Project Gutenberg's Carnet d'un inconnu, by Fdor Mikhalovitch Dostoevski

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Title: Carnet d'un inconnu
       (Stpantchikovo)

Author: Fdor Mikhalovitch Dostoevski

Release Date: April 5, 2005 [EBook #15557]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Fdor Mikhalovitch Dostoevski



CARNET D'UN INCONNU

(STPANTCHIKOVO)



traduit du russe par
J.-W. Bienstock et Charles Torquet -- 1906



Table des matires

PREMIRE PARTIE
I INTRODUCTION
II MONSIEUR BAKHTCHEIEV
III MON ONCLE
IV LE TH
V JVIKINE
VI LE BOEUF BLANC ET KAMARINSKI LE PAYSAN
VII FOMA FOMITCH
VIII DCLARATION D'AMOUR
IX VOTRE EXCELLENCE
X MIZINTCHIKOV
XI UN GRAND TONNEMENT
XII LA CATASTROPHE
SECONDE PARTIE
I LA POURSUITE
II NOUVELLES
III LA FTE D'ILUCHA
IV L'EXIL
V FOMA FOMITCH ARRANGE LE BONHEUR GNRAL
VI CONCLUSION




PREMIRE PARTIE



I
INTRODUCTION

Sa retraite prise, mon oncle, le colonel Ygor Ilitch Rostaniev,
se retira dans le village de Stpantchikovo o il vcut en parfait
hobereau. Contents de tout, certains caractres se font  tout;
tel tait le colonel. On s'imaginerait difficilement homme plus
paisible, plus conciliant et, si quelqu'un se ft avis de voyager
sur son dos l'espace de deux verstes, sans doute l'et-il obtenu.
Il tait bon  donner jusqu' sa dernire chemise sur premire
rquisition.

Il tait bti en athlte, de haute taille et bien dcoupl, avec
des joues roses, des dents blanches comme l'ivoire, une longue
moustache d'un blond fonc, le rire bruyant, sonore et franc, et
s'exprimait trs vite, par phrases haches. Mari jeune, il avait
aim sa femme  la folie, mais elle tait morte, laissant en son
coeur un noble et ineffaable souvenir. Enfin, ayant hrit du
village de Stpantchikovo, ce qui haussait sa fortune  six cents
mes, il quitta le service et s'en fut vivre  la campagne avec
son fils de huit ans, Hucha, dont la naissance avait cot la vie
de sa mre, et sa fillette Sachenka, ge de quinze ans, qui
sortait d'un pensionnat de Moscou o on l'avait mise aprs ce
malheur. Mais la maison de mon oncle ne tarda pas  devenir une
vraie arche de No. Voici comment.

Au moment o il prenait sa retraite aprs son hritage, sa mre,
la gnrale Krakhotkine, perdit son second mari, pous quelque
seize ans plus tt, alors que mon oncle, encore simple cornette,
pensait dj  se marier.

Longtemps elle refusait son consentement  ce mariage, versant
d'abondantes larmes, accusant mon oncle d'gosme, d'ingratitude,
d'irrespect. Elle arguait que la proprit du jeune homme
suffisait  peine aux besoins de la famille, c'est--dire  ceux
de sa mre avec son cortge de domestiques, de chiens, de chats,
etc. Et puis, au beau milieu de ces rcriminations et de ces
larmes, ne s'tait-elle pas marie tout  coup avant son fils?
Elle avait alors quarante-deux ans. L'occasion lui avait paru
excellente de charger encore mon pauvre oncle, en affirmant
qu'elle ne se mariait que pour assurer  sa vieillesse l'asile
refus par l'goste impit de son fils et cette impardonnable
insolence de prtendre se crer un foyer.

Je n'ai jamais pu savoir les motifs capables d'avoir dtermin un
homme aussi raisonnable que le semblait tre feu le gnral
Krakhotkine  pouser une veuve de quarante-deux ans. Il faut
admettre qu'il la croyait riche. D'aucuns estimaient que, sentant
l'approche des innombrables maladies qui assaillirent son dclin,
il s'assurait une infirmire. On sait seulement que le gnral
mprisait profondment sa femme et la poursuivait  toute occasion
d'impitoyables moqueries.

C'tait un homme hautain. D'instruction moyenne, mais intelligent,
il ne s'embarrassait pas de principes, ne croyant rien devoir aux
hommes ni aux choses que son ddain et ses railleries et, dans sa
vieillesse, les maladies, consquences d'une vie peu exemplaire,
l'avaient rendu mchant, emport et cruel.

Sa carrire, assez brillante, s'tait trouve brusquement
interrompue par une dmission force  la suite d'un fcheux
accident. Il avait tout juste vit le jugement et, priv de sa
pension, en fut dfinitivement aigri. Bien que sans ressources et
ne possdant qu'une centaine d'mes misrables, il se croisait les
bras et se laissait entretenir pendant les douze longues annes
qu'il vcut encore. Il n'en exigeait pas moins un train de vie
confortable, ne regardait pas  la dpense et ne pouvait se passer
de voiture. Il perdit bientt l'usage de ses deux jambes et passa
ses dix dernires annes dans un confortable fauteuil o le
promenaient deux grands laquais qui n'entendirent jamais sortir de
sa bouche que les plus grossires injures.

Voitures, laquais et fauteuil taient aux frais du fils impie. Il
envoyait  sa mre ses ultimes deniers, grevant sa proprit
d'hypothques, se privant de tout, contractant des dettes hors de
proportion avec sa fortune d'alors, sans chapper pour cela aux
reproches d'gosme et d'ingratitude, si bien que mon oncle avait
fini par se regarder lui-mme comme un affreux goste et, pour
s'en punir, pour s'en corriger, il multipliait les sacrifices et
les envois d'argent.

La gnrale tait reste en adoration devant son mari. Ce qui
l'avait particulirement charme en lui, c'est qu'il tait
gnral, faisant d'elle une gnrale. Elle avait dans la maison
son appartement particulier o elle vivait avec ses domestiques,
ses commres et ses chiens. Dans la ville, on la traitait en
personne d'importance et elle se consolait de son infriorit
domestique par tous les potins qu'on lui relatait, par les
invitations aux baptmes, aux mariages et aux parties de cartes.
Les mauvaises langues lui apportaient des nouvelles et la premire
place lui tait toujours rserve o qu'elle ft. En un mot, elle
jouissait de tous les avantages inhrents  sa situation de
gnrale.

Quant au gnral, il ne se mlait de rien, mais il se plaisait 
railler cruellement sa femme devant les trangers, se posant des
questions dans le genre de celle-ci: Comment ai-je bien pu me
marier avec cette faiseuse de brioches? Et personne n'osait lui
tenir tte. Mais, peu  peu, toutes ses connaissances l'avaient
abandonn. Or, la compagnie lui tait indispensable, car il aimait
 bavarder,  discuter,  tenir un auditeur. C'tait un libre
penseur, un athe  l'ancienne mode; il n'hsitait pas  traiter
les questions les plus ardues.

Mais les auditeurs de la ville ne gotaient point ce genre de
conversation et se faisaient de plus en plus rares. On avait bien
tent d'organiser chez lui un whist prfrence, mais les parties
se terminaient ordinairement par de telles fureurs du gnral que
Madame et ses amis brlaient des cierges, disaient des prires,
faisaient des russites, distribuaient des pains dans les prisons
pour carter d'eux ce redoutable whist de l'aprs-midi qui ne leur
valait que des injures, et parfois mme des coups au sujet de la
moindre erreur. Le gnral ne se gnait devant personne et, pour
un rien qui le contrariait, il braillait comme une femme, jurait
comme un charretier, jetait sur le plancher les cartes dchires
et mettait ses partenaires  la porte. Rest seul, il pleurait de
rage et de dpit, tout cela parce qu'on avait jou un valet au
lieu d'un neuf. Sur la fin, sa vue s'tant affaiblie, il lui
fallut un lecteur et l'on vit apparatre Foma Fomitch Opiskine.

J'avoue annoncer ce personnage avec solennit, car il est sans
conteste le hros de mon rcit. Je n'expliquerai pas les raisons
qui lui mritent l'intrt, trouvant plus dcent de laisser au
lecteur lui-mme le soin de rsoudre cette question.

Foma Fomitch, en s'offrant au gnral Krakhotkine, ne demanda
d'autre salaire que sa nourriture! D'o sortait-il? Personne ne le
savait. Je me suis renseign et j'ai pu recueillir certaines
particularits sur le pass de cet homme remarquable. On disait
qu'il avait servi quelque part et qu'il avait souffert pour la
vrit. On racontait aussi qu'il avait jadis fait de la
littrature  Moscou. Rien d'tonnant  cela et son ignorance
crasse n'tait pas pour entraver une carrire d'crivain. Ce qui
est certain, c'est que rien ne lui avait russi et, qu'en fin de
compte, il s'tait vu contraint d'entrer au service du gnral en
qualit de lecteur-victime. Aucune humiliation ne lui fut pargne
pour le pain qu'il mangeait.

Il est vrai qu' la mort du gnral, quant Foma Fomitch passa tout
 coup au rang de personnage, il nous assurait que sa
condescendance  l'emploi de bouffon n'avait t qu'un sacrifice 
l'amiti. Le gnral tait son bienfaiteur;  lui seul, Foma, cet
incompris avait confi les grands secrets de son me et si lui,
Foma, avait consenti, sur l'ordre de son matre,  prsenter des
imitations de toutes sortes d'animaux et autres tableaux vivants,
c'tait uniquement pour distraire et gayer ce martyr, cet ami
perclus de douleurs. Mais ces assertions de Foma Fomitch sont
sujettes  caution.

En mme temps et du vivant mme du gnral, Foma Fomitch jouait un
rle tout diffrent dans les appartements de Madame. Comment en
tait-il venu l? C'est une question assez dlicate  rsoudre
pour un profane quand il s'agit de pareils mystres. Toujours est-
il que la gnrale professait pour lui une sorte d'affection
pieuse et de cause inconnue. Graduellement, il avait acquis une
extraordinaire influence sur la partie fminine de la maison du
gnral, influence analogue  celle exerce sur quelques dames par
certains sages et prdicateurs de maisons d'alins.

Il donnait des lectures salutaires  l'me, parlait avec une
loquence larmoyante des diverses vertus chrtiennes, racontait sa
vie et ses exploits. Il allait  la messe et mme  matines,
prophtisait dans une certaine mesure, mais il tait surtout pass
matre en l'art d'expliquer les rves et dans celui de mdire du
prochain. Le gnral, qui devinait ce qui se passait chez sa
femme, s'en autorisait pour tyranniser encore mieux son souffre-
douleur, mais cela ne servait qu' rehausser son prestige de hros
aux yeux de la gnrale et de toute sa domesticit.

Tout changea du jour o le gnral passa de vie  trpas, non sans
quelque originalit. Ce libre penseur, cet athe avait t pris
d'une peur terrible, priant, se repentant, s'accrochant aux
icnes, appelant les prtres. Et l'on disait des messes et on lui
administrait les sacrements, tandis que le malheureux criait qu'il
ne voulait pas mourir et implorait avec des larmes le pardon de
Foma Fomitch. Et voici comment l'me du gnral quitta sa
dpouille mortelle.

La fille du premier lit de la gnrale, ma tante Prascovia
Ilinichna, vieille fille et victime prfre du gnral -- qui
n'avait pu s'en passer pendant ses dix ans de maladie, car elle
seule savait le contenter par sa complaisance bonasse, --
s'approcha du lit et, versant un torrent de larmes, voulut
arranger un oreiller sous la tte du martyr. Mais le martyr la
saisit, comme l'occasion, par les cheveux et les lui tira trois
fois en cumant de rage.

Dix minutes plus tard, il tait mort. On en fit part au colonel
malgr que la gnrale et dclar qu'elle aimait mieux mourir que
de le voir en un pareil moment, et l'enterrement somptueux fut
naturellement pay par ce fils impie que l'on ne voulait pas voir.

Un mausole de marbre blanc fut lev  Kniazevka, village
totalement ruin et divis entre plusieurs propritaires, o le
gnral possdait ses cent mes et le marbre en fut zbr
d'inscriptions clbrant l'intelligence, les talents, la grandeur
d'me du gnral avec mention de son grade et de ses dcorations.
La majeure partie de ce travail pigraphique tait due  Foma
Fomitch.

Pendant longtemps, la gnrale refusa le pardon  son fils
rvolt. Entoure de ses familiers et de ses chiens, elle criait 
travers ses sanglots qu'elle mangerait du pain sec, qu'elle
boirait ses larmes, qu'elle irait mendier sous les fentres plutt
que de vivre  Stpantchikovo avec l'insoumis et que jamais,
jamais elle ne mettrait les pieds dans cette maison. Les dames
prononcent d'ordinaire ces mots: les pieds avec une grande
vhmence, mais l'accent qu'y savait mettre la gnrale tait de
l'art. Elle donnait  son loquence un cours
intarissable...cependant qu'on prparait activement les malles
pour le dpart.

Le colonel avait fourbu ses chevaux  faire quotidiennement les
quarante verstes qui sparaient Stpantchikovo de la ville, mais
ce fut seulement quinze jours aprs l'inhumation qu'il obtint la
permission de paratre sous les regards courroucs de sa mre.

Foma Fomitch menait les ngociations. Quinze jours durant, il
reprochait  l'insoumis sa conduite inhumaine, le faisait
pleurer de repentir, le poussait presque au dsespoir, et ce fut
le dbut de l'influence despotique prise depuis par Foma sur mon
pauvre oncle. Il avait compris  quel homme il avait affaire et
que son rle de bouffon tait fini, qu'il allait pouvoir devenir 
l'occasion un gentilhomme et il prenait une srieuse revanche.

-- Pensez  ce que vous ressentirez, disait-il, si votre propre
mre, appuyant sur un bton sa main tremblante et dessche par la
faim, s'en allait demander l'aumne! Quelle chose monstrueuse, si
l'on considre et sa situation de gnrale et ses vertus. Et
quelle motion n'prouveriez-vous pas le jour o (par erreur,
naturellement, mais cela peut arriver) o elle viendrait tendre la
main  votre porte pendant que vous, son fils, seriez baign dans
l'opulence! Ce serait terrible, terrible! Mais ce qui est encore
plus terrible, colonel, permettez-moi de vous le dire, c'est de
vous voir rester ainsi devant moi plus insensible qu'une solive,
la bouche be, les yeux clignotants... C'est vritablement
indcent, alors que vous devriez vous arracher les cheveux et
rpandre un dluge de larmes...

Dans l'excs de son zle, Foma avait mme t un peu loin, mais
c'tait l'habituel aboutissement de son loquence. Comme on le
pense bien, la gnrale avait fini par honorer Stpantchikovo de
son arrive en compagnie de toute sa domesticit, de ses chiens,
de Foma Fomitch et de la demoiselle Prplitzina, sa confidente.
Elle allait essayer -- disait-elle -- de vivre avec son fils et
prouver la valeur de son respect. On imagine la situation du
colonel au cours de cette preuve. Au dbut, en raison de son
deuil rcent, elle croyait devoir donner carrire  sa douleur
deux ou trois fois par semaine, au souvenir de ce cher gnral 
jamais perdu et  chaque fois, sans motif apparent, le colonel
recevait une semonce.

De temps en temps, et surtout en prsence des visiteurs, elle
appelait son petit-fils Ilucha ou sa petite-fille Sachenka et, les
faisant asseoir auprs d'elle, elle couvrait d'un regard long et
triste ces malheureux petits tres  l'avenir tant compromis par
un tel pre, poussait de profonds soupirs et pleurait bien une
bonne heure. Malheur au colonel s'il ne savait comprendre ces
larmes! Et le pauvre homme, qui ne le savait presque jamais,
venait comme  plaisir se jeter dans la gueule du loup et devait
essuyer de rudes assauts. Mais son respect n'en tait pas altr;
il en arrivait mme au paroxysme. La gnrale et Foma sentirent
tous deux que la terreur suspendue sur leurs ttes pendant de si
longues annes tait chasse  jamais.

De temps  autre, la gnrale tombait en syncope, et, dans le
remue-mnage qui s'ensuivait, le colonel s'effarait, tremblant
comme la feuille.

-- Fils cruel! criait-elle en retrouvant ses sens, tu me dchires
les entrailles!... mes entrailles! mes entrailles!

-- Mais, ma mre, qu'ai-je fait? demandait timidement le colonel.

-- Tu me dchires les entrailles! il tente de se justifier! Quelle
audace! Quelle insolence! Ah! fils cruel!... Je me meurs!

Le colonel restait ananti. Cependant, la gnrale finissait
toujours par se reprendre  la vie et une demi-heure plus tard, le
colonel, attrapant le premier venu par le bouton de sa jaquette,
lui disait:

-- Vois-tu, mon cher, c'est une grande dame, une gnrale! La
meilleure vieille du monde, seulement, tu sais, elle est
accoutume  frquenter des gens distingus et moi, je suis un
rustre. Si elle est fche, c'est que je suis fautif. Je ne
saurais te dire en quoi, mais je suis dans mon tort.

Dans des cas pareils, la demoiselle Prplitzina, crature plus
que mre, parseme de postiches, aux petits yeux voraces, aux
lvres plus minces qu'un fil et qui hassait tout le monde,
croyait se devoir de sermonner le colonel.

-- Tout cela n'arriverait pas si vous tiez plus respectueux,
moins goste, si vous n'offensiez pas votre mre. Elle n'est pas
accoutume  de pareilles manires. Elle est gnrale, tandis que
vous n'tes qu'un simple colonel.

-- C'est Mademoiselle Prplitzina, expliquait le colonel  son
auditeur, une bien brave demoiselle qui prend toujours la dfense
de ma mre... une personne exceptionnelle et la fille d'un
lieutenant-colonel. Rien que cela!

Mais, bien entendu, cela n'tait qu'un prlude. Cette mme
gnrale, si terrible avec le colonel, tremblait  son tour devant
Foma Fomitch qui l'avait compltement ensorcele. Elle en tait
folle, n'entendait que par ses oreilles, ne voyait que par ses
yeux. Un de mes petits cousins, hussard en retraite, jeune encore
mais cribl de dettes, ayant pass quelque temps chez mon oncle,
me dclara tout net sa profonde conviction que des rapports
intimes existaient entre la gnrale et Foma. Je n'hsitai pas 
repousser une pareille hypothse comme grotesque et par trop
nave. Non, il y avait autre chose que je ne pourrai faire saisir
au lecteur qu'en lui expliquant le caractre de Foma Fomitch, tel
que je le compris plus tard moi-mme.

Imaginez-vous un tre parfaitement insignifiant, nul, niais, un
avorton de la socit, sans utilisation possible, mais rempli d'un
immense et maladif amour-propre que ne justifiait aucune qualit.
Je tiens  prvenir mes lecteurs: Foma Fomitch est la
personnification mme de cette vanit illimite qu'on rencontre
surtout chez certains zros, envenims par les humiliations et les
outrages, suant la jalousie par tous les pores au moindre succs
d'autrui. Il n'est pas besoin d'ajouter que tout cela s'assaisonne
de la plus extravagante susceptibilit.

On va se demander d'o peut provenir une pareille infatuation.
Comment peut-elle germer chez d'aussi pitoyables tres de nant
que leur condition mme devrait renseigner sur la place qu'ils
mritent? Que rpondre  cela? Qui sait? Il est peut-tre parmi
eux des exceptions au nombre desquelles figurerait mon hros. Et
Foma est, en effet, une exception, comme le lecteur le verra par
la suite. En tout cas, permettez-moi de vous le demander; tes-
vous bien sr que tous ces rsigns, qui considrent comme un
bonheur de vous servir de paillasses, que vos pique-assiettes
aient dit adieu  tout amour-propre? Et ces jalousies, ces
commrages, ces dnonciations, ces mchants propos qui se tiennent
dans les coins de votre maison mme,  ct de vous,  votre
table? Qui sait si, chez certains chevaliers errants de la
fourchette, sous l'influence des incessantes humiliations qu'ils
doivent subir, l'amour-propre, au lieu de s'atrophier, ne
s'hypertrophie pas, devenant ainsi la monstrueuse caricature d'une
dignit peut-tre entame primitivement, au temps de l'enfance,
par la misre et le manque de soins.

Mais je viens de dire que Foma Fomitch tait une exception  la
rgle gnrale. Homme de lettres, jadis, il avait souffert d'tre
mconnu et la littrature en a perdu d'autres que lui; je dis: la
littrature mconnue. J'incline  penser qu'il avait connu les
dboires, mme avant ses tentatives littraires et qu'en divers
mtiers, il avait reu plus de chiquenaudes que d'appointements.
Cela, je le suppose, mais, ce que je sais positivement, c'est
qu'il avait rellement confectionn un roman dans le genre de ceux
qui servaient de pture  l'esprit du Baron Brambeus (Pseudonyme
de Jenkovski, crivain russe trs connu). Sans doute beaucoup de
temps avait pass depuis, mais l'aspic de la vanit littraire
fait parfois des piqres bien profondes et mmes incurables,
surtout chez les individus borns.

Dsabus ds son premier pas dans la carrire des lettres, Foma
Fomitch s'tait  jamais joint au troupeau des affligs, des
dshrits, des errants. Je pense que c'est de ce moment que se
dveloppa chez lui cette vantardise, ce besoin de louanges,
d'hommages, d'admiration et de distinction. Ce pitre avait trouv
moyen de rassembler autour de lui un cercle d'imbciles extasis.
Son premier besoin tait d'tre le premier quelque part, n'importe
o, de vaticiner, de fanfaronner, et si personne ne le flattait,
il s'en chargeait lui-mme. Une fois qu'il fut devenu le matre
incontest de la maison de mon oncle, je me souviens de l'avoir
entendu prononcer les paroles que voici:

Je ne resterai plus longtemps parmi vous -- et son ton
s'emplissait d'une gravit mystrieuse -- Quand je vous aurait
tous tablis et que je vous aurai fait saisir le sens de la vie,
je vous dirai adieu et je m'en irai  Moscou pour y fonder une
revue. Je ferai des cours o passeront mensuellement trente mille
auditeurs. Alors, mon nom retentira partout et malheur  mes
ennemis!

Mais, tout en attendant la gloire, ce gnie exigeait une
rcompense immdiate. Il est toujours agrable d'tre pay
d'avance et surtout dans un cas pareil. Je sais que Foma se
prsentait srieusement  mon oncle comme venu au monde pour
accomplir une grande mission o le conviait sans cesse un homme
ail qui le visitait la nuit. Il devait crire un livre compact et
salutaire aux mes, un livre qui provoquerait un tremblement de
toute la terre et ferait craquer la Russie. Quand viendrait
l'heure du cataclysme, Foma, renonant  sa gloire, se retirerait
dans un monastre et prierait jour et nuit pour le bonheur de la
patrie, au fond des catacombes de Kiev.

Il vous est maintenant loisible d'imaginer ce que pouvait devenir
ce Foma aprs toute une existence d'humiliations, de perscutions
et peut-tre mme de taloches, ce Foma sensuel et vaniteux au
fond, ce Foma crivain mconnu, ce Foma qui gagnait son pain 
bouffonner, ce Foma  l'me de tyran en dpit de sa nullit, ce
Foma vantard et insolent  l'occasion! ce qu'il pouvait devenir,
ce Foma, quand il connut enfin les honneurs et la gloire, quand il
se vit admir et choy d'une protectrice idiote et d'un protecteur
fascin et dbonnaire, chez qui il avait enfin trouv 
s'implanter aprs tant de prgrinations! Mais il me faut ici
dvelopper le caractre de mon oncle; le succs de Foma serait
incomprhensible sans cela, autant que la matrise qu'il exerait
dans la maison et que sa mtamorphose en grand homme.

Mon oncle n'tait pas seulement bon, mais encore d'une extrme
dlicatesse sous son corce un peu grossire, et d'un courage 
toute preuve. J'ose employer ce terme de courage, car aucun
devoir, aucune obligation ne l'eussent arrt; il ne connaissait
pas d'obstacles. Son me noble tait pure comme celle d'un enfant.
Oui,  quarante ans, c'tait un enfant expansif et gai, prenant
les hommes pour des anges, s'accusant de dfauts qu'il n'avait
pas, exagrant les qualits des autres, en dcouvrant mme o il
n'y en avait jamais eu. Il tait de ces grands coeurs qui ne
sauraient sans honte supposer le mal chez les autres, qui parent
le prochain de toutes les vertus, qui se rjouissent de ses
succs, qui vivent sans relche dans un monde idal, qui prennent
sur eux toutes leurs fautes. Leur vocation est de sacrifier aux
intrts d'autrui. On l'et pris pour un tre veule et faible de
caractre et sans doute, il tait trop faible; cependant, ce
n'tait pas manque d'nergie, mais crainte d'humilier, crainte de
faire souffrir ses semblables qu'il aimait tous.

Au surplus, il ne montrait de faiblesse que dans la dfense de ses
propres intrts, n'hsitant jamais  les sacrifier pour des gens
qui se moquaient de lui. Il lui semblait impossible qu'il et des
ennemis; il en avait cependant, mais ne les voyait point. Ayant
une peur bleue des cris et des disputes, il cdait toujours et se
soumettait en tout, mais par bonhomie, par dlicatesse et --
disait-il, en vue d'loigner tout reproche de faiblesse -- pour
que tout le monde ft content.

Il va sans dire qu'il tait prt  subir toute noble influence, ce
qui permettait  telle canaille habile de s'emparer de lui jusqu'
l'entraner dans quelque mauvaise action prsente sous le voile
d'une intention pure. Car mon oncle tait follement confiant et ce
fut pour lui la cause de beaucoup d'erreurs. Aprs de douloureux
combats, lorsqu'il fint par reconnatre la malhonntet de son
conseiller, il ne manquait pas de prendre toute la faute  son
compte.

Figurez-vous maintenant sa maison livre  une idiote capricieuse,
en adoration devant un autre imbcile jusque l terroris par son
gnral et brlant du dsir de se ddommager du pass, une idiote
devant laquelle mon oncle croyait devoir s'incliner parce qu'elle
tait sa mre. On avait commenc par convaincre le pauvre homme
qu'il tait grossier, brutal, ignorant et d'un gosme rvoltant,
et il importe de remarquer que la vieille folle parlait
sincrement.

Foma tait sincre, lui aussi. Puis, on avait ancr dans l'esprit
de mon oncle cette conviction que Foma lui avait t envoy par le
ciel pour le salut de son me et pour la rpression de ses
abominables vices; car n'tait-il pas un orgueilleux, toujours 
se vanter de sa fortune et capable de reprocher  Foma le morceau
de pain qu'il lui donnait? Mon pauvre oncle avait fini par
contempler douloureusement l'abme de sa dchance, il voulait
s'arracher les cheveux, demander pardon...

-- C'est ma faute! disait-il  ses interlocuteurs, c'est ma faute!
On doit se montrer dlicat envers celui auquel on rend service...
Que dis-je? Quel service? je dis des sottises; ce n'est pas moi
qui lui rends service; c'est lui, au contraire qui m'oblige en
consentant  me tenir compagnie. Et voil que je lui ai reproch
ce morceau de pain!... C'est--dire, je ne lui ai rien reproch,
mais j'ai certainement d laisser chapper quelques paroles
imprudentes comme cela m'arrive souvent... C'est un homme qui a
souffert, qui a accompli des exploits, qui a soign pendant dix
ans son ami malade, malgr les pires humiliations; cela vaut une
rcompense!... Et puis l'instruction!... Un crivain! un homme
trs instruit et d'une trs grande noblesse...

La seule image de ce Foma instruit et malheureux en butte aux
caprices d'un malade hargneux, lui gonflait le coeur d'indignation
et de piti. Toutes les trangets de Foma, toutes ses
mchancets, mon oncle les attribuait aux souffrances passes, aux
humiliations subies, qui n'avaient pu que l'aigrir. Et, dans son
me noble et tendre, il avait dcid qu'on ne pouvait tre aussi
exigeant  l'gard d'un martyr qu' celui d'un homme ordinaire,
qu'il fallait non seulement lui pardonner, mais encore panser ses
plaies avec douceur, le rconforter, le rconcilier avec
l'humanit. S'tant assign ce but, il s'enthousiasma jusqu'
l'impossible, jusqu' s'aveugler compltement sur la vulgarit de
son nouvel ami, sur sa gourmandise, sur sa paresse, sur son
gosme, sur sa nullit. Mon oncle avait une foi absolue dans
l'instruction, dans le gnie de Foma. Ah! mais j'oublie de dire
que le colonel tombait en extase aux mots littrature et
science, quoiqu'il n'et lui-mme jamais rien appris.

C'tait une de ses innocentes particularits.

-- Il crit un article! disait-il en traversant sur la pointe des
pieds les pices avoisinant le cabinet de travail de Foma Fomitch,
et il ajoutait avec un air mystrieux et fier: -- Je ne sais au
juste ce qu'il crit, peut-tre une chronique... mais alors
quelque chose d'lev... Nous ne pouvons pas comprendre cela, nous
autres... Il m'a dit traiter la question des forces cratrices. a
doit tre de la politique. Oh! son nom sera clbre et entranera
le ntre dans sa gloire... Lui-mme me le disait encore tout 
l'heure, mon cher...

Je sais positivement que, sur l'ordre de Foma, mon oncle dut raser
ses superbes favoris blond fonc, son tyran ayant trouv qu'ils
lui donnaient l'air franais et par consquent fort peu patriote.
Et puis, peu  peu, Foma se mit  donner de sages conseils pour la
grance de la proprit; ce fut effrayant!

Les paysans eurent bientt compris de quoi il retournait et qui
tait le vritable matre, et ils se grattaient la nuque. Il
m'arriva de surprendre un entretien de Foma avec eux. Foma avait
dclar qu'ilaimait causer avec l'intelligent paysan russe et,
quoiqu'il ne st pas distinguer l'avoine du froment, il n'hsita
pas  disserter d'agriculture. Puis il aborda les devoirs sacrs
du paysan envers son seigneur. Aprs avoir effleur la thorie de
l'lectricit et la question de la rpartition du travail,
auxquelles il ne comprenait rien, aprs avoir expliqu  son
auditoire comment la terre tourne autour du soleil, il en vint,
dans l'essor de son loquence,  parler des ministres. (Pouchkine
a racont l'histoire d'un pre persuadant  son fils g de quatre
ans que son petit pre tait si courageux que le tsar lui-mme
l'aimait... Ce petit pre avait besoin d'un auditeur de quatre
ans; c'tait un Foma Fomitch.)... Les paysans l'coutaient avec
vnration.

-- Dis donc, mon petit pre, combien avais-tu d'appointements? lui
demanda soudain Arkhip Korotk, un vieillard aux cheveux tout
blancs, dans une intention videmment flatteuse. Mais la question
sembla par trop familire  Foma, qui ne pouvait supporter la
familiarit.

-- Qu'est-ce que cela peut te faire, imbcile? rpondit-il en
regardant le malheureux paysan avec mpris. Qu'est-ce qui te prend
d'attirer mon attention sur ta gueule? Est-ce pour me faire
cracher dessus?

C'tait le ton qu'adoptait gnralement Foma dans ses
conversations avec l'intelligent paysan russe.

-- Notre pre, fit un autre, nous sommes de pauvres gens. Tu es
peut-tre un major, un colonel ou mme une Excellence... Nous ne
savons mme pas comment t'adresser la parole.

-- Imbcile! reprit Foma, s'adoucissant, il y a appointements et
appointements, tte de bois! Il en est qui ont le grade de gnral
et qui ne reoivent rien, parce qu'ils ne rendent aucun service au
tsar. Moi, quand je travaillais pour un ministre, j'avais vingt
mille roubles par an, mais je ne les touchais pas; je travaillais
pour l'honneur, me contentant de ma fortune personnelle. J'ai
abandonn mes appointements au profit de l'instruction publique et
des incendis de Kazan.

-- Alors, c'est toi qui as rebti Kazan? reprenait le paysan
tonn, car, en gnral, Foma Fomitch tonnait les paysans.

-- Mon Dieu, j'en ai fait ma part, rpondait-il ngligemment,
comme s'il s'en ft voulu d'avoir honor un tel homme d'une telle
confidence.

Ses entretiens avec mon oncle taient d'une autre sorte.

-- Qu'tiez-vous avant mon arrive ici? disait-il, mollement
tendu dans le confortable fauteuil o il digrait un djeuner
copieux, pendant qu'un domestique plac derrire lui s'vertuait 
chasser les mouches avec un rameau de tilleul.  quoi ressembliez-
vous? Et voici que j'ai jet en votre me cette tincelle du feu
cleste qui y brille  prsent! Ai-je jet en vous une tincelle
de feu sacr, oui ou non? Rpondez: l'ai-je jete, oui ou non?

Au vrai, Foma Fomitch ne savait pas pourquoi il avait fait cette
question. Mais le silence et la gne de mon oncle l'irritaient.
Jadis si patient et si craintif, il s'enflammait maintenant  la
moindre contradiction. Le silence de ce brave homme l'outrageait:
il lui fallait une rponse.

-- Rpondez: l'tincelle brle-t-elle en vous ou non?

Mon oncle ne savait plus que devenir.

-- Permettez-moi de vous faire observer que je vous attends!
insistait le pique-assiette d'un air offens.

-- Mais rpondez donc, Yegorouchka! intervenait la gnrale en
haussant les paules.

-- Je vous demande: l'tincelle brle-t-elle en vous, oui ou non?
ritrait Foma trs indulgent, tout en picorant un bonbon dans la
bote toujours place devant lui sur l'ordre de la gnrale.

-- Je te jure, Foma, que je n'en sais rien, rpondait enfin le
malheureux, avec un visage dsol. Il y a sans doute quelque chose
de ce genre... Ne me demande rien... Je crains de dire une
btise...

-- Fort bien. Alors, selon vous, je serais un tre si nul que je
ne mriterais mme pas une rponse; c'est bien cela que vous avez
voulu dire? Soit, je suis donc nul.

-- Mais non, Foma! Que Dieu soit avec toi! Je n'ai jamais voulu
dire cela.

-- Mais si. C'est prcisment ce que vous avez voulu dire.

-- Je jure que non!

-- Trs bien. Mettons que je suis un menteur! D'aprs vous, ce
serait moi qui chercherais une mauvaise querelle?... Une insulte
de plus ou de moins...! Je supporterai tout.

-- Mais, mon fils!... clame la gnrale avec effroi.

-- Foma Fomitch! Ma mre! s'crie mon oncle navr. Je vous jure
qu'il n'y a pas de ma faute. J'ai parl inconsidrment... Ne fais
pas attention  ce que je dis, Foma; je suis bte; je sens que je
suis bte, qu'il me manque quelque chose... Je sais, je sais,
Foma! Ne me dis rien! -- continue-t-il en agitant la main. --
Pendant quarante ans, jusqu' ce que je te connusse, je me
figurais tre un homme ordinaire et que tout allait pour le mieux.
Je ne m'tais pas rendu compte que je ne suis qu'un pcheur, un
goste et que j'ai fait tant de mal que je ne comprends pas
comment la terre peut encore me porter.

-- Oui, vous tes bien goste! remarque Foma avec conviction.

-- Je le comprends maintenant moi-mme. Mais je vais me corriger
et devenir meilleur.

-- Dieu vous entende! conclut Foma en poussant un pieux soupir et
en se levant pour aller faire sa sieste accoutume.

Pour finir ce chapitre, qu'on me permette de dire quelques mots de
mes relations personnelles avec mon oncle et d'expliquer comment
je fus mis en prsence de Foma et inopinment jet dans le
tourbillon des plus graves vnements qui se soient jamais passs
dans le bienheureux village de Stpantchikovo. J'aurai ainsi
termin mon introduction et pourrai commencer mon rcit.

Encore enfant, je restai seul au monde. Mon oncle me tint lieu de
pre et fit pour moi ce que bien des pres ne font pas pour leur
progniture. Du premier jour que je passai dans sa maison, je
m'attachai  lui de tout mon coeur. J'avais alors dix ans et je me
souviens que nous nous comprmes bien vite et que nous devnmes de
vrais amis. Nous jouions ensemble  la toupie; une fois, nous
volmes de complicit le bonnet d'une vieille dame, notre parente,
et nous attachmes ce trophe  la queue d'un cerf-volant que je
lanai dans les nuages.

Beaucoup plus tard, en une bien courte rencontre avec mon oncle 
Ptersbourg, je pus achever l'tude de son caractre. Cette fois
encore, je m'tais attach  lui de toute l'ardeur de ma jeunesse.
Il avait quelque chose de franc, de noble, de doux, de gai et de
naf  la fois qui lui attirait les sympathies et m'avait
profondment impressionn.

Aprs ma sortie de l'Universit, je restai quelques temps oisif 
Ptersbourg et, comme il arrive souvent aux blancs-becs, bien
persuad que j'allais sous peu accomplir quelque chose de
grandiose. Je ne tenais gure  quitter la capitale et
n'entretenais avec mon oncle qu'une correspondance assez rare,
seulement lorsque j'avais  lui demander de l'argent qu'il ne me
refusait jamais. Venu pour affaires  Ptersbourg, l'un de ses
serfs m'avait appris qu'il se passait  Stpantchikovo des choses
extraordinaires. Troubl par ces nouvelles, j'crivis plus
souvent.

Mon oncle me rpondit par des lettres tranges, obscures, o il ne
m'entretenait que de mes tudes et s'enorgueillissait par avance
de mes futurs succs et puis, tout  coup, aprs un assez long
silence, je reus une tonnant ptre, trs diffrente des
prcdentes, bourre de bizarres sous-entendus, de contradictions
incomprhensibles au premier abord. Il tait vident qu'elle avait
t crite sous l'empire d'une extrme agitation.

Une seule chose y tait claire, c'est que mon oncle me suppliait
presque d'pouser au plus vite son ancienne pupille, fille d'un
pauvre fonctionnaire provincial nomm jvikine, laquelle avait
t fort bien leve au compte de mon oncle dans un grand
tablissement scolaire de Moscou et servait  ce moment
d'institutrice  ses enfants. Elle tait malheureuse; je pouvais
faire son bonheur en accomplissant une action gnreuse; il
s'adressait  la noblesse de mon coeur et me promettait de doter
la jeune fille, mais il s'exprimait sur ce dernier point d'une
faon extrmement mystrieuse, et m'adjurait de garder sur tout
cela le plus absolu silence. Cette lettre me bouleversa.

Quel est le jeune homme qui ne se ft pas senti remu par une
proposition aussi romanesque? De plus, j'avais entendu dire que la
jeune fille tait fort jolie.

Je ne savais pas  quel parti m'arrter, mais je rpondis aussitt
 mon oncle que j'allais partir sur-le-champ pour Stpantchikovo,
car il m'avait envoy sous le mme pli les fonds ncessaires  mon
voyage, ce qui ne m'empcha pas de rester encore quinze jours 
Ptersbourg dans l'indcision. C'est  ce moment que je fis la
rencontre d'un ancien camarade de rgiment de mon oncle. En
revenant du Caucase, cet officier s'tait arrt  Stpantchikovo.
C'tait un homme d'un certain ge dj, fort sens et clibataire
endurci.

Il me raconta avec indignation des choses dont je n'avais aucune
connaissance. Foma Fomitch et la gnrale avaient conu le projet
de marier le colonel avec une demoiselle trange, ge,  moiti
folle, qui possdait environ un demi million de roubles et dont la
biographie tait quelque chose d'incroyable. La gnrale avait
dj russi  lui persuader qu'elles taient parentes et  la
faire loger dans la maison. Bien qu'au dsespoir, mon oncle
finirait certainement par pouser le demi million. Cependant, les
deux fortes ttes, la gnrale et Foma avaient organis une
perscution contre cette malheureuse institutrice sans dfense et
employaient tous leurs efforts  la faire partir, de peur que le
colonel n'en devint amoureux et peut-tre mme parce qu'il l'tait
dj. Ces dernires paroles me frapprent, mais,  toutes mes
questions sur le point de savoir si mon oncle tait rellement
amoureux, mon interlocuteur ne put ou ne voulut pas me donner de
rponse prcise et, d'une faon gnrale, il me raconta tout cela
comme  contrecoeur, avec un vident parti pris d'viter les
dtails prcis.

Cette rencontre me donna beaucoup  penser, car ce que j'apprenais
tait en contradiction formelle avec la proposition qui m'tait
faite. Le temps pressant, je rsolus de partir pour
Stpantchikovo, dans l'intention de rconforter mon oncle et mme
de le sauver, si possible, c'est--dire de faire chasser Foma,
d'empcher cet odieux mariage avec la vieille demoiselle et de
rendre le bonheur  cette malheureuse jeune fille en l'pousant.
Car le prtendu amour de mon oncle pour elle m'apparaissait comme
une misrable invention de Foma.

Comme font les trs jeunes gens, je sautai d'une extrmit 
l'autre et, chassant toute hsitation, je brlai de l'ardeur
d'oprer des miracles et d'accomplir mille exploits. Il me
semblait faire preuve d'une gnrosit extraordinaire en me
sacrifiant noblement au bonheur d'un tre aussi charmant
qu'innocent et je me souviens que, pendant tout le trajet, je me
sentis fort satisfait de moi. C'tait en juillet; le soleil
luisait; devant moi s'tendait l'immensit des champs de bl dj
presque mr... J'tais rest si longtemps enferm  Ptersbourg,
que je croyais voir le monde pour la premire fois.



II
MONSIEUR BAKHTCHEIEV

J'approchais du but de mon voyage. En traversant la petite ville
de B..., qui n'est plus qu' dix verstes de Stpantchikovo, je dus
m'arrter chez un marchal ferrant pour faire rparer l'un des
moyeux de mon tarantass. C'tait l un travail sans grande
importance, et je rsolus d'en attendre la fin avant de terminer
mes dix verstes.

Ayant mis pied  terre, je vis un gros monsieur qu'une ncessit
analogue avait, comme moi, contraint de s'arrter. Depuis une
grande heure, il tait l, suffoqu par la chaleur torride; il
criait et jurait avec une impatience hargneuse et s'efforait
d'activer le travail des ouvriers. Au premier coup d'oeil, ce
monsieur tait un grincheux d'habitude. Il pouvait avoir quarante-
cinq ans. Son norme opulence, son double menton, ses joues
bouffies et grles disaient une plantureuse existence de
hobereau. Il y avait dans son visage quelque chose de fminin qui
sautait de suite aux yeux. Large et confortable, son costume
n'tait pas cependant  la dernire mode.

Je ne puis comprendre pourquoi il tait fch contre moi, d'autant
plus que nous nous voyions pour la premire fois et que nous ne
nous tions pas encore dit une parole, mais je le vis bien aux
regards furieux qu'il me lana ds que je fus descendu de voiture.
Pourtant, j'avais grande envie de faire sa connaissance, car les
bavardages de ses domestiques m'avaient appris qu'il venait de
Stpantchikovo et qu'il y avait vu mon oncle. C'tait l une
occasion favorable de me renseigner plus amplement.

Soulevant ma casquette, je remarquai avec toute la gentillesse du
monde que les voyages nous occasionnent parfois des accidents bien
dsagrables, mais le gros bonhomme me toisa des pieds  la tte
d'un regard ddaigneux et mcontent, puis, grommelant, me tourna
le dos. Cette partie de sa personne tait sans doute fertile en
suggestions intressantes, mais peu propice  la conversation.

-- Grichka, ne ronchonne pas ou je te ferai fouetter! cria-t-il 
son domestique sans avoir l'air d'entendre mon observation sur les
dsagrments du voyage.

Grichka tait un vieux laquais  cheveux blancs, porteur d'une
longue redingote et d'normes favoris de neige. Tout indiquait que
lui aussi tait en colre et il ne cessait de marmonner. La menace
du matre fut le signal d'une prise de bec.

-- Tu me feras fouetter! Crie-le donc plus haut! fit Grichka d'une
voix si nette que tout le monde l'entendit, et, indign, il se mit
en devoir d'arranger quelque chose dans la voiture.

-- Quoi? Qu'est-ce que tu viens de dire? Crie-le donc plus
fort!... Tu veux faire l'insolent? clama le gros homme devenu
carlate.

-- Mais qu'avez-vous donc  vous fcher ainsi? On ne peut donc
plus dire un mot?

-- Me fcher? L'entendez-vous? Mais c'est lui qui se fche et je
n'ose plus rien dire!

-- Qu'avez-vous  grogner?

-- Ce que j'ai? Il me semble que je suis parti sans dner.

-- Qu'est-ce que a peut me faire? Vous n'aviez qu' dner! Je
disais seulement un mot aux marchaux-ferrants.

-- Oui; eh bien qu'as-tu  ronchonner contre les marchaux-
ferrants?

-- Ce n'est pas contre eux que je ronchonne; c'est contre la
voiture.

-- Et pourquoi donc?

-- Ben, pourquoi qu'elle s'est dmolie? Que a n'arrive plus!

-- Ce n'tait pas contre la voiture que tu grognais; c'tait
contre moi. Ce qui arrive est de ta faute et c'est moi que tu
accuses!

-- Voyons, Monsieur, laissez-moi en paix!

-- Et toi, pourquoi ne m'as-tu pas dit une seule parole pendant
tout le trajet? D'habitude tu me parles, pourtant!

-- Une mouche m'tait entre dans la bouche, voil pourquoi! Suis-
je l pour vous raconter des histoires? Si vous les aimez, vous
n'avez qu' prendre avec vous la Mlanie.

Le gros homme ouvrit la bouche dans l'vidente intention de
rpondre, mais il se tut, ne trouvant rien  dire. Le domestique,
satisfait d'avoir manifest devant tout le monde et son loquence
et l'influence qu'il exerait sur son matre, se mit  donner des
explications aux ouvriers, d'un air important.

Mes avances taient restes vaines, sans doute  cause de ma
maladresse, mais une circonstance inopine me vint en aide. De la
caisse d'une voiture prive de ses roues et attendant la
rparation depuis des temps immmoriaux, on vit soudain surgir une
tte endormie, malpropre et dpeigne. Ce fut un rire gnral
parmi les ouvriers. L'homme tait enferm dans la caisse o il
avait cuv son vin, et n'en pouvait pus sortir. Il se dpensait en
vains efforts et finit par prier qu'on allt lui chercher un
certain outil. Cela mit l'assistance en joie.

Il est des natures que les spectacles grotesques ravissent, sans
qu'elles sachent trop pourquoi. Le gros hobereau tait de ces
gens-l. Peu  peu, son facis svre et taciturne se dtendit,
s'adoucit, exprima la gaiet et se rassrna compltement.

-- Mais n'est-ce pas Vassiliev? demanda-t-il avec compassion.
Comment se trouve-t-il l dedans?

-- Oui, oui, Monsieur, c'est Vassiliev! cria-t-on de tous cts.

-- Il a bu, Monsieur, fit un grand ouvrier sec, et de figure
svre qui prtendait jouer un rle prpondrant parmi ses
camarades. Il a bu. Depuis trois jours, il a quitt son patron et
il se cache ici. Et voici qu'il rclame son dernier outil? Qu'en
veux-tu faire, tte vide? Il veut l'engager.

-- Archipouchka, l'argent est comme l'oiseau: il s'en vient et il
s'en va. Laisse-moi aller chercher mon outil, au nom de Dieu!
suppliait Vassiliev d'une voix grle et fle.

-- Reste donc tranquille, diable! puisque tu es bien ici. Il boit
depuis avant-hier; ce matin, nous l'avons ramass dans la rue ds
l'aube et nous avons dit  Matv Ilitch qu'il tait tomb malade,
qu'il avait des coliques!

Ce fut une explosion de rires.

-- Mais o est mon outil?

-- Mais chez Zou, voyons! Un homme saoul, Monsieur, c'est tout
vous dire.

-- H! h! h! Ah! canaille, c'est ainsi que tu travailles en
ville? tu veux engager ton dernier outil! fit le gros homme,
secou d'un rire satisfait et tout  fait de bonne humeur,
maintenant. Si vous saviez l'habile menuisier qu'il est! On n'en
trouverait pas un pareil  Moscou. Seulement, voil les tours
qu'il joue! -- continua-t-il en s'adressant  moi. -- Laisse-le
sortir, Arkhip, il a peut-tre besoin de quelque chose.

On obit au gros monsieur. Le clou fut enlev qui condamnait la
portire de la voiture o tait enferm Vassiliev, lequel apparut
tout souill de boue et les vtements dchirs. Il cligna des yeux
et, chancelant, il ternua, puis, se faisant de sa main un abat-
jour, il jeta un regard circulaire.

-- Que de monde! que de monde! et bien sr que personne de ces
gens-l n'a bu! dit-il d'un ton triste et lent, hochant la tte
avec un air de contrition. Bien le bonjour, frrots. Je vous
souhaite une heureuse matine!

-- Matine! mais tu ne vois donc pas que nous sommes aprs-midi,
espce de fou?

-- Ah! tu m'en diras tant!

-- H! h! h! Quel farceur! s'cria encore le gros monsieur, en
me regardant avec affabilit et tout secou de rire. Tu n'as pas
honte, Vassiliev?

-- C'est le malheur qui me fait boire, Monsieur, rpondit le
sombre Vassiliev, videmment enchant de pouvoir parler de son
malheur.

-- Quel malheur, imbcile?

-- Un malheur comme on n'en a jamais vu. Nous voil sous les
ordres de Foma Fomitch!

-- Qui? Depuis quand? s'exclama le gros homme avec animation,
pendant que, trs intress, je faisais un pas en avant.

-- Mais tous ceux de Kapitonovka. Notre seigneur le colonel (que
Dieu le garde en bonne sant!) veut faire prsent de Kapitonovka,
qui lui appartient,  Foma Fomitch; il lui donne soixante-dix
mes. C'est pour toi, Foma, a-t-il dit. Tu ne possdes rien, car
ton pre ne t'a point laiss de fortune -- Vassiliev envenimait
son rcit  plaisir. -- C'tait un gentilhomme venu, on ne sait
d'o; comme toi, il vivait chez les seigneurs et mangeait  la
cuisine. Mais je vais te donner Kapitonovka; tu seras un
propritaire foncier avec des serviteurs; tu n'auras plus qu' te
la couler douce...

Mais le gros homme n'coutait plus. L'effet que lui produisit le
rcit de l'ivrogne fut extraordinaire. Il en devint violet; son
double menton tremblait; ses petits yeux s'injectrent de sang.

-- Il ne manquait plus que cela! fit-il, suffoqu. Cette racaille
de Foma va devenir propritaire! Pouah!... Allez tous au diable.
Dpchez-vous, l-bas, que je m'en aille!

Je m'avanais rsolument et je lui dis.

-- Permettez-moi un mot. Vous venez de parler de Foma Fomitch; il
doit s'agir d'Opiskine, si je ne me trompe point. Je voudrais...
en un mot, j'ai des raisons de m'intresser  cet homme, et je
dsirerais savoir quelle foi on peut ajouter  ce que dit ce brave
garon que son matre, Ygor Ilitch Rostaniev, veut faire don d'un
village  ce Foma. Cela m'intresse normment et je...

-- Permettez-moi de vous demander,  mon tour, pourquoi vous vous
intressez  cet homme (c'est votre mot). Selon moi, c'est une
fripouille et non pas un homme. A-t-il une figure humaine? C'est
quelque chose d'ignoble, mais ce n'est pas une figure humaine!

Je lui expliquai que je ne connaissais pas la figure de Foma, mais
que le colonel tait mon oncle et que j'tais moi-mme Serge
Alexandrovitch.

-- Ah! vous tes le savant? Mais, mon petit pre, on vous attend
avec impatience! s'cria le bonhomme franchement joyeux, cette
fois. J'arrive de Stpantchikovo o je n'ai pu finir de dner,
tant la prsence de ce Foma m'tait insupportable. Je me suis
brouill avec tout le monde  cause de ce maudit Foma!... En voil
une rencontre! Excusez-moi. Je suis Stpane Alxivitch
Bakhtchiev et je vous ai connu pas plus haut qu'une botte... Qui
m'aurait dit?... Mais permettez-moi...

Et le bon gros bonhomme se mit  m'embrasser.

Aprs ces premires effusions, je commenai sans tarder mon
interrogatoire, car l'occasion tait favorable.

-- Mais qu'est-ce que ce Foma? demandai-je; comment a-t-il pu
s'emparer de toute la maison? Pourquoi ne le chasse-t-on pas?
J'avoue que ...

-- Le chasser? Mais vous tes fou! Le chasser, quand le colonel
marche devant lui sur la pointe des pieds! Mais Foma a prtendu
une fois que le mercredi tait un jeudi et tout le monde consentit
que ce mercredi ft un jeudi. Vous croyez que j'invente?
Nullement.

-- J'avais entendu dire des choses de ce genre, mais j'avoue que
...

-- J'avoue! J'avoue! Vous ne savez dire que cela! Qu'y a-t-il 
avouer? Demandez-moi plutt d'o je viens. La mre du colonel,
bien qu'elle soit une trs digne dame et une gnrale, n'a plus sa
raison... Elle ne peut se passer de ce Foma. Elle est cause de
tout; c'est elle qui l'a install dans la maison. Il l'a
ensorcele. Elle n'ose plus dire un mot quoiqu'elle soit une
Excellence pour s'tre marie  cinquante ans avec le gnral
Krakhotkine. Quant  la soeur du colonel, la vieille fille, j'aime
mieux ne pas en parler; elle ne sait que pousser des oh! et des
ah! J'en ai assez; voil tout! Elle n'a pour elle que d'tre une
femme. Mais en mrite-t-elle plus d'estime? D'ailleurs il est mme
indcent  moi d'en parler devant vous car, enfin, c'est votre
tante. Seule, Alexandra Ygorovna, la fille du colonel, qui n'a
que quinze ans, possde quelque intelligence; elle ne manifeste
aucune estime pour Foma. Une charmante demoiselle! Quelle estime
mrite ce Foma, cet ancien bouffon qui faisait des imitations
d'animaux pour distraire le gnral Krakhotkine? Et aujourd'hui,
le colonel, votre oncle, respecte ce paillasse comme son propre
pre!... Pouah!

-- Pauvret n'est pas vice, et je vous avoue... Permettez-moi de
vous demander... Est-il beau? intelligent?

-- Foma? Comment donc, mais trs beau! rpondit Bakhtchiev d'une
voix tremblante de colre. -- Mes questions l'agaaient et il
commenait  me regarder de travers. -- Trs beau! Non; vous
l'entendez; il croit que Foma est beau! Mais, mon petit pre, il
ressemble  tous les animaux, si vous voulez le savoir. Ah! s'il
tait intelligent, seulement, on s'en arrangerait... Mais rien! Il
faut qu'il leur ait vers  tous quelque philtre de sorcier. Je
suis las d'en parler. Il ne vaut pas un crachat. Vous me mettez en
colre! Eh bien, l-bas, est-ce prt?

-- Il faut ferrer Voronok, rpondit Grigori d'un ton lugubre.

-- Voronok? Je vais t'en donner du Voronok!... Oui, Monsieur, je
suis en mesure de vous raconter de telles choses que vous en
resterez bouche be jusqu'au deuxime avnement. Il fut un temps
o je l'estimais, ce Foma. Oui, je vous le confesse, j'tais un
imbcile! Il m'avait sduit, moi aussi. a sait tout; a connat 
fond toutes les sciences. Il m'avait ordonn des gouttes, car je
suis malade; vous ne vous en douteriez pas? J'ai failli en mourir
de ces gouttes! coutez-moi; ne dites rien. Vous verrez tout cela.
Ce Foma fera verser au colonel des larmes de sang, mais il sera
trop tard. Tous les voisins ont rompu avec votre oncle  cause de
ce misrable Foma qui insulte tous les visiteurs, fussent-il du
grade le plus lev. Il n'y a que lui d'intelligent; il n'y a que
lui de savant; et, comme un savant a le droit de morigner les
ignorants, il parle, il parle: ta-ta-ta ... ta-ta-ta... Ah! il en
a une langue! On pourrait la couper et la jeter au fumier qu'elle
bavarderait encore tant qu'un corbeau ne l'aurait pas mange. Et
il est devenu fier. Il s'engage dans des conduits o il n'y a pas
seulement passage pour sa tte. Mais quoi! il enseigne le franais
aux domestiques! Je vous demande de quelle utilit la langue
franaise peut tre  un paysan? Et mme  nous?  quoi a peut-il
servir?  causer avec les demoiselles pendant la mazurka?  dire
des fadeurs aux femmes maries? Ce n'est rien qu'une dbauche,
voil! Selon moi, quand on a bu un carafon d'eau-de-vie, on parle
toutes les langues! Voil ce que j'en pense du franais! Vous le
parlez aussi; sans doute? ta-ta-ta-ta-ta!... -- et Bakhtchiev me
considra avec une indignation pleine de mpris.

-- Vous tes aussi un savant, n'est-ce pas, mon petit pre?

-- Mon Dieu, je m'intresse...

-- Vous avez aussi tout tudi?

-- Oui... c'est--dire non... Pour le moment, j'observe les
moeurs. Je suis rest trop longtemps  Ptersbourg et j'ai hte
d'arriver chez mon oncle...

-- Qui vous pressait d'y venir? Vous auriez mieux fait de rester
dans votre coin, puisque vous en aviez un. L, votre science ne
vous servira de rien. Aucun oncle ne vous sauvera; vous tes
fichu. Chez eux, j'ai maigri en vingt-quatre heures. Vous ne me
croyez pas? Je vois que vous ne croyez pas que j'ai maigri. Ce
sera comme vous le voudrez, aprs tout!

-- Mais je vous crois; seulement, je ne puis encore comprendre,
rpondis-je, confus.

-- Bon! bon! mais moi, je ne te crois pas. Vous ne valez pas cher
tous tant que vous tes avec votre science et j'en ai assez de
vous autres; j'en ai par-dessus la tte. Je me suis dj rencontr
avec vos Ptersbourgeois; ce sont des inutiles. Ils sont tous
francs-maons et propagent l'incrdulit; ils ont peur d'un verre
de cognac, comme si a pouvait faire du mal! Vous m'avez mis en
colre, mon petit pre, et je ne veux plus rien te raconter. Je ne
suis pas pay pour te narrer des histoires et puis, je suis
fatigu. On ne peut mdire de tout le monde et, d'ailleurs, c'est
pch. a n'empche pas que Foma a fait perdre la tte au valet de
chambre de votre oncle...

--  leur place, intervint Grigori, j'aurais laiss ce
Vidopliassov sous les verges jusqu' ce que sa btise lui ft
sortie de la tte!

-- Tais-toi! cria Bakhtchiev; on ne te parle pas!

-- Vidopliassov! fis-je pour dire quelque chose Vidopliassov! quel
drle de nom!

-- Qu'a-t-il de si drle? Vous vous tonnez facilement pour un
savant!

J'tais  bout de patience.

-- Pardon, lui dis-je, qu'avez-vous contre moi? Qu'est-ce que je
vous ai fait? J'avoue que, depuis une demi-heure que je vous
coute, je ne comprends mme pas ce dont il s'agit.

-- Tu as tort de t'offenser, mon petit pre, rpondit le bonhomme.
Si je te parle ainsi, c'est que tu me plais. Ne faites pas
attention  tout ce que je viens de dire  mon domestique; mon
Grichka est une canaille, mais c'est pour cela que je l'aime. Je
me perds par mon extrme sensibilit et c'est la faute de ce Foma!
Je jure qu'il causera ma mort! Voil deux heures que je reste au
soleil grce  lui. Je voulais, en attendant, aller rendre visite
au pope, mais Foma m'a mis dans un tel tat que je ne veux mme
pas voir cet excellent homme. Et il n'y a pas seulement un cabaret
 peu prs propre! Je vous dis que ce sont tous des canailles! et,
pour revenir  Foma, s'il possdait au moins un grade, a le
rendrait excusable; mais il n'a pas le plus minime grade, j'en ai
la certitude! Il dit avoir souffert pour la vrit; je voudrais
bien savoir quand? En attendant, il faut tre  ses pieds. Le
Grand Turc n'est pas son frre!  la moindre chose qui lui
dplait, il bondit, jette les hauts cris, se plaint qu'on
l'insulte, qu'on mprise sa pauvret. On n'ose pas se mettre 
table sans lui, alors qu'il ne veut pas sortir de sa chambre sous
prtexte qu'on l'a offens, parce qu'il n'est qu'un malheureux
plerin. Eh bien, il se contentera d'un morceau de pain noir!
Mais  peine est-on assis qu'il survient et recommence ses
jrmiades: Pourquoi commence-t-on sans lui? On le mprise donc
bien? Il se laisse aller quoi! Je me suis tu longtemps. Il
croyait que j'allais aussi me mettre  quatre pattes devant lui;
il pouvait compter l-dessus! J'ai servi au mme rgiment que
votre oncle, mais j'ai dmissionn ds le grade de major, tandis
que Ygor Ilitch n'a quitt le service que l'anne passe, tant
colonel, pour aller vivre dans ses terres. Je lui ai dit: Vous
tes tous perdus, si vous vous pliez aux caprices de Foma. a vous
en cotera, des larmes! -- Non, -- me rpondit-il, -- c'est un
excellent homme; c'est mon ami; il m'enseigne la vertu! Qu'est-ce
que l'on peut dire contre la vertu? Si vous saviez  quel propos
il a fait une histoire, aujourd'hui! coutez a. Demain, c'est la
Saint-lie -- ici, M. Bakhtchiev se signa dvotement, -- et, par
consquent, la fte d'Ilucha. Je comptais passer la journe et
dner avec eux. Je fais venir de la capitale un jouet magnifique;
a reprsente un Allemand baisant la main de sa fiance qui essuie
une larme (je ne le donne plus; je le remporte; il est dans ma
voiture; le nez de l'Allemand est mme cass), Ygor Ilitch ne
demandait pas mieux que de s'amuser un peu en un pareil jour; mais
Foma s'y oppose: Qu'a-t-on  s'occuper tant d'Ilucha? Alors, moi,
je ne compte plus? rclame-t-il. Qu'en pensez-vous? Le voil
jaloux d'un gamin de huit ans! C'est bien, reprend-il: en ce cas,
c'est ma fte aussi! Mais c'est la Saint-lie et non la Saint-
Foma! Non; c'est aussi ma fte! J'entends a mais je patiente
encore. Ils taient tous  marcher sur la pointe des pieds en se
demandant que faire. Fallait-il lui souhaiter sa fte ou non? Si
on ne la lui souhaitait pas, il pouvait se formaliser; si on la
lui souhaitait, il prendrait peut-tre a pour une moquerie.
Quelle situation! Enfin, on se met  table... M'coutes-tu, petit
pre?

