non la volonté. Non, +madame, c'est Dieu qui a tout conduit dans sa providence infinie +pour que vous ayez à vos pieds, comme vous venez de les y voir, +les deux enfants que vous avez écartés si longtemps de vos bras! + +-- Mais il en est un troisième, dit la marquise d'une voix où +commençait enfin à percer quelque émotion, et je ne sais ce que je +dois attendre de celui-là... + +-- Laissez-lui accomplir un dernier devoir, madame; et, ce devoir +accompli, il demandera vos ordres à genoux. + +-- Et quel est ce devoir? répondit la marquise. + +-- C'est de rendre à son frère le rang auquel il a droit, à sa +soeur le bonheur qu'elle a perdu, à sa mère la tranquillité +qu'elle implore et qu'elle ne peut trouver. + +-- Et cependant, reprit la marquise étonnée, grâce à vous, +monsieur de Maurepas a refusé à monsieur de Lectoure le régiment +qu'il lui demandait pour mon fils. + +-- Parce que, dit Paul, tirant le brevet de sa poche et le +déposant sur la table, parce que le roi venait de me l'accorder +pour mon frère. + +La marquise y jeta les yeux et vit effectivement le nom +d'Emmanuel. + +-- Et cependant, continua-t-elle, vous voulez donner Marguerite à +un homme sans nom, sans fortune... et, qui plus est, proscrit? + +-- Vous vous trompez, madame; je veux donner Marguerite à celui +qu'elle aime; je veux donner Marguerite, non pas à Lusignan le +proscrit, mais à monsieur le baron Anatole de Lusignan, gouverneur +pour Sa Majesté de l'île de la Guadeloupe. Voilà sa commission. + +La marquise laissa tomber un second regard sur le parchemin, et +vit que, cette fois comme l'autre, Paul lui avait dit la vérité. + +-- Oui, j'en conviens, dit-elle, voilà pour l'ambition d'Emmanuel +et le bonheur de Marguerite. + +-- Et en même temps pour votre tranquillité, à vous, madame, car +Emmanuel rejoint son régiment, Marguerite suit son époux, et vous +restez seule, hélas! comme vous l'avez désiré tant de fois. + +La marquise soupira. N'est-ce point cela, madame, et me serais-je +trompé? continua Paul. + +-- Mais, murmura la marquise, comment me dégager avec le baron de +Lectoure? + +-- Le marquis est mort, madame. N'est-ce point une cause +suffisante à l'ajournement d'un mariage, que la mort d'un mari et +d'un père?... + +La marquise, pour toute réponse, s'assit dans le fauteuil, prit +une plume et du papier, écrivit quelques lignes, plia la lettre, +et mettant sur l'adresse le nom du baron de Lectoure, elle sonna +un domestique. + +Après quelques secondes d'attente, pendant lesquelles Paul et elle +gardèrent le silence, un domestique parut. + +-- Remettez, dans deux heures, cette lettre au baron de Lectoure, +dit elle. + +Le domestique prit la lettre et sortit. + +-- Maintenant, continua la marquise en regardant Paul, maintenant, +monsieur, que vous avez rendu justice aux innocents, faites grâce +à la coupable. Vous avez des papiers qui constatent votre +naissance; vous êtes l'aîné; selon la loi du moins, vous avez +droit au nom et à la fortune d'Emmanuel et de Marguerite. Que +voulez-vous en échange de ces papiers? + +Paul les tira de sa poche et les tint au-dessus de la flamme du +foyer. + +-- Permettez-moi de vous appeler une seule fois ma mère, et +appelez moi une seule fois votre fils. + +-- Est-il possible! s'écria la marquise en se levant. + +-- Vous parlez de rang, de nom, de fortune! continua Paul en +secouant la tête avec une expression de profonde mélancolie; eh! +qu'ai-je besoin de tout cela? Je me suis fait un rang auquel peu +d'hommes de mon âge sont montés; j'ai acquis un nom qui est la +bénédiction d'un peuple et la terreur d'un autre: j'amasserais, si +je le voulais, une fortune à léguer à un roi. Que me font donc +votre nom, votre rang, votre fortune, à moi, si vous n'avez pas +autre chose à m'offrir, si vous ne me donnez pas ce qui m'a manqué +toujours et partout, ce que je ne puis me créer, ce que Dieu +m'avait accordé, ce que le malheur m'a repris... ce que vous seule +pouvez me rendre... une mère! + +-- Mon fils! s'écria la marquise, vaincue à cet accent et à ces +larmes; mon fils!... mon fils!... mon fils! + +-- Ah! s'écria Paul laissant tomber les papiers dans la flamme, +qui les anéantit aussitôt; ah! le voilà donc enfin sorti de votre +coeur, ce cri que j'attendais, que je demandais, que j'implorais! +Merci, mon Dieu, merci! + +La marquise était retombée assise, et Paul était à genoux devant +elle, la tête cachée dans sa poitrine. Enfin la marquise lui +releva le front. + +-- Regarde-moi, lui dit-elle. Depuis vingt ans, voilà les +premières larmes qui coulent de mes yeux! Donne-moi ta main. Elle +la posa sur sa poitrine. Depuis vingt ans voilà le premier +sentiment de joie qui fait battre mon coeur!... Viens dans mes +bras!... Depuis vingt ans voilà la première caresse que je donne +et que je reçois!... Ces vingt ans, c'est mon expiation sans +doute, puisque voilà que Dieu me donne, puisque voilà qu'il me +rend les larmes, la joie, les caresses!... Merci, mon Dieu!... +merci, mon fils!... + +-- Ma mère! dit Paul. + +-- Et je tremblais de le voir! je tremblais en le revoyant! Je ne +savais pas, moi... j'ignorais quels sentiments dormaient dans mon +propre coeur! Oh! je te bénis! Je te bénis!... + +En ce moment la cloche de la chapelle se fit entendre. La marquise +tressaillit. L'heure des funérailles était arrivée. Le corps du +noble marquis d'Auray, et celui du pauvre Achard allaient être +rendus ensemble à la terre. La marquise se leva. + +-- Cette heure doit être consacrée à la prière, dit-elle. Je me +retire. + +-- Je pars demain, ma mère, lui dit Paul. Ne vous reverrai-je +pas?... + +-- Oh! si! si! s'écria la marquise. Oh! je veux te revoir! + +-- Eh bien! ma mère, je serai ce soir à l'entrée du parc. + +Il est un endroit qui m'est sacré, et auquel j'ai une dernière +visite à rendre: je vous y attendrai. C'est