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+The Project Gutenberg EBook of Cham et Japhet, ou De l'émigration des
+nègres chez les blancs considérée comme moyen providentiel de régénérer la race nègre et de civiliser l'Afrique intérieure., by Ausone de Chancel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Cham et Japhet, ou De l'émigration des nègres chez les blancs considérée comme moyen providentiel de régénérer la race nègre et de civiliser l'Afrique intérieure.
+
+Author: Ausone de Chancel
+
+Release Date: March 24, 2005 [EBook #15459]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHAM ET JAPHET, OU DE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+TYPOGRAPHIE HENNUYER, RUE DU BOULEVARD, 7. BATIGNOLLES.
+Boulevard extérieur de Paris. PARIS
+
+
+
+
+
+
+
+ CHAM ET JAPHET
+ OU
+ DE L'ÉMIGRATION DES NÈGRES CHEZ LES BLANCS
+ CONSIDÉRÉE
+ COMME MOYEN PROVIDENTIEL DE RÉGÉNÉRER LA RACE NÈGRE
+ ET DE CIVILISER L'AFRIQUE INTÉRIEURE.
+
+ PAR
+
+ M. AUSONE DE CHANCEL
+
+ 1859
+
+
+
+(Extrait de la _Revue Britannique_, numéros de septembre et d'octobre
+1859)
+
+
+
+
+I.
+
+Depuis soixante ans que la religion, la philosophie et tous les
+gouvernements de l'Europe ont sérieusement mis à l'étude la question
+de l'esclavage, des millions d'esclaves attendent encore l'heure de la
+rédemption.
+
+La religion, malgré quelques heureux essais de rachats partiels, mais en
+face de l'impuissance où tout son dévouement serait de les généraliser,
+devra-t-elle s'en remettre, avec Bossuet, à cet acte de résignation:
+«Condamner l'esclavage, ce serait condamner le Saint-Esprit qui ordonne
+aux esclaves, par la bouche de saint Pierre, de demeurer en leur état,
+et n'oblige point les maîtres à les affranchir[1]?»
+
+[Note 1: _Variations_, t. III.]
+
+Des philosophes modernes, les uns, après s'être égarés à la recherche
+de la raison d'être de l'esclavage dans une société chrétienne, et
+désespérant d'y pouvoir opposer une formule de rachat générale et
+pratique, se sont tristement réfugiés dans cet acte de fatalisme: «C'est
+un hiéroglyphe de la Providence que la philosophie de l'histoire aborde
+l'oreille basse et le regard troublé, sans pouvoir en déchiffrer
+nettement l'explication[2]»
+
+[Note 2: Eugène Pelletan.]
+
+Les autres, arrivés au pouvoir en 1848, se sont trop hâtés de mettre en
+application ce mot de leurs devanciers de 93: «Périssent les colonies
+plutôt qu'un principe!»
+
+De tous les gouvernements de l'Europe enfin, pas un, si ce n'est celui
+de la France, n'a fait autre chose que de donner satisfaction aux
+vues étroites des philanthropes, sans bénéfice aucun, même pour la
+philanthropie.
+
+Que si tant d'esprits supérieurs cependant ont cherché sans le trouver
+le sens de la fatale énigme, ne serait-ce point que tous ont tenté
+d'expliquer par des considérations de politique, d'économie agricole,
+de nécessité sociale, ce fait étrange d'hommes passés à l'état de
+marchandise, d'hommes propriété d'autres hommes, et que pas un ne l'a
+considéré comme une loi providentielle? De là sans doute, et faute d'en
+avoir connu la cause, l'inertie des différents systèmes expérimentés
+pour en faire cesser l'effet.
+
+Dans l'antiquité l'esclavage était une conséquence de la guerre, et
+la guerre une nécessité d'ordre divin. Chaque victoire donnait des
+esclaves; on les appelait _servi_, ce qui veut dire _préservés_:
+c'étaient autant d'ennemis de moins à vaincre dans la lutte prochaine
+et toujours renaissante,--mais dont le terme était fixé,--et que ces
+millions d'hommes eussent indéfiniment prolongée s'ils fussent restés
+libres.
+
+Dès que l'oeuvre divine fut accomplie par l'agrégation de tous les
+peuples dans l'unité romaine, ce furent autant de coeurs ouverts à
+l'Evangile: l'Evangile s'adressait aux simples, aux pauvres, aux
+proscrits; les esclaves étaient tout cela, ils devaient être les
+premiers chrétiens.
+
+Désormais sans raison d'être, l'esclavage disparut peu à peu de la
+société à mesure qu'elle se faisait chrétienne.
+
+Cependant il restait deux vastes continents, tous deux inconnus du monde
+civilisé et par conséquent inaccessibles à la loi nouvelle, l'Afrique
+et l'Amérique;--elles furent simultanément découvertes[3]. Était-ce de
+leurs habitants que le Christ avait dit: «J'ai encore d'autres brebis
+qui ne sont pas de cette bergerie, il faut que je les amène?»
+
+[Note 3: Personne ne se méprendra sur ce que j'entends ici par la
+découverte de l'Afrique.]
+
+Quoi qu'il en soit, l'oeuvre d'initiation des Africains ne pouvant
+s'opérer ni sous la froide latitude de l'Europe, où ne sauraient vivre
+les nègres, ni sous la zone tropicale du Soudan, où ne sauraient vivre
+les blancs, il leur fallait un terrain neutre, intermédiaire, où les
+uns et les autres pussent s'acclimater; Dieu leur donna rendez-vous en
+Amérique, et deux courants d'émigration s'y précipitèrent aussitôt, l'un
+portant les initiateurs, l'autre les initiés. Ces derniers, inertes et
+casaniers de nature, n'eussent point émigré spontanément, tout moyen
+d'émigration leur manquant d'ailleurs: Dieu les expatria de force.--Nous
+ne pouvions aller à eux, il nous les envoya, et dans la seule condition
+qui pût mettre en rapport les deux races.
+
+Cette fois encore l'esclavage était providentiel. Que nous en ayons
+abusé, c'est une question de libre arbitre qui ne prévaudra point contre
+Dieu.
+
+En d'autres termes, Dieu ne livre le nègre au blanc que pour mettre
+celui-là à l'école de celui-ci; s'il le livre esclave, c'est à la fois
+pour que l'élève soit placé dans les conditions les plus absolues de
+soumission, et pour qu'au prix de son travail il trouve un maître qui
+consente à lui servir d'éducateur. Il est remarquable que l'antipathie
+des deux races tend à s'atténuer aussi longtemps que l'une est esclave
+de l'autre, et qu'elle se produit au contraire dans son expansion la
+plus exagérée, aussitôt qu'elles sont, par un fait quelconque, appelées
+à traiter d'égale à égale.
+
+«Le préjugé de race, a dit M. de Tocqueville, me paraît plus fort dans
+les États qui ont aboli l'esclavage que dans ceux où il existe encore,
+et nulle part il ne se montre aussi intolérant que dans les États où la
+servitude a toujours été inconnue.»
+
+Or, cette antipathie du maître qui s'accroît en raison du progrès de
+l'élève est un enseignement non compris on trop dédaigné des desseins de
+la Providence, qui ne les a point rapprochés pour qu'à jamais ils vivent
+côte à côte, mais pour que, l'éducation du barbare étant faite, il soit
+repoussé d'un pays où sa présence est inutile et dangereuse, et renvoyé
+dans sa terre natale, où nul autre que lui ne peut aller porter sa
+contagieuse civilisation.
+
+La volonté divine est en cela si manifeste, qu'elle se traduit sans
+pitié par la réprobation dont est frappée, même aux yeux de ses pères,
+la race malheureuse issue des blancs et des négresses,--non point que
+j'aille jusqu'à penser qu'elle soit, comme il a été avancé, le fruit
+maudit du crime de bestialité[4]; mais elle porte évidemment la peine
+d'une origine désavouée, sinon par la nature, du moins par la société,
+et, à ce titre, condamnée par un arrêt mystérieux;--car ce n'est pas
+seulement l'affranchi de sang pur, le nègre noir, que le blanc met
+à part et relègue hors de son milieu à toute la distance de son
+mépris,--c'est encore le mulâtre, le quarteron, tout homme de
+descendance nègre, à quelque dose imperceptible que le sang africain
+soit mêlé dans ses veines. Et l'oeil du blanc créole a, pour découvrir
+cette altération, des facultés d'instinct prodigieuses, incroyables, que
+n'atteindra jamais la physiologie. Il n'y a point de baptême qui puisse
+laver le métis de cette tache originelle, ni le baptême du chrétien,
+ni le baptême d'un grand nom, ni celui de la fortune, ni celui de la
+science, ni celui de l'esprit,--c'est un paria.
+
+[Note 4: «Les nègres et mulâtres même ne sont qu'une variété de
+l'orang-outang; et, pour faire cesser le crime de _bestialité_, il
+importe de déclarer infâme et vilain tout blanc qui désormais
+s'unirait à une femme de couleur.» (Beauvais, conseiller supérieur à
+Saint-Domingue, 1790.)]
+
+Il n'est pas jusqu'au nègre _noir_ qui ne dise orgueilleusement à
+l'homme de couleur: «Moi, je suis de sang pur; toi, tu es de sang mêlé.»
+
+Or, un fait aussi considérable a sûrement sa raison d'être: c'est que,
+je le répète, les nègres ne sont vis-à-vis de nous, premiers-nés dans
+l'ordre social, que des enfants derniers venus, confiés à notre tutelle
+temporaire, et qu'il nous est imposé de moraliser par le précepte et par
+l'exemple,--rien de plus,--sous peine d'attentat, sinon contre nature,
+incestueux de moins de tuteurs à pupilles, portant désaveu devant Dieu
+et réprobation devant l'humanité de la race nouvelle ainsi créée, et à
+qui la Genèse n'a assigné aucune place dans le monde.
+
+Nous voici, quant à cette loi de principe, en opposition avec MM.
+d'Eichthal et Ismaël Urbain, à qui «le noir paraît être la _race femme_
+dans la famille humaine, comme le blanc la _race mâle_..., le noir, de
+même que la femme, étant privé des facultés politiques, scientifiques et
+créatrices; mais, comme elle, possédant au plus haut degré les qualités
+du coeur, les affections et les sentiments domestiques, la passion de la
+parure, de la danse et du chant[5]»
+
+[Note 5: Lettres sur la race noire et la race blanche. Paris, 1839..]
+
+De là cette conclusion: «que les moyens d'associer les blancs et les
+noirs se résument par ces mots: _domesticité et plaisir_;»--conclusion
+qui, pour les auteurs que je cite, prendrait appui sur ces paroles de
+Napoléon:
+
+«Lorsqu'on voudra, dans nos colonies, donner la liberté aux noirs et y
+établir une égalité parfaite, il faudra que le législateur autorise la
+polygamie, et permette d'avoir à la fois une femme blanche, une noire
+et une mulâtre. Dès lors les différentes couleurs, faisant partie d'une
+même famille, seront confondues dans l'opinion de chacun. Sans cela on
+n'obtiendra jamais de résultat satisfaisant. _Les noirs seront ou
+plus nombreux ou plus habiles, et alors ils tiendront les blancs dans
+l'abaissement_, et vice versa[6].»
+
+[Note 6: Mémoires de Napoléon, t. V, p. 195.]
+
+Graves paroles que celles-là! car, en raison même des conditions
+auxquelles l'émancipation des noirs serait possible, elles en portent
+condamnation sans appel et proscription écrasante an nom de la morale
+qui ne saurait accepter la polygamie; an nom de l'économie sociale,
+menacée dans les colonies par l'envahissement de l'élément noir.
+
+Les conséquences que nous déduisons de l'opinion émise par l'empereur
+philosophe sont donc diamétralement opposées à celles qu'en ont déduites
+MM. d'Eichthal et Urbain. Que si d'ailleurs en partant de cette juste
+observation: «que le noir a beaucoup des qualités de la femme,» ils en
+sont arrivés à cette formule un peu mystique: «donc le noir est la _race
+femme_ de la famille humaine,» ne serait-ce point pour n'avoir pas assez
+remarqué qu'il a bien plus encore les défauts de l'enfant?--Race enfant
+donc que la sienne, et nous lui devons, à ce titre, la tutelle et
+l'éducation; d'où il sait que nos moyens, à nous, d'associer les blancs
+et les noirs sont ceux-ci: domesticité, moralisation, émancipation,
+rapatriement.
+
+Nous avons donc mal compris jusqu'à présent la mission évangélique
+et moralisatrice dont les peuples blancs sont, à l'égard des peuples
+nègres, les apôtres.
+
+Deux hommes éminents, M. de Tocqueville et M. le baron Baude, ont eu de
+ces prémisses une apparente révélation; mais ni l'un ni l'autre n'en ont
+tiré un suffisant enseignement.
+
+M. le baron Baude a dit:
+
+«Les sociétés blanches ont en elles-mêmes le principe de la
+perfectibilité; tandis que les sociétés noires obéissent à l'impulsion
+du dehors et ne font aucun progrès qui leur soit propre. _L'immersion
+dans les sociétés blanche semble donc être la condition à laquelle les
+nègres deviendront capables de liberté_.
+
+«_L'abolition de l'esclavage des noirs_ parmi les blancs ne serait au
+fond que le maintien de l'esclavage des noirs parmi les noirs. L'un est
+un pas vers la liberté, l'autre est à perpétuité la consécration de la
+servitude[7].»
+
+[Note 7: _L'Algérie_, t. II.]
+
+Il est à regretter que cette lumineuse intuition n'ait conduit M. Baude
+qu'à mi-chemin de la solution du problème; soit au rétablissement de la
+traite par caravanes du Soudan en Algérie. L'Algérie y gagnerait des
+travailleurs sans contredit, et ces travailleurs y gagneraient sans
+doute eux-mêmes d'être moralisés; mais qu'y gagneraient la question
+de l'esclavage en général et les colonies de l'Océan et les cinquante
+millions de nègres qui peuplent l'Afrique intérieure?
+
+M. de Tocqueville, après avoir exposé la situation, prospère au delà de
+toute prévision, de cette colonie fondée sur les côtes de Guinée par les
+États-Unis, avec des nègres émancipés, sous le nom de _Libéria_, ajoute:
+
+«Des barbares ont été puiser les lumières au sein de la civilisation,
+et apprendre dans l'esclavage l'art d'être libres.--Jusqu'à nos jours
+l'Afrique était fermée aux arts, aux sciences des blancs. Les lumières
+de l'Europe, importées par les Africains, y pénétreront peut-être[8].»
+
+[Note 8: _De la démocratie en Amérique._]
+
+Pourquoi _peut-être_, quand une première expérimentation concluante
+affirme?
+
+Deux cents pauvres nègres, exportés des États-Unis et conduits par
+quelques membres dévoués de la Société américaine de colonisation,
+confiants dans cet adieu de leur président: _Je sais que ce dessein est
+de Dieu_, débarquent en 1822 sur les plages, désertes du Mesurado. Deux
+ans après, ils ont bâti une ville _en pierres_, Monrovia, armé un fort,
+élevé des chapelles, des écoles, un hôpital. Un peu plus tard, de
+nouveaux immigrants fondent Caldwell; des villages se créent et des
+fermes se groupent dans la banlieue des deux cités. A cette société
+naissante, qui n'a point oublié ses traditions originelles, il faut déjà
+la libre expansion de sa pensée: une imprimerie s'établit à Mourovia, et
+les États-Unis étonnés reçoivent le premier numéro du _Liberia-Herald_.
+
+Deux établissements nouveaux se forment: l'un au cap Monte, avec un
+comptoir fortifié; l'autre dans le Bassa, où s'improvise la ville
+d'Edina; en même temps que diverses sociétés de colonisation en créent
+d'autres avec leurs propres ressources à Bassa, à Cove et sur différents
+points.
+
+Si pourtant la plupart des rois nègres de la côte se prêtent volontiers
+à ces envahissements de leur territoire, légitimés d'ailleurs par achat,
+et s'engagent même, comme condition du marché, à renoncer à la traite,
+ceux de l'intérieur, lésés par contrecoup dans leurs intérêts de
+marchands d'esclaves, en appellent malaisément aux armes. Ce fut pour
+les Libériens, organisés en milice, bien armés et appuyés par leurs
+alliés, l'affaire de quelques combats, pour s'en faire des voisins plus
+prudents d'abord, des amis ensuite.
+
+De 1839 à 1847 enfin, tous ces éléments épars de colonisation, jusque-là
+sans unité politique, s'organisent définitivement en corps de nation;
+la jeune république, sous le nom de _Libéria_, prend rang au nombre des
+États civilisés, avec un gouvernement électif, un parlement, un jury,
+des magistrats,--toute une constitution calquée sur celle de sa patrie
+mère,--mais qui se personnifie par cette restriction absolue qu'_aucun
+blanc_ ne pourra être admis à titre de citoyen sur ce sol de refuge,
+tout entier acquis à la race noire ou mulâtre.
+
+Libéria dès lors a des imprimeries, des journaux, des écoles, des
+églises, des hôpitaux, des associations de charité, des prêtres
+_chrétiens_, des magistrats, une milice, des ports, une flotte, un
+pavillon que saluent de vingt et un coups de canon les escadres
+américaines, anglaises et françaises, et qui, plus tard, est
+officiellement reconnu par toutes les nations du globe.
+
+Aujourd'hui son territoire, où se développe la culture de la canne à
+sucre, du café, du coton, de toutes les plantes tropicales; où se font
+des essais de drainage, d'assainissement et d'industrie mécanique,
+occupe 567 kilomètres de côtes sur une profondeur de 64, avec une
+population de 250,000 âmes.
+
+Le commerce extérieur s'y traduit par un mouvement de 4 à 6 millions
+de francs, et telle est à l'intérieur son influence de rayonnement et
+d'attraction que Monrovia, sa capitale, et Edina se sont élevées, l'une
+sur un ancien marché d'esclaves, l'autre sur l'ancien emplacement du
+fameux _buisson du diable_, autour duquel les calamités publiques
+étaient conjurées par des sacrifices humains, et que nombre de rois
+nègres envoient de cent cinquante à deux cents lieues leurs enfants, à
+ses écoles[9].
+
+[Note 9: _Revue du Deux-Mondes_, numéro de juillet 1852: _les Noirs
+libres et les Noirs esclaves_, par M. Casimir Lecomte.--_Moniteur
+universel_, novembre 1856.--_Courrier des États-Unis_, septembre
+1836.--L'_Encyclopédie anglaise_, de Knight.]
+
+Et pendant qu'en Europe, enfin, le recrutement des travailleurs
+africains, par voie d'engagement, soulève tant d'oppositions irritantes,
+la république de Libéria vient de décréter que tout individu résidant,
+ou venant s'établir sur son territoire, peut (à certaines conditions)
+y enrôler des émigrants natifs d'Afrique et les transporter en pays
+étrangers (session législative de 1858).
+
+Singulière actualité!
+
+Il n'est pas un peuple blanc qui ne pût s'honorer de l'acte d'état civil
+national de Libéria, le premier qu'un peuple nègre ait fait enregistrer
+dans l'histoire de l'humanité.
+
+Par contre, opposons-lui celui de Saint-Domingue ou pour mieux dire
+d'Haïti, car cette pauvre reine des Antilles, honteusement prostituée
+dans les orgies de ses esclaves d'hier, ses maîtres aujourd'hui de
+par l'émancipation brutale, s'est pudiquement débaptisée de son nom
+chrétien.
+
+A peine la proclamation de l'émancipation est-elle proclamée, ce sont
+des bandes déguenillées, ivres de tafia, qui se ruent au pillage, avec
+un enfant blanc au bout d'une fourche pour drapeau.--C'est Jean-François
+qui se fait un sérail de ses prisonnières blanches, et, quand il en est
+las, les livre à ses bandits.--C'est Biassou qui brûle ses prisonniers à
+petit feu, leur arrache les yeux avec des tire-balles et les scie
+entre deux planches.--C'est Jeannot qui se fait au bivouac une double
+décoration de têtes sur une haie de lances, de cadavres accrochés aux
+arbres par le menton, et qui, lorsque la scène est prête, se donne le
+spectacle de blancs qu'on écorche tout vifs, qu'on étire s'ils sont trop
+courts, qu'on rogne par les jambes s'ils sont trop longs. Si Jeannot a
+soif, qu'on lui coupe une tête choisie, et il en exprimera le sang dans
+une tasse de tafia.--Jeannot boit!
+
+Ce sont Rigaud et Toussaint, le nègre et le mulâtre, combattant chacun à
+son profit au nom de la régénération des esclaves. Guerre d'hypocrites
+des deux couleurs, qui finit par un massacre de mulâtres; mais aussi par
+l'expulsion des Anglais, la conquête de la partie espagnole de l'île,
+une ébauche de constitution et un semblant d'unité nationale.
+
+Toussaint Louverture est l'homme de génie de cette révolution de
+sauvages,--car toute révolution a son homme de génie.--Après avoir
+autant que possible discipliné ses bandes, réhabilité la religion, rendu
+l'instruction obligatoire, il lui fallait reconstituer le travail. Le
+vieux nègre avait été esclave avant d'être dictateur, il connaissait
+son monde, et ce fut à coups de sabre et de mousquet qu'il renvoya ses
+nègres _libres_ à leurs ateliers, avec obligation d'y travailler pendant
+cinq ans sans en sortir, à moins d'une permission expresse[10].
+
+[Note 10: Rapport au ministère de la marine sur l'examen des questions
+relatives à l'esclavage (1843).]
+
+Ses deux inspecteurs de culture, Moïse et Dessalines, procédaient contre
+les fainéants par le bâton; contre les mutins, en en prenant un au
+hasard dont ils faisaient sauter la cervelle, ou qu'ils faisaient
+enterrer vivant jusqu'au cou devant les ateliers assemblés[11].
+
+[Note 11: _Mémoires_ du général Pamphile Lacroix, t. II, p. 47]
+
+Aussi les nouveaux citoyens ne disaient-ils plus de Toussaint ce qu'ils
+avaient dit du commissaire de la Convention Polverel, qui leur prêchait
+les droits de l'homme: _Commissaî li bète trop, li connai à yen._
+
+On sait comment le général Leclerc, dans la période heureuse de sa
+malheureuse expédition, s'empara de Toussaint, et _le premier des noirs_
+vint mourir en France au fort de Joux, prisonnier du premier des blancs.
+
+C'est alors l'empereur Dessalines, un nègre du Congo[12], dont le
+gouvernement ne fut que l'exagération de celui de Toussaint, et de qui
+M. Thiers a dit: «Véritable monstre tel qu'en peuvent former le massacre
+et la révolte, ne songeant qu'à pousser avec une profonde perfidie les
+noirs sur les blancs, les blancs sur les noirs, à irriter les uns par
+les autres, à triompher au milieu du massacre général et à remplacer
+Toussaint dont il avait le premier demandé l'arrestation.»
+
+[Note 12: Le général Rames, cité par Lamartine]
+
+Toussaint était un hypocrite en politique et en morale.--Dessalines
+était un impudent d'immoralité. Le soir, il jetait son manteau impérial
+aux orties pour rentrer plus à l'aise dans son rôle natif de sauvage et
+s'enivrer d'amour brutal et de tafia, en dansant la bamboula[13].
+
+[Note 13: D'Alaux, _Soulouque et son Empire_]
+
+Abrégeons: laissons les assassins de Dessalines,--Christophe, dans le
+nord de l'île, jouant au saint Louis en rendant la justice sous un
+cocotier, avec cette modification qu'il condamnait toujours à mort;--et
+Pétion, dans le sud, où, disait-il, «il aurait créé une France
+nouvelle,» si son peuple n'eût traduit la liberté républicaine par le
+droit de ne rien faire, vivant à la grâce de Dieu du pain quotidien du
+bananier.
+
+Découragé par ce résultat en sens inverse de celui qu'il avait
+rêvé, Pétion se laissa mourir de faim, en même temps à peu près que
+Christophe, dans un accès de rage, se déchargeait un pistolet dans le
+coeur.
+
+Le général Boyer recueillit leur double héritage, non sans s'aider de
+quelques massacres, bien entendu; mais du moins était-ce on homme hors
+ligne que celui-là, tout impuissant qu'il ait été à vaincre la paresse
+des ateliers, malgré son code draconien, et à dominer l'opinion
+systématiquement stupide qui, du sénat, avait gagné les masses à l'état
+de conspiration.--Pressé par la révolte, moins encore que pris par le
+dégoût, Boyer s'embarque pour la Jamaïque.
+
+Encore l'anarchie avec les deux Hérard, Salomon, Dalzo, Pierrot, le
+féroce Accaau et Guerrier, qu'un intérêt commun porte à la présidence et
+qui, pour avoir coupé court à son état d'ivresse habituelle, meurt d'un
+excès de sobriété.--Pierrot n'arrive au pouvoir que pour y jouer le
+double rôle de tyran et de niais. On a conservé de lui cette sentence
+mémorable par laquelle, en vertu du privilége inhérent à sa position de
+chef de l'État, il commua en peine de mort une condamnation à trois mois
+de prison.
+
+L'intelligent Riché «réalise un moment l'idéal d'un gouvernement
+haïtien,» mais il est emporté par une mort subite; et, au grand
+étonnement de tous les partis, Faustin Soulouque, ancien palefrenier
+du général Lamarre et son aide de camp, attaché ensuite, en façon de
+secrétaire des commandements, à la belle mulâtresse de Boyer, puis
+général et commandant du palais, parvenu d'antichambre, enfin, est élevé
+à la présidence.
+
+C'était un ci-devant beau dans son espèce; timide, balbutiant en public,
+poltron au feu et croyant aux sorciers plus qu'à Dieu, jusque-là que, le
+jour de sa consécration par un _Te Deum_, il repoussa, comme ensorcelé,
+le fauteuil qui lui avait été préparé dans l'église.
+
+Le Parlement haïtien s'était donné là, pensait-il, un président
+soliveau, comme tout Parlement constitutionnel, blanc ou nègre, les
+aime. L'erreur ne fut pas de longue durée: par un effet combiné du
+pouvoir qu'il avait en mains et de sa peur de tout, peur du sénat, des
+fonctionnaires, de la bourgeoisie, de ses généraux même, des mulâtres
+surtout et des esprits, Soulouque s'était transformé en terroriste. La
+première année de son gouvernement fut un long massacre d'un bout à
+l'autre de l'île, mais qui s'inaugura dans la capitale où se ramifiait
+nécessairement une insurrection prétendue des mulâtres du sud.
+
+Massacre par le sabre, la fusillade et la mitraille, au coin des rues,
+sur les places publiques, dans la cour du palais de la présidence et
+jusque dans la Chambre des représentants, de ministres, de sénateurs, de
+généraux, de fonctionnaires, de bourgeois, tous plus ou moins jaunes
+ou suspects, à ce point que plusieurs administrations cessèrent de
+fonctionner faute d'écrivains.
+
+Port-au-Prince _pacifié_, il fallait _pacifier_ le sud: Soulouque s'y
+fait suivre par une armée et par les anciens bandits d'Accaau, semant
+sur sa route des proclamations qui toutes commençaient par _quiconque_,
+et se terminaient invariablement par _sera fusillé_.
+
+Massacre par exécution sommaire, par commission militaire, par
+irruption, par guet-apens aux Cayes, à Aquin, à Jérémie, à Cavaillon, où
+le chef de bande Voltaire Castor, ancien forçat, poignarde de sa main
+soixante-dix noirs, compromis par leurs relations avec les mulâtres, et
+coupables d'être riches, en vertu de cet axiome d'Accaau: _Nègue riche
+cila mulate_.
+
+C'est ainsi que Soulouque préludait à sa mascarade impériale, avec ses
+ducs de _Marmelade_, de _Limonade_ et de _Trou-Bonbon_; ses comtes de
+_Coupe-Haleine_, de la _Seringue_, de _Numéro-Deux_; ses barons
+de _Gilles-Azor_, ses chevaliers de _Métamour-Bobo_, et toute une
+aristocratie de chimpanzés, dont les noms incroyables illustrent le
+_Moniteur haïtien_; mais sans une gourde dans le trésor public d'où
+ne sortent que des assignats, sans un navire dans les ports, sans
+industrie, sans commerce, sans agriculture sur le sol le plus fécond du
+monde.
+
+Saint-Domingue exportait autrefois pour 150 millions de produits que M.
+Thiers[14] évalue à 300 millions de valeur actuelle.--Haïti n'en exporte
+pas 12 aujourd'hui.
+
+[Note 14: _Histoire du Consulat et de l'Empire_.]
+
+La situation morale de ce peuple _régénéré_ va de pair avec sa situation
+économique. «Haïti a des journaux et des sorciers, un tiers parti et des
+fétiches; des adorateurs de couleuvres y proclament tour à tour depuis
+cinquante ans,» en présence de l'Être suprême, «des constitutions
+démocratiques et des monarques par la grâce de Dieu[15].»
+
+[Note 15: D'Alaux, lieu cité.]
+
+L'histoire d'Haïti peut se résumer en deux lignes: extermination des
+blancs,--extermination des mulâtres,--extermination des nègres entre
+eux.
+
+Libéria.--Haïti.
+
+Entre la régénération de la race noire par le rapatriement, après un
+temps donné de servage «sous des maîtres supérieurs,» et le rêve de sa
+régénération spontanée, nous avons à choisir.
+
+Et quel obstacle s'oppose donc à ce que, par un double mouvement
+d'immigration et de rapatriement de nègres engagés, tous les
+gouvernements à colonies s'entendent pour multiplier les Libéria sur les
+deux côtes de l'Afrique, et fassent ainsi rayonner, de la circonférence
+au centre de la Nigritie, l'industrie, le commerce, l'agriculture, la
+foi chrétienne et la civilisation?
+
+Montesquieu semble avoir eu la prescience de cette solution du grand
+problème que nous a posé la Providence, quand il a écrit:
+
+«Si j'avais à soutenir le droit que nous avons de rendre les nègres
+esclaves, je dirais: Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de
+l'Amérique, ils ont du mettre en esclavage ceux de l'Afrique pour s'en
+servir à défricher tant de terres.
+
+«Le sucre serait trop cher si l'on ne faisait travailler la plante qui
+le produit par des esclaves.
+
+«Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête; et ils
+ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre. On ne
+peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très-sage, ait
+mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps noir.
+
+«.....Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des
+hommes; parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait à
+croire que nous ne sommes pas nous-mêmes des chrétiens.
+
+«De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux
+Africains; car si elle était telle qu'on le dit, _ne serait-il pas
+venu dans la tête des princes de l'Europe, qui font entre eux tant
+de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la
+miséricorde et de la pitié_[16].»
+
+[Note 16: _Esprit des lois_, chap. V.]
+
+Il y a plus d'un siècle, et nous devons, au nom de la France, constater
+cette date, il y a plus d'un siècle que Montesquieu, n'osant heurter de
+front les trop grands intérêts qui se rattachaient alors à la question
+de l'esclavage, s'en prenait, ne pouvant mieux faire, par cette
+mélancolique ironie, aux tristes raisons avancées par l'avarice, par
+l'anatomie, par l'orgueil de l'esprit et la vanité de la peau, pour
+motiver l'esclavage et s'en absoudre. La question a depuis fait un grand
+pas; mais la convention de miséricorde et de pitié du philosophe est
+encore à mettre à l'étude.
