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diff --git a/15554-h/15554-h.htm b/15554-h/15554-h.htm new file mode 100644 index 0000000..311a16d --- /dev/null +++ b/15554-h/15554-h.htm @@ -0,0 +1,14321 @@ +<!DOCTYPE html> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> + <head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Le parfum de la Dame en noir | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> +<style> + + +body { margin-left: 20%; + margin-right: 20%; + text-align: justify; } + +h1, h2, h3, h4, h5 {text-align: center; font-style: normal; font-weight: +normal; line-height: 1.5; margin-top: .5em; margin-bottom: .5em;} + +h1 {font-size: 300%; + margin-top: 0.6em; + margin-bottom: 0.6em; + letter-spacing: 0.12em; + word-spacing: 0.2em; + text-indent: 0em;} +h2 {font-size: 150%; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +h3 {font-size: 130%; margin-top: 1em;} +h4 {font-size: 120%;} +h5 {font-size: 110%;} + +.no-break {page-break-before: avoid;} /* for epubs */ + +div.chapter {page-break-before: always; margin-top: 4em;} + +hr {width: 80%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + +p {text-indent: 1em; + margin-top: 0.25em; + margin-bottom: 0.25em; } + +p.letter {text-indent: 0%; + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +p.center {text-align: center; + text-indent: 0em; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +p.right {text-align: right; + margin-right: 10%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +p.footnote {font-size: 90%; + text-indent: 0%; + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +sup { vertical-align: top; font-size: 0.6em; } + +a:link {color:blue; text-decoration:none} +a:visited {color:blue; text-decoration:none} +a:hover {color:red} + +.ph2, .ph3, .ph5 { text-align: center; text-indent: 0em; font-weight: bold; } +.ph2 { font-size: x-large; margin: .75em auto; } +.ph3 { font-size: large; margin: .83em auto; } +.ph5 { font-size: medium; margin: 1.12em auto; } +div.chapter {page-break-before: always;} +h2,h3 {page-break-before: avoid;} +.x-ebookmaker-drop {} +</style> + +</head> + +<body> + +<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le parfum de la Dame en noir, by Gaston Leroux</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you +are not located in the United States, you will have to check the laws of the +country where you are located before using this eBook. +</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le parfum de la Dame en noir</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Gaston Leroux</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 5, 2005 [eBook #15554]<br> +[Most recently updated: June 17, 2023]</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> +<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Revised by Richard Tonsing.</div> +<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***</div> + + + + +<h1>Le parfum de la Dame en noir</h1> + + +<div class="ph2 no-break">by Gaston Leroux</div> + +<div class="ph3">(1908)</div> + +<hr> + +<div class='chapter'><h2>Table des matières</h2></div> + +<table> + +<tr> +<td> <a href="#chap01">I. Qui commence par où les romans finissent</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap02">II. Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap03">III. Le parfum</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap04">IV. En route</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap05">V. Panique</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap06">VI. Le fort d’Hercule</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap07">VII. De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap08">VIII. Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap09">IX. Arrivée inattendue du «vieux Bob»</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap10">X. La journée du 11</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap11">XI. L’attaque de la Tour Carrée</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap12">XII. Le corps impossible</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap13">XIII. Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap14">XIV. Le sac de pommes de terre</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap15">XV. Les soupirs de la nuit</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap16">XVI. Découverte de «L’Australie»</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap17">XVII. Terrible aventure du vieux Bob</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap18">XVIII. Midi, roi des épouvantes</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap19">XIX. Rouletabille fait fermer les portes de fer</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap20">XX. Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap21">Épilogue</a></td> +</tr> + +</table> + +<div class="chapter"> + +<p class="center"> +À Pierre WOLFF +</p> + +<p class="letter"> +En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette année qui a vu +éclore Le Lys. +</p> + +<p class="right"> +GASTON LEROUX +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap01"></a>I<br> +Qui commence par où les romans finissent</h2></div> + +<p> +Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut lieu à Paris, +à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans la plus stricte intimité. +Un peu plus de deux années s’étaient donc écoulées depuis les événements +que j’ai rapportés dans un précédent ouvrage, événements si sensationnels +qu’il n’est point téméraire d’affirmer ici qu’un aussi +court laps de temps n’avait pu faire oublier le fameux Mystère de la +Chambre Jaune… Celui-ci était encore si bien présent à tous les esprits que la +petite église eût été certainement envahie par une foule avide de contempler +les héros d’un drame qui avait passionné le monde, si la cérémonie +nuptiale n’avait été tenue tout à fait secrète, ce qui avait été assez +facile dans cette paroisse éloignée du quartier des écoles. Seuls, quelques +amis de M. Darzac et du professeur Stangerson, sur la discrétion desquels on +pouvait compter, avaient été invités. J’étais du nombre; j’arrivai +de bonne heure à l’église, et mon premier soin, naturellement, fut +d’y chercher Joseph Rouletabille. J’avais été un peu déçu en ne +l’apercevant pas, mais il ne faisait point de doute pour moi qu’il +dût venir et, dans cette attente, je me rapprochai de maître Henri-Robert et de +maître André Hesse qui, dans la paix et le recueillement de la petite chapelle +Saint-Charles, évoquaient tout bas les plus curieux incidents du procès de +Versailles, que l’imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les +écoutais distraitement en examinant les choses autour de moi. +</p> + +<p> +Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose triste! +Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté auguste des +âges, qui est la plus belle parure de la pierre, mais de cette malpropreté +ordurière et poussiéreuse qui semble particulière à ces quartiers Saint-Victor +et des Bernardins, au carrefour desquels elle se trouve si singulièrement +enchâssée, cette église, si sombre au dehors, est lugubre dedans. Le ciel, qui +paraît plus éloigné de ce saint lieu que de partout ailleurs, y déverse une +lumière avare qui a toutes les peines du monde à venir trouver les fidèles à +travers la crasse séculaire des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs +d’enfance et de jeunesse, de Renan? Poussez alors la porte de +Saint-Nicolas-du-Chardonnet et vous comprendrez comment l’auteur de la +Vie de Jésus, qui était enfermé à côté, dans le petit séminaire adjacent de +l’abbé Dupanloup et qui n’en sortait que pour venir prier ici, +désira mourir. Et c’est dans cette obscurité funèbre, dans un cadre qui +ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour tous les rites +consacrés aux trépassés, qu’on allait célébrer le mariage de Robert +Darzac et de Mathilde Stangerson! J’en conçus une grande peine et, +tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure. +</p> + +<p> +À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient toujours, et le +premier avouait au second qu’il n’avait été définitivement +tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson, même après +l’heureuse issue du procès de Versailles, qu’en apprenant la mort +officiellement constatée de leur impitoyable ennemi: Frédéric Larsan. On se +rappelle peut-être que c’est quelques mois après l’acquittement du +professeur en Sorbonne que se produisit la terrible catastrophe de La Dordogne, +paquebot transatlantique qui faisait le service du Havre à New-York. Par temps +de brouillard, la nuit, sur les bancs de Terre-Neuve, La Dordogne avait été +abordée par un trois-mâts dont l’avant était entré dans sa chambre des +machines. Et, pendant que le navire abordeur s’en allait à la dérive, le +paquebot avait coulé à pic, en dix minutes. C’est tout juste si une +trentaine de passagers dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le +temps de sauter dans les chaloupes. Ils furent recueillis le lendemain par un +bateau de pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean. Les jours suivants, +l’océan rejeta des centaines de morts parmi lesquels on retrouva Larsan. +Les documents que l’on découvrit, soigneusement cousus et dissimulés dans +les vêtements d’un cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait +vécu! Mathilde Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux que, +grâce aux facilités des lois américaines, elle s’était donné en secret, +aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet affreux bandit dont +le véritable nom, illustre dans les fastes judiciaires, était Ballmeyer, et qui +l’avait jadis épousée sous le nom de Jean Roussel, ne viendrait plus se +dresser criminellement entre elle et celui qui, depuis de si longues années, +silencieusement et héroïquement l’aimait. J’ai rappelé, dans Le +Mystère de la Chambre Jaune, tous les détails de cette retentissante affaire, +l’une des plus curieuses qu’on puisse relever dans les annales de +la cour d’assises, et qui aurait eu le plus tragique dénouement sans +l’intervention quasi géniale de ce petit reporter de dix-huit ans, Joseph +Rouletabille, qui fut le seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de +la sûreté Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!… La mort accidentelle et, nous +pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé devoir mettre un +terme à tant d’événements dramatiques et elle ne fut point — +avouons-le — l’une des moindres causes de la guérison rapide de +Mathilde Stangerson, dont la raison avait été fortement ébranlée par les +mystérieuses horreurs du Glandier. +</p> + +<p> +«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître André Hesse, +dont les yeux inquiets faisaient le tour de l’église, — voyez-vous, +dans la vie, il faut être décidément optimiste. Tout s’arrange! même les +malheurs de Mlle Stangerson… Mais qu’avez-vous à regarder tout le temps +ainsi derrière vous? Qui cherchez-vous?… Vous attendez quelqu’un? +</p> + +<p> +— Oui, répondit maître André Hesse… J’attends Frédéric Larsan!» +</p> + +<p> +Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui permettait de rire; +mais moi je ne ris point, car je n’étais pas loin de penser comme maître +Hesse. Certes! j’étais à cent lieues de prévoir l’effroyable +aventure qui nous menaçait; mais, quand je me reporte à cette époque et que je +fais abstraction de tout ce que j’ai appris depuis — ce à quoi, du +reste, je m’appliquerai honnêtement au cours de ce récit, ne laissant +apparaître la vérité qu’au fur et à mesure qu’elle nous fut +distribuée à nous-mêmes — je me rappelle fort bien le curieux émoi qui +m’agitait alors à la pensée de Larsan. +</p> + +<p> +«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s’était aperçu de mon +attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante… +</p> + +<p> +— Je n’en sais rien!» répondis-je. +</p> + +<p> +Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme l’avait fait +maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent quand il +s’appelait Ballmeyer, qu’il pouvait bien ressusciter une fois de +plus à l’état de Larsan. +</p> + +<p> +«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie qu’il est +plus rassuré que vous. +</p> + +<p> +— Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse. +</p> + +<p> +Le jeune reporter s’avançait vers nous. Il nous serra la main assez +distraitement. +</p> + +<p> +«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs… Je ne suis pas en retard?» +</p> + +<p> +Il me sembla que sa voix tremblait… Il s’éloigna tout de suite, +s’isola dans un coin, et je le vis s’agenouiller sur un prie-Dieu +comme un enfant. Il se cacha le visage, qu’il avait en effet fort pâle, +dans les mains, et pria. +</p> + +<p> +Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente prière +m’étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes. Il +ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement de ce qui se passait autour +de lui; il était tout entier à sa prière et peut-être à son chagrin. Quel +chagrin? Ne devait-il pas être heureux d’assister à une union désirée de +tous? Le bonheur de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson n’était-il +point son oeuvre?… Après tout, c’était peut-être de bonheur que pleurait +le jeune homme. Il se releva et alla se dissimuler dans la nuit d’un +pilier. Je n’eus garde de l’y suivre, car je voyais bien +qu’il désirait rester seul. +</p> + +<p> +Et puis, c’était le moment où Mathilde Stangerson faisait son entrée dans +l’église, au bras de son père. Robert Darzac marchait derrière eux. Comme +ils étaient changés tous les trois! Ah! le drame du Glandier avait passé bien +douloureusement sur ces trois êtres! Mais, chose extraordinaire, Mathilde +Stangerson n’en paraissait que plus belle encore! Certes, ce +n’était plus cette magnifique personne, ce marbre vivant, cette antique +divinité, cette froide beauté païenne qui suscitait, sur ses pas, dans les +fêtes officielles de la Troisième République, auxquelles la situation en vue de +son père la forçait d’assister, un discret murmure d’admiration +extasiée; il semblait, au contraire, que la fatalité, en lui faisant expier si +tard une imprudence commise si jeune, ne l’avait précipitée dans une +crise momentanée de désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce masque +de pierre derrière lequel se cachait l’âme la plus délicate et la plus +tendre. Et c’est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce jour-là, me +semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, sur le pur ovale de son +visage, dans ses yeux pleins d’une tristesse heureuse, sur son front poli +comme l’ivoire, où se lisait l’amour de tout ce qui était beau et +de tout ce qui était bon. +</p> + +<p> +Quant à sa toilette, j’avouerai sottement que je ne me la rappelle plus +et qu’il me serait impossible de dire même la couleur de sa robe. Mais ce +dont je me souviens, par exemple, c’est de l’expression étrange que +prit soudain son regard en ne découvrant point parmi nous celui qu’elle +cherchait. Elle ne parut redevenir tout à fait calme et maîtresse +d’elle-même que lorsqu’elle eut enfin aperçu Rouletabille derrière +son pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, à notre tour. +</p> + +<p> +«Elle a encore ses yeux de folle!» +</p> + +<p> +Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase abominable. +C’était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa bonté, avait fait +nommer aide de laboratoire, chez lui, à la Sorbonne. Il se nommait Brignolles +et était vaguement cousin du marié. Nous ne connaissions point d’autre +parent à M. Darzac, dont la famille était originaire du midi. Depuis longtemps, +M. Darzac avait perdu son père et sa mère; il n’avait ni frère ni soeur +et semblait avoir rompu toute relation avec son pays, d’où il +n’avait rapporté qu’un ardent désir de réussir, une faculté de +travail exceptionnelle, une intelligence solide et un besoin naturel +d’affection et de dévouement qui avait trouvé avidement l’occasion +de se satisfaire auprès du professeur Stangerson et de sa fille. Il avait aussi +rapporté de la Provence, son pays natal, un doux accent qui avait fait +d’abord sourire ses élèves de la Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé +bientôt comme une musique agréable et discrète qui atténuait un peu +l’aridité nécessaire des cours de leur jeune maître, déjà célèbre. +</p> + +<p> +Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un an environ +de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il venait tout droit +d’Aix où il avait été préparateur de physique et où il avait dû commettre +quelque faute disciplinaire qui l’avait jeté tout à coup sur le pavé; +mais il s’était souvenu à temps qu’il était parent de M. Darzac, +avait pris le train pour Paris et avait su si bien attendrir le fiancé de +Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en pitié, avait trouvé le moyen de +l’associer à ses travaux. À ce moment, la santé de Robert Darzac était +loin d’être florissante. Elle subissait le contrecoup des formidables +émotions qui l’avaient assaillie au Glandier et en cour d’assises; +mais on eût pu croire que la guérison, désormais assurée, de Mathilde, et que +la perspective de leur prochain hymen auraient la plus heureuse influence sur +l’état moral et, par contrecoup, sur l’état physique du professeur. +Or, nous remarquâmes tous au contraire que, du jour où il s’adjoignit ce +Brignolles, dont le concours devait lui être, disait-il, d’un précieux +soulagement, la faiblesse de M. Darzac ne fit qu’augmenter. Enfin, nous +constatâmes aussi que Brignolles ne portait pas chance, car deux fâcheux +accidents se produisirent coup sur coup au cours d’expériences qui +semblaient cependant ne devoir présenter aucun danger: le premier résulta de +l’éclatement inopiné d’un tube de Gessler dont les débris eussent +pu dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles, lequel en +conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le second, qui aurait pu être +extrêmement grave, arriva à la suite de l’explosion stupide d’une +petite lampe à essence, au-dessus de laquelle M. Darzac était justement penché. +La flamme faillit lui brûler la figure; heureusement, il n’en fut rien, +mais elle lui flamba les cils et lui occasionna, pendant quelque temps, des +troubles de la vue, si bien qu’il ne pouvait plus supporter que +difficilement la pleine lumière du soleil. +</p> + +<p> +Depuis les mystères du Glandier, j’étais dans un état d’esprit tel +que je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels les événements +les plus simples. Lors de ce dernier accident, j’étais présent, étant +venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je conduisis moi-même notre ami chez un +pharmacien et de là chez un docteur, et je priai assez sèchement Brignolles, +qui manifestait le désir de nous accompagner, de rester à son poste. En chemin, +M. Darzac me demanda pourquoi j’avais ainsi bousculé ce pauvre +Brignolles; je lui répondis que j’en voulais à ce garçon d’une +façon générale parce que ses manières ne me plaisaient point, et d’une +façon particulière, ce jour-là, parce que j’estimais qu’il fallait +le rendre responsable de l’accident. M. Darzac voulut en connaître la +raison; mais je ne sus que répondre et il se mit à rire. M. Darzac finit de +rire cependant lorsque le docteur lui eut dit qu’il aurait pu perdre la +vue et que c’était miracle qu’il en fût quitte à si bon compte. +</p> + +<p> +L’inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, ridicule, et +les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de même, j’étais si +extraordinairement prévenu contre lui que, dans le fond de moi-même, je ne lui +pardonnai pas que la santé de M. Darzac ne s’améliorât point. Au +commencement de l’hiver, il toussa, si bien que je le suppliai, et que +nous le suppliâmes tous, de demander un congé et de s’aller reposer dans +le midi. Les docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et, huit jours +après, il nous écrivait qu’il se sentait beaucoup mieux; il lui semblait +qu’on lui avait, depuis qu’il était arrivé dans ce pays, enlevé un +poids de dessus la poitrine!… «Je respire!… je respire!… nous disait-il. Quand +je suis parti de Paris, j’étouffais!» Cette lettre de M. Darzac me donna +beaucoup à réfléchir et je n’hésitai point à faire part de mes réflexions +à Rouletabille. Or celui-ci voulut bien s’étonner avec moi de ce que M. +Darzac était si mal quand il se trouvait auprès de Brignolles, et si bien quand +il en était éloigné… Cette impression était si forte chez moi, tout +particulièrement, que je n’eusse point permis à Brignolles de +s’absenter. Ma foi non! S’il avait quitté Paris, j’aurais été +capable de le suivre! Mais il ne s’en alla point; au contraire. Les +Stangerson ne l’eurent jamais plus près d’eux. Sous prétexte de +demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le temps fourré chez M. +Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle Stangerson, mais j’avais fait +à la fiancée de M. Darzac un tel portrait du préparateur de physique, que je +réussis à l’en dégoûter pour toujours, ce dont je me félicitai dans mon +for intérieur. +</p> + +<p> +M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque entièrement +rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles et il était dans la +nécessité d’en prendre le plus grand soin. Rouletabille et moi avions +décidé de surveiller le Brignolles, mais nous fûmes satisfaits +d’apprendre que le mariage allait avoir lieu presque aussitôt et que M. +Darzac emmènerait sa femme, dans un long voyage, loin de Paris et… loin de +Brignolles. +</p> + +<p> +À son retour de San Remo, M. Darzac m’avait demandé: +</p> + +<p> +«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous revenu sur son +compte? +</p> + +<p> +— Ma foi non!» avais-je répondu. +</p> + +<p> +Et il s’était encore moqué de moi, m’envoyant quelques-unes de ces +plaisanteries provençales qu’il affectionnait quand les événements lui +permettaient d’être gai, et qui avaient retrouvé dans sa bouche une +saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi avait rendu à son accent +toute sa belle couleur initiale. +</p> + +<p> +Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de son bonheur +— car, entre son retour et son mariage, nous eûmes peu d’occasions +de le voir — que sur le seuil même de cette église où il nous apparut +comme transformé. Il redressait avec un orgueil bien compréhensible sa taille +légèrement voûtée. Le bonheur le faisait plus grand et plus beau! +</p> + +<p> +«C’est le cas de dire qu’il est à la noce, le patron!» ricana +Brignolles. +</p> + +<p> +Je m’éloignai de cet homme qui me répugnait et m’avançai jusque +dans le dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute +la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On dut lui frapper sur +l’épaule, quand tout fut fini, pour le tirer de son rêve. +</p> + +<p> +Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un profond soupir. +</p> + +<p> +«Ça y est! fit-il. Je respire… +</p> + +<p> +— Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître +Henri-Robert. +</p> + +<p> +Alors maître André Hesse avoua qu’il avait redouté jusqu’à la +dernière minute l’arrivée du mort… +</p> + +<p> +«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je ne puis me +faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être mort pour de bon!…» +</p> + +<p> +.. .. .. .. .. +</p> + +<p> +Nous nous trouvions tous maintenant — une dizaine de personnes au plus +— dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres et les +autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette sacristie est encore +plus sombre que l’église et j’aurais pu penser que je devais à +cette obscurité de ne point apercevoir, en un pareil moment, Joseph +Rouletabille, si la pièce n’avait été si petite. De toute évidence, il +n’était point là. Qu’est-ce que cela signifiait? Mathilde +l’avait déjà réclamé deux fois et M. Robert Darzac me pria de +l’aller chercher, ce que je fis; mais je rentrai dans la sacristie sans +lui; je ne l’avais pas trouvé. +</p> + +<p> +«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait inexplicable. Êtes-vous +bien sûr d’avoir regardé partout? Il sera dans quelque coin, à rêver. +</p> + +<p> +— Je l’ai cherché partout et je l’ai appelé», répliquai-je. +</p> + +<p> +Mais M. Darzac ne s’en tint point à ce que je lui disais. Il voulut faire +lui-même le tour de l’église. Tout de même, il fut plus heureux que moi, +car il apprit d’un mendiant qui se tenait sous le porche avec sa timbale +qu’un jeune homme qui ne pouvait être, en effet, que Rouletabille était +sorti de l’église quelques minutes auparavant et s’était éloigné +dans un fiacre. Quand il rapporta cette nouvelle à sa femme, celle-ci en parut +peinée au-delà de toute expression. Elle m’appela et me dit: +</p> + +<p> +«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train dans deux +heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami et amenez-le moi, et +dites-lui que sa conduite inexplicable m’inquiète beaucoup… +</p> + +<p> +— Comptez sur moi», fis-je… +</p> + +<p> +Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je revins +bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du Barreau +où les nécessités de son métier le forçaient souvent de se trouver à cette +heure du jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun de ses camarades ne put +me dire où j’aurais quelque chance de le rencontrer. Je vous laisse à +penser combien tristement je fus accueilli sur le quai de la gare. M. Darzac +était navré; mais, comme il avait à s’occuper de l’installation des +voyageurs, car le professeur Stangerson, qui se rendait à Menton, chez les +Rance, accompagnait les nouveaux mariés jusqu’à Dijon, cependant que +ceux-ci continuaient leur voyage par Culoz et le Mont-Cenis, il me pria +d’annoncer cette mauvaise nouvelle à sa femme. Je fis la triste +commission en ajoutant que Rouletabille viendrait sans doute avant le départ du +train. Aux premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer +doucement, et elle secoua la tête: +</p> + +<p> +«Non! Non!… c’est fini!… Il ne viendra plus!…» +</p> + +<p> +Et elle monta dans son wagon… +</p> + +<p> +C’est alors que l’insupportable Brignolles, voyant l’émoi de +la nouvelle mariée, ne put s’empêcher de répéter encore à maître André +Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, comme il le méritait: +«Regardez donc! Regardez donc!… je vous dis qu’elle a encore ses yeux de +folle!… Ah! Robert a eu tort… il aurait mieux fait d’attendre!» Je vois +encore Brignolles disant cela, et je me rappelle le sentiment d’horreur +que, dans le moment même, il m’inspira. Il ne faisait point de doute pour +moi depuis longtemps que ce Brignolles était un méchant homme, et surtout un +jaloux, et qu’il ne pardonnait point à son parent le service que celui-ci +lui avait rendu en le casant dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la +mine jaune et les traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait +amertume, et tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras, +de longues jambes et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur, il +fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il avait les +extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si brusquement morigéné pour +ses méchants propos par le jeune avocat, Brignolles en conçut une immédiate +rancune et quitta la gare après avoir présenté ses civilités aux époux. Du +moins je crus qu’il quitta la gare, car je ne le vis plus. +</p> + +<p> +Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous espérions +encore en l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous le quai, +pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs en retard la +figure sympathique de notre jeune ami. Comment se faisait-il qu’il +n’apparût point, selon sa coutume et sa manière, bousculant tout et tous, +ne se préoccupant point des protestations et des cris qui signalaient +ordinairement son passage dans une foule où il se montrait toujours plus pressé +que les autres? Que faisait-il?… Déjà on fermait les portières; on en entendait +le claquement brutal… Et puis ce furent les brèves invitations des employés… +«En voiture! Messieurs!… en voiture!…» quelques galopades dernières… le coup de +sifflet aigu qui commandait le départ… puis la clameur enrouée de la +locomotive, et le convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille!… Nous en +étions si tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai à +regarder Mme Darzac sans penser à lui faire entendre nos souhaits de bon +voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur le quai et, +dans le moment que le train commençait à accélérer sa marche, sûre désormais +qu’elle ne verrait plus, avant son départ, son petit ami, elle me tendit +une enveloppe, par la portière… +</p> + +<p> +«Pour lui!» fit-elle… +</p> + +<p> +Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d’un si subit effroi, et +sur un ton si étrange que je ne pus m’empêcher de songer aux néfastes +réflexions de Brignolles. +</p> + +<p> +«Au revoir, mes amis!… ou adieu!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap02"></a>II<br> +Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille</h2></div> + +<p> +En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m’étonner de la singulière +tristesse qui m’avait envahi, sans que j’en pusse démêler +précisément la cause. Depuis le procès de Versailles, aux péripéties duquel +j’avais été si intimement mêlé, j’avais lié tout à fait amitié avec +le professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J’aurais dû être +particulièrement heureux d’un événement qui semblait satisfaire tout le +monde. Je pensai que l’extraordinaire absence du jeune reporter devait +être pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille avait été +traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et, surtout, depuis +que Mathilde était sortie de la maison de santé où le désarroi de son esprit +avait nécessité pendant plusieurs mois des soins assidus, depuis que la fille +de l’illustre professeur avait pu se rendre compte du rôle extraordinaire +joué par cet enfant dans un drame où, sans lui, elle eût inévitablement sombré +avec tous ceux qu’elle aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute +sa raison, enfin recouvrée, le compte rendu sténographié des débats où +Rouletabille apparaissait comme un petit héros miraculeux, il n’était +point d’attentions quasi maternelles dont elle n’eût entouré mon +ami. Elle s’était intéressée à tout ce qui le touchait, elle avait excité +ses confidences, elle avait voulu en savoir sur Rouletabille plus que je +n’en savais et plus peut-être qu’il n’en savait lui-même. +Elle avait montré une curiosité discrète mais continue relativement à une +origine que nous ignorions tous et sur laquelle le jeune homme avait continué +de se taire avec une sorte de farouche orgueil. Très sensible à la tendre +amitié que lui témoignait la pauvre femme, Rouletabille n’en conservait +pas moins une extrême réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une +politesse émue qui m’étonnait toujours de la part d’un garçon que +j’avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses +sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une fois, je lui en avais fait +la remarque, et il m’avait toujours répondu d’une façon évasive en +faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une personne +qu’il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour laquelle il +eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui avaient donné +l’occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu’un. Il avait +aussi des moments d’une incompréhensible humeur. Par exemple, après +s’être fait, devant moi, une fête d’aller passer une grande journée +de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle saison — car +ils ne voulaient plus habiter le Glandier — une jolie petite propriété +sur les bords de la Marne, à Chennevières, et après avoir montré, à la +perspective d’un si heureux congé, une joie enfantine, il lui arrivait de +se refuser, tout à coup, sans aucune raison apparente, à m’accompagner. +Et je devais partir seul, le laissant dans la petite chambre qu’il avait +conservée au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-le-Prince. +Je lui en voulais de toute la peine qu’il causait ainsi à cette bonne +Mlle Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon ami, +résolut d’aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier +Latin. +</p> + +<p> +Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un +énergique: «Entrez!» au coup que j’avais frappé à sa porte, Rouletabille, +qui travaillait à sa petite table, se leva en nous apercevant et devint si +pâle… si pâle que nous crûmes qu’il allait défaillir. +</p> + +<p> +«Mon Dieu!» s’écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui. Mais, +plus prompt qu’elle encore, avant qu’elle ne fût arrivée à la table +où il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s’y trouvaient +éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula entièrement. +</p> + +<p> +Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s’arrêta, toute +surprise. +</p> + +<p> +«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche. +</p> + +<p> +— Non! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je vous montrerai ça +plus tard. C’est un chef-d’oeuvre, une pièce en cinq actes dont je +n’arrive pas à trouver le dénouement.» +</p> + +<p> +Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et nous dit cent +drôleries en nous remerciant d’être venus le troubler dans sa solitude. +Il voulut absolument nous inviter à dîner et nous allâmes tous trois manger +dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot. Quelle bonne soirée! +Rouletabille avait téléphoné à Robert Darzac qui vint nous rejoindre au +dessert. À cette époque, M. Darzac n’était point trop souffrant et +l’étonnant Brignolles n’avait pas encore fait son apparition dans +la capitale. On s’amusa comme des enfants. Ce soir d’été était si +beau et si doux dans le Luxembourg solitaire. +</p> + +<p> +Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de +l’humeur bizarre qu’il montrait quelquefois et s’accusa +d’avoir, au fond, un très méchant caractère. Mathilde l’embrassa et +Robert Darzac aussi l’embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps +que je le reconduisis jusqu’à sa porte, il ne me dit point un mot; mais, +au moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne +l’avait fait. Drôle de petit bonhomme!… Ah! si j’avais su!… Comme +je me reproche maintenant de l’avoir, par instants, à cette époque, jugé +avec un peu trop d’impatience… +</p> + +<p> +Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j’essayais en vain +de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les innombrables +fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux caprices de Rouletabille au +cours de ces deux dernières années, mais rien, cependant, rien de tout cela ne +pouvait me faire prévoir ce qui venait de se passer, et encore moins me +l’expliquer. Où était Rouletabille? Je m’en fus à son hôtel, +boulevard Saint-Michel, me disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je +pourrais, au moins, laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma +stupéfaction, en entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique +portant ma valise! Je le priai de m’expliquer ce que cela signifiait, et +il me répondit qu’il n’en savait rien: qu’il fallait le +demander à M. Rouletabille. +</p> + +<p> +Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté, +naturellement, chez moi, s’était rendu à mon domicile, rue de Rivoli, +s’était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait fait +apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de tout le linge +nécessaire à un honnête homme qui se dispose à partir en voyage pour quatre ou +cinq jours. Puis, il avait ordonné à mon godiche de transporter ce petit +bagage, une heure plus tard, à son hôtel du boul’Mich’. Je ne fis +qu’un bond jusqu’à la chambre de mon ami où je le trouvai en train +d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit des objets de toilette, du +linge de jour et une chemise de nuit. Tant que cette besogne ne fut point +terminée, je ne pus rien tirer de Rouletabille, car, dans les petites choses de +la vie courante, il était volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de +ses ressources, tenait à vivre fort correctement, ayant l’horreur de tout +ce qui touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin +m’annoncer que «nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que, +puisque j’étais libre et que son journal l’Époque lui accordait un +congé de trois jours, nous ne pouvions mieux faire que d’aller nous +reposer «au bord de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant j’étais +furieux de la façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais +stupide cette proposition d’aller contempler l’océan ou la Manche +par un de ces temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou +trois semaines, nous font regretter l’hiver. Mais il ne s’émut +point outre mesure de mon silence, et, prenant ma valise d’une main, son +sac de l’autre, me poussant dans l’escalier, il me fit bientôt +monter dans un fiacre qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une +demi-heure plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de +première classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par Amiens. +Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit: +</p> + +<p> +«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l’on vous a remise pour +moi?» +</p> + +<p> +Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine de ne +l’avoir point vu au moment de son départ et qu’elle lui écrirait. +Ça n’était pas bien malin. Je lui répondis: +</p> + +<p> +«Parce que vous ne le méritez pas.» +</p> + +<p> +Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il +n’essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère que tout. +Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en respira le doux +parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il fronça les sourcils, +dissimulant, sous cette mine rébarbative, une émotion souveraine. Mais il ne +put finalement me la cacher qu’en s’appuyant le front à la vitre et +en s’absorbant dans une étude approfondie du paysage. +</p> + +<p> +«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas? +</p> + +<p> +— Non, me répondit-il, pas ici!… Mais là-bas!…» +</p> + +<p> +Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures d’un +interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous glaçait et +balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu’un douanier enfermé dans +sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas sur le pont du +canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques papillons de gaz, tremblotant +dans leur cage de verre, reflétaient leur éclat falot dans de larges flaques de +pluie où nous pataugions à l’envi, cependant que nous courbions le front +sous la rafale. On entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur +les dalles sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée. +Si nous ne tombâmes point dans le grand trou noir de l’avant-port, +c’est que nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait +de l’abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derrière +Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette obscurité +humide. Cependant il devait connaître l’endroit, car nous arrivâmes tout +de même, cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, à la porte de +l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise saison, sur la +plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du feu, car nous avions +grand-faim et grand froid. +</p> + +<p> +«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes venus +chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous guettent et de la +pleurésie qui nous menace?» +</p> + +<p> +Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à se +réchauffer. +</p> + +<p> +«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum de la +Dame en noir!» +</p> + +<p> +Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n’en dormis guère de la +nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la grève sa vaste +plainte, puis s’engouffrant tout à coup dans les petites rues de la +ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer dans la chambre à +côté, qui était celle de mon ami: je me levai et poussai sa porte. Malgré le +froid, malgré le vent, il avait ouvert sa fenêtre, et je le vis distinctement +qui envoyait des baisers à l’ombre. Il embrassait la nuit! +</p> + +<p> +Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le lendemain matin, je +fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure marquait une angoisse +extrême et il me tendait un télégramme qui lui venait de Bourg et qui lui avait +été, sur l’ordre qu’il en avait donné, réexpédié de Paris. Voici la +dépêche: «Venez immédiatement sans perdre une minute. Avons renoncé à notre +voyage en Orient et allons rejoindre M. Stangerson à Menton, chez les Rance, +aux Rochers Rouges. Que cette dépêche reste secrète entre nous. Il ne faut +effrayer personne. Vous prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous +voudrez, mais venez! Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je +vous attends. Votre désespéré, DARZAC.» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap03"></a>III<br> +Le parfum</h2></div> + +<p> +«Eh bien, m’écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m’étonne pas!… +</p> + +<p> +— Vous n’avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec +une émotion telle que je ne pouvais pas me l’expliquer, malgré +l’horreur qui se dégageait de la situation, en admettant que nous +dussions prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac. +</p> + +<p> +«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu’il a pu +faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La Dordogne. +Mais qu’avez-vous, mon ami?… vous paraissez d’une faiblesse +extrême. Êtes-vous malade?…» +</p> + +<p> +Rouletabille s’était laissé choir sur une chaise. C’est d’une +voix presque tremblante qu’il me confia à son tour qu’il +n’avait cru réellement à sa mort qu’une fois la cérémonie du +mariage terminée. Il ne pouvait entrer dans l’esprit du jeune homme que +Larsan eût laissé s’accomplir l’acte qui donnait Mathilde +Stangerson à M. Darzac, s’il avait été encore vivant. Larsan +n’avait qu’à se montrer pour empêcher le mariage; et, si dangereuse +qu’eût été, pour lui, cette manifestation, il n’eût point hésité à +se livrer, connaissant les sentiments religieux de la fille du professeur +Stangerson, et sachant bien qu’elle n’eût jamais consenti à lier +son sort à un autre homme, du vivant de son premier mari, se trouvât-elle même +délivrée de celui-ci par la loi humaine? En vain eût-on invoqué auprès +d’elle la nullité de ce premier mariage au regard des lois françaises, il +n’en restait pas moins qu’un prêtre avait fait d’elle la +femme d’un misérable, pour toujours! +</p> + +<p> +Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait: +</p> + +<p> +«Hélas! rappelez-vous, mon ami… aux yeux de Larsan “le presbytère +n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat”!» +</p> + +<p> +Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je voulus le +calmer, mais il ne m’entendait pas: +</p> + +<p> +— Et voilà qu’il aurait attendu après le mariage, quelques heures +après le mariage, pour apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme +pour vous, Sainclair, n’est-ce pas? la dépêche de M. Darzac ne +signifierait rien si elle ne voulait pas dire que l’autre est revenu. +</p> + +<p> +— Évidemment!… Mais M. Darzac a pu se tromper!… +</p> + +<p> +— Oh! M. Darzac n’est pas un enfant qui a peur… cependant, il faut +espérer, il faut espérer, n’est-ce pas, Sainclair? Qu’il +s’est trompé!… Non, non! ça n’est pas possible, ce serait trop +affreux!… trop affreux… Mon ami! Mon ami!… oh! Sainclair, ce serait trop +terrible!…» +</p> + +<p> +Je n’avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier, +Rouletabille aussi agité. Il s’était levé, maintenant… il marchait dans +la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en répétant: +«Trop terrible!… trop terrible!» +</p> + +<p> +Je lui fis remarquer qu’il n’était point raisonnable de se mettre +dans un état pareil, à la suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et +pouvait être le résultat de quelque hallucination… Et puis, j’ajoutai que +ce n’était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir besoin de +tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser aller à de semblables +épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe. +</p> + +<p> +«Inexcusables!… Vraiment, Sainclair… inexcusables!… +</p> + +<p> +— Mais, enfin, mon cher… vous me faites peur!… que se passe-t-il? +</p> + +<p> +— Vous allez le savoir… La situation est horrible… Pourquoi +n’est-il pas mort? +</p> + +<p> +— Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne l’est +pas. +</p> + +<p> +— C’est que, voyez-vous, Sainclair… Chut!… Taisez-vous… +Taisez-vous, Sainclair!… C’est que, voyez-vous, s’il est vivant, +moi, j’aimerais autant être mort! +</p> + +<p> +— Fou! Fou! Fou! c’est surtout s’il est vivant qu’il +faut que vous soyez vivant, pour la défendre, elle! +</p> + +<p> +— Oh! oh! c’est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!… +C’est très exactement vrai!… Merci, mon ami!… Vous avez dit le seul mot +qui puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!… Je ne pensais qu’à +moi!… Je ne pensais qu’à moi!…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur, à mon tour, de le voir +ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien vouloir me +dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa mort à lui, +pourquoi il ricanait ainsi… +</p> + +<p> +«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!… Parle, parle! +Soulage-toi!… Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu’il t’étouffe!… +Je t’ouvre mon coeur…» +</p> + +<p> +Rouletabille a posé sa main sur mon épaule… Il m’a regardé jusqu’au +fond des yeux, jusqu’au fond de mon coeur, et il m’a dit: +</p> + +<p> +«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que moi, et +vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous êtes bon, et que +je sais que vous m’aimez!» +</p> + +<p> +Là-dessus, comme je croyais qu’il allait s’attendrir, il se borna à +demander l’indicateur des chemins de fer. +</p> + +<p> +«Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a pas de train direct entre +la ville d’Eu et Paris, l’hiver; nous n’arriverons à Paris +qu’à sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos +malles et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour Marseille +et Menton.» +</p> + +<p> +Il ne me demandait même pas mon avis; il m’emmenait à Menton comme il +m’avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les conjonctures +présentes je n’avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un +état si anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne l’aurais +pas quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du +palais me laissaient toute liberté. +</p> + +<p> +«Nous allons donc à la ville d’Eu? demandai-je. +</p> + +<p> +— Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à peine +pour aller en voiture du Tréport à Eu… +</p> + +<p> +— Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je. +</p> + +<p> +— Assez, je l’espère… assez pour ce que je suis venu y chercher, +hélas!…» +</p> + +<p> +Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m’avait-il +point dit que j’allais tout savoir. Il m’emmena sur la jetée. Le +vent était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière le phare. Il +resta un instant songeur et ferma les yeux devant la mer. +</p> + +<p> +«C’est ici, finit-il par dire, que je l’ai vue pour la dernière +fois.» +</p> + +<p> +Il regarda le banc de pierre. +</p> + +<p> +«Nous nous sommes assis là; elle m’a serré sur son coeur. J’étais +un tout petit enfant; j’avais neuf ans… elle m’a dit de rester là, +sur ce banc, et puis elle s’en est allée et je ne l’ai plus jamais +revue… C’était le soir… un doux soir d’été, le soir de la +distribution des prix… Oh! elle n’avait pas assisté à la distribution, +mais je savais qu’elle viendrait le soir… un soir plein d’étoiles +et si clair que j’ai espéré un instant distinguer son visage. Cependant, +elle s’est couverte de son voile en poussant un soupir. Et puis elle est +partie. Je ne l’ai plus jamais revue. +</p> + +<p> +— Et vous, mon ami? +</p> + +<p> +— Moi? +</p> + +<p> +— Oui; qu’avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce banc?… +</p> + +<p> +— J’aurais bien voulu… Mais le cocher est venu me chercher et je +suis rentré… +</p> + +<p> +— Où? +</p> + +<p> +— Eh bien, mais… au collège… +</p> + +<p> +— Il y a donc un collège au Tréport? +</p> + +<p> +— Non pas, mais il y en a un à Eu… Je suis rentré au collège d’Eu…» +</p> + +<p> +Il me fit signe de le suivre. +</p> + +<p> +«Nous y allons, dit-il… Comment voulez-vous que je sache ici?… Il y a eu trop +de tempêtes!…» +</p> + +<p> +Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des marronniers, +notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la grande place froide et +déserte, pendant que le cocher annonçait son arrivée en faisant claquer son +fouet à tour de bras, remplissant la petite ville morte de la musique +déchirante de sa lanière de cuir. +</p> + +<p> +Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge — celle du +collège, me dit Rouletabille — et tout se tut. Le cheval, la voiture, +s’étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait disparu dans un +cabaret. Nous entrâmes dans l’ombre glacée de la haute église gothique +qui bordait, d’un côté, la grand’place. Rouletabille jeta un coup +d’oeil sur le château dont on apercevait l’architecture de briques +roses couronnées de vastes toits Louis XIII, façade morne qui semble pleurer +ses princes exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment carré de la mairie +qui avançait vers nous la lance hostile de son drapeau sale, les maisons +silencieuses, le café de Paris — le café de messieurs les officiers +— la boutique du coiffeur, celle du libraire. N’était-ce point là +qu’il avait acheté ses premiers livres neufs, payés par la Dame en noir?… +</p> + +<p> +«Rien n’est changé!…» +</p> + +<p> +Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait son museau +paresseux sur ses pattes gelées. +</p> + +<p> +«C’est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!… +</p> + +<p> +C’est Cham! C’est mon bon Cham!» +</p> + +<p> +Et il l’appela: +</p> + +<p> +«Cham! Cham!…» +</p> + +<p> +Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui +l’appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et retourna +s’allonger sur son seuil, indifférent. +</p> + +<p> +«Oh! dit Rouletabille, c’est lui!… Mais il ne me reconnaît plus…» +</p> + +<p> +Il m’entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide, pavée de +cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais toujours sa fièvre. +Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit temple de style jésuite qui +dressait devant nous son porche orné de ces demi-cercles de pierre, sortes de +«consoles renversées», qui sont le propre d’une architecture qui +n’a contribué en rien à la gloire du dix-septième siècle. Ayant poussé +une petite porte basse, Rouletabille me fit entrer sous une voûte harmonieuse +au fond de laquelle sont agenouillées, sur la pierre de leurs tombeaux vides, +les magnifiques statues de marbre de Catherine de Clèves et de Guise le +Balafré. +</p> + +<p> +«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme. +</p> + +<p> +Il n’y avait personne dans cette chapelle. +</p> + +<p> +Nous l’avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa très +doucement un tambour qui donnait sur une sorte d’auvent. +</p> + +<p> +«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons entrés dans le +collège et le concierge ne m’aura pas vu. Certainement, il m’aurait +reconnu! +</p> + +<p> +— Quel mal y aurait-il à cela?» +</p> + +<p> +Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la main, passa +devant l’auvent et Rouletabille se rejeta dans l’ombre. +</p> + +<p> +«C’est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n’a plus de +cheveux. Attention!… c’est l’heure où il va balayer l’étude +des petits… Tout le monde est en classe en ce moment… Oh! nous allons être bien +libres! Il ne reste plus que la mère Simon dans sa loge, à moins qu’elle +ne soit morte… En tout cas, d’ici elle ne nous verra pas… Mais +attendons!… Voilà que le père Simon revient!…» +</p> + +<p> +Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi? Décidément, je +ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien connaître! Chaque heure +passée avec lui me réservait toujours une surprise. En attendant que le père +Simon nous laissât le champ libre, Rouletabille et moi parvînmes à sortir de +l’auvent sans être aperçus et, dissimulés dans le coin d’une petite +cour-jardin, derrière des arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au- +dessus d’une rampe de briques, contempler à l’aise, au-dessous de +nous, les vastes cours et les bâtiments du collège que nous dominions de notre +cachette. Rouletabille me serrait le bras comme s’il avait peur de +tomber… +</p> + +<p> +«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque… tout cela a été bouleversé! On a démoli la +vieille étude «où j’ai retrouvé le couteau», et le préau dans lequel «il +avait caché l’argent» a été transporté plus loin… Mais les murs de la +chapelle n’ont point changé de place, eux!… Regardez, Sainclair, +penchez-vous; cette porte qui donne dans les sous-sols de la chapelle, +c’est la porte de la petite classe. Je l’ai franchie combien de +fois, mon Dieu! Quand j’étais tout petit enfant… Mais jamais, jamais je +ne sortais de là aussi joyeux, même aux heures des plus folles récréations, que +lorsque le père Simon venait me chercher pour aller au parloir où +m’attendait la Dame en noir!… Pourvu, mon Dieu! qu’on n’ait +point touché au parloir!…» +</p> + +<p> +Et il risqua un coup d’oeil en arrière, avança la tête. +</p> + +<p> +«Non! non!… Tenez, le voilà, le parloir!… À côté de la voûte… c’est la +première porte à droite… c’est là qu’elle venait… c’est là… +Nous allons y aller tout à l’heure, quand le père Simon sera descendu…» +</p> + +<p> +Et il claquait des dents… +</p> + +<p> +«C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu’est-ce que +vous voulez? C’est plus fort que moi, n’est-ce pas?… L’idée +que je vais revoir le parloir… où elle m’attendait… Je ne vivais que dans +l’espoir de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui +promettais toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne +désespoir que, chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me +faire sortir de ma prostration qu’en m’affirmant que je ne la +verrais plus si je tombais malade. Jusqu’à la visite suivante, je restais +avec son souvenir et avec son parfum. N’ayant jamais pu distinctement +voir son cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir, +lorsqu’elle me serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec +son image qu’avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je +m’échappais de temps en temps, pendant les récréations, jusqu’au +parloir, et, lorsque celui-ci était vide, comme aujourd’hui, +j’aspirais, je respirais religieusement cet air qu’elle avait +respiré, je faisais provision de cette atmosphère où elle avait un instant +passé, et je sortais, le coeur embaumé… C’était le plus délicat, le plus +subtil et certainement le plus naturel, le plus doux parfum du monde et +j’imaginais bien que je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce +jour que je vous ai dit, Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception +à l’Élysée… +</p> + +<p> +— Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson… +</p> + +<p> +— C’est vrai!…» répondit-il d’une voix tremblante… +</p> + +<p> +… Ah! si j’avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson, +lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils qui aurait +dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge de Rouletabille, +peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait été +certainement renseigné, peut-être eussé-je enfin compris son émotion, sa +peine, le trouble étrange qu’il avait à prononcer ce nom de Mathilde +Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en noir! +</p> + +<p> +Il y eut un silence que j’osai troubler. +</p> + +<p> +«Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame en noir n’était plus +revenue? +</p> + +<p> +— Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue… Mais +c’est moi qui étais parti!… +</p> + +<p> +— Qui est-ce qui était venu vous chercher? +</p> + +<p> +— Personne!… je m’étais sauvé!… +</p> + +<p> +— Pourquoi?… Pour la chercher? +</p> + +<p> +— Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais +elle est revenue!… je suis sûr qu’elle est revenue!… +</p> + +<p> +— Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille +leva les bras vers le ciel, secoua la tête. +</p> + +<p> +«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!… Chut! mon +ami!… chut!… le père Simon… là… Il s’en va… enfin!… Vite!… au parloir!…» +</p> + +<p> +Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une pièce banale, assez grande, +avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était meublée de six +chaises de paille alignées contre les murailles, d’une glace au-dessus de +la cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans assez sombre. +</p> + +<p> +En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces gestes de +respect et de recueillement que l’on n’a, à l’ordinaire, +qu’en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge, +s’avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de voyage +entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas encore +qu’il ne m’avait parlé dans la chapelle… +</p> + +<p> +«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je brûle… je +suis rouge, n’est-ce pas?… J’étais toujours rouge quand +j’entrais ici et que je savais que j’allais l’y trouver!… +Certainement, j’ai couru… je suis essoufflé… Je n’ai pas pu +attendre, n’est-ce pas?… Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand +j’étais tout petit… Tenez, j’arrivais ici… là, là!… à la porte, et +puis je m’arrêtais, tout honteux… Mais j’apercevais son ombre noire +dans le coin; elle me tendait silencieusement les bras et je m’y jetais, +et tout de suite, en nous embrassant, nous pleurions!… C’était bon! +C’était ma mère, Sainclair!… Oh! ce n’est pas elle qui me l’a +dit; au contraire, elle, elle me disait que ma mère était morte et +qu’elle était une amie de ma mère… Seulement, comme elle me disait aussi +de l’appeler: «maman!» et qu’elle pleurait quand je +l’embrassais, je sais bien que c’était ma mère… Tenez, elle +s’asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle venait à la tombée +du jour, quand on n’avait pas encore allumé, dans le parloir… En +arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un gros paquet blanc, +entouré d’une ficelle rose. C’était une brioche. J’adore les +brioches, Sainclair!…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s’accouda à la cheminée et il +pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me regarda et +me sourit tristement. Et puis, il s’assit, très las. Je n’avais +garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce n’était pas +avec moi qu’il causait, mais avec ses souvenirs… +</p> + +<p> +Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise et, les +mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement. Soudain, sa main +retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à l’heure si rouge était +devenu si pâle… si pâle qu’on eût dit que tout son sang s’était +retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son geste m’interdit de +l’approcher. Et puis, il ferma les yeux. +</p> + +<p> +J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai tout +doucement alors, sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre +d’un malade. J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur +une petite cour habitée par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là +à considérer ce marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement +ce que nous aurions répondu à quelqu’un de la maison qui fût entré dans +le parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l’étrange et +mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa mère et +qui, peut-être, ne l’était pas!… Rouletabille était alors si jeune… Il +avait tant besoin d’une mère qu’il s’en était peut-être, dans +son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui +connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C’était sans doute sous ce nom-là +qu’il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le +disait le rédacteur en chef de l’Époque: «Ça n’est pas un nom, ça!» +Et, maintenant, qu’était-il venu faire ici? Rechercher la trace +d’un parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?… +</p> + +<p> +Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était debout; il paraissait très +calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui viennent de +remporter une grande victoire intérieure. +</p> + +<p> +«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon ami!… +Allons-nous-en!…» +</p> + +<p> +Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais. Dans la +rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je l’arrêtai et +je lui demandai, anxieux: +</p> + +<p> +«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…» +</p> + +<p> +Certes! il vit bien qu’il y avait dans ma question tout mon coeur, plein +de l’ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui rendît un +peu la paix de l’âme. +</p> + +<p> +«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l’ai retrouvé…» +</p> + +<p> +Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le +regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors, il me +prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit: +</p> + +<p> +«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie et +peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu’il arrive, il mourra +avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un fils… ce fils +est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!…» +</p> + +<p> +Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation… +Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup, +j’eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!… Rouletabille +était le fils de Larsan! +</p> + +<p> +Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille… Je +comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la vérité, +disait: «Pourquoi n’est-il pas mort? S’il est vivant, moi, +j’aimerais autant être mort!» +</p> + +<p> +Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit simplement +un signe qui voulait dire: «C’est cela, Sainclair, maintenant, vous y +êtes!» +</p> + +<p> +Puis il finit sa pensée tout haut: +</p> + +<p> +«Silence!» +</p> + +<p> +Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la gare. Là, +Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de Valence et qui était +signée du professeur Stangerson. En voici le texte: «M. Darzac me dit que vous +avez quelques jours de congé. Nous serions tous très heureux si vous pouviez +venir les passer parmi nous. Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr +Arthur Rance, qui sera enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait +bien heureuse aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes. +Amitiés.» +</p> + +<p> +Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l’hôtel de +Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une troisième +dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était signée de Mathilde. +Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap04"></a>IV<br> +En route</h2></div> + +<p> +Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son extraordinaire +et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne redoute rien tant à +cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le mystère qui les sépare. Je +n’ose plus rien dire, rien conseiller à mon ami. Ah! le malheureux pauvre +gosse!… Quand il eut lu cette dépêche: «Au secours!» il la porta à ses lèvres, +et puis, me broyant la main, il dit: «Si j’arrive trop tard, je nous +vengerai!» Ah! l’énergie froide et sauvage de cela! De temps en temps, un +geste trop brusque trahit la passion de son âme, mais en général il est calme. +Comme il est calme maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc +prise dans le silence du parloir, alors qu’il se tenait immobile et les +yeux clos dans le coin où s’asseyait la Dame en noir?… +</p> + +<p> +… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu, tout +habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi +l’enfant s’était échappé du collège d’Eu, et ce qu’il +en advint. +</p> + +<p> +Rouletabille s’était enfui du collège comme un voleur! Il n’est +point besoin de chercher d’autre expression, puisqu’il était bien +accusé de vol! Voici toute l’affaire: étant âgé de neuf ans, — il +était déjà d’une intelligence extraordinairement précoce et porté à la +résolution des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D’une +force de logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de +l’unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de +mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n’avait jamais pu +apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il faisait +faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on donne une +vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais, auparavant, il leur avait +indiqué la marche du problème. Ignorant encore les principes de l’algèbre +classique, il avait inventé pour son usage personnel une algèbre, faite de +signes bizarres rappelant l’écriture cunéiforme, à l’aide de +laquelle il marquait toutes les étapes de son raisonnement mathématique, et il +était arrivé ainsi à inscrire des formules générales qu’il était le seul +à comprendre. Son professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout +seul, en géométrie, les premières propositions d’Euclide. Il appliquait à +la vie quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela, +matériellement et moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte +ayant été commis, farce d’écolier, scandale, dénonciation ou rapportage, +par un inconnu parmi dix personnages qu’il connaissait, il dégageait +presque fatalement cet inconnu d’après les données morales qu’on +lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui avaient procurées. +Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui semblait plus simple que +de retrouver un objet caché ou perdu… ou dérobé… C’est là surtout +qu’il déployait une invention merveilleuse, comme si la nature, dans son +incroyable équilibre, après avoir créé un père qui était le mauvais génie du +vol, avait voulu en faire naître un fils qui eût été le bon génie des volés. +</p> + +<p> +Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs circonstances +amusantes, à propos d’objets chipés, quelques succès d’estime dans +le personnel du collège, devait un jour lui être fatale. Il découvrit +d’une façon si anormale une petite somme d’argent qui avait été +volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que cette découverte +était uniquement due à son intelligence et à sa perspicacité. Cette hypothèse +parut à tous, de toute évidence, impossible; et il finit bientôt, grâce à une +malheureuse coïncidence d’heure et de lieu, par passer pour le voleur. On +voulut lui faire avouer sa faute; il s’en défendit avec une énergie +indignée qui lui valut une punition sévère; le principal fit une enquête où +Joseph Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses +petits camarades. Certains se plaignaient qu’on leur dérobait depuis +quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent formellement +celui qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui +connaissait point de parents et qu’on ignorait «d’où il venait» lui +fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime. Quand ils +parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il eut le dessous, +car il n’était point très fort. Il était désespéré. Il eût voulu mourir. +Le principal, qui était le meilleur des hommes, persuadé malheureusement +qu’il avait affaire à une petite nature vicieuse sur laquelle il fallait +produire une impression profonde, en lui faisant comprendre toute +l’horreur de son acte, imagina de lui dire que, s’il +n’avouait point le vol, il ne le conserverait point plus longtemps, et +qu’il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la personne qui +s’intéressait à lui, à Mme Darbel — c’était le nom +qu’elle avait donné — pour qu’elle vînt le chercher. +L’enfant ne répondit point et se laissa reconduire dans la petite chambre +où il avait été confiné. Le lendemain, on l’y chercha en vain. Il +s’était enfui. Il avait réfléchi que le principal à qui il avait été +confié depuis les plus tendres années de son enfance — si bien +qu’il ne se rappelait guère d’une façon un peu précise +d’autre cadre à sa petite vie que celui du collège — s’était +toujours montré bon pour lui et qu’il ne le traitait de la sorte que +parce qu’il croyait à sa culpabilité. Il n’y avait donc point de +raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi, qu’il avait +volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir, plutôt la mort! Et il +s’était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le mur du jardin. Il avait +couru tout de suite au canal dans lequel, en sanglotant, après une pensée +suprême donnée à la Dame en noir, il s’était jeté. Heureusement, dans son +désespoir, le pauvre enfant avait oublié qu’il savait nager. +</p> + +<p> +Si j’ai rapporté assez longuement cet incident de l’enfance de +Rouletabille, c’est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on +en comprendra toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il +était le fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste +épisode sans être déchiré par l’idée que la Dame en noir avait pu croire, +en effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il +s’imaginait avoir la certitude — imagination trop fondée, hélas! +— du lien naturel et légal qui l’unissait à Larsan, quelle douleur, +quelle peine infinie devait être la sienne! Sa mère, en apprenant +l’événement, avait dû penser que les criminels instincts du père +revivraient dans le fils et peut-être… — et peut-être — idée plus +cruelle que la mort elle-même, s’était-elle réjouie de sa mort! +</p> + +<p> +Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite +jusqu’au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il? De +la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à fuir le +pays, ce gamin, que l’on recherchait partout, dans le canal et hors du +canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la contrée sans être +inquiété. Cependant, il n’avait pas lu La Lettre volée. Son génie le +servit. Il raisonna, comme toujours. Il connaissait, pour les avoir entendu +souvent raconter, ces histoires de gamins, petits diables et mauvaises têtes, +qui se sauvaient de chez leurs parents pour courir les aventures, se cachant le +jour dans les champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés +d’ailleurs par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce +qu’ils manquaient bientôt de tout et qu’ils n’osaient +demander à manger au long de la route qu’ils suivaient et qui était trop +surveillée. Notre petit Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la +nuit, et marcha au grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après +avoir fait sécher ses vêtements — on commençait à entrer heureusement +dans la bonne saison et il n’eut point à souffrir du froid — il les +mit en pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il +mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants que, +s’il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et on le +prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait toujours quelque +voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque des fraises des bois. +Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de feuillages. Et il +m’avoua que, s’il n’avait pas été travaillé par +l’affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il était un +voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux souvenir. +Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute cette expédition +qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C’était son idée. +</p> + +<p> +Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais il +n’avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant +qu’il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de vivre +comme un bohémien, il fit la connaissance d’une petite caravane de +romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux +Saintes-Maries-de-la-Mer — dans la Crau — pour élire leur roi. Il +rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui +n’ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne voulurent +point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de mauvais traitements, +l’enfant s’était enfui de quelque baraque de saltimbanques et ils +le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le midi. Aux environs +d’Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille. Là, ce fut le +paradis… un éternel été et… le port! Le port était d’une ressource +inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un trésor pour +Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et à mesure de ses +besoins, qui n’étaient point grands. Par exemple, il se fit «pêcheur +d’oranges». C’est dans le moment qu’il exerçait cette +lucrative profession qu’il fit connaissance, un beau matin, sur les +quais, d’un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre +devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de Rouletabille +que je ne crois point superflu de donner ici l’article où le rédacteur du +Matin a rapporté cette mémorable entrevue: +</p> + +<p> +Le petit pêcheur d’oranges +</p> + +<p> +Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons +obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les +quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas, nous +renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et des +portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord, +actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large, se +glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas, +étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du vieux port. Flanc à +flanc, hanche à hanche, les petites barques se tendaient les bras où +s’enroulait la voile latine, et dansaient en cadence. À côté +d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d’avoir tangué +pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les lourdes carènes +reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques leurs grands mâts +immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne des vergues et des hunes, +alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a vingt-cinq siècles des +enfants de l’antique Phocée jetèrent l’ancre sur cette côte +heureuse, et qu’ils venaient des routes liquides d’Ionie. Puis mon +attention retourna à la dalle des quais, et j’aperçus le petit pêcheur +d’oranges. +</p> + +<p> +Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui battait +les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les yeux noirs; et je +crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en bretelle sur +l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing gauche était +campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un bâton, long +trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une petite rondelle de +liège. L’enfant était immobile et contemplatif. Alors je lui demandai ce +qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était pêcheur +d’oranges. +</p> + +<p> +Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me +demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui parlai +encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait attentivement +l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de Castellamare, +et le beaupré d’un trois-mâts-goélette venu de Gênes. Plus loin, deux +tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient leurs ventres, et je vis +que ces ventres étaient pleins d’oranges, car ils en perdaient de toutes +parts. Les oranges nageaient sur les eaux; la houle légère les portait vers +nous à petites vagues. Mon pêcheur sauta dans un canot, courut à la proue, et, +armé de son bâton couronné de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son +bâton amena une orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il +en pêcha une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d’or. Il +plongea son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora. +</p> + +<p> +«Bon appétit! lui fis-je. +</p> + +<p> +— Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je +n’aime que les fruits. +</p> + +<p> +— Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas +d’oranges? +</p> + +<p> +— Je travaille au charbon.» +</p> + +<p> +Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme +morceau de charbon. +</p> + +<p> +Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette +guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir inénarrable +et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec orgueil son mouchoir +dans sa poche. +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je. +</p> + +<p> +— Il est pauvre. +</p> + +<p> +— Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?» +</p> + +<p> +Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules. +</p> + +<p> +«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!» +</p> + +<p> +Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait point l’air de lui +plaire. +</p> + +<p> +Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au «gardiennage», +petit carré de mer où l’on tient en garde les petits yachts de plaisance, +les petits bateaux bien propres d’acajou ciré, les petits navires +d’une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait d’un oeil +connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une embarcation +jolie, toute sa voile dehors — elle n’en avait qu’une — +accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle, éclatant dans +le radieux soleil. +</p> + +<p> +«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme. +</p> + +<p> +Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le +préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel désastre! +Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya, essuya, puis il me +regarda d’un oeil suppliant et me dit: +</p> + +<p> +«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma parole +d’honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son mouchoir dans sa +poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe les vieilles maisons +jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les fenêtres étalent la lessive +des chiffons multicolores, il y avait, derrière des tables, des marchandes de +moules. Les petites tables étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon +de vinaigre. +</p> + +<p> +Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient fraîches +et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges: +</p> + +<p> +«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une +douzaine de moules.» +</p> + +<p> +Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à manger des +moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions. Elle voulut nous +servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un geste +impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement un citron. Le +citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était passé au noir. Mais son +propriétaire reprit son mouchoir et essuya. Puis il coupa le fruit et +m’en offrit la moitié, mais j’aime les moules pour elles-mêmes et +je le remerciai. +</p> + +<p> +Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me +demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait +dans une autre poche de sa jaquette. +</p> + +<p> +Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme un +homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le regard +fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la position du +gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles. Il ne perdait pas un +pouce de sa taille, était très fier et semblait vouloir emplir le port. +</p> + +<div class="ph5">GASTON LEROUX.