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+Project Gutenberg's Francia; Un bienfait n'est jamais perdu, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Francia; Un bienfait n'est jamais perdu
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: March 17, 2005 [EBook #15397]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANCIA; UN BIENFAIT N'EST ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
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+
+
+
+
+OEUVRES
+DE
+GEORGE SAND
+
+
+
+FRANCIA
+
+UN BIENFAIT N'EST JAMAIS PERDU
+
+PAR
+
+GEORGE SAND (L.-A. AURORE DUPIN)
+VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT
+
+PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+3, RUE AUBER, 3
+1899
+
+
+
+
+
+ FRANCIA
+
+
+
+ I
+
+Le jeudi 31 mars 1814, la population de Paris s'entassait sur le passage
+d'un étrange cortège. Le tsar Alexandre, ayant à sa droite le roi de
+Prusse et à sa gauche le prince de Schwarzenberg, représentant de
+l'empereur d'Autriche, s'avançait lentement à cheval, suivi d'un
+brillant état-major et d'une escorte de cinquante mille hommes d'élite,
+à travers le faubourg Saint-Martin. Le tsar était calme en apparence.
+Il jouait un grand rôle, celui de vainqueur magnanime, et il le jouait
+bien. Son escorte était grave, ses soldats majestueux. La foule était
+muette.
+
+C'est qu'au lendemain d'un héroïque combat des dernières légions
+de l'empire, on avait abandonné et livré la partie généreuse de la
+population à l'humiliante clémence du vainqueur. C'est que, comme
+toujours, en refusant au peuple le droit et les moyens de se défendre
+lui-même, en se méfiant de lui, en lui refusant des armes, on s'était
+perdu. Son silence fut donc sa seule protestation, sa tristesse fut sa
+seule gloire. Au moins celle-là reste pure dans le souvenir de ceux qui
+ont vu ces choses.
+
+Sur le flanc du merveilleux état-major impérial un jeune officier russe
+d'une beauté remarquable contenait avec peine la fougue de son cheval.
+L'homme était de haute taille, mince, et d'autant plus serré dans sa
+ceinture d'ordonnance, dont les épais glands d'or retombaient sur sa
+cuisse, comme celle des mystérieux personnages qu'on voit défiler sur
+les bas-relief perses de la décadence; peut-être même un antiquaire
+eût-il pu retrouver dans les traits et dans les ornements du jeune
+officier un dernier reflet du type et du goût de l'Orient barbare.
+
+Il appartenait aux races méridionales que la conquête ou les alliances
+ont insensiblement fondues dans l'empire russe. Il avait la beauté du
+profil, l'imposante largeur des yeux, l'épaisseur des lèvres, la
+force un peu exagérée des muscles, tempérée par l'élégance des formes
+modernes. La civilisation avait allégé la puissance du colosse. Ce qui
+en restait conservait quelque chose d'étrange et de saisissant qui
+attirait et fixait les regards, même après la surprise et l'attention
+accaparées d'abord par le tsar en personne.
+
+Le cheval monté par ce jeune homme s'impatientait de la lenteur du
+défilé; on eût dit que, ne comprenant rien à l'étiquette observée,
+il voulait s'élancer en vainqueur dans la cité domptée et fouler les
+vaincus sous son galop sauvage. Aussi son cavalier, craignant de lui
+voir rompre son rang et d'attirer sur lui un regard mécontent de ses
+supérieurs, le contenait-il avec un soin qui l'absorbait et ne lui
+permettait guère de se rendre compte de l'accueil morne, douloureux,
+parfois menaçant de la population.
+
+Le tsar, qui observait tout avec finesse et prudence, ne s'y méprenait
+pas et ne réussissait pas à cacher entièrement ses appréhensions.
+La foule devenait si compacte que si elle se fût resserrée sur les
+vainqueurs (l'un deux l'a raconté textuellement), ils eussent été
+étouffés sans pouvoir faire usage de leurs armes. Cette foulée,
+volontaire ou non, n'eût pas fait le compte du principal triomphateur.
+Il voulait entrer dans Paris comme l'ange sauveur des nations,
+c'est-à-dire comme le chef de la coalition européenne. Il avait tout
+préparé naïvement pour cette grande et cruelle comédie. La moindre
+émotion un peu vive du public pouvait faire manquer son plan de mise en
+scène.
+
+Cette émotion faillit se produire par la faute du jeune cavalier que
+nous avons sommairement décrit. Dans un moment où sa monture semblait
+s'apaiser, une jeune fille, poussée par l'affluence ou entraînée par
+la curiosité, se trouva dépasser la ligne des gardes nationaux qui
+maintenaient l'ordre, c'est-à-dire le silence et la tristesse des
+spectateurs. Peut-être qu'un léger frôlement de son châle bleu ou de sa
+robe blanche effraya le cheval ombrageux; il se cabra furieusement, un
+de ses genoux fièrement enlevés atteignit l'épaule de la Parisienne, qui
+chancela, et fut retenue par un groupe de faubouriens serrés derrière
+elle. Était-elle blessée, ou seulement meurtrie? La consigne ne
+permettait pas au jeune Russe de s'arrêter une demi-seconde pour s'en
+assurer: il escortait le tout-puissant tsar, il ne devait pas se
+retourner, il ne devait pas même voir. Pourtant il se retourna, il
+regarda, et il suivit des yeux aussi longtemps qu'il le put le groupe
+ému qu'il laissait derrière lui. La grisette, car ce n'était qu'une
+grisette, avait été enlevée par plusieurs paires de bras vigoureux; en
+un clin d'oeil, elle avait été transportée dans un estaminet qui se
+trouvait là. La foule s'était instantanément resserrée sur le vide fait
+dans sa masse par l'incident rapide. Un instant, quelques exclamations
+de haine et de colère s'étaient élevées, et, pour peu qu'on y eût
+répondu dans les rangs étrangers, l'indignation se fût peut-être allumée
+comme une traînée de poudre. Le tsar, qui voyait et entendait tout sans
+perdre son vague et implacable sourire, n'eut pas besoin d'un geste pour
+contenir ses cohortes; on savait ses intentions. Aucune des personnes
+de sa suite ne parut s'apercevoir des regards de menace qui embrasaient
+certaines physionomies. Quelques imprécations inarticulées, quelques
+poings énergiquement dressés se perdirent dans l'éloignement.
+L'officier, cause involontaire de ce scandale, se flatta que ni le tsar,
+ni aucun de ses généraux n'en avaient pris note; mais le gouvernement
+russe a des yeux dans le dos. La note était prise: le tsar devait
+connaître le crime du jeune étourdi qui avait eu la coquetterie de
+choisir pour ce jour de triomphe la plus belle et la moins disciplinée
+de ses montures de service. En outre il serait informé de l'expression
+de regret et de chagrin que le jeune homme n'avait pas eu _l'expérience_
+de dissimuler. Ceux qui firent ce rapport crurent aggraver la faute en
+donnant ce dernier renseignement. Ils se trompaient. Le choix du cheval
+indompté fut regardé comme punissable, le regret manifesté rentrait
+dans la comédie de sentiment dont les Parisiens devaient être touchés.
+L'inconvenance d'une émotion quelconque dans les rangs de l'escorte
+impériale ne fut donc pas prise en mauvaise part.
+
+Quand le défilé ennemi déboucha sur le boulevard, la scène changea comme
+par magie.
+
+A mesure qu'on avançait vers les quartiers riches, l'entente se faisait,
+l'étranger respirait; puis tout à coup la fusion se fit, non sans
+honte mais sans scrupule. L'élément royaliste jetait le masque et se
+précipitait dans les bras du vainqueur. L'émotion avait gagné la masse;
+on n'y songeait pas aux Bourbons, on n'y croyait pas encore, on ne les
+connaissait pas; mais on aimait Alexandre, et les femmes sans coeur
+qui se jetaient sous ses pieds en lui demandant un roi ne furent
+ni repoussées, ni insultées par la garde nationale qui regardait
+tristement, croyant qu'on remerciait simplement l'étranger de n'avoir
+pas saccagé Paris. Ils trouvaient cette reconnaissance puérile et
+outrée; ils ne voyaient pas encore que cette joie folle applaudissait
+à l'abaissement de la France. Le jeune officier russe qui avait failli
+compromettre toute la représentation de cette triste comédie, où tant
+d'acteurs jouaient un rôle de comparses sans savoir le mot de la pièce,
+essayait en vain de comprendre ce qu'il voyait à Paris, lui qui avait vu
+brûler Moscou et qui avait compris! C'était un esprit aussi réfléchi que
+pouvaient le permettre l'éducation toute militaire qu'il avait reçue et
+l'époque agitée, vraiment terrible, où sa jeunesse se développait. Il
+suppléait aux facultés de raisonnement philosophique qui lui manquaient,
+par la subtile pénétration de sa race et la défiance cauteleuse de son
+milieu. Il avait vu et il voyait à deux années de distance les deux
+extrêmes du sentiment patriotique: le riche et industrieux Moscou brûlé
+par haine de l'étranger, dévouement sauvage et sublime qui l'avait
+frappé d'horreur et d'admiration,--le brillant et splendide Paris
+sacrifiant l'honneur à l'humanité, et regardant comme un devoir de
+sauver à tout prix la civilisation dont il est l'inépuisable source. Ce
+Russe était à beaucoup d'égards sauvage lui-même, et il se crut en droit
+de mépriser profondément Paris et la France.
+
+Il ne se disait pas que Moscou ne s'était pas détruit de ses propres
+mains et que les peuples esclaves n'ont pas à être consultés; ils
+sont héroïques bon gré mal gré, et n'ont point à se vanter de leurs
+involontaires sacrifices. Il ne savait point que Paris n'avait pas été
+consulté pour se rendre, plus que Moscou pour être brûlé, que la France
+n'était que très-relativement un peuple libre, qu'on spéculait en haut
+lieu de ses destinées, et que la majorité des Parisiens eût été dès lors
+aussi héroïque qu'elle l'est de nos jours[1].
+
+[Note 1: Janvier 1871.]
+
+Pas plus que l'habitant de la France, l'étranger venu des rives du
+Tanaïs ne pénétrait dans le secret de l'histoire. Au moment de la
+brutalité de son cheval, il avait compris le Parisien du faubourg, il
+avait lu sur son front soucieux, dans ses yeux courroucés. Il s'était
+dit:
+
+Ce peuple a été trahi, vendu peut-être!
+
+En présence des honteuses sympathies de la noblesse, il ne comprenait
+plus. Il se disait:
+
+--Cette population est lâche. Au lieu de la caresser, notre tsar devrait
+la fouler aux pieds et lui cracher au visage.
+
+Alors les sentiments humains et généreux se trouvant étouffés et comme
+avilis dans son coeur par le spectacle d'une lâcheté inouïe, il se
+trouva lui-même en proie à l'enivrement des instincts sauvages. Il se
+dit que cette ville était riante et folle, que cette population était
+facile et corrompue, que ces femmes qui venaient s'offrir et s'attacher
+elles-mêmes au char du vainqueur étaient de beaux trophées. Dès lors,
+tout au désir farouche, à la soif des jouissances, il traversa Paris,
+l'oeil enflammé, la narine frémissante et le coeur hautain.
+
+Le tsar, refusant avec une modestie habile d'entrer aux Tuileries, alla
+aux Champs-Elysées passer la revue de sa magnifique armée d'élite,
+donnant jusqu'au bout le spectacle à ces Parisiens avides de spectacles;
+après quoi, il se disposait à occuper l'hôtel de l'Elysée. En ce moment,
+il eut à régler deux détails d'importance fort inégale. Le premier fut à
+propos d'un avis qu'on lui avait transmis pendant la revue: suivant ce
+faux avis, il n'y avait point de sécurité pour lui à l'Élysée, le palais
+était miné. On avait sur-le-champ dépêché vers M. de Talleyrand, qui
+avait offert son propre palais. Le tsar accepta, ravi de se trouver là
+au centre de ceux qui allaient lui livrer la France; puis il jeta les
+yeux sur l'autre avis concernant le jeune prince Mourzakine, qui s'était
+si mal comporté en traversant le faubourg Saint-Martin.
+
+--Qu'il aille loger où bon lui semblera, répondit le souverain, et qu'il
+y garde les arrêts pendant trois jours.
+
+Puis, remontant à cheval avec son état-major, il retourna à la place de
+la Concorde, d'où il se rendit à pied chez M. de Talleyrand. Ses soldats
+avaient reçu l'ordre de camper sur les places publiques. L'habitant,
+traité avec tant de courtoisie, admirait avec stupeur ces belles troupes
+si bien disciplinées, qui ne prenaient possession que du pave de
+la ville et qui installaient la leurs cantines sans rien exiger en
+apparence. Le _badaud_ de Paris admira, se réjouit, et s'imagina que
+l'invasion ne lui coûterait rien.
+
+Quant au jeune officier attaché à l'état-major, exclu de l'hôtel où
+allait résider son empereur, il se crut radicalement disgracié, et il en
+cherchait la cause lorsque son oncle, le comte Ogokskoï, aide-de-camp du
+tsar, lui dit à voix basse en passant:
+
+--Tu as des ennemis auprès du _père_, mais ne crains rien. Il te connaît
+et il t'aime. C'est pour te préserver d'eux qu'il t'éloigne. Ne reparais
+pas de quelques jours, mais fais-moi savoir où tu demeures.
+
+--Je n'en sais rien encore, répondit le jeune homme avec une résignation
+fataliste, Dieu y pourvoira!
+
+Il avait à peine prononcé ces mots qu'un jockey de bonne mine se
+présenta et lui remit le message suivant:
+
+«La marquise de Thièvre se rappelle avec plaisir qu'elle est, par
+alliance, parente du prince Mourzakine; elle me charge de l'inviter à
+venir prendre son gîte à l'hôtel de Thièvre, et je joins mes instances
+aux siennes.»
+
+Le billet était signé _Marquis de Thièvre_.
+
+Mourzakine communiqua ce billet à son oncle qui le lui rendit en
+souriant et lui promit d'aller le voir aussitôt qu'il aurait un moment
+de liberté. Mourzakine fit signe à son heiduque cosaque et suivit le
+jockey, qui était bien monté et qui les conduisit en peu d'instans à
+l'hôtel de Thièvre, au faubourg Saint-Germain.
+
+Un bel hôtel, style Louis XIV, situé entre cour et jardin, jardin
+mystérieux étouffé sous de grands arbres, rez-de-chaussée élevé sur un
+perron seigneurial, larges entrées, tapis moelleux, salle à manger déjà
+richement servie, un salon très-confortable et de grande tournure, voilà
+ce que vit confusément Diomède Mourzakine, car il s'appelait modestement
+de son petit nom _Diomède, fils de Diomède, Diomid Diomiditch_. Le
+marquis de Thièvre vint à sa rencontre les bras ouverts. C'était un
+vilain petit homme de cinquante ans, maigre, vif, l'oeil très-noir,
+le teint très-blême, avec une perruque noire aussi, mais d'un noir
+invraisemblable, un habit noir raide et serré, la culotte et les bas
+noirs, un jabot très-blanc, rien qui ne fût crûment noir ou blanc dans
+sa mince personne: c'était une pie pour le plumage, le babil et la
+vivacité.
+
+Il parla beaucoup, et de la manière la plus courtoise, la plus
+empressée. Mourzakine savait le français aussi bien possible,
+c'est-à-dire qu'il le parlait avec plus de facilité que le russe
+proprement dit, car il était né dans la Petite-Russie et avait dû faire
+de grands efforts pour corriger son accent méridional; mais ni en russe,
+ni en français, il n'était capable de bien comprendre une élocution
+aussi abondante et aussi précipitée que celle de son nouvel hôte, et, ne
+saisissant que quelques mots dans chaque phrase, il lui répondit un peu
+au hasard. Il comprit seulement que le marquis se démenait pour établir
+leur parenté. Il lui citait, en les estropiant d'une manière indigne,
+les noms des personnes de sa famille qui avaient établi au temps de
+l'émigration française des relations, et par suite une alliance avec
+une demoiselle apparentée à la famille de madame de Thièvre. Mourzakine
+n'avait aucune notion de cette alliance et allait avouer ingénument
+qu'il la croyait au moins fort éloignée, quand la marquise entra. Elle
+lui fit un accueil moins loquace, mais non moins affectueux que son
+mari. La marquise était belle et jeune: ce détail effaça promptement les
+scrupules du prince russe. Il feignit d'être parfaitement au courant et
+ne se gêna point pour accepter le titre de cousin que lui donnait la
+marquise en exigeant qu'il l'appelât «ma cousine,» ce qu'il ne put faire
+sans biaiser un peu. Les rapports ainsi établis en quelques minutes, le
+marquis le conduisit à un très-bel appartement qui lui était destiné
+et où il trouva son cosaque occupé à ouvrir sa valise, en attendant
+l'arrivée de ses malles qu'on était allé chercher. Le marquis mit en
+outre à sa disposition un vieux valet de chambre de confiance qui, ayant
+voyagé, avait retenu quelques mots d'allemand et s'imaginait pouvoir
+s'entendre avec le cosaque, illusion naïve à laquelle il lui fallut
+promptement renoncer; mais, croyant avoir affaire à quelque prince
+régnant dans la personne de Mourzakine, le vieux serviteur resta debout
+derrière lui, suivant des yeux tous ses mouvements et cherchant à
+deviner en quoi il pourrait lui être utile ou agréable.
+
+A vrai dire, le Diomède barbare aurait eu grand besoin de son secours
+pour comprendre l'usage et l'importance des objets de luxe et de
+toilette mis à sa disposition. Il déboucha plusieurs flacons, reculant
+avec méfiance devant les parfums les plus suaves, et cherchant celui qui
+devait, selon lui, représenter le suprême bon ton, la vulgaire eau de
+Cologne. Il redouta les pâtes et les pommades d'une exquise fraîcheur
+qui lui firent l'effet d'être éventées, parce qu'il était habitué aux
+produits rancis de son bagage ambulant. Enfin, s'étant accommodé du
+mieux qu'il put pour faire disparaître la poussière de sa chevelure et
+de son brillant uniforme, il retournait au salon, lorsque, se voyant
+toujours suivi du domestique français, il se rappela qu'il avait un
+service à lui demander. Il commença par lui demander son nom, à quoi le
+serviteur répondit simplement:
+
+--Martin.
+
+--Eh bien, Martin, faites-moi le plaisir d'envoyer une personne faubourg
+Saint-Martin, numéro,... je ne sais plus; c'est un petit café où l'on
+fume;... il y a des queues de billard peintes sur la devanture, c'est le
+plus proche du boulevard en arrivant par le faubourg.
+
+--On trouvera ça, répondit gravement Martin.
+
+--Oui, il faut retrouver ça, reprit le prince, et il faut s'informer
+d'une personne dont je ne sais pas le nom: une jeune fille de seize ou
+dix-sept ans, habillée de blanc et de bleu, assez jolie.
+
+Martin ne put réprimer un sourire que Mourzakine comprit très-vite.
+
+--Ce n'est pas une... fantaisie, continua-t-il. Mon cheval en passant a
+fait tomber cette personne; on l'a emportée dans le café: je veux savoir
+si elle est blessée, et lui faire tenir mes excuses ou mon secours, si
+elle en a besoin.
+
+C'était parler en prince. Martin redevenu sérieux s'inclina profondément
+et se disposa à obéir sans retard.
+
+M. de Thièvre, après avoir été un des satisfaits de l'empire par la
+restitution de ses biens après l'émigration de sa famille, était un
+des mécontents de la fin. Avide d'honneurs et d'influence, il avait
+sollicité une place importante qu'il n'avait pas obtenue, parce qu'en se
+précipitant, les événements désastreux n'avaient pas permis de contenter
+tout le monde. Initié aux efforts des royalistes pour amener par
+surprise une restauration royale, il s'était jeté avec ardeur dans
+l'entreprise et il était de ceux qui avaient fait aux alliés l'accueil
+que l'on sait. Il devait à sa femme l'heureuse idée d'offrir sa maison
+au premier Russe tant soit peu important dont il pourrait s'emparer. La
+marquise, à pied, aux Champs-Elysées, avait été admirer la revue.
+Elle avait été frappée de la belle taille et de la belle figure de
+Mourzakine. Elle avait réussi à savoir son nom, et ce nom ne lui était
+pas inconnu; elle avait réellement une parente mariée en Russie, qui
+lui avait écrit quelquefois, qui s'appelait Mourzakine, et qui était ou
+pouvait être parente du jeune prince. Du moment qu'il était prince, il
+n'y avait aucun inconvénient à réclamer la parenté, et du moment
+qu'il était un des plus beaux hommes de l'armée, il n'y avait rien de
+désagréable à l'avoir pour hôte.
+
+La marquise avait vingt-deux ans; elle était blanche et blonde, un peu
+grasse pour le costume étriqué que l'on portait alors, mais assez grande
+pour conserver une réelle élégance de formes et d'allures. Elle ne
+pouvait souffrir son petit mari, ce qui ne l'empêchait pas de s'entendre
+avec lui parfaitement pour tirer de toute situation donnée le meilleur
+parti possible. Légère pourtant et très-dissipée, elle portait dans son
+ambition et dans ses convoitises d'argent une frivolité absolue. Il ne
+s'agissait pas pour elle d'intriguer habilement pour assurer une fortune
+aux enfants qu'elle n'avait pas ou à la vieillesse qu'elle ne voulait
+pas prévoir. Il s'agissait de plaire pour passer agréablement la vie, de
+mener grand train et de pouvoir faire des dettes sans trop d'inquiétude
+enfin de prendre rang à une cour quelconque, pourvu qu'on y put étaler
+un grand luxe et y placer sa beauté sur un piédestal élevé au-dessus de
+la foule.
+
+Elle n'était pas de noble race, elle avait apporté sa brillante jeunesse
+avec une grosse fortune à un époux peu séduisant, uniquement pour être
+marquise, et il n'eût pas fallu lut demander pourquoi elle tenait tant
+à un titre, elle n'en savait rien. Elle avait assez d'esprit pour le
+babil; son intelligence pour le raisonnement était nulle. Toujours en
+l'air, toujours occupée de caquets et de toilettes, elle n'avait
+qu'une idée: surpasser les autres femmes, être au moins une des plus
+remarquées.
+
+Avec ce goût pour le bruit et le clinquant, il eût été bien difficile
+qu'elle ne fût pas fortement engouée du militaire en général. Un temps
+n'était pas bien loin où elle avait été fière de valser avec les beaux
+officiers de l'empire; elle avait eu du regret lorsque son mari lui
+avait prescrit de bouder l'empire. Elle était donc ivre de joie en
+voyant surgir une armée nouvelle avec des plumets, des titres, des
+galons et des noms nouveaux; toute cette ivresse était à la surface, le
+coeur et les sens n'y jouaient qu'un rôle secondaire. La marquise était
+sage, c'est-à-dire qu'elle n'avait jamais eu d'amant; elle était comme
+habituée à se sentir éprise de tous les hommes capables de plaire, mais
+sans en aimer assez un seul pour s'engager à n'aimer que lui. Elle eût
+pu être une femme galante, car ses sens parlaient quelquefois malgré
+elle; mais elle n'eût pas eu le courage de ses passions, et un grand
+fonds d'égoïsme l'avait préservée de tout ce qui peut engager et
+compromettre.
+
+Elle reçut donc Mourzakine avec autant de satisfaction que
+d'imprévoyance.
+
+--Je l'aimerai, je l'aime, se disait-elle dès le premier jour; mais
+c'est un oiseau de passage, et il ne faudra pas l'aimer trop.
+
+Ne pas aimer trop lui avait toujours été plus ou moins facile; elle ne
+s'était jamais trouvée aux prises avec une volonté bien persistante en
+fait d'amour. Le Français de ce temps-là n'avait point passé par le
+romantisme; il se ressentait plus qu'on ne pense des moeurs légères du
+Directoire, lesquelles n'étaient elles-mêmes qu'un retour aux moeurs
+de la régence. La vie d'aventures et de conquêtes avait ajouté à cette
+disposition au sensualisme quelque chose de brutal et de pressé qui ne
+rendait pas l'homme bien dangereux pour la femme prudente. Dans les
+temps de grandes préoccupations guerrières et sociales, il n'y a pas
+beaucoup de place pour les passions profondes, non plus que pour les
+tendresses prolongées.
+
+Rien ne ressemblait moins à un Français qu'un Russe de cette époque.
+C'est à cause de leur facilité à parler notre langue, à se plier à nos
+usages, qu'on les appela chez nous les Français du Nord; mais jamais
+l'identification ne fut plus lointaine et plus impossible. Ils ne
+pouvaient prendre de nous que ce qui nous faisait le moins d'honneur
+alors, l'amabilité.
+
+Mourzakine n'était pourtant pas un vrai Russe. Géorgien d'origine,
+peut-être Kurde ou Persan en remontant plus haut, Moscovite d'éducation,
+il n'avait jamais vu Pétersbourg et ne se trouvait que par les hasards
+de la guerre et la protection de son oncle Ogokskoï placé sous les yeux
+du tsar. Sans la guerre, privé de fortune comme il l'était, il eût
+végété dans d'obscurs et pénibles emplois militaires aux frontières
+asiatiques, à moins que, comme il en avait été tenté quelquefois dans
+son adolescence, il n'eût franchi cette frontière pour se jeter dans la
+vie d'héroïques aventures de ses aïeux indépendants; mais il s'était
+distingué à la bataille de la Moskowa, et plus tard il s'était battu
+comme un lion sous les yeux du maître. Dès lors il lui appartenait corps
+et âme. Il était bien et dûment baptisé Russe par le sang français qu'il
+avait versé; il était rivé à jamais, lui et sa postérité, au joug de ce
+qu'on appelle en Russie la civilisation, c'est-à-dire le culte aveugle
+de la puissance absolue. Il faut monter plus haut que ne le pouvait
+faire Mourzakine pour disposer de cette puissance par le fer ou le
+poison.
+
+Sa volonté à lui, ne pouvait s'exercer que sur sa propre destinée;
+mais qu'elles sont tenaces et patientes, ces énergies qui consistent à
+écraser les plus faibles pour se rattacher aux plus forts! C'est toute
+la science de la vie chez les Russes; science incompatible avec notre
+caractère et nos habitudes. Nous savons bien aussi plier déplorablement
+sous les maîtres; mais nous nous lassons d'eux avec une merveilleuse
+facilité, et, quand la mesure est comble, nous sacrifions nos intérêts
+personnels au besoin de reprendre possession de nous-mêmes[2].
+
+[Note 2: Ivan Tourguenef, qui connaît bien la France, a créé en
+maître le personnage du Russe intelligent, qui ne peut rien être en
+Russie parce qu'il a la nature du Français. Relisez les dernières pages
+de l'admirable roman: _Dimitri Roudine_.]
+
+Beau comme il l'était, Diomède Mourzakine avait eu partout de faciles
+succès auprès des femmes de toute classe et de tous pays. Trop prudent
+pour produire sa fatuité au grand jour, il la nourrissait en lui
+secrète, énorme. Dès le premier coup d'oeil, il couva sensuellement des
+yeux la belle marquise comme une proie qui lui était dévolue. Il comprit
+en une heure qu'elle n'aimait pas son mari, qu'elle n'était pas dévote,
+la dévotion de commande n'était pas encore à l'ordre du jour;
+qu'elle était très-vivante, nullement prude, et qu'il lui plaisait
+irrésistiblement. Il ne fit donc pas grands frais le premier jour,
+s'imaginant qu'il lui suffisait de se montrer pour être heureux à bref
+délai.
+
+Il ne savait pas du tout ce que c'est qu'une Française coquette et ce
+qu'il y a de résistance dans son abandon apparent. Horriblement fatigué,
+il fit des voeux sincères pour n'être pas troublé la première nuit,
+et ce fut avec surprise qu'il s'éveilla le lendemain sans qu'aucun
+mouvement furtif eût troublé le silence de son appartement. La première
+personne qui vint à son coup de sonnette fut le ponctuel Martin, qui, ne
+sachant quel titre lui donner, le traita d'excellence à tout hasard.
+
+--J'ai fait moi-même la commission, lui dit-il, j'ai pris un fiacre, je
+me suis rendu au faubourg Saint-Martin, j'ai trouvé l'estaminet.
+
+--_L'esta_... Comment dites-vous?
+
+--Ces cafés de petites gens s'appellent des estaminets. On y fume et on
+joue au billard.
+
+--C'est bien, merci. Après?
+
+--Je me suis informé de l'accident. Il n'y avait rien de grave. La
+petite personne n'a pas eu de mal; on lui a fait boire un peu de liqueur
+et elle a pu remonter chez elle, car elle demeure précisément dans la
+maison.
+
+--Vous eussiez dû monter la voir. Cela m'eût fait plaisir.
+
+--Je n'y ai pas manqué, Excellence. Je suis monté... Ah! bien haut, un
+affreux escalier. J'ai trouvé la... demoiselle, une petite grisette,
+occupée à repasser ses nippes. Je l'ai informée des bontés que le prince
+Mourzakine daigne avoir pour elle.
+
+--Et qu'a-t-elle répondu?
+
+--Une chose très-plaisante: Dites à ce prince que je le remercie, que je
+n'ai besoin de rien, mais que je voudrais le voir.
+
+--J'irais volontiers, si je n'étais retenu...
+
+Mourzakine allait dire aux arrêts; mais il ne jugea pas utile d'initier
+Martin à cette circonstance, et d'ailleurs Martin ne lui en donna pas le
+temps.
+
+--Votre Excellence, s'écria-t-il, ne peut pas aller dans ce taudis,
+et il ne serait peut-être pas prudent encore de parcourir ces bas
+quartiers. D'ailleurs Votre Excellence n'a pas à répondre à une aussi
+sotte demande. Moi je n'ai pas répondu.
+
+--Il faudrait pourtant répondre, dit Mourzakine, comme frappé d'une idée
+subite: n'a-t-elle pas dit qu'elle me connaissait?
+
+--Elle a précisément dit qu'elle connaissait Votre Excellence. J'ai pris
+cela pour une billevesée.
+
+Un autre domestique vint dire au prince que la marquise l'attendait au
+salon, il s'y rendit fort préoccupé.
+
+--C'est singulier, se dit-il en traversant les vastes appartements,
+lorsque cette jeune fille s'est approchée imprudemment de mon cheval,
+sa figure m'a frappé, comme si c'était une personne de connaissance qui
+allait m'appeler par mon nom! Et puis, l'accident arrivé, je n'ai plus
+songé qu'à l'accident; mais à présent je revois sa figure, je la revois
+ailleurs, je la cherche, elle me cause même une certaine émotion...
+
+Quand il entra au salon, il n'avait pas trouvé, et il oublia tout en
+présence de la belle marquise.
+
+--Venez, cousin! lui dit-elle, dites-moi d'abord comment vous avez passé
+la nuit?
+
+--Beaucoup trop bien, répondit ingénument le prince barbare, en
+baisant beaucoup trop tendrement la main blanche et potelée qu'on lui
+présentait.
+
+--Comment peut-on dormir trop bien? lui dit-elle en fixant sur lui ses
+yeux bleus étonnés.
+
+Il ne crut pas à son étonnement, et répondit quelque chose de tendre
+et de grossier qui la fit rougir jusqu'aux oreilles; mais elle ne se
+déconcerta pas et lui dit avec assurance:
+
+--Mon cousin, vous parlez très-bien notre langue, mais vous ne saisissez
+peut-être pas très-bien les nuances. Cela viendra vite, vous êtes si
+intelligents, vous autres étrangers! Il faudra, pendant quelques jours,
+parler avec circonspection: je vous dis cela en amie, en bonne parente.
+Moi, je ne me fâche de rien; mais une autre à ma place vous eût pris
+pour un impertinent.
+
+Le fils de Diomède mordit sa lèvre vermeille et s'aperçut de sa sottise.
+Il fallait y mettre plus de temps et prendre plus de peine. Il s'en
+tira par un regard suppliant et un soupir étouffé. Ce n'était pas
+grand'chose, mais sa physionomie exprimait si bien l'espoir déçu et le
+désir persistant, que madame de Thièvre en fut troublée et n'eut pas le
+courage d'insister sur la leçon qu'elle venait de lui donner.
+
+Elle lui parla politique. Le marquis avait été la veille aux
+informations, de dix heures du soir à minuit. Il avait pu pénétrer
+à l'hôtel Talleyrand; elle n'ajouta pas qu'il s'était tenu dans les
+antichambres avec nombre de royalistes de second ordre, pour saisir les
+nouvelles au passage, mais elle croyait savoir que le tsar n'était pas
+opposé à l'idée d'une restauration de l'ancienne dynastie.
+
+La chose était parfaitement indifférente à Mourzakine. Il avait
+d'ailleurs ouï dire à son oncle que le tsar faisait fort peu de cas des
+Bourbons et il ne pensait pas du tout qu'il en vint à les soutenir;
+mais, pour ne pas choquer les opinions de son hôtesse, il prit le parti
+de la questionner sur ces Bourbons dont elle-même ne savait presque
+rien, tant la conception de leur rétablissement était nouvelle. La
+conversation languissait, lorsqu'il s'imagina de lui parler de modes
+françaises, de lui faire compliment sur sa toilette du matin, de la
+questionner sur le costume des différentes classes de la société de
+Paris.
+
+Elle était experte en ces matières, et consentit à l'éclairer.
+
+--A Paris, lui dit-elle, il n'y a pas de costume propre à une classe
+plutôt qu'à une autre: toute femme qui a le moyen de payer un chapeau
+porte un chapeau dans la rue, tout homme qui peut se procurer des bottes
+et un habit a le droit de les porter. Vous ne reconnaîtrez pas toujours
+au premier coup d'oeil un domestique de son maître; quelquefois le valet
+de chambre qui vous annoncera dans une maison sera mieux mis que le
+maître de la maison: c'est à la physionomie, c'est au regard surtout
+qu'il faut s'attacher pour bien spécifier l'état on le rang des
+personnes. Un parvenu n'aura jamais l'aisance et la dignité d'un vrai
+grand seigneur, fût-il chamarré de broderies et de décorations; une
+grisette aura beau s'endimancher, elle ne sera jamais prise par une
+bourgeoise pour sa pareille, et il en sera de même pour nous, femmes
+du grand monde, d'une bourgeoise couverte de diamants et habillée plus
+richement que nous.
+
+--Fort bien, dit Mourzakine, je vois qu'il faut du _tact_, une grande
+science du tact! Mais vous avez parlé de grisettes, et je connais ce
+mot-là. J'ai lu des romans français où il en était question. Qu'est-ce
+que c'est au juste qu'une grisette de Paris? J'ai cru longtemps que
+c'était une classe de jeunes filles habillées en gris.
+
+--Je ne sais pas l'étymologie de ce nom, répondit madame de Thièvre;
+leur costume est de toutes les couleurs; peut-être le mot vient-il du
+genre d'émotions qu'elles procurent.
+
+--Ah ah! j'entends! grisette! l'ivresse d'un moment! elles ne font point
+de passions?
+
+--Ou bien encore...; mais je ne sais pas! les honnêtes femmes ne peuvent
+pas renseigner sur cette sorte de créatures.
+
+--Pourtant, la définition du costume entraînerait celle de la situation:
+appelle-t-on grisettes toutes les jeunes ouvrières de Paris?
+
+--Je ne crois pas! l'épithète ne s'applique qu'à celles qui ont des
+moeurs légères. Ah çà! pourquoi me faites-vous cette question-là avec
+tant d'insistance? On dirait que vous êtes curieux des sottes aventures
+que Paris offre à bon marché aux nouveaux-venus?
+
+Il y avait du dépit et même une jalousie brutalement ingénue dans
+l'accent de madame de Thièvre. Mourzakine en prit note et se hâta de la
+rassurer en lui racontant succinctement son aventure de la veille et en
+lui avouant qu'il était aux arrêts pour ce fait à l'hôtel de Thièvre.
+
+--C'est, ajouta-t-il, parce que votre valet de chambre, en désignant la
+cause de ma disgrâce, s'est servi du mot _grisette_, que je tenais à
+savoir ce que ce pouvait être.
+
+--Ce n'est pas grand'chose, reprit la marquise. Il faut lui envoyer un
+louis d'or, et tout sera dit?
+
+--Il parait qu'elle ne veut rien, dit Mourzakine, qui crut inutile
+d'ajouter que la grisette demandait à le voir.
+
+--Alors, c'est qu'elle est richement entretenue, répliqua la marquise.
+
+--Richement, non! pensa Mourzakine, puisqu'elle demeure dans un taudis
+et repasse ses nippes elle-même. Où donc ai-je déjà vu cette jolie
+petite _figure chiffonnée_?
+
+Mourzakine pensait plus volontiers en français qu'en russe, surtout
+depuis qu'il était en France; c'est ce qui fait qu'il pensait souvent de
+travers, faute de bien approprier les mots aux idées. Figure chiffonnée
+était un mot du temps, qui s'appliquait alors à une petite laideur
+agréable ou agaçante. La grisette en question n'avait pas du tout cette
+figure-là. Pâle et menue, sans éclat et sans ampleur, elle avait une
+harmonie et une délicatesse de lignes qui ne pouvaient pas constituer la
+grande beauté classique; c'était le joli exquis et complet. La taille
+était à l'avenant du visage, et en y réfléchissant Mourzakine se reprit
+intérieurement:
+
+--Non pas chiffonnée, se dit-il, jolie, très-jolie! Pauvre, et ne
+voulant rien!
+
+--A quoi songez-vous? lui demanda la marquise.
+
+--Il m'est impossible de vous le dire, répliqua effrontément le jeune
+prince.
+
+--Ah! vous pensez à cette grisette?
+
+--Vous ne le croyez pas! mais vous m'avez si bien _rembarré_ tout à
+l'heure! vous n'avez plus le droit de m'interroger.
+
+Il accompagna cette réponse d'un regard si langoureusement pénétrant,
+que la marquise rougit de nouveau et se dit en elle-même:
+
+--Il est entêté, il faudra prendre garde! Le marquis vint les
+interrompre.
+
+--Flore, dit-il à sa femme, vous saurez une bonne nouvelle. Il a été
+décidé hier soir à la rue Saint-Florentin (manière de désigner l'hôtel
+Talleyrand où résidait le tsar) qu'on ne traiterait de la paix ni avec
+_Buonaparte_, ni avec aucun membre de sa famille. C'est M. Dessoles qui
+vient de me l'apprendre. Ordonnez qu'on nous fasse vite déjeûner; nous
+nous réunissons à midi pour rédiger et porter une adresse à l'empereur
+de Russie. Il faut bien formuler ce que l'on désire, et l'appel au
+retour des Bourbons n'a encore eu lieu qu'en petit comité. Prince
+Mourzakine, vous devez avoir une grande influence à la cour du _gsar_,
+vous parlerez pour nous, pour notre roi légitime!
+
+--Soyez tranquille, notre cousin est avec nous, répondit madame de
+Thièvre en passant son bras sous celui de Mourzakine. Allons déjeuner.
+
+--Inutile, dit-elle tout bas au prince en se rendant à la salle à
+manger, de dire au marquis que vous êtes pour le moment en froid avec
+votre empereur. Il s'en tourmenterait...
+
+--Vous vous appelez Flore! dit Mourzakine d'un air enivré en pressant
+contre sa poitrine le bras de la marquise.
+
+--Eh bien! oui, je m'appelle Flore! ce n'est pas ma faute.
+
+--Ne vous en défendez pas, c'est un nom délicieux, et qui vous va si
+bien!
+
+Il s'assit auprès d'elle en se disant:
+
+--Flore! c'était le nom de la petite chienne de ma grand'mère. C'est
+singulier qu'en France ce nom soit un nom distingué! Peut-être que le
+marquis s'appelle _Fidèle_, comme le chien de mon grand-oncle!
+
+Le temps n'était pas encore venu où toutes les jeunes filles bien nées
+devaient se nommer Marie. La marquise datait des temps païens de la
+Révolution et du Directoire. Elle ne rougissait pas encore de porter
+le nom de la déesse des fleurs. Ce ne fut qu'en 1816 qu'elle signa son
+autre prénom Elisabeth, jusque-là relégué au second plan.
+
+Le marquis, tout plein de son sujet, entretint loquacement sa femme et
+Mourzakine de ses espérances politiques. Le Russe admira la prodigieuse
+facilité avec laquelle ce petit homme parlait, mangeait et gesticulait
+en même temps. Il se demanda s'il lui restait, au milieu d'une telle
+dépense de vitalité, la faculté de voir ce qui se passait entre sa femme
+et lui. A cet égard, le cerveau du marquis lui apparut à l'état de
+vacuité ou d'impuissance complète, et, pour aider à cette bienfaisante
+disposition, il promit de s'intéresser à la cause des Bourbons, dont
+il se souciait moins que d'un verre de vin et à laquelle il ne pouvait
+absolument rien, n'étant pas un aussi grand personnage qu'il plaisait à
+son cousin le marquis de se l'imaginer.
+
+Celui-ci, ayant engouffré une quantité invraisemblable de victuailles
+dans son petit corps, venait de demander sa voiture, lorsqu'on annonça
+le comte Ogokskoï.
+
+--C'est mon oncle, aide de camp du tsar, dit Mourzakine; me
+permettrez-vous de vous le présenter?
+
+--Aide de camp du _gzar_? Nous irons ensemble à sa rencontre! s'écria
+le marquis, enchanté de pouvoir établir des relations avec un serviteur
+direct du maître.
+
+Il oubliait, l'habile homme, que le rôle des serviteurs d'un grand
+prince est de ne jamais vouloir que ce que veut le prince avant de les
+consulter.
+
+Le comte Ogokskoï avait été un des beaux hommes de la cour de Russie,
+et, quoique brave et instruit, étant né sans fortune, il n'avait dû la
+sienne qu'à la protection des femmes. La protection, de quelque part
+qu'elle vînt, était à cette époque la condition indispensable de toute
+destinée pour la noblesse pauvre en Russie. Ogokskoï avait été protégé
+par le beau sexe, Mourzakine était protégé par son oncle: on avait du
+mérite personnel si on pouvait, mais il fallait, pour obtenir quelque
+chose, ne pas commencer exclusivement par le mériter. Le temps était
+proche où la monarchie française profiterait de cet exemple, qui rend
+l'art de gouverner si facile.
+
+Ogokskoï n'était plus beau. Les fatigues et les anxiétés de la servitude
+avaient dégarni son front, altéré ses dents, flétri son visage. Il avait
+dépassé notablement, disait-on, la cinquantaine, et il aurait pris
+du ventre, si l'habitude qu'ont les officiers russes de se serrer
+cruellement les flancs à grands renfort de ceinture n'eût forcé
+l'abdomen à se réfugier dans la région de l'estomac. Il avait donc le
+buste énorme et la tête petite, disproportion que rendait plus sensible
+l'absence de chevelure sur un crâne déprimé. Il avait en revanche plus
+de croix sur la poitrine que de cheveux au front; mais si sa haute
+position lui assurait le privilège d'être bien accueilli dans les
+familles, elle ne le préservait pas d'une baisse considérable dans ses
+succès auprès des femmes. Ses passions, restées vives, n'ayant plus le
+don de se faire partager, avaient empreint d'une tristesse hautaine la
+physionomie et toute l'attitude du personnage.
+
+Il se présenta avec une grande science des bonnes manières. On eût dit
+qu'il avait passé sa vie en France dans le meilleur monde; telle fut
+du moins l'opinion de la marquise. Un observateur moins prévenu eût
+remarqué que le trop est ennemi du bien, que le comte parlait trop
+grammaticalement le français, qu'il employait trop rigoureusement
+l'imparfait du subjonctif et le prétérit défini, qu'il avait une grâce
+trop ponctuelle et une amabilité trop mécanique. Il remercia vivement
+la marquise des bontés qu'elle avait pour son neveu et affecta de le
+traiter devant elle comme un enfant que l'on aime et que l'on ne prend
+pas au sérieux. Il le plaisanta même avec bienveillance sur son aventure
+de la veille, disant qu'il était dangereux de regarder les Françaises,
+et que, quant à lui, il craignait plus certains yeux que les canons
+chargés à mitraille. En parlant ainsi, il regarda la marquise, qui le
+remercia par un sourire.
+
+Le marquis implora vivement son appui politique, et plaida si chaudement
+la cause des Bourbons que l'aide de camp d'Alexandre ne put cacher sa
+surprise.
+
+--Il est donc vrai, monsieur le marquis, lui dit-il, que ces princes ont
+laissé d'heureux souvenirs en France? Il n'en fut pas de même chez nous
+lorsque le comte d'Artois vint implorer la protection de notre grande
+Katherine. Ne _ouïtes-vous_ point parler d'une merveilleuse épée qui lui
+fut donnée pour reconquérir la France, et qui fut promptement vendue en
+Angleterre?...
+
+--Bah! dit le marquis, pris au dépourvu, il y si longtemps!...
+
+--M, le comte d'Artois était jeune alors, ajouta la marquise, et M.
+Ogokskoï était bien jeune aussi! Il ne peut pas s'en souvenir.
+
+Cette adroite flatterie pénétra Ogokskoï de reconnaissance. Avec la
+subtile pénétration que possèdent les femmes en ces sortes de choses,
+Flore de Thièvre avait trouvé l'endroit sensible et beaucoup plus
+gagné en trois mots que son mari avec ses torrents de paroles et de
+raisonnements.
+
+M. de Thièvre, voyant qu'elle plaidait mieux que lui, et sachant que
+la beauté est meilleur avocat que l'éloquence, les laissa ensemble.
+Mourzakine restait en tiers; mais au bout d'un instant il reçut, des
+mains de Martin, un message auquel il demanda la permission d'aller
+répondre de vive voix.
+
+Il trouva dans l'antichambre un personnage dont la pauvre mine
+contrastait avec celle des luxuriants valets de la maison. C'était un
+garçon de quinze à seize ans, petit, maigre, jaune, les cheveux noirs,
+gras et plaqués prétentieusement sur les tempes, la figure assez jolie
+quand même, l'oeil noir et lumineux, le menton garni déjà d'un précoce
+duvet. Il était misérablement étriqué dans un habit vert à boutons d'or
+qui semblait échappé à la hotte d'un chiffonnier; sa chemise était d'un
+blanc douteux, et sa cravate noire bien serrée avait une prétention
+militaire qui contrastait avec un jabot déchiré, assez ample pour cacher
+les dimensions exiguës du gilet; c'était le gamin de Paris, comiquement
+et cyniquement endimanché.
+
+--Pour qui donc veux-tu te faire passer? lui dit involontairement
+Mourzakine en le toisant avec dégoût. Qui t'envoie et que veux-tu?
+
+--Je veux parler _à Votre Hauttesse_, répondit tranquillement le gamin
+avec un dédain égal à celui qu'on lui manifestait. Est-ce que c'est
+défendu par la _coalition_?
+
+Son effronterie divertit le prince russe, qui vit un type à étudier.
+
+--Parle, lui dit-il avec un sourire, la coalition ne s'y oppose pas.
+
+--Bon! pensa le gamin, tout le monde aime à rire, même ces
+cocos-là.--Mais il faut que je vous parle en secret, ajouta-t-il. Je
+n'ai point affaire à messieurs les laquais.
+
+--Diable! reprit Mourzakine, tu le prends de haut. Alors suis-moi dans
+le jardin.
+
+Ils franchirent la porte, entrèrent dans une allée couverte qui
+longeait la muraille, et le gamin sans se déconcerter entama ainsi la
+conversation.
+
+--C'est moi le frère à Francia.
+
+--Très-bien, dit Mourzakine; mais qu'est-ce que c'est que Francia?
+
+--Francia, excusez! vous n'avez pas seulement demandé le nom de celle
+que votre cheval a bousculée...
+
+--Ah! j'y suis! non vraiment, je n'ai pas demandé son nom. Comment
+va-t-elle?
+
+--Bien, merci, et vous?
+
+--Il ne s'agit pas de moi.
+
+--Si fait; c'est à vous qu'elle veut parler, rien qu'à vous. Dites si
+vous voulez qu'elle vous parle?
+
+--Certainement.
+
+--Je vais l'aller chercher.
+
+--Non, je ne peux pas la voir ici.
+
+--A cause donc?
+
+--Je ne suis pas chez moi. Je la verrai chez elle.
+
+--En ce cas, je marche devant, suivez-moi.
+
+--Je ne peux pas sortir; mais dans trois jours...
+
+--Ah oui! vous êtes en pénitence! on a dit ça dans l'antichambre,
+ça venait d'être dit dans le salon. Allons! voilà notre adresse,
+ajouta-t-il en lui remettant un papier assez malpropre; mais trois
+jours, c'est long, et en attendant on va se manger les moelles.
+
+--Vous êtes donc bien pressés?
+
+--Oui, monsieur, oui, nous sommes pressés d'avoir, si c'est possible,
+des nouvelles de notre pauvre mère.
+
+--Qui, votre mère?
+
+--Une femme célèbre, monsieur le Russe, Mademoiselle Mimi la Source, que
+vous avez vue danser, ça n'est pas possible autrement, au théâtre de
+Moscou, dans les temps, avant la guerre.
+
+--Oui, oui, certainement, je me souviens, j'ai vécu à Moscou dans ce
+temps-là; mais je n'ai jamais été dans les coulisses. Je ne savais pas
+qu'elle eût des enfants... Ce n'est pas là que j'ai pu voir votre soeur.
+
+--Ce n'est pas là que vous l'avez vue. D'ailleurs, vous n'auriez
+peut-être pas fait attention à elle, elle était trop jeune! Mais notre
+mère, monsieur le prince, notre pauvre mère, vous l'avez bien revue à
+la Bérézina! Vous y étiez bien avec les cosaques qui massacraient les
+pauvres traînards! Je n'y étais pas, moi, j'ai pas été élevé en Russie;
+mais ma soeur y était; elle jure qu'elle vous y a vu.
+
+--Oui, elle a raison, j'y étais, je commandais un détachement, et à
+présent je me souviens d'elle.
+
+--Et de notre mère? Voyons, où est-elle?
+
+--Elle est probablement avec Dieu, mon pauvre garçon! Moi, je n'en sais
+rien!
+
+--Morte! répéta le gamin, dont les yeux enflammés se remplirent de
+larmes. C'est peut-être vous qui l'avez tuée!
+
+--Non, ce n'est pas moi: je n'ai jamais frappé l'ennemi sans défense.
+Sais-tu, enfant, ce que c'est qu'un homme d'honneur!
+
+--Oui, j'ai entendu parler de ça, et ma soeur se souvient que les
+cosaques tuaient tout. Alors vous commandiez des hommes sans honneur?
+
+--La guerre est la guerre; tu ne sais de quoi tu parles. Assez!
+ajouta-t-il en voyant que l'enfant allait riposter. Je ne puis te donner
+de nouvelles de ta mère. Je ne l'ai pas vue parmi les prisonniers. J'ai
+vu, à la première ville où nous nous sommes arrêtés après la Bérézina,
+ta soeur blessée d'un coup de lance; j'ai eu pitié d'elle, je l'ai
+fait mettre dans la maison que j'occupais, en la recommandant à la
+propriétaire. J'ai même laissé quelque argent en partant le lendemain,
+afin que l'on prit soin d'elle. A-t-elle encore besoin de quelque chose?
+J'ai déjà offert...
+
+--Non, rien. Elle m'a bien défendu de rien accepter pour elle.
+
+--Mais pour toi?... dit Mourzakine en portant a main à sa ceinture.
+
+Les yeux du gamin de Paris brillèrent un instant, allumés par la
+convoitise, par le besoin peut-être; mais il fit un pas en arrière comme
+pour échapper à lui-même, et s'écria avec une majesté burlesque:
+
+--_Non! pas de çà, Lisette!_ On ne veut rien des Russes!
+
+--Alors pourquoi ta soeur voulait-elle me voir? Espère-t-elle que je
+pourrai l'aider à retrouver sa mère? cela me paraît bien impossible!
+
+--On pourrait toujours savoir si elle a été faite prisonnière? Moi je ne
+peux pas vous dire au juste où c'était et comment ça c'est passé; mais
+Francia vous expliquerait...
+
+--Voyons, je ferai tout ce qui dépendra de moi. Qu'elle attende à
+dimanche, et j'irai chez vous. Es-tu content?
+
+--Chez nous,... le dimanche,... dit le gamin en se grattant l'oreille,
+ça ne se peut guère!
+
+--Pourquoi?
+
+--_A cause de parce que!_ Il vaut mieux qu'elle vienne ici.
+
+--Ici, c'est complètement impossible.
+
+--Ah! oui, il y a une belle jolie dame qui serait jalouse...
+
+--Tais-toi, _maraud_!
+
+--Bah! les larbins se gênent bien pour le dire tout haut dans
+l'antichambre, que la bourgeoise en tient!...
+
+--Hors d'ici, faquin! dit Mourzakine, qui avait appris dans les auteurs
+français du siècle dernier comment un homme du monde parlait à la
+canaille.
+
+Mais il ajouta, dans des formes plus à son usage:
+
+--Va-t'en, ou je te fais couper la langue par mon cosaque.
+
+Le gamin, sans s'effrayer de la menace, porta la main à sa bouche en
+tirant la langue comme si la douleur lui arrachait cette grimace, puis,
+sans tourner les talons, avisant devant lui le mur peu élevé du jardin,
+il grimpa au treillage avec l'agilité d'un singe, enjamba le mur, fit un
+pied de nez très-accentué au prince russe, et disparut sans se demander
+s'il sautait dans la rue ou dans un autre enclos dont il sortirait par
+escalade.
+
+Mourzakine demeura confondu de tant d'audace. En Russie, il eût été de
+son devoir de faire poursuivre, arrêter et fustiger atrocement un homme
+du peuple capable d'un pareil attentat envers lui. Il se demanda même un
+instant s'il n'appellerait pas Mozdar pour franchir ce mur et s'emparer
+du coupable; mais, outre que le délinquant avait de l'avance sur le
+cosaque, le souvenir de Francia dissipa la colère de Mourzakine, et il
+s'arrêta sous un gros tilleul où un banc l'invitait à la rêverie.
+
+«--Oui, je me la remets bien à présent, se disait-il, et son esprit
+faisant un voyage rétrospectif, il se racontait ainsi l'événement.
+«C'était à Pletchenitzy, dans les premiers jours de décembre 1812.
+Platow commandait la poursuite. La veille nous avions donné la chasse
+aux Français, qui avaient réussi à se dégager après avoir délivré
+Oudinot, que mes cosaques tenaient assiégé dans une grange. Nous avions
+besoin de repos; la Bérézina nous avait mis sur les dents. J'avais
+trouvé un coin, une espèce de lit, pour dormir sans me déshabiller. Puis
+arrivèrent nos convois chargés du butin, des blessés et des prisonniers.
+J'avisai une enfant qui me parut avoir douze ans au plus, et qui était
+si jolie dans sa pâleur avec ses longs cheveux noirs épars! Elle était
+dans une espèce de kibitka pêle-mêle avec des mourants et des ballots.
+Je dis à Mozdar de la tirer de là et de la mettre dans l'espèce de
+taudis qui me servait de chambre. Il la posa par terre, évanouie, en me
+disant:
+
+»--Elle est morte.
+
+»Mais elle ouvrit les yeux et me regarda avec étonnement. Le sang de
+sa blessure était gelé sur le haillon qui lui servait de mante. Je lui
+parlai français; elle me crut Français et me demanda sa mère, je m'en
+souviens bien, mais je n'eus pas le loisir de l'interroger. J'avais des
+ordres à donner. Je dis à Mozdar, en lui montrant le grabat où j'avais
+dormi:
+
+»--_Mets-la mourir tranquillement._
+
+»Et je lui jetai un mouchoir pour bander la blessure. Je dus sortir avec
+mes hommes. Quand je rentrai, j'avais oublié l'enfant. J'avais une heure
+à moi avant de quitter la ville; j'en profitai pour écrire trois mots à
+ma mère: une occasion se présentait. Quand j'eus fini, je me rappelai la
+blessée qui gisait à deux pas de moi. Je la regardai. Je rencontrai ses
+grands yeux noirs attachés sur moi, tellement fixes, tellement creusés,
+que leur éclat vitreux me parut être celui de la mort. J'allai à elle,
+je mis ma main sur son front; il était réchauffé et humide.
+
+»--Tu n'es donc pas morte? lui dis-je: allons! tâche de guérir.
+
+»Et je lui mis entre les dents une croûte de pain qui était restée sur
+la table. Elle me sourit faiblement, et dévora le pain qu'elle roulait
+avec sa bouche sur l'oreiller, car elle n'avait pas la force d'y porter
+les mains. De quelle pitié je fus saisi! Je courus chercher d'autres
+vivres, en disant à la femme de la maison:
+
+»--Ayez soin de cette petite. Voilà de l'argent; sauvez-la.
+
+» Alors l'enfant fit un grand effort. Comme je sortais, elle tira ses
+bras maigres hors du lit et les tendit vers moi en disant:
+
+»--Ma mère!
+
+»Quelle mère? Où la trouver? Puisqu'elle n'était pas là, c'est qu'elle
+était morte. Je ne pus que hausser les épaules avec chagrin. La
+trompette sonnait; il fallait partir, continuer la poursuite. Je
+partis.--Et à présent... peut-on espérer de la retrouver, cette mère? Ce
+n'était pas du tout une célébrité, comme ses enfants se le persuadent;
+elle était de ces pauvres artistes ambulants que Napoléon trouva dans
+Moscou, qu'il fit, dit-on, reparaître sur le théâtre après l'incendie
+pour distraire ses officiers de la mortelle tristesse de leur séjour, et
+qui le suivirent malgré lui avec toute cette population de traînards
+qui a gêné sa marche et précipité ses revers. Des cinquante mille âmes
+inutiles qui ont quitté la Russie avec lui, il n'en est peut-être pas
+rentré cinq cents en France. Enfin je verrai l'enfant, elle m'intéresse
+de plus en plus. Elle est bien jolie à présent!
+
+»--Plus jolie que la marquise?
+
+»--Non, c'est autre chose.»
+
+Et après ce muet entretien avec sa pensée, Mourzakine se rappela qu'il
+avait laissé la marquise en tête-à-tête avec son oncle.
+
+--Arrivez donc, mon cousin! s'écria-t-elle en le voyant revenir. Venez
+me protéger. On est en grand péril avec M. Ogokskoï. Il est d'une
+galanterie vraiment pressante. Ah! les Russes! Je ne savais pas, moi,
+qu'il fallait en avoir peur.
+
+Tout cela, débité avec l'aplomb d'une femme qui n'en pense pas un mot,
+porta différemment sur les deux Russes. Le jeune y vit un encouragement,
+le vieux une raillerie amère. Il crut lire dans les yeux de son neveu
+que cette ironie était partagée.
+
+--Je pense, dit-il en dissimulant son dépit sous un air enjoué, que vous
+mourez d'envie de vous moquer de moi avec Diomiditch; c'est l'affaire
+des jeunes gens de plaire à première vue, n'eussent-ils ni esprit, ni
+mérite;... mais ce n'est pas ici le cas, et je vous laisse en meilleure
+compagnie que la mienne.
+
+--Puis-je vous demander, lui dit Mourzakine en le reconduisant jusqu'à
+sa voiture de louage, si vous avez plaidé ma cause?...
+
+--Auprès de ta belle hôtesse? Tu la plaideras bien tout seul!
+
+--Non! auprès de notre père.
+
+--Le père a bien le temps de s'occuper de toi. Il est en train de faire
+un roi de France! Fais-toi oublier, c'est le mieux! Tu es bien ici,
+restes-y longtemps.
+
+Mourzakine comprit que le coup était porté. La marquise avait plu à
+Ogokskoï, et lui, Mourzakine, avait encouru la disgrâce de son oncle,
+celle du maître par conséquent.--A moins que la marquise...; mais cela
+n'était point à supposer, et Mourzakine était déjà assez épris d'elle
+pour ne pas s'arrêter volontiers à une pareille hypothèse.
+
+Il s'efforça de s'y soustraire, de faire bon marché de sa mésaventure,
+de consommer l'oeuvre de séduction déjà entamée, d'être pressant,
+irrésistible; mais ce n'est pas une petite affaire que le mécontentement
+d'un oncle russe placé près de l'oreille du tsar! C'est toute une
+carrière brisée, c'est une destinée toute pâle,--toute noire peut-être,
+car, si le déplaisir se change en ressentiment, ce peut être la ruine,
+l'exil,--et pourquoi pas la Sibérie? Les prétextes sont faciles à faire
+naître.
+
+La marquise trouva son adorateur si préoccupé, si sombre par moments,
+qu'elle fut forcée de le remarquer. Elle essaya d'abord de le plaisanter
+sur sa longue absence du salon, et, ne croyant pas deviner si juste,
+elle lui demanda s'il l'avait quittée pendant un grand quart d'heure
+pour s'occuper de la grisette.
+
+--Quelle grisette?
+
+Il n'avait plus le moindre souci d'elle. Ce qu'il voulait se faire
+demander, c'était la véritable cause de son inquiétude, et il y réussit.
+
+D'abord la folle marquise ne fit qu'en rire. Elle n'était pas fâchée de
+tourner la tête au puissant Ogokskoï, et il ne pouvait pas lui tomber
+sous le sens qu'elle dût expier sa coquetterie en subissant des
+obsessions sérieuses. Mourzakine vit bien vite que cette petite tête
+chauve et ce corps énorme lui inspiraient une horreur profonde, et il
+n'eut pas le mauvais goût de sa secrète intention, mais il crut pouvoir
+louvoyer adroitement.
+
+--Puisque vous prenez cela pour une plaisanterie, lui dit-il, je suis
+bien heureux de sacrifier la protection de mon oncle, dont je commençais
+à être jaloux; mais, je dois pourtant vous éclairer sur les dangers qui
+vous sont personnels.
+
+--Des dangers, à moi? vis-à-vis d'un pareil _monument_? Pour qui donc me
+prenez-vous, mon cousin? Avez-vous si mauvaise opinion des Françaises...
+
+--Les Françaises sont beaucoup moins coquettes que les femmes russes,
+mais elles sont plus téméraires, plus franches, si vous voulez, parce
+qu'elles sont plus braves. Elles irritent des vanités qu'elles ne
+connaissent pas. Oserai-je vous demander si M. le marquis de Thièvre
+désire la restauration des Bourbons par raison de sentiment...
+
+--Mais oui, d'abord.
+
+--Sans doute; mais n'a-t-il pas de grands avantages à faire valoir?...
+
+--Nous sommes assez riches pour être désintéressés.
+
+--D'accord! Pourtant, si vous étiez desservis auprès d'eux...
+
+--Notre position serait très-fausse, car on ne sait ce qui peut
+arriver. Nous nous sommes beaucoup compromis, nous avons fait de grands
+sacrifices.--Mais en quoi votre oncle peut-il nous nuire auprès des
+Bourbons?
+
+--Le tsar peut tout, répondit Mourzakine d'un air profond.
+
+--Et votre oncle peut tout sur le tsar?
+
+--Non pas tout, mais beaucoup, reprit-il avec on mystérieux sourire qui
+effraya la marquise.
+
+--Vous croyez donc, dit-elle après un moment d'hésitation, que j'ai eu
+tort de railler sa galanterie tout à l'heure?
+
+--Devant moi, oui, grand tort!
+
+--Cela pourra vous nuire, vraiment?
+
+--Oh! cela, peu importe! mais le mal qu'il peut vous faire, je m'en
+soucie beaucoup plus... Vous ne connaissez pas mon oncle. Il a été
+l'idole des femmes dans son temps; il était beau, et il les aimait
+passionnément. Il a beaucoup rabattu de ses prétentions et de ses
+audaces; mais il ne faut pas agacer le vieux lion, et vous l'avez agacé.
+Un instant, il a pu croire...
+
+--Taisez-vous. Est-ce par... jalousie que vous me donnez cette amère
+leçon?
+
+--C'est par jalousie, je ne peux pas le nier, puisque vous me forcez à
+vous le dire; mais c'est aussi par amitié, par dévouement, et par suite
+de la connaissance que j'ai du caractère de mon oncle. Il est aigri par
+l'âge, ce qui ajoute au tempérament le plus vindicatif qu'il y ait en
+Russie, pays où rien ne s'oublie. Prenez garde, ma belle, ma séduisante
+cousine! Il y a des griffes acérées sous les pattes de velours.
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, voilà que vous m'effrayez! Je ne sais
+pourtant pas quel mal il peut me faire!...
+
+--Voulez-vous que je vous le dise?
+
+--Oui, oui, dites; il faut que je le sache.
+
+--Vous ne vous fâcherez pas?
+
+--Non.
+
+--Ce soir, quand le père, comme nous appelons le tsar, lui demandera ce
+qu'il a vu et entendu dans la journée, il lui dira, oh! je l'entends
+d'ici! Il lui dira:
+
+»--J'ai vu mon neveu logé chez une femme d'une beauté incomparable. Il
+en est fort épris.
+
+--Bien, tant mieux pour lui! dira le père, qui est encore jeune, et qui
+aime les femmes avec candeur.
+
+Demain il se souviendra, et il demandera le soir à mon oncle:
+
+--Eh bien! ton neveu est-il heureux?
+
+--Probablement, répondra le comte.
+
+Et il ne manquera pas de lui faire remarquer M. le marquis de Thièvre
+dans quelque salon de l'hôtel de Talleyrand. Il lui dira:
+
+--Pendant que le mari fait ici de la politique et aspire à vous faire
+sa cour, mon neveu fait la cour à sa femme et passe agréablement ses
+arrêts...
+
+--Assez! dit la marquise en se levant avec dépit; mon mari sera noté
+comme ridicule, il jouera peut-être un rôle odieux. Vous ne pouvez pas
+rester une heure de plus chez moi, mon cousin!
+
+Le trait avait porté plus profondément que ne le voulait Mourzakine, la
+marquise sonnait pour annoncer à ses gens le départ du prince russe,
+mais il ne se démonta pas pour si peu.
+
+--Vous avez raison, ma cousine, dit-il avec une émotion profonde. Il
+faut que je vous dise adieu pour jamais; soyez sûre que j'emporterai
+votre image dans mon coeur au fond des mines de la Sibérie.
+
+--Que parlez-vous de Sibérie? Pourquoi?
+
+--Pour avoir levé mes arrêts, je n'aurai certes pas moins!
+
+--Ah ça! c'est donc quelque chose d'atroce que votre pays? Restez,
+restez;... je ne veux pas vous perdre. Louis, dit-elle au domestique
+appelé par la sonnette, emportez ces fleurs, qui m'incommodent.
+
+Et, dès qu'il fut sorti, elle ajouta:
+
+--Vous resterez, mon cousin, mais vous me direz comment il faut agir
+pour nous préserver, vous et moi, de la rancune de votre grand magot
+d'oncle. En conscience, je ne peux pas être sérieusement aimable avec
+lui, je le déteste!
+
+--Soyez aimable comme une femme vertueuse qu'aucune séduction ne peut
+émouvoir ou compromettre. Les hommes comme lui n'en veulent pas à la
+vertu. Ils ne sont pas jaloux d'elle. Persuadez-lui qu'il n'a pas de
+rival. Sacrifiez-moi, dites-lui du mal de moi, raillez-moi devant lui.
+
+--Vous souffririez cela! dit la marquise, frappée de la platitude de ces
+nuances de caractère qu'elle ne saisissait pas.
+
+Il lui prit alors un dégoût réel, et elle ajouta:
+
+--Cousin, je ferai tout ce qui pourra vous être utile, excepté cela. Je
+dirai tout simplement à votre oncle que vous ne me plaisez ni l'un ni
+l'autre... Pardon! il faut que j'aille m'habiller un peu, c'est l'heure
+où je reçois.
+
+Et elle sortit sans attendre de réponse.
+
+--Je l'ai blessée, se dit Mourzakine. Elle croit que, par politique, je
+renonce à lui plaire. Elle me prend pour un enfant parce qu'elle est une
+enfant elle-même. Il faudra qu'elle m'aime assez pour m'aider de bonne
+grâce à tromper mon oncle.
+
+Une demi-heure plus tard, le salon de madame de Thièvre était rempli
+de monde. Le grand événement de l'entrée des étrangers à Paris avait
+suspendu la veille toutes les relations. Dès le lendemain, la vie
+parisienne reprenait son cours avec une agitation extraordinaire
+dans les hautes classes. Tandis que les hommes se réunissaient en
+conciliabules fiévreux, les femmes, saisies d'une ardente curiosité de
+l'avenir, se questionnaient avec inquiétude ou se renseignaient dans un
+esprit de propagande royaliste. Madame de Thièvre, dont on savait le
+mari actif et ambitieux, était le point de mire de toutes les femmes
+de son cercle. Elle ne leur prêcha pas la légitimité, plusieurs n'en
+avaient pas besoin, elles étaient toutes converties; d'autres n'y
+comprenaient goutte et flairaient d'où viendrait le vent. Madame de
+Thièvre, avec un aplomb remarquable, leur dit qu'on aurait bientôt
+une cour, qu'il s'agissait de chercher d'avance le moyen de s'y faire
+présenter des premières, et qu'il serait bien à propos de délibérer sur
+le costume.
+
+--Mais n'aurons-nous pas une reine qui réglera ce point essentiel? dit
+une jeune femme.
+
+--Non, ma chère, répondît une dame âgée. Le roi n'est pas remarié; mais
+il y a _Madame_, sa nièce, la fille de Louis XVI, qui est fort pieuse,
+et qui remplacera vos nudités par un costume décent.
+
+--Ah! mon Dieu! dit la jeune femme à l'oreille de sa voisine en
+désignant celle qui venait de parler, est-ce que nous allons toutes être
+habillées comme elle?
+
+--Ah ça! dit une autre en s'adressant à la marquise, on dit que vous
+avez chez vous un Russe beau comme le jour. Vous nous le cachez donc?
+
+--Mon Russe n'est qu'un cosaque, répondit madame de Thièvre; il ne vaut
+pas la peine d'être montré.
+
+--Vous hébergez un cosaque? dit une petite baronne encore
+très-provinciale; est-ce vrai que ces hommes-là ne mangent que de la
+chandelle?
+
+--Fi! ma chère, reprit la vieille qui avait déjà parlé; ce sont les
+jacobins qui font courir ces bruits-là! Les officiers de cosaques sont
+des hommes très-bien nés et très-bien élevés. Celui qui loge ici est un
+prince, à ce que j'ai ouï dire.
+
+--Revenez me voir demain, je vous le présenterai, dit la marquise. En ce
+moment, je ne sais où il est.
+
+--Il n'est pas loin, dit un ingénu de douze ans, jeune duc qui
+accompagnait sa grand'mère dans ses visites; je viens de le voir
+traverser le jardin!
+
+--Madame de Thièvre nous le cache, c'est bien sûr! s'écrièrent les
+jeunes curieuses.
+
+Le fait est que la marquise avait depuis quelques instants, pour son
+beau cousin, un dédain qui frisait le dégoût. Elle l'avait quitté sans
+lui offrir de le présenter à son entourage, et il boudait au fond du
+jardin. Elle prit le parti de le faire appeler, contente peut-être de
+produire ce bel exemplaire de la grâce russe et d'avoir l'air de s'en
+soucier médiocrement; vengeance de femme.
+
+Il eut un succès d'enthousiasme; vieilles et jeunes, avec ce sans-façon
+de curiosité qui est dans nos moeurs et que les bienséances ne savent
+pas modérer, l'entourèrent, l'examinant comme un papillon exotique qu'il
+fallait voir de près, lui faisant mille questions délicates ou niaises,
+selon la portée d'esprit de chacune, et s'excusant sur l'émotion
+politique de l'indiscrétion de leurs avances. Les dernières impressions
+de l'empire avaient préparé à voir dans un cosaque une sorte de monstre
+croquemitaine. L'exemplaire était beau, caressant, parfumé, bien
+costumé. On aurait voulu le toucher, lui donner du bonbon, l'emporter
+dans sa voiture, le montrer à ses bonnes amies.
+
+Mourzakine, surpris, voyait se reproduire dans ce monde choisi les
+scènes ingénues qui l'avaient frappé dans d'autres milieux et d'autres
+pays. Il eut le succès modeste; mais son regard pénétrant et enflammé
+fit plus d'une victime, et, quand les visites s'écoulèrent à regret, il
+avait reçu tant d'invitations qu'il fut forcé de demander le secours de
+la marquise pour inscrire sur un carnet les adresses et les noms de ses
+conquêtes.
+
+Madame de Thièvre lui vanta l'esprit et la bonne grâce de ses nombreuses
+rivales avec un désintéressement qui l'éclaira. Il se vit méprisé, et
+dès lors une seule conquête, celle de la marquise, lui parut désirable.
+
+Elle devait sortir le soir après le dîner; elle alla s'habiller de
+nouveau, le laissant seul avec M. de Thièvre, et, par un raffinement
+de vengeance, elle vint en toilette de soirée, les bras nus jusqu'à
+l'épaule, la poitrine découverte presque jusqu'à la ceinture, réclamant
+le bras de son mari, exprimant à son hôte l'ironique regret de le
+laisser seul. M. de Thièvre s'excusa sur la nécessité d'aller s'occuper
+des affaires publiques. Mourzakine resta au salon, et, après avoir avoir
+feuilleté en bâillant un opuscule politique, il s'endormit profondément
+sur le sofa.
+
+
+
+ II
+
+Mourzakine goûtait ce doux repos depuis environ une heure, quand il fut
+réveillé en sursaut par une petite main qui passait légèrement sur son
+front. Persuadé que la marquise, dont il venait justement de rêver, lui
+apportait sa grâce, il saisit cette main et allait la baiser, lorsqu'il
+reconnut son erreur. Bien qu'il eût éteint les bougies et baissé le
+chapiteau de la lampe pour mieux dormir, il vit un autre costume, une
+autre taille, et se leva brusquement avec la soudaine méfiance de
+l'étranger en pays ennemi.
+
+--Ne craignez rien, lui dit alors une voix douce, c'est moi, c'est
+Francia!
+
+--Francia! s'écria-t-il, ici? Qui vous a fait entrer?
+
+--Personne. J'ai dit au concierge que je vous apportais un paquet. Il
+dormait à moitié, il n'a pas fait attention; il m'a dit: «--Le perron.»
+J'ai trouvé les portes ouvertes. Deux domestiques jouaient aux cartes
+dans l'antichambre; ils ne m'ont pas seulement regardée. J'ai traversé
+une autre pièce où dormait un de vos militaires, un cosaque! Celui-là
+dormait si bien que je n'ai pas pu l'éveiller; alors j'ai été plus loin
+devant moi, et je vous ai trouvé dormant aussi. Vous êtes donc tout seul
+dans cette grande maison? Je peux vous parler, mon frère m'a dit que
+vous ne refusiez pas...
+
+--Mais, ma chère,... je ne peux pas vous parler ici, chez la marquise...
+
+--Marquise ou non, qu'est-ce que cela lui fait? Elle serait là, je
+parlerais devant elle. Du moment qu'il s'agit...
