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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/15397-8.txt b/15397-8.txt new file mode 100644 index 0000000..4888544 --- /dev/null +++ b/15397-8.txt @@ -0,0 +1,6446 @@ +Project Gutenberg's Francia; Un bienfait n'est jamais perdu, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Francia; Un bienfait n'est jamais perdu + +Author: George Sand + +Release Date: March 17, 2005 [EBook #15397] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANCIA; UN BIENFAIT N'EST *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +OEUVRES +DE +GEORGE SAND + + + +FRANCIA + +UN BIENFAIT N'EST JAMAIS PERDU + +PAR + +GEORGE SAND (L.-A. AURORE DUPIN) +VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT + +PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR +3, RUE AUBER, 3 +1899 + + + + + + FRANCIA + + + + I + +Le jeudi 31 mars 1814, la population de Paris s'entassait sur le passage +d'un étrange cortège. Le tsar Alexandre, ayant à sa droite le roi de +Prusse et à sa gauche le prince de Schwarzenberg, représentant de +l'empereur d'Autriche, s'avançait lentement à cheval, suivi d'un +brillant état-major et d'une escorte de cinquante mille hommes d'élite, +à travers le faubourg Saint-Martin. Le tsar était calme en apparence. +Il jouait un grand rôle, celui de vainqueur magnanime, et il le jouait +bien. Son escorte était grave, ses soldats majestueux. La foule était +muette. + +C'est qu'au lendemain d'un héroïque combat des dernières légions +de l'empire, on avait abandonné et livré la partie généreuse de la +population à l'humiliante clémence du vainqueur. C'est que, comme +toujours, en refusant au peuple le droit et les moyens de se défendre +lui-même, en se méfiant de lui, en lui refusant des armes, on s'était +perdu. Son silence fut donc sa seule protestation, sa tristesse fut sa +seule gloire. Au moins celle-là reste pure dans le souvenir de ceux qui +ont vu ces choses. + +Sur le flanc du merveilleux état-major impérial un jeune officier russe +d'une beauté remarquable contenait avec peine la fougue de son cheval. +L'homme était de haute taille, mince, et d'autant plus serré dans sa +ceinture d'ordonnance, dont les épais glands d'or retombaient sur sa +cuisse, comme celle des mystérieux personnages qu'on voit défiler sur +les bas-relief perses de la décadence; peut-être même un antiquaire +eût-il pu retrouver dans les traits et dans les ornements du jeune +officier un dernier reflet du type et du goût de l'Orient barbare. + +Il appartenait aux races méridionales que la conquête ou les alliances +ont insensiblement fondues dans l'empire russe. Il avait la beauté du +profil, l'imposante largeur des yeux, l'épaisseur des lèvres, la +force un peu exagérée des muscles, tempérée par l'élégance des formes +modernes. La civilisation avait allégé la puissance du colosse. Ce qui +en restait conservait quelque chose d'étrange et de saisissant qui +attirait et fixait les regards, même après la surprise et l'attention +accaparées d'abord par le tsar en personne. + +Le cheval monté par ce jeune homme s'impatientait de la lenteur du +défilé; on eût dit que, ne comprenant rien à l'étiquette observée, +il voulait s'élancer en vainqueur dans la cité domptée et fouler les +vaincus sous son galop sauvage. Aussi son cavalier, craignant de lui +voir rompre son rang et d'attirer sur lui un regard mécontent de ses +supérieurs, le contenait-il avec un soin qui l'absorbait et ne lui +permettait guère de se rendre compte de l'accueil morne, douloureux, +parfois menaçant de la population. + +Le tsar, qui observait tout avec finesse et prudence, ne s'y méprenait +pas et ne réussissait pas à cacher entièrement ses appréhensions. +La foule devenait si compacte que si elle se fût resserrée sur les +vainqueurs (l'un deux l'a raconté textuellement), ils eussent été +étouffés sans pouvoir faire usage de leurs armes. Cette foulée, +volontaire ou non, n'eût pas fait le compte du principal triomphateur. +Il voulait entrer dans Paris comme l'ange sauveur des nations, +c'est-à-dire comme le chef de la coalition européenne. Il avait tout +préparé naïvement pour cette grande et cruelle comédie. La moindre +émotion un peu vive du public pouvait faire manquer son plan de mise en +scène. + +Cette émotion faillit se produire par la faute du jeune cavalier que +nous avons sommairement décrit. Dans un moment où sa monture semblait +s'apaiser, une jeune fille, poussée par l'affluence ou entraînée par +la curiosité, se trouva dépasser la ligne des gardes nationaux qui +maintenaient l'ordre, c'est-à-dire le silence et la tristesse des +spectateurs. Peut-être qu'un léger frôlement de son châle bleu ou de sa +robe blanche effraya le cheval ombrageux; il se cabra furieusement, un +de ses genoux fièrement enlevés atteignit l'épaule de la Parisienne, qui +chancela, et fut retenue par un groupe de faubouriens serrés derrière +elle. Était-elle blessée, ou seulement meurtrie? La consigne ne +permettait pas au jeune Russe de s'arrêter une demi-seconde pour s'en +assurer: il escortait le tout-puissant tsar, il ne devait pas se +retourner, il ne devait pas même voir. Pourtant il se retourna, il +regarda, et il suivit des yeux aussi longtemps qu'il le put le groupe +ému qu'il laissait derrière lui. La grisette, car ce n'était qu'une +grisette, avait été enlevée par plusieurs paires de bras vigoureux; en +un clin d'oeil, elle avait été transportée dans un estaminet qui se +trouvait là. La foule s'était instantanément resserrée sur le vide fait +dans sa masse par l'incident rapide. Un instant, quelques exclamations +de haine et de colère s'étaient élevées, et, pour peu qu'on y eût +répondu dans les rangs étrangers, l'indignation se fût peut-être allumée +comme une traînée de poudre. Le tsar, qui voyait et entendait tout sans +perdre son vague et implacable sourire, n'eut pas besoin d'un geste pour +contenir ses cohortes; on savait ses intentions. Aucune des personnes +de sa suite ne parut s'apercevoir des regards de menace qui embrasaient +certaines physionomies. Quelques imprécations inarticulées, quelques +poings énergiquement dressés se perdirent dans l'éloignement. +L'officier, cause involontaire de ce scandale, se flatta que ni le tsar, +ni aucun de ses généraux n'en avaient pris note; mais le gouvernement +russe a des yeux dans le dos. La note était prise: le tsar devait +connaître le crime du jeune étourdi qui avait eu la coquetterie de +choisir pour ce jour de triomphe la plus belle et la moins disciplinée +de ses montures de service. En outre il serait informé de l'expression +de regret et de chagrin que le jeune homme n'avait pas eu _l'expérience_ +de dissimuler. Ceux qui firent ce rapport crurent aggraver la faute en +donnant ce dernier renseignement. Ils se trompaient. Le choix du cheval +indompté fut regardé comme punissable, le regret manifesté rentrait +dans la comédie de sentiment dont les Parisiens devaient être touchés. +L'inconvenance d'une émotion quelconque dans les rangs de l'escorte +impériale ne fut donc pas prise en mauvaise part. + +Quand le défilé ennemi déboucha sur le boulevard, la scène changea comme +par magie. + +A mesure qu'on avançait vers les quartiers riches, l'entente se faisait, +l'étranger respirait; puis tout à coup la fusion se fit, non sans +honte mais sans scrupule. L'élément royaliste jetait le masque et se +précipitait dans les bras du vainqueur. L'émotion avait gagné la masse; +on n'y songeait pas aux Bourbons, on n'y croyait pas encore, on ne les +connaissait pas; mais on aimait Alexandre, et les femmes sans coeur +qui se jetaient sous ses pieds en lui demandant un roi ne furent +ni repoussées, ni insultées par la garde nationale qui regardait +tristement, croyant qu'on remerciait simplement l'étranger de n'avoir +pas saccagé Paris. Ils trouvaient cette reconnaissance puérile et +outrée; ils ne voyaient pas encore que cette joie folle applaudissait +à l'abaissement de la France. Le jeune officier russe qui avait failli +compromettre toute la représentation de cette triste comédie, où tant +d'acteurs jouaient un rôle de comparses sans savoir le mot de la pièce, +essayait en vain de comprendre ce qu'il voyait à Paris, lui qui avait vu +brûler Moscou et qui avait compris! C'était un esprit aussi réfléchi que +pouvaient le permettre l'éducation toute militaire qu'il avait reçue et +l'époque agitée, vraiment terrible, où sa jeunesse se développait. Il +suppléait aux facultés de raisonnement philosophique qui lui manquaient, +par la subtile pénétration de sa race et la défiance cauteleuse de son +milieu. Il avait vu et il voyait à deux années de distance les deux +extrêmes du sentiment patriotique: le riche et industrieux Moscou brûlé +par haine de l'étranger, dévouement sauvage et sublime qui l'avait +frappé d'horreur et d'admiration,--le brillant et splendide Paris +sacrifiant l'honneur à l'humanité, et regardant comme un devoir de +sauver à tout prix la civilisation dont il est l'inépuisable source. Ce +Russe était à beaucoup d'égards sauvage lui-même, et il se crut en droit +de mépriser profondément Paris et la France. + +Il ne se disait pas que Moscou ne s'était pas détruit de ses propres +mains et que les peuples esclaves n'ont pas à être consultés; ils +sont héroïques bon gré mal gré, et n'ont point à se vanter de leurs +involontaires sacrifices. Il ne savait point que Paris n'avait pas été +consulté pour se rendre, plus que Moscou pour être brûlé, que la France +n'était que très-relativement un peuple libre, qu'on spéculait en haut +lieu de ses destinées, et que la majorité des Parisiens eût été dès lors +aussi héroïque qu'elle l'est de nos jours[1]. + +[Note 1: Janvier 1871.] + +Pas plus que l'habitant de la France, l'étranger venu des rives du +Tanaïs ne pénétrait dans le secret de l'histoire. Au moment de la +brutalité de son cheval, il avait compris le Parisien du faubourg, il +avait lu sur son front soucieux, dans ses yeux courroucés. Il s'était +dit: + +Ce peuple a été trahi, vendu peut-être! + +En présence des honteuses sympathies de la noblesse, il ne comprenait +plus. Il se disait: + +--Cette population est lâche. Au lieu de la caresser, notre tsar devrait +la fouler aux pieds et lui cracher au visage. + +Alors les sentiments humains et généreux se trouvant étouffés et comme +avilis dans son coeur par le spectacle d'une lâcheté inouïe, il se +trouva lui-même en proie à l'enivrement des instincts sauvages. Il se +dit que cette ville était riante et folle, que cette population était +facile et corrompue, que ces femmes qui venaient s'offrir et s'attacher +elles-mêmes au char du vainqueur étaient de beaux trophées. Dès lors, +tout au désir farouche, à la soif des jouissances, il traversa Paris, +l'oeil enflammé, la narine frémissante et le coeur hautain. + +Le tsar, refusant avec une modestie habile d'entrer aux Tuileries, alla +aux Champs-Elysées passer la revue de sa magnifique armée d'élite, +donnant jusqu'au bout le spectacle à ces Parisiens avides de spectacles; +après quoi, il se disposait à occuper l'hôtel de l'Elysée. En ce moment, +il eut à régler deux détails d'importance fort inégale. Le premier fut à +propos d'un avis qu'on lui avait transmis pendant la revue: suivant ce +faux avis, il n'y avait point de sécurité pour lui à l'Élysée, le palais +était miné. On avait sur-le-champ dépêché vers M. de Talleyrand, qui +avait offert son propre palais. Le tsar accepta, ravi de se trouver là +au centre de ceux qui allaient lui livrer la France; puis il jeta les +yeux sur l'autre avis concernant le jeune prince Mourzakine, qui s'était +si mal comporté en traversant le faubourg Saint-Martin. + +--Qu'il aille loger où bon lui semblera, répondit le souverain, et qu'il +y garde les arrêts pendant trois jours. + +Puis, remontant à cheval avec son état-major, il retourna à la place de +la Concorde, d'où il se rendit à pied chez M. de Talleyrand. Ses soldats +avaient reçu l'ordre de camper sur les places publiques. L'habitant, +traité avec tant de courtoisie, admirait avec stupeur ces belles troupes +si bien disciplinées, qui ne prenaient possession que du pave de +la ville et qui installaient la leurs cantines sans rien exiger en +apparence. Le _badaud_ de Paris admira, se réjouit, et s'imagina que +l'invasion ne lui coûterait rien. + +Quant au jeune officier attaché à l'état-major, exclu de l'hôtel où +allait résider son empereur, il se crut radicalement disgracié, et il en +cherchait la cause lorsque son oncle, le comte Ogokskoï, aide-de-camp du +tsar, lui dit à voix basse en passant: + +--Tu as des ennemis auprès du _père_, mais ne crains rien. Il te connaît +et il t'aime. C'est pour te préserver d'eux qu'il t'éloigne. Ne reparais +pas de quelques jours, mais fais-moi savoir où tu demeures. + +--Je n'en sais rien encore, répondit le jeune homme avec une résignation +fataliste, Dieu y pourvoira! + +Il avait à peine prononcé ces mots qu'un jockey de bonne mine se +présenta et lui remit le message suivant: + +«La marquise de Thièvre se rappelle avec plaisir qu'elle est, par +alliance, parente du prince Mourzakine; elle me charge de l'inviter à +venir prendre son gîte à l'hôtel de Thièvre, et je joins mes instances +aux siennes.» + +Le billet était signé _Marquis de Thièvre_. + +Mourzakine communiqua ce billet à son oncle qui le lui rendit en +souriant et lui promit d'aller le voir aussitôt qu'il aurait un moment +de liberté. Mourzakine fit signe à son heiduque cosaque et suivit le +jockey, qui était bien monté et qui les conduisit en peu d'instans à +l'hôtel de Thièvre, au faubourg Saint-Germain. + +Un bel hôtel, style Louis XIV, situé entre cour et jardin, jardin +mystérieux étouffé sous de grands arbres, rez-de-chaussée élevé sur un +perron seigneurial, larges entrées, tapis moelleux, salle à manger déjà +richement servie, un salon très-confortable et de grande tournure, voilà +ce que vit confusément Diomède Mourzakine, car il s'appelait modestement +de son petit nom _Diomède, fils de Diomède, Diomid Diomiditch_. Le +marquis de Thièvre vint à sa rencontre les bras ouverts. C'était un +vilain petit homme de cinquante ans, maigre, vif, l'oeil très-noir, +le teint très-blême, avec une perruque noire aussi, mais d'un noir +invraisemblable, un habit noir raide et serré, la culotte et les bas +noirs, un jabot très-blanc, rien qui ne fût crûment noir ou blanc dans +sa mince personne: c'était une pie pour le plumage, le babil et la +vivacité. + +Il parla beaucoup, et de la manière la plus courtoise, la plus +empressée. Mourzakine savait le français aussi bien possible, +c'est-à-dire qu'il le parlait avec plus de facilité que le russe +proprement dit, car il était né dans la Petite-Russie et avait dû faire +de grands efforts pour corriger son accent méridional; mais ni en russe, +ni en français, il n'était capable de bien comprendre une élocution +aussi abondante et aussi précipitée que celle de son nouvel hôte, et, ne +saisissant que quelques mots dans chaque phrase, il lui répondit un peu +au hasard. Il comprit seulement que le marquis se démenait pour établir +leur parenté. Il lui citait, en les estropiant d'une manière indigne, +les noms des personnes de sa famille qui avaient établi au temps de +l'émigration française des relations, et par suite une alliance avec +une demoiselle apparentée à la famille de madame de Thièvre. Mourzakine +n'avait aucune notion de cette alliance et allait avouer ingénument +qu'il la croyait au moins fort éloignée, quand la marquise entra. Elle +lui fit un accueil moins loquace, mais non moins affectueux que son +mari. La marquise était belle et jeune: ce détail effaça promptement les +scrupules du prince russe. Il feignit d'être parfaitement au