The Project Gutenberg EBook of La chasse  l'oppossum, by Oscar Wilde

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Title: La chasse  l'oppossum

Author: Oscar Wilde

Release Date: April 5, 2005 [EBook #15555]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE  L'OPPOSSUM ***




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Oscar Wilde



LA CHASSE  L'OPOSSUM




Grande fut ma surprise, un matin en me rveillant, d'entendre les
chevaux piaffer sous mes fentres; j'allais m'enqurir de la cause
de ces prparatifs inusits, quand ma porte s'ouvrit et livra
passage  mon ami Robert, quip pour la chasse.

-- Allons, paresseux! me dit-il en riant; dpchons, il est temps
de partir.

-- Partir?... o allons-nous donc?

-- Faire une tourne de chasse dans l'ouest.

Cinq minutes plus tard, j'tais dans la cour. Deux bushmen
tenaient en main quatre chevaux sells: de rudes hommes, ces
serviteurs de Robert; des gaillards  figure rbarbative, orne de
longues barbes incultes, coiffs de vieux feutres dforms, vtus
d'une grosse chemise de laine rouge, de culottes de toile et de
grandes bottes de cuir fauve. Pour complter le costume, chacun
d'eux portait  la ceinture un gros revolver, un couteau de
chasse, et, en bandoulire, une lourde carabine.

Quelques minutes plus tard, nous galopions dans la plaine, suivis
d'une lgre voiture appele buggy, conduite par un cuisinier
ngre, et contenant les provisions. Devant nous gambadaient Nro
et Trim, deux braques dresss spcialement  la chasse de
l'opossum.

Ceci, cher lecteur, se passait en Australie, il y a maintenant
cinq ans.

Les hasards de ma vie aventureuse m'avaient conduit  Sidney,
capitale de la Nouvelle-Galles du Sud; j'allais quitter cette
ville pour me rendre  Melbourne quand, la veille de mon dpart,
je rencontrai Robert, un ami d'enfance que je n'avais pas vu
depuis notre sortie du collge.

-- Je t'emmne, me dit-il, aprs m'avoir donn une vigoureuse
accolade.

-- O cela?

-- Chez moi,  Robertville, sur les bords du Macquarie.

Je me laissai facilement entraner, et, huit jours plus tard,
j'tais install dans la demeure de mon ami, Robert, qui avait
perdu ses parents trs jeune, tait venu chercher fortune en
Australie; il s'tait livr  l'levage du btail, modestement
d'abord, mais chaque anne augmentant le nombre de ses troupeaux
et l'tendue de ses pturages. Maintenant, soixante bushmen
gardaient dans des plaines immenses ses innombrables troupeaux de
boeufs et de moutons; Robert tait devenu un des plus riches
leveurs de la contre...

Sa maison, une coquette demeure entoure de logements plus petits
pour ses serviteurs, s'levait non loin de la rivire, dans un
bouquet d'eucalyptus et de fougres arborescentes.

J'y tais depuis quinze jours et je songeais au dpart, quand la
partie de chasse organise par mon ami vint dranger tous mes
projets.

Cependant, nous galopions toujours dans une plaine magnifique, o
l'herbe poussait haute et drue; de temps  autre, nous apercevions
un troupeau de moutons gards par un bushman  cheval; il
accourait bride abattue pour saluer le matre, et lui donner des
nouvelles des btes.

A midi, nous fmes halte dans une ferme appartenant  un
Irlandais, M O'.Ryan, qui vivait l avec, Mme O'Ryan, son pouse,
et une douzaine de bambins plus frais, plus roses et plus blonds
les uns que les autres.

Aprs un repas copieux et une heure de repos, nous reprenions
notre course  travers une contre fertile et boise, mais
absolument dserte.

-- Nous ne verrons plus de maisons avant le retour, m'avait dit
Robert en quittant la ferme de O'Ryan; c'est le dernier
tablissement dans cette direction.

En revanche, le pays devenait plus accident;  et l, des
rochers se dressaient dans les touffes de mimosas et les hautes
fougres; la plaine suivait un plan inclin, maintenant trs
sensible, et une ligne sombre de montagnes s'levait devant nous,
coupant l'horizon.