là, ma mère, que nous +devons nous dire adieu! + +-- J'irai, dit la marquise. + +-- Tenez, dit Paul, tenez, ma mère, prenez ce brevet et cette +commission; l'un est pour Emmanuel, l'autre est pour le mari de +Marguerite. Que le bonheur de vos enfants leur vienne de vous! +Croyez-moi, ma mère, c'est à moi que vous avez le plus donné! + +La marquise alla s'enfermer dans son oratoire; Paul sortit du +château et s'achemina vers la cabane de pêcheur, où nous l'avons +déjà vu se rendre une fois, et près de laquelle était fixé son +rendez-vous avec Lectoure. Il y trouva Lusignan et Walter. + +À l'heure convenue pour la rencontre, Lectoure parut à cheval, +s'orientant de son mieux pour arriver au rendez-vous, car il était +sans guide, le piqueur qui l'accompagnait étant étranger comme lui +aux localités. À sa vue, les jeunes gens sortirent de la cabane. + +Le baron les aperçut et piqua droit à eux. Aussitôt qu'il fut à +une distance convenable, il mit pied à terre et jeta la bride de +sa monture au bras de son domestique. + +-- Pardon, messieurs, dit-il en s'approchant de ceux qui +l'attendaient, pardon de ce que je vous arrive ainsi seul et comme +un enfant perdu; mais l'heure choisie par monsieur, il s'inclina +devant Paul, qui lui rendit son salut, était justement celle fixée +pour les funérailles du marquis: j'ai donc laissé Emmanuel remplir +ses devoirs de fils, et je suis venu sans témoin, espérant avoir +affaire à un adversaire assez généreux pour me prêter l'un des +siens. + +-- Nous sommes à votre dévotion, monsieur le baron, répondit Paul; +voici mes deux seconds. Choisissez, et celui que vous honorerez de +votre choix deviendra à l'instant le votre. + +-- Je n'ai aucune préférence, je vous jure, répondit Lectoure; +désignez donc vous-même celui de ces deux messieurs que vous +destinez à me rendre ce service. + +-- Walter, dit Paul, passez du côté de monsieur le baron. + +Le lieutenant obéit, les deux adversaires se saluèrent une seconde +fois. + +-- Maintenant, monsieur, continua Paul, permettez que, devant nos +témoins respectifs, je vous adresse quelques mots, non pas +d'excuses, mais d'explication. + +-- Faites, monsieur, dit Lectoure. + +-- Lorsque je vous dis les paroles qui nous amènent ici, les +événements qui sont arrivés depuis hier étaient encore cachés dans +l'avenir: cet avenir était incertain, monsieur, et pouvait amener +avec lui le malheur de toute une famille. + +Vous aviez pour vous madame d'Auray, Emmanuel, le marquis; +Marguerite n'avait pour elle que moi seul. Toutes les chances +étaient donc pour vous. Voilà pourquoi je m'adressai directement à +vous; car, si je tombais sous vos coups, par des circonstances qui +vous demeureront éternellement inconnues, Marguerite ne pouvait +pas vous épouser; si je vous tuais, la chose se simplifiait +encore, et n'a pas besoin de commentaire. + +-- Voilà un exorde on ne peut plus logique, monsieur, répondit le +baron en souriant et en fouettant sa botte avec sa cravache; +passons, s'il vous plaît, au corps du discours. + +-- Maintenant, reprit Paul en s'inclinant légèrement en signe +d'adhésion, tout est changé: le marquis est mort, Emmanuel a sa +commission de lieutenant, la marquise renonce à votre alliance, +quelque honorable qu'elle soit, et Marguerite épouse monsieur le +baron Anatole de Lusignan, que, pour cette raison, je ne vous ai +pas donné pour témoin. + +-- Ah! ah! fit Lectoure, voilà donc ce que signifiait le billet +qu'un domestique m'a remis au moment où je quittais le château. +J'avais eu la niaiserie de le prendre pour un ajournement! Il +paraît que c'était un congé en bonne forme. C'est bien, monsieur; +j'attends la péroraison. + +-- Elle est simple et franche comme l'explication, monsieur. Je ne +vous connais pas, je ne désirais pas vous connaître; le hasard +nous a conduits en face l'un de l'autre avec des intérêts divers, +et nous nous sommes heurtés. Alors, comme je vous l'ai dit, +défiant du destin, je voulais venir quelque peu à son aide. +Aujourd'hui, tout est arrivé à ce point que ma mort ou la vôtre +serait parfaitement inutile et n'ajouterait qu'un peu de sang au +dénouement de ce drame. Franchement, monsieur, croyez-vous que ce +soit la peine de le verser? + +-- Je serais peut-être de votre avis, monsieur, répondit Lectoure, +si je n'avais pas fait une si longue route. N'ayant pas l'honneur +d'épouser mademoiselle Marguerite d'Auray, je veux au moins avoir +le plaisir de croiser le fer avec vous. Il ne sera pas dit que je +serai venu pour rien en Bretagne. Quand vous voudrez, monsieur, +continua Lectoure, tirant son épée et saluant son adversaire. + +-- À vos ordres, monsieur le baron, répondit Paul avec la même +politesse et en l'imitant en tout point. + +Les deux jeunes gens firent un pas à la rencontre l'un de l'autre. +Les lames se touchèrent; à la troisième passe, l'arme de Lectoure +sauta à vingt pas de lui. + +-- Avant de mettre l'épée à la main, dit Paul au baron, je vous +avais offert une explication; maintenant, monsieur, je serais +heureux que vous voulussiez bien agréer mes excuses. + +-- Et cette fois je les accepte, monsieur, répondit Lectoure avec +le même laisser-aller que si rien ne s'était passé. Ramassez mon +épée, Dick. Il prit l'arme des mains de son domestique et la remit +dans le fourreau. Maintenant, messieurs, continua-t-il, si +quelqu'un de vous a des commissions pour Paris, j'y retourne de ce +pas. + +-- Dites au roi, monsieur, répondit Paul en s'inclinant et en +remettant à son tour son arme dans le fourreau, que je suis +heureux que l'épée qu'il m'a donnée pour combattre les Anglais +soit restée pure du sang de l'un de mes compatriotes. + +À ces mots les deux jeunes gens se saluèrent; Lectoure remonta à +cheval; puis, à cent pas de la plage, il prit directement la route +de Vannes, tandis que son domestique