</div> + +<p> +Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston Leroux qui +venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l’article et le +journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne fit aucune +difficulté pour l’accepter. Il trouva même ce don fort naturel. «Je +prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de collaborateur.» Avec ces +cent sous, il s’acheta une magnifique boîte à cirer avec tous ses +accessoires, et il alla s’installer en face de Brégaillon. Pendant deux +ans, il s’empara des pieds de tous ceux qui venaient manger en cet +endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre deux cirages, il +s’asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment de la propriété +qu’il avait trouvé au fond de sa boîte, l’ambition lui était venue. +Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne instruction primaire +pour ne point comprendre que, s’il n’achevait pas lui-même ce que +d’autres avaient si bien commencé, il se privait de la meilleure chance +qui lui restait de se faire une situation dans le monde. +</p> + +<p> +Les clients finirent par s’intéresser à ce petit décrotteur qui avait +toujours sur sa boîte quelques bouquins d’histoire ou de mathématique et +un armateur le prit si bien en amitié qu’il lui donna une place de groom +dans ses bureaux. +</p> + +<p> +Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put faire +quelques économies. À seize ans, ayant un peu d’argent en poche, il +prenait le train pour Paris. Qu’allait-il y faire? Y chercher la Dame en +noir. Pas un jour il n’avait cessé de penser à la mystérieuse visiteuse +du parloir et, bien qu’elle ne lui eût jamais dit qu’elle habitât +la capitale, il était persuadé qu’aucune autre ville du monde +n’était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et +puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa silhouette +élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne disaient-ils point: «Tiens! +La Parisienne est venue aujourd’hui!» Il eût été difficile de préciser +l’idée de derrière la tête de Rouletabille, et peut-être bien +l’ignorait-il lui-même. Son désir était-il simplement de «voir» la Dame +en noir, de la regarder passer de loin comme un dévot regarde passer une sainte +image? Oserait-il l’aborder? L’affreuse histoire de vol dont +l’importance n’avait fait que grandir dans l’imagination de +Rouletabille n’était-elle point toujours entre eux comme une barrière +qu’il n’avait pas le droit de franchir? Peut-être bien… peut-être +bien, mais enfin il voulait la voir, de cela seulement il était tout à fait +sûr. +</p> + +<p> +Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et s’en +fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun goût bien +précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait fâcheux pour une +créature ardente au travail comme la sienne, il avait résolu de se faire +journaliste et il lui demanda, tout de go, une place de reporter. Gaston Leroux +tenta de le détourner d’un aussi funeste projet, mais en vain. +C’est alors que, de guerre lasse, il lui dit: +</p> + +<p> +«Mon petit ami, puisque vous n’avez rien à faire, tâchez donc de trouver +«le pied gauche de la rue Oberkampf». +</p> + +<p> +Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au pauvre +Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui. Cependant, ayant +acheté les feuilles, il lut que le journal l’Époque offrait une honnête +récompense à qui lui rapporterait le débris humain qui manquait à la femme +coupée en morceaux de la rue Oberkampf. Le reste, nous le connaissons. +</p> + +<p> +Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j’ai raconté comment Rouletabille se +manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée du même +coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être toute sa vie de +commencer à raisonner quand les autres avaient fini. +</p> + +<p> +J’ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l’Élysée où il +sentit passer le parfum de la Dame en noir. Il s’aperçut alors +qu’il suivait Mlle Stangerson. Qu’ajouterais-je de plus? Des +considérations sur les émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce +parfum lors des événements du Glandier et surtout depuis son voyage en +Amérique! On les devine. Toutes ses hésitations, toutes ses «sautes» +d’humeur, qui donc maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements +rapportés par lui de Cincinnati sur l’enfant de celle qui avait été la +femme de Jean Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à +penser qu’il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour +qu’il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si +victorieusement vers la fille du professeur qu’il avait toutes les peines +du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de la presser dans +ses bras et de lui crier: «Tu es ma mère! Tu es ma mère!» Et il se sauvait, +comme il s’était sauvé de la sacristie pour ne point laisser échapper en +une seconde d’attendrissement ce secret qui le brûlait depuis des +années!… Et puis, en vérité, il avait peur!… Si elle allait le rejeter!… le +repousser!… l’éloigner avec horreur!… lui, le petit voleur du collège +d’Eu! Lui… le fils de Roussel-Ballmeyer!… lui l’héritier des +crimes de Larsan!… S’il allait ne plus la revoir, ne plus vivre à ses +côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum, le parfum de la Dame en +noir!… Ah! comme il lui avait fallu combattre, à cause de cette vision +effroyable, le premier mouvement qui le poussait à lui demander chaque fois +qu’il la voyait: «Est-ce toi? Est-ce toi la Dame en noir?» Quant à elle, +elle l’avait aimé tout de suite, mais à cause de sa conduite au Glandier +sans doute… Si c’était vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!… +Et si ce n’était pas elle, … si par une fatalité qui mettait en déroute +et son pur instinct et son raisonnement… si ce n’était pas elle… Est-ce +qu’il pouvait risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu’il +s’était enfui du collège d’Eu, pour vol?… Non! Non! pas ça!… Elle +lui avait demandé souvent: +</p> + +<p> +«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos premières +études?» +</p> + +<p> +Et il avait répondu: +</p> + +<p> +«À Bordeaux!» +</p> + +<p> +Il aurait voulu pouvoir répondre: +</p> + +<p> +«À Pékin!» +</p> + +<p> +Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c’était «elle», eh bien, il +saurait lui dire des choses qui feraient fondre son coeur. +</p> + +<p> +Tout valait mieux que de n’être point serré dans ses bras. Ainsi, parfois +se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!… sûr au-delà de la raison, sûr +de se trouver en face de la Dame en noir comme le chien est sûr de respirer son +maître… Cette mauvaise figure de rhétorique qui se présentait tout +naturellement à son esprit devait le conduire à l’idée de «remonter la +piste». Elle nous mena, dans les conditions que l’on sait, au Tréport et +à Eu. Cependant, j’oserai dire que cette expédition n’aurait +peut-être point donné de résultats décisifs aux yeux d’un tiers qui, +comme moi, n’était pas influencé par l’odeur, si la lettre de +Mathilde, que j’avais remise à Rouletabille dans le train, n’était +tout à coup venue lui apporter cette assurance que nous allions chercher. Cette +lettre, je ne l’ai point lue. C’est un document si sacré aux yeux +de mon ami que d’autres yeux ne le verront jamais, mais je sais que les +doux reproches qu’elle lui faisait à l’ordinaire de sa sauvagerie +et de son manque de confiance avaient pris sur ce papier un tel accent de +douleur que Rouletabille n’aurait pas pu s’y tromper, même si la +fille du professeur Stangerson avait oublié de lui confier, dans une phrase +finale où sanglotait tout son désespoir de mère, que «l’intérêt +qu’elle lui portait venait moins des services rendus que du souvenir +qu’elle avait gardé d’un petit garçon, le fils de l’une de +ses amies, qu’elle avait beaucoup aimée, et qui s’était suicidé, +«comme un petit homme», à l’âge de neuf ans. Rouletabille lui ressemblait +beaucoup!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap05"></a>V<br> +Panique</h2></div> + +<p> +Dijon… Mâcon… Lyon… Certainement, là-haut, au-dessus de ma tête, il ne dort +pas… Je l’ai appelé tout doucement et il ne m’a pas répondu… Mais +je mettrais ma main au feu qu’il ne dort pas!… À quoi songe-t-il?… Comme +il est calme! Qu’est-ce donc qui peut bien lui donner un calme pareil?… +Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en disant: +«Allons-nous-en!» et cela d’une voix si posée, si tranquille, si résolue… +Allons-nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu d’aller? Vers elle, +évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait être sauvée que par lui; vers +elle, qui était sa mère et qui ne le saurait pas! +</p> + +<p> +C’est un secret qui doit rester entre vous et moi; l’enfant est +mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!» +</p> + +<p> +C’était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien +lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n’était venu chercher cette +certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le moment même +qu’il savait, il s’astreignait à oublier; il se condamnait au +silence. Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui +avait besoin de son secours ne voudrait pas d’un salut acheté au prix de +la lutte du fils contre le père! Jusqu’où pouvait aller cette lutte? +Jusqu’à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait +avoir les mains libres, n’est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la Dame +en noir?… +</p> + +<p> +Si calme est Rouletabille que je n’entends pas sa respiration. Je me +penche sur lui… il a les yeux ouverts. +</p> + +<p> +«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il… À cette dépêche qui nous vient de +Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui nous vient de +Valence et qui est signée Stangerson. +</p> + +<p> +— J’y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À +Bourg, M. et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à +Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons rejoindre M. Stangerson.» +Or, la dépêche Stangerson prouve que M. Stangerson, qui avait continué +directement son chemin vers Marseille, se trouve à nouveau avec les Darzac. Les +Darzac auraient donc rejoint M. Stangerson sur la ligne de Marseille; mais +alors il faudrait supposer que le professeur se serait arrêté en route. À +quelle occasion? Il n’en prévoyait aucune. À la gare, il disait: «Moi, je +serai à Menton demain matin à dix heures.» Voyez l’heure à laquelle la +dépêche a été mise à Valence et constatons sur l’indicateur l’heure +à laquelle M. Stangerson devait normalement passer à Valence à moins +qu’il ne se soit arrêté en route.» +</p> + +<p> +Nous avons consulté l’indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence à +minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit quarante-sept», elle avait +donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au cours de son voyage +normal. À ce moment, il devait donc avoir été rejoint par M. et par Mme Darzac. +Toujours l’indicateur en main, nous parvînmes à comprendre le mystère de +cette rencontre. M. Stangerson avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient +tous arrivés à six heures vingt-sept du soir. Le professeur avait alors pris le +train qui partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures +quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les Darzac, +quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur Modane et, par +Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du soir, train qui doit +repartir normalement de Bourg à neuf heures huit. La dépêche de M. Darzac était +partie de Bourg et portait l’indication de dépôt neuf heures vingt-huit. +Les Darzac étaient donc restés à Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait +prévoir aussi le cas où le train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions +chercher la raison d’être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et +Bourg, après le départ de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans +et Bourg; le train s’arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu +lieu avant Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que +M. Darzac eût télégraphié de cette station. +</p> + +<p> +Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes que M. Darzac +avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour Lyon du train de +neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à Lyon à dix heures trente-trois, +alors que le train de M. Stangerson arrivait à Lyon à dix heures trente-quatre. +Après le détour par Bourg et leur stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac +avaient pu, avaient dû rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une +minute avant lui! Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route? +Nous ne pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes +pour base, hélas! la réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait avec une +netteté suffisante, c’était la volonté de chacun de nos amis de +n’effrayer personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien, avaient +dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation. Quant à M. +Stangerson, nous pouvions nous demander s’il avait été mis au courant du +fait nouveau. +</p> + +<p> +Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance, Rouletabille +m’invita à profiter de la luxueuse installation que la compagnie +internationale des wagons-lits met à la disposition des voyageurs amis du repos +autant que des voyages, et il me montra l’exemple en se livrant à une +toilette de nuit aussi méticuleuse que s’il avait pu y procéder dans une +chambre d’hôtel. Un quart d’heure après, il ronflait; mais je ne +crus guère à son ronflement. En tout cas, moi, je ne dormis point. À Avignon, +Rouletabille sauta de son lit, passa un pantalon, un veston, et courut sur le +quai avaler un chocolat bouillant. Moi, je n’avais pas faim. +D’Avignon à Marseille, dans notre anxiété, le voyage se passa assez +silencieusement; puis, à la vue de cette ville où il avait mené tout +d’abord une existence si bizarre, Rouletabille, sans doute pour réagir +contre l’angoisse qui grandissait en nous au fur et à mesure que nous +approchions de l’heure à laquelle nous allions «savoir», se remémora +quelques anciennes anecdotes qu’il me conta sans paraître du reste y +prendre le moindre plaisir. Je n’étais guère à ce qu’il me disait. +Ainsi arrivâmes-nous à Toulon. +</p> + +<p> +Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l’ordinaire, c’était avec un +enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux, cette côte +d’azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après l’horrible +départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la boue, dans +l’humidité, dans le noir, dans le sale! Avec quelle joie, le soir, je +posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M, sûr de retrouver le +glorieux ami qui m’attendrait, le lendemain matin, au bout de ces deux +rails de fer: le soleil! +</p> + +<p> +À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, nous ne fûmes +point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M. Darzac qui nous +cherchait. Il avait été certainement touché par la dépêche que Rouletabille lui +avait envoyée de Dijon, annonçant l’heure de notre arrivée à Menton. +Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M. Stangerson, la veille à dix heures du +matin, à Menton, il avait dû repartir ce matin même de Menton et venir au- +devant de nous jusqu’à Cannes, car nous pensions bien que, d’après +sa dépêche, il avait des choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure +sombre et défaite. En le voyant, nous eûmes peur. +</p> + +<p> +«Un malheur?… interrogea Rouletabille. +</p> + +<p> +— Non, pas encore!… répondit-il. +</p> + +<p> +— Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à temps…» +</p> + +<p> +M. Darzac dit simplement: +</p> + +<p> +«Merci d’être venus!» +</p> + +<p> +Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre compartiment, +dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les rideaux, ce qui nous +isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait chez nous et que le train se +fût remis en marche, il parla enfin. Son émotion était telle que sa voix en +tremblait. +</p> + +<p> +«Eh bien, fit-il, il n’est pas mort! +</p> + +<p> +— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en +êtes-vous sûr? +</p> + +<p> +— Je l’ai vu comme je vous vois. +</p> + +<p> +— Et Mme Darzac aussi l’a vu? +</p> + +<p> +— Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu’elle arrive à croire à +quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu’elle redevienne folle, la +malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu’est-ce que +cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il encore?…» +</p> + +<p> +Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M. Darzac. Le +coup qu’il craignait l’avait frappé. Il en restait affalé dans son +coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac reprit: +</p> + +<p> +«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le joindra, on +lui demandera ce qu’il veut… et tout l’argent qu’il voudra, +on le lui donnera… ou alors, je le tue! C’est simple!… Je crois que +c’est ce qu’il y a de plus simple!… N’est-ce pas votre +avis?…» +</p> + +<p> +Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre. Rouletabille, +dominant son émotion par un effort visible, engagea M. Darzac à essayer de se +calmer et à nous raconter par le menu tout ce qui s’était passé depuis +son départ de Paris. +</p> + +<p> +Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même, +ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux +compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux +compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans +l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme +Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier +compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le voyage +de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient dîné au buffet. +Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures vingt-sept, M. Stangerson ne +quittait Dijon qu’à sept heures huit et les Darzac à sept heures +exactement. +</p> + +<p> +Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le quai même +de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés dans leur +compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient restés à la +fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ du +train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur Stangerson, sur le +quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme Darzac. De Dijon à Bourg, +ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le compartiment adjacent à celui dans +lequel ils se tenaient et dans lequel se trouvait le sac de voyage de Mme +Darzac. La portière de ce compartiment, donnant sur le couloir, avait été +fermée à Paris, aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière +n’avait été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni +intérieurement au verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été +tiré intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle sorte +que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans le +compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se +tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par +Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel je +n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement les +conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M. +Stangerson jusqu’à Dijon. +</p> + +<p> +Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident +survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une heure +et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors descendus, +s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la conversation +qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait +omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux +étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce +qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés, +puis elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se +promener devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa +correspondance. +</p> + +<p> +«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé, +j’irai vous rejoindre.» +</p> + +<p> +Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac: +</p> + +<p> +«J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller +rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet. Aussitôt +qu’elle m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes bras. +«Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas dire autre +chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui dis qu’elle +n’avait rien à craindre puisque j’étais là, et je lui demandai +doucement, patiemment, quel avait été l’objet d’une aussi subite +terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses jambes, et la +suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu’il lui serait +impossible d’absorber pour le moment même une goutte d’eau, et elle +claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, en +s’interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour +d’elle avec épouvante, qu’elle était allée se promener, comme elle +me l’avait dit, devant la gare, mais qu’elle n’avait pas osé +s’en éloigner, pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire. +Puis elle était rentrée dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se +dirigeait vers le buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du +train, les employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon +à côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel elle +avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut immédiatement aller le +fermer, non point qu’elle mît en doute la probité parfaite de ces +honnêtes gens, mais par un geste de prudence tout naturel en voyage. Elle monta +donc dans le wagon, se glissa dans le couloir et arriva à la portière du +compartiment qu’elle s’était réservé, et dans lequel nous +n’étions point entrés depuis notre départ de Paris. Elle ouvrit cette +portière, et, aussitôt, elle poussa un horrible cri. Or ce cri ne fut pas +entendu, car il n’était resté personne dans le wagon et un train passait +dans ce moment, remplissant la gare de la clameur de sa locomotive. +Qu’était-il donc arrivé? Cette chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans +le compartiment, la petite porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à +demi tirée à l’intérieur de ce compartiment, s’offrant de biais au +regard de la personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte +était ornée d’une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait +d’apercevoir la figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à +son secours, et fuyant si précipitamment qu’en bondissant hors du wagon +elle tomba à deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au +buffet, dans l’état que je vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces +choses, mon premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce que je ne +le voulais pas, l’événement étant trop horrible, ensuite parce que +j’avais le devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire +celui qui n’y croyait pas! Est-ce que Larsan n’était pas mort, et +bien mort?… En vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait +point de doute pour moi qu’il n’y avait eu dans tout ceci +qu’un effet de glace et d’imagination. Je voulus naturellement +m’en assurer et je lui offris d’aller immédiatement avec elle dans +son compartiment pour lui prouver qu’elle avait été victime d’une +sorte d’hallucination. Elle s’y opposa, me criant que ni elle, ni +moi, ne retournerions jamais dans ce compartiment et que, du reste, elle se +refusait à voyager cette nuit! Elle disait tout cela par petites phrases +hachées… Elle ne retrouvait pas sa respiration… Elle me faisait une peine +infinie… Plus je lui disais qu’une telle apparition était impossible, +plus elle insistait sur sa réalité! Je lui dis encore qu’elle avait bien +peu vu Larsan lors du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne +connaissait pas assez cette figure-là pour être sûre de ne s’être point +trouvée en face de l’image de quelqu’un qui lui ressemblait! Elle +me répondit qu’elle se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que +celle-ci lui était apparue dans deux circonstances telles qu’elle ne +l’oublierait jamais, dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de +l’affaire de la galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même +où, dans sa chambre, on était venu m’arrêter! Et puis, maintenant +qu’elle avait appris qui était Larsan, ce n’étaient point seulement +les traits du policier qu’elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le +type redoutable de l’homme qui n’avait cessé de la poursuivre +depuis tant d’années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne, +qu’elle venait de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant +dans la glace, avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son +grand front dénudé!… Elle s’accrochait à moi comme si elle eût redouté +une séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m’avait +entraîné sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la +main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare… Celui-ci fut +aussi effrayé que moi de voir l’état de la malheureuse. Je me disais: +«Elle va redevenir folle!» J’expliquai au chef de gare que ma femme avait +eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le priais de veiller sur +elle pendant que je me rendrais dans le compartiment moi-même pour tâcher de +m’expliquer ce qui l’avait effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors… +continua Robert Darzac, je suis sorti du bureau du chef de gare, mais je +n’en étais pas plutôt sorti que j’y rentrais, refermant sur nous la +porte précipitamment. Je devais avoir une mine singulière, car le chef de gare +me considéra avec une grande curiosité. C’est que, moi aussi, je venais +de voir Larsan! Non! non! ma femme n’avait pas rêvé tout éveillée… Larsan +était là, dans la gare… sur le quai, derrière cette porte.» +</p> + +<p> +Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de cette vision +personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il se passa la main sur +le front, poussa un soupir, reprit: +</p> + +<p> +«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le bec de +gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous guettait… et, +chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire, on eût dit +qu’il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui m’avait +fait refermer la porte devant cette apparition était purement instinctif. Quand +je rouvris cette porte, décidé à aller droit au misérable, il avait disparu!… +Le chef de gare croyait avoir affaire à deux fous. Mathilde me regardait agir +sans prononcer une parole, les yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle +revint à la réalité des choses pour s’enquérir s’il y avait loin de +Bourg à Lyon et quel était le prochain train qui s’y rendait. En même +temps, elle me priait de donner des ordres pour nos bagages; et elle me +demandait de lui accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt +possible. Je ne voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une +objection quelconque à ce nouveau projet, j’entrai immédiatement dans ses +vues. Du reste, maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres yeux, +oui, oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage était +devenu impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami, ajouta M. Darzac en +se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous courions désormais +un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques dangers dont vous seul +pouviez nous sauver, s’il en était temps encore. Mathilde me fut +reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris immédiatement toutes +dispositions pour rejoindre sans plus tarder son père, et elle me remercia avec +une grande effusion quand elle sut que nous allions pouvoir prendre quelques +minutes plus tard — car tout ce drame avait à peine duré un quart +d’heure — le train de neuf heures vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à +dix heures environ, et, en consultant l’indicateur des chemins de fer, +nous constations que nous pouvions ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson. +Mathilde m’en marqua encore une grande gratitude, comme si j’avais +été réellement responsable de cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis +un peu de calme quand le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment +d’y prendre place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous +passions justement sous le bec de gaz où m’était apparu Larsan, je la +sentis encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous, +mais je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait +encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble cependant +augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais d’entrer dans +un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs. Sous prétexte +d’aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant au milieu de ces +gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que vous avez reçue. Je +ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je continuais à prétendre que +ses yeux l’avaient certainement trompée, et parce que, pour rien au +monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une pareille résurrection. Du +reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma femme, qu’on n’avait +pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que nous échangeâmes concernèrent le +secret que nous devions garder sur tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en +aurait conçu un chagrin peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de +celui-ci en nous découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui +raconta qu’à cause d’un grave accident de chemin de fer, barrant la +ligne de Culoz, nous avions décidé, puisqu’il fallait nous résoudre à un +détour, de le rejoindre, et d’aller passer quelques jours avec lui chez +Arthur Rance et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du +reste, par ce fidèle ami de la famille.» +</p> + +<p> +… À ce propos, il serait peut-être temps d’apprendre au lecteur, quitte à +interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William Rance qui, +comme je l’ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune, avait nourri +pendant de si longues années un amour sans espoir pour Mlle Stangerson, y avait +si bien renoncé, qu’il avait fini par convoler en justes noces avec une +jeune Américaine qui ne rappelait en rien la mystérieuse fille de +l’illustre professeur. +</p> + +<p> +Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore retenue +dans une maison de santé des environs de Paris, où elle achevait de se guérir, +on apprit, un beau jour, que M. William Arthur Rance allait épouser la nièce +d’un vieux géologue de l’Académie des sciences de Philadelphie. +Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion pour Mathilde et qui en avaient +mesuré toute l’importance jusque dans les excès qu’elle détermina +— elle avait pu faire, un moment, d’un homme, jusqu’à ce +jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique — ceux-là prétendirent que +Rance se mariait par désespoir et n’augurèrent rien de bon d’une +union aussi inattendue. On racontait que l’affaire, qui était bonne pour +Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche, s’était conclue +d’une façon assez bizarre. Mais ce sont là des histoires que je vous +raconterai quand j’aurai le temps. Vous apprendrez alors aussi par quelle +suite de circonstances, les Rance étaient venus se fixer aux Rochers Rouges, +dans l’antique château fort de la presqu’île d’Hercule dont +ils s’étaient rendus, l’automne précédent, propriétaires. +</p> + +<p> +Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant de +raconter son étrange voyage. +</p> + +<p> +«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre ami, ma +femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à ce que nous lui +racontions et qu’au lieu de se réjouir de nous revoir il en était tout +attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie. Son père voyait bien +qu’il s’était passé, depuis que nous l’avions quitté, quelque +chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s’en apercevait pas et +mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi vint-elle à parler de +vous, mon ami (M. Darzac s’adressait à Rouletabille), et alors, je saisis +l’occasion de faire comprendre à M. Stangerson que, puisque vous ne +saviez que faire de votre congé, dans le moment que nous allions nous trouver +tous à Menton, vous seriez très touché d’une invitation qui vous +permettrait de le passer parmi nous. Ce n’est pas la place qui manque aux +Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance et sa jeune femme ne demandent qu’à +vous faire plaisir. Pendant que je parlais, Mathilde m’approuvait du +regard et ma main qu’elle pressa avec une tendre effusion, me dit la joie +que ma proposition lui causait. C’est ainsi qu’en arrivant à +Valence je pus mettre au télégraphe la dépêche que M. Stangerson, à mon +instigation, venait d’écrire et que vous avez certainement reçue. De +toute la nuit, vous pensez bien que nous n’avons pas dormi. Pendant que +son père reposait dans le compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert +mon sac et en avait tiré un revolver. Elle l’avait armé, me l’avait +mis dans la poche de mon paletot et m’avait dit: «Si on nous attaque, +vous nous défendrez!» Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!… +Nous nous taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient, +les paupières closes dans la lumière, car nous n’osions pas faire de +l’ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au +verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se faisait +entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous semblait reconnaître +son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur d’y voir surgir encore +son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous pu le tromper?… Lui avions-nous +échappé?… Était-il remonté dans le train de Culoz?… Pouvions-nous espérer +cela?… Quant à moi, je ne le pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais, +silencieuse et comme morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement +désespérée, plus malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur +qu’elle traînait derrière elle, comme une fatalité… J’aurais voulu +la consoler, la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu’il +fallait sans doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe +désolé et je compris qu’il serait plus charitable de me taire. Alors, +comme elle, je fermai les yeux…» +</p> + +<p> +Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est point une relation +approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi, cette +narration si importante que nous fûmes d’accord, à notre arrivée à +Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y employâmes +tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le soumîmes à M. Robert +Darzac qui lui fit subir quelques modifications sans importance, à la suite de +quoi il se trouva tel que je le rapporte ici. +</p> + +<p> +La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta aucun +incident digne d’être noté. En gare de Menton-Garavan, ils trouvèrent Mr +Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux époux; mais, quand il +sut qu’ils avaient décidé de passer chez lui quelques jours, aux côtés de +M. Stangerson, et d’accepter ainsi une invitation que M. Darzac, sous +différents prétextes, avait jusqu’alors repoussée, il en marqua une +parfaite satisfaction et déclara que sa femme en aurait une grande joie. +Également, il se réjouit d’apprendre la prochaine arrivée de +Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait pas été sans souffrir de +l’extrême réserve avec laquelle, même depuis son mariage avec Miss Edith +Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours traité. Lors de son dernier +voyage à San Remo, le jeune professeur en Sorbonne s’était borné, en +passant, à une visite au château d’Hercule, faite sur le ton le plus +cérémonieux. Cependant, quand il était revenu en France, en gare de +Menton-Garavan, la première station après la frontière, il avait été salué très +cordialement, et gentiment complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui, +avertis du retour de Darzac par les Stangerson, s’étaient empressés +d’aller le surprendre au passage. En somme, il ne dépendait point +d’Arthur Rance que ses rapports avec les Darzac devinssent excellents. +</p> + +<p> +Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg, avait jeté +bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi avait transformé +leur état d’âme, leur faisant oublier leurs sentiments de retenue et de +circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec M. Stangerson, qui +n’était averti de rien, bien qu’il commençât à se douter de quelque +chose, chez des gens qui ne leur étaient point sympathiques, mais qu’ils +considéraient comme honnêtes et loyaux et susceptibles de les défendre. En même +temps, ils appelaient Rouletabille à leur secours. C’était une véritable +panique. Elle grandit, d’une façon des plus visibles, chez M. Robert +Darzac quand, arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance +lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît, il se passa un petit incident +que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à Nice, j’avais +sauté sur le quai et m’étais précipité au bureau de la gare pour demander +s’il n’y avait point là une dépêche à mon nom. On me tendit le +papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver Rouletabille et M. +Darzac. +</p> + +<p> +«Lisez», dis-je au jeune homme. +</p> + +<p> +Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut: +</p> + +<p> +«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.» +</p> + +<p> +Rouletabille me regarda et pouffa. +</p> + +<p> +«Ah çà! fit-il. C’est vous qui avez demandé ce renseignement? +Qu’est-ce que vous avez donc cru? +</p> + +<p> +— C’est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l’attitude de +Rouletabille, que l’idée m’est venue que Brignolles pouvait être +pour quelque chose dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous +aviez reçues. Et j’ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner +sur les faits et gestes de cet individu. J’étais très curieux de savoir +s’il n’avait pas quitté Paris. +</p> + +<p> +— Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez +pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan +ressuscité? +</p> + +<p> +— Ça, non!» m’écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me +doutais que Rouletabille se moquait de moi. +</p> + +<p> +La vérité était que j’y avais bien pensé. +</p> + +<p> +«Vous n’en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda tristement M. +Darzac. C’est un pauvre homme, mais c’est un brave homme. +</p> + +<p> +— Je ne le crois pas», protestai-je. +</p> + +<p> +Et je me rejetai dans mon coin. D’une façon générale, je n’étais +pas très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille, qui +s’en amusait souvent. Mais, cette fois, nous devions avoir, quelques +jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point une nouvelle +transformation de Larsan, il n’en était pas moins un misérable. Et, à ce +propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant hommage à ma clairvoyance, me +firent leurs excuses. Mais n’anticipons pas. Si j’ai parlé de cet +incident, c’est aussi pour montrer combien l’idée d’un Larsan +dissimulé sous quelque figure de notre entourage, que nous connaissions peu, me +hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent prouvé, à ce point de vue, son +talent, je dirai même son génie, que je croyais être dans la note en me méfiant +de toutes, de tous. Je devais comprendre bientôt — et l’arrivée +inopinée de Mr Arthur Rance fut pour beaucoup dans la modification de mes idées +— que Larsan avait, cette fois, changé de tactique. Loin de se +dissimuler, le bandit s’exhibait maintenant, au moins à certains +d’entre nous, avec une audace sans pareille. Qu’avait-il à craindre +en ce pays? Ce n’était ni M. Darzac, ni sa femme qui allaient le +dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis. Son ostentation semblait avoir pour +but de ruiner le bonheur des deux époux qui croyaient être à jamais débarrassés +de lui! Mais, en ce cas-là, une objection s’élevait. Pourquoi cette +vengeance? N’eût-il pas été plus vengé en se montrant avant le mariage? +Il l’aurait empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore +pouvions-nous nous arrêter à cette pensée que le danger d’une telle +manifestation à Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait +l’affirmer? +</p> + +<p> +Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans notre +compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de l’histoire de +Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train, et il vient nous +apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si nous avons gardé, quelque +espoir d’avoir perdu Larsan sur la ligne de Culoz, il va falloir y +renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se trouver en face de Larsan! Et il +est venu nous avertir, avant notre arrivée là-bas, pour que nous puissions nous +concerter sur la conduite à tenir. +</p> + +<p> +«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le train +parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en nous promenant, +jusqu’à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson donnait le bras à Mme +Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la droite de M. Stangerson qui, +par conséquent, se tenait au milieu de nous. Tout à coup, comme nous nous +arrêtions, à la sortie du jardin public, pour laisser passer un tramway, je me +heurtai à un individu qui me dit: «Pardon, monsieur!» et je tressaillis +aussitôt, car j’avais entendu cette voix-là; je levai la tête: +c’était Larsan! C’était la voix de la cour d’assises! Il nous +fixait tous les trois avec ses yeux calmes. Je ne sais point comment je pus +retenir l’exclamation prête à jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable! +Comment je ne m’écriai point: «Larsan!…» J’entraînai rapidement M. +Stangerson et sa fille qui, eux, n’avaient rien vu; je leur fis faire le +tour du kiosque de la musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur +le trottoir, debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je +ne sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l’ont pas vu!… +</p> + +<p> +— Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac. +</p> + +<p> +— Absolument sûr!… Je feignis un léger malaise; nous montâmes en voiture +et je dis au cocher de pousser son cheval. L’homme était toujours debout +sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand nous nous mîmes en +route. +</p> + +<p> +— Et vous êtes sûr que ma femme ne l’a pas vu? redemanda Darzac, de +plus en plus agité. +</p> + +<p> +— Oh! certain, vous dis-je… +</p> + +<p> +— Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur Darzac, +que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réalité de la +réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions. +</p> + +<p> +— Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l’idée +d’une hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en +arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme. +</p> + +<p> +— En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher Monsieur +Darzac, la dépêche que votre femme m’envoyait.» +</p> + +<p> +Et le reporter lui tendit le télégramme où il n’y avait que ces deux +mots: «Au secours!» +</p> + +<p> +Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré. +</p> + +<p> +«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la tête. +</p> + +<p> +C’est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous +arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M. +Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse formelle que le +professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec sa fille aux Rochers +Rouges jusqu’à son retour, pour des raisons qu’il devait lui dire +plus tard et qu’il n’avait pas encore eu le temps d’inventer, +c’est avec une phrase qui n’était que l’écho de notre terreur +que Mme Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu’elle eut +aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette impression +qu’elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le serrer dans +ses bras. Je vis qu’elle s’accrochait à lui comme un naufragé +s’agrippe à la main qui peut seule le sauver de l’abîme. Et je +l’entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant à +Rouletabille, je l’avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais +d’apparence aussi froide. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap06"></a>VI<br> +Le fort d’Hercule</h2></div> + +<p> +Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison qui le +voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire parvenu en ce jardin +des Hespérides, dont les pommes d’or excitèrent les convoitises du +vainqueur du monstre de Némée. Je n’aurais peut-être point cependant, +— à l’occasion des innombrables citronniers et orangers qui, dans +l’air embaumé, laissent pendre, au long des sentiers, par-dessus les +clôtures, leurs grappes de soleil, — je n’aurais peut-être point +évoqué le souvenir suranné du fils de Jupiter et d’Alcmène si, tout, ici, +ne rappelait sa gloire mythologique et sa promenade fabuleuse à la plus douce +des rives. On raconte bien que les Phéniciens, en transportant leurs pénates à +l’ombre du rocher que devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au +petit port qu’il abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap, +à une presqu’île, qui l’ont conservé, ce nom d’Hercule, qui +était celui de leur Dieu; mais, moi, j’imagine que, ce nom, ils l’y +trouvèrent déjà et que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière +blonde des chemins de l’Hellade, s’en furent chercher ailleurs un +merveilleux séjour, tiède et parfumé, pour s’y reposer de leurs +aventures, elles n’en ont point trouvé de plus beau que celui-là. Ce +furent les premiers touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides +n’était pas ailleurs, et Hercule avait préparé la place à ses camarades +de l’Olympe en les débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui +voulait conserver la Côte d’Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis +point bien sûr que les os de l’Elephas antiquus, découverts il y a +quelques années au fond des Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là! +</p> + +<p> +Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au rivage, +nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette éblouissante du château +fort, debout, sur la presqu’île d’Hercule, que les travaux +accomplis sur la frontière ont fait, hélas! disparaître depuis une dizaine +d’années. Les feux obliques du soleil qui allaient frapper les murs de la +vieille Tour Carrée, la faisait éclater sur la mer comme une cuirasse. Elle +semblait garder encore, vieille sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette +baie de Garavan recourbée comme une faucille d’azur. Et puis, au fur et à +mesure que nous avançâmes, son éclat s’éteignit. L’astre, derrière +nous, s’était incliné vers la crête des monts; les promontoires, à +l’occident, s’enveloppaient déjà, à l’approche du soir, de +leur écharpe de pourpre, et le château n’était plus qu’une ombre +menaçante et hostile quand nous en franchîmes le seuil. +</p> + +<p> +Sur les premières marches d’un étroit escalier qui conduisait à +l’une des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C’était la +femme d’Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la fiancée +de Lammermoor n’était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux +yeux noirs la sauva d’un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux +bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!… Ah! quand on veut faire figure +romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse incertaine, lointaine, +plaintive et mélancolique, il ne faut point avoir ces yeux-là, my lady! Et +votre chevelure est plus noire que l’aile d’un corbeau. Cette +couleur n’est point dans le genre angélique. Êtes-vous un ange, Edith? +Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette douceur de vos traits ne +ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes ces questions, Edith; mais, quand +je vous ai vue pour la première fois, après avoir été séduit par la délicate +harmonie de toute votre blanche image, immobile sur ce perron de pierre, +j’ai suivi le regard noir de vos yeux qui s’est posé sur la fille +du professeur Stangerson, et il avait un éclat dur qui faisait un contraste +étrange avec le timbre amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre +bouche. +</p> + +<p> +La voix de cette jeune femme est d’un charme sûr; la grâce de toute sa +personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux présentations dont Arthur +Rance s’est naturellement chargé, elle répond de la façon la plus simple, +la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille et moi tentons un +effort poli pour conserver notre liberté; nous formulons la possibilité de +gîter ailleurs qu’au château d’Hercule. Elle a une moue délicieuse, +hausse les épaules d’un geste enfantin, déclare que nos chambres sont +prêtes et parle d’autre chose. +</p> + +<p> +«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir!… Vous allez +voir!… Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois… C’est le seul coin +triste d’ici! c’est lugubre! sombre et froid! ça fait peur! +j’adore avoir peur!… Oh! monsieur Rouletabille, vous me raconterez, +n’est-ce pas, des histoires qui me feront peur!…» +</p> + +<p> +Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche comme une +comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce jardin +d’Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles arceaux +fleuris d’une chapelle en ruine. La vaste cour que nous traversons est si +bien garnie de toutes parts de plantes grasses, d’herbes et de +feuillages, de cactus et d’aloès, de lauriers-cerises, de roses sauvages +et de marguerites, qu’on jurerait qu’un printemps éternel a élu +domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château où se réunissait toute +la gent de guerre. Cette cour, de par l’aide des vents du ciel et de par +la négligence des hommes, était devenue naturellement jardin, un beau jardin +fou dans lequel on voit bien que la châtelaine a fait tailler le moins possible +et qu’elle n’a point tenté de ramener, trop brusquement, à la +raison. Derrière toute cette verdure et tout cet embaumement, on apercevait la +plus gracieuse chose qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous +les plus purs arceaux d’un gothique flamboyant, élevés sur les premières +assises de la vieille chapelle romane; les piliers, habillés de plantes +grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s’élancent de leur gaine +parfumée et recourbent dans l’azur du ciel leur arc brisé, que rien ne +semble plus soutenir. Il n’y a plus de toit à cette chapelle. Et elle +n’a plus de murs… Il ne reste plus d’elle que ce morceau de +dentelle de pierre qu’un miracle d’équilibre retient suspendu dans +l’air du soir… +</p> + +<p> +Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe siècle que +les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la Louve et que rien, ni +le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la guerre, ni le canon, ni la tempête, +n’a pu ébranler. Elle est telle encore qu’elle apparut aux +Sarrasins pillards de 1107, qui s’emparèrent des îles Lérins et qui ne +purent rien contre le château d’Hercule; telle qu’elle se montra à +Salagéri et à ses corsaires génois quand, ceux-ci ayant tout pris du fort, même +la Tour Carrée, même le Vieux Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs +ayant fait sauter les courtines qui la reliaient aux autres défenses, +jusqu’à l’arrivée des princes de Provence qui la délivrèrent. +C’est là que Mrs. Edith a élu domicile. +</p> + +<p> +Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, Arthur Rance, par +exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à Rouletabille, ils semblent +loin, loin de nous. M. Darzac et M. Stangerson échangent des propos +quelconques. Au fond, la même pensée habite tous ces gens qui ne se disent rien +ou qui, lorsqu’ils se disent quelque chose, se mentent. Nous arrivons à +une poterne. +</p> + +<p> +«C’est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation +d’enfantillage, la tour du jardinier. De cette poterne, on découvre tout +le fort, tout le château, le côté nord et le côté sud. Voyez!…» +</p> + +<p> +Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses… +</p> + +<p> +«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes bien +sages… +</p> + +<p> +— Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu’il +n’y a qu’elle de gaie, ici.» +</p> + +<p> +Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour. Nous +avons le vieux donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment +impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t-on quelquefois sous +cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette tour occupe le coin le plus +important de toute la fortification, on l’appelle encore la Tour du Coin… +C’est le morceau le plus extraordinaire, le plus important de toute cette +agglomération d’ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que +partout ailleurs et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore le ciment +romain qui les scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de +César. +</p> + +<p> +«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c’est la tour +de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc qui en a +fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château pour +résister à l’artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a fait de +cette tour son cabinet d’études. C’est dommage, car nous aurions eu +là une magnifique salle à manger… Mais je n’ai jamais rien su refuser au +vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est mon oncle… C’est lui +qui veut que je l’appelle comme ça, depuis que j’ai été toute +petite… Il n’est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq jours, +pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des pièces anatomiques +qu’il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles du Muséum +d’histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…» +</p> + +<p> +Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu’elle +appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un eucalyptus, à la +chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une femme à la fontaine. +</p> + +<p> +Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions mieux +— moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à toutes +choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du fort +d’Hercule. Comme cette disposition est d’une importance capitale +dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt notre +arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d’abord, sous les yeux +du lecteur le plan général du fort tel qu’il a été tracé plus tard par +Rouletabille lui-même… +</p> + +<p> +Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la Mortola. Pour +l’isoler complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas hésité à +faire une île de cette presqu’île en coupant l’isthme minuscule qui +la reliait au rivage. +</p> + +<p> +Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification sommaire en +demi-cercle, destinée à protéger les approches du pont-levis et des deux tours +d’entrée. Cette barbacane n’avait point laissé de trace. Et +l’isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé sa forme première; le +pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été comblé. Les murs du château +d’Hercule épousaient la forme de la presqu’île, qui était celle +d’un hexagone irrégulier. Ces murs se dressaient au ras du roc et +celui-ci, par places, surplombait les eaux qui, inlassablement, le creusaient, +si bien qu’une petite barque eût pu s’y abriter par calme plat et +quand elle ne craignait point que le ressac ne la projetât et ne la brisât +contre ce plafond naturel. Cette disposition était merveilleuse pour la défense +qui n’avait guère, dans ces conditions, à craindre l’escalade, de +quelque côté que ce fût. +</p> + +<p> +On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux tours A +et A’ reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort souffert lors +des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu réparées par la suite et +venaient d’être mises en état d’être habitées par les soins de Mrs. +Rance, qui en avait consacré les locaux à la domesticité. Le rez-de-chaussée de +la tour A servait de logis aux concierges. Une petite porte s’ouvrait +dans le flanc de la tour A, sous la voûte, et permettait au veilleur de se +rendre compte de toutes les entrées et sorties. Une lourde porte de chêne +bardée de fer, dont les deux vantaux étaient repliés depuis +d’innombrables années contre le mur intérieur des deux tours, ne servait +plus de rien tant on l’avait trouvée difficile à manier, et +l’entrée du château n’était fermée que par une petite grille que +chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à volonté. Cette entrée était la seule +qui permît de pénétrer dans le château. Comme je l’ai dit, passé cette +entrée, on se trouvait dans une première cour ou baille fermée de tous côtés +par le mur d’enceinte et par les tours ou ce qui restait des tours. Ces +murs étaient loin d’avoir conservé leur hauteur première. Les courtines +anciennes qui rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées +par une sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de +l’intérieur de la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards +étaient encore couronnés d’un parapet percé de meurtrières pour les +petites pièces. Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le +moment où tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec +l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient +longtemps encore conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour +lesquelles on s’était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui +avait été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de +l’artillerie, elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet +des boulevards et l’on en avait fait des sortes de demi-lunes. Cette +opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction +d’un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu’il fût en +ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf était placé +en C C’. +</p> + +<p> +Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui aussi +d’un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal +poussé, brûlés par le vent et l’eau de mer. Quand on se penchait +au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la propriété en +surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui, lui-même, surplombait +la mer, on se rendait compte que le château continuait à être aussi fermé que +dans le temps où les courtines des murs atteignaient aux deux tiers de la +hauteur des vieilles tours. La Louve avait été respectée, comme je l’ai +dit, et il n’était point jusqu’à son échauguette, restaurée, bien +entendu, qui ne dressât sa silhouette étrangement vieillotte au-dessus de +l’azur méditerranéen. J’ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les +anciens communs W adossés au parapet entre B et B’ avaient été +transformés en écuries et cuisines. +</p> + +<p> +Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château d’Hercule. On +ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par la poterne H que Mrs. +Arthur Rance appelait la tour du jardinier et qui n’était, en somme, +qu’un épais pavillon défendu autrefois par la tour B’’ et par +une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment de la +construction du Château Neuf C C’. Un fossé et un mur partaient alors de +B’’ pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire, avançant, +en C, en forme d’éperon au milieu de la baille et barrant entièrement +toute la première cour qu’ils fermaient. Le fossé existait toujours, +large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la longueur du +Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même. Une porte centrale en +D, maintenant condamnée, s’ouvrait sur un pont qui avait été jeté sur le +fossé et qui permettait autrefois les communications directes avec la baille. +Or, ce pont volant avait été démoli ou s’était effondré, et, comme les +fenêtres du château, très élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de +leurs épais barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la +seconde cour était restée aussi impénétrable que lorsqu’elle était +entièrement défendue par son mur d’enceinte, au moment où le Château Neuf +n’existait pas. +</p> + +<p> +Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme les +anciens guides du pays l’appelaient encore, était un peu plus élevé que +le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute, naturel +piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de ce Vieux +Château, tout carré, tout droit, d’un seul bloc, allongeant son ombre +formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux Château F que par +une petite porte K. Les anciens du pays ne l’appelaient jamais autrement +que la Tour Carrée, pour la distinguer de la Tour Ronde, dite de Charles le +Téméraire. Un parapet semblable à celui qui fermait la première cour, reliait +entre elles les tours B’’, F et L, fermant également la seconde. +</p> + +<p> +Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi-hauteur, +remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de Charles le Téméraire +lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la guerre helvétique. +Cette tour avait quinze toises de diamètre extérieurement et se composait +d’une batterie basse dont le sol était placé à une toise en contrebas du +niveau supérieur du plateau. On descendait dans cette batterie basse par une +pente, aboutissant à une salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre +gros piliers cylindriques. Sur cette chambre s’ouvraient trois énormes +embrasures pour trois gros canons. C’est de cette salle octogone que Mrs. +Edith eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était +admirablement fraîche à cause de l’épaisseur des murs, qui était +formidable, la lumière du rocher et l’éblouissante clarté de la mer +pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui avaient été +agrandies en carré et formaient maintenant des fenêtres garnies, elles aussi, +de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont l’oncle de Mrs. Edith +s’était emparé pour y travailler et y caser ses nouvelles collections, +avait un terre-plein merveilleux où la châtelaine avait fait transporter de la +terre arable, des plantes et des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus +étonnant jardin suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de +feuilles sèches de palmiers, formait là un heureux abri. J’ai marqué, sur +le plan, d’une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments +qui avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, agencés et restaurés +pour l’habitation immédiate. +</p> + +<p> +Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n’avait réparé en +C’, au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes +de passage. C’est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à M. +et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous aurons à +parler d’une façon plus particulière. +</p> + +<p> +Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient réservées au +vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au premier étage de la Louve, +au-dessous du ménage Rance. +</p> + +<p> +Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit traverser +des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux murs moisis; +mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une peinture écaillée, une +tapisserie en loques, attestaient l’ancienne splendeur du Château Neuf né +de la fantaisie d’un Mortola du grand siècle. En revanche, nos petites +chambres ne rappelaient en rien ce passé magnifique. Elles en avaient été +nettoyées avec un soin qui me toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis, +badigeonnées, laquées de clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous +plurent beaucoup. J’ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un +petit salon. +</p> + +<p> +Comme je faisais le noeud de ma cravate, j’appelai Rouletabille, lui +demandant s’il était prêt. Je n’obtins aucune réponse. +J’allai dans sa chambre, et je constatai avec surprise qu’il en +était déjà parti. Je me mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur +la Cour de Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par +son grand eucalyptus, dont, à cette heure, l’odeur forte montait +jusqu’à moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j’apercevais +l’immense étendue des eaux silencieuses. La mer était devenue d’un +bleu un peu sombre à la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient +visibles à l’horizon de la côte italienne, s’accrochant déjà à la +pointe d’Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans +les cieux. Je n’avais observé encore un pareil silence et une pareille +immobilité de la nature qu’à la minute qui précède les plus violents +orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n’avions rien de +tel à craindre, et la nuit s’annonçait, décidément, sereine… +</p> + +<p> +Mais quelle est cette ombre apparue? D’où vient ce spectre qui glisse sur +les eaux? Debout, à l’avant d’une petite barque qu’un pêcheur +fait avancer au rythme lent de ses deux rames, j’ai reconnu la silhouette +de Larsan! Qui s’y tromperait, qui tenterait de s’y tromper? Ah! il +n’est que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce +soir étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante +coquetterie à s’exhiber dans toute sa figure d’autrefois, +qu’il ne les renseignerait pas davantage en leur criant: «C’est +moi!» +</p> + +<p> +Oh! oui, c’est lui! c’est lui! C’est le grand Fred. La +barque, silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort. +Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle dirige +sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières des Rochers +Rouges<a href="#fn1" id="fnref1"><sup>[1]</sup></a>. Et l’homme est +toujours debout, les bras croisés, la tête tournée vers la tour, apparition +diabolique au seuil de la nuit qui, lente et sournoise, s’approche de lui +par derrière, l’enveloppe de sa gaze légère et l’emporte. +</p> + +<p> +Maintenant, en baissant les yeux, j’aperçois deux ombres dans la Cour du +Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la petite porte de la Tour +Carrée. L’une de ces ombres, la plus grande, retient l’autre et +supplie. La plus petite voudrait s’échapper; on dirait qu’elle est +prête à prendre son élan vers la mer. Et j’entends la voix de Mme Darzac +qui dit: +</p> + +<p> +«Prenez garde! C’est un piège qu’il vous tend. Je vous défends de +me quitter, ce soir!