courant et +ne se gêna point pour accepter le titre de cousin que lui donnait la +marquise en exigeant qu'il l'appelât «ma cousine,» ce qu'il ne put faire +sans biaiser un peu. Les rapports ainsi établis en quelques minutes, le +marquis le conduisit à un très-bel appartement qui lui était destiné +et où il trouva son cosaque occupé à ouvrir sa valise, en attendant +l'arrivée de ses malles qu'on était allé chercher. Le marquis mit en +outre à sa disposition un vieux valet de chambre de confiance qui, ayant +voyagé, avait retenu quelques mots d'allemand et s'imaginait pouvoir +s'entendre avec le cosaque, illusion naïve à laquelle il lui fallut +promptement renoncer; mais, croyant avoir affaire à quelque prince +régnant dans la personne de Mourzakine, le vieux serviteur resta debout +derrière lui, suivant des yeux tous ses mouvements et cherchant à +deviner en quoi il pourrait lui être utile ou agréable. + +A vrai dire, le Diomède barbare aurait eu grand besoin de son secours +pour comprendre l'usage et l'importance des objets de luxe et de +toilette mis à sa disposition. Il déboucha plusieurs flacons, reculant +avec méfiance devant les parfums les plus suaves, et cherchant celui qui +devait, selon lui, représenter le suprême bon ton, la vulgaire eau de +Cologne. Il redouta les pâtes et les pommades d'une exquise fraîcheur +qui lui firent l'effet d'être éventées, parce qu'il était habitué aux +produits rancis de son bagage ambulant. Enfin, s'étant accommodé du +mieux qu'il put pour faire disparaître la poussière de sa chevelure et +de son brillant uniforme, il retournait au salon, lorsque, se voyant +toujours suivi du domestique français, il se rappela qu'il avait un +service à lui demander. Il commença par lui demander son nom, à quoi le +serviteur répondit simplement: + +--Martin. + +--Eh bien, Martin, faites-moi le plaisir d'envoyer une personne faubourg +Saint-Martin, numéro,... je ne sais plus; c'est un petit café où l'on +fume;... il y a des queues de billard peintes sur la devanture, c'est le +plus proche du boulevard en arrivant par le faubourg. + +--On trouvera ça, répondit gravement Martin. + +--Oui, il faut retrouver ça, reprit le prince, et il faut s'informer +d'une personne dont je ne sais pas le nom: une jeune fille de seize ou +dix-sept ans, habillée de blanc et de bleu, assez jolie. + +Martin ne put réprimer un sourire que Mourzakine comprit très-vite. + +--Ce n'est pas une... fantaisie, continua-t-il. Mon cheval en passant a +fait tomber cette personne; on l'a emportée dans le café: je veux savoir +si elle est blessée, et lui faire tenir mes excuses ou mon secours, si +elle en a besoin. + +C'était parler en prince. Martin redevenu sérieux s'inclina profondément +et se disposa à obéir sans retard. + +M. de Thièvre, après avoir été un des satisfaits de l'empire par la +restitution de ses biens après l'émigration de sa famille, était un +des mécontents de la fin. Avide d'honneurs et d'influence, il avait +sollicité une place importante qu'il n'avait pas obtenue, parce qu'en se +précipitant, les événements désastreux n'avaient pas permis de contenter +tout le monde. Initié aux efforts des royalistes pour amener par +surprise une restauration royale, il s'était jeté avec ardeur dans +l'entreprise et il était de ceux qui avaient fait aux alliés l'accueil +que l'on sait. Il devait à sa femme l'heureuse idée d'offrir sa maison +au premier Russe tant soit peu important dont il pourrait s'emparer. La +marquise, à pied, aux Champs-Elysées, avait été admirer la revue. +Elle avait été frappée de la belle taille et de la belle figure de +Mourzakine. Elle avait réussi à savoir son nom, et ce nom ne lui était +pas inconnu; elle avait réellement une parente mariée en Russie, qui +lui avait écrit quelquefois, qui s'appelait Mourzakine, et qui était ou +pouvait être parente du jeune prince. Du moment qu'il était prince, il +n'y avait aucun inconvénient à réclamer la parenté, et du moment +qu'il était un des plus beaux hommes de l'armée, il n'y avait rien de +désagréable à l'avoir pour hôte. + +La marquise avait vingt-deux ans; elle était blanche et blonde, un peu +grasse pour le costume étriqué que l'on portait alors, mais assez grande +pour conserver une réelle élégance de formes et d'allures. Elle ne +pouvait souffrir son petit mari, ce qui ne l'empêchait pas de s'entendre +avec lui parfaitement pour tirer de toute situation donnée le meilleur +parti possible. Légère pourtant et très-dissipée, elle portait dans son +ambition et dans ses convoitises d'argent une frivolité absolue. Il ne +s'agissait pas pour elle d'intriguer habilement pour assurer une fortune +aux enfants qu'elle n'avait pas ou à la vieillesse qu'elle ne voulait +pas prévoir. Il s'agissait de plaire pour passer agréablement la vie, de +mener grand train et de pouvoir faire des dettes sans trop d'inquiétude +enfin de prendre rang à une cour quelconque, pourvu qu'on y put étaler +un grand luxe et y placer sa beauté sur un piédestal élevé au-dessus de +la foule. + +Elle n'était pas de noble race, elle avait apporté sa brillante jeunesse +avec une grosse fortune à un époux peu séduisant, uniquement pour être +marquise, et il n'eût pas fallu lut demander pourquoi elle tenait tant +à un titre, elle n'en savait rien. Elle avait assez d'esprit pour le +babil; son intelligence pour le raisonnement était nulle. Toujours en +l'air, toujours occupée de caquets et de toilettes, elle n'avait +qu'une idée: surpasser les autres femmes, être au moins une des plus +remarquées. + +Avec ce goût pour le bruit et le clinquant, il eût été bien difficile +qu'elle ne fût pas fortement engouée du militaire en général. Un temps +n'était pas bien loin où elle avait été fière de valser avec les beaux +officiers de l'empire; elle avait eu du regret lorsque son mari lui +avait prescrit de bouder l'empire. Elle était donc ivre de joie en +voyant surgir une armée nouvelle avec des plumets, des titres, des +galons et des noms nouveaux; toute cette ivresse était à la surface, le +coeur et les sens n'y jouaient qu'un rôle secondaire. La marquise était +sage, c'est-à-dire qu'elle n'avait jamais eu d'amant; elle était comme +habituée à se sentir éprise de tous les hommes capables de plaire, mais +sans en aimer assez un seul pour s'engager à n'aimer que lui. Elle eût +pu être une femme galante, car ses sens parlaient quelquefois malgré +elle; mais elle n'eût pas eu le courage de ses passions, et un grand +fonds d'égoïsme l'avait préservée de tout ce qui peut engager et +compromettre. + +Elle reçut donc Mourzakine avec autant de satisfaction que +d'imprévoyance. + +--Je l'aimerai, je l'aime, se disait-elle dès le premier jour; mais +c'est un oiseau de passage, et il ne faudra pas l'aimer trop. + +Ne pas aimer trop lui avait toujours été plus ou moins facile; elle ne +s'était jamais trouvée aux prises avec une volonté bien persistante en +fait d'amour. Le Français de ce temps-là n'avait point passé par le +romantisme; il se ressentait plus qu'on ne pense des moeurs légères du +Directoire, lesquelles n'étaient elles-mêmes qu'un retour aux moeurs +de la régence. La vie d'aventures et de conquêtes avait ajouté à cette +disposition au sensualisme quelque chose de brutal et de pressé qui ne +rendait pas l'homme bien dangereux pour la femme prudente. Dans les +temps de grandes préoccupations guerrières et sociales, il n'y a pas +beaucoup de place pour les passions profondes, non plus que pour les +tendresses prolongées. + +Rien ne ressemblait moins à un Français qu'un Russe de cette époque. +C'est à cause de leur facilité à parler notre langue, à se plier à nos +usages, qu'on les appela chez nous les Français du Nord; mais jamais +l'identification ne fut plus lointaine et plus impossible. Ils ne +pouvaient prendre de nous que ce qui nous faisait le moins d'honneur +alors, l'amabilité. + +Mourzakine n'était pourtant pas un vrai Russe. Géorgien d'origine, +peut-être Kurde ou Persan en remontant plus haut, Moscovite d'éducation, +il n'avait jamais vu Pétersbourg et ne se trouvait que par les hasards +de la guerre et la protection de son oncle Ogokskoï placé sous les yeux +du tsar. Sans la guerre, privé de fortune comme il l'était, il eût +végété dans d'obscurs et pénibles emplois militaires aux frontières +asiatiques, à moins que, comme il en avait été tenté quelquefois dans +son adolescence, il n'eût franchi cette frontière pour se jeter dans la +vie d'héroïques aventures de ses aïeux indépendants; mais il s'était +distingué à la bataille de la Moskowa, et plus tard il s'était battu +comme un lion sous les yeux du maître. Dès lors il lui appartenait corps +et âme. Il était bien et dûment baptisé Russe par le sang français qu'il +avait versé; il était rivé à jamais, lui et sa postérité, au joug de ce +qu'on appelle en Russie la civilisation, c'est-à-dire le culte aveugle +de la puissance absolue. Il faut monter plus haut que ne le pouvait +faire Mourzakine pour disposer de cette puissance par le fer ou le +poison. + +Sa volonté à lui, ne pouvait s'exercer que sur sa propre destinée; +mais qu'elles sont tenaces et patientes, ces énergies qui consistent à +écraser les plus faibles pour se rattacher aux plus forts! C'est toute +la science de la vie chez les Russes; science incompatible avec notre +caractère et nos habitudes. Nous savons bien aussi plier déplorablement +sous les maîtres; mais nous nous lassons d'eux avec une merveilleuse +facilité, et, quand la mesure est comble, nous sacrifions nos intérêts +personnels au besoin de reprendre possession de nous-mêmes[2]. + +[Note 2: Ivan Tourguenef, qui connaît bien la France, a créé en +maître le personnage du Russe intelligent, qui ne peut rien être en +Russie parce qu'il a la nature du Français. Relisez les dernières pages +de l'admirable roman: _Dimitri Roudine_.] + +Beau comme il l'était, Diomède Mourzakine avait eu partout de faciles +succès auprès des femmes de toute classe et de tous pays. Trop prudent +pour produire sa fatuité au grand jour, il la nourrissait en lui +secrète, énorme. Dès le premier coup d'oeil, il couva sensuellement des +yeux la belle marquise comme une proie qui lui était dévolue. Il comprit +en une heure qu'elle n'aimait pas son mari, qu'elle n'était pas dévote, +la dévotion de commande n'était pas encore à l'ordre du jour; +qu'elle était très-vivante, nullement prude, et qu'il lui plaisait +irrésistiblement. Il ne fit donc pas grands frais le premier jour, +s'imaginant qu'il lui suffisait de se montrer pour être heureux à bref +délai. + +Il ne savait pas du tout ce que c'est qu'une Française coquette et ce +qu'il y a de résistance dans son abandon apparent. Horriblement fatigué, +il fit des voeux sincères pour n'être pas troublé la première nuit, +et ce fut avec surprise qu'il s'éveilla le lendemain sans qu'aucun +mouvement furtif eût troublé le silence de son appartement. La première +personne qui vint à son coup de sonnette fut le ponctuel Martin, qui, ne +sachant quel titre lui donner, le traita d'excellence à tout hasard. + +--J'ai fait moi-même la commission, lui dit-il, j'ai pris un fiacre, je +me suis rendu au faubourg Saint-Martin, j'ai trouvé l'estaminet. + +--_L'esta_... Comment dites-vous? + +--Ces cafés de petites gens s'appellent des estaminets. On y fume et on +joue au billard. + +--C'est bien, merci. Après? + +--Je me suis informé de l'accident. Il n'y avait rien de grave. La +petite personne n'a pas eu de mal; on lui a fait boire un peu de liqueur +et elle a pu remonter chez elle, car elle demeure précisément dans la +maison. + +--Vous eussiez dû monter la voir. Cela m'eût fait plaisir. + +--Je n'y ai pas manqué, Excellence. Je suis monté... Ah! bien haut, un +affreux escalier. J'ai trouvé la... demoiselle, une petite grisette, +occupée à repasser ses nippes. Je l'ai informée des bontés que le prince +Mourzakine daigne avoir pour elle. + +--Et qu'a-t-elle répondu? + +--Une chose très-plaisante: Dites à ce prince que je le remercie, que je +n'ai besoin de rien, mais que je voudrais le voir. + +--J'irais volontiers, si je n'étais retenu... + +Mourzakine allait dire aux arrêts; mais il ne jugea pas utile d'initier +Martin à cette circonstance, et d'ailleurs Martin ne lui en donna pas le +temps. + +--Votre Excellence, s'écria-t-il, ne peut pas aller dans ce taudis, +et il ne serait peut-être pas prudent encore de parcourir ces bas +quartiers. D'ailleurs Votre Excellence n'a pas à répondre à une aussi +sotte demande. Moi je n'ai pas répondu. + +--Il faudrait pourtant répondre, dit Mourzakine, comme frappé d'une idée +subite: n'a-t-elle pas dit qu'elle me connaissait? + +--Elle a précisément dit qu'elle connaissait Votre Excellence. J'ai pris +cela pour une billevesée. + +Un autre domestique vint dire au prince que la marquise l'attendait au +salon, il s'y rendit fort préoccupé. + +--C'est singulier, se dit-il en traversant les vastes appartements, +lorsque cette jeune fille s'est approchée imprudemment de mon cheval, +sa figure m'a frappé, comme si c'était une personne de connaissance qui +allait m'appeler par mon nom! Et puis, l'accident arrivé, je n'ai plus +songé qu'à l'accident; mais à présent je revois sa figure, je la revois +ailleurs, je la cherche, elle me cause même une certaine émotion... + +Quand il entra au salon, il n'avait pas trouvé, et il oublia tout en +présence de la belle marquise. + +--Venez, cousin! lui dit-elle, dites-moi d'abord comment vous avez passé +la nuit? + +--Beaucoup trop bien, répondit ingénument le prince barbare, en +baisant beaucoup trop tendrement la main blanche et potelée qu'on lui +présentait. + +--Comment peut-on dormir trop bien? lui dit-elle en fixant sur lui ses +yeux bleus étonnés. + +Il ne crut pas à son étonnement, et répondit quelque chose de tendre +et de grossier qui la fit rougir jusqu'aux oreilles; mais elle ne se +déconcerta pas et lui dit avec assurance: + +--Mon cousin, vous parlez très-bien notre langue, mais vous ne saisissez +peut-être pas très-bien les nuances. Cela viendra vite, vous êtes si +intelligents, vous autres étrangers! Il faudra, pendant quelques jours, +parler avec circonspection: je vous dis cela en amie, en bonne parente. +Moi, je ne me fâche de rien; mais une autre à ma place vous eût pris +pour un impertinent. + +Le fils de Diomède mordit sa lèvre vermeille et s'aperçut de sa sottise. +Il fallait y mettre plus de temps et prendre plus de peine. Il s'en +tira par un regard suppliant et un soupir étouffé. Ce n'était pas +grand'chose, mais sa physionomie exprimait si bien l'espoir déçu et le +désir persistant, que madame de Thièvre en fut troublée et n'eut pas le +courage d'insister sur la leçon qu'elle venait de lui donner. + +Elle lui parla politique. Le marquis avait été la veille aux +informations, de dix heures du soir à minuit. Il avait pu pénétrer +à l'hôtel Talleyrand; elle n'ajouta pas qu'il s'était tenu dans les +antichambres avec nombre de royalistes de second ordre, pour saisir les +nouvelles au passage, mais elle croyait savoir que le tsar n'était pas +opposé à l'idée d'une restauration de l'ancienne dynastie. + +La chose était parfaitement indifférente à Mourzakine. Il avait +d'ailleurs ouï dire à son oncle que le tsar faisait fort peu de cas des +Bourbons et il ne pensait pas du tout qu'il en vint à les soutenir; +mais, pour ne pas choquer les opinions de son hôtesse, il prit le parti +de la questionner sur ces Bourbons dont elle-même ne savait presque +rien, tant la conception de leur rétablissement était nouvelle. La +conversation languissait, lorsqu'il s'imagina de lui parler de modes +françaises, de lui faire compliment sur sa toilette du matin, de la +questionner sur le costume des différentes classes de la société de +Paris. + +Elle était experte en ces matières, et consentit à l'éclairer. + +--A Paris, lui dit-elle, il n'y a pas de costume propre à une classe +plutôt qu'à une autre: toute femme qui a le moyen de payer un chapeau +porte un chapeau dans la rue, tout homme qui peut se procurer des bottes +et un habit a le droit de les porter. Vous ne reconnaîtrez pas toujours +au premier coup d'oeil un domestique de son maître; quelquefois le valet +de chambre qui vous annoncera dans une maison sera mieux mis que le +maître de la maison: c'est à la physionomie, c'est au regard surtout +qu'il faut s'attacher pour bien spécifier l'état on le rang des +personnes. Un parvenu n'aura jamais l'aisance et la dignité d'un vrai +grand seigneur, fût-il chamarré de broderies et de décorations; une +grisette aura beau s'endimancher, elle ne sera jamais prise par une +bourgeoise pour sa pareille, et il en sera de même pour nous, femmes +du grand monde, d'une bourgeoise couverte de diamants et habillée plus +richement que nous. + +--Fort bien, dit Mourzakine, je vois qu'il faut du _tact_, une grande +science du tact! Mais vous avez parlé de grisettes, et je connais ce +mot-là. J'ai lu des romans français où il en était question. Qu'est-ce +que c'est au juste qu'une grisette de Paris? J'ai cru longtemps que +c'était une classe de jeunes filles habillées en gris. + +--Je ne sais pas l'étymologie de ce nom, répondit madame de Thièvre; +leur costume est de toutes les couleurs; peut-être le mot vient-il du +genre d'émotions qu'elles procurent. + +--Ah ah! j'entends! grisette! l'ivresse d'un moment! elles ne font point +de passions? + +--Ou bien encore...; mais je ne sais pas! les honnêtes femmes ne peuvent +pas renseigner sur cette sorte de créatures. + +--Pourtant, la définition du costume entraînerait celle de la situation: +appelle-t-on grisettes toutes les jeunes ouvrières de Paris? + +--Je ne crois pas! l'épithète ne s'applique qu'à celles qui ont des +moeurs légères. Ah çà! pourquoi me faites-vous cette question-là avec +tant d'insistance? On dirait que vous êtes curieux des sottes aventures +que Paris offre à bon marché aux nouveaux-venus? + +Il y avait du dépit et même une jalousie brutalement ingénue dans +l'accent de madame de Thièvre. Mourzakine en prit note et se hâta de la +rassurer en lui racontant succinctement son aventure de la veille et en +lui avouant qu'il était aux arrêts pour ce fait à l'hôtel de Thièvre. + +--C'est, ajouta-t-il, parce que votre valet de chambre, en désignant la +cause de ma disgrâce, s'est servi du mot _grisette_, que je tenais à +savoir ce que ce pouvait être. + +--Ce n'est pas grand'chose, reprit la marquise. Il faut lui envoyer un +louis d'or, et tout sera dit? + +--Il parait qu'elle ne veut rien, dit Mourzakine, qui crut inutile +d'ajouter que la grisette demandait à le voir. + +--Alors, c'est qu'elle est richement entretenue, répliqua la marquise. + +--Richement, non! pensa Mourzakine, puisqu'elle demeure dans un taudis +et repasse ses nippes elle-même. Où donc ai-je déjà vu cette jolie +petite _figure chiffonnée_? + +Mourzakine pensait plus volontiers en français qu'en russe, surtout +depuis qu'il était en France; c'est ce qui fait qu'il pensait souvent de +travers, faute de bien approprier les mots aux idées. Figure chiffonnée +était un mot du temps, qui s'appliquait alors à une petite laideur +agréable ou agaçante. La grisette en question n'avait pas du tout cette +figure-là. Pâle et menue, sans éclat et sans ampleur, elle avait une +harmonie et une délicatesse de lignes qui ne pouvaient pas constituer la +grande beauté classique; c'était le joli exquis et complet. La taille +était à l'avenant du visage, et en y réfléchissant Mourzakine se reprit +intérieurement: + +--Non pas chiffonnée, se dit-il, jolie, très-jolie! Pauvre, et ne +voulant rien! + +--A quoi songez-vous? lui demanda la marquise. + +--Il m'est impossible de vous le dire, répliqua effrontément le jeune +prince. + +--Ah! vous pensez à cette grisette? + +--Vous ne le croyez pas! mais vous m'avez si bien _rembarré_ tout à +l'heure! vous n'avez plus le droit de m'interroger. + +Il accompagna cette réponse d'un regard si langoureusement pénétrant, +que la marquise rougit de nouveau et se dit en elle-même: + +--Il est entêté, il faudra prendre garde! Le marquis vint les +interrompre. + +--Flore, dit-il à sa femme, vous saurez une bonne nouvelle. Il a été +décidé hier soir à la rue Saint-Florentin (manière de désigner l'hôtel +Talleyrand où résidait le tsar) qu'on ne traiterait de la paix ni avec +_Buonaparte_, ni avec aucun membre de sa famille. C'est M. Dessoles qui +vient de me l'apprendre. Ordonnez qu'on nous fasse vite déjeûner; nous +nous réunissons à midi pour rédiger et porter une adresse à l'empereur +de Russie. Il faut bien formuler ce que l'on désire, et l'appel au +retour des Bourbons n'a encore eu lieu qu'en petit comité. Prince +Mourzakine, vous devez avoir une grande influence à la cour du _gsar_, +vous parlerez pour nous, pour notre roi légitime! + +--Soyez tranquille, notre cousin est avec nous, répondit madame de +Thièvre en passant son bras sous celui de Mourzakine. Allons déjeuner. + +--Inutile, dit-elle tout bas au prince en se rendant à la salle à +manger, de dire au marquis que vous êtes pour le moment en froid avec +votre empereur. Il s'en tourmenterait... + +--Vous vous appelez Flore! dit Mourzakine d'un air enivré en pressant +contre sa poitrine le bras de la marquise. + +--Eh bien! oui, je m'appelle Flore! ce n'est pas ma faute. + +--Ne vous en défendez pas, c'est un nom délicieux, et qui vous va si +bien! + +Il s'assit auprès d'elle en se disant: + +--Flore! c'était le nom de la petite chienne de ma grand'mère. C'est +singulier qu'en France ce nom soit un nom distingué! Peut-être que le +marquis s'appelle _Fidèle_, comme le chien de mon grand-oncle! + +Le temps n'était pas encore venu où toutes les jeunes filles bien nées +devaient se nommer Marie. La marquise datait des temps païens de la +Révolution et du Directoire. Elle ne rougissait pas encore de porter +le nom de la déesse des fleurs. Ce ne fut qu'en 1816 qu'elle signa son +autre prénom Elisabeth, jusque-là relégué au second plan. + +Le marquis, tout plein de son sujet, entretint loquacement sa femme et +Mourzakine de ses espérances politiques. Le Russe admira la prodigieuse +facilité avec laquelle ce petit homme parlait, mangeait et gesticulait +en même temps. Il se demanda s'il lui restait, au milieu d'une telle +dépense de vitalité, la faculté de voir ce qui se passait entre sa femme +et lui. A cet égard, le cerveau du marquis lui apparut à l'état de +vacuité ou d'impuissance complète, et, pour aider à cette bienfaisante +disposition, il promit de s'intéresser à la cause des Bourbons, dont +il se souciait moins que d'un verre de vin et à laquelle il ne pouvait +absolument rien, n'étant pas un aussi grand personnage qu'il plaisait à +son cousin le marquis de se l'imaginer. + +Celui-ci, ayant engouffré une quantité invraisemblable de victuailles +dans son petit corps, venait de demander sa voiture, lorsqu'on annonça +le comte Ogokskoï. + +--C'est mon oncle, aide de camp du tsar, dit Mourzakine; me +permettrez-vous de vous le présenter? + +--Aide de camp du _gzar_? Nous irons ensemble à sa rencontre! s'écria +le marquis, enchanté de pouvoir établir des relations avec un serviteur +direct du maître. + +Il oubliait, l'habile homme, que le rôle des serviteurs d'un grand +prince est de ne jamais vouloir que ce que veut le prince avant de les +consulter. + +Le comte Ogokskoï avait été un des beaux hommes de la cour de Russie, +et, quoique brave et instruit, étant né sans fortune, il n'avait dû la +sienne qu'à la protection des femmes. La protection, de quelque part +qu'elle vînt, était à cette époque la condition indispensable de toute +destinée pour la noblesse pauvre en Russie. Ogokskoï avait été protégé +par le beau sexe, Mourzakine était protégé par son oncle: on avait du +mérite personnel si on pouvait, mais il fallait, pour obtenir quelque +chose, ne pas commencer exclusivement par le mériter. Le temps était +proche où la monarchie française profiterait de cet exemple, qui rend +l'art de gouverner si facile. + +Ogokskoï n'était plus beau. Les fatigues et les anxiétés de la servitude +avaient dégarni son front, altéré ses dents, flétri son visage. Il avait +dépassé notablement, disait-on, la cinquantaine, et il aurait pris +du ventre, si l'habitude qu'ont les officiers russes de se serrer +cruellement les flancs à grands renfort de ceinture n'eût forcé +l'abdomen à se réfugier dans la région de l'estomac. Il avait donc le +buste énorme et la tête petite, disproportion que rendait plus sensible +l'absence de chevelure sur un crâne déprimé. Il avait en revanche plus +de croix sur la poitrine que de cheveux au front; mais si sa haute +position lui assurait le privilège d'être bien accueilli dans les +familles, elle ne le préservait pas d'une baisse considérable dans ses +succès auprès des femmes. Ses passions, restées vives, n'ayant plus le +don de se faire partager, avaient empreint d'une tristesse hautaine la +physionomie et toute l'attitude du personnage. + +Il se présenta avec une grande science des bonnes manières. On eût dit +qu'il avait passé sa vie en France dans le meilleur monde; telle fut +du moins l'opinion de la marquise. Un observateur moins prévenu eût +remarqué que le trop est ennemi du bien, que le comte parlait trop +grammaticalement le français, qu'il employait trop rigoureusement +l'imparfait du subjonctif et le prétérit défini, qu'il avait une grâce +trop ponctuelle et une amabilité trop mécanique. Il remercia vivement +la marquise des bontés qu'elle avait pour son neveu et affecta de le +traiter devant elle comme un enfant que l'on aime et que l'on ne prend +pas au sérieux. Il le plaisanta même avec bienveillance sur son aventure +de la veille, disant qu'il était dangereux de regarder les Françaises, +et que, quant à lui, il craignait plus certains yeux que les canons +chargés à mitraille. En parlant ainsi, il regarda la marquise, qui le +remercia par un sourire. + +Le marquis implora vivement son appui politique, et plaida si chaudement +la cause des Bourbons que l'aide de camp d'Alexandre ne put cacher sa +surprise. + +--Il est donc vrai, monsieur le marquis, lui dit-il, que ces princes ont +laissé d'heureux souvenirs en France? Il n'en fut pas de même chez nous +lorsque le comte d'Artois vint implorer la protection de notre grande +Katherine. Ne _ouïtes-vous_ point parler d'une merveilleuse épée qui lui +fut donnée pour reconquérir la France, et qui fut promptement vendue en +Angleterre?... + +--Bah! dit le marquis, pris au dépourvu, il y si longtemps!... + +--M, le comte d'Artois était jeune alors, ajouta la marquise, et M. +Ogokskoï était bien jeune aussi! Il ne peut pas s'en souvenir. + +Cette adroite flatterie pénétra Ogokskoï de reconnaissance. Avec la +subtile pénétration que possèdent les femmes en ces sortes de choses, +Flore de Thièvre avait trouvé l'endroit sensible et beaucoup plus +gagné en trois mots que son mari avec ses torrents de paroles et de +raisonnements. + +M. de Thièvre, voyant qu'elle plaidait mieux que lui, et sachant que +la beauté est meilleur avocat que l'éloquence, les laissa ensemble. +Mourzakine restait en tiers; mais au bout d'un instant il reçut, des +mains de Martin, un message auquel il demanda la permission d'aller +répondre de vive voix. + +Il trouva dans l'antichambre un personnage dont la pauvre mine +contrastait avec celle des luxuriants valets de la maison. C'était un +garçon de quinze à seize ans, petit, maigre, jaune, les cheveux noirs, +gras et plaqués prétentieusement sur les tempes, la figure assez jolie +quand même, l'oeil noir et lumineux, le menton garni déjà d'un précoce +duvet. Il était misérablement étriqué dans un habit vert à boutons d'or +qui semblait échappé à la hotte d'un chiffonnier; sa chemise était d'un +blanc douteux, et sa cravate noire bien serrée avait une prétention +militaire qui contrastait avec un jabot déchiré, assez ample pour cacher +les dimensions exiguës du gilet; c'était le gamin de Paris, comiquement +et cyniquement endimanché. + +--Pour qui donc veux-tu te faire passer? lui dit involontairement +Mourzakine en le toisant avec dégoût. Qui t'envoie et que veux-tu? + +--Je veux parler _à Votre Hauttesse_, répondit tranquillement le gamin +avec un dédain égal à celui qu'on lui manifestait. Est-ce que c'est +défendu par la _coalition_? + +Son effronterie divertit le prince russe, qui vit un type à étudier. + +--Parle, lui dit-il avec un sourire, la coalition ne s'y oppose pas. + +--Bon! pensa le gamin, tout le monde aime à rire, même ces +cocos-là.--Mais il faut que je vous parle en secret, ajouta-t-il. Je +n'ai point affaire à messieurs les laquais. + +--Diable! reprit Mourzakine, tu le prends de haut. Alors suis-moi dans +le jardin. + +Ils franchirent la porte, entrèrent dans une allée couverte qui +longeait la muraille, et le gamin sans se déconcerter entama ainsi la +conversation. + +--C'est moi le frère à Francia. + +--Très-bien, dit Mourzakine; mais qu'est-ce que c'est que Francia? + +--Francia, excusez! vous n'avez pas seulement demandé le nom de celle +que votre cheval a bousculée... + +--Ah! j'y suis! non vraiment, je n'ai pas demandé son nom. Comment +va-t-elle? + +--Bien, merci, et vous? + +--Il ne s'agit pas de moi. + +--Si fait; c'est à vous qu'elle veut parler, rien qu'à vous. Dites si +vous voulez qu'elle vous parle? + +--Certainement. + +--Je vais l'aller chercher. + +--Non, je ne peux pas la voir ici. + +--A cause donc? + +--Je ne suis pas chez moi. Je la verrai chez elle. + +--En ce cas, je marche devant, suivez-moi. + +--Je ne peux pas sortir; mais dans trois jours... + +--Ah oui! vous êtes en pénitence! on a dit ça dans l'antichambre, +ça venait d'être dit dans le salon. Allons! voilà notre adresse, +ajouta-t-il en lui remettant un papier assez malpropre; mais trois +jours, c'est long, et en attendant on va se manger les moelles. + +--Vous êtes donc bien pressés? + +--Oui, monsieur, oui, nous sommes pressés d'avoir, si c'est possible, +des nouvelles de notre pauvre mère. + +--Qui, votre mère? + +--Une femme célèbre, monsieur le Russe, Mademoiselle Mimi la Source, que +vous avez vue danser, ça n'est pas possible autrement, au théâtre de +Moscou, dans les temps, avant la guerre. + +--Oui, oui, certainement, je me souviens, j'ai vécu à Moscou dans ce +temps-là; mais je n'ai jamais été dans les coulisses. Je ne savais pas +qu'elle eût des enfants... Ce n'est pas là que j'ai pu voir votre soeur. + +--Ce n'est pas là que vous l'avez vue. D'ailleurs, vous n'auriez +peut-être pas fait attention à elle, elle était trop jeune! Mais notre +mère, monsieur le prince, notre pauvre mère, vous l'avez bien revue à +la Bérézina! Vous y étiez bien avec les cosaques qui massacraient les +pauvres traînards! Je n'y étais pas, moi, j'ai pas été élevé en Russie; +mais ma soeur y était; elle jure qu'elle vous y a vu. + +--Oui, elle a raison, j'y étais, je commandais un détachement, et à +présent je me souviens d'elle. + +--Et de notre mère? Voyons, où est-elle? + +--Elle est probablement avec Dieu, mon pauvre garçon! Moi, je n'en sais +rien! + +--Morte! répéta le gamin, dont les yeux enflammés se remplirent de +larmes. C'est peut-être vous qui l'avez tuée! + +--Non, ce n'est pas moi: je n'ai jamais frappé l'ennemi sans défense. +Sais-tu, enfant, ce que c'est qu'un homme d'honneur! + +--Oui, j'ai entendu parler de ça, et ma soeur se souvient que les +cosaques tuaient tout. Alors vous commandiez des hommes sans honneur? + +--La guerre est la guerre; tu ne sais de quoi tu parles. Assez! +ajouta-t-il en voyant que l'enfant allait riposter. Je ne puis te donner +de nouvelles de ta mère. Je ne l'ai pas vue parmi les prisonniers. J'ai +vu, à la première ville où nous nous sommes arrêtés après la Bérézina, +ta soeur blessée d'un coup de lance; j'ai eu pitié d'elle, je l'ai +fait mettre dans la maison que j'occupais, en la recommandant à la +propriétaire. J'ai même laissé quelque argent en partant le lendemain, +afin que l'on prit soin d'elle. A-t-elle encore besoin de quelque chose? +J'ai déjà offert... + +--Non, rien. Elle m'a bien défendu de rien accepter pour elle. + +--Mais pour toi?... dit Mourzakine en portant a main à sa ceinture. + +Les yeux du gamin de Paris brillèrent un instant, allumés par la +convoitise, par le besoin peut-être; mais il fit un pas en arrière comme +pour échapper à lui-même, et s'écria avec une majesté burlesque: + +--_Non! pas de çà, Lisette!