allait chercher au château sa +voiture de voyage. + +-- Et maintenant, monsieur Walter, dit Paul, envoyez une barque +dans la crique la plus proche du château d'Auray. Que tout soit +prêt à bord de la frégate pour lever l'ancre cette nuit. + +Le lieutenant reprit la route de Port-Louis, et les deux amis +rentrèrent dans la cabane. + + +Pendant ce temps, Emmanuel et Marguerite avaient accompli le +funèbre devoir auquel les avait conviés la cloche des funérailles. +Le marquis avait été déposé dans le sépulcre armorié de sa +famille, et Achard dans l'humble cimetière qui attenait à la +chapelle. + +Puis les deux enfants étaient remontés auprès de leur mère, qui +remit à Emmanuel le brevet tant désiré, et qui accorda à +Marguerite le consentement si inattendu. Alors, pour ne pas +renouveler des émotions d'autant plus poignantes que ceux qui les +éprouvaient les concentraient en eux-mêmes, mère et enfants +s'embrassèrent une dernière fois, et se séparèrent avec la +conviction intime que c'était pour ne plus se revoir. + +Le reste de la journée se passa à accomplir les préparatifs du +départ. + +Vers le soir, la marquise sortit pour se rendre au rendez-vous que +lui avait donné Paul. En traversant la cour, elle aperçut d'un +côté une voiture tout attelée, et de l'autre le jeune midshipman +Arthur et deux matelots. Son coeur se serra à la vue de ce double +apprêt. + +Elle continua sa route et s'enfonça dans le parc, sans céder à +cette émotion, tant cette longue réaction de l'orgueil contre la +nature lui avait donné de force sur elle-même. + +Cependant, arrivée à une éclaircie d'où l'on apercevait la maison +d'Achard, elle s'arrêta en sentant ses genoux trembler sous elle, +et s'adossa contre un arbre, en appuyant la main sur son coeur +comme pour en comprimer les battements. C'est que, pareille à ces +âmes que le danger présent n'a pu émouvoir, et qui tremblent au +souvenir du danger passé, elle se rappelait à combien de craintes +et d'émotions elle avait été en proie pendant le cours de ces +vingt années, où chaque jour elle était venue à cette maison, +fermée maintenant pour ne plus se rouvrir. Toutefois, elle eut +bientôt surmonté cette faiblesse, et, reprenant son chemin, elle +gagna la porte du parc. + +Là elle s'arrêta de nouveau. Au-dessus de tous les arbres +s'élevait la cime d'un chêne gigantesque dont on apercevait le +feuillage de plusieurs endroits du parc. Bien souvent la marquise +était restée des heures entières les yeux fixes sur son dôme de +verdure; mais jamais elle n'avait osé venir se reposer sous son +ombre. C'était là cependant qu'elle avait promis de joindre Paul, +et que Paul l'attendait. Enfin, elle fit un dernier effort sur +elle-même, et entra dans la forêt. + +De loin elle aperçut un homme agenouillé et priant: c'était Paul. +Elle s'approcha lentement, et, s'agenouillant à son tour, elle +pria avec lui. + +Puis, la prière finie, ils se relevèrent tous deux, et, sans dire +une parole, la marquise passa son bras autour du cou du jeune +homme et appuya sa tête sur son épaule. Au bout de quelques +instants de silence et d'immobilité, le bruit d'une voiture +parvint jusqu'à eux. + +La marquise tressaillit et fit signe à Paul d'écouter: c'était +Emmanuel qui rejoignait son régiment. En même temps Paul étendit +la main dans la direction opposée à celle d'où venait le bruit, et +montra à la marquise une barque glissant, légère et silencieuse, +sur la surface de la mer: c'était Marguerite se rendant au +vaisseau. + +La marquise écouta le bruit de la voiture tant qu'elle put +l'entendre, et suivit des yeux la barque aussi longtemps qu'elle +put la voir; puis, lorsque l'un se fut éteint dans l'espace, +lorsque l'autre eut disparu dans la nuit, elle se retourna vers +Paul, levant les yeux au ciel et comprenant que l'heure était +venue où celui sur lequel elle s'appuyait devait la quitter à son +tour: + +-- Dieu bénisse, dit-elle, comme je le bénis, le fils pieux qui +est resté le dernier auprès de sa mère! + +Et, rappelant toutes ses forces, elle embrassa une dernière fois +le jeune homme agenouillé devant elle; puis, s'arrachant de ses +bras, elle reprit seule le chemin du château. + +Le lendemain, les habitants de Port-Louis cherchèrent vainement, à +la place où ils l'avaient vue encore la veille, la frégate qui +depuis quinze jours était en station dans le havre extérieur de +Lorient. Comme la première fois, elle avait disparu, sans qu'ils +pussent deviner ni la cause de son arrivée ni le motif de son +départ. + + +Épilogue +Cinq ans s'étaient écoulés depuis les événements que nous venons +de raconter: l'indépendance des États-unis avait été reconnue. + +New-York, la dernière place-forte occupée par les Anglais, venait +d'être évacuée. Le bruit du canon, qui avait retenti à la fois +dans la mer des Indes et dans le golfe du Mexique, cessait de +gronder sur les deux Océans. Washington, dans la séance solennelle +du 28 décembre 1783, avait remis sa commission de général en chef, +et s'était retiré dans son domaine de Montvernon, sans autre +récompense que de recevoir et d'envoyer ses lettres par la poste +sans qu'elles fussent taxées, et la tranquillité dont commençait à +jouir l'Amérique s'étendait aux colonies françaises des Antilles, +qui, ayant pris parti dans la guerre, avaient eu plusieurs fois à +se défendre contre les tentatives hostiles de la Grande-Bretagne. +Parmi ces îles, la Guadeloupe avait été plus particulièrement +menacée, à cause de son importance militaire et commerciale; mais, +grâce à la vigilance de son nouveau gouverneur, les tentatives de +débarquement avaient toujours échoué, et la France n'avait eu à +déplorer dans cette importante possession aucun accident sérieux; +de sorte que, vers le commencement de l'année 1783, l'île, sans +être tout à fait dépouillée d'un reste d'apparence