…» +</p> + +<p> +Et la voix de Rouletabille: +</p> + +<p> +«Il faudra bien qu’il aborde au rivage. Laissez-moi courir au rivage! +</p> + +<p> +— Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde. +</p> + +<p> +— Tout ce qu’il faudra.» +</p> + +<p> +Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée: +</p> + +<p> +«Je vous défends de toucher à cet homme!» +</p> + +<p> +Et je n’entends plus rien. +</p> + +<p> +Je suis descendu et j’ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la margelle +du puits. Je lui ai parlé, et il ne m’a pas répondu, comme il lui arrive +quelquefois. Je m’en fus dans la baille, et là, je rencontrai M. Darzac +qui vint à moi, fort agité. Il me cria de loin: +</p> + +<p> +«Eh bien! L’avez-vous vu? +</p> + +<p> +— Oui, je l’ai vu, fis-je. +</p> + +<p> +— Et elle, elle, savez-vous si elle l’a vu? +</p> + +<p> +— Elle l’a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé! +Quelle audace!» +</p> + +<p> +Robert Darzac en tremblait encore de l’avoir vu. Il me dit +qu’aussitôt qu’il l’avait aperçu, il avait couru comme un fou +au rivage, mais qu’il n’était pas arrivé à temps à la pointe de +Garibaldi et que la barque avait disparu comme par enchantement. Mais déjà +Robert Darzac me quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de l’état +d’esprit dans lequel il allait la retrouver. Cependant, il revenait +presque aussitôt, triste et abattu. La porte de son appartement était fermée. +Sa femme désirait être seule un instant. +</p> + +<p> +«Et Rouletabille? demandai-je. +</p> + +<p> +— Je ne l’ai pas vu!» +</p> + +<p> +Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui avait emporté +Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour détourner le cours de ses +pensées, je lui posai quelques questions sur le ménage Rance, auxquelles il +finit par répondre. +</p> + +<p> +C’est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le procès +de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et comment, un beau +soir, il s’était trouvé dans un banquet de famille, à côté d’une +jeune personne romanesque qui l’avait séduit immédiatement par un tour +d’esprit littéraire qu’il avait rarement rencontré chez ses belles +compatriotes. Elle n’avait rien de ce type alerte, désinvolte, +indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si en +honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique, d’une +pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes de Walter +Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori. Ah! certes, elle +retardait, elle retardait d’une façon délicieuse. Comment cette figure +délicate parvint-elle à impressionner si vivement Arthur Rance qui avait tant +aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là les secrets du coeur. Toujours est-il +que, se sentant devenir amoureux, Arthur Rance en avait profité, ce soir-là, +pour se griser abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise, +laisser échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à +haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur Rance +faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait qu’il ne +boirait plus que de l’eau: il devait tenir ce serment. +</p> + +<p> +Arthur Rance connaissait de longue date l’oncle, ce vieux brave homme de +Munder, le vieux Bob, comme on l’avait surnommé à l’Université, un +type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures +d’explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme un +mouton, mais n’avait pas son pareil pour chasser le tigre des pampas. Il +avait passé la moitié de son existence de professeur au sud du Rio-Negro, chez +les Patagons, à la recherche de l’homme tertiaire ou tout au moins de son +squelette, non point de l’anthropopithèque ou de quelque autre +pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe, mais bien de +l’homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de nos jours la +planète, de l’homme, enfin, contemporain des prodigieux mammifères qui +sont apparus sur le globe avant l’époque quaternaire. Il revenait +généralement de ces expéditions avec quelques caisses de cailloux et un bagage +respectable de tibias et de fémurs sur lesquels le monde savant bataillait, +mais aussi avec une riche collection de «peaux de lapin», comme il disait, qui +attestait que le vieux savant à lunettes savait encore se servir d’armes +moins préhistoriques que la hache en silex ou le perçoir du troglodyte. +Aussitôt de retour à Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se +courbait sur ses bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un +«rond de cuir», dictait son cours, s’amusant à faire sauter dans les yeux +de ses plus proches élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se +servait jamais, mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il avait +atteint son but — qu’il visait — on voyait apparaître +au-dessus de son pupitre sa bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes +d’or, le large rire silencieux de sa bouche joviale. +</p> + +<p> +Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui-même, qui +avait été l’élève du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis +de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et, si je les +rapporte si complètement ici, c’est que, par une suite de circonstances +fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux Rochers Rouges. +</p> + +<p> +Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté et où il +se conduisit d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée +peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait de recevoir de +fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se décidait +pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre, il lui disait +qu’il était bien malade et qu’il désespérait de la revoir avant de +mourir. On pourrait être tenté de penser qu’une nièce au coeur tendre, +dans ces conditions, eût pu s’abstenir de paraître à un banquet, si +familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de son oncle, avait tant +reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était revenu de si loin, toujours si +bien portant, qu’on ne lui tiendra certainement point rigueur de ce que +sa tristesse ne l’eût point, ce soir-là, retenue à la maison. Cependant, +trois mois plus tard, sur une nouvelle lettre, elle décida de partir et +d’aller rejoindre, toute seule, son oncle, au fond de l’Araucanie. +Pendant ces trois mois, il s’était passé des événements mémorables. Miss +Edith avait été touchée des remords d’Arthur Rance et de sa persistance à +ne plus boire que de l’eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes +d’intempérance de ce gentleman n’avaient été prises qu’à la +suite d’un désespoir d’amour, et cette circonstance lui avait plu +par-dessus tout. Ce caractère romanesque dont j’ai parlé tout à +l’heure devait servir rapidement les desseins d’Arthur Rance; et, +au moment du départ de Miss Edith pour l’Araucanie, nul ne s’étonna +de ce que l’ancien élève du vieux Bob accompagnât sa nièce. Si les +fiançailles n’étaient pas encore officielles, c’est qu’elles +n’attendaient pour le devenir que la bénédiction du géologue. Miss Edith +et Arthur Rance retrouvèrent à San-Luis l’excellent oncle. Il était +d’une humeur charmante et d’une santé florissante. Rance, qui ne +l’avait pas revu depuis si longtemps, eut le toupet de lui dire +qu’il avait rajeuni, ce qui est le plus habile des compliments. Aussi, +quand sa nièce lui eut appris qu’elle s’était fiancée à ce charmant +garçon, la joie de l’oncle fut remarquable. Tous trois revinrent à +Philadelphie où le mariage fut célébré. Miss Edith ne connaissait pas la +France. Arthur Rance décida d’y faire leur voyage de noces. Et +c’est ainsi qu’ils trouvèrent, comme il sera conté tout à +l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux environs de Menton, +non point en France, mais à cent mètres de la frontière, en Italie, devant les +Rochers Rouges. +</p> + +<p> +La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous, nous nous +dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce soir-là, était +servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le vieux Bob, absent du +fort d’Hercule, Mrs. Edith nous demanda si quelqu’un de nous avait +aperçu une petite barque qui avait fait le tour du château et dans laquelle se +trouvait un homme debout. L’attitude singulière de cet homme +l’avait frappée. Comme personne ne lui répondit, elle reprit: +</p> + +<p> +«Oh! je saurai qui c’est, car je connais le marin qui conduisait la +barque. C’est un grand ami du vieux Bob. +</p> + +<p> +— Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame? +</p> + +<p> +— Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens +du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter dans leur +impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela veut dire: «Le +bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n’est-ce pas?» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap07"></a>VII<br> +De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre +le fort d’Hercule contre une attaque ennemie</h2></div> + +<p> +Rouletabille n’eut même point la politesse de demander +l’explication de cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les +plus sombres réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les +grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous galvaniser. Il y +avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui auraient dû être la gaieté +de l’heure, et rayonner de la joie de vivre. Le repas fut des plus +tristes. Le spectre de Larsan planait sur les convives, même sur celui +d’entre nous qui ne le savait point si proche. +</p> + +<p> +Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis +qu’il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se +débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer beaucoup, en +prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus malheureuse +de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout perdu: sa foi dans la +science, l’amour du travail, et — ruine plus affreuse que toutes +les autres — la religion de sa fille. Il avait tant cru en elle! Elle +avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil. Il +l’avait associée pendant tant d’années, vierge sublime, à sa +recherche de l’inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de cette +définitive volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à quiconque eût +pu l’éloigner de son père et de la science! Et, quand il en était encore +à considérer avec extase un pareil sacrifice, il apprenait que, si sa fille +refusait de se marier, c’est qu’elle l’était déjà à un +Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à son père et de lui +confesser un passé qui devait, aux yeux du professeur déjà averti par le +mystère du Glandier, éclairer le présent d’un éclat bien tragique, le +jour où, tombant à ses pieds et embrassant ses genoux, elle lui avait raconté +le drame de son coeur et de sa jeunesse, le professeur Stangerson avait serré +dans ses bras tremblants son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon +sur sa tête adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait +expié sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu’elle ne lui +avait jamais été plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle +avait souffert. Et elle s’en était allée un peu consolée. Mais lui, resté +seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l’homme seul! +Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux! +</p> + +<p> +Il l’avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait +été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde s’efforçait-elle +de réchauffer son père d’une tendresse plus ardente. Elle sentait bien +qu’il ne lui appartenait plus, que son regard se détournait d’elle, +que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image qui n’était plus la +sienne, mais qui l’avait été, hélas! Et que, s’ils revenaient à +elle, à elle Mme Darzac, c’était pour apercevoir à ses côtés, non point +la figure respectée d’un honnête homme, mais la silhouette éternellement +vivante, éternellement infâme, de l’autre! De celui qui avait été le +premier mari, de celui qui lui avait volé sa fille!… Il ne travaillait plus!… +Le grand secret de la Dissociation de la matière qu’il s’était +promis d’apporter aux hommes retournerait au néant d’où, un +instant, il l’avait tiré, et les hommes iraient, répétant pendant des +siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo nihil! +</p> + +<p> +Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il nous était +servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux candélabres +de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de tapisseries d’Orient +et contre lesquels s’appuyaient de vieilles armoires datant de la +première invasion sarrasine, et des sièges à la Dagobert. +</p> + +<p> +À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient +les causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac +étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait +évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne +datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé +était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une parole. Mme +Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation, échangeait quelques +réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je ajouter même, à ce propos, +qu’après la scène à laquelle j’avais assisté du haut de ma fenêtre +entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à voir celle-ci plus +atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante d’un Larsan surgi des +eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais une remarquable différence +entre l’aspect effaré sous lequel elle nous était apparue précédemment à +la gare, par exemple, et celui-ci qui était presque entièrement de sang-froid. +On eût dit que cette apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis +part, dans la soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut +de mon avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus +simple. Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la +certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime de +l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à lui +rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre de Larsan +vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle avait eue +avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais ma toilette, +elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait hantée par cette idée +qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me racontant cette entrevue, +m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque tranquillité +qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait Robert +Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux avaient bien vu +clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert Darzac ne lui avait +dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle n’en fût +épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à Rouletabille de +venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui ressemblait à s’y +méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de Rouletabille et les avait +soudain couvertes de baisers, comme une mère fait, dans un accès de +gloutonnerie adorable, aux mains de son tout petit enfant. Évidemment, elle +était instinctivement reconnaissante au jeune homme vers lequel elle se sentait +irrésistiblement portée par toutes les forces mystérieuses de son être +maternel, de ce qu’il repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait +toujours autour d’elle et qui, de temps en temps, revenait frapper à sa +porte. C’est dans ce moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en +même temps, par la fenêtre de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. +Ils l’avaient d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. +Puis un cri de rage s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille +et celui-ci avait voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons +vu comment Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur +le parapet… Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de +Larsan, mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle +d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne +voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était! +</p> + +<p> +À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants impatiente, +Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M. Darzac les soins les +plus charmants, les plus tendres. Elle était pleine d’attention, le +servant elle-même, avec un admirable et sérieux sourire, veillant à ce +qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche trop brusque +d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois bien le +constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de me rappeler +que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour rappeler à Mme Darzac +qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean Roussel- +Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines lois +transatlantiques, devant les hommes. +</p> + +<p> +Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup affreux à un +bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait pleinement +réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement, devons-nous +appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de Mathilde, que ce +n’est point seulement l’état de désarroi où se trouvait son esprit +à la suite de la réapparition de Larsan, qui l’incita à faire comprendre +à Robert Darzac, le premier soir où ils se trouvèrent face à face — enfin +seuls! — dans l’appartement de la Tour Carrée, que cet appartement +était assez vaste pour y loger séparément leurs deux désespoirs; mais ce fut +encore le sentiment du devoir, c’est-à-dire de ce qu’ils se +devaient chacun à tous deux, qui leur dicta la plus noble et la plus auguste +des décisions! J’ai déjà dit que Mathilde Stangerson avait été très +religieusement élevée, non point par son père qui était assez indifférent sur +ce chapitre, mais par les femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti. +Les études auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du +professeur, n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur +s’était bien gardé d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos, +l’esprit de sa fille. Celle-ci avait conservé, même au moment le plus +redoutable de la création du néant, théorie sortie du cerveau de son père, +ainsi que celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des +Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout venait +de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à ce +rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se rapprochait +d’une façon singulière des fameux atomes crochus des anciens, il restait +à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas été créé par Dieu. +Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était le sien, le seul qui eût +son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais peut-être passé sous silence +les théories religieuses de Mathilde si elles n’avaient été d’un +appoint certain dans les résolutions qu’elle eut à prendre vis-à-vis de +son nouvel époux devant les hommes, quand il lui fut révélé que son mari devant +Dieu était encore de ce monde. La mort de Larsan ayant paru certaine, elle +était allée à une nouvelle bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son +confesseur, en veuve. Et voilà qu’elle n’était plus veuve, mais +bigame devant Dieu! Au surplus, une telle catastrophe n’était point +irrémédiable et elle dut elle-même faire luire aux yeux attristés de ce pauvre +M. Darzac la perspective d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il +convient par la cour de Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait +incontinent, soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède, +M. et Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la Tour +Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être +point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et les +soins consolateurs de Mathilde. +</p> + +<p> +Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en +soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes yeux +s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur-William Rance, et ma pensée +déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le +maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à +parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt, s’excusa, +et sortit. +</p> + +<p> +«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!» +</p> + +<p> +On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme—étaient +les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des-Bois. +J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille +les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de +complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur reconnaissance +pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des plus grandes, et +Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur dévouement. M. Stangerson +répondit à mon interpellation en m’apprenant que tous ses domestiques +avaient quitté le Glandier qu’il avait à jamais abandonné. Comme les +Rance avaient besoin de concierges pour le fort d’Hercule, le professeur +avait été heureux de leur céder ces loyaux serviteurs dont il n’avait +jamais eu à se plaindre, en dehors d’une petite histoire de braconnage +qui avait failli tourner si mal pour eux. Maintenant, ils logeaient dans +l’une des tours de la poterne d’entrée dont ils avaient fait leur +loge et d’où ils surveillaient le mouvement d’entrée et de sortie +du fort d’Hercule. +</p> + +<p> +Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître +d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot: +c’était donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence +aux Rochers Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du +reste — que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes +pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais +consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M. Darzac. +</p> + +<p> +Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait si cette +absence ne coïncidait point avec quelque événement important relatif au retour +de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et, parce que Mathilde se montrait +fâcheusement impressionnée, je vis bien que Mr Arthur Rance crut bon de +manifester, lui aussi, un discret émoi. Ici, il est bon de dire que Mr Arthur +Rance et sa femme n’étaient point au courant de tous les malheurs de la +fille du professeur Stangerson. On avait, naturellement, jugé inutile de leur +faire part du mariage secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. +C’était là un secret de famille. Mais ils savaient mieux que +n’importe qui — Arthur Rance pour avoir été mêlé au drame du +Glandier, et sa femme parce que son mari le lui avait raconté — avec quel +acharnement le célèbre agent de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être +un jour Mme Darzac. Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux +yeux d’Arthur Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point +s’étonner qu’un homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde +que le phrénologue américain n’eût point cherché à l’attitude de +Larsan d’autre explication que celle d’un amour furieux et sans +espoir. Quant à Mrs. Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les +raisons du drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait +bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu +qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui +d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que +j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait: +«Mais, enfin! qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des +sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes, +pendant de si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour +laquelle, policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour +laquelle on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui +n’ai su que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais +jamais eu si elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle +n’a même plus la jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la +regarder encore!» Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait +son mari regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse +Mrs. Edith! +</p> + +<p> +Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire au +lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur de +chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans l’étrange +et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui +enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux +Bob, ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra. +C’est que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi +considérable, de ne peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur +apparition au cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les +alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de +paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension! +Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur +avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni +moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à lui-même +qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille. +</p> + +<p> +Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et nous nous +levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre pensée qui était des +plus troubles. Mathilde s’enquit immédiatement de Rouletabille quand elle +fut sortie de la Louve, et je l’accompagnai jusqu’à l’entrée +du fort. M. Darzac et Mrs. Edith nous suivaient. M. Stangerson avait pris congé +de nous. Arthur Rance, qui avait un instant disparu, vint nous rejoindre comme +nous arrivions sous la voûte. La nuit était claire, toute illuminée de lune. +Cependant, on avait allumé des lanternes sous la voûte qui retentissait de +grands coups sourds. Et nous entendîmes la voix de Rouletabille qui +encourageait ceux qui l’entouraient: «Allons! encore un effort!» +disait-il, et des voix, après la sienne, se mettaient à haleter comme font les +marins qui halent les barques sur la jetée, à l’entrée des ports. Enfin, +un grand tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une cloche. +C’étaient les deux vantaux de l’énorme porte de fer qui venaient de +se rejoindre pour la première fois, depuis plus de cent ans. +</p> + +<p> +Mrs. Edith s’étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et demanda ce +qu’était devenue la grille qui faisait jusqu’alors fonction de +porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle comprit qu’elle +n’avait qu’à se taire, ce qui ne l’empêcha point de murmurer: +«Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un siège?» Mais Rouletabille +entraînait déjà tout notre groupe dans la baille, et nous annonçait, en riant, +que, si nous avions par hasard le désir d’aller faire un tour en ville, +il fallait pour ce soir-là y renoncer, attendu que ses ordres étaient donnés et +que nul ne pouvait plus sortir du château, ni y entrer. Le père Jacques, +ajouta-t-il, toujours en affectant de plaisanter, était chargé par lui +d’exécuter la consigne et chacun savait qu’il était impossible de +séduire ce vieux serviteur. C’est ainsi que j’appris que le père +Jacques, que j’avais connu au Glandier, avait accompagné le professeur +Stangerson à qui il servait de valet de chambre. La veille, il avait couché +dans un petit cabinet de la Louve, attenant à la chambre de son maître, mais +Rouletabille avait changé tout cela, et c’était le père Jacques, +maintenant, qui avait pris la place des concierges dans la tour A. +</p> + +<p> +«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée. +</p> + +<p> +— Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre +d’entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour Carrée!… +répondit Rouletabille. +</p> + +<p> +— Mais la Tour Carrée n’a pas besoin de concierges! s’écria +Mrs. Edith, dont l’ahurissement était sans bornes. +</p> + +<p> +— C’est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter +sans explication. +</p> + +<p> +Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu’il devait +mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si l’on +prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, on ne pouvait guère +y parvenir sans l’aide intelligente de Mrs. Edith. Enfin, il était bon +que chacun, désormais, au fort d’Hercule, fût préparé à tout, autrement +dit, ne fût surpris par rien! +</p> + +<p> +Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes à la poterne +du jardinier. J’ai dit que cette poterne H commandait l’entrée de +la seconde cour; mais il y avait beau temps qu’à cet endroit le fossé +avait été comblé. Autrefois, il y avait là un pont-levis. Rouletabille, à notre +grande stupéfaction, déclara que le lendemain il ferait dégager le fossé et +rétablir le pont-levis! +</p> + +<p> +Dans le moment même, il s’occupait de faire fermer, par les gens du +château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en attendant mieux, +faite de planches et de vieux bahuts que l’on avait sortis de la bâtisse +du jardinier. Ainsi, le château se barricadait et Rouletabille était seul +maintenant à en rire tout haut; car Mrs. Edith, mise rapidement au courant par +son mari, ne disait plus rien, se contentant de s’amuser in petto +prodigieusement de ces visiteurs qui transformaient son vieux château fort en +place imprenable parce qu’ils redoutaient l’approche d’un +homme, d’un seul homme!… C’est que Mrs. Edith ne connaissait point +cet homme-là et qu’elle n’avait pas passé par le Mystère de la +Chambre Jaune! Quant aux autres — et Arthur Rance lui-même était de +ceux-là — ils trouvaient tout naturel et absolument raisonnable que +Rouletabille les fortifiât contre l’inconnu, contre le mystère, contre +l’invisible, contre ce on ne savait quoi qui rôdait dans la nuit, autour +du fort d’Hercule! +</p> + +<p> +À cette poterne, Rouletabille n’avait placé personne, car il se réservait +ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il pouvait surveiller et la +première et la seconde cour. C’était un point stratégique qui commandait +tout le château. On ne pouvait parvenir du dehors jusqu’aux Darzac +qu’en passant d’abord par le père Jacques, en A, par Rouletabille +en H, et par le ménage Bernier qui veillait sur la porte K de la Tour Carrée. +Le jeune homme avait décidé que les veilleurs désignés ne se coucheraient pas. +Comme nous passions près du puits de la Cour du Téméraire, je vis à la clarté +de la lune qu’on avait dérangé la planche circulaire qui le fermait. Je +vis aussi, sur la margelle, un seau attaché à une corde. Rouletabille +m’expliqua qu’il avait voulu savoir si ce vieux puits correspondait +avec la mer et qu’il y avait puisé une eau absolument douce, preuve que +cette eau n’avait aucune relation avec l’élément salé. Il fit +quelques pas alors avec Mme Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra +dans la Tour Carrée. M. Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec nous, +ainsi qu’Arthur Rance. Quelques phrases d’excuses à l’adresse +de Mrs. Edith firent comprendre à celle-ci qu’on la priait poliment de +s’aller coucher, ce qu’elle fit d’une grâce assez nonchalante +et en saluant Rouletabille d’un ironique: «Bonsoir, monsieur le +capitaine!» +</p> + +<p> +Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna vers la +poterne, dans la petite chambre du jardinier; c’était une pièce fort +obscure, basse de plafond, où l’on se trouvait merveilleusement blottis +pour voir sans être vus. Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille et moi, +dans la nuit, sans même avoir allumé une lanterne, nous tînmes notre premier +conseil de guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom donner à cette réunion +d’hommes effarés, réfugiés derrière les pierres de ce vieux château +guerrier. +</p> + +<p> +«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille; personne ne +nous entendra et nous ne serons surpris par personne. Si l’on parvenait à +franchir la première porte gardée par le père Jacques sans qu’il +s’en aperçût, nous serions immédiatement avertis par l’avant-poste +que j’ai établi au milieu même de la baille, dissimulé dans les ruines de +la chapelle. Oui, j’ai placé là votre jardinier, Mattoni, Monsieur Rance. +Je crois, à ce qu’on m’a dit, qu’on peut être sûr de cet +homme? Dites-moi, je vous prie, votre avis?…» +</p> + +<p> +J’écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison. +C’était vrai qu’il s’improvisait notre capitaine et voilà +que, d’emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles +d’assurer la défense de la place. Certes! j’imagine qu’il +n’avait point envie de la rendre, à n’importe quel prix, et +qu’il était parfaitement disposé à se faire sauter en notre compagnie, +plutôt que de capituler. Ah! le brave petit gouverneur de place que +c’était là! Et, en vérité, il fallait être tout à fait brave pour +entreprendre de défendre le fort d’Hercule contre Larsan, plus brave que +s’il se fût agi de mille assiégeants, comme il arriva à l’un des +comtes de la Mortola qui n’eût, pour débarrasser la place, qu’à +faire donner grosses pièces, couleuvrines et bombardes et puis à charger +l’ennemi déjà à moitié défait par le feu bien dirigé d’une +artillerie qui était l’une des plus perfectionnées de l’époque. +Mais là, aujourd’hui, qui avions-nous à combattre? Des ténèbres! Où était +l’ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni viser, ne sachant où +était le but, ni encore moins prendre l’offensive, ignorant où il fallait +porter nos coups? Il ne nous restait qu’à nous garder, à nous enfermer, à +veiller et à attendre! +</p> + +<p> +Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu’il répondait de son +jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d’être couvert de ce +côté, prit son temps pour nous expliquer d’abord d’une façon +générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira trois ou quatre bouffées +rapides et dit: +</p> + +<p> +«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s’être montré si +insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme pour nous +défier, s’en tiendra à cette manifestation platonique? Se contentera-t-il +d’un succès moral qui aura porté le trouble, la terreur et le +découragement dans une partie de la garnison? Et disparaîtra-t-il? Je ne le +pense pas, à vrai dire. D’abord, parce que ce n’est point dans son +caractère essentiellement combatif, et qui ne se satisfait pas avec des +demi-succès, ensuite parce que rien ne le force à disparaître! Songez +qu’il peut tout contre nous, mais que nous ne pouvons rien contre lui, +que nous défendre et frapper, si nous le pouvons, quand il le voudra bien! Nous +n’avons, en effet, aucun secours à attendre du dehors. Et il le sait +bien; c’est ce qui le fait si audacieux et si tranquille! Qui +pouvons-nous appeler à notre aide? +</p> + +<p> +— Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, car il +pensait bien que, si cette hypothèse n’avait pas été encore envisagée par +Rouletabille, c’est qu’il devait y avoir quelque obscure raison à +cela. +</p> + +<p> +Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n’était point +non plus exempt de reproche. Et il dit, d’un ton glacé qui renseigna +définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa proposition: +</p> + +<p> +«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n’ai point, à Versailles, +sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, aux Rochers Rouges, à la +justice italienne.» +</p> + +<p> +Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l’ai dit, le premier mariage de +la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous, toute +l’impossibilité où nous étions de révéler l’existence de Larsan +sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le +pire des scandales et la plus redoutable des catastrophes; mais certains +incidents inexpliqués du procès de Versailles avaient dû suffisamment le +frapper pour qu’il fût à même de saisir que nous redoutions par-dessus +tout d’intéresser à nouveau le public à ce que l’on avait appelé Le +Mystère de Mademoiselle Stangerson. +</p> + +<p> +Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait par un de ces +secrets terribles qui décident de l’honneur ou de la mort des gens, en +dehors de toutes les magistratures de la terre. +</p> + +<p> +Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais ce +salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à combattre +pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui s’inquiète peu des +raisons de la bataille, du moment qu’il meure pour sa belle. Du moins, +j’interprétai ainsi son geste, persuadé que l’Américain, malgré son +récent mariage, était loin d’avoir oublié son ancienne passion. +</p> + +<p> +M. Darzac dit: +</p> + +<p> +«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu’on le +réduise à merci, soit qu’on passe avec lui un traité de paix, soit +qu’on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le secret +à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète de Mme +Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M. Stangerson ignore que +nous sommes menacés encore des coups de ce bandit! +</p> + +<p> +— Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M. +Stangerson ne saura rien!…» +</p> + +<p> +On s’occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce +qu’on pouvait attendre d’eux. Heureusement, le père Jacques et les +Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne +s’étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs. +Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien encore +Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son maître à Paris +et ne devait revenir qu’avec lui. +</p> + +<p> +Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui se +tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s’asseoir au +milieu de nous. +</p> + +<p> +«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j’ai fait une +reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte Nord, +d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace +avantageusement l’ancienne barbacane du château. Nous avons là, à +cinquante pas, du côté de l’Occident, les deux postes frontières des +douaniers français et italiens dont l’inexorable vigilance peut nous être +d’un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces braves +gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier italien ne parle que +l’italien, mais le douanier français parle les deux langues, plus le +jargon du pays, et c’est ce douanier (qui s’appelle, m’a dit +Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement général. Par son intermédiaire, +nous avons appris que nos deux douaniers s’étaient intéressés à la +manoeuvre insolite, autour de la presqu’île d’Hercule, de la petite +barque de Tullio, surnommé Le Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des +anciennes connaissances de nos douaniers. C’est le plus habile +contrebandier de la côte. Il traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que +les douaniers n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et l’inconnu +ont disparu du côté de la pointe de Garibaldi. J’y suis allé avec le père +Bernier, et, pas plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous +n’avons rien aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J’en ai comme +le pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a +abordé près de la pointe de Garibaldi… +</p> + +<p> +— Vous en êtes sûr? s’écria M. Darzac. +</p> + +<p> +— À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je. +</p> + +<p> +— Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans +le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le réchaud à +pommes de pin que j’ai retrouvé et que les douaniers ont reconnu, réchaud +qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche la pieuvre, par les nuits +calmes. +</p> + +<p> +— Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac… Il est aux Rochers +Rouges!… +</p> + +<p> +— En tout cas, si la barque l’a laissé aux Rochers Rouges, il +n’en est point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des douaniers +sont placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers Rouges en France, de +telle sorte que nul n’y peut passer de jour ou de nuit sans en être +aperçu. Vous savez, d’autre part, que les Rochers Rouges forment +cul-de-sac et que le sentier s’arrête devant ces rochers, à trois cents +mètres environ de la frontière. Le sentier passe entre les rochers et la mer. +Les rochers sont à pic et constituent une falaise d’une soixantaine de +mètres de hauteur. +</p> + +<p> +— Certes! fit Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, et qui +semblait très intrigué, il n’a pu escalader la falaise. +</p> + +<p> +— Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans la +falaise des poches profondes. +</p> + +<p> +— Je l’ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné +tout seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier. +</p> + +<p> +— C’était imprudent, remarquai-je. +</p> + +<p> +— C’était par prudence! corrigea Rouletabille. J’avais des +choses à dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un tiers… Bref, +je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les grottes, j’ai appelé +Larsan. +</p> + +<p> +— Vous l’avez appelé! s’écria Arthur Rance. +</p> + +<p> +— Oui! je l’ai appelé dans la nuit commençante, j’ai agité +mon mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. Mais +est-ce qu’il ne m’a point entendu? Est-ce qu’il n’a +point vu mon drapeau?… Il n’a pas répondu. +</p> + +<p> +— Il n’était peut-être plus là, hasardai-je. +</p> + +<p> +— Je n’en sais rien!… J’ai entendu du bruit dans une grotte!… +</p> + +<p> +— Et vous n’y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance. +</p> + +<p> +— Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien, +n’est-ce pas? que ce n’est point parce que j’ai peur de lui… +</p> + +<p> +— Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d’un même +mouvement, et qu’on en finisse une bonne fois! +</p> + +<p> +— Je crois, fit Arthur Rance, que nous n’avons jamais eu une +meilleure occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui ce que nous +voudrons, au fond des Rochers Rouges!» +</p> + +<p> +Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j’attendais ce qu’allait +dire Rouletabille. D’un geste il les calma et les pria de se rasseoir… +</p> + +<p> +«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n’aurait pas agi autrement +qu’il ne l’a fait, s’il avait voulu nous attirer ce soir dans +les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il débarque presque sous +nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous eût crié en passant sous nos +fenêtres: «Vous savez, je suis aux Rochers Rouges! Je vous attends! Venez-y!…» +qu’il n’aurait peut-être pas été plus explicite ni plus éloquent! +</p> + +<p> +— Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui +s’avoua, du reste, profondément touché par l’argument de +Rouletabille… et il ne s’est pas montré. Il s’y cache, méditant +quelque crime abominable pour cette nuit… Il faut le déloger de là. +</p> + +<p> +— Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers Rouges +n’a produit aucun résultat, parce que j’y suis allé seul… mais que +nous y allions tous et nous pourrons trouver un résultat à notre retour… +</p> + +<p> +— À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas. +</p> + +<p> +— Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous aurons +laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la retrouverions peut-être plus!… +Oh! ajouta-t-il, dans le silence général, ce n’est là qu’une +hypothèse. En ce moment, il nous est défendu de raisonner autrement que par +hypothèse…» +</p> + +<p> +Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait. Évidemment, sans +Rouletabille, nous allions peut-être faire une grosse bêtise, nous allions +peut-être à un désastre… +</p> + +<p> +Rouletabille s’était levé, pensif. +</p> + +<p> +«Au fond, finit-il par dire, nous n’avions rien de mieux à faire pour +cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, car je veux que +la place soit mise en état de défense absolue dès demain. J’ai fait +fermer la porte de fer et je la fais garder par le père Jacques. J’ai mis +Mattoni en sentinelle dans la chapelle. J’ai rétabli ici un barrage, sous +la poterne, le seul point vulnérable de la seconde enceinte et je garderai +moi-même ce barrage. Le père Bernier veillera toute la nuit à la porte de la +Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a de très bons yeux, et à laquelle +j’ai fait encore donner une lunette marine, restera jusqu’au matin +sur la plate-forme de la tour. Sainclair s’installera dans le petit +pavillon de feuilles de palmier, sur la terrasse de la Tour Ronde. Du haut de +cette terrasse, il surveillera, avec moi du reste, toute la seconde cour et les +boulevards et parapets. Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront dans +la baille et devront se promener jusqu’à l’aurore, le premier sur +le boulevard de l’Ouest, le second sur celui de l’Est, boulevards +qui bornent la première cour du côté de la mer. Le service sera dur cette nuit, +parce que nous ne sommes pas encore organisés. Demain nous dresserons un état +de notre petite garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons disposer en +toute sécurité. S’il y a des domestiques douteux, on les fera sortir de +la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en cachette, toutes les +armes dont vous pouvez disposer, fusils, revolvers. On se les partagera suivant +les besoins du service de garde. La consigne est de tirer sur tout individu qui +ne répond pas au qui vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il +n’y a point de mot de passe, c’est inutile. Pour passer, il suffira +de crier son nom et de faire voir son visage. Du reste, il n’y aura que +nous qui aurons le droit de passer. Dès demain matin, je ferai dresser, à +l’entrée intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait jusqu’à +ce soir son entrée extérieure, — entrée qui est close, désormais, par la +porte de fer; et, dans la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la +voûte au-delà de la grille: ils déposeront leur marchandise dans la petite loge +de la tour où j’ai gîté le père Jacques. À sept heures, tous les soirs, +la porte de fer sera fermée. Demain matin, également, Mr Arthur Rance donnera +des ordres pour faire venir menuisiers, maçons et charpentiers. Tout ce monde +sera compté et ne devra, sous aucun prétexte, franchir la poterne de la seconde +enceinte; tout ce monde sera également compté avant sept heures du soir, heure +à laquelle devra avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. Dans cette +journée, les ouvriers devront entièrement achever leur travail, qui consistera +à me fabriquer une porte pour ma poterne, à réparer une légère brèche du mur +qui joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et une autre petite brèche, +qui se trouve située près de l’ancienne Tour Ronde de coin (B sur le +plan) qui défend l’angle nord-ouest de la baille. Après quoi, je serai +tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de quitter le château +jusqu’à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je pourrai tenter une sortie +et partir en reconnaissance sérieuse à la recherche du camp de Larsan. Allons, +Mister Arthur Rance, aux armes! Allez me chercher les armes dont vous disposez +ce soir… Moi, j’ai prêté mon revolver au père Bernier, qui se promènera +devant la porte de l’appartement de Mme Darzac…» +</p> + +<p> +Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu un pareil +langage dans la bouche de Rouletabille n’aurait point manqué de traiter +de fous et celui qui le tenait, et ceux qui l’écoutaient! Mais, je le +répète, si celui-là avait vécu la nuit de la galerie inexplicable, et la nuit +du cadavre incroyable, il aurait fait comme moi: il eût chargé son revolver, et +attendu le jour sans faire le malin! +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap08"></a>VIII<br> +Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer</h2></div> + +<p> +Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous faisions les cent +pas, le long des parapets, sous la lune, examinant attentivement la terre, le +ciel et les eaux et écoutant avec anxiété les moindres bruits de la nuit, la +respiration de la mer, le vent du large qui commença à chanter vers trois +heures du matin. Mrs. Edith, qui s’était levée, vint alors rejoindre +Rouletabille sous sa poterne. Celui-ci m’appela, me donna la garde de la +poterne et de Mrs. Edith et s’en fut faire une ronde. Mrs. Edith était de +la plus charmante humeur du monde. Le sommeil lui avait fait du bien et elle +semblait s’amuser follement de la figure blafarde qu’elle venait de +trouver à son mari auquel elle avait porté un verre de whisky. +</p> + +<p> +«Oh! c’est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses petites +mains. C’est très amusant!… Ce Larsan, comme je voudrais le connaître!…» +</p> + +<p> +Je ne pus m’empêcher de frissonner en entendant un pareil blasphème. +Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne doutent de rien, et qui, +dans leur inconscience, insultent au destin. Ah! la malheureuse, si elle +s’était doutée! +</p> + +<p> +Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter +d’affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque +l’occasion s’en présente, je me permettrai de faire connaître au +lecteur historiquement, si je puis me servir ici d’une expression qui +rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont certains, à +l’occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le Mystère de la +Chambre Jaune, ont pu mettre l’existence en doute. Comme ce rôle atteint, +dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que quelques-uns pourraient +juger inaccessibles, j’estime qu’il est de mon devoir de préparer +l’esprit du lecteur à admettre en fin de compte que je ne suis que le +vulgaire rapporteur d’une affaire unique dans le monde, et que je +n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas où j’aurais +la sotte prétention d’ajouter à une aussi prodigieuse et naturelle +histoire quelque ornement imaginaire, s’y opposerait et me dirait mon +fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables sont en jeu et le fait +d’une telle publication doit entraîner de trop redoutables conséquences +pour que je ne m’astreigne point à une narration sévère, un peu sèche et +méthodique. Je renverrai donc ceux qui pourraient croire à quelque roman +policier — l’abominable mot a été prononcé — au procès de +Versailles. Maîtres Henri-Robert et André Hesse, qui plaidaient pour M. Robert +Darzac, firent entendre là d’admirables plaidoiries qui ont été +sténographiées et dont, certainement, ils ont dû conserver quelque copie. +Enfin, il ne faut pas oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises +Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné une +rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n’avons qu’à ouvrir +la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands +quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d’assises de la +Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type. Alors, on +comprendra qu’il n’y a plus rien à inventer sur un homme quand on +peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur, connaissant désormais +«son genre», c’est-à-dire sa façon d’opérer et son audace sans +seconde, se gardera de sourire quand Joseph Rouletabille, prudemment, entre +Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera un pont-levis. +</p> + +<p> +M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes criminelles +et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à Ballmeyer. +</p> + +<p> +Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n’est point arrivé à +l’escroquerie, comme tant d’autres, après avoir parcouru les dures +étapes de la misère. Fils d’un riche commissionnaire de la rue Molay, il +aurait pu rêver d’autres destinées; mais sa vocation, c’était la +mainmise sur l’argent d’autrui. Tout jeune, il se destina à +l’escroquerie comme d’autres se destinent à l’École des +Mines. Son début fut un coup de génie. L’histoire est incroyable—Ballmeyer +subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis +prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et écrivant à +l’auteur de ses jours: +</p> + +<p> +«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils, commis +des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le bureau ambulant, +une lettre à votre adresse. J’ai réuni la famille; d’ici à quelques +jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au remboursement. Vous êtes +père: ayez pitié d’un père! Ne brisez pas tout un passé d’honneur!» +</p> + +<p> +M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le premier +acompte ou plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant appris, après +dix années, quel était le vrai coupable. +</p> + +<p> +Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature tous les +attributs qui constituent l’escroc de race: une prodigieuse variété +d’esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en scène et +du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie, à ce point +qu’il faisait marquer son linge à des initiales appropriées toutes les +fois qu’il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le caractérise +surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes pour +l’évasion, une coquetterie de fraude, d’ironie, de défi à la +justice; c’est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de +prétendus coupables, sachant combien le magistrat s’attarde par +tempérament aux fausses pistes. +</p> + +<p> +Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa vie. Au +régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse le +capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au préjudice de +la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge d’instruction M. Furet +comme s’étant volé lui-même. +</p> + +<p> +L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires, +sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La science +appliquée à l’escroquerie n’a encore rien donné de mieux. +</p> + +<p> +Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans le +courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue Poissonnière, +qui l’ont laissé s’installer dans leurs bureaux. +</p> + +<p> +Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et, contrefaisant la +voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M. Cohen, banquier, s’il +serait disposé à escompter la traite. M. Cohen répond affirmativement et, dix +minutes plus tard, Ballmeyer, après avoir coupé le fil téléphonique pour +prévenir un contre-ordre ou des demandes d’explications, fait toucher +l’argent par un compère, un nommé Rivard, qu’il a connu naguère aux +bataillons d’Afrique, où de fâcheuses histoires de régiment les avaient +fait expédier l’un et l’autre. +</p> + +<p> +Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer Rivard et, +comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui-même!… +</p> + +<p> +Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge +d’instruction chargé de l’affaire. +</p> + +<p> +«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis désolé de +vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C’est une affaire +qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu besoin de quarante +mille francs pour liquider une petite dette au salon des courses, et vous les +avez fait payer à votre maison. C’est vous qui avez téléphoné. +</p> + +<p> +— Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti. +</p> + +<p> +— Avouez donc, vous savez bien qu’on a reconnu votre voix.» +</p> + +<p> +Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la police +fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi, alors avocat +général, aujourd’hui ministre du Commerce, dut présenter à M. Furet les +excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné par contumace à vingt +ans de travaux forcés! +</p> + +<p> +On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité, à ce +moment-là, avant de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et quelle +comédie! Il faut connaître tout au long l’histoire d’une de ses +évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l’aventure de ce +prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir +l’étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les +imprimés, jeter un coup d’oeil sur la formule des ordres de mises en +liberté. +</p> + +<p> +Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans laquelle, +selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de la prison de +mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais il manquait au papier +le timbre du juge. +</p> + +<p> +Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à +l’instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son +innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet déposé +sur la table, il fit tout à coup tomber l’encrier sur le pantalon bleu du +garde qui l’accompagnait. +</p> + +<p> +Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui +compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un», Ballmeyer +profitait de l’inattention générale pour appliquer un fort coup de tampon +sur l’ordre de mise en liberté et se confondait à son tour en excuses. +</p> + +<p> +Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant négligemment le papier +signé et timbré aux gardes de la souricière. +</p> + +<p> +«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers! Me +prend-il pour son domestique?» +</p> + +<p> +Les gardes ramassèrent précieusement l’imprimé, et le brigadier de +service le fit porter à son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de +mettre sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer +était libre. +</p> + +<p> +C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s’était +échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au garde +qui l’amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de blanc, à +une première de la Comédie-Française. Déjà, à l’époque où il avait été +condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux publics pour avoir volé +la caisse de sa compagnie, il avait failli sortir du Cherche-Midi en se faisant +enfermer par ses camarades dans un sac de papiers de rebut. Un contre-appel +imprévu fit échouer ce plan si bien conçu. +</p> + +<p> +… Mais on n’en finirait point s’il fallait raconter ici les +étonnantes aventures du premier Ballmeyer. +</p> + +<p> +Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d’Erlon, comte de Motteville, +comte de Bonneville<a href="#fn2" id="fnref2"><sup>[2]</sup></a>, élégant, +beau joueur, faisant la mode, il parcourt les plages et les villes +d’eaux: Biarritz, Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu’à +dix mille francs dans sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses +sourires; car cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au régiment, +il avait fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son +colonel!… Connaissez-vous le «type» maintenant? +</p> + +<p> +Eh bien, c’est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre! +</p> + +<p> +Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la +personnalité du célèbre bandit. Elle m’écoutait dans un silence qui finit +par m’impressionner et alors, me penchant sur elle, je m’aperçus +qu’elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande +idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la contempler à +loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments que je voulus plus +tard en vain chasser de mon coeur. +</p> + +<p> +La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec un +grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit de +m’aller coucher qu’à huit heures du matin quand il eut réglé son +service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu’il avait fait +venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de la tour +B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement que le château +fort d’Hercule se trouva le soir même aussi hermétiquement clos dans la +nature, avec toutes ses enceintes, qu’il l’est linéairement parlant +sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce matin-là, Rouletabille commençait +déjà à dessiner sur son calepin le plan que j’ai soumis au lecteur, et il +me disait, cependant que, fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules +pour ne point fermer les yeux: +</p> + +<p> +«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie pour me +défendre. Eh bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la vérité: +car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des brèches, +c’est moins pour que Larsan ne puisse s’y introduire que pour +épargner à ma raison l’occasion d’une «fuite»! Par exemple, je ne +pourrais raisonner dans une forêt! Comment voulez-vous raisonner dans une +forêt? La raison fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un château +fort bien clos! Mon ami, c’est comme dans un coffre-fort bien fermé: si +vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut bien que votre raison +s’y retrouve! +</p> + +<p> +— Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que votre raison +s’y retrouve!… +</p> + +<p> +— Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car vous +dormez tout debout. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap09"></a>IX<br> +Arrivée inattendue du «vieux Bob»</h2></div> + +<p> +Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, cependant que la +voix de la mère Bernier me transmettait l’ordre de Rouletabille de me +lever, je me précipitai à ma fenêtre. La rade était d’une splendeur sans +pareille et la mer d’une transparence telle que la lumière du soleil la +traversait comme elle eût fait d’une glace sans tain, de telle sorte +qu’on apercevait les rochers, les algues et la mousse et tout le fond +maritime, comme si l’élément aquatique eût cessé de les recouvrir. La +courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait cette onde pure dans un +cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes blanches et toutes roses, +paraissaient fraîches écloses de cette nuit. La presqu’île +d’Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, et les vieilles +pierres du château embaumaient. +</p> + +<p> +Jamais la nature ne m’était apparue plus douce, plus accueillante, plus +aimante, ni surtout plus digne d’être aimée. L’air serein, la rive +nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce tableau auquel mes +sens d’homme du Nord étaient peu accoutumés évoquait des idées de +caresses. C’est alors que je vis un homme qui frappait la mer. Oh! il la +frappait à tour de bras! J’en aurais pleuré, si j’avais été poète. +Le misérable paraissait agité d’une rage affreuse. Je ne pouvais me +rendre compte de ce qui avait excité sa fureur contre cette onde tranquille; +mais celle-ci devait évidemment lui avoir donné quelque motif sérieux de +mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il s’était armé d’un +énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation qu’un enfant +craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait à la mer, un instant +éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui provoquait la muette indignation de +quelques étrangers arrêtés au rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil +cas où l’on redoute de se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci +laissaient faire sans protester. Qu’est-ce qui pouvait ainsi exciter cet +homme sauvage? Peut-être bien le calme même de la mer qui, après avoir été un +moment troublée par l’insulte de ce fou, reprenait son visage immobile. +</p> + +<p> +Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui m’annonçait +que l’on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une tenue de plâtrier, +tous ses habits attestant qu’il s’était promené dans des +maçonneries trop fraîches. D’une main il s’appuyait sur un mètre et +son autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui demandai s’il avait +aperçu l’homme qui battait les eaux. Il me répondit que c’était +Tullio qui travaillait de son état à chasser le poisson dans les filets, en lui +faisant peur. C’est alors que je compris pourquoi, dans le pays, on +appelait Tullio «le Bourreau de la Mer». +</p> + +<p> +Rouletabille m’apprit encore par la même occasion qu’ayant +interrogé Tullio, ce matin, sur l’homme qu’il avait conduit dans sa +barque la veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de la +presqu’île d’Hercule, Tullio lui avait répondu qu’il ne +connaissait point cet homme, que c’était un original qu’il avait +embarqué à Menton et qui lui avait donné cinq francs pour qu’il le +débarquât à la pointe des Rochers Rouges. +</p> + +<p> +Je m’habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m’apprit que +nous allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s’agissait du vieux +Bob. On l’attendit pour se mettre à table et puis, comme il +n’arrivait point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri +de la terrasse ronde du Téméraire. +</p> + +<p> +Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant des Grottes, +qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses et poissons de roches de +tout le littoral, arrosée d’un petit «vino del paese» et servie dans la +lumière et la gaieté des choses, contribua au moins autant que toutes les +précautions de Rouletabille à nous rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan +nous faisait moins peur sous le beau soleil des cieux éclatants qu’à la +pâle lueur de la lune et des étoiles! Ah! que la nature humaine est oublieuse +et facilement impressionnable! J’ai honte de le dire: nous étions très +fiers — oh! tout à fait fiers (du moins je parle pour moi et pour Arthur +Rance et aussi naturellement pour Mrs. Edith, dont la nature romanesque et +mélancolique était superficielle) de sourire de nos transes nocturnes et de +notre garde armée sur les boulevards de la citadelle… quand le vieux Bob fit +son apparition. Et — disons-le, disons-le — ce n’est point +cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus moroses. J’ai +rarement aperçu quelqu’un de plus comique que le vieux Bob se promenant, +dans le soleil éblouissant d’un printemps du midi, avec un chapeau haut +de forme noir, sa redingote noire, son gilet noir, son pantalon noir, ses +lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues roses. Oui, oui, nous avons +bien ri sous la tonnelle de la tour de Charles le Téméraire. Et le vieux Bob +rit avec nous. Car le vieux Bob est la gaieté même. +</p> + +<p> +Que faisait ce vieux savant au château d’Hercule? Le moment est peut-être +venu de le dire. Comment s’était-il résolu à quitter ses collections +d’Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son musée de Philadelphie? +Voilà. On n’a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà considéré dans sa +patrie comme un phrénologue d’avenir, quand sa mésaventure amoureuse avec +Mlle Stangerson l’éloigna tout à coup de l’étude qu’il prit +en dégoût. Après son mariage avec Miss Edith, celle-ci l’y poussant, il +sentit qu’il se remettrait avec plaisir à la science de Gall et de +Lavater. Or, dans le moment même qu’ils visitaient la Côte d’Azur, +l’automne qui précéda les événements actuels, on faisait grand bruit +autour des découvertes nouvelles que M. Abbo venait de faire aux Rochers +Rouges, dénommés encore, dans le patois mentonais, Baoussé-Roussé. Depuis de +longues années, depuis 1874, les géologues et tous ceux qui s’occupent +d’études préhistoriques avaient été extrêmement intéressés par les débris +humains trouvés dans les cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM. +Julien, Rivière, Girardin, Delesot, étaient venus travailler sur place et +avaient su intéresser l’Institut et le ministère de l’Instruction +publique à leurs découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles +attestaient, à ne pouvoir s’y méprendre, que les premiers hommes avaient +vécu en cet endroit avant l’époque glaciaire. Sans doute la preuve de +l’existence de l’homme à l’époque quaternaire était faite +depuis longtemps; mais, cette époque mesurant, d’après certains, deux +cent mille ans, il était intéressant de fixer cette existence dans une étape +déterminée de ces deux cent mille années. On fouillait toujours aux Rochers +Rouges et on allait de surprise en surprise. Cependant, la plus belle des +grottes, la Barma Grande, comme on l’appelait dans le pays, était restée +intacte, car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le restaurant +des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo venait de se +déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur publique (car +l’événement avait dépassé les bornes du monde scientifique) répandait le +bruit qu’il venait de trouver dans la Barma Grande +d’extraordinaires ossements humains, des squelettes très bien conservés +par une terre ferrugineuse, contemporaine des mammouths du début de +l’époque quaternaire ou même de la fin de l’époque tertiaire! +</p> + +<p> +Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son mari passait +ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme on dit en termes +scientifiques, datant de deux cent mille ans, fouillant lui-même l’humus +de la Barma Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa jeune femme +prenait un inlassable plaisir à s’accouder non loin de là, aux créneaux +moyenâgeux d’un vieux château fort qui dressait sa massive silhouette sur +une petite presqu’île, reliée aux Rochers Rouges par quelques pierres +écroulées de la falaise. Les légendes les plus romanesques se rattachaient à ce +vestige des vieilles guerres génoises; et il semblait à Edith, mélancoliquement +penchée au haut de sa terrasse, sur le plus beau décor du monde, qu’elle +était une de ces nobles demoiselles de l’ancien temps, dont elle avait +tant aimé les cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le +château était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur Rance +l’acheta et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit venir les +maçons et les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette +antique bâtisse en un délicieux nid d’amoureux pour une jeune personne +qui se souvient de La Dame du lac et de La Fiancée de Lammermoor. +</p> + +<p> +Quand Arthur Rance s’était trouvé en face du dernier squelette découvert +dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l’Elephas antiquus sortis de +la même couche de terrain, il avait été transporté d’enthousiasme, et son +premier soin avait été de télégraphier au vieux Bob que l’on avait +peut-être enfin découvert à quelques kilomètres de Monte-Carlo ce qu’il +cherchait, au prix de mille périls, depuis tant d’années, au fond de la +Patagonie. Mais son télégramme ne parvint pas à destination, car le vieux Bob, +qui avait promis de rejoindre le nouveau ménage dans quelques mois avait déjà +pris le bateau pour l’Europe. Évidemment, la renommée l’avait déjà +renseigné sur les trésors des Baoussé-Roussé. Quelques jours plus tard, il +débarquait à Marseille et arrivait à Menton où il s’installait en +compagnie d’Arthur Rance et de sa nièce dans le fort d’Hercule, +qu’il remplit aussitôt des éclats de sa gaieté. +</p> + +<p> +La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c’est là, sans +doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob a une âme +d’enfant; et il est coquet comme une vieille femme, c’est-à-dire +que sa coquetterie change rarement d’objet et qu’ayant, une fois +pour toutes, adopté un costume sévère, de préférence correct (redingote noire, +gilet noir, pantalon noir, cheveux blancs, joues roses), elle s’attache +uniquement à en perpétuer l’impressionnante harmonie. C’est dans +cet uniforme professoral que le vieux Bob chassait le tigre des pampas et +qu’il fouille maintenant les grottes des Rochers Rouges, à la recherche +des derniers ossements de l’Elephas antiquus. +</p> + +<p> +Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et puis il se +reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de l’un à l’autre +de ses favoris poivre et sel qu’il avait soigneusement taillés en +triangles. Le vieux Bob exultait et nous en apprîmes bientôt la raison. Il +rapportait de sa visite au Muséum de Paris la certitude que le squelette de la +Barma Grande n’était point plus ancien que celui qu’il avait +rapporté de sa dernière expédition à la Terre de Feu. Tout l’Institut +était de cet avis et prenait pour base de ses raisonnements le fait que +l’os à moelle de l’Elephas que le vieux Bob avait apporté à Paris, +et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après lui avoir +affirmé qu’il l’avait trouvé dans la même couche de terrain que le +fameux squelette, — que cet os à moelle, disons-nous, appartenait à un +Elephas antiquus du milieu de la période quaternaire. Ah! il fallait entendre +avec quel joyeux mépris le vieux Bob parlait de ce milieu de la période +quaternaire! À cette idée d’un os à moelle du milieu de la période +quaternaire, il éclatait de rire comme si on lui avait conté une bonne farce! +Est-ce qu’à notre époque un savant, un véritable savant, digne en vérité +de ce nom de savant, pouvait encore s’intéresser à un squelette du milieu +de la période quaternaire! Le sien — son squelette, ou tout au moins +celui qu’il avait rapporté de la terre de feu — datait du +commencement de cette période, par conséquent était plus vieux de cent mille +ans… vous entendez: cent mille ans! Et il en était sûr, à cause de cette +omoplate ayant appartenu à l’ours des cavernes, omoplate qu’il +avait trouvée, lui, le vieux Bob, entre les bras de son propre squelette. (Il +disait: mon propre squelette, ne faisant plus de différence, dans son +enthousiasme, entre son squelette vivant qu’il habillait tous les jours +de sa redingote noire, de son gilet noir, de son pantalon noir, de ses cheveux +blancs, de ses joues roses, et le squelette préhistorique de la Terre de Feu). +</p> + +<p> +«Ainsi, mon squelette date de l’ours des cavernes!