+
+--De ta mère? je sais; mais, ma pauvre petite, comment veux-tu que je me
+rappelle?...
+
+--Vous l'aviez pourtant vue sur le théâtre; si vous l'eussiez retrouvée
+à la Bérézina, vous l'auriez bien reconnue?
+
+--Oui, si j'avais eu le loisir de regarder quelque chose; mais dans une
+charge de cavalerie...
+
+--Vous avez donc chargé les traînards?
+
+--Sans doute, c'était mon devoir. Avait-elle passé la Bérézina, ta mère,
+quand tu as été séparée d'elle?
+
+--Non, nous n'avions point passé. Nous avions réussi à dormir, à moitié
+mortes de fatigue, à un bivouac où il y avait bon feu. La troupe nous
+emmenait, et nous marchions sans savoir où on nous traînait encore. Nous
+étions parties de Moscou dans une vieille berline de voyage achetée de
+nos deniers et chargée de nos effets; on nous l'avait prise pour les
+blessés. Les affamés de l'arrière-garde avaient pillé nos caisses, nos
+habits, nos provisions: ils étaient si malheureux! Ils ne savaient plus
+ce qu'ils faisaient; la souffrance les rendait fous. Depuis huit jours,
+nous suivions l'armée à pied, et les pieds à peu près nus. Nous allions
+nous engager sur le pont quand il a sauté. Alors, vos brigands de
+cosaques sont arrivés. Ma pauvre mère me tenait serrée contre elle. J'ai
+senti comme un glaçon qui m'entrait dans la chair: c'était un coup de
+lance. Je ne me souviens de rien jusqu'au moment où je me suis trouvée
+sur un lit. Ma mère n'était pas là, vous me regardiez... Alors vous
+m'avez fait manger, et vous êtes parti en disant: «--Tâche de guérir.»
+
+--Oui, c'est très-exact, et après, qu'es-tu devenue?
+
+--Ce serait trop long à vous dire, et ce n'est pas pour parler de moi
+que je suis venue...
+
+--Sans doute, c'est pour savoir... Mais je ne peux rien te dire encore,
+il faut que je m'informe; j'écrirai à Pletchenitzy, à Studzianka, dans
+tous les endroits où l'on a pu conduire des prisonniers, et dès que
+j'aurai une réponse...
+
+--Si vous questionniez votre cosaque? Il me semble bien que c'est le
+même que j'ai vu auprès de vous à Pletchenitzy?
+
+--Mozdar? C'est lui en effet! Tu as bonne mémoire!
+
+--Parlez-lui tout de suite...
+
+--Soit!
+
+Mourzakine alla sans bruit éveiller Mozdar, qui n'eût peut-être pas
+entendu le canon, mais qui, au léger grincement des bottes de son
+maître, se leva et se trouva lucide comme par une commotion électrique.
+
+--Viens, lui dit Mourzakine dans sa langue. Le cosaque le suivit au
+salon.
+
+--Regarde cette jeune fille, dit Mourzakine en soulevant le chapiteau de
+la lampe pour qu'il pût distinguer les traits de Francia; la connais-tu?
+
+--Oui, mon petit père, répondit Mozdar; c'est celle qui a fait cabrer
+ton cheval noir.
+
+--Oui, mais où l'avais-tu déjà vue avant d'entrer en France?
+
+--Au passage de la Bérézina: je l'ai portée par ton ordre sur ton lit.
+
+--Très-bien. Et sa mère?
+
+--La danseuse qui s'appelait...
+
+--Ne dis pas son nom devant elle. Tu la connaissais donc, cette
+danseuse?
+
+--A Moscou, avant la guerre, tu m'envoyais lui porter des bouquets.
+
+Mourzakine se mordit la lèvre. Son cosaque lui rappelait une aventure
+dont il rougissait, bien qu'elle fût fort innocente. Étudiant à
+l'université de Dorpat et se trouvant en vacances à Moscou, il avait
+été, à dix-huit ans, fort épris de Mimi La Source jusqu'au moment où il
+l'avait vue en plein jour, flétrie et déjà vieille.
+
+--Puisque tu te souviens si bien, dit-il à Mozdar, tu dois savoir si tu
+l'as revue à la Bérézina.
+
+--Oui, dit ingénument Mozdar, je l'ai reconnue après la charge, et j'ai
+eu du regret... Elle était morte.
+
+--Maladroit! Est-ce que c'est toi qui l'as tuée?
+
+--Peut-être bien! Je ne sais pas. Que veux-tu, mon petit père? Les
+traînards ne voulaient ni avancer, ni reculer; il fallait bien faire
+une trouée pour arriver à leurs bagages: on a poussé un peu la lance au
+hasard dans la foule. Je sais que j'ai vu la petite tomber d'un côté,
+la femme de l'autre. Un camarade a achevé la mère; moi, je ne suis pas
+méchant: j'ai jeté la petite sur un chariot. Voilà tout ce que je puis
+te dire.
+
+--C'est bien, retourne dormir, répondit Mourzakine.
+
+Il n'était pas besoin de lui recommander le silence: il n'entendait pas
+un mot de français.
+
+--Eh bien! eh bien! mon Dieu! dit Francia en joignant les mains; il sait
+quelque chose; vous lui avez parlé si longtemps!
+
+--Il ne se rappelle rien, répondit Mourzakine. J'écrirai demain aux
+autorités du pays où les choses se sont passées. Je saurai s'il est
+resté par là des prisonniers. A présent, il faut t'en aller, mon enfant.
+Dans deux jours, j'aurai en ville un appartement où tu viendras me voir,
+et je te tiendrai au courant de mes démarches.
+
+--Je ne pourrai guère aller chez vous; je vous enverrai Théodore.
+
+--Qui ça? ton petit frère?
+
+--Oui; je n'en ai qu'un.
+
+--Merci, ne me l'envoie pas, ce charmant enfant! J'ai peu de patience,
+je le ferais sortir par les fenêtres.
+
+--Est-ce qu'il a été malhonnête avec vous? Il faut lui pardonner! Un
+orphelin sur le pavé de Paris, ça ne peut pas être bien élevé. C'est un
+bon coeur tout de même. Allons!... si vous ne voulez pas le voir, j'irai
+vous parler; mais où serez-vous?
+
+--Je n'en sais rien encore; le concierge de cette maison-ci le saura, et
+tu n'auras qu'à venir lui demander mon adresse.
+
+--C'est bien, monsieur; merci et adieu!
+
+--Tu ne veux pas me donner la main?
+
+--Si fait, monsieur. Je vous dois la vie, et si vous me faisiez
+retrouver ma mère,... vous pourriez bien me demander de vous servir à
+genoux.
+
+--Tu l'aimes donc bien?
+
+--A Moscou, je ne l'aimais pas, elle me battait trop fort; mais après,
+quand nous avons été si malheureuses ensemble, ah! oui, nous nous
+aimions! Et depuis que je l'ai perdue, sans savoir si c'est pour un
+temps ou pour toujours, je ne fais que penser à elle.
+
+--Tu es une bonne fille. Veux-tu m'embrasser?
+
+--Non, monsieur, à cause de mon... amant, qui est si jaloux! Sans lui,
+je vous réponds bien que ce serait de bon coeur.
+
+Mourzakine, ne voulant pas lui inspirer de méfiance, la laissa partir
+et recommanda à Mozdar de la conduire jusqu'à la rue, où son frère
+l'attendait. Quand elle fut sortie, il s'absorba dans l'étude tranquille
+de l'émotion assez vive qu'il avait éprouvée auprès d'elle. Francia
+était ce que l'on peut appeler une charmante fille. Coquette dans son
+ajustement, elle ne l'était pas dans ses manières. Son caractère avait
+un fonds de droiture qui ne la portait point à vouloir plaire à qui ne
+lui plaisait pas. Délicatement jolie quoique sans fraîcheur, son enfance
+avait trop souffert, elle avait un charme _indéfinissable_. C'est ainsi
+que se le définissait Mourzakine dans son langage intérieur de mots
+convenus et de phrases toutes faites.
+
+La marquise rentra vers minuit. Elle était agitée. On lui avait tant
+parlé de son prince russe, on le trouvait si beau, tant de femmes
+désiraient le voir, qu'elle se sentait blessée en pensant avec quelle
+facilité il pourrait se consoler de ses dédains.--Persisterait-il à
+la désirer, quand un essaim de jeunes beautés, comme on disait alors,
+viendrait s'offrir à sa convoitise? Peut-être, ne s'était-il soucié
+d'elle que très-médiocrement jusque-là: c'était un affront qu'elle ne
+pouvait endurer. Elle revenait donc à lui, résolue à l'enflammer de
+telle manière qu'il dût regretter amèrement la déception qu'elle se
+promettait de lui infliger, car en aucun cas elle ne voulait lui
+appartenir.
+
+Elle avait congédié ses gens, disant qu'elle attendrait M. de Thièvre
+jusqu'au jour, s'il le fallait, pour avoir des nouvelles, et elle avait
+gardé sa toilette provocante, si l'on peut appeler toilette l'étroite et
+courte gaine de crêpe et de satin qui servait de robe dans ce temps-là.
+Elle avait gardé, il est vrai, un splendide cachemire couleur de feu
+dont elle se drapait avec beaucoup d'art, et qui, dans ses évolutions
+habiles, couvrait et découvrait alternativement chaque épaule; sa tête
+blonde, frisottée à l'_antique_, était encadrée de perles, de plumes et
+de fleurs; elle était vraiment belle et de plus animée étrangement
+par la volonté de le paraître. Mourzakine n'était point un homme de
+sentiment. Un Français eût perdu le temps à discuter, à vouloir vaincre
+ou convaincre par l'esprit ou par le coeur. Mourzakine, ne se piquant ni
+de coeur ni d'esprit en amour, n'employant aucun argument, ne faisant
+aucune promesse, ne demandant pas l'amour de l'âme, ne se demandant même
+pas à lui-même si un tel amour existe, s'il pouvait l'inspirer, si la
+marquise était capable de le ressentir, lui adressa des instances de
+sauvage. Elle fut en colère; mais il avait fait vibrer en elle une corde
+muette jusque-là. Elle était troublée, quand la voiture du marquis roula
+devant le perron. Il était temps qu'il arrivât. Flore se jura de ne plus
+s'exposer au danger; mais la soif aveugle de s'y retrouver l'empêcha de
+dormir. Bien que son coeur restât libre et froid, sa raison, sa fierté,
+sa prudence, ne lui appartenaient plus, et le beau cosaque s'endormait
+sur les deux oreilles, certain qu'elle n'essayerait pas plus de lui
+nuire qu'elle ne réussirait à lui résister.
+
+Le lendemain, il fit pourtant quelques réflexions. Il ne fallait pas
+éveiller la jalousie de M. de Thièvre, qui, en le trouvant tête-à-tête
+avec sa femme à deux heures du matin, lui avait lancé un regard
+singulier. Il fallait, dès que les arrêts seraient levés, quitter la
+maison et s'installer dans un logement où la marquise pourrait venir le
+trouver. Il appela Martin et le questionna sur la proximité d'un hôtel
+garni.
+
+--J'ai mieux que ça, lui répondit le valet de chambre. Il y a, à
+deux pas d'ici, un pavillon entre cour et jardin; c'est un ravissant
+appartement de garçon, occupé l'an dernier par un fils de famille qui a
+fait des dettes, qui est parti comme volontaire et n'a pas reparu. Il a
+donné la permission à son valet de chambre, qui est mon ami, de se
+payer de ses gages arriérés en sous-louant, s'il trouvait une occasion
+avantageuse, le local tout meublé. Je sais qu'il est vacant, j'y cours,
+et j'arrange l'affaire dans les meilleures conditions possible pour
+Votre Excellence.
+
+Mourzakine n'était pas riche. Il n'était pas certain de n'être pas
+brouillé avec son oncle; mais il n'osa pas dire à Martin de marchander,
+et, une heure après, le valet revint lui apporter la clef de son nouvel
+appartement en lui disant:
+
+--Tout sera prêt demain soir. Votre Excellence y trouvera ses malles,
+son cosaque, ses chevaux, une voiture fort élégante qui est mise à
+sa disposition pour les visites; en outre mon ami Valentin, valet de
+chambre du propriétaire, sera à ses ordres à toute heure de jour et de
+nuit.
+
+--Le tout pour... combien d'argent? dit Mourzakine avec un peu
+d'inquiétude.
+
+--Pour une bagatelle: cinq louis par jour, car on ne suppose pas que Son
+Excellence mangera chez elle.
+
+--Avant de conclure, dit Mourzakine, effrayé d'être ainsi rançonné, mais
+n'osant discuter, vous allez porter une lettre à l'hôtel Talleyrand.
+
+Et il écrivit à son oncle:
+
+«Mon cher et cruel oncle, quel mal avez-vous donc dit de moi à ma belle
+hôtesse? Depuis votre visite, elle me persifle horriblement et je sens
+bien qu'elle aspire à me mettre à la porte. Je cherche un logement. Vous
+qui êtes déjà venu à Paris, croyez-vous qu'on me vole en me demandant
+cinq louis par jour, et que je puisse me permettre un tel luxe?»
+
+Le comte Ogokskoï comprit. Il répondit à l'instant même:
+
+«Mon frivole et cher neveu, si tu as déplu à ta belle hôtesse, ce n'est
+pas ma faute. Je t'envoie deux cents louis de France, dont tu disposeras
+comme tu l'entendras. Il n'y a pas de place pour toi à l'hôtel
+Talleyrand, où nous sommes fort encombrés; mais demain tu peux
+reparaître devant _le père_: j'arrangerai ton affaire.»
+
+Mourzakine, enchanté du succès de sa ruse, donna l'ordre à Martin de
+conclure le marché et de tout disposer pour son déménagement.
+
+--Vous nous quittez, mon cher cousin? lui dit le marquis à déjeuner;
+vous êtes donc mal chez nous?
+
+La marquise devint pâle; elle pressentit une trahison: la jalousie lui
+mordit le coeur.
+
+--Je suis ici mieux que je ne serai jamais nulle part, répondit
+Mourzakine; mais je reprends demain mon service, et je serais un hôte
+incommode. On peut m'appeler la nuit, me forcer à faire dans votre
+maison un tapage _du diable_...
+
+Il ajouta quelques autres prétextes que le marquis ne discuta pas. La
+marquise exprima froidement ses regrets. Dès qu'elle fut seule avec lui,
+elle s'emporta.
+
+--J'espérais, lui dit-elle, que vous prendriez patience encore
+quarante-huit heures avant de voir mademoiselle Francia; mais vous
+n'avez pu y tenir et vous avez reçu cette fille hier dans ma maison. Ne
+niez pas, je le sais, et je sais que c'est une courtisane, la maîtresse
+d'un perruquier.
+
+Mourzakine se justifia en racontant la chose à peu près comme elle
+s'était passée, mais en ajoutant que la petite fille était plutôt laide
+que jolie, autant qu'il avait pu en juger sans avoir pris la peine de
+la regarder. Puis il se jeta aux genoux de la marquise en jurant qu'une
+seule femme à Paris lui semblait belle et séduisante, que les autres
+n'étaient que des fleurettes sans parfum autour de la rose, reine des
+fleurs. Ses compliments furent pitoyablement classiques, mais ses
+regards étaient de feu. La marquise fut effrayée d'un adorateur que la
+crainte d'être surpris à ses pieds n'arrêtait pas en plein jour, et
+en même temps elle se persuada qu'elle avait eu tort de l'accuser de
+lâcheté. Elle lui pardonna tout et se laissa arracher la promesse de le
+voir en secret quand il aurait un autre gîte.
+
+--Tenez, lui dit Mourzakine, qui, des fenêtres de sa chambre au premier
+étage, avait examiné les localités et dressé son plan, la maison que je
+vais habiter n'est séparée de la vôtre que par un grand hôtel...
+
+--Oui, c'est l'hôtel de madame de S..., qui est absente. Beaucoup
+d'hôtels sont vides par la crainte qu'on a eue du siège de Paris.
+
+--Il y a un jardin à cet hôtel, un jardin très-touffu qui touche au
+vôtre. Le mur n'est pas élevé.
+
+--Ne faites pas de folies! Les gens de madame de S... parleraient.
+
+--On les payera bien, ou on trompera leur surveillance. Ne craignez rien
+avec moi, âme de ma vie! je serai aussi prudent qu'audacieux, c'est le
+caractère de ma race.
+
+Ils furent interrompus par les visites qui arrivaient. Mourzakine
+procura un vrai triomphe à la marquise en se montrant très-réservé
+auprès des autres femmes.
+
+Le jour suivant, l'Opéra offrait le plus brillant spectacle. Toute la
+haute société de Paris se pressait dans la salle, les femmes dans tout
+l'éclat d'une parure outrée, beaucoup coiffées de lis aux premières
+loges; aux galeries, quelques-unes portaient un affreux petit chapeau
+noir orné de plumes de coq, appelé chapeau à la russe, et imitant celui
+des officiers de cette nation. Le chanteur Laïs, déjà vieux, et se
+piquant d'un ardent royalisme, était sur la scène. L'empereur de Russie
+avec le roi de Prusse occupait la loge de Napoléon et Laïs chantait sur
+l'air de _vive Henri IV_ certains couplets que l'histoire a enregistrés
+en les qualifiant de «rimes abjectes.» La salle entière applaudissait.
+La belle marquise de Thièvre sortait de sa loge deux bras d'albâtre pour
+agiter son mouchoir de dentelle comme un drapeau blanc. Du fond de la
+loge impériale, le monumental Ogokskoï la contemplait. Mourzakine était
+tellement au fond, lui, qu'il était dans le corridor.
+
+Au cintre, le petit public qui simulait la partie populaire de
+l'assemblée applaudissait aussi. On avait dû choisir les spectateurs
+payants, si toutefois il y en avait. Tout le personnel de
+l'établissement avait reçu des billets avec l'injonction de se bien
+comporter. Parmi ces attachés de la maison, M. Guzman Lebeau, qu'on
+appelait dans les coulisses le beau Guzman, et qui faisait partie de
+l'état-major du coiffeur en chef, avait reçu deux billets de faveur
+qu'il avait envoyés à sa maîtresse Francia et à son frère Théodore.
+
+Ils étaient donc là, ces pauvres enfants de Paris, bien haut, bien loin
+derrière le lustre, dans une sorte de niche où la jeune fille avait
+le vertige et regardait sans comprendre. Guzman lui avait envoyé un
+mouchoir de percale brodée, en lui recommandant de ne s'en servir que
+pour le secouer en l'air quand elle verrait «le beau monde» donner
+l'exemple. A la fin de l'ignoble cantate de Laïs, elle fit un mouvement
+machinal pour déplier ce drapeau; mais son frère ne lui en donna pas le
+temps: il le lui arracha des mains, cracha dedans, et le lança dans
+la salle, où il tomba inaperçu dans le tumulte de cet enthousiasme de
+commande.
+
+--Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu fais? lui dit Francia, les yeux pleins
+de larmes, mon beau mouchoir!...
+
+--Tais-toi, viens-nous-en, lui répondit Dodore, les yeux égarés; viens,
+ou je me jette la tête la première dans ce tas de fumier!
+
+Francia eut peur, lui prit le bras et sortit avec lui.
+
+--Non! pas de contremarque, dit-il en franchissant le seuil. Il fait
+trop chaud là-dedans; on s'en va.
+
+Il l'entraînait d'un pas rapide, jurant entre ses dents, gesticulant
+comme un furieux.
+
+--Voyons, Dodore, lui dit-elle quand ils furent sur les boulevards,
+tu deviens fou! Est-ce que tu as bu? Songe donc à tous ces soldats
+étrangers qui sont campés autour de nous! ne dis rien, tu te feras
+arrêter. Qu'est-ce que tu as? dis!
+
+--J'ai, j'ai,... je ne sais pas ce que j'ai, répondit-il.
+
+Et, se contenant, il arriva avec elle sans rien dire jusqu'à leur
+maison.
+
+--Tiens, dit-il alors, entrons chez le père Moynet. Guzman m'a donné
+trois francs pour te régaler; nous allons boire de l'orgeat, ça me
+remettra.
+
+Ils entrèrent dans l'estaminet-café qui occupait le rez-de-chaussée,
+et qui était tenu par un vieux sergent estropié à Smolensk; quelques
+sous-officiers prussiens buvaient de l'eau-de-vie en plein air devant la
+porte.
+
+Francia et son frère se placèrent loin d'eux au fond de l'établissement,
+à une petite table de marbre rayé et dépoli par le jeu de dominos.
+Dodore dégusta son verre d'orgeat avec délices d'abord, puis tout à
+coup, le posant renversé sur le marbre:
+
+--Tiens, dit-il à sa soeur, c'est pas tout ça! je te défends de
+retourner chez ton prince russe; ça n'est pas la place d'une fille comme
+toi.
+
+--Qu'est-ce que tu as ce soir contre les alliés? Tu étais si content
+d'aller à l'Opéra, en loge,... excusez! Et voilà que tu m'emmènes avant
+la fin!
+
+--Eh bien! oui, voilà! J'étais content de me voir dans une loge; mais
+de voir le monde applaudir une chanson si bête!... C'est dégoûtant,
+vois-tu, de se jeter comme ça dans les bottes des cosaques... C'est
+lâche! On n'est qu'un pauvre, un sans pain, un rien du tout, mais on
+crache sur tous ces plumets ennemis. Nos alliés! ah ouiche! Un tas
+de brigands! nos amis, nos sauveurs! Je t'en casse! Tu verras qu'ils
+mettront le feu aux quatre coins de Paris, si on les laisse faire;
+léchez-leur donc les pieds! N'y retourne plus chez ce Russe, ou je le
+dis à Guguz.
+
+--Si tu le dis à Guzman, il me tuera, tu seras bien avancé après!
+Qu'est-ce que tu deviendras sans moi? Un gamin qui n'a jamais voulu rien
+apprendre et qui, à seize ans, n'est pas plus capable de gagner sa vie
+que l'enfant qui vient de naître!
+
+--Possible, mais ne _m'ostine pas!_ Ton Russe...
+
+--Oui, disons-en du mal du Russe, qui peut nous faire retrouver notre
+pauvre maman! Si tu savais t'expliquer au moins! Mais pas capable de
+faire une commission! Il paraît que tu lui as mal parlé; il a dit que,
+si tu y retournes, il te tuera.
+
+--Voyez-vous ça, _Lisette!_ Il m'embrochera dans la lance de son sale
+cosaque! Des jolis cadets, avec leurs bouches de morue et leurs yeux
+de merlans frits! J'en ferais tomber cinq cents comme des capucins de
+cartes en leur passant dans les jambes; veux-tu voir?
+
+--Allons-nous-en, tiens! tu ne dis que des bêtises... Ceux qui sont là,
+c'est des Prussiens, d'ailleurs!
+
+--Encore _pire!_ Avec ça que je les aime, les Prussiens! Veux-tu voir?
+
+Francia haussa les épaules et frappa avec une clé sur la table pour
+appeler le garçon. Dodore le paya, reprit le bras de sa soeur et se
+disposa à sortir. Le groupe de Prussiens était toujours arrêté sur la
+porte, causant à voix haute et ne bougeant non plus que des blocs de
+pierre pour laisser entrer ou sortir. Le gamin les avertit, les poussa
+un peu, puis tout à fait, en leur disant:
+
+--Voyons, laissez-vous _cerculer_ les dames?
+
+Ils étaient comme sourds et aveugles à force de mépris pour la
+population. L'un d'eux pourtant avisa la jeune fille et dit en mauvais
+français un mot grossier qui peut-être voulait être-aimable; mais il
+ne l'eut pas plus tôt prononcé qu'un coup de poing bien asséné
+lui meurtrissait le nez jusqu'à faire jaillir le sang. Vingt bras
+s'agitèrent pour saisir le coupable; il tenait parole à sa soeur, il
+glissait comme un serpent entre les jambes de l'ennemi et renversait les
+hommes les uns sur les autres. Il se fût échappé, s'il ne fut tombé sur
+un peloton russe qui s'empara de lui et le conduisit au poste. Dans
+la bagarre, Francia s'était réfugiée auprès du père Moynet, le vieux
+troupier, son meilleur ami: c'est lui qui l'avait ramenée en France à
+travers mille aventures, la protégeant quoique blessé lui-même, et la
+faisant passer pour sa fille.
+
+La pauvre Francia était désolée, et il ne la rassurait pas. Bien au
+contraire, en haine de l'étranger, il lui présentait l'accident sous les
+couleurs les plus sombres: être arrêté pour une rixe en temps ordinaire,
+ce n'était pas grand'chose, surtout quand il s'agissait d'un frère
+voulant faire respecter sa soeur; mais avec les étrangers il n'y avait
+rien à espérer. La police leur livrerait le pauvre Dodore et ils ne se
+gêneraient pas pour le fusiller. Francia adorait son frère; elle ne
+se faisait pourtant pas illusion sur ses vices précoces et sur son
+incorrigible paresse. Au retour de la campagne de Russie, elle l'avait
+trouvé littéralement sur le pavé de Paris, vivant des sous qu'il gagnait
+en jouant au bouchon, ou qu'il recevait des bourgeois en ouvrant les
+portières des fiacres. Elle l'avait recueilli, nourri, habillé, comme
+elle avait pu, n'ayant pour vivre elle-même que le produit de quelques
+bijoux échappés par miracle aux désastres de la retraite de Moscou. Ses
+minces ressources épuisées, et ne gagnant pas plus de dix sous par jour
+avec son travail, elle avait consenti à partager l'infime existence d'un
+petit clerc de notaire qui lui parut joli et qu'elle aima ingénument.
+Trahie par lui, elle le quitta avec fierté, sans savoir où elle dînerait
+le lendemain. Par une courte série d'aventures de ce genre, elle était
+trop jeune pour en avoir eu beaucoup, elle arriva à posséder le coeur
+de M. Guzman, qui était relativement à l'aise et qu'elle chérissait
+fidèlement malgré son humeur jalouse et son outrecuidante fatuité.
+Francia n'était pas difficile, il faut l'avouer. Médiocrement énergique,
+étiolée au physique et au moral, elle reprenait à la vie depuis peu et
+n'avait pas encore tout à fait l'air d'une jeune fille, bien qu'elle eût
+dix-sept ans; sa jolie figure inspirait la sympathie plutôt que l'amour,
+et, tout eu donnant le nom d'amour à ses affections, elle-même y portait
+plus de douceur et de bonté que de passion. Si elle aimait véritablement
+quelqu'un, c'était ce petit vaurien de frère qui l'aimait de même, sans
+pouvoir s'en rendre compte, et sans soumettre l'instinct à la réflexion;
+mais ce soir-là une transformation s'était faite dans l'âme confuse de
+ces deux pauvres enfants: Théodore s'éveillait à la vie de sentiment par
+l'orgueil patriotique; Francia s'éveillait à la possession d'elle-même
+par la crainte de perdre son frère.
+
+--Écoutez, père Moynet, dit-elle au limonadier, mettez-moi dans un
+cabriolet; je veux aller trouver un officier russe que je connais, pour
+qu'il sauve mon pauvre Dodore.
+
+--Qu'est-ce que tu me chantes là? s'écria Moynet qui était en train
+de fermer son établissement tout en causant avec elle; tu connais des
+officiers russes, toi?
+
+--Oui, oui, depuis Moscou, j'en connais, il y en a de bons.
+
+--Avec les jolies filles, ils peuvent être bons, les gredins! C'est
+pourquoi je te défends d'y aller, moi! Allons, remonte chez toi, ou
+reste ici. Je vais tâcher de ravoir ton imbécile de frère. Un gamin
+comme ça, s'attaquer tout seul à l'ennemi! C'est égal, ça n'est pas d'un
+lâche, et je vas parlementer pour qu'on nous le rende!
+
+Il sortit. Francia l'attendit un quart d'heure qui lui sembla durer une
+nuit entière, et puis une demi-heure qui lui sembla un siècle. Alors,
+n'y tenant plus, elle avisa au passage un de ces affreux cabriolets de
+place dont l'espèce a disparu, elle y monta à demi folle, sachant à
+peine où elle allait, mais obéissant à une idée fixe: invoquer l'appui
+de Mourzakine pour empêcher son frère de mourir.
+
+Bien qu'elle eût pris le cabriolet à l'heure, il alla vite, pressé qu'il
+était de se retrouver sur les boulevards à la sortie des spectacles;
+il n'était que onze heures, et Francia lui promettait de ne se faire
+ramener par lui que jusqu'à la porte Saint-Martin.
+
+Elle alla d'abord à l'hôtel de Thièvre, personne n'était rentré; mais
+le concierge lui apprit que le prince Mourzakine devait occuper le soir
+même son nouveau logement, et il le lui désigna.
+
+--Vous sonnerez à la porte, lui dit-il, il n'y a pas de concierge.
+
+Francia, sans prendre le temps de remonter dans son cabriolet, dont le
+cocher la suivit en grognant, descendit la rue, coupa à angle droit,
+avisa un grand mur qui longeait une rue plus étroite, assombrie par
+l'absence de boutiques et le branchage des grands arbres qui dépassait
+le mur. Elle trouva la porte, chercha la sonnette à tâtons et vit au
+bout d'un instant apparaître une petite lumière portée par le grand
+cosaque Mozdar.
+
+Il lui sourit en faisant une grimace qui exprimait d'une manière
+effroyable ses accès de bienveillance, et il la conduisit droit à
+l'appartement de son maître, où M. Valentin, le gardien du local,
+apprêtait le lit et achevait de ranger le salon.
+
+C'était un petit vieillard très-différent de son ami, le formaliste et
+respectueux Martin. Le jeune financier qu'il avait servi menait joyeuse
+vie et n'avait eu qu'à se louer de son caractère tolérant.
+
+En voyant entrer une jolie fille très-fraîchement parée, car elle avait
+fait sa plus belle toilette pour aller en loge à l'Opéra, il crut
+comprendre d'emblée, et lui fit bon accueil.
+
+--Asseyez-vous, _mam'selle,_ lui dit-il d'un ton léger et agréable;
+puisque vous voilà, sans doute que le prince va rentrer.
+
+--Croyez-vous qu'il rentrera bientôt? lui demanda-t-elle ingénument.
+
+--Ah çà! vous devez le savoir mieux que moi: est-ce qu'il ne vous a pas
+donné rendez-vous?
+
+Et, saisi d'une certaine méfiance, il ajouta:
+
+--J'imagine que vous ne venez pas chez lui sur les minuit sans qu'il
+vous en ait priée? Francia n'avait pas l'ignorance de l'innocence. Elle
+avait sa chasteté relative, très-grande encore, puisqu'elle rougit et
+se sentit humiliée du rôle qu'on lui attribuait; mais elle comprit fort
+bien et accepta cet abaissement, pour réussir à voir celui qu'elle
+voulait intéresser à son frère.
+
+--Oui, oui, dit-elle, il m'a priée de l'attendre, et vous voyez que le
+cosaque me connaît bien, puisqu'il m'a fait entrer.
+
+--Ce ne serait pas une raison, reprit Valentin; il est si simple! Mais
+je vois bien que vous êtes une aimable enfant. Faites un somme, si vous
+voulez, sur ce bon fauteuil; moi, je vais vous donner l'exemple: j'ai
+tant rangé aujourd'hui que je suis un peu las.
+
+Et, s'étendant sur un autre fauteuil avec un soupir de béatitude, il
+ramena sur ses maigres jambes frileuses, chaussées de bas de soie, la
+pelisse fourrée du prince et tomba dans une douce somnolence.
+
+Francia n'avait pas le loisir de s'étonner des manières de ce personnage
+poliment familier. Elle ne regardait rien que la pendule et comptait les
+secondes aux battements de son coeur. Elle ne voyait pas la richesse
+galante de l'appartement, les figurines de marbre et les tableaux
+représentant des scènes de volupté; tout lui était indifférent, pourvu
+que Mourzakine arrivât vite.
+
+Il arriva enfin. Il y avait longtemps que le cocher de Francia avait
+fait ce raisonnement philosophique, qu'il vaut mieux perdre le prix
+d'une course que de manquer l'occasion d'en faire deux ou trois. En
+conséquence, il était retourné aux boulevards sans s'inquiéter de sa
+pratique. Mourzakine ne fut donc pas averti par la présence d'une
+voiture à sa porte, et sa surprise fut grande quand il trouva Francia
+chez lui. Valentin, qui, au coup de sonnette, s'était levé, avait
+soigneusement épousseté la pelisse et s'était porté à la rencontre du
+prince, vit son étonnement et lui dit comme pour s'excuser:
+
+--Elle prétend que Votre Excellence l'a mandée chez elle, j'ai cru...
+
+--C'est bien, c'est bien, répondit Mourzakine, vous pouvez vous retirer.
+
+--Oh! le cosaque peut rester, dit vivement Francia en voyant que Mozdar
+se disposait aussi à partir. Je ne veux pas vous importuner longtemps,
+mon prince. Ah! mon bon prince, pardonnez-moi; mais il faut que vous me
+donniez un mot, un tout petit mot pour quelque officier de service sur
+les boulevards, afin qu'on me rende mon frère qu'ils ont arrêté.
+
+--Qui l'a arrêté?
+
+--Des Russes, mon bon prince; faites-le mettre en liberté bien vite!
+
+Et elle raconta ce qui s'était passé au café.
+
+--Eh bien! je ne vois pas là une si grosse affaire! répondit le prince.
+Ton galopin de frère est-il si délicat qu'il ne puisse passer une nuit
+en prison?
+
+--Mais s'ils le tuent! s'écria Francia en joignant les mains.
+
+--Ce ne serait pas une grande perte!
+
+--Mais je l'aime, moi, j'aimerais mieux mourir à sa place!
+
+Mourzakine vit qu'il fallait la rassurer. Il n'était nullement inquiet
+du prisonnier. Il savait qu'avec la discipline rigoureuse imposée aux
+troupes russes, nulle violence ne lui serait faite; mais il désirait
+garder un peu la suppliante près de lui, et il donna ordre à Mozdar de
+monter à cheval et d'aller au lieu indiqué lui chercher le délinquant.
+Muni d'un ordre écrit et signé du prince, le cosaque enfourcha son
+cheval hérissé et partit aussitôt.
+
+--Tu resteras bien ici à l'attendre? dit Mourzakine à la jeune fille qui
+n'avait rien compris à leur dialogue.
+
+--Ah! mon Dieu, répondit-elle, pourquoi ne le faites-vous pas remettre
+en liberté tout bonnement? Il n'a pas besoin de venir ici, puisqu'il
+vous déplaît! Il ne saura pas vous remercier, il est si mal élevé!
+
+--S'il est mal élevé, c'est ta faute; tu aurais pu l'_éduquer_ mieux,
+car tu as des manières gentilles, toi! Tu sauras que j'ai écrit pour
+retrouver ta mère là-bas, si c'est possible.
+
+--Ah! vous êtes bon, vrai! vous êtes bien bon, vous! Aussi, vous voyez,
+je suis venue à vous, bien sûre que vous auriez encore pitié de moi;
+mais il faut me permettre de rentrer, monsieur mon prince. Je ne peux
+pas m'attarder davantage.
+
+--Tu ne peux pas t'en aller seule à minuit passé!
+
+--Si fait, j'ai un fiacre à la porte.
+
+--A quelle porte? Il n'y en a qu'une sur la rue, et je n'y ai pas vu la
+moindre voiture.
+
+--Il m'aura peut-être plantée là? Ces sapins, ils sont comme ça! Mais
+ça ne me fait rien; je n'ai pas peur dans Paris, il y a encore du monde
+dans les rues.
+
+--Pas de ce côté-ci, c'est un désert.
+
+--Je ne crains rien, moi, j'ai l'oeil au guet et je sais courir.
+
+--Je te jure que je ne te laisserai pas t'en aller seule. Il faut
+attendre ton frère. Es-tu si mal ici, ou as-tu peur de moi?
+
+--Oh! non, ce n'est pas cela.
+
+--Tu as peur de déplaire à ton amant?
+
+--Eb bien! oui. Il est capable de se brouiller avec moi.
+
+--Ou de te maltraiter? Quel homme est-ce?
+
+--Un homme très-bien, mon prince.
+
+--Est-ce vrai qu'il est perruquier!
+
+--Coiffeur, et il fait la barbe.
+
+--C'est une jolie condition!
+
+--Mais oui: il gagne de quoi vivre très-honnêtement.
+
+--Il est honnête?
+
+--Mais!... je ne serais pas avec lui, s'il ne l'était pas!
+
+--Et vraiment tu l'aimes?
+
+--Voyons! vous demandez ça; puisque je me suis donnée à lui! Vous croyez
+que c'est par intérêt? J'aurais trouvé dix fois plus riche; mais il me
+plaisait, lui. Il a de l'instruction; il va souvent dans les coulisses
+de l'Opéra et il sait tous les airs. D'ailleurs, moi, je ne suis pas
+intéressée; j'ai des compagnes qui me disent que je suis une niaise, que
+j'ai tort d'écouter mon coeur et que je finirai sur la paille. Qu'est-ce
+que ça fait? que je leur réponds, je n'en ai pas eu toujours pour
+dormir, de la paille! Je n'en aurais pas eu pour mourir en Russie! Mais
+adieu, mon prince. Vous avez bien assez de mon caquet, et moi...
+
+--Et toi, tu veux t'en aller trouver ton Figaro? Allons, c'est absurde
+qu'une gentille enfant comme toi appartienne à un homme comme ça.
+Veux-tu m'aimer, moi?
+
+--Vous? Ah! mon Dieu, qu'est-ce que vous me chantez là?
+
+--Je ne suis pas fier, tu vois...
+
+--Vous auriez tort, monsieur! dit Francia à qui le sang monta au visage.
+Il ne faut pas qu'un homme comme vous ait une idée dont il serait
+honteux après! Moi, je ne suis rien, mais je ne me laisse pas humilier.
+On m'a fait des peines, mais j'en suis toujours sortie la tête haute.
+
+--Allons, ne le prends pas comme ça! Tu me plais, tu me plais beaucoup,
+et tu me chagrineras si tu refuses d'être plus heureuse, grâce à moi. Je
+veux te rendre libre... Te payer, non! Je vois que tu as de la fierté
+et aucun calcul; mais je te mettrai à même de mieux vêtir et de mieux
+occuper ton frère. Je lui chercherai un état, je le prendrai à mon
+service, si tu veux.
+
+--Oh! merci, monsieur; jamais je ne souffrirai mon frère domestique;
+nous sommes des enfants bien nés, nous sortons des artistes. Nous ne
+le sommes pas, nous n'avons pas eu la chance d'apprendre, mais nous ne
+voulons pas dépendre.
+
+--Tu m'étonnes de plus en plus; voyons, de quoi as-tu envie?
+
+--De m'en aller chez nous, monsieur; ne me barrez donc pas la porte!
+
+Francia était piquée. Elle voulait réellement partir. Mourzakine, qui en
+avait douté jusque-là, vit qu'elle était sincère, et cette résistance
+inattendue enflamma sa fantaisie.
+
+--Va-t'en donc, dit-il en ouvrant la porte, tu es une petite ingrate.
+Comment! C'est là la pauvre enfant que j'ai empêchée de mourir et qui me
+demande de lui rendre sa mère et son frère? le ferai, je l'ai promis:
+mais je me rappellerai une chose, c'est que les Françaises n'ont pas de
+coeur!
+
+--Ah! ne dites pas cela de moi! s'écria Francia, subitement émue; pour
+de la reconnaissance, j'en ai, et de l'amitié aussi! Comment n'en
+aurais-je pas! Mais ce n'est pas une raison...
+
+--Si fait, c'est une raison. Il ne doit pas y en avoir d'autre pour toi,
+puisque du ne consultes en toute chose que ton coeur!
+
+--Mon coeur, je vous l'ai donné, le jour où vous m'avez mis un morceau
+de pain dans la bouche, puisque je me suis toujours souvenue de vous et
+que j'ai conservé votre figure gravée comme un portrait dans mes yeux.
+Quand on m'a dit: «Viens voir, voilà les Russes qui défilent dans le
+faubourg,» j'ai eu de la peine et de la honte, vous comprenez! On aime
+son pays quand on a tout souffert pour le revoir; mais je me suis
+consolée en me disant:--«Peut-être vas-tu voir passer celui... Oh! je
+vous ai reconnu tout de suite! Tout de suite, j'ai dit à Dodore:--C'est
+lui, le voilà! encore plus beau, voilà tout; c'est quelque grand
+personnage!--Vrai, ça m'avait monté la tête et j'ai eu la bêtise de le
+dire «près devant Guzman; il tenait un fer à friser qu'il m'a jeté à la
+figure... Heureusement il ne m'a pas touchée, il en aurait du regret
+aujourd'hui.
+
+--Ah! voilà les manières de cet aimable objet de ton amour! C'est
+odieux, ma chère! Je te défends de le revoir. Tu m'appartiens, puisque
+tu m'aimes. Moi, je jure de te bien traiter et de te laisser une
+position en quittant la France. Je peux même t'emmener, si tu t'attaches
+à moi.
+
+--Vous n'êtes donc pas marié?
+
+--Je suis libre et très-disposé à te chérir, mon petit oiseau voyageur.
+Puisque tu connais mon pays, que dirais-tu d'une petite boutique bien
+gentille à Moscou?
+
+--Puisqu'on l'a brûlé, Moscou!
+
+--Il est déjà rebâti, va, et plus beau qu'auparavant.
+
+--J'aimais bien ce pays-là! nous étions heureux! mais j'aime encore
+mieux mon Paris. Vous n'êtes pas pour y rester. Ce serait malheureux de
+m'attacher à vous pour vous perdre tout à coup!
+
+--Nous resterons peut-être longtemps, jusqu'à la signature de la paix.
+
+--Longtemps, ça n'est pas assez. Moi, quand je me mets à aimer, je veux
+pouvoir croire que c'est pour toujours; autrement je ne pourrais pas
+aimer!
+
+--Drôle de fille! Vraiment tu crois que tu aimeras toujours ton
+perruquier?
+
+--Je l'ai cru quand je l'ai écouté. Il me promettait le bonheur, lui
+aussi. Ils promettent tous d'être bons et fidèles.
+
+--Et il n'est ni fidèle, ni bon?
+
+--Je ne veux pas me plaindre de lui; je ne suis pas venue ici pour ça!
+
+--Mais ton pauvre coeur s'en plaint malgré lui. Allons, tu ne l'aimes
+plus que par devoir, comme on aime un mauvais mari, et comme il n'est
+pas ton mari, tu as le droit de le quitter.
+
+Francia, qui ne raisonnait guère, trouva le raisonnement du prince
+très-fort et ne sut y répondre. Il lui semblait qu'il avait raison et
+qu'il lui révélait le dégoût qui s'était fait en elle depuis longtemps
+déjà. Mourzakine vit qu'il l'avait à demi persuadée et, lui prenant les
+deux mains dans une des siennes, il voulut lui ôter son petit châle bleu
+qu'elle tenait serré autour de sa taille, habitude qu'elle avait prise
+depuis qu'elle possédait ce précieux tissu français imprimé, qui valait
+bien dix francs.
+
+--Ne m'abîmez pas mon châle! s'écria-t-elle naïvement, je n'ai que
+celui-là.
+
+--Il est affreux! dit Mourzakine en le lui arrachant. Je te donnerai un
+vrai cachemire de l'Inde; quelle jolie petite taille tu as! Tu es menue,
+mais _faite au tour_, ma belle, comme ta mère, absolument!
+
+Aucun compliment ne pouvait flatter davantage la pauvre fille, et le
+souvenir de sa mère, invoqué assez adroitement par le prince, la disposa
+à un nouvel accès de sympathie pour lui.
+
+--Écoutez! lui dit-elle, faites-la-moi retrouver, et je vous jure...
+
+--Quoi? que me jures-tu? dit Mourzakine en baisant les petits cheveux
+noirs qui frisottaient sur son cou brun.
+
+--Je vous jure... dit-elle en se dégageant.
+
+Un coup discrètement frappé à la porte força le prince à se calmer. Il
+alla ouvrir: c'était Mozdar. Il avait parlé à l'officier du poste; tous
+les gens arrêtés dans la soirée avaient déjà été remis à la police
+française. Théodore n'était donc plus dans les mains des Russes et sa
+soeur pouvait se tranquilliser.
+
+--Ah! s'écria-t-elle en joignant les mains, il est sauvé! Vous êtes le
+bon Dieu, vous, et je vous remercie!
+
+Mourzakine en lui traduisant le rapport du cosaque, s'était attribué
+le mérite du résultat, en se gardant bien de dire que son ordre était
+arrivé après coup.
+
+Elle baisa les mains du prince, reprit son châle et voulut partir.
+
+--C'est impossible, répondit-il en refermant la porte sur le nez de
+Mozdar sans lui donner aucun ordre. Il te faut une voiture. Je t'en
+envoie chercher une.
+
+--Ce sera bien long, mon prince; dans ce quartier-ci, à deux heures du
+matin, on n'en trouvera pas.
+
+--Eh bien! je te reconduirai moi-même à pied; mais rien ne presse. Il
+faut que tu me jures de quitter ton sot amant.
+
+--Non, je ne veux pas vous jurer ça. Je n'ai jamais quitté une personne
+par préférence pour une autre; je ne me dégage que quand on m'y oblige
+absolument, et je n'en suis pas là avec Guzman.
+
+--Guzman! s'écria Mourzakine en éclatant de rire, il s'appelle Guzman!
+
+--Est-ce que ce n'est pas un joli nom? dit Francia interdite.
+
+--Guzman, ou le _Pied de mouton_! reprit-il riant toujours, on nous
+a parlé de ça là-bas. Je sais la chanson: _Guzman ne connaît pas
+d'obstacles._
+
+--Eh bien! oui, après? _Le Pied de mouton _n'est pas une vilaine pièce
+et la chanson est très-bien. Il ne faut pas vous moquer comme ça!
+
+--Ah! tu m'ennuies, à la fin dit Mourzakine, qui entrait dans un
+paroxysme insurmontable; c'est trop de subtilités de conscience et cela
+n'a pas le sens commun! Tu m'aimes, je le vois bien, je t'aime aussi,
+je le sens; oui, je t'aime, ta petite âme me plaît comme tout ton petit
+être. Il m'a plu, il m'a été au coeur lorsque tu étais une pauvre enfant
+presque morte; tu m'as frappé. Si j'avais su que tu avais déjà quinze
+ans!... Mais j'ai cru que tu n'en avais que douze! A présent te voilà
+dans l'âge d'aimer une bonne fois, et que ce soit pour toute la vie si
+tu veux! Si tu crois ça possible, moi, je ne demande pas mieux que de le
+croire en te le jurant. Voyons, je te le jure, crois-moi, je t'aime!
+
+Le lendemain, Francia était assise sur son petit lit, dans sa pauvre
+chambre du faubourg Saint-Martin. Neuf heures sonnaient à la paroisse,
+et ne s'étant ni couchée, ni levée, elle ne songeait pas à ouvrir ses
+fenêtres et à déjeuner. Elle n'était rentrée qu'a cinq heures du matin;
+Valentin l'avait ramenée, et elle avait réussi à se faire ouvrir sans
+être vue de personne, Dodore n'était pas rentré du tout. Elle était donc
+la depuis quatre grandes heures, plongée dans de vagues rêveries, et
+tout un monde nouveau se déroulait devant elle.
+
+Elle ne ressentait ni chagrin, ni fatigue; elle vivait dans une sorte
+d'extase et n'eût pu dire si elle était heureuse ou seulement éblouie.
+Ce beau prince lui avait juré de l'aimer toujours, et en la quittant
+il le lui avait répété d'un air et d'un ton si convaincus, qu'elle se
+laissait aller à le croire. Un prince! Elle se souvenait assez de la
+Russie pour savoir qu'il y a tant de princes dans ce pays-là que ce
+titre n'est pas une distinction aussi haute qu'on le croit chez nous.
+Ces princes qui tirent leur origine des régions caucasiques ont eu
+parfois pour tout patrimoine une tente, de belles armes, un bon cheval,
+un maigre troupeau et quelques serviteurs, moitié bergers, moitié
+bandits. N'importe; en France, le titre de prince reprenait son prestige
+aux yeux de la Parisienne, et le luxe relatif où campait pour le moment
+Mourzakine, riche en tout des deux cents louis donnés par son oncle,
+n'avait pas pour elle d'échelle de comparaison. C'était dans son
+imagination un prince des contes de fées, et il était si beau! Elle
+n'avait pas songé à lui plaire, elle s'en-était même défendue. Elle
+avait bien résolu, en allant chez lui, de n'être pas légère, et elle
+pensait avoir mis beaucoup de prudence et de sincérité à se défendre.
+Pouvait-elle résister jusqu'à faire de la peine à un homme à qui elle
+devait la vie, celle de son frère, et peut-être le prochain retour de sa
+mère? Et cela, pour ne pas offenser M. Guzman, qui la battait et ne lui
+était pas fidèle!
+
+D'où vient donc qu'elle avait comme des remords? Ce n'est pas qu'elle
+eût une peur immédiate de Guzman: il ne venait jamais dans la matinée et
+il ne pouvait pas savoir qu'elle était rentrée si tard. Le portier seul
+s'en était aperçu et il la protégeait par haine du perruquier, qui
+l'avait blessé dans son amour-propre. Francia tenait énormément à sa
+réputation. Sa réputation! elle s'étendait peut-être à une centaine de
+personnes du quartier qui la connaissaient de vue ou de nom. N'importe,
+il n'y a pas de petit horizon, comme il n'y a pas de petit pays. Elle
+avait toujours fait dire d'elle qu'elle était sincère, désintéressée,
+fidèle à ses piètres amants; elle ne voulait point passer pour une fille
+qui se vend et elle cherchait le moyen de faire accepter la vérité sans
+perdre de sa considération; mais ses réflexions n'avaient pas de suite,
+l'enivrement de son cerveau dissipait ses craintes: elle revoyait le
+beau prince à ses pieds, et pour la première fois de sa vie elle était
+accessible à la vanité sans chercher à s'en défendre, prenant cette
+ivresse nouvelle pour un genre d'amour enthousiaste qu'elle n'avait
+jamais ressenti. Enfin l'arrivée de Théodore vint l'arracher à ses
+contemplations.
+
+--Pas plus habillée que ça? lui dit-il en la voyant en jupe et en
+camisole, les cheveux encore dénoués. Qu'est-ce qu'il y a donc?
+
+--Et toi? Tu rentres à des neuf heures du matin quand je t'attends
+depuis...
+
+--Tu sais bien que j'ai été arrêté par ces tamerlans du boulevard! T'as
+donc pas vu?
+
+--Tu as été mis en liberté au bout d'une heure!
+
+--Comment sais-tu ça!
+
+--Je le sais!
+
+--C'est vrai; mais j'avais encore vingt sous de Guzman dans ma poche...
+Fallait bien faire un peu la noce après? Vas-tu te fâcher?
+
+--Ecoute, Dodore, tu ne recevras plus rien de Guzman; il faut t'arranger
+pour ça.
+
+--Parce que?
+
+--Je t'avais déjà défendu...
+
+--J'ai pas désobéi. Ce qu'il m'avait donné hier, c'était pour te
+régaler, puisqu'il ne pouvait pas venir lui-même; eh bien! j'avais
+encore vingt sous, je me suis amusé avec. Voilà-t-il pas!
+
+--Il faudra lui rendre ça. C'est bien assez qu'il paye notre loyer, ce
+qui me permet d'épargner de quoi t'empêcher d'aller tout nu.
+
+--Jolie épargne! Tous tes bijoux sont lavés; tu es bien bête de rester
+avec Guguz! Il est joli homme, je ne dis pas, et il est amusant quand
+il chante; mais il est panne, vois-tu, et il n'a pas que toi! Un de ces
+jours, il faudra bien qu'il te lâche, et tu ferais mieux...
+
+--De quoi? qu'est-ce qui serait mieux?
+
+--D'avoir un mari pour de bon, quand ça ne serait qu'un ouvrier! J'en
+sais plus d'un dans le quartier qui en tiendrait pour toi, si tu
+voulais.
+
+--Tu parles comme un enfant que tu es. Est-ce que je peux me marier?
+
+--A cause?... Je ne suis plus enfant, moi; comme disait Guguz l'autre
+jour, je ne l'ai jamais été. Y a pas d'enfants sur le pavé de Paris: à
+cinq ans, on en sait aussi long qu'à vingt-cinq. Faut donc pas faire de
+grimaces pour causer... Nous n'avons jamais parlé de ça tous les deux,
+ça ne servait de rien; mois voilà que tu me dis qu'il ne faut plus
+prendre l'argent à Guzman. Tu as raison, et moi je te dis qu'il ne faut
+plus en recevoir non plus, toi qui parles! Je dis qu'il faut le quitter,
+et prendre un camarade à la mairie. Y a le neveu au père Moynet,
+Antoine, de chez le ferblantier, qui a de quoi s'établir et qui te
+trouve à son goût. Il sait de quoi il retourne; mais il a dit devant moi
+à son oncle:--«Ça ne fait rien; avec une autre, j'y regarderais, mais
+avec elle...--Et le père Moynet a répondu:--T'as raison! Si elle a
+péché, c'est ma faute, j'aurais dû la surveiller mieux. J'ai pas eu le
+temps; mais c'est égal, celle-là c'est pas comme une autre; ce qu'elle
+promettra, elle le tiendra.» Voyons, faut dire oui, Francia!
+
+--Je dis non! pas possible! Antoine! Un bon garçon, mais si vilain! Un
+ouvrier comme ça! C'est honnête, mais ça manque de propreté,... c'est
+brutal... Non! pas possible!
+
+--C'est ça! il te faut des perruquiers qui sentent bon, ou des princes!
+
+Francia frissonna; puis, prenant son parti:
+
+--Eh bien! oui, dit-elle, il me faut des princes, et j'en aurai quand je
+voudrai.
+
+Dodore, surpris de son aplomb, en fut ébloui d'abord. L'accès de fierté
+patriotique qu'il avait eu la veille, et qui l'avait exalté durant la
+nuit au cabaret, se dissipa un instant. Ses yeux éteints s'arrondirent
+et il crut faire acte d'héroïsme en répondant:
+
+--Des princes, c'est gentil, pourvu qu'ils ne soient pas étrangers.
+
+--Ne revenons pas là-dessus, lui dit Francia. Nous n'avons pas de temps
+à perdre à nous disputer. Il faut nous en aller d'ici. On doit venir
+me prendre à midi et payer le loyer échu. J'emporte mes nippes et les
+tiennes. Tu resteras seulement pour dire à Guzman: «--Ma soeur est
+partie, vous ne la reverrez plus. Je ne sais pas où elle est; elle vous
+laisse le châle bleu et la parure d'acier que vous lui avez donnés...
+Voilà.»
+
+--C'est arrangé comme ça? dit Théodore stupéfait... Alors tu me plantes
+là aussi, moi? Deviens ce que tu pourras? Et allez donc! Va comme je te
+pousse!
+
+--Tu sais bien que non, Dodore, tu sais bien que je n'ai que toi. Voilà
+quatre francs, c'est toute ma bourse aujourd'hui; mais c'est de quoi
+ne pas jeûner et ne pas coucher dehors. Demain ou après-demain au plus
+tard, tu trouveras de mes nouvelles; une lettre pour toi chez papa
+Moynet, et, où je serai, tu viendras.
+
+--Tu ne veux pas me dire où?
+
+--Non, tu pourras sans mentir jurer à Guzman que tu ne sais pas où je
+suis.
+
+--Et dans le quartier, qu'est-ce qu'il faudra dire? Guguz va faire un
+sabbat!...
+
+--Je m'y attends bien! Tu diras que tu ne sais pas!
+
+--Écoute, _Fafa_, dit le gamin, après avoir tiraillé les trois poils de
+ses favoris naissants, ça ne se peut pas, tout ca! Je vois bien que
+tu vas être heureuse, et que tu ne veux pas m'abandonner; mais les
+bonheurs, ça ne dure pas, et quand nous voudrons revenir dans le
+quartier, faudra changer toute notre société pour une autre; moi, je
+vais avec les ouvriers honnêtes, on ne m'y moleste pas trop. On me
+reproche de ne rien faire, mais on me dit encore:--Travaille donc! te
+v'là en âge. T'auras pas toujours ta soeur! et d'ailleurs, ta soeur,
+elle ne fera pas fortune, elle vaut mieux que ça!... «T'entends bien,
+Fafa? quand on ne te verra plus, ça sera rasé, et, si on me revoit bien
+habillé avec de l'argent dans ma poche, on me renverra avec ceux qu'on
+méprise, et dame!... il faudra bien descendre dans la société. Tu ne
+veux pas de ça, pas vrai? Il ne vaut pas grand'chose, ton Dodore; mais
+il vaut mieux que rien du tout!»
+
+Francia cacha sa figure dans ses mains, et fondit en larmes. La vie
+sociale se déroulait devant elle pour la première fois. La vitalité
+de sa propre conscience faisait un grand effort pour se dégager sous
+l'influence inattendue de ce frère avili jusque-là par elle, à l'insu de
+l'un et de l'autre, qui allait l'être davantage et sciemment.
+
+--Tu vaux mieux que moi, lui dit-elle. Nous avons encore de l'honnêteté
+à garder, et, si nous nous en allons dans un autre endroit, nous ne
+connaîtrons pas une personne pour nous dire bonjour en passant; mais
+qu'est-ce que nous pouvons faire? Je ne dois pas rester avec Guzman et
+je ne veux rien garder de lui.
+
+--Tu ne l'aimes plus!
+
+--Non, plus du tout.
+
+--Ne peux-tu pas patienter?
+
+--Non, il faudrait le tromper. Je ne peux pas!
+
+--Eh bien, ne le trompe pas. Dis-lui que c'est fini, que tu veux te
+marier.
+
+--Je mentirais et il ne me croirait pas. Pense au train qu'il va faire!
+Ça nous fera bien plus de tort que de nous sauver!
+
+--Il ne t'aime déjà pas tant! Dis-lui que tu sais ses allures, mets-le
+à la porte, je t'aiderai. Je ne le crains pas, va, j'en mangerais dix
+comme lui!
+
+--Il criera qu'il est chez lui, qu'il paie le logis, que c'est lui qui
+nous chasse!
+
+--Tu n'as donc pas de quoi le payer, ce satané loyer, lui jeter son
+argent à la figure, quoi!
+
+--J'ai quatre francs, je te l'ai dit. Je ne reçois jamais d'argent de
+lui; ça me répugne. Il me donne tous les jours pour le dîner puisqu'il
+dîne avec nous; le matin, nous mangeons les restes, toi et moi.
+
+--Ah! s'écria Dodore en serrant les poings, si j'avais pensé! Je
+prendrai un état, Fafa, vrai! Je vais me mettre à n'importe quelle
+pioche! Faut travailler, faut pas dépendre comme ça!
+
+--Quand je te le disais! Tu voyais bien qu'à coudre chez nous des gilets
+de flanelle dans la journée, je ne pouvais pas gagner plus de six sous;
+avec ça, je ne pouvais pas t'élever et vivre sans mendier. Les amoureux
+sont venus me dire:--«Ne travaille donc pas, tu es trop jolie pour
+veiller si tard, et d'ailleurs, tu auras beau faire, ça ne te sauvera
+pas.» Je les ai écoutés, croyant que l'amitié empocherait la honte, et
+nous voilà!
+
+--Faut que ça finisse, s'écria Dodore; c'est à cause de moi que ça
+t'arrive! faut en finir! Je vas chercher Antoine! Il paiera tout, il te
+conduira quelque part d'où tu ne sortiras que pour l'épouser!
+
+Antoine adorait Francia; elle était son rêve, son idéal. Il lui
+pardonnait tout, il était prêt à la protéger, à la sauver. Elle le
+savait bien. Il ne le lui avait dit que par ses regards et son trouble
+en la rencontrant; mais c'était un être inculte. Il savait à peine
+signer son nom. Il ne pouvait pas dire un mot sans jurer, il portait une
+blouse, il avait les mains larges, noires et velues jusqu'au bout des
+doigts. Il faisait sa barbe une fois par semaine, il semblait affreux à
+Francia, et l'idée de lui appartenir la révoltait.
+
+--Si tu veux que je me tue, s'écria-t-elle en allant éperdue vers la
+fenêtre, va chercher cet homme-là!
+
+Il fallait pourtant prendre un parti, et toute solution semblait
+impossible, lorsqu'on sonna discrètement à la porte.
+
+--N'aie pas peur! dit Théodore à sa soeur, ça n'est pas Guzman qui sonne
+si doux que ça.
+
+Il alla ouvrir et M. Valentin apparut. Il apportait une lettre de
+Mourzakine ainsi conçue:
+
+«Puisque tu es si craintive, mon cher petit oiseau bleu, j'ai trouvé
+moyen de tout arranger. M. Valentin t'en fera part, aie confiance en
+lui.»
+
+--Quel moyen le prince a-t-il donc trouvé? dit Francia en s'adressant à
+Valentin.
+
+--Le prince n'a rien trouvé du tout, répondit Valentin avec le sourire
+d'un homme supérieur: il m'a raconté votre histoire et fait connaître
+vos scrupules. J'ai trouvé un arrangement bien simple. Je vais dire à
+votre propriétaire et dans le café d'en bas que votre mère est revenue
+de Russie, que vous partez pour aller au-devant d'elle à la frontière et
+que c'est elle qui vous envoie de l'argent. Soyez tranquille; mais
+allez vite, le fiacre n° 182 est devant la Porte Saint-Martin, et il a
+l'adresse du prince, qui vous attend.
+
+--Partons! dit Francia en prenant le bras de son frère. Tu vois comme le
+prince est bon; il nous sauve la vie et l'honneur!
+
+Dodore, étourdi, se laissa emmener. Sa morale était de trop fraîche date
+pour résister davantage. Ils évitèrent de passer devant l'estaminet,
+bien que le coeur de Francia se serrât à l'idée de quitter ainsi
+son vieil ami Moynet; mais il l'eût peut-être retenue de force. Ils
+trouvèrent le fiacre, qui les conduisit au faubourg Saint-Germain;
+Mozdar les reçut et les fit monter dans le pavillon occupé par
+Mourzakine. Il y avait à l'étage le plus élevé un petit appartement que
+Valentin louait au prince moyennant un louis de plus par jour, et qui
+prenait vue sur le grand terrain où se réunissaient les jardins des
+hôtels environnants, celui de l'hôtel de Thièvre compris.
+
+--Excusez! dit Dodore en parcourant les trois chambres, nous voilà donc
+passés princes pour de bon!
+
+Une heure après, Valentin arrivait avec un carton et un ballot; il
+apportait à Francia et à Théodore les pauvres effets qu'ils avaient
+laissés dans leur appartement du faubourg.
+
+--Tout est arrangé, leur dit-il. J'ai payé votre loyer et vous ne devez
+rien à personne. J'ai renvoyé à M. Guzman Lebeau les objets que vous
+vouliez lui restituer. J'ai dit à votre ami Moynet ce qui était convenu.
+Il n'a pas été trop surpris; il a paru seulement chagrin de n'avoir pas
+reçu vos adieux.
+
+Deux grosses larmes tombèrent des yeux de Francia.
+
+--Tranquillisez-vous, reprit Valentin; il ne vous fait pas de reproche.
+J'ai tout mis sur mon compte. Je lui ai dit que vous deviez prendre la
+diligence pour Strasbourg à une heure et que vous n'aviez pas eu une
+minute à perdre pour ne pas manquer la voiture. Il m'a demandé mon nom.
+Je lui ai dit un nom en l'air et j'ai promis d'aller lui donner de vos
+nouvelles. Je l'ai laissé tranquille et joyeux.
+
+Dodore admira Valentin et ne put s'empêcher de frapper dans ses mains en
+faisant une pirouette.
+
+--Le jeune homme est content? dit Valentin en clignotant; à présent, il
+faut songer à lui donner de l'occupation. Le prince désire qu'on ne le
+voie pas vaguer aux alentours. Je l'enverrai à un de mes amis qui a une
+entreprise de roulage hors Paris. Sait-il écrire?
+
+--Pas trop, dit Francia.
+
+--Mais il sait lire?
+
+--Oui, assez bien. C'est moi qui lui ai appris. S'il voulait, il
+apprendrait tout! Il n'est pas sot, allez!
+
+--Il fera les commissions, et peu à peu il se mettra aux écritures;
+c'est son affaire de s'instruire. Plus on est instruit, plus on gagne.
+Il sera logé et nourri en attendant qu'il fasse preuve de bonne volonté,
+et on lui donnera quelque chose pour s'habiller. Voici l'adresse et une
+lettre pour le patron. Quant à vous, ma chère enfant, vous êtes libre de
+sortir; mais, comme vous désirez rester cachée, ma femme vous apportera
+vos repas, et, si vous vous ennuyez d'être seule, elle viendra tricoter
+auprès de vous. Elle ne manque pas d'esprit, sa société est agréable.
+Vous pourrez prendre l'air au jardin le matin de bonne heure et le soir
+aussi; soyez tranquille, vous ne manquerez de rien et je suis tout à
+votre service.
+
+Ayant ainsi réglé l'existence des deux enfants confiés à ses soins
+éclairés, M. Valentin se retira sans dire à Francia, qui n'osa pas le
+lui demander, quand elle reverrait le prince.
+
+--Eh bien! te voilà content? dit-elle à son frère. Tu voulais
+travailler,... tu vas te faire un état!
+
+--Bien sûr, que je veux travailler! répondit-il en frappant du pied d'un
+air résolu. Je suis content de ne rien devoir aux autres. Il y a assez
+longtemps que ça dure. Alors, je m'en vais, je prends un col blanc pour
+avoir une tenue présentable, un air comme il faut, et mes souliers
+neufs, puisqu'il y aura des courses à faire. Quand j'aurai besoin
+d'autre chose, je viendrai le chercher. Adieu, Fafa; je te laisse
+heureuse, j'espère!... D'ailleurs je reviendrai te voir.
+
+--Tu t'en vas comme ça, tout de suite? dit Francia, dont le coeur se
+serra à l'idée de rester seule.
+
+Elle n'était pas bien sûre de la fermeté de résolution de son frère.
+Habituée à le surveiller autant que possible, à le gronder quand il
+rentrait tard, elle l'avait empêché d'arriver au désordre absolu.
+N'allait-il pas y tomber maintenant qu'il ne craindrait plus ses
+reproches?
+
+--Qu'est-ce que tu veux que je fasse ici? répondit-il le coeur
+gros; c'est joli, ici, c'est cossu même. J'y serais trop bien, je
+m'ennuierais, je serais comme un oiseau en cage. Il faut que je trotte,
+moi, que j'avale de l'air, que je voie des figures! Celle de ton prince
+ne me va guère, et la mienne ne lui va pas du tout. Et puis, c'est un
+étranger, un _coalisé_! Tu auras beau dire..., ça me remue le sang.
+
+--C'est un ennemi, j'en conviens, dit Francia; mais sans lui tu ne
+m'aurais pas, et sans lui nous n'aurions pas de chance de retrouver
+notre mère.
+
+--Eh bien! si on la retrouve, ça changera! Elle sera malheureuse, on
+travaillera pour la nourrir. Je m'en vais travailler!
+
+--Vrai?
+
+--Quand je te le dis!
+
+--Tu m'as promis si souvent!
+
+--A présent, c'est pour de vrai, faut bien, à moins d'être méprisé!
+
+--Allons, va! et embrasse-moi!
+
+--Non, dit le gamin en enfonçant sa casquette sur ses yeux; faut pas
+s'attendrir, c'est des bêtises!
+
+Il sortit résolument, se mit à courir jusqu'au bout de la rue, s'arrêta
+un moment, étouffé par les sanglots, et reprit sa course jusqu'à
+Vaugirard, où il se mit à la disposition du patron à qui M. Valentin le
+recommandait.
+
+Francia pleurait de son côté; mais elle prit courage en se disant:
+
+--Sans tout cela, il ne serait pas encore décidé à se ranger, il
+se serait peut-être perdu! Si Dieu veut qu'il tienne parole, je ne
+regretterai pas ce que j'ai fait.
+
+Elle le regrettait pourtant sans vouloir se l'avouer. Sa pauvre petite
+existence était bouleversée. Elle quittait pour toujours son petit coin
+de Paris où elle était plus aimée que jugée dans un certain milieu
+d'honnêtes gens; elle y avait attiré plus d'attention que ne le
+comportait sa mince position.
+
+Une enfant de quinze ans échappée aux horreurs de la retraite de Russie
+et au désastre de la Bérézina, jolie, douce, modeste dans ses manières,
+assez fière pour n'implorer personne, assez dévouée pour se charger de
+son frère, ce n'était pas la première venue, et si on lui reprochait
+d'avoir des liaisons irrégulières, on l'excusait en voyant qu'elle ne
+voulait être à charge à personne.
+
+L'égoïsme réclame toujours sa part dans les jugements humains. On
+repousse une mendiante qui vous dit:
+
+--Donnez-moi pour que je ne sois pas forcée de me donner.
+
+Et on a raison jusqu'à un certain point, car beaucoup exploitent
+lâchement cette prétendue répugnance à l'avilissement. On aime mieux que
+l'innocence succombe fièrement sans demander conseil, et qu'elle porte
+sans se plaindre la fatalité du destin.
+
+Francia laissait donc derrière elle un groupe qu'elle appelait _le
+monde_, et qui était le sien. Elle se trouvait seule, ayant pour tout
+appui un étranger qui promettait de l'aimer, pour toute relation un
+inconnu, ce Valentin, dont la perversité, voilée sous un air suffisant,
+lui inspirait déjà une vague méfiance. Elle regarda son joli appartement
+sans trop se demander si dans quelques jours les alliés ne quitteraient
+point Paris, et ce qu'elle deviendrait, si Mourzakine l'abandonnait.
+Cette prévision ne lui vint pas plus à l'esprit qu'elle n'était venue à
+Théodore. Elle défit ses paquets, rangea ses bardes dans les armoires,
+se fit belle et se regarda dans une psyché en acajou qui avait pour
+pieds des griffes de lion en bronze doré. Elle admira le luxe relatif
+que lui procurait son beau prince, les affreux meubles plaqués de
+l'époque, les rideaux de mousseline à mille plis drapés _à l'antique_,
+les vases d'albâtre avec des jacynthes artificielles sous verre, le sofa
+bleu à crépines orange, la petite pendule représentant un Amour avec un
+doigt sur les lèvres; mais elle plaça sous ses yeux les quelques chétifs
+bibelots que Valentin lui avait apportés de chez elle, bien que, par
+leur pauvreté vulgaire, ils fissent tache dans son nouveau logement.
+Ensuite elle se mit à la fenêtre pour admirer le beau jardin et les
+grands arbres; mais elle le trouva triste en se rappelant les laides
+mansardes et les toits noirs qu'elle avait l'habitude de contempler.
+Elle chercha sur sa fenêtre le pot de réséda qu'elle arrosait soir et
+matin.
+
+--Ah! mon Dieu, dit-elle, ce Valentin a laissé là-bas le réséda!
+
+Et elle se remit à pleurer sur cet ensemble de choses à jamais perdues,
+dont la valeur lui devenait inappréciable, car il représentait des
+habitudes, des souvenirs et des sympathies qu'elle ne devait plus
+retrouver.
+
+Que faisait Mourzakine pendant que le complaisant Valentin procédait à
+l'installation de sa maîtresse dans les conditions les plus favorables à
+leurs secrets rapports? Il était en train d'endormir les soupçons de son
+oncle. Ogokskoï avait revu madame de Thièvre à l'Opéra dans tout l'éclat
+de sa plantureuse beauté, il avait été la saluer dans sa loge: elle
+avait été charmante pour lui. Sérieusement épris d'elle, il était résolu
+à ne rien épargner pour supplanter son neveu. Mourzakine, sans renoncer
+à la belle Française, voulait paraître céder le pas à l'oncle dont il
+dépendait absolument.
+
+--Vous avez, lui dit-il, consommé ma disgrâce hier à l'Opéra. Ma belle
+hôtesse n'a plus un regard pour moi, et pour m'en consoler je me suis
+jeté dans une moindre, mais plus facile aventure. J'ai pris chez
+moi _une petite_; ce n'est pas grand'chose, mais c'est parisien,
+c'est-à-dire coquet, gentil, propret et drôle; vous me garderez
+pourtant le secret là-dessus, mon bon oncle? Madame de Thièvre, qui est
+passablement femme, me mépriserait trop, si elle savait que j'ai si vite
+cherché à me consoler de ses rigueurs.
+
+--Sois tranquille, Diomiditch, répondit Ogokskoï d'un ton qui fit
+comprendre à Mourzakine qu'il comptait le trahir au plus vite.
+
+C'est tout ce que désirait ce prince sauvage, doublé d'un courtisan
+rusé. Madame de Thièvre était déjà prévenue; elle savait ce qu'il avait
+plu à Mourzakine de lui confier. Francia, selon lui, était une pauvre
+fille assez laide dont il avait pitié et à laquelle il devait un appui,
+puisque, dans une charge de cavalerie, il avait «eu le malheur d'écraser
+sa mère.» Il l'avait logée dans sa maison en attendant qu'il pût lui
+procurer quelque ouvrage un peu lucratif. Il avait arrangé et débité
+ce roman avec tant de facilité, il avait tant de charme et d'aisance à
+mentir, que madame de Thièvre, touchée de sa sincérité et flattée de sa
+confiance, avait promis de s'intéresser à sa protégée; et puis, elle
+comprit que ce hasard amenait une combinaison favorable à la passion de
+Mourzakine pour elle en détournant les soupçons de l'oncle Ogokskoï.
+
+Elle se prêtait donc maintenant à cette lâcheté qui l'avait d'abord
+indignée: elle était secrètement vaincue. Elle ne voulait pas se
+l'avouer; mais elle se laissait aller, avec une alternative d'agitation
+et de langueur, à tout ce qui pouvait assurer sa défaite sans
+compromettre le prince.
+
+Quant à lui, ce n'était plus en un jour qu'il espérait désormais
+triompher d'elle. Il craignait un retour de dépit et de fierté, s'il
+brusquait les choses. Il se donnait une semaine pour la convaincre, il
+pouvait prendre patience: Francia lui plaisait réellement.
+
+Le soir, en soupant avec elle dans sa petite chambre, il se mit à
+l'aimer tout à fait. Il était capable d'aimer tout comme un autre, de
+cet amour parfaitement égoïste qui se prodigue dans l'ivresse sauf
+à s'éteindre dans les difficultés ultérieures. Il est vrai que dans
+l'ivresse il était charmant, tendre et ardent à la fois. La pauvre
+Francia, après lui avoir naïvement avoué l'effroi et le chagrin de son
+isolement, se mit à l'aimer de toute son âme et à lui demander pardon
+d'avoir regretté quelque chose, quand elle n'eût dû que ressentir la
+joie de lui appartenir.
+
+--Tenez, lui disait-elle, je n'ai jamais su jusqu'à ce jour ce que c'est
+qu'aimer. Regardez-moi, je n'invente pas cela pour vous faire plaisir!