+
+L'honneur de cette vaste idée appartient, on le voit, à la philosophie
+française; elle est depuis devenue catholique dans le sens grammatical
+du mot et dans son sens religieux.
+
+Que si en souvenir des paroles de Bossuet, que nous avons citées plus
+haut, on accusait la religion d'avoir été moins _humaine_ en cela que
+la philosophie, je répondrais qu'elle a dû l'être; elle n'est point
+_humaine_, en effet; son royaume n'est point de ce monde; elle voit
+et prend les choses de plus haut; peu lui importe, jusqu'à un certain
+point, à elle qui a dit: Bienheureux ceux qui souffrent! peu lui importe
+la condition de bonheur ou de malheur matériel de l'homme sur la terre.
+Elle fait bon marché de l'inégalité dans la vie pour se rattraper dans
+l'égalité de la mort. C'est alors seulement qu'elle règle--terrible
+compte!--avec le maître et avec l'esclave. Elle n'entend point,
+d'ailleurs, que jusque-là l'un ou l'autre n'accepte pas la condition qui
+lui est faite.--La résignation est la première vertu du chrétien.
+
+En progrès, la religion n'est point et ne peut pas être primesautière,
+parce qu'elle est de son essence éminemment conservatrice, et que tout
+progrès tend nécessairement à la modification d'un ordre de choses
+établi; mais elle accueille tous les progrès, les sanctionne et les
+consacre, lorsqu'ils peuvent, d'ailleurs, être accomplis en vue
+d'intérêts légitimes et sans ébranlements politiques.
+
+La philosophie, au contraire, si spiritualiste qu'on la suppose, touche
+toujours par quelque côté aux questions économiques, d'où il suit que
+son rôle, à elle, étant plus ou moins _humain_, son but doit être de
+combiner théoriquement les éléments sociaux, de façon à leur départir,
+sur la terre, la somme de bonheur la plus grande possible.
+
+Voici pourquoi l'inégalité des conditions la blesse et la révolte; et
+pourquoi encore elle a dû faire le premier pas sur cette voie, désormais
+ouverte, où nous essayons de la suivre et où viendront la rejoindre tous
+ceux qui, dans ce monde, ont charge d'âmes, gouvernants quels qu'ils
+soient, et ministres de tous les cultes, pour résoudre le problème où
+l'a laissé Montesquieu, il y a cent dix ans: faire en faveur des races
+noires, au nom de la religion et d'accord avec la politique, une
+convention de miséricorde et de pitié.
+
+
+
+
+II.
+
+De l'état des esclaves dans nos colonies et chez les musulmans
+avant l'émancipation.
+
+Avant d'aborder notre sujet proprement dit, nous devons peut-être à ceux
+de nos lecteurs qui ne le connaissent que par son côté populaire et
+sentimental, et pour ne l'avoir étudié que dans _la Case de l'oncle
+Tom_, les éléments d'une appréciation plus sérieuse de l'état des
+esclaves, sinon dans toutes les colonies, dans les nôtres du moins
+et chez les musulmans en général, par conséquent en Algérie, avant
+l'émancipation.
+
+L'opinion publique, en effet, s'est trop aisément laissée prendre au
+grand bruit qu'ont fait les abolitionnistes de tortures, de cachots,
+d'oubliettes, de mises à la question, et elle l'a trop généralisé.
+
+Je m'étonne qu'on n'ait pas dit de nos belles créoles qu'elles faisaient
+assister à leur toilette un bourreau, comme les dames romaines, pour
+fustiger leurs caméristes maladroites; et de nos planteurs, qu'ils
+déportaient, comme Caton, leurs esclaves trop vieux dans une île
+déserte; ou que l'un d'eux, au moins, a fait crucifier son cuisinier
+pour une caille rôtie, comme Auguste.
+
+Bien longtemps avant Mrs. Stowe et Mrs. Langdon, on avait mis tous ces
+malheurs en gros livres, en discours de tribune, en feuilletons, en
+romances. C'était surtout de mode en Angleterre: les rôles étaient
+partagés; de leur côté, les gentlemen, réunis en société pour
+l'abolition de l'esclavage, émettaient cet avis: «que le gouvernement
+anglais ne devait, sous aucun prétexte, permettre l'introduction dans
+les marchés anglais du sucre produit par le travail des esclaves[17];»
+et, du leur, les ladies ne voulaient plus sucrer leur thé avec ce triste
+sucre; il leur fallait du sucre libre.
+
+[Note 17: Séance de la Chambre des communes. Question des sucres, 1840.]
+
+Il est malheureusement trop vrai que, dans les ateliers ruraux des
+Etats-Unis surtout, tel maître a fait abus jusqu'à l'atrocité de
+la latitude que la loi lui laisse ou qu'il s'arroge de punir ses
+esclaves[18]; mais dans les colonies de l'Espagne et de l'Angleterre,
+ce n'a jamais été là qu'une rare exception, plus rare encore dans les
+nôtres où, d'ailleurs, elle était flétrie par l'opinion d'abord, par les
+tribunaux ensuite.
+
+[Note 18: E. Montégut, _De l'Esclavage aux Etats-Unis_.]
+
+Et cependant on croit encore trop généralement en France, le pays du
+monde où l'on écrit le plus, et où on lit le moins, que les nègres,
+abandonnés par toute providence humaine et divine à la merci de
+l'avarice et de la brutalité, n'avaient pour eux ni protection ni
+sauvegarde. C'est un absurde préjugé.
+
+Les esclaves étaient, il est vrai, immeubles par destination,--ils
+étaient _choses_. «L'esclave est une propriété, a dit un jurisconsulte,
+dont on dispose à son gré, par vente, donation, etc., etc. Cependant
+la femme, le mari et les enfants impubères ne peuvent être vendus
+séparément, s'ils sont sous la domination d'un même maître... Si
+l'esclave doit l'obéissance à son maître, celui-ci doit le protéger, le
+nourrir, le vêtir et en avoir soin quand il est vieux et infirme[19].»
+
+[Note 19: Favart cité par Dalloz.--_Répertoire de jurisprudence_, art.
+COLONIES.]
+
+Aux termes d'une ordonnance du roi, d'août 1833, les maîtres étaient
+tenus de fournir annuellement un état de recensement de leurs esclaves,
+avec nom, prénoms, sexe, âge, signes particuliers des individus; de
+faire, dans le délai de cinq jours, devant un fonctionnaire désigné, la
+déclaration des naissances et des mariages, et, dans les vingt-quatre
+heures, celle des décès de leurs esclaves; l'inhumation ne pouvait avoir
+lieu qu'après l'expiration de ce dernier délai, et après autorisation du
+fonctionnaire qui avait reçu ta déclaration.
+
+Il était difficile, on l'avouera, d'éluder ces garanties d'identité et
+d'état civil, et de se défaire d'un esclave.
+
+Voilà pour les oubliettes.
+
+Une ordonnance du roi, de 1832, et une loi de 1839, réglementaient les
+affranchissements, les provoquaient, les facilitaient, en multipliaient
+les causes de droit, et conféraient à l'affranchi l'exercice des droits
+civils et politiques.
+
+Un esclave était-il reconnu hors d'état de pourvoir à sa subsistance, en
+raison de son âge et de ses infirmités, et son maître, pour se défaire
+d'une bouche inutile, voulait-il l'affranchir, le ministère public
+pouvait former opposition à l'affranchissement.
+
+Une loi de 1833, avec ce considérant remarquable: «que la législation
+comprend des pénalités qu'il est nécessaire d'abroger explicitement,
+_quoique l'application en ait cessé depuis longtemps, soit par
+désuétude, soit par des ordres ministériels ou des actes de l'autorité
+locale_,» abolissait la peine de la mutilation et de la marque.
+
+Une ordonnance du roi, de 1846, en complément d'une autre de 1841,
+toutes deux concernant le régime disciplinaire des esclaves, portait:
+
+«Le droit de police et de discipline n'appartient au maître que dans
+certains cas: refus de travail, injures, ivresse, marronnage qui n'a pas
+excédé huit jours, faits contraires aux moeurs, larcins, etc., etc. Tous
+autres délits sont justiciables des tribunaux.
+
+«L'emprisonnement ne pourra pas excéder quinze jours; une salle de
+police devra être établie à cet effet sur chaque habitation; l'emploi
+des fers, des chaînes et des liens est prohibé. Les entraves ne pourront
+être employées qu'à la charge d'en rendre compte au juge de paix.--Le
+fouet est maintenu pour certains cas; mais on ne peut l'infliger qu'une
+fois par semaine, par quinze coups au plus et six heures seulement
+après la faute. Il sera tenu chez tout propriétaire un registre coté et
+paraphé par le juge de paix, où seront inscrits les punitions et leurs
+causes, le nom de la personne qui les aura ordonnées et de celles qui
+auront été chargées de leur exécution. Les esclaves peuvent porter
+plainte contre leur maître.»
+
+Voilà pour les tortures. Les soldats des deux tiers de l'Europe, qui
+sont réputés gens très-libres, échangeraient volontiers contre cette
+législation celle qui les régit.
+
+Par une loi de 1840, les procureurs généraux, les procureurs du roi
+et leurs substituts, étaient spécialement chargés de se transporter
+périodiquement sur les habitations, dans les maisons de ville et les
+bourgs, les uns tous les six mois, les autres tous les mois et toutes
+les fois qu'il y aurait lieu, pour s'assurer de l'exécution des
+règlements relatifs aux esclaves, et consigner les résultats de leurs
+tournées dans des rapports portant notamment sur la nourriture,
+l'entretien, le régime disciplinaire, les heures de travail et de
+repos des noirs;--les exemptions de travail, motivées sur l'âge et les
+infirmités; l'instruction religieuse et les mariages des esclaves,
+etc., etc. Toute contravention rendait le maître passible d'une amende
+prononcée en police correctionnelle.
+
+La même loi imposait aux maîtres l'obligation de faire instruire leurs
+esclaves dans la religion chrétienne, et aux ministres du culte de
+pourvoir à l'accomplissement de cette obligation par des exercices
+religieux à jours fixés, par l'enseignement du catéchisme et par des
+visites mensuelles sur toutes les habitations de la paroisse.
+
+Aux termes d'une ordonnance de 1846, des soeurs appartenant à des
+congrégations religieuses étaient chargées de concourir, en ce qui
+concernait spécialement les femmes et les filles esclaves, à l'exécution
+des mêmes dispositions, et d'ouvrir des salles d'asile où étaient reçus
+les enfants des deux sexes, qui, d'ailleurs, à partir de l'âge de quatre
+ans, étaient admis dans les écoles gratuites.
+
+D'après les ordonnances des 30 septembre 1827, 24 septembre et 21
+décembre 1828, les Cours d'assises, appelées à connaître des crimes
+commis envers les esclaves, étaient composées de trois conseillers à la
+Cour royale et de quatre assesseurs. Les assesseurs étaient tirés au
+sort parmi les colons éligibles aux conseils coloniaux, les membres des
+ordres royaux, les fonctionnaires, avocats, médecins, etc., etc., et
+concouraient avec les magistrats aux décisions des points de fait et
+de droit. Cette combinaison mixte, où l'élément judiciaire était en
+minorité, ne semblait pas suffisamment garantir aux esclaves les
+conditions d'une parfaite impartialité. «C'est sous l'impression de
+cette insuffisance et de quelques acquittements étranges que fut rendue
+ta loi de 1847[20].»
+
+[Note 20: Galisset, _Corps de droit français_]
+
+Dès lors, les individus libres, accusés de crimes envers les esclaves,
+et les esclaves accusés de crimes envers des libres, furent traduits
+devant une cour criminelle, formée de _sept magistrats pris parmi les
+conseillers titulaires de la Cour royale_, les conseillers auditeurs,
+et, en cas de besoin, les juges royaux. Et la déclaration de culpabilité
+ne put être prononcée qu'à la majorité de cinq voix sur sept.
+
+L'équité, cette fois, n'avait plus rien à craindre de la justice.
+
+Tel était, très-abrégé, le nouveau Code français des esclaves; je n'en
+ai toutefois analysé que les lois principales dans leurs principales
+dispositions.
+
+Le fait de l'esclavage admis, fait déplorable sans aucun doute, on
+rendra cette justice à notre législation, qu'elle avait pris toutes ses
+mesures pour lui enlever tout caractère odieux.
+
+La loi musulmane, et par là j'entends le Coran, les _Hadits_, ou livres
+des traditions, et les nombreux commentaires du livre sacré, la loi
+musulmane veille sur les esclaves avec une sollicitude plus humaine,
+plus religieuse encore que la nôtre.
+
+«Vêtez vos esclaves de votre habillement, et nourrissez-les de vos
+aliments,» a dit le Prophète.
+
+«Le fidèle doit fournir consciencieusement à la nourriture et à
+l'entretien de son esclave, et ne point lui imposer une tâche au-dessus
+de ses forces.» (Hadits.)
+
+«Si votre esclave a travaillé pendant le jour, qu'il se repose pendant
+la nuit.» (Malek.)
+
+«Si vous ne pouvez pas entretenir vos esclaves, vendez-les.» (Sidi
+Khelil.)
+
+«Si quelqu'un de vos esclaves vous demande son affranchissement _par
+écrit_, donnez-le-lui si vous l'en trouvez digne.» (Coran.)
+
+«Le fidèle qui affranchit son semblable s'affranchit lui-même des peines
+de l'humanité et des tourments du feu éternel.» (Coran.)
+
+«Pardonnez à votre esclave soixante-dix fois par jour, si vous voulez
+mériter la bonté divine.» (Hadits.)
+
+«Ne dites jamais: mon esclave, car nous sommes tous esclaves de
+Dieu;--dites: mon serviteur ou ma servante.» (Abou-Harira.)
+
+«Si le maître commet envers son esclave une action blâmable et patente,
+il lui donne par là droit à la liberté; par exemple, s'il lui coupe un
+doigt, s'il lui arrache un ongle, s'il lui fend une oreille, s'il lui
+brûle une partie quelconque du corps, s'il lui arrache une on plusieurs
+dents.» (Cheikh ben Salomon.)
+
+Une esclave est-elle vendue en état de grossesse du fait de son maître,
+l'enfant naît libre et il hérite du père.
+
+Celle qui a donné un enfant à son maître a désormais sa place et
+un logement dans la tente ou dans la maison. On la désigne par une
+qualification particulière, qui, sans l'élever au rang d'épouse, la
+place au-dessus de sa première condition: elle s'appelle _oum el ouled_,
+la mère de l'enfant; et son enfant jouit de tous les droits de liberté
+et d'héritage, comme ses frères légitimes.
+
+Un maître ne peut forcer deux soeurs à s'unir à lui ni à être ses
+concubines.
+
+Un maître a-t-il maltraité son esclave, lui refuse-t-il la nourriture,
+le vêtement; lui a-t-il promis la liberté et manque-t-il à sa parole;
+l'a-t-il associé à son commerce et lui retient-il sa quote-part de gain,
+le cadi prononce.
+
+Est-il prouvé qu'un maître ne peut nourrir ses esclaves; qu'en partant
+pour un voyage il ne leur a pas laissé le _nefka_, somme nécessaire à
+leur entretien, le cheikh El Blad les fait vendre[21].
+
+[Note 21: Général Daumas et Ausone de Chancel, _le Grand Désert_. En
+note: _le Code des Esclaves_, 1845.]
+
+En quelques mots enfin, la loi musulmane prescrit et définit, avec un
+soin scrupuleux, les formes et les conditions de vente et d'achat des
+esclaves; de leurs mariages, de leurs divorces, de la tutelle de leurs
+enfants, et les modes d'affranchissement qu'elle a faits très-nombreux.
+Il est même accepté en principe qu'un esclave, après dix ans de
+services, doit être rendu à la liberté, «parce que son travail a payé
+son prix.» Les bons musulmans affranchissent également celui qui sait
+lire dans le Coran et qui peut demander son affranchissement par écrit.
+Les docteurs ont donné cette interprétation à la parole de Mohamed que
+j'ai citée plus haut.
+
+La loi mahométane a plus fait pour les esclaves que les traités de 1815,
+la suppression de la traite et l'émancipation.
+
+J'ai sous la main bien des textes à l'appui de ce que j'avance; j'en
+choisirai un anglais pour qu'il soit moins suspect.
+
+«Une fois installé dans la maison de l'acheteur, l'esclave, s'il est
+fidèle, est bientôt considéré comme un membre de la famille. Les plus
+intelligents apprennent à lire et à écrire, et acquièrent plus tard
+quelque teinture du Coran. Celui qui est parvenu à en lire et à en
+comprendre un chapitre recouvre dès ce moment sa liberté. Il en est dont
+l'intelligence se refuse à comprendre les principaux fondements de la
+religion musulmane; ceux-ci ne sont affranchis qu'au bout de huit ou dix
+ans. Le musulman consciencieux regarde le nègre comme un domestique. Il
+est remarquable que le fait de l'émancipation de l'esclave est tout à
+fait volontaire de la part du maître, et j'ai vu des noirs si attachés
+à leurs maîtres, qu'ils préféraient rester esclaves auprès d'eux plutôt
+que d'accepter la liberté qui leur était offerte.
+
+«Il ne faudrait pas cependant s'imaginer que les Arabes et les Maures
+soient tous dans des dispositions aussi bienfaisantes à l'égard de
+cette race dégradée; quelques-uns, dans la classe du peuple la moins
+considérée, font des noirs un trafic infâme: ils les achètent et les
+marient pour revendre ensuite leurs enfants[22].»
+
+[Note 22: Jackson, _Voyage au Maroc_.]
+
+Ce fait, constaté par M. Léo de Laborde[23] sur les rives du Nil, et par
+le voyageur anglais dans le Maroc, se reproduit malheureusement sur tous
+les grands marchés d'esclaves; mais, comme cet autre fait déplorable, la
+mise en vente impudente et brutale de la marchandise humaine dans les
+bazars, il n'inculpe pas autrement la loi mahométane que les atrocités
+des négriers n'inculpent notre loi.
+
+[Note 23: Léo de Laborde, _Chasse aux hommes dans le Cordofan_. 1844.]
+
+De ces deux législations, il faut bien l'avouer, n'en déplaise à notre
+forfanterie de civilisés, la nôtre n'était qu'humaine, la musulmane
+est toute paternelle. Le musulman accueille à son foyer le nègre qu'il
+achète, et ne lui fait, ni à la mosquée ni au cimetière, place à part
+des croyants. Chez lui, la femme esclave se rachète par la maternité,
+l'homme par l'éducation; et l'affranchi, rentré dans la vie normale, n'y
+est point, comme chez nous, poursuivi par ce préjugé que toute notre
+raison est impuissante à vaincre; il se fond dans la société blanche,
+sans que son origine et sa couleur soient un stigmate d'infamie qui le
+désigne au mépris public.
+
+Les musulmans ont compris ce que n'avait pas compris l'antiquité, qui
+laissait Esope et Térence esclaves, et qui faisait des philosophes tout
+exprès pour les vendre au marché; ce que nous n'avons pas compris non
+plus, nous: que l'affranchissement de l'esprit doit racheter l'esclavage
+du corps.
+
+Nous n'étions ni sages ni logiques, ni sages comme les musulmans, ni
+logiques jusqu'au bout comme les Etats-Unis, où les esclaves sont
+systématiquement voués à la stupidité.
+
+Nos esclaves, on l'a vu, étaient initiés à la pensée, à la comparaison,
+et, selon leur intelligence, à toutes les opérations de l'âme, par
+l'enseignement religieux et celui des écoles; dans l'Evangile, ils
+apprenaient que tous les hommes sont égaux devant Dieu; par la lecture
+de quelque livre que ce fût, qu'ils sont égaux devant la loi. Il n'y
+avait pas pour eux et pour leurs maîtres deux baptêmes, deux communions,
+deux prières; c'était le même prêtre qui les accueillait, eux et leurs
+maîtres, sur le seuil de la vie, qui les léguait au même ciel par delà
+le seuil de la mort; et pourtant, tout le long de leur existence, ils
+se heurtaient, eux esclaves, à deux lois dont l'une, si bienveillante
+qu'elle fût, les subordonnait à l'autre. Alors, il leur fallait bien
+s'avouer ou que Dieu était moins puissant que leurs maîtres, ou que
+leurs maîtres usurpaient sur Dieu. Comme conclusion, quelle réserve de
+haine et d'aspiration vers la liberté devait s'amonceler dans leurs
+coeurs!
+
+Dieu veuille que l'émancipation n'ait pas pour résultat la propagande
+plutôt que l'atténuation de ces idées rudimentaires de droit naturel!
+Parmi les nègres libres, plus encore que parmi les esclaves, ne peut-il
+pas se trouver des hommes relativement au moins supérieurs, et qui,
+comme les chefs des guerres serviles autrefois, comme les chefs de
+Saint-Domingue hier, appelèrent la masse à l'insurrection?
+
+L'affranchissement par l'éducation de la loi musulmane, en enlevant à
+leur milieu ces demi-savants dangereux, en fait, dans un milieu nouveau,
+des citoyens utiles. Aussi l'histoire de l'esclavage dans les pays
+mahométans ne fournit-elle pas un seul exemple de sédition.
+
+Cette même expression calme et de dignité qu'on a pu remarquer dans
+les textes épars du Coran et de ses commentateurs que j'ai cités, le
+musulman, dont elle est le caractère essentiel, la transporte dans
+tous les actes de sa vie publique. S'il est quelquefois expansif, s'il
+s'abandonne, ce n'est jamais que par exception et sous le rideau, pour
+ainsi dire. Ses sentiments, comme ses femmes, sont d'autant mieux
+voilés qu'ils sont plus distingués. De là, pour lui, deux existences: à
+l'extérieur, celle de l'homme; à l'intérieur, celle du père de famille.
+L'homme a des esclaves, le père de famille a des serviteurs; et, comme
+si celui-là voulait racheter de leur condition humiliante les esclaves
+de celui-ci, et les relever à leurs propres yeux, il leur donne des
+noms de bon présage: Mebrouk,--Saïd,--Nasseur,--Salem, etc., etc.:
+l'Heureux,--le Béni,--le Protégé,--le Sauvé.--Tous ces noms ont leur
+féminin.
+
+Il y a là, ce me semble, quelque chose de profondément touchant; et je
+remarque que les noms des esclaves ont, de tout temps, caractérisé leur
+position dans la société.
+
+Dans la Rome primitive et patriarcale, où ils étaient les familiers de
+la maison, on leur donnait le nom du chef de la famille: Marci puer,
+Lucii puer, Quinti puer: l'esclave de Marcius, de Lucius, de Quintus.
+
+Dans la Rome des empereurs, où on les jetait aux animaux du cirque,
+lorsque la viande était trop chère; à Athènes, où on leur déniait une
+âme; à Sparte, où on s'amusait à les chasser à l'affût, ils étaient trop
+peu de chose pour qu'on leur donnât à chacun une appellation propre; on
+les désignait par celle de leur pays: le Syrien, le Gaulois, le Thrace,
+le Cappadocien.
+
+Quelques-uns cependant, c'étaient ceux, jeunes filles et jeunes garçons,
+réservés au service intime; quelques-uns avaient des noms choisis,
+capricieux, passionnés: Hyacinthe, Narcisse, Phryné, Nocére.
+
+Dans les colonies, où on les tient pour si peu d'importance, qu'une
+créole s'habille devant son nègre, comme une Parisienne devant son
+king's-charles, leurs noms sont ridicules: Jupiter, Pierrot, Jeannot,
+Tartufe, Pourceaugnac[24]. Il y avait neuf cents Jacquot à Bourbon.
+
+[Note 24: Assises de la Pointe-à-Pitre, 1855.]
+
+L'esclavage, qui, chez nous, comme autrefois chez les païens, avilit
+à la fois l'homme et l'humanité, n'est, chez les musulmans, qu'une
+condition inférieure, rien de plus.
+
+Un fait bien singulier, c'est que le seul des compagnons du Prophète qui
+soit nommé dans le Coran est Saïd, son affranchi.
+
+En résumé, nos lois sur l'esclavage, si elles étaient justes
+relativement, n'avaient point ce caractère religieux de la loi
+musulmane. Rancunières, pour ainsi dire, elles classaient, comme le
+blanc, le nègre à sa naissance et après sa mort, mais sur un registre à
+part. Elles ne les conduisaient point de l'arrivée au départ de la vie
+par la voie droite; elles lui faisaient prendre un détour; l'état civil
+en faisait presque un citoyen, le baptême en faisait un chrétien,
+l'éducation en pouvait faire un homme; il restait _chose_ dans tout
+cela. C'est ou trop on trop peu.--Nous avions mieux à faire; et je
+ne veux pas dire que ce mieux soit résulté de l'émancipation et de
+l'abolition de la traite.
+
+
+
+
+III.
+
+De l'émancipation.
+
+L'abolition de la traite et l'émancipation, comme moyen d'améliorer le
+sort des races nègres et de les régénérer, sont deux sophismes de bonne
+foi que nous a légués le dix-huitième siècle.
+
+Inclinons-nous pourtant devant cette loyale erreur qui, si elle a tous
+les défauts d'un premier mouvement, en a toutes les qualités; et qui,
+pour avoir failli dans la mise en pratique de ses théories généreuses,
+n'en témoigne pas moins du grand coeur de ses promoteurs.
+
+Elle a aujourd'hui fait son temps; mais, comme l'honnête Wilberforce
+mourant, elle peut offrir à Dieu et léguer à l'humanité cet élan de sa
+conscience:
+
+«Ce que j'ai fait est bien!»
+
+Il pouvait paraître logique, en effet, que pour couper court à la traite
+des noirs on l'interceptât simultanément dans son alimentation et dans
+ses débouchés; et que pour relever le monde chrétien d'un crime passé
+chez lui--voudra-t-on y croire un jour?--à l'état d'institution sociale,
+il dût suffire de proclamer libres et citoyens ses esclaves.
+
+Erreur de coeur, erreur de chiffres qui, dégagées de toutes subtilités
+paradoxales, ne sauraient, sans défaillir, être mises en face de
+l'histoire telle que nous allons l'écrire, sans parti pris et sans
+récriminations irritantes; car il ne s'agit plus aujourd'hui d'accuser
+le passé, mais de l'absoudre et de lui concilier l'avenir.
+
+La France philosophique avait émis la formule abolitionniste, la France
+républicaine l'appliqua.--Cette première expérience ne fut pas heureuse,
+on en connaît les conséquences: le sac et le pillage de toutes nos
+colonies et la perte de Saint-Domingue.
+
+Les nouveaux citoyens, qu'on appelait les _ci-devant noirs_, avaient
+pris le mot à la lettre; _nègue cé blanc_, _blanc cé nègue_,
+disaient-ils: les nègres sont les blancs, les blancs sont les nègres.
+
+Il fallut les vaincre deux fois: dans leur révolte d'abord, dans leur
+paresse ensuite; en vain les commissaires, envoyés par la Convention,
+élargissaient-ils le salaire et rétrécissaient-ils le travail; à leurs
+proclamations, à leurs arrêtés, les ex-esclaves répondaient: Moi libre,
+moi pas travailler!
+
+Sous le Directoire, on en était venu pourtant aux moyens énergiques,
+aux fers, à la prison, au fouet, mais en y mettant des formes pour être
+conséquent avec la devise républicaine. Ce n'étaient plus les maîtres
+qui punissaient, il n'y avait plus de maîtres: c'étaient des inspecteurs
+chargés de la police des habitations, c'était la loi; et pour
+sauvegarder la dignité du citoyen, on appelait _la loi_ une garcette
+ornée d'un ruban tricolore avec laquelle on lui donnait le fouet[25].
+
+[Note 25: _Annales maritimes_ (avril 1844).]
+
+Transaction de conscience a la grande indignation des sociétés
+négrophiles de Paris; ingénieuse, mais inutile hypocrisie.
+
+«Quelques années encore, et cultures, plantations, bestiaux, bâtiments,
+usines, tout eût été anéanti; car le mal avait été si grand que, plus
+tard, les propriétaires en reprenant leurs possessions ont préféré les
+abandonner en les vendant ou en portant ailleurs le petit nombre de bras
+qui leur restaient[26].»
+
+[Note 26: _Annales maritimes_ (avril 1844).]
+
+Le Consulat rétablit enfin l'esclavage «conformément aux lois et
+règlements existant avant 89.»--Il renvoyait les pauvres nègres au
+triste régime du Code noir. La Convention et le Consulat avaient tous
+les deux été trop loin, chacun en sens inverse.
+
+Il est vrai que cette loi de 1802 ne fut point mise à exécution, faute
+à nous d'avoir pu conserver les colonies que nous avait rendues la
+paix d'Amiens. Toutefois, elle exista jusqu'à la Restauration à l'état
+latent.
+
+Mais en même temps que la France, éclairée par son école ruineuse
+d'émancipation, tendait à revenir de ses théories abolitionnistes, ces
+mêmes théories, jusque-là inexpérimentées par l'Angleterre, y faisaient
+des progrès rapides.
+
+Aussi voyons-nous Louis XVIII s'engager par le traité de 1814 «à unir
+ses efforts à ceux de l'Angleterre pour faire prononcer par toutes
+les puissances de la chrétienté l'abolition de la traite des noirs et
+déclarer qu'elle cesserait, dans tous les cas, de la part de la France,
+dans le délai de cinq ans[27].»
+
+[Note 27: Traités de 1814 et 1815.]
+
+On a trop accusé l'Angleterre d'avoir entaché de calculs intéressés son
+prosélytisme antislaviste.--M. de Lamartine l'en a noblement vengée[28].
+Ce n'est point dans cet ordre d'idées qu'il faut aller chercher la faute
+qu'elle a commise et dont toutes les puissances européennes sont avec
+elle solidaires: elle s'est abusée sur les résultats de l'abolition de
+la traite et de l'émancipation, voilà tout; qu'un Wilberforce nouveau
+surgisse et complète l'idée première dont son devancier s'était fait
+l'apôtre, par une idée plus large, à la fois répressive de la traite et
+régénératrice de la race nègre tout entière, l'Angleterre s'y associera
+certainement.
+
+[Note 28: Discours de M. de Lamartine à la Chambre des députés,
+1835;--aux banquets pour l'abolition, 1840-1842.]
+
+Mais en 1814, où nous l'avons laissée tout à l'heure, c'était beaucoup
+oser déjà que d'appeler l'Europe à la croisade abolitionniste, et d'y
+recruter le roi de France.
+
+Un an après, ce n'était plus la France seulement, c'étaient tous les
+plénipotentiaires européens qui déclaraient, «à la face de l'Europe,
+que regardant l'abolition de la traite des nègres comme une mesure
+particulièrement digne de leur attention, conforme à l'esprit du siècle
+et aux principes généreux de leurs souverains, ils s'engageaient à
+concourir à l'exécution la plus prompte et la plus efficace de cette
+mesure[29].»
