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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:47:02 -0700
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+ <title>Le parfum de la Dame en noir | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le parfum de la Dame en noir, by Gaston Leroux</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le parfum de la Dame en noir</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Gaston Leroux</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 5, 2005 [eBook #15554]<br>
+[Most recently updated: June 17, 2023]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Revised by Richard Tonsing.</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***</div>
+
+
+
+
+<h1>Le parfum de la Dame en noir</h1>
+
+
+<div class="ph2 no-break">by Gaston Leroux</div>
+
+<div class="ph3">(1908)</div>
+
+<hr>
+
+<div class='chapter'><h2>Table des matières</h2></div>
+
+<table>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap01">I. Qui commence par où les romans finissent</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap02">II. Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap03">III. Le parfum</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap04">IV. En route</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap05">V. Panique</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap06">VI. Le fort d’Hercule</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap07">VII. De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap08">VIII. Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap09">IX. Arrivée inattendue du «vieux Bob»</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap10">X. La journée du 11</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap11">XI. L’attaque de la Tour Carrée</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap12">XII. Le corps impossible</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap13">XIII. Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap14">XIV. Le sac de pommes de terre</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap15">XV. Les soupirs de la nuit</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap16">XVI. Découverte de «L’Australie»</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap17">XVII. Terrible aventure du vieux Bob</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap18">XVIII. Midi, roi des épouvantes</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap19">XIX. Rouletabille fait fermer les portes de fer</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap20">XX. Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap21">Épilogue</a></td>
+</tr>
+
+</table>
+
+<div class="chapter">
+
+<p class="center">
+À Pierre WOLFF
+</p>
+
+<p class="letter">
+En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette année qui a vu
+éclore Le Lys.
+</p>
+
+<p class="right">
+GASTON LEROUX
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap01"></a>I<br>
+Qui commence par où les romans finissent</h2></div>
+
+<p>
+Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut lieu à Paris,
+à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans la plus stricte intimité.
+Un peu plus de deux années s’étaient donc écoulées depuis les événements
+que j’ai rapportés dans un précédent ouvrage, événements si sensationnels
+qu’il n’est point téméraire d’affirmer ici qu’un aussi
+court laps de temps n’avait pu faire oublier le fameux Mystère de la
+Chambre Jaune… Celui-ci était encore si bien présent à tous les esprits que la
+petite église eût été certainement envahie par une foule avide de contempler
+les héros d’un drame qui avait passionné le monde, si la cérémonie
+nuptiale n’avait été tenue tout à fait secrète, ce qui avait été assez
+facile dans cette paroisse éloignée du quartier des écoles. Seuls, quelques
+amis de M. Darzac et du professeur Stangerson, sur la discrétion desquels on
+pouvait compter, avaient été invités. J’étais du nombre; j’arrivai
+de bonne heure à l’église, et mon premier soin, naturellement, fut
+d’y chercher Joseph Rouletabille. J’avais été un peu déçu en ne
+l’apercevant pas, mais il ne faisait point de doute pour moi qu’il
+dût venir et, dans cette attente, je me rapprochai de maître Henri-Robert et de
+maître André Hesse qui, dans la paix et le recueillement de la petite chapelle
+Saint-Charles, évoquaient tout bas les plus curieux incidents du procès de
+Versailles, que l’imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les
+écoutais distraitement en examinant les choses autour de moi.
+</p>
+
+<p>
+Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose triste!
+Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté auguste des
+âges, qui est la plus belle parure de la pierre, mais de cette malpropreté
+ordurière et poussiéreuse qui semble particulière à ces quartiers Saint-Victor
+et des Bernardins, au carrefour desquels elle se trouve si singulièrement
+enchâssée, cette église, si sombre au dehors, est lugubre dedans. Le ciel, qui
+paraît plus éloigné de ce saint lieu que de partout ailleurs, y déverse une
+lumière avare qui a toutes les peines du monde à venir trouver les fidèles à
+travers la crasse séculaire des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs
+d’enfance et de jeunesse, de Renan? Poussez alors la porte de
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet et vous comprendrez comment l’auteur de la
+Vie de Jésus, qui était enfermé à côté, dans le petit séminaire adjacent de
+l’abbé Dupanloup et qui n’en sortait que pour venir prier ici,
+désira mourir. Et c’est dans cette obscurité funèbre, dans un cadre qui
+ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour tous les rites
+consacrés aux trépassés, qu’on allait célébrer le mariage de Robert
+Darzac et de Mathilde Stangerson! J’en conçus une grande peine et,
+tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure.
+</p>
+
+<p>
+À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient toujours, et le
+premier avouait au second qu’il n’avait été définitivement
+tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson, même après
+l’heureuse issue du procès de Versailles, qu’en apprenant la mort
+officiellement constatée de leur impitoyable ennemi: Frédéric Larsan. On se
+rappelle peut-être que c’est quelques mois après l’acquittement du
+professeur en Sorbonne que se produisit la terrible catastrophe de La Dordogne,
+paquebot transatlantique qui faisait le service du Havre à New-York. Par temps
+de brouillard, la nuit, sur les bancs de Terre-Neuve, La Dordogne avait été
+abordée par un trois-mâts dont l’avant était entré dans sa chambre des
+machines. Et, pendant que le navire abordeur s’en allait à la dérive, le
+paquebot avait coulé à pic, en dix minutes. C’est tout juste si une
+trentaine de passagers dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le
+temps de sauter dans les chaloupes. Ils furent recueillis le lendemain par un
+bateau de pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean. Les jours suivants,
+l’océan rejeta des centaines de morts parmi lesquels on retrouva Larsan.
+Les documents que l’on découvrit, soigneusement cousus et dissimulés dans
+les vêtements d’un cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait
+vécu! Mathilde Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux que,
+grâce aux facilités des lois américaines, elle s’était donné en secret,
+aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet affreux bandit dont
+le véritable nom, illustre dans les fastes judiciaires, était Ballmeyer, et qui
+l’avait jadis épousée sous le nom de Jean Roussel, ne viendrait plus se
+dresser criminellement entre elle et celui qui, depuis de si longues années,
+silencieusement et héroïquement l’aimait. J’ai rappelé, dans Le
+Mystère de la Chambre Jaune, tous les détails de cette retentissante affaire,
+l’une des plus curieuses qu’on puisse relever dans les annales de
+la cour d’assises, et qui aurait eu le plus tragique dénouement sans
+l’intervention quasi géniale de ce petit reporter de dix-huit ans, Joseph
+Rouletabille, qui fut le seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de
+la sûreté Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!… La mort accidentelle et, nous
+pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé devoir mettre un
+terme à tant d’événements dramatiques et elle ne fut point —
+avouons-le — l’une des moindres causes de la guérison rapide de
+Mathilde Stangerson, dont la raison avait été fortement ébranlée par les
+mystérieuses horreurs du Glandier.
+</p>
+
+<p>
+«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître André Hesse,
+dont les yeux inquiets faisaient le tour de l’église, — voyez-vous,
+dans la vie, il faut être décidément optimiste. Tout s’arrange! même les
+malheurs de Mlle Stangerson… Mais qu’avez-vous à regarder tout le temps
+ainsi derrière vous? Qui cherchez-vous?… Vous attendez quelqu’un?
+</p>
+
+<p>
+— Oui, répondit maître André Hesse… J’attends Frédéric Larsan!»
+</p>
+
+<p>
+Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui permettait de rire;
+mais moi je ne ris point, car je n’étais pas loin de penser comme maître
+Hesse. Certes! j’étais à cent lieues de prévoir l’effroyable
+aventure qui nous menaçait; mais, quand je me reporte à cette époque et que je
+fais abstraction de tout ce que j’ai appris depuis — ce à quoi, du
+reste, je m’appliquerai honnêtement au cours de ce récit, ne laissant
+apparaître la vérité qu’au fur et à mesure qu’elle nous fut
+distribuée à nous-mêmes — je me rappelle fort bien le curieux émoi qui
+m’agitait alors à la pensée de Larsan.
+</p>
+
+<p>
+«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s’était aperçu de mon
+attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante…
+</p>
+
+<p>
+— Je n’en sais rien!» répondis-je.
+</p>
+
+<p>
+Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme l’avait fait
+maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent quand il
+s’appelait Ballmeyer, qu’il pouvait bien ressusciter une fois de
+plus à l’état de Larsan.
+</p>
+
+<p>
+«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie qu’il est
+plus rassuré que vous.
+</p>
+
+<p>
+— Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse.
+</p>
+
+<p>
+Le jeune reporter s’avançait vers nous. Il nous serra la main assez
+distraitement.
+</p>
+
+<p>
+«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs… Je ne suis pas en retard?»
+</p>
+
+<p>
+Il me sembla que sa voix tremblait… Il s’éloigna tout de suite,
+s’isola dans un coin, et je le vis s’agenouiller sur un prie-Dieu
+comme un enfant. Il se cacha le visage, qu’il avait en effet fort pâle,
+dans les mains, et pria.
+</p>
+
+<p>
+Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente prière
+m’étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes. Il
+ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement de ce qui se passait autour
+de lui; il était tout entier à sa prière et peut-être à son chagrin. Quel
+chagrin? Ne devait-il pas être heureux d’assister à une union désirée de
+tous? Le bonheur de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson n’était-il
+point son oeuvre?… Après tout, c’était peut-être de bonheur que pleurait
+le jeune homme. Il se releva et alla se dissimuler dans la nuit d’un
+pilier. Je n’eus garde de l’y suivre, car je voyais bien
+qu’il désirait rester seul.
+</p>
+
+<p>
+Et puis, c’était le moment où Mathilde Stangerson faisait son entrée dans
+l’église, au bras de son père. Robert Darzac marchait derrière eux. Comme
+ils étaient changés tous les trois! Ah! le drame du Glandier avait passé bien
+douloureusement sur ces trois êtres! Mais, chose extraordinaire, Mathilde
+Stangerson n’en paraissait que plus belle encore! Certes, ce
+n’était plus cette magnifique personne, ce marbre vivant, cette antique
+divinité, cette froide beauté païenne qui suscitait, sur ses pas, dans les
+fêtes officielles de la Troisième République, auxquelles la situation en vue de
+son père la forçait d’assister, un discret murmure d’admiration
+extasiée; il semblait, au contraire, que la fatalité, en lui faisant expier si
+tard une imprudence commise si jeune, ne l’avait précipitée dans une
+crise momentanée de désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce masque
+de pierre derrière lequel se cachait l’âme la plus délicate et la plus
+tendre. Et c’est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce jour-là, me
+semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, sur le pur ovale de son
+visage, dans ses yeux pleins d’une tristesse heureuse, sur son front poli
+comme l’ivoire, où se lisait l’amour de tout ce qui était beau et
+de tout ce qui était bon.
+</p>
+
+<p>
+Quant à sa toilette, j’avouerai sottement que je ne me la rappelle plus
+et qu’il me serait impossible de dire même la couleur de sa robe. Mais ce
+dont je me souviens, par exemple, c’est de l’expression étrange que
+prit soudain son regard en ne découvrant point parmi nous celui qu’elle
+cherchait. Elle ne parut redevenir tout à fait calme et maîtresse
+d’elle-même que lorsqu’elle eut enfin aperçu Rouletabille derrière
+son pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, à notre tour.
+</p>
+
+<p>
+«Elle a encore ses yeux de folle!»
+</p>
+
+<p>
+Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase abominable.
+C’était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa bonté, avait fait
+nommer aide de laboratoire, chez lui, à la Sorbonne. Il se nommait Brignolles
+et était vaguement cousin du marié. Nous ne connaissions point d’autre
+parent à M. Darzac, dont la famille était originaire du midi. Depuis longtemps,
+M. Darzac avait perdu son père et sa mère; il n’avait ni frère ni soeur
+et semblait avoir rompu toute relation avec son pays, d’où il
+n’avait rapporté qu’un ardent désir de réussir, une faculté de
+travail exceptionnelle, une intelligence solide et un besoin naturel
+d’affection et de dévouement qui avait trouvé avidement l’occasion
+de se satisfaire auprès du professeur Stangerson et de sa fille. Il avait aussi
+rapporté de la Provence, son pays natal, un doux accent qui avait fait
+d’abord sourire ses élèves de la Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé
+bientôt comme une musique agréable et discrète qui atténuait un peu
+l’aridité nécessaire des cours de leur jeune maître, déjà célèbre.
+</p>
+
+<p>
+Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un an environ
+de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il venait tout droit
+d’Aix où il avait été préparateur de physique et où il avait dû commettre
+quelque faute disciplinaire qui l’avait jeté tout à coup sur le pavé;
+mais il s’était souvenu à temps qu’il était parent de M. Darzac,
+avait pris le train pour Paris et avait su si bien attendrir le fiancé de
+Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en pitié, avait trouvé le moyen de
+l’associer à ses travaux. À ce moment, la santé de Robert Darzac était
+loin d’être florissante. Elle subissait le contrecoup des formidables
+émotions qui l’avaient assaillie au Glandier et en cour d’assises;
+mais on eût pu croire que la guérison, désormais assurée, de Mathilde, et que
+la perspective de leur prochain hymen auraient la plus heureuse influence sur
+l’état moral et, par contrecoup, sur l’état physique du professeur.
+Or, nous remarquâmes tous au contraire que, du jour où il s’adjoignit ce
+Brignolles, dont le concours devait lui être, disait-il, d’un précieux
+soulagement, la faiblesse de M. Darzac ne fit qu’augmenter. Enfin, nous
+constatâmes aussi que Brignolles ne portait pas chance, car deux fâcheux
+accidents se produisirent coup sur coup au cours d’expériences qui
+semblaient cependant ne devoir présenter aucun danger: le premier résulta de
+l’éclatement inopiné d’un tube de Gessler dont les débris eussent
+pu dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles, lequel en
+conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le second, qui aurait pu être
+extrêmement grave, arriva à la suite de l’explosion stupide d’une
+petite lampe à essence, au-dessus de laquelle M. Darzac était justement penché.
+La flamme faillit lui brûler la figure; heureusement, il n’en fut rien,
+mais elle lui flamba les cils et lui occasionna, pendant quelque temps, des
+troubles de la vue, si bien qu’il ne pouvait plus supporter que
+difficilement la pleine lumière du soleil.
+</p>
+
+<p>
+Depuis les mystères du Glandier, j’étais dans un état d’esprit tel
+que je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels les événements
+les plus simples. Lors de ce dernier accident, j’étais présent, étant
+venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je conduisis moi-même notre ami chez un
+pharmacien et de là chez un docteur, et je priai assez sèchement Brignolles,
+qui manifestait le désir de nous accompagner, de rester à son poste. En chemin,
+M. Darzac me demanda pourquoi j’avais ainsi bousculé ce pauvre
+Brignolles; je lui répondis que j’en voulais à ce garçon d’une
+façon générale parce que ses manières ne me plaisaient point, et d’une
+façon particulière, ce jour-là, parce que j’estimais qu’il fallait
+le rendre responsable de l’accident. M. Darzac voulut en connaître la
+raison; mais je ne sus que répondre et il se mit à rire. M. Darzac finit de
+rire cependant lorsque le docteur lui eut dit qu’il aurait pu perdre la
+vue et que c’était miracle qu’il en fût quitte à si bon compte.
+</p>
+
+<p>
+L’inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, ridicule, et
+les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de même, j’étais si
+extraordinairement prévenu contre lui que, dans le fond de moi-même, je ne lui
+pardonnai pas que la santé de M. Darzac ne s’améliorât point. Au
+commencement de l’hiver, il toussa, si bien que je le suppliai, et que
+nous le suppliâmes tous, de demander un congé et de s’aller reposer dans
+le midi. Les docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et, huit jours
+après, il nous écrivait qu’il se sentait beaucoup mieux; il lui semblait
+qu’on lui avait, depuis qu’il était arrivé dans ce pays, enlevé un
+poids de dessus la poitrine!… «Je respire!… je respire!… nous disait-il. Quand
+je suis parti de Paris, j’étouffais!» Cette lettre de M. Darzac me donna
+beaucoup à réfléchir et je n’hésitai point à faire part de mes réflexions
+à Rouletabille. Or celui-ci voulut bien s’étonner avec moi de ce que M.
+Darzac était si mal quand il se trouvait auprès de Brignolles, et si bien quand
+il en était éloigné… Cette impression était si forte chez moi, tout
+particulièrement, que je n’eusse point permis à Brignolles de
+s’absenter. Ma foi non! S’il avait quitté Paris, j’aurais été
+capable de le suivre! Mais il ne s’en alla point; au contraire. Les
+Stangerson ne l’eurent jamais plus près d’eux. Sous prétexte de
+demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le temps fourré chez M.
+Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle Stangerson, mais j’avais fait
+à la fiancée de M. Darzac un tel portrait du préparateur de physique, que je
+réussis à l’en dégoûter pour toujours, ce dont je me félicitai dans mon
+for intérieur.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque entièrement
+rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles et il était dans la
+nécessité d’en prendre le plus grand soin. Rouletabille et moi avions
+décidé de surveiller le Brignolles, mais nous fûmes satisfaits
+d’apprendre que le mariage allait avoir lieu presque aussitôt et que M.
+Darzac emmènerait sa femme, dans un long voyage, loin de Paris et… loin de
+Brignolles.
+</p>
+
+<p>
+À son retour de San Remo, M. Darzac m’avait demandé:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous revenu sur son
+compte?
+</p>
+
+<p>
+— Ma foi non!» avais-je répondu.
+</p>
+
+<p>
+Et il s’était encore moqué de moi, m’envoyant quelques-unes de ces
+plaisanteries provençales qu’il affectionnait quand les événements lui
+permettaient d’être gai, et qui avaient retrouvé dans sa bouche une
+saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi avait rendu à son accent
+toute sa belle couleur initiale.
+</p>
+
+<p>
+Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de son bonheur
+— car, entre son retour et son mariage, nous eûmes peu d’occasions
+de le voir — que sur le seuil même de cette église où il nous apparut
+comme transformé. Il redressait avec un orgueil bien compréhensible sa taille
+légèrement voûtée. Le bonheur le faisait plus grand et plus beau!
+</p>
+
+<p>
+«C’est le cas de dire qu’il est à la noce, le patron!» ricana
+Brignolles.
+</p>
+
+<p>
+Je m’éloignai de cet homme qui me répugnait et m’avançai jusque
+dans le dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute
+la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On dut lui frapper sur
+l’épaule, quand tout fut fini, pour le tirer de son rêve.
+</p>
+
+<p>
+Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un profond soupir.
+</p>
+
+<p>
+«Ça y est! fit-il. Je respire…
+</p>
+
+<p>
+— Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître
+Henri-Robert.
+</p>
+
+<p>
+Alors maître André Hesse avoua qu’il avait redouté jusqu’à la
+dernière minute l’arrivée du mort…
+</p>
+
+<p>
+«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je ne puis me
+faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être mort pour de bon!…»
+</p>
+
+<p>
+.. .. .. .. ..
+</p>
+
+<p>
+Nous nous trouvions tous maintenant — une dizaine de personnes au plus
+— dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres et les
+autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette sacristie est encore
+plus sombre que l’église et j’aurais pu penser que je devais à
+cette obscurité de ne point apercevoir, en un pareil moment, Joseph
+Rouletabille, si la pièce n’avait été si petite. De toute évidence, il
+n’était point là. Qu’est-ce que cela signifiait? Mathilde
+l’avait déjà réclamé deux fois et M. Robert Darzac me pria de
+l’aller chercher, ce que je fis; mais je rentrai dans la sacristie sans
+lui; je ne l’avais pas trouvé.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait inexplicable. Êtes-vous
+bien sûr d’avoir regardé partout? Il sera dans quelque coin, à rêver.
+</p>
+
+<p>
+— Je l’ai cherché partout et je l’ai appelé», répliquai-je.
+</p>
+
+<p>
+Mais M. Darzac ne s’en tint point à ce que je lui disais. Il voulut faire
+lui-même le tour de l’église. Tout de même, il fut plus heureux que moi,
+car il apprit d’un mendiant qui se tenait sous le porche avec sa timbale
+qu’un jeune homme qui ne pouvait être, en effet, que Rouletabille était
+sorti de l’église quelques minutes auparavant et s’était éloigné
+dans un fiacre. Quand il rapporta cette nouvelle à sa femme, celle-ci en parut
+peinée au-delà de toute expression. Elle m’appela et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train dans deux
+heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami et amenez-le moi, et
+dites-lui que sa conduite inexplicable m’inquiète beaucoup…
+</p>
+
+<p>
+— Comptez sur moi», fis-je…
+</p>
+
+<p>
+Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je revins
+bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du Barreau
+où les nécessités de son métier le forçaient souvent de se trouver à cette
+heure du jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun de ses camarades ne put
+me dire où j’aurais quelque chance de le rencontrer. Je vous laisse à
+penser combien tristement je fus accueilli sur le quai de la gare. M. Darzac
+était navré; mais, comme il avait à s’occuper de l’installation des
+voyageurs, car le professeur Stangerson, qui se rendait à Menton, chez les
+Rance, accompagnait les nouveaux mariés jusqu’à Dijon, cependant que
+ceux-ci continuaient leur voyage par Culoz et le Mont-Cenis, il me pria
+d’annoncer cette mauvaise nouvelle à sa femme. Je fis la triste
+commission en ajoutant que Rouletabille viendrait sans doute avant le départ du
+train. Aux premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer
+doucement, et elle secoua la tête:
+</p>
+
+<p>
+«Non! Non!… c’est fini!… Il ne viendra plus!…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle monta dans son wagon…
+</p>
+
+<p>
+C’est alors que l’insupportable Brignolles, voyant l’émoi de
+la nouvelle mariée, ne put s’empêcher de répéter encore à maître André
+Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, comme il le méritait:
+«Regardez donc! Regardez donc!… je vous dis qu’elle a encore ses yeux de
+folle!… Ah! Robert a eu tort… il aurait mieux fait d’attendre!» Je vois
+encore Brignolles disant cela, et je me rappelle le sentiment d’horreur
+que, dans le moment même, il m’inspira. Il ne faisait point de doute pour
+moi depuis longtemps que ce Brignolles était un méchant homme, et surtout un
+jaloux, et qu’il ne pardonnait point à son parent le service que celui-ci
+lui avait rendu en le casant dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la
+mine jaune et les traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait
+amertume, et tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras,
+de longues jambes et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur, il
+fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il avait les
+extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si brusquement morigéné pour
+ses méchants propos par le jeune avocat, Brignolles en conçut une immédiate
+rancune et quitta la gare après avoir présenté ses civilités aux époux. Du
+moins je crus qu’il quitta la gare, car je ne le vis plus.
+</p>
+
+<p>
+Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous espérions
+encore en l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous le quai,
+pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs en retard la
+figure sympathique de notre jeune ami. Comment se faisait-il qu’il
+n’apparût point, selon sa coutume et sa manière, bousculant tout et tous,
+ne se préoccupant point des protestations et des cris qui signalaient
+ordinairement son passage dans une foule où il se montrait toujours plus pressé
+que les autres? Que faisait-il?… Déjà on fermait les portières; on en entendait
+le claquement brutal… Et puis ce furent les brèves invitations des employés…
+«En voiture! Messieurs!… en voiture!…» quelques galopades dernières… le coup de
+sifflet aigu qui commandait le départ… puis la clameur enrouée de la
+locomotive, et le convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille!… Nous en
+étions si tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai à
+regarder Mme Darzac sans penser à lui faire entendre nos souhaits de bon
+voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur le quai et,
+dans le moment que le train commençait à accélérer sa marche, sûre désormais
+qu’elle ne verrait plus, avant son départ, son petit ami, elle me tendit
+une enveloppe, par la portière…
+</p>
+
+<p>
+«Pour lui!» fit-elle…
+</p>
+
+<p>
+Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d’un si subit effroi, et
+sur un ton si étrange que je ne pus m’empêcher de songer aux néfastes
+réflexions de Brignolles.
+</p>
+
+<p>
+«Au revoir, mes amis!… ou adieu!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap02"></a>II<br>
+Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille</h2></div>
+
+<p>
+En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m’étonner de la singulière
+tristesse qui m’avait envahi, sans que j’en pusse démêler
+précisément la cause. Depuis le procès de Versailles, aux péripéties duquel
+j’avais été si intimement mêlé, j’avais lié tout à fait amitié avec
+le professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J’aurais dû être
+particulièrement heureux d’un événement qui semblait satisfaire tout le
+monde. Je pensai que l’extraordinaire absence du jeune reporter devait
+être pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille avait été
+traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et, surtout, depuis
+que Mathilde était sortie de la maison de santé où le désarroi de son esprit
+avait nécessité pendant plusieurs mois des soins assidus, depuis que la fille
+de l’illustre professeur avait pu se rendre compte du rôle extraordinaire
+joué par cet enfant dans un drame où, sans lui, elle eût inévitablement sombré
+avec tous ceux qu’elle aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute
+sa raison, enfin recouvrée, le compte rendu sténographié des débats où
+Rouletabille apparaissait comme un petit héros miraculeux, il n’était
+point d’attentions quasi maternelles dont elle n’eût entouré mon
+ami. Elle s’était intéressée à tout ce qui le touchait, elle avait excité
+ses confidences, elle avait voulu en savoir sur Rouletabille plus que je
+n’en savais et plus peut-être qu’il n’en savait lui-même.
+Elle avait montré une curiosité discrète mais continue relativement à une
+origine que nous ignorions tous et sur laquelle le jeune homme avait continué
+de se taire avec une sorte de farouche orgueil. Très sensible à la tendre
+amitié que lui témoignait la pauvre femme, Rouletabille n’en conservait
+pas moins une extrême réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une
+politesse émue qui m’étonnait toujours de la part d’un garçon que
+j’avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses
+sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une fois, je lui en avais fait
+la remarque, et il m’avait toujours répondu d’une façon évasive en
+faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une personne
+qu’il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour laquelle il
+eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui avaient donné
+l’occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu’un. Il avait
+aussi des moments d’une incompréhensible humeur. Par exemple, après
+s’être fait, devant moi, une fête d’aller passer une grande journée
+de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle saison — car
+ils ne voulaient plus habiter le Glandier — une jolie petite propriété
+sur les bords de la Marne, à Chennevières, et après avoir montré, à la
+perspective d’un si heureux congé, une joie enfantine, il lui arrivait de
+se refuser, tout à coup, sans aucune raison apparente, à m’accompagner.
+Et je devais partir seul, le laissant dans la petite chambre qu’il avait
+conservée au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-le-Prince.
+Je lui en voulais de toute la peine qu’il causait ainsi à cette bonne
+Mlle Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon ami,
+résolut d’aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier
+Latin.
+</p>
+
+<p>
+Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un
+énergique: «Entrez!» au coup que j’avais frappé à sa porte, Rouletabille,
+qui travaillait à sa petite table, se leva en nous apercevant et devint si
+pâle… si pâle que nous crûmes qu’il allait défaillir.
+</p>
+
+<p>
+«Mon Dieu!» s’écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui. Mais,
+plus prompt qu’elle encore, avant qu’elle ne fût arrivée à la table
+où il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s’y trouvaient
+éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula entièrement.
+</p>
+
+<p>
+Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s’arrêta, toute
+surprise.
+</p>
+
+<p>
+«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche.
+</p>
+
+<p>
+— Non! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je vous montrerai ça
+plus tard. C’est un chef-d’oeuvre, une pièce en cinq actes dont je
+n’arrive pas à trouver le dénouement.»
+</p>
+
+<p>
+Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et nous dit cent
+drôleries en nous remerciant d’être venus le troubler dans sa solitude.
+Il voulut absolument nous inviter à dîner et nous allâmes tous trois manger
+dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot. Quelle bonne soirée!
+Rouletabille avait téléphoné à Robert Darzac qui vint nous rejoindre au
+dessert. À cette époque, M. Darzac n’était point trop souffrant et
+l’étonnant Brignolles n’avait pas encore fait son apparition dans
+la capitale. On s’amusa comme des enfants. Ce soir d’été était si
+beau et si doux dans le Luxembourg solitaire.
+</p>
+
+<p>
+Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de
+l’humeur bizarre qu’il montrait quelquefois et s’accusa
+d’avoir, au fond, un très méchant caractère. Mathilde l’embrassa et
+Robert Darzac aussi l’embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps
+que je le reconduisis jusqu’à sa porte, il ne me dit point un mot; mais,
+au moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne
+l’avait fait. Drôle de petit bonhomme!… Ah! si j’avais su!… Comme
+je me reproche maintenant de l’avoir, par instants, à cette époque, jugé
+avec un peu trop d’impatience…
+</p>
+
+<p>
+Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j’essayais en vain
+de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les innombrables
+fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux caprices de Rouletabille au
+cours de ces deux dernières années, mais rien, cependant, rien de tout cela ne
+pouvait me faire prévoir ce qui venait de se passer, et encore moins me
+l’expliquer. Où était Rouletabille? Je m’en fus à son hôtel,
+boulevard Saint-Michel, me disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je
+pourrais, au moins, laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma
+stupéfaction, en entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique
+portant ma valise! Je le priai de m’expliquer ce que cela signifiait, et
+il me répondit qu’il n’en savait rien: qu’il fallait le
+demander à M. Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté,
+naturellement, chez moi, s’était rendu à mon domicile, rue de Rivoli,
+s’était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait fait
+apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de tout le linge
+nécessaire à un honnête homme qui se dispose à partir en voyage pour quatre ou
+cinq jours. Puis, il avait ordonné à mon godiche de transporter ce petit
+bagage, une heure plus tard, à son hôtel du boul’Mich’. Je ne fis
+qu’un bond jusqu’à la chambre de mon ami où je le trouvai en train
+d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit des objets de toilette, du
+linge de jour et une chemise de nuit. Tant que cette besogne ne fut point
+terminée, je ne pus rien tirer de Rouletabille, car, dans les petites choses de
+la vie courante, il était volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de
+ses ressources, tenait à vivre fort correctement, ayant l’horreur de tout
+ce qui touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin
+m’annoncer que «nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que,
+puisque j’étais libre et que son journal l’Époque lui accordait un
+congé de trois jours, nous ne pouvions mieux faire que d’aller nous
+reposer «au bord de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant j’étais
+furieux de la façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais
+stupide cette proposition d’aller contempler l’océan ou la Manche
+par un de ces temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou
+trois semaines, nous font regretter l’hiver. Mais il ne s’émut
+point outre mesure de mon silence, et, prenant ma valise d’une main, son
+sac de l’autre, me poussant dans l’escalier, il me fit bientôt
+monter dans un fiacre qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une
+demi-heure plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de
+première classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par Amiens.
+Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l’on vous a remise pour
+moi?»
+</p>
+
+<p>
+Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine de ne
+l’avoir point vu au moment de son départ et qu’elle lui écrirait.
+Ça n’était pas bien malin. Je lui répondis:
+</p>
+
+<p>
+«Parce que vous ne le méritez pas.»
+</p>
+
+<p>
+Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il
+n’essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère que tout.
+Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en respira le doux
+parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il fronça les sourcils,
+dissimulant, sous cette mine rébarbative, une émotion souveraine. Mais il ne
+put finalement me la cacher qu’en s’appuyant le front à la vitre et
+en s’absorbant dans une étude approfondie du paysage.
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas?
+</p>
+
+<p>
+— Non, me répondit-il, pas ici!… Mais là-bas!…»
+</p>
+
+<p>
+Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures d’un
+interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous glaçait et
+balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu’un douanier enfermé dans
+sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas sur le pont du
+canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques papillons de gaz, tremblotant
+dans leur cage de verre, reflétaient leur éclat falot dans de larges flaques de
+pluie où nous pataugions à l’envi, cependant que nous courbions le front
+sous la rafale. On entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur
+les dalles sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée.
+Si nous ne tombâmes point dans le grand trou noir de l’avant-port,
+c’est que nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait
+de l’abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derrière
+Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette obscurité
+humide. Cependant il devait connaître l’endroit, car nous arrivâmes tout
+de même, cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, à la porte de
+l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise saison, sur la
+plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du feu, car nous avions
+grand-faim et grand froid.
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes venus
+chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous guettent et de la
+pleurésie qui nous menace?»
+</p>
+
+<p>
+Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à se
+réchauffer.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum de la
+Dame en noir!»
+</p>
+
+<p>
+Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n’en dormis guère de la
+nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la grève sa vaste
+plainte, puis s’engouffrant tout à coup dans les petites rues de la
+ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer dans la chambre à
+côté, qui était celle de mon ami: je me levai et poussai sa porte. Malgré le
+froid, malgré le vent, il avait ouvert sa fenêtre, et je le vis distinctement
+qui envoyait des baisers à l’ombre. Il embrassait la nuit!
+</p>
+
+<p>
+Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le lendemain matin, je
+fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure marquait une angoisse
+extrême et il me tendait un télégramme qui lui venait de Bourg et qui lui avait
+été, sur l’ordre qu’il en avait donné, réexpédié de Paris. Voici la
+dépêche: «Venez immédiatement sans perdre une minute. Avons renoncé à notre
+voyage en Orient et allons rejoindre M. Stangerson à Menton, chez les Rance,
+aux Rochers Rouges. Que cette dépêche reste secrète entre nous. Il ne faut
+effrayer personne. Vous prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous
+voudrez, mais venez! Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je
+vous attends. Votre désespéré, DARZAC.»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap03"></a>III<br>
+Le parfum</h2></div>
+
+<p>
+«Eh bien, m’écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m’étonne pas!…
+</p>
+
+<p>
+— Vous n’avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec
+une émotion telle que je ne pouvais pas me l’expliquer, malgré
+l’horreur qui se dégageait de la situation, en admettant que nous
+dussions prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu’il a pu
+faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La Dordogne.
+Mais qu’avez-vous, mon ami?… vous paraissez d’une faiblesse
+extrême. Êtes-vous malade?…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’était laissé choir sur une chaise. C’est d’une
+voix presque tremblante qu’il me confia à son tour qu’il
+n’avait cru réellement à sa mort qu’une fois la cérémonie du
+mariage terminée. Il ne pouvait entrer dans l’esprit du jeune homme que
+Larsan eût laissé s’accomplir l’acte qui donnait Mathilde
+Stangerson à M. Darzac, s’il avait été encore vivant. Larsan
+n’avait qu’à se montrer pour empêcher le mariage; et, si dangereuse
+qu’eût été, pour lui, cette manifestation, il n’eût point hésité à
+se livrer, connaissant les sentiments religieux de la fille du professeur
+Stangerson, et sachant bien qu’elle n’eût jamais consenti à lier
+son sort à un autre homme, du vivant de son premier mari, se trouvât-elle même
+délivrée de celui-ci par la loi humaine? En vain eût-on invoqué auprès
+d’elle la nullité de ce premier mariage au regard des lois françaises, il
+n’en restait pas moins qu’un prêtre avait fait d’elle la
+femme d’un misérable, pour toujours!
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait:
+</p>
+
+<p>
+«Hélas! rappelez-vous, mon ami… aux yeux de Larsan “le presbytère
+n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat”!»
+</p>
+
+<p>
+Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je voulus le
+calmer, mais il ne m’entendait pas:
+</p>
+
+<p>
+— Et voilà qu’il aurait attendu après le mariage, quelques heures
+après le mariage, pour apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme
+pour vous, Sainclair, n’est-ce pas? la dépêche de M. Darzac ne
+signifierait rien si elle ne voulait pas dire que l’autre est revenu.
+</p>
+
+<p>
+— Évidemment!… Mais M. Darzac a pu se tromper!…
+</p>
+
+<p>
+— Oh! M. Darzac n’est pas un enfant qui a peur… cependant, il faut
+espérer, il faut espérer, n’est-ce pas, Sainclair? Qu’il
+s’est trompé!… Non, non! ça n’est pas possible, ce serait trop
+affreux!… trop affreux… Mon ami! Mon ami!… oh! Sainclair, ce serait trop
+terrible!…»
+</p>
+
+<p>
+Je n’avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier,
+Rouletabille aussi agité. Il s’était levé, maintenant… il marchait dans
+la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en répétant:
+«Trop terrible!… trop terrible!»
+</p>
+
+<p>
+Je lui fis remarquer qu’il n’était point raisonnable de se mettre
+dans un état pareil, à la suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et
+pouvait être le résultat de quelque hallucination… Et puis, j’ajoutai que
+ce n’était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir besoin de
+tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser aller à de semblables
+épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe.
+</p>
+
+<p>
+«Inexcusables!… Vraiment, Sainclair… inexcusables!…
+</p>
+
+<p>
+— Mais, enfin, mon cher… vous me faites peur!… que se passe-t-il?
+</p>
+
+<p>
+— Vous allez le savoir… La situation est horrible… Pourquoi
+n’est-il pas mort?
+</p>
+
+<p>
+— Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne l’est
+pas.
+</p>
+
+<p>
+— C’est que, voyez-vous, Sainclair… Chut!… Taisez-vous…
+Taisez-vous, Sainclair!… C’est que, voyez-vous, s’il est vivant,
+moi, j’aimerais autant être mort!
+</p>
+
+<p>
+— Fou! Fou! Fou! c’est surtout s’il est vivant qu’il
+faut que vous soyez vivant, pour la défendre, elle!
+</p>
+
+<p>
+— Oh! oh! c’est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!…
+C’est très exactement vrai!… Merci, mon ami!… Vous avez dit le seul mot
+qui puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!… Je ne pensais qu’à
+moi!… Je ne pensais qu’à moi!…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur, à mon tour, de le voir
+ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien vouloir me
+dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa mort à lui,
+pourquoi il ricanait ainsi…
+</p>
+
+<p>
+«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!… Parle, parle!
+Soulage-toi!… Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu’il t’étouffe!…
+Je t’ouvre mon coeur…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille a posé sa main sur mon épaule… Il m’a regardé jusqu’au
+fond des yeux, jusqu’au fond de mon coeur, et il m’a dit:
+</p>
+
+<p>
+«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que moi, et
+vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous êtes bon, et que
+je sais que vous m’aimez!»
+</p>
+
+<p>
+Là-dessus, comme je croyais qu’il allait s’attendrir, il se borna à
+demander l’indicateur des chemins de fer.
+</p>
+
+<p>
+«Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a pas de train direct entre
+la ville d’Eu et Paris, l’hiver; nous n’arriverons à Paris
+qu’à sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos
+malles et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour Marseille
+et Menton.»
+</p>
+
+<p>
+Il ne me demandait même pas mon avis; il m’emmenait à Menton comme il
+m’avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les conjonctures
+présentes je n’avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un
+état si anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne l’aurais
+pas quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du
+palais me laissaient toute liberté.
+</p>
+
+<p>
+«Nous allons donc à la ville d’Eu? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à peine
+pour aller en voiture du Tréport à Eu…
+</p>
+
+<p>
+— Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je.
+</p>
+
+<p>
+— Assez, je l’espère… assez pour ce que je suis venu y chercher,
+hélas!…»
+</p>
+
+<p>
+Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m’avait-il
+point dit que j’allais tout savoir. Il m’emmena sur la jetée. Le
+vent était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière le phare. Il
+resta un instant songeur et ferma les yeux devant la mer.
+</p>
+
+<p>
+«C’est ici, finit-il par dire, que je l’ai vue pour la dernière
+fois.»
+</p>
+
+<p>
+Il regarda le banc de pierre.
+</p>
+
+<p>
+«Nous nous sommes assis là; elle m’a serré sur son coeur. J’étais
+un tout petit enfant; j’avais neuf ans… elle m’a dit de rester là,
+sur ce banc, et puis elle s’en est allée et je ne l’ai plus jamais
+revue… C’était le soir… un doux soir d’été, le soir de la
+distribution des prix… Oh! elle n’avait pas assisté à la distribution,
+mais je savais qu’elle viendrait le soir… un soir plein d’étoiles
+et si clair que j’ai espéré un instant distinguer son visage. Cependant,
+elle s’est couverte de son voile en poussant un soupir. Et puis elle est
+partie. Je ne l’ai plus jamais revue.
+</p>
+
+<p>
+— Et vous, mon ami?
+</p>
+
+<p>
+— Moi?
+</p>
+
+<p>
+— Oui; qu’avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce banc?…
+</p>
+
+<p>
+— J’aurais bien voulu… Mais le cocher est venu me chercher et je
+suis rentré…
+</p>
+
+<p>
+— Où?
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, mais… au collège…
+</p>
+
+<p>
+— Il y a donc un collège au Tréport?
+</p>
+
+<p>
+— Non pas, mais il y en a un à Eu… Je suis rentré au collège d’Eu…»
+</p>
+
+<p>
+Il me fit signe de le suivre.
+</p>
+
+<p>
+«Nous y allons, dit-il… Comment voulez-vous que je sache ici?… Il y a eu trop
+de tempêtes!…»
+</p>
+
+<p>
+Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des marronniers,
+notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la grande place froide et
+déserte, pendant que le cocher annonçait son arrivée en faisant claquer son
+fouet à tour de bras, remplissant la petite ville morte de la musique
+déchirante de sa lanière de cuir.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge — celle du
+collège, me dit Rouletabille — et tout se tut. Le cheval, la voiture,
+s’étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait disparu dans un
+cabaret. Nous entrâmes dans l’ombre glacée de la haute église gothique
+qui bordait, d’un côté, la grand’place. Rouletabille jeta un coup
+d’oeil sur le château dont on apercevait l’architecture de briques
+roses couronnées de vastes toits Louis XIII, façade morne qui semble pleurer
+ses princes exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment carré de la mairie
+qui avançait vers nous la lance hostile de son drapeau sale, les maisons
+silencieuses, le café de Paris — le café de messieurs les officiers
+— la boutique du coiffeur, celle du libraire. N’était-ce point là
+qu’il avait acheté ses premiers livres neufs, payés par la Dame en noir?…
+</p>
+
+<p>
+«Rien n’est changé!…»
+</p>
+
+<p>
+Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait son museau
+paresseux sur ses pattes gelées.
+</p>
+
+<p>
+«C’est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!…
+</p>
+
+<p>
+C’est Cham! C’est mon bon Cham!»
+</p>
+
+<p>
+Et il l’appela:
+</p>
+
+<p>
+«Cham! Cham!…»
+</p>
+
+<p>
+Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui
+l’appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et retourna
+s’allonger sur son seuil, indifférent.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! dit Rouletabille, c’est lui!… Mais il ne me reconnaît plus…»
+</p>
+
+<p>
+Il m’entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide, pavée de
+cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais toujours sa fièvre.
+Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit temple de style jésuite qui
+dressait devant nous son porche orné de ces demi-cercles de pierre, sortes de
+«consoles renversées», qui sont le propre d’une architecture qui
+n’a contribué en rien à la gloire du dix-septième siècle. Ayant poussé
+une petite porte basse, Rouletabille me fit entrer sous une voûte harmonieuse
+au fond de laquelle sont agenouillées, sur la pierre de leurs tombeaux vides,
+les magnifiques statues de marbre de Catherine de Clèves et de Guise le
+Balafré.
+</p>
+
+<p>
+«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme.
+</p>
+
+<p>
+Il n’y avait personne dans cette chapelle.
+</p>
+
+<p>
+Nous l’avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa très
+doucement un tambour qui donnait sur une sorte d’auvent.
+</p>
+
+<p>
+«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons entrés dans le
+collège et le concierge ne m’aura pas vu. Certainement, il m’aurait
+reconnu!
+</p>
+
+<p>
+— Quel mal y aurait-il à cela?»
+</p>
+
+<p>
+Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la main, passa
+devant l’auvent et Rouletabille se rejeta dans l’ombre.
+</p>
+
+<p>
+«C’est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n’a plus de
+cheveux. Attention!… c’est l’heure où il va balayer l’étude
+des petits… Tout le monde est en classe en ce moment… Oh! nous allons être bien
+libres! Il ne reste plus que la mère Simon dans sa loge, à moins qu’elle
+ne soit morte… En tout cas, d’ici elle ne nous verra pas… Mais
+attendons!… Voilà que le père Simon revient!…»
+</p>
+
+<p>
+Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi? Décidément, je
+ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien connaître! Chaque heure
+passée avec lui me réservait toujours une surprise. En attendant que le père
+Simon nous laissât le champ libre, Rouletabille et moi parvînmes à sortir de
+l’auvent sans être aperçus et, dissimulés dans le coin d’une petite
+cour-jardin, derrière des arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au-
+dessus d’une rampe de briques, contempler à l’aise, au-dessous de
+nous, les vastes cours et les bâtiments du collège que nous dominions de notre
+cachette. Rouletabille me serrait le bras comme s’il avait peur de
+tomber…
+</p>
+
+<p>
+«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque… tout cela a été bouleversé! On a démoli la
+vieille étude «où j’ai retrouvé le couteau», et le préau dans lequel «il
+avait caché l’argent» a été transporté plus loin… Mais les murs de la
+chapelle n’ont point changé de place, eux!… Regardez, Sainclair,
+penchez-vous; cette porte qui donne dans les sous-sols de la chapelle,
+c’est la porte de la petite classe. Je l’ai franchie combien de
+fois, mon Dieu! Quand j’étais tout petit enfant… Mais jamais, jamais je
+ne sortais de là aussi joyeux, même aux heures des plus folles récréations, que
+lorsque le père Simon venait me chercher pour aller au parloir où
+m’attendait la Dame en noir!… Pourvu, mon Dieu! qu’on n’ait
+point touché au parloir!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il risqua un coup d’oeil en arrière, avança la tête.
+</p>
+
+<p>
+«Non! non!… Tenez, le voilà, le parloir!… À côté de la voûte… c’est la
+première porte à droite… c’est là qu’elle venait… c’est là…
+Nous allons y aller tout à l’heure, quand le père Simon sera descendu…»
+</p>
+
+<p>
+Et il claquait des dents…
+</p>
+
+<p>
+«C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu’est-ce que
+vous voulez? C’est plus fort que moi, n’est-ce pas?… L’idée
+que je vais revoir le parloir… où elle m’attendait… Je ne vivais que dans
+l’espoir de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui
+promettais toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne
+désespoir que, chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me
+faire sortir de ma prostration qu’en m’affirmant que je ne la
+verrais plus si je tombais malade. Jusqu’à la visite suivante, je restais
+avec son souvenir et avec son parfum. N’ayant jamais pu distinctement
+voir son cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir,
+lorsqu’elle me serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec
+son image qu’avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je
+m’échappais de temps en temps, pendant les récréations, jusqu’au
+parloir, et, lorsque celui-ci était vide, comme aujourd’hui,
+j’aspirais, je respirais religieusement cet air qu’elle avait
+respiré, je faisais provision de cette atmosphère où elle avait un instant
+passé, et je sortais, le coeur embaumé… C’était le plus délicat, le plus
+subtil et certainement le plus naturel, le plus doux parfum du monde et
+j’imaginais bien que je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce
+jour que je vous ai dit, Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception
+à l’Élysée…
+</p>
+
+<p>
+— Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson…
+</p>
+
+<p>
+— C’est vrai!…» répondit-il d’une voix tremblante…
+</p>
+
+<p>
+… Ah! si j’avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson,
+lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils qui aurait
+dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge de Rouletabille,
+peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait été
+certainement renseigné, peut-être eussé-je enfin compris son émotion, sa
+peine, le trouble étrange qu’il avait à prononcer ce nom de Mathilde
+Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en noir!
+</p>
+
+<p>
+Il y eut un silence que j’osai troubler.
+</p>
+
+<p>
+«Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame en noir n’était plus
+revenue?
+</p>
+
+<p>
+— Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue… Mais
+c’est moi qui étais parti!…
+</p>
+
+<p>
+— Qui est-ce qui était venu vous chercher?
+</p>
+
+<p>
+— Personne!… je m’étais sauvé!…
+</p>
+
+<p>
+— Pourquoi?… Pour la chercher?
+</p>
+
+<p>
+— Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais
+elle est revenue!… je suis sûr qu’elle est revenue!…
+</p>
+
+<p>
+— Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille
+leva les bras vers le ciel, secoua la tête.
+</p>
+
+<p>
+«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!… Chut! mon
+ami!… chut!… le père Simon… là… Il s’en va… enfin!… Vite!… au parloir!…»
+</p>
+
+<p>
+Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une pièce banale, assez grande,
+avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était meublée de six
+chaises de paille alignées contre les murailles, d’une glace au-dessus de
+la cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans assez sombre.
+</p>
+
+<p>
+En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces gestes de
+respect et de recueillement que l’on n’a, à l’ordinaire,
+qu’en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge,
+s’avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de voyage
+entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas encore
+qu’il ne m’avait parlé dans la chapelle…
+</p>
+
+<p>
+«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je brûle… je
+suis rouge, n’est-ce pas?… J’étais toujours rouge quand
+j’entrais ici et que je savais que j’allais l’y trouver!…
+Certainement, j’ai couru… je suis essoufflé… Je n’ai pas pu
+attendre, n’est-ce pas?… Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand
+j’étais tout petit… Tenez, j’arrivais ici… là, là!… à la porte, et
+puis je m’arrêtais, tout honteux… Mais j’apercevais son ombre noire
+dans le coin; elle me tendait silencieusement les bras et je m’y jetais,
+et tout de suite, en nous embrassant, nous pleurions!… C’était bon!
+C’était ma mère, Sainclair!… Oh! ce n’est pas elle qui me l’a
+dit; au contraire, elle, elle me disait que ma mère était morte et
+qu’elle était une amie de ma mère… Seulement, comme elle me disait aussi
+de l’appeler: «maman!» et qu’elle pleurait quand je
+l’embrassais, je sais bien que c’était ma mère… Tenez, elle
+s’asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle venait à la tombée
+du jour, quand on n’avait pas encore allumé, dans le parloir… En
+arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un gros paquet blanc,
+entouré d’une ficelle rose. C’était une brioche. J’adore les
+brioches, Sainclair!…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s’accouda à la cheminée et il
+pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me regarda et
+me sourit tristement. Et puis, il s’assit, très las. Je n’avais
+garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce n’était pas
+avec moi qu’il causait, mais avec ses souvenirs…
+</p>
+
+<p>
+Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise et, les
+mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement. Soudain, sa main
+retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à l’heure si rouge était
+devenu si pâle… si pâle qu’on eût dit que tout son sang s’était
+retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son geste m’interdit de
+l’approcher. Et puis, il ferma les yeux.
+</p>
+
+<p>
+J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai tout
+doucement alors, sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre
+d’un malade. J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur
+une petite cour habitée par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là
+à considérer ce marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement
+ce que nous aurions répondu à quelqu’un de la maison qui fût entré dans
+le parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l’étrange et
+mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa mère et
+qui, peut-être, ne l’était pas!… Rouletabille était alors si jeune… Il
+avait tant besoin d’une mère qu’il s’en était peut-être, dans
+son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui
+connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C’était sans doute sous ce nom-là
+qu’il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le
+disait le rédacteur en chef de l’Époque: «Ça n’est pas un nom, ça!»
+Et, maintenant, qu’était-il venu faire ici? Rechercher la trace
+d’un parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?…
+</p>
+
+<p>
+Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était debout; il paraissait très
+calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui viennent de
+remporter une grande victoire intérieure.
+</p>
+
+<p>
+«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon ami!…
+Allons-nous-en!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais. Dans la
+rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je l’arrêtai et
+je lui demandai, anxieux:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…»
+</p>
+
+<p>
+Certes! il vit bien qu’il y avait dans ma question tout mon coeur, plein
+de l’ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui rendît un
+peu la paix de l’âme.
+</p>
+
+<p>
+«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l’ai retrouvé…»
+</p>
+
+<p>
+Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le
+regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors, il me
+prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie et
+peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu’il arrive, il mourra
+avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un fils… ce fils
+est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!…»
+</p>
+
+<p>
+Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation…
+Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup,
+j’eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!… Rouletabille
+était le fils de Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille… Je
+comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la vérité,
+disait: «Pourquoi n’est-il pas mort? S’il est vivant, moi,
+j’aimerais autant être mort!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit simplement
+un signe qui voulait dire: «C’est cela, Sainclair, maintenant, vous y
+êtes!»
+</p>
+
+<p>
+Puis il finit sa pensée tout haut:
+</p>
+
+<p>
+«Silence!»
+</p>
+
+<p>
+Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la gare. Là,
+Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de Valence et qui était
+signée du professeur Stangerson. En voici le texte: «M. Darzac me dit que vous
+avez quelques jours de congé. Nous serions tous très heureux si vous pouviez
+venir les passer parmi nous. Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr
+Arthur Rance, qui sera enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait
+bien heureuse aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes.
+Amitiés.»
+</p>
+
+<p>
+Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l’hôtel de
+Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une troisième
+dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était signée de Mathilde.
+Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap04"></a>IV<br>
+En route</h2></div>
+
+<p>
+Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son extraordinaire
+et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne redoute rien tant à
+cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le mystère qui les sépare. Je
+n’ose plus rien dire, rien conseiller à mon ami. Ah! le malheureux pauvre
+gosse!… Quand il eut lu cette dépêche: «Au secours!» il la porta à ses lèvres,
+et puis, me broyant la main, il dit: «Si j’arrive trop tard, je nous
+vengerai!» Ah! l’énergie froide et sauvage de cela! De temps en temps, un
+geste trop brusque trahit la passion de son âme, mais en général il est calme.
+Comme il est calme maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc
+prise dans le silence du parloir, alors qu’il se tenait immobile et les
+yeux clos dans le coin où s’asseyait la Dame en noir?…
+</p>
+
+<p>
+… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu, tout
+habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi
+l’enfant s’était échappé du collège d’Eu, et ce qu’il
+en advint.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’était enfui du collège comme un voleur! Il n’est
+point besoin de chercher d’autre expression, puisqu’il était bien
+accusé de vol! Voici toute l’affaire: étant âgé de neuf ans, — il
+était déjà d’une intelligence extraordinairement précoce et porté à la
+résolution des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D’une
+force de logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de
+l’unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de
+mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n’avait jamais pu
+apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il faisait
+faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on donne une
+vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais, auparavant, il leur avait
+indiqué la marche du problème. Ignorant encore les principes de l’algèbre
+classique, il avait inventé pour son usage personnel une algèbre, faite de
+signes bizarres rappelant l’écriture cunéiforme, à l’aide de
+laquelle il marquait toutes les étapes de son raisonnement mathématique, et il
+était arrivé ainsi à inscrire des formules générales qu’il était le seul
+à comprendre. Son professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout
+seul, en géométrie, les premières propositions d’Euclide. Il appliquait à
+la vie quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela,
+matériellement et moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte
+ayant été commis, farce d’écolier, scandale, dénonciation ou rapportage,
+par un inconnu parmi dix personnages qu’il connaissait, il dégageait
+presque fatalement cet inconnu d’après les données morales qu’on
+lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui avaient procurées.
+Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui semblait plus simple que
+de retrouver un objet caché ou perdu… ou dérobé… C’est là surtout
+qu’il déployait une invention merveilleuse, comme si la nature, dans son
+incroyable équilibre, après avoir créé un père qui était le mauvais génie du
+vol, avait voulu en faire naître un fils qui eût été le bon génie des volés.
+</p>
+
+<p>
+Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs circonstances
+amusantes, à propos d’objets chipés, quelques succès d’estime dans
+le personnel du collège, devait un jour lui être fatale. Il découvrit
+d’une façon si anormale une petite somme d’argent qui avait été
+volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que cette découverte
+était uniquement due à son intelligence et à sa perspicacité. Cette hypothèse
+parut à tous, de toute évidence, impossible; et il finit bientôt, grâce à une
+malheureuse coïncidence d’heure et de lieu, par passer pour le voleur. On
+voulut lui faire avouer sa faute; il s’en défendit avec une énergie
+indignée qui lui valut une punition sévère; le principal fit une enquête où
+Joseph Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses
+petits camarades. Certains se plaignaient qu’on leur dérobait depuis
+quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent formellement
+celui qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui
+connaissait point de parents et qu’on ignorait «d’où il venait» lui
+fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime. Quand ils
+parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il eut le dessous,
+car il n’était point très fort. Il était désespéré. Il eût voulu mourir.
+Le principal, qui était le meilleur des hommes, persuadé malheureusement
+qu’il avait affaire à une petite nature vicieuse sur laquelle il fallait
+produire une impression profonde, en lui faisant comprendre toute
+l’horreur de son acte, imagina de lui dire que, s’il
+n’avouait point le vol, il ne le conserverait point plus longtemps, et
+qu’il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la personne qui
+s’intéressait à lui, à Mme Darbel — c’était le nom
+qu’elle avait donné — pour qu’elle vînt le chercher.
+L’enfant ne répondit point et se laissa reconduire dans la petite chambre
+où il avait été confiné. Le lendemain, on l’y chercha en vain. Il
+s’était enfui. Il avait réfléchi que le principal à qui il avait été
+confié depuis les plus tendres années de son enfance — si bien
+qu’il ne se rappelait guère d’une façon un peu précise
+d’autre cadre à sa petite vie que celui du collège — s’était
+toujours montré bon pour lui et qu’il ne le traitait de la sorte que
+parce qu’il croyait à sa culpabilité. Il n’y avait donc point de
+raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi, qu’il avait
+volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir, plutôt la mort! Et il
+s’était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le mur du jardin. Il avait
+couru tout de suite au canal dans lequel, en sanglotant, après une pensée
+suprême donnée à la Dame en noir, il s’était jeté. Heureusement, dans son
+désespoir, le pauvre enfant avait oublié qu’il savait nager.
+</p>
+
+<p>
+Si j’ai rapporté assez longuement cet incident de l’enfance de
+Rouletabille, c’est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on
+en comprendra toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il
+était le fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste
+épisode sans être déchiré par l’idée que la Dame en noir avait pu croire,
+en effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il
+s’imaginait avoir la certitude — imagination trop fondée, hélas!
+— du lien naturel et légal qui l’unissait à Larsan, quelle douleur,
+quelle peine infinie devait être la sienne! Sa mère, en apprenant
+l’événement, avait dû penser que les criminels instincts du père
+revivraient dans le fils et peut-être… — et peut-être — idée plus
+cruelle que la mort elle-même, s’était-elle réjouie de sa mort!
+</p>
+
+<p>
+Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite
+jusqu’au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il? De
+la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à fuir le
+pays, ce gamin, que l’on recherchait partout, dans le canal et hors du
+canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la contrée sans être
+inquiété. Cependant, il n’avait pas lu La Lettre volée. Son génie le
+servit. Il raisonna, comme toujours. Il connaissait, pour les avoir entendu
+souvent raconter, ces histoires de gamins, petits diables et mauvaises têtes,
+qui se sauvaient de chez leurs parents pour courir les aventures, se cachant le
+jour dans les champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés
+d’ailleurs par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce
+qu’ils manquaient bientôt de tout et qu’ils n’osaient
+demander à manger au long de la route qu’ils suivaient et qui était trop
+surveillée. Notre petit Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la
+nuit, et marcha au grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après
+avoir fait sécher ses vêtements — on commençait à entrer heureusement
+dans la bonne saison et il n’eut point à souffrir du froid — il les
+mit en pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il
+mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants que,
+s’il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et on le
+prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait toujours quelque
+voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque des fraises des bois.
+Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de feuillages. Et il
+m’avoua que, s’il n’avait pas été travaillé par
+l’affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il était un
+voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux souvenir.
+Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute cette expédition
+qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C’était son idée.
+</p>
+
+<p>
+Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais il
+n’avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant
+qu’il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de vivre
+comme un bohémien, il fit la connaissance d’une petite caravane de
+romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux
+Saintes-Maries-de-la-Mer — dans la Crau — pour élire leur roi. Il
+rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui
+n’ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne voulurent
+point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de mauvais traitements,
+l’enfant s’était enfui de quelque baraque de saltimbanques et ils
+le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le midi. Aux environs
+d’Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille. Là, ce fut le
+paradis… un éternel été et… le port! Le port était d’une ressource
+inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un trésor pour
+Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et à mesure de ses
+besoins, qui n’étaient point grands. Par exemple, il se fit «pêcheur
+d’oranges». C’est dans le moment qu’il exerçait cette
+lucrative profession qu’il fit connaissance, un beau matin, sur les
+quais, d’un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre
+devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de Rouletabille
+que je ne crois point superflu de donner ici l’article où le rédacteur du
+Matin a rapporté cette mémorable entrevue:
+</p>
+
+<p>
+Le petit pêcheur d’oranges
+</p>
+
+<p>
+Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons
+obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les
+quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas, nous
+renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et des
+portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord,
+actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large, se
+glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas,
+étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du vieux port. Flanc à
+flanc, hanche à hanche, les petites barques se tendaient les bras où
+s’enroulait la voile latine, et dansaient en cadence. À côté
+d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d’avoir tangué
+pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les lourdes carènes
+reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques leurs grands mâts
+immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne des vergues et des hunes,
+alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a vingt-cinq siècles des
+enfants de l’antique Phocée jetèrent l’ancre sur cette côte
+heureuse, et qu’ils venaient des routes liquides d’Ionie. Puis mon
+attention retourna à la dalle des quais, et j’aperçus le petit pêcheur
+d’oranges.
+</p>
+
+<p>
+Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui battait
+les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les yeux noirs; et je
+crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en bretelle sur
+l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing gauche était
+campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un bâton, long
+trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une petite rondelle de
+liège. L’enfant était immobile et contemplatif. Alors je lui demandai ce
+qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était pêcheur
+d’oranges.
+</p>
+
+<p>
+Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me
+demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui parlai
+encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait attentivement
+l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de Castellamare,
+et le beaupré d’un trois-mâts-goélette venu de Gênes. Plus loin, deux
+tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient leurs ventres, et je vis
+que ces ventres étaient pleins d’oranges, car ils en perdaient de toutes
+parts. Les oranges nageaient sur les eaux; la houle légère les portait vers
+nous à petites vagues. Mon pêcheur sauta dans un canot, courut à la proue, et,
+armé de son bâton couronné de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son
+bâton amena une orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il
+en pêcha une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d’or. Il
+plongea son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora.
+</p>
+
+<p>
+«Bon appétit! lui fis-je.
+</p>
+
+<p>
+— Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je
+n’aime que les fruits.
+</p>
+
+<p>
+— Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas
+d’oranges?
+</p>
+
+<p>
+— Je travaille au charbon.»
+</p>
+
+<p>
+Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme
+morceau de charbon.
+</p>
+
+<p>
+Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette
+guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir inénarrable
+et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec orgueil son mouchoir
+dans sa poche.
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Il est pauvre.
+</p>
+
+<p>
+— Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?»
+</p>
+
+<p>
+Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules.
+</p>
+
+<p>
+«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!»
+</p>
+
+<p>
+Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait point l’air de lui
+plaire.
+</p>
+
+<p>
+Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au «gardiennage»,
+petit carré de mer où l’on tient en garde les petits yachts de plaisance,
+les petits bateaux bien propres d’acajou ciré, les petits navires
+d’une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait d’un oeil
+connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une embarcation
+jolie, toute sa voile dehors — elle n’en avait qu’une —
+accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle, éclatant dans
+le radieux soleil.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme.
+</p>
+
+<p>
+Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le
+préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel désastre!
+Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya, essuya, puis il me
+regarda d’un oeil suppliant et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma parole
+d’honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son mouchoir dans sa
+poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe les vieilles maisons
+jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les fenêtres étalent la lessive
+des chiffons multicolores, il y avait, derrière des tables, des marchandes de
+moules. Les petites tables étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon
+de vinaigre.
+</p>
+
+<p>
+Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient fraîches
+et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges:
+</p>
+
+<p>
+«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une
+douzaine de moules.»
+</p>
+
+<p>
+Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à manger des
+moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions. Elle voulut nous
+servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un geste
+impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement un citron. Le
+citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était passé au noir. Mais son
+propriétaire reprit son mouchoir et essuya. Puis il coupa le fruit et
+m’en offrit la moitié, mais j’aime les moules pour elles-mêmes et
+je le remerciai.
+</p>
+
+<p>
+Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me
+demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait
+dans une autre poche de sa jaquette.
+</p>
+
+<p>
+Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme un
+homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le regard
+fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la position du
+gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles. Il ne perdait pas un
+pouce de sa taille, était très fier et semblait vouloir emplir le port.
+</p>
+
+<div class="ph5">GASTON LEROUX.</div>
+
+<p>
+Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston Leroux qui
+venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l’article et le
+journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne fit aucune
+difficulté pour l’accepter. Il trouva même ce don fort naturel. «Je
+prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de collaborateur.» Avec ces
+cent sous, il s’acheta une magnifique boîte à cirer avec tous ses
+accessoires, et il alla s’installer en face de Brégaillon. Pendant deux
+ans, il s’empara des pieds de tous ceux qui venaient manger en cet
+endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre deux cirages, il
+s’asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment de la propriété
+qu’il avait trouvé au fond de sa boîte, l’ambition lui était venue.
+Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne instruction primaire
+pour ne point comprendre que, s’il n’achevait pas lui-même ce que
+d’autres avaient si bien commencé, il se privait de la meilleure chance
+qui lui restait de se faire une situation dans le monde.
+</p>
+
+<p>
+Les clients finirent par s’intéresser à ce petit décrotteur qui avait
+toujours sur sa boîte quelques bouquins d’histoire ou de mathématique et
+un armateur le prit si bien en amitié qu’il lui donna une place de groom
+dans ses bureaux.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put faire
+quelques économies. À seize ans, ayant un peu d’argent en poche, il
+prenait le train pour Paris. Qu’allait-il y faire? Y chercher la Dame en
+noir. Pas un jour il n’avait cessé de penser à la mystérieuse visiteuse
+du parloir et, bien qu’elle ne lui eût jamais dit qu’elle habitât
+la capitale, il était persuadé qu’aucune autre ville du monde
+n’était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et
+puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa silhouette
+élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne disaient-ils point: «Tiens!
+La Parisienne est venue aujourd’hui!» Il eût été difficile de préciser
+l’idée de derrière la tête de Rouletabille, et peut-être bien
+l’ignorait-il lui-même. Son désir était-il simplement de «voir» la Dame
+en noir, de la regarder passer de loin comme un dévot regarde passer une sainte
+image? Oserait-il l’aborder? L’affreuse histoire de vol dont
+l’importance n’avait fait que grandir dans l’imagination de
+Rouletabille n’était-elle point toujours entre eux comme une barrière
+qu’il n’avait pas le droit de franchir? Peut-être bien… peut-être
+bien, mais enfin il voulait la voir, de cela seulement il était tout à fait
+sûr.
+</p>
+
+<p>
+Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et s’en
+fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun goût bien
+précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait fâcheux pour une
+créature ardente au travail comme la sienne, il avait résolu de se faire
+journaliste et il lui demanda, tout de go, une place de reporter. Gaston Leroux
+tenta de le détourner d’un aussi funeste projet, mais en vain.
+C’est alors que, de guerre lasse, il lui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Mon petit ami, puisque vous n’avez rien à faire, tâchez donc de trouver
+«le pied gauche de la rue Oberkampf».
+</p>
+
+<p>
+Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au pauvre
+Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui. Cependant, ayant
+acheté les feuilles, il lut que le journal l’Époque offrait une honnête
+récompense à qui lui rapporterait le débris humain qui manquait à la femme
+coupée en morceaux de la rue Oberkampf. Le reste, nous le connaissons.
+</p>
+
+<p>
+Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j’ai raconté comment Rouletabille se
+manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée du même
+coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être toute sa vie de
+commencer à raisonner quand les autres avaient fini.
+</p>
+
+<p>
+J’ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l’Élysée où il
+sentit passer le parfum de la Dame en noir. Il s’aperçut alors
+qu’il suivait Mlle Stangerson. Qu’ajouterais-je de plus? Des
+considérations sur les émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce
+parfum lors des événements du Glandier et surtout depuis son voyage en
+Amérique! On les devine. Toutes ses hésitations, toutes ses «sautes»
+d’humeur, qui donc maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements
+rapportés par lui de Cincinnati sur l’enfant de celle qui avait été la
+femme de Jean Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à
+penser qu’il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour
+qu’il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si
+victorieusement vers la fille du professeur qu’il avait toutes les peines
+du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de la presser dans
+ses bras et de lui crier: «Tu es ma mère! Tu es ma mère!» Et il se sauvait,
+comme il s’était sauvé de la sacristie pour ne point laisser échapper en
+une seconde d’attendrissement ce secret qui le brûlait depuis des
+années!… Et puis, en vérité, il avait peur!… Si elle allait le rejeter!… le
+repousser!… l’éloigner avec horreur!… lui, le petit voleur du collège
+d’Eu! Lui… le fils de Roussel-Ballmeyer!… lui l’héritier des
+crimes de Larsan!… S’il allait ne plus la revoir, ne plus vivre à ses
+côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum, le parfum de la Dame en
+noir!… Ah! comme il lui avait fallu combattre, à cause de cette vision
+effroyable, le premier mouvement qui le poussait à lui demander chaque fois
+qu’il la voyait: «Est-ce toi? Est-ce toi la Dame en noir?» Quant à elle,
+elle l’avait aimé tout de suite, mais à cause de sa conduite au Glandier
+sans doute… Si c’était vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!…
+Et si ce n’était pas elle, … si par une fatalité qui mettait en déroute
+et son pur instinct et son raisonnement… si ce n’était pas elle… Est-ce
+qu’il pouvait risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu’il
+s’était enfui du collège d’Eu, pour vol?… Non! Non! pas ça!… Elle
+lui avait demandé souvent:
+</p>
+
+<p>
+«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos premières
+études?»
+</p>
+
+<p>
+Et il avait répondu:
+</p>
+
+<p>
+«À Bordeaux!»
+</p>
+
+<p>
+Il aurait voulu pouvoir répondre:
+</p>
+
+<p>
+«À Pékin!»
+</p>
+
+<p>
+Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c’était «elle», eh bien, il
+saurait lui dire des choses qui feraient fondre son coeur.
+</p>
+
+<p>
+Tout valait mieux que de n’être point serré dans ses bras. Ainsi, parfois
+se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!… sûr au-delà de la raison, sûr
+de se trouver en face de la Dame en noir comme le chien est sûr de respirer son
+maître… Cette mauvaise figure de rhétorique qui se présentait tout
+naturellement à son esprit devait le conduire à l’idée de «remonter la
+piste». Elle nous mena, dans les conditions que l’on sait, au Tréport et
+à Eu. Cependant, j’oserai dire que cette expédition n’aurait
+peut-être point donné de résultats décisifs aux yeux d’un tiers qui,
+comme moi, n’était pas influencé par l’odeur, si la lettre de
+Mathilde, que j’avais remise à Rouletabille dans le train, n’était
+tout à coup venue lui apporter cette assurance que nous allions chercher. Cette
+lettre, je ne l’ai point lue. C’est un document si sacré aux yeux
+de mon ami que d’autres yeux ne le verront jamais, mais je sais que les
+doux reproches qu’elle lui faisait à l’ordinaire de sa sauvagerie
+et de son manque de confiance avaient pris sur ce papier un tel accent de
+douleur que Rouletabille n’aurait pas pu s’y tromper, même si la
+fille du professeur Stangerson avait oublié de lui confier, dans une phrase
+finale où sanglotait tout son désespoir de mère, que «l’intérêt
+qu’elle lui portait venait moins des services rendus que du souvenir
+qu’elle avait gardé d’un petit garçon, le fils de l’une de
+ses amies, qu’elle avait beaucoup aimée, et qui s’était suicidé,
+«comme un petit homme», à l’âge de neuf ans. Rouletabille lui ressemblait
+beaucoup!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap05"></a>V<br>
+Panique</h2></div>
+
+<p>
+Dijon… Mâcon… Lyon… Certainement, là-haut, au-dessus de ma tête, il ne dort
+pas… Je l’ai appelé tout doucement et il ne m’a pas répondu… Mais
+je mettrais ma main au feu qu’il ne dort pas!… À quoi songe-t-il?… Comme
+il est calme! Qu’est-ce donc qui peut bien lui donner un calme pareil?…
+Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en disant:
+«Allons-nous-en!» et cela d’une voix si posée, si tranquille, si résolue…
+Allons-nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu d’aller? Vers elle,
+évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait être sauvée que par lui; vers
+elle, qui était sa mère et qui ne le saurait pas!
+</p>
+
+<p>
+C’est un secret qui doit rester entre vous et moi; l’enfant est
+mort pour tous, excepté pour vous et pour moi!»
+</p>
+
+<p>
+C’était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien
+lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n’était venu chercher cette
+certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le moment même
+qu’il savait, il s’astreignait à oublier; il se condamnait au
+silence. Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui
+avait besoin de son secours ne voudrait pas d’un salut acheté au prix de
+la lutte du fils contre le père! Jusqu’où pouvait aller cette lutte?
+Jusqu’à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait
+avoir les mains libres, n’est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la Dame
+en noir?…
+</p>
+
+<p>
+Si calme est Rouletabille que je n’entends pas sa respiration. Je me
+penche sur lui… il a les yeux ouverts.
+</p>
+
+<p>
+«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il… À cette dépêche qui nous vient de
+Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui nous vient de
+Valence et qui est signée Stangerson.
+</p>
+
+<p>
+— J’y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À
+Bourg, M. et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à
+Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons rejoindre M. Stangerson.»
+Or, la dépêche Stangerson prouve que M. Stangerson, qui avait continué
+directement son chemin vers Marseille, se trouve à nouveau avec les Darzac. Les
+Darzac auraient donc rejoint M. Stangerson sur la ligne de Marseille; mais
+alors il faudrait supposer que le professeur se serait arrêté en route. À
+quelle occasion? Il n’en prévoyait aucune. À la gare, il disait: «Moi, je
+serai à Menton demain matin à dix heures.» Voyez l’heure à laquelle la
+dépêche a été mise à Valence et constatons sur l’indicateur l’heure
+à laquelle M. Stangerson devait normalement passer à Valence à moins
+qu’il ne se soit arrêté en route.»
+</p>
+
+<p>
+Nous avons consulté l’indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence à
+minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit quarante-sept», elle avait
+donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au cours de son voyage
+normal. À ce moment, il devait donc avoir été rejoint par M. et par Mme Darzac.
+Toujours l’indicateur en main, nous parvînmes à comprendre le mystère de
+cette rencontre. M. Stangerson avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient
+tous arrivés à six heures vingt-sept du soir. Le professeur avait alors pris le
+train qui partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures
+quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les Darzac,
+quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur Modane et, par
+Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du soir, train qui doit
+repartir normalement de Bourg à neuf heures huit. La dépêche de M. Darzac était
+partie de Bourg et portait l’indication de dépôt neuf heures vingt-huit.
+Les Darzac étaient donc restés à Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait
+prévoir aussi le cas où le train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions
+chercher la raison d’être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et
+Bourg, après le départ de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans
+et Bourg; le train s’arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu
+lieu avant Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que
+M. Darzac eût télégraphié de cette station.
+</p>
+
+<p>
+Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes que M. Darzac
+avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour Lyon du train de
+neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à Lyon à dix heures trente-trois,
+alors que le train de M. Stangerson arrivait à Lyon à dix heures trente-quatre.
+Après le détour par Bourg et leur stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac
+avaient pu, avaient dû rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une
+minute avant lui! Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route?
+Nous ne pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes
+pour base, hélas! la réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait avec une
+netteté suffisante, c’était la volonté de chacun de nos amis de
+n’effrayer personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien, avaient
+dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation. Quant à M.
+Stangerson, nous pouvions nous demander s’il avait été mis au courant du
+fait nouveau.
+</p>
+
+<p>
+Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance, Rouletabille
+m’invita à profiter de la luxueuse installation que la compagnie
+internationale des wagons-lits met à la disposition des voyageurs amis du repos
+autant que des voyages, et il me montra l’exemple en se livrant à une
+toilette de nuit aussi méticuleuse que s’il avait pu y procéder dans une
+chambre d’hôtel. Un quart d’heure après, il ronflait; mais je ne
+crus guère à son ronflement. En tout cas, moi, je ne dormis point. À Avignon,
+Rouletabille sauta de son lit, passa un pantalon, un veston, et courut sur le
+quai avaler un chocolat bouillant. Moi, je n’avais pas faim.
+D’Avignon à Marseille, dans notre anxiété, le voyage se passa assez
+silencieusement; puis, à la vue de cette ville où il avait mené tout
+d’abord une existence si bizarre, Rouletabille, sans doute pour réagir
+contre l’angoisse qui grandissait en nous au fur et à mesure que nous
+approchions de l’heure à laquelle nous allions «savoir», se remémora
+quelques anciennes anecdotes qu’il me conta sans paraître du reste y
+prendre le moindre plaisir. Je n’étais guère à ce qu’il me disait.
+Ainsi arrivâmes-nous à Toulon.
+</p>
+
+<p>
+Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l’ordinaire, c’était avec un
+enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux, cette côte
+d’azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après l’horrible
+départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la boue, dans
+l’humidité, dans le noir, dans le sale! Avec quelle joie, le soir, je
+posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M, sûr de retrouver le
+glorieux ami qui m’attendrait, le lendemain matin, au bout de ces deux
+rails de fer: le soleil!
+</p>
+
+<p>
+À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, nous ne fûmes
+point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M. Darzac qui nous
+cherchait. Il avait été certainement touché par la dépêche que Rouletabille lui
+avait envoyée de Dijon, annonçant l’heure de notre arrivée à Menton.
+Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M. Stangerson, la veille à dix heures du
+matin, à Menton, il avait dû repartir ce matin même de Menton et venir au-
+devant de nous jusqu’à Cannes, car nous pensions bien que, d’après
+sa dépêche, il avait des choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure
+sombre et défaite. En le voyant, nous eûmes peur.
+</p>
+
+<p>
+«Un malheur?… interrogea Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Non, pas encore!… répondit-il.
+</p>
+
+<p>
+— Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à temps…»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac dit simplement:
+</p>
+
+<p>
+«Merci d’être venus!»
+</p>
+
+<p>
+Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre compartiment,
+dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les rideaux, ce qui nous
+isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait chez nous et que le train se
+fût remis en marche, il parla enfin. Son émotion était telle que sa voix en
+tremblait.
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, fit-il, il n’est pas mort!
+</p>
+
+<p>
+— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en
+êtes-vous sûr?
+</p>
+
+<p>
+— Je l’ai vu comme je vous vois.
+</p>
+
+<p>
+— Et Mme Darzac aussi l’a vu?
+</p>
+
+<p>
+— Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu’elle arrive à croire à
+quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu’elle redevienne folle, la
+malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu’est-ce que
+cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il encore?…»
+</p>
+
+<p>
+Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M. Darzac. Le
+coup qu’il craignait l’avait frappé. Il en restait affalé dans son
+coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le joindra, on
+lui demandera ce qu’il veut… et tout l’argent qu’il voudra,
+on le lui donnera… ou alors, je le tue! C’est simple!… Je crois que
+c’est ce qu’il y a de plus simple!… N’est-ce pas votre
+avis?…»
+</p>
+
+<p>
+Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre. Rouletabille,
+dominant son émotion par un effort visible, engagea M. Darzac à essayer de se
+calmer et à nous raconter par le menu tout ce qui s’était passé depuis
+son départ de Paris.
+</p>
+
+<p>
+Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même,
+ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux
+compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux
+compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans
+l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme
+Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier
+compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le voyage
+de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient dîné au buffet.
+Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures vingt-sept, M. Stangerson ne
+quittait Dijon qu’à sept heures huit et les Darzac à sept heures
+exactement.
+</p>
+
+<p>
+Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le quai même
+de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés dans leur
+compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient restés à la
+fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ du
+train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur Stangerson, sur le
+quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme Darzac. De Dijon à Bourg,
+ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le compartiment adjacent à celui dans
+lequel ils se tenaient et dans lequel se trouvait le sac de voyage de Mme
+Darzac. La portière de ce compartiment, donnant sur le couloir, avait été
+fermée à Paris, aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière
+n’avait été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni
+intérieurement au verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été
+tiré intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle sorte
+que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans le
+compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se
+tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par
+Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel je
+n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement les
+conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M.
+Stangerson jusqu’à Dijon.
+</p>
+
+<p>
+Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident
+survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une heure
+et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors descendus,
+s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la conversation
+qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait
+omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux
+étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce
+qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés,
+puis elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se
+promener devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa
+correspondance.
+</p>
+
+<p>
+«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé,
+j’irai vous rejoindre.»
+</p>
+
+<p>
+Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac:
+</p>
+
+<p>
+«J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller
+rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet. Aussitôt
+qu’elle m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes bras.
+«Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas dire autre
+chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui dis qu’elle
+n’avait rien à craindre puisque j’étais là, et je lui demandai
+doucement, patiemment, quel avait été l’objet d’une aussi subite
+terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses jambes, et la
+suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu’il lui serait
+impossible d’absorber pour le moment même une goutte d’eau, et elle
+claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, en
+s’interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour
+d’elle avec épouvante, qu’elle était allée se promener, comme elle
+me l’avait dit, devant la gare, mais qu’elle n’avait pas osé
+s’en éloigner, pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire.
+Puis elle était rentrée dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se
+dirigeait vers le buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du
+train, les employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon
+à côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel elle
+avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut immédiatement aller le
+fermer, non point qu’elle mît en doute la probité parfaite de ces
+honnêtes gens, mais par un geste de prudence tout naturel en voyage. Elle monta
+donc dans le wagon, se glissa dans le couloir et arriva à la portière du
+compartiment qu’elle s’était réservé, et dans lequel nous
+n’étions point entrés depuis notre départ de Paris. Elle ouvrit cette
+portière, et, aussitôt, elle poussa un horrible cri. Or ce cri ne fut pas
+entendu, car il n’était resté personne dans le wagon et un train passait
+dans ce moment, remplissant la gare de la clameur de sa locomotive.
+Qu’était-il donc arrivé? Cette chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans
+le compartiment, la petite porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à
+demi tirée à l’intérieur de ce compartiment, s’offrant de biais au
+regard de la personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte
+était ornée d’une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait
+d’apercevoir la figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à
+son secours, et fuyant si précipitamment qu’en bondissant hors du wagon
+elle tomba à deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au
+buffet, dans l’état que je vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces
+choses, mon premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce que je ne
+le voulais pas, l’événement étant trop horrible, ensuite parce que
+j’avais le devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire
+celui qui n’y croyait pas! Est-ce que Larsan n’était pas mort, et
+bien mort?… En vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait
+point de doute pour moi qu’il n’y avait eu dans tout ceci
+qu’un effet de glace et d’imagination. Je voulus naturellement
+m’en assurer et je lui offris d’aller immédiatement avec elle dans
+son compartiment pour lui prouver qu’elle avait été victime d’une
+sorte d’hallucination. Elle s’y opposa, me criant que ni elle, ni
+moi, ne retournerions jamais dans ce compartiment et que, du reste, elle se
+refusait à voyager cette nuit! Elle disait tout cela par petites phrases
+hachées… Elle ne retrouvait pas sa respiration… Elle me faisait une peine
+infinie… Plus je lui disais qu’une telle apparition était impossible,
+plus elle insistait sur sa réalité! Je lui dis encore qu’elle avait bien
+peu vu Larsan lors du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne
+connaissait pas assez cette figure-là pour être sûre de ne s’être point
+trouvée en face de l’image de quelqu’un qui lui ressemblait! Elle
+me répondit qu’elle se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que
+celle-ci lui était apparue dans deux circonstances telles qu’elle ne
+l’oublierait jamais, dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de
+l’affaire de la galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même
+où, dans sa chambre, on était venu m’arrêter! Et puis, maintenant
+qu’elle avait appris qui était Larsan, ce n’étaient point seulement
+les traits du policier qu’elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le
+type redoutable de l’homme qui n’avait cessé de la poursuivre
+depuis tant d’années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne,
+qu’elle venait de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant
+dans la glace, avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son
+grand front dénudé!… Elle s’accrochait à moi comme si elle eût redouté
+une séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m’avait
+entraîné sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la
+main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare… Celui-ci fut
+aussi effrayé que moi de voir l’état de la malheureuse. Je me disais:
+«Elle va redevenir folle!» J’expliquai au chef de gare que ma femme avait
+eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le priais de veiller sur
+elle pendant que je me rendrais dans le compartiment moi-même pour tâcher de
+m’expliquer ce qui l’avait effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors…
+continua Robert Darzac, je suis sorti du bureau du chef de gare, mais je
+n’en étais pas plutôt sorti que j’y rentrais, refermant sur nous la
+porte précipitamment. Je devais avoir une mine singulière, car le chef de gare
+me considéra avec une grande curiosité. C’est que, moi aussi, je venais
+de voir Larsan! Non! non! ma femme n’avait pas rêvé tout éveillée… Larsan
+était là, dans la gare… sur le quai, derrière cette porte.»
+</p>
+
+<p>
+Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de cette vision
+personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il se passa la main sur
+le front, poussa un soupir, reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le bec de
+gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous guettait… et,
+chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire, on eût dit
+qu’il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui m’avait
+fait refermer la porte devant cette apparition était purement instinctif. Quand
+je rouvris cette porte, décidé à aller droit au misérable, il avait disparu!…
+Le chef de gare croyait avoir affaire à deux fous. Mathilde me regardait agir
+sans prononcer une parole, les yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle
+revint à la réalité des choses pour s’enquérir s’il y avait loin de
+Bourg à Lyon et quel était le prochain train qui s’y rendait. En même
+temps, elle me priait de donner des ordres pour nos bagages; et elle me
+demandait de lui accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt
+possible. Je ne voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une
+objection quelconque à ce nouveau projet, j’entrai immédiatement dans ses
+vues. Du reste, maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres yeux,
+oui, oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage était
+devenu impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami, ajouta M. Darzac en
+se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous courions désormais
+un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques dangers dont vous seul
+pouviez nous sauver, s’il en était temps encore. Mathilde me fut
+reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris immédiatement toutes
+dispositions pour rejoindre sans plus tarder son père, et elle me remercia avec
+une grande effusion quand elle sut que nous allions pouvoir prendre quelques
+minutes plus tard — car tout ce drame avait à peine duré un quart
+d’heure — le train de neuf heures vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à
+dix heures environ, et, en consultant l’indicateur des chemins de fer,
+nous constations que nous pouvions ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson.
+Mathilde m’en marqua encore une grande gratitude, comme si j’avais
+été réellement responsable de cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis
+un peu de calme quand le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment
+d’y prendre place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous
+passions justement sous le bec de gaz où m’était apparu Larsan, je la
+sentis encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous,
+mais je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait
+encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble cependant
+augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais d’entrer dans
+un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs. Sous prétexte
+d’aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant au milieu de ces
+gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que vous avez reçue. Je
+ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je continuais à prétendre que
+ses yeux l’avaient certainement trompée, et parce que, pour rien au
+monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une pareille résurrection. Du
+reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma femme, qu’on n’avait
+pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que nous échangeâmes concernèrent le
+secret que nous devions garder sur tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en
+aurait conçu un chagrin peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de
+celui-ci en nous découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui
+raconta qu’à cause d’un grave accident de chemin de fer, barrant la
+ligne de Culoz, nous avions décidé, puisqu’il fallait nous résoudre à un
+détour, de le rejoindre, et d’aller passer quelques jours avec lui chez
+Arthur Rance et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du
+reste, par ce fidèle ami de la famille.»
+</p>
+
+<p>
+… À ce propos, il serait peut-être temps d’apprendre au lecteur, quitte à
+interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William Rance qui,
+comme je l’ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune, avait nourri
+pendant de si longues années un amour sans espoir pour Mlle Stangerson, y avait
+si bien renoncé, qu’il avait fini par convoler en justes noces avec une
+jeune Américaine qui ne rappelait en rien la mystérieuse fille de
+l’illustre professeur.
+</p>
+
+<p>
+Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore retenue
+dans une maison de santé des environs de Paris, où elle achevait de se guérir,
+on apprit, un beau jour, que M. William Arthur Rance allait épouser la nièce
+d’un vieux géologue de l’Académie des sciences de Philadelphie.
+Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion pour Mathilde et qui en avaient
+mesuré toute l’importance jusque dans les excès qu’elle détermina
+— elle avait pu faire, un moment, d’un homme, jusqu’à ce
+jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique — ceux-là prétendirent que
+Rance se mariait par désespoir et n’augurèrent rien de bon d’une
+union aussi inattendue. On racontait que l’affaire, qui était bonne pour
+Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche, s’était conclue
+d’une façon assez bizarre. Mais ce sont là des histoires que je vous
+raconterai quand j’aurai le temps. Vous apprendrez alors aussi par quelle
+suite de circonstances, les Rance étaient venus se fixer aux Rochers Rouges,
+dans l’antique château fort de la presqu’île d’Hercule dont
+ils s’étaient rendus, l’automne précédent, propriétaires.
+</p>
+
+<p>
+Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant de
+raconter son étrange voyage.
+</p>
+
+<p>
+«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre ami, ma
+femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à ce que nous lui
+racontions et qu’au lieu de se réjouir de nous revoir il en était tout
+attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie. Son père voyait bien
+qu’il s’était passé, depuis que nous l’avions quitté, quelque
+chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s’en apercevait pas et
+mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi vint-elle à parler de
+vous, mon ami (M. Darzac s’adressait à Rouletabille), et alors, je saisis
+l’occasion de faire comprendre à M. Stangerson que, puisque vous ne
+saviez que faire de votre congé, dans le moment que nous allions nous trouver
+tous à Menton, vous seriez très touché d’une invitation qui vous
+permettrait de le passer parmi nous. Ce n’est pas la place qui manque aux
+Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance et sa jeune femme ne demandent qu’à
+vous faire plaisir. Pendant que je parlais, Mathilde m’approuvait du
+regard et ma main qu’elle pressa avec une tendre effusion, me dit la joie
+que ma proposition lui causait. C’est ainsi qu’en arrivant à
+Valence je pus mettre au télégraphe la dépêche que M. Stangerson, à mon
+instigation, venait d’écrire et que vous avez certainement reçue. De
+toute la nuit, vous pensez bien que nous n’avons pas dormi. Pendant que
+son père reposait dans le compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert
+mon sac et en avait tiré un revolver. Elle l’avait armé, me l’avait
+mis dans la poche de mon paletot et m’avait dit: «Si on nous attaque,
+vous nous défendrez!» Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!…
+Nous nous taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient,
+les paupières closes dans la lumière, car nous n’osions pas faire de
+l’ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au
+verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se faisait
+entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous semblait reconnaître
+son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur d’y voir surgir encore
+son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous pu le tromper?… Lui avions-nous
+échappé?… Était-il remonté dans le train de Culoz?… Pouvions-nous espérer
+cela?… Quant à moi, je ne le pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais,
+silencieuse et comme morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement
+désespérée, plus malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur
+qu’elle traînait derrière elle, comme une fatalité… J’aurais voulu
+la consoler, la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu’il
+fallait sans doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe
+désolé et je compris qu’il serait plus charitable de me taire. Alors,
+comme elle, je fermai les yeux…»
+</p>
+
+<p>
+Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est point une relation
+approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi, cette
+narration si importante que nous fûmes d’accord, à notre arrivée à
+Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y employâmes
+tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le soumîmes à M. Robert
+Darzac qui lui fit subir quelques modifications sans importance, à la suite de
+quoi il se trouva tel que je le rapporte ici.
+</p>
+
+<p>
+La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta aucun
+incident digne d’être noté. En gare de Menton-Garavan, ils trouvèrent Mr
+Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux époux; mais, quand il
+sut qu’ils avaient décidé de passer chez lui quelques jours, aux côtés de
+M. Stangerson, et d’accepter ainsi une invitation que M. Darzac, sous
+différents prétextes, avait jusqu’alors repoussée, il en marqua une
+parfaite satisfaction et déclara que sa femme en aurait une grande joie.
+Également, il se réjouit d’apprendre la prochaine arrivée de
+Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait pas été sans souffrir de
+l’extrême réserve avec laquelle, même depuis son mariage avec Miss Edith
+Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours traité. Lors de son dernier
+voyage à San Remo, le jeune professeur en Sorbonne s’était borné, en
+passant, à une visite au château d’Hercule, faite sur le ton le plus
+cérémonieux. Cependant, quand il était revenu en France, en gare de
+Menton-Garavan, la première station après la frontière, il avait été salué très
+cordialement, et gentiment complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui,
+avertis du retour de Darzac par les Stangerson, s’étaient empressés
+d’aller le surprendre au passage. En somme, il ne dépendait point
+d’Arthur Rance que ses rapports avec les Darzac devinssent excellents.
+</p>
+
+<p>
+Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg, avait jeté
+bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi avait transformé
+leur état d’âme, leur faisant oublier leurs sentiments de retenue et de
+circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec M. Stangerson, qui
+n’était averti de rien, bien qu’il commençât à se douter de quelque
+chose, chez des gens qui ne leur étaient point sympathiques, mais qu’ils
+considéraient comme honnêtes et loyaux et susceptibles de les défendre. En même
+temps, ils appelaient Rouletabille à leur secours. C’était une véritable
+panique. Elle grandit, d’une façon des plus visibles, chez M. Robert
+Darzac quand, arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance
+lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît, il se passa un petit incident
+que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à Nice, j’avais
+sauté sur le quai et m’étais précipité au bureau de la gare pour demander
+s’il n’y avait point là une dépêche à mon nom. On me tendit le
+papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver Rouletabille et M.
+Darzac.
+</p>
+
+<p>
+«Lisez», dis-je au jeune homme.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut:
+</p>
+
+<p>
+«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille me regarda et pouffa.
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! fit-il. C’est vous qui avez demandé ce renseignement?
+Qu’est-ce que vous avez donc cru?
+</p>
+
+<p>
+— C’est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l’attitude de
+Rouletabille, que l’idée m’est venue que Brignolles pouvait être
+pour quelque chose dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous
+aviez reçues. Et j’ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner
+sur les faits et gestes de cet individu. J’étais très curieux de savoir
+s’il n’avait pas quitté Paris.
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez
+pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan
+ressuscité?
+</p>
+
+<p>
+— Ça, non!» m’écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me
+doutais que Rouletabille se moquait de moi.
+</p>
+
+<p>
+La vérité était que j’y avais bien pensé.
+</p>
+
+<p>
+«Vous n’en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda tristement M.
+Darzac. C’est un pauvre homme, mais c’est un brave homme.
+</p>
+
+<p>
+— Je ne le crois pas», protestai-je.
+</p>
+
+<p>
+Et je me rejetai dans mon coin. D’une façon générale, je n’étais
+pas très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille, qui
+s’en amusait souvent. Mais, cette fois, nous devions avoir, quelques
+jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point une nouvelle
+transformation de Larsan, il n’en était pas moins un misérable. Et, à ce
+propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant hommage à ma clairvoyance, me
+firent leurs excuses. Mais n’anticipons pas. Si j’ai parlé de cet
+incident, c’est aussi pour montrer combien l’idée d’un Larsan
+dissimulé sous quelque figure de notre entourage, que nous connaissions peu, me
+hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent prouvé, à ce point de vue, son
+talent, je dirai même son génie, que je croyais être dans la note en me méfiant
+de toutes, de tous. Je devais comprendre bientôt — et l’arrivée
+inopinée de Mr Arthur Rance fut pour beaucoup dans la modification de mes idées
+— que Larsan avait, cette fois, changé de tactique. Loin de se
+dissimuler, le bandit s’exhibait maintenant, au moins à certains
+d’entre nous, avec une audace sans pareille. Qu’avait-il à craindre
+en ce pays? Ce n’était ni M. Darzac, ni sa femme qui allaient le
+dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis. Son ostentation semblait avoir pour
+but de ruiner le bonheur des deux époux qui croyaient être à jamais débarrassés
+de lui! Mais, en ce cas-là, une objection s’élevait. Pourquoi cette
+vengeance? N’eût-il pas été plus vengé en se montrant avant le mariage?
+Il l’aurait empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore
+pouvions-nous nous arrêter à cette pensée que le danger d’une telle
+manifestation à Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait
+l’affirmer?
+</p>
+
+<p>
+Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans notre
+compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de l’histoire de
+Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train, et il vient nous
+apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si nous avons gardé, quelque
+espoir d’avoir perdu Larsan sur la ligne de Culoz, il va falloir y
+renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se trouver en face de Larsan! Et il
+est venu nous avertir, avant notre arrivée là-bas, pour que nous puissions nous
+concerter sur la conduite à tenir.
+</p>
+
+<p>
+«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le train
+parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en nous promenant,
+jusqu’à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson donnait le bras à Mme
+Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la droite de M. Stangerson qui,
+par conséquent, se tenait au milieu de nous. Tout à coup, comme nous nous
+arrêtions, à la sortie du jardin public, pour laisser passer un tramway, je me
+heurtai à un individu qui me dit: «Pardon, monsieur!» et je tressaillis
+aussitôt, car j’avais entendu cette voix-là; je levai la tête:
+c’était Larsan! C’était la voix de la cour d’assises! Il nous
+fixait tous les trois avec ses yeux calmes. Je ne sais point comment je pus
+retenir l’exclamation prête à jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable!
+Comment je ne m’écriai point: «Larsan!…» J’entraînai rapidement M.
+Stangerson et sa fille qui, eux, n’avaient rien vu; je leur fis faire le
+tour du kiosque de la musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur
+le trottoir, debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je
+ne sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l’ont pas vu!…
+</p>
+
+<p>
+— Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac.
+</p>
+
+<p>
+— Absolument sûr!… Je feignis un léger malaise; nous montâmes en voiture
+et je dis au cocher de pousser son cheval. L’homme était toujours debout
+sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand nous nous mîmes en
+route.
+</p>
+
+<p>
+— Et vous êtes sûr que ma femme ne l’a pas vu? redemanda Darzac, de
+plus en plus agité.
+</p>
+
+<p>
+— Oh! certain, vous dis-je…
+</p>
+
+<p>
+— Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur Darzac,
+que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réalité de la
+réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions.
+</p>
+
+<p>
+— Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l’idée
+d’une hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en
+arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme.
+</p>
+
+<p>
+— En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher Monsieur
+Darzac, la dépêche que votre femme m’envoyait.»
+</p>
+
+<p>
+Et le reporter lui tendit le télégramme où il n’y avait que ces deux
+mots: «Au secours!»
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré.
+</p>
+
+<p>
+«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la tête.
+</p>
+
+<p>
+C’est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous
+arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M.
+Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse formelle que le
+professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec sa fille aux Rochers
+Rouges jusqu’à son retour, pour des raisons qu’il devait lui dire
+plus tard et qu’il n’avait pas encore eu le temps d’inventer,
+c’est avec une phrase qui n’était que l’écho de notre terreur
+que Mme Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu’elle eut
+aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette impression
+qu’elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le serrer dans
+ses bras. Je vis qu’elle s’accrochait à lui comme un naufragé
+s’agrippe à la main qui peut seule le sauver de l’abîme. Et je
+l’entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant à
+Rouletabille, je l’avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais
+d’apparence aussi froide.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap06"></a>VI<br>
+Le fort d’Hercule</h2></div>
+
+<p>
+Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison qui le
+voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire parvenu en ce jardin
+des Hespérides, dont les pommes d’or excitèrent les convoitises du
+vainqueur du monstre de Némée. Je n’aurais peut-être point cependant,
+— à l’occasion des innombrables citronniers et orangers qui, dans
+l’air embaumé, laissent pendre, au long des sentiers, par-dessus les
+clôtures, leurs grappes de soleil, — je n’aurais peut-être point
+évoqué le souvenir suranné du fils de Jupiter et d’Alcmène si, tout, ici,
+ne rappelait sa gloire mythologique et sa promenade fabuleuse à la plus douce
+des rives. On raconte bien que les Phéniciens, en transportant leurs pénates à
+l’ombre du rocher que devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au
+petit port qu’il abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap,
+à une presqu’île, qui l’ont conservé, ce nom d’Hercule, qui
+était celui de leur Dieu; mais, moi, j’imagine que, ce nom, ils l’y
+trouvèrent déjà et que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière
+blonde des chemins de l’Hellade, s’en furent chercher ailleurs un
+merveilleux séjour, tiède et parfumé, pour s’y reposer de leurs
+aventures, elles n’en ont point trouvé de plus beau que celui-là. Ce
+furent les premiers touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides
+n’était pas ailleurs, et Hercule avait préparé la place à ses camarades
+de l’Olympe en les débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui
+voulait conserver la Côte d’Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis
+point bien sûr que les os de l’Elephas antiquus, découverts il y a
+quelques années au fond des Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là!
+</p>
+
+<p>
+Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au rivage,
+nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette éblouissante du château
+fort, debout, sur la presqu’île d’Hercule, que les travaux
+accomplis sur la frontière ont fait, hélas! disparaître depuis une dizaine
+d’années. Les feux obliques du soleil qui allaient frapper les murs de la
+vieille Tour Carrée, la faisait éclater sur la mer comme une cuirasse. Elle
+semblait garder encore, vieille sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette
+baie de Garavan recourbée comme une faucille d’azur. Et puis, au fur et à
+mesure que nous avançâmes, son éclat s’éteignit. L’astre, derrière
+nous, s’était incliné vers la crête des monts; les promontoires, à
+l’occident, s’enveloppaient déjà, à l’approche du soir, de
+leur écharpe de pourpre, et le château n’était plus qu’une ombre
+menaçante et hostile quand nous en franchîmes le seuil.
+</p>
+
+<p>
+Sur les premières marches d’un étroit escalier qui conduisait à
+l’une des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C’était la
+femme d’Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la fiancée
+de Lammermoor n’était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux
+yeux noirs la sauva d’un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux
+bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!… Ah! quand on veut faire figure
+romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse incertaine, lointaine,
+plaintive et mélancolique, il ne faut point avoir ces yeux-là, my lady! Et
+votre chevelure est plus noire que l’aile d’un corbeau. Cette
+couleur n’est point dans le genre angélique. Êtes-vous un ange, Edith?
+Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette douceur de vos traits ne
+ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes ces questions, Edith; mais, quand
+je vous ai vue pour la première fois, après avoir été séduit par la délicate
+harmonie de toute votre blanche image, immobile sur ce perron de pierre,
+j’ai suivi le regard noir de vos yeux qui s’est posé sur la fille
+du professeur Stangerson, et il avait un éclat dur qui faisait un contraste
+étrange avec le timbre amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre
+bouche.
+</p>
+
+<p>
+La voix de cette jeune femme est d’un charme sûr; la grâce de toute sa
+personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux présentations dont Arthur
+Rance s’est naturellement chargé, elle répond de la façon la plus simple,
+la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille et moi tentons un
+effort poli pour conserver notre liberté; nous formulons la possibilité de
+gîter ailleurs qu’au château d’Hercule. Elle a une moue délicieuse,
+hausse les épaules d’un geste enfantin, déclare que nos chambres sont
+prêtes et parle d’autre chose.
+</p>
+
+<p>
+«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir!… Vous allez
+voir!… Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois… C’est le seul coin
+triste d’ici! c’est lugubre! sombre et froid! ça fait peur!
+j’adore avoir peur!… Oh! monsieur Rouletabille, vous me raconterez,
+n’est-ce pas, des histoires qui me feront peur!…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche comme une
+comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce jardin
+d’Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles arceaux
+fleuris d’une chapelle en ruine. La vaste cour que nous traversons est si
+bien garnie de toutes parts de plantes grasses, d’herbes et de
+feuillages, de cactus et d’aloès, de lauriers-cerises, de roses sauvages
+et de marguerites, qu’on jurerait qu’un printemps éternel a élu
+domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château où se réunissait toute
+la gent de guerre. Cette cour, de par l’aide des vents du ciel et de par
+la négligence des hommes, était devenue naturellement jardin, un beau jardin
+fou dans lequel on voit bien que la châtelaine a fait tailler le moins possible
+et qu’elle n’a point tenté de ramener, trop brusquement, à la
+raison. Derrière toute cette verdure et tout cet embaumement, on apercevait la
+plus gracieuse chose qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous
+les plus purs arceaux d’un gothique flamboyant, élevés sur les premières
+assises de la vieille chapelle romane; les piliers, habillés de plantes
+grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s’élancent de leur gaine
+parfumée et recourbent dans l’azur du ciel leur arc brisé, que rien ne
+semble plus soutenir. Il n’y a plus de toit à cette chapelle. Et elle
+n’a plus de murs… Il ne reste plus d’elle que ce morceau de
+dentelle de pierre qu’un miracle d’équilibre retient suspendu dans
+l’air du soir…
+</p>
+
+<p>
+Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe siècle que
+les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la Louve et que rien, ni
+le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la guerre, ni le canon, ni la tempête,
+n’a pu ébranler. Elle est telle encore qu’elle apparut aux
+Sarrasins pillards de 1107, qui s’emparèrent des îles Lérins et qui ne
+purent rien contre le château d’Hercule; telle qu’elle se montra à
+Salagéri et à ses corsaires génois quand, ceux-ci ayant tout pris du fort, même
+la Tour Carrée, même le Vieux Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs
+ayant fait sauter les courtines qui la reliaient aux autres défenses,
+jusqu’à l’arrivée des princes de Provence qui la délivrèrent.
+C’est là que Mrs. Edith a élu domicile.
+</p>
+
+<p>
+Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, Arthur Rance, par
+exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à Rouletabille, ils semblent
+loin, loin de nous. M. Darzac et M. Stangerson échangent des propos
+quelconques. Au fond, la même pensée habite tous ces gens qui ne se disent rien
+ou qui, lorsqu’ils se disent quelque chose, se mentent. Nous arrivons à
+une poterne.
+</p>
+
+<p>
+«C’est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation
+d’enfantillage, la tour du jardinier. De cette poterne, on découvre tout
+le fort, tout le château, le côté nord et le côté sud. Voyez!…»
+</p>
+
+<p>
+Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses…
+</p>
+
+<p>
+«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes bien
+sages…
+</p>
+
+<p>
+— Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu’il
+n’y a qu’elle de gaie, ici.»
+</p>
+
+<p>
+Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour. Nous
+avons le vieux donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment
+impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t-on quelquefois sous
+cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette tour occupe le coin le plus
+important de toute la fortification, on l’appelle encore la Tour du Coin…
+C’est le morceau le plus extraordinaire, le plus important de toute cette
+agglomération d’ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que
+partout ailleurs et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore le ciment
+romain qui les scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de
+César.
+</p>
+
+<p>
+«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c’est la tour
+de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc qui en a
+fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château pour
+résister à l’artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a fait de
+cette tour son cabinet d’études. C’est dommage, car nous aurions eu
+là une magnifique salle à manger… Mais je n’ai jamais rien su refuser au
+vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est mon oncle… C’est lui
+qui veut que je l’appelle comme ça, depuis que j’ai été toute
+petite… Il n’est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq jours,
+pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des pièces anatomiques
+qu’il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles du Muséum
+d’histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu’elle
+appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un eucalyptus, à la
+chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une femme à la fontaine.
+</p>
+
+<p>
+Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions mieux
+— moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à toutes
+choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du fort
+d’Hercule. Comme cette disposition est d’une importance capitale
+dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt notre
+arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d’abord, sous les yeux
+du lecteur le plan général du fort tel qu’il a été tracé plus tard par
+Rouletabille lui-même…
+</p>
+
+<p>
+Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la Mortola. Pour
+l’isoler complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas hésité à
+faire une île de cette presqu’île en coupant l’isthme minuscule qui
+la reliait au rivage.
+</p>
+
+<p>
+Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification sommaire en
+demi-cercle, destinée à protéger les approches du pont-levis et des deux tours
+d’entrée. Cette barbacane n’avait point laissé de trace. Et
+l’isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé sa forme première; le
+pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été comblé. Les murs du château
+d’Hercule épousaient la forme de la presqu’île, qui était celle
+d’un hexagone irrégulier. Ces murs se dressaient au ras du roc et
+celui-ci, par places, surplombait les eaux qui, inlassablement, le creusaient,
+si bien qu’une petite barque eût pu s’y abriter par calme plat et
+quand elle ne craignait point que le ressac ne la projetât et ne la brisât
+contre ce plafond naturel. Cette disposition était merveilleuse pour la défense
+qui n’avait guère, dans ces conditions, à craindre l’escalade, de
+quelque côté que ce fût.
+</p>
+
+<p>
+On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux tours A
+et A’ reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort souffert lors
+des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu réparées par la suite et
+venaient d’être mises en état d’être habitées par les soins de Mrs.
+Rance, qui en avait consacré les locaux à la domesticité. Le rez-de-chaussée de
+la tour A servait de logis aux concierges. Une petite porte s’ouvrait
+dans le flanc de la tour A, sous la voûte, et permettait au veilleur de se
+rendre compte de toutes les entrées et sorties. Une lourde porte de chêne
+bardée de fer, dont les deux vantaux étaient repliés depuis
+d’innombrables années contre le mur intérieur des deux tours, ne servait
+plus de rien tant on l’avait trouvée difficile à manier, et
+l’entrée du château n’était fermée que par une petite grille que
+chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à volonté. Cette entrée était la seule
+qui permît de pénétrer dans le château. Comme je l’ai dit, passé cette
+entrée, on se trouvait dans une première cour ou baille fermée de tous côtés
+par le mur d’enceinte et par les tours ou ce qui restait des tours. Ces
+murs étaient loin d’avoir conservé leur hauteur première. Les courtines
+anciennes qui rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées
+par une sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de
+l’intérieur de la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards
+étaient encore couronnés d’un parapet percé de meurtrières pour les
+petites pièces. Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le
+moment où tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec
+l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient
+longtemps encore conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour
+lesquelles on s’était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui
+avait été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de
+l’artillerie, elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet
+des boulevards et l’on en avait fait des sortes de demi-lunes. Cette
+opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction
+d’un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu’il fût en
+ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf était placé
+en C C’.
+</p>
+
+<p>
+Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui aussi
+d’un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal
+poussé, brûlés par le vent et l’eau de mer. Quand on se penchait
+au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la propriété en
+surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui, lui-même, surplombait
+la mer, on se rendait compte que le château continuait à être aussi fermé que
+dans le temps où les courtines des murs atteignaient aux deux tiers de la
+hauteur des vieilles tours. La Louve avait été respectée, comme je l’ai
+dit, et il n’était point jusqu’à son échauguette, restaurée, bien
+entendu, qui ne dressât sa silhouette étrangement vieillotte au-dessus de
+l’azur méditerranéen. J’ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les
+anciens communs W adossés au parapet entre B et B’ avaient été
+transformés en écuries et cuisines.
+</p>
+
+<p>
+Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château d’Hercule. On
+ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par la poterne H que Mrs.
+Arthur Rance appelait la tour du jardinier et qui n’était, en somme,
+qu’un épais pavillon défendu autrefois par la tour B’’ et par
+une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment de la
+construction du Château Neuf C C’. Un fossé et un mur partaient alors de
+B’’ pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire, avançant,
+en C, en forme d’éperon au milieu de la baille et barrant entièrement
+toute la première cour qu’ils fermaient. Le fossé existait toujours,
+large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la longueur du
+Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même. Une porte centrale en
+D, maintenant condamnée, s’ouvrait sur un pont qui avait été jeté sur le
+fossé et qui permettait autrefois les communications directes avec la baille.
+Or, ce pont volant avait été démoli ou s’était effondré, et, comme les
+fenêtres du château, très élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de
+leurs épais barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la
+seconde cour était restée aussi impénétrable que lorsqu’elle était
+entièrement défendue par son mur d’enceinte, au moment où le Château Neuf
+n’existait pas.
+</p>
+
+<p>
+Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme les
+anciens guides du pays l’appelaient encore, était un peu plus élevé que
+le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute, naturel
+piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de ce Vieux
+Château, tout carré, tout droit, d’un seul bloc, allongeant son ombre
+formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux Château F que par
+une petite porte K. Les anciens du pays ne l’appelaient jamais autrement
+que la Tour Carrée, pour la distinguer de la Tour Ronde, dite de Charles le
+Téméraire. Un parapet semblable à celui qui fermait la première cour, reliait
+entre elles les tours B’’, F et L, fermant également la seconde.
+</p>
+
+<p>
+Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi-hauteur,
+remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de Charles le Téméraire
+lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la guerre helvétique.
+Cette tour avait quinze toises de diamètre extérieurement et se composait
+d’une batterie basse dont le sol était placé à une toise en contrebas du
+niveau supérieur du plateau. On descendait dans cette batterie basse par une
+pente, aboutissant à une salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre
+gros piliers cylindriques. Sur cette chambre s’ouvraient trois énormes
+embrasures pour trois gros canons. C’est de cette salle octogone que Mrs.
+Edith eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était
+admirablement fraîche à cause de l’épaisseur des murs, qui était
+formidable, la lumière du rocher et l’éblouissante clarté de la mer
+pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui avaient été
+agrandies en carré et formaient maintenant des fenêtres garnies, elles aussi,
+de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont l’oncle de Mrs. Edith
+s’était emparé pour y travailler et y caser ses nouvelles collections,
+avait un terre-plein merveilleux où la châtelaine avait fait transporter de la
+terre arable, des plantes et des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus
+étonnant jardin suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de
+feuilles sèches de palmiers, formait là un heureux abri. J’ai marqué, sur
+le plan, d’une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments
+qui avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, agencés et restaurés
+pour l’habitation immédiate.
+</p>
+
+<p>
+Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n’avait réparé en
+C’, au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes
+de passage. C’est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à M.
+et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous aurons à
+parler d’une façon plus particulière.
+</p>
+
+<p>
+Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient réservées au
+vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au premier étage de la Louve,
+au-dessous du ménage Rance.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit traverser
+des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux murs moisis;
+mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une peinture écaillée, une
+tapisserie en loques, attestaient l’ancienne splendeur du Château Neuf né
+de la fantaisie d’un Mortola du grand siècle. En revanche, nos petites
+chambres ne rappelaient en rien ce passé magnifique. Elles en avaient été
+nettoyées avec un soin qui me toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis,
+badigeonnées, laquées de clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous
+plurent beaucoup. J’ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un
+petit salon.
+</p>
+
+<p>
+Comme je faisais le noeud de ma cravate, j’appelai Rouletabille, lui
+demandant s’il était prêt. Je n’obtins aucune réponse.
+J’allai dans sa chambre, et je constatai avec surprise qu’il en
+était déjà parti. Je me mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur
+la Cour de Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par
+son grand eucalyptus, dont, à cette heure, l’odeur forte montait
+jusqu’à moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j’apercevais
+l’immense étendue des eaux silencieuses. La mer était devenue d’un
+bleu un peu sombre à la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient
+visibles à l’horizon de la côte italienne, s’accrochant déjà à la
+pointe d’Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans
+les cieux. Je n’avais observé encore un pareil silence et une pareille
+immobilité de la nature qu’à la minute qui précède les plus violents
+orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n’avions rien de
+tel à craindre, et la nuit s’annonçait, décidément, sereine…
+</p>
+
+<p>
+Mais quelle est cette ombre apparue? D’où vient ce spectre qui glisse sur
+les eaux? Debout, à l’avant d’une petite barque qu’un pêcheur
+fait avancer au rythme lent de ses deux rames, j’ai reconnu la silhouette
+de Larsan! Qui s’y tromperait, qui tenterait de s’y tromper? Ah! il
+n’est que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce
+soir étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante
+coquetterie à s’exhiber dans toute sa figure d’autrefois,
+qu’il ne les renseignerait pas davantage en leur criant: «C’est
+moi!»
+</p>
+
+<p>
+Oh! oui, c’est lui! c’est lui! C’est le grand Fred. La
+barque, silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort.
+Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle dirige
+sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières des Rochers
+Rouges<a href="#fn1" id="fnref1"><sup>[1]</sup></a>. Et l’homme est
+toujours debout, les bras croisés, la tête tournée vers la tour, apparition
+diabolique au seuil de la nuit qui, lente et sournoise, s’approche de lui
+par derrière, l’enveloppe de sa gaze légère et l’emporte.
+</p>
+
+<p>
+Maintenant, en baissant les yeux, j’aperçois deux ombres dans la Cour du
+Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la petite porte de la Tour
+Carrée. L’une de ces ombres, la plus grande, retient l’autre et
+supplie. La plus petite voudrait s’échapper; on dirait qu’elle est
+prête à prendre son élan vers la mer. Et j’entends la voix de Mme Darzac
+qui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Prenez garde! C’est un piège qu’il vous tend. Je vous défends de
+me quitter, ce soir!…»
+</p>
+
+<p>
+Et la voix de Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Il faudra bien qu’il aborde au rivage. Laissez-moi courir au rivage!
+</p>
+
+<p>
+— Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde.
+</p>
+
+<p>
+— Tout ce qu’il faudra.»
+</p>
+
+<p>
+Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée:
+</p>
+
+<p>
+«Je vous défends de toucher à cet homme!»
+</p>
+
+<p>
+Et je n’entends plus rien.
+</p>
+
+<p>
+Je suis descendu et j’ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la margelle
+du puits. Je lui ai parlé, et il ne m’a pas répondu, comme il lui arrive
+quelquefois. Je m’en fus dans la baille, et là, je rencontrai M. Darzac
+qui vint à moi, fort agité. Il me cria de loin:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien! L’avez-vous vu?
+</p>
+
+<p>
+— Oui, je l’ai vu, fis-je.
+</p>
+
+<p>
+— Et elle, elle, savez-vous si elle l’a vu?
+</p>
+
+<p>
+— Elle l’a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé!
+Quelle audace!»
+</p>
+
+<p>
+Robert Darzac en tremblait encore de l’avoir vu. Il me dit
+qu’aussitôt qu’il l’avait aperçu, il avait couru comme un fou
+au rivage, mais qu’il n’était pas arrivé à temps à la pointe de
+Garibaldi et que la barque avait disparu comme par enchantement. Mais déjà
+Robert Darzac me quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de l’état
+d’esprit dans lequel il allait la retrouver. Cependant, il revenait
+presque aussitôt, triste et abattu. La porte de son appartement était fermée.
+Sa femme désirait être seule un instant.
+</p>
+
+<p>
+«Et Rouletabille? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Je ne l’ai pas vu!»
+</p>
+
+<p>
+Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui avait emporté
+Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour détourner le cours de ses
+pensées, je lui posai quelques questions sur le ménage Rance, auxquelles il
+finit par répondre.
+</p>
+
+<p>
+C’est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le procès
+de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et comment, un beau
+soir, il s’était trouvé dans un banquet de famille, à côté d’une
+jeune personne romanesque qui l’avait séduit immédiatement par un tour
+d’esprit littéraire qu’il avait rarement rencontré chez ses belles
+compatriotes. Elle n’avait rien de ce type alerte, désinvolte,
+indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si en
+honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique, d’une
+pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes de Walter
+Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori. Ah! certes, elle
+retardait, elle retardait d’une façon délicieuse. Comment cette figure
+délicate parvint-elle à impressionner si vivement Arthur Rance qui avait tant
+aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là les secrets du coeur. Toujours est-il
+que, se sentant devenir amoureux, Arthur Rance en avait profité, ce soir-là,
+pour se griser abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise,
+laisser échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à
+haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur Rance
+faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait qu’il ne
+boirait plus que de l’eau: il devait tenir ce serment.
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance connaissait de longue date l’oncle, ce vieux brave homme de
+Munder, le vieux Bob, comme on l’avait surnommé à l’Université, un
+type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures
+d’explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme un
+mouton, mais n’avait pas son pareil pour chasser le tigre des pampas. Il
+avait passé la moitié de son existence de professeur au sud du Rio-Negro, chez
+les Patagons, à la recherche de l’homme tertiaire ou tout au moins de son
+squelette, non point de l’anthropopithèque ou de quelque autre
+pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe, mais bien de
+l’homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de nos jours la
+planète, de l’homme, enfin, contemporain des prodigieux mammifères qui
+sont apparus sur le globe avant l’époque quaternaire. Il revenait
+généralement de ces expéditions avec quelques caisses de cailloux et un bagage
+respectable de tibias et de fémurs sur lesquels le monde savant bataillait,
+mais aussi avec une riche collection de «peaux de lapin», comme il disait, qui
+attestait que le vieux savant à lunettes savait encore se servir d’armes
+moins préhistoriques que la hache en silex ou le perçoir du troglodyte.
+Aussitôt de retour à Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se
+courbait sur ses bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un
+«rond de cuir», dictait son cours, s’amusant à faire sauter dans les yeux
+de ses plus proches élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se
+servait jamais, mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il avait
+atteint son but — qu’il visait — on voyait apparaître
+au-dessus de son pupitre sa bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes
+d’or, le large rire silencieux de sa bouche joviale.
+</p>
+
+<p>
+Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui-même, qui
+avait été l’élève du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis
+de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et, si je les
+rapporte si complètement ici, c’est que, par une suite de circonstances
+fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux Rochers Rouges.
+</p>
+
+<p>
+Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté et où il
+se conduisit d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée
+peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait de recevoir de
+fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se décidait
+pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre, il lui disait
+qu’il était bien malade et qu’il désespérait de la revoir avant de
+mourir. On pourrait être tenté de penser qu’une nièce au coeur tendre,
+dans ces conditions, eût pu s’abstenir de paraître à un banquet, si
+familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de son oncle, avait tant
+reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était revenu de si loin, toujours si
+bien portant, qu’on ne lui tiendra certainement point rigueur de ce que
+sa tristesse ne l’eût point, ce soir-là, retenue à la maison. Cependant,
+trois mois plus tard, sur une nouvelle lettre, elle décida de partir et
+d’aller rejoindre, toute seule, son oncle, au fond de l’Araucanie.
+Pendant ces trois mois, il s’était passé des événements mémorables. Miss
+Edith avait été touchée des remords d’Arthur Rance et de sa persistance à
+ne plus boire que de l’eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes
+d’intempérance de ce gentleman n’avaient été prises qu’à la
+suite d’un désespoir d’amour, et cette circonstance lui avait plu
+par-dessus tout. Ce caractère romanesque dont j’ai parlé tout à
+l’heure devait servir rapidement les desseins d’Arthur Rance; et,
+au moment du départ de Miss Edith pour l’Araucanie, nul ne s’étonna
+de ce que l’ancien élève du vieux Bob accompagnât sa nièce. Si les
+fiançailles n’étaient pas encore officielles, c’est qu’elles
+n’attendaient pour le devenir que la bénédiction du géologue. Miss Edith
+et Arthur Rance retrouvèrent à San-Luis l’excellent oncle. Il était
+d’une humeur charmante et d’une santé florissante. Rance, qui ne
+l’avait pas revu depuis si longtemps, eut le toupet de lui dire
+qu’il avait rajeuni, ce qui est le plus habile des compliments. Aussi,
+quand sa nièce lui eut appris qu’elle s’était fiancée à ce charmant
+garçon, la joie de l’oncle fut remarquable. Tous trois revinrent à
+Philadelphie où le mariage fut célébré. Miss Edith ne connaissait pas la
+France. Arthur Rance décida d’y faire leur voyage de noces. Et
+c’est ainsi qu’ils trouvèrent, comme il sera conté tout à
+l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux environs de Menton,
+non point en France, mais à cent mètres de la frontière, en Italie, devant les
+Rochers Rouges.
+</p>
+
+<p>
+La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous, nous nous
+dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce soir-là, était
+servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le vieux Bob, absent du
+fort d’Hercule, Mrs. Edith nous demanda si quelqu’un de nous avait
+aperçu une petite barque qui avait fait le tour du château et dans laquelle se
+trouvait un homme debout. L’attitude singulière de cet homme
+l’avait frappée. Comme personne ne lui répondit, elle reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! je saurai qui c’est, car je connais le marin qui conduisait la
+barque. C’est un grand ami du vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+— Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame?
+</p>
+
+<p>
+— Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens
+du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter dans leur
+impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela veut dire: «Le
+bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n’est-ce pas?»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap07"></a>VII<br>
+De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre
+le fort d’Hercule contre une attaque ennemie</h2></div>
+
+<p>
+Rouletabille n’eut même point la politesse de demander
+l’explication de cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les
+plus sombres réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les
+grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous galvaniser. Il y
+avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui auraient dû être la gaieté
+de l’heure, et rayonner de la joie de vivre. Le repas fut des plus
+tristes. Le spectre de Larsan planait sur les convives, même sur celui
+d’entre nous qui ne le savait point si proche.
+</p>
+
+<p>
+Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis
+qu’il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se
+débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer beaucoup, en
+prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus malheureuse
+de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout perdu: sa foi dans la
+science, l’amour du travail, et — ruine plus affreuse que toutes
+les autres — la religion de sa fille. Il avait tant cru en elle! Elle
+avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil. Il
+l’avait associée pendant tant d’années, vierge sublime, à sa
+recherche de l’inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de cette
+définitive volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à quiconque eût
+pu l’éloigner de son père et de la science! Et, quand il en était encore
+à considérer avec extase un pareil sacrifice, il apprenait que, si sa fille
+refusait de se marier, c’est qu’elle l’était déjà à un
+Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à son père et de lui
+confesser un passé qui devait, aux yeux du professeur déjà averti par le
+mystère du Glandier, éclairer le présent d’un éclat bien tragique, le
+jour où, tombant à ses pieds et embrassant ses genoux, elle lui avait raconté
+le drame de son coeur et de sa jeunesse, le professeur Stangerson avait serré
+dans ses bras tremblants son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon
+sur sa tête adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait
+expié sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu’elle ne lui
+avait jamais été plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle
+avait souffert. Et elle s’en était allée un peu consolée. Mais lui, resté
+seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l’homme seul!
+Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux!
+</p>
+
+<p>
+Il l’avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait
+été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde s’efforçait-elle
+de réchauffer son père d’une tendresse plus ardente. Elle sentait bien
+qu’il ne lui appartenait plus, que son regard se détournait d’elle,
+que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image qui n’était plus la
+sienne, mais qui l’avait été, hélas! Et que, s’ils revenaient à
+elle, à elle Mme Darzac, c’était pour apercevoir à ses côtés, non point
+la figure respectée d’un honnête homme, mais la silhouette éternellement
+vivante, éternellement infâme, de l’autre! De celui qui avait été le
+premier mari, de celui qui lui avait volé sa fille!… Il ne travaillait plus!…
+Le grand secret de la Dissociation de la matière qu’il s’était
+promis d’apporter aux hommes retournerait au néant d’où, un
+instant, il l’avait tiré, et les hommes iraient, répétant pendant des
+siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo nihil!