+
+En effet, ses yeux clairs et profonds, son sourire confiant et pur comme
+celui de l'enfance, attestaient une sincérité complète. Mourzakine était
+trop pénétrant, trop méfiant, pour s'y tromper. Il se sentait aimé pour
+lui-même dans toute l'acceptation de ce terme banal qui avait été son
+rêve, et qui devenait une rare certitude. Il se surprenait par moments
+à ressentir, lui aussi, quelque chose de plus doux que le plaisir. Il
+possédait une âme, et il étudiait avec surprise cette espèce de _petite
+âme française_ qui lui parlait une langue nouvelle, langue incomplète et
+vague qui ne se servait pas des mots tout faits à l'image des femmes du
+monde, et qui était trop inspirée pour être élégante ou correcte.
+
+Elle dormit deux heures, la tête sur son épaule, mais, avec le jour,
+elle s'éveilla chantant comme les oiseaux. Elle n'était pas habituée à
+ne pas voir lever le soleil. Elle avait besoin de marcher, de sortir, de
+respirer. Ils montèrent en voiture, et elle le conduisit à Romainville,
+qui était alors le rendez-vous des amants heureux. Le bois était encore
+désert. Elle ramassa des violettes et en remplit le dolman bombé sur
+la poitrine du prince tartare, puis elle les reprit pour les mettre
+classiquement sur son coeur. Ils déjeunèrent d'oeufs frais et de
+laitage. Elle était en même temps folâtre et attendrie; elle avait la
+gaîté gracieuse et discrète, rien de vulgaire. Ils causaient beaucoup.
+Les Russes sont bavards, les Parisiennes sont babillardes. Il était
+étonné de pouvoir causer avec elle, qui ne savait rien, mais qui savait
+tout, comme savent les gens de toute condition à Paris, par le perpétuel
+ouï-dire de la vie d'expansion et de contact. Quel contraste avec les
+peuples qui, n'ayant pas le droit de parler, perdent le besoin de
+penser! Paris est le temple de vérité où l'on pense tout haut et où l'on
+s'apprend les uns aux autres ce que l'on doit penser de tout. Mourzakine
+était émerveillé et se demandait presque s'il n'avait pas mis la main
+sur une nature d'exception. Il était tenté de le croire, surtout en
+voyant la bonté de coeur qui caractérisait Francia. Sur quelque sujet
+qu'il la mît, elle était toujours et tout naturellement dans le ton de
+l'indulgence, du désintéressement, de la pitié compatissante. Cette
+nuance particulière, elle la devait à ce qu'elle avait souffert et vu
+souffrir dans une autre phase de sa vie.
+
+--Eh quoi! lui disait-il dans la voiture en revenant, pas un mauvais
+sentiment, pas d'envie pour les riches, pas de mépris pour les
+coupables? Tu es toute douceur et toute simplicité, ma pauvre enfant, et
+si les autres Françaises te ressemblent, vous êtes les meilleurs êtres
+qu'il y ait au monde.
+
+Il avait peu de service à faire et il prétendit en avoir un très-rude
+pour se dispenser de paraître à l'hôtel de Thièvre. Il lui semblait
+qu'il ne se plaisait plus avec personne autre que Francia, qu'il ne se
+soucierait plus d'aucune femme. Il l'aima exclusivement pendant trois
+jours. Pendant trois jours, elle fut si heureuse qu'elle oublia tout et
+ne regretta rien. Il était tout pour elle; elle ne croyait pas qu'un
+bonheur si grand ne dût pas être éternel. Tout à coup elle ne le vit
+plus, et l'effroi s'empara d'elle. Un grand événement était survenu.
+Napoléon, malgré l'acte d'abdication, venait de faire un mouvement de
+Fontainebleau sur Paris. Il avait encore des forces disponibles, les
+alliés ne s'étaient pas méfiés. Enivrés de leur facile conquête, ils
+oubliaient dans les plaisirs de Paris que les hauteurs qui lui servaient
+alors de défense naturelle n'étaient pas gardées. L'annonce de
+l'approche de l'empereur les jeta dans une vive agitation. Des ordres
+furent donnés à la hâte, on courut aux armes. Paris trembla d'être pris
+entre deux feux. Mourzakine monta à cheval, et ne rentra ni le soir ni
+le lendemain.
+
+Pour rassurer Francia, Valentin lui apprit ce qui se passait. Ce fut
+pour elle une terreur plus grande que celle de son infidélité, ce fut
+l'effroi des dangers qu'il allait courir. Elle savait ce que c'est que
+la guerre. Elle avait maintes fois vu comment une poignée de Français
+traversait alors les masses ennemies, ou se repliait après en avoir fait
+un carnage épouvantable.
+
+-Ils vont me le tuer! s'écria-t-elle; ils vont reprendre Paris et ils ne
+feront grâce à aucun Russe!
+
+Elle se tordit les mains et fit peut-être des voeux pour l'ennemi. Elle
+était dans cette angoisse, quand le soir son frère entra chez elle.
+
+--Je viens te faire mes adieux, lui dit-il; ça va chauffer, Fafa,
+et cette fois j'en suis! L'âge n'y fait rien. On va barricader les
+barrières pour empêcher messieurs les ennemis d'y rentrer, aussitôt
+qu'ils en seront tous sortis, et quand l'AUTRE leur aura flanqué une
+peignée, nous serons là derrière pour les recevoir à coups de pierres,
+avec des pioches, des pinces, tout ce qu'on aura sous la main. On
+ira tous dans le faubourg, on n'a pas besoin d'ordres, on se passera
+d'officiers, on fera ses affaires soi-même.
+
+Il en dit long sur ce ton. Francia, les yeux agrandis par l'épouvante,
+les mains crispées sur son genou, ne répondait rien: elle voyait déjà
+morts les deux seuls êtres qui lui fussent chers, son frère et son
+amant.
+
+Elle chercha pourtant à retenir Théodore. Il se révolta.
+
+--Tu voudrais me voir lâche? Tu ne te souviens déjà plus de ce que tu me
+disais si souvent: Tu ne seras jamais un homme! Eh bien! m'y voilà, j'en
+suis un. J'étais parti pour travailler; mais tous ceux qui travaillent
+veulent se battre et je suis aussi bon qu'un autre pour taper dans une
+bagarre. Y a pas besoin d'être grand et fort pour faire une presse; les
+plus lestes, et j'en suis, sauteront en croupe des Cosaques et leur
+planteront leur couteau dans la gorge. Les femmes en seront aussi: elles
+entassent des pavés dans les maisons pour les jeter par la fenêtre;
+qu'ils y viennent, on les attend!
+
+Francia, restée seule, sentit que son cerveau se troublait. Elle
+descendit au jardin et se promena sous les grands arbres sans savoir
+où elle était: elle s'imaginait par moments entendre le canon; mais ce
+n'était que l'afflux du sang au cerveau qui résonnait dans ses oreilles.
+Paris était tranquille, tout devait se passer en luttes diplomatiques
+et, après une dernière velléité de combat, Napoléon devait se résigner à
+l'île d'Elbe.
+
+Tout à coup Francia se trouva en face d'une femme grande, drapée dans un
+châle blanc, qui se glissait dans le crépuscule et qui s'arrêta pour la
+regarder; c'était madame de Thièvre, qui, connaissant les localités
+et traversant le jardin de madame de S..., son amie absente, venait
+s'informer de Mourzakine. Elle aussi était inquiète et agitée. Elle
+voulait savoir s'il était rentré; elle avait déjà envoyé deux fois
+Martin, et, n'osant plus lui montrer son angoisse, elle venait
+elle-même, à la faveur des ombres du soir, regarder si le pavillon était
+éclairé.
+
+En voyant une femme seule dans ce jardin où personne du dehors ne
+pénétrait, la marquise ne douta pas que ce ne fût la jeune protégée du
+prince et elle n'hésita pas à l'arrêter en lui disant:
+
+--Est-ce vous, mademoiselle Francia?
+
+Et comme elle tardait à répondre, elle ajouta:
+
+--Ce ne peut être que vous; n'ayez pas peur de me parler. Je suis
+une proche parente du prince et je viens savoir si vous avez de ses
+nouvelles.
+
+Francia ne se méfia point et répondit qu'elle n'en avait pas. Elle
+ajouta imprudemment qu'elle s'en tourmentait beaucoup et demanda si on
+se battait aux barrières:
+
+--Non, Dieu merci! dit la marquise; mais peut-être y a-t-il quelque
+engagement plus loin. Vous n'êtes pas rassurée, je vois cela; vous êtes
+très attachée au prince? N'en rougissez pas, je sais ce qu'il a fait
+pour vous et je trouve que vous avez bien sujet d'être reconnaissante.
+
+--Il vous a donc parlé de moi? dit Francia, stupéfaite.
+
+--Il l'a bien fallu, puisque vous êtes venue lui parler chez moi. Je
+devais bien savoir qui vous étiez!
+
+--Chez vous?... Ah! oui, vous êtes la marquise de Thièvre. Il faut me
+pardonner, madame, j'espérais,... à cause de ma mère...
+
+--Oui, oui, je sais tout, mon cousin m'a donné tous les détails. Eh
+bien! votre pauvre mère, il n'y a plus d'espoir, et c'est pour cela...
+
+--Plus d'espoir? Il vous a dit qu'il n'y avait plus d'espoir?
+
+--Il ne vous a donc pas dit la vérité, à vous?
+
+--Il m'a dit qu'il écrirait, qu'on la retrouverait peut-être! Ah! mon
+Dieu, il m'aurait donc trompée!
+
+--Trompée? pourquoi vous tromperait-il?...
+
+Madame de Thièvre fit cette interpellation d'un ton qui effraya la jeune
+fille; elle baissa la tête et ne répondit pas: elle pressentait une
+rivale.
+
+--Répondez donc! reprit la marquise d'un ton plus âpre encore... Est-il
+votre amant, oui ou non?
+
+--Mais, madame, je ne sais pas de quel droit vous me questionnez comme
+ça!
+
+--Je n'ai aucun droit, dit madame de Thièvre en reprenant possession
+d'elle-même et en mettant un sourire dans sa voix. Je m'intéresse à
+vous, parce que vous êtes malheureuse, d'un malheur exceptionnel et
+bizarre. Votre mère a été écrasée sous les pieds du cheval de Mourzakine
+et c'est lui justement qui vous adopte et vous recueille! C'est tout un
+roman cela, ma petite, et si l'amour s'en mêle,... ma foi, le dénoûment
+est neuf, et je ne m'y serais pas attendue!
+
+Francia ne dit pas une parole, ne fit pas entendre un soupir. Elle
+s'enfuit comme si elle eût été mordue par un serpent, et laissant madame
+de Thièvre étourdie de sa disparition soudaine, elle remonta dans sa
+chambre, où elle se laissa tomber par terre et passa la nuit dans un
+état de torpeur ou de délire dont elle ne put rien se rappeler le
+lendemain.
+
+Au demi-jour pourtant elle se traîna jusqu'à son lit, où elle s'endormit
+et fit des rêves horribles. Elle voyait sa mère étendue sur la neige
+et le pied du cheval de Mourzakine s'enfonçant dans son crâne, qu'il
+emportait tout sanglant comme l'anneau d'une entrave. Ce n'était plus
+qu'un informe débris; mais cela avait encore des yeux qui regardaient
+Francia, et ces yeux effroyables, c'étaient tantôt ceux de sa mère et
+tantôt ceux de Théodore.
+
+
+
+ III
+
+Au milieu de ces rêves affreux, Francia s'éveilla en criant. Il faisait
+grand jour. Madame Valentin l'entendit, entra chez elle, et voulut
+savoir la cause de son agitation: Francia fit un effort pour lui
+répondre; mais elle ne voulait pas se confier à cette femme, et madame
+Valentin fut réduite à parler toute seule.
+
+--Voyez-vous, ma chère enfant, lui disait-elle, si c'est parce que vous
+craignez la guerre, vous avez tort; il n'y aura plus de guerre. Le tyran
+sera mis dans une tour où on prépare une cage de fer. Nos bons alliés
+sont en train de s'emparer de sa personne, et votre cher prince n'aura
+pas une égratignure: les cartes me l'ont dit hier soir. Ah! vous l'aimez
+bien, ce beau prince! Je comprends ça. Il vous aime aussi, à ce qu'il
+paraît. M. Valentin me disait hier: C'est singulier comme ces Russes se
+prennent d'amour pour nos petites Françaises! Ça ne ressemble pas du
+tout aux fantaisies de notre ancien maître, qui avait fait arranger
+l'appartement où vous voilà pour mener sans bruit ses petites affaires
+de coeur. Eh bien! il en changeait comme de cravate, et il y tenait si
+peu, si peu, qu'il oubliait quelquefois de renvoyer l'une pour faire
+entrer l'autre. Alors, ça amenait des scènes, et même des batailles; il
+y avait de quoi rire, allez! Mais le prince n'est pas si avancé que ça;
+c'est un homme simple, capable de vous épouser, si vous avez l'esprit de
+vous y prendre. Vous ne croyez pas? ajouta-t-elle en voyant tressaillir
+Francia. Ah! dame, ce n'est pas tout à fait probable; pourtant on a vu
+de ces choses-là. Tout dépend de l'esprit qu'on a, et je ne vous crois
+pas sotte, vous! Vous avez l'air distingué, et des manières... comme une
+vraie demoiselle. Quel malheur pour vous d'avoir écouté ce perruquier!
+sans cela, voyez-vous, tout serait possible. Vous me direz que bien
+d'autres ont fait fortune sans être épousées, c'est encore vrai. Le
+prince parti, vous en retrouverez peut-être un autre de même qualité.
+Ça fait très-bien d'avoir été aimée d'un prince, ça efface le passé, ça
+vous fait remonter dans l'opinion des hommes. Allons, ne vous tourmentez
+pas; M. Valentin connaît le beau monde, et si vous voulez vous fier
+à lui, il est capable de vous donner de bons conseils et de bonnes
+relations.
+
+Madame Valentin bavardait plus que ne l'eût permis son prudent mari.
+Francia ne voulait pas l'écouter; mais elle l'entendait malgré elle,
+et la honte de se voir protégée et conseillée par de telles gens lui
+faisait davantage sentir l'horreur de sa situation.
+
+--Je veux m'en aller! s'écria-t-elle en sortant de son lit et en
+essayant de s'habiller à la hâte; je ne dois pas rester ici!
+
+Madame Valentin la crut prise de délire et la fit recoucher, ce qui ne
+fut pas difficile, car les forces lui manquaient et la pâleur de la
+mort était sur ses joues. Madame Valentin envoya son mari chercher un
+médecin. Valentin amena un chirurgien qu'il connaissait pour avoir été
+soigné par lui d'une plaie à la jambe, et qui exerçait la médecine,
+depuis qu'estropié lui-même il n'était plus attaché effectivement à
+l'armée. C'était un ancien élève et un ami dévoué de Larrey. Il avait la
+bonté et la simplicité de son maître, et même il lui ressemblait un peu,
+circonstance dont il était flatté. Aussi aidait-il à la ressemblance en
+copiant son costume et sa coiffure; comme lui, il portait ses cheveux
+noirs assez longs pour couvrir le collet de son habit. Comme lui, du
+reste, il avait la figure pâle, le front pur, l'oeil vif et doux.
+Francia s'y trompa au premier abord, car ses souvenirs étaient restés
+assez nets, et, en le voyant auprès d'elle, elle s'écria en joignant les
+mains:
+
+--Ah! monsieur Larrey, je vous ai souvent vu là-bas!
+
+--Où donc? répondit le docteur Faure, que l'erreur de Francia toucha
+profondément.
+
+--En Russie!
+
+--Ce n'est pas moi, mon enfant, je n'y étais pas; mais j'y étais de
+coeur avec _lui_! Voyons, quel mal avez-vous?
+
+--Rien, monsieur, ce n'est rien, c'est le chagrin. J'ai eu des rêves, et
+puis je me sens faible; mais je n'ai rien et je veux m'en aller d'ici.
+
+--Vous voyez, docteur, dit la Valentin, elle déraisonne; elle est ici
+chez elle et elle y est fort bien.
+
+--Laissez-moi seule avec elle, dit le docteur. Vous paraissez
+l'effrayer. Je n'ai pas besoin de vous pour savoir si elle a le délire.
+
+La Valentin sortit.
+
+--Monsieur le docteur, dit Francia recouvrant une vivacité fébrile, il
+faut que vous m'aidiez à retourner chez nous! Je suis ici chez un homme
+qui m'a tué ma mère!
+
+Le docteur fronça légèrement le sourcil; l'étrange révélation de la
+jeune fille ressemblait beaucoup à un accès de démence. Il lui toucha le
+pouls; elle avait la fièvre, mais pas assez pour l'inquiéter. Il lui fit
+boire un peu d'eau, l'engagea à se tenir calme un instant et l'observa;
+puis, la questionnant avec ordre, laconisme et douceur, il fut frappé de
+la lucidité et de la sincérité de ses réponses. Au bout de dix minutes,
+il savait toute la vie de Francia, et se rendait un compte exact de sa
+situation.
+
+--Ma pauvre enfant, lui dit-il, il ne me paraît pas certain que ce
+prince russe soit le meurtrier de votre mère. Vous avez pu être trompée
+par une rivale, à l'effet de vous faire souffrir ou de rompre vos
+relations avec son amant; mais je suis pour le proverbe _Dans le doute,
+abstiens-toi!_ Vous ferez donc bien, dans quelques heures, ce soir,...
+quand vous pourrez sortir sans inconvénient pour votre santé, de vous en
+aller d'ici.
+
+Francia fit un geste d'angoisse.
+
+--Vous n'avez rien, je sais, reprit le docteur, et vous ne voulez plus
+rien recevoir de ce prince. Moi, je ne suis pas riche, je suis même
+pauvre; mais je connais de bonnes âmes qui, sans même savoir votre nom
+et votre histoire, me donneront un secours suffisant pour vous permettre
+d'aller loger ailleurs. Dame! après ça, il faudra bien essayer de
+travailler!
+
+--Mais, monsieur, je travaille! Voyez, mon ouvrage est là. J'ai des
+pièces à finir et à renvoyer.
+
+--Oui, dit le docteur, des gilets de flanelle! Je sais ce que ça
+rapporte. Ce n'est pas assez; il faut entrer dans quelque hospice ou
+dans tout autre établissement public pour travailler à la lingerie avec
+des appointemens fixes. Je m'occuperai de vous. Si vous êtes courageuse
+et sage, vous vous tirerez honnêtement d'affaire; sinon, je vous en
+avertis, je vous abandonnerai. Je vois qu'en ce moment vous avez de
+bonnes intentions; je vais vous mettre à même d'y donner suite. Tâchez
+de dormir une heure, à présent que vous voyez le moyen de réparer votre
+faute. Et puis vous vous lèverez, vous vous habillerez tout doucement,
+et je viendrai vous prendre pour vous conduire au logement provisoire
+que vous voudrez choisir. Il me faut deux ou trois jours au plus pour
+vous caser.
+
+Francia lui baisa les mains en le quittant. Elle était si pressée de
+s'en aller qu'elle ne put dormir; elle se leva, réussit à se débarrasser
+des obsessions de la Valentin, s'enferma et se mit à refaire ses
+paquets, croyant à chaque instant entendre revenir le bon docteur
+qui devait délivrer sa conscience au prix d'une aumône dont elle ne
+rougissait plus.
+
+A deux heures, elle entendit frapper à sa porte; elle y courut, ouvrit,
+et se trouva dans les bras de Mourzakine qui, la saisissant comme une
+proie, la couvrait de baisers.
+
+--Laissez-moi! laissez-moi! s'écria-t-elle en se débattant; je vous
+hais, je vous ai en horreur! Laissez-moi, vous avez le sang de ma mère
+sur les mains, sur la figure; je vous déteste! ne me touchez pas, ou je
+vous tuerai, moi!
+
+Elle s'enfuit au fond de sa chambre, cherchant avec égarement le couteau
+dont elle avait coupé son pain pour déjeuner. Valentin, entendant ses
+cris, était monté.
+
+--Prince, disait-il, ne l'approchez pas, c'est un transport au cerveau.
+Je vous le disais bien, elle déraisonne depuis ce matin. Je l'ai
+entendue dire au médecin qu'elle ne voulait pas rester chez un homme qui
+avait tué sa mère; or je vous demande un peu...
+
+--Allez-vous-en! flanquez-moi la paix, dit le prince en mettant Valentin
+dehors et en s'enfermant avec Francia.
+
+Puis, allant à elle, il ouvrit son dolman en lui présentant son
+poignard:
+
+--Tue-moi, si tu crois cela, lui dit-il; tu vois! c'est très-facile,
+je ne t'en empêcherai pas. J'aime mieux la mort que ta haine; mais
+auparavant dis-moi qui t'a fait ce lâche et stupide mensonge?
+
+--Elle! votre autre maîtresse!
+
+--Je n'ai pas d'autre maîtresse que toi.
+
+--La marquise de Thièvre, votre prétendue cousine!
+
+--Elle est fort peu ma cousine, et pas du tout ma maîtresse.
+
+--Mais elle le sera!
+
+--Non, si tu m'aimes! J'ai été un peu épris d'elle, le premier jour. Le
+second jour, je t'ai vue; le troisième, je t'ai aimée: je ne peux plus
+aimer que toi.
+
+--Pourquoi dit-elle que vous avez tué...
+
+--Pour t'éloigner de moi; elle est peut-être piquée, jalouse, que
+sais-je? Elle a menti, elle a arrangé l'histoire de tes malheurs, qu'il
+m'a bien fallu lui raconter le jour où tu es venue me parler chez elle;
+mais je peux te jurer par mon amour et le tien que je n'étais pas à
+l'endroit où tu as été blessée et où ta mère a péri!
+
+--Elle a donc péri! Vous le saviez et vous me trompiez?
+
+--Devais-je te mettre la mort dans l'âme quand tu conservais de
+l'espérance? D'ailleurs est-on jamais absolument sûr d'un fait de cette
+nature? Mozdar a vu tomber ta mère; mais il ne sait pas, il ne peut pas
+savoir si elle n'a pas été relevée vivante encore, comme tu l'étais
+après l'affaire. J'ai écrit, nous saurons tout. Je ne t'ai jamais dit
+de compter sur un bon résultat; mais tu dois savoir que je suis humain,
+puisque je t'ai sauvée, toi! Francia sentit tomber sa fièvre et sa
+colère.
+
+--C'est égal, dit elle, je veux m'en aller, le docteur l'a dit: «--Dans
+le doute, abstiens-toi!»
+
+--Quel docteur? de quel âne me parles-tu? as-tu fait la folie de te
+confier à quelqu'un?
+
+--Oui, dit Francia, j'ai tout raconté à un très-brave monsieur, un
+ami du docteur Larrey que madame Valentin m'a amené. Il va venir me
+chercher.
+
+Pressée par les questions de Mourzakine, elle raconta son entretien avec
+M. Faure.
+
+--Et tu crois, s'écria le prince, que je te permettrai de me quitter
+avec l'aumône des âmes charitables du quartier? Toi, si fière, tu
+passerais à l'état de mendiante? Non! voilà un billet de banque que je
+mets sous ce flambeau. Quand tu voudras partir, tu pourras le faire sans
+rien devoir à personne, sans me consulter, sans m'avertir; donc tu n'es
+plus retenue par rien que par l'idée de me briser le coeur. Va-t'en, si
+tu veux, tout de suite! Je ne souffrirai pas longtemps, va; si la guerre
+recommence, je me ferai tuer à la première affaire et je ne regretterai
+pas la vie. Je me dirai que j'ai été heureux pendant trois jours dans
+toute mon existence. Ce bonheur a été si grand, si délicieux, si
+complet, qu'il peut compter pour un siècle!
+
+Mourzakine parlait avec tant de conviction apparente que Francia tomba
+dans ses bras en pleurant.
+
+--Non! dit-elle, ce n'est pas possible qu'un homme si bon et si généreux
+ait jamais tué une femme! Cette marquise m'a trompée! Ah! c'est bien
+cruel! Pourvu qu'elle ne te dise pas quelque chose contre moi qui me
+fasse haïr de toi, comme je te haïssais tout à l'heure!
+
+--Moquons-nous d'elle, dit le prince.
+
+Et, faisant aussi bon marché de madame de Thièvre qu'il avait fait de
+Francia en parlant d'elle à la marquise, il jura qu'elle était trop
+grande, trop grasse, trop blonde, et qu'il ne pouvait souffrir ces
+natures flamandes privées de charme et de feu sacré. Il n'en savait rien
+du tout, mais il savait dire tout ce qui le menait à ses fins. La bonne
+Francia n'était pas vindicative, mais une femme aime toujours à entendre
+rabaisser sa rivale. Les hommes le savent, et souvent une raillerie les
+disculpe mieux qu'un serment. Mourzakine ne se fit faute ni de l'un ni
+de l'autre, et peut-être se persuada-t-il qu'il disait la vérité.
+
+--Voyons, dit-il à sa petite amie quand il eut réussi à lui arracher un
+sourire, tu t'es ennuyée d'être seule, tu as eu des idées noires, je ne
+veux pas que tu sois malade; achève de t'habiller, nous allons sortir en
+voiture. J'ai vu aux Champs-Élysées des petites maisons où l'on mange
+comme si on était à la campagne. Allons dîner ensemble dans une chambre
+bien gaie, et puis à la nuit nous nous promènerons à pied. Ou bien
+veux-tu aller au spectacle? dans une petite loge d'en bas où tu ne seras
+vue de personne? Valentin nous suivra. Nous nous arrangerons pour que tu
+ne sois pas vue au bras d'un étranger en uniforme, puisque tu crains de
+passer pour traître envers ta patrie! Nous irons où tu voudras, nous
+ferons ce que tu voudras, pourvu que je te voie me sourire comme l'autre
+jour. Je donnerais ma vie pour un sourire de toi!
+
+Pendant qu'elle s'habillait, on apporta des cartons où elle dut choisir
+rubans, écharpes, voiles, chapeaux et gants. Elle accepta moitié
+honteuse, moitié ravie. Elle était prête, elle était parée, émue,
+heureuse, quand le docteur reparut. Elle redevint pâle. Le prince reçut
+M. Faure avec une politesse railleuse.
+
+--Votre petite malade est guérie, lui dit-il, elle sait que je n'ai
+massacré personne de sa famille. Nous allons sortir; veuillez me dire,
+docteur, ce que je vous dois pour vos deux visites.
+
+--Je ne venais pas chercher de l'argent, répondit M. Faure, j'en
+apportais, je croyais avoir une bonne action à faire; mais puisque j'ai
+été, selon ma coutume, dupe de ma simplicité, je remporte mon aumône et
+je vais chercher à la mieux placer.
+
+Il s'en alla en haussant les épaules et en jetant à Francia confuse un
+regard de moquerie méprisante qui lui alla au fond du coeur comme un
+coup d'épée. Elle cacha sa tête dans ses mains, et resta comme brisée
+sous une humiliation que personne jusqu'alors ne lui avait infligée.
+
+--Voyons, lui dit le prince, vas-tu être malheureuse avec moi, quand
+je fais mon possible pour te distraire et t'égayer! Te sens-tu malade?
+veux-tu te recoucher et dormir?
+
+--Non! s'écria-t-elle en lui saisissant le bras; vous vous en iriez chez
+cette dame!
+
+--Te voilà jalouse encore?
+
+--Eh bien! oui, je suis jalouse malgré tout ce que vous m'avez dit, je
+suis jalouse malgré moi! Ah! tenez, je souffre bien; je sens que je suis
+lâche d'aimer un ennemi de mon pays! Je sais que pour cela je mérite le
+mépris de tous les honnêtes gens. Ne dites rien, allez, vous le savez
+bien vous-même, et peut-être que vous me méprisez aussi au fond du
+coeur. Peut-être qu'une femme de votre pays ne se donnerait pas à un
+militaire français; mais je supporterai cette honte, si vous m'aimez,
+parce que cette chose-la est tout pour moi; seulement il faut m'aimer!
+Si vous me trompiez!.....
+
+Elle fondit en larmes. Le prince, voyant l'énergie de cette affection
+dans un être si faible, en fut touché.
+
+--Tiens, lui dit-il en reprenant le poignard persan qu'elle avait jeté
+sur la table, je te donne ce bijou; c'est un bijou, tu vois! c'est orné
+de pierres fines, et c'est assez petit pour être caché dans le mouchoir
+ou dans le gant. Ce n'est pas plus embarrassant qu'un éventail; mais
+c'est un joujou qui tue, et en te l'offrant tout à l'heure je savais
+très-bien qu'il pouvait me donner la mort. Garde-le, et perce-moi le
+coeur, si tu me crois infidèle!
+
+Il disait ce qu'il pensait en ce moment-là. Il n'aimait pas la marquise;
+il lui en voulait même. Il était content de ne pas se soucier de sa
+personne, qu'elle lui avait trop longtemps refusée, selon lui.
+
+Francia, rassurée, examina le poignard, le trouva joli, et s'amusa de
+la possession d'un bijou si singulier; elle le lui rendit pourtant, ne
+sachant qu'en faire et frémissant à l'idée de s'en servir contre lui.
+Elle était prête à sortir. Mourzakine l'entraîna, lui fit oublier sa
+blessure en la caressant et la gâtant comme un enfant malade. Ils
+allèrent dîner aux Champs-Élysées, et puis il lui demanda quel théâtre
+elle préférait. Elle se sentait faible, elle avait à peine mangé, et
+par moments elle avait des frissons. Il lui proposa de rentrer. Elle le
+voyait disposé à s'amuser du bruit et du mouvement de Paris; il avait
+copieusement dîné, lui, bu d'autant. Elle craignit de le priver en
+acceptant de prendre du repos, et céda au désir qu'il paraissait avoir
+d'aller à Feydeau entendre les chanteurs en vogue. L'Opéra-Comique était
+alors fort suivi et généralement préféré au grand Opéra. C'était un
+théâtre de bon ton, et Mourzakine n'était pas fâché, tout en écoutant
+la musique, de pouvoir lorgner les jolies femmes de Paris. Il envoya en
+avant Valentin pour louer une loge de rez-de-chaussée, et, quand ils
+arrivèrent, le dévoué personnage les attendait sous le péristyle avec
+le coupon. Francia baissa son voile, prit le bras de Valentin et alla
+s'installer dans la loge, ou peu d'instants après le prince vint la
+rejoindre.
+
+Quand elle se vit tête à tête avec lui dans cette niche sombre, où, en
+se tenant un peu au second plan, elle n'était vue de personne, elle se
+rassura. En jetant les yeux sur ce public où pas une figure ne lui était
+connue, elle sourit de la peur qu'elle avait eue d'y être découverte, et
+elle oublia tout encore une fois, pour ne sentir que la joie d'être dans
+un théâtre, dans la foule, parée et ravie, dans le souffle chaud et
+vivifiant de Paris artiste, seule et invisible avec son amant heureux.
+C'était la sécurité, l'impunité dans la joie, car Francia, élevée dans
+les coulisses du spectacle ambulant, aimait le théâtre avec passion.
+C'est en l'y menant quelquefois que Guzman l'avait enivrée. Elle aimait
+surtout la danse, bien que sa mère, en lui donnant les premières leçons,
+l'eût souvent torturée, brisée, battue. Dans ce temps-là, certes elle
+détestait l'art chorégraphique; mais depuis qu'elle n'en était plus la
+victime résignée, cet art redevenait charmant dans ses souvenirs. Il
+se liait à ceux que sa mère lui avait laissés. Elle était fière de s'y
+connaître un peu et de pouvoir apprécier certains pas que Mimi La Source
+lui avait enseignés. On jouait, je crois, _Aline, reine de Golconde_. Si
+ma mémoire me trompe, il importe peu. Il y avait un ballet. Francia le
+dévora des yeux, et, bien que les danseuses de Feydeau fussent de second
+ordre, elle fut enivrée jusqu'à oublier qu'elle avait la fièvre. Elle
+oublia aussi qu'elle ne voulait pas être vue avec un étranger; elle se
+pencha en avant, tenant naïvement le bras de Mourzakine et l'entraînant
+à se pencher aussi pour partager un plaisir dont elle ne voulait pas
+jouir sans lui.
+
+Tout à coup elle vit immédiatement au-dessous d'elle une tête crépue,
+dont le ton rougeâtre la fit tressaillir. Elle se retira, puis se
+hasarda à regarder de nouveau. Elle dut prendre note d'une grosse main
+poilue qui frottait par moments une nuque bovine, rouge et baignée de
+sueur. Enfin elle distingua le profil qui se tournait vers elle, mais
+sans que les yeux ronds et hébétés parussent la voir. Plus de doute,
+c'était Antoine le ferblantier, le neveu du père Moynet, l'amoureux que
+Théodore lui avait conseillé d'épouser.
+
+Elle fut prise de peur. Était-ce bien lui? Que venait-il faire au
+théâtre, lui qui n'y comprenait rien, et qui était trop rangé pour se
+permettre un pareil luxe? L'acte finissait. Quand elle se hasarda à
+regarder encore, il n'était plus là. Elle espéra qu'il ne reviendrait
+pas, ou qu'elle avait été trompée par une ressemblance. Antoine avait
+une de ces têtes pour ainsi dire classiques par leur banalité, qu'on ne
+rencontre plus guère aujourd'hui dans les gens de sa classe. Les types
+tendent à se particulariser sous l'action d'aptitudes plus personnelles.
+A cette époque, un ouvrier de Paris n'était souvent qu'un paysan à peine
+dégrossi, et si quelque chose caractérisait Antoine, c'est qu'il n'était
+pas dégrossi du tout.
+
+Mourzakine sortit pour aller chercher des oranges et des bonbons.
+Francia l'attendit en se tenant d'abord bien au fond de la baignoire;
+mais elle s'ennuya, et, voyant la salle à moitié vide, le parterre vide
+absolument, elle s'avança pour se donner le plaisir de regarder la
+toile. En ce moment, elle se trouva face à face avec le regard doux
+et le timide sourire d'Antoine qui rentrait, et qui la reconnaissait
+parfaitement. Il était trop naïf pour croire déplacé de lui adresser la
+parole. Bien au contraire, il eût pensé faire une grossièreté en ne lui
+parlant pas.
+
+--Comment donc, mademoiselle Francia, lui dit-il, c'est vous? Je vous
+croyais bien loin! Vous voilà donc revenue? Est-ce que votre maman...
+
+--Je l'ai rencontrée en route, répondit Francia avec la vivacité
+nerveuse d'une personne qui ne sait pas mentir.
+
+--Ah! bien, bien! vous êtes revenues ensemble? Et Dodore, il est revenu
+aussi?
+
+--Oui, il est là avec moi, il vient de sortir, dit Francia, qui ne
+savait plus ce qu'elle disait.
+
+--Tant mieux, tant mieux! reprit pesamment Antoine. A présent, vous
+voilà contents, vous voilà heureux, car vous êtes habillée,... très-bien
+habillée, très-jolie! Et la santé est bonne?
+
+--Oui, oui, Antoine, merci!
+
+--Et la maman? sans doute qu'elle a fait fortune là-bas, dans les
+voyages?
+
+Et Antoine soupira bruyamment en croyant dissimuler son chagrin.
+
+Francia comprit ce soupir: Antoine se disait qu'il ne pouvait plus
+aspirer à sa main. Elle saisit ce moyen de le décourager.
+
+--C'est comme cela, mon bon Antoine, reprit-elle; maman a fait fortune,
+et nous partons demain pour les pays étrangers, où elle a du bien.
+
+--Demain, déjà! vous partez demain! mais vous viendrez bien dire adieu à
+mon oncle, qui vous aime tant?
+
+--J'irai, bien sûr, mais ne lui dites pas que vous m'avez vue; il
+aurait du chagrin de savoir que je vais au spectacle avant de courir
+l'embrasser.
+
+--Je ne dirai rien. Allons! adieu, mademoiselle Francia; est-ce demain
+que vous viendrez chez l'oncle? Je voudrais bien savoir l'heure, pour
+vous dire adieu aussi.
+
+--Je ne sais pas l'heure, Antoine, je ne peux pas décider l'heure... Je
+vous dis adieu tout de suite.
+
+--J'aurais voulu voir votre maman. Est-ce qu'elle va rentrer dans votre
+loge?
+
+--Je ne sais pas! dit Francia, inquiète et impatientée. Qu'est-ce que ça
+vous fait de la voir? Vous ne la connaissez pas!
+
+--C'est vrai! D'ailleurs je ne peux pas rester. Il est déjà tard, et il
+faut que je sois levé avec le jour, moi!
+
+--Et puis le spectacle ne vous amuse sûrement pas beaucoup?
+
+--C'est vrai, que ça ne m'amuse guère; les chansons durent trop
+longtemps, et ça répète toujours la même chose. J'étais venu rapporter
+à ce théâtre une commande de pièces de réflecteurs, et comme je ne
+demandais pas de pourboire, ils m'ont dit dans les coulisses:
+
+--Voulez-vous une place debout, à l'entrée du parterre? J'ai trouvé une
+place assis. J'ai regardé, mais j'en ai assez, et puisque vous voilà
+riche,... c'est-à-dire puisque vous viendrez...
+
+--Oui, oui, Antoine, j'irai voir votre oncle. Adieu! portez-vous bien!
+
+Antoine soupira encore et s'en alla; mais, comme il traversait le
+couloir, il vit le beau prince russe qui entrait familièrement dans la
+loge de Francia, et une faible lumière se fit dans son esprit, lent à
+saisir le sens des choses. Je ne sais s'il était capable de débrouiller
+tout seul le problème, mais l'instinct du caniche lui fit oublier qu'il
+voulait s'en aller. Il resta à flâner sous le péristyle du théâtre.
+
+Francia n'osa raconter à son prince la rencontre qui venait de la
+troubler et de l'attrister profondément, car, si elle n'avait que de
+l'effroi pour l'amour d'Antoine, elle n'en était pas moins touchée de sa
+confiance et de son respect.
+
+--Il croit des choses impossibles à croire, se disait-elle, et ce n'est
+pas tant parce qu'il est simple que parce qu'il m'estime plus que je ne
+vaux!
+
+Et puis, ce vieux ami, ce limonadier à la jambe de bois, qu'elle n'avait
+pas embrassé en partant, qu'elle n'avait pas eu le courage de tromper,
+et qui l'attendrait tous les jours jusqu'au moment où, las d'attendre,
+il prononcerait sur elle l'arrêt que méritent les ingrats!
+
+Mourzakine lui apportait des friandises qu'elle se mit à grignoter
+en rentrant ses larmes. Le rideau se releva. Elle essaya de s'amuser
+encore, mais elle avait des éblouissements, des élancements au coeur
+et au cerveau; elle craignait de s'évanouir; elle ne put cacher son
+malaise.
+
+--Rentrons! lui dit Mourzakine.
+
+Elle ne voulait pas l'empêcher d'entendre toute la pièce. Elle espéra
+que cinq minutes d'air libre la remettraient. Il la conduisit sur le
+balcon du foyer, où elle se débarrassa de son voile et respira. Elle
+redevint gaie, confiante, et quand la cloche les avertit, sans songer à
+cacher son visage, elle retourna avec lui à sa loge.
+
+Au moment où, après l'y avoir fait entrer, Mourzakine allait s'y placer
+auprès d'elle, une main lui frappa l'épaule, et le força à se retourner.
+
+C'était l'oncle Ogokskoï qui, l'attirant dans le couloir, lui dit en
+souriant:
+
+--Tu es là avec ta petite. Je l'ai aperçue; mais je suis curieux de voir
+si elle est vraiment jolie.
+
+--Non, mon oncle, elle n'est pas jolie, répondit à voix basse
+Mourzakine, qui frémissait de rage.
+
+--Je veux entrer dans la loge, ouvre! Fais donc ce que je te dis! ajouta
+le comte d'un ton sec qui ne souffrait pas de réplique.
+
+Mourzakine lutta comme on peut lutter contre le pouvoir absolu.
+
+--Non, cher oncle, dit-il en affectant une gaîté qu'il était loin de
+ressentir, je vous en prie, ne la voyez pas. Vous êtes un rival
+trop dangereux; vous m'avez mis au plus mal avec la belle marquise,
+laissez-moi ce petit échantillon de Paris, qui n'est vraiment pas digne
+de vous.
+
+--Si tu dis la vérité, reprit tranquillement le comte, tu n'as rien
+à craindre. Allons, ouvre cette porte, te dis-je, ou je l'ouvrirai
+moi-même.
+
+Mourzakine essaya d'obéir, il ne put le faire; il se sentit comme
+paralysé. Ogokskoï ouvrit la loge et, laissant la porte ouverte pour
+y faire pénétrer la lumière du couloir, il regarda très-attentivement
+Francia, qui se retournait avec surprise. Au bout d'un instant, il
+revint à son neveu en disant:
+
+--Tu m'as menti, Diomiditch, elle est jolie comme un ange. Je veux
+savoir à présent si elle a de l'esprit. Va-t'en là-haut saluer monsieur
+et madame de Thièvre.
+
+--Là-haut? Madame de Thièvre est ici?
+
+--Oui, et elle sait que tu t'y trouves. Je t'avais aperçu déjà, je lui
+ai annoncé que tu comptais venir la saluer. Va! va donc! m'entends-tu?
+Sa loge est tout juste au-dessus de la tienne.
+
+Ogokskoï parlait en maître, et, malgré la douceur railleuse de ses
+intonations, Diomiditch savait très-bien ce qu'elles signifiaient. Il se
+résigna à le laisser seul avec sa maîtresse. Quel danger pouvait-elle
+courir en plein théâtre? Pourtant une idée sauvage lui entra
+soudainement dans l'esprit.
+
+--Je vous obéis, répondit-il; mais permettez-moi de dire à ma petite
+amie qui vous êtes, afin qu'elle n'ait pas peur de se trouver avec un
+inconnu, et qu'elle ose vous répondre si vous lui faites l'honneur de
+lui adresser la parole.
+
+Et, sans attendre la réponse, il entra vivement, et dit à Francia:
+
+--Je reviens à l'instant; voici mon oncle, un grand personnage, qui a la
+bonté de prendre ma place,... tu lui dois le respect.
+
+En achevant ces mots, que le comte entendait, il glissa adroitement à
+Francia le poignard persan qu'il avait gardé sur lui, et qu'il lui mit
+dans la main en la lui serrant d'une manière significative Son corps
+interceptait au regard d'Ogokskoï cette action mystérieuse, que Francia
+ne comprit pas du tout, mais à laquelle une soumission instinctive la
+porta à se prêter. Il hésitait toutefois à se retirer, quand Ogokskoï le
+poussa sans qu'il y parût, mais avec la force inerte et invincible d'un
+rocher qui se laisse glisser sur une barrière. Diomiditch dut céder
+la place et monter à la loge de madame de Thièvre, dont, sans autre
+explication, son oncle lui jeta le numéro en refermant la porte de celle
+de Francia.
+
+La marquise le reçut très-froidement. Il l'avait trop ouvertement
+négligée; elle le méprisait, elle le haïssait même. Elle le salua à
+peine et se retourna aussitôt vers le théâtre, comme si elle eût pris
+grand intérêt au dernier acte.
+
+Mourzakine allait redescendre, impatient de faire cesser le tête-à-tête
+de son oncle avec Francia, quand le marquis le retint.
+
+--Restez un instant, mon cher cousin, lui dit-il, restez auprès de
+madame de Thièvre: je suis forcé, pour des raisons de la dernière
+importance, de me rendre à une réunion politique. Le comte Ogokskoï m'a
+promis de reconduire la marquise chez elle; il a sa voiture, et je suis
+forcé de prendre la mienne. Il va revenir, je n'en doute pas, veuillez
+donc ne quitter madame de Thièvre que quand il sera là pour lui offrir
+son bras.
+
+M. de Thièvre sortit sans admettre que Mourzakine pût hésiter, et
+celui-ci resta planté derrière la belle Flore, qui avait l'air de ne pas
+tenir plus de compte de sa présence que de celle d'un laquais, tandis
+qu'il sentait sa moustache se hérisser de colère en songeant au méchant
+tour que son oncle venait de lui jouer. Il n'était pas sans crainte
+sur l'issue de cette mystification féroce, lorsqu'au bout de quelques
+instants il vit l'ouvreuse entr'ouvrir discrètement la loge et lui
+glisser une carte de visite de son oncle, sur le dos de laquelle il lut
+ces mots au crayon:
+
+«Dis à madame la marquise qu'un ordre inattendu, venue de la rue
+Saint-Florentin, me prive du bonheur de la reconduire et me force à te
+laisser l'honneur de me remplacer auprès d'elle. Vous trouverez en bas
+mes gens et ma voiture. Je prends un fiacre, et je laisse la petite
+personne aux soins de M. Valentin, ton majordome, qui la reconduira chez
+toi.»
+
+--Eh bien, pensa Mourzakine, il n'y a que demi-mal, puisqu'elle est
+débarrassée de lui! Elle sera jalouse, si elle me voit sortir avec la
+marquise; mais celle-ci me reçoit si mal qu'elle ne me gardera
+pas longtemps, et peut-être même ne me permettra-t-elle pas de
+l'accompagner.
+
+Le spectacle finissait. Il offrit à madame de Thièvre le châle qu'elle
+devait prendre pour sortir.
+
+--Où donc est le comte Ogokskoï? lui dit-elle sèchement.
+
+Il lui expliqua la substitution de cavalier, et lui offrit son bras.
+Elle le prit sans répondre un mot, et comme, d'après son air courroucé,
+il hésitait à monter en voiture auprès d'elle, elle lui dit d'un ton
+impérieux:
+
+--Montez donc! vous me faites enrhumer.
+
+Il s'assit sur la banquette de devant, elle fit un mouvement de droite à
+gauche pour ne pas rester en face de lui et pour se trouver aussi loin
+de lui que possible.
+
+Il n'en fut point piqué. Il aimait vraiment Francia, il ne songeait qu'à
+elle. Il l'avait cherchée des yeux à la sortie. Il n'avait vu ni elle,
+ni Valentin; mais cela n'était-il pas tout simple? Les spectateurs
+placés au rez-de-chaussée avaient dû s'écouler plus vite que ceux
+du premier rang. Une seule chose le tourmentait, l'inquiétude et la
+jalousie de sa petite amie. Il ne doutait point que, pour parfaire sa
+vengeance, Ogokskoï ne lui eût dit en la quittant:--Mon neveu reconduit
+une belle dame, ne l'attendez pas.
+
+Mais Diomiditch comptait sur l'éloquence de Valentin pour la rassurer et
+lui faire prendre patience. D'ailleurs elle était en fiacre, la voiture
+louée par Ogokskoï allait très-vite. Il ne pouvait manquer d'arriver en
+même temps que Francia au pavillon.
+
+Quand il eut fait ces réflexions, il en fit d'autres relativement à la
+belle marquise. Il avait des torts envers elle, elle était furieuse
+contre lui: devait-il accepter platement sa défaite et l'humiliation
+que son oncle lui avait ménagée? Nul doute qu'Ogokskoï n'eût dit à la
+marquise en quelle société il avait surpris son beau neveu, et qu'il
+n'eût compté les brouiller à jamais ensemble pour se venger de ne
+pouvoir rien espérer d'elle. Mourzakine se demanda fort judicieusement
+pourquoi la marquise, qui affectait de le mépriser, l'avait appelé dans
+sa voiture au lieu de lui défendre d'y monter. Il est vrai que cette
+voiture n'était pas la sienne et qu'elle pouvait avoir peur de se
+trouver à minuit dans un _remise_ dont le cocher lui était inconnu.
+Pourtant un de ses valets de pied était resté pour l'accompagner, et il
+était sur le siège. Elle n'avait nullement besoin de Mourzakine pour
+rentrer sans crainte. Donc il lui plaisait d'avoir Mourzakine à bouder
+ou à quereller. Il provoqua l'explosion en se mettant à ses genoux et
+en se laissant accabler de reproches jusqu'à ce que toute la colère
+fût exhalée. Il eût volontiers menti effrontément si la chose eût
+été possible; mais la rencontre de la marquise avec Francia ne lui
+permettait pas de nier. Il avoua tout, seulement il mit le tout sur le
+compte de la jeunesse, de l'emportement des sens et de l'excitation
+délirante où l'avaient jeté les rigueurs de sa belle cousine. Ce
+reproche, qu'elle ne méritait guère, car elle ne l'avait certes pas
+désespéré, fit rougir la marquise; mais elle l'écrasait en vain du poids
+de la vérité, elle perdit son temps à lui démontrer que tout ce qu'il
+lui avait dit de ses relations avec Francia était faux d'un bout à
+l'autre. Il coupa court aux explications par une scène de désespoir.
+Il se frappa la poitrine, il se tordit les mains, il feignit de perdre
+l'esprit en se montrant d'autant plus téméraire qu'il avait moins le
+droit de l'être. La marquise perdit l'esprit tout de bon et le défia de
+rester chez elle à attendre le marquis de Thièvre jusqu'à deux où trois
+heures du matin, comme cela leur était déjà arrivé.
+
+--Si vous êtes capable, lui dit-elle, de causer raisonnablement avec
+moi sans songer à celle qui vous attend chez vous, je croirai que
+vous n'avez pour elle qu'une grossière fantaisie et que votre coeur
+m'appartient. A ce prix, je vous pardonnerai vos folies de jeune homme,
+et, ne voulant de vous qu'un amour pur, je vous regarderai encore comme
+mon parent et mon ami.
+
+Le prince s'était mis dans une situation à ne pouvoir reculer. Il baisa
+passionnément les mains de la marquise et la remercia si ardemment,
+qu'elle se crut vengée de Francia et le fit entrer chez elle en
+triomphe.
+
+Elle se fit apporter du thé au salon, annonça à ses gens qu'ils eussent
+à attendre M. de Thièvre et à introduire les personnes qui pourraient
+venir de sa part lui apporter des nouvelles. La conspiration royaliste
+autorisait ces choses anormales dont les valets n'étaient point dupes,
+mais que le grave et politique Martin prenait au sérieux, se chargeant
+d'imposer silence aux commentaires des laquais du second ordre, lesquels
+étaient réduits à chuchoter et à sourire. Quant à lui, croyant fermement
+à des secrets d'État et comptant que sa prudence était un puissant
+auxiliaire aux projets de ses maîtres, il se tint dans l'antichambre,
+aux ordres de la marquise, et envoya les autres valets plus loin, pour
+les empêcher d'écouter aux portes.
+
+Mourzakine avait assez étudié la maison pour se rendre compte des
+moindres détails. Il admira l'air dégagé et imposant avec lequel
+une femme aussi jeune que la marquise savait jouer la comédie de la
+préoccupation politique pour s'affranchir des usages et se débarrasser
+des témoins dangereux. Il se reprit de goût pour cette fière et
+aristocratique beauté qui lui présentait un contraste si tranché avec la
+craintive et tendre grisette. Il pensa à son oncle, qui avait compté par
+ses railleuses délations le brouiller avec l'une et avec l'autre, et qui
+ne devait réussir qu'à lui assurer la possession de l'une et de l'autre.
+Il jura à la marquise qu'il l'aimait avec son âme, qu'il la respectait
+trop pour l'aimer autrement; mais il feignit d'être fort jaloux
+d'Ogokskoï, et coupa court à ses récriminations en lui reprochant à
+son tour de vouloir trop plaire à son oncle. Elle fut forcée de se
+justifier, de dire que son mari était un ambitieux qui la protégeait mal
+et qui l'avait prise au dépourvu en invitant le comte à dîner chez elle,
+à l'accompagner au théâtre et à la reconduire.
+
+--Et vous-même, ajouta-t-elle, n'étes-vous pas un ambitieux aussi? Ne
+m'avez-vous pas négligée ces jours-ci pour ne pas déplaire à cet oncle
+que vous craignez tant? ne m'avez-vous pas conseillée d'être aimable
+avec lui, de le ménager, pour qu'il ne vous écrasât pas de son courroux?
+
+--La preuve, lui répondit Mourzakine, que je ne le crains pas pour moi,
+c'est que me voici à vos pieds jurant que je vous adore. Vous pouvez le
+lui redire. Un sourire de votre bouche de rose, un doux regard de vos
+yeux d'azur, et que je sois brisé après par le tsar lui-même, je ne me
+plaindrai pas de mon sort!
+
+Diomiditch n'avait pas beaucoup à craindre que la marquise trahit sa
+propre défaite, devenue imminente; elle n'en fut pas moins dupe d'une
+bravoure si peu risquée, et se laissa adorer, supplier, enivrer et
+vaincre.
+
+Les larmes et les reproches vinrent après la chute; mais il était fort
+tard, trois heures du matin peut-être. M. de Thièvre pouvait rentrer.
+Elle recouvra sa présence d'esprit, et sonna Martin.
+
+--Le marquis ne rentre pas, lui dit-elle, il sera peut-être retenu
+jusqu'au jour; je suis fatiguée d'attendre, reconduisez le prince...
+
+Mourzakine s'éloigna fier de sa victoire, mais impatient de revoir
+Francia, qu'il continuait à préférer à la marquise. Il avait, non pas
+des remords, il se fût méprisé lui-même s'il n'eût profité de l'occasion
+que lui avait fournie son oncle en croyant le perdre dans l'esprit
+de madame de Thièvre; mais la douleur de Francia gâtait un peu son
+triomphe, et il avait hâte de la rejoindre pour l'apaiser. Il était
+aussi très-impatient d'apprendre ce qui s'était passé entre elle et
+le comte Ogokskoï. Il est étrange que, malgré sa pénétration et son
+expérience des procédés du cher oncle, il ne l'eût pas deviné. Il
+commençait pourtant à en prendre quelque souci en franchissant la rue
+sombre qui le ramenait à son pavillon.
+
+Or ce qui s'était passé, s'il l'eût pressenti plus tôt, eût beaucoup
+gâté l'ivresse de sa veillée auprès de la marquise.
+
+Reprenons la situation de Francia où nous l'avons laissée, c'est-à-dire
+en tête-à-tête avec Ogokskoï dans sa loge du rez-de-chaussée à
+l'Opéra-Comique.
+
+D'abord il se contenta de la regarder sans rien lui dire, et elle, sans
+méfiance aucune, car Mourzakine lui avait fort peu parlé de son oncle,
+continua à regarder le spectacle, mais sans rien voir et sans jouir de
+rien. Elle sentait revenir une migraine violente dès que Mourzakine
+n'était plus auprès d'elle. Elle l'attendait comme s'il eût tenu le
+souffle de sa vie entre les mains, lorsque le comte lui annonça que son
+neveu venait de recevoir un ordre qui le forçait de courir auprès de
+l'Empereur.
+
+--Ne vous inquiétez pas de votre sortie, lui dit-il, je me charge de
+vous mettre en voiture, ou de vous reconduire si vous le désirez.
+
+Ce n'est pas la peine, répondit Francia, toute attristée. Il y a M.
+Valentin qui m'attend avec un fiacre à l'heure.
+
+--Qu'est-ce que c'est que M. Valentin?
+
+--C'est une espèce de valet de chambre qui est pour le moment aux ordres
+du prince.
+
+--Je vais l'avertir, reprit Ogokskoï, afin qu'il se trouve à la sortie.
+
+Il alla sous le péristyle, où se tenaient encore à cette époque tout un
+groupe d'industriels empressés qui se chargeaient, moyennant quelque
+monnaie, d'appeler ou d'annoncer les voitures de l'aristocratie en
+criant à pleins poumons le titre et le nom de leurs propriétaires.
+Ogokskoï dit au premier de ces officieux d'appeler M. Valentin; celui-ci
+apparut aussitôt.
+
+--Le prince Mourzakine, lui dit Ogokskoï, vous avertit de ne pas
+l'attendre ici davantage; remmenez la voiture, et allez l'attendre chez
+lui.
+
+Malgré sa puissante intelligence, Valentin ne se douta de rien et obéit.
+
+Le comte rentra dans les couloirs, écrivit à la hâte le billet qui
+devait mettre son neveu aux arrêts forcés dans la loge de la marquise,
+et revint dire à Francia que M. Valentin, n'ayant sans doute pas compris
+les ordres de Mourzakine, était parti.
+
+--En ce cas, répondit Francia, je prendrai tout de suite un autre
+fiacre; je suis fatiguée, je voudrais rentrer.
+
+Venez, dit le comte en lui offrant son bras, qu'elle eut de la peine à
+atteindre, tant elle était petite et tant il était grand.
+
+Il trouva très-vite un fiacre et s'y assit auprès d'elle en lui jurant
+qu'il ne laisserait pas une jolie fille adorée de son neveu sous la
+garde d'un cocher de _sapin_.
+
+Il avait dit tout bas au cocher de prendre les boulevards et de les
+suivre au pas en remontant du côté de la Bastille. Francia, qui
+connaissait son Paris, s'aperçut bientôt de cette fausse route et en fit
+l'observation au comte.
+
+--Qu'importe? lui dit-il; l'animal est ivre, ou il dort, nous pouvons
+causer tranquillement, et j'ai à causer avec vous de choses très-graves
+pour vous. Vous aimez mon neveu, et il vous aime; mais vous êtes libre,
+et il ne l'est pas. Une très-belle dame que vous ne connaissez pas...
+
+--Madame de Thièvre! s'écria Francia frappée au coeur.
+
+--Moi, je ne nomme personne, reprit le comte; il me suffit de vous dire
+qu'une belle dame a sur son coeur des droits antérieurs aux vôtres, et
+qu'en ce moment elle les réclame.
+
+--C'est-à-dire qu'il est, non pas chez l'empereur, mais chez cette dame.
+
+--Vous avez parfaitement saisi; il m'a chargé de vous distraire ou de
+vous ramener. Que choisissez-vous? Un bon petit souper au Cadran-Bleu,
+ou un simple tour de promenade dans cette voiture?
+
+--Je veux m'en aller chez moi bien vite.
+
+--Chez vous? Il paraît que vous n'avez plus de chez vous, et je vous
+jure que vous ne trouverez pas cette nuit mon neveu chez lui! Allons,
+pleurez un peu, c'est inévitable, mais pas trop, ma belle petite! Ne
+gâtez pas vos yeux qui sont les plus doux et les plus beaux que j'aie
+vus de ma vie. Pour un amant perdu, cent de retrouvés quand on est aussi
+jolie que vous l'êtes. Mon neveu a bien prévu que son infidélité forcée
+vous brouillerait avec lui, car il vous sait jalouse et fière. Aussi
+m'a-t-il approuvé lorsque je lui ai offert de vous consoler. Dites oui,
+et je me charge de vous. Vous y gagnerez. Mourzakine n'a rien que ce que
+je lui donne pour soutenir son rang, et moi je suis riche! Je suis moins
+jeune que lui, mais plus raisonnable, et je ne vous placerai jamais dans
+la situation où il vous laisse ce soir. Allons souper; nous causerons de
+l'avenir, et sachez bien que mon neveu me sait gré de l'aider à rompre
+des liens qu'il eût été forcé de dénouer lui-même demain matin.
+
+Francia, étouffée par la douleur, l'indignation et la honte, ne pouvait
+répondre.
+
+--Réfléchissez, reprit le comte; je vous aimerai beaucoup, moi!
+Réfléchissez vite, car il faut que je m'occupe de vous trouver un gîte
+agréable, et de vous y installer cette nuit.
+
+Francia restait muette. Ogokskoï crut qu'elle mourait d'envie
+d'accepter, et, pour hâter sa résolution, il l'entoura de ses bras
+athlétiques. Elle eut peur, et, en se dégageant, elle se rappela la
+manière étrange dont Mourzakine lui avait glissé son poignard; elle le
+sortit adroitement de sa ceinture, où elle l'avait passé en le couvrant
+de son châle.
+
+--Ne me touchez pas! dit-elle à Ogokskoï; je ne suis pas si méprisable
+et si faible que vous croyez.
+
+Elle était résolue à se défendre, et il l'attaquait sans ménagements, ne
+croyant point à une vraie résistance, lorsqu'elle avisa tout à coup, à
+la clarté des réverbères, un homme qui avait suivi la voiture et qui
+marchait tout près.
+
+--Antoine! s'écria-t-elle en se penchant dehors.
+
+A l'instant même la portière s'ouvrit, et, sans que le marchepied fût
+baissé, elle tomba dans les bras d'Antoine, qui l'emporta comme une
+plume. Le comte avait essayé de la retenir, mais on était alors devant
+la Porte Saint-Martin, et les boulevards étaient remplis de monde qui
+sortait du théâtre. Ogokskoï craignit un scandale ridicule; il retira à
+lui la portière, poussa vivement son cocher de fiacre à doubler le pas,
+et disparut dans la foule des voitures et des piétons.
+
+Francia était presque évanouie; pourtant elle put dire à
+Antoine:--Allons chez Moynet.
+
+Au bout d'un instant, reprenant courage, elle put marcher. Ils étaient à
+deux pas de l'estaminet de la _Jambe de bois_; c'est ainsi que les gens
+du quartier désignaient familièrement l'établissement du sergent Moynet.
+Il était encore ouvert. L'invalide jeta un grand cri de joie en revoyant
+sa fille adoptive; mais, comme elle était pâle et défaillante, il la fit
+entrer dans une sorte d'office où il n'y avait personne et où il se
+hâta de l'interroger. Elle ne pouvait pas encore parler; il questionna
+Antoine qui baissa la tête et refusa de répondre.
+
+--Elle vous dira ce qu'elle voudra, dit-il; moi, je n'ai qu'à me taire!
+
+Et comme il pensait bien qu'elle ne voudrait pas s'expliquer devant lui,
+l'honnête garçon eut la patience et la délicatesse de renoncer à savoir
+la vérité. Il se retira en disant à Francia:
+
+--Je m'en vais aider le garçon à fermer l'établissement. Si vous avez
+quelque chose à me commander, je suis là.
+
+Francia, touchée profondément, lui tendit une main qu'il serra dans les
+siennes avec une émotion bien vive dont sa figure épaisse et tannée ne
+trahit pourtant rien.
+
+--Voyons, parleras-tu? dit en jurant Moynet à Francia, dès qu'ils furent
+seuls. Il y a quelque chose de louche dans tout ça! Je n'ai rien dit;
+mais je n'ai pas cru un mot de cette histoire du retour de ta mère,
+d'autant plus que j'ai su des choses qui ne m'ont pas plu. Pendant que
+je courais l'autre soir pour faire relâcher ton vaurien de frère, tu
+sortais malgré ma défense; tu n'es rentrée qu'au jour, et ce même
+jour-là tu disparais sans me dire adieu! Il faut avouer la vérité,
+entends-tu? Si tu essayes encore de me tromper, je te méprise et je
+t'abandonne!
+
+Francia se jeta à ses genoux en sanglotant. La dernière crise de cette
+cruelle soirée avait dissipé subitement sa migraine; son coeur était
+plein d'une indignation énergique contre ces Russes qui avaient tenté de
+l'avilir. Elle raconta avec une grande netteté et une sincérité absolue
+l'histoire de ses relations avec Mourzakine. Ce fut avec une énergie
+égale, mais accentuée de nombreux jurons, que le sergent, tout en
+ménageant les reproches à la pauvre fille, flétrit la conduite des deux
+étrangers. Il ne voulut pas admettre de circonstances atténuantes en
+faveur du prince, et quand Francia essaya de se persuader à elle-même
+que sa conduite avait pu être moins coupable que le comte ne la lui
+avait présentée, Moynet s'emporta contre elle et se défendit de toute
+pitié pour le chagrin qui l'accablait.
+
+--Tu es une sans coeur et une lâche, lui dit-il, tu as trahi ton pays et
+le souvenir de ta mère! Tu t'es donnée à l'homme qui l'a tuée! Il l'a
+dit à son autre maîtresse, ça doit être vrai, et à l'heure où nous
+sommes ils en rient ensemble, car elle est aussi canaille que lui et que
+toi! Elle trouve ça drôle! Ah! les femmes! comme c'est vil, et comme
+j'ai bien fait de rester garçon! Tiens, finis de pleurer, fille
+entretenue par l'ennemi, ou je te mets sur le trottoir avec les
+autres!... Les autres? Non, j'ai tort, j'oubliais,... les filles
+publiques valent mieux que toi! Le jour de l'entrée des ennemis dans
+Paris, il n'y en a pas une qui se soit montrée sur le pavé... Ah! j'en
+rougis pour toi! pour moi aussi, qui t'ai ramenée de là-bas, et qui
+aurais mieux fait de te flanquer une balle dans la tête! Voilà un beau
+débris de la grande armée, voilà un bel échantillon de la déroute! Et
+comme ces ennemis doivent avoir une belle idée de nous!
+
+Francia l'écoutait, le coude sur son genou, la joue dans sa main,
+la poitrine rentrée, les yeux fixes. Elle ne pleurait plus. Elle
+envisageait sa faute et commençait à y voir un crime. Ses affreuses
+visions de la nuit précédente lui revenaient. Elle contemplait, tout
+éveillée, la tête mutilée de sa mère et le cheval de Mourzakine galopant
+avec ce sanglant trophée.
+
+--Papa Moynet, dit-elle à l'invalide, je vous en prie, ne dites plus
+rien; vous me rendrez folle!
+
+--Si! Je veux dire, et je dirai encore, reprit Moynet, à qui elle avait
+oublié de faire savoir combien elle était malade depuis vingt-quatre
+heures: je ne t'ai jamais assez dit, je ne t'ai jamais dit ce que je
+devais te dire! J'ai été trop doux, trop bête avec toi. Tu m'as toujours
+dupé, et ce qui arrive, c'est ma faute. Nom de nom! C'est aussi la
+faute de la misère. Si j'avais eu de quoi te placer, et le temps de te
+surveiller, et un endroit, des personnes pour te garder! Mais avec une
+seule jambe, pas un sou d'avance, pas d'industrie, pas de famille, rien,
+quoi! je n'étais bon qu'à faire un état de cantinière; grâce à un ami,
+j'ai pu louer cette sacrée boutique, qui me tient collé comme une image
+à un mur, et où je n'ai pas encore pu joindre les deux bouts. Pondant
+ce temps-là, _mam'zelle_, que je croyais si sage et qui logeait là-haut
+dans sa mansarde, ne se contentait pas de travailler. Il lui fallait des
+chiffons et des amusements. On se laissait mener au spectacle et à
+la promenade avec les autres petites ouvrières, par les garçons du
+quartier, qui faisaient des dettes à leurs parents pour trimballer cette
+volaille. Je t'avais dit plus d'une fois: N'y va pas; il t'arrivera
+malheur! Tu me promettais tout ce que je voulais: tu es douce, et on te
+croirait raisonnable; mais tu n'as pas de ça (Moynet frappait sur sa
+poitrine)! Tu n'as ni coeur, ni âme! Une chiffe, quoi! Un oiseau qui ne
+veut pas de nid, et qui va comme le vent le pousse. Tu as écouté des pas
+grand'chose, tu as méprisé tes pareils, tu aurais pu épouser Antoine,
+tu le pourrais peut-être encore! Mais non, tu te crois d'une plus belle
+espèce que ça. On a eu une mère qui pirouettait sur les planches, devant
+les Cosaques, et on dit: Je suis artiste. On se donne à un perruquier
+parce qu'il est artiste, lui aussi! Tiens, tout ce qui sort du théâtre
+et tout ce qui y rentre, c'est des vagabonds et des ambitieux! On
+s'habille en princes et en princesses, et on rêve d'être des rois et des
+empereurs. J'ai vu ça à Moscou, moi; il y avait des comparses de théâtre
+qui buvaient bien la goutte avec nous, mais qui n'auraient jamais pris
+un fusil pour se battre. Tu as été élevée dans ce monde-là, et tu t'en
+ressens: tu seras toujours celle qui ne fait rien d'utile et qui compte
+sur les autres pour l'entretenir.
+
+--Mon papa Moynet, dit Francia, humiliée et brisée, je n'ai jamais été
+si bas que ça. Je n'ai jamais rien voulu recevoir de vous et de ceux qui
+travaillent avec peine et sans profit. Voilà toute ma faute, je n'ai pas
+voulu me mettre dans la misère avec Antoine qui ne gagne pas assez pour
+être en famille et qui aurait été malheureux. Ceux dont j'ai accepté
+quelque chose n'auraient jamais trouvé de maîtresses qui se seraient
+contentées d'aussi peu que moi, et je ne suis jamais restée sans gagner
+quelques sous pour habiller mon frère; enfin je ne me suis jamais égarée
+que par inclination: vous ne m'avez jamais vue avec des riches, et vous
+savez bien qu'il n'en manque pas pour nous offrir tout ce que nous
+pourrions souhaiter.
+
+--Je sais tout ça; jusqu'à présent tu avais été plus folle que fautive,
+c'est pourquoi je te pardonnais; je t'aimais encore, je ne souffrais pas
+qu'on dît du mal de toi. Je me figurais que tu rencontrerais quelque
+amant convenable dont tu saurais faire un mari par ta gentillesse et ton
+bon coeur; mais à présent! à présent, petite, quel honnête homme, même
+amoureux de toi, voudrait prendre à tout jamais le reste d'un Russe! Ça
+sera bon pour un jour ou deux, la fantaisie de te promener, et puis il
+faudra passer de l'un à l'autre, jusqu'à l'hôpital et au trottoir!
+
+--Si c'est comme ça que vous me consolez, dit Francia, je vois bien que
+je n'ai plus qu'à me jeter à l'eau!
+
+--Non, ça ne répare rien du tout, ces bêtises-la! on n'en a pas le
+droit; un homme se doit à son pays, une femme se doit à son devoir.
+
+--Quel devoir ai-je donc à présent, puisque vous me trouvez déshonorée,
+perdue?
+
+Moynet fut embarrassé, il avait été trop loin. Il n'était pas assez fort
+en raisonnement pour sortir de son dilemme. Il ne trouva qu'une issue.
+Ce fut de lui offrir le pardon et l'amour d'Antoine.
+
+--Il n'y a, lui dit-il, qu'un homme assez bon et assez patient pour ne
+pas te repousser. Tu n'as qu'un mot à lui dire; il n'est pas sans point
+d'honneur pourtant, mais il me consulte, et quand je lui aurai
+dit: «L'honneur peut aller avec le pardon,» il me croira. Voyons,
+finissons-en, je vais l'appeler, et pendant que vous causerez tous deux,
+j'irai mettre une paillasse pour moi dans le billard. Tu dormiras
+dans ma chambre sur un matelas; demain nous verrons à te trouver une
+mansarde.
+
+Il sortit. Francia resta seule, effrayée, hésitante quelques instants.
+Il fallait à Moynet le temps d'avertir et de persuader son neveu. Si
+l'explication eût été immédiate et prompte, Francia eût été sauvée.
+Attendrie par l'aveugle dévouement d'Antoine, elle eût vaincu sa
+répugnance, sauf à mourir à la longue dans ce milieu de gêne et
+de réalisme qui froissait la délicatesse de ses goûts et de son
+organisation; mais Antoine, qui s'était fait un devoir d'attendre, ne
+savait pas veiller: c'était un rude travailleur, chaque soir il tombait
+de fatigue. Pour ne pas s'endormir, il avait allumé sa pipe et, comme
+l'atmosphère chaude et visqueuse de la tabagie le narcotisait, il était
+sorti pour marcher en fumant; il était assez loin dans la rue. Moynet
+envoya le garçon à sa recherche. Quand il fut revenu, on s'expliqua;
+mais, si vite que Moynet pût résumer une situation tellement anormale,
+il fallut quelques minutes pour s'entendre, et Francia avait eu le temps
+de la réflexion.
+
+--Il hésite, pensa-t-elle. Il ne se décide pas comme cela tout d'un
+coup. Le temps se passe, Moynet est obligé de lui dire beaucoup de
+paroles pour lui donner en moi une confiance qu'il ne peut plus avoir.
+Ah! voilà qui est plus humiliant que toutes mes abjections! Prendre pour
+maître un homme qui rougit de vous aimer! Non! ce n'est pas possible,
+mieux vaut mourir!
+
+La porte de l'arrière-boutique était ouverte. Elle s'élança dehors, elle
+courut comme une flèche. Quand Antoine vint pour lui parler, elle était
+déjà loin; il la chercha au hasard toute la nuit. Il ne savait pas ou
+elle demeurait; il lui fut impossible de la rejoindre.
+
+D'abord Francia, en proie au vertige du suicide, ne songea qu'à gagner
+la Seine; mais un instinct plus fort que le désespoir, un vague
+sentiment de l'amour que Mourzakine lui portait encore l'arrêta au bord
+du parapet. Qui sait si le prince n'était pas innocent? Le comte avait
+peut-être tout inventé pour la perdre. C'était sans doute un homme
+indigne, infâme, puisqu'il avait voulu lui faire violence. Sans doute
+aussi Mourzakine le savait capable de tout, puisqu'il avait donné à
+Francia une arme pour se défendre. Ce poignard en disait beaucoup. Le
+prince n'avait pas voulu livrer sa maîtresse, puisqu'il avait fait cette
+action qui signifiait: tue-le, plutôt que de céder.
+
+Avant de mourir, il fallait savoir la vérité, ne fût-ce que pour mourir
+avec moins de haine dans le coeur et de honte sur la tête.
+
+Elle pouvait toujours en venir là; elle avait le poignard, elle le tira
+et regarda à la lueur du réverbère sa lame effilée sa fine pointe; elle
+le regarda longtemps, elle perça le bout de sa ceinture de soie repliée
+en plusieurs doubles. Rien n'est plus impénétrable à l'acier, la plus
+forte aiguille s'y fût brisée; le stylet s'y enfonça sans que Francia
+fit le moindre effort.
+
+--Eh bien! se dit-elle, rien n'est plus facile que de se mettre cela
+dans le coeur. Me voila sûre d'en finir quand je voudrai. J'ai été
+blessée à la guerre; je sais que dans le moment cela ne fait pas de mal.
+Si on meurt tout de suite, on ne souffre pas! Elle roula trois fois
+autour de sa taille la belle écharpe de crêpe de Chine que Mourzakine
+lui avait fait choisir. Elle y cacha le poignard persan et reprit sa
+course jusqu'à l'hôtel de Thièvre, où elle voulait passer avant de se
+rendre au pavillon.
+
+Il était trois heures du matin lorsqu'elle y arriva. Une voiture en
+sortait et se dirigeait vers la grille du jardin où le pavillon était
+situé. Elle suivit cette voiture qui allait vite; elle la suivit avec la
+puissance exceptionnelle que donne la surexcitation: elle arriva en même
+temps que Mourzakine en descendait. Elle se plaça de manière à n'être
+pas vue, et, profitant du moment où, après avoir ouvert la grille,
+Mozdar se présentait à la portière pour recevoir son maître, elle
+se glissa dans le jardin si rapidement et si adroitement, que ni le
+Cosaque, qui lui tournait le dos, ni le prince, qui avait le grand et
+gros corps du Cosaque devant les yeux, ne se doutèrent qu'elle fût
+entrée.