… Mais celui des +Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de l’époque du +mammouth… et encore! non, non!… du rhinocéros à narines cloisonnées! Ainsi!… On +n’a plus rien à découvrir, mesdames et messieurs, dans la période du +rhinocéros à narines cloisonnées!… Je vous le jure, foi de vieux Bob!… Mon +squelette à moi vient de l’époque chelléenne, comme vous dites en France… +Pourquoi riez-vous, espèces d’ânes!… Tandis que je ne suis même point sûr +que l’Elephas antiquus des Rochers Rouges date de l’époque +moustérienne! Et pourquoi pas de l’époque solutréenne? Ou encore, ou +encore! De l’époque magdalénienne!… Non! non! c’en est trop! Un +Elephas antiquus de l’époque magdalénienne, ça n’est pas possible! +Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra malade! Ah! j’en +mourrai de joie… pauvres Baoussé-Roussé!» +</p> + +<p> +Mrs. Edith eut la cruauté d’interrompre la jubilation du vieux Bob en lui +annonçant que le prince Galitch, qui s’était rendu acquéreur de la grotte +de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges, devait avoir fait une découverte tout +à fait sensationnelle, car elle l’avait vu, le lendemain même du départ +du vieux Bob pour Paris, passer devant le fort d’Hercule, emportant sous +son bras une petite caisse qu’il lui avait montrée en lui disant: «Voyez- +vous, mistress Rance, j’ai là un trésor! Oh! un véritable trésor!» Elle +avait demandé ce que c’était que ce trésor, mais l’autre +l’avait agacée, disant qu’il voulait en faire la surprise au vieux +Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait avoué qu’il venait +de découvrir «le plus vieux crâne de l’humanité»! +</p> + +<p> +Mrs. Edith n’avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la gaieté +du vieux Bob s’écroula; une fureur souveraine se répandit sur ses traits +ravagés et il cria: +</p> + +<p> +«Ça n’est pas vrai!… Le plus vieux crâne de l’humanité, il est au +vieux Bob! C’est le crâne du vieux Bob!» +</p> + +<p> +Et il hurla: +</p> + +<p> +«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!… ici!…» +</p> + +<p> +Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec le bagage du +vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et apporta la malle devant nous. +Sur quoi le vieux Bob, prenant son trousseau de clefs, se jeta à genoux et +ouvrit la caisse. De cette caisse, qui contenait des effets et du linge pliés +avec beaucoup d’ordre, il sortit un carton à chapeau et, de ce carton à +chapeau, il sortit un crâne qu’il déposa au milieu de la table, parmi nos +tasses à café. +</p> + +<p> +«Le plus vieux crâne de l’humanité, dit-il, le voilà!… C’est le +crâne du vieux Bob!… Regardez-le!… C’est lui! Le vieux Bob ne sort jamais +sans son crâne!…» +</p> + +<p> +Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses lèvres +épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez bien vous représenter +que le vieux Bob savait imparfaitement le français et le prononçait mi à +l’anglaise, mi à l’espagnole — il parlait parfaitement +l’espagnol — vous voyez et vous entendez la scène! Rouletabille et +moi, nous n’en pouvions plus et nous nous tenions les côtes de rire. +D’autant mieux que, dans ses discours, le vieux Bob s’interrompait +lui-même de rire pour nous demander quel était l’objet de notre gaieté. +Sa colère eut auprès de nous plus de succès encore, et il n’est pas +jusqu’à Mme Darzac qui ne s’essuyât les yeux, parce que, en vérité, +le vieux Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux crâne de +l’humanité. Je pus constater à cette heure où nous prenions le café +qu’un crâne de deux cent mille ans n’est point effrayant à voir, +surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents. +</p> + +<p> +Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la main droite et, +l’index de la main gauche appuyé au front de l’ancêtre: +</p> + +<p> +«Lorsqu’on regarde le crâne par le haut, on note une forme pentagonale +très nette, qui est due au développement notable des bosses pariétales et à la +saillie de l’écaille de l’occipital! La grande largeur de la face +tient au développement exagéré des accords zygomatiques!… Tandis que, dans la +tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu’est-ce que +j’aperçois?…» +</p> + +<p> +Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, dans la tête +des troglodytes, car je ne l’écoutais plus, mais je le regardais. Et je +n’avais plus envie de rire du tout. Le vieux Bob me parut effrayant, +farouche, factice comme un vieux cabot, avec sa gaieté en fer-blanc et sa +science de pacotille. Je ne le quittai plus des yeux. Il me sembla que ses +cheveux remuaient! Oui, comme remue une perruque. Une pensée, la pensée de +Larsan qui ne me quittait plus jamais complètement m’embrasa la cervelle; +j’allais peut-être parler quand un bras se glissa sous le mien, et je fus +entraîné par Rouletabille. +</p> + +<p> +«Qu’avez-vous, Sainclair?… me demanda, sur un ton affectueux, le jeune +homme. +</p> + +<p> +— Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous moqueriez +encore de moi…» +</p> + +<p> +Il ne me répondit pas tout d’abord et m’entraîna vers le boulevard +de l’Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et +me dit: +</p> + +<p> +«Non, Sainclair, non… Je ne me moquerai point de vous… Car vous êtes dans la +vérité en le voyant partout autour de vous. S’il n’y était point +tout à l’heure, il y est peut-être maintenant… Ah! il est plus fort que +les pierres!… Il est plus fort que tout!… Je le redoute moins dehors que +dedans!… Et je serais bien heureux que ces pierres que j’ai appelées à +mon secours pour l’empêcher d’entrer m’aident à le retenir… +Car, Sainclair, JE LE SENS ICI!» +</p> + +<p> +Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose singulière, +j’avais cette impression… Je sentais sur moi les yeux de Larsan… Je +l’entendais respirer… Quand cette sensation avait-elle commencé? Je +n’aurais pu le dire… Mais il me semblait qu’elle m’était +venue avec le vieux Bob. +</p> + +<p> +Je dis à Rouletabille, avec inquiétude: +</p> + +<p> +«Le vieux Bob?» +</p> + +<p> +Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit: +</p> + +<p> +«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main droite et +demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous serez répondu, ne soyez +pas trop rassuré, car il vous aura peut-être menti et il sera déjà dans votre +peau que vous n’en saurez rien encore!» +</p> + +<p> +Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l’Ouest. +C’est là que le père Jacques vint me trouver. Il m’apportait une +dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine. Comme nous tous, +il avait cependant passé une nuit blanche; mais il m’expliqua que le +plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse le rajeunissait de dix ans. Puis il +tenta de me demander les motifs de la veille étrange qu’on lui avait +imposée et le pourquoi de tous les événements qui se poursuivaient au château +depuis l’arrivée de Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui +avaient été prises pour en défendre l’entrée à tout étranger. Il ajouta +même que, si cet affreux Larsan n’était point mort, il serait porté à +croire qu’on redoutait son retour. Je lui répondis que ce n’était +point le moment de raisonner et que, s’il était un brave homme, il +devait, comme tous les autres serviteurs, observer la consigne en soldat, sans +essayer d’y rien comprendre ni surtout de la discuter. Il me salua et +s’éloigna en hochant la tête. Cet homme était évidemment très intrigué et +il ne me déplaisait point que, puisqu’il avait la surveillance de la +porte Nord, il songeât à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan; +il ne l’avait pas oublié. Il s’en tiendrait mieux sur ses gardes. +</p> + +<p> +Je ne me pressais point d’ouvrir cette dépêche que le père Jacques +m’avait apportée et j’avais tort, car elle me parut +extraordinairement intéressante dès le premier coup d’oeil que j’y +portai. Mon ami de Paris qui, sur ma prière, m’avait déjà renseigné sur +Brignolles m’apprenait que ledit Brignolles avait quitté Paris la veille +au soir pour le midi. Il avait pris le train de dix heures trente-cinq minutes +du soir. Mon ami me disait qu’il avait des raisons de croire que +Brignolles avait pris un billet pour Nice. +</p> + +<p> +Qu’est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C’est une question +que je me posai et que, dans un sot accès d’amour-propre, que j’ai +bien regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci s’était +si bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la première dépêche +m’annonçant que Brignolles n’avait point quitté Paris, que je +résolus de ne point lui faire part de celle qui m’affirmait son départ. +Puisque Brignolles avait si peu d’importance pour lui, je n’aurais +garde de «l’excéder» avec Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi +tout seul! Si bien que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis +Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en train de +consolider avec des barres de fer la lourde planche de chêne circulaire qui +fermait l’ouverture du puits, et il me démontra que, même si le puits +communiquait avec la mer, il serait impossible à quelqu’un qui tenterait +de s’introduire dans le château par ce chemin de soulever cette planche, +et qu’il devrait renoncer à son projet. Il était en sueur, les bras nus, +le col arraché, un lourd marteau à la main. Je trouvai qu’il se donnait +bien du mouvement pour une besogne relativement simple, et je ne pus me retenir +de le lui dire, comme un sot qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez! +Est-ce que je n’aurais pas dû deviner que ce garçon s’exténuait +volontairement, et qu’il ne se livrait à toute cette fatigue physique que +pour s’efforcer d’oublier le chagrin qui lui brûlait sa brave +petite âme? Mais non! Je n’ai pu comprendre cela qu’une demi-heure +plus tard, en le surprenant étendu sur les pierres en ruines de la chapelle, +exhalant, dans le sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude, +un mot, un simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état d’âme: +«Maman!…» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!… Il rêvait peut-être +qu’il l’embrassait comme autrefois, quand il était tout petit et +qu’il arrivait tout rouge d’avoir couru, dans le parloir du collège +d’Eu. J’attendis alors un instant, me demandant avec inquiétude +s’il fallait le laisser là et s’il n’allait point par hasard +dans son sommeil laisser échapper son secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé +son coeur, il ne laissa plus entendre qu’une musique sonore. Rouletabille +ronflait comme une toupie. Je crois bien que c’était la première fois que +Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris. +</p> + +<p> +J’en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et, bientôt, +ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice. Ensuite j’eus +l’occasion de lire cet écho de première page du Petit Niçois: «Le +professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il va passer quelques semaines +chez Mr Arthur Rance, qui s’est rendu acquéreur du fort d’Hercule +et qui, aidé de la gracieuse Mrs. Arthur Rance, se plaît à offrir la plus +exquise hospitalité à ses amis dans ce cadre pittoresque et moyenâgeux. À la +dernière minute nous apprenons que la fille du professeur Stangerson, dont le +mariage avec M. Robert Darzac vient d’être célébré à Paris, est arrivée +également au fort d’Hercule avec le jeune et célèbre professeur de la +Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous descendent du Nord au moment où tous les +étrangers nous quittent. Combien ils ont raison! Il n’est point de plus +beau printemps au monde que celui de la côte d’azur!» +</p> + +<p> +À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai l’arrivée du +train de Paris dans lequel pouvait se trouver Brignolles. Et, justement, je vis +descendre mon Brignolles! Ah! mon coeur battait ferme, car enfin ce voyage dont +il n’avait point fait part à M. Darzac ne me paraissait rien moins que +naturel! Et puis, je n’avais pas la berlue: Brignolles se cachait. +Brignolles baissait le nez. Brignolles se glissait, rapide comme un voleur, +parmi les voyageurs, vers la sortie. Mais j’étais derrière lui. Il sauta +dans une voiture fermée, je me précipitai dans une voiture non moins fermée. +Place Masséna, il quitta son fiacre, se dirigea vers la jetée-promenade et là, +prit une autre voiture; je le suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient +de plus en plus louches. Enfin la voiture de Brignolles s’engagea sur la +route de la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui. Les +nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me permettaient de voir +sans être vu. J’avais promis un fort pourboire à mon cocher s’il +m’aidait à réaliser ce programme, et il s’y employa le mieux du +monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare de Beaulieu. Là, je fus bien étonné de +voir la voiture de Brignolles s’arrêter à la gare, et Brignolles +descendre, régler son cocher et entrer dans la salle d’attente. Il allait +prendre un train. Comment faire? Si je voulais monter dans le même train que +lui, n’allait-il point m’apercevoir dans cette petite gare, sur ce +quai désert? Enfin, je devais tenter le coup. S’il m’apercevait, +j’en serais quitte pour feindre la surprise et ne plus le lâcher +jusqu’à ce que je fusse sûr de ce qu’il venait faire dans ces +parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne m’aperçut pas. +Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait vers la frontière italienne. En +somme, tous les pas de Brignolles le rapprochaient du fort d’Hercule. +J’étais monté dans le wagon qui suivait le sien et je surveillai le +mouvement des voyageurs à toutes les gares. +</p> + +<p> +Brignolles ne s’arrêta qu’à Menton. Il avait voulu certainement y +arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un moment où il avait +peu de chances de rencontrer des visages de connaissance à la gare. Je le vis +descendre; il avait relevé le col de son pardessus et enfoncé davantage encore +son chapeau de feutre sur ses yeux. Il jeta un regard circulaire sur le quai, +et, rassuré, se pressa vers la sortie. Dehors, il se jeta dans une vieille et +sordide diligence qui attendait le long du trottoir. D’un coin de la +salle d’attente, j’observai mon Brignolles. Qu’est-ce +qu’il faisait là? Et où allait-il dans cette vieille guimbarde +poussiéreuse? J’interrogeai un employé qui me dit que cette voiture était +la diligence de Sospel. +</p> + +<p> +Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers contreforts +des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en voiture. Aucun chemin de fer +n’y passe. C’est l’un des coins les plus retirés, les plus +inconnus de la France et les plus redoutés des fonctionnaires et… des chasseurs +alpins qui y tiennent garnison. Seulement, le chemin qui y mène est l’un +des plus beaux qui soient, car il faut, pour découvrir Sospel, contourner je ne +sais combien de montagnes, longer de hauts précipices, et suivre, jusqu’à +Castillon, l’étroite et profonde vallée du Careï, tantôt sauvage comme un +paysage de Judée, tantôt verte ou fleurie, féconde, douce au regard avec le +frémissement argenté de ses innombrables plants d’oliviers qui descendent +du ciel jusqu’au lit clair du torrent par un escalier de géants. +J’étais allé à Sospel quelques années auparavant, avec une bande de +touristes anglais, dans un immense char traîné par huit chevaux, et +j’avais gardé de ce voyage une sensation de vertige que je retrouvai tout +entière dès que le nom fut prononcé. Qu’est-ce que Brignolles allait +faire à Sospel? Il fallait le savoir. La diligence s’était remplie et +déjà elle se mettait en route dans un grand bruit de ferrailles et de vitres +dansantes. Je fis marché avec une voiture de place, et moi aussi, +j’escaladai la vallée du Careï. Ah! comme je regrettais déjà de +n’avoir pas averti Rouletabille! L’attitude bizarre de Brignolles +lui eût donné des idées, des idées utiles, des idées raisonnables, tandis que +moi je ne savais pas «raisonner», je ne savais que suivre ce Brignolles comme +un chien suit son maître ou un policier son gibier, à la piste. Et encore, si +je l’avais bien suivie, cette piste! C’est dans le moment +qu’il ne fallait pour rien au monde la perdre qu’elle +m’échappa, dans le moment où je venais de faire une découverte +formidable! J’avais laissé la diligence prendre une certaine avance, +précaution que j’estimais nécessaire, et j’arrivais moi-même à +Castillon peut-être dix minutes après Brignolles. Castillon se trouve tout à +fait au sommet de la route entre Menton et Sospel. Mon cocher me demanda la +permission de laisser souffler un peu son cheval et de lui donner à boire. Je +descendis de voiture et qu’est-ce que je vis à l’entrée d’un +tunnel sous lequel il était nécessaire de passer pour atteindre le versant +opposé de la montagne? Brignolles et Frédéric Larsan! +</p> + +<p> +Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j’avais pris racine au +sol! Je n’eus pas un cri, pas un geste. J’étais, ma foi, foudroyé +par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en même temps qu’un +sentiment d’horreur m’envahissait pour Brignolles, un sentiment +d’admiration m’envahissait pour moi-même. Ah! j’avais deviné +juste! J’étais le seul à avoir deviné que ce Brignolles du diable était +un danger terrible pour Robert Darzac! Si l’on m’avait écouté, il y +aurait beau temps que le professeur sorbonien s’en serait séparé! +Brignolles, créature de Larsan, complice de Larsan!… quelle découverte! Quand +je disais que les accidents de laboratoire n’étaient pas naturels! Me +croira-t-on, maintenant? Ainsi, j’avais bien vu Brignolles et Larsan se +parlant, discutant à l’entrée du tunnel de Castillon! Je les avais vus… +Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais plus… Dans le tunnel, +évidemment. Je hâtai le pas, laissant là mon cocher, et arrivai moi-même sous +le tunnel, tâtant dans ma poche mon revolver. J’étais dans un état! Ah! +Qu’est-ce qu’allait dire Rouletabille, quand je lui raconterais une +chose pareille?… Moi, moi, j’avais découvert Brignolles et Larsan. +</p> + +<p> +… Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir… Pas de Larsan, pas de +Brignolles. Je regarde la route qui descend vers Sospel… Personne sur la route… +Mais, sur ma gauche, vers le vieux Castillon, il m’a semblé apercevoir +deux ombres qui se hâtent… Elles disparaissent… Je cours… J’arrive au +milieu des ruines… Je m’arrête… Qui me dit que les deux ombres ne me +guettent point derrière un mur?… +</p> + +<p> +Ce vieux Castillon n’était plus habité et pour cause. Il avait été +entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887. Il ne restait +plus, çà et là, que quelques pans de murailles achevant tout doucement de +s’écrouler, quelques masures décapitées et noircies par l’incendie, +quelques piliers isolés qui étaient restés debout, épargnés par la catastrophe +et qui se penchaient mélancoliquement vers le sol, tristes de n’avoir +plus rien à soutenir. Quel silence autour de moi! Avec mille précautions, +j’ai parcouru ces ruines, considérant avec effroi la profondeur des +crevasses que, près de là, la secousse de 1887 avait ouvertes dans le roc. +L’une particulièrement paraissait un puits sans fond et, comme +j’étais penché au-dessus d’elle, me retenant au tronc noirci +d’un olivier, je fus presque bousculé par un coup d’aile. +J’en sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un +aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il monta droit +au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et décrire des cercles +menaçants au-dessus de ma tête, poussant des clameurs sauvages comme pour me +reprocher d’être venu le troubler dans ce royaume de solitude et de mort +que le feu de la terre lui avait donné. +</p> + +<p> +Avais-je été victime d’une illusion? Je ne revis plus mes deux ombres… +Étais-je encore le jouet de mon imagination, en ramassant sur le chemin un +morceau de papier à lettre qui me parut ressembler singulièrement à celui dont +M. Robert Darzac se servait à la Sorbonne? +</p> + +<p> +Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai avoir été +tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer un mot dont le +commencement manquait. À cause de la déchirure on ne pouvait plus lire que +«bonnet». +</p> + +<p> +Deux heures plus tard, je rentrais au fort d’Hercule et racontai le tout +à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier dans son portefeuille +et à me prier de garder le secret de mon expédition pour moi tout seul. +</p> + +<p> +Étonné de produire si peu d’effet avec une découverte que je jugeais si +importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la tête, mais point assez +vite pour qu’il pût me cacher ses yeux pleins de larmes. +</p> + +<p> +«Rouletabille!» m’écriai-je… +</p> + +<p> +Mais, encore, il me ferma la bouche: +</p> + +<p> +«Silence! Sainclair!» +</p> + +<p> +Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que cette agitation +ne lui venait point seulement de préoccupations relatives à Larsan. Je lui +reprochai de me cacher ce qui se passait entre lui et la Dame en noir, mais il +ne me répondit pas, suivant sa coutume, et s’éloigna une fois de plus en +poussant un profond soupir. +</p> + +<p> +On m’avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre malgré +les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n’essayions même plus de nous +dissimuler l’atroce angoisse qui nous glaçait le coeur. On eût dit que +chacun de nous était renseigné sur le coup qui nous menaçait et que le drame +pesait déjà sur nos têtes. M. et Mme Darzac ne mangeaient pas. Mrs. Edith me +regardait d’une singulière façon. À dix heures, j’allai prendre ma +faction, avec soulagement, sous la poterne du jardinier. Pendant que +j’étais dans la petite salle du conseil, la Dame en noir et Rouletabille +passèrent sous la voûte. Un falot les éclairait. Mme Darzac m’apparut +dans un état d’exaltation remarquable. Elle suppliait Rouletabille avec +des mots que je ne saisissais pas. Je n’entendis de cette sorte +d’altercation qu’un seul mot prononcé par Rouletabille: «Voleur!»… +Tous deux étaient entrés dans la Cour du Téméraire… La Dame en noir tendit vers +le jeune homme des bras qu’il ne vit pas, car il la quitta aussitôt et +s’en fut s’enfermer dans sa chambre… Elle resta seule un instant, +dans la cour, s’appuya au tronc de l’eucalyptus dans une attitude +de douleur inexprimable, puis rentra à pas lents dans la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Nous étions au 10 avril. L’attaque de la Tour Carrée devait se produire +dans la nuit du 11 au 12. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap10"></a>X<br> +La journée du 11</h2></div> + +<p> +Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si en dehors de +la raison humaine, apparemment, que le lecteur me permettra, pour mieux lui +faire saisir tout ce que l’événement eut de tragiquement déraisonnable, +d’insister sur certaines particularités de l’emploi de notre temps +dans la journée du 11. +</p> + +<p> +1° La matinée. +</p> + +<p> +Toute cette journée fut d’une chaleur accablante et les heures de garde +furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et il nous eût été +douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme une plaque d’acier +chauffée à blanc, si nous n’avions été munis de lorgnons de verres fumés +dont il est difficile de se passer dans ce pays, la saison d’hiver +écoulée. +</p> + +<p> +À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la poterne, dans la +salle dite par nous du conseil de guerre, relever de sa garde Rouletabille. Je +n’eus point le temps de lui poser la moindre question, car M. Darzac +arriva sur ces entrefaites, nous annonçant qu’il avait à nous dire des +choses fort importantes. Nous lui demandâmes avec anxiété de quoi il +s’agissait, et il nous répondit qu’il voulait quitter le fort +d’Hercule avec Mme Darzac. Cette déclaration nous laissa d’abord +muets de surprise, le jeune reporter et moi. Je fus le premier à dissuader M. +Darzac de commettre une pareille imprudence. Rouletabille demanda froidement à +M. Darzac la raison qui l’avait soudain déterminé à ce départ. Il nous +renseigna en nous rapportant une scène qui s’était passée la veille au +soir au château, et nous saisîmes, en effet, combien la situation des Darzac +devenait difficile au fort d’Hercule. L’affaire tenait en une +phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque de nerfs!» Nous comprîmes +immédiatement à propos de quoi, car il ne faisait pas de doute pour +Rouletabille et pour moi que la jalousie de Mrs. Edith allait chaque heure +grandissante et qu’elle supportait de plus en plus avec impatience les +attentions de son mari pour Mme Darzac. Les bruits de la dernière querelle +qu’elle avait cherchée à Mr Rance avaient traversé, la nuit dernière, les +murs pourtant épais de la Louve, et M. Darzac, qui passait tranquillement dans +la baille accomplissant, à son tour, son service de surveillance et faisant sa +ronde, avait été touché par quelques échos de cette effroyable colère. +</p> + +<p> +Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à M. Darzac, le +langage de la raison. Il lui accorda en principe que son séjour et celui de Mme +Darzac au fort d’Hercule devaient être, le plus possible, abrégés; mais +aussi il lui fit entendre qu’il y allait de leur sécurité à tous deux que +leur départ ne fût point trop précipité. Une nouvelle lutte était engagée entre +eux et Larsan. S’ils s’en allaient, Larsan saurait toujours bien +les rejoindre, et dans un pays et dans un moment où ils l’attendraient le +moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient sur leurs gardes, car ils +savaient. À l’étranger, ils se trouveraient à la merci de tout ce qui les +entourerait, car ils n’auraient point les remparts du fort +d’Hercule pour les défendre. Certes! cette situation ne pourrait se +prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit jours, pas un de plus, pas +un de moins. «Huit jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde», +Rouletabille eût volontiers dit: «Huit jours, et dans huit jours je vous livre +Larsan.» Il ne le disait pas, mais on sentait bien qu’il le pensait. +</p> + +<p> +M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait furieux. +C’était la première fois que nous lui voyions cette humeur. +</p> + +<p> +Rouletabille dit: +</p> + +<p> +«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.» +</p> + +<p> +Et il s’en alla à son tour. +</p> + +<p> +Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait une toilette +charmante, d’une simplicité qui lui seyait merveilleusement. Elle fut +tout de suite coquette avec moi, montrant une gaieté un peu forcée et se +moquant joliment du métier que je faisais. Je lui répondis un peu vivement +qu’elle manquait de charité puisqu’elle n’ignorait point que +tout le mal exceptionnel que nous nous donnions et que la pénible surveillance +à laquelle nous nous astreignions sauvaient peut-être, dans le moment, la +meilleure des femmes. Alors, elle s’écria, en éclatant de rire: +</p> + +<p> +«La Dame en noir!… Elle vous a donc tous ensorcelés!…» +</p> + +<p> +Mon Dieu! Qu’elle avait un joli rire! En d’autres temps, certes! Je +n’eusse point permis qu’on parlât ainsi à la légère de la Dame en +noir, mais je n’eus point, ce matin-là, le courage de me fâcher… Au +contraire, je ris avec Mrs. Edith. +</p> + +<p> +«C’est que c’est un peu vrai, fis-je… +</p> + +<p> +— Mon mari en est encore fou!… Jamais je ne l’aurais cru si +romanesque!… Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je suis +romanesque…» +</p> + +<p> +Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, déjà, m’avait tant troublé… +</p> + +<p> +«Ah!…» +</p> + +<p> +C’est tout ce que je trouvais à dire. +</p> + +<p> +«Ainsi, j’ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, à la conversation du +prince Galitch, qui est certainement plus romanesque que vous tous!» +</p> + +<p> +Je dus faire une drôle de mine, car elle en marqua un bruyant amusement. Quelle +petite femme bizarre! +</p> + +<p> +Alors, je lui demandai qui était ce prince Galitch dont elle nous parlait +souvent et qu’on ne voyait jamais. +</p> + +<p> +Elle me répliqua qu’on le verrait au déjeuner, car elle l’avait +invité à notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques détails. +</p> + +<p> +J’appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches boyards de +cette partie de la Russie appelée «Terre noire», féconde entre toutes, placée +entre les forêts du Nord et les steppes du midi. +</p> + +<p> +Héritier, dès l’âge de vingt ans, d’un des plus vastes patrimoines +moscovites, il avait su encore l’agrandir par une gestion économe et +intelligente dont on n’eût point cru capable un jeune homme qui avait eu +jusqu’alors pour principale occupation la chasse et les livres. On le +disait sobre, avare et poète. Il avait hérité de son père, à la cour, une haute +situation. Il était chambellan de sa majesté et l’on supposait que +l’empereur, à cause des immenses services rendus par le père, avait pris +le fils en particulière affection. Avec cela, il était délicat comme une femme +à la fois et fort comme un turc. Bref, ce gentilhomme russe avait tout pour +lui. Sans le connaître, il m’était déjà antipathique. Quant à ses +relations avec les Rance, elles étaient d’excellent voisinage. Ayant +acheté depuis deux ans la propriété magnifique que ses jardins suspendus, ses +terrasses fleuries, ses balcons embaumés avaient fait surnommer, à Garavan, +«les jardins de Babylone», il avait eu l’occasion de rendre quelques +services à Mrs. Edith lorsque celle-ci avait achevé de transformer la baille du +château en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines plantes +qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort d’Hercule une +végétation à peu près retenue jusqu’alors aux rives du Tigre et de +l’Euphrate. Mr Rance avait invité quelquefois le prince à dîner, à la +suite de quoi le prince avait envoyé, en guise de fleurs, un palmier de Ninive +ou un cactus dit de Sémiramis. Cela ne lui coûtait rien. Il en avait trop, il +en était gêné, et il préférait garder pour lui les roses. Mrs. Edith avait pris +un certain intérêt à la fréquentation du jeune boyard, à cause des vers +qu’il lui disait. Après les lui avoir dits en russe, il les traduisait en +anglais et il lui en avait même fait, en anglais, pour elle, pour elle seule. +Des vers, de vrais vers d’un poète, dédiés à Mrs. Edith! Celle-ci en +avait été si flattée qu’elle avait demandé à ce russe qui lui avait fait +des vers anglais de les lui traduire en russe. C’étaient là jeux +littéraires qui amusaient beaucoup Mrs. Edith, mais qu’Arthur Rance +goûtait peu. Celui-ci ne cachait pas, du reste, que le prince Galitch ne lui +plaisait qu’à moitié, et, s’il en était ainsi, ce n’était +point que la moitié qui déplaisait à Mr Rance chez le prince Galitch fût +précisément la moitié qui intéressait tant sa femme, c’est-à-dire la +«moitié poète»; non, c’était la «moitié avare». Il ne comprenait pas +qu’un poète fût avare. J’étais bien de son avis. Le prince +n’avait point d’équipage. Il prenait le tramway et souvent faisait +son marché lui-même, assisté de son seul domestique Ivan, qui portait le panier +aux provisions. Et il se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce +détail de sa propre cuisinière, — il se disputait chez les marchandes de +poisson, à propos d’une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre, cette +extrême avarice ne répugnait point à Mrs. Edith qui lui trouvait une certaine +originalité. Enfin, nul n’était jamais entré chez lui. Jamais il +n’avait invité les Rance à venir admirer ses jardins. +</p> + +<p> +«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son panégyrique. +</p> + +<p> +— Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!…» +</p> + +<p> +Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement désagréable. +Je ne fis qu’y penser après le départ de Mrs. Edith et jusqu’à la +fin de mon service de garde qui se termina à onze heures et demie. +</p> + +<p> +Le premier coup de cloche du déjeuner venait de sonner; je courus me laver les +mains et faire un bout de toilette et je montai les degrés de la Louve +rapidement, croyant que le déjeuner serait servi dans cette tour; mais je +m’arrêtai dans le vestibule, tout étonné d’entendre de la musique. +Qui donc, dans les circonstances actuelles, osait, au fort d’Hercule, +jouer du piano? Eh! mais, on chantait; oui, une voix douce, douce et mâle à la +fois, en sourdine, chantait. C’était un chant étrange, une mélopée tantôt +plaintive, tantôt menaçante. Je la sais maintenant par coeur; je l’ai +tant entendue depuis! Ah! vous la connaissez bien peut-être si vous avez +franchi les frontières de la froide Lithuanie, si vous êtes entré une fois dans +le vaste empire du nord. C’est le chant des vierges demi-nues qui +entraînent le voyageur dans les flots et le noient sans miséricorde; +c’est le chant du Lac de Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour +immortel à Michel Vereszezaka. Écoutez ça: +</p> + +<p> +«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front tourné vers le +lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous vos pieds, et deux lunes +pareilles s’offriront à vos yeux… tu vois cette plante qui caresse le +rivage, ce sont les épouses et les filles de Switez que Dieu a changées en +fleurs. Elles balancent au-dessus de l’abîme leurs têtes blanches comme +des phalènes; leur feuille est verte comme l’aiguille du mélèze argentée +par les frimas… +</p> + +<p> +«Image de l’innocence pendant la vie, elles ont gardé sa robe virginale +après la mort; elles vivent dans l’ombre et ne souffrent point de +souillure; des mains mortelles n’oseraient y toucher. +</p> + +<p> +«Le tsar et sa horde en firent un jour l’expérience, lorsque après avoir +cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et leurs casques +d’acier. +</p> + +<p> +«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible est le pouvoir +de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou frappés de mort subite. +</p> + +<p> +«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes, seul, le +souvenir du châtiment s’est conservé pour le peuple, et le peuple en le +perpétuant par ses récits, appelle aujourd’hui tsars les fleurs du +Switez!… +</p> + +<p> +«Cela disant, la Dame du lac s’éloigna lentement; le lac +s’entrouvrit jusqu’au plus profond de ses entrailles; mais le +regard cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête +d’une vague et dont on n’a jamais plus entendu parler…» +</p> + +<p> +C’étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson que +murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le piano faisait +entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai la porte de la salle et je +me trouvai en face d’un jeune homme qui se leva. Aussitôt, derrière moi, +j’entendis le pas de Mrs. Edith. Elle nous présenta. J’avais devant +moi le prince Galitch. +</p> + +<p> +Le prince était ce que l’on est convenu d’appeler dans les romans: +«un beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur aurait donné à +sa physionomie un aspect particulièrement sévère, si ses yeux, d’une +clarté et d’une douceur et d’une candeur troublantes, +n’eussent laissé transparaître une âme presque enfantine. Ils étaient +entourés de longs cils noirs, si noirs qu’ils ne l’eussent point +été davantage s’ils avaient été brossés au khol; et, quand on avait +remarqué cette particularité des cils, on avait, du coup, saisi la raison de +toute l’étrangeté de cette physionomie. La peau du visage était presque +trop fraîche, ainsi qu’elle est au visage des femmes savamment maquillées +et des phtisiques. Telle fut mon impression; mais j’étais trop intimement +prévenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement quelque +importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que je ne l’étais +plus assez. +</p> + +<p> +Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait des poèmes si +exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me prit le bras — ce qui me +fit grand plaisir — et nous emmena à travers les buissons parfumés de la +baille, en attendant le second coup de cloche du déjeuner qui devait être servi +sous la cabane de palmes sèches, au terre-plein de la Tour du Téméraire. +</p> + +<p> +2° Le déjeuner et ce qui s’en suivit. Une terreur contagieuse +s’empare de nous. +</p> + +<p> +À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, d’où la +vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous couvraient d’une +ombre propice; mais, hors de cette ombre, l’embrasement de la terre et +des cieux était tel que nos yeux n’en auraient pu supporter l’éclat +si nous n’avions tous pris la précaution de mettre ces binocles noirs +dont j’ai parlé au début de ce chapitre. +</p> + +<p> +À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux Bob, M. Darzac, +Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le prince Galitch et moi. +Rouletabille tournait le dos à la mer, s’occupant fort peu des convives, +et était placé de telle sorte qu’il pouvait surveiller tout ce qui se +passait dans toute l’étendue du château fort. Les domestiques étaient à +leurs postes; le père Jacques à la grille d’entrée, Mattoni à la poterne +du jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la porte de +l’appartement de M. et de Mme Darzac. +</p> + +<p> +Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous étions presque +inquiétants à contempler, autour de cette table, muets, penchant les uns vers +les autres nos vitres noires derrière lesquelles il était aussi impossible +d’apercevoir nos prunelles que nos pensées. +</p> + +<p> +Le prince Galitch parla le premier. +</p> + +<p> +Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait un +compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un peu. Le prince +n’en parut point froissé, mais il expliqua qu’il +s’intéressait particulièrement aux faits et gestes de mon ami en sa +qualité de sujet du tsar, depuis qu’il savait que Rouletabille devait +partir prochainement pour la Russie. Mais le reporter répliqua que rien encore +n’était décidé et qu’il attendait des ordres de son journal; sur +quoi le prince s’étonna en tirant un journal de sa poche. C’était +une feuille de son pays dont il nous traduisit quelques lignes annonçant +l’arrivée prochaine à Saint-Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait +là-bas, à ce que nous conta le prince, des événements si incroyables et si +dénués apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale que, sur le +conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la police avait résolu +de prier le journal l’Époque de lui prêter son jeune reporter. Le prince +Galitch avait si bien présenté la chose que Rouletabille rougit jusqu’aux +deux oreilles et qu’il répliqua sèchement qu’il n’avait +jamais, même dans sa courte vie, fait oeuvre policière et que le chef de la +Sûreté de Paris et le maître de la police de Saint-Pétersbourg étaient deux +imbéciles. Le prince se prit à rire de toutes ses dents, qu’il avait +belles et vraiment je vis bien que son rire n’était point beau, mais +féroce et bête, ma foi, comme un rire d’enfant dans une bouche de grande +personne. Il fut tout à fait de l’avis de Rouletabille et, pour le +prouver, il ajouta: +</p> + +<p> +«Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car on demande +maintenant au journaliste des besognes qui n’ont point affaire avec un +véritable homme de lettres.» +</p> + +<p> +Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation. +</p> + +<p> +Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la nature. Mais, +pour elle, il n’était rien de plus beau sur la côte que les jardins de +Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec malice: +</p> + +<p> +«Ils nous paraissent d’autant plus beaux, qu’on ne peut les voir +que de loin.» +</p> + +<p> +L’attaque était si directe que je crus que le prince allait y répondre +par une invitation. +</p> + +<p> +Mais il n’en fut rien. Mrs. Edith marqua un léger dépit, et elle déclara +tout à coup: +</p> + +<p> +«Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus. +</p> + +<p> +— Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid. +</p> + +<p> +— Oui, je les ai visités, et voici comment…» +</p> + +<p> +Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une attitude glacée, +comment elle avait vu les jardins de Babylone. +</p> + +<p> +Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant une barrière +qui faisait communiquer directement ces jardins avec la montagne. Elle avait +marché d’enchantement en enchantement, mais sans être étonnée. Quand on +passait sur le bord de la mer, ce que l’on apercevait des jardins de +Babylone l’avait préparée aux merveilles dont elle violait si +audacieusement le secret. Elle était arrivée auprès d’un petit étang, +tout petit, noir comme de l’encre, et sur la rive duquel se tenaient un +grand lis d’eau et une petite vieille toute ratatinée, au menton en +galoche. En l’apercevant, le grand lis d’eau et la petite vieille +s’étaient enfuis, celle-ci si légère, qu’elle s’appuyait pour +courir sur celui-là comme elle eût fait d’un bâton. Mrs. Edith avait bien +ri. Elle avait appelé: +</p> + +<p> +«Madame! Madame!» +</p> + +<p> +Mais la petite vieille n’en avait été que plus épouvantée et elle avait +disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie. Mrs. Edith avait continué +sa route, mais ses pas étaient devenus plus inquiets. Soudain, elle avait +entendu un grand froissement de feuillages et ce bruit particulier que font les +oiseaux sauvages quand, surpris par le chasseur, ils s’échappent de la +prison de verdure où ils se sont blottis. C’était une seconde petite +vieille, plus ratatinée encore que la première, mais moins légère, et qui +s’appuyait sur une vraie canne à bec de corbin. Elle s’évanouit +— c’est-à-dire que Mrs. Edith la perdit de vue au détour du +sentier. Et une troisième petite vieille appuyée sur deux cannes à +bec de corbin surgit encore du mystérieux jardin; elle s’échappa du tronc +d’un eucalyptus géant; et elle allait d’autant plus vite +qu’elle avait, pour courir, quatre pattes, tant de pattes qu’il +était tout à fait étonnant qu’elle ne s’y embrouillât point. Mrs. +Edith avançait toujours. Et ainsi elle parvint jusqu’au perron de marbre +habillé de roses de la villa; mais, la gardant, les trois petites vieilles +étaient alignées sur la plus haute marche, comme trois corneilles sur une +branche, et elles ouvrirent leurs becs menaçants d’où s’échappèrent +des croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs. Edith de s’enfuir. +</p> + +<p> +Mrs. Edith avait raconté son aventure d’une façon si délicieuse et avec +tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine que j’en +fus tout bouleversé et que je compris combien certaines femmes qui n’ont +rien de naturel peuvent l’emporter dans le coeur d’un homme sur +d’autres qui n’ont pour elles que la nature. +</p> + +<p> +Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire. Il dit, sans +sourire: +</p> + +<p> +«Ce sont mes trois fées. Elles ne m’ont jamais quitté depuis que je suis +né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans elles. Je ne sors +que lorsqu’elles me le permettent et elles veillent sur mon labeur +poétique avec une jalousie féroce.» +</p> + +<p> +Le prince n’avait pas fini de nous donner cette fantaisiste explication +de la présence des trois vieilles aux jardins de Babylone, que Walter, le valet +du vieux Bob, apporta une dépêche à Rouletabille. Celui-ci demanda la +permission de l’ouvrir, et lut tout haut: +</p> + +<p> +«— Revenez le plus tôt possible; vous attendons avec impatience. +Magnifique reportage à faire à Pétersbourg.» +</p> + +<p> +Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l’Époque. +</p> + +<p> +«Eh! qu’en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince; ne +trouvez-vous point, maintenant, que j’étais bien renseigné?» +</p> + +<p> +La Dame en noir n’avait pu retenir un soupir. +</p> + +<p> +«Je n’irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille. +</p> + +<p> +— On le regrettera à la cour, fit le prince, j’en suis sûr, et +permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez l’occasion de +votre fortune.» +</p> + +<p> +Le «jeune homme» déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit la bouche pour +répondre au prince, mais qui la referma, à mon grand étonnement, sans avoir +répondu. Et le prince continua: +</p> + +<p> +«… Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d’expériences digne de vous. On +peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler un Larsan!…» +</p> + +<p> +Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes derrière nos +vitres noires d’un commun mouvement. Le silence qui suivit fut horrible… +Nous restions maintenant immobiles autour de ce silence-là, comme des statues… +Larsan!… +</p> + +<p> +Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis quarante-huit +heures, ce nom qui représentait un danger avec lequel nous commencions de nous +familiariser, — pourquoi, à ce moment précis, ce nom nous produisit-il un +effet que, pour ma part, je n’avais encore jamais aussi brutalement +ressenti? Il me semblait que j’étais sous le coup de foudre d’un +geste magnétique. Un malaise indéfinissable se glissait dans mes veines. +J’aurais voulu fuir, et il me parut que si je me levais, je +n’aurais point la force de me contenir… Le silence que nous continuions à +garder contribuait à augmenter cet incroyable état d’hypnose… Pourquoi ne +parlait-on pas?… Qu’est-ce que faisait la gaieté du vieux Bob?… On ne +l’avait pas entendue au repas?… Et les autres, les autres, pourquoi +restaient-ils muets derrière leurs vitres noires?… Tout à coup, je tournai la +tête et je regardai derrière moi. Alors, je compris, à ce geste instinctif, que +j’étais la proie d’un phénomène tout naturel… Quelqu’un me +regardait… Deux yeux étaient fixés sur moi, pesaient sur moi. Je ne vis point +ces yeux et je ne sus d’où me venait ce regard… Mais il était là… Je le +sentais… Et c’était son regard à lui… Et cependant, il n’y avait +personne derrière moi… ni à droite, ni à gauche, ni en face… personne autour de +moi que les gens qui étaient assis à cette table, immobiles derrière leurs +binocles noirs… Alors… alors, j’eus la certitude que les yeux de Larsan +me regardaient derrière l’un de ces binocles là!… Ah! les vitres noires! +les vitres noires derrière lesquelles se cachait Larsan!… +</p> + +<p> +Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien… Le regard, sans doute, avait +cessé de regarder… je respirai… Un double soupir répondit au mien… Est-ce que +Rouletabille?… Est-ce que la Dame en noir auraient, eux aussi, supporté le même +poids, dans le même moment, le poids de ses yeux?… Le vieux Bob disait: +</p> + +<p> +«Prince, je ne crois point que votre dernier os à moelle du milieu de la +période quaternaire…» +</p> + +<p> +Et tous les binocles noirs remuèrent… +</p> + +<p> +Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis hâtivement dans la +salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, il ferma la porte et me dit: +</p> + +<p> +«Eh bien, l’avez-vous senti?…» +</p> + +<p> +J’étouffais; je murmurai: +</p> + +<p> +«Il est là!… il est là!… À moins que nous ne devenions fous!…» +</p> + +<p> +Un silence, et je repris, plus calme: +</p> + +<p> +«Vous savez, Rouletabille, qu’il est très possible que nous devenions +fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami!… Il n’y +a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez déjà dans +quel état…» +</p> + +<p> +Rouletabille m’interrompit. +</p> + +<p> +«Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais quand?… +Depuis que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que je m’en +éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n’irai pas le chercher +dehors, bien que je l’aie vu dehors!… Bien que vous l’ayez vu, +vous-même, dehors!…» +</p> + +<p> +Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa +bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison, qui +ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en noir, n’était +pas troublée par les mouvements de son coeur: +</p> + +<p> +«Raisonnons!…» +</p> + +<p> +Et il en revint tout de suite à cet argument qu’il nous avait déjà servi +et qu’il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point, disait-il, se +laisser séduire par le côté extérieur des choses. «Ne point chercher Larsan là +où il se montre, le chercher partout où il se cache.» +</p> + +<p> +Ceci suivi de cet autre argument complémentaire: +</p> + +<p> +«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu’on ne le voie +pas là où il est.» +</p> + +<p> +Et il reprit: +</p> + +<p> +«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a des moments +où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les yeux. +Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes… cinq minutes seulement… et +nous verrons peut-être clair!» +</p> + +<p> +Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains et +dit: +</p> + +<p> +«Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi, Sainclair: qu’y +a-t-il à l’intérieur des pierres? +</p> + +<p> +— Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des pierres? répétai-je. +</p> + +<p> +— Eh non! Eh non! vous n’avez plus d’yeux, vous ne voyez plus +rien! Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS! +</p> + +<p> +— Il y a d’abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il +voulait en venir. +</p> + +<p> +— Très bien. +</p> + +<p> +— Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan. +</p> + +<p> +— Pourquoi? +</p> + +<p> +— Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi! +J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je +suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous pourquoi vous +n’êtes pas Larsan?… +</p> + +<p> +— Parce que vous l’auriez bien vu!… +</p> + +<p> +— Malheureux! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force +les poings dans les yeux! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous +voir!… Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vu s’asseoir à +la banque de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu +du raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était +Ballmeyer! Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à +face, un soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la +vicomte Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il +venait arrêter et qu’il n’arrêta pas parce qu’il +l’avait vu, était Ballmeyer! Si l’inspecteur Giraud, qui +connaissait le comte de Motteville comme vous me connaissez, n’avait pas +vu, un après-midi, aux courses de Longchamp, causant à deux de ses amis dans le +pesage, n’avait pas vu, dis-je, le comte de Motteville, il eût arrêté +Ballmeyer<a href="#fn3" id="fnref3"><sup>[3]</sup></a>! Ah! voyez-vous, +Sainclair! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon +père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon père!…» +</p> + +<p> +Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de +raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au ciel, +geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien voir!… +</p> + +<p> +«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M. Stangerson, +ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le prince Galitch… Mais il +faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut être Larsan! Seulement alors, +seulement, je respirerai derrière les pierres…» +</p> + +<p> +Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne, le pas +régulier de Mattoni qui montait sa garde. +</p> + +<p> +«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les autres? +</p> + +<p> +— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort +d’Hercule pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en +gare de Bourg… +</p> + +<p> +— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas, +parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles +noirs!» +</p> + +<p> +Rouletabille frappa du pied, et s’écria: «Taisez-vous! Taisez-vous, +Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!» +</p> + +<p> +Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J’eus voulu +questionner Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en noir, +mais il avait repris, posément: +</p> + +<p> +«1° Sainclair n’est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec +moi pendant que Larsan était à Bourg. +</p> + +<p> +«2° Le professeur Stangerson n’est pas Larsan, puisqu’il était sur +la ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet, arrivés à +Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent descendre de son train. +</p> + +<p> +«Mais tous les autres, s’il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce +moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient être à +Bourg. +</p> + +<p> +«D’abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les deux +jours qui ont précédé l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il +arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Edith elle-même, sur mes +questions, que je posais à bon escient, m’a avoué que, ces deux jours-là, +son mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux Bob faisait son +voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n’a pas été vu aux grottes ni +hors des jardins de Babylone… +</p> + +<p> +«Prenons d’abord M. Darzac. +</p> + +<p> +— Rouletabille! m’écriai-je, c’est un sacrilège! +</p> + +<p> +— Je le sais bien! +</p> + +<p> +— Et c’est une stupidité!… +</p> + +<p> +— Je le sais aussi… Mais pourquoi? +</p> + +<p> +— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; il pourra +peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et, je le dis: un +Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami, quelques instants, je +l’admets… Mais il ne pourra jamais tromper une fille au point de se faire +passer pour son père — ceci pour vous rassurer sur le cas de M. +Stangerson — ni une femme, au point de se faire passer pour son fiancé. +Eh! mon ami, Mathilde Stangerson connaissait M. Darzac avant qu’elle +n’eût franchi à son bras le fort d’Hercule!… +</p> + +<p> +— Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement Rouletabille. Eh +bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh! l’ironie de +cela!) je ne sais pas au juste jusqu’où va le génie de mon père, +j’aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je +n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus +solide: Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à plusieurs +reprises à Mathilde Stangerson, puisque c’est la réapparition de Larsan +qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac! +</p> + +<p> +— Eh! m’écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on +n’a qu’à ouvrir les yeux?… Ouvrez-les, Rouletabille!» +</p> + +<p> +Il les ouvrit. +</p> + +<p> +«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch? +</p> + +<p> +— Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui +chante des chansons lithuaniennes? +</p> + +<p> +— Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.» +</p> + +<p> +Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en aperçut, mais fit tout comme +s’il ne s’en apercevait pas. +</p> + +<p> +«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m’occupe guère, fit-il +tranquillement. +</p> + +<p> +— Vous en êtes sûr?… Qui vous a dit?… +</p> + +<p> +— La femme de Bernier connaît l’une des trois petites vieilles dont +nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J’ai fait une enquête. C’est +la mère d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter +l’empereur. J’ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres +vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt», fit brusquement +Rouletabille. +</p> + +<p> +Je ne pus retenir un geste d’admiration. +</p> + +<p> +«Ah! vous ne perdez pas votre temps! +</p> + +<p> +— L’autre non plus», gronda-t-il. +</p> + +<p> +Je croisai les bras. +</p> + +<p> +«Et le vieux Bob? fis-je. +</p> + +<p> +— Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage; celui-là, +non!… Vous avez vu qu’il a une perruque, n’est-ce pas?… Eh bien, je +vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque, cela ne se voit +pas!» +</p> + +<p> +Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il +m’arrêta. +</p> + +<p> +«Eh bien, mais?… Nous n’avons rien dit d’Arthur Rance?… +</p> + +<p> +— Oh! celui-là n’a pas changé… dis-je. +</p> + +<p> +— Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair…» +</p> + +<p> +Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et brûlante. Il +s’éloigna. Je restai un instant sur place, songeant… songeant à quoi? À +ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur Rance n’avait +pas changé… D’abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon de +moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain routinier de sa +trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs, avec une large mèche collée +sur le front… Ensuite, je ne l’avais pas vu depuis deux ans… On change +toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance, qui ne buvait que de +l’alcool, ne boit plus que de l’eau… Mais alors, Mrs. Edith?… +Qu’est-ce que Mrs. Edith?… Ah çà! Est-ce que je deviens fou, moi aussi?… +Pourquoi dis-je: moi aussi?… comme… comme la Dame en noir?… comme… comme +Rouletabille?… Est-ce que je ne trouve pas que Rouletabille devient un peu +fou?… Ah! la Dame en noir nous a tous ensorcelés!… Parce que la Dame en noir +vit dans le perpétuel frisson de son souvenir, voilà que nous tremblons du même +frisson qu’elle… La peur, ça se gagne… comme le choléra. +</p> + +<p> +3° De l’emploi de mon après-midi, jusqu’à cinq heures. +</p> + +<p> +Je profitai de ce que je n’étais point de garde pour aller me reposer +dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le vieux Bob, +Mr Rance et Mrs. Edith formaient une affreuse association de bandits qui +avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand je me réveillai, +sous cette impression funèbre, et que je revis les vieilles tours et le vieux +château, toutes ces pierres menaçantes, je ne fus pas loin de donner raison à +mon cauchemar et je me dis tout haut: «Dans quel repaire sommes-nous venus nous +réfugier?» Je mis le nez à la fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du +Téméraire, s’entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre +ses jolis doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais, +arrivé dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait +faire son tour d’inspection dans la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître aussi de ses yeux +qu’il ne fermait plus. Ah! C’était toujours un spectacle de le voir +regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour Carrée, +habitation de la Dame en noir, était l’objet de son constant souci. +</p> + +<p> +Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où va se +produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan intérieur de +l’étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de plain-pied avec la +Cour de Charles le Téméraire. +</p> + +<p> +Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se trouvait dans +un large corridor qui avait fait partie autrefois de la salle des gardes. La +salle des gardes prenait autrefois tout l’espace O, O1, O2, O3, et était +fermée de murs de pierre qui existaient toujours avec leurs portes donnant sur +les autres pièces du Vieux Château. C’est Mrs. Arthur Rance qui, dans +cette salle des gardes, avait fait élever des murailles de planches de façon à +constituer une pièce assez spacieuse qu’elle avait le dessein de +transformer en salle de bains. +</p> + +<p> +Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à angle droit +O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait de loge aux Bernier était +située en S. On était dans la nécessité de passer devant cette porte pour se +rendre en R, où se trouvait l’unique porte permettant d’entrer dans +l’appartement des Darzac. L’un des époux Bernier devait toujours se +tenir dans la loge. Et il n’y avait qu’eux qui avaient le droit +d’entrer dans leur loge. De cette loge, on surveillait également, par une +petite fenêtre pratiquée en Y, la porte V, qui donnait sur l’appartement +du vieux Bob. Quand M. et Mme Darzac ne se trouvaient point dans leur +appartement, l’unique clef qui ouvrait la porte R était toujours chez les +Bernier; et c’était une clef spéciale et toute neuve, fabriquée la veille +dans un endroit que seul Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé +la serrure lui-même. +</p> + +<p> +Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu’il avait imposée pour +l’appartement Darzac fût également suivie pour l’appartement du +vieux Bob, mais celui-ci s’y était opposé avec un éclat comique auquel il +avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait pas être traité comme un prisonnier +et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir quand il lui en +prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au concierge. +</p> + +<p> +Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu’il lui +plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau installé dans la +tour de Charles le Téméraire sans déranger personne et sans se tourmenter de +personne. Pour cela, il fallait encore laisser la porte K ouverte. Il +l’exigea et Mrs. Edith donna raison à son oncle sur un ton d’ironie +tel, ironie qui s’adressait à la prétention que pouvait avoir +Rouletabille de traiter le vieux Bob à l’instar de la fille du professeur +Stangerson, que Rouletabille n’insista pas. Mrs. Edith lui avait dit de +ses lèvres minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon oncle, lui, ne craint pas +qu’on l’enlève!» Et Rouletabille avait compris qu’il +n’avait plus qu’à rire avec le vieux Bob de cette idée saugrenue, +qu’on pût enlever comme une jolie femme l’homme dont le principal +attrait était de posséder le plus vieux crâne de l’humanité! Et il avait +ri… Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une condition +c’est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du soir, et que +cette clef restât toujours en possession des Bernier qui viendraient lui ouvrir +s’il y avait lieu. Ceci encore dérangeait le vieux Bob qui travaillait +quelquefois très tard dans la tour de Charles Le Téméraire. Mais non plus il ne +voulait avoir l’air de contrecarrer en tout ce brave M. Rouletabille qui +avait, disait-il, peur des voleurs! Car il faut tout de suite faire observer à +la décharge du vieux Bob que, s’il se prêtait si peu aux consignes +défensives de notre jeune ami, c’est qu’on n’avait point jugé +utile de le mettre au courant de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait +bien entendu parler des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois +sur cette pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de penser +qu’elle n’avait point rompu avec ces malheurs-là depuis +qu’elle s’appelait Mme Darzac. Et puis le vieux Bob était un +égoïste comme presque tous les savants. Très heureux, à cause qu’il +possédait le plus vieux crâne de l’humanité, il ne pouvait concevoir que +tout le monde ne le fût point autour de lui. +</p> + +<p> +Rouletabille, après s’être aimablement enquis de la santé de la mère +Bernier qui était en train d’éplucher des pommes de terre dites +«saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père Bernier +de nous ouvrir la porte de l’appartement Darzac. +</p> + +<p> +C’était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac. +L’aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce, très +vaste, était meublée fort simplement d’un lit de chêne, d’une +table-toilette que l’on avait glissée dans l’une des deux +ouvertures J pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois +des meurtrières. Si épaisse était la muraille et si grande l’ouverture +que toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la +grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde fenêtre +J’ était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de barreaux épais +entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le lit, haut sur ses pieds, +était adossé à la muraille extérieure et poussé contre la cloison (de pierre) +qui séparait la chambre de M. Darzac de celle de sa femme. En face, dans +l’angle de la tour, se trouvait un placard. Au centre de la chambre, une +table-guéridon sur laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout +ce qu’il fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises. +C’était tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette +chambre, si ce n’est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la +mère Bernier avaient-ils reçu l’ordre de visiter, chaque fois +qu’ils faisaient l’appartement, ce placard où M. Darzac enfermait +ses vêtements; et Rouletabille lui-même qui, en l’absence des Darzac, +venait de temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour Carrée, le coup +d’oeil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller. +</p> + +<p> +Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la chambre de Mme +Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions personne derrière nous chez +M. Darzac. Aussitôt entré dans l’appartement, Bernier qui nous avait +suivis avait eu soin, comme il le faisait toujours, de tirer les verrous qui +fermaient intérieurement l’unique porte faisant communiquer +l’appartement avec le corridor. +</p> + +<p> +La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais bien +éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres, et gaie. Aussitôt +qu’il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et tourner vers moi +son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit: +</p> + +<p> +«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?» +</p> + +<p> +Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux comme +toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du reste, grande +ouverte et une brise légère faisait voleter l’étoffe que l’on avait +tirée sur une tringle au-dessus d’une «penderie» qui garnissait un côté +de la muraille. L’autre côté était occupé par le lit. Cette penderie +était si haut placée que les robes et peignoirs qui la garnissaient et que +l’étoffe qui la recouvrait ne tombaient point jusqu’au parquet, de +telle sorte qu’il eût été absolument impossible à quelqu’un qui eût +voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas de ses jambes. Comme la +tringle sur laquelle glissaient les portemanteaux était des plus légères, il +n’eût pu également s’y suspendre. Rouletabille n’en examina +pas moins avec soin cette garde-robe. Pas de placard dans cette pièce. +Table-toilette, table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs, +entre lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu. +</p> + +<p> +Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du départ et +nous balaya d’un geste de l’appartement. Il en sortit le dernier. +Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu’il remit dans la +poche du haut de son veston que fermait une boutonnière qu’il boutonna. +Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de l’appartement du vieux +Bob, composé d’un salon et d’une chambre aussi facile à visiter que +l’appartement Darzac. Personne dans l’appartement, ameublement +sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides, aux portes ouvertes. +Quand nous sortîmes de l’appartement, la mère Bernier venait de placer sa +chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui permettait de voir plus clair à sa +besogne qui était toujours celle du pelage des pommes de terre dites +«saucisses». +</p> + +<p> +Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes comme le +reste. Les autres étages étaient inhabités et communiquaient avec le +rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait dans +l’angle O3 pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le plafond +de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier. Rouletabille demanda +un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet escalier devenait +inutilisable. +</p> + +<p> +On pouvait dire en principe et en fait que rien n’échappait à +Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée +n’y laissa personne d’autres que le père et la mère Bernier quand +nous en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu’aucun être +humain ne se trouvait dans l’appartement des Darzac avant que Bernier, +quelques minutes plus tard, ne l’eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi +que je vais le raconter. +</p> + +<p> +Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans son +corridor, devant la porte de l’appartement Darzac, Rouletabille et moi +nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire. +</p> + +<p> +À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l’ancienne tour +B’’. Nous nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la +terre, attirés par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. Justement, +voilà que nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule +mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Roussé, la silhouette agitée +et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la nature. La +falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu’on pourrait la +croire toute chaude et toute fumante encore du feu central qui l’a mise +au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne croque-mort, avec sa +redingote et son chapeau haut de forme, s’agite-t-il, grotesque et +macabre, devant cette caverne trois cents fois millénaire, creusée dans la lave +ardente pour servir de premier toit à la première famille, aux premiers jours +de la terre? Pourquoi ce fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le +voyons brandir son crâne et nous l’entendons rire… rire… rire. Ah! son +rire nous fait mal maintenant, nous déchire les oreilles et le coeur. +</p> + +<p> +Du vieux Bob, notre attention s’en va à M. Robert Darzac qui vient de +passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il ne nous +voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! Rouletabille le plaint et il comprend +qu’il soit à bout de patience. Dans l’après-midi, il a encore dit à +mon ami qui me l’a répété: «Huit jours, c’est beaucoup! Je ne sais +pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours. +</p> + +<p> +— Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille. +</p> + +<p> +— À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur Stangerson +ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que c’est cette idée +que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce voyage dans la cervelle de +ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M. Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en +sourire. Nous ne le quittons pas des yeux jusqu’à la porte de la Tour +Carrée. Il est certain «qu’il n’en peut plus»! Sa taille +s’est encore voûtée. Il a les mains dans les poches. Il a l’air +dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l’air dégoûté de tout, avec ses mains +dans ses poches! Mais, patience, il sortira ses mains de ses poches et +l’on ne sourira pas toujours! Et, je puis l’avouer tout de suite, +moi qui ai souri… Eh bien, M. Darzac m’a procuré, grâce à l’aide +géniale de Rouletabille, le frisson d’épouvante le plus affreux qui +puisse secouer des moelles humaines, en vérité! Alors! Alors, qu’est-ce +qui l’aurait cru?… +</p> + +<p> +M. Darzac s’en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva +naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier était sorti +devant la porte de l’appartement, qu’il avait la clef dans sa poche +et que, dans l’appartement, il fut établi par la suite qu’aucun +barreau n’avait été scié, nous établissons que lorsque M. Darzac entre +dans sa chambre, il n’y a personne dans l’appartement. Et +c’est la vérité. +</p> + +<p> +Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; mais si je +vous en parle avant, c’est que je suis déjà hanté par +«l’inexplicable» qui se prépare dans l’ombre et qui est prêt à +éclater. +</p> + +<p> +À ce moment, il est cinq heures. +</p> + +<p> +4° La soirée depuis cinq heures jusqu’à la minute où se produisit +l’attaque de la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement dit, à +continuer à nous «monter la tête», sur le terre-plein de cette tour +B’’. Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur +l’épaule et fit: «Mais, j’y pense!