guerrière, +qu'elle conservait encore plutôt par habitude que par nécessité, +était déjà cependant presque tout entière rendue à la culture des +diverses productions qui font sa richesse. + +Si nos lecteurs veulent bien, par un dernier effort de +complaisance, nous accompagner au-delà de l'Atlantique et aborder +avec nous dans le port de la Basse-Terre, nous suivrons, au milieu +des fontaines jaillissantes de tous côtés, une des rues qui +montent à la promenade du Champ d'Arbaud; puis après avoir profité +pendant un tiers de sa longueur à peu près de l'ombre fraîche des +tamarins qui la bordent de chaque côté, nous prendrons à gauche un +petit chemin battu conduisant à la porte d'un jardin qui, dans sa +partie la plus élevée, domine toute la ville. + +Arrivés là, qu'ils respirent un instant la brise du soir, si douce +par une après-midi du mois de mai, et qu'ils jettent un coup +d'oeil avec nous sur cette nature luxuriante des tropiques. + +Adossés comme nous le sommes aux montagnes boisées et volcaniques +qui séparent la partie de l'ouest en deux versants, et parmi +lesquelles s'élèvent, couronnés de leur panache de fumée et +d'étincelles, les deux pitons calcinés de la Soufrière, nous avons +à nos pieds, abritée par les mornes de Bellevue, de Mont-Désir, de +Beau-Soleil, de l'Espérance et de Saint-Charles, la ville qui +descend gracieusement vers la mer, dont les flots étincelants des +derniers rayons du soleil viennent baigner les murailles; à +l'horizon, l'Océan, vaste et limpide miroir, et à notre droite et +à notre gauche les plantations les plus belles et les plus riches +de l'île; ce sont des carrés de caféiers, originaires d'Arabie, +aux rameaux noueux et flexibles, garnis de feuilles d'un vert +foncé et luisant, et de forme oblongue, pointue et ondulée, +portant chacune à son aisselle un bouquet de fleurs d'un blanc de +neige; des quinconces de cotonniers, couvrant d'un tapis de +verdure le terrain sec et pierreux qu'ils affectionnent, et parmi +lesquels apparaissent, pareils à des fourmis colossales, les +nègres occupés à réduire à deux ou trois les milliers de jets qui +s'élancent de chaque tige. C'est encore, au contraire, dans les +cantons unis et abrités, et dans les terres grasses et généreuses, +introduit aux Antilles par le juif Benjamin Dacosta, le cacaoyer +au tronc élancé, aux rameaux poreux enveloppés d'une écorce fauve, +et garnis de grandes feuilles oblongues, alternes et lancéolées, +parmi lesquelles quelques-unes, et ce sont les pousses naissantes, +semblent des fleurs d'un rose tendre qui contrastent avec le fruit +long, recourbé et jaunâtre, qui fait plier les branches sous son +poids. Enfin, des champs entiers de la plante découverte à Tabago, +transportée en France pour la première fois par l'ambassadeur de +François II, qui en fit hommage à Catherine de Médicis, d'où lui +vint son nom d'herbe à la reine. Ce qui n'empêcha que, comme toute +chose populaire, elle ne commençât par être excommuniée et +proscrite, en Europe et en Asie, par les deux pouvoirs qui se +partageaient le monde, proscrite par le grand-duc de Moscovie +Michel Fédorowitch, par le sultan turc Amurat IV, par l'empereur +de Perse, et excommuniée par Urbain VIII. Puis de temps en temps, +s'élançant d'un seul jet et dépassant de quarante ou cinquante +pieds tous les végétaux herbacés qui l'entourent, le bananier du +paradis, dont, s'il faut en croire la tradition biblique, les +feuilles ovales, obtuses et longues de sept ou huit pieds, rayées +de nervures transversales, comme des banderoles enrubannées, +servirent à faire le premier vêtement à la première femme. Enfin, +régnant sur le tout, et se découpant, tantôt sur l'azur du ciel, +tantôt sur le vert glauque de l'Océan, selon qu'ils s'élèvent sur +la crête des montagnes ou sur les grèves de la mer, le cocotier et +le palmiste, ces deux géants des Antilles, gracieux et prodigues +comme tout ce qui est fort. + +Qu'on se figure donc ces côtes merveilleuses, coupées par +soixante-dix rivières encaissées dans des lits de quatre-vingt +pieds de profondeur; ces montagnes éclairées le jour par le soleil +des tropiques, la nuit par le volcan de la Soufrière; cette +végétation qui ne s'arrête jamais, et dont les feuilles qui +poussent succèdent sans cesse aux feuilles qui tombent; ce sol +enfin si sanitaire et cet air si pur, que, malgré les essais +insensés que l'homme, ce propre ennemi de lui-même, en a fait, des +serpents, transportés de la Martinique et de Sainte-Lucie, n'ont +pu y vivre ni s'y reproduire, et qu'on juge, après les souffrances +éprouvées en Europe, de quel bonheur ont dû jouir, depuis cinq ans +qu'ils habitent ce paradis du monde, Anatole de Lusignan et +Marguerite d'Auray, que nos lecteurs ont vu figurer au premier +rang parmi les personnages du drame que nous venons de dérouler +sous leurs yeux. + +C'est qu'à cette vie agitée par les passions, à cette lutte du +droit naturel contre le pouvoir légal, à cette suite de scènes où +toutes les douleurs terrestres, depuis l'enfantement jusqu'à la +mort, étaient venues jouer un rôle, avait succédé une vie sereine +dont chaque jour s'était écoulé calme et tranquille, et dont les +seuls nuages étaient cette vague inquiétude pour les amis éloignés +qui parfois passe dans l'air et vous serre le coeur comme un +pressentiment douloureux. + +Cependant, de temps en temps, soit par les journaux publics, soit +par des bâtiments en relâche, les deux jeunes gens avaient appris +quelques nouvelles de celui qui leur avait si puissamment servi de +protecteur; ils avaient su ses victoires; comment, en les +quittant, il avait été mis à la tête d'une escadrille et avait +détruit les établissements anglais sur les côtes d'Acadie, ce qui +lui avait valu le titre de commodore; comment, dans un engagement +avec le Sérapis et la Comtesse de Scarborough, et