+</p>
+
+<p>
+Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il nous était
+servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux candélabres
+de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de tapisseries d’Orient
+et contre lesquels s’appuyaient de vieilles armoires datant de la
+première invasion sarrasine, et des sièges à la Dagobert.
+</p>
+
+<p>
+À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient
+les causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac
+étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait
+évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne
+datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé
+était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une parole. Mme
+Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation, échangeait quelques
+réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je ajouter même, à ce propos,
+qu’après la scène à laquelle j’avais assisté du haut de ma fenêtre
+entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à voir celle-ci plus
+atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante d’un Larsan surgi des
+eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais une remarquable différence
+entre l’aspect effaré sous lequel elle nous était apparue précédemment à
+la gare, par exemple, et celui-ci qui était presque entièrement de sang-froid.
+On eût dit que cette apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis
+part, dans la soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut
+de mon avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus
+simple. Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la
+certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime de
+l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à lui
+rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre de Larsan
+vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle avait eue
+avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais ma toilette,
+elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait hantée par cette idée
+qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me racontant cette entrevue,
+m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque tranquillité
+qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait Robert
+Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux avaient bien vu
+clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert Darzac ne lui avait
+dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle n’en fût
+épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à Rouletabille de
+venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui ressemblait à s’y
+méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de Rouletabille et les avait
+soudain couvertes de baisers, comme une mère fait, dans un accès de
+gloutonnerie adorable, aux mains de son tout petit enfant. Évidemment, elle
+était instinctivement reconnaissante au jeune homme vers lequel elle se sentait
+irrésistiblement portée par toutes les forces mystérieuses de son être
+maternel, de ce qu’il repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait
+toujours autour d’elle et qui, de temps en temps, revenait frapper à sa
+porte. C’est dans ce moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en
+même temps, par la fenêtre de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque.
+Ils l’avaient d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets.
+Puis un cri de rage s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille
+et celui-ci avait voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons
+vu comment Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur
+le parapet… Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de
+Larsan, mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle
+d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne
+voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était!
+</p>
+
+<p>
+À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants impatiente,
+Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M. Darzac les soins les
+plus charmants, les plus tendres. Elle était pleine d’attention, le
+servant elle-même, avec un admirable et sérieux sourire, veillant à ce
+qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche trop brusque
+d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois bien le
+constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de me rappeler
+que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour rappeler à Mme Darzac
+qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean Roussel-
+Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines lois
+transatlantiques, devant les hommes.
+</p>
+
+<p>
+Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup affreux à un
+bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait pleinement
+réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement, devons-nous
+appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de Mathilde, que ce
+n’est point seulement l’état de désarroi où se trouvait son esprit
+à la suite de la réapparition de Larsan, qui l’incita à faire comprendre
+à Robert Darzac, le premier soir où ils se trouvèrent face à face — enfin
+seuls! — dans l’appartement de la Tour Carrée, que cet appartement
+était assez vaste pour y loger séparément leurs deux désespoirs; mais ce fut
+encore le sentiment du devoir, c’est-à-dire de ce qu’ils se
+devaient chacun à tous deux, qui leur dicta la plus noble et la plus auguste
+des décisions! J’ai déjà dit que Mathilde Stangerson avait été très
+religieusement élevée, non point par son père qui était assez indifférent sur
+ce chapitre, mais par les femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti.
+Les études auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du
+professeur, n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur
+s’était bien gardé d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos,
+l’esprit de sa fille. Celle-ci avait conservé, même au moment le plus
+redoutable de la création du néant, théorie sortie du cerveau de son père,
+ainsi que celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des
+Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout venait
+de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à ce
+rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se rapprochait
+d’une façon singulière des fameux atomes crochus des anciens, il restait
+à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas été créé par Dieu.
+Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était le sien, le seul qui eût
+son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais peut-être passé sous silence
+les théories religieuses de Mathilde si elles n’avaient été d’un
+appoint certain dans les résolutions qu’elle eut à prendre vis-à-vis de
+son nouvel époux devant les hommes, quand il lui fut révélé que son mari devant
+Dieu était encore de ce monde. La mort de Larsan ayant paru certaine, elle
+était allée à une nouvelle bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son
+confesseur, en veuve. Et voilà qu’elle n’était plus veuve, mais
+bigame devant Dieu! Au surplus, une telle catastrophe n’était point
+irrémédiable et elle dut elle-même faire luire aux yeux attristés de ce pauvre
+M. Darzac la perspective d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il
+convient par la cour de Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait
+incontinent, soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède,
+M. et Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la Tour
+Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être
+point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et les
+soins consolateurs de Mathilde.
+</p>
+
+<p>
+Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en
+soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes yeux
+s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur-William Rance, et ma pensée
+déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le
+maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à
+parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt, s’excusa,
+et sortit.
+</p>
+
+<p>
+«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!»
+</p>
+
+<p>
+On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme—étaient
+les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des-Bois.
+J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille
+les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de
+complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur reconnaissance
+pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des plus grandes, et
+Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur dévouement. M. Stangerson
+répondit à mon interpellation en m’apprenant que tous ses domestiques
+avaient quitté le Glandier qu’il avait à jamais abandonné. Comme les
+Rance avaient besoin de concierges pour le fort d’Hercule, le professeur
+avait été heureux de leur céder ces loyaux serviteurs dont il n’avait
+jamais eu à se plaindre, en dehors d’une petite histoire de braconnage
+qui avait failli tourner si mal pour eux. Maintenant, ils logeaient dans
+l’une des tours de la poterne d’entrée dont ils avaient fait leur
+loge et d’où ils surveillaient le mouvement d’entrée et de sortie
+du fort d’Hercule.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître
+d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot:
+c’était donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence
+aux Rochers Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du
+reste — que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes
+pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais
+consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait si cette
+absence ne coïncidait point avec quelque événement important relatif au retour
+de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et, parce que Mathilde se montrait
+fâcheusement impressionnée, je vis bien que Mr Arthur Rance crut bon de
+manifester, lui aussi, un discret émoi. Ici, il est bon de dire que Mr Arthur
+Rance et sa femme n’étaient point au courant de tous les malheurs de la
+fille du professeur Stangerson. On avait, naturellement, jugé inutile de leur
+faire part du mariage secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan.
+C’était là un secret de famille. Mais ils savaient mieux que
+n’importe qui — Arthur Rance pour avoir été mêlé au drame du
+Glandier, et sa femme parce que son mari le lui avait raconté — avec quel
+acharnement le célèbre agent de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être
+un jour Mme Darzac. Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux
+yeux d’Arthur Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point
+s’étonner qu’un homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde
+que le phrénologue américain n’eût point cherché à l’attitude de
+Larsan d’autre explication que celle d’un amour furieux et sans
+espoir. Quant à Mrs. Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les
+raisons du drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait
+bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu
+qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui
+d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que
+j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait:
+«Mais, enfin! qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des
+sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes,
+pendant de si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour
+laquelle, policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour
+laquelle on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui
+n’ai su que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais
+jamais eu si elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle
+n’a même plus la jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la
+regarder encore!» Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait
+son mari regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse
+Mrs. Edith!
+</p>
+
+<p>
+Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire au
+lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur de
+chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans l’étrange
+et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui
+enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux
+Bob, ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra.
+C’est que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi
+considérable, de ne peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur
+apparition au cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les
+alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de
+paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension!
+Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur
+avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni
+moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à lui-même
+qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et nous nous
+levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre pensée qui était des
+plus troubles. Mathilde s’enquit immédiatement de Rouletabille quand elle
+fut sortie de la Louve, et je l’accompagnai jusqu’à l’entrée
+du fort. M. Darzac et Mrs. Edith nous suivaient. M. Stangerson avait pris congé
+de nous. Arthur Rance, qui avait un instant disparu, vint nous rejoindre comme
+nous arrivions sous la voûte. La nuit était claire, toute illuminée de lune.
+Cependant, on avait allumé des lanternes sous la voûte qui retentissait de
+grands coups sourds. Et nous entendîmes la voix de Rouletabille qui
+encourageait ceux qui l’entouraient: «Allons! encore un effort!»
+disait-il, et des voix, après la sienne, se mettaient à haleter comme font les
+marins qui halent les barques sur la jetée, à l’entrée des ports. Enfin,
+un grand tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une cloche.
+C’étaient les deux vantaux de l’énorme porte de fer qui venaient de
+se rejoindre pour la première fois, depuis plus de cent ans.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith s’étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et demanda ce
+qu’était devenue la grille qui faisait jusqu’alors fonction de
+porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle comprit qu’elle
+n’avait qu’à se taire, ce qui ne l’empêcha point de murmurer:
+«Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un siège?» Mais Rouletabille
+entraînait déjà tout notre groupe dans la baille, et nous annonçait, en riant,
+que, si nous avions par hasard le désir d’aller faire un tour en ville,
+il fallait pour ce soir-là y renoncer, attendu que ses ordres étaient donnés et
+que nul ne pouvait plus sortir du château, ni y entrer. Le père Jacques,
+ajouta-t-il, toujours en affectant de plaisanter, était chargé par lui
+d’exécuter la consigne et chacun savait qu’il était impossible de
+séduire ce vieux serviteur. C’est ainsi que j’appris que le père
+Jacques, que j’avais connu au Glandier, avait accompagné le professeur
+Stangerson à qui il servait de valet de chambre. La veille, il avait couché
+dans un petit cabinet de la Louve, attenant à la chambre de son maître, mais
+Rouletabille avait changé tout cela, et c’était le père Jacques,
+maintenant, qui avait pris la place des concierges dans la tour A.
+</p>
+
+<p>
+«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée.
+</p>
+
+<p>
+— Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre
+d’entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour Carrée!…
+répondit Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Mais la Tour Carrée n’a pas besoin de concierges! s’écria
+Mrs. Edith, dont l’ahurissement était sans bornes.
+</p>
+
+<p>
+— C’est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter
+sans explication.
+</p>
+
+<p>
+Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu’il devait
+mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si l’on
+prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, on ne pouvait guère
+y parvenir sans l’aide intelligente de Mrs. Edith. Enfin, il était bon
+que chacun, désormais, au fort d’Hercule, fût préparé à tout, autrement
+dit, ne fût surpris par rien!
+</p>
+
+<p>
+Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes à la poterne
+du jardinier. J’ai dit que cette poterne H commandait l’entrée de
+la seconde cour; mais il y avait beau temps qu’à cet endroit le fossé
+avait été comblé. Autrefois, il y avait là un pont-levis. Rouletabille, à notre
+grande stupéfaction, déclara que le lendemain il ferait dégager le fossé et
+rétablir le pont-levis!
+</p>
+
+<p>
+Dans le moment même, il s’occupait de faire fermer, par les gens du
+château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en attendant mieux,
+faite de planches et de vieux bahuts que l’on avait sortis de la bâtisse
+du jardinier. Ainsi, le château se barricadait et Rouletabille était seul
+maintenant à en rire tout haut; car Mrs. Edith, mise rapidement au courant par
+son mari, ne disait plus rien, se contentant de s’amuser in petto
+prodigieusement de ces visiteurs qui transformaient son vieux château fort en
+place imprenable parce qu’ils redoutaient l’approche d’un
+homme, d’un seul homme!… C’est que Mrs. Edith ne connaissait point
+cet homme-là et qu’elle n’avait pas passé par le Mystère de la
+Chambre Jaune! Quant aux autres — et Arthur Rance lui-même était de
+ceux-là — ils trouvaient tout naturel et absolument raisonnable que
+Rouletabille les fortifiât contre l’inconnu, contre le mystère, contre
+l’invisible, contre ce on ne savait quoi qui rôdait dans la nuit, autour
+du fort d’Hercule!
+</p>
+
+<p>
+À cette poterne, Rouletabille n’avait placé personne, car il se réservait
+ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il pouvait surveiller et la
+première et la seconde cour. C’était un point stratégique qui commandait
+tout le château. On ne pouvait parvenir du dehors jusqu’aux Darzac
+qu’en passant d’abord par le père Jacques, en A, par Rouletabille
+en H, et par le ménage Bernier qui veillait sur la porte K de la Tour Carrée.
+Le jeune homme avait décidé que les veilleurs désignés ne se coucheraient pas.
+Comme nous passions près du puits de la Cour du Téméraire, je vis à la clarté
+de la lune qu’on avait dérangé la planche circulaire qui le fermait. Je
+vis aussi, sur la margelle, un seau attaché à une corde. Rouletabille
+m’expliqua qu’il avait voulu savoir si ce vieux puits correspondait
+avec la mer et qu’il y avait puisé une eau absolument douce, preuve que
+cette eau n’avait aucune relation avec l’élément salé. Il fit
+quelques pas alors avec Mme Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra
+dans la Tour Carrée. M. Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec nous,
+ainsi qu’Arthur Rance. Quelques phrases d’excuses à l’adresse
+de Mrs. Edith firent comprendre à celle-ci qu’on la priait poliment de
+s’aller coucher, ce qu’elle fit d’une grâce assez nonchalante
+et en saluant Rouletabille d’un ironique: «Bonsoir, monsieur le
+capitaine!»
+</p>
+
+<p>
+Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna vers la
+poterne, dans la petite chambre du jardinier; c’était une pièce fort
+obscure, basse de plafond, où l’on se trouvait merveilleusement blottis
+pour voir sans être vus. Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille et moi,
+dans la nuit, sans même avoir allumé une lanterne, nous tînmes notre premier
+conseil de guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom donner à cette réunion
+d’hommes effarés, réfugiés derrière les pierres de ce vieux château
+guerrier.
+</p>
+
+<p>
+«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille; personne ne
+nous entendra et nous ne serons surpris par personne. Si l’on parvenait à
+franchir la première porte gardée par le père Jacques sans qu’il
+s’en aperçût, nous serions immédiatement avertis par l’avant-poste
+que j’ai établi au milieu même de la baille, dissimulé dans les ruines de
+la chapelle. Oui, j’ai placé là votre jardinier, Mattoni, Monsieur Rance.
+Je crois, à ce qu’on m’a dit, qu’on peut être sûr de cet
+homme? Dites-moi, je vous prie, votre avis?…»
+</p>
+
+<p>
+J’écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison.
+C’était vrai qu’il s’improvisait notre capitaine et voilà
+que, d’emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles
+d’assurer la défense de la place. Certes! j’imagine qu’il
+n’avait point envie de la rendre, à n’importe quel prix, et
+qu’il était parfaitement disposé à se faire sauter en notre compagnie,
+plutôt que de capituler. Ah! le brave petit gouverneur de place que
+c’était là! Et, en vérité, il fallait être tout à fait brave pour
+entreprendre de défendre le fort d’Hercule contre Larsan, plus brave que
+s’il se fût agi de mille assiégeants, comme il arriva à l’un des
+comtes de la Mortola qui n’eût, pour débarrasser la place, qu’à
+faire donner grosses pièces, couleuvrines et bombardes et puis à charger
+l’ennemi déjà à moitié défait par le feu bien dirigé d’une
+artillerie qui était l’une des plus perfectionnées de l’époque.
+Mais là, aujourd’hui, qui avions-nous à combattre? Des ténèbres! Où était
+l’ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni viser, ne sachant où
+était le but, ni encore moins prendre l’offensive, ignorant où il fallait
+porter nos coups? Il ne nous restait qu’à nous garder, à nous enfermer, à
+veiller et à attendre!
+</p>
+
+<p>
+Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu’il répondait de son
+jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d’être couvert de ce
+côté, prit son temps pour nous expliquer d’abord d’une façon
+générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira trois ou quatre bouffées
+rapides et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s’être montré si
+insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme pour nous
+défier, s’en tiendra à cette manifestation platonique? Se contentera-t-il
+d’un succès moral qui aura porté le trouble, la terreur et le
+découragement dans une partie de la garnison? Et disparaîtra-t-il? Je ne le
+pense pas, à vrai dire. D’abord, parce que ce n’est point dans son
+caractère essentiellement combatif, et qui ne se satisfait pas avec des
+demi-succès, ensuite parce que rien ne le force à disparaître! Songez
+qu’il peut tout contre nous, mais que nous ne pouvons rien contre lui,
+que nous défendre et frapper, si nous le pouvons, quand il le voudra bien! Nous
+n’avons, en effet, aucun secours à attendre du dehors. Et il le sait
+bien; c’est ce qui le fait si audacieux et si tranquille! Qui
+pouvons-nous appeler à notre aide?
+</p>
+
+<p>
+— Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, car il
+pensait bien que, si cette hypothèse n’avait pas été encore envisagée par
+Rouletabille, c’est qu’il devait y avoir quelque obscure raison à
+cela.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n’était point
+non plus exempt de reproche. Et il dit, d’un ton glacé qui renseigna
+définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa proposition:
+</p>
+
+<p>
+«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n’ai point, à Versailles,
+sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, aux Rochers Rouges, à la
+justice italienne.»
+</p>
+
+<p>
+Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l’ai dit, le premier mariage de
+la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous, toute
+l’impossibilité où nous étions de révéler l’existence de Larsan
+sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le
+pire des scandales et la plus redoutable des catastrophes; mais certains
+incidents inexpliqués du procès de Versailles avaient dû suffisamment le
+frapper pour qu’il fût à même de saisir que nous redoutions par-dessus
+tout d’intéresser à nouveau le public à ce que l’on avait appelé Le
+Mystère de Mademoiselle Stangerson.
+</p>
+
+<p>
+Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait par un de ces
+secrets terribles qui décident de l’honneur ou de la mort des gens, en
+dehors de toutes les magistratures de la terre.
+</p>
+
+<p>
+Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais ce
+salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à combattre
+pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui s’inquiète peu des
+raisons de la bataille, du moment qu’il meure pour sa belle. Du moins,
+j’interprétai ainsi son geste, persuadé que l’Américain, malgré son
+récent mariage, était loin d’avoir oublié son ancienne passion.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac dit:
+</p>
+
+<p>
+«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu’on le
+réduise à merci, soit qu’on passe avec lui un traité de paix, soit
+qu’on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le secret
+à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète de Mme
+Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M. Stangerson ignore que
+nous sommes menacés encore des coups de ce bandit!
+</p>
+
+<p>
+— Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M.
+Stangerson ne saura rien!…»
+</p>
+
+<p>
+On s’occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce
+qu’on pouvait attendre d’eux. Heureusement, le père Jacques et les
+Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne
+s’étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs.
+Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien encore
+Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son maître à Paris
+et ne devait revenir qu’avec lui.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui se
+tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s’asseoir au
+milieu de nous.
+</p>
+
+<p>
+«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j’ai fait une
+reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte Nord,
+d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace
+avantageusement l’ancienne barbacane du château. Nous avons là, à
+cinquante pas, du côté de l’Occident, les deux postes frontières des
+douaniers français et italiens dont l’inexorable vigilance peut nous être
+d’un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces braves
+gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier italien ne parle que
+l’italien, mais le douanier français parle les deux langues, plus le
+jargon du pays, et c’est ce douanier (qui s’appelle, m’a dit
+Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement général. Par son intermédiaire,
+nous avons appris que nos deux douaniers s’étaient intéressés à la
+manoeuvre insolite, autour de la presqu’île d’Hercule, de la petite
+barque de Tullio, surnommé Le Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des
+anciennes connaissances de nos douaniers. C’est le plus habile
+contrebandier de la côte. Il traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que
+les douaniers n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et l’inconnu
+ont disparu du côté de la pointe de Garibaldi. J’y suis allé avec le père
+Bernier, et, pas plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous
+n’avons rien aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J’en ai comme
+le pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a
+abordé près de la pointe de Garibaldi…
+</p>
+
+<p>
+— Vous en êtes sûr? s’écria M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+— À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans
+le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le réchaud à
+pommes de pin que j’ai retrouvé et que les douaniers ont reconnu, réchaud
+qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche la pieuvre, par les nuits
+calmes.
+</p>
+
+<p>
+— Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac… Il est aux Rochers
+Rouges!…
+</p>
+
+<p>
+— En tout cas, si la barque l’a laissé aux Rochers Rouges, il
+n’en est point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des douaniers
+sont placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers Rouges en France, de
+telle sorte que nul n’y peut passer de jour ou de nuit sans en être
+aperçu. Vous savez, d’autre part, que les Rochers Rouges forment
+cul-de-sac et que le sentier s’arrête devant ces rochers, à trois cents
+mètres environ de la frontière. Le sentier passe entre les rochers et la mer.
+Les rochers sont à pic et constituent une falaise d’une soixantaine de
+mètres de hauteur.
+</p>
+
+<p>
+— Certes! fit Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, et qui
+semblait très intrigué, il n’a pu escalader la falaise.
+</p>
+
+<p>
+— Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans la
+falaise des poches profondes.
+</p>
+
+<p>
+— Je l’ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné
+tout seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier.
+</p>
+
+<p>
+— C’était imprudent, remarquai-je.
+</p>
+
+<p>
+— C’était par prudence! corrigea Rouletabille. J’avais des
+choses à dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un tiers… Bref,
+je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les grottes, j’ai appelé
+Larsan.
+</p>
+
+<p>
+— Vous l’avez appelé! s’écria Arthur Rance.
+</p>
+
+<p>
+— Oui! je l’ai appelé dans la nuit commençante, j’ai agité
+mon mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. Mais
+est-ce qu’il ne m’a point entendu? Est-ce qu’il n’a
+point vu mon drapeau?… Il n’a pas répondu.
+</p>
+
+<p>
+— Il n’était peut-être plus là, hasardai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Je n’en sais rien!… J’ai entendu du bruit dans une grotte!…
+</p>
+
+<p>
+— Et vous n’y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance.
+</p>
+
+<p>
+— Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien,
+n’est-ce pas? que ce n’est point parce que j’ai peur de lui…
+</p>
+
+<p>
+— Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d’un même
+mouvement, et qu’on en finisse une bonne fois!
+</p>
+
+<p>
+— Je crois, fit Arthur Rance, que nous n’avons jamais eu une
+meilleure occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui ce que nous
+voudrons, au fond des Rochers Rouges!»
+</p>
+
+<p>
+Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j’attendais ce qu’allait
+dire Rouletabille. D’un geste il les calma et les pria de se rasseoir…
+</p>
+
+<p>
+«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n’aurait pas agi autrement
+qu’il ne l’a fait, s’il avait voulu nous attirer ce soir dans
+les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il débarque presque sous
+nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous eût crié en passant sous nos
+fenêtres: «Vous savez, je suis aux Rochers Rouges! Je vous attends! Venez-y!…»
+qu’il n’aurait peut-être pas été plus explicite ni plus éloquent!
+</p>
+
+<p>
+— Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui
+s’avoua, du reste, profondément touché par l’argument de
+Rouletabille… et il ne s’est pas montré. Il s’y cache, méditant
+quelque crime abominable pour cette nuit… Il faut le déloger de là.
+</p>
+
+<p>
+— Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers Rouges
+n’a produit aucun résultat, parce que j’y suis allé seul… mais que
+nous y allions tous et nous pourrons trouver un résultat à notre retour…
+</p>
+
+<p>
+— À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas.
+</p>
+
+<p>
+— Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous aurons
+laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la retrouverions peut-être plus!…
+Oh! ajouta-t-il, dans le silence général, ce n’est là qu’une
+hypothèse. En ce moment, il nous est défendu de raisonner autrement que par
+hypothèse…»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait. Évidemment, sans
+Rouletabille, nous allions peut-être faire une grosse bêtise, nous allions
+peut-être à un désastre…
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’était levé, pensif.
+</p>
+
+<p>
+«Au fond, finit-il par dire, nous n’avions rien de mieux à faire pour
+cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, car je veux que
+la place soit mise en état de défense absolue dès demain. J’ai fait
+fermer la porte de fer et je la fais garder par le père Jacques. J’ai mis
+Mattoni en sentinelle dans la chapelle. J’ai rétabli ici un barrage, sous
+la poterne, le seul point vulnérable de la seconde enceinte et je garderai
+moi-même ce barrage. Le père Bernier veillera toute la nuit à la porte de la
+Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a de très bons yeux, et à laquelle
+j’ai fait encore donner une lunette marine, restera jusqu’au matin
+sur la plate-forme de la tour. Sainclair s’installera dans le petit
+pavillon de feuilles de palmier, sur la terrasse de la Tour Ronde. Du haut de
+cette terrasse, il surveillera, avec moi du reste, toute la seconde cour et les
+boulevards et parapets. Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront dans
+la baille et devront se promener jusqu’à l’aurore, le premier sur
+le boulevard de l’Ouest, le second sur celui de l’Est, boulevards
+qui bornent la première cour du côté de la mer. Le service sera dur cette nuit,
+parce que nous ne sommes pas encore organisés. Demain nous dresserons un état
+de notre petite garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons disposer en
+toute sécurité. S’il y a des domestiques douteux, on les fera sortir de
+la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en cachette, toutes les
+armes dont vous pouvez disposer, fusils, revolvers. On se les partagera suivant
+les besoins du service de garde. La consigne est de tirer sur tout individu qui
+ne répond pas au qui vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il
+n’y a point de mot de passe, c’est inutile. Pour passer, il suffira
+de crier son nom et de faire voir son visage. Du reste, il n’y aura que
+nous qui aurons le droit de passer. Dès demain matin, je ferai dresser, à
+l’entrée intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait jusqu’à
+ce soir son entrée extérieure, — entrée qui est close, désormais, par la
+porte de fer; et, dans la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la
+voûte au-delà de la grille: ils déposeront leur marchandise dans la petite loge
+de la tour où j’ai gîté le père Jacques. À sept heures, tous les soirs,
+la porte de fer sera fermée. Demain matin, également, Mr Arthur Rance donnera
+des ordres pour faire venir menuisiers, maçons et charpentiers. Tout ce monde
+sera compté et ne devra, sous aucun prétexte, franchir la poterne de la seconde
+enceinte; tout ce monde sera également compté avant sept heures du soir, heure
+à laquelle devra avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. Dans cette
+journée, les ouvriers devront entièrement achever leur travail, qui consistera
+à me fabriquer une porte pour ma poterne, à réparer une légère brèche du mur
+qui joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et une autre petite brèche,
+qui se trouve située près de l’ancienne Tour Ronde de coin (B sur le
+plan) qui défend l’angle nord-ouest de la baille. Après quoi, je serai
+tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de quitter le château
+jusqu’à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je pourrai tenter une sortie
+et partir en reconnaissance sérieuse à la recherche du camp de Larsan. Allons,
+Mister Arthur Rance, aux armes! Allez me chercher les armes dont vous disposez
+ce soir… Moi, j’ai prêté mon revolver au père Bernier, qui se promènera
+devant la porte de l’appartement de Mme Darzac…»
+</p>
+
+<p>
+Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu un pareil
+langage dans la bouche de Rouletabille n’aurait point manqué de traiter
+de fous et celui qui le tenait, et ceux qui l’écoutaient! Mais, je le
+répète, si celui-là avait vécu la nuit de la galerie inexplicable, et la nuit
+du cadavre incroyable, il aurait fait comme moi: il eût chargé son revolver, et
+attendu le jour sans faire le malin!
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap08"></a>VIII<br>
+Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer</h2></div>
+
+<p>
+Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous faisions les cent
+pas, le long des parapets, sous la lune, examinant attentivement la terre, le
+ciel et les eaux et écoutant avec anxiété les moindres bruits de la nuit, la
+respiration de la mer, le vent du large qui commença à chanter vers trois
+heures du matin. Mrs. Edith, qui s’était levée, vint alors rejoindre
+Rouletabille sous sa poterne. Celui-ci m’appela, me donna la garde de la
+poterne et de Mrs. Edith et s’en fut faire une ronde. Mrs. Edith était de
+la plus charmante humeur du monde. Le sommeil lui avait fait du bien et elle
+semblait s’amuser follement de la figure blafarde qu’elle venait de
+trouver à son mari auquel elle avait porté un verre de whisky.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! c’est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses petites
+mains. C’est très amusant!… Ce Larsan, comme je voudrais le connaître!…»
+</p>
+
+<p>
+Je ne pus m’empêcher de frissonner en entendant un pareil blasphème.
+Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne doutent de rien, et qui,
+dans leur inconscience, insultent au destin. Ah! la malheureuse, si elle
+s’était doutée!
+</p>
+
+<p>
+Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter
+d’affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque
+l’occasion s’en présente, je me permettrai de faire connaître au
+lecteur historiquement, si je puis me servir ici d’une expression qui
+rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont certains, à
+l’occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le Mystère de la
+Chambre Jaune, ont pu mettre l’existence en doute. Comme ce rôle atteint,
+dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que quelques-uns pourraient
+juger inaccessibles, j’estime qu’il est de mon devoir de préparer
+l’esprit du lecteur à admettre en fin de compte que je ne suis que le
+vulgaire rapporteur d’une affaire unique dans le monde, et que je
+n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas où j’aurais
+la sotte prétention d’ajouter à une aussi prodigieuse et naturelle
+histoire quelque ornement imaginaire, s’y opposerait et me dirait mon
+fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables sont en jeu et le fait
+d’une telle publication doit entraîner de trop redoutables conséquences
+pour que je ne m’astreigne point à une narration sévère, un peu sèche et
+méthodique. Je renverrai donc ceux qui pourraient croire à quelque roman
+policier — l’abominable mot a été prononcé — au procès de
+Versailles. Maîtres Henri-Robert et André Hesse, qui plaidaient pour M. Robert
+Darzac, firent entendre là d’admirables plaidoiries qui ont été
+sténographiées et dont, certainement, ils ont dû conserver quelque copie.
+Enfin, il ne faut pas oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises
+Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné une
+rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n’avons qu’à ouvrir
+la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands
+quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d’assises de la
+Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type. Alors, on
+comprendra qu’il n’y a plus rien à inventer sur un homme quand on
+peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur, connaissant désormais
+«son genre», c’est-à-dire sa façon d’opérer et son audace sans
+seconde, se gardera de sourire quand Joseph Rouletabille, prudemment, entre
+Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera un pont-levis.
+</p>
+
+<p>
+M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes criminelles
+et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à Ballmeyer.
+</p>
+
+<p>
+Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n’est point arrivé à
+l’escroquerie, comme tant d’autres, après avoir parcouru les dures
+étapes de la misère. Fils d’un riche commissionnaire de la rue Molay, il
+aurait pu rêver d’autres destinées; mais sa vocation, c’était la
+mainmise sur l’argent d’autrui. Tout jeune, il se destina à
+l’escroquerie comme d’autres se destinent à l’École des
+Mines. Son début fut un coup de génie. L’histoire est incroyable—Ballmeyer
+subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis
+prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et écrivant à
+l’auteur de ses jours:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils, commis
+des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le bureau ambulant,
+une lettre à votre adresse. J’ai réuni la famille; d’ici à quelques
+jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au remboursement. Vous êtes
+père: ayez pitié d’un père! Ne brisez pas tout un passé d’honneur!»
+</p>
+
+<p>
+M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le premier
+acompte ou plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant appris, après
+dix années, quel était le vrai coupable.
+</p>
+
+<p>
+Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature tous les
+attributs qui constituent l’escroc de race: une prodigieuse variété
+d’esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en scène et
+du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie, à ce point
+qu’il faisait marquer son linge à des initiales appropriées toutes les
+fois qu’il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le caractérise
+surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes pour
+l’évasion, une coquetterie de fraude, d’ironie, de défi à la
+justice; c’est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de
+prétendus coupables, sachant combien le magistrat s’attarde par
+tempérament aux fausses pistes.
+</p>
+
+<p>
+Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa vie. Au
+régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse le
+capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au préjudice de
+la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge d’instruction M. Furet
+comme s’étant volé lui-même.
+</p>
+
+<p>
+L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires,
+sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La science
+appliquée à l’escroquerie n’a encore rien donné de mieux.
+</p>
+
+<p>
+Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans le
+courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue Poissonnière,
+qui l’ont laissé s’installer dans leurs bureaux.
+</p>
+
+<p>
+Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et, contrefaisant la
+voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M. Cohen, banquier, s’il
+serait disposé à escompter la traite. M. Cohen répond affirmativement et, dix
+minutes plus tard, Ballmeyer, après avoir coupé le fil téléphonique pour
+prévenir un contre-ordre ou des demandes d’explications, fait toucher
+l’argent par un compère, un nommé Rivard, qu’il a connu naguère aux
+bataillons d’Afrique, où de fâcheuses histoires de régiment les avaient
+fait expédier l’un et l’autre.
+</p>
+
+<p>
+Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer Rivard et,
+comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui-même!…
+</p>
+
+<p>
+Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge
+d’instruction chargé de l’affaire.
+</p>
+
+<p>
+«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis désolé de
+vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C’est une affaire
+qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu besoin de quarante
+mille francs pour liquider une petite dette au salon des courses, et vous les
+avez fait payer à votre maison. C’est vous qui avez téléphoné.
+</p>
+
+<p>
+— Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti.
+</p>
+
+<p>
+— Avouez donc, vous savez bien qu’on a reconnu votre voix.»
+</p>
+
+<p>
+Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la police
+fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi, alors avocat
+général, aujourd’hui ministre du Commerce, dut présenter à M. Furet les
+excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné par contumace à vingt
+ans de travaux forcés!
+</p>
+
+<p>
+On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité, à ce
+moment-là, avant de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et quelle
+comédie! Il faut connaître tout au long l’histoire d’une de ses
+évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l’aventure de ce
+prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir
+l’étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les
+imprimés, jeter un coup d’oeil sur la formule des ordres de mises en
+liberté.
+</p>
+
+<p>
+Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans laquelle,
+selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de la prison de
+mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais il manquait au papier
+le timbre du juge.
+</p>
+
+<p>
+Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à
+l’instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son
+innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet déposé
+sur la table, il fit tout à coup tomber l’encrier sur le pantalon bleu du
+garde qui l’accompagnait.
+</p>
+
+<p>
+Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui
+compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un», Ballmeyer
+profitait de l’inattention générale pour appliquer un fort coup de tampon
+sur l’ordre de mise en liberté et se confondait à son tour en excuses.
+</p>
+
+<p>
+Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant négligemment le papier
+signé et timbré aux gardes de la souricière.
+</p>
+
+<p>
+«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers! Me
+prend-il pour son domestique?»
+</p>
+
+<p>
+Les gardes ramassèrent précieusement l’imprimé, et le brigadier de
+service le fit porter à son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de
+mettre sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer
+était libre.
+</p>
+
+<p>
+C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s’était
+échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au garde
+qui l’amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de blanc, à
+une première de la Comédie-Française. Déjà, à l’époque où il avait été
+condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux publics pour avoir volé
+la caisse de sa compagnie, il avait failli sortir du Cherche-Midi en se faisant
+enfermer par ses camarades dans un sac de papiers de rebut. Un contre-appel
+imprévu fit échouer ce plan si bien conçu.
+</p>
+
+<p>
+… Mais on n’en finirait point s’il fallait raconter ici les
+étonnantes aventures du premier Ballmeyer.
+</p>
+
+<p>
+Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d’Erlon, comte de Motteville,
+comte de Bonneville<a href="#fn2" id="fnref2"><sup>[2]</sup></a>, élégant,
+beau joueur, faisant la mode, il parcourt les plages et les villes
+d’eaux: Biarritz, Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu’à
+dix mille francs dans sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses
+sourires; car cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au régiment,
+il avait fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son
+colonel!… Connaissez-vous le «type» maintenant?
+</p>
+
+<p>
+Eh bien, c’est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre!
+</p>
+
+<p>
+Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la
+personnalité du célèbre bandit. Elle m’écoutait dans un silence qui finit
+par m’impressionner et alors, me penchant sur elle, je m’aperçus
+qu’elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande
+idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la contempler à
+loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments que je voulus plus
+tard en vain chasser de mon coeur.
+</p>
+
+<p>
+La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec un
+grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit de
+m’aller coucher qu’à huit heures du matin quand il eut réglé son
+service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu’il avait fait
+venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de la tour
+B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement que le château
+fort d’Hercule se trouva le soir même aussi hermétiquement clos dans la
+nature, avec toutes ses enceintes, qu’il l’est linéairement parlant
+sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce matin-là, Rouletabille commençait
+déjà à dessiner sur son calepin le plan que j’ai soumis au lecteur, et il
+me disait, cependant que, fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules
+pour ne point fermer les yeux:
+</p>
+
+<p>
+«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie pour me
+défendre. Eh bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la vérité:
+car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des brèches,
+c’est moins pour que Larsan ne puisse s’y introduire que pour
+épargner à ma raison l’occasion d’une «fuite»! Par exemple, je ne
+pourrais raisonner dans une forêt! Comment voulez-vous raisonner dans une
+forêt? La raison fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un château
+fort bien clos! Mon ami, c’est comme dans un coffre-fort bien fermé: si
+vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut bien que votre raison
+s’y retrouve!
+</p>
+
+<p>
+— Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que votre raison
+s’y retrouve!…
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car vous
+dormez tout debout.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap09"></a>IX<br>
+Arrivée inattendue du «vieux Bob»</h2></div>
+
+<p>
+Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, cependant que la
+voix de la mère Bernier me transmettait l’ordre de Rouletabille de me
+lever, je me précipitai à ma fenêtre. La rade était d’une splendeur sans
+pareille et la mer d’une transparence telle que la lumière du soleil la
+traversait comme elle eût fait d’une glace sans tain, de telle sorte
+qu’on apercevait les rochers, les algues et la mousse et tout le fond
+maritime, comme si l’élément aquatique eût cessé de les recouvrir. La
+courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait cette onde pure dans un
+cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes blanches et toutes roses,
+paraissaient fraîches écloses de cette nuit. La presqu’île
+d’Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, et les vieilles
+pierres du château embaumaient.
+</p>
+
+<p>
+Jamais la nature ne m’était apparue plus douce, plus accueillante, plus
+aimante, ni surtout plus digne d’être aimée. L’air serein, la rive
+nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce tableau auquel mes
+sens d’homme du Nord étaient peu accoutumés évoquait des idées de
+caresses. C’est alors que je vis un homme qui frappait la mer. Oh! il la
+frappait à tour de bras! J’en aurais pleuré, si j’avais été poète.
+Le misérable paraissait agité d’une rage affreuse. Je ne pouvais me
+rendre compte de ce qui avait excité sa fureur contre cette onde tranquille;
+mais celle-ci devait évidemment lui avoir donné quelque motif sérieux de
+mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il s’était armé d’un
+énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation qu’un enfant
+craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait à la mer, un instant
+éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui provoquait la muette indignation de
+quelques étrangers arrêtés au rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil
+cas où l’on redoute de se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci
+laissaient faire sans protester. Qu’est-ce qui pouvait ainsi exciter cet
+homme sauvage? Peut-être bien le calme même de la mer qui, après avoir été un
+moment troublée par l’insulte de ce fou, reprenait son visage immobile.
+</p>
+
+<p>
+Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui m’annonçait
+que l’on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une tenue de plâtrier,
+tous ses habits attestant qu’il s’était promené dans des
+maçonneries trop fraîches. D’une main il s’appuyait sur un mètre et
+son autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui demandai s’il avait
+aperçu l’homme qui battait les eaux. Il me répondit que c’était
+Tullio qui travaillait de son état à chasser le poisson dans les filets, en lui
+faisant peur. C’est alors que je compris pourquoi, dans le pays, on
+appelait Tullio «le Bourreau de la Mer».
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille m’apprit encore par la même occasion qu’ayant
+interrogé Tullio, ce matin, sur l’homme qu’il avait conduit dans sa
+barque la veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de la
+presqu’île d’Hercule, Tullio lui avait répondu qu’il ne
+connaissait point cet homme, que c’était un original qu’il avait
+embarqué à Menton et qui lui avait donné cinq francs pour qu’il le
+débarquât à la pointe des Rochers Rouges.
+</p>
+
+<p>
+Je m’habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m’apprit que
+nous allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s’agissait du vieux
+Bob. On l’attendit pour se mettre à table et puis, comme il
+n’arrivait point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri
+de la terrasse ronde du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant des Grottes,
+qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses et poissons de roches de
+tout le littoral, arrosée d’un petit «vino del paese» et servie dans la
+lumière et la gaieté des choses, contribua au moins autant que toutes les
+précautions de Rouletabille à nous rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan
+nous faisait moins peur sous le beau soleil des cieux éclatants qu’à la
+pâle lueur de la lune et des étoiles! Ah! que la nature humaine est oublieuse
+et facilement impressionnable! J’ai honte de le dire: nous étions très
+fiers — oh! tout à fait fiers (du moins je parle pour moi et pour Arthur
+Rance et aussi naturellement pour Mrs. Edith, dont la nature romanesque et
+mélancolique était superficielle) de sourire de nos transes nocturnes et de
+notre garde armée sur les boulevards de la citadelle… quand le vieux Bob fit
+son apparition. Et — disons-le, disons-le — ce n’est point
+cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus moroses. J’ai
+rarement aperçu quelqu’un de plus comique que le vieux Bob se promenant,
+dans le soleil éblouissant d’un printemps du midi, avec un chapeau haut
+de forme noir, sa redingote noire, son gilet noir, son pantalon noir, ses
+lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues roses. Oui, oui, nous avons
+bien ri sous la tonnelle de la tour de Charles le Téméraire. Et le vieux Bob
+rit avec nous. Car le vieux Bob est la gaieté même.
+</p>
+
+<p>
+Que faisait ce vieux savant au château d’Hercule? Le moment est peut-être
+venu de le dire. Comment s’était-il résolu à quitter ses collections
+d’Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son musée de Philadelphie?
+Voilà. On n’a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà considéré dans sa
+patrie comme un phrénologue d’avenir, quand sa mésaventure amoureuse avec
+Mlle Stangerson l’éloigna tout à coup de l’étude qu’il prit
+en dégoût. Après son mariage avec Miss Edith, celle-ci l’y poussant, il
+sentit qu’il se remettrait avec plaisir à la science de Gall et de
+Lavater. Or, dans le moment même qu’ils visitaient la Côte d’Azur,
+l’automne qui précéda les événements actuels, on faisait grand bruit
+autour des découvertes nouvelles que M. Abbo venait de faire aux Rochers
+Rouges, dénommés encore, dans le patois mentonais, Baoussé-Roussé. Depuis de
+longues années, depuis 1874, les géologues et tous ceux qui s’occupent
+d’études préhistoriques avaient été extrêmement intéressés par les débris
+humains trouvés dans les cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM.
+Julien, Rivière, Girardin, Delesot, étaient venus travailler sur place et
+avaient su intéresser l’Institut et le ministère de l’Instruction
+publique à leurs découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles
+attestaient, à ne pouvoir s’y méprendre, que les premiers hommes avaient
+vécu en cet endroit avant l’époque glaciaire. Sans doute la preuve de
+l’existence de l’homme à l’époque quaternaire était faite
+depuis longtemps; mais, cette époque mesurant, d’après certains, deux
+cent mille ans, il était intéressant de fixer cette existence dans une étape
+déterminée de ces deux cent mille années. On fouillait toujours aux Rochers
+Rouges et on allait de surprise en surprise. Cependant, la plus belle des
+grottes, la Barma Grande, comme on l’appelait dans le pays, était restée
+intacte, car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le restaurant
+des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo venait de se
+déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur publique (car
+l’événement avait dépassé les bornes du monde scientifique) répandait le
+bruit qu’il venait de trouver dans la Barma Grande
+d’extraordinaires ossements humains, des squelettes très bien conservés
+par une terre ferrugineuse, contemporaine des mammouths du début de
+l’époque quaternaire ou même de la fin de l’époque tertiaire!
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son mari passait
+ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme on dit en termes
+scientifiques, datant de deux cent mille ans, fouillant lui-même l’humus
+de la Barma Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa jeune femme
+prenait un inlassable plaisir à s’accouder non loin de là, aux créneaux
+moyenâgeux d’un vieux château fort qui dressait sa massive silhouette sur
+une petite presqu’île, reliée aux Rochers Rouges par quelques pierres
+écroulées de la falaise. Les légendes les plus romanesques se rattachaient à ce
+vestige des vieilles guerres génoises; et il semblait à Edith, mélancoliquement
+penchée au haut de sa terrasse, sur le plus beau décor du monde, qu’elle
+était une de ces nobles demoiselles de l’ancien temps, dont elle avait
+tant aimé les cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le
+château était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur Rance
+l’acheta et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit venir les
+maçons et les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette
+antique bâtisse en un délicieux nid d’amoureux pour une jeune personne
+qui se souvient de La Dame du lac et de La Fiancée de Lammermoor.
+</p>
+
+<p>
+Quand Arthur Rance s’était trouvé en face du dernier squelette découvert
+dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l’Elephas antiquus sortis de
+la même couche de terrain, il avait été transporté d’enthousiasme, et son
+premier soin avait été de télégraphier au vieux Bob que l’on avait
+peut-être enfin découvert à quelques kilomètres de Monte-Carlo ce qu’il
+cherchait, au prix de mille périls, depuis tant d’années, au fond de la
+Patagonie. Mais son télégramme ne parvint pas à destination, car le vieux Bob,
+qui avait promis de rejoindre le nouveau ménage dans quelques mois avait déjà
+pris le bateau pour l’Europe. Évidemment, la renommée l’avait déjà
+renseigné sur les trésors des Baoussé-Roussé. Quelques jours plus tard, il
+débarquait à Marseille et arrivait à Menton où il s’installait en
+compagnie d’Arthur Rance et de sa nièce dans le fort d’Hercule,
+qu’il remplit aussitôt des éclats de sa gaieté.
+</p>
+
+<p>
+La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c’est là, sans
+doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob a une âme
+d’enfant; et il est coquet comme une vieille femme, c’est-à-dire
+que sa coquetterie change rarement d’objet et qu’ayant, une fois
+pour toutes, adopté un costume sévère, de préférence correct (redingote noire,
+gilet noir, pantalon noir, cheveux blancs, joues roses), elle s’attache
+uniquement à en perpétuer l’impressionnante harmonie. C’est dans
+cet uniforme professoral que le vieux Bob chassait le tigre des pampas et
+qu’il fouille maintenant les grottes des Rochers Rouges, à la recherche
+des derniers ossements de l’Elephas antiquus.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et puis il se
+reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de l’un à l’autre
+de ses favoris poivre et sel qu’il avait soigneusement taillés en
+triangles. Le vieux Bob exultait et nous en apprîmes bientôt la raison. Il
+rapportait de sa visite au Muséum de Paris la certitude que le squelette de la
+Barma Grande n’était point plus ancien que celui qu’il avait
+rapporté de sa dernière expédition à la Terre de Feu. Tout l’Institut
+était de cet avis et prenait pour base de ses raisonnements le fait que
+l’os à moelle de l’Elephas que le vieux Bob avait apporté à Paris,
+et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après lui avoir
+affirmé qu’il l’avait trouvé dans la même couche de terrain que le
+fameux squelette, — que cet os à moelle, disons-nous, appartenait à un
+Elephas antiquus du milieu de la période quaternaire. Ah! il fallait entendre
+avec quel joyeux mépris le vieux Bob parlait de ce milieu de la période
+quaternaire! À cette idée d’un os à moelle du milieu de la période
+quaternaire, il éclatait de rire comme si on lui avait conté une bonne farce!
+Est-ce qu’à notre époque un savant, un véritable savant, digne en vérité
+de ce nom de savant, pouvait encore s’intéresser à un squelette du milieu
+de la période quaternaire! Le sien — son squelette, ou tout au moins
+celui qu’il avait rapporté de la terre de feu — datait du
+commencement de cette période, par conséquent était plus vieux de cent mille
+ans… vous entendez: cent mille ans! Et il en était sûr, à cause de cette
+omoplate ayant appartenu à l’ours des cavernes, omoplate qu’il
+avait trouvée, lui, le vieux Bob, entre les bras de son propre squelette. (Il
+disait: mon propre squelette, ne faisant plus de différence, dans son
+enthousiasme, entre son squelette vivant qu’il habillait tous les jours
+de sa redingote noire, de son gilet noir, de son pantalon noir, de ses cheveux
+blancs, de ses joues roses, et le squelette préhistorique de la Terre de Feu).
+</p>
+
+<p>
+«Ainsi, mon squelette date de l’ours des cavernes!… Mais celui des
+Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de l’époque du
+mammouth… et encore! non, non!… du rhinocéros à narines cloisonnées! Ainsi!… On
+n’a plus rien à découvrir, mesdames et messieurs, dans la période du
+rhinocéros à narines cloisonnées!… Je vous le jure, foi de vieux Bob!… Mon
+squelette à moi vient de l’époque chelléenne, comme vous dites en France…
+Pourquoi riez-vous, espèces d’ânes!… Tandis que je ne suis même point sûr
+que l’Elephas antiquus des Rochers Rouges date de l’époque
+moustérienne! Et pourquoi pas de l’époque solutréenne? Ou encore, ou
+encore! De l’époque magdalénienne!… Non! non! c’en est trop! Un
+Elephas antiquus de l’époque magdalénienne, ça n’est pas possible!
+Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra malade! Ah! j’en
+mourrai de joie… pauvres Baoussé-Roussé!»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith eut la cruauté d’interrompre la jubilation du vieux Bob en lui
+annonçant que le prince Galitch, qui s’était rendu acquéreur de la grotte
+de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges, devait avoir fait une découverte tout
+à fait sensationnelle, car elle l’avait vu, le lendemain même du départ
+du vieux Bob pour Paris, passer devant le fort d’Hercule, emportant sous
+son bras une petite caisse qu’il lui avait montrée en lui disant: «Voyez-
+vous, mistress Rance, j’ai là un trésor! Oh! un véritable trésor!» Elle
+avait demandé ce que c’était que ce trésor, mais l’autre
+l’avait agacée, disant qu’il voulait en faire la surprise au vieux
+Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait avoué qu’il venait
+de découvrir «le plus vieux crâne de l’humanité»!
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith n’avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la gaieté
+du vieux Bob s’écroula; une fureur souveraine se répandit sur ses traits
+ravagés et il cria:
+</p>
+
+<p>
+«Ça n’est pas vrai!… Le plus vieux crâne de l’humanité, il est au
+vieux Bob! C’est le crâne du vieux Bob!»
+</p>
+
+<p>
+Et il hurla:
+</p>
+
+<p>
+«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!… ici!…»
+</p>
+
+<p>
+Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec le bagage du
+vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et apporta la malle devant nous.
+Sur quoi le vieux Bob, prenant son trousseau de clefs, se jeta à genoux et
+ouvrit la caisse. De cette caisse, qui contenait des effets et du linge pliés
+avec beaucoup d’ordre, il sortit un carton à chapeau et, de ce carton à
+chapeau, il sortit un crâne qu’il déposa au milieu de la table, parmi nos
+tasses à café.
+</p>
+
+<p>
+«Le plus vieux crâne de l’humanité, dit-il, le voilà!… C’est le
+crâne du vieux Bob!… Regardez-le!… C’est lui! Le vieux Bob ne sort jamais
+sans son crâne!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses lèvres
+épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez bien vous représenter
+que le vieux Bob savait imparfaitement le français et le prononçait mi à
+l’anglaise, mi à l’espagnole — il parlait parfaitement
+l’espagnol — vous voyez et vous entendez la scène! Rouletabille et
+moi, nous n’en pouvions plus et nous nous tenions les côtes de rire.
+D’autant mieux que, dans ses discours, le vieux Bob s’interrompait
+lui-même de rire pour nous demander quel était l’objet de notre gaieté.
+Sa colère eut auprès de nous plus de succès encore, et il n’est pas
+jusqu’à Mme Darzac qui ne s’essuyât les yeux, parce que, en vérité,
+le vieux Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux crâne de
+l’humanité. Je pus constater à cette heure où nous prenions le café
+qu’un crâne de deux cent mille ans n’est point effrayant à voir,
+surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents.
+</p>
+
+<p>
+Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la main droite et,
+l’index de la main gauche appuyé au front de l’ancêtre:
+</p>
+
+<p>
+«Lorsqu’on regarde le crâne par le haut, on note une forme pentagonale
+très nette, qui est due au développement notable des bosses pariétales et à la
+saillie de l’écaille de l’occipital! La grande largeur de la face
+tient au développement exagéré des accords zygomatiques!… Tandis que, dans la
+tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu’est-ce que
+j’aperçois?…»
+</p>
+
+<p>
+Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, dans la tête
+des troglodytes, car je ne l’écoutais plus, mais je le regardais. Et je
+n’avais plus envie de rire du tout. Le vieux Bob me parut effrayant,
+farouche, factice comme un vieux cabot, avec sa gaieté en fer-blanc et sa
+science de pacotille. Je ne le quittai plus des yeux. Il me sembla que ses
+cheveux remuaient! Oui, comme remue une perruque. Une pensée, la pensée de
+Larsan qui ne me quittait plus jamais complètement m’embrasa la cervelle;
+j’allais peut-être parler quand un bras se glissa sous le mien, et je fus
+entraîné par Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+«Qu’avez-vous, Sainclair?… me demanda, sur un ton affectueux, le jeune
+homme.
+</p>
+
+<p>
+— Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous moqueriez
+encore de moi…»
+</p>
+
+<p>
+Il ne me répondit pas tout d’abord et m’entraîna vers le boulevard
+de l’Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et
+me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Non, Sainclair, non… Je ne me moquerai point de vous… Car vous êtes dans la
+vérité en le voyant partout autour de vous. S’il n’y était point
+tout à l’heure, il y est peut-être maintenant… Ah! il est plus fort que
+les pierres!… Il est plus fort que tout!… Je le redoute moins dehors que
+dedans!… Et je serais bien heureux que ces pierres que j’ai appelées à
+mon secours pour l’empêcher d’entrer m’aident à le retenir…
+Car, Sainclair, JE LE SENS ICI!»
+</p>
+
+<p>
+Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose singulière,
+j’avais cette impression… Je sentais sur moi les yeux de Larsan… Je
+l’entendais respirer… Quand cette sensation avait-elle commencé? Je
+n’aurais pu le dire… Mais il me semblait qu’elle m’était
+venue avec le vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+Je dis à Rouletabille, avec inquiétude:
+</p>
+
+<p>
+«Le vieux Bob?»
+</p>
+
+<p>
+Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit:
+</p>
+
+<p>
+«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main droite et
+demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous serez répondu, ne soyez
+pas trop rassuré, car il vous aura peut-être menti et il sera déjà dans votre
+peau que vous n’en saurez rien encore!»
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l’Ouest.
+C’est là que le père Jacques vint me trouver. Il m’apportait une
+dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine. Comme nous tous,
+il avait cependant passé une nuit blanche; mais il m’expliqua que le
+plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse le rajeunissait de dix ans. Puis il
+tenta de me demander les motifs de la veille étrange qu’on lui avait
+imposée et le pourquoi de tous les événements qui se poursuivaient au château
+depuis l’arrivée de Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui
+avaient été prises pour en défendre l’entrée à tout étranger. Il ajouta
+même que, si cet affreux Larsan n’était point mort, il serait porté à
+croire qu’on redoutait son retour. Je lui répondis que ce n’était
+point le moment de raisonner et que, s’il était un brave homme, il
+devait, comme tous les autres serviteurs, observer la consigne en soldat, sans
+essayer d’y rien comprendre ni surtout de la discuter. Il me salua et
+s’éloigna en hochant la tête. Cet homme était évidemment très intrigué et
+il ne me déplaisait point que, puisqu’il avait la surveillance de la
+porte Nord, il songeât à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan;
+il ne l’avait pas oublié. Il s’en tiendrait mieux sur ses gardes.
+</p>
+
+<p>
+Je ne me pressais point d’ouvrir cette dépêche que le père Jacques
+m’avait apportée et j’avais tort, car elle me parut
+extraordinairement intéressante dès le premier coup d’oeil que j’y
+portai. Mon ami de Paris qui, sur ma prière, m’avait déjà renseigné sur
+Brignolles m’apprenait que ledit Brignolles avait quitté Paris la veille
+au soir pour le midi. Il avait pris le train de dix heures trente-cinq minutes
+du soir. Mon ami me disait qu’il avait des raisons de croire que
+Brignolles avait pris un billet pour Nice.
+</p>
+
+<p>
+Qu’est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C’est une question
+que je me posai et que, dans un sot accès d’amour-propre, que j’ai
+bien regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci s’était
+si bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la première dépêche
+m’annonçant que Brignolles n’avait point quitté Paris, que je
+résolus de ne point lui faire part de celle qui m’affirmait son départ.
+Puisque Brignolles avait si peu d’importance pour lui, je n’aurais
+garde de «l’excéder» avec Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi
+tout seul! Si bien que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis
+Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en train de
+consolider avec des barres de fer la lourde planche de chêne circulaire qui
+fermait l’ouverture du puits, et il me démontra que, même si le puits
+communiquait avec la mer, il serait impossible à quelqu’un qui tenterait
+de s’introduire dans le château par ce chemin de soulever cette planche,
+et qu’il devrait renoncer à son projet. Il était en sueur, les bras nus,
+le col arraché, un lourd marteau à la main. Je trouvai qu’il se donnait
+bien du mouvement pour une besogne relativement simple, et je ne pus me retenir
+de le lui dire, comme un sot qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez!
+Est-ce que je n’aurais pas dû deviner que ce garçon s’exténuait
+volontairement, et qu’il ne se livrait à toute cette fatigue physique que
+pour s’efforcer d’oublier le chagrin qui lui brûlait sa brave
+petite âme? Mais non! Je n’ai pu comprendre cela qu’une demi-heure
+plus tard, en le surprenant étendu sur les pierres en ruines de la chapelle,
+exhalant, dans le sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude,
+un mot, un simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état d’âme:
+«Maman!…» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!… Il rêvait peut-être
+qu’il l’embrassait comme autrefois, quand il était tout petit et
+qu’il arrivait tout rouge d’avoir couru, dans le parloir du collège
+d’Eu. J’attendis alors un instant, me demandant avec inquiétude
+s’il fallait le laisser là et s’il n’allait point par hasard
+dans son sommeil laisser échapper son secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé
+son coeur, il ne laissa plus entendre qu’une musique sonore. Rouletabille
+ronflait comme une toupie. Je crois bien que c’était la première fois que
+Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris.
+</p>
+
+<p>
+J’en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et, bientôt,
+ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice. Ensuite j’eus
+l’occasion de lire cet écho de première page du Petit Niçois: «Le
+professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il va passer quelques semaines
+chez Mr Arthur Rance, qui s’est rendu acquéreur du fort d’Hercule
+et qui, aidé de la gracieuse Mrs. Arthur Rance, se plaît à offrir la plus
+exquise hospitalité à ses amis dans ce cadre pittoresque et moyenâgeux. À la
+dernière minute nous apprenons que la fille du professeur Stangerson, dont le
+mariage avec M. Robert Darzac vient d’être célébré à Paris, est arrivée
+également au fort d’Hercule avec le jeune et célèbre professeur de la
+Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous descendent du Nord au moment où tous les
+étrangers nous quittent. Combien ils ont raison! Il n’est point de plus
+beau printemps au monde que celui de la côte d’azur!»
+</p>
+
+<p>
+À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai l’arrivée du
+train de Paris dans lequel pouvait se trouver Brignolles. Et, justement, je vis
+descendre mon Brignolles! Ah! mon coeur battait ferme, car enfin ce voyage dont
+il n’avait point fait part à M. Darzac ne me paraissait rien moins que
+naturel! Et puis, je n’avais pas la berlue: Brignolles se cachait.
+Brignolles baissait le nez. Brignolles se glissait, rapide comme un voleur,
+parmi les voyageurs, vers la sortie. Mais j’étais derrière lui. Il sauta
+dans une voiture fermée, je me précipitai dans une voiture non moins fermée.
+Place Masséna, il quitta son fiacre, se dirigea vers la jetée-promenade et là,
+prit une autre voiture; je le suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient
+de plus en plus louches. Enfin la voiture de Brignolles s’engagea sur la
+route de la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui. Les
+nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me permettaient de voir
+sans être vu. J’avais promis un fort pourboire à mon cocher s’il
+m’aidait à réaliser ce programme, et il s’y employa le mieux du
+monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare de Beaulieu. Là, je fus bien étonné de
+voir la voiture de Brignolles s’arrêter à la gare, et Brignolles
+descendre, régler son cocher et entrer dans la salle d’attente. Il allait
+prendre un train. Comment faire? Si je voulais monter dans le même train que
+lui, n’allait-il point m’apercevoir dans cette petite gare, sur ce
+quai désert? Enfin, je devais tenter le coup. S’il m’apercevait,
+j’en serais quitte pour feindre la surprise et ne plus le lâcher
+jusqu’à ce que je fusse sûr de ce qu’il venait faire dans ces
+parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne m’aperçut pas.
+Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait vers la frontière italienne. En
+somme, tous les pas de Brignolles le rapprochaient du fort d’Hercule.
+J’étais monté dans le wagon qui suivait le sien et je surveillai le
+mouvement des voyageurs à toutes les gares.
+</p>
+
+<p>
+Brignolles ne s’arrêta qu’à Menton. Il avait voulu certainement y
+arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un moment où il avait
+peu de chances de rencontrer des visages de connaissance à la gare. Je le vis
+descendre; il avait relevé le col de son pardessus et enfoncé davantage encore
+son chapeau de feutre sur ses yeux. Il jeta un regard circulaire sur le quai,
+et, rassuré, se pressa vers la sortie. Dehors, il se jeta dans une vieille et
+sordide diligence qui attendait le long du trottoir. D’un coin de la
+salle d’attente, j’observai mon Brignolles. Qu’est-ce
+qu’il faisait là? Et où allait-il dans cette vieille guimbarde
+poussiéreuse? J’interrogeai un employé qui me dit que cette voiture était
+la diligence de Sospel.
+</p>
+
+<p>
+Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers contreforts
+des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en voiture. Aucun chemin de fer
+n’y passe. C’est l’un des coins les plus retirés, les plus
+inconnus de la France et les plus redoutés des fonctionnaires et… des chasseurs
+alpins qui y tiennent garnison. Seulement, le chemin qui y mène est l’un
+des plus beaux qui soient, car il faut, pour découvrir Sospel, contourner je ne
+sais combien de montagnes, longer de hauts précipices, et suivre, jusqu’à
+Castillon, l’étroite et profonde vallée du Careï, tantôt sauvage comme un
+paysage de Judée, tantôt verte ou fleurie, féconde, douce au regard avec le
+frémissement argenté de ses innombrables plants d’oliviers qui descendent
+du ciel jusqu’au lit clair du torrent par un escalier de géants.