A cinq heures, nous tions au pied de ces collines, que les
Australien appellent Ranges, et nous nous arrtions dfinitivement
en face de hauts rochers, que recouvrait une vgtation
vigoureuse.

Un des bushmen, envoy en claireur, alla visiter une
anfractuosit de la roche, qui, du point o nous tions, semblait
l'entre d'une grotte; mon ami voulait que nous installions l
notre campement.

De loin, sur nos chevaux, nous voyions l'homme s'avancer avec
prcaution; tout  coup, il s'arrta et considra longuement un
objet plac  ses pieds.

Aprs un instant, il revint  nous.

-- Eh bien? demanda Robert.

-- Pas moyen de camper l, rpondit le bushman; c'est un vrai
charnier; il y a de nombreux ossements, et entre autres un grand
squelette....

Quelque kanguroo bless par un chasseur maladroit, qui sera venu
mourir dans cette caverne, interrompit l'autre bushman. Campons
dans le bois, Monsieur cela vaudra mieux.

Et rentrant sous bois, nous gagnmes une clairire, qui fut
choisie  l'unanimit pour y tablir notre camp. Les bushmen
dbarrassrent les chevaux de leurs selles, les entravrent en
leur attachant un pied de derrire au pied de devant du mme ct,
afin de leur permettre de marcher sans cependant pouvoir
s'loigner; Tom, le ngre, commena les apprts du repas.

Aprs le dner, Robert et moi, tendus sur une couverture au pied
d'un grand eucalyptus, fumions tranquillement en parlant de la
France, de nos amis communs; et, ma foi, en nous rappelant nos
jeunes annes et ceux que nous avions connus et aims, nous
n'tions pas loin de nous attendrir; je jugeai utile de donner un
autre tour  la conversation.

-- Me diras-tu maintenant, Robert quel genre de gibier nous venons
chasser dans ces solitudes?

-- Oui, mon ami, j'ai voulu te procurer le plaisir d'une chasse 
l'opossum.

-- Maigre-proie, si j'en crois ce que j'ai lu dans les livres
d'histoire naturelle.

-- On chasse ce que l'on peut, mon cher.

-- Il est certain qu'en fait de gibier, l'Australie laisse 
dsirer.

-- Tu as raison, et il faut avouer, reprit Robert en riant, que
c'est un singulier pays que l'Australie, cette grande le aussi
vaste qu'un continent, place aux antipodes de l'Europe et qui
simule en bien des points un monde renvers. Quand je pntrai
pour la premire fois dans l'intrieur, que je visitai les rgions
qui forment la limite de cette province, je restai positivement
bahi devant ces arbres gants dont les cimes touffues ne donnent
pas d'ombre, parce que leurs feuilles sont verticales; devant ces
fougres normes qui forment de vritables bois. Mais c'est
surtout la faune de cette contre qui renversa toutes mes notions
d'histoire naturelle.

-- Figure-toi, dans les plaines, des bandes de kanguroos qui
procdent par bonds au, lieu de courir et emportent leurs petits
dans une poche; des autruches, qu'ils nomment ici meus, couvertes
de poils, au lieu de porter des plumes comme leurs congnres
d'Afrique; sur le bord ds rivires et des lacs, des mammifres
amphibies, avec un corps de loutre et un bec de canard; c'est
l'ornithorynque. Dans les forts, des perroquets gros comme des
serins, criards et bavards, et sur les arbres, des quadrupdes,
des opossums.

-- Ceux-l mme que nous allons chasser, et qui sont le seul
gibier de l'Australie.

-- Oui, mon cher, l'Australie pousse l'originalit jusqu' ne pas
avoir de gibier. Pas de perdrix dont le vol bruyant et rapide
meuve chiens et chasseurs; point de cailles partant lourdement
sous les pieds, et s'offrant dix fois aux coups du tireur
maladroit; point de livre trottinant dans la plaine, le matin,
quand la rose met un diamant  chaque brin d'herbe; rien de tout
cela.