-- Comment donc, si je vous coute! mais avec le plus grand
plaisir... J'apprends normment... J'avoue...

-- Oui, le plus grand plaisir! Je le connais, ton plaisir... Je
crois bien que tu te fiches de moi?

-- Que dites-vous? Bien au contraire! Vous vous exprimez avec une
telle originalit, que j'aurais presque envie de noter vos
paroles.

-- Comment a, noter? demanda M. Bakhtchiev avec apprhension, en
me regardant d'un air souponneux.

-- Oh! je ne dis pas que je les noterai... c'est une faon de
parler.

-- Je crois que tu me fais marcher, petit pre!

-- Je vous fais marcher? demandai-je avec tonnement.

-- Oui, tu m'entortilles pour me faire bavarder comme un serin et,
un beau jour, tu me fourreras dans un de tes romans!

Je m'empressai d'assurer M. Bakhtchiev que je n'tais pas homme 
agir de la sorte, mais il continuait  m'observer d'un air
mfiant.

-- Tu dis a, mais est-ce que je te connais? Foma aussi me
menaait de m'imprimer tout vif.

-- Permettez-moi, fis-je, dsireux de quitter ce terrain brlant,
permettez-moi de vous demander s'il est vrai que mon oncle songe 
se marier?

-- Qu'est-ce que a pourrait bien faire? Qu'il se marie si tel est
son bon plaisir; le mal n'est pas l. Il y a autre chose, rpondit
Bakhtchiev pensif. Humph! l-dessus, je ne saurais trop vous
rpondre. Sa maison est actuellement pleine de femmes qui sont
comme les mouches autour des confitures. Mais qui sait laquelle
veut se marier? Je vous dirai, mon petit pre, que je ne puis pas
sentir les femmes! Je crois qu'elles ne peuvent que nous faire
dchoir et, de plus, elles nuisent au salut de l'me! Que votre
oncle soit amoureux comme un chat de Sibrie, a, je vous le
garantis. Je ne vous en dirai pas plus long; vous verrez par vous-
mme; mais ce qu'il y a de mauvais, c'est qu'il fait traner cette
affaire. S'il veut se marier, qu'il se marie! Mais non; il a peur
d'en parler  Foma et  sa vieille qui va pousser des hurlements
dans tous le village, et se regimber! car Foma ne verrait qu'avec
peine une pouse entrer dans la maison, parce qu'il n'y pourrait
plus rester deux heures. La femme le chasserait sur-le-champ et de
telle faon qu'il ne retrouverait plus une place dans tout le
district. Voil pourquoi il fait tant de simagres d'accord avec
la mre et pourquoi ils veulent lui coller cette... Qu'as-tu  me
couper la parole, petit pre? J'allais justement te raconter le
plus intressant de l'histoire et tu m'interromps! Crois-tu dont
poli de couper la parole  un vieillard?

Je m'excusai. Il reprit:

-- Ne t'excuse pas. J'allais te raconter comme  un savant que tu
est, la faon dont il m'a trait aujourd'hui. Juge-moi, si tu est
un homme juste.  peine tions-nous  table que je crus qu'il
allait me manger, me noyer dans un verre d'eau! L'orgueil de cet
homme est tel qu'il ne peut se matriser. Il eut l'ide de me
chercher noise, de me donner des leons de tenue. Il voulait
savoir pourquoi je suis aussi gros au lieu d'tre mince! Voyons,
mon petit pre, que pensez-vous d'une pareille question? Y a-t-il
du bon sens? Moi, je lui rponds fort judicieusement: C'est le
bon Dieu qui m'a fait ainsi, Foma Fomitch; l'un est gros, l'autre
maigre et l'on ne doit pas se rvolter contre la Providence. Je
crois que c'tait assez judicieux? Non, me dit-il, tu possdes
cinq cents mes, tu vis de tes rentes et tu ne rends aucun service
 la patrie; au lieu de travailler, tu restes chez toi  jouer de
l'accordon. Il est vrai qu'en mes jours de tristesse, je joue de
l'accordon. Je lui fais cette rponse sense: Quel service
pourrais-je accomplir, Foma Fomitch? Quel uniforme pourrait me
contenir avec mon ventre? Admettons que je parvienne  endosser
mon uniforme et  le boutonner en me sanglant, mais, si j'ai le
malheur d'ternuer, par hasard, tous les boutons sauteront; et si
cet accident arrivait devant les chefs qui peuvent trs bien le
prendre pour une mauvaise plaisanterie, Dieu me bnisse! que
m'arriverait-il? Qu'y a-t-il de ridicule l-dedans? Le voil qui
se met  se tordre... Non, vous savez, il n'a pas la moindre
pudeur! Et il commence  m'insulter en franais: Cochon! me dit-
il. Cochon, je sais ce que a veut dire. Ah! maudit physicien,
pensai-je, tu me prends pour un imbcile? J'avais longtemps
patient, mais j'tais  bout de forces. Je me lve de table, et,
devant tout le monde, je lui envoie ceci par la figure: Excuse-
moi, Foma, mon cher bienfaiteur, je t'avais pris pour un homme
bien lev, mais tu es encore plus cochon que nous tous! Je lui
flanque a par la figure et je quitte la table comme on apportait
le pudding. Mais au diable le pudding!

-- Je vous demande pardon, fis-je quand M. Bakhtchiev eut fini
son rcit. Je partage certainement votre avis sur tout ce que vous
venez de me dire. Seulement, je ne sais encore rien de positif...
mais, j'ai l-dessus quelques ides  moi.

-- Quelles ides, petit pre? demanda Bakhtchiev d'un air
souponneux.

-- Voil, commenai-je en m'embrouillant un peu, le moment est
peut-tre mal choisi, mais je suis prt  vous les dvelopper. Je
pense qu'il se peut que nous nous trompions tous les deux sur le
compte de Foma Fomitch et que toutes ces bizarreries cachent une
nature exceptionnellement doue, qui sait? C'est peut-tre un de
ces coeurs douloureux briss par la souffrance, et aigris contre
toute l'humanit. J'ai entendu dire que, jadis, il avait fait le
bouffon; il est possible que les humiliations et les outrages dont
il fut abreuv l'aient assoiff de vengeance... Vous comprenez: un
noble coeur... la conscience de... et rduit au rle de
bouffon!... Alors il se mfie de tout le genre humain c'est--dire
de tous les hommes... et, il se peut que... si on le rconciliait
avec ses semblables... c'est--dire avec les hommes, il pourrait
devenir remarquable... car cet homme doit avoir en lui quelque
chose... Il y a certainement une raison pour que tout le monde
s'incline ainsi devant lui...

Je m'emptrais de plus en plus, chose fort excusable chez un jeune
homme, mais M. Bakhtchiev n'en jugea pas ainsi. Me regardant le
blanc des yeux avec une dignit svre, il rougit, et tel un
dindon, me demanda brivement:

-- Alors, Foma est un homme exceptionnel?

-- Oh! je dis a; je n'en suis pas plus sr que cela! Ce n'est
qu'une supposition.

-- Excusez ma curiosit: vous avez sans doute tudi la
philosophie?

-- Mais dans quel sens? demandai-je avec tonnement.

-- Dans aucun sens; rpondez-moi tout simplement: avez-vous appris
la philosophie? ou non?

-- J'avoue que j'ai l'intention de l'apprendre? mais...

-- C'est bien a! s'cria M. Bakhtchiev ouvrant les cluses  son
indignation. Avant mme que vous eussiez ouvert la bouche, je
l'avais dj devin. Je ne m'y trompe pas. Je flaire un philosophe
 trois verstes de distance! Allez donc l'embrasser, votre Foma
Fomitch! Il en fait un homme exceptionnel! Pouah! Que le monde
prisse! je vous croyais un homme de bon sens et vous... Avance!
cria-t-il au cocher dj mont sur le sige de la voiture rpare.
-- Filons!

J'eus toutes les peines du monde  le calmer. Il finit tout de
mme par se radoucir un peu, mais il m'en voulait toujours. Il
tait mont dans sa voiture avec l'aide de Grigori et d'Arkhip,
celui qui avait si sentencieusement chapitr Vassiliev.

-- Permettez-moi de vous demander si vous ne viendrez plus chez
mon oncle? m'informai-je en m'approchant.

-- Chez votre oncle? Crachez  la figure de celui qui l'a dit.
Vous vous figurez donc que je suis un homme ferme, que je saurais
tenir rigueur? Je suis une chiffe en fait d'homme et c'est mon
malheur! Il ne se passera pas une semaine que j'y serai dj
retourn. Et pour quoi faire? Je ne saurais le dire, mais j'y
retournerai et je m'empoignerai encore avec ce Foma! C'est mon
malheur, petit pre. C'est pour la punition de mes pchs que Dieu
m'a envoy ce Foma. J'ai un coeur de femme; aucune constance! Je
suis un lche de premier ordre.

Nous nous quittmes amicalement. Il m'invita mme  dner.

-- Viens me voir, petit pre, viens dner avec moi; mon eau-de-vie
vient  pied de Kiev et mon cuisinier de Paris. Il vous sert des
plats, des pts dont on se lche les doigts, en le saluant
jusqu' terre, la canaille! Un gaillard qui a de l'instruction,
quoi! Il y a longtemps que je ne lui ai fait donner les verges et
il commence  faire des siennes... mais maintenant que vous m'y
avez fait penser!... Viens! Je t'aurais invit aujourd'hui mme,
mais je suis rompu; c'est  peine si je puis me tenir sur mes
jambes. Je suis un homme malade et mou. Peut-tre ne le croyez-
vous pas?... Eh bien, adieu, petit pre. Il est temps que je me
mette en route, et, d'ailleurs, voici que notre tarantass est
aussi rpar. Dites  Foma qu'il ne paraisse jamais devant moi
s'il ne veut pas que cette rencontre soit si touchante qu'il...

Mais les derniers mots ne parvinrent pas jusqu' moi; enleve par
ses quatre vigoureux chevaux, la voiture avait disparu dans un
tourbillon de poussire. Je fis avancer la mienne et nous
traversmes rapidement la petite ville.

Il exagre sans doute, pensais-je, il est trop mcontent pour
pouvoir tre impartial. Cependant tout ce qu'il m'a dit de mon
oncle me semble trs significatif. En voil dj un qui le dit
amoureux de cette demoiselle... Hum! Vais-je me marier, oui ou
non? et je tombai dans une profonde mditation.



III
MON ONCLE

J'avoue que je n'tais pas tranquille. Mes rves romantiques
m'apparurent assez sots ds mon arrive  Stpantchikovo. Il tait
prs de cinq heures de l'aprs-midi. La route longeait le parc de
mon oncle. Aprs de longues annes d'absence, je retrouvais le
grand jardin o s'tait si vite coule une partie de mon heureuse
enfance et que j'avais tant de fois revu en songe dans les
dortoirs des lyces. Je sautai de ma voiture et marchai droit  la
maison. Mon plus grand dsir tait d'arriver  l'improviste, de me
renseigner, de questionner, et avant tout de causer avec mon
oncle.

Je traversai l'alle plante de tilleuls sculaires et gravis la
terrasse o une porte vitre donnait accs de plain-pied dans la
maison. Elle tait entoure de plates-bandes, de corbeilles de
fleurs et de plantes rares. J'y rencontrai le vieux Gavrilo,
autrefois mon serviteur et maintenant valet de chambre honoraire
de mon oncle. Il avait chauss des lunettes et tenait un cahier
qu'il lisait avec la plus grande attention.

Comme nous nous tions vus deux ans auparavant lors de son voyage
 Ptersbourg, il me reconnut aussitt et s'lana vers moi les
yeux pleins de larmes joyeuses. Il voulut me baiser la main et en
laissa choir ses lunettes. Son attachement m'mut profondment.
Mais, me souvenant de ce que m'avait dit M. Bakhtchiev, je ne pus
m'empcher de remarquer le cahier qu'il avait dans les mains.

-- On t'apprend donc aussi le franais? demandais-je au vieillard.

-- Oui, mon petit pre, comme  un serin, sans considration pour
mon ge! -- rpondit-il tristement.

-- C'est Foma lui-mme qui te l'apprend?

-- Lui-mme, petit pre. Il doit tre bien intelligent.

-- Il vous l'enseigne par conversation?

-- Non, avec ce cahier, petit pre.

-- Ce cahier-l? Ah! les mots franais sont crits en lettres
russes!... Il a trouv le joint! N'avez-vous pas honte, Gavrilo,
de vous laisser turlupiner par un pareil imbcile?

Et, en un clin d'oeil, j'eus oubli toutes ces flatteuses
hypothses sur le compte de Foma Fomitch qui m'avaient valu
l'algarade de M. Bakhtchiev.

-- Ce ne peut tre un imbcile, puisqu'il commande  nos matres.

-- Hum! tu as peut-tre raison, Gavrilo, marmottai-je, arrt par
cet argument. Conduis-moi donc vers mon oncle.

-- Mon cher, c'est que je ne tiens pas  me faire voir. Je
commence  craindre jusqu'au matre lui-mme. C'est ici que je
ronge mon chagrin et, quand je le vois venir, je vais me cacher
derrire ces massifs.

-- Mais de quoi as-tu peur?

-- Tantt, je ne savais pas ma leon et Foma Fomitch voulut me
faire mettre  genoux. Je n'ai pas obi! Je suis trop vieux pour
servir d'amusette. Monsieur s'est fch de ma dsobissance.
C'est pour ton bien, me disait-il, il veut t'instruire et te
faire acqurir une prononciation parfaite. Alors, je reste ici
pour bien apprendre mon vocabulaire, car Foma Fomitch va me faire
passer un examen ce soir.

Il y avait l quelque chose de louche. Cette histoire de franais
devait cacher un mystre que le vieillard ne pouvait m'expliquer.

-- Une seule question, Gavrilo: comment est-il de sa personne?
Est-il bien pris? De belle prestance?

-- Foma Fomitch? Mais non, petit pre! C'est un petit malingre,
chtif!

-- Hum! Attends, Gavrilo. Tout cela peut s'arranger encore et je
te promets que a s'arrangera. Mais o est donc mon oncle?

-- Il donne audience aux paysans derrire les curies. Les anciens
de Kapitonovka sont venus lui prsenter une supplique  la
nouvelle qu'il les donnait  Foma Fomitch. Ils viennent le prier
de n'en rien faire.

-- Pourquoi a se passe-t-il derrire les curies?

-- Parce que Monsieur a peur!...

Et en effet, je trouvai mon oncle  l'endroit indiqu. Il tait
debout devant les paysans qui le saluaient et lui disaient quelque
chose  quoi il rpondait avec animation. M'approchant, je
l'appelai; il se retourna et nous nous jetmes dans les bras l'un
de l'autre.

Sa joie de me voir touchait au ravissement. Il m'embrassait, me
pressait les mains, comme s'il eut revu son propre fils sauv d'un
danger mortel; comme si je l'eusse sauv, lui aussi, par mon
arrive; comme si j'eusse apport avec moi la solution de toutes
les difficults o il se dbattait, et du bonheur, et de la joie
pour toute sa vie, ainsi que pour celle de ceux qu'il aimait, car
il n'eut jamais consenti  tre heureux tout seul. Mais, aprs les
premires effusions, il s'embrouilla et ne sut plus que dire. Il
m'accablait de questions et voulait me conduire sans retard prs
des siens.

Nous avions dj fait quelques pas quand il revint en arrire pour
me prsenter tout d'abord aux paysans de Kapitonovka. Soudain,
sans motif apparent, il se mit  me parler d'un certain Korovkine
rencontr en route trois jours plus tt et dont il attendait la
visite avec impatience. Puis il abandonna Korovkine pour sauter 
un tout autre sujet. Je le regardais avec bonheur. En rponse 
ses questions, je lui dis que je ne me proposais pas d'entrer dans
l'administration, mais voulais poursuivre ma carrire
scientifique.

Aussitt, mon oncle crut devoir froncer les sourcils et se
composer une physionomie trs grave. Quand il sut que, dans les
derniers temps, j'avais tudi la minralogie, il releva la tte
et jeta autour de lui un regard d'orgueil comme s'il eut dcouvert
cette science  lui tout seul et en eut crit un trait. J'ai dj
dit que ce mot de science le plongeait dans une adoration d'autant
plus dsintresse que, pour son compte, il ne savait absolument
rien.

-- Ah! me dit-il un jour, il est de par le monde des gens qui
savent tout! et ses yeux brillaient d'admiration. -- On est l; on
les coute, tout en sachant qu'on ne sait rien, tout en ne
comprenant rien  ce qu'ils disent et l'on s'en rjouit dans son
coeur. Pourquoi? Parce que c'est la raison, l'utilit, le bonheur
de tous. Cela, je le comprends. Dj, je voyage en chemin de fer,
moi; mais peut-tre mon Ilucha volera-t-il dans les airs... Et
enfin, le commerce, l'industrie... ces sources, pour ainsi dire...
j'entends que tout cela est utile... C'est utile, n'est-ce pas?

Mais revenons  mon arrive.

-- Attends, mon ami, attends commena-t-il en se frottant les
mains et en htant le pas. Je vais te prsenter  un homme rare, 
un savant qui sera clbre dans ce sicle; c'est Foma lui-mme qui
me l'a expliqu... Tu vas faire sa connaissance.

-- C'est de Foma Fomitch que vous voulez parler, mon cher oncle?

-- Non, non, mon ami! C'est de Korovkine que je te parle. Foma
aussi est un homme remarquable... Mais c'est de Korovkine que je
parlais, fit mon oncle qui avait rougi aussitt que la
conversation tait venue sur Foma.

-- De quelles sciences s'occupe-t-il donc, mon oncle?

-- Des sciences en gnral. Je ne saurais te dire de quelles
sciences, mais il s'occupe des sciences! Il faut l'entendre parler
sur les chemins de fer! Et tu sais, ajouta-t-il plus bas en
clignant de l'oeil droit, il a des ides un peu avances. Je m'en
suis aperu  ce qu'il a dit du bonheur conjugal... Il est dommage
que je n'y aie pas compris grand'chose (je n'avais pas le temps);
sans a, je t'aurais tout racont avec force dtails. Avec cela le
meilleur fils du monde. Je l'ai invit  venir me voir et je
l'attends d'un instant  l'autre.

Cependant, les paysans me regardaient, bouches bes et les yeux
carquills, comme un phnomne.

-- coutez, mon oncle, interrompis-je, il me semble que je trouble
un peu ces paysans. Ils sont venus sans doute pour affaires. Que
demandent-ils? J'avoue que je me doute de quelque chose et que je
serais trs heureux de les entendre.

Mon oncle devint aussitt trs affair.

-- Ah! oui, j'avais compltement oubli... Mais nous n'avons rien
 faire ensemble. Ils se sont mis en tte (et je voudrais bien
savoir qui a le premier lanc cette ide), ils se sont mis en tte
que je les donne avec toute la Kapitonovka... (tu t'en souviens de
la Kapitonovka? Nous allions nous y promener le soir avec la
dfunte Katia)... que je donne toute la Kapitonovka et soixante-
dix mes  Foma Fomitch. Nous voulons rester avec toi, voil
tout! me disent-ils.

-- Ainsi, ce n'est donc pas vrai, mon oncle? Vous n'allez pas la
lui donner? m'criai-je avec joie.

-- Jamais de la vie! Je n'en ai jamais eu l'ide! Qui t'en a donc
parl? Il sont partis sur un mot qui m'a chapp une fois par
hasard. Qu'ont-il donc  tant dtester Foma? Attends, Serge, je te
le prsenterai, ajouta-t-il en me regardant timidement, comme s'il
eut dj pressenti en moi un ennemi de Foma. Quel homme!...

-- Nous n'en voulons pas; nous ne voulons personne que toi:
gmirent en coeur les paysans. Vous tes notre pre et nous sommes
vos enfants!

-- coutez, mon oncle, rpondis-je, je n'ai pas encore vu Foma,
mais... voyez-vous... certains bruits me sont parvenus... Du
reste, j'ai l-dessus mes ides personnelles. J'ai rencontr
aujourd'hui M. Bakhtchiev... En tout cas, renvoyez vos paysans et
nous causerons ensuite seul  seul, sans tmoins. J'avoue que je
ne suis venu que pour cela...

-- Prcisment! prcisment! fit mon oncle, saisissant l'occasion,
prcisment! Laissons partir les paysans et nous causerons
amicalement, raisonnablement, en camarades. Eh bien, continua-t-il
en se tournant vers les paysans, vous pouvez vous en aller, mes
amis, et  l'avenir, venez toujours  moi quand il sera
ncessaire; venez droit  moi, et  n'importe quelle heure.

-- Notre petit pre! vous tes notre pre et nous sommes vos
enfants. Ne nous donne pas  Foma Fomitch! ce sont des malheureux
qui t'en supplient! crirent encore une fois les paysans.

-- Quels imbciles! Mais je ne vous donnerai pas, vous dis-je!

-- Il nous ferait mourir avec ses livres! On dit que ceux d'ici
sont absolument sur les dents.

-- Est-ce qu'il vous enseigne aussi le franais? m'criai-je avec
terreur.

-- Non, pas encore, grce  Dieu! rpondit un des paysans, beau
parleur, sans doute, un homme chauve et roux avec un longue
barbiche qui se trmoussait tout le temps qu'il parlait. Non,
Monsieur, grce  Dieu!

-- Que vous enseigne-t-il donc?

-- Des btises,  notre sens.

-- Comment, des btises?

-- Srioja! Tu te trompes; c'est une calomnie! s'cria mon oncle
tout rouge et confus. Ce sont des imbciles qui ne comprennent pas
ce qu'il leur dit!... Et toi, qu'as-tu  crier de la sorte? --
continua-t-il en s'adressant d'un ton de reproche au paysan qui
avait port la parole. -- On te veut du bien et, sans rien
comprendre, tu t'gosilles!

-- Pardon, mon oncle, et la langue franaise?

-- Mais c'est pour la prononciation; rien que pour la
prononciation! -- et sa voix tait suppliante. Il me l'a dit lui-
mme, que c'tait pour la prononciation... Et puis, il y a autre
chose... Tu n'es pas au courant; par consquent, tu ne peux juger!
Il faut se renseigner avant d'accuser, mon cher... Il est facile
d'accuser!

-- Mais vous, que faites-vous donc? dis-je aux paysans. Vous
n'avez qu' lui dire tout simplement:Vous voulez des choses
impossibles, voici comment il faut faire! Vous avez une langue,
il me semble!

-- Montre-moi la souris qui pendra une clochette au cou du chat!
Il nous dit toujours: Sale paysan, je veux t'apprendre l'ordre et
la propret. Pourquoi ta chemise est-elle sale? Mais parce
qu'elle est trempe de sueur! Nous ne pouvons pourtant changer de
chemise tous les jours. La propret ne nous fera pas plus
ressusciter que la malpropret ne nous fera mourir.

Un autre paysan intervint. Maigre, de haute taille, avec des
vtements rapics et des sandales de bouleau tout uses, c'tait
un de ces ternels mcontents qui ont toujours un mot venimeux en
rserve. Jusque-l, il tait rest cach derrire le dos de ses
camarades, coutant dans un morne silence et grimaant un sourire
amer.

-- L'autre jour, dit-il, Foma Fomitch vint sur la place et
demanda: Savez-vous combien de verstes il y a d'ici au soleil?
Qui le sait? C'est de la science pour les seigneurs et non pas
pour nous! Non, vous ne connaissez pas votre intrt, imbciles!
vous ne savez rien, tandis que moi, qui suis un astronome, j'ai
tudi toutes les plantes cres par Dieu!

-- Et t'a-t-il dit combien de verstes il y a de la terre au
soleil? fit mon oncle, s'animant tout  coup en me clignant
gaiement de l'oeil, comme pour me dire: Tu vas voir quelque
chose!

-- Il a dit qu'il y en avait beaucoup, rpondit sans empressement
le paysan qui ne s'attendait pas  cette attaque.

-- Mais combien?

-- Il a dit qu'il y avait quelque cent ou mille verstes... qu'il y
en avait beaucoup.

-- Rappelle-toi! Et tu te figurais qu'il n'y avait qu'une verste,
que le soleil tait tout prs de nous? Non, frrot, la terre,
vois-tu, c'est comme un ballon, tu comprends? continua mon oncle
en traant dans l'espace un geste circulaire.

Le paysan sourit amrement.

-- Oui, comme un ballon! Elle se tient en l'air d'elle-mme et
elle tourne autour du soleil qui reste en place tandis que tu
crois qu'il marche. Comprends-tu le systme? Tout cela a t
dcouvert par le capitaine Cook, un marin... (Le diable sait qui
l'a dcouvert! me chuchota mon oncle, quant  moi, je n'en sais
rien)... Et toi, sais-tu sa distance qu'il y a entre la terre et
le soleil?

-- Je le sais, mon oncle, rpondis-je, rempli d'tonnement par
cette scne bizarre. Mais voici ce que je pense: certes,
l'ignorance est une sorte de malpropret... mais tout de mme...
apprendre l'astronomie aux paysans!...

--Trs juste! c'est de la malpropret! fit mon oncle ravi, et
sautant sur mon expression qu'il trouvait trs heureuse. Grande
ide! Oui, c'est de la malpropret! Je l'ai toujours dit... C'est-
-dire que je ne l'ai jamais dit, mais que je l'ai toujours pens.
Vous entendez? -- cria-t-il aux paysans -- l'ignorance, c'est la
mme chose que la malpropret. C'est pourquoi Foma voulait vous
instruire, pour votre bien. Mais c'est bon, mes amis, allez
maintenant et que Dieu soit avec vous. Je suis trs content, trs
content. Soyez tranquilles; je ne vous abandonnerai pas.

-- Dfends-nous, notre pre!

-- Ne fais pas de nous des malheureux, petit pre!

Et les paysans se jetrent  ses pieds.

-- Voyons! pas de btises! Prosternez-vous devant Dieu et devant
le tsar, mais pas devant moi. ... Allez; soyez sages, et le
reste...

Les paysans partis, il me dit:

-- Tu sais, le paysan aime les bonnes paroles, mais il ne dteste
pas non plus un cadeau. Je leur donnerai quelque chose, hein?
Qu'en penses-tu? En l'honneur de ton arrive. Voyons, faut-il leur
faire un cadeau?

-- Je vois, mon oncle, que vous tes leur bienfaiteur.

-- Ce n'est rien; il n'y a pas moyen de faire autrement. Il y a
longtemps que je voulais leur donner quelque chose, ajouta-t-il, -
- comme pour s'excuser. -- Cela te semble drle de me voir
instruire les paysans? C'est que je suis si heureux de te voir,
mon cher Srioja! Je voulais tout simplement leur apprendre la
distance qu'il y a de la terre au soleil et les voir rester l,
bouche be; j'adore les voir bouche be; a me met le coeur en
joie... Seulement, mon ami, ne dis pas au salon que j'ai parl aux
paysans. Je les ai reus derrire les curies pour ne pas tre vu.
Ce n'tait pas commode; l'affaire est dlicate et eux-mmes sont
venus en cachette. Si j'ai ainsi agi, c'est plutt pour eux...

-- Eh bien, mon cher oncle, me voici arriv! interrompis-je,
press d'en venir au point important. Je vous avoue que votre
lettre m'a caus une telle surprise que...

-- Mon ami, pas un mot de cela! fit mon oncle effray et baissant
la voix. Tout s'expliquera aprs! aprs! Je suis peut-tre trs
coupable envers toi...

-- Coupable envers moi, mon oncle?

-- Plus tard, mon ami, plus tard! Tout s'expliquera. Mais quel bon
garon tu fais! Comme je t'attendais, mon chri! Je voulais te
confier... tu est un savant... je n'ai que toi... toi et
Korovkine. Il faut que tu saches qu'ici, tout le monde est contre
toi. Alors, sois prudent; tiens-toi sur tes gardes!

-- Contre moi? demandai-je en regardant mon oncle avec surprise,
ne pouvant comprendre comment j'avais pu m'aliner des inconnus.
Contre moi!

-- Contre toi, mon petit. Qu'y faire? Foma Fomitch est un peu
prvenu contre toi... et ma mre aussi. D'une faon gnrale, sois
prudent, respectueux; ne les contredis pas; surtout, sois
respectueux...

-- Respectueux envers Foma Fomitch, mon oncle?

-- Qu'y faire, mon ami? Je ne le dfends pas. Il a sans doute des
dfauts et en ce moment... Ah! mon Srioja, comme tout cela
m'inquite. Comme tout pourrait s'arranger et comme nous pourrions
tous tre heureux!... Mais qui n'a ses dfauts? Nous ne sommes pas
non plus des perfections.

-- De grce, mon oncle, rendez-vous compte de ce qu'il fait.

-- Bah! ce ne sont que des chicanes! Ce que je peux te dire, c'est
qu'il m'en veut en ce moment, et sais-tu pourquoi?... Du reste
c'est peut-tre de ma faute. Je te raconterai a plus tard.

-- Vous savez, mon oncle, j'ai l-dessus mes ides personnelles --
j'avais hte de les lui communiquer --: cet homme qui servit de
bouffon, s'est trouv pein, humili, bless dans son idal; de l
son caractre aigri, mchant; il veut se venger sur toute
l'humanit. Mais, si on le rconciliait avec ses semblables, si on
le rendait  lui-mme...

-- Prcisment! prcisment! cria mon oncle avec enthousiasme,
c'est prcisment cela! Tu as une noble pense! Il serait honteux,
indigne de nous de l'accuser! C'est trs juste! Ah! mon ami, tu me
comprends! Tu m'apportes la joie. Pourvu que tout s'arrange, l-
bas, dans la salle! Tu sais, j'ai peur d'y faire mon entre. Te
voil arriv; je vais tre bien arrang!

-- Mon cher oncle, s'il en est ainsi... fis-je, trs confus de son
aveu.

-- Non! non! non! Pour rien au monde! s'cria-t-il en me prenant
les mains. Tu es mon hte et tu resteras!

Mon tonnement allait toujours grandissant.

-- Mon oncle, insistai-je, dites-moi pourquoi vous m'avez fait
venir. Que voulez-vous de moi et en quoi pouvez-vous tre coupable
 mon gard?

-- Ne me demande pas cela, mon ami! Aprs! Aprs! Tout
s'expliquera aprs. Je suis peut-tre trs coupable, mais je
voulais agir en honnte homme et... et... tu l'pouseras! Tu
l'pouseras, si tu as l'me quelque peu noble! -- ajouta-t-il en
rougissant sous l'influence d'une violente motion et en me
serrant les mains. -- Mais assez l-dessus! Pas un mot de plus! Tu
en sauras bientt trop par toi-mme. Il ne dpend que de toi... Le
principal est que tu russisses  produire une bonne impression
l-bas,  plaire!

-- Voyons, mon oncle, qui avez-vous l-bas? Je vous avoue que j'ai
si peu frquent le monde que...

-- Que tu as un peu peur? acheva-t-il en souriant. Ne crains rien;
il n'y a l que la famille. Et surtout, du courage! n'aie pas
peur, car, sans cela, je tremblerais pour toi. Tu veux savoir qui
est chez nous?... D'abord, ma mre. Te la rappelles-tu? Une bonne
vieille, sans prtention, on peut le dire. Elle est un peu vieux
jeu, mais a vaut mieux. Par moments, elle a ses petites
fantaisies, et vous en veut pour telle ou telle chose. Elle est
fche contre moi pour l'instant, mais c'est de ma faute; je le
sais. C'est une grande dame, une gnrale... Son mari tait un
homme charmant, un gnral, trs instruit. Il ne lui a rien
laiss, mais il tait cribl de blessures; en un mot, il avait su
se faire apprcier. Ensuite, nous avons Mlle Prplitzina. Celle-
ci... je ne sais pas... depuis ces derniers temps, elle est un
peu... comme a!... Mais il ne faut pas mal juger les gens... Que
Dieu soit avec elle! Elle est fille d'un lieutenant-colonel; c'est
la confidente, l'amie de maman. Ensuite, ma soeur, Prascovia
Ilinitchna. Il n'y a pas grand'chose  en dire sinon qu'elle est
simple, bonne, et qu'elle a un coeur d'or. Regarde surtout au
coeur! Elle est vieille fille; il me semble bien que ce bon
Bakhtchiev lui fait la cour et a des vues sur elle, mais motus!
c'est un secret! Qu'y a-t-il encore? Je ne te parle pas de mes
enfants: tu les verras. C'est demain la fte d'Ilucha... Ah!
j'allais oublier: depuis un mois, nous avons Ivan Ivanovitch
Mizintchikov, ton petit cousin. Il n'y a pas longtemps qu'il a
quitt les hussards; il est encore jeune. Un noble coeur!
Seulement, il est tellement ruin, que je me demande comment il a
pu s'y prendre! Il est vrai qu'il n'avait presque rien, mais il
s'est ruin tout de mme et il a fait des dettes. Il est arriv
chez nous comme a, de lui-mme, et il y est rest. Je ne l'avais
pas connu jusque l. C'est un garon trs gentil, bon, timide,
respectueux. Je ne me rappelle plus le son de sa voix, il garde
toujours le silence. Foma l'a surnomm le taciturne inconnu,
mais il ne se fche pas et Foma est enchant; il dit qu'Ivan
Ivanovitch n'est pas intelligent. En tout cas, celui-ci ne le
contredit en rien et il est toujours de son avis. C'est un
timide... Que Dieu soit avec lui! Nous avons aussi des visiteurs
de la ville: Pavel Smionovitch Obnoskine et sa mre, un jeune
homme de grand esprit, aux ides fermes, mries (je m'exprime
assez mal), avec cela d'une grande austrit. Enfin, tu verras
aussi Tatiana Ivanovna, une parente loigne que tu ne connais
pas. Cette demoiselle, il faut l'avouer, n'est plus jeune, mais
elle est assez riche pour acheter deux Stpantchikovo. Il n'y a
pas longtemps qu'elle a hrit: jusque l, elle avait vcu dans la
misre. Surveille-toi avec elle, Srioja; elle est si dlicate!...
Elle a quelque chose de fantasque dans le caractre. Tu es
gnreux; tu comprendras. Elle a eu tant de malheurs! Il faut
redoubler de prcautions  l'gard d'une personne qui n'a pas t
heureuse. Ne te forge pas d'ide sur son compte. Bien sr qu'elle
a ses faiblesses; elle parle sans rflchir; elle se trompe sur la
valeur des mots, mais ne crois pas qu'elle mente!... tout a vient
du coeur, de son coeur bon et franc. Et si, parfois, il lui arrive
de mentir, c'est uniquement par un excs de grandeur d'me;
comprends-tu?

Mon oncle me parut trs embarrass. Je lui dis:

coutez, mon oncle, je vous aime tant que vous me pardonnerez ma
question: tes-vous ou non sur le point de vous marier?

Qui t'a parl de cela? fit-il en rougissant comme un enfant. Eh
bien, je vais tout te dire. Tout d'abord, je ne me marie pas. Tout
le monde ici, ma mre beaucoup, ma soeur un peu et surtout Foma
Fomitch, que ma mre adore (et elle a bien raison; il lui a rendu
tant de services!) tout le monde voudrait me voir pouser Tatiana
Ivanovna, par intrt, pour le bien de toute la famille. Je
comprends qu'on ne vise l-dedans que mon bien; cependant, je ne
me marierai pas; je me le suis jur, mais je n'ai dit ni oui ni
non. Je suis toujours comme a. Alors, ils ont dcid que je
consens et dsirent que je profite de cette fte de demain pour
faire ma dclaration... a va faire un tas d'histoires qui me
plongent  l'avance dans une perplexit effroyable, d'autant plus
que Foma est fch contre moi sans que je sache pourquoi. Ma mre
aussi! J'avoue que je n'attendais que toi et Korovkine... pour
m'pancher... si je puis dire...

 quoi peut vous servir ce Korovkine?

Il m'aidera, mon ami, il m'aidera; c'est un homme  a, un homme
de science! J'ai une entire confiance en lui; c'est un
conqurant! Je comptais aussi sur toi; je me disais que tu
parviendrais  les persuader. Pense seulement que, si je suis trs
coupable, je ne suis pas un pcheur endurci. Si l'on voulait me
pardonner pour une fois, comme nous pourrions vivre heureux!...
Elle a joliment grandi, ma Sachourka; elle serait dj bonne 
marier. Ilucha aussi a grandi. C'est demain sa fte... Mais j'ai
peur pour Sachourka, voil!

-- Mon cher oncle, dites-moi o on a port ma malle. Je vais
changer de vtements et je vous rejoins tout de suite aprs.

-- En haut, mon ami, en haut. J'avais donn l'ordre qu'on te ment
tout droit  ta chambre ds ton arrive, afin que personne ne te
vt. C'est a; change de costume; c'est parfait! Pendant ce temps,
je vais les prparer. Que Dieu soit avec toi!... Que veux-tu, mon
cher, il faut ruser; on devient un Talleyrand sans le vouloir,
mais qu'importe! Ils sont en ce moment  prendre le th; chez
nous, a dure une bonne heure. Foma Fomitch aime  le prendre
aussitt son rveil; il parat que c'est meilleur ainsi... Allons,
j'y vais et toi, tche de me rejoindre au plus vite; ne me laisse
pas trop longtemps seul; je serais si gn! Ah! attends, j'ai
encore quelque chose  te demander: l-bas, ne me crie pas dessus
comme tu l'as fait ici, hein? Si tu as quelque observation  me
faire, patiente jusqu' ce que nous soyons seuls; mais, d'ici l,
garde ta langue, car j'ai fait de si beaux tours qu'ils sont tous
furieux contre moi...

-- Mon oncle, de tout ce que vous venez de me dire, je conclus...

-- Que je n'ai pas de caractre? Va jusqu'au bout! interrompit-il.
Qu'y faire? Je le sais bien! Alors, tu viens? et le plus vite
possible, je t'en prie!

Mont chez moi, je me htai d'ouvrir ma malle pour me conformer 
la pressante recommandation de mon oncle et, tout en m'habillant,
je dus constater que je n'avais encore rien appris de ce que je
voulais savoir, aprs une conversation d'une heure. Une seule
chose me sembla claire, c'est qu'il dsirait toujours me marier et
que, par consquent, tous les bruits tendant  ce qu'il ft
amoureux de cette personne taient faux. Je me souviens que
j'tais dans une extrme inquitude. Cette pense me vint que, par
ma venue, par mon silence aprs les paroles de mon oncle, j'avais
consenti, je m'tais engag tacitement pour toujours. Ce n'est
pas long, pensai-je, de donner une parole qui vous lie pour la
vie! Et je n'ai pas seulement vu ma fiance!

Et puis, d'o venait cette animosit gnrale  mon gard?
Pourquoi mon arrive leur apparaissait-elle comme une provocation,
selon mon oncle? Quelles taient ces craintes, ces inquitudes?
Que signifiait ce mystre? Tout cela me sembla toucher  la folie
et mes rves hroques et romanesques s'envolrent  tire-d'aile
au premier choc avec la ralit. Ce n'est qu' ce moment que
m'apparut toute l'absurdit de la proposition de mon oncle. En
pareille occurrence, une ide de ce calibre ne pouvait venir 
l'esprit de personne autre que lui. Je compris aussi que le fait
d'tre accouru  bride abattue et tout ravi ds le premier mot
ressemblait beaucoup  celui d'un sot. Absorb dans ces penses
troublantes, je m'habillais  la hte et ne n'avais pas remarqu
le domestique qui me servait. Soudain, il prit la parole avec une
politesse extrme et doucereuse:

-- Quelle cravate Monsieur mettra-t-il, la cravate Adlade ou la
quadrille?

Je le regardai et il me parut digne d'examen. C'tait un homme
jeune encore et fort bien habill pour un valet; on eut dit un
petit matre de la ville. Il portait un habit brun, un pantalon
blanc, un gilet paille, des chaussures vernies et une cravate
rose, le tout composant videmment une harmonie voulue et destine
 attirer l'attention sur le got dlicat du jeune lgant. Il
avait le teint ple jusqu' la verdeur, le nez fort grand et
extrmement blanc, on eut dit en porcelaine. Le sourire de ses
lvres fines exprimait une tristesse distingue. Ses grands yeux
saillants et qui semblaient de verre avaient un air
incommensurablement bte en mme temps que plein d'affterie. Ses
oreilles minces taient bourres de coton, par dlicatesse aussi,
sans doute, et ses longs cheveux d'un blond fadasse luisaient de
pommade. Il avait les mains blanches, propres et comme laves 
l'eau de roses et ses doigts se terminaient par des ongles longs
et soigns. Il grasseyait  la mode, faisait des mouvements de
tte, soupirait, minaudait et fleurait la parfumerie. De petite
taille, chtif, il marchait en pliant les genoux d'une faon
particulire qu'il devait estimer le dernier mot de la grce. En
un mot, il tait tout imprgn d'exquisit, de coquetterie et d'un
sentiment de dignit extraordinaire. Cette dernire circonstance
me dplut au premier coup d'oeil, je ne sais pourquoi.

-- Alors, cette cravate est de nuance Adlade? lui demandai-je en
le regardant avec svrit.

-- De nuance Adlade, me rpondit-il.

-- Il n'existe pas de nuance Agrafna?

-- Non, c'est impossible.

-- Et pourquoi?

-- Parce que ce nom d'Agrafna est indcent.

-- Comment indcent?

-- Mais certainement, Adlade est un nom tranger et plein de
noblesse, tandis que n'importe quelle villageoise peut s'appeler
Agrafna.

-- Mais tu es fou!

-- Que non. J'ai toute ma tte. Il vous est loisible de
m'injurier. Je vous ferai seulement observer que ma conversation a
normment plu  nombre de gnraux et mme  quelques comtes de
la capitale.

-- Comment t'appelles-tu?

-- Vidopliassov.

-- Ah! c'est toi Vidopliassov?

-- Oui.

-- Attends un peu. Je ferai aussi ta connaissance.

Et, en descendant l'escalier, je ne pus m'empcher de penser que
cette maison tait une sorte de Bedlam.



IV
LE TH

La salle o l'on prenait le th donnait sur la terrasse o j'avais
rencontr Gavrilo. Les tranges prdictions de mon oncle sur
l'accueil qui m'tait rserv ne laissaient pas de m'inquiter
beaucoup. La jeunesse est parfois excessivement fire et le jeune
amour-propre toujours susceptible. Aussi me sentis-je assez mal 
mon aise en pntrant dans la salle  l'aspect de la nombreuse
assistance runie autour de la table. Ce fut cause que je me pris
le pied dans le tapis, et fut contraint de bondir au beau milieu
de la pice pour retrouver mon quilibre.

Aussi confus que si j'eusse compromis du coup et ma carrire, et
mon honneur, et ma rputation, je restai fig sur place, plus
rouge qu'une crevisse et promenant sur la compagnie un regard
stupide. Si je signale cet incident insignifiant, c'est qu'il et
une extrme influence sur mon humeur au cours de presque toute
cette journe et, par suite, sur mes relations subsquentes avec
quelques-uns des personnages de ce rcit. Je voulus saluer, mais
ne pas en venir  bout: je rougissais encore davantage, me
prcipitai vers mon oncle, m'emparai de ses mains et m'criai d'un
voix haletante:

-- Bonjour, mon oncle!

Mon intention tait de dire quelque chose de trs fin, mais je ne
trouvai que: Bonjour, mon oncle!

-- Bonjour, bonjour, mon cher ami, rpondit l'oncle qui souffrait
pour moi. Nous nous sommes dj vus. Mais, ajouta-t-il  voix
basse, sois donc plus brave; je t'en supplie! Cela arrive  tout
le monde. Parfois, on ne sait quelle figure faire!... Permettez-
moi, ma mre, de vous prsenter notre jeune homme que vous aimerez
certainement. Mon neveu Serge Alexandrovitch, -- dit-il en
s'adressant  toute la compagnie.

Mais, avant d'aller plus loin, je demande au lecteur la permission
de lui prsenter les personnages qui m'entouraient. C'est
indispensable pour l'intelligence de cette histoire.

Il y avait l plusieurs dames et seulement deux hommes, outre mon
oncle et moi. Foma Fomitch que je dsirais tant voir et qui, je le
pressentais dj, tait le matre absolu de la maison, Foma
Fomitch brillait par son absence comme s'il et emport le jour
avec lui. Tout le monde tait morne et proccup. Cela sautait aux
yeux et, si confus et ennuy que je fusse alors moi-mme, je ne
pouvais pas ne pas voir que mon oncle tait presque aussi ennuy
que moi, malgr ses efforts pour cacher son souci sous une gaiet
de commande. Quelque chose lui pesait sur le coeur.

L'un des messieurs qui se trouvaient l, un jeune homme d'environ
vingt-cinq ans, n'tait autre que cet Obnoskine dont mon oncle
avait tant lou l'intelligence et la moralit. Il me dplut
souverainement. Tout en lui dcelait le mauvais ton. Son costume
tait us comme son visage o une moustache fine et dcolore et
une barbiche hirsute prtendaient visiblement  proclamer
l'indpendance intellectuelle de leur propritaire, et peut-tre
mme la libre pense. Il clignait des yeux sans cesse, souriait
avec une feinte malice et, se prlassant sur sa chaise, il
braquait son lorgnon sur moi  tout instant pour le laisser
craintivement retomber ds que mon regard se tournait vers lui.
Autre monsieur: mon cousin Mizintchikov, g de vingt-huit ans,
taient en effet un silencieux. Il ne dit pas un mot de tout le
th et restait grave quand tout le monde riait. Mais il ne me
parut pas avoir l'air timide annonc par mon oncle. Au contraire,
le regard de ses yeux bruns exprimait la rsolution et la fermet
de caractre. C'tait un assez beau garon au teint fonc, aux
yeux noirs et trs correctement vtu (au compte de mon oncle,
comme je l'ai su plus tard).

Parmi les dames, je fus tout d'abord frapp par la demoiselle
Prplitzina  cause de sa face livide et mchante. Assise prs
de la gnrale, mais lgrement en arrire, par dfrence, elle se
penchait  chaque instant pour chuchoter  l'oreille de sa
bienfaitrice. Deux ou trois personnes ges et compltement
prives du don de la parole, se tenaient prs de la fentre, les
yeux fixs sur la gnrale, dans l'attente respectueuse d'un peu
de th. Je remarquai aussi une grosse dame d'une cinquantaine
d'annes, fagote, farde et dont les dents avaient cd la place
 quelques chicots noircis, ce qui ne l'empchait pas de minauder
et de faire de l'oeil.

Une quantit de chanes brinquebalaient aprs elle et elle ne
cessait de me lorgner  l'exemple de M. Obnoskine dont elle tait
la mre. Ma tante, la douce Prascovia Ilinichna, s'occupait 
verser le th. Il tait vident qu'aprs une aussi longue
sparation, elle brlait du dsir de m'embrasser, mais elle
n'osait le faire. Tout semblait dfendu en cette maison. Prs
d'elle tait assise une fort jolie fillette d'une quinzaine
d'annes, dont les yeux noirs me regardaient avec une curiosit
enfantine: c'tait ma cousine Sachenka.

Mais la plus remarquable de toutes ces dames tait sans conteste
une personne bizarre, vtue trs luxueusement et en toute jeune
fille, bien qu'elle et dj environ trente-cinq ans. Son visage
tait maigre, ple et dessch, mais nanmoins fort anim. Ses
joues dcolores s'empourpraient  la moindre motion, au moindre
mouvement, et elle ne cessait de s'agiter sur sa chaise, comme
s'il lui et t impossible de rester tranquille une seule minute.
Elle m'examinait curieusement, avidement, se penchait pour
chuchoter quelque chose  Sachenka ou  une autre voisine, aprs
quoi elle clatait de rire avec un puril sans gne.  mon grand
tonnement, ces excentricits ne semblaient surprendre personne,
on et dit que les convives taient d'accord pour n'en faire point
cas.

Je devinai en elle cette Tatiana Ivanovna, dont mon oncle disait
qu'elle avait quelque chose de fantasque, celle qu'on lui fianait
de force et pour qui toute la maison tait aux petits soins eu
gard  sa richesse. Ses yeux me plurent: des yeux bleus et trs
doux en dpit des rides qui les cernaient. Leur regard tait si
franc, si gai, si bon, qu'on se rjouissait de le rencontrer. Je
parlerai plus loin de Tatiana Ivanovna, qui est une des hrones
de mon rcit; sa biographie est fort intressante.

Quelque cinq minutes aprs mon entre dans la salle, on vit
accourir du jardin un charmant garonnet, mon cousin Ilucha, suivi
d'une jeune fille un peu ple et fatigue, mais trs jolie. Elle
jeta sur l'assemble un regard investigateur, mfiant, et mme
timide, puis, aprs m'avoir examin  mon tour, elle s'assit 
ct de Tatiana Ivanovna. Je me souviens que mon coeur battit:
j'avais compris que c'tait l cette fameuse institutrice.  son
entre, mon oncle me jeta un regard rapide et devint carlate,
mais, se baissant aussitt, il saisit Ilucha dans ses bras et vint
me le faire embrasser. Je remarquai aussi que Mme Obnoskine
examinait d'abord mon oncle, puis dirigeait son lorgnon sur
l'institutrice avec un air moqueur.

Mon oncle tait tout confus et ne sachant quelle contenance
prendre, il appela Sachenka pour me la prsenter, mais elle se
contenta de se lever et de me faire une grave rvrence. Ce geste
me charma parce qu'il lui seyait. Ma bonne tante n'y tint plus et,
cessant pour un instant de verser le th, elle accourut
m'embrasser. Mais nous n'avions pas chang deux mots que s'leva
la voix de la demoiselle Prplitzina remarquant que Prascovia
Ilinitchna avait d oublier sa mre (la gnrale) qui avait
demand du th, mais l'attendait encore. Ma tante me quitta
aussitt et s'empressa d'aller vaquer  ses devoirs.

La gnrale, reine de ce lieu et devant qui tout le monde filait
doux, tait une maigre et mchante vieille en deuil, mchante
surtout par la faute de l'ge qui lui avait ravi le peu qu'elle
et jamais possd de capacits mentales (plus jeune, elle se
contentait d'tre toque). Sa situation l'avait rendue plus bte
encore qu'avant et plus orgueilleuse. Lors de ses colres, la
maison devenait un enfer.

Ses colres affectaient deux modes distincts. Le premier tait
silencieux: la vieille ne desserrait pas les dents pendant des
journes entires, repoussant ou jetant mme  terre tout ce que
l'on posait devant elle. Le second tait loquace et procdait
comme suit. Ma grand'mre (elle tait ma grand'mre) tombait dans
une morne tristesse, voyait venir et sa propre ruine et la fin du
monde, pressentant un avenir de misre maill de tous les
malheurs imaginables. Alors elle se mettait  compter sur ses
doigts toutes les calamits qu'elle prophtisait et parvenait 
des rsultats grandioses. Il y avait longtemps qu'elle prvoyait
tout cela, mais elle tait bien force de se taire dans cette
maison. Ah! Si seulement on et consenti  lui tmoigner quelque
respect, si on l'et coute, etc, etc. Ces discours trouvaient
une vhmente approbation parmi l'essaim des dames de compagnie
men par la demoiselle Prplitzina et se voyaient pompeusement
revtus du sceau de Foma Fomitch.

Au moment o j'apparus devant elle, elle faisait une colre du
mode silencieux, assurment le plus terrible. Tout le monde la
considrait avec apprhension. Seule, Tatiana Ivanovna,  qui tout
tait permis, jouissait d'une excellente humeur. Mon oncle m'amena
prs de ma grand'mre avec une extrme solennit, mais, esquissant
une moue, elle repoussa sa tasse avec violence.

-- C'est ce voltigeur? marmotta-t-elle entre ses dents  l'adresse
de la Prplitzina.

Cette question absurde me dsempara d'une manire dfinitive. Je
ne comprenais pas pourquoi elle m'appelait voltigeur.
Prplitzina lui murmura quelques mots  l'oreille, mais la
vieille dame agita mchamment la main. Je restai coi, interrogeant
mon oncle du regard. Tous les assistants se regardrent, et
Obnoskine laissa mme voir ses dents, ce qui me fut trs
dsagrable.

-- Elle radote parfois, me chuchota mon oncle, tout dcontenanc
lui-mme. Mais ce n'est rien; c'est par bont de coeur. Estime
surtout le coeur!

-- Oui, le coeur! le coeur! cria subitement la voix de Tatiana
Ivanovna qui ne me quittait pas des yeux et ne tenait pas en
place. Le mot coeur tait sans doute parvenu jusqu' elle. Mais
elle ne finit pas sa phrase quoiqu'elle part vouloir dire quelque
chose. Soit honte, soit pour tout autre motif, elle se tut, rougit
formidablement, se pencha vers l'institutrice, lui dit tout bas
quelques mots et soudain, se couvrant la bouche d'un mouchoir,
elle se rejeta sur le dossier de sa chaise et se mit  rire comme
dans une crise d'hystrie.

Je regardais la compagnie avec ahurissement, mais,  mon grand
tonnement, personne ne bougea et il sembla qu'il ne se ft rien
pass. J'tais difi sur le compte de Tatiana Ivanovna. On me
servit enfin le th et je repris un peu de contenance. Je ne sais
trop pourquoi il me parut tout  coup qu'il tait de mon devoir
d'entamer la plus aimable conversation avec les dames.

-- Vous aviez bien raison, mon oncle, commenai-je, en
m'avertissant tantt du danger de se troubler. J'avoue
franchement... ( quoi bon le cacher?) -- poursuivis-je dans un
sourire obsquieux  l'adresse de Mme Obnoskine -- j'avoue que,
jusqu'aujourd'hui, j'ai, pour ainsi dire, ignor la socit de ces
dames. Et, aprs ma si malheureuse entre, il m'a bien sembl que
ma situation au milieu de la salle tait celle d'un maladroit,
n'est-ce pas? Avez-vous lu l'Empltre? -- ajoutai-je en rougissant
de plus en plus de mon aplomb et en regardant svrement
M. Obnoskine, lequel continuait  m'inspecter du haut en bas et
montrait toujours ses dents.

-- C'est cela! c'est cela mme! s'cria mon oncle avec un entrain
extraordinaire, se rjouissant sincrement de voir la conversation
engage et son neveu en train de se remettre. Ce n'est rien de
perdre contenance, mais moi, j'ai t jusqu' mentir lors de mon
dbut dans le monde. Le croirais-tu? Vraiment, Anfissa Ptrovna,
c'est assez amusant  entendre.  peine entr au rgiment,
j'arrive  Moscou et je me rends chez une dame avec une lettre de
recommandation. C'tait une dame excessivement fire. On
m'introduit. Le salon tait plein de monde, de gros personnages!
Je salue et je m'assois. Ds les premiers mots, cette dame me
demande: Avez-vous beaucoup de villages, mon petit pre? Je
n'avais mme pas une poule; que rpondre? J'tais dans une grande
confusion; tout le monde me regardait. Pourquoi n'ai-je pas dit:
Non, je n'ai rien. C'eut t plus noble, tant la vrit, mais
je rpondis: J'ai cent dix-sept mes. Quelle ide d'ajouter cet
appoint de dix-sept, au lieu de mentir en chiffres ronds, tout
bonnement! Une minute aprs, par la lettre mme dont j'tais
porteur, on savait que je ne possdais rien et que, par-dessus le
march, j'avais menti! Que faire? Je me sauvai de cette maison et
n'y remis jamais les pieds. Je n'avais rien alors. Aujourd'hui, je
possde d'une part trois cents mes, qui me viennent de mon oncle
Afanassi Matvevitch et deux cents mes, y compris la
Kapitonovka, hritage de ma grand'mre, ce qui fait en tout plus
de cinq cents mes. Ce n'est pas vilain! Mais, de ce jour-l, je
me suis jur de ne jamais mentir et je ne mens pas.

--  votre place, je n'aurais pas jur. Dieu sait ce qu'il peut
arriver, dit Obnoskine avec un sourire moqueur.

-- C'est bien vrai. Dieu sait ce qu'il peut arriver! approuva mon
oncle, trs bonhomme.

Obnoskine clata de rire en se renversant sur le dossier de sa
chaise; sa mre sourit; la demoiselle Prplitzina ricana d'une
faon particulirement venimeuse; Tatiana Ivanovna se mit aussi 
rire en battant des mains sans savoir pourquoi. En un mot, je vis
clairement que mon oncle n'tait compt pour rien dans sa propre
maison. Sachenka fixa sur Obnoskine des yeux tincelants de
colre. L'institutrice rougit en baissant la tte. Mon oncle
s'tonna:

-- Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui se passe? questionna-t-il en
nous regardant avec bahissement.

Cependant, mon cousin Mizintchikov restait muet  l'cart et
n'avait mme pas souri alors que tout le monde riait. Il buvait
son th et regardait philosophiquement ces gens qui l'entouraient.
 plusieurs reprises il faillit se mettre  siffler, comme sous le
coup d'un insupportable ennui, mais il put toujours s'arrter 
temps. Tout en poursuivant ses agressions envers mon oncle et en
commenant  me tter, Obnoskine semblait viter le regard de
Mizintchikov; je m'en aperus vite. J'observai aussi que mon
taciturne cousin me jetait frquemment des coups d'oeil
inquisiteurs, afin peut-tre de se rendre un compte exact de la
catgorie d'hommes  laquelle j'appartenais.

-- Je suis sre, monsieur Serge, gazouilla soudain Mme Obnoskine,
qu' Ptersbourg vous n'tiez pas un fervent adorateur des dames.
Je sais que beaucoup des jeunes gens de l-bas vitent leur
socit. J'appelle ces gens l des libres penseurs. Je ne puis que
considrer cela comme un impardonnable manque de courtoisie, et je
vous avoue que cela m'tonne, que cela m'tonne beaucoup, jeune
homme!

-- J'ai peu frquent le monde, rpondis-je avec une
extraordinaire animation, mais je crois que cela n'a pas grande
importance. J'habitais un si petit logement! mais cela ne fait
rien, je vous assure; je m'y accoutumerai. Jusqu' prsent, je
suis rest chez moi...

-- Il s'occupait de sciences! interrompit mon oncle en se
redressant.

-- Ah! mon oncle, toujours vos sciences! Imaginez-vous, continuai-
je dlibrment avec le mme sourire aimable  l'adresse de
Mme Obnoskine, imaginez-vous que mon cher oncle est  ce point
dvou aux sciences qu'il a dnich en chemin un miraculeux adepte
de la philosophie pratique, un certain Korovkine et, aprs tant
d'annes de sparation, son premier mot fut pour m'annoncer
l'arrive prochaine, et attendue avec une impatience presque
convulsive, de ce phnomne... Amour de la science!...

Et je me mis  rire, croyant dchaner un rire gnral en hommage
 mon esprit.

-- Qui a? De qui parle-t-il? s'informa la gnrale auprs de Mlle
Prplitzina.

-- Ygor Ilitch a invit des savants; il se fait voiturer au long
des chemins pour en rcolter! rpondit la demoiselle en se
dlectant.

Mon oncle fut compltement dconcert. Il me jeta un regard de
reproche et s'cria:

-- Ah! mais j'avais tout  fait oubli! J'attends en effet
Korovkine. C'est un savant, un homme qui marquera dans le
sicle...

Il s'arrta, la parole lui manquait. Ma grand'mre agita la main,
et cette fois, elle parvint  atteindre une tasse qui chut par
terre et se brisa. L'motion fut gnrale.

-- C'est toujours comme a quand elle se met en colre; elle jette
quelque chose par terre, me chuchota mon oncle tout confus. Mais
il faut pour a qu'elle soit fche. Ne fais pas attention;
regarde de l'autre ct... Pourquoi as-tu parl de Korovkine?

Je regardais dj de l'autre ct; je rencontrai mme le regard de
l'institutrice et il me parut bien exprimer un reproche et peut-
tre du mpris; l'indignation lui empourpra les joues et je
devinai n'avoir pas prcisment gagn ses bonnes grces dans mon
lche dsir de rejeter sur mon oncle une part du ridicule qui
m'crasait.