+J’étais allé à Sospel quelques années auparavant, avec une bande de
+touristes anglais, dans un immense char traîné par huit chevaux, et
+j’avais gardé de ce voyage une sensation de vertige que je retrouvai tout
+entière dès que le nom fut prononcé. Qu’est-ce que Brignolles allait
+faire à Sospel? Il fallait le savoir. La diligence s’était remplie et
+déjà elle se mettait en route dans un grand bruit de ferrailles et de vitres
+dansantes. Je fis marché avec une voiture de place, et moi aussi,
+j’escaladai la vallée du Careï. Ah! comme je regrettais déjà de
+n’avoir pas averti Rouletabille! L’attitude bizarre de Brignolles
+lui eût donné des idées, des idées utiles, des idées raisonnables, tandis que
+moi je ne savais pas «raisonner», je ne savais que suivre ce Brignolles comme
+un chien suit son maître ou un policier son gibier, à la piste. Et encore, si
+je l’avais bien suivie, cette piste! C’est dans le moment
+qu’il ne fallait pour rien au monde la perdre qu’elle
+m’échappa, dans le moment où je venais de faire une découverte
+formidable! J’avais laissé la diligence prendre une certaine avance,
+précaution que j’estimais nécessaire, et j’arrivais moi-même à
+Castillon peut-être dix minutes après Brignolles. Castillon se trouve tout à
+fait au sommet de la route entre Menton et Sospel. Mon cocher me demanda la
+permission de laisser souffler un peu son cheval et de lui donner à boire. Je
+descendis de voiture et qu’est-ce que je vis à l’entrée d’un
+tunnel sous lequel il était nécessaire de passer pour atteindre le versant
+opposé de la montagne? Brignolles et Frédéric Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j’avais pris racine au
+sol! Je n’eus pas un cri, pas un geste. J’étais, ma foi, foudroyé
+par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en même temps qu’un
+sentiment d’horreur m’envahissait pour Brignolles, un sentiment
+d’admiration m’envahissait pour moi-même. Ah! j’avais deviné
+juste! J’étais le seul à avoir deviné que ce Brignolles du diable était
+un danger terrible pour Robert Darzac! Si l’on m’avait écouté, il y
+aurait beau temps que le professeur sorbonien s’en serait séparé!
+Brignolles, créature de Larsan, complice de Larsan!… quelle découverte! Quand
+je disais que les accidents de laboratoire n’étaient pas naturels! Me
+croira-t-on, maintenant? Ainsi, j’avais bien vu Brignolles et Larsan se
+parlant, discutant à l’entrée du tunnel de Castillon! Je les avais vus…
+Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais plus… Dans le tunnel,
+évidemment. Je hâtai le pas, laissant là mon cocher, et arrivai moi-même sous
+le tunnel, tâtant dans ma poche mon revolver. J’étais dans un état! Ah!
+Qu’est-ce qu’allait dire Rouletabille, quand je lui raconterais une
+chose pareille?… Moi, moi, j’avais découvert Brignolles et Larsan.
+</p>
+
+<p>
+… Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir… Pas de Larsan, pas de
+Brignolles. Je regarde la route qui descend vers Sospel… Personne sur la route…
+Mais, sur ma gauche, vers le vieux Castillon, il m’a semblé apercevoir
+deux ombres qui se hâtent… Elles disparaissent… Je cours… J’arrive au
+milieu des ruines… Je m’arrête… Qui me dit que les deux ombres ne me
+guettent point derrière un mur?…
+</p>
+
+<p>
+Ce vieux Castillon n’était plus habité et pour cause. Il avait été
+entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887. Il ne restait
+plus, çà et là, que quelques pans de murailles achevant tout doucement de
+s’écrouler, quelques masures décapitées et noircies par l’incendie,
+quelques piliers isolés qui étaient restés debout, épargnés par la catastrophe
+et qui se penchaient mélancoliquement vers le sol, tristes de n’avoir
+plus rien à soutenir. Quel silence autour de moi! Avec mille précautions,
+j’ai parcouru ces ruines, considérant avec effroi la profondeur des
+crevasses que, près de là, la secousse de 1887 avait ouvertes dans le roc.
+L’une particulièrement paraissait un puits sans fond et, comme
+j’étais penché au-dessus d’elle, me retenant au tronc noirci
+d’un olivier, je fus presque bousculé par un coup d’aile.
+J’en sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un
+aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il monta droit
+au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et décrire des cercles
+menaçants au-dessus de ma tête, poussant des clameurs sauvages comme pour me
+reprocher d’être venu le troubler dans ce royaume de solitude et de mort
+que le feu de la terre lui avait donné.
+</p>
+
+<p>
+Avais-je été victime d’une illusion? Je ne revis plus mes deux ombres…
+Étais-je encore le jouet de mon imagination, en ramassant sur le chemin un
+morceau de papier à lettre qui me parut ressembler singulièrement à celui dont
+M. Robert Darzac se servait à la Sorbonne?
+</p>
+
+<p>
+Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai avoir été
+tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer un mot dont le
+commencement manquait. À cause de la déchirure on ne pouvait plus lire que
+«bonnet».
+</p>
+
+<p>
+Deux heures plus tard, je rentrais au fort d’Hercule et racontai le tout
+à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier dans son portefeuille
+et à me prier de garder le secret de mon expédition pour moi tout seul.
+</p>
+
+<p>
+Étonné de produire si peu d’effet avec une découverte que je jugeais si
+importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la tête, mais point assez
+vite pour qu’il pût me cacher ses yeux pleins de larmes.
+</p>
+
+<p>
+«Rouletabille!» m’écriai-je…
+</p>
+
+<p>
+Mais, encore, il me ferma la bouche:
+</p>
+
+<p>
+«Silence! Sainclair!»
+</p>
+
+<p>
+Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que cette agitation
+ne lui venait point seulement de préoccupations relatives à Larsan. Je lui
+reprochai de me cacher ce qui se passait entre lui et la Dame en noir, mais il
+ne me répondit pas, suivant sa coutume, et s’éloigna une fois de plus en
+poussant un profond soupir.
+</p>
+
+<p>
+On m’avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre malgré
+les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n’essayions même plus de nous
+dissimuler l’atroce angoisse qui nous glaçait le coeur. On eût dit que
+chacun de nous était renseigné sur le coup qui nous menaçait et que le drame
+pesait déjà sur nos têtes. M. et Mme Darzac ne mangeaient pas. Mrs. Edith me
+regardait d’une singulière façon. À dix heures, j’allai prendre ma
+faction, avec soulagement, sous la poterne du jardinier. Pendant que
+j’étais dans la petite salle du conseil, la Dame en noir et Rouletabille
+passèrent sous la voûte. Un falot les éclairait. Mme Darzac m’apparut
+dans un état d’exaltation remarquable. Elle suppliait Rouletabille avec
+des mots que je ne saisissais pas. Je n’entendis de cette sorte
+d’altercation qu’un seul mot prononcé par Rouletabille: «Voleur!»…
+Tous deux étaient entrés dans la Cour du Téméraire… La Dame en noir tendit vers
+le jeune homme des bras qu’il ne vit pas, car il la quitta aussitôt et
+s’en fut s’enfermer dans sa chambre… Elle resta seule un instant,
+dans la cour, s’appuya au tronc de l’eucalyptus dans une attitude
+de douleur inexprimable, puis rentra à pas lents dans la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Nous étions au 10 avril. L’attaque de la Tour Carrée devait se produire
+dans la nuit du 11 au 12.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap10"></a>X<br>
+La journée du 11</h2></div>
+
+<p>
+Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si en dehors de
+la raison humaine, apparemment, que le lecteur me permettra, pour mieux lui
+faire saisir tout ce que l’événement eut de tragiquement déraisonnable,
+d’insister sur certaines particularités de l’emploi de notre temps
+dans la journée du 11.
+</p>
+
+<p>
+1° La matinée.
+</p>
+
+<p>
+Toute cette journée fut d’une chaleur accablante et les heures de garde
+furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et il nous eût été
+douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme une plaque d’acier
+chauffée à blanc, si nous n’avions été munis de lorgnons de verres fumés
+dont il est difficile de se passer dans ce pays, la saison d’hiver
+écoulée.
+</p>
+
+<p>
+À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la poterne, dans la
+salle dite par nous du conseil de guerre, relever de sa garde Rouletabille. Je
+n’eus point le temps de lui poser la moindre question, car M. Darzac
+arriva sur ces entrefaites, nous annonçant qu’il avait à nous dire des
+choses fort importantes. Nous lui demandâmes avec anxiété de quoi il
+s’agissait, et il nous répondit qu’il voulait quitter le fort
+d’Hercule avec Mme Darzac. Cette déclaration nous laissa d’abord
+muets de surprise, le jeune reporter et moi. Je fus le premier à dissuader M.
+Darzac de commettre une pareille imprudence. Rouletabille demanda froidement à
+M. Darzac la raison qui l’avait soudain déterminé à ce départ. Il nous
+renseigna en nous rapportant une scène qui s’était passée la veille au
+soir au château, et nous saisîmes, en effet, combien la situation des Darzac
+devenait difficile au fort d’Hercule. L’affaire tenait en une
+phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque de nerfs!» Nous comprîmes
+immédiatement à propos de quoi, car il ne faisait pas de doute pour
+Rouletabille et pour moi que la jalousie de Mrs. Edith allait chaque heure
+grandissante et qu’elle supportait de plus en plus avec impatience les
+attentions de son mari pour Mme Darzac. Les bruits de la dernière querelle
+qu’elle avait cherchée à Mr Rance avaient traversé, la nuit dernière, les
+murs pourtant épais de la Louve, et M. Darzac, qui passait tranquillement dans
+la baille accomplissant, à son tour, son service de surveillance et faisant sa
+ronde, avait été touché par quelques échos de cette effroyable colère.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à M. Darzac, le
+langage de la raison. Il lui accorda en principe que son séjour et celui de Mme
+Darzac au fort d’Hercule devaient être, le plus possible, abrégés; mais
+aussi il lui fit entendre qu’il y allait de leur sécurité à tous deux que
+leur départ ne fût point trop précipité. Une nouvelle lutte était engagée entre
+eux et Larsan. S’ils s’en allaient, Larsan saurait toujours bien
+les rejoindre, et dans un pays et dans un moment où ils l’attendraient le
+moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient sur leurs gardes, car ils
+savaient. À l’étranger, ils se trouveraient à la merci de tout ce qui les
+entourerait, car ils n’auraient point les remparts du fort
+d’Hercule pour les défendre. Certes! cette situation ne pourrait se
+prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit jours, pas un de plus, pas
+un de moins. «Huit jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde»,
+Rouletabille eût volontiers dit: «Huit jours, et dans huit jours je vous livre
+Larsan.» Il ne le disait pas, mais on sentait bien qu’il le pensait.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait furieux.
+C’était la première fois que nous lui voyions cette humeur.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille dit:
+</p>
+
+<p>
+«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.»
+</p>
+
+<p>
+Et il s’en alla à son tour.
+</p>
+
+<p>
+Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait une toilette
+charmante, d’une simplicité qui lui seyait merveilleusement. Elle fut
+tout de suite coquette avec moi, montrant une gaieté un peu forcée et se
+moquant joliment du métier que je faisais. Je lui répondis un peu vivement
+qu’elle manquait de charité puisqu’elle n’ignorait point que
+tout le mal exceptionnel que nous nous donnions et que la pénible surveillance
+à laquelle nous nous astreignions sauvaient peut-être, dans le moment, la
+meilleure des femmes. Alors, elle s’écria, en éclatant de rire:
+</p>
+
+<p>
+«La Dame en noir!… Elle vous a donc tous ensorcelés!…»
+</p>
+
+<p>
+Mon Dieu! Qu’elle avait un joli rire! En d’autres temps, certes! Je
+n’eusse point permis qu’on parlât ainsi à la légère de la Dame en
+noir, mais je n’eus point, ce matin-là, le courage de me fâcher… Au
+contraire, je ris avec Mrs. Edith.
+</p>
+
+<p>
+«C’est que c’est un peu vrai, fis-je…
+</p>
+
+<p>
+— Mon mari en est encore fou!… Jamais je ne l’aurais cru si
+romanesque!… Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je suis
+romanesque…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, déjà, m’avait tant troublé…
+</p>
+
+<p>
+«Ah!…»
+</p>
+
+<p>
+C’est tout ce que je trouvais à dire.
+</p>
+
+<p>
+«Ainsi, j’ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, à la conversation du
+prince Galitch, qui est certainement plus romanesque que vous tous!»
+</p>
+
+<p>
+Je dus faire une drôle de mine, car elle en marqua un bruyant amusement. Quelle
+petite femme bizarre!
+</p>
+
+<p>
+Alors, je lui demandai qui était ce prince Galitch dont elle nous parlait
+souvent et qu’on ne voyait jamais.
+</p>
+
+<p>
+Elle me répliqua qu’on le verrait au déjeuner, car elle l’avait
+invité à notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques détails.
+</p>
+
+<p>
+J’appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches boyards de
+cette partie de la Russie appelée «Terre noire», féconde entre toutes, placée
+entre les forêts du Nord et les steppes du midi.
+</p>
+
+<p>
+Héritier, dès l’âge de vingt ans, d’un des plus vastes patrimoines
+moscovites, il avait su encore l’agrandir par une gestion économe et
+intelligente dont on n’eût point cru capable un jeune homme qui avait eu
+jusqu’alors pour principale occupation la chasse et les livres. On le
+disait sobre, avare et poète. Il avait hérité de son père, à la cour, une haute
+situation. Il était chambellan de sa majesté et l’on supposait que
+l’empereur, à cause des immenses services rendus par le père, avait pris
+le fils en particulière affection. Avec cela, il était délicat comme une femme
+à la fois et fort comme un turc. Bref, ce gentilhomme russe avait tout pour
+lui. Sans le connaître, il m’était déjà antipathique. Quant à ses
+relations avec les Rance, elles étaient d’excellent voisinage. Ayant
+acheté depuis deux ans la propriété magnifique que ses jardins suspendus, ses
+terrasses fleuries, ses balcons embaumés avaient fait surnommer, à Garavan,
+«les jardins de Babylone», il avait eu l’occasion de rendre quelques
+services à Mrs. Edith lorsque celle-ci avait achevé de transformer la baille du
+château en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines plantes
+qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort d’Hercule une
+végétation à peu près retenue jusqu’alors aux rives du Tigre et de
+l’Euphrate. Mr Rance avait invité quelquefois le prince à dîner, à la
+suite de quoi le prince avait envoyé, en guise de fleurs, un palmier de Ninive
+ou un cactus dit de Sémiramis. Cela ne lui coûtait rien. Il en avait trop, il
+en était gêné, et il préférait garder pour lui les roses. Mrs. Edith avait pris
+un certain intérêt à la fréquentation du jeune boyard, à cause des vers
+qu’il lui disait. Après les lui avoir dits en russe, il les traduisait en
+anglais et il lui en avait même fait, en anglais, pour elle, pour elle seule.
+Des vers, de vrais vers d’un poète, dédiés à Mrs. Edith! Celle-ci en
+avait été si flattée qu’elle avait demandé à ce russe qui lui avait fait
+des vers anglais de les lui traduire en russe. C’étaient là jeux
+littéraires qui amusaient beaucoup Mrs. Edith, mais qu’Arthur Rance
+goûtait peu. Celui-ci ne cachait pas, du reste, que le prince Galitch ne lui
+plaisait qu’à moitié, et, s’il en était ainsi, ce n’était
+point que la moitié qui déplaisait à Mr Rance chez le prince Galitch fût
+précisément la moitié qui intéressait tant sa femme, c’est-à-dire la
+«moitié poète»; non, c’était la «moitié avare». Il ne comprenait pas
+qu’un poète fût avare. J’étais bien de son avis. Le prince
+n’avait point d’équipage. Il prenait le tramway et souvent faisait
+son marché lui-même, assisté de son seul domestique Ivan, qui portait le panier
+aux provisions. Et il se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce
+détail de sa propre cuisinière, — il se disputait chez les marchandes de
+poisson, à propos d’une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre, cette
+extrême avarice ne répugnait point à Mrs. Edith qui lui trouvait une certaine
+originalité. Enfin, nul n’était jamais entré chez lui. Jamais il
+n’avait invité les Rance à venir admirer ses jardins.
+</p>
+
+<p>
+«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son panégyrique.
+</p>
+
+<p>
+— Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!…»
+</p>
+
+<p>
+Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement désagréable.
+Je ne fis qu’y penser après le départ de Mrs. Edith et jusqu’à la
+fin de mon service de garde qui se termina à onze heures et demie.
+</p>
+
+<p>
+Le premier coup de cloche du déjeuner venait de sonner; je courus me laver les
+mains et faire un bout de toilette et je montai les degrés de la Louve
+rapidement, croyant que le déjeuner serait servi dans cette tour; mais je
+m’arrêtai dans le vestibule, tout étonné d’entendre de la musique.
+Qui donc, dans les circonstances actuelles, osait, au fort d’Hercule,
+jouer du piano? Eh! mais, on chantait; oui, une voix douce, douce et mâle à la
+fois, en sourdine, chantait. C’était un chant étrange, une mélopée tantôt
+plaintive, tantôt menaçante. Je la sais maintenant par coeur; je l’ai
+tant entendue depuis! Ah! vous la connaissez bien peut-être si vous avez
+franchi les frontières de la froide Lithuanie, si vous êtes entré une fois dans
+le vaste empire du nord. C’est le chant des vierges demi-nues qui
+entraînent le voyageur dans les flots et le noient sans miséricorde;
+c’est le chant du Lac de Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour
+immortel à Michel Vereszezaka. Écoutez ça:
+</p>
+
+<p>
+«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front tourné vers le
+lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous vos pieds, et deux lunes
+pareilles s’offriront à vos yeux… tu vois cette plante qui caresse le
+rivage, ce sont les épouses et les filles de Switez que Dieu a changées en
+fleurs. Elles balancent au-dessus de l’abîme leurs têtes blanches comme
+des phalènes; leur feuille est verte comme l’aiguille du mélèze argentée
+par les frimas…
+</p>
+
+<p>
+«Image de l’innocence pendant la vie, elles ont gardé sa robe virginale
+après la mort; elles vivent dans l’ombre et ne souffrent point de
+souillure; des mains mortelles n’oseraient y toucher.
+</p>
+
+<p>
+«Le tsar et sa horde en firent un jour l’expérience, lorsque après avoir
+cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et leurs casques
+d’acier.
+</p>
+
+<p>
+«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible est le pouvoir
+de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou frappés de mort subite.
+</p>
+
+<p>
+«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes, seul, le
+souvenir du châtiment s’est conservé pour le peuple, et le peuple en le
+perpétuant par ses récits, appelle aujourd’hui tsars les fleurs du
+Switez!…
+</p>
+
+<p>
+«Cela disant, la Dame du lac s’éloigna lentement; le lac
+s’entrouvrit jusqu’au plus profond de ses entrailles; mais le
+regard cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête
+d’une vague et dont on n’a jamais plus entendu parler…»
+</p>
+
+<p>
+C’étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson que
+murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le piano faisait
+entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai la porte de la salle et je
+me trouvai en face d’un jeune homme qui se leva. Aussitôt, derrière moi,
+j’entendis le pas de Mrs. Edith. Elle nous présenta. J’avais devant
+moi le prince Galitch.
+</p>
+
+<p>
+Le prince était ce que l’on est convenu d’appeler dans les romans:
+«un beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur aurait donné à
+sa physionomie un aspect particulièrement sévère, si ses yeux, d’une
+clarté et d’une douceur et d’une candeur troublantes,
+n’eussent laissé transparaître une âme presque enfantine. Ils étaient
+entourés de longs cils noirs, si noirs qu’ils ne l’eussent point
+été davantage s’ils avaient été brossés au khol; et, quand on avait
+remarqué cette particularité des cils, on avait, du coup, saisi la raison de
+toute l’étrangeté de cette physionomie. La peau du visage était presque
+trop fraîche, ainsi qu’elle est au visage des femmes savamment maquillées
+et des phtisiques. Telle fut mon impression; mais j’étais trop intimement
+prévenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement quelque
+importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que je ne l’étais
+plus assez.
+</p>
+
+<p>
+Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait des poèmes si
+exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me prit le bras — ce qui me
+fit grand plaisir — et nous emmena à travers les buissons parfumés de la
+baille, en attendant le second coup de cloche du déjeuner qui devait être servi
+sous la cabane de palmes sèches, au terre-plein de la Tour du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+2° Le déjeuner et ce qui s’en suivit. Une terreur contagieuse
+s’empare de nous.
+</p>
+
+<p>
+À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, d’où la
+vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous couvraient d’une
+ombre propice; mais, hors de cette ombre, l’embrasement de la terre et
+des cieux était tel que nos yeux n’en auraient pu supporter l’éclat
+si nous n’avions tous pris la précaution de mettre ces binocles noirs
+dont j’ai parlé au début de ce chapitre.
+</p>
+
+<p>
+À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux Bob, M. Darzac,
+Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le prince Galitch et moi.
+Rouletabille tournait le dos à la mer, s’occupant fort peu des convives,
+et était placé de telle sorte qu’il pouvait surveiller tout ce qui se
+passait dans toute l’étendue du château fort. Les domestiques étaient à
+leurs postes; le père Jacques à la grille d’entrée, Mattoni à la poterne
+du jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la porte de
+l’appartement de M. et de Mme Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous étions presque
+inquiétants à contempler, autour de cette table, muets, penchant les uns vers
+les autres nos vitres noires derrière lesquelles il était aussi impossible
+d’apercevoir nos prunelles que nos pensées.
+</p>
+
+<p>
+Le prince Galitch parla le premier.
+</p>
+
+<p>
+Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait un
+compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un peu. Le prince
+n’en parut point froissé, mais il expliqua qu’il
+s’intéressait particulièrement aux faits et gestes de mon ami en sa
+qualité de sujet du tsar, depuis qu’il savait que Rouletabille devait
+partir prochainement pour la Russie. Mais le reporter répliqua que rien encore
+n’était décidé et qu’il attendait des ordres de son journal; sur
+quoi le prince s’étonna en tirant un journal de sa poche. C’était
+une feuille de son pays dont il nous traduisit quelques lignes annonçant
+l’arrivée prochaine à Saint-Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait
+là-bas, à ce que nous conta le prince, des événements si incroyables et si
+dénués apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale que, sur le
+conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la police avait résolu
+de prier le journal l’Époque de lui prêter son jeune reporter. Le prince
+Galitch avait si bien présenté la chose que Rouletabille rougit jusqu’aux
+deux oreilles et qu’il répliqua sèchement qu’il n’avait
+jamais, même dans sa courte vie, fait oeuvre policière et que le chef de la
+Sûreté de Paris et le maître de la police de Saint-Pétersbourg étaient deux
+imbéciles. Le prince se prit à rire de toutes ses dents, qu’il avait
+belles et vraiment je vis bien que son rire n’était point beau, mais
+féroce et bête, ma foi, comme un rire d’enfant dans une bouche de grande
+personne. Il fut tout à fait de l’avis de Rouletabille et, pour le
+prouver, il ajouta:
+</p>
+
+<p>
+«Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car on demande
+maintenant au journaliste des besognes qui n’ont point affaire avec un
+véritable homme de lettres.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la nature. Mais,
+pour elle, il n’était rien de plus beau sur la côte que les jardins de
+Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec malice:
+</p>
+
+<p>
+«Ils nous paraissent d’autant plus beaux, qu’on ne peut les voir
+que de loin.»
+</p>
+
+<p>
+L’attaque était si directe que je crus que le prince allait y répondre
+par une invitation.
+</p>
+
+<p>
+Mais il n’en fut rien. Mrs. Edith marqua un léger dépit, et elle déclara
+tout à coup:
+</p>
+
+<p>
+«Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus.
+</p>
+
+<p>
+— Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid.
+</p>
+
+<p>
+— Oui, je les ai visités, et voici comment…»
+</p>
+
+<p>
+Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une attitude glacée,
+comment elle avait vu les jardins de Babylone.
+</p>
+
+<p>
+Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant une barrière
+qui faisait communiquer directement ces jardins avec la montagne. Elle avait
+marché d’enchantement en enchantement, mais sans être étonnée. Quand on
+passait sur le bord de la mer, ce que l’on apercevait des jardins de
+Babylone l’avait préparée aux merveilles dont elle violait si
+audacieusement le secret. Elle était arrivée auprès d’un petit étang,
+tout petit, noir comme de l’encre, et sur la rive duquel se tenaient un
+grand lis d’eau et une petite vieille toute ratatinée, au menton en
+galoche. En l’apercevant, le grand lis d’eau et la petite vieille
+s’étaient enfuis, celle-ci si légère, qu’elle s’appuyait pour
+courir sur celui-là comme elle eût fait d’un bâton. Mrs. Edith avait bien
+ri. Elle avait appelé:
+</p>
+
+<p>
+«Madame! Madame!»
+</p>
+
+<p>
+Mais la petite vieille n’en avait été que plus épouvantée et elle avait
+disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie. Mrs. Edith avait continué
+sa route, mais ses pas étaient devenus plus inquiets. Soudain, elle avait
+entendu un grand froissement de feuillages et ce bruit particulier que font les
+oiseaux sauvages quand, surpris par le chasseur, ils s’échappent de la
+prison de verdure où ils se sont blottis. C’était une seconde petite
+vieille, plus ratatinée encore que la première, mais moins légère, et qui
+s’appuyait sur une vraie canne à bec de corbin. Elle s’évanouit
+— c’est-à-dire que Mrs. Edith la perdit de vue au détour du
+sentier. Et une troisième petite vieille appuyée sur deux cannes à
+bec de corbin surgit encore du mystérieux jardin; elle s’échappa du tronc
+d’un eucalyptus géant; et elle allait d’autant plus vite
+qu’elle avait, pour courir, quatre pattes, tant de pattes qu’il
+était tout à fait étonnant qu’elle ne s’y embrouillât point. Mrs.
+Edith avançait toujours. Et ainsi elle parvint jusqu’au perron de marbre
+habillé de roses de la villa; mais, la gardant, les trois petites vieilles
+étaient alignées sur la plus haute marche, comme trois corneilles sur une
+branche, et elles ouvrirent leurs becs menaçants d’où s’échappèrent
+des croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs. Edith de s’enfuir.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith avait raconté son aventure d’une façon si délicieuse et avec
+tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine que j’en
+fus tout bouleversé et que je compris combien certaines femmes qui n’ont
+rien de naturel peuvent l’emporter dans le coeur d’un homme sur
+d’autres qui n’ont pour elles que la nature.
+</p>
+
+<p>
+Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire. Il dit, sans
+sourire:
+</p>
+
+<p>
+«Ce sont mes trois fées. Elles ne m’ont jamais quitté depuis que je suis
+né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans elles. Je ne sors
+que lorsqu’elles me le permettent et elles veillent sur mon labeur
+poétique avec une jalousie féroce.»
+</p>
+
+<p>
+Le prince n’avait pas fini de nous donner cette fantaisiste explication
+de la présence des trois vieilles aux jardins de Babylone, que Walter, le valet
+du vieux Bob, apporta une dépêche à Rouletabille. Celui-ci demanda la
+permission de l’ouvrir, et lut tout haut:
+</p>
+
+<p>
+«— Revenez le plus tôt possible; vous attendons avec impatience.
+Magnifique reportage à faire à Pétersbourg.»
+</p>
+
+<p>
+Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l’Époque.
+</p>
+
+<p>
+«Eh! qu’en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince; ne
+trouvez-vous point, maintenant, que j’étais bien renseigné?»
+</p>
+
+<p>
+La Dame en noir n’avait pu retenir un soupir.
+</p>
+
+<p>
+«Je n’irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— On le regrettera à la cour, fit le prince, j’en suis sûr, et
+permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez l’occasion de
+votre fortune.»
+</p>
+
+<p>
+Le «jeune homme» déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit la bouche pour
+répondre au prince, mais qui la referma, à mon grand étonnement, sans avoir
+répondu. Et le prince continua:
+</p>
+
+<p>
+«… Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d’expériences digne de vous. On
+peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler un Larsan!…»
+</p>
+
+<p>
+Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes derrière nos
+vitres noires d’un commun mouvement. Le silence qui suivit fut horrible…
+Nous restions maintenant immobiles autour de ce silence-là, comme des statues…
+Larsan!…
+</p>
+
+<p>
+Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis quarante-huit
+heures, ce nom qui représentait un danger avec lequel nous commencions de nous
+familiariser, — pourquoi, à ce moment précis, ce nom nous produisit-il un
+effet que, pour ma part, je n’avais encore jamais aussi brutalement
+ressenti? Il me semblait que j’étais sous le coup de foudre d’un
+geste magnétique. Un malaise indéfinissable se glissait dans mes veines.
+J’aurais voulu fuir, et il me parut que si je me levais, je
+n’aurais point la force de me contenir… Le silence que nous continuions à
+garder contribuait à augmenter cet incroyable état d’hypnose… Pourquoi ne
+parlait-on pas?… Qu’est-ce que faisait la gaieté du vieux Bob?… On ne
+l’avait pas entendue au repas?… Et les autres, les autres, pourquoi
+restaient-ils muets derrière leurs vitres noires?… Tout à coup, je tournai la
+tête et je regardai derrière moi. Alors, je compris, à ce geste instinctif, que
+j’étais la proie d’un phénomène tout naturel… Quelqu’un me
+regardait… Deux yeux étaient fixés sur moi, pesaient sur moi. Je ne vis point
+ces yeux et je ne sus d’où me venait ce regard… Mais il était là… Je le
+sentais… Et c’était son regard à lui… Et cependant, il n’y avait
+personne derrière moi… ni à droite, ni à gauche, ni en face… personne autour de
+moi que les gens qui étaient assis à cette table, immobiles derrière leurs
+binocles noirs… Alors… alors, j’eus la certitude que les yeux de Larsan
+me regardaient derrière l’un de ces binocles là!… Ah! les vitres noires!
+les vitres noires derrière lesquelles se cachait Larsan!…
+</p>
+
+<p>
+Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien… Le regard, sans doute, avait
+cessé de regarder… je respirai… Un double soupir répondit au mien… Est-ce que
+Rouletabille?… Est-ce que la Dame en noir auraient, eux aussi, supporté le même
+poids, dans le même moment, le poids de ses yeux?… Le vieux Bob disait:
+</p>
+
+<p>
+«Prince, je ne crois point que votre dernier os à moelle du milieu de la
+période quaternaire…»
+</p>
+
+<p>
+Et tous les binocles noirs remuèrent…
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis hâtivement dans la
+salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, il ferma la porte et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, l’avez-vous senti?…»
+</p>
+
+<p>
+J’étouffais; je murmurai:
+</p>
+
+<p>
+«Il est là!… il est là!… À moins que nous ne devenions fous!…»
+</p>
+
+<p>
+Un silence, et je repris, plus calme:
+</p>
+
+<p>
+«Vous savez, Rouletabille, qu’il est très possible que nous devenions
+fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami!… Il n’y
+a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez déjà dans
+quel état…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille m’interrompit.
+</p>
+
+<p>
+«Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais quand?…
+Depuis que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que je m’en
+éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n’irai pas le chercher
+dehors, bien que je l’aie vu dehors!… Bien que vous l’ayez vu,
+vous-même, dehors!…»
+</p>
+
+<p>
+Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa
+bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison, qui
+ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en noir, n’était
+pas troublée par les mouvements de son coeur:
+</p>
+
+<p>
+«Raisonnons!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il en revint tout de suite à cet argument qu’il nous avait déjà servi
+et qu’il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point, disait-il, se
+laisser séduire par le côté extérieur des choses. «Ne point chercher Larsan là
+où il se montre, le chercher partout où il se cache.»
+</p>
+
+<p>
+Ceci suivi de cet autre argument complémentaire:
+</p>
+
+<p>
+«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu’on ne le voie
+pas là où il est.»
+</p>
+
+<p>
+Et il reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a des moments
+où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les yeux.
+Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes… cinq minutes seulement… et
+nous verrons peut-être clair!»
+</p>
+
+<p>
+Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains et
+dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi, Sainclair: qu’y
+a-t-il à l’intérieur des pierres?
+</p>
+
+<p>
+— Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des pierres? répétai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Eh non! Eh non! vous n’avez plus d’yeux, vous ne voyez plus
+rien! Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS!
+</p>
+
+<p>
+— Il y a d’abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il
+voulait en venir.
+</p>
+
+<p>
+— Très bien.
+</p>
+
+<p>
+— Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan.
+</p>
+
+<p>
+— Pourquoi?
+</p>
+
+<p>
+— Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi!
+J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je
+suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous pourquoi vous
+n’êtes pas Larsan?…
+</p>
+
+<p>
+— Parce que vous l’auriez bien vu!…
+</p>
+
+<p>
+— Malheureux! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force
+les poings dans les yeux! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous
+voir!… Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vu s’asseoir à
+la banque de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu
+du raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était
+Ballmeyer! Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à
+face, un soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la
+vicomte Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il
+venait arrêter et qu’il n’arrêta pas parce qu’il
+l’avait vu, était Ballmeyer! Si l’inspecteur Giraud, qui
+connaissait le comte de Motteville comme vous me connaissez, n’avait pas
+vu, un après-midi, aux courses de Longchamp, causant à deux de ses amis dans le
+pesage, n’avait pas vu, dis-je, le comte de Motteville, il eût arrêté
+Ballmeyer<a href="#fn3" id="fnref3"><sup>[3]</sup></a>! Ah! voyez-vous,
+Sainclair! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon
+père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon père!…»
+</p>
+
+<p>
+Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de
+raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au ciel,
+geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien voir!…
+</p>
+
+<p>
+«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M. Stangerson,
+ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le prince Galitch… Mais il
+faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut être Larsan! Seulement alors,
+seulement, je respirerai derrière les pierres…»
+</p>
+
+<p>
+Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne, le pas
+régulier de Mattoni qui montait sa garde.
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les autres?
+</p>
+
+<p>
+— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort
+d’Hercule pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en
+gare de Bourg…
+</p>
+
+<p>
+— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas,
+parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles
+noirs!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille frappa du pied, et s’écria: «Taisez-vous! Taisez-vous,
+Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!»
+</p>
+
+<p>
+Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J’eus voulu
+questionner Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en noir,
+mais il avait repris, posément:
+</p>
+
+<p>
+«1° Sainclair n’est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec
+moi pendant que Larsan était à Bourg.
+</p>
+
+<p>
+«2° Le professeur Stangerson n’est pas Larsan, puisqu’il était sur
+la ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet, arrivés à
+Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent descendre de son train.
+</p>
+
+<p>
+«Mais tous les autres, s’il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce
+moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient être à
+Bourg.
+</p>
+
+<p>
+«D’abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les deux
+jours qui ont précédé l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il
+arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Edith elle-même, sur mes
+questions, que je posais à bon escient, m’a avoué que, ces deux jours-là,
+son mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux Bob faisait son
+voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n’a pas été vu aux grottes ni
+hors des jardins de Babylone…
+</p>
+
+<p>
+«Prenons d’abord M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+— Rouletabille! m’écriai-je, c’est un sacrilège!
+</p>
+
+<p>
+— Je le sais bien!
+</p>
+
+<p>
+— Et c’est une stupidité!…
+</p>
+
+<p>
+— Je le sais aussi… Mais pourquoi?
+</p>
+
+<p>
+— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; il pourra
+peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et, je le dis: un
+Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami, quelques instants, je
+l’admets… Mais il ne pourra jamais tromper une fille au point de se faire
+passer pour son père — ceci pour vous rassurer sur le cas de M.
+Stangerson — ni une femme, au point de se faire passer pour son fiancé.
+Eh! mon ami, Mathilde Stangerson connaissait M. Darzac avant qu’elle
+n’eût franchi à son bras le fort d’Hercule!…
+</p>
+
+<p>
+— Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement Rouletabille. Eh
+bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh! l’ironie de
+cela!) je ne sais pas au juste jusqu’où va le génie de mon père,
+j’aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je
+n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus
+solide: Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à plusieurs
+reprises à Mathilde Stangerson, puisque c’est la réapparition de Larsan
+qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac!
+</p>
+
+<p>
+— Eh! m’écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on
+n’a qu’à ouvrir les yeux?… Ouvrez-les, Rouletabille!»
+</p>
+
+<p>
+Il les ouvrit.
+</p>
+
+<p>
+«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch?
+</p>
+
+<p>
+— Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui
+chante des chansons lithuaniennes?
+</p>
+
+<p>
+— Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.»
+</p>
+
+<p>
+Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en aperçut, mais fit tout comme
+s’il ne s’en apercevait pas.
+</p>
+
+<p>
+«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m’occupe guère, fit-il
+tranquillement.
+</p>
+
+<p>
+— Vous en êtes sûr?… Qui vous a dit?…
+</p>
+
+<p>
+— La femme de Bernier connaît l’une des trois petites vieilles dont
+nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J’ai fait une enquête. C’est
+la mère d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter
+l’empereur. J’ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres
+vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt», fit brusquement
+Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Je ne pus retenir un geste d’admiration.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vous ne perdez pas votre temps!
+</p>
+
+<p>
+— L’autre non plus», gronda-t-il.
+</p>
+
+<p>
+Je croisai les bras.
+</p>
+
+<p>
+«Et le vieux Bob? fis-je.
+</p>
+
+<p>
+— Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage; celui-là,
+non!… Vous avez vu qu’il a une perruque, n’est-ce pas?… Eh bien, je
+vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque, cela ne se voit
+pas!»
+</p>
+
+<p>
+Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il
+m’arrêta.
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, mais?… Nous n’avons rien dit d’Arthur Rance?…
+</p>
+
+<p>
+— Oh! celui-là n’a pas changé… dis-je.
+</p>
+
+<p>
+— Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair…»
+</p>
+
+<p>
+Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et brûlante. Il
+s’éloigna. Je restai un instant sur place, songeant… songeant à quoi? À
+ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur Rance n’avait
+pas changé… D’abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon de
+moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain routinier de sa
+trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs, avec une large mèche collée
+sur le front… Ensuite, je ne l’avais pas vu depuis deux ans… On change
+toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance, qui ne buvait que de
+l’alcool, ne boit plus que de l’eau… Mais alors, Mrs. Edith?…
+Qu’est-ce que Mrs. Edith?… Ah çà! Est-ce que je deviens fou, moi aussi?…
+Pourquoi dis-je: moi aussi?… comme… comme la Dame en noir?… comme… comme
+Rouletabille?… Est-ce que je ne trouve pas que Rouletabille devient un peu
+fou?… Ah! la Dame en noir nous a tous ensorcelés!… Parce que la Dame en noir
+vit dans le perpétuel frisson de son souvenir, voilà que nous tremblons du même
+frisson qu’elle… La peur, ça se gagne… comme le choléra.
+</p>
+
+<p>
+3° De l’emploi de mon après-midi, jusqu’à cinq heures.
+</p>
+
+<p>
+Je profitai de ce que je n’étais point de garde pour aller me reposer
+dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le vieux Bob,
+Mr Rance et Mrs. Edith formaient une affreuse association de bandits qui
+avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand je me réveillai,
+sous cette impression funèbre, et que je revis les vieilles tours et le vieux
+château, toutes ces pierres menaçantes, je ne fus pas loin de donner raison à
+mon cauchemar et je me dis tout haut: «Dans quel repaire sommes-nous venus nous
+réfugier?» Je mis le nez à la fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du
+Téméraire, s’entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre
+ses jolis doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais,
+arrivé dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait
+faire son tour d’inspection dans la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître aussi de ses yeux
+qu’il ne fermait plus. Ah! C’était toujours un spectacle de le voir
+regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour Carrée,
+habitation de la Dame en noir, était l’objet de son constant souci.
+</p>
+
+<p>
+Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où va se
+produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan intérieur de
+l’étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de plain-pied avec la
+Cour de Charles le Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se trouvait dans
+un large corridor qui avait fait partie autrefois de la salle des gardes. La
+salle des gardes prenait autrefois tout l’espace O, O1, O2, O3, et était
+fermée de murs de pierre qui existaient toujours avec leurs portes donnant sur
+les autres pièces du Vieux Château. C’est Mrs. Arthur Rance qui, dans
+cette salle des gardes, avait fait élever des murailles de planches de façon à
+constituer une pièce assez spacieuse qu’elle avait le dessein de
+transformer en salle de bains.
+</p>
+
+<p>
+Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à angle droit
+O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait de loge aux Bernier était
+située en S. On était dans la nécessité de passer devant cette porte pour se
+rendre en R, où se trouvait l’unique porte permettant d’entrer dans
+l’appartement des Darzac. L’un des époux Bernier devait toujours se
+tenir dans la loge. Et il n’y avait qu’eux qui avaient le droit
+d’entrer dans leur loge. De cette loge, on surveillait également, par une
+petite fenêtre pratiquée en Y, la porte V, qui donnait sur l’appartement
+du vieux Bob. Quand M. et Mme Darzac ne se trouvaient point dans leur
+appartement, l’unique clef qui ouvrait la porte R était toujours chez les
+Bernier; et c’était une clef spéciale et toute neuve, fabriquée la veille
+dans un endroit que seul Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé
+la serrure lui-même.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu’il avait imposée pour
+l’appartement Darzac fût également suivie pour l’appartement du
+vieux Bob, mais celui-ci s’y était opposé avec un éclat comique auquel il
+avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait pas être traité comme un prisonnier
+et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir quand il lui en
+prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au concierge.
+</p>
+
+<p>
+Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu’il lui
+plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau installé dans la
+tour de Charles le Téméraire sans déranger personne et sans se tourmenter de
+personne. Pour cela, il fallait encore laisser la porte K ouverte. Il
+l’exigea et Mrs. Edith donna raison à son oncle sur un ton d’ironie
+tel, ironie qui s’adressait à la prétention que pouvait avoir
+Rouletabille de traiter le vieux Bob à l’instar de la fille du professeur
+Stangerson, que Rouletabille n’insista pas. Mrs. Edith lui avait dit de
+ses lèvres minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon oncle, lui, ne craint pas
+qu’on l’enlève!» Et Rouletabille avait compris qu’il
+n’avait plus qu’à rire avec le vieux Bob de cette idée saugrenue,
+qu’on pût enlever comme une jolie femme l’homme dont le principal
+attrait était de posséder le plus vieux crâne de l’humanité! Et il avait
+ri… Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une condition
+c’est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du soir, et que
+cette clef restât toujours en possession des Bernier qui viendraient lui ouvrir
+s’il y avait lieu. Ceci encore dérangeait le vieux Bob qui travaillait
+quelquefois très tard dans la tour de Charles Le Téméraire. Mais non plus il ne
+voulait avoir l’air de contrecarrer en tout ce brave M. Rouletabille qui
+avait, disait-il, peur des voleurs! Car il faut tout de suite faire observer à
+la décharge du vieux Bob que, s’il se prêtait si peu aux consignes
+défensives de notre jeune ami, c’est qu’on n’avait point jugé
+utile de le mettre au courant de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait
+bien entendu parler des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois
+sur cette pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de penser
+qu’elle n’avait point rompu avec ces malheurs-là depuis
+qu’elle s’appelait Mme Darzac. Et puis le vieux Bob était un
+égoïste comme presque tous les savants. Très heureux, à cause qu’il
+possédait le plus vieux crâne de l’humanité, il ne pouvait concevoir que
+tout le monde ne le fût point autour de lui.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, après s’être aimablement enquis de la santé de la mère
+Bernier qui était en train d’éplucher des pommes de terre dites
+«saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père Bernier
+de nous ouvrir la porte de l’appartement Darzac.
+</p>
+
+<p>
+C’était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac.
+L’aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce, très
+vaste, était meublée fort simplement d’un lit de chêne, d’une
+table-toilette que l’on avait glissée dans l’une des deux
+ouvertures J pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois
+des meurtrières. Si épaisse était la muraille et si grande l’ouverture
+que toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la
+grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde fenêtre
+J’ était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de barreaux épais
+entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le lit, haut sur ses pieds,
+était adossé à la muraille extérieure et poussé contre la cloison (de pierre)
+qui séparait la chambre de M. Darzac de celle de sa femme. En face, dans
+l’angle de la tour, se trouvait un placard. Au centre de la chambre, une
+table-guéridon sur laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout
+ce qu’il fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises.
+C’était tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette
+chambre, si ce n’est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la
+mère Bernier avaient-ils reçu l’ordre de visiter, chaque fois
+qu’ils faisaient l’appartement, ce placard où M. Darzac enfermait
+ses vêtements; et Rouletabille lui-même qui, en l’absence des Darzac,
+venait de temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour Carrée, le coup
+d’oeil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller.
+</p>
+
+<p>
+Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la chambre de Mme
+Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions personne derrière nous chez
+M. Darzac. Aussitôt entré dans l’appartement, Bernier qui nous avait
+suivis avait eu soin, comme il le faisait toujours, de tirer les verrous qui
+fermaient intérieurement l’unique porte faisant communiquer
+l’appartement avec le corridor.
+</p>
+
+<p>
+La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais bien
+éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres, et gaie. Aussitôt
+qu’il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et tourner vers moi
+son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?»
+</p>
+
+<p>
+Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux comme
+toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du reste, grande
+ouverte et une brise légère faisait voleter l’étoffe que l’on avait
+tirée sur une tringle au-dessus d’une «penderie» qui garnissait un côté
+de la muraille. L’autre côté était occupé par le lit. Cette penderie
+était si haut placée que les robes et peignoirs qui la garnissaient et que
+l’étoffe qui la recouvrait ne tombaient point jusqu’au parquet, de
+telle sorte qu’il eût été absolument impossible à quelqu’un qui eût
+voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas de ses jambes. Comme la
+tringle sur laquelle glissaient les portemanteaux était des plus légères, il
+n’eût pu également s’y suspendre. Rouletabille n’en examina
+pas moins avec soin cette garde-robe. Pas de placard dans cette pièce.
+Table-toilette, table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs,
+entre lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du départ et
+nous balaya d’un geste de l’appartement. Il en sortit le dernier.
+Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu’il remit dans la
+poche du haut de son veston que fermait une boutonnière qu’il boutonna.
+Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de l’appartement du vieux
+Bob, composé d’un salon et d’une chambre aussi facile à visiter que
+l’appartement Darzac. Personne dans l’appartement, ameublement
+sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides, aux portes ouvertes.
+Quand nous sortîmes de l’appartement, la mère Bernier venait de placer sa
+chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui permettait de voir plus clair à sa
+besogne qui était toujours celle du pelage des pommes de terre dites
+«saucisses».
+</p>
+
+<p>
+Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes comme le
+reste. Les autres étages étaient inhabités et communiquaient avec le
+rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait dans
+l’angle O3 pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le plafond
+de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier. Rouletabille demanda
+un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet escalier devenait
+inutilisable.
+</p>
+
+<p>
+On pouvait dire en principe et en fait que rien n’échappait à
+Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée
+n’y laissa personne d’autres que le père et la mère Bernier quand
+nous en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu’aucun être
+humain ne se trouvait dans l’appartement des Darzac avant que Bernier,
+quelques minutes plus tard, ne l’eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi
+que je vais le raconter.
+</p>
+
+<p>
+Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans son
+corridor, devant la porte de l’appartement Darzac, Rouletabille et moi
+nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l’ancienne tour
+B’’. Nous nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la
+terre, attirés par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. Justement,
+voilà que nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule
+mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Roussé, la silhouette agitée
+et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la nature. La
+falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu’on pourrait la
+croire toute chaude et toute fumante encore du feu central qui l’a mise
+au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne croque-mort, avec sa
+redingote et son chapeau haut de forme, s’agite-t-il, grotesque et
+macabre, devant cette caverne trois cents fois millénaire, creusée dans la lave
+ardente pour servir de premier toit à la première famille, aux premiers jours
+de la terre? Pourquoi ce fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le
+voyons brandir son crâne et nous l’entendons rire… rire… rire. Ah! son
+rire nous fait mal maintenant, nous déchire les oreilles et le coeur.
+</p>
+
+<p>
+Du vieux Bob, notre attention s’en va à M. Robert Darzac qui vient de
+passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il ne nous
+voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! Rouletabille le plaint et il comprend
+qu’il soit à bout de patience. Dans l’après-midi, il a encore dit à
+mon ami qui me l’a répété: «Huit jours, c’est beaucoup! Je ne sais
+pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours.
+</p>
+
+<p>
+— Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur Stangerson
+ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que c’est cette idée
+que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce voyage dans la cervelle de
+ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M. Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en
+sourire. Nous ne le quittons pas des yeux jusqu’à la porte de la Tour
+Carrée. Il est certain «qu’il n’en peut plus»! Sa taille
+s’est encore voûtée. Il a les mains dans les poches. Il a l’air
+dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l’air dégoûté de tout, avec ses mains
+dans ses poches! Mais, patience, il sortira ses mains de ses poches et
+l’on ne sourira pas toujours! Et, je puis l’avouer tout de suite,
+moi qui ai souri… Eh bien, M. Darzac m’a procuré, grâce à l’aide
+géniale de Rouletabille, le frisson d’épouvante le plus affreux qui
+puisse secouer des moelles humaines, en vérité! Alors! Alors, qu’est-ce
+qui l’aurait cru?…
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac s’en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva
+naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier était sorti
+devant la porte de l’appartement, qu’il avait la clef dans sa poche
+et que, dans l’appartement, il fut établi par la suite qu’aucun
+barreau n’avait été scié, nous établissons que lorsque M. Darzac entre
+dans sa chambre, il n’y a personne dans l’appartement. Et
+c’est la vérité.
+</p>
+
+<p>
+Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; mais si je
+vous en parle avant, c’est que je suis déjà hanté par
+«l’inexplicable» qui se prépare dans l’ombre et qui est prêt à
+éclater.
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, il est cinq heures.
+</p>
+
+<p>
+4° La soirée depuis cinq heures jusqu’à la minute où se produisit
+l’attaque de la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement dit, à
+continuer à nous «monter la tête», sur le terre-plein de cette tour
+B’’. Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur
+l’épaule et fit: «Mais, j’y pense!…» et il s’en fut dans la
+Tour Carrée où je le suivis. J’étais à cent lieues de deviner à quoi il
+pensait. Il pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu’il
+vida entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande
+stupéfaction de la bonne femme; puis, content de ce geste qui répondait
+évidemment à une préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans la Cour
+du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier riait encore des
+pommes de terre répandues.
+</p>
+
+<p>
+Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par son
+père, au premier étage de la Louve.
+</p>
+
+<p>
+La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d’un violent
+orage et nous aurions voulu qu’il éclatât tout de suite…
+</p>
+
+<p>
+Ah! l’orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde et
+épaisse d’une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l’air
+est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de léger sur la
+terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord de la
+Barma Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il danse. Non, il
+fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour voir. Il y a
+évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux Bob tient des propos
+préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent l’auditoire du
+vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance; il
+s’approche du professeur noir, comme l’appelle Rouletabille. Cet
+auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c’est bien elle,
+avec ses grâces languissantes, sa façon de s’appuyer sur le bras de son
+mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n’est point son mari!… Quel est
+donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s’appuie avec
+tant de grâces languissantes?
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu’un pour nous
+renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de la porte
+de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous rejoint et son
+oeil suit la direction indiquée par l’index de Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?…
+</p>
+
+<p>
+— Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c’est le prince
+Galitch.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n’avions
+jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne me
+serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si grand…
+Rouletabille me comprend, hausse les épaules…
+</p>
+
+<p>
+«C’est bien, dit-il à Bernier… Merci…»
+</p>
+
+<p>
+Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince.
+</p>
+
+<p>
+«Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier avant de nous quitter,
+c’est que c’est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux.
+Il est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est russe. Ça
+va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L’avant-dernière fois
+qu’il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l’attendaient
+et n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de
+l’excuser parce qu’il avait manqué le train. La dépêche était datée
+de Moscou…»
+</p>
+
+<p>
+Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour.
+</p>
+
+<p>
+Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince continuent leur
+promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le vieux Bob cesse soudain de
+gesticuler, descend de la Barma Grande, s’en vient vers le château, y
+entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut du terre-plein de
+la tour B’’) qu’il a fini de rire. Le vieux Bob est devenu la
+tristesse même. Il est silencieux. Il passe maintenant sous la poterne. Nous
+l’appelons; il ne nous entend pas. Il porte devant lui à bras tendus son
+plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu’il devient furieux. Il adresse
+les pires injures au plus vieux crâne de l’humanité. Il descend dans la
+Tour Ronde et nous avons entendu quelque temps encore les éclats de sa colère
+jusqu’au fond de la batterie basse. Des coups sourds y retentissaient. On
+eût dit qu’il se battait contre les murs.
+</p>
+
+<p>
+Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château Neuf. Et,
+presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit entendre sur la mer
+lointaine. Et la ligne de l’horizon devint toute noire.
+</p>
+
+<p>
+Alors, un garçon d’écurie, Walter, une brave brute, incapable d’une
+idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à son
+maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier, entra dans
+la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit une lettre, il en
+donna une également à Rouletabille et continua son chemin vers la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu’il allait faire à la Tour Carrée.
+Il répondit qu’il allait porter au père Bernier le courrier de M. et Mme
+Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette langue; mais
+nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre. Walter était chargé de
+distribuer le courrier depuis que le père Jacques n’avait plus le droit
+de s’éloigner de sa loge. Rouletabille lui prit le courrier des mains et
+lui dit qu’il allait faire lui-même la commission.
+</p>
+
+<p>
+Quelques gouttes d’eau commençaient alors à tomber.
+</p>
+
+<p>
+Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à cheval sur
+une chaise, le père Bernier fumait sa pipe.
+</p>
+
+<p>
+«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Il n’a pas bougé», répondit Bernier.
+</p>
+
+<p>
+Nous frappons. Nous entendons les verrous que l’on tire de
+l’intérieur (ces verrous doivent toujours être poussés dès que la
+personne est entrée. Règlement Rouletabille).
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous pénétrons chez
+lui. Pour écrire, il s’asseyait devant la petite table-guéridon, juste en
+face de la porte R et faisait face à cette porte.
+</p>
+
+<p>
+Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la lettre
+qu’il lit confirme le télégramme qu’il a reçu le matin et le presse
+de revenir à Paris: son journal veut absolument l’envoyer en Russie.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous venons lui
+remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à Rouletabille la missive que
+je viens de recevoir; elle est de mon ami de Paris qui, après m’avoir
+donné quelques détails sans importance sur le départ de Brignolles,
+m’apprend que ledit Brignolles se fait adresser son courrier à Sospel, à
+l’hôtel des Alpes. Ceci est extrêmement intéressant et M. Darzac et
+Rouletabille se réjouissent du renseignement. Nous convenons d’aller à
+Sospel le plus tôt qu’il nous sera possible, et nous sortons de
+l’appartement Darzac. La porte de la chambre de Mme Darzac n’était
+pas fermée. Voilà ce que j’observai en sortant. J’ai dit, du reste,
+que Mme Darzac n’était point chez elle. Aussitôt que nous fûmes sortis,
+le père Bernier referma à clef la porte de l’appartement, aussitôt…
+aussitôt… je l’ai vu, vu, vu… aussitôt et il mit la clef dans sa poche,
+dans la petite poche d’en haut de son veston. Ah! je le vois encore
+mettre la clef dans sa petite poche d’en haut de son veston, je le jure!…
+et il en a boutonné le bouton.
+</p>
+
+<p>
+Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père Bernier
+dans son corridor, comme un bon chien de garde qu’il est et qu’il
+n’a jamais cessé d’être jusqu’au dernier jour. Ce n’est
+pas parce qu’on a un peu braconné qu’on ne saurait être un bon
+chien de garde. Au contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis
+hautement, dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son
+devoir et n’a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier,
+était une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde.
+Aujourd’hui qu’elle est veuve, je l’ai à mon service. Elle
+sera heureuse de lire ici le cas que je fais d’elle et aussi
+l’hommage rendu à son mari. Ils l’ont mérité tous les deux.
+</p>
+
+<p>
+Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour Carrée, nous
+allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde, Rouletabille, M. Darzac
+et moi. Aussitôt entré dans la batterie basse, M. Darzac poussa un cri en
+voyant l’état dans lequel on avait mis un lavis auquel il travaillait
+depuis la veille pour essayer de se distraire, et qui représentait le plan à
+une grande échelle du château fort d’Hercule tel qu’il existait au
+XVe siècle, d’après des documents que nous avait montrés Arthur Rance. Ce
+lavis était tout à fait gâché et la peinture en avait été toute barbouillée. Il
+tenta en vain de demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé
+auprès d’une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une
+omoplate qu’il ne lui répondit même pas.
+</p>
+
+<p>
+J’ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la
+précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je reproduis nos
+faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les événements les plus
+futiles ont une importance en réalité considérable, car chaque pas que nous
+faisons, en ce moment, nous le faisons en plein drame, sans nous en douter,
+hélas!
+</p>
+
+<p>
+Comme le vieux Bob était d’une humeur de dogue, nous le quittâmes, du
+moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis gâché, et
+pensant sans doute à tout autre chose.
+</p>
+
+<p>
+En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au ciel qui
+se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En attendant, la
+pluie ne tombait déjà plus et nous étouffions.
+</p>
+
+<p>
+«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je… Je n’en puis plus… Il fait
+peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions arrivés
+sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m’arrêta:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là…
+</p>
+
+<p>
+— Qui?
+</p>
+
+<p>
+— La Dame en noir!… Vous ne sentez pas que tout l’escalier en est
+embaumé?»
+</p>
+
+<p>
+Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon chemin sans
+plus m’occuper de lui; ce que je fis.
+</p>
+
+<p>
+Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre, de me
+trouver face à face avec Mathilde!…
+</p>
+
+<p>
+Elle poussa un léger cri et disparut dans l’ombre, s’envolant comme
+un oiseau surpris. Je courus à l’escalier et me penchai sur la rampe.
+Elle glissait le long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au
+rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché sur la
+rampe du premier palier, regardait, lui aussi.
+</p>
+
+<p>
+Et il remonta jusqu’à moi.
+</p>
+
+<p>
+«Hein! fit-il, qu’est-ce que je vous avais dit!… La malheureuse!»
+</p>
+
+<p>
+Il paraissait à nouveau très agité.
+</p>
+
+<p>
+«J’ai demandé huit jours à M. Darzac… Il faut que tout soit fini dans
+vingt-quatre heures ou je n’aurai plus la force de rien!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il s’affala tout à coup sur une chaise.
+</p>
+
+<p>
+«J’étouffe!… gémit-il, j’étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De
+l’eau!» J’allais lui chercher une carafe, mais il m’arrêta:
+«Non!… c’est l’eau du ciel qu’il me faut!» Et il montra le
+poing au ciel noir qui ne crevait toujours point.
+</p>
+
+<p>
+Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui
+m’étonnait, c’est qu’il ne me posait aucune question sur ce
+que la Dame en noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien
+embarrassé de lui répondre. Enfin, il se leva:
+</p>
+
+<p>
+«Où allez-vous?
+</p>
+
+<p>
+— Prendre la garde à la poterne.»
+</p>
+
+<p>
+Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu’on lui apportât là sa
+soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à la Louve.
+Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara que celui-ci ne
+voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu’il ne fût souffrant,
+s’en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point que Mr
+Arthur Rance l’accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais termes avec
+son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec le professeur
+Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un air de reproche qui me
+troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient point. Personne ne mangea.
+Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame en noir. Toutes les fenêtres
+étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair et un violent coup de tonnerre se
+succédèrent rapidement et, tout à coup, ce fut le déluge. Un soupir de
+soulagement détendit nos poitrines oppressées. Mrs. Edith revenait juste à
+temps pour n’être point noyée par la pluie furieuse qui semblait devoir
+engloutir la presqu’île.
+</p>
+
+<p>
+Elle raconta avec animation qu’elle avait trouvé le vieux Bob le dos
+courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point
+répondu à ses questions. Elle l’avait secoué amicalement, mais il avait
+fait l’ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses
+oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis,
+dont elle retenait à l’ordinaire les plis du fichu léger qu’elle
+jetait le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite
+épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant sur son bureau. Et
+puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l’avait encore
+jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs. Edith en
+avait été si peinée qu’elle était sortie sans ajouter un mot, se
+promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour Ronde. En
+sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête pour voir une fois
+encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite de ce qu’il lui avait
+été donné d’apercevoir. Le plus vieux crâne de l’humanité était sur
+le bureau de l’oncle sens dessus dessous, la mâchoire en l’air
+toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui s’était toujours conduit
+d’une façon correcte avec lui, le vieux Bob crachait dans son crâne! Elle
+s’était enfuie, un peu effrayée.
+</p>
+
+<p>
+Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce qu’elle
+avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux Bob était
+badigeonné de la peinture de Robert Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi pour
+échapper au regard de Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir était venue
+faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir.
+</p>
+
+<p>
+Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait de force.
+Je ne fis qu’un bond jusqu’à la poterne. Pas de Rouletabille! Je le
+trouvai sur la terrasse B’’, surveillant l’entrée de la Tour
+Carrée et recevant tout l’orage sur le dos.
+</p>
+
+<p>
+Je le secouai pour l’entraîner sous la poterne.
+</p>
+
+<p>
+«Laisse donc, me disait-il… Laisse donc! C’est le déluge! Ah! comme
+c’est bon! comme c’est bon! Toute cette colère du ciel! Tu
+n’as donc pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je
+hurle, écoute! Je hurle!… Je hurle!… Heu! heu! heu!… Plus fort que le
+tonnerre!… Tiens! on ne l’entend plus!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots soulevés, des
+clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu’il était devenu vraiment
+fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en cris indistincts l’atroce
+douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d’étouffer la flamme
+dans sa poitrine héroïque: la douleur du fils de Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le poignet et
+une forme noire s’accrochait à moi dans la tempête:
+</p>
+
+<p>
+«Où est-il?… Où est-il?»
+</p>
+
+<p>
+C’était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel
+éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux délire,
+hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l’entendit. Elle le vit.
+Nous étions couverts d’eau, trempés par la pluie du ciel et par
+l’écume de la mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit comme un
+drapeau noir et m’enveloppait les jambes. Je soutins la malheureuse, car
+je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci que, dans ce vaste
+déchaînement des éléments, au cours de cette tempête, sous cette douche
+terrible, au sein de la mer rugissante, je sentis tout à coup son parfum, le
+doux et pénétrant et si mélancolique parfum de la Dame en noir!… Ah! je
+comprends! Je comprends comment Rouletabille, s’en est souvenu par-delà
+les années… Oui, oui, c’est une odeur pleine de mélancolie, un parfum
+pour tristesse intime… Quelque chose comme le parfum isolé et discret et tout à
+fait personnel d’une plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir
+pour elle toute seule, toute seule… Enfin! C’est un parfum qui m’a
+donné de ces idées-là et que j’ai essayé d’analyser comme ça, plus
+tard… parce que Rouletabille m’en parlait toujours… Mais c’était un
+bien doux et bien tyrannique parfum qui m’a comme enivré tout d’un
+coup, là, au milieu de cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout
+d’un coup, quand je l’ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah!