Des fauves; o vivraient-ils? Les plaines immenses, sauvages et
dsoles qui devraient leur servir de repaires se desschent aprs
la saison des pluies; l'herbe brle et rabougrie n'offre plus aux
animaux aucune nourriture. Les herbivores meurent de faim et de
soif, les carnivores n'auraient pas leur raison d'tre.

-- Mais, on chasse le kanguroo, l'meu?

-- Oui, quoique leur nombre ait bien diminu, les riches colons
anglais les chassent  courre, avec meutes et piqueurs; ils
retrouvent dans cette poursuite quelques-unes des motions des
grandes chasses d'Europe; mais le seul gibier que tout le monde
chasse, c'est l'opossum.

Pour nous; c'est un passe-temps agrable; pour le bushman, c'est
une industrie, il vend la peau de l'animal, souvent fort cher: un
petit tapis fait avec la dpouille d'un opossum de Tasmanie vaut
de deux cents  deux cent cinquante francs. Les settlers, eux, le
dtruisent pour protger leurs vergers et leurs potagers, car ce
rongeur y fait des ravages considrables; il est trs friand des
fruits et des lgumes. Les indignes le chassent par ncessit: sa
chair, est un rgal pour ces famliques.

-- Et, malgr cette guerre, on en trouve encore?

-- Oui, mon ami, ils sont trs nombreux, se reproduisent en
quantits et s'loignent peu des rgions habites.

-- Mais quel genre d'animal est-ce? quelle est sa couleur?

-- Il y en a de plusieurs espces, qui diffrent entre elles par
la taille, et surtout par le pelage: en Tasmanie, ils sont bruns;
dans le Queensland, gristres; ici, ils ont une teinte fauve avec
le dessous du ventre gris clair.

Cependant, la, nuit tait venue; le disque brillant de la lune
s'levait  l'horizon, et le bois ou nous tions camps tait
plong dans un dlicieux silence.

Robert, secouant les cendres de sa pipe, se leva.

-- Allons, en chasse, voici l'heure.

-- Comment, en chasse? C'est donc la nuit? ...

-- Certainement, l'opossum est un noctambule, il ne sort de sa
retraite que le soir; toute la journe, il dort et se repose de
ses prgrinations de la nuit.

Robert siffla les chiens, donna ordre  un des bushmen de rester
avec le ngre  la garde du bivouac, et, accompagns de l'autre
homme, nous partmes sous bois. Devant nous, Nro et Trim
qutaient au pied des grands arbres, flairant le sol et promenant
leur museau noir sur l'corce lisse des eucalyptus.

-- Tu sais, me dit Robert, qu'on ne tire l'opossum qu' balle,
pour endommager la peau le moins possible. Maintenant, silence,
suivons les chiens.

Depuis un instant, Trim et Nro qutaient avec plus d'ardeur.
Nro, surtout, montrait des signes vidents de satisfaction,  en
juger du moins par la faon violente dont il agitait la queue;
aprs avoir plusieurs fois contourn un gros tronc, lisse et uni
jusqu' plus de quinze mtres du sol, o une grosse branche
formait la fourche, il s'arrta rsolument, le nez en l'air, les
oreilles ramenes en avant, immobile; ses yeux, qui brillaient
dans l'ombre comme des escarboucles, taient fixs sur la
matresse branche. D'un doigt, Robert m'indiquait un point fort
confus, et me faisait signe de tirer.

-- Je ne vois rien, murmurai-je.

-- L, me dit-il.

Et il me montrait toujours la fourche de l'arbre.

Impatient sans doute par mon peu de perspicacit, il haussa
ddaigneusement les paules, et, ajustant l'endroit qu'il m'avait
dsign, fit feu.

Un animal de la taille d'un gros livre tomba au pied de l'arbre;
il n'tait pas tout  fait mort et s'agitait violemment sur le
sol; Nro s'approcha, mais il se tint  distance respectueuse;
moi; je me prcipitai pour ramasser la victime.

Robert me retint.

-- N'y touche pas, cria-t-il; tu te ferais couper la main;
l'opossum a des dents terribles. Vois, Nro n'ose le prendre.

Enfin, la pauvre bte rendit le dernier soupir, et Robert la remit
aux mains du bushman, puis nous continumes notre chasse.