+
+[Note 29: Traités de 1815.]
+
+Par suite de cet engagement de Louis XVIII et de cette déclaration du
+congrès de Vienne, fut rendue la loi du 15 avril 1818, loi timide et
+prudente qui qualifiait de simple délit le fait de traite et qui fut
+abrogée comme insuffisante par celle du 25 avril 1827. Celle-là rangeait
+la traite au nombre des crimes.
+
+Mais les idées généreuses gagnant en recrudescence avec juillet 1830,
+notre monarchie nouvelle ayant d'ailleurs tout intérêt à se faire bien
+venir de nos puissants voisins, le cabinet anglais ne faillit point
+à ses traditions de propagande, et, le 25 juillet 1833, parut une
+ordonnance du roi, avec ce préambule: «Savoir faisons qu'entre nous
+et notre très-cher et très-aimé frère le roi de la Grande-Bretagne et
+d'Irlande, il a été conclu, etc.» Cette ordonnance promulgua et rendit
+exécutoire la loi du 31 novembre 1831, dont l'article premier établit le
+droit de visite.
+
+Nous étions arrivés ainsi, en trois étapes, sur ces limites
+vertigineuses que, par un élan plus généreux que réfléchi, nous avons,
+depuis, spontanément franchies en proclamant l'émancipation.
+
+Depuis deux ans déjà, pourtant, l'Angleterre nous avait devancés sur
+cette voie périlleuse, mais non sans avoir préalablement sondé le
+terrain avec cette prudence et ce sang-froid qui, du caractère
+individuel, sont passés chez elle à l'état de caractère national,
+et qui, trop souvent, nous ont fait défaut, surtout dans nos phases
+révolutionnaires, à nous gens et nation de l'_ex-abrupto_ le plus
+imprévu.
+
+Avant de proclamer l'émancipation de ses esclaves, l'Angleterre les
+avait soumis, de 1835 à 1838, à une période d'apprentissage, de
+quasi-liberté, pour les initier progressivement à l'exercice
+difficile--chez les nègres comme chez les blancs--de la profession
+d'homme libre.
+
+Voici, traduit en chiffres, le résultat économique de cette expérience:
+
+De 1814 à 1834, sous le régime de l'esclavage,
+l'exportation en sucre des colonies occidentales de
+l'Angleterre s'élevait, année moyenne, à 3,640,712 quint.
+
+Pendant la période d'apprentissage, elle ne s'est
+élevée qu'à 3,486,234
+ ---------
+Différence 154,478 quint.
+
+Ce n'était pas la peine de compter, il est vrai, avec ce déficit d'un
+simple vingt-troisième[30].
+
+[Note 30: _Revue coloniale_ de janvier 1858.]
+
+«Si pourtant, et l'observation est de M. de Tocqueville, les Anglais des
+Antilles s'étaient gouvernés eux-mêmes, on peut compter qu'ils n'eussent
+point accordé l'acte d'émancipation qui leur fut imposé par la mère
+patrie[31].»
+
+[Note 31: _De la Démocratie aux Etats-Unis_.]
+
+Moins de quatre ans après, en effet (1842), un comité de la Chambre des
+communes, chargé d'examiner la situation des Antilles anglaises depuis
+l'émancipation, constate:
+
+«Que les produits de la grande culture ont diminué à tel point que les
+propriétaires d'habitations en ont considérablement souffert et que
+même plusieurs d'entre eux sont aujourd'hui complètement ruinés. La
+diminution des bras consacrés à la grande culture résulte, en partie,
+de ce que plusieurs des anciens esclaves ont abandonné les travaux des
+habitations pour d'autres occupations plus lucratives, mais surtout de
+ce que le grand nombre d'entre eux peuvent vivre avec aisance et même
+faire des économies sans travailler pour le compte des planteurs plus
+de quatre ou cinq jours par semaine, à raison de cinq à sept heures par
+jour[32].»
+
+Au prix, fixé par eux, de cinq et six francs par journée, ce que ne dit
+pas le comité[33].
+
+[Note 32: _Revue coloniale_, janvier 1858.]
+
+[Note 33: Rapport au ministre de la marine et des colonies (de France),
+1843.]
+
+Traduction en chiffres:
+
+Exportation des sucres de 1839 à 1852, moyenne annuelle: 2,679,780
+quintaux, soit en moins que sous le régime de l'esclavage, _un million
+de quintaux_.
+
+Consignons ici, comme simple note en réserve, que le comité anglais
+concluait «à l'immigration d'une population nouvelle assez considérable
+pour que le travail devînt une nécessité et un objet sérieux de
+commerce.»
+
+Qu'étaient donc devenus ces 664,000 esclaves et ces 127,000 affranchis,
+ce peuple de 794,000 travailleurs pour 55,000 maîtres seulement, qui,
+jusqu'alors, avait si prodigieusement fécondé les dix-sept colonies
+occidentales de l'Angleterre[34].
+
+[Note 34: Exactement: 55,491 blancs, 127,577 affranchis, 664,229
+esclaves. Moreau de Jonnès. _Statistique de l'esclavage_. Recensement de
+1833.]
+
+A la première nouvelle de leur émancipation, ils s'étaient faits ce que
+les Arabes appellent les _hôtes de Dieu_, vivant pour la plupart au
+soleil par le beau temps, sous des huttes par la pluie, de cette bonne
+vie de lézards et de nègres que mènent quelques blancs, en l'appelant,
+pour se justifier, du nom de _vie contemplative_.
+
+D'autres, ceux que sollicitait un vague besoin de mieux être, louaient
+leurs bras au plus haut prix possible et, journaliers philosophes, ne
+travaillaient que tout juste assez pour se payer, un jour au moins sur
+trois, le droit de ne rien faire. Quelques-uns, enfin, les ambitieux du
+confort qui les avait séduits chez leurs maîtres, s'étaient stoïquement
+condamnés au travail, résignés à l'économie et, de leurs épargnes
+sur leurs gros salaires, avaient réalisé leur idéal dans les _free
+villages_, les villages libres.
+
+Soyons-leur indulgents à tous ces pauvres diables jusqu'alors en
+troupeau dans toute l'acception du mot, tout à coup désagrégés, et qui,
+phalanstériens de la nature, se sont instinctivement reconstitués en
+groupes passionnels: ce qu'ils ont fait, nous le ferions nous-mêmes,
+si, comme eux, sans éducation préalable, sans patrie, sans foyer, sans
+dignité individuelle, sans liens sociaux d'aucune sorte, nous passions
+brusquement de l'esclavage à la liberté.
+
+L'homme a l'état de nature est partout le même quant à ses instincts
+généraux; la couleur de la peau n'y fait pas grand'chose.
+
+Il ne faut point abolir l'esclavage, il faut le laisser s'abolir et,
+pour cela, ne point l'alimenter. C'est ainsi qu'il en a été fait avec
+l'esclavage antique qui, modifié d'abord en servage, sans perturbations
+économiques et sans secousses, s'est retiré du monde moderne.
+
+M. James Philipps, bien que son opinion de missionnaire baptiste et
+d'abolitionniste ne soit peut-être pas absolument désintéressée, nous
+fournira des renseignements sur les _free villages_, arrivés à leur
+maximum de prospérité.
+
+«Il serait difficile, écrivait-il en 1843[35], de déterminer d'une
+manière précise le nombre des villages de cette espèce établis depuis
+l'émancipation; mais on ne doit pas craindre de l'élever trop haut en le
+portant de 150 à 200, et en évaluant à 10,000 acres au moins l'étendue
+de leur territoire. Environ 10,000 chefs de famille ont acheté
+les terres où sont formés ces établissements. Le nombre des cases
+construites est de 3,000 environ; généralement, elles ont de 8 à 10
+mètres de longueur sur une largeur de 5 à 6 mètres. Elles sont couvertes
+en chaume, quelquefois en planchettes de bois superposées comme des
+tuiles. Quelques-unes sont construites en pierres, d'autres en bois.
+Beaucoup ont une galerie qui défend l'intérieur des ardeurs du soleil;
+les fenêtres sont garnies de vitres; la plupart ont des jalousies ou des
+volets peints en vert. Aux deux extrémités de la case sont les chambres
+à coucher, le parloir est au milieu, la cuisine derrière. Dans les
+chambres à coucher, _on voit des lits en acajou, des lavabos, des
+miroirs, des chaises_. La chambre du milieu contient ordinairement un
+buffet garni de vaisselle.
+
+[Note 35: James Philipps, _Situation passée et présente de la
+Jamaïque_.]
+
+«En général, les lots de terre forment un carré long au centre duquel
+est placée la case. _Les noirs cultivent des fleurs_ sur la partie du
+terrain qui s'étend devant la façade, _ils y plantent particulièrement
+des rosiers_. Le reste du terrain produit tous les végétaux et tous les
+fruits du pays.
+
+«La population noire ne se montre indolente qu'à défaut d'un travail
+_convenablement rémunéré_. _Quand les noirs ne travaillent pas sur
+les habitations_, ou au retour du travail journalier, ils s'occupent
+toujours, soit à la culture de leur propre jardin, soit à la réparation
+ou à l'embellissement de leur demeure. Quant aux femmes, _les soins
+domestiques absorbent leur temps_ jusqu'à l'heure du repos.
+
+«L'accord intérieur, la tendresse mutuelle et toutes les vertus
+domestiques qui font le charme et le bonheur de la famille sont
+soigneusement cultivées par un grand nombre de familles de couleur.»
+
+M. James Philipps écrivait à la Jamaïque, où il a exercé pendant
+vingt ans ses fonctions religieuses; sa description est donc locale,
+c'est-à-dire dans des conditions telles, eu égard à l'étendue et à la
+fertilité du lieu de mise en scène, qu'elle résume l'émancipation dans
+ses effets les plus heureux possible.
+
+Or, si nous en démontrons l'inanité, il en sera de même, par analogie,
+pour ce qui s'accomplissait d'à peu près identique dans les colonies
+inférieures.
+
+Les _free villages_ étaient, admettons-le, au nombre de 200, formant
+ensemble 3,000 cases, pour une population de 10,000 chefs de famille,
+d'où il suit que, pour chacun, le nombre de cases est 15, et le nombre
+de familles 50. De deux choses l'une alors: 7,000 familles couchaient
+dehors ou cohabitaient avec les 3,000 autres.
+
+Mais la dimension totale de la case n'étant que de 40 ou 50 mètres
+superficiels, et la cuisine et le parloir en prenant la moitié, il ne
+reste plus, pour les deux chambres à coucher de trois ménages, soit de
+dix-huit ou vingt individus, à cinq ou six par famille, que 20 mètres
+carrés.
+
+Dans l'hypothèse du coucher à la belle étoile des sept dixièmes de cette
+population, il n'y a pas à s'extasier sur son degré de prospérité; dans
+celle de la cohabitation pêle-mêle de vingt individus de tout âge et
+des deux sexes, il nous paraîtra--fussent-ils blancs, et ils sont
+nègres,--que de toutes les vertus domestiques dont parle leur historien,
+la tendresse mutuelle est la seule qui puisse être «soigneusement
+cultivée.»
+
+Que si nous passons outre à cet examen de détail, et nous acceptons
+comme sinon complète la réussite des _free villages_, du moins
+avec tendance vers la prospérité par l'amour du travail, l'aisance
+individuelle, la constitution de la famille et de la propriété, la
+moralisation progressive, ils n'en seront pas moins une exception
+dérisoire dans l'ensemble du système qui les a produits, et négative de
+ce système, au lieu d'être concluante en sa faveur.
+
+Qu'est-ce en effet que la constitution en société de 60,000 individus
+sur 420,000 dont se composait alors la population émancipée de la
+Jamaïque[36], et qu'étaient devenus--effrayante soustraction!--les
+360,000 autres? Peu sensibles aux douceurs de la pastorale qui se jouait
+dans les _free villages_, ils ne s'y étaient point associés autrement
+qu'en spectateurs; s'y fussent-ils laissés prendre d'ailleurs que,
+fleuristes et jardiniers pour leur propre compte, et ne travaillant
+pour autrui qu'à leur fantaisie, aux conditions les plus onéreuses, ils
+n'eussent point relevé la production coloniale de l'Angleterre, dont
+l'exportation, en 1853, était encore de 810,478 quintaux au-dessous de
+la moyenne qu'elle avait atteinte sous le régime esclave[37].
+
+[Note 36: Ce chiffre est donné par M. Philipps lui-même; d'après M.
+Moreau de Jonnès, il ne s'élevait en 1833 qu'à 365,990, ainsi décomposé:
+affranchis, 68,334; esclaves, 303,666.]
+
+[Note 37: _Revue coloniale_, janvier 1858.]
+
+Les planteurs anglais qui, eux aussi, et les bras croisés, assistaient à
+ce triste spectacle, ne se faisaient aucune illusion sur son dénoûment;
+aussi les retrouvons-nous, par députation, chez les ministres, au
+Parlement et jusque dans les assemblées abolitionnistes, protestant,
+au nom de leurs intérêts propres et de la fortune publique, contre la
+situation qui leur était faite.
+
+«Le travail libre, disaient-ils, porte une atteinte profonde,
+irrémédiable au système d'exploitation par grands ateliers auquel les
+colonies à esclaves ont dû leur ancienne prospérité...» En Angleterre
+même, le très-petit nombre de ceux qui, sur une population de 27
+millions d'âmes, ont des scrupules à l'endroit de la question des
+sucres, parce que des hommes à conscience timorée répugnent à se servir
+de sucre produit par des esclaves, n'est rien en comparaison des
+multitudes qui insistent avec ardeur pour obtenir une importation plus
+considérable. Les uns forment une faible minorité, composée de la classe
+riche et aisée; mais les pauvres, la grande majorité, la masse du peuple
+est loin de partager leur opinion ou d'approuver leurs scrupules[38].»
+
+[Note 38: Circulaire aux diverses sociétés pour l'abolition. _Annales
+maritimes_, 1844.]
+
+L'année dernière encore une députation de négociants exposait à lord
+Palmerston «que le seul moyen de remédier au mal et d'amener en même
+temps l'_abolition de la traite et de l'esclavage_ était de demander des
+bras libres à l'Afrique[39].»
+
+[Note 39: _Revue coloniale_, janvier 1858.]
+
+Au mois de novembre dernier, enfin, cette affligeante situation était
+ainsi résumée:
+
+«Dans les colonies anglaises, l'anarchie, la désorganisation et, à leur
+suite, la dépopulation et la ruine ont partout remplacé la prospérité.
+
+«Les blancs ont passé de l'opulence à la détresse, les noirs sont tombés
+dans la paresse, puis dans l'abrutissement et la misère.
+
+«A la Jamaïque, c'est par milliers d'hectares que l'on compte les
+terres autrefois cultivées qui retournent à l'état de forêts, et les
+exportations sont tombées de 90,000 tonneaux à 19,000. Les nègres
+s'établissent sur les terres abandonnées et y récoltent, sans grande
+peine, les légumes et les fruits qui suffisent à leur nourriture; ceux
+qui ne sont pas même assez industrieux pour cela gagnent la dépense de
+la semaine, pour eux et pour leur famille, en travaillant six heures
+pendant trois jours, et aucune offre ne les déterminerait à travailler
+une heure de plus. Le reste de leur temps appartient à l'ivresse et au
+sommeil[40].»
+
+[Note 40: Cucheval-Clarigny. _La Patrie_, novembre 1858: Nous croyons
+devoir annoncer à nos lecteurs quelques rapports contradictoires sur les
+Antilles anglaises qui ont fourni à la _Revue d'Édimbourg_ un article
+dont nous publierons la substance après le travail de M. de Chancel.
+(_Note du Directeur_.)]
+
+Dans nos colonies, la révolution de 1848 fut accueillie avec stupeur;
+ni blancs ni nègres ne s'y méprirent: la république en France, c'était
+l'émancipation dans les Antilles. Aussi l'impatience des esclaves
+s'y traduisait-elle par de si grands désordres, pillages, incendies,
+collisions meurtrières entre la force militaire et les noirs armés[41],
+que, pour y mettre fin, le gouverneur de la Martinique d'abord, celui de
+la Guadeloupe quelques jours après, durent prendre sur eux de proclamer
+l'abolition de L'esclavage.
+
+[Note 41: Rapport du ministre de la marine à l'Assemblée nationale, du
+22 juin 1848.]
+
+Cette satisfaction leur étant donnée, faute de moyens d'action
+suffisants pour la leur refuser, les nègres de la Martinique déclarèrent
+par l'organe de l'un d'eux, leur orateur, «qu'ils s'en montreraient
+dignes en retournant au travail;» en même temps que ceux de la
+Guadeloupe «consacraient le grand acte qui venait de s'accomplir par une
+fête,» dont un témoin oculaire, cité par M. Lenoël, nous a conservé la
+description[42].
+
+[Note 42: Emile Lenoël, _Les Nègres libres et les Travailleurs indiens_
+(_Siècle_, 18 juin 1848).]
+
+Nous le laisserons parler avec tout son enthousiasme de style tropical.
+
+«Enfin se lève le soleil qui doit éclairer la journée mémorable du 28
+mai. On attend, avec une impatience frémissante, l'heure fixée pour la
+cérémonie.
+
+«A onze heures et demie, la garde nationale et la troupe de ligne,
+musique en tête, partent de la place de la Victoire et se dirigent vers
+l'hôtel du Gouvernement, où le cortège les attend... Un coup de canon
+annonce le départ du cortège.
+
+«Mille soupapes de puissantes machines à vapeur laissant échapper à la
+fois le fluide impatient et comprimé ne pourraient donner l'idée de
+l'immense clameur qu'a fait entendre la foule compacte et exaltée par
+le même sentiment. Elle entoure de ses flots tourbillonnants le cortège
+qu'elle accompagne sur la place de la Victoire, aux cris mille fois
+répétés de: vive la Liberté! vive la République! vivent nos libérateurs!
+Les uns dansent, trépignent de plaisir, s'embrassent; d'autres agitent
+leurs chapeaux au bout de leurs bâtons; enfin le génie de la liberté
+semble avoir embrasé tous les coeurs d'un saint délire, mais ce délire
+est celui de la joie, il est sympathique, irrésistible, il électrise
+toutes les âmes.
+
+«Lorsque le cortège a passé près de l'arbre de la liberté, qui, pour la
+foule, était la liberté matérialisée, il y a eu des scènes que ne pourra
+jamais décrire celui qui les a vues, et comprendra celui qui n'en a pas
+été le témoin.
+
+«Il semblait que tous voulaient s'élancer sur son sommet; on lui tendait
+des mains frémissantes; les uns pleuraient, les autres criaient éperdus;
+plusieurs embrassaient avec frénésie le sol sur lequel il était planté.
+Tous auraient préféré perdre la vie plutôt que la liberté qui leur était
+donnée.»
+
+Touchant tableau qui fera galerie avec celui de M. Philipps, et sous
+lequel M. Lenoël a gravement écrit en façon de légende:
+
+«A partir de cette époque, on ne vit plus _de longtemps_ ces scènes de
+pillage et d'incendie qui avaient ensanglanté la Martinique, ruiné de
+nombreuses familles et fait émigrer plus de trois cents personnes.
+
+«_La liberté purifia donc les âmes des instincts cruels et haineux qui
+les avaient un instant égarées_.»
+
+Et pourquoi donc, bon Dieu! badigeonner ainsi l'histoire et, de parti
+pris, religieux comme M. Philipps, politique comme M. Lenoël, la charger
+d'une couleur qui s'écaillera sous l'action du temps, et la laissera
+lire dans toute sa vérité?
+
+Il est si simple cependant de l'écrire simplement. M. Lenoël lui-même
+n'a pas tenu longtemps contre ce procédé, tout contradictoire qu'il est
+de sa première manière; il ajoute:
+
+«Mais malheureusement, elle (la liberté qui tout à l'heure purifiait les
+âmes) n'eut pas la puissance de leur imposer les sentiments de devoir et
+de travail sur lesquels repose la civilisation: les noirs désertèrent
+les habitations ou n'y donnèrent plus qu'un travail insuffisant pour
+cultiver toutes les terres et assurer toutes les récoltes. Un temps de
+rudes épreuves commença dès lors pour les Antilles.»
+
+Nous sommes cette fois à peu près dans le vrai, et si la Martinique eut
+à traverser quelques luttes sanglantes, «la Guadeloupe, moins heureuse
+encore, ne passa point, sans un certain ébranlement, de l'ancien régime
+de l'esclavage au régime de la liberté[43].»
+
+[Note 43: E. Roy, _Notice sur les colonies françaises en 1858_.]
+
+Les nouveaux affranchis des deux îles, qui considéraient le travail
+de la terre comme symbolisant l'esclavage, ont aujourd'hui déserté
+partiellement les habitations, les uns pour se fixer dans les villes,
+les autres pour se retirer sur des coins de terre isolés, demandant
+ainsi à une petite industrie, à la chasse ou à la pêche, des moyens
+d'existence faciles et indépendants[44].
+
+[Note 44: _Revue coloniale_, janvier 1858.]
+
+L'inaction et l'isolement les conduisent au dénûment, le dénûment à la
+maladie, aux infirmités incurables, à l'hospice et à la mort; le tout au
+grand détriment de l'oeuvre de civilisation que le gouvernement poursuit
+depuis si longues années avec une si généreuse persévérance[45].
+
+[Note 45: Bulletin de l'immigration dans les colonies françaises,
+_Moniteur de la Flotte_, septembre 18S8.]
+
+En d'autres termes, la population noire tend à disparaître
+progressivement, exterminée par la misère, et en raison directe des
+progrès que font en elle la paresse et le vagabondage, qui ont déjà
+réduit le nombre des travailleurs dans les proportions suivantes:
+
+ Esclaves en 1847. Travailleurs libres Différence.
+ en 1856.
+
+Martinique 72,850 48,545 24,302
+
+Guadeloupe 87,752 50,338 37,414
+
+Totaux 160,602 98,883 61,716
+
+Même effet immédiat à la Réunion: désertion des grands ateliers,
+vagabondage des affranchis; et si l'île put aisément parer au mal en
+se recrutant de nouveaux travailleurs en Asie, il n'en est pas moins
+résulté pour elle que, sa population s'étant considérablement accrue par
+ce fait même, et les anciens esclaves qui étaient attachés à l'élève des
+animaux de basse-cour, au jardinage, etc., exerçant maintenant cette
+industrie à leur profit personnel, elle subit une crise alimentaire
+des plus graves, _car il faut diviser entre plusieurs la nourriture
+nécessaire à un seul_[46].
+
+[Note 46: _La Crise alimentaire et l'immigration des travailleurs
+étrangers à l'île de la Réunion_, par A. Fitau, conseiller colonial
+(Paris, 1859).]
+
+Tels sont donc, dans leur simplicité, les résultats économiques et
+moraux de l'émancipation!
+
+Toute mesure sociale qui n'est pas à l'épreuve du chiffre est, de
+soi, mauvaise; pour être bonne, d'ailleurs, il faut qu'au lieu d'être
+partielle elle soit générale; or, les Anglais et nous sommes les seuls
+qui ayons émancipé nos esclaves; et qu'est-ce que cette exception?
+Encore se subdivise-t-elle en deux parts dont l'une, celle des heureux
+problématiques, n'est elle-même quant à l'autre, celle des malheureux
+incontestables, qu'une exception insignifiante.
+
+Quelles seront les conséquences politiques de cette situation? Dieu le
+sait! Que si, pourtant, l'énergie sauvage de la loi de Christophe, les
+excentricités pénales de Toussaint et de Dessalines, et le Code rural,
+quelque peu sauvage encore, de Boyer n'ont pu sauver Haïti de sa ruine;
+à ce point qu'on se demande avec terreur si l'affreux drame qui s'y joue
+ne se terminera pas par un retour vers la barbarie, poussé jusqu'au
+cannibalisme, où vont les colonies anglaises avec leurs nègres vagabonds
+et pastoraux; où vont nos colonies avec leurs nègres citoyens et
+vagabonds?
+
+Admis sans transition ménagée, sans éducation préliminaire, à la
+profession d'hommes libres, les nègres émancipés d'aujourd'hui, comme
+leurs frères d'autrefois, ne traduiront-ils pas en _mandingue_ le décret
+d'abolition? leur convoitise du bien-être et du luxe s'éteindra-t-elle
+dans la paresse? ne s'y développera-t-elle pas, au contraire, sous
+l'irritation des appétits les plus brutaux? et comme ils sont les
+plus nombreux, dix fois plus nombreux que la population blanche, n'en
+appelleront-ils pas, un jour, à la logique du plus fort?
+
+Nous rions--nous qui rions de tout--de la parade impériale qu'a jouée S.
+M. Soulouque; elle a pourtant coûté, tant en massacres qu'en exécutions,
+75,000 âmes environ. Mais nous ne l'envisagerons pas à ce point de vue.
+
+Supposons que ce monomane d'égoïsme, de clinquant et de sorcellerie qui
+a nom Faustin Ier, «et dont la soif de sang n'a d'égale que la soif de
+l'or,» au lieu d'exterminer les plus éclairés de ses sujets, nègres ou
+mulâtres quels qu'ils fussent, se les fût attachés en les relevant dans
+leur dignité, en les appelant dans ses conseils, en en peuplant son
+sénat, en en faisant les auxiliaires de son pouvoir; au lieu de
+s'affilier aux sectaires du Vaudoux et du culte des couleuvres, se fût
+fait chrétien de bonne foi, avec un clergé intelligent et moral, dont
+l'influence, en même temps qu'elle aurait agi sur les masses, les eût
+reprises en sous-oeuvre par l'éducation des enfants et des adultes; au
+lieu de s'appuyer sur les bandits d'Accaau, les eût proscrits à juste
+titre, ceux-là; au lieu de batailler avec l'intelligente République
+dominicaine, se la fût associée d'abord, en vue de l'absorber plus tard;
+au lieu de miner le commerce et l'agriculture de son empire, en eût
+ramené les produits à l'ancien chiffre de 200 à 300 millions, avec
+lesquels il se serait donné une marine et une armée disciplinée; qu'au
+lieu de s'isoler enfin du monde civilisé, il s'y fût identifié en
+personnifiant, en lui-même et dans son peuple d'un million d'âmes, la
+régénération de la race nègre; supposons tout cela, car, ou tout cela
+est possible et sera, ou la perfectibilité des races nègres n'est
+qu'une utopie et leur émancipation qu'une faute qui les a voués à
+la destruction par la misère et par elles-mêmes et dont nous sommes
+responsables devant Dieu.
+
+Or, tout cela étant, le drapeau de Soulouque devenait le drapeau de
+ralliement des sept à huit millions de nègres, dispersés, par centaines
+de mille, dans les Antilles, groupés par millions dans les Etats-Unis,
+et qui, sous l'influence d'une idée commune, appuyée d'une flotte
+haïtienne au besoin, se constituaient sur place en nationalité, ou
+s'allaient fondre dans la nationalité d'Haïti.
+
+Ce fut là, pour un moment, le rêve de nos émancipés de la Guadeloupe et
+celui des insurgés de Sainte-Lucie, qui brûlaient les habitations et se
+ruaient sur le palais du gouverneur, en criant: _Vive Soulouque!_
+
+L'imbécile eut peur de ce commencement d'exécution: «C'est encore un
+tour de ces coquins de mulâtres, dit-il; ils veulent me brouiller avec
+la France et l'Angleterre!»
+
+Les journaux américains, qui tremblent, eux aussi, mais avec plus juste
+raison, en présence de l'élément noir qui menace d'envahir les Etats
+du Sud, avaient pris au sérieux cette manifestation «d'un projet de
+confédération noire qui grouperait autour du noyau haïtien la population
+esclave ou affranchie des Antilles[47].»
+
+[Note 47: D'Alaux.]
+
+Elle était prématurée pourtant, partielle d'ailleurs, donc inoffensive;
+mais que, Soulouque mort[48], un Toussaint ou un Boyer, complété par une
+éducation, qu'il aura reçue chez nous peut-être, qu'un homme enfin lui
+succède, et l'improbabilité d'aujourd'hui sera demain rendue possible
+par l'influence acquise et la puissance armée d'Haïti régénéré; par
+un mouvement insurrectionnel dans les Etats-Unis; par l'incessante
+aspiration des nègres des Antilles vers une indépendance que leur
+émancipation n'a point absolument satisfaite; et par cette instinctive
+solidarité de la peau qui, dans la Nigritie américaine, aura fanatisé
+sept ou huit millions d'hommes.
+
+[Note 48: Ces pages étaient écrites avant la dernière révolution
+d'Haïti.]
+
+A Rome, un sénateur avait émis l'avis de forcer les esclaves à se vêtir
+d'une façon particulière: c'était les mettre à même de se compter; le
+sénat rejeta l'imprudente proposition. Dans les colonies, les esclaves
+portaient avec eux leur marque distinctive; aujourd'hui qu'ils sont
+libres, ne se compteront-ils pas tôt ou tard? Ce jour-là commencera
+la lutte prévue des deux races, et si, comme n'en doute pas M. de
+Tocqueville, «la race blanche est appelée à succomber dans les îles
+américaines et dans le sud de l'Union,» l'émancipation ne peut manquer
+de hâter ce dénoûment.
+
+
+
+
+IV.
+
+De l'abolition de la traite.--État de l'Afrique intérieure.
+
+Quand on a songé à réprimer la traite, elle avait pour débouchés les
+trois côtés de ce triangle immense qu'affecte dans sa forme le continent
+africain: l'un à l'ouest, sur l'océan Atlantique, où se fournissaient
+les deux Amériques et les Antilles; l'autre à l'est, sur la mer des
+Indes, où se fournissaient les îles de l'Afrique, la Perse et l'Arabie
+particulièrement; le troisième au nord, où se fournissaient, par
+les ports de la mer Rouge et la vallée du Nil, l'Égypte, la Syrie,
+Constantinople; par les étapes du désert, Tripoli, Tunis, l'Algérie, le
+Maroc et leurs vastes Sahara.
+
+Il s'y faisait annuellement un mouvement de 200,000 esclaves environ,
+ainsi répartis:
+
+Par l'ouest 150,000
+Par l'est 50,000
+Par le nord 22,000
+--------
+ Total 202,000
+
+Ces deux derniers chiffres, que nous donnons d'après MM. Moreau de
+Jonnès[49] et Fowel Buxton[50], ont été portés à 80,000 par la _Revue
+Africaine_ de décembre 1853[51], et réduits par M. le comte d'Escayrac
+de Lauture à 10,000 seulement[52].
+
+[Note 49: _Recherches statistiques sur l'esclavage colonial_.]
+
+[Note 50: _De la traite des esclaves en Afrique_.]
+
+[Note 51: _De l'importance de l'occupation de Constantine_, par de
+Montvéran.]
+
+[Note 52: _Le Désert et le Soudan_.]