+
+Elle s'élança dans le jardin, au hasard d'y rencontrer Valentin, qu'elle
+ne rencontra pas, alla droit à la chambre de Mourzakine et se cacha
+derrière les rideaux de son lit. Elle voulait le surprendre, voir sur
+lui le premier effet de son apparition, l'accabler de son mépris avant
+qu'il eût préparé une fable pour la tromper encore, et se tuer devant
+lui en le maudissant.
+
+Mourzakine, en gagnant son appartement, avait déjà demandé à Mozdar si
+Francia était rentrée, et, sur sa réponse négative, il s'était dit:
+
+--Voilà! je m'en doutais! mon oncle me l'a enlevée. Du moment où il a
+deviné que j'aimais mieux celle-ci que l'autre, il m'a laissé l'autre et
+s'est vengé en me prenant mon vrai bien!
+
+Il rentra chez lui en proie à un accès de rage et de chagrin qui ne
+dura pourtant pas très-longtemps, car il était dans cette situation de
+l'esprit et du corps où le besoin de repos est plus impérieux que
+les secousses de la passion. Pourtant il voulut avant de se coucher
+connaître les circonstances de l'enlèvement, et, en homme qui paye
+cher toutes choses, il ne se gêna pas pour faire éveiller et appeler
+Valentin.
+
+Francia observait tous ses mouvements, elle attendait qu'il fût seul.
+Elle voulait se montrer, quand Valentin entra. Mourzakine allait parler
+en français; allait-il parler d'elle? Elle écouta et ne perdit rien.
+
+--Il paraît, mon cher, dit le prince à l'homme d'intrigues, que vous
+m'avez laissé voler ma petite amie! Je ne vous aurais pas cru si facile
+à tromper. Comment se fait-il que vous soyez rentré sur les minuit sans
+la ramener?
+
+Valentin montra une très-grande surprise, et il était sincère. Il
+raconta comment le comte lui avait donné congé de la part du prince. Il
+était impossible de soupçonner un projet d'enlèvement.
+
+--N'importe! vous avez manqué de pénétration. Un homme comme vous doit
+tout pressentir, tout deviner, et vous avez été joué comme un écolier.
+
+--J'en suis au désespoir, Excellence; mais je peux réparer ma faute. Que
+dois-je faire? me voilà prêt.
+
+--Vous devez retrouver la petite.
+
+--Où, Excellence? A l'hôtel Talleyrand? Certes ce n'est pas là que le
+comte l'aura menée.
+
+--Non; mais je ne sais rien de Paris, et vous devez savoir où en pareil
+cas on conduit une capture de ce genre.
+
+--Dans le premier hôtel garni venu. Votre oncle est un grand seigneur,
+il aura été dans un des trois premiers hôtels de la ville: je vais aller
+dans tous, et je saurai adroitement si les personnes en question s'y
+trouvent. Votre Excellence peut se reposer; à son réveil, elle aura la
+réponse.
+
+--Il faudrait faire mieux, il faudrait me ramener la petite. Mon oncle
+n'attendra pas le jour pour retourner à son poste auprès de notre
+maître; il doit y être déjà, et je suis sûr que Francia aura la volonté
+de vous suivre.
+
+--Votre Excellence est bien décidée à la reprendre après cette aventure?
+
+--Elle a résisté, je suis sûr d'elle!
+
+--Et, après avoir échoué, le comte Ogokskoï n'aura pas de dépit contre
+Votre Excellence? Elle n'a pas daigné me confier sa situation; mais cela
+est bien connu à l'hôtel de Thièvre, où je vais souvent en voisin. Les
+gens de la maison m'ont dit que le comte Ogokskoï était un puissant
+personnage, que Votre Excellence était dans sa dépendance absolue... Je
+demande humblement pardon à Votre Excellence d'émettre un avis devant
+elle; mais la chose est sérieuse, et je ne voudrais pas que mon
+dévouement trop aveugle pût m'être reproché par elle-même. Je la supplie
+de réfléchir une ou deux minutes avant de me réitérer l'ordre d'aller
+chercher mademoiselle Francia. Si mademoiselle Francia était bien
+contrariée de l'aventure, elle se serait déjà échappée, elle serait déjà
+ici.
+
+Mourzakine fit un mouvement
+
+--Admettons, reprit vite Valentin, qu'elle se soit préservée; elle
+peut réfléchir demain, et juger sa nouvelle position très-avantageuse.
+Admettons encore qu'elle soit tout à fait éprise de Votre Excellence et
+très-désintéressée, elle va être un sujet de litige bien grave! En la
+revoyant ici, et il l'y reverra, si vous ne la cachez ailleurs...
+
+--Il faudra la cacher ailleurs, Valentin, il le faudra absolument!
+
+--Sans doute, voila ce que je voulais dire à Votre Excellence. Il ne
+faut donc pas que je ramène la petite ici?
+
+--Non, ne la ramenez pas. Trouvez-lui une cachette sûre, et venez me
+dire où elle est.
+
+--A la place de Votre Excellence, je ferais encore mieux. J'écrirais
+au comte un petit mot bien aimable pour lui demander s'il consent à
+renoncer à ce caprice, et comme il y renoncera certainement de bonne
+grâce, Votre Excellence n'aurait rien à craindre.
+
+--Il n'y renoncera pas, Valentin!
+
+--Et bien! alors, si j'étais le prince Mourzakine, j'y renoncerais. Je
+ne m'exposerais pas pour la possession d'une petite fille comme cela,
+l'amusement de quelques jours, au ressentiment d'un homme qui peut tout
+et qui tiendrait mon avenir dans le creux de sa main. Je tournerais mes
+voeux vers un objet plus désirable et plus haut placé. Certaine marquise
+qui n'est pas loin d'ici a envoyé trois fois le jour de la grande
+alerte...
+
+--Valentin, taisez-vous, je ne vous ai pas parlé et je ne vous permets
+pas de me parler de celle-là.
+
+--Votre Excellence a raison, et c'est parce qu'elle fait plus grand cas
+de l'une que de l'autre qu'elle ferait bien d'écrire à son oncle. Je
+porterais la lettre de bonne heure, j'apporterais la réponse. C'est le
+moyen de tout concilier, et je gage qu'en voyant la soumission de
+Votre Excellence, M. le comte ne se souciera plus autant de la petite.
+Peut-être même ne s'en souciera-t-il plus du tout.
+
+--C'est possible, il faut réfléchir à tout. Retirez-vous, Valentin; à
+mon réveil, je vous dirai ce qu'il faut faire.
+
+Et Mourzakine, incapable de résister davantage au sommeil, se déshabilla
+vite et tomba sur son lit où il s'endormit comme frappé de la foudre,
+car il ne prit pas même la peine de ramener ses couvertures sur sa
+poitrine. Il dormait comme on dort à vingt-quatre ans, après une nuit
+d'agitation et de plaisir. Il faisait peut-être des rêves d'amour
+où tantôt la marquise, tantôt la grisette lui apparaissaient. Plus
+probablement il ne rêvait pas. Il était plongé dans l'anéantissement du
+premier sommeil. Francia sortit de sa cachette et marcha dans la chambre
+avec précaution, puis sans précaution; il n'entendait rien. Elle tira
+les verrous de la porte, après avoir écouté les pas de Valentin qui
+s'éloignaient. Mozdar ne bougeait plus; il couchait sous le péristyle,
+non dans un lit, les Cosaques ne connaissaient pas ce raffinement, mais
+sur un divan, sans se déshabiller, afin d'être toujours prêt à recevoir
+un ordre de son maître.
+
+Francia s'assit sur une chaise et regarda Mourzakine. Comme il était
+calme! Comme il l'avait oubliée! Combien peu de chose elle était pour
+lui! Il sortait des bras de la marquise, et déjà il ne se souciait
+presque plus de son petit oiseau bleu. Il le laissait au puissant
+Ogokskoï, il n'osait pas le lui disputer; il essaierait, quand il aurait
+bien dormi, de se le faire rendre par une lâche supplication; peut-être
+même ne l'essaierait-il pas du tout!
+
+Francia mesura l'abîme où elle était tombée. La fièvre faisait claquer
+ses dents. Elle sentait son coeur aussi glacé que ses membres. Elle
+repassa dans son esprit encore lucide tous les événements de la soirée:
+la soumission avec laquelle Mourzakine l'avait abandonnée au ravisseur
+était pour elle le plus poignant affront. Guzman lui était infidèle
+aussi, lui; mais il lui faisait encore l'honneur d'être brutalement
+jaloux. Il l'eût tuée plutôt que de la céder à un autre. Mourzakine
+s'était contenté de lui fournir un moyen de tuer son rival.
+
+--Pourquoi a-t-il eu cette pensée, se dit-elle, puisqu'à présent le
+voilà qui dort et ne se souvient plus que j'existe? Sans doute qu'il
+hérite de son oncle et qu'il m'aurait su gré de le faire hériter tout de
+suite!
+
+Elle eut un rire convulsif et crut entendre résonner à ses oreilles les
+paroles de l'invalide: «Il a tué ta mère, _cela doit être vrai_, il
+rit de t'avoir pour maîtresse malgré cela! il en rit avec son autre
+maîtresse, qui ne vaut pas mieux que lui.»
+
+Francia se leva dans un transport d'indignation. Elle eut chaud tout à
+coup; cette chaleur dévorante se portait surtout à la tête, et il lui
+sembla qu'une lueur rouge remplissait la chambre. Elle tira le poignard,
+elle essuya la lame sans savoir ce qu'elle faisait.
+
+--A présent, pensait-elle, je vais mourir; mais je ne veux pas mourir
+déshonorée. Je ne veux pas qu'on dise: Elle a été la maîtresse du Russe
+qui a tué sa mère, et elle l'aimait tant, cette misérable, qu'elle s'est
+tuée pour lui. J'ai si peu vécu! Je ne veux pas avoir vécu pour ne faire
+que le mal et pour amasser de la honte sur ma mémoire. Je veux qu'on me
+pardonne, qu'on m'estime encore quand je ne serai plus là. Je veux qu'on
+dise à mon frère:
+
+«--Elle avait fait une lâcheté, elle l'a bien lavée, et tu peux être
+fier d'elle, tu peux la pleurer. Toi, qui voulais tuer des Russes, tu
+n'as pas trouvé l'occasion, elle l'a bien trouvée, elle! Elle a vengé
+votre mère!»
+
+Que se passa-t-il alors? Nul ne le sait. Francia se rassit, reprise par
+le froid et l'abattement. Elle contempla ce beau visage si tranquille
+qui semblait lui sourire; la bouche était entr'ouverte, et, du milieu
+des touffes de la barbe noire, les dents éblouissantes de blancheur se
+détachaient comme une rangée de perles mates. Il avait les yeux grands
+ouverts fixés sur elle.
+
+Il essaya de porter la main à sa poitrine, comme pour se débarrasser
+d'un corps étranger qui le gênait. Il n'en eut pas la force; la main
+retomba ouverte sur le bord du lit. Il était frappé A mort. Francia n'en
+savait rien. Elle lui avait planté le poignard persan dans le coeur;
+elle avait agi dans un accès de délire dont elle n'avait déjà plus
+conscience: elle était folle.
+
+Mourzakine avait-il poussé un cri, exhalé une plainte? lui avait-il
+parlé, lui avait-il souri, l'avait-il maudite? Elle ne le savait pas.
+Elle n'avait rien entendu, rien compris; elle croyait rêver, se débattre
+contre un cauchemar. Elle ne se souvenait plus d'avoir voulu se tuer.
+Elle se crut éveillée enfin, et n'eut qu'une volonté instinctive, celle
+de respirer dehors. Elle sortit de la chambre, traversa brusquement le
+vestibule sans que Mozdar l'entendit, arriva à la grille, trouva la
+clé dans la serrure, sortit dans la rue en refermant la porte avec un
+sang-froid hébété, et s'en alla devant elle sans savoir où elle était,
+sans savoir qui elle était.
+
+Mourzakine respirait encore; mais de seconde en seconde, ce souffle
+s'affaiblissait. Il n'avait sans doute éprouvé aucune souffrance; la
+commotion seule l'avait éveillé, mais pas assez pour qu'il comprit, et
+maintenant il ne pouvait plus comprendre. S'il avait vu Francia, s'il
+l'avait reconnue, il ne s'en souvenait déjà plus. Ce qui lui restait
+d'âme s'envolait au loin vers une petite maison au bord d'un large
+fleuve. Il voyait des prairies, des troupeaux; il reconnut le premier
+cheval qu'il avait monté, et se vit dessus. Il entendit une voix qui lui
+criait:
+
+--Prends garde, enfant!
+
+C'était celle de sa mère. Le cheval s'abattit, la vision s'évanouit, le
+fils de Diomède ne vit et n'entendit plus rien: il était mort.
+
+A l'heure où il avait l'habitude de s'éveiller, Mozdar entra chez lui,
+le crut endormi encore profondément et l'appela à plusieurs reprises son
+_petit père!_ N'obtenant pas de réponse, il alla ouvrir les persiennes,
+et vit des taches rouges sur le lit. Il y en avait très-peu, la blessure
+n'avait presque pas saigné, le poignard était resté dans la poitrine,
+enfoncé peu profondément, mais il avait atteint la région où la vie
+s'élabore et se renouvelle. Il y avait eu étouffement rapide sans
+convulsion d'agonie. Le visage, calme, était admirable.
+
+Aux cris et aux sanglots du Cosaque, Valentin accourut. Il envoya
+chercher la police et le docteur Faure. En attendant, il examina toutes
+choses. Par un hasard presque miraculeux, car à coup sûr elle n'avait
+songé à rien, Francia n'avait laissé aucune trace de sa courte présence
+dans la maison ni dans le jardin. La terre était sèche, il n'y avait
+pas la moindre empreinte. La clé de la grille était dans la serrure où
+Valentin se souvenait de l'avoir laissée. Mozdar jurait que personne
+n'avait pu passer dans le vestibule sans qu'il l'eût entendu. Le
+docteur Faure examina avec un autre chirurgien la blessure et en dressa
+procès-verbal. Son confrère conclut au suicide. Quant à lui, il n'y crut
+pas et ne voulut pas conclure. Il songea à Francia et ne la nomma point.
+Il n'était pas chargé de rechercher les faits: il se retira en pensant
+que cette petite avait plus d'énergie qu'il ne lui en avait supposé.
+
+Valentin, qui craignait beaucoup d'être accusé, vit avec plaisir les
+soupçons se porter sur le pauvre Mozdar, qui était une excellente bête
+féroce apprivoisée, et qui pleurait à fendre l'âme. Le comte Ogokskoï,
+appelé en toute hâte, vint pleurer aussi sur son neveu, et son chagrin
+fut aussi sincère que possible chez un courtisan. Il fit arrêter Mozdar
+pour la forme; mais quand il eut délibéré militairement sur son sort, il
+le disculpa et déclara que son pauvre neveu avait eu un chagrin d'amour
+qui l'avait porté à se donner la mort. Il ne s'accusa pas tout haut de
+lui avoir causé ce chagrin; mais il se le reprocha intérieurement et ne
+s'en consola qu'en se disant que le pauvre enfant avait la tête faible,
+l'esprit romanesque, le coeur trop tendre, enfin qu'il était dans sa
+destinée d'interrompre par quelque sottise la brillante carrière qui lui
+était ouverte.
+
+Le tsar daigna plaindre le jeune officier. Autour de lui, quelques
+personnes se dirent tout bas que le comte Ogokskoï, jaloux de la
+jeunesse et de la beauté de son neveu, s'était trouvé en rivalité auprès
+de certaine marquise et s'était _fait_ débarrasser de lui. L'affaire
+n'eut pas d'autre suite. Il n'y eut pas un des Russes logés ou campés à
+l'hôtel Talleyrand qui ne fit à Diomède Mourzakine cette oraison funèbre
+qui manque de nouveauté, mais qui a le mérite d'être courte:
+
+--Pauvre garçon! si jeune!
+
+L'enterrement ne se fit pas avec une grande solennité militaire. Le
+suicide est toujours et partout une sorte de dégradation.
+
+Le marquis de Thièvre suivit toutefois le cortège funéraire de son cher
+cousin, disant à qui voulait l'entendre:
+
+--Il était le parent de ma femme, nous l'aimions beaucoup, nous avons
+été si saisis par ce triste événement, que madame de Thièvre en a eu une
+attaque de nerfs.
+
+La marquise était réellement dans un état violent. En revenant du
+cimetière, son mari lui dit tout bas:
+
+--Je comprends votre émotion, ma chère; mais il faut surmonter cela et
+rouvrir votre porte dès ce soir. Le monde est méchant, et ne manquerait
+pas de dire que vous pleurez trop pour qu'il n'y eût pas quelque chose
+entre vous et ce jeune homme. Calmez-vous! je ne crois point cela; mais
+il faut vous habiller et vous montrer: mon honneur l'exige!
+
+La marquise obéit et se montra. Huit jours après, elle était plus
+que jamais lancée dans le monde, et peut-être un mois plus tard se
+disait-elle que le ciel l'avait préservée d'une passion trop vive, qui
+eût pu la compromettre.
+
+Personne ne soupçonnait Francia, et, chose étrange, mais certaine,
+Francia ne se soupçonnait pas elle-même; elle avait agi dans un accès de
+fièvre cérébrale. Elle s'en était retournée instinctivement chez Moynet,
+elle s'était jetée sur un lit où elle était encore, gravement malade, en
+proie au délire depuis trois jours et trois nuits, et condamnée par le
+médecin qu'on avait mandé auprès d'elle. Certes, la police française
+l'eût facilement retrouvée, si Valentin l'eût accusée; mais il n'y
+songeait pas, il ne soupçonnait que le comte Ogokskoï, qu'il détestait
+pour s'être joué de lui si facilement et pour avoir réglé son mémoire
+après le décès du jeune prince. Quand sa femme lui disait que la
+petite avait pu s'introduire à leur insu dans le pavillon la nuit de
+l'événement, il haussait les épaules en lui répondant:
+
+--Tout ça, c'est des affaires entre Russes, n'en cherchons pas plus
+long qu'eux. Je sais que l'empereur de Russie n'aime pas qu'on voie les
+preuves de la haine des Français contre sa nation. Silence sur la petite
+Francia: nous ne la reverrons pas, elle n'est rien venue réclamer, elle
+nous a même laissé un billet de banque que le prince lui avait donné.
+Qu'il n'en soit plus question.
+
+Une personne avait pourtant pressenti et comme deviné la vérité, c'était
+le docteur Faure. Le regard profondément navré que Francia avait fixé
+sur lui, le jour où il l'avait quittée avec mépris, lui était resté sur
+le coeur et pour ainsi dire devant les yeux; ce pauvre petit être qui
+s'était fié à lui avec tant de candeur, et qui à une heure de là était
+retombé sous l'empire de l'amour, n'était pas une intrigante: c'était
+une victime de la fatalité. Qui sait si lui-même ne l'avait pas poussée
+au désespoir en voulant la sauver?
+
+Il résolut de la retrouver, et, comme il avait bonne mémoire, il se
+rappela qu'en lui racontant toute sa vie, elle lui avait parlé d'un
+estaminet de la rue du Faubourg-Saint-Martin, et d'un invalide qui
+tenait l'établissement. Il s'y rendit, et trouva la jeune fille entre la
+vie et la mort. Son frère était auprès d'elle. Après l'avoir vainement
+cherchée chez Mourzakine, où il avait appris la catastrophe, il était
+retourné au faubourg Saint-Martin, certain qu'on y aurait de ses
+nouvelles.
+
+Francia était dans une petite chambre humide et misérable, qui ne
+recevait de jour que par une cour de deux mètres carrés, sorte de
+puits formé par la superposition des étages, et imprégné de toutes
+les souillures et de toutes les puanteurs des pauvres cuisines qui
+y déversaient leurs débris dans les cuvettes des plombs. C'était la
+chambre de Moynet, il n'en avait pas de meilleure à offrir, il n'avait
+pas le moyen d'en louer une autre et de payer une garde. Dodore
+heureusement ne quittait pas sa soeur d'un instant. Il la soignait avec
+un dévouement et une intelligence qui réparaient bien des choses. Il
+était comme transformé par quelques jours de fièvre patriotique et
+par la résolution de travailler. Antoine, qui s'était arrangé pour
+travailler cette semaine-là dans le voisinage, venait le matin, à
+midi et le soir, apporter tout ce qu'il pouvait se procurer pour le
+soulagement de la malade. La fruitière du coin, qui était une bonne
+Auvergnate, parente d'Antoine, et qui aimait Francia, venait la nuit
+relayer Théodore, on l'aider à contenir les accès de délire de sa soeur.
+Francia ne manquait donc ni de soins, ni de secours; mais le contraste
+entre le lieu écoeurant et sinistre où il la trouvait, après l'avoir
+laissée dans une sorte d'opulence, serra le coeur du docteur Faure. Il
+dut faire allumer une chandelle pour voir son visage, et après s'être
+bien informé de la marche suivie jusque-là par la maladie, il espéra la
+guérir, et revint le lendemain. Peu de jours après, il la jugea hors de
+danger. Théodore, qui secoua tristement la tête, lui dit en causant tout
+bas avec lui dans un coin:
+
+--S'il faut qu'elle vive comme la voilà, mieux vaudrait pour elle
+qu'elle fût morte!
+
+--Vous la croyez folle? dit le docteur.
+
+--Oui, monsieur, car c'est quand la fièvre la quitte un peu qu'elle a le
+moins sa tête. Avec la fièvre, elle dit qu'elle a tué le prince russe,
+et nous ne nous étonnons pas, c'est le délire; mais quand on la croit
+bien revenue de ça, elle vous dit qu'elle a rêvé de mort, mais qu'elle
+sait bien que le prince est vivant, puisqu'il est là endormi sur un
+fauteuil, et que nous sommes aveugles de ne pas le voir.
+
+--Pourquoi donc lui avez-vous appris cette mort dans la situation où
+elle est?
+
+--Mais... c'est elle qui l'a apprise ici. Quand je suis arrivé de
+Vaugirard, personne ne le savait. On croyait qu'elle avait rêvé ça, et
+moi je leur ai dit que c'était la vérité.
+
+--Eh bien! mon garçon, vous avez eu tort.
+
+--Pourquoi ça, monsieur le médecin?
+
+--Parce qu'on pourrait soupçonner votre soeur, et qu'il faut vous
+taire. A présent, le délire est tombé, mais le cerveau est affaibli
+et halluciné il faut l'emmener dans un faubourg qui soit un peu la
+campagne, lui trouver une petite chambre claire et gaie avec un bout de
+jardin, du repos, de la solitude, pas de voisins curieux ou bavards,
+et vous, ne répétez à personne ce qu'elle vous dira de sang-froid ou
+autrement sur le prince Mourzakine. Ne vous en tourmentez pas, n'en
+tenez pas compte, laissez-lui croire qu'il est vivant, jusqu'à ce
+qu'elle soit bien guérie.
+
+--Je veux bien tout ça, dit Théodore; mais le moyen?
+
+--Nous le trouverons, dit le docteur en lui remettant un louis d'avance.
+J'avais déjà récolté quelque chose pour votre soeur dans un moment où
+elle voulait quitter le prince. Je payerai donc cette petite dépense.
+Occupez-vous vite du changement d'air et de résidence; demain elle
+pourra être transportée. La voiture la secouerait trop, j'enverrai un
+brancard, et vous me ferez dire où vous êtes, j'irai la voir dans la
+soirée.
+
+Théodore fit les choses vite et bien. Il trouva ce qu'il cherchait du
+côté de l'hôpital Saint-Louis, près des cultures qui dans ce temps-là
+s'étendaient jusqu'à la barrière de la Chopinette. Le lendemain à midi,
+Francia fut mise sur le brancard et s'étonna beaucoup d'être enfermée
+dans la tente de toile rayée comme dans un lit fermé de rideaux qui
+marchait tout seul. Puis des idées sombres lui vinrent à l'esprit. Ayant
+entrevu, à travers les fentes de la toile, de la verdure et des arbres,
+tandis que son frère et Antoine marchaient tristement à sa droite et
+à sa gauche, elle crut qu'elle était morte, et qu'on la portait au
+cimetière. Elle se résigna, et désira seulement être enterrée auprès de
+Mourzakine, qu'elle aimait toujours.
+
+Pourtant cette locomotion cadencée et le sentiment d'un air plus pur,
+qui faisait frissonner la toile autour d'elle, lui causèrent une sorte
+de bien-être, et durant le trajet elle dormit complètement pour la
+première fois depuis son crime involontaire.
+
+Elle fut couchée en arrivant, et dormit encore. Le soir, elle put
+répondre aux questions du docteur sans trop d'égarement, et le remercia
+de ses bontés: elle le reconnaissait. Elle n'osa pas lui demander s'il
+était envoyé par Mourzakine; mais elle se souvint d'une partie des faits
+accomplis. Elle pensa qu'elle était, par ses ordres, transférée en lieu
+sûr, à l'abri des poursuites du comte, réunie à son frère, chargé de la
+protéger. Elle serra faiblement les mains du docteur, et lui dit tout
+bas comme il la quittait:
+
+--Vous me pardonnez donc de ne pouvoir pas haïr ce Russe?
+
+Peu à peu elle cessa de le voir en imagination, et elle se souvint
+de tout, excepté du moment où elle avait perdu la raison. Comment
+pouvait-elle se retracer une scène dont elle n'avait pas eu conscience?
+Elle avait fait tant de rêves affreux et insensés depuis ce moment-la,
+qu'elle ne distinguait plus dans ses souvenirs l'illusion de la réalité.
+Le docteur étudiait avec un intérêt scientifique ce phénomène d'une
+conscience pure et tranquille chargée d'un meurtre à l'insu d'elle-même.
+Il tenait à s'assurer de ce qu'il soupçonnait, et il lui fut facile de
+savoir de Francia, qu'elle s'était introduite chez son amant la nuit de
+sa mort. Elle se souvenait d'y être entrée, mais non d'en être sortie,
+et quand il lui demanda dans quels termes elle s'était séparée de lui
+cette nuit-là, il vit qu'elle n'en savait absolument rien. Elle avoua
+qu'elle avait eu l'intention de se tuer devant lui avec un poignard
+qu'il lui avait donné et qu'elle décrivit avec précision: c'était bien
+celui que le docteur avait aidé à retirer du cadavre. Elle croyait avoir
+encore ce poignard et le cherchait ingénument. Quand il demanda à la
+jeune fille si c'était Mourzakine qui l'avait détournée du suicide,
+elle essaya en vain de se souvenir, et ses idées recommencèrent à
+s'embrouiller. Tantôt il lui semblait que le prince avait pris le
+poignard et s'était tué lui-même, et tantôt qu'il l'en avait frappée.
+
+--Mais vous voyez bien, ajouta-t-elle, que tout cela c'est mon délire
+qui commençait, car il ne m'a pas frappée, je n'ai pas de blessure, et
+il m'aime trop pour vouloir me tuer. Quant à se tuer lui-même, c'est
+encore un rêve que je faisais, car il est vivant. Je l'ai vu souvent
+pendant que j'étais si malade. N'est-ce pas qu'il est venu me voir? Ne
+reviendra-t-il pas bientôt? Dites-lui donc que je lui pardonne tout. Il
+a eu des torts; mais, puisqu'il est venu, c'est qu'il m'aime toujours,
+et moi, j'aurais beau le vouloir, je ne réussirai jamais à ne pas
+l'aimer.
+
+Il fallut attendre la complète guérison de Francia pour lui apprendre
+que les alliés étaient partis après treize jours de résidence à Paris,
+et qu'elle ne reverrait jamais ni Mourzakine, ni son oncle. Elle eut un
+profond chagrin, qu'elle renferma, dans la crainte d'être accusée de
+lâcheté de coeur. Les reproches de l'invalide n'étaient pas sortis de sa
+mémoire, et, en perdant l'espérance, elle ne perdit pas le désir d'être
+estimée encore. Elle pria le docteur de lui procurer de l'ouvrage. Il la
+fit attacher à la lingerie de l'hôpital Saint-Louis, où elle mena une
+conduite exemplaire. Les jours de grande fête, elle venait embrasser
+Moynet et tendre la main à Antoine, qui espérait toujours l'épouser.
+Elle ne le rebutait pas, et disait qu'ayant une bonne place elle ne
+voulait se mettre en ménage qu'avec quelques économies. Le pauvre
+Antoine en faisait de son côté, travaillait comme un boeuf et s'imposait
+toutes les privations possibles pour réunir une petite somme.
+
+Théodore était occupé aussi. Il apprenait avec Antoine l'état de
+ferblantier. Il se conduisait bien, il se portait bien. L'enfant
+malingre et débauché devenait un garçon mince, mais énergique, actif et
+intelligent.
+
+Dans le _quartier,_ comme disaient Francia et son frère en parlant de
+cette rue du Faubourg-Saint-Martin qui leur était une sorte de patrie
+d'affection, on les remarquait tous deux, on admirait leur changement de
+conduite, on leur savait gré de s'être rangés à temps, on leur faisait
+bon accueil dans les boutiques et les ateliers. Moynet était fier de
+sa fille adoptive et la présentait avec orgueil à ceux de ses anciens
+camarades aussi endommagés que lui par la guerre, qui venaient boire
+avec lui à toutes leurs gloires passées.
+
+Dans sa joie de trinquer avec eux, il oubliait souvent de leur faire
+payer leur dépense. Aussi ne faisait-il pas fortune; mais il n'en était
+que plus gai quand il leur disait en montrant Francia:
+
+--En voilà une qui a souffert autant que nous, et qui nous fermera les
+yeux!
+
+Il s'abusait, le pauvre sergent. Il voyait sa fille adoptive embellir en
+apparence: elle avait l'oeil brillant, les lèvres vermeilles; son teint
+prenait de l'éclat. Le docteur Faure s'en inquiétait, parce qu'il
+remarquait une toux sèche presque continuelle et de l'irrégularité
+dans la circulation. L'hiver qui suivit sa maladie, il constata qu'une
+maladie plus lente et plus grave se déclarait, et au printemps, il ne
+douta plus qu'elle ne fût phthisique. Il l'engagea à suspendre son
+travail et à suivre, en qualité de demoiselle de compagnie, une vieille
+dame qui l'emmènerait à la campagne.
+
+--Non, docteur, lui répondit Francia, j'aime Paris, c'est à Paris que je
+veux mourir.
+
+--Qui te parle de mourir, ma pauvre enfant? Où prends-tu cette idée-là?
+
+--Mon bon docteur, reprit-elle, je sens très-bien que je m'en vais et
+j'en suis contente. On n'aime bien qu'une fois, et j'ai aimé comme cela.
+A présent, je n'ai plus rien à espérer. Je suis tout à fait oubliée. Il
+ne m'a jamais écrit, il ne reviendra pas. On ne vit pourtant pas sans
+aimer, et peut-être que, pour mon malheur, j'aimerais encore; mais ce
+serait en pensant toujours à lui et en ne donnant pas tout mon coeur. Ce
+serait mal, et ça finirait mal. J'aime bien mieux mourir jeune et ne pas
+recommencer à souffrir!
+
+Elle continua son travail en dépit de tout, et le mal fit de rapides
+progrès.
+
+Le 21 mars 1815, Paris était en fête, Napoléon, rentré la veille au soir
+aux Tuileries, se montrait aux Parisiens dans une grande revue de ses
+troupes, sur la place du Carrousel. Le peuple surpris, enivré, croyait
+prendre sa revanche sur l'étranger. Moynet était comme fou; il courait
+regarder, dévorer des yeux son empereur, oubliant sa boutique et faisant
+résonner avec orgueil sa jambe de bois sur le pavé. Il savait bien que
+sa pauvre Francia était languissante, malade même, et ne pouvait venir
+partager sa joie.
+
+--Nous irons la voir ce soir, disait-il en s'appuyant sur le bras
+d'Antoine, qu'il forçait à marcher vite vers les Tuileries. Nous lui
+conterons tout ça! Nous lui porterons le bouquet de lauriers et de
+violettes que j'ai mis à mon enseigne!
+
+Pendant qu'il faisait ce projet et criait _vive l'empereur!_ jusqu'à
+complète extinction de voix, la pauvre Francia, assise dans le jardin de
+l'hôpital Saint-Louis, s'éteignait dans les bras d'une des soeurs qui
+croyait à un évanouissement et s'efforçait de la faire revenir. Quand
+son frère accourut avec le docteur Faure, elle lui sourit à travers
+l'effrayante contraction de ses traits, et, faisant un grand effort pour
+parler, elle leur dit:
+
+--Je suis contente; il est venu, il est là avec ma mère! il me l'a
+ramenée!
+
+Elle se retourna sur le fauteuil ou on l'avait assise et sourit à des
+figures imaginaires qui lui souriaient, puis elle respira fortement
+comme une personne, qui se sent guérie: c'était le dernier souffle.
+
+Un jour que l'on discutait la question du libre arbitre devant le
+docteur Faure:
+
+--J'y ai cru, dit-il, je n'y crois plus d'une manière absolue. La
+conscience de nos actions est intermittente, quand l'équilibre est
+détruit par des secousses trop fortes. J'ai connu une jeune fille
+faible, bonne, douce jusqu'à la passivité, qui a commis d'une main ferme
+un meurtre qu'elle ne s'est jamais reproché parce qu'elle ne s'en est
+jamais souvenue.
+
+Et, sans nommer personne, il racontait à ses amis l'histoire de Francia.
+
+
+
+
+
+UN BIENFAIT
+N'EST JAMAIS PERDU
+
+PROVERBE
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ ANNA DE LOUVILLE.
+ LOUISE DE TRÉMONT.
+ M. DE VALROGER.
+ M. DE LOUVILLE.
+
+Au château de Louville.--Un salon.
+
+ SCÈNE PREMIÈRE
+ LOUISE, ANNA.
+
+
+ ANNA, (debout, agitée.)
+
+Enfin, tu diras ce que tu voudras, je refuse de le recevoir.
+
+ LOUISE, (assise, brodant, calme.)
+
+Pourquoi?
+
+ ANNA.
+
+Un homme qui compromet toutes les femmes est l'ennemi naturel de toutes
+les femmes honnêtes.
+
+ LOUISE.
+
+Dis-moi, je t'en prie, ce que signifie ce grand mot-là: compromettre les
+femmes!
+
+ ANNA.
+
+Est-ce sérieusement que tu me fais cette question de sauvage?
+
+ LOUISE.
+
+Très-sérieusement. Je suis une sauvage.
+
+ ANNA.
+
+Quelle prétention! Est-ce qu'il y a encore des sauvages au temps où nous
+vivons? Il n'y en a même plus à Carpentras.
+
+ LOUISE.
+
+C'est pour ça qu'il y en a peut-être ailleurs. Tu ne veux pas me
+répondre? C'est donc bien difficile?
+
+ ANNA.
+
+C'est très-aisé. Un homme qui compromet les femmes, c'est M. de
+Valroger.
+
+ LOUISE.
+
+Ça ne m'apprend rien; je ne le connais pas.
+
+ ANNA.
+
+Tu ne l'as jamais vu?
+
+ LOUISE.
+
+Où l'aurais-je vu? C'est un astre nouveau dans le monde de Paris, dont
+je ne suis plus depuis mon veuvage.
+
+ ANNA.
+
+Eh bien! moi qui habite ce château depuis deux mois, je ne connais pas
+non plus ce monsieur, mais mon mari le connaît; il dit que c'est un vrai
+marquis de la régence.
+
+ LOUISE.
+
+Bah! c'est une race perdue. M. de Louville s'est moqué de toi.
+
+ ANNA.
+
+Qui sait? Je suis sûre qu'il me blâmerait beaucoup de le recevoir en son
+absence.
+
+ LOUISE.
+
+Alors tu as bien fait de le renvoyer; parlons d'autre chose.
+
+ ANNA.
+
+Oh! mon Dieu, rien ne nous empêche de parler de lui.
+
+ LOUISE.
+
+Nous n'avons rien à en dire, ne le connaissant ni l'une ni l'autre.
+
+ ANNA.
+
+D'autant plus que, si nous le connaissions, nous en dirions du mal.
+
+ LOUISE.
+
+Réjouissons-nous donc de ne pas aimer les épinards, car si nous les
+aimions...
+
+ ANNA, (allant à une fenêtre et regardant.)
+
+Oh! que tu as de vieilles facéties!--Tiens, il est affreux!
+
+ LOUISE.
+
+Qui?
+
+ ANNA.
+
+Lui, M de Valroger, ce beau séducteur; il est très-laid.
+
+ LOUISE.
+
+Comment se fait-il qu'il soit dans ton parc, sachant que tu ne reçois
+pas?
+
+ ANNA.
+
+Il aura voulu voir au moins mon parc, et, comme le jardinier ne sait pas
+refuser vingt francs... Je le chasserai.
+
+ LOUISE.
+
+Le jardinier?
+
+ ANNA.
+
+Certainement. Il aura reçu de l'argent pour fournir à ce monsieur le
+moyen de m'apercevoir.
+
+ LOUISE.
+
+Voilà de l'argent bien mal employé!
+
+ ANNA.
+
+Ah! tu trouves que ma figure ne vaut pas la dépense?
+
+ LOUISE.
+
+Si fait, mais il aurait dû se dire qu'il la verrait pour rien!
+
+ ANNA, (fermant brusquement le rideau.)
+
+Il ne m'a pas vue.
+
+ LOUISE.
+
+C'est qu'il n'aura pas voulu! Alors il a moins de curiosité que toi.
+
+ ANNA.
+
+Tu n'es pas curieuse, toi, de voir un homme dont on parle tant? Il est
+là, tout près!
+
+ LOUISE.
+
+Au fait, la vue n'en coûte rien. (Elle va à la fenêtre et regarde.)
+Franchement, eh bien! je ne suis pas de ton avis. Il est très-agréable.
+
+ ANNA.
+
+Agréable! comme monsieur le bourreau de Paris!
+
+ LOUISE, (revenant.)
+
+Ah! mais, tu le détestes, ce pauvre M. de Valroger!
+
+ ANNA.
+
+Et toi, tu le protèges?
+
+ LOUISE.
+
+Contre qui?
+
+ ANNA.
+
+Je ne sais pas, mais enfin tu meurs d'envie que je le reçoive.
+
+ LOUISE.
+
+Ça vaudrait peut-être mieux que de s'en priver avec tant de regret.
+
+ ANNA.
+
+Parle pour toi.
+
+ LOUISE.
+
+Moi? je suis sûre de le voir chez moi. Sa visite m'a été annoncée par ma
+mère.
+
+ ANNA.
+
+Et tu comptes le recevoir?
+
+ LOUISE.
+
+Certainement.
+
+ ANNA.
+
+Ah!--Au fait, tu es veuve, toi, tu as des enfants...
+
+ LOUISE.
+
+Et je suis beaucoup moins jeune que toi; dis-le, ça ne me fâche pas,
+bien au contraire; quand on n'a rien à se reprocher à mon âge, on compte
+ses années avec plaisir.
+
+ ANNA.
+
+Coquette de vertu, va!
+
+ LOUISE.
+
+Chère enfant, tu connaîtras ce plaisir-là, à la condition pourtant que
+tu ne mettras pas trop de curiosité dans ta vie.
+
+ ANNA.
+
+Encore? Je n'entends pas.
+
+ LOUISE.
+
+Si fait. Tu sais bien que la curiosité est un trouble de l'âme, une
+maladie! La vertu, c'est le calme et la santé.
+
+ ANNA.
+
+Très-bien! un sermon?
+
+ LOUISE.
+
+Que veux-tu? je vieillis!
+
+
+
+
+ SCÈNE II
+ ANNA, LOUISE, UN DOMESTIQUE.
+
+
+ LE DOMESTIQUE.
+
+M. le marquis de Valroger fait demander si madame veut le recevoir.
+
+ ANNA.
+
+Toujours? vous n'avez donc pas dit que j'étais sortie?
+
+ LE DOMESTIQUE.
+
+Je l'ai dit; mais il a vu madame à la fenêtre, et, pensant qu'elle était
+rentrée...
+
+ ANNA.
+
+L'impertinent! Dites que je ne reçois pas.
+
+ LOUISE, (au domestique.)
+
+Attendez... (Bas à Anna.) Reçois-le!
+
+ ANNA, (bas.)
+
+Ah! tu vois! c'est toi qui le veux! (Au domestique.) Faites entrer. (Le
+domestique sort.)
+
+ LOUISE.
+
+Oui, je veux que tu voies cet homme dangereux, et que tu reconnaisses
+avec moi qu'il n'y a pas de tels hommes pour une honnête femme.
+
+ ANNA.
+
+Mais mon mari... Il est vrai qu'il ne m'a pas défendu de le recevoir!
+
+ LOUISE.
+
+Ton mari t'estime trop pour s'inquiéter de rien; d'ailleurs je suis là.
+
+ LE DOMESTIQUE, (annonçant.)
+
+M. le marquis de Valroger.
+
+
+
+ SCÈNE III
+ LOUISE, ANNA, VALROGER.
+
+
+ VALROGER, (allant à Anna.)
+
+Si j'ai eu l'audace d'insister, madame...
+
+ LOUISE.
+
+C'est que vous m'avez vue à cette fenêtre? (Bas à Anna étonnée.)
+Laisse-moi faire!
+
+ VALROGER, (désignant Anna.)
+
+C'est madame que j'ai vue.
+
+ LOUISE.
+
+Madame est mon amie, madame de Trémont, et vous êtes ici chez moi; c'est
+moi seule qui dois vous demander pardon de vous avoir fait attendre.
+
+ VALROGER, (railleur.)
+
+Vous êtes bien bonne de vous excuser, madame, je ne savais pas avoir
+attendu.
+
+ LOUISE.
+
+C'est que... on vous avait dit que j'étais sortie. Je ne l'étais pas.
+
+ VALROGER.
+
+Vous êtes adorable de franchise, madame! Je dois donc me dire que votre
+premier mouvement avait été de me mettre à la porte?
+
+ LOUISE.
+
+Absolument.
+
+ VALROGER.
+
+C'est-à-dire une fois pour toutes?
+
+ LOUISE.
+
+J'en conviens, puisque je me suis ravisée.
+
+ VALROGER.
+
+J'en suis bien heureux; mais à qui dois-je?...
+
+ LOUISE.
+
+Vous le devez à madame, qui m'a dit de vous le plus grand bien.
+
+ ANNA.
+
+Ah! par exemple!... (Louise lui fait signe de se taire.)
+
+ VALROGER, (à Anna.)
+
+Je dois donc vous remercier encore plus que votre amie...
+
+ ANNA, (sèchement.)
+
+Ne me remerciez pas. Je ne mérite pas tant d'honneur!
+
+ VALROGER, (railleur.)
+
+Oh! madame, vous me dites cela d'un ton... Me voilà éperdu entre la
+crainte et l'espérance!
+
+ ANNA, (avec hauteur.)
+
+L'espérance de quoi?
+
+ LOUISE.
+
+L'espérance de nous plaire. (Tendant la main à Valroger.) Eh bien!
+monsieur, c'est fait; vous nous plaisez beaucoup.
+
+ VALROGER, (lui baisant la main.)
+
+Vraiment! (A part.) La drôle de femme!
+
+ LOUISE.
+
+Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Je ne savais pas moi, que
+vous étiez le meilleur des hommes, et que tous nos pauvres avaient été
+comblés par vous. C'est mon amie qui vient de me l'apprendre.
+
+ VALROGER, (à Anna stupéfaite.)
+
+Comment! vous saviez... Vraiment me voilà réhabilité à bon marché!
+Est-ce qu'il y a le moindre mérite?
+
+ LOUISE.
+
+Oui, il y a toujours du mérite à savoir secourir avec intelligence et
+délicatesse. Ce n'est peut-être pas bien méritoire pour nous autres
+femmes, nous n'avons à faire que ça; mais un homme du monde que ses
+plaisirs n'emportent pas dans un tourbillon d'égoïsme et d'oubli!...
+Allons, je vois que je vous embarrasse avec mes louanges.... c'est fini.
+Je vous devais cette explication, et nous n'en parlerons plus.
+
+ VALROGER.
+
+Eh bien, non, madame! puisque vous le prenez ainsi, je veux tout savoir.
+Avant que madame de Trémont prît la peine de vous apprendre que j'étais
+un ange, vous pensiez que j'étais un démon, puisque vous me repoussiez
+sans merci de votre sanctuaire?
+
+ LOUISE.
+
+Vous saurez tout, car vous êtes de trop bonne compagnie pour me demander
+d'où je tenais ces renseignements; on m'avait dit que vous étiez
+méchant.
+
+ VALROGER.
+
+Méchant! Voilà un mot terrible. Voulez-vous me l'expliquer, madame?
+
+ LOUISE.
+
+Je ne puis vous l'expliquer que comme je l'entends. Un méchant, c'est un
+coeur haineux, et on vous accusait de haïr les femmes.
+
+ VALROGER.
+
+Comment peut-on haïr les femmes?
+
+ LOUISE.
+
+C'est les haïr que de les rechercher pour le seul plaisir de les
+compromettre. Les compromettre, c'est leur faire perdre l'estime et la
+confiance qu'elles méritaient, c'est leur faire le plus grand tort et le
+plus grand mal: voilà ce que c'est qu'un méchant.
+
+ VALROGER
+
+Très-bien. Et une méchante, qu'est-ce que c'est?
+
+ LOUISE.
+
+C'est la même chose. C'est une coquette au coeur froid.
+
+ VALROGER.
+
+Voilà une bizarre aventure, madame de Louville! On m'avait dit à moi que
+vous étiez une méchante dans le sens que vous donnez à ce mot!
+
+ ANNA, (s'échappant).
+
+Moi?
+
+ VALROGER, (s'apercevant de la mystification).
+
+Vous? (A part). Bien! ces dames s'amusent à mes dépens! (Haut à Anna).
+Oh! vous, madame de Trémont, vous passez à bon droit, j'en suis certain,
+pour une femme sincère et indulgente; mais elle, votre amie, madame de
+Louville, qui vient de si bien définir la méchanceté, elle est réputée
+méchante comme Satan!
+
+ ANNA.
+
+Eh bien! voilà une belle réputation! mais c'est indigne!... Je... (A
+Louise.) Tu ne te fâches pas?
+
+ LOUISE.
+
+Me fâcher de cela serait avouer que je le mérite.
+
+ ANNA.
+
+Mais monsieur l'a cru, il le croit sans doute encore?
+
+ LOUISE.
+
+Dame! qui sait? c'est à lui de répondre.
+
+ VALROGER.
+
+Eh! eh!
+
+ ANNA, (en colère,)
+
+Comment? vous dites _eh! eh!_
+
+ VALROGER.
+
+Oh! oh!
+
+ ANNA.
+
+Ce ne sont pas là des réponses!
+
+ VALROGER.
+
+Que voulez-vous? Certes, madame a le ciel écrit en toutes lettres sur la
+figure, et l'accueil qu'elle vient de me faire tournerait la tête à
+un novice; mais le plus souvent ces êtres angéliques sont les plus
+dangereux et les plus perfides. Ils s'arrangent pour vous mettre à leurs
+pieds, et quand vous y êtes, ils jettent leur soulier rose et vous font
+voir la double griffe.
+
+ ANNA.
+
+Alors, puisque vous ne croyez à la franchise d'aucune de nous, et que
+vous étiez si mal disposé contre... madame en particulier, pourquoi donc
+venez-vous chez-elle? Personne ne vous y avait appelé ni attiré, que je
+sache.
+
+ VALROGER.
+
+Pardonnez-moi, j'étais impérieusement sommé de comparaître pour répondre
+à une provocation.
+
+ ANNA.
+
+Ah! je ne savais pas!
+
+ VALROGER.
+
+Non, vous ne saviez pas; mais peut-être que madame de Louville le sait!
+Je m'en doute. J'ai, sans vous connaître, et sur la foi d'autrui, dit
+beaucoup de mal de vous. Je me suis irritée de vos faciles victoires sur
+les femmes légères. Je vous ai haï comme on hait celui qui vous confond
+avec les autres, et, tout en disant que je ne vous verrais de ma vie,
+j'ai eu envie de vous voir pour vous braver en face. C'est à cette
+provocation que vous avez répondu en venant ici.
+
+ VALROGER.
+
+Au moins voici de la franchise.
+
+ LOUISE.
+
+J'en ai beaucoup, c'est ma manière d'être coquette; c'est celle des
+grands diplomates.
+
+ ANNA.
+
+Je hais, je méprise la coquetterie, moi!
+
+ LOUISE.
+
+Et moi, j'avoue que nous en avons toutes! Il vaut bien mieux confesser
+nos travers que de nous les entendre reprocher à tout propos. Oui,
+j'avoue que, de vingt-cinq à trente ans surtout, nous sommes toutes un
+peu perverses, parce que nous sommes toutes un peu folles. Nous sommes
+enivrées de l'orgueil de la beauté quand nous sommes belles, et de celui
+de la vertu quand nous sommes vertueuses; mais quand nous sommes l'un et
+l'autre, oh! alors il n'y a plus de bornes à notre vanité, et l'homme
+qui ose douter de notre force devient un ennemi mortel. Il faut le
+vaincre, à tout risque, et pour le vaincre il faut le rendre amoureux;
+quel prix aurait son culte, s'il ne souffrait pas un peu pour nous? Ne
+faut-il pas qu'il expie son impiété? Alors on s'embarque avec lui dans
+cette coquille de noix qu'on appelle la lutte, sur ce torrent dangereux
+qu'on appelle l'amour; on s'y joue du péril et on s'y tient ferme
+jusqu'à ce qu'un écueil imprévu, le moindre de tous, peut-être un léger
+dépit, une jalousie puérile, vous brise avec votre aimable compagnon de
+voyage. Et voilà le résultat très-ordinaire et très-connu de ces sortes
+de défis réciproques. On commence par se haïr, puis on s'adore, après
+quoi on se méprise l'un et l'autre quand on ne se méprise pas soi-même.
+Il eût été si facile pourtant de se rencontrer naturellement, de se
+saluer avec politesse et de passer son chemin sans garder rancune d'un
+mot léger ou d'une bravade irréfléchie!
+
+ ANNA.
+
+Ma chère, tu parles d'or; mais moi, bonne femme, paisible et connue pour
+telle, je ne vois pas le but de cette confession, et je trouve qu'elle
+dépasse mon expérience. Je te laisserai donc implorer de monsieur
+l'absolution de tes fautes, et je me retire...
+
+ LOUISE.
+
+Sans l'inviter chez toi?
+
+ ANNA.
+
+Sans l'inviter. Je n'ai rien à me faire pardonner, puisqu'il est
+convaincu que je le tiens pour un ange!
+
+ VALROGER.
+
+Me sera-t-il permis d'aller au moins vous présenter mes actions de
+grâces?
+
+ ANNA.
+
+Oui, monsieur, au château de Trémont, (Bas à Louise.) où je ne remettrai
+jamais les pieds! (Elle sort.)
+
+
+
+ SCÈNE IV
+ LOUISE, VALROGER.
+
+
+ LOUISE.
+
+Savez-vous bien que me voilà brouillée avec madame de Trémont?
+
+ VALROGER.
+
+Je vois, madame de Trémont, que vous voilà en délicatesse à propos de
+moi avec madame de Louville.
+
+ LOUISE.
+
+Ah! vous avez deviné ce que j'allais vous révéler?
+
+ VALROGER.
+
+Oui, madame; j'ai vu qu'en bonne amie vous avez voulu couper le mal dans
+sa racine.
+
+ LOUISE.
+
+Le mal?
+
+ VALROGER.
+
+Oui; je venais ici, vous l'avez fort bien compris, pour me venger,
+n'importe comment, du mépris, de l'aversion que madame de Louville
+affecte pour ma personne. A présent il n'y aura pas moyen; vous lui avez
+trop clairement montré le danger. Et puis vous m'avez rendu ridicule
+en sa présence, car je n'ai pas vu tout de suite le piège que vous me
+tendiez. Je dois donc renoncer à ma vengeance; mais ne triomphez pas
+trop, j'y tenais médiocrement.
+
+ LOUISE.
+
+Alors il me reste à vous remercier du pardon que vous accordez aux
+femmes vertueuses dans la personne de ma jeune amie, et à prendre acte
+de votre promesse.
+
+ VALROGER.
+
+Quelle promesse?
+
+ LOUISE.
+
+Celle de laisser tranquille à tout jamais cette petite femme qui aime
+son mari, un mari excellent, un honnête homme que vous connaissez...
+
+ VALROGER.
+
+Il n'est pas mon ami.
+
+ LOUISE.
+
+Il le sera bientôt, puisque vous voilà établi dans notre voisinage. Vous
+chasserez ensemble, vous vous rencontrerez partout, vous l'estimerez,
+vous verrez que son ménage est heureux et honorable; mais il n'est si
+bon ménage où le plus léger propos ne puisse jeter le trouble. Vous êtes
+un homme dangereux, en ce sens que vous ne pouvez plus faire un pas sans
+qu'on vous attribue un projet ou une aventure; mais vous êtes un galant
+homme quand même, et vous me jurez de renoncer...
+
+ VALROGER.
+
+Permettez! Avant de m'engager, je voudrais comprendre...
+
+ LOUISE.
+
+Quoi?
+
+ VALROGER.
+
+Je voudrais comprendre comment, pourquoi, vous, la femme proclamée
+vertueuse et pure par excellence, vous semblez faire bon marché de la
+vertu des autres femmes, au point de demander grâce pour elles?
+
+ LOUISE.
+
+Oh! je vais plus loin que cela. Je fais bon marché de ma propre vertu
+dans le passé. Je ne sais nullement si, poursuivie et tourmentée par un
+séducteur habile, j'eusse gardé dans ma jeunesse le calme dont je jouis
+maintenant.
+
+ VALROGER.
+
+Dans votre jeunesse?
+
+ LOUISE.
+
+Oui, et comme j'ai été très-heureuse en ménage et très-respectée de tout
+ce qui m'entourait, je suis très-indulgente pour celles qui se trompent
+dans les chemins embrouillés.
+
+ VALROGER.
+
+Savez-vous bien, madame, que me voilà tenté de vous prendre pour la
+véritable coquette que je comptais trouver ici?
+
+ LOUISE.
+
+Ah oui-da!
+
+ VALROGER.
+
+Madame de Louville est une enfant. Beauté, jeunesse, orgueil et
+témérité, cela est bien connu, bien peu redoutable et bien peu excitant;
+mais une femme vraiment forte, habilement humble, généreuse envers les
+autres, soi-disant vieille, et plus belle que les plus jeunes, tenez,
+vous aurez beau dire, vous savez bien que tout cela est d'un prix
+inestimable, et qu'il y aurait une gloire immense...
+
+ LOUISE.
+
+A l'immoler?
+
+ VALROGER.
+
+Non, mais à le conquérir.
+
+ LOUISE.
+
+Conquérir! Comment donc? le mot est charmant! Est-ce une déclaration que
+vous me faites?
+
+ VALROGER.
+
+Si vous voulez.
+
+ LOUISE.
+
+Et si je ne veux pas?
+
+ VALROGER.
+
+Il est trop tard. Vous l'avez provoquée, et vous n'avez point paré à
+temps.
+
+ LOUISE.
+
+Au fait, c'est vrai. Eh bien! monsieur, vous êtes très-aimable, et je
+vous remercie.
+
+ VALROGER.
+
+Cela veut dire que vous prenez mes paroles pour un hommage banal!
+
+ LOUISE.
+
+Je n'ai garde; j'en suis trop flattée pour cela.
+
+ VALROGER.
+
+Ah çà mais, vous êtes atrocement railleuse! Je commence à vous croire
+coquette tout de bon.
+
+ LOUISE.
+
+C'est dans mon rôle.
+
+ VALROGER.
+
+Le rôle d'ange gardien de madame de Louville?
+
+ LOUISE.
+
+C'est cela! Si je ne m'empare pas de votre coeur aujourd'hui, mon
+proverbe est manqué.
+
+ VALROGER.
+
+Eh bien! il est manqué; je vous déteste!
+
+ LOUISE.
+
+Oh! que non.
+
+ VALROGER.
+
+Vous croyez le contraire?
+
+ LOUISE.
+
+Pas du tout. Je vous suis parfaitement indifférente.
+
+ VALROGER.
+
+Et sur ce terrain-là vous me payez largement de retour!
+
+ LOUISE.
+
+Ah! mais non.
+
+ VALROGER.
+
+J'entends! vous me détestez aussi, vous.
+
+ LOUISE.
+
+C'est tout le contraire. Regardez-moi en face.
+
+ VALROGER.
+
+Bien volontiers.
+
+ LOUISE.
+
+Eh bien?
+
+ VALROGER.
+
+Eh bien?
+
+ LOUISE.
+
+Trouvez-vous que j'ai l'air de me moquer de vous?
+
+ VALROGER.
+
+Parfaitement.
+
+ LOUISE.
+
+Oh! l'homme habile! Eh bien! on vous a surfait, vous êtes un bon jeune
+homme, vous n'avez jamais rien lu dans les yeux d'une femme.
+
+ VALROGER.
+
+D'une femme comme vous, c'est possible.
+
+ LOUISE.
+
+Quelle femme suis-je donc?
+
+ VALROGER.
+
+Un sphinx! Je n'ai jamais vu tant d'aplomb dans le dédain.
+
+ LOUISE.
+
+Et moi, je n'ai jamais vu tant d'obstination dans la méfiance. Voyons,
+par quoi faut-il vous jurer que je vous aime?
+
+ VALROGER, (riant).
+
+Vous m'aimez, vous!
+
+ LOUISE.
+
+De tout mon coeur!
+
+ VALROGER, (à part).
+
+C'est une folle! (Haut.) Jurez-le sur l'honneur, si vous voulez que je
+vous croie.
+
+ LOUISE.
+
+L'honneur d'une femme? Vous n'y croyez pas. Dans les mélodrames, on jure
+par son salut éternel; mais vous n'y croyez pas davantage.
+
+ VALROGER.
+
+Par votre amitié pour madame de Louville!
+
+ LOUISE.
+
+Encore mieux: par l'innocence de ma fille!
+
+ VALROGER.
+
+Quel âge a-t-elle?
+
+ LOUISE.
+
+Six ans.
+
+ VALROGER.
+
+J'y crois. Donc vous m'aimez, comme ça, tout doucement, de tout votre
+coeur, comme le premier venu?
+
+ LOUISE.
+
+Je n'aime pas le premier venu. Écoutez-moi, vous allez comprendre que je
+ne ris pas, et que mon affection pour vous est très-sérieuse.
+
+ VALROGER.
+
+Ah! voyons cela, je vous en prie!
+
+ LOUISE.
+
+Vous souvenez-vous d'un jeune garçon qui s'appelait Ferval?
+
+ VALROGER.
+
+Non, pas du tout!
+
+ LOUISE.
+
+Augustin de Ferval.
+
+ VALROGER.
+
+C'est très-vague...
+
+ LOUISE.
+
+Alors, puisqu'il faut mettre les points sur les _i_, vous vous
+souviendrez peut-être d'une certaine demoiselle qui s'appelait Aline, et
+qui n'était pas du tout reine de Golconde?
+
+ VALROGER.
+
+Eh bien! madame?
+
+ LOUISE.
+
+Eh bien! monsieur, cette jolie personne, que vous protégiez, fut prise
+au sérieux par un jeune provincial, mauvaise tête...
+
+ VALROGER.
+
+J'y suis, je me souviens! Il y a de cela cinq ou six ans. Vous le
+connaissez, ce petit Ferval?
+
+ LOUISE.
+
+C'était mon frère, un enfant qui eut la folie de vous provoquer et dont
+vous n'avez pas voulu tirer vengeance, car, après lui avoir laissé la
+satisfaction de vous envoyer une balle, vous avez riposté sur lui avec
+une arme chargée à poudre. Il ne l'a jamais su; mais des amis à vous
+l'ont dit en secret à sa mère, qui l'a répété à sa soeur. Vous voyez
+bien que cette soeur ne peut pas rire quand elle prétend qu'elle vous
+aime!
+
+ VALROGER.
+
+Alors on a bien raison de prétendre qu'un bienfait n'est jamais perdu,
+car votre amitié doit être une douce chose; pourtant...
+
+ LOUISE.
+
+Pourtant?...
+
+ VALROGER.
+
+Vous avez tort de l'offrir pour si peu, madame! C'est un excitant
+dangereux.
+
+ LOUISE.
+
+Dangereux pour qui?
+
+ VALROGER.
+
+Pour moi.
+
+ LOUISE.
+
+Pourquoi me répondez-vous comme cela, voyons? A quoi bon poursuivre
+l'escarmouche de convention et garder le ton plaisant, quand je vous dis
+tout bonnement les choses comme elles sont?
+
+ VALROGER.
+
+C'est que vous oubliez vos propres paroles: je suis un méchant, et j'ai
+le coeur froid comme glace.
+
+ LOUISE.
+
+Je n'ai jamais cru cela.
+
+ VALROGER.
+
+Eh bien! vous avez eu tort; il fallait le croire.
+
+ LOUISE.
+
+Pourquoi mentez-vous? Je ne comprends plus.
+
+ VALROGER.
+
+Je ne mens pas. Je suis amoureux de vous.
+
+ LOUISE.
+
+Si c'était vrai, cela ne prouverait pas que vous eussiez le coeur froid.
+
+ VALROGER.
+
+Attendez! je suis amoureux de vous à ma manière, sans vous aimer.
+
+ LOUISE.
+
+Je comprends; ma confiance vous-humilie, ma loyauté vous blesse. Vous
+vous vengez en me disant une chose que vous jugez offensante.
+
+ VALROGER.
+
+Oui, madame, j'ai l'intention de vous offenser.
+
+ LOUISE.
+
+Pourquoi?
+
+ VALROGER.
+
+Pour que vous me détestiez.
+
+ LOUISE.
+
+Parce que l'amitié d'une honnête femme vous fait l'effet d'un outrage?
+
+ VALROGER.
+
+C'est comme ça. Je ne veux pas de la vôtre.
+
+ LOUISE.
+
+Vous êtes brutalement sincère!
+
+ VALROGER.
+
+Oui. Je suis un séducteur percé à jour, comme vous êtes une coquette
+classique.
+
+ LOUISE.
+
+Alors me voilà déjouée et rembarrée! Je suis coquette tout de bon, et
+j'ai voulu me frotter à un vindicatif plus malin que moi, qui me remet à
+ma place et compte faire de moi un exemple. Est-ce cela?
+
+ VALROGER.
+
+Précisément.
+
+ LOUISE.
+
+Comment vais-je sortir de là?
+
+ VALROGER.
+
+Vous n'en sortirez pas.
+
+ LOUISE, (élevant la voix avec intention.)
+
+C'est-à-dire que vous allez faire pour moi ce que vous comptiez faire
+pour madame de Louville?
+
+ VALROGER.
+
+Oui, madame.
+
+ LOUISE.
+
+Vous viendrez me voir?
+
+ VALROGER.
+
+Tous les jours.
+
+ LOUISE.
+
+Et si la porte vous est fermée?...
+
+ VALROGER.
+
+Je resterai sous la fenêtre. Je coucherai dans le jardin, sous un arbre.
+
+ LOUISE.
+
+Je suis sauvée! vous vous enrhumerez!
+
+ VALROGER.
+
+Je tousserai à vous empêcher de dormir. Vous m'enverrez de la tisane!
+
+ LOUISE.
+
+Vous refuserez de la boire?
+
+ VALROGER.
+
+Au contraire. Je la boirai.
+
+ LOUISE.
+
+Et alors?
+
+ VALROGER.
+
+Alors vous aurez pitié de moi, vous me recevrez.
+
+ LOUISE.
+
+Et puis après?
+
+ VALROGER.
+
+Je reviendrai.
+
+ LOUISE.
+
+Je me laisserai compromettre?
+
+ VALROGER.
+
+Non! vous fuirez, mais je vous suivrai partout. Partout vous me
+trouverez pour ouvrir la voiture et vous offrir la main.
+
+ LOUISE.
+
+C'est bien connu, tout ça.
+
+ VALROGER.
+
+Tout est connu. Je n'ai rien découvert de neuf, il n'y a rien de mieux
+que les choses qui réussissent toujours.
+
+ LOUISE.
+
+Alors c'est cela, c'est bien cela qui s'appelle compromettre une femme?
+
+ VALROGER.
+
+Pas du tout! Compromettre une femme, c'est se servir des apparences
+qu'on a fait naître pour la calomnier ou la laisser calomnier. Je ne
+calomnie pas, moi. Je suis homme du monde et gentilhomme. Je dirai à
+toute la terre que je fais des folies pour vous en pure perte, ce qui
+sera vrai jusqu'au jour où vous en ferez pour moi.
+
+ LOUISE.
+
+Et pourquoi en ferai-je?
+
+ VALROGER.
+
+Parce que la folie est contagieuse.
+
+ LOUISE.
+
+Et je deviendrai folle, moi?
+
+ VALROGER.
+
+Ne vous fiez pas au passé.
+
+ LOUISE.
+
+Vous savez bien que je n'en tire pas vanité. Pourtant ce qui est passé
+est acquis.
+
+ VALROGER.
+
+Non! vous l'avez dit vous-même, votre vertu a été aidée par l'absence de
+péril. Pourtant vous avez dû allumer des passions; mais il y a à peine
+un homme sur mille qui soit doué d'assez de persévérance pour consacrer
+des mois et des années à la conquête d'une femme... Or je sais, je vois
+que vous n'avez pas rencontré cet homme-là.
+
+ LOUISE.
+
+Et vous vous piquez de l'être?
+
+ VALROGER.
+
+Je le suis.
+
+ LOUISE.
+
+Ça vous amuse?
+
+ VALROGER.
+
+C'est mon unique amusement.
+
+ LOUISE.
+
+Vous êtes né hostile et vindicatif, comme on naît poète ou rôtisseur?
+
+ VALROGER.
+
+Le bonheur de l'homme est de développer ses instincts particuliers.
+
+ LOUISE.
+
+Même les mauvais?
+
+ VALROGER.
+
+Enfin vous reconnaissez que je suis mauvais?
+
+ LOUISE.
+
+C'est à quoi vous teniez? Vous vouliez faire peur; sans cela vous croyez
+votre effet manqué, et la confiance vous humilie. C'est une manie que
+vous avez, je le vois bien; avec moi, elle ne sera pas satisfaite. Je
+vous crois bon.
+
+ VALROGER.
+
+Vous éludez la question. Si je suis tel que je m'annonce, vous devez me
+haïr.
+
+ LOUISE.
+
+Et vous voulez être haï?
+
+ VALROGER.
+
+Oui; pour commencer, cela m'est absolument nécessaire.
+
+ LOUISE.
+
+Eh bien! comme, en ne vous accordant pas le commencement, je serai,
+espérons-le, préservée de la fin, je déclare que, méchant ou non, je ne
+puis haïr le bienfaiteur de mes pauvres et le sauveur de mon frère.
+
+ VALROGER.
+
+Vaine invocation au passé! Vous me haïrez quand même!
+
+ LOUISE.
+
+Comment vous y prendrez-vous?
+
+ VALROGER.
+
+D'abord je vais faire la cour à madame de Louville.
+
+ LOUISE, (regardant vers une portière en tapisserie.)
+
+A quoi bon, si je n'en suis pas jalouse?
+
+ VALROGER.
+
+Vous m'avez demandé grâce pour elle. Il faut que je sois inexorable pour
+vous prouver que je ne vaux rien.
+
+ LOUISE, (lui montrant la portière, dont les plis sont agités.)
+
+Vous pouvez lui faire la cour; à présent qu'elle a tout entendu, elle
+saura se défendre. Vos plans sont livrés, et peut-être... (Elle va à
+la fenêtre.) Cette voiture qui roule... Oui, c'est un renfort qui lui
+arrive.
+
+ VALROGER.
+
+Son mari?
+
+ LOUISE.
+
+Précisément.
+
+ VALROGER.
+
+Si madame de Louville est hors de cause, on se passera de ce moyen-là.
+
+ LOUISE.
+
+C'est tout ce que je voulais. Merci, mon cher monsieur; elle est sauvée,
+et moi, je ne vous crains pas.
+
+ VALROGER.
+
+Merci, ma chère madame, voilà que vous acceptez le défi!
+
+ LOUISE.
+
+Le défi de quoi? Vous voulez que je vous craigne pour arriver à vous
+aimer? C'est un prologue inutile, puisque nous voici d'emblée au
+dénoûment. Ce que vous voulez, ce n'est pas l'amour, vous en êtes
+rassasié, vous n'y tenez pas, et c'est ma vertu, c'est-à-dire ma
+tranquillité seule, que vous voudriez ébranler. Eh bien! sachez que,
+dans les âmes fermées aux malsaines agitations de la passion folle, il
+y a des émotions plus douces et plus pures qu'on peut être fier d'avoir
+fait naître et de conserver toujours jeunes. Il n'est pas humiliant
+d'être maternellement aimé par une femme mûre, et il ne serait pas du
+tout glorieux de lui tourner ridiculement la tête.
+
+ VALROGER
+
+Une femme mûre!...
+
+ LOUISE.
+
+J'ai trente-six ans, mon bon monsieur!
+
+ VALROGER.
+
+Ce n'est pas vrai, votre fille n'en a que six!
+
+ LOUISE.
+
+Mais mon fils en a quinze!
+
+ VALROGER.
+
+Allons donc!
+
+ LOUISE.
+
+Je n'ai pas son extrait de naissance dans ma poche, sans cela... Mais
+vous voilà calmé et un peu honteux, convenez-en, de vous être trompé,
+vous si clairvoyant, sur l'âge d'une femme. Vous verrez mon fils, cela
+vous guérira tout à fait, car vous viendrez chez moi, tous les jours
+si vous voulez, et sans être condamné à coucher préalablement sous un
+arbre. Vous vous enrhumerez pour d'autres, il y aura toujours de la
+tisane chez moi. Vous me trouverez toujours entourée d'êtres qui ne
+me quittent jamais, mon fils, ma fille et mon neveu, le fils de cet
+Augustin de Ferval à qui vous avez sauvé la vie en dépit de lui-même;
+plus ma mère qui vous bénit et prie pour vous tous les jours, plus ma
+belle-soeur, la femme du même Augustin, qui est dans le secret, et qui
+vous regarde comme un saint, tout perverti que vous passez pour être.
+Voyez s'il y aura moyen d'entrer chez nous comme un loup dans une
+bergerie! Tout ce cher monde s'est réjoui en vous sachant fixé près de
+nous. Notre pauvre Augustin n'est plus, il est mort l'an dernier, et
+c'est son deuil que je porte; mais nous vous devons de l'avoir conservé
+six ans, de l'avoir vu heureux, marié et père. Sa femme et son
+enfant sont des trésors qu'il nous a laissés. Toute cette famille
+reconnaissante, grands et petits, vous sautera au cou et aux jambes, et,
+quand vous aurez été bien et dûment embrassé sur les deux joues comme un
+ami qu'on attendait depuis longtemps et à qui l'on ne sait comment faire
+fête, vous sentirez que vous êtes un homme de chair et d'os comme les
+autres,--non le spectre de don Juan, le héros d'un autre siècle et d'un
+autre pays. Vous laisserez fondre la glace artificielle amassée autour
+de ce coeur-là, qui est vivant et humain, puisqu'il est généreux et
+compatissant. Votre génie du mal rira de lui-même et vous laissera
+consentir à aimer les honnêtes gens, à les protéger même, ce qui est
+bien plus facile que de leur tendre des pièges, et bien moins triste
+que de se battre les flancs pour les méconnaître. Vous garderez votre
+science, vos ruses pour celles qui les provoquent et qui ont de quoi
+mettre à ce jeu-là. On vous pardonnera d'avoir ce goût bizarre, vous,
+honnête homme, de perdre votre temps à contempler, à étudier, à mesurer
+la faiblesse de notre sexe, tout en excitant sa perversité. Tenez! on
+vous pardonnera tout, même d'être incorrigible. On pensera que ce métier
+de punisseur des torts féminins est une tâche navrante, et que vous
+devez être un homme malheureux. On s'efforcera de vous soigner comme un
+malade, ou de vous distraire comme un convalescent; si par moments vous
+êtes tenté de faire la guerre à vos amis, ils se diront: c'est une
+épreuve; il veut savoir si nous méritons l'estime qu'il nous accorde.
+Alors on se tiendra de son mieux pour vous montrer qu'on y attache le
+plus grand prix. Et, si on ne réussit pas à mettre dans votre existence
+une affection pure et bienfaisante, on en aura beaucoup de chagrin, je
+vous en avertis, parce que l'amitié, qui n'est pas une chose convulsive,
+n'est pas non plus une chose froide. Donc vous aurez, sans vous donner
+aucune peine pour cela, un triomphe assuré chez nous, celui d'avoir
+touché, ému, réjoui ou attristé des âmes qui ne sont pas banales, et qui
+ne se donnent pas à tout le monde.
+
+ VALROGER.
+
+Tenez, madame de Trémont, je vous aime tant, telle que vous êtes, que
+je me regarderais comme un sot et comme un lâche si j'avais prémédité
+d'entamer cette noble et touchante sérénité. Vous avez fort bien compris
+que je valais mieux que cela, que d'ailleurs je n'eusse jamais osé
+menacer sérieusement une personne telle que vous; mais je cesse de rire,
+et vous rends les armes. On me l'avait bien dit: vous êtes la plus
+sincère, la plus tendre et la plus forte des femmes, et il y a longtemps
+que je sais une chose, c'est que la bonté est l'arme la plus solide
+de votre sexe. Toute vertu sans modestie est provocation, comme toute
+résistance sans conviction est grimace. Je suis heureux et fier de vous
+répéter que je vous comprends, que je vous respecte... Et, puisque vous
+m'acceptez pour frère, voulez-vous consacrer ce lien qui m'honore?
+
+ LOUISE.
+
+Comment?
+
+ VALROGER.
+
+Vous avez parlé tout à l'heure de m'embrasser sur les deux joues...
+
+ LOUISE.
+
+C'était une métaphore!
+
+ VALROGER.
+
+Pourquoi ne serait-ce pas la formule qui scelle un pacte d'honneur?
+
+ LOUISE.
+
+N'avez-vous pas encore une autre raison à donner?
+
+ VALROGER.
+
+Une autre raison?
+
+ LOUISE.
+
+Vous ne voulez pas la dire! Non! ce n'en est pas une pour vous. Vous
+avez trop de générosité pour exiger une réparation; mais voulez-vous
+savoir une chose? C'est qu'au moment où vous êtes entré ici, si j'avais
+écouté mon premier mouvement, je vous aurais sauté au cou; ne prétendez
+pas que c'eût été une reconnaissance exagérée. Je sais tout, monsieur de
+Valroger, je sais qu'une de ces joues-là a été frappée par le gant de
+mon pauvre étourdi de frère, et, comme je ne sais pas laquelle...
+
+ VALROGER.
+
+Toutes deux, madame, toutes deux!
+
+ LOUISE.