_ On ne veut rien des Russes! + +--Alors pourquoi ta soeur voulait-elle me voir? Espère-t-elle que je +pourrai l'aider à retrouver sa mère? cela me paraît bien impossible! + +--On pourrait toujours savoir si elle a été faite prisonnière? Moi je ne +peux pas vous dire au juste où c'était et comment ça c'est passé; mais +Francia vous expliquerait... + +--Voyons, je ferai tout ce qui dépendra de moi. Qu'elle attende à +dimanche, et j'irai chez vous. Es-tu content? + +--Chez nous,... le dimanche,... dit le gamin en se grattant l'oreille, +ça ne se peut guère! + +--Pourquoi? + +--_A cause de parce que!_ Il vaut mieux qu'elle vienne ici. + +--Ici, c'est complètement impossible. + +--Ah! oui, il y a une belle jolie dame qui serait jalouse... + +--Tais-toi, _maraud_! + +--Bah! les larbins se gênent bien pour le dire tout haut dans +l'antichambre, que la bourgeoise en tient!... + +--Hors d'ici, faquin! dit Mourzakine, qui avait appris dans les auteurs +français du siècle dernier comment un homme du monde parlait à la +canaille. + +Mais il ajouta, dans des formes plus à son usage: + +--Va-t'en, ou je te fais couper la langue par mon cosaque. + +Le gamin, sans s'effrayer de la menace, porta la main à sa bouche en +tirant la langue comme si la douleur lui arrachait cette grimace, puis, +sans tourner les talons, avisant devant lui le mur peu élevé du jardin, +il grimpa au treillage avec l'agilité d'un singe, enjamba le mur, fit un +pied de nez très-accentué au prince russe, et disparut sans se demander +s'il sautait dans la rue ou dans un autre enclos dont il sortirait par +escalade. + +Mourzakine demeura confondu de tant d'audace. En Russie, il eût été de +son devoir de faire poursuivre, arrêter et fustiger atrocement un homme +du peuple capable d'un pareil attentat envers lui. Il se demanda même un +instant s'il n'appellerait pas Mozdar pour franchir ce mur et s'emparer +du coupable; mais, outre que le délinquant avait de l'avance sur le +cosaque, le souvenir de Francia dissipa la colère de Mourzakine, et il +s'arrêta sous un gros tilleul où un banc l'invitait à la rêverie. + +«--Oui, je me la remets bien à présent, se disait-il, et son esprit +faisant un voyage rétrospectif, il se racontait ainsi l'événement. +«C'était à Pletchenitzy, dans les premiers jours de décembre 1812. +Platow commandait la poursuite. La veille nous avions donné la chasse +aux Français, qui avaient réussi à se dégager après avoir délivré +Oudinot, que mes cosaques tenaient assiégé dans une grange. Nous avions +besoin de repos; la Bérézina nous avait mis sur les dents. J'avais +trouvé un coin, une espèce de lit, pour dormir sans me déshabiller. Puis +arrivèrent nos convois chargés du butin, des blessés et des prisonniers. +J'avisai une enfant qui me parut avoir douze ans au plus, et qui était +si jolie dans sa pâleur avec ses longs cheveux noirs épars! Elle était +dans une espèce de kibitka pêle-mêle avec des mourants et des ballots. +Je dis à Mozdar de la tirer de là et de la mettre dans l'espèce de +taudis qui me servait de chambre. Il la posa par terre, évanouie, en me +disant: + +»--Elle est morte. + +»Mais elle ouvrit les yeux et me regarda avec étonnement. Le sang de +sa blessure était gelé sur le haillon qui lui servait de mante. Je lui +parlai français; elle me crut Français et me demanda sa mère, je m'en +souviens bien, mais je n'eus pas le loisir de l'interroger. J'avais des +ordres à donner. Je dis à Mozdar, en lui montrant le grabat où j'avais +dormi: + +»--_Mets-la mourir tranquillement._ + +»Et je lui jetai un mouchoir pour bander la blessure. Je dus sortir avec +mes hommes. Quand je rentrai, j'avais oublié l'enfant. J'avais une heure +à moi avant de quitter la ville; j'en profitai pour écrire trois mots à +ma mère: une occasion se présentait. Quand j'eus fini, je me rappelai la +blessée qui gisait à deux pas de moi. Je la regardai. Je rencontrai ses +grands yeux noirs attachés sur moi, tellement fixes, tellement creusés, +que leur éclat vitreux me parut être celui de la mort. J'allai à elle, +je mis ma main sur son front; il était réchauffé et humide. + +»--Tu n'es donc pas morte? lui dis-je: allons! tâche de guérir. + +»Et je lui mis entre les dents une croûte de pain qui était restée sur +la table. Elle me sourit faiblement, et dévora le pain qu'elle roulait +avec sa bouche sur l'oreiller, car elle n'avait pas la force d'y porter +les mains. De quelle pitié je fus saisi! Je courus chercher d'autres +vivres, en disant à la femme de la maison: + +»--Ayez soin de cette petite. Voilà de l'argent; sauvez-la. + +» Alors l'enfant fit un grand effort. Comme je sortais, elle tira ses +bras maigres hors du lit et les tendit vers moi en disant: + +»--Ma mère! + +»Quelle mère? Où la trouver? Puisqu'elle n'était pas là, c'est qu'elle +était morte. Je ne pus que hausser les épaules avec chagrin. La +trompette sonnait; il fallait partir, continuer la poursuite. Je +partis.--Et à présent... peut-on espérer de la retrouver, cette mère? Ce +n'était pas du tout une célébrité, comme ses enfants se le persuadent; +elle était de ces pauvres artistes ambulants que Napoléon trouva dans +Moscou, qu'il fit, dit-on, reparaître sur le théâtre après l'incendie +pour distraire ses officiers de la mortelle tristesse de leur séjour, et +qui le suivirent malgré lui avec toute cette population de traînards +qui a gêné sa marche et précipité ses revers. Des cinquante mille âmes +inutiles qui ont quitté la Russie avec lui, il n'en est peut-être pas +rentré cinq cents en France. Enfin je verrai l'enfant, elle m'intéresse +de plus en plus. Elle est bien jolie à présent! + +»--Plus jolie que la marquise? + +»--Non, c'est autre chose.» + +Et après ce muet entretien avec sa pensée, Mourzakine se rappela qu'il +avait laissé la marquise en tête-à-tête avec son oncle. + +--Arrivez donc, mon cousin! s'écria-t-elle en le voyant revenir. Venez +me protéger. On est en grand péril avec M. Ogokskoï. Il est d'une +galanterie vraiment pressante. Ah! les Russes! Je ne savais pas, moi, +qu'il fallait en avoir peur. + +Tout cela, débité avec l'aplomb d'une femme qui n'en pense pas un mot, +porta différemment sur les deux Russes. Le jeune y vit un encouragement, +le vieux une raillerie amère. Il crut lire dans les yeux de son neveu +que cette ironie était partagée. + +--Je pense, dit-il en dissimulant son dépit sous un air enjoué, que vous +mourez d'envie de vous moquer de moi avec Diomiditch; c'est l'affaire +des jeunes gens de plaire à première vue, n'eussent-ils ni esprit, ni +mérite;... mais ce n'est pas ici le cas, et je vous laisse en meilleure +compagnie que la mienne. + +--Puis-je vous demander, lui dit Mourzakine en le reconduisant jusqu'à +sa voiture de louage, si vous avez plaidé ma cause?... + +--Auprès de ta belle hôtesse? Tu la plaideras bien tout seul! + +--Non! auprès de notre père. + +--Le père a bien le temps de s'occuper de toi. Il est en train de faire +un roi de France! Fais-toi oublier, c'est le mieux! Tu es bien ici, +restes-y longtemps. + +Mourzakine comprit que le coup était porté. La marquise avait plu à +Ogokskoï, et lui, Mourzakine, avait encouru la disgrâce de son oncle, +celle du maître par conséquent.--A moins que la marquise...; mais cela +n'était point à supposer, et Mourzakine était déjà assez épris d'elle +pour ne pas s'arrêter volontiers à une pareille hypothèse. + +Il s'efforça de s'y soustraire, de faire bon marché de sa mésaventure, +de consommer l'oeuvre de séduction déjà entamée, d'être pressant, +irrésistible; mais ce n'est pas une petite affaire que le mécontentement +d'un oncle russe placé près de l'oreille du tsar! C'est toute une +carrière brisée, c'est une destinée toute pâle,--toute noire peut-être, +car, si le déplaisir se change en ressentiment, ce peut être la ruine, +l'exil,--et pourquoi pas la Sibérie? Les prétextes sont faciles à faire +naître. + +La marquise trouva son adorateur si préoccupé, si sombre par moments, +qu'elle fut forcée de le remarquer. Elle essaya d'abord de le plaisanter +sur sa longue absence du salon, et, ne croyant pas deviner si juste, +elle lui demanda s'il l'avait quittée pendant un grand quart d'heure +pour s'occuper de la grisette. + +--Quelle grisette? + +Il n'avait plus le moindre souci d'elle. Ce qu'il voulait se faire +demander, c'était la véritable cause de son inquiétude, et il y réussit. + +D'abord la folle marquise ne fit qu'en rire. Elle n'était pas fâchée de +tourner la tête au puissant Ogokskoï, et il ne pouvait pas lui tomber +sous le sens qu'elle dût expier sa coquetterie en subissant des +obsessions sérieuses. Mourzakine vit bien vite que cette petite tête +chauve et ce corps énorme lui inspiraient une horreur profonde, et il +n'eut pas le mauvais goût de sa secrète intention, mais il crut pouvoir +louvoyer adroitement. + +--Puisque vous prenez cela pour une plaisanterie, lui dit-il, je suis +bien heureux de sacrifier la protection de mon oncle, dont je commençais +à être jaloux; mais, je dois pourtant vous éclairer sur les dangers qui +vous sont personnels. + +--Des dangers, à moi? vis-à-vis d'un pareil _monument_? Pour qui donc me +prenez-vous, mon cousin? Avez-vous si mauvaise opinion des Françaises... + +--Les Françaises sont beaucoup moins coquettes que les femmes russes, +mais elles sont plus téméraires, plus franches, si vous voulez, parce +qu'elles sont plus braves. Elles irritent des vanités qu'elles ne +connaissent pas. Oserai-je vous demander si M. le marquis de Thièvre +désire la restauration des Bourbons par raison de sentiment... + +--Mais oui, d'abord. + +--Sans doute; mais n'a-t-il pas de grands avantages à faire valoir?... + +--Nous sommes assez riches pour être désintéressés. + +--D'accord! Pourtant, si vous étiez desservis auprès d'eux... + +--Notre position serait très-fausse, car on ne sait ce qui peut +arriver. Nous nous sommes beaucoup compromis, nous avons fait de grands +sacrifices.--Mais en quoi votre oncle peut-il nous nuire auprès des +Bourbons? + +--Le tsar peut tout, répondit Mourzakine d'un air profond. + +--Et votre oncle peut tout sur le tsar? + +--Non pas tout, mais beaucoup, reprit-il avec on mystérieux sourire qui +effraya la marquise. + +--Vous croyez donc, dit-elle après un moment d'hésitation, que j'ai eu +tort de railler sa galanterie tout à l'heure? + +--Devant moi, oui, grand tort! + +--Cela pourra vous nuire, vraiment? + +--Oh! cela, peu importe! mais le mal qu'il peut vous faire, je m'en +soucie beaucoup plus... Vous ne connaissez pas mon oncle. Il a été +l'idole des femmes dans son temps; il était beau, et il les aimait +passionnément. Il a beaucoup rabattu de ses prétentions et de ses +audaces; mais il ne faut pas agacer le vieux lion, et vous l'avez agacé. +Un instant, il a pu croire... + +--Taisez-vous. Est-ce par... jalousie que vous me donnez cette amère +leçon? + +--C'est par jalousie, je ne peux pas le nier, puisque vous me forcez à +vous le dire; mais c'est aussi par amitié, par dévouement, et par suite +de la connaissance que j'ai du caractère de mon oncle. Il est aigri par +l'âge, ce qui ajoute au tempérament le plus vindicatif qu'il y ait en +Russie, pays où rien ne s'oublie. Prenez garde, ma belle, ma séduisante +cousine! Il y a des griffes acérées sous les pattes de velours. + +--Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, voilà que vous m'effrayez! Je ne sais +pourtant pas quel mal il peut me faire!... + +--Voulez-vous que je vous le dise? + +--Oui, oui, dites; il faut que je le sache. + +--Vous ne vous fâcherez pas? + +--Non. + +--Ce soir, quand le père, comme nous appelons le tsar, lui demandera ce +qu'il a vu et entendu dans la journée, il lui dira, oh! je l'entends +d'ici! Il lui dira: + +»--J'ai vu mon neveu logé chez une femme d'une beauté incomparable. Il +en est fort épris. + +--Bien, tant mieux pour lui! dira le père, qui est encore jeune, et qui +aime les femmes avec candeur. + +Demain il se souviendra, et il demandera le soir à mon oncle: + +--Eh bien! ton neveu est-il heureux? + +--Probablement, répondra le comte. + +Et il ne manquera pas de lui faire remarquer M. le marquis de Thièvre +dans quelque salon de l'hôtel de Talleyrand. Il lui dira: + +--Pendant que le mari fait ici de la politique et aspire à vous faire +sa cour, mon neveu fait la cour à sa femme et passe agréablement ses +arrêts... + +--Assez! dit la marquise en se levant avec dépit; mon mari sera noté +comme ridicule, il jouera peut-être un rôle odieux. Vous ne pouvez pas +rester une heure de plus chez moi, mon cousin! + +Le trait avait porté plus profondément que ne le voulait Mourzakine, la +marquise sonnait pour annoncer à ses gens le départ du prince russe, +mais il ne se démonta pas pour si peu. + +--Vous avez raison, ma cousine, dit-il avec une émotion profonde. Il +faut que je vous dise adieu pour jamais; soyez sûre que j'emporterai +votre image dans mon coeur au fond des mines de la Sibérie. + +--Que parlez-vous de Sibérie? Pourquoi? + +--Pour avoir levé mes arrêts, je n'aurai certes pas moins! + +--Ah ça! c'est donc quelque chose d'atroce que votre pays? Restez, +restez;... je ne veux pas vous perdre. Louis, dit-elle au domestique +appelé par la sonnette, emportez ces fleurs, qui m'incommodent. + +Et, dès qu'il fut sorti, elle ajouta: + +--Vous resterez, mon cousin, mais vous me direz comment il faut agir +pour nous préserver, vous et moi, de la rancune de votre grand magot +d'oncle. En conscience, je ne peux pas être sérieusement aimable avec +lui, je le déteste! + +--Soyez aimable comme une femme vertueuse qu'aucune séduction ne peut +émouvoir ou compromettre. Les hommes comme lui n'en veulent pas à la +vertu. Ils ne sont pas jaloux d'elle. Persuadez-lui qu'il n'a pas de +rival. Sacrifiez-moi, dites-lui du mal de moi, raillez-moi devant lui. + +--Vous souffririez cela! dit la marquise, frappée de la platitude de ces +nuances de caractère qu'elle ne saisissait pas. + +Il lui prit alors un dégoût réel, et elle ajouta: + +--Cousin, je ferai tout ce qui pourra vous être utile, excepté cela. Je +dirai tout simplement à votre oncle que vous ne me plaisez ni l'un ni +l'autre... Pardon! il faut que j'aille m'habiller un peu, c'est l'heure +où je reçois. + +Et elle sortit sans attendre de réponse. + +--Je l'ai blessée, se dit Mourzakine. Elle croit que, par politique, je +renonce à lui plaire. Elle me prend pour un enfant parce qu'elle est une +enfant elle-même. Il faudra qu'elle m'aime assez pour m'aider de bonne +grâce à tromper mon oncle. + +Une demi-heure plus tard, le salon de madame de Thièvre était rempli +de monde. Le grand événement de l'entrée des étrangers à Paris avait +suspendu la veille toutes les relations. Dès le lendemain, la vie +parisienne reprenait son cours avec une agitation extraordinaire +dans les hautes classes. Tandis que les hommes