-- Parlons encore de Ptersbourg, reprit Anfissa Ptrovna, une
fois calme l'motion qu'avait souleve le bris de la tasse. Avec
quelles dlices je me rappelle notre vie en cette ravissante
capitale! Alors nous frquentions intimement le gnral
Polovitzine, tu te souviens, Paul? Ah! quelle dlicieuse personne
tait la gnrale! Quelles manires aristocratiques! Quel beau
monde! Dites: vous l'avez probablement rencontre... J'avoue que
je vous attendais avec impatience; j'esprais avoir tant de
nouvelles de nos amis Ptersbourgeois!

-- Je regrette infiniment, Madame, de ne pouvoir vous
satisfaire... Excusez-moi, mais je viens de vous le dire: j'ai peu
frquent la socit de Ptersbourg. J'ignore le gnral
Polovitzine, n'en ayant mme jamais entendu parler, rpondis-je
impatiemment, car mon amabilit s'tait mue soudain en une assez
mchante humeur.

-- Il tudiait la minralogie! fit avec orgueil l'incorrigible
Ygor Ilitch. La minralogie, n'est-ce pas, est l'tude des
diffrentes pierres?

-- Oui, mon oncle, des pierres...

-- Hum! Il existe beaucoup de sciences qui sont toutes fort
utiles! Pour te dire la vrit, je ne savais pas ce que c'tait
que la minralogie. Lorsqu'on parle de sciences, je me contente
d'couter, car je n'y comprends rien, je le confesse.

-- C'est l une confession des plus sincres! ricana Obnoskine.

-- Petit pre!... s'cria Sachenka avec un coup d'oeil de
rprobation.

-- Quoi donc, mignonne! Ah! mon Dieu, mais je vous interromps tout
le temps, Anfissa Ptrovna! -- dit-il pour s'excuser, sans
comprendre ce qu'entendait Sachenka. -- Pardonnez-moi, au nom du
Christ!

-- Oh! ce n'est rien! rpondit la dame avec un aigre sourire.
J'avais dit  votre neveu tout ce que j'avais  lui dire. Mais,
pour conclure, monsieur Serge, vous devriez bien vous corriger. Je
ne doute pas que les sciences, les arts... la sculpture, par
exemple... que toutes ces hautes spculations aient le plus
puissant attrait, mais elles ne sauraient remplacer les femmes!...
Ce sont les femmes, jeune homme, qui forment les hommes et l'on ne
peut se passer d'elles; c'est impossible, im-pos-si-ble, jeune
homme!

-- Impossible! Impossible! cria de nouveau la voix aigu de
Tatiana Ivanovna. coutez! reprit-elle toute rougissante, avec un
dbit prcipit de gamine, coutez: je voudrais vous demander...

--  vos ordres! rpondis-je en la regardant attentivement.

-- Je voulais vous demander si vous tes venu pour longtemps!

-- Vraiment, je ne sais pas trop; a dpendra des affaires...

-- Des affaires? Quelles affaires peut-il y avoir? Oh! le fou!

carlate, elle se cacha derrire son ventail et se pencha 
l'oreille de l'institutrice. Puis elle clata de rire en battant
des mains.

-- Attendez! attendez! s'cria-t-elle, laissant l sa confidente
pour s'adresser prcipitamment  moi, comme si elle et craint que
je m'en allasse. Savez-vous ce que je veux vous dire? Vous
ressemblez tant, tant  un jeune homme,  un cha-ar-mant jeune
homme!...Sachenka, Nastenka, vous vous rappelez? Il ressemble
extraordinairement  cet autre fou: te rappelles-tu Sachenka? Nous
le rencontrmes pendant une promenade en voiture; il tait 
cheval avec un gilet blanc...Et comme il me lorgnait, le monstre!
Vous vous souvenez? Je me couvris le visage de mon voile, mais ne
pus me tenir de me pencher  la portire en lui criant: Quel
effront! puis, je jetai mon bouquet sur la route... Vous vous
souvenez, Nastenka?

Et, toute mue, cette demoiselle par trop prise des jeunes gens
se cacha le visage dans ses mains. Bondissant ensuite de sa place,
elle courut  une fentre, cueillit une rose qu'elle jeta prs de
moi et se sauva dans sa chambre. Il s'ensuivit encore une certaine
confusion, mais la gnrale resta parfaitement calme. Anfissa
Ptrovna ne semblait pas autrement surprise, mais, soudain
proccupe, elle jeta sur son fils un regard anxieux. Les
demoiselles rougirent: quant  Paul Obnoskine, il se leva d'un air
vex et s'en fut  la fentre.

Cependant, mon oncle me faisait des signes, mais,  ce moment, un
nouveau personnage apparut au milieu de l'attention gnrale.

-- Ah! voici Evgraf Larionitch! s'cria mon oncle franchement
heureux. Vous venez de la ville?

Sont-ils drles tous tant qu'ils sont! On les dirait choisis et
rassembls  plaisir! pensai-je en oubliant que j'tais un des
chantillons de la collection.



V
JVIKINE

Un petit homme pntra dans la chambre, ou, pour mieux dire, il
s'y enfona  reculons, malgr que la porte ft toute grande
ouverte, et ds le seuil, il fit des courbettes, salua, montra ses
dents et nous examina tous avec curiosit. C'tait un petit
vieillard, grl, aux yeux vifs et fuyants, chauve, avec une
bouche lippue, o errait un sourire ambigu et fin. Il tait vtu
d'un frac trs us et qui n'avait pas du tre fait pour lui. Un
des boutons y tenait par un fil; deux ou trois autres manquaient
compltement. Ses bottes troues et sa casquette crasseuse
s'harmonisaient bien avec le reste de son costume. Il tenait  la
main un mouchoir sale avec lequel il s'pongeait le front et les
tempes. Je remarquai que l'institutrice avait un peu rougi en me
jetant un rapide coup d'oeil o il y avait quelque chose de fier
et de provocant.

-- Tout droit de la ville, mon bienfaiteur, tout droit, mon pre!
rpondit-il  mon oncle. Je vais tout vous dire, mais permettez-
moi auparavant de prsenter mes salutations.

Il fit quelques pas dans la direction de la gnrale, mais il
s'arrta  mi-chemin et s'adressa de nouveau  mon oncle:

-- Vous connaissez mon trait caractristique, mon bienfaiteur? je
suis un chien couchant, un vritable chien couchant.  peine entr
quelque part pour la premire fois, je cherche des yeux la
principale personne de la maison et je vais  elle pour me
concilier ses bonnes grces et sa protection. Je suis une
canaille, mon pre, une canaille, mon bienfaiteur!... Permettez-
moi, Madame Votre Excellence, permettez-moi de baiser votre robe,
de peur que mes lvres ne salissent votre petite main de gnrale.

 mon tonnement, la gnrale lui tendit la main, non sans grce.

-- Je vous salue aussi, notre belle, continua-t-il en se tournant
vers la demoiselle Prplitzina. Que faire, chre Madame? Je suis
une canaille. C'tait dj dcid en 1841, quand je fus chass du
service: M. Tikhontsev fut nomm assesseur, lui, et moi: canaille!
Je suis d'une nature si franche que j'avoue tout. Que faire? j'ai
essay de vivre honntement, mais ce n'est plus ce qu'il faut
aujourd'hui.

Il contourna la table et s'approcha de Sachenka en lui disant:

-- Alexandra Ygorovna, notre pomme parfume, permettez-moi de
baiser votre robe. Vous embaumez la pomme, Mademoiselle, et
d'autres parfums dlicats. Mon respect  Ilucha; je lui apporte un
arc et une flche confectionns de mes mains, avec l'aide de mes
enfants. Tantt nous irons tirer cette flche. Et quand vous
grandirez, vous serez officier et vous irez couper la tte aux
Turc... Tatiana Ivanovna... Ah! Mais, elle n'est pas ici, la
bienfaitrice, sans quoi j'eusse aussi bais sa robe. Prascovia
Ilinitchna, notre petite mre, je ne puis parvenir jusqu' vous;
autrement, je vous aurais bais, non seulement la main, mais aussi
le pied. Anfissa Ptrovna, je vous prsente tous mes hommages.
Aujourd'hui mme,  genoux et versant des larmes, j'ai pri Dieu
pour vous et j'ai pri aussi pour votre fils, afin que le Tout-
Puissant lui envoie beaucoup de grades et de talents... de talents
surtout... Je vous salue, par la mme occasion, Ivan Ivanitch
Mizintchikov, Dieu vous donne tout ce que vous dsirez! Mais on ne
saurait le deviner: vous ne dites jamais rien. Bonjour, Nastia!
Toute ma marmaille te salue; nous parlons de toi tous les jours...
Et, maintenant, un grand salut au matre! J'arrive tout droit de
la ville, Votre Noblesse... Mais voici srement votre neveu qui
tait  l'Universit? Tous mes respects, Monsieur; voulez-vous
m'accorder votre main?

Un rire se fit entendre. Il tait visible que le vieillard
bouffonnait. Son entre avait ranim la compagnie bien que
plusieurs des assistants ne comprissent pas ses sarcasmes qui,
pourtant, n'pargnaient personne. Seule, l'institutrice, qu' ma
surprise il avait tout simplement appele Nastia, rougissait et
fronait les sourcils. Je retirai ma main; le vieux n'attendait
que cela.

-- Mais, je ne vous la demandais que pour la serrer si vous le
permettez et non pour la baiser, mon petit pre. Vous croyiez que
c'tait pour la baiser? Non, mon petit pre, seulement pour la
serrer. Peut-tre me prenez-vous pour un bouffon? demanda-t-il
d'un ton moqueur.

-- N... n... non... Que dites-vous? Je...

-- Si je suis bouffon, je ne suis pas seul. Vous me devez le
respect et je ne suis pas aussi lche que vous le pensez.
D'ailleurs, peut-tre suis-je un bouffon. Je suis en tout cas un
esclave; ma femme est une esclave, et il nous faut flatter les
gens; il y a toujours quelque chose  y gagner. Il faut mettre du
sucre, plus de sucre dans tout, en ajouter encore; ce n'en sera
que meilleur pour la sant. Je vous le dit en secret et a pourra
vous servir... Je suis bouffon parce que je n'ai pas de chance.

-- Hi! hi! hi! Ah! quel vieux polisson! Il ne manque jamais de
nous faire rire! s'cria Anfissa Ptrovna.

-- Petite mre ma bienfaitrice, il est ais de vivre en faisant la
bte. Si je l'avais su plus tt, je me serais mis jocrisse ds ma
jeunesse et n'en serais peut-tre maintenant que plus intelligent.
Mais, ayant voulu avoir de l'esprit de fort bonne heure, je ne
suis plus qu'un vieil imbcile!

-- Dites-moi donc, je vous prie, interrompit Obnoskine  qui
certaine allusion  ses talents avait sans doute dplu. (Il tait
vautr, fort librement vautr dans un fauteuil et examinait le
vieillard  travers son lorgnon.) -- Dites-moi donc votre nom,
s'il vous plat... Je l'oublie toujours... comment donc?

-- Ah! Mon petit pre, mon nom, si vous le voulez, est jvikine;
mais quel profit en retirerez-vous? Voil huit ans que je suis
sans place, ne vivant que par la force de la nature. Et ce que
j'en ai eu des enfants!

-- Bon! Laissons cela! Mais coutez: voici longtemps que je
voulais vous demander pourquoi vous vous retournez toujours
aussitt que vous tes entr? C'est trs drle  voir!

-- Pourquoi je regarde en arrire! Mais parce qu'il me semble
toujours qu'il y a, derrire moi, quelqu'un qui va me frapper:
voil pourquoi. Je suis devenu monomane, mon petit pre.

On rit encore. L'institutrice se leva, fit un pas pour s'en aller,
mais elle se rassit; malgr la rougeur qui le couvrait, son visage
exprimait une souffrance maladive.

-- Tu sais, me chuchota mon oncle, c'est son pre!

Je regardai mon oncle avec effarement. J'avais compltement oubli
le nom d'jvikine. Pendant tout le trajet en chemin de fer,
j'avais fait le hros, rvant  ma promise suppose, btissant 
son profit les plans les plus gnreux, mais je ne me souvenais
plus de son nom ou, plutt, je n'y avais pas fait attention.

-- Comment, son pre? Fis-je aussi dans un chuchotement. Je la
croyais orpheline!

-- C'est son pre, mon ami, son pre! Et, tu sais, c'est le plus
honnte homme du monde; il ne boit pas et c'est pour s'amuser
qu'il fait le bouffon. Ils sont dans une misre affreuse; huit
enfants! Ils n'ont pour vivre que les appointements de Nastienka.
Il fut chass du service  cause de sa mauvaise langue. Il vient
nous voir toutes les semaines. Il est trs fier! Il ne veut
accepter quoi que ce soit. Je lui ai fait plusieurs fois des
offres, mais il n'coute rien...

Mais, s'apercevant que le vieillard nous coutait, mon oncle lui
frappa vigoureusement sur l'paule et s'enquit:

-- Eh bien, Evgraf Larionitch, quoi de neuf, en ville?

-- Quoi de neuf, mon bienfaiteur? M. Tikhontzev exposa hier
l'affaire de Trichine qui n'a pu reprsenter son compte de sacs de
farine. C'est, Madame, ce mme Trichine, qui vous regarde en
dessous: vous vous le rappelez peut-tre? M. Tikhontzev a fait sur
lui le rapport suivant: Si ledit Trichine ne fut pas mme capable
de garder l'honneur de sa propre nice, laquelle disparut l'an
dernier en compagnie d'un officier, comment aurait-il pu garder
les sacs de l'Intendance? C'est textuel, je vous le jure!

-- Fi! Quelles laides histoires nous racontez-vous l? s'cria
Anfissa Ptrovna.

-- Voil! Voil! Tu parles trop, Evgraf, ajouta mon oncle. Ta
langue te perdra! Tu es un homme droit, honnte, de bonne
conduite, on peut le dire, mais tu as une langue de vipre. Je
m'tonne que tu puisses t'entendre avec eux, l-bas. Ce sont tous
de braves gens, simples...

-- Mon pre et bienfaiteur, mais c'est prcisment l'homme simple
qui me fait peur! s'cria le vieillard avec une grande vivacit.

La rponse me plut. Je m'lanai vers jvikine et lui serrai la
main.  vrai dire, j'entendais protester ainsi contre l'opinion
gnrale en montrant mon estime pour ce vieillard. Et, qui sait?
Peut-tre voulais-je aussi me relever dans l'opinion de Nastassia
Evgrafovna. Mais mon geste ne fut pas heureux.

-- Permettez-moi de vous demander, fis-je en rougissant et, selon
ma coutume, en prcipitant mon dbit; avez-vous entendu parler des
Jsuites?

-- Non, mon pre, ou bien peu; mais pourquoi cela?

-- Oh! Je voulais raconter  ce propos... Faites-m'y donc penser 
l'occasion... Pour le moment, soyez sr que je vous comprends et
que je sais vous apprcier, et, tout  fait confus, je lui saisis
encore la main.

-- Comptez que je vous le rappellerai, mon petit; je vais
l'inscrire en lettres d'or. Tenez, je fais tout de suite un pense-
bte. -- Et il orna d'un noeud son mouchoir tout souill de tabac.

-- Evgraf Larionitch, prenez donc votre th, lui dit ma tante.

-- Tout de suite, belle Madame... je voulais dire princesse! Et
voici pour le th que vous m'offrez: j'ai rencontr en route
M. Bakhtchiev. Il tait si gai que je me suis demand s'il
n'allait pas se marier... De la flatterie, toujours de la
flatterie! -- ajouta-t-il  mi-voix et avec un clin d'oeil en
passant devant moi, sa tasse  la main. -- Mais comment se fait-il
qu'on ne voie pas le principal bienfaiteur, Foma Fomitch? Ne
viendra-t-il pas prendre son th?

Mon oncle tressaillit comme si on l'eut piqu et regarda
timidement la gnrale.

-- Ma foi, je n'en sais rien, rpondit-il avec une singulire
confusion. On l'a fait prvenir, mais il... Sans doute n'est-il
pas d'humeur... J'y ai dj envoy Vidopliassov et... si j'y
allais moi-mme?...

-- Je suis entr chez lui, dit jvikine d'un ton nigmatique.

-- Est-ce possible! s'cria mon oncle effray. Eh bien, qu'y a-t-
il?

-- Oui; avant tout, je suis all le voir pour lui prsenter mes
hommages. Il m'a dit qu'il entendait prendre son th chez lui et
seul avec lui-mme; il a mme ajout qu'il pouvait bien se
contenter d'une crote de pain sec.

Ces paroles semblrent terroriser mon oncle.

-- Mais comment ne lui expliques-tu pas, ne le persuades-tu pas.
Evgraf? dit mon oncle avec reproche.

-- Je lui ai dit ce qu'il fallait.

-- Eh bien?

-- Pendant un bout de temps, il n'a pas rpondu. Il tait absorb
par un problme de mathmatiques qui devait tre fort difficile.
Il avait dessin les figures; je les ai vues. J'ai d rpter
trois fois ma question. Ce n'est qu' la quatrime qu'il releva la
tte et parut s'apercevoir de ma prsence. Je n'irai pas, me dit-
il. Il y a un savant qui est arriv. Puis-je rester auprs d'un
pareil astre? Ce sont ses propres paroles.

Et le vieux me lana un coup d'oeil d'ironie.

-- Je m'attendais  cela! fit mon oncle en frappant des mains. Je
l'avais bien pens. C'est de toi, Serge, qu'il parle. Que faire,
maintenant?

-- Il me semble, mon oncle, rpondis-je avec dignit et en
haussant les paules, il me semble que cette faon de refuser est
tellement ridicule qu'il n'y a vraiment pas  en tenir compte et
je vous assure que votre confusion m'tonne...

-- Ah! Mon cher, tu n'y comprends rien! cria mon oncle avec un
geste nergique.

-- Inutile de vous lamenter maintenant, interrompit Mlle
Prplitzina, puisque c'est vous la cause de tout le mal. Si vous
aviez cout votre mre, vous n'auriez pas  vous dsoler 
prsent.

-- Mais de quoi suis-je coupable, Anna Nilovna? Vous ne craignez
donc pas Dieu? gmit mon oncle d'une voix suppliante qui voulait
provoquer une explication.

-- Si, je crains Dieu, Ygor Ilitch; tout cela ne provient que de
votre gosme et du peu d'affection que vous avez pour votre mre,
rpondit avec dignit Mlle Prplitzina. Pourquoi n'avez-vous pas
respect sa volont ds le dbut? Elle est votre mre! Quant 
moi, je ne vous mentirai pas: je suis la fille d'un lieutenant-
colonel, moi aussi, et non pas la premire venue.

Il me parut bien que cette demoiselle ne s'tait mle  la
conversation que dans le but unique d'informer tout le monde et
particulirement certain nouvel arriv, qu'elle tait la fille
d'un lieutenant-colonel et non la premire venue.

-- Il outrage sa mre! dit enfin la gnrale avec une grande
svrit.

-- De grce, ma mre, que dites-vous l?

-- Tu es un profond goste, Ygorouchka! poursuivit la gnrale
avec une animation croissante.

-- Ma mre! Ma mre! Moi, un profond goste? s'cria
dsesprment mon oncle. Voici cinq jours que vous tes fche
contre moi et que vous ne me dites pas un mot. Et pourquoi?
pourquoi? Qu'on me juge! Que tout le monde me juge! Qu'on entende
enfin ma justification! Pendant longtemps je me suis tu, ma mre;
jamais vous n'avez voulu m'couter; que tout le monde m'coute, 
prsent. Anfissa Ptrovna! Paul Smionovitch, noble Paul
Smionovitch! Serge, mon ami, tu n'es pas de la maison; tu es pour
ainsi dire un spectateur; tu peux juger avec impartialit...

-- Calmez-vous, Ygor Ilitch; calmez-vous! s'cria Anfissa
Ptrovna. Ne tuez pas votre mre.

-- Je ne tuerai pas ma mre, Anfissa Ptrovna, mais frappez! Voici
ma poitrine! continuait mon oncle au paroxysme de l'excitation,
comme on voit les hommes de caractre faible une fois  bout de
patience, encore que toute cette belle ardeur ne soit qu'un feu de
paille. -- Je veux dire, Anfissa Ptrovna, que je n'ai dessein
d'offenser personne. Je commence par dclarer que Foma Fomitch est
l'homme le plus gnreux, qu'il est dou des plus hautes qualits,
mais il a t injuste envers moi dans cette affaire.

-- Hem! grogna Obnoskine, comme pour pousser encore mon oncle.

-- Paul Smionovitch, mon honorable Paul Smionovitch! Croyez-vous
vraiment que je ne sois qu'une poutre insensible? Mais je vois
tout; je comprends tout; je comprends tout avec les larmes de mon
coeur, je puis le dire: je comprends que tous ces malentendus sont
le produit de l'excessive amiti qu'il a pour moi. Mais je vous
jure qu'en cette affaire, il est injuste. Je vais tout vous dire;
je veux raconter cette histoire dans sa pleine vrit, dans tous
ses dtails, pour que tout le monde en voit clairement les causes
et dcide si ma mre a raison de m'en vouloir parce que je n'ai
pas pu satisfaire Foma Fomitch. coute-moi, toi aussi, Srioja --
ajouta-t-il en se tournant vers moi. (Et il garda cette attitude
pendant tout son rcit comme s'il n'eut gure eu confiance en la
sympathie des autres assistants.)

-- coute-moi, toi aussi et dis-moi si j'ai tort ou raison. Voici
le point de dpart de toute cette affaire. Il y a huit jours, oui,
juste huit jours, mon ancien chef, le gnral Houssaptov, passe
dans notre ville avec sa femme et sa belle-soeur, et s'y arrte
pour quelque temps. J'en fus ravi. Je saute sur cette bonne
occasion; je cours les voir et les invite  dner. Le gnral me
donne sa promesse de venir autant que possible. Un homme charmant,
je ne te dis que cela! et resplendissant de vertus, et un vrai
grand seigneur par dessus le march. Il a fait le bonheur de sa
belle-soeur en la mariant  un jeune homme tout  fait bien qui
est fonctionnaire  Malinovo et qui, jeune encore, possde une
instruction universelle, pour ainsi dire. En un mot, un gnral
parmi les gnraux! Naturellement, voil toute la maison sens
dessus dessous: les cuisiniers prparent leurs plats; je retiens
des musiciens et suis au comble du bonheur. Mais est-ce que cela
ne dplat pas  Foma Fomitch? Je me souviens que nous tions 
table; on venait de servir un des ses mets favoris. Soudain, il se
lve brusquement en criant: On me blesse! On me blesse! --
Comment a? lui dis-je. -- Vous me mprisez  prsent; vous n'tes
plus occup que de gnraux. Vous les aimez mieux que moi! Tu
comprends, je ne rapporte brivement que le gros de l'affaire;
mais si tu avais entendu tout ce qu'il disait! en un mot, il m'a
chavir le coeur. Que pouvais-je faire? Naturellement, cela m'a
compltement abattu; j'tais comme une poule mouille. Le grand
jour venu, le gnral fait dire qu'il ne peut venir et qu'il
prsente ses excuses. Je me rends chez Foma: Allons, calme-toi,
Foma! le gnral ne viendra pas. -- On m'a bless! continue-t-il
 crier. Je le prends par tous les bouts. Non, allez avec vos
gnraux puisque vous me les prfrez! Vous avez tranch le noeud
de l'amiti. Mon ami, je comprends le motif de son ressentiment;
je ne suis pas une souche, ni un boeuf, ni un vague pique-
assiette. C'est son amiti pour moi qui le pousse, sa jalousie. --
il me l'a dit lui-mme, -- il craint de perdre mon affection et il
m'prouve afin de voir ce que je suis capable de faire pour lui.
Non, me dit-il, je dois tre pour vous autant qu'un gnral,
qu'une Excellence! Je ne me rconcilierai avec vous que lorsque
vous m'aurez prouv votre estime. -- Comment te la prouver, Foma
Fomitch? -- En m'appelant pendant toute une journe Votre
Excellence! Je tombe des nues! Tu vois d'ici mon tonnement. Que
cela vous serve de leon, continue-t-il, et vous apprenne pour
l'avenir  ne plus admirer de gnraux alors que d'autres leur
sont peut-tre suprieurs! Alors, je le confesse devant tous, je
n'y tins plus. Foma Fomitch, lui dis-je, cela est impossible. Je
ne saurais me rsoudre  une chose pareille. Ai-je le droit de te
faire gnral? Penses-y toi-mme; qui donc possde ce pouvoir?
Voyons, comment te dirais-je: Votre Excellence? Ce serait attenter
aux choses les plus saintes! Mais, un gnral, c'est l'honneur de
la Patrie; il a combattu; il a vers son sang sur le champ de
bataille!... Il n'a rien voulu entendre. Foma, je ferai tout ce
que tu voudras. Tu m'as demand de raser mes favoris que tu
trouvais antipatriotiques; je les ai rass  contrecoeur, mais je
les ai rass. Je ferai d'autres sacrifices si tu le dsires;
renonce seulement  te faire traiter en gnral! -- Non, dit-il,
je ne me rconcilierai que lorsqu'on m'appellera Votre Excellence.
Ce sera fort salutaire  votre moralit en abaissant votre
orgueil. Et voil huit jours qu'il ne me parle plus. Il en veut 
tous ceux qui viennent ici. Il a su que tu es un savant... et par
ma faute; je n'ai pas su tenir ma langue. Il m'a alors dclar
qu'il ne resterait pas une minute de plus dans la maison, si tu y
venais. Alors, moi, je ne suis donc plus un savant pour vous?...
Que sera-ce quand il apprendra la venue de Korovkine? Voyons
rflchis; dis-moi de quoi je suis coupable. Puis-je me rsoudre 
lui donner de l'Excellence? Est-il possible de vivre pareillement?
Pourquoi, aujourd'hui mme, a-t-il chass de table ce pauvre
Bakhtchiev? Admettons que Bakhtchiev n'a pas invent
l'astronomie... nous non plus! Pourquoi? voyons; pourquoi tout
cela?

-- Parce que tu es un envieux, Ygorouchka! dit encore la
gnrale.

-- Ma mre, s'cria mon oncle au paroxysme du dsespoir, vous me
ferez perdre la raison... On ne dirait pas que c'est ma mre qui
parle! Je suis donc une solive, une lanterne et non plus votre
fils!

-- Mais, fis-je, extrmement surpris par ce rcit, Bakhtchiev m'a
dit,  tort ou  raison, que Foma Fomitch tait mis en jalousie
par la fte d'Ilucha et qu'il prtendait tre ft le mme jour.
J'avoue que ce trait m'a tonn  un point...

-- C'est son anniversaire, mon cher, et non sa fte! interrompit
prcipitamment mon oncle, Bakhtchiev s'est mal exprim, tout
simplement. C'est demain l'anniversaire d'Ilucha. La vrit avant
tout, mon cher...

-- Ce n'est pas du tout son anniversaire! s'cria Sachenka.

-- Comment? Ce n'est pas son anniversaire? s'exclama mon oncle
absolument ahuri.

-- Non, petit pre; ce n'est pas son anniversaire. Vous imaginez
cela pour vous tromper vous-mme et pour contenter Foma Fomitch.
Son anniversaire fut clbr au mois de mars, et vous vous en
souvenez bien: nous fmes en plerinage au monastre; Foma ne
cessa de se plaindre que le cousin lui avait broy les ctes et
pina ma tante  deux reprises, par pure mchancet. Et, quand
nous lui avons souhait sa fte,  lui, il se fcha de ce qu'il
n'y avait pas de camlias dans notre bouquet. J'aime les
camlias, nous dit-il, parce que j'ai des gots distingus et vous
avez regard  dgarnir votre serre pour moi! Toute la journe,
il fut de mauvaise humeur et ne nous adressa plus la parole...

J'imagine qu'une bombe tombant au milieu de la chambre n'aurait
pas mieux surpris et pouvant l'assemble que cette rvolte
subite, et de qui? d'une fillette  qui dfense tait faite
d'lever seulement la voix  table en prsence de sa grand'mre!
Atterre, stupfaite, folle de colre, la gnrale se redressa les
yeux fixs sur l'insolente enfant, et n'en pouvant les croire.

-- On permet cela! On veut la laisser tuer sa grand'mre! brama
Prplitzina.

-- Sacha! Sacha! Tais-toi! Qu'as-tu? criait mon oncle courant de
sa mre  sa fille et de sa fille  sa mre.

-- Je ne me tairai pas, petit pre! cria Sacha, en bondissant tout
 coup de sa chaise. -- Elle frappait du pied et ses yeux
lanaient des clairs. -- Je ne me tairai pas! Nous avons tous par
trop souffert  cause de ce mchant Foma Fomitch. Il va nous
perdre tous parce qu' chaque instant on lui rpte qu'il est
plein d'esprit, magnanime, gnreux, savant, qu'il est le rsum,
le pot-pourri de toutes les vertus, et il le croit, l'imbcile! On
lui a servi tant de plats sucrs que tout autre  sa place en
aurait eu honte; mais lui, il a aval tout ce qu'on lui a prsent
et il en redemande encore. Vous allez voir qu'il nous dvorera
tous par la faute de papa! Oh! le mchant Foma! Je dis ce que j'ai
 dire et je n'ai peur de personne. Il est bte, capricieux,
malpropre, grossier, cruel, tyran, calomniateur, menteur!... Ah!
s'il ne tenait qu' moi, il y a longtemps qu'on l'aurait chass
d'ici; mais papa l'adore; papa en est fou!

-- Ah! -- La gnrale fit un cri et s'affaissa sur le divan.

-- Ma chre Agafia Timofievna, mon ange! criait Anfissa Ptrovna,
prenez mon flacon! De l'eau! de l'eau!... plus vite!

-- De l'eau! de l'eau! criait mon oncle. Ma mre, ma mre! calmez-
vous. Je vous supplie  genoux de vous calmer!...

-- On devrait vous mettre en cellule, vous mettre au pain et 
l'eau... criminelle que vous tes! -- sifflait entre ses dents la
Prplitzina qui semblait vouloir percer Sachenka de son regard
furieux.

-- Eh bien, qu'on me mette au pain et  l'eau! Je ne crains rien!
criait Sachenka, emporte. Je dfends papa parce qu'il ne peut se
dfendre lui-mme. Mais, qu'est-ce que votre Foma Fomitch auprs
de mon petit pre? Il mange le pain de papa et, par-dessus le
march, il l'insulte, il le rabaisse, l'ingrat! Mais je le
mettrais en lambeaux, votre Foma Fomitch; je le provoquerais en
duel et je le tuerais avec deux pistolets!

-- Sacha! Sacha! criait mon oncle au comble de la souffrance.
Encore un mot et tu me perds  jamais!

-- Papa! s'cria Sacha en se prcipitant vers son pre qu'elle
treignit dans ses bras, les yeux baigns de larmes. Papa! comment
vous perdriez-vous, vous si bon, si beau, si gai, si intelligent!
Est-ce donc  vous de vous soumettre  ce mchant ingrat? de
devenir comme un jouet dans ses mains jusqu' en tre la rise de
tout le monde? Papa! mon pre ador!

Elle clata en sanglots et, se couvrant la figure de ses mains,
elle s'enfuit de la salle. Ce fut un tumulte indescriptible. La
gnrale avait une syncope et,  genoux devant elle, mon oncle lui
baisait les mains. La demoiselle Prplitzina se dmenait autour
d'eux et nous lanait des regards froces, mais triomphants.
Anfissa Ptrovna bassinait d'eau frache les tempes de la gnrale
et lui tenait son flacon. Prascovia Ilinitchna, toute tremblante,
versait d'abondantes larmes. jvikine cherchait un coin o se
cacher et, ple comme une morte, l'institutrice, perdue de
terreur, restait l, debout. Seul, Mizintchikov ne s'mouvait pas.
Il se leva, s'approcha de la fentre et se mit  regarder au
dehors sans prter la moindre attention  la scne qui se jouait.

Tout  coup, la gnrale se souleva du divan, se redressa et, me
toisant furieusement:

-- Allez-vous en! cria-t-elle en frappant du pied.

Je ne m'attendais nullement  une pareille algarade.

-- Allez-vous en! Allez-vous en! Quittez cette maison! Que vient-
il faire ici? Je ne veux pas qu'il reste un seul instant dans la
maison. Je le chasse!

-- Ma mre! Ma mre! Voyons, mais c'est Srioja! marmottait mon
oncle, tout tremblant de peur. Il est ici en visite, ma mre!

-- Quel Srioja? Sottises! Pas d'explications! Qu'il s'en aille.
C'est Korovkine; j'en suis sre; mes pressentiments ne me trompent
point. Il est venu pour chasser Foma Fomitch! Mon coeur le sent
bien... Allez-vous en, canaille!

-- Mon oncle, dis-je, touffant une noble indignation, s'il en est
ainsi, je... excusez-moi... et je saisis mon chapeau.

-- Serge! Serge! Que fais-tu? Vas-tu t'y mettre aussi? Ma mre,
mais c'est Srioja!... Serge, de grce! Cria-t-il en courant aprs
moi et en s'efforant de me reprendre mon chapeau, tu es mon hte,
tu resteras ici; je le veux! Ce qu'elle dit n'a pas d'importance,
ajouta-t-il  voix basse, c'est parce qu'elle est en colre...
Cache-toi seulement pour un instant; a va se passer. Je t'assure
qu'elle te pardonnera. Elle est trs bonne, mais en ce moment elle
ne sait pas ce qu'elle dit... Tu as entendu: elle te prend pour
Korovkine, mais je te jure qu'elle te pardonnera... Que veux-tu?
demanda-t-il  Gavrilo, qui, tout tremblant, tait entr dans la
chambre.

Gavrilo n'tait pas seul. Il tait accompagn d'un jeune garon de
seize ans et trs beau, je sus plus tard qu'on ne l'avait pris
dans la maison que pour sa beaut. Il s'appelait Falali et
portait un accoutrement spcial: chemise de soie rouge  col
galonn, ceinture tisse de fils d'or, pantalon de velours noir et
bottes en chevreau  revers rouges. Ce costume tait de
l'invention de la gnrale. L'enfant sanglotait et les larmes
coulaient de ses beaux yeux bleus.

-- Qu'est-ce encore que cela? Exclama mon oncle. Qu'est-il arriv?
Mais parle donc, brigand!

-- Foma Fomitch nous a ordonn de nous rendre ici; il nous suit,
rpondit le malheureux Gavrilo. Moi, c'est pour l'examen, et
lui...

-- Et lui?

-- Il a dans! rpondit Gavrilo avec des larmes dans la voix.

-- Il a dans! s'cria mon oncle avec terreur.

-- J'ai dans! Sanglota Falali.

-- Le Kamarinski? (Danse populaire russe, sur l'air d'une chanson
relatant les hauts faits d'un paysan de ce nom. On l'appelle aussi
la Kamarinskaa)

-- Le Kamarinski!

-- Et Foma Fomitch t'a surpris?

-- Il m'a surpris.

-- Ils me tuent! Exclama mon oncle. Je suis perdu! Et il se prit
la tte  deux mains.

-- Foma Fomitch! Annona Vidopliassov en pntrant dans la salle.

Et Foma Fomitch se prsenta en personne devant la socit
bouleverse.



VI
LE BOEUF BLANC ET KAMARINSKI LE PAYSAN

Mais, avant de prsenter Foma Fomitch au lecteur, je crois
indispensable de dire quelques mots de Falali, et d'expliquer ce
qu'il y avait de terrible dans le fait qu'il et dans la
Kamarinskaa et que Foma l'et surpris dans cette joyeuse
occupation.

Falali tait orphelin de naissance et filleul de la dfunte femme
de mon oncle, qui l'aimait beaucoup. Il n'en fallait pas plus 
Foma Fomitch. Aussitt qu'il se fut install  Stpantchikovo, et
qu'il eut rduit mon oncle  sa merci, il prit en haine ce favori.
Or, le jeune garon avait plu  la gnrale, et il tait rest
prs de ses matres, en dpit de la fureur de Foma; la gnrale
l'avait exig, et Foma avait d cder. Mais, bouillant de rancune
au souvenir de cette offense, -- tout lui tait offense, -- 
chaque occasion propice, il s'en vengeait sur mon pauvre oncle,
pourtant bien innocent.

Falali tait merveilleusement beau. Il avait un visage de belle
fille des champs. La gnrale le choyait, le dorlotait, y tenait
comme  un jouet rare et coteux, et presque autant, sinon
davantage, qu' son petit chien fris Ami. Nous avons dcrit le
costume qu'elle avait invent pour lui. Les demoiselles le
fournissaient de pommade et le coiffeur Kouzma tait charg de le
friser les jours de fte. Ce n'tait pas un idiot, mais il tait
si naf, si franc, si simple, qu'au premier abord on et pu le
croire.

Avait-il eu quelque rve, il venait aussitt le raconter  ses
matres. Il se mlait  leur conversation sans prendre garde s'il
les interrompait, et leur racontait mme des choses qu'on ne leur
raconte pas d'ordinaire. Il fondait en larmes si Madame tombait en
syncope ou si l'on criait trop aprs Monsieur. Tous les malheurs
le touchaient. Il lui arrivait de s'approcher de la gnrale et de
lui baiser les mains en la suppliant de ne pas se fcher, et la
gnrale lui pardonnait gnreusement toutes ses privauts. Il
tait bon, sensible, sans rancune, doux comme un agneau, gai comme
un enfant heureux.

Toujours plac derrire la chaise de la gnrale, il adorait le
sucre et, quand on lui en donnait, il le croquait aussitt de ses
superbes dents blanches, cependant que ses beaux yeux et tout son
visage exprimaient le plus vif plaisir.

Pendant longtemps, Foma Fomitch lui en voulut, mais,  la fin,
convaincu qu'il n'arriverait  rien par la colre, il rsolut de
s'instituer le bienfaiteur de Falali. Tout d'abord, il gronda mon
oncle de ngliger l'instruction de ses domestiques et dcida
d'enseigner  ce malheureux garon et la morale et la langue
franaise.

Comment! disait-il  l'appui de son absurde lubie, comment! Mais
il est toujours prs de sa matresse. Oubliant son ignorance du
franais, il peut fort bien arriver qu'elle lui dise, par exemple,
donnez-moi mon mouchoir. Il doit comprendre ce que cela veut dire
pour la servir convenablement.

Non seulement on ne pouvait russir  le faire mordre au franais,
mais le cuisinier Andron, son oncle, aprs d'infructueuses
tentatives de lui apprendre le russe, avait depuis longtemps
relgu l'alphabet sur une planche. Falali tait absolument ferm
 la science des livres, et ce fut mme l'origine de toute une
affaire.

Les domestiques s'taient mis  le taquiner au sujet de son
franais, et Gavrilo, le vieux et respectable valet de chambre de
mon oncle, osa mme nier ouvertement l'utilit de cette langue.
Cela revint aux oreilles de Foma Fomitch, qui se mit en fureur et,
pour punir Gavrilo, le contraignit  tudier aussi le franais.
Voil d'o provenait cette question du franais, qui avait tant
indign M. Bakhtchiev.

Quant  la tenue, ce fut encore pis, et Foma ne put obtenir le
moindre rsultat. Malgr sa dfense, Falali venait chaque matin
lui raconter ses rves, ce que Foma estimait par trop familier et
tout  fait indcent. Mais Falali persistait  ne pas changer.
Bien entendu, tout cela retomba sur mon oncle.

-- Savez-vous, savez-vous ce qu'il a fait aujourd'hui? criait Foma
en choisissant avec soin, pour produire plus d'effet, le moment o
tout le monde tait runi. Savez-vous, colonel, o aboutit votre
faiblesse systmatique? Il a dvor le morceau de pt que vous
lui aviez donn pendant le dner, et devinez ce qu'il a dit aprs?
Viens ici, imbcile! viens, idiot! gueule rose!

Falali s'avanait, pleurant et s'essuyant les yeux  deux mains.

-- Qu'as-tu dit aprs avoir dvor ton pt? Rpte-le devant tout
le monde!

Falali ne soufflait mot et se rpandait en larmes abondantes.

-- Eh bien, je vais le dire pour toi. Tu as dit, en frappant sur
ton ventre aussi plein qu'indcent: Je me suis rempli le ventre
de pt comme Martin de savon! Je vous demande, colonel, s'il est
permis de profrer de pareilles paroles devant des gens bien
levs,  plus forte raison dans le grand monde? L'as-tu dit, oui
ou non? Rponds!

-- Je l'ai dit!... confirmait Falali en sanglotant.

--  prsent, dis-moi ce que c'est que ce Martin qui mange du
savon. O as-tu vu un Martin manger du savon? Allons, je voudrais
bien pouvoir me figurer ce Martin phnomnal. -- Silence de
Falali. -- Je te demande qui est ce Martin. Je veux le voir, le
connatre! Allons, qu'est-il? Un commis d'enregistrement? Un
astronome? Un pote? Un domestique? Il faut pourtant qu'il soit
quelque chose.

-- Un domestique! rpondait enfin Falali sans s'arrter de
pleurer.

-- Quels sont ses matres?

Cela, Falali ne le savait pas. Naturellement, le tout finissait
par une grande colre de Foma qui quittait la salle en criant
qu'on l'avait offens; la gnrale avait une crise de nerfs et mon
oncle, maudissant le jour de sa naissance, demandait pardon  tout
le monde, se croyant oblig, pour le reste de la journe, de
marcher sur la pointe des pieds dans sa propre maison.

Comme un fait exprs, le lendemain mme de cette affaire, Falali,
ayant compltement perdu de vue et Martin et toutes ses
souffrances de la veille, Falali apportait le th du matin  Foma
Fomitch, et ne manquait pas de lui communiquer qu'il avait rv
d'un boeuf blanc. La mesure tait comble. En proie  la plus
furieuse indignation, Foma faisait immdiatement appeler mon oncle
et le chapitrait d'importance sur l'indcence des songes de
Falali. On prit de svres mesures: Falali fut puni et mis 
genoux dans un coin. On lui dfendit d'avoir de ces rves de
paysan.

-- Si je me fche, expliquait Foma, c'est que je ne puis admettre
qu'il vienne me raconter ses rves, surtout quand il s'agit d'un
boeuf blanc. Convenez vous-mme, colonel, que ce boeuf blanc n'a
d'autre signification que la grossiret et l'ignorance de votre
Falali. Tels rves, telles penses. N'avais-je pas dit qu'on n'en
ferait rien de bon et qu'il tait absurde de le laisser auprs des
matres? Jamais vous ne parviendrez  transformer cette me de
paysan en quelque chose d'lev, de potique. -- Et, s'adressant 
Falali: -- Est-ce que tu ne peux pas voir dans tes rves des
spectacles nobles, dlicats, distingus, par exemple: une scne de
la vie lgante, des messieurs jouant aux cartes, ou des dames se
promenant dans un beau jardin?

Falali avait promis, pour la nuit suivante, de ne peupler ses
rves que de messieurs lgants et de dames distingues. En se
couchant, les larmes aux yeux, il avait pri Dieu de lui envoyer
un de ces rves superfins et il avait longtemps mdit sur les
moyens de ne plus voir ce maudit boeuf blanc. Mais nos vouloirs
sont fragiles.  son rveil, il se rappela, non sans terreur,
qu'il n'avait cess de rver toute la nuit de ce misrable boeuf
blanc, et n'avait russi  contempler une seule dame en promenade
dans quelque beau jardin. Ce fut terrible, Foma dclara fermement
qu'il ne pouvait admettre la possibilit d'une pareille rcidive.
Il n'tait donc pas douteux que Falali obissait  un plan trac
par quelqu'un de la maison dans le but de le molester, lui, Foma.
Ce furent des cris, des reproches, des larmes. Vers le soir, la
gnrale tomba malade et une morne tristesse pesa sur la maison.
Le seul espoir restait qu'en sa troisime nuit, Falali et enfin
quelque songe distingu, mais l'indignation fut au comble
lorsqu'on sut que, de toute la semaine, il n'avait cess de rver
du boeuf blanc. Il ne rverait plus jamais du grand monde!

Le plus trange, c'est que l'ide de mentir ne vint pas  Falali.
Il ne s'avisa pas de dire qu'au lieu du boeuf blanc, il avait vu,
par exemple, une voiture remplie de dames en compagnie de Foma
Fomitch. Un pareil mensonge n'eut pas constitu un bien grand
pch. Mais, l'et-il voulu, Falali tait incapable de mentir. On
n'avait mme pas essay de le lui suggrer, car chacun savait
qu'il se trahirait ds les premiers mots et que Foma Fomitch le
pincerait en flagrant dlit. Que faire? La situation de mon oncle
devenait intenable. Falali tait incorrigible et le pauvre garon
se mit  maigrir d'angoisse. Mlanie, la femme de charge,
l'aspergea d'une eau bnite o trempait un charbon, afin de
conjurer le mauvais sort qu'on lui avait indubitablement jet,
opration  laquelle collabora la bonne Prascovia Ilinitchna, mais
qui ne servit de rien.

-- Qu'il soit maudit! criait Falali; il m'apparat toutes les
nuits! Chaque soir, je dis cette prire: Rve! Je ne veux pas
voir le boeuf blanc! Rve! Je ne veux pas voir le boeuf blanc!
Mais, j'ai beau faire, il m'apparat, norme, avec ses cornes, son
gros mufle... meuh! meuh!

Mon oncle tait au dsespoir mais, par bonheur, Foma semblait
avoir oubli le boeuf blanc. Bien entendu, personne ne le croyait
homme  perdre de vue une circonstance aussi importante. Chacun se
disait avec terreur qu'il l'avait seulement mise de ct pour en
user en temps utile. On sut plus tard qu' ce moment, Foma Fomitch
avait des proccupations diffrentes et que d'autres plans
mrissaient dans son cerveau. C'tait l l'unique motif du rpit
qu'il laissait  Falali et dont tout le monde profitait. Le jeune
garon retrouvait sa gaiet; il commenait mme  oublier le
pass. Les apparitions du boeuf blanc se faisaient plus rares
quoiqu'il tnt, de temps  autre,  rappeler son existence
fantastique. En un mot, tout aurait march le mieux du monde si la
Kamarinskaa n'eut pas exist.

Falali dansait  ravir; la danse tait sa principale aptitude; il
dansait par vocation, avec un entrain, une joie inlassables; mais
toutes ses prfrences allaient au paysan Kamarinski. Ce n'tait
pas que les comportements lgers et inexplicables de ce volage
campagnard lui plussent particulirement, non: il s'adonnait  la
Kamarinskaa parce qu'il lui tait impossible d'en entendre les
accents sans danser. Et parfois, le soir, deux ou trois laquais,
les cochers, le jardinier qui jouait du violon et aussi les dames
de la domesticit, se runissaient en quelque endroit cart de la
maison des matres, le plus loin possible de Foma Fomitch, et l
se dchanaient la musique, les danses et, finalement, la
Kamarinskaa. L'orchestre se composait de deux balalakas, d'une
guitare, d'un violon et d'un tambourin que Mitiouchka maniait avec
une incomparable maestria. Et il fallait voir Falali se donner
carrire; il dansait jusqu' perte de conscience, jusqu'
extinction de ses dernires forces. Encourag par les cris et les
rires de l'assistance, il poussait des hurlements perants, riait,
claquait des mains. Il bondissait, comme entran par une force
prestigieuse qui le dominait et il s'appliquait avec zle  suivre
le rythme toujours acclr de l'entranante chanson et ses talons
frappaient la terre. Il y trouvait une immense volupt qui se fut
perptue pour sa joie, si le tapage occasionn par la
Kamarinskaa n'tait parvenu aux oreilles de Foma Fomitch.
Stupfait, celui-ci envoya sans retard chercher le colonel.

-- Colonel, j'avais une seule question  vous faire: votre
rsolution de perdre cet idiot est-elle ou non irrvocable? Dans
le premier cas, je me retire immdiatement; dans le second, je...

-- Mais qu'y a-t-il? s'cria mon oncle pouvant.

-- Ce qu'il y a? Tout simplement ceci qu'il danse la Kamarinskaa.

-- Eh bien, voyons... qu'est-ce que cela peut faire?

-- Comment, ce que cela peut faire? cria Foma d'une voix perante.
Et c'est vous qui dites cela? vous! leur seigneur et, peut-on
dire, leur pre? Ignorez-vous que la chanson raconte l'histoire
d'un ignoble paysan lequel, en tat d'brit, osa l'action la
plus immorale? Savez-vous ce qu'il fit, ce paysan corrompu? Il
n'hsita pas  fouler aux pieds les liens les plus sacrs,  les
pitiner de ses bottes de rustre, de ses bottes accoutumes aux
planchers des cabarets? Comprenez-vous maintenant que votre
rponse offense les plus nobles sentiments? Qu'elle m'offense moi-
mme? Le comprenez-vous, oui ou non?

-- Mais, Foma, ce n'est qu'une chanson! Voyons, Foma...

-- Ce n'est qu'une chanson! Et vous n'avez pas honte de m'avouer
que vous la connaissez, vous, un homme du monde, vous, un colonel!
Vous, le pre d'enfants innocents et purs! Ce n'est qu'une
chanson! Mais il n'est pas douteux qu'elle fut suggre par un
fait rel! Ce n'est qu'une chanson! Mais quel honnte homme
avouera la connatre et l'avoir entendue, sans mourir de honte?
Qui? Qui?

-- Mais tu la connais toi-mme, Foma, puisque tu m'en parles
ainsi! rpondit mon oncle dans la simplicit de son me.

-- Comment! Je la connais! Moi! Moi!... C'est--dire... On
m'offense! s'cria tout  coup Foma bondissant de sa chaise, en
proie  la plus folle rage. Il ne s'attendait pas  une rplique
aussi crasante.

Je ne dcrirai pas la colre de Foma. Le colonel fut
ignominieusement chass de la prsence de ce prtre de la
moralit, en chtiment d'une rponse indcente et dplace. Mais
de ce jour, Foma s'tait bien jur de surprendre Falali en
flagrant dlit de Kamarinskaa. Le soir, alors que tout le monde
le croyait occup, il gagnait le jardin en cachette, contournait
les potagers et se blottissait dans les chanvres d'o il
commandait le petit coin choisi par les amateurs de chorgraphie.
Il guettait le pauvre Falali comme le chasseur guette l'oiseau,
dlicieusement, repassant ce qu'il dirait  toute la maison et
surtout au colonel en cas de russite. Son inlassable patience se
vit enfin couronne de succs; il surprit la Kamarinskaa! On
comprend pourquoi mon oncle s'arrachait les cheveux devant les
larmes de Falali; on comprend son motion en entendant
Vidopliassov annoncer aussi inopinment Foma Fomitch dont l'entre
nous trouva en plein dsarroi.



VII
FOMA FOMITCH

C'est avec une attentive curiosit que j'examinai celui que
Gavrilo avait fort justement qualifi de vilain monsieur. Il tait
de taille exigu, avec le poil d'un blond clair et grisonnant, de
petites rides par tout le visage et une norme verrue sur le
menton; il frisait la cinquantaine. Je ne fus pas un peu surpris
de le voir se prsenter en robe de chambre, -- de coupe trangre,
il est vrai -- mais en robe de chambre et en pantoufles. Le col de
sa chemise tait rabattu  l'enfant, ce qui lui donnait un air
extrmement bte. Il marcha droit au fauteuil inoccup, l'approcha
de la table et s'assit sans rien dire  personne. Le tumulte,
l'motion qui rgnaient avant son arrive s'taient mus tout 
coup en un tel silence qu'on et entendu voler une mouche. La
gnrale se fit douce comme un agneau, pauvre idiote qui laissait
voir toute son adoration; elle le dvorait des yeux, cependant que
la demoiselle Prplitzina ricanait en se frottant les mains et
que la pauvre Prascovia Ilinitchna tremblait d'effroi. Mon oncle
se multiplia tout aussitt.

-- Du th, du th, ma soeur! Sucrez-le bien, ma soeur, Foma
Fomitch aime le th bien sucr aprs la sieste. Tu le veux sucr,
n'est-ce pas, Foma?

-- Il s'agit bien de th, fit lentement et dignement Foma, en
agitant la main d'un air proccup. Vous ne pensez qu'aux
friandises!

Ces paroles de Foma et le ridicule de son entre pdantesque
m'intressrent prodigieusement. J'tais curieux de voir jusqu'o
irait l'insolence de cet individu et son mpris de la plus
lmentaire politesse.

-- Foma, reprit mon oncle, je te prsente mon neveu, Serge
Alexandrovitch, qui vient d'arriver.

Foma Fomitch le toisa des pieds  la tte et, sans m'accorder la
plus lgre attention, il dit aprs un long silence:

-- Je m'tonne que vous vous appliquiez  m'interrompre
systmatiquement. Je vous parle d'affaires srieuses et vous me
rpondez par Dieu sait quoi!... Avez-vous vu Falali?

-- Je l'ai vu, Foma...

-- Ah! vous l'avez vu? Eh bien, je vais vous le montrer  nouveau,
si vous l'avez vu. Admirez votre crature, au sens moral du mot.
Allons, approche, idiot! approche, gueule de Hollande! Viens donc,
viens, n'aie pas peur!

Falali s'en vint en pleurnichant, la bouche ouverte et avalant
ses larmes. Foma Fomitch le contemplait avec volupt.

-- C'est avec intention, Paul Smionovitch, que je l'ai appel
gueule de Hollande, fit-il, se carrant dans le fauteuil et,
tournant lgrement la tte du ct d'Obnoskine assis prs de lui.
En gnral, je ne trouve pas utile d'attnuer mes expressions. La
vrit doit rester la vrit et l'on aura beau cacher la boue, on
ne l'empchera pas d'tre la boue. Ds lors,  quoi bon les
attnuations?  mentir aux autres et  soi-mme? Ce n'est que dans
une tte vide de mondain qu'a pu germer une ide aussi absurde que
le besoin des convenances. Dites, je vous prends  tmoin, quelle
beaut trouvez-vous dans cette binette? Je parle de beaut noble,
leve!

Il s'exprimait d'une voix douce, lente, indiffrente.

-- Lui, beau? laissa tomber Obnoskine avec la plus insolente
nonchalance. Il me fait l'effet d'un roastbeef et voil tout.

-- Je m'approche de la glace et je m'y contemple, poursuivit
solennellement Foma. Je suis loin de me prendre pour une beaut,
mais j'ai d arriver  cette conclusion force qu'il y a dans mon
oeil gris quelque chose qui me distingue d'un Falali. Il exprime
la pense, cet oeil, et la vie, et l'intelligence! Je ne cherche
pas  m'exalter personnellement; mes paroles s'appliquent  la
gnralit de notre classe. Eh bien, pensez-vous qu'on puisse
trouver en ce beefteak ambulant la moindre parcelle d'me?
Vraiment, remarquez, Paul Smionovitch, chez ces hommes totalement
privs d'idal et de pense et qui ne mangent que de la viande,
comme le teint est frais, mais d'une fracheur grossire,
rpugnante, bte! Voulez-vous connatre la valeur exacte de sa
capacit intellectuelle? H! toi, l'objet, approche un peu qu'on
t'admire. Qu'as-tu  ouvrir la bouche? Tu veux avaler une baleine?
Es-tu beau? Rponds: es-tu beau?

-- Je suis... beau! rpondit Falali avec des sanglots touffs.

Obnoskine partit d'un clat de rire.

-- Vous l'avez entendu? lui cria triomphalement Foma. Il va vous
en dire bien d'autres. Je suis venu lui faire passer un examen.
Sachez, Paul Smionovitch, qu'il est des gens pour comploter la
perte de ce pauvre idiot. Il se peut que mon jugement soit svre
et que je me trompe; mais je ne parle que par amour pour
l'humanit. Il vient de se livrer  la danse la plus inconvenante;
qui donc s'en proccupe ici? coutez-moi a! Allons! Rponds, que
viens-tu de faire? Rponds! rponds immdiatement!

-- J'ai dans, sanglot Falali.

-- Qu'est-ce que tu as dans? Quelle danse? Parle!

-- La Kamarinskaa...

-- La Kamarinskaa! Et qu'est-ce que c'est que Kamarinski? Tche
de nous donner une rponse comprhensible, de nous clairer sur
ton Kamarinski.

-- Un pay... san...

-- Un paysan? rien qu'un paysan? Tu m'tonnes. C'est donc un
remarquable paysan, un clbre paysan, si on compose des chants et
des danses en son honneur? Voyons, rponds!

Tourmenter tait chez Foma un vritable besoin. Il se jouait de sa
victime comme le chat de la souris; mais Falali se taisait,
pleurnichant sans parvenir  comprendre la question.

-- Rponds donc! insistait Foma. On te demande quel tait ce
paysan... Appartenait-il  un seigneur?  la couronne?  la
commune? tait-il libre? Il y a diffrentes sortes de paysans.

--  la commune...

-- Ah!  la commune! Vous entendez, Paul Smionovitch? Voici un
point historique lucid, le moujik Kamarinski appartenait  la
commune... Et qu'a-t-il fait, ce paysan? Quels exploits lui valent
les honneurs de la chanson?

La question tait dlicate et mme dangereuse, s'adressant 
Falali.

-- Voyons... vous... pourtant... intervint Obnoskine en jetant un
regard vers sa mre qui commenait  s'agiter sur son sige.

Mais que faire? Les caprices de Foma Fomitch faisaient loi!

-- De grce, mon oncle, si vous n'arrtez pas cet imbcile, vous
voyez o il veut en venir. Falali est capable de dire n'importe
quoi, je vous l'assure! dis-je  l'oreille de mon oncle qui, fort
perplexe ne savait quel parti prendre.

-- Dis donc, Foma, si... tu... Je te prsente mon neveu qui
tudiait la minralogie...

-- Colonel, je vous prie de ne pas m'interrompre avec votre
minralogie o vous ne vous y connaissez gure plus que d'autres,
peut-tre. Je ne suis pas un enfant. Il va me rpondre qu'au lieu
de travailler pour nourrir sa famille, ce paysan s'enivra et,
oubliant sa pelisse au cabaret, se mit  courir par les rues en
tat d'ivresse. Tel est le sujet bien connu de ce pome qui
glorifie l'ivrognerie. Ne vous inquitez pas; il sait, maintenant,
ce qu'il doit rpondre. Eh bien rponds; qu'a-t-il fait, ce
paysan? Je te l'ai souffl; je te l'ai fourr dans la bouche. Mais
je veux l'entendre de toi: qu'a-t-il fait? qu'est-ce qui lui a
mrit cette gloire immortelle que chantent les troubadours? Eh
bien?

L'infortun Falali jetait autour de lui des regards angoisss. Ne
sachant que rpondre, il ouvrait et fermait alternativement la
bouche comme un poisson pch qui agonise sur le sable.

-- J'aurais honte de le dire! dit-il enfin au comble de la
dtresse.

-- Ah! il a honte de le dire! triompha Foma. Voil ce que je
voulais lui faire avouer, colonel! On a honte de le dire, mais non
de le faire! Telle est la moralit que vous avez seme, qui lve
et que vous arrosez, maintenant. Mais assez de paroles; va-t-en
dans la cuisine, Falali. Pour le moment, je ne te dirai rien par
gard pour les personnes qui m'entourent, mais tu seras
cruellement puni aujourd'hui mme. Si on me l'interdit, si, cette
fois encore, on te fait passer avant moi, eh bien, tu resteras ici
pour consoler les matres en leur dansant la Kamarinskaa; quant 
moi, je quitterai cette maison sur-le-champ. J'ai dit. Va-t-en!

-- Il me semble que vous tes un peu svre, remarqua trs
mollement Obnoskine.

-- En effet! c'est trs juste! s'exclama mon oncle. Mais il arrta
et se tut. Foma le couvait d'un regard sombre.

-- Je m'tonne, Paul Smionovitch, de l'attitude des crivains
contemporains, de ces potes, de ces savants, de ces penseurs,
dclara-t-il. Comment ne se proccupent-ils pas des chansons que
chante en dansant le peuple russe? Qu'ont fait jusqu' prsent
tous ces Pouchkine, tous ces Lermontov, tous ces Borozdine? Je
reste songeur. Le peuple danse la Kamarinskaa, cette apothose de
l'ivrognerie, et eux, pendant ce temps-l, ils chantent les
myosotis! C'est une question sociale! Qu'ils me montrent un
paysan, s'il leur plat, mais un paysan sublime, un villageois,
dirai-je, et non un paysan. Qu'ils me le montrent dans toute sa
simplicit, ce sage villageois, ft-il mme chauss de laptis
(Sandales en corce de bouleau) -- faisons cette concession! --
mais qu'ils me le montrent plein de ces vertus enviables mme pour
quelque Alexandre de Macdoine russe et trop clbre, je le dis
franchement. Je connais la Russie et la Russie me connat; aussi
n'hsit-je pas  en parler. Qu'on me le montre charg de famille,
ce paysan aux cheveux blancs, affam et suffoquant dans son izba,
mais content, soumis et n'enviant pas l'or des riches. Que, dans
sa compassion, le riche lui apporte son or et que l'on voie la
vertu du paysan s'associer  celle de son matre, le grand
seigneur! Ces deux hommes, tant spars sur l'chelle sociale, se
rapprocheront enfin dans la vertu: c'est l une grande ide! Mais,
au contraire, que voyons-nous? D'un ct les myosotis et, de
l'autre, le paysan tout dbraill et bondissant du cabaret dans la
rue! Voyons, qu'y a-t-il l de potique, d'admirable? O,
l'esprit? o, la grce? o, la moralit?