J'avoue que j'tais un peu confus de ma maladresse. Tout en
avanant sous bois, je me promettais d'y voir plus clair une autre
fois. Ds que je voyais Trim ou Nro s'arrter au pied d'un arbre,
j'carquillais les yeux et j'avais si grande envie d'apercevoir un
opossum blotti sur une branche, que, la fatigue et le dsir
aidant, j'en voyais maintenant o il n'y en avait point.

Tout absorb dans mes recherches, je marchais lentement, et mes
deux compagnons m'eurent bien vite dpass; les chiens, qui sans
doute me jugeaient un trop pitre chasseur pour rester  mon
service, avaient suivi Robert et le bushman, et je continuais
d'avancer le nez en l'air.

Enfin, il me sembla bien distinguer quelque chose se mouvant 
l'extrmit d'une branche qui s'tendait perpendiculairement et
allait rejoindre un vieil arbre mort, dont la cime tait brise;
je regardai encore quelques instants, et, ma foi,  tout hasard,
j'ajustai l'objet et je fis feu.

Rien ne tomba; mais je ne vis pas fuir l'animal.

-- Allons, me dis-je: je vois des opossums ou il n'y en a pas.

Et j'allais m'loigner quand il me sembla apercevoir un corps
suspendu  cette mme branche.

J'appelai Robert, et lui contai ma surprise. Il me regarda en
riant.

-- Mais tu l'as tu, me dit-il; seulement, il n'est pas tomb; il
a pu s'accrocher au rameau par la queue prenante dont la nature
l'a dou, comme certains singes, et il est l pour longtemps.

Un instant, je pensai que Robert se moquait de moi; mais il fallut
bien me rendre  l'vidence: un rayon de lune clairait maintenant
en plein la place o nous tions, et je distinguais parfaitement
ma victime suspendue par la queue, la tte en bas.

Robert riait de mon air dconfit.

-- Allons, mon bon, ne te dsole pas, nous l'aurons, ton opossum.

Il appela le bushman.

-- Dick, venez tirer mon ami d'embarras.

-- Il y a deux moyens, rpondit le bushman aprs avoir mesur de
l'oeil la hauteur et la grosseur de l'arbre: grimper...

-- Vous n'y songez pas; mon brave! dis-je  cet homme; grimper
aprs ce tronc lisse que cinq personnes pourraient  peine
embrasser!

Dick me regarda.

-- Oui bien! Monsieur, grimper  cet arbre; mais ce serait long,
et nous avons un moyen plus simple.

-- Et lequel?

-- Couper la queue de la bte avec une balle.

-- Eh bien! essayez, Dick, reprit Robert... C'est un fin tireur,
ajouta mon ami en se tournant vers moi.

Le vieux bushman parut flatt de ce compliment; il se recula
de quelque pas et ajusta lentement la bte; le coup partit, et
Nro se prcipita sur l'opossum qui venait de tomber.

-- Pas plus difficile que cela, dit le bushman en rechargeant son
fusil; la queue est coupe au ras de la branche.

Je le flicitai chaudement, et, tout joyeux, j'examinai la proie
qui avait failli m'chapper.

Quand nous rentrmes au camp, il tait une heure du matin; nous
rapportions sept opossums, dont deux tus par moi.

Mon premier soin, le lendemain en me rveillant, fut d'examiner
notre chasse. Les opossums que j'avais l devant moi, taient de
la grosseur d'un fort livre; le plus lourd pesait environ huit 
dix livres. Le pelage tait, brun fauve et bien fourni; le dessous
du corps et l'intrieur des pattes, gris clair; la queue, aussi
longue que le reste du corps, tait garnie, en dessus, de longs
poils, en dessous, absolument nue; c'est sans doute ce qui permet
 l'opossum de s'en servir pour s'accrocher ou se soutenir; les
pattes, d'ingale grandeur, celles de devant un peu plus courtes
que celles de derrire, taient armes de griffes longues et
acres. La tte fine, le nez pointu, les yeux trs grands et
surmonts d'une tache brun clair qui chez les chiens s'appellent:
feu. Cette particularit l'a fait nommer: quatre-oeils, dans
certaines contres de l'Amrique du Sud, o il est trs abondant.
En rsum, ce charmant petit animal m'a bien paru faire partie de
la famille des sarigues et kanguroos et, par consquent, tre un
marsupiau.