…» et il s’en fut dans la +Tour Carrée où je le suivis. J’étais à cent lieues de deviner à quoi il +pensait. Il pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu’il +vida entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande +stupéfaction de la bonne femme; puis, content de ce geste qui répondait +évidemment à une préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans la Cour +du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier riait encore des +pommes de terre répandues. +</p> + +<p> +Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par son +père, au premier étage de la Louve. +</p> + +<p> +La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d’un violent +orage et nous aurions voulu qu’il éclatât tout de suite… +</p> + +<p> +Ah! l’orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde et +épaisse d’une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l’air +est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de léger sur la +terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord de la +Barma Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il danse. Non, il +fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour voir. Il y a +évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux Bob tient des propos +préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent l’auditoire du +vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance; il +s’approche du professeur noir, comme l’appelle Rouletabille. Cet +auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c’est bien elle, +avec ses grâces languissantes, sa façon de s’appuyer sur le bras de son +mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n’est point son mari!… Quel est +donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s’appuie avec +tant de grâces languissantes? +</p> + +<p> +Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu’un pour nous +renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de la porte +de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous rejoint et son +oeil suit la direction indiquée par l’index de Rouletabille. +</p> + +<p> +«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?… +</p> + +<p> +— Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c’est le prince +Galitch.» +</p> + +<p> +Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n’avions +jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne me +serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si grand… +Rouletabille me comprend, hausse les épaules… +</p> + +<p> +«C’est bien, dit-il à Bernier… Merci…» +</p> + +<p> +Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince. +</p> + +<p> +«Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier avant de nous quitter, +c’est que c’est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. +Il est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est russe. Ça +va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L’avant-dernière fois +qu’il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l’attendaient +et n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de +l’excuser parce qu’il avait manqué le train. La dépêche était datée +de Moscou…» +</p> + +<p> +Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour. +</p> + +<p> +Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince continuent leur +promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le vieux Bob cesse soudain de +gesticuler, descend de la Barma Grande, s’en vient vers le château, y +entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut du terre-plein de +la tour B’’) qu’il a fini de rire. Le vieux Bob est devenu la +tristesse même. Il est silencieux. Il passe maintenant sous la poterne. Nous +l’appelons; il ne nous entend pas. Il porte devant lui à bras tendus son +plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu’il devient furieux. Il adresse +les pires injures au plus vieux crâne de l’humanité. Il descend dans la +Tour Ronde et nous avons entendu quelque temps encore les éclats de sa colère +jusqu’au fond de la batterie basse. Des coups sourds y retentissaient. On +eût dit qu’il se battait contre les murs. +</p> + +<p> +Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château Neuf. Et, +presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit entendre sur la mer +lointaine. Et la ligne de l’horizon devint toute noire. +</p> + +<p> +Alors, un garçon d’écurie, Walter, une brave brute, incapable d’une +idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à son +maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier, entra dans +la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit une lettre, il en +donna une également à Rouletabille et continua son chemin vers la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu’il allait faire à la Tour Carrée. +Il répondit qu’il allait porter au père Bernier le courrier de M. et Mme +Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette langue; mais +nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre. Walter était chargé de +distribuer le courrier depuis que le père Jacques n’avait plus le droit +de s’éloigner de sa loge. Rouletabille lui prit le courrier des mains et +lui dit qu’il allait faire lui-même la commission. +</p> + +<p> +Quelques gouttes d’eau commençaient alors à tomber. +</p> + +<p> +Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à cheval sur +une chaise, le père Bernier fumait sa pipe. +</p> + +<p> +«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille. +</p> + +<p> +— Il n’a pas bougé», répondit Bernier. +</p> + +<p> +Nous frappons. Nous entendons les verrous que l’on tire de +l’intérieur (ces verrous doivent toujours être poussés dès que la +personne est entrée. Règlement Rouletabille). +</p> + +<p> +M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous pénétrons chez +lui. Pour écrire, il s’asseyait devant la petite table-guéridon, juste en +face de la porte R et faisait face à cette porte. +</p> + +<p> +Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la lettre +qu’il lit confirme le télégramme qu’il a reçu le matin et le presse +de revenir à Paris: son journal veut absolument l’envoyer en Russie. +</p> + +<p> +M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous venons lui +remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à Rouletabille la missive que +je viens de recevoir; elle est de mon ami de Paris qui, après m’avoir +donné quelques détails sans importance sur le départ de Brignolles, +m’apprend que ledit Brignolles se fait adresser son courrier à Sospel, à +l’hôtel des Alpes. Ceci est extrêmement intéressant et M. Darzac et +Rouletabille se réjouissent du renseignement. Nous convenons d’aller à +Sospel le plus tôt qu’il nous sera possible, et nous sortons de +l’appartement Darzac. La porte de la chambre de Mme Darzac n’était +pas fermée. Voilà ce que j’observai en sortant. J’ai dit, du reste, +que Mme Darzac n’était point chez elle. Aussitôt que nous fûmes sortis, +le père Bernier referma à clef la porte de l’appartement, aussitôt… +aussitôt… je l’ai vu, vu, vu… aussitôt et il mit la clef dans sa poche, +dans la petite poche d’en haut de son veston. Ah! je le vois encore +mettre la clef dans sa petite poche d’en haut de son veston, je le jure!… +et il en a boutonné le bouton. +</p> + +<p> +Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père Bernier +dans son corridor, comme un bon chien de garde qu’il est et qu’il +n’a jamais cessé d’être jusqu’au dernier jour. Ce n’est +pas parce qu’on a un peu braconné qu’on ne saurait être un bon +chien de garde. Au contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis +hautement, dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son +devoir et n’a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier, +était une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde. +Aujourd’hui qu’elle est veuve, je l’ai à mon service. Elle +sera heureuse de lire ici le cas que je fais d’elle et aussi +l’hommage rendu à son mari. Ils l’ont mérité tous les deux. +</p> + +<p> +Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour Carrée, nous +allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde, Rouletabille, M. Darzac +et moi. Aussitôt entré dans la batterie basse, M. Darzac poussa un cri en +voyant l’état dans lequel on avait mis un lavis auquel il travaillait +depuis la veille pour essayer de se distraire, et qui représentait le plan à +une grande échelle du château fort d’Hercule tel qu’il existait au +XVe siècle, d’après des documents que nous avait montrés Arthur Rance. Ce +lavis était tout à fait gâché et la peinture en avait été toute barbouillée. Il +tenta en vain de demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé +auprès d’une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une +omoplate qu’il ne lui répondit même pas. +</p> + +<p> +J’ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la +précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je reproduis nos +faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les événements les plus +futiles ont une importance en réalité considérable, car chaque pas que nous +faisons, en ce moment, nous le faisons en plein drame, sans nous en douter, +hélas! +</p> + +<p> +Comme le vieux Bob était d’une humeur de dogue, nous le quittâmes, du +moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis gâché, et +pensant sans doute à tout autre chose. +</p> + +<p> +En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au ciel qui +se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En attendant, la +pluie ne tombait déjà plus et nous étouffions. +</p> + +<p> +«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je… Je n’en puis plus… Il fait +peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes…» +</p> + +<p> +Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions arrivés +sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m’arrêta: +</p> + +<p> +«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là… +</p> + +<p> +— Qui? +</p> + +<p> +— La Dame en noir!… Vous ne sentez pas que tout l’escalier en est +embaumé?» +</p> + +<p> +Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon chemin sans +plus m’occuper de lui; ce que je fis. +</p> + +<p> +Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre, de me +trouver face à face avec Mathilde!… +</p> + +<p> +Elle poussa un léger cri et disparut dans l’ombre, s’envolant comme +un oiseau surpris. Je courus à l’escalier et me penchai sur la rampe. +Elle glissait le long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au +rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché sur la +rampe du premier palier, regardait, lui aussi. +</p> + +<p> +Et il remonta jusqu’à moi. +</p> + +<p> +«Hein! fit-il, qu’est-ce que je vous avais dit!… La malheureuse!» +</p> + +<p> +Il paraissait à nouveau très agité. +</p> + +<p> +«J’ai demandé huit jours à M. Darzac… Il faut que tout soit fini dans +vingt-quatre heures ou je n’aurai plus la force de rien!…» +</p> + +<p> +Et il s’affala tout à coup sur une chaise. +</p> + +<p> +«J’étouffe!… gémit-il, j’étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De +l’eau!» J’allais lui chercher une carafe, mais il m’arrêta: +«Non!… c’est l’eau du ciel qu’il me faut!» Et il montra le +poing au ciel noir qui ne crevait toujours point. +</p> + +<p> +Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui +m’étonnait, c’est qu’il ne me posait aucune question sur ce +que la Dame en noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien +embarrassé de lui répondre. Enfin, il se leva: +</p> + +<p> +«Où allez-vous? +</p> + +<p> +— Prendre la garde à la poterne.» +</p> + +<p> +Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu’on lui apportât là sa +soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à la Louve. +Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara que celui-ci ne +voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu’il ne fût souffrant, +s’en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point que Mr +Arthur Rance l’accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais termes avec +son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec le professeur +Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un air de reproche qui me +troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient point. Personne ne mangea. +Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame en noir. Toutes les fenêtres +étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair et un violent coup de tonnerre se +succédèrent rapidement et, tout à coup, ce fut le déluge. Un soupir de +soulagement détendit nos poitrines oppressées. Mrs. Edith revenait juste à +temps pour n’être point noyée par la pluie furieuse qui semblait devoir +engloutir la presqu’île. +</p> + +<p> +Elle raconta avec animation qu’elle avait trouvé le vieux Bob le dos +courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point +répondu à ses questions. Elle l’avait secoué amicalement, mais il avait +fait l’ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses +oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis, +dont elle retenait à l’ordinaire les plis du fichu léger qu’elle +jetait le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite +épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant sur son bureau. Et +puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l’avait encore +jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs. Edith en +avait été si peinée qu’elle était sortie sans ajouter un mot, se +promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour Ronde. En +sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête pour voir une fois +encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite de ce qu’il lui avait +été donné d’apercevoir. Le plus vieux crâne de l’humanité était sur +le bureau de l’oncle sens dessus dessous, la mâchoire en l’air +toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui s’était toujours conduit +d’une façon correcte avec lui, le vieux Bob crachait dans son crâne! Elle +s’était enfuie, un peu effrayée. +</p> + +<p> +Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce qu’elle +avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux Bob était +badigeonné de la peinture de Robert Darzac. +</p> + +<p> +Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi pour +échapper au regard de Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir était venue +faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir. +</p> + +<p> +Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait de force. +Je ne fis qu’un bond jusqu’à la poterne. Pas de Rouletabille! Je le +trouvai sur la terrasse B’’, surveillant l’entrée de la Tour +Carrée et recevant tout l’orage sur le dos. +</p> + +<p> +Je le secouai pour l’entraîner sous la poterne. +</p> + +<p> +«Laisse donc, me disait-il… Laisse donc! C’est le déluge! Ah! comme +c’est bon! comme c’est bon! Toute cette colère du ciel! Tu +n’as donc pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je +hurle, écoute! Je hurle!… Je hurle!… Heu! heu! heu!… Plus fort que le +tonnerre!… Tiens! on ne l’entend plus!…» +</p> + +<p> +Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots soulevés, des +clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu’il était devenu vraiment +fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en cris indistincts l’atroce +douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d’étouffer la flamme +dans sa poitrine héroïque: la douleur du fils de Larsan! +</p> + +<p> +Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le poignet et +une forme noire s’accrochait à moi dans la tempête: +</p> + +<p> +«Où est-il?… Où est-il?» +</p> + +<p> +C’était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel +éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux délire, +hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l’entendit. Elle le vit. +Nous étions couverts d’eau, trempés par la pluie du ciel et par +l’écume de la mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit comme un +drapeau noir et m’enveloppait les jambes. Je soutins la malheureuse, car +je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci que, dans ce vaste +déchaînement des éléments, au cours de cette tempête, sous cette douche +terrible, au sein de la mer rugissante, je sentis tout à coup son parfum, le +doux et pénétrant et si mélancolique parfum de la Dame en noir!… Ah! je +comprends! Je comprends comment Rouletabille, s’en est souvenu par-delà +les années… Oui, oui, c’est une odeur pleine de mélancolie, un parfum +pour tristesse intime… Quelque chose comme le parfum isolé et discret et tout à +fait personnel d’une plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir +pour elle toute seule, toute seule… Enfin! C’est un parfum qui m’a +donné de ces idées-là et que j’ai essayé d’analyser comme ça, plus +tard… parce que Rouletabille m’en parlait toujours… Mais c’était un +bien doux et bien tyrannique parfum qui m’a comme enivré tout d’un +coup, là, au milieu de cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout +d’un coup, quand je l’ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah! +extraordinaire, car j’avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir +sans découvrir ce que ce parfum avait d’extraordinaire, et il +m’apparaissait dans un moment où les plus persistants parfums de la terre +— et même tous ceux qui font mal à la tête — sont balayés comme une +haleine de rose par le vent de mer. Je comprends que lorsqu’on +l’avait, je ne dis pas senti, mais saisi (car enfin tant pis si je me +vante, mais je suis persuadé que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre +le parfum de la Dame en noir, et il fallait certainement pour cela être très +intelligent, et il est probable que, ce soir-là, je l’étais plus que les +autres soirs, bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se +passait autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique +et captivante, et adorablement désespérante odeur, — eh bien, +c’était pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, si c’était +un coeur de fils comme celui de Rouletabille; ou embrasé, si c’était un +coeur d’amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c’était +un coeur de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir +s’en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac +et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!… +</p> + +<p> +Donc, dans la tempête, s’accrochant à mon bras, la Dame en noir appelait +Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa, bondit, se sauva à +travers la nuit en criant: «Le parfum de la Dame en noir! Le parfum de la Dame +en noir!…» +</p> + +<p> +La malheureuse sanglotait. Elle m’entraîna vers la tour. Elle frappa de +son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne +s’arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la +suppliant de se calmer, et cependant j’aurais donné ma fortune pour +trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait +comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère et +l’enfant. +</p> + +<p> +Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la chambre +du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte. Là, nous allions +être aussi seuls que si elle m’avait fait entrer chez elle, car nous +savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour du Téméraire. +</p> + +<p> +Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que je passai en +face de la Dame en noir n’est pas le moins douloureux. J’y fus mis +à une épreuve à laquelle je ne m’attendais point et quand, à +brûle-pourpoint, sans qu’elle prît même le temps de nous plaindre de la +façon dont nous venions d’être traités par les éléments — car je +ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie — elle me demanda: «Il +y a longtemps, Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?» je fus plus +ébloui, étourdi, que par tous les coups de foudre de l’orage. Et je +compris que, dans le moment même que la nature entière s’apaisait au +dehors, j’allais subir, maintenant que je me croyais à l’abri, un +plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre vainement depuis des +siècles au rocher d’Hercule! Je dus faire mauvaise contenance et trahir +tout l’émoi où me plongeait cette phrase inattendue. D’abord, je ne +répondis point; je balbutiai, et certainement je fus tout à fait ridicule. +Voilà des années que ces choses se sont passées. Mais j’y assiste encore +comme si j’étais mon propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés +et qui ne sont point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée +et, comme moi, sortir de l’ouragan, eh bien, elle était admirable avec +ses cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que moulait la soie +légère d’un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés comme une +loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la glaise immortelle +qui vient de prendre la forme de la beauté! Je sens bien que mon émotion, même +après tant d’années, quand je songe à ces choses, me fait écrire des +phrases qui manquent de simplicité. Je n’en dirai point plus long sur ce +sujet. Mais ceux qui ont approché la fille du professeur Stangerson me +comprendront peut-être, et je ne veux ici, vis-à-vis de Rouletabille, +qu’affirmer le sentiment de respectueuse consternation qui me gonfla le +coeur devant cette mère divinement belle, qui, dans le désordre harmonieux où +l’avait jetée l’affreuse tempête — physique et morale — +où elle se débattait, venait me supplier de trahir mon serment. Car +j’avais juré à Rouletabille de me taire, et voilà, hélas! Que mon silence +même parlait plus haut que ne l’avait jamais fait aucune de mes +plaidoiries. +</p> + +<p> +Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n’oublierai de ma vie: +</p> + +<p> +«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous deux!» +</p> + +<p> +Et elle ajouta avec un gros sanglot: +</p> + +<p> +«Pourquoi continue-t-il à mentir?» +</p> + +<p> +Moi, je ne répondais rien. Qu’est-ce que j’aurais répondu? Cette +femme avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, vis-à-vis de +tout le monde en général et de moi en particulier. Je n’avais jamais +existé pour elle… et voilà qu’après m’avoir fait respirer le parfum +de la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie… +</p> + +<p> +Oui, comme une vieille amie… Elle me raconta tout, j’appris tout, en +quelques phrases pitoyables et simples comme l’amour d’une mère… +tout ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Évidemment, ce jeu de +cache-cache ne pouvait durer et ils s’étaient bien devinés tous les deux. +Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement savoir ce que +c’était que ce Rouletabille qui l’avait sauvée et qui avait +l’âge de l’autre… et qui ressemblait à l’autre. Et une lettre +était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que Rouletabille lui +avait menti et n’avait jamais mis les pieds dans une institution de +Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme une explication, mais +celui-ci s’y était âprement dérobé. Toutefois, il s’était troublé +quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège d’Eu et du voyage que +nous avions fait là-bas avant de venir à Menton. +</p> + +<p> +«Comment l’avez-vous su?» m’écriai-je, me trahissant aussitôt. +</p> + +<p> +Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m’apprit +d’une phrase tout son stratagème. Ce n’était point la première fois +qu’elle venait dans nos chambres quand je l’avais surprise le soir +même… Mon bagage portait encore l’étiquette récente de la consigne +eudoise. +</p> + +<p> +«Pourquoi ne s’est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai +ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s’il se refuse à être le fils de +Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?» +</p> + +<p> +Rouletabille s’était conduit d’une façon atroce pour cette femme +qui avait cru son enfant mort, qui l’avait pleuré désespérément, comme je +l’appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs +incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité… Ah! le +malheureux!… La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui avait +crié, à bout de forces, qu’elle avait eu un fils et que ce fils +c’était lui! Il lui avait ri au nez en pleurant!… Arrangez cela comme +vous voudrez! C’est elle qui me l’a dit et je n’aurais jamais +cru Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé. +</p> + +<p> +Certes! il se conduisait d’une façon abominable! Il était allé +jusqu’à lui dire qu’il n’était sûr d’être le fils de +personne, pas même d’un voleur! C’est alors qu’elle était +rentrée dans la Tour Carrée et qu’elle avait désiré mourir. Mais elle +n’avait pas retrouvé son fils pour le perdre sitôt et elle vivait encore! +J’étais hors de moi! Je lui baisais les mains. Je lui demandais pardon +pour Rouletabille. Ainsi, voilà quel était le résultat de la politique de mon +ami. Sous prétexte de la mieux défendre contre Larsan, c’est lui qui la +tuait! Je ne voulus pas en savoir davantage! J’en savais trop! Je +m’enfuis! J’appelai Bernier qui m’ouvrit la porte! Je sortis +de la Tour Carrée, en maudissant Rouletabille! Je croyais le trouver dans la +Cour du Téméraire, mais celle-ci était déserte. +</p> + +<p> +À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il y avait une +lumière dans la chambre de mon ami. J’escaladai l’escalier branlant +du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je l’ouvre, je l’enfonce. +Rouletabille est devant moi: +</p> + +<p> +«Que voulez-vous, Sainclair?» +</p> + +<p> +En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon courroux. +</p> + +<p> +«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d’une voix glacée. +Elle ne vous a pas dit qu’elle me défend de toucher à cet homme!… +</p> + +<p> +— C’est vrai, m’écriai-je… je l’ai entendue!… +</p> + +<p> +— Eh bien! Qu’est-ce que vous venez me raconter, alors? continue- +t-il, brutal. Vous ne savez pas ce qu’elle m’a dit hier?… Elle +m’a ordonné de partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir aux +prises avec mon père!» +</p> + +<p> +Et il ricane, ricane. +</p> + +<p> +«Avec mon père!… Elle le croit sans doute plus fort que moi!…» +</p> + +<p> +Il était affreux en parlant ainsi. +</p> + +<p> +Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d’une beauté fulgurante. +«Elle a peur pour moi!… eh bien, moi, j’ai peur pour elle!… Et je ne +connais pas mon père… Et je ne connais pas ma mère!» +</p> + +<p> +.. .. .. .. .. +</p> + +<p> +À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la mort! Ah! +revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes cheveux se dressent sur +ma tête et Rouletabille chancelle comme s’il venait d’être frappé +lui-même!… +</p> + +<p> +Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée emplit la +forteresse: Maman! Maman! Maman! +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap11"></a>XI<br> +L’attaque de la Tour Carrée</h2></div> + +<p> +J’avais bondi derrière lui, je l’avais pris à bras le corps, +redoutant tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman! Maman! Maman!» +une telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt une annonce de secours +tellement au-dessus des forces humaines que je pouvais craindre qu’il +n’oubliât qu’il n’était qu’un homme, c’est-à-dire +incapable de voler directement de cette fenêtre à cette tour, de traverser +comme un oiseau ou comme une flèche cet espace noir qui le séparait du crime et +qu’il remplissait de son effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna, +me renversa, se précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers +couloirs, chambres, escaliers, cours, jusqu’à cette tour maudite qui +venait de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable! +</p> + +<p> +Et moi, je n’avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre, cloué +sur place par l’horreur de ce cri. J’y étais encore quand la porte +de la Tour Carrée s’ouvrit et quand, dans son cadre de lumière, apparut +la forme de la Dame en noir! Elle était toute droite et bien vivante, malgré le +cri de la mort, mais son pâle et spectral visage reflétait une terreur +indicible. Elle tendit les bras vers la nuit et la nuit lui jeta Rouletabille, +et les bras de la Dame en noir se refermèrent et je n’entendis plus que +des soupirs et des gémissements, et encore ces deux syllabes que la nuit +répétait indéfiniment: «Maman! Maman!» +</p> + +<p> +Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le coeur +désordonné, les reins rompus. Ce que j’avais vu sur le seuil de la Tour +Carrée ne me rassurait en aucune façon. C’est en vain que +j’essayais de me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous croyions +tout perdu, tout, au contraire, n’était-il point retrouvé? Le fils +n’avait-il point retrouvé la mère? La mère n’avait-elle point enfin +retrouvé l’enfant?… Mais pourquoi… pourquoi ce cri de mort quand elle +était si vivante? Pourquoi ce cri d’angoisse avant qu’elle apparût, +debout, sur le seuil de la tour? +</p> + +<p> +Chose extraordinaire, il n’y avait personne dans la Cour du Téméraire +quand je la traversai. Personne n’avait donc entendu le coup de feu? +Personne n’avait donc entendu les cris? Où se trouvait M. Darzac? Où se +trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils encore dans la batterie basse de la +Tour Ronde? J’aurais pu le croire, car j’apercevais, au niveau du +sol de cette tour, de la lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus, +n’avait donc rien entendu?… Mattoni qui veillait sous la poterne du +jardinier? Eh bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais pas. Et la +porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux murmure: «Maman! +Maman! Maman!» Et je l’entendais, elle, qui ne disait que cela en +pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n’avaient même pas eu la +précaution de refermer complètement la porte du salon du vieux Bob. C’est +là encore qu’elle avait entraîné, qu’elle avait emporté son enfant! +</p> + +<p> +… Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s’étreindre, à se répéter: +«Maman! Mon petit!…» Et puis ils se dirent des choses entrecoupées, des phrases +sans suite… des stupidités divines… «Alors, tu n’es pas mort!»… Sans +doute, n’est-ce pas? Eh bien, c’était suffisant pour les faire +repartir à pleurer… Ah! ce qu’ils devaient s’embrasser, rattraper +le temps perdu! Ce qu’il devait le respirer, lui, le parfum de la Dame en +noir!… Je l’entendis qui disait encore: «Tu sais, maman, ce n’est +pas moi qui avais volé!…» Et l’on aurait pensé, au son de sa voix, +qu’il avait encore neuf ans en disant ces choses, le pauvre Rouletabille. +«Non! mon petit!… non, tu n’as pas volé!… Mon petit! mon petit!…» Ah! ce +n’était pas ma faute si j’entendais… mais j’en avais +l’âme toute chavirée… C’était une mère qui avait retrouvé son +petit, quoi!… +</p> + +<p> +Mais où était Bernier? J’entrai à gauche dans la loge, car je voulais +savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait tiré. +</p> + +<p> +La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu’éclairait une petite +veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle devait être au lit +quand le coup de feu avait éclaté et elle avait jeté sur elle, à la hâte, +quelque vêtement. J’approchai la veilleuse de son visage. Les traits +étaient décomposés par la peur. +</p> + +<p> +«Où est le père Bernier? demandai-je. +</p> + +<p> +— Il est là, répondit-elle en tremblant. +</p> + +<p> +— Là?… Où, là?…» +</p> + +<p> +Mais elle ne me répondit pas. +</p> + +<p> +Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai pour savoir sur +quoi je marchais; je marchais sur des pommes de terre. Je baissai la veilleuse +et j’examinai le parquet. Le parquet était couvert de pommes de terre; il +en avait roulé partout. La mère Bernier ne les avait donc pas ramassées depuis +que Rouletabille avait vidé le sac? +</p> + +<p> +Je me relevai, je retournai à la mère Bernier: +</p> + +<p> +«Ah çà! fis-je, on a tiré!… Qu’est-ce qu’il y a eu? +</p> + +<p> +— Je ne sais pas», répondit-elle. +</p> + +<p> +Et, aussitôt, j’entendis qu’on refermait la porte de la tour, et le +père Bernier apparut sur le seuil de la loge. +</p> + +<p> +«Ah! c’est vous, monsieur Sainclair? +</p> + +<p> +— Bernier!… Qu’est-il arrivé? +</p> + +<p> +— Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de grave… +(Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être aussi assurée +qu’elle le voulait paraître.) Un accident sans importance… M. Darzac, en +posant son revolver sur sa table de nuit, l’a fait partir. Madame a eu +peur, naturellement, et elle a crié; et, comme la fenêtre de leur appartement +était ouverte, elle a bien pensé que M. Rouletabille et vous aviez entendu +quelque chose, et elle est sortie tout de suite pour vous rassurer. +</p> + +<p> +— M. Darzac était donc rentré chez lui?… +</p> + +<p> +— Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la tour, +monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque aussitôt qu’il +est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi aussi, j’ai eu peur! Ah! +je me suis précipité!… M. Darzac m’a ouvert lui-même. Heureusement, il +n’y avait personne de blessé. +</p> + +<p> +— Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée chez +elle? +</p> + +<p> +— Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et elle +l’a suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble. +</p> + +<p> +— Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre? +</p> + +<p> +— Tenez, le voilà!…» +</p> + +<p> +Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de +l’appartement, je vis qu’il était atrocement pâle. Il me faisait +signe. Je m’approchai de lui et il me dit: +</p> + +<p> +«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l’accident. Ce +n’est pas la peine d’en parler à personne, si l’on ne vous en +parle pas. Les autres n’ont peut-être pas entendu ce coup de revolver. +C’est inutile d’effrayer les gens, n’est-ce pas?… Dites-donc! +J’ai un service personnel à vous demander. +</p> + +<p> +— Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le savez bien. +Disposez de moi, si je puis vous être utile. +</p> + +<p> +— Merci, mais il ne s’agit que de décider Rouletabille à aller se +coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et elle ira se +reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du calme, du calme, Sainclair! +Nous avons tous besoin de calme et de silence… +</p> + +<p> +— Bien, mon ami, comptez sur moi!» +</p> + +<p> +Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui attestait mon +dévouement; j’étais persuadé que tous ces gens-là nous cachaient quelque +chose, quelque chose de très grave!… +</p> + +<p> +Il entra dans sa chambre, et je n’hésitai pas à aller retrouver +Rouletabille dans le salon du vieux Bob. +</p> + +<p> +Mais, sur le seuil de l’appartement du vieux Bob, je me heurtai à la Dame +en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous deux si silencieux et +avaient une attitude si incompréhensible pour moi, qui avais entendu les +transports de tout à l’heure et qui m’attendais à trouver le fils +dans les bras de sa mère, que je restai en face d’eux sans dire un mot, +sans faire un geste. L’empressement que mettait Mme Darzac à quitter +Rouletabille en une circonstance aussi exceptionnelle m’intrigua à un +point que je ne saurais dire, et la soumission avec laquelle Rouletabille +acceptait son congé m’anéantissait. Mathilde se pencha sur le front de +mon ami, l’embrassa et lui dit: «Au revoir, mon enfant» d’une voix +si blanche, si triste, et en même temps si solennelle, que je crus entendre +l’adieu déjà lointain d’une mourante. Rouletabille, sans répondre à +sa mère, m’entraîna hors de la tour. Il tremblait comme une feuille. +</p> + +<p> +Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour Carrée. +J’étais sûr qu’il se passait dans la tour quelque chose +d’inouï. L’histoire de l’accident ne me satisfaisait en rien; +et il n’est point douteux que Rouletabille n’eût pensé comme moi, +si sa raison et son coeur n’eussent encore été tout étourdis de ce qui +venait de se passer entre la Dame en noir et lui!… Et puis, qui me disait que +Rouletabille ne pensait pas comme moi? +</p> + +<p> +… Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que j’entreprenais +Rouletabille. D’abord je le poussai dans l’encoignure du parapet +qui joignait la Tour Carrée à la Tour Ronde, dans l’angle formé par +l’avancée, sur la cour, de la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Le reporter, qui s’était laissé conduire par moi docilement, comme un +enfant, dit à voix basse: +</p> + +<p> +«Sainclair, j’ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je +n’entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour Carrée. +C’est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair; mais ma part +de paradis pour elle! Il faut que je voie et que j’entende…» +</p> + +<p> +Nous étions là non loin d’une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur le +salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n’était point +fermée, et c’est ce qui nous avait permis, sans doute, d’entendre +distinctement le coup de revolver et le cri de la mort malgré l’épaisseur +des murailles de la tour. De l’endroit où nous nous trouvions maintenant, +nous ne pouvions rien voir par cette fenêtre, mais n’était-ce pas déjà +quelque chose que de pouvoir entendre?… L’orage avait fui, mais les flots +n’étaient pas encore apaisés et ils se brisaient sur les rocs de la +presqu’île d’Hercule avec cette violence qui rendait toute approche +de barque impossible! Ainsi pensai-je dans le moment à une barque, parce que, +une seconde, je crus voir apparaître ou disparaître — dans l’ombre +— une ombre de barque. Mais quoi! C’était là évidemment une +illusion de mon esprit qui voyait des ombres hostiles partout, — de mon +esprit certainement plus agité que les flots. +</p> + +<p> +Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un soupir — +ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond comme une expiration, +comme un souffle d’agonie, une plainte sourde, lointaine comme la vie qui +s’en va, proche comme la mort qui vient, nous arriva par cette fenêtre et +passa sur nos fronts en sueur. Et puis, plus rien… non, on n’entendait +plus rien que le mugissement intermittent de la mer, et, tout à coup, la +lumière de la fenêtre s’éteignit. La Tour Carrée, toute noire, rentra +dans la nuit. Mon ami et moi nous étions saisi la main et nous nous commandions +ainsi, par cette communication muette, l’immobilité et le silence. +Quelqu’un mourait, là, dans la tour! Quelqu’un qu’on nous +cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu’un qui n’était ni Mme +Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère Bernier, ni, à n’en +point douter, le vieux Bob: quelqu’un qui ne pouvait pas être dans la +tour. +</p> + +<p> +Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette fenêtre qui +avait laissé passer cette agonie, nous écoutions encore. Un quart d’heure +s’écoula ainsi… un siècle. Rouletabille me montra alors la fenêtre de sa +chambre, restée éclairée. Je compris. Il fallait aller éteindre cette lumière +et redescendre. Je pris mille précautions; cinq minutes plus tard, +j’étais revenu auprès de Rouletabille. Il n’y avait plus maintenant +d’autre lumière dans la Cour du Téméraire que la faible lueur au ras du +sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la batterie basse de la Tour +Ronde et le lumignon de la poterne du jardinier où veillait Mattoni. En somme, +en considérant la position qu’ils occupaient, on pouvait très bien +s’expliquer que ni le vieux Bob ni Mattoni n’eussent rien entendu +de ce qui s’était passé dans la Tour Carrée, ni même, dans l’orage +finissant, des clameurs de Rouletabille poussées au-dessus de leurs têtes. Les +murs de la poterne étaient épais et le vieux Bob était enfoui dans un véritable +souterrain. +</p> + +<p> +J’avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille, dans +l’encoignure de la tour et du parapet, poste d’observation +qu’il n’avait point quitté, que nous entendions distinctement la +porte de la Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses gonds. Comme +j’allais me pencher au delà de l’encoignure, et allonger mon buste +sur la cour, Rouletabille me rejeta dans mon coin, ne permettant qu’à +lui-même de dépasser de la tête le mur de la Tour Carrée; mais, comme il était +très courbé, je violai la consigne et je regardai par-dessus la tête de mon +ami, et voici ce que je vis: +</p> + +<p> +D’abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l’obscurité, +qui, sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du côté de la +poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s’arrêta, regarda du côté +de nos fenêtres, le front levé sur le Château Neuf, et puis il se retourna du +côté de la tour et fit un signe que nous pouvions interpréter comme un signe de +tranquillité. À qui s’adressait ce signe? Rouletabille se pencha encore; +mais il se rejeta brusquement en arrière, me repoussant. +</p> + +<p> +Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il n’y avait +plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père Bernier, ou plutôt nous +l’entendîmes d’abord, car il y eut entre lui et Mattoni une courte +conversation dont l’écho assourdi nous arrivait. Et puis nous entendîmes +quelque chose qui grimpait sous la voûte de la poterne du jardinier, et le père +Bernier apparut avec, à côté de lui, la masse noire et tout doucement roulante +d’une voiture. Nous distinguions bientôt que c’était la petite +charrette anglaise, traînée par Toby, le poney d’Arthur Rance. La Cour du +Téméraire était de terre battue et le petit équipage ne faisait pas plus de +bruit sur cette terre que s’il avait glissé sur un tapis. Enfin, Toby +était si sage et si tranquille qu’on eût dit qu’il avait reçu les +instructions du père Bernier. Celui-ci, arrivé à côté du puits, releva encore +la tête du côté de nos fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride, +arriva sans encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la +porte le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants +s’écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout à mon +ami qui s’était mis à nouveau à trembler de tous ses membres sans que +j’en pusse deviner la raison subite. +</p> + +<p> +Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul, et retournait +à la poterne. C’est alors que nous dûmes nous pencher davantage, et, +certainement, les personnes qui étaient maintenant sur le seuil de la Tour +Carrée auraient pu nous apercevoir si elles avaient regardé de notre côté, mais +elles ne pensaient guère à nous. La nuit s’éclaircissait alors d’un +beau rayon de lune qui fit une grande raie éclatante sur la mer et allongea sa +clarté bleue dans la Cour du Téméraire. Les deux personnages qui étaient sortis +de la tour et s’étaient approchés de la voiture parurent si surpris +qu’ils eurent un mouvement de recul. Mais nous entendions très bien la +Dame en noir prononcer cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert, +il le faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir si +elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne pûmes point +conclure. +</p> + +<p> +Et Robert Darzac dit d’une voix singulière: «Ce n’est point ce qui +me manque.» Il était courbé sur quelque chose qu’il traînait et +qu’il souleva avec une peine infinie et qu’il essaya de glisser +sous la banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille avait retiré sa +casquette et claquait littéralement des dents. Autant que nous pûmes +distinguer, la chose était un sac. Pour remuer ce sac, M. Darzac avait fait de +gros efforts, et nous entendîmes un soupir. Appuyée contre le mur de la tour, +la Dame en noir le regardait, sans lui prêter aucune aide. Et, soudain, dans le +moment que M. Darzac avait réussi à pousser le sac dans la voiture, Mathilde +prononça, d’une voix sourdement épouvantée, ces mots: «Il remue encore!…» +— «C’est la fin!…» répondit M. Darzac qui, maintenant, +s’épongeait le front. Sur quoi il mit son pardessus et prit Toby par la +bride. Il s’éloigna, faisant un signe à la Dame en noir, mais celle-ci, +toujours appuyée à la muraille comme si on l’avait allongée là pour +quelque supplice, ne lui répondit pas. M. Darzac nous parut plutôt calme. Il +avait redressé la taille. Il marchait d’un pas ferme… on pouvait dire: +d’un pas d’honnête homme conscient d’avoir accompli son +devoir. Toujours avec de grandes précautions, il disparut avec sa voiture sous +la poterne du jardinier et la Dame en noir rentra dans la Tour Carrée. +</p> + +<p> +Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m’y maintint +énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la poterne et +retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la Tour Carrée. Quand il ne +fut plus qu’à deux mètres de la porte qui s’était refermée, +Rouletabille sortit lentement de l’encoignure du parapet, se glissa entre +la porte et Bernier effrayé, et mit les mains au poignet du concierge. +</p> + +<p> +«Venez avec moi», lui dit-il. +</p> + +<p> +L’autre paraissait anéanti. J’étais sorti de ma cachette, moi +aussi. Il nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, ses yeux +étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent: +</p> + +<p> +«C’est un grand malheur!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap12"></a>XII<br> +Le corps impossible</h2></div> + +<p> +«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua +Rouletabille à voix basse; mais il n’y aura point de malheur du tout si +vous ne nous cachez rien. Allons, venez!» +</p> + +<p> +Et il l’entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf, +et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout mon Rouletabille. +Maintenant qu’il était si heureusement débarrassé d’un problème +sentimental qui l’avait intéressé si personnellement, maintenant +qu’il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il reconquérait toutes +les forces incroyables de son esprit pour la lutte entreprise contre le +mystère! Et jusqu’au jour où tout fut conclu, jusqu’à la minute +suprême — la plus dramatique que j’aie vécu de ma vie, même aux +côtés de Rouletabille — où la vie et la mort eurent parlé et se furent +expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste d’hésitation dans +la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot qui ne contribue +nécessairement à nous sauver de l’épouvantable situation faite à +l’assiégé par l’attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12 au 13 +avril. +</p> + +<p> +Bernier ne lui résista pas. D’autres voudront lui résister qu’il +brisera et qui crieront grâce. +</p> + +<p> +Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre compte à +des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de Rouletabille, nous +le faisons asseoir en face de nous; j’ai allumé la lampe. +</p> + +<p> +Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa pipe; +il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l’honnêteté qui +s’y peut trouver. Puis son sourcil froncé s’allonge, son oeil +s’éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il +dit: +</p> + +<p> +«Voyons, Bernier, comment l’ont-ils tué?» +</p> + +<p> +Bernier secoua sa rude tête de gars picard. +</p> + +<p> +«J’ai juré de ne rien dire. Je n’en sais rien, monsieur! Ma foi, je +n’en sais rien!…» +</p> + +<p> +Rouletabille: +</p> + +<p> +«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me racontez pas +ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de rien!… +</p> + +<p> +— Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus? +</p> + +<p> +— Mais, de votre sécurité, Bernier!… +</p> + +<p> +— De ma sécurité, à moi?… Je n’ai rien fait! +</p> + +<p> +— De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille en se +levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le temps de +faire sans doute, mentalement, quelque opération algébrique nécessaire… «Alors, +reprit-il, il était dans la Tour Carrée? +</p> + +<p> +— Oui, fit la tête de Bernier. +</p> + +<p> +— Où? Dans la chambre du vieux Bob? +</p> + +<p> +— Non! fit la tête de Bernier. +</p> + +<p> +— Caché chez vous, dans votre loge? +</p> + +<p> +— Non, fit la tête de Bernier. +</p> + +<p> +— Ah çà! mais où était-il donc? Il n’était pourtant pas dans +l’appartement de M. et Mme Darzac? +</p> + +<p> +— Oui, fit la tête de Bernier. +</p> + +<p> +— Misérable!» grinça Rouletabille. +</p> + +<p> +Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du concierge, et +l’enlevai aux griffes de Rouletabille. +</p> + +<p> +Quand il put respirer: +</p> + +<p> +«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m’étrangler? fit-il. +</p> + +<p> +— Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et vous avouez +qu’il était dans l’appartement de M. et de Mme Darzac! Et qui donc +l’a introduit dans cet appartement, si ce n’est vous? Vous qui, +seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas là?» +</p> + +<p> +Bernier se leva, très pâle: «C’est vous, monsieur Rouletabille, qui +m’accusez d’être le complice de Larsan? +</p> + +<p> +— Je vous défends de prononcer ce nom-là! s’écria le reporter. Vous +savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!… +</p> + +<p> +— Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique… c’est vrai… +j’ai eu tort de l’oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand +on se bat pour ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je vous demande +pardon! +</p> + +<p> +— Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. Vous êtes +un brave homme. Aussi, ce n’est pas votre bonne foi que +j’incrimine: c’est votre négligence. +</p> + +<p> +— Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu’il était, devint écarlate. +Ma négligence! Je n’ai point bougé de ma loge, de mon couloir! J’ai +eu toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n’est entré dans +cet appartement, personne d’autre, après que vous l’avez eu visité, +à cinq heures, que M. Robert et Mme Robert Darzac. Je ne compte point, +naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ, vous et +M. Sainclair! +</p> + +<p> +— Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet +individu — nous avons oublié son nom, n’est-ce pas, Bernier? nous +l’appellerons l’homme — que l’homme a été tué chez M. +et Mme Darzac s’il n’y était pas! +</p> + +<p> +— Non! Aussi je puis vous affirmer qu’il y était! +</p> + +<p> +— Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier. Et +vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en l’absence de +M. Darzac, et que M. Darzac n’a point quitté sa chambre quand il avait la +clef, et qu’on ne pouvait se cacher dans sa chambre pendant qu’il +était là! +</p> + +<p> +— Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac plus que +tout! Mais je n’ai pu lui répondre que ce que je vous réponds: voilà bien +le mystère! +</p> + +<p> +— Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi, +avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé immédiatement la +porte? +</p> + +<p> +— Oui, monsieur. +</p> + +<p> +— Et quand l’avez-vous rouverte? +</p> + +<p> +— Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et Mme Darzac +chez eux. M. Darzac venait d’arriver et Mme Darzac était depuis quelque +temps dans le salon de M. Bob d’où venait de partir M. Sainclair. Ils se +sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur +appartement! Voilà! Aussitôt qu’ils ont été entrés, j’ai entendu +qu’on repoussait les verrous. +</p> + +<p> +— Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n’avez pas +ouvert la porte? +</p> + +<p> +— Pas une seule fois. +</p> + +<p> +— Et où étiez-vous, pendant tout ce temps? +</p> + +<p> +— Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de +l’appartement, et c’est là que ma femme et moi nous avons dîné, à +six heures et demie, sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte +de la tour étant ouverte, il faisait plus clair et que c’était plus gai. +Après le dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma +femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions placés de façon que, même si nous +l’avions voulu, nous n’aurions pas pu quitter des yeux la porte de +l’appartement de M. Darzac. Ah! c’est un mystère! un mystère plus +incroyable que le mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne savait pas ce +qui s’était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce qui s’est +passé avant puisque vous avez vous-même visité l’appartement à cinq +heures et qu’il n’y avait personne dedans; on sait ce qui +s’est passé pendant, puisque j’avais la clef dans ma poche, ou que +M. Darzac était dans sa chambre, et qu’il aurait bien aperçu, tout de +même, l’homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l’assassiner, +et puis, encore que j’étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et +que j’aurais bien vu passer l’homme; et on sait ce qui s’est +passé après. Après, il n’y a pas eu d’après. Après, ça a été la +mort de l’homme, ce qui prouvait bien que l’homme était là! Ah! +C’est un mystère! +</p> + +<p> +— Et, depuis cinq heures jusqu’au moment du drame, vous affirmez +bien que vous n’avez pas quitté le couloir? +</p> + +<p> +— Ma foi, oui! +</p> + +<p> +— Vous en êtes sûr, insista Rouletabille. +</p> + +<p> +— Ah! pardon, monsieur… il y a un moment… une minute où vous m’avez +appelé… +</p> + +<p> +— C’est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez +cette minute-là… +</p> + +<p> +— Mais ça n’a pas duré plus d’une minute ou deux, et M. +Darzac était dans sa chambre. Il ne l’a pas quittée. Ah! c’est un +mystère!… +</p> + +<p> +— Comment savez-vous qu’il ne l’a pas quittée pendant ces +deux minutes-là? +</p> + +<p> +— Dame! s’il l’avait quittée, ma femme qui était dans la loge +l’aurait bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si +intrigué, ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui répète: que personne +d’autre n’était entré que lui à cinq heures et vous à six, et que +personne n’était plus rentré dans la chambre avant sa rentrée, à lui, la +nuit, avec Mme Darzac… Il était comme vous, il ne voulait pas me croire. Je le +lui ai juré sur le cadavre qui était là! +</p> + +<p> +— Où était-il, le cadavre? +</p> + +<p> +— Dans sa chambre. +</p> + +<p> +— C’était bien un cadavre? +</p> + +<p> +— Oh! il respirait encore!… Je l’entendais! +</p> + +<p> +— Alors, ça n’était pas un cadavre, père Bernier. +</p> + +<p> +— Oh! monsieur Rouletabille, c’était tout comme. Pensez donc! Il +avait un coup de revolver dans le coeur!» +</p> + +<p> +Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L’avait-il vu? +Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux yeux de +Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème de savoir +comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il venu se faire +tuer? +</p> + +<p> +Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L’affaire +avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il +était derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait tout +doucement dans sa loge et qu’il se disposait à se mettre au lit, quand la +mère Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l’appartement +de Darzac qu’ils en restèrent saisis. C’étaient des meubles +qu’on bousculait, des coups dans le mur. «Qu’est-ce qui se passe?» +fit la bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui +appelait: «Au secours!» Ce cri-là, nous ne l’avions pas entendu, nous +autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que sa femme +s’affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M. Darzac et +la secoua en vain, criant qu’on lui ouvrît. La lutte continuait de +l’autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement de deux hommes, +et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces mots furent prononcés: «Ce +coup-ci, j’aurai ta peau!» Puis il entendit M. Darzac qui appelait sa +femme à son secours d’une voix étouffée, épuisée: «Mathilde! Mathilde!» +Évidemment, il devait avoir le dessous dans un corps-à-corps avec Larsan quand, +tout à coup, le coup de feu le sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père +Bernier que le cri qui l’accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui +avait poussé le cri, avait été mortellement frappée. Bernier ne +s’expliquait point cela: l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi +n’ouvrait-elle point au secours qu’il lui apportait? Pourquoi ne +tirait-elle pas les verrous? Enfin, presque aussitôt après le coup de revolver, +la porte sur laquelle le père Bernier n’avait cessé de frapper +s’était ouverte. La chambre était plongée dans l’obscurité, ce qui +n’étonna point le père Bernier, car la lumière de la bougie qu’il +avait aperçue sous la porte, pendant la lutte, s’était brusquement +éteinte et il avait entendu en même temps le bougeoir qui roulait par terre. +C’était Mme Darzac qui lui avait ouvert pendant que l’ombre de M. +Darzac était penchée sur un râle, sur quelqu’un qui se mourait! Bernier +avait appelé sa femme pour qu’elle apportât de la lumière, mais Mme +Darzac s’était écriée: «Non! non! pas de lumière! pas de lumière! Et +surtout qu’il ne sache rien!» Et, aussitôt, elle avait couru à la porte +de la tour en criant: «Il vient! il vient! je l’entends! Ouvrez la porte! +ouvrez la porte, père Bernier! Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui +avait ouvert la porte, pendant qu’elle répétait, en gémissant: +«Cachez-vous! Allez-vous-en! Qu’il ne sache rien!» +</p> + +<p> +Le père Bernier continuait: +</p> + +<p> +«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous a +entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu. Moi, +j’étais retenu auprès de M. Darzac. L’homme, sur le plancher, avait +fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit: «Un sac, +Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n’en entend +plus parler!» +</p> + +<p> +— Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac de pommes de terre; +ma femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l’ai vidé à mon +tour et je l’ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible. +Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute, dans le +salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui interrogeait ma femme +dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé le cadavre, que M. Darzac +avait proprement ficelé, dans le sac. Mais j’avais dit à M. Darzac: «Un +conseil, ne le jetez pas à l’eau. Elle n’est pas assez profonde +pour le cacher. Il y a des jours où la mer est si claire qu’on en voit le +fond. — Qu’est-ce que je vais en faire?» a demandé M. Darzac à voix +basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n’en sais rien, monsieur. Tout ce +que je pouvais faire pour vous, et pour madame, et pour l’humanité, +contre un bandit comme Frédéric Larsan, je l’ai fait. Mais ne m’en +demandez pas davantage et que Dieu vous protège!» Et je suis sorti de la +chambre, et je vous ai retrouvé dans la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous +avez rejoint M. Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa +chambre. Quant à ma femme, elle s’est presque évanouie quand elle a vu +tout à coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez, messieurs, +mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte pas malheur! Enfin, +nous avons fait notre devoir! Et c’était un fier bandit!… Mais, +voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra jamais cacher une histoire +pareille… et on ferait mieux de la raconter tout de suite à la justice… +J’ai promis de me taire et je me tairai, tant que je pourrai, mais je +suis bien content tout de même de me décharger d’un pareil poids devant +vous, qui êtes des amis à madame et à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur +faire entendre raison… Pourquoi qu’ils se cachent? C’est-y pas un +honneur de tuer un Larsan! Pardon d’avoir encore prononcé ce nom-là… je +sais bien, il n’est pas propre… C’est-y pas un honneur d’en +avoir délivré la terre en s’en délivrant soi-même? Ah! tenez!… une +fortune!… Mme Darzac m’a promis une fortune si je me taisais! +Qu’est-ce que j’en ferais?… C’est-y pas la meilleure fortune +de la servir, cette pauv’dame-là qu’a eu tant de malheurs!… Tenez!… +Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu’elle parle!… Qu’est-ce +qu’elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés soi-disant +vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls dans la Tour Carrée +avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que vous l’avez tué! Tout +le monde fera bravo!…» Elle m’a répondu: «Il y a eu déjà trop de +scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si c’est possible, +on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en mourrait!» Je ne lui ai rien +répondu, mais j’en avais bien envie. J’avais sur la langue de lui +dire: «Si on apprend l’affaire plus tard, on croira à des tas de choses +injustes, et monsieur votre père en mourra bien davantage!» Mais c’était +son idée! Elle veut qu’on se taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!» +</p> + +<p> +Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains: +</p> + +<p> +«Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!» +</p> + +<p> +Rouletabille l’arrêta: +</p> + +<p> +«Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son +avis? +</p> + +<p> +— Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il faut lui +obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une légère blessure à la +gorge, mais il ne s’en occupait pas, et, au fond, il n’y avait +qu’une chose qui l’intéressait, c’était la façon dont le +misérable avait pu s’introduire chez lui! ça, je vous le répète, il +n’en revenait pas et j’ai dû lui donner encore des explications. +Ses premières paroles, à ce sujet, avaient été pour dire: +</p> + +<p> +«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n’y avait +personne, et j’ai aussitôt fermé ma porte au verrou.» +</p> + +<p> +— Où cela se passait-il? +</p> + +<p> +— Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre +chère femme. +</p> + +<p> +— Et le cadavre? Où était-il? +</p> + +<p> +— Il était resté dans la chambre de M. Darzac. +</p> + +<p> +— Et qu’est-ce qu’ils avaient décidé pour s’en +débarrasser? +</p> + +<p> +— Je n’en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était +prise, car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un dernier service; +vous allez aller chercher la charrette anglaise à l’écurie, et vous y +attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c’est possible. Si vous le +réveillez, et s’il vous demande des explications, vous lui direz ainsi +qu’à Mattoni qui est de garde sous la poterne: «C’est pour M. +Darzac, qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée +des Alpes.» Mme Darzac m’a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair, +ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M. Rouletabille, +ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! madame n’a voulu que je +sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été fermée et que votre lumière +a été éteinte. Et, cependant, nous n’étions point rassurés avec le +cadavre que nous croyions mort et qui se reprit, une fois encore, à soupirer, +et quel soupir! Le reste, monsieur, vous l’avez vu, et vous en savez +maintenant autant que moi! Que Dieu nous garde!» +</p> + +<p> +Quand Bernier eut ainsi raconté l’impossible drame, Rouletabille le +remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui recommanda +la plus grande discrétion, le pria de l’excuser de sa brutalité, et lui +ordonna de ne rien dire de l’interrogatoire qu’il venait de subir à +Mme Darzac. Bernier, avant de s’en aller, voulut lui serrer la main, mais +Rouletabille retira la sienne. +</p> + +<p> +«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang…» Bernier nous quitta pour +aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis-je, quand nous fûmes seuls. +Larsan est mort?… +</p> + +<p> +— Oui, me répliqua-t-il, je le crains. +</p> + +<p> +— Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?… +</p> + +<p> +— Parce que, fit-il d’une voix blanche que je ne lui connaissais +pas encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ NI +MORT NI VIVANT, M’ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap13"></a>XIII<br> +Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes</h2></div> + +<p> +Et c’est vrai qu’il était littéralement épouvanté. Et je fus +effrayé moi-même plus qu’on ne saurait dire. Je ne l’avais jamais +encore vu dans un état d’inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à +travers la chambre d’un pas saccadé, s’arrêtait parfois devant la +glace, se regardait étrangement en se passant une main sur le front comme +s’il eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est-ce bien toi, +Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il +paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne vouloir +point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi s’accroupir à +la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre rumeur sur la rive +lointaine, attendant peut-être le roulement de la petite voiture et le bruit du +sabot de Toby. On eût dit une bête à l’affût. +</p> + +<p> +… Le ressac s’était tu; la mer s’était tout à fait apaisée… Une +raie blanche s’inscrivit soudain sur les flots noirs, à l’Orient. +C’était l’aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de +la nuit, blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu’un +qui n’a pas dormi. +</p> + +<p> +«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais compte de +mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec votre mère. Et +comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais savoir, mon ami, si elle +vous a raconté «l’histoire de l’accident de revolver sur la table +de nuit»? +</p> + +<p> +— Non!… me répondit-il sans se détourner. +</p> + +<p> +— Elle ne vous a rien dit de cela? +</p> + +<p> +— Non! +</p> + +<p> +— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du cri +de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce jour-là!… +</p> + +<p> +— Sainclair, vous êtes curieux!… Vous êtes plus curieux que moi, +Sainclair; je ne lui ai rien demandé! +</p> + +<p> +— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant +qu’elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de ce +cri? +</p> + +<p> +— En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets +de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse rien +demandé, certes!… il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous quitter, mon +ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte… +</p> + +<p> +— Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!» +</p> + +<p> +— Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…» +</p> + +<p> +Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter. +Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit falot +qui brûlait encore à l’entrée de la porte souterraine qui conduisait au +cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire. +</p> + +<p> +«Voilà l’aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours! Ce +vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le vieux Bob. +Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon cercle, qui +m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise.» +</p> + +<p> +Et il poussa un gros soupir: +</p> + +<p> +«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…» +</p> + +<p> +Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans la salle +octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait toujours sur la +table-bureau. Mais il n’y avait plus de vieux Bob! +</p> + +<p> +Rouletabille fit: +</p> + +<p> +«Oh! oh!» +</p> + +<p> +Et il prit la lampe qu’il souleva, examinant toutes choses autour de lui. +Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de la batterie +basse. Là, rien n’avait été changé de place, et tout était relativement +en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes bien regardé les +ossements et coquillages et cornes des premiers âges, des «pendeloques en +coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d’un os long», des +«boucles d’oreilles», des «lames à tranchant abattu de la couche du +renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre raclée en silex de +la couche de l’éléphant», nous revînmes à la table-bureau. Là, se +trouvait «le plus vieux crâne», et c’était vrai qu’il avait encore +la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à sécher sur la partie de +bureau qui était en face de la fenêtre, exposée au soleil. J’allai à la +fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la solidité des barreaux auxquels +on n’avait pas touché. +</p> + +<p> +Rouletabille me vit et me dit: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que vous faites? Avant d’imaginer qu’il ait pu +sortir par les fenêtres, il faudrait savoir s’il n’est pas sorti +par la porte.» +</p> + +<p> +Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les traces de +pas. +</p> + +<p> +«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à Bernier si +le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne et le père Jacques +à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…» +</p> + +<p> +Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On +n’avait vu le vieux Bob nulle part!… Il n’était passé nulle part! +</p> + +<p> +Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit: +</p> + +<p> +«Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on s’imagine qu’il +travaille toujours.» +</p> + +<p> +Et puis, soucieux, il ajouta: +</p> + +<p> +«Il n’y a point de traces de luttes d’aucune sorte et, sur le +plancher, je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac, +lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l’orage, et ont +traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du Téméraire et +aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il n’y a nulle part +trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé ici avant l’orage et +il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout cas, il n’y est point +revenu depuis!» +</p> + +<p> +Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui +éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n’a jamais ri +d’une façon plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des +squelettes, mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent. +</p> + +<p> +Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le prend +dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites vides. Puis il +élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le considère un instant, +avec une attention surprenante; puis il le regarde de profil; puis il me le +dépose entre les mains, et je dois l’élever à mon tour au-dessus de ma +tête, comme le plus précieux des fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps, +dresse, lui, la lampe au-dessus de sa tête. +</p> + +<p> +Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le crâne sur le +bureau et me précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je constate que +les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si quelqu’un +s’était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou s’y +était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux plus que +jamais: +</p> + +<p> +«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu’il +s’en aille, que le sac!» +</p> + +<p> +Je répétai la phrase, mais le reporter ne m’écoutait point, et je fus +surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de deviner +l’intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que nous +n’attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle dans +lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour à côté, dans +le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être occupée à effacer de ses +mains, telle lady Macbeth, la trace du crime impossible, comment Rouletabille +pouvait-il s’amuser à faire des dessins avec une règle, une équerre, un +tire-ligne et un compas? Oui, il s’était assis dans le fauteuil du +géologue et avait attiré à lui la planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui +aussi, il faisait un plan, tranquillement, effroyablement tranquillement, comme +un pacifique et gentil commis d’architecte. +</p> + +<p> +Il avait piqué le papier de l’une des pointes de son compas, et +l’autre traçait le cercle qui pouvait représenter l’espace occupé +par la Tour du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M. +Darzac. +</p> + +<p> +Le jeune homme s’appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant un +pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait servi à M. +Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout l’espace du +cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible, prêtant grande +attention à ce que la peinture fût de mince valeur partout, et telle +qu’on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait la tête de droite et +de gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu la langue comme un +écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui parlai encore, mais il se +taisait toujours. Ses yeux étaient fixes, attachés au dessin. Ils n’en +bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se crispa et laissa échapper une +exclamation d’horreur indicible; je ne reconnus plus sa figure de fou. Et +il se retourna si brusquement vers moi qu’il renversa le vaste fauteuil. +</p> + +<p> +«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!… regarde la peinture rouge!» +</p> + +<p> +Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation sauvage. +Mais quoi, je ne voyais qu’un petit lavis bien propret… +</p> + +<p> +«La peinture rouge! La peinture rouge!…» continuait-il à gémir, les yeux +agrandis comme s’il assistait à quelque affreux spectacle. +</p> + +<p> +Je ne pus m’empêcher de lui demander: +</p> + +<p> +«Mais, qu’est-ce qu’elle a?… +</p> + +<p> +— Quoi?… qu’est-ce qu’elle a?… Tu ne vois donc pas +qu’elle est sèche maintenant! Tu ne vois donc pas que c’est du +sang!…» +</p> + +<p> +Non! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr que ce n’était pas +du sang. C’était de la peinture rouge bien naturelle. +</p> + +<p> +Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je +m’intéressai ostensiblement à cette idée de sang. +</p> + +<p> +«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous?… du sang de qui?… du sang de Larsan?… +</p> + +<p> +— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!… Qui est-ce qui connaît le sang de +Larsan?… Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du sang de +Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines, Sainclair!… C’est le seul +moyen!…» +</p> + +<p> +J’étais tout à fait, tout à fait étonné. +</p> + +<p> +«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…» +</p> + +<p> +Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son père… +«Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne se laisse pas +prendre son sang comme ça!» +</p> + +<p> +«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles de la +Dame en noir!