+extraordinaire, car j’avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir
+sans découvrir ce que ce parfum avait d’extraordinaire, et il
+m’apparaissait dans un moment où les plus persistants parfums de la terre
+— et même tous ceux qui font mal à la tête — sont balayés comme une
+haleine de rose par le vent de mer. Je comprends que lorsqu’on
+l’avait, je ne dis pas senti, mais saisi (car enfin tant pis si je me
+vante, mais je suis persuadé que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre
+le parfum de la Dame en noir, et il fallait certainement pour cela être très
+intelligent, et il est probable que, ce soir-là, je l’étais plus que les
+autres soirs, bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se
+passait autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique
+et captivante, et adorablement désespérante odeur, — eh bien,
+c’était pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, si c’était
+un coeur de fils comme celui de Rouletabille; ou embrasé, si c’était un
+coeur d’amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c’était
+un coeur de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir
+s’en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac
+et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!…
+</p>
+
+<p>
+Donc, dans la tempête, s’accrochant à mon bras, la Dame en noir appelait
+Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa, bondit, se sauva à
+travers la nuit en criant: «Le parfum de la Dame en noir! Le parfum de la Dame
+en noir!…»
+</p>
+
+<p>
+La malheureuse sanglotait. Elle m’entraîna vers la tour. Elle frappa de
+son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne
+s’arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la
+suppliant de se calmer, et cependant j’aurais donné ma fortune pour
+trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait
+comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère et
+l’enfant.
+</p>
+
+<p>
+Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la chambre
+du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte. Là, nous allions
+être aussi seuls que si elle m’avait fait entrer chez elle, car nous
+savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que je passai en
+face de la Dame en noir n’est pas le moins douloureux. J’y fus mis
+à une épreuve à laquelle je ne m’attendais point et quand, à
+brûle-pourpoint, sans qu’elle prît même le temps de nous plaindre de la
+façon dont nous venions d’être traités par les éléments — car je
+ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie — elle me demanda: «Il
+y a longtemps, Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?» je fus plus
+ébloui, étourdi, que par tous les coups de foudre de l’orage. Et je
+compris que, dans le moment même que la nature entière s’apaisait au
+dehors, j’allais subir, maintenant que je me croyais à l’abri, un
+plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre vainement depuis des
+siècles au rocher d’Hercule! Je dus faire mauvaise contenance et trahir
+tout l’émoi où me plongeait cette phrase inattendue. D’abord, je ne
+répondis point; je balbutiai, et certainement je fus tout à fait ridicule.
+Voilà des années que ces choses se sont passées. Mais j’y assiste encore
+comme si j’étais mon propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés
+et qui ne sont point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée
+et, comme moi, sortir de l’ouragan, eh bien, elle était admirable avec
+ses cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que moulait la soie
+légère d’un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés comme une
+loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la glaise immortelle
+qui vient de prendre la forme de la beauté! Je sens bien que mon émotion, même
+après tant d’années, quand je songe à ces choses, me fait écrire des
+phrases qui manquent de simplicité. Je n’en dirai point plus long sur ce
+sujet. Mais ceux qui ont approché la fille du professeur Stangerson me
+comprendront peut-être, et je ne veux ici, vis-à-vis de Rouletabille,
+qu’affirmer le sentiment de respectueuse consternation qui me gonfla le
+coeur devant cette mère divinement belle, qui, dans le désordre harmonieux où
+l’avait jetée l’affreuse tempête — physique et morale —
+où elle se débattait, venait me supplier de trahir mon serment. Car
+j’avais juré à Rouletabille de me taire, et voilà, hélas! Que mon silence
+même parlait plus haut que ne l’avait jamais fait aucune de mes
+plaidoiries.
+</p>
+
+<p>
+Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n’oublierai de ma vie:
+</p>
+
+<p>
+«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous deux!»
+</p>
+
+<p>
+Et elle ajouta avec un gros sanglot:
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi continue-t-il à mentir?»
+</p>
+
+<p>
+Moi, je ne répondais rien. Qu’est-ce que j’aurais répondu? Cette
+femme avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, vis-à-vis de
+tout le monde en général et de moi en particulier. Je n’avais jamais
+existé pour elle… et voilà qu’après m’avoir fait respirer le parfum
+de la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie…
+</p>
+
+<p>
+Oui, comme une vieille amie… Elle me raconta tout, j’appris tout, en
+quelques phrases pitoyables et simples comme l’amour d’une mère…
+tout ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Évidemment, ce jeu de
+cache-cache ne pouvait durer et ils s’étaient bien devinés tous les deux.
+Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement savoir ce que
+c’était que ce Rouletabille qui l’avait sauvée et qui avait
+l’âge de l’autre… et qui ressemblait à l’autre. Et une lettre
+était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que Rouletabille lui
+avait menti et n’avait jamais mis les pieds dans une institution de
+Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme une explication, mais
+celui-ci s’y était âprement dérobé. Toutefois, il s’était troublé
+quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège d’Eu et du voyage que
+nous avions fait là-bas avant de venir à Menton.
+</p>
+
+<p>
+«Comment l’avez-vous su?» m’écriai-je, me trahissant aussitôt.
+</p>
+
+<p>
+Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m’apprit
+d’une phrase tout son stratagème. Ce n’était point la première fois
+qu’elle venait dans nos chambres quand je l’avais surprise le soir
+même… Mon bagage portait encore l’étiquette récente de la consigne
+eudoise.
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi ne s’est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai
+ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s’il se refuse à être le fils de
+Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’était conduit d’une façon atroce pour cette femme
+qui avait cru son enfant mort, qui l’avait pleuré désespérément, comme je
+l’appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs
+incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité… Ah! le
+malheureux!… La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui avait
+crié, à bout de forces, qu’elle avait eu un fils et que ce fils
+c’était lui! Il lui avait ri au nez en pleurant!… Arrangez cela comme
+vous voudrez! C’est elle qui me l’a dit et je n’aurais jamais
+cru Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé.
+</p>
+
+<p>
+Certes! il se conduisait d’une façon abominable! Il était allé
+jusqu’à lui dire qu’il n’était sûr d’être le fils de
+personne, pas même d’un voleur! C’est alors qu’elle était
+rentrée dans la Tour Carrée et qu’elle avait désiré mourir. Mais elle
+n’avait pas retrouvé son fils pour le perdre sitôt et elle vivait encore!
+J’étais hors de moi! Je lui baisais les mains. Je lui demandais pardon
+pour Rouletabille. Ainsi, voilà quel était le résultat de la politique de mon
+ami. Sous prétexte de la mieux défendre contre Larsan, c’est lui qui la
+tuait! Je ne voulus pas en savoir davantage! J’en savais trop! Je
+m’enfuis! J’appelai Bernier qui m’ouvrit la porte! Je sortis
+de la Tour Carrée, en maudissant Rouletabille! Je croyais le trouver dans la
+Cour du Téméraire, mais celle-ci était déserte.
+</p>
+
+<p>
+À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il y avait une
+lumière dans la chambre de mon ami. J’escaladai l’escalier branlant
+du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je l’ouvre, je l’enfonce.
+Rouletabille est devant moi:
+</p>
+
+<p>
+«Que voulez-vous, Sainclair?»
+</p>
+
+<p>
+En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon courroux.
+</p>
+
+<p>
+«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d’une voix glacée.
+Elle ne vous a pas dit qu’elle me défend de toucher à cet homme!…
+</p>
+
+<p>
+— C’est vrai, m’écriai-je… je l’ai entendue!…
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien! Qu’est-ce que vous venez me raconter, alors? continue-
+t-il, brutal. Vous ne savez pas ce qu’elle m’a dit hier?… Elle
+m’a ordonné de partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir aux
+prises avec mon père!»
+</p>
+
+<p>
+Et il ricane, ricane.
+</p>
+
+<p>
+«Avec mon père!… Elle le croit sans doute plus fort que moi!…»
+</p>
+
+<p>
+Il était affreux en parlant ainsi.
+</p>
+
+<p>
+Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d’une beauté fulgurante.
+«Elle a peur pour moi!… eh bien, moi, j’ai peur pour elle!… Et je ne
+connais pas mon père… Et je ne connais pas ma mère!»
+</p>
+
+<p>
+.. .. .. .. ..
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la mort! Ah!
+revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes cheveux se dressent sur
+ma tête et Rouletabille chancelle comme s’il venait d’être frappé
+lui-même!…
+</p>
+
+<p>
+Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée emplit la
+forteresse: Maman! Maman! Maman!
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap11"></a>XI<br>
+L’attaque de la Tour Carrée</h2></div>
+
+<p>
+J’avais bondi derrière lui, je l’avais pris à bras le corps,
+redoutant tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman! Maman! Maman!»
+une telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt une annonce de secours
+tellement au-dessus des forces humaines que je pouvais craindre qu’il
+n’oubliât qu’il n’était qu’un homme, c’est-à-dire
+incapable de voler directement de cette fenêtre à cette tour, de traverser
+comme un oiseau ou comme une flèche cet espace noir qui le séparait du crime et
+qu’il remplissait de son effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna,
+me renversa, se précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers
+couloirs, chambres, escaliers, cours, jusqu’à cette tour maudite qui
+venait de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable!
+</p>
+
+<p>
+Et moi, je n’avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre, cloué
+sur place par l’horreur de ce cri. J’y étais encore quand la porte
+de la Tour Carrée s’ouvrit et quand, dans son cadre de lumière, apparut
+la forme de la Dame en noir! Elle était toute droite et bien vivante, malgré le
+cri de la mort, mais son pâle et spectral visage reflétait une terreur
+indicible. Elle tendit les bras vers la nuit et la nuit lui jeta Rouletabille,
+et les bras de la Dame en noir se refermèrent et je n’entendis plus que
+des soupirs et des gémissements, et encore ces deux syllabes que la nuit
+répétait indéfiniment: «Maman! Maman!»
+</p>
+
+<p>
+Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le coeur
+désordonné, les reins rompus. Ce que j’avais vu sur le seuil de la Tour
+Carrée ne me rassurait en aucune façon. C’est en vain que
+j’essayais de me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous croyions
+tout perdu, tout, au contraire, n’était-il point retrouvé? Le fils
+n’avait-il point retrouvé la mère? La mère n’avait-elle point enfin
+retrouvé l’enfant?… Mais pourquoi… pourquoi ce cri de mort quand elle
+était si vivante? Pourquoi ce cri d’angoisse avant qu’elle apparût,
+debout, sur le seuil de la tour?
+</p>
+
+<p>
+Chose extraordinaire, il n’y avait personne dans la Cour du Téméraire
+quand je la traversai. Personne n’avait donc entendu le coup de feu?
+Personne n’avait donc entendu les cris? Où se trouvait M. Darzac? Où se
+trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils encore dans la batterie basse de la
+Tour Ronde? J’aurais pu le croire, car j’apercevais, au niveau du
+sol de cette tour, de la lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus,
+n’avait donc rien entendu?… Mattoni qui veillait sous la poterne du
+jardinier? Eh bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais pas. Et la
+porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux murmure: «Maman!
+Maman! Maman!» Et je l’entendais, elle, qui ne disait que cela en
+pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n’avaient même pas eu la
+précaution de refermer complètement la porte du salon du vieux Bob. C’est
+là encore qu’elle avait entraîné, qu’elle avait emporté son enfant!
+</p>
+
+<p>
+… Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s’étreindre, à se répéter:
+«Maman! Mon petit!…» Et puis ils se dirent des choses entrecoupées, des phrases
+sans suite… des stupidités divines… «Alors, tu n’es pas mort!»… Sans
+doute, n’est-ce pas? Eh bien, c’était suffisant pour les faire
+repartir à pleurer… Ah! ce qu’ils devaient s’embrasser, rattraper
+le temps perdu! Ce qu’il devait le respirer, lui, le parfum de la Dame en
+noir!… Je l’entendis qui disait encore: «Tu sais, maman, ce n’est
+pas moi qui avais volé!…» Et l’on aurait pensé, au son de sa voix,
+qu’il avait encore neuf ans en disant ces choses, le pauvre Rouletabille.
+«Non! mon petit!… non, tu n’as pas volé!… Mon petit! mon petit!…» Ah! ce
+n’était pas ma faute si j’entendais… mais j’en avais
+l’âme toute chavirée… C’était une mère qui avait retrouvé son
+petit, quoi!…
+</p>
+
+<p>
+Mais où était Bernier? J’entrai à gauche dans la loge, car je voulais
+savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait tiré.
+</p>
+
+<p>
+La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu’éclairait une petite
+veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle devait être au lit
+quand le coup de feu avait éclaté et elle avait jeté sur elle, à la hâte,
+quelque vêtement. J’approchai la veilleuse de son visage. Les traits
+étaient décomposés par la peur.
+</p>
+
+<p>
+«Où est le père Bernier? demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Il est là, répondit-elle en tremblant.
+</p>
+
+<p>
+— Là?… Où, là?…»
+</p>
+
+<p>
+Mais elle ne me répondit pas.
+</p>
+
+<p>
+Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai pour savoir sur
+quoi je marchais; je marchais sur des pommes de terre. Je baissai la veilleuse
+et j’examinai le parquet. Le parquet était couvert de pommes de terre; il
+en avait roulé partout. La mère Bernier ne les avait donc pas ramassées depuis
+que Rouletabille avait vidé le sac?
+</p>
+
+<p>
+Je me relevai, je retournai à la mère Bernier:
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! fis-je, on a tiré!… Qu’est-ce qu’il y a eu?
+</p>
+
+<p>
+— Je ne sais pas», répondit-elle.
+</p>
+
+<p>
+Et, aussitôt, j’entendis qu’on refermait la porte de la tour, et le
+père Bernier apparut sur le seuil de la loge.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! c’est vous, monsieur Sainclair?
+</p>
+
+<p>
+— Bernier!… Qu’est-il arrivé?
+</p>
+
+<p>
+— Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de grave…
+(Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être aussi assurée
+qu’elle le voulait paraître.) Un accident sans importance… M. Darzac, en
+posant son revolver sur sa table de nuit, l’a fait partir. Madame a eu
+peur, naturellement, et elle a crié; et, comme la fenêtre de leur appartement
+était ouverte, elle a bien pensé que M. Rouletabille et vous aviez entendu
+quelque chose, et elle est sortie tout de suite pour vous rassurer.
+</p>
+
+<p>
+— M. Darzac était donc rentré chez lui?…
+</p>
+
+<p>
+— Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la tour,
+monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque aussitôt qu’il
+est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi aussi, j’ai eu peur! Ah!
+je me suis précipité!… M. Darzac m’a ouvert lui-même. Heureusement, il
+n’y avait personne de blessé.
+</p>
+
+<p>
+— Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée chez
+elle?
+</p>
+
+<p>
+— Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et elle
+l’a suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble.
+</p>
+
+<p>
+— Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre?
+</p>
+
+<p>
+— Tenez, le voilà!…»
+</p>
+
+<p>
+Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de
+l’appartement, je vis qu’il était atrocement pâle. Il me faisait
+signe. Je m’approchai de lui et il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l’accident. Ce
+n’est pas la peine d’en parler à personne, si l’on ne vous en
+parle pas. Les autres n’ont peut-être pas entendu ce coup de revolver.
+C’est inutile d’effrayer les gens, n’est-ce pas?… Dites-donc!
+J’ai un service personnel à vous demander.
+</p>
+
+<p>
+— Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le savez bien.
+Disposez de moi, si je puis vous être utile.
+</p>
+
+<p>
+— Merci, mais il ne s’agit que de décider Rouletabille à aller se
+coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et elle ira se
+reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du calme, du calme, Sainclair!
+Nous avons tous besoin de calme et de silence…
+</p>
+
+<p>
+— Bien, mon ami, comptez sur moi!»
+</p>
+
+<p>
+Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui attestait mon
+dévouement; j’étais persuadé que tous ces gens-là nous cachaient quelque
+chose, quelque chose de très grave!…
+</p>
+
+<p>
+Il entra dans sa chambre, et je n’hésitai pas à aller retrouver
+Rouletabille dans le salon du vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+Mais, sur le seuil de l’appartement du vieux Bob, je me heurtai à la Dame
+en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous deux si silencieux et
+avaient une attitude si incompréhensible pour moi, qui avais entendu les
+transports de tout à l’heure et qui m’attendais à trouver le fils
+dans les bras de sa mère, que je restai en face d’eux sans dire un mot,
+sans faire un geste. L’empressement que mettait Mme Darzac à quitter
+Rouletabille en une circonstance aussi exceptionnelle m’intrigua à un
+point que je ne saurais dire, et la soumission avec laquelle Rouletabille
+acceptait son congé m’anéantissait. Mathilde se pencha sur le front de
+mon ami, l’embrassa et lui dit: «Au revoir, mon enfant» d’une voix
+si blanche, si triste, et en même temps si solennelle, que je crus entendre
+l’adieu déjà lointain d’une mourante. Rouletabille, sans répondre à
+sa mère, m’entraîna hors de la tour. Il tremblait comme une feuille.
+</p>
+
+<p>
+Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour Carrée.
+J’étais sûr qu’il se passait dans la tour quelque chose
+d’inouï. L’histoire de l’accident ne me satisfaisait en rien;
+et il n’est point douteux que Rouletabille n’eût pensé comme moi,
+si sa raison et son coeur n’eussent encore été tout étourdis de ce qui
+venait de se passer entre la Dame en noir et lui!… Et puis, qui me disait que
+Rouletabille ne pensait pas comme moi?
+</p>
+
+<p>
+… Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que j’entreprenais
+Rouletabille. D’abord je le poussai dans l’encoignure du parapet
+qui joignait la Tour Carrée à la Tour Ronde, dans l’angle formé par
+l’avancée, sur la cour, de la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Le reporter, qui s’était laissé conduire par moi docilement, comme un
+enfant, dit à voix basse:
+</p>
+
+<p>
+«Sainclair, j’ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je
+n’entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour Carrée.
+C’est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair; mais ma part
+de paradis pour elle! Il faut que je voie et que j’entende…»
+</p>
+
+<p>
+Nous étions là non loin d’une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur le
+salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n’était point
+fermée, et c’est ce qui nous avait permis, sans doute, d’entendre
+distinctement le coup de revolver et le cri de la mort malgré l’épaisseur
+des murailles de la tour. De l’endroit où nous nous trouvions maintenant,
+nous ne pouvions rien voir par cette fenêtre, mais n’était-ce pas déjà
+quelque chose que de pouvoir entendre?… L’orage avait fui, mais les flots
+n’étaient pas encore apaisés et ils se brisaient sur les rocs de la
+presqu’île d’Hercule avec cette violence qui rendait toute approche
+de barque impossible! Ainsi pensai-je dans le moment à une barque, parce que,
+une seconde, je crus voir apparaître ou disparaître — dans l’ombre
+— une ombre de barque. Mais quoi! C’était là évidemment une
+illusion de mon esprit qui voyait des ombres hostiles partout, — de mon
+esprit certainement plus agité que les flots.
+</p>
+
+<p>
+Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un soupir —
+ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond comme une expiration,
+comme un souffle d’agonie, une plainte sourde, lointaine comme la vie qui
+s’en va, proche comme la mort qui vient, nous arriva par cette fenêtre et
+passa sur nos fronts en sueur. Et puis, plus rien… non, on n’entendait
+plus rien que le mugissement intermittent de la mer, et, tout à coup, la
+lumière de la fenêtre s’éteignit. La Tour Carrée, toute noire, rentra
+dans la nuit. Mon ami et moi nous étions saisi la main et nous nous commandions
+ainsi, par cette communication muette, l’immobilité et le silence.
+Quelqu’un mourait, là, dans la tour! Quelqu’un qu’on nous
+cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu’un qui n’était ni Mme
+Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère Bernier, ni, à n’en
+point douter, le vieux Bob: quelqu’un qui ne pouvait pas être dans la
+tour.
+</p>
+
+<p>
+Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette fenêtre qui
+avait laissé passer cette agonie, nous écoutions encore. Un quart d’heure
+s’écoula ainsi… un siècle. Rouletabille me montra alors la fenêtre de sa
+chambre, restée éclairée. Je compris. Il fallait aller éteindre cette lumière
+et redescendre. Je pris mille précautions; cinq minutes plus tard,
+j’étais revenu auprès de Rouletabille. Il n’y avait plus maintenant
+d’autre lumière dans la Cour du Téméraire que la faible lueur au ras du
+sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la batterie basse de la Tour
+Ronde et le lumignon de la poterne du jardinier où veillait Mattoni. En somme,
+en considérant la position qu’ils occupaient, on pouvait très bien
+s’expliquer que ni le vieux Bob ni Mattoni n’eussent rien entendu
+de ce qui s’était passé dans la Tour Carrée, ni même, dans l’orage
+finissant, des clameurs de Rouletabille poussées au-dessus de leurs têtes. Les
+murs de la poterne étaient épais et le vieux Bob était enfoui dans un véritable
+souterrain.
+</p>
+
+<p>
+J’avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille, dans
+l’encoignure de la tour et du parapet, poste d’observation
+qu’il n’avait point quitté, que nous entendions distinctement la
+porte de la Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses gonds. Comme
+j’allais me pencher au delà de l’encoignure, et allonger mon buste
+sur la cour, Rouletabille me rejeta dans mon coin, ne permettant qu’à
+lui-même de dépasser de la tête le mur de la Tour Carrée; mais, comme il était
+très courbé, je violai la consigne et je regardai par-dessus la tête de mon
+ami, et voici ce que je vis:
+</p>
+
+<p>
+D’abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l’obscurité,
+qui, sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du côté de la
+poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s’arrêta, regarda du côté
+de nos fenêtres, le front levé sur le Château Neuf, et puis il se retourna du
+côté de la tour et fit un signe que nous pouvions interpréter comme un signe de
+tranquillité. À qui s’adressait ce signe? Rouletabille se pencha encore;
+mais il se rejeta brusquement en arrière, me repoussant.
+</p>
+
+<p>
+Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il n’y avait
+plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père Bernier, ou plutôt nous
+l’entendîmes d’abord, car il y eut entre lui et Mattoni une courte
+conversation dont l’écho assourdi nous arrivait. Et puis nous entendîmes
+quelque chose qui grimpait sous la voûte de la poterne du jardinier, et le père
+Bernier apparut avec, à côté de lui, la masse noire et tout doucement roulante
+d’une voiture. Nous distinguions bientôt que c’était la petite
+charrette anglaise, traînée par Toby, le poney d’Arthur Rance. La Cour du
+Téméraire était de terre battue et le petit équipage ne faisait pas plus de
+bruit sur cette terre que s’il avait glissé sur un tapis. Enfin, Toby
+était si sage et si tranquille qu’on eût dit qu’il avait reçu les
+instructions du père Bernier. Celui-ci, arrivé à côté du puits, releva encore
+la tête du côté de nos fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride,
+arriva sans encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la
+porte le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants
+s’écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout à mon
+ami qui s’était mis à nouveau à trembler de tous ses membres sans que
+j’en pusse deviner la raison subite.
+</p>
+
+<p>
+Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul, et retournait
+à la poterne. C’est alors que nous dûmes nous pencher davantage, et,
+certainement, les personnes qui étaient maintenant sur le seuil de la Tour
+Carrée auraient pu nous apercevoir si elles avaient regardé de notre côté, mais
+elles ne pensaient guère à nous. La nuit s’éclaircissait alors d’un
+beau rayon de lune qui fit une grande raie éclatante sur la mer et allongea sa
+clarté bleue dans la Cour du Téméraire. Les deux personnages qui étaient sortis
+de la tour et s’étaient approchés de la voiture parurent si surpris
+qu’ils eurent un mouvement de recul. Mais nous entendions très bien la
+Dame en noir prononcer cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert,
+il le faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir si
+elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne pûmes point
+conclure.
+</p>
+
+<p>
+Et Robert Darzac dit d’une voix singulière: «Ce n’est point ce qui
+me manque.» Il était courbé sur quelque chose qu’il traînait et
+qu’il souleva avec une peine infinie et qu’il essaya de glisser
+sous la banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille avait retiré sa
+casquette et claquait littéralement des dents. Autant que nous pûmes
+distinguer, la chose était un sac. Pour remuer ce sac, M. Darzac avait fait de
+gros efforts, et nous entendîmes un soupir. Appuyée contre le mur de la tour,
+la Dame en noir le regardait, sans lui prêter aucune aide. Et, soudain, dans le
+moment que M. Darzac avait réussi à pousser le sac dans la voiture, Mathilde
+prononça, d’une voix sourdement épouvantée, ces mots: «Il remue encore!…»
+— «C’est la fin!…» répondit M. Darzac qui, maintenant,
+s’épongeait le front. Sur quoi il mit son pardessus et prit Toby par la
+bride. Il s’éloigna, faisant un signe à la Dame en noir, mais celle-ci,
+toujours appuyée à la muraille comme si on l’avait allongée là pour
+quelque supplice, ne lui répondit pas. M. Darzac nous parut plutôt calme. Il
+avait redressé la taille. Il marchait d’un pas ferme… on pouvait dire:
+d’un pas d’honnête homme conscient d’avoir accompli son
+devoir. Toujours avec de grandes précautions, il disparut avec sa voiture sous
+la poterne du jardinier et la Dame en noir rentra dans la Tour Carrée.
+</p>
+
+<p>
+Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m’y maintint
+énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la poterne et
+retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la Tour Carrée. Quand il ne
+fut plus qu’à deux mètres de la porte qui s’était refermée,
+Rouletabille sortit lentement de l’encoignure du parapet, se glissa entre
+la porte et Bernier effrayé, et mit les mains au poignet du concierge.
+</p>
+
+<p>
+«Venez avec moi», lui dit-il.
+</p>
+
+<p>
+L’autre paraissait anéanti. J’étais sorti de ma cachette, moi
+aussi. Il nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, ses yeux
+étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent:
+</p>
+
+<p>
+«C’est un grand malheur!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap12"></a>XII<br>
+Le corps impossible</h2></div>
+
+<p>
+«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua
+Rouletabille à voix basse; mais il n’y aura point de malheur du tout si
+vous ne nous cachez rien. Allons, venez!»
+</p>
+
+<p>
+Et il l’entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf,
+et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout mon Rouletabille.
+Maintenant qu’il était si heureusement débarrassé d’un problème
+sentimental qui l’avait intéressé si personnellement, maintenant
+qu’il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il reconquérait toutes
+les forces incroyables de son esprit pour la lutte entreprise contre le
+mystère! Et jusqu’au jour où tout fut conclu, jusqu’à la minute
+suprême — la plus dramatique que j’aie vécu de ma vie, même aux
+côtés de Rouletabille — où la vie et la mort eurent parlé et se furent
+expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste d’hésitation dans
+la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot qui ne contribue
+nécessairement à nous sauver de l’épouvantable situation faite à
+l’assiégé par l’attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12 au 13
+avril.
+</p>
+
+<p>
+Bernier ne lui résista pas. D’autres voudront lui résister qu’il
+brisera et qui crieront grâce.
+</p>
+
+<p>
+Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre compte à
+des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de Rouletabille, nous
+le faisons asseoir en face de nous; j’ai allumé la lampe.
+</p>
+
+<p>
+Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa pipe;
+il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l’honnêteté qui
+s’y peut trouver. Puis son sourcil froncé s’allonge, son oeil
+s’éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il
+dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voyons, Bernier, comment l’ont-ils tué?»
+</p>
+
+<p>
+Bernier secoua sa rude tête de gars picard.
+</p>
+
+<p>
+«J’ai juré de ne rien dire. Je n’en sais rien, monsieur! Ma foi, je
+n’en sais rien!…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me racontez pas
+ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de rien!…
+</p>
+
+<p>
+— Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus?
+</p>
+
+<p>
+— Mais, de votre sécurité, Bernier!…
+</p>
+
+<p>
+— De ma sécurité, à moi?… Je n’ai rien fait!
+</p>
+
+<p>
+— De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille en se
+levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le temps de
+faire sans doute, mentalement, quelque opération algébrique nécessaire… «Alors,
+reprit-il, il était dans la Tour Carrée?
+</p>
+
+<p>
+— Oui, fit la tête de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+— Où? Dans la chambre du vieux Bob?
+</p>
+
+<p>
+— Non! fit la tête de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+— Caché chez vous, dans votre loge?
+</p>
+
+<p>
+— Non, fit la tête de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+— Ah çà! mais où était-il donc? Il n’était pourtant pas dans
+l’appartement de M. et Mme Darzac?
+</p>
+
+<p>
+— Oui, fit la tête de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+— Misérable!» grinça Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du concierge, et
+l’enlevai aux griffes de Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Quand il put respirer:
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m’étrangler? fit-il.
+</p>
+
+<p>
+— Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et vous avouez
+qu’il était dans l’appartement de M. et de Mme Darzac! Et qui donc
+l’a introduit dans cet appartement, si ce n’est vous? Vous qui,
+seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas là?»
+</p>
+
+<p>
+Bernier se leva, très pâle: «C’est vous, monsieur Rouletabille, qui
+m’accusez d’être le complice de Larsan?
+</p>
+
+<p>
+— Je vous défends de prononcer ce nom-là! s’écria le reporter. Vous
+savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!…
+</p>
+
+<p>
+— Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique… c’est vrai…
+j’ai eu tort de l’oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand
+on se bat pour ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je vous demande
+pardon!
+</p>
+
+<p>
+— Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. Vous êtes
+un brave homme. Aussi, ce n’est pas votre bonne foi que
+j’incrimine: c’est votre négligence.
+</p>
+
+<p>
+— Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu’il était, devint écarlate.
+Ma négligence! Je n’ai point bougé de ma loge, de mon couloir! J’ai
+eu toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n’est entré dans
+cet appartement, personne d’autre, après que vous l’avez eu visité,
+à cinq heures, que M. Robert et Mme Robert Darzac. Je ne compte point,
+naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ, vous et
+M. Sainclair!
+</p>
+
+<p>
+— Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet
+individu — nous avons oublié son nom, n’est-ce pas, Bernier? nous
+l’appellerons l’homme — que l’homme a été tué chez M.
+et Mme Darzac s’il n’y était pas!
+</p>
+
+<p>
+— Non! Aussi je puis vous affirmer qu’il y était!
+</p>
+
+<p>
+— Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier. Et
+vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en l’absence de
+M. Darzac, et que M. Darzac n’a point quitté sa chambre quand il avait la
+clef, et qu’on ne pouvait se cacher dans sa chambre pendant qu’il
+était là!
+</p>
+
+<p>
+— Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac plus que
+tout! Mais je n’ai pu lui répondre que ce que je vous réponds: voilà bien
+le mystère!
+</p>
+
+<p>
+— Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi,
+avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé immédiatement la
+porte?
+</p>
+
+<p>
+— Oui, monsieur.
+</p>
+
+<p>
+— Et quand l’avez-vous rouverte?
+</p>
+
+<p>
+— Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et Mme Darzac
+chez eux. M. Darzac venait d’arriver et Mme Darzac était depuis quelque
+temps dans le salon de M. Bob d’où venait de partir M. Sainclair. Ils se
+sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur
+appartement! Voilà! Aussitôt qu’ils ont été entrés, j’ai entendu
+qu’on repoussait les verrous.
+</p>
+
+<p>
+— Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n’avez pas
+ouvert la porte?
+</p>
+
+<p>
+— Pas une seule fois.
+</p>
+
+<p>
+— Et où étiez-vous, pendant tout ce temps?
+</p>
+
+<p>
+— Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de
+l’appartement, et c’est là que ma femme et moi nous avons dîné, à
+six heures et demie, sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte
+de la tour étant ouverte, il faisait plus clair et que c’était plus gai.
+Après le dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma
+femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions placés de façon que, même si nous
+l’avions voulu, nous n’aurions pas pu quitter des yeux la porte de
+l’appartement de M. Darzac. Ah! c’est un mystère! un mystère plus
+incroyable que le mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne savait pas ce
+qui s’était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce qui s’est
+passé avant puisque vous avez vous-même visité l’appartement à cinq
+heures et qu’il n’y avait personne dedans; on sait ce qui
+s’est passé pendant, puisque j’avais la clef dans ma poche, ou que
+M. Darzac était dans sa chambre, et qu’il aurait bien aperçu, tout de
+même, l’homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l’assassiner,
+et puis, encore que j’étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et
+que j’aurais bien vu passer l’homme; et on sait ce qui s’est
+passé après. Après, il n’y a pas eu d’après. Après, ça a été la
+mort de l’homme, ce qui prouvait bien que l’homme était là! Ah!
+C’est un mystère!
+</p>
+
+<p>
+— Et, depuis cinq heures jusqu’au moment du drame, vous affirmez
+bien que vous n’avez pas quitté le couloir?
+</p>
+
+<p>
+— Ma foi, oui!
+</p>
+
+<p>
+— Vous en êtes sûr, insista Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Ah! pardon, monsieur… il y a un moment… une minute où vous m’avez
+appelé…
+</p>
+
+<p>
+— C’est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez
+cette minute-là…
+</p>
+
+<p>
+— Mais ça n’a pas duré plus d’une minute ou deux, et M.
+Darzac était dans sa chambre. Il ne l’a pas quittée. Ah! c’est un
+mystère!…
+</p>
+
+<p>
+— Comment savez-vous qu’il ne l’a pas quittée pendant ces
+deux minutes-là?
+</p>
+
+<p>
+— Dame! s’il l’avait quittée, ma femme qui était dans la loge
+l’aurait bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si
+intrigué, ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui répète: que personne
+d’autre n’était entré que lui à cinq heures et vous à six, et que
+personne n’était plus rentré dans la chambre avant sa rentrée, à lui, la
+nuit, avec Mme Darzac… Il était comme vous, il ne voulait pas me croire. Je le
+lui ai juré sur le cadavre qui était là!
+</p>
+
+<p>
+— Où était-il, le cadavre?
+</p>
+
+<p>
+— Dans sa chambre.
+</p>
+
+<p>
+— C’était bien un cadavre?
+</p>
+
+<p>
+— Oh! il respirait encore!… Je l’entendais!
+</p>
+
+<p>
+— Alors, ça n’était pas un cadavre, père Bernier.
+</p>
+
+<p>
+— Oh! monsieur Rouletabille, c’était tout comme. Pensez donc! Il
+avait un coup de revolver dans le coeur!»
+</p>
+
+<p>
+Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L’avait-il vu?
+Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux yeux de
+Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème de savoir
+comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il venu se faire
+tuer?
+</p>
+
+<p>
+Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L’affaire
+avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il
+était derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait tout
+doucement dans sa loge et qu’il se disposait à se mettre au lit, quand la
+mère Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l’appartement
+de Darzac qu’ils en restèrent saisis. C’étaient des meubles
+qu’on bousculait, des coups dans le mur. «Qu’est-ce qui se passe?»
+fit la bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui
+appelait: «Au secours!» Ce cri-là, nous ne l’avions pas entendu, nous
+autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que sa femme
+s’affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M. Darzac et
+la secoua en vain, criant qu’on lui ouvrît. La lutte continuait de
+l’autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement de deux hommes,
+et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces mots furent prononcés: «Ce
+coup-ci, j’aurai ta peau!» Puis il entendit M. Darzac qui appelait sa
+femme à son secours d’une voix étouffée, épuisée: «Mathilde! Mathilde!»
+Évidemment, il devait avoir le dessous dans un corps-à-corps avec Larsan quand,
+tout à coup, le coup de feu le sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père
+Bernier que le cri qui l’accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui
+avait poussé le cri, avait été mortellement frappée. Bernier ne
+s’expliquait point cela: l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi
+n’ouvrait-elle point au secours qu’il lui apportait? Pourquoi ne
+tirait-elle pas les verrous? Enfin, presque aussitôt après le coup de revolver,
+la porte sur laquelle le père Bernier n’avait cessé de frapper
+s’était ouverte. La chambre était plongée dans l’obscurité, ce qui
+n’étonna point le père Bernier, car la lumière de la bougie qu’il
+avait aperçue sous la porte, pendant la lutte, s’était brusquement
+éteinte et il avait entendu en même temps le bougeoir qui roulait par terre.
+C’était Mme Darzac qui lui avait ouvert pendant que l’ombre de M.
+Darzac était penchée sur un râle, sur quelqu’un qui se mourait! Bernier
+avait appelé sa femme pour qu’elle apportât de la lumière, mais Mme
+Darzac s’était écriée: «Non! non! pas de lumière! pas de lumière! Et
+surtout qu’il ne sache rien!» Et, aussitôt, elle avait couru à la porte
+de la tour en criant: «Il vient! il vient! je l’entends! Ouvrez la porte!
+ouvrez la porte, père Bernier! Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui
+avait ouvert la porte, pendant qu’elle répétait, en gémissant:
+«Cachez-vous! Allez-vous-en! Qu’il ne sache rien!»
+</p>
+
+<p>
+Le père Bernier continuait:
+</p>
+
+<p>
+«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous a
+entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu. Moi,
+j’étais retenu auprès de M. Darzac. L’homme, sur le plancher, avait
+fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit: «Un sac,
+Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n’en entend
+plus parler!»
+</p>
+
+<p>
+— Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac de pommes de terre;
+ma femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l’ai vidé à mon
+tour et je l’ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible.
+Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute, dans le
+salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui interrogeait ma femme
+dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé le cadavre, que M. Darzac
+avait proprement ficelé, dans le sac. Mais j’avais dit à M. Darzac: «Un
+conseil, ne le jetez pas à l’eau. Elle n’est pas assez profonde
+pour le cacher. Il y a des jours où la mer est si claire qu’on en voit le
+fond. — Qu’est-ce que je vais en faire?» a demandé M. Darzac à voix
+basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n’en sais rien, monsieur. Tout ce
+que je pouvais faire pour vous, et pour madame, et pour l’humanité,
+contre un bandit comme Frédéric Larsan, je l’ai fait. Mais ne m’en
+demandez pas davantage et que Dieu vous protège!» Et je suis sorti de la
+chambre, et je vous ai retrouvé dans la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous
+avez rejoint M. Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa
+chambre. Quant à ma femme, elle s’est presque évanouie quand elle a vu
+tout à coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez, messieurs,
+mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte pas malheur! Enfin,
+nous avons fait notre devoir! Et c’était un fier bandit!… Mais,
+voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra jamais cacher une histoire
+pareille… et on ferait mieux de la raconter tout de suite à la justice…
+J’ai promis de me taire et je me tairai, tant que je pourrai, mais je
+suis bien content tout de même de me décharger d’un pareil poids devant
+vous, qui êtes des amis à madame et à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur
+faire entendre raison… Pourquoi qu’ils se cachent? C’est-y pas un
+honneur de tuer un Larsan! Pardon d’avoir encore prononcé ce nom-là… je
+sais bien, il n’est pas propre… C’est-y pas un honneur d’en
+avoir délivré la terre en s’en délivrant soi-même? Ah! tenez!… une
+fortune!… Mme Darzac m’a promis une fortune si je me taisais!
+Qu’est-ce que j’en ferais?… C’est-y pas la meilleure fortune
+de la servir, cette pauv’dame-là qu’a eu tant de malheurs!… Tenez!…
+Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu’elle parle!… Qu’est-ce
+qu’elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés soi-disant
+vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls dans la Tour Carrée
+avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que vous l’avez tué! Tout
+le monde fera bravo!…» Elle m’a répondu: «Il y a eu déjà trop de
+scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si c’est possible,
+on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en mourrait!» Je ne lui ai rien
+répondu, mais j’en avais bien envie. J’avais sur la langue de lui
+dire: «Si on apprend l’affaire plus tard, on croira à des tas de choses
+injustes, et monsieur votre père en mourra bien davantage!» Mais c’était
+son idée! Elle veut qu’on se taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!»
+</p>
+
+<p>
+Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains:
+</p>
+
+<p>
+«Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille l’arrêta:
+</p>
+
+<p>
+«Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son
+avis?
+</p>
+
+<p>
+— Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il faut lui
+obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une légère blessure à la
+gorge, mais il ne s’en occupait pas, et, au fond, il n’y avait
+qu’une chose qui l’intéressait, c’était la façon dont le
+misérable avait pu s’introduire chez lui! ça, je vous le répète, il
+n’en revenait pas et j’ai dû lui donner encore des explications.
+Ses premières paroles, à ce sujet, avaient été pour dire:
+</p>
+
+<p>
+«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n’y avait
+personne, et j’ai aussitôt fermé ma porte au verrou.»
+</p>
+
+<p>
+— Où cela se passait-il?
+</p>
+
+<p>
+— Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre
+chère femme.
+</p>
+
+<p>
+— Et le cadavre? Où était-il?
+</p>
+
+<p>
+— Il était resté dans la chambre de M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+— Et qu’est-ce qu’ils avaient décidé pour s’en
+débarrasser?
+</p>
+
+<p>
+— Je n’en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était
+prise, car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un dernier service;
+vous allez aller chercher la charrette anglaise à l’écurie, et vous y
+attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c’est possible. Si vous le
+réveillez, et s’il vous demande des explications, vous lui direz ainsi
+qu’à Mattoni qui est de garde sous la poterne: «C’est pour M.
+Darzac, qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée
+des Alpes.» Mme Darzac m’a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair,
+ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M. Rouletabille,
+ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! madame n’a voulu que je
+sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été fermée et que votre lumière
+a été éteinte. Et, cependant, nous n’étions point rassurés avec le
+cadavre que nous croyions mort et qui se reprit, une fois encore, à soupirer,
+et quel soupir! Le reste, monsieur, vous l’avez vu, et vous en savez
+maintenant autant que moi! Que Dieu nous garde!»
+</p>
+
+<p>
+Quand Bernier eut ainsi raconté l’impossible drame, Rouletabille le
+remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui recommanda
+la plus grande discrétion, le pria de l’excuser de sa brutalité, et lui
+ordonna de ne rien dire de l’interrogatoire qu’il venait de subir à
+Mme Darzac. Bernier, avant de s’en aller, voulut lui serrer la main, mais
+Rouletabille retira la sienne.
+</p>
+
+<p>
+«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang…» Bernier nous quitta pour
+aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis-je, quand nous fûmes seuls.
+Larsan est mort?…
+</p>
+
+<p>
+— Oui, me répliqua-t-il, je le crains.
+</p>
+
+<p>
+— Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?…
+</p>
+
+<p>
+— Parce que, fit-il d’une voix blanche que je ne lui connaissais
+pas encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ NI
+MORT NI VIVANT, M’ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap13"></a>XIII<br>
+Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes</h2></div>
+
+<p>
+Et c’est vrai qu’il était littéralement épouvanté. Et je fus
+effrayé moi-même plus qu’on ne saurait dire. Je ne l’avais jamais
+encore vu dans un état d’inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à
+travers la chambre d’un pas saccadé, s’arrêtait parfois devant la
+glace, se regardait étrangement en se passant une main sur le front comme
+s’il eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est-ce bien toi,
+Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il
+paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne vouloir
+point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi s’accroupir à
+la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre rumeur sur la rive
+lointaine, attendant peut-être le roulement de la petite voiture et le bruit du
+sabot de Toby. On eût dit une bête à l’affût.
+</p>
+
+<p>
+… Le ressac s’était tu; la mer s’était tout à fait apaisée… Une
+raie blanche s’inscrivit soudain sur les flots noirs, à l’Orient.
+C’était l’aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de
+la nuit, blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu’un
+qui n’a pas dormi.
+</p>
+
+<p>
+«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais compte de
+mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec votre mère. Et
+comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais savoir, mon ami, si elle
+vous a raconté «l’histoire de l’accident de revolver sur la table
+de nuit»?
+</p>
+
+<p>
+— Non!… me répondit-il sans se détourner.
+</p>
+
+<p>
+— Elle ne vous a rien dit de cela?
+</p>
+
+<p>
+— Non!
+</p>
+
+<p>
+— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du cri
+de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce jour-là!…
+</p>
+
+<p>
+— Sainclair, vous êtes curieux!… Vous êtes plus curieux que moi,
+Sainclair; je ne lui ai rien demandé!
+</p>
+
+<p>
+— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant
+qu’elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de ce
+cri?
+</p>
+
+<p>
+— En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets
+de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse rien
+demandé, certes!… il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous quitter, mon
+ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte…
+</p>
+
+<p>
+— Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!»
+</p>
+
+<p>
+— Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter.
+Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit falot
+qui brûlait encore à l’entrée de la porte souterraine qui conduisait au
+cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà l’aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours! Ce
+vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le vieux Bob.
+Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon cercle, qui
+m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise.»
+</p>
+
+<p>
+Et il poussa un gros soupir:
+</p>
+
+<p>
+«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…»
+</p>
+
+<p>
+Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans la salle
+octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait toujours sur la
+table-bureau. Mais il n’y avait plus de vieux Bob!
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille fit:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! oh!»
+</p>
+
+<p>
+Et il prit la lampe qu’il souleva, examinant toutes choses autour de lui.
+Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de la batterie
+basse. Là, rien n’avait été changé de place, et tout était relativement
+en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes bien regardé les
+ossements et coquillages et cornes des premiers âges, des «pendeloques en
+coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d’un os long», des
+«boucles d’oreilles», des «lames à tranchant abattu de la couche du
+renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre raclée en silex de
+la couche de l’éléphant», nous revînmes à la table-bureau. Là, se
+trouvait «le plus vieux crâne», et c’était vrai qu’il avait encore
+la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à sécher sur la partie de
+bureau qui était en face de la fenêtre, exposée au soleil. J’allai à la
+fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la solidité des barreaux auxquels
+on n’avait pas touché.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille me vit et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que vous faites? Avant d’imaginer qu’il ait pu
+sortir par les fenêtres, il faudrait savoir s’il n’est pas sorti
+par la porte.»
+</p>
+
+<p>
+Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les traces de
+pas.
+</p>
+
+<p>
+«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à Bernier si
+le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne et le père Jacques
+à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…»
+</p>
+
+<p>
+Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On
+n’avait vu le vieux Bob nulle part!… Il n’était passé nulle part!
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on s’imagine qu’il
+travaille toujours.»
+</p>
+
+<p>
+Et puis, soucieux, il ajouta:
+</p>
+
+<p>
+«Il n’y a point de traces de luttes d’aucune sorte et, sur le
+plancher, je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac,
+lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l’orage, et ont
+traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du Téméraire et
+aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il n’y a nulle part
+trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé ici avant l’orage et
+il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout cas, il n’y est point
+revenu depuis!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui
+éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n’a jamais ri
+d’une façon plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des
+squelettes, mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le prend
+dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites vides. Puis il
+élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le considère un instant,
+avec une attention surprenante; puis il le regarde de profil; puis il me le
+dépose entre les mains, et je dois l’élever à mon tour au-dessus de ma
+tête, comme le plus précieux des fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps,
+dresse, lui, la lampe au-dessus de sa tête.
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le crâne sur le
+bureau et me précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je constate que
+les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si quelqu’un
+s’était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou s’y
+était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux plus que
+jamais:
+</p>
+
+<p>
+«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu’il
+s’en aille, que le sac!»
+</p>
+
+<p>
+Je répétai la phrase, mais le reporter ne m’écoutait point, et je fus
+surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de deviner
+l’intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que nous
+n’attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle dans
+lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour à côté, dans
+le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être occupée à effacer de ses
+mains, telle lady Macbeth, la trace du crime impossible, comment Rouletabille
+pouvait-il s’amuser à faire des dessins avec une règle, une équerre, un
+tire-ligne et un compas? Oui, il s’était assis dans le fauteuil du
+géologue et avait attiré à lui la planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui
+aussi, il faisait un plan, tranquillement, effroyablement tranquillement, comme
+un pacifique et gentil commis d’architecte.
+</p>
+
+<p>
+Il avait piqué le papier de l’une des pointes de son compas, et
+l’autre traçait le cercle qui pouvait représenter l’espace occupé
+par la Tour du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M.
+Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Le jeune homme s’appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant un
+pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait servi à M.
+Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout l’espace du
+cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible, prêtant grande
+attention à ce que la peinture fût de mince valeur partout, et telle
+qu’on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait la tête de droite et
+de gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu la langue comme un
+écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui parlai encore, mais il se
+taisait toujours. Ses yeux étaient fixes, attachés au dessin. Ils n’en
+bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se crispa et laissa échapper une
+exclamation d’horreur indicible; je ne reconnus plus sa figure de fou. Et
+il se retourna si brusquement vers moi qu’il renversa le vaste fauteuil.
+</p>
+
+<p>
+«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!… regarde la peinture rouge!»
+</p>
+
+<p>
+Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation sauvage.
+Mais quoi, je ne voyais qu’un petit lavis bien propret…
+</p>
+
+<p>
+«La peinture rouge! La peinture rouge!…» continuait-il à gémir, les yeux
+agrandis comme s’il assistait à quelque affreux spectacle.
+</p>
+
+<p>
+Je ne pus m’empêcher de lui demander:
+</p>
+
+<p>
+«Mais, qu’est-ce qu’elle a?…
+</p>
+
+<p>
+— Quoi?… qu’est-ce qu’elle a?… Tu ne vois donc pas
+qu’elle est sèche maintenant! Tu ne vois donc pas que c’est du
+sang!…»
+</p>
+
+<p>
+Non! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr que ce n’était pas
+du sang. C’était de la peinture rouge bien naturelle.
+</p>
+
+<p>
+Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je
+m’intéressai ostensiblement à cette idée de sang.
+</p>
+
+<p>
+«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous?… du sang de qui?… du sang de Larsan?…
+</p>
+
+<p>
+— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!… Qui est-ce qui connaît le sang de
+Larsan?… Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du sang de
+Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines, Sainclair!… C’est le seul
+moyen!…»
+</p>
+
+<p>
+J’étais tout à fait, tout à fait étonné.
+</p>
+
+<p>
+«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…»
+</p>
+
+<p>
+Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son père…
+«Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne se laisse pas
+prendre son sang comme ça!»
+</p>
+
+<p>
+«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles de la
+Dame en noir!…
+</p>
+
+<p>
+— Oui! oui!… On dit ça!… On dit ça!… Mais on ne tue pas mon père comme
+ça!…»
+</p>
+
+<p>
+Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit lavis
+bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d’un gros sanglot:
+</p>
+
+<p>
+«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait trop affreux.»
+</p>
+
+<p>
+Et il dit encore:
+</p>
+
+<p>
+«Ma pauvre maman n’a pas mérité cela! ni moi non plus! ni personne!…»
+</p>
+
+<p>
+Ce fut alors qu’une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba dans
+le godet:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! fit-il… il ne faut pas allonger la peinture!»
+</p>
+
+<p>
+Et, disant cela d’une voix tremblante, il prit le godet avec un soin
+infini et l’alla enfermer dans une petite armoire.
+</p>
+
+<p>
+Puis il me prit par la main et m’entraîna, cependant que je le regardais
+faire, me demandant si réellement il n’était point, tout à coup, devenu
+vraiment fou.
+</p>
+
+<p>
+«Allons!… Allons!… fit-il… Le moment est venu, Sainclair! Nous ne pouvons plus
+reculer devant rien… Il faut que la Dame en noir nous dise tout… tout ce qui
+s’est passé dans le sac… Ah! si M. Darzac pouvait rentrer tout de suite…
+tout de suite… Ce serait moins pénible… Certes! je ne peux plus attendre!…»
+</p>
+
+<p>
+Attendre quoi?… attendre quoi?… Et encore une fois, pourquoi
+s’effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe? Pourquoi
+se remit-il nerveusement à claquer des dents?…
+</p>
+
+<p>
+Je ne pus m’empêcher de lui demander à nouveau:
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce qui vous épouvante ainsi?… Est-ce que Larsan n’est pas
+mort!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras:
+</p>
+
+<p>
+«Je vous dis, je vous dis que sa mort m’épouvante plus que sa vie!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous trouvions.
+Je lui demandai s’il ne désirait point que je le laissasse seul en
+présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me répondit qu’il
+ne fallait, en ce moment, le quitter pour rien au monde, «tant que le cercle ne
+serait point fermé».
+</p>
+
+<p>
+Et il ajouta, lugubre:
+</p>
+
+<p>
+«Puisse-t-il ne l’être jamais!…»
+</p>
+
+<p>
+La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle
+s’entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier. Il
+parut très fâché de nous voir.
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que vous voulez? Qu’est-ce que vous voulez encore? fit-
+il… Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob… Et le vieux
+n’est toujours pas rentré.
+</p>
+
+<p>
+— Laissez-nous entrer, Bernier…», commanda Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Et il poussa la porte.
+</p>
+
+<p>
+«Surtout ne dites pas à madame…
+</p>
+
+<p>
+— Mais non!… Mais non!…»
+</p>
+
+<p>
+Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L’obscurité était à peu près
+complète.
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le
+reporter à voix basse.
+</p>
+
+<p>
+— Elle attend… elle attend le retour de M. Darzac… Elle n’ose plus
+rentrer dans la chambre… ni moi non plus…
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna Rouletabille, et
+attendez que je vous appelle!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, nous
+aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était encore fort
+obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La grande silhouette
+sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de la fenêtre qui donnait
+sur la Cour du Téméraire. À notre apparition, elle n’eut pas un
+mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite, d’une voix si
+affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus:
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous
+n’avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu’est-ce que vous
+voulez?»
+</p>
+
+<p>
+Et elle ajouta sur un ton d’une douleur infinie:
+</p>
+
+<p>
+«Vous m’aviez juré de ne rien voir.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un respect infini:
+</p>
+
+<p>
+«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le ton
+d’une prière très douce et très pressante… Viens! Viens!… Viens!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il l’entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu’il lui eût
+pris la main, il sembla qu’il pouvait la diriger à son gré. Cependant,
+quand il l’eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle
+eut un recul de tout le corps.
+</p>
+
+<p>
+«Pas là!» gémit-elle…
+</p>
+
+<p>
+Et elle s’appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille secoua
+la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son ordre,
+l’ouvrit et disparut ou plutôt se sauva.
+</p>
+
+<p>
+La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La chambre était dans
+un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui entrait par les vastes embrasures
+rendait ce désordre plus sinistre encore. Quel éclairage pour une chambre de
+meurtre! Que de sang sur les murs et sur le plancher et sur les meubles!… Le
+sang du soleil levant et de l’homme que Toby avait emporté on ne savait
+où… dans le sac de pommes de terre! Les tables, les fauteuils, les chaises,
+tout était renversé. Les draps du lit auxquels l’homme, dans son agonie,
+avait dû désespérément s’accrocher, étaient à moitié tirés par terre et
+l’on voyait sur le linge la marque d’une main rouge. C’est
+dans tout cela que nous entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait
+prête à s’évanouir, pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce
+et suppliante: «Il le faut, maman! Il le faut!» Et il l’interrogea tout
+de suite après l’avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil que je
+venais de remettre sur ses pieds. Elle lui répondait par monosyllabes, par
+signes de tête ou par une désignation de la main. Et je voyais bien que, au fur
+et à mesure qu’elle répondait, Rouletabille était de plus en plus
+troublé, inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout le calme
+qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais il n’y
+parvenait guère. Il la tutoyait et l’appelait: «Maman! Maman!» tout le
+temps pour lui donner du courage… Mais elle n’en avait plus; elle lui
+tendit les bras et il s’y jeta; ils s’embrassèrent à
+s’étouffer, et cela la ranima; et, comme elle pleura tout à coup, elle
+fut un peu soulagée du poids terrible de toute cette horreur qui pesait sur
+elle. Je voulus faire un mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent tous
+les deux et je compris qu’ils ne voulaient pas rester seuls dans la
+chambre rouge. Elle dit à voix basse:
+</p>
+
+<p>
+«Nous sommes délivrés…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa voix de prière:
+«Pour en être sûre, maman… sûre… il faut que tu me dises tout… tout ce qui
+s’est passé… tout ce que tu as vu…»
+</p>
+
+<p>
+Alors, elle put enfin parler… Elle regarda du côté de la porte qui était close;
+ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les objets épars, sur le
+sang qui maculait les meubles et le plancher et elle raconta l’atroce
+scène à voix si basse que je dus m’approcher, me pencher sur elle pour
+l’entendre. De ses petites phrases hachées, il ressortait
+qu’aussitôt arrivés dans la chambre M. Darzac avait poussé les verrous et
+s’était avancé droit vers la table-bureau, de telle sorte qu’il se
+trouvait juste au milieu de la pièce quand la chose arriva. La Dame en noir,
+elle, était un peu sur la gauche, se disposant à passer dans sa chambre. La
+pièce n’était éclairée que par une bougie, placée sur la table de nuit, à
+gauche, à portée de Mathilde. Et voici ce qu’il advint. Dans le silence
+de la pièce, il y eut un craquement, un craquement brusque de meuble qui leur
+fit dresser la tête à tous les deux, et regarder du même côté, pendant
+qu’une même angoisse leur faisait battre le coeur. Le craquement venait
+du placard. Et puis tout s’était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire
+un mot, peut-être sans le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement
+naturel et jamais ils n’avaient entendu crier le placard. Darzac fit un
+mouvement pour se diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à droite. Il
+fut comme cloué sur place par un second craquement, plus fort que le premier
+et, cette fois, il parut à Mathilde que le placard remuait. La Dame en noir se
+demanda si elle n’était pas victime de quelque hallucination, si elle
+avait vu réellement remuer le placard. Mais Darzac avait eu lui aussi la même
+sensation, car il quitta tout à coup la table-bureau et fit bravement un pas en
+avant… C’est à ce moment que la porte… la porte du placard…
+s’ouvrit devant eux… Oui, elle fut poussée par une main invisible… elle
+tourna sur ses gonds… La Dame en noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait
+pas… Mais elle eut un geste de terreur et d’affolement qui jeta par terre
+la bougie au moment même où du placard surgissait une ombre et au moment même
+où Robert Darzac, poussant un cri de rage, se ruait sur cette ombre…
+</p>
+
+<p>
+«Et cette ombre… et cette ombre avait une figure! interrompit Rouletabille…
+Maman!… pourquoi n’as-tu pas vu la figure de l’ombre?… Vous avez
+tué l’ombre; mais qui me dit que l’ombre était Larsan, puisque tu
+n’as pas vu la figure!… Vous n’avez peut-être même pas tué
+l’ombre de Larsan!
+</p>
+
+<p>
+— Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et elle ne
+dit plus rien…)
+</p>
+
+<p>
+Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc auraient-ils tué,
+s’ils n’avaient pas tué celui-là! Si Mathilde n’avait pas vu
+la figure de l’ombre, elle avait bien entendu sa voix!… elle en
+frissonnait encore… elle l’entendait encore. Et Bernier aussi avait
+entendu sa voix et reconnu sa voix… La voix terrible de Larsan… La voix de
+Ballmeyer qui, dans l’abominable lutte, au milieu de la nuit, annonçait
+la mort à Robert Darzac: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» pendant que
+l’autre ne pouvait plus que gémir d’une voix expirante: «Mathilde!…
+Mathilde!…» Ah! comme il l’avait appelée!… comme il l’avait appelée
+du fond de la nuit où il râlait, déjà vaincu… Et elle… elle… elle n’avait
+pu que mêler, hurlante d’horreur, son ombre à ces deux ombres, que
+s’accrocher à elles au hasard des ténèbres, en appelant un secours
+qu’elle ne pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et puis, tout
+à coup, ç’avait été le coup de feu qui lui avait fait pousser le cri
+atroce… Comme si elle avait été frappée elle-même… Qui était mort?… Qui était
+vivant?… Qui allait parler?… Quelle voix allait-elle entendre?…
+</p>
+
+<p>
+… Et voilà que c’était Robert qui avait parlé!…
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la souleva, et elle se
+laissa presque porter par lui jusqu’à la porte de sa chambre. Et là, il
+lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut que je travaille, que je travaille
+beaucoup! pour toi, pour M. Darzac et pour moi!» — «Ne me quittez plus!…
+Je ne veux plus que vous me quittiez avant le retour de M. Darzac!»
+s’écria-t-elle, pleine d’effroi. Rouletabille le lui promit, la
+supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la porte de la chambre
+quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille demandait qui était là. La
+voix de Darzac répondit. Rouletabille fit:
+</p>
+
+<p>
+«Enfin!»
+</p>
+
+<p>
+Et il ouvrit.
+</p>
+
+<p>
+Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus pâle, plus
+exsangue, plus dénuée de vie. Tant d’émotions l’avaient ravagée
+qu’elle n’en exprimait plus aucune.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c’est fini!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il se laissa choir sur le fauteuil qu’occupait tout à l’heure la
+Dame en noir. Il leva les yeux sur elle:
+</p>
+
+<p>
+«Votre volonté est accomplie, dit-il… Il est là où vous avez voulu!…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille demanda tout de suite:
+</p>
+
+<p>
+«Au moins, vous avez vu sa figure?
+</p>
+
+<p>
+— Non! dit-il… je ne l’ai pas vue!… Croyez-vous donc que
+j’allais ouvrir le sac?…»
+</p>
+
+<p>
+J’aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet
+incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et lui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vous n’avez pas vu sa figure!… Eh bien! c’est très bien,
+cela!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il lui serra la main avec effusion…
+</p>
+
+<p>
+«Mais, l’important, dit-il, l’important n’est pas là… Il faut
+maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez nous y aider,
+monsieur Darzac. Attendez-moi!…»
+</p>
+
+<p>
+Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant, Rouletabille
+m’apparaissait avec une tête de chien. Il sautait partout à quatre
+pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je l’avais vu déjà dans la
+Chambre Jaune, et il levait de temps à autre son museau, pour dire:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous sauvera!»
+</p>
+
+<p>
+Je lui répondis en regardant M. Darzac:
+</p>
+
+<p>
+«Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés?
+</p>
+
+<p>
+— … Qui nous sauvera la cervelle… reprit Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir comment
+cet homme est entré…»
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un revolver
+qu’il venait de trouver sous le placard.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement qu’il
+n’a pas eu le temps de s’en servir.»
+</p>
+
+<p>
+Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son propre
+revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà une bonne arme!» fit-il.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter le culot de la
+cartouche qui avait donné la mort; puis il compara cette arme à l’autre,
+celle qu’il avait trouvée sous le placard et qui avait échappé aux mains
+de l’assassin. Celle-ci était un bulldog et portait une marque de
+Londres; il paraissait tout neuf, était garni de toutes ses cartouches et
+Rouletabille affirma qu’il n’avait encore jamais servi.
+</p>
+
+<p>
+«Larsan ne se sert des armes à feu qu’à la dernière extrémité, fit-il. Il
+lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu’il voulait simplement
+vous faire peur avec son revolver, sans quoi il eût tiré tout de suite.»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille rendit son revolver à M. Darzac et mit celui de Larsan dans sa
+poche.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant la tête, je
+vous jure que c’est bien inutile!
+</p>
+
+<p>
+— Vous croyez? demanda Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— J’en suis sûr.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Avec Larsan, on n’est jamais sûr d’une chose pareille. Où est le
+cadavre?»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac répondit:
+</p>
+
+<p>
+«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l’avoir oublié. Je ne sais plus
+rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage atroce avec cet
+homme à l’agonie, ballottant dans mes jambes, me reviendra, je dirai:
+c’est un cauchemar! Et je le chasserai!… Ne me parlez plus jamais de
+cela. Il n’y a plus que Mme Darzac qui sache où est le cadavre. Elle vous
+le dira, s’il lui plaît.
+</p>
+
+<p>
+— Moi aussi, je l’ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut.
+</p>
+
+<p>
+— Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout de même,
+vous disiez qu’il était encore à l’agonie. Et maintenant, êtes-vous
+sûr qu’il soit mort?
+</p>
+
+<p>
+— J’en suis sûr, répondit simplement M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+— Oh! c’est fini! c’est fini! N’est-ce pas que tout est
+fini? implora Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le soleil!…
+Cette atroce nuit est morte! morte pour toujours! C’est fini!»