J'en tais l de mes observations, quand Robert vient me
rejoindre.

-- Regarde un peu la mchoire de cette bte, me dit-il et tu
verras, si j'avais raison de te mettre en garde contre ses
morsures.

Je remarquai, en effet, que, pour sa taille, l'opossum est dou
d'une mchoire puissante et solidement constitue: les dents sont
nombreuses, celles de devant longues et acres et trs capables
de faire au chasseur imprudent de cruelles blessures.

-- Vois-tu, mon cher, cet animal est d'un naturel trs doux; mais
il est comme beaucoup d'autres: quand on l'attaque il se dfend;
bless et accul, il se sert des armes que la nature lui a donnes
et joue consciencieusement, des dents et des griffes; quand ils le
prennent vivant, les indignes savent ce qui leur en cuit.

-- Le prennent-ils vraiment vivant?

-- Quelquefois; quand ils trouvent les traces d'une famille cache
dans un creux d'arbre, ils tachent de s'en emparer, car, malgr
son peu de saveur, la chair de l'opossum est considre par les
Australiens comme un mets dlicat.

-- Je serais vritablement curieux de voir cela.

-- La chose n'est pas impossible; je vais consulter mon vieux
Dick, qui connat admirablement le pays il pourra me dire si, 
quelques heures de marche  l'ouest, nous avons la chance de
rencontrer de vrais Australiens; je sais qu'il y en a quelquefois
dans cette contre.

Dick venait de rentrer au camp; aprs nous avoir accompagns, il
tait retourn continuer seul la chasse, qu'il avait trouve trop
courte et trop peu fructueuse.

A ce moment, assis sur un tronc d'eucalyptus renvers au centre de
la clairire, son fusil entre ses jambes, quatre magnifiques
opossums morts  ses pieds -- sa chasse de la nuit -- il mangeait
sous le pouce un norme morceau de pain et de lard. Son chapeau
rejet en arrire laissait voir sa tte rude et nergique; il
tait superbe ainsi, et montrait bien le type parfait du bushman
et du coureur des bois. Je retins Robert, qui se dirigeait vers
lui, et sortant mon carnet de ma poche, je pris le croquis du
vieux Dick.

Quand j'eus termin, Robert et moi, nous nous approchmes de lui.

-- Savez-vous, lui dit le matre, si, en marchant vers l'ouest,
nous aurions la chance de trouver une tribu?

-- Oui bien, Monsieur; j'ai vu leurs feux ce matin en rentrant;
ils doivent tre sur les bords de la crique qui porte mon nom.

-- La petite rivire Dick? mais, alors, il nous faut tourner un
peu au sud.

-- Oui bien, Monsieur, et s'ils n'ont pas dmnag ce matin sans
tambours ni trompette, dans deux heures nous serons  leur
campement.

-- Djeunons vite, alors,  cheval.

Une heure aprs, accompagns seulement du vieux bushman, nous nous
mettions en route, Robert et moi,  la recherche des Australiens.

Nous avions  peine march une heure sous bois, que Trim et Nro
se lancrent en avant, en donnant de la voix.

Robert les rappela aussitt.

-- Ce sont les sauvages! murmura Dick en se soulevant sur ses
triers.

Il avait mis dans ce mot sauvage une telle intonation de profond
mpris que je ne pus m'empcher de le regarder.

-- Dick n'a, pas l'air d'aimer les sauvages, dis-je tout bas 
Robert.

-- Non, il a sur le coeur une certaine histoire de boomerang qui
lui est arrive avec eux, et dans laquelle son amour-propre de
tireur a t soumis  une rude preuve; je te conterai cela.

-- De boomerang, dis-tu? mais cet instrument existe donc encore en
Australie?

-- Assurment, et c'est mme la seule arme srieuse que possdent
les indignes; tu pourras en juger tout  l'heure.