après un combat +vergue à vergue qui dura près de quatre heures, il avait forcé les +deux frégates à se rendre, et comment, enfin, en 1781, il avait +reçu, en récompense des services qu'il avait rendus à la cause de +l'indépendance, les remerciements publics du congrès, qui lui +avait voté une médaille d'or, et l'avait choisi pour commander la +frégate l'Amérique, à qui l'on avait donné ce nom comme à la plus +belle, et dont on lui confiait le commandement comme au plus +brave; mais ce splendide vaisseau ayant été offert par le congrès +au roi de France, en remplacement du Magnifique, qui avait été +perdu à Boston, Paul Jones, après avoir été le conduire au Havre, +s'était rendu à bord de la flotte du comte de Vaudreuil, qui +projetait une expédition contre la Jamaïque. Cette dernière +nouvelle avait comblé de joie Lusignan et Marguerite, car cette +entreprise ramenait Paul dans leurs parages, et ils espéraient +enfin revoir leur frère et leur ami; mais la paix, comme nous +l'avons dit, était survenue sur ces entrefaites, et ils n'avaient +plus entendu, depuis cette époque, reparler de l'aventureux marin. + +Le soir du jour où nous avons transporté nos lecteurs des côtes +sauvages de la Bretagne aux rivages fertiles de la Guadeloupe, la +jeune famille était, comme nous l'avons dit, rassemblée dans le +jardin même où nous sommes entrés, et dominait le panorama immense +dont la ville couchée à ses pieds formait le premier plan, et +l'Océan semé d'îles le merveilleux lointain. Marguerite s'était +promptement habituée au laisser-aller de la vie créole, et, l'âme +désormais tranquille et heureuse, elle abandonnait son corps, +toujours pâle, frêle et gracieux comme un lis sauvage, au doux +farniente qui fait de l'existence sensuelle des colonies une +espèce de demi-sommeil où les événements semblent des rêves. +Couchée avec sa fille dans un hamac péruvien tressé avec les fils +de soie de l'aloès et brodé de plumes éclatantes fournies par les +oiseaux les plus rares du tropique, balancée d'un mouvement doux +et régulier par son fils, une main dans les mains de Lusignan, et +le regard mollement perdu dans une incommensurable étendue, elle +sentait pénétrer en elle, par l'âme et par les sens, toutes les +félicités que promet le ciel, et toutes les jouissances que peut +accorder la terre. En ce moment, et comme si tout avait dû +concourir à compléter le tableau magique qu'elle venait contempler +chaque soir, et que chaque soir elle trouvait plus merveilleux, +pareil au roi de l'Océan, un navire doubla le cap des Trois- +Pointes, glissant à la surface de la mer sans plus d'efforts +apparents qu'un cygne qui joue sur le miroir d'un lac. + +Marguerite l'aperçut la première, et, sans parler, tant chaque +action de la vie est une fatigue sous ce climat brûlant, elle fit +un signe de la tête à Lusignan, qui dirigea ses regards du côté +qu'elle lui indiquait, et suivit des yeux en silence, et comme +elle, la marche rapide et gracieuse du bâtiment. + +À mesure qu'il approchait et que les détails fins et élégants de +sa mâture apparaissaient au milieu de cette masse de toiles, qui +semblait d'abord un nuage courant à l'horizon, on commençait de +distinguer, au quartier de son pavillon, fascé d'argent et de +gueules, les étoiles de l'Amérique, qui se détachaient sur leur +champ d'azur en nombre égal à celui des Provinces-Unies. Une même +idée leur vint alors à tous deux à la fois, et leurs regards se +rencontrèrent tout radieux de l'espoir qu'ils allaient peut-être +apprendre quelques nouvelles de Paul. + +Aussitôt Lusignan ordonna à un nègre d'aller chercher une longue- +vue; mais déjà, avant qu'il fût revenu, une pensée plus douce +encore avait fait battre le coeur des deux jeunes gens: il +semblait à Lusignan et à Marguerite reconnaître pour une ancienne +amie la frégate qui s'approchait. Cependant, à quiconque n'en a +pas l'habitude, il est si difficile de distinguer à une certaine +distance les signes qui parlent à l'oeil du marin, qu'ils +n'osaient croire encore à cette espérance, qui tenait plus du +pressentiment instinctif que de la réalité positive; enfin, le +nègre revint porteur de l'instrument désiré; Lusignan porta la +longue-vue à ses yeux et jeta un cri de joie en la passant à +Marguerite: il avait reconnu à la proue la sculpture de Guillaume +Coustou, et c'était l'Indienne qui s'avançait à pleines voiles +vers la Basse-Terre. + +Lusignan enleva Marguerite de son hamac et la déposa à terre, car +leur premier mouvement à tous deux avait été de courir vers le +port; mais alors l'idée leur vint que l'Indienne, que depuis près +de cinq ans Paul avait quittée, lorsqu'un grade plus élevé lui +avait donné droit au commandement d'un vaisseau plus fort, pouvait +bien être montée par un autre capitaine, et ils s'arrêtèrent le +coeur palpitant et les jambes tremblantes. Pendant ce temps le +jeune Hector avait ramassé la longue-vue, et la portant à son oeil +comme il avait vu faire tour à tour à ses parents: «Père, dit-il, +regarde donc, il y a sur le pont un officier couvert d'une +redingote noire brodée d'or, pareille à celle du portrait de mon +bon ami Paul. Et Lusignan prit vivement la lunette des mains de +l'enfant, regarda quelques secondes, et la passa de nouveau à +Marguerite, qui, au bout d'un instant, la laissa tomber; puis tous +deux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre: ils avaient +reconnu le jeune capitaine qui, pour revenir près de ses amis, +avait pris le costume que nous avons dit lui être le plus +habituel. En ce moment, le vaisseau passa devant le fort qu'il +salua de trois coups de canon, et aussitôt le fort répondit au +salut par un nombre égal de coups. + +Dès l'instant où Lusignan et Marguerite avaient acquis la +certitude que c'était bien leur frère et leur ami qui montait +l'Indienne, ils étaient