… +</p> + +<p> +— Oui! oui!… On dit ça!… On dit ça!… Mais on ne tue pas mon père comme +ça!…» +</p> + +<p> +Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit lavis +bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d’un gros sanglot: +</p> + +<p> +«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait trop affreux.» +</p> + +<p> +Et il dit encore: +</p> + +<p> +«Ma pauvre maman n’a pas mérité cela! ni moi non plus! ni personne!…» +</p> + +<p> +Ce fut alors qu’une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba dans +le godet: +</p> + +<p> +«Oh! fit-il… il ne faut pas allonger la peinture!» +</p> + +<p> +Et, disant cela d’une voix tremblante, il prit le godet avec un soin +infini et l’alla enfermer dans une petite armoire. +</p> + +<p> +Puis il me prit par la main et m’entraîna, cependant que je le regardais +faire, me demandant si réellement il n’était point, tout à coup, devenu +vraiment fou. +</p> + +<p> +«Allons!… Allons!… fit-il… Le moment est venu, Sainclair! Nous ne pouvons plus +reculer devant rien… Il faut que la Dame en noir nous dise tout… tout ce qui +s’est passé dans le sac… Ah! si M. Darzac pouvait rentrer tout de suite… +tout de suite… Ce serait moins pénible… Certes! je ne peux plus attendre!…» +</p> + +<p> +Attendre quoi?… attendre quoi?… Et encore une fois, pourquoi +s’effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe? Pourquoi +se remit-il nerveusement à claquer des dents?… +</p> + +<p> +Je ne pus m’empêcher de lui demander à nouveau: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce qui vous épouvante ainsi?… Est-ce que Larsan n’est pas +mort!…» +</p> + +<p> +Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras: +</p> + +<p> +«Je vous dis, je vous dis que sa mort m’épouvante plus que sa vie!…» +</p> + +<p> +Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous trouvions. +Je lui demandai s’il ne désirait point que je le laissasse seul en +présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me répondit qu’il +ne fallait, en ce moment, le quitter pour rien au monde, «tant que le cercle ne +serait point fermé». +</p> + +<p> +Et il ajouta, lugubre: +</p> + +<p> +«Puisse-t-il ne l’être jamais!…» +</p> + +<p> +La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle +s’entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier. Il +parut très fâché de nous voir. +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que vous voulez? Qu’est-ce que vous voulez encore? fit- +il… Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob… Et le vieux +n’est toujours pas rentré. +</p> + +<p> +— Laissez-nous entrer, Bernier…», commanda Rouletabille. +</p> + +<p> +Et il poussa la porte. +</p> + +<p> +«Surtout ne dites pas à madame… +</p> + +<p> +— Mais non!… Mais non!…» +</p> + +<p> +Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L’obscurité était à peu près +complète. +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le +reporter à voix basse. +</p> + +<p> +— Elle attend… elle attend le retour de M. Darzac… Elle n’ose plus +rentrer dans la chambre… ni moi non plus… +</p> + +<p> +— Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna Rouletabille, et +attendez que je vous appelle!» +</p> + +<p> +Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, nous +aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était encore fort +obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La grande silhouette +sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de la fenêtre qui donnait +sur la Cour du Téméraire. À notre apparition, elle n’eut pas un +mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite, d’une voix si +affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus: +</p> + +<p> +«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous +n’avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu’est-ce que vous +voulez?» +</p> + +<p> +Et elle ajouta sur un ton d’une douleur infinie: +</p> + +<p> +«Vous m’aviez juré de ne rien voir.» +</p> + +<p> +Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un respect infini: +</p> + +<p> +«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le ton +d’une prière très douce et très pressante… Viens! Viens!… Viens!…» +</p> + +<p> +Et il l’entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu’il lui eût +pris la main, il sembla qu’il pouvait la diriger à son gré. Cependant, +quand il l’eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle +eut un recul de tout le corps. +</p> + +<p> +«Pas là!» gémit-elle… +</p> + +<p> +Et elle s’appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille secoua +la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son ordre, +l’ouvrit et disparut ou plutôt se sauva. +</p> + +<p> +La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La chambre était dans +un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui entrait par les vastes embrasures +rendait ce désordre plus sinistre encore. Quel éclairage pour une chambre de +meurtre! Que de sang sur les murs et sur le plancher et sur les meubles!… Le +sang du soleil levant et de l’homme que Toby avait emporté on ne savait +où… dans le sac de pommes de terre! Les tables, les fauteuils, les chaises, +tout était renversé. Les draps du lit auxquels l’homme, dans son agonie, +avait dû désespérément s’accrocher, étaient à moitié tirés par terre et +l’on voyait sur le linge la marque d’une main rouge. C’est +dans tout cela que nous entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait +prête à s’évanouir, pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce +et suppliante: «Il le faut, maman! Il le faut!» Et il l’interrogea tout +de suite après l’avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil que je +venais de remettre sur ses pieds. Elle lui répondait par monosyllabes, par +signes de tête ou par une désignation de la main. Et je voyais bien que, au fur +et à mesure qu’elle répondait, Rouletabille était de plus en plus +troublé, inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout le calme +qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais il n’y +parvenait guère. Il la tutoyait et l’appelait: «Maman! Maman!» tout le +temps pour lui donner du courage… Mais elle n’en avait plus; elle lui +tendit les bras et il s’y jeta; ils s’embrassèrent à +s’étouffer, et cela la ranima; et, comme elle pleura tout à coup, elle +fut un peu soulagée du poids terrible de toute cette horreur qui pesait sur +elle. Je voulus faire un mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent tous +les deux et je compris qu’ils ne voulaient pas rester seuls dans la +chambre rouge. Elle dit à voix basse: +</p> + +<p> +«Nous sommes délivrés…» +</p> + +<p> +Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa voix de prière: +«Pour en être sûre, maman… sûre… il faut que tu me dises tout… tout ce qui +s’est passé… tout ce que tu as vu…» +</p> + +<p> +Alors, elle put enfin parler… Elle regarda du côté de la porte qui était close; +ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les objets épars, sur le +sang qui maculait les meubles et le plancher et elle raconta l’atroce +scène à voix si basse que je dus m’approcher, me pencher sur elle pour +l’entendre. De ses petites phrases hachées, il ressortait +qu’aussitôt arrivés dans la chambre M. Darzac avait poussé les verrous et +s’était avancé droit vers la table-bureau, de telle sorte qu’il se +trouvait juste au milieu de la pièce quand la chose arriva. La Dame en noir, +elle, était un peu sur la gauche, se disposant à passer dans sa chambre. La +pièce n’était éclairée que par une bougie, placée sur la table de nuit, à +gauche, à portée de Mathilde. Et voici ce qu’il advint. Dans le silence +de la pièce, il y eut un craquement, un craquement brusque de meuble qui leur +fit dresser la tête à tous les deux, et regarder du même côté, pendant +qu’une même angoisse leur faisait battre le coeur. Le craquement venait +du placard. Et puis tout s’était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire +un mot, peut-être sans le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement +naturel et jamais ils n’avaient entendu crier le placard. Darzac fit un +mouvement pour se diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à droite. Il +fut comme cloué sur place par un second craquement, plus fort que le premier +et, cette fois, il parut à Mathilde que le placard remuait. La Dame en noir se +demanda si elle n’était pas victime de quelque hallucination, si elle +avait vu réellement remuer le placard. Mais Darzac avait eu lui aussi la même +sensation, car il quitta tout à coup la table-bureau et fit bravement un pas en +avant… C’est à ce moment que la porte… la porte du placard… +s’ouvrit devant eux… Oui, elle fut poussée par une main invisible… elle +tourna sur ses gonds… La Dame en noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait +pas… Mais elle eut un geste de terreur et d’affolement qui jeta par terre +la bougie au moment même où du placard surgissait une ombre et au moment même +où Robert Darzac, poussant un cri de rage, se ruait sur cette ombre… +</p> + +<p> +«Et cette ombre… et cette ombre avait une figure! interrompit Rouletabille… +Maman!… pourquoi n’as-tu pas vu la figure de l’ombre?… Vous avez +tué l’ombre; mais qui me dit que l’ombre était Larsan, puisque tu +n’as pas vu la figure!… Vous n’avez peut-être même pas tué +l’ombre de Larsan! +</p> + +<p> +— Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et elle ne +dit plus rien…) +</p> + +<p> +Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc auraient-ils tué, +s’ils n’avaient pas tué celui-là! Si Mathilde n’avait pas vu +la figure de l’ombre, elle avait bien entendu sa voix!… elle en +frissonnait encore… elle l’entendait encore. Et Bernier aussi avait +entendu sa voix et reconnu sa voix… La voix terrible de Larsan… La voix de +Ballmeyer qui, dans l’abominable lutte, au milieu de la nuit, annonçait +la mort à Robert Darzac: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» pendant que +l’autre ne pouvait plus que gémir d’une voix expirante: «Mathilde!… +Mathilde!…» Ah! comme il l’avait appelée!… comme il l’avait appelée +du fond de la nuit où il râlait, déjà vaincu… Et elle… elle… elle n’avait +pu que mêler, hurlante d’horreur, son ombre à ces deux ombres, que +s’accrocher à elles au hasard des ténèbres, en appelant un secours +qu’elle ne pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et puis, tout +à coup, ç’avait été le coup de feu qui lui avait fait pousser le cri +atroce… Comme si elle avait été frappée elle-même… Qui était mort?… Qui était +vivant?… Qui allait parler?… Quelle voix allait-elle entendre?… +</p> + +<p> +… Et voilà que c’était Robert qui avait parlé!… +</p> + +<p> +Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la souleva, et elle se +laissa presque porter par lui jusqu’à la porte de sa chambre. Et là, il +lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut que je travaille, que je travaille +beaucoup! pour toi, pour M. Darzac et pour moi!» — «Ne me quittez plus!… +Je ne veux plus que vous me quittiez avant le retour de M. Darzac!» +s’écria-t-elle, pleine d’effroi. Rouletabille le lui promit, la +supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la porte de la chambre +quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille demandait qui était là. La +voix de Darzac répondit. Rouletabille fit: +</p> + +<p> +«Enfin!» +</p> + +<p> +Et il ouvrit. +</p> + +<p> +Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus pâle, plus +exsangue, plus dénuée de vie. Tant d’émotions l’avaient ravagée +qu’elle n’en exprimait plus aucune. +</p> + +<p> +«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c’est fini!…» +</p> + +<p> +Et il se laissa choir sur le fauteuil qu’occupait tout à l’heure la +Dame en noir. Il leva les yeux sur elle: +</p> + +<p> +«Votre volonté est accomplie, dit-il… Il est là où vous avez voulu!…» +</p> + +<p> +Rouletabille demanda tout de suite: +</p> + +<p> +«Au moins, vous avez vu sa figure? +</p> + +<p> +— Non! dit-il… je ne l’ai pas vue!… Croyez-vous donc que +j’allais ouvrir le sac?…» +</p> + +<p> +J’aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet +incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et lui dit: +</p> + +<p> +«Ah! vous n’avez pas vu sa figure!… Eh bien! c’est très bien, +cela!…» +</p> + +<p> +Et il lui serra la main avec effusion… +</p> + +<p> +«Mais, l’important, dit-il, l’important n’est pas là… Il faut +maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez nous y aider, +monsieur Darzac. Attendez-moi!…» +</p> + +<p> +Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant, Rouletabille +m’apparaissait avec une tête de chien. Il sautait partout à quatre +pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je l’avais vu déjà dans la +Chambre Jaune, et il levait de temps à autre son museau, pour dire: +</p> + +<p> +«Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous sauvera!» +</p> + +<p> +Je lui répondis en regardant M. Darzac: +</p> + +<p> +«Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés? +</p> + +<p> +— … Qui nous sauvera la cervelle… reprit Rouletabille. +</p> + +<p> +— Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir comment +cet homme est entré…» +</p> + +<p> +Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un revolver +qu’il venait de trouver sous le placard. +</p> + +<p> +«Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement qu’il +n’a pas eu le temps de s’en servir.» +</p> + +<p> +Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son propre +revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme. +</p> + +<p> +«Voilà une bonne arme!» fit-il. +</p> + +<p> +Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter le culot de la +cartouche qui avait donné la mort; puis il compara cette arme à l’autre, +celle qu’il avait trouvée sous le placard et qui avait échappé aux mains +de l’assassin. Celle-ci était un bulldog et portait une marque de +Londres; il paraissait tout neuf, était garni de toutes ses cartouches et +Rouletabille affirma qu’il n’avait encore jamais servi. +</p> + +<p> +«Larsan ne se sert des armes à feu qu’à la dernière extrémité, fit-il. Il +lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu’il voulait simplement +vous faire peur avec son revolver, sans quoi il eût tiré tout de suite.» +</p> + +<p> +Et Rouletabille rendit son revolver à M. Darzac et mit celui de Larsan dans sa +poche. +</p> + +<p> +«Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant la tête, je +vous jure que c’est bien inutile! +</p> + +<p> +— Vous croyez? demanda Rouletabille. +</p> + +<p> +— J’en suis sûr.» +</p> + +<p> +Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit: +</p> + +<p> +«Avec Larsan, on n’est jamais sûr d’une chose pareille. Où est le +cadavre?» +</p> + +<p> +M. Darzac répondit: +</p> + +<p> +«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l’avoir oublié. Je ne sais plus +rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage atroce avec cet +homme à l’agonie, ballottant dans mes jambes, me reviendra, je dirai: +c’est un cauchemar! Et je le chasserai!… Ne me parlez plus jamais de +cela. Il n’y a plus que Mme Darzac qui sache où est le cadavre. Elle vous +le dira, s’il lui plaît. +</p> + +<p> +— Moi aussi, je l’ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut. +</p> + +<p> +— Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout de même, +vous disiez qu’il était encore à l’agonie. Et maintenant, êtes-vous +sûr qu’il soit mort? +</p> + +<p> +— J’en suis sûr, répondit simplement M. Darzac. +</p> + +<p> +— Oh! c’est fini! c’est fini! N’est-ce pas que tout est +fini? implora Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le soleil!… +Cette atroce nuit est morte! morte pour toujours! C’est fini!» +</p> + +<p> +Pauvre Dame en noir! Tout son état d’âme était présentement dans ce +mot-là: «C’est fini!…» Et elle oubliait toute l’horreur du drame +qui venait de se passer dans cette chambre devant cet évident résultat. Plus de +Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le sac de pommes de terre! +</p> + +<p> +Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir venait +d’éclater de rire, un rire frénétique qui s’arrêta subitement et +qui fut suivi d’un silence horrible. Nous n’osions ni nous regarder +ni la regarder; ce fut elle, la première, qui parla: +</p> + +<p> +«C’est passé… dit-elle, c’est fini!… c’est fini, je ne rirai +plus!…» +</p> + +<p> +Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas. +</p> + +<p> +«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré! +</p> + +<p> +— À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C’est un mystère +qu’il a emporté. Il n’y a que lui qui pouvait nous le dire et il +est mort. +</p> + +<p> +— Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit +Rouletabille. +</p> + +<p> +— Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, nous +voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. Il faut le +chasser! Il faut le chasser! +</p> + +<p> +— Chassons-le», dit encore Rouletabille. +</p> + +<p> +Alors, il se leva et tout doucement s’en fut prendre la main de la Dame +en noir. Il essaya encore de l’entraîner dans la chambre voisine en lui +parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu’elle ne s’en irait +point. Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne serais pas là!…» Et nous +crûmes qu’elle allait encore rire! Alors, nous fîmes signe à Rouletabille +de ne point insister. +</p> + +<p> +Rouletabille ouvrit alors la porte de l’appartement et appela Bernier et +sa femme. +</p> + +<p> +Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une confrontation +générale de nous tous d’où il résulta d’une façon définitive que: +</p> + +<p> +1° Rouletabille avait visité l’appartement à cinq heures et fouillé le +placard et qu’il n’y avait personne dans l’appartement; +</p> + +<p> +2° Depuis cinq heures la porte de l’appartement avait été ouverte deux +fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l’ouvrir en l’absence +de M. et Mme Darzac. D’abord à cinq heures et quelques minutes pour y +laisser entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et demie pour y laisser entrer +M. et Mme Darzac; +</p> + +<p> +3° Bernier avait refermé la porte de l’appartement quand M. Darzac en +était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures et demie; +</p> + +<p> +4° La porte de l’appartement avait été refermée au verrou par M. Darzac +aussitôt qu’il était entré dans sa chambre, et cela les deux fois, +l’après-midi et le soir; +</p> + +<p> +5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de l’appartement de +cinq heures à onze heures et demie avec une courte interruption de deux minutes +à six heures. +</p> + +<p> +Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s’était assis au bureau de M. +Darzac pour prendre des notes, se leva et dit: +</p> + +<p> +«Voilà, c’est bien simple. Nous n’avons qu’un espoir: il est +dans la brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de Bernier +vers six heures. Au moins, à ce moment, il n’y a plus personne devant la +porte. Mais il y a quelqu’un derrière. C’est vous, monsieur Darzac. +Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout votre souvenir, pouvez-vous +répéter que, lorsque vous êtes entré dans la chambre, vous avez fermé +immédiatement la porte de l’appartement et que vous en avez poussé les +verrous?» +</p> + +<p> +M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le répète!» et il +ajouta: «Et je n’ai rouvert ces verrous que lorsque vous êtes venu avec +votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le répète!» +</p> + +<p> +Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été prouvé plus +tard. +</p> + +<p> +On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge. +</p> + +<p> +Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit: +</p> + +<p> +«C’est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!… +L’appartement de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que +l’était la Chambre Jaune, qui l’était comme un coffre-fort; ou +encore que l’était la galerie inexplicable. +</p> + +<p> +— On reconnaît tout de suite que l’on a affaire à Larsan, fis-je: +ce sont les mêmes procédés. +</p> + +<p> +— Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont les +mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate qui cachait ses +blessures. +</p> + +<p> +— Voyez, ajouta-t-elle, c’est le même coup de pouce. Je le connais +bien!…» +</p> + +<p> +Il y eut un douloureux silence. +</p> + +<p> +M. Darzac, lui, ne songeait qu’à cet étrange problème, renouvelé du crime +du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui avait été dit +pour la Chambre Jaune. +</p> + +<p> +«Il faut, dit-il, qu’il y ait un trou dans ce plancher, dans ces plafonds +et dans ces murs. +</p> + +<p> +— Il n’y en a pas, répondit Rouletabille. +</p> + +<p> +— Alors, c’est à se jeter le front contre les murs pour en faire! +continua M. Darzac. +</p> + +<p> +— Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux murs de +la Chambre Jaune? +</p> + +<p> +— Oh! ici, ce n’est pas la même chose! fis-je, et la chambre de la +Tour Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, puisqu’on +n’y peut introduire personne avant ni après. +</p> + +<p> +— Non, ce n’est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque +c’est le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de moins; +dans la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de trop!» +</p> + +<p> +Et il chancela, s’appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en noir +s’était précipitée… Il eut la force de l’arrêter d’un geste, +d’un mot: +</p> + +<p> +«Oh!… ce n’est rien!… un peu de fatigue…» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap14"></a>XIV<br> +Le sac de pommes de terre</h2></div> + +<p> +Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille s’employait avec +Bernier à faire disparaître les traces du drame, la Dame en noir, qui avait +hâtivement changé de toilette, s’empressa de gagner l’appartement +de son père avant qu’elle courût le risque de rencontrer quelque hôte de +la Louve. Son dernier mot avait été pour nous recommander la prudence et le +silence. Rouletabille nous donna congé. +</p> + +<p> +Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et autour du +château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs dans leurs barques. Je me +jetai sur mon lit, et, cette fois, je m’endormis profondément, vaincu par +la fatigue physique, plus forte que tout. Quand je me réveillai, je restai +quelques instants sur ma couche, dans un doux anéantissement; et puis tout à +coup je me dressai, me rappelant les événements de la nuit. +</p> + +<p> +«Ah çà! fis-je tout haut, “ce corps de trop” est impossible!» +</p> + +<p> +Ainsi, c’était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de ma +pensée, au-dessus de l’abîme de ma mémoire: cette impossibilité du «corps +de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne me fut point spécial, +loin de là! Tous ceux qui eurent à intervenir, de près ou de loin, dans cet +étrange drame de la Tour Carrée, le partageaient; et alors que l’horreur +de l’événement en lui-même — l’horreur de ce corps à +l’agonie enfermé dans un sac qu’un homme emportait dans la nuit +pour le jeter dans on ne savait quelle lointaine et profonde et mystérieuse +tombe, où il achèverait de mourir — s’apaisait, +s’évanouissait dans les esprits, s’effaçait de la vision, au +contraire l’impossibilité de ça — «du corps de trop» — monta, +grandit, se dressa devant nous, toujours plus haut, et plus menaçante et plus +affolante. Certains, comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de +nier ce qu’ils ne comprenaient pas — qui nièrent les termes du +problème que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans retour +dans le chapitre précédent — durent, par la suite des événements qui +eurent pour théâtre le fort d’Hercule, se rendre à l’évidence de +l’exactitude de ces termes. +</p> + +<p> +Et d’abord, l’attaque? Comment l’attaque s’est-elle +produite? à quel moment? Par quels travaux d’approche moraux? Quelles +mines, contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches — dans le +domaine de la fortification intellectuelle — ont servi l’assaillant +et lui ont livré le château? Oui, dans ces conditions, où est l’attaque? +Ah! que de silence! Et pourtant, il faut savoir! Rouletabille l’a dit: il +faut savoir! Dans un siège aussi mystérieux, l’attaque dut être dans tout +et dans rien! L’assaillant se tait et l’assaut se livre sans +clameur; et l’ennemi s’approche des murailles en marchant sur ses +bas. L’attaque! Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle +est peut-être encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, dans un +soupir, dans un souffle! Elle est dans un geste, car si elle peut être aussi +dans tout ce qui se cache, elle peut être également dans tout ce qui se voit… +dans tout ce qui se voit et que l’on ne voit pas! +</p> + +<p> +Onze heures!… Où est Rouletabille?… Son lit n’est pas défait… Je +m’habille à la hâte et je trouve mon ami dans la baille. Il me prend sous +le bras et m’entraîne dans la grande salle de la Louve. Là, je suis tout +étonné de trouver, bien qu’il ne soit pas encore l’heure de +déjeuner, tant de monde réuni. M. et Mme Darzac sont là. Il me semble que Mr +Arthur Rance a une attitude extraordinairement froide. Sa poignée de main est +glacée. Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs. Edith, du coin sombre où elle +est nonchalamment étendue, nous salue de ces mots: «Ah! voici M. Rouletabille +avec son ami Sainclair. Nous allons savoir ce qu’il veut». À quoi +Rouletabille répond en s’excusant de nous avoir tous fait venir à cette +heure dans la Louve; mais il a, affirme-t-il, une si grave communication à nous +faire qu’il n’a pas voulu la retarder d’une seconde. Le ton +qu’il a pris pour nous dire cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de +frissonner et simule une peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne +démonte, dit: «Attendez, madame, pour frissonner, de savoir de quoi il +s’agit. J’ai à vous faire part d’une nouvelle qui n’est +point gaie!» Nous nous regardons tous. Comme il a dit cela! J’essaye de +lire sur le visage de M. et Mme Darzac leur «expression» du jour. Comment leur +visage se tient-il depuis la nuit dernière? Très bien, ma foi, très bien!… On +n’est pas plus «fermé». Mais qu’as-tu donc à nous dire, +Rouletabille? Parle! Il prie ceux d’entre nous qui sont restés debout de +s’asseoir et, enfin, il commence. Il s’adresse à Mrs. Edith. +</p> + +<p> +«Et d’abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j’ai +décidé de supprimer toute cette «garde» qui entourait le château +d’Hercule comme d’une seconde enceinte, que j’avais jugée +nécessaire à la sécurité de M. et de Mme Darzac, et que vous m’aviez +laissé établir, bien qu’elle vous gênât, à ma guise avec tant de bonne +grâce, et aussi, nous pouvons le dire, quelquefois avec tant de bonne humeur. +</p> + +<p> +Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait Mrs. Edith +quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et Mrs. Edith +elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne sourions, car nous nous demandons +avec un commencement d’anxiété où notre ami veut en venir. +</p> + +<p> +«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur Rouletabille! Eh +bien, vous m’en voyez toute réjouie, non point qu’elle m’ait +jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation de gaieté (affectation de +peur, affectation de gaieté, je trouve Mrs. Edith très affectée et, chose +curieuse, elle me plaît beaucoup ainsi), au contraire, elle m’a tout à +fait intéressée à cause de mes goûts romanesques; mais, si je me réjouis de sa +disparition, c’est qu’elle me prouve que M. et Mme Darzac ne +courent plus aucun danger. +</p> + +<p> +— Et c’est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette +nuit.» +</p> + +<p> +Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le seul à +apercevoir. +</p> + +<p> +«Tant mieux! s’écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais +comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une pareille +nouvelle?… Il s’est donc passé cette nuit des choses intéressantes? Ce +voyage nocturne de M. Darzac sans doute?… M. Darzac n’est-il pas allé à +Castelar?» +</p> + +<p> +Pendant qu’elle parlait ainsi, je voyais croître l’embarras de M. +et de Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, voulut placer un +mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas. +</p> + +<p> +«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il faut, il est +nécessaire que vous sachiez une chose: c’est la raison pour laquelle M. +et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. Votre mari, madame, vous a mise au +courant des affreux drames du Glandier et du rôle criminel qu’y joua… +</p> + +<p> +— Frédéric Larsan… Oui, monsieur, je sais tout cela. +</p> + +<p> +— Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si bonne +garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous avions vu +réapparaître ce personnage. +</p> + +<p> +— Parfaitement. +</p> + +<p> +— Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce que ce +personnage ne reparaîtra plus. +</p> + +<p> +— Qu’est-il devenu? +</p> + +<p> +— Il est mort! +</p> + +<p> +— Quand? +</p> + +<p> +— Cette nuit. +</p> + +<p> +— Et comment est-il mort, cette nuit? +</p> + +<p> +— On l’a tué, madame. +</p> + +<p> +— Et où l’a-t-on tué? +</p> + +<p> +— Dans la Tour Carrée!» +</p> + +<p> +Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation bien +compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu’ils apprenaient, M. +et Mme Darzac et moi, effarés de ce que Rouletabille n’avait pas hésité à +le leur apprendre. +</p> + +<p> +«Dans la Tour Carrée! s’écria Mrs. Edith… Et qui est-ce qui l’a +tué? +</p> + +<p> +— M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde de se +rasseoir. +</p> + +<p> +Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment pareil, nous +n’avions pas autre chose à faire qu’à obéir à ce gamin. +</p> + +<p> +Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de M. Darzac, +elle lui dit avec une force, une exaltation véritable cette fois-ci +(décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la trouvant affectée): +</p> + +<p> +«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!» +</p> + +<p> +Et elle se retourna vers son mari en s’écriant: +</p> + +<p> +«Ah! voilà un homme! Il est digne d’être aimé!» +</p> + +<p> +Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c’était peut-être dans sa +nature, après tout, d’exagérer ainsi toute chose) à Mme Darzac; elle lui +promit une amitié indestructible; elle déclara qu’elle et son mari +étaient tout prêts, dans une circonstance aussi difficile, à les seconder, elle +et M. Darzac, qu’on pouvait compter sur leur zèle, leur dévouement et +qu’ils étaient prêts à attester tout ce que l’on voudrait devant +les juges. +</p> + +<p> +«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s’agit point de juges +et nous n’en voulons pas. Nous n’en avons pas besoin. Larsan était +mort pour tout le monde avant qu’on ne le tuât cette nuit; eh bien, il +continue à être mort, voilà tout! Nous avons pensé qu’il serait tout à +fait inutile de recommencer un scandale dont M. et Mme Darzac et le professeur +Stangerson ont été beaucoup trop déjà les innocentes victimes et nous avons +compté pour cela sur votre complicité. Le drame s’est passé d’une +façon si mystérieuse, cette nuit, que vous-mêmes, si nous n’avions pris +la précaution de vous le faire connaître, eussiez pu ne jamais le soupçonner. +Mais M. et Mme Darzac sont doués de sentiments trop élevés pour oublier ce +qu’ils devaient à leurs hôtes en une pareille occurrence. La plus simple +des politesses leur ordonnait de vous faire savoir qu’ils avaient tué +quelqu’un chez vous, cette nuit! Quelle que soit, en effet, notre +quasi-certitude de pouvoir dissimuler cette fâcheuse histoire à la justice +italienne, on doit toujours prévoir le cas où un incident imprévu la mettrait +au courant de l’affaire; et M. et Mme Darzac ont assez de tact pour ne +point vouloir vous faire courir le risque d’apprendre un jour par la +rumeur publique, ou par une descente de police, un événement aussi important +qui s’est passé justement sous votre toit.» +</p> + +<p> +Mr Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, se leva, tout blême. +</p> + +<p> +«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne s’en +réjouira plus que moi; et, s’il a reçu, de la main même de M. Darzac, le +châtiment de ses crimes, nul plus que moi n’en félicitera M. Darzac. Mais +j’estime avant tout que c’est là un acte glorieux dont M. Darzac +aurait tort de se cacher! Le mieux serait d’avertir la justice et sans +tarder. Si elle apprend cette affaire par d’autres que par nous, voyez +notre situation! Si nous nous dénonçons, nous faisons oeuvre de justice, si +nous nous cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra tout supposer…» +</p> + +<p> +À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de cette +tragique révélation, on eût dit que c’était lui qui avait tué Frédéric +Larsan… Lui qui, déjà, en était accusé par la justice… lui qui était traîné en +prison. +</p> + +<p> +«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire…» +</p> + +<p> +Mrs. Edith ajouta: +</p> + +<p> +«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une décision, il +conviendrait de savoir comment les choses se sont passées.» +</p> + +<p> +Et elle s’adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci étaient +encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée Rouletabille en +parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant moi, leur promettait le +silence et nous engageait tous au silence; aussi n’eurent-ils point une +parole. Ils étaient comme en pierre dans leur fauteuil. Mr Arthur Rance +répétait: «Pourquoi nous cacher? Il faut tout dire!» +</p> + +<p> +Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je compris à ses +yeux traversés d’un brusque éclair que quelque chose de considérable +venait de se passer dans sa cervelle. Et il se pencha sur Arthur Rance. +Celui-ci avait la main droite appuyée sur une canne à bec de corbin. Le bec en +était d’ivoire et joliment travaillé par un ouvrier illustre de Dieppe. +Rouletabille lui prit cette canne. +</p> + +<p> +«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de l’ivoire et +mon ami Sainclair m’a parlé de votre canne. Je ne l’avais pas +encore remarquée. Elle est, en effet, fort belle. C’est une figure de +Lambesse. Il n’y a point de meilleur ouvrier sur la côte normande.» +</p> + +<p> +Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu’à la +canne. Il la mania si bien qu’elle lui échappa des mains et vint tomber +devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la rendis immédiatement à +Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia avec un regard qui me foudroya. Et, +avant d’être foudroyé, j’avais lu dans ce regard-là que +j’étais un imbécile! +</p> + +<p> +Mrs. Edith s’était levée, très énervée de l’attitude insupportable +de «suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac. +</p> + +<p> +«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très fatiguée. Les +émotions de cette nuit épouvantable vous ont exténuée. Venez, je vous en prie, +dans nos chambres, vous vous reposerez. +</p> + +<p> +— Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, Mrs. +Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire vous intéresse +particulièrement. +</p> + +<p> +— Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.» +</p> + +<p> +Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il qu’il +racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la netteté, le +saisissant relief avec lequel il retraça les événements de la nuit. Jamais le +problème du «corps de trop» dans la Tour Carrée ne devait nous apparaître avec +plus de mystérieuse horreur! Mrs. Edith en était toute réellement (je dis +réellement, ma foi) frissonnante. Quant à Arthur Rance, il avait mis le bout du +bec de sa canne dans sa bouche et il répétait avec un flegme tout américain, +mais avec une conviction impressionnante: «C’est une histoire du diable! +C’est une histoire du diable! L’histoire du corps de trop est une +histoire du diable!…» +</p> + +<p> +Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de Mme Darzac qui +dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là seulement la conversation +devint à peu près générale; mais c’était moins une conversation +qu’une suite ou qu’un mélange d’interjections, +d’indignations, de plaintes, de soupirs et de condoléances, aussi de +demandes d’explications sur les conditions d’arrivée possible du +«corps de trop», explications qui n’expliquaient rien et ne faisaient +qu’augmenter la confusion générale. On parla aussi de l’horrible +sortie du «corps de trop» dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce +propos, réédita l’expression de son admiration pour le gentleman héroïque +qu’était M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point laisser +tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il méprisait cette +manifestation verbale du désarroi des esprits, manifestation qu’il +supportait avec l’air d’un professeur qui accorde quelques minutes +de récréation à des élèves qui ont été bien sages. C’était là un de ses +airs qui ne me plaisaient pas et que je lui reprochais quelquefois, sans succès +d’ailleurs, car Rouletabille a toujours pris les airs qu’il a +voulus. +</p> + +<p> +Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car il demanda +brusquement à Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu’il faille avertir la +justice? +</p> + +<p> +— Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions +impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle! (Cette allusion +voulue à l’impuissance intellectuelle de mon ami laissa celui-ci +parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai même une chose, monsieur +Rouletabille, ajouta-t-elle, c’est que je trouve qu’on aurait pu +l’avertir plus tôt, la justice! Cela vous eût évité quelques longues +heures de garde et des nuits d’insomnie qui n’ont, en somme, servi +à rien, puisqu’elle n’ont pas empêché celui que vous redoutiez tant +de pénétrer dans la place!» +</p> + +<p> +Rouletabille s’assit, domptant une émotion vive qui le faisait presque +trembler, et, d’un geste qu’il voulait rendre évidemment +inconscient, s’empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance venait de +poser contre le bras de son fauteuil. Je me disais: «Qu’est-ce +qu’il veut faire de cette canne? Cette fois-ci, je n’y toucherai +plus! Ah! je m’en garderai bien!…» +</p> + +<p> +Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de l’attaquer +d’une façon aussi vive, presque cruelle. +</p> + +<p> +«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les précautions que +j’avais prises pour la sécurité de M. et Mme Darzac ont été inutiles. Si +elles m’ont permis de constater la présence inexplicable d’un corps +de trop, elles m’ont également permis de constater l’absence +peut-être moins inexplicable d’un corps de moins.» +</p> + +<p> +Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre, les autres +redoutant déjà de comprendre. +</p> + +<p> +«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir qu’il +ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va s’arranger.» Et elle +ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, afin de s’en moquer: «Un corps +de trop d’un côté, un corps de moins de l’autre! Tout est pour le +mieux!» +</p> + +<p> +— Oui, fit Rouletabille, et c’est bien ce qui est affreux, car ce +corps de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le corps de trop, +madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de moins est le corps de votre +oncle, M. Bob! +</p> + +<p> +— Le vieux Bob! s’écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous +criâmes tous avec elle: +</p> + +<p> +«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu! +</p> + +<p> +— Hélas!» fit Rouletabille. +</p> + +<p> +Et il laissa tomber la canne. +</p> + +<p> +Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement «saisi» les +Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune attention à cette canne qui +tombait. +</p> + +<p> +«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette canne», dit +Rouletabille. +</p> + +<p> +Ma foi, je l’ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait même pas +me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup comme une lionne sur M. +Robert Darzac qui opéra un mouvement de recul très accentué, poussait une +clameur sauvage: +</p> + +<p> +«Vous avez tué mon oncle!» +</p> + +<p> +Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la calmer. +D’un côté, nous lui affirmions que ce n’était pas une raison parce +que son oncle avait momentanément disparu pour qu’il eût disparu dans le +sac tragique, et de l’autre nous reprochions à Rouletabille la brutalité +avec laquelle il venait de nous faire apparaître une opinion qui, au surplus, +ne pouvait encore être, dans son esprit inquiet, qu’une bien tremblante +hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs. Edith de nous écouter, que +cette hypothèse ne pouvait en aucune façon être considérée par Mrs. Edith comme +une injure, attendu qu’elle n’était possible qu’en admettant +la supercherie d’un Larsan qui aurait pris la place de son respectable +oncle. Mais elle ordonna à son mari de se taire et, me toisant du haut en bas, +elle me dit: +</p> + +<p> +«Monsieur Sainclair, j’espère, fermement même, que mon oncle n’a +disparu que pour bientôt réapparaître; s’il en était autrement, je vous +accuserais d’être le complice du plus lâche des crimes. Quant à vous, +monsieur (elle s’était retournée vers Rouletabille), l’idée même +que vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un vieux Bob me défend à +jamais de vous serrer la main, et j’espère que vous aurez le tact de me +débarrasser bientôt de votre présence! +</p> + +<p> +— Madame! répliqua Rouletabille en s’inclinant très bas, +j’allais justement vous demander la permission de prendre congé de votre +grâce. J’ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans +vingt-quatre heures je serai de retour et prêt à vous aider dans les +difficultés qui pourraient surgir, à la suite de la disparition de votre +respectable oncle. +</p> + +<p> +— Si dans vingt-quatre heures mon oncle n’est pas revenu, je +déposerai une plainte entre les mains de la justice italienne, monsieur. +</p> + +<p> +— C’est une bonne justice, madame; mais, avant d’y avoir +recours, je vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui vous +pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez-vous confiance, +madame, en Mattoni? +</p> + +<p> +— Oui, monsieur, j’ai confiance en Mattoni. +</p> + +<p> +— Eh bien, madame, questionnez-le!… Questionnez-le!… Ah! avant mon +départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et historique livre…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille tira un livre de sa poche. +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement dédaigneuse. +</p> + +<p> +— Ça, madame, c’est un ouvrage de M. Albert Bataille, un exemplaire +de ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je vous conseille de lire +les aventures, déguisements, travestissements, tromperies d’un illustre +bandit dont le vrai nom est Ballmeyer.» +</p> + +<p> +Rouletabille ignorait que j’avais déjà conté pendant deux heures les +histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance. +</p> + +<p> +«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous demander si +l’astuce criminelle d’un pareil individu aurait trouvé des +difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous l’aspect +d’un oncle que vos yeux n’auraient point vu depuis quatre ans (car +il y avait quatre ans, madame, que vos yeux n’avaient point vu monsieur +le vieux Bob quand vous avez trouvé ce respectable oncle au sein des pampas de +l’Araucanie.) Quant aux souvenirs de Mr Arthur Rance, qui vous +accompagnait, ils étaient beaucoup plus lointains et beaucoup plus susceptibles +d’être trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!… Je vous en +conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation, pour nous tous, +n’a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites de partir: je +pars, mais je reviendrai; car, s’il fallait tout de même s’arrêter +à l’abominable hypothèse de Larsan ayant pris la place de monsieur le +vieux Bob, il nous resterait à chercher monsieur le vieux Bob lui-même; auquel +cas je serais, madame, à votre disposition et toujours votre très humble et +très obéissant serviteur.» +</p> + +<p> +À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de comédie +outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui dit: +</p> + +<p> +«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de se passer, +toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal gentleman que vous êtes pour +les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. En somme, vous me reprochez la rapidité +avec laquelle j’ai exposé mon hypothèse, mais veuillez vous souvenir, +monsieur, que Mrs. Edith, il y a un instant encore, me reprochait ma lenteur!» +</p> + +<p> +Mais Arthur Rance ne l’écoutait déjà plus. Il avait pris le bras de sa +femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand la porte +s’ouvrit et le garçon d’écurie, Walter, le fidèle serviteur du +vieux Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était dans un état de saleté +surprenant, entièrement recouvert de boue et les vêtements arrachés. Son visage +en sueur, sur lequel se plaquaient les mèches de ses cheveux en désordre, +reflétait une colère mêlée d’effroi qui nous fit craindre tout de suite +quelque nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une loque infâme qu’il +jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée de larges taches d’un +brun rougeâtre, n’était autre — nous le devinâmes immédiatement en +reculant d’horreur — que le sac qui avait servi à emporter le corps +de trop. +</p> + +<p> +De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait déjà mille +choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous demandions tous, à +l’exception d’Arthur Rance et de Mrs. Edith: «Qu’est-ce +qu’il dit?… Qu’est-ce qu’il dit?…» +</p> + +<p> +Et Arthur Rance l’interrompait de temps en temps, cependant que +l’autre nous montrait des poings menaçants et regardait Robert Darzac +avec des yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu’il allait +s’élancer, mais un geste de Mrs. Edith l’arrêta net. Et Arthur +Rance traduisit pour nous: +</p> + +<p> +«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la charrette +anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de nuit. Cela l’a +intrigué tellement qu’il a résolu tout de suite d’en parler au +vieux Bob; mais il l’a cherché en vain. Alors, pris d’un sinistre +pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de nuit de la charrette +anglaise, ce qui lui était facile à cause de l’humidité du chemin et de +l’écartement exceptionnel des roues; c’est ainsi qu’il est +parvenu jusqu’à une crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est +descendu, persuadé qu’il y trouverait le corps de son maître; mais il +n’en a rapporté que ce sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du +vieux Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan, il +réclame son maître, demande si on l’a vu et accuse Robert Darzac +d’assassinat si on ne le lui montre pas…» +</p> + +<p> +Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, Mrs. Edith +reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter en quelques mots, lui +promit qu’elle lui montrerait, tout à l’heure, son vieux Bob, en +excellente santé, et le congédia. Et elle dit à Rouletabille: +</p> + +<p> +«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle revienne. +</p> + +<p> +— Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s’il ne revient pas, +c’est moi qui ai raison! +</p> + +<p> +— Mais, enfin, où peut-il être? s’écria-t-elle. +</p> + +<p> +— Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu’il +n’est plus dans le sac!» +</p> + +<p> +Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de son mari. +Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa stupéfaction de l’histoire +du sac. Il avait jeté le sac à l’abîme et le sac en revenait tout seul. +Quant à Rouletabille il nous dit: +</p> + +<p> +«Larsan n’est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n’a été +aussi effroyable, et il faut que je m’en aille!… Je n’ai pas une +minute à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je serai ici… +Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point quitter ce château… Jurez-moi, +Monsieur Darzac, que vous veillerez sur Mme Darzac, que vous lui défendrez, +même par la force, si c’est nécessaire, toute sortie!… Ah! et puis… il ne +faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!… Non, il ne le faut plus!… À +l’étage où habite M. Stangerson, il y a deux chambres libres. Il faut les +prendre. C’est nécessaire… Sainclair, vous veillerez à ce +déménagement-là… Aussitôt mon départ, ne plus remettre les pieds dans la Tour +Carrée, hein? ni les uns ni les autres… Adieu! Ah! tenez! laissez-moi vous +embrasser… tous les trois!…» +</p> + +<p> +Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d’abord, puis moi; et puis, en +tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute cette +attitude de Rouletabille, malgré la gravité des événements, +m’apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je devais la trouver +naturelle plus tard! +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap15"></a>XV<br> +Les soupirs de la nuit</h2></div> + +<p> +Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence sur la terre +et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre, le front brûlant et le +coeur glacé, la mer rend son dernier soupir et aussitôt la lune s’est +arrêtée dans un ciel sans nuages. Les ombres ne tournent plus autour de +l’astre des nuits. Alors, dans le grand sommeil immobile de ce monde, +j’ai entendu les mots de la chanson lithuanienne: «Mais le regard +cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête +d’une vague et dont on n’a plus jamais entendu parler…» Ces paroles +m’arrivent, claires et distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui +les prononce? Sa bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant souvenir? +Ah çà! qu’est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire sur la Côte +d’Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son image et ses +chants me poursuivent-ils ainsi? +</p> + +<p> +Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres et ses longs +cils chargés d’ombre et ses chansons lithuaniennes! et moi aussi je suis +ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je ne le crois pas. J’aime +mieux vraiment m’arrêter à cette hypothèse que ce qui m’agite dans +la personnalité du prince Galitch est moins l’intérêt que lui porte Mrs. +Edith que la pensée de l’autre!… Oui, c’est bien cela; dans mon +esprit, le prince et Larsan viennent m’inquiéter ensemble. On ne +l’a pas vu au château depuis le fameux déjeuner où il nous fut présenté, +c’est-à-dire depuis l’avant-veille. +</p> + +<p> +L’après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien apporté +de nouveau. Nous n’avons pas de nouvelles de lui, pas plus que du vieux +Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après avoir interrogé les +domestiques et visité les appartements du vieux Bob et la Tour Ronde. Elle +n’a pas voulu pénétrer dans l’appartement de Darzac. «C’est +l’affaire de la justice», a-t-elle dit. Arthur Rance s’est promené +une heure sur le boulevard de l’Ouest, et il paraissait fort impatient. +Personne ne m’a parlé. Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de la Louve. +Chacun a dîné chez soi. On n’a pas vu le professeur Stangerson. +</p> + +<p> +… Et, maintenant, tout semble dormir au château… Mais les ombres se reprennent +à tourner autour de l’astre des nuits. Qu’est-ce que ceci, sinon +l’ombre d’un canot qui se détache de l’ombre du fort et +glisse maintenant sur le flot argenté? Quelle est cette silhouette qui se +dresse, orgueilleuse, à l’avant, pendant qu’une autre ombre se +courbe sur la rame silencieuse? C’est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh! +voilà un mystère qui sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de la Tour +Carrée, ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs. Edith y suffirait… +</p> + +<p> +Nuit hypocrite!… Tout semble dormir et rien ne dort, ni personne… Qui donc peut +se vanter de pouvoir dormir au château d’Hercule? Croyez-vous que Mrs. +Edith dort? Et M. et Mme Darzac, dorment-ils? Et pourquoi M. Stangerson, qui +semble dormir tout éveillé, le jour, dormirait-il justement cette nuit-là, lui +dont la couche n’a cessé d’être visitée, comme on dit, par la pâle +insomnie depuis la révélation du Glandier? Et moi, est-ce que je dors? +</p> + +<p> +J’ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du Téméraire; mes +pas m’ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour Ronde. Si bien que je +suis arrivé à temps pour voir, sous la clarté lunaire, la barque du prince +Galitch aborder à la grève, devant les jardins de Babylone. Il sauta sur le +galet, et, derrière lui, l’homme, ayant rangé les rames, sauta. Je +reconnus le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et son esclave Jean. +Quelques secondes plus tard, ils s’enfonçaient dans l’ombre +protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants… +</p> + +<p> +Aussitôt, j’ai fait le tour du boulevard de la Cour du Téméraire… Et +puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la baille. Les dalles de la +poterne ont retenti sous mon pas solitaire et il m’a semblé voir une +ombre se dresser, attentive, sous l’ogive à demi détruite du porche de la +chapelle. Je me suis arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du Jardinier et +j’ai tâté dans ma poche mon revolver. L’ombre, là-bas, n’a +pas bougé. Est-ce bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse derrière une +haie de verveine qui borde le sentier conduisant directement à la Louve, à +travers buissons et bosquets et tout le débordement parfumé du printemps en +fleurs. Je n’ai point fait de bruit, et l’ombre, rassurée sans +doute, a fait, elle, un mouvement. C’est la Dame en noir! La lune, sous +l’ogive à demi détruite, me la montre toute blanche. Et puis, cette forme +tout à coup disparaît comme par enchantement. Alors, je me suis rapproché +encore de la chapelle, et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui +me séparait de ces ruines, je percevais un léger murmure, des paroles +entrecoupées de soupirs si mouillés de larmes que mes propres yeux en devinrent +humides. La Dame en noir pleurait, là, derrière quelque pilier. Était-elle +seule? N’avait-elle point choisi, dans cette nuit d’angoisse, cet +autel envahi par les fleurs pour y venir apporter en toute paix sa prière +embaumée? +</p> + +<p> +Tout à coup, j’aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je +reconnus Robert Darzac. De l’endroit où j’étais, je pouvais +maintenant entendre tout ce qu’ils pouvaient se dire. +L’indiscrétion était forte, inélégante, honteuse. Chose curieuse, je crus +de mon devoir d’écouter. Maintenant je ne songeais plus du tout à Mrs. +Edith ni au prince Galitch… Mais je songeais toujours à Larsan… Pourquoi?… +Pourquoi était-ce à cause de Larsan que je voulais savoir ce qu’ils se +disaient?… Je compris que Mathilde était descendue furtivement de la Louve pour +promener son angoisse dans le jardin, et que son mari l’avait rejointe… +La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains de Robert Darzac, et elle +lui disait: +</p> + +<p> +«Je sais… Je sais toute votre peine… ne me la dites plus… quand je vous vois si +changé, si malheureux… je m’accuse de votre douleur… mais ne me dites pas +que je ne vous aime plus… Oh! je vous aimerai encore, Robert… comme autrefois… +je vous le promets…» +</p> + +<p> +Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l’écoutait encore. +</p> + +<p> +Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction: +</p> + +<p> +«Certes! je vous le promets…» +</p> + +<p> +Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un divin, mais si +malheureux sourire, que je me demandai comment cette femme avait pu parler à +cet homme de bonheur possible. Elle me frôla sans me voir. Elle passa avec son +parfum et je ne sentis plus les lauriers-cerises derrière lesquels +j’étais caché. +</p> + +<p> +M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit tout haut avec +une violence qui me fit réfléchir: +</p> + +<p> +«Oui, il faut être heureux! Il le faut!» +</p> + +<p> +Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de s’éloigner à +son tour, il eut un geste de protestation contre le mauvais sort, +d’emportement contre la Destinée, un geste qui ravissait la Dame en noir, +la jetait sur sa poitrine et l’en faisait le maître, à travers +l’espace. +</p> + +<p> +Il n’eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma pensée +qui errait autour de Larsan s’arrêta sur Darzac! Oh! je m’en +souviens très bien; c’est à partir de cette seconde où il eut ce geste de +rapt dans la nuit lunaire que j’osai me dire ce que je m’étais déjà +dit pour tant d’autres… pour tous les autres… «Si c’était Larsan!» +</p> + +<p> +Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma pensée a été +plus directe encore. Au geste de l’homme, elle a répondu tout de suite, +elle a crié: «C’est Larsan!» +</p> + +<p> +J’en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger vers +moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla ma présence. Il me +vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit: +</p> + +<p> +«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!… Nous veillons tous, mon ami… Et vous +l’avez entendue!… Voyez-vous, Sainclair, c’est trop de douleur; +moi, je n’en puis plus. Nous allions être heureux; elle-même pouvait +croire qu’elle avait été oubliée du Destin, quand l’autre est +réapparu! Alors, ç’a été fini, elle n’a plus eu de force pour notre +amour. Elle s’est courbée sous la fatalité; elle a dû s’imaginer +que celle-ci la poursuivait d’un éternel châtiment. Il a fallu le drame +effroyable de la nuit dernière pour me prouver à moi-même que cette femme +m’a réellement aimé… autrefois… Oui, un moment, elle a craint pour moi, +et moi, hélas! je n’ai tué que pour elle… Mais la voilà retournée à son +indifférence mortelle. Elle ne songe plus — si elle songe encore à +quelque chose — qu’à promener un vieillard en silence…» +</p> + +<p> +Il soupira si tristement et si sincèrement que l’abominable pensée en fut +chassée du coup. Je ne songeai plus qu’à ce qu’il me disait… à la +douleur de cet homme qui semblait avoir perdu définitivement la femme +qu’il aimait, dans le moment que celle-ci retrouvait un fils dont il +continuait d’ignorer l’existence… De fait, il n’avait dû rien +comprendre à l’attitude de la Dame en noir, à la facilité avec laquelle +elle paraissait s’être détachée de lui… et il ne trouvait pour expliquer +une aussi cruelle métamorphose que l’amour, exaspéré par le remords, de +la fille du professeur Stangerson pour son père… +</p> + +<p> +M. Darzac continua de gémir. +</p> + +<p> +«À quoi m’aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi +m’impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si elle ne +veut pas m’en récompenser de son amour? Redoute-t-elle pour moi de +nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair… non, non, pas même. Elle redoute +que la pensée agonisante de son père ne succombe devant l’éclat +d’un nouveau scandale. Son père! Toujours son père! Et moi, je +n’existe pas! Je l’ai attendue vingt ans, et quand, enfin, je crois +qu’elle est venue, son père me la reprend!» +</p> + +<p> +Je me disais: «Son père… son père et son enfant!» +</p> + +<p> +Il s’assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit encore, +se parlant à lui-même: «Mais je l’arracherai de ces murs… je ne peux plus +la voir errer ici au bras de son père… comme si je n’existais pas!…» +</p> + +<p> +Et, pendant qu’il disait ces choses, je revoyais la double et lamentable +silhouette du père et de la fille, passant et repassant, à l’heure du +crépuscule, dans l’ombre colossale de la Tour du Nord, allongée par les +feux du soir, et j’imaginais qu’ils ne devaient pas être plus +écrasés sous les coups du ciel, cet Oedipe et cette Antigone qu’on nous +représente dès notre plus jeune âge traînant, sous les murs de Colone, le poids +d’une surhumaine infortune. +</p> + +<p> +Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut-être à cause +d’un geste de Darzac, l’affreuse pensée me ressaisit… et je +demandai à brûle-pourpoint: +</p> + +<p> +«Comment se fait-il que le sac était vide?» +</p> + +<p> +Je constatai qu’il ne se troubla point. Il me répondit simplement: +«Rouletabille nous le dira peut-être…» Puis il me serra la main et +s’enfonça, pensif, dans les massifs de la baille. +</p> + +<p> +Je le regardais marcher… +</p> + +<p> +… Je suis fou… +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap16"></a>XVI<br> +Découverte de «L’Australie»</h2></div> + +<p> +La lune l’a frappé en plein visage. Il se croit seul dans la nuit et +voici certainement l’un des moments où il doit déposer le masque du jour. +D’abord les vitres noires ont cessé de protéger son regard incertain. Et +si sa taille, pendant les heures de comédie, s’est fatiguée à se courber +plus que de nature, si les épaules se sont très habilement arrondies, voici la +minute où le grand corps de Larsan, sorti de scène, va se délasser. Qu’il +se délasse donc! Je l’épie dans la coulisse… derrière les figuiers de +Barbarie, pas un de ses mouvements ne m’échappe… +</p> + +<p> +Maintenant, il est debout sur le boulevard de l’Ouest qui lui fait comme +un piédestal; les rayons lunaires l’enveloppent d’une lueur froide +et funèbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l’ombre de Larsan +revenue de chez les morts? +</p> + +<p> +Je suis fou… En vérité, il faut avoir pitié de nous qui sommes tous fous. Nous +voyons Larsan partout et peut-être Darzac lui-même m’a-t-il regardé un +jour, moi, Sainclair, en se disant: «Si c’était Larsan!…» Un jour!… je +parle comme s’il y avait des années que nous étions enfermés dans ce +château et il y a tout juste quatre jours… Nous sommes arrivés ici, le 8 avril, +un soir… +</p> + +<p> +Sans doute, mais jamais mon coeur n’a ainsi battu quand je me posais la +terrible question pour les autres; c’est peut-être aussi qu’elle +était moins terrible quand il s’agissait des autres… Et puis, c’est +singulier ce qui m’arrive. Au lieu que mon esprit recule effrayé devant +l’abîme d’une aussi incroyable hypothèse, au contraire, il est +attiré, entraîné, horriblement séduit. Il a le vertige et il ne fait rien pour +l’éviter. Il me pousse à ne point quitter des yeux le spectre debout sur +le boulevard de l’Ouest, à lui trouver des attitudes, des gestes, une +ressemblance, par derrière… et puis aussi le profil… et puis aussi la face… Là, +comme ça… Il ressemble tout à fait à Larsan… Oui, mais comme ça, il ressemble +tout à fait à Darzac… +</p> + +<p> +Comment se fait-il que cette idée me vienne, cette nuit, pour la première fois? +Quand j’y songe… Elle eût dû être notre première idée! Est-ce que, lors +du Mystère de la Chambre Jaune, la silhouette Larsan n’apparaissait +point, au moment du crime, tout à fait confondue avec la silhouette Darzac? +Est-ce que le Darzac qui venait chercher la réponse de Mlle Stangerson au +bureau de poste 40 n’était point Larsan lui-même? Est-ce que cet empereur +du camouflage n’avait point déjà entrepris avec succès d’être +Darzac, si bien qu’il avait réussi à faire accuser de ses propres crimes +le fiancé de Mlle Stangerson!… +</p> + +<p> +Sans doute… sans doute… mais, tout de même, si j’ordonne à mon coeur +inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je saurai que mon +hypothèse est insensée… Insensée?… Pourquoi?… Tenez, le voilà, le spectre +Larsan qui allonge les grands ciseaux de ses jambes, qui marche comme Larsan… +oui, mais il a les épaules de Darzac. +</p> + +<p> +Je dis insensée parce que, si l’on n’est pas Darzac, on peut tenter +de l’être dans l’ombre, dans le mystère, de loin, comme lors des +drames du Glandier… mais ici, nous touchons l’homme!… nous vivons avec +lui!… +</p> + +<p> +Nous vivons avec lui?… Non!… +</p> + +<p> +D’abord, il est rarement là… presque toujours enfermé dans sa chambre ou +penché sur cet inutile travail de la Tour du Téméraire… Voilà, ma foi, un beau +prétexte que celui de dessiner pour qu’on ne voie pas votre tête et pour +répondre aux gens sans tourner la tête… +</p> + +<p> +Mais enfin, il ne dessine pas toujours… Oui, mais dehors, toujours, excepté ce +soir, il a son binocle noir… Ah! cet accident du laboratoire a été des plus +intelligents… Cette petite lampe qui a fait explosion savait — je +l’ai toujours pensé — le service qu’elle allait rendre à +Larsan lorsque Larsan aurait pris la place de Darzac… Elle lui permettrait +d’éviter, toujours… toujours, la grande lumière du jour… à cause de la +faiblesse des yeux… Comment donc!… Il n’est point jusqu’à Mlle +Stangerson et Rouletabille qui ne s’arrangeaient pour trouver les coins +d’ombre où les yeux de M. Darzac n’avaient rien à redouter de la +lumière du jour… Du reste, il a, plus que tout autre, en y réfléchissant, +depuis que nous sommes arrivés ici, cette préoccupation de l’ombre… nous +l’avons vu peu, mais toujours à l’ombre. Cette petite salle du +conseil est fort sombre, … la Louve est sombre… Et il a choisi, des deux +chambres de la Tour Carrée, celle qui reste toujours plongée dans une +demi-obscurité. +</p> + +<p> +Tout de même… Voyons! Voyons!… Voyons! On ne trompe pas Rouletabille comme ça!… +ne serait-ce que trois jours!… Cependant, comme dit Rouletabille, Larsan est né +avant Rouletabille, puisqu’il est son père… +</p> + +<p> +… Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu au-devant de nous +à Cannes, et qu’il est monté dans notre compartiment… Il a tiré le +rideau… De l’ombre, toujours… +</p> + +<p> +Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l’Ouest, s’est retourné +de mon côté… Je le vois bien… de face… pas de binocle… il est immobile… il est +placé là comme si on allait le photographier… Ne bougez pas!… Là, ça y est!… Eh +bien, c’est Robert Darzac! c’est Robert Darzac! +</p> + +<p> +… Il se remet en marche… Je ne sais plus… il y a quelque chose qui me manque, +dans la marche de Darzac, pour que je reconnaisse la marche de Larsan; mais +quoi?… +</p> + +<p> +Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?… Rouletabille raisonne plus qu’il +ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de regarder que cela?… +</p> + +<p> +Non!… N’oublions pas que Darzac est allé passer trois mois dans le Midi!… +C’est vrai!… Ah! on peut raisonner là-dessus: trois mois, pendant +lesquels on ne l’a pas vu… Il était parti malade… Il était revenu bien +portant… On ne s’étonne point que la figure d’un homme ait un peu +changé quand, partie avec une mine de mort, elle réapparaît avec une mine de +vivant. +</p> + +<p> +Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de suite… Comme il s’est montré +à nous avec parcimonie avant, et depuis… Et, du reste, il n’y a pas +encore une semaine de tout cela… Un Larsan peut tenir le coup pendant six +jours. +</p> + +<p> +L’homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de +l’Ouest et vient droit à moi… M’a-t-il vu? Je me fais plus petit +derrière mon figuier de Barbarie. +</p> + +<p> +… Trois mois d’absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous les +tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime Darzac et on prend +sa place, et sa femme… on l’emporte… le tour est joué!… +</p> + +<p> +… La voix? Quoi de plus facile que d’imiter une voix du Midi? On a un peu +plus ou un peu moins l’accent, voilà tout. Moi, j’ai cru observer +qu’il l’avait un peu plus… Oui, le Darzac d’aujourd’hui +a un peu plus l’accent — je crois — que celui d’avant +le mariage… +</p> + +<p> +Il est presque sur moi, il passe à mes côtés… Il ne m’a pas vu… +</p> + +<p> +… C’est Larsan! Je vous dis que c’est Larsan!… +</p> + +<p> +Mais il s’arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses +endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il gémit, +comme un pauvre malheureux homme qu’il est… +</p> + +<p> +… C’est Darzac!… +</p> + +<p> +Et puis, il est parti… Et je suis resté là, derrière un figuier, dans +l’anéantissement de ce que j’avais osé penser!… +</p> + +<p> +Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures? Quand je me +relevai, j’avais les reins rompus et l’esprit très fatigué. Oh! +très fatigué! J’étais allé, au cours de mes étourdissantes hypothèses, +jusqu’à me demander si par hasard (par hasard!) le Larsan qui était dans +le sac de pommes de terre dites «saucisses» ne s’était pas substitué au +Darzac qui le conduisait, dans la petite voiture anglaise traînée par Toby aux +gouffres du puits de Castillon!… Parfaitement, je voyais le corps à +l’agonie ressuscitant tout à coup et priant M. Darzac d’aller +prendre sa place. Il n’avait fallu, pour que je rejetasse loin de mon +absurde cogitation cette supposition imbécile, rien moins que le rappel de la +preuve absolue de son impossibilité, qui m’avait été donnée le matin même +par une conversation très intime entre M. Darzac et moi, au sortir de notre +cruelle séance dans la Tour Carrée, séance pendant laquelle avaient été si bien +établis tous les termes du problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais +posé, à propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me +poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite répondu en +faisant allusion à une autre conversation très scientifique que nous avions eue +la veille, Darzac et moi, et qui n’avait pu matériellement être entendue +de personne autre que de nous deux, au sujet de ce même prince Galitch. Lui +seul connaissait cette conversation là, et il ne faisait point de doute, par +cela même, que le Darzac qui me préoccupait tant aujourd’hui +n’était autre que celui de la veille. +</p> + +<p> +Si insensée que fût l’idée de cette substitution, on me pardonnera tout +de même de l’avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause avec ses +façons de me parler de son père comme du Dieu de la métamorphose! Et j’en +revins à la seule hypothèse possible — possible pour un Larsan qui aurait +pris la place d’un Darzac — à celle de la substitution au moment du +mariage, lors du retour du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après trois mois +d’absence dans le Midi… +</p> + +<p> +La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait laissé +échapper, tout à l’heure à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout à +fait cette idée-là… Je le voyais entrant à l’église +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait voulu que le mariage +eût lieu… peut-être, pensai-je, parce qu’il n’y avait point +d’église plus sombre à Paris… +</p> + +<p> +Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit lunaire, +derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la pensée de Larsan!… +</p> + +<p> +Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à travers les +massifs de la baille, le lit qui m’attendait dans une petite chambre +solitaire du Château Neuf… très bête… car, comme l’avait si bien dit +Rouletabille… si Larsan avait été alors Darzac, il n’avait qu’à +emporter sa belle proie et il ne se serait point complu à réapparaître à +l’état de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne l’aurait pas +amenée au château fort d’Hercule, au milieu des siens, et il +n’aurait pas pris la précaution désastreuse pour ses desseins de montrer +à nouveau, dans la barque de Tullio, la figure menaçante de Roussel-Ballmeyer! +</p> + +<p> +À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c’est depuis ce moment +qu’elle s’était reprise. La réapparition de Larsan ravissait +définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n’était pas Larsan! +Mon Dieu! que j’ai mal à la tête… C’est la lune éblouissante, +là-haut, qui m’a frappé douloureusement la cervelle… j’ai un coup +de lune… +</p> + +<p> +Et puis… et puis, n’était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, dans les +jardins de Menton, alors que Darzac venait d’être «mis dans le train» qui +le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si Arthur Rance avait dit vrai, je +pouvais aller me coucher en toute tranquillité… Et pourquoi Arthur Rance eût-il +menti?… Arthur Rance, encore un qui est amoureux de la Dame en noir, qui +n’a pas cessé de l’être… Mrs. Edith n’est pas une sotte; elle +a tout vu, Mrs. Edith!… Allons!… allons nous coucher… +</p> + +<p> +J’étais encore sous la poterne du Jardinier et j’allais entrer dans +la Cour du Téméraire quand il m’a semblé entendre quelque chose… on eût +dit une porte que l’on refermait… cela avait fait comme un bruit de bois +et de fer… de serrure… je passai vivement la tête hors de la poterne et je crus +apercevoir une vague silhouette humaine près de la porte du Château Neuf, une +silhouette, qui, aussitôt, s’était confondue avec l’ombre du +Château Neuf elle-même; j’armai mon revolver et, en trois bonds, entrai +dans l’ombre à mon tour… Mais je n’aperçus plus rien que +l’ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais bien me +rappeler que je l’avais laissée entrouverte. J’étais très ému, très +anxieux… je ne me sentais pas seul… qui donc pouvait être autour de moi? +Évidemment, si la silhouette existait en dehors de ma vision et de mon esprit +troublés, elle ne pouvait plus être maintenant que dans le Château Neuf, car la +Cour du Téméraire était déserte. +</p> + +<p> +Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château Neuf. +J’écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement au moins +pendant cinq minutes… Rien!