A ce moment, nous apermes trois naturels arrts  quelques
mtres de nous. Ils avaient l'aspect le plus misrable: presque
nus, couverts seulement d'une sorte de manteau de peau bte; que
j'appris plus tard tre une peau de kanguroo, les cheveux longs et
cachant leur front, le bas de la figure couvert d'une barbe
hirsute; je me disais en regardant ces hommes malingres, aux
membres grles, au ventre prominent,  l'air idiot et hbt que
le vieux Dick n'avait pas tout  fait tort en les qualifiant de
sauvages. Chacun d'eux tenait  la main une longue lance, termine
 sa partie infrieure par deux petites branches formant la
fourche;  leur ceinture pendait un morceau de bois un peu
recourb.

Robert s'avana de quelques pas et fit signe aux indignes
d'approcher. Dick, qui avait longtemps vcu parmi eux et
comprenait leur langage, consentit  nous servir d'interprte.

Il leur expliqua ce que nous attendions d'eux, et mon ami leur fit
promettre que non seulement leur chasse serait leur proprit,
mais qu'il y joindrait encore trois des opossums tus pendant la
nuit.

La proposition fut accepte avec enthousiasme; et tout aussitt
les hommes se mirent en chasse; nous les suivions  cheval pas 
pas.

Tout  coup, un des indignes s'arrte devant un eucalyptus de
belle taille, regarde l'corce avec une attention minutieuse,
recule, mesure de l'oeil la hauteur du tronc, et se met  danser
comme un fou.

-- Opossum! s'crie-t-il enfin avec un accent guttural.

A cette exclamation, les deux autres s'approchent, examinent
l'corce  leur tour, et, sur le mme ton, rptent le cri de leur
camarade, puis l'un des deux se sauve  toute jambe dans la
direction de sa tribu.

Le vieux Dick descend de cheval, et lui aussi, va examiner le
tronc.

-- Qui te prouve qu'il est l? demande-t-il  l'indigne.

Sans rpondre, celui-ci lui montre quelques grains de sable
laisss dans l'empreinte des griffes.

-- Mais o est-il? interrogeai-je  mon tour.

-- Dans le tronc, rpondit Robert.

-- Et par o est-il entr?

L'Australien auquel Dick traduit cette question, nous montre du
doigt un gros trou rond de la largeur d'une assiette, situ 
quarante pieds du sol.

Cependant, le second indigne n'est pas rest inactif; il a coup
de jeunes branches d'arbre, les a noues, tresses et en a fait
une sorte de liane qu'il passe autour du tronc, puis, saisissant
sa hache, il entaille l'corce,  un mtre du sol. En quatre
coups, il faonne une marche grossire, juste la place d'y poser
l'orteil, l'escalade et s'y maintient au moyen de la liane, 
laquelle il fait suivre le mme mouvement ascensionnel, et fait
une seconde entaille  un mtre au-dessus de la premire prend
alors sa hache de la main gauche, se maintient avec la main droite
et fabrique une troisime marche; et, ainsi de suite, en changeant
de pied et de main, tantt pour faonner son chelle que pour
grimper au-dessus.

Cette manire d'escalader les gants australiens, me parut fort
ingnieuse, et j'avoue qu'aprs cette prouesse, les sauvages
gagnrent singulirement dans mon estime.

Arriv au niveau de l'orifice du trou, l'homme passa son bras par
l'ouverture; mais il ne put atteindre au fond de la cavit; alors,
collant sa bouche  la lucarne, il parla pendant un instant aux
opossums, les conjurant sans doute de venir se faire prendre; mais
comme les animaux restrent sourds  sa prire, il se hta de
redescendre.

Son compagnon a probablement devin ses intentions, car il se mit
en qute d'une pierre qu'il tend  l'homme, qui remonte aussitt,
tandis que celui qui est en bas applique son oreille contre
l'arbre. Arriv de nouveau au sommet, l'indigne laisse tomber la
pierre, qui rend un son mat en arrivant au fond de la cavit de
l'eucalyptus; celui qui est  terre marque la place et, aid de
son compagnon qui redescend, tous deux attaquent l'arbre, un peu
au-dessus,  coups de hache.