+
+Je ne dis pas le contraire; mais toute réparation demande des témoins,
+et justement en voici qui nous arrivent. (Elle l'embrasse sur les deux
+joues devant M. de Louville et sa femme qui viennent d'entrer. Anne
+pousse un grand cri de surprise, M. de Louville éclate de rire. Valroger
+met un genou en terre et baise la main de Louise.)
+
+ VALROGER.
+
+Merci, madame, merci!
+
+ M. DE LOUVILLE, (riant.)
+
+Bravo, mon cher! voilà qui s'appelle enlever d'assaut les citadelles
+imprenables.
+
+ VALROGER.
+
+C'est-à-dire que c'est moi la forteresse, et que je me suis rendu
+à discrétion! (Bas, pendant que Louise va en riant auprès d'Anna.)
+Dites-moi, Louville, est-ce qu'il n'y a pas moyen d'épouser cette
+femme-là?
+
+ M. DE LOUVILLE.
+
+Allons donc! Elle a peut-être quarante ans!
+
+ VALROGER.
+
+En eût-elle cinquante!
+
+ M. DE LOUVILLE.
+
+Ah bah! mais elle a aimé son mari, elle adore son fils... Non, c'est
+impossible!
+
+ VALROGER.
+
+C'est dommage; c'eût été pour moi le seul moyen de devenir un homme
+sérieux!
+
+
+
+
+ FIN
+
+
+
+TABLE
+
+ Francia.
+
+ Un bienfait n'est jamais perdu.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
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+by George Sand
+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Project Gutenberg's Francia; Un bienfait n'est jamais perdu, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: Francia; Un bienfait n'est jamais perdu
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+Author: George Sand
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+Release Date: March 17, 2005 [EBook #15397]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANCIA; UN BIENFAIT N'EST ***
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
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+GEORGE SAND</h4>
+
+
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+
+<h2>UN BIENFAIT N'EST JAMAIS PERDU</h2>
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+
+<h4>GEORGE SAND<br>
+(L.-A. AURORE DUPIN)<br>
+VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT</h4>
+
+
+
+<h3>1899</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<h1>FRANCIA</h1>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Le jeudi 31 mars 1814, la population de Paris
+s'entassait sur le passage d'un étrange cortège.
+Le tsar Alexandre, ayant à sa droite le roi de
+Prusse et à sa gauche le prince de Schwarzenberg,
+représentant de l'empereur d'Autriche, s'avançait
+lentement à cheval, suivi d'un brillant état-major
+et d'une escorte de cinquante mille hommes d'élite,
+à travers le faubourg Saint-Martin. Le tsar
+était calme en apparence. Il jouait un grand rôle,
+celui de vainqueur magnanime, et il le jouait bien.
+Son escorte était grave, ses soldats majestueux.
+La foule était muette.</p>
+
+<p>C'est qu'au lendemain d'un héroïque combat des
+dernières légions de l'empire, on avait abandonné
+et livré la partie généreuse de la population à l'humiliante
+clémence du vainqueur. C'est que, comme
+toujours, en refusant au peuple le droit et les
+moyens de se défendre lui-même, en se méfiant
+de lui, en lui refusant des armes, on s'était perdu.
+Son silence fut donc sa seule protestation, sa tristesse
+fut sa seule gloire. Au moins celle-là reste
+pure dans le souvenir de ceux qui ont vu ces
+choses.</p>
+
+<p>Sur le flanc du merveilleux état-major impérial
+un jeune officier russe d'une beauté remarquable
+contenait avec peine la fougue de son cheval.
+L'homme était de haute taille, mince, et d'autant
+plus serré dans sa ceinture d'ordonnance, dont les
+épais glands d'or retombaient sur sa cuisse,
+comme celle des mystérieux personnages qu'on
+voit défiler sur les bas-relief perses de la décadence;
+peut-être même un antiquaire eût-il pu
+retrouver dans les traits et dans les ornements du
+jeune officier un dernier reflet du type et du goût
+de l'Orient barbare.</p>
+
+<p>Il appartenait aux races méridionales que la conquête
+ou les alliances ont insensiblement fondues
+dans l'empire russe. Il avait la beauté du profil,
+l'imposante largeur des yeux, l'épaisseur des lèvres,
+la force un peu exagérée des muscles, tempérée
+par l'élégance des formes modernes. La civilisation
+avait allégé la puissance du colosse. Ce
+qui en restait conservait quelque chose d'étrange
+et de saisissant qui attirait et fixait les regards,
+même après la surprise et l'attention accaparées
+d'abord par le tsar en personne.</p>
+
+<p>Le cheval monté par ce jeune homme s'impatientait
+de la lenteur du défilé; on eût dit que, ne
+comprenant rien à l'étiquette observée, il voulait
+s'élancer en vainqueur dans la cité domptée et
+fouler les vaincus sous son galop sauvage. Aussi
+son cavalier, craignant de lui voir rompre son
+rang et d'attirer sur lui un regard mécontent
+de ses supérieurs, le contenait-il avec un soin qui
+l'absorbait et ne lui permettait guère de se rendre
+compte de l'accueil morne, douloureux, parfois
+menaçant de la population.</p>
+
+<p>Le tsar, qui observait tout avec finesse et prudence,
+ne s'y méprenait pas et ne réussissait pas
+à cacher entièrement ses appréhensions. La foule
+devenait si compacte que si elle se fût resserrée
+sur les vainqueurs (l'un deux l'a raconté textuellement),
+ils eussent été étouffés sans pouvoir faire
+usage de leurs armes. Cette foulée, volontaire ou
+non, n'eût pas fait le compte du principal triomphateur.
+Il voulait entrer dans Paris comme l'ange
+sauveur des nations, c'est-à-dire comme le chef
+de la coalition européenne. Il avait tout préparé
+naïvement pour cette grande et cruelle comédie.
+La moindre émotion un peu vive du public pouvait
+faire manquer son plan de mise en scène.</p>
+
+<p>Cette émotion faillit se produire par la faute du
+jeune cavalier que nous avons sommairement décrit.
+Dans un moment où sa monture semblait
+s'apaiser, une jeune fille, poussée par l'affluence
+ou entraînée par la curiosité, se trouva dépasser
+la ligne des gardes nationaux qui maintenaient
+l'ordre, c'est-à-dire le silence et la tristesse des
+spectateurs. Peut-être qu'un léger frôlement de
+son châle bleu ou de sa robe blanche effraya le
+cheval ombrageux; il se cabra furieusement, un
+de ses genoux fièrement enlevés atteignit l'épaule
+de la Parisienne, qui chancela, et fut retenue par
+un groupe de faubouriens serrés derrière elle.
+Était-elle blessée, ou seulement meurtrie? La consigne
+ne permettait pas au jeune Russe de s'arrêter
+une demi-seconde pour s'en assurer: il escortait
+le tout-puissant tsar, il ne devait pas se
+retourner, il ne devait pas même voir. Pourtant il
+se retourna, il regarda, et il suivit des yeux aussi
+longtemps qu'il le put le groupe ému qu'il laissait
+derrière lui. La grisette, car ce n'était qu'une grisette,
+avait été enlevée par plusieurs paires de
+bras vigoureux; en un clin d'oeil, elle avait été
+transportée dans un estaminet qui se trouvait là.
+La foule s'était instantanément resserrée sur le
+vide fait dans sa masse par l'incident rapide. Un
+instant, quelques exclamations de haine et de colère
+s'étaient élevées, et, pour peu qu'on y eût
+répondu dans les rangs étrangers, l'indignation se
+fût peut-être allumée comme une traînée de poudre.
+Le tsar, qui voyait et entendait tout sans
+perdre son vague et implacable sourire, n'eut pas
+besoin d'un geste pour contenir ses cohortes; on
+savait ses intentions. Aucune des personnes de sa
+suite ne parut s'apercevoir des regards de menace
+qui embrasaient certaines physionomies. Quelques
+imprécations inarticulées, quelques poings énergiquement
+dressés se perdirent dans l'éloignement.
+L'officier, cause involontaire de ce scandale,
+se flatta que ni le tsar, ni aucun de ses généraux
+n'en avaient pris note; mais le gouvernement russe
+a des yeux dans le dos. La note était prise: le tsar
+devait connaître le crime du jeune étourdi qui
+avait eu la coquetterie de choisir pour ce jour de
+triomphe la plus belle et la moins disciplinée de ses
+montures de service. En outre il serait informé
+de l'expression de regret et de chagrin que le jeune
+homme n'avait pas eu <i>l'expérience</i> de dissimuler.
+Ceux qui firent ce rapport crurent aggraver la faute
+en donnant ce dernier renseignement. Ils se trompaient.
+Le choix du cheval indompté fut regardé
+comme punissable, le regret manifesté rentrait
+dans la comédie de sentiment dont les Parisiens
+devaient être touchés. L'inconvenance d'une émotion
+quelconque dans les rangs de l'escorte impériale
+ne fut donc pas prise en mauvaise part.</p>
+
+<p>Quand le défilé ennemi déboucha sur le boulevard,
+la scène changea comme par magie.</p>
+
+<p>A mesure qu'on avançait vers les quartiers
+riches, l'entente se faisait, l'étranger respirait;
+puis tout à coup la fusion se fit, non sans honte
+mais sans scrupule. L'élément royaliste jetait le
+masque et se précipitait dans les bras du vainqueur.
+L'émotion avait gagné la masse; on n'y
+songeait pas aux Bourbons, on n'y croyait pas encore,
+on ne les connaissait pas; mais on aimait
+Alexandre, et les femmes sans coeur qui se jetaient
+sous ses pieds en lui demandant un roi ne furent
+ni repoussées, ni insultées par la garde nationale
+qui regardait tristement, croyant qu'on remerciait
+simplement l'étranger de n'avoir pas saccagé Paris.
+Ils trouvaient cette reconnaissance puérile et
+outrée; ils ne voyaient pas encore que cette joie
+folle applaudissait à l'abaissement de la France.
+Le jeune officier russe qui avait failli compromettre
+toute la représentation de cette triste
+comédie, où tant d'acteurs jouaient un rôle de
+comparses sans savoir le mot de la pièce, essayait
+en vain de comprendre ce qu'il voyait à Paris, lui
+qui avait vu brûler Moscou et qui avait compris!
+C'était un esprit aussi réfléchi que pouvaient le
+permettre l'éducation toute militaire qu'il avait
+reçue et l'époque agitée, vraiment terrible, où sa
+jeunesse se développait. Il suppléait aux facultés
+de raisonnement philosophique qui lui manquaient,
+par la subtile pénétration de sa race et la défiance
+cauteleuse de son milieu. Il avait vu et il voyait à
+deux années de distance les deux extrêmes du
+sentiment patriotique: le riche et industrieux
+Moscou brûlé par haine de l'étranger, dévouement
+sauvage et sublime qui l'avait frappé d'horreur et
+d'admiration,&mdash;le brillant et splendide Paris sacrifiant
+l'honneur à l'humanité, et regardant comme
+un devoir de sauver à tout prix la civilisation dont
+il est l'inépuisable source. Ce Russe était à beaucoup
+d'égards sauvage lui-même, et il se crut
+en droit de mépriser profondément Paris et
+la France.</p>
+
+<p>Il ne se disait pas que Moscou ne s'était pas détruit
+de ses propres mains et que les peuples
+esclaves n'ont pas à être consultés; ils sont héroïques
+bon gré mal gré, et n'ont point à se vanter
+de leurs involontaires sacrifices. Il ne savait point
+que Paris n'avait pas été consulté pour se rendre,
+plus que Moscou pour être brûlé, que la France
+n'était que très-relativement un peuple libre, qu'on
+spéculait en haut lieu de ses destinées, et que la
+majorité des Parisiens eût été dès lors aussi héroïque
+qu'elle l'est de nos jours<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Janvier 1871.</blockquote>
+
+<p>Pas plus que l'habitant de la France, l'étranger
+venu des rives du Tanaïs ne pénétrait dans le secret
+de l'histoire. Au moment de la brutalité de
+son cheval, il avait compris le Parisien du faubourg,
+il avait lu sur son front soucieux, dans ses yeux
+courroucés. Il s'était dit:</p>
+
+<p>Ce peuple a été trahi, vendu peut-être!</p>
+
+<p>En présence des honteuses sympathies de la
+noblesse, il ne comprenait plus. Il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Cette population est lâche. Au lieu de la caresser,
+notre tsar devrait la fouler aux pieds et lui
+cracher au visage.</p>
+
+<p>Alors les sentiments humains et généreux se
+trouvant étouffés et comme avilis dans son coeur
+par le spectacle d'une lâcheté inouïe, il se trouva
+lui-même en proie à l'enivrement des instincts
+sauvages. Il se dit que cette ville était riante et
+folle, que cette population était facile et corrompue,
+que ces femmes qui venaient s'offrir et s'attacher
+elles-mêmes au char du vainqueur étaient
+de beaux trophées. Dès lors, tout au désir farouche,
+à la soif des jouissances, il traversa Paris, l'oeil enflammé,
+la narine frémissante et le coeur hautain.</p>
+
+<p>Le tsar, refusant avec une modestie habile d'entrer
+aux Tuileries, alla aux Champs-Elysées passer
+la revue de sa magnifique armée d'élite, donnant
+jusqu'au bout le spectacle à ces Parisiens avides
+de spectacles; après quoi, il se disposait à occuper
+l'hôtel de l'Elysée.
+En ce moment, il eut à régler deux détails d'importance
+fort inégale. Le premier fut à propos d'un
+avis qu'on lui avait transmis pendant la revue:
+suivant ce faux avis, il n'y avait point de sécurité
+pour lui à l'Élysée, le palais était miné. On avait
+sur-le-champ dépêché vers M. de Talleyrand, qui
+avait offert son propre palais. Le tsar accepta, ravi
+de se trouver là au centre de ceux qui allaient lui
+livrer la France; puis il jeta les yeux sur l'autre
+avis concernant le jeune prince Mourzakine, qui
+s'était si mal comporté en traversant le faubourg
+Saint-Martin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il aille loger où bon lui semblera, répondit
+le souverain, et qu'il y garde les arrêts pendant
+trois jours.</p>
+
+<p>Puis, remontant à cheval avec son état-major, il
+retourna à la place de la Concorde, d'où il se rendit
+à pied chez M. de Talleyrand. Ses soldats avaient
+reçu l'ordre de camper sur les places publiques.
+L'habitant, traité avec tant de courtoisie, admirait
+avec stupeur ces belles troupes si bien disciplinées,
+qui ne prenaient possession que du pave de
+la ville et qui installaient la leurs cantines sans rien
+exiger en apparence. Le <i>badaud</i> de Paris admira,
+se réjouit, et s'imagina que l'invasion ne lui coûterait
+rien.</p>
+
+<p>Quant au jeune officier attaché à l'état-major,
+exclu de l'hôtel où allait résider son empereur, il
+se crut radicalement disgracié, et il en cherchait la
+cause lorsque son oncle, le comte Ogokskoï, aide-de-camp
+du tsar, lui dit à voix basse en passant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as des ennemis auprès du <i>père</i>, mais ne
+crains rien. Il te connaît et il t'aime. C'est pour te
+préserver d'eux qu'il t'éloigne. Ne reparais pas de
+quelques jours, mais fais-moi savoir où tu demeures.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien encore, répondit le jeune
+homme avec une résignation fataliste, Dieu y pourvoira!</p>
+
+<p>Il avait à peine prononcé ces mots qu'un jockey
+de bonne mine se présenta et lui remit le message
+suivant:</p>
+
+<p>«La marquise de Thièvre se rappelle avec plaisir
+qu'elle est, par alliance, parente du prince
+Mourzakine; elle me charge de l'inviter à venir
+prendre son gîte à l'hôtel de Thièvre, et je joins
+mes instances aux siennes.»</p>
+
+<p>Le billet était signé <i>Marquis de Thièvre</i>.</p>
+
+<p>Mourzakine communiqua ce billet à son oncle
+qui le lui rendit en souriant et lui promit d'aller
+le voir aussitôt qu'il aurait un moment de liberté.
+Mourzakine fit signe à son heiduque cosaque et
+suivit le jockey, qui était bien monté et qui les
+conduisit en peu d'instans à l'hôtel de Thièvre, au
+faubourg Saint-Germain.</p>
+
+<p>Un bel hôtel, style Louis XIV, situé entre cour
+et jardin, jardin mystérieux étouffé sous de grands
+arbres, rez-de-chaussée élevé sur un perron seigneurial,
+larges entrées, tapis moelleux, salle à
+manger déjà richement servie, un salon très-confortable
+et de grande tournure, voilà ce que vit
+confusément Diomède Mourzakine, car il s'appelait
+modestement de son petit nom <i>Diomède, fils de
+Diomède, Diomid Diomiditch</i>. Le marquis de Thièvre
+vint à sa rencontre les bras ouverts. C'était un vilain
+petit homme de cinquante ans, maigre, vif,
+l'oeil très-noir, le teint très-blême, avec une perruque
+noire aussi, mais d'un noir invraisemblable,
+un habit noir raide et serré, la culotte et les bas
+noirs, un jabot très-blanc, rien qui ne fût crûment
+noir ou blanc dans sa mince personne: c'était une
+pie pour le plumage, le babil et la vivacité.</p>
+
+<p>Il parla beaucoup, et de la manière la plus
+courtoise, la plus empressée. Mourzakine savait le
+français aussi bien possible, c'est-à-dire qu'il le
+parlait avec plus de facilité que le russe proprement
+dit, car il était né dans la Petite-Russie
+et avait dû faire de grands efforts pour corriger son
+accent méridional; mais ni en russe, ni en français,
+il n'était capable de bien comprendre une élocution
+aussi abondante et aussi précipitée que celle
+de son nouvel hôte, et, ne saisissant que quelques
+mots dans chaque phrase, il lui répondit un peu au
+hasard. Il comprit seulement que le marquis
+se démenait pour établir leur parenté. Il lui citait,
+en les estropiant d'une manière indigne, les noms
+des personnes de sa famille qui avaient établi au
+temps de l'émigration française des relations, et
+par suite une alliance avec une demoiselle apparentée
+à la famille de madame de Thièvre. Mourzakine
+n'avait aucune notion de cette alliance et allait
+avouer ingénument qu'il la croyait au moins fort
+éloignée, quand la marquise entra. Elle lui fit un
+accueil moins loquace, mais non moins affectueux
+que son mari. La marquise était belle et jeune: ce
+détail effaça promptement les scrupules du prince
+russe. Il feignit d'être parfaitement au courant et
+ne se gêna point pour accepter le titre de cousin
+que lui donnait la marquise en exigeant qu'il l'appelât
+«ma cousine,» ce qu'il ne put faire sans
+biaiser un peu. Les rapports ainsi établis en quelques
+minutes, le marquis le conduisit à un très-bel
+appartement qui lui était destiné et où il trouva
+son cosaque occupé à ouvrir sa valise, en attendant
+l'arrivée de ses malles qu'on était allé chercher.
+Le marquis mit en outre à sa disposition un vieux
+valet de chambre de confiance qui, ayant voyagé,
+avait retenu quelques mots d'allemand et s'imaginait
+pouvoir s'entendre avec le cosaque, illusion
+naïve à laquelle il lui fallut promptement renoncer;
+mais, croyant avoir affaire à quelque prince régnant
+dans la personne de Mourzakine, le vieux
+serviteur resta debout derrière lui, suivant des
+yeux tous ses mouvements et cherchant à deviner
+en quoi il pourrait lui être utile ou
+agréable.</p>
+
+<p>A vrai dire, le Diomède barbare aurait eu grand
+besoin de son secours pour comprendre l'usage et
+l'importance des objets de luxe et de toilette mis
+à sa disposition. Il déboucha plusieurs flacons, reculant
+avec méfiance devant les parfums les plus
+suaves, et cherchant celui qui devait, selon lui,
+représenter le suprême bon ton, la vulgaire eau de
+Cologne. Il redouta les pâtes et les pommades
+d'une exquise fraîcheur qui lui firent l'effet d'être
+éventées, parce qu'il était habitué aux produits
+rancis de son bagage ambulant. Enfin, s'étant
+accommodé du mieux qu'il put pour faire disparaître
+la poussière de sa chevelure et de son brillant
+uniforme, il retournait au salon, lorsque, se voyant
+toujours suivi du domestique français, il se rappela
+qu'il avait un service à lui demander. Il commença
+par lui demander son nom, à quoi le serviteur répondit
+simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Martin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Martin, faites-moi le plaisir d'envoyer
+une personne faubourg Saint-Martin, numéro,...
+je ne sais plus; c'est un petit café où l'on fume;...
+il y a des queues de billard peintes sur la devanture,
+c'est le plus proche du boulevard en arrivant
+par le faubourg.</p>
+
+<p>&mdash;On trouvera ça, répondit gravement Martin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il faut retrouver ça, reprit le prince, et il
+faut s'informer d'une personne dont je ne sais pas
+le nom: une jeune fille de seize ou dix-sept ans,
+habillée de blanc et de bleu, assez jolie.</p>
+
+<p>Martin ne put réprimer un sourire que Mourzakine
+comprit très-vite.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une... fantaisie, continua-t-il.
+Mon cheval en passant a fait tomber cette personne;
+on l'a emportée dans le café: je veux savoir si elle
+est blessée, et lui faire tenir mes excuses ou mon
+secours, si elle en a besoin.</p>
+
+<p>C'était parler en prince. Martin redevenu sérieux
+s'inclina profondément et se disposa à obéir sans
+retard.</p>
+
+<p>M. de Thièvre, après avoir été un des satisfaits
+de l'empire par la restitution de ses biens après
+l'émigration de sa famille, était un des mécontents
+de la fin. Avide d'honneurs et d'influence, il avait
+sollicité une place importante qu'il n'avait pas obtenue,
+parce qu'en se précipitant, les événements
+désastreux n'avaient pas permis de contenter tout
+le monde. Initié aux efforts des royalistes pour
+amener par surprise une restauration royale, il
+s'était jeté avec ardeur dans l'entreprise et il était
+de ceux qui avaient fait aux alliés l'accueil que
+l'on sait. Il devait à sa femme l'heureuse idée
+d'offrir sa maison au premier Russe tant soit peu
+important dont il pourrait s'emparer. La marquise,
+à pied, aux Champs-Elysées, avait été admirer la
+revue. Elle avait été frappée de la belle taille et de
+la belle figure de Mourzakine. Elle avait réussi à
+savoir son nom, et ce nom ne lui était pas inconnu;
+elle avait réellement une parente mariée en Russie,
+qui lui avait écrit quelquefois, qui s'appelait Mourzakine,
+et qui était ou pouvait être parente du
+jeune prince. Du moment qu'il était prince, il n'y
+avait aucun inconvénient à réclamer la parenté, et
+du moment qu'il était un des plus beaux hommes
+de l'armée, il n'y avait rien de désagréable à l'avoir
+pour hôte.</p>
+
+<p>La marquise avait vingt-deux ans; elle était blanche
+et blonde, un peu grasse pour le costume
+étriqué que l'on portait alors, mais assez grande
+pour conserver une réelle élégance de formes et
+d'allures. Elle ne pouvait souffrir son petit mari,
+ce qui ne l'empêchait pas de s'entendre avec lui
+parfaitement pour tirer de toute situation donnée
+le meilleur parti possible. Légère pourtant et très-dissipée,
+elle portait dans son ambition et dans
+ses convoitises d'argent une frivolité absolue. Il
+ne s'agissait pas pour elle d'intriguer habilement
+pour assurer une fortune aux enfants qu'elle
+n'avait pas ou à la vieillesse qu'elle ne voulait
+pas prévoir. Il s'agissait de plaire pour passer
+agréablement la vie, de mener grand train et de
+pouvoir faire des dettes sans trop d'inquiétude
+enfin de prendre rang à une cour quelconque,
+pourvu qu'on y put étaler un grand luxe et y
+placer sa beauté sur un piédestal élevé au-dessus
+de la foule.</p>
+
+<p>Elle n'était pas de noble race, elle avait apporté
+sa brillante jeunesse avec une grosse fortune
+à un époux peu séduisant, uniquement pour
+être marquise, et il n'eût pas fallu lut demander
+pourquoi elle tenait tant à un titre, elle n'en savait
+rien. Elle avait assez d'esprit pour le babil; son
+intelligence pour le raisonnement était nulle.
+Toujours en l'air, toujours occupée de caquets et
+de toilettes, elle n'avait qu'une idée: surpasser les
+autres femmes, être au moins une des plus remarquées.</p>
+
+<p>Avec ce goût pour le bruit et le clinquant,
+il eût été bien difficile qu'elle ne fût pas fortement
+engouée du militaire en général. Un temps n'était
+pas bien loin où elle avait été fière de valser avec
+les beaux officiers de l'empire; elle avait eu du
+regret lorsque son mari lui avait prescrit de bouder
+l'empire. Elle était donc ivre de joie en voyant
+surgir une armée nouvelle avec des plumets, des
+titres, des galons et des noms nouveaux; toute
+cette ivresse était à la surface, le coeur et les sens
+n'y jouaient qu'un rôle secondaire. La marquise
+était sage, c'est-à-dire qu'elle n'avait jamais eu
+d'amant; elle était comme habituée à se sentir
+éprise de tous les hommes capables de plaire,
+mais sans en aimer assez un seul pour s'engager
+à n'aimer que lui. Elle eût pu être une femme galante,
+car ses sens parlaient quelquefois malgré
+elle; mais elle n'eût pas eu le courage de ses passions,
+et un grand fonds d'égoïsme l'avait préservée
+de tout ce qui peut engager et compromettre.</p>
+
+<p>Elle reçut donc Mourzakine avec autant de satisfaction
+que d'imprévoyance.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aimerai, je l'aime, se disait-elle dès le
+premier jour; mais c'est un oiseau de passage, et
+il ne faudra pas l'aimer trop.</p>
+
+<p>Ne pas aimer trop lui avait toujours été plus ou
+moins facile; elle ne s'était jamais trouvée aux
+prises avec une volonté bien persistante en fait
+d'amour. Le Français de ce temps-là n'avait point
+passé par le romantisme; il se ressentait plus
+qu'on ne pense des moeurs légères du Directoire,
+lesquelles n'étaient elles-mêmes qu'un retour aux
+moeurs de la régence. La vie d'aventures et
+de conquêtes avait ajouté à cette disposition au
+sensualisme quelque chose de brutal et de pressé
+qui ne rendait pas l'homme bien dangereux pour
+la femme prudente. Dans les temps de grandes
+préoccupations guerrières et sociales, il n'y a pas
+beaucoup de place pour les passions profondes,
+non plus que pour les tendresses prolongées.</p>
+
+<p>Rien ne ressemblait moins à un Français qu'un
+Russe de cette époque. C'est à cause de leur facilité
+à parler notre langue, à se plier à nos usages,
+qu'on les appela chez nous les Français du Nord;
+mais jamais l'identification ne fut plus lointaine et
+plus impossible. Ils ne pouvaient prendre de nous
+que ce qui nous faisait le moins d'honneur alors,
+l'amabilité.</p>
+
+<p>Mourzakine n'était pourtant pas un vrai Russe.
+Géorgien d'origine, peut-être Kurde ou Persan
+en remontant plus haut, Moscovite d'éducation, il
+n'avait jamais vu Pétersbourg et ne se trouvait
+que par les hasards de la guerre et la protection
+de son oncle Ogokskoï placé sous les yeux du tsar.
+Sans la guerre, privé de fortune comme il l'était,
+il eût végété dans d'obscurs et pénibles emplois
+militaires aux frontières asiatiques, à moins que,
+comme il en avait été tenté quelquefois dans son
+adolescence, il n'eût franchi cette frontière pour
+se jeter dans la vie d'héroïques aventures de ses
+aïeux indépendants; mais il s'était distingué à la
+bataille de la Moskowa, et plus tard il s'était battu
+comme un lion sous les yeux du maître. Dès lors
+il lui appartenait corps et âme. Il était bien et dûment
+baptisé Russe par le sang français qu'il avait
+versé; il était rivé à jamais, lui et sa postérité, au
+joug de ce qu'on appelle en Russie la civilisation,
+c'est-à-dire le culte aveugle de la puissance absolue.
+Il faut monter plus haut que ne le pouvait
+faire Mourzakine pour disposer de cette puissance
+par le fer ou le poison.</p>
+
+<p>Sa volonté à lui, ne pouvait s'exercer que sur
+sa propre destinée; mais qu'elles sont tenaces et
+patientes, ces énergies qui consistent à écraser
+les plus faibles pour se rattacher aux plus forts!
+C'est toute la science de la vie chez les Russes;
+science incompatible avec notre caractère et nos
+habitudes. Nous savons bien aussi plier déplorablement
+sous les maîtres; mais nous nous
+lassons d'eux avec une merveilleuse facilité, et,
+quand la mesure est comble, nous sacrifions nos
+intérêts personnels au besoin de reprendre possession
+de nous-mêmes<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Ivan Tourguenef, qui connaît bien la France, a créé en
+maître le personnage du Russe intelligent, qui ne peut rien
+être en Russie parce qu'il a la nature du Français. Relisez
+les dernières pages de l'admirable roman: <i>Dimitri Roudine</i>.</blockquote>
+
+<p>Beau comme il l'était, Diomède Mourzakine avait
+eu partout de faciles succès auprès des femmes de
+toute classe et de tous pays. Trop prudent pour
+produire sa fatuité au grand jour, il la nourrissait
+en lui secrète, énorme. Dès le premier coup d'oeil,
+il couva sensuellement des yeux la belle marquise
+comme une proie qui lui était dévolue. Il comprit
+en une heure qu'elle n'aimait pas son mari, qu'elle
+n'était pas dévote, la dévotion de commande
+n'était pas encore à l'ordre du jour; qu'elle était
+très-vivante, nullement prude, et qu'il lui plaisait
+irrésistiblement. Il ne fit donc pas grands frais le
+premier jour, s'imaginant qu'il lui suffisait de se
+montrer pour être heureux à bref délai.</p>
+
+<p>Il ne savait pas du tout ce que c'est qu'une
+Française coquette et ce qu'il y a de résistance
+dans son abandon apparent. Horriblement fatigué,
+il fit des voeux sincères pour n'être pas troublé la
+première nuit, et ce fut avec surprise qu'il s'éveilla
+le lendemain sans qu'aucun mouvement furtif eût
+troublé le silence de son appartement. La première
+personne qui vint à son coup de sonnette fut le
+ponctuel Martin, qui, ne sachant quel titre lui
+donner, le traita d'excellence à tout hasard.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait moi-même la commission, lui dit-il,
+j'ai pris un fiacre, je me suis rendu au faubourg
+Saint-Martin, j'ai trouvé l'estaminet.</p>
+
+<p>&mdash;<i>L'esta</i>... Comment dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ces cafés de petites gens s'appellent des estaminets.
+On y fume et on joue au billard.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, merci. Après?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis informé de l'accident. Il n'y avait
+rien de grave. La petite personne n'a pas eu de
+mal; on lui a fait boire un peu de liqueur et elle
+a pu remonter chez elle, car elle demeure précisément
+dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Vous eussiez dû monter la voir. Cela m'eût
+fait plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y ai pas manqué, Excellence. Je suis
+monté... Ah! bien haut, un affreux escalier. J'ai
+trouvé la... demoiselle, une petite grisette, occupée
+à repasser ses nippes. Je l'ai informée des
+bontés que le prince Mourzakine daigne avoir
+pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-elle répondu?</p>
+
+<p>&mdash;Une chose très-plaisante: Dites à ce prince
+que je le remercie, que je n'ai besoin de rien,
+mais que je voudrais le voir.</p>
+
+<p>&mdash;J'irais volontiers, si je n'étais retenu...</p>
+
+<p>Mourzakine allait dire aux arrêts; mais il ne
+jugea pas utile d'initier Martin à cette circonstance,
+et d'ailleurs Martin ne lui en donna pas le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence, s'écria-t-il, ne peut pas
+aller dans ce taudis, et il ne serait peut-être pas
+prudent encore de parcourir ces bas quartiers.
+D'ailleurs Votre Excellence n'a pas à répondre
+à une aussi sotte demande. Moi je n'ai pas
+répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait pourtant répondre, dit Mourzakine,
+comme frappé d'une idée subite: n'a-t-elle
+pas dit qu'elle me connaissait?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a précisément dit qu'elle connaissait
+Votre Excellence. J'ai pris cela pour une billevesée.</p>
+
+<p>Un autre domestique vint dire au prince que la
+marquise l'attendait au salon, il s'y rendit fort
+préoccupé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, se dit-il en traversant les
+vastes appartements, lorsque cette jeune fille s'est
+approchée imprudemment de mon cheval, sa
+figure m'a frappé, comme si c'était une personne
+de connaissance qui allait m'appeler par mon
+nom! Et puis, l'accident arrivé, je n'ai plus songé
+qu'à l'accident; mais à présent je revois sa figure,
+je la revois ailleurs, je la cherche, elle me cause
+même une certaine émotion...</p>
+
+<p>Quand il entra au salon, il n'avait pas trouvé, et
+il oublia tout en présence de la belle marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, cousin! lui dit-elle, dites-moi d'abord
+comment vous avez passé la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup trop bien, répondit ingénument
+le prince barbare, en baisant beaucoup trop tendrement
+la main blanche et potelée qu'on lui présentait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment peut-on dormir trop bien? lui dit-elle
+en fixant sur lui ses yeux bleus étonnés.</p>
+
+<p>Il ne crut pas à son étonnement, et répondit
+quelque chose de tendre et de grossier qui la fit
+rougir jusqu'aux oreilles; mais elle ne se déconcerta
+pas et lui dit avec assurance:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, vous parlez très-bien notre langue,
+mais vous ne saisissez peut-être pas très-bien
+les nuances. Cela viendra vite, vous êtes si
+intelligents, vous autres étrangers! Il faudra, pendant
+quelques jours, parler avec circonspection:
+je vous dis cela en amie, en bonne parente. Moi,
+je ne me fâche de rien; mais une autre à ma place
+vous eût pris pour un impertinent.</p>
+
+<p>Le fils de Diomède mordit sa lèvre vermeille et
+s'aperçut de sa sottise. Il fallait y mettre plus de
+temps et prendre plus de peine. Il s'en tira par un
+regard suppliant et un soupir étouffé. Ce n'était
+pas grand'chose, mais sa physionomie exprimait
+si bien l'espoir déçu et le désir persistant, que
+madame de Thièvre en fut troublée et n'eut pas
+le courage d'insister sur la leçon qu'elle venait de
+lui donner.</p>
+
+<p>Elle lui parla politique. Le marquis avait été la
+veille aux informations, de dix heures du soir à
+minuit. Il avait pu pénétrer à l'hôtel Talleyrand;
+elle n'ajouta pas qu'il s'était tenu dans les antichambres
+avec nombre de royalistes de second
+ordre, pour saisir les nouvelles au passage, mais
+elle croyait savoir que le tsar n'était pas opposé à
+l'idée d'une restauration de l'ancienne dynastie.</p>
+
+<p>La chose était parfaitement indifférente à Mourzakine.
+Il avait d'ailleurs ouï dire à son oncle que
+le tsar faisait fort peu de cas des Bourbons et il
+ne pensait pas du tout qu'il en vint à les soutenir;
+mais, pour ne pas choquer les opinions de son hôtesse,
+il prit le parti de la questionner sur ces
+Bourbons dont elle-même ne savait presque rien,
+tant la conception de leur rétablissement était
+nouvelle. La conversation languissait, lorsqu'il
+s'imagina de lui parler de modes françaises,
+de lui faire compliment sur sa toilette du matin,
+de la questionner sur le costume des différentes
+classes de la société de Paris.</p>
+
+<p>Elle était experte en ces matières, et consentit
+à l'éclairer.</p>
+
+<p>&mdash;A Paris, lui dit-elle, il n'y a pas de costume
+propre à une classe plutôt qu'à une autre: toute
+femme qui a le moyen de payer un chapeau porte
+un chapeau dans la rue, tout homme qui peut se
+procurer des bottes et un habit a le droit de les
+porter. Vous ne reconnaîtrez pas toujours au premier
+coup d'oeil un domestique de son maître;
+quelquefois le valet de chambre qui vous annoncera
+dans une maison sera mieux mis que le maître
+de la maison: c'est à la physionomie, c'est au regard
+surtout qu'il faut s'attacher pour bien spécifier
+l'état on le rang des personnes. Un parvenu
+n'aura jamais l'aisance et la dignité d'un vrai
+grand seigneur, fût-il chamarré de broderies et de
+décorations; une grisette aura beau s'endimancher,
+elle ne sera jamais prise par une bourgeoise
+pour sa pareille, et il en sera de même pour nous,
+femmes du grand monde, d'une bourgeoise couverte
+de diamants et habillée plus richement que
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit Mourzakine, je vois qu'il faut
+du <i>tact</i>, une grande science du tact! Mais vous
+avez parlé de grisettes, et je connais ce mot-là.
+J'ai lu des romans français où il en était question.
+Qu'est-ce que c'est au juste qu'une grisette de
+Paris? J'ai cru longtemps que c'était une classe de
+jeunes filles habillées en gris.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas l'étymologie de ce nom, répondit
+madame de Thièvre; leur costume est de
+toutes les couleurs; peut-être le mot vient-il du
+genre d'émotions qu'elles procurent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ah! j'entends! grisette! l'ivresse d'un
+moment! elles ne font point de passions?</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien encore...; mais je ne sais pas! les
+honnêtes femmes ne peuvent pas renseigner sur
+cette sorte de créatures.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, la définition du costume entraînerait
+celle de la situation: appelle-t-on grisettes
+toutes les jeunes ouvrières de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas! l'épithète ne s'applique qu'à
+celles qui ont des moeurs légères. Ah çà! pourquoi
+me faites-vous cette question-là avec tant d'insistance?
+On dirait que vous êtes curieux des sottes
+aventures que Paris offre à bon marché aux nouveaux-venus?</p>
+
+<p>Il y avait du dépit et même une jalousie brutalement
+ingénue dans l'accent de madame de Thièvre.
+Mourzakine en prit note et se hâta de la rassurer
+en lui racontant succinctement son aventure
+de la veille et en lui avouant qu'il était aux arrêts
+pour ce fait à l'hôtel de Thièvre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, ajouta-t-il, parce que votre valet de
+chambre, en désignant la cause de ma disgrâce,
+s'est servi du mot <i>grisette</i>, que je tenais à savoir
+ce que ce pouvait être.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas grand'chose, reprit la marquise.
+Il faut lui envoyer un louis d'or, et tout sera dit?</p>
+
+<p>&mdash;Il parait qu'elle ne veut rien, dit Mourzakine,
+qui crut inutile d'ajouter que la grisette demandait
+à le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est qu'elle est richement entretenue,
+répliqua la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Richement, non! pensa Mourzakine, puisqu'elle
+demeure dans un taudis et repasse ses
+nippes elle-même. Où donc ai-je déjà vu cette
+jolie petite <i>figure chiffonnée</i>?</p>
+
+<p>Mourzakine pensait plus volontiers en français
+qu'en russe, surtout depuis qu'il était en France;
+c'est ce qui fait qu'il pensait souvent de travers,
+faute de bien approprier les mots aux idées. Figure
+chiffonnée était un mot du temps, qui s'appliquait
+alors à une petite laideur agréable ou agaçante.
+La grisette en question n'avait pas du tout
+cette figure-là. Pâle et menue, sans éclat et sans
+ampleur, elle avait une harmonie et une délicatesse
+de lignes qui ne pouvaient pas constituer la grande
+beauté classique; c'était le joli exquis et complet.
+La taille était à l'avenant du visage, et en y réfléchissant
+Mourzakine se reprit intérieurement:</p>
+
+<p>&mdash;Non pas chiffonnée, se dit-il, jolie, très-jolie!
+Pauvre, et ne voulant rien!</p>
+
+<p>&mdash;A quoi songez-vous? lui demanda la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est impossible de vous le dire, répliqua
+effrontément le jeune prince.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous pensez à cette grisette?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le croyez pas! mais vous m'avez si
+bien <i>rembarré</i> tout à l'heure! vous n'avez plus le
+droit de m'interroger.</p>
+
+<p>Il accompagna cette réponse d'un regard si langoureusement
+pénétrant, que la marquise rougit
+de nouveau et se dit en elle-même:</p>
+
+<p>&mdash;Il est entêté, il faudra prendre garde!
+Le marquis vint les interrompre.</p>
+
+<p>&mdash;Flore, dit-il à sa femme, vous saurez une
+bonne nouvelle. Il a été décidé hier soir à la rue
+Saint-Florentin (manière de désigner l'hôtel Talleyrand
+où résidait le tsar) qu'on ne traiterait de
+la paix ni avec <i>Buonaparte</i>, ni avec aucun membre
+de sa famille. C'est M. Dessoles qui vient de me
+l'apprendre. Ordonnez qu'on nous fasse vite déjeûner;
+nous nous réunissons à midi pour rédiger
+et porter une adresse à l'empereur de Russie. Il
+faut bien formuler ce que l'on désire, et l'appel
+au retour des Bourbons n'a encore eu lieu qu'en
+petit comité. Prince Mourzakine, vous devez avoir
+une grande influence à la cour du <i>gsar</i>, vous parlerez
+pour nous, pour notre roi légitime!</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, notre cousin est avec nous,
+répondit madame de Thièvre en passant son bras
+sous celui de Mourzakine. Allons déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, dit-elle tout bas au prince en se rendant
+à la salle à manger, de dire au marquis que
+vous êtes pour le moment en froid avec votre empereur.
+Il s'en tourmenterait...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous appelez Flore! dit Mourzakine d'un
+air enivré en pressant contre sa poitrine le bras de
+la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, je m'appelle Flore! ce n'est
+pas ma faute.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous en défendez pas, c'est un nom délicieux,
+et qui vous va si bien!</p>
+
+<p>Il s'assit auprès d'elle en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Flore! c'était le nom de la petite chienne de
+ma grand'mère. C'est singulier qu'en France ce nom
+soit un nom distingué! Peut-être que le marquis
+s'appelle <i>Fidèle</i>, comme le chien de mon grand-oncle!</p>
+
+<p>Le temps n'était pas encore venu où toutes les
+jeunes filles bien nées devaient se nommer Marie.
+La marquise datait des temps païens de la Révolution
+et du Directoire. Elle ne rougissait pas encore
+de porter le nom de la déesse des fleurs. Ce ne fut
+qu'en 1816 qu'elle signa son autre prénom Elisabeth,
+jusque-là relégué au second plan.</p>
+
+<p>Le marquis, tout plein de son sujet, entretint
+loquacement sa femme et Mourzakine de ses espérances
+politiques. Le Russe admira la prodigieuse
+facilité avec laquelle ce petit homme parlait, mangeait
+et gesticulait en même temps. Il se demanda
+s'il lui restait, au milieu d'une telle dépense de vitalité,
+la faculté de voir ce qui se passait entre sa
+femme et lui. A cet égard, le cerveau du marquis
+lui apparut à l'état de vacuité ou d'impuissance
+complète, et, pour aider à cette bienfaisante disposition,
+il promit de s'intéresser à la cause des
+Bourbons, dont il se souciait moins que d'un verre
+de vin et à laquelle il ne pouvait absolument rien,
+n'étant pas un aussi grand personnage qu'il plaisait
+à son cousin le marquis de se l'imaginer.</p>
+
+<p>Celui-ci, ayant engouffré une quantité invraisemblable
+de victuailles dans son petit corps, venait
+de demander sa voiture, lorsqu'on annonça le
+comte Ogokskoï.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon oncle, aide de camp du tsar, dit
+Mourzakine; me permettrez-vous de vous le présenter?</p>
+
+<p>&mdash;Aide de camp du <i>gzar</i>? Nous irons ensemble
+à sa rencontre! s'écria le marquis, enchanté de pouvoir
+établir des relations avec un serviteur direct
+du maître.</p>
+
+<p>Il oubliait, l'habile homme, que le rôle des serviteurs
+d'un grand prince est de ne jamais vouloir
+que ce que veut le prince avant de les consulter.</p>
+
+<p>Le comte Ogokskoï avait été un des beaux
+hommes de la cour de Russie, et, quoique brave
+et instruit, étant né sans fortune, il n'avait dû la
+sienne qu'à la protection des femmes. La protection,
+de quelque part qu'elle vînt, était à cette
+époque la condition indispensable de toute destinée
+pour la noblesse pauvre en Russie. Ogokskoï
+avait été protégé par le beau sexe, Mourzakine
+était protégé par son oncle: on avait du mérite
+personnel si on pouvait, mais il fallait, pour obtenir
+quelque chose, ne pas commencer exclusivement
+par le mériter. Le temps était proche où
+la monarchie française profiterait de cet exemple,
+qui rend l'art de gouverner si facile.</p>
+
+<p>Ogokskoï n'était plus beau. Les fatigues et les
+anxiétés de la servitude avaient dégarni son front,
+altéré ses dents, flétri son visage. Il avait dépassé
+notablement, disait-on, la cinquantaine, et il aurait
+pris du ventre, si l'habitude qu'ont les officiers
+russes de se serrer cruellement les flancs à grands
+renfort de ceinture n'eût forcé l'abdomen à se
+réfugier dans la région de l'estomac. Il avait donc
+le buste énorme et la tête petite, disproportion
+que rendait plus sensible l'absence de chevelure
+sur un crâne déprimé. Il avait en revanche plus
+de croix sur la poitrine que de cheveux au front;
+mais si sa haute position lui assurait le privilège
+d'être bien accueilli dans les familles, elle ne le
+préservait pas d'une baisse considérable dans ses
+succès auprès des femmes. Ses passions, restées
+vives, n'ayant plus le don de se faire partager,
+avaient empreint d'une tristesse hautaine la physionomie
+et toute l'attitude du personnage.</p>
+
+<p>Il se présenta avec une grande science des
+bonnes manières. On eût dit qu'il avait passé sa
+vie en France dans le meilleur monde; telle fut
+du moins l'opinion de la marquise. Un observateur
+moins prévenu eût remarqué que le trop est
+ennemi du bien, que le comte parlait trop grammaticalement
+le français, qu'il employait trop rigoureusement
+l'imparfait du subjonctif et le prétérit
+défini, qu'il avait une grâce trop ponctuelle
+et une amabilité trop mécanique. Il remercia vivement
+la marquise des bontés qu'elle avait pour
+son neveu et affecta de le traiter devant elle
+comme un enfant que l'on aime et que l'on ne
+prend pas au sérieux. Il le plaisanta même avec
+bienveillance sur son aventure de la veille, disant
+qu'il était dangereux de regarder les Françaises,
+et que, quant à lui, il craignait plus certains yeux
+que les canons chargés à mitraille. En parlant
+ainsi, il regarda la marquise, qui le remercia par
+un sourire.</p>
+
+<p>Le marquis implora vivement son appui politique,
+et plaida si chaudement la cause des Bourbons
+que l'aide de camp d'Alexandre ne put cacher
+sa surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc vrai, monsieur le marquis, lui
+dit-il, que ces princes ont laissé d'heureux souvenirs
+en France? Il n'en fut pas de même chez nous
+lorsque le comte d'Artois vint implorer la protection
+de notre grande Katherine. Ne <i>ouïtes-vous</i>
+point parler d'une merveilleuse épée qui lui fut
+donnée pour reconquérir la France, et qui fut
+promptement vendue en Angleterre?...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit le marquis, pris au dépourvu, il y
+si longtemps!...</p>
+
+<p>&mdash;M, le comte d'Artois était jeune alors, ajouta
+la marquise, et M. Ogokskoï était bien jeune aussi!
+Il ne peut pas s'en souvenir.</p>
+
+<p>Cette adroite flatterie pénétra Ogokskoï de reconnaissance.
+Avec la subtile pénétration que possèdent
+les femmes en ces sortes de choses, Flore
+de Thièvre avait trouvé l'endroit sensible et beaucoup
+plus gagné en trois mots que son mari avec
+ses torrents de paroles et de raisonnements.</p>
+
+<p>M. de Thièvre, voyant qu'elle plaidait mieux que
+lui, et sachant que la beauté est meilleur avocat
+que l'éloquence, les laissa ensemble. Mourzakine
+restait en tiers; mais au bout d'un instant il reçut,
+des mains de Martin, un message auquel il demanda
+la permission d'aller répondre de vive
+voix.</p>
+
+<p>Il trouva dans l'antichambre un personnage
+dont la pauvre mine contrastait avec celle des luxuriants
+valets de la maison. C'était un garçon de
+quinze à seize ans, petit, maigre, jaune, les cheveux
+noirs, gras et plaqués prétentieusement sur
+les tempes, la figure assez jolie quand même, l'oeil
+noir et lumineux, le menton garni déjà d'un précoce
+duvet. Il était misérablement étriqué dans un
+habit vert à boutons d'or qui semblait échappé à
+la hotte d'un chiffonnier; sa chemise était d'un
+blanc douteux, et sa cravate noire bien serrée
+avait une prétention militaire qui contrastait avec
+un jabot déchiré, assez ample pour cacher les
+dimensions exiguës du gilet; c'était le gamin de
+Paris, comiquement et cyniquement endimanché.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui donc veux-tu te faire passer? lui
+dit involontairement Mourzakine en le toisant
+avec dégoût. Qui t'envoie et que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux parler <i>à Votre Hauttesse</i>, répondit
+tranquillement le gamin avec un dédain égal à
+celui qu'on lui manifestait. Est-ce que c'est défendu
+par la <i>coalition</i>?</p>
+
+<p>Son effronterie divertit le prince russe, qui vit
+un type à étudier.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, lui dit-il avec un sourire, la coalition
+ne s'y oppose pas.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! pensa le gamin, tout le monde aime à
+rire, même ces cocos-là.&mdash;Mais il faut que je
+vous parle en secret, ajouta-t-il. Je n'ai point affaire
+à messieurs les laquais.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! reprit Mourzakine, tu le prends de
+haut. Alors suis-moi dans le jardin.</p>
+
+<p>Ils franchirent la porte, entrèrent dans une allée
+couverte qui longeait la muraille, et le gamin sans
+se déconcerter entama ainsi la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi le frère à Francia.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, dit Mourzakine; mais qu'est-ce
+que c'est que Francia?</p>
+
+<p>&mdash;Francia, excusez! vous n'avez pas seulement
+demandé le nom de celle que votre cheval a bousculée...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'y suis! non vraiment, je n'ai pas demandé
+son nom. Comment va-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Bien, merci, et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait; c'est à vous qu'elle veut parler, rien
+qu'à vous. Dites si vous voulez qu'elle vous parle?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais l'aller chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne peux pas la voir ici.</p>
+
+<p>&mdash;A cause donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas chez moi. Je la verrai chez
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je marche devant, suivez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas sortir; mais dans trois jours...</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! vous êtes en pénitence! on a dit ça
+dans l'antichambre, ça venait d'être dit dans le
+salon. Allons! voilà notre adresse, ajouta-t-il en
+lui remettant un papier assez malpropre; mais
+trois jours, c'est long, et en attendant on va se
+manger les moelles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc bien pressés?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, oui, nous sommes pressés
+d'avoir, si c'est possible, des nouvelles de notre
+pauvre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, votre mère?</p>
+
+<p>&mdash;Une femme célèbre, monsieur le Russe,
+Mademoiselle Mimi la Source, que vous avez vue
+danser, ça n'est pas possible autrement, au théâtre
+de Moscou, dans les temps, avant la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, certainement, je me souviens, j'ai
+vécu à Moscou dans ce temps-là; mais je n'ai jamais
+été dans les coulisses. Je ne savais pas qu'elle
+eût des enfants... Ce n'est pas là que j'ai pu voir
+votre soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas là que vous l'avez vue. D'ailleurs,
+vous n'auriez peut-être pas fait attention à
+elle, elle était trop jeune! Mais notre mère, monsieur
+le prince, notre pauvre mère, vous l'avez
+bien revue à la Bérézina! Vous y étiez bien avec
+les cosaques qui massacraient les pauvres traînards!
+Je n'y étais pas, moi, j'ai pas été élevé en
+Russie; mais ma soeur y était; elle jure qu'elle
+vous y a vu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle a raison, j'y étais, je commandais
+un détachement, et à présent je me souviens
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et de notre mère? Voyons, où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est probablement avec Dieu, mon pauvre
+garçon! Moi, je n'en sais rien!</p>
+
+<p>&mdash;Morte! répéta le gamin, dont les yeux enflammés
+se remplirent de larmes. C'est peut-être
+vous qui l'avez tuée!</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas moi: je n'ai jamais frappé
+l'ennemi sans défense. Sais-tu, enfant, ce que c'est
+qu'un homme d'honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai entendu parler de ça, et ma soeur
+se souvient que les cosaques tuaient tout. Alors
+vous commandiez des hommes sans honneur?</p>
+
+<p>&mdash;La guerre est la guerre; tu ne sais de quoi
+tu parles. Assez! ajouta-t-il en voyant que l'enfant
+allait riposter. Je ne puis te donner de nouvelles de
+ta mère. Je ne l'ai pas vue parmi les prisonniers.
+J'ai vu, à la première ville où nous nous sommes
+arrêtés après la Bérézina, ta soeur blessée d'un
+coup de lance; j'ai eu pitié d'elle, je l'ai fait mettre
+dans la maison que j'occupais, en la recommandant
+à la propriétaire. J'ai même laissé quelque
+argent en partant le lendemain, afin que l'on prit
+soin d'elle. A-t-elle encore besoin de quelque
+chose? J'ai déjà offert...</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien. Elle m'a bien défendu de rien
+accepter pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour toi?... dit Mourzakine en portant
+a main à sa ceinture.</p>
+
+<p>Les yeux du gamin de Paris brillèrent un instant,
+allumés par la convoitise, par le besoin peut-être;
+mais il fit un pas en arrière comme pour
+échapper à lui-même, et s'écria avec une majesté
+burlesque:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Non! pas de çà, Lisette!</i> On ne veut rien des
+Russes!</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi ta soeur voulait-elle me voir?
+Espère-t-elle que je pourrai l'aider à retrouver sa
+mère? cela me paraît bien impossible!</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait toujours savoir si elle a été faite
+prisonnière? Moi je ne peux pas vous dire au juste
+où c'était et comment ça c'est passé; mais Francia
+vous expliquerait...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, je ferai tout ce qui dépendra de moi.
+Qu'elle attende à dimanche, et j'irai chez vous.
+Es-tu content?</p>
+
+<p>&mdash;Chez nous,... le dimanche,... dit le gamin en
+se grattant l'oreille, ça ne se peut guère!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;<i>A cause de parce que!</i> Il vaut mieux qu'elle
+vienne ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, c'est complètement impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, il y a une belle jolie dame qui serait
+jalouse...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, <i>maraud</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! les larbins se gênent bien pour le dire
+tout haut dans l'antichambre, que la bourgeoise
+en tient!...</p>
+
+<p>&mdash;Hors d'ici, faquin! dit Mourzakine, qui avait
+appris dans les auteurs français du siècle dernier
+comment un homme du monde parlait à la canaille.</p>
+
+<p>Mais il ajouta, dans des formes plus à son usage:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, ou je te fais couper la langue par
+mon cosaque.</p>
+
+<p>Le gamin, sans s'effrayer de la menace, porta la
+main à sa bouche en tirant la langue comme si la
+douleur lui arrachait cette grimace, puis, sans
+tourner les talons, avisant devant lui le mur peu
+élevé du jardin, il grimpa au treillage avec l'agilité
+d'un singe, enjamba le mur, fit un pied de nez
+très-accentué au prince russe, et disparut sans se
+demander s'il sautait dans la rue ou dans un autre
+enclos dont il sortirait par escalade.</p>
+
+<p>Mourzakine demeura confondu de tant d'audace.
+En Russie, il eût été de son devoir de faire poursuivre,
+arrêter et fustiger atrocement un homme
+du peuple capable d'un pareil attentat envers lui.
+Il se demanda même un instant s'il n'appellerait
+pas Mozdar pour franchir ce mur et s'emparer du
+coupable; mais, outre que le délinquant avait de
+l'avance sur le cosaque, le souvenir de Francia dissipa
+la colère de Mourzakine, et il s'arrêta sous
+un gros tilleul où un banc l'invitait à la rêverie.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, je me la remets bien à présent, se
+disait-il, et son esprit faisant un voyage rétrospectif,
+il se racontait ainsi l'événement. «C'était à
+Pletchenitzy, dans les premiers jours de décembre 1812.
+Platow commandait la poursuite. La veille
+nous avions donné la chasse aux Français, qui
+avaient réussi à se dégager après avoir délivré
+Oudinot, que mes cosaques tenaient assiégé dans
+une grange. Nous avions besoin de repos; la Bérézina
+nous avait mis sur les dents. J'avais trouvé
+un coin, une espèce de lit, pour dormir sans me
+déshabiller. Puis arrivèrent nos convois chargés
+du butin, des blessés et des prisonniers. J'avisai
+une enfant qui me parut avoir douze ans au plus,
+et qui était si jolie dans sa pâleur avec ses longs
+cheveux noirs épars! Elle était dans une espèce de
+kibitka pêle-mêle avec des mourants et des ballots.
+Je dis à Mozdar de la tirer de là et de la mettre
+dans l'espèce de taudis qui me servait de chambre.
+Il la posa par terre, évanouie, en me disant:</p>
+
+<p>»&mdash;Elle est morte.</p>
+
+<p>»Mais elle ouvrit les yeux et me regarda avec
+étonnement. Le sang de sa blessure était gelé sur
+le haillon qui lui servait de mante. Je lui parlai
+français; elle me crut Français et me demanda sa
+mère, je m'en souviens bien, mais je n'eus pas le
+loisir de l'interroger. J'avais des ordres à donner.
+Je dis à Mozdar, en lui montrant le grabat où j'avais
+dormi:</p>
+
+<p>»&mdash;<i>Mets-la mourir tranquillement.</i></p>
+
+<p>»Et je lui jetai un mouchoir pour bander la
+blessure. Je dus sortir avec mes hommes. Quand
+je rentrai, j'avais oublié l'enfant. J'avais une heure
+à moi avant de quitter la ville; j'en profitai pour
+écrire trois mots à ma mère: une occasion se présentait.
+Quand j'eus fini, je me rappelai la blessée
+qui gisait à deux pas de moi. Je la regardai. Je
+rencontrai ses grands yeux noirs attachés sur moi,
+tellement fixes, tellement creusés, que leur éclat
+vitreux me parut être celui de la mort. J'allai à
+elle, je mis ma main sur son front; il était réchauffé
+et humide.</p>
+
+<p>»&mdash;Tu n'es donc pas morte? lui dis-je: allons!
+tâche de guérir.</p>
+
+<p>»Et je lui mis entre les dents une croûte de
+pain qui était restée sur la table. Elle me sourit faiblement,
+et dévora le pain qu'elle roulait avec sa
+bouche sur l'oreiller, car elle n'avait pas la force
+d'y porter les mains. De quelle pitié je fus saisi!
+Je courus chercher d'autres vivres, en disant à la
+femme de la maison:</p>
+
+<p>»&mdash;Ayez soin de cette petite. Voilà de l'argent;
+sauvez-la.</p>
+
+<p>» Alors l'enfant fit un grand effort. Comme je
+sortais, elle tira ses bras maigres hors du lit et les
+tendit vers moi en disant:</p>
+
+<p>»&mdash;Ma mère!</p>
+
+<p>»Quelle mère? Où la trouver? Puisqu'elle n'était
+pas là, c'est qu'elle était morte. Je ne pus que
+hausser les épaules avec chagrin. La trompette sonnait;
+il fallait partir, continuer la poursuite. Je
+partis.&mdash;Et à présent... peut-on espérer de la retrouver,
+cette mère? Ce n'était pas du tout une
+célébrité, comme ses enfants se le persuadent; elle
+était de ces pauvres artistes ambulants que Napoléon
+trouva dans Moscou, qu'il fit, dit-on, reparaître
+sur le théâtre après l'incendie pour distraire
+ses officiers de la mortelle tristesse de leur séjour,
+et qui le suivirent malgré lui avec toute cette population
+de traînards qui a gêné sa marche et précipité
+ses revers. Des cinquante mille âmes inutiles
+qui ont quitté la Russie avec lui, il n'en est peut-être
+pas rentré cinq cents en France. Enfin je verrai
+l'enfant, elle m'intéresse de plus en plus. Elle est
+bien jolie à présent!</p>
+
+<p>»&mdash;Plus jolie que la marquise?</p>
+
+<p>»&mdash;Non, c'est autre chose.»</p>
+
+<p>Et après ce muet entretien avec sa pensée,
+Mourzakine se rappela qu'il avait laissé la marquise
+en tête-à-tête avec son oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Arrivez donc, mon cousin! s'écria-t-elle en
+le voyant revenir. Venez me protéger. On est en
+grand péril avec M. Ogokskoï. Il est d'une galanterie
+vraiment pressante. Ah! les Russes! Je ne
+savais pas, moi, qu'il fallait en avoir peur.</p>
+
+<p>Tout cela, débité avec l'aplomb d'une femme
+qui n'en pense pas un mot, porta différemment sur
+les deux Russes. Le jeune y vit un encouragement,
+le vieux une raillerie amère. Il crut lire dans les
+yeux de son neveu que cette ironie était partagée.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, dit-il en dissimulant son dépit
+sous un air enjoué, que vous mourez d'envie de
+vous moquer de moi avec Diomiditch; c'est l'affaire
+des jeunes gens de plaire à première vue,
+n'eussent-ils ni esprit, ni mérite;... mais ce n'est
+pas ici le cas, et je vous laisse en meilleure compagnie
+que la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je vous demander, lui dit Mourzakine en
+le reconduisant jusqu'à sa voiture de louage, si
+vous avez plaidé ma cause?...</p>
+
+<p>&mdash;Auprès de ta belle hôtesse? Tu la plaideras
+bien tout seul!</p>
+
+<p>&mdash;Non! auprès de notre père.</p>
+
+<p>&mdash;Le père a bien le temps de s'occuper de toi.
+Il est en train de faire un roi de France! Fais-toi
+oublier, c'est le mieux! Tu es bien ici, restes-y
+longtemps.</p>
+
+<p>Mourzakine comprit que le coup était porté. La
+marquise avait plu à Ogokskoï, et lui, Mourzakine,
+avait encouru la disgrâce de son oncle, celle du
+maître par conséquent.&mdash;A moins que la marquise...;
+mais cela n'était point à supposer, et
+Mourzakine était déjà assez épris d'elle pour ne pas
+s'arrêter volontiers à une pareille hypothèse.</p>
+
+<p>Il s'efforça de s'y soustraire, de faire bon marché
+de sa mésaventure, de consommer l'oeuvre de séduction
+déjà entamée, d'être pressant, irrésistible;
+mais ce n'est pas une petite affaire que le mécontentement
+d'un oncle russe placé près de l'oreille
+du tsar! C'est toute une carrière brisée, c'est une
+destinée toute pâle,&mdash;toute noire peut-être, car,
+si le déplaisir se change en ressentiment, ce peut
+être la ruine, l'exil,&mdash;et pourquoi pas la Sibérie?
+Les prétextes sont faciles à faire naître.</p>
+
+<p>La marquise trouva son adorateur si préoccupé,
+si sombre par moments, qu'elle fut forcée de le
+remarquer. Elle essaya d'abord de le plaisanter sur
+sa longue absence du salon, et, ne croyant pas deviner
+si juste, elle lui demanda s'il l'avait quittée
+pendant un grand quart d'heure pour s'occuper
+de la grisette.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle grisette?</p>
+
+<p>Il n'avait plus le moindre souci d'elle. Ce qu'il
+voulait se faire demander, c'était la véritable cause
+de son inquiétude, et il y réussit.</p>
+
+<p>D'abord la folle marquise ne fit qu'en rire. Elle
+n'était pas fâchée de tourner la tête au puissant
+Ogokskoï, et il ne pouvait pas lui tomber sous le sens
+qu'elle dût expier sa coquetterie en subissant des
+obsessions sérieuses. Mourzakine vit bien vite que
+cette petite tête chauve et ce corps énorme lui
+inspiraient une horreur profonde, et il n'eut pas le
+mauvais goût de sa secrète intention, mais il crut
+pouvoir louvoyer adroitement.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous prenez cela pour une plaisanterie,
+lui dit-il, je suis bien heureux de sacrifier
+la protection de mon oncle, dont je commençais
+à être jaloux; mais, je dois pourtant vous éclairer
+sur les dangers qui vous sont personnels.</p>
+
+<p>&mdash;Des dangers, à moi? vis-à-vis d'un pareil
+<i>monument</i>? Pour qui donc me prenez-vous, mon
+cousin? Avez-vous si mauvaise opinion des Françaises...</p>
+
+<p>&mdash;Les Françaises sont beaucoup moins coquettes
+que les femmes russes, mais elles sont plus
+téméraires, plus franches, si vous voulez, parce
+qu'elles sont plus braves. Elles irritent des vanités
+qu'elles ne connaissent pas. Oserai-je vous demander
+si M. le marquis de Thièvre désire la
+restauration des Bourbons par raison de sentiment...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais n'a-t-il pas de grands avantages
+à faire valoir?...</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes assez riches pour être désintéressés.</p>
+
+<p>&mdash;D'accord! Pourtant, si vous étiez desservis
+auprès d'eux...</p>
+
+<p>&mdash;Notre position serait très-fausse, car on ne
+sait ce qui peut arriver. Nous nous sommes beaucoup
+compromis, nous avons fait de grands sacrifices.&mdash;Mais
+en quoi votre oncle peut-il nous
+nuire auprès des Bourbons?</p>
+
+<p>&mdash;Le tsar peut tout, répondit Mourzakine d'un
+air profond.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre oncle peut tout sur le tsar?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas tout, mais beaucoup, reprit-il avec
+on mystérieux sourire qui effraya la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc, dit-elle après un moment
+d'hésitation, que j'ai eu tort de railler sa galanterie
+tout à l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Devant moi, oui, grand tort!</p>
+
+<p>&mdash;Cela pourra vous nuire, vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela, peu importe! mais le mal qu'il peut
+vous faire, je m'en soucie beaucoup plus... Vous
+ne connaissez pas mon oncle. Il a été l'idole des
+femmes dans son temps; il était beau, et il les
+aimait passionnément. Il a beaucoup rabattu de
+ses prétentions et de ses audaces; mais il ne faut
+pas agacer le vieux lion, et vous l'avez agacé. Un
+instant, il a pu croire...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous. Est-ce par... jalousie que vous
+me donnez cette amère leçon?</p>
+
+<p>&mdash;C'est par jalousie, je ne peux pas le nier,
+puisque vous me forcez à vous le dire; mais c'est
+aussi par amitié, par dévouement, et par suite de
+la connaissance que j'ai du caractère de mon oncle.
+Il est aigri par l'âge, ce qui ajoute au tempérament
+le plus vindicatif qu'il y ait en Russie, pays
+où rien ne s'oublie. Prenez garde, ma belle, ma
+séduisante cousine! Il y a des griffes acérées sous
+les pattes de velours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, voilà que vous
+m'effrayez! Je ne sais pourtant pas quel mal il peut
+me faire!...</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous le dise?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dites; il faut que je le sache.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous fâcherez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, quand le père, comme nous appelons
+le tsar, lui demandera ce qu'il a vu et entendu
+dans la journée, il lui dira, oh! je l'entends d'ici!
+Il lui dira:</p>
+
+<p>»&mdash;J'ai vu mon neveu logé chez une femme
+d'une beauté incomparable. Il en est fort épris.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, tant mieux pour lui! dira le père, qui
+est encore jeune, et qui aime les femmes avec
+candeur.</p>
+
+<p>Demain il se souviendra, et il demandera le
+soir à mon oncle:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ton neveu est-il heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Probablement, répondra le comte.</p>
+
+<p>Et il ne manquera pas de lui faire remarquer
+M. le marquis de Thièvre dans quelque salon de
+l'hôtel de Talleyrand. Il lui dira:</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que le mari fait ici de la politique
+et aspire à vous faire sa cour, mon neveu fait la
+cour à sa femme et passe agréablement ses
+arrêts...</p>
+
+<p>&mdash;Assez! dit la marquise en se levant avec dépit;
+mon mari sera noté comme ridicule, il jouera
+peut-être un rôle odieux. Vous ne pouvez pas rester
+une heure de plus chez moi, mon cousin!</p>
+
+<p>Le trait avait porté plus profondément que ne
+le voulait Mourzakine, la marquise sonnait pour
+annoncer à ses gens le départ du prince russe,
+mais il ne se démonta pas pour si peu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, ma cousine, dit-il avec une
+émotion profonde. Il faut que je vous dise adieu
+pour jamais; soyez sûre que j'emporterai votre
+image dans mon coeur au fond des mines de
+la Sibérie.</p>
+
+<p>&mdash;Que parlez-vous de Sibérie? Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour avoir levé mes arrêts, je n'aurai certes
+pas moins!</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! c'est donc quelque chose d'atroce que
+votre pays? Restez, restez;... je ne veux pas vous
+perdre. Louis, dit-elle au domestique appelé par
+la sonnette, emportez ces fleurs, qui m'incommodent.</p>
+
+<p>Et, dès qu'il fut sorti, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous resterez, mon cousin, mais vous me
+direz comment il faut agir pour nous préserver,
+vous et moi, de la rancune de votre grand magot
+d'oncle. En conscience, je ne peux pas être sérieusement
+aimable avec lui, je le déteste!</p>
+
+<p>&mdash;Soyez aimable comme une femme vertueuse
+qu'aucune séduction ne peut émouvoir ou compromettre.
+Les hommes comme lui n'en veulent pas
+à la vertu. Ils ne sont pas jaloux d'elle. Persuadez-lui
+qu'il n'a pas de rival. Sacrifiez-moi, dites-lui
+du mal de moi, raillez-moi devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souffririez cela! dit la marquise, frappée
+de la platitude de ces nuances de caractère
+qu'elle ne saisissait pas.</p>
+
+<p>Il lui prit alors un dégoût réel, et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Cousin, je ferai tout ce qui pourra vous être
+utile, excepté cela. Je dirai tout simplement à
+votre oncle que vous ne me plaisez ni l'un ni l'autre...
+Pardon! il faut que j'aille m'habiller un peu,
+c'est l'heure où je reçois.</p>
+
+<p>Et elle sortit sans attendre de réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai blessée, se dit Mourzakine. Elle croit
+que, par politique, je renonce à lui plaire. Elle me
+prend pour un enfant parce qu'elle est une enfant
+elle-même. Il faudra qu'elle m'aime assez pour
+m'aider de bonne grâce à tromper mon oncle.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, le salon de madame
+de Thièvre était rempli de monde. Le grand événement
+de l'entrée des étrangers à Paris avait
+suspendu la veille toutes les relations. Dès le lendemain,
+la vie parisienne reprenait son cours avec
+une agitation extraordinaire dans les hautes classes.
+Tandis que les hommes se réunissaient en
+conciliabules fiévreux, les femmes, saisies d'une
+ardente curiosité de l'avenir, se questionnaient
+avec inquiétude ou se renseignaient dans un esprit
+de propagande royaliste. Madame de Thièvre, dont
+on savait le mari actif et ambitieux, était le point
+de mire de toutes les femmes de son cercle. Elle ne
+leur prêcha pas la légitimité, plusieurs n'en avaient
+pas besoin, elles étaient toutes converties; d'autres
+n'y comprenaient goutte et flairaient d'où viendrait
+le vent. Madame de Thièvre, avec un aplomb remarquable,
+leur dit qu'on aurait bientôt une cour,
+qu'il s'agissait de chercher d'avance le moyen de
+s'y faire présenter des premières, et qu'il serait
+bien à propos de délibérer sur le costume.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'aurons-nous pas une reine qui réglera
+ce point essentiel? dit une jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chère, répondît une dame âgée. Le
+roi n'est pas remarié; mais il y a <i>Madame</i>, sa
+nièce, la fille de Louis XVI, qui est fort pieuse, et
+qui remplacera vos nudités par un costume
+décent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! dit la jeune femme à l'oreille
+de sa voisine en désignant celle qui venait de parler,
+est-ce que nous allons toutes être habillées
+comme elle?</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! dit une autre en s'adressant à la marquise,
+on dit que vous avez chez vous un Russe
+beau comme le jour. Vous nous le cachez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Russe n'est qu'un cosaque, répondit
+madame de Thièvre; il ne vaut pas la peine d'être
+montré.</p>
+
+<p>&mdash;Vous hébergez un cosaque? dit une petite
+baronne encore très-provinciale; est-ce vrai que
+ces hommes-là ne mangent que de la chandelle?</p>
+
+<p>&mdash;Fi! ma chère, reprit la vieille qui avait déjà
+parlé; ce sont les jacobins qui font courir ces
+bruits-là! Les officiers de cosaques sont des hommes
+très-bien nés et très-bien élevés. Celui qui
+loge ici est un prince, à ce que j'ai ouï dire.</p>
+
+<p>&mdash;Revenez me voir demain, je vous le présenterai,
+dit la marquise. En ce moment, je ne sais
+où il est.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas loin, dit un ingénu de douze ans,
+jeune duc qui accompagnait sa grand'mère dans
+ses visites; je viens de le voir traverser le jardin!</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Thièvre nous le cache, c'est bien
+sûr! s'écrièrent les jeunes curieuses.</p>
+
+<p>Le fait est que la marquise avait depuis quelques
+instants, pour son beau cousin, un dédain qui
+frisait le dégoût. Elle l'avait quitté sans lui offrir
+de le présenter à son entourage, et il boudait au
+fond du jardin. Elle prit le parti de le faire appeler,
+contente peut-être de produire ce bel exemplaire
+de la grâce russe et d'avoir l'air de s'en
+soucier médiocrement; vengeance de femme.</p>
+
+<p>Il eut un succès d'enthousiasme; vieilles et
+jeunes, avec ce sans-façon de curiosité qui est
+dans nos moeurs et que les bienséances ne savent
+pas modérer, l'entourèrent, l'examinant comme
+un papillon exotique qu'il fallait voir de près, lui
+faisant mille questions délicates ou niaises, selon
+la portée d'esprit de chacune, et s'excusant sur
+l'émotion politique de l'indiscrétion de leurs avances.
+Les dernières impressions de l'empire avaient
+préparé à voir dans un cosaque une sorte de
+monstre croquemitaine. L'exemplaire était beau,
+caressant, parfumé, bien costumé. On aurait voulu
+le toucher, lui donner du bonbon, l'emporter dans
+sa voiture, le montrer à ses bonnes amies.</p>
+
+<p>Mourzakine, surpris, voyait se reproduire dans
+ce monde choisi les scènes ingénues qui l'avaient
+frappé dans d'autres milieux et d'autres pays. Il eut
+le succès modeste; mais son regard pénétrant et
+enflammé fit plus d'une victime, et, quand les visites
+s'écoulèrent à regret, il avait reçu tant d'invitations
+qu'il fut forcé de demander le secours
+de la marquise pour inscrire sur un carnet les
+adresses et les noms de ses conquêtes.</p>
+
+<p>Madame de Thièvre lui vanta l'esprit et la bonne
+grâce de ses nombreuses rivales avec un désintéressement
+qui l'éclaira. Il se vit méprisé, et dès
+lors une seule conquête, celle de la marquise, lui
+parut désirable.</p>
+
+<p>Elle devait sortir le soir après le dîner; elle alla
+s'habiller de nouveau, le laissant seul avec M. de
+Thièvre, et, par un raffinement de vengeance, elle
+vint en toilette de soirée, les bras nus jusqu'à
+l'épaule, la poitrine découverte presque jusqu'à la
+ceinture, réclamant le bras de son mari, exprimant
+à son hôte l'ironique regret de le laisser seul.