+
+Si pourtant le Maroc ne se recrutait annuellement que de 1,000 esclaves,
+comme l'avance M. d'Escayrac, il nous semble difficile que par cet
+apport insignifiant le nombre total de ceux qu'on y compte se soit élevé
+à 120,000 comme il est constaté[53].
+
+[Note 53: Graberg de Hamzo (_Specchio de l'Imperio di Maroco_), et
+_Antislavery Reporter_ (cité par M. d'Escayrac).]
+
+Quoi qu'il en soit de ces erreurs de statistique, le problème à résoudre
+était celui-ci: fermer à la traite tous ses débouchés, sous peine, n'en
+laissât-on qu'un seul ouvert, de n'avoir attaqué l'esclavage ni dans sa
+cause ni dans ses effets.
+
+C'était tout simplement impossible; et cette impossibilité de fait
+ressortira d'une promenade par citations, autour de l'Afrique et dans le
+Soudan.
+
+«D'après un rapport du capitaine Thomas Smee, qui fit en 1811 un voyage
+d'exploration sur la côte orientale d'Afrique, dit M. le capitaine de
+vaisseau Guillain, le nombre des esclaves annuellement exportés alors
+du port de Zanzibar à Mascate, dans l'Inde, à l'île de France, etc.,
+n'était pas moindre de 6,000 à 10,000.
+
+«Tarir, diminuer, ou gêner même une source si féconde de richesse,
+c'était jeter dans les intérêts de la population marchande, habituée
+à ce trafic que son code religieux approuve implicitement, une
+perturbation aussi énorme qu'injustifiable à ses yeux, et semer dans les
+esprits des rancunes implacables.--L'Angleterre ne s'émut ni des uns ni
+des autres, et, ceci est à sa gloire, elle a su constamment mettre au
+service de cette oeuvre généreuse une patience et une énergie dont nous
+devons regretter de n'avoir pas donné l'exemple.--Je l'avoue pour mon
+compte, rien ne me prouve l'égoïsme machiavélique dont on accuse cette
+grande nation à propos de la grave question qui nous occupe[54].»
+
+[Note 54: _Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de
+l'Afrique orientale_, 5 vol. in-8°, avec atlas.--Ouvrage publié par
+ordre du gouvernement, par M. le capitaine de vaisseau Guillain.]
+
+Après ces considérations loyales, auxquelles il est temps qu'enfin tout
+homme d'examen sérieux s'associe, M. le capitaine de vaisseau Guillain
+rappelle les traités divers qui, de 1822 à 1847, ont amené l'iman de
+Mascate, aux sollicitations de l'Angleterre, à supprimer la traite au
+nord de l'équateur.
+
+A la même époque, M. Rochet d'Héricourt écrivait:
+
+«Les négociants qui font le commerce des Petites Échelles de la partie
+de cette mer voisine du golfe Arabique naviguent avec de gros navires à
+trois mâts.--Ils achètent des esclaves que les Danakiles et les Soumalis
+amènent du sein des tribus les plus féroces des Gallas. Ils en achètent
+à Odéida, à Moka, où les transportent les naturels de Toujourra et
+autres, et viennent compléter leur chargement sur les marchés de
+Berbera[55].»
+
+[Note 55: Rochet d'Héricourt, lettre datée d'Angola, 1848 (_Revue
+Orientale_).]
+
+«En Afrique, ajoutait trois ans après M. le comte d'Escayrac de Lauture,
+la traite se fait sur la côte occidentale et la côte orientale. La
+première seule est bien surveillée. Il est à ma connaissance qu'en
+1851 un navire à vapeur de 600 chevaux de force a chargé _à la côte
+orientale_, entre Mozambique et Zanzibar, 1,500 noirs à destination
+du Brésil. Ce navire peut, année moyenne, faire quatre voyages et
+introduire à lui seul 6,000 esclaves en Amérique.
+
+«Les esclaves ne valent aujourd'hui (1853) que 15 francs sur la côte
+orientale d'Afrique, où on les achète en masse, par lots de 50 à 1,000,
+à tant par tête en moyenne; ils en coûtent environ 80 à la côte opposée
+et se vendent de 1,200 à 1,400 francs au Brésil.--Le propriétaire de la
+frégate dont je viens de parler pourrait donc, dès la première année
+et tout en mettant 2 millions de côté, armer quatre autres frégates
+à vapeur et transporter, l'année suivante, 30,000 noirs sur ses cinq
+navires[56].»
+
+[Note 56: Comte d'Escayrac de Lauture, _Le Désert et le Soudan_.]
+
+Que la traite, d'ailleurs, soit plus ou moins officiellement empêchée de
+ce côté, l'esclavage local n'en continue pas moins à se recruter dans
+l'intérieur sans rien perdre de sa stabilité première et de sa valeur
+d'état social, car les esclaves forment les deux tiers ou les trois
+quarts de la population totale de Zanzibar: ce sont des Africains
+provenant de toutes les peuplades qui occupent les régions intérieures
+de l'Afrique orientale comprise entre le Mozambique et le Djoub. Inutile
+de mentionner spécialement les individus isolés appartenant à d'autres
+contrées, tels que, par exemple, les esclaves abyssiniennes qui ornent
+le harem du sultan et celui de quelques hauts dignitaires[57].
+
+[Note 57: M. le capitaine de vaisseau Guillain.]
+
+Comme complément de ces témoignages acquis à notre proposition, et qu'il
+est inutile de multiplier, ajoutons que la foire pittoresque de Berbera,
+rendez-vous annuel des tribus de l'intérieur, des marchands de l'Yémen,
+de Mascate, de Ras-el-Kina, de Bossera, de Sour, etc., etc., des riches
+banians de Porbendeur, de Mandévi et de Bombay, n'a rien perdu de
+son importance comme marché d'esclaves. «De temps en temps un groupe
+d'enfants poudreux et harassés de fatigue y indique l'approche des
+caravanes d'esclaves, dont la plus riche est celle de l'Abyssinie, et
+dont les conducteurs sont attendus par leurs correspondants de Bossera,
+de Bendeur-Abbas et de Bagdad[58].»
+
+[Note 58: _Idem_.]
+
+Voilà pour l'est.
+
+Sur le débouché nord où l'Égypte, Tripoli, Tunis ont adhéré à la
+suppression de la traite, où nous avons nous-mêmes aboli l'esclavage,
+a-t-elle perdu de son activité?
+
+«Dans le Soudan tout entier, a dit un voyageur au Darfour, la branche de
+commerce la plus étendue et sur laquelle, _aujourd'hui encore_, repose
+réellement tout le mouvement commercial, est la vente et l'achat des
+esclaves.
+
+«A Noufi, il n'est pas un marchand qui n'ait toujours 8,000 ou 10,000
+esclaves tout prêts et des commis esclaves eux-mêmes associés à son
+commerce ou commerçant pour leur propre compte qui n'en aient chacun
+1,000, 2,000, plus ou moins.
+
+«Mohamed Ali, en frappant de droits énormes l'importation des esclaves
+en Égypte, _a tâché_ d'entraver ce commerce. On ne sait pas combien de
+milliers d'esclaves perdent la vie pour quelques centaines qui finissent
+par arriver en Égypte, au Moghreb, à Constantinople: il en meurt des
+milliers dans les ghrazias ou chasses qu'on leur fait pour les capturer;
+des milliers pour s'acclimater dans le pays de leurs ravisseurs,
+s'habituer à un nouveau régime de vie et aux travaux qui leur sont
+imposés; des milliers pour sortir du Soudan et traverser à pied
+d'énormes déserts; des milliers pour fournir des eunuques; des milliers
+pour avoir à supporter le froid de la Syrie, de la Turquie, de la
+Perse[59].»
+
+[Note 59: _Commerce et industrie dont le Soudan_.--Relation d'un voyage
+dans le Darfour. Traduit et annoté par M. Perron, directeur de
+l'École de médecine du Caire, 1845, aujourd'hui directeur du collège
+arabe-français à Alger.]
+
+«Avant les Turcs, dit un voyageur au Sennar, quand le Sennar était
+administré par des chefs indigènes, le roi de ce pays rassemblait, après
+le temps des pluies, deux ou trois cents cavaliers, une centaine de
+fantassins, puis, se portant sur le Fazoglet avec le souverain de cette
+contrée, il délibérait sur le point qu'il convenait d'attaquer; arrivés
+à leur destination, fantassins et cavaliers se couchaient dans les
+ravins, dans les bois et les herbes. Ils y attendaient la nuit, puis
+ils grimpaient sur la montagne, mettaient le feu aux habitations,
+égorgeaient, assommaient les malheureux nègres qui osaient résister,
+s'emparaient des enfants et reprenaient la route de leur pays.
+
+«On faisait de même dans le Cordofan et, _aujourd'hui encore_, les chefs
+n'ont pas d'autre expédient pour se procurer des esclaves. Quand,
+parmi les prisonniers, il s'en trouve de vigoureux, les vainqueurs
+confectionnent de longues fourches en bois, et, dans l'intervalle
+des branches, serrent le cou du captif qui, ainsi maintenu, ne peut
+s'enfuir.
+
+«Après la conquête du Sennar, les commandants de Mohamed Ali ont
+continué le commerce des esclaves et, _chaque année, le délégué du
+vice-roi à Kartoum fait trois expéditions_.
+
+«Il faut avoir vu soi-même la traite des nègres pour se faire une
+idée des horreurs que les hommes commettent sur leurs semblables: une
+caravane part d'Éthiopie, composée de filles et de garçons; elle chemine
+lentement dans le désert sous la conduite d'un chef; si l'un des
+esclaves est malade, si, harassé, il ne peut continuer sa route, on
+l'abandonne dans un dépôt pour le guérir, l'engraisser, afin que plus
+tard on puisse s'en défaire avantageusement. Mais si la caravane se
+trouve éloignée de toute habitation, l'esclave reste sur place et meurt
+de faim ou devient la proie d'une bête féroce.
+
+«Toutefois, comme le conducteur est tenu de rendre compte de sa
+marchandise, il fait saisir l'esclave et, malgré ses cris, il lui coupe
+les deux oreilles, qu'il salera pour les conserver et les exhiber lors
+de la reddition des comptes[60].»
+
+[Note 60: Hamont, _Voyage dans le Sennar_, 1843.]
+
+«Le roi de Darfour, dit un voyageur au Cordofan, _exporte_ chaque année
+8,000 ou 9,000 esclaves dont un quart meurt dans les fatigues d'une
+marche impitoyable à travers le désert. Cette grande caravane est
+approvisionnée seulement pour le nombre de jours nécessaires; il faut
+que l'escorte fasse avancer tout le monde et gagne la plaine ou la
+montagne fixée pour la halte du soir. Dans cette navigation à travers
+les sables, on voit les malheureux naufragés qu'on laisse en arrière
+supplier, se tordre les bras. Ils ne demandent qu'une journée de repos,
+et ils montrent à quelques pas de là la seule escorte qui consente à les
+attendre: les hyènes et les chacals. Le chef de la troupe est sourd à
+leurs cris; il est cruel par humanité; le sort de la caravane dépendrait
+d'un retard, ce retard ne s'accorde jamais.
+
+«Et quand, à quelques jours de là, voyageur monté sur un agile
+dromadaire, je traversais rapidement le même désert, c'est par les
+carcasses humaines nouvellement dépecées que j'ai trouvé mon chemin et
+que, le soir, j'ai reconnu la halte.
+
+«Tel Turc, sur les deux rives du Nil, à côté de son harem, possède cent
+femmes noires qu'il livre, dans sa basse-cour, à une dizaine de nègres.
+Ces femelles mettent bas un enfant qui sera mutilé pour l'usage des
+harems et vendu quand il aura douze ans. Ces haras d'hommes _donnent_,
+année commune, 2,000 esclaves que la douane du pacha surveille et taxe
+et qui viennent au Caire se vendre au marché[61].»
+
+[Note 61: Léo de Laborde, _Chasse aux hommes dans le Cordofan_, 1844.]
+
+Ces tristes épisodes sont vieux déjà de douze à quatorze ans; mais quoi
+qu'aient fait Mohamed Ali et Saïd Pacha surtout, s'ils ne viennent plus
+se dénouer aujourd'hui dans les bazars du Caire par un encan public, ils
+ne s'en perpétuent pas moins en dehors de l'Égypte proprement dite et de
+l'action directe du vice-roi.
+
+Comme partout, l'abolition de la traite n'a fait ici que rétrécir le
+périmètre d'action où s'exerce la chasse à l'homme.
+
+Encore un témoin oculaire qui cette fois écrivait en 1853[62]:
+
+[Note 62: M. le comte d'Escayrac de Lauture, _Le Désert et le Soudan_.]
+
+«Parmi les peuples musulmans, la traite des noirs a toujours été _et
+est encore_, de nos jours, alimentée par deux sources principales: les
+ghrazias, grandes chasses auxquelles prennent part des armées entières,
+et les enlèvements partiels d'enfants et de femmes commis par des Arabes
+isolés....
+
+«Les ghrazias dirigées par les noirs musulmans contre les noirs païens
+ont tantôt lieu sous le patronage du prince, comme dans le Ouady, tantôt
+elles sont entreprises à leurs risques et périls par des chefs audacieux
+auxquels leur renommée et l'appât du butin ont bientôt formé une troupe.
+
+«La colonne d'attaque, profitant de la saison sèche, se met en marche,
+et ce n'est quelquefois qu'après un mois qu'elle atteint les frontières
+du Soudan idolâtre. A son approche, les villages sont abandonnés: elle
+les brûle; les populations fuient: elle les traque et les atteint.
+
+«Quelquefois un village placé sur le sommet d'un roc inaccessible
+cherche à résister: le blocus en est décidé... Les envahisseurs,
+s'apercevant enfin qu'il n'est plus défendu, se hasardent à y pénétrer,
+et parmi les cadavres déjà froids de leurs victimes, ils cherchent
+à reconnaître ceux qu'il est encore temps de rappeler à la vie: les
+chasseurs de nègres possèdent au plus haut degré l'art de ranimer les
+victimes de la soif et de la faim. Ils savent, si elles y opposent
+un refus obstiné, en triompher en leur bouchant les narines, en
+introduisant dans leur bouche un instrument de fer ou de bois qui les
+contraint à l'ouvrir; ils y jettent rapidement de l'eau et de la farine,
+du beurre fondu qu'ils poussent avec leurs doigts dans le gosier de ces
+malheureux....
+
+«Le Nubien n'acquiert d'esclaves que pour les revendre; c'est, à ses
+yeux, une marchandise, un bétail, une monnaie. S'il en possède une
+cinquantaine de l'un et de l'autre sexe, il les accouple sous ses yeux
+et livre au commerce les produits de ses haras. S'il ne possède que
+des femmes, il les loue moyennant une dizaine de francs par mois à des
+soldats turcs, égyptiens, à des blancs de préférence.--Il obtient ainsi
+des mulâtres dont la qualité est de beaucoup supérieure à celle des
+Abyssiniens et dont la couleur promet un prix élevé. Tout pour lui est
+matière à commerce, et il ne dédaigne pas d'ajouter quelquefois sa
+progéniture à l'assortiment de son magasin.
+
+«L'esclave est sa monnaie; aussi toutes les marchandises
+s'évaluent-elles en têtes de noirs. Les tributs et les contributions ne
+s'acquittent guère autrement... Le gouvernement égyptien ne paye pas
+autrement aujourd'hui ses employés dans le Sennar, le Fazogl, le
+Cordofan, et l'officier traîne sa solde au marché...
+
+«La facilité extrême, le bon marché avec lesquels on acquiert des
+esclaves dans le Soudan, font que tout le monde en possède, que leur
+perte devient peu sensible et que dès lors on ne prend d'eux aucun soin;
+_malades, on les abandonne; estropiés, on les tue; morts, on jette leur
+cadavre hors de la ville et les hyènes les font disparaître_.»
+
+Les esclaves étaient _choses_ du moins chez nous et, par là, sujets à
+ménagement et à conservation; en déclarant que ce n'était pas assez,
+nous avons été logiques avec nos principes de morale et de civilisation;
+mais où nous avons cessé de l'être, c'est quand nous avons implicitement
+ajouté que, pour n'avoir pas à rougir de faire un homme _chose_, il
+fallait le laisser moins que rien. Or, cette transition relativement
+immense du _rien_ à la _chose_ s'opérait par la traite.
+
+Et si cette réflexion nous échappe à notre retour du Soudan égyptien,
+quelles autres plus amères nous poindront quand nous aurons sondé toute
+l'Afrique!
+
+A peine Richardson, Overweg et Barth étaient-ils partis de Tripoli pour
+s'avancer dans le Soudan central par la route de Denham et de Clapperton
+qu'ils «voient de loin une masse mouvante s'avancer vers eux; c'était
+une caravane d'esclaves uniquement composée de jeunes filles[63].»
+
+[Note 63: Malte-Brun, _Résumé historique de l'exploration de l'Afrique
+centrale, de 1850 à 1855_.--REVUE BRITANNIQUE, _Voyages du docteur
+Barth_.]
+
+Un peu plus au sud, Vogel, en 1854, fait rencontre à Gadrone, entre
+Mursouk et Tedjerry, de la grande caravane du Bournou, composée de
+quatre à cinq cents esclaves, pour la plupart jeunes filles et jeunes
+garçons de dix à douze ans.
+
+«Ce fut la première fois, écrivait Vogel à la _Gazette Allemande_, que
+j'eus une idée complète et juste de ce que c'est que l'esclavage. Les
+malheureux captifs, obligés, tous sans exception, de porter sur la tête
+une charge d'environ vingt-cinq livres, avaient non-seulement perdu
+leurs cheveux, mais même la peau sur le sommet de la tête.
+
+«En outre, il leur fallait faire avec les fers aux pieds une route
+déjà excessivement pénible; ils étaient traités d'une manière vraiment
+révoltante, et ne recevaient qu'une nourriture insuffisante et
+mauvaise.»
+
+Dans le Zinder, Richardson «a le regret de voir que la vente des
+esclaves était le principal objet de commerce, et que le Sarki avait
+pour habitude, quand ses affaires étaient gênées, de les rétablir en
+faisant, sous un prétexte quelconque, des ghrazias sur les districts
+voisins du Demergou; c'est ainsi qu'_il fut témoin_ d'une expédition
+contre le Korgoum, canton situé à deux journées de Zinder et composé
+d'une ville et de trois villages sur le penchant et au pied d'une chaîne
+de rochers.»
+
+Barth outre-passant ses deux compagnons de voyage pénètre dans le vaste
+et beau pays de l'Adamua qu'aucun Européen n'avait encore visité.
+
+«On y rencontre de grandes villes toutes les trois ou quatre heures de
+marche, avec des villages dans l'intervalle, exclusivement habités par
+les esclaves. Les Fellatahs, jusqu'aux plus pauvres, en possèdent de
+deux à quatre, et les chefs du pays ont des multitudes innombrables de
+ces pauvres créatures. En aucun pays du monde l'esclavage n'est aussi
+répandu; les esclaves et les bestiaux sont considérés comme la base de
+la richesse des habitants et forment avec l'ivoire, qui est à très-bon
+marché, le principal article d'exportation.»
+
+Il est bien entendu que toutes les horreurs de la ghrazia, de l'affût et
+de la battue, dont la bête de chasse est un homme, n'ont rien ici perdu
+de leur atrocité.
+
+Vogel, que nous avons laissé tout à l'heure au sud de Mourzouk, poursuit
+la route qu'avaient suivie Clapperton et Denham en 1824, et sur laquelle
+venaient de le devancer Richardson, Overweg et Barth. Triste route! et
+qui serait la _Via Scelerata_ du désert si toutes ne l'étaient pas;
+cimetière en plein vent, où, comme ses devanciers de vingt ans et ceux
+de l'année précédente, Vogel s'oriente par les squelettes humains
+sonnant sous les pas de son chameau.--Au départ d'une étape, dans le
+Bournou, il trouve au pied d'un arbre une forme humaine, décharnée, mais
+respirant encore; c'était un esclave abandonné depuis trois jours par
+une caravane qu'il n'avait pas pu suivre, malgré la lance et le bâton
+dont on l'avait aiguillonné; un peu de bouillon le ranima, et, moyennant
+un cadeau, un homme du pays consentit à s'en charger. S'il l'a guéri, ne
+l'a-t-il pas vendu?
+
+Trois lieues plus loin, la piété moins heureuse du voyageur ne trouvait
+plus à s'exercer qu'en ensevelissant dans le sable ce que les chacals
+avaient laissé d'un cadavre à moitié dévoré.
+
+Comme Denham, Overweg et Barth, Vogel voulut voir de ses yeux une de ces
+terribles ghrazias qu'exécutent de temps à autre les sultans du Bournou
+pour alimenter leur dépôt épuisé de captifs.
+
+L'armée bournouène, forte de 2,200 cavaliers, de 3,000 chameaux portant
+les bagages et de 5,000 boeufs conduits par 1,500 fantassins, allait se
+mettre en marche (mars 1854). Vogel obtint l'autorisation de la suivre.
+Le but était le pays des Musgos, par le dixième degré de latitude nord.
+
+Un premier coup de main donna 1,500 prisonniers; un second 2,500, non
+sans massacre d'un plus grand nombre. Un soir, Vogel est éveillé par un
+bruit étrange. Trente captifs gisaient sur le sol, se tordant en tronçon
+dans les convulsions d'une atroce agonie: on leur avait cisaillé jusqu'à
+séparation, avec un mauvais couteau, la jambe gauche au genou, le bras
+droit au coude.
+
+Trois autres paraissaient avoir été épargnés; ceux-là, messagers de
+terreur, devaient aller dire aux leurs quel sort les attendait s'ils
+osaient résister jamais au puissant chef du Bournou; un moment après,
+ils étaient libres en effet; mais chacun d'eux laissait à terre sa main
+droite détachée du poignet par ce même affreux couteau de plus en plus
+ébréché et criant sur les os!
+
+Deux moururent la nuit même; le lendemain, le troisième gisait encore
+sur le lieu du carnage, les traits décomposés et le visage sillonné de
+quelques larmes stoïques qu'il refusait en vain à la douleur.
+
+Une pauvre femme était accouchée à la halte, dans un marais.--Vogel lui
+donna sa chemise. Mais une esclave, fut-elle mère, n'est pas apte à
+posséder même un lambeau de toile pour envelopper son enfant: son maître
+le lui prit.
+
+Imitons Vogel, fuyons en toute hâte cette désolation. Que nous importe à
+présent de suivre nos voyageurs? nous retrouverions les mêmes atrocités
+sur toute notre route.
+
+Avec Barth, pourtant, reposons-nous un moment sur le chemin de
+Tombouctou, dans la case d'un pauvre vieux nègre qui, après vingt-sept
+ans d'esclavage au Brésil, était revenu au pays natal, savant de son
+expérience, et s'était arrangé d'instinct une petite _Liberia_ de
+quelques arpents où il cultivait la canne à sucre et des fruits en
+famille.
+
+Quelle leçon nous donne, ce me semble, et bien autrement éloquente que
+celle de M. Philipps, cette pastorale au désert!
+
+A l'ouest du continent africain, d'où s'exportait le plus grand nombre
+d'esclaves pour les besoins des deux Amériques, la traite est bien
+autrement empêchée que dans l'est et le nord.--Les résultats de la
+quasi-suppression de ce côté nous laisseront donc préjuger de ce qu'il
+adviendrait si elle était partout exactement supprimée.
+
+Voici ces résultats appréciés sur les lieux:
+
+«Les captifs sont traités avec une rigueur que nous n'avions pas encore
+remarquée; les uns portent aux pieds des fers joints entre eux par une
+courte barre qui les oblige à sauter pour avancer; les autres traînent,
+également aux pieds, une pièce de bois d'une lourdeur et d'un volume
+tels qu'on a été obligé, pour qu'ils puissent se mouvoir, de la leur
+suspendre au cou par une corde d'étoffe.
+
+«Au centre du continent africain, _l'esclavage est en effet bien
+autrement odieux que dans les pays civilisés_; et lorsque le voyageur se
+trouve en face de toutes ces misères, qu'il est forcé de les voir et de
+les toucher, il ne peut que gémir de regret et de douleur; il ne peut
+que s'écrier, le désespoir dans l'âme, _que jusqu'ici nous n'avons
+employé que des moyens impuissants et inefficaces_.
+
+«Quand la traite était permise, les prisonniers étaient bien nourris. On
+les soignait, on leur évitait de trop grandes fatigues pour en tirer un
+plus haut prix..... Aujourd'hui, au contraire, les esclaves sont traités
+avec une barbarie qui dépasse tout ce que l'imagination peut concevoir:
+il est inutile de les avoir gras et bien portants; car les Africains
+sont trop pauvres pour les payer et, quand ils les achètent, ils les
+trouvent toujours assez bons. Telle est du moins la règle ordinaire;
+l'exception a lieu lorsque le hasard donne à l'esclave un maître qui
+considère ses captifs plutôt comme un objet de luxe que comme un
+instrument de travail et que, par orgueil plutôt que par intérêt, il
+adoucit leur sort par des soins matériels; avoir de beaux captifs est,
+pour certains chefs africains, une satisfaction de vanité qui équivaut,
+chez nous, à avoir de beaux chevaux.
+
+«Mais tous les chefs ne sont pas dominés par des intérêts de vanité; il
+en est beaucoup qui achètent des captifs uniquement pour cultiver leurs
+champs, et exécuter de grossiers travaux, et ceux-ci n'exigent aucun
+soin. On les nourrit à peine, on ne les vêt pas; on les parque comme des
+bêtes immondes; on les soumet à la torture des entraves et des fers pour
+prévenir leur évasion. Quant au travail qu'on doit en obtenir, on a
+la ressource du bâton; et cette crainte d'un châtiment que ceux qui
+l'infligent savent toujours rendre terrible donne au pauvre esclave une
+excitation nerveuse qui tient lieu de la force qu'il n'a plus[64].»
+
+[Note 64: Anne Raffenel, _Voyage dans l'Afrique occidentale_,
+1843-1845.]
+
+L'abolition de la traite donne donc raison à Senelgrave et à Mungo-Park,
+qui écrivaient, l'un en 1730, l'autre en 1805:
+
+«Par un usage immémorial, les nègres font esclaves les captifs qu'ils
+prennent à la guerre; mais avant que leur commerce fût établi avec les
+Européens, _ils tuaient en grande partie leurs prisonniers dans la
+crainte qu'étant devenus trop nombreux ils ne leur causassent de
+l'embarras par leurs révoltes. Il demeure prouvé que le commerce des
+esclaves sauve la vie à quantité de nègres_[65].
+
+[Note 65: Senelgrave, _Voyage en Afrique_, 1730-32.]
+
+«Si l'on me demandait ce que je pense de l'influence qu'une
+discontinuation du commerce des esclaves produirait sur les moeurs de
+l'Afrique, je n'hésiterais point à dire que, dans l'état d'ignorance où
+vivent ses habitants, l'effet de cette mesure ne serait, selon moi, ni
+si avantageux ni si considérable que plusieurs gens de bien avisent à le
+penser[66].»
+
+[Note 66: Mungo-Park, _Second Voyage en Afrique_, 1805.]
+
+Après l'affirmation, les faits:
+
+1er mars 1847.--On mande de Gorée: «Les Anglais s'étaient chargés de
+bloquer Gallinas, où devaient s'embarquer des nègres pour les Antilles.
+Tous les passages étaient si bien gardés que les propriétaires de ces
+malheureux, contraints de les nourrir sans pouvoir les vendre, ont pris
+une résolution atroce: ils ont de sang-froid tranché la tête à leurs
+deux mille esclaves et ont attaché ces hideux trophées à des poteaux sur
+la grève, en vue des croiseurs.
+
+«Des officiers français s'étant trouvés à _l'Agouade_, avec les
+chefs qui avaient ordonné cette boucherie, et leur en ayant fait des
+reproches: «Si nous ne pouvons vendre nos prisonniers, leur fut-il
+répondu, que voulez-vous que nous en fassions[67]?»
+
+[Note 67: Les journaux de mars 1847.]
+
+«Le roi de l'État d'Iariba, vaste contrée de la Nigritie occidentale,
+a entrepris, en 1851, une grande guerre, à la suite de laquelle il
+a massacré cinq mille prisonniers dont il n'a pas voulu avoir la
+charge[68].»
+
+[Note 68: Le journal _le Pays_, 1857.]
+
+Ces deux drames en quelques lignes ont été reproduits sans commentaires,
+à quelques années de distance, par toute la presse européenne; combien
+d'autres, restés inconnus, s'étaient joués avant, se sont joués depuis
+dans cet âpre pays et s'y joueront encore, dont nous serons de fait,
+sinon d'intention, les auteurs responsables!
+
+En voici la contre-partie:
+
+«Le même roi d'Iariba, pendant une guerre qu'il a eue en 1857, a fait
+quatre mille prisonniers, et sachant, d'après les bruits répandus
+aujourd'hui dans toute l'Afrique, _qu'il peut en tirer parti pour
+l'immigration_, il les a épargnés et les conserve à Ksatonga, sa
+capitale[69].»
+
+[Note 69: _Le Pays_, suite de l'article cité.]
+
+Est-ce concluant?
+
+Et sans le triste malentendu qui a imposé un temps d'arrêt à
+l'émigration nègre, le nouveau roi de Dahomey, au lieu d'inaugurer son
+règne en égorgeant mille esclaves sur la tombe de son père et de se
+mettre en chasse, le sacrifice étant incomplet, pour en aller chercher
+deux mille autres, eût imité sans doute le lucratif exemple que lui
+avait donné le roi d'Iariba. A n'en pas douter non plus, il en eût été
+bientôt de même dans la Nigritie tout entière, ainsi qu'en témoigne ce
+renseignement encore inédit, _mais officiel_, recueilli en plein grand
+désert, à plus de huit cents lieues du premier effet produit sur
+le littoral atlantique par le recrutement de nos quelques milliers
+d'engagés.
+
+M. Bouderbah, interprète de l'armée à El-Aghouat, le seul voyageur
+algérien à qui il ait été donné de dépasser les limites du Sahara,
+arrivait à Rat, chez les Touaregs-Azegeur, à trois cent quarante-neuf
+lieues de son point de départ, en septembre dernier; on y attendait
+les grandes caravanes du Bournou et du Haoussa, _qui y conduisent
+annuellement de 3,000 à 4,000 esclaves, et l'on y disait que leur prix
+de vente ordinaire, 100 à 150 francs, s'élèverait probablement à 250
+francs, parce qu'il y avait à Noufi une recrudescence de demande pour
+les côtes de Guinée_[70].
+
+[Note 70: Voyage exécuté avec l'autorisation de M. le maréchal comte
+Randon, alors gouverneur général de l'Algérie.]
+
+Ainsi, les rachats que nous opérions au Gabon, dans l'Abyssinie, an
+grand Bassam, à la baie de Biafra, avaient déjà eu pour résultat de
+mettre en faveur la marchandise--quelle phrase appliquée à des hommes!
+si elle n'était corrigée par celle-ci--et de faire par conséquent que la
+marchandise même fût soumise à des procédés intéressés de ménagements et
+de conservation.