Cependant, le sauvage qui s'est sauv au dbut de l'opration,
revient suivi d'une vingtaine d'individus, hommes, femmes et
enfants; deux d'entre eux portent des tisons embrass. Sans mme
faire attention  nous, ils rassemblent des branches sches et
allument un grand feu  quelques mtres de l'arbre qu'attaquent
toujours les haches des deux chasseurs.

Aprs un travail d'une heure environ, l'corce est perce et
laisse voir un trou bant, suffisamment large pour y passer le
bras. Un des indignes plonge la main dans la cavit; des cris
aigus se font entendre; les opossums, car ils sont l toute une
famille, sont percs de coups de couteaux et l'un aprs l'autre,
huit cadavres sont sortis du trou. A mesure qu'ils arrivent 
terre, un indigne les saisit par la queue, les balance un instant
et les envoie au milieu du brasier allum par les femmes; aprs
une cuisson sommaire, ils les retirent carboniss et les mangent
en les dchirant  belles dents; ce repas est coeurant  voir.

-- Il me semble qu'en voil assez, dis-je  Robert; si nous
partions!...

-- Et le boomerang! me rpond-il.

Dick reprend alors son rle d'interprte, et invite trois des
hommes  nous suivre  notre camp pour recevoir les opossums
promis, puis, escorts des indignes, nous reprenons la direction
du bivouac.

Chemin faisant, je demande  Robert l'histoire de Dick et du
boomerang.

-- Quand tu auras vu avec quelle adresse ces sauvages se servent
de cet instrument.

Arriv au camp, Robert donna les trois opossums, et en promit
trois autres aux indignes, s'ils voulaient nous donner un
spcimen de leur habilet  manier cette arme; ils acceptrent.

Nous partmes donc  leur suite  la recherche d'un but
quelconque.

Celui qui paraissait le plus vigoureux des trois sauvages avait 
peine fait cent pas qu'il s'arrta, et nous fit signe de l'imiter.
Puis du doigt il nous montra une bande de ces gros perroquets,
nomms cacatos, qui voletaient au sommet d'un arbre haut de plus
de quarante pieds. L'homme, prenant le morceau de bois pass  sa
ceinture que j'avais dj remarqu, s'avana doucement jusqu'
vingt mtres de l'arbre environ, lana son instrument, suivant une
ligne horizontale,  deux pieds du sol. L'arme parcourut ainsi un
espace de quinze  dix-huit mtres; puis soudain, ayant touch la
terre, elle se releva par un angle droit, monta jusqu'au sommet de
l'arbre, abattit deux cacatos et, dcrivant une parabole, vint
retomber aux pieds de l'homme.

J'avoue que mon premier mouvement fut de me frotter les yeux pour
savoir si j'tais bien veill; ensuite je ramassai le boomerang
pour voir s'il ne contenait pas quelque mystrieux mcanisme
charg de rgler sa marche, mais rien.

Je n'avais dans les mains qu'un simple morceau de bois, dur et
compact, quoique flexible, et lgrement courb au milieu; sa
longueur tait de deux pieds cinq pouces (65 centimtres), sa
largeur de deux pouces (6 cent.), et son paisseur de deux
centimtres; un des bouts est renfl et arrondi; l'autre, au
contraire, est tout  fait plat.

Afin de bien me rendre compte du mouvement du boomerang, je priai
l'indigne de le lancer de nouveau, n'importe o, sans but.

L'homme saisit l'arme  pleine main par le gros bout, la partie
convexe en dehors, puis, la faisant tourner au-dessus de sa tte,
la lana de toute sa force devant lui.

Toutefois, au moment de la laisser chapper, il lui, imprima, avec
le poignet, un mouvement rapide de rotation.

Le boomerang partit, et, comme la premire fois, aprs avoir
touch terre, remonta en ligne droite, avec une vitesse et une
prcision surnaturelles, et revint alors vers celui qui l'avait
lanc.

Je voulus acheter un boomerang mais les indignes refusrent
absolument de m'en vendre.

Le soir, en attendant l'heure de faire une seconde nuit de chasse
 l'opossum, o j'esprais tre plus heureux que la premire fois,
Robert me raconta l'histoire de Dick.