-- Je te dois cent roubles pour ces paroles, Foma Fomitch! fit
jvikine affectant le ravissement. Puis il ajouta tout bas: --
Pour ce dont je dispose!... Mais il faut flatter, flatter!...

-- Ah! vous avez admirablement exprim cela! dit Obnoskine.

-- En effet, trs juste! s'cria mon oncle qui avait cout avec
la plus profonde attention, en me regardant d'un air de triomphe.

Et, se frottant les mains, il ajouta:

-- Comme c'est trait! Il vous a une de ces conversations
varies!... -- Son coeur dbordait, il s'cria: -- Foma Fomitch,
voici mon neveu; je te le prsente. Il a fait aussi de la
littrature.

Mais, comme devant, Foma ne prit pas garde  la prsentation de
mon oncle.

-- Au nom de Dieu, ne me prsentez plus! Je vous le demande trs
srieusement! lui murmurai-je d'un ton dcid.

-- Ivan Ivanovitch, reprit Foma en s'adressant  Mizintchikov et
le regardant fixement, vous avez entendu? Quelle est votre
opinion?

-- Mon opinion? C'est  moi que vous parlez? fit Mizintchikov en
homme qu'on vient de rveiller.

-- Oui, c'est  vous. Je vous le demande parce que je n'attache
d'importance qu' l'opinion des gens vraiment instruits et non 
celle de ces problmatiques esprits dont toute l'intelligence
consiste  se faire prsenter  toute minute comme savants et que
l'on fait parfois venir pour jouer les polichinelles.

C'tait une pierre dans mon jardin. Il ne faisait pas doute que
Foma n'avait abord cette dissertation littraire que dans
l'unique but de m'blouir, de me rduire  rien, d'craser le
savant ptersbourgeois, l'esprit fort. J'en fus convaincu.

-- Puisque vous tenez  connatre mon opinion, fit Mizintchikov,
sachez donc que je suis de votre avis.

-- Comme toujours! Cela en devient mme coeurant! remarqua Foma.
Il se tourna de nouveau vers Obnoskine et continua: -- Paul
Smionovitch, je vous dirai franchement que, si j'estime
l'immortel Karamzine, ce n'est pas pour sa Marfa de Possade ni
pour sa Vieille et Nouvelle Russie, mais parce qu'il a crit Frol
Siline, cette magnifique pope! C'est une oeuvre purement
populaire qui perdurera  travers les sicles. C'est une pope
sublime!

-- Trs juste! trs juste! Une grande poque! Frol Siline est un
homme de bien! Je me rappelle avoir lu qu'ayant pay pour
l'affranchissement de deux jeunes filles, il contempla le ciel et
pleura. C'est un trait sublime! approuva mon oncle tout joyeux.

Mon pauvre oncle! Il ne manquait jamais l'occasion de s'immiscer
dans une conversation savante! Foma sourit mchamment, mais il ne
dit rien.

-- D'ailleurs, on crit aussi fort bien de nos jours, dit Anfissa
Ptrovna, se mlant prudemment  la conversation. Ainsi, tenez:
Les Mystres de Bruxelles.

-- Je ne suis pas de votre avis, rpondit Foma, comme  regret. Il
n'y a pas longtemps que j'ai encore lu un de ces pomes... Quoi!
C'est toujours les myosotis! Si vous voulez le savoir, celui que
je prfre parmi les nouveaux crivains, c'est encore le
Prpistchik il crit d'une plume lgre!

-- Prpistchik! s'cria Anfissa Ptrovna, celui qui crit des
lettres dans le journal? Ah! c'est ravissant! Quel jeu de plume!

-- Prcisment! Il joue, pour ainsi dire, avec sa plume qu'il a
d'une lgret surprenante.

-- Bon! mais c'est un pdant, remarqua Obnoskine avec nonchalance.

-- Pdant, oui, je n'en disconviens pas; mais c'est un aimable, un
gracieux pdant! Certes, aucune de ses ides ne saurait supporter
une svre critique, mais on est entran par cette plume facile!
Un bavard, je vous l'accorde, mais un aimable, un gracieux bavard!
Avez-vous remarqu qu'en un de ses articles il dit avoir des
proprits?

-- Des proprits? s'enquit mon oncle. Ah! ah! dans quel
gouvernement?

Foma s'arrta, regarda un instant mon oncle et continua du mme
ton:

-- Eh bien, je vous le demande, que m'importe,  moi, lecteur,
qu'il ait des proprits? S'il en a, grand bien lui fasse! Mais
que c'est charmant! gentiment prsent! C'est tincelant d'esprit,
d'un esprit qui jaillit en bouillonnant; c'est une source d'esprit
intarissable. Oui, voil comme il faut crire, et il me semble que
j'aurai crit ainsi si j'eusse consenti  crire dans les
journaux...

-- Et mme mieux, peut-tre, ajouta respectueusement jvikine.

-- Tu aurais, dans le style, quelque chose de mlodieux! fit mon
oncle.

Mais Foma Fomitch n'y tint plus.

-- Colonel, dit-il, pourrais-je vous prier, avec la plus grande
politesse, naturellement, de ne pas nous interrompre et de nous
laisser poursuivre notre conversation en paix? Vous ne pouvez rien
y comprendre  cette conversation; vous ne sauriez y exprimer
d'avis; cela vous est ferm! Ne venez donc pas troubler notre
intressant entretien littraire. Buvez votre th; mlez-vous de
grer votre proprit, mais laissez la littrature! elle n'y
perdra rien, je vous l'assure!

C'tait le dernier mot de l'insolence. Je ne savais que penser.

-- Mais, Foma, tu le disais toi-mme, que tu aurais quelque chose
de mlodieux! dit mon oncle plein d'angoisse et de confusion.

-- Oui, mais je le disais en connaissance de cause; je le disais 
propos. Mais vous!

-- Parfaitement, nous le disions spirituellement, en connaissance
de cause, soutint jvikine en tournant autour de Foma Fomitch.
Ceux qui manquent d'esprit n'ont qu' nous en emprunter, nous en
avons assez pour deux ministres, et il en resterait pour le
troisime! Voil comment nous sommes!

-- Bon! je viens encore de dire une btise? conclut mon oncle avec
un sourire bonhomme.

-- Au moins, vous l'avouez!

-- Bon! bon! Foma, je ne me fche pas. Je sais que, si tu me fais
des observations, c'est en ami, en frre. Je te l'ai permis moi-
mme; je t'en ai mme pri. C'est pour mon bien! Je te remercie et
j'en profiterai.

J'tais  bout de patience. Tout ce que j'avais entendu raconter
jusqu'alors sur Foma m'avait sembl exagr. Mais, aprs cette
exprience personnelle, ma stupfaction ne connaissait plus de
bornes. Je n'en croyais pas mes oreilles; je ne pouvais admettre
la possibilit de ce despotisme et de cette insolence d'une part,
non plus que de cet esclavage et de cette dbonnairet de l'autre.
Cette fois, d'ailleurs, mon oncle lui-mme en tait mu; cela se
voyait bien. Je brlais du dsir d'attaquer Foma, de me mesurer
avec lui, d'tre grossier, au besoin, sans souci des consquences.
Cette pense m'excitait normment. Dans mon ardeur  guetter une
occasion j'avais compltement abm les bords de mon chapeau. Mais
l'occasion ne se prsentait pas; Foma tait positivement dcid 
ne pas me voir.

-- Tu as raison, Foma, continua mon oncle en s'efforant
visiblement de se reprendre et de dtruire l'impression
dsagrable produite par l'algarade. Tu as raison, Foma et je te
remercie. Il faut connatre un sujet avant que d'en discuter; je
le confesse. Ce n'est pas la premire fois que je me trouve dans
une semblable situation. Imagine-toi, Serge, qu'il m'advint un
jour d'tre examinateur... Vous riez? Je vous jure que je fis
passer des examens. On m'avait invit dans un tablissement
scolaire pour assister aux preuves, et l'on m'avait plac  ct
des examinateurs tant pour me faire honneur que parce qu'il y
avait une place vacante. Je t'avoue que je n'tais pas fier, ne
connaissant aucune science et m'attendant constamment  tre
appel au tableau. Mais, peu  peu, je m'aguerris et je me mis 
faire des questions aux lves qui rpondaient fort bien en
gnral;  l'un d'eux, je demandai ce que c'tait que No... On
djeuna aprs l'examen et l'on but du champagne. C'tait un
tablissement tout  fait bien...

Foma Fomitch et Obnoskine pouffaient de rire.

-- Moi aussi, j'en riais ensuite! s'cria mon oncle en riant et
tout heureux de voir la gaiet revenue. Tiens, Foma, je veux vous
amuser tout en vous racontant comment je fus attrap une fois...
Imagine-toi, Serge, que nous tions en garnison  Krasnogorsk...

-- Colonel, permettez-moi de vous demander si votre histoire sera
longue, interrompit Foma.

-- Oh! Foma, c'est une histoire trs amusante. Il y a de quoi
mourir de rire. coute seulement, et tu vas voir a!

-- J'coute toujours vos histoires avec plaisir, pour peu qu'elles
rpondent au programme que vous venez de tracer, dit Obnoskine en
billant.

-- Nous n'avons plus qu' couter, dcida Foma.

-- Je te jure que ce sera trs amusant, Foma. Je vais vous
raconter comment, une fois, je commis une gaffe. coute, toi
aussi, Serge; c'est fort instructif. Nous tions donc 
Krasnogorsk, reprit mon oncle, tout heureux et radieux, racontant
prcipitamment et par phrases haches, comme il lui arrivait
toujours lorsqu'il discourait pour la galerie.  peine arriv dans
cette ville, je vais le soir au thtre. Il y avait alors une
actrice remarquable, nomme Kouropatkina, laquelle s'enfuit avec
l'officier Zverkov avant la fin de la pice, si bien qu'on dut
baisser le rideau. Quelle canaille, ce Zverkov! ne demandant qu'
boire,  jouer aux cartes, non qu'il fut un ivrogne, mais pour
passer un moment avec les camarades. Seulement, quand une fois il
s'tait mis  boire, il oubliait tout: il ne savait plus o il
vivait, ni dans quel pays il se trouvait, ni comment il
s'appelait; il oubliait tout! Mais c'tait un charmant garon...
Me voil donc en train de regarder le spectacle.  l'entr'acte, je
rencontre mon ancien camarade Kornsoukhov... un garon unique,
ayant fait campagne, dcor; j'ai appris qu'il a embrass depuis
la carrire civile et qu'il est dj conseiller d'tat. Enchants
de nous retrouver, nous causions. Dans la loge voisine, trois
dames taient assises, celle de gauche tait laide  faire peur...
J'ai su depuis que c'tait une excellente femme, une mre de
famille et qu'elle avait rendu son mari trs heureux... Moi, comme
un imbcile, je dis  Kornsoukhov: Dis donc, mon cher, connais-tu
cet pouvantail? -- Qui? -- Mais cette dame. -- C'est ma cousine!
Diable! vous jugez de ma situation! Pour rparer ma gaffe, je
reprends: Mais non, pas celle-ci, celle-l; regarde. --C'est ma
soeur! Sapristi! Et sa soeur tait jolie comme un coeur, gentille
comme tout et trs bien habille, des broches, des bracelets, des
gants; en un mot, un vrai chrubin. Elle pousa plus tard un
excellent homme du nom de Pitkine avec qui elle s'tait enfuie et
marie sans le consentement de ses parents. Aujourd'hui, tout va
bien; ils sont riches et les parents n'en finissent pas de se
rjouir... Alors voil: ne sachant plus o me mettre, je lui dis
encore: Non, pas celle-l; celle qui est au milieu! Ah! au
milieu? C'est ma femme!... Entre nous, elle tait mignonne 
croquer!... On l'aurait toute mange avec plaisir... Eh bien, lui
dis-je, si tu n'as jamais vu d'imbcile, contemples-en un devant
toi. Tu peux me couper la tte sans remords! a le fit rire. Il
me prsenta  ces dames aprs le spectacle et il avait d raconter
l'histoire, le polisson, car elles riaient beaucoup. Jamais je
n'ai pass une aussi bonne soire. Voil, Foma, ce qu'il peut nous
arriver! Ha! ha! ha!

Mais mon pauvre oncle riait en vain; en vain promenait-il autour
de lui son regard bon et gai. Son amusante histoire fut accueillie
par un silence de mort. Foma Fomitch se taisait tristement et les
autres l'imitaient. Seul, Obnoskine souriait en prvision de la
mercuriale qui attendait mon oncle. Ygor Ilitch rougit et se
troubla. C'tait tout ce qu'attendait Foma.

-- Avez-vous fini? demanda-t-il enfin au conteur sur un ton fort
austre.

-- J'ai fini, Foma.

-- Et vous tes content?

-- Comment, content? Que veux-tu dire? fit mon oncle avec anxit.

-- Vous sentez-vous soulag,  prsent? tes-vous satisfait
d'avoir interrompu l'entretien intressant et littraire de vos
amis pour contenter votre mesquin amour-propre?

-- Mais voyons, Foma, je voulais vous amuser, et toi...

-- Nous amuser! s'cria Foma en s'enflammant soudain, nous amuser!
Mais tout ce que vous savez faire, c'est de l'ennui! Et savez-vous
que votre anecdote est presque immorale? Je ne parle pas de
l'inconvenance, cela va de soi. Vous venez d'avouer, avec la plus
rare grossiret de sentiments, que vous vous tiez moqu d'une
noble femme uniquement parce qu'elle n'avait pas eu l'heur de vous
plaire. Vous croyiez nous faire rire avec vous, nous faire
approuver votre conduite malsante, parce que vous tes le matre
de la maison? Il vous plat, colonel, de vous entourer de
flatteurs, de compres et de pique-assiettes; il vous est loisible
de les faire venir de fort loin pour augmenter votre cour au grand
dtriment de la franchise et de la noblesse de l'me; mais Foma
Fomitch Opiskine ne sera jamais votre courtisan ni votre parasite.
Cela, je vous le garantis!...

-- H! Foma, tu ne m'as pas compris!

-- Non, colonel, je vous ai pntr depuis longtemps. Vous tes
transparent pour moi. En proie au plus fol amour-propre, vous
prtendez  l'esprit, oubliant que l'esprit s'clipse derrire les
prtentions. Vous...

-- Mais finis donc, Foma, n'as-tu pas honte de parler ainsi devant
tout le monde?

-- La vue de tout cela me chagrine, colonel; mais, le voyant, je
ne saurais me taire. Je suis pauvre et votre mre me donne
l'hospitalit. On croirait que c'est pour vous flatter que je me
tais, et je ne veux pas qu'un blanc-bec soit en droit de me
considrer comme votre pique-assiette! Peut-tre tout  l'heure,
quand je suis entr dans cette salle, ai-je un peu forc ma
franchise, peut-tre ai-je us de grossiret, mais c'est parce
que vous me mettez dans une situation pnible. Vous tes avec moi
d'une telle arrogance qu'on me prendrait pour votre esclave. Vous
prenez plaisir  m'humilier devant des trangers, alors que je
suis votre gal, entendez-vous, votre gal, et sous tous les
rapports! Il est fort possible que ce soit moi qui vous rende
service en vivant chez vous, au lieu que vous soyez mon
bienfaiteur. On m'humilie; je suis bien oblig de faire mon propre
loge. Il m'est impossible de me taire; je dois parler et
protester sans retard et dnoncer votre jalousie phnomnale. Vous
voyez que, dans une conversation amicale, j'ai pu montrer mes
connaissances, mon got, l'extrme tendue de mes lectures; a
vous gne; vous ne pouvez le supporter. Et vous voulez aussi faire
talage de vos connaissances et de votre got. Votre got!
permettez-moi de vous demander le got que vous avez? Vous vous
entendez  la beaut comme un boeuf  la viande; excusez-moi si
c'est un peu brutal, mais a a au moins le mrite d'tre juste et
franc. Ce ne sont pas vos courtisans qui vous parleront ainsi,
colonel!

-- Ah! Foma!

-- Ah! Foma! Oui, je sais bien; la vrit semble parfois dure.
Mais nous en reparlerons plus tard. En attendant, laissez-moi
aussi gayer un peu la socit... Paul Smionovitch, avez-vous
jamais vu un pareil monstre sous une forme humaine? Voici dj
longtemps que je l'observe. Regardez-le bien; il meurt d'envie de
m'avaler tout cru!

Il s'agissait de Gavrilo, le vieux serviteur, qui, debout prs de
la porte, assistait avec tristesse au traitement inflig  son
matre.

-- Paul Smionovitch, je veux vous offrir la comdie. Eh! toi,
corbeau, approche un peu! Daignez donc vous approcher, Gavrilo
Ignatich! Voyez, Paul Smionovitch, c'est Gavrilo condamn 
apprendre le franais en punition de sa grossiret. Je suis comme
Orphe, moi; j'adoucis les moeurs de ce pays, non par la musique,
mais par l'enseignement de la langue franaise. Voyons ce
franais, Monsieur.

-- Sais-tu ta leon?

-- Je l'ai apprise, rpondit Gavrilo en baissant la tte.

-- Et parlez-vous franais?

-- Voui, moussi, j parle in p...

tait-ce l'air morne de Gavrilo ou le dsir d'exciter l'hilarit
que tout le monde devinait chez Foma, mais,  peine le vieillard
eut-il ouvert la bouche que tout le monde clata. La gnrale
elle-mme condescendit  rire. Anfissa Ptrovna se renversa sur le
dossier du canap, poussant des cris de paon et se couvrant le
visage de son ventail. Mais ce qui parut le plus amusant, c'est
que Gavrilo, voyant la tournure que prenait l'examen, ne put se
retenir de cracher en marmottant d'un ton de reproche:

-- Dire qu'il me faut supporter une pareille honte  mon ge!

Foma Fomitch s'mut.

-- Quoi? Qu'est-ce que tu as dit? Voil que tu fais l'insolent?

-- Non, Foma Fomitch, rpondit Gavrilo avec dignit, je ne fais
pas l'insolent; un paysan comme moi n'a pas le droit d'tre
insolent envers un seigneur de naissance comme toi. Mais tout
homme est cr  l'image de Dieu. J'ai soixante-deux ans passs.
Mon pre se souvient de Pougatchov, et mon grand'pre fut pendu au
mme tremble que son matre, Matv Nikitich, -- Dieu ait leurs
mes! -- par ce mme Pougatchov, circonstance  laquelle mon pre
dut d'tre distingu par le dfunt matre Afanassi Matvitch qui
en fit d'abord son valet de chambre, puis son matre d'htel.
Quant  moi, Foma Fomitch, tout domestique que je sois, je n'ai
jamais subi une honte pareille!

En prononant les derniers mots, Gavrilo carta les mains et
baissa la tte. Mon oncle l'observait avec inquitude.

-- Voyons, voyons, Gavrilo, exclama-t-il, allons, tais-toi!

-- a ne fait rien, dit Foma en plissant lgrement et en
s'efforant de sourire. Laissez-le dire. Voil le fruit de votre
enseignement...

-- Je dirai tout! continua Gavrilo avec une animation
extraordinaire; je ne garderai rien! On peut me lier les mains, on
ne m'attachera pas la langue. Mme pour moi, vil esclave devant
toi, un pareil traitement est une offense. Je dois te servir et te
respecter parce que je suis n dans l'tat de servitude; je dois
remplir tous mes devoirs en tremblant de crainte. Quand tu cris
un livre, mon devoir est de ne laisser personne entrer chez toi;
c'est en cela que consiste mon service. Faut-il faire quelque
chose pour toi? c'est avec le plus grand plaisir. Mais, sur mes
vieux jours, vais-je me mettre  aboyer un langage tranger et 
faire le pantin devant le monde? Je ne peux plus paratre parmi
les domestiques:Franais, tu es Franais! me crient-ils. Non,
monsieur Foma Fomitch, je ne suis pas seul de mon avis, moi,
pauvre sot; tous les bonnes gens commencent  dire d'une seule
voix, que vous tes devenu tout  fait mchant et que notre matre
n'est devant vous qu'un petit garon et que, quoique vous soyez le
fils d'un gnral, quoique vous eussiez pu l'tre vous mme, vous
n'en tes pas moins un mchant homme, mchant comme une furie!

Gavrilo avait fini. J'exultais. Tout ple de rage Foma Fomitch ne
pouvait revenir de la surprise o l'avait plong le regimbement
inattendu du vieux Gavrilo; il semblait se consulter sur le parti
 prendre. Enfin, l'explosion se produisit:

-- Comment? Il ose m'insulter, moi! moi! Mais c'est de la
rbellion! hurla-t-il en bondissant de sa chaise.

La gnrale bondit aprs lui en claquant des mains. Ce fut un
incroyable remue-mnage. Mon oncle se prcipita vers le coupable
pour l'entraner hors de la salle.

-- Aux fers! qu'on le mette aux fers! criait la gnrale.
Ygorouchka, expdie-le tout droit  la ville et qu'il soit
soldat, ou tu n'auras pas ma bndiction. Charge-le de fers et
engage-le!

-- C'est--dire? criait Foma. Un esclave! Un Chalden! Un Hamlet!
Il ose m'insulter! Lui, la semelle de mes chaussures, il ose me
traiter de furie!

Je m'avanai avec dcision en regardant Foma Fomitch dans le blanc
des yeux et, tout tremblant d'motion, je lui dis:

-- J'avoue que je partage entirement l'avis de Gavrilo!

Il fut tellement saisi par ma sortie qu'au premier abord il
semblait n'en pas croire ses oreilles.

-- Qu'est-ce encore? vocifra-t-il avec rage, tombant en arrt
devant moi et me dvorant de ses petits yeux injects de sang. Qui
est-tu donc, toi?

-- Foma Fomitch... bredouilla mon oncle perdu, c'est Srioja, mon
neveu...

-- Le savant! hurla Foma, c'est lui le savant? Libert! galit!
fraternit! Journal des dbats!  d'autres, mon cher; ce n'est pas
ici Ptersbourg; tu ne me la feras pas! Je me moque de tes Dbats.
Ce sont des Dbats pour toi, mais pour nous, ce n'est rien! Mais
j'en ai oubli sept fois autant que tu en sais! Voil le savant
que tu es.

Je crois bien que, si on ne l'et retenu, il se ft jet sur moi.

-- Mais il est ivre! fis-je en jetant autour de moi un regard
tonn.

-- Qui? Moi? cria Foma d'une voix altre.

-- Oui, vous!

-- Ivre?

-- Ivre!

Foma ne put le supporter. Il poussa un cri strident, comme si on
l'et gorg et bondit hors de la pice. La gnrale allait tomber
en syncope quand elle prit le parti de courir aprs lui. Tout le
monde la suivit, y compris mon oncle. Quand je repris mes esprits,
il ne restait dans la pice qu'jvikine qui souriait en se
frottant les mains.

-- Vous m'avez promis de me raconter une histoire de Jsuite, me
dit-il d'une voix doucereuse.

-- Que dites-vous? demandai-je, ne comprenant plus de quoi il
pouvait s'agir.

-- Vous m'avez promis de me raconter une anecdote au sujet d'un
Jsuite...

Je courus vers la terrasse d'o je gagnai le jardin. La tte me
tournait.



VIII
DCLARATION D'AMOUR

Agac, mcontent de moi, j'errai dans le jardin pendant prs d'une
demi-heure, rflchissant sur la conduite  tenir. Le soleil se
couchait. Tout  coup, au dtour d'une alle, je me trouvai face 
face avec Nastenka. Elle avait les yeux pleins de larmes qu'elle
essuyait avec son mouchoir.

-- Je vous cherchais, fit-elle.

-- Je vous cherchais aussi. Dites-moi si je suis ou non dans une
maison de fous?

-- Vous n'tes nullement dans une maison de fous! rpondit-elle
d'un air offens et me regardant fixement.

-- Mais alors, que se passe-t-il? Au nom du Christ, donnez-moi un
conseil! O se trouve maintenant mon oncle? Puis-je aller le
trouver? Je suis heureux de vous avoir rencontre; peut-tre
pourrez-vous me tirer d'embarras.

-- N'allez pas auprs de votre oncle. Je viens moi-mme de les
quitter.

-- Mais o sont-ils?

-- Qui le sait? Peut-tre sont-ils tous retourns dans le potager,
dit-elle, irrite.

-- Quel potager?

-- La semaine passe, Foma Fomitch cria qu'il ne voulait plus
rester dans cette maison. Il courut au potager, prit une bche
dans la hutte et se mit  remuer la terre. Nous n'en revenions
pas, le croyant devenu fou. Alors, il dit:Afin que l'on ne me
reproche plus le pain que je mange, le pain qu'on me donne, je
vais bcher la terre; je paierai de mon travail la nourriture que
j'ai reue et je m'en irai ensuite! Voil o vous me rduisez! Et
tout le monde de pleurer, de se mettre  genoux devant lui, de
vouloir lui ter sa bche. Mais il persistait  remuer la terre;
il a ravag tout un carr de navets. Comme on lui a cd une fois,
il se peut qu'il ait recommenc. Avec lui, il faut s'attendre 
tout.

-- Et vous pouvez me raconter cela avec ce sang-froid? m'criai-je
dans une grande indignation.

Elle leva sur moi des yeux tincelants.

-- Pardonnez-moi; je ne sais plus ce que je dis, repris-je.
coutez: savez-vous pourquoi je suis venu ici?

-- Non... non... rpondit-elle en rougissant et une expression de
douleur se reflta sur son charmant visage.

-- Excusez-moi continuai-je. Je ne suis plus moi-mme. Je sais que
je devrais prendre plus de prcautions, surtout avec vous... Mais,
n'importe; je pense que, dans des cas pareils, la franchise est
encore le meilleur parti... J'avoue... ou plutt, je voulais
dire... vous connaissez les intentions de mon oncle? Il m'a
ordonn de vous demander votre main!

-- Oh! quelle sottise! Ne me parlez pas de cela, je vous en prie,
interrompit-elle prcipitamment, la figure tout empourpre.

J'tais fort embarrass.

-- Comment, sottise? Mais il m'a crit...

-- Il vous a crit! fit-elle avec animation. Il m'avait pourtant
promis de ne pas le faire. Quelle sottise! mon Dieu! quelle
sottise!

-- Excusez-moi, bredouillai-je, ne sachant plus que dire. Peut-
tre ai-je agi brutalement, imprudemment, mais aussi, la
circonstance est exceptionnelle. Pensez donc  l'imbroglio o nous
nous dbattons!

-- Oh! mon Dieu, ne vous excusez pas. Croyez qu'il m'est pnible
d'entendre tout cela; et pourtant, je dsirais vous parler, dans
l'espoir que vous m'instruiriez... Ah! que c'est fcheux! Il vous
a crit! C'est ce que je craignais le plus. Quel homme, mon Dieu!
Et vous l'avez cru? Et vous tes venu bride abattue? Pourquoi
faire?

Elle ne cachait pas sa contrarit et il faut avouer que sa
situation n'tait pas enviable.

-- J'avoue... je ne m'attendais pas..., fis-je dans une grande
confusion,  la tournure que prend... je pensais, au contraire...

-- Ah! vous pensiez cela? dit-elle, non sans une lgre ironie.
Vous savez, vous allez me montrer la lettre qu'il vous a crite.

-- Volontiers.

-- Mais ne m'en veuillez pas; ne vous froissez pas; nous sommes
dj assez malheureux! supplia-t-elle, sans cependant que le
sourire ironique quittt sa jolie bouche.

-- Oh! ne me prenez pas pour un imbcile, m'criai-je avec fougue.
Mais peut-tre tes-vous prvenue contre moi. M'aurait-on calomni
prs de vous? Ou vous tes-vous fait une opinion par la gaffe que
vous m'avez vu commettre? Vous vous tromperiez. Je comprends que
ma situation puisse vous paratre assez ridicule. Ne vous moquez
pas de moi, je vous en prie! Je ne sais mme pas ce que je dis...
et... c'est la faute de mes maudits vingt-deux ans!

-- Oh! mais qu'est-ce que cela peut faire?

-- Cela fait que celui qui n'a que vingt-deux ans porte cet ge
crit sur le front. C'est ainsi que je l'ai proclam en arrivant,
quand je fis ce joli bond au milieu de la salle, c'est ainsi que
je le marque encore par mon attitude en ce moment. Maudit ge!

-- Non. Non, dit Nastenka, en se retenant de rire, je suis
persuade que vous tes bon, gentil, intelligent, et je vous jure
que je parle franchement. Seulement, vous avez trop d'amour-
propre. On s'en corrige.

-- Il me semble que j'ai autant d'amour-propre qu'il faut en
avoir!

-- Que non! Ainsi, tantt, cette honte que vous avez prouve pour
un faux-pas!... Et de quel droit tourniez-vous en ridicule ce bon,
ce gnreux oncle qui vous a fait tant de bien? Pourquoi vouliez-
vous rejeter sur lui le ridicule qui vous crasait? C'tait mal,
cela, c'tait vilain! Cela ne vous fait pas honneur et je vous
avoue que vous me ftes odieux  ce moment-l. Attrape!

-- C'est vrai; je me suis conduit comme un imbcile; je dirai
plus, comme un lche! Vous l'avez remarqu et m'en voil bien
puni. Grondez-moi; moquez-vous de moi; mais coutez: peut-tre
changerez-vous d'avis par la suite, -- continuai-je entran par
un trange sentiment, -- vous ne me connaissez que si peu! il se
peut que, lorsque la connaissance sera plus vieille, alors...
peut-tre...

-- Au nom de Dieu, laissons cela! s'cria Nastenka avec une
visible impatience.

-- Bien, bien, laissons. Mais... o pourrai-je vous voir?

-- Comment, o me voir?

-- Il est impossible que le dernier mot soit dit, Nastassia
Evgrafovna! Je vous supplie, fixez-moi un rendez-vous pour
aujourd'hui mme. Mais il se fait tard. Alors, disons demain
matin, si possible, le plus tt que vous pourrez; je me ferai
rveiller de bonne heure. Vous savez, il y a un pavillon, l-bas,
prs de l'tang. J'en connais bien le chemin; j'y suis souvent
all, tant petit.

-- Un rendez-vous? Mais pour quoi faire? Ne pouvons-nous causer
maintenant?

-- Mais, je ne suis encore au courant de rien, Nastassia
Evgrafovna. Avant tout, il faut que je parle  mon oncle. Il doit
me raconter tout et, alors, je vous dirai peut-tre quelque chose
de grave...

-- Non, non, pas du tout! s'cria Nastassia, finissons-en tout de
suite pour n'y plus revenir. Il est inutile que vous alliez au
pavillon: je vous jure que je n'y viendrai pas et je vous prie
srieusement de ne plus penser  toutes ces btises!

-- Mais, alors, mon oncle a agi envers moi comme un fou! m'criai-
je dans un lan de dpit insupportable. Pourquoi m'avoir fait
venir?... Mais, quel est ce bruit?

Nous tions tout prs de la maison d'o nous parvenaient des
hurlements et des cris atroces.

-- Mon Dieu, fit-elle en plissant encore! Je le prvoyais bien.

-- Vous le prvoyiez?... Encore une question, Nastassia
Evgrafovna; une question que je n'ai pas le droit de vous poser,
mais je m'y dcide pour le bien gnral. Dites-moi (et votre
rponse restera ensevelie dans mon coeur) dites-moi franchement si
mon oncle vous aime ou non?

-- Ah! laissez donc toutes ces btises une fois pour toutes!
s'cria-t-elle, rouge de colre. Vous aussi? Mais, s'il m'et
aime, il ne se serait pas employ  vous marier avec moi, et elle
eut un amer sourire. O avez-vous pris cela? Ne comprenez-vous pas
de quoi il s'agit?... Vous entendez ces cris?

-- Mais... c'est Foma Fomitch...

-- Certes oui, c'est Foma Fomitch; mais, en ce moment, il s'agit
de moi. Ils disent la mme folie que vous, ils le croient aussi
amoureux de moi... Comme je suis pauvre et sans force, comme il
n'en cote rien de me calomnier et qu'ils veulent le marier avec
une autre, ils exigent qu'il me chasse, qu'il me renvoie dans ma
famille. Mais lui, lorsqu'on lui parle de cela, il se met en
colre et il serait prt  mettre en pices Foma Fomitch lui-
mme... Voil pourquoi ils sont en train de crier.

-- Alors, c'est donc vrai? Il va pouser cette Tatiana?

-- Quelle Tatiana?

-- Cette sotte!

-- Ce n'est pas du tout une sotte! Elle est trs bonne et vous
n'avez pas le droit de parler ainsi. C'est un noble coeur, plus
gnreux que beaucoup d'autres. Es-ce sa faute si elle est
malheureuse?

-- Excusez-moi. Admettons que vous ayez raison. Mais ne vous
trompez-vous pas sur le fond mme de l'affaire? Comment se fait-il
qu'ils soient aussi bienveillants  l'gard de votre pre? S'ils
taient aussi anims contre vous que vous le dites, s'ils
voulaient vous chasser, ils auraient une autre attitude envers lui
et ne lui feraient pas si bon accueil.

-- Mais ne voyez-vous pas ce que mon pre fait pour moi? Il joue
le bouffon! On l'accueille parce qu'il a su gagner les bonnes
grces de Foma Fomitch. Cet ancien bouffon est flatt d'en avoir
un maintenant. Pour qui croiriez-vous donc qu'il pt agir ainsi?
Ce n'est que pour moi, pour moi seule!  quoi a lui servirait-il,
 lui? ce n'est pas pour lui-mme qu'il s'abaisserait ainsi devant
qui que ce ft. Il peut paratre ridicule aux yeux de certains,
mais c'est l'homme le plus honnte, le plus noble! Il croit (Dieu
sait pourquoi, mais ce n'est pas parce que je suis bien pay), il
croit prfrable que je reste dans cette maison. Mais j'ai russi
 le dissuader en une lettre rsolue. Il est venu pour me chercher
et m'emmener ds demain. Nous sommes  la dernire extrmit. Ils
vont me dvorer et je suis certaine qu'on se dispute en ce moment
 cause de moi.  cause de moi, ils vont le dchirer, ils vont le
perdre. Et il est pour moi comme un pre, plus qu'un pre, vous
entendez! Je ne veux plus attendre; j'en sais plus long que les
autres. Demain, demain mme, je partirai. Qui sait? Peut-tre
pourront-ils raccommoder son mariage avec Tatiana Ivanovna...
Voil. Maintenant vous savez tout et je vous prie de l'en
instruire, puisque je ne peux mme plus lui parler; on nous pie
et surtout cette Prplitzina. Dites-lui qu'il ne s'inquite pas
de moi, que j'aime mieux manger du pain noir dans l'izba de mon
pre que de continuer ici  lui occasionner du tourment. Pauvre,
je dois vivre en pauvre... Mais Dieu! quel vacarme! Que se passe-
t-il encore? Tant pis; j'y vais de ce pas et cote que cote. Je
vais tout leur cracher  la face et advienne que pourra! je le
dois. Adieu!

Et elle s'enfuit. Je restai l, conscient du rle ridicule que je
venais de jouer et me demandant comment tout cela allait se
terminer. Je plaignais la pauvre jeune fille et avait grand'peur
pour mon oncle. Soudain Gavrilo surgit prs de moi. Il tenait
encore son cahier  la main.

-- Votre oncle vous demande, dit-il d'un ton morne.

-- Mon oncle m'appelle? o est-il?

-- Dans la salle o l'on prend le th, o vous tiez tantt.

-- Avec qui?

-- Tout seul. Il vous attend.

-- Moi?

-- Il a envoy chercher Foma Fomitch... Nos beaux jours sont
passs! ajouta-t-il en poussant un profond soupir.

-- Chercher Foma Fomitch? Hum! Et o est Madame?

-- Elle est en syncope, dans son appartement. Elle est sans
connaissance et elle pleure.

En causant ainsi, nous arrivmes  la terrasse. Il faisait presque
nuit. Mon oncle tait en train d'arpenter  grands pas la salle o
avait eu lieu mon engagement avec Foma Fomitch. Des bougies
allumes taient poses sur les tables.  ma vue, il s'lana vers
moi et me pressa les mains avec force. Il tait ple et haletant;
ses mains tremblaient et, par intervalles, un frmissement nerveux
lui parcourait tout le corps.



IX
VOTRE EXCELLENCE

-- Mon ami, tout est fini; le sort en est jet! murmura-t-il
tragiquement.

-- Mon oncle, ces cris que j'ai entendus?

-- Oui, mon cher, des cris, toutes sortes de cris! Ma mre est en
syncope et tout est sens dessus dessous. Mais j'ai pris une
dcision et je tiendrai bon. Je ne crains plus personne, Srioja.
Je veux leur faire voir que j'ai une volont; je le leur
prouverai! Je t'ai envoy chercher pour m'y aider... Srioja; j'ai
le coeur bris... mais je dois agir, je suis forc d'agir avec une
svrit implacable. La vrit ne pardonne pas!

-- Mais qu'arrive-t-il, mon bon oncle?

-- Je me spare de Foma, rpondit mon oncle d'un ton rsolu.

-- Mon cher oncle! m'criai-je avec transport. Vous ne pouviez
rien faire de mieux. Et si peu que je puisse aider  ce que vous
avez rsolu, disposez de moi dans les sicles des sicles.

-- Je te remercie, mon petit, je te remercie! Mais tout est dj
arrt. J'attends Foma; on est all le chercher. Lui ou moi! Nous
devons nous sparer. De deux choses ou l'une, ou bien Foma
quittera cette maison, ou bien je redeviens hussard. On me
reprendra et l'on me donnera une brigade.  bas tout le systme!
Une vie nouvelle va commencer! Qu'est-ce que c'est que ce cahier
de franais? -- cria-t-il  Gavrilo d'une voix furieuse. -- Il
n'en faut plus! Brle-moi a! pitine-le! dchire-le! c'est moi,
ton matre qui te l'ordonne et qui te dfends d'apprendre le
franais. Tu ne peux pas, tu n'oseras pas me dsobir, car c'est
moi qui suis ton matre et non Foma Fomitch!

-- Gloire  Dieu! marmotta Gavrilo.

De toute vidence, mon oncle ne plaisantait pas.

-- Mon ami, reprit-il d'un ton pntr, ils exigent l'impossible!
Tu seras mon juge. Tu seras entre lui et moi comme un juge
impartial. Tu ne pouvais t'imaginer ce qu'ils veulent de moi!
C'est absolument inhumain et malhonnte... Je te dirai tout cela
mais, auparavant...

-- Je sais dj tout, mon cher oncle! interrompis-je, et je
devine... Je viens de causer avec Nastassia Evgrafovna.

-- Mon ami, pas un mot de cela  prsent, pas un mot! interrompit-
il  son tour, non sans prcipitation et presque avec effroi. Plus
tard, je te raconterai tout moi-mme, mais, en attendant... Eh
bien, o donc est Foma Fomitch? -- cria-t-il  Vidopliassov qui
entrait dans la salle.

Le laquais venait annoncer que Foma Fomitch ne consentait pas 
venir, qu'il considrait la sommation de mon oncle par trop
brutale et qu'il en tait offens. Mon oncle frappa du pied en
criant:

-- Amne-le! amne-le ici de force! Trane-le!

Vidopliassov, qui n'avait jamais vu son matre dans un tel
transport de colre, se retira fort effray. J'tais stupfait.

Il faut qu'il se passe quelque chose de bien grave, me disais-je,
pour qu'un homme de ce caractre en vienne  ce point
d'irritation, et trouve la force de pareilles rsolutions!

Pendant quelques minutes, mon oncle se remit  arpenter la pice.
Il semblait en lutte avec lui-mme.

-- Ne dchire pas ton cahier, dit-il enfin  Gavrilo. Attends et
reste ici. J'aurais peut-tre besoin de toi. Puis, s'adressant 
moi: -- Mon ami, me dit-il, il me semble que je me suis un peu
emball. Toute chose doit tre faite avec dignit, avec courage,
mais sans cris, sans insultes. C'est cela! Dis-moi, Srioja, ne
trouverais-tu pas prfrable de t'loigner un moment? Cela t'est
sans doute gal? Je te raconterai aprs tout ce qu'il se sera
pass, hein? Qu'en penses-tu? Fais-le pour moi.

Je le regardai fixement et je dis:

-- Vous avez peur, mon oncle! Vous avez des remords.

-- Non, mon ami, je n'ai pas de remords! s'cria-t-il avec
beaucoup de fougue. Je ne crains plus rien. Mes rsolutions sont
fermement prises. Tu ne sais pas, tu ne peux t'imaginer ce qu'ils
viennent d'exiger de moi. Pouvais-je consentir? Non et je le leur
prouverai. Je me suis rvolt. Il fallait bien que le jour arrivt
o je leur montrerais mon nergie. Mais, sais-tu, mon ami, je
regrette de t'avoir fait demander. Il sera pnible  Foma de
t'avoir pour tmoin de son humiliation. Vois-tu, je voudrais le
renvoyer d'une faon dlicate, sans l'abaisser. Mais ce n'est
qu'une manire de parler; j'aurai beau envelopper mes paroles les
plus adoucies, il n'en sera pas moins humili! Je suis brutal,
sans ducation; je suis capable de lcher quelque mot que je serai
le premier  regretter. Il n'en demeure pas moins qu'il m'a fait
beaucoup de bien... Va-t-en, mon ami... Voil qu'on l'amne; on
l'amne! Srioja, sors, je t'en supplie... Je te raconterai tout.
Sors, au nom du Christ!

Et mon oncle me conduisit vers la terrasse au moment mme o Foma
faisait son entre. Je dois confesser que je ne m'en allai pas. Je
dcidai de rester o j'tais. Il y faisait noir et, par
consquent, on ne pouvait me voir. Je rsolus d'couter!

Je ne cherche pas  excuser mon action, mais je dis hautement que
ce fut un exploit de martyr, quand je pense que je pus couter des
choses pareilles pendant toute une grande demi-heure sans perdre
patience. J'tais plac de manire non seulement  fort bien voir,
mais aussi  bien entendre.

 prsent, imaginez-vous un Foma  qui l'on a ordonn de venir
sous peine de voir employer la force en cas de refus.

-- Sont-ce bien mes oreilles qui ont entendu une telle menace,
colonel? larmoya-t-il en entrant. Est-ce bien votre ordre que l'on
m'a transmis?

-- Parfaitement, ce son tes oreilles, Foma; calme-toi, fit
courageusement mon oncle. Assieds-toi et causons srieusement en
amis et en frres. Assieds-toi, Foma.

Foma Fomitch s'assit solennellement dans un fauteuil. Mon oncle se
mit  arpenter la pice  pas prcipits et irrguliers, ne
sachant videmment par o commencer.

-- Tout  fait en frres, rpta-t-il. Tu vas comprendre, Foma, tu
n'es pas un enfant; je n'en suis pas un non plus; en un mot, nous
sommes tous deux en ge... Hem! Vois-tu Foma, il y a sur certains
points des malentendus entre nous... oui, sur certains points.
Alors, ne vaudrait-il pas mieux se sparer? Je suis convaincu que
tu es un noble coeur, que tu ne me veux que du bien et que c'est
pour cela que tu... Mais assez de paroles superflues! Foma, je
suis ton ami pour la vie et je te le jure sur tous les saints!
Voici quinze mille roubles; c'est tout ce que je possde en
numraire; j'ai gratt les dernires miettes et je fais du tort
aux miens. Prends-les sans crainte! Toi, tu ne me dois rien; je
dois t'assurer la vie. Prends sans crainte! Toi, tu ne me dois
rien, car jamais je ne pourrai te payer tout ce que tu as fait
pour moi et que je reconnais parfaitement, quoique nous ne nous
entendions pas en ce moment sur un point capital. Demain, aprs-
demain, quand tu voudras, nous nous quitterons. Va dans notre
petite ville, Foma, ce n'est qu' dix verstes d'ici. Tu trouveras
derrire l'glise, dans la premire ruelle, une trs gentille
maisonnette aux volets verts; elle appartient  la veuve d'un
pope; on la dirait faite pour toi. Cette dame ne demandera pas
mieux que de la vendre, et je l'achterai pour t'en faire prsent.
Tu t'y installeras et tu seras tout prs de nous; tu t'y
consacreras  la littrature, aux sciences; tu acquerras la
clbrit. Les fonctionnaires de la ville sont des gens nobles,
affables, dsintresss; le pope est un savant. Tu viendras nous
voir les jours de fte et ce sera une existence de paradis! Veux-
tu?

Voil donc comment il voulait chasser Foma! me dis-je. Il ne
m'avait pas parl d'argent.

Il se fit un long et profond silence. Dans son fauteuil, Foma
semblait atterr et, immobile, il regardait mon oncle visiblement
gn par ce silence et ce regard.

-- L'argent! murmura-t-il enfin d'une voix volontairement
affaiblie. O est-il cet argent? Donnez-le! Donnez-le vite!

-- Le voici, Foma, dit mon oncle, ce sont les dernires miettes,
quinze mille roubles, tout ce que j'avais. Voici!

-- Gavrilo! Prends cet argent pour toi! fit Foma avec une grande
douceur. Il pourra t'tre utile, vieillard. Mais non! cria-t-il
tout  coup en se levant prcipitamment. Non! Donne-le, Gavrilo,
donne-le! Donne-moi ces millions que je les pitine, que je les
dchire, que je crache dessus, que je les parpille, que je les
souille, que je les dshonore!... On m'offre de l'argent,  moi!
On achte ma dsertion de cette maison! Est-ce bien moi qui
entendis de pareilles choses! Est-ce bien moi qui encourus ce
dernier opprobre? Les voici, les voici, vos millions! Regardez:
les voici! les voici! les voici! Voil comment agit Foma Opiskine,
si vous ne le saviez pas encore, colonel!

Foma parpilla la liasse  travers la chambre. Notez qu'il ne
dchira aucun des billets, et qu'il ne les pitina pas plus qu'il
ne cracha dessus, ainsi qu'il se vantait de le faire. Il se
contenta de les froisser, non sans quelques prcautions. Gavrilo
se prcipita pour ramasser l'argent qu'il remit  son matre aprs
que Foma fut parti.

Cette conduite de Foma eut le don de stupfier mon oncle.  son
tour, il restait l, immobile, ahuri, la bouche ouverte, devant le
parasite qui tait retomb dans le fauteuil et haletait comme en
proie  la plus indicible motion.

-- Tu est un tre sublime, Foma! s'cria enfin mon oncle revenu 
lui. Tu es le plus noble des hommes.

-- Je le sais, rpondit Foma d'une voix faible, mais avec une
extrme dignit.

-- Foma, pardonne-moi! Je me suis conduit envers toi comme un
lche!

-- Oui, comme un lche! acquiesa Foma.

-- Foma, ce n'est pas la noblesse de ton me qui me surprend,
poursuivit mon oncle charm, ce qui m'tonne, c'est que j'aie pu
tre assez aveugle, assez brutal, assez lche pour oser te
proposer cet argent. Mais tu te trompes, Foma, je ne t'achetais
pas; je ne te payais pas pour quitter la maison. Je voulais tout
simplement t'assurer des ressources, afin que tu ne fusses pas
dans le dnuement en me quittant. Je te le jure! Je suis prt  te
demander pardon  genoux,  genoux, Foma! Je vais m'agenouiller
tout de suite  tes pieds... pour peu que tu le dsires...

-- Je n'ai pas besoin de vos gnuflexions, colonel!

-- Mais, mon Dieu, songe donc, Foma, que j'tais hors de moi,
affol!... Dis-moi comment je pourrai effacer cette insulte?
Allons, dis-le moi?

-- Il ne me faut rien, colonel! Et soyez sr que, ds demain, je
secouerai la poussire de mes chaussures sur le seuil de cette
maison.

Il fit un mouvement pour se lever. Mon oncle, effray, se
prcipita et le fit asseoir de force.

-- Non, Foma, tu ne t'en iras pas, je te l'assure! criait-il. Ne
parle plus de poussire, ni de chaussures, Foma! Tu ne t'en iras
pas ou bien je te suivrai jusqu'au bout du monde jusqu' ce que tu
m'aies pardonn. Je jure, Foma, que je le ferai!

-- Vous pardonner? Vous tes donc coupable? dit Foma. Mais
comprenez-vous votre faute? Comprenez-vous que vous tiez dj
coupable de m'avoir donn votre pain? Comprenez-vous que, de ce
moment, vous avez empoisonn toutes les bouches que j'ai pu
manger chez vous? Vous venez de me reprocher chacune de ces
bouches; vous venez de me faire sentir que j'ai vcu dans votre
maison en esclave, en laquais, que j'tais au-dessous des semelles
de vos chaussures vernies! Moi qui, dans la candeur de mon me, me
figurais tre l comme votre ami, comme votre frre! N'est-ce pas
vous, vous-mme qui m'aviez fait croire  cette fraternit? Ainsi,
vous tissiez dans l'ombre cette toile o je me suis laiss prendre
comme un sot? Vous creusiez tnbreusement cette fosse dans
laquelle vous venez de me pousser! Pourquoi, depuis si longtemps,
ne m'avez-vous pas assomm du manche de votre bche? Pourquoi, ds
le commencement, ne m'avez-vous pas tordu le cou comme  un poulet
qui... qui ne peut pondre des oeufs! Oui, c'est bien cela! Je
tiens  cette comparaison, colonel, quoi qu'elle soit emprunte 
la vie des campagnes et qu'elle rappelle la plus triviale
littrature; j'y tiens parce qu'elle prouve l'absurdit de vos
accusations; je suis juste aussi coupable envers vous que ce
poulet qui a mcontent son matre en ne pouvant lui donner
d'oeufs! De grce, colonel, est-ce ainsi que l'on paie un ami, un
frre? Et pourquoi voulez-vous m'acheter? pourquoi? Tiens, mon
frre bien-aim, je suis ton dbiteur, tu m'as sauv la vie:
prends donc ces deniers de Judas, mais disparais de ma vue! Que
c'est simple! Quelle brutalit! Vous vous figuriez que je
convoitais votre or, tandis que je ne nourrissais que des penses
sraphiques pour l'dification de votre bonheur! Oh! vous m'avez
bris le coeur! Vous vous tes jou de mes sentiments les plus
purs, comme un enfant de son hochet! Il y avait longtemps,
colonel, que je prvoyais cette avanie et voil pourquoi il y a
longtemps que m'tranglent votre pain et votre sel! Voil pourquoi
m'crasaient vos moelleux dredons. Voil pourquoi vos sucreries
m'taient plus brlantes que le poivre de Cayenne! Non, colonel,
soyez heureux tout seul et laissez Foma suivre, sac au dos, son
douloureux calvaire. Ma dcision est irrvocable, colonel!

-- Non, Foma, non! Il n'en sera pas ainsi! Il n'en peut tre
ainsi, gmit mon oncle cras.

-- Il en sera ainsi, colonel, et cela doit tre ainsi! Je vous
quitte ds demain. Rpandez vos millions; parsemez-en toute ma
route jusqu' Moscou; je les foulerai aux pieds avec un fier
mpris. Ce pied que vous voyez, colonel, pitinera, crasera,
souillera vos billets de banque et Foma Fomitch se nourrira
exclusivement de la noblesse de son me. La preuve est faite; j'ai
dit: adieu, colonel! Adieu, colonel!

Il fit derechef un mouvement pour se lever.

-- Pardon, Foma, pardon! Oublie! dit encore mon oncle d'un ton
suppliant.

-- Pardon? Qu'avez-vous besoin de mon pardon? Admettons que je
vous pardonne; je suis chrtien et ne puis pas ne pas pardonner;
j'ai dj presque pardonn! Mais dcidez vous-mme; cela aurait-il
le sens commun? serait-il digne de moi de rester, ne ft-ce qu'un
moment dans cette maison dont vous m'avez chass?

-- Mais je t'assure, Foma, que cela n'aurait rien que de
convenable!

-- Convenable? Sommes-nous donc des pairs? Est-ce que vous ne
comprenez pas que je viens de vous craser de ma gnrosit et que
votre misrable conduite vous a rduit  rien? Vous tes  terre
et moi, je plane. O donc est alors la parit? L'amiti est-elle
possible hors de l'galit? C'est en sanglotant que je le dis et
non en triomphant, comme vous le pensez, peut-tre.

-- Mais je pleure aussi Foma; je te le jure!

-- Voil donc cet homme, reprit Foma, pour lequel j'ai pass tant
de nuits blanches! Que de fois, en mes insomnies, je me levais, me
disant: cette heure, il dort tranquillement, confiant en ta
vigilance.  toi de veiller pour lui, Foma; peut-tre trouveras-tu
les moyens du bonheur de cet homme! Voil ce que pensait Foma
pendant ses insomnies, colonel! Et nous avons vu de quelle faon
le colonel l'en remercie! Mais finissons-en...

-- Mais je saurai mriter de nouveau ton amiti, Foma, je te le
jure!

-- Vous mriteriez mon amiti? Et quelle garantie m'offrez-vous?
En chrtien que je suis, je vous pardonnerai et j'irai mme
jusqu' vous aimer; mais, homme de coeur, pourrai-je contenir mon
mpris? La morale m'interdit d'agir autrement, car, je vous le
rpte, vous vous tes dshonor tandis que je me conduisais avec
noblesse. Montrez-moi celui des vtres qui serait capable d'un
acte pareil? Qui d'entre eux refuserait cette grosse somme qu'a
pourtant repousse le misrable Foma, ce Foma honni, par simple
penchant  la grandeur d'me? Non, colonel, pour vous galer 
moi, il vous faudrait dsormais une longue suite d'exploits. Mais
de quel exploit peut-tre capable celui qui ne peut me dire vous,
comme  son gal, qui me tutoie, comme un domestique?

-- Mais, Foma, je ne te tutoyais que par amiti! Je ne savais pas
que cela te ft dsagrable... Mon Dieu, si j'avais pu le savoir!

-- Vous, continua-t-il, qui n'avez pu, ou plutt qui n'avez pas
voulu consentir  une de mes plus insignifiantes demandes,  l'une
des plus futiles, alors que je vous priais de me dire: Votre
Excellence!

-- Mais, Foma, c'tait un vritable attentat  la hirarchie...

-- C'est une phrase que vous avez apprise par coeur et que vous
rptez comme un perroquet. Vous ne comprenez donc pas que vous
m'avez humili, que vous m'avez fait affront par ce refus de
m'appeler Excellence! Vous m'avez dshonor pour n'avoir pas
compris mes raisons; vous m'avez rendu ridicule comme un vieillard
 lubies que guette l'asile des alins. Est-ce que je ne sais pas
moi-mme qu'il et t ridicule pour moi d'tre appel Votre
Excellence, moi qui mprise tous ces grades, toutes ces grandeurs
terrestres sans valeur intrinsque si elles ne s'accompagnent pas
de vertu? Pour un million, je n'accepterai pas le grade de gnral
sans vertu. Cependant, vous m'avez pris pour un dment quand
c'tait  votre bien que je sacrifiais mon amour-propre en
permettant que vous et vos savants, vous pussiez me regarder comme
fou! Ce n'tait que pour clairer votre raison, pour dvelopper
votre moralit, pour vous inonder des rayons des lumires
nouvelles, que j'exigeais de vous le titre de gnral. Je voulais
justement arriver  vous convaincre que les gnraux ne sont pas
forcment les plus grands astres du monde; je voulais vous prouver
qu'un titre n'est rien sans une grande me, qu'il n'y avait pas
tant  se rjouir de la visite de ce gnral, alors qu'il se
trouvait peut-tre tout prs de vous de vritables foyers de
vertu. Mais vous tiez tellement gonfl de votre titre de colonel
qu'il vous paraissait dur de me traiter en gnral. Voil o il
faut chercher les causes de votre refus et non dans je ne sais
quel attentat  la hirarchie. Tout cela vient de ce que vous tes
colonel et que je ne suis que Foma!

-- Non, Foma, non; je t'assure que tu te trompes. Tu es un savant
et non simplement Foma... J'ai pour toi la plus grande estime.

-- Vous m'estimez! Fort bien! Veuillez alors me dire, du moment
que vous m'estimez, si je ne suis pas digne selon vous du titre de
gnral? Rpondez nettement et immdiatement: en suis-je digne ou
non? Je veux me rendre compte de votre degr d'intelligence et de
votre esprit.

-- Par ton honntet, par ton dsintressement, par la grandeur
d'me, tu en es digne, proclama mon oncle avec orgueil.

-- Alors, si j'en suis digne, pourquoi ne voulez-vous pas me dire:
Votre Excellence?

-- Foma, je te le dirai, si tu y tiens.

-- Je l'exige! je l'exige! colonel. J'insiste et je l'exige
prcisment parce que je vois combien cela vous est pnible. Ce
sacrifice sera le commencement des exploits qu'il vous faut
accomplir pour m'galer. Ce n'est que lorsque vous vous serez
vaincu vous-mme que je pourrai croire  votre sincrit...

-- Ds demain, je te dirai: Votre Excellence!

-- Non, pas demain, colonel; demain, cela va de soi! J'exige que
vous me le disiez tout de suite.

-- Bien, Foma, je suis prt... Seulement comment le dire comme a
tout de suite?

-- Pourquoi pas tout de suite? Auriez-vous honte? Si vous avez
honte, c'est une insulte que vous me faites.

-- Eh bien Foma, je suis prt... et j'en serai fier... Seulement
Foma, puis-je te dire comme a tout d'un coup: Bonjour, Votre
Excellence? On ne peut pas faire a...

-- Votre bonjour, Votre Excellence serait insultant; a aurait
l'air d'une plaisanterie, d'une farce que je ne saurais admettre.
Je vous en prie, colonel! prenez un autre ton!

-- Foma, tu ne plaisantes pas?

-- D'abord, je ne suis pas tu, Ygor Ilitch, mais vous; ensuite je
ne suis pas Foma, mais Foma Fomitch; ne l'oubliez pas.

-- Je jure, Foma Fomitch, que je suis plein de bonne volont et
prt de tout mon coeur  contenter tes dsirs... Mais que dois-je
dire?

-- Vous trouvez difficile de faire vos phrases avec: Votre
Excellence? Cela se conoit et vous auriez d vous expliquer plus
tt. C'est tout  fait excusable, surtout quand on n'est pas
crivain, pour m'exprimer avec dlicatesse. Je vais vous aider:
rptez aprs moi: Votre Excellence...

-- Eh bien: Votre Excellence...

-- Non; pas de: eh bien, mais tout simplement: Votre Excellence.
Je vous demande, colonel, de prendre un autre ton. J'espre aussi
que vous n'allez pas vous formaliser, si je vous propose de vous
incliner lgrement en prononant ces mots, ce qui exprime le
respect et le dsir de tenir compte de toutes les observations
faites. J'ai frquent, moi aussi, la socit des gnraux et je
connais ces nuances. Et bien: Votre Excellence...

-- Votre Excellence...

-- Combien je suis heureux de l'occasion qui s'offre  moi de
vous prsenter mes excuses pour avoir si mal compris l'me de
Votre Excellence. J'ose vous assurer qu' l'avenir je n'pargnerai
point mes faibles forces pour le bien commun... Et en voil assez
pour vous!

Pauvre oncle! Il dut rpter ce galimatias phrase par phrase, mot
par mot! Je rougissais comme un coupable; la colre m'touffait.

-- Voyons, s'enquit le bourreau, ne sentez-vous pas maintenant
dans votre coeur une sorte d'allgresse, comme si un ange y fut
descendu?... Rpondez: sentez-vous la prsence de l'ange?

-- Oui, Foma, je sens une sorte d'allgresse, rpondit mon oncle.

-- Maintenant que vous tes vaincu, vous sentez votre coeur comme
si on le baignait dans les saintes huiles?

-- Oui, Foma, on le dirait baign dans l'huile.

-- Dans l'huile?... Hem! Je ne vous ai pas parl d'huile... Mais
n'importe. Vous saurez dsormais, colonel, ce que c'est que le
devoir accompli! Luttez contre vous-mme! Vous avez trop d'amour-
propre. Votre orgueil est excessif.

-- Oui, Foma, je le vois, soupirait mon oncle.

-- Vous tes un goste, un tnbreux goste...

-- Oui, je suis un goste, Foma; je le sais depuis que je te
connais.

-- Je vous parle en ce moment comme un pre, comme une tendre
mre... Vous dcouragez tout le monde et vous oubliez la douceur
des caresses.

-- Tu as raison, Foma.

-- Dans votre grossiret, vous heurtez les coeurs d'une faon si
brutale, vous sollicitez l'attention d'une manire si prtentieuse
que vous feriez sauver tout homme dlicat  l'autre bout du monde.

Mon oncle soupira encore.

-- Soyez plus doux, plus attentif pour les autres, tmoignez-leur
plus d'affection; pensez aux autres plus qu' vous-mme et vous ne
serez pas oubli non plus. Vivez, mais laissez vivre les autres,
tel est mon principe! Souffre, travaille, prie, espre! voil les
rgles de conduite que je voudrais inculquer  l'humanit entire!
Suivez-les et je serai le premier  vous ouvrir mon coeur, 
pleurer... s'il le faut, sur votre poitrine. Tandis que vous ne
vivez que pour vous; c'est lassant  la fin!