+
+Combien donc l'Europe chrétienne avec son abolition de la traite,
+dont la conséquence rigoureuse serait l'abolition de toute émigration
+soudainement libre et spontanée, combien donc l'Europe chrétienne
+est loin, ainsi que le remarquait H. Raffenel, de réaliser son rêve
+religieux!
+
+Rêve en effet, car du voyage de Senelgrave à ceux de Mungo-Park,
+avant l'abolition de la traite; de ceux de M. Raffenel à celui de M.
+Hecquard[71], depuis qu'elle est abolie, rien n'a changé: la traite,
+encore la traite! ainsi que le prouve surabondamment le nombre des
+négriers qui chargent à la côte et dont plus des deux tiers échappent
+aux croiseurs.
+
+[Note 71: Hyacinthe Hecquard, _Voyage sur la côte et dans l'Afrique
+occidentale_, 1855 (Publié avec l'autorisation du ministre de la marine
+et des colonies.)]
+
+Nous n'avançons rien là d'ailleurs qui ne soit de notoriété publique et
+officielle.
+
+Dès 1840, M. Fowel Buxton écrivait à la première page de son livre, le
+plus complet sans contredit et le mieux étudié qui ait été publié sur la
+question de l'esclavage:
+
+«Ma première proposition est que 150,000 créatures humaines sont
+annuellement enlevées au sol africain et transportées à travers
+l'Atlantique pour être vendues comme esclaves.»
+
+La même année, le prince Albert ouvrait la séance de la Société pour
+l'abolition de la traite par un discours où nous lisons cette phrase:
+
+«Je regrette profondément que les généreux et persévérants efforts de
+l'Angleterre pour abolir cet infâme trafic de créatures humaines, qui
+est à la fois la désolation de l'Afrique et une tache pour l'Europe
+civilisée, n'aient pu aboutir encore à aucun résultat satisfaisant.»
+
+En 1844, l'Angleterre avait inutilement dépensé 400 millions pour ce
+résultat négatif.
+
+En 1848, un comité nommé par la Chambre des communes pour faire une
+enquête _sur l'état de la traite des noirs et sur le degré d'efficacité
+de la mesure employée pour la réprimer_, rédigea deux rapports dont
+les conclusions furent: «Que le gouvernement devait songer à renoncer,
+aussitôt que possible, aux moyens employés jusqu'alors pour la
+suppression du trafic des noirs[72].»
+
+[Note 72: _Revue coloniale_, t. I et II.]
+
+La presse anglaise tout entière s'émut à cette révélation; et _le
+Times_, prenant texte du témoignage rendu devant la commission d'enquête
+par le commodore Hottam, _l'un des derniers chefs d'escadre employés à
+la répression de la traite_; et s'appuyant sur un opuscule du capitaine
+William Allen, _l'ancien chef de l'expédition du Niger_, se prononça
+pour le rappel de l'escadre britannique.
+
+«Les escadres de blocus, disait _le Times_, ont complètement manqué leur
+but, qui était de balayer l'Océan des négriers, et, _dans l'opinion du
+comité_, elles le manqueront toujours, quels que soient d'ailleurs les
+forces et le talent qu'on mette au service de ce système.»
+
+L'an dernier enfin, une députation de négociants anglais soumettait à
+lord Palmerston ses observations «sur les mesures à employer pour amener
+les gouvernements européens à exercer une action plus efficace en
+matière de traite des noirs,» et _concluait à l'immigration_[73].
+
+[Note 73: _Revue coloniale_;--_Revue contemporaine_, janvier 1858.]
+
+Il reste donc acquis que la traite se fait partiellement encore sur
+l'est et sur l'ouest du continent africain, et qu'elle n'y a rien perdu
+de son activité du sud au nord, par caravanes; que sa quasi-suppression
+n'a rien modifié à l'état de guerre immémorial et permanent des rois
+soudaniens entre eux, et qu'elle a pour effet, au contraire, de
+substituer à l'esclavage des nègres chez les blancs, relativement
+très-tolérable, un esclavage sur place atroce, impitoyable, pire cent
+fois que le premier, pire que l'esclavage antique.
+
+Voici donc ce que les gouvernements de l'Europe, sous la pression d'une
+ignorante philanthropie, au nom de la religion, de la morale et de la
+liberté, ont trouvé de mieux à faire pour ces quarante ou cinquante
+millions de pauvres nègres qui peuplent les Soudans! Ils les ont
+condamnés moitié à l'esclavage, sans rachat possible, et tous au
+paganisme et à la barbarie à perpétuité.
+
+Admettons pour un moment l'impossible: deux escadres de mille vaisseaux
+croisant en vue des côtes dans l'océan Atlantique et la mer des Indes;
+des postes échelonnés depuis la haute Égypte, au travers du désert,
+jusqu'au sud du Maroc, veillant l'arme au bras; pas un négrier ne peut
+échapper au canon des escadres, pas une caravane ne franchira cette
+vaste haie de baïonnettes; pas un nègre désormais ne sortira du Soudan;
+la traite sera supprimée, cette fois, à n'en pas douter.
+
+Eh bien! vous aurez un grand cirque, un cirque d'un million de lieues
+carrées où des millions d'hommes s'égorgeront sans merci; car, plus
+impitoyables que le peuple-roi quand il se donnait la joie d'un combat
+de gladiateurs, vous aurez fermé la _janua vivaria_, la porte de vie par
+où s'échappaient de l'amphithéâtre les combattants épargnés.
+
+La _janua vivaria_, c'était la traite:--ce sera l'émigration.
+
+
+
+
+V.
+
+De l'émigration et du rapatriement.
+
+La situation faite à l'Angleterre par l'émancipation devint bientôt pour
+elle une cause d'embarras sérieux, coloniaux et métropolitains, et comme
+nous, plus tard, dans des circonstances identiques, elle crut pouvoir y
+obvier par l'immigration africaine. De 1840 à 1854, 27,000 travailleurs
+furent ainsi livrés à ses colonies à titre d'engagés libres. De ce
+nombre 4,000 avaient été repris aux négriers par les croiseurs anglais
+et déposés jusqu'alors à Sierra-Leone et à Sainte-Hélène. C'était
+sagement les utiliser.
+
+Mais le gouvernement anglais avait compté sans les sociétés d'abolition:
+elles crièrent au rétablissement de la traite, dans le Parlement et dans
+la presse; elles crièrent si haut, qu'il fallut céder à cette incroyable
+pression, malgré l'opposition de nombreux adversaires, de M. Hume, entre
+autres, et de sir Robert Peel lui-même.
+
+«J'ai toujours désiré, disait M. Hume, le rappel des vingt-sept
+bâtiments britanniques stationnés en ce moment sur la côte d'Afrique.
+Je crois que tout ce que nous ayons fait n'aura d'autre résultat que
+d'aggraver _les souffrances des victimes de la traite_, et que le
+meilleur moyen d'épargner aux esclaves le redoublement d'horreurs que
+notre croisière a causé consiste à éloigner au plus tôt nos croiseurs de
+cette côte.
+
+«Je dis qu'il faut _acheter des esclaves africains_, les affranchir et
+les débarquer dans nos colonies; en agissant ainsi, nous ferons acte de
+générosité et d'humanité. L'entretien de la flotte destinée à supprimer
+la traite coûte 500,000 livres sterling par an (12,500,000 francs);
+rappelez nos croiseurs et consacrez la moitié de cette somme à
+l'immigration de travailleurs dans nos colonies. Faites mieux: essayez
+d'employer pendant une année seulement cette somme entière pour
+l'immigration, à titre d'essai; l'abolition générale de l'esclavage sera
+le résultat infaillible de cette politique.»
+
+«Donnez, ajoutait sir Robert Peel, donnez tous les encouragements en
+votre pouvoir à l'immigration de travailleurs libres et n'ayez aucun
+souci d'imputations que vous savez n'être pas fondées[74].»
+
+[Note 74: Chambre des communes, discours cité par M. Baumès dans son
+excellent travail: _Immigration et traite des noirs_.--M. le baron Ch.
+Dupin, _Forces productives des nations_.]
+
+Il n'y a point de faits ni d'éloquence qui tiennent contre le parti pris
+d'une routine aveugle et systématique, dont le point de départ est un
+préjugé.--M. Hume et sir Robert Peel échouèrent donc contre la cabale
+traditionnelle des vieilles influences abolitionnistes qu'il ne faut
+point ici confondre avec le peuple anglais ni avec son gouvernement
+éclairé; mais les sociétés pour l'abolition ont acquis en Angleterre une
+puissance qui s'enchevêtre dans le gouvernement par ses ramifications
+dans les Chambres, par ses moyens d'action dans les élections, par la
+presse dans l'opinion publique. Être abolitionniste, c'est avoir une
+profession qui, à défaut d'autre, pose un personnage dans le monde;
+prétexte à discours, prétexte à vanité de philanthrope, la pire de
+toutes, et dont l'effet s'évanouirait avec sa cause s'il n'y avait plus
+d'esclaves au monde. Il n'y a plus de louvetiers en Angleterre depuis
+qu'il n'y a plus de loups; mais qui donc oserait y supprimer les
+renards? Quelles clameurs parmi les gentilshommes des comtés!
+
+Le gouvernement anglais, nous le répétons, accusé de _raviver la
+traite_, car le mot ne nous est arrivé qu'à sa seconde édition, dut,
+sous la pression abolitionniste, rapporter l'autorisation qu'il avait
+donnée à ses colonies de se recruter d'engagés à la côte d'Afrique; il
+ne faut pas chercher ailleurs le secret de son apparente contradiction
+avec lui-même, et des clameurs qui, dix ans après, l'assaillirent quand
+la France à son tour recourut à l'immigration des noirs.
+
+Nous ne raviverons point ce débat regrettable; mais nous constaterons
+que la question de principe, de nouveau mise en cause, a trouvé de zélés
+défenseurs. «Assurément, disait le _Times_, une expérience dont l'objet
+est non-seulement de rendre la prospérité aux colonies libres des
+tropiques, mais encore de tirer la race africaine de l'état de
+dégradation dans lequel elle a été maintenue depuis des siècles, vaut
+bien la peine d'être tentée. Si elle réussit, elle ne pourra produire
+que du bien: ce sera le plus terrible coup qui ait encore été porté à la
+traite des esclaves; si elle échoue, il n'en pourra résulter aucun mal,
+car les choses ne sauraient être pires qu'elles sont en ce moment.»
+
+Quoi qu'il en soit, la nécessité d'une immigration noire dans les
+Antilles étant démontrée et cette alternative étant posée, que, si
+elle ne s'opère pas ouvertement et loyalement, sous le patronage des
+gouvernements européens, elle se perpétuera par les négriers, où peut
+être l'indécision? «La guerre! objectera-t-on, la guerre! vous la
+perpétuerez en même temps dans l'Afrique intérieure.» Tout ce que nous
+avons écrit annihile l'objection: la guerre est inhérente aux moeurs
+des Soudaniens; l'abolition de la traite ne l'a pas détruite, pas même
+atténuée; elle fait comme autrefois des victimes, avec cette différence,
+qu'au lieu de les mettre en réserve pour la vente, elle les entasse pour
+la mort. Ce n'est point à la guerre qu'il faut s'en prendre directement,
+on ne la détruira pas par un effet subit de quelque mesure que ce soit;
+ce sera l'oeuvre du temps, aidé de la civilisation progressive que les
+peuples chrétiens ont mission d'introduire en Afrique.
+
+Soit! si l'on veut: une demande périodique d'engagés noirs ravivera
+chez eux la guerre et les ghrazias; mais elle aura pour résultat de
+soustraire les prisonniers, dont le placement sera prévu et d'autant
+plus avantageux qu'ils auront été plus épargnés, aux horreurs des
+sacrifices et des exécutions sanglantes, pour cause d'encombrement, aux
+atrocités d'un esclavage sans pitié.
+
+Par les rapatriements successifs des émigrants, elle s'atténuera cette
+fois, et, dans un temps donné, fera place à des recrutements pacifiques
+et de bonne volonté; elle aura un terme, enfin, tandis qu'avec la
+permanence des conditions actuelles nous la continuerons indéfiniment.
+
+Ce fait douteux acquis, à tout prendre, que nous allons mettre en feu
+la Nigritie, quel pays n'y avons-nous donc pas mis? Et, pourtant,
+l'incendie ne s'y est-il pas éteint?--De même il s'éteindrait dans le
+Soudan, si nous savions le ramener aux proportions de ceux que les
+peuples civilisés allument l'un chez l'autre.--Vaut-il mieux l'y savoir
+moins grand peut-être, mais incessant ici ou là?
+
+Comme conséquence de cette idée de guerre dont nous font un épouvantail
+les adversaires de l'émigration nègre, il a été proposé d'exclure les
+Africains du bénéfice de l'engagement, et de n'y admettre que des
+Chinois et des Indiens.--C'était déplacer la question: elle est
+africaine en effet et point du tout asiatique; elle a été soulevée
+en vue de l'amélioration du sort des nègres, qu'ont à faire ici les
+Chinois? Mais il est remarquable que d'un point de départ purement moral
+elle est, par la traverse, arrivée à un but tout économique, qu'elle eût
+atteint plus sûrement si on l'eût laissée dans sa voie; car c'est avec
+les nègres et par les nègres seulement qu'il sera donné à l'Europe d'en
+trouver la double solution.
+
+L'opinion publique est maintenant unanime sur ce fait: «qu'il n'y a
+point de Chinois estimables disposés à s'expatrier pour vendre leur
+travail à nos colons. Tous ceux qu'il est possible d'enrôler par masses
+sont d'exécrables sujets. Les archives judiciaires de la Réunion en
+fourniraient au besoin la preuve. Leur passage, d'ailleurs, leur
+nourriture, leur entretien, leurs salaires, et enfin leur prix de
+cession, occasionnent des dépenses que les colonies ne pourraient
+couvrir sans sacrifices ruineux.
+
+«L'essai qu'on en a fait a-t-il donc inutilement prouvé qu'ils sont trop
+vicieux individuellement pour n'être pas dangereux partout où ils sont
+réunis en assez grand nombre[75]?»
+
+[Note 75: _La Crise alimentaire et l'immigration des travailleurs
+étrangers à l'île de la Réunion_, par A. Fitau, conseiller colonial.
+(Paris, 1859.)]
+
+«En échange des avantages qui leur sont assurés, ils apportent leur
+travail, qui est d'assez médiocre qualité. Leur corps est faible, leur
+âme est vicieuse, leur esprit est imbu de superstitions sans nombre.
+Presque tous du sexe masculin, ils vivent à part, consomment très-peu de
+produits européens, empruntent fort peu à la civilisation européenne et
+ne donnent que de mauvais exemples. Enfin, ils épuisent le pays quand
+ils le quittent, en emportant tout l'argent qu'ils ont pu se procurer.
+En fait, l'émigration chinoise n'est pas une émigration proprement dite;
+_c'est pire que la barbarie naturelle, c'est de la barbarie systématique
+et artificielle_.
+
+«Les émigrants de cette espèce peuvent bien prêter une assistance
+temporaire à des capitalistes, à des producteurs de denrées coloniales;
+mais ils ruinent le pays même et tendent à l'empêcher de devenir un
+foyer permanent de civilisation[76].»
+
+[Note 76: _Immigration des travailleurs libres_. (_Revue Britannique_,
+décembre 1858.)]
+
+Des coolis de l'Inde, également indolents, superstitieux,
+incivilisables, on peut dire à peu près ce que l'on a dit des Chinois,
+avec cette seule différence que, s'ils sont moins corrompus, ils
+sont moins industrieux. A supposer d'ailleurs qu'il fût loisible à
+l'Angleterre de les faire émigrer aussi facilement qu'on le suppose à
+tort, ce serait les vouer aux chances d'une mortalité qui, du mois de
+juillet 1856 an mois de juin 1857, en a enlevé 900 sur 4,994, durant
+la traversée, et moitié pendant la période de leur résidence à la
+Jamaïque[77].
+
+[Note 77: Documents officiels cités par l'_Akhbar_ du 17 mars 1859.]
+
+Des nègres donc! et rien que des nègres; «ils sont plus forts, plus
+faciles à civiliser que les coolis et les Chinois; ils n'ont point
+de préjugés enracinés contre le christianisme; ils consomment sans
+difficulté tous les produits de l'industrie européenne; ils acceptent
+les boissons comme les aliments en usage chez les chrétiens; ils
+dépensent largement dans le pays l'argent qu'ils y gagnent[78].»
+
+[Note 78: _Revue Britannique_, lieu cité.]
+
+Au point de vue économique, ce sont de rudes travailleurs, les seuls qui
+ne faiblissent point sous cet âpre soleil des tropiques qui fait fondre
+un corps blanc en sueurs énervantes et le dissout tout à fait à la
+longue; au point de vue moral, ils rentreront chez eux, nous l'avons dit
+ailleurs, comme autant de missionnaires de civilisation. Mais que les
+Chinois rentrent en Chine: s'ils sont chrétiens, ils seront martyrisés,
+et s'ils ne doivent pas y rentrer chrétiens, pourquoi les appeler chez
+nous? Que les Indiens rentrent dans l'Inde, avec quelques notions, si
+faibles qu'elles soient, de notre langue et de nos moeurs, ils iront
+renforcer l'élément menaçant qui tient en échec l'Angleterre. Ils seront
+d'ailleurs absorbés, les uns par une population de 400 millions d'âmes,
+les autres par une population de 160 millions, sans bénéfice aucun pour
+l'humanité.
+
+Et pourquoi encore des scrupules à l'endroit du recrutement des nègres
+qui ne seraient pas libres ou libérés? Ce n'est là évidemment qu'une
+concession au préjugé; car ce sont avant tout les esclaves qu'il importe
+de soustraire à la tyrannie de leurs maîtres.--Les acheter, c'est
+les racheter, c'est étendre à des millions de captifs l'oeuvre de
+miséricorde des frères de la Merci.
+
+Ils le savent par ouï-dire ou le sentent d'instinct, ces malheureux: un
+des officiers supérieurs de notre marine, chargé de la surveillance des
+recrutements sur la côte occidentale d'Afrique, écrivait récemment à
+ce sujet: «_Il est impossible de ne pas être touché de la joie que
+témoignent cet infortunés arrachés à la misérable existence qu'ils
+menaient sous l'impitoyable autorité de leur maîtres. Cet hommes se
+souviendront toujours que leur terre natale a été pour eux d'une rigueur
+inouïe_[79].»
+
+[Note 79: _Moniteur de la flotte_.--Bulletin de l'émigration dans les
+colonies françaises, septembre 1858.]
+
+Quant à la façon dont ces recrutements s'opèrent et dont on se fait en
+Europe une si fausse idée, la _Revue coloniale_ du mois d'août 1858 nous
+a donné les renseignements suivants émanés d'un agent commercial de la
+côte d'Afrique:
+
+«Lorsque les marchands arrivent aux factoreries, nous soumettons à
+l'inspection du médecin les sujets qu'ils nous amènent: si leur état de
+santé et leur âge nous conviennent, nous faisons expliquer aux captifs
+par nos interprètes les conditions auxquelles nous consentirons à les
+racheter; nous avons établi des formules claires et précises. Chaque
+individu sait parfaitement qu'il sera libre, qu'il pourra se marier et
+que ses enfants seront libres comme lui, que l'esclavage n'existe
+pas dans les pays français; il connaît les salaires qui lui seront
+attribués, et la faculté qui lui est réservée de retourner dans son
+pays après les dix années d'engagement. Nous ne manquons pas de leur
+expliquer la différence qui existe entre ces engagements pris avec les
+Français et leur condition avec les négriers; et nous finissons toujours
+par leur demander s'ils consentent à toutes les conditions que nous leur
+proposons.
+
+«Vous dire que la joie la plus vive éclate sur la figure de ces
+malheureux au fur et à mesure que les explications leur sont données,
+vous le croirez sans peine, car vraiment ils comprennent qu'ils seront
+heureux, libres et salariés avec les Français, ou esclaves avec les
+Portugais et les Espagnols; il n'y a pas à balancer. Aussi tous
+répondent avec joie: «Nous voulons aller avec les Français,» et cette
+décision est traduite par des battements de mains et par des danses
+joyeuses.
+
+«Dès que l'engagement est fait et signé, nous faisons passer les engagés
+dans les grands baracoons préparés pour leurs logements. Le barbier leur
+rase la tête, nous les envoyons ensuite aux bains de mer et nous leur
+remettons des pagnes neufs pour se vêtir.
+
+«Chaque matin, les escouades sont conduites au bord de la mer pour y
+prendre un bain de propreté; elles reviennent ensuite dans l'enceinte de
+la factorerie, où nous les occupons à des travaux souvent inutiles, à
+transporter de la terre sur un point pour l'y rapporter le lendemain,
+mais ce travail les occupe et c'est nécessaire.
+
+«Dans chaque cour nous avons un noir bomba, qui raconte des histoires,
+chante des chansons, préside aux danses et entretient la gaieté parmi
+les engagés.
+
+«Les repas se composent de racines de manioc et de haricots, parfois de
+poisson frais ou sec, quelquefois de cabris ou moutons lorsqu'on peut se
+les procurer. Ces repas sont au nombre de deux par jour, à neuf heures
+et à quatre heures du soir. La nourriture revient, en moyenne, à
+soixante centimes par jour, y compris le tabac et les fruits du pays,
+qu'on leur distribue de temps à autre dans la journée.
+
+«Les femmes sont séparées des hommes dans des baraques à part pendant la
+nuit, et occupent une division marquée sous les hangars pendant le jour
+et aux heures des repas.»
+
+Voilà pour les prétendues violences avec lesquelles s'exerceraient les
+engagements, et voici pour l'accueil fait aux engagés dans nos colonies:
+
+«Nous vous annonçons avec plaisir, écrivait à la _Revue coloniale_
+un des plus honorables habitants de la Martinique, que les Africains
+introduits par la _Stella_ satisfont les colons; leur santé est
+excellente; _la plupart jargonnent déjà le français_; ils travaillent
+bien et sont très-contents.
+
+«_Ce sont là surtout les Africains qu'il nous faut_, et non pas de
+ces Africains recrutés à Sierra-Leone, qui sont la plupart de mauvais
+sujets, malins, roués et voleurs. Ceux-là sont, au contraire,
+d'excellents travailleurs, de caractère doux et obéissant. J'en ai
+cinq sur mon habitation, je voudrais en avoir cent. Je les amènerai de
+l'habitation le jour de l'arrivée du _Dahomey_, pour qu'ils apprennent
+aux nouveaux venus le bonheur dont ils jouissent ici, et pour aider à ne
+pas séparer les engagés des mêmes tribus.
+
+«Vous aurez une idée du bonheur que ces Africains éprouvent dans ce
+pays, en sachant que la plus forte peine qu'on peut leur infliger, c'est
+la menace de les renvoyer en Afrique. Alors ils se jettent à nos pieds
+et promettent de ne plus commettre de fautes[80].»
+
+[Note 80: _Revue coloniale_ d'août 1858.]
+
+«Dans ces hommes, venus librement au milieu de vous pour vous assister
+dans vos travaux, disait M. le gouverneur de la Guadeloupe aux
+conseillers généraux de l'île, en octobre dernier, nous devons voir
+autre chose que des instruments de travail, nous devons voir surtout
+des hommes libres, engagés par un contrat légal et appelés sous la
+protection de nos lois et la garantie de nos règlements tutélaires. D'où
+vient donc que l'immigration africaine, accomplie dans ces conditions de
+surveillance et de garantie, a excité des défiances, ému des scrupules
+dont il faut respecter la sincérité? D'où vient que ces méfiances et ces
+scrupules ne se sont pas manifestés au sujet de l'immigration indienne,
+accomplie dans des conditions identiques? Et, cependant, _l'Africain,
+en débarquant sur cette terre peuplée d'hommes de sa race, est sûr d'y
+rencontrer plus de sympathies que l'Indien; cette terre n'est pas pour
+lui une terre étrangère: il y retrouve, au sein d'une société qui lui
+tend la main, les vestiges encore vivants de son idiome natal, et dans
+ce milieu sympathique si différent de celui qu'il vient de quitter, il
+puisera une plus facile initiation à la foi chrétienne et au régime de
+liberté et de civilisation auquel il est convié_.
+
+«D'où vient donc, je le répète, que l'immigration africaine, oeuvre
+d'humanité et de civilisation, a suscité ces défiances, ému ces
+scrupules? C'est que l'immigration africaine se recrute dans cette race
+où, pendant des siècles, s'est recruté l'esclavage; c'est qu'au lieu
+de tourner les yeux vers l'avenir, on les détourne obstinément vers le
+passé, et que cette contemplation égare l'opinion dans des comparaisons
+impossibles; c'est qu'enfin ce passé avec lequel nous répudions toute
+solidarité comme toute comparaison, ce passé pèse encore sur le présent
+pour le dénaturer et le flétrir.
+
+«Eh bien! messieurs, c'est à l'administration coloniale, c'est aux
+habitants à s'inspirer de la pensée du gouvernement, pensée d'humanité
+et de civilisation, non moins que d'intérêt pour les colonies; c'est à
+eux à seconder ses vues généreuses et fécondes et à répondre par leur
+vigilance et leur sollicitude à sa vigilance et à sa sollicitude. Voilà
+le devoir que je vous signalais tout à l'heure. Nous n'y faillirons
+pas et j'ose dire ici, messieurs, _que ce devoir a été compris et
+pratiqué_.»
+
+Ces quelques lignes, nous l'avouons, sont pour nous consolantes et le
+seront également sans doute pour beaucoup d'autres. Chez qui donc,
+en effet, le seul mot d'_engagé_ n'éveille-t-il pas je ne sais quel
+sentiment de mélancolie? Pauvre jeune homme, à vingt ans, s'arracher aux
+bras de son vieux père et de sa mère en larmes; se courber une dernière
+fois sur le groupe inquiet de ses frères et de ses soeurs; partir en
+laissant là son coeur et, du haut de la colline, saluer de la main la
+cabane où sa place accoutumée sera vide ce soir!
+
+Eh! ne vous apitoyez pas à distance, faites grâce à cet engagé de votre
+sensiblerie; chaque année, sous vos yeux, dans les mêmes conditions à
+peu près, le recrutement en prend 80,000 qui laissent, eux aussi, leur
+coeur à la maison; enfants, il en fera des hommes; ignorants, il
+les instruira et les rendra bientôt à leurs familles, dégrossis
+d'intelligence et de tournure, fiers de tenue, causeurs en bon langage,
+alertes au travail et joyeux au repos. C'est par le va-et-vient
+périodique de ses engagés que la France, en cinquante ans, s'est comme
+eux dégrossie et régénérée. Il en sera de même des engagés noirs et de
+la Nigritie.
+
+Puisons-y donc à pleins vaisseaux et que «_les faits de Dieu par nous
+s'accomplissent_.» Cette vieille devise française est ici celle de tous
+les peuples chrétiens, et, de tous, l'Angleterre est la plus intéressée
+à l'écrire sur son drapeau; car c'est elle surtout que presse le besoin
+d'une large immigration noire, non pas seulement en raison de l'état
+de ses colonies, mais parce qu'elle y peut trouver un moyen facile et
+pratique de s'affermir à jamais dans l'Inde.
+
+L'expérience lui a aujourd'hui démontré qu'elle ne peut faire aucune
+foi sur ses cipayes, ni même sur la population de son vaste empire de
+l'Asie.--Il n'y aura jamais alliance ni assimilation du mahométan avec
+le chrétien, non plus que du brahme,--car pour qu'il y eût alliance
+entre eux, il faudrait qu'il y eût communauté d'intérêts; pour
+assimilation, conversion des uns aux moeurs et à la religion des autres;
+or, leurs intérêts sont opposés et le prosélytisme chrétien le plus
+dévoué a toujours échoué chez un peuple qui se targue d'une religion
+révélée; le païen, au contraire, dont les idées sur Dieu sont indécises
+et qui n'a point de culte organisé, est aisément convertissable. Quels
+progrès ont faits, par exemple, les missions dans l'Inde, et de quelle
+influence, au point de vue religieux, y a été la domination anglaise,
+pas plus que la nôtre en Algérie?
+
+De même, si les missions d'Afrique avaient eu quelque espoir d'agir sur
+l'esprit des Soudaniens musulmans de la haute Égypte, elles se seraient
+établies au centre du pays, et non pas à son extrémité sud, ainsi
+qu'elles l'ont fait, pour diriger de là leur action exclusive sur le
+Soudan central et païen.
+
+Il y a moins de soixante ans que toute la zone soudanienne du Sénégal
+au lac Tchad était païenne; elle est musulmane aujourd'hui, comme ses
+conquérants, les Fellaths.--Le nègre enfin sera ce qu'on voudra le
+faire, musulman au Maroc, à Tunis, en Égypte, à Constantinople, en
+Arabie; chrétien dans les Antilles, dans les Guyanes, au Brésil, selon
+que son éducateur sera lui-même chrétien ou musulman. Sa facilité
+d'assimilation s'étend également au langage et aux habitudes spéciales
+qu'on veut lui faire prendre; agriculteur, ouvrier d'art, serviteur
+de la famille, matelot comme au Sénégal, soldat comme en Égypte avec
+Napoléon, comme au Maroc, comme en Algérie avec nos tirailleurs, comme à
+Sainte-Marie Bathurst et à Makarty avec les Anglais.
+
+«La garnison de Sainte-Marie Bathurst est forte de deux compagnies de
+soldats noirs commandées par des officiers anglais appartenant aux _west
+indies_, régiments qui forment les garnisons de la côte ouest d'Afrique
+et qui fournissent aussi des détachements sur quelques points de la côte
+est de l'Amérique ... Les Anglais traitent leurs soldats noirs comme des
+Européens: ils sont bien nourris, bien logés, bien payés et assurés d'un
+avancement régulier. Aussi sont-ils devenus de véritables soldats;
+leur tenue est excellente, et ils portent l'uniforme avec une certaine
+coquetterie et une sorte d'orgueil militaire; fréquemment exercés, et
+n'étant jamais employés à autre chose qu'à leur service, ils manoeuvrent
+avec ensemble et précision. La manière dont je leur ai vu faire
+l'exercice de tirailleurs (c'est un officier français qui parle), sans
+autre commandement que le son du clairon, m'a étonné[81].»
+
+[Note 81: Hyacinthe Hecquard, _Voyage sur la côte et dans l'Afrique
+occidentale_ (1855).]
+
+Cette digression, qui, du reste, est suffisamment motivée par les
+déductions qu'on en peut tirer, avait pour but de nous amener où nous en
+sommes; à savoir que les Anglais ont su par la discipline militaire et
+des soins intelligents transformer des sauvages en bons soldats. Quel
+enseignement pour l'Angleterre que celui-là, et pourquoi donc, à défaut
+de soldats nationaux, irait-elle en chercher ailleurs que sur les deux
+côtes de l'Afrique pour les opposer dans l'Inde à la révolte et y
+assurer sa domination? Zanzibar, Berbera, les Comores, Madagascar sont
+à la porte de Calcutta; elle peut en six mois y lever une armée, et
+l'avoir, six mois après, disciplinée et mise en marche.