se réunissaient en +conciliabules fiévreux, les femmes, saisies d'une ardente curiosité de +l'avenir, se questionnaient avec inquiétude ou se renseignaient dans un +esprit de propagande royaliste. Madame de Thièvre, dont on savait le +mari actif et ambitieux, était le point de mire de toutes les femmes +de son cercle. Elle ne leur prêcha pas la légitimité, plusieurs n'en +avaient pas besoin, elles étaient toutes converties; d'autres n'y +comprenaient goutte et flairaient d'où viendrait le vent. Madame de +Thièvre, avec un aplomb remarquable, leur dit qu'on aurait bientôt +une cour, qu'il s'agissait de chercher d'avance le moyen de s'y faire +présenter des premières, et qu'il serait bien à propos de délibérer sur +le costume. + +--Mais n'aurons-nous pas une reine qui réglera ce point essentiel? dit +une jeune femme. + +--Non, ma chère, répondît une dame âgée. Le roi n'est pas remarié; mais +il y a _Madame_, sa nièce, la fille de Louis XVI, qui est fort pieuse, +et qui remplacera vos nudités par un costume décent. + +--Ah! mon Dieu! dit la jeune femme à l'oreille de sa voisine en +désignant celle qui venait de parler, est-ce que nous allons toutes être +habillées comme elle? + +--Ah ça! dit une autre en s'adressant à la marquise, on dit que vous +avez chez vous un Russe beau comme le jour. Vous nous le cachez donc? + +--Mon Russe n'est qu'un cosaque, répondit madame de Thièvre; il ne vaut +pas la peine d'être montré. + +--Vous hébergez un cosaque? dit une petite baronne encore +très-provinciale; est-ce vrai que ces hommes-là ne mangent que de la +chandelle? + +--Fi! ma chère, reprit la vieille qui avait déjà parlé; ce sont les +jacobins qui font courir ces bruits-là! Les officiers de cosaques sont +des hommes très-bien nés et très-bien élevés. Celui qui loge ici est un +prince, à ce que j'ai ouï dire. + +--Revenez me voir demain, je vous le présenterai, dit la marquise. En ce +moment, je ne sais où il est. + +--Il n'est pas loin, dit un ingénu de douze ans, jeune duc qui +accompagnait sa grand'mère dans ses visites; je viens de le voir +traverser le jardin! + +--Madame de Thièvre nous le cache, c'est bien sûr! s'écrièrent les +jeunes curieuses. + +Le fait est que la marquise avait depuis quelques instants, pour son +beau cousin, un dédain qui frisait le dégoût. Elle l'avait quitté sans +lui offrir de le présenter à son entourage, et il boudait au fond du +jardin. Elle prit le parti de le faire appeler, contente peut-être de +produire ce bel exemplaire de la grâce russe et d'avoir l'air de s'en +soucier médiocrement; vengeance de femme. + +Il eut un succès d'enthousiasme; vieilles et jeunes, avec ce sans-façon +de curiosité qui est dans nos moeurs et que les bienséances ne savent +pas modérer, l'entourèrent, l'examinant comme un papillon exotique qu'il +fallait voir de près, lui faisant mille questions délicates ou niaises, +selon la portée d'esprit de chacune, et s'excusant sur l'émotion +politique de l'indiscrétion de leurs avances. Les dernières impressions +de l'empire avaient préparé à voir dans un cosaque une sorte de monstre +croquemitaine. L'exemplaire était beau, caressant, parfumé, bien +costumé. On aurait voulu le toucher, lui donner du bonbon, l'emporter +dans sa voiture, le montrer à ses bonnes amies. + +Mourzakine, surpris, voyait se reproduire dans ce monde choisi les +scènes ingénues qui l'avaient frappé dans d'autres milieux et d'autres +pays. Il eut le succès modeste; mais son regard pénétrant et enflammé +fit plus d'une victime, et, quand les visites s'écoulèrent à regret, il +avait reçu tant d'invitations qu'il fut forcé de demander le secours de +la marquise pour inscrire sur un carnet les adresses et les noms de ses +conquêtes. + +Madame de Thièvre lui vanta l'esprit et la bonne grâce de ses nombreuses +rivales avec un désintéressement qui l'éclaira. Il se vit méprisé, et +dès lors une seule conquête, celle de la marquise, lui parut désirable. + +Elle devait sortir le soir après le dîner; elle alla s'habiller de +nouveau, le laissant seul avec M. de Thièvre, et, par un raffinement +de vengeance, elle vint en toilette de soirée, les bras nus jusqu'à +l'épaule, la poitrine découverte presque jusqu'à la ceinture, réclamant +le bras de son mari, exprimant à son hôte l'ironique regret de le +laisser seul. M. de Thièvre s'excusa sur la nécessité d'aller s'occuper +des affaires publiques. Mourzakine resta au salon, et, après avoir avoir +feuilleté en bâillant un opuscule politique, il s'endormit profondément +sur le sofa. + + + + II + +Mourzakine goûtait ce doux repos depuis environ une heure, quand il fut +réveillé en sursaut par une petite main qui passait légèrement sur son +front. Persuadé que la marquise, dont il venait justement de rêver, lui +apportait sa grâce, il saisit cette main et allait la baiser, lorsqu'il +reconnut son erreur. Bien qu'il eût éteint les bougies et baissé le +chapiteau de la lampe pour mieux dormir, il vit un autre costume, une +autre taille, et se leva brusquement avec la soudaine méfiance de +l'étranger en pays ennemi. + +--Ne craignez rien, lui dit alors une voix douce, c'est moi, c'est +Francia! + +--Francia! s'écria-t-il, ici? Qui vous a fait entrer? + +--Personne. J'ai dit au concierge que je vous apportais un paquet. Il +dormait à moitié, il n'a pas fait attention; il m'a dit: «--Le perron.» +J'ai trouvé les portes ouvertes. Deux domestiques jouaient aux cartes +dans l'antichambre; ils ne m'ont pas seulement regardée. J'ai traversé +une autre pièce où dormait un de vos militaires, un cosaque! Celui-là +dormait si bien que je n'ai pas pu l'éveiller; alors j'ai été plus loin +devant moi, et je vous ai trouvé dormant aussi. Vous êtes donc tout seul +dans cette grande maison? Je peux vous parler, mon frère m'a dit que +vous ne refusiez pas... + +--Mais, ma chère,... je ne peux pas vous parler ici, chez la marquise... + +--Marquise ou non, qu'est-ce que cela lui fait? Elle serait là, je +parlerais devant elle. Du moment qu'il s'agit... + +--De ta mère? je sais; mais, ma pauvre petite, comment veux-tu que je me +rappelle?... + +--Vous l'aviez pourtant vue sur le théâtre; si vous l'eussiez retrouvée +à la Bérézina, vous l'auriez bien reconnue? + +--Oui, si j'avais eu le loisir de regarder quelque chose; mais dans une +charge de cavalerie... + +--Vous avez donc chargé les traînards? + +--Sans doute, c'était mon devoir. Avait-elle passé la Bérézina, ta mère, +quand tu as été séparée d'elle? + +--Non, nous n'avions point passé. Nous avions réussi à dormir, à moitié +mortes de fatigue, à un bivouac où il y avait bon feu. La troupe nous +emmenait, et nous marchions sans savoir où on nous traînait encore. Nous +étions parties de Moscou dans une vieille berline de voyage achetée de +nos deniers et chargée de nos effets; on nous l'avait prise pour les +blessés. Les affamés de l'arrière-garde avaient pillé nos caisses, nos +habits, nos provisions: ils étaient si malheureux! Ils ne savaient plus +ce qu'ils faisaient; la souffrance les rendait fous. Depuis huit jours, +nous suivions l'armée à pied, et les pieds à peu près nus. Nous allions +nous engager sur le pont quand il a sauté. Alors, vos brigands de +cosaques sont arrivés. Ma pauvre mère me tenait serrée contre elle. J'ai +senti comme un glaçon qui m'entrait dans la chair: c'était un coup de +lance. Je ne me souviens de rien jusqu'au moment où je me suis trouvée +sur un lit. Ma mère n'était pas là, vous me regardiez... Alors vous +m'avez fait manger, et vous êtes parti en disant: «--Tâche de guérir.» + +--Oui, c'est très-exact, et après, qu'es-tu devenue? + +--Ce serait trop long à vous dire, et ce n'est pas pour parler de moi +que je suis venue... + +--Sans doute, c'est pour savoir... Mais je ne peux rien te dire encore, +il faut que je m'informe; j'écrirai à Pletchenitzy, à Studzianka, dans +tous les endroits où l'on a pu conduire des prisonniers, et dès que +j'aurai une réponse... + +--Si vous questionniez votre cosaque? Il me semble bien que c'est le +même que j'ai vu auprès de vous à Pletchenitzy? + +--Mozdar? C'est lui en effet! Tu as bonne mémoire! + +--Parlez-lui tout de suite... + +--Soit! + +Mourzakine alla sans bruit éveiller Mozdar, qui n'eût peut-être pas +entendu le canon, mais qui, au léger grincement des bottes de son +maître, se leva et se trouva lucide comme par une commotion électrique. + +--Viens, lui dit Mourzakine dans sa langue. Le cosaque le suivit au +salon. + +--Regarde cette jeune fille, dit Mourzakine en soulevant le chapiteau de +la lampe pour qu'il pût distinguer les traits de Francia; la connais-tu? + +--Oui, mon petit père, répondit Mozdar; c'est celle qui a fait cabrer +ton cheval noir. + +--Oui, mais où l'avais-tu déjà vue avant d'entrer en France? + +--Au passage de la Bérézina: je l'ai portée par ton ordre sur ton lit. + +--Très-bien. Et sa mère? + +--La danseuse qui s'appelait... + +--Ne dis pas son nom devant elle. Tu la connaissais donc, cette +danseuse? + +--A Moscou, avant la guerre, tu m'envoyais lui porter des bouquets. + +Mourzakine se mordit la lèvre. Son cosaque lui rappelait une aventure +dont il rougissait, bien qu'elle fût fort innocente. Étudiant à +l'université de Dorpat et se trouvant en vacances à Moscou, il avait +été, à dix-huit ans, fort épris de Mimi La Source jusqu'au moment où il +l'avait vue en plein jour, flétrie et déjà vieille. + +--Puisque tu te souviens si bien, dit-il à Mozdar, tu dois savoir si tu +l'as revue à la Bérézina. + +--Oui, dit ingénument Mozdar, je l'ai reconnue après la charge, et j'ai +eu du regret... Elle était morte. + +--Maladroit! Est-ce que c'est toi qui l'as tuée? + +--Peut-être bien! Je ne sais pas. Que veux-tu, mon petit père? Les +traînards ne voulaient ni avancer, ni reculer; il fallait bien faire +une trouée pour arriver à leurs bagages: on a poussé un peu la lance au +hasard dans la foule. Je sais que j'ai vu la petite tomber d'un côté, +la femme de l'autre. Un camarade a achevé la mère; moi, je ne suis pas +méchant: j'ai jeté la petite sur un chariot. Voilà tout ce que je puis +te dire. + +--C'est bien, retourne dormir, répondit Mourzakine. + +Il n'était pas besoin de lui recommander le silence: il n'entendait pas +un mot de français. + +--Eh bien! eh bien! mon Dieu! dit Francia en joignant les mains; il sait +quelque chose; vous lui avez parlé si longtemps! + +--Il ne se rappelle rien, répondit Mourzakine. J'écrirai demain aux +autorités du pays où les choses se sont passées. Je saurai s'il est +resté par là des prisonniers. A présent, il faut t'en aller, mon enfant. +Dans deux jours, j'aurai en ville un appartement où tu viendras me voir, +et je te tiendrai au courant de mes démarches. + +--Je ne pourrai guère aller chez vous; je vous enverrai Théodore. + +--Qui ça? ton petit frère? + +--Oui; je n'en ai qu'un. + +--Merci, ne me l'envoie pas, ce charmant enfant! J'ai peu de patience, +je le ferais sortir par les fenêtres. + +--Est-ce qu'il a été malhonnête avec vous? Il faut lui pardonner! Un +orphelin sur le pavé de Paris, ça ne peut pas être bien élevé. C'est un +bon coeur tout de même. Allons!... si vous ne voulez pas le voir, j'irai +vous parler; mais où serez-vous? + +--Je n'en sais rien encore; le concierge de cette maison-ci le saura, et +tu n'auras qu'à venir lui demander mon adresse. + +--C'est bien, monsieur; merci et adieu! + +--Tu ne veux pas me donner la main? + +--Si fait, monsieur. Je vous dois la vie, et si vous me faisiez +retrouver ma mère,... vous pourriez bien me demander de vous servir à +genoux. + +--Tu l'aimes donc bien? + +--A Moscou, je ne l'aimais pas, elle me battait trop fort; mais après, +quand nous avons été si malheureuses ensemble, ah! oui, nous nous +aimions! Et depuis que je l'ai perdue, sans savoir si c'est pour un +temps ou pour toujours, je ne fais que penser à elle. + +--Tu es une bonne fille. Veux-tu m'embrasser? + +--Non, monsieur, à cause de mon... amant, qui est si jaloux! Sans lui, +je vous réponds bien que ce serait de bon coeur. + +Mourzakine, ne voulant pas lui inspirer de méfiance, la laissa partir +et recommanda à Mozdar de la conduire jusqu'à la rue, où son frère +l'attendait. Quand elle fut sortie, il s'absorba dans l'étude tranquille +de l'émotion assez vive qu'il avait éprouvée auprès d'elle. Francia +était ce que l'on peut appeler une charmante fille. Coquette dans son +ajustement, elle ne l'était pas dans ses manières. Son caractère avait +un fonds de droiture qui ne la portait point à vouloir plaire à qui ne +lui plaisait pas. Délicatement jolie quoique sans fraîcheur, son enfance +avait trop souffert, elle avait un charme _indéfinissable_. C'est ainsi +que se le définissait Mourzakine dans son langage intérieur de mots +convenus et de phrases toutes faites. + +La marquise rentra vers minuit. Elle était agitée. On lui avait tant +parlé de son prince russe, on le trouvait si beau, tant de femmes +désiraient le voir, qu'elle se sentait blessée en pensant avec quelle +facilité il pourrait se consoler de ses dédains.--Persisterait-il à +la désirer, quand un essaim de jeunes beautés, comme on disait alors, +viendrait s'offrir à sa convoitise? Peut-être, ne s'était-il soucié +d'elle que très-médiocrement jusque-là: c'était un affront qu'elle ne +pouvait endurer. Elle revenait donc à lui, résolue à l'enflammer de +telle manière qu'il dût regretter amèrement la déception qu'elle se +promettait de lui infliger, car en aucun cas elle ne voulait lui +appartenir. + +Elle avait congédié ses gens, disant qu'elle attendrait M. de Thièvre +jusqu'au jour, s'il le fallait, pour avoir des nouvelles, et elle avait +gardé sa toilette provocante, si l'on peut appeler toilette l'étroite et +courte gaine de crêpe et de satin qui servait de robe dans ce temps-là. +Elle avait gardé, il est vrai, un splendide cachemire couleur de feu +dont elle se drapait avec beaucoup d'art, et qui, dans ses évolutions +habiles, couvrait et découvrait alternativement chaque épaule; sa tête +blonde, frisottée à l'_antique_, était encadrée de perles, de plumes et +de fleurs; elle était vraiment belle et de plus animée étrangement +par la volonté de le paraître. Mourzakine n'était point un homme de +sentiment. Un Français eût perdu le temps à discuter, à vouloir vaincre +ou convaincre par l'esprit ou par le coeur. Mourzakine, ne se piquant ni +de coeur ni d'esprit en amour, n'employant aucun argument, ne faisant +aucune promesse, ne demandant pas l'amour de l'âme, ne se demandant même +pas à lui-même si un tel amour existe, s'il pouvait l'inspirer, si la +marquise était capable de le ressentir, lui adressa des instances de +sauvage. Elle fut en colère; mais il avait fait vibrer en elle une corde +muette jusque-là. Elle était troublée, quand la voiture du marquis roula +devant le perron. Il était temps qu'il arrivât. Flore se jura de ne plus +s'exposer au danger; mais la soif aveugle de s'y retrouver l'empêcha de +dormir. Bien que son coeur restât libre et froid, sa raison, sa fierté, +sa prudence, ne lui appartenaient plus, et le beau cosaque s'endormait +sur les deux oreilles, certain qu'elle n'essayerait pas plus de lui +nuire qu'elle ne réussirait à lui résister. + +Le lendemain, il fit pourtant quelques réflexions. Il ne fallait pas +éveiller la jalousie de M. de Thièvre, qui, en le trouvant tête-à-tête +avec sa femme à deux heures du matin, lui avait lancé un regard +singulier. Il fallait, dès que les arrêts seraient levés, quitter la +maison et s'installer dans un logement où la marquise pourrait venir le +trouver. Il appela Martin et le questionna sur la proximité d'un hôtel +garni. + +--J'ai mieux que ça, lui répondit le valet de chambre. Il y a, à +deux pas d'ici, un pavillon entre cour et jardin; c'est un ravissant +appartement de garçon, occupé l'an dernier par un fils de famille qui a +fait des dettes, qui est parti comme volontaire et n'a pas reparu. Il a +donné la permission à son valet de chambre, qui est mon ami, de se +payer de ses gages arriérés en sous-louant, s'il trouvait une occasion +avantageuse, le local tout meublé. Je sais qu'il est vacant, j'y cours, +et j'arrange l'affaire dans les meilleures conditions possible pour +Votre Excellence. + +Mourzakine n'était pas riche. Il n'était pas certain de n'être pas +brouillé avec son oncle; mais il n'osa pas dire à Martin de marchander, +et, une heure après, le valet revint lui apporter la clef de son nouvel +appartement en lui disant: + +--Tout sera prêt demain soir. Votre Excellence y trouvera ses malles, +son cosaque, ses chevaux, une voiture fort élégante qui est mise à +sa disposition pour les visites; en outre mon ami Valentin, valet de +chambre du propriétaire, sera à ses ordres à toute heure de jour et de +nuit. + +--Le tout pour... combien d'argent? dit Mourzakine avec un peu +d'inquiétude. + +--Pour une bagatelle: cinq louis par jour, car on ne suppose pas que Son +Excellence mangera chez elle. + +--Avant de conclure, dit Mourzakine, effrayé d'être ainsi rançonné, mais +n'osant discuter, vous allez porter une lettre à l'hôtel Talleyrand. + +Et il écrivit à son oncle: + +«Mon cher et cruel oncle, quel mal avez-vous donc dit de moi à ma belle +hôtesse? Depuis votre visite, elle me persifle horriblement et je sens +bien qu'elle aspire à me mettre à la porte. Je cherche un logement. Vous +qui êtes déjà venu à Paris, croyez-vous qu'on me vole en me demandant +cinq louis par jour, et que je puisse me permettre un tel luxe?» + +Le comte Ogokskoï comprit. Il répondit à l'instant même: + +«Mon frivole et cher neveu, si tu as déplu à ta belle hôtesse, ce n'est +pas ma faute. Je t'envoie deux cents louis de France, dont tu disposeras +comme tu l'entendras. Il n'y a pas de place pour toi à l'hôtel +Talleyrand, où nous sommes fort encombrés; mais demain tu peux +reparaître devant _le père_: j'arrangerai ton affaire.» + +Mourzakine, enchanté du succès de sa ruse, donna l'ordre à Martin de +conclure le marché et de tout disposer pour son déménagement. + +--Vous nous quittez, mon cher cousin? lui dit le marquis à déjeuner; +vous êtes donc mal chez nous? + +La marquise devint pâle; elle pressentit une trahison: la jalousie lui +mordit le coeur. + +--Je suis ici mieux que je ne serai jamais nulle part, répondit +Mourzakine; mais je reprends demain mon service, et je serais un hôte +incommode. On peut m'appeler la nuit, me forcer à faire dans votre +maison un tapage _du diable_... + +Il ajouta quelques autres prétextes que le marquis ne discuta pas. La +marquise exprima froidement ses regrets. Dès qu'elle fut seule avec lui, +elle s'emporta. + +--J'espérais, lui dit-elle, que vous prendriez patience encore +quarante-huit heures avant de voir mademoiselle Francia; mais vous +n'avez pu y tenir et vous avez reçu cette fille hier dans ma maison. Ne +niez pas, je le sais, et je sais que c'est une courtisane, la maîtresse +d'un perruquier. + +Mourzakine se justifia en racontant la chose à peu près comme elle +s'était passée, mais en ajoutant que la petite fille était plutôt laide +que jolie, autant qu'il avait pu en juger sans avoir pris la peine de +la regarder. Puis il se jeta aux genoux de la marquise en jurant qu'une +seule femme à Paris lui semblait belle et séduisante, que les autres +n'étaient que des fleurettes sans parfum autour de la rose, reine des +fleurs. Ses compliments furent pitoyablement classiques, mais ses +regards étaient de feu. La marquise fut effrayée d'un adorateur que la +crainte d'être surpris à ses pieds n'arrêtait pas en plein jour, et +en même temps elle se persuada qu'elle avait eu tort de l'accuser de +lâcheté. Elle lui pardonna tout et se laissa arracher la promesse de le +voir en secret quand il aurait un autre gîte. + +--Tenez, lui dit Mourzakine, qui, des fenêtres de sa chambre au premier +étage, avait examiné les localités et dressé son plan, la maison que je +vais habiter n'est séparée de la vôtre que par un grand hôtel... + +--Oui, c'est l'hôtel de madame de S..., qui est absente. Beaucoup +d'hôtels sont vides par la crainte qu'on a eue du siège de Paris. + +--Il y a un jardin à cet hôtel, un jardin très-touffu qui touche au +vôtre. Le mur n'est pas élevé. + +--Ne faites pas de folies! Les gens de madame de S... parleraient. + +--On les payera bien, ou on trompera leur surveillance. Ne craignez rien +avec moi, âme de ma vie! je serai aussi prudent qu'audacieux, c'est le +caractère de ma race. + +Ils furent interrompus par les visites qui arrivaient. Mourzakine +procura un vrai triomphe à la marquise en se montrant très-réservé +auprès des autres femmes. + +Le jour suivant, l'Opéra offrait le plus brillant spectacle. Toute la +haute société de Paris se pressait dans la salle, les femmes dans tout +l'éclat d'une parure outrée, beaucoup coiffées de lis aux premières +loges; aux galeries, quelques-unes portaient un affreux petit chapeau +noir orné de plumes de coq, appelé chapeau à la russe, et imitant celui +des officiers de cette nation. Le chanteur Laïs, déjà vieux, et se +piquant d'un ardent royalisme, était sur la scène. L'empereur de Russie +avec le roi de Prusse occupait la loge de Napoléon et Laïs chantait sur +l'air de _vive Henri IV_ certains couplets que l'histoire a enregistrés +en les qualifiant de «rimes abjectes.» La salle entière applaudissait. +La belle marquise de Thièvre sortait de sa loge deux bras d'albâtre pour +agiter son mouchoir de dentelle comme un drapeau blanc. Du fond de la +loge impériale, le monumental Ogokskoï la contemplait. Mourzakine était +tellement au fond, lui, qu'il était dans le corridor. + +Au cintre, le petit public qui simulait la partie populaire de +l'assemblée applaudissait aussi. On avait dû choisir les spectateurs +payants, si toutefois il y en avait. Tout le personnel de +l'établissement avait reçu des billets avec l'injonction de se bien +comporter. Parmi ces attachés de la maison, M. Guzman Lebeau, qu'on +appelait dans les coulisses le beau Guzman, et qui faisait partie de +l'état-major du coiffeur en chef, avait reçu deux billets de faveur +qu'il avait envoyés à sa maîtresse Francia et à son frère Théodore. + +Ils étaient donc là, ces pauvres enfants de Paris, bien haut, bien loin +derrière le lustre, dans une sorte de niche où la jeune fille avait +le vertige et regardait sans comprendre. Guzman lui avait envoyé un +mouchoir de percale brodée, en lui recommandant de ne s'en servir que +pour le secouer en l'air quand elle verrait «le beau monde» donner +l'exemple. A la fin de l'ignoble cantate de Laïs, elle fit un mouvement +machinal pour déplier ce drapeau; mais son frère ne lui en donna pas le +temps: il le lui arracha des mains, cracha dedans, et le lança dans +la salle, où il tomba inaperçu dans le tumulte de cet enthousiasme de +commande. + +--Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu fais? lui dit Francia, les yeux pleins +de larmes, mon beau mouchoir!... + +--Tais-toi, viens-nous-en, lui répondit Dodore, les yeux égarés; viens, +ou je me jette la tête la première dans ce tas de fumier! + +Francia eut peur, lui prit le bras et sortit avec lui. + +--Non! pas de contremarque, dit-il en franchissant le seuil. Il fait +trop chaud là-dedans; on s'en va. + +Il l'entraînait d'un pas rapide, jurant entre ses dents, gesticulant +comme un furieux. + +--Voyons, Dodore, lui dit-elle quand ils furent sur les boulevards, +tu deviens fou! Est-ce que tu as bu? Songe donc à tous ces soldats +étrangers qui sont campés autour de nous! ne dis rien, tu te feras +arrêter. Qu'est-ce que tu as? dis! + +--J'ai, j'ai,... je ne sais pas ce que j'ai, répondit-il. + +Et, se contenant, il arriva avec elle sans rien dire jusqu'à leur +maison. + +--Tiens, dit-il alors, entrons chez le père Moynet. Guzman m'a donné +trois francs pour te régaler; nous allons boire de l'orgeat, ça me +remettra. + +Ils entrèrent dans l'estaminet-café qui occupait le rez-de-chaussée, +et qui était tenu par un vieux sergent estropié à Smolensk; quelques +sous-officiers prussiens buvaient de l'eau-de-vie en plein air devant la +porte. + +Francia et son frère se placèrent loin d'eux au fond de l'établissement, +à une petite table de marbre rayé et dépoli par le jeu de dominos. +Dodore dégusta son verre d'orgeat avec délices d'abord, puis tout à +coup, le posant renversé sur le marbre: + +--Tiens, dit-il à sa soeur, c'est pas tout ça! je te défends de +retourner chez ton prince russe; ça n'est pas la place d'une fille comme +toi. + +--Qu'est-ce que tu as ce soir contre les alliés? Tu étais si content +d'aller à l'Opéra, en loge,... excusez! Et voilà que tu m'emmènes avant +la fin! + +--Eh bien! oui, voilà! J'étais content de me voir dans une loge; mais +de voir le monde applaudir une chanson si bête!... C'est dégoûtant, +vois-tu, de se jeter comme ça dans les bottes des cosaques... C'est +lâche! On n'est qu'un pauvre, un sans pain, un rien du tout, mais on +crache sur tous ces plumets ennemis. Nos alliés! ah ouiche! Un tas +de brigands! nos amis, nos sauveurs! Je t'en casse! Tu verras qu'ils +mettront le feu aux quatre coins de Paris, si on les laisse faire; +léchez-leur donc les pieds! N'y retourne plus chez ce Russe, ou je le +dis à Guguz. + +--Si tu le dis à Guzman, il me tuera, tu seras bien avancé après! +Qu'est-ce que tu deviendras sans moi? Un gamin qui n'a jamais voulu rien +apprendre et qui, à seize ans, n'est pas plus capable de gagner sa vie +que l'enfant qui vient de naître! + +--Possible, mais ne _m'ostine pas!_ Ton Russe... + +--Oui, disons-en du mal du Russe, qui peut nous faire retrouver notre +pauvre maman! Si tu savais t'expliquer au moins! Mais pas capable de +faire une commission! Il paraît que tu lui as mal parlé; il a dit que, +si tu y retournes, il te tuera. + +--Voyez-vous ça, _Lisette!_ Il m'embrochera dans la lance de son sale +cosaque! Des jolis cadets, avec leurs bouches de morue et leurs yeux +de merlans frits! J'en ferais tomber cinq cents comme des capucins de +cartes en leur passant dans les jambes; veux-tu voir? + +--Allons-nous-en, tiens! tu ne dis que des bêtises... Ceux qui sont là, +c'est des Prussiens, d'ailleurs! + +--Encore _pire!_ Avec ça que je les aime, les Prussiens! Veux-tu voir? + +Francia haussa les épaules et frappa avec une clé sur la table pour +appeler le garçon. Dodore le paya, reprit le bras de sa soeur et se +disposa à sortir. Le groupe de Prussiens était toujours arrêté sur la +porte, causant à voix haute et ne bougeant non plus que des blocs de +pierre pour laisser entrer ou sortir. Le gamin les avertit, les poussa +un peu, puis tout à fait, en leur disant: + +--Voyons, laissez-vous _cerculer_ les dames? + +Ils étaient comme sourds et aveugles à force de mépris pour la +population. L'un d'eux pourtant avisa la jeune fille et dit en mauvais +français un mot grossier qui peut-être voulait être-aimable; mais il +ne l'eut pas plus tôt prononcé qu'un coup de poing bien asséné +lui meurtrissait le nez jusqu'à faire jaillir le sang. Vingt bras +s'agitèrent pour saisir le coupable; il tenait parole à sa soeur, il +glissait comme un serpent entre les jambes de l'ennemi et renversait les +hommes les uns sur les autres. Il se fût échappé, s'il ne fut tombé sur +un peloton russe qui s'empara de lui et le conduisit au poste. Dans +la bagarre, Francia s'était réfugiée auprès du père Moynet, le vieux +troupier, son meilleur ami: c'est lui qui l'avait ramenée en France à +travers mille aventures, la protégeant quoique blessé lui-même, et la +faisant passer pour sa fille. + +La pauvre Francia était désolée, et il ne la rassurait pas. Bien au +contraire, en haine de l'étranger, il lui présentait l'accident sous les +couleurs les plus sombres: être arrêté pour une rixe en temps ordinaire, +ce n'était pas grand'chose, surtout quand il s'agissait d'un frère +voulant faire respecter sa soeur; mais avec les étrangers il n'y avait +rien à espérer. La police leur livrerait le pauvre Dodore et ils ne se +gêneraient pas pour le fusiller. Francia adorait son frère; elle ne +se faisait pourtant pas illusion sur ses vices précoces et sur son +incorrigible paresse. Au retour de la campagne de Russie, elle l'avait +trouvé littéralement sur le pavé de Paris, vivant des sous qu'il gagnait +en jouant au bouchon, ou qu'il recevait des bourgeois en ouvrant les +portières des fiacres. Elle l'avait recueilli, nourri, habillé, comme +elle avait pu, n'ayant pour vivre elle-même que le produit de quelques +bijoux échappés par miracle aux désastres de la retraite de Moscou. Ses +minces ressources épuisées, et ne gagnant pas plus de dix sous par jour +avec son travail, elle avait consenti à partager l'infime existence d'un +petit clerc de notaire qui lui parut joli et qu'elle aima ingénument. +Trahie par lui, elle le quitta avec fierté, sans savoir où elle dînerait +le lendemain. Par une courte série d'aventures de ce genre, elle était +trop jeune pour en avoir eu beaucoup, elle arriva à posséder le coeur +de M. Guzman, qui était relativement à l'aise et qu'elle chérissait +fidèlement malgré son humeur jalouse et son outrecuidante fatuité. +Francia n'était pas difficile, il faut l'avouer. Médiocrement énergique, +étiolée au physique et au moral, elle reprenait à la vie depuis peu et +n'avait pas encore tout à fait l'air d'une jeune fille, bien qu'elle eût +dix-sept ans; sa jolie figure inspirait la sympathie plutôt que l'amour, +et, tout eu donnant le nom d'amour à ses affections, elle-même y portait +plus de douceur et de bonté que de passion. Si elle aimait véritablement +quelqu'un, c'était ce petit vaurien de frère qui l'aimait de même, sans +pouvoir s'en rendre compte, et sans soumettre l'instinct à la réflexion; +mais ce soir-là une transformation s'était faite dans l'âme confuse de +ces deux pauvres enfants: Théodore s'éveillait à la vie de sentiment par +l'orgueil patriotique; Francia s'éveillait à la possession d'elle-même +par la crainte de perdre son frère. + +--Écoutez, père Moynet, dit-elle au limonadier, mettez-moi dans un +cabriolet; je veux aller trouver un officier russe que je connais, pour +qu'il sauve mon pauvre Dodore. + +--Qu'est-ce que tu me chantes là? s'écria Moynet qui était en train +de fermer son établissement tout en causant avec elle; tu connais des +officiers russes, toi? + +--Oui, oui, depuis Moscou, j'en connais, il y en a de bons. + +--Avec les jolies filles, ils peuvent être bons, les gredins! C'est +pourquoi je te défends d'y aller, moi! Allons, remonte chez toi, ou +reste ici. Je vais tâcher de ravoir ton imbécile de frère. Un gamin +comme ça, s'attaquer tout seul à l'ennemi! C'est égal, ça n'est pas d'un +lâche, et je vas parlementer pour qu'on nous le rende! + +Il sortit. Francia l'attendit un quart d'heure qui lui sembla durer une +nuit entière, et puis une demi-heure qui lui sembla un siècle. Alors, +n'y tenant plus, elle avisa au passage un de ces affreux cabriolets de +place dont l'espèce a disparu, elle y monta à demi folle, sachant à +peine où elle allait, mais obéissant à une idée fixe: invoquer l'appui +de Mourzakine pour empêcher son frère de mourir. + +Bien qu'elle eût pris le cabriolet à l'heure, il alla vite, pressé qu'il +était de se retrouver sur les boulevards à la sortie des spectacles; +il n'était que onze heures, et Francia lui promettait de ne se faire +ramener par lui que jusqu'à la porte Saint-Martin. + +Elle alla d'abord à l'hôtel de Thièvre, personne n'était rentré; mais +le concierge lui apprit que le prince Mourzakine devait occuper le soir +même son