-- Homme aux douces paroles! pronona dvotement Gavrilo.

-- Tout cela est vrai, Foma; je le sens acquiesa mon oncle, tout
mu. Mais tout n'est pas de ma faute; j'ai t lev ainsi; j'ai
vcu parmi les soldats. Je te jure, Foma, que j'tais trs
sensible. Quand je fis mes adieux au rgiment, tous les hussards,
toute la brigade pleurait. Ils disaient tous qu'ils ne reverraient
plus mon pareil... Alors, je m'tais dit que je n'tais pas un
homme absolument mauvais.

-- Nouveau trait d'gosme. Je vous reprends en flagrant dlit
d'amour-propre exaspr. Vous vous vantez et vous cherchez  vous
parer des larmes de ces hussards. Me voyez-vous faire parade des
larmes de qui que ce soit? Et cependant, a ne me serait pas
difficile: j'aurais de quoi me vanter aussi!

-- a m'a chapp, Foma: je n'ai pas pu me contenir au souvenir du
beau temps pass!

-- Le beau temps ne nous tombe pas du ciel; c'est nous qui le
faisons nous-mmes; il est dans notre coeur, Ygor Ilitch.
Pourquoi suis-je toujours heureux, calme, content, en dpit de mes
malheurs? Pourquoi n'importun-je personne except les imbciles,
les savants que je n'pargne pas et que je n'pargnerai jamais?
Quels sont ces savants? Un homme de science. Mais, chez lui,
cette science est un leurre et non une science! Voyons, que
disait-il, ce tantt? Qu'il vienne! Faites venir tous les savants.
Je suis en mesure de les confondre tous, de renverser toutes leurs
doctrines! Quant  la noblesse de sentiments, je n'en parle mme
pas...

-- Certainement, Foma, certainement, personne n'en doute!

-- Tout  l'heure, j'ai fait preuve d'esprit, de talent, de
colossale rudition littraire, d'une connaissance approfondie du
coeur humain; j'ai montr dans un brillant dveloppement comment
tel Kamarinski pouvait devenir un thme lev de conversation dans
la bouche de l'homme de talent. Eh bien, lequel d'entre eux a su
m'apprcier  ma valeur? Non, on se dtournait de moi. Je suis
certain qu'il vous a dj dit que je ne savais rien! Et pourtant,
il avait peut-tre devant lui un Machiavel, un Mercadante, dont
tout le dfaut tait sa pauvret, son gnie mconnu!... Non, cela,
c'est impardonnable!... On me parle aussi d'un certain Korovkine.
Qu'est-ce encore que celui-l?

-- Foma, c'est un homme d'esprit et de science que j'attends.
Celui-l est vritablement un savant!

-- Hum! Je vois a, une sorte d'Aliboron moderne, pliant sous le
poids des livres. Ces gens-l n'ont pas de coeur, colonel, ils
n'ont pas de coeur. Qu'est-ce que l'instruction sans la vertu?

-- Non, Foma, non! Si tu avais entendu comme il parlait du bonheur
conjugal! Ses paroles allaient droit au coeur, Foma!

-- Hem! On verra. On lui fera passer un examen  ce Korovkine.
Mais en voil assez! conclut-il en se levant. Je ne saurais encore
vous accorder mon pardon total, colonel, car l'outrage fut
sanglant. Mais je vais prier et peut-tre Dieu fera-t-il descendre
la paix en mon me offense. Nous en reparlerons demain. Pour le
moment, permettez-moi de me retirer. Je suis trs fatigu; je me
sens affaibli...

-- Ah! Foma, fit mon oncle avec empressement, tu dois tre bien
las. Si tu mangeais un morceau pour te rconforter? Je vais donner
des ordres.

-- Manger? Ha! ha! ha! Manger! rpondit Foma avec un rire de
mpris. On vous fait vider une soupe empoisonne et puis on vous
demande si vous n'avez pas faim? On soignerait les plaies du coeur
avec de petits plats? Quel triste matrialiste vous faites,
colonel!

-- Foma, je te jure que je te faisais cette offre de bon coeur!

-- C'est bien, laissons cela. Je me retire. Mais vous, courez
immdiatement vous jeter aux pieds de votre mre et tchez
d'obtenir son pardon par vos larmes et vos sanglots; tel est votre
devoir.

-- Ah! Foma, je n'ai cess d'y penser tout le temps de notre
conversation: j'y pensais  l'instant mme en te parlant. Je suis
prt  rester  genoux devant elle jusqu' l'aube. Mais pense
seulement, Foma,  ce que l'on exige de moi! C'est injuste, cruel!
Sois gnreux, fais mon bonheur; rflchis, dcide, et alors...
alors... je te jure...

-- Non, Ygor Ilitch, non; ce n'est pas mon affaire, rpondit
Foma. Vous savez fort bien que je ne me mle pas de tout cela. Je
vous sais convaincu que je suis la cause de tout, bien que je me
sois toujours tenu  l'cart de cette histoire et ds le
commencement, je vous le jure. Seule agit ici la volont de votre
mre qui ne cherche que votre bien, naturellement. Rendez-vous
auprs d'elle; courez-y et rparez, par votre obissance, le mal
que vous avez fait... Il faut que votre colre soit passe avant
que le soleil ne se couche. Quant  moi, je vais prier pour vous
toute la nuit. Voici longtemps dj que je ne sais plus ce que
c'est que le sommeil, Ygor Ilitch. Adieu! Je te pardonne aussi,
vieillard -- ajouta-t-il en se tournant vers Gavrilo -- je sais
que tu n'as pas agi dans la plnitude de ta raison. Pardonne-moi
si je t'ai offens... Adieu, adieu  tous et que Dieu vous
bnisse!

Foma sortit. Je me prcipitai aussitt dans la salle.

-- Tu nous coutais? s'cria mon oncle.

-- Oui, mon oncle, je vous coutais. Dire que vous avez pu
l'appeler Votre Excellence!

-- Qu'y faire, mon cher? J'en suis mme fier. Qu'est-ce, auprs de
son sublime exploit? Quel coeur noble, dsintress! Quel grand
homme! Serge, tu as entendu... Comment ai-je pu lui offrir de
l'argent? je ne parviens pas  m'en rendre compte. Mon ami,
j'tais aveugl par la colre; je ne le comprenais pas, je le
souponnais, je l'accusais... Mais non. Je vois bien qu'il ne
pouvait tre mon ennemi. As-tu vu la noblesse de son expression
lorsqu'il a refus cet argent?

-- Fort bien, mon oncle, soyez aussi fier qu'il vous plaira. Quant
 moi, je pars; la patience me manque. Je vous le demande pour la
dernire fois: que voulez-vous de moi? Pourquoi m'avez-vous appel
auprs de vous? Mais si tout est rgl et que vous n'avez plus
besoin de moi, je veux partir. De pareils spectacles me sont
insupportables. Je partirai aujourd'hui mme.

-- Mon ami, fit mon oncle, avec son agitation accoutume, attends
seulement deux minutes. Je vais de ce pas chez ma mre pour y
terminer une affaire de la plus haute importance. En attendant,
va-t-en chez toi; Gavrilo va te reconduire; c'est maintenant dans
le pavillon d't, tu sais? dans le jardin. J'ai donn l'ordre d'y
transporter ta malle. Quant  moi, je vais prs de ma mre
implorer son pardon; je prendrai une dcision ferme -- je sais
laquelle -- et je reviendrai aussitt vers toi pour te raconter
tout, tout, jusqu'au dernier dtail; je t'ouvrirai mon coeur...
Et... et... nous finirons par revoir de beaux jours! Deux minutes,
Serge, seulement deux minutes!

Il me serra la main et sortit prcipitamment. Je n'avais plus qu'
suivre Gavrilo.



X
MIZINTCHIKOV

Le pavillon o me conduisit Gavrilo et qu'on appelait Pavillon
d't avait t construit par les anciens propritaires. C'tait
une jolie maisonnette en bois, situe au milieu du jardin, 
quelques pas de la vieille maison. Elle tait entoure de trois
cts par des tilleuls dont les branches touchaient le toit. Les
quatre pices qui la composaient servaient de chambres d'amis.

En pntrant dans celle qui m'tait destine, j'aperus sur la
table de nuit une feuille de papier  lettres, couverte de toutes
sortes d'critures superbes et o s'entrelaaient guirlandes et
paraphes. Les majuscules et le guirlandes taient enlumines.
L'ensemble composait un assez gentil travail de calligraphie. Ds
les premiers mots je vis que c'tait une supplique  moi adresse,
o j'tais qualifi de bienfaiteur clair. Il y avait un titre:
Les gmissements de Vidopliassov. Mais tous mes efforts pour
comprendre quelque chose  ce fatras restrent vains. C'taient
des sottises emphatiques, crites dans un style pompeux de
laquais. Je devinai seulement que Vidopliassov se trouvait dans
une situation difficile, qu'il sollicitait mon aide et mettait en
moi tout son espoir en raison de mes lumires. Il concluait en
me priant d'intervenir en sa faveur auprs de mon oncle, au moyen
de la mcanique. C'tait la fin textuelle de l'ptre que
j'tais encore en train de lire quand la porte s'ouvrit et
Mizintchikov entra.

-- J'espre que vous voudrez bien me permettre de faire votre
connaissance, me dit-il d'un ton dgag, mais avec la plus grande
politesse et en me tendant la main. Je n'ai pu vous dire un mot ce
tantt, mais du premier coup, j'ai senti le dsir de vous
connatre plus amplement.

En dpit de ma mauvaise humeur, je rpondis que j'tais moi-mme
enchant, etc. Nous nous assmes.

-- Qu'est-ce que c'est que a? demanda-t-il  la vue de la lettre
que j'avais encore  la main. Ne sont-ce pas les gmissements de
Vidopliassov? C'est bien a. J'tais sr qu'il vous attaquerait
aussi. Il me prsenta une feuille semblable et contenant les mmes
gmissements. Il y a longtemps qu'on vous attendait et qu'il avait
d se prparer. Ne vous tonnez pas; il se passe ici beaucoup de
choses assez tranges et il y a vraiment de quoi rire.

-- Rire seulement?

-- Voyons, faudrait-il donc pleurer? Si vous le voulez, je vous
raconterai l'histoire de Vidopliassov et je suis sr de vous
amuser.

-- Je vous avoue que Vidopliassov m'intresse assez peu pour le
moment! rpondis-je d'un ton mcontent.

Il me paraissait vident que la dmarche et l'amabilit de
Mizintchikov devaient avoir un but et qu'il avait besoin de moi.
L'aprs-midi il se tenait morne et grave, et maintenant je le
voyais gai, souriant et tout prt  me narrer de longues
histoires. Ds le premier abord, on voyait que cet homme tait
fort matre de lui et qu'il connaissait son monde  fond.

-- Maudit Foma! dis-je avec emportement et en dchargeant un grand
coup de poing sur la table. Je suis sr que c'est lui la source
unique de tout le mal et qu'il mne tout. Maudite crature!

-- On dirait que vous lui en voulez tout de mme un peu trop,
remarqua Mizintchikov.

-- Un peu trop, m'criai-je soudainement enflamm. Il se peut que
tantt j'aie dpass la mesure et que j'aie ainsi autoris
l'assistance  me condamner. Je comprends fort bien que j'aie
assez mal russi, et il tait inutile de me le dire. Je sais aussi
que ce n'est pas ainsi que l'on agit dans le monde, mais,
rflchissez et dites-moi s'il y avait moyen de ne pas s'emporter!
Mais on se croirait dans une maison d'alins, si vous voulez
savoir ce que j'en pense!... et... et je m'en vais; voil tout!

-- Fumez-vous? s'enquit placidement Mizintchikov.

-- Oui.

-- Alors, vous me permettrez d'allumer ma cigarette. L-bas, il
est interdit de fumer et je commenais  m'ennuyer srieusement.
Je conviens que a ne ressemble pas mal  un asile d'alins; mais
soyez sr que je ne me permettrai pas de vous juger, car,  votre
place, je me serais peut-tre emport deux fois plus fort.

-- En ce cas, comment avez-vous pu conserver ce calme
imperturbable, si vous tiez tellement rvolt? Je vous vois
encore impassible et je vous avoue qu'il m'a sembl singulier que
vous vous dsintressiez ainsi de la dfense du pauvre oncle
toujours prt  faire du bien  tous et  chacun!

-- Vous avez raison; il est le bienfaiteur d'une quantit de gens;
mais je trouve compltement inutile de le dfendre; a ne sert 
rien; c'est humiliant pour lui, et puis je serais chass ds le
lendemain d'une pareille manifestation. Je dois vous dire
franchement que je me trouve dans une situation telle qu'il me
faut mnager cette hospitalit.

-- Je ne saurais vous reprocher votre franchise... Mais il y a
certaines choses que je voudrais vous demander, car, vous demeurez
ici depuis un mois dj...

-- Tout ce que vous voudrez; entirement  votre service, rpondit
Mizintchikov avec empressement, et il approcha une chaise.

-- Expliquez moi comment il se peut que Foma Fomitch ait refus
une somme de quinze mille roubles qu'il tenait dj dans les
mains: je l'ai vu de mes propres yeux.

-- Comment? Est-ce possible? s'cria mon interlocuteur. Racontez-
moi a, je vous prie.

Je lui fis le rcit de la scne, en omettant l'incident Votre
Excellence. Il coutait avec une avide curiosit et changea mme
de visage quand je lui confirmai ce chiffre de quinze mille
roubles.

-- C'est trs habile, fit-il quand j'eus fini. Je ne l'en aurais
pas cru capable!

-- Cependant c'est un fait qu'il a refus l'argent. Comment
expliquer cela? Serait-ce vraiment par noblesse de sentiments?

-- Il en a refus quinze mille pour en avoir trente plus tard.
D'ailleurs, je doute que Foma agisse d'aprs un vritable calcul,
ajouta-t-il aprs un moment de mditation. Ce n'est pas du tout un
homme pratique. C'est un espce de pote... Quinze mille... Hum!
Voyez-vous, il aurait pris cet argent s'il avait pu rsister  la
tentation de poser, de faire des embarras. Ce n'est qu'un
pleurnicheur dou d'un amour-propre phnomnal.

Il s'chauffait. On le sentait ennuy et mme jaloux. Je
l'examinai curieusement. Il ajouta, pensif:

-- Hum! Il faut s'attendre  de grands changements. En ce moment
Ygor Ilitch nourrit un tel culte pour ce Foma qu'il pourrait bien
en arriver  se marier par pure complaisance! -- ajouta-t-il entre
ses dents.

-- Alors, vous croyez  la possibilit de ce mariage insens et
criminel avec cette idiote!

Mizintchikov me regarda fixement.

-- Leur ide n'est pas draisonnable. Ils prtendent qu'il doit
faire quelque chose pour le bien de la famille.

-- Comme s'il n'en avait pas dj assez fait! m'criai-je avec
indignation. Et vous pouvez trouver raisonnable cette rsolution
d'pouser une pareille toque?

-- Certes, je suis d'accord avec vous que ce n'est qu'une toque.
Hum! C'est trs bien  vous d'aimer ainsi votre oncle et je
compatis  vos inquitudes...Cependant, il faut considrer qu'avec
l'argent de cette demoiselle, on pourrait grandement tendre la
proprit. D'ailleurs, ils ont d'autres raisons encore: ils
craignent que Ygor Ilitch se marie avec l'institutrice... vous
savez, cette jeune fille si intressante?

-- Est-ce probable,  votre sens? lui demandai-je, trs mu. a me
fait l'effet d'une calomnie. Expliquez-moi ce point, au nom de
Dieu: cela m'intresse infiniment.

-- Oh! il en est amoureux; seulement, il le cache.

-- Il le cache! Vous croyez qu'il le cache? Et elle, est-ce
qu'elle l'aime?

-- a se pourrait. Du reste, elle a tout avantage  l'pouser;
elle est si pauvre!

-- Mais sur quoi vous basez-vous pour croire qu'ils s'aiment?

-- Il est impossible de ne pas s'en apercevoir, et je crois qu'ils
se donnent des rendez-vous. On a mme t jusqu' les prtendre en
relations intimes. Seulement, n'en parlez  personne. C'est un
secret que je vous confie.

-- Comment croire une telle chose? m'criai-je. Est-ce que vous y
croyez?

-- Je n'en ai certainement pas la certitude absolue, n'ayant pas
vu de mes yeux. Mais c'est fort possible.

-- Comment? Mais rappelez-vous la dlicatesse, l'honntet de mon
oncle.

-- J'en suis d'accord. Cependant on peut se laisser entraner,
comptant rparer cela plus tard par un mariage. On est si
facilement entran! Mais, je le rpte, je ne garantis pas la
vracit de ces faits, d'autant plus que ces gens-l ne la
mnagent pas. Ils l'ont mme accuse de s'tre donne 
Vidopliassov.

-- Eh bien, voyons, est-ce possible? m'criai-je. Avec
Vidopliassov! Est-ce que le seul fait d'en parler n'est pas
rpugnant? Vous n'y croyez pas?

-- Je vous dis que je ne crois  rien de tout cela, rpondit
Mizintchikov avec la mme placidit. Mais, c'est possible. Tout
est possible en ce monde! D'abord, je n'ai pas vu, et puis a ne
me regarde pas. Cependant, comme je vois que vous semblez vous y
intresser normment, sachez-le: j'estime assez peu probable que
de telles relations aient jamais exist. Ce sont l les tours
d'Anna Nilovna Prplitzina. C'est elle qui a rpandu ces bruits
par jalousie, car elle comptait se marier avec Ygor Ilitch, je
vous le jure sur le nom de Dieu! uniquement parce qu'elle est la
fille d'un lieutenant-colonel. En ce moment, elle est en pleine
dception et fort irrite. Je crois vous avoir fait part de tout
ce que je sais sur ces affaires et je vous avoue dtester les
commrages, d'autant plus que cela nous fait perdre un temps
prcieux. Je venais pour vous demander un petit service.

-- Un service? Tout ce que vous voudrez, si je puis vous tre
utile...

-- Je le crois et j'espre vous gagner  ma cause, car je vois que
vous aimez votre bon oncle et que vous vous intressez  son
bonheur. Mais, au pralable, j'ai une prire  vous adresser.

-- Laquelle?

-- Il se peut que vous consentiez  ce que je veux vous demander,
mais, en tout cas, avant de vous exposer ma requte, j'espre que
vous voudrez bien me faire la grande faveur de me donner votre
parole de gentilhomme que tout ce que nous aurons dit restera
entre nous, que vous ne trahirez ce secret pour personne et ne
mettrez pas  profit l'ide que je crois indispensable de vous
communiquer. Me donnez-vous votre parole?

Le dbut tait solennel. Je donnai ma parole.

-- Eh bien? fis-je.

-- L'affaire, voyez-vous, est trs simple. Je veux enlever Tatiana
Ivanovna et l'pouser. Vous comprenez?

-- Je regardai M. Mizintchikov entre les deux yeux et fus quelques
instants sans pouvoir prononcer une parole.

-- Je dois vous avouer que je n'y comprends rien, dclarai-je  la
fin, et d'ailleurs, je pensais avoir affaire  un homme sens...
je n'aurais donc pu prvoir...

-- Ce qui signifie, tout simplement, que vous trouvez mon projet
stupide, n'est-ce pas?

-- Du tout, mais...

-- Oh! je vous en prie! Ne vous gnez pas. Tout au contraire, vous
me ferez grand plaisir d'tre franc; nous nous rapprocherons ainsi
du but. Je suis d'accord qu' premire vue, cela peut paratre
trange, pourtant, j'ose vous assurer que, non seulement mon
intention n'est pas si absurde, mais qu'elle est tout  fait
raisonnable. Et si vous voulez tre assez bon pour en couter tous
les dtails...

-- De grce! Je suis tout oreilles.

-- Du reste, ce ne sera pas long. Voici: je suis sans le sou et
couvert de dettes. De plus, j'ai une soeur de dix-neuf ans,
orpheline qui vit chez des trangers sans autres moyens
d'existence et c'est un peu de ma faute. Nous avions hrit de
quarante mes, mais cet hritage concida, par malheur,  ma
nomination au grade de cornette! J'ai commenc par engager notre
bien; puis j'ai dpens le reste  faire la noce; je suis honteux
quand j'y pense! Maintenant, je me suis ressaisi et j'ai rsolu de
changer d'existence. Mais, pour ce faire, il me faut cent mille
roubles. Comme je ne puis rien gagner au service, comme je ne suis
capable de rien et que mon instruction est presque nulle, il ne me
reste qu' voler ou  me marier richement. Je suis venu ici pour
ainsi dire sans chaussures et  pied, ma soeur m'ayant donn ses
trois derniers roubles quand je quittai Moscou. Aussitt que je
connus Tatiana Ivanovna, une pense germa dans mon esprit. Je
dcidai immdiatement de me sacrifier et de l'pouser. Convenez
que tout cela est parfaitement raisonnable, d'autant plus que je
le fais surtout pour ma soeur.

-- Mais, alors, permettez: vous avez l'intention de demander
officiellement la main de Tatiana Ivanovna?

-- Dieu m'en garde! Je serais aussitt chass d'ici et elle-mme
s'y refuserait. Mais, si je lui propose de l'enlever, elle
consentira. Pour elle, le principal, c'est le romanesque,
l'imprvu. Naturellement, cet enlvement aboutira  un mariage. Le
tout est que je russisse  la faire sortir d'ici.

-- Mais qu'est-ce qui vous garantit qu'elle voudra bien s'enfuir
avec vous?

-- Oh! a, j'en suis certain. Tatiana Ivanovna est prte  une
intrigue avec le premier venu qui aura l'ide de lui offrir son
amour. Voil pourquoi je vous ai demand votre parole d'honneur
que vous ne profiteriez point du renseignement. Vous comprendrez
que ce serait pch de ma part de laisser passer une pareille
occasion, tant donnes, surtout, ces conjonctures o je me
trouve.

-- Alors, elle est tout  fait folle!... Ah! pardon! fis-je, en me
reprenant, j'oubliais que vous aviez des vues sur elle...

-- Ne vous gnez donc pas! Je vous en ai dj pri. Vous me
demandez si elle est tout  fait folle; que dois-je vous rpondre?
Elle n'est pas folle puisqu'elle n'est pas enferme. De plus je ne
vois aucune folie  cette manie des intrigues d'amour. Jusqu'
l'anne dernire, elle vcut chez des bienfaitrices, car elle
tait dans la misre depuis son enfance. C'est une honnte fille
et doue d'un coeur sensible. Vous comprenez: personne ne l'avait
encore demande en mariage, et les rves, les dsirs, et les
espoirs, un coeur brlant qu'elle devait toujours rprimer, le
martyre que lui faisait endurer sa bienfaitrice, tout cela tait
bien pour affecter une me tendre. Soudain elle devient riche:
convenez que cela pourrait faire perdre la tte  n'importe qui.
Maintenant, on la recherche, on lui fait la cour et toutes ses
esprances se sont rveilles. Tantt, vous l'avez entendu
raconter cette anecdote du galant en gilet blanc; elle est
authentique et de ce fait, vous pouvez juger du reste. Il est donc
facile de la sduire avec des soupirs et des billets doux et, pour
peu qu'on y ajoute une chelle de soie, des srnades espagnoles
et autres menues balanoires, on en fera ce qu'on voudra. Je l'ai
tte, et j'en ai obtenu tout aussitt un rendez-vous. Mais je me
rserve jusqu'au moment favorable. Cependant, il faut que je
l'enlve d'ici peu. La veille, je lui ferai la cour, je pousserai
des soupirs; je joue de la guitare assez bien pour accompagner mes
chansons. Je lui fixerai un rendez-vous dans le pavillon pour la
nuit et,  l'aube, la voiture sera prte. Je la mettrai dans la
voiture et en route! Vous concevez qu'il n'y a l aucun risque. Je
la mnerai dans une pauvre, mais noble famille o l'on aura soin
d'elle et, pendant ce temps-l, je ne perdrai pas une minute; le
mariage sera bcl en trois jours. Il n'est pas douteux que
j'aurai besoin d'argent pour cette expdition. Mais Ygor Ilitch
est l; et il me prtera quatre ou cinq cents roubles sans se
douter de leur destination. Avez-vous compris?

-- Je comprends  merveille, dis-je aprs rflexion. Mais, en quoi
puis-je vous tre utile?

-- Mais en beaucoup de choses, voyons! Sans cela, je ne me serais
pas adress  vous. Je viens de vous parler de cette famille noble
mais pauvre, et vous pourriez me rendre un grand service en tant
mon tmoin ici et l-bas. Je vous avoue que sans votre aide, je
suis rduit  l'impuissance.

-- Autre question: pourquoi avez-vous daign jeter votre choix sur
moi que vous connaissez tout juste depuis quelques heures?

-- Votre question me fait d'autant plus de plaisir qu'elle me
donne l'occasion de vous dire toute l'estime que j'prouve  votre
endroit, rpondit-il avec un sourire aimable.

-- Fort honor!

-- Non, voyez-vous, je vous tudiais tantt. Vous tes un tantinet
fougueux et aussi un peu... jeune... Mais, ce dont je suis
certain, c'est qu'une fois votre parole donne, vous la tenez.
Avant tout vous n'tes pas un Obnoskine. Et puis, je vois que vous
tes honnte et que vous ne me volerez pas mon ide, except,
cependant, le cas o vous seriez dispos  vous entendre avec moi.
Je consentirais peut-tre  vous cder mon ide, c'est--dire
Tatiana Ivanovna et serais prt  vous seconder dans son
enlvement,  condition qu'un mois aprs votre mariage, vous me
remettriez cinquante mille roubles.

-- Comment! vous me l'offrez dj?

-- Certes! je puis parfaitement vous la cder au cas o cela vous
sourirait. J'y perdrais, sans doute, mais... l'ide m'appartient
et les ides se paient. En dernier lieu, je vous fais cette
proposition, n'ayant pas le choix. Dans les circonstances
actuelles, on ne peut laisser traner cette affaire. Et puis,
c'est bientt le carme pendant lequel on ne marie plus. J'espre
que vous me comprenez?

-- Parfaitement et je m'engage  tenir la parole que je vous ai
donne. Mais je ne puis vous aider dans cette affaire et je crois
de mon devoir de vous en prvenir.

-- Pourquoi donc?

-- Comment! pourquoi? m'criai-je, donnant enfin carrire  mon
indignation. Mais est-ce que vous ne comprenez pas que cette
action est malhonnte? Il est vrai que vous escomptez  juste
titre la faiblesse d'esprit et la regrettable manie de cette
demoiselle, mais c'est prcisment ce qui devrait arrter un
honnte homme. Vous-mme, vous la reconnaissez digne de respect.
Et voici que vous abusez de son triste tat pour lui extorquer
cent mille roubles! Il n'y a pas de doute que vous n'avez aucune
intention d'tre vritablement son mari et que vous
l'abandonnerez... C'est d'une telle ignominie que je ne puis
comprendre que vous me proposiez une collaboration  votre
entreprise!

-- Oh! mon Dieu! que de romantisme! s'cria Mizintchikov avec le
plus sincre tonnement. D'ailleurs, est-ce mme du romantisme? Je
crois tout simplement que vous ne me comprenez pas. Vous dites que
c'est malhonnte? mais il me semble que tout le bnfice est pour
elle et non pour moi... Prenez seulement la peine de rflchir.

-- videmment,  votre point de vue, vous accomplissez un acte des
plus mritoires en pousant Tatiana Ivanovna! rpliquai-je en un
sourire sarcastique.

-- Mais certainement, un acte des plus gnreux! s'exclama
Mizintchikov en s'chauffant  son tour. Veuillez rflchir que
c'est, avant tout, le sacrifice ce ma personne que je lui fais en
devenant son mari; a cote tout de mme un peu, je prsume?
Deuximement, je ne prends que cent mille roubles pour ma peine et
je me suis donn ma parole que je ne prendrais jamais un sou de
plus; n'est-ce donc rien? Enfin, allez au fond des choses. Quelle
vie pourrait-elle esprer? Pour qu'elle vct tranquille, il
serait indispensable de lui enlever la disposition de sa fortune
et de l'enfermer dans une maison de fous, car il faut constamment
s'attendre  ce qu'un vaurien, quelque chevalier d'industrie orn
de moustaches et d'une barbiche  l'espagnole, dans le genre
d'Obnoskine, s'en empare  force de guitare et de srnades,
l'pouse, la dpouille et l'abandonne sur une grande route. Ici,
par exemple, dans cette honnte maison, on ne l'estime que pour
son argent. Il faut la sauver de ces dangereux alas. Je me charge
de la garantir contre tous les malheurs. Je commencerai par la
placer sans retard  Moscou dans une famille pauvre, mais honnte
(une autre famille de ma connaissance) ma soeur vivra prs d'elle.
Il lui restera environ deux cent cinquante mille roubles, peut-
tre mme trois cents. Aucun plaisir, aucune distraction ne lui
manqueront: bals, concerts, etc. Elle pourra, s'il lui plat,
rver d'amour; seulement, sur ce chapitre-l, je prendrai mes
prcautions. Libre  elle de rver, mais non de passer du rve 
l'action; n-i-ni, fini!  prsent, tout le monde peut ternir sa
rputation, mais, quand elle sera ma femme, Mme Mizintchikov, je
ne permettrai pas qu'on salisse mon nom. Cela seul serait cher!
Naturellement, je ne vivrai pas avec elle: elle sera  Moscou et
moi  Ptersbourg, je vous l'avoue en toute loyaut. Mais
qu'importe cette sparation? Pensez-y; tudiez-la donc un peu.
Peut-elle faire une pouse et vivre avec son mari? Peut-on lui
tre fidle? Elle ne vit que de perptuel changement. Elle est
capable d'oublier demain qu'elle est marie aujourd'hui. Mais je
la rendrais tout  fait malheureuse, si je vivais avec elle et si
j'en exigeais l'accomplissement de tous ses devoirs conjugaux. Je
viendrais la voir une fois par an, peut-tre un peu plus souvent,
mais non pas pour lui extorquer de l'argent, je vous l'assure!
J'ai dit que je ne prendrais pas plus de cent mille roubles! En
venant la voir pour deux ou trois jours, je lui apporterai une
distraction, le plaisir et non l'ennui; je la ferai rire; je lui
conterai des anecdotes; je la mnerai au bal; je la courtiserai;
je lui ferai des cadeaux; je lui chanterai des romances; je lui
donnerai un petit chien; je lui crirai des lettres d'amour. Mais
elle sera ravie de possder un mari aussi romanesque, aussi
amoureux, aussi gai!  mon avis, cette faon d'agir est trs
rationnelle et tous les maris devraient s'y tenir. Les femmes
n'aiment leurs maris qu'alors qu'ils ne sont pas l et, avec ma
mthode, j'occuperai de la plus agrable faon et pour toute sa
vie le coeur de Tatiana. Dites-moi ce qu'elle pourrait dsirer de
mieux? Mais ce sera une existence paradisiaque!

Je l'coutais en silence et avec un profond tonnement, comprenant
 quel point il tait impossible de discuter contre ce monsieur
Mizintchikov, convaincu jusqu'au fanatisme de l'quit et mme de
la grandeur du projet qu'il exposait avec l'enthousiasme d'un
inventeur. Mais il subsistait un point dlicat  claircir.

-- Avez-vous pens, lui dis-je, qu'elle est presque fiance  mon
oncle  qui vous infligerez un sanglant outrage en l'enlevant  la
veille du mariage? Et c'est encore  lui que vous comptez
emprunter l'argent ncessaire  cet exploit!

-- Ah! nous y sommes! -- s'cria-t-il fougueusement. J'avais prvu
cette objection. Mais d'abord et avant tout, votre oncle n'a pas
encore fait sa demande; je puis donc ignorer qu'on lui destine
cette demoiselle. Ensuite, veuillez remarquer que j'ai conu ce
projet, voici trois semaines de cela, quand je ne connaissais rien
des intentions des htes de la maison. En sorte que, moralement,
le droit est pour moi et que je suis mme autoris  juger
svrement votre oncle, puisqu'il me prend ma fiance dont j'ai
dj obtenu un rendez-vous secret, notez-le bien! Enfin, n'tiez-
vous pas en fureur, il n'y a qu'un instant,  la seule ide qu'on
voult marier votre oncle  cette Tatiana Ivanovna! et voil que
vous voulez considrer comme un outrage le fait d'empcher cette
union. Mais, c'est, au contraire, un grand service que je rends 
votre oncle. Comprenez donc que je le sauve! Il n'envisage ce
mariage qu'avec rpugnance et il en aime une autre! Pensez  la
femme que lui ferait Tatiana Ivanovna! Et elle aussi serait
malheureuse, car il faudrait bien la contraindre et l'empcher de
jeter des roses aux jeunes gens. Si je l'emmne la nuit, aucune
gnrale, aucun Foma Fomitch ne pourra plus rien faire: rappeler
une fiance enfuie presque  la veille du mariage serait par trop
scandaleux. N'est-ce pas un immense service que je rendrai  Ygor
Ilitch?

J'avoue que ce dernier argument m'impressionna profondment.

-- Et, s'il lui fait ds demain sa demande, fis-je, elle serait
officiellement sa fiance, et sera trop tard pour l'enlever!

-- Bien entendu, il serait trop tard! C'est donc pour cela qu'il
faut travailler  ce que cette ventualit ne puisse se produire
et que je vous demande votre concours. Seul, j'aurais beaucoup de
peine, mais,  nous deux, nous parviendrons  empcher Ygor
Ilitch de faire cette demande; il faut nous y appliquer de toutes
nos forces quand nous devrions rouer de coups Foma Fomitch, pour
attirer sur lui l'attention gnrale et dtourner tous les esprits
du mariage. Naturellement cela ne se ferait qu' toute extrmit
et c'est dans ce cas que je compte sur vous.

-- Encore un mot: vous n'avez parl de votre projet  personne
autre que moi?

Mizintchikov se gratta la nuque avec une grimace mcontente.

-- J'avoue, rpondit-il que cette question m'est plus dsagrable
 avaler que la plus amre pilule. C'est justement que j'ai dj
dvoil mon plan, oui, j'ai fait cette btise! et  qui? 
Obnoskine. C'est  peine si je peux y croire moi-mme. Je ne
comprends pas comment a a pu se produire. Il tait toujours prs
de moi; je ne le connaissais pas; lorsque cette inspiration me fut
venue, une fivre s'empara de moi et, comme j'avais reconnu ds
l'abord qu'il me fallait un alli, je me suis adress 
Obnoskine... C'est absolument impardonnable!

-- Mais que vous rpondit-il?

-- Il sauta l-dessus avec ravissement. Seulement, le lendemain
matin, il avait disparu et il ne reparut que trois jours aprs,
avec sa mre. Il ne me parle plus; il fait plus: il m'vite. J'ai
tout de suite compris de quoi il retournait. Sa mre est une fine
mouche qui en a vu de toutes les couleurs (je l'ai connue
autrefois). Il n'est pas douteux qu'il lui a tout racont. Je me
tais et j'attends; eux m'espionnent et l'affaire traverse une
phase excessivement dlicate. Voil pourquoi je me hte.

-- Mais que craignez-vous d'eux?

-- Je ne crois pas qu'ils puissent faire grand'chose; mais, en
tout cas, ils me nuiront. Ils exigeront de l'argent pour payer
leur silence et leur concours; je m'y attends... Seulement, je ne
peux ni ne veux leur donner beaucoup; ma rsolution est prise: il
m'est impossible de leur abandonner plus de trois mille roubles de
commission. Comptez: trois mille roubles pour eux, cinq cents que
cotera le mariage; il faudra payer les vieilles dettes, donner
quelque chose  ma soeur... Que me restera-t-il sur les cent mille
roubles? Ce serait la ruine!... D'ailleurs, les Obnoskine sont
partis.

-- Ils sont partis? demandai-je avec curiosit.

-- Aussitt aprs le th; que le diable les emporte! Demain, vous
les verrez revenir. Allons, voyons, consentez-vous?

-- Je ne sais trop que rpondre. L'affaire est trs dlicate. Vous
pouvez compter sur mon absolue discrtion; je ne suis pas
Obnoskine; mais... je crois bien que vous n'avez rien  esprer de
moi.

-- Je vois, dit Mizintchikov en se levant, que vous n'avez pas
assez souffert de Foma Fomitch ni de votre grand'mre et que,
malgr votre affection pour votre bon oncle, vous n'avez encore pu
apprcier les tortures qu'on lui fait endurer. Vous ne faites que
d'arriver... Mais attendons! Restez seulement jusqu' demain soir
et vous consentirez. Autrement, votre oncle est perdu, comprenez-
vous? On le mariera de force. N'oubliez pas qu'il pourrait faire
sa demande ds demain et qu'alors, il serait trop tard; il
vaudrait mieux vous dcider aujourd'hui!

-- Vraiment, je vous souhaite toute russite, mais, pour ce qui
est de vous aider... Je ne sais trop...

-- Entendu. Mais attendons jusqu' demain, conclut Mizintchikov
avec un sourire moqueur. La nuit porte conseil. Au revoir. Je
reviendrai vous voir demain de trs bonne heure. Rflchissez.

Et il s'en fut en sifflotant.

Je sortis presque sur ses talons pour prendre un peu l'air. La
lune n'tait pas encore leve; la nuit tait noire et l'atmosphre
suffocante; pas un mouvement dans le feuillage. Malgr mon extrme
fatigue, je voulus marcher, me distraire, rassembler mes ides,
mais je n'avais pas fait dix pas que j'entendais la voix de mon
oncle. Il gravissait le perron du pavillon en compagnie de
quelqu'un et causait avec animation. Son interlocuteur n'tait
autre que Vidopliassov.



XI
UN GRAND TONNEMENT

-- Mon oncle! m'criai-je. Enfin!

-- Mon ami, j'avais aussi grande hte de te voir. Laisse-moi en
finir avec Vidopliassov et nous pourrons causer. J'ai beaucoup 
te dire.

-- Comment? Encore Vidopliassov! Mais renvoyez-le!

-- Patiente cinq ou dix minutes, Serge et je suis  toi. C'est une
petite affaire  rgler.

-- Mais il vous importune avec toutes ses btises! fis-je, trs
mcontent.

-- Que te dire, mon ami? Certainement que le moment est assez mal
choisi pour venir m'ennuyer avec de telles btises... Voyons,
Grigori, comme si tu ne pouvais pas choisir une autre occasion
pour me faire tes plaintes! Qu'y puis-je? Aie au moins piti de
moi! Vous m'reintez, tous tant que vous tes! Je n'en peux plus,
Serge!

Et mon oncle fit des deux mains un geste de profond ennui.

-- Quelle affaire a-t-il donc, si importante qu'on ne puisse la
remettre? J'ai grand besoin, mon oncle, de...

-- Eh! mon ami, on crie assez que je ne me soucie pas de la
moralit de mes gens! Il se plaindra demain que je n'ai pas voulu
l'couter et alors... de nouveau...

Il fit un geste.

-- Voyons, finissons-en au plus vite. Je vais vous aider. Montons.
Que veut-il? fis-je une fois que nous fmes dans le pavillon.

-- Mon ami, son nom ne lui plat pas. Il demande la permission
d'en changer. Comment trouves-tu cela?

-- Son nom ne lui plat pas! Eh bien, mon oncle, avant que de
l'entendre, permettez-moi de vous dire que c'est seulement dans
votre maison qu'on voit de tels miracles!

Et, les bras carts, je fis un grand geste d'tonnement.

-- Eh! mon ami, je sais aussi carter les bras.  quoi cela sert-
il? dit mon oncle d'un ton fch. Va, parle-lui; retourne-le!
Depuis deux mois qu'il m'ennuie!...

-- Mon nom n'est pas convenable! reprit Vidopliassov.

-- Mais pourquoi? lui demandai-je bahi.

-- Parce qu'il a un sens indcent.

-- Pourquoi? Et puis, comment en changer? On ne change pas de nom!

-- De grce, peut-on porter un nom pareil?

-- Je veux bien qu'il soit assez bizarre, continuai-je, toujours
aussi tonn. Mais qu'y faire? Ton pre le portait.

-- Ainsi donc, par la faute de mon pre, il faut que je souffre
toute ma vie, car mon nom m'attire d'innombrables dsagrments,
d'insupportables plaisanteries, rpondit Vidopliassov.

-- Je parierais, mon oncle, m'criai-je avec colre, je parierais
qu'il y a du Foma Fomitch l-dessous.

-- Non, mon ami, non; tu te trompes. Il est bien vrai que Foma le
comble de ses bienfaits; il en a fait son secrtaire et c'est l
l'unique emploi de Grigori. Bien entendu, il s'est efforc de le
dvelopper, de lui communiquer sa noblesse d'me et il en a fait
un homme clair sous certains rapports... Je te raconterai tout
cela...

-- C'est exact, interrompit Vidopliassov, Foma Fomitch est mon
bienfaiteur. Il m'a fait concevoir mon nant et que je ne suis
qu'un ver sur la terre; il m'a enseign ma destine.

-- Voici, Srioja, fit mon oncle avec sa prcipitation accoutume.
Ce garon vcut  Moscou depuis son enfance. Il tait domestique
chez un professeur de calligraphie. Si tu voyais comme il a bien
profit des leons de son matre! il crit avec des couleurs, avec
de l'or; il dessine; en un mot, c'est un artiste. Il enseigne
l'criture  Ilucha et je lui paie un rouble cinquante kopeks la
leon; c'est le prix fix par Foma. Il donne des leons chez
d'autres propritaires qui le rtribuent galement. Aussi, tu vois
comme il s'habille! En outre, il fait des vers.

-- Eh bien, fis-je, il ne manquait plus que cela!

-- Des vers, mon ami, des vers! et ne crois pas que je plaisante;
de vrais vers, des vers superbes. Il n'a qu' voir n'importe quel
objet pour faire des vers dessus. Un vritable talent! Pour la
fte de ma mre, il en avait compos de si beaux que nous n'en
revenions pas d'tonnement. Le sujet tait pris dans la
mythologie; il y avait des muses et c'tait trs bien rim! Foma
lui avait corrig cela. Naturellement, je n'y vois pas de mal;
j'en suis trs content. Qu'il compose des vers s'il lui plat
pourvu qu'il ne fasse pas de btises! C'est un pre qui te parle,
Grigori. Quand Foma eut connaissance de ces posies, il le prit
pour lecteur et pour copiste; en un mot, il lui a donn de
l'instruction et Grigori ne ment pas en l'appelant son
bienfaiteur. Mais cela fit germer dans son cerveau et le
romantisme et l'esprit d'indpendance; Foma m'a expliqu tout
cela, mais je l'ai dj oubli. J'avoue mme que, sans
l'intervention de Foma, j'allais l'affranchir. J'en suis honteux,
vois-tu... Mais Foma est oppos  ce projet parce qu'il a besoin
de ce serviteur et qu'il l'aime; il m'a aussi fait remarquer que
c'est un honneur pour moi d'avoir des potes parmi mes gens et
que jadis, il en tait ainsi chez certains barons, dans les
poques de vraie grandeur. Bon! va pour la vraie grandeur. Je
commence  l'estimer, comprends-tu, mon ami? Mais ce qui est
mauvais, c'est qu'il devient fier et ne veut plus adresser la
parole aux domestiques. Ne te froisse pas, Grigori, je te parle en
pre. Il devait pouser Matriona, une jeune fille honnte,
travailleuse et gaie.  prsent, il n'en veut plus, qu'il se soit
fait une trs haute ide de lui-mme, ou qu'il ait rsolu de
conqurir la clbrit avant de chercher femme ailleurs...

-- C'est principalement sur le conseil de Foma Fomitch que j'agis
de la sorte, nous fit observer Vidopliassov. Comme il me veut du
bien...

-- Parbleu! comment se passer de Foma Fomitch? m'criai-je
involontairement.

-- Eh! mon cher, l'affaire n'est pas l, interrompit
prcipitamment mon oncle, mais on ne le laisse plus tranquille. La
jeune fille n'est pas timide; elle a excit contre lui toute la
domesticit qui s'en moque et le persifle; jusqu'aux enfants qui
le traitent en bouffon...

-- Tout cela par la faute de Matriona, fit Vidopliassov. C'est une
sotte; et moi, il faut que je ptisse parce qu'elle a mauvais
caractre!

-- Eh bien, Grigori, c'est ce que je disais! continua mon oncle
avec un air de reproche. Ils ont trouv  son nom une rime
indcente et voil pourquoi il me demande s'il n'y aurait pas
moyen d'en changer. Il prtend souffrir depuis longtemps de ce nom
malsonnant.

-- Un nom si vulgaire! ajouta Vidopliassov.

-- Bon! tais-toi, Grigori. Foma est de son avis... c'est--dire
pas prcisment, mais il y a lieu de considrer ceci: au cas o
nous publierions ses vers ainsi que le projette Foma, un pareil
nom serait plutt nuisible; n'est-ce pas?

-- Alors, il veut faire diter ses vers, mon oncle?

-- Oui; c'est dcid. L'dition sera faite  mes frais. Le premier
feuillet mentionnera qu'il est mon serf et dans l'introduction
l'auteur exprimera, en quelques mots, toute sa gratitude envers
Foma, qui l'a instruit et auquel le livre sera ddi. C'est Foma
qui crira la prface. Cela s'appellera: Les Rveries de
Vidopliassov...

-- Non, les Gmissements de Vidopliassov, corrigea le laquais.

-- Eh bien, tu vois? Les gmissements... avec ce nom ridicule et
qui, selon Foma, rvolte la dlicatesse et le bon got!...
D'autant plus que tous ces critiques semblent trs ports  la
raillerie, et particulirement Brambus... Rien ne les arrte et
le nom leur serait un prtexte  quolibets. Je lui dis qu'il n'a
qu' signer de n'importe quel nom (cela se nomme, je crois, un
pseudonyme). Non, me rpondit-il, ordonnez  toute votre
domesticit de me donner un nouveau nom, un nom convenant  mon
talent.

-- Et je parie que vous avez consenti, mon oncle?

-- Oui, Srioja, et principalement pour ne pas avoir de
discussions avec eux. Il y avait justement  ce moment-l un petit
malentendu entre Foma et moi... Mais, depuis ce temps, Grigori
change de nom tous les huit jours; il choisit les plus dlicats:
Olandrov, Tulipanov... Voyons Grigori: d'abord, tu as voulu
t'appeler Grigori Vierny et puis ce nom te dplut parce qu'un
mauvais plaisant lui avait trouv une rime fcheuse. Il fut
d'ailleurs puni sur ta plainte. Mais de combien de noms t'es-tu
successivement affubl? Une fois, tu prtendis tre Oulanov.
Avoue que c'est l un nom stupide! Cependant, j'avais donn mon
consentement, ne ft-ce que pour me dbarrasser de lui. Et mon
oncle se tourna vers moi. -- Pendant trois jours, tu fus
Oulanov... Tu as mme us toute une rame de papier  tudier
l'effet que a faisait en signature. Mais, cette fois encore tu
n'eus pas la main heureuse: on dcouvrit une nouvelle rime
dsobligeante. Alors, quel nouveau nom avais-tu choisi? Je ne m'en
souviens dj plus.

-- Tantsev, rpondit Vidopliassov. S'il faut que mon nom ait
quelque chose de sautillant, qu'il ait au moins une tournure
trangre: Tantsev.

-- Parfait, Tantsev. J'ai encore consenti. Seulement, du coup on
inventa une rime telle que je ne peux mme pas la rpter.
Aujourd'hui, il a trouv quelque chose d'autre, je parie! Est-ce
vrai, Grigori? Allons, avoue!

-- En effet, voici longtemps dj que je voulais mettre  vos
pieds un nouveau nom, mais beaucoup plus noble.

-- Et c'est?

-- Essbouktov.

-- Et tu n'as pas honte, Grigori, tu n'as pas honte? Un nom de
pommade! Toi, un homme intelligent, c'est tout ce que tu as trouv
et, sans doute, aprs de laborieuses recherches. Allons, on voit
a sur les flacons de parfums!

-- coutez, mon oncle, fis-je  demi-voix, c'est un imbcile, le
dernier des imbciles!

-- Qu'y faire, mon cher? rpondit tout bas mon oncle, ils disent
tous qu'il est remarquablement intelligent et que ce sont les
nobles sentiments qui l'agitent...

-- Mais, renvoyez-le pour l'amour de Dieu!

-- De grce, Grigori, coute-moi! dit mon oncle d'une voix aussi
suppliante que s'il et eu peur de Vidopliassov lui-mme.
Rflchis, mon ami: n'ai-je de temps que pour couter tes
plaintes? Tu te plains qu'on t'ait encore insult? Bon! je te
donne ma parole de m'en occuper ds demain. Mais, pour le moment,
va-t-en; Dieu soit avec toi! Attends: que fait en ce moment Foma
Fomitch?

-- Quand je l'ai quitt, il se couchait et il m'a ordonn, au cas
o on le demanderait, de dire qu'il allait passer la nuit en
prires.

-- Hum! Eh bien, va-t-en, va-t-en, mon ami!... Vois-tu, Srioja,
il ne quitte pas Foma Fomitch et je le crains un peu. Les
domestiques ne l'aiment pas parce qu'il va tout rapporter  Foma.
Le voil parti, mais, demain, il forgera quelque mensonge... L-
bas, mon cher, j'ai tout arrang; je me suis calm... J'avais hte
de te rejoindre. Enfin nous voici donc encore ensemble! -- et il
me serra la main avec motion. -- Et moi qui te croyais fch et
prt  prendre la poudre d'escampette. J'avais donn ordre de te
surveiller... Ce Gavrilo, tantt, crois-tu! Et Falali... et
toi... tout en mme temps! Mais Dieu merci, je vais enfin pouvoir
te parler  loisir,  coeur ouvert! Ne t'en va pas, Srioja: je
n'ai que toi; toi et Korovkine...

-- Enfin, mon oncle, qu'avez-vous arrang, l-bas et qu'ai-je 
attendre ici aprs ce qui s'est pass? Je vous avoue que ma tte
clate!

-- Et la mienne, donc! Voil six mois que tout y est  la
dbandade, dans ma tte! Mais, grce  Dieu, tout est arrang.
Primo, on m'a pardonn; on m'a compltement pardonn,  certaines
conditions, il est vrai, mais je n'ai presque plus rien  craindre
dsormais. On a pardonn aussi  Sachourka. Tu te rappelles Sacha,
Sacha, Sacha! ce tantt?... Elle a la tte chaude et s'tait un
peu laisse aller, mais c'est un coeur d'or; Dieu la bnisse. Je
suis fier de cette fillette, Srioja. Quant  toi, on te pardonne
aussi. Tu pourras faire tout ce qu'il te plaira: parcourir toutes
les pices, te promener dans le jardin...  cette seule condition
que tu ne diras rien demain ni devant ma mre, ni devant Foma
Fomitch. Je le leur ai promis en ton nom; tu couteras, voil
tout... Ils disent que tu es trop jeune pour... Ne te formalise
pas, Sergue; tu es en effet trs jeune... Anna Nilovna est aussi
de cet avis...

Il n'tait pas douteux que j'tais fort jeune et je le prouvai sur
le champ en m'levant avec indignation contre ces clauses
humiliantes.

-- coutez, mon oncle, m'criai-je, presque suffoquant, dites-moi
seulement une chose et tranquillisez-moi: suis-je ou non dans une
maison de fous?

-- Te voil bien! Tu te mets tout de suite  critiquer! Tu ne peux
te contenir! s'cria-t-il, afflig. Il n'y a pas de maison de
fous, mais on s'est emport de part et d'autre. Voyons, conviens-
en: comment t'es-tu conduit? Tu te rappelles ce que tu as os dire
 un homme que son ge devrait te rendre vnrable?

-- Des hommes pareils n'ont pas d'ge, mon oncle.

-- Voyons, mon ami, tu dpasses la mesure! C'est de la licence. Je
ne dsapprouve pas l'indpendance de pense tant qu'elle reste
dans les bornes du bon got, mais tu dpasses la mesure!... Et tu
m'tonnes, Serge!

-- Ne vous fchez pas, mon oncle; j'ai tort, mais seulement envers
vous. En ce qui concerne votre Foma...

-- Bon! votre Foma,  prsent! Allons, Serge, ne le juge pas si
svrement; c'est un misanthrope, un malade et voil tout. Il ne
faut pas se montrer trop exigeant avec lui. Mais en revanche,
c'est un noble coeur; c'est le plus noble des hommes. Tu en as
encore vu la preuve tantt et, s'il a parfois de petites lubies,
il n'y faut pas faire attention.  qui cela n'arrive-t-il pas?

-- Je vous demanderais plutt  qui ces choses-l arrivent?

-- Ah! tu ne cesses de rpter la mme chose! Tu n'as gure
d'indulgence, Srioja; tu ne sais pas pardonner!

-- Bien, mon oncle, bien; laissons cela. Dites-moi: avez-vous vu
Nastassia Evgrafovna?

-- Mon ami; c'est justement d'elle qu'il s'agissait... Mais voici
le plus grave: nous avons tous dcid d'aller demain souhaiter la
fte de Foma. Sachourka est une charmante fillette, mais elle se
trompe. Demain, nous nous rendrons tous auprs de lui, de bonne
heure, avant la messe. Ilucha va lui rciter une posie; a lui
fera plaisir; a le flattera. Ah! si tu voulais venir avec nous,
toi aussi! Il te pardonnerait peut-tre entirement. Comme ce
serait bien de vous voir tous deux rconcilis! Allons, Srioja,
oublie l'outrage; tu l'as toi-mme offens... C'est un homme des
plus respectables...

-- Mon oncle, mon oncle! m'criai-je, perdant patience, j'ai 
vous parler d'affaires trs graves et vous le demande encore:
qu'advient-il en ce moment de Nastassia Evgrafovna?

-- Eh bien, mais qu'as-tu donc, mon ami? C'est  cause d'elle
qu'est survenue toute cette histoire qui, d'ailleurs, n'est pas
d'hier et dure depuis longtemps. Seulement, je n'avais pas voulu
t'en parler plus tt, de peur de t'inquiter. On voulait la
chasser, tout simplement; ils exigeaient de moi son renvoi. Tu
t'imagines ma situation!... Mais, grce  Dieu, voici tout
arrang. Vois-tu, je ne veux rien te cacher; ils m'en croyaient
amoureux et se figuraient que je voulais l'pouser, que je volais
 ma perte en un mot, car ce serait en effet ma perte; ils me
l'ont expliqu... Alors, pour me sauver, ils avaient dcid de la
faire partir... Tout cela vient de maman et d'Anna Nilovna. Foma
n'a encore rien dit. Mais je les ai tous dissuads et j'avoue
t'avoir dclar officiellement fianc  Nastenka. J'ai dit que tu
n'tais venu qu' ce titre. a les a un peu tranquilliss, et
maintenant, elle reste,  titre d'essai, c'est vrai, mais elle
reste. Et tu as mme grandi dans l'opinion gnrale quand on a su
que tu recherchais sa main. Du moins, maman a paru se calmer.
Seule, Anna Nilovna continue  grogner. Je ne sais plus
qu'inventer pour lui plaire. En vrit, qu'est-ce qu'elle veut?

-- Mon oncle, dans quelle erreur n'tes-vous pas? Mais sachez donc
que Nastassia Evgrafovna part demain, si elle n'est pas dj
partie! Sachez que son pre n'est venu aujourd'hui que pour
l'emmener! C'est ds  prsent dcid: elle-mme me l'a dclar
aujourd'hui et elle m'a charg de vous faire ses adieux. Le
saviez-vous?

Mon oncle restait l, devant moi, la bouche ouverte. Il me sembla
qu'un frisson l'agitait et que des gmissements s'chappaient de
sa poitrine. Sans perdre un instant, je lui fis un rcit htif et
dtaill de mon entretien avec Nastia. Je lui dis ma demande, et
son refus catgorique, et sa colre contre lui, qui n'avait pas
craint de me faire venir. Je lui dis que, par son dpart, elle
esprait le sauver de ce mariage avec Tatiana Ivanovna. En un mot,
je ne lui cachai rien et j'exagrai mme, intentionnellement, tout
ce que ces nouvelles pouvaient avoir de dsagrable pour lui, car
j'esprais lui inspirer des mesures dcisives  la faveur d'une
grande motion. Son motion fut grande en effet. Il s'empoigna la
tte en poussant un cri.

-- O est-elle, sais-tu? Que fait-elle en ce moment? parvint-il
enfin  prononcer, ple d'effroi. Puis il ajouta avec dsespoir: -
- Et moi, imbcile, qui venais ici, bien tranquille, croyant que
tout allait le mieux du monde!

-- Je ne sais o elle est maintenant; mais tout  l'heure, quand
ces cris ont clat, elle courut vous trouver pour vous dire tout
cela de vive voix. Il est probable qu'on l'a empche de vous
rejoindre.

-- videmment on l'en a empche. Que va-t-elle devenir? Ah! tte
chaude! orgueilleuse! Mais o va-t-elle? O? Ah! toi, tu es bon!
mais pourquoi t'a-t-elle refus? C'est stupide! Tu devrais lui
plaire! Pourquoi ne lui plais-tu pas? Mais rponds donc, pour
l'amour de Dieu! Qu'as-tu  rester ainsi?

-- Pardonnez-moi, mon oncle: que rpondre  de pareilles
questions?

-- Mais c'est impossible! Tu dois... tu dois l'pouser! Ce n'est
que pour cela que je t'ai drang et que je t'ai fait venir de
Ptersbourg. Tu dois faire son bonheur. On veut la chasser d'ici,
mais quand elle sera ta femme, ma propre nice, on ne la chassera
pas. O veut-elle aller? Que fera-t-elle? Elle prendra une place
de gouvernante? Mais, c'est idiot! Comment vivra-t-elle en
attendant de trouver une place? Le vieux a sur les bras neuf
enfants qui meurent de faim. Elle n'acceptera pas un sou de moi,
si elle s'en va avec son pre  cause de ces mchants commrages.
Et qu'elle s'en aille ainsi, c'est terrible! Ici, ce sera un
scandale; je le sais. Tout ce qu'elle a pu toucher d'argent a t
mang au fur et  mesure; c'est elle qui les nourrit... Je
pourrais lui trouver une place de gouvernante dans une famille
honnte et distingue, avec ma recommandation? Mais o les
prendre, les vraies familles honntes et distingues? C'est
dangereux;  qui se fier? De plus la jeunesse est toujours
susceptible. Elle se figure aisment qu'on veut lui faire payer le
pain qu'elle mange par des humiliations. Elle est fire; on
l'offensera, et alors? Et, avec cela, pour peu qu'une canaille de
sducteur se rencontre, qui jette les yeux sur elle... Je sais
bien qu'elle lui crachera au visage, mais il ne l'en aura pas
moins offense, le misrable! et la voil souponne, dshonore?
et alors? Mon Dieu! la tte m'en tourne!

-- Mon oncle, lui dis-je avec solennit, j'ai  vous adresser une
question; ne vous en fchez pas. Comprenez qu'elle peut rsoudre
bien des difficults; je suis mme en droit d'exiger de vous une
rponse catgorique.

-- Quoi? Fais ta question.

-- Dites-le moi franchement, sincrement: ne vous sentez-vous pas
amoureux de Nastassia Evgrafovna et ne dsirez-vous pas l'pouser?
N'oubliez pas que c'est l le seul motif des perscutions qu'elle
subit ici.

Mon oncle eut un geste d'impatience  la fois nergique et
fbrile.

-- Moi? Amoureux d'elle? Mais ils sont tous fous, ou bien c'est un
vritable complot. Mais pourquoi donc t'aurais-je fait venir sinon
pour leur prouver qu'ils ont tous perdu la raison? Pourquoi
chercherais-je  te la faire pouser? Moi? Amoureux? Amoureux
d'elle? Mais ils ont tous perdu la tte; voil tout!

-- Quoi qu'il en soit, mon oncle, laissez-moi vous parler  coeur
ouvert. Trs srieusement, je n'ai rien  dire contre un pareil
projet. Au contraire, si vous l'aimez, j'y verrais son bonheur?
Alors que le Seigneur vous l'accorde et vous donne amour et
prosprit!