+</p>
+
+<p>
+Pauvre Dame en noir! Tout son état d’âme était présentement dans ce
+mot-là: «C’est fini!…» Et elle oubliait toute l’horreur du drame
+qui venait de se passer dans cette chambre devant cet évident résultat. Plus de
+Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le sac de pommes de terre!
+</p>
+
+<p>
+Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir venait
+d’éclater de rire, un rire frénétique qui s’arrêta subitement et
+qui fut suivi d’un silence horrible. Nous n’osions ni nous regarder
+ni la regarder; ce fut elle, la première, qui parla:
+</p>
+
+<p>
+«C’est passé… dit-elle, c’est fini!… c’est fini, je ne rirai
+plus!…»
+</p>
+
+<p>
+Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas.
+</p>
+
+<p>
+«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré!
+</p>
+
+<p>
+— À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C’est un mystère
+qu’il a emporté. Il n’y a que lui qui pouvait nous le dire et il
+est mort.
+</p>
+
+<p>
+— Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit
+Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, nous
+voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. Il faut le
+chasser! Il faut le chasser!
+</p>
+
+<p>
+— Chassons-le», dit encore Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Alors, il se leva et tout doucement s’en fut prendre la main de la Dame
+en noir. Il essaya encore de l’entraîner dans la chambre voisine en lui
+parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu’elle ne s’en irait
+point. Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne serais pas là!…» Et nous
+crûmes qu’elle allait encore rire! Alors, nous fîmes signe à Rouletabille
+de ne point insister.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ouvrit alors la porte de l’appartement et appela Bernier et
+sa femme.
+</p>
+
+<p>
+Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une confrontation
+générale de nous tous d’où il résulta d’une façon définitive que:
+</p>
+
+<p>
+1° Rouletabille avait visité l’appartement à cinq heures et fouillé le
+placard et qu’il n’y avait personne dans l’appartement;
+</p>
+
+<p>
+2° Depuis cinq heures la porte de l’appartement avait été ouverte deux
+fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l’ouvrir en l’absence
+de M. et Mme Darzac. D’abord à cinq heures et quelques minutes pour y
+laisser entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et demie pour y laisser entrer
+M. et Mme Darzac;
+</p>
+
+<p>
+3° Bernier avait refermé la porte de l’appartement quand M. Darzac en
+était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures et demie;
+</p>
+
+<p>
+4° La porte de l’appartement avait été refermée au verrou par M. Darzac
+aussitôt qu’il était entré dans sa chambre, et cela les deux fois,
+l’après-midi et le soir;
+</p>
+
+<p>
+5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de l’appartement de
+cinq heures à onze heures et demie avec une courte interruption de deux minutes
+à six heures.
+</p>
+
+<p>
+Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s’était assis au bureau de M.
+Darzac pour prendre des notes, se leva et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voilà, c’est bien simple. Nous n’avons qu’un espoir: il est
+dans la brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de Bernier
+vers six heures. Au moins, à ce moment, il n’y a plus personne devant la
+porte. Mais il y a quelqu’un derrière. C’est vous, monsieur Darzac.
+Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout votre souvenir, pouvez-vous
+répéter que, lorsque vous êtes entré dans la chambre, vous avez fermé
+immédiatement la porte de l’appartement et que vous en avez poussé les
+verrous?»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le répète!» et il
+ajouta: «Et je n’ai rouvert ces verrous que lorsque vous êtes venu avec
+votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le répète!»
+</p>
+
+<p>
+Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été prouvé plus
+tard.
+</p>
+
+<p>
+On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge.
+</p>
+
+<p>
+Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit:
+</p>
+
+<p>
+«C’est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!…
+L’appartement de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que
+l’était la Chambre Jaune, qui l’était comme un coffre-fort; ou
+encore que l’était la galerie inexplicable.
+</p>
+
+<p>
+— On reconnaît tout de suite que l’on a affaire à Larsan, fis-je:
+ce sont les mêmes procédés.
+</p>
+
+<p>
+— Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont les
+mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate qui cachait ses
+blessures.
+</p>
+
+<p>
+— Voyez, ajouta-t-elle, c’est le même coup de pouce. Je le connais
+bien!…»
+</p>
+
+<p>
+Il y eut un douloureux silence.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac, lui, ne songeait qu’à cet étrange problème, renouvelé du crime
+du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui avait été dit
+pour la Chambre Jaune.
+</p>
+
+<p>
+«Il faut, dit-il, qu’il y ait un trou dans ce plancher, dans ces plafonds
+et dans ces murs.
+</p>
+
+<p>
+— Il n’y en a pas, répondit Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Alors, c’est à se jeter le front contre les murs pour en faire!
+continua M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+— Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux murs de
+la Chambre Jaune?
+</p>
+
+<p>
+— Oh! ici, ce n’est pas la même chose! fis-je, et la chambre de la
+Tour Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, puisqu’on
+n’y peut introduire personne avant ni après.
+</p>
+
+<p>
+— Non, ce n’est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque
+c’est le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de moins;
+dans la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de trop!»
+</p>
+
+<p>
+Et il chancela, s’appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en noir
+s’était précipitée… Il eut la force de l’arrêter d’un geste,
+d’un mot:
+</p>
+
+<p>
+«Oh!… ce n’est rien!… un peu de fatigue…»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap14"></a>XIV<br>
+Le sac de pommes de terre</h2></div>
+
+<p>
+Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille s’employait avec
+Bernier à faire disparaître les traces du drame, la Dame en noir, qui avait
+hâtivement changé de toilette, s’empressa de gagner l’appartement
+de son père avant qu’elle courût le risque de rencontrer quelque hôte de
+la Louve. Son dernier mot avait été pour nous recommander la prudence et le
+silence. Rouletabille nous donna congé.
+</p>
+
+<p>
+Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et autour du
+château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs dans leurs barques. Je me
+jetai sur mon lit, et, cette fois, je m’endormis profondément, vaincu par
+la fatigue physique, plus forte que tout. Quand je me réveillai, je restai
+quelques instants sur ma couche, dans un doux anéantissement; et puis tout à
+coup je me dressai, me rappelant les événements de la nuit.
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! fis-je tout haut, “ce corps de trop” est impossible!»
+</p>
+
+<p>
+Ainsi, c’était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de ma
+pensée, au-dessus de l’abîme de ma mémoire: cette impossibilité du «corps
+de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne me fut point spécial,
+loin de là! Tous ceux qui eurent à intervenir, de près ou de loin, dans cet
+étrange drame de la Tour Carrée, le partageaient; et alors que l’horreur
+de l’événement en lui-même — l’horreur de ce corps à
+l’agonie enfermé dans un sac qu’un homme emportait dans la nuit
+pour le jeter dans on ne savait quelle lointaine et profonde et mystérieuse
+tombe, où il achèverait de mourir — s’apaisait,
+s’évanouissait dans les esprits, s’effaçait de la vision, au
+contraire l’impossibilité de ça — «du corps de trop» — monta,
+grandit, se dressa devant nous, toujours plus haut, et plus menaçante et plus
+affolante. Certains, comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de
+nier ce qu’ils ne comprenaient pas — qui nièrent les termes du
+problème que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans retour
+dans le chapitre précédent — durent, par la suite des événements qui
+eurent pour théâtre le fort d’Hercule, se rendre à l’évidence de
+l’exactitude de ces termes.
+</p>
+
+<p>
+Et d’abord, l’attaque? Comment l’attaque s’est-elle
+produite? à quel moment? Par quels travaux d’approche moraux? Quelles
+mines, contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches — dans le
+domaine de la fortification intellectuelle — ont servi l’assaillant
+et lui ont livré le château? Oui, dans ces conditions, où est l’attaque?
+Ah! que de silence! Et pourtant, il faut savoir! Rouletabille l’a dit: il
+faut savoir! Dans un siège aussi mystérieux, l’attaque dut être dans tout
+et dans rien! L’assaillant se tait et l’assaut se livre sans
+clameur; et l’ennemi s’approche des murailles en marchant sur ses
+bas. L’attaque! Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle
+est peut-être encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, dans un
+soupir, dans un souffle! Elle est dans un geste, car si elle peut être aussi
+dans tout ce qui se cache, elle peut être également dans tout ce qui se voit…
+dans tout ce qui se voit et que l’on ne voit pas!
+</p>
+
+<p>
+Onze heures!… Où est Rouletabille?… Son lit n’est pas défait… Je
+m’habille à la hâte et je trouve mon ami dans la baille. Il me prend sous
+le bras et m’entraîne dans la grande salle de la Louve. Là, je suis tout
+étonné de trouver, bien qu’il ne soit pas encore l’heure de
+déjeuner, tant de monde réuni. M. et Mme Darzac sont là. Il me semble que Mr
+Arthur Rance a une attitude extraordinairement froide. Sa poignée de main est
+glacée. Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs. Edith, du coin sombre où elle
+est nonchalamment étendue, nous salue de ces mots: «Ah! voici M. Rouletabille
+avec son ami Sainclair. Nous allons savoir ce qu’il veut». À quoi
+Rouletabille répond en s’excusant de nous avoir tous fait venir à cette
+heure dans la Louve; mais il a, affirme-t-il, une si grave communication à nous
+faire qu’il n’a pas voulu la retarder d’une seconde. Le ton
+qu’il a pris pour nous dire cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de
+frissonner et simule une peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne
+démonte, dit: «Attendez, madame, pour frissonner, de savoir de quoi il
+s’agit. J’ai à vous faire part d’une nouvelle qui n’est
+point gaie!» Nous nous regardons tous. Comme il a dit cela! J’essaye de
+lire sur le visage de M. et Mme Darzac leur «expression» du jour. Comment leur
+visage se tient-il depuis la nuit dernière? Très bien, ma foi, très bien!… On
+n’est pas plus «fermé». Mais qu’as-tu donc à nous dire,
+Rouletabille? Parle! Il prie ceux d’entre nous qui sont restés debout de
+s’asseoir et, enfin, il commence. Il s’adresse à Mrs. Edith.
+</p>
+
+<p>
+«Et d’abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j’ai
+décidé de supprimer toute cette «garde» qui entourait le château
+d’Hercule comme d’une seconde enceinte, que j’avais jugée
+nécessaire à la sécurité de M. et de Mme Darzac, et que vous m’aviez
+laissé établir, bien qu’elle vous gênât, à ma guise avec tant de bonne
+grâce, et aussi, nous pouvons le dire, quelquefois avec tant de bonne humeur.
+</p>
+
+<p>
+Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait Mrs. Edith
+quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et Mrs. Edith
+elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne sourions, car nous nous demandons
+avec un commencement d’anxiété où notre ami veut en venir.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur Rouletabille! Eh
+bien, vous m’en voyez toute réjouie, non point qu’elle m’ait
+jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation de gaieté (affectation de
+peur, affectation de gaieté, je trouve Mrs. Edith très affectée et, chose
+curieuse, elle me plaît beaucoup ainsi), au contraire, elle m’a tout à
+fait intéressée à cause de mes goûts romanesques; mais, si je me réjouis de sa
+disparition, c’est qu’elle me prouve que M. et Mme Darzac ne
+courent plus aucun danger.
+</p>
+
+<p>
+— Et c’est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette
+nuit.»
+</p>
+
+<p>
+Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le seul à
+apercevoir.
+</p>
+
+<p>
+«Tant mieux! s’écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais
+comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une pareille
+nouvelle?… Il s’est donc passé cette nuit des choses intéressantes? Ce
+voyage nocturne de M. Darzac sans doute?… M. Darzac n’est-il pas allé à
+Castelar?»
+</p>
+
+<p>
+Pendant qu’elle parlait ainsi, je voyais croître l’embarras de M.
+et de Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, voulut placer un
+mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas.
+</p>
+
+<p>
+«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il faut, il est
+nécessaire que vous sachiez une chose: c’est la raison pour laquelle M.
+et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. Votre mari, madame, vous a mise au
+courant des affreux drames du Glandier et du rôle criminel qu’y joua…
+</p>
+
+<p>
+— Frédéric Larsan… Oui, monsieur, je sais tout cela.
+</p>
+
+<p>
+— Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si bonne
+garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous avions vu
+réapparaître ce personnage.
+</p>
+
+<p>
+— Parfaitement.
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce que ce
+personnage ne reparaîtra plus.
+</p>
+
+<p>
+— Qu’est-il devenu?
+</p>
+
+<p>
+— Il est mort!
+</p>
+
+<p>
+— Quand?
+</p>
+
+<p>
+— Cette nuit.
+</p>
+
+<p>
+— Et comment est-il mort, cette nuit?
+</p>
+
+<p>
+— On l’a tué, madame.
+</p>
+
+<p>
+— Et où l’a-t-on tué?
+</p>
+
+<p>
+— Dans la Tour Carrée!»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation bien
+compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu’ils apprenaient, M.
+et Mme Darzac et moi, effarés de ce que Rouletabille n’avait pas hésité à
+le leur apprendre.
+</p>
+
+<p>
+«Dans la Tour Carrée! s’écria Mrs. Edith… Et qui est-ce qui l’a
+tué?
+</p>
+
+<p>
+— M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde de se
+rasseoir.
+</p>
+
+<p>
+Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment pareil, nous
+n’avions pas autre chose à faire qu’à obéir à ce gamin.
+</p>
+
+<p>
+Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de M. Darzac,
+elle lui dit avec une force, une exaltation véritable cette fois-ci
+(décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la trouvant affectée):
+</p>
+
+<p>
+«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!»
+</p>
+
+<p>
+Et elle se retourna vers son mari en s’écriant:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! voilà un homme! Il est digne d’être aimé!»
+</p>
+
+<p>
+Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c’était peut-être dans sa
+nature, après tout, d’exagérer ainsi toute chose) à Mme Darzac; elle lui
+promit une amitié indestructible; elle déclara qu’elle et son mari
+étaient tout prêts, dans une circonstance aussi difficile, à les seconder, elle
+et M. Darzac, qu’on pouvait compter sur leur zèle, leur dévouement et
+qu’ils étaient prêts à attester tout ce que l’on voudrait devant
+les juges.
+</p>
+
+<p>
+«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s’agit point de juges
+et nous n’en voulons pas. Nous n’en avons pas besoin. Larsan était
+mort pour tout le monde avant qu’on ne le tuât cette nuit; eh bien, il
+continue à être mort, voilà tout! Nous avons pensé qu’il serait tout à
+fait inutile de recommencer un scandale dont M. et Mme Darzac et le professeur
+Stangerson ont été beaucoup trop déjà les innocentes victimes et nous avons
+compté pour cela sur votre complicité. Le drame s’est passé d’une
+façon si mystérieuse, cette nuit, que vous-mêmes, si nous n’avions pris
+la précaution de vous le faire connaître, eussiez pu ne jamais le soupçonner.
+Mais M. et Mme Darzac sont doués de sentiments trop élevés pour oublier ce
+qu’ils devaient à leurs hôtes en une pareille occurrence. La plus simple
+des politesses leur ordonnait de vous faire savoir qu’ils avaient tué
+quelqu’un chez vous, cette nuit! Quelle que soit, en effet, notre
+quasi-certitude de pouvoir dissimuler cette fâcheuse histoire à la justice
+italienne, on doit toujours prévoir le cas où un incident imprévu la mettrait
+au courant de l’affaire; et M. et Mme Darzac ont assez de tact pour ne
+point vouloir vous faire courir le risque d’apprendre un jour par la
+rumeur publique, ou par une descente de police, un événement aussi important
+qui s’est passé justement sous votre toit.»
+</p>
+
+<p>
+Mr Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, se leva, tout blême.
+</p>
+
+<p>
+«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne s’en
+réjouira plus que moi; et, s’il a reçu, de la main même de M. Darzac, le
+châtiment de ses crimes, nul plus que moi n’en félicitera M. Darzac. Mais
+j’estime avant tout que c’est là un acte glorieux dont M. Darzac
+aurait tort de se cacher! Le mieux serait d’avertir la justice et sans
+tarder. Si elle apprend cette affaire par d’autres que par nous, voyez
+notre situation! Si nous nous dénonçons, nous faisons oeuvre de justice, si
+nous nous cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra tout supposer…»
+</p>
+
+<p>
+À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de cette
+tragique révélation, on eût dit que c’était lui qui avait tué Frédéric
+Larsan… Lui qui, déjà, en était accusé par la justice… lui qui était traîné en
+prison.
+</p>
+
+<p>
+«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire…»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith ajouta:
+</p>
+
+<p>
+«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une décision, il
+conviendrait de savoir comment les choses se sont passées.»
+</p>
+
+<p>
+Et elle s’adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci étaient
+encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée Rouletabille en
+parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant moi, leur promettait le
+silence et nous engageait tous au silence; aussi n’eurent-ils point une
+parole. Ils étaient comme en pierre dans leur fauteuil. Mr Arthur Rance
+répétait: «Pourquoi nous cacher? Il faut tout dire!»
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je compris à ses
+yeux traversés d’un brusque éclair que quelque chose de considérable
+venait de se passer dans sa cervelle. Et il se pencha sur Arthur Rance.
+Celui-ci avait la main droite appuyée sur une canne à bec de corbin. Le bec en
+était d’ivoire et joliment travaillé par un ouvrier illustre de Dieppe.
+Rouletabille lui prit cette canne.
+</p>
+
+<p>
+«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de l’ivoire et
+mon ami Sainclair m’a parlé de votre canne. Je ne l’avais pas
+encore remarquée. Elle est, en effet, fort belle. C’est une figure de
+Lambesse. Il n’y a point de meilleur ouvrier sur la côte normande.»
+</p>
+
+<p>
+Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu’à la
+canne. Il la mania si bien qu’elle lui échappa des mains et vint tomber
+devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la rendis immédiatement à
+Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia avec un regard qui me foudroya. Et,
+avant d’être foudroyé, j’avais lu dans ce regard-là que
+j’étais un imbécile!
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith s’était levée, très énervée de l’attitude insupportable
+de «suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac.
+</p>
+
+<p>
+«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très fatiguée. Les
+émotions de cette nuit épouvantable vous ont exténuée. Venez, je vous en prie,
+dans nos chambres, vous vous reposerez.
+</p>
+
+<p>
+— Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, Mrs.
+Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire vous intéresse
+particulièrement.
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.»
+</p>
+
+<p>
+Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il qu’il
+racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la netteté, le
+saisissant relief avec lequel il retraça les événements de la nuit. Jamais le
+problème du «corps de trop» dans la Tour Carrée ne devait nous apparaître avec
+plus de mystérieuse horreur! Mrs. Edith en était toute réellement (je dis
+réellement, ma foi) frissonnante. Quant à Arthur Rance, il avait mis le bout du
+bec de sa canne dans sa bouche et il répétait avec un flegme tout américain,
+mais avec une conviction impressionnante: «C’est une histoire du diable!
+C’est une histoire du diable! L’histoire du corps de trop est une
+histoire du diable!…»
+</p>
+
+<p>
+Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de Mme Darzac qui
+dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là seulement la conversation
+devint à peu près générale; mais c’était moins une conversation
+qu’une suite ou qu’un mélange d’interjections,
+d’indignations, de plaintes, de soupirs et de condoléances, aussi de
+demandes d’explications sur les conditions d’arrivée possible du
+«corps de trop», explications qui n’expliquaient rien et ne faisaient
+qu’augmenter la confusion générale. On parla aussi de l’horrible
+sortie du «corps de trop» dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce
+propos, réédita l’expression de son admiration pour le gentleman héroïque
+qu’était M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point laisser
+tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il méprisait cette
+manifestation verbale du désarroi des esprits, manifestation qu’il
+supportait avec l’air d’un professeur qui accorde quelques minutes
+de récréation à des élèves qui ont été bien sages. C’était là un de ses
+airs qui ne me plaisaient pas et que je lui reprochais quelquefois, sans succès
+d’ailleurs, car Rouletabille a toujours pris les airs qu’il a
+voulus.
+</p>
+
+<p>
+Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car il demanda
+brusquement à Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu’il faille avertir la
+justice?
+</p>
+
+<p>
+— Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions
+impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle! (Cette allusion
+voulue à l’impuissance intellectuelle de mon ami laissa celui-ci
+parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai même une chose, monsieur
+Rouletabille, ajouta-t-elle, c’est que je trouve qu’on aurait pu
+l’avertir plus tôt, la justice! Cela vous eût évité quelques longues
+heures de garde et des nuits d’insomnie qui n’ont, en somme, servi
+à rien, puisqu’elle n’ont pas empêché celui que vous redoutiez tant
+de pénétrer dans la place!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’assit, domptant une émotion vive qui le faisait presque
+trembler, et, d’un geste qu’il voulait rendre évidemment
+inconscient, s’empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance venait de
+poser contre le bras de son fauteuil. Je me disais: «Qu’est-ce
+qu’il veut faire de cette canne? Cette fois-ci, je n’y toucherai
+plus! Ah! je m’en garderai bien!…»
+</p>
+
+<p>
+Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de l’attaquer
+d’une façon aussi vive, presque cruelle.
+</p>
+
+<p>
+«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les précautions que
+j’avais prises pour la sécurité de M. et Mme Darzac ont été inutiles. Si
+elles m’ont permis de constater la présence inexplicable d’un corps
+de trop, elles m’ont également permis de constater l’absence
+peut-être moins inexplicable d’un corps de moins.»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre, les autres
+redoutant déjà de comprendre.
+</p>
+
+<p>
+«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir qu’il
+ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va s’arranger.» Et elle
+ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, afin de s’en moquer: «Un corps
+de trop d’un côté, un corps de moins de l’autre! Tout est pour le
+mieux!»
+</p>
+
+<p>
+— Oui, fit Rouletabille, et c’est bien ce qui est affreux, car ce
+corps de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le corps de trop,
+madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de moins est le corps de votre
+oncle, M. Bob!
+</p>
+
+<p>
+— Le vieux Bob! s’écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous
+criâmes tous avec elle:
+</p>
+
+<p>
+«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu!
+</p>
+
+<p>
+— Hélas!» fit Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Et il laissa tomber la canne.
+</p>
+
+<p>
+Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement «saisi» les
+Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune attention à cette canne qui
+tombait.
+</p>
+
+<p>
+«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette canne», dit
+Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Ma foi, je l’ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait même pas
+me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup comme une lionne sur M.
+Robert Darzac qui opéra un mouvement de recul très accentué, poussait une
+clameur sauvage:
+</p>
+
+<p>
+«Vous avez tué mon oncle!»
+</p>
+
+<p>
+Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la calmer.
+D’un côté, nous lui affirmions que ce n’était pas une raison parce
+que son oncle avait momentanément disparu pour qu’il eût disparu dans le
+sac tragique, et de l’autre nous reprochions à Rouletabille la brutalité
+avec laquelle il venait de nous faire apparaître une opinion qui, au surplus,
+ne pouvait encore être, dans son esprit inquiet, qu’une bien tremblante
+hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs. Edith de nous écouter, que
+cette hypothèse ne pouvait en aucune façon être considérée par Mrs. Edith comme
+une injure, attendu qu’elle n’était possible qu’en admettant
+la supercherie d’un Larsan qui aurait pris la place de son respectable
+oncle. Mais elle ordonna à son mari de se taire et, me toisant du haut en bas,
+elle me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur Sainclair, j’espère, fermement même, que mon oncle n’a
+disparu que pour bientôt réapparaître; s’il en était autrement, je vous
+accuserais d’être le complice du plus lâche des crimes. Quant à vous,
+monsieur (elle s’était retournée vers Rouletabille), l’idée même
+que vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un vieux Bob me défend à
+jamais de vous serrer la main, et j’espère que vous aurez le tact de me
+débarrasser bientôt de votre présence!
+</p>
+
+<p>
+— Madame! répliqua Rouletabille en s’inclinant très bas,
+j’allais justement vous demander la permission de prendre congé de votre
+grâce. J’ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans
+vingt-quatre heures je serai de retour et prêt à vous aider dans les
+difficultés qui pourraient surgir, à la suite de la disparition de votre
+respectable oncle.
+</p>
+
+<p>
+— Si dans vingt-quatre heures mon oncle n’est pas revenu, je
+déposerai une plainte entre les mains de la justice italienne, monsieur.
+</p>
+
+<p>
+— C’est une bonne justice, madame; mais, avant d’y avoir
+recours, je vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui vous
+pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez-vous confiance,
+madame, en Mattoni?
+</p>
+
+<p>
+— Oui, monsieur, j’ai confiance en Mattoni.
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, madame, questionnez-le!… Questionnez-le!… Ah! avant mon
+départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et historique livre…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille tira un livre de sa poche.
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement dédaigneuse.
+</p>
+
+<p>
+— Ça, madame, c’est un ouvrage de M. Albert Bataille, un exemplaire
+de ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je vous conseille de lire
+les aventures, déguisements, travestissements, tromperies d’un illustre
+bandit dont le vrai nom est Ballmeyer.»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ignorait que j’avais déjà conté pendant deux heures les
+histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance.
+</p>
+
+<p>
+«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous demander si
+l’astuce criminelle d’un pareil individu aurait trouvé des
+difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous l’aspect
+d’un oncle que vos yeux n’auraient point vu depuis quatre ans (car
+il y avait quatre ans, madame, que vos yeux n’avaient point vu monsieur
+le vieux Bob quand vous avez trouvé ce respectable oncle au sein des pampas de
+l’Araucanie.) Quant aux souvenirs de Mr Arthur Rance, qui vous
+accompagnait, ils étaient beaucoup plus lointains et beaucoup plus susceptibles
+d’être trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!… Je vous en
+conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation, pour nous tous,
+n’a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites de partir: je
+pars, mais je reviendrai; car, s’il fallait tout de même s’arrêter
+à l’abominable hypothèse de Larsan ayant pris la place de monsieur le
+vieux Bob, il nous resterait à chercher monsieur le vieux Bob lui-même; auquel
+cas je serais, madame, à votre disposition et toujours votre très humble et
+très obéissant serviteur.»
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de comédie
+outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de se passer,
+toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal gentleman que vous êtes pour
+les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. En somme, vous me reprochez la rapidité
+avec laquelle j’ai exposé mon hypothèse, mais veuillez vous souvenir,
+monsieur, que Mrs. Edith, il y a un instant encore, me reprochait ma lenteur!»
+</p>
+
+<p>
+Mais Arthur Rance ne l’écoutait déjà plus. Il avait pris le bras de sa
+femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand la porte
+s’ouvrit et le garçon d’écurie, Walter, le fidèle serviteur du
+vieux Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était dans un état de saleté
+surprenant, entièrement recouvert de boue et les vêtements arrachés. Son visage
+en sueur, sur lequel se plaquaient les mèches de ses cheveux en désordre,
+reflétait une colère mêlée d’effroi qui nous fit craindre tout de suite
+quelque nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une loque infâme qu’il
+jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée de larges taches d’un
+brun rougeâtre, n’était autre — nous le devinâmes immédiatement en
+reculant d’horreur — que le sac qui avait servi à emporter le corps
+de trop.
+</p>
+
+<p>
+De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait déjà mille
+choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous demandions tous, à
+l’exception d’Arthur Rance et de Mrs. Edith: «Qu’est-ce
+qu’il dit?… Qu’est-ce qu’il dit?…»
+</p>
+
+<p>
+Et Arthur Rance l’interrompait de temps en temps, cependant que
+l’autre nous montrait des poings menaçants et regardait Robert Darzac
+avec des yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu’il allait
+s’élancer, mais un geste de Mrs. Edith l’arrêta net. Et Arthur
+Rance traduisit pour nous:
+</p>
+
+<p>
+«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la charrette
+anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de nuit. Cela l’a
+intrigué tellement qu’il a résolu tout de suite d’en parler au
+vieux Bob; mais il l’a cherché en vain. Alors, pris d’un sinistre
+pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de nuit de la charrette
+anglaise, ce qui lui était facile à cause de l’humidité du chemin et de
+l’écartement exceptionnel des roues; c’est ainsi qu’il est
+parvenu jusqu’à une crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est
+descendu, persuadé qu’il y trouverait le corps de son maître; mais il
+n’en a rapporté que ce sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du
+vieux Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan, il
+réclame son maître, demande si on l’a vu et accuse Robert Darzac
+d’assassinat si on ne le lui montre pas…»
+</p>
+
+<p>
+Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, Mrs. Edith
+reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter en quelques mots, lui
+promit qu’elle lui montrerait, tout à l’heure, son vieux Bob, en
+excellente santé, et le congédia. Et elle dit à Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle revienne.
+</p>
+
+<p>
+— Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s’il ne revient pas,
+c’est moi qui ai raison!
+</p>
+
+<p>
+— Mais, enfin, où peut-il être? s’écria-t-elle.
+</p>
+
+<p>
+— Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu’il
+n’est plus dans le sac!»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de son mari.
+Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa stupéfaction de l’histoire
+du sac. Il avait jeté le sac à l’abîme et le sac en revenait tout seul.
+Quant à Rouletabille il nous dit:
+</p>
+
+<p>
+«Larsan n’est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n’a été
+aussi effroyable, et il faut que je m’en aille!… Je n’ai pas une
+minute à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je serai ici…
+Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point quitter ce château… Jurez-moi,
+Monsieur Darzac, que vous veillerez sur Mme Darzac, que vous lui défendrez,
+même par la force, si c’est nécessaire, toute sortie!… Ah! et puis… il ne
+faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!… Non, il ne le faut plus!… À
+l’étage où habite M. Stangerson, il y a deux chambres libres. Il faut les
+prendre. C’est nécessaire… Sainclair, vous veillerez à ce
+déménagement-là… Aussitôt mon départ, ne plus remettre les pieds dans la Tour
+Carrée, hein? ni les uns ni les autres… Adieu! Ah! tenez! laissez-moi vous
+embrasser… tous les trois!…»
+</p>
+
+<p>
+Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d’abord, puis moi; et puis, en
+tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute cette
+attitude de Rouletabille, malgré la gravité des événements,
+m’apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je devais la trouver
+naturelle plus tard!
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap15"></a>XV<br>
+Les soupirs de la nuit</h2></div>
+
+<p>
+Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence sur la terre
+et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre, le front brûlant et le
+coeur glacé, la mer rend son dernier soupir et aussitôt la lune s’est
+arrêtée dans un ciel sans nuages. Les ombres ne tournent plus autour de
+l’astre des nuits. Alors, dans le grand sommeil immobile de ce monde,
+j’ai entendu les mots de la chanson lithuanienne: «Mais le regard
+cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête
+d’une vague et dont on n’a plus jamais entendu parler…» Ces paroles
+m’arrivent, claires et distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui
+les prononce? Sa bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant souvenir?
+Ah çà! qu’est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire sur la Côte
+d’Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son image et ses
+chants me poursuivent-ils ainsi?
+</p>
+
+<p>
+Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres et ses longs
+cils chargés d’ombre et ses chansons lithuaniennes! et moi aussi je suis
+ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je ne le crois pas. J’aime
+mieux vraiment m’arrêter à cette hypothèse que ce qui m’agite dans
+la personnalité du prince Galitch est moins l’intérêt que lui porte Mrs.
+Edith que la pensée de l’autre!… Oui, c’est bien cela; dans mon
+esprit, le prince et Larsan viennent m’inquiéter ensemble. On ne
+l’a pas vu au château depuis le fameux déjeuner où il nous fut présenté,
+c’est-à-dire depuis l’avant-veille.
+</p>
+
+<p>
+L’après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien apporté
+de nouveau. Nous n’avons pas de nouvelles de lui, pas plus que du vieux
+Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après avoir interrogé les
+domestiques et visité les appartements du vieux Bob et la Tour Ronde. Elle
+n’a pas voulu pénétrer dans l’appartement de Darzac. «C’est
+l’affaire de la justice», a-t-elle dit. Arthur Rance s’est promené
+une heure sur le boulevard de l’Ouest, et il paraissait fort impatient.
+Personne ne m’a parlé. Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de la Louve.
+Chacun a dîné chez soi. On n’a pas vu le professeur Stangerson.
+</p>
+
+<p>
+… Et, maintenant, tout semble dormir au château… Mais les ombres se reprennent
+à tourner autour de l’astre des nuits. Qu’est-ce que ceci, sinon
+l’ombre d’un canot qui se détache de l’ombre du fort et
+glisse maintenant sur le flot argenté? Quelle est cette silhouette qui se
+dresse, orgueilleuse, à l’avant, pendant qu’une autre ombre se
+courbe sur la rame silencieuse? C’est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh!
+voilà un mystère qui sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de la Tour
+Carrée, ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs. Edith y suffirait…
+</p>
+
+<p>
+Nuit hypocrite!… Tout semble dormir et rien ne dort, ni personne… Qui donc peut
+se vanter de pouvoir dormir au château d’Hercule? Croyez-vous que Mrs.
+Edith dort? Et M. et Mme Darzac, dorment-ils? Et pourquoi M. Stangerson, qui
+semble dormir tout éveillé, le jour, dormirait-il justement cette nuit-là, lui
+dont la couche n’a cessé d’être visitée, comme on dit, par la pâle
+insomnie depuis la révélation du Glandier? Et moi, est-ce que je dors?
+</p>
+
+<p>
+J’ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du Téméraire; mes
+pas m’ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour Ronde. Si bien que je
+suis arrivé à temps pour voir, sous la clarté lunaire, la barque du prince
+Galitch aborder à la grève, devant les jardins de Babylone. Il sauta sur le
+galet, et, derrière lui, l’homme, ayant rangé les rames, sauta. Je
+reconnus le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et son esclave Jean.
+Quelques secondes plus tard, ils s’enfonçaient dans l’ombre
+protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants…
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt, j’ai fait le tour du boulevard de la Cour du Téméraire… Et
+puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la baille. Les dalles de la
+poterne ont retenti sous mon pas solitaire et il m’a semblé voir une
+ombre se dresser, attentive, sous l’ogive à demi détruite du porche de la
+chapelle. Je me suis arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du Jardinier et
+j’ai tâté dans ma poche mon revolver. L’ombre, là-bas, n’a
+pas bougé. Est-ce bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse derrière une
+haie de verveine qui borde le sentier conduisant directement à la Louve, à
+travers buissons et bosquets et tout le débordement parfumé du printemps en
+fleurs. Je n’ai point fait de bruit, et l’ombre, rassurée sans
+doute, a fait, elle, un mouvement. C’est la Dame en noir! La lune, sous
+l’ogive à demi détruite, me la montre toute blanche. Et puis, cette forme
+tout à coup disparaît comme par enchantement. Alors, je me suis rapproché
+encore de la chapelle, et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui
+me séparait de ces ruines, je percevais un léger murmure, des paroles
+entrecoupées de soupirs si mouillés de larmes que mes propres yeux en devinrent
+humides. La Dame en noir pleurait, là, derrière quelque pilier. Était-elle
+seule? N’avait-elle point choisi, dans cette nuit d’angoisse, cet
+autel envahi par les fleurs pour y venir apporter en toute paix sa prière
+embaumée?
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, j’aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je
+reconnus Robert Darzac. De l’endroit où j’étais, je pouvais
+maintenant entendre tout ce qu’ils pouvaient se dire.
+L’indiscrétion était forte, inélégante, honteuse. Chose curieuse, je crus
+de mon devoir d’écouter. Maintenant je ne songeais plus du tout à Mrs.
+Edith ni au prince Galitch… Mais je songeais toujours à Larsan… Pourquoi?…
+Pourquoi était-ce à cause de Larsan que je voulais savoir ce qu’ils se
+disaient?… Je compris que Mathilde était descendue furtivement de la Louve pour
+promener son angoisse dans le jardin, et que son mari l’avait rejointe…
+La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains de Robert Darzac, et elle
+lui disait:
+</p>
+
+<p>
+«Je sais… Je sais toute votre peine… ne me la dites plus… quand je vous vois si
+changé, si malheureux… je m’accuse de votre douleur… mais ne me dites pas
+que je ne vous aime plus… Oh! je vous aimerai encore, Robert… comme autrefois…
+je vous le promets…»
+</p>
+
+<p>
+Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l’écoutait encore.
+</p>
+
+<p>
+Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction:
+</p>
+
+<p>
+«Certes! je vous le promets…»
+</p>
+
+<p>
+Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un divin, mais si
+malheureux sourire, que je me demandai comment cette femme avait pu parler à
+cet homme de bonheur possible. Elle me frôla sans me voir. Elle passa avec son
+parfum et je ne sentis plus les lauriers-cerises derrière lesquels
+j’étais caché.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit tout haut avec
+une violence qui me fit réfléchir:
+</p>
+
+<p>
+«Oui, il faut être heureux! Il le faut!»
+</p>
+
+<p>
+Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de s’éloigner à
+son tour, il eut un geste de protestation contre le mauvais sort,
+d’emportement contre la Destinée, un geste qui ravissait la Dame en noir,
+la jetait sur sa poitrine et l’en faisait le maître, à travers
+l’espace.
+</p>
+
+<p>
+Il n’eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma pensée
+qui errait autour de Larsan s’arrêta sur Darzac! Oh! je m’en
+souviens très bien; c’est à partir de cette seconde où il eut ce geste de
+rapt dans la nuit lunaire que j’osai me dire ce que je m’étais déjà
+dit pour tant d’autres… pour tous les autres… «Si c’était Larsan!»
+</p>
+
+<p>
+Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma pensée a été
+plus directe encore. Au geste de l’homme, elle a répondu tout de suite,
+elle a crié: «C’est Larsan!»
+</p>
+
+<p>
+J’en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger vers
+moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla ma présence. Il me
+vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!… Nous veillons tous, mon ami… Et vous
+l’avez entendue!… Voyez-vous, Sainclair, c’est trop de douleur;
+moi, je n’en puis plus. Nous allions être heureux; elle-même pouvait
+croire qu’elle avait été oubliée du Destin, quand l’autre est
+réapparu! Alors, ç’a été fini, elle n’a plus eu de force pour notre
+amour. Elle s’est courbée sous la fatalité; elle a dû s’imaginer
+que celle-ci la poursuivait d’un éternel châtiment. Il a fallu le drame
+effroyable de la nuit dernière pour me prouver à moi-même que cette femme
+m’a réellement aimé… autrefois… Oui, un moment, elle a craint pour moi,
+et moi, hélas! je n’ai tué que pour elle… Mais la voilà retournée à son
+indifférence mortelle. Elle ne songe plus — si elle songe encore à
+quelque chose — qu’à promener un vieillard en silence…»
+</p>
+
+<p>
+Il soupira si tristement et si sincèrement que l’abominable pensée en fut
+chassée du coup. Je ne songeai plus qu’à ce qu’il me disait… à la
+douleur de cet homme qui semblait avoir perdu définitivement la femme
+qu’il aimait, dans le moment que celle-ci retrouvait un fils dont il
+continuait d’ignorer l’existence… De fait, il n’avait dû rien
+comprendre à l’attitude de la Dame en noir, à la facilité avec laquelle
+elle paraissait s’être détachée de lui… et il ne trouvait pour expliquer
+une aussi cruelle métamorphose que l’amour, exaspéré par le remords, de
+la fille du professeur Stangerson pour son père…
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac continua de gémir.
+</p>
+
+<p>
+«À quoi m’aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi
+m’impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si elle ne
+veut pas m’en récompenser de son amour? Redoute-t-elle pour moi de
+nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair… non, non, pas même. Elle redoute
+que la pensée agonisante de son père ne succombe devant l’éclat
+d’un nouveau scandale. Son père! Toujours son père! Et moi, je
+n’existe pas! Je l’ai attendue vingt ans, et quand, enfin, je crois
+qu’elle est venue, son père me la reprend!»
+</p>
+
+<p>
+Je me disais: «Son père… son père et son enfant!»
+</p>
+
+<p>
+Il s’assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit encore,
+se parlant à lui-même: «Mais je l’arracherai de ces murs… je ne peux plus
+la voir errer ici au bras de son père… comme si je n’existais pas!…»
+</p>
+
+<p>
+Et, pendant qu’il disait ces choses, je revoyais la double et lamentable
+silhouette du père et de la fille, passant et repassant, à l’heure du
+crépuscule, dans l’ombre colossale de la Tour du Nord, allongée par les
+feux du soir, et j’imaginais qu’ils ne devaient pas être plus
+écrasés sous les coups du ciel, cet Oedipe et cette Antigone qu’on nous
+représente dès notre plus jeune âge traînant, sous les murs de Colone, le poids
+d’une surhumaine infortune.
+</p>
+
+<p>
+Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut-être à cause
+d’un geste de Darzac, l’affreuse pensée me ressaisit… et je
+demandai à brûle-pourpoint:
+</p>
+
+<p>
+«Comment se fait-il que le sac était vide?»
+</p>
+
+<p>
+Je constatai qu’il ne se troubla point. Il me répondit simplement:
+«Rouletabille nous le dira peut-être…» Puis il me serra la main et
+s’enfonça, pensif, dans les massifs de la baille.
+</p>
+
+<p>
+Je le regardais marcher…
+</p>
+
+<p>
+… Je suis fou…
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap16"></a>XVI<br>
+Découverte de «L’Australie»</h2></div>
+
+<p>
+La lune l’a frappé en plein visage. Il se croit seul dans la nuit et
+voici certainement l’un des moments où il doit déposer le masque du jour.
+D’abord les vitres noires ont cessé de protéger son regard incertain. Et
+si sa taille, pendant les heures de comédie, s’est fatiguée à se courber
+plus que de nature, si les épaules se sont très habilement arrondies, voici la
+minute où le grand corps de Larsan, sorti de scène, va se délasser. Qu’il
+se délasse donc! Je l’épie dans la coulisse… derrière les figuiers de
+Barbarie, pas un de ses mouvements ne m’échappe…
+</p>
+
+<p>
+Maintenant, il est debout sur le boulevard de l’Ouest qui lui fait comme
+un piédestal; les rayons lunaires l’enveloppent d’une lueur froide
+et funèbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l’ombre de Larsan
+revenue de chez les morts?
+</p>
+
+<p>
+Je suis fou… En vérité, il faut avoir pitié de nous qui sommes tous fous. Nous
+voyons Larsan partout et peut-être Darzac lui-même m’a-t-il regardé un
+jour, moi, Sainclair, en se disant: «Si c’était Larsan!…» Un jour!… je
+parle comme s’il y avait des années que nous étions enfermés dans ce
+château et il y a tout juste quatre jours… Nous sommes arrivés ici, le 8 avril,
+un soir…
+</p>
+
+<p>
+Sans doute, mais jamais mon coeur n’a ainsi battu quand je me posais la
+terrible question pour les autres; c’est peut-être aussi qu’elle
+était moins terrible quand il s’agissait des autres… Et puis, c’est
+singulier ce qui m’arrive. Au lieu que mon esprit recule effrayé devant
+l’abîme d’une aussi incroyable hypothèse, au contraire, il est
+attiré, entraîné, horriblement séduit. Il a le vertige et il ne fait rien pour
+l’éviter. Il me pousse à ne point quitter des yeux le spectre debout sur
+le boulevard de l’Ouest, à lui trouver des attitudes, des gestes, une
+ressemblance, par derrière… et puis aussi le profil… et puis aussi la face… Là,
+comme ça… Il ressemble tout à fait à Larsan… Oui, mais comme ça, il ressemble
+tout à fait à Darzac…
+</p>
+
+<p>
+Comment se fait-il que cette idée me vienne, cette nuit, pour la première fois?
+Quand j’y songe… Elle eût dû être notre première idée! Est-ce que, lors
+du Mystère de la Chambre Jaune, la silhouette Larsan n’apparaissait
+point, au moment du crime, tout à fait confondue avec la silhouette Darzac?
+Est-ce que le Darzac qui venait chercher la réponse de Mlle Stangerson au
+bureau de poste 40 n’était point Larsan lui-même? Est-ce que cet empereur
+du camouflage n’avait point déjà entrepris avec succès d’être
+Darzac, si bien qu’il avait réussi à faire accuser de ses propres crimes
+le fiancé de Mlle Stangerson!…
+</p>
+
+<p>
+Sans doute… sans doute… mais, tout de même, si j’ordonne à mon coeur
+inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je saurai que mon
+hypothèse est insensée… Insensée?… Pourquoi?… Tenez, le voilà, le spectre
+Larsan qui allonge les grands ciseaux de ses jambes, qui marche comme Larsan…
+oui, mais il a les épaules de Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Je dis insensée parce que, si l’on n’est pas Darzac, on peut tenter
+de l’être dans l’ombre, dans le mystère, de loin, comme lors des
+drames du Glandier… mais ici, nous touchons l’homme!… nous vivons avec
+lui!…
+</p>
+
+<p>
+Nous vivons avec lui?… Non!…
+</p>
+
+<p>
+D’abord, il est rarement là… presque toujours enfermé dans sa chambre ou
+penché sur cet inutile travail de la Tour du Téméraire… Voilà, ma foi, un beau
+prétexte que celui de dessiner pour qu’on ne voie pas votre tête et pour
+répondre aux gens sans tourner la tête…
+</p>
+
+<p>
+Mais enfin, il ne dessine pas toujours… Oui, mais dehors, toujours, excepté ce
+soir, il a son binocle noir… Ah! cet accident du laboratoire a été des plus
+intelligents… Cette petite lampe qui a fait explosion savait — je
+l’ai toujours pensé — le service qu’elle allait rendre à
+Larsan lorsque Larsan aurait pris la place de Darzac… Elle lui permettrait
+d’éviter, toujours… toujours, la grande lumière du jour… à cause de la
+faiblesse des yeux… Comment donc!… Il n’est point jusqu’à Mlle
+Stangerson et Rouletabille qui ne s’arrangeaient pour trouver les coins
+d’ombre où les yeux de M. Darzac n’avaient rien à redouter de la
+lumière du jour… Du reste, il a, plus que tout autre, en y réfléchissant,
+depuis que nous sommes arrivés ici, cette préoccupation de l’ombre… nous
+l’avons vu peu, mais toujours à l’ombre. Cette petite salle du
+conseil est fort sombre, … la Louve est sombre… Et il a choisi, des deux
+chambres de la Tour Carrée, celle qui reste toujours plongée dans une
+demi-obscurité.
+</p>
+
+<p>
+Tout de même… Voyons! Voyons!… Voyons! On ne trompe pas Rouletabille comme ça!…
+ne serait-ce que trois jours!… Cependant, comme dit Rouletabille, Larsan est né
+avant Rouletabille, puisqu’il est son père…
+</p>
+
+<p>
+… Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu au-devant de nous
+à Cannes, et qu’il est monté dans notre compartiment… Il a tiré le
+rideau… De l’ombre, toujours…
+</p>
+
+<p>
+Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l’Ouest, s’est retourné
+de mon côté… Je le vois bien… de face… pas de binocle… il est immobile… il est
+placé là comme si on allait le photographier… Ne bougez pas!… Là, ça y est!… Eh
+bien, c’est Robert Darzac! c’est Robert Darzac!
+</p>
+
+<p>
+… Il se remet en marche… Je ne sais plus… il y a quelque chose qui me manque,
+dans la marche de Darzac, pour que je reconnaisse la marche de Larsan; mais
+quoi?…
+</p>
+
+<p>
+Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?… Rouletabille raisonne plus qu’il
+ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de regarder que cela?…
+</p>
+
+<p>
+Non!… N’oublions pas que Darzac est allé passer trois mois dans le Midi!…
+C’est vrai!… Ah! on peut raisonner là-dessus: trois mois, pendant
+lesquels on ne l’a pas vu… Il était parti malade… Il était revenu bien
+portant… On ne s’étonne point que la figure d’un homme ait un peu
+changé quand, partie avec une mine de mort, elle réapparaît avec une mine de
+vivant.
+</p>
+
+<p>
+Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de suite… Comme il s’est montré
+à nous avec parcimonie avant, et depuis… Et, du reste, il n’y a pas
+encore une semaine de tout cela… Un Larsan peut tenir le coup pendant six
+jours.
+</p>
+
+<p>
+L’homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de
+l’Ouest et vient droit à moi… M’a-t-il vu? Je me fais plus petit
+derrière mon figuier de Barbarie.
+</p>
+
+<p>
+… Trois mois d’absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous les
+tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime Darzac et on prend
+sa place, et sa femme… on l’emporte… le tour est joué!…
+</p>
+
+<p>
+… La voix? Quoi de plus facile que d’imiter une voix du Midi? On a un peu
+plus ou un peu moins l’accent, voilà tout. Moi, j’ai cru observer
+qu’il l’avait un peu plus… Oui, le Darzac d’aujourd’hui
+a un peu plus l’accent — je crois — que celui d’avant
+le mariage…
+</p>
+
+<p>
+Il est presque sur moi, il passe à mes côtés… Il ne m’a pas vu…
+</p>
+
+<p>
+… C’est Larsan! Je vous dis que c’est Larsan!…
+</p>
+
+<p>
+Mais il s’arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses
+endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il gémit,
+comme un pauvre malheureux homme qu’il est…
+</p>
+
+<p>
+… C’est Darzac!…
+</p>
+
+<p>
+Et puis, il est parti… Et je suis resté là, derrière un figuier, dans
+l’anéantissement de ce que j’avais osé penser!…
+</p>
+
+<p>
+Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures? Quand je me
+relevai, j’avais les reins rompus et l’esprit très fatigué. Oh!
+très fatigué! J’étais allé, au cours de mes étourdissantes hypothèses,
+jusqu’à me demander si par hasard (par hasard!) le Larsan qui était dans
+le sac de pommes de terre dites «saucisses» ne s’était pas substitué au
+Darzac qui le conduisait, dans la petite voiture anglaise traînée par Toby aux
+gouffres du puits de Castillon!… Parfaitement, je voyais le corps à
+l’agonie ressuscitant tout à coup et priant M. Darzac d’aller
+prendre sa place. Il n’avait fallu, pour que je rejetasse loin de mon
+absurde cogitation cette supposition imbécile, rien moins que le rappel de la
+preuve absolue de son impossibilité, qui m’avait été donnée le matin même
+par une conversation très intime entre M. Darzac et moi, au sortir de notre
+cruelle séance dans la Tour Carrée, séance pendant laquelle avaient été si bien
+établis tous les termes du problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais
+posé, à propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me
+poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite répondu en
+faisant allusion à une autre conversation très scientifique que nous avions eue
+la veille, Darzac et moi, et qui n’avait pu matériellement être entendue
+de personne autre que de nous deux, au sujet de ce même prince Galitch. Lui
+seul connaissait cette conversation là, et il ne faisait point de doute, par
+cela même, que le Darzac qui me préoccupait tant aujourd’hui
+n’était autre que celui de la veille.
+</p>
+
+<p>
+Si insensée que fût l’idée de cette substitution, on me pardonnera tout
+de même de l’avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause avec ses
+façons de me parler de son père comme du Dieu de la métamorphose! Et j’en
+revins à la seule hypothèse possible — possible pour un Larsan qui aurait
+pris la place d’un Darzac — à celle de la substitution au moment du
+mariage, lors du retour du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après trois mois
+d’absence dans le Midi…
+</p>
+
+<p>
+La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait laissé
+échapper, tout à l’heure à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout à
+fait cette idée-là… Je le voyais entrant à l’église
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait voulu que le mariage
+eût lieu… peut-être, pensai-je, parce qu’il n’y avait point
+d’église plus sombre à Paris…
+</p>
+
+<p>
+Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit lunaire,
+derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la pensée de Larsan!…
+</p>
+
+<p>
+Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à travers les
+massifs de la baille, le lit qui m’attendait dans une petite chambre
+solitaire du Château Neuf… très bête… car, comme l’avait si bien dit
+Rouletabille… si Larsan avait été alors Darzac, il n’avait qu’à
+emporter sa belle proie et il ne se serait point complu à réapparaître à
+l’état de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne l’aurait pas
+amenée au château fort d’Hercule, au milieu des siens, et il
+n’aurait pas pris la précaution désastreuse pour ses desseins de montrer
+à nouveau, dans la barque de Tullio, la figure menaçante de Roussel-Ballmeyer!
+</p>
+
+<p>
+À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c’est depuis ce moment
+qu’elle s’était reprise. La réapparition de Larsan ravissait
+définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n’était pas Larsan!
+Mon Dieu! que j’ai mal à la tête… C’est la lune éblouissante,
+là-haut, qui m’a frappé douloureusement la cervelle… j’ai un coup
+de lune…
+</p>
+
+<p>
+Et puis… et puis, n’était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, dans les
+jardins de Menton, alors que Darzac venait d’être «mis dans le train» qui
+le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si Arthur Rance avait dit vrai, je
+pouvais aller me coucher en toute tranquillité… Et pourquoi Arthur Rance eût-il
+menti?… Arthur Rance, encore un qui est amoureux de la Dame en noir, qui
+n’a pas cessé de l’être… Mrs. Edith n’est pas une sotte; elle
+a tout vu, Mrs. Edith!… Allons!… allons nous coucher…
+</p>
+
+<p>
+J’étais encore sous la poterne du Jardinier et j’allais entrer dans
+la Cour du Téméraire quand il m’a semblé entendre quelque chose… on eût
+dit une porte que l’on refermait… cela avait fait comme un bruit de bois
+et de fer… de serrure… je passai vivement la tête hors de la poterne et je crus
+apercevoir une vague silhouette humaine près de la porte du Château Neuf, une
+silhouette, qui, aussitôt, s’était confondue avec l’ombre du
+Château Neuf elle-même; j’armai mon revolver et, en trois bonds, entrai
+dans l’ombre à mon tour… Mais je n’aperçus plus rien que
+l’ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais bien me
+rappeler que je l’avais laissée entrouverte. J’étais très ému, très
+anxieux… je ne me sentais pas seul… qui donc pouvait être autour de moi?
+Évidemment, si la silhouette existait en dehors de ma vision et de mon esprit
+troublés, elle ne pouvait plus être maintenant que dans le Château Neuf, car la
+Cour du Téméraire était déserte.
+</p>
+
+<p>
+Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château Neuf.
+J’écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement au moins
+pendant cinq minutes… Rien!… je devais m’être trompé… Cependant je ne fis
+point craquer d’allumettes et, le plus silencieusement que je pus, je
+gravis l’escalier et gagnai ma chambre. Là, je m’enfermai et
+seulement respirai à l’aise…
+</p>
+
+<p>
+Cette vision continuait cependant à m’inquiéter plus que je ne me
+l’avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne parvenais
+point à m’endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre la raison, la
+vision de la silhouette et la pensée de Darzac-Larsan se mêlaient étrangement
+dans mon esprit déséquilibré…
+</p>
+
+<p>
+Si bien que j’en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille que
+lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n’est pas Larsan! Et je
+ne manquerai point de le faire à la prochaine occasion.
+</p>
+
+<p>
+Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra pour un
+fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour le consoler de
+tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à son infortune que
+d’être soupçonné d’être Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis sur mon lit, et
+m’écriai:
+</p>
+
+<p>
+«L’Australie!»
+</p>
+
+<p>
+Je venais de me souvenir d’un épisode dont j’ai parlé au
+commencement de ce récit. On se rappelle que, lors de l’accident du
+laboratoire, j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or,
+dans le moment qu’on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la
+manche de sa chemise, dans un faux mouvement, s’était relevée
+jusqu’au coude et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui
+m’avait permis de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du
+bras droit une large «tache de naissance» dont les contours semblaient
+curieusement suivre le dessin géographique de l’Australie. Mentalement,
+pendant que le pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de
+placer, sur ce bras, aux endroits qu’elles occupent sur la carte,
+Melbourne, Sydney, Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une
+autre toute petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie.
+</p>
+
+<p>
+Et quand, par hasard, plus tard, il m’était arrivé de penser à cet
+accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance,
+j’avais toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien
+compréhensible, à l’Australie.
+</p>
+
+<p>
+Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que l’Australie encore
+m’apparaissait!…
+</p>
+
+<p>
+Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps de me féliciter
+d’avoir songé à une preuve aussi décisive de l’identité de Robert
+Darzac et je commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien
+m’y prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me
+fit dresser l’oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches
+craquaient sous des pas lents et précautionneux.
+</p>
+
+<p>
+Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la serrure,
+j’écoutai. D’abord, ce fut le silence, et puis les marches
+craquèrent à nouveau… Quelqu’un était dans l’escalier, je ne
+pouvais plus en douter… et quelqu’un qui avait intérêt à dissimuler sa
+présence… je songeai à l’ombre que j’avais cru voir tout à
+l’heure en entrant dans la Cour du Téméraire… quelle pouvait être cette
+ombre, et que faisait-elle dans l’escalier? Montait-elle?
+Descendait-elle?…
+</p>
+
+<p>
+Un nouveau silence… J’en profitai pour passer rapidement mon pantalon et,
+armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire geindre sur
+ses gonds. Retenant mon souffle, j’avançai jusqu’à la rampe de
+l’escalier et j’attendis. J’ai dit l’état de
+délabrement dans lequel se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la
+lune arrivaient obliquement par les hautes fenêtres qui s’ouvraient sur
+chaque palier et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la
+nuit opaque de cette cage d’escalier qui était très vaste. La misère du
+château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait que plus définitive.
+La ruine de la rampe de l’escalier, les barreaux brisés, les murs
+lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de tapisserie pendaient
+encore, tout cela qui ne m’avait que fort peu impressionné dans le jour,
+me frappait alors étrangement, et mon esprit était tout prêt à me représenter
+ce décor lugubre du passé comme un lieu propice à l’apparition de quelque
+fantôme… Réellement, j’avais peur… L’ombre, tout à l’heure,
+m’avait si bien glissé entre les doigts… car j’avais bien cru la
+toucher… Tout de même, un fantôme peut se promener dans un vieux château sans
+faire craquer des marches d’escalier… Mais elles ne craquaient plus…
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus de la rampe, je revis
+l’ombre!… elle était éclairée d’une façon éclatante… de telle sorte
+que d’ombre qu’elle était elle était devenue lueur. La lune
+l’avait allumée comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac!
+</p>
+
+<p>
+Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant la tête
+vers moi comme s’il sentait peser mon regard sur lui. Instinctivement, je
+me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon poste d’observation juste
+à temps pour le voir disparaître dans un couloir qui conduisait à un autre
+escalier desservant l’autre partie du bâtiment. Que signifiait ceci?
+Qu’est-ce que Robert Darzac faisait la nuit dans le Château Neuf?
+Pourquoi prenait-il tant de précautions pour n’être point vu? Mille
+soupçons me traversèrent l’esprit, ou plutôt toutes les mauvaises pensées
+de tout à l’heure me ressaisirent avec une force extraordinaire et, sur
+les traces de Darzac, je m’élançai à la découverte de l’Australie.
+</p>
+
+<p>
+J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment même où il le
+quittait et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus
+du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s’arrêter au
+premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il était
+rentré dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai
+jusqu’à cette porte qui était refermée et, sûr qu’il était dans la
+chambre, je frappai trois petits coups. Et j’attendis. Mon coeur battait
+à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées, abandonnées…
+Qu’est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l’une de ces
+chambres-là?…
+</p>
+
+<p>
+J’attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme personne
+ne me répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je frappai à nouveau et
+j’attendis encore… alors, la porte s’ouvrit et Robert Darzac me dit
+de sa voix la plus naturelle:
+</p>
+
+<p>
+«C’est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?…
+</p>
+
+<p>
+— Je veux savoir, fis-je — et ma main serrait au fond de ma poche
+mon revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond,
+j’avais peur — je veux savoir ce que vous faites ici, à une
+pareille heure…»
+</p>
+
+<p>
+Tranquillement, il craqua une allumette, et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…»
+</p>
+
+<p>
+Et il alluma une bougie que l’on avait posée sur une chaise, car il
+n’y avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de
+nuit. Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû apporter là
+dans la journée, composait tout l’ameublement.
+</p>
+
+<p>
+«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac et du
+professeur, au premier étage de la Louve…
+</p>
+
+<p>
+— L’appartement était trop petit; j’aurais pu gêner Mme
+Darzac, fit amèrement le malheureux… J’ai demandé à Bernier de me donner
+un lit ici… Et puis, peu m’importe où je couche puisque je ne dors pas…»
+</p>
+
+<p>
+Nous restâmes un instant silencieux. J’avais tout à fait honte de moi et
+de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était tel que je
+ne pus en retenir l’expression. Je lui avouai tout: mes infâmes soupçons,
+et comment j’avais bien cru, en le voyant errer si mystérieusement de
+nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan, et comment je m’étais
+décidé à aller à la découverte de l’Australie. Car, je ne lui cachai même
+pas que j’avais mis un instant tout mon espoir dans l’Australie.
+</p>
+
+<p>
+Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et,
+tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la bougie, il
+me montra la «tache de naissance» qui devait me faire rentrer «dans mes
+esprits». Je ne voulais point la voir, mais il insista pour que je la
+touchasse, et je dus constater que c’était là une tache très naturelle et
+sur laquelle on eût pu mettre des petits points avec des noms de ville: Sidney,
+Melbourne, Adélaïde… et, en bas, il y avait une autre petite tache qui
+représentait la Tasmanie…
+</p>
+
+<p>
+«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça ne
+s’en va pas!…»
+</p>
+
+<p>
+Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut me
+pardonner que lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle
+ne me resta point dans la main…
+</p>
+
+<p>
+Alors, seulement, il me permit d’aller me recoucher, ce que je fis en me
+traitant d’imbécile.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap17"></a>XVII<br>
+Terrible aventure du vieux Bob</h2></div>
+
+<p>
+Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En vérité, je
+ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa mort ni sur sa vie.
+Était-il moins blessé qu’on ne l’avait cru?… Que dis-je? était-il
+moins mort qu’on ne l’avait pensé? Avait-il pu s’enfuir du
+sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la chose était fort
+possible, ou plutôt l’hypothèse n’allait point au-dessus des forces
+humaines d’un Larsan, surtout depuis que Walter avait expliqué
+qu’il avait trouvé le sac à trois mètres de l’orifice de la
+crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait certainement pas
+l’existence quand il avait cru jeter la dépouille de Larsan à
+l’abîme…
+</p>
+
+<p>
+Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps?
+Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d’Hercule
+n’avait été aussi nécessaire! S’il tardait à venir, cette journée
+ne se passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac!
+</p>
+
+<p>
+C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le père Bernier
+m’apporta justement un bref billet de mon ami qu’un petit voyou de
+la ville venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me
+disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez aimable pour
+aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes palourdes qui abondent sur
+les rochers qui précèdent la pointe de Garibaldi. Ne perdez pas un instant.
+Amitiés et merci. Rouletabille!» Ce billet me laissa tout à fait songeur, car
+je savais par expérience que, lorsque Rouletabille paraissait s’occuper
+de babioles, jamais son activité ne portait en réalité sur des objets plus
+considérables.
+</p>
+
+<p>
+Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux couteau que
+m’avait prêté le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la
+fantaisie de mon ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n’ayant
+rencontré personne à cette heure matinale — il pouvait être sept heures
+— je fus rejoint par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de
+Rouletabille. Mrs. Edith — que l’absence prolongée du vieux Bob
+affolait tout à fait — le trouva «bizarre et inquiétant» et elle me
+suivit à la pêche aux palourdes. En route elle me confia que son oncle
+n’était point ennemi, de temps à autre, d’une petite fugue, et
+qu’elle avait, jusqu’à cette heure, conservé l’espoir que
+tout s’expliquerait par son retour; mais maintenant l’idée
+recommençait à lui enflammer la cervelle d’une affreuse méprise qui
+aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance des Darzac!…
+</p>
+
+<p>
+Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame en noir,
+ajouta que sa patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit plus rien.