descendus vers la rade, suivis du jeune +Hector, et laissant dans le hamac la petite Blanche. Mais, de son +côté, le capitaine les avait reconnus, de sorte qu'en même temps +qu'ils quittaient le jardin, il avait fait mettre la yole à la +mer, et que, grâce aux efforts redoublés de dix vigoureux rameurs, +il avait franchi rapidement l'espace qui s'étendait du mouillage à +la terre, et s'élançait sur la jetée au moment où ses amis +arrivaient sur le port. De pareilles sensations sont sans paroles +et ne se traduisent que par des larmes. Aussi l'expression de leur +joie ressemblait-elle à la douleur. Et tous pleuraient; jusqu'à +l'enfant qui pleurait de les voir pleurer. + +Après avoir donné quelques ordres relatifs au service du bâtiment, +le jeune commodore prit lentement avec ses amis le chemin qu'ils +avaient parcouru si vite pour venir à lui: l'expédition de +monsieur Vaudreuil ayant manqué, il était revenu à Philadelphie, +et la paix ayant été signée, ainsi que nous l'avons dit, avec +l'Angleterre, le congrès, comme un souvenir de reconnaissance, lui +avait fait don du premier vaisseau qu'il avait monté comme +capitaine. + +À ce récit, Lusignan et Marguerite eurent un instant de joie +immense, car ils espérèrent que leur frère venait pour toujours +demeurer avec eux; mais le caractère du jeune marin était trop +aventureux et trop avide d'émotions pour s'astreindre à cette vie +décolorée et uniforme des habitants de la terre. Il annonça donc à +ses amis qu'il n'avait que huit jours à leur donner, après +lesquels il irait chercher dans une autre partie du monde une vie +qui continuât celle qu'il avait menée jusqu'alors. + +Ces huit jours passèrent comme un songe, et quelques instances que +fissent Lusignan et Marguerite, Paul ne voulut pas même leur +accorder vingt-quatre heures de plus: c'était toujours le même +homme, ardent, entier, absolu, transformant en devoir les +résolutions prises, et sévère pour lui-même encore plus que pour +les autres. + +L'heure de se quitter arriva; Marguerite et Lusignan voulaient +accompagner le jeune commodore jusque sur son bâtiment; mais Paul +ne voulut pas prolonger la douleur de ces adieux. + +Parvenu à la jetée, il les embrassa une dernière fois, puis +s'élança dans la barque, qui s'éloigna aussitôt, rapide comme une +flèche. Marguerite et Lusignan la suivirent des yeux jusqu'à ce +qu'elle eût disparu à tribord de la frégate, et ils remontèrent +tristement, afin de la voir partir, sur le plateau d'où ils +l'avaient vue arriver. + +Au moment où ils y parvinrent, cette activité intelligente qui +précède le moment du départ régnait à bord de la frégate. Les +matelots, assemblés au cabestan, commençaient à virer le câble, +et, grâce à la limpidité de l'air, leur cri sonore et enjoué +parvenait jusqu'aux deux jeunes gens. Le bâtiment arrivait +lentement sur son ancre; bientôt on vit la double dent de fer +sortir de l'eau, puis les voiles tombèrent successivement des +vergues, depuis celles de perroquet jusqu'aux plus basses; le +navire, comme doué d'un sentiment instinctif et animé, tourna sa +proue vers la sortie du port, et commençant à se mouvoir, fendit +l'eau d'un mouvement aussi facile que s'il glissait à sa surface. + +Alors, comme si désormais la frégate pouvait être abandonnée à sa +propre volonté, on vit le jeune commodore monter sur le gaillard +d'arrière et tourner toute son attention, devenue inutile à la +manoeuvre, vers la terre qu'il quittait. Lusignan tira aussitôt +son mouchoir et fit un signal auquel Paul répondit; puis, +lorsqu'il ne leur fut plus possible de se voir a l'oeil nu, chacun +d'eux eut recours à la lunette, et, grâce à cet ingénieux +instrument, ils retardèrent d'une heure encore cette séparation, +que des deux côtés chacun pressentait sentimentalement devoir être +éternelle. Enfin le navire diminua graduellement à l'horizon en +même temps que la nuit descendait du ciel: alors Lusignan fit +apporter un amas de branches sur le plateau, et ordonna d'y mettre +le feu, afin que les regards de Paul, dont la frégate commençait à +se perdre dans l'obscurité, pussent continuer de se fixer sur ce +phare jusqu'à ce qu'il eût doublé le cap des Trois-Pointes. Depuis +une heure déjà, Marguerite et Lusignan avaient complètement perdu +de vue le navire, qui, grâce à leur foyer entretenu clair et +brillant, pouvait les apercevoir encore, lorsqu'une flamme +pareille à un éclair sillonna l'horizon; quelques secondes après, +le bruit d'un coup de canon parvint à leurs oreilles, pareil au +grondement sourd et prolongé du tonnerre; puis tout rentra dans la +nuit et dans le silence. Lusignan et Marguerite avaient reçu le +dernier adieu de Paul. + +Maintenant, quoique le drame intime que nous avions pris +l'engagement de raconter soit réellement terminé ici, quelques uns +de nos lecteurs auront peut-être pris assez d'intérêt au jeune +aventurier dont nous avons fait le héros de cette histoire, pour +désirer de le suivre dans la seconde partie de sa carrière; à +ceux-là nous allons, en les remerciant de l'attention qu'ils nous +accordent, dérouler purement et simplement les faits que des +recherches minutieuses sont parvenues à porter à notre +connaissance. + +À l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au mois de mai +1784, l'Europe tout entière était à peu près retombée dans cet +état de torpeur que les hommes imprévoyants prennent pour la +tranquillité, et que les esprits plus profonds regardent comme ce +repos morne et momentané qui précède la tempête. L'Amérique, par +son affranchissement, avait préparé la France à sa révolution: +rois et peuples, défiants les uns des autres, se tenaient de +chaque côté sur leurs gardes, invoquant ceux-ci le fait et ceux-là +le droit. Un seul point de l'Europe semblait vivant et agité au +milieu de ce sommeil général: c'était la