+M. de Thièvre s'excusa sur la nécessité d'aller
+s'occuper des affaires publiques. Mourzakine resta
+au salon, et, après avoir avoir feuilleté en bâillant
+un opuscule politique, il s'endormit profondément
+sur le sofa.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Mourzakine goûtait ce doux repos depuis environ
+une heure, quand il fut réveillé en sursaut
+par une petite main qui passait légèrement sur
+son front. Persuadé que la marquise, dont il venait
+justement de rêver, lui apportait sa grâce, il
+saisit cette main et allait la baiser, lorsqu'il reconnut
+son erreur. Bien qu'il eût éteint les bougies
+et baissé le chapiteau de la lampe pour mieux
+dormir, il vit un autre costume, une autre taille,
+et se leva brusquement avec la soudaine méfiance
+de l'étranger en pays ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, lui dit alors une voix douce,
+c'est moi, c'est Francia!</p>
+
+<p>&mdash;Francia! s'écria-t-il, ici? Qui vous a fait entrer?</p>
+
+<p>&mdash;Personne. J'ai dit au concierge que je vous
+apportais un paquet. Il dormait à moitié, il n'a
+pas fait attention; il m'a dit: «&mdash;Le perron.»
+J'ai trouvé les portes ouvertes. Deux domestiques
+jouaient aux cartes dans l'antichambre; ils
+ne m'ont pas seulement regardée. J'ai traversé une
+autre pièce où dormait un de vos militaires, un
+cosaque! Celui-là dormait si bien que je n'ai pas
+pu l'éveiller; alors j'ai été plus loin devant moi,
+et je vous ai trouvé dormant aussi. Vous êtes donc
+tout seul dans cette grande maison? Je peux vous
+parler, mon frère m'a dit que vous ne refusiez
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère,... je ne peux pas vous parler
+ici, chez la marquise...</p>
+
+<p>&mdash;Marquise ou non, qu'est-ce que cela lui fait?
+Elle serait là, je parlerais devant elle. Du moment
+qu'il s'agit...</p>
+
+<p>&mdash;De ta mère? je sais; mais, ma pauvre petite,
+comment veux-tu que je me rappelle?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aviez pourtant vue sur le théâtre; si
+vous l'eussiez retrouvée à la Bérézina, vous l'auriez
+bien reconnue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si j'avais eu le loisir de regarder
+quelque chose; mais dans une charge de cavalerie...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc chargé les traînards?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, c'était mon devoir. Avait-elle
+passé la Bérézina, ta mère, quand tu as été séparée
+d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Non, nous n'avions point passé. Nous avions
+réussi à dormir, à moitié mortes de fatigue, à un
+bivouac où il y avait bon feu. La troupe nous emmenait,
+et nous marchions sans savoir où on nous
+traînait encore. Nous étions parties de Moscou
+dans une vieille berline de voyage achetée de nos
+deniers et chargée de nos effets; on nous l'avait
+prise pour les blessés. Les affamés de l'arrière-garde
+avaient pillé nos caisses, nos habits, nos
+provisions: ils étaient si malheureux! Ils ne savaient
+plus ce qu'ils faisaient; la souffrance les rendait
+fous. Depuis huit jours, nous suivions l'armée
+à pied, et les pieds à peu près nus. Nous allions
+nous engager sur le pont quand il a sauté. Alors, vos
+brigands de cosaques sont arrivés. Ma pauvre mère
+me tenait serrée contre elle. J'ai senti comme un
+glaçon qui m'entrait dans la chair: c'était un coup
+de lance. Je ne me souviens de rien jusqu'au moment
+où je me suis trouvée sur un lit. Ma mère
+n'était pas là, vous me regardiez... Alors vous
+m'avez fait manger, et vous êtes parti en disant:
+«&mdash;Tâche de guérir.»</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est très-exact, et après, qu'es-tu devenue?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait trop long à vous dire, et ce n'est
+pas pour parler de moi que je suis venue...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, c'est pour savoir... Mais je ne
+peux rien te dire encore, il faut que je m'informe;
+j'écrirai à Pletchenitzy, à Studzianka, dans tous
+les endroits où l'on a pu conduire des prisonniers,
+et dès que j'aurai une réponse...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous questionniez votre cosaque? Il me
+semble bien que c'est le même que j'ai vu auprès
+de vous à Pletchenitzy?</p>
+
+<p>&mdash;Mozdar? C'est lui en effet! Tu as bonne mémoire!</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-lui tout de suite...</p>
+
+<p>&mdash;Soit!</p>
+
+<p>Mourzakine alla sans bruit éveiller Mozdar, qui
+n'eût peut-être pas entendu le canon, mais qui, au
+léger grincement des bottes de son maître, se leva
+et se trouva lucide comme par une commotion
+électrique.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, lui dit Mourzakine dans sa langue.
+Le cosaque le suivit au salon.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde cette jeune fille, dit Mourzakine en
+soulevant le chapiteau de la lampe pour qu'il pût
+distinguer les traits de Francia; la connais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon petit père, répondit Mozdar; c'est
+celle qui a fait cabrer ton cheval noir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais où l'avais-tu déjà vue avant d'entrer
+en France?</p>
+
+<p>&mdash;Au passage de la Bérézina: je l'ai portée par
+ton ordre sur ton lit.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien. Et sa mère?</p>
+
+<p>&mdash;La danseuse qui s'appelait...</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas son nom devant elle. Tu la connaissais
+donc, cette danseuse?</p>
+
+<p>&mdash;A Moscou, avant la guerre, tu m'envoyais lui
+porter des bouquets.</p>
+
+<p>Mourzakine se mordit la lèvre. Son cosaque lui
+rappelait une aventure dont il rougissait, bien
+qu'elle fût fort innocente. Étudiant à l'université
+de Dorpat et se trouvant en vacances à Moscou,
+il avait été, à dix-huit ans, fort épris de Mimi La
+Source jusqu'au moment où il l'avait vue en plein
+jour, flétrie et déjà vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu te souviens si bien, dit-il à
+Mozdar, tu dois savoir si tu l'as revue à la Bérézina.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit ingénument Mozdar, je l'ai reconnue
+après la charge, et j'ai eu du regret... Elle était
+morte.</p>
+
+<p>&mdash;Maladroit! Est-ce que c'est toi qui l'as
+tuée?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien! Je ne sais pas. Que veux-tu,
+mon petit père? Les traînards ne voulaient ni
+avancer, ni reculer; il fallait bien faire une trouée
+pour arriver à leurs bagages: on a poussé un peu
+la lance au hasard dans la foule. Je sais que j'ai
+vu la petite tomber d'un côté, la femme de l'autre.
+Un camarade a achevé la mère; moi, je ne suis
+pas méchant: j'ai jeté la petite sur un chariot.
+Voilà tout ce que je puis te dire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, retourne dormir, répondit Mourzakine.</p>
+
+<p>Il n'était pas besoin de lui recommander le
+silence: il n'entendait pas un mot de français.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! mon Dieu! dit Francia en
+joignant les mains; il sait quelque chose; vous lui
+avez parlé si longtemps!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne se rappelle rien, répondit Mourzakine.
+J'écrirai demain aux autorités du pays où les
+choses se sont passées. Je saurai s'il est resté par
+là des prisonniers. A présent, il faut t'en aller, mon
+enfant. Dans deux jours, j'aurai en ville un appartement
+où tu viendras me voir, et je te tiendrai au
+courant de mes démarches.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pourrai guère aller chez vous; je vous
+enverrai Théodore.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça? ton petit frère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; je n'en ai qu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ne me l'envoie pas, ce charmant enfant!
+J'ai peu de patience, je le ferais sortir par les
+fenêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il a été malhonnête avec vous? Il
+faut lui pardonner! Un orphelin sur le pavé de
+Paris, ça ne peut pas être bien élevé. C'est un bon
+coeur tout de même. Allons!... si vous ne voulez
+pas le voir, j'irai vous parler; mais où serez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien encore; le concierge de
+cette maison-ci le saura, et tu n'auras qu'à venir
+lui demander mon adresse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, monsieur; merci et adieu!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas me donner la main?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, monsieur. Je vous dois la vie, et si
+vous me faisiez retrouver ma mère,... vous pourriez
+bien me demander de vous servir à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes donc bien?</p>
+
+<p>&mdash;A Moscou, je ne l'aimais pas, elle me battait
+trop fort; mais après, quand nous avons été si
+malheureuses ensemble, ah! oui, nous nous aimions!
+Et depuis que je l'ai perdue, sans savoir
+si c'est pour un temps ou pour toujours, je ne fais
+que penser à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es une bonne fille. Veux-tu m'embrasser?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, à cause de mon... amant, qui
+est si jaloux! Sans lui, je vous réponds bien que
+ce serait de bon coeur.</p>
+
+<p>Mourzakine, ne voulant pas lui inspirer de méfiance,
+la laissa partir et recommanda à Mozdar
+de la conduire jusqu'à la rue, où son frère l'attendait.
+Quand elle fut sortie, il s'absorba dans
+l'étude tranquille de l'émotion assez vive qu'il
+avait éprouvée auprès d'elle. Francia était ce que
+l'on peut appeler une charmante fille. Coquette
+dans son ajustement, elle ne l'était pas dans ses
+manières. Son caractère avait un fonds de droiture
+qui ne la portait point à vouloir plaire à qui ne
+lui plaisait pas. Délicatement jolie quoique sans
+fraîcheur, son enfance avait trop souffert, elle
+avait un charme <i>indéfinissable</i>. C'est ainsi que se
+le définissait Mourzakine dans son langage intérieur
+de mots convenus et de phrases toutes
+faites.</p>
+
+<p>La marquise rentra vers minuit. Elle était agitée.
+On lui avait tant parlé de son prince russe, on le
+trouvait si beau, tant de femmes désiraient le
+voir, qu'elle se sentait blessée en pensant avec
+quelle facilité il pourrait se consoler de ses dédains.&mdash;Persisterait-il
+à la désirer, quand un
+essaim de jeunes beautés, comme on disait alors,
+viendrait s'offrir à sa convoitise? Peut-être, ne
+s'était-il soucié d'elle que très-médiocrement jusque-là:
+c'était un affront qu'elle ne pouvait endurer.
+Elle revenait donc à lui, résolue à l'enflammer
+de telle manière qu'il dût regretter amèrement
+la déception qu'elle se promettait de lui
+infliger, car en aucun cas elle ne voulait lui appartenir.</p>
+
+<p>Elle avait congédié ses gens, disant qu'elle attendrait
+M. de Thièvre jusqu'au jour, s'il le fallait,
+pour avoir des nouvelles, et elle avait gardé sa
+toilette provocante, si l'on peut appeler toilette
+l'étroite et courte gaine de crêpe et de satin qui
+servait de robe dans ce temps-là. Elle avait gardé,
+il est vrai, un splendide cachemire couleur de feu
+dont elle se drapait avec beaucoup d'art, et qui,
+dans ses évolutions habiles, couvrait et découvrait
+alternativement chaque épaule; sa tête blonde,
+frisottée à l'<i>antique</i>, était encadrée de perles, de
+plumes et de fleurs; elle était vraiment belle
+et de plus animée étrangement par la volonté
+de le paraître. Mourzakine n'était point un
+homme de sentiment. Un Français eût perdu
+le temps à discuter, à vouloir vaincre ou convaincre
+par l'esprit ou par le coeur. Mourzakine,
+ne se piquant ni de coeur ni d'esprit en
+amour, n'employant aucun argument, ne faisant
+aucune promesse, ne demandant pas l'amour de
+l'âme, ne se demandant même pas à lui-même si
+un tel amour existe, s'il pouvait l'inspirer, si la
+marquise était capable de le ressentir, lui adressa
+des instances de sauvage. Elle fut en colère; mais
+il avait fait vibrer en elle une corde muette jusque-là.
+Elle était troublée, quand la voiture du
+marquis roula devant le perron. Il était temps qu'il
+arrivât. Flore se jura de ne plus s'exposer au danger;
+mais la soif aveugle de s'y retrouver l'empêcha
+de dormir. Bien que son coeur restât libre
+et froid, sa raison, sa fierté, sa prudence, ne
+lui appartenaient plus, et le beau cosaque s'endormait
+sur les deux oreilles, certain qu'elle n'essayerait
+pas plus de lui nuire qu'elle ne réussirait
+à lui résister.</p>
+
+<p>Le lendemain, il fit pourtant quelques réflexions.
+Il ne fallait pas éveiller la jalousie de
+M. de Thièvre, qui, en le trouvant tête-à-tête
+avec sa femme à deux heures du matin, lui avait
+lancé un regard singulier. Il fallait, dès que les
+arrêts seraient levés, quitter la maison et s'installer
+dans un logement où la marquise pourrait
+venir le trouver. Il appela Martin et le questionna
+sur la proximité d'un hôtel garni.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mieux que ça, lui répondit le valet de
+chambre. Il y a, à deux pas d'ici, un pavillon
+entre cour et jardin; c'est un ravissant appartement
+de garçon, occupé l'an dernier par un fils de
+famille qui a fait des dettes, qui est parti comme
+volontaire et n'a pas reparu. Il a donné la permission
+à son valet de chambre, qui est mon ami,
+de se payer de ses gages arriérés en sous-louant,
+s'il trouvait une occasion avantageuse, le local
+tout meublé. Je sais qu'il est vacant, j'y cours, et
+j'arrange l'affaire dans les meilleures conditions
+possible pour Votre Excellence.</p>
+
+<p>Mourzakine n'était pas riche. Il n'était pas certain
+de n'être pas brouillé avec son oncle; mais
+il n'osa pas dire à Martin de marchander, et, une
+heure après, le valet revint lui apporter la clef de
+son nouvel appartement en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tout sera prêt demain soir. Votre Excellence
+y trouvera ses malles, son cosaque, ses chevaux,
+une voiture fort élégante qui est mise à sa disposition
+pour les visites; en outre mon ami Valentin,
+valet de chambre du propriétaire, sera à
+ses ordres à toute heure de jour et de nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Le tout pour... combien d'argent? dit Mourzakine
+avec un peu d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une bagatelle: cinq louis par jour, car
+on ne suppose pas que Son Excellence mangera
+chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de conclure, dit Mourzakine, effrayé
+d'être ainsi rançonné, mais n'osant discuter, vous
+allez porter une lettre à l'hôtel Talleyrand.</p>
+
+<p>Et il écrivit à son oncle:</p>
+
+<p>«Mon cher et cruel oncle, quel mal avez-vous
+donc dit de moi à ma belle hôtesse? Depuis votre
+visite, elle me persifle horriblement et je sens
+bien qu'elle aspire à me mettre à la porte. Je
+cherche un logement. Vous qui êtes déjà venu à
+Paris, croyez-vous qu'on me vole en me demandant
+cinq louis par jour, et que je puisse me permettre
+un tel luxe?»</p>
+
+<p>Le comte Ogokskoï comprit. Il répondit à l'instant
+même:</p>
+
+<p>«Mon frivole et cher neveu, si tu as déplu à ta
+belle hôtesse, ce n'est pas ma faute. Je t'envoie
+deux cents louis de France, dont tu disposeras
+comme tu l'entendras. Il n'y a pas de place pour toi
+à l'hôtel Talleyrand, où nous sommes fort encombrés;
+mais demain tu peux reparaître devant <i>le
+père</i>: j'arrangerai ton affaire.»</p>
+
+<p>Mourzakine, enchanté du succès de sa ruse,
+donna l'ordre à Martin de conclure le marché et
+de tout disposer pour son déménagement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous quittez, mon cher cousin? lui dit
+le marquis à déjeuner; vous êtes donc mal chez
+nous?</p>
+
+<p>La marquise devint pâle; elle pressentit une
+trahison: la jalousie lui mordit le coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ici mieux que je ne serai jamais nulle
+part, répondit Mourzakine; mais je reprends demain
+mon service, et je serais un hôte incommode.
+On peut m'appeler la nuit, me forcer à faire
+dans votre maison un tapage <i>du diable</i>...</p>
+
+<p>Il ajouta quelques autres prétextes que le marquis
+ne discuta pas. La marquise exprima froidement
+ses regrets. Dès qu'elle fut seule avec lui,
+elle s'emporta.</p>
+
+<p>&mdash;J'espérais, lui dit-elle, que vous prendriez
+patience encore quarante-huit heures avant de
+voir mademoiselle Francia; mais vous n'avez pu y
+tenir et vous avez reçu cette fille hier dans ma
+maison. Ne niez pas, je le sais, et je sais que c'est
+une courtisane, la maîtresse d'un perruquier.</p>
+
+<p>Mourzakine se justifia en racontant la chose à
+peu près comme elle s'était passée, mais en ajoutant
+que la petite fille était plutôt laide que jolie,
+autant qu'il avait pu en juger sans avoir pris la
+peine de la regarder. Puis il se jeta aux genoux de
+la marquise en jurant qu'une seule femme à Paris
+lui semblait belle et séduisante, que les autres
+n'étaient que des fleurettes sans parfum autour de
+la rose, reine des fleurs. Ses compliments furent
+pitoyablement classiques, mais ses regards étaient
+de feu. La marquise fut effrayée d'un adorateur
+que la crainte d'être surpris à ses pieds n'arrêtait
+pas en plein jour, et en même temps elle se persuada
+qu'elle avait eu tort de l'accuser de lâcheté.
+Elle lui pardonna tout et se laissa arracher la
+promesse de le voir en secret quand il aurait un
+autre gîte.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, lui dit Mourzakine, qui, des fenêtres
+de sa chambre au premier étage, avait examiné les
+localités et dressé son plan, la maison que je
+vais habiter n'est séparée de la vôtre que par un
+grand hôtel...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est l'hôtel de madame de S..., qui est
+absente. Beaucoup d'hôtels sont vides par la
+crainte qu'on a eue du siège de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un jardin à cet hôtel, un jardin très-touffu
+qui touche au vôtre. Le mur n'est pas
+élevé.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites pas de folies! Les gens de madame
+de S... parleraient.</p>
+
+<p>&mdash;On les payera bien, ou on trompera leur surveillance.
+Ne craignez rien avec moi, âme de ma
+vie! je serai aussi prudent qu'audacieux, c'est le
+caractère de ma race.</p>
+
+<p>Ils furent interrompus par les visites qui arrivaient.
+Mourzakine procura un vrai triomphe à la
+marquise en se montrant très-réservé auprès des
+autres femmes.</p>
+
+<p>Le jour suivant, l'Opéra offrait le plus brillant
+spectacle. Toute la haute société de Paris se pressait
+dans la salle, les femmes dans tout l'éclat
+d'une parure outrée, beaucoup coiffées de lis aux
+premières loges; aux galeries, quelques-unes portaient
+un affreux petit chapeau noir orné de
+plumes de coq, appelé chapeau à la russe, et imitant
+celui des officiers de cette nation. Le chanteur
+Laïs, déjà vieux, et se piquant d'un ardent
+royalisme, était sur la scène. L'empereur de Russie
+avec le roi de Prusse occupait la loge de Napoléon
+et Laïs chantait sur l'air de <i>vive Henri IV</i>
+certains couplets que l'histoire a enregistrés en
+les qualifiant de «rimes abjectes.» La salle entière
+applaudissait. La belle marquise de Thièvre
+sortait de sa loge deux bras d'albâtre pour agiter
+son mouchoir de dentelle comme un drapeau
+blanc. Du fond de la loge impériale, le monumental
+Ogokskoï la contemplait. Mourzakine était tellement
+au fond, lui, qu'il était dans le corridor.</p>
+
+<p>Au cintre, le petit public qui simulait la
+partie populaire de l'assemblée applaudissait
+aussi. On avait dû choisir les spectateurs payants,
+si toutefois il y en avait. Tout le personnel de
+l'établissement avait reçu des billets avec l'injonction
+de se bien comporter. Parmi ces attachés de
+la maison, M. Guzman Lebeau, qu'on appelait
+dans les coulisses le beau Guzman, et qui faisait
+partie de l'état-major du coiffeur en chef, avait
+reçu deux billets de faveur qu'il avait envoyés
+à sa maîtresse Francia et à son frère Théodore.</p>
+
+<p>Ils étaient donc là, ces pauvres enfants de Paris,
+bien haut, bien loin derrière le lustre, dans
+une sorte de niche où la jeune fille avait le vertige
+et regardait sans comprendre. Guzman lui
+avait envoyé un mouchoir de percale brodée, en
+lui recommandant de ne s'en servir que pour le
+secouer en l'air quand elle verrait «le beau
+monde» donner l'exemple. A la fin de l'ignoble
+cantate de Laïs, elle fit un mouvement machinal
+pour déplier ce drapeau; mais son frère ne lui en
+donna pas le temps: il le lui arracha des mains,
+cracha dedans, et le lança dans la salle, où il
+tomba inaperçu dans le tumulte de cet enthousiasme
+de commande.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu fais? lui dit
+Francia, les yeux pleins de larmes, mon beau mouchoir!...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, viens-nous-en, lui répondit Dodore,
+les yeux égarés; viens, ou je me jette la tête la
+première dans ce tas de fumier!</p>
+
+<p>Francia eut peur, lui prit le bras et sortit avec
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Non! pas de contremarque, dit-il en franchissant
+le seuil. Il fait trop chaud là-dedans; on
+s'en va.</p>
+
+<p>Il l'entraînait d'un pas rapide, jurant entre ses
+dents, gesticulant comme un furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Dodore, lui dit-elle quand ils furent
+sur les boulevards, tu deviens fou! Est-ce que tu
+as bu? Songe donc à tous ces soldats étrangers
+qui sont campés autour de nous! ne dis rien, tu te
+feras arrêter. Qu'est-ce que tu as? dis!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, j'ai,... je ne sais pas ce que j'ai, répondit-il.</p>
+
+<p>Et, se contenant, il arriva avec elle sans rien
+dire jusqu'à leur maison.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il alors, entrons chez le père Moynet.
+Guzman m'a donné trois francs pour te régaler;
+nous allons boire de l'orgeat, ça me remettra.</p>
+
+<p>Ils entrèrent dans l'estaminet-café qui occupait
+le rez-de-chaussée, et qui était tenu par un vieux
+sergent estropié à Smolensk; quelques sous-officiers
+prussiens buvaient de l'eau-de-vie en plein
+air devant la porte.</p>
+
+<p>Francia et son frère se placèrent loin d'eux au
+fond de l'établissement, à une petite table de marbre
+rayé et dépoli par le jeu de dominos. Dodore
+dégusta son verre d'orgeat avec délices d'abord,
+puis tout à coup, le posant renversé sur le marbre:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il à sa soeur, c'est pas tout ça! je
+te défends de retourner chez ton prince russe;
+ça n'est pas la place d'une fille comme toi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as ce soir contre les alliés?
+Tu étais si content d'aller à l'Opéra, en loge,... excusez!
+Et voilà que tu m'emmènes avant la fin!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, voilà! J'étais content de me voir
+dans une loge; mais de voir le monde applaudir
+une chanson si bête!... C'est dégoûtant, vois-tu,
+de se jeter comme ça dans les bottes des cosaques...
+C'est lâche! On n'est qu'un pauvre, un
+sans pain, un rien du tout, mais on crache sur
+tous ces plumets ennemis. Nos alliés! ah ouiche!
+Un tas de brigands! nos amis, nos sauveurs! Je
+t'en casse! Tu verras qu'ils mettront le feu aux
+quatre coins de Paris, si on les laisse faire; léchez-leur
+donc les pieds! N'y retourne plus chez ce
+Russe, ou je le dis à Guguz.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu le dis à Guzman, il me tuera, tu seras
+bien avancé après! Qu'est-ce que tu deviendras
+sans moi? Un gamin qui n'a jamais voulu rien apprendre
+et qui, à seize ans, n'est pas plus capable
+de gagner sa vie que l'enfant qui vient de naître!</p>
+
+<p>&mdash;Possible, mais ne <i>m'ostine pas!</i> Ton Russe...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, disons-en du mal du Russe, qui peut
+nous faire retrouver notre pauvre maman! Si tu
+savais t'expliquer au moins! Mais pas capable de
+faire une commission! Il paraît que tu lui as mal
+parlé; il a dit que, si tu y retournes, il te
+tuera.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ça, <i>Lisette!</i> Il m'embrochera dans
+la lance de son sale cosaque! Des jolis cadets, avec
+leurs bouches de morue et leurs yeux de merlans
+frits! J'en ferais tomber cinq cents comme des capucins
+de cartes en leur passant dans les jambes;
+veux-tu voir?</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous-en, tiens! tu ne dis que des bêtises...
+Ceux qui sont là, c'est des Prussiens,
+d'ailleurs!</p>
+
+<p>&mdash;Encore <i>pire!</i> Avec ça que je les aime, les
+Prussiens! Veux-tu voir?</p>
+
+<p>Francia haussa les épaules et frappa avec une
+clé sur la table pour appeler le garçon. Dodore le
+paya, reprit le bras de sa soeur et se disposa à sortir.
+Le groupe de Prussiens était toujours arrêté
+sur la porte, causant à voix haute et ne bougeant
+non plus que des blocs de pierre pour laisser entrer
+ou sortir. Le gamin les avertit, les poussa un
+peu, puis tout à fait, en leur disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, laissez-vous <i>cerculer</i> les dames?</p>
+
+<p>Ils étaient comme sourds et aveugles à force
+de mépris pour la population. L'un d'eux pourtant
+avisa la jeune fille et dit en mauvais français un
+mot grossier qui peut-être voulait être-aimable;
+mais il ne l'eut pas plus tôt prononcé qu'un coup
+de poing bien asséné lui meurtrissait le nez jusqu'à
+faire jaillir le sang. Vingt bras s'agitèrent pour
+saisir le coupable; il tenait parole à sa soeur, il
+glissait comme un serpent entre les jambes de l'ennemi
+et renversait les hommes les uns sur les autres.
+Il se fût échappé, s'il ne fut tombé sur un
+peloton russe qui s'empara de lui et le conduisit
+au poste. Dans la bagarre, Francia s'était réfugiée
+auprès du père Moynet, le vieux troupier, son
+meilleur ami: c'est lui qui l'avait ramenée en
+France à travers mille aventures, la protégeant
+quoique blessé lui-même, et la faisant passer pour
+sa fille.</p>
+
+<p>La pauvre Francia était désolée, et il ne la rassurait
+pas. Bien au contraire, en haine de l'étranger, il lui
+présentait l'accident sous les couleurs les plus sombres:
+être arrêté pour une rixe en temps ordinaire,
+ce n'était pas grand'chose, surtout quand il s'agissait
+d'un frère voulant faire respecter sa soeur;
+mais avec les étrangers il n'y avait rien à espérer.
+La police leur livrerait le pauvre Dodore et ils ne
+se gêneraient pas pour le fusiller. Francia adorait
+son frère; elle ne se faisait pourtant pas illusion sur
+ses vices précoces et sur son incorrigible paresse.
+Au retour de la campagne de Russie, elle l'avait
+trouvé littéralement sur le pavé de Paris, vivant
+des sous qu'il gagnait en jouant au bouchon, ou
+qu'il recevait des bourgeois en ouvrant les portières
+des fiacres. Elle l'avait recueilli, nourri, habillé,
+comme elle avait pu, n'ayant pour vivre elle-même
+que le produit de quelques bijoux échappés
+par miracle aux désastres de la retraite de Moscou.
+Ses minces ressources épuisées, et ne gagnant pas
+plus de dix sous par jour avec son travail, elle
+avait consenti à partager l'infime existence d'un
+petit clerc de notaire qui lui parut joli et qu'elle
+aima ingénument. Trahie par lui, elle le quitta avec
+fierté, sans savoir où elle dînerait le lendemain.
+Par une courte série d'aventures de ce genre, elle
+était trop jeune pour en avoir eu beaucoup, elle
+arriva à posséder le coeur de M. Guzman, qui était
+relativement à l'aise et qu'elle chérissait fidèlement
+malgré son humeur jalouse et son outrecuidante
+fatuité. Francia n'était pas difficile, il faut
+l'avouer. Médiocrement énergique, étiolée au
+physique et au moral, elle reprenait à la vie depuis
+peu et n'avait pas encore tout à fait l'air d'une
+jeune fille, bien qu'elle eût dix-sept ans; sa jolie
+figure inspirait la sympathie plutôt que l'amour, et,
+tout eu donnant le nom d'amour à ses affections,
+elle-même y portait plus de douceur et de bonté
+que de passion. Si elle aimait véritablement
+quelqu'un, c'était ce petit vaurien de frère qui
+l'aimait de même, sans pouvoir s'en rendre compte,
+et sans soumettre l'instinct à la réflexion;
+mais ce soir-là une transformation s'était faite
+dans l'âme confuse de ces deux pauvres enfants:
+Théodore s'éveillait à la vie de sentiment par l'orgueil
+patriotique; Francia s'éveillait à la possession
+d'elle-même par la crainte de perdre son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, père Moynet, dit-elle au limonadier,
+mettez-moi dans un cabriolet; je veux aller trouver
+un officier russe que je connais, pour qu'il
+sauve mon pauvre Dodore.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu me chantes là? s'écria Moynet
+qui était en train de fermer son établissement
+tout en causant avec elle; tu connais des officiers
+russes, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, depuis Moscou, j'en connais, il y
+en a de bons.</p>
+
+<p>&mdash;Avec les jolies filles, ils peuvent être bons,
+les gredins! C'est pourquoi je te défends d'y aller,
+moi! Allons, remonte chez toi, ou reste ici. Je vais
+tâcher de ravoir ton imbécile de frère. Un gamin
+comme ça, s'attaquer tout seul à l'ennemi! C'est
+égal, ça n'est pas d'un lâche, et je vas parlementer
+pour qu'on nous le rende!</p>
+
+<p>Il sortit. Francia l'attendit un quart d'heure qui
+lui sembla durer une nuit entière, et puis une
+demi-heure qui lui sembla un siècle. Alors, n'y
+tenant plus, elle avisa au passage un de ces affreux
+cabriolets de place dont l'espèce a disparu,
+elle y monta à demi folle, sachant à peine où elle
+allait, mais obéissant à une idée fixe: invoquer
+l'appui de Mourzakine pour empêcher son frère de
+mourir.</p>
+
+<p>Bien qu'elle eût pris le cabriolet à l'heure, il alla
+vite, pressé qu'il était de se retrouver sur les boulevards
+à la sortie des spectacles; il n'était que
+onze heures, et Francia lui promettait de ne se
+faire ramener par lui que jusqu'à la porte Saint-Martin.</p>
+
+<p>Elle alla d'abord à l'hôtel de Thièvre, personne
+n'était rentré; mais le concierge lui apprit que le
+prince Mourzakine devait occuper le soir même
+son nouveau logement, et il le lui désigna.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sonnerez à la porte, lui dit-il, il n'y a
+pas de concierge.</p>
+
+<p>Francia, sans prendre le temps de remonter
+dans son cabriolet, dont le cocher la suivit en
+grognant, descendit la rue, coupa à angle droit,
+avisa un grand mur qui longeait une rue plus
+étroite, assombrie par l'absence de boutiques et
+le branchage des grands arbres qui dépassait le
+mur. Elle trouva la porte, chercha la sonnette à
+tâtons et vit au bout d'un instant apparaître
+une petite lumière portée par le grand cosaque
+Mozdar.</p>
+
+<p>Il lui sourit en faisant une grimace qui exprimait
+d'une manière effroyable ses accès de bienveillance,
+et il la conduisit droit à l'appartement
+de son maître, où M. Valentin, le gardien du local,
+apprêtait le lit et achevait de ranger le salon.</p>
+
+<p>C'était un petit vieillard très-différent de son
+ami, le formaliste et respectueux Martin. Le jeune
+financier qu'il avait servi menait joyeuse vie et
+n'avait eu qu'à se louer de son caractère tolérant.</p>
+
+<p>En voyant entrer une jolie fille très-fraîchement
+parée, car elle avait fait sa plus belle toilette pour
+aller en loge à l'Opéra, il crut comprendre d'emblée,
+et lui fit bon accueil.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, <i>mam'selle,</i> lui dit-il d'un ton
+léger et agréable; puisque vous voilà, sans doute
+que le prince va rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'il rentrera bientôt? lui demanda-t-elle
+ingénument.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! vous devez le savoir mieux que moi:
+est-ce qu'il ne vous a pas donné rendez-vous?</p>
+
+<p>Et, saisi d'une certaine méfiance, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;J'imagine que vous ne venez pas chez lui
+sur les minuit sans qu'il vous en ait priée?
+Francia n'avait pas l'ignorance de l'innocence.
+Elle avait sa chasteté relative, très-grande encore,
+puisqu'elle rougit et se sentit humiliée du rôle
+qu'on lui attribuait; mais elle comprit fort bien
+et accepta cet abaissement, pour réussir à voir
+celui qu'elle voulait intéresser à son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit-elle, il m'a priée de l'attendre,
+et vous voyez que le cosaque me connaît bien,
+puisqu'il m'a fait entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas une raison, reprit Valentin;
+il est si simple! Mais je vois bien que vous êtes
+une aimable enfant. Faites un somme, si vous
+voulez, sur ce bon fauteuil; moi, je vais vous
+donner l'exemple: j'ai tant rangé aujourd'hui que
+je suis un peu las.</p>
+
+<p>Et, s'étendant sur un autre fauteuil avec un
+soupir de béatitude, il ramena sur ses maigres
+jambes frileuses, chaussées de bas de soie, la pelisse
+fourrée du prince et tomba dans une douce
+somnolence.</p>
+
+<p>Francia n'avait pas le loisir de s'étonner des manières
+de ce personnage poliment familier. Elle
+ne regardait rien que la pendule et comptait les
+secondes aux battements de son coeur. Elle ne
+voyait pas la richesse galante de l'appartement, les
+figurines de marbre et les tableaux représentant
+des scènes de volupté; tout lui était indifférent,
+pourvu que Mourzakine arrivât vite.</p>
+
+<p>Il arriva enfin. Il y avait longtemps que le cocher
+de Francia avait fait ce raisonnement philosophique,
+qu'il vaut mieux perdre le prix d'une
+course que de manquer l'occasion d'en faire deux
+ou trois. En conséquence, il était retourné aux
+boulevards sans s'inquiéter de sa pratique. Mourzakine
+ne fut donc pas averti par la présence d'une
+voiture à sa porte, et sa surprise fut grande quand
+il trouva Francia chez lui. Valentin, qui, au coup
+de sonnette, s'était levé, avait soigneusement
+épousseté la pelisse et s'était porté à la rencontre
+du prince, vit son étonnement et lui dit comme
+pour s'excuser:</p>
+
+<p>&mdash;Elle prétend que Votre Excellence l'a mandée
+chez elle, j'ai cru...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, répondit Mourzakine,
+vous pouvez vous retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le cosaque peut rester, dit vivement
+Francia en voyant que Mozdar se disposait aussi à
+partir. Je ne veux pas vous importuner longtemps,
+mon prince. Ah! mon bon prince, pardonnez-moi;
+mais il faut que vous me donniez un mot, un tout
+petit mot pour quelque officier de service sur les
+boulevards, afin qu'on me rende mon frère qu'ils
+ont arrêté.</p>
+
+<p>&mdash;Qui l'a arrêté?</p>
+
+<p>&mdash;Des Russes, mon bon prince; faites-le mettre
+en liberté bien vite!</p>
+
+<p>Et elle raconta ce qui s'était passé au café.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je ne vois pas là une si grosse affaire!
+répondit le prince. Ton galopin de frère est-il si
+délicat qu'il ne puisse passer une nuit en prison?</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'ils le tuent! s'écria Francia en joignant
+les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas une grande perte!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je l'aime, moi, j'aimerais mieux mourir
+à sa place!</p>
+
+<p>Mourzakine vit qu'il fallait la rassurer. Il n'était
+nullement inquiet du prisonnier. Il savait qu'avec
+la discipline rigoureuse imposée aux troupes
+russes, nulle violence ne lui serait faite; mais il
+désirait garder un peu la suppliante près de lui,
+et il donna ordre à Mozdar de monter à cheval et
+d'aller au lieu indiqué lui chercher le délinquant.
+Muni d'un ordre écrit et signé du prince, le cosaque
+enfourcha son cheval hérissé et partit aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Tu resteras bien ici à l'attendre? dit Mourzakine
+à la jeune fille qui n'avait rien compris à
+leur dialogue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, répondit-elle, pourquoi ne le
+faites-vous pas remettre en liberté tout bonnement?
+Il n'a pas besoin de venir ici, puisqu'il vous
+déplaît! Il ne saura pas vous remercier, il est si
+mal élevé!</p>
+
+<p>&mdash;S'il est mal élevé, c'est ta faute; tu aurais pu
+l'<i>éduquer</i> mieux, car tu as des manières gentilles,
+toi! Tu sauras que j'ai écrit pour retrouver ta
+mère là-bas, si c'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes bon, vrai! vous êtes bien bon,
+vous! Aussi, vous voyez, je suis venue à vous,
+bien sûre que vous auriez encore pitié de moi;
+mais il faut me permettre de rentrer, monsieur
+mon prince. Je ne peux pas m'attarder davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne peux pas t'en aller seule à minuit
+passé!</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, j'ai un fiacre à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle porte? Il n'y en a qu'une sur la rue,
+et je n'y ai pas vu la moindre voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'aura peut-être plantée là? Ces sapins, ils
+sont comme ça! Mais ça ne me fait rien; je n'ai pas
+peur dans Paris, il y a encore du monde dans les
+rues.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de ce côté-ci, c'est un désert.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crains rien, moi, j'ai l'oeil au guet et je
+sais courir.</p>
+
+<p>&mdash;Je te jure que je ne te laisserai pas t'en aller
+seule. Il faut attendre ton frère. Es-tu si mal ici,
+ou as-tu peur de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, ce n'est pas cela.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as peur de déplaire à ton amant?</p>
+
+<p>&mdash;Eb bien! oui. Il est capable de se brouiller
+avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ou de te maltraiter? Quel homme est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme très-bien, mon prince.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai qu'il est perruquier!</p>
+
+<p>&mdash;Coiffeur, et il fait la barbe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une jolie condition!</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui: il gagne de quoi vivre très-honnêtement.</p>
+
+<p>&mdash;Il est honnête?</p>
+
+<p>&mdash;Mais!... je ne serais pas avec lui, s'il ne l'était
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Et vraiment tu l'aimes?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! vous demandez ça; puisque je me
+suis donnée à lui! Vous croyez que c'est par intérêt?
+J'aurais trouvé dix fois plus riche; mais il
+me plaisait, lui. Il a de l'instruction; il va souvent
+dans les coulisses de l'Opéra et il sait tous les
+airs. D'ailleurs, moi, je ne suis pas intéressée; j'ai
+des compagnes qui me disent que je suis une
+niaise, que j'ai tort d'écouter mon coeur et que je
+finirai sur la paille. Qu'est-ce que ça fait? que je
+leur réponds, je n'en ai pas eu toujours pour dormir,
+de la paille! Je n'en aurais pas eu pour mourir
+en Russie! Mais adieu, mon prince. Vous avez
+bien assez de mon caquet, et moi...</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, tu veux t'en aller trouver ton Figaro?
+Allons, c'est absurde qu'une gentille enfant comme
+toi appartienne à un homme comme ça. Veux-tu
+m'aimer, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous? Ah! mon Dieu, qu'est-ce que vous me
+chantez là?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas fier, tu vois...</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez tort, monsieur! dit Francia à qui
+le sang monta au visage. Il ne faut pas qu'un
+homme comme vous ait une idée dont il serait
+honteux après! Moi, je ne suis rien, mais je ne me
+laisse pas humilier. On m'a fait des peines, mais
+j'en suis toujours sortie la tête haute.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ne le prends pas comme ça! Tu me
+plais, tu me plais beaucoup, et tu me chagrineras
+si tu refuses d'être plus heureuse, grâce à moi. Je
+veux te rendre libre... Te payer, non! Je vois que
+tu as de la fierté et aucun calcul; mais je te mettrai
+à même de mieux vêtir et de mieux occuper ton
+frère. Je lui chercherai un état, je le prendrai à
+mon service, si tu veux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, monsieur; jamais je ne souffrirai
+mon frère domestique; nous sommes des enfants
+bien nés, nous sortons des artistes. Nous ne le
+sommes pas, nous n'avons pas eu la chance d'apprendre,
+mais nous ne voulons pas dépendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'étonnes de plus en plus; voyons, de
+quoi as-tu envie?</p>
+
+<p>&mdash;De m'en aller chez nous, monsieur; ne me
+barrez donc pas la porte!</p>
+
+<p>Francia était piquée. Elle voulait réellement partir.
+Mourzakine, qui en avait douté jusque-là, vit
+qu'elle était sincère, et cette résistance inattendue
+enflamma sa fantaisie.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en donc, dit-il en ouvrant la porte, tu es
+une petite ingrate. Comment! C'est là la pauvre enfant
+que j'ai empêchée de mourir et qui me demande
+de lui rendre sa mère et son frère? le
+ferai, je l'ai promis: mais je me rappellerai une
+chose, c'est que les Françaises n'ont pas de coeur!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne dites pas cela de moi! s'écria Francia,
+subitement émue; pour de la reconnaissance, j'en
+ai, et de l'amitié aussi! Comment n'en aurais-je
+pas! Mais ce n'est pas une raison...</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, c'est une raison. Il ne doit pas y en
+avoir d'autre pour toi, puisque du ne consultes en
+toute chose que ton coeur!</p>
+
+<p>&mdash;Mon coeur, je vous l'ai donné, le jour où
+vous m'avez mis un morceau de pain dans la bouche,
+puisque je me suis toujours souvenue de
+vous et que j'ai conservé votre figure gravée
+comme un portrait dans mes yeux. Quand on m'a
+dit: «Viens voir, voilà les Russes qui défilent dans
+le faubourg,» j'ai eu de la peine et de la honte,
+vous comprenez! On aime son pays quand on a
+tout souffert pour le revoir; mais je me suis consolée
+en me disant:&mdash;«Peut-être vas-tu voir
+passer celui... Oh! je vous ai reconnu tout de
+suite! Tout de suite, j'ai dit à Dodore:&mdash;C'est
+lui, le voilà! encore plus beau, voilà tout; c'est
+quelque grand personnage!&mdash;Vrai, ça m'avait
+monté la tête et j'ai eu la bêtise de le dire
+«près devant Guzman; il tenait un fer à friser
+qu'il m'a jeté à la figure... Heureusement il ne
+m'a pas touchée, il en aurait du regret aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà les manières de cet aimable objet
+de ton amour! C'est odieux, ma chère! Je te défends
+de le revoir. Tu m'appartiens, puisque tu
+m'aimes. Moi, je jure de te bien traiter et de te
+laisser une position en quittant la France. Je peux
+même t'emmener, si tu t'attaches à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes donc pas marié?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis libre et très-disposé à te chérir, mon
+petit oiseau voyageur. Puisque tu connais mon
+pays, que dirais-tu d'une petite boutique bien
+gentille à Moscou?</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'on l'a brûlé, Moscou!</p>
+
+<p>&mdash;Il est déjà rebâti, va, et plus beau qu'auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimais bien ce pays-là! nous étions heureux!
+mais j'aime encore mieux mon Paris. Vous n'êtes
+pas pour y rester. Ce serait malheureux de m'attacher
+à vous pour vous perdre tout à coup!</p>
+
+<p>&mdash;Nous resterons peut-être longtemps, jusqu'à
+la signature de la paix.</p>
+
+<p>&mdash;Longtemps, ça n'est pas assez. Moi, quand
+je me mets à aimer, je veux pouvoir croire que
+c'est pour toujours; autrement je ne pourrais pas
+aimer!</p>
+
+<p>&mdash;Drôle de fille! Vraiment tu crois que tu aimeras
+toujours ton perruquier?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai cru quand je l'ai écouté. Il me promettait
+le bonheur, lui aussi. Ils promettent tous
+d'être bons et fidèles.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'est ni fidèle, ni bon?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas me plaindre de lui; je ne suis
+pas venue ici pour ça!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ton pauvre coeur s'en plaint malgré lui.
+Allons, tu ne l'aimes plus que par devoir, comme
+on aime un mauvais mari, et comme il n'est pas
+ton mari, tu as le droit de le quitter.</p>
+
+<p>Francia, qui ne raisonnait guère, trouva le raisonnement
+du prince très-fort et ne sut y répondre.
+Il lui semblait qu'il avait raison et qu'il lui
+révélait le dégoût qui s'était fait en elle depuis
+longtemps déjà. Mourzakine vit qu'il l'avait à demi
+persuadée et, lui prenant les deux mains dans une
+des siennes, il voulut lui ôter son petit châle bleu
+qu'elle tenait serré autour de sa taille, habitude
+qu'elle avait prise depuis qu'elle possédait ce précieux
+tissu français imprimé, qui valait bien dix
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'abîmez pas mon châle! s'écria-t-elle
+naïvement, je n'ai que celui-là.</p>
+
+<p>&mdash;Il est affreux! dit Mourzakine en le lui arrachant.
+Je te donnerai un vrai cachemire de l'Inde;
+quelle jolie petite taille tu as! Tu es menue, mais
+<i>faite au tour</i>, ma belle, comme ta mère, absolument!</p>
+
+<p>Aucun compliment ne pouvait flatter davantage
+la pauvre fille, et le souvenir de sa mère, invoqué
+assez adroitement par le prince, la disposa à un
+nouvel accès de sympathie pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez! lui dit-elle, faites-la-moi retrouver,
+et je vous jure...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? que me jures-tu? dit Mourzakine en
+baisant les petits cheveux noirs qui frisottaient sur
+son cou brun.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure... dit-elle en se dégageant.</p>
+
+<p>Un coup discrètement frappé à la porte força le
+prince à se calmer. Il alla ouvrir: c'était Mozdar.
+Il avait parlé à l'officier du poste; tous les gens
+arrêtés dans la soirée avaient déjà été remis à la
+police française. Théodore n'était donc plus dans
+les mains des Russes et sa soeur pouvait se tranquilliser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria-t-elle en joignant les mains, il
+est sauvé! Vous êtes le bon Dieu, vous, et je vous
+remercie!</p>
+
+<p>Mourzakine en lui traduisant le rapport du cosaque,
+s'était attribué le mérite du résultat, en se
+gardant bien de dire que son ordre était arrivé
+après coup.</p>
+
+<p>Elle baisa les mains du prince, reprit son châle
+et voulut partir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, répondit-il en refermant
+la porte sur le nez de Mozdar sans lui donner aucun
+ordre. Il te faut une voiture. Je t'en envoie
+chercher une.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera bien long, mon prince; dans ce quartier-ci,
+à deux heures du matin, on n'en trouvera
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je te reconduirai moi-même à pied;
+mais rien ne presse. Il faut que tu me jures de
+quitter ton sot amant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne veux pas vous jurer ça. Je n'ai
+jamais quitté une personne par préférence pour
+une autre; je ne me dégage que quand on m'y
+oblige absolument, et je n'en suis pas là avec
+Guzman.</p>
+
+<p>&mdash;Guzman! s'écria Mourzakine en éclatant de
+rire, il s'appelle Guzman!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce n'est pas un joli nom? dit
+Francia interdite.</p>
+
+<p>&mdash;Guzman, ou le <i>Pied de mouton</i>! reprit-il
+riant toujours, on nous a parlé de ça là-bas. Je
+sais la chanson: <i>Guzman ne connaît pas d'obstacles.</i></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, après? <i>Le Pied de mouton </i>n'est
+pas une vilaine pièce et la chanson est très-bien.
+Il ne faut pas vous moquer comme ça!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu m'ennuies, à la fin dit Mourzakine,
+qui entrait dans un paroxysme insurmontable;
+c'est trop de subtilités de conscience et cela n'a
+pas le sens commun! Tu m'aimes, je le vois bien,
+je t'aime aussi, je le sens; oui, je t'aime, ta petite
+âme me plaît comme tout ton petit être. Il m'a
+plu, il m'a été au coeur lorsque tu étais une pauvre
+enfant presque morte; tu m'as frappé. Si j'avais
+su que tu avais déjà quinze ans!... Mais j'ai
+cru que tu n'en avais que douze! A présent te
+voilà dans l'âge d'aimer une bonne fois, et que ce
+soit pour toute la vie si tu veux! Si tu crois ça
+possible, moi, je ne demande pas mieux que de
+le croire en te le jurant. Voyons, je te le jure,
+crois-moi, je t'aime!</p>
+
+<p>Le lendemain, Francia était assise sur son petit
+lit, dans sa pauvre chambre du faubourg Saint-Martin.
+Neuf heures sonnaient à la paroisse, et ne
+s'étant ni couchée, ni levée, elle ne songeait pas
+à ouvrir ses fenêtres et à déjeuner. Elle n'était
+rentrée qu'a cinq heures du matin; Valentin l'avait
+ramenée, et elle avait réussi à se faire ouvrir sans
+être vue de personne, Dodore n'était pas rentré
+du tout. Elle était donc la depuis quatre grandes
+heures, plongée dans de vagues rêveries, et tout
+un monde nouveau se déroulait devant elle.</p>
+
+<p>Elle ne ressentait ni chagrin, ni fatigue; elle vivait
+dans une sorte d'extase et n'eût pu dire si
+elle était heureuse ou seulement éblouie. Ce beau
+prince lui avait juré de l'aimer toujours, et en la
+quittant il le lui avait répété d'un air et d'un ton si
+convaincus, qu'elle se laissait aller à le croire. Un
+prince! Elle se souvenait assez de la Russie pour
+savoir qu'il y a tant de princes dans ce pays-là que
+ce titre n'est pas une distinction aussi haute qu'on
+le croit chez nous. Ces princes qui tirent leur
+origine des régions caucasiques ont eu parfois
+pour tout patrimoine une tente, de belles armes,
+un bon cheval, un maigre troupeau et quelques
+serviteurs, moitié bergers, moitié bandits. N'importe;
+en France, le titre de prince reprenait son
+prestige aux yeux de la Parisienne, et le luxe relatif
+où campait pour le moment Mourzakine,
+riche en tout des deux cents louis donnés par son
+oncle, n'avait pas pour elle d'échelle de comparaison.
+C'était dans son imagination un prince des
+contes de fées, et il était si beau! Elle n'avait pas
+songé à lui plaire, elle s'en-était même défendue.
+Elle avait bien résolu, en allant chez lui, de n'être
+pas légère, et elle pensait avoir mis beaucoup de
+prudence et de sincérité à se défendre. Pouvait-elle
+résister jusqu'à faire de la peine à un homme à
+qui elle devait la vie, celle de son frère, et peut-être
+le prochain retour de sa mère? Et cela, pour
+ne pas offenser M. Guzman, qui la battait et ne lui
+était pas fidèle!</p>
+
+<p>D'où vient donc qu'elle avait comme des remords?
+Ce n'est pas qu'elle eût une peur immédiate
+de Guzman: il ne venait jamais dans la
+matinée et il ne pouvait pas savoir qu'elle était
+rentrée si tard. Le portier seul s'en était aperçu
+et il la protégeait par haine du perruquier, qui
+l'avait blessé dans son amour-propre. Francia tenait
+énormément à sa réputation. Sa réputation!
+elle s'étendait peut-être à une centaine de personnes
+du quartier qui la connaissaient de vue ou
+de nom. N'importe, il n'y a pas de petit horizon,
+comme il n'y a pas de petit pays. Elle avait toujours
+fait dire d'elle qu'elle était sincère, désintéressée,
+fidèle à ses piètres amants; elle ne voulait
+point passer pour une fille qui se vend et elle
+cherchait le moyen de faire accepter la vérité sans
+perdre de sa considération; mais ses réflexions
+n'avaient pas de suite, l'enivrement de son cerveau
+dissipait ses craintes: elle revoyait le beau prince
+à ses pieds, et pour la première fois de sa vie elle
+était accessible à la vanité sans chercher à s'en défendre,
+prenant cette ivresse nouvelle pour un genre
+d'amour enthousiaste qu'elle n'avait jamais ressenti.
+Enfin l'arrivée de Théodore vint l'arracher à ses
+contemplations.</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus habillée que ça? lui dit-il en la
+voyant en jupe et en camisole, les cheveux encore
+dénoués. Qu'est-ce qu'il y a donc?</p>
+
+<p>&mdash;Et toi? Tu rentres à des neuf heures du matin
+quand je t'attends depuis...</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que j'ai été arrêté par ces tamerlans
+du boulevard! T'as donc pas vu?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as été mis en liberté au bout d'une heure!</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu ça!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; mais j'avais encore vingt sous de
+Guzman dans ma poche... Fallait bien faire un peu
+la noce après? Vas-tu te fâcher?</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, Dodore, tu ne recevras plus rien de
+Guzman; il faut t'arranger pour ça.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'avais déjà défendu...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pas désobéi. Ce qu'il m'avait donné hier,
+c'était pour te régaler, puisqu'il ne pouvait pas
+venir lui-même; eh bien! j'avais encore vingt sous,
+je me suis amusé avec. Voilà-t-il pas!</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra lui rendre ça. C'est bien assez qu'il
+paye notre loyer, ce qui me permet d'épargner de
+quoi t'empêcher d'aller tout nu.</p>
+
+<p>&mdash;Jolie épargne! Tous tes bijoux sont lavés; tu
+es bien bête de rester avec Guguz! Il est joli
+homme, je ne dis pas, et il est amusant quand il
+chante; mais il est panne, vois-tu, et il n'a pas que
+toi! Un de ces jours, il faudra bien qu'il te lâche,
+et tu ferais mieux...</p>
+
+<p>&mdash;De quoi? qu'est-ce qui serait mieux?</p>
+
+<p>&mdash;D'avoir un mari pour de bon, quand ça
+ne serait qu'un ouvrier! J'en sais plus d'un
+dans le quartier qui en tiendrait pour toi, si tu
+voulais.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles comme un enfant que tu es. Est-ce
+que je peux me marier?</p>
+
+<p>&mdash;A cause?... Je ne suis plus enfant, moi;
+comme disait Guguz l'autre jour, je ne l'ai jamais
+été. Y a pas d'enfants sur le pavé de Paris: à cinq
+ans, on en sait aussi long qu'à vingt-cinq. Faut
+donc pas faire de grimaces pour causer... Nous
+n'avons jamais parlé de ça tous les deux, ça ne
+servait de rien; mois voilà que tu me dis qu'il ne
+faut plus prendre l'argent à Guzman. Tu as raison,
+et moi je te dis qu'il ne faut plus en recevoir non
+plus, toi qui parles! Je dis qu'il faut le quitter, et
+prendre un camarade à la mairie. Y a le neveu au
+père Moynet, Antoine, de chez le ferblantier, qui
+a de quoi s'établir et qui te trouve à son goût. Il
+sait de quoi il retourne; mais il a dit devant moi à
+son oncle:&mdash;«Ça ne fait rien; avec une autre,
+j'y regarderais, mais avec elle...&mdash;Et le père
+Moynet a répondu:&mdash;T'as raison! Si elle a
+péché, c'est ma faute, j'aurais dû la surveiller
+mieux. J'ai pas eu le temps; mais c'est égal,
+celle-là c'est pas comme une autre; ce qu'elle
+promettra, elle le tiendra.» Voyons, faut dire
+oui, Francia!</p>
+
+<p>&mdash;Je dis non! pas possible! Antoine! Un bon
+garçon, mais si vilain! Un ouvrier comme ça! C'est
+honnête, mais ça manque de propreté,... c'est
+brutal... Non! pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça! il te faut des perruquiers qui sentent
+bon, ou des princes!</p>
+
+<p>Francia frissonna; puis, prenant son parti:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, dit-elle, il me faut des princes,
+et j'en aurai quand je voudrai.</p>
+
+<p>Dodore, surpris de son aplomb, en fut ébloui
+d'abord. L'accès de fierté patriotique qu'il avait eu
+la veille, et qui l'avait exalté durant la nuit au
+cabaret, se dissipa un instant. Ses yeux éteints s'arrondirent
+et il crut faire acte d'héroïsme en répondant:</p>
+
+<p>&mdash;Des princes, c'est gentil, pourvu qu'ils ne
+soient pas étrangers.</p>
+
+<p>&mdash;Ne revenons pas là-dessus, lui dit Francia.
+Nous n'avons pas de temps à perdre à nous disputer.
+Il faut nous en aller d'ici. On doit venir me
+prendre à midi et payer le loyer échu. J'emporte
+mes nippes et les tiennes. Tu resteras seulement
+pour dire à Guzman: «&mdash;Ma soeur est partie, vous
+ne la reverrez plus. Je ne sais pas où elle est;
+elle vous laisse le châle bleu et la parure d'acier
+que vous lui avez donnés... Voilà.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est arrangé comme ça? dit Théodore stupéfait...
+Alors tu me plantes là aussi, moi? Deviens
+ce que tu pourras? Et allez donc! Va comme je te
+pousse!</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que non, Dodore, tu sais bien
+que je n'ai que toi. Voilà quatre francs, c'est toute
+ma bourse aujourd'hui; mais c'est de quoi ne pas
+jeûner et ne pas coucher dehors. Demain ou
+après-demain au plus tard, tu trouveras de mes
+nouvelles; une lettre pour toi chez papa Moynet,
+et, où je serai, tu viendras.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas me dire où?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu pourras sans mentir jurer à Guzman
+que tu ne sais pas où je suis.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans le quartier, qu'est-ce qu'il faudra dire?
+Guguz va faire un sabbat!...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y attends bien! Tu diras que tu ne sais
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, <i>Fafa</i>, dit le gamin, après avoir tiraillé
+les trois poils de ses favoris naissants, ça ne se peut
+pas, tout ca! Je vois bien que tu vas être heureuse,
+et que tu ne veux pas m'abandonner; mais les
+bonheurs, ça ne dure pas, et quand nous voudrons
+revenir dans le quartier, faudra changer toute notre
+société pour une autre; moi, je vais avec les
+ouvriers honnêtes, on ne m'y moleste pas trop. On
+me reproche de ne rien faire, mais on me dit encore:&mdash;Travaille
+donc! te v'là en âge. T'auras pas
+toujours ta soeur! et d'ailleurs, ta soeur, elle ne
+fera pas fortune, elle vaut mieux que ça!...
+«T'entends bien, Fafa? quand on ne te verra
+plus, ça sera rasé, et, si on me revoit bien habillé
+avec de l'argent dans ma poche, on me renverra
+avec ceux qu'on méprise, et dame!... il faudra
+bien descendre dans la société. Tu ne veux pas
+de ça, pas vrai? Il ne vaut pas grand'chose,
+ton Dodore; mais il vaut mieux que rien du
+tout!»</p>
+
+<p>Francia cacha sa figure dans ses mains, et fondit
+en larmes. La vie sociale se déroulait devant elle
+pour la première fois. La vitalité de sa propre conscience
+faisait un grand effort pour se dégager
+sous l'influence inattendue de ce frère avili jusque-là
+par elle, à l'insu de l'un et de l'autre, qui
+allait l'être davantage et sciemment.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vaux mieux que moi, lui dit-elle. Nous
+avons encore de l'honnêteté à garder, et, si nous
+nous en allons dans un autre endroit, nous ne
+connaîtrons pas une personne pour nous dire
+bonjour en passant; mais qu'est-ce que nous pouvons
+faire? Je ne dois pas rester avec Guzman
+et je ne veux rien garder de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne l'aimes plus!</p>
+
+<p>&mdash;Non, plus du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ne peux-tu pas patienter?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il faudrait le tromper. Je ne peux pas!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ne le trompe pas. Dis-lui que c'est
+fini, que tu veux te marier.</p>
+
+<p>&mdash;Je mentirais et il ne me croirait pas. Pense
+au train qu'il va faire! Ça nous fera bien plus de
+tort que de nous sauver!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne t'aime déjà pas tant! Dis-lui que tu
+sais ses allures, mets-le à la porte, je t'aiderai. Je
+ne le crains pas, va, j'en mangerais dix comme
+lui!</p>
+
+<p>&mdash;Il criera qu'il est chez lui, qu'il paie le logis,
+que c'est lui qui nous chasse!</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as donc pas de quoi le payer, ce satané
+loyer, lui jeter son argent à la figure, quoi!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai quatre francs, je te l'ai dit. Je ne reçois
+jamais d'argent de lui; ça me répugne. Il me
+donne tous les jours pour le dîner puisqu'il dîne
+avec nous; le matin, nous mangeons les restes,
+toi et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Dodore en serrant les poings, si
+j'avais pensé! Je prendrai un état, Fafa, vrai! Je
+vais me mettre à n'importe quelle pioche! Faut
+travailler, faut pas dépendre comme ça!</p>
+
+<p>&mdash;Quand je te le disais! Tu voyais bien qu'à coudre
+chez nous des gilets de flanelle dans la journée,
+je ne pouvais pas gagner plus de six sous; avec
+ça, je ne pouvais pas t'élever et vivre sans mendier.
+Les amoureux sont venus me dire:&mdash;«Ne
+travaille donc pas, tu es trop jolie pour veiller si
+tard, et d'ailleurs, tu auras beau faire, ça ne te
+sauvera pas.» Je les ai écoutés, croyant que
+l'amitié empocherait la honte, et nous voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Faut que ça finisse, s'écria Dodore; c'est à
+cause de moi que ça t'arrive! faut en finir! Je vas
+chercher Antoine! Il paiera tout, il te conduira
+quelque part d'où tu ne sortiras que pour l'épouser!</p>
+
+<p>Antoine adorait Francia; elle était son rêve, son
+idéal. Il lui pardonnait tout, il était prêt à la protéger,
+à la sauver. Elle le savait bien. Il ne le lui
+avait dit que par ses regards et son trouble en la
+rencontrant; mais c'était un être inculte. Il savait
+à peine signer son nom. Il ne pouvait pas dire un
+mot sans jurer, il portait une blouse, il avait les
+mains larges, noires et velues jusqu'au bout des
+doigts. Il faisait sa barbe une fois par semaine, il
+semblait affreux à Francia, et l'idée de lui appartenir
+la révoltait.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux que je me tue, s'écria-t-elle en
+allant éperdue vers la fenêtre, va chercher cet
+homme-là!</p>
+
+<p>Il fallait pourtant prendre un parti, et toute solution
+semblait impossible, lorsqu'on sonna discrètement à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur! dit Théodore à sa soeur, ça
+n'est pas Guzman qui sonne si doux que ça.</p>
+
+<p>Il alla ouvrir et M. Valentin apparut. Il apportait
+une lettre de Mourzakine ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Puisque tu es si craintive, mon cher petit oiseau
+bleu, j'ai trouvé moyen de tout arranger.
+M. Valentin t'en fera part, aie confiance en lui.»</p>
+
+<p>&mdash;Quel moyen le prince a-t-il donc trouvé? dit
+Francia en s'adressant à Valentin.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince n'a rien trouvé du tout, répondit
+Valentin avec le sourire d'un homme supérieur:
+il m'a raconté votre histoire et fait connaître vos
+scrupules. J'ai trouvé un arrangement bien simple.
+Je vais dire à votre propriétaire et dans le café
+d'en bas que votre mère est revenue de Russie,
+que vous partez pour aller au-devant d'elle à la
+frontière et que c'est elle qui vous envoie de
+l'argent. Soyez tranquille; mais allez vite, le fiacre
+n° 182 est devant la Porte Saint-Martin, et il a l'adresse
+du prince, qui vous attend.</p>
+
+<p>&mdash;Partons! dit Francia en prenant le bras de
+son frère. Tu vois comme le prince est bon; il
+nous sauve la vie et l'honneur!</p>
+
+<p>Dodore, étourdi, se laissa emmener. Sa morale
+était de trop fraîche date pour résister davantage.
+Ils évitèrent de passer devant l'estaminet, bien que
+le coeur de Francia se serrât à l'idée de quitter
+ainsi son vieil ami Moynet; mais il l'eût peut-être
+retenue de force. Ils trouvèrent le fiacre, qui les
+conduisit au faubourg Saint-Germain; Mozdar les
+reçut et les fit monter dans le pavillon occupé par
+Mourzakine. Il y avait à l'étage le plus élevé un petit
+appartement que Valentin louait au prince moyennant
+un louis de plus par jour, et qui prenait vue
+sur le grand terrain où se réunissaient les jardins
+des hôtels environnants, celui de l'hôtel de Thièvre
+compris.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez! dit Dodore en parcourant les trois
+chambres, nous voilà donc passés princes pour de
+bon!</p>
+
+<p>Une heure après, Valentin arrivait avec un carton
+et un ballot; il apportait à Francia et à Théodore
+les pauvres effets qu'ils avaient laissés dans
+leur appartement du faubourg.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est arrangé, leur dit-il. J'ai payé votre
+loyer et vous ne devez rien à personne. J'ai renvoyé
+à M. Guzman Lebeau les objets que vous
+vouliez lui restituer. J'ai dit à votre ami Moynet
+ce qui était convenu. Il n'a pas été trop surpris;
+il a paru seulement chagrin de n'avoir pas reçu
+vos adieux.</p>
+
+<p>Deux grosses larmes tombèrent des yeux de
+Francia.</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillisez-vous, reprit Valentin; il ne
+vous fait pas de reproche. J'ai tout mis sur mon
+compte. Je lui ai dit que vous deviez prendre la
+diligence pour Strasbourg à une heure et que
+vous n'aviez pas eu une minute à perdre pour ne
+pas manquer la voiture. Il m'a demandé mon nom.
+Je lui ai dit un nom en l'air et j'ai promis d'aller
+lui donner de vos nouvelles. Je l'ai laissé tranquille
+et joyeux.</p>
+
+<p>Dodore admira Valentin et ne put s'empêcher
+de frapper dans ses mains en faisant une pirouette.</p>
+
+<p>&mdash;Le jeune homme est content? dit Valentin
+en clignotant; à présent, il faut songer à lui donner
+de l'occupation. Le prince désire qu'on ne le
+voie pas vaguer aux alentours. Je l'enverrai à un
+de mes amis qui a une entreprise de roulage hors
+Paris. Sait-il écrire?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop, dit Francia.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il sait lire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, assez bien. C'est moi qui lui ai appris.
+S'il voulait, il apprendrait tout! Il n'est pas sot,
+allez!</p>
+
+<p>&mdash;Il fera les commissions, et peu à peu il se mettra
+aux écritures; c'est son affaire de s'instruire.
+Plus on est instruit, plus on gagne. Il sera logé
+et nourri en attendant qu'il fasse preuve de bonne
+volonté, et on lui donnera quelque chose pour
+s'habiller. Voici l'adresse et une lettre pour le patron.
+Quant à vous, ma chère enfant, vous êtes
+libre de sortir; mais, comme vous désirez rester
+cachée, ma femme vous apportera vos repas, et,
+si vous vous ennuyez d'être seule, elle viendra
+tricoter auprès de vous. Elle ne manque pas d'esprit,
+sa société est agréable. Vous pourrez prendre
+l'air au jardin le matin de bonne heure et le soir
+aussi; soyez tranquille, vous ne manquerez de
+rien et je suis tout à votre service.</p>
+
+<p>Ayant ainsi réglé l'existence des deux enfants
+confiés à ses soins éclairés, M. Valentin se retira
+sans dire à Francia, qui n'osa pas le lui demander,
+quand elle reverrait le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! te voilà content? dit-elle à son
+frère. Tu voulais travailler,... tu vas te faire un
+état!</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, que je veux travailler! répondit-il
+en frappant du pied d'un air résolu. Je suis content
+de ne rien devoir aux autres. Il y a assez longtemps
+que ça dure. Alors, je m'en vais, je prends
+un col blanc pour avoir une tenue présentable, un
+air comme il faut, et mes souliers neufs, puisqu'il
+y aura des courses à faire. Quand j'aurai besoin
+d'autre chose, je viendrai le chercher. Adieu,
+Fafa; je te laisse heureuse, j'espère!... D'ailleurs
+je reviendrai te voir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'en vas comme ça, tout de suite? dit
+Francia, dont le coeur se serra à l'idée de rester
+seule.</p>
+
+<p>Elle n'était pas bien sûre de la fermeté de résolution
+de son frère. Habituée à le surveiller autant
+que possible, à le gronder quand il rentrait
+tard, elle l'avait empêché d'arriver au désordre
+absolu. N'allait-il pas y tomber maintenant qu'il
+ne craindrait plus ses reproches?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux que je fasse ici? répondit-il
+le coeur gros; c'est joli, ici, c'est cossu
+même. J'y serais trop bien, je m'ennuierais, je serais
+comme un oiseau en cage. Il faut que je trotte,
+moi, que j'avale de l'air, que je voie des figures!
+Celle de ton prince ne me va guère, et la mienne
+ne lui va pas du tout. Et puis, c'est un étranger,
+un <i>coalisé</i>! Tu auras beau dire..., ça me remue le
+sang.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ennemi, j'en conviens, dit Francia;
+mais sans lui tu ne m'aurais pas, et sans lui nous
+n'aurions pas de chance de retrouver notre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si on la retrouve, ça changera! Elle
+sera malheureuse, on travaillera pour la nourrir.
+Je m'en vais travailler!</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je te le dis!</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as promis si souvent!</p>
+
+<p>&mdash;A présent, c'est pour de vrai, faut bien, à
+moins d'être méprisé!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, va! et embrasse-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le gamin en enfonçant sa casquette
+sur ses yeux; faut pas s'attendrir, c'est des bêtises!</p>
+
+<p>Il sortit résolument, se mit à courir jusqu'au
+bout de la rue, s'arrêta un moment, étouffé par
+les sanglots, et reprit sa course jusqu'à Vaugirard,
+où il se mit à la disposition du patron à qui M. Valentin
+le recommandait.</p>
+
+<p>Francia pleurait de son côté; mais elle prit courage
+en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Sans tout cela, il ne serait pas encore décidé
+à se ranger, il se serait peut-être perdu! Si
+Dieu veut qu'il tienne parole, je ne regretterai pas
+ce que j'ai fait.</p>
+
+<p>Elle le regrettait pourtant sans vouloir se l'avouer.
+Sa pauvre petite existence était bouleversée.
+Elle quittait pour toujours son petit coin de
+Paris où elle était plus aimée que jugée dans un
+certain milieu d'honnêtes gens; elle y avait attiré
+plus d'attention que ne le comportait sa mince
+position.</p>
+
+<p>Une enfant de quinze ans échappée aux horreurs
+de la retraite de Russie et au désastre de la Bérézina,
+jolie, douce, modeste dans ses manières,
+assez fière pour n'implorer personne, assez dévouée
+pour se charger de son frère, ce n'était pas
+la première venue, et si on lui reprochait d'avoir
+des liaisons irrégulières, on l'excusait en voyant
+qu'elle ne voulait être à charge à personne.</p>
+
+<p>L'égoïsme réclame toujours sa part dans les jugements
+humains. On repousse une mendiante qui
+vous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi pour que je ne sois pas forcée
+de me donner.</p>
+
+<p>Et on a raison jusqu'à un certain point, car
+beaucoup exploitent lâchement cette prétendue
+répugnance à l'avilissement. On aime mieux que
+l'innocence succombe fièrement sans demander
+conseil, et qu'elle porte sans se plaindre la fatalité
+du destin.</p>
+
+<p>Francia laissait donc derrière elle un groupe
+qu'elle appelait <i>le monde</i>, et qui était le sien. Elle
+se trouvait seule, ayant pour tout appui un étranger
+qui promettait de l'aimer, pour toute relation
+un inconnu, ce Valentin, dont la perversité, voilée
+sous un air suffisant, lui inspirait déjà une vague
+méfiance. Elle regarda son joli appartement sans
+trop se demander si dans quelques jours les alliés
+ne quitteraient point Paris, et ce qu'elle deviendrait,
+si Mourzakine l'abandonnait. Cette prévision
+ne lui vint pas plus à l'esprit qu'elle n'était venue
+à Théodore. Elle défit ses paquets, rangea ses
+bardes dans les armoires, se fit belle et se regarda
+dans une psyché en acajou qui avait pour pieds
+des griffes de lion en bronze doré. Elle admira le
+luxe relatif que lui procurait son beau prince, les
+affreux meubles plaqués de l'époque, les rideaux
+de mousseline à mille plis drapés <i>à l'antique</i>, les
+vases d'albâtre avec des jacynthes artificielles
+sous verre, le sofa bleu à crépines orange, la petite
+pendule représentant un Amour avec un doigt
+sur les lèvres; mais elle plaça sous ses yeux les
+quelques chétifs bibelots que Valentin lui avait
+apportés de chez elle, bien que, par leur pauvreté
+vulgaire, ils fissent tache dans son nouveau logement.