nouveau logement, et il le lui désigna. + +--Vous sonnerez à la porte, lui dit-il, il n'y a pas de concierge. + +Francia, sans prendre le temps de remonter dans son cabriolet, dont le +cocher la suivit en grognant, descendit la rue, coupa à angle droit, +avisa un grand mur qui longeait une rue plus étroite, assombrie par +l'absence de boutiques et le branchage des grands arbres qui dépassait +le mur. Elle trouva la porte, chercha la sonnette à tâtons et vit au +bout d'un instant apparaître une petite lumière portée par le grand +cosaque Mozdar. + +Il lui sourit en faisant une grimace qui exprimait d'une manière +effroyable ses accès de bienveillance, et il la conduisit droit à +l'appartement de son maître, où M. Valentin, le gardien du local, +apprêtait le lit et achevait de ranger le salon. + +C'était un petit vieillard très-différent de son ami, le formaliste et +respectueux Martin. Le jeune financier qu'il avait servi menait joyeuse +vie et n'avait eu qu'à se louer de son caractère tolérant. + +En voyant entrer une jolie fille très-fraîchement parée, car elle avait +fait sa plus belle toilette pour aller en loge à l'Opéra, il crut +comprendre d'emblée, et lui fit bon accueil. + +--Asseyez-vous, _mam'selle,_ lui dit-il d'un ton léger et agréable; +puisque vous voilà, sans doute que le prince va rentrer. + +--Croyez-vous qu'il rentrera bientôt? lui demanda-t-elle ingénument. + +--Ah çà! vous devez le savoir mieux que moi: est-ce qu'il ne vous a pas +donné rendez-vous? + +Et, saisi d'une certaine méfiance, il ajouta: + +--J'imagine que vous ne venez pas chez lui sur les minuit sans qu'il +vous en ait priée? Francia n'avait pas l'ignorance de l'innocence. Elle +avait sa chasteté relative, très-grande encore, puisqu'elle rougit et +se sentit humiliée du rôle qu'on lui attribuait; mais elle comprit fort +bien et accepta cet abaissement, pour réussir à voir celui qu'elle +voulait intéresser à son frère. + +--Oui, oui, dit-elle, il m'a priée de l'attendre, et vous voyez que le +cosaque me connaît bien, puisqu'il m'a fait entrer. + +--Ce ne serait pas une raison, reprit Valentin; il est si simple! Mais +je vois bien que vous êtes une aimable enfant. Faites un somme, si vous +voulez, sur ce bon fauteuil; moi, je vais vous donner l'exemple: j'ai +tant rangé aujourd'hui que je suis un peu las. + +Et, s'étendant sur un autre fauteuil avec un soupir de béatitude, il +ramena sur ses maigres jambes frileuses, chaussées de bas de soie, la +pelisse fourrée du prince et tomba dans une douce somnolence. + +Francia n'avait pas le loisir de s'étonner des manières de ce personnage +poliment familier. Elle ne regardait rien que la pendule et comptait les +secondes aux battements de son coeur. Elle ne voyait pas la richesse +galante de l'appartement, les figurines de marbre et les tableaux +représentant des scènes de volupté; tout lui était indifférent, pourvu +que Mourzakine arrivât vite. + +Il arriva enfin. Il y avait longtemps que le cocher de Francia avait +fait ce raisonnement philosophique, qu'il vaut mieux perdre le prix +d'une course que de manquer l'occasion d'en faire deux ou trois. En +conséquence, il était retourné aux boulevards sans s'inquiéter de sa +pratique. Mourzakine ne fut donc pas averti par la présence d'une +voiture à sa porte, et sa surprise fut grande quand il trouva Francia +chez lui. Valentin, qui, au coup de sonnette, s'était levé, avait +soigneusement épousseté la pelisse et s'était porté à la rencontre du +prince, vit son étonnement et lui dit comme pour s'excuser: + +--Elle prétend que Votre Excellence l'a mandée chez elle, j'ai cru... + +--C'est bien, c'est bien, répondit Mourzakine, vous pouvez vous retirer. + +--Oh! le cosaque peut rester, dit vivement Francia en voyant que Mozdar +se disposait aussi à partir. Je ne veux pas vous importuner longtemps, +mon prince. Ah! mon bon prince, pardonnez-moi; mais il faut que vous me +donniez un mot, un tout petit mot pour quelque officier de service sur +les boulevards, afin qu'on me rende mon frère qu'ils ont arrêté. + +--Qui l'a arrêté? + +--Des Russes, mon bon prince; faites-le mettre en liberté bien vite! + +Et elle raconta ce qui s'était passé au café. + +--Eh bien! je ne vois pas là une si grosse affaire! répondit le prince. +Ton galopin de frère est-il si délicat qu'il ne puisse passer une nuit +en prison? + +--Mais s'ils le tuent! s'écria Francia en joignant les mains. + +--Ce ne serait pas une grande perte! + +--Mais je l'aime, moi, j'aimerais mieux mourir à sa place! + +Mourzakine vit qu'il fallait la rassurer. Il n'était nullement inquiet +du prisonnier. Il savait qu'avec la discipline rigoureuse imposée aux +troupes russes, nulle violence ne lui serait faite; mais il désirait +garder un peu la suppliante près de lui, et il donna ordre à Mozdar de +monter à cheval et d'aller au lieu indiqué lui chercher le délinquant. +Muni d'un ordre écrit et signé du prince, le cosaque enfourcha son +cheval hérissé et partit aussitôt. + +--Tu resteras bien ici à l'attendre? dit Mourzakine à la jeune fille qui +n'avait rien compris à leur dialogue. + +--Ah! mon Dieu, répondit-elle, pourquoi ne le faites-vous pas remettre +en liberté tout bonnement? Il n'a pas besoin de venir ici, puisqu'il +vous déplaît! Il ne saura pas vous remercier, il est si mal élevé! + +--S'il est mal élevé, c'est ta faute; tu aurais pu l'_éduquer_ mieux, +car tu as des manières gentilles, toi! Tu sauras que j'ai écrit pour +retrouver ta mère là-bas, si c'est possible. + +--Ah! vous êtes bon, vrai! vous êtes bien bon, vous! Aussi, vous voyez, +je suis venue à vous, bien sûre que vous auriez encore pitié de moi; +mais il faut me permettre de rentrer, monsieur mon prince. Je ne peux +pas m'attarder davantage. + +--Tu ne peux pas t'en aller seule à minuit passé! + +--Si fait, j'ai un fiacre à la porte. + +--A quelle porte? Il n'y en a qu'une sur la rue, et je n'y ai pas vu la +moindre voiture. + +--Il m'aura peut-être plantée là? Ces sapins, ils sont comme ça! Mais +ça ne me fait rien; je n'ai pas peur dans Paris, il y a encore du monde +dans les rues. + +--Pas de ce côté-ci, c'est un désert. + +--Je ne crains rien, moi, j'ai l'oeil au guet et je sais courir. + +--Je te jure que je ne te laisserai pas t'en aller seule. Il faut +attendre ton frère. Es-tu si mal ici, ou as-tu peur de moi? + +--Oh! non, ce n'est pas cela. + +--Tu as peur de déplaire à ton amant? + +--Eb bien! oui. Il est capable de se brouiller avec moi. + +--Ou de te maltraiter? Quel homme est-ce? + +--Un homme très-bien, mon prince. + +--Est-ce vrai qu'il est perruquier! + +--Coiffeur, et il fait la barbe. + +--C'est une jolie condition! + +--Mais oui: il gagne de quoi vivre très-honnêtement. + +--Il est honnête? + +--Mais!... je ne serais pas avec lui, s'il ne l'était pas! + +--Et vraiment tu l'aimes? + +--Voyons! vous demandez ça; puisque je me suis donnée à lui! Vous croyez +que c'est par intérêt? J'aurais trouvé dix fois plus riche; mais il me +plaisait, lui. Il a de l'instruction; il va souvent dans les coulisses +de l'Opéra et il sait tous les airs. D'ailleurs, moi, je ne suis pas +intéressée; j'ai des compagnes qui me disent que je suis une niaise, que +j'ai tort d'écouter mon coeur et que je finirai sur la paille. Qu'est-ce +que ça fait? que je leur réponds, je n'en ai pas eu toujours pour +dormir, de la paille! Je n'en aurais pas eu pour mourir en Russie! Mais +adieu, mon prince. Vous avez bien assez de mon caquet, et moi... + +--Et toi, tu veux t'en aller trouver ton Figaro? Allons, c'est absurde +qu'une gentille enfant comme toi appartienne à un homme comme ça. +Veux-tu m'aimer, moi? + +--Vous? Ah! mon Dieu, qu'est-ce que vous me chantez là? + +--Je ne suis pas fier, tu vois... + +--Vous auriez tort, monsieur! dit Francia à qui le sang monta au visage. +Il ne faut pas qu'un homme comme vous ait une idée dont il serait +honteux après! Moi, je ne suis rien, mais je ne me laisse pas humilier. +On m'a fait des peines, mais j'en suis toujours sortie la tête haute. + +--Allons, ne le prends pas comme ça! Tu me plais, tu me plais beaucoup, +et tu me chagrineras si tu refuses d'être plus heureuse, grâce à moi. Je +veux te rendre libre... Te payer, non! Je vois que tu as de la fierté +et aucun calcul; mais je te mettrai à même de mieux vêtir et de mieux +occuper ton frère. Je lui chercherai un état, je le prendrai à mon +service, si tu veux. + +--Oh! merci, monsieur; jamais je ne souffrirai mon frère domestique; +nous sommes des enfants bien nés, nous sortons des artistes. Nous ne +le sommes pas, nous n'avons pas eu la chance d'apprendre, mais nous ne +voulons pas dépendre. + +--Tu m'étonnes de plus en plus; voyons, de quoi as-tu envie? + +--De m'en aller chez nous, monsieur; ne me barrez donc pas la porte! + +Francia était piquée. Elle voulait réellement partir. Mourzakine, qui en +avait douté jusque-là, vit qu'elle était sincère, et cette résistance +inattendue enflamma sa fantaisie. + +--Va-t'en donc, dit-il en ouvrant la porte, tu es une petite ingrate. +Comment! C'est là la pauvre enfant que j'ai empêchée de mourir et qui me +demande de lui rendre sa mère et son frère? le ferai, je l'ai promis: +mais je me rappellerai une chose, c'est que les Françaises n'ont pas de +coeur! + +--Ah! ne dites pas cela de moi! s'écria Francia, subitement émue; pour +de la reconnaissance, j'en ai, et de l'amitié aussi! Comment n'en +aurais-je pas! Mais ce n'est pas une raison... + +--Si fait, c'est une raison. Il ne doit pas y en avoir d'autre pour toi, +puisque du ne consultes en toute chose que ton coeur! + +--Mon coeur, je vous l'ai donné, le jour où vous m'avez mis un morceau +de pain dans la bouche, puisque je me suis toujours souvenue de vous et +que j'ai conservé votre figure gravée comme un portrait dans mes yeux. +Quand on m'a dit: «Viens voir, voilà les Russes qui défilent dans le +faubourg,» j'ai eu de la peine et de la honte, vous comprenez! On aime +son pays quand on a tout souffert pour le revoir; mais je me suis +consolée en me disant:--«Peut-être vas-tu voir passer celui... Oh! je +vous ai reconnu tout de suite! Tout de suite, j'ai dit à Dodore:--C'est +lui, le voilà! encore plus beau, voilà tout; c'est quelque grand +personnage!--Vrai, ça m'avait monté la tête et j'ai eu la bêtise de le +dire «près devant Guzman; il tenait un fer à friser qu'il m'a jeté à la +figure... Heureusement il ne m'a pas touchée, il en aurait du regret +aujourd'hui. + +--Ah! voilà les manières de cet aimable objet de ton amour! C'est +odieux, ma chère! Je te défends de le revoir. Tu m'appartiens, puisque +tu m'aimes. Moi, je jure de te bien traiter et de te laisser une +position en quittant la France. Je peux même t'emmener, si tu t'attaches +à moi. + +--Vous n'êtes donc pas marié? + +--Je suis libre et très-disposé à te chérir, mon petit oiseau voyageur. +Puisque tu connais mon pays, que dirais-tu d'une petite boutique bien +gentille à Moscou? + +--Puisqu'on l'a brûlé, Moscou! + +--Il est déjà rebâti, va, et plus beau qu'auparavant. + +--J'aimais bien ce pays-là! nous étions heureux! mais j'aime encore +mieux mon Paris. Vous n'êtes pas pour y rester. Ce serait malheureux de +m'attacher à vous pour vous perdre tout à coup! + +--Nous resterons peut-être longtemps, jusqu'à la signature de la paix. + +--Longtemps, ça n'est pas assez. Moi, quand je me mets à aimer, je veux +pouvoir croire que c'est pour toujours; autrement je ne pourrais pas +aimer! + +--Drôle de fille! Vraiment tu crois que tu aimeras toujours ton +perruquier? + +--Je l'ai cru quand je l'ai écouté. Il me promettait le bonheur, lui +aussi. Ils promettent tous d'être bons et fidèles. + +--Et il n'est ni fidèle, ni bon? + +--Je ne veux pas me plaindre de lui; je ne suis pas venue ici pour ça! + +--Mais ton pauvre coeur s'en plaint malgré lui. Allons, tu ne l'aimes +plus que par devoir, comme on aime un mauvais mari, et comme il n'est +pas ton mari, tu as le droit de le quitter. + +Francia, qui ne raisonnait guère, trouva le raisonnement du prince +très-fort et ne sut y répondre. Il lui semblait qu'il avait raison et +qu'il lui révélait le dégoût qui s'était fait en elle depuis longtemps +déjà. Mourzakine vit qu'il l'avait à demi persuadée et, lui prenant les +deux mains dans une des siennes, il voulut lui ôter son petit châle bleu +qu'elle tenait serré autour de sa taille, habitude qu'elle avait prise +depuis qu'elle possédait ce précieux tissu français imprimé, qui valait +bien dix francs. + +--Ne m'abîmez pas mon châle! s'écria-t-elle naïvement, je n'ai que +celui-là. + +--Il est affreux! dit Mourzakine en le lui arrachant. Je te donnerai un +vrai cachemire de l'Inde; quelle jolie petite taille tu as! Tu es menue, +mais _faite au tour_, ma belle, comme ta mère, absolument! + +Aucun compliment ne pouvait flatter davantage la pauvre fille, et le +souvenir de sa mère, invoqué assez adroitement par le prince, la disposa +à un nouvel accès de sympathie pour lui. + +--Écoutez! lui dit-elle, faites-la-moi retrouver, et je vous jure... + +--Quoi? que me jures-tu? dit Mourzakine en baisant les petits cheveux +noirs qui frisottaient sur son cou brun. + +--Je vous jure... dit-elle en se dégageant. + +Un coup discrètement frappé à la porte força le prince à se calmer. Il +alla ouvrir: c'était Mozdar. Il avait parlé à l'officier du poste; tous +les gens arrêtés dans la soirée avaient déjà été remis à la police +française. Théodore n'était donc plus dans les mains des Russes et sa +soeur pouvait se tranquilliser. + +--Ah! s'écria-t-elle en joignant les mains, il est sauvé! Vous êtes le +bon Dieu, vous, et je vous remercie! + +Mourzakine en lui traduisant le rapport du cosaque, s'était attribué +le mérite du résultat, en se gardant bien de dire que son ordre était +arrivé après coup. + +Elle baisa les mains du prince, reprit son châle et voulut partir. + +--C'est impossible, répondit-il en refermant la porte sur le nez de +Mozdar sans lui donner aucun ordre. Il te faut une voiture. Je t'en +envoie chercher une. + +--Ce sera bien long, mon prince; dans ce quartier-ci, à deux heures du +matin, on n'en trouvera pas. + +--Eh bien! je te reconduirai moi-même à pied; mais rien ne presse. Il +faut que tu me jures de quitter ton sot amant. + +--Non, je ne veux pas vous jurer ça. Je n'ai jamais quitté une personne +par préférence pour une autre; je ne me dégage que quand on m'y oblige +absolument, et je n'en suis pas là avec Guzman. + +--Guzman! s'écria Mourzakine en éclatant de rire, il s'appelle Guzman! + +--Est-ce que ce n'est pas un joli nom? dit Francia interdite. + +--Guzman, ou le _Pied de mouton_! reprit-il riant toujours, on nous +a parlé de ça là-bas. Je sais la chanson: _Guzman ne connaît pas +d'obstacles._ + +--Eh bien! oui, après? _Le Pied de mouton _n'est pas une vilaine pièce +et la chanson est très-bien. Il ne faut pas vous moquer comme ça! + +--Ah! tu m'ennuies, à la fin dit Mourzakine, qui entrait dans un +paroxysme insurmontable; c'est trop de subtilités de conscience et cela +n'a pas le sens commun! Tu m'aimes, je le vois bien, je t'aime aussi, +je le sens; oui, je t'aime, ta petite âme me plaît comme tout ton petit +être. Il m'a plu, il m'a été au coeur lorsque tu étais une pauvre enfant +presque morte; tu m'as frappé. Si j'avais su que tu avais déjà quinze +ans!... Mais j'ai cru que tu n'en avais que douze! A présent te voilà +dans l'âge d'aimer une bonne fois, et que ce soit pour toute la vie si +tu veux! Si tu crois ça possible, moi, je ne demande pas mieux que de le +croire en te le jurant. Voyons, je te le jure, crois-moi, je t'aime! + +Le lendemain, Francia était assise sur son petit lit, dans sa pauvre +chambre du faubourg Saint-Martin. Neuf heures sonnaient à la paroisse, +et ne s'étant