+</p>
+
+<p>
+Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith avait les
+pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith m’occupaient
+beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de Mrs. Edith, que
+j’ai découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus délicats
+coquillages du monde, et qu’ils me firent si bien oublier les palourdes
+que ce pauvre Rouletabille s’en serait certainement passé à son déjeuner
+si la jeune femme n’avait montré un si beau zèle. Elle clapotait dans
+l’onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec une grâce un peu
+énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire. Tout à coup, nous nous
+redressâmes tous deux et tendîmes l’oreille d’un même mouvement. On
+entendait des cris du côté des grottes. Au seuil même de celle de Roméo et
+Juliette, nous distinguâmes un petit groupe qui faisait des gestes
+d’appel. Poussés par le même pressentiment, nous regagnâmes à la hâte le
+rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par des plaintes, deux
+pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la grotte de Roméo et Juliette,
+un malheureux qui y était tombé et qui avait dû y rester, de longues heures,
+évanoui.
+</p>
+
+<p>
+… Nous ne nous étions pas trompés. C’était bien le vieux Bob qui était au
+fond du trou. Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la lumière
+du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle redingote noire
+était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put retenir ses larmes, surtout
+quand on se fut aperçu que le vieil homme avait une clavicule démise et un pied
+foulé, et il était si pâle qu’on eût pu croire qu’il allait mourir.
+</p>
+
+<p>
+Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les
+ordres qu’il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour Carrée.
+Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller et de quitter sa
+redingote avant l’arrivée des médecins? Mrs. Edith, de plus en plus
+inquiète, s’installait à son chevet; mais, quand arrivèrent les docteurs,
+le vieux Bob exigea de sa nièce qu’elle le quittât sur-le-champ et
+qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit même fermer la porte.
+</p>
+
+<p>
+Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis dans la
+Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi, ainsi que le père
+Bernier qui me guettait drôlement, attendant des nouvelles. Quand Mrs. Edith
+sortit de la Tour Carrée après l’arrivée des médecins, elle vint à nous
+et nous dit:
+</p>
+
+<p>
+«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu’est-ce
+que je vous avais dit! Je l’ai confessé: c’est un vieux farceur; il
+a voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons bien
+quand il sera guéri.»
+</p>
+
+<p>
+Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et Walter, le fidèle serviteur
+du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu’on le
+dise, mais il faut le sauver!…»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous
+n’osions avancer. Bientôt elle réapparut:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! nous fit-elle… C’est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.»
+</p>
+
+<p>
+J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y appuyât, car,
+chose singulière, Mr Arthur Rance s’était, dans ce moment, éloigné de
+nous et se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en
+sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais
+ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille arriva au château une heure après l’événement. Je guettais
+son retour du haut du boulevard de l’Ouest et, sitôt que je le vis sur le
+bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la parole dès ma première demande
+d’explication et me demanda tout de suite si j’avais fait une bonne
+pêche, mais je ne me trompais point à l’expression de son regard
+inquisiteur. Je voulus me montrer aussi malin que lui et je répondis:
+</p>
+
+<p>
+«Oh! une très bonne pêche! j’ai repêché le vieux Bob!»
+</p>
+
+<p>
+Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la comédie et je lui
+dis:
+</p>
+
+<p>
+«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre pêche et
+votre dépêche!»
+</p>
+
+<p>
+Il me fixa d’un air étonné:
+</p>
+
+<p>
+«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée de vos
+paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m’auriez évité la peine de
+protester contre une pareille accusation!
+</p>
+
+<p>
+— Mais quelle accusation? m’écriai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Celle d’avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo
+et Juliette, sachant qu’il y agonisait.
+</p>
+
+<p>
+— Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob n’est
+pas à l’agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça n’est pas
+grave et son histoire est la plus honnête du monde: il prétend qu’il
+voulait voler le crâne du prince Galitch!
+</p>
+
+<p>
+— Quelle drôle d’idée!» ricana Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux:
+</p>
+
+<p>
+«Vous croyez à cette histoire-là, vous?… Et… c’est tout? Pas
+d’autres blessures?
+</p>
+
+<p>
+— Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs viennent de la
+déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine déchirée.
+</p>
+
+<p>
+— La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant nerveusement la
+main. Et comment est-elle déchirée, cette poitrine?
+</p>
+
+<p>
+— Nous ne savons pas; nous ne l’avons pas vue. Le vieux Bob est
+d’une étrange pudeur. Il n’a point voulu quitter sa redingote
+devant nous; et sa redingote cachait si bien sa blessure que nous ne nous
+serions jamais douté de cette blessure-là si Walter n’était venu nous en
+parler, épouvanté qu’il était par le sang qu’elle avait répandu.»
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui semblait nous
+chercher.
+</p>
+
+<p>
+«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en regardant
+Rouletabille avec un air d’anxiété que je ne lui avais jamais encore
+connu: c’est incompréhensible!
+</p>
+
+<p>
+— Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse hôtesse
+son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu’il n’y a rien au
+monde d’incompréhensible, quand on veut un peu se donner la peine de
+comprendre!» Et il la félicita d’avoir retrouvé un si bon oncle dans le
+moment qu’elle le croyait perdu.
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, allait lui
+répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait chercher
+des nouvelles de son ami vieux Bob, ayant appris l’accident. Mrs. Edith
+le rassura sur les suites de l’équipée de son fantastique oncle et pria
+le prince de pardonner à son parent son amour excessif pour les plus vieux
+crânes de l’humanité. Le prince sourit avec grâce et politesse quand elle
+lui narra que le vieux Bob avait voulu le voler.
+</p>
+
+<p>
+«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la grotte où il a
+roulé avec lui… C’est lui qui me l’a dit… Rassurez-vous donc,
+prince, pour votre collection…»
+</p>
+
+<p>
+Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de
+l’affaire. Et Mrs. Edith raconta que l’oncle lui avait avoué
+qu’il avait quitté le fort d’Hercule par le chemin du puits qui
+communique avec la mer. Aussitôt qu’elle eut encore ajouté cela, comme je
+me rappelais l’expérience du seau d’eau de Rouletabille et aussi
+les ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob reprirent dans mon esprit des
+proportions gigantesques; et j’étais sûr qu’il devait en être de
+même pour tous ceux qui nous entouraient, s’ils étaient de bonne foi.
+Enfin, Mrs. Edith nous dit que Tullio l’avait attendu avec sa barque à
+l’orifice de la galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage
+devant la grotte de Roméo et Juliette.
+</p>
+
+<p>
+«Que de détours, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, quand il était
+si simple de sortir par la porte!»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt d’avoir
+pris aussi manifestement parti contre elle.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le prince.
+Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre congé de moi, car il
+quittait le pays et je suis sûr qu’il a pris le train pour Venise, son
+pays d’origine, à cinq heures du soir. Comment voulez-vous qu’il
+ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit suivante! D’abord il
+n’était plus là, ensuite il avait vendu sa barque… m’a-t-il dit,
+étant décidé à ne plus revenir dans le pays…»
+</p>
+
+<p>
+Il y eut un silence et puis Galitch reprit:
+</p>
+
+<p>
+«Tout ceci n’a que peu d’importance… pourvu que votre oncle,
+madame, guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t-il avec un
+nouveau sourire encore plus charmant que tous les précédents, si vous voulez
+bien m’aider à retrouver un pauvre caillou qui a disparu de la grotte et
+dont je vous donne le signalement: caillou aigu de vingt-cinq centimètres de
+long et usé à l’une de ses extrémités en forme de grattoir; bref, le plus
+vieux grattoir de l’humanité… J’y tiens beaucoup, appuya le prince,
+et peut-être pourriez-vous savoir, madame, auprès de votre oncle vieux Bob, ce
+qu’il est devenu.»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur qui me plut,
+qu’elle ferait tout au monde pour que ne s’égarât point un aussi
+précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. Quand nous nous retournâmes,
+Mr Arthur Rance était devant nous. Il avait dû entendre toute cette
+conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa canne à bec de corbin dans la
+bouche, sifflotait, selon son habitude, et regardait Mrs. Edith avec une
+insistance si bizarre que celle-ci s’en montra agacée:
+</p>
+
+<p>
+«Je sais, fit la jeune femme… je sais ce que vous pensez, monsieur… et
+n’en suis nullement étonnée… croyez-le bien!…
+</p>
+
+<p>
+Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«En tout cas!… s’écria-t-elle… Vous ne pourrez jamais m’expliquer
+comment, puisqu’il était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se trouver
+dans le placard!…
+</p>
+
+<p>
+— Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith comme
+s’il eût voulu l’hypnotiser… patience et courage!… Si Dieu est avec
+moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que vous me demandez là!»
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap18"></a>XVIII<br>
+Midi, roi des épouvantes</h2></div>
+
+<p>
+Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, en tête à
+tête avec Mrs. Edith. J’essayais de la rassurer, la voyant impatiente et
+inquiète; mais elle passa ses mains sur ses yeux hagards… Et ses lèvres
+tremblantes laissèrent échapper l’aveu de sa fièvre: «J’ai peur»,
+dit-elle. Je lui demandai, de quoi elle avait peur et elle me répondit: «Vous
+n’avez pas peur, vous?» Alors, je gardai le silence. C’était vrai,
+j’avais peur, moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez pas qu’il
+se passe quelque chose? — Où ça? — Où ça! où ça! Autour de nous!»
+Elle haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule! et j’ai
+peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? — Je vais chercher
+quelqu’un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. — Qui
+allez-vous chercher? — Le prince Galitch! — Votre Féodor
+Féodorowitch! m’écriai-je… Qu’en avez-vous besoin? Est-ce que je ne
+suis point là?»
+</p>
+
+<p>
+Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure que je faisais
+tout mon possible pour la faire disparaître, et je n’eus point de peine à
+comprendre qu’elle lui venait surtout du doute affreux qui était entré
+dans son âme au sujet de la personnalité de son oncle vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+Elle me dit: «Sortons!» et elle m’entraîna hors de la Louve. On
+approchait alors de l’heure de midi et toute la baille resplendissait
+dans un embrasement embaumé. N’ayant point sur nous nos lunettes noires
+nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux pour leur cacher la couleur trop
+éclatante des fleurs; mais les géraniums géants continuèrent de saigner dans
+nos prunelles blessées. Quand nous fûmes un peu remis de cet éblouissement,
+nous nous avançâmes sur le sol calciné, nous marchâmes en nous tenant par la
+main sur le sable brûlant. Mais nos mains étaient plus brûlantes encore que
+tout ce qui nous touchait, que toute la flamme qui nous enveloppait. Nous
+regardions à nos pieds pour ne pas apercevoir le miroir infini des eaux, et
+aussi peut-être, peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la
+profondeur de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J’ai peur!» Et moi
+aussi, j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit, peur de
+ce grand silence écrasant et lumineux de midi! La clarté dans laquelle on sait
+qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas est plus
+redoutable que les ténèbres. Midi! Tout repose et tout vit; tout se tait et
+tout bruit. Écoutez votre oreille: elle résonne comme une conque marine de sons
+plus mystérieux que ceux qui s’élèvent de la terre quand monte le soir.
+Fermez vos paupières et regardez dans vos yeux: vous y trouverez une foule de
+visions argentées plus troublantes que les fantômes de la nuit.
+</p>
+
+<p>
+Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en ruisseaux
+glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais, hélas! que je ne
+pouvais rien pour elle et que ce qui devait s’accomplir,
+s’accomplissait autour de nous, sans que nous puissions rien arrêter ni
+prévoir. Elle m’entraînait maintenant vers la poterne qui ouvre sur la
+Cour du Téméraire. La voûte de cette poterne faisait un arc noir dans la
+lumière et, à l’extrémité de ce frais tunnel, nous apercevions, tournés
+vers nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur le seuil de la Cour du
+Téméraire, comme deux statues blanches. Rouletabille avait à la main la canne
+d’Arthur Rance. Je ne saurais dire pourquoi ce détail m’inquiéta.
+Du bout de sa canne, il montrait à Robert Darzac quelque chose que nous ne
+voyions pas, au sommet de la voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout
+de sa canne. Nous n’entendions point ce qu’ils disaient. Ils se
+parlaient en remuant à peine les lèvres, comme deux complices qui ont un
+secret. Mrs. Edith s’arrêta, mais Rouletabille lui fit signe
+d’avancer encore, et il répéta le signe avec sa canne.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! fit-elle, qu’est-ce qu’il me veut encore? Ma foi, Monsieur
+Sainclair, j’ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux Bob, et
+nous verrons bien ce qui arrivera.»
+</p>
+
+<p>
+Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient venir sans
+faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était étonnante, et je leur dis
+d’une voix qui sonna étrangement à mes oreilles, sous cette voûte:
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que vous faites ici?»
+</p>
+
+<p>
+Alors, comme nous étions arrivés à côté d’eux, sur le seuil de la Cour du
+Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour pour que nous puissions
+voir ce qu’ils regardaient. C’était, au sommet de l’arc, un
+écusson, le blason des La Mortola barré du lambel de la branche cadette. Cet
+écusson avait été sculpté dans une pierre maintenant branlante et qui manquait
+de choir sur la tête des passants. Rouletabille avait sans doute aperçu ce
+blason suspendu si dangereusement sur nos têtes, et il demandait à Mrs. Edith
+si elle ne voyait point d’inconvénient à le faire disparaître, quitte à
+le remettre en place ensuite plus solidement.
+</p>
+
+<p>
+«Je suis sûr, dit-il, que si l’on touchait à cette pierre du bout de sa
+canne, elle tomberait.»
+</p>
+
+<p>
+Et il passa sa canne à Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.»
+</p>
+
+<p>
+Mais nous essayions en vain les uns et les autres d’atteindre la pierre;
+elle était trop haut placée et j’étais en train de me demander à quoi
+rimait ce singulier exercice, quand tout à coup, dans mon dos, retentit le cri
+de la mort!
+</p>
+
+<p>
+Nous nous retournâmes d’un seul mouvement en poussant tous les trois une
+exclamation d’horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui passait dans le
+soleil de midi après avoir traversé nos nuits, quand donc cesserait-il? Quand
+donc l’affreuse clameur que j’entendis retentir pour la première
+fois dans les nuits du Glandier aura-t-elle fini de nous annoncer qu’il y
+a autour de nous une victime nouvelle? que l’un de nous vient
+d’être frappé par le crime, subitement et sournoisement et
+mystérieusement, comme par la peste? Certes! la marche de l’épidémie est
+moins invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous quatre,
+frissonnants, les yeux grands d’épouvante, interrogeant la profondeur de
+la lumière toute vibrante encore du cri de la mort! Qui donc est mort? Ou qui
+donc va mourir? Quelle bouche expirante laisse maintenant échapper ce
+gémissement suprême? Comment nous diriger dans la lumière? On dirait que
+c’est la clarté du jour elle-même qui se plaint et soupire.
+</p>
+
+<p>
+Le plus effrayé est Rouletabille. Je l’ai vu dans les circonstances les
+plus inattendues garder un sang-froid au-dessus des forces humaines; je
+l’ai vu, à cet appel du cri de la mort, se ruer dans le danger obscur et
+se jeter comme un sauveur héroïque dans la mer des ténèbres; pourquoi
+aujourd’hui tremble-t-il ainsi dans la splendeur du jour? Le voilà,
+devant nous, pusillanime comme un enfant qu’il est, lui qui prétendait
+agir comme le maître de l’heure. Il n’avait donc point prévu cette
+minute-là? cette minute où quelqu’un expire dans la lumière de midi?
+Mattoni, qui passait à ce moment dans la baille, et qui a entendu, lui aussi,
+est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur place, sous la poterne, en
+immuable sentinelle; et le jeune homme, maintenant, s’avance vers la
+plainte, ou plutôt marche vers le centre de la plainte, car la plainte nous
+entoure, fait des cercles autour de nous, dans l’espace embrasé. Et nous
+allons derrière lui, retenant notre respiration et les bras étendus, comme on
+fait quand on va à tâtons dans le noir, et que l’on craint de se heurter
+à quelque chose que l’on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et
+quand nous avons dépassé l’ombre de l’eucalyptus, nous trouvons le
+spasme au bout de l’ombre. Il secoue un corps à l’agonie. Ce corps,
+nous l’avons reconnu. C’est Bernier! c’est Bernier qui râle,
+qui essaye de se soulever, qui n’y parvient pas, qui étouffe, Bernier
+dont la poitrine laisse échapper un flot de sang, Bernier sur qui nous nous
+penchons, et qui, avant de mourir, a encore la force de nous jeter ces deux
+mots: Frédéric Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout et nulle
+part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque! Un cadavre et personne,
+raisonnablement, autour de ce cadavre!… Car la seule issue de ces lieux où
+l’on a assassiné, c’est cette poterne où nous nous tenions tous les
+quatre. Et nous nous sommes retournés, d’un seul mouvement, tous les
+quatre, aussitôt le cri de la mort, si vite, si vite, que nous aurions dû voir
+le geste de la mort! Et nous n’avons rien vu que de la lumière!… Nous
+pénétrons, mus, il me semble, par le même sentiment, dans la Tour Carrée, dont
+la porte est restée ouverte; nous entrons sans hésitation dans les appartements
+du vieux Bob, dans le salon vide; nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux
+Bob est tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme sur
+la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En vérité! comme
+ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu nos figures et elle jette un
+cri d’effroi dans le pressentiment immédiat de quelque catastrophe! Elle
+n’a rien entendu! elle ne sait rien!… Mais elle veut sortir, elle veut
+voir, elle veut savoir, on ne sait quoi! Nous tentons de la retenir!…
+C’est en vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le cadavre. Et
+c’est elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l’ardeur
+terrible de midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise de
+l’homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du coeur.
+Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu quand il venait au
+Glandier d’examiner la plaie du cadavre incroyable.
+</p>
+
+<p>
+«On dirait, fit-il, que c’est le même coup de couteau! C’est la
+même mesure! Mais où est le couteau?»
+</p>
+
+<p>
+Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L’homme qui a
+frappé l’aura emporté. Où est l’homme? Quel homme? Si nous ne
+savons rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut-être mort de ce
+qu’il a su!… Frédéric Larsan! Nous répétons en tremblant les deux mots du
+mort.
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le prince
+Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à nous en lisant le
+journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith court à lui, lui arrache le
+journal des mains, lui montre le cadavre et lui dit:
+</p>
+
+<p>
+«Voilà un homme que l’on vient d’assassiner. Allez chercher la
+police.»
+</p>
+
+<p>
+Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce pas un mot, et
+s’éloigne en hâte; il va chercher la police. La mère Bernier continue à
+pousser des gémissements. Rouletabille s’assied sur le puits. Il paraît
+avoir perdu toutes ses forces. Il dit à mi-voix à Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Que la police vienne donc, madame!… C’est vous qui l’aurez voulu!»
+</p>
+
+<p>
+Mais Mrs. Edith le foudroie d’un éclair de ses yeux noirs. Et je sais ce
+qu’elle pense. Elle pense qu’elle hait Rouletabille qui a pu un
+instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu’on assassinait Bernier,
+est-ce que le vieux Bob n’était pas dans sa chambre, veillé par la mère
+Bernier elle-même?
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, qui vient d’examiner avec lassitude la fermeture du puits,
+fermeture restée intacte, s’allonge sur la margelle de ce puits, comme
+sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos et il dit encore, plus
+bas:
+</p>
+
+<p>
+«Et qu’est-ce que vous lui direz, à la police?
+</p>
+
+<p>
+— Tout!»
+</p>
+
+<p>
+Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement. Rouletabille
+secoue la tête désespérément, et puis il ferme les yeux. Il me paraît écrasé,
+vaincu. M. Robert Darzac vient toucher Rouletabille à l’épaule. M. Robert
+Darzac veut fouiller la Tour Carrée, la Tour du Téméraire, le Château Neuf,
+toutes les dépendances de cette cour dont personne n’a pu
+s’échapper et où, logiquement, l’assassin doit se trouver encore.
+Le reporter, tristement, l’en dissuade. Est-ce que nous cherchons quelque
+chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous avons cherché au Glandier, après le
+phénomène de la dissociation de la matière, l’homme qui avait disparu de
+la galerie inexplicable? Non! non! je sais maintenant qu’il ne faut plus
+chercher Larsan avec ses yeux! Un homme vient d’être tué derrière nous.
+Nous l’entendons crier sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons
+et nous ne voyons rien que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux,
+comme Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas
+qu’il les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout. Il
+lève vers le ciel son poing fermé.
+</p>
+
+<p>
+«Ça n’est pas possible, s’écria-t-il, ou il n’y a plus de bon
+bout de la raison!»
+</p>
+
+<p>
+Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez sur le sol,
+flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et de la mère Bernier
+qu’on a tenté en vain d’éloigner du corps de son mari, tournant
+autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! c’est le cas de le dire:
+le revoilà tel qu’un porc cherchant sa nourriture dans la fange, et nous
+sommes restés à le regarder curieusement, bêtement, sinistrement. À un moment,
+il s’est relevé, a pris un peu de poussière et l’a jetée en
+l’air avec un cri de triomphe comme s’il allait faire naître de
+cette cendre l’image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le
+jeune homme vient-il de remporter sur le mystère?… Qui lui fait, à
+l’instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix? Oui,
+le voilà revenu à l’ordinaire diapason quand il dit à M. Robert Darzac:
+</p>
+
+<p>
+«Rassurez-vous, monsieur, rien n’est changé!»
+</p>
+
+<p>
+Et, tourné vers Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Nous n’avons plus, madame, qu’à attendre la police. J’espère
+qu’elle ne tardera pas!»
+</p>
+
+<p>
+La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! oui, qu’elle vienne! Et qu’elle se charge de tout!
+Qu’elle pense pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu’il arrive!»
+fait Mrs. Edith en me prenant le bras.
+</p>
+
+<p>
+Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques, suivi de
+trois gendarmes. C’est le brigadier de La Mortola et deux de ses hommes
+qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le lieu du crime.
+</p>
+
+<p>
+«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu’il y a eu un crime!
+s’exclame le père Jacques qui ne sait rien encore.
+</p>
+
+<p>
+— Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le portier,
+essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit à voix basse:
+</p>
+
+<p>
+«Rien n’est changé, père Jacques.»
+</p>
+
+<p>
+Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier.
+</p>
+
+<p>
+«Rien qu’un cadavre de plus, soupire-t-il; c’est Larsan!
+</p>
+
+<p>
+— C’est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité,
+c’est tout un. Mais que signifie ce rien n’est changé de
+Rouletabille, sinon que, autour de nous, malgré le cadavre incidentel de
+Bernier, tout continue de ce que nous redoutons, de ce dont nous frissonnons,
+Mrs. Edith et moi, et que nous ne savons pas?
+</p>
+
+<p>
+Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un jargon
+incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu’on a téléphoné à deux pas
+de là à l’auberge Garibaldi où déjeune justement le delegato ou
+commissaire spécial de la gare de Vintimille. Celui-ci va pouvoir commencer
+l’enquête que continuera le juge d’instruction également averti.
+</p>
+
+<p>
+Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu’il n’ait point
+pris le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans le château
+d’Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà tout affairé, tout
+«important». Il ordonne au brigadier de mettre un de ses hommes à la porte du
+château avec la consigne de ne laisser sortir personne. Et puis il
+s’agenouille auprès du cadavre. Un gendarme entraîne la mère Bernier, qui
+gémit plus fort que jamais dans la Tour Carrée. Le delegato examine la plaie.
+Il dit en très bon français: «Voilà un fameux coup de couteau!» Cet homme est
+enchanté. S’il tenait l’assassin sous la main, certes, il lui
+ferait ses compliments. Il nous regarde. Il nous dévisage. Il cherche peut-être
+parmi nous l’auteur du crime, pour lui signifier toute son admiration. Il
+se relève.
+</p>
+
+<p>
+«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant déjà au
+plaisir d’avoir une bonne histoire bien criminelle. C’est
+incroyable! ajouta-t-il, incroyable!… Depuis cinq ans que je suis delegato, on
+n’a assassiné personne! M. le juge d’instruction…»
+</p>
+
+<p>
+Ici il s’arrête, mais nous finissons la phrase:
+</p>
+
+<p>
+«M. le juge d’instruction va être bien content!» Il brosse de la main la
+poussière blanche qui couvre ses genoux, il s’éponge le front, il répète:
+«C’est incroyable!» avec un accent du Midi qui double son allégresse.
+Mais il reconnaît, dans un nouveau personnage qui entre dans la cour, un
+docteur de Menton qui arrive justement pour continuer ses soins au vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et dites-moi ce
+que vous pensez d’un pareil coup de couteau! Surtout, autant que
+possible, ne changez pas le cadavre de place avant l’arrivée de M. le
+juge d’instruction.»
+</p>
+
+<p>
+Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails techniques que nous
+pouvions désirer. Il n’y a point de doute. C’est là le beau coup de
+couteau qui pénètre de bas en haut, dans la région cardiaque et dont la pointe
+a déchiré certainement un ventricule. Pendant ce colloque entre le delegato et
+le docteur, Rouletabille n’a point cessé de regarder Mrs. Edith, qui a
+pris décidément mon bras, cherchant auprès de moi un refuge. Ses yeux fuient
+les yeux de Rouletabille qui l’hypnotisent, qui lui ordonnent de se
+taire. Or, je sais qu’elle est toute tremblante de la volonté de parler.
+</p>
+
+<p>
+Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour Carrée. Nous
+nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où va commencer
+l’enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle ce que nous avons vu
+et entendu. La mère Bernier est interrogée la première. Mais on n’en tire
+rien. Elle déclare ne rien savoir. Elle était enfermée dans la chambre du vieux
+Bob, veillant le blessé, quand nous sommes entrés comme des fous. Elle était là
+depuis plus d’une heure, ayant laissé son mari dans la loge de la Tour
+Carrée, en train de travailler à tresser une corde! Chose curieuse, je
+m’intéresse en ce moment moins à ce qui se passe sous mes yeux et à ce
+qui se dit qu’à ce que je ne vois pas et que j’attends… Mrs. Edith
+va-t-elle parler?… Elle regarde obstinément par la fenêtre ouverte. Un gendarme
+est resté auprès de ce cadavre sur la figure duquel on a posé un mouchoir. Mrs.
+Edith, comme moi, ne prête qu’une médiocre attention à ce qui se passe
+dans le salon devant le delegato. Son regard continue à faire le tour du
+cadavre.
+</p>
+
+<p>
+Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et à mesure que
+nous nous expliquons, l’étonnement du commissaire italien grandit dans
+des proportions inquiétantes et il trouve naturellement le crime de plus en
+plus incroyable. Il est sur le point de le trouver impossible, quand
+c’est le tour de Mrs. Edith d’être interrogée.
+</p>
+
+<p>
+On l’interroge… Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre, quand on
+entend la voix tranquille de Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Regardez au bout de l’ombre de l’eucalyptus.
+</p>
+
+<p>
+— Qu’est-ce qu’il y a au bout de l’ombre de
+l’eucalyptus? demande le delegato.
+</p>
+
+<p>
+— L’arme du crime!» réplique Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d’autres cailloux
+ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit à nos yeux.
+</p>
+
+<p>
+Nous le reconnaissons: c’est «le plus vieux grattoir de
+l’humanité»!
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap19"></a>XIX<br>
+Rouletabille fait fermer les portes de fer</h2></div>
+
+<p>
+L’arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait de
+doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le vieux Bob, et nous
+ne pouvions oublier qu’avant d’expirer, Bernier avait accusé Larsan
+d’être son assassin. Jamais l’image du vieux Bob et celle de Larsan
+ne s’étaient encore si bien mêlées dans nos esprits inquiets que depuis
+que Rouletabille avait ramassé dans le sang de Bernier le plus vieux grattoir
+de l’humanité. Mrs. Edith avait compris immédiatement que le sort du
+vieux Bob était désormais entre les mains de Rouletabille. Celui-ci
+n’avait que quelques mots à dire au delegato, relativement aux singuliers
+incidents qui avaient accompagné la chute du vieux Bob dans la grotte de Roméo
+et Juliette, à énumérer les raisons que l’on avait de craindre que le
+vieux Bob et Larsan fussent le même personnage, à répéter enfin
+l’accusation de la dernière victime de Larsan, pour que tous les soupçons
+de la justice se portassent sur la tête à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith,
+qui n’avait point cessé de croire, tout dans le fond de son âme de nièce,
+que le vieux Bob présent était bien son oncle, mais s’imaginant
+comprendre tout à coup, grâce au grattoir meurtrier, que l’invisible
+Larsan accumulait autour du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans le
+dessein sans doute de lui faire porter le châtiment de ses crimes et aussi le
+poids dangereux de sa personnalité, — Mrs. Edith trembla pour le vieux
+Bob, pour elle-même; elle trembla d’épouvante au centre de cette trame
+comme un insecte au milieu de la toile où il vient de se prendre, toile
+mystérieuse tissée par Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux murs du
+château d’Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un mouvement
+— un mouvement des lèvres — ils étaient perdus tous deux, et que
+l’immonde bête de proie n’attendait que ce mouvement-là pour les
+dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut à son tour de
+redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta plus tard l’état de son
+esprit à ce moment du drame, et elle m’avoua qu’elle eut alors la
+terreur de Larsan à un point que nous n’avions peut-être, nous-mêmes,
+jamais ressenti. Ce loup-garou, dont elle avait entendu parler avec un effroi
+qui l’avait d’abord fait sourire, l’avait ensuite intéressée
+lors de l’épisode de La Chambre Jaune, à cause de l’impossibilité
+où la justice avait été d’expliquer sa sortie; puis il l’avait
+passionnée lorsqu’elle avait appris le drame de la Tour Carrée, à cause
+de l’impossibilité où l’on était d’expliquer son entrée; mais
+là, là, dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans un
+espace où il n’y avait qu’elle, Robert Darzac, Rouletabille,
+Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres assez loin du
+cadavre pour qu’ils n’eussent pu avoir frappé Bernier. Et Bernier
+avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps de qui? pour raisonner comme je
+le lui avais enseigné moi-même en lui racontant la «galerie inexplicable!» Elle
+était sous la voûte entre Darzac et moi, Rouletabille se tenant devant nous,
+quand le cri de la mort avait retenti au bout de l’ombre de
+l’eucalyptus, c’est-à-dire à moins de sept mètres de là! Quant au
+vieux Bob et à la mère Bernier, ils ne s’étaient point quittés, celle-ci
+surveillant celui-là! Si elle les écartait de son argument, il ne lui restait
+plus personne pour tuer Bernier. Non seulement cette fois on ignorait comment
+il était parti, comment il était arrivé, mais encore comment il avait été
+présent. Ah! elle comprit, elle comprit qu’il y avait des moments où, en
+songeant à Larsan, on pouvait trembler jusque dans les moelles.
+</p>
+
+<p>
+Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait été volé par
+le vieux Bob. C’était affreux, et c’était suffisant pour nous
+permettre de tout penser, de tout imaginer…
+</p>
+
+<p>
+Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans
+l’attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit
+cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci n’avait,
+présentement, d’autre but que de sauver le vieux Bob des soupçons de la
+justice.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge d’instruction
+qui venait d’arriver, et il raisonnait, le plus vieux grattoir de
+l’humanité à la main. Il semblait définitivement établi qu’il ne
+pouvait y avoir d’autres coupables, autour du mort, que les vivants dont
+j’ai fait quelques lignes plus haut l’énumération, quand
+Rouletabille prouva avec une rapidité de logique qui combla d’aise le
+juge d’instruction et désespéra le delegato que le véritable coupable, le
+seul coupable, était le mort lui-même. Les quatre vivants de la poterne et les
+deux vivants de la chambre du vieux Bob s’étant surveillés les uns les
+autres et ne s’étant pas perdus de vue, pendant qu’on tuait Bernier
+à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce on fût Bernier lui-même. À
+quoi le juge d’instruction, très intéressé, répliqua en nous demandant si
+quelqu’un de nous soupçonnait les raisons d’un suicide probable de
+Bernier; à quoi Rouletabille répondit que, pour mourir, on pouvait se passer du
+crime et du suicide et que l’accident suffisait pour cela. L’arme
+du crime, comme il appelait par ironie le plus vieux grattoir du monde,
+attestait par sa seule présence l’accident. Rouletabille ne voyait point
+un assassin préméditant son forfait avec le secours de cette vieille pierre.
+Encore moins eût-on compris que Bernier, s’il avait décidé son suicide,
+n’eût point trouvé d’autre arme pour son trépas que le couteau des
+troglodytes. Que si, au contraire, cette pierre, qui avait pu attirer son
+attention par sa forme étrange, avait été ramassée par le père Bernier, que si
+elle s’était trouvée dans sa main au moment d’une chute, le drame
+alors s’expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé si
+malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire qu’il
+s’en était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à nouveau, la
+plaie redécouverte et confrontée avec l’objet fatal, d’où une
+conclusion scientifique s’imposa, celle de la blessure faite par
+l’objet. De là à l’accident, après l’argumentation de
+Rouletabille, il n’y avait qu’un pas. Les juges mirent six heures à
+le franchir. Six heures pendant lesquelles ils nous interrogèrent sans
+lassitude et sans résultat.
+</p>
+
+<p>
+Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas inutiles et
+vaines inquisitions, pendant que les médecins soignaient le vieux Bob, nous
+nous assîmes dans le salon qui précédait sa chambre et d’où venaient de
+partir les magistrats. La porte de ce salon qui donnait sur le couloir de la
+Tour Carrée était restée ouverte. Par là, nous entendions les gémissements de
+la mère Bernier qui veillait le corps de son mari que l’on avait
+transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce blessé aussi inexplicables, ma
+foi, l’un que l’autre, en dépit des efforts de Rouletabille, notre
+situation, à Mrs. Edith et à moi, était, il faut l’avouer, des plus
+pénibles, et tout l’effroi de ce que nous avions vu se doublait dans le
+tréfonds de nous-mêmes de l’épouvante de ce qui nous restait à voir. Mrs.
+Edith me saisit tout à coup la main:
+</p>
+
+<p>
+«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n’ai plus que vous.
+Je ne sais où est le prince Galitch, et je n’ai point de nouvelles de mon
+mari. C’est cela qui est horrible! Il m’a laissé un mot me disant
+qu’il était allé à la recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas, à
+l’heure actuelle, que l’on a assassiné Bernier. A-t-il vu le
+Bourreau de la mer? C’est du Bourreau de la mer, c’est de Tullio
+seulement que j’attends maintenant la vérité! Et pas une dépêche!…
+C’est atroce!…»
+</p>
+
+<p>
+À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de confiance et où
+elle la garda un instant dans les siennes, je fus à Mrs. Edith de toute mon
+âme, et je ne lui cachai point qu’elle pouvait compter sur mon entier
+dévouement. Nous échangeâmes ces quelques propos inoubliables à voix basse,
+pendant que passaient et repassaient dans la cour les ombres rapides des gens
+de justice, tantôt précédés, tantôt suivis de Rouletabille et de M. Darzac.
+Rouletabille ne manquait point de jeter un coup d’oeil de notre côté
+chaque fois qu’il en avait l’occasion. La fenêtre était restée
+ouverte.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est probable que nous
+le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. Mais c’est une place que
+nous ne quitterons point, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas, Monsieur
+Sainclair?
+</p>
+
+<p>
+— Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son
+intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir de
+l’humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre appartient
+à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout cela s’arrêterait!…
+S’ils savaient également que Bernier, en mourant, a accusé Larsan,
+l’histoire de l’accident deviendrait plus difficile!»
+</p>
+
+<p>
+Et j’appuyais sur ces derniers mots.
+</p>
+
+<p>
+«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes raisons de se
+taire que moi! Et je ne redoute qu’une chose, voyez-vous!… Oui, oui, je
+ne redoute qu’une chose…
+</p>
+
+<p>
+— Quoi? Quoi?…»
+</p>
+
+<p>
+Elle s’était levée, fébrile…
+</p>
+
+<p>
+«Je redoute qu’il n’ait sauvé mon oncle de la justice que pour
+mieux le perdre!…
+</p>
+
+<p>
+— Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction.
+</p>
+
+<p>
+— Eh! j’ai bien cru lire cela tout à l’heure dans les yeux de
+vos amis… Si j’étais sûre de ne m’être point trompée,
+j’aimerais encore mieux avoir affaire à la justice!…»
+</p>
+
+<p>
+Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis me dit:
+</p>
+
+<p>
+«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le défendre
+jusqu’à la mort!…»
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu’elle cachait sous sa robe.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! s’écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n’est-il point là?
+</p>
+
+<p>
+— Encore! m’exclamai-je avec colère.
+</p>
+
+<p>
+— Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me demanda-t-elle
+en plongeant dans mes yeux son regard troublant.
+</p>
+
+<p>
+— J’y suis prêt.
+</p>
+
+<p>
+— Contre tout le monde?»
+</p>
+
+<p>
+J’hésitai. Elle répéta:
+</p>
+
+<p>
+«Contre tout le monde?
+</p>
+
+<p>
+— Oui.
+</p>
+
+<p>
+— Contre votre ami?
+</p>
+
+<p>
+— S’il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur mon
+front en sueur.
+</p>
+
+<p>
+«C’est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse ici
+quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!»
+</p>
+
+<p>
+Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux Bob. Puis elle
+s’enfuit. Où allait-elle? Elle me l’avoua plus tard! Elle courait à
+la recherche du prince Galitch! Ah! femme! femme!…
+</p>
+
+<p>
+Elle n’eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis Rouletabille
+et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout entendu. Rouletabille
+s’avança vers moi et ne me cacha point qu’il était au courant de ma
+trahison.
+</p>
+
+<p>
+«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je n’ai
+point pour habitude de trahir personne… Mrs. Edith est réellement à plaindre et
+vous ne la plaignez pas assez, mon ami…
+</p>
+
+<p>
+— Et vous, vous la plaignez trop!…»
+</p>
+
+<p>
+Je rougis jusqu’au bout des oreilles. J’étais prêt à quelque éclat.
+Mais Rouletabille me coupa la parole d’un geste sec:
+</p>
+
+<p>
+«Je ne vous demande plus qu’une chose, qu’une seule, vous entendez!
+c’est que, quoi qu’il arrive… quoi qu’il arrive… Vous ne nous
+adressiez plus la parole, à M. Darzac et à moi!…
+</p>
+
+<p>
+— Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et je lui
+tournai le dos.
+</p>
+
+<p>
+Il me sembla qu’il eut alors un mouvement pour rattraper les mots de sa
+colère.
+</p>
+
+<p>
+Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, nous appelèrent.
+L’enquête était terminée. L’accident, à leurs yeux, après la
+déclaration du médecin, n’était plus douteux, et telle fut la conclusion
+qu’ils donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le château. M.
+Darzac et Rouletabille sortirent pour les accompagner. Et comme j’étais
+resté accoudé à la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire, assailli de
+mille sinistres pressentiments et attendant avec une angoisse croissante le
+retour de Mrs. Edith, cependant qu’à quelques pas de moi, dans sa loge où
+elle avait allumé deux bougies mortuaires, la mère Bernier continuait à
+psalmodier en gémissant auprès du cadavre de son mari la prière des trépassés,
+j’entendis tout à coup passer dans l’air du soir, au-dessus de ma
+tête, comme un coup de gong formidable, quelque chose comme une clameur de
+bronze; et je compris que c’était Rouletabille qui faisait fermer les
+portes de fer!
+</p>
+
+<p>
+Une minute ne s’était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un
+effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi comme vers son
+seul refuge…
+</p>
+
+<p>
+… Puis je vis apparaître M. Darzac…
+</p>
+
+<p>
+… Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir…
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap20"></a>XX<br>
+Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!</h2></div>
+
+<p>
+Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. Jamais la
+démarche de Rouletabille n’avait été aussi solennelle. Et elle eût pu
+faire sourire si, en vérité, dans ce moment tragique, elle ne nous eût tout à
+fait inquiétés. Jamais magistrat ou procureur, traînant la pourpre ou
+l’hermine, n’était entré dans le prétoire, où l’accusé
+l’attendait, avec plus de menaçante et tranquille majesté. Mais je crois
+bien aussi que jamais juge n’avait été aussi pâle.
+</p>
+
+<p>
+Quant à la Dame en noir, il était visible qu’elle faisait un effort inouï
+pour dissimuler le sentiment d’effroi qui perçait, malgré tout, dans son
+regard troublé, pour nous cacher l’émotion qui lui faisait fébrilement
+serrer le bras de son jeune compagnon. Robert Darzac, lui aussi, avait la mine
+sombre et tout à fait résolue d’un justicier. Mais ce qui, pardessus
+tout, ajouta à notre émoi, fut l’apparition du père Jacques, de Walter et
+de Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient tous trois armés de fusils et
+vinrent se placer en silence devant la porte d’entrée de la Tour Carrée
+où ils reçurent, de la bouche de Rouletabille, avec une passivité toute
+militaire, la consigne de ne laisser sortir personne du Vieux Château. Mrs.
+Edith, au comble de la terreur, demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient
+particulièrement fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille manoeuvre,
+et qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne lui répondirent pas.
+Alors, elle s’en fut se placer héroïquement au travers de la porte qui
+donnait accès dans le salon du vieux Bob, et, les deux bras étendus comme pour
+barrer le passage, elle s’écria d’une voix rauque:
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que vous allez faire? Vous n’allez pourtant pas le
+tuer?…
+</p>
+
+<p>
+— Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le juger… Et
+pour être plus sûrs que les juges ne seront point des bourreaux, nous allons
+jurer sur le cadavre du père Bernier, après avoir déposé nos armes, que nous
+n’en gardons aucune sur nous.»
+</p>
+
+<p>
+Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier continuait de
+gémir au chevet de son époux qu’avait tué le plus vieux grattoir de
+l’humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de nos revolvers et nous
+fîmes le serment qu’exigeait Rouletabille. Mrs. Edith, seule, fit des
+difficultés pour se défaire de l’arme que Rouletabille n’ignorait
+point qu’elle cachait sous ses vêtements. Mais, sur les instances du
+reporter qui lui fit entendre que ce désarmement général ne pouvait que la
+tranquilliser, elle finit par y consentir.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, suivi de nous
+tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger vers l’appartement du
+vieux Bob, comme nous nous y attendions, il alla tout droit à la porte qui
+donnait accès dans la chambre du corps de trop. Et, tirant la petite clef
+spéciale dont j’ai déjà parlé, il ouvrit cette porte.
+</p>
+
+<p>
+Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l’ancien appartement de M. et
+de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la planche à dessin,
+le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux côtés du vieux Bob, dans son
+cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit godet plein de peinture
+rouge, et, y trempant, le petit pinceau. Enfin, au milieu du bureau, se tenait,
+fort convenablement, reposant sur sa mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne
+de l’humanité.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, pendant que
+nous le considérions avec stupeur:
+</p>
+
+<p>
+«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.»
+</p>
+
+<p>
+Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes place, en
+proie à un malaise grandissant, je dirais même à une extrême défiance. Un
+secret pressentiment nous avertissait que tous ces objets familiers aux
+dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille banalité apparente, les
+raisons foudroyantes du plus redoutable des drames. Et puis, le crâne semblait
+rire comme le vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu’il y a ici, auprès de cette
+table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de moins, celui de Mr
+Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus longtemps.
+</p>
+
+<p>
+— Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l’innocence du
+vieux Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs avaient troublée
+plus que personne. Je demande à Madame Darzac de se joindre à moi pour supplier
+ces messieurs de ne rien faire avant le retour de mon mari!…»
+</p>
+
+<p>
+La Dame en noir n’eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait encore que
+nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand bruit; et des coups
+furent frappés, pendant que la voix d’Arthur Rance nous suppliait de «lui
+ouvrir» tout de suite. Il criait:
+</p>
+
+<p>
+«J’apporte la petite épingle à tête de rubis!»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille ouvrit la porte:
+</p>
+
+<p>
+«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!…»
+</p>
+
+<p>
+Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré:
+</p>
+
+<p>
+«Qu’est-ce que j’apprends? Qu’y a-t-il?… Un nouveau malheur?…
+Ah! j’ai bien cru que j’arriverais trop tard quand j’ai vu
+les portes de fer fermées et que j’ai entendu dans la tour la prière des
+morts. Oui, j’ai cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!»
+</p>
+
+<p>
+Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, refermé la porte
+aux verrous.
+</p>
+
+<p>
+«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez-vous donc,
+monsieur,» fit poliment Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche à dessin, le
+godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, demanda:
+</p>
+
+<p>
+«Qui l’a tué?»
+</p>
+
+<p>
+Il daigna alors s’apercevoir que sa femme était là et il lui serra la
+main, mais en regardant la Dame en noir.
+</p>
+
+<p>
+«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+— Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance,
+qu’il a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi
+j’ai pu douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais je vous
+répète que je vous rapporte la petite épingle à tête de rubis!»
+</p>
+
+<p>
+Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me rappelais
+que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la lui avait prise des
+mains, alors qu’elle s’amusait à l’en piquer, le soir du
+drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait-il y avoir entre cette
+épingle et l’aventure du vieux Bob? Arthur Rance n’attendit point
+que nous le lui demandions, et il nous apprit que cette petite épingle avait
+disparu en même temps que le vieux Bob, et qu’il venait de la retrouver
+entre les mains du Bourreau de la mer, reliant une liasse de bank-notes dont
+l’oncle avait payé, cette nuit-là, la complicité et le silence de Tullio
+qui l’avait conduit dans sa barque devant la grotte de Roméo et Juliette
+et qui s’en était éloigné à l’aurore, fort inquiet de n’avoir
+pas vu revenir son passager.
+</p>
+
+<p>
+Et Arthur Rance conclut, triomphant:
+</p>
+
+<p>
+«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle à tête de
+rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un sac de pommes de
+terre, au fond de la Tour Carrée!»
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, Mrs. Edith:
+</p>
+
+<p>
+«Et comment avez-vous eu l’idée d’aller à San Remo. Vous saviez
+donc que Tullio s’y trouvait?
+</p>
+
+<p>
+— J’avais reçu une lettre anonyme m’avisant de son adresse,
+là-bas…
+</p>
+
+<p>
+— C’est moi qui vous l’ai envoyée», fit tranquillement
+Rouletabille…
+</p>
+
+<p>
+Et il ajouta, sur un ton glacial:
+</p>
+
+<p>
+«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De cette façon,
+voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du château d’Hercule…
+pour lesquels ma démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop
+peut avoir quelque intérêt. Je vous demande toute votre attention!»
+</p>
+
+<p>
+Mais Arthur Rance l’arrêta encore:
+</p>
+
+<p>
+«Qu’entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table tous
+les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la possibilité du corps
+de trop peut avoir quelque intérêt?
+</p>
+
+<p>
+— J’entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous
+pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n’avait encore rien dit, se
+leva, toute tremblante:
+</p>
+
+<p>
+«Comment! gémit-elle dans un souffle… Larsan est donc parmi nous?…
+</p>
+
+<p>
+— J’en suis sûr!» dit Rouletabille…
+</p>
+
+<p>
+Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n’osions pas nous
+regarder.
+</p>
+
+<p>
+Le reporter reprit de son ton glacé:
+</p>
+
+<p>
+«J’en suis sûr… Et c’est une idée qui ne doit pas vous surprendre,
+madame, car elle ne vous a jamais quittée!… Quant à nous, n’est-ce pas,
+messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout à fait précise, le jour du
+déjeuner des binocles noirs sur la terrasse du Téméraire? Si j’en excepte
+Mrs. Edith, quel est celui de nous qui, à cette minute-là, n’a pas senti
+la présence de Larsan?
+</p>
+
+<p>
+— C’est une question que l’on pourrait aussi bien poser au
+professeur Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment
+que nous commençons à raisonner de la sorte, je ne vois pas pourquoi le
+professeur, qui était de ce déjeuner, ne se trouve point à cette petite
+réunion…
+</p>
+
+<p>
+— Mr Rance!… s’écria la Dame en noir.
+</p>
+
+<p>
+— Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari de Mrs.
+Edith… Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire: tous les hôtes du
+château d’Hercule…
+</p>
+
+<p>
+— Le professeur Stangerson est si loin de nous par l’esprit,
+prononça avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je n’ai
+point besoin de son corps… Bien que le professeur Stangerson, au château
+d’Hercule, ait vécu à nos côtés, il n’a jamais été «avec nous».
+Larsan, lui, ne nous a pas quittés!»
+</p>
+
+<p>
+Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l’idée que Larsan
+pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle qu’oubliant
+que je ne devais plus adresser la parole à Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait encore un
+personnage que je ne vois pas ici…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d’oeil:
+</p>
+
+<p>
+«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à quelle besogne le
+prince est occupé sur cette frontière… Et je vous jure bien que ce ne sont
+point les malheurs de la fille du professeur Stangerson qui
+l’intéressent! Laissez le prince Galitch à sa besogne humanitaire…
+</p>
+
+<p>
+— Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n’est
+point du raisonnement:
+</p>
+
+<p>
+— Justement, Sainclair, vos bavardages m’empêchent de raisonner.»
+</p>
+
+<p>
+Mais j’étais sottement lancé, et, oubliant que j’avais promis à
+Mrs. Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l’attaquer pour le
+plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, Mrs. Edith m’en a
+longtemps gardé rancune.
+</p>
+
+<p>
+«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était aussi, du
+déjeuner des binocles noirs, et vous l’écartez d’emblée de vos
+raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. Mais cette petite
+épingle qui est là pour nous prouver que le vieux Bob a rejoint Tullio, qui se
+trouvait avec sa barque à l’orifice d’une galerie faisant
+communiquer la mer avec le puits, s’il faut en croire le vieux Bob, cette
+petite épingle ne nous explique pas comment le vieux Bob a pu, comme il le dit,
+prendre le chemin du puits, puisque nous avons retrouvé le puits extérieurement
+fermé!
+</p>
+
+<p>
+— Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me gêna
+étrangement. C’est vous qui l’avez retrouvé ainsi! mais moi,
+j’ai trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles auprès de
+Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous m’avez trouvé à
+la même place, dans la Tour du Téméraire, mais j’avais eu le temps de
+courir au puits et de constater qu’il était ouvert…
+</p>
+
+<p>
+— Et de le refermer! m’écriai-je. Et pourquoi l’avez-vous
+refermé? Qui vouliez-vous donc tromper?
+</p>
+
+<p>
+— Vous! monsieur!»
+</p>
+
+<p>
+Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge m’en
+monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient maintenant tournés de mon
+côté et, dans le même moment que je me rappelais la brutalité avec laquelle
+Rouletabille m’avait traité tout à l’heure devant M. Darzac,
+j’eus l’horrible sensation que tous les yeux qui étaient là me
+soupçonnaient, m’accusaient! Oui, je me suis senti enveloppé de
+l’atroce pensée générale que je pouvais être Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Moi! Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa pas les yeux
+quand les miens lui eurent dit la farouche protestation de tout mon être et mon
+indignation furibonde. La colère galopait dans mes veines en feu.
+</p>
+
+<p>
+«Ah çà! m’écriai-je… Il faut en finir. Si le vieux Bob est écarté, si le
+prince Galitch est écarté, si le professeur Stangerson est écarté, il ne reste
+plus que nous, qui sommes enfermés dans cette salle, et si Larsan est parmi
+nous, montre-le donc, Rouletabille!»
+</p>
+
+<p>
+Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me perçaient, me
+mettait hors de moi et de toute bonne éducation:
+</p>
+
+<p>
+«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu’à la cour
+d’assises!…
+</p>
+
+<p>
+— N’avais-je point des raisons, à la cour d’assises, pour
+être aussi lent que cela? répondit-il sans s’émouvoir.
+</p>
+
+<p>
+— Tu veux donc encore lui permettre de s’échapper?…
+</p>
+
+<p>
+— Non, je te jure que cette fois, il ne s’échappera pas!»
+</p>
+
+<p>
+Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d’être aussi menaçant?
+Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan était en moi? Mes yeux
+rencontrèrent alors ceux de la Dame en noir. Elle me considérait avec effroi!
+</p>
+
+<p>
+«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas… tu ne soupçonnes
+pas!…»
+</p>
+
+<p>
+À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la Tour Carrée,
+et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne donnée par le reporter aux
+trois hommes d’avoir à tirer sur quiconque essayerait de sortir de la
+Tour Carrée. Mrs. Edith poussa un cri et voulut s’élancer, mais
+Rouletabille qui n’avait pas fait un geste, l’apaisa d’une
+phrase.
+</p>
+
+<p>
+«Si l’on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent tiré! Et ce
+coup de feu n’est qu’un signal, celui qui me dit de «commencer!»
+</p>
+
+<p>
+Et, tourné vers moi:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne jamais rien ni
+personne, sans m’être appuyé préalablement sur le «bon bout de la
+raison»! C’est un bâton solide qui ne m’a jamais failli en chemin
+et sur lequel je vous invite tous ici à vous appuyer avec moi!… Larsan est ici,
+parmi nous, et le bon bout de la raison va vous le montrer: rasseyez-vous donc
+tous, je vous prie, et ne me quittez pas des yeux, car je vais commencer sur ce
+papier la démonstration corporelle de la possibilité du corps de trop!»
+</p>
+
+<p>
+* * *
+</p>
+
+<p>
+Auparavant, il s’en fut encore constater que, derrière lui, les verrous
+de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un compas.
+</p>
+
+<p>
+«J’ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le
+corps de trop s’est produit. Elle n’en sera que plus irréfutable.»
+</p>
+
+<p>
+Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du rayon du
+cercle qui figurait l’espace occupé par la Tour du Téméraire, ce qui lui
+permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un morceau de papier blanc
+immaculé, qu’il avait fixé avec des punaises de cuivre sur la planche à
+dessin.
+</p>
+
+<p>
+Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s’empara du
+godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il reconnaissait là sa
+peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne comprenait rien
+aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu’en effet c’était
+lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis.
+</p>
+
+<p>
+Une bonne moitié de la peinture s’était desséchée au fond du godet, mais,
+de l’avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le papier,
+donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il avait «lavé» le
+plan de la presqu’île d’Hercule.
+</p>
+
+<p>
+«On n’y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et
+cette peinture n’a été allongée que d’une larme. Du reste, vous
+verrez qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien
+à ma démonstration.»
+</p>
+
+<p>
+Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de «laver»
+tout l’espace occupé par le cercle qu’il avait préalablement tracé.
+Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait déjà étonné, lorsque, dans
+la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction, il ne pensait
+qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait!…
+</p>
+
+<p>
+Quand il eut fini, il regarda l’heure à son énorme oignon et il dit:
+</p>
+
+<p>
+«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui recouvre mon
+cercle, n’est ni plus ni moins épaisse que celle qui colore le cercle de
+M. Darzac. C’est, à peu de chose près, la même teinte.
+</p>
+
+<p>
+— Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu’est-ce que tout cela
+signifie?
+</p>
+
+<p>
+— Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que
+cette peinture, c’est vous qui en êtes l’auteur!
+</p>
+
+<p>
+— Dame! j’ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état
+en rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la Tour
+Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant rouler son crâne!
+</p>
+
+<p>
+— Nous y sommes!…» ponctua Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l’humanité. Il le
+renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il lui
+demanda encore:
+</p>
+
+<p>
+«C’est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire
+n’est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan.
+</p>
+
+<p>
+— Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens dessus
+dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du Téméraire…
+</p>
+
+<p>
+— Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le
+reporter.
+</p>
+
+<p>
+Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il pénétra
+dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste croisée, garnie de
+barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons autrefois et dont M. Darzac
+avait fait son cabinet de toilette. Là, il craqua une allumette et alluma sur
+une petite table une lampe à esprit de vin. Sur cette lampe, il disposa une
+casserole préalablement remplie d’eau. Le crâne n’avait pas quitté
+le creux de son bras.
+</p>
+
+<p>
+Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux. Jamais
+l’attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi incompréhensible, ni
+aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous donnait d’explications
+et plus il agissait, moins nous le comprenions. Et nous avions peur, parce que
+nous sentions que quelqu’un autour de nous, quelqu’un de nous avait
+peur! peur, plus qu’aucun de nous! Qui donc était celui-là? Peut-être le
+plus calme!
+</p>
+
+<p>
+Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole.
+</p>
+
+<p>
+Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d’un même mouvement?
+Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi la Dame
+en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même, commençons-nous un cri…
+un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan!… Où l’avons-nous donc vu?
+</p>
+
+<p>
+Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille?
+Ah! ce profil, dans l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front au
+fond de l’embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin
+du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette mâchoire dure
+et volontaire qui s’arrondissait tout à l’heure, douce, un peu
+amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui, maintenant, se découpe
+sur l’écran du soir, mauvaise et menaçante! Comme Rouletabille ressemble
+à Larsan! Comme, dans ce moment, il ressemble à son père! c’est Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre funèbre où
+il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à nous et il redevient
+Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs. Edith, qui n’a jamais vu
+Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me demande: «Que s’est-il passé?»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa casserole, une
+serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne.
+</p>
+
+<p>
+C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater. Alors,
+se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation devant son propre
+lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant lesquelles il nous avait
+ordonné, d’un signe, de garder le silence… dix minutes fort
+impressionnantes… Qu’attend-il donc?… Soudain, il saisit le crâne de la
+main droite et, avec le geste familier aux joueurs de boules, il le fait rouler
+à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il nous montre le crâne et nous
+invite à constater qu’il ne porte la trace d’aucune peinture rouge.
+Rouletabille tire à nouveau sa montre.
+</p>
+
+<p>
+«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart d’heure
+à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la Tour Carrée, À
+CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac, après être entré dans
+la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière lui les verrous de sa chambre,
+nous a-t-il dit, n’en est ressorti que lorsque nous sommes venus
+l’y chercher passé six heures. Quant au vieux Bob, nous l’avons vu
+entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son crâne vierge de peinture!
+</p>
+
+<p>
+«Comment cette peinture qui met seulement un quart d’heure à sécher
+est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, — plus d’une heure
+après que M. Darzac l’a quittée, — pour teindre le crâne du vieux
+Bob que celui-ci, d’un geste de colère, fait rouler sur le lavis en
+entrant dans la Tour Ronde? Il n’y a qu’une explication à cela et
+je vous défie d’en trouver une autre, c’est que le M. Darzac qui
+est entré dans la Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir,
+n’est pas le même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde
+avant l’arrivée du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la
+chambre de la Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec qui nous
+sommes ressortis… En un mot: qu’il n’est pas le même que le M.
+Darzac ici présent devant nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE
+QU’IL Y A DEUX MANIFESTATIONS DARZAC!»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille regarda M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse démonstration du
+jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une épouvante nouvelle et une
+admiration sans bornes. Comme tout ce que disait Rouletabille était clair!
+clair et effrayant! Encore là nous retrouvions la marque de sa prodigieuse et
+logique et mathématique intelligence.
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac s’écria:
+</p>
+
+<p>
+«C’est donc comme cela qu’il a pu entrer dans la Tour Carrée avec
+un déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et
+qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l’ai
+pas vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en quittant
+la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le père Bernier lui
+a-t-il ouvert!…
+</p>
+
+<p>
+— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir
+entre les siennes, comme s’il eût voulu lui donner du courage… Dame!
+c’est qu’il a bien cru avoir affaire à vous!
+</p>
+
+<p>
+— C’est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma
+porte, je n’avais qu’à la pousser. Le père Bernier me croyait chez
+moi.
+</p>
+
+<p>
+— Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père
+Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n’a pas eu
+à s’occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l’a
+vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment
+qu’avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train
+d’examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le seuil
+de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch…
+</p>
+
+<p>
+— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était
+entrée dans sa loge, ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point
+étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu’elle ne
+l’avait pas vu ressortir?
+</p>
+
+<p>
+— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez, Monsieur
+Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là — au moment où vous
+passiez… c’est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait —
+ramassait les pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son
+plancher… et vous imaginez la vérité.
+</p>
+
+<p>
+— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!…
+</p>
+
+<p>
+— Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!…
+</p>
+
+<p>
+— Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi j’ai fermé les
+verrous comme je vous l’ai dit, que je me suis mis au travail et que
+j’avais ce bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’avança vers M. Darzac.
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les yeux.
+</p>
+
+<p>
+— Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un!»
+</p>
+
+<p>
+Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les deux mains
+aux épaules:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de bravoure, il
+faut que je vous fasse un aveu! Quand j’eus compris comment s’était
+introduit le «corps de trop», et que j’eus constaté que vous ne faisiez
+rien pour nous détromper sur l’heure de cinq heures à laquelle nous
+avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi, croyait que vous étiez entré
+dans la Tour Carrée, je me trouvai en droit de soupçonner que le bandit
+n’était point celui qui, à cinq heures, était entré dans la Tour Carrée
+sous le déguisement Darzac! J’ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là
+pouvait bien être le vrai Darzac et que le faux, c’était vous! Ah! mon
+cher monsieur Darzac, comme je vous ai soupçonné!…
+</p>
+
+<p>
+— C’est de la folie! s’écria M. Darzac. Si je n’ai
+point dit l’heure exacte à laquelle j’étais entré dans la Tour
+Carrée, c’est que cette heure restait vague dans mon esprit et que je
+n’y attachais aucune importance!
+</p>
+
+<p>
+— De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans
+s’occuper des interruptions de son interlocuteur, de l’émoi de la
+Dame en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle
+sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que vous lui
+auriez volée — dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon
+imagination, rassurez-vous!… — aurait été, par vos soins obscurs et avec
+l’aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne plus
+nuire à votre audacieuse entreprise!… de telle sorte, Monsieur Darzac, que
+j’ai pu penser que, vous étant Larsan, l’homme qui fut mis dans le
+sac était Darzac!… Ah! la belle imagination que j’avais là!… Et
+l’inouï soupçon!…
+</p>
+
+<p>
+— Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous
+soupçonnés ici!…»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches et dit,
+s’adressant à Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant
+l’horreur de l’imagination de Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«Encore un peu de courage, madame!»
+</p>
+
+<p>
+Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa voix de
+professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème:
+</p>
+
+<p>
+«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac… Pour
+savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait Larsan… Mon
+devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout de ma raison, était
+d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle, ces deux
+manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j’ai commencé par vous…
+Monsieur Darzac.»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac répondit à Rouletabille:
+</p>
+
+<p>
+«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire tout de
+suite qui est Larsan!… Je le veux! je l’exige!…
+</p>
+
+<p>
+— Nous le voulons tous!… et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les
+entourant tous deux.
+</p>
+
+<p>
+Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps
+comme s’il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré et
+nous exaspérait.
+</p>
+
+<p>
+«Puisqu’il le sait! qu’il le dise!… qu’on en finisse!»
+s’écriait Arthur Rance…
+</p>
+
+<p>
+Et, soudain, comme je me rappelais que j’avais entendu les mêmes cris
+d’impatience à la cour d’assises, un nouveau coup de feu retentit à
+la porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que notre
+colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment, ma foi,
+Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation intolérable.
+Dans ce moment, en vérité, c’était à qui le supplierait davantage, comme
+si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres, et peut-être à nous-
+mêmes, que nous n’étions pas Larsan!