Russie, que le czar +Pierre avait portée au rang des États civilisés, et que Catherine +II commençait à inscrire au nombre des puissances européennes. + +Pierre III, devenu odieux aux Russes par un caractère sans +noblesse, par des vues politiques sans portée, et surtout par son +idolâtrie pour les moeurs et la discipline prussiennes, avait été +déposé sans opposition et étranglé sans lutte. Catherine s'était +donc trouvée, à l'âge de trente-deux ans, maîtresse d'un empire +qui couvre de sa superficie la septième partie du globe; son +premier soin avait été de s'imposer par sa puissance même comme +médiatrice entre les peuples voisins qu'elle voulait faire relever +d'elle. Ainsi elle avait forcé les Courlandais à chasser leur +nouveau duc, Charles de Saxe, et à rappeler Biren; elle avait +envoyé ses ambassadeurs et ses armées pour faire couronner à +Varsovie, sous le nom de Stanislas-Auguste, son ancien amant +Poniatowski; elle s'était alliée avec l'Angleterre; elle avait +associé à sa politique les cours de Berlin et de Vienne; et +cependant ces grands projets de politique étrangère ne lui +faisaient pas oublier l'administration intérieure, et dans les +intervalles de ses amours si souvent renouvelées, elle trouvait le +temps de récompenser l'industrie, d'encourager l'agriculture, de +réformer la législation, de créer une marine, d'envoyer Pallas +dans des provinces dont on ignorait jusqu'aux productions, +Blumager dans l'archipel du Nord, et Billings dans l'océan +Oriental; enfin, jalouse de la réputation littéraire de son frère +le roi de Prusse, elle écrivait, de la même main qui signait +l'érection d'une nouvelle ville, la sentence de mort du jeune +Ivan, ou le partage de la Pologne, la Réfutation du voyage en +Sibérie, par l'abbé Chappe, un roman le Czarovich Chlore; des +pièces de théâtre, parmi lesquelles une traduction en français +d'Oleg, drame de Derschawin; de sorte que Voltaire l'appelait la +Sémiramis du Nord, et que le roi de Prusse la plaçait, dans ses +lettres, entre Lycurgue et Solon. + +On devine l'effet que produisit au milieu de cette cour +voluptueuse et chevaleresque l'arrivée d'un homme comme notre +marin. La réputation de courage qui l'avait rendu la terreur des +ennemis de la France et de l'Amérique, l'avait précédé près de +Catherine, et, en échange du don qu'il lui fit de sa frégate, il +reçut le grade de contre-amiral. Alors, le pavillon de la Russie, +après avoir fait le tour de la moitié du vieux monde, apparut dans +les mers de la Grèce, et, sur les ruines de Lacédémone et du +Parthénon, celui qui venait d'accomplir l'affranchissement de +l'Amérique rêva le rétablissement des républiques de Sparte et +d'Athènes. + +Enfin, le vieil empire ottoman fut ébranlé jusque dans sa base; +les Turcs, battus, signèrent la paix à Kaïnardji. Catherine retint +pour elle Azof, Tangarok et Kinburn, se fit accorder la libre +navigation de la mer Noire et l'indépendance de la Crimée; alors, +devenue dominatrice de la Tauride, elle désira connaître ses +nouvelles possessions. Paul, rappelé à Saint-Pétersbourg, +l'accompagna dans ce voyage tracé par Potemkin. Sur une route de +près de mille lieues, tous les prestiges d'un triomphe continuel +furent offerts à la conquérante et à sa suite: c'étaient des feux +allumés sur toute la longueur du chemin, des illuminations +éclatant comme par féerie dans toutes les villes, des palais +magnifiques élevés pour un jour au milieu des campagnes désertes, +et disparaissant le lendemain; des villages se groupant comme sous +la baguette d'un enchanteur dans les solitudes où huit jours +auparavant les Tatars paissaient leurs troupeaux; des villes +apparaissaient à l'horizon, dont il n'existait que les murailles +extérieures; partout des hommages, des chants, des danses; une +population pressée sur la route, et, la nuit, courant, pendant que +l'impératrice dormait, s'échelonnait de nouveau sur le chemin que +sa souveraine devait parcourir en se réveillant; un roi et un +empereur marchant à ses côtés, et s'intitulant, non pas ses égaux, +mais ses courtisans; enfin, un arc de triomphe élevé au terme du +voyage, avec cette inscription qui révélait, sinon l'ambition de +Catherine, du moins la politique de Potemkin: C'est ici le chemin +de Byzance. + +Alors, la Russie s'affermit dans sa tyrannie comme l'Amérique dans +son indépendance. + +Catherine offrit à son amiral des places à rassasier un courtisan, +des honneurs à combler un ambitieux, des terres a consoler un roi +d'avoir perdu un royaume; mais c'était le pont mouvant de son +vaisseau, c'était la mer avec ses combats et ses tempêtes, c'était +l'Océan immense et sans bornes qu'il fallait à notre aventureux et +poétique marin. Il quitta donc la cour brillante de Catherine +comme il avait quitté l'assemblée sévère du congrès, et vint +chercher en France ce qui lui manquait partout ailleurs, c'est-à- +dire une vie d'émotions, des ennemis à combattre, un peuple à +défendre. Paul arriva à Paris au milieu de nos guerres européennes +et de nos luttes civiles, tandis que d'une main nous étouffions +l'étranger, et que de l'autre nous déchirions nos propres +entrailles. Ce roi qu'il avait vu dix ans auparavant chéri, +honoré, puissant, était, à cette heure, captif, méprisé, sans +forces. Tout ce qui était élevé s'abaissait, les grands noms +tombaient comme les hautes têtes. C'était le règne de l'égalité, +et la guillotine était le niveau. Paul s'informa d'Emmanuel; on +lui dit qu'il était proscrit. Il demanda ce qu'était devenue sa +mère, on lui répondit qu'elle était morte. Alors il lui prit un +immense besoin de visiter une fois encore, avant de mourir lui- +même, les lieux où il avait, douze ans auparavant, éprouvé des +émotions si douces et si terribles. Il partit pour la Bretagne, +laissa sa voiture à Vannes, et prit un cheval comme