-- Mais enfin, que dis-tu? cria mon oncle avec une motion qui
ressemblait  de l'horreur. Je suis stupfait que tu puisses
parler ainsi de sang-froid... tu as toujours l'air press
d'arriver; je l'ai dj remarqu... Mais c'est insens, ce que tu
dis l. Voyons, comment pourrais-je pouser celle que je regarde
comme ma fille et que j'aurais honte de considrer autrement, car
ce serait un vritable pch! Je suis un vieillard, et elle, c'est
une fleur. Foma me l'a parfaitement expliqu en se servant de ces
mmes termes. Mon coeur dborde pour elle d'affection paternelle,
et tu viens me parler de mariage? Il serait possible qu'elle ne me
refust pas par reconnaissance, mais, par la suite, elle me
mpriserait pour en avoir profit. Je la mnerais  sa perte et je
perdrais son affection! Oui, je lui donnerais bien volontiers mon
me,  la chre enfant! Je l'aime autant que Sacha, peut-tre
davantage, je l'avoue. Sacha est ma fille de par la force des
choses; Nastia l'est devenue par affection. Je l'ai prise pauvre;
je l'ai leve. Mon ange dfunt, ma chre Katia l'aimait; elle me
l'a lgue pour fille. Je lui ai fait donner de l'instruction:
elle parle franais; elle joue du piano; elle a des livres et tout
ce qu'il lui faut... Quel sourire elle a!... L'as-tu remarqu,
Serge? On dirait qu'elle veut se moquer, mais elle ne se moque
point; elle est trs tendre au contraire... Je me figurais que tu
allais arriver et te dclarer et qu'ils comprendraient tous que je
n'ai aucune vue sur elle, qu'ils cesseraient de faire courir ces
vilains bruits. Alors, elle pourrait vivre en paix avec nous et
comme nous serions heureux! Vous tes tous deux orphelins et tous
deux mes enfants que j'ai levs... Je vous aurais tant aims! Je
vous aurais consacr ma vie; je ne vous aurais jamais quitts; je
vous aurais suivi partout! Ah! pourquoi les hommes sont-il
mchants? pourquoi se fchent-ils? pourquoi se hassent-ils? Oh!
que j'aurais voulu pouvoir leur expliquer cela! Je leur aurais
ouvert mon coeur! Mon Dieu!

-- Mon oncle, tout cela est trs joli; mais il y a un mais; elle
m'a refus!

-- Elle t'a refus! Hum! j'en avais presque le pressentiment,
qu'elle te refuserait! fit-il tout pensif. Puis il reprit: -- Mais
non; tu as mal compris; tu as sans doute t maladroit; tu l'as
peut-tre froisse; tu lui auras dbit des fadaises... Allons,
Serge, raconte-moi encore comment a c'est pass!

Je recommenais mon rcit circonstanci. Quand j'en fus  lui dire
que Nastenka voulait s'loigner pour le sauver de Tatiana
Ivanovna, il sourit amrement.

-- Me sauver! dit-il, me sauver jusqu' demain matin!

-- Vous ne voulez pas me faire entendre que vous allez pouser
Tatiana Ivanovna? m'criai-je, trs effray.

-- Et comment donc aurais-je obtenu que Nastia ne fut pas renvoye
demain? Je dois faire ma demande demain; j'en ai fait la promesse
formelle.

-- Vous tes fermement dcid, mon oncle?

-- Hlas! mon ami. Cela me brise le coeur, mais ma rsolution est
prise. Demain je prsenterai ma demande; la noce sera simple; il
vaut mieux que tout se passe en famille. Tu pourrais tre garon
d'honneur. J'en ai dj touch deux mots pour qu'on ne te ft pas
partir. Que veux-tu, mon ami? Ils disent que cela grossira
l'hritage des enfants et que ne ferait-on pas pour ses enfants?
On marcherait sur la tte, pour eux, et ce n'est que justice. Il
faut bien que je fasse quelque chose pour ma famille. Je ne puis
rester toute ma vie un inutile.

-- Mais, mon oncle, c'est une folle! m'criai-je, m'oubliant. Mon
coeur se serrait douloureusement.

-- Allons! pas si folle que a. Pas folle du tout, mais elle a eu
des malheurs... Que veux-tu, mon ami, je serais heureux d'en
prendre une qui aurait sa raison... Cependant, il en est qui, avec
toute leur raison... Et si tu savais comme elle est bonne; quelle
noblesse de sentiments!

-- Oh! mon Dieu! voil donc qu'il se soumet! m'criai-je avec
dsespoir.

-- Mais que veux-tu que j'y fasse? On me le conseille pour mon
bien et puis, j'ai toujours eu le pressentiment que, tt ou tard,
je ne pourrais l'viter et que je serais contraint  ce mariage.
Cela vaut encore mieux que de continuelles disputes et, je te le
dirai franchement, mon cher Serge, j'en suis mme bien aise. Ma
rsolution est prise; c'est une affaire entendue et un embarras de
moins... et je suis plus tranquille. Vois-tu, quand je suis venu
te trouver ici, j'tais tout  fait calme, mais voil bien ma
chance!  cette combinaison, je gagnais que Nastassia restt avec
nous; c'est  cette seule condition que j'avais consenti et voici
qu'elle veut s'enfuir! Mais cela ne sera pas! -- Il frappa du pied
et ajouta d'un air rsolu: -- coute, Serge, attends-moi ici; ne
t'loigne pas; je reviens  l'instant.

-- O allez-vous, mon oncle?

-- Je vais peut-tre la voir, Serge; tout s'arrangera; crois-moi:
tout s'expliquera et... et... tu l'pouseras; je t'en donne ma
parole.

Il sortit et descendit dans le jardin. De la fentre, je le suivis
des yeux.



XII
LA CATASTROPHE

Je restai seul. Ma situation tait intolrable: mon oncle
prtendait me marier  toute force avec une femme qui ne voulait
pas de moi! Ma tte se perdait dans un tumulte de penses. Je ne
cessais de songer  ce que m'avait dit Mizintchikov. Il fallait 
tout prix sauver mon oncle. J'avais mme envie d'aller trouver
Mizintchikov pour tout lui dire.

Mais o donc tait all mon oncle? Parti dans l'intention de se
mettre  la recherche de Nastassia, il s'tait dirig vers le
jardin!... L'ide d'un rendez-vous clandestin s'empara de moi, me
causant un dsagrable serrement de coeur. Je me rappelai
l'allusion de Mizintchikov  la possibilit d'une liaison
secrte... Mais, aprs un instant de rflexion, j'cartai cette
pense avec indignation. Mon oncle tait incapable d'un mensonge;
c'tait vident...

Mais mon inquitude grandissait. Presque inconsciemment, je sortis
et me dirigeais vers le fond du jardin en suivant l'alle au bout
de laquelle je l'avais vu disparatre. La lune se levait; je
connaissais parfaitement le parc et ne craignais pas de m'garer.

Arriv  la vieille tonnelle, au bord de l'tang mal soign et
vaseux, dans un endroit fort isol, je m'arrtai soudain: un bruit
de voix sortait de la tonnelle. Je ne saurais dire l'trange
sentiment de contrarit qui m'envahit. Je ne doutai pas que ces
voix ne fussent celles de mon oncle et de Nastassia et je
continuai  m'approcher, cherchant  calmer ma conscience par
cette constatation que je n'avais pas chang mon pas et que je ne
procdais point furtivement.

Tout  coup, je perus nettement le bruit d'un baiser, puis
quelques paroles prononces avec animation, puis un perant cri de
femme. Une dame en robe blanche s'enfuit de la tonnelle et glissa
prs de moi comme une hirondelle. Il me sembla mme qu'elle
cachait sa figure dans ses mains pour ne pas tre reconnue.
videmment j'avais t vu de la tonnelle.

Mais quelle ne fut pas ma stupfaction quand je reconnus que le
cavalier sorti  la suite de la dame effraye n'tait autre
qu'Obnoskine, lequel tait parti depuis longtemps dj, au dire de
Mizintchikov. De son ct, il parut fort troubl  ma vue; toute
son insolence avait disparue.

-- Excusez-moi; mais je ne m'attendais nullement  vous
rencontrer, fit-il en bgayant avec un sourire gn.

-- Ni moi non plus, rpondis-je d'une voix moqueuse, d'autant plus
qu'on vous croyait parti.

-- Mais non, Monsieur; j'ai seulement fait un bout de conduite 
ma mre. Mais permettez-moi de vous parler comme  l'homme le plus
gnreux...

--  quel sujet?

-- Il est, dans la vie, certaines circonstances o l'homme
vraiment gnreux est oblig de s'adresser  toute la gnrosit
de sentiment d'un autre homme vraiment gnreux... J'espre que
vous me comprenez?

-- N'esprez pas. Je n'y comprends rien.

-- Vous avez vu la dame qui se trouvait avec moi dans cette
tonnelle?

-- Je l'ai vue, mais je ne l'ai pas reconnue.

-- Ah! vous ne l'avez pas reconnue? Bientt je l'appellerai ma
femme.

-- Je vous en flicite. Mais en quoi puis-je vous tre utile?

-- En une seule chose: en me gardant le plus profond secret.

-- Je me demandais quelle pouvait bien tre cette dame
mystrieuse. N'tait-ce pas...?

-- Vraiment, je ne sais pas... lui rpondis-je. J'espre que vous
m'excuserez, mais je ne puis vous promettre...

-- Non, je vous en prie, a nom du ciel! suppliait Obnoskine.
Comprenez ma situation: c'est un secret. Il pourrait vous arriver,
 vous aussi, d'tre fianc; alors, de mon ct...

-- Chut! Quelqu'un vient!

-- O donc?

-- C'est... c'est srement Foma Fomitch, chuchota Obnoskine,
tremblant de tout son corps, je l'ai reconnu  sa dmarche... Mon
Dieu! encore des pas de l'autre ct! Entendez-vous?... Adieu; je
vous remercie... et je vous supplie...

Obnoskine disparut, et un instant aprs mon oncle tait devant
moi.

-- Est-ce toi? me cria-t-il tout frmissant? Tout est perdu,
Serge; tout est perdu!

-- Qu'y a-t-il de perdu, mon oncle?

-- Viens! me dit-il, haletant et, me saisissant la main avec
force, il m'entrana  sa suite. Pendant tout le parcours qui nous
sparait du pavillon il ne pronona pas une parole et ne me laissa
pas non plus parler. Je m'attendais  quelque chose
d'extraordinaire, et je ne me trompais pas.  peine fmes-nous
entrs qu'il se trouva mal. Il tait ple comme un mort. Je
l'aspergeai d'eau froide en me disant qu'il s'tait certainement
pass quelque chose d'affreux pour qu'un pareil homme s'vanouit.

-- Mon oncle, qu'avez-vous? lui demandai-je.

-- Tout est perdu, Serge. Foma vient de me surprendre dans le
jardin, avec Nastenka, au moment o je l'embrassais.

-- Vous l'embrassiez... au jardin! m'criai-je en le regardant
avec stupeur.

-- Au jardin, mon ami. J'ai t entran au pch. J'y tais all
pour la rencontrer. Je voulais lui parler, lui faire entendre
raison  ton sujet, certainement! Elle m'attendait depuis une
heure derrire l'tang, prs du banc cass... Elle y vient
souvent, quand elle a besoin de causer avec moi.

-- Souvent, mon oncle?

-- Souvent, mon ami! Pendant ces derniers temps, nous nous y
sommes rencontrs presque chaque nuit. Mais ils nous ont
indubitablement espionns; je sais qu'ils nous ont guetts et que
c'est l'ouvrage d'Anna Nilovna. Nous avions interrompu nos
rencontres depuis quatre jours, mais, aujourd'hui, il fallait bien
y aller; tu l'as vu! comment aurais-je pu lui parler autrement? Je
suis all au rendez-vous dans l'espoir de l'y trouver. Elle m'y
attendait depuis une heure: j'avais besoin de lui communiquer
certaines choses...

-- Mon Dieu! quelle imprudence! Vous saviez bien qu'on vous
surveillait!

-- Mais, Serge, la circonstance tait critique; nous avions des
choses importantes  nous dire. Le jour, je n'ose mme pas la
regarder; elle fixe son regard sur un coin, et moi, je regarde
obstinment dans le coin oppos, comme si j'ignorais jusqu' son
existence. Mais la nuit, nous nous retrouvions et nous pouvions
nous parler  notre aise...

-- Eh bien, mon oncle?

-- Eh bien, je n'ai pas eu le temps de dire deux mots, vois-tu;
mon coeur battait  clater, les larmes me jaillirent des yeux...
Je commenais  essayer de la convaincre de t'pouser quand elle
me dit: Mais vous ne m'aimez donc pas? Bien sr que vous ne voyez
rien! Et soudain, voil qu'elle se jette  mon cou, qu'elle
m'entoure de ses bras et qu'elle fond en larmes avec des
sanglots!... Je n'aime que vous, me dit-elle, et je n'pouserai
personne. Je vous aime depuis longtemps, mais je ne vous pouserai
pas non plus et, ds demain, je pars pour m'enfermer dans un
couvent.

-- Mon Dieu! elle a dit cela!... Aprs, mon oncle, aprs?

-- Tout  coup, je vois Foma devant nous! D'o venait-il? S'tait-
il cach derrire un buisson pour paratre au bon moment?

-- Le lche!

-- Le coeur me manqua. Nastenka prit la fuite et Foma Fomitch
passa prs de moi en silence et me menaant du doigt. Comprends-
tu, Serge, comprends-tu le scandale que cela va faire demain?

-- Si je le comprends!

-- Tu le comprends! s'cria mon oncle au dsespoir, en se levant
de sa chaise. Tu le comprends, qu'ils veulent la perdre, la
dshonorer, la vouer au mpris; ils ne cherchaient qu'un prtexte
pour la noter faussement d'infamie et pouvoir la chasser. Le
prtexte est trouv. On a dit qu'elle avait avec moi de honteuses
relations; on a dit aussi qu'elle en avait avec Vidopliassov!
C'est Anna Nilovna qui a lanc ces bruits. Qu'arrivera-t-il 
prsent? Que se passera-t-il demain? Est-il possible que Foma
parle?

-- Il parlera, mon oncle, sans aucun doute!

-- Mais s'il parle, s'il parle seulement!... murmura-t-il, se
mordant les lvres et serrant les poings... Mais non; je ne puis
le croire. Il ne dira rien; c'est un coeur vraiment gnreux; il
aura piti d'elle...

-- Qu'il ait piti d'elle ou non, rpondis-je rsolument, votre
devoir est, en tout cas, de demander demain mme la main de
Nastassia Evgrafovna. -- Et comme il me regardait, immobile, je
repris: -- Comprenez, mon oncle, que si cette aventure s'bruite,
la jeune fille est dshonore. Il vous faut donc prvenir le mal
au plus vite. Vous devez regarder les gens en face, hardiment et
firement, faire votre demande sans tergiverser, vous moquer de ce
qu'ils pourront dire et craser ce Foma, s'il a l'audace de
souffler mot contre elle.

-- Mon ami! s'cria mon oncle, j'y avais dj pens en venant ici.

-- Et qu'aviez-vous rsolu?

-- Cela mme! Ma dcision tait prise avant que j'eusse commenc
mon rcit.

-- Bravo, mon oncle! et je me jetai  son cou.

Nous causmes longtemps. Je lui exposai la ncessit, l'obligation
absolue o il tait d'pouser Nastenka et qu'il comprenait
d'ailleurs mieux que moi. Mon loquence touchait au paroxysme.
J'tais bien heureux pour mon oncle. Quel bonheur que le devoir le
pousst! Sans cela, je ne sais s'il et jamais pu s'veiller. Mais
il tait l'esclave du devoir. Cependant, je ne voyais pas comment
l'affaire pourrait bien s'arranger. Je savais, je croyais
aveuglment que mon oncle ne faillirait jamais  ce qu'il aurait
reconnu tre son devoir, mais je me demandais o il prendrait la
force de lutter contre sa famille. Aussi m'efforais-je de le
pousser le plus possible, et je travaillais  le diriger de toute
ma juvnile ardeur.

-- D'autant plus... d'autant plus, disais-je, que, maintenant,
tout est dcid, et que vos derniers doutes sont dissips. Ce que
vous n'attendiez pas s'est produit, mais tout le monde avait
remarqu depuis longtemps que Nastassia vous aime. Permettriez-
vous donc que cet amour si pur devint pour elle une source de
honte et de dshonneur?

-- Jamais! Mais, mon ami, un pareil bonheur m'est-il donc rserv?
cria-t-il en se jetant  mon cou. Pourquoi m'aime-t-elle, pour
quel motif? Cependant, il n'y a en moi rien qui... Je suis vieux
en comparaison d'elle... Je ne pouvais m'attendre... Cher ange!
cher ange!... coute, Serge, tu me demandais tout  l'heure, si
j'tais amoureux d'elle. Est-ce que tu avais quelque arrire-
pense?

-- Mon oncle, je voyais que vous l'aimiez autant qu'il est
possible d'aimer; vous l'aimiez sans le savoir vous-mme. Songez
donc: vous me faites venir et vous voulez me marier avec elle,
dans l'unique but de l'avoir pour nice et sans cesse prs de
vous.

-- Et toi, Serge, me pardonnes-tu?

-- Oh! mon oncle!

Nous nous embrassmes encore. J'insistai:

-- Faites bien attention, mon oncle, qu'ils sont tous contre vous,
qu'il faut vous armer de courage et foncer sur eux tous, pas plus
tard que demain!

-- Oui... oui, demain! rpta-t-il tout pensif. Sais-tu, il faut
faire cela avec courage, avec une vraie gnrosit, avec fermet,
oui, avec fermet.

-- Ne vous intimidez pas, mon oncle!

-- Je ne m'intimiderai pas, Serge. Mais voil, je ne sais par o
commencer!

-- N'y songez pas. Demain dcidera de tout. Pour aujourd'hui,
appliquez-vous  reprendre votre calme. Inutile de rflchir; cela
ne vous soulagera pas. Si Foma parle, il faut le chasser sur-le-
champ et l'anantir.

-- Il serait peut-tre possible de ne pas le chasser. Mon ami,
voil ce que j'ai dcid. Demain, je me rendrai chez lui de fort
bonne heure. Je lui dirai tout, comme je viens de te le dire. Il
me comprendra, car il est gnreux; c'est l'homme le plus gnreux
qu'il puisse exister. Une seule chose m'inquite, ma mre
n'aurait-elle pas prvenu Tatiana Ivanovna de la demande que je
vais faire demain? C'est cela qui serait fcheux!

-- Ne vous tourmentez pas au sujet de Tatiana Ivanovna, mon oncle!
-- et je lui racontai alors la scne sous la tonnelle avec
Obnoskine, mais sans souffler mot de Mizintchikov. Mon oncle s'en
trouva trs tonn.

-- Quelle crature fantasque! vritablement fantasque! s'cria-t-
il! On veut la circonvenir  la faveur de sa simplicit! Ainsi,
Obnoskine... Mais il tait parti! Oh! que c'est bizarre! follement
bizarre! Serge, j'en suis abasourdi... Il faudrait faire une
enqute et prendre des mesures... Mais es-tu bien sr que ce soit
Tatiana Ivanovna?

Je rpondis que, d'aprs tous les indices, cela devait tre
Tatiana Ivanovna, bien que je n'eusse pu voir son visage.

-- Hum! ne serait-ce pas plutt une intrigue avec quelqu'une de la
ferme que tu aurais prise pour Tatiana? Ce pourrait trs bien tre
Dasha, la fille du jardinier, une coquine avre; c'est pourquoi
je t'en parle; elle est connue; Anna Nilovna l'a guette... Mais
non! puisqu'il disait vouloir pouser la personne!... C'est
trange!

Nous nous sparmes enfin en nous embrassant et je lui souhaitai
bonne chance.

-- Demain, demain! me rptait-il, tout sera dcid avant mme que
tu sois lev. J'irai chez Foma, j'agirai noblement, je lui
dcouvrirai tout mon coeur, toutes mes penses, comme  un frre.
Adieu, Serge, va te reposer, tu es fatigu. Quant  moi, il est
probable que je ne fermerai pas l'oeil de la nuit!

Il sortit et je me couchai tout aussi tt, extrmement fatigu,
ananti, car la journe avait t pnible. J'avais les nerfs
briss et avant de russir  m'endormir compltement, j'eus
plusieurs rveils en sursaut. Mais, si singulires que fussent mes
impressions de ce jour, je ne me doutais pas, en m'endormant,
qu'elles n'taient rien en comparaison de ce que mon rveil du
lendemain me prparait.



SECONDE PARTIE



I
LA POURSUITE

Je dormais profondment et sans rves. Soudain, je sentis un poids
norme m'craser les jambes et je m'veillai en poussant un cri.
Il faisait grand jour; et un ardent soleil inondait la chambre.
Sur mon lit, ou plutt sur mes jambes se trouvait M. Bakhtchiev.

Pas de doute possible, c'tait bien lui. Dgageant mes jambes,
tant bien que mal, je m'assis dans mon lit avec l'air hbt de
l'homme qui vient de se rveiller.

-- Et il me regarde! cria le gros homme. Qu'as-tu  m'examiner
ainsi? Lve-toi, mon petit pre, lve-toi! Voici une demi-heure
que je suis occup  t'veiller; allons, ouvre tes lucarnes!

-- Qu'y a-t-il donc? Quelle heure est-il?

-- Oh! il n'est pas tard, mais notre Dulcine n'a pas attendu le
jour pour filer  l'anglaise. Lve-toi, nous allons courir aprs
elle!

-- Quelle Dulcine?

-- Mais notre seule Dulcine, l'innocente! Elle s'est sauve avant
le jour! Je ne crois venir que pour un instant, le temps de vous
veiller, mon petit pre, et il faut que a me prenne deux heures!
Levez-vous, votre oncle vous attend. En voil une histoire!

Il parlait d'une voix irrite et malveillante.

-- De quoi et de qui parlez-vous? demandai-je avec impatience,
mais commenant dj  deviner ce dont il s'agissait. Ne serait-il
pas question de Tatiana Ivanovna?

-- Mais sans doute, il s'agit d'elle! Je l'avais bien dit et
prdit: on ne voulait pas m'entendre. Elle nous a souhait une
bonne fte! Elle est folle d'amour. L'amour lui tient toute la
tte! Fi donc! Et lui, qu'en dire avec sa barbiche...

-- Serait-ce Mizintchikov?

-- Le diable t'emporte! Allons, mon petit pre, frotte-toi les
yeux et tche de cuver ton vin, ne ft-ce qu'en l'honneur de cette
fte. Il faut croire que tu t'en es donn hier  souper, pour que
ce ne soit pas encore pass. Quel Mizintchikov? Il s'agit
d'Obnoskine. Quant  Ivan Ivanovitch Mizintchikov, qui est un
homme de bonne vie et moeurs, il se prpare  nous accompagner
dans cette poursuite.

-- Que dites-vous? criai-je en sautant  bas de mon lit, est-il
possible que ce soit avec Obnoskine?

-- Diable d'homme! fit le gros pre en trpignant sur place, je
m'adresse  lui comme  un homme instruit; je lui fait part d'une
nouvelle et il se permet d'avoir des doutes! Allons, mon cher,
assez bavard; nous perdons un temps prcieux; si tu veux venir
avec nous, dpche-toi d'enfiler ta culotte!

Et il sortit, indign. Tout  fait surpris, je m'habillais au plus
vite, et descendis en courant. Croyant que j'allais trouver mon
oncle en cette maison o tout semblait dormir dans l'ignorance des
vnements, je gravis l'escalier avec prcaution et, sur le
palier, je rencontrai Nastenka vtue  la hte d'une matine; sa
chevelure tait en dsordre, et il tait vident qu'elle venait de
quitter le lit pour guetter quelqu'un.

-- Dites-moi, est-ce vrai que Tatiana Ivanovna est partie avec
Obnoskine? demanda-t-elle avec prcipitation. Sa voix tait
entrecoupe; elle tait trs ple et paraissait effraye.

-- On le dit. Je cherche mon oncle. Nous allons nous mettre  sa
poursuite.

-- Oh! ramenez-la! ramenez-la bien vite! Si vous ne la rattrapez
pas, elle est perdue!

-- Mais o donc est mon oncle?

-- Il doit tre l-bas, prs des curies o l'on attelle les
chevaux  la calche. Je l'attendais ici. coutez: dites-lui de ma
part que je tiens absolument  partir aujourd'hui; j'y suis
rsolue. Mon pre m'emmnera. S'il est possible, je pars 
l'instant. Maintenant, tout est perdu; tout est mort!

Ce disant, elle me regardait, perdue, et, tout  coup, elle
fondit en larmes. Je crus qu'elle allait avoir une attaque de
nerfs.

-- Calmez-vous! suppliai-je. Tout ira pour le mieux. Vous
verrez... Mais qu'avez-vous donc, Nastassia Evgrafovna?

-- Je... je ne sais... ce que j'ai..., dit-elle en me pressant
inconsciemment les mains. Dites-lui...

Mais il se fit un bruit derrire la porte; elle abandonna mes
mains et, tout apeure, elle s'enfuit par l'escalier sans terminer
sa phrase.

Je retrouvai toute la bande: mon oncle, Bakhtchiev et
Mizintchikov, dans la cour des communs, prs des curies. On avait
attel des chevaux frais  la calche de Bakhtchiev, et tout
tait prt pour le dpart; on n'attendait plus que moi.

-- Le voil! cria mon oncle en m'apercevant. Eh bien! mon ami,
t'a-t-on dit?... ajouta-t-il avec une singulire expression sur le
visage. Il y avait dans sa voix, dans son regard et dans tous ses
mouvements de l'effroi, du trouble, et aussi une lueur d'espoir.
Il comprenait qu'un revirement important se produisait dans sa
destine.

Je pus enfin obtenir quelques dtails.  la suite d'une trs
mauvaise nuit, M. Bakhtchiev tait sorti de chez lui ds l'aurore
pour se rendre  la premire messe du couvent situ  cinq verstes
environ de sa proprit. Comme il quittait la grande route pour
prendre le chemin de traverse conduisant au monastre, il vit
soudain filer au triple galop un tarantass contenant Tatiana et
Obnoskine. Tout effraye, les yeux rougis de larmes, Tatiana
Ivanovna aurait pouss un cri et tendu les bras vers Bakhtchiev,
comme pour le supplier de prendre sa dfense. C'tait du moins ce
qu'il prtendait.

-- Et lui, le lche, avec sa barbiche, ajoutait-il, il ne bougeait
pas plus qu'un cadavre: il se cachait; mais compte l-dessus, mon
bonhomme; tu ne nous chapperas pas!

Sans plus de rflexions, Stphane Alexivitch avait repris la
grande route et gagn  toute vitesse Stpantchikovo, o il avait
aussitt fait veiller mon oncle, Mizintchikov et moi. On s'tait
dcid pour la poursuite.

-- Obnoskine! Obnoskine! disait mon oncle, les yeux fixs sur moi
comme s'il et voulu en mme temps me faire entendre autre chose.
Qui l'et cru?

-- On peut s'attendre  toutes les infamies de la part de ce
misrable! cria Mizintchikov avec indignation, mais en dtournant
la tte pour viter mon regard.

-- Eh bien! partons-nous? Allons-nous rester l jusqu' ce soir, 
raconter des sornettes? interrompit M. Bakhtchiev en montant dans
la calche.

-- En route! en route! reprit mon oncle.

-- Tout va pour le mieux, mon oncle! lui glissai-je tout bas.
Voyez donc comme cela s'arrange!

-- Assez l-dessus, mon ami; ce serait pch de se rjouir... Ah!
vois-tu, c'est maintenant qu'ils vont la chasser purement et
simplement, pour la punir de leur dconvenue! Je ne prvois que
d'affreux malheurs!

-- Allons, Ygor Ilitch, quand vous aurez fini de chuchoter, nous
partirons! cria encore M. Bakhtchiev.  moins que vous ne
prfriez faire dteler et nous offrir une collation! Qu'en
pensez-vous? Un petit verre d'eau de vie?

Cela fut dit d'un ton tellement furibond qu'il tait impossible de
ne point dfrer sur le champ au dsir de M. Bakhtchiev. Nous
montmes sance tenante dans la calche, et les chevaux partirent
au galop.

Pendant quelque temps, tout le monde garda le silence. L'oncle me
regardait d'un air entendu, mais ne voulait point parler devant
les autres. Parfois, il s'absorbait dans ses rflexions, puis il
tressaillait comme un homme qui s'veille et regardait autour de
lui avec agitation. Mizintchikov semblait calme et fumait son
cigare dans l'extrme dignit de l'honneur injustement offens.

Mais Bakhtchiev s'emportait pour tout le monde. Il grognait
sourdement, couvait les hommes et les choses d'un oeil franchement
indign, rougissait, soufflait, crachait sans cesse de ct et ne
pouvait prendre sur lui de se tenir tranquille.

-- tes-vous bien sr, Stpane Alexivitch, qu'ils soient partis
pour Michino? s'enquit soudain mon oncle. Et, se tournant vers
moi, il ajouta: -- C'est  une vingtaine de verstes d'ici, mon
ami, un petit village d'une trentaine d'mes qu'un employ en
retraite du chef-lieu vient d'acheter  l'ancien propritaire.
C'est un chicanier comme on en voit peu. Du moins, on lui a fait
cette rputation, peut-tre injustement. Stpane Alexivitch
assure que telle est prcisment la direction prise par Obnoskine,
et l'employ retrait serait son complice.

-- Parbleu! cria Bakhtchiev, tout ragaillardi. Je vous dis que
c'est  Michino! Seulement, il est bien possible qu'il n'y soit
plus, votre Obnoskine. Nous avons perdu trois heures  bavarder!

-- Ne vous inquitez pas, interrompit Mizintchikov. Nous le
retrouverons.

-- Oui, c'est a; nous le retrouverons; mais bien sr! En
attendant, il tient sa proie et il peut courir!

-- Calme-toi, Stpane Alexivitch, calme-toi; nous les
rattraperons, dit mon oncle. Ils n'ont pas eu le temps de rien
organiser. Tu verras.

-- Pas le temps de rien organiser! rpta Bakhtchiev d'une voix
furieuse. Oui, elle n'aura eu le temps de rien organiser, avec son
apparence si douce! Elle est si douce! dit-on, si douce! -- fit-
il d'une voix flutte qui voulait videmment contrefaire
quelqu'un. -- Elle a eu des malheurs! Mais elle nous a tourn
les talons, la pauvre malheureuse. Allez donc courir aprs elle
sur les grandes routes, ds l'aube, en tirant la langue! On n'a
pas seulement eu le temps de dire convenablement ses prires 
l'occasion de la belle fte! Fi donc!

-- Cependant, remarquai-je, ce n'est pas une enfant, elle n'est
plus en tutelle. On ne peut la faire revenir si elle ne le veut
pas. Alors, comment ferons-nous?

-- Tu as raison, dit mon oncle, mais elle consentira, je te
l'assure. Elle se laisse faire en ce moment... mais, aussitt
qu'elle nous aura vus, elle reviendra, je t'en rponds. Mon ami,
c'est notre devoir de ne pas l'abandonner, de ne pas la sacrifier.

-- Elle n'est plus en tutelle! s'cria Bakhtchiev en se tournant
vers moi. C'est une sotte, mon petit pre, une sotte accomplie et
il importe peu qu'elle ne soit pas en tutelle. Hier, je ne voulais
mme pas t'en parler, mais, dernirement, m'tant tromp de porte,
j'entrai dans sa chambre par mgarde. Eh bien, debout devant sa
glace et les poings sur les hanches, elle dansait l'cossaise!
Elle tait mise  ravir, comme une gravure de mode. Je ne pus que
cracher et m'en aller. Et, ds ce moment, j'eus le pressentiment
de la chose aussi nettement que si je l'avais lue!

-- Mais pourquoi la juger aussi svrement? insistai-je, non sans
une certaine timidit. Il est connu que Tatiana Ivanovna ne jouit
pas... d'une sant parfaite... enfin... elle a des manies... Il me
semble que le seul coupable est Obnoskine.

-- Elle ne jouit pas d'une sant parfaite? Allons donc! rpartit
le gros homme tout rouge de colre. Tu as jur de me faire
enrager! Tu l'as jur depuis hier! Elle est sotte, mon petit pre,
je te le rpte, absolument sotte! Il ne s'agit pas de savoir si
elle jouit ou non d'une sant parfaite: elle est folle de Cupidon
depuis sa plus tendre enfance et vous voyez o Cupidon l'a
conduite. Quant  l'autre, avec sa barbiche, il n'y faut mme plus
penser. Il galope sa troka, drelin! drelin! drelin! sonnez
clochettes! et comme il doit rire, avec l'argent dans sa poche!

-- Croyez-vous donc qu'il l'abandonnerait tout aussitt?

-- Tiens! Tu te figures qu'il irait promener avec lui un pareil
trsor? Qu'est-ce qu'il en ferait? Il la dpouillera et puis il la
laissera sous quelque buisson, au bord de la route: bonsoir la
compagnie! Il ne lui restera plus que l'abri de son buisson et le
parfum des fleurs.

--  quoi bon t'emporter, Stpane? Cela n'avancera pas les
affaires! s'cria mon oncle. Qu'as-tu  te fcher? Tu
m'abasourdis. Qu'est-ce que a peut bien te faire?

-- Y-t-il un coeur dans ma poitrine, oui ou non? J'ai beau ne lui
tre qu'un tranger, cela m'irrite. C'est peut-tre aussi par
affection que je le dis... H! que le diable m'emporte! Quel
besoin avais-je de revenir chez vous? Qu'est-ce que a peut bien
me faire? Qu'est-ce que a peut bien me faire?

Ainsi s'agitait M. Bakhtchiev; mais je ne l'coutais plus, plong
que j'tais dans une profonde mditation au sujet de celle que
nous poursuivions. Voici brivement la biographie de Tatiana
Ivanovna, telle que j'eus l'occasion de la recueillir par la
suite, d'une source certaine. Il faut la connatre pour comprendre
ses aventures.

Pauvre orpheline leve ds l'enfance dans une maison trangre et
peu hospitalire, puis jeune fille pauvre, puis demoiselle pauvre,
enfin vieille fille pauvre, Tatiana Ivanovna, dans toute sa pauvre
vie, avait bu jusqu' la lie la coupe amre du chagrin, de
l'isolement, de l'humiliation et des reproches. Elle connut, sans
que rien ne lui en ft pargn, tout ce que le pain d'autrui
apporte avec lui de rancoeurs. La nature l'avait doue d'un
caractre enjou, trs impressionnable et lger. Dans les dbuts,
elle supportait tant bien que mal sa triste destine et trouvait
encore  rire son rire insouciant et puril. Mais le sort en eut
raison avec le temps.

Peu  peu, elle plit, maigrit, devint irritable et d'une
susceptibilit maladive et finit par tomber en une rverie
interminable, seulement interrompue par des crises de larmes et de
sanglots convulsifs. Seule l'imagination la consolait, la
ravissait d'autant plus que la ralit lui apportait moins de
biens tangibles. Ces rves, qui jamais ne se ralisaient, lui
apparaissaient d'autant plus charmants que ses espoirs de
terrestre bonheur s'vanouissaient plus compltement et sans
retour. Ce n'tait plus en songe, mais les yeux grands ouverts,
qu'elle rvait de richesses incalculables, d'ternelle beaut, de
prtendants riches, nobles et lgants, princes ou fils de
gnraux qui lui gardaient leurs coeurs dans une puret virginale
et expiraient  ses pieds, d'amour infini, jusqu' ce qu'il
appart, lui, l'tre d'une beaut idale, runissant en soi toutes
les perfections, affectueux et passionn, artiste, pote, fils de
gnral, le tout  la fois ou successivement. Sa raison
faiblissait sous l'action dissolvante de cet opium de rveries
secrtes et incessantes, lorsque, tout  coup, la destine lui
joua un dernier tour.

Demoiselle de compagnie chez une vieille dame aussi hargneuse
qu'dente, elle se trouvait rduite au dernier degr de
l'humiliation, confine dans le terre--terre le plus lugubre et
le plus coeurant, accuse de toutes les infamies,  la merci des
offenses du premier venu, sans personne pour la dfendre, abrutie
par cette vie atroce et en mme temps ravie dans l'artificiel
paradis de ses songes follement ardents, quand elle apprit soudain
la mort d'un parent loign dont tout les proches avaient disparu
depuis longtemps. Dans sa lgret, elle ne s'en tait jamais
proccupe. C'tait un homme bizarre qui avait vcu enferm, dans
un lieu lointain, solitaire, morne, craignant le bruit, s'occupant
de phrnologie et d'usure.

Une norme fortune lui tombait du ciel comme par miracle et se
rpandait  ses pieds en longue coule d'or: elle tait l'unique
hritire de l'oubli. Cette ironie du sort l'acheva. Comment ce
cerveau affaibli ne se ft-il pas aveuglment fi  ses visions,
alors qu'une partie s'en vrifiait? La malheureuse y laissa sa
dernire lueur de bon sens. Dfaillante de flicit, elle se
perdit dfinitivement dans le monde charmant des fantaisies
insaisissables et des fantmes sducteurs. Foin des scrupules, des
doutes, des barrires qu'lve la ralit et de ses lois
rigoureuses et fatales!

Elle avait trente-cinq ans, rvait de beaut blouissante et, dans
le froid de son triste automne, elle sentait derrire elle les
richesses d'un coffre inpuisable; tout cela se confondait sans
lutte dans son tre. Si l'un de ses rves s'tait fait vie,
pourquoi pas les autres! Pourquoi n'apparatrait-il pas? Tatiana
Ivanovna ne raisonnait point; elle se contentait de croire. Et,
tout en attendant l'idal, elle vit jour et nuit dfiler devant
elle une arme de postulants, dcors ou non, civils ou
militaires, appartenant  l'arme ou  la garde, grands seigneurs
ou potes, ayant vcu  Paris ou seulement  Moscou, avec ou sans
barbiches, avec ou sans royales, espagnols ou autres, mais surtout
espagnols, cohue innombrable et inquitante; un pas de plus et
elle tait mre pour la maison de fous. Enivrs d'amour, ces jolis
fantmes se serraient autour d'elle en une foule brillante et ces
crations fantasmagoriques, elle les transportait dans la vie de
chaque jour. Tout homme dont elle rencontrait le regard tait
amoureux d'elle; le premier passant venu se voyait promu espagnol
et, si quelqu'un mourait, c'tait d'amour pour elle.

Cela se confirmait  ses yeux de ce que des Obnoskine, des
Mizintchikov et tant d'autres se mirent  la courtiser, et tous
dans le mme but. On l'entourait de petits soins; on s'efforait
de lui plaire, de la flatter. La pauvre Tatiana ne voulut mme pas
souponner que toutes ces manoeuvres n'avaient pas d'autre
objectif que son argent, convaincue que, par ordre suprieur, les
hommes, corrigs, taient devenus gais, aimables, charmants et
bons. Il ne paraissait pas encore, mais, sans nul doute, il allait
bientt paratre et la vie tait fort supportable, si attrayante,
si pleine d'amusements et de dlices que l'on pouvait bien
patienter.

Elle mangeait des bonbons, cueillait des fleurs, recherchait les
plaisirs et lisait des romans. Mais la lecture surexcitait son
imagination et elle abandonnait le livre ds la seconde page,
s'envolant dans ses rveries  la plus lgre allusion amoureuse,
 la description d'une toilette, d'une localit, d'une pice. Sans
cesse elle faisait venir de nouvelles parures, des dentelles, des
chapeaux, des coiffures, des rubans, des chantillons, des
patrons, des dessins de broderies, des bonbons, des fleurs, des
petits chiens. Trois femmes de chambre passaient leurs journes 
coudre dans la lingerie et la demoiselle ne cessait d'essayer ses
corsages et ses falbalas et, du matin jusqu'au soir, parfois mme
la nuit, elle restait  se tourner devant sa glace. Depuis sa
subite fortune, elle avait rajeuni et embelli. Je ne me rappelle
pas quel lointain degr de parent l'unissait  feu le gnral
Krakhotkine et fus toujours persuad que cette consanguinit
n'avait jamais exist que dans l'imagination inventive de la
gnrale, dsireuse d'accaparer la riche Tatiana et de la marier
au colonel de gr ou de force. M. Bakhtchiev avait raison de dire
que Cupidon avait brouill la tte  Tatiana, et l'oncle tait
fort raisonnable de la poursuivre et de la ramener, ft-ce malgr
elle. Elle n'et pu vivre sans tutelle, la pauvrette; elle et
pri,  moins qu'elle ne ft devenue la proie de quelque coquin.

Nous arrivmes  Michino vers dix heures. C'tait un misrable
trou de village  environ trois verstes de la grande route. Six ou
sept cabanes de paysans, enfumes,  peine couvertes de chaume, y
regardaient le passant d'un air morne et assez peu hospitalier.

On ne voyait pas un jardin, pas un buisson  un quart de verste 
la ronde. Un vieux cytise endormi laissait piteusement pendre ses
branches au-dessus d'une mare verdtre qu'on appelait l'tang.
Quelle fcheuse impression ne devait pas produire un tel lieu
d'habitation sur Tatiana Ivanovna! Triste mise en mnage!

La maison du matre tait nouvellement construite en bois,
troite, longue, perce de six fentres alignes et htivement
couvertes de chaume, car l'employ-propritaire tait en train de
s'installer. La cour n'tait pas encore compltement entoure et
l'on voyait, sur un seul ct, une barrire de branchages de
noyers entrelacs dont les feuilles dessches n'avaient pas eu le
temps de tomber. Le long de cette haie tait rang le tarantass
d'Obnoskine. Nous tombions tout  fait inopinment sur les
coupables et, par une fentre ouverte, on entendait des cris et
des pleurs.

Nous entrmes dans le vestibule, d'o un gamin nu-pieds s'enfuit 
notre aspect. Nous passmes dans la premire pice. Sur un long
divan turc, recouvert de perse, Tatiana tait assise, tout
plore. En nous voyant, elle poussa un cri et se couvrit le
visage de ses mains. Prs d'elle sigeait Obnoskine, effray et
confus  faire piti. Il tait  ce point troubl qu'il se
prcipita pour nous serrer la main comme s'il et t grandement
rjoui de notre arrive. Par la porte ouverte qui donnait dans la
pice suivante, on pouvait apercevoir un pan de robe: quelqu'un
nous guettait et coutait par une imperceptible fente. Les
habitants de la maison ne se montrrent pas; il semblait qu'ils
fussent absents. Ils s'taient tous cachs.

-- La voil, la voyageuse! Elle se cache la figure dans les mains!
cria M. Bakhtchiev en pntrant  notre suite.

-- Calmez vos transports, Stpane Alexivitch! C'est indcent  la
fin! Seul, ici, Ygor Ilitch a le droit de parler; nous autres,
nous ne sommes que des trangers, fit Mizintchikov d'un ton
acerbe.

Mon oncle jeta sur M. Bakhtchiev un regard svre; puis, feignant
de ne pas s'apercevoir de la prsence d'Obnoskine qui lui tendait
la main, il s'approcha de Tatiana Ivanovna dont la figure restait
toujours cache et, de sa voix la plus douce, avec le plus sincre
intrt, il lui dit:

-- Tatiana Ivanovna, nous avons pour vous tant d'affection et tant
d'estime, que nous avons voulu venir nous-mmes afin de connatre
vos intentions. Voulez-vous rentrer avec nous  Stpantchikovo?
C'est la fte d'Ilucha. Ma mre vous attend avec impatience et
Sacha et Nastia ont d bien vous pleurer toute la matine...

Tatiana Ivanovna releva timidement la tte, le regarda au travers
de ses doigts et, soudain, fondant en larmes, elle se jeta  son
cou.

-- Ah! Emmenez-moi! Emmenez-moi vite! criait-elle  travers ses
sanglots. Au plus vite!

-- Elle a fait une sottise, et elle le regrette  prsent! siffla
Bakhtchiev en me poussant.

-- Alors, l'affaire est termine, dit schement mon oncle 
Obnoskine sans presque le regarder. Tatiana Ivanovna, votre main
et partons!

Il se fit un frou-frou derrire la porte qui grina et s'ouvrit un
peu plus.

-- Cependant, fit Obnoskine, surveillant avec inquitude la porte
entr'ouverte, il me semble qu' un certain point de vue... jugez
vous-mme, Ygor Ilitch... votre conduite chez moi... enfin, je
vous salue et vous ne daignez mme pas me voir... Ygor Ilitch...

-- Votre conduite chez moi fut une vilaine conduite, Monsieur,
rpondit mon oncle en regardant svrement Obnoskine et ici, vous
n'tes mme pas chez vous. Vous avez entendu? Tatiana Ivanovna ne
dsire pas rester ici une minute de plus. Que vous faut-il encore?
Pas un mot, entendez-vous? Pas un mot de plus; je vous en prie! Je
dsire viter toute explication complmentaire et ce sera
d'ailleurs beaucoup plus avantageux pour vous.

Mais Obnoskine perdit courage  un tel point qu'il se mit  lcher
les btises les plus inattendues.

-- Ne me mprisez pas, Ygor Ilitch, dit-il  voix basse et
pleurant presque de honte, mais se retournant sans cesse vers la
porte comme s'il et craint qu'on l'entendt. Ce n'est pas ma
faute: c'est maman. Je ne l'ai pas fait par intrt, Ygor Ilitch:
je l'ai fait... tout simplement... Bien sr, je l'ai aussi fait
par intrt... mais, dans un noble but, Ygor Ilitch. J'aurais
employ ce capital d'une faon utile; j'aurais fait du bien,
Monsieur. Je voulais aider aux progrs de l'instruction publique
et je songeais  fonder une bourse dans une Facult... Voil 
quel emploi je destinais ma fortune, Ygor Ilitch; ce n'tait pas
pour autre chose, Ygor Ilitch...

Nous sentmes tous la confusion nous envahir. Mizintchikov lui-
mme rougit et se dtourna et le trouble de mon oncle fut tel
qu'il ne savait plus que dire.

-- Allons, allons; assez, assez! balbutia-t-il enfin. Calme-toi
Paul Smionovitch. Qu'y faire?... Si tu veux, viens dner, mon
ami... Je suis trs content, trs content...

Mais M. Bakhtchiev agit tout autrement.

-- Crer une bourse! rugit-il furieusement. Cela t'irait bien, de
crer des bourses! Tu serais surtout fort heureux de chiper celles
que tu pourrais... Tu n'as pas seulement de culottes et tu te
mles de crer des bourses! Chiffonnier, va! Tu t'imaginais
subjuguer ce tendre coeur! Mais o donc est-elle, ton espce de
mre? Se serait-elle cache? Je parie qu'elle n'est gure loin...
derrire le paravent...  moins qu'elle ne se soit fourre sous
son lit, de venette!

-- Stpane! Stpane! cria mon oncle.

Obnoskine rougit et voulut protester, mais avant qu'il et eu le
temps d'ouvrir la bouche, la porte s'ouvrit et, rouge de colre,
les yeux dardant des clairs, Anfissa Ptrovna, en personne, fit
irruption dans la pice.

-- Qu'est-ce que cela signifie? cria-t-elle. Qu'est-ce qu'il se
passe ici, Ygor Ilitch? vous vous introduisez avec votre bande
dans une maison respectable; vous effrayez les dames; vous
commandez en matre!... De quoi a a-t-il l'air? J'ai encore toute
ma raison, grce  Dieu! Et toi, lourdaud, continua-t-elle en se
tournant vers son fils, tu as donc baiss pavillon devant eux? On
insulte ta mre dans ta maison et tu restes l, bouche be! Tu
fais un joli coco! Tu n'es plus un homme; tu n'es qu'une chiffe!

Il ne s'agissait plus de dlicatesses, ni de manires distingues,
ni de maniement de face--main, comme la veille. Anfissa Ptrovna
ne se ressemblait plus. C'tait une vritable furie, une furie qui
avait jet son masque de grce. Ds que mon oncle l'aperut, il
prit Tatiana sous le bras et se dirigea vers la porte. Mais
Anfissa Ptrovna lui barra le chemin.

-- ... Vous ne sortirez pas ainsi, Ygor Ilitch, reprit-elle. De
quel droit emmenez-vous Tatiana Ivanovna par force? Il vous
contrarie qu'elle ait chapp aux vils calculs que vous aviez
manigancs avec votre mre et l'idiot Foma Fomitch! C'est vous qui
vouliez vous marier par intrt. Excusez-nous, Monsieur, si nous
avons ici des ides plus nobles. C'est en voyant ce qui se tramait
contre elle que Tatiana Ivanovna se confia d'elle-mme 
Pavloucha, pour s'arracher  sa perte. Car elle l'a suppli de la
tirer de vos filets et c'est pour cela qu'elle dut s'enfuir
nuitamment de chez vous. Voil, Monsieur, comment vous l'avez
pousse  bout. N'est-il pas vrai, Tatiana Ivanovna? Alors comment
osez-vous faire irruption dans une noble et respectable maison, 
la tte d'une bande et faire violence  une digne demoiselle,
malgr ses cris et ses larmes? Je ne le permettrai pas! Je ne le
permettrai pas! Je ne suis pas folle! Tatiana restera, parce
qu'elle le veut ainsi!... Allons, Tatiana Ivanovna, ne les coutez
pas; ce sont vos ennemis; ce ne sont pas vos amis! N'ayez pas
peur; venez et je vais les mettre sur le champ  la porte!

-- Non! non! cria Tatiana avec effroi. Je ne veux pas! Je ne veux
pas. Il n'est pas mon mari! Je ne veux pas pouser votre fils! Il
n'est pas mon mari!

-- Vous ne voulez pas? glapit Anfissa Ptrovna, touffant de
colre. Vous ne voulez pas? Vous tes venue jusqu'ici et vous ne
voulez pas? Mais alors, comment avez-vous os nous tromper ainsi?
Alors, comment avez-vous os lui promettre votre main et vous
sauver de nuit avec lui? Vous vous tes jete  sa tte et vous
nous avez engags dans la dpense et dans les ennuis! Et il se
pourrait qu' cause de vous mon fils perdit un beau parti! des
dots de plusieurs dizaines de mille roubles! Non, Mademoiselle,
vous payerez cela; vous devez le payer; nous avons des preuves;
vous vous tes enfuie avec lui, la nuit...

Mais nous n'coutions plus cette tirade. D'un commun accord, nous
nous groupmes autour de mon oncle et nous avanmes vers le
perron en marchant droit sur Anfissa Ptrovna. La calche avana.

-- Il n'y a que de malhonntes gens qui soient capables d'une
pareille conduite! Tas de lches! criait Anfissa Ptrovna du haut
du perron. Elle tait hors d'elle. -- Je vais porter plainte...
Tatiana Ivanovna, vous allez dans une maison infme! Vous ne
pouvez pas pouser Ygor Ilitch; il entretient sous vos yeux cette
institutrice!...

Mon oncle tressaillit, plit, se mordit les lvres et courut
installer Tatiana Ivanovna dans la voiture. Je fis le tour de la
calche et, le pied sur le marchepied, j'attendais le moment de
monter, quand Obnoskine surgit tout  coup prs de moi. Il me
saisit la main.

-- Au moins, ne me retirez pas votre amiti! dit-il en la serrant
fortement. Son visage avait une expression dsespre.

-- Mon amiti? fis-je en mettant le pied sur le marchepied.

-- Mais voyons, Monsieur! Hier encore, je reconnus en vous l'homme
suprieurement instruit. Ne me condamnez pas. C'est ma mre qui
m'a induit en tentation, mais je n'ai aucune responsabilit l-
dedans. J'aurais plutt le got de la littrature! Je vous assure
que c'est ma mre qui a tout fait.

-- Eh bien, rpondis-je, je vous crois; adieu!

Nous partmes au galop, poursuivis longtemps encore par les cris
et les maldictions d'Anfissa Ptrovna, cependant que toutes les
fentres de la maison se garnissaient subitement de visages
inconnus qui nous regardaient avec une curiosit sauvage.

Nous tions cinq dans la calche. Mizintchikov tait mont sur le
sige,  ct du cocher, pour laisser sa place  M. Bakhtchiev
qui se trouvait maintenant en face de Tatiana Ivanovna. Elle tait
trs contente que nous l'emmenions, mais continuait  pleurer. Mon
oncle la consolait de son mieux. Il tait triste et pensif; on
voyait que les infamies vomies par Anfissa Ptrovna sur le compte
de Nastenka l'avaient pniblement affect. Cependant, notre retour
se ft effectu sans encombre sans la prsence de M. Bakhtchiev.

Assis vis--vis de Tatiana Ivanovna, il se trouvait assez mal 
l'aise et ne pouvait garder son sang-froid; il ne tenait pas en
place, rougissait, roulait des yeux farouches et, quand mon oncle
entreprenait de consoler Tatiana, le gros homme, positivement hors
de lui, grognait comme un bouledogue qu'on taquine. Mon oncle lui
jetait des coups d'oeil inquiets. Enfin, devant ces
extraordinaires manifestations de l'tat d'me de son vis--vis,
Tatiana Ivanovna se prit  l'examiner avec attention, puis elle
nous regarda, sourit et, soudain, du manche de son ombrelle, elle
frappa lgrement l'paule de M. Bakhtchiev.

-- Insens! dit-elle avec le plus charmant enjouement, et elle se
cacha aussitt derrire son ventail.

Ce fut la goutte d'eau qui fit dborder le vase.

-- Quoi? rugit-il. Qu'est-ce  dire, Madame? Alors, c'est sur moi
que tout va retomber, maintenant?

-- Insens! insens! rptait Tatiana Ivanovna clatant de rire et
battant des mains.

-- Arrte! cria Bakhtchiev au cocher. Halte!

On s'arrta. Bakhtchiev ouvrit la portire et sortit en hte de
la voiture.

-- Mais qu'as-tu donc? Stpane Alexivitch? O vas-tu? criait mon
oncle stupfait.

-- Non; j'en ai assez! clamait le gros pre, tout tremblant
d'indignation. Que le diable vous emporte! Je suis trop vieux,
Madame, pour qu'on me fasse des avances. Je prfre encore mourir
sur la grand'route!

Et, ajoutant en franais: Bonjour, Madame, comment vous portez-
vous? il s'en fut  pied, en effet. La calche le suivait.  la
fin, mon oncle perdit patience et s'cria:

-- Stpane Alexivitch, ne fais pas l'imbcile! En voil assez!
Monte donc; il est temps de rentrer.

-- Laissez-moi! rpliqua Stpane Alexivitch tout haletant, car
son embonpoint le gnait pour marcher.

-- Au galop! ordonna Mizintchikov au cocher.

-- Que dis-tu? Que dis-tu? Arrte!... voulut crier mon oncle; mais
la calche tait dj lance. Mizintchikov avait calcul juste? Il
obtint tout de suite le rsultat qu'il avait escompt.

-- Halte! halte! cria derrire nous une voix dsespre. Arrte,
sclrat! arrte, misrable!

Le gros homme parut enfin, bris de fatigue, respirant  peine;
d'innombrables gouttes de sueur perlaient  son front; il dnoua
sa cravate et retira sa casquette. Trs sombre, il monta dans la
voiture sans souffler mot. Cette fois, je lui cdai ma place de
faon qu'au moins il ne se trouvt pas en face de Tatiana
Ivanovna, qui, pendant toute cette scne, n'avait cess de se
tordre de rire et de battre des mains; elle ne put plus le
regarder de sang-froid de tout le reste du voyage. Mais, jusqu'
ce qu'on fut arriv  la maison, il ne dit pas un mot et garda les
yeux fixs sur la roue de derrire.

Il tait midi quand nous rintgrmes Stpantchikovo. Je me rendis
directement au pavillon et, tout aussitt, je vis apparatre
Gavrilo avec le th. J'allais le questionner, mais mon oncle entra
derrire lui et le renvoya.



II
NOUVELLES

-- Mon ami, me dit-il prcipitamment, je ne viens que pour un
instant; il me tarde de te communiquer... Je me suis inform.
Personne de la maison n'a t  la messe, except Ilucha, Sacha et
Nastenka. Il paratrait que ma mre serait tombe en attaque de
nerfs et qu'on aurait eu grand'peine  la faire reprendre ses
sens. Il est dcid que l'on va se runir chez Foma et on me prie
de m'y rendre. Je ne sais seulement si je dois ou non lui
souhaiter sa fte,  Foma, et c'est l un point important. Enfin,
je me demande l'effet qu'aura produit toute cette histoire; Serge,
j'ai le pressentiment que cela va tre affreux!

-- Au contraire, mon oncle, me htai-je de lui rpondre, tout
s'arrange admirablement. Il vous est ds  prsent impossible
d'pouser Tatiana Ivanovna; ce serait monstrueux. Je voulais vous
l'expliquer en voiture.

-- Oui, oui, mon ami. Mais ce n'est pas tout... Dans tout cela, on
voit clairement apparatre le doigt de Dieu... Mais je veux parler
d'autre chose... Pauvre Tatiana Ivanovna! Quelle aventure! Quel
misrable que cet Obnoskine! Je l'appelle misrable et j'tais
tout prt  en faire tout autant que lui en pousant Tatiana
Ivanovna... Bon! ce n'est pas ce que je voulais te dire... As-tu
entendu ce que criait ce matin cette malheureuse Anfissa Ptrovna
au sujet de Nastia?

-- Je l'ai entendu, mon oncle. J'espre que vous avez enfin
compris qu'il faut vous presser.

-- Absolument. Je dois prcipiter les choses  tout prix, rpondit
mon oncle. Le moment solennel est arriv. Mais voici, mon ami, il
est une chose que nous n'avons pas envisage hier, et, cette nuit,
je n'en ai pas ferm l'oeil: consentira-t-elle  m'pouser?

-- De grce, mon oncle! puisqu'elle vous dit qu'elle vous aime!

-- Mon ami, elle ajoute aussitt: mais je ne vous pouserai pour
rien au monde.

-- Eh! mon oncle, on dit cela... Mais les circonstances ont chang
aujourd'hui mme.

-- Tu crois? Non, mon cher Serge, c'est dlicat, trs dlicat!
Croirais-tu pourtant que, malgr mes ennuis, mon coeur m'en
faisait souffrir de bonheur! Allons, au revoir. Il faut que je
m'en aille; on m'attend et je suis dj en retard. Je ne voulais
que te dire un mot en passant. Ah! mon Dieu! s'cria-t-il en
revenant sur ses pas, j'oublie le principal. Voil: j'ai crit 
Foma!

-- Quand donc?

-- Cette nuit. Il faisait  peine jour, ce matin, quand je lui fis
porter ma lettre par Vidopliassov. En deux feuilles, je lui ai
tout racont trs sincrement; en un mot, je lui dis que je dois,
que je dois absolument demander la main de Nastenka. Comprends-tu?
Je le supplie de ne pas bruiter notre rendez-vous dans le jardin
et je fais appel  sa gnrosit pour intercder auprs de ma
mre. Sans doute j'cris fort mal, mon ami, mais cela, je l'ai
crit du fond de mon coeur, en arrosant le papier de mes larmes.

-- Et qu'a-t-il rpondu?

-- Il ne m'a pas encore rpondu, mais, ce matin, comme nous
allions partir, je l'ai rencontr dans le vestibule, en vtements
de nuit, pantoufles et bonnet, car il ne peut dormir qu'avec un
bonnet de coton; il allait vers le jardin. Il ne me dit pas un
mot, ne me regarda mme pas. Je le regardai en face, moi, et du
haut en bas, mais rien!

-- Mon oncle, ne comptez pas sur lui; il ne vous fera que des
misres.

-- Non, non, mon ami; ne dis pas cela! criait mon oncle avec de
grands gestes. J'ai confiance. D'ailleurs, c'est mon dernier
espoir. Il saura comprendre; il saura apprcier les circonstances.
Il est hargneux, capricieux, je ne dis pas le contraire, mais,
quand il s'agira de gnrosit, il brillera comme un diamant...
oui, comme un diamant. Tu en parles comme tu le fais parce que tu
ne l'as jamais vu dans ses moments de gnrosit... Mais, mon
Dieu! s'il allait parler de ce qu'il a vu hier, alors, vois-tu,
Serge, je ne sais ce qu'il pourrait arriver!  qui se fier, alors?
Non, il est incapable d'une pareille lchet. Je ne vaux pas la
semelle de ses bottes! Ne hoche pas la tte, mon ami, c'est la
pure vrit, je ne la vaux pas.

-- Ygor Ilitch, votre maman dsire vous voir! glapit d'en bas la
voix dsagrable de la Prplitzina. Elle avait certainement eu
le temps d'entendre toute notre conversation par la fentre. -- On
vous cherche vainement dans toute la maison.

-- Mon Dieu! me voil en retard. Quel ennui! fit prcipitamment
mon oncle. De grce, mon ami, habille-toi. Je n'tais venu que
pour te demander de m'y accompagner. J'y vais! j'y vais! Anna
Nilovna, j'y vais!

Rest seul, je me rappelai ma rencontre avec Nastenka et je me
flicitai de ne pas en avoir parl  mon oncle; cela n'aurait
servi qu' le troubler davantage. Je prvoyais un orage et
n'imaginais point comment mon oncle parviendrait  se tirer
d'affaire et  faire sa demande  Nastenka. Je le rpte: en dpit
de ma foi en sa loyaut, je ne pouvais m'empcher de douter du
succs.

Cependant, il fallait se hter. Je me considrais comme oblig de
l'aider et me mis aussitt  ma toilette, mais j'avais beau me
dpcher, je ne faisais que perdre du temps. Mizintchikov entra.

-- Je viens vous chercher, dit-il; Ygor Ilitch vous demande tout
de suite.

-- Allons! -- J'tais prt; nous partmes. Chemin faisant, je lui
demandai: -- Quoi de neuf?