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le second coup de feu, avait
+changé de physionomie. Tout son visage s’était transformé, tout son être
+semblait vibrer d’une énergie farouche. Quittant le ton goguenard avec
+lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous particulièrement froissés,
+il écarta doucement la Dame en noir qui s’obstinait à le vouloir
+protéger; il s’adossa à la porte, il croisa les bras, et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger. Deux
+manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac sortantes, dont
+l’une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s’y perdre! Et
+maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises!… Que M. Darzac, ici,
+présent, me permette de lui dire: j’avais cent excuses pour le
+soupçonner!…»
+</p>
+
+<p>
+Alors, je pensai: «Quel malheur qu’il ne m’en ait pas parlé! Je lui
+aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir l’Australie!»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac s’était planté devant le reporter et répétait maintenant, avec
+une rage insistante: «Quelles excuses?… Quelles excuses?…
+</p>
+
+<p>
+— Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme
+suprême. La première chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les
+conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si
+c’était Larsan! la fille du professeur Stangerson s’en serait bien
+aperçue!» Évidemment, n’est-ce pas?… Évidemment!… Or, en examinant
+l’attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai
+acquis la certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait tout le temps
+d’être Larsan.»
+</p>
+
+<p>
+Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se soulever et
+de protester d’un grand geste épeuré.
+</p>
+
+<p>
+Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la
+souffrance. Il s’assit, en disant à mi-voix:
+</p>
+
+<p>
+«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…»
+</p>
+
+<p>
+Mathilde baissa la tête et ne répondit pas.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne pouvais
+excuser, continuait:
+</p>
+
+<p>
+«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre retour de San
+Remo, je vois maintenant dans chacun d’eux l’expression de la
+terreur qu’elle avait de laisser échapper le secret de sa peur, de sa
+perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il faut que je
+m’explique ici, il le faut pour que tout le monde s’explique ici!…
+Nous sommes en train de «nettoyer la situation»!… Rien, alors, n’était
+naturel dans les façons d’être de Mlle Stangerson. La précipitation même
+qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter la cérémonie nuptiale
+prouvait le désir qu’elle avait de chasser définitivement le tourment de
+son esprit. Ses yeux, dont je me souviens, disaient alors, combien clairement:
+«Est-il possible que je continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est
+à mes côtés, qui me conduit à l’autel, qui m’emporte avec lui!»
+</p>
+
+<p>
+«À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu
+tout à fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle,
+contre sa pensée!… et peut-être contre vous?… Mais elle n’osait exposer
+sa pensée à personne, parce qu’elle redoutait certainement qu’on
+lui dît…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille se pencha tranquillement à l’oreille de M. Darzac et lui
+dit tout bas, pas si bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que
+Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche: «Est-ce que
+vous redevenez folle?»
+</p>
+
+<p>
+Et, se reculant un peu:
+</p>
+
+<p>
+«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur Darzac!… Et
+cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la suite, traité; et
+aussi, quelquefois, les remords qui, dans son hésitation incessante, poussaient
+Mme Darzac à vous entourer, par instants, des plus délicates attentions!…
+Enfin, permettez-moi de vous dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre,
+que j’ai pu penser que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours
+au fond d’elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant,
+la pensée de Larsan!… Par conséquent, entendons-nous bien… Ce n’est
+point cette idée «que la fille du professeur Stangerson s’en serait bien
+aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle s’en
+apercevait tout le temps! Non! Non!… Mes soupçons ont été chassés par autre
+chose!…
+</p>
+
+<p>
+— Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et désespéré, M.
+Darzac… ils auraient pu l’être par ce simple raisonnement que, si
+j’avais été Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme,
+j’avais tout intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et
+je ne me serais point ressuscité!… N’est-ce point du jour où Larsan est
+revenu au monde, que j’ai perdu Mathilde?…
+</p>
+
+<p>
+— Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était
+devenu plus blanc qu’un linge… Vous abandonnez encore une fois, si
+j’ose dire, le bon bout de la raison!… Car celui-ci nous montre tout le
+contraire de ce que vous croyez apercevoir!… Moi, j’aperçois ceci:
+c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui est très près de
+croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan existe
+en dehors de vous!»
+</p>
+
+<p>
+En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva
+haletante jusqu’aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face de
+M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous étions
+tous tellement frappés de la nouveauté et de l’irréfutabilité du
+commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n’avions plus que
+l’ardent désir d’en connaître la suite, et nous nous gardâmes de
+l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait aller une aussi
+formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait…
+</p>
+
+<p>
+«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors de
+vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité immédiate.
+Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que vous ayez réellement
+ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré vous, chez vous, aux yeux de la
+fille du professeur Stangerson, et vous voilà, je dis bien, dans la nécessité
+de le ressusciter encore, toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre
+femme que ce Larsan ressuscité n’est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon
+cher Monsieur Darzac!… je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes
+soupçons ont été chassés, définitivement chassés!… C’est bien le moins
+que nous nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il
+semblait qu’il n’y eût point de place pour aucun raisonnement…
+Voyez donc où je suis obligé d’en venir, en considérant comme réalisée
+l’hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez
+mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme réalisée
+l’hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant Larsan.
+Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande ce qui a bien
+pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à l’état de Larsan
+aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection est indéniable. Il existe.
+Il ne peut s’expliquer à ce moment par votre volonté d’être
+Larsan!…»
+</p>
+
+<p>
+M. Darzac n’interrompait plus.
+</p>
+
+<p>
+«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, c’est à
+cause de cette résurrection-là que le bonheur vous échappe… Donc, si cette
+résurrection ne peut être volontaire, elle n’a plus qu’une façon
+d’être… c’est d’être accidentelle!… Et voyez comme toute
+l’affaire est éclaircie… Oh! j’ai beaucoup étudié l’incident
+de Bourg… je continue à raisonner… ne vous épouvantez pas… Vous êtes à Bourg,
+dans le buffet… Vous croyez que votre femme, ainsi qu’elle vous l’a
+annoncé, vous attend hors de la gare… Ayant terminé votre correspondance, vous
+éprouvez le besoin d’aller dans votre compartiment, faire un peu de
+toilette… jeter le coup d’oeil du maître ès camouflage sur votre
+déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie, et, passé la
+frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi, définitivement à moi, je
+mettrai bas le masque… Car ce masque, tout de même, il vous fatigue… et si bien
+vous fatigue-t-il, ma foi, que, arrivé dans le compartiment, vous vous accordez
+quelques minutes de repos… Vous l’enlevez donc!… Vous vous soulagez de
+cette barbe menteuse et de vos lunettes, et, juste dans le même moment, la
+porte du compartiment s’ouvre… Votre femme, épouvantée, ne prend que le
+temps de voir cette face sans barbe dans la glace, la face de Larsan, et de
+s’enfuir, en poussant une clameur épouvantée… Ah! vous avez compris le
+danger!… Vous êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne voit pas
+Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à contre-voie par la
+glace du coupé et vous arrivez au buffet avant votre femme qui accourt vous y
+chercher!… Elle vous trouve debout… Vous n’avez pas même eu le temps de
+vous rasseoir… Tout est-il sauvé? Hélas! non… Votre malheur ne fait que
+commencer… Car l’atroce pensée que vous êtes peut-être ensemble Darzac et
+Larsan ne la quitte plus. Sur le quai de la gare, en passant sous un bec de
+gaz, elle vous regarde, vous lâche la main et se jette comme une folle dans le
+bureau du chef de gare… Ah! vous avez encore compris! Il faut chasser
+l’abominable pensée tout de suite… Vous sortez du bureau et vous refermez
+précipitamment la porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir
+Larsan! Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le cas où elle
+oserait nous dévoiler sa pensée… vous êtes le premier à m’avertir… à
+m’envoyer une dépêche!… Hein? comme, éclairée de ce jour, toute votre
+conduite devient nette! Vous ne pouvez lui refuser d’aller rejoindre son
+père… Elle irait sans vous!… Et, comme rien n’est encore perdu, vous avez
+l’espoir de tout rattraper… Au cours du voyage, votre femme continue à
+avoir des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne son revolver, dans
+une sorte de délire de son imagination, qui pourrait se résumer dans cette
+phrase: «Si c’est Darzac, qu’il me défende! et, si c’est
+Larsan, qu’il me tue!… Mais que je cesse de ne plus savoir!» Aux Rochers
+Rouges, vous la sentez à nouveau si éloignée de vous que, pour la rapprocher,
+vous lui remontrez Larsan!… Voyez-vous, mon cher Monsieur Darzac! Tout cela
+s’arrangeait très bien dans ma pensée… et il n’y avait point
+jusqu’à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant votre voyage de
+Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de nous, qui ne pouvait le
+plus bêtement du monde s’expliquer. Vous auriez pris le train devant vos
+amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez descendu à la station suivante qui
+est celle de Menton et, là, après un court séjour nécessaire dans votre
+vestiaire urbain, vous apparaissiez à l’état de Larsan à vos mêmes amis
+venus en promenade à Menton. Le train suivant vous remportait vers Cannes, où
+nous nous rencontrâmes. Seulement, comme vous eûtes, ce jour-là, le
+désagrément d’entendre, de la bouche même d’Arthur Rance qui était,
+lui aussi, venu au-devant de nous à Nice, que Mme Darzac n’avait pas vu
+cette fois Larsan et que votre exhibition du matin n’avait servi de rien,
+vous vous obligeâtes, le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres
+mêmes de la Tour Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!… Et
+voyez, mon cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, les plus
+compliquées, devenaient tout à coup simples et logiquement explicables si, par
+hasard, mes soupçons devaient être confirmés!»
+</p>
+
+<p>
+À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l’Australie, je ne
+pus m’empêcher de frissonner en regardant presque avec apitoiement Robert
+Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le point de devenir la victime de
+quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les autres, autour de moi,
+frissonnèrent également pour lui ou à cause de lui, car les arguments de
+Rouletabille devenaient si terriblement possibles que chacun se demandait
+comment, après avoir si bien établi la possibilité de la culpabilité, il allait
+pouvoir conclure à l’innocence. Quant à Robert Darzac, après avoir monté
+la plus sombre agitation, il s’était à peu près calmé, écoutant le jeune
+homme, et il me sembla qu’il ouvrait ces yeux étonnants, extravagants, au
+regard affolé, mais très intéressé, qu’ont les accusés au banc
+d’assises quand ils entendent M. le procureur général prononcer un de ces
+admirables réquisitoires qui les convainquent eux-mêmes d’un crime que,
+quelquefois, ils n’ont pas commis! La voix avec laquelle il parvint à
+prononcer les mots suivants n’était plus une voix de colère, mais de
+curieux effroi, la voix d’un homme qui se dit: «Mon Dieu! à quel danger,
+sans le savoir, ai-je bien pu échapper!»
+</p>
+
+<p>
+«Mais, puisque vous n’avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il, retombé à
+un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce que vous venez de me
+dire, ce qui a bien pu les chasser?…
+</p>
+
+<p>
+— Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une preuve
+simple, mais absolue, qui me montrât d’une façon éclatante laquelle était
+Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve m’a été fournie
+heureusement par vous, monsieur, à l’heure même où vous avez fermé le
+cercle, le cercle dans lequel s’était trouvé «le corps de trop!» le jour
+où, ayant affirmé — ce qui était la vérité — que vous aviez tiré
+les verrous de votre appartement aussitôt rentré dans votre chambre, vous nous
+avez menti en ne nous dévoilant pas que vous étiez entré dans cette chambre
+vers six heures et non point, comme le père Bernier le disait et comme nous
+avions pu le constater nous-mêmes, à cinq heures! Vous étiez alors le seul avec
+moi à savoir que le Darzac de cinq heures, dont nous vous parlions comme de
+vous-même n’était point vous-même! Et vous n’avez rien dit! Et ne
+prétendez pas que vous n’attachiez aucune importance à cette heure de
+cinq heures, puisqu’elle vous expliquait tout, à vous, puisqu’elle
+vous apprenait qu’un autre Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée
+à cette heure-là, le vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous
+taisez! Votre silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable Darzac
+aurait-il eu à cacher qu’un autre Darzac, qui pouvait être Larsan, était
+venu avant vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul, Larsan avait intérêt à
+nous cacher qu’il y avait un autre Darzac que lui! DES DEUX
+MANIFESTATIONS DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi
+mes soupçons ont-ils été chassés par la certitude! LARSAN C’ÉTAIT VOUS!
+ET L’HOMME QUI ÉTAIT DANS LE PLACARD, C’ÉTAIT DARZAC!
+</p>
+
+<p>
+— Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je ne
+pouvais croire être Larsan.
+</p>
+
+<p>
+Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n’avait rien perdu
+de son calme, étendit le bras et dit:
+</p>
+
+<p>
+«Il y est encore!…»
+</p>
+
+<p>
+Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de Rouletabille, la porte du
+placard avait été poussée par une main invisible, comme il arriva le terrible
+soir qui avait vu le mystère du «corps de trop»…
+</p>
+
+<p>
+Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise,
+d’enthousiasme et d’effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en
+noir poussa un cri déchirant:
+</p>
+
+<p>
+«Robert!… Robert!… Robert!»
+</p>
+
+<p>
+Et c’était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si semblables
+que toute autre que la Dame en noir aurait pu s’y tromper… Mais son coeur
+ne la trompa point, en admettant que sa raison, après l’argumentation
+triomphante de Rouletabille, eût pu hésiter encore. Les bras tendus, elle
+allait vers la seconde manifestation Darzac qui descendait du fatal placard… Le
+visage de Mathilde rayonnait d’une vie nouvelle; ses yeux, ses tristes
+yeux dont j’avais vu si souvent le regard égaré autour de l’autre,
+fixaient celui-ci avec une joie magnifique, mais tranquille et sûre.
+C’était lui! C’était celui qu’elle croyait perdu, et
+qu’elle avait osé chercher sur le visage de l’autre, et
+qu’elle n’avait pas retrouvé sur le visage de l’autre, ce
+dont elle avait accusé, pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie!
+</p>
+
+<p>
+Quant à celui que, jusqu’à la dernière minute, je n’avais pu croire
+coupable, quant à l’homme farouche qui, dévoilé et traqué, voyait soudain
+se dresser en face de lui la preuve vivante de son crime, il tenta encore un de
+ces gestes qui, si souvent, l’avaient sauvé. Entouré de toutes parts, il
+osa la fuite. Alors nous comprîmes la comédie audacieuse que, depuis quelques
+minutes, il nous donnait. N’ayant plus aucun doute sur l’issue de
+la discussion qu’il soutenait avec Rouletabille, il avait eu cette
+incroyable puissance sur lui-même de n’en laisser rien paraître, et aussi
+cette habileté dernière de prolonger la dispute et de permettre à Rouletabille
+de dérouler à loisir une argumentation au bout de laquelle il savait
+qu’il trouverait sa perte, mais pendant laquelle il découvrirait,
+peut-être, les moyens de sa fuite. C’est ainsi qu’il manoeuvra si
+bien que, dans le moment que nous avancions vers l’autre Darzac, nous ne
+pûmes l’empêcher de se jeter d’un bond dans la pièce qui avait
+servi de chambre à Mme Darzac et d’en refermer violemment la porte avec
+une rapidité foudroyante! Nous nous aperçûmes qu’il avait disparu
+lorsqu’il était trop tard pour déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la
+scène précédente, n’avait songé qu’à garder la porte du corridor et
+il n’avait point pris garde que chaque mouvement que faisait le faux
+Darzac, au fur et à mesure qu’il était convaincu d’imposture, le
+rapprochait de la chambre de Mme Darzac. Le reporter n’attachait aucune
+importance à ces mouvements-là, sachant que cette chambre n’offrait à la
+fuite de Larsan aucune issue. Et cependant, quand le bandit fut derrière cette
+porte, qui fermait son dernier refuge, notre confusion augmenta dans des
+proportions importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus
+forcenés. Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les coups de génie
+de ses inexplicables évasions!
+</p>
+
+<p>
+«Il va s’échapper!… Il va encore nous échapper!…»
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet nerveux, me
+broyait le bras, tant la scène l’impressionnait. Nul ne faisait attention
+à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu de cette tempête,
+semblaient avoir tout oublié, même le bruit que l’on menait autour
+d’eux. Ils n’avaient pas une parole, mais ils se regardaient comme
+s’ils découvraient un monde nouveau, celui où l’on s’aime.
+Or, ils venaient simplement de le retrouver, grâce à Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la rescousse les trois
+domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. Mais c’étaient des haches
+qu’il fallait. La porte était solide et barricadée d’épais verrous.
+Le père Jacques alla chercher une poutre qui nous servit de bélier. Nous nous y
+mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la porte céder. Notre anxiété était au
+comble. En vain nous répétions-nous que nous allions entrer dans une chambre où
+il n’y avait que des murs et des barreaux… nous nous attendions à tout,
+ou plutôt à rien, car c’était surtout la pensée de la disparition, de
+l’envolement, de la dissociation de la matière de Larsan qui nous hantait
+et nous rendait plus fous.
+</p>
+
+<p>
+Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux domestiques de
+reprendre leurs fusils, avec la consigne, cependant, de ne s’en servir
+que s’il était impossible de s’emparer de lui, vivant. Puis, il
+donna un dernier coup d’épaule et, la porte étant enfin tombée, il entra
+le premier dans la pièce.
+</p>
+
+<p>
+Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous arrêtâmes tous,
+tant ce que nous vîmes nous remplit de stupéfaction. D’abord, Larsan
+était là! Oh! il était visible! Et il était reconnaissable! Il avait arraché sa
+fausse barbe; il avait mis bas son masque de Darzac; il avait repris sa face
+rase et pâle du Frédéric Larsan du château du Glandier. Et on ne voyait que lui
+dans la chambre. Il était tranquillement assis dans un fauteuil, au milieu de
+la pièce, et nous regardait de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras
+s’allongeaient aux bras du fauteuil. Sa tête s’appuyait au dossier.
+On eût dit qu’il nous donnait audience et qu’il attendait que nous
+lui exposions nos revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur
+sa lèvre ironique.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille s’avança encore:
+</p>
+
+<p>
+«Larsan, fit-il… Larsan, vous rendez-vous?…»
+</p>
+
+<p>
+Mais Larsan ne répondit pas.
+</p>
+
+<p>
+Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous aperçûmes que
+Larsan était mort.
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d’une bague qui était
+ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant.
+</p>
+
+<p>
+Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout était fini.
+</p>
+
+<p>
+Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et
+d’oublier le mort.
+</p>
+
+<p>
+«Je me charge de tout, fit-il gravement. C’est un corps de trop, nul ne
+s’apercevra de sa disparition!»
+</p>
+
+<p>
+Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance:
+</p>
+
+<p>
+«Walter, vous m’apporterez tout de suite «le sac du corps de trop!»
+</p>
+
+<p>
+Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le laissâmes seul en
+face du cadavre de son père.
+</p>
+
+<p>
+* * *
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, dans le
+salon du vieux Bob. Mais ce n’était qu’une faiblesse passagère et,
+dès qu’il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde qui penchait sur lui
+son beau visage où se lisait l’épouvante de perdre un époux chéri dans le
+moment même qu’elle venait, par un concours de circonstances qui restait
+encore mystérieux, de le retrouver. Il sut la convaincre qu’il ne courait
+aucun danger et il la pria de s’éloigner ainsi que Mrs. Edith. Quand les
+deux femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance et moi lui donnâmes des soins
+qui nous renseignèrent tout d’abord sur son curieux état de santé. Car,
+enfin, comment un homme que chacun de nous avait pu croire mort et que
+l’on avait enfermé, râlant, dans un sac, avait-il pu surgir, ainsi
+vivant, du fatal placard? Quand nous eûmes ouvert ses vêtements et défait, pour
+le refaire, le bandage qui cachait la blessure qu’il portait à la
+poitrine, nous connûmes au moins que cette blessure, par un hasard qui
+n’est point si rare qu’on le pourrait croire, après avoir déterminé
+un coma presque immédiat, ne présentait aucune gravité. La balle qui avait
+frappé Darzac, au milieu de la lutte farouche qu’il avait eu à soutenir
+contre Larsan, s’était aplatie sur le sternum, causant une forte
+hémorragie externe et secouant douloureusement tout l’organisme, mais ne
+suspendant en rien aucune des fonctions vitales.
+</p>
+
+<p>
+On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants quelques
+heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers moments. Et
+moi-même, je me rappelai — ce qui acheva de me rassurer —
+l’aventure d’un de mes bons amis, le journaliste L…, qui, venant de
+se battre en duel avec le musicien V…, se désespérait sur le terrain
+d’avoir tué son adversaire d’une balle en pleine poitrine, sans que
+celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le mort se souleva et logea
+dans la cuisse de mon ami une balle qui faillit entraîner l’amputation et
+qui le retint de longs mois au lit. Quant au musicien qui était retombé dans
+son coma, il en sortit le lendemain pour aller faire un tour sur le boulevard.
+Lui aussi, comme Darzac, avait été frappé au sternum.<a href="#fn4" id="fnref4"><sup>[4]</sup></a>
+</p>
+
+<p>
+Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint fermer sur nous la
+porte du salon qui était restée entrouverte et je me demandais la raison qui
+avait bien pu pousser le bonhomme à prendre cette précaution, quand nous
+entendîmes des pas dans le corridor et un bruit singulier comme celui
+d’un corps que l’on traînerait sur un plancher… Et je pensai à
+Larsan, et au sac du «corps de trop», et à Rouletabille!
+</p>
+
+<p>
+Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la fenêtre. Je ne
+m’étais pas trompé et je vis apparaître dans la cour le sinistre cortège.
+</p>
+
+<p>
+Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait toute chose. Je
+distinguai cependant Walter que l’on avait mis en sentinelle sous la
+poterne du jardinier. Il regardait du côté de la baille, prêt, évidemment, à
+barrer le passage à qui éprouverait alors le besoin de pénétrer dans la Cour du
+Téméraire…
+</p>
+
+<p>
+… Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père Jacques… deux
+ombres courbées sur une autre ombre… une ombre que je connaissais bien et qui,
+une nuit d’horreur, avait contenu un autre corps. Le sac semblait lourd.
+Ils le soulevèrent jusqu’à la margelle du puits. Alors je pus voir encore
+que le puits était ouvert… oui, le plateau de bois qui le fermait
+d’ordinaire avait été rejeté sur le côté. Rouletabille sauta sur la
+margelle, et puis entra dans le puits… Il y pénétrait sans hésitation… il
+semblait connaître ce chemin. Peu après il s’enfonça et sa tête disparut.
+Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et il se pencha sur la
+margelle, soutenant encore le sac que je ne voyais plus. Puis il se redressa et
+referma le puits, remettant soigneusement le plateau et assujettissant les
+ferrures, et celles-ci firent un bruit que je me rappelai soudain, le bruit qui
+m’avait tant intrigué le soir où, avant la découverte de
+l’Australie, je m’étais rué sur une ombre qui avait soudain disparu
+et où je m’étais heurté le nez contre la porte close du Château Neuf…
+</p>
+
+<p>
+* * *
+</p>
+
+<p>
+Je veux voir… jusqu’à la dernière minute, je veux voir, je veux savoir…
+Trop de choses inexpliquées m’inquiètent encore!… Je n’ai que la
+parcelle la plus importante de la vérité, mais je n’ai pas la vérité tout
+entière ou plutôt il me manque quelque chose qui expliquerait la vérité…
+</p>
+
+<p>
+J’ai quitté la Tour Carrée, j’ai regagné ma chambre du Château
+Neuf, je me suis mis à ma fenêtre et mon regard s’est enfoncé
+profondément dans les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse, ténèbres
+jalouses. Rien. Alors, je me suis efforcé d’entendre, mais je n’ai
+même point perçu le bruit des rames sur les eaux…
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup… loin… très loin… en tout cas, il me semble que ceci se passait
+très loin sur la mer, tout là-haut à l’horizon… Ou plutôt en face de
+l’horizon, je veux dire dans l’étroite bande rouge qui décorait la
+nuit, le seul souvenir qui nous restait du soleil…
+</p>
+
+<p>
+… Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre et de petit;
+mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me parut à moi énorme,
+formidable. C’était une ombre de barque qui glissait d’un mouvement
+quasi automatique sur les eaux, puis elle s’arrêta, et je vis se dresser,
+debout, l’ombre de Rouletabille. Je le distinguais je le reconnaissais
+comme s’il avait été à dix mètres de moi… Ses moindres gestes se
+découpaient avec une précision fantastique sur la bande rouge… Oh! ce ne fut
+pas long! Il se pencha et se releva aussitôt en soulevant un fardeau qui se
+confondit avec lui… Et puis le fardeau glissa dans le noir et la petite ombre
+de l’homme réapparut toute seule, se pencha encore, se courba, resta
+ainsi un instant immobile, et puis s’affaissa dans la barque qui reprit
+son glissement automatique jusqu’à ce qu’elle fût sortie
+complètement de la bande rouge… Et la bande rouge disparut à son tour…
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille venait de confier au flot d’Hercule le cadavre de Larsan.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class='chapter'><h2><a id="chap21"></a>Épilogue</h2></div>
+
+<p>
+Nice… Cannes… Saint-Raphaël… Toulon!… Je regarde sans regret défiler sous mes
+yeux toutes ces étapes de mon voyage de retour… Au lendemain de tant
+d’horreurs, j’ai hâte de quitter le Midi, de retrouver Paris, de me
+replonger dans mes affaires… et aussi… et surtout, j’ai hâte de me
+retrouver en tête à tête avec Rouletabille qui est enfermé là, à deux pas de
+moi, avec la Dame en noir. Jusqu’à la dernière minute, c’est-à-dire
+jusqu’à Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas troubler leurs
+douces, tendres ou désespérées confidences, leurs projets d’avenir, leurs
+derniers adieux… Malgré toutes les prières de Mathilde, Rouletabille a voulu
+partir, reprendre le chemin de Paris et de son journal. Il a cet héroïsme
+suprême de s’effacer devant l’époux. La Dame en noir ne peut pas
+résister à Rouletabille; il a dicté ses conditions… Il veut que M. et Mme
+Darzac continuent leur voyage de noces comme s’il ne s’était rien
+passé d’extraordinaire aux Rochers Rouges. Ce n’est pas le même
+Darzac qui l’a commencé, c’est un autre Darzac qui le finira, cet
+heureux voyage, mais pour tout le monde Darzac aura été le même sans solution
+de continuité. M. et Mme Darzac sont mariés. La loi civile les unit. Quant à la
+loi religieuse, il est avec le pape, comme dit Rouletabille, des
+accommodements, et ils trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser
+leur situation s’il est prouvé qu’elle en a besoin et
+d’apaiser les scrupules de leur conscience. Que M. et Mme Darzac soient
+heureux, définitivement heureux: ils l’ont bien gagné!…
+</p>
+
+<p>
+Et personne n’aurait peut-être soupçonné jamais l’horrible tragédie
+du sac du corps de trop si nous ne nous trouvions aujourd’hui où
+j’écris ces lignes, après des années qui nous ont acquis du reste la
+prescription et débarrassé de tous les aléas d’un procès scandaleux, dans
+la nécessité de faire connaître au public tout le mystère des Rochers Rouges,
+comme j’ai dû autrefois soulever les voiles qui recouvraient les secrets
+du Glandier. La faute en est à cet abominable Brignolles qui est au courant de
+bien des choses et qui, du fond de l’Amérique où il s’est réfugié,
+veut nous faire «chanter». Il nous menace d’un affreux libelle, et comme
+maintenant le professeur Stangerson est descendu à ce néant où d’après sa
+théorie, tout, chaque jour, va se perdre, mais qui, chaque jour, crée tout,
+nous avons pensé qu’il était préférable de «prendre les devants» et de
+raconter toute la vérité.
+</p>
+
+<p>
+Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et terrible
+affaire? À l’heure où je me trouvais — c’était le lendemain
+du drame final — dans le train qui me ramenait à Paris, à deux pas de la
+Dame en noir et de Rouletabille qui s’embrassaient en pleurant, je me le
+demandais encore! Que de questions je me posais en appuyant mon front à la
+vitre du couloir de mon sleeping-car… Un mot, une phrase de Rouletabille
+m’eussent évidemment tout expliqué… mais il ne pensait guère à moi depuis
+la veille… Depuis la veille, la Dame en noir et lui ne s’étaient pas
+quittés…
+</p>
+
+<p>
+On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson… Robert Darzac
+était parti tout de suite pour Bordighera où Mathilde devait le rejoindre…
+Arthur Rance et Mrs. Edith nous avaient accompagnés à la gare. Mrs. Edith,
+contrairement à ce que j’espérais, ne montra aucune tristesse de mon
+départ. J’attribuai cette indifférence à ce que le prince Galitch était
+venu nous rejoindre sur le quai. Elle lui avait donné des nouvelles du vieux
+Bob, qui étaient excellentes, et ne s’était plus occupée de moi.
+J’en avais conçu une peine réelle. Et, ici, il est temps, je crois bien,
+de faire un aveu au lecteur. Jamais je ne lui eusse laissé deviner les
+sentiments que je ressentais pour Mrs. Edith si, quelques années plus tard,
+après la mort d’Arthur Rance, qui fut suivie de véritables tragédies,
+dont j’aurai peut-être à parler un jour, je n’avais pas épousé la
+blonde et mélancolique et terrible Edith.
+</p>
+
+<p>
+Nous approchons de Marseille…
+</p>
+
+<p>
+Marseille!…
+</p>
+
+<p>
+Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne se dirent
+rien.
+</p>
+
+<p>
+Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un geste, les
+bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme une statue de deuil et de
+douleur.
+</p>
+
+<p>
+Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient.
+</p>
+
+<p>
+* * *
+</p>
+
+<p>
+Lyon!… Nous ne pouvons dormir… nous sommes descendus sur le quai… nous nous
+rappelons notre passage ici… Il y a quelques jours… quand nous courions au
+secours de la malheureuse… Nous sommes replongés dans le drame… Rouletabille
+maintenant parle… parle… évidemment il essaye de s’étourdir, de ne plus
+penser à sa peine qui l’a fait pleurer comme un tout petit enfant pendant
+des heures…
+</p>
+
+<p>
+«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton de reproche
+qui eût presque réussi à me faire croire que j’avais toujours considéré
+ce bandit comme un honnête homme…
+</p>
+
+<p>
+Et alors il m’apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si peu de
+lignes. Larsan avait eu besoin d’un parent de Darzac pour faire enfermer
+celui-ci dans une maison de fous! Et il avait découvert Brignolles! Il ne
+pouvait tomber mieux. Les deux hommes se comprirent tout de suite. On sait
+combien il est simple, encore aujourd’hui, de faire enfermer un être,
+quel qu’il soit, entre les quatre murs d’un cabanon. La volonté
+d’un parent et la signature d’un médecin suffisent encore en
+France, si invraisemblable que la chose paraisse, à cette sinistre et rapide
+besogne. Une signature n’a jamais embarrassé Larsan. Il fit un faux et
+Brignolles, largement payé, se chargea de tout. Quand Brignolles vint à Paris,
+il faisait déjà partie de la combinaison. Larsan avait son plan: prendre la
+place de Darzac avant le mariage. L’accident des yeux avait été, comme je
+l’avais du reste pensé moi-même, des moins naturels. Brignolles avait
+mission de s’arranger de telle sorte que les yeux de Darzac fussent le
+plus tôt possible suffisamment endommagés pour que Larsan qui le remplacerait
+pût avoir cet atout formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut
+de binocles, que l’on ne peut porter toujours, le droit à l’ombre!
+</p>
+
+<p>
+Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le dessein des
+deux bandits. Ce n’est qu’à la fin de son séjour à San Remo que
+Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n’avait pas cessé de le
+surveiller, véritablement «emballé» pour la maison de fous. Il avait été aidé
+naturellement dans cette circonstance par cette police spéciale, qui n’a
+rien à faire avec la police officielle, et qui se met à la disposition des
+familles dans les cas les plus désagréables, lesquels demandent autant de
+discrétion que de rapidité dans l’exécution…
+</p>
+
+<p>
+Un jour qu’il faisait une promenade à pied dans la montagne… La maison de
+fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas de la frontière
+italienne… tout était préparé depuis longtemps pour recevoir le malheureux.
+Brignolles, avant de partir pour Paris, s’était entendu avec le directeur
+et avait présenté son fondé de pouvoir, Larsan… Il y a des directeurs de maison
+de fous qui ne demandent point trop d’explications, pourvu qu’ils
+soient en règle avec la loi… et qu’on les paye bien… et ce fut vite fait…
+et ce sont des choses qui arrivent tous les jours…
+</p>
+
+<p>
+«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à Rouletabille.
+</p>
+
+<p>
+— Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit morceau
+de papier que vous me rapportâtes au Château d’Hercule, le jour où, sans
+m’avertir d’aucune sorte, vous prîtes sur vous-même de suivre à la
+piste cet excellent Brignolles qui venait faire un petit tour dans le Midi. Ce
+bout de papier qui portait l’entête de la Sorbonne et les deux syllabes
+bonnet… devait m’être du plus utile secours. D’abord les
+circonstances dans lesquelles vous l’aviez découvert, puisque vous
+l’aviez ramassé après le passage de Larsan et de Brignolles, me
+l’avaient rendu précieux. Et puis, l’endroit où on l’avait
+jeté fut presque pour moi une révélation lorsque je me mis à la recherche du
+véritable Darzac, après que j’eus acquis la certitude que c’était
+lui, «le corps de trop» que l’on avait mis et emporté dans le sac!…»
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les différentes
+phases de sa compréhension du mystère qui devait jusqu’au bout rester
+incompréhensible pour nous. Ç’avait été d’abord la révélation
+brutale qui lui était venue du séchage de la peinture, et puis cette autre
+révélation formidable qui lui était venue du mensonge de l’une des deux
+manifestations Darzac! Bernier, dans l’interrogatoire que Rouletabille
+lui a fait subir avant le retour de l’homme qui a emporté le sac, a
+rapporté les paroles du mensonge de celui que tout le monde prend pour Darzac!
+Celui-là s’est étonné devant Bernier. Celui-là n’a point dit à
+Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte à cinq heures
+n’était point lui! Il cache déjà cette contre-manifestation Darzac et il
+ne peut avoir d’intérêt à la cacher que si cette manifestation est la
+vraie! Il veut dissimuler qu’il y a ou qu’il y a eu de par le monde
+un autre Darzac qui est le vrai! Cela est clair comme la lumière du jour!
+Rouletabille en est ébloui; il en chancelle… il s’en trouverait mal… il
+en claque des dents!… Mais peut-être… espère-t-il… peut-être Bernier
+s’est-il trompé… peut-être a-t-il mal compris les paroles et les
+étonnements de M. Darzac… Rouletabille questionnera lui-même M. Darzac et il
+verra bien!… Ah! qu’il revienne vite!… C’est à M. Darzac lui-même à
+fermer le cercle!… Comme il l’attend avec impatience!… Et, quand il
+revient, comme il s’accroche au plus faible espoir… «Avez-vous regardé la
+figure de l’homme?» demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!…
+je ne l’ai pas regardée…» Rouletabille ne dissimule pas sa joie… Il eût
+été si facile à Larsan de répondre: «Je l’ai vue! c’était bien la
+figure de Larsan!»… Et le jeune homme n’avait pas compris que
+c’était là une dernière malice du bandit, une négligence voulue et qui
+entrait si bien dans son rôle: le vrai Darzac n’eût pas agi autrement! Il
+se serait débarrassé de l’affreuse dépouille sans la vouloir regarder
+encore… Mais que pouvaient tous les artifices d’un Larsan contre les
+raisonnements, un seul raisonnement de Rouletabille?… Le faux Darzac, sur
+l’interrogation très nette de Rouletabille, ferme le cercle. Il ment!…
+Rouletabille, maintenant, sait!… Du reste, ses yeux, qui voient toujours
+derrière sa raison, voient maintenant!…
+</p>
+
+<p>
+Mais que va-t-il faire?… Dévoiler tout de suite Larsan, qui, peut-être, va lui
+échapper? Apprendre du même coup à sa mère qu’elle est remariée à Larsan
+et qu’elle a aidé à tuer Darzac? Non! Non! Il a besoin de réfléchir, de
+savoir, de combiner!… Il veut agir à coup sûr! Il demande vingt-quatre heures!…
+Il assure la sécurité de la Dame en noir en la faisant habiter
+l’appartement de M. Stangerson et en lui faisant jurer en secret
+qu’elle ne sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui faisant
+entendre qu’il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux Bob. Et,
+comme Walter rentre au château avec le sac vide… Il lui reste un espoir… Celui
+que peut-être Darzac n’est pas mort!… Enfin, mort ou vivant, il court à
+sa recherche… De Darzac, il possède un revolver, celui qu’il a trouvé
+dans la Tour Carrée… revolver tout neuf, dont il a déjà remarqué le type chez
+un armurier de Menton… Il va chez cet armurier… il montre le revolver… il
+apprend que cette arme a été achetée la veille au matin par un homme dont on
+lui donne le signalement: chapeau mou, pardessus gris ample et flottant, grande
+barbe en collier… Et puis il perd tout de suite cette piste… Mais il ne
+s’y attarde pas!… Il remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend une
+autre qui avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait ce que
+n’a point fait Walter. Celui-ci, une fois qu’il eut retrouvé le
+sac, ne s’était plus occupé de rien et était redescendu au fort
+d’Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste… Et il
+s’aperçut que cette piste (constituée par l’écartement exceptionnel
+de la marque des deux roues de la petite charrette anglaise) au lieu de
+redescendre vers Menton, après avoir touché au puits de Castillon, redescendait
+de l’autre côté du versant de la montagne vers Sospel. Sospel! Est-ce que
+Brignolles n’était pas signalé comme descendu à Sospel? Brignolles!…
+Rouletabille se rappela mon expédition… Qu’est-ce que Brignolles venait
+faire dans ces parages!… Sa présence devait être étroitement liée au drame.
+D’un autre côté, la disparition et la réapparition du véritable Darzac
+attestaient qu’il y avait eu séquestration… Mais où… Brignolles, qui
+avait partie liée avec Larsan, ne devait pas avoir fait le voyage de Paris pour
+rien! Peut-être était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette
+séquestration-là!… Songeant ainsi et poursuivant sa pensée logique,
+Rouletabille avait interrogé le patron de l’auberge du tunnel de
+Castillon qui lui avoua qu’il avait été fort intrigué la veille par le
+passage d’un homme qui répondait singulièrement au signalement du client
+de l’armurier. Cet homme était entré boire chez lui; il paraissait très
+altéré et il avait des manières si étranges qu’on eût pu le prendre pour
+un échappé de la maison de santé… Rouletabille eut la sensation qu’il
+«brûlait», et, d’une voix indifférente: «Vous avez donc par ici une
+maison de santé?» «Mais oui, répondit le patron de l’auberge, la maison
+de santé du mont Barbonnet!» C’est ici que les deux fameuses syllabes
+bonnet prenaient toute leur signification… Désormais, il ne faisait plus de
+doute pour Rouletabille que le vrai Darzac avait été enfermé par le faux comme
+fou dans la maison de santé du mont Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se
+fit conduire à Sospel qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de
+rencontrer là Brignolles?… Mais il ne le vit point et immédiatement prit le
+chemin du mont Barbonnet et de la maison de santé. Il était résolu à tout
+savoir, à tout oser. Fort de sa qualité de reporter au journal L’Époque,
+il saurait faire parler le directeur de cette maison de fous pour professeurs
+en Sorbonne!… Et peut-être… peut-être… allait-il apprendre ce qu’il était
+advenu définitivement de Robert Darzac… car, du moment qu’on avait
+retrouvé le sac sans le cadavre… du moment que la piste de la petite voiture
+descendait à Sospel où, d’ailleurs, elle se perdait… du moment que Larsan
+n’avait point jugé utile de se débarrasser auparavant de Darzac par la
+mort, en le précipitant, dans le sac, au fond du puits de Castillon, peut-être
+avait-il été de son intérêt de reconduire Darzac, vivant encore, dans la maison
+de santé! Et Rouletabille pensait ainsi des choses tout à fait raisonnables,
+Darzac vivant était en effet beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!…
+Quel otage pour le jour où Mathilde s’apercevrait de son imposture!… Cet
+otage le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient s’ensuivre
+entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort, Mathilde tuait Larsan de
+ses mains ou le livrait à la justice!
+</p>
+
+<p>
+Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de santé, il se
+heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui sauta à la gorge et le
+menaça de son revolver. Brignolles était lâche. Il cria à Rouletabille de
+l’épargner, que Darzac était vivant! Un quart d’heure après,
+Rouletabille savait tout. Mais le revolver n’avait point suffi, car
+Brignolles, qui détestait la mort, aimait la vie et tout ce qui rendait la vie
+aimable, en particulier l’argent. Rouletabille n’eut point de peine
+à le convaincre qu’il était perdu s’il ne trahissait Larsan, mais
+qu’il aurait beaucoup à gagner s’il aidait la famille Darzac à
+sortir de ce drame, sans scandale. Ils s’entendirent et tous deux
+rentrèrent dans la maison de santé où le directeur les reçut et écouta leurs
+discours avec une certaine stupeur qui se transforma bientôt en effroi, puis en
+une immense amabilité, laquelle se traduisait par la mise en liberté immédiate
+de Robert Darzac. Darzac, par une chance miraculeuse que j’ai déjà
+expliquée, souffrait à peine d’une blessure qui aurait pu être mortelle.
+Rouletabille, dans une joie folle, s’en empara et le ramena sur-le-champ
+à Menton. Je passe sur les effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui
+donnant rendez-vous à Paris pour le règlement des comptes. En route,
+Rouletabille apprenait de la bouche de Darzac que celui-ci, dans sa prison,
+était tombé quelques jours auparavant sur un journal du pays qui relatait le
+passage au fort d’Hercule de M. et de Mme Darzac, dont on venait de
+célébrer le mariage à Paris! Il ne lui en avait pas fallu davantage pour
+comprendre d’où venaient tous ses malheurs et pour deviner qui avait eu
+l’audace fantastique de prendre sa place auprès d’une malheureuse
+femme dont l’esprit encore chancelant faisait possible la plus folle
+entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces inconnues. Après avoir
+volé le pardessus du directeur pour cacher son uniforme d’aliéné et
+s’être emparé dans la bourse de celui-ci d’une centaine de francs,
+il était parvenu, au risque de se casser le cou, à escalader un mur qui, en
+toute autre circonstance, lui eût paru infranchissable. Et il était descendu à
+Menton; et il avait couru au fort d’Hercule; et il avait vu, de ses yeux
+vu, Darzac! Il s’était vu lui-même!… Il s’était donné quelques
+heures pour ressembler si bien à lui-même que l’autre Darzac lui-même
+s’y serait trompé!… Son plan était simple. Pénétrer dans le fort
+d’Hercule comme chez lui, entrer dans l’appartement de Mathilde et
+se montrer à l’autre, pour le confondre, devant Mathilde!… Il avait
+interrogé des gens de la côte et appris où le ménage logeait: au fond de la
+Tour Carrée… Le ménage!… Tout ce que Darzac avait souffert jusqu’alors
+n’était rien à côté de ce que ces deux mots: leur ménage… Le faisait
+souffrir!… Cette souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait
+revu, lors de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de trop,
+la Dame en noir!… Alors il avait compris!… jamais elle n’eût osé le
+regarder ainsi… Jamais elle n’eût poussé un pareil cri de joie, jamais
+elle ne l’eût si victorieusement reconnu, si, une seconde, en corps et en
+esprit, elle avait, victime des maléfices de l’autre, été la femme de
+l’autre!… Ils avaient été séparés… mais jamais ils ne s’étaient
+perdus!
+</p>
+
+<p>
+Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un revolver à
+Menton, s’était débarrassé ensuite de son pardessus qui eût pu le perdre,
+pour peu que l’on fût à sa recherche, avait fait l’acquisition
+d’un veston qui, par la couleur et par la coupe, pouvait rappeler le
+costume de l’autre Darzac, et avait attendu jusqu’à cinq heures le
+moment d’agir. Il s’était dissimulé derrière la villa Lucie, tout
+en haut du boulevard de Garavan, au sommet d’un petit tertre d’où
+il apercevait tout ce qui se passait dans le château. À cinq heures, il
+s’était risqué, sachant que Darzac était dans la Tour du Téméraire, et
+étant sûr par conséquent qu’il ne le trouverait point, dans le moment, au
+fond de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé auprès de nous
+et qu’il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une forte envie de
+nous crier qui il était, mais il était parvenu tout de même à se retenir,
+voulant être uniquement reconnu par la Dame en noir! Cette espérance seulement
+soutenait ses pas. Cela seulement valait la peine de vivre, et, une heure plus
+tard, quand il avait eu à sa disposition la vie de Larsan qui, dans la même
+chambre, lui tournant le dos, faisait sa correspondance, il n’avait même
+pas été tenté par la vengeance. Après tant d’épreuves, il n’y avait
+pas encore place dans son coeur pour la haine de Larsan, tant il était plein
+pour toujours de l’amour de la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M.
+Darzac!…
+</p>
+
+<p>
+On sait le reste de l’aventure. Ce que je ne savais pas, c’était la
+façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois dans le fort
+d’Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque dans le placard. Et
+c’est alors que j’appris que la nuit même qu’il ramena M.
+Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par la fuite du vieux Bob
+qu’il existait une issue au château par le puits, avait, à l’aide
+d’une barque, fait rentrer dans le château M. Darzac, par le chemin qui
+avait vu sortir le vieux Bob! Rouletabille voulait être le maître de
+l’heure à laquelle il allait confondre et frapper Larsan. Cette nuit-là,
+il était trop tard pour agir, mais il comptait bien en terminer avec Larsan la
+nuit suivante. Le tout était de cacher, un jour, M. Darzac dans la
+presqu’île. Aidé de Bernier, il lui avait trouvé un petit coin abandonné
+et tranquille dans le Château Neuf.
+</p>
+
+<p>
+À ce passage, je ne pus m’empêcher d’interrompre Rouletabille par
+un cri qui eut le don de le faire partir d’un franc éclat de rire.
+</p>
+
+<p>
+«C’était donc cela! m’écriai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Mais oui, fit-il… c’était cela.
+</p>
+
+<p>
+— Voilà donc pourquoi j’ai découvert ce soir-là l’Australie!
+Ce soir-là, c’était le vrai Darzac que j’avais en face de moi!… Et
+moi qui ne comprenais rien à cela!… Car enfin, il n’y avait pas que
+l’Australie!… Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!… elle tenait!…
+Oh! je comprends tout, maintenant!
+</p>
+
+<p>
+— Vous y avez mis le temps… répliqua, placide, Rouletabille… Cette
+nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous apparûtes dans la Cour
+du Téméraire, M. Darzac venait de me reconduire à mon puits. Je n’ai eu
+que le temps de faire retomber sur moi le plateau de bois pendant que M. Darzac
+se sauvait dans le Château Neuf… Mais quand vous fûtes couché, après votre
+expérience de la barbe, il revint me voir et nous étions assez embarrassés. Si,
+par hasard, vous parliez de cette aventure, le lendemain matin, à l’autre
+M. Darzac, croyant avoir affaire au Darzac du Château Neuf, c’était une
+catastrophe. Et, cependant, je ne voulus point céder aux prières de M. Darzac
+qui voulait aller vous dire toute la vérité. J’avais peur que, la
+sachant, vous ne pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez
+une nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d’un méchant vous
+cause, à l’ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, eût pu
+nous nuire. Et puis, l’autre Darzac était si malin!… Je résolus donc de
+risquer le coup sans rien vous dire. Je devais rentrer le lendemain
+ostensiblement au château dans la matinée… Il fallait s’arranger,
+d’ici là, pour que vous ne rencontriez pas Darzac. C’est pourquoi,
+dès la première heure, je vous envoyai pêcher des palourdes!
+</p>
+
+<p>
+— Oh! je comprends!…
+</p>
+
+<p>
+— Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J’espère que
+vous ne m’en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une heure
+charmante de Mrs. Edith…
+</p>
+
+<p>
+— À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir de me
+mettre dans une sotte colère?… demandai-je.
+</p>
+
+<p>
+— Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre de nous
+adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!… Je vous répète que je ne
+voulais point qu’après votre aventure de la nuit, vous parlassiez à M.
+Darzac!… Il faudrait pourtant continuer à comprendre, Sainclair.
+</p>
+
+<p>
+— Je continue, mon ami…
+</p>
+
+<p>
+— Mes compliments…
+</p>
+
+<p>
+— Et cependant, m’écriai-je, il y a encore une chose que je ne
+comprends pas!… La mort du père Bernier!… Qui est-ce qui a tué Bernier?
+</p>
+
+<p>
+— C’est la canne! dit Rouletabille d’un air sombre…
+C’est cette maudite canne…
+</p>
+
+<p>
+— Je croyais que c’était le plus vieux grattoir…
+</p>
+
+<p>
+— Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir… Mais c’est
+la canne qui a décidé la mort… Le plus vieux grattoir n’a fait
+qu’exécuter…»
+</p>
+
+<p>
+Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je n’assistai
+point à la fin de cette belle intelligence.
+</p>
+
+<p>
+«Vous n’avez jamais compris, Sainclair — entre autres choses
+— pourquoi, le lendemain du jour où j’avais tout compris, moi, je
+laissais tomber la canne à bec de corbin d’Arthur Rance devant M. et Mme
+Darzac. C’est que j’espérais que M. Darzac la ramasserait. Vous
+rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec de corbin de Larsan, et le geste que
+faisait Larsan avec sa canne, au Glandier!… Il avait une façon de tenir sa
+canne bien à lui… je voulais voir… voir ce Darzac-là tenir une canne à
+bec de corbin comme Larsan!… Mon raisonnement était sûr!… Mais je voulais voir,
+de mes yeux, Darzac avec le geste de Larsan… Et cette idée fixe me poursuivit
+jusqu’au lendemain, même après ma visite à la maison des fous!… même
+quand j’eus serré dans mes bras le vrai Darzac, j’ai encore voulu
+voir le faux avec les gestes de Larsan!… Ah! le voir tout à coup brandir sa
+canne comme le bandit… oublier le déguisement de sa taille, une seconde!…
+redresser ses épaules faussement courbées… Tapez donc! Tapez donc sur le blason
+des Mortola!… à grands coups de canne, cher, cher Monsieur Darzac!… Et il a
+tapé!… et j’ai vu toute sa taille!… toute!… Et un autre aussi l’a
+vue qui en est mort… C’est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi
+qu’il en chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux grattoir,
+qu’il en est mort!… Il est mort d’avoir ramassé le grattoir tombé
+sans doute de la redingote du vieux Bob et qu’il devait porter alors dans
+le bureau du professeur, à la Tour Ronde… Il est mort d’avoir revu, dans
+le même moment, la canne de Larsan!… il est mort d’avoir revu, avec toute
+sa taille et tout son geste, Larsan!… Toutes les batailles, Sainclair, ont
+leurs victimes innocentes…»
+</p>
+
+<p>
+Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m’empêcher de lui dire la
+rancoeur que je lui gardais qu’il ait eu si peu de confiance en moi. Je
+ne lui pardonnais pas d’avoir voulu me tromper avec tout le monde sur le
+compte de son vieux Bob.
+</p>
+
+<p>
+Il sourit.
+</p>
+
+<p>
+«En voilà un qui ne m’occupait pas!… J’étais bien sûr que ce
+n’était pas lui qui était dans le sac… Cependant, la nuit qui a précédé
+son repêchage, dès que j’eus casé le vrai Darzac, sous l’égide de
+Bernier, dans le Château Neuf, et que j’eus quitté la galerie du puits
+après y avoir laissé pour mes projets du lendemain, ma barque à moi… une barque
+que j’avais eue de Paolo le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je
+regagnai le rivage à la nage. Je m’étais naturellement dévêtu et je
+portais mes vêtements en paquet sur ma tête. Comme j’accostais, je tombai
+dans l’ombre sur le Paolo, qui s’étonna de me voir prendre un bain
+à cette heure, et qui m’invita à venir pêcher la pieuvre avec lui.
+L’événement me permettait de tourner toute la nuit autour du château
+d’Hercule et de le surveiller. J’acceptai. Et alors j’appris
+que la barque qui m’avait servi était celle de Tullio. Le Bourreau de la
+mer était devenu soudainement riche et avait annoncé à tout le monde
+qu’il se retirait dans son pays natal. Il avait vendu très cher,
+racontait-il, de précieux coquillages au vieux savant, et, de fait, depuis
+plusieurs jours, on l’avait vu avec le vieux savant tous les jours. Paolo
+savait qu’avant d’aller à Venise Tullio s’arrêterait à San
+Remo. Pour moi, l’aventure du vieux Bob se précisait: il lui avait fallu
+une barque pour quitter le château, et cette barque était justement celle du
+Bourreau de la mer. Je demandai l’adresse de Tullio à San Remo et y
+envoyai, par le truchement d’une lettre anonyme, Arthur Rance, persuadé
+que Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux Bob. En effet, le vieux
+Bob avait payé Tullio pour qu’il l’accompagnât cette nuit-là à la
+grotte et qu’il disparût ensuite… C’est par pitié pour le vieux
+professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur Rance; il pouvait, en
+effet, être arrivé quelque accident à son parent. Quant à moi, je ne demandais
+au contraire qu’une chose, c’est que cet exquis vieillard ne revînt
+pas avant que j’en eusse fini avec Larsan, désirant toujours faire croire
+au faux Darzac que le vieux Bob me préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand
+j’appris qu’on venait de le retrouver, je n’en fus qu’à
+moitié réjoui, mais j’avouerai que la nouvelle de sa blessure à la
+poitrine, à cause de la blessure à la poitrine de l’homme au sac, ne me
+causa aucune peine. Grâce à elle, je pouvais espérer, encore quelques heures,
+continuer mon jeu.
+</p>
+
+<p>
+— Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite?
+</p>
+
+<p>
+— Ne comprenez-vous donc point qu’il m’était impossible de
+faire disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me fallait tout
+le jour pour préparer sa disparition dans la nuit! Mais quel jour nous avons eu
+là avec la mort de Bernier! L’arrivée des gendarmes n’était point
+faite pour simplifier les choses. J’ai attendu pour agir qu’ils
+eussent disparu! Le premier coup de fusil que vous avez entendu quand nous
+étions dans la Tour Carrée fut pour m’avertir que le dernier gendarme
+venait de quitter l’auberge des Albo, à la pointe de Garibaldi, le second
+que les douaniers, rentrés dans leurs cabanes, soupaient et que la mer était
+libre!…
+</p>
+
+<p>
+— Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses yeux
+clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque de Tullio au bout
+de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que cette barque remporterait le
+lendemain?»
+</p>
+
+<p>
+Rouletabille baissa la tête:
+</p>
+
+<p>
+«Non… fit-il sourdement… et lentement… non… ne croyez pas cela, Sainclair… Je
+ne croyais pas qu’elle remporterait un cadavre… après tout, c’était
+mon père!… Je croyais qu’elle remporterait un corps de trop pour la
+maison des fous!… Voyez-vous, Sainclair, je ne l’avais condamné
+qu’à la prison… pour toujours… Mais il s’est tué… C’est Dieu
+qui l’a voulu!… que Dieu lui pardonne!…»
+</p>
+
+<p>
+Nous ne dîmes plus un mot de la nuit.
+</p>
+
+<p>
+À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, mais il me
+refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les journaux du matin et se
+précipita, tête baissée, dans les événements du jour. Les feuilles étaient
+pleines des nouvelles de Russie. On venait de découvrir, à Pétersbourg, une
+vaste conspiration contre le tsar. Les faits relatés étaient si stupéfiants
+qu’on avait peine à y ajouter foi.
+</p>
+
+<p>
+Je déployai L’Époque et je lus en grosses lettres majuscules en première
+colonne de la première page:
+</p>
+
+<p>
+Départ de Joseph Rouletabille pour la Russie
+</p>
+
+<p>
+et, au-dessous:
+</p>
+
+<p>
+Le tsar le réclame!
+</p>
+
+<p>
+Je passai le journal à Rouletabille qui haussa les épaules, et fit:
+</p>
+
+<p>
+«Bah!… Sans me demander mon avis!… Qu’est-ce que monsieur mon directeur
+veut que j’aille faire là-bas?… Il ne m’intéresse pas, moi, le
+tsar… avec les révolutionnaires… c’est son affaire!… ce n’est pas
+la mienne!… En Russie?… je vais demander un congé, oui!… j’ai besoin de
+me reposer, moi!… Sainclair, mon ami, voulez-vous?… Nous irons nous reposer
+ensemble quelque part!…
+</p>
+
+<p>
+— Non! Non! m’écriai-je avec une certaine précipitation, je vous
+remercie!… j’en ai assez de me reposer avec vous!… j’ai une envie
+folle de travailler…
+</p>
+
+<p>
+— Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens…»
+</p>
+
+<p>
+Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette, vida ses
+poches et fut surpris tout à coup de trouver dans l’une d’elles une
+enveloppe toute rouge qui était venue là sans qu’il pût s’expliquer
+comment.
+</p>
+
+<p>
+«Ah! bah!» fit-il, et il la décacheta.
+</p>
+
+<p>
+Et il partit d’un vaste éclat de rire. Je retrouvais mon gai
+Rouletabille, je voulus connaître la cause de cette merveilleuse hilarité.
+</p>
+
+<p>
+«Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!… Ah! du moment que
+c’est comme ça!… Je pars!… Je prends le train, ce soir…
+</p>
+
+<p>
+— Pour où?…
+</p>
+
+<p>
+— Pour Saint-Pétersbourg!…»
+</p>
+
+<p>
+Et il me tendit la lettre où je lus:
+</p>
+
+<p>
+«Nous savons, monsieur, que votre journal a décidé de vous envoyer en Russie, à
+la suite des incidents qui bouleversent en ce moment la cour de Tsarkoïé-Selo…
+Nous sommes obligés de vous avertir que vous n’arriverez pas à
+Pétersbourg vivant.
+</p>
+
+<p>
+«Signé: LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE.»
+</p>
+
+<p>
+Je regardais Rouletabille dont la joie débordait de plus en plus: «Le prince
+Galitch était à la gare,» fis-je simplement.
+</p>
+
+<p>
+Il me comprit, haussa les épaules avec indifférence, et repartit:
+</p>
+
+<p>
+«Ah! bien, mon vieux! on va s’amuser!»
+</p>
+
+<p>
+Et c’est tout ce que je pus en tirer malgré mes protestations. Le soir,
+quand, à la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le suppliant de ne
+point nous quitter et en pleurant mes larmes désespérées d’ami… Il riait
+encore, il répétait encore: «Ah! bien, on va s’amuser!…»
+</p>
+
+<p>
+Et ce fut son dernier salut.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les premiers
+confrères que je rencontrai furent maîtres Henri Robert et André Hesse.
+</p>
+
+<p>
+«Tu as pris de bonnes vacances? me demandèrent-ils.
+</p>
+
+<p>
+— Ah! excellentes!» répondis-je.
+</p>
+
+<p>
+Mais j’avais si mauvaise mine qu’ils m’entraînèrent tous deux
+à la buvette.
+</p>
+
+<div class="ph5">FIN</div>
+
+<p class="footnote">
+<a id="fn1"></a> <a href="#fnref1">[1]</a>
+Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre Menton et la pointe de
+la Mortola, indiquant la situation des Rochers Rouges et de la presqu’île
+d’Hercule:
+</p>
+
+<p class="footnote">
+<a id="fn2"></a> <a href="#fnref2">[2]</a>
+Historique.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+<a id="fn3"></a> <a href="#fnref3">[3]</a>
+Historique.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+<a id="fn4"></a> <a href="#fnref4">[4]</a>
+Historique.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***</div>
+<div style='display:block;margin:1em 0;'>This file should be named 12345-h.htm or 12345-h.zip</div>
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+
+<div style='text-align:left'>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
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+law means that no one owns a United States copyright in these works,
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+by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
+license, especially commercial redistribution.
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+<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div>
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+
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+To protect the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase &#8220;Project
+Gutenberg&#8221;), you agree to comply with all the terms of the Full
+Project Gutenberg&#8482; License available with this file or online at
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+</div>
+
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+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg&#8482;
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
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+possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
+Project Gutenberg&#8482; electronic work and you do not agree to be bound
+by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
+or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+</div>
+
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+1.B. &#8220;Project Gutenberg&#8221; is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg&#8482; electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg&#8482; electronic works if you follow the terms of this
+agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg&#8482;
+electronic works. See paragraph 1.E below.
+</div>
+
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (&#8220;the
+Foundation&#8221; or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg&#8482; electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
+States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
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+</div>
+
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+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
+in a constant state of change. If you are outside the United States,
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+representations concerning the copyright status of any work in any
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+</div>
+
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+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+</div>
+
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+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
+immediate access to, the full Project Gutenberg&#8482; License must appear
+prominently whenever any copy of a Project Gutenberg&#8482; work (any work
+on which the phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; appears, or with which the
+phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; is associated) is accessed, displayed,
+performed, viewed, copied or distributed:
+</div>
+
+<blockquote>
+ <div style='display:block; margin:1em 0'>
+ This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+ other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+ whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+ of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+ at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+ are not located in the United States, you will have to check the laws
+ of the country where you are located before using this eBook.
+ </div>
+</blockquote>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is
+derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
+contain a notice indicating that it is posted with permission of the
+copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
+the United States without paying any fees or charges. If you are
+redistributing or providing access to a work with the phrase &#8220;Project
+Gutenberg&#8221; associated with or appearing on the work, you must comply
+either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
+obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg&#8482;
+trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
+additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
+will be linked to the Project Gutenberg&#8482; License for all works
+posted with the permission of the copyright holder found at the
+beginning of this work.
+</div>
+
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+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg&#8482;
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg&#8482;.
+</div>
+
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+</div>
+
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
+any word processing or hypertext form. However, if you provide access
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+version posted on the official Project Gutenberg&#8482; website
+(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
+to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
+of obtaining a copy upon request, of the work in its original &#8220;Plain
+Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
+full Project Gutenberg&#8482; License as specified in paragraph 1.E.1.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg&#8482; works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
+provided that:
+</div>
+
+<div style='margin-left:0.7em;'>
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &#8226; You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg&#8482; works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
+ to the owner of the Project Gutenberg&#8482; trademark, but he has
+ agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
+ within 60 days following each date on which you prepare (or are
+ legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
+ payments should be clearly marked as such and sent to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
+ Section 4, &#8220;Information about donations to the Project Gutenberg
+ Literary Archive Foundation.&#8221;
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &#8226; You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by email) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg&#8482;
+ License. You must require such a user to return or destroy all
+ copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
+ all use of and all access to other copies of Project Gutenberg&#8482;
+ works.
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &#8226; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
+ any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
+ receipt of the work.
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &#8226; You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg&#8482; works.
+ </div>
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
+Gutenberg&#8482; electronic work or group of works on different terms than
+are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
+from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
+the Project Gutenberg&#8482; trademark. Contact the Foundation as set
+forth in Section 3 below.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
+Gutenberg&#8482; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&#8482;
+electronic works, and the medium on which they may be stored, may
+contain &#8220;Defects,&#8221; such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
+or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
+other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
+cannot be read by your equipment.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the &#8220;Right
+of Replacement or Refund&#8221; described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg&#8482; trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg&#8482; electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium
+with your written explanation. The person or entity that provided you
+with the defective work may elect to provide a replacement copy in
+lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
+or entity providing it to you may choose to give you a second
+opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
+OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
+remaining provisions.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
+accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
+production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
+</div>
+
+ </body>
+</html>