+Ensuite elle se mit à la fenêtre pour admirer
+le beau jardin et les grands arbres; mais elle
+le trouva triste en se rappelant les laides mansardes
+et les toits noirs qu'elle avait l'habitude
+de contempler. Elle chercha sur sa fenêtre le pot
+de réséda qu'elle arrosait soir et matin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, dit-elle, ce Valentin a laissé
+là-bas le réséda!</p>
+
+<p>Et elle se remit à pleurer sur cet ensemble de
+choses à jamais perdues, dont la valeur lui devenait
+inappréciable, car il représentait des habitudes,
+des souvenirs et des sympathies qu'elle
+ne devait plus retrouver.</p>
+
+<p>Que faisait Mourzakine pendant que le complaisant
+Valentin procédait à l'installation de sa
+maîtresse dans les conditions les plus favorables à
+leurs secrets rapports? Il était en train d'endormir
+les soupçons de son oncle. Ogokskoï avait revu
+madame de Thièvre à l'Opéra dans tout l'éclat de
+sa plantureuse beauté, il avait été la saluer dans
+sa loge: elle avait été charmante pour lui. Sérieusement
+épris d'elle, il était résolu à ne rien épargner
+pour supplanter son neveu. Mourzakine, sans
+renoncer à la belle Française, voulait paraître céder
+le pas à l'oncle dont il dépendait absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez, lui dit-il, consommé ma disgrâce
+hier à l'Opéra. Ma belle hôtesse n'a plus un regard
+pour moi, et pour m'en consoler je me suis jeté
+dans une moindre, mais plus facile aventure. J'ai
+pris chez moi <i>une petite</i>; ce n'est pas grand'chose,
+mais c'est parisien, c'est-à-dire coquet, gentil,
+propret et drôle; vous me garderez pourtant le
+secret là-dessus, mon bon oncle? Madame de
+Thièvre, qui est passablement femme, me mépriserait
+trop, si elle savait que j'ai si vite cherché à
+me consoler de ses rigueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, Diomiditch, répondit Ogokskoï
+d'un ton qui fit comprendre à Mourzakine qu'il
+comptait le trahir au plus vite.</p>
+
+<p>C'est tout ce que désirait ce prince sauvage,
+doublé d'un courtisan rusé. Madame de Thièvre
+était déjà prévenue; elle savait ce qu'il avait plu
+à Mourzakine de lui confier. Francia, selon lui,
+était une pauvre fille assez laide dont il avait pitié
+et à laquelle il devait un appui, puisque, dans
+une charge de cavalerie, il avait «eu le malheur
+d'écraser sa mère.» Il l'avait logée dans sa maison
+en attendant qu'il pût lui procurer quelque ouvrage
+un peu lucratif. Il avait arrangé et débité ce roman
+avec tant de facilité, il avait tant de charme
+et d'aisance à mentir, que madame de Thièvre,
+touchée de sa sincérité et flattée de sa confiance,
+avait promis de s'intéresser à sa protégée; et puis,
+elle comprit que ce hasard amenait une combinaison
+favorable à la passion de Mourzakine
+pour elle en détournant les soupçons de l'oncle
+Ogokskoï.</p>
+
+<p>Elle se prêtait donc maintenant à cette lâcheté
+qui l'avait d'abord indignée: elle était secrètement
+vaincue. Elle ne voulait pas se l'avouer; mais elle
+se laissait aller, avec une alternative d'agitation et
+de langueur, à tout ce qui pouvait assurer sa défaite
+sans compromettre le prince.</p>
+
+<p>Quant à lui, ce n'était plus en un jour qu'il
+espérait désormais triompher d'elle. Il craignait
+un retour de dépit et de fierté, s'il brusquait les
+choses. Il se donnait une semaine pour la convaincre,
+il pouvait prendre patience: Francia lui
+plaisait réellement.</p>
+
+<p>Le soir, en soupant avec elle dans sa petite
+chambre, il se mit à l'aimer tout à fait. Il était
+capable d'aimer tout comme un autre, de cet amour
+parfaitement égoïste qui se prodigue dans l'ivresse
+sauf à s'éteindre dans les difficultés ultérieures.
+Il est vrai que dans l'ivresse il était charmant,
+tendre et ardent à la fois. La pauvre Francia,
+après lui avoir naïvement avoué l'effroi et le chagrin
+de son isolement, se mit à l'aimer de toute
+son âme et à lui demander pardon d'avoir regretté
+quelque chose, quand elle n'eût dû que ressentir
+la joie de lui appartenir.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, lui disait-elle, je n'ai jamais su jusqu'à
+ce jour ce que c'est qu'aimer. Regardez-moi, je
+n'invente pas cela pour vous faire plaisir!</p>
+
+<p>En effet, ses yeux clairs et profonds, son sourire
+confiant et pur comme celui de l'enfance, attestaient
+une sincérité complète. Mourzakine était
+trop pénétrant, trop méfiant, pour s'y tromper. Il
+se sentait aimé pour lui-même dans toute l'acceptation
+de ce terme banal qui avait été son rêve,
+et qui devenait une rare certitude. Il se surprenait
+par moments à ressentir, lui aussi, quelque chose
+de plus doux que le plaisir. Il possédait une âme,
+et il étudiait avec surprise cette espèce de <i>petite
+âme française</i> qui lui parlait une langue nouvelle,
+langue incomplète et vague qui ne se servait
+pas des mots tout faits à l'image des femmes du
+monde, et qui était trop inspirée pour être élégante
+ou correcte.</p>
+
+<p>Elle dormit deux heures, la tête sur son épaule,
+mais, avec le jour, elle s'éveilla chantant comme
+les oiseaux. Elle n'était pas habituée à ne pas voir
+lever le soleil. Elle avait besoin de marcher, de
+sortir, de respirer. Ils montèrent en voiture,
+et elle le conduisit à Romainville, qui était alors le
+rendez-vous des amants heureux. Le bois était
+encore désert. Elle ramassa des violettes et en
+remplit le dolman bombé sur la poitrine du prince
+tartare, puis elle les reprit pour les mettre classiquement
+sur son coeur. Ils déjeunèrent d'oeufs
+frais et de laitage. Elle était en même temps folâtre
+et attendrie; elle avait la gaîté gracieuse et
+discrète, rien de vulgaire. Ils causaient beaucoup.
+Les Russes sont bavards, les Parisiennes sont
+babillardes. Il était étonné de pouvoir causer avec
+elle, qui ne savait rien, mais qui savait tout,
+comme savent les gens de toute condition à Paris,
+par le perpétuel ouï-dire de la vie d'expansion et
+de contact. Quel contraste avec les peuples
+qui, n'ayant pas le droit de parler, perdent le besoin
+de penser! Paris est le temple de vérité où
+l'on pense tout haut et où l'on s'apprend les uns
+aux autres ce que l'on doit penser de tout. Mourzakine
+était émerveillé et se demandait presque
+s'il n'avait pas mis la main sur une nature
+d'exception. Il était tenté de le croire, surtout en
+voyant la bonté de coeur qui caractérisait Francia.
+Sur quelque sujet qu'il la mît, elle était toujours
+et tout naturellement dans le ton de l'indulgence,
+du désintéressement, de la pitié compatissante.
+Cette nuance particulière, elle la devait à ce qu'elle
+avait souffert et vu souffrir dans une autre phase
+de sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! lui disait-il dans la voiture en revenant,
+pas un mauvais sentiment, pas d'envie pour
+les riches, pas de mépris pour les coupables? Tu
+es toute douceur et toute simplicité, ma pauvre
+enfant, et si les autres Françaises te ressemblent,
+vous êtes les meilleurs êtres qu'il y ait au
+monde.</p>
+
+<p>Il avait peu de service à faire et il prétendit en
+avoir un très-rude pour se dispenser de paraître à
+l'hôtel de Thièvre. Il lui semblait qu'il ne se plaisait
+plus avec personne autre que Francia, qu'il ne
+se soucierait plus d'aucune femme. Il l'aima exclusivement
+pendant trois jours. Pendant trois jours,
+elle fut si heureuse qu'elle oublia tout et ne
+regretta rien. Il était tout pour elle; elle ne croyait
+pas qu'un bonheur si grand ne dût pas être éternel.
+Tout à coup elle ne le vit plus, et l'effroi
+s'empara d'elle. Un grand événement était survenu.
+Napoléon, malgré l'acte d'abdication, venait de
+faire un mouvement de Fontainebleau sur Paris.
+Il avait encore des forces disponibles, les alliés
+ne s'étaient pas méfiés. Enivrés de leur facile
+conquête, ils oubliaient dans les plaisirs de Paris
+que les hauteurs qui lui servaient alors de défense
+naturelle n'étaient pas gardées. L'annonce de l'approche
+de l'empereur les jeta dans une vive agitation.
+Des ordres furent donnés à la hâte, on courut
+aux armes. Paris trembla d'être pris entre deux
+feux. Mourzakine monta à cheval, et ne rentra ni le
+soir ni le lendemain.</p>
+
+<p>Pour rassurer Francia, Valentin lui apprit ce qui
+se passait. Ce fut pour elle une terreur plus
+grande que celle de son infidélité, ce fut l'effroi
+des dangers qu'il allait courir. Elle savait ce que
+c'est que la guerre. Elle avait maintes fois vu
+comment une poignée de Français traversait alors
+les masses ennemies, ou se repliait après en avoir
+fait un carnage épouvantable.</p>
+
+<p>-Ils vont me le tuer! s'écria-t-elle; ils vont
+reprendre Paris et ils ne feront grâce à aucun
+Russe!</p>
+
+<p>Elle se tordit les mains et fit peut-être des voeux
+pour l'ennemi. Elle était dans cette angoisse, quand
+le soir son frère entra chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens te faire mes adieux, lui dit-il; ça va
+chauffer, Fafa, et cette fois j'en suis! L'âge n'y
+fait rien. On va barricader les barrières pour empêcher
+messieurs les ennemis d'y rentrer, aussitôt
+qu'ils en seront tous sortis, et quand l'AUTRE leur
+aura flanqué une peignée, nous serons là derrière
+pour les recevoir à coups de pierres, avec des
+pioches, des pinces, tout ce qu'on aura sous la
+main. On ira tous dans le faubourg, on n'a pas
+besoin d'ordres, on se passera d'officiers, on fera
+ses affaires soi-même.</p>
+
+<p>Il en dit long sur ce ton. Francia, les yeux agrandis
+par l'épouvante, les mains crispées sur son
+genou, ne répondait rien: elle voyait déjà morts les
+deux seuls êtres qui lui fussent chers, son frère
+et son amant.</p>
+
+<p>Elle chercha pourtant à retenir Théodore. Il se
+révolta.</p>
+
+<p>&mdash;Tu voudrais me voir lâche? Tu ne te souviens
+déjà plus de ce que tu me disais si souvent: Tu
+ne seras jamais un homme! Eh bien! m'y voilà,
+j'en suis un. J'étais parti pour travailler; mais
+tous ceux qui travaillent veulent se battre et je
+suis aussi bon qu'un autre pour taper dans une
+bagarre. Y a pas besoin d'être grand et fort pour
+faire une presse; les plus lestes, et j'en suis, sauteront
+en croupe des Cosaques et leur planteront
+leur couteau dans la gorge. Les femmes en seront
+aussi: elles entassent des pavés dans les maisons
+pour les jeter par la fenêtre; qu'ils y viennent, on
+les attend!</p>
+
+<p>Francia, restée seule, sentit que son cerveau se
+troublait. Elle descendit au jardin et se promena
+sous les grands arbres sans savoir où elle était:
+elle s'imaginait par moments entendre le canon;
+mais ce n'était que l'afflux du sang au cerveau qui
+résonnait dans ses oreilles. Paris était tranquille,
+tout devait se passer en luttes diplomatiques et,
+après une dernière velléité de combat, Napoléon
+devait se résigner à l'île d'Elbe.</p>
+
+<p>Tout à coup Francia se trouva en face d'une
+femme grande, drapée dans un châle blanc, qui se
+glissait dans le crépuscule et qui s'arrêta pour la
+regarder; c'était madame de Thièvre, qui, connaissant
+les localités et traversant le jardin de madame
+de S..., son amie absente, venait s'informer de
+Mourzakine. Elle aussi était inquiète et agitée. Elle
+voulait savoir s'il était rentré; elle avait déjà envoyé
+deux fois Martin, et, n'osant plus lui montrer
+son angoisse, elle venait elle-même, à la faveur
+des ombres du soir, regarder si le pavillon
+était éclairé.</p>
+
+<p>En voyant une femme seule dans ce jardin où
+personne du dehors ne pénétrait, la marquise ne
+douta pas que ce ne fût la jeune protégée du
+prince et elle n'hésita pas à l'arrêter en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous, mademoiselle Francia?</p>
+
+<p>Et comme elle tardait à répondre, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne peut être que vous; n'ayez pas peur de
+me parler. Je suis une proche parente du prince
+et je viens savoir si vous avez de ses nouvelles.</p>
+
+<p>Francia ne se méfia point et répondit qu'elle
+n'en avait pas. Elle ajouta imprudemment qu'elle
+s'en tourmentait beaucoup et demanda si on se
+battait aux barrières:</p>
+
+<p>&mdash;Non, Dieu merci! dit la marquise; mais peut-être
+y a-t-il quelque engagement plus loin. Vous
+n'êtes pas rassurée, je vois cela; vous êtes très
+attachée au prince? N'en rougissez pas, je sais
+ce qu'il a fait pour vous et je trouve que vous avez
+bien sujet d'être reconnaissante.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous a donc parlé de moi? dit Francia, stupéfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a bien fallu, puisque vous êtes venue lui
+parler chez moi. Je devais bien savoir qui vous
+étiez!</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous?... Ah! oui, vous êtes la marquise
+de Thièvre. Il faut me pardonner, madame, j'espérais,...
+à cause de ma mère...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je sais tout, mon cousin m'a donné
+tous les détails. Eh bien! votre pauvre mère, il n'y
+a plus d'espoir, et c'est pour cela...</p>
+
+<p>&mdash;Plus d'espoir? Il vous a dit qu'il n'y avait plus
+d'espoir?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous a donc pas dit la vérité, à
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a dit qu'il écrirait, qu'on la retrouverait
+peut-être! Ah! mon Dieu, il m'aurait donc
+trompée!</p>
+
+<p>&mdash;Trompée? pourquoi vous tromperait-il?...</p>
+
+<p>Madame de Thièvre fit cette interpellation
+d'un ton qui effraya la jeune fille; elle baissa la
+tête et ne répondit pas: elle pressentait une
+rivale.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez donc! reprit la marquise d'un ton
+plus âpre encore... Est-il votre amant, oui ou
+non?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, je ne sais pas de quel droit
+vous me questionnez comme ça!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucun droit, dit madame de Thièvre
+en reprenant possession d'elle-même et en mettant
+un sourire dans sa voix. Je m'intéresse à vous,
+parce que vous êtes malheureuse, d'un malheur
+exceptionnel et bizarre. Votre mère a été écrasée
+sous les pieds du cheval de Mourzakine et c'est
+lui justement qui vous adopte et vous recueille!
+C'est tout un roman cela, ma petite, et si l'amour
+s'en mêle,... ma foi, le dénoûment est neuf, et je
+ne m'y serais pas attendue!</p>
+
+<p>Francia ne dit pas une parole, ne fit pas entendre
+un soupir. Elle s'enfuit comme si elle eût été
+mordue par un serpent, et laissant madame de
+Thièvre étourdie de sa disparition soudaine, elle
+remonta dans sa chambre, où elle se laissa tomber
+par terre et passa la nuit dans un état de torpeur
+ou de délire dont elle ne put rien se rappeler le
+lendemain.</p>
+
+<p>Au demi-jour pourtant elle se traîna jusqu'à son
+lit, où elle s'endormit et fit des rêves horribles.
+Elle voyait sa mère étendue sur la neige et le pied
+du cheval de Mourzakine s'enfonçant dans son
+crâne, qu'il emportait tout sanglant comme l'anneau
+d'une entrave. Ce n'était plus qu'un informe
+débris; mais cela avait encore des yeux qui regardaient
+Francia, et ces yeux effroyables, c'étaient
+tantôt ceux de sa mère et tantôt ceux de
+Théodore.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Au milieu de ces rêves affreux, Francia s'éveilla
+en criant. Il faisait grand jour. Madame Valentin l'entendit,
+entra chez elle, et voulut savoir la cause de
+son agitation: Francia fit un effort pour lui répondre;
+mais elle ne voulait pas se confier à cette
+femme, et madame Valentin fut réduite à parler
+toute seule.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, ma chère enfant, lui disait-elle,
+si c'est parce que vous craignez la guerre, vous
+avez tort; il n'y aura plus de guerre. Le tyran sera
+mis dans une tour où on prépare une cage de fer.
+Nos bons alliés sont en train de s'emparer de sa
+personne, et votre cher prince n'aura pas une
+égratignure: les cartes me l'ont dit hier soir. Ah!
+vous l'aimez bien, ce beau prince! Je comprends
+ça. Il vous aime aussi, à ce qu'il paraît. M. Valentin
+me disait hier: C'est singulier comme ces Russes se
+prennent d'amour pour nos petites Françaises! Ça
+ne ressemble pas du tout aux fantaisies de notre
+ancien maître, qui avait fait arranger l'appartement
+où vous voilà pour mener sans bruit ses petites affaires
+de coeur. Eh bien! il en changeait comme de
+cravate, et il y tenait si peu, si peu, qu'il oubliait
+quelquefois de renvoyer l'une pour faire entrer
+l'autre. Alors, ça amenait des scènes, et même des
+batailles; il y avait de quoi rire, allez! Mais le
+prince n'est pas si avancé que ça; c'est un homme
+simple, capable de vous épouser, si vous avez l'esprit
+de vous y prendre. Vous ne croyez pas? ajouta-t-elle
+en voyant tressaillir Francia. Ah! dame, ce
+n'est pas tout à fait probable; pourtant on a vu de
+ces choses-là. Tout dépend de l'esprit qu'on a, et
+je ne vous crois pas sotte, vous! Vous avez l'air
+distingué, et des manières... comme une vraie demoiselle.
+Quel malheur pour vous d'avoir écouté
+ce perruquier! sans cela, voyez-vous, tout serait
+possible. Vous me direz que bien d'autres ont fait
+fortune sans être épousées, c'est encore vrai. Le
+prince parti, vous en retrouverez peut-être un autre
+de même qualité. Ça fait très-bien d'avoir été
+aimée d'un prince, ça efface le passé, ça vous fait
+remonter dans l'opinion des hommes. Allons, ne
+vous tourmentez pas; M. Valentin connaît le beau
+monde, et si vous voulez vous fier à lui, il est capable
+de vous donner de bons conseils et de bonnes
+relations.</p>
+
+<p>Madame Valentin bavardait plus que ne l'eût permis
+son prudent mari. Francia ne voulait pas l'écouter;
+mais elle l'entendait malgré elle, et la
+honte de se voir protégée et conseillée par de telles
+gens lui faisait davantage sentir l'horreur de sa
+situation.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux m'en aller! s'écria-t-elle en sortant
+de son lit et en essayant de s'habiller à la hâte; je
+ne dois pas rester ici!</p>
+
+<p>Madame Valentin la crut prise de délire et la fit
+recoucher, ce qui ne fut pas difficile, car les forces
+lui manquaient et la pâleur de la mort était sur ses
+joues. Madame Valentin envoya son mari chercher
+un médecin. Valentin amena un chirurgien qu'il
+connaissait pour avoir été soigné par lui d'une plaie
+à la jambe, et qui exerçait la médecine, depuis
+qu'estropié lui-même il n'était plus attaché effectivement
+à l'armée. C'était un ancien élève et un
+ami dévoué de Larrey. Il avait la bonté et la simplicité
+de son maître, et même il lui ressemblait
+un peu, circonstance dont il était flatté. Aussi aidait-il
+à la ressemblance en copiant son costume et
+sa coiffure; comme lui, il portait ses cheveux
+noirs assez longs pour couvrir le collet de son
+habit. Comme lui, du reste, il avait la figure
+pâle, le front pur, l'oeil vif et doux. Francia s'y
+trompa au premier abord, car ses souvenirs étaient
+restés assez nets, et, en le voyant auprès d'elle,
+elle s'écria en joignant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Larrey, je vous ai souvent vu
+là-bas!</p>
+
+<p>&mdash;Où donc? répondit le docteur Faure, que l'erreur
+de Francia toucha profondément.</p>
+
+<p>&mdash;En Russie!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi, mon enfant, je n'y étais pas;
+mais j'y étais de coeur avec <i>lui</i>! Voyons, quel mal
+avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, monsieur, ce n'est rien, c'est le chagrin.
+J'ai eu des rêves, et puis je me sens faible; mais
+je n'ai rien et je veux m'en aller d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, docteur, dit la Valentin, elle déraisonne;
+elle est ici chez elle et elle y est fort
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi seule avec elle, dit le docteur.
+Vous paraissez l'effrayer. Je n'ai pas besoin de vous
+pour savoir si elle a le délire.</p>
+
+<p>La Valentin sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le docteur, dit Francia recouvrant
+une vivacité fébrile, il faut que vous m'aidiez à retourner
+chez nous! Je suis ici chez un homme qui
+m'a tué ma mère!</p>
+
+<p>Le docteur fronça légèrement le sourcil; l'étrange
+révélation de la jeune fille ressemblait beaucoup
+à un accès de démence. Il lui toucha le pouls;
+elle avait la fièvre, mais pas assez pour l'inquiéter.
+Il lui fit boire un peu d'eau, l'engagea à se tenir
+calme un instant et l'observa; puis, la questionnant
+avec ordre, laconisme et douceur, il fut frappé
+de la lucidité et de la sincérité de ses réponses.
+Au bout de dix minutes, il savait toute la vie de
+Francia, et se rendait un compte exact de sa
+situation.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre enfant, lui dit-il, il ne me paraît pas
+certain que ce prince russe soit le meurtrier de
+votre mère. Vous avez pu être trompée par une
+rivale, à l'effet de vous faire souffrir ou de rompre
+vos relations avec son amant; mais je suis pour le
+proverbe <i>Dans le doute, abstiens-toi!</i> Vous ferez
+donc bien, dans quelques heures, ce soir,... quand
+vous pourrez sortir sans inconvénient pour votre
+santé, de vous en aller d'ici.</p>
+
+<p>Francia fit un geste d'angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez rien, je sais, reprit le docteur, et
+vous ne voulez plus rien recevoir de ce prince.
+Moi, je ne suis pas riche, je suis même pauvre;
+mais je connais de bonnes âmes qui, sans même
+savoir votre nom et votre histoire, me donneront
+un secours suffisant pour vous permettre d'aller
+loger ailleurs. Dame! après ça, il faudra bien essayer
+de travailler!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, je travaille! Voyez, mon ouvrage
+est là. J'ai des pièces à finir et à renvoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le docteur, des gilets de flanelle! Je
+sais ce que ça rapporte. Ce n'est pas assez; il faut
+entrer dans quelque hospice ou dans tout autre
+établissement public pour travailler à la lingerie
+avec des appointemens fixes. Je m'occuperai de
+vous. Si vous êtes courageuse et sage, vous vous
+tirerez honnêtement d'affaire; sinon, je vous en
+avertis, je vous abandonnerai. Je vois qu'en ce
+moment vous avez de bonnes intentions; je vais
+vous mettre à même d'y donner suite. Tâchez de
+dormir une heure, à présent que vous voyez le
+moyen de réparer votre faute. Et puis vous vous
+lèverez, vous vous habillerez tout doucement, et
+je viendrai vous prendre pour vous conduire au
+logement provisoire que vous voudrez choisir. Il
+me faut deux ou trois jours au plus pour vous
+caser.</p>
+
+<p>Francia lui baisa les mains en le quittant. Elle
+était si pressée de s'en aller qu'elle ne put dormir;
+elle se leva, réussit à se débarrasser des obsessions
+de la Valentin, s'enferma et se mit à refaire ses
+paquets, croyant à chaque instant entendre revenir
+le bon docteur qui devait délivrer sa conscience
+au prix d'une aumône dont elle ne rougissait
+plus.</p>
+
+<p>A deux heures, elle entendit frapper à sa porte;
+elle y courut, ouvrit, et se trouva dans les bras
+de Mourzakine qui, la saisissant comme une
+proie, la couvrait de baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi! laissez-moi! s'écria-t-elle en
+se débattant; je vous hais, je vous ai en horreur!
+Laissez-moi, vous avez le sang de ma mère sur
+les mains, sur la figure; je vous déteste! ne me
+touchez pas, ou je vous tuerai, moi!</p>
+
+<p>Elle s'enfuit au fond de sa chambre, cherchant
+avec égarement le couteau dont elle avait coupé
+son pain pour déjeuner. Valentin, entendant ses
+cris, était monté.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, disait-il, ne l'approchez pas, c'est un
+transport au cerveau. Je vous le disais bien, elle
+déraisonne depuis ce matin. Je l'ai entendue dire
+au médecin qu'elle ne voulait pas rester chez un
+homme qui avait tué sa mère; or je vous demande
+un peu...</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en! flanquez-moi la paix, dit le
+prince en mettant Valentin dehors et en s'enfermant
+avec Francia.</p>
+
+<p>Puis, allant à elle, il ouvrit son dolman en lui
+présentant son poignard:</p>
+
+<p>&mdash;Tue-moi, si tu crois cela, lui dit-il; tu vois!
+c'est très-facile, je ne t'en empêcherai pas. J'aime
+mieux la mort que ta haine; mais auparavant dis-moi
+qui t'a fait ce lâche et stupide mensonge?</p>
+
+<p>&mdash;Elle! votre autre maîtresse!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas d'autre maîtresse que toi.</p>
+
+<p>&mdash;La marquise de Thièvre, votre prétendue
+cousine!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est fort peu ma cousine, et pas du tout
+ma maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle le sera!</p>
+
+<p>&mdash;Non, si tu m'aimes! J'ai été un peu épris
+d'elle, le premier jour. Le second jour, je t'ai vue;
+le troisième, je t'ai aimée: je ne peux plus aimer
+que toi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dit-elle que vous avez tué...</p>
+
+<p>&mdash;Pour t'éloigner de moi; elle est peut-être
+piquée, jalouse, que sais-je? Elle a menti, elle a
+arrangé l'histoire de tes malheurs, qu'il m'a bien
+fallu lui raconter le jour où tu es venue me parler
+chez elle; mais je peux te jurer par mon amour
+et le tien que je n'étais pas à l'endroit où tu as été
+blessée et où ta mère a péri!</p>
+
+<p>&mdash;Elle a donc péri! Vous le saviez et vous me
+trompiez?</p>
+
+<p>&mdash;Devais-je te mettre la mort dans l'âme quand
+tu conservais de l'espérance? D'ailleurs est-on
+jamais absolument sûr d'un fait de cette nature?
+Mozdar a vu tomber ta mère; mais il ne sait pas,
+il ne peut pas savoir si elle n'a pas été relevée
+vivante encore, comme tu l'étais après l'affaire.
+J'ai écrit, nous saurons tout. Je ne t'ai jamais dit
+de compter sur un bon résultat; mais tu dois savoir
+que je suis humain, puisque je t'ai sauvée, toi!
+Francia sentit tomber sa fièvre et sa colère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, dit elle, je veux m'en aller, le
+docteur l'a dit: «&mdash;Dans le doute, abstiens-toi!»</p>
+
+<p>&mdash;Quel docteur? de quel âne me parles-tu? as-tu
+fait la folie de te confier à quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Francia, j'ai tout raconté à un très-brave
+monsieur, un ami du docteur Larrey que
+madame Valentin m'a amené. Il va venir me chercher.</p>
+
+<p>Pressée par les questions de Mourzakine, elle
+raconta son entretien avec M. Faure.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois, s'écria le prince, que je te permettrai
+de me quitter avec l'aumône des âmes
+charitables du quartier? Toi, si fière, tu passerais
+à l'état de mendiante? Non! voilà un billet de
+banque que je mets sous ce flambeau. Quand tu voudras
+partir, tu pourras le faire sans rien devoir à
+personne, sans me consulter, sans m'avertir; donc
+tu n'es plus retenue par rien que par l'idée de me
+briser le coeur. Va-t'en, si tu veux, tout de suite!
+Je ne souffrirai pas longtemps, va; si la guerre
+recommence, je me ferai tuer à la première affaire
+et je ne regretterai pas la vie. Je me dirai que j'ai
+été heureux pendant trois jours dans toute mon
+existence. Ce bonheur a été si grand, si délicieux,
+si complet, qu'il peut compter pour un siècle!</p>
+
+<p>Mourzakine parlait avec tant de conviction apparente
+que Francia tomba dans ses bras en pleurant.</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit-elle, ce n'est pas possible qu'un
+homme si bon et si généreux ait jamais tué une
+femme! Cette marquise m'a trompée! Ah! c'est
+bien cruel! Pourvu qu'elle ne te dise pas quelque
+chose contre moi qui me fasse haïr de toi, comme
+je te haïssais tout à l'heure!</p>
+
+<p>&mdash;Moquons-nous d'elle, dit le prince.</p>
+
+<p>Et, faisant aussi bon marché de madame de Thièvre
+qu'il avait fait de Francia en parlant d'elle à la
+marquise, il jura qu'elle était trop grande, trop
+grasse, trop blonde, et qu'il ne pouvait souffrir
+ces natures flamandes privées de charme et de feu
+sacré. Il n'en savait rien du tout, mais il savait
+dire tout ce qui le menait à ses fins. La bonne
+Francia n'était pas vindicative, mais une femme
+aime toujours à entendre rabaisser sa rivale. Les
+hommes le savent, et souvent une raillerie les disculpe
+mieux qu'un serment. Mourzakine ne se fit
+faute ni de l'un ni de l'autre, et peut-être se persuada-t-il
+qu'il disait la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il à sa petite amie quand il eut
+réussi à lui arracher un sourire, tu t'es ennuyée
+d'être seule, tu as eu des idées noires, je ne veux
+pas que tu sois malade; achève de t'habiller, nous
+allons sortir en voiture. J'ai vu aux Champs-Élysées
+des petites maisons où l'on mange comme si on
+était à la campagne. Allons dîner ensemble dans
+une chambre bien gaie, et puis à la nuit nous nous
+promènerons à pied. Ou bien veux-tu aller au
+spectacle? dans une petite loge d'en bas où tu ne
+seras vue de personne? Valentin nous suivra. Nous
+nous arrangerons pour que tu ne sois pas vue au
+bras d'un étranger en uniforme, puisque tu crains
+de passer pour traître envers ta patrie! Nous irons
+où tu voudras, nous ferons ce que tu voudras,
+pourvu que je te voie me sourire comme l'autre
+jour. Je donnerais ma vie pour un sourire de toi!</p>
+
+<p>Pendant qu'elle s'habillait, on apporta des cartons
+où elle dut choisir rubans, écharpes, voiles,
+chapeaux et gants. Elle accepta moitié honteuse,
+moitié ravie. Elle était prête, elle était parée,
+émue, heureuse, quand le docteur reparut. Elle
+redevint pâle. Le prince reçut M. Faure avec une
+politesse railleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Votre petite malade est guérie, lui dit-il, elle
+sait que je n'ai massacré personne de sa famille.
+Nous allons sortir; veuillez me dire, docteur, ce
+que je vous dois pour vos deux visites.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne venais pas chercher de l'argent, répondit
+M. Faure, j'en apportais, je croyais avoir une
+bonne action à faire; mais puisque j'ai été, selon
+ma coutume, dupe de ma simplicité, je remporte
+mon aumône et je vais chercher à la mieux
+placer.</p>
+
+<p>Il s'en alla en haussant les épaules et en jetant
+à Francia confuse un regard de moquerie méprisante
+qui lui alla au fond du coeur comme un coup
+d'épée. Elle cacha sa tête dans ses mains, et resta
+comme brisée sous une humiliation que personne
+jusqu'alors ne lui avait infligée.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, lui dit le prince, vas-tu être malheureuse
+avec moi, quand je fais mon possible
+pour te distraire et t'égayer! Te sens-tu malade?
+veux-tu te recoucher et dormir?</p>
+
+<p>&mdash;Non! s'écria-t-elle en lui saisissant le bras;
+vous vous en iriez chez cette dame!</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà jalouse encore?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, je suis jalouse malgré tout ce
+que vous m'avez dit, je suis jalouse malgré moi!
+Ah! tenez, je souffre bien; je sens que je suis
+lâche d'aimer un ennemi de mon pays! Je sais que
+pour cela je mérite le mépris de tous les honnêtes
+gens. Ne dites rien, allez, vous le savez bien vous-même,
+et peut-être que vous me méprisez aussi au
+fond du coeur. Peut-être qu'une femme de votre
+pays ne se donnerait pas à un militaire français;
+mais je supporterai cette honte, si vous m'aimez,
+parce que cette chose-la est tout pour moi; seulement
+il faut m'aimer! Si vous me trompiez!.....</p>
+
+<p>Elle fondit en larmes. Le prince, voyant l'énergie
+de cette affection dans un être si faible, en fut
+touché.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, lui dit-il en reprenant le poignard
+persan qu'elle avait jeté sur la table, je te donne
+ce bijou; c'est un bijou, tu vois! c'est orné de
+pierres fines, et c'est assez petit pour être caché
+dans le mouchoir ou dans le gant. Ce n'est pas
+plus embarrassant qu'un éventail; mais c'est un
+joujou qui tue, et en te l'offrant tout à l'heure je
+savais très-bien qu'il pouvait me donner la mort.
+Garde-le, et perce-moi le coeur, si tu me crois infidèle!</p>
+
+<p>Il disait ce qu'il pensait en ce moment-là. Il
+n'aimait pas la marquise; il lui en voulait même.
+Il était content de ne pas se soucier de sa personne,
+qu'elle lui avait trop longtemps refusée,
+selon lui.</p>
+
+<p>Francia, rassurée, examina le poignard, le trouva
+joli, et s'amusa de la possession d'un bijou si
+singulier; elle le lui rendit pourtant, ne sachant
+qu'en faire et frémissant à l'idée de s'en servir
+contre lui. Elle était prête à sortir. Mourzakine
+l'entraîna, lui fit oublier sa blessure en la caressant
+et la gâtant comme un enfant malade. Ils allèrent
+dîner aux Champs-Élysées, et puis il lui
+demanda quel théâtre elle préférait. Elle se sentait
+faible, elle avait à peine mangé, et par moments
+elle avait des frissons. Il lui proposa de rentrer.
+Elle le voyait disposé à s'amuser du bruit et du
+mouvement de Paris; il avait copieusement dîné,
+lui, bu d'autant. Elle craignit de le priver en acceptant
+de prendre du repos, et céda au désir qu'il
+paraissait avoir d'aller à Feydeau entendre les
+chanteurs en vogue. L'Opéra-Comique était alors
+fort suivi et généralement préféré au grand Opéra.
+C'était un théâtre de bon ton, et Mourzakine
+n'était pas fâché, tout en écoutant la musique, de
+pouvoir lorgner les jolies femmes de Paris. Il envoya
+en avant Valentin pour louer une loge de rez-de-chaussée,
+et, quand ils arrivèrent, le dévoué
+personnage les attendait sous le péristyle avec le
+coupon. Francia baissa son voile, prit le bras de
+Valentin et alla s'installer dans la loge, ou peu
+d'instants après le prince vint la rejoindre.</p>
+
+<p>Quand elle se vit tête à tête avec lui dans cette
+niche sombre, où, en se tenant un peu au second
+plan, elle n'était vue de personne, elle se rassura.
+En jetant les yeux sur ce public où pas une figure
+ne lui était connue, elle sourit de la peur qu'elle
+avait eue d'y être découverte, et elle oublia tout
+encore une fois, pour ne sentir que la joie d'être
+dans un théâtre, dans la foule, parée et ravie, dans
+le souffle chaud et vivifiant de Paris artiste, seule
+et invisible avec son amant heureux. C'était la sécurité,
+l'impunité dans la joie, car Francia, élevée
+dans les coulisses du spectacle ambulant, aimait le
+théâtre avec passion. C'est en l'y menant quelquefois
+que Guzman l'avait enivrée. Elle aimait surtout
+la danse, bien que sa mère, en lui donnant les
+premières leçons, l'eût souvent torturée, brisée,
+battue. Dans ce temps-là, certes elle détestait l'art
+chorégraphique; mais depuis qu'elle n'en était
+plus la victime résignée, cet art redevenait charmant
+dans ses souvenirs. Il se liait à ceux que sa
+mère lui avait laissés. Elle était fière de s'y connaître
+un peu et de pouvoir apprécier certains
+pas que Mimi La Source lui avait enseignés. On
+jouait, je crois, <i>Aline, reine de Golconde</i>. Si ma
+mémoire me trompe, il importe peu. Il y avait un
+ballet. Francia le dévora des yeux, et, bien que
+les danseuses de Feydeau fussent de second ordre,
+elle fut enivrée jusqu'à oublier qu'elle avait la
+fièvre. Elle oublia aussi qu'elle ne voulait pas être
+vue avec un étranger; elle se pencha en avant, tenant
+naïvement le bras de Mourzakine et l'entraînant
+à se pencher aussi pour partager un plaisir
+dont elle ne voulait pas jouir sans lui.</p>
+
+<p>Tout à coup elle vit immédiatement au-dessous
+d'elle une tête crépue, dont le ton rougeâtre la fit
+tressaillir. Elle se retira, puis se hasarda à regarder
+de nouveau. Elle dut prendre note d'une grosse
+main poilue qui frottait par moments une nuque
+bovine, rouge et baignée de sueur. Enfin elle distingua
+le profil qui se tournait vers elle, mais sans
+que les yeux ronds et hébétés parussent la voir.
+Plus de doute, c'était Antoine le ferblantier, le neveu
+du père Moynet, l'amoureux que Théodore
+lui avait conseillé d'épouser.</p>
+
+<p>Elle fut prise de peur. Était-ce bien lui? Que venait-il
+faire au théâtre, lui qui n'y comprenait rien,
+et qui était trop rangé pour se permettre un pareil
+luxe? L'acte finissait. Quand elle se hasarda à regarder
+encore, il n'était plus là. Elle espéra qu'il
+ne reviendrait pas, ou qu'elle avait été trompée
+par une ressemblance. Antoine avait une de ces
+têtes pour ainsi dire classiques par leur banalité,
+qu'on ne rencontre plus guère aujourd'hui dans les
+gens de sa classe. Les types tendent à se particulariser
+sous l'action d'aptitudes plus personnelles.
+A cette époque, un ouvrier de Paris n'était souvent
+qu'un paysan à peine dégrossi, et si quelque
+chose caractérisait Antoine, c'est qu'il n'était pas
+dégrossi du tout.</p>
+
+<p>Mourzakine sortit pour aller chercher des oranges
+et des bonbons. Francia l'attendit en se tenant
+d'abord bien au fond de la baignoire; mais elle
+s'ennuya, et, voyant la salle à moitié vide, le parterre
+vide absolument, elle s'avança pour se donner
+le plaisir de regarder la toile. En ce moment,
+elle se trouva face à face avec le regard doux et le
+timide sourire d'Antoine qui rentrait, et qui la reconnaissait
+parfaitement. Il était trop naïf pour
+croire déplacé de lui adresser la parole. Bien au
+contraire, il eût pensé faire une grossièreté en ne
+lui parlant pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, mademoiselle Francia, lui
+dit-il, c'est vous? Je vous croyais bien loin! Vous
+voilà donc revenue? Est-ce que votre maman...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai rencontrée en route, répondit Francia
+avec la vivacité nerveuse d'une personne qui ne
+sait pas mentir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien, bien! vous êtes revenues ensemble?
+Et Dodore, il est revenu aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il est là avec moi, il vient de sortir, dit
+Francia, qui ne savait plus ce qu'elle disait.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, tant mieux! reprit pesamment
+Antoine. A présent, vous voilà contents, vous voilà
+heureux, car vous êtes habillée,... très-bien habillée,
+très-jolie! Et la santé est bonne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, Antoine, merci!</p>
+
+<p>&mdash;Et la maman? sans doute qu'elle a fait fortune
+là-bas, dans les voyages?</p>
+
+<p>Et Antoine soupira bruyamment en croyant dissimuler
+son chagrin.</p>
+
+<p>Francia comprit ce soupir: Antoine se disait
+qu'il ne pouvait plus aspirer à sa main. Elle saisit
+ce moyen de le décourager.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela, mon bon Antoine, reprit-elle;
+maman a fait fortune, et nous partons demain
+pour les pays étrangers, où elle a du bien.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, déjà! vous partez demain! mais
+vous viendrez bien dire adieu à mon oncle, qui
+vous aime tant?</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, bien sûr, mais ne lui dites pas que
+vous m'avez vue; il aurait du chagrin de savoir
+que je vais au spectacle avant de courir l'embrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dirai rien. Allons! adieu, mademoiselle
+Francia; est-ce demain que vous viendrez
+chez l'oncle? Je voudrais bien savoir l'heure, pour
+vous dire adieu aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas l'heure, Antoine, je ne peux
+pas décider l'heure... Je vous dis adieu tout de
+suite.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais voulu voir votre maman. Est-ce
+qu'elle va rentrer dans votre loge?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas! dit Francia, inquiète et impatientée.
+Qu'est-ce que ça vous fait de la voir?
+Vous ne la connaissez pas!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! D'ailleurs je ne peux pas rester. Il
+est déjà tard, et il faut que je sois levé avec le
+jour, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Et puis le spectacle ne vous amuse sûrement
+pas beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, que ça ne m'amuse guère; les
+chansons durent trop longtemps, et ça répète
+toujours la même chose. J'étais venu rapporter à
+ce théâtre une commande de pièces de réflecteurs,
+et comme je ne demandais pas de pourboire, ils
+m'ont dit dans les coulisses:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous une place debout, à l'entrée
+du parterre? J'ai trouvé une place assis.
+J'ai regardé, mais j'en ai assez, et puisque vous
+voilà riche,... c'est-à-dire puisque vous viendrez...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, Antoine, j'irai voir votre oncle.
+Adieu! portez-vous bien!</p>
+
+<p>Antoine soupira encore et s'en alla; mais,
+comme il traversait le couloir, il vit le beau prince
+russe qui entrait familièrement dans la loge de
+Francia, et une faible lumière se fit dans son
+esprit, lent à saisir le sens des choses. Je ne sais
+s'il était capable de débrouiller tout seul le problème,
+mais l'instinct du caniche lui fit oublier
+qu'il voulait s'en aller. Il resta à flâner sous le péristyle
+du théâtre.</p>
+
+<p>Francia n'osa raconter à son prince la rencontre
+qui venait de la troubler et de l'attrister profondément,
+car, si elle n'avait que de l'effroi pour l'amour
+d'Antoine, elle n'en était pas moins touchée
+de sa confiance et de son respect.</p>
+
+<p>&mdash;Il croit des choses impossibles à croire, se
+disait-elle, et ce n'est pas tant parce qu'il est
+simple que parce qu'il m'estime plus que je ne
+vaux!</p>
+
+<p>Et puis, ce vieux ami, ce limonadier à la jambe
+de bois, qu'elle n'avait pas embrassé en partant,
+qu'elle n'avait pas eu le courage de tromper, et
+qui l'attendrait tous les jours jusqu'au moment où,
+las d'attendre, il prononcerait sur elle l'arrêt que
+méritent les ingrats!</p>
+
+<p>Mourzakine lui apportait des friandises qu'elle
+se mit à grignoter en rentrant ses larmes. Le
+rideau se releva. Elle essaya de s'amuser
+encore, mais elle avait des éblouissements, des
+élancements au coeur et au cerveau; elle craignait
+de s'évanouir; elle ne put cacher son malaise.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrons! lui dit Mourzakine.</p>
+
+<p>Elle ne voulait pas l'empêcher d'entendre toute
+la pièce. Elle espéra que cinq minutes d'air libre
+la remettraient. Il la conduisit sur le balcon du
+foyer, où elle se débarrassa de son voile et respira.
+Elle redevint gaie, confiante, et quand la cloche
+les avertit, sans songer à cacher son visage, elle
+retourna avec lui à sa loge.</p>
+
+<p>Au moment où, après l'y avoir fait entrer,
+Mourzakine allait s'y placer auprès d'elle, une
+main lui frappa l'épaule, et le força à se retourner.</p>
+
+<p>C'était l'oncle Ogokskoï qui, l'attirant dans le
+couloir, lui dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es là avec ta petite. Je l'ai aperçue; mais je
+suis curieux de voir si elle est vraiment jolie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon oncle, elle n'est pas jolie, répondit
+à voix basse Mourzakine, qui frémissait de
+rage.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux entrer dans la loge, ouvre! Fais
+donc ce que je te dis! ajouta le comte d'un ton
+sec qui ne souffrait pas de réplique.</p>
+
+<p>Mourzakine lutta comme on peut lutter contre
+le pouvoir absolu.</p>
+
+<p>&mdash;Non, cher oncle, dit-il en affectant une
+gaîté qu'il était loin de ressentir, je vous en prie,
+ne la voyez pas. Vous êtes un rival trop dangereux;
+vous m'avez mis au plus mal avec la belle
+marquise, laissez-moi ce petit échantillon de Paris,
+qui n'est vraiment pas digne de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu dis la vérité, reprit tranquillement le
+comte, tu n'as rien à craindre. Allons, ouvre
+cette porte, te dis-je, ou je l'ouvrirai moi-même.</p>
+
+<p>Mourzakine essaya d'obéir, il ne put le faire; il
+se sentit comme paralysé. Ogokskoï ouvrit la loge
+et, laissant la porte ouverte pour y faire pénétrer
+la lumière du couloir, il regarda très-attentivement
+Francia, qui se retournait avec surprise. Au bout
+d'un instant, il revint à son neveu en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as menti, Diomiditch, elle est jolie
+comme un ange. Je veux savoir à présent si elle
+a de l'esprit. Va-t'en là-haut saluer monsieur et
+madame de Thièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Là-haut? Madame de Thièvre est ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et elle sait que tu t'y trouves. Je t'avais
+aperçu déjà, je lui ai annoncé que tu comptais
+venir la saluer. Va! va donc! m'entends-tu? Sa
+loge est tout juste au-dessus de la tienne.</p>
+
+<p>Ogokskoï parlait en maître, et, malgré la douceur
+railleuse de ses intonations, Diomiditch savait
+très-bien ce qu'elles signifiaient. Il se résigna
+à le laisser seul avec sa maîtresse. Quel danger
+pouvait-elle courir en plein théâtre? Pourtant
+une idée sauvage lui entra soudainement dans
+l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous obéis, répondit-il; mais permettez-moi
+de dire à ma petite amie qui vous êtes, afin
+qu'elle n'ait pas peur de se trouver avec un
+inconnu, et qu'elle ose vous répondre si
+vous lui faites l'honneur de lui adresser la parole.</p>
+
+<p>Et, sans attendre la réponse, il entra vivement,
+et dit à Francia:</p>
+
+<p>&mdash;Je reviens à l'instant; voici mon oncle, un
+grand personnage, qui a la bonté de prendre ma
+place,... tu lui dois le respect.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, que le comte entendait,
+il glissa adroitement à Francia le poignard persan
+qu'il avait gardé sur lui, et qu'il lui mit dans la
+main en la lui serrant d'une manière significative
+Son corps interceptait au regard d'Ogokskoï cette
+action mystérieuse, que Francia ne comprit pas
+du tout, mais à laquelle une soumission instinctive
+la porta à se prêter. Il hésitait toutefois à se
+retirer, quand Ogokskoï le poussa sans qu'il y parût,
+mais avec la force inerte et invincible d'un
+rocher qui se laisse glisser sur une barrière. Diomiditch
+dut céder la place et monter à la loge de
+madame de Thièvre, dont, sans autre explication,
+son oncle lui jeta le numéro en refermant la porte
+de celle de Francia.</p>
+
+<p>La marquise le reçut très-froidement. Il l'avait
+trop ouvertement négligée; elle le méprisait, elle
+le haïssait même. Elle le salua à peine et se retourna
+aussitôt vers le théâtre, comme si elle eût
+pris grand intérêt au dernier acte.</p>
+
+<p>Mourzakine allait redescendre, impatient de
+faire cesser le tête-à-tête de son oncle avec Francia,
+quand le marquis le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Restez un instant, mon cher cousin, lui dit-il,
+restez auprès de madame de Thièvre: je suis
+forcé, pour des raisons de la dernière importance,
+de me rendre à une réunion politique. Le comte
+Ogokskoï m'a promis de reconduire la marquise
+chez elle; il a sa voiture, et je suis forcé de prendre
+la mienne. Il va revenir, je n'en doute pas,
+veuillez donc ne quitter madame de Thièvre que
+quand il sera là pour lui offrir son bras.</p>
+
+<p>M. de Thièvre sortit sans admettre que Mourzakine
+pût hésiter, et celui-ci resta planté derrière
+la belle Flore, qui avait l'air de ne pas tenir plus
+de compte de sa présence que de celle d'un laquais,
+tandis qu'il sentait sa moustache se hérisser
+de colère en songeant au méchant tour que
+son oncle venait de lui jouer. Il n'était pas sans
+crainte sur l'issue de cette mystification féroce,
+lorsqu'au bout de quelques instants il vit l'ouvreuse
+entr'ouvrir discrètement la loge et lui glisser
+une carte de visite de son oncle, sur le dos de
+laquelle il lut ces mots au crayon:</p>
+
+<p>«Dis à madame la marquise qu'un ordre inattendu,
+venue de la rue Saint-Florentin, me prive
+du bonheur de la reconduire et me force à te
+laisser l'honneur de me remplacer auprès d'elle.
+Vous trouverez en bas mes gens et ma voiture. Je
+prends un fiacre, et je laisse la petite personne
+aux soins de M. Valentin, ton majordome, qui la
+reconduira chez toi.»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, pensa Mourzakine, il n'y a que
+demi-mal, puisqu'elle est débarrassée de lui!
+Elle sera jalouse, si elle me voit sortir avec la
+marquise; mais celle-ci me reçoit si mal qu'elle
+ne me gardera pas longtemps, et peut-être
+même ne me permettra-t-elle pas de l'accompagner.</p>
+
+<p>Le spectacle finissait. Il offrit à madame de
+Thièvre le châle qu'elle devait prendre pour sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc est le comte Ogokskoï? lui dit-elle
+sèchement.</p>
+
+<p>Il lui expliqua la substitution de cavalier, et lui
+offrit son bras. Elle le prit sans répondre un mot,
+et comme, d'après son air courroucé, il hésitait
+à monter en voiture auprès d'elle, elle lui dit d'un
+ton impérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Montez donc! vous me faites enrhumer.</p>
+
+<p>Il s'assit sur la banquette de devant, elle fit un
+mouvement de droite à gauche pour ne pas rester
+en face de lui et pour se trouver aussi loin de lui
+que possible.</p>
+
+<p>Il n'en fut point piqué. Il aimait vraiment Francia,
+il ne songeait qu'à elle. Il l'avait cherchée des
+yeux à la sortie. Il n'avait vu ni elle, ni Valentin;
+mais cela n'était-il pas tout simple? Les spectateurs
+placés au rez-de-chaussée avaient dû s'écouler
+plus vite que ceux du premier rang. Une
+seule chose le tourmentait, l'inquiétude et la jalousie
+de sa petite amie. Il ne doutait point que,
+pour parfaire sa vengeance, Ogokskoï ne lui eût
+dit en la quittant:&mdash;Mon neveu reconduit une
+belle dame, ne l'attendez pas.</p>
+
+<p>Mais Diomiditch comptait sur l'éloquence de
+Valentin pour la rassurer et lui faire prendre patience.
+D'ailleurs elle était en fiacre, la voiture
+louée par Ogokskoï allait très-vite. Il ne pouvait
+manquer d'arriver en même temps que Francia
+au pavillon.</p>
+
+<p>Quand il eut fait ces réflexions, il en fit d'autres
+relativement à la belle marquise. Il avait des torts
+envers elle, elle était furieuse contre lui: devait-il
+accepter platement sa défaite et l'humiliation
+que son oncle lui avait ménagée? Nul doute
+qu'Ogokskoï n'eût dit à la marquise en quelle société
+il avait surpris son beau neveu, et qu'il n'eût
+compté les brouiller à jamais ensemble pour se
+venger de ne pouvoir rien espérer d'elle. Mourzakine
+se demanda fort judicieusement pourquoi la
+marquise, qui affectait de le mépriser, l'avait appelé
+dans sa voiture au lieu de lui défendre d'y
+monter. Il est vrai que cette voiture n'était pas la
+sienne et qu'elle pouvait avoir peur de se trouver
+à minuit dans un <i>remise</i> dont le cocher lui était
+inconnu. Pourtant un de ses valets de pied était
+resté pour l'accompagner, et il était sur le siège.
+Elle n'avait nullement besoin de Mourzakine pour
+rentrer sans crainte. Donc il lui plaisait d'avoir
+Mourzakine à bouder ou à quereller. Il provoqua
+l'explosion en se mettant à ses genoux et en se
+laissant accabler de reproches jusqu'à ce que toute
+la colère fût exhalée. Il eût volontiers menti effrontément
+si la chose eût été possible; mais la
+rencontre de la marquise avec Francia ne lui permettait
+pas de nier. Il avoua tout, seulement il mit
+le tout sur le compte de la jeunesse, de l'emportement
+des sens et de l'excitation délirante où
+l'avaient jeté les rigueurs de sa belle cousine. Ce
+reproche, qu'elle ne méritait guère, car elle ne
+l'avait certes pas désespéré, fit rougir la marquise;
+mais elle l'écrasait en vain du poids de la vérité,
+elle perdit son temps à lui démontrer que tout ce
+qu'il lui avait dit de ses relations avec Francia
+était faux d'un bout à l'autre. Il coupa court aux
+explications par une scène de désespoir. Il se
+frappa la poitrine, il se tordit les mains, il feignit
+de perdre l'esprit en se montrant d'autant plus
+téméraire qu'il avait moins le droit de l'être. La
+marquise perdit l'esprit tout de bon et le défia de
+rester chez elle à attendre le marquis de Thièvre
+jusqu'à deux où trois heures du matin, comme
+cela leur était déjà arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes capable, lui dit-elle, de causer
+raisonnablement avec moi sans songer à celle qui
+vous attend chez vous, je croirai que vous n'avez
+pour elle qu'une grossière fantaisie et que votre
+coeur m'appartient. A ce prix, je vous pardonnerai
+vos folies de jeune homme, et, ne voulant de
+vous qu'un amour pur, je vous regarderai encore
+comme mon parent et mon ami.</p>
+
+<p>Le prince s'était mis dans une situation à ne
+pouvoir reculer. Il baisa passionnément les mains
+de la marquise et la remercia si ardemment,
+qu'elle se crut vengée de Francia et le fit entrer
+chez elle en triomphe.</p>
+
+<p>Elle se fit apporter du thé au salon, annonça à
+ses gens qu'ils eussent à attendre M. de Thièvre
+et à introduire les personnes qui pourraient venir
+de sa part lui apporter des nouvelles. La conspiration
+royaliste autorisait ces choses anormales
+dont les valets n'étaient point dupes, mais que le
+grave et politique Martin prenait au sérieux, se
+chargeant d'imposer silence aux commentaires des
+laquais du second ordre, lesquels étaient réduits
+à chuchoter et à sourire. Quant à lui, croyant
+fermement à des secrets d'État et comptant que
+sa prudence était un puissant auxiliaire aux projets
+de ses maîtres, il se tint dans l'antichambre,
+aux ordres de la marquise, et envoya les autres
+valets plus loin, pour les empêcher d'écouter aux
+portes.</p>
+
+<p>Mourzakine avait assez étudié la maison pour se
+rendre compte des moindres détails. Il admira
+l'air dégagé et imposant avec lequel une femme
+aussi jeune que la marquise savait jouer la comédie
+de la préoccupation politique pour s'affranchir
+des usages et se débarrasser des témoins dangereux.
+Il se reprit de goût pour cette fière et aristocratique
+beauté qui lui présentait un contraste
+si tranché avec la craintive et tendre grisette. Il
+pensa à son oncle, qui avait compté par ses railleuses
+délations le brouiller avec l'une et avec
+l'autre, et qui ne devait réussir qu'à lui assurer la
+possession de l'une et de l'autre. Il jura à la marquise
+qu'il l'aimait avec son âme, qu'il la respectait
+trop pour l'aimer autrement; mais il feignit d'être
+fort jaloux d'Ogokskoï, et coupa court à ses récriminations
+en lui reprochant à son tour de vouloir
+trop plaire à son oncle. Elle fut forcée de se justifier,
+de dire que son mari était un ambitieux qui
+la protégeait mal et qui l'avait prise au dépourvu
+en invitant le comte à dîner chez elle, à l'accompagner
+au théâtre et à la reconduire.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous-même, ajouta-t-elle, n'étes-vous
+pas un ambitieux aussi? Ne m'avez-vous pas négligée
+ces jours-ci pour ne pas déplaire à cet oncle
+que vous craignez tant? ne m'avez-vous pas conseillée
+d'être aimable avec lui, de le ménager, pour
+qu'il ne vous écrasât pas de son courroux?</p>
+
+<p>&mdash;La preuve, lui répondit Mourzakine, que je
+ne le crains pas pour moi, c'est que me voici à vos
+pieds jurant que je vous adore. Vous pouvez le
+lui redire. Un sourire de votre bouche de rose, un
+doux regard de vos yeux d'azur, et que je sois
+brisé après par le tsar lui-même, je ne me plaindrai
+pas de mon sort!</p>
+
+<p>Diomiditch n'avait pas beaucoup à craindre que
+la marquise trahit sa propre défaite, devenue imminente;
+elle n'en fut pas moins dupe d'une bravoure
+si peu risquée, et se laissa adorer, supplier,
+enivrer et vaincre.</p>
+
+<p>Les larmes et les reproches vinrent après la
+chute; mais il était fort tard, trois heures du matin
+peut-être. M. de Thièvre pouvait rentrer.
+Elle recouvra sa présence d'esprit, et sonna Martin.</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis ne rentre pas, lui dit-elle, il sera
+peut-être retenu jusqu'au jour; je suis fatiguée
+d'attendre, reconduisez le prince...</p>
+
+<p>Mourzakine s'éloigna fier de sa victoire, mais
+impatient de revoir Francia, qu'il continuait à
+préférer à la marquise. Il avait, non pas des remords,
+il se fût méprisé lui-même s'il n'eût profité
+de l'occasion que lui avait fournie son oncle
+en croyant le perdre dans l'esprit de madame de
+Thièvre; mais la douleur de Francia gâtait un peu
+son triomphe, et il avait hâte de la rejoindre pour
+l'apaiser. Il était aussi très-impatient d'apprendre
+ce qui s'était passé entre elle et le comte Ogokskoï.
+Il est étrange que, malgré sa pénétration et
+son expérience des procédés du cher oncle, il ne
+l'eût pas deviné. Il commençait pourtant à en
+prendre quelque souci en franchissant la rue sombre
+qui le ramenait à son pavillon.</p>
+
+<p>Or ce qui s'était passé, s'il l'eût pressenti plus
+tôt, eût beaucoup gâté l'ivresse de sa veillée auprès
+de la marquise.</p>
+
+<p>Reprenons la situation de Francia où nous l'avons
+laissée, c'est-à-dire en tête-à-tête avec
+Ogokskoï dans sa loge du rez-de-chaussée à l'Opéra-Comique.</p>
+
+<p>D'abord il se contenta de la regarder sans rien
+lui dire, et elle, sans méfiance aucune, car Mourzakine
+lui avait fort peu parlé de son oncle, continua
+à regarder le spectacle, mais sans rien voir
+et sans jouir de rien. Elle sentait revenir une
+migraine violente dès que Mourzakine n'était plus
+auprès d'elle. Elle l'attendait comme s'il eût tenu
+le souffle de sa vie entre les mains, lorsque le
+comte lui annonça que son neveu venait de recevoir
+un ordre qui le forçait de courir auprès de
+l'Empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas de votre sortie, lui
+dit-il, je me charge de vous mettre en voiture, ou
+de vous reconduire si vous le désirez.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la peine, répondit Francia, toute
+attristée. Il y a M. Valentin qui m'attend avec un
+fiacre à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que M. Valentin?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une espèce de valet de chambre qui est
+pour le moment aux ordres du prince.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais l'avertir, reprit Ogokskoï, afin qu'il
+se trouve à la sortie.</p>
+
+<p>Il alla sous le péristyle, où se tenaient encore
+à cette époque tout un groupe d'industriels empressés
+qui se chargeaient, moyennant quelque
+monnaie, d'appeler ou d'annoncer les voitures de
+l'aristocratie en criant à pleins poumons le titre
+et le nom de leurs propriétaires. Ogokskoï dit au
+premier de ces officieux d'appeler M. Valentin;
+celui-ci apparut aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince Mourzakine, lui dit Ogokskoï,
+vous avertit de ne pas l'attendre ici davantage;
+remmenez la voiture, et allez l'attendre chez
+lui.</p>
+
+<p>Malgré sa puissante intelligence, Valentin ne se
+douta de rien et obéit.</p>
+
+<p>Le comte rentra dans les couloirs, écrivit à la
+hâte le billet qui devait mettre son neveu aux arrêts
+forcés dans la loge de la marquise, et revint
+dire à Francia que M. Valentin, n'ayant sans doute
+pas compris les ordres de Mourzakine, était parti.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, répondit Francia, je prendrai tout
+de suite un autre fiacre; je suis fatiguée, je voudrais
+rentrer.</p>
+
+<p>Venez, dit le comte en lui offrant son bras,
+qu'elle eut de la peine à atteindre, tant elle était
+petite et tant il était grand.</p>
+
+<p>Il trouva très-vite un fiacre et s'y assit auprès
+d'elle en lui jurant qu'il ne laisserait pas une jolie
+fille adorée de son neveu sous la garde d'un cocher
+de <i>sapin</i>.</p>
+
+<p>Il avait dit tout bas au cocher de prendre les
+boulevards et de les suivre au pas en remontant
+du côté de la Bastille. Francia, qui connaissait son
+Paris, s'aperçut bientôt de cette fausse route et
+en fit l'observation au comte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe? lui dit-il; l'animal est ivre, ou
+il dort, nous pouvons causer tranquillement, et j'ai
+à causer avec vous de choses très-graves pour
+vous. Vous aimez mon neveu, et il vous aime;
+mais vous êtes libre, et il ne l'est pas. Une très-belle
+dame que vous ne connaissez pas...</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Thièvre! s'écria Francia frappée
+au coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne nomme personne, reprit le comte;
+il me suffit de vous dire qu'une belle dame a sur
+son coeur des droits antérieurs aux vôtres, et qu'en
+ce moment elle les réclame.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'il est, non pas chez l'empereur,
+mais chez cette dame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parfaitement saisi; il m'a chargé
+de vous distraire ou de vous ramener. Que choisissez-vous?
+Un bon petit souper au Cadran-Bleu,
+ou un simple tour de promenade dans cette voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux m'en aller chez moi bien vite.</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous? Il paraît que vous n'avez plus de
+chez vous, et je vous jure que vous ne trouverez
+pas cette nuit mon neveu chez lui! Allons, pleurez
+un peu, c'est inévitable, mais pas trop, ma
+belle petite! Ne gâtez pas vos yeux qui sont les
+plus doux et les plus beaux que j'aie vus de ma
+vie. Pour un amant perdu, cent de retrouvés
+quand on est aussi jolie que vous l'êtes. Mon neveu
+a bien prévu que son infidélité forcée vous
+brouillerait avec lui, car il vous sait jalouse et
+fière. Aussi m'a-t-il approuvé lorsque je lui ai
+offert de vous consoler. Dites oui, et je me charge
+de vous. Vous y gagnerez. Mourzakine n'a rien
+que ce que je lui donne pour soutenir son rang,
+et moi je suis riche! Je suis moins jeune que lui,
+mais plus raisonnable, et je ne vous placerai jamais
+dans la situation où il vous laisse ce soir.
+Allons souper; nous causerons de l'avenir, et sachez
+bien que mon neveu me sait gré de l'aider
+à rompre des liens qu'il eût été forcé de dénouer
+lui-même demain matin.</p>
+
+<p>Francia, étouffée par la douleur, l'indignation
+et la honte, ne pouvait répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchissez, reprit le comte; je vous aimerai
+beaucoup, moi! Réfléchissez vite, car il faut que
+je m'occupe de vous trouver un gîte agréable, et
+de vous y installer cette nuit.</p>
+
+<p>Francia restait muette. Ogokskoï crut qu'elle
+mourait d'envie d'accepter, et, pour hâter sa résolution,
+il l'entoura de ses bras athlétiques. Elle
+eut peur, et, en se dégageant, elle se rappela la
+manière étrange dont Mourzakine lui avait glissé
+son poignard; elle le sortit adroitement de sa ceinture,
+où elle l'avait passé en le couvrant de son châle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me touchez pas! dit-elle à Ogokskoï; je
+ne suis pas si méprisable et si faible que vous
+croyez.</p>
+
+<p>Elle était résolue à se défendre, et il l'attaquait
+sans ménagements, ne croyant point à une vraie
+résistance, lorsqu'elle avisa tout à coup, à la clarté
+des réverbères, un homme qui avait suivi la voiture
+et qui marchait tout près.</p>
+
+<p>&mdash;Antoine! s'écria-t-elle en se penchant dehors.</p>
+
+<p>A l'instant même la portière s'ouvrit, et, sans
+que le marchepied fût baissé, elle tomba dans les
+bras d'Antoine, qui l'emporta comme une plume.
+Le comte avait essayé de la retenir, mais on était
+alors devant la Porte Saint-Martin, et les boulevards
+étaient remplis de monde qui sortait du
+théâtre. Ogokskoï craignit un scandale ridicule;
+il retira à lui la portière, poussa vivement son cocher
+de fiacre à doubler le pas, et disparut dans
+la foule des voitures et des piétons.</p>
+
+<p>Francia était presque évanouie; pourtant elle
+put dire à Antoine:&mdash;Allons chez Moynet.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, reprenant courage, elle
+put marcher. Ils étaient à deux pas de l'estaminet
+de la <i>Jambe de bois</i>; c'est ainsi que les gens du
+quartier désignaient familièrement l'établissement
+du sergent Moynet. Il était encore ouvert. L'invalide
+jeta un grand cri de joie en revoyant sa fille
+adoptive; mais, comme elle était pâle et défaillante,
+il la fit entrer dans une sorte d'office où il n'y
+avait personne et où il se hâta de l'interroger.
+Elle ne pouvait pas encore parler; il questionna
+Antoine qui baissa la tête et refusa de répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous dira ce qu'elle voudra, dit-il; moi,
+je n'ai qu'à me taire!</p>
+
+<p>Et comme il pensait bien qu'elle ne voudrait pas
+s'expliquer devant lui, l'honnête garçon eut la patience
+et la délicatesse de renoncer à savoir la
+vérité. Il se retira en disant à Francia:</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en vais aider le garçon à fermer l'établissement.
+Si vous avez quelque chose à me
+commander, je suis là.</p>
+
+<p>Francia, touchée profondément, lui tendit une
+main qu'il serra dans les siennes avec une émotion
+bien vive dont sa figure épaisse et tannée ne trahit
+pourtant rien.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, parleras-tu? dit en jurant Moynet à
+Francia, dès qu'ils furent seuls. Il y a quelque
+chose de louche dans tout ça! Je n'ai rien dit;
+mais je n'ai pas cru un mot de cette histoire du
+retour de ta mère, d'autant plus que j'ai su des
+choses qui ne m'ont pas plu. Pendant que je courais
+l'autre soir pour faire relâcher ton vaurien de
+frère, tu sortais malgré ma défense; tu n'es rentrée
+qu'au jour, et ce même jour-là tu disparais sans
+me dire adieu! Il faut avouer la vérité, entends-tu?
+Si tu essayes encore de me tromper, je te méprise
+et je t'abandonne!</p>
+
+<p>Francia se jeta à ses genoux en sanglotant. La
+dernière crise de cette cruelle soirée avait dissipé
+subitement sa migraine; son coeur était plein d'une
+indignation énergique contre ces Russes qui
+avaient tenté de l'avilir. Elle raconta avec une
+grande netteté et une sincérité absolue l'histoire
+de ses relations avec Mourzakine. Ce fut avec une
+énergie égale, mais accentuée de nombreux jurons,
+que le sergent, tout en ménageant les reproches à
+la pauvre fille, flétrit la conduite des deux étrangers.
+Il ne voulut pas admettre de circonstances
+atténuantes en faveur du prince, et quand Francia
+essaya de se persuader à elle-même que sa
+conduite avait pu être moins coupable que le
+comte ne la lui avait présentée, Moynet s'emporta
+contre elle et se défendit de toute pitié pour le
+chagrin qui l'accablait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es une sans coeur et une lâche, lui dit-il,
+tu as trahi ton pays et le souvenir de ta mère! Tu
+t'es donnée à l'homme qui l'a tuée! Il l'a dit à son
+autre maîtresse, ça doit être vrai, et à l'heure où
+nous sommes ils en rient ensemble, car elle est
+aussi canaille que lui et que toi! Elle trouve ça
+drôle! Ah! les femmes! comme c'est vil, et
+comme j'ai bien fait de rester garçon! Tiens, finis
+de pleurer, fille entretenue par l'ennemi, ou je te
+mets sur le trottoir avec les autres!... Les autres?
+Non, j'ai tort, j'oubliais,... les filles publiques
+valent mieux que toi! Le jour de l'entrée des ennemis
+dans Paris, il n'y en a pas une qui se soit
+montrée sur le pavé... Ah! j'en rougis pour toi!
+pour moi aussi, qui t'ai ramenée de là-bas, et qui
+aurais mieux fait de te flanquer une balle dans la
+tête! Voilà un beau débris de la grande armée,
+voilà un bel échantillon de la déroute! Et comme
+ces ennemis doivent avoir une belle idée de
+nous!</p>
+
+<p>Francia l'écoutait, le coude sur son genou, la
+joue dans sa main, la poitrine rentrée, les yeux
+fixes. Elle ne pleurait plus. Elle envisageait sa
+faute et commençait à y voir un crime. Ses affreuses
+visions de la nuit précédente lui revenaient.
+Elle contemplait, tout éveillée, la tête mutilée de
+sa mère et le cheval de Mourzakine galopant avec
+ce sanglant trophée.</p>
+
+<p>&mdash;Papa Moynet, dit-elle à l'invalide, je vous en
+prie, ne dites plus rien; vous me rendrez
+folle!</p>
+
+<p>&mdash;Si! Je veux dire, et je dirai encore, reprit
+Moynet, à qui elle avait oublié de faire savoir
+combien elle était malade depuis vingt-quatre
+heures: je ne t'ai jamais assez dit, je ne t'ai jamais
+dit ce que je devais te dire! J'ai été trop
+doux, trop bête avec toi. Tu m'as toujours dupé,
+et ce qui arrive, c'est ma faute. Nom de nom! C'est
+aussi la faute de la misère. Si j'avais eu de quoi te
+placer, et le temps de te surveiller, et un endroit,
+des personnes pour te garder! Mais avec une seule
+jambe, pas un sou d'avance, pas d'industrie, pas
+de famille, rien, quoi! je n'étais bon qu'à faire un
+état de cantinière; grâce à un ami, j'ai pu louer
+cette sacrée boutique, qui me tient collé comme
+une image à un mur, et où je n'ai pas encore pu
+joindre les deux bouts. Pondant ce temps-là,
+<i>mam'zelle</i>, que je croyais si sage et qui logeait là-haut
+dans sa mansarde, ne se contentait pas de
+travailler. Il lui fallait des chiffons et des amusements.
+On se laissait mener au spectacle et à la
+promenade avec les autres petites ouvrières, par
+les garçons du quartier, qui faisaient des dettes à
+leurs parents pour trimballer cette volaille. Je
+t'avais dit plus d'une fois: N'y va pas; il t'arrivera
+malheur! Tu me promettais tout ce que je voulais:
+tu es douce, et on te croirait raisonnable; mais tu
+n'as pas de ça (Moynet frappait sur sa poitrine)! Tu
+n'as ni coeur, ni âme! Une chiffe, quoi! Un oiseau
+qui ne veut pas de nid, et qui va comme le vent le
+pousse. Tu as écouté des pas grand'chose, tu as
+méprisé tes pareils, tu aurais pu épouser Antoine,
+tu le pourrais peut-être encore! Mais non, tu te
+crois d'une plus belle espèce que ça. On a eu
+une mère qui pirouettait sur les planches, devant
+les Cosaques, et on dit: Je suis artiste.
+On se donne à un perruquier parce qu'il est
+artiste, lui aussi! Tiens, tout ce qui sort du
+théâtre et tout ce qui y rentre, c'est des vagabonds
+et des ambitieux! On s'habille en princes et en
+princesses, et on rêve d'être des rois et des empereurs.
+J'ai vu ça à Moscou, moi; il y avait des
+comparses de théâtre qui buvaient bien la goutte
+avec nous, mais qui n'auraient jamais pris un fusil
+pour se battre. Tu as été élevée dans ce monde-là,
+et tu t'en ressens: tu seras toujours celle qui ne
+fait rien d'utile et qui compte sur les autres pour
+l'entretenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon papa Moynet, dit Francia, humiliée et
+brisée, je n'ai jamais été si bas que ça. Je n'ai jamais
+rien voulu recevoir de vous et de ceux qui
+travaillent avec peine et sans profit. Voilà toute ma
+faute, je n'ai pas voulu me mettre dans la misère
+avec Antoine qui ne gagne pas assez pour être en
+famille et qui aurait été malheureux. Ceux dont
+j'ai accepté quelque chose n'auraient jamais trouvé
+de maîtresses qui se seraient contentées d'aussi
+peu que moi, et je ne suis jamais restée sans gagner
+quelques sous pour habiller mon frère; enfin
+je ne me suis jamais égarée que par inclination:
+vous ne m'avez jamais vue avec des riches, et vous
+savez bien qu'il n'en manque pas pour nous offrir
+tout ce que nous pourrions souhaiter.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout ça; jusqu'à présent tu avais été plus
+folle que fautive, c'est pourquoi je te pardonnais;
+je t'aimais encore, je ne souffrais pas qu'on dît du
+mal de toi. Je me figurais que tu rencontrerais
+quelque amant convenable dont tu saurais faire un
+mari par ta gentillesse et ton bon coeur; mais à
+présent! à présent, petite, quel honnête homme,
+même amoureux de toi, voudrait prendre à tout
+jamais le reste d'un Russe! Ça sera bon pour un
+jour ou deux, la fantaisie de te promener, et puis
+il faudra passer de l'un à l'autre, jusqu'à l'hôpital
+et au trottoir!</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est comme ça que vous me consolez, dit
+Francia, je vois bien que je n'ai plus qu'à me jeter
+à l'eau!</p>
+
+<p>&mdash;Non, ça ne répare rien du tout, ces bêtises-la!
+on n'en a pas le droit; un homme se doit à son
+pays, une femme se doit à son devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Quel devoir ai-je donc à présent, puisque
+vous me trouvez déshonorée, perdue?</p>
+
+<p>Moynet fut embarrassé, il avait été trop loin. Il
+n'était pas assez fort en raisonnement pour sortir
+de son dilemme. Il ne trouva qu'une issue. Ce fut
+de lui offrir le pardon et l'amour d'Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a, lui dit-il, qu'un homme assez bon et
+assez patient pour ne pas te repousser. Tu n'as
+qu'un mot à lui dire; il n'est pas sans point d'honneur
+pourtant, mais il me consulte, et quand je
+lui aurai dit: «L'honneur peut aller avec le pardon,»
+il me croira. Voyons, finissons-en, je vais
+l'appeler, et pendant que vous causerez tous deux,
+j'irai mettre une paillasse pour moi dans le billard.
+Tu dormiras dans ma chambre sur un matelas;
+demain nous verrons à te trouver une
+mansarde.</p>
+
+<p>Il sortit. Francia resta seule, effrayée, hésitante
+quelques instants. Il fallait à Moynet le temps
+d'avertir et de persuader son neveu. Si l'explication
+eût été immédiate et prompte, Francia eût été sauvée.