il l'avait +fait le jour où il avait vu pour la première fois Marguerite; mais +ce n'était plus le jeune et enthousiaste marin, aux désirs et aux +espérances sans horizon: c'était l'homme désillusionné de tout, +parce qu'il a tout goûté, miel et absinthe; tout approfondi, +hommes et choses; tout connu, gloire et oubli. + +Aussi, ne cherchait-il plus une famille, il venait visiter des +tombeaux. + +En arrivant en vue du château, il tourna les yeux vers la maison +d'Achard, et, ne la voyant plus, il tâcha de s'orienter par la +forêt; mais la forêt semblait s'être évanouie par enchantement. +Elle avait été vendue, comme propriété nationale, à vingt-cinq ou +trente fermiers des environs, qui l'avaient défrichée et en +avaient fait une vaste plaine. Le grand chêne avait disparu, et la +charrue avait passé sur la tombe ignorée du comte de Morlaix, dont +l'oeil même de son fils ne pouvait plus reconnaître la place. + +Alors, il prit la porte du parc et s'avança vers le château, plus +sombre et plus triste encore à cette heure qu'il ne l'était +autrefois; il n'y avait plus qu'un vieux concierge, ruine vivante +au milieu de ces ruines mortes. On avait eu d'abord l'intention +d'abattre le manoir comme la forêt: mais la réputation de sainteté +de la marquise, conservée religieusement dans le pays, avait +protégé les vieilles pierres qui, pendant quatre siècles, avait +abrité sa famille. Paul visita les appartements que, depuis trois +ans, l'on n'avait point ouverts et que l'on rouvrit pour lui. Il +parcourut la galerie des portraits; elle était restée telle qu'il +l'avait vue autrefois, mais aucune main pieuse n'avait ajouté à +l'antique collection les portraits du marquis et de la marquise. + +Il entra dans la bibliothèque où il s'était caché, retrouva à la +même place un livre qu'il avait ouvert, l'ouvrit et relut les +pages qu'il avait lues; puis, il poussa la porte qui donnait sur +la chambre du contrat, où s'étaient passées les scènes les plus +animées du drame dont il avait été le principal acteur. La table +était à la même place, et la glace au cadre de Venise, qui se +trouvait sur la cheminée, brisée encore par la balle du pistolet +d'Emmanuel. Il alla s'appuyer contre le chambranle de la cheminée, +et demanda des détails sur les dernières années de la marquise. + +Ils étaient simples et sévères, comme tout ce que l'on connaissait +d'elle. Restée seule au château ainsi que nous l'avons dit, sa vie +toute entière s'était uniformément écoulée dans trois endroits +différents: son oratoire, le caveau où dormait son mari, et +l'espace abrité par le chêne au pied duquel avait été enterré son +amant. Pendant huit ans encore, après la soirée où Paul avait pour +la dernière fois pris congé d'elle, on l'avait vue errer dans ces +vieux corridors et dans ces sombres allées, pâle et lente comme +une ombre; puis enfin, une maladie de coeur, causée par les +émotions amassées dans sa poitrine, s'était déclarée; elle avait +été s'affaiblissant toujours; enfin, un soir qu'elle ne pouvait +plus marcher, elle s'était fait porter au pied du chêne, sa +promenade favorite, pour voir une fois encore, disait-elle, le +soleil se coucher dans l'Océan, ordonnant qu'on vint la reprendre +dans une demi-heure. À leur retour, ses gens la trouvèrent +évanouie. Ils la transportèrent vers le château; elle revint à +elle dans le trajet, et, au lieu de se faire conduire à sa +chambre, elle ordonna qu'on la descendît dans le caveau de sa +famille. Là, elle eut la force de s'agenouiller encore au tombeau +de son mari et de faire de la main signe qu'on la laissât seule. +Quelque imprudence qu'il y eût de le faire, on obéit, car elle +était habituée à ne jamais répéter deux fois le même ordre. + +Cependant, au lieu de sortir, les domestiques restèrent dans un +enfoncement, afin d'être prêts à la secourir. Au bout d'un +instant, ils la virent se coucher sur la pierre devant laquelle +elle priait. + +Ils crurent qu'une seconde fois elle était évanouie; ils +accoururent, elle était morte. + +Paul se fit conduire dans les caveaux, y entra lentement et la +tête découverte; puis arrivé à la pierre qui couvrait la tombe de +sa mère, il s'agenouilla devant elle. Elle présentait cette seule +inscription, que l'on peut voir encore dans une des chapelles de +l'église de la petite ville d'Auray, où elle a été transportée +depuis, et que la marquise elle même avait, avant de mourir, +laissée à cette intention: + +Ci-gît Très haute et très puissante dame Marguerite Blanche de +Sablé, marquise d'Auray, née le 2 août 1729, morte le 2 septembre +1788. + +Priez pour elle et pour ses enfants. + +Paul leva les yeux au ciel avec une expression infinie de +reconnaissance. Sa mère, qui si longtemps l'avait oublié pendant +sa vie, s'était souvenue de lui dans son inscription funéraire. + +Six mois après, la Convention nationale décida en séance +solennelle qu'elle assisterait aux funérailles de Paul Jones, +ancien commodore de la marine américaine, mort à Paris le 7 +juillet 1793, et dont l'inhumation devait avoir lieu au cimetière +du Père-Lachaise. + +Cette décision avait été prise, dit l'arrêté, pour consacrer en +France la liberté des cultes. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le capitaine Paul, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAPITAINE PAUL *** + +***** This file should be named 15574-8.txt or 15574-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/5/7/15574/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/15574-8.zip b/15574-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..562e938 --- /dev/null +++ b/15574-8.zip diff --git a/15574-r.zip b/15574-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a91c8ed --- /dev/null +++ b/15574-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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