… je devais m’être trompé… Cependant je ne fis +point craquer d’allumettes et, le plus silencieusement que je pus, je +gravis l’escalier et gagnai ma chambre. Là, je m’enfermai et +seulement respirai à l’aise… +</p> + +<p> +Cette vision continuait cependant à m’inquiéter plus que je ne me +l’avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne parvenais +point à m’endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre la raison, la +vision de la silhouette et la pensée de Darzac-Larsan se mêlaient étrangement +dans mon esprit déséquilibré… +</p> + +<p> +Si bien que j’en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille que +lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n’est pas Larsan! Et je +ne manquerai point de le faire à la prochaine occasion. +</p> + +<p> +Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra pour un +fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour le consoler de +tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à son infortune que +d’être soupçonné d’être Larsan! +</p> + +<p> +Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis sur mon lit, et +m’écriai: +</p> + +<p> +«L’Australie!» +</p> + +<p> +Je venais de me souvenir d’un épisode dont j’ai parlé au +commencement de ce récit. On se rappelle que, lors de l’accident du +laboratoire, j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or, +dans le moment qu’on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la +manche de sa chemise, dans un faux mouvement, s’était relevée +jusqu’au coude et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui +m’avait permis de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du +bras droit une large «tache de naissance» dont les contours semblaient +curieusement suivre le dessin géographique de l’Australie. Mentalement, +pendant que le pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de +placer, sur ce bras, aux endroits qu’elles occupent sur la carte, +Melbourne, Sydney, Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une +autre toute petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie. +</p> + +<p> +Et quand, par hasard, plus tard, il m’était arrivé de penser à cet +accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance, +j’avais toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien +compréhensible, à l’Australie. +</p> + +<p> +Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que l’Australie encore +m’apparaissait!… +</p> + +<p> +Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps de me féliciter +d’avoir songé à une preuve aussi décisive de l’identité de Robert +Darzac et je commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien +m’y prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me +fit dresser l’oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches +craquaient sous des pas lents et précautionneux. +</p> + +<p> +Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la serrure, +j’écoutai. D’abord, ce fut le silence, et puis les marches +craquèrent à nouveau… Quelqu’un était dans l’escalier, je ne +pouvais plus en douter… et quelqu’un qui avait intérêt à dissimuler sa +présence… je songeai à l’ombre que j’avais cru voir tout à +l’heure en entrant dans la Cour du Téméraire… quelle pouvait être cette +ombre, et que faisait-elle dans l’escalier? Montait-elle? +Descendait-elle?… +</p> + +<p> +Un nouveau silence… J’en profitai pour passer rapidement mon pantalon et, +armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire geindre sur +ses gonds. Retenant mon souffle, j’avançai jusqu’à la rampe de +l’escalier et j’attendis. J’ai dit l’état de +délabrement dans lequel se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la +lune arrivaient obliquement par les hautes fenêtres qui s’ouvraient sur +chaque palier et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la +nuit opaque de cette cage d’escalier qui était très vaste. La misère du +château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait que plus définitive. +La ruine de la rampe de l’escalier, les barreaux brisés, les murs +lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de tapisserie pendaient +encore, tout cela qui ne m’avait que fort peu impressionné dans le jour, +me frappait alors étrangement, et mon esprit était tout prêt à me représenter +ce décor lugubre du passé comme un lieu propice à l’apparition de quelque +fantôme… Réellement, j’avais peur… L’ombre, tout à l’heure, +m’avait si bien glissé entre les doigts… car j’avais bien cru la +toucher… Tout de même, un fantôme peut se promener dans un vieux château sans +faire craquer des marches d’escalier… Mais elles ne craquaient plus… +</p> + +<p> +Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus de la rampe, je revis +l’ombre!… elle était éclairée d’une façon éclatante… de telle sorte +que d’ombre qu’elle était elle était devenue lueur. La lune +l’avait allumée comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac! +</p> + +<p> +Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant la tête +vers moi comme s’il sentait peser mon regard sur lui. Instinctivement, je +me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon poste d’observation juste +à temps pour le voir disparaître dans un couloir qui conduisait à un autre +escalier desservant l’autre partie du bâtiment. Que signifiait ceci? +Qu’est-ce que Robert Darzac faisait la nuit dans le Château Neuf? +Pourquoi prenait-il tant de précautions pour n’être point vu? Mille +soupçons me traversèrent l’esprit, ou plutôt toutes les mauvaises pensées +de tout à l’heure me ressaisirent avec une force extraordinaire et, sur +les traces de Darzac, je m’élançai à la découverte de l’Australie. +</p> + +<p> +J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment même où il le +quittait et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus +du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s’arrêter au +premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il était +rentré dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai +jusqu’à cette porte qui était refermée et, sûr qu’il était dans la +chambre, je frappai trois petits coups. Et j’attendis. Mon coeur battait +à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées, abandonnées… +Qu’est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l’une de ces +chambres-là?… +</p> + +<p> +J’attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme personne +ne me répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je frappai à nouveau et +j’attendis encore… alors, la porte s’ouvrit et Robert Darzac me dit +de sa voix la plus naturelle: +</p> + +<p> +«C’est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?… +</p> + +<p> +— Je veux savoir, fis-je — et ma main serrait au fond de ma poche +mon revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond, +j’avais peur — je veux savoir ce que vous faites ici, à une +pareille heure…» +</p> + +<p> +Tranquillement, il craqua une allumette, et dit: +</p> + +<p> +«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…» +</p> + +<p> +Et il alluma une bougie que l’on avait posée sur une chaise, car il +n’y avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de +nuit. Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû apporter là +dans la journée, composait tout l’ameublement. +</p> + +<p> +«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac et du +professeur, au premier étage de la Louve… +</p> + +<p> +— L’appartement était trop petit; j’aurais pu gêner Mme +Darzac, fit amèrement le malheureux… J’ai demandé à Bernier de me donner +un lit ici… Et puis, peu m’importe où je couche puisque je ne dors pas…» +</p> + +<p> +Nous restâmes un instant silencieux. J’avais tout à fait honte de moi et +de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était tel que je +ne pus en retenir l’expression. Je lui avouai tout: mes infâmes soupçons, +et comment j’avais bien cru, en le voyant errer si mystérieusement de +nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan, et comment je m’étais +décidé à aller à la découverte de l’Australie. Car, je ne lui cachai même +pas que j’avais mis un instant tout mon espoir dans l’Australie. +</p> + +<p> +Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et, +tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la bougie, il +me montra la «tache de naissance» qui devait me faire rentrer «dans mes +esprits». Je ne voulais point la voir, mais il insista pour que je la +touchasse, et je dus constater que c’était là une tache très naturelle et +sur laquelle on eût pu mettre des petits points avec des noms de ville: Sidney, +Melbourne, Adélaïde… et, en bas, il y avait une autre petite tache qui +représentait la Tasmanie… +</p> + +<p> +«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça ne +s’en va pas!…» +</p> + +<p> +Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut me +pardonner que lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle +ne me resta point dans la main… +</p> + +<p> +Alors, seulement, il me permit d’aller me recoucher, ce que je fis en me +traitant d’imbécile. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap17"></a>XVII<br> +Terrible aventure du vieux Bob</h2></div> + +<p> +Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En vérité, je +ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa mort ni sur sa vie. +Était-il moins blessé qu’on ne l’avait cru?… Que dis-je? était-il +moins mort qu’on ne l’avait pensé? Avait-il pu s’enfuir du +sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la chose était fort +possible, ou plutôt l’hypothèse n’allait point au-dessus des forces +humaines d’un Larsan, surtout depuis que Walter avait expliqué +qu’il avait trouvé le sac à trois mètres de l’orifice de la +crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait certainement pas +l’existence quand il avait cru jeter la dépouille de Larsan à +l’abîme… +</p> + +<p> +Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps? +Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d’Hercule +n’avait été aussi nécessaire! S’il tardait à venir, cette journée +ne se passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac! +</p> + +<p> +C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le père Bernier +m’apporta justement un bref billet de mon ami qu’un petit voyou de +la ville venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me +disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez aimable pour +aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes palourdes qui abondent sur +les rochers qui précèdent la pointe de Garibaldi. Ne perdez pas un instant. +Amitiés et merci. Rouletabille!» Ce billet me laissa tout à fait songeur, car +je savais par expérience que, lorsque Rouletabille paraissait s’occuper +de babioles, jamais son activité ne portait en réalité sur des objets plus +considérables. +</p> + +<p> +Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux couteau que +m’avait prêté le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la +fantaisie de mon ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n’ayant +rencontré personne à cette heure matinale — il pouvait être sept heures +— je fus rejoint par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de +Rouletabille. Mrs. Edith — que l’absence prolongée du vieux Bob +affolait tout à fait — le trouva «bizarre et inquiétant» et elle me +suivit à la pêche aux palourdes. En route elle me confia que son oncle +n’était point ennemi, de temps à autre, d’une petite fugue, et +qu’elle avait, jusqu’à cette heure, conservé l’espoir que +tout s’expliquerait par son retour; mais maintenant l’idée +recommençait à lui enflammer la cervelle d’une affreuse méprise qui +aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance des Darzac!… +</p> + +<p> +Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame en noir, +ajouta que sa patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit plus rien. +</p> + +<p> +Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith avait les +pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith m’occupaient +beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de Mrs. Edith, que +j’ai découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus délicats +coquillages du monde, et qu’ils me firent si bien oublier les palourdes +que ce pauvre Rouletabille s’en serait certainement passé à son déjeuner +si la jeune femme n’avait montré un si beau zèle. Elle clapotait dans +l’onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec une grâce un peu +énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire. Tout à coup, nous nous +redressâmes tous deux et tendîmes l’oreille d’un même mouvement. On +entendait des cris du côté des grottes. Au seuil même de celle de Roméo et +Juliette, nous distinguâmes un petit groupe qui faisait des gestes +d’appel. Poussés par le même pressentiment, nous regagnâmes à la hâte le +rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par des plaintes, deux +pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la grotte de Roméo et Juliette, +un malheureux qui y était tombé et qui avait dû y rester, de longues heures, +évanoui. +</p> + +<p> +… Nous ne nous étions pas trompés. C’était bien le vieux Bob qui était au +fond du trou. Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la lumière +du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle redingote noire +était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put retenir ses larmes, surtout +quand on se fut aperçu que le vieil homme avait une clavicule démise et un pied +foulé, et il était si pâle qu’on eût pu croire qu’il allait mourir. +</p> + +<p> +Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les +ordres qu’il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour Carrée. +Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller et de quitter sa +redingote avant l’arrivée des médecins? Mrs. Edith, de plus en plus +inquiète, s’installait à son chevet; mais, quand arrivèrent les docteurs, +le vieux Bob exigea de sa nièce qu’elle le quittât sur-le-champ et +qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit même fermer la porte. +</p> + +<p> +Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis dans la +Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi, ainsi que le père +Bernier qui me guettait drôlement, attendant des nouvelles. Quand Mrs. Edith +sortit de la Tour Carrée après l’arrivée des médecins, elle vint à nous +et nous dit: +</p> + +<p> +«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu’est-ce +que je vous avais dit! Je l’ai confessé: c’est un vieux farceur; il +a voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons bien +quand il sera guéri.» +</p> + +<p> +Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et Walter, le fidèle serviteur +du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet. +</p> + +<p> +«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu’on le +dise, mais il faut le sauver!…» +</p> + +<p> +Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous +n’osions avancer. Bientôt elle réapparut: +</p> + +<p> +«Oh! nous fit-elle… C’est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.» +</p> + +<p> +J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y appuyât, car, +chose singulière, Mr Arthur Rance s’était, dans ce moment, éloigné de +nous et se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en +sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais +ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent. +</p> + +<p> +Rouletabille arriva au château une heure après l’événement. Je guettais +son retour du haut du boulevard de l’Ouest et, sitôt que je le vis sur le +bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la parole dès ma première demande +d’explication et me demanda tout de suite si j’avais fait une bonne +pêche, mais je ne me trompais point à l’expression de son regard +inquisiteur. Je voulus me montrer aussi malin que lui et je répondis: +</p> + +<p> +«Oh! une très bonne pêche! j’ai repêché le vieux Bob!» +</p> + +<p> +Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la comédie et je lui +dis: +</p> + +<p> +«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre pêche et +votre dépêche!» +</p> + +<p> +Il me fixa d’un air étonné: +</p> + +<p> +«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée de vos +paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m’auriez évité la peine de +protester contre une pareille accusation! +</p> + +<p> +— Mais quelle accusation? m’écriai-je. +</p> + +<p> +— Celle d’avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo +et Juliette, sachant qu’il y agonisait. +</p> + +<p> +— Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob n’est +pas à l’agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça n’est pas +grave et son histoire est la plus honnête du monde: il prétend qu’il +voulait voler le crâne du prince Galitch! +</p> + +<p> +— Quelle drôle d’idée!» ricana Rouletabille. +</p> + +<p> +Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux: +</p> + +<p> +«Vous croyez à cette histoire-là, vous?… Et… c’est tout? Pas +d’autres blessures? +</p> + +<p> +— Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs viennent de la +déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine déchirée. +</p> + +<p> +— La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant nerveusement la +main. Et comment est-elle déchirée, cette poitrine? +</p> + +<p> +— Nous ne savons pas; nous ne l’avons pas vue. Le vieux Bob est +d’une étrange pudeur. Il n’a point voulu quitter sa redingote +devant nous; et sa redingote cachait si bien sa blessure que nous ne nous +serions jamais douté de cette blessure-là si Walter n’était venu nous en +parler, épouvanté qu’il était par le sang qu’elle avait répandu.» +</p> + +<p> +Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui semblait nous +chercher. +</p> + +<p> +«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en regardant +Rouletabille avec un air d’anxiété que je ne lui avais jamais encore +connu: c’est incompréhensible! +</p> + +<p> +— Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse hôtesse +son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu’il n’y a rien au +monde d’incompréhensible, quand on veut un peu se donner la peine de +comprendre!» Et il la félicita d’avoir retrouvé un si bon oncle dans le +moment qu’elle le croyait perdu. +</p> + +<p> +Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, allait lui +répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait chercher +des nouvelles de son ami vieux Bob, ayant appris l’accident. Mrs. Edith +le rassura sur les suites de l’équipée de son fantastique oncle et pria +le prince de pardonner à son parent son amour excessif pour les plus vieux +crânes de l’humanité. Le prince sourit avec grâce et politesse quand elle +lui narra que le vieux Bob avait voulu le voler. +</p> + +<p> +«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la grotte où il a +roulé avec lui… C’est lui qui me l’a dit… Rassurez-vous donc, +prince, pour votre collection…» +</p> + +<p> +Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de +l’affaire. Et Mrs. Edith raconta que l’oncle lui avait avoué +qu’il avait quitté le fort d’Hercule par le chemin du puits qui +communique avec la mer. Aussitôt qu’elle eut encore ajouté cela, comme je +me rappelais l’expérience du seau d’eau de Rouletabille et aussi +les ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob reprirent dans mon esprit des +proportions gigantesques; et j’étais sûr qu’il devait en être de +même pour tous ceux qui nous entouraient, s’ils étaient de bonne foi. +Enfin, Mrs. Edith nous dit que Tullio l’avait attendu avec sa barque à +l’orifice de la galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage +devant la grotte de Roméo et Juliette. +</p> + +<p> +«Que de détours, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, quand il était +si simple de sortir par la porte!» +</p> + +<p> +Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt d’avoir +pris aussi manifestement parti contre elle. +</p> + +<p> +«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le prince. +Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre congé de moi, car il +quittait le pays et je suis sûr qu’il a pris le train pour Venise, son +pays d’origine, à cinq heures du soir. Comment voulez-vous qu’il +ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit suivante! D’abord il +n’était plus là, ensuite il avait vendu sa barque… m’a-t-il dit, +étant décidé à ne plus revenir dans le pays…» +</p> + +<p> +Il y eut un silence et puis Galitch reprit: +</p> + +<p> +«Tout ceci n’a que peu d’importance… pourvu que votre oncle, +madame, guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t-il avec un +nouveau sourire encore plus charmant que tous les précédents, si vous voulez +bien m’aider à retrouver un pauvre caillou qui a disparu de la grotte et +dont je vous donne le signalement: caillou aigu de vingt-cinq centimètres de +long et usé à l’une de ses extrémités en forme de grattoir; bref, le plus +vieux grattoir de l’humanité… J’y tiens beaucoup, appuya le prince, +et peut-être pourriez-vous savoir, madame, auprès de votre oncle vieux Bob, ce +qu’il est devenu.» +</p> + +<p> +Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur qui me plut, +qu’elle ferait tout au monde pour que ne s’égarât point un aussi +précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. Quand nous nous retournâmes, +Mr Arthur Rance était devant nous. Il avait dû entendre toute cette +conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa canne à bec de corbin dans la +bouche, sifflotait, selon son habitude, et regardait Mrs. Edith avec une +insistance si bizarre que celle-ci s’en montra agacée: +</p> + +<p> +«Je sais, fit la jeune femme… je sais ce que vous pensez, monsieur… et +n’en suis nullement étonnée… croyez-le bien!… +</p> + +<p> +Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de Rouletabille: +</p> + +<p> +«En tout cas!… s’écria-t-elle… Vous ne pourrez jamais m’expliquer +comment, puisqu’il était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se trouver +dans le placard!… +</p> + +<p> +— Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith comme +s’il eût voulu l’hypnotiser… patience et courage!… Si Dieu est avec +moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que vous me demandez là!» +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap18"></a>XVIII<br> +Midi, roi des épouvantes</h2></div> + +<p> +Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, en tête à +tête avec Mrs. Edith. J’essayais de la rassurer, la voyant impatiente et +inquiète; mais elle passa ses mains sur ses yeux hagards… Et ses lèvres +tremblantes laissèrent échapper l’aveu de sa fièvre: «J’ai peur», +dit-elle. Je lui demandai, de quoi elle avait peur et elle me répondit: «Vous +n’avez pas peur, vous?» Alors, je gardai le silence. C’était vrai, +j’avais peur, moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez pas qu’il +se passe quelque chose? — Où ça? — Où ça! où ça! Autour de nous!» +Elle haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule! et j’ai +peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? — Je vais chercher +quelqu’un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. — Qui +allez-vous chercher? — Le prince Galitch! — Votre Féodor +Féodorowitch! m’écriai-je… Qu’en avez-vous besoin? Est-ce que je ne +suis point là?» +</p> + +<p> +Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure que je faisais +tout mon possible pour la faire disparaître, et je n’eus point de peine à +comprendre qu’elle lui venait surtout du doute affreux qui était entré +dans son âme au sujet de la personnalité de son oncle vieux Bob. +</p> + +<p> +Elle me dit: «Sortons!» et elle m’entraîna hors de la Louve. On +approchait alors de l’heure de midi et toute la baille resplendissait +dans un embrasement embaumé. N’ayant point sur nous nos lunettes noires +nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux pour leur cacher la couleur trop +éclatante des fleurs; mais les géraniums géants continuèrent de saigner dans +nos prunelles blessées. Quand nous fûmes un peu remis de cet éblouissement, +nous nous avançâmes sur le sol calciné, nous marchâmes en nous tenant par la +main sur le sable brûlant. Mais nos mains étaient plus brûlantes encore que +tout ce qui nous touchait, que toute la flamme qui nous enveloppait. Nous +regardions à nos pieds pour ne pas apercevoir le miroir infini des eaux, et +aussi peut-être, peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la +profondeur de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J’ai peur!» Et moi +aussi, j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit, peur de +ce grand silence écrasant et lumineux de midi! La clarté dans laquelle on sait +qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas est plus +redoutable que les ténèbres. Midi! Tout repose et tout vit; tout se tait et +tout bruit. Écoutez votre oreille: elle résonne comme une conque marine de sons +plus mystérieux que ceux qui s’élèvent de la terre quand monte le soir. +Fermez vos paupières et regardez dans vos yeux: vous y trouverez une foule de +visions argentées plus troublantes que les fantômes de la nuit. +</p> + +<p> +Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en ruisseaux +glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais, hélas! que je ne +pouvais rien pour elle et que ce qui devait s’accomplir, +s’accomplissait autour de nous, sans que nous puissions rien arrêter ni +prévoir. Elle m’entraînait maintenant vers la poterne qui ouvre sur la +Cour du Téméraire. La voûte de cette poterne faisait un arc noir dans la +lumière et, à l’extrémité de ce frais tunnel, nous apercevions, tournés +vers nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur le seuil de la Cour du +Téméraire, comme deux statues blanches. Rouletabille avait à la main la canne +d’Arthur Rance. Je ne saurais dire pourquoi ce détail m’inquiéta. +Du bout de sa canne, il montrait à Robert Darzac quelque chose que nous ne +voyions pas, au sommet de la voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout +de sa canne. Nous n’entendions point ce qu’ils disaient. Ils se +parlaient en remuant à peine les lèvres, comme deux complices qui ont un +secret. Mrs. Edith s’arrêta, mais Rouletabille lui fit signe +d’avancer encore, et il répéta le signe avec sa canne. +</p> + +<p> +«Oh! fit-elle, qu’est-ce qu’il me veut encore? Ma foi, Monsieur +Sainclair, j’ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux Bob, et +nous verrons bien ce qui arrivera.» +</p> + +<p> +Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient venir sans +faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était étonnante, et je leur dis +d’une voix qui sonna étrangement à mes oreilles, sous cette voûte: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que vous faites ici?» +</p> + +<p> +Alors, comme nous étions arrivés à côté d’eux, sur le seuil de la Cour du +Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour pour que nous puissions +voir ce qu’ils regardaient. C’était, au sommet de l’arc, un +écusson, le blason des La Mortola barré du lambel de la branche cadette. Cet +écusson avait été sculpté dans une pierre maintenant branlante et qui manquait +de choir sur la tête des passants. Rouletabille avait sans doute aperçu ce +blason suspendu si dangereusement sur nos têtes, et il demandait à Mrs. Edith +si elle ne voyait point d’inconvénient à le faire disparaître, quitte à +le remettre en place ensuite plus solidement. +</p> + +<p> +«Je suis sûr, dit-il, que si l’on touchait à cette pierre du bout de sa +canne, elle tomberait.» +</p> + +<p> +Et il passa sa canne à Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.» +</p> + +<p> +Mais nous essayions en vain les uns et les autres d’atteindre la pierre; +elle était trop haut placée et j’étais en train de me demander à quoi +rimait ce singulier exercice, quand tout à coup, dans mon dos, retentit le cri +de la mort! +</p> + +<p> +Nous nous retournâmes d’un seul mouvement en poussant tous les trois une +exclamation d’horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui passait dans le +soleil de midi après avoir traversé nos nuits, quand donc cesserait-il? Quand +donc l’affreuse clameur que j’entendis retentir pour la première +fois dans les nuits du Glandier aura-t-elle fini de nous annoncer qu’il y +a autour de nous une victime nouvelle? que l’un de nous vient +d’être frappé par le crime, subitement et sournoisement et +mystérieusement, comme par la peste? Certes! la marche de l’épidémie est +moins invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous quatre, +frissonnants, les yeux grands d’épouvante, interrogeant la profondeur de +la lumière toute vibrante encore du cri de la mort! Qui donc est mort? Ou qui +donc va mourir? Quelle bouche expirante laisse maintenant échapper ce +gémissement suprême? Comment nous diriger dans la lumière? On dirait que +c’est la clarté du jour elle-même qui se plaint et soupire. +</p> + +<p> +Le plus effrayé est Rouletabille. Je l’ai vu dans les circonstances les +plus inattendues garder un sang-froid au-dessus des forces humaines; je +l’ai vu, à cet appel du cri de la mort, se ruer dans le danger obscur et +se jeter comme un sauveur héroïque dans la mer des ténèbres; pourquoi +aujourd’hui tremble-t-il ainsi dans la splendeur du jour? Le voilà, +devant nous, pusillanime comme un enfant qu’il est, lui qui prétendait +agir comme le maître de l’heure. Il n’avait donc point prévu cette +minute-là? cette minute où quelqu’un expire dans la lumière de midi? +Mattoni, qui passait à ce moment dans la baille, et qui a entendu, lui aussi, +est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur place, sous la poterne, en +immuable sentinelle; et le jeune homme, maintenant, s’avance vers la +plainte, ou plutôt marche vers le centre de la plainte, car la plainte nous +entoure, fait des cercles autour de nous, dans l’espace embrasé. Et nous +allons derrière lui, retenant notre respiration et les bras étendus, comme on +fait quand on va à tâtons dans le noir, et que l’on craint de se heurter +à quelque chose que l’on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et +quand nous avons dépassé l’ombre de l’eucalyptus, nous trouvons le +spasme au bout de l’ombre. Il secoue un corps à l’agonie. Ce corps, +nous l’avons reconnu. C’est Bernier! c’est Bernier qui râle, +qui essaye de se soulever, qui n’y parvient pas, qui étouffe, Bernier +dont la poitrine laisse échapper un flot de sang, Bernier sur qui nous nous +penchons, et qui, avant de mourir, a encore la force de nous jeter ces deux +mots: Frédéric Larsan! +</p> + +<p> +Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout et nulle +part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque! Un cadavre et personne, +raisonnablement, autour de ce cadavre!… Car la seule issue de ces lieux où +l’on a assassiné, c’est cette poterne où nous nous tenions tous les +quatre. Et nous nous sommes retournés, d’un seul mouvement, tous les +quatre, aussitôt le cri de la mort, si vite, si vite, que nous aurions dû voir +le geste de la mort! Et nous n’avons rien vu que de la lumière!… Nous +pénétrons, mus, il me semble, par le même sentiment, dans la Tour Carrée, dont +la porte est restée ouverte; nous entrons sans hésitation dans les appartements +du vieux Bob, dans le salon vide; nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux +Bob est tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme sur +la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En vérité! comme +ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu nos figures et elle jette un +cri d’effroi dans le pressentiment immédiat de quelque catastrophe! Elle +n’a rien entendu! elle ne sait rien!… Mais elle veut sortir, elle veut +voir, elle veut savoir, on ne sait quoi! Nous tentons de la retenir!… +C’est en vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le cadavre. Et +c’est elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l’ardeur +terrible de midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise de +l’homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du coeur. +Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu quand il venait au +Glandier d’examiner la plaie du cadavre incroyable. +</p> + +<p> +«On dirait, fit-il, que c’est le même coup de couteau! C’est la +même mesure! Mais où est le couteau?» +</p> + +<p> +Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L’homme qui a +frappé l’aura emporté. Où est l’homme? Quel homme? Si nous ne +savons rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut-être mort de ce +qu’il a su!… Frédéric Larsan! Nous répétons en tremblant les deux mots du +mort. +</p> + +<p> +Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le prince +Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à nous en lisant le +journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith court à lui, lui arrache le +journal des mains, lui montre le cadavre et lui dit: +</p> + +<p> +«Voilà un homme que l’on vient d’assassiner. Allez chercher la +police.» +</p> + +<p> +Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce pas un mot, et +s’éloigne en hâte; il va chercher la police. La mère Bernier continue à +pousser des gémissements. Rouletabille s’assied sur le puits. Il paraît +avoir perdu toutes ses forces. Il dit à mi-voix à Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Que la police vienne donc, madame!… C’est vous qui l’aurez voulu!» +</p> + +<p> +Mais Mrs. Edith le foudroie d’un éclair de ses yeux noirs. Et je sais ce +qu’elle pense. Elle pense qu’elle hait Rouletabille qui a pu un +instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu’on assassinait Bernier, +est-ce que le vieux Bob n’était pas dans sa chambre, veillé par la mère +Bernier elle-même? +</p> + +<p> +Rouletabille, qui vient d’examiner avec lassitude la fermeture du puits, +fermeture restée intacte, s’allonge sur la margelle de ce puits, comme +sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos et il dit encore, plus +bas: +</p> + +<p> +«Et qu’est-ce que vous lui direz, à la police? +</p> + +<p> +— Tout!» +</p> + +<p> +Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement. Rouletabille +secoue la tête désespérément, et puis il ferme les yeux. Il me paraît écrasé, +vaincu. M. Robert Darzac vient toucher Rouletabille à l’épaule. M. Robert +Darzac veut fouiller la Tour Carrée, la Tour du Téméraire, le Château Neuf, +toutes les dépendances de cette cour dont personne n’a pu +s’échapper et où, logiquement, l’assassin doit se trouver encore. +Le reporter, tristement, l’en dissuade. Est-ce que nous cherchons quelque +chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous avons cherché au Glandier, après le +phénomène de la dissociation de la matière, l’homme qui avait disparu de +la galerie inexplicable? Non! non! je sais maintenant qu’il ne faut plus +chercher Larsan avec ses yeux! Un homme vient d’être tué derrière nous. +Nous l’entendons crier sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons +et nous ne voyons rien que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux, +comme Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas +qu’il les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout. Il +lève vers le ciel son poing fermé. +</p> + +<p> +«Ça n’est pas possible, s’écria-t-il, ou il n’y a plus de bon +bout de la raison!» +</p> + +<p> +Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez sur le sol, +flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et de la mère Bernier +qu’on a tenté en vain d’éloigner du corps de son mari, tournant +autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! c’est le cas de le dire: +le revoilà tel qu’un porc cherchant sa nourriture dans la fange, et nous +sommes restés à le regarder curieusement, bêtement, sinistrement. À un moment, +il s’est relevé, a pris un peu de poussière et l’a jetée en +l’air avec un cri de triomphe comme s’il allait faire naître de +cette cendre l’image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le +jeune homme vient-il de remporter sur le mystère?… Qui lui fait, à +l’instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix? Oui, +le voilà revenu à l’ordinaire diapason quand il dit à M. Robert Darzac: +</p> + +<p> +«Rassurez-vous, monsieur, rien n’est changé!» +</p> + +<p> +Et, tourné vers Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Nous n’avons plus, madame, qu’à attendre la police. J’espère +qu’elle ne tardera pas!» +</p> + +<p> +La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur. +</p> + +<p> +«Ah! oui, qu’elle vienne! Et qu’elle se charge de tout! +Qu’elle pense pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu’il arrive!» +fait Mrs. Edith en me prenant le bras. +</p> + +<p> +Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques, suivi de +trois gendarmes. C’est le brigadier de La Mortola et deux de ses hommes +qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le lieu du crime. +</p> + +<p> +«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu’il y a eu un crime! +s’exclame le père Jacques qui ne sait rien encore. +</p> + +<p> +— Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le portier, +essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit à voix basse: +</p> + +<p> +«Rien n’est changé, père Jacques.» +</p> + +<p> +Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier. +</p> + +<p> +«Rien qu’un cadavre de plus, soupire-t-il; c’est Larsan! +</p> + +<p> +— C’est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité, +c’est tout un. Mais que signifie ce rien n’est changé de +Rouletabille, sinon que, autour de nous, malgré le cadavre incidentel de +Bernier, tout continue de ce que nous redoutons, de ce dont nous frissonnons, +Mrs. Edith et moi, et que nous ne savons pas? +</p> + +<p> +Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un jargon +incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu’on a téléphoné à deux pas +de là à l’auberge Garibaldi où déjeune justement le delegato ou +commissaire spécial de la gare de Vintimille. Celui-ci va pouvoir commencer +l’enquête que continuera le juge d’instruction également averti. +</p> + +<p> +Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu’il n’ait point +pris le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans le château +d’Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà tout affairé, tout +«important». Il ordonne au brigadier de mettre un de ses hommes à la porte du +château avec la consigne de ne laisser sortir personne. Et puis il +s’agenouille auprès du cadavre. Un gendarme entraîne la mère Bernier, qui +gémit plus fort que jamais dans la Tour Carrée. Le delegato examine la plaie. +Il dit en très bon français: «Voilà un fameux coup de couteau!» Cet homme est +enchanté. S’il tenait l’assassin sous la main, certes, il lui +ferait ses compliments. Il nous regarde. Il nous dévisage. Il cherche peut-être +parmi nous l’auteur du crime, pour lui signifier toute son admiration. Il +se relève. +</p> + +<p> +«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant déjà au +plaisir d’avoir une bonne histoire bien criminelle. C’est +incroyable! ajouta-t-il, incroyable!… Depuis cinq ans que je suis delegato, on +n’a assassiné personne! M. le juge d’instruction…» +</p> + +<p> +Ici il s’arrête, mais nous finissons la phrase: +</p> + +<p> +«M. le juge d’instruction va être bien content!» Il brosse de la main la +poussière blanche qui couvre ses genoux, il s’éponge le front, il répète: +«C’est incroyable!» avec un accent du Midi qui double son allégresse. +Mais il reconnaît, dans un nouveau personnage qui entre dans la cour, un +docteur de Menton qui arrive justement pour continuer ses soins au vieux Bob. +</p> + +<p> +«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et dites-moi ce +que vous pensez d’un pareil coup de couteau! Surtout, autant que +possible, ne changez pas le cadavre de place avant l’arrivée de M. le +juge d’instruction.» +</p> + +<p> +Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails techniques que nous +pouvions désirer. Il n’y a point de doute. C’est là le beau coup de +couteau qui pénètre de bas en haut, dans la région cardiaque et dont la pointe +a déchiré certainement un ventricule. Pendant ce colloque entre le delegato et +le docteur, Rouletabille n’a point cessé de regarder Mrs. Edith, qui a +pris décidément mon bras, cherchant auprès de moi un refuge. Ses yeux fuient +les yeux de Rouletabille qui l’hypnotisent, qui lui ordonnent de se +taire. Or, je sais qu’elle est toute tremblante de la volonté de parler. +</p> + +<p> +Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour Carrée. Nous +nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où va commencer +l’enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle ce que nous avons vu +et entendu. La mère Bernier est interrogée la première. Mais on n’en tire +rien. Elle déclare ne rien savoir. Elle était enfermée dans la chambre du vieux +Bob, veillant le blessé, quand nous sommes entrés comme des fous. Elle était là +depuis plus d’une heure, ayant laissé son mari dans la loge de la Tour +Carrée, en train de travailler à tresser une corde! Chose curieuse, je +m’intéresse en ce moment moins à ce qui se passe sous mes yeux et à ce +qui se dit qu’à ce que je ne vois pas et que j’attends… Mrs. Edith +va-t-elle parler?… Elle regarde obstinément par la fenêtre ouverte. Un gendarme +est resté auprès de ce cadavre sur la figure duquel on a posé un mouchoir. Mrs. +Edith, comme moi, ne prête qu’une médiocre attention à ce qui se passe +dans le salon devant le delegato. Son regard continue à faire le tour du +cadavre. +</p> + +<p> +Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et à mesure que +nous nous expliquons, l’étonnement du commissaire italien grandit dans +des proportions inquiétantes et il trouve naturellement le crime de plus en +plus incroyable. Il est sur le point de le trouver impossible, quand +c’est le tour de Mrs. Edith d’être interrogée. +</p> + +<p> +On l’interroge… Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre, quand on +entend la voix tranquille de Rouletabille: +</p> + +<p> +«Regardez au bout de l’ombre de l’eucalyptus. +</p> + +<p> +— Qu’est-ce qu’il y a au bout de l’ombre de +l’eucalyptus? demande le delegato. +</p> + +<p> +— L’arme du crime!» réplique Rouletabille. +</p> + +<p> +Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d’autres cailloux +ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit à nos yeux. +</p> + +<p> +Nous le reconnaissons: c’est «le plus vieux grattoir de +l’humanité»! +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap19"></a>XIX<br> +Rouletabille fait fermer les portes de fer</h2></div> + +<p> +L’arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait de +doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le vieux Bob, et nous +ne pouvions oublier qu’avant d’expirer, Bernier avait accusé Larsan +d’être son assassin. Jamais l’image du vieux Bob et celle de Larsan +ne s’étaient encore si bien mêlées dans nos esprits inquiets que depuis +que Rouletabille avait ramassé dans le sang de Bernier le plus vieux grattoir +de l’humanité. Mrs. Edith avait compris immédiatement que le sort du +vieux Bob était désormais entre les mains de Rouletabille. Celui-ci +n’avait que quelques mots à dire au delegato, relativement aux singuliers +incidents qui avaient accompagné la chute du vieux Bob dans la grotte de Roméo +et Juliette, à énumérer les raisons que l’on avait de craindre que le +vieux Bob et Larsan fussent le même personnage, à répéter enfin +l’accusation de la dernière victime de Larsan, pour que tous les soupçons +de la justice se portassent sur la tête à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith, +qui n’avait point cessé de croire, tout dans le fond de son âme de nièce, +que le vieux Bob présent était bien son oncle, mais s’imaginant +comprendre tout à coup, grâce au grattoir meurtrier, que l’invisible +Larsan accumulait autour du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans le +dessein sans doute de lui faire porter le châtiment de ses crimes et aussi le +poids dangereux de sa personnalité, — Mrs. Edith trembla pour le vieux +Bob, pour elle-même; elle trembla d’épouvante au centre de cette trame +comme un insecte au milieu de la toile où il vient de se prendre, toile +mystérieuse tissée par Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux murs du +château d’Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un mouvement +— un mouvement des lèvres — ils étaient perdus tous deux, et que +l’immonde bête de proie n’attendait que ce mouvement-là pour les +dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut à son tour de +redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta plus tard l’état de son +esprit à ce moment du drame, et elle m’avoua qu’elle eut alors la +terreur de Larsan à un point que nous n’avions peut-être, nous-mêmes, +jamais ressenti. Ce loup-garou, dont elle avait entendu parler avec un effroi +qui l’avait d’abord fait sourire, l’avait ensuite intéressée +lors de l’épisode de La Chambre Jaune, à cause de l’impossibilité +où la justice avait été d’expliquer sa sortie; puis il l’avait +passionnée lorsqu’elle avait appris le drame de la Tour Carrée, à cause +de l’impossibilité où l’on était d’expliquer son entrée; mais +là, là, dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans un +espace où il n’y avait qu’elle, Robert Darzac, Rouletabille, +Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres assez loin du +cadavre pour qu’ils n’eussent pu avoir frappé Bernier. Et Bernier +avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps de qui? pour raisonner comme je +le lui avais enseigné moi-même en lui racontant la «galerie inexplicable!» Elle +était sous la voûte entre Darzac et moi, Rouletabille se tenant devant nous, +quand le cri de la mort avait retenti au bout de l’ombre de +l’eucalyptus, c’est-à-dire à moins de sept mètres de là! Quant au +vieux Bob et à la mère Bernier, ils ne s’étaient point quittés, celle-ci +surveillant celui-là! Si elle les écartait de son argument, il ne lui restait +plus personne pour tuer Bernier. Non seulement cette fois on ignorait comment +il était parti, comment il était arrivé, mais encore comment il avait été +présent. Ah! elle comprit, elle comprit qu’il y avait des moments où, en +songeant à Larsan, on pouvait trembler jusque dans les moelles. +</p> + +<p> +Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait été volé par +le vieux Bob. C’était affreux, et c’était suffisant pour nous +permettre de tout penser, de tout imaginer… +</p> + +<p> +Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans +l’attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit +cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci n’avait, +présentement, d’autre but que de sauver le vieux Bob des soupçons de la +justice. +</p> + +<p> +Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge d’instruction +qui venait d’arriver, et il raisonnait, le plus vieux grattoir de +l’humanité à la main. Il semblait définitivement établi qu’il ne +pouvait y avoir d’autres coupables, autour du mort, que les vivants dont +j’ai fait quelques lignes plus haut l’énumération, quand +Rouletabille prouva avec une rapidité de logique qui combla d’aise le +juge d’instruction et désespéra le delegato que le véritable coupable, le +seul coupable, était le mort lui-même. Les quatre vivants de la poterne et les +deux vivants de la chambre du vieux Bob s’étant surveillés les uns les +autres et ne s’étant pas perdus de vue, pendant qu’on tuait Bernier +à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce on fût Bernier lui-même. À +quoi le juge d’instruction, très intéressé, répliqua en nous demandant si +quelqu’un de nous soupçonnait les raisons d’un suicide probable de +Bernier; à quoi Rouletabille répondit que, pour mourir, on pouvait se passer du +crime et du suicide et que l’accident suffisait pour cela. L’arme +du crime, comme il appelait par ironie le plus vieux grattoir du monde, +attestait par sa seule présence l’accident. Rouletabille ne voyait point +un assassin préméditant son forfait avec le secours de cette vieille pierre. +Encore moins eût-on compris que Bernier, s’il avait décidé son suicide, +n’eût point trouvé d’autre arme pour son trépas que le couteau des +troglodytes. Que si, au contraire, cette pierre, qui avait pu attirer son +attention par sa forme étrange, avait été ramassée par le père Bernier, que si +elle s’était trouvée dans sa main au moment d’une chute, le drame +alors s’expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé si +malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire qu’il +s’en était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à nouveau, la +plaie redécouverte et confrontée avec l’objet fatal, d’où une +conclusion scientifique s’imposa, celle de la blessure faite par +l’objet. De là à l’accident, après l’argumentation de +Rouletabille, il n’y avait qu’un pas. Les juges mirent six heures à +le franchir. Six heures pendant lesquelles ils nous interrogèrent sans +lassitude et sans résultat. +</p> + +<p> +Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas inutiles et +vaines inquisitions, pendant que les médecins soignaient le vieux Bob, nous +nous assîmes dans le salon qui précédait sa chambre et d’où venaient de +partir les magistrats. La porte de ce salon qui donnait sur le couloir de la +Tour Carrée était restée ouverte. Par là, nous entendions les gémissements de +la mère Bernier qui veillait le corps de son mari que l’on avait +transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce blessé aussi inexplicables, ma +foi, l’un que l’autre, en dépit des efforts de Rouletabille, notre +situation, à Mrs. Edith et à moi, était, il faut l’avouer, des plus +pénibles, et tout l’effroi de ce que nous avions vu se doublait dans le +tréfonds de nous-mêmes de l’épouvante de ce qui nous restait à voir. Mrs. +Edith me saisit tout à coup la main: +</p> + +<p> +«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n’ai plus que vous. +Je ne sais où est le prince Galitch, et je n’ai point de nouvelles de mon +mari. C’est cela qui est horrible! Il m’a laissé un mot me disant +qu’il était allé à la recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas, à +l’heure actuelle, que l’on a assassiné Bernier. A-t-il vu le +Bourreau de la mer? C’est du Bourreau de la mer, c’est de Tullio +seulement que j’attends maintenant la vérité! Et pas une dépêche!… +C’est atroce!…» +</p> + +<p> +À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de confiance et où +elle la garda un instant dans les siennes, je fus à Mrs. Edith de toute mon +âme, et je ne lui cachai point qu’elle pouvait compter sur mon entier +dévouement. Nous échangeâmes ces quelques propos inoubliables à voix basse, +pendant que passaient et repassaient dans la cour les ombres rapides des gens +de justice, tantôt précédés, tantôt suivis de Rouletabille et de M. Darzac. +Rouletabille ne manquait point de jeter un coup d’oeil de notre côté +chaque fois qu’il en avait l’occasion. La fenêtre était restée +ouverte. +</p> + +<p> +«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est probable que nous +le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. Mais c’est une place que +nous ne quitterons point, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas, Monsieur +Sainclair? +</p> + +<p> +— Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son +intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir de +l’humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre appartient +à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout cela s’arrêterait!… +S’ils savaient également que Bernier, en mourant, a accusé Larsan, +l’histoire de l’accident deviendrait plus difficile!» +</p> + +<p> +Et j’appuyais sur ces derniers mots. +</p> + +<p> +«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes raisons de se +taire que moi! Et je ne redoute qu’une chose, voyez-vous!… Oui, oui, je +ne redoute qu’une chose… +</p> + +<p> +— Quoi? Quoi?…» +</p> + +<p> +Elle s’était levée, fébrile… +</p> + +<p> +«Je redoute qu’il n’ait sauvé mon oncle de la justice que pour +mieux le perdre!… +</p> + +<p> +— Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction. +</p> + +<p> +— Eh! j’ai bien cru lire cela tout à l’heure dans les yeux de +vos amis… Si j’étais sûre de ne m’être point trompée, +j’aimerais encore mieux avoir affaire à la justice!…» +</p> + +<p> +Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis me dit: +</p> + +<p> +«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le défendre +jusqu’à la mort!…» +</p> + +<p> +Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu’elle cachait sous sa robe. +</p> + +<p> +«Ah! s’écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n’est-il point là? +</p> + +<p> +— Encore! m’exclamai-je avec colère. +</p> + +<p> +— Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me demanda-t-elle +en plongeant dans mes yeux son regard troublant. +</p> + +<p> +— J’y suis prêt. +</p> + +<p> +— Contre tout le monde?» +</p> + +<p> +J’hésitai. Elle répéta: +</p> + +<p> +«Contre tout le monde? +</p> + +<p> +— Oui. +</p> + +<p> +— Contre votre ami? +</p> + +<p> +— S’il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur mon +front en sueur. +</p> + +<p> +«C’est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse ici +quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!» +</p> + +<p> +Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux Bob. Puis elle +s’enfuit. Où allait-elle? Elle me l’avoua plus tard! Elle courait à +la recherche du prince Galitch! Ah! femme! femme!… +</p> + +<p> +Elle n’eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis Rouletabille +et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout entendu. Rouletabille +s’avança vers moi et ne me cacha point qu’il était au courant de ma +trahison. +</p> + +<p> +«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je n’ai +point pour habitude de trahir personne… Mrs. Edith est réellement à plaindre et +vous ne la plaignez pas assez, mon ami… +</p> + +<p> +— Et vous, vous la plaignez trop!…» +</p> + +<p> +Je rougis jusqu’au bout des oreilles. J’étais prêt à quelque éclat. +Mais Rouletabille me coupa la parole d’un geste sec: +</p> + +<p> +«Je ne vous demande plus qu’une chose, qu’une seule, vous entendez! +c’est que, quoi qu’il arrive… quoi qu’il arrive… Vous ne nous +adressiez plus la parole, à M. Darzac et à moi!… +</p> + +<p> +— Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et je lui +tournai le dos. +</p> + +<p> +Il me sembla qu’il eut alors un mouvement pour rattraper les mots de sa +colère. +</p> + +<p> +Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, nous appelèrent. +L’enquête était terminée. L’accident, à leurs yeux, après la +déclaration du médecin, n’était plus douteux, et telle fut la conclusion +qu’ils donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le château. M. +Darzac et Rouletabille sortirent pour les accompagner. Et comme j’étais +resté accoudé à la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire, assailli de +mille sinistres pressentiments et attendant avec une angoisse croissante le +retour de Mrs. Edith, cependant qu’à quelques pas de moi, dans sa loge où +elle avait allumé deux bougies mortuaires, la mère Bernier continuait à +psalmodier en gémissant auprès du cadavre de son mari la prière des trépassés, +j’entendis tout à coup passer dans l’air du soir, au-dessus de ma +tête, comme un coup de gong formidable, quelque chose comme une clameur de +bronze; et je compris que c’était Rouletabille qui faisait fermer les +portes de fer! +</p> + +<p> +Une minute ne s’était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un +effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi comme vers son +seul refuge… +</p> + +<p> +… Puis je vis apparaître M. Darzac… +</p> + +<p> +… Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir… +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap20"></a>XX<br> +Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!</h2></div> + +<p> +Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. Jamais la +démarche de Rouletabille n’avait été aussi solennelle. Et elle eût pu +faire sourire si, en vérité, dans ce moment tragique, elle ne nous eût tout à +fait inquiétés. Jamais magistrat ou procureur, traînant la pourpre ou +l’hermine, n’était entré dans le prétoire, où l’accusé +l’attendait, avec plus de menaçante et tranquille majesté. Mais je crois +bien aussi que jamais juge n’avait été aussi pâle. +</p> + +<p> +Quant à la Dame en noir, il était visible qu’elle faisait un effort inouï +pour dissimuler le sentiment d’effroi qui perçait, malgré tout, dans son +regard troublé, pour nous cacher l’émotion qui lui faisait fébrilement +serrer le bras de son jeune compagnon. Robert Darzac, lui aussi, avait la mine +sombre et tout à fait résolue d’un justicier. Mais ce qui, pardessus +tout, ajouta à notre émoi, fut l’apparition du père Jacques, de Walter et +de Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient tous trois armés de fusils et +vinrent se placer en silence devant la porte d’entrée de la Tour Carrée +où ils reçurent, de la bouche de Rouletabille, avec une passivité toute +militaire, la consigne de ne laisser sortir personne du Vieux Château. Mrs. +Edith, au comble de la terreur, demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient +particulièrement fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille manoeuvre, +et qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne lui répondirent pas. +Alors, elle s’en fut se placer héroïquement au travers de la porte qui +donnait accès dans le salon du vieux Bob, et, les deux bras étendus comme pour +barrer le passage, elle s’écria d’une voix rauque: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que vous allez faire? Vous n’allez pourtant pas le +tuer?… +</p> + +<p> +— Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le juger… Et +pour être plus sûrs que les juges ne seront point des bourreaux, nous allons +jurer sur le cadavre du père Bernier, après avoir déposé nos armes, que nous +n’en gardons aucune sur nous.» +</p> + +<p> +Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier continuait de +gémir au chevet de son époux qu’avait tué le plus vieux grattoir de +l’humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de nos revolvers et nous +fîmes le serment qu’exigeait Rouletabille. Mrs. Edith, seule, fit des +difficultés pour se défaire de l’arme que Rouletabille n’ignorait +point qu’elle cachait sous ses vêtements. Mais, sur les instances du +reporter qui lui fit entendre que ce désarmement général ne pouvait que la +tranquilliser, elle finit par y consentir. +</p> + +<p> +Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, suivi de nous +tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger vers l’appartement du +vieux Bob, comme nous nous y attendions, il alla tout droit à la porte qui +donnait accès dans la chambre du corps de trop. Et, tirant la petite clef +spéciale dont j’ai déjà parlé, il ouvrit cette porte. +</p> + +<p> +Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l’ancien appartement de M. et +de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la planche à dessin, +le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux côtés du vieux Bob, dans son +cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit godet plein de peinture +rouge, et, y trempant, le petit pinceau. Enfin, au milieu du bureau, se tenait, +fort convenablement, reposant sur sa mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne +de l’humanité. +</p> + +<p> +Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, pendant que +nous le considérions avec stupeur: +</p> + +<p> +«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.» +</p> + +<p> +Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes place, en +proie à un malaise grandissant, je dirais même à une extrême défiance. Un +secret pressentiment nous avertissait que tous ces objets familiers aux +dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille banalité apparente, les +raisons foudroyantes du plus redoutable des drames. Et puis, le crâne semblait +rire comme le vieux Bob. +</p> + +<p> +«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu’il y a ici, auprès de cette +table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de moins, celui de Mr +Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus longtemps. +</p> + +<p> +— Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l’innocence du +vieux Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs avaient troublée +plus que personne. Je demande à Madame Darzac de se joindre à moi pour supplier +ces messieurs de ne rien faire avant le retour de mon mari!…» +</p> + +<p> +La Dame en noir n’eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait encore que +nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand bruit; et des coups +furent frappés, pendant que la voix d’Arthur Rance nous suppliait de «lui +ouvrir» tout de suite. Il criait: +</p> + +<p> +«J’apporte la petite épingle à tête de rubis!» +</p> + +<p> +Rouletabille ouvrit la porte: +</p> + +<p> +«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!…» +</p> + +<p> +Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré: +</p> + +<p> +«Qu’est-ce que j’apprends? Qu’y a-t-il?… Un nouveau malheur?… +Ah! j’ai bien cru que j’arriverais trop tard quand j’ai vu +les portes de fer fermées et que j’ai entendu dans la tour la prière des +morts. Oui, j’ai cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!» +</p> + +<p> +Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, refermé la porte +aux verrous. +</p> + +<p> +«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez-vous donc, +monsieur,» fit poliment Rouletabille. +</p> + +<p> +Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche à dessin, le +godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, demanda: +</p> + +<p> +«Qui l’a tué?» +</p> + +<p> +Il daigna alors s’apercevoir que sa femme était là et il lui serra la +main, mais en regardant la Dame en noir. +</p> + +<p> +«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit M. Darzac. +</p> + +<p> +— Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance, +qu’il a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi +j’ai pu douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais je vous +répète que je vous rapporte la petite épingle à tête de rubis!» +</p> + +<p> +Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me rappelais +que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la lui avait prise des +mains, alors qu’elle s’amusait à l’en piquer, le soir du +drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait-il y avoir entre cette +épingle et l’aventure du vieux Bob? Arthur Rance n’attendit point +que nous le lui demandions, et il nous apprit que cette petite épingle avait +disparu en même temps que le vieux Bob, et qu’il venait de la retrouver +entre les mains du Bourreau de la mer, reliant une liasse de bank-notes dont +l’oncle avait payé, cette nuit-là, la complicité et le silence de Tullio +qui l’avait conduit dans sa barque devant la grotte de Roméo et Juliette +et qui s’en était éloigné à l’aurore, fort inquiet de n’avoir +pas vu revenir son passager. +</p> + +<p> +Et Arthur Rance conclut, triomphant: +</p> + +<p> +«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle à tête de +rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un sac de pommes de +terre, au fond de la Tour Carrée!» +</p> + +<p> +Sur quoi, Mrs. Edith: +</p> + +<p> +«Et comment avez-vous eu l’idée d’aller à San Remo. Vous saviez +donc que Tullio s’y trouvait? +</p> + +<p> +— J’avais reçu une lettre anonyme m’avisant de son adresse, +là-bas… +</p> + +<p> +— C’est moi qui vous l’ai envoyée», fit tranquillement +Rouletabille… +</p> + +<p> +Et il ajouta, sur un ton glacial: +</p> + +<p> +«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De cette façon, +voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du château d’Hercule… +pour lesquels ma démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop +peut avoir quelque intérêt. Je vous demande toute votre attention!» +</p> + +<p> +Mais Arthur Rance l’arrêta encore: +</p> + +<p> +«Qu’entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table tous +les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la possibilité du corps +de trop peut avoir quelque intérêt? +</p> + +<p> +— J’entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous +pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n’avait encore rien dit, se +leva, toute tremblante: +</p> + +<p> +«Comment! gémit-elle dans un souffle… Larsan est donc parmi nous?… +</p> + +<p> +— J’en suis sûr!» dit Rouletabille… +</p> + +<p> +Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n’osions pas nous +regarder. +</p> + +<p> +Le reporter reprit de son ton glacé: +</p> + +<p> +«J’en suis sûr… Et c’est une idée qui ne doit pas vous surprendre, +madame, car elle ne vous a jamais quittée!… Quant à nous, n’est-ce pas, +messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout à fait précise, le jour du +déjeuner des binocles noirs sur la terrasse du Téméraire? Si j’en excepte +Mrs. Edith, quel est celui de nous qui, à cette minute-là, n’a pas senti +la présence de Larsan? +</p> + +<p> +— C’est une question que l’on pourrait aussi bien poser au +professeur Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment +que nous commençons à raisonner de la sorte, je ne vois pas pourquoi le +professeur, qui était de ce déjeuner, ne se trouve point à cette petite +réunion… +</p> + +<p> +— Mr Rance!… s’écria la Dame en noir. +</p> + +<p> +— Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari de Mrs. +Edith… Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire: tous les hôtes du +château d’Hercule… +</p> + +<p> +— Le professeur Stangerson est si loin de nous par l’esprit, +prononça avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je n’ai +point besoin de son corps… Bien que le professeur Stangerson, au château +d’Hercule, ait vécu à nos côtés, il n’a jamais été «avec nous». +Larsan, lui, ne nous a pas quittés!» +</p> + +<p> +Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l’idée que Larsan +pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle qu’oubliant +que je ne devais plus adresser la parole à Rouletabille: +</p> + +<p> +«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait encore un +personnage que je ne vois pas ici…» +</p> + +<p> +Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d’oeil: +</p> + +<p> +«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à quelle besogne le +prince est occupé sur cette frontière… Et je vous jure bien que ce ne sont +point les malheurs de la fille du professeur Stangerson qui +l’intéressent! Laissez le prince Galitch à sa besogne humanitaire… +</p> + +<p> +— Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n’est +point du raisonnement: +</p> + +<p> +— Justement, Sainclair, vos bavardages m’empêchent de raisonner.» +</p> + +<p> +Mais j’étais sottement lancé, et, oubliant que j’avais promis à +Mrs. Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l’attaquer pour le +plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, Mrs. Edith m’en a +longtemps gardé rancune. +</p> + +<p> +«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était aussi, du +déjeuner des binocles noirs, et vous l’écartez d’emblée de vos +raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. Mais cette petite +épingle qui est là pour nous prouver que le vieux Bob a rejoint Tullio, qui se +trouvait avec sa barque à l’orifice d’une galerie faisant +communiquer la mer avec le puits, s’il faut en croire le vieux Bob, cette +petite épingle ne nous explique pas comment le vieux Bob a pu, comme il le dit, +prendre le chemin du puits, puisque nous avons retrouvé le puits extérieurement +fermé! +</p> + +<p> +— Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me gêna +étrangement. C’est vous qui l’avez retrouvé ainsi! mais moi, +j’ai trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles auprès de +Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous m’avez trouvé à +la même place, dans la Tour du Téméraire, mais j’avais eu le temps de +courir au puits et de constater qu’il était ouvert… +</p> + +<p> +— Et de le refermer! m’écriai-je. Et pourquoi l’avez-vous +refermé? Qui vouliez-vous donc tromper? +</p> + +<p> +— Vous! monsieur!» +</p> + +<p> +Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge m’en +monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient maintenant tournés de mon +côté et, dans le même moment que je me rappelais la brutalité avec laquelle +Rouletabille m’avait traité tout à l’heure devant M. Darzac, +j’eus l’horrible sensation que tous les yeux qui étaient là me +soupçonnaient, m’accusaient! Oui, je me suis senti enveloppé de +l’atroce pensée générale que je pouvais être Larsan! +</p> + +<p> +Moi! Larsan! +</p> + +<p> +Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa pas les yeux +quand les miens lui eurent dit la farouche protestation de tout mon être et mon +indignation furibonde. La colère galopait dans mes veines en feu. +</p> + +<p> +«Ah çà! m’écriai-je… Il faut en finir. Si le vieux Bob est écarté, si le +prince Galitch est écarté, si le professeur Stangerson est écarté, il ne reste +plus que nous, qui sommes enfermés dans cette salle, et si Larsan est parmi +nous, montre-le donc, Rouletabille!» +</p> + +<p> +Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me perçaient, me +mettait hors de moi et de toute bonne éducation: +</p> + +<p> +«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu’à la cour +d’assises!… +</p> + +<p> +— N’avais-je point des raisons, à la cour d’assises, pour +être aussi lent que cela? répondit-il sans s’émouvoir. +</p> + +<p> +— Tu veux donc encore lui permettre de s’échapper?… +</p> + +<p> +— Non, je te jure que cette fois, il ne s’échappera pas!» +</p> + +<p> +Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d’être aussi menaçant? +Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan était en moi? Mes yeux +rencontrèrent alors ceux de la Dame en noir. Elle me considérait avec effroi! +</p> + +<p> +«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas… tu ne soupçonnes +pas!…» +</p> + +<p> +À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la Tour Carrée, +et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne donnée par le reporter aux +trois hommes d’avoir à tirer sur quiconque essayerait de sortir de la +Tour Carrée. Mrs. Edith poussa un cri et voulut s’élancer, mais +Rouletabille qui n’avait pas fait un geste, l’apaisa d’une +phrase. +</p> + +<p> +«Si l’on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent tiré! Et ce +coup de feu n’est qu’un signal, celui qui me dit de «commencer!» +</p> + +<p> +Et, tourné vers moi: +</p> + +<p> +«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne jamais rien ni +personne, sans m’être appuyé préalablement sur le «bon bout de la +raison»! C’est un bâton solide qui ne m’a jamais failli en chemin +et sur lequel je vous invite tous ici à vous appuyer avec moi!… Larsan est ici, +parmi nous, et le bon bout de la raison va vous le montrer: rasseyez-vous donc +tous, je vous prie, et ne me quittez pas des yeux, car je vais commencer sur ce +papier la démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop!» +</p> + +<p> +* * * +</p> + +<p> +Auparavant, il s’en fut encore constater que, derrière lui, les verrous +de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un compas. +</p> + +<p> +«J’ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le +corps de trop s’est produit. Elle n’en sera que plus irréfutable.» +</p> + +<p> +Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du rayon du +cercle qui figurait l’espace occupé par la Tour du Téméraire, ce qui lui +permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un morceau de papier blanc +immaculé, qu’il avait fixé avec des punaises de cuivre sur la planche à +dessin. +</p> + +<p> +Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s’empara du +godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il reconnaissait là sa +peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne comprenait rien +aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu’en effet c’était +lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis. +</p> + +<p> +Une bonne moitié de la peinture s’était desséchée au fond du godet, mais, +de l’avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le papier, +donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il avait «lavé» le +plan de la presqu’île d’Hercule. +</p> + +<p> +«On n’y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et +cette peinture n’a été allongée que d’une larme. Du reste, vous +verrez qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien +à ma démonstration.» +</p> + +<p> +Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de «laver» +tout l’espace occupé par le cercle qu’il avait préalablement tracé. +Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait déjà étonné, lorsque, dans +la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction, il ne pensait +qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait!… +</p> + +<p> +Quand il eut fini, il regarda l’heure à son énorme oignon et il dit: +</p> + +<p> +«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui recouvre mon +cercle, n’est ni plus ni moins épaisse que celle qui colore le cercle de +M. Darzac. C’est, à peu de chose près, la même teinte. +</p> + +<p> +— Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu’est-ce que tout cela +signifie? +</p> + +<p> +— Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que +cette peinture, c’est vous qui en êtes l’auteur! +</p> + +<p> +— Dame! j’ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état +en rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la Tour +Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant rouler son crâne! +</p> + +<p> +— Nous y sommes!