-- Ce brave garon, me dit-il, avait plusieurs fois vu les
naturels se servir du boomerang; mais il ne pouvait croire qu'avec
ce morceau de bois, des sauvages fussent capables d'atteindre un
but aussi bien que lui avec sa balle. Il les dfia donc et fut
toujours vaincu.

Un jour, cependant, un indigne lui dit, que si lui, Dick,
voulait aller se placer  dix mtres derrire lui, il lancerait le
boomerang en avant, atteindrait un but dtermin, et qu'en
revenant, il irait frapper Dick en pleine poitrine.

Mon vieux bushman rit beaucoup de la prtention du sauvage et
accepta rsolument sa proposition. Debout,  quelques pas, en
arrire, les bras croiss sur la poitrine, avec la tranquillit
d'un homme sr de son fait, il attendit... pas longtemps.

Le sauvage prit d'un coup d'oeil ses mesures, lana son
boomerang, et le morceau de bois, aprs avoir touch le but
dsign, revint avec une telle vlocit, un tel bruit sinistre que
mon pauvre Dick serait sorti de cette exprience fl de tous les
cts et la poitrine brise, s'il ne se ft vivement et prudemment
jet le nez dans le gazon.

Il ne demanda pas son reste, mais, jamais il n'a pardonn aux
sauvages leur adresse au boomerang.

-- Cet instrument possde une force prodigieuse.

-- Oui, mon ami; quand il est lanc par une main habile, on est
stupfi par les effets foudroyants de ce simple morceau de bois
qui, sous l'impulsion d'une force initiale minime, acclre de
lui-mme sa vlocit, brise comme verre la jambe d'un vigoureux
cheval, jette son homme sur le carreau, ou, s'levant
perpendiculairement selon l'intention du chasseur, frappe d'estoc
et de taille, de ricochet en ricochet, tout ce qui se trouve sur
sa route.

-- C'est vritablement tonnant, et je me demande par quel hasard,
par quelle intuition, des sauvages d'un degr de civilisation
infime ont pu dcouvrir un instrument  la fois si peu compliqu
et d'une telle puissance d'action que toute la science moderne a
peine  s'en rendre compte.

Cette nuit-l, la chasse fut plus belle encore que la premire, et
pour ma part je fus particulirement favoris; outre quatre
opossums tombs sous mes balles, j'eus la chance d'tre tmoin
d'une scne de famille qui m'et  elle seule consol de la
bredouille, si tel avait t mon sort.

Selon mon habitude, je m'tais cart de mes compagnons. Arrt au
pied d'un arbre  la tte brise, au sommet duquel il me semblait
voir remuer quelque chose, je distinguai bientt toute une famille
d'opossums qui quittait sa retraite sans doute pour aller en qute
de son repas. La mre s'avanait doucement sur la branche,
arrondissant sa queue au-dessus de son dos des quatre pattes, elle
se cramponnait aux asprits de l'corce; tandis que ses, petits,
faisant  peu prs le mme mouvement, se cramponnaient  leur tour
au dos de leur mre et s'accrochaient de leur queue,  la queue
secourable qui leur tait tendue.

La lune les clairait en plein, et d'une balle j'aurais pu mettre
fin  cette scne intime; mais j'avoue que je ne m'en sentis pas
le courage; je fis taire mes instincts de chasseur et laissai
cette mre et ses petits continuer tranquillement leur promenade.

Le lendemain, aprs nous tre reposs de nos deux nuits de chasse,
nous reprmes le chemin de Robertville, o je restai encore
quelques jours. Mais il fallut enfin se quitter: j'avais hte, du
reste, de revenir en France, et par un beau matin, je repris la
route de Sidney, emportant de mon ami Robert, du vieux Dick, qui a
voulu absolument me donner, prpare par lui, la peau d'opossum 
la queue coupe par sa balle, le meilleur souvenir.

Depuis lors, j'ai fait bien des chasses, plus mouvantes et plus
dangereuses que celle de l'Australie; mais, est-ce parce que je la
faisais en compagnie d'un bon ami? je me rappelle toujours avec
plaisir ma chasse  l'opossum.





End of the Project Gutenberg EBook of La chasse  l'oppossum, by Oscar Wilde

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE  L'OPPOSSUM ***

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