+
+Les nouveaux engagés, acclimatés d'avance, mais absolument étrangers
+par leur langage au langage de l'ennemi, par conséquent inaccessibles
+à toute tentative de défection; de plus en plus anglais d'ailleurs, à
+mesure qu'ils s'identifieraient davantage avec leurs chefs et avec leurs
+compagnons blancs qui seraient pour eux autant de moniteurs, élèveraient
+bientôt leur vanité native jusqu'à l'orgueil d'un dévouement national.
+Leurs officiers feraient le reste; et n'oublions pas que le prix de
+rachat d'un nègre n'est que de 15 à 20 francs sur la côte est de
+l'Afrique.
+
+Il ne nous appartient pas de développer ce projet, mais son exposé
+suffira, nous l'espérons, pour nous faire pardonner par les
+abolitionnistes d'outre-Manche notre boutade de tout à l'heure, à moins
+qu'ils ne soient aveuglément plus abolitionnistes qu'Anglais.
+
+Les Etats-Unis, qui, jusqu'à ce jour, se sont tenus à peu près en dehors
+du progrès qu'ont fait dans le monde civilisé les idées antislavistes,
+ne sauraient cependant y être indifférents autant qu'ils le paraissent,
+aussitôt que se sont apaisés les incidents plus ou moins graves dont les
+élections présidentielles sont la cause ordinaire.
+
+Dans l'Union américaine, en effet, la question de l'esclavage a pris la
+gravité d'une question vitale qui, dans un temps donné, se résoudra par
+un cataclysme.
+
+Que l'abolition de l'esclavage soit décrétée dans le Congrès, et les
+Etats du Sud, s'ils se soumettent à cette décision, sont livrés à
+plus de cinq millions d'esclaves, donc au pillage, aux massacres, à
+l'incendie comme Saint-Domingue, ou tout au moins au chômage comme les
+Antilles; qu'ils ne s'y soumettent pas, et la violence des discussions
+parlementaires poussées à ce sujet de l'injure aux coups de cravache
+nous donne une idée de ce que sera la lutte transportée en dehors du
+Congrès et compliquée de la révolte des noirs.
+
+Et cependant les Etats du Nord, par leurs émissaires et par leurs
+déclamations abolitionnistes, surexcitent ce terrible élément noir
+qui menace les Etats du Sud, à ce point qu'on n'ose plus s'y avouer
+l'imminence de la catastrophe, faute d'un expédient pour la conjurer.
+
+Qu'on le cherche où on voudra, cet expédient indispensable, il en faudra
+venir, pour le trouver, à un grand mouvement par flux et reflux entre
+l'Afrique et l'Amérique.
+
+Ce principe accepté, la difficulté, de politique et sociale qu'elle est
+aujourd'hui, ne sera plus que financière; mais les Etats du Sud sont
+assez riches, assez prévoyants pour s'assurer contre un péril de ruine
+absolue par un sacrifice d'argent.--Ce sacrifice d'ailleurs ne sera que
+momentané, ainsi que nous le prouverons plus loin; encore vaut-il mieux
+faire la part au feu que de laisser aller l'incendie.
+
+Quant à la France, à l'Espagne, au Portugal et aux autres pays à
+colonies, quant au Brésil lui-même, s'il n'y a pas pour eux, ainsi que
+pour l'Angleterre et les Etats-Unis, un intérêt politique aussi direct,
+aussi flagrant dans cette mise en mouvement de l'élément nègre, ils
+se doivent de l'organiser en vue de leurs intérêts économiques, qui
+périclitent faute de bras, et de s'y associer comme chrétiens.
+
+Il ne s'agit pas, en effet, de restreindre cette oeuvre miséricordieuse
+à telles ou telles mottes de terre éparpillées dans les océans, mais
+de l'étendre à trois continents du globe; car elle est de celles qui,
+sacrées du signe de Dieu, s'imposent de temps à autre à l'humanité comme
+une phase nécessaire dans sa marche progressive.
+
+A cet effet donc, que les gouvernements s'emparent résolument de la
+traite, et, sous le nom d'émigration, l'élèvent à la hauteur d'une
+institution de bienfaisance.
+
+Que l'avis en soit donné dans le continent africain, à tous les rois
+nègres riverains et du centre, dont les étables sont encombrées
+d'esclaves.
+
+Que ces malheureux leur soient rachetés en aussi grand nombre que
+possible.
+
+Qu'ils soient embarqués par groupes de famille et de nationalité, avec
+des interprètes chargés de leur faire comprendre qu'il n'y a plus de
+guerre au pays où on les mène; qu'ils ne souffriront plus ni la faim,
+ni la soif; qu'on ne les battra point; qu'on ne les accablera point de
+travail; que ce même vaisseau qui les emporte les rapportera libres et
+riches, dans un temps donné. Beaucoup étant déjà trop heureux de quitter
+leurs maîtres, quelques bons soins aidant, les plus désespérés seront
+bien vite résignés:--ce sont de grands enfants.
+
+Arrivés au port de débarquement, ils seraient placés chez les
+industriels et les planteurs à titre d'engagés, avec salaire convenu,
+et sous la surveillance de l'administration, qui, par toutes voies de
+droit, s'assurerait de l'exécution mutuelle des clauses du contrat
+d'engagement.
+
+Sous la même surveillance, dans chaque paroisse, il serait pourvu à
+leur éducation morale et religieuse, en même temps que par leur travail
+journalier ils s'en feraient une professionnelle.
+
+Tous les dimanches, les hommes seraient exercés au maniement des armes,
+en vue de les préparer aux luttes qu'ils auront certainement à soutenir,
+comme les fondateurs de Libéria, après leur rapatriement.
+
+On pourrait même, ainsi que l'idée en a été émise devant le Conseil
+d'État en 1854, après avoir été appliquée aux affranchis, avec un plein
+succès, dès 1853, par M. le contre-amiral comte Gueydou, gouverneur de
+la Martinique, faire rentrer les engagés pour une part assez notable
+dans les garnisons coloniales, jusqu'ici presque exclusivement composées
+d'Européens dont le surcroît de solde, les frais d'hôpitaux et les
+transports constituent une dépense énorme, et dont la mortalité est
+effrayante[82].
+
+[Note 82: _Revue coloniale_, avril 1858.]
+
+Leurs enfants seraient élevés jusqu'à six ans dans des salles d'asile;
+de six à dix ans, dans des écoles tenues par des religieux pour les
+garçons, par des religieuses pour les filles; et, passé cet âge,
+utilisés, à prix réduit, sur les habitations, selon leur aptitude et
+leurs forces, jusqu'à quatorze ans, où ils seraient admis dans la
+catégorie des hommes.
+
+Ce sont là, du reste, ou à peu près, les conditions générales du
+système d'engagement actuel dans nos colonies, mais elles nous semblent
+incomplètes:
+
+1° En ce qu'elles laissent partie à la charge de la Caisse
+d'immigration, partie à la charge de l'engagiste qui s'en rembourse sur
+le salaire de ses engagés, le prix de ces derniers, évalué par homme
+de quatorze à trente-six ans, et par femme de douze à vingt-cinq, dits
+adultes, à 500 francs; par non adulte, à 300 francs, et par enfant
+accompagnant sa mère, à 50 francs, frais de rachat, de transport, de
+vêtements et de nourriture à bord compris[83].
+
+[Note 83: Traité Régis pour l'introduction d'engagés africains à la
+Martinique et à la Guadeloupe.--Décision de M. le gouverneur de la
+Martinique; Journal _les Antilles_, 24 novembre 1858.
+
+Qu'il nous soit permis d'offrir ici tous nos remercîments à M. Régis,
+vice-président de la Chambre de commerce de Marseille, pour l'obligeance
+qu'il a mise à nous fournir de précieux renseignements.]
+
+2° En ce que le salaire des engagés, 12 francs par mois pour les hommes,
+10 francs pour les femmes, et 8 francs pour les, non adultes, sur lequel
+il est prélevé mensuellement 3 francs, 2 francs, et 1 fr. 50 c. pour
+couvrir leurs frais de libération, plus un dixième pour couvrir ceux
+de leur rapatriement, est insuffisant; car il en résulte qu'en fin
+d'engagement le pauvre nègre, qui n'a aucun instinct d'économie, et
+à qui d'ailleurs il serait difficile d'économiser, est rapatrié sans
+ressources d'aucune sorte.
+
+3° En ce que la période d'engagement n'étant que de dix années, sur
+lesquelles deux sont à peu près perdues en apprentissage, l'engagiste
+a intérêt à rengager les mêmes individus, ce qui tend à les domicilier
+définitivement au détriment possible de la sécurité du pays où, dans un
+temps donné d'ailleurs, les vieillards consommeront sans produire; et au
+détriment certain de l'oeuvre civilisatrice, qui ne s'accomplira dans
+les Soudans que par le rapatriement intégral et périodique de ses
+émigrants.
+
+Nous proposerions donc, et qu'on veuille bien se rappeler qu'il
+s'agit ici d'étendre la mesure à toutes les colonies du globe, nous
+proposerions de porter à douze années la période d'engagement, et
+d'élever le salaire des engagés à 20 francs par mois pour les hommes,
+à 15 francs pour les femmes, et à 12 francs pour les non adultes, qui
+bénéficieraient pendant huit années de leur passage à quatorze ans dans
+la catégorie des hommes.
+
+Sur chaque solde mensuelle de ce salaire, il serait opéré une retenue
+qui, versée dans une caisse-tontine dite d'_immigration_, produirait
+intérêt et se grossirait de toutes les sommes laissées vacantes par les
+décédés.
+
+Cette retenue pourrait être, par jour, pour les hommes, de 25 centimes,
+soit pour douze années, avec les intérêts accumulés
+(chiffre rond), de 1,450 fr.
+Pour les femmes, de 20 centimes 1,160
+Pour les non adultes, de 5 centimes pendant
+ quatre ans 78 fr}
+Et de 25 centimes pendant huit ans. 1,050 } 1,128
+
+La moyenne constatée de la mortalité des esclaves étant autrefois de
+2-3/4 pour 100 dans nos colonies, et de 3 pour 100 dans les Antilles
+anglaises[84], nous devons supposer que celle des engagés, placés dans
+des conditions de bien-être et d'état moral beaucoup meilleures, ne sera
+que de 2 pour 100 ou, pour douze années, de 24, d'où il suit que pour
+chaque catégorie le pécule accumulé par les retenues s'augmentera par
+les successions d'un sixième environ, et s'élèvera par conséquent:
+
+Pour les hommes, à 1,690 fr.
+Pour les femmes, à 1,350
+Pour les non adultes faits hommes, à 1,315
+
+De cette somme, il serait fait trois parts, dont l'une serait acquise
+à la caisse-tontine d'immigration à titre de remboursement du prix de
+rachat, de transport et de rapatriement de l'engagé; dont l'autre serait
+payée à chaque ayant droit en marchandises à son choix et selon qu'il
+les jugerait de défaite plus avantageuse dans les Soudans, avec
+obligation aux hommes toutefois d'y comprendre un fusil, un sabre, de
+la poudre et des balles; et dont la troisième lui serait remise en
+numéraire.
+
+[Note 84: _Recherches statistiques sur l'esclavage colonial_, par Moreau
+de Jonnès.]
+
+Ces trois parts seraient:
+
+ Prix de rachat
+ et de rapatriement Argent Marchandises
+
+Hommes, 700 fr. 600 fr. 390 fr.
+Femmes, 700 500 150
+Non adultes faits hommes, 500 600 215
+
+Quant aux enfants proprement dits, ils seraient rapatriés à la charge de
+leurs parents.
+
+Or, en opérant de concert sur un recrutement annuel de 130,000 engagés,
+qu'on pourrait aisément, s'il en était besoin, portera 150,000 et même à
+200,000, car le Brésil à lui seul, avant d'avoir adhéré à l'abolition de
+la traite, en absorbait de 50,000 à 70,000 par voie de négriers, malgré
+les croisières anglaises[85], et d'après Mgr Kobès, vicaire apostolique
+de la Guinée et de la Sénégambie, le chiffre des populations
+soudaniennes s'élève à 50 millions d'âmes[86]; en opérant de concert,
+les puissances à colonies et les Etats américains se pourvoiraient en
+douze ans de 1,560,000 travailleurs inoffensifs sans contredit, en
+raison de la position qui leur serait faite, et les seuls qui puissent
+leur donner la somme la plus grande de travail possible.
+
+[Note 85: Adresse du comité de l'Association anglaise et étrangère pour
+l'abolition de l'esclavage au comte Derby (juin 1858).]
+
+[Note 86: Mission apostolique de la Guinée et de la Sénégambie.]
+
+Réduits, en fin d'engagement, à 100,000, environ, par une mortalité
+normale et proportionnelle, c'est-à-dire à 54,000 hommes, 38,000 femmes
+et 8,000 non adultes faits hommes, sans tenir compte des enfants pour
+simplifier nos calculs, ils doteraient à leur départ les caisses
+d'immigration d'une somme _à elles acquise_ de SOIXANTE-HUIT MILLIONS
+QUATRE CENT MILLE FRANCS, qui désormais, assurant les opérations de
+recrutement sans retenue sur le salaire des engagés, permettrait de le
+réduire d'autant au bénéfice des engagistes;
+
+Ils laisseraient au commerce, en échange de leurs pacotilles,
+CINQUANTE-SIX MILLIONS DEUX CENT MILLE FRANCS;
+
+Et ils emporteraient, argent comptant, une somme de VINGT-HUIT MILLIONS
+QUATRE CENT QUATRE-VINT MILLE FRANCS à peu près, qui vivifierait les
+Soudans et reviendrait bientôt elle-même à son point de départ en
+échange d'objets d'exportation dont le prix de fabrique aurait été cinq
+ou six fois moindre, et d'objets d'importation qui quintupleraient de
+valeur sur les marchés européens et coloniaux.
+
+Ce mouvement annuel de 100,000 individus, une fois le courant d'aller
+et de retour établi, entraînerait donc un mouvement commercial de CENT
+CINQUANTE-TROIS MILLIONS DE FRANCS, et ce ne serait là qu'un chiffre
+insignifiant comparé à celui qui s'agiterait dans les manufactures et
+sur les marchés du monde européen, en raison des produits coloniaux
+désormais surabondants, par conséquent à la portée des classes les plus
+pauvres, et sur les marchés soudaniens.
+
+Quant à nos engagés, outre qu'ils seraient initiés à la vie civilisée,
+ils se seraient enrichis d'une somme relativement considérable et telle
+qu'une famille composée, par exemple, du père, de la mère, d'un non
+adulte fait homme en cours d'engagement et d'un ou plusieurs enfants
+en bas âge, après avoir remboursé son prix de rachat et son double
+transport, après avoir vécu douze ans dans une véritable aisance,
+posséderait en propre 755 francs en argent et 1,700 francs en
+marchandises, plus les économies qu'elle aurait pu réaliser.
+
+Le rapatriement périodique s'opérerait enfin sur des points de la côte
+d'Afrique achetés ou même occupés par la force dans ce but; car il ne
+s'agit pas de marchander avec les moyens, et jamais coups de canon
+n'auraient été tirés pour plus noble cause.
+
+Les cessions de territoire ne seraient ni coûteuses d'ailleurs,
+ni difficiles à obtenir; celui de Libéria, d'une étendue de 2,000
+kilomètres de côtes sur une profondeur de 645, et que cédèrent, en 1821,
+au capitaine Stockton et au docteur Elie Ayres quatre rois riverains qui
+apposèrent une croix pour signature au traité, ne coûta pas un millier
+de francs représenté par six mousquets, une boîte de verroteries, dix
+boucauts de tabac, un baril de poudre, six pots de fer, douze couteaux
+et douze fourchettes, un baril de clous, quatre parapluies, un baril de
+rhum et autres bagatelles.
+
+L'Angleterre, en 1852, acquit du roi de Cartebar un vaste pied-à-terre,
+au même prix à peu près, dissimulé sous forme de présent, par cette
+clause adroite du contrat de vente: «La reine d'Angleterre, par suite de
+son amitié pour le roi de Cartebar, et en considération de ce qu'il a
+conclu le présent traité, lui fait don des objets suivants: une livre
+d'ambre, dix gallons de rhum, soixante-quinze livres de tabac, etc.,
+etc.»
+
+Rien n'empêcherait que, simultanément à notre système de recrutement, on
+appliquât notre organisation des engagés à tous ces affranchis
+fainéants dont regorgent aujourd'hui les colonies anglaises et les
+nôtres.--Attentat à la liberté! non vraiment: répression du vagabondage,
+organisation du travail, prévoyance humaine et charitable, mesure
+économique et politique.
+
+Il en pourrait être de même pour les esclaves du Brésil, de l'Espagne,
+des Etats-Unis, etc., etc.
+
+Qu'ils soient déclarés libres et engagés, et, cette première
+satisfaction leur étant donnée, ils cesseront d'être impatients de
+liberté sans frein et de révolte.--Dans l'Union américaine, elle sera
+saluée comme une ère de réconciliation entre les Etats du Nord et les
+Etats du Sud, en même temps qu'elle aura pour conséquence de substituer
+dans tous les pays à esclaves l'engagement à l'esclavage, dans nos
+colonies et dans les colonies anglaises l'engagement à l'émancipation
+brutale, et d'introduire partout un élément nouveau, par conséquent
+inoffensif, en prélevant d'autant sur l'élément ancien, qui, se
+désagrégeant et se renouvelant ainsi peu à peu, sera mis promptement
+hors de valeur dangereuse sans que les travailleurs perdent en force
+numérique.
+
+Il en résultera encore pour Cuba, le Brésil et les Etats-Unis, où un
+esclave, acheté 150 on 200 francs à la côte d'Afrique, se vend de
+1,500 à 2,000 francs, parce que les négriers exploitent leur position
+compromettante de contrebandiers, que les travailleurs leur seront
+livrés au prix de 500 francs _une fois payés_ à la caisse d'immigration.
+
+Et qu'on ne suppose point un renchérissement dans le taux actuel des
+rachats ou des engagements, car pour bien longtemps encore l'offre sera
+malheureusement supérieure à la demande.
+
+Que si, dans les conditions plus haut posées et sur les trente millions
+d'hommes importés depuis trois cents ans dans les colonies d'Amérique
+ou d'Asie, quinze millions seulement, plus on moins ébauchés par la
+civilisation, eussent été rapatriés, il serait, à n'en pas douter,
+arrivé ceci:
+
+Sous leur influence civilisatrice, des besoins nouveaux se seraient
+révélés dans les Soudans;
+
+Sous la même influence, le commerce d'importation se serait centuplé;
+
+Celui d'exportation se serait enrichi d'une somme énorme de richesses
+minérales, animales et végétales, qui nous sont inconnues ou ne nous
+sont connues que par échantillon;
+
+La chasse aux nègres, qui coûte la vie à dix hommes pour un qu'elle
+livre à la traite, n'existerait plus;
+
+A la traite elle-même se serait substitué un système de recrutement par
+engagement volontaire;
+
+Par contre, nous aurions détruit l'esclavage chez les musulmans et la
+traite par caravane;
+
+L'Afrique, enfin, acquise au christianisme, affiliée à la civilisation,
+serait à présent relevée de la malédiction qui pèse sur elle depuis
+quatre mille ans, et le monde chrétien n'aurait pas à se laver du crime
+de lèse-humanité qui le souille depuis trois siècles.
+
+Or, ce qu'on n'a pas fait, qu'on le fasse: et la zone des Libéria, qui
+d'abord étreindra la Nigritie barbare et sauvage, s'étendant chaque
+année davantage, en moins d'un demi-siècle l'aura tout à fait étouffée.
+
+Il n'y a point à se dissimuler quelles nombreuses difficultés
+entraveront ce vaste système à l'application; et, loin que ce nous soit
+une raison pour en formuler les dispositions de détail, ce nous en est
+une pour ne le poser qu'en principe. Il touche à tant et de si complexes
+intérêts; il tend à une révolution si radicale, que sa mise à l'étude,
+quant aux moyens d'exécution, ne doit et ne peut être élucidée que par
+autant d'hommes compétents qu'il met en cause de parties. Mais que la
+France, par le droit que lui en a laissé Montesquieu de provoquer _une
+convention générale de miséricorde et de pitié_, fasse appel à tous les
+pays à esclaves ou à colonies, et que dans un congrès ouvert à Paris,
+où chacun d'eux déléguerait, selon son importance, un ou plusieurs
+représentants, on discute et l'on élabore une série de questions toutes
+relatives au sujet qui nous occupe; l'ensemble de leurs solutions
+partielles sera la solution même du grand problème resté debout, malgré
+l'abolition de la traite et l'émancipation, tel que nous l'a posé la
+Providence.
+
+Que si, pour les difficultés d'intervenir activement dans la mise en
+application de l'oeuvre civilisatrice dont je viens d'esquisser le
+programme, on nous faisait l'honneur de la laisser à notre charge,
+acceptons-la résolument. Aussi bien nous semble-t-elle en partie dévolue
+par la conquête de l'Algérie et par notre position au Sénégal.
+
+Attaquons la Nigritie par ces deux points simultanément.
+
+Au Sénégal, où M. le colonel Faidherbe, l'un des officiers les plus
+éminents de l'école Bugeaud, accomplit, par un système de guerre
+identique à celui du grand maréchal qui nous a donné l'Algérie, une
+révolution dont on ne saurait nier le caractère providentiel quant à
+l'ordre d'idées qui nous occupe; au Sénégal, sur la rive droite, la
+blanche, ménageons-nous des influences auprès des Maures Trarzas,
+Braknas, Dowich, qui sont évidemment des Berbers Senhadjas[87], en
+possession, ainsi que leur commerce l'atteste, des forêts de gommiers
+du désert; en relation nécessaire avec les Touaregs disséminés jusqu'au
+Touat, et dont, pour ce motif, il nous importe d'assurer la protection
+aux caravanes que nous allons diriger tout à l'heure du Sahara algérien
+sur Tombouctou et le haut Sénégal[88].
+
+[Note 87: Le mot _Sénégal_ n'est que la corruption du mot _Senhadja_, et
+il viendrait de l'émigration des Senhadjas, Berbers du Moghreb, sur la
+rive droite du fleuve. D'après Iben Rhaldoun, cette émigration aurait eu
+lieu au commencement du neuvième siècle.]
+
+[Note 88: La nouvelle de la bataille d'Isly est arrivée au Sénégal par
+le désert.]
+
+Sur la rive gauche, la noire, faisons également des traités d'amitié
+avec tous les chefs, déjà nos alliés intéressés ou nos serviteurs plus
+ou moins soumis, et, en échange de la protection dont nous les avons
+couverts, de la paix que nous leur avons donnée, obtenons d'eux des
+cessions de territoires suffisants pour y créer des villages.
+
+Faisons de Bakel une ville de huit ou dix mille âmes qui, par sa
+position, dominerait le haut du fleuve, protégerait nos établissements
+de la Falémé, que nous multiplierions, et serait un entrepôt de transit
+pour les importations du bassin du Niger, où nous arriverons de proche
+en proche par le Khasso et le Bélédégou.
+
+Peuplons ces premières occupations, stratégiquement combinées, avec des
+familles nègres exportées de nos colonies; et dans cette émigration de
+bonne volonté, immergeons de force, s'il le faut, les meneurs dangereux
+qui se sont signalés dans les dernières séditions avec tous ces libres
+vagabonds déclassés par l'émancipation à leur préjudice autant qu'au
+préjudice du pays qu'ils affament en parasites.
+
+En retour, fournissons-nous de captifs rachetés et d'engagés libres que
+nous placerons à loyer dans nos Antilles aux conditions déjà connues.
+
+Après douze années révolues, et sans insister autrement sur les effets
+moraux produits, nous aurions pour effets matériels acquis et constatés,
+au Sénégal et sur le Niger, la densité d'un peuplement agricole, à nous
+dévoué; une production considérable qui nous fait défaut en coton,
+en arachides, en indigo, etc., etc., la traite des gommes assurée et
+l'exploitation facile des riches mines d'or du Bambouk; aux Antilles,
+une affluence de travailleurs et l'extinction du vagabondage.
+
+Pas plus que pour le projet général, je n'entrerai pour ce projet
+partiel dans les détails d'exécution; il doit être étudié par une
+commission sous la présidence de M. le ministre des colonies.
+
+Je serai plus explicite au point de vue algérien.
+
+
+
+
+VI.
+
+D'une immigration de noirs libres en Algérie.
+
+Les pages qui précèdent et celles qui vont suivre, moins les
+modifications de détail justifiées par l'actualité et les nouvelles
+preuves à l'appui qu'il nous a été donné d'y introduire, furent écrites
+il y a dix ans, sous l'impression que nous avait laissée l'exploration,
+par renseignements, du Sahara, du grand désert et du Soudan, que venait
+de faire, de 1843 à 1848, M. le sénateur, général Daumas, alors colonel,
+directeur général des affaires arabes à Alger, et à laquelle il avait
+bien voulu nous associer[89]. Si nous ne les avons pas publiées plus
+tôt, c'est qu'elles avaient contre elles de devancer l'opinion publique,
+pour un moment enrayée par le préjugé sur la voie sans issue où
+l'avaient égarée l'abolition de la traite et l'émancipation des
+esclaves. La conscience satisfaite--par la mise en application de ces
+deux tristes mesures, dont l'une a eu pour effet d'interner tous les
+nègres de l'Afrique dans la barbarie, en les externant de tout contact
+avec les blancs; l'autre de les rendre à leurs instincts brutaux natifs
+et de ruiner nos colonies,--la philanthropie dormait en paix.
+
+[Note 89: _Le Sahara algérien_, publié par le ministère de la guerre
+(1845). _Le Grand Désert_, ou voyage d'une caravane du Sahara au pays
+des nègres (1847).]
+
+Gardez-vous bien, nous disait-on, de l'éveiller en sursaut, au milieu de
+son rêve humanitaire. Quelque précaution oratoire que vous y mettiez,
+elle criera sur vous--en français aussi bien qu'en anglais--au
+rétablissement de la traite!
+
+Nous ne nous sentions pas assez fort pour braver l'anathème; mais
+aujourd'hui qu'en plein Parlement il a été porté contre S. M. l'empereur
+lui-même, c'est un devoir pour tous que de prendre parti dans un débat
+devenu national.
+
+Nous avons, d'ailleurs, autorité, nous autres Algériens,
+providentiellement placés que nous sommes à la porte de sortie des
+émigrants; nous aussi, qui manquons de bras au grand détriment de la
+France; nous avons autorité pour réclamer à notre bénéfice, et plus
+encore peut-être au bénéfice des nègres eux-mêmes, esclaves aujourd'hui
+chez eux, demain libres chez nous, et que dans un temps donné nous
+rendrons à leur case paternelle chrétiens, riches et relativement
+civilisés, la mise en application d'un projet identique à celui qui doit
+raviver nos colonies.
+
+Ce n'est pas pour la première fois du reste que la question est ainsi
+posée: dès 1841, dans un ouvrage en deux volumes, l'un des plus
+remarquables par la perspicacité des aperçus et l'intuition de l'avenir,
+qui aient été publiés sur l'Algérie, M. le baron Baude émettait cet
+avis, qu'il fallait appeler à nous les nègres du Soudan pour en faire
+à la fois des soldats, des matelots, des travailleurs agricoles, des
+serviteurs de la famille.
+
+«Osons donc, disait-il, rétablir les caravanes dont les importations des
+noirs sont l'aliment: les noirs ramenés par elles s'identifieront avec
+les moeurs, les idées, les intérêts _de leurs maîtres_. Admis dans la
+famille, ils apprendront à s'en former une; associés aux travaux des
+blancs, ils contracteront des habitudes laborieuses.... Si l'éducation
+que nous devons aux noirs est bien conduite en Algérie, un jour viendra
+où ceux qui l'auront reçue reflueront vers la patrie de leurs aïeux, et,
+missionnaires puissants, lui porteront, sous les bannières de la France,
+le christianisme et la liberté. Nous aurons alors mieux fait que
+l'Angleterre: elle poursuit la traite sur les mers, et, grâce à nous, on
+pourra _la permettre impunément_[90].»
+
+[Note 90: _L'Algérie_, par M. le baron Baude; NÈGRES, chap. XVII, 2e
+vol., p. 303.]
+
+De quelques considérations économiques, philosophiques et religieuses
+que cette idée fût étayée, elle était trop audacieuse pour son
+époque.--Son heure n'était pas venue.--Elle avait d'ailleurs, elle a
+contre elle encore aujourd'hui d'opérer avec l'élément esclave, et de
+raviver, bien que dans des conditions meilleures, cet abominable trafic
+dont le nom doit être à jamais rayé du vocabulaire de toute nation
+civilisée.
+
+En d'autres termes, dans l'esprit de M. Baude, le rétablissement du
+commerce algérien-soudanien était subordonné au rétablissement de la
+traite par caravane, et l'amélioration du sort des importés à leur
+servitude préalable chez nous et chez les musulmans.
+
+Nous devons, nous pouvons mieux faire.
+
+Plus tard, M. le général Duvivier, dans un opuscule de quelques pages,
+en appelait aux mêmes considérations à peu près, pour arriver au même
+but.
+
+Et M. le général Daumas, dont le nom se retrouve partout où l'on parle
+de l'Algérie, signait avec nous cette phrase, dont ce nouveau travail
+n'est que le développement:
+
+«Des intérêts d'une haute gravité se rattachent à la connaissance de
+l'Afrique intérieure qui, dans un avenir plus ou moins éloigné, peut
+être ouverte au commerce de notre colonie. Les caravanes sont le seul
+moyen de communication possible entre ce Nord et ce Midi séparés par
+l'immensité.
+
+«......Est-ce un moyen, est-ce le seul moyen de moraliser les nègres et
+de les initier à la civilisation que de les arracher à leur pays;
+ou vaut-il mieux, en les laissant chez eux, les voir s'égorger par
+milliers, ou, captifs du parti vainqueur, travailler enchaînés et mourir
+à la peine, par la faim et sous le bâton[91]?»
+
+[Note 91: Préface du _Grand Désert_; 1re édition.]
+
+Enfin, la Chambre consultative d'agriculture d'Alger, justement émue
+de l'état languissant où se débat, faute de bras, l'élément premier de
+colonisation dont elle représente les intérêts, émit l'avis, il y a deux
+ans, qu'il y avait lieu de faire appel à l'immigration des noirs.
+
+Ce sont là, sans contredit, de graves autorités, confirmées par celle du
+_Moniteur algérien_, journal officiel de la colonie, où nous lisons:
+
+«.......Les esclaves ne sont pas admis dans nos possessions, et nous
+tenons à honneur de ne pas profiter de ce commerce, quelque lucratif
+qu'il soit; mais la philanthropie, qui a voulu justement l'abolition de
+l'esclavage, ne nous paraît pas avoir dit encore à ce sujet son dernier
+mot. Elle parviendra un jour, nous l'espérons, à sauver tous ces
+malheureux qui, pris à la guerre, et ne pouvant être vendus ni nourris
+par le vainqueur, seraient inévitablement destinés à être massacrés.