ni couchée, ni levée, elle ne songeait pas à ouvrir ses +fenêtres et à déjeuner. Elle n'était rentrée qu'a cinq heures du matin; +Valentin l'avait ramenée, et elle avait réussi à se faire ouvrir sans +être vue de personne, Dodore n'était pas rentré du tout. Elle était donc +la depuis quatre grandes heures, plongée dans de vagues rêveries, et +tout un monde nouveau se déroulait devant elle. + +Elle ne ressentait ni chagrin, ni fatigue; elle vivait dans une sorte +d'extase et n'eût pu dire si elle était heureuse ou seulement éblouie. +Ce beau prince lui avait juré de l'aimer toujours, et en la quittant +il le lui avait répété d'un air et d'un ton si convaincus, qu'elle se +laissait aller à le croire. Un prince! Elle se souvenait assez de la +Russie pour savoir qu'il y a tant de princes dans ce pays-là que ce +titre n'est pas une distinction aussi haute qu'on le croit chez nous. +Ces princes qui tirent leur origine des régions caucasiques ont eu +parfois pour tout patrimoine une tente, de belles armes, un bon cheval, +un maigre troupeau et quelques serviteurs, moitié bergers, moitié +bandits. N'importe; en France, le titre de prince reprenait son prestige +aux yeux de la Parisienne, et le luxe relatif où campait pour le moment +Mourzakine, riche en tout des deux cents louis donnés par son oncle, +n'avait pas pour elle d'échelle de comparaison. C'était dans son +imagination un prince des contes de fées, et il était si beau! Elle +n'avait pas songé à lui plaire, elle s'en-était même défendue. Elle +avait bien résolu, en allant chez lui, de n'être pas légère, et elle +pensait avoir mis beaucoup de prudence et de sincérité à se défendre. +Pouvait-elle résister jusqu'à faire de la peine à un homme à qui elle +devait la vie, celle de son frère, et peut-être le prochain retour de sa +mère? Et cela, pour ne pas offenser M. Guzman, qui la battait et ne lui +était pas fidèle! + +D'où vient donc qu'elle avait comme des remords? Ce n'est pas qu'elle +eût une peur immédiate de Guzman: il ne venait jamais dans la matinée et +il ne pouvait pas savoir qu'elle était rentrée si tard. Le portier seul +s'en était aperçu et il la protégeait par haine du perruquier, qui +l'avait blessé dans son amour-propre. Francia tenait énormément à sa +réputation. Sa réputation! elle s'étendait peut-être à une centaine de +personnes du quartier qui la connaissaient de vue ou de nom. N'importe, +il n'y a pas de petit horizon, comme il n'y a pas de petit pays. Elle +avait toujours fait dire d'elle qu'elle était sincère, désintéressée, +fidèle à ses piètres amants; elle ne voulait point passer pour une fille +qui se vend et elle cherchait le moyen de faire accepter la vérité sans +perdre de sa considération; mais ses réflexions n'avaient pas de suite, +l'enivrement de son cerveau dissipait ses craintes: elle revoyait le +beau prince à ses pieds, et pour la première fois de sa vie elle était +accessible à la vanité sans chercher à s'en défendre, prenant cette +ivresse nouvelle pour un genre d'amour enthousiaste qu'elle n'avait +jamais ressenti. Enfin l'arrivée de Théodore vint l'arracher à ses +contemplations. + +--Pas plus habillée que ça? lui dit-il en la voyant en jupe et en +camisole, les cheveux encore dénoués. Qu'est-ce qu'il y a donc? + +--Et toi? Tu rentres à des neuf heures du matin quand je t'attends +depuis... + +--Tu sais bien que j'ai été arrêté par ces tamerlans du boulevard! T'as +donc pas vu? + +--Tu as été mis en liberté au bout d'une heure! + +--Comment sais-tu ça! + +--Je le sais! + +--C'est vrai; mais j'avais encore vingt sous de Guzman dans ma poche... +Fallait bien faire un peu la noce après? Vas-tu te fâcher? + +--Ecoute, Dodore, tu ne recevras plus rien de Guzman; il faut t'arranger +pour ça. + +--Parce que? + +--Je t'avais déjà défendu... + +--J'ai pas désobéi. Ce qu'il m'avait donné hier, c'était pour te +régaler, puisqu'il ne pouvait pas venir lui-même; eh bien! j'avais +encore vingt sous, je me suis amusé avec. Voilà-t-il pas! + +--Il faudra lui rendre ça. C'est bien assez qu'il paye notre loyer, ce +qui me permet d'épargner de quoi t'empêcher d'aller tout nu. + +--Jolie épargne! Tous tes bijoux sont lavés; tu es bien bête de rester +avec Guguz! Il est joli homme, je ne dis pas, et il est amusant quand +il chante; mais il est panne, vois-tu, et il n'a pas que toi! Un de ces +jours, il faudra bien qu'il te lâche, et tu ferais mieux... + +--De quoi? qu'est-ce qui serait mieux? + +--D'avoir un mari pour de bon, quand ça ne serait qu'un ouvrier! J'en +sais plus d'un dans le quartier qui en tiendrait pour toi, si tu +voulais. + +--Tu parles comme un enfant que tu es. Est-ce que je peux me marier? + +--A cause?... Je ne suis plus enfant, moi; comme disait Guguz l'autre +jour, je ne l'ai jamais été. Y a pas d'enfants sur le pavé de Paris: à +cinq ans, on en sait aussi long qu'à vingt-cinq. Faut donc pas faire de +grimaces pour causer... Nous n'avons jamais parlé de ça tous les deux, +ça ne servait de rien; mois voilà que tu me dis qu'il ne faut plus +prendre l'argent à Guzman. Tu as raison, et moi je te dis qu'il ne faut +plus en recevoir non plus, toi qui parles! Je dis qu'il faut le quitter, +et prendre un camarade à la mairie. Y a le neveu au père Moynet, +Antoine, de chez le ferblantier, qui a de quoi s'établir et qui te +trouve à son goût. Il sait de quoi il retourne; mais il a dit devant moi +à son oncle:--«Ça ne fait rien; avec une autre, j'y regarderais, mais +avec elle...--Et le père Moynet a répondu:--T'as raison! Si elle a +péché, c'est ma faute, j'aurais dû la surveiller mieux. J'ai pas eu le +temps; mais c'est égal, celle-là c'est pas comme une autre; ce qu'elle +promettra, elle le tiendra.» Voyons, faut dire oui, Francia! + +--Je dis non! pas possible! Antoine! Un bon garçon, mais si vilain! Un +ouvrier comme ça! C'est honnête, mais ça manque de propreté,... c'est +brutal... Non! pas possible! + +--C'est ça! il te faut des perruquiers qui sentent bon, ou des princes! + +Francia frissonna; puis, prenant son parti: + +--Eh bien! oui, dit-elle, il me faut des princes, et j'en aurai quand je +voudrai. + +Dodore, surpris de son aplomb, en fut ébloui d'abord. L'accès de fierté +patriotique qu'il avait eu la veille, et qui l'avait exalté durant la +nuit au cabaret, se dissipa un instant. Ses yeux éteints s'arrondirent +et il crut faire acte d'héroïsme en répondant: + +--Des princes, c'est gentil, pourvu qu'ils ne soient pas étrangers. + +--Ne revenons pas là-dessus, lui dit Francia. Nous n'avons pas de temps +à perdre à nous disputer. Il faut nous en aller d'ici. On doit venir +me prendre à midi et payer le loyer échu. J'emporte mes nippes et les +tiennes. Tu resteras seulement pour dire à Guzman: «--Ma soeur est +partie, vous ne la reverrez plus. Je ne sais pas où elle est; elle vous +laisse le châle bleu et la parure d'acier que vous lui avez donnés... +Voilà.» + +--C'est arrangé comme ça? dit Théodore stupéfait... Alors tu me plantes +là aussi, moi? Deviens ce que tu pourras? Et allez donc! Va comme je te +pousse! + +--Tu sais bien que non, Dodore, tu sais bien que je n'ai que toi. Voilà +quatre francs, c'est toute ma bourse aujourd'hui; mais c'est de quoi +ne pas jeûner et ne pas coucher dehors. Demain ou après-demain au plus +tard, tu trouveras de mes nouvelles; une lettre pour toi chez papa +Moynet, et, où je serai, tu viendras. + +--Tu ne veux pas me dire où? + +--Non, tu pourras sans mentir jurer à Guzman que tu ne sais pas où je +suis. + +--Et dans le quartier, qu'est-ce qu'il faudra dire? Guguz va faire un +sabbat!... + +--Je m'y attends bien! Tu diras que tu ne sais pas! + +--Écoute, _Fafa_, dit le gamin, après avoir tiraillé les trois poils de +ses favoris naissants, ça ne se peut pas, tout ca! Je vois bien que +tu vas être heureuse, et que tu ne veux pas m'abandonner; mais les +bonheurs, ça ne dure pas, et quand nous voudrons revenir dans le +quartier, faudra changer toute notre société pour une autre; moi, je +vais avec les ouvriers honnêtes, on ne m'y moleste pas trop. On me +reproche de ne rien faire, mais on me dit encore:--Travaille donc! te +v'là en âge. T'auras pas toujours ta soeur! et d'ailleurs, ta soeur, +elle ne fera pas fortune, elle vaut mieux que ça!... «T'entends bien, +Fafa? quand on ne te verra plus, ça sera rasé, et, si on me revoit bien +habillé avec de l'argent dans ma poche, on me renverra avec ceux qu'on +méprise, et dame!... il faudra bien descendre dans la société. Tu ne +veux pas de ça, pas vrai? Il ne vaut pas grand'chose, ton Dodore; mais +il vaut mieux que rien du tout!» + +Francia cacha sa figure dans ses mains, et fondit en larmes. La vie +sociale se déroulait devant elle pour la première fois. La vitalité +de sa propre conscience faisait un grand effort pour se dégager sous +l'influence inattendue de ce frère avili jusque-là par elle, à l'insu de +l'un et de l'autre, qui allait l'être davantage et sciemment. + +--Tu vaux mieux que moi, lui dit-elle. Nous avons encore de l'honnêteté +à garder, et, si nous nous en allons dans un autre endroit, nous ne +connaîtrons pas une personne pour nous dire bonjour en passant; mais +qu'est-ce que nous pouvons faire? Je ne dois pas rester avec Guzman et +je ne veux rien garder de lui. + +--Tu ne l'aimes plus! + +--Non, plus du tout. + +--Ne peux-tu pas patienter? + +--Non, il faudrait le tromper. Je ne peux pas! + +--Eh bien, ne le trompe pas. Dis-lui que c'est fini, que tu veux te +marier. + +--Je mentirais et il ne me croirait pas. Pense au train qu'il va faire! +Ça nous fera bien plus de tort que de nous sauver! + +--Il ne t'aime déjà pas tant! Dis-lui que tu sais ses allures, mets-le +à la porte, je t'aiderai. Je ne le crains pas, va, j'en mangerais dix +comme lui! + +--Il criera qu'il est chez lui, qu'il paie le logis, que c'est lui qui +nous chasse! + +--Tu n'as donc pas de quoi le payer, ce satané loyer, lui jeter son +argent à la figure, quoi! + +--J'ai quatre francs, je te l'ai dit. Je ne reçois jamais d'argent de +lui; ça me répugne. Il me donne tous les jours pour le dîner puisqu'il +dîne avec nous; le matin, nous mangeons les restes, toi et moi. + +--Ah! s'écria Dodore en serrant les poings, si j'avais pensé! Je +prendrai un état, Fafa, vrai! Je vais me mettre à n'importe quelle +pioche! Faut travailler, faut pas dépendre comme ça! + +--Quand je te le disais! Tu voyais bien qu'à coudre chez nous des gilets +de flanelle dans la journée, je ne pouvais pas gagner plus de six sous; +avec ça, je ne pouvais pas t'élever et vivre sans mendier. Les amoureux +sont venus me dire:--«Ne travaille donc pas, tu es trop jolie pour +veiller si tard, et d'ailleurs, tu auras beau faire, ça ne te sauvera +pas.» Je les ai écoutés, croyant que l'amitié empocherait la honte, et +nous voilà! + +--Faut que ça finisse, s'écria Dodore; c'est à cause de moi que ça +t'arrive! faut en finir! Je vas chercher Antoine! Il paiera tout, il te +conduira quelque part d'où tu ne sortiras que pour l'épouser! + +Antoine adorait Francia; elle était son rêve, son idéal. Il lui +pardonnait tout, il était prêt à la protéger, à la sauver. Elle le +savait bien. Il ne le lui avait dit que par ses regards et son trouble +en la rencontrant; mais c'était un être inculte. Il savait à peine +signer son nom. Il ne pouvait pas dire un mot sans jurer, il portait une +blouse, il avait les mains larges, noires et velues jusqu'au bout des +doigts. Il faisait sa barbe une fois par semaine, il semblait affreux à +Francia, et l'idée de lui appartenir la révoltait. + +--Si tu veux que je me tue, s'écria-t-elle en allant éperdue vers la +fenêtre, va chercher cet homme-là! + +Il fallait pourtant prendre un parti, et toute solution semblait +impossible, lorsqu'on sonna discrètement à la porte. + +--N'aie pas peur! dit Théodore à sa soeur, ça n'est pas Guzman qui sonne +si doux que ça. + +Il alla ouvrir et M. Valentin apparut. Il apportait une lettre de +Mourzakine ainsi conçue: + +«Puisque tu es si craintive, mon cher petit oiseau bleu, j'ai trouvé +moyen de tout arranger. M. Valentin t'en fera part, aie confiance en +lui.» + +--Quel moyen le prince a-t-il donc trouvé? dit Francia en s'adressant à +Valentin. + +--Le prince n'a rien trouvé du tout, répondit Valentin avec le sourire +d'un homme supérieur: il m'a raconté votre histoire et fait connaître +vos scrupules. J'ai trouvé un arrangement bien simple. Je vais dire à +votre propriétaire et dans le café d'en bas que votre mère est revenue +de Russie, que vous partez pour aller au-devant d'elle à la frontière et +que c'est elle qui vous envoie de l'argent. Soyez tranquille; mais +allez vite, le fiacre n° 182 est devant la Porte Saint-Martin, et il a +l'adresse du prince, qui vous attend. + +--Partons! dit Francia en prenant le bras de son frère. Tu vois comme le +prince est bon; il nous sauve la vie et l'honneur! + +Dodore, étourdi, se laissa emmener. Sa morale était de trop fraîche date +pour résister davantage. Ils évitèrent de passer devant l'estaminet, +bien que le coeur de Francia se serrât à l'idée de quitter ainsi +son vieil ami Moynet; mais il l'eût peut-être retenue de force. Ils +trouvèrent le fiacre, qui les conduisit au faubourg Saint-Germain; +Mozdar les reçut et les fit monter dans le pavillon occupé par +Mourzakine. Il y avait à l'étage le plus élevé un petit appartement que +Valentin louait au prince moyennant un louis de plus par jour, et qui +prenait vue sur le grand terrain où se réunissaient les jardins des +hôtels environnants, celui de l'hôtel de Thièvre compris. + +--Excusez! dit Dodore en parcourant les trois chambres, nous voilà donc +passés princes pour de bon! + +Une heure après, Valentin arrivait avec un carton et un ballot; il +apportait à Francia et à Théodore les pauvres effets qu'ils avaient +laissés dans leur appartement du faubourg. + +--Tout est arrangé, leur dit-il. J'ai payé votre loyer et vous ne devez +rien à personne. J'ai renvoyé à M. Guzman Lebeau les objets que vous +vouliez lui restituer. J'ai dit à votre ami Moynet ce qui était convenu. +Il n'a pas été trop surpris; il a paru seulement chagrin de n'avoir pas +reçu vos adieux. + +Deux grosses larmes tombèrent des yeux de Francia. + +--Tranquillisez-vous, reprit Valentin; il ne vous fait pas de reproche. +J'ai tout mis sur mon compte. Je lui ai dit que vous deviez prendre la +diligence pour Strasbourg à une heure et que vous n'aviez pas eu une +minute à perdre pour ne pas manquer la voiture. Il m'a demandé mon nom. +Je lui ai dit un nom en l'air et j'ai promis d'aller lui donner de vos +nouvelles. Je l'ai laissé tranquille et joyeux. + +Dodore admira Valentin et ne put s'empêcher de frapper dans ses mains en +faisant une pirouette. + +--Le jeune homme est content? dit Valentin en clignotant; à présent, il +faut songer à lui donner de l'occupation. Le prince désire qu'on ne le +voie pas vaguer aux alentours. Je l'enverrai à un de mes amis qui a une +entreprise de roulage hors Paris. Sait-il écrire? + +--Pas trop, dit Francia. + +--Mais il sait lire? + +--Oui, assez bien. C'est moi qui lui ai appris. S'il voulait, il +apprendrait tout! Il n'est pas sot, allez! + +--Il fera les commissions, et peu à peu il se mettra aux écritures; +c'est son affaire de s'instruire. Plus on est instruit, plus on gagne. +Il sera logé et nourri en attendant qu'il fasse preuve de bonne volonté, +et on lui donnera quelque chose pour s'habiller. Voici l'adresse et une +lettre pour le patron. Quant à vous, ma chère enfant, vous êtes libre de +sortir; mais, comme vous désirez rester cachée, ma femme vous apportera +vos repas, et, si vous vous ennuyez d'être seule, elle viendra tricoter +auprès de vous. Elle ne manque pas d'esprit, sa société est agréable. +Vous pourrez prendre l