-- Ils sont tous au grand complet chez Foma qui ne boude pas
aujourd'hui; mais il semble absorb et marmotte entre ses dents.
Il a mme embrass Ilucha, ce qui a ravi Ygor Ilitch.
Pralablement, il avait fait dire par la Prplitzina qu'il ne
dsirait pas qu'on lui souhaita sa fte et n'en avait parl que
pour prouver votre oncle... La vieille respire des sels, mais
elle s'est calme parce que Foma est calme. On ne parle pas plus
de notre aventure de ce matin que s'il n'tait rien arriv; on se
tait parce que Foma se tait. De toute la matine il n'a voulu
recevoir qui que ce ft et ne s'est pas drang bien que la
vieille l'ait fait supplier au nom de tous les saints de venir la
voir, parce qu'elle avait  le consulter; elle a mme frapp en
personne  sa porte, mais il est rest enferm, rpondant qu'il
priait pour l'humanit ou quelque chose d'approchant. Il doit
mijoter un mauvais coup; cela se voit  sa figure. Mais Ygor
Ilitch est incapable de lire sur ce visage et il se flicite de la
douceur de Foma Fomitch. C'est un vritable enfant... Ilucha a
prpar je ne sais quels vers et on m'envoie vous chercher.

-- Et Tatiana Ivanovna?

-- Eh bien?

-- Est-ce qu'elle est avec eux?

-- Non; elle est dans sa chambre, rpondit schement Mizintchikov.
Elle se repose et pleure. Peut-tre est-elle honteuse. Je crois
que cette... institutrice lui tient compagnie en ce moment...
Tiens! Qu'est-ce donc? On dirait qu'il s'amasse un orage. Voyez-
moi donc ce ciel!

-- En effet, rpondis-je, je crois bien que c'est l'orage.

Un nuage montait qui noircissait tout un coin de ciel. Nous tions
arrivs  la terrasse.

-- Eh bien, que pensez-vous d'Obnoskine, hein? continuai-je, ne
pouvant me retenir de questionner Mizintchikov sur cette aventure.

-- Ne m'en parlez pas! Ne me parlez plus de ce misrable! cria-t-
il en s'arrtant subitement, rouge de colre. Il frappa du pied. -
- Imbcile! Imbcile! Gter une affaire aussi bonne, une pense si
lumineuse! coutez: je ne suis qu'un ne de n'avoir pas surveill
ses manigances; je l'avoue franchement et peut-tre dsiriez-vous
cet aveu? Mais, je vous le jure, s'il avait su jouer son jeu, je
lui aurais sans doute pardonn. Le sot! le sot! Comment peut-on
souffrir des tres pareils dans une socit! Il faudrait les
exiler en Sibrie! les mettre aux travaux forcs!... Mais ils
n'auront pas le dernier mot! J'ai encore un moyen  ma disposition
et nous verrons bien qui l'emportera. J'ai conu quelque chose de
nouveau... Convenez qu'il serait absurde de renoncer  une ide
parce qu'un imbcile vous l'a vole et n'a pas su l'employer. Ce
serait trop injuste. Et puis cette Tatiana est faite pour se
marier; c'est sa destine et si on ne l'a pas encore enferme dans
une maison de sant, c'est qu'on peut l'pouser. Vous allez
connatre mon nouveau projet...

-- Oui, mais plus tard! interrompis-je. Nous voici arrivs.

-- Bien, bien, plus tard! rpondit-il, la bouche tordue par un
sourire convulsif. Mais, o allez-vous donc? Je vous dis: tout
droit chez Foma Fomitch! Suivez-moi; vous ne connaissez pas encore
le chemin. Vous allez en voir une comdie... a prend une vraie
tournure de comdie...



III
LA FTE D'ILUCHA

Foma occupait deux grandes et belles pices, les mieux meubles de
la maison. Le grand homme tait entour de confort. La tapisserie
frache et claire, les rideaux en soie de couleur qui garnissaient
les fentres, les tapis, la psych, la chemine, les meubles
lgants et commodes, tout tmoignait des soins attentifs que lui
prodiguaient les matres de la maison. Les fentres taient
garnies de fleurs et il y en avait aussi sur des guridons placs
dans les embrasures.

Au milieu du cabinet de travail s'talait une grande table
recouverte de drap rouge, charge de livres, de manuscrits, au
milieu desquels se dtachaient un superbe encrier de bronze et un
tas de plumes commis aux soins de Vidopliassov, le tout destin 
tmoigner de l'importance des travaux intellectuels de Foma
Fomitch.

 ce propos, je dirai qu'aprs huit ans environ, passs dans cette
maison, Foma n'avait rien produit qui mritt mention, et plus
tard, quand il et quitt cette terre pour un monde meilleur, nous
examinmes ses manuscrits: le tout ne valait rien.

Nous trouvmes le commencement d'un roman historique se passant au
VII sicle,  Novgorod, un monstrueux pome en vers blancs:
L'Anachorte au cimetire, ramassis de divagations insenses sur
la proprit rurale, l'importance du moujik et la faon de le
traiter, et enfin une nouvelle mondaine galement inacheve: La
Comtesse Vlonskaa. C'tait tout et, cependant, Foma Fomitch
imposait chaque anne  mon oncle une norme dpense en livres et
revues dont beaucoup furent retrouvs intacts. Par la suite, il
m'tait souvent arriv de surprendre notre Foma plong dans la
lecture d'un Paul de Kock aussitt dissimul...

Une porte vitre donnait du cabinet de travail dans la cour.

On nous attendait. Foma Fomitch tait assis dans un confortable
fauteuil, toujours sans cravate, mais vtu d'une longue redingote
qui lui descendait jusqu'aux talons. Il tait en effet silencieux
et absorb. Quand nous entrmes, il releva lgrement les sourcils
et me regarda d'un oeil scrutateur. Je le saluai, il me rpondit
par un salut peu marqu, mais nanmoins fort poli. Ma grand'mre,
voyant que Foma m'avait tmoign de la bienveillance, m'adressa un
signe de tte et un sourire. La pauvre femme ne s'tait nullement
attendue  voir son favori accueillir avec autant de calme la
fugue de Tatiana Ivanovna, et cela l'avait rendue trs gaie,
malgr ses crises de nerfs et ses faiblesses du matin.

La demoiselle Prplitzina se trouvait derrire sa chaise,  son
poste ordinaire; les lvres pinces, souriant avec une aigre
malice, elle frottait ses mains osseuses. Prs de la gnrale
taient deux vieilles et silencieuses personnes qu'elle protgeait
comme tant de bonnes familles. Il y avait aussi une religieuse en
tourne, arrive du matin, et une dame du voisinage, fort ge et
ne parlant gure, qui tait venue aprs la messe pour souhaiter la
fte de la gnrale. Ma tante Prascovia Ilinitchna se morfondait
dans un coin tout en considrant Foma Fomitch et sa mre avec une
vidente inquitude.

Mon oncle tait assis dans un fauteuil; une joie intense brillait
dans ses yeux. Devant lui se tenait Ilucha, joli comme un amour
avec ses cheveux friss et sa blouse de fte en soie rouge. Sacha
et Nastenka lui avaient appris des vers en cachette, pour que le
plaisir de son pre en ce jour ft encore augment par les progrs
de son fils.

L'oncle tait prt  pleurer de bonheur; la douceur inattendue de
Foma, la gaiet de la gnrale, la fte d'Ilucha, les vers, tout
cela l'avait absolument rjoui et il avait solennellement demand
l'autorisation de m'envoyer chercher, afin que j'entendisse les
vers et que je prisse ma part de la satisfaction gnrale. Sacha
et Nastenka, entres aprs nous, s'taient assises  ct
d'Ilucha. Sacha riait  chaque instant, heureuse comme une enfant
et, bien que ple et languissante, Nastenka finissait par sourire
de la voir. Seule, elle avait t accueillir Tatiana au retour de
son expdition et ne l'avait plus quitte depuis ce moment.

L'espigle Ilucha regardait ses deux institutrices comme s'il
n'et pu se retenir de rire. Ils devaient avoir tous trois prpar
une trs amusante plaisanterie qu'ils s'apprtaient  mettre en
oeuvre.

J'avais compltement oubli Bakhtchiev. Assis sur une chaise,
toujours rouge et fch, il ne soufflait mot et boudait, se
mouchait, dressant une silhouette lugubre au milieu de cette fte
de famille. jvikine s'empressait auprs de lui. Il tait
d'ailleurs aux petits soins pour tout le monde, baisait les mains
de la gnrale et de son htesse, chuchotait quelques mots 
l'oreille de Mlle Prplitzina, faisait sa cour  Foma Fomitch;
en un mot, il se multipliait. Tout en attendant les vers d'Ilucha,
il se prcipita  ma rencontre avec force salutations en
tmoignage de son estime et de son dvouement. On ne l'et gure
cru venu  Stpantchikovo pour prendre la dfense de sa fille et
l'emmener dfinitivement.

-- Le voil! s'cria joyeusement mon oncle  ma vue. Ilucha m'a
fait la surprise d'apprendre une posie; oui, c'est une vritable
surprise. J'en suis trs mu, mon ami, et je t'ai envoy chercher
tout exprs... Assieds-toi  ct de moi et coutons! Foma
Fomitch, mon cher, avoue donc que c'est toi qui leur a inspir
cette ide pour me faire plaisir. J'en jurerais!

Du moment que mon oncle s'exprimait ainsi et sur un pareil ton, on
pouvait supposer que tout allait bien. Mais comme l'avait dit
Mizintchikov, le malheur tait que mon oncle ne savait pas
dchiffrer les physionomies.  l'aspect de Foma, je compris que
l'ancien hussard avait eu le coup d'oeil juste et qu'il fallait en
effet s'attendre  quelque coup de thtre.

-- Ne faites pas attention  moi, colonel, rpondit-il d'une voix
dbile, d'une voix d'homme qui pardonne  ses ennemis. Je ne puis
que louer cette surprise qui prouve la sensibilit et la sagesse
de vos enfants. Les vers sont fort utiles, ne ft-ce que pour
l'exercice d'articulation qu'ils comportent... Mais, ce matin,
colonel, je ne me proccupais pas de posie; j'tais tout  mes
prires, vous le savez. Je n'en suis pas moins prt  couter ces
vers.

Pendant ce temps, j'embrassais Ilucha et lui faisais mes souhaits.

-- C'est juste, Foma, reprit mon oncle, j'avais oubli, mais je
t'en demande pardon, tout en tant trs sr de ton amiti,
Foma!... Embrasse-le donc encore une fois, Srioja et regarde-moi
ce gamin! Allons, commence, Ilucha. De quoi s'agit-il? Ce doit
tre une ode solennelle... de Lomonossov, sans doute?

Et mon oncle se redressait, ne pouvant tenir en place, tant il
tait impatient et joyeux.

-- Non, petit pre, ce n'est pas de Lomonossov, dit Sachenka,
contenant  peine son hilarit, mais, comme vous tes un ancien
soldat et que vous avez combattu les ennemis, Ilucha a appris une
posie militaire: Le sige de Pamba, petit pre.

-- Le sige de Pamba! Ah! je ne me rappelle pas ce qu'tait
cette Pamba... Connais-tu a, Srioja? Srement, il a d se passer
l quelque chose d'hroque, et mon oncle se redressa encore.

-- Rcite, Ilucha, ordonna Sachenka.

Ilucha commena sa rcitation d'une voix grle, claire et gale,
sans s'arrter aux points ni aux virgules, suivant la coutume des
enfants qui dbitent des posies apprises par coeur.

Depuis neuf ans, Pedro Gomez
Assige le chteau de Pamba,
Ne se nourrissant que de lait.
Et toute l'arme de don Pedro,
Au nombre de neuf mille Castillans,
Obit au voeu prononc,
Ne mange mme pas de pain
Et ne boit que du lait.

-- Comment? Qu'est-ce? Qu'est-ce que ce lait? s'exclama mon oncle
en me regardant avec tonnement.

-- Continue  rciter! fit Sachenka.

Chaque jour, don Pedro Gomez
Dplore son impuissance
En se voilant la face.
Dj commence la dixime anne;
Et les mchants Maures triomphent,
Car, de l'arme de don Pedro,
Il ne reste plus que dix-neuf hommes...

-- Mais ce sont des sottises! s'cria mon oncle avec inquitude.
C'est impossible! Il ne reste que dix-neuf hommes de toute une
arme auparavant trs considrable. Qu'est-ce que cela, mon ami?

Mais Sacha n'y tint plus et partit d'un franc clat de rire de
gamine et, bien que la pice n'et rien de bien drle, il tait
impossible de la regarder sans partager son hilarit.

-- C'est une posie comique, papa! s'cria-t-elle, toute joyeuse
de son ide enfantine. L'auteur ne l'a compose que pour faire
rire, papa!

-- Ah! c'est une posie comique! fit mon oncle dont le visage
s'claira, une posie comique! C'est ce que je pensais... Parbleu!
parbleu! c'est une posie comique! Et elle est trs drle: ce
Gomez qui ne donnait que du lait  toute son arme pour tenir un
voeu? C'tait malin, un voeu pareil!... C'est trs spirituel;
n'est-ce pas, Foma? Voyez-vous, ma mre, les auteurs s'amusent
parfois  crire des posies fantaisistes; n'est-ce pas Serge?
C'est trs drle! Voyons, Ilucha, continue.

Il ne reste plus que dix-neuf hommes!
Don Pedro les runit
Et leur dit: O mes dix-neuf!
Dployons nos tendards,
Sonnons de nos cors,
Et nous laisserons l Pamba.
Il est vrai que nous n'avons pas pris la place,
Mais nous pouvons jurer
Sur notre conscience et notre honneur,
Que nous n'avons pas
Trahi une seule fois notre voeu,
Depuis neuf ans que nous n'avons
Rien mang, absolument rien
Que du lait!

-- Quel imbcile! Il se console facilement! interrompit encore mon
oncle, parce qu'il a bu du lait pendant neuf ans! La belle
affaire! Il et mieux fait de manger un mouton  lui seul et de
laisser manger ses hommes! C'est trs bien; c'est magnifique! Je
comprends; je comprends  prsent: c'est une satire ou... comment
appelle-t-on a?... une allgorie, quoi! a pourrait bien viser
certain guerrier tranger? ajouta-t-il en se tournant vers moi,
les sourcils froncs et clignant de l'oeil, hein? Qu'en penses-tu?
Seulement, c'est une satire inoffensive qui ne peut blesser
personne! C'est trs beau! trs beau! et c'est d'une grande
noblesse! Voyons, continue, Ilucha! Ah! les polissonnes! les
polissonnes! et il regardait avec attendrissement Sachenka et plus
furtivement Nastenka qui souriait en rougissant.

Encourags par ce discours,
Les dix-neuf Castillans
Vacillant sur leurs selles,
Crirent d'une voix faible:
Santo Yago Compostello!
Honneur et gloire  Don Pedro!
Honneur et gloire au Lion de Castille!
Et le chapelain Diego
Se dit entre ses dents:
Si c'et t moi le commandant,
J'aurais fait voeu de ne manger
Que de la viande et de ne boire que du vin.

-- Eh bien, qu'est-ce que je disais? s'cria mon oncle, trs
content. Le seul homme intelligent de toute cette arme n'tait
autre que le chapelain. Qu'est-ce que cela, Serge? Leur capitaine?
quoi?

-- Un aumnier, mon oncle, un ecclsiastique!

-- Ah! oui, oui! Chapelain! Je sais: je me rappelle! J'ai lu
quelque chose l-dessus dans Radcliffe. Il y en a de diffrents
ordres... Des bndictins, je crois?... Y a-t-il des Bndictins?

-- Mais oui, mon oncle.

-- Hem! C'est ce qu'il me semblait. Voyons, Ilucha, continue. Trs
bien! trs bien!

Et, en entendant cela, Don Pedro
Dit avec un rire bruyant,
Je lui dois bien un mouton,
Car il a trouv l une bonne plaisanterie.

-- C'tait bien le moment de rire! Quel imbcile! Un mouton! S'il
y avait l des moutons, pourquoi n'en mangeait-il pas lui-mme?
Continue, Ilucha. Trs bien! C'est magnifique! C'est mordant!

-- C'est fini, petit pre.

-- Ah! c'est fini? Au fait, que restait-il  faire? N'est-ce pas,
Serge? Trs bien, Ilucha! C'est merveilleusement bien! Embrasse-
moi, mon chri, mon pigeonneau! Mais qui lui a suggr cette ide?
C'est toi, Sacha?

-- Non; c'est Nastenka. Nous avions lu ces vers, il y a quelques
temps. Alors, elle avait dit: C'est trs amusant; il faut le
faire apprendre  Ilucha pour le jour de sa fte; ce qu'on rira!

-- Ah! c'est vous Nastenka? Je vous remercie beaucoup marmotta mon
oncle en rougissant comme un enfant. Embrasse-moi encore une fois,
Ilucha! Embrasse-moi aussi, polissonne! fit-il en prenant sa fille
dans ses bras et en la regardant avec amour. Et il ajouta, comme
si, de contentement, il n'et su quoi dire: -- Attends un peu,
Sachourka, ta fte va aussi venir bientt.

Je demandai  Nastenka de qui tait cette posie.

-- Ah! oui; de qui est-elle, cette posie? s'empressa d'insister
mon oncle. En tout cas, c'est d'un gaillard intelligent; n'est-ce
pas, Foma?

-- Hem! grommela Foma, dont un sourire sardonique n'avait pas
quitt les lvres pendant tout le temps de la rcitation.

-- Je ne me souviens plus, rpondit Nastenka en regardant
timidement Foma Fomitch.

-- Elle est de M. Kouzma Proutkov, petit pre; nous l'avons vue
dans le Contemporain, dit Sachenka.

-- Kouzma Proutkov? Je ne le connais pas, fit mon oncle. Je
connais Pouchkine!... Du reste, on voit que c'est un pote de
mrite, n'est-ce pas, Serge? Et, par-dessus le march, on sent
qu'il ne nourrit que les plus nobles sentiments. C'est peut-tre
un militaire. Je l'apprcie hautement. Ce Contemporain est une
superbe revue. Je vais m'y abonner si elle a d'aussi bons potes
pour collaborateurs... J'aime les potes; ce sont de rudes
gaillards. Te rappelles-tu, Serge, j'ai vu chez toi, 
Ptersbourg, un homme de lettres. Il avait un nez d'une forme trs
particulire... en vrit... Que dis-tu, Foma?

-- Non, rien... rien... fit celui-ci en feignant de contenir son
envie de rire. Continuez, Ygor Ilitch, continuez! Je dirai mon
mot plus tard... Stpane Alexivitch coute galement avec le plus
grand plaisir votre discours sur les hommes de lettres
ptersbourgeois...

Bakhtchiev, qui se tenait  l'cart, absorb dans ses penses,
releva vivement la tte en rougissant et s'agita sur son fauteuil.

-- Foma, laisse-moi tranquille! dit-il en fixant sur son
interlocuteur le regard mchant de ses petits yeux injects de
sang. Qu'ai-je  faire de la littrature? Que Dieu me donne la
sant! -- conclut-il en grommelant -- et que tous ces crivains...
des voltairiens, et rien de plus!

-- Les crivains ne sont que des voltairiens? fit jvikine
s'approchant aussitt de M. Bakhtchiev. Vous dites l une grande
vrit. L'autre jour, Valentine Ignatich disait la mme chose. Il
m'avait aussi qualifi de voltairien; je vous le jure. Et
pourtant, j'ai si peu crit! tout le monde le sait... C'est vous
dire que, si un pot de lait tourne, c'est la faute  Voltaire! Il
en est toujours ainsi chez nous.

-- Mais non! riposta gravement mon oncle, c'est une erreur!
Voltaire tait un crivain qui raillait les superstitions d'une
faon fort mordante; mais il ne fut jamais voltairien! Ce sont ses
ennemis qui l'ont calomni. Pourquoi vouloir tout faire retomber
sur ce malheureux?

Le mchant ricanement de Foma se fit de nouveau entendre. Mon
oncle lui jeta un regard inquiet et se troubla visiblement.

-- Non, Foma, vois-tu, je parle des journaux, fit-il avec
confusion et dans l'espoir de se justifier. Tu avais raison de me
dire qu'il fallait s'abonner. Je suis de ton avis. Hum!... les
revues propagent l'instruction! On ne serait pour la patrie qu'un
bien triste enfant si l'on ne s'abonnait pas. N'est-ce pas,
Serge?... Hum!... Oui... Prenons, par exemple, le Contemporain...
Mais, tu sais, Srioja, les plus forts articles scientifiques se
publient dans cette grosse revue... comment l'appelles-tu?... avec
une couverture jaune...

-- Les Mmoires de la Patrie, petit pre.

-- C'est cela! Et quel beau titre! n'est-ce pas, Serge? C'est pour
ainsi dire toute la patrie qui prend des notes!... Quel but
sublime! Une revue des plus utiles! Et ce qu'elle est volumineuse!
Allez donc diter un pareil ballot! Et a vous contient des
articles  vous tirer les yeux de l'orbite... L'autre fois
j'arrive, je vois un livre. Je le prends, je l'ouvre par curiosit
et j'en lis trois pages d'un trait. Mon cher, je restai bouche
be! On parlait de tout l-dedans: du balai, de la bche, de
l'cumoire, de la happe. Pour moi, une happe n'est qu'une happe.
Eh bien pas du tout, mon cher. Les savants y voient un emblme, ou
une mythologie; est-ce que je sais? quelque chose en tout cas...
Voil! On sait tout  prsent!

Je ne sais trop ce qu'allait faire Foma en prsence de cette
nouvelle sortie de mon oncle, mais,  ce moment prcis, Gavrilo
apparut et, la tte basse, il s'arrta au seuil de la porte. Foma
lui jeta un regard significatif.

-- Tout est-il prt, Gavrilo? s'enquit-il d'une voix faible, mais
rsolue.

-- Tout est prt, rpondit tristement Gavrilo dans un soupir.

-- Tu as mis le petit paquet dans le chariot?

-- Je l'y ai mis.

-- Alors, je suis prt! dit Foma.

Il se leva lentement de son fauteuil. Mon oncle le regardait,
bahi. La gnrale quitta sa place et jeta autour d'elle un coup
d'oeil circulaire et tonn.

--  prsent, colonel, commena Foma avec une extrme dignit,
permettez-moi d'implorer de vous l'abandon momentan de ce thme
si intressant des happes littraires; il vous sera loisible d'en
poursuivre le dveloppement sans moi. Mais, vous faisant un
ternel adieu, je dsirerais vous dire encore quelques mots...

La terreur et l'tonnement s'emparrent de tous les assistants.

-- Foma! Foma! Mais qu'as-tu? O veux-tu donc t'en aller? s'cria
enfin mon oncle.

-- Je me prpare  quitter votre maison, colonel! posa Foma d'une
voix calme. J'ai dcid d'aller o le vent me poussera et c'est
dans ce but que j'ai lou un simple chariot  mes frais. Mon petit
baluchon s'y trouve maintenant; il n'est pas gros: quelques livres
prfrs, de quoi changer deux fois de linge et c'est tout! Je
suis pauvre, Ygor Ilitch, mais, pour rien au monde je
n'accepterais votre or, comme vous avez pu vous en convaincre hier
mme!

-- Mais, Foma, au nom de Dieu, qu'est-ce que cela signifie?
supplia mon oncle, plus blanc qu'un linge.

La gnrale poussa un cri et, les bras tendus vers Foma Fomitch,
le contempla avec dsespoir, cependant que la demoiselle
Prplitzina s'lanait pour la soutenir. Les dames pique-
assiettes restrent cloues sur leurs siges et M. Bakhtchiev se
leva lourdement.

-- Allons, bon! voil que a commence! murmura prs de moi
Mizintchikov.

On entendit  ce moment les lointains roulements du tonnerre;
l'orage approchait.



IV
L'EXIL

-- Il me semble, colonel, que vous me demandez ce que cela veut
dire? dclama emphatiquement Foma, certainement ravi de la
confusion gnrale. Votre question m'tonne! Expliquez-moi donc 
votre tour comment vous pouvez me regarder en face? Expliquez-moi
encore ce problme psychologique du manque de pudeur chez certains
hommes et je m'en irai alors, enrichi d'une nouvelle connaissance
relative  la corruption du genre humain.

Mais mon oncle tait incapable de rpondre; ananti, pouvant, la
bouche ouverte et les yeux carquills, il ne pouvait dtourner
son regard de celui de Foma.

-- Mon Dieu! que d'horreurs! gmit la demoiselle Prplitzina.

-- Comprenez-vous, colonel, que vous devez me laisser partir sans
autres questions? Car vraiment, tout homme et g que je sois, je
commenais  craindre srieusement pour ma moralit! Croyez-moi:
laissez vos questions; elles ne pourraient avoir d'autres
rsultats que votre propre honte!

-- Foma! Foma!... s'cria mon oncle, et des gouttes de sueur
perlrent sur son front.

-- Permettez-moi donc, sans plus d'explications, de vous dire
quelques mots d'adieu et de vous donner quelques derniers
conseils. Ce seront mes ultimes paroles dans votre maison, Ygor
Ilitch. Le fait est consomm et il est impossible de le rparer.
J'espre que vous savez  quel fait je fais en ce moment allusion.
Mais, je vous en supplie  deux genoux, si la dernire tincelle
de moralit n'est pas encore teinte au fond de votre coeur,
rprimez l'lan de vos passions! Si ce feu perfide n'a pas encore
embras tout l'difice, teignez l'incendie!

-- Foma, je t'assure que tu te trompes! protesta mon oncle, se
reprenant peu  peu et pressentant avec terreur le dnouement.

-- Matrisez vos passions! poursuivit Foma avec la mme pompe,
comme si mon oncle n'et rien dit. Luttez contre vous-mme: Si tu
veux vaincre le monde, commence par te vaincre toi-mme! Tel est
mon principe. Propritaire foncier, vous devez briller comme un
diamant sur vos domaines; et quel abominable exemple ne donnez-
vous pas  vos subordonns! Pendant des nuits entires, je priais
pour vous, m'efforant de dcouvrir votre bonheur. Je n'ai pu le
trouver, car le bonheur n'est que dans la vertu...

-- Mais c'est impossible, Foma! interrompit encore mon oncle. Tu
te mprends; tu parles hors de propos...

-- Rappelez-vous donc que vous tes un seigneur, continua Foma
sans prter plus d'attention que devant aux paroles de mon oncle.
Ne croyez pas que la paresse et la volupt soient les seuls buts
du propritaire terrien. C'est l une ide nfaste. Ce n'est pas 
l'incurie qu'il se doit, mais au souci, au souci devant Dieu,
devant le tsar et devant la patrie! Un seigneur doit travailler,
travailler comme le dernier de ses paysans!

-- Bon! vais-je donc labourer aux lieu et place de mes paysans!
grommela Bakhtchiev. Et cependant, je suis un seigneur...

-- Je m'adresse  vous, maintenant, fit-il en se tournant vers
Gavrilo et Falali qui venaient d'apparatre prs de la porte.
Aimez vos matres et obissez-leur avec douceur et empressement;
ils vous aimeront en retour... Et vous, colonel, soyez bon et
compatissant pour eux. Ce sont aussi des tres humains crs 
l'image de Dieu, des enfants qui vous sont confis par le tsar et
par la patrie. Plus le devoir est grand, plus est grand le mrite!

-- Foma Fomitch! mon ami, que veux-tu donc faire? cria la gnrale
avec dsespoir. Elle tait prte  tomber en pamoison, tant son
apprhension tait violente.

-- Je crois qu'en voil assez? conclut Foma sans daigner remarquer
la gnrale. Maintenant, passons aux dtails; ce sont de petites
choses, mais indispensables, Ygor Ilitch. Le foin de la prairie
de Khariline n'est pas encore fauch. Ne vous laissez pas mettre
en retard; faites-le couper et le plus tt sera le mieux; c'est l
mon premier conseil.

-- Mais, Foma...

-- Vous projetez d'abattre une partie de la fort de Zyrianovski,
je le sais. Abstenez-vous en; c'est mon deuxime conseil.
Conservez les forts; elles gardent la terre humide... Il est bien
dommage que vous ayez fait aussi tard les semences de printemps,
beaucoup trop tard!

-- Mais, Foma...

-- Mais trve de paroles; je ne pourrai tout dire et le temps me
manque. Je vous enverrai mes instructions par crit. Eh bien,
adieu! adieu  tous! Dieu soit avec vous et qu'il vous bnisse! Je
te bnis, aussi, mon enfant, -- dit-il  Ilucha -- Dieu te
prserve du poison de tes futures passions. Je te bnis aussi,
Falali, oublie la Kamarinskaa! Et vous... vous tous, souvenez-
vous de Foma... Allons, Gavrilo! Aide-moi  monter dans ce
chariot, vieillard.

Et Foma se dirigea vers la porte. Poussant un cri aigu, la
gnrale se prcipita vers lui.

-- Non, Foma! je ne te laisserai pas partir ainsi! s'cria mon
oncle et, le rejoignant, il le prit par la main.

-- Vous voulez donc employer la force? demanda l'autre avec
arrogance.

-- Oui, Foma, s'il le faut, j'emploierai la force! rpondit mon
oncle tremblant d'motion. Tu en as trop dit: il faut t'expliquer.
Tu as mal compris ma lettre, Foma!

-- Votre lettre? hurla Foma en s'enflammant instantanment, comme
s'il n'et attendu que ces paroles pour faire explosion. -- Votre
lettre! La voici, votre lettre! la voici! Je la dchire, cette
lettre! Je la pitine, votre lettre! et, ce faisant, j'accomplis
le plus sacr devoir de l'humanit! Voil ce que je fais, puisque
vous me contraignez  des explications. Voyez! voyez! voyez!

Et les fragments de la lettre s'parpillrent dans la chambre.

-- Foma, criait mon oncle en plissant de plus en plus, je te
rpte que tu ne m'as pas compris. Je veux me marier, je cherche
mon bonheur...

-- Vous marier! Vous avez sduit cette demoiselle et vous mentez
en parlant de mariage, car je vous ai vu hier soir sous les
buissons du jardin!

La gnrale fit un cri, et s'affaissa dans son fauteuil. Un
tumulte effrayant s'ensuivit. L'infortune Nastenka restait
immobile sur son sige, comme morte. Sachenka, effraye et qu'on
eut dite en proie  un accs de fivre, tremblait de tous ses
membres en serrant Ilucha dans ses bras.

-- Foma, criait furieusement mon oncle, si tu as le malheur de
divulguer ce secret, tu commettras la plus basse action du monde!

-- Je vais le divulguer, votre secret! hurlait Foma, et
j'accomplirai la plus noble des actions! Je suis envoy par Dieu
lui-mme pour fltrir les ignominies des hommes. Je monterai sur
le toit de chaume d'un paysan et je crierai votre acte ignoble 
tous les propritaires voisins,  tous les passants!... Oui,
sachez tous, tous! que, cette nuit, je l'ai surpris dans le parc,
dans les taillis, avec cette jeune fille  l'air si innocent!

-- Quelle horreur! minauda la demoiselle Prplitzina.

-- Foma! tu cours  ta perte! criait mon oncle les poings serrs
et les yeux tincelants. Mais Foma continuait  brailler:

-- Et lui, pouvant d'avoir t vu, il a os tenter de me
sduire, moi, honnte, loyal, par une lettre menteuse, afin de me
faire approuver son crime... Oui, son crime! car, d'une jeune
fille pure jusqu'alors, vous avez fait une...

-- Encore un seul mot outrageant  son adresse, Foma, et je jure
que je te tue!

-- Ce mot, je le dis, oui, de la jeune fille la plus innocente
jusqu'alors, vous tes parvenu  faire la dernire des dpraves.

Foma n'avait pas encore prononc ce dernier mot, que mon oncle
l'empoignait et, le faisant pirouetter comme un ftu de paille le
prcipitait  toute vole contre la porte vitre qui donnait sur
la cour. Le coup fut si rude que la porte cda, s'ouvrit largement
et que nous vmes Foma, dgringolant les sept marches du perron,
aller s'craser dans la cour au milieu d'un grand fracas de vitres
brises.

-- Gavrilo! ramasse-moi a! cria mon oncle plus ple qu'un mort,
mets-le dans le chariot et que, dans deux minutes, a ait quitt
Stpantchikovo!

Quelle que ft la trame ourdie par Foma, il est assez probable
qu'il tait loin de s'attendre  un pareil dnouement.

Je ne saurais m'engager  dcrire la scne qui suivit cette
catastrophe: gmissement dchirant de la gnrale qui s'croula
dans son fauteuil, bahissement de la Prplitzina devant cet
inattendu coup d'nergie d'un homme toujours si docile jusque l,
les oh! et les ah! des dames pique-assiettes, l'effroi de Nastenka
qui faillit s'vanouir et autour de qui s'empressait mon oncle,
trpignant  travers la pice en proie  une indicible motion
devant sa mre sans connaissance, Sachenka folle de peur, les
pleurs de Falali, tout cela formait un tableau impossible 
rendre. Ajoutez qu'un orage formidable clata juste  ce moment;
les clats du tonnerre se succdaient constamment tandis qu'une
pluie furieuse fouettait les vitres.

-- En voil une fte! grommela Bakhtchiev baissant la tte et
cartant les bras.

-- a va mal! murmurai-je, fort troubl  mon tour, mais, au
moins, voil Foma dehors et il ne rentrera plus!

-- Ma mre! avez-vous repris vos sens? Vous sentez-vous mieux?
Pouvez-vous enfin m'couter? demanda mon oncle, s'arrtant devant
le fauteuil de la vieille dame qui releva la tte et attacha un
regard suppliant sur ce fils qu'elle n'avait jamais vu dans une
telle colre.

-- Ma mre, reprit-il, la coupe vient de dborder; vous l'avez vu.
Je voulais vous exposer cette affaire tout autrement et  loisir;
mais le temps presse et je ne puis plus reculer. Vous avez entendu
la calomnie, coutez  prsent la justification. Ma mre, j'aime
cette noble jeune fille, je l'aime depuis longtemps et je
l'aimerai toujours. Elle fera le bonheur de mes enfants et sera
pour vous la fille la plus respectueuse; en prsence de tous mes
parents et amis, je dpose  vos pieds ma demande, et je prie
mademoiselle de me faire l'immense honneur de devenir ma femme.

Nastenka tressaillit. Son visage s'empourpra. Elle se leva avec
prcipitation. Cependant, la gnrale ne quittait pas des yeux le
visage de son fils; elle semblait en proie  une sorte
d'ahurissement, et, soudain, avec un sanglot dchirant, elle se
jeta  ses genoux devant lui. Elle criait:

-- Ygorouchka! mon petit pigeon! fais revenir Foma Fomitch!
Envoie-le chercher tout de suite ou je mourrai avant ce soir!

Mon oncle fut atterr de voir agenouille devant lui, sa vieille
mre si tyrannique et si capricieuse. Une expression de souffrance
passa sur son visage. Enfin, revenu de son tonnement, il se
prcipita pour la relever et l'installer dans le fauteuil.

-- Fais revenir Foma Fomitch, Ygorouchka! continuait  gmir la
gnrale, fais-le revenir, le cher homme, je ne peux vivre sans
lui!

-- Ma mre! exclama douloureusement mon oncle, n'avez-vous donc
rien entendu de ce que je vous ai dit? Je ne peux faire revenir
Foma, comprenez-le! Je ne le puis pas et je n'en ai pas le droit
aprs la basse et lche calomnie qu'il a jete sur cet ange
d'honntet et de vertu. Comprenez, ma mre, que l'honneur
m'ordonne de rparer le tort caus  cette jeune fille! Vous avez
entendu: je demande sa main et je vous supplie de bnir notre
union.

La gnrale se leva encore de son fauteuil et alla se jeter 
genoux devant Nastenka.

-- Petite mre! ma chrie! criait-elle, ne l'pouse pas! Ne
l'pouse pas et supplie-le de faire revenir Foma Fomitch! Mon
ange! chre Nastassia Evgrafovna! Je te donnerai, je te
sacrifierai tout si tu ne l'pouses pas. Je n'ai pas dpens tout
ce que je possdais; il me reste encore quelque argent de mon
dfunt mari. Tout est  toi; je te comblerai de biens; Ygorouchka
aussi! mais ne me mets pas vivante au cercueil! demande-lui de
ramener Foma Fomitch!

La vieille dame aurait poursuivi ses lamentations et ses
divagations si, indignes de la voir  genoux devant une
institutrice  gages, la Prplitzina et les autres femmes ne
s'taient prcipites pour la relever au milieu des cris et des
gmissements. L'motion de Nastenka tait telle qu'elle ne pouvait
qu' peine se tenir debout. La Prplitzina se mit  pleurer de
dpit.

-- Vous allez tuer votre mre! criait-elle  mon oncle; on va la
tuer. Et vous, Nastassia Evgrafovna, comment pouvez-vous brouiller
une mre avec son fils? Dieu le dfend!

-- Anna Nilovna, dit mon oncle, retenez votre langue! j'ai assez
souffert!

-- Et moi, ne m'avez-vous pas fait souffrir aussi? Pourquoi me
reprochez-vous ma situation d'orpheline? Je ne suis pas votre
esclave; je suis la fille d'un lieutenant-colonel et je ne
remettrai jamais le pied dans votre maison que je vais quitter
aujourd'hui mme!

Mais mon oncle ne l'coutait pas. Il s'approcha de Nastenka et lui
prit dvotement la main.

-- Vous avez entendu ma demande, Nastassia Evgrafovna? lui
demanda-t-il avec une anxit dsole.

-- Non, Ygor Ilitch, non! Laissons cela! rpondit-elle,  son
tour dcourage. Tout cela est bien inutile! et, lui pressant les
mains, elle fondit en larmes. Vous ne faites cette demande qu'en
raison de l'incident d'hier... Mais vous voyez bien que a ne se
peut pas. Nous nous sommes tromps, Ygor Ilitch!... Je me
souviendrai toujours que vous ftes mon bienfaiteur et je prierai
toujours pour vous... toujours! toujours!

Les larmes touffrent sa voix. Mon pauvre oncle pressentait cette
rponse. Il ne pensa mme pas  rpliquer,  insister... Il
l'coutait, pench vers elle et lui tenant la main, dans un
silence navr. Ses yeux se mouillrent. Nastia continua:

-- Hier encore, je vous disais que je ne pouvais tre votre femme.
Vous le voyez: les vtres ne veulent pas de moi; je le sentais
depuis longtemps. Votre mre ne nous donnera pas sa bndiction...
les autres non plus. Vous tes trop gnreux pour vous repentir
plus tard, mais vous serez malheureux  cause de moi... victime de
votre bon coeur.

-- Oh! c'est bien vrai, Nastenka! C'est un bon coeur...acquiesa
jvikine qui se tenait de l'autre ct du fauteuil, c'est cela,
ma fille, c'est justement le mot qu'il fallait dire!

-- Je ne veux pas tre une cause de dissentiments dans votre
maison, continua Nastenka. Ne vous inquitez pas de mon sort,
Ygor Ilitch, personne ne me fera de tort, personne ne
m'insultera... Je retourne aujourd'hui mme chez mon pre. Il faut
nous dire adieu, Ygor Ilitch...

La pauvrette fondit encore en larmes.

-- Nastassia Evgrafovna, est-ce votre dernier mot? fit mon oncle
en la regardant avec une dtresse indicible, dites une seule
parole et je vous sacrifie tout!

-- C'tait le dernier mot, le dernier! dit jvikine, et elle vous
a si bien dit tout cela que j'en suis moi-mme surpris. Ygor
Ilitch, vous tes le meilleur des hommes et vous nous avez fait
grand honneur! beaucoup d'honneur! trop d'honneur!... Cependant,
elle n'est pas ce qu'il vous faut, Ygor Ilitch. Il vous faut une
fiance riche, de grande famille, de superbe beaut, avec une
belle voix et qui s'avancerait dans votre maison pare de diamants
et de plumes d'autruche. Il se pourrait alors que Foma Fomitch fit
une concession et qu'il vous bnt. Car vous ferez revenir Foma
Fomitch! Vous avez eu tort de le maltraiter ainsi. C'est l'ardeur
excessive de sa vertu qui l'a fait parler de la sorte... Vous
serez le premier  dire par la suite que, seule, la vertu le
guidait; vous verrez. Autant le faire revenir tout de suite,
puisqu'il faut qu'il revienne...

-- Fais-le revenir! Fais-le revenir! cria la gnrale. C'est la
vrit qu'il te dit, mon petit.

-- Oui, continua jvikine, votre mre se dsole bien
inutilement... Faites-le revenir. Quant  moi et  Nastia, nous
allons partir.

-- Attends, Evgraf Larionitch! s'cria mon oncle. Je t'en supplie!
J'ai encore un mot  dire, Evgraf, un seul mot...

Cela dit, il s'carta, s'assit dans un fauteuil et, baissant la
tte, il se couvrit les yeux de ses mains, emport dans une
ardente mditation.

Un pouvantable coup de tonnerre clata presque au-dessus de la
maison qui en fut toute secoue. Hbtes de peur, les femmes
poussrent des cris aigus et se signrent. Bakhtchiev en fit
autant. Plusieurs voix murmurrent:

-- Petit pre, le prophte lie!

Au coup de tonnerre succda une si formidable averse qu'on et dit
qu'un lac se dversait sur Stpantchikovo.

-- Et Foma Fomitch, que devient-il dans les champs? fit
Prplitzina.

-- Ygorouchka, rappelle-le! s'cria dsesprment la gnrale en
se prcipitant comme une folle vers la porte. Mais les dames
pique-assiettes la retinrent et, l'entourant, la consolaient,
criaient, pleurnichaient. C'tait un tumulte indescriptible.

-- Il est parti avec une redingote; il n'a mme pas pris son
manteau! continua la Prplitzina. Il n'a pas non plus de
parapluie. Il va tre foudroy!

-- C'est sr! fit Bakhtchiev, et tremp jusqu'aux os!

-- Vous feriez aussi bien de vous taire! lui dis-je  voix basse.

-- C'est un homme, je pense! rpartit le gros homme avec
emportement. Ce n'est pas un chien! Est-ce que tu sortirais
maintenant, toi? Va donc te baigner, si tu aimes tant cela!

Pressentant et redoutant le dnouement, je m'approchai de mon
oncle, rest immobile dans son fauteuil.

-- Mon oncle, fis-je en me baissant  son oreille, allez-vous
consentir au retour de Foma Fomitch? Comprenez donc que ce serait
le comble de l'indcence, au moins tant que Nastenka sera dans
cette maison.

-- Mon ami, rpondit mon oncle en relevant la tte et me regardant
rsolument dans les yeux, je viens de prononcer mon jugement et je
sais maintenant ce qu'il me reste  faire. Ne t'inquite pas,
aucune offense ne sera faite  Nastenka; je m'arrangerai pour
cela.

Il se leva et s'approcha de sa mre.

-- Ma mre, dit-il, calmez-vous. Je vais faire revenir Foma
Fomitch. On va le rattraper; il ne peut encore tre loin. Mais je
jure qu'il ne rentrera ici que sous une seule condition: c'est
que, devant tous ceux qui furent tmoins de l'outrage, il
reconnatra sa faute et demandera solennellement pardon  cette
digne jeune fille. Je l'obtiendrai de lui; je l'y forcerai.
Autrement, il ne franchira pas le seuil de cette maison. Mais je
vous jure, ma mre, que, s'il consent  le faire de bon gr, je
suis prt  me jeter  ses pieds, et  lui donner tout ce que je
puis lui donner sans lser mes enfants. Quant  moi, ds
aujourd'hui je me retire. L'toile de mon bonheur s'est teinte.
Je quitte Stpantchikovo. Vivez-y tous heureux et tranquilles.
Moi, je retourne au rgiment pour finir ma triste existence dans
les tourmentes de la guerre, sur quelque champ de bataille... C'en
est assez; je pars!

 ce moment, la porte s'ouvrit et Gavrilo apparut, tremp, crott
au-del du possible.

-- Qu'y a-t-il? D'o viens-tu? O est Foma? s'cria mon oncle en
se prcipitant vers lui. Tout le monde entoura le vieillard avec
une avide curiosit, interrompant  chaque instant son rcit
larmoyant par toutes sortes d'exclamations.

-- Je l'ai laiss prs du bois de bouleaux,  une verste et demie
d'ici. Effray par le coup de tonnerre, le cheval pris de peur
s'tait jet dans le foss.

-- Eh bien? interrogea mon oncle.

-- Le chariot versa...

-- Eh bien... et Foma?

-- Il tomba dans le foss...

-- Mais va donc, bourreau!

-- S'tant fait mal au ct, il se mit  pleurer. Je dtelai le
cheval et je revins ici vous raconter l'affaire.

-- Et Foma, il est rest l-bas?

-- Il s'est relev et il a continu son chemin en s'appuyant sur
sa canne.

Ayant dit, Gavrilo soupira et baissa la tte. Je renonce  dcrire
les larmes et les sanglots de ces dames.

-- Qu'on m'amne Polkan! cria mon oncle en se prcipitant dans la
cour.

Polkan fut amen; mon oncle s'lana dessus,  poil et, une minute
plus tard, le bruit dj lointain des sabots du cheval nous
annonait qu'il tait  la poursuite de Foma. Il n'avait mme pas
pris de casquette.

Les dames se jetrent aux fentres; les ah! et les gmissements
s'entremlaient de conseils. On parlait de bain chaud, de th
pectoral et de frictions  l'alcool pour ce Foma Fomitch qui
n'avait pas mang une miette de pain depuis le matin! La
demoiselle Prplitzina ayant mis la main, par hasard, sur les
lunettes de l'exil, la trouvaille produisit une sensation
extraordinaire. La gnrale s'en saisit avec des pleurs et des
gmissements, et se colla de nouveau le nez contre la fentre, les
yeux anxieusement fixs sur le chemin. L'motion tait  son
comble... Dans un coin, Sachenka s'efforait de consoler Nastia et
toutes deux pleuraient enlaces. Nastenka tenait Ilucha par la
main et l'embrassait coup sur coup, faisant ses adieux  son lve
qui pleurait  chaudes larmes sans trop savoir pourquoi. jvikine
et Mizintchikov s'entretenaient  l'cart. Je crus bien que
Bakhtchiev allait suivre l'exemple des jeunes filles et se mettre
 pleurer, lui aussi. Je m'approchai de lui.

-- Non, mon petit pre, me dit-il, Foma Fomitch s'en ira peut-tre
d'ici, mais le moment n'en est pas encore arriv; on n'a pas
trouve de boeufs  corne d'or pour tirer son chariot! Soyez
tranquille, il fera partir les matres et s'installera  leur
place.

L'orage pass, M. Bakhtchiev avait chang d'ides.

Soudain, des cris se firent entendre: On l'amne! le voici! et
les dames s'lancrent vers la porte en poussant des cris de paon.
Dix minutes ne s'taient pas coules depuis le dpart de mon
oncle. Une telle promptitude paratrait invraisemblable si l'on
n'avait connu plus tard la trs simple explication de cette
nigme.

Aprs le dpart de Gavrilo, Foma Fomitch tait en effet parti en
s'appuyant sur sa canne, mais, seul au milieu de la tempte
dchane, il eut peur, rebroussa chemin, et se mit  courir aprs
le vieux domestique. Mon oncle l'avait retrouv dans le village.

On avait arrt un chariot; les paysans accourus y avaient
install Foma Fomitch devenu plus doux qu'un mouton, et c'est
ainsi qu'il fut amen dans les bras de la gnrale qui faillit
devenir folle de le voir en cet quipage, encore plus tremp, plus
crott que Gavrilo.

Ce fut un grand remue-mnage. Les uns voulaient l'emmener tout de
suite dans sa chambre pour l'y faire changer de linge; d'autres
prconisaient bruyamment diverses tisanes rconfortantes; tout le
monde parlait  la fois... Mais Foma semblait ne rien voir, ne
rien entendre.

On le fit entrer en le soutenant sous les bras. Arriv  son
fauteuil, il s'y affala lourdement et ferma les yeux. Quelqu'un
cria qu'il se mourait et des hurlements clatrent, cependant que
Falali, beuglant plus fort que les autres, s'efforait d'arriver
jusqu' Foma pour lui baiser la main.



V
FOMA FOMITCH ARRANGE LE BONHEUR GNRAL

-- O suis-je? murmura Foma d'une voix d'homme mourant pour la
vrit?

-- Maudit chenapan! murmura prs de moi Mizintchikov. Comme s'il
ne le voyait pas! Il va nous en faire des siennes  prsent!

-- Tu es chez nous, Foma: tu es parmi les tiens! s'cria mon
oncle. Allons, du courage! calme-toi! Vraiment, Foma, tu ferais
bien de changer de vtements; tu vas tomber malade... Veux-tu
prendre quelque chose pour te remettre? Un petit verre te
rchauffera.

-- Je prendrais bien un peu de malaga! gmit Foma qui ferma encore
les yeux.

-- Du malaga! J'ai peur qu'il n'y en ait plus, dit mon oncle en
interrogeant sa soeur d'un oeil anxieux.

-- Mais si! fit-elle. Il en reste quatre bouteilles. Et, faisant
sonner ses clefs, elle s'encourut  la recherche du malaga,
poursuivie par les cris de toutes ces dames qui se pressaient
autour de Foma comme des mouches autour d'un pot de confitures.
L'indignation de M. Bakhtchiev ne fut pas mince.

-- Voil qu'il lui faut du malaga! grommela-t-il presque  voix
haute. Il lui faut un vin dont personne ne boit! Dites-moi
maintenant  qui l'on donnerait du malaga si ce n'est  une
canaille comme lui? Pouah! Les tristes sires! Mais qu'est-ce que
je fais ici? qu'est-ce que j'attends?

-- Foma, commena mon oncle haletant et constamment oblig de
s'interrompre, maintenant que te voil repos, que te voil revenu
avec nous... c'est--dire, Foma, je pense, qu'ayant offens une
innocente crature...

-- O? o est-elle, mon innocence? fit Foma, comme dans un dlire
de fivre. O sont mes jours heureux? O es-tu, mon heureuse
enfance, quand, innocent et beau, je poursuivais  travers les
champs le papillon printanier? O est-il ce temps? Rendez-moi mon
innocence! Rendez-la moi!...

Et, les bras carts, Foma s'adressait successivement  chacun des
assistants, comme si quelqu'un d'eux l'et eue en poche, cette
innocence. Je crus que Bakhtchiev allait clater de colre.

-- Mais pourquoi pas? grognait-il furieusement. Rendez-lui donc
son innocence et qu'ils s'embrassent! J'ai bien peur qu'tant
gamin, il ne ft dj aussi fripouille qu'il l'est actuellement.
J'en jurerais!

-- Foma!... reprit mon oncle.

-- O sont-ils ces jours bnis o je croyais  l'amour et o
j'aimais l'homme? geignait Foma, alors que je le prenais dans mes
bras et que je pleurais sur son coeur? Et  prsent, o suis-je?
o suis-je?

-- Tu es chez nous; calme-toi! s'cria mon oncle. Voici ce que je
voulais te dire, Foma...

-- Si vous vous taisiez un peu? siffla la Prplitzina, dardant
sur lui ses mchants yeux de serpent.

-- O suis-je? reprenait Foma. Qu'est-ce donc qui est autour de
moi? Ce sont des taureaux et des boeufs qui me menacent de leurs
cornes. Vie! qu'es-tu donc? Vis bafou, humili, battu et ce n'est
qu'une fois la tombe comble que les hommes, se ressaisissant,
craseront tes pauvres os sous le poids d'un monument magnifique!

-- Il parle de monument, mes aeux! fit jvikine en claquant des
mains.

-- Oh! ne m'rigez pas de monuments! gmissait Foma. Je n'ai que
faire de vos monuments! Je ne convoite de monument que celui que
vous pourriez m'riger dans vos coeurs!

-- Foma! interrompit mon oncle, en voil assez; calme-toi! Il ne
s'agit pas de monuments. coute-moi... Vois-tu, Foma, je comprends
que, tantt, tu pouvais brler d'une noble flamme en me faisant
des reproches. Mais tu avais dpass la limite qu'et d te
montrer ta vertu; Foma, tu t'es tromp, je te le jure!

-- Non, mais finirez-vous? piaula de nouveau la Prplitzina.
Voulez-vous donc profiter que ce pauvre homme est entre vos mains
pour le tuer?

La gnrale et toute sa suite s'murent et toutes ces mains
gesticulrent pour imposer silence  mon oncle.

-- Taisez-vous vous-mme, Anna Nilovna, je sais ce que je dis!
rpondit mon oncle avec fermet. Cette affaire est sacre; il
s'agit d'honneur et de justice! Foma, tu es un homme raisonnable;
tu dois immdiatement demander pardon  la noble fille que tu as
injustement outrage.

-- Que dites-vous? Quelle jeune fille ai-je outrage? s'informa
Foma en promenant ses regards tonns sur l'assistance, comme s'il
et perdu tout souvenir de ce qui s'tait pass et ne comprit plus
de quoi il s'agissait.

-- Oui, Foma, et, si tu reconnais volontairement ta faute, je te
jure que je me prosternerai  tes pieds et que...

-- Qui donc ai-je outrag? hurlait Foma. Quelle demoiselle? O
est-elle, cette jeune fille? Rappelez-moi donc quelques
particularits sur elle...

En ce moment, trouble et pleine de peur, Nastenka s'approcha de
mon oncle et le tira par la manche.

-- Non, Ygor Ilitch, laissez-le; je n'ai pas besoin d'excuses. 
quoi bon tout cela? dit-elle d'une voix suppliante. Laissez donc!

-- Ah! je me rappelle,  prsent! s'cria Foma. Mon Dieu! je me
rappelle! Oh! aidez-moi,  me ressouvenir! Dites: est-ce donc vrai
que l'on m'a chass d'ici comme un chien galeux? Est-ce vrai que
la foudre m'a frapp? Est-ce vrai que l'on m'a jet du haut de ce
perron? Est-ce vrai? Est-ce vrai?

Les sanglots et les gmissements de ces dames lui rpondirent
loquemment.

-- Oui, oui; je me souviens qu'aprs ce coup de foudre, aprs ma
chute, je revins en courant vers cette maison pour y remplir mon
devoir et disparatre  jamais. Soulevez-moi; si faible que je
sois, je dois accomplir mon devoir.

On le souleva. Il prit une pose d'orateur et, tendant les mains.

-- Colonel! clama-t-il, me voici de nouveau en pleine possession
de moi-mme. La foudre n'a pas oblitr mes facults
intellectuelles. Je ne ressens plus qu'une surdit dans l'oreille
droite, rsultat probable de ma chute sur le perron... Mais
qu'importe? qu'importe l'oreille droite de Foma?

Il sut communiquer  ces derniers mots tant d'ironie amre et les
accompagner d'un sourire si triste que les gmissements des dames
reprirent de plus belle. Toutes, elles attachaient sur mon oncle
des regards de reproche et de haine. Mizintchikov cracha et s'en
fut vers la fentre. Bakhtchiev me poussa furieusement le coude;
il avait peine  tenir en place.

--  prsent, coutez tous ma confession! gmit Foma, parcourant
l'assistance d'un regard fier et rsolu et vous, Ygor Ilitch,
dcidez du sort du malheureux Opiskine! Depuis longtemps, je vous
observais; je vous observais, l'angoisse au coeur et je voyais
tout, tout! alors que vous ne pouviez encore vous douter que je
vous observais. Colonel, je me trompais peut-tre, mais je
connaissais et votre gosme, et votre orgueil sans limites, et
votre luxure phnomnale. Et qui donc pourrait m'accuser si j'ai
trembl pour l'honneur de la plus innocente crature?

-- Foma! Foma!... n'en dis pas trop, Foma! s'cria mon oncle en
surveillant avec inquitude l'expression douloureuse qui
envahissait le visage de Nastia.

-- Ce n'tait pas tant l'innocence et la confiance de cette
personne qui me troublaient que son inexprience, continua Foma,
sans paratre avoir entendu l'avertissement de mon oncle. Je
voyais qu'un tendre sentiment tait en train d'clore dans son
coeur, comme une rose au printemps et je me remmorais
involontairement cette pense de Ptrarque que l'innocence est
souvent  un cheveu de la perdition. Je soupirais; je gmissais
et, pour cette jeune fille plus pure qu'une perle, j'aurais
volontiers donn tout mon sang. Mais qui et pu rpondre de vous,
Ygor Ilitch? Connaissant l'imptuosit de vos passions, sachant
que vous seriez prt  tout sacrifier  leur satisfaction d'un
moment, je me sentais plong dans un abme d'pouvante et de
crainte sur le sort de la plus honnte jeune fille...

-- Foma, comment as-tu pens des choses pareilles? s'cria mon
oncle.

-- Je vous observais la mort dans l'me. Si vous voulez savoir 
quel point j'ai souffert, interrogez Shakespeare; il vous rpondra
dans son Hamlet; il vous dira l'tat de mon me. J'tais devenu
mfiant et farouche. Dans mon inquitude, dans mon indignation, je
voyais tout au pire. Voil pourquoi vous avez pu remarquer mon
dsir de la faire quitter cette maison: je voulais la sauver.
Voil pourquoi, tous ces derniers temps, vous me voyiez nerveux et
courrouc contre tout le genre humain. Oh! qui me rconciliera
dsormais avec l'humanit? Je comprends que je fus peut-tre
exigeant et injuste envers vos htes, envers votre neveu, envers
M. Bakhtchiev, en exigeant de lui une connaissance approfondie de
l'astronomie. Mais qui ne me pardonnerait en considration de ce
que souffrait alors mon me? Je cite encore Shakespeare et je dis
que je me reprsentais alors l'avenir comme un abme insondable au
fond duquel tait tapi un crocodile. Je sentais que mon devoir
tait de prvenir ce malheur, que je n'avais pas d'autre raison de
vivre. Mais quoi? Vous ne comprtes pas ces nobles mouvements de
mon me, et vous ne me paytes que d'ingratitudes, de railleries,
d'humiliations...

-- Foma! s'il en est ainsi, je comprends bien des choses! s'cria
mon oncle en proie  une extrme motion.

-- Du moment que vous comprenez si bien, colonel, daignez donc
m'couter sans m'interrompre. Je continue. Consquemment, toute ma
faute consistait en mon souci du bonheur et du sort  venir de
cette enfant, car, auprs de vous, c'est une enfant. Mon extrme
amour de l'humanit avait fait de moi un dmon de colre et de
vengeance. Je me sentais prt  me jeter sur les hommes pour les
tourmenter. Et savez-vous, Ygor Ilitch, comme par un fait exprs,
chacun de vos actes ne faisait que me confirmer en mes soupons.
Savez-vous qu'hier, lorsque vous vouliez me combler de votre or
pour acheter ma dsertion, je me disais: C'est sa conscience
qu'il loigne en ma personne, pour faciliter la perptration de
son crime!

-- Foma! Foma! Ainsi, c'tait l ce que tu pensais hier? s'cria
mon oncle terrifi. Mon Dieu! et moi qui ne souponnais rien!

-- Le ciel lui-mme m'avait inspir ces craintes, poursuivit Foma.
Alors, dites vous-mme ce que je pus penser quand l'aveugle hasard
m'eut amen vers ce banc fatal; dites ce que je pus penser  ce
moment! -- oh! mon Dieu! -- en voyant de mes propres yeux tous mes
soupons raliss d'une si clatante manire? Mais il me restait
encore un espoir, un faible espoir, il est vrai, mais quand mme
un espoir, et voici que vous le dtruisez vous-mme par cette
lettre o vous me dclarez votre intention de vous marier et me
suppliez de ne pas divulguer ce que j'ai vu... Mais, pensai-je,
pourquoi m'crit-il seulement alors que je l'ai surpris, quand il
aurait si bien pu le faire avant? Pourquoi n'est-il pas accouru
vers moi, heureux et beau, car l'amour embellit le visage?
pourquoi ne s'est-il pas jet dans mes bras? pourquoi n'est-il pas
venu pleurer sur ma poitrine les larmes de son immense bonheur?
pourquoi ne m'a-t-il pas tout racont, tout? Suis-je donc le
crocodile qui vous aurait dvor au lieu de vous donner un bon
conseil? Suis-je donc un rpugnant cancrelat qui vous et mordu au
lieu d'aider  votre bonheur? Je ne pus que me poser cette
question: Suis-je son ami ou le plus dgotant des insectes? Et
je pensais: Pourquoi, enfin, a-t-il fait venir son neveu de la
capitale dans le but prtendu d'en faire l'poux de cette jeune
fille, sinon pour nous tromper tous, y compris ce neveu trop
lger, et poursuivre en secret son criminel projet? Non, colonel,
si quelqu'un a ancr en moi la conviction que votre amour tait
coupable, c'est vous, vous seul! Ce n'est pas tout: vous tes
galement coupable  l'gard de cette jeune fille que vous avez
expose  la calomnie, aux plus dshonorant soupons, elle, pure
et sage, par votre gosme mfiant et maladroit.

La tte basse, mon oncle se taisait. L'loquence de Foma avait
videmment teint toutes ses vellits de dfense et il se
reconnaissait pleinement coupable. La gnrale et sa cour
coutaient Foma dans un silence dvot et la Prplitzina
contemplait la pauvre Nastenka avec un air de triomphe fielleux.