+
+«Le moyen d'atteindre ce but, nous l'ignorons. Nous dirons seulement
+que ces nègres pourraient nous rendre d'utiles services, et que cette
+branche si importante du commerce soudanien exercé dans des conditions
+humanitaires que la civilisation n'aurait pas à désavouer, deviendrait
+pour l'Algérie une source de prospérité[92].»
+
+[Note 92: Numéro du 10 janvier 1858.]
+
+Le moyen d'atteindre ce but, nous l'avons dans la main par notre prise
+de possession d'El-Aghouat, de Tugurt, de toutes les oasis du Sahara,
+situées sous la même latitude; par nos relations désormais assurées
+avec les Beni-M'zab, les Chambas-Ouergla et surtout les Touaregs qui,
+d'étapes en étapes, rayonnent par eux-mêmes ou par influence sur tous
+les marchés du Soudan, du lac Tchad au Niger et jusque sur les rives du
+Sénégal.
+
+A nous donc aujourd'hui de mettre à profit la situation que nous nous
+sommes faite par les armes, par la paix, par l'équité; certes, la France
+peut être fière d'un aussi noble résultat, et nul ne saurait justement
+lui contester le droit d'en recueillir les avantages.
+
+Cette condition première de sécurité parfaite étant donnée dans ce pays
+de l'anarchie traditionnelle, des guerres sans merci et des coupeurs de
+route,--qu'une jeune fille peut aujourd'hui traverser une couronne d'or
+sur la tête,--le mot est saharien,--cette condition première étant
+donnée, et la bonne renommée de notre loyauté nous ayant devancés sur
+tous les chemins du Soudan, notre jeune Algérie ne saurait être plus mal
+venue que ses soeurs des Antilles à dire à l'Empereur:
+
+«Sire, Dieu m'a livrée barbare à la France; me voici déjà chrétienne
+et civilisée. Je suis impatiente de reconnaissance envers ma mère
+d'adoption, et j'ai sous les pieds des trésors enfouis qui lui sont
+destinés, mais que je ne puis suffire à ramener sur le sol.
+
+«Des travailleurs, sire, j'en vois à l'horizon par milliers qui
+n'attendent qu'un signe de vous pour venir à moi.--Pauvres barbares,
+plus que je ne l'étais moi-même, et que je ferai chrétiens; pauvres
+esclaves que je ferai libres; pauvres ignorants que je civiliserai.--En
+échange de cette éducation morale, professionnelle, agricole, qu'ils
+recevront à mon école, ils me donneront à mains pleines, et je donnerai
+moi-même à la France un tribut assez riche pour l'exonérer des centaines
+de millions qu'elle expatrie à l'étranger.
+
+«Leur temps d'école accompli et leur éducation faite, je rapatrierai
+mes travailleurs en même temps que j'en appellerai d'autres; et, par ce
+double courant régulier, j'initierai les Soudans à la loi de l'Evangile,
+et je les absorberai dans des relations commerciales dont le va-et-vient
+annuel, sur Maroc, Tunis et Tripoli, s'élève à plus de cent millions.»
+
+Quant aux moyens pratiques d'exécution qui doivent nous conduire à notre
+but, et quant à leurs résultats économiques, industriels, agricoles et
+commerciaux, traduits en chiffres,--car ici le bénéfice va de pair avec
+la bonne oeuvre,--les voici:
+
+Nous allons avoir à traverser le grand désert en plusieurs sens,--c'est
+une véritable navigation. La métaphore est acceptée, nous la
+continuerons: dans l'ordre d'idées qui nous occupe, la mise en scène y
+gagnera en clarté; il est, d'ailleurs, singulier qu'en parlant du grand
+désert on arrive forcément à la technologie de la géographie maritime.
+
+Le désert, c'est la mer; une mer qui baigne deux continents: le Tell
+et le Soudan, à cinq cents lieues de distance. Les derniers rameaux de
+l'Atlas lui font des golfes et des caps, des baies et des falaises, et
+les villes du Sahara sont ses ports d'atterrage. Au sud, elle meurt sur
+la plage ou dort dans les criques des dunes.
+
+Cette mer a sa houle avec le vent du nord, ses vagues avec le vent
+d'est, ses tempêtes et ses naufrages avec les vents de l'ouest et du
+sud. Ses îles sont les oasis, ici groupées en archipel, là-bas isolées
+dans l'espace, escales ou ports de relâche; ses flottes sont les
+caravanes, faisant parallèlement à la côte le petit et le grand
+cabotage; du nord au sud, des voyages au long cours; guidées par les
+étoiles, comme celles de l'Océan avant l'invention de la boussole. Les
+Touaregs sont ses pirates et ses douaniers. Les armateurs des maisons du
+Maroc ont des comptoirs à Tombouctou, à Djenné, à Ségo; ceux de Tunis
+en ont à Sakkatou, à Kanou et à Cachena; ceux de Tripoli dans le
+Bournou.--Nous seuls n'en avons nulle part.
+
+Ce ne sont cependant point les Barbaresques qui bénéficient en propre de
+ce commerce: ils ne sont guère qu'entreposeurs, courtiers, revendeurs
+et colporteurs: il est accaparé presque en entier,--exportation et
+importation,--par l'Angleterre, à Souira (Mogador), Rebat, Tanger,
+Tetuan, Tunis et Tripoli, et même, sur nos limites est et ouest, par
+contrebande. A peine fournissons-nous au petit cabotage des caravanes,
+quand, de notre position centrale, nous pourrions rayonner sur toute la
+Nigritie et faire de l'Algérie le grand port du Soudan.
+
+Cet état de choses a plusieurs raisons d'être: elles ressortiront d'un
+exposé succinct du mouvement commercial des Sahariens.
+
+Ce mouvement est celui du flux et du reflux: à des époques fixes, les
+nomades, et avec eux, sous leur protection, les marchands des villes et
+des kessours, se rapprochent du Tell pour s'y approvisionner de grains,
+écouler les produits de leur sol, de leur industrie, de leurs chasses,
+de leurs troupeaux, et se fournir, par échange ou par achat, d'objets
+manufacturés ou de nécessité première. Ces opérations terminées, ils
+rebroussent chemin, et c'est alors que s'organisent dans les centres
+d'entrepôt les caravanes du Soudan. J'ai dit _s'organisent_, j'aurais
+dû dire _s'organisaient_; car, bien que les hardis aventuriers qui
+tentaient ces périlleux voyages gagnassent 500 ou 600 pour 100 sur les
+objets d'exportation, c'était surtout sur les esclaves importés qu'ils
+réalisaient d'énormes bénéfices. Or, les premiers effets de la conquête
+de l'Algérie ont eu pour double conséquence de faire diverger vers le
+Maroc et vers Tunis les caravanes soudaniennes; et, par contre, de
+suspendre toutes relations de notre sud avec la Nigritie. Avec la paix,
+les petites caravanes, celles que j'ai appelées de _cabotage_, sont en
+partie revenues à nous, et il en eût été ainsi sans doute des caravanes
+de long cours, si nous ne leur avions pas enlevé leur premier mobile en
+proclamant la liberté des noirs et l'abolition de l'esclavage dans nos
+possessions. _C'est une prétendue bonne oeuvre, qui, sans résultat aucun
+pour l'amélioration du sort des nègres_, mais au grand bénéfice du Maroc
+et du Tripoli, donc des Anglais, leurs fournisseurs, porte au commerce
+algérien un coup fatal; car, outre qu'une somme considérable de
+marchandises s'écoulait par les caravanes soudaniennes, et qu'elles en
+versaient à leur lieu d'arrivage une somme plus considérable encore et
+surtout plus précieuse, elles vivifiaient tous les marchés de la régence
+et y attiraient de nombreux trafiquants qui s'en sont retirés avec
+elles.
+
+Il faut bien l'avouer d'ailleurs, si pénible que soit l'aveu: on a trop
+souvent, ici, donné raison à M. Blanqui, l'économiste, qui écrivait dans
+le _Dictionnaire du commerce_: «Acheter à bon marché et vendre cher,
+mentir et tromper, résume, aux yeux d'un grand nombre de marchands, la
+science commerciale.»
+
+Si nombreuses que soient les honorables exceptions que n'atteint point
+cette appréciation, elles seront sans influence et subiront la méfiance
+des indigènes aussi longtemps qu'elles resteront a l'état d'exceptions.
+
+Quand nos marchands comprendront-ils donc ce que l'on comprend si bien
+en Angleterre: qu'en commerce la véritable adresse est la bonne foi?--Et
+cette adroite bonne foi, les Anglais la poussent jusqu'au scrupule:
+leurs pièces de cotonnades et de toiles sont livrées à tel aunage,
+calculé sur le retrait qu'elles subiront au lavage. Ce fait que j'ai
+pu constater à Tunis se reproduit partout où l'Angleterre ouvre un
+comptoir, et jusqu'au fond de la Nigritie où nous avons précisément à
+lui faire concurrence.
+
+Aussi, les tissus anglais jouissent-ils au détriment des nôtres d'une
+faveur si marquée, qu'en 1844, quand ils furent frappés en Algérie
+d'un droit prohibitif, la maison Cohen Scali, d'Oran, qui s'en trouva
+largement pourvue, réalisa en quelques mois une fortune énorme.
+
+Si donc, en même temps que nous rappellerons à nous les caravanes en
+leur rendant l'aliment nègre qui nous les ramènera certainement, nous
+ne prenons de très-sérieuses mesures pour contraindre notre commerce
+à lutter de loyauté avec ses concurrents, nous verrons encore les
+Sahariens se bifurquer les uns à droite, les autres à gauche, dans leurs
+migrations périodiques, au risque des pillards et des impôts, mais à
+l'abri de nos marchands.
+
+A toutes ces raisons que j'essaye d'exposer avec tous les ménagements
+possibles, mais qu'il faut bien, en somme, exposer clairement; à toutes
+ces raisons qui tendent à refouler les indigènes eh dehors de nos
+marchés, j'en ai entendu joindre une autre qui ne me paraît pas
+aussi concluante. Comme on la pose toutefois sous forme d'aphorisme
+philosophique, et qu'elle en acquiert un certain semblant
+d'importance, je suis forcé de la prendre au sérieux et de la détruire
+consciencieusement.
+
+On croit donc que notre qualité de chrétiens réduit les relations
+commerciales des musulmans avec nous aux exigences les plus étroites de
+la nécessité et de la politique.
+
+C'est ne connaître ni les Arabes, ni l'histoire de leurs relations avec
+la France, l'Espagne et l'Italie au moyen âge, à cette époque de la
+glorification la plus insensée du fanatisme religieux musulman; ni ces
+curieux traités qui, non-seulement ouvraient les ports barbaresques à
+l'Europe méridionale, mais qui donnaient droit de cité sur la côte à
+des comptoirs, à des couvents, permettaient aux Pisans de se mêler
+aux caravanes sahariennes, et dont les dates ont cela de remarquable,
+qu'elles coïncident avec celles des croisades. Ainsi, pendant que, d'un
+côté, les chevaliers chrétiens guerroyaient avec l'infidèle, l'infidèle,
+de l'autre, pactisait avec les marchands chrétiens[93].
+
+[Note 93: Voir, pour tous ces traités: _L'Algérie_, par M. le baron
+Baude, 2e vol.;--_Aperçu des Relations commerciales de l'Italie avec les
+Etats barbaresques_, par M. de Mas-Latrie;--_Mémoires historiques
+sur l'Algérie_, par H. Pelissier;--_Notice des principaux traités de
+commerce conclus entre la France et les Etats barbaresques_;--_Du
+commerce de l'Afrique septentrionale_, par M. de Maury;--_Lettres
+édifiantes_, 2e vol., mission du Levant;--_L'Orient, Marseille et le
+Méditerranée_, par M. Ed. Salvador.]
+
+On disait de Pisé, au douzième siècle: C'est une ville impie où l'on
+trouve des Turcs, des Arabes, des Libyens, des Parthes, des Chaldéens et
+autres païens[94].
+
+[Note 94: Lebas, _Histoire du moyen âge_, p. 479.]
+
+Que n'en peut-on dire autant d'Alger!
+
+Les Arabes en général, comme tous les peuples en enfance, qu'ils en
+soient là parce qu'ils sont trop jeunes ou parce qu'ils sont trop vieux,
+ont pour premier mobile l'égoïsme, l'intérêt; les Sahariens, dont nous
+avons surtout à nous occuper, subissent particulièrement cette loi de
+nécessité, imposée à toute société rudimentaire ou en décadence; ils
+en ont fait un proverbe: «Nous ne sommes, disent-ils, ni musulmans ni
+chrétiens; nous sommes de notre ventre.» Ils ajoutent: «La terre du Tell
+est notre mère, celui qui l'a épousée est notre père.» Si donc nous
+savons donner satisfaction à cet égoïsme du ventre; si nous ne le
+trompons point dans ses appétits; si, au contraire, nous l'exploitons
+avec intelligence, ainsi que Fourier veut qu'on fasse de la gourmandise
+chez les enfants; si, en somme, aujourd'hui que les Sahariens sont
+assurés de trouver sur nos routes sécurité, protection, justice, toutes
+garanties essentielles qui leur manquent sur les chemins de Fez et de
+Tunis; le prix et la qualité de nos marchandises et la bonne foi de nos
+marchands étant, d'ailleurs, les mêmes que dans l'est et dans l'ouest,
+ils viendront droit à nous.
+
+Cette revue rétrospective des transactions commerciales du monde
+chrétien avec le monde musulman pendant près de cinq siècles, du dixième
+au quinzième, témoigne assez de l'énorme quantité de marchandises qu'ils
+échangeaient entre eux, et, comme conséquence, de l'énorme mouvement de
+fonds mis par eux en circulation au grand bénéfice de nos fabriques.
+Ce commerce toutefois, quand nous avons pris Alger, n'était plus
+que relativement insignifiant. Depuis longtemps déjà, deux grands
+événements, la découverte de Colomb et celle de Gama, l'avaient
+dépaysé. Ce fut toute une révolution pour le commerce en général. De
+méditerranéen qu'il était jusque-là, il devint transatlantique et
+transaustral. Les riches produits de l'Asie intérieure cessèrent
+d'arriver aux ports de la mer Noire, de la Syrie, de l'Arabie et de
+l'Égypte, pour descendre dans ceux de l'Inde et du golfe Persique, où
+les flottes européennes venaient à leur avance[95].
+
+[Note 95: Le commerce qui se fait à Alep, de toutes sortes de
+marchandises qu'on y apporte de Perse et des Indes, rend la ville
+très-peuplée; mais on remarque que ce commerce, qui était autrefois
+très-grand, est un peu diminué depuis que les négociants européens ont
+trouvé le moyen d'aller par mer aux Indes. (Mémoire sur la vie d'Alep,
+_Lettres édifiantes_, t. II, p. 75.)]
+
+En Amérique, on pillait l'or à pleins vaisseaux.
+
+Cette terrible et double concurrence devait ruiner l'Afrique, et la
+mettre, par contre, en oubli. On ne se souvint d'elle que pour lui
+demander des esclaves. L'avarice réhabilita l'esclavage: digne origine!
+
+«De là date la décadence des Etats barbaresques que les Turcs, leurs
+nouveaux conquérants, opprimaient d'ailleurs en même temps qu'ils
+substituaient aux relations commerciales des musulmans avec les
+chrétiens la piraterie organisée et la traite des blancs.»
+
+Mais nous ne saurions admettre, quoi qu'on en ait dit, que les guerres
+des Espagnols, en deçà et au delà du détroit, aient concouru, avec la
+découverte de l'Amérique et du cap de Bonne-Espérance, à séquestrer les
+Barbaresques en dehors du monde commercial. Quelque acharnées qu'on
+les suppose, elles n'auraient pas autrement agi sans doute que les
+croisades; elles eurent, au contraire, pour résultat de verser en
+Barbarie, avec les Maures expulsés d'Espagne, un renfort d'industrie et
+de civilisation. Ce que nous en avons trouvé en Algérie, ce qu'on
+en trouve encore à Tunis et dans le Maroc, ordre d'architecture,
+orfèvrerie, armurerie, damasquinage, broderie sur cuir et sur étoffe,
+tissages, calligraphie, n'est, pour la forme et le dessin, qu'un
+décalque plus ou moins habile des types merveilleux de l'art
+mauresque-espagnol. Il en est de même pour les sciences: les plus
+savants en sont encore, en médecine, en astronomie, en géographie, en
+jurisprudence, en histoire, à ce que leur ont légué leurs premiers
+siècles. Arts et sciences traditionnels, les uns incertains, les autres
+légendaires, tous à la fois dégénérés sous la fatalité de cette loi
+commune aux sociétés comme aux individus: progrès ou décadence.
+
+Quelles que soient du reste les causes qui pendant plus de trois cents
+ans ont expatrié le commerce européen de la Méditerranée, elles cessent
+d'avoir tout effet aujourd'hui par la constitution de la Grèce en État
+indépendant; par la position da l'Angleterre à Malte et à Corfou; par
+la nôtre en Algérie; par les tendances de Tunis à se dégager de la
+barbarie; par l'impuissant isolement de Tripoli; par cette alternative
+faite au Maroc de s'ouvrir à la civilisation, comme l'Égypte, on de lui
+être acquis par les armes, comme Alger; par la force des choses qui
+entraîne Constantinople et qui entraînera la Perse dans le concert
+européen; par les derniers événements qui se sont accomplis dans la
+mer Noire; par ceux qui se préparent dans l'Inde, en Chine et en
+Cochinchine; par la multiplicité toujours croissante de ces flottes
+pacifiques à vapeur qui relient l'ouest au levant;--et surtout par
+l'ouverture de ce simple fossé, qui s'appellera le détroit Lesseps, et
+qui rapprochera de trois mille lieues les deux mondes.
+
+Nulle nation mieux que la France, par Marseille et par Alger, n'est en
+position de se donner le premier rôle dans cette révolution commerciale,
+et de la faire pénétrer jusque dans les Soudans.
+
+Le commerce soudanien d'ailleurs, tout réduit qu'il est à ne pourvoir
+qu'à des besoins de nécessité première ou de luxe peu coûteux, et à
+n'exporter que des produits naturels, peut à bon droit déjà, et plus
+qu'il ne l'a fait encore, solliciter notre attention.
+
+Une quantité considérable d'or natif, dit M. Perron, ancien directeur de
+l'école de médecine du Caire[96], est apportée du Soudan au Mareb par
+les caravanes; les redevances ou tributs que s'imposent les uns
+aux autres les petits Etats et les provinces ou qu'imposent les
+gouvernements à leurs chefs de district sont souvent fixés par once
+d'or.
+
+[Note: 96: _Précis de jurisprudence musulmane_, traduit par M. Perron,
+t. III, p. 568. Voir également, pour la production en or des mines de
+la Falémé, l'ouvrage de M. Anne Raffenel.--Ce sont celles dont le
+gouvernement français a prescrit l'exploitation.]
+
+«.... De douze à quinze millions d'or natif sortent annuellement du
+Soudan pour s'embarquer sur les navires d'Europe qui courent les côtes
+occidentales de la moitié septentrionale de l'Afrique. De vingt à trente
+autres millions, encore or natif, _traversent tous les ans les sables du
+Sahara_, pour passer sur la rive nord de toute la Mauritanie, et s'en
+aller par mer du côté de la Turquie, de la Grèce, de l'Asie Mineure, de
+la Syrie et pénétrer jusqu'en Perse et dans les Indes. Il y a environ
+quarante ans, il s'exportait, au Maroc seulement, plus de soixante
+millions, dont la plus grande partie était de la poudre d'or[97].
+D'après Mac Queen, l'État de Tombouctou payait au Maroc, en 1590, un
+tribut annuel de soixante quintaux d'or.»
+
+[Note 97: La poudre d'or est recueillie par les nègres dans des tuyaux
+de plumes ou de roseaux, on même dans de simples chiffons noués; les
+marchands voyageurs la portent dans des sacs faits de la peau du cou
+d'un chameau. L'or s'exporte également, grossièrement ouvré, en tiges ou
+en chaînons plats ou tordus, non soudés. Sous les deux formes, il est
+estimé par mitkal; le mitkal représente 4 gr. 78-1/2 ou une valeur de 14
+fr. 82 c.--A Tombouctou, 2 mitkals d'or, soit 29 fr. 62 c., s'échangent
+contre 1 douro d'Espagne, 5 francs. Le poids de 100 mitkals s'appelle
+_zarra_. (Prax, _Commerce de l'Algérie avec l'intérieur de l'Afrique_,
+1850.)]
+
+On lit dans Ibn Khaldoun, cité par M. Berbrugger, que le roi de Malli
+arriva de son pays au Caire avec quatre-vingts charges de poudre d'or,
+pesant chacune trois quintaux.
+
+«Un homme véridique de Selgemessa, ajoute le même historien, m'a
+raconté, en 776 (1374 de notre ère), que dans le pays de Kaskar, chez
+les noirs, le sultan Data, successeur de Mensa-Moussa, vendit le célèbre
+bloc d'or regardé comme le trésor le plus rare des sultans de Malli. Il
+pesait vingt quintaux et était tel qu'on l'avait retiré de la mine.»
+
+Un Anglais qui voyageait en 1842 dans le Maroc et l'Algérie résumait
+comme il suit ses impressions de voyage[98]:
+
+«L'occupation complète de l'Algérie par la France livrera à cette
+nation un commerce d'importation et d'exportation que j'estime à _cent
+soixante-quinze millions_. Aujourd'hui, la majeure partie du négoce
+avec Tombouctou et le désert se fait par Tlemcen et Fez, d'où _les
+marchandises anglaises_ sont emportées dans le sud par les trafiquants
+indigènes.
+
+[Note 98: Scott, _A Journal of residence in the Esmailla_, p. 150.]
+
+«Mais si la ligne de la Tafna est jamais occupée par les troupes
+françaises, il y aura peu de demandes en Algérie de marchandises
+anglaises, dussent-elles y entrer franches de droits, parce que les
+manufacturiers français pourraient fournir à meilleur marché que les
+nôtres. En voici la raison: les marchandises européennes payent 10 pour
+100 au moment du débarquement dans un port du Maroc; elles payent
+un autre droit de 10 pour 100 quand elles doivent aller à
+l'intérieur.--Elles auraient donc acquitté 20 pour 100 avant d'atteindre
+l'Algérie ou le sud. Bien plus, les Français, mettant à profit les
+droits élevés que les produits européens payent dans le Maroc,
+pourraient introduire leurs marchandises en contrebande par la frontière
+de l'ouest et en inonder les Etats de Moula Abd-er-Rhaman.»
+
+Or, ce commerce considérable, qu'il dépend de nous d'élever à des
+proportions toujours progressives, en raison directe des besoins
+nouveaux que notre apport plus ou moins actif de civilisation fera
+se révéler chez les races nègres, nous pouvons, sans nous faire
+contrebandiers, comme nous le conseille M. Scott, mais ouvertement et
+loyalement, l'accaparer tout entier, importation et exportation, par un
+système intelligent de caravanes.--Nous pouvons, par nos ports, inonder
+l'Algérie de nos produits, et, par elle, le Sahara, et par le Sahara la
+Nigritie. En retour, tout cet or en pondre, en paillettes, en torsades,
+en chaînons, si patiemment recueilli dans les sables étincelants des
+tropiques, et si magnifiquement donné par les nègres et les négresses en
+échange de verroteries, d'étoffes voyantes, d'aiguilles, de miroirs,
+de tabac, de poudre, de quincaillerie, etc., toutes choses dont nous
+n'avons que faire, nous pouvons l'attirer à nous avec toutes ces
+cargaisons d'ivoire, de parfums, d'épices, de gomme, de civette, d'alun,
+d'encens, de plumes d'autruche, etc., etc., sous le poids desquelles
+s'agenouillent cent mille chameaux.
+
+La Nigritie, du Sénégal au lac Tchad, forme la base d'un triangle dont
+l'Algérie est le sommet, et dont les deux côtés sont les routes des
+caravanes,--position unique au monde!--Tout le commerce soudanien
+peut, à l'exportation, rayonner du sommet à la base; à l'importation,
+s'engouffrer de la base au sommet.
+
+Si nous avons donné à cette question un aussi long développement, c'est
+que nous la considérons comme capitale: le commerce, au temps où nous
+vivons, est ou doit être l'agent le plus actif de la civilisation; et
+pour n'appliquer la formule qu'à l'exception qui nous occupe, nous
+demeurons convaincu que si le commerce en se retirant des côtes
+barbaresques les a réduites au déplorable état où nous les avons
+trouvées, il peut les rappeler a la vie, et, de là, par le grand désert,
+porter en Nigritie notre contagion moralisatrice.
+
+Avec chaque ballot s'importe une idée.
+
+Les intérêts agricoles de l'Algérie et, avec eux, ceux de sa métropole,
+sont ici placés directement en cause, comme ceux de leur commerce:
+l'Algérie complète, en effet, cette zone régionale des cultures
+industrielles, circonscrites dans quelques-uns de nos départements
+méridionaux, et dont la production en huiles, en matières soyeuses
+brutes ou préparées, en essences, en garance, etc., etc., reste de 200
+millions au-dessous des besoins de la France.
+
+Quant aux autres produits que la France demande à l'étranger, soit comme
+apport à sa production générale insuffisante, soit parce que son climat
+les lui refuse, et que l'Algérie peut lui fournir, ils s'élèvent à la
+valeur de 450 millions[99].
+
+[Note 99: Voir, pour les chiffres exacts et spéciaux à chaque objet, la
+_Statistique générale de la France_ et le _Catalogue des produits de
+l'Algérie à l'Exposition universelle de 1855_, publié par le ministre de
+la guerre.]
+
+Or, toutes ces richesses de la terre, que le ciel a réparties d'un
+hémisphère à l'autre, comme pour inviter les peuples, dont les besoins
+sont communs et les ressources dispersées, à fraterniser entre eux,
+nous pouvons les grouper sur notre sol algérien, dans ce vaste jardin
+d'acclimatation générale où ces deux associés prédestinés, le nègre et
+le blanc, peuvent impunément se donner rendez-vous; et dont le coton de
+l'Amérique, les arachides de la Guinée, le café de l'Yémen, peut-être,
+occuperont le sud; le riz de l'Italie, l'embouchure des fleuves; le blé,
+le tabac, la cochenille, la garance, le mûrier, les vastes plaines;
+l'olivier, les montagnes; le figuier, la vigne et l'amandier, les
+coteaux; tous les arbres à fruits d'Europe, les vallées; tous les arbres
+à fruits des deux Amériques et de l'Asie, les vergers; tous les arbres à
+fleurs du globe, les jardins.
+
+Nous pouvons multiplier, dans nos prairies, les plus beaux et les
+meilleurs chevaux du monde; développer par des soins intelligents les
+qualités natives des bestiaux indigènes; façonner au joug les buffles
+des Maremmes; y parquer les vaches de la Suisse, du Piémont et du
+Charolais.--Nous pouvons, sur les hauts plateaux, parfumés de plantes
+aromatiques, et déjà peuplés de gazelles, nous donner par milliers les
+mérinos d'Andalousie, les chèvres de Cachemire et celles d'Angora.
+
+Pour nos plaisirs de luxe, nous pouvons enfin peupler nos forêts--où
+fourmillent les sangliers, les renards, les chacals et le menu
+gibier--de daims, de chevreuils et de cerfs.
+
+Ne désespérons donc point de voir un jour l'émigration européenne
+prendre le chemin le plus court pour arriver à la fortune.--Il semble
+contraire, en effet, à l'esprit de la Providence que le trop-plein de
+l'Europe se déverse en Amérique quand elle a l'Algérie à sa porte.
+
+Mais, comme sous tous les climats méridionaux où la race de Japhet va se
+faire une patrie nouvelle, il lui faudra, sous le nôtre, l'indispensable
+auxiliaire de la race de Cham d'avance acclimatée.--Peut-être même Dieu
+n'attend-il, pour faire diverger vers l'Algérie le courant d'émigration
+des blancs, que l'arrivée au même point d'une émigration soudanienne,
+qui prépare le terrain à recevoir ses nouveaux hôtes.
+
+Ainsi que le fait remarquer M. Baude, que nous avons toujours à citer,
+«certaines entreprises ne sont exécutables que par les mains des noirs.
+Les défrichements, dont les résultats donnent à la longue le meilleur de
+tous les assainissements, ne se font pas toujours impunément, même
+en Europe; et lorsque la terre est exposée à l'action de l'air et du
+soleil, après y avoir été longtemps soustraite, elle ne reprend sa
+fertilité qu'après s'être purgée de miasmes d'autant plus dangereux
+que le climat est plus chaud; mais les nègres bravent impunément des
+émanations mortelles pour les blancs, et cette propriété les appelle _à
+devenir les pionniers avancés de l'Algérie_.
+
+«C'est à eux à dessécher les marais qui repoussent le laboureur, à
+creuser des canaux et des ports, à apprendre enfin dans ces travaux à
+cultiver le sol pour leur propre compte.»
+
+La race nègre, en effet, si elle n'a point en elle le principe de
+la perfectibilité spontanée, possède à un haut degré les facultés
+d'imitation et d'assimilation. Dans tous les pays où ils ont été
+importés, les noirs ont donné d'excellents ouvriers agricoles et d'art,
+et de précieux serviteurs de la maison.
+
+Sans arriver, sinon difficilement, à parler très-purement la langue
+de leurs maîtres, ils arrivent très-vite à s'en faire une dont le
+vocabulaire est assez étendu pour suffire à l'échange obligé des idées
+où leur intelligence est appelée à se mouvoir.
+
+Nous n'avons point, du reste, à nous préoccuper des objections qu'on
+pourrait nous faire quant à leurs aptitudes générales, leur soumission,
+leur fidélité. Une expérience de trois cents ans donne à la question
+valeur de chose jugée; s'ils ont pris quelque part, comme à
+Saint-Domingue, une attitude de révolte absolue, ou de sédition, comme à
+la Martinique et à la Guadeloupe; s'ils en ont une aujourd'hui menaçante
+aux Etats-Unis, c'est que dans leur condition d'esclaves et de bétail
+humain leurs passions et leurs instincts devaient tôt ou tard se
+traduire par un dévergondage de liberté, mais il est remarquable que
+dans les Etats musulmans, où le nègre esclave n'est que le serviteur de
+son maître; où la couleur de sa peau n'est point un stigmate d'infamie;
+où sa condition n'est qu'une condition inférieure, rien de plus; où
+l'affranchi rentre dans la société sans que son origine le relègue à
+distance du mépris des blancs, l'histoire de l'esclavage n'offre pas un
+seul exemple de sédition.
+
+La position que nous leur ferons sera bien autre encore, et telle que
+nous n'aurons point à craindre qu'ils arrivent jamais, quel que soit
+leur nombre, à l'état de valeur dangereuse.