+Attendrie par l'aveugle dévouement d'Antoine,
+elle eût vaincu sa répugnance, sauf à mourir à la
+longue dans ce milieu de gêne et de réalisme qui
+froissait la délicatesse de ses goûts et de son organisation;
+mais Antoine, qui s'était fait un devoir
+d'attendre, ne savait pas veiller: c'était un rude
+travailleur, chaque soir il tombait de fatigue. Pour
+ne pas s'endormir, il avait allumé sa pipe et,
+comme l'atmosphère chaude et visqueuse de la tabagie
+le narcotisait, il était sorti pour marcher en
+fumant; il était assez loin dans la rue. Moynet envoya
+le garçon à sa recherche. Quand il fut revenu,
+on s'expliqua; mais, si vite que Moynet pût résumer
+une situation tellement anormale, il fallut
+quelques minutes pour s'entendre, et Francia
+avait eu le temps de la réflexion.</p>
+
+<p>&mdash;Il hésite, pensa-t-elle. Il ne se décide pas
+comme cela tout d'un coup. Le temps se passe,
+Moynet est obligé de lui dire beaucoup de paroles
+pour lui donner en moi une confiance
+qu'il ne peut plus avoir. Ah! voilà qui est plus
+humiliant que toutes mes abjections! Prendre
+pour maître un homme qui rougit de vous
+aimer! Non! ce n'est pas possible, mieux vaut
+mourir!</p>
+
+<p>La porte de l'arrière-boutique était ouverte. Elle
+s'élança dehors, elle courut comme une flèche.
+Quand Antoine vint pour lui parler, elle était déjà
+loin; il la chercha au hasard toute la nuit. Il ne
+savait pas ou elle demeurait; il lui fut impossible
+de la rejoindre.</p>
+
+<p>D'abord Francia, en proie au vertige du suicide,
+ne songea qu'à gagner la Seine; mais un instinct
+plus fort que le désespoir, un vague sentiment
+de l'amour que Mourzakine lui portait encore
+l'arrêta au bord du parapet. Qui sait si le prince
+n'était pas innocent? Le comte avait peut-être tout
+inventé pour la perdre. C'était sans doute un
+homme indigne, infâme, puisqu'il avait voulu lui
+faire violence. Sans doute aussi Mourzakine le savait
+capable de tout, puisqu'il avait donné à Francia
+une arme pour se défendre. Ce poignard en
+disait beaucoup. Le prince n'avait pas voulu livrer
+sa maîtresse, puisqu'il avait fait cette action qui signifiait:
+tue-le, plutôt que de céder.</p>
+
+<p>Avant de mourir, il fallait savoir la vérité, ne
+fût-ce que pour mourir avec moins de haine dans
+le coeur et de honte sur la tête.</p>
+
+<p>Elle pouvait toujours en venir là; elle avait le
+poignard, elle le tira et regarda à la lueur du réverbère
+sa lame effilée sa fine pointe; elle le regarda
+longtemps, elle perça le bout de sa ceinture
+de soie repliée en plusieurs doubles. Rien n'est
+plus impénétrable à l'acier, la plus forte aiguille
+s'y fût brisée; le stylet s'y enfonça sans que
+Francia fit le moindre effort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! se dit-elle, rien n'est plus facile que
+de se mettre cela dans le coeur. Me voila sûre d'en
+finir quand je voudrai. J'ai été blessée à la guerre;
+je sais que dans le moment cela ne fait pas de mal.
+Si on meurt tout de suite, on ne souffre pas! Elle
+roula trois fois autour de sa taille la belle écharpe
+de crêpe de Chine que Mourzakine lui avait fait
+choisir. Elle y cacha le poignard persan et reprit
+sa course jusqu'à l'hôtel de Thièvre, où elle voulait
+passer avant de se rendre au pavillon.</p>
+
+<p>Il était trois heures du matin lorsqu'elle y arriva.
+Une voiture en sortait et se dirigeait vers la grille
+du jardin où le pavillon était situé. Elle suivit cette
+voiture qui allait vite; elle la suivit avec la puissance
+exceptionnelle que donne la surexcitation:
+elle arriva en même temps que Mourzakine en descendait.
+Elle se plaça de manière à n'être pas vue,
+et, profitant du moment où, après avoir ouvert la
+grille, Mozdar se présentait à la portière pour recevoir
+son maître, elle se glissa dans le jardin si
+rapidement et si adroitement, que ni le Cosaque,
+qui lui tournait le dos, ni le prince, qui
+avait le grand et gros corps du Cosaque devant
+les yeux, ne se doutèrent qu'elle fût entrée.</p>
+
+<p>Elle s'élança dans le jardin, au hasard d'y rencontrer
+Valentin, qu'elle ne rencontra pas, alla
+droit à la chambre de Mourzakine et se cacha
+derrière les rideaux de son lit. Elle voulait le
+surprendre, voir sur lui le premier effet de son
+apparition, l'accabler de son mépris avant qu'il eût
+préparé une fable pour la tromper encore, et se
+tuer devant lui en le maudissant.</p>
+
+<p>Mourzakine, en gagnant son appartement, avait
+déjà demandé à Mozdar si Francia était rentrée, et,
+sur sa réponse négative, il s'était dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! je m'en doutais! mon oncle me l'a
+enlevée. Du moment où il a deviné que j'aimais
+mieux celle-ci que l'autre, il m'a laissé l'autre et
+s'est vengé en me prenant mon vrai bien!</p>
+
+<p>Il rentra chez lui en proie à un accès de rage et
+de chagrin qui ne dura pourtant pas très-longtemps,
+car il était dans cette situation de l'esprit et
+du corps où le besoin de repos est plus impérieux
+que les secousses de la passion. Pourtant il voulut
+avant de se coucher connaître les circonstances de
+l'enlèvement, et, en homme qui paye cher toutes
+choses, il ne se gêna pas pour faire éveiller et appeler
+Valentin.</p>
+
+<p>Francia observait tous ses mouvements, elle attendait
+qu'il fût seul. Elle voulait se montrer,
+quand Valentin entra. Mourzakine allait parler en
+français; allait-il parler d'elle? Elle écouta et
+ne perdit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît, mon cher, dit le prince à l'homme
+d'intrigues, que vous m'avez laissé voler ma petite
+amie! Je ne vous aurais pas cru si facile à tromper.
+Comment se fait-il que vous soyez rentré sur
+les minuit sans la ramener?</p>
+
+<p>Valentin montra une très-grande surprise, et il
+était sincère. Il raconta comment le comte lui avait
+donné congé de la part du prince. Il était impossible
+de soupçonner un projet d'enlèvement.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! vous avez manqué de pénétration.
+Un homme comme vous doit tout pressentir, tout
+deviner, et vous avez été joué comme un écolier.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis au désespoir, Excellence; mais je
+peux réparer ma faute. Que dois-je faire? me
+voilà prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez retrouver la petite.</p>
+
+<p>&mdash;Où, Excellence? A l'hôtel Talleyrand? Certes
+ce n'est pas là que le comte l'aura menée.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais je ne sais rien de Paris, et vous
+devez savoir où en pareil cas on conduit une capture
+de ce genre.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le premier hôtel garni venu. Votre oncle
+est un grand seigneur, il aura été dans un des trois
+premiers hôtels de la ville: je vais aller dans tous,
+et je saurai adroitement si les personnes en question
+s'y trouvent. Votre Excellence peut se reposer;
+à son réveil, elle aura la réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait faire mieux, il faudrait me ramener
+la petite. Mon oncle n'attendra pas le jour pour
+retourner à son poste auprès de notre maître; il
+doit y être déjà, et je suis sûr que Francia aura
+la volonté de vous suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence est bien décidée à la reprendre
+après cette aventure?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a résisté, je suis sûr d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Et, après avoir échoué, le comte Ogokskoï
+n'aura pas de dépit contre Votre Excellence? Elle
+n'a pas daigné me confier sa situation; mais cela
+est bien connu à l'hôtel de Thièvre, où je vais souvent
+en voisin. Les gens de la maison m'ont dit que
+le comte Ogokskoï était un puissant personnage,
+que Votre Excellence était dans sa dépendance absolue...
+Je demande humblement pardon à Votre
+Excellence d'émettre un avis devant elle; mais la
+chose est sérieuse, et je ne voudrais pas que mon
+dévouement trop aveugle pût m'être reproché
+par elle-même. Je la supplie de réfléchir une ou
+deux minutes avant de me réitérer l'ordre d'aller
+chercher mademoiselle Francia. Si mademoiselle
+Francia était bien contrariée de l'aventure, elle se
+serait déjà échappée, elle serait déjà ici.</p>
+
+<p>Mourzakine fit un mouvement</p>
+
+<p>&mdash;Admettons, reprit vite Valentin, qu'elle se
+soit préservée; elle peut réfléchir demain, et juger
+sa nouvelle position très-avantageuse. Admettons
+encore qu'elle soit tout à fait éprise de Votre Excellence
+et très-désintéressée, elle va être un sujet
+de litige bien grave! En la revoyant ici, et il l'y
+reverra, si vous ne la cachez ailleurs...</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra la cacher ailleurs, Valentin, il le
+faudra absolument!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, voila ce que je voulais dire à
+Votre Excellence. Il ne faut donc pas que je ramène
+la petite ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ne la ramenez pas. Trouvez-lui une cachette
+sûre, et venez me dire où elle est.</p>
+
+<p>&mdash;A la place de Votre Excellence, je ferais encore
+mieux. J'écrirais au comte un petit mot bien
+aimable pour lui demander s'il consent à renoncer
+à ce caprice, et comme il y renoncera certainement
+de bonne grâce, Votre Excellence n'aurait rien à
+craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y renoncera pas, Valentin!</p>
+
+<p>&mdash;Et bien! alors, si j'étais le prince Mourzakine,
+j'y renoncerais. Je ne m'exposerais pas pour
+la possession d'une petite fille comme cela, l'amusement
+de quelques jours, au ressentiment d'un
+homme qui peut tout et qui tiendrait mon avenir
+dans le creux de sa main. Je tournerais mes voeux
+vers un objet plus désirable et plus haut placé.
+Certaine marquise qui n'est pas loin d'ici a envoyé
+trois fois le jour de la grande alerte...</p>
+
+<p>&mdash;Valentin, taisez-vous, je ne vous ai pas parlé
+et je ne vous permets pas de me parler de celle-là.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence a raison, et c'est parce
+qu'elle fait plus grand cas de l'une que de l'autre
+qu'elle ferait bien d'écrire à son oncle. Je porterais
+la lettre de bonne heure, j'apporterais la réponse.
+C'est le moyen de tout concilier, et je gage
+qu'en voyant la soumission de Votre Excellence,
+M. le comte ne se souciera plus autant de la petite.
+Peut-être même ne s'en souciera-t-il plus du
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, il faut réfléchir à tout. Retirez-vous,
+Valentin; à mon réveil, je vous dirai ce
+qu'il faut faire.</p>
+
+<p>Et Mourzakine, incapable de résister davantage
+au sommeil, se déshabilla vite et tomba sur son
+lit où il s'endormit comme frappé de la foudre,
+car il ne prit pas même la peine de ramener
+ses couvertures sur sa poitrine.
+Il dormait comme on dort à vingt-quatre ans,
+après une nuit d'agitation et de plaisir. Il faisait
+peut-être des rêves d'amour où tantôt la marquise,
+tantôt la grisette lui apparaissaient. Plus probablement
+il ne rêvait pas. Il était plongé dans l'anéantissement
+du premier sommeil. Francia sortit de sa
+cachette et marcha dans la chambre avec précaution,
+puis sans précaution; il n'entendait rien. Elle
+tira les verrous de la porte, après avoir écouté les
+pas de Valentin qui s'éloignaient. Mozdar ne bougeait
+plus; il couchait sous le péristyle, non dans
+un lit, les Cosaques ne connaissaient pas ce raffinement,
+mais sur un divan, sans se déshabiller,
+afin d'être toujours prêt à recevoir un ordre de son
+maître.</p>
+
+<p>Francia s'assit sur une chaise et regarda Mourzakine.
+Comme il était calme! Comme il l'avait
+oubliée! Combien peu de chose elle était pour lui!
+Il sortait des bras de la marquise, et déjà il ne
+se souciait presque plus de son petit oiseau bleu.
+Il le laissait au puissant Ogokskoï, il n'osait pas le
+lui disputer; il essaierait, quand il aurait bien
+dormi, de se le faire rendre par une lâche supplication;
+peut-être même ne l'essaierait-il pas du
+tout!</p>
+
+<p>Francia mesura l'abîme où elle était tombée. La
+fièvre faisait claquer ses dents. Elle sentait son
+coeur aussi glacé que ses membres. Elle repassa
+dans son esprit encore lucide tous les événements
+de la soirée: la soumission avec laquelle Mourzakine
+l'avait abandonnée au ravisseur était pour elle
+le plus poignant affront. Guzman lui était infidèle
+aussi, lui; mais il lui faisait encore l'honneur d'être
+brutalement jaloux. Il l'eût tuée plutôt que de la
+céder à un autre. Mourzakine s'était contenté de
+lui fournir un moyen de tuer son rival.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi a-t-il eu cette pensée, se dit-elle,
+puisqu'à présent le voilà qui dort et ne se souvient
+plus que j'existe? Sans doute qu'il hérite de son
+oncle et qu'il m'aurait su gré de le faire hériter
+tout de suite!</p>
+
+<p>Elle eut un rire convulsif et crut entendre résonner
+à ses oreilles les paroles de l'invalide: «Il
+a tué ta mère, <i>cela doit être vrai</i>, il rit de t'avoir
+pour maîtresse malgré cela! il en rit avec son autre
+maîtresse, qui ne vaut pas mieux que lui.»</p>
+
+<p>Francia se leva dans un transport d'indignation.
+Elle eut chaud tout à coup; cette chaleur dévorante
+se portait surtout à la tête, et il lui sembla
+qu'une lueur rouge remplissait la chambre. Elle
+tira le poignard, elle essuya la lame sans savoir ce
+qu'elle faisait.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, pensait-elle, je vais mourir; mais
+je ne veux pas mourir déshonorée. Je ne veux pas
+qu'on dise: Elle a été la maîtresse du Russe qui
+a tué sa mère, et elle l'aimait tant, cette misérable,
+qu'elle s'est tuée pour lui. J'ai si peu vécu!
+Je ne veux pas avoir vécu pour ne faire que le mal et
+pour amasser de la honte sur ma mémoire. Je veux
+qu'on me pardonne, qu'on m'estime encore quand
+je ne serai plus là. Je veux qu'on dise à mon frère:</p>
+
+<p>«&mdash;Elle avait fait une lâcheté, elle l'a bien
+lavée, et tu peux être fier d'elle, tu peux la pleurer.
+Toi, qui voulais tuer des Russes, tu n'as pas
+trouvé l'occasion, elle l'a bien trouvée, elle! Elle a
+vengé votre mère!»</p>
+
+<p>Que se passa-t-il alors? Nul ne le sait. Francia
+se rassit, reprise par le froid et l'abattement. Elle
+contempla ce beau visage si tranquille qui semblait
+lui sourire; la bouche était entr'ouverte, et, du milieu
+des touffes de la barbe noire, les dents éblouissantes
+de blancheur se détachaient comme une
+rangée de perles mates. Il avait les yeux grands
+ouverts fixés sur elle.</p>
+
+<p>Il essaya de porter la main à sa poitrine, comme
+pour se débarrasser d'un corps étranger qui le gênait.
+Il n'en eut pas la force; la main retomba ouverte
+sur le bord du lit. Il était frappé A mort. Francia
+n'en savait rien. Elle lui avait planté le poignard
+persan dans le coeur; elle avait agi dans un accès
+de délire dont elle n'avait déjà plus conscience:
+elle était folle.</p>
+
+<p>Mourzakine avait-il poussé un cri, exhalé une
+plainte? lui avait-il parlé, lui avait-il souri, l'avait-il
+maudite? Elle ne le savait pas. Elle n'avait rien
+entendu, rien compris; elle croyait rêver, se débattre
+contre un cauchemar. Elle ne se souvenait
+plus d'avoir voulu se tuer. Elle se crut éveillée
+enfin, et n'eut qu'une volonté instinctive, celle
+de respirer dehors. Elle sortit de la chambre, traversa
+brusquement le vestibule sans que Mozdar
+l'entendit, arriva à la grille, trouva la clé dans
+la serrure, sortit dans la rue en refermant la porte
+avec un sang-froid hébété, et s'en alla devant
+elle sans savoir où elle était, sans savoir qui elle
+était.</p>
+
+<p>Mourzakine respirait encore; mais de seconde en
+seconde, ce souffle s'affaiblissait. Il n'avait sans doute
+éprouvé aucune souffrance; la commotion seule
+l'avait éveillé, mais pas assez pour qu'il comprit,
+et maintenant il ne pouvait plus comprendre. S'il
+avait vu Francia, s'il l'avait reconnue, il ne s'en
+souvenait déjà plus. Ce qui lui restait d'âme s'envolait
+au loin vers une petite maison au bord d'un
+large fleuve. Il voyait des prairies, des troupeaux;
+il reconnut le premier cheval qu'il avait monté,
+et se vit dessus. Il entendit une voix qui lui
+criait:</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, enfant!</p>
+
+<p>C'était celle de sa mère. Le cheval s'abattit, la
+vision s'évanouit, le fils de Diomède ne vit et
+n'entendit plus rien: il était mort.</p>
+
+<p>A l'heure où il avait l'habitude de s'éveiller, Mozdar
+entra chez lui, le crut endormi encore profondément
+et l'appela à plusieurs reprises son
+<i>petit père!</i> N'obtenant pas de réponse, il alla ouvrir
+les persiennes, et vit des taches rouges sur
+le lit. Il y en avait très-peu, la blessure n'avait presque
+pas saigné, le poignard était resté dans la poitrine,
+enfoncé peu profondément, mais il avait
+atteint la région où la vie s'élabore et se renouvelle.
+Il y avait eu étouffement rapide sans convulsion
+d'agonie. Le visage, calme, était admirable.</p>
+
+<p>Aux cris et aux sanglots du Cosaque, Valentin
+accourut. Il envoya chercher la police et le docteur
+Faure. En attendant, il examina toutes choses.
+Par un hasard presque miraculeux, car à coup
+sûr elle n'avait songé à rien, Francia n'avait laissé
+aucune trace de sa courte présence dans la maison
+ni dans le jardin. La terre était sèche, il n'y
+avait pas la moindre empreinte. La clé de la grille
+était dans la serrure où Valentin se souvenait de
+l'avoir laissée. Mozdar jurait que personne n'avait
+pu passer dans le vestibule sans qu'il l'eût entendu.
+Le docteur Faure examina avec un autre chirurgien
+la blessure et en dressa procès-verbal. Son
+confrère conclut au suicide. Quant à lui, il n'y
+crut pas et ne voulut pas conclure. Il songea
+à Francia et ne la nomma point. Il n'était pas
+chargé de rechercher les faits: il se retira en pensant
+que cette petite avait plus d'énergie qu'il
+ne lui en avait supposé.</p>
+
+<p>Valentin, qui craignait beaucoup d'être accusé,
+vit avec plaisir les soupçons se porter sur le
+pauvre Mozdar, qui était une excellente bête féroce
+apprivoisée, et qui pleurait à fendre l'âme. Le
+comte Ogokskoï, appelé en toute hâte, vint pleurer
+aussi sur son neveu, et son chagrin fut aussi
+sincère que possible chez un courtisan. Il fit arrêter
+Mozdar pour la forme; mais quand il eut
+délibéré militairement sur son sort, il le disculpa
+et déclara que son pauvre neveu avait eu un chagrin
+d'amour qui l'avait porté à se donner la mort.
+Il ne s'accusa pas tout haut de lui avoir causé ce
+chagrin; mais il se le reprocha intérieurement et
+ne s'en consola qu'en se disant que le pauvre enfant
+avait la tête faible, l'esprit romanesque, le
+coeur trop tendre, enfin qu'il était dans sa destinée
+d'interrompre par quelque sottise la brillante carrière
+qui lui était ouverte.</p>
+
+<p>Le tsar daigna plaindre le jeune officier. Autour
+de lui, quelques personnes se dirent tout bas que
+le comte Ogokskoï, jaloux de la jeunesse et de la
+beauté de son neveu, s'était trouvé en rivalité auprès
+de certaine marquise et s'était <i>fait</i> débarrasser
+de lui. L'affaire n'eut pas d'autre suite. Il n'y eut
+pas un des Russes logés ou campés à l'hôtel Talleyrand
+qui ne fit à Diomède Mourzakine cette
+oraison funèbre qui manque de nouveauté, mais
+qui a le mérite d'être courte:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon! si jeune!</p>
+
+<p>L'enterrement ne se fit pas avec une grande solennité
+militaire. Le suicide est toujours et partout
+une sorte de dégradation.</p>
+
+<p>Le marquis de Thièvre suivit toutefois le cortège
+funéraire de son cher cousin, disant à qui voulait
+l'entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Il était le parent de ma femme, nous l'aimions
+beaucoup, nous avons été si saisis par ce triste
+événement, que madame de Thièvre en a eu une
+attaque de nerfs.</p>
+
+<p>La marquise était réellement dans un état violent.
+En revenant du cimetière, son mari lui dit
+tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends votre émotion, ma chère; mais
+il faut surmonter cela et rouvrir votre porte dès ce
+soir. Le monde est méchant, et ne manquerait
+pas de dire que vous pleurez trop pour qu'il n'y
+eût pas quelque chose entre vous et ce jeune
+homme. Calmez-vous! je ne crois point cela; mais
+il faut vous habiller et vous montrer: mon honneur
+l'exige!</p>
+
+<p>La marquise obéit et se montra. Huit jours
+après, elle était plus que jamais lancée dans le
+monde, et peut-être un mois plus tard se disait-elle
+que le ciel l'avait préservée d'une passion trop
+vive, qui eût pu la compromettre.</p>
+
+<p>Personne ne soupçonnait Francia, et, chose
+étrange, mais certaine, Francia ne se soupçonnait
+pas elle-même; elle avait agi dans un accès de
+fièvre cérébrale. Elle s'en était retournée instinctivement
+chez Moynet, elle s'était jetée sur un lit où
+elle était encore, gravement malade, en proie au
+délire depuis trois jours et trois nuits, et condamnée
+par le médecin qu'on avait mandé auprès
+d'elle. Certes, la police française l'eût facilement
+retrouvée, si Valentin l'eût accusée; mais il n'y
+songeait pas, il ne soupçonnait que le comte
+Ogokskoï, qu'il détestait pour s'être joué de lui si
+facilement et pour avoir réglé son mémoire après
+le décès du jeune prince. Quand sa femme lui
+disait que la petite avait pu s'introduire à leur insu
+dans le pavillon la nuit de l'événement, il haussait
+les épaules en lui répondant:</p>
+
+<p>&mdash;Tout ça, c'est des affaires entre Russes, n'en
+cherchons pas plus long qu'eux. Je sais que l'empereur
+de Russie n'aime pas qu'on voie les preuves
+de la haine des Français contre sa nation. Silence
+sur la petite Francia: nous ne la reverrons
+pas, elle n'est rien venue réclamer, elle nous a
+même laissé un billet de banque que le prince lui
+avait donné. Qu'il n'en soit plus question.</p>
+
+<p>Une personne avait pourtant pressenti et comme
+deviné la vérité, c'était le docteur Faure. Le regard
+profondément navré que Francia avait fixé sur
+lui, le jour où il l'avait quittée avec mépris, lui
+était resté sur le coeur et pour ainsi dire devant les
+yeux; ce pauvre petit être qui s'était fié à lui
+avec tant de candeur, et qui à une heure de là
+était retombé sous l'empire de l'amour, n'était pas
+une intrigante: c'était une victime de la fatalité.
+Qui sait si lui-même ne l'avait pas poussée au
+désespoir en voulant la sauver?</p>
+
+<p>Il résolut de la retrouver, et, comme il avait
+bonne mémoire, il se rappela qu'en lui racontant
+toute sa vie, elle lui avait parlé d'un estaminet de
+la rue du Faubourg-Saint-Martin, et d'un invalide
+qui tenait l'établissement. Il s'y rendit, et
+trouva la jeune fille entre la vie et la mort. Son
+frère était auprès d'elle. Après l'avoir vainement
+cherchée chez Mourzakine, où il avait appris la catastrophe,
+il était retourné au faubourg Saint-Martin,
+certain qu'on y aurait de ses nouvelles.</p>
+
+<p>Francia était dans une petite chambre humide
+et misérable, qui ne recevait de jour que par une
+cour de deux mètres carrés, sorte de puits formé
+par la superposition des étages, et imprégné de
+toutes les souillures et de toutes les puanteurs des
+pauvres cuisines qui y déversaient leurs débris
+dans les cuvettes des plombs. C'était la chambre
+de Moynet, il n'en avait pas de meilleure à offrir, il
+n'avait pas le moyen d'en louer une autre et de
+payer une garde. Dodore heureusement ne quittait
+pas sa soeur d'un instant. Il la soignait avec un
+dévouement et une intelligence qui réparaient bien
+des choses. Il était comme transformé par quelques
+jours de fièvre patriotique et par la résolution
+de travailler. Antoine, qui s'était arrangé pour
+travailler cette semaine-là dans le voisinage, venait
+le matin, à midi et le soir, apporter tout ce
+qu'il pouvait se procurer pour le soulagement de
+la malade. La fruitière du coin, qui était une bonne
+Auvergnate, parente d'Antoine, et qui aimait Francia,
+venait la nuit relayer Théodore, on l'aider à
+contenir les accès de délire de sa soeur. Francia ne
+manquait donc ni de soins, ni de secours; mais
+le contraste entre le lieu écoeurant et sinistre où il
+la trouvait, après l'avoir laissée dans une sorte d'opulence,
+serra le coeur du docteur Faure. Il dut
+faire allumer une chandelle pour voir son visage, et
+après s'être bien informé de la marche suivie jusque-là
+par la maladie, il espéra la guérir, et revint
+le lendemain. Peu de jours après, il la jugea hors
+de danger. Théodore, qui secoua tristement la tête,
+lui dit en causant tout bas avec lui dans un coin:</p>
+
+<p>&mdash;S'il faut qu'elle vive comme la voilà, mieux
+vaudrait pour elle qu'elle fût morte!</p>
+
+<p>&mdash;Vous la croyez folle? dit le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, car c'est quand la fièvre la quitte
+un peu qu'elle a le moins sa tête. Avec la fièvre,
+elle dit qu'elle a tué le prince russe, et nous
+ne nous étonnons pas, c'est le délire; mais quand
+on la croit bien revenue de ça, elle vous dit
+qu'elle a rêvé de mort, mais qu'elle sait bien que
+le prince est vivant, puisqu'il est là endormi sur
+un fauteuil, et que nous sommes aveugles de ne
+pas le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc lui avez-vous appris cette mort
+dans la situation où elle est?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... c'est elle qui l'a apprise ici. Quand je
+suis arrivé de Vaugirard, personne ne le savait. On
+croyait qu'elle avait rêvé ça, et moi je leur ai dit
+que c'était la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon garçon, vous avez eu tort.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça, monsieur le médecin?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on pourrait soupçonner votre soeur,
+et qu'il faut vous taire. A présent, le délire est
+tombé, mais le cerveau est affaibli et halluciné
+il faut l'emmener dans un faubourg qui soit un
+peu la campagne, lui trouver une petite chambre
+claire et gaie avec un bout de jardin, du repos,
+de la solitude, pas de voisins curieux ou bavards,
+et vous, ne répétez à personne ce qu'elle vous
+dira de sang-froid ou autrement sur le prince Mourzakine.
+Ne vous en tourmentez pas, n'en tenez
+pas compte, laissez-lui croire qu'il est vivant,
+jusqu'à ce qu'elle soit bien guérie.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien tout ça, dit Théodore; mais le
+moyen?</p>
+
+<p>&mdash;Nous le trouverons, dit le docteur en lui remettant
+un louis d'avance. J'avais déjà récolté
+quelque chose pour votre soeur dans un moment
+où elle voulait quitter le prince. Je payerai donc
+cette petite dépense. Occupez-vous vite du changement
+d'air et de résidence; demain elle pourra
+être transportée. La voiture la secouerait trop, j'enverrai
+un brancard, et vous me ferez dire où
+vous êtes, j'irai la voir dans la soirée.</p>
+
+<p>Théodore fit les choses vite et bien. Il trouva ce
+qu'il cherchait du côté de l'hôpital Saint-Louis,
+près des cultures qui dans ce temps-là s'étendaient
+jusqu'à la barrière de la Chopinette. Le lendemain
+à midi, Francia fut mise sur le brancard et s'étonna
+beaucoup d'être enfermée dans la tente de toile
+rayée comme dans un lit fermé de rideaux qui marchait
+tout seul. Puis des idées sombres lui vinrent
+à l'esprit. Ayant entrevu, à travers les fentes de la
+toile, de la verdure et des arbres, tandis que son
+frère et Antoine marchaient tristement à sa droite
+et à sa gauche, elle crut qu'elle était morte, et
+qu'on la portait au cimetière. Elle se résigna, et
+désira seulement être enterrée auprès de Mourzakine,
+qu'elle aimait toujours.</p>
+
+<p>Pourtant cette locomotion cadencée et le sentiment
+d'un air plus pur, qui faisait frissonner la
+toile autour d'elle, lui causèrent une sorte de bien-être,
+et durant le trajet elle dormit complètement
+pour la première fois depuis son crime involontaire.</p>
+
+<p>Elle fut couchée en arrivant, et dormit encore.
+Le soir, elle put répondre aux questions du docteur
+sans trop d'égarement, et le remercia de ses
+bontés: elle le reconnaissait. Elle n'osa pas lui demander
+s'il était envoyé par Mourzakine; mais elle
+se souvint d'une partie des faits accomplis. Elle
+pensa qu'elle était, par ses ordres, transférée en
+lieu sûr, à l'abri des poursuites du comte, réunie
+à son frère, chargé de la protéger. Elle serra faiblement
+les mains du docteur, et lui dit tout bas
+comme il la quittait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me pardonnez donc de ne pouvoir pas
+haïr ce Russe?</p>
+
+<p>Peu à peu elle cessa de le voir en imagination,
+et elle se souvint de tout, excepté du moment où
+elle avait perdu la raison. Comment pouvait-elle se
+retracer une scène dont elle n'avait pas eu conscience?
+Elle avait fait tant de rêves affreux et insensés
+depuis ce moment-la, qu'elle ne distinguait
+plus dans ses souvenirs l'illusion de la réalité. Le
+docteur étudiait avec un intérêt scientifique ce
+phénomène d'une conscience pure et tranquille
+chargée d'un meurtre à l'insu d'elle-même. Il tenait
+à s'assurer de ce qu'il soupçonnait, et il lui fut
+facile de savoir de Francia, qu'elle s'était introduite
+chez son amant la nuit de sa mort. Elle se
+souvenait d'y être entrée, mais non d'en être sortie,
+et quand il lui demanda dans quels termes elle
+s'était séparée de lui cette nuit-là, il vit qu'elle
+n'en savait absolument rien. Elle avoua qu'elle
+avait eu l'intention de se tuer devant lui avec un
+poignard qu'il lui avait donné et qu'elle décrivit
+avec précision: c'était bien celui que le docteur
+avait aidé à retirer du cadavre. Elle croyait avoir
+encore ce poignard et le cherchait ingénument.
+Quand il demanda à la jeune fille si c'était Mourzakine
+qui l'avait détournée du suicide, elle essaya
+en vain de se souvenir, et ses idées recommencèrent
+à s'embrouiller. Tantôt il lui semblait que le
+prince avait pris le poignard et s'était tué lui-même,
+et tantôt qu'il l'en avait frappée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous voyez bien, ajouta-t-elle, que tout
+cela c'est mon délire qui commençait, car il ne
+m'a pas frappée, je n'ai pas de blessure, et il m'aime
+trop pour vouloir me tuer. Quant à se tuer lui-même,
+c'est encore un rêve que je faisais, car il
+est vivant. Je l'ai vu souvent pendant que j'étais si
+malade. N'est-ce pas qu'il est venu me voir? Ne
+reviendra-t-il pas bientôt? Dites-lui donc que je
+lui pardonne tout. Il a eu des torts; mais, puisqu'il
+est venu, c'est qu'il m'aime toujours, et moi,
+j'aurais beau le vouloir, je ne réussirai jamais à ne
+pas l'aimer.</p>
+
+<p>Il fallut attendre la complète guérison de Francia
+pour lui apprendre que les alliés étaient partis
+après treize jours de résidence à Paris, et
+qu'elle ne reverrait jamais ni Mourzakine, ni son
+oncle. Elle eut un profond chagrin, qu'elle renferma,
+dans la crainte d'être accusée de lâcheté de
+coeur. Les reproches de l'invalide n'étaient pas
+sortis de sa mémoire, et, en perdant l'espérance,
+elle ne perdit pas le désir d'être estimée encore.
+Elle pria le docteur de lui procurer de l'ouvrage.
+Il la fit attacher à la lingerie de l'hôpital Saint-Louis,
+où elle mena une conduite exemplaire. Les
+jours de grande fête, elle venait embrasser Moynet
+et tendre la main à Antoine, qui espérait toujours
+l'épouser. Elle ne le rebutait pas, et disait
+qu'ayant une bonne place elle ne voulait se
+mettre en ménage qu'avec quelques économies.
+Le pauvre Antoine en faisait de son côté, travaillait
+comme un boeuf et s'imposait toutes
+les privations possibles pour réunir une petite
+somme.</p>
+
+<p>Théodore était occupé aussi. Il apprenait avec
+Antoine l'état de ferblantier. Il se conduisait bien,
+il se portait bien. L'enfant malingre et débauché
+devenait un garçon mince, mais énergique, actif
+et intelligent.</p>
+
+<p>Dans le <i>quartier,</i> comme disaient Francia et son
+frère en parlant de cette rue du Faubourg-Saint-Martin
+qui leur était une sorte de patrie d'affection,
+on les remarquait tous deux, on admirait
+leur changement de conduite, on leur savait gré
+de s'être rangés à temps, on leur faisait bon accueil
+dans les boutiques et les ateliers. Moynet
+était fier de sa fille adoptive et la présentait avec
+orgueil à ceux de ses anciens camarades aussi
+endommagés que lui par la guerre, qui venaient
+boire avec lui à toutes leurs gloires passées.</p>
+
+<p>Dans sa joie de trinquer avec eux, il oubliait
+souvent de leur faire payer leur dépense. Aussi
+ne faisait-il pas fortune; mais il n'en était que
+plus gai quand il leur disait en montrant Francia:</p>
+
+<p>&mdash;En voilà une qui a souffert autant que nous,
+et qui nous fermera les yeux!</p>
+
+<p>Il s'abusait, le pauvre sergent. Il voyait sa fille
+adoptive embellir en apparence: elle avait l'oeil
+brillant, les lèvres vermeilles; son teint prenait
+de l'éclat. Le docteur Faure s'en inquiétait, parce
+qu'il remarquait une toux sèche presque continuelle
+et de l'irrégularité dans la circulation.
+L'hiver qui suivit sa maladie, il constata qu'une
+maladie plus lente et plus grave se déclarait, et
+au printemps, il ne douta plus qu'elle ne fût
+phthisique. Il l'engagea à suspendre son travail et
+à suivre, en qualité de demoiselle de compagnie,
+une vieille dame qui l'emmènerait à la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, docteur, lui répondit Francia, j'aime
+Paris, c'est à Paris que je veux mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te parle de mourir, ma pauvre enfant?
+Où prends-tu cette idée-là?</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon docteur, reprit-elle, je sens très-bien
+que je m'en vais et j'en suis contente. On
+n'aime bien qu'une fois, et j'ai aimé comme cela.
+A présent, je n'ai plus rien à espérer. Je suis tout
+à fait oubliée. Il ne m'a jamais écrit, il ne reviendra
+pas. On ne vit pourtant pas sans aimer, et peut-être
+que, pour mon malheur, j'aimerais encore;
+mais ce serait en pensant toujours à lui et en ne
+donnant pas tout mon coeur. Ce serait mal, et ça
+finirait mal. J'aime bien mieux mourir jeune et ne
+pas recommencer à souffrir!</p>
+
+<p>Elle continua son travail en dépit de tout, et le
+mal fit de rapides progrès.</p>
+
+<p>Le 21 mars 1815, Paris était en fête, Napoléon,
+rentré la veille au soir aux Tuileries, se montrait
+aux Parisiens dans une grande revue de ses troupes,
+sur la place du Carrousel. Le peuple surpris,
+enivré, croyait prendre sa revanche sur l'étranger.
+Moynet était comme fou; il courait regarder, dévorer
+des yeux son empereur, oubliant sa boutique
+et faisant résonner avec orgueil sa jambe de
+bois sur le pavé. Il savait bien que sa pauvre Francia
+était languissante, malade même, et ne pouvait
+venir partager sa joie.</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons la voir ce soir, disait-il en s'appuyant
+sur le bras d'Antoine, qu'il forçait à marcher
+vite vers les Tuileries. Nous lui conterons
+tout ça! Nous lui porterons le bouquet de
+lauriers et de violettes que j'ai mis à mon enseigne!</p>
+
+<p>Pendant qu'il faisait ce projet et criait <i>vive l'empereur!</i>
+jusqu'à complète extinction de voix, la
+pauvre Francia, assise dans le jardin de l'hôpital
+Saint-Louis, s'éteignait dans les bras d'une des
+soeurs qui croyait à un évanouissement et s'efforçait
+de la faire revenir. Quand son frère accourut
+avec le docteur Faure, elle lui sourit à travers l'effrayante
+contraction de ses traits, et, faisant un
+grand effort pour parler, elle leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis contente; il est venu, il est là avec
+ma mère! il me l'a ramenée!</p>
+
+<p>Elle se retourna sur le fauteuil ou on l'avait
+assise et sourit à des figures imaginaires qui lui
+souriaient, puis elle respira fortement comme une
+personne, qui se sent guérie: c'était le dernier
+souffle.</p>
+
+<p>Un jour que l'on discutait la question du libre
+arbitre devant le docteur Faure:</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai cru, dit-il, je n'y crois plus d'une manière
+absolue. La conscience de nos actions est
+intermittente, quand l'équilibre est détruit par des
+secousses trop fortes. J'ai connu une jeune fille
+faible, bonne, douce jusqu'à la passivité, qui a
+commis d'une main ferme un meurtre qu'elle ne
+s'est jamais reproché parce qu'elle ne s'en est
+jamais souvenue.</p>
+
+<p>Et, sans nommer personne, il racontait à ses
+amis l'histoire de Francia.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h1>UN BIENFAIT<br>
+N'EST JAMAIS PERDU</h1>
+
+<h5>PROVERBE</h5>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>PERSONNAGES</h3>
+
+
+<p class="mid">ANNA DE LOUVILLE.<br>
+LOUISE DE TRÉMONT.<br>
+M. DE VALROGER.<br>
+M. DE LOUVILLE.</p>
+
+
+<p class="mid">Au château de Louville.&mdash;Un salon.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
+
+<p class="mid">LOUISE, ANNA.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(debout, agitée.)</span></p>
+
+<p>Enfin, tu diras ce que tu voudras, je refuse de
+le recevoir.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE, <span class="stage2">(assise, brodant, calme.)</span></p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Un homme qui compromet toutes les femmes est
+l'ennemi naturel de toutes les femmes honnêtes.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Dis-moi, je t'en prie, ce que signifie ce grand
+mot-là: compromettre les femmes!</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Est-ce sérieusement que tu me fais cette question
+de sauvage?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Très-sérieusement. Je suis une sauvage.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Quelle prétention! Est-ce qu'il y a encore des
+sauvages au temps où nous vivons? Il n'y en a
+même plus à Carpentras.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>C'est pour ça qu'il y en a peut-être ailleurs. Tu
+ne veux pas me répondre? C'est donc bien difficile?</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>C'est très-aisé. Un homme qui compromet les
+femmes, c'est M. de Valroger.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Ça ne m'apprend rien; je ne le connais pas.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Tu ne l'as jamais vu?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Où l'aurais-je vu? C'est un astre nouveau dans
+le monde de Paris, dont je ne suis plus depuis mon
+veuvage.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Eh bien! moi qui habite ce château depuis deux
+mois, je ne connais pas non plus ce monsieur,
+mais mon mari le connaît; il dit que c'est un vrai
+marquis de la régence.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Bah! c'est une race perdue. M. de Louville s'est
+moqué de toi.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Qui sait? Je suis sûre qu'il me blâmerait beaucoup
+de le recevoir en son absence.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Alors tu as bien fait de le renvoyer; parlons
+d'autre chose.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu, rien ne nous empêche de parler
+de lui.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Nous n'avons rien à en dire, ne le connaissant
+ni l'une ni l'autre.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>D'autant plus que, si nous le connaissions, nous
+en dirions du mal.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Réjouissons-nous donc de ne pas aimer les épinards,
+car si nous les aimions...</p>
+
+<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(allant à une fenêtre et regardant.)</span></p>
+
+<p>Oh! que tu as de vieilles facéties!&mdash;Tiens, il
+est affreux!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Qui?</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Lui, M de Valroger, ce beau séducteur; il est
+très-laid.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Comment se fait-il qu'il soit dans ton parc, sachant
+que tu ne reçois pas?</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Il aura voulu voir au moins mon parc, et, comme
+le jardinier ne sait pas refuser vingt francs... Je le
+chasserai.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Le jardinier?</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Certainement. Il aura reçu de l'argent pour
+fournir à ce monsieur le moyen de m'apercevoir.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Voilà de l'argent bien mal employé!</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Ah! tu trouves que ma figure ne vaut pas la dépense?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Si fait, mais il aurait dû se dire qu'il la verrait
+pour rien!</p>
+
+<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(fermant brusquement le rideau.)</span></p>
+
+<p>Il ne m'a pas vue.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>C'est qu'il n'aura pas voulu! Alors il a moins de
+curiosité que toi.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Tu n'es pas curieuse, toi, de voir un homme
+dont on parle tant? Il est là, tout près!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Au fait, la vue n'en coûte rien. <span class="stage2">(Elle va à la fenêtre et
+regarde.)</span> Franchement, eh bien! je ne suis pas de
+ton avis. Il est très-agréable.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Agréable! comme monsieur le bourreau de Paris!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE, <span class="stage2">(revenant.)</span></p>
+
+<p>Ah! mais, tu le détestes, ce pauvre M. de Valroger!</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Et toi, tu le protèges?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Contre qui?</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Je ne sais pas, mais enfin tu meurs d'envie que
+je le reçoive.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Ça vaudrait peut-être mieux que de s'en priver
+avec tant de regret.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Parle pour toi.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Moi? je suis sûre de le voir chez moi. Sa visite
+m'a été annoncée par ma mère.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Et tu comptes le recevoir?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Certainement.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Ah!&mdash;Au fait, tu es veuve, toi, tu as des enfants...</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Et je suis beaucoup moins jeune que toi; dis-le,
+ça ne me fâche pas, bien au contraire; quand on
+n'a rien à se reprocher à mon âge, on compte ses
+années avec plaisir.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Coquette de vertu, va!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Chère enfant, tu connaîtras ce plaisir-là, à la
+condition pourtant que tu ne mettras pas trop de
+curiosité dans ta vie.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Encore? Je n'entends pas.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Si fait. Tu sais bien que la curiosité est un trouble
+de l'âme, une maladie! La vertu, c'est le calme
+et la santé.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Très-bien! un sermon?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Que veux-tu? je vieillis!</p>
+<br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">ANNA, LOUISE, UN DOMESTIQUE.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>M. le marquis de Valroger fait demander si madame
+veut le recevoir.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Toujours? vous n'avez donc pas dit que j'étais
+sortie?</p>
+
+<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Je l'ai dit; mais il a vu madame à la fenêtre, et,
+pensant qu'elle était rentrée...</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>L'impertinent! Dites que je ne reçois pas.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE, <span class="stage2">(au domestique.)</span></p>
+
+<p>Attendez... <span class="stage2">(Bas à Anna.)</span> Reçois-le!</p>
+
+<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(bas.)</span></p>
+
+<p>Ah! tu vois! c'est toi qui le veux! <span class="stage2">(Au domestique.)</span>
+Faites entrer. <span class="stage2">(Le domestique sort.)</span></p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Oui, je veux que tu voies cet homme dangereux,
+et que tu reconnaisses avec moi qu'il n'y a
+pas de tels hommes pour une honnête femme.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Mais mon mari... Il est vrai qu'il ne m'a pas
+défendu de le recevoir!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Ton mari t'estime trop pour s'inquiéter de rien;
+d'ailleurs je suis là.</p>
+
+<p class="mid">LE DOMESTIQUE, <span class="stage2">(annonçant.)</span></p>
+
+<p>M. le marquis de Valroger.</p>
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="mid">LOUISE, ANNA, VALROGER.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(allant à Anna.)</span></p>
+
+<p>Si j'ai eu l'audace d'insister, madame...</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>C'est que vous m'avez vue à cette fenêtre? <span class="stage2">(Bas à
+Anna étonnée.)</span> Laisse-moi faire!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(désignant Anna.)</span></p>
+
+<p>C'est madame que j'ai vue.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Madame est mon amie, madame de Trémont, et
+vous êtes ici chez moi; c'est moi seule qui dois
+vous demander pardon de vous avoir fait attendre.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(railleur.)</span></p>
+
+<p>Vous êtes bien bonne de vous excuser, madame,
+je ne savais pas avoir attendu.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>C'est que... on vous avait dit que j'étais sortie.
+Je ne l'étais pas.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Vous êtes adorable de franchise, madame! Je
+dois donc me dire que votre premier mouvement
+avait été de me mettre à la porte?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Absolument.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>C'est-à-dire une fois pour toutes?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>J'en conviens, puisque je me suis ravisée.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>J'en suis bien heureux; mais à qui dois-je?...</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Vous le devez à madame, qui m'a dit de vous le
+plus grand bien.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Ah! par exemple!... <span class="stage2">(Louise lui fait signe de se taire.)</span></p>
+
+<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(à Anna.)</span></p>
+
+<p>Je dois donc vous remercier encore plus que
+votre amie...</p>
+
+<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(sèchement.)</span></p>
+
+<p>Ne me remerciez pas. Je ne mérite pas tant
+d'honneur!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(railleur.)</span></p>
+
+<p>Oh! madame, vous me dites cela d'un ton...
+Me voilà éperdu entre la crainte et l'espérance!</p>
+
+<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(avec hauteur.)</span></p>
+
+<p>L'espérance de quoi?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>L'espérance de nous plaire. <span class="stage2">(Tendant la main à
+Valroger.)</span> Eh bien! monsieur, c'est fait; vous nous
+plaisez beaucoup.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(lui baisant la main.)</span></p>
+
+<p>Vraiment! <span class="stage2">(A part.)</span> La drôle de femme!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Comment voulez-vous qu'il en soit autrement?
+Je ne savais pas moi, que vous étiez le meilleur
+des hommes, et que tous nos pauvres avaient été
+comblés par vous. C'est mon amie qui vient de me
+l'apprendre.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(à Anna stupéfaite.)</span></p>
+
+<p>Comment! vous saviez... Vraiment me voilà réhabilité
+à bon marché! Est-ce qu'il y a le moindre
+mérite?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Oui, il y a toujours du mérite à savoir secourir
+avec intelligence et délicatesse. Ce n'est peut-être
+pas bien méritoire pour nous autres femmes, nous
+n'avons à faire que ça; mais un homme du monde
+que ses plaisirs n'emportent pas dans un tourbillon
+d'égoïsme et d'oubli!... Allons, je vois que je vous
+embarrasse avec mes louanges.... c'est fini. Je
+vous devais cette explication, et nous n'en parlerons
+plus.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Eh bien, non, madame! puisque vous le prenez
+ainsi, je veux tout savoir. Avant que madame de
+Trémont prît la peine de vous apprendre que j'étais
+un ange, vous pensiez que j'étais un démon,
+puisque vous me repoussiez sans merci de votre
+sanctuaire?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Vous saurez tout, car vous êtes de trop bonne
+compagnie pour me demander d'où je tenais ces
+renseignements; on m'avait dit que vous étiez
+méchant.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Méchant! Voilà un mot terrible. Voulez-vous me
+l'expliquer, madame?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Je ne puis vous l'expliquer que comme je l'entends.
+Un méchant, c'est un coeur haineux, et on
+vous accusait de haïr les femmes.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Comment peut-on haïr les femmes?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>C'est les haïr que de les rechercher pour le
+seul plaisir de les compromettre. Les compromettre,
+c'est leur faire perdre l'estime et la confiance
+qu'elles méritaient, c'est leur faire le plus grand
+tort et le plus grand mal: voilà ce que c'est qu'un
+méchant.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER</p>
+
+<p>Très-bien. Et une méchante, qu'est-ce que
+c'est?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>C'est la même chose. C'est une coquette au coeur
+froid.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Voilà une bizarre aventure, madame de Louville!
+On m'avait dit à moi que vous étiez une
+méchante dans le sens que vous donnez à ce
+mot!</p>
+
+<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(s'échappant)</span>.</p>
+
+<p>Moi?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(s'apercevant de la mystification)</span>.</p>
+
+<p>Vous? <span class="stage2">(A part)</span>. Bien! ces dames s'amusent à mes
+dépens! <span class="stage2">(Haut à Anna)</span>. Oh! vous, madame de Trémont,
+vous passez à bon droit, j'en suis certain,
+pour une femme sincère et indulgente; mais elle,
+votre amie, madame de Louville, qui vient de si
+bien définir la méchanceté, elle est réputée méchante
+comme Satan!</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Eh bien! voilà une belle réputation! mais c'est
+indigne!... Je... <span class="stage2">(A Louise.)</span> Tu ne te fâches pas?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Me fâcher de cela serait avouer que je le
+mérite.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Mais monsieur l'a cru, il le croit sans doute
+encore?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Dame! qui sait? c'est à lui de répondre.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Eh! eh!</p>
+
+<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(en colère,)</span></p>
+
+<p>Comment? vous dites <i>eh! eh!</i></p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Oh! oh!</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Ce ne sont pas là des réponses!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Que voulez-vous? Certes, madame a le ciel écrit
+en toutes lettres sur la figure, et l'accueil qu'elle
+vient de me faire tournerait la tête à un novice;
+mais le plus souvent ces êtres angéliques sont les
+plus dangereux et les plus perfides. Ils s'arrangent
+pour vous mettre à leurs pieds, et quand vous y
+êtes, ils jettent leur soulier rose et vous font
+voir la double griffe.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Alors, puisque vous ne croyez à la franchise
+d'aucune de nous, et que vous étiez si mal disposé
+contre... madame en particulier, pourquoi donc
+venez-vous chez-elle? Personne ne vous y avait
+appelé ni attiré, que je sache.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, j'étais impérieusement sommé
+de comparaître pour répondre à une provocation.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Ah! je ne savais pas!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Non, vous ne saviez pas; mais peut-être que
+madame de Louville le sait!
+Je m'en doute. J'ai, sans vous connaître, et sur
+la foi d'autrui, dit beaucoup de mal de vous. Je
+me suis irritée de vos faciles victoires sur les femmes
+légères. Je vous ai haï comme on hait celui
+qui vous confond avec les autres, et, tout en disant
+que je ne vous verrais de ma vie, j'ai eu envie de
+vous voir pour vous braver en face. C'est à cette
+provocation que vous avez répondu en venant ici.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Au moins voici de la franchise.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>J'en ai beaucoup, c'est ma manière d'être coquette;
+c'est celle des grands diplomates.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Je hais, je méprise la coquetterie, moi!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Et moi, j'avoue que nous en avons toutes! Il
+vaut bien mieux confesser nos travers que de
+nous les entendre reprocher à tout propos. Oui,
+j'avoue que, de vingt-cinq à trente ans surtout,
+nous sommes toutes un peu perverses, parce que
+nous sommes toutes un peu folles. Nous sommes
+enivrées de l'orgueil de la beauté quand nous
+sommes belles, et de celui de la vertu quand nous
+sommes vertueuses; mais quand nous sommes
+l'un et l'autre, oh! alors il n'y a plus de bornes à
+notre vanité, et l'homme qui ose douter de notre
+force devient un ennemi mortel. Il faut le vaincre,
+à tout risque, et pour le vaincre il faut le rendre
+amoureux; quel prix aurait son culte, s'il ne souffrait
+pas un peu pour nous? Ne faut-il pas qu'il
+expie son impiété? Alors on s'embarque avec lui
+dans cette coquille de noix qu'on appelle la lutte,
+sur ce torrent dangereux qu'on appelle l'amour;
+on s'y joue du péril et on s'y tient ferme jusqu'à
+ce qu'un écueil imprévu, le moindre de tous,
+peut-être un léger dépit, une jalousie puérile, vous
+brise avec votre aimable compagnon de voyage.
+Et voilà le résultat très-ordinaire et très-connu de
+ces sortes de défis réciproques. On commence par
+se haïr, puis on s'adore, après quoi on se méprise
+l'un et l'autre quand on ne se méprise pas soi-même.
+Il eût été si facile pourtant de se rencontrer
+naturellement, de se saluer avec politesse et de
+passer son chemin sans garder rancune d'un mot
+léger ou d'une bravade irréfléchie!</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Ma chère, tu parles d'or; mais moi, bonne
+femme, paisible et connue pour telle, je ne vois
+pas le but de cette confession, et je trouve qu'elle
+dépasse mon expérience. Je te laisserai donc implorer
+de monsieur l'absolution de tes fautes, et
+je me retire...</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Sans l'inviter chez toi?</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Sans l'inviter. Je n'ai rien à me faire pardonner,
+puisqu'il est convaincu que je le tiens pour un
+ange!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Me sera-t-il permis d'aller au moins vous présenter
+mes actions de grâces?</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Oui, monsieur, au château de Trémont, <span class="stage2">(Bas à
+Louise.)</span> où je ne remettrai jamais les pieds! <span class="stage2">(Elle sort.)</span></p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="mid">LOUISE, VALROGER.</p>
+
+<br>
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Savez-vous bien que me voilà brouillée avec
+madame de Trémont?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Je vois, madame de Trémont, que vous voilà en
+délicatesse à propos de moi avec madame de Louville.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Ah! vous avez deviné ce que j'allais vous révéler?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Oui, madame; j'ai vu qu'en bonne amie vous
+avez voulu couper le mal dans sa racine.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Le mal?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Oui; je venais ici, vous l'avez fort bien compris,
+pour me venger, n'importe comment, du mépris,
+de l'aversion que madame de Louville affecte pour
+ma personne. A présent il n'y aura pas moyen; vous
+lui avez trop clairement montré le danger. Et puis
+vous m'avez rendu ridicule en sa présence, car je
+n'ai pas vu tout de suite le piège que vous me tendiez.
+Je dois donc renoncer à ma vengeance; mais
+ne triomphez pas trop, j'y tenais médiocrement.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Alors il me reste à vous remercier du pardon que
+vous accordez aux femmes vertueuses dans la personne
+de ma jeune amie, et à prendre acte de votre
+promesse.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Quelle promesse?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Celle de laisser tranquille à tout jamais cette petite
+femme qui aime son mari, un mari excellent,
+un honnête homme que vous connaissez...</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Il n'est pas mon ami.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Il le sera bientôt, puisque vous voilà établi dans
+notre voisinage. Vous chasserez ensemble, vous
+vous rencontrerez partout, vous l'estimerez, vous
+verrez que son ménage est heureux et honorable;
+mais il n'est si bon ménage où le plus léger propos
+ne puisse jeter le trouble. Vous êtes un homme
+dangereux, en ce sens que vous ne pouvez plus
+faire un pas sans qu'on vous attribue un projet
+ou une aventure; mais vous êtes un galant
+homme quand même, et vous me jurez de renoncer...</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Permettez! Avant de m'engager, je voudrais
+comprendre...</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Je voudrais comprendre comment, pourquoi,
+vous, la femme proclamée vertueuse et pure par
+excellence, vous semblez faire bon marché de la
+vertu des autres femmes, au point de demander
+grâce pour elles?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Oh! je vais plus loin que cela. Je fais bon marché
+de ma propre vertu dans le passé. Je ne sais
+nullement si, poursuivie et tourmentée par un séducteur
+habile, j'eusse gardé dans ma jeunesse le
+calme dont je jouis maintenant.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Dans votre jeunesse?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Oui, et comme j'ai été très-heureuse en ménage
+et très-respectée de tout ce qui m'entourait, je suis
+très-indulgente pour celles qui se trompent dans
+les chemins embrouillés.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Savez-vous bien, madame, que me voilà tenté de
+vous prendre pour la véritable coquette que je
+comptais trouver ici?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Ah oui-da!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Madame de Louville est une enfant. Beauté, jeunesse,
+orgueil et témérité, cela est bien connu, bien
+peu redoutable et bien peu excitant; mais une femme
+vraiment forte, habilement humble, généreuse envers
+les autres, soi-disant vieille, et plus belle que
+les plus jeunes, tenez, vous aurez beau dire, vous
+savez bien que tout cela est d'un prix inestimable,
+et qu'il y aurait une gloire immense...</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>A l'immoler?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Non, mais à le conquérir.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Conquérir! Comment donc? le mot est charmant!
+Est-ce une déclaration que vous me faites?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Si vous voulez.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Et si je ne veux pas?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Il est trop tard. Vous l'avez provoquée, et vous
+n'avez point paré à temps.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Au fait, c'est vrai. Eh bien! monsieur, vous êtes
+très-aimable, et je vous remercie.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Cela veut dire que vous prenez mes paroles pour
+un hommage banal!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Je n'ai garde; j'en suis trop flattée pour
+cela.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Ah çà mais, vous êtes atrocement railleuse! Je
+commence à vous croire coquette tout de bon.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>C'est dans mon rôle.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Le rôle d'ange gardien de madame de Louville?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>C'est cela! Si je ne m'empare pas de votre coeur
+aujourd'hui, mon proverbe est manqué.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Eh bien! il est manqué; je vous déteste!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Oh! que non.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Vous croyez le contraire?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Pas du tout. Je vous suis parfaitement indifférente.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Et sur ce terrain-là vous me payez largement de
+retour!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Ah! mais non.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>J'entends! vous me détestez aussi, vous.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>C'est tout le contraire. Regardez-moi en face.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Bien volontiers.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Trouvez-vous que j'ai l'air de me moquer de
+vous?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Parfaitement.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Oh! l'homme habile! Eh bien! on vous a surfait,
+vous êtes un bon jeune homme, vous n'avez jamais
+rien lu dans les yeux d'une femme.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>D'une femme comme vous, c'est possible.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Quelle femme suis-je donc?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Un sphinx! Je n'ai jamais vu tant d'aplomb dans
+le dédain.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Et moi, je n'ai jamais vu tant d'obstination dans
+la méfiance. Voyons, par quoi faut-il vous jurer
+que je vous aime?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(riant).</span></p>
+
+<p>Vous m'aimez, vous!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>De tout mon coeur!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(à part)</span>.</p>
+
+<p>C'est une folle! <span class="stage2">(Haut.)</span> Jurez-le sur l'honneur, si
+vous voulez que je vous croie.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>L'honneur d'une femme? Vous n'y croyez pas.
+Dans les mélodrames, on jure par son salut éternel;
+mais vous n'y croyez pas davantage.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Par votre amitié pour madame de Louville!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Encore mieux: par l'innocence de ma fille!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Quel âge a-t-elle?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Six ans.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>J'y crois. Donc vous m'aimez, comme ça, tout
+doucement, de tout votre coeur, comme le premier
+venu?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Je n'aime pas le premier venu. Écoutez-moi,
+vous allez comprendre que je ne ris pas, et que
+mon affection pour vous est très-sérieuse.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Ah! voyons cela, je vous en prie!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Vous souvenez-vous d'un jeune garçon qui s'appelait
+Ferval?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Non, pas du tout!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Augustin de Ferval.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>C'est très-vague...</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Alors, puisqu'il faut mettre les points sur les <i>i</i>,
+vous vous souviendrez peut-être d'une certaine
+demoiselle qui s'appelait Aline, et qui n'était pas
+du tout reine de Golconde?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Eh bien! madame?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Eh bien! monsieur, cette jolie personne, que
+vous protégiez, fut prise au sérieux par un jeune
+provincial, mauvaise tête...</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>J'y suis, je me souviens! Il y a de cela cinq ou
+six ans. Vous le connaissez, ce petit Ferval?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>C'était mon frère, un enfant qui eut la folie de
+vous provoquer et dont vous n'avez pas voulu tirer
+vengeance, car, après lui avoir laissé la satisfaction
+de vous envoyer une balle, vous avez riposté sur
+lui avec une arme chargée à poudre. Il ne l'a jamais
+su; mais des amis à vous l'ont dit en secret
+à sa mère, qui l'a répété à sa soeur. Vous voyez
+bien que cette soeur ne peut pas rire quand elle
+prétend qu'elle vous aime!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Alors on a bien raison de prétendre qu'un bienfait
+n'est jamais perdu, car votre amitié doit être
+une douce chose; pourtant...</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Pourtant?...</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Vous avez tort de l'offrir pour si peu, madame!
+C'est un excitant dangereux.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Dangereux pour qui?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Pour moi.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Pourquoi me répondez-vous comme cela,
+voyons? A quoi bon poursuivre l'escarmouche de
+convention et garder le ton plaisant, quand je vous
+dis tout bonnement les choses comme elles
+sont?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>C'est que vous oubliez vos propres paroles: je
+suis un méchant, et j'ai le coeur froid comme
+glace.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais cru cela.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Eh bien! vous avez eu tort; il fallait le croire.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Pourquoi mentez-vous? Je ne comprends plus.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Je ne mens pas. Je suis amoureux de vous.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Si c'était vrai, cela ne prouverait pas que vous
+eussiez le coeur froid.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Attendez! je suis amoureux de vous à ma manière,
+sans vous aimer.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Je comprends; ma confiance vous-humilie,
+ma loyauté vous blesse. Vous vous vengez
+en me disant une chose que vous jugez offensante.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Oui, madame, j'ai l'intention de vous offenser.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Pour que vous me détestiez.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Parce que l'amitié d'une honnête femme vous
+fait l'effet d'un outrage?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>C'est comme ça. Je ne veux pas de la vôtre.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Vous êtes brutalement sincère!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Oui. Je suis un séducteur percé à jour, comme
+vous êtes une coquette classique.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Alors me voilà déjouée et rembarrée! Je suis
+coquette tout de bon, et j'ai voulu me frotter à un
+vindicatif plus malin que moi, qui me remet à ma
+place et compte faire de moi un exemple. Est-ce
+cela?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Précisément.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Comment vais-je sortir de là?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Vous n'en sortirez pas.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE, <span class="stage2">(élevant la voix avec intention.)</span></p>
+
+<p>C'est-à-dire que vous allez faire pour moi ce que
+vous comptiez faire pour madame de Louville?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Oui, madame.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Vous viendrez me voir?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Tous les jours.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Et si la porte vous est fermée?...</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Je resterai sous la fenêtre. Je coucherai dans le
+jardin, sous un arbre.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Je suis sauvée! vous vous enrhumerez!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Je tousserai à vous empêcher de dormir. Vous
+m'enverrez de la tisane!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Vous refuserez de la boire?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Au contraire. Je la boirai.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Et alors?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Alors vous aurez pitié de moi, vous me recevrez.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Et puis après?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Je reviendrai.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Je me laisserai compromettre?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Non! vous fuirez, mais je vous suivrai partout.
+Partout vous me trouverez pour ouvrir la voiture
+et vous offrir la main.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>C'est bien connu, tout ça.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Tout est connu. Je n'ai rien découvert de neuf,
+il n'y a rien de mieux que les choses qui réussissent
+toujours.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Alors c'est cela, c'est bien cela qui s'appelle
+compromettre une femme?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Pas du tout! Compromettre une femme, c'est
+se servir des apparences qu'on a fait naître pour la
+calomnier ou la laisser calomnier. Je ne calomnie
+pas, moi. Je suis homme du monde et gentilhomme.
+Je dirai à toute la terre que je fais des
+folies pour vous en pure perte, ce qui sera vrai
+jusqu'au jour où vous en ferez pour moi.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Et pourquoi en ferai-je?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Parce que la folie est contagieuse.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Et je deviendrai folle, moi?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Ne vous fiez pas au passé.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Vous savez bien que je n'en tire pas vanité.
+Pourtant ce qui est passé est acquis.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Non! vous l'avez dit vous-même, votre vertu a
+été aidée par l'absence de péril. Pourtant vous avez
+dû allumer des passions; mais il y a à peine un
+homme sur mille qui soit doué d'assez de persévérance
+pour consacrer des mois et des années à la
+conquête d'une femme... Or je sais, je vois que
+vous n'avez pas rencontré cet homme-là.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Et vous vous piquez de l'être?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Je le suis.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Ça vous amuse?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>C'est mon unique amusement.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Vous êtes né hostile et vindicatif, comme on naît
+poète ou rôtisseur?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Le bonheur de l'homme est de développer ses
+instincts particuliers.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Même les mauvais?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Enfin vous reconnaissez que je suis mauvais?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>C'est à quoi vous teniez? Vous vouliez faire peur;
+sans cela vous croyez votre effet manqué, et la
+confiance vous humilie. C'est une manie que vous
+avez, je le vois bien; avec moi, elle ne sera pas satisfaite.
+Je vous crois bon.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Vous éludez la question. Si je suis tel que je
+m'annonce, vous devez me haïr.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Et vous voulez être haï?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Oui; pour commencer, cela m'est absolument
+nécessaire.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Eh bien! comme, en ne vous accordant pas le
+commencement, je serai, espérons-le, préservée de
+la fin, je déclare que, méchant ou non, je ne puis
+haïr le bienfaiteur de mes pauvres et le sauveur de
+mon frère.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Vaine invocation au passé! Vous me haïrez quand
+même!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Comment vous y prendrez-vous?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>D'abord je vais faire la cour à madame de Louville.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE, <span class="stage2">(regardant vers une portière en tapisserie.)</span></p>
+
+<p>A quoi bon, si je n'en suis pas jalouse?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Vous m'avez demandé grâce pour elle. Il faut
+que je sois inexorable pour vous prouver que je ne
+vaux rien.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE, <span class="stage2">(lui montrant la portière, dont les plis sont agités.)</span></p>
+
+<p>Vous pouvez lui faire la cour; à présent qu'elle
+a tout entendu, elle saura se défendre. Vos plans
+sont livrés, et peut-être... <span class="stage2">(Elle va à la fenêtre.)</span> Cette
+voiture qui roule... Oui, c'est un renfort qui lui
+arrive.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Son mari?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Précisément.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Si madame de Louville est hors de cause, on se
+passera de ce moyen-là.</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>C'est tout ce que je voulais. Merci, mon cher
+monsieur; elle est sauvée, et moi, je ne vous crains
+pas.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Merci, ma chère madame, voilà que vous acceptez
+le défi!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Le défi de quoi? Vous voulez que je vous craigne
+pour arriver à vous aimer? C'est un prologue inutile,
+puisque nous voici d'emblée au dénoûment.
+Ce que vous voulez, ce n'est pas l'amour, vous en
+êtes rassasié, vous n'y tenez pas, et c'est ma vertu,
+c'est-à-dire ma tranquillité seule, que vous
+voudriez ébranler. Eh bien! sachez que, dans les
+âmes fermées aux malsaines agitations de la passion
+folle, il y a des émotions plus douces et plus pures
+qu'on peut être fier d'avoir fait naître et de conserver
+toujours jeunes. Il n'est pas humiliant d'être
+maternellement aimé par une femme mûre, et il
+ne serait pas du tout glorieux de lui tourner ridiculement
+la tête.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER</p>
+
+<p>Une femme mûre!...</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>J'ai trente-six ans, mon bon monsieur!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Ce n'est pas vrai, votre fille n'en a que six!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Mais mon fils en a quinze!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Allons donc!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Je n'ai pas son extrait de naissance dans ma
+poche, sans cela... Mais vous voilà calmé et un peu
+honteux, convenez-en, de vous être trompé, vous
+si clairvoyant, sur l'âge d'une femme. Vous verrez
+mon fils, cela vous guérira tout à fait, car vous
+viendrez chez moi, tous les jours si vous voulez,
+et sans être condamné à coucher préalablement
+sous un arbre. Vous vous enrhumerez pour d'autres,
+il y aura toujours de la tisane chez moi. Vous me
+trouverez toujours entourée d'êtres qui ne me
+quittent jamais, mon fils, ma fille et mon neveu, le
+fils de cet Augustin de Ferval à qui vous avez sauvé
+la vie en dépit de lui-même; plus ma mère qui
+vous bénit et prie pour vous tous les jours, plus
+ma belle-soeur, la femme du même Augustin, qui
+est dans le secret, et qui vous regarde comme un
+saint, tout perverti que vous passez pour être.
+Voyez s'il y aura moyen d'entrer chez nous comme
+un loup dans une bergerie! Tout ce cher monde
+s'est réjoui en vous sachant fixé près de nous.
+Notre pauvre Augustin n'est plus, il est mort l'an
+dernier, et c'est son deuil que je porte; mais nous
+vous devons de l'avoir conservé six ans, de l'avoir
+vu heureux, marié et père. Sa femme et son enfant
+sont des trésors qu'il nous a laissés. Toute cette
+famille reconnaissante, grands et petits, vous sautera
+au cou et aux jambes, et, quand vous aurez
+été bien et dûment embrassé sur les deux joues
+comme un ami qu'on attendait depuis longtemps
+et à qui l'on ne sait comment faire fête, vous sentirez
+que vous êtes un homme de chair et d'os comme
+les autres,&mdash;non le spectre de don Juan, le héros
+d'un autre siècle et d'un autre pays. Vous laisserez
+fondre la glace artificielle amassée autour de ce
+coeur-là, qui est vivant et humain, puisqu'il est généreux
+et compatissant. Votre génie du mal rira de
+lui-même et vous laissera consentir à aimer les
+honnêtes gens, à les protéger même, ce qui est
+bien plus facile que de leur tendre des pièges, et
+bien moins triste que de se battre les flancs pour
+les méconnaître. Vous garderez votre science, vos
+ruses pour celles qui les provoquent et qui ont de
+quoi mettre à ce jeu-là. On vous pardonnera d'avoir
+ce goût bizarre, vous, honnête homme, de perdre
+votre temps à contempler, à étudier, à mesurer la
+faiblesse de notre sexe, tout en excitant sa perversité.
+Tenez! on vous pardonnera tout, même d'être
+incorrigible. On pensera que ce métier de punisseur
+des torts féminins est une tâche navrante, et que
+vous devez être un homme malheureux. On s'efforcera
+de vous soigner comme un malade, ou de
+vous distraire comme un convalescent; si par moments
+vous êtes tenté de faire la guerre à vos amis,
+ils se diront: c'est une épreuve; il veut savoir si
+nous méritons l'estime qu'il nous accorde. Alors
+on se tiendra de son mieux pour vous montrer
+qu'on y attache le plus grand prix. Et, si on ne
+réussit pas à mettre dans votre existence une affection
+pure et bienfaisante, on en aura beaucoup de
+chagrin, je vous en avertis, parce que l'amitié, qui
+n'est pas une chose convulsive, n'est pas non plus
+une chose froide. Donc vous aurez, sans vous donner
+aucune peine pour cela, un triomphe assuré
+chez nous, celui d'avoir touché, ému, réjoui ou
+attristé des âmes qui ne sont pas banales, et qui ne
+se donnent pas à tout le monde.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Tenez, madame de Trémont, je vous aime tant,
+telle que vous êtes, que je me regarderais comme
+un sot et comme un lâche si j'avais prémédité d'entamer
+cette noble et touchante sérénité. Vous avez
+fort bien compris que je valais mieux que cela, que
+d'ailleurs je n'eusse jamais osé menacer sérieusement
+une personne telle que vous; mais je cesse
+de rire, et vous rends les armes. On me l'avait bien
+dit: vous êtes la plus sincère, la plus tendre et la
+plus forte des femmes, et il y a longtemps que je
+sais une chose, c'est que la bonté est l'arme la plus
+solide de votre sexe. Toute vertu sans modestie est
+provocation, comme toute résistance sans conviction
+est grimace. Je suis heureux et fier de vous
+répéter que je vous comprends, que je vous respecte...
+Et, puisque vous m'acceptez pour frère,
+voulez-vous consacrer ce lien qui m'honore?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Vous avez parlé tout à l'heure de m'embrasser
+sur les deux joues...</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>C'était une métaphore!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Pourquoi ne serait-ce pas la formule qui scelle
+un pacte d'honneur?</p>
+
+<p>LOUISE.</p>
+
+<p>N'avez-vous pas encore une autre raison à donner?</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Une autre raison?</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Vous ne voulez pas la dire! Non! ce n'en est pas
+une pour vous. Vous avez trop de générosité pour
+exiger une réparation; mais voulez-vous savoir
+une chose? C'est qu'au moment où vous êtes entré
+ici, si j'avais écouté mon premier mouvement, je
+vous aurais sauté au cou; ne prétendez pas que
+c'eût été une reconnaissance exagérée. Je sais tout,
+monsieur de Valroger, je sais qu'une de ces joues-là
+a été frappée par le gant de mon pauvre étourdi
+de frère, et, comme je ne sais pas laquelle...</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Toutes deux, madame, toutes deux!</p>
+
+<p class="mid">LOUISE.</p>
+
+<p>Je ne dis pas le contraire; mais toute réparation
+demande des témoins, et justement en voici
+qui nous arrivent. <span class="stage2">(Elle l'embrasse sur les deux joues devant
+M. de Louville et sa femme qui viennent d'entrer. Anne pousse un grand
+cri de surprise, M. de Louville éclate de rire. Valroger met un genou
+en terre et baise la main de Louise.)</span></p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>Merci, madame, merci!</p>
+
+<p class="mid">M. DE LOUVILLE, <span class="stage2">(riant.)</span></p>
+
+<p>Bravo, mon cher! voilà qui s'appelle enlever
+d'assaut les citadelles imprenables.</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>C'est-à-dire que c'est moi la forteresse, et que
+je me suis rendu à discrétion! <span class="stage2">(Bas, pendant que Louise va
+en riant auprès d'Anna.)</span> Dites-moi, Louville, est-ce qu'il
+n'y a pas moyen d'épouser cette femme-là?</p>
+
+<p class="mid">M. DE LOUVILLE.</p>
+
+<p>Allons donc! Elle a peut-être quarante ans!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>En eût-elle cinquante!</p>
+
+<p class="mid">M. DE LOUVILLE.</p>
+
+<p>Ah bah! mais elle a aimé son mari, elle adore son
+fils... Non, c'est impossible!</p>
+
+<p class="mid">VALROGER.</p>
+
+<p>C'est dommage; c'eût été pour moi le seul moyen
+de devenir un homme sérieux!</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><b>FIN</b></p>
+<br><br><br>
+
+
+<p>TABLE</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Francia</p>
+<p>Un bienfait n'est jamais perdu</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Francia; Un bienfait n'est jamais perdu
+by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANCIA; UN BIENFAIT N'EST ***
+
+***** This file should be named 15397-h.htm or 15397-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/3/9/15397/
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+will be renamed.
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+
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+ License. You must require such a user to return or
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+1.F.
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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