…» ponctua Rouletabille. +</p> + +<p> +Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l’humanité. Il le +renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il lui +demanda encore: +</p> + +<p> +«C’est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire +n’est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan. +</p> + +<p> +— Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens dessus +dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du Téméraire… +</p> + +<p> +— Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le +reporter. +</p> + +<p> +Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il pénétra +dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste croisée, garnie de +barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons autrefois et dont M. Darzac +avait fait son cabinet de toilette. Là, il craqua une allumette et alluma sur +une petite table une lampe à esprit de vin. Sur cette lampe, il disposa une +casserole préalablement remplie d’eau. Le crâne n’avait pas quitté +le creux de son bras. +</p> + +<p> +Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux. Jamais +l’attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi incompréhensible, ni +aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous donnait d’explications +et plus il agissait, moins nous le comprenions. Et nous avions peur, parce que +nous sentions que quelqu’un autour de nous, quelqu’un de nous avait +peur! peur, plus qu’aucun de nous! Qui donc était celui-là? Peut-être le +plus calme! +</p> + +<p> +Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole. +</p> + +<p> +Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d’un même mouvement? +Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi la Dame +en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même, commençons-nous un cri… +un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan!… Où l’avons-nous donc vu? +</p> + +<p> +Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille? +Ah! ce profil, dans l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front au +fond de l’embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin +du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette mâchoire dure +et volontaire qui s’arrondissait tout à l’heure, douce, un peu +amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui, maintenant, se découpe +sur l’écran du soir, mauvaise et menaçante! Comme Rouletabille ressemble +à Larsan! Comme, dans ce moment, il ressemble à son père! c’est Larsan! +</p> + +<p> +Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre funèbre où +il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à nous et il redevient +Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs. Edith, qui n’a jamais vu +Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me demande: «Que s’est-il passé?» +</p> + +<p> +Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa casserole, une +serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne. +</p> + +<p> +C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater. Alors, +se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation devant son propre +lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant lesquelles il nous avait +ordonné, d’un signe, de garder le silence… dix minutes fort +impressionnantes… Qu’attend-il donc?… Soudain, il saisit le crâne de la +main droite et, avec le geste familier aux joueurs de boules, il le fait rouler +à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il nous montre le crâne et nous +invite à constater qu’il ne porte la trace d’aucune peinture rouge. +Rouletabille tire à nouveau sa montre. +</p> + +<p> +«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart d’heure +à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la Tour Carrée, À +CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac, après être entré dans +la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière lui les verrous de sa chambre, +nous a-t-il dit, n’en est ressorti que lorsque nous sommes venus +l’y chercher passé six heures. Quant au vieux Bob, nous l’avons vu +entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son crâne vierge de peinture! +</p> + +<p> +«Comment cette peinture qui met seulement un quart d’heure à sécher +est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, — plus d’une heure +après que M. Darzac l’a quittée, — pour teindre le crâne du vieux +Bob que celui-ci, d’un geste de colère, fait rouler sur le lavis en +entrant dans la Tour Ronde? Il n’y a qu’une explication à cela et +je vous défie d’en trouver une autre, c’est que le M. Darzac qui +est entré dans la Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir, +n’est pas le même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde +avant l’arrivée du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la +chambre de la Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec qui nous +sommes ressortis… En un mot: qu’il n’est pas le même que le M. +Darzac ici présent devant nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE +QU’IL Y A DEUX MANIFESTATIONS DARZAC!» +</p> + +<p> +Et Rouletabille regarda M. Darzac. +</p> + +<p> +Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse démonstration du +jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une épouvante nouvelle et une +admiration sans bornes. Comme tout ce que disait Rouletabille était clair! +clair et effrayant! Encore là nous retrouvions la marque de sa prodigieuse et +logique et mathématique intelligence. +</p> + +<p> +M. Darzac s’écria: +</p> + +<p> +«C’est donc comme cela qu’il a pu entrer dans la Tour Carrée avec +un déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et +qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l’ai +pas vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en quittant +la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le père Bernier lui +a-t-il ouvert!… +</p> + +<p> +— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir +entre les siennes, comme s’il eût voulu lui donner du courage… Dame! +c’est qu’il a bien cru avoir affaire à vous! +</p> + +<p> +— C’est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma +porte, je n’avais qu’à la pousser. Le père Bernier me croyait chez +moi. +</p> + +<p> +— Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père +Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n’a pas eu +à s’occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l’a +vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment +qu’avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train +d’examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le seuil +de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch… +</p> + +<p> +— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était +entrée dans sa loge, ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point +étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu’elle ne +l’avait pas vu ressortir? +</p> + +<p> +— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez, Monsieur +Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là — au moment où vous +passiez… c’est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait — +ramassait les pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son +plancher… et vous imaginez la vérité. +</p> + +<p> +— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!… +</p> + +<p> +— Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!… +</p> + +<p> +— Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi j’ai fermé les +verrous comme je vous l’ai dit, que je me suis mis au travail et que +j’avais ce bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…» +</p> + +<p> +Rouletabille s’avança vers M. Darzac. +</p> + +<p> +«Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les yeux. +</p> + +<p> +— Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un!» +</p> + +<p> +Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir. +</p> + +<p> +Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les deux mains +aux épaules: +</p> + +<p> +«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de bravoure, il +faut que je vous fasse un aveu! Quand j’eus compris comment s’était +introduit le «corps de trop», et que j’eus constaté que vous ne faisiez +rien pour nous détromper sur l’heure de cinq heures à laquelle nous +avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi, croyait que vous étiez entré +dans la Tour Carrée, je me trouvai en droit de soupçonner que le bandit +n’était point celui qui, à cinq heures, était entré dans la Tour Carrée +sous le déguisement Darzac! J’ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là +pouvait bien être le vrai Darzac et que le faux, c’était vous! Ah! mon +cher monsieur Darzac, comme je vous ai soupçonné!… +</p> + +<p> +— C’est de la folie! s’écria M. Darzac. Si je n’ai +point dit l’heure exacte à laquelle j’étais entré dans la Tour +Carrée, c’est que cette heure restait vague dans mon esprit et que je +n’y attachais aucune importance! +</p> + +<p> +— De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans +s’occuper des interruptions de son interlocuteur, de l’émoi de la +Dame en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle +sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que vous lui +auriez volée — dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon +imagination, rassurez-vous!… — aurait été, par vos soins obscurs et avec +l’aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne plus +nuire à votre audacieuse entreprise!… de telle sorte, Monsieur Darzac, que +j’ai pu penser que, vous étant Larsan, l’homme qui fut mis dans le +sac était Darzac!… Ah! la belle imagination que j’avais là!… Et +l’inouï soupçon!… +</p> + +<p> +— Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous +soupçonnés ici!…» +</p> + +<p> +Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches et dit, +s’adressant à Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant +l’horreur de l’imagination de Rouletabille: +</p> + +<p> +«Encore un peu de courage, madame!» +</p> + +<p> +Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa voix de +professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème: +</p> + +<p> +«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac… Pour +savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait Larsan… Mon +devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout de ma raison, était +d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle, ces deux +manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j’ai commencé par vous… +Monsieur Darzac.» +</p> + +<p> +M. Darzac répondit à Rouletabille: +</p> + +<p> +«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire tout de +suite qui est Larsan!… Je le veux! je l’exige!… +</p> + +<p> +— Nous le voulons tous!… et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les +entourant tous deux. +</p> + +<p> +Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps +comme s’il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré et +nous exaspérait. +</p> + +<p> +«Puisqu’il le sait! qu’il le dise!… qu’on en finisse!» +s’écriait Arthur Rance… +</p> + +<p> +Et, soudain, comme je me rappelais que j’avais entendu les mêmes cris +d’impatience à la cour d’assises, un nouveau coup de feu retentit à +la porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que notre +colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment, ma foi, +Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation intolérable. +Dans ce moment, en vérité, c’était à qui le supplierait davantage, comme +si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres, et peut-être à nous- +mêmes, que nous n’étions pas Larsan! +</p> + +<p> +Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le second coup de feu, avait +changé de physionomie. Tout son visage s’était transformé, tout son être +semblait vibrer d’une énergie farouche. Quittant le ton goguenard avec +lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous particulièrement froissés, +il écarta doucement la Dame en noir qui s’obstinait à le vouloir +protéger; il s’adossa à la porte, il croisa les bras, et dit: +</p> + +<p> +«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger. Deux +manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac sortantes, dont +l’une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s’y perdre! Et +maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises!… Que M. Darzac, ici, +présent, me permette de lui dire: j’avais cent excuses pour le +soupçonner!…» +</p> + +<p> +Alors, je pensai: «Quel malheur qu’il ne m’en ait pas parlé! Je lui +aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir l’Australie!» +</p> + +<p> +M. Darzac s’était planté devant le reporter et répétait maintenant, avec +une rage insistante: «Quelles excuses?… Quelles excuses?… +</p> + +<p> +— Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme +suprême. La première chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les +conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si +c’était Larsan! la fille du professeur Stangerson s’en serait bien +aperçue!» Évidemment, n’est-ce pas?… Évidemment!… Or, en examinant +l’attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai +acquis la certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait tout le temps +d’être Larsan.» +</p> + +<p> +Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se soulever et +de protester d’un grand geste épeuré. +</p> + +<p> +Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la +souffrance. Il s’assit, en disant à mi-voix: +</p> + +<p> +«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…» +</p> + +<p> +Mathilde baissa la tête et ne répondit pas. +</p> + +<p> +Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne pouvais +excuser, continuait: +</p> + +<p> +«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre retour de San +Remo, je vois maintenant dans chacun d’eux l’expression de la +terreur qu’elle avait de laisser échapper le secret de sa peur, de sa +perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il faut que je +m’explique ici, il le faut pour que tout le monde s’explique ici!… +Nous sommes en train de «nettoyer la situation»!… Rien, alors, n’était +naturel dans les façons d’être de Mlle Stangerson. La précipitation même +qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter la cérémonie nuptiale +prouvait le désir qu’elle avait de chasser définitivement le tourment de +son esprit. Ses yeux, dont je me souviens, disaient alors, combien clairement: +«Est-il possible que je continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est +à mes côtés, qui me conduit à l’autel, qui m’emporte avec lui!» +</p> + +<p> +«À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu +tout à fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle, +contre sa pensée!… et peut-être contre vous?… Mais elle n’osait exposer +sa pensée à personne, parce qu’elle redoutait certainement qu’on +lui dît…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille se pencha tranquillement à l’oreille de M. Darzac et lui +dit tout bas, pas si bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que +Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche: «Est-ce que +vous redevenez folle?» +</p> + +<p> +Et, se reculant un peu: +</p> + +<p> +«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur Darzac!… Et +cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la suite, traité; et +aussi, quelquefois, les remords qui, dans son hésitation incessante, poussaient +Mme Darzac à vous entourer, par instants, des plus délicates attentions!… +Enfin, permettez-moi de vous dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, +que j’ai pu penser que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours +au fond d’elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant, +la pensée de Larsan!… Par conséquent, entendons-nous bien… Ce n’est +point cette idée «que la fille du professeur Stangerson s’en serait bien +aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle s’en +apercevait tout le temps! Non! Non!… Mes soupçons ont été chassés par autre +chose!… +</p> + +<p> +— Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et désespéré, M. +Darzac… ils auraient pu l’être par ce simple raisonnement que, si +j’avais été Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme, +j’avais tout intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et +je ne me serais point ressuscité!… N’est-ce point du jour où Larsan est +revenu au monde, que j’ai perdu Mathilde?… +</p> + +<p> +— Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était +devenu plus blanc qu’un linge… Vous abandonnez encore une fois, si +j’ose dire, le bon bout de la raison!… Car celui-ci nous montre tout le +contraire de ce que vous croyez apercevoir!… Moi, j’aperçois ceci: +c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui est très près de +croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan existe +en dehors de vous!» +</p> + +<p> +En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva +haletante jusqu’aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face de +M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous étions +tous tellement frappés de la nouveauté et de l’irréfutabilité du +commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n’avions plus que +l’ardent désir d’en connaître la suite, et nous nous gardâmes de +l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait aller une aussi +formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait… +</p> + +<p> +«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors de +vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité immédiate. +Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que vous ayez réellement +ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré vous, chez vous, aux yeux de la +fille du professeur Stangerson, et vous voilà, je dis bien, dans la nécessité +de le ressusciter encore, toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre +femme que ce Larsan ressuscité n’est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon +cher Monsieur Darzac!… je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes +soupçons ont été chassés, définitivement chassés!… C’est bien le moins +que nous nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il +semblait qu’il n’y eût point de place pour aucun raisonnement… +Voyez donc où je suis obligé d’en venir, en considérant comme réalisée +l’hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez +mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme réalisée +l’hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant Larsan. +Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande ce qui a bien +pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à l’état de Larsan +aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection est indéniable. Il existe. +Il ne peut s’expliquer à ce moment par votre volonté d’être +Larsan!…» +</p> + +<p> +M. Darzac n’interrompait plus. +</p> + +<p> +«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, c’est à +cause de cette résurrection-là que le bonheur vous échappe… Donc, si cette +résurrection ne peut être volontaire, elle n’a plus qu’une façon +d’être… c’est d’être accidentelle!… Et voyez comme toute +l’affaire est éclaircie… Oh! j’ai beaucoup étudié l’incident +de Bourg… je continue à raisonner… ne vous épouvantez pas… Vous êtes à Bourg, +dans le buffet… Vous croyez que votre femme, ainsi qu’elle vous l’a +annoncé, vous attend hors de la gare… Ayant terminé votre correspondance, vous +éprouvez le besoin d’aller dans votre compartiment, faire un peu de +toilette… jeter le coup d’oeil du maître ès camouflage sur votre +déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie, et, passé la +frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi, définitivement à moi, je +mettrai bas le masque… Car ce masque, tout de même, il vous fatigue… et si bien +vous fatigue-t-il, ma foi, que, arrivé dans le compartiment, vous vous accordez +quelques minutes de repos… Vous l’enlevez donc!… Vous vous soulagez de +cette barbe menteuse et de vos lunettes, et, juste dans le même moment, la +porte du compartiment s’ouvre… Votre femme, épouvantée, ne prend que le +temps de voir cette face sans barbe dans la glace, la face de Larsan, et de +s’enfuir, en poussant une clameur épouvantée… Ah! vous avez compris le +danger!… Vous êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne voit pas +Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à contre-voie par la +glace du coupé et vous arrivez au buffet avant votre femme qui accourt vous y +chercher!… Elle vous trouve debout… Vous n’avez pas même eu le temps de +vous rasseoir… Tout est-il sauvé? Hélas! non… Votre malheur ne fait que +commencer… Car l’atroce pensée que vous êtes peut-être ensemble Darzac et +Larsan ne la quitte plus. Sur le quai de la gare, en passant sous un bec de +gaz, elle vous regarde, vous lâche la main et se jette comme une folle dans le +bureau du chef de gare… Ah! vous avez encore compris! Il faut chasser +l’abominable pensée tout de suite… Vous sortez du bureau et vous refermez +précipitamment la porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir +Larsan! Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le cas où elle +oserait nous dévoiler sa pensée… vous êtes le premier à m’avertir… à +m’envoyer une dépêche!… Hein? comme, éclairée de ce jour, toute votre +conduite devient nette! Vous ne pouvez lui refuser d’aller rejoindre son +père… Elle irait sans vous!… Et, comme rien n’est encore perdu, vous avez +l’espoir de tout rattraper… Au cours du voyage, votre femme continue à +avoir des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne son revolver, dans +une sorte de délire de son imagination, qui pourrait se résumer dans cette +phrase: «Si c’est Darzac, qu’il me défende! et, si c’est +Larsan, qu’il me tue!… Mais que je cesse de ne plus savoir!» Aux Rochers +Rouges, vous la sentez à nouveau si éloignée de vous que, pour la rapprocher, +vous lui remontrez Larsan!… Voyez-vous, mon cher Monsieur Darzac! Tout cela +s’arrangeait très bien dans ma pensée… et il n’y avait point +jusqu’à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant votre voyage de +Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de nous, qui ne pouvait le +plus bêtement du monde s’expliquer. Vous auriez pris le train devant vos +amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez descendu à la station suivante qui +est celle de Menton et, là, après un court séjour nécessaire dans votre +vestiaire urbain, vous apparaissiez à l’état de Larsan à vos mêmes amis +venus en promenade à Menton. Le train suivant vous remportait vers Cannes, où +nous nous rencontrâmes. Seulement, comme vous eûtes, ce jour-là, le +désagrément d’entendre, de la bouche même d’Arthur Rance qui était, +lui aussi, venu au-devant de nous à Nice, que Mme Darzac n’avait pas vu +cette fois Larsan et que votre exhibition du matin n’avait servi de rien, +vous vous obligeâtes, le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres +mêmes de la Tour Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!… Et +voyez, mon cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, les plus +compliquées, devenaient tout à coup simples et logiquement explicables si, par +hasard, mes soupçons devaient être confirmés!» +</p> + +<p> +À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l’Australie, je ne +pus m’empêcher de frissonner en regardant presque avec apitoiement Robert +Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le point de devenir la victime de +quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les autres, autour de moi, +frissonnèrent également pour lui ou à cause de lui, car les arguments de +Rouletabille devenaient si terriblement possibles que chacun se demandait +comment, après avoir si bien établi la possibilité de la culpabilité, il allait +pouvoir conclure à l’innocence. Quant à Robert Darzac, après avoir monté +la plus sombre agitation, il s’était à peu près calmé, écoutant le jeune +homme, et il me sembla qu’il ouvrait ces yeux étonnants, extravagants, au +regard affolé, mais très intéressé, qu’ont les accusés au banc +d’assises quand ils entendent M. le procureur général prononcer un de ces +admirables réquisitoires qui les convainquent eux-mêmes d’un crime que, +quelquefois, ils n’ont pas commis! La voix avec laquelle il parvint à +prononcer les mots suivants n’était plus une voix de colère, mais de +curieux effroi, la voix d’un homme qui se dit: «Mon Dieu! à quel danger, +sans le savoir, ai-je bien pu échapper!» +</p> + +<p> +«Mais, puisque vous n’avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il, retombé à +un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce que vous venez de me +dire, ce qui a bien pu les chasser?… +</p> + +<p> +— Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une preuve +simple, mais absolue, qui me montrât d’une façon éclatante laquelle était +Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve m’a été fournie +heureusement par vous, monsieur, à l’heure même où vous avez fermé le +cercle, le cercle dans lequel s’était trouvé «le corps de trop!» le jour +où, ayant affirmé — ce qui était la vérité — que vous aviez tiré +les verrous de votre appartement aussitôt rentré dans votre chambre, vous nous +avez menti en ne nous dévoilant pas que vous étiez entré dans cette chambre +vers six heures et non point, comme le père Bernier le disait et comme nous +avions pu le constater nous-mêmes, à cinq heures! Vous étiez alors le seul avec +moi à savoir que le Darzac de cinq heures, dont nous vous parlions comme de +vous-même n’était point vous-même! Et vous n’avez rien dit! Et ne +prétendez pas que vous n’attachiez aucune importance à cette heure de +cinq heures, puisqu’elle vous expliquait tout, à vous, puisqu’elle +vous apprenait qu’un autre Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée +à cette heure-là, le vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous +taisez! Votre silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable Darzac +aurait-il eu à cacher qu’un autre Darzac, qui pouvait être Larsan, était +venu avant vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul, Larsan avait intérêt à +nous cacher qu’il y avait un autre Darzac que lui! DES DEUX +MANIFESTATIONS DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi +mes soupçons ont-ils été chassés par la certitude! LARSAN C’ÉTAIT VOUS! +ET L’HOMME QUI ÉTAIT DANS LE PLACARD, C’ÉTAIT DARZAC! +</p> + +<p> +— Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je ne +pouvais croire être Larsan. +</p> + +<p> +Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n’avait rien perdu +de son calme, étendit le bras et dit: +</p> + +<p> +«Il y est encore!…» +</p> + +<p> +Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de Rouletabille, la porte du +placard avait été poussée par une main invisible, comme il arriva le terrible +soir qui avait vu le mystère du «corps de trop»… +</p> + +<p> +Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise, +d’enthousiasme et d’effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en +noir poussa un cri déchirant: +</p> + +<p> +«Robert!… Robert!… Robert!» +</p> + +<p> +Et c’était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si semblables +que toute autre que la Dame en noir aurait pu s’y tromper… Mais son coeur +ne la trompa point, en admettant que sa raison, après l’argumentation +triomphante de Rouletabille, eût pu hésiter encore. Les bras tendus, elle +allait vers la seconde manifestation Darzac qui descendait du fatal placard… Le +visage de Mathilde rayonnait d’une vie nouvelle; ses yeux, ses tristes +yeux dont j’avais vu si souvent le regard égaré autour de l’autre, +fixaient celui-ci avec une joie magnifique, mais tranquille et sûre. +C’était lui! C’était celui qu’elle croyait perdu, et +qu’elle avait osé chercher sur le visage de l’autre, et +qu’elle n’avait pas retrouvé sur le visage de l’autre, ce +dont elle avait accusé, pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie! +</p> + +<p> +Quant à celui que, jusqu’à la dernière minute, je n’avais pu croire +coupable, quant à l’homme farouche qui, dévoilé et traqué, voyait soudain +se dresser en face de lui la preuve vivante de son crime, il tenta encore un de +ces gestes qui, si souvent, l’avaient sauvé. Entouré de toutes parts, il +osa la fuite. Alors nous comprîmes la comédie audacieuse que, depuis quelques +minutes, il nous donnait. N’ayant plus aucun doute sur l’issue de +la discussion qu’il soutenait avec Rouletabille, il avait eu cette +incroyable puissance sur lui-même de n’en laisser rien paraître, et aussi +cette habileté dernière de prolonger la dispute et de permettre à Rouletabille +de dérouler à loisir une argumentation au bout de laquelle il savait +qu’il trouverait sa perte, mais pendant laquelle il découvrirait, +peut-être, les moyens de sa fuite. C’est ainsi qu’il manoeuvra si +bien que, dans le moment que nous avancions vers l’autre Darzac, nous ne +pûmes l’empêcher de se jeter d’un bond dans la pièce qui avait +servi de chambre à Mme Darzac et d’en refermer violemment la porte avec +une rapidité foudroyante! Nous nous aperçûmes qu’il avait disparu +lorsqu’il était trop tard pour déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la +scène précédente, n’avait songé qu’à garder la porte du corridor et +il n’avait point pris garde que chaque mouvement que faisait le faux +Darzac, au fur et à mesure qu’il était convaincu d’imposture, le +rapprochait de la chambre de Mme Darzac. Le reporter n’attachait aucune +importance à ces mouvements-là, sachant que cette chambre n’offrait à la +fuite de Larsan aucune issue. Et cependant, quand le bandit fut derrière cette +porte, qui fermait son dernier refuge, notre confusion augmenta dans des +proportions importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus +forcenés. Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les coups de génie +de ses inexplicables évasions! +</p> + +<p> +«Il va s’échapper!… Il va encore nous échapper!…» +</p> + +<p> +Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet nerveux, me +broyait le bras, tant la scène l’impressionnait. Nul ne faisait attention +à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu de cette tempête, +semblaient avoir tout oublié, même le bruit que l’on menait autour +d’eux. Ils n’avaient pas une parole, mais ils se regardaient comme +s’ils découvraient un monde nouveau, celui où l’on s’aime. +Or, ils venaient simplement de le retrouver, grâce à Rouletabille. +</p> + +<p> +Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la rescousse les trois +domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. Mais c’étaient des haches +qu’il fallait. La porte était solide et barricadée d’épais verrous. +Le père Jacques alla chercher une poutre qui nous servit de bélier. Nous nous y +mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la porte céder. Notre anxiété était au +comble. En vain nous répétions-nous que nous allions entrer dans une chambre où +il n’y avait que des murs et des barreaux… nous nous attendions à tout, +ou plutôt à rien, car c’était surtout la pensée de la disparition, de +l’envolement, de la dissociation de la matière de Larsan qui nous hantait +et nous rendait plus fous. +</p> + +<p> +Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux domestiques de +reprendre leurs fusils, avec la consigne, cependant, de ne s’en servir +que s’il était impossible de s’emparer de lui, vivant. Puis, il +donna un dernier coup d’épaule et, la porte étant enfin tombée, il entra +le premier dans la pièce. +</p> + +<p> +Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous arrêtâmes tous, +tant ce que nous vîmes nous remplit de stupéfaction. D’abord, Larsan +était là! Oh! il était visible! Et il était reconnaissable! Il avait arraché sa +fausse barbe; il avait mis bas son masque de Darzac; il avait repris sa face +rase et pâle du Frédéric Larsan du château du Glandier. Et on ne voyait que lui +dans la chambre. Il était tranquillement assis dans un fauteuil, au milieu de +la pièce, et nous regardait de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras +s’allongeaient aux bras du fauteuil. Sa tête s’appuyait au dossier. +On eût dit qu’il nous donnait audience et qu’il attendait que nous +lui exposions nos revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur +sa lèvre ironique. +</p> + +<p> +Rouletabille s’avança encore: +</p> + +<p> +«Larsan, fit-il… Larsan, vous rendez-vous?…» +</p> + +<p> +Mais Larsan ne répondit pas. +</p> + +<p> +Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous aperçûmes que +Larsan était mort. +</p> + +<p> +Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d’une bague qui était +ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant. +</p> + +<p> +Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout était fini. +</p> + +<p> +Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et +d’oublier le mort. +</p> + +<p> +«Je me charge de tout, fit-il gravement. C’est un corps de trop, nul ne +s’apercevra de sa disparition!» +</p> + +<p> +Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance: +</p> + +<p> +«Walter, vous m’apporterez tout de suite «le sac du corps de trop!» +</p> + +<p> +Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le laissâmes seul en +face du cadavre de son père. +</p> + +<p> +* * * +</p> + +<p> +Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, dans le +salon du vieux Bob. Mais ce n’était qu’une faiblesse passagère et, +dès qu’il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde qui penchait sur lui +son beau visage où se lisait l’épouvante de perdre un époux chéri dans le +moment même qu’elle venait, par un concours de circonstances qui restait +encore mystérieux, de le retrouver. Il sut la convaincre qu’il ne courait +aucun danger et il la pria de s’éloigner ainsi que Mrs. Edith. Quand les +deux femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance et moi lui donnâmes des soins +qui nous renseignèrent tout d’abord sur son curieux état de santé. Car, +enfin, comment un homme que chacun de nous avait pu croire mort et que +l’on avait enfermé, râlant, dans un sac, avait-il pu surgir, ainsi +vivant, du fatal placard? Quand nous eûmes ouvert ses vêtements et défait, pour +le refaire, le bandage qui cachait la blessure qu’il portait à la +poitrine, nous connûmes au moins que cette blessure, par un hasard qui +n’est point si rare qu’on le pourrait croire, après avoir déterminé +un coma presque immédiat, ne présentait aucune gravité. La balle qui avait +frappé Darzac, au milieu de la lutte farouche qu’il avait eu à soutenir +contre Larsan, s’était aplatie sur le sternum, causant une forte +hémorragie externe et secouant douloureusement tout l’organisme, mais ne +suspendant en rien aucune des fonctions vitales. +</p> + +<p> +On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants quelques +heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers moments. Et +moi-même, je me rappelai — ce qui acheva de me rassurer — +l’aventure d’un de mes bons amis, le journaliste L…, qui, venant de +se battre en duel avec le musicien V…, se désespérait sur le terrain +d’avoir tué son adversaire d’une balle en pleine poitrine, sans que +celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le mort se souleva et logea +dans la cuisse de mon ami une balle qui faillit entraîner l’amputation et +qui le retint de longs mois au lit. Quant au musicien qui était retombé dans +son coma, il en sortit le lendemain pour aller faire un tour sur le boulevard. +Lui aussi, comme Darzac, avait été frappé au sternum.<a href="#fn4" id="fnref4"><sup>[4]</sup></a> +</p> + +<p> +Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint fermer sur nous la +porte du salon qui était restée entrouverte et je me demandais la raison qui +avait bien pu pousser le bonhomme à prendre cette précaution, quand nous +entendîmes des pas dans le corridor et un bruit singulier comme celui +d’un corps que l’on traînerait sur un plancher… Et je pensai à +Larsan, et au sac du «corps de trop», et à Rouletabille! +</p> + +<p> +Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la fenêtre. Je ne +m’étais pas trompé et je vis apparaître dans la cour le sinistre cortège. +</p> + +<p> +Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait toute chose. Je +distinguai cependant Walter que l’on avait mis en sentinelle sous la +poterne du jardinier. Il regardait du côté de la baille, prêt, évidemment, à +barrer le passage à qui éprouverait alors le besoin de pénétrer dans la Cour du +Téméraire… +</p> + +<p> +… Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père Jacques… deux +ombres courbées sur une autre ombre… une ombre que je connaissais bien et qui, +une nuit d’horreur, avait contenu un autre corps. Le sac semblait lourd. +Ils le soulevèrent jusqu’à la margelle du puits. Alors je pus voir encore +que le puits était ouvert… oui, le plateau de bois qui le fermait +d’ordinaire avait été rejeté sur le côté. Rouletabille sauta sur la +margelle, et puis entra dans le puits… Il y pénétrait sans hésitation… il +semblait connaître ce chemin. Peu après il s’enfonça et sa tête disparut. +Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et il se pencha sur la +margelle, soutenant encore le sac que je ne voyais plus. Puis il se redressa et +referma le puits, remettant soigneusement le plateau et assujettissant les +ferrures, et celles-ci firent un bruit que je me rappelai soudain, le bruit qui +m’avait tant intrigué le soir où, avant la découverte de +l’Australie, je m’étais rué sur une ombre qui avait soudain disparu +et où je m’étais heurté le nez contre la porte close du Château Neuf… +</p> + +<p> +* * * +</p> + +<p> +Je veux voir… jusqu’à la dernière minute, je veux voir, je veux savoir… +Trop de choses inexpliquées m’inquiètent encore!… Je n’ai que la +parcelle la plus importante de la vérité, mais je n’ai pas la vérité tout +entière ou plutôt il me manque quelque chose qui expliquerait la vérité… +</p> + +<p> +J’ai quitté la Tour Carrée, j’ai regagné ma chambre du Château +Neuf, je me suis mis à ma fenêtre et mon regard s’est enfoncé +profondément dans les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse, ténèbres +jalouses. Rien. Alors, je me suis efforcé d’entendre, mais je n’ai +même point perçu le bruit des rames sur les eaux… +</p> + +<p> +Tout à coup… loin… très loin… en tout cas, il me semble que ceci se passait +très loin sur la mer, tout là-haut à l’horizon… Ou plutôt en face de +l’horizon, je veux dire dans l’étroite bande rouge qui décorait la +nuit, le seul souvenir qui nous restait du soleil… +</p> + +<p> +… Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre et de petit; +mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me parut à moi énorme, +formidable. C’était une ombre de barque qui glissait d’un mouvement +quasi automatique sur les eaux, puis elle s’arrêta, et je vis se dresser, +debout, l’ombre de Rouletabille. Je le distinguais je le reconnaissais +comme s’il avait été à dix mètres de moi… Ses moindres gestes se +découpaient avec une précision fantastique sur la bande rouge… Oh! ce ne fut +pas long! Il se pencha et se releva aussitôt en soulevant un fardeau qui se +confondit avec lui… Et puis le fardeau glissa dans le noir et la petite ombre +de l’homme réapparut toute seule, se pencha encore, se courba, resta +ainsi un instant immobile, et puis s’affaissa dans la barque qui reprit +son glissement automatique jusqu’à ce qu’elle fût sortie +complètement de la bande rouge… Et la bande rouge disparut à son tour… +</p> + +<p> +Rouletabille venait de confier au flot d’Hercule le cadavre de Larsan. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<div class='chapter'><h2><a id="chap21"></a>Épilogue</h2></div> + +<p> +Nice… Cannes… Saint-Raphaël… Toulon!… Je regarde sans regret défiler sous mes +yeux toutes ces étapes de mon voyage de retour… Au lendemain de tant +d’horreurs, j’ai hâte de quitter le Midi, de retrouver Paris, de me +replonger dans mes affaires… et aussi… et surtout, j’ai hâte de me +retrouver en tête à tête avec Rouletabille qui est enfermé là, à deux pas de +moi, avec la Dame en noir. Jusqu’à la dernière minute, c’est-à-dire +jusqu’à Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas troubler leurs +douces, tendres ou désespérées confidences, leurs projets d’avenir, leurs +derniers adieux… Malgré toutes les prières de Mathilde, Rouletabille a voulu +partir, reprendre le chemin de Paris et de son journal. Il a cet héroïsme +suprême de s’effacer devant l’époux. La Dame en noir ne peut pas +résister à Rouletabille; il a dicté ses conditions… Il veut que M. et Mme +Darzac continuent leur voyage de noces comme s’il ne s’était rien +passé d’extraordinaire aux Rochers Rouges. Ce n’est pas le même +Darzac qui l’a commencé, c’est un autre Darzac qui le finira, cet +heureux voyage, mais pour tout le monde Darzac aura été le même sans solution +de continuité. M. et Mme Darzac sont mariés. La loi civile les unit. Quant à la +loi religieuse, il est avec le pape, comme dit Rouletabille, des +accommodements, et ils trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser +leur situation s’il est prouvé qu’elle en a besoin et +d’apaiser les scrupules de leur conscience. Que M. et Mme Darzac soient +heureux, définitivement heureux: ils l’ont bien gagné!… +</p> + +<p> +Et personne n’aurait peut-être soupçonné jamais l’horrible tragédie +du sac du corps de trop si nous ne nous trouvions aujourd’hui où +j’écris ces lignes, après des années qui nous ont acquis du reste la +prescription et débarrassé de tous les aléas d’un procès scandaleux, dans +la nécessité de faire connaître au public tout le mystère des Rochers Rouges, +comme j’ai dû autrefois soulever les voiles qui recouvraient les secrets +du Glandier. La faute en est à cet abominable Brignolles qui est au courant de +bien des choses et qui, du fond de l’Amérique où il s’est réfugié, +veut nous faire «chanter». Il nous menace d’un affreux libelle, et comme +maintenant le professeur Stangerson est descendu à ce néant où d’après sa +théorie, tout, chaque jour, va se perdre, mais qui, chaque jour, crée tout, +nous avons pensé qu’il était préférable de «prendre les devants» et de +raconter toute la vérité. +</p> + +<p> +Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et terrible +affaire? À l’heure où je me trouvais — c’était le lendemain +du drame final — dans le train qui me ramenait à Paris, à deux pas de la +Dame en noir et de Rouletabille qui s’embrassaient en pleurant, je me le +demandais encore! Que de questions je me posais en appuyant mon front à la +vitre du couloir de mon sleeping-car… Un mot, une phrase de Rouletabille +m’eussent évidemment tout expliqué… mais il ne pensait guère à moi depuis +la veille… Depuis la veille, la Dame en noir et lui ne s’étaient pas +quittés… +</p> + +<p> +On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson… Robert Darzac +était parti tout de suite pour Bordighera où Mathilde devait le rejoindre… +Arthur Rance et Mrs. Edith nous avaient accompagnés à la gare. Mrs. Edith, +contrairement à ce que j’espérais, ne montra aucune tristesse de mon +départ. J’attribuai cette indifférence à ce que le prince Galitch était +venu nous rejoindre sur le quai. Elle lui avait donné des nouvelles du vieux +Bob, qui étaient excellentes, et ne s’était plus occupée de moi. +J’en avais conçu une peine réelle. Et, ici, il est temps, je crois bien, +de faire un aveu au lecteur. Jamais je ne lui eusse laissé deviner les +sentiments que je ressentais pour Mrs. Edith si, quelques années plus tard, +après la mort d’Arthur Rance, qui fut suivie de véritables tragédies, +dont j’aurai peut-être à parler un jour, je n’avais pas épousé la +blonde et mélancolique et terrible Edith. +</p> + +<p> +Nous approchons de Marseille… +</p> + +<p> +Marseille!… +</p> + +<p> +Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne se dirent +rien. +</p> + +<p> +Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un geste, les +bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme une statue de deuil et de +douleur. +</p> + +<p> +Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient. +</p> + +<p> +* * * +</p> + +<p> +Lyon!… Nous ne pouvons dormir… nous sommes descendus sur le quai… nous nous +rappelons notre passage ici… Il y a quelques jours… quand nous courions au +secours de la malheureuse… Nous sommes replongés dans le drame… Rouletabille +maintenant parle… parle… évidemment il essaye de s’étourdir, de ne plus +penser à sa peine qui l’a fait pleurer comme un tout petit enfant pendant +des heures… +</p> + +<p> +«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton de reproche +qui eût presque réussi à me faire croire que j’avais toujours considéré +ce bandit comme un honnête homme… +</p> + +<p> +Et alors il m’apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si peu de +lignes. Larsan avait eu besoin d’un parent de Darzac pour faire enfermer +celui-ci dans une maison de fous! Et il avait découvert Brignolles! Il ne +pouvait tomber mieux. Les deux hommes se comprirent tout de suite. On sait +combien il est simple, encore aujourd’hui, de faire enfermer un être, +quel qu’il soit, entre les quatre murs d’un cabanon. La volonté +d’un parent et la signature d’un médecin suffisent encore en +France, si invraisemblable que la chose paraisse, à cette sinistre et rapide +besogne. Une signature n’a jamais embarrassé Larsan. Il fit un faux et +Brignolles, largement payé, se chargea de tout. Quand Brignolles vint à Paris, +il faisait déjà partie de la combinaison. Larsan avait son plan: prendre la +place de Darzac avant le mariage. L’accident des yeux avait été, comme je +l’avais du reste pensé moi-même, des moins naturels. Brignolles avait +mission de s’arranger de telle sorte que les yeux de Darzac fussent le +plus tôt possible suffisamment endommagés pour que Larsan qui le remplacerait +pût avoir cet atout formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut +de binocles, que l’on ne peut porter toujours, le droit à l’ombre! +</p> + +<p> +Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le dessein des +deux bandits. Ce n’est qu’à la fin de son séjour à San Remo que +Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n’avait pas cessé de le +surveiller, véritablement «emballé» pour la maison de fous. Il avait été aidé +naturellement dans cette circonstance par cette police spéciale, qui n’a +rien à faire avec la police officielle, et qui se met à la disposition des +familles dans les cas les plus désagréables, lesquels demandent autant de +discrétion que de rapidité dans l’exécution… +</p> + +<p> +Un jour qu’il faisait une promenade à pied dans la montagne… La maison de +fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas de la frontière +italienne… tout était préparé depuis longtemps pour recevoir le malheureux. +Brignolles, avant de partir pour Paris, s’était entendu avec le directeur +et avait présenté son fondé de pouvoir, Larsan… Il y a des directeurs de maison +de fous qui ne demandent point trop d’explications, pourvu qu’ils +soient en règle avec la loi… et qu’on les paye bien… et ce fut vite fait… +et ce sont des choses qui arrivent tous les jours… +</p> + +<p> +«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à Rouletabille. +</p> + +<p> +— Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit morceau +de papier que vous me rapportâtes au Château d’Hercule, le jour où, sans +m’avertir d’aucune sorte, vous prîtes sur vous-même de suivre à la +piste cet excellent Brignolles qui venait faire un petit tour dans le Midi. Ce +bout de papier qui portait l’entête de la Sorbonne et les deux syllabes +bonnet… devait m’être du plus utile secours. D’abord les +circonstances dans lesquelles vous l’aviez découvert, puisque vous +l’aviez ramassé après le passage de Larsan et de Brignolles, me +l’avaient rendu précieux. Et puis, l’endroit où on l’avait +jeté fut presque pour moi une révélation lorsque je me mis à la recherche du +véritable Darzac, après que j’eus acquis la certitude que c’était +lui, «le corps de trop» que l’on avait mis et emporté dans le sac!…» +</p> + +<p> +Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les différentes +phases de sa compréhension du mystère qui devait jusqu’au bout rester +incompréhensible pour nous. Ç’avait été d’abord la révélation +brutale qui lui était venue du séchage de la peinture, et puis cette autre +révélation formidable qui lui était venue du mensonge de l’une des deux +manifestations Darzac! Bernier, dans l’interrogatoire que Rouletabille +lui a fait subir avant le retour de l’homme qui a emporté le sac, a +rapporté les paroles du mensonge de celui que tout le monde prend pour Darzac! +Celui-là s’est étonné devant Bernier. Celui-là n’a point dit à +Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte à cinq heures +n’était point lui! Il cache déjà cette contre-manifestation Darzac et il +ne peut avoir d’intérêt à la cacher que si cette manifestation est la +vraie! Il veut dissimuler qu’il y a ou qu’il y a eu de par le monde +un autre Darzac qui est le vrai! Cela est clair comme la lumière du jour! +Rouletabille en est ébloui; il en chancelle… il s’en trouverait mal… il +en claque des dents!… Mais peut-être… espère-t-il… peut-être Bernier +s’est-il trompé… peut-être a-t-il mal compris les paroles et les +étonnements de M. Darzac… Rouletabille questionnera lui-même M. Darzac et il +verra bien!… Ah! qu’il revienne vite!… C’est à M. Darzac lui-même à +fermer le cercle!… Comme il l’attend avec impatience!… Et, quand il +revient, comme il s’accroche au plus faible espoir… «Avez-vous regardé la +figure de l’homme?» demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!… +je ne l’ai pas regardée…» Rouletabille ne dissimule pas sa joie… Il eût +été si facile à Larsan de répondre: «Je l’ai vue! c’était bien la +figure de Larsan!»… Et le jeune homme n’avait pas compris que +c’était là une dernière malice du bandit, une négligence voulue et qui +entrait si bien dans son rôle: le vrai Darzac n’eût pas agi autrement! Il +se serait débarrassé de l’affreuse dépouille sans la vouloir regarder +encore… Mais que pouvaient tous les artifices d’un Larsan contre les +raisonnements, un seul raisonnement de Rouletabille?… Le faux Darzac, sur +l’interrogation très nette de Rouletabille, ferme le cercle. Il ment!… +Rouletabille, maintenant, sait!… Du reste, ses yeux, qui voient toujours +derrière sa raison, voient maintenant!… +</p> + +<p> +Mais que va-t-il faire?… Dévoiler tout de suite Larsan, qui, peut-être, va lui +échapper? Apprendre du même coup à sa mère qu’elle est remariée à Larsan +et qu’elle a aidé à tuer Darzac? Non! Non! Il a besoin de réfléchir, de +savoir, de combiner!… Il veut agir à coup sûr! Il demande vingt-quatre heures!… +Il assure la sécurité de la Dame en noir en la faisant habiter +l’appartement de M. Stangerson et en lui faisant jurer en secret +qu’elle ne sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui faisant +entendre qu’il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux Bob. Et, +comme Walter rentre au château avec le sac vide… Il lui reste un espoir… Celui +que peut-être Darzac n’est pas mort!… Enfin, mort ou vivant, il court à +sa recherche… De Darzac, il possède un revolver, celui qu’il a trouvé +dans la Tour Carrée… revolver tout neuf, dont il a déjà remarqué le type chez +un armurier de Menton… Il va chez cet armurier… il montre le revolver… il +apprend que cette arme a été achetée la veille au matin par un homme dont on +lui donne le signalement: chapeau mou, pardessus gris ample et flottant, grande +barbe en collier… Et puis il perd tout de suite cette piste… Mais il ne +s’y attarde pas!… Il remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend une +autre qui avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait ce que +n’a point fait Walter. Celui-ci, une fois qu’il eut retrouvé le +sac, ne s’était plus occupé de rien et était redescendu au fort +d’Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste… Et il +s’aperçut que cette piste (constituée par l’écartement exceptionnel +de la marque des deux roues de la petite charrette anglaise) au lieu de +redescendre vers Menton, après avoir touché au puits de Castillon, redescendait +de l’autre côté du versant de la montagne vers Sospel. Sospel! Est-ce que +Brignolles n’était pas signalé comme descendu à Sospel? Brignolles!… +Rouletabille se rappela mon expédition… Qu’est-ce que Brignolles venait +faire dans ces parages!… Sa présence devait être étroitement liée au drame. +D’un autre côté, la disparition et la réapparition du véritable Darzac +attestaient qu’il y avait eu séquestration… Mais où… Brignolles, qui +avait partie liée avec Larsan, ne devait pas avoir fait le voyage de Paris pour +rien! Peut-être était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette +séquestration-là!… Songeant ainsi et poursuivant sa pensée logique, +Rouletabille avait interrogé le patron de l’auberge du tunnel de +Castillon qui lui avoua qu’il avait été fort intrigué la veille par le +passage d’un homme qui répondait singulièrement au signalement du client +de l’armurier. Cet homme était entré boire chez lui; il paraissait très +altéré et il avait des manières si étranges qu’on eût pu le prendre pour +un échappé de la maison de santé… Rouletabille eut la sensation qu’il +«brûlait», et, d’une voix indifférente: «Vous avez donc par ici une +maison de santé?» «Mais oui, répondit le patron de l’auberge, la maison +de santé du mont Barbonnet!» C’est ici que les deux fameuses syllabes +bonnet prenaient toute leur signification… Désormais, il ne faisait plus de +doute pour Rouletabille que le vrai Darzac avait été enfermé par le faux comme +fou dans la maison de santé du mont Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se +fit conduire à Sospel qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de +rencontrer là Brignolles?… Mais il ne le vit point et immédiatement prit le +chemin du mont Barbonnet et de la maison de santé. Il était résolu à tout +savoir, à tout oser. Fort de sa qualité de reporter au journal L’Époque, +il saurait faire parler le directeur de cette maison de fous pour professeurs +en Sorbonne!… Et peut-être… peut-être… allait-il apprendre ce qu’il était +advenu définitivement de Robert Darzac… car, du moment qu’on avait +retrouvé le sac sans le cadavre… du moment que la piste de la petite voiture +descendait à Sospel où, d’ailleurs, elle se perdait… du moment que Larsan +n’avait point jugé utile de se débarrasser auparavant de Darzac par la +mort, en le précipitant, dans le sac, au fond du puits de Castillon, peut-être +avait-il été de son intérêt de reconduire Darzac, vivant encore, dans la maison +de santé! Et Rouletabille pensait ainsi des choses tout à fait raisonnables, +Darzac vivant était en effet beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!… +Quel otage pour le jour où Mathilde s’apercevrait de son imposture!… Cet +otage le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient s’ensuivre +entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort, Mathilde tuait Larsan de +ses mains ou le livrait à la justice! +</p> + +<p> +Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de santé, il se +heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui sauta à la gorge et le +menaça de son revolver. Brignolles était lâche. Il cria à Rouletabille de +l’épargner, que Darzac était vivant! Un quart d’heure après, +Rouletabille savait tout. Mais le revolver n’avait point suffi, car +Brignolles, qui détestait la mort, aimait la vie et tout ce qui rendait la vie +aimable, en particulier l’argent. Rouletabille n’eut point de peine +à le convaincre qu’il était perdu s’il ne trahissait Larsan, mais +qu’il aurait beaucoup à gagner s’il aidait la famille Darzac à +sortir de ce drame, sans scandale. Ils s’entendirent et tous deux +rentrèrent dans la maison de santé où le directeur les reçut et écouta leurs +discours avec une certaine stupeur qui se transforma bientôt en effroi, puis en +une immense amabilité, laquelle se traduisait par la mise en liberté immédiate +de Robert Darzac. Darzac, par une chance miraculeuse que j’ai déjà +expliquée, souffrait à peine d’une blessure qui aurait pu être mortelle. +Rouletabille, dans une joie folle, s’en empara et le ramena sur-le-champ +à Menton. Je passe sur les effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui +donnant rendez-vous à Paris pour le règlement des comptes. En route, +Rouletabille apprenait de la bouche de Darzac que celui-ci, dans sa prison, +était tombé quelques jours auparavant sur un journal du pays qui relatait le +passage au fort d’Hercule de M. et de Mme Darzac, dont on venait de +célébrer le mariage à Paris! Il ne lui en avait pas fallu davantage pour +comprendre d’où venaient tous ses malheurs et pour deviner qui avait eu +l’audace fantastique de prendre sa place auprès d’une malheureuse +femme dont l’esprit encore chancelant faisait possible la plus folle +entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces inconnues. Après avoir +volé le pardessus du directeur pour cacher son uniforme d’aliéné et +s’être emparé dans la bourse de celui-ci d’une centaine de francs, +il était parvenu, au risque de se casser le cou, à escalader un mur qui, en +toute autre circonstance, lui eût paru infranchissable. Et il était descendu à +Menton; et il avait couru au fort d’Hercule; et il avait vu, de ses yeux +vu, Darzac! Il s’était vu lui-même!… Il s’était donné quelques +heures pour ressembler si bien à lui-même que l’autre Darzac lui-même +s’y serait trompé!… Son plan était simple. Pénétrer dans le fort +d’Hercule comme chez lui, entrer dans l’appartement de Mathilde et +se montrer à l’autre, pour le confondre, devant Mathilde!… Il avait +interrogé des gens de la côte et appris où le ménage logeait: au fond de la +Tour Carrée… Le ménage!… Tout ce que Darzac avait souffert jusqu’alors +n’était rien à côté de ce que ces deux mots: leur ménage… Le faisait +souffrir!… Cette souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait +revu, lors de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de trop, +la Dame en noir!… Alors il avait compris!… jamais elle n’eût osé le +regarder ainsi… Jamais elle n’eût poussé un pareil cri de joie, jamais +elle ne l’eût si victorieusement reconnu, si, une seconde, en corps et en +esprit, elle avait, victime des maléfices de l’autre, été la femme de +l’autre!… Ils avaient été séparés… mais jamais ils ne s’étaient +perdus! +</p> + +<p> +Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un revolver à +Menton, s’était débarrassé ensuite de son pardessus qui eût pu le perdre, +pour peu que l’on fût à sa recherche, avait fait l’acquisition +d’un veston qui, par la couleur et par la coupe, pouvait rappeler le +costume de l’autre Darzac, et avait attendu jusqu’à cinq heures le +moment d’agir. Il s’était dissimulé derrière la villa Lucie, tout +en haut du boulevard de Garavan, au sommet d’un petit tertre d’où +il apercevait tout ce qui se passait dans le château. À cinq heures, il +s’était risqué, sachant que Darzac était dans la Tour du Téméraire, et +étant sûr par conséquent qu’il ne le trouverait point, dans le moment, au +fond de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé auprès de nous +et qu’il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une forte envie de +nous crier qui il était, mais il était parvenu tout de même à se retenir, +voulant être uniquement reconnu par la Dame en noir! Cette espérance seulement +soutenait ses pas. Cela seulement valait la peine de vivre, et, une heure plus +tard, quand il avait eu à sa disposition la vie de Larsan qui, dans la même +chambre, lui tournant le dos, faisait sa correspondance, il n’avait même +pas été tenté par la vengeance. Après tant d’épreuves, il n’y avait +pas encore place dans son coeur pour la haine de Larsan, tant il était plein +pour toujours de l’amour de la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M. +Darzac!… +</p> + +<p> +On sait le reste de l’aventure. Ce que je ne savais pas, c’était la +façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois dans le fort +d’Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque dans le placard. Et +c’est alors que j’appris que la nuit même qu’il ramena M. +Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par la fuite du vieux Bob +qu’il existait une issue au château par le puits, avait, à l’aide +d’une barque, fait rentrer dans le château M. Darzac, par le chemin qui +avait vu sortir le vieux Bob! Rouletabille voulait être le maître de +l’heure à laquelle il allait confondre et frapper Larsan. Cette nuit-là, +il était trop tard pour agir, mais il comptait bien en terminer avec Larsan la +nuit suivante. Le tout était de cacher, un jour, M. Darzac dans la +presqu’île. Aidé de Bernier, il lui avait trouvé un petit coin abandonné +et tranquille dans le Château Neuf. +</p> + +<p> +À ce passage, je ne pus m’empêcher d’interrompre Rouletabille par +un cri qui eut le don de le faire partir d’un franc éclat de rire. +</p> + +<p> +«C’était donc cela! m’écriai-je. +</p> + +<p> +— Mais oui, fit-il… c’était cela. +</p> + +<p> +— Voilà donc pourquoi j’ai découvert ce soir-là l’Australie! +Ce soir-là, c’était le vrai Darzac que j’avais en face de moi!… Et +moi qui ne comprenais rien à cela!… Car enfin, il n’y avait pas que +l’Australie!… Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!… elle tenait!… +Oh! je comprends tout, maintenant! +</p> + +<p> +— Vous y avez mis le temps… répliqua, placide, Rouletabille… Cette +nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous apparûtes dans la Cour +du Téméraire, M. Darzac venait de me reconduire à mon puits. Je n’ai eu +que le temps de faire retomber sur moi le plateau de bois pendant que M. Darzac +se sauvait dans le Château Neuf… Mais quand vous fûtes couché, après votre +expérience de la barbe, il revint me voir et nous étions assez embarrassés. Si, +par hasard, vous parliez de cette aventure, le lendemain matin, à l’autre +M. Darzac, croyant avoir affaire au Darzac du Château Neuf, c’était une +catastrophe. Et, cependant, je ne voulus point céder aux prières de M. Darzac +qui voulait aller vous dire toute la vérité. J’avais peur que, la +sachant, vous ne pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez +une nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d’un méchant vous +cause, à l’ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, eût pu +nous nuire. Et puis, l’autre Darzac était si malin!… Je résolus donc de +risquer le coup sans rien vous dire. Je devais rentrer le lendemain +ostensiblement au château dans la matinée… Il fallait s’arranger, +d’ici là, pour que vous ne rencontriez pas Darzac. C’est pourquoi, +dès la première heure, je vous envoyai pêcher des palourdes! +</p> + +<p> +— Oh! je comprends!… +</p> + +<p> +— Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J’espère que +vous ne m’en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une heure +charmante de Mrs. Edith… +</p> + +<p> +— À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir de me +mettre dans une sotte colère?… demandai-je. +</p> + +<p> +— Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre de nous +adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!… Je vous répète que je ne +voulais point qu’après votre aventure de la nuit, vous parlassiez à M. +Darzac!… Il faudrait pourtant continuer à comprendre, Sainclair. +</p> + +<p> +— Je continue, mon ami… +</p> + +<p> +— Mes compliments… +</p> + +<p> +— Et cependant, m’écriai-je, il y a encore une chose que je ne +comprends pas!… La mort du père Bernier!… Qui est-ce qui a tué Bernier? +</p> + +<p> +— C’est la canne! dit Rouletabille d’un air sombre… +C’est cette maudite canne… +</p> + +<p> +— Je croyais que c’était le plus vieux grattoir… +</p> + +<p> +— Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir… Mais c’est +la canne qui a décidé la mort… Le plus vieux grattoir n’a fait +qu’exécuter…» +</p> + +<p> +Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je n’assistai +point à la fin de cette belle intelligence. +</p> + +<p> +«Vous n’avez jamais compris, Sainclair — entre autres choses +— pourquoi, le lendemain du jour où j’avais tout compris, moi, je +laissais tomber la canne à bec de corbin d’Arthur Rance devant M. et Mme +Darzac. C’est que j’espérais que M. Darzac la ramasserait. Vous +rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec de corbin de Larsan, et le geste que +faisait Larsan avec sa canne, au Glandier!… Il avait une façon de tenir sa +canne bien à lui… je voulais voir… voir ce Darzac-là tenir une canne à +bec de corbin comme Larsan!… Mon raisonnement était sûr!… Mais je voulais voir, +de mes yeux, Darzac avec le geste de Larsan… Et cette idée fixe me poursuivit +jusqu’au lendemain, même après ma visite à la maison des fous!… même +quand j’eus serré dans mes bras le vrai Darzac, j’ai encore voulu +voir le faux avec les gestes de Larsan!… Ah! le voir tout à coup brandir sa +canne comme le bandit… oublier le déguisement de sa taille, une seconde!… +redresser ses épaules faussement courbées… Tapez donc! Tapez donc sur le blason +des Mortola!… à grands coups de canne, cher, cher Monsieur Darzac!… Et il a +tapé!… et j’ai vu toute sa taille!… toute!… Et un autre aussi l’a +vue qui en est mort… C’est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi +qu’il en chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux grattoir, +qu’il en est mort!… Il est mort d’avoir ramassé le grattoir tombé +sans doute de la redingote du vieux Bob et qu’il devait porter alors dans +le bureau du professeur, à la Tour Ronde… Il est mort d’avoir revu, dans +le même moment, la canne de Larsan!… il est mort d’avoir revu, avec toute +sa taille et tout son geste, Larsan!… Toutes les batailles, Sainclair, ont +leurs victimes innocentes…» +</p> + +<p> +Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m’empêcher de lui dire la +rancoeur que je lui gardais qu’il ait eu si peu de confiance en moi. Je +ne lui pardonnais pas d’avoir voulu me tromper avec tout le monde sur le +compte de son vieux Bob. +</p> + +<p> +Il sourit. +</p> + +<p> +«En voilà un qui ne m’occupait pas!… J’étais bien sûr que ce +n’était pas lui qui était dans le sac… Cependant, la nuit qui a précédé +son repêchage, dès que j’eus casé le vrai Darzac, sous l’égide de +Bernier, dans le Château Neuf, et que j’eus quitté la galerie du puits +après y avoir laissé pour mes projets du lendemain, ma barque à moi… une barque +que j’avais eue de Paolo le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je +regagnai le rivage à la nage. Je m’étais naturellement dévêtu et je +portais mes vêtements en paquet sur ma tête. Comme j’accostais, je tombai +dans l’ombre sur le Paolo, qui s’étonna de me voir prendre un bain +à cette heure, et qui m’invita à venir pêcher la pieuvre avec lui. +L’événement me permettait de tourner toute la nuit autour du château +d’Hercule et de le surveiller. J’acceptai. Et alors j’appris +que la barque qui m’avait servi était celle de Tullio. Le Bourreau de la +mer était devenu soudainement riche et avait annoncé à tout le monde +qu’il se retirait dans son pays natal. Il avait vendu très cher, +racontait-il, de précieux coquillages au vieux savant, et, de fait, depuis +plusieurs jours, on l’avait vu avec le vieux savant tous les jours. Paolo +savait qu’avant d’aller à Venise Tullio s’arrêterait à San +Remo. Pour moi, l’aventure du vieux Bob se précisait: il lui avait fallu +une barque pour quitter le château, et cette barque était justement celle du +Bourreau de la mer. Je demandai l’adresse de Tullio à San Remo et y +envoyai, par le truchement d’une lettre anonyme, Arthur Rance, persuadé +que Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux Bob. En effet, le vieux +Bob avait payé Tullio pour qu’il l’accompagnât cette nuit-là à la +grotte et qu’il disparût ensuite… C’est par pitié pour le vieux +professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur Rance; il pouvait, en +effet, être arrivé quelque accident à son parent. Quant à moi, je ne demandais +au contraire qu’une chose, c’est que cet exquis vieillard ne revînt +pas avant que j’en eusse fini avec Larsan, désirant toujours faire croire +au faux Darzac que le vieux Bob me préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand +j’appris qu’on venait de le retrouver, je n’en fus qu’à +moitié réjoui, mais j’avouerai que la nouvelle de sa blessure à la +poitrine, à cause de la blessure à la poitrine de l’homme au sac, ne me +causa aucune peine. Grâce à elle, je pouvais espérer, encore quelques heures, +continuer mon jeu. +</p> + +<p> +— Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite? +</p> + +<p> +— Ne comprenez-vous donc point qu’il m’était impossible de +faire disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me fallait tout +le jour pour préparer sa disparition dans la nuit! Mais quel jour nous avons eu +là avec la mort de Bernier! L’arrivée des gendarmes n’était point +faite pour simplifier les choses. J’ai attendu pour agir qu’ils +eussent disparu! Le premier coup de fusil que vous avez entendu quand nous +étions dans la Tour Carrée fut pour m’avertir que le dernier gendarme +venait de quitter l’auberge des Albo, à la pointe de Garibaldi, le second +que les douaniers, rentrés dans leurs cabanes, soupaient et que la mer était +libre!… +</p> + +<p> +— Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses yeux +clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque de Tullio au bout +de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que cette barque remporterait le +lendemain?» +</p> + +<p> +Rouletabille baissa la tête: +</p> + +<p> +«Non… fit-il sourdement… et lentement… non… ne croyez pas cela, Sainclair… Je +ne croyais pas qu’elle remporterait un cadavre… après tout, c’était +mon père!… Je croyais qu’elle remporterait un corps de trop pour la +maison des fous!… Voyez-vous, Sainclair, je ne l’avais condamné +qu’à la prison… pour toujours… Mais il s’est tué… C’est Dieu +qui l’a voulu!… que Dieu lui pardonne!…» +</p> + +<p> +Nous ne dîmes plus un mot de la nuit. +</p> + +<p> +À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, mais il me +refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les journaux du matin et se +précipita, tête baissée, dans les événements du jour. Les feuilles étaient +pleines des nouvelles de Russie. On venait de découvrir, à Pétersbourg, une +vaste conspiration contre le tsar. Les faits relatés étaient si stupéfiants +qu’on avait peine à y ajouter foi. +</p> + +<p> +Je déployai L’Époque et je lus en grosses lettres majuscules en première +colonne de la première page: +</p> + +<p> +Départ de Joseph Rouletabille pour la Russie +</p> + +<p> +et, au-dessous: +</p> + +<p> +Le tsar le réclame! +</p> + +<p> +Je passai le journal à Rouletabille qui haussa les épaules, et fit: +</p> + +<p> +«Bah!… Sans me demander mon avis!… Qu’est-ce que monsieur mon directeur +veut que j’aille faire là-bas?… Il ne m’intéresse pas, moi, le +tsar… avec les révolutionnaires… c’est son affaire!… ce n’est pas +la mienne!… En Russie?… je vais demander un congé, oui!… j’ai besoin de +me reposer, moi!… Sainclair, mon ami, voulez-vous?… Nous irons nous reposer +ensemble quelque part!… +</p> + +<p> +— Non! Non! m’écriai-je avec une certaine précipitation, je vous +remercie!… j’en ai assez de me reposer avec vous!… j’ai une envie +folle de travailler… +</p> + +<p> +— Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens…» +</p> + +<p> +Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette, vida ses +poches et fut surpris tout à coup de trouver dans l’une d’elles une +enveloppe toute rouge qui était venue là sans qu’il pût s’expliquer +comment. +</p> + +<p> +«Ah! bah!» fit-il, et il la décacheta. +</p> + +<p> +Et il partit d’un vaste éclat de rire. Je retrouvais mon gai +Rouletabille, je voulus connaître la cause de cette merveilleuse hilarité. +</p> + +<p> +«Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!… Ah! du moment que +c’est comme ça!… Je pars!… Je prends le train, ce soir… +</p> + +<p> +— Pour où?… +</p> + +<p> +— Pour Saint-Pétersbourg!…» +</p> + +<p> +Et il me tendit la lettre où je lus: +</p> + +<p> +«Nous savons, monsieur, que votre journal a décidé de vous envoyer en Russie, à +la suite des incidents qui bouleversent en ce moment la cour de Tsarkoïé-Selo… +Nous sommes obligés de vous avertir que vous n’arriverez pas à +Pétersbourg vivant. +</p> + +<p> +«Signé: LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE.» +</p> + +<p> +Je regardais Rouletabille dont la joie débordait de plus en plus: «Le prince +Galitch était à la gare,» fis-je simplement. +</p> + +<p> +Il me comprit, haussa les épaules avec indifférence, et repartit: +</p> + +<p> +«Ah! bien, mon vieux! on va s’amuser!» +</p> + +<p> +Et c’est tout ce que je pus en tirer malgré mes protestations. Le soir, +quand, à la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le suppliant de ne +point nous quitter et en pleurant mes larmes désespérées d’ami… Il riait +encore, il répétait encore: «Ah! bien, on va s’amuser!…» +</p> + +<p> +Et ce fut son dernier salut. +</p> + +<p> +Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les premiers +confrères que je rencontrai furent maîtres Henri Robert et André Hesse. +</p> + +<p> +«Tu as pris de bonnes vacances? me demandèrent-ils. +</p> + +<p> +— Ah! excellentes!» répondis-je. +</p> + +<p> +Mais j’avais si mauvaise mine qu’ils m’entraînèrent tous deux +à la buvette. +</p> + +<div class="ph5">FIN</div> + +<p class="footnote"> +<a id="fn1"></a> <a href="#fnref1">[1]</a> +Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre Menton et la pointe de +la Mortola, indiquant la situation des Rochers Rouges et de la presqu’île +d’Hercule: +</p> + +<p class="footnote"> +<a id="fn2"></a> <a href="#fnref2">[2]</a> +Historique. +</p> + +<p class="footnote"> +<a id="fn3"></a> <a href="#fnref3">[3]</a> +Historique. +</p> + +<p class="footnote"> +<a id="fn4"></a> <a href="#fnref4">[4]</a> +Historique. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***</div> +<div style='display:block;margin:1em 0;'>This file should be named 12345-h.htm or 12345-h.zip</div> +<div style='display:block;margin:1em 0;'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/1/5/5/5/15554/</div> + +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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