+
+Dans l'ordre politique, il y va d'ailleurs d'un résultat immédiat non
+moins grave. Avec quatre ou cinq cent mille hectares seulement en
+culture de blé, l'Algérie, dont le rendement est de quinze à seize
+hectolitres à l'hectare (façon européenne), comblerait le déficit annuel
+de la France et la mettrait à l'abri de toute éventualité de disette.
+Or, toute année de disette est le prélude de quelques perturbations
+politiques,--_malesuada fames_, que les Arabes traduisent par: «Quand
+le ventre est creux, il gronde; quand il est plein, il dit à la tête:
+Chante!»
+
+Et cette question d'alimentation, à laquelle est plus ou moins
+subordonnée la stabilité des Etats modernes, prend chaque jour des
+proportions plus effrayantes. M. Michel Chevalier, qui fait autorité
+en pareille matière, démontré que rapport annuel en blé des pays
+producteurs, tel que la Russie et les Etats-Unis, n'est que de treize
+millions d'hectolitres qui répondent à peine aux besoins de la seule
+Angleterre; et il est arrivé à en conclure qu'il faut s'habituer à faire
+entrer le maïs pour une part considérable dans la panification[100].
+
+[Note 100: _Le blé_, par Michel Chevalier (_Annuaire de l'Economie
+politique, 1855).]
+
+Nous admettons avec lui «que l'Égypte ne produit plus que très-peu de
+blé, parce que les cultures dites commerciales, le coton et le sucre,
+envahissent son territoire, et qu'il en est de même pour tous les pays
+chauds, notamment pour le royaume des Deux Siciles.»
+
+En France même, ajouterons-nous, la vigne, la betterave et le colza se
+sont substitués au blé sur de vastes étendues, et la consommation du
+blé, pourtant, y est toujours croissante en raison du grand nombre
+d'ouvriers appelés dans les villes et sur les chantiers par l'industrie,
+et qui, dans leurs villages et leurs hameaux, ne vivaient autrefois que
+de pain inférieur, avec supplément de châtaignes, de sarrasin et de
+gaudes.
+
+Mais, si constantes et si progressives que soient les causes d'une
+diminution notable dans la production des blés et d'une augmentation
+dans leur consommation, l'Algérie, sans laquelle a compté M. Chevalier,
+sera là pour les atténuer, au moins quant à la France.
+
+Avec elle nous n'avons point à redouter les effets des regrettables
+phénomènes économiques dont peuvent être menacés les autres États: elle
+ne faillira point à son honneur traditionnel; elle nourrira la France
+aujourd'hui comme elle nourrissait Rome autrefois.
+
+A ce point de vue, surtout, elle aura bien mérité de tous dans la
+métropole, peuple et gouvernement.
+
+Tous ces résultats, je le répète, et avec eux une franche et large
+émigration de colons européens, sont subordonnés à l'introduction
+préalable de nègres dans notre colonie.
+
+Au nom de la religion qui s'en fera des prosélytes; au nom de la
+philanthropie qui en fera des heureux, et,--pour faire la part à
+tous,--au nom des intérêts matériels de la France et de l'Algérie,
+engagés dans cette oeuvre humanitaire pour sept cent millions,
+appelons-les donc à nous.
+
+Pour en avoir cent mille, ce pourrait être l'affaire de trois ans; car
+par cela même que les marchands de Ratt, de Ghadamès et des Touaregs
+Azegeurs qui se fournissent d'esclaves dans le Soudan central, et les
+écoulaient autrefois sur Tunis et Tripoli, subissent les conséquences de
+l'adhésion des beys des deux régences à l'abolition de la traite, ils
+cherchent d'autres débouchés; et d'après des renseignements que nous
+pouvons considérer comme dignes de foi, «ce n'est pas le moindre motif
+de la visite à El-Aghouat et à Alger des trois chefs touaregs que nous y
+avons vus en 1857. «Il ne tient qu'à vous, disaient-ils, que El-Aghouat
+ne succède à Ratt et à Ghadamès.»
+
+Si encore les Touaregs Hoggars qui exploitent Kachena et Tombouctou ont,
+pour les mêmes motifs, abandonné les routes de notre Sahara et pris
+celles du Maroc, ils reviendront à nous a la première demande que nous
+leur ferions d'un convoi de nègres.
+
+A n'en pas douter donc, toutes les caravanes nous arriveront aussitôt
+que nos relations seront ouvertes avec le Bournou par Tuggurt, Souf,
+Ratt, Murzouk et la route de Clapperton; avec Kachena par El-Aghouat,
+Insalah, le Djebel Hoggard, Ahir, Agdez et Dmergou;--avec Tombouctou par
+El-Aghouat, Insalah et la route de Caillé;--avec le Ludamar, le Kâarta,
+le Bambouk par une route à peu près parallèle au départ, mais obliquant
+ensuite au sud-ouest pour franchir les forêts de gommiers dont les
+produits se traitent dans nos escales du haut Sénégal.
+
+Alger dès lors, à travers cette immensité, tendra la main à Bakel et à
+Saint-Louis.
+
+Nous avons sous les yeux cinq brochures dont le titre est à peu près le
+même: _Projet d'une expédition française dans l'Afrique_ _centrale_.
+Elles témoignent certainement, quant au fond, des excellentes intentions
+de leurs auteurs et d'études sérieuses. Mais en ce qui concerne les
+renseignements de détail qu'elles donnent sur les approvisionnements
+indispensables des caravanes transsahariennes, sur leur organisation
+en vue de toute éventualité, et sur la route à suivre de leur point de
+départ à leur point d'arrivée, nous demandons la permission d'en faire
+ce que nous ferons également de ceux que nous pourrions produire: nous
+n'en tiendrons pas compte.
+
+La première condition de réussite, en effet, est de ne point embarrasser
+d'Européens les caravanes que nous aurons à diriger vers le sud, et de
+nous en remettre absolument, pour les approvisionnements et pour la
+route, aux khrebirs ou conducteurs; pour la protection, aux Touaregs.
+Un proverbe saharien dit: «Jamais grenouille n'a traversé le pays de la
+soif;» et, tous, nous sommes plus ou moins grenouilles.
+
+Que l'on risque plus tard quelques savants, comme l'indique M. le baron
+Aucapitaine, dans une très-bonne étude sur la caravane de la Mecque, les
+grandes caravanes et le commerce de l'Algérie[101], nous l'admettons;
+mais pour aujourd'hui nous devons, dans l'intérêt même de la science,
+assurer à notre entreprise un succès décisif, purement commercial!
+
+[Note 101: _Revue contemporaine_ du 15 octobre 1857.]
+
+C'était l'avis du chef touareg azegeur Ikhenouken, l'un de ceux dont
+nous venons de parler. «Je me charge, disait-il, de conduire, où vous le
+voudrez, une de vos caravanes et de la ramener avec le bien; mais pas
+de marchands chrétiens. La sollicitude dont je serais obligé de les
+entourer, les exigences de leurs habitudes, auxquelles il me faudrait
+pourvoir, ne me laisseraient pas ma liberté d'action. Nous verrons plus
+tard, et, quand le temps sera venu, je répondrai d'eux sur ma tête.»
+
+L'archipel montagneux occupé par les Touaregs du Nord, dans l'océan
+saharien, s'étend de l'oasis de Ratt, à l'est, au Djebel Hoggard, à
+l'ouest, sur une longueur de 250 à 300 lieues, et barre ainsi la route à
+toutes les caravanes soudaniennes.
+
+Avant d'arriver à destination, d'ailleurs, elles ont encore à franchir
+le pays des Touaregs du Sud, placés à l'avant-garde du Bournou et du
+Tombouctou.
+
+Pirates et douaniers dans cet immense espace de cent mille lieues
+carrées, ils y prêtèrent sur le commerce un droit de protection et de
+transit ou s'arment en course contre les contrebandiers.
+
+Il y va donc de notre intérêt absolu de nous en faire des
+intermédiaires, comme il y va du leur de nous en servir; et leur loyauté
+nous est acquise par cet intérêt même.
+
+Or, et dès 1857, grâce à l'initiative de M. le maréchal comte Randon
+et à l'intelligente activité de M. Marguerite, commandant supérieur
+d'El-Aghouat, «nos rapports avec eux ayant été plus fréquents et de plus
+en plus satisfaisants, quelques-uns se sont rendus encore à El-Agbouat,
+conduits par le cheikh Ottman, l'un des personnages qui ont fait le
+voyage d'Alger, et se sont chargés de conduire jusqu'à Ratt une caravane
+organisée par nos soins[102].»
+
+[Note 102: Ratt est une petite ville de 400 à 500 maisons. Tous les
+ans, au mois de novembre, les caravanes y arrivent de toutes parts et
+y forment un marché considérable. C'est le moment ou les marchands de
+R'damès, de Tripoli et du Djérid y reçoivent les caravanes qu'ils ont
+envoyées dans le Soudan l'année précédente et en forment de nouvelles.
+(_Moniteur algérien_ des 10 et 25 janvier 1858.)]
+
+Cette caravane, dans laquelle trois caïds des Ouled Nayls avaient engagé
+chacun mille francs et trois charges de marchandises, comptait soixante
+et quelques chameaux chargés de blé, de laine, de beurre et d'une somme
+de vingt mille francs argent. Elle se composait de gens des Ouled Nayls,
+des Laarbas, des Béni Laghouat et des Beni M'zab; et les fantassins qui
+l'accompagnaient, comme chameliers, appartenaient à la Smala même de
+Laghouat. Tout ce personnel laissait donc derrière lui, chez nous, ses
+biens et sa famille; et son chef, ses intérêts d'avenir.
+
+Ainsi tentée dans des conditions pratiques dont nous ne devons point
+nous départir de longtemps encore, cette première expérience devait
+être décisive; et si, bien qu'elle eût complètement réussi, avec gros
+bénéfices et sans perte d'un seul homme ni d'un seul chameau, elle n'eût
+pas paru suffisamment concluante, celle qui la suivit, l'année d'après,
+n'eût plus laissé de doutes sur le succès impossible ou certain de
+semblables entreprises.
+
+Une caravane nouvelle, cette fois, sous la conduite de M. Bouderbah,
+indigène, interprète de l'armée, dont l'éducation a été faite à Paris,
+et qui par conséquent représentait l'élément français assez pour
+l'accréditer dignement, sans le mettre en suspicion ouverte vis-à-vis
+des susceptibilités qu'il est prudent de ménager, partait d'El-Aghouat
+le 1er août 1858 et, guidée par le cheikh Ottman, campait sons les
+murs de Ratt le 29 septembre, sans autres difficultés que celles qui
+résultent d'un voyage de trois cent cinquante lieues à travers le
+désert.
+
+Le moment était pourtant peu favorable: Ratt, où deux partis se
+disputaient l'autorité, était en plein état d'anarchie, avec
+complication de l'effet produit par cette nouvelle qu'y avaient répandue
+des lettres de Manzouk, qu'une caravane de Français voulait s'emparer
+de la ville. Aussi en avait-on fermé les portes, en réparait-on les
+remparts ébréchés ou menaçant ruine; et ces dispositions déjà
+peu rassurantes prenaient un caractère tout à fait sérieux de
+l'intermittente fusillade et des cris dont le bruit arrivait au bivouac
+de nos voyageurs. Nous avions heureusement des intelligences dans la
+place avec le cheikh Ikhenouken, notre ancien hôte à Alger, et celui de
+MM. Marguerite et Bouderbah a El-Aghouat. «Vous avez bien accueilli les
+Anglais, disait-il aux opposants, en faisant sans doute allusion
+au séjour prolongé de Richardson au milieu d'eux, pourquoi
+n'accueilleriez-vous pas les Français? Ils sont riches et puissants;
+s'ils voulaient prendre la ville, ils enverraient une armée et non pas
+une caravane de marchands; ce qu'ils veulent, c'est reconnaître le degré
+de sécurité des routes, l'importance commerciale du pays avant d'y
+risquer leur argent; recevez-les donc sans crainte; ne perdez pas
+cette occasion de nouer avec eux des relations qui assureront nos
+approvisionnements à bon marché et ouvriront un large débouché à nos
+marchandises.»
+
+Cette logique de l'intérêt, développée par M. Bouderbah aux quelques
+chefs qu'Ikhenouken avait décidés à le visiter, et l'impassible
+contenance avec laquelle il continuait à procéder aux préparatifs de son
+installation, amenèrent bientôt à son camp une foule curieuse et de plus
+en plus confiante; la ville enfin lui fut ouverte. Des négociants de
+Ghadamès et de Murzouk y attendaient, avec six cents charges de chameaux
+accumulées déjà, les grandes caravanes du Bournou et du Haoussa qui
+s'y rencontrent annuellement en novembre pour en repartir fin décembre
+approvisionnées en soieries, soies et bourre de soie, draps communs,
+cotonnades, tapis, haïcs et chachias, quincaillerie, papiers, ambre
+jaune, corail long, verroterie, sucre, café, armes de toutes sortes, le
+tout de provenance anglaise, par Tunis et Tripoli. L'année précédente
+pourtant, un marchand de Souf, probablement approvisionné à Constantine,
+avait apporté a Ratt des objets français qu'il avait écoulés à plus de
+100 pour 100 de bénéfice.
+
+Ces notes, à l'adresse de nos Chambres de commerce, sont extraites du
+manuscrit de M. Bouderbah où sont également consignées, a l'adresse de
+la science, des observations météorologiques, géologiques, botaniques et
+même nosologiques, qui, si nous sommes bien informé, vont valoir à cet
+excellent travail les honneurs mérités d'une publication officielle.
+
+Deux fois donc nous avons poussé des reconnaissances jusqu'à mi-chemin
+du Soudan central, sur la route du Bournou, par Mourzouk et Bilma; sur
+celle du Haoussa par Abir et Damergou; il nous sera tout aussi facile de
+cheminer par le Touat sur le Tombouctou et le Sénégal. Alger dès lors
+tendra la main à Bakel et à Saint-Louis.
+
+Un jour viendra sans doute où se réalisera la vaste idée émise, il y a
+douze ou treize ans, par M. Fournel, et qui semblerait encore un rêve
+si elle n'avait reçu un commencement d'exécution dans notre Sahara
+oriental; un jour viendra où nous jalonnerons le grand désert de puits
+artésiens et d'oasis, la nuit illuminés de fanaux qui, d'étapes en
+étapes, guideront nos caravanes de long cours dont le soleil boit
+aujourd'hui les outres, et qu'ensevelissent ou dispersent des ouragans
+de sables. Désormais au repos à la source, par la chaleur, et toujours
+assurées d'un approvisionnement facile, elles accompliront leur
+voyage sans péril aucun pour elles et sans fatigue pour les émigrants
+soudaniens que nous appellerons à nous.
+
+Pour le présent, et sans attendre _cette rénovation de la terre_, non
+plus que le chemin de fer qui, pour nos enfants, en sera la conséquence
+nécessaire et forcée la science peut mettre à notre disposition ses
+moyens peux coûteux de conserver à l'état salubre et de garantir
+d'évaporation les provisions d'eau de nos voyageurs; d'améliorer et de
+préserver de corruption leurs provisions de vivres; d'épargner enfin
+aux nègres que nous attendons les tortures de ces marches impitoyables
+durant lesquelles nous les avons vus chargés outre mesure, les pieds
+brûlés, exténués de soif et, ne pouvant plus suivre, abandonnés aux
+hyènes et aux chacals.
+
+Toutes ces précautions prises pour parer à ces éventualités,
+entendons-nous avec les Touaregs pour lancer à la fois trois caravanes
+dans le Soudan avec mission d'y racheter en notre nom des captifs et
+promesse de les payer au prix de revient sur un point donné: Tugurt,
+El-Agbonat, El-Biad, par exemple.
+
+A leur arrivée, que des représentants du gouvernement les reçoivent et,
+dans une solennité publique, les déclarent libres au nom de la France.
+
+Qu'on organise aussitôt les hommes en bataillon, sous le commandement
+hiérarchique d'officiers, de sous-officiers et de caporaux du génie,
+avec quelques soldats de la même arme, bons ouvriers d'art, à titre de
+moniteurs; des aumôniers, des soeurs de charité et des médecins.
+
+Réunis ensuite en famille, qu'on les groupe en smala dans les trois
+provinces, sur des points désignés, pour l'exécution de grands travaux
+d'utilité publique et la création de villages dont nous allons trouver
+plus loin la destination.
+
+Par les soins intelligents de leurs chefs militaires et par leur tâche
+de chaque jour, en même temps que les hommes se façonneraient à la
+discipline, au maniement du fusil, de la pioche et de la charrue, les
+femmes et les enfants se feraient aux travaux du jardinage et des champs
+et, tous ensemble, recevraient des aumôniers une éducation chrétienne.
+
+Ils s'acclimateront ainsi peu à peu et se familiariseront avec nos
+moeurs et notre langue.
+
+Ce ne sont pas précisément des soldats qu'il s'agit de nous donner.
+Aussi leur laisserons-nous leur costume indigène, le serwal, la
+gandoura, et pour l'hiver un burnous. Serrée autour des reins avec une
+ceinture, la gandoura ne gênera pas plus qu'une blouse le maniement du
+fusil, et beaucoup moins que la capote ou la veste le maniement de la
+pioche; mais, outre que la discipline militaire à laquelle ils seront
+soumis est, ce me semble, pour des barbares, la meilleure école
+de civilisation, nous aurions en eux, au premier appel, et dans
+l'éventualité d'une guerre qui appellerait notre armée d'Afrique sur
+l'autre continent, un contingent d'hommes nombreux, faits à brûler des
+cartouches, étrangers aux Arabes par leur langue et leur religion, qui
+serait la nôtre, et que nous ne pourrions leur opposer.
+
+Deux années suffiraient à cette première initiation, durant laquelle ils
+pourraient être également utilisés par le service des ponts et chaussées
+et mis exceptionnellement, pour les travaux urgents de la moisson, à la
+disposition des colons.
+
+On les livrerait alors à l'agriculture et à l'industrie privée, dans
+les conditions plus haut posées: salaire de 20, 15 et 12 francs par
+mois,--retenue mensuelle au profit de la caisse d'immigration, etc.
+
+S'il en était dans le nombre de trop rebelles au travail ou d'instincts
+dangereux, le fait serait constaté par procès-verbal et ils seraient
+renvoyés à la smala, où des peines disciplinaires--légales--leur
+seraient infligées, et où ils feraient corps à part dans les conditions
+à peu près où sont placés les ateliers des condamnés.
+
+Ce serait là, du reste, l'objet d'un règlement d'administration dont
+nous avons dû nous borner à tracer à larges esquisses les données
+principales, et dont celui qui régit la matière aux Antilles et
+le décret présidentiel des 13 février-12 mars 1852, _relatif à
+l'immigration des travailleurs dans les colonies, aux engagements
+de travail et aux obligations des travailleurs et de ceux qui les
+emploient, à la police rurale et à la répression du vagabondage_,
+serviraient naturellement de base.
+
+L'organisation de nos travailleurs, différant toutefois en plusieurs
+points essentiels de celle qui les régit dans les Antilles, notre
+législation devrait, par contre, nous être elle-même spéciale.
+
+A leur arrivée chez nous, en effet, ils deviendraient pour deux ans
+engagés de l'État, qui, par conséquent, devrait pourvoir aux frais de
+leur rachat à 250 francs par homme et femme adultes, et à 150 francs par
+enfant de dix à quatorze ans, soit pour 100,000 (55,000 hommes, 36,000
+femmes et 9,000 non adultes) 14 millions environ, à 100 francs de plus
+par tête qu'ils ne se payent à Ratt et sur les marchés du Maroc[103].
+
+[Note 103: Léon G..., _le Maroc en 1858 1859._]
+
+Ce ne serait là, du reste, qu'une avance de trois annuités qui
+se couvrirait au moyen des retenues versées à la caisse-tontine
+d'immigration, et qui resterait en définitive au compte des engagistes.
+
+Que si l'on calcule d'ailleurs le bénéfice en main-d'oeuvre à prix
+réduit de 200 pour 100 au moins qu'en retirerait l'État pour l'exécution
+de ses grands travaux, et ce que lui coûte un ouvrier civil qui vient en
+Algérie avec frais de route, passage gratuit, nourriture à bord, séjour
+au dépôt des ouvriers, secours éventuels, frais d'hôpitaux, et dont le
+retour en France double quelques mois après la dépense inutile, les
+chiffres donneront bien autrement valeur à notre proposition.
+
+En appliquant ici les calculs du chapitre précédent, le rapatriement
+du premier tiers de nos engagés, à terme d'engagement, entraînerait
+un mouvement de 38 millions de francs, dont 17 acquis à la caisse
+d'immigration; d'où il suit que, dès le second rapatriement effectué, et
+l'État s'étant remboursé de ses 24 millions avancés, il en resterait 10
+encore à la caisse pour continuer dorénavant ses opérations de rachat et
+de recrutement.
+
+A partir de cette époque, on pourrait réduire proportionnellement les
+retenues et par conséquent le salaire des engagés, donc les charges des
+engagistes.
+
+Il y a là, ce nous semble, les éléments d'une combinaison financière
+qui pourrait tenter les capitalistes et faire que, sans en appeler à
+l'intervention de l'État, le commerce algérien et les colons, réunis en
+société, pourvussent eux-mêmes au besoin urgent de bras qui les presse,
+et s'ouvrissent les marchés soudaniens, avec intérêt de 25 à 30 pour 100
+des capitaux engagés dans l'entreprise.
+
+Quanta nos rapatriés, nous opérerons avec eux dans le Soudan central
+comme nous avons opéré sur la lisière du continent africain avec les
+rapatriés de l'Amérique et de l'Asie, de façon à leur assurer des
+installations agricoles et commerciales dans des villages qu'ils
+seraient à même de bâtir, de fortifier et de défendre.
+
+L'Algérie a tenu parole: ces malheureux noirs qu'elle a pris tout à
+l'heure à l'orée du désert, païens, captifs, pauvres et nus, elle vient
+de les rendre à leur pays natal, chrétiens, libres, riches et civilisés.
+
+Elle y a gagné, pour elle, la première année, plus de 8 millions de
+journées de travail, la seconde année plus de 16 millions, la troisième
+plus de 24, au prix de 66 centimes pour les hommes. 50 centimes pour les
+femmes, 40 centimes pour les non adultes, soit, en moyenne, 53 centimes
+de solde et 60 centimes de nourriture,--1 fr. 13 c. environ, qu'elle
+paye aujourd'hui, quand elle en peut avoir, de 3 à 5 francs.
+
+Son industrie s'est développée, et ses chefs d'ateliers, pourvus d'une
+main-d'oeuvre sûre et constante, se sont débarrassés comme elle de
+ces prétendus ouvriers, plus souvent au cabaret qu'à l'ouvrage, bras
+fainéants, bouches parasites qui vivent d'étapes en étapes, à la
+recherche d'un travail qu'ils ne veulent pas trouver, des aumônes de
+l'administration.
+
+Ceux-là disparaîtront, et les autres, les bons, trouveront place sur la
+terre, désormais offerte à tous les travailleurs de bonne volonté.
+
+Il ne doit point y avoir d'ouvriers nomades en Algérie; il faut à
+l'Algérie des colons attachés au sol, et son sol est assez vaste pour
+qu'une part y soit faite à tous.
+
+Elle y a gagné des canaux, des barrages, des ponts, des routes,
+le dessèchement de ses marais, le défrichement de ses terres, une
+production au niveau des besoins de la France; des hameaux et des
+villages dans toutes ses plaines et sur toutes les lignes que suivront
+un jour ses voies ferrées.
+
+Ces hameaux et ces villages seraient tout prêts à recevoir des hôtes,
+jusqu'ici vainement attendus, effrayés qu'ils sont de risquer leurs
+femmes et leurs enfants, et de se risquer eux-mêmes, hors de vue du coq
+de leur clocher, pour se lancer dans cet inconnu qu'on leur a dit peuplé
+de lions et de panthères; où il leur faudra bivaquer en attendant un
+abri et vivre de mince épargne du premier coup de pioche au dernier coup
+de faucille[104].
+
+[Note 104: «Je vous écris cette lettre, c'est pour m'informer de ce
+qu'est devenu M... et toute sa famille, qui sont venus s'établir à
+Boufarick, parce qu'il me donne une grande inquiétude. Je vous dirai que
+j'ai entendu dire qu'il avait été mangé par les bêtes féroces.» (Lettre
+d'un paysan de la Charente.)]
+
+Mais qu'un ou plusieurs villages, bâtis dans des conditions convenables,
+maisons suffisantes, église, école, presbytère, lavoir couvert,
+abreuvoir, aménagement des eaux, soient mis en adjudication, avec plans
+à l'appui du cahier des charges, dans un département de France;--et
+qu'il soit énoncé dans l'avis de vente que les acquéreurs, partis
+avec leur acte d'acquisition en poche, seront attendus au port de
+débarquement en Algérie, par un agent de l'administration qui, pour
+toute salutation de bienvenue, leur remettra la clef de leur nouveau
+domicile; quel est donc le chef de famille qui ne ferait écus de
+quelques arpents pour se donner pignon sur rue et quinze ou vingt
+hectares de terre,--un domaine?
+
+Il n'est point d'amour de clocher plus fort que l'amour de la propriété;
+et d'ailleurs, eux tous, les acquéreurs de ces cinquante maisonnettes,
+dont le groupe prendrait un nom de leur pays, ne s'encourageraient-ils
+pas à l'audace de l'émigration, enhardis par une solidarité mutuelle,
+des habitudes communes, des amitiés traditionnelles et de plus jeunes
+amitiés, sans compter la juste ambition du mieux-être?
+
+C'est par centaines de villages que nous peuplerions l'Algérie en
+quelques années, si les idées que nous venons d'émettre étaient
+acceptées; et ce serait par milliers, si elles étaient fécondées à
+la fois par la mise en application du vaste projet de M. le maréchal
+Randon, qui, par le cantonnement des indigènes, sans leur porter
+préjudice aucun, livrerait à la colonisation des millions
+d'hectares;--et de celui de M. le général baron de Chabaud-Latour,
+qui, pour en terminer avec les grands travaux d'utilité publique, leur
+affecterait 300 millions.
+
+Solidaires que nous sommes de nos colonies, par cette solidarité filiale
+qui nous unit comme elle à la France, nous ajouterons qu'il leur serait
+économique de se recruter de travailleurs par nos ports algériens, au
+lien d'aller les prendre en Guinée et jusqu'au Congo.
+
+Il résulte, en effet, de ce long voyage et de la concurrence que font
+les négriers aux agents de l'immigration, d'abord, que l'immigration
+même est insuffisante, ensuite, que chaque immigrant n'arrive à
+destination qu'au prix de 500 francs.
+
+Si les Antilles au contraire s'alimentaient par l'Algérie, les
+conséquences les plus immédiates de ce fait, sans les considérer au
+point de vue des nouveaux intérêts qu'elles feraient se développer dans
+nos trois provinces, seraient que les engagés libres et les captifs
+rachetés pourraient être livrés, à nos planteurs de l'Océan, à 350 ou
+400 francs au plus; et, circonstance importante, ce ne seraient pas
+seulement les engagistes qui bénéficieraient de la différence, ce
+seraient surtout les engagés qui remboursent, comme on l'a vu, les frais
+de leur engagement.
+
+De plus, les négriers ne trouvant plus à s'approvisionner sur la
+cote d'Afrique, en raison de la direction centrale que prendrait
+l'émigration, leur trafic infamant serait de beaucoup réduit d'abord,
+anéanti bientôt après.
+
+En attendant, enfin, que le gouvernement patronne ou qu'une compagnie
+financière, dont nous ne saurions comprendre l'hésitation, provoque une
+immigration qui nous soit spéciale, ceux de nos colons algériens, et
+ils sont nombreux, qui pensent avec nous que les nègres leur seraient
+d'utiles auxiliaires, en engageraient au passage et tenteraient ainsi
+une expérience désormais décisive.
+
+En modifiant, comme nous venons de le faire, dans quelques-unes de ses
+dispositions, un projet qui, s'il a en les honneurs de très chauds
+assentiments, a soulevé de très-vives oppositions, nous faisons
+volontiers acte de déférence envers nos adversaires; mais nous croyons
+devoir à la cause que nous défendons et à ceux qui s'y sont ralliés de
+ne pas aller plus loin.
+
+On nous a reproché de faire intervenir l'État, pour une somme qu'on
+a beaucoup exagérée, dans l'immigration algérienne; la combinaison
+nouvelle que nous proposons laisserait l'État libre de la prendre à sa
+charge ou de la confier, sous sa surveillance, à une association qui
+bientôt aurait en mains le monopole exclusif de tout le commerce
+soudanien, importation et exportation. Que nos adversaires en calculent
+les bénéfices et la portée.
+
+On nous a crié de Paris: «Vous avez plus de bras que vous n'en pouvez
+employer, qu'avez-vous besoin de nègres?» et l'Algérie font entière, par
+la presse, par des pétitions collectives, par ses conseils généraux,
+continue à demander des bras.
+
+On nous a dit: «Vous ferez les nègres chrétiens, oui, de nom, si l'on
+ajoute le baptême à toutes les autres violences, sinon, non.» Nous avons
+répondu par ce fait qu'ils se font chrétiens sans violence dans les
+colonies; que le père Gaver, seul avec sa charité, en a baptisé plus de
+trois cent mille au dix-huitième siècle, et qu'au contraire c'est par la
+violence que les Fellahs les ont faits musulmans du Niger au lac Tchad.
+
+On nous a objecté que «nous ravivions la chasse à l'homme; que cette
+chasse serait primée et soudoyée par la France;» nous avons prouvé
+qu'elle existe comme autrefois, sans suppression possible dans l'état
+actuel des choses, primée et soudoyée qu'elle est par la traite de
+contrebande, et qu'à supposer que nous la ravivions pour un moment, nous
+y mettrions fin dans un temps prévu.
+
+On nous a appelé «négrier philanthrope.» La même honorable injure avait
+assailli le fondateur de Libéria et, pendant quarante ans, poursuivi
+Wilberforce; l'un a vécu sur sa devise: _Je sait que ce dessein est de
+Dieu_; l'autre est mort en disant: _Ce que j'ai fait est bien_.
+
+Les gouvernements européens ont fait de l'esclavage ce que l'édilité des
+grandes villes fait des immondices. Montfaucon n'existe-t-il pas pour
+être en dehors de Paris? Mais qui donc semble y croire, sinon par
+quelques bouffées de vent que corrige bien vite un mouchoir parfumé? Eh
+bien! nous nous sommes placé, nous, au centre du Montfaucon africain et
+nous vous déclarons, à vous qui niez son infection à distance, que notre
+coeur bondit à l'odeur de ce charnier que vous protégez d'un cordon
+sanitaire.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cham et Japhet, ou De l'émigration des
+nègres chez les blancs considérée comme moyen providentiel de régénérer la race nègre et de civiliser l'Afrique intérieure., by Ausone de Chancel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHAM ET JAPHET, OU DE ***
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
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+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
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+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+opportunities to fix the problem.
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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