-- Surpris, nerv, abattu, continua Foma, je m'tais enferm chez
moi pour prier Dieu de m'inspirer des penses judicieuses. Je
finis par me dcider  vous prouver publiquement pour la dernire
fois. Peut-tre y ai-je apport trop d'ardeur; peut-tre me suis-
je par trop abandonn  mon indignation; mais, en rcompense des
plus nobles intentions, vous m'avez jet par la fentre. Et, tout
en tombant, je me disais: Voici comme on rcompense la vertu!
Puis je me brisai sur le sol et je ne me souviens plus de ce qu'il
arriva par la suite.

 ce tragique souvenir, des cris perants et des sanglots
interrompirent Foma. Arme de la bouteille de malaga qu'elle
venait d'arracher aux mains de Prascovia Ilinichna, la gnrale
voulut courir  lui, mais Foma carta majestueusement du mme coup
et le malaga et la gnrale.

-- Silence! s'cria-t-il, il faut que je termine. Je ne sais ce
qu'il m'arriva aprs ma chute. Ce que je sais, c'est que je suis
tremp, sous le coup de la fivre et uniquement proccup
d'arranger votre bonheur. Colonel! d'aprs diffrents indices sur
lesquels je ne m'tendrai pas pour le moment me voici enfin
convaincu que votre amour est pur et lev, s'il est aussi trs
mfiant. Battu, humili, souponn d'outrage  une jeune fille
pour l'honneur de laquelle je suis prt, tel un chevalier du moyen
ge,  verser jusqu' la dernire goutte de mon sang, je me dcide
 vous montrer comment Foma Fomitch Opiskine venge les insultes
qu'on lui fait. Tendez-moi votre main, colonel!

-- Avec plaisir, Foma! exclama mon oncle. Et, comme tu viens de
t'expliquer favorablement  l'honneur de la plus noble personne...
alors... certainement... je suis heureux de te tendre la main et
de te faire part de mes regrets...

Et mon oncle lui tendit chaleureusement la main sans se douter de
ce qu'il allait advenir de tout cela.

-- Donnez aussi votre main, continua Foma d'une voix faible,
cartant la foule de dames qui l'entourait et s'adressant 
Nastenka, qui se troubla et leva sur lui un regard timide.
Continuant  tenir la main de mon oncle dans les siennes, il
reprit: -- Approchez-vous, approchez-vous, ma chre enfant, cela
est indispensable pour votre bonheur.

-- Qu'est-ce qu'il mdite? fit Mizintchikov.

Peureuse et tremblante, Nastia s'approcha lentement et tendit 
Foma sa petite main. Foma la prit et la mit dans celle de mon
oncle.

-- Je vous unis et je vous bnis! pronona-t-il d'un ton solennel;
si la bndiction d'un martyr frapp par le malheur vous peut tre
de quelque utilit. Voil comment se venge Foma Fomitch Opiskine!
Hourra!

La surprise gnrale fut immense. Ce dnouement tant inattendu
laissait les spectateurs abasourdis. La gnrale tait bouche be
avec sa bouteille de malaga dans les mains, Prplitzina plit et
se prit  trembler de rage. Les dames pique-assiettes frapprent
des mains, puis restrent comme figes sur place. Frmissant de la
tte aux pieds, mon oncle voulut dire quelque chose mais ne put.
Nastia avait pli affreusement en murmurant d'une voix faible que
cela ne se pouvait pas... Mais il tait trop tard. Il faut
rendre cette justice  Bakhtchiev que, le premier, il rpondit au
hourra de Foma. Puis ce fut moi. Puis, de toute la force de sa
voix argentine, ce fut Sachenka qui s'lana vers son pre pour
l'embrasser, puis Ilucha, puis jvikine et le dernier de tous,
Mizintchikov.

-- Hourra! rpta Foma, hourra! Et maintenant, enfants de mon
coeur,  genoux devant la plus tendre des mres. Demandez-lui sa
bndiction et, s'il le faut, je vais m'agenouiller avec vous.

N'ayant pas encore eu le temps de se regarder et ne comprenant pas
encore bien ce qui leur arrivait, mon oncle et Nastia tombrent 
genoux devant la gnrale et tout le monde se groupa autour d'eux,
tandis que la vieille dame restait indcise, ne sachant que faire.
Ce fut encore Foma qui dnoua la situation en se prosternant, lui
aussi, devant sa bienfaitrice, dont il rsolut ainsi l'indcision.
Fondant en larmes, elle donna son consentement. Mon oncle se
releva et serra Foma dans ses bras.

-- Foma! Foma! fit-il. Mais sa voix s'trangla et il ne put
continuer.

-- Du champagne! hurla Stpane Alexivitch. Hourra!

-- Non, pas de champagne! protesta Prplitzina qui avait eu le
temps de se remettre et de calculer la valeur de chaque
circonstance et de toutes ses suites, mais allumons un cierge,
faisons une prire devant l'icne avec laquelle on les bnira
comme il se fait chez les gens pieux.

On s'empressa d'obtemprer  cette sage objurgation. Stpane
Alexivitch monta sur une chaise pour placer le cierge devant la
sainte image, mais la chaise craqua et il n'eut que le temps de
sauter  terre o il se reut fort bien sur ses pieds et, de la
meilleure grce du monde, il cda avec dfrence la place  la
mince Prplitzina qui alluma le cierge.

La religieuse et les dames pique-assiettes commencrent  se
signer pendant qu'on dcrochait l'image du Sauveur et qu'on
l'apportait  la gnrale. Mon oncle et Nastia se mirent de
nouveau  genoux et la crmonie eut son cours sous la haute
direction de la Prplitzina: Saluez votre mre jusqu' terre!
Baisez l'icne! Baisez la main de votre mre! Aprs les fiancs,
M. Bakhtchiev crut devoir baiser successivement l'icne et la
main de la gnrale, il tait fou de joie.

-- Hourra! cria-t-il.  prsent, il faut du champagne!

Tout le monde tait ravi, du reste. La gnrale pleurait, mais
c'taient des larmes de bonheur, l'union bnie par Foma devenant
immdiatement pour elle et convenable et sacre. Elle comprenait
surtout que Foma avait su se distinguer de telle sorte qu'elle
tait dsormais sre de le conserver auprs d'elle  jamais.

Mon oncle se mettait par instant  genoux devant sa mre pour lui
baiser les mains, puis il se prcipitait pour m'embrasser, puis
Bakhtchiev, Mizintchikov, jvikine. Il faillit touffer Ilucha
dans ses bras. Sacha embrassait Nastenka et Prascovia Ilinitchna
versait un dluge de larmes, ce qu'ayant remarqu, M. Bakhtchiev
s'approcha d'elle et lui baisa la main. Pntr d'attendrissement
le vieil jvikine pleurait dans un coin en s'essuyant les yeux
d'un mouchoir malpropre. Dans un autre coin, Gavrilo pleurnichait
aussi en dvorant Foma d'un regard admiratif, tandis que Falali
sanglotait  haute voix et, s'approchant de chacun des assistants,
lui baisait dvotement la main. Tous taient accabls sous le
poids d'une ivresse sentimentale. On se disait que le fait tait
accompli et irrvocable et que tout cela tait l'ouvrage de Foma
Fomitch.

Cinq minutes ne s'taient pas coules que l'on vit apparatre
Tatiana Ivanovna. Quel instinct, quel flair l'avertit aussi
rapidement, au fond de sa chambre, de ces vnements d'amour et de
mariage? Elle entra, lgre, le visage rayonnant et les yeux
mouills de larmes joyeuses, vtue d'une ravissante toilette (elle
avait eu le temps d'en changer!) et se prcipita pour embrasser
Nastenka.

-- Nastenka! Nastenka! Tu l'aimais et je ne le savais pas! Mon
Dieu! ils s'aimaient, ils souffraient en silence, en secret! On
les perscutait! Quel roman! Nastia, mon ange, dis-moi toute la
vrit, aimes-tu vraiment ce fou?

Pour toute rponse Nastia l'embrassa.

-- Dieu! quel charmant roman! et Tatiana battit des mains. coute,
Nastia, mon ange, tous les hommes, sans exception, sont des
ingrats, des mchants qui ne valent pas notre amour. Mais peut-
tre celui-ci est-il meilleur que les autres. Approche-toi, mon
fou! s'cria-t-elle en s'adressant  mon oncle. Tu es donc
vraiment amoureux? Tu es donc capable d'aimer? Regarde-moi, je
veux voir tes yeux, savoir s'ils sont menteurs? Non, non! ils ne
mentent pas, ils refltent bien l'amour! Oh! que je suis heureuse!
Nastenka, mon amie, tu n'es pas riche, je veux te donner trente
mille roubles! Accepte-les, pour l'amour de Dieu! Je n'en ai pas
besoin, tu sais, il m'en reste encore beaucoup. Non, non, non! --
cria-t-elle avec de grands gestes en voyant Nastia prte 
refuser. -- Taisez-vous aussi, Ygor Ilitch, cela ne vous regarde
pas. Non, Nastia, je veux te faire ce cadeau, il y a longtemps que
j'avais l'intention de te donner cette somme, mais j'attendais ton
premier amour... Je me mirerai dans votre bonheur. Tu me feras
beaucoup de chagrin si tu n'acceptes pas, je vais pleurer. Nastia!
Non, non et non!

Tatiana tait dans un tel ravissement qu'il et t cruel de la
contrarier, en ce moment du moins. On remit donc l'affaire  plus
tard. Elle se prcipita pour embrasser la gnrale, la
Prplitzina, tout le monde. Bakhtchiev s'approcha d'elle et lui
baisa la main.

-- Ma petite mre! ma tourterelle! Pardonne  un vieil imbcile,
je n'avais pas compris ton coeur d'or!

-- Quel fou! Je te connais depuis longtemps, moi! fit Tatiana
pleine d'enjouement. Elle lui donna de son gant une tape sur le
nez et passa, plus lgre qu'un zphyr, en le frlant de sa robe
luxueuse, pendant que le gros homme faisait place avec dfrence.

-- Quelle digne demoiselle! fit-il attendri. Puis, me regardant
joyeusement dans le blanc des yeux, il me chuchota en confidence:
-- On a pu recoller le nez de l'Allemand!

-- Quel nez? quel Allemand? demandai-je? demandai-je tonn.

-- Mais le nez de l'Allemand que j'avais fait venir de la
capitale... qui baise la main de son Allemande pendant qu'elle
essuie une larme avec son mouchoir. Evdokime l'a raccommod hier;
je l'ai fait prendre par un courrier. On va l'apporter tout 
l'heure... un jouet superbe!

-- Foma! criait mon oncle au comble de la joie, tu es l'auteur de
mon bonheur! Comment pourrai-je jamais te revaloir cela?

-- Ne vous proccupez pas de cela, colonel! rpondit Foma d'un air
sombre; continuez  ne faire aucune attention  moi et soyez
heureux sans Foma.

Il tait videmment fort froiss de ce qu'au milieu de la joie
gnrale on semblt l'avoir oubli.

-- C'est que nous sommes en extase, Foma! cria mon oncle. Je ne
sais plus o je me trouve! coute, Foma, je t'ai fait de la peine.
Toute ma vie, tout mon sang ne suffiront pas  racheter cela;
aussi, je me tais et je ne cherche mme pas  m'excuser. Mais, si
jamais tu as besoin de ma tte, s'il te faut ma vie, s'il est
ncessaire que je me prcipite dans un gouffre bant, ordonne
seulement, et tu verras! Je ne t'en dis pas plus, Foma!

Et mon oncle fit un geste exprimant l'impossibilit o il tait de
dcouvrir une expression plus nergique de sa pense; pour le
surplus, il se contenta d'attacher sur Foma des yeux brillants de
larmes reconnaissantes.

-- Voil l'ange qu'il est! piaula la Prplitzina comme un
cantique de louanges  Foma.

-- Oui, oui! fit  son tour Sachenka. Je ne me doutais pas que
vous fussiez aussi brave homme, Foma Fomitch, et soyez sr que,
dsormais, je vous aimerai de tout mon coeur. Vous ne pouvez vous
imaginer  quel point je vous estime!

-- Oui, Foma! fit Bakhtchiev, daigne aussi me pardonner. Je ne te
connaissais pas! je ne te connaissais pas! Toute ma maison est 
ton service! Ce qui serait tout  fait bien, c'est que tu viennes
me voir aprs-demain, avec la mre gnrale et les fiancs... et
toute la famille. Je vous ferai servir un de ces dners! Je ne
veux pas me vanter, mais je crois que je vous offrirai quelque
chose! Je vous en donne ma parole!

Au milieu de ces actions de grces, Nastenka s'approcha de Foma
Fomitch et, sans plus de paroles, l'embrassa de toutes ses forces.

-- Foma Fomitch, dit-elle, vous tes notre bienfaiteur; vous nous
avez rendus si heureux que je ne sais comment nous pourrons jamais
le reconnatre; ce que je sais, c'est que je serai pour vous la
plus tendre, la plus respectueuse des soeurs...

Elle ne put aller plus loin; les sanglots tranglrent sa voix.
Foma la baisa sur le front. Il avait aussi les larmes aux yeux.

-- Enfants de mon coeur, s'cria-t-il, vivez, panouissez-vous et,
aux moments de bonheur, souvenez-vous du pauvre exil!  mon
sujet, laissez-moi vous dire que l'adversit est peut-tre la mre
de la vertu. C'est Gogol qui l'a dit, je crois. Cet crivain
n'tait pas fort srieux, mais, parfois, on rencontre en son
oeuvre des ides fcondes. Or l'exil est un malheur! Dsormais, je
serai le plerin parcourant la terre appuy sur son bton et, qui
sait? il se peut qu'aprs tant de souffrances, je devienne encore
plus vertueux! et cette pense sera mon unique consolation.

-- Mais... o vas-tu donc, Foma? s'cria mon oncle effray.

Tous les assistants tressaillirent et se prcipitrent vers Foma.

-- Mais, puis-je rester dans votre maison aprs la faon dont vous
m'avez trait, colonel? interrogea Foma avec la plus
extraordinaire dignit.

On ne le laissa point parler. Les cris de tous couvrirent sa voix.
On l'avait mis dans le fauteuil et on le suppliait; et l'on
pleurait; je ne sais ce qu'on n'et pas fait. Il n'est pas douteux
qu'il ne songeait nullement  quitter cette maison, pas plus qu'il
n'y avait song la veille, ni quand il bchait le potager. Il
savait que, dsormais, on le retiendrait dvotement, qu'on
s'accrocherait  lui, maintenant surtout qu'il avait fait le
bonheur gnral, que son culte tait restaur, que chacun tait
prt  le porter sur son dos et s'en ft trouv fort honor. Peut-
tre un assez piteux retour ne laissait-il pas de blesser son
orgueil et exigeait-il quelques exploits hroques. Mais, avant
tout, l'occasion de poser tait exceptionnelle, l'occasion de dire
de si belles choses et de s'tendre, et de faire son propre loge!
Comment rsister  pareille tentation?

Aussi n'essaya-t-il pas d'y rsister. Il s'arrachait des mains qui
le retenaient; il exigeait son bton; il suppliait qu'on lui
rendit sa libert, qu'on le laisst partir aux quatre coins du
monde. Il avait t dshonor et battu dans cette maison o il
n'tait revenu que pour arranger le bonheur de tous! Mais pouvait-
il rester dans la maison d'ingratitude? Pouvait-il manger des
stchis qui, bien que nourrissants, n'taient assaisonns que de
coups? Mais,  la fin, sa rsistance mollissait sensiblement. On
l'avait de nouveau install dans le fauteuil o son loquence ne
tarissait pas.

-- Que j'ai eu  souffrir ici! criait-il. Est-ce qu'on ne me
tirait pas la langue? Et vous-mme, colonel, ne m'avez-vous pas
fait la nique  toute heure, tel un enfant des rues? Oui, colonel,
je tiens  cette comparaison, car, si vous ne m'avez pas
proprement fait la nique, c'tait une incessante et bien plus
pnible nique morale. Je ne parle pas des horions...

-- Foma! Foma! s'cria mon oncle. Ne rappelle pas ce souvenir qui
me tue! Je t'ai dj dit que tout mon sang ne suffirait pas 
laver cette offense. Sois magnanime! oublie; pardonne et reste
pour contempler ce bonheur qui est ton oeuvre...

-- Je veux aimer l'homme! criait Foma, et on me le prend! On
m'empche d'aimer l'homme! on m'arrache l'homme! Donnez, donnez-
moi l'homme que j'aime! O est-il, cet homme? O s'est-il cach?
Pareil  Diogne avec sa lanterne, je l'ai cherch pendant toute
mon existence, et je ne peux pas le trouver et je ne pourrai aimer
personne tant que je n'aurai pas trouv cet homme! Malheur  celui
qui a fait de moi un misanthrope! Je crie: donnez-moi l'homme que
je l'aime et l'on me pousse Falali! Aimerais-je Falali?
Voudrais-je aimer Falali? Pourrai-je enfin aimer Falali, alors
mme que je le voudrais? Non! Pourquoi? Parce qu'il est Falali!
Pourquoi je n'aime pas l'humanit? Mais parce que tout ce qui est
au monde est Falali ou lui ressemble! Je ne veux pas de Falali!
Je hais Falali! Je crache sur Falali! J'craserai Falali! et,
s'il et fallu choisir, j'eusse prfr Asmode  Falali. Viens,
viens ici, mon ternel bourreau; viens ici! cria-t-il tout  coup
 l'infortun Falali qui se tenait innocemment derrire la foule
groupe autour de Foma Fomitch et, tirant par la main le pauvre
garon  moiti fou de peur, il continua: -- Viens ici!...
Colonel! je vous prouverai la vracit de mes dires, la ralit de
ces continuelles railleries dont je me plaignais! Dis-moi, Falali
(et dis la vrit!), de quoi as-tu rv cette nuit? Vous allez
voir, colonel, les fruits de votre politique! Voyons, parle,
Falali!

Tremblant d'effroi, le malheureux enfant jetait autour de lui des
regards dsesprs qui cherchaient un appui; mais tous attendaient
sa rponse en frissonnant.

-- Eh bien, Falali, j'attends!

Pour toute rponse, Falali fit une affreuse grimace, ouvrit une
bouche immense et se mit  pleurer comme un veau.

-- Eh bien, colonel, vous voyez cet enttement? Est-ce naturel?
Pour la dernire fois, Falali, je te demande de quoi tu as rv
cette nuit?

-- De...

-- Dis que tu as rv de moi! lui souffla Bakhtchiev.

-- De vos vertus! lui souffla jvikine dans l'autre oreille.

Falali se tournait alternativement de chaque ct, puis:

-- De vos... de vos ver... du boeuf blanc! beugla-t-il enfin, et
il fondit en larmes.

Il y eut un ah! horrifi. Mais Foma Fomitch tait en humeur de
gnrosit:

-- Je me plais du moins  reconnatre ta franchise, Falali,
dclara-t-il, une franchise que je ne trouve pas chez bien
d'autres. Que Dieu soit avec toi! Si tu me taquines volontairement
 l'instigation de ces autres, Dieu vous rcompensera tous
ensemble. S'il en est autrement, je te flicite pour ton
inestimable franchise, car, mme dans le dernier des hommes (et tu
l'es), j'ai pour habitude de voir encore l'image de Dieu... Je te
pardonne, Falali... Mes enfants, embrassez-moi; je reste!

-- Il reste! s'crirent d'une seule voix tous les assistants
ravis.

-- Je reste et je pardonne. Colonel, donnez du sucre  Falali; il
ne faut pas qu'il pleure dans un pareil jour de bonheur!

Une telle gnrosit fut naturellement trouve extraordinaire. Se
proccuper de ce Falali et dans un tel moment! Mon oncle se
prcipita pour excuter l'ordre donn et, tout aussitt, un
sucrier d'argent se trouva comme par enchantement dans les mains
de Prascovia Ilinitchna. D'une main tremblante, mon oncle russit
 en extraire deux morceaux de sucre, puis trois, qu'il laissa
tomber, l'motion l'ayant mis dans l'impossibilit de rien faire.

-- Eh! cria-t-il, pour un pareil jour! -- Et il donna  Falali
tout le contenu du sucrier, ajoutant: -- Tiens Falali, voil pour
ta franchise!

-- Monsieur Korovkine! annona soudainement Vidopliassov apparu
sur le seuil de la porte.

Il se produisit une petite confusion. La visite de Korovkine
tombait videmment fort mal  propos. Tous les regards
interrogrent mon oncle, qui s'cria un peu confus:

-- Korovkine! Mais j'en suis  coup sr enchant! et il regarda
timidement Foma. Seulement, je ne sais s'il est convenable de le
recevoir en un pareil moment. Qu'en penses-tu, Foma?

-- Mais a ne fait rien! a ne fait rien! rpondit Foma avec la
plus grande amabilit. Recevez donc Korovkine, et qu'il prenne
part  la flicit gnrale.

En un mot Foma Fomitch tait d'une humeur anglique.

-- J'ose respectueusement vous annoncer, remarqua Vidopliassov,
que M. Korovkine n'est pas dans un tat normal.

-- Comment? Il n'est pas dans un tat normal! Qu'est-ce que tu
nous chantes l? s'cria mon oncle.

-- Mais il est ivre...

Et, avant que mon oncle ait eu le temps de rougir, d'ouvrir la
bouche, de se troubler, nous connmes le mot de cette nigme. Dans
la porte s'encadra Korovkine en personne; il s'efforait d'carter
Vidopliassov pour se mieux rvler  la socit surprise.

C'tait un homme de petite taille, mais rbl, d'une quarantaine
d'annes, aux cheveux noirs grisonnants et taills en brosse, au
visage rouge et plein, aux petits yeux injects de sang. Il avait
une haute cravate de crin et portait un frac extrmement us,
dchir sous l'aisselle et tout couvert de duvet et de foin, un
impossible pantalon et une crasseuse casquette qu'il tenait  la
main. Il tait abominablement ivre. Parvenu au milieu de la pice,
il s'arrta, vacillant, et parut un instant plong dans une
profonde mditation d'ivrogne; puis sa figure s'panouit en un
large sourire.

-- Excusez, Messieurs et Mesdames! Je crois que je suis un peu...
(ici, il s'appliqua une tape sur la tte).

La gnrale se couvrit d'une expression de dignit offense.
Toujours assis dans son fauteuil, Foma toisait avec ironie
l'excentrique visiteur que Bakhtchiev contemplait avec un
tonnement o il y avait de la compassion. La confusion de mon
oncle tait immense. Il souffrait le martyre pour Korovkine.

-- Korovkine, commena-t-il, coutez...

-- Attendez que je me prsente, interrompit Korovkine. Je me
prsente, interrompit Korovkine. Je me prsente: l'enfant de la
nature... Mais que vois-je? Des dames!... Et tu ne dis pas,
canaille, que tu as des dames? -- ajouta-t-il en guignant mon
oncle avec un sourire malin. --. a ne fait rien, courage! On va
se prsenter aussi au beau sexe... Charmantes dames! -- commena-
t-il d'une langue pniblement pteuse et en s'arrtant  chaque
mot, -- vous voyez devant vous un malheureux qui... en un mot...
et ctera... J'aurais peine  dire le reste... Musiciens! une
polka!

-- N'auriez-vous pas envie de vous reposer un peu? s'enquit
l'aimable Mizintchikov en s'approchant placidement de Korovkine.

-- Me reposer? C'est pour m'insulter que vous dites a?

-- Nullement, mais a fait tant de bien aprs un voyage...

-- Jamais! rpondit Korovkine avec indignation. Tu crois que je
suis saoul? Eh bien, pas du tout!... Du reste, o est-ce qu'on
repose, ici?

-- Venez, je vais vous y conduire.

-- Oui, tu vas me conduire  l'curie?  d'autres, mon cher! Je
viens d'y passer la nuit... Et puis d'ailleurs, mne-moi-z'y...
Pourquoi ne pas aller avec un brave homme? Inutile de m'apporter
un oreiller! Un militaire n'a pas besoin d'oreiller!... Prpare-
moi un canap... un canap... Puis, coute... Je vois que tu n'es
pas mchant... Prpare-moi donc aussi... tu comprends?... Du rhum,
quoi!... Un tout petit verre, pour chasser la mouche, rien que
pour chasser la mouche!

-- Entendu... parfait! rpondait Mizintchikov.

-- Bien, mais... attends donc. Il faut que je prenne cong...
Adieu, mesdames et mesdemoiselles! Vous m'avez, pour ainsi dire...
transperc le coeur... Mais bon! je ferai ma dclaration plus
tard... Rveillez-moi seulement vers le commencement, ne ft-ce
que cinq minutes avant le commencement... Mais ne commencez pas
sans moi; vous entendez!

Et le joyeux gaillard sortit en compagnie de Mizintchikov.

Tout le monde se taisait. L'tonnement ne se dissipait pas. Enfin,
Foma se mit  ricaner doucement et peu  peu, son rire se fit plus
franc, ce que voyant, la gnrale commena  s'gayer aussi,
malgr que son visage ne perdit rien de son air de dignit
outrage. Le rire gagnait de tous cts. Mais mon oncle restait
sur place, comme assomm, rougissant aux larmes et n'osant plus
prononcer un mot.

-- Mon Dieu! fit-il enfin, qui et pu se douter...? Mais aussi...
aussi... cela peut arriver  tout le monde. Foma, je t'assure que
c'est un trs honnte homme, et trs lettr, Foma... tu verras!

-- Je vois! je vois! rptait Foma en se tordant de rire, trs
lettr! tout  fait lettr!

-- Et comme il parle sur les chemins de fer! fit  mi-voix le
perfide jvikine.

-- Foma!... s'cria mon oncle.

Mais un rire gnral couvrit ses paroles. Foma se tordait et...
mon oncle fit tout bonnement comme les autres.

-- Eh bien, quoi! -- reprit-il. -- Tu es gnreux, Foma; tu as une
grande me; tu as fait mon bonheur; tu pardonneras aussi 
Korovkine!

Seule, Nastenka ne riait pas. Elle couvait son fianc d'un regard
plein d'amour qui disait clairement:

-- Que tu es donc charmant et bon! et quel noble coeur tu es! et
que je t'aime!



VI
CONCLUSION

Le triomphe de Foma fut aussi complet que dfinitif car, sans lui,
rien ne se ft arrang et le fait accompli primait toutes les
rserves, toutes les objections. Mon oncle et Nastenka lui
vourent une gratitude illimite et j'avais beau vouloir leur
expliquer les motifs rels de son consentement, ils ne voulaient
rien entendre. Sachenka clamait: Oh! le bon, le bon Foma Fomitch!
Je vais lui broder un coussin! et je crois bien que le nouveau
converti, Stpane Alexivitch, m'et trangl  la premire parole
irrespectueuse envers Foma. Il se tenait constamment auprs de
lui, le contemplait avec dvotion et rpondait  chaque mot
prononc par le matre: Tu es le plus brave des hommes, Foma! Tu
es un savant, Foma!

Pour ce qui est d'jvikine, il tait au septime ciel. Depuis
longtemps le vieillard voyait que Nastenka avait tourn la tte 
Ygor Ilitch et il n'avait cess de rver nuit et jour  ce
mariage. Il avait tran l'affaire tant qu'il avait pu et n'y
avait renonc que lorsqu'il n'y avait plus eu moyen de ne pas y
renoncer. Foma avait tout rpar. Quel que ft d'ailleurs son
ravissement, le vieillard connaissait  fond son Foma, voyait
clairement qu'il avait russi  s'ancrer pour toujours dans cette
maison et que sa tyrannie n'aurait plus de fin.

Tout le monde sait que les gens les plus capricieux et les plus
dsagrables se calment toujours, ne ft-ce que pour quelque
temps, alors qu'ils obtiennent satisfaction. Au contraire, Foma
Fomitch n'en devint que plus stupidement arrogant. Avant le dner,
quand il et chang de linge et de vtements, il s'assit dans son
fauteuil, appela mon oncle et, devant toute la famille, lui entama
un nouveau sermon:

-- Colonel! vous allez vous marier. Comprenez-vous le devoir...

Et ainsi de suite. Imaginez-vous un discours tenant dix pages du
Journal des Dbats, mais dix pages composes avec les plus petits
caractres et remplies des plus folles sottises, sans un mot sur
ces devoirs, mais dbordant de louanges hontes  l'intelligence,
 la bont,  la magnanimit, au courage et au dsintressement
d'un certain Foma Fomitch. Tout le monde mourait de faim et
brlait d'envie de se mettre  table; mais personne n'osait
interrompre et on couta ses btises jusqu' la fin. Il n'y eut
pas jusqu' Bakhtchiev, qui, malgr son formidable apptit, ne
lui prtt une oreille attentive et dfrente.

Enchant de sa propre faconde, Foma Fomitch donna libre cours  sa
gaiet et se grisa mme  table en portant les toasts les plus
saugrenus. Il en vint  plaisanter les fiancs et certaines de ses
plaisanteries furent tellement obscnes et peu voiles que
Bakhtchiev lui-mme en fut honteux. Si bien qu' la fin, Nastenka
se leva de table et s'enfuit, ce qui transporta Foma Fomitch. Il
se ressaisit aussitt et, en termes brefs, mais expressifs, il
esquissa l'loge des qualits de l'absente et lui porta un toast.
Mon oncle tait prs de l'embrasser pour ces paroles.

En gnral, les fiancs semblaient un peu gns et je remarquai
que, depuis l'instant de la bndiction, ils n'avaient pas chang
un seul mot et qu'ils vitaient de se regarder. Au moment o l'on
se leva de table, mon oncle avait subitement disparu. En le
cherchant, je passai sur la terrasse o, assis dans un fauteuil
devant une tasse de caf, Foma prorait, fortement stimul par la
boisson. Il n'avait autour de lui qu'jvikine, Bakhtchiev et
Mizintchikov. Je m'arrtai pour couter.

-- Pourquoi, criait Foma, pourquoi suis-je prt  aller sur le
bcher pour mes opinions? Et pourquoi personne de vous n'est-il
capable d'en faire autant? Pourquoi? Pourquoi?

-- Mais il serait fort inutile de monter sur le bcher, Foma
Fomitch, raillait jvikine. Quelle utilit? D'abord, a fait
souffrir, et puis on serait brl; que resterait-il?

-- Ce qu'il resterait? Des cendres sacres! Mais, comment peux-tu
me comprendre? Comment peux-tu m'apprcier? Pour vous, il n'est
pas de grands hommes hors certains Csars et autres Alexandres de
Macdoine. Qu'ont-ils fait, tes Csars? Qui ont-ils rendu heureux?
Qu'a-t-il fait, ton fameux Alexandre de Macdoine! Il a conquis
toute la terre? Bon! donne-moi une arme comme la sienne et j'en
ferai autant, et toi aussi, et lui aussi... Mais il a assassin le
vertueux Clitus, tandis que moi, je ne l'ai pas assassin... Quel
voyou! quelle canaille! Il n'a gure mrit que les verges et non
la gloire que dispense l'histoire universelle... Je n'en dirai pas
moins de Csar!

-- pargnez au moins Csar, Foma Fomitch!

-- Certes non! je n'pargnerai pas cet imbcile! criait Foma.

-- Tu as raison, ne les pargne pas! appuyait ardemment Stpane
Alexivitch, fanatis par des libations trop abondantes; il ne
faut pas les rater! Tous ce gens-l ne sont que des sauteurs qui
ne pensent qu' tourner  cloche-pied! Tas de mangeurs de
saucisses! Il y en a un qui voulait fonder une bourse! Qu'est-ce
que a signifie? Le diable le sait. Mais je parie que c'est encore
quelque cochonnerie! Et l'autre qui vient tituber dans une socit
choisie et y rclamer du rhum! Je dis ceci: pourquoi ne pas boire?
Le tout est de savoir s'arrter  temps...  quoi bon les
pargner? Ce sont tous des canailles! Toi seul, Foma, es un
savant!

Quand Bakhtchiev se donnait  quelqu'un, il se donnait tout
entier, sans restrictions, sans arrire-pense.

Je trouvai mon oncle au fond du parc, au bord de l'tang, dans
l'endroit le plus isol. Il tait en compagnie de Nastenka.  ma
vue elle s'enfuit dans les taillis comme une coupable. Tout
rayonnant, mon oncle vint  ma rencontre; ses yeux brillaient de
larmes joyeuses. Il me prit les deux mains et les pressa avec
force.

-- Mon ami, dit-il, je ne puis encore croire  mon bonheur... et
Nastia est comme moi. Nous restons stupfaits et nous louons le
Trs-Haut. Nous pleurions tout  l'heure. Me croiras-tu si je te
dis que je ne puis encore revenir  moi? je suis tout troubl: je
crois et je ne crois pas. Pourquoi m'arrive-t-il un tel bonheur?
Qu'ai-je fait pour le mriter?

-- Si quelqu'un l'a mrit, mon bon oncle, lui dis-je avec
chaleur, c'est bien vous. Vous tes l'homme le plus honnte, le
plus noble, le meilleur que j'aie jamais vu.

-- Non, Srioja, non; c'est trop, -- fit-il avec une sorte de
regret -- le malheur est justement que nous ne sommes bons (c'est-
-dire, je ne parle que de moi!) que dans le bonheur en dehors
duquel nous ne voulons rien entendre. Nous en causions avec
Nastia, il n'y a qu'un instant. Ainsi, Foma avait beau tinceler
devant mes yeux, le croirais-tu? jusqu' ce jour, je n'avais
qu'une faible confiance en sa perfection, malgr que je cherchasse
 m'en persuader. Hier mme, je ne croyais pas en lui quand il
refusait cette grosse somme. Je le dis  ma grande honte et mon
coeur tremble encore au souvenir de ce qui s'est pass. Mais je ne
me contenais plus!...

-- Il me semble, mon oncle, que votre conduite tait toute
naturelle!

D'un geste, mon oncle m'imposa silence.

-- Non, non, mon cher, ne dis rien! Tout cela ne provient que de
ma nature vicieuse, de ce que je suis un tnbreux goste et que
je lche la bride  mes passions. D'ailleurs, Foma le dit aussi.
(Qu'aurais-je pu rpondre  cela!) Tu ne peux t'imaginer, Srioja,
combien de fois je fus grincheux, impitoyable, injuste, arrogant,
et non pas seulement avec Foma. Tout cela m'est revenu en tte et
j'ai honte de n'avoir rien fait jusqu'ici qui me rende digne d'un
pareil bonheur. Nastia le disait aussi tout  l'heure, mais, en
vrit, je vois pas les pchs qu'elle peut bien avoir commis, car
c'est un ange. Elle vient de me dire que nous sommes de grands
dbiteurs devant Dieu, qu'il nous faut tcher de devenir
meilleurs, de faire beaucoup de bien. Si tu avais entendu avec
quelle chaleur, en quels termes elle disait tout cela. Mon Dieu!
Quelle dlicieuse jeune fille!

Il s'arrta un instant sous le coup de l'motion. Puis il reprit:

-- Nous avons dcid d'tre aux petits soins pour Foma, pour ma
mre et pour Tatiana Ivanovna. Quelle noble crature aussi que
celle-l! Oh! je suis coupable envers tous; je suis coupable
envers toi!... Malheur  celui qui oserait faire du tort  Tatiana
Ivanovna... oh! alors!... Bon! Mais il faudrait aussi faire
quelque chose pour Mizintchikov.

-- Mon oncle, j'ai chang d'opinion sur le compte de Tatiana
Ivanovna. Il est impossible de ne pas l'estimer et de ne pas
compatir  ses agitations.

-- Prcisment! prcisment! reprit mon oncle avec chaleur, on ne
peut pas ne pas l'estimer... Un autre exemple de ce cas est
Korovkine. Bien sr que tu te moques de lui? -- et il me regarda
timidement. -- Tout le monde rit de lui et je sais bien que son
attitude n'tait gure pardonnable... C'est peut-tre un des
meilleurs hommes qui existent, mais... la destine... les
malheurs... Tu ne me crois pas et, pourtant, il en peut tre
ainsi.

-- Mais, mon oncle, pourquoi ne vous croirais-je pas?

Et je me mis  proclamer fougueusement que, les plus nobles
sentiments humains peuvent se conserver en tout tre dchu, que la
profondeur de notre me est insondable et que l'on n'a pas le
droit de mpriser ceux qui sont tombs. Au contraire, il faut les
rechercher pour les relever; la mesure admise du bien et de la
morale n'est pas quitable... etc., etc.; en un mot, je
m'enflammai jusqu' lui parler de l'cole raliste et j'en vins 
dclamer la clbre posie:

Quand, des tnbres du pch...

Mon oncle fut transport, ravi.

-- Mon ami, mon ami! -- s'cria-t-il avec motion -- tu me
comprends admirablement et tu m'as dit tout ce que j'aurais voulu
dire, mais mieux que je ne l'eusse fait. Oui! oui! Dieu! pourquoi
l'homme est-il mchant? Pourquoi suis-je si souvent mchant quand
il est si beau, si bien d'tre bon? Nastia le disait aussi... Mais
regarde, quel coin charmant, ajouta-t-il en jetant autour de lui
un regard enchant. Quelle nature! Cet arbre, c'est  peine si un
homme pourrait l'entourer de ses bras. Quelle sve! quel
feuillage! Quel beau soleil! Comme tout est devenu frais et riant
aprs l'orage!... Quand je pense qu'il se peut que les arbres
aient une conscience, qu'ils sentent et qu'ils jouissent de
l'existence... Ne le crois-tu pas? Qu'en penses-tu?

-- Cela se peut fort bien, mon oncle. Mais ils sentiraient  leur
manire, naturellement.

-- Bien sr! Oh! l'admirable, l'admirable Crateur!... Tu dois
bien te rappeler ce jardin, Srioja, o tu courais, o tu jouais,
tant petit. Je me souviens du temps o tu tais petit. -- (Il me
regarda avec amour, avec bonheur) -- On te dfendait seulement de
t'approcher par trop de l'tang. As-tu oubli que la dfunte Katia
t'appela un soir et qu'elle te caressait... Tu avais couru toute
la journe et tu tais tout rose avec tes cheveux blonds et
boucls... Elle joua avec tes boucles et me dit: Nous avons bien
fait de prendre chez nous cet orphelin. T'en souviens-tu?

--  peine, mon oncle.

-- C'tait vers le soir; le soleil vous baignait tous deux, et
moi, dans un coin, je fumais ma pipe en vous regardant... Je
visite sa tombe chaque mois (et sa voix se fit plus basse et
tremblante de sanglots refouls). J'en ai parl  Nastia qui m'a
rpondu que nous irions tous les deux.

Mon oncle se tut, combattant son motion.  ce moment,
Vidopliassov s'approcha de nous.

-- Vidopliassov! -- cria mon oncle avec animation. -- Tu viens de
la part de Foma Fomitch?

-- Non; je viens plutt pour mon propre compte.

-- C'est parfait, en tout cas, car tu vas nous donner des
nouvelles de Korovkine. Je voulais lui en demander ce tantt, car
je l'ai charg de surveiller le dormeur. De quoi s'agit-il,
Vidopliassov?

-- De mon changement de nom. Vous m'avez promis votre haute
protection contre les insultes dont on ne cesse de m'abreuver
chaque jour.

-- Encore ce nom! fit mon oncle, effray.

-- Que faire? Ce sont des insultes de toutes les heures...

-- Ah! Vidopliassov! Vidopliassov! Je ne sais que devenir avec
toi, gmit mon oncle avec tristesse. Voyons, quels torts peux-tu
avoir  supporter? Tu vas devenir fou et tu finiras tes jours dans
une maison d'alins.

-- Il me semble cependant que mon intelligence... -- commena
Vidopliassov.

-- Bon! bon! mon cher, rpartit mon oncle. Je ne dis cela que pour
ton bien et non pour te faire de la peine. Raconte-moi donc tes
griefs: je parie que ce ne sont que bagatelles.

-- La vie m'est devenue impossible.

-- Par la faute de qui?

-- Par celle de tout le monde, mais spcialement de Matriona, qui
fait le malheur de mon existence. Toutes les personnes de marque
qui ont pu me voir depuis mon enfance, ont toujours dit que
j'avais l'air d'un tranger, surtout par les traits de mon visage,
c'est connu. Et voil, Monsieur, que je ne puis plus faire un pas
sans que tout le monde me crie toutes sortes de vilains mots.
Tenez, comme je me rendais prs de vous, on m'en a cri encore. Je
n'en peux plus! Protgez-moi, Monsieur, de par votre haute
autorit.

-- Voyons, Vidopliassov; qu'est-ce qu'on te dit donc? Sans doute
quelque btise  laquelle il ne faut pas faire attention.

-- Il serait indcent de vous le dire.

-- Mais quoi donc?

-- J'aurais honte de le prononcer.

-- Dis quand mme!

-- Voici: Grichka le Hollandais a mang une orange!

-- Hou! quel homme tu fais! Je me figurais Dieu sait quoi! N'y
fais pas attention et poursuis ton chemin.

-- J'ai essay, mais ils ne crient que de plus belle.

-- coutez, mon oncle; il se plaint qu'on ne veut pas le laisser
tranquille dans cette maison, renvoyez-le donc pour quelque temps
 Moscou, chez son calligraphe, puisqu'il tait au service d'un
calligraphe.

-- Hlas! mon cher, le calligraphe aussi a fini tragiquement.

-- Et comment?

-- Il eut le malheur de s'approprier ce qui ne lui appartenait
pas. C'est pourquoi il fut mis en prison malgr tout son talent et
il est irrmdiablement perdu.

Puis, s'adressant au valet:

-- C'est bien, c'est bien, Vidopliassov, calme-toi; je te promets
d'arranger tout cela... Voyons, que fait Korovkine? Il dort?

-- Non, il vient de partir; je venais seulement pour vous
l'annoncer.

-- Comment? Il vient de partir! Pourquoi l'as-tu laiss faire?

-- Par pure bont de coeur. Il faisait peine  voir. Une fois
rveill, quand il se rappela tout ce qui s'est pass, il se
bourra la tte de coups et se mit  hurler.

--  hurler?

-- Pour m'exprimer avec plus de respect, je dirai qu'il se mit 
pousser des gmissements varis. Il criait: Comment pourrai-je me
prsenter dsormais au beau sexe? Puis il ajouta: Je suis la
honte de l'humanit! Il disait tout cela avec tant de tristesse
et en des termes si heureusement choisis!

-- Je te le disais que c'est un homme distingu, Serge... Mais,
pourquoi l'as-tu laiss partir, puisque je te l'avais confi? ah!
mon Dieu! Ah! mon Dieu!

-- Par sensibilit. Il m'avait pri de ne rien dire. Son cocher
avait donn  manger aux chevaux et les avait attels. Quant  la
somme que vous lui avez prte il y a trois jours, il m'a ordonn
de vous en remercier respectueusement et de vous dire qu'il vous
l'enverrait par un des prochains courriers.

-- Quelle somme, mon oncle?

-- Il a parl de vingt-cinq roubles, fit Vidopliassov.

-- C'est, mon cher, de l'argent que je lui avait prt l'autre
fois  la station o nous nous tions rencontrs. Il tait sorti
sans argent. Naturellement, il me l'enverra par le premier
courrier... Mon Dieu! que je regrette son dpart! Si j'envoyais
courir aprs lui, Srioja?

-- Non, mon cher oncle, ne le faites pas.

-- Je suis de ton avis. Vois-tu, Srioja, je ne suis pas un
philosophe, mais je crois que tout homme est beaucoup meilleur
qu'il ne le parat. Il en est de mme avec Korovkine: il n'a pas
pu supporter cette honte... Mais allons donc auprs de Foma! Voil
trop longtemps que nous sommes ici; il pourrait se sentir bless
de notre ingratitude, de notre manque d'attentions... Allons! Ah!
Korovkine! Korovkine!

Mon rcit est termin. Les amants sont runis et le gnie de la
Bont s'est dfinitivement tabli dans la maison, sous les
apparences de Foma Fomitch. Nous pourrions nous livrer  de
nombreux commentaires, mais ne sont-ils pas ds  prsent
superflus? Tel est, du moins, mon avis.

Je supplerai  ces commentaires par quelques mots sur le sort de
mes hros, car on sait qu'un roman ne saurait finir autrement;
c'est formellement interdit par la tradition.

On unit les heureux poux quelque six semaines aprs les
vnements que je viens de rapporter. Tout se passa en famille,
sans bruit, sans grand apparat, sans innombrables invits. J'tais
le garon d'honneur de Nastenka; Mizintchikov tait celui de mon
oncle. Il y avait bien quelques invits, mais le principal
personnage de la crmonie fut naturellement Foma Fomitch. Il
advint bien qu'on l'oublia une fois en versant le champagne. Ce
fut une grave affaire, accompagne de reproches, de gmissements,
de cris. Foma s'tait rfugi dans sa chambre et, s'y tant
enferm, il clamait qu'on le ddaignait, que des gens nouveaux
s'taient introduits dans la famille et qu'il tait tout au plus
un copeau bon  jeter dehors. Mon oncle tait dsol. Nastenka
pleurait; la gnrale, selon sa coutume en pareil cas, avait une
crise de nerfs... La fte ressemblait plutt  un enterrement.

Cette vie se prolongea pour mon oncle, et, pour la pauvre petite
Nastia, pendant sept ans de cohabitation avec Foma Fomitch qui
mourut l'an dernier. Jusqu'au jour de sa mort, il ne fit que des
siennes, sans parvenir jamais  lasser l'adoration de ceux dont
il avait fait le bonheur. Tout au contraire, elle ne fit que
crotre de jour en jour et proportionnellement  l'extravagance de
ses caprices.

Ygor Ilitch et Nastenka taient si heureux qu'ils tremblaient
pour une flicit dont Dieu s'tait montr par trop prodigue, 
leur gr. Ils ne pouvaient se reconnatre dignes de pareils
bienfaits et taient persuads qu'il leur faudrait les payer plus
tard par des souffrances.

On pense bien que, dans cette douce maison, Foma faisait la pluie
et le beau temps. Et que ne fit-il pas pendant ces sept ans? On ne
saurait mme imaginer jusqu' quelles fantaisies extrmes le mena
parfois son me oisive et repue, et ce qu'il sut inventer de
caprices raffins, de friandises morales.

Trois ans aprs le mariage de mon oncle, ma grand'mre trpassait
et l'on vit Foma, devenu orphelin, en proie au plus violent
dsespoir. Mme aprs un si long temps pass, ce n'est qu'avec une
vritable pouvante qu'on parle chez mon oncle de son tat  ce
moment.

La tombe  moiti comble, il s'y prcipita, exigeant qu'on
l'enterrt aussi et, pendant tout un mois, on ne put lui laisser
ni fourchette ni couteau. Une fois mme, il fallut se mettre 
quatre pour lui ouvrir la bouche et en extraire une pingle. Un
des spectateurs de cette scne dramatique n'avait pu s'empcher de
remarquer que Foma et eu mille fois le temps d'avaler cette
pingle, si tel et t son caprice; pourtant, il s'en tait
abstenu. Une telle apprciation n'en fut pas moins repousse avec
indignation par tous les assistants et le malencontreux
observateur se vit convaincu de malveillance et d'insensibilit.

Seule, Nastenka avait gard le silence et ce n'avait pas t sans
inquitude que mon oncle avait surpris sur son visage un
imperceptible sourire. Il faut d'ailleurs remarquer que, malgr
les invraisemblables caprices auxquels Foma s'abandonna dans la
maison de Ygor Ilitch, il ne s'tait plus permis les sermons
despotiques ni l'arrogance d'antan.

Il se plaignait, pleurait, faisait des reproches, mais ne se
laissait plus aller  des crations dans le genre de Votre
Excellence et je crois bien que tout l'honneur de ce changement
revenait  Nastenka. Insensiblement, elle avait contraint Foma de
se plier devant certaines ncessits. Ne voulant pas assister 
l'humiliation de son mari, elle tait arrive  faire respecter sa
volont.

Foma voyait trs clairement qu'elle l'avait presque devin. Je
dis: presque, parce que Nastenka ne cessa point de le dorloter et
de faire chorus avec son mari chaque fois qu'il chantait les
louanges du grand homme. Elle voulait que chacun respectt mon
oncle en toutes choses, et c'est pourquoi elle approuvait  haute
voix son attachement  Foma Fomitch.

Mais je suis bien sr que le coeur d'or de Nastenka avait su
oublier les outrages et qu'une fois que Foma l'eut unie  mon
oncle, elle lui avait tout pardonn. De plus, je crois qu'elle
avait accept de tout son coeur l'opinion de mon oncle, qu'on ne
pouvait trop exiger d'un martyr et d'un ex-bouffon, qu'on devait
mnager sa susceptibilit. La pauvre Nastenka avait appartenu  la
catgorie des humilis et elle s'en souvenait.

Au bout d'un mois, Foma s'tait calm. Il tait mme devenu doux
et bon, mais, en revanche, on vit d'autres accidents se manifester
chez lui: il tombait soudain en une sorte de catalepsie qui
plongeait tous les assistants dans la plus folle pouvante.

Brusquement, alors que le martyr parlait d'abondance ou mme qu'il
riait, on le voyait devenir soudain comme fig, ptrifi dans la
posture mme o il se trouvait au moment de l'accs. Supposons
qu'il ait ri: alors, il conservait le sourire aux lvres. Tenait-
il une fourchette? l'objet restait en sa main leve. Puis, la main
s'abaissait d'elle-mme, mais Foma Fomitch ne se souvenait de
rien, n'avait rien senti. Il restait assis, battant des paupires,
mais n'entendant rien, ne comprenant rien, ne disant rien. Et cela
durait parfois une heure entire.

Bien entendu, tous les habitants de la maison se mouraient de
peur, marchaient sur la pointe des pieds, pleuraient.  la fin,
Foma se rveillait, accusant une extrme fatigue et assurant que
de tout ce temps, il n'avait rien vu, rien entendu. Faut-il donc
prtendre que cet homme et la passion de poser jusqu' supporter
des heures entires de volontaire martyre, dans le but unique de
pouvoir dire ensuite: Voyez donc si mes sentiments sont plus
nobles que les vtres?

Il advint un jour qu'ayant maudit mon oncle pour les offenses
dont il l'abreuvait  toute heure et ses manques de respect, Foma
se transporta chez M. Bakhtchiev, qui, depuis le mariage, s'tait
maintes fois querell avec Foma, mais n'avait jamais manqu de lui
demander pardon. Cette fois, Stpane Alexivitch s'tait employ
avec une ardeur extraordinaire. Il avait reu Foma avec le plus
grand enthousiasme, l'avait gav de victuailles, et s'tait engag
 dire son fait  mon oncle et mme  dposer une plainte contre
lui, car il existait entre leurs deux proprits une parcelle de
terrain contestable et dont ils n'avaient jamais discut, mon
oncle en laissant la jouissance  Stpane Alexivitch sans la
moindre protestation.

Ngligeant de l'aviser, M. Bakhtchiev faisait atteler, gagnait la
ville au galop, y formulait une demande de jugement lui attribuant
formellement la proprit de ce lopin,  charge pour mon oncle de
payer tous frais et dommages-intrts que de droit en punition de
son arbitraire et de son accaparement. Mais, ds le lendemain,
Foma, s'ennuyant chez Bakhtchiev, pardonnait  mon oncle venu
pour lui offrir sa tte coupable et regagnait Stpantchikovo en sa
compagnie.

Quand,  son retour de la ville, il n'avait plus retrouv Foma, la
colre de Stpane Alexivitch avait t terrible; mais, trois
jours plus tard, il se rendait  Stpantchikovo o, les larmes aux
yeux, il avait demand pardon  mon oncle et dchir sa plainte.
De son ct, mon oncle l'avait rconcili le jour mme avec Foma
Fomitch et, de nouveau, on avait vu Stpane Alexivitch suivre
Foma avec la fidlit d'un chien, rpondant  chacune de ses
paroles: Tu es un homme intelligent, Foma! Tu es un savant,
Foma!

Foma Fomitch dort  prsent dans sa tombe,  ct de la gnrale,
sous un prcieux mausole en marbre blanc o l'on peut lire
quantit de citations attendries et de formules louangeuses.
Souvent, aprs la promenade, Nastenka et Ygor Ilitch pntrent
pieusement dans l'enclos de l'glise pour prier sur les restes du
grand homme.

Il n'en peuvent parler sans une douce mlancolie et se rappellent
chacune de ses paroles, et ce qu'il mangeait, et ce qu'il aimait.
Ses vtements sont conservs comme de prcieuses reliques.

Seuls tous deux, mon oncle et sa femme ne s'en sont attachs que
davantage. Dieu ne leur a pas envoy d'enfants; mais, bien qu'ils
en souffrent, ils n'osent se plaindre. Sachenka est depuis
longtemps la femme d'un homme charmant, et Ilucha fait ses tudes
 Moscou, de sorte que les deux poux vivent seuls.

Ils s'adorent. La proccupation que chacun d'eux a de l'autre est
vritablement touchante. Nastia ne cesse de prier pour son mari.
Il me semble que si l'un d'eux venait  mourir, l'abandonn ne
pourrait survivre huit jours. Mais que Dieu leur donne longue vie!

Ils reoivent avec une charmante amabilit et sont toujours prts
 partager leur avoir avec les malheureux. Nastenka aime  lire la
Vie des Saints et prtend que les oeuvres ordinaires ne sont pas
suffisantes, qu'il faudrait tout donner aux indigents et vivre
heureux dans la pauvret. Si ce n'tait le souci d'Ilucha et de
Sachenka, il y aurait longtemps que mon oncle l'aurait coute,
car il est en tout de l'avis de sa femme.

Prascovia Ilinitchna vit avec eux et fait ses dlices de leur
consentement. C'est toujours elle qui tient la maison. Peu de
temps aprs le mariage de mon oncle, M. Bakhtchiev lui avait
offert sa main, mais elle avait refus carrment. On en avait
conclu qu'elle allait se retirer dans un couvent; mais cette
supposition ne se ralisa pas. Prascovia possde une singulire
proprit de caractre: elle ne peut que s'anantir devant ceux
qu'elle aime, elle les mange des yeux, plie devant leurs moindres
caprices, les suit pas  pas et les sert. Depuis la mort de sa
mre, elle considra que son devoir tait de rester avec son frre
et tout faire pour contenter Nastenka.

Le vieux jvikine est encore en vie et, depuis ces derniers
temps, il frquente de plus en plus sa fille; mais, au
commencement, il dsolait mon oncle par le soin qu'il apportait 
carter de Stpantchikovo et sa personne et sa marmaille (c'est
ainsi qu'il qualifiait ses enfants). Les invitations de mon oncle
n'avaient aucune prise sur lui: c'est un homme aussi fier que
susceptible, et cette susceptibilit a mme quelque chose de
maladif.

 cette seule pense que, pauvre, il serait reu par gnrosit
dans une riche maison, qu'il pourrait tre considr comme un
importun, il s'affolait. Il refusa souvent l'aide de Nastenka et
n'accepta jamais que l'indispensable. Il ne voulait jamais rien
prendre de mon oncle. Nastenka s'tait grandement trompe en me
disant dans le jardin que c'tait pour elle que son pre jouait un
rle de bouffon.

Certes, il souhaitait ardemment de marier sa fille, mais, s'il
bouffonnait, c'tait tout simplement par un besoin intrieur de
trouver une issue aux colres accumules qui l'touffaient. La
ncessit de railler et de donner cours  de mchants propos
faisait partie de sa nature. Il se prsentait comme le plus vil
flatteur, tout en laissant entendre qu'il ne cajolait les gens que
par pose, et plus basse tait sa flatterie, plus mordante tait sa
raillerie. Il tait ainsi!

Mon oncle avait russi  placer tous ses enfants dans les
meilleurs tablissements de Moscou et de Ptersbourg, mais le
vieillard ne s'tait laiss faire que lorsque Nastenka lui et
prouv que tout cela se faisait  ses frais personnels, c'est--
dire avec les trente mille roubles donns par Tatiana Ivanovna.

 la vrit, on n'avait jamais accept cet argent, mais on avait
assur  Tatiana Ivanovna, pour la consoler, qu'on aurait recours
 elle au premier besoin d'argent et, pour mieux la convaincre, on
lui avait par deux fois emprunt des sommes considrables. Mais
Tatiana mourut il y a trois ans, et Nastia dut bien recevoir ses
trente mille roubles. La mort de la pauvre demoiselle fut subite.
Toute la famille se prparait  se rendre au bal chez des voisins,
et Tatiana n'avait pas eu le temps de mettre sa robe de bal et de
se poser sur les cheveux une magnifique couronne de roses blanches
que, prise d'un malaise, elle s'tait laisse tomber dans un
fauteuil, o elle n'avait pas tard  expirer.

On l'enterra avec sa couronne de bal. Nastia en prouva un grand
chagrin, car elle avait l'habitude de choyer Tatiana et de la
soigner comme une enfant. Elle avait tonn tout le monde par la
sagesse de son testament.  part les trente mille roubles qu'elle
laissait  Nastenka, le reste, trois cent mille environ, devait
tre consacr  l'ducation de fillettes orphelines et  les doter
 leur sortie des tablissements scolaires.

C'est l'anne de sa mort que se maria la demoiselle Prplitzina,
qui tait reste chez mon oncle aprs le trpas de la gnrale,
dans l'espoir de gagner les bonnes grces de Tatiana Ivanovna. Sur
ces entrefaites, un fonctionnaire des environs tait devenu veuf.
C'tait le possesseur de Michino, le petit village o s'tait
enfui Obnoskine en compagnie de Tatiana Ivanovna.

Terrible chicanier, ce fonctionnaire, qui avait six enfants d'un
premier lit, souponna que la Prplitzina possdait quelque
argent, et il prsenta sa demande, qui fut immdiatement accepte.
Mais elle tait plus pauvre qu'un rat d'glise. Elle ne possdait
en tout et pour tout que les trois cents roubles que Nastenka lui
donna en cadeau de mariage.

Actuellement, le mari et la femme se battent du matin au soir.
Elle passe son temps  tirer les cheveux de ses enfants,  leur
distribuer des taloches et  griffer la figure de son mari (du
moins  ce qu'on dit), en lui reprochant  tout instant sa qualit
de fille d'un lieutenant-colonel.

Mizintchikov aussi s'est cas. Ayant sagement abandonn ses vues
sur Tatiana Ivanovna, il se mit  tudier l'agriculture. Mon oncle
le recommanda  un comte, riche propritaire qui possdait trois
mille mes  environ quatre-vingt verstes de Stpantchikovo, et
qui venait parfois visiter ses biens. Frapp des capacits de
Mizintchikov et prenant en considration la recommandation de mon
oncle, le comte proposait  l'ancien hussard la grance de ses
domaines, aprs en avoir, au pralable, chass l'intendant
allemand, qui le volait de son mieux, en dpit de la fameuse
honntet allemande.

Cinq ans plus tard, la proprit du comte tait devenue
mconnaissable; les paysans taient riches; les revenus avaient
doubl; en un mot, le nouvel intendant s'tait distingu, et il
tait devenu clbre par ses capacits dans tout le gouvernement.
Aussi, quelle ne fut pas la surprise et la douleur du comte
lorsque, au bout de cinq ans, et malgr toute les prires et les
offres d'augmentation de traitement, Mizintchikov dmissionna.

Le comte s'imaginait qu'il avait t sduit par d'autres
propritaires de quelque gouvernement voisin. Mais tout le monde
fut bien tonn quand, deux mois aprs sa retraite, Ivan
Ivanovitch Mizintchikov se rendit acqureur d'une magnifique
proprit de cent mes situes  quarante verstes du domaine du
comte, et appartenant  un ancien hussard ruin qui avait t son
camarade au rgiment. Il avait aussitt engag ces cent mes et,
un an aprs, il en rachetait soixante autres aux environs. Il est
actuellement un gros propritaire. Tout le monde se demande avec
tonnement o il a trouv de l'argent. Il en est qui hochent la
tte. Mais Ivan Ivanovitch est fort tranquille, et sa conscience
ne lui fait aucun reproche.

Il a fait venir de Moscou cette soeur qui lui avait donn ses
derniers trois roubles pour s'acheter des chaussures quand il
tait parti pour Stpantchikovo. Une charmante fille, d'ailleurs,
bien que n'tant plus de la premire jeunesse, douce, aimante,
instruite, un peu timide. Elle vivait  Moscou comme demoiselle de
compagnie, chez je ne sais quelle bienfaitrice. Elle est  genoux
devant son frre, dont elle respecte la volont  l'gal de la
loi, tient son mnage et se trouve heureuse. Mizintchikov ne la
gte pas et la nglige un peu, mais elle ne s'en aperoit pas.

Elle est fort aime  Stpantchikovo, et l'on dit que
M. Bakhtchiev n'est pas indiffrent  ses charmes. Il la
demanderait bien en mariage, mais il craint un refus. Du reste,
nous esprons pouvoir nous occuper plus spcialement de
M. Bakhtchiev dans un prochain rcit.

Je crois que j'ai pass en revue tous mes personnages!... Ah!
j'oublie: Gavrilo est devenu trs vieux et il a compltement
dsappris le franais. Falali a fait un cocher fort prsentable
et, pour ce qui est du malheureux Vidopliassov, il y a beau jour
qu'il fut enferm dans une maison de fous o il est mort, autant
que je me souviens. Un de ces jours, j'irai faire un tour 
Stpantchikovo, et je m'en enquerrai auprs de mon oncle.





End of the Project Gutenberg EBook of Carnet d'un inconnu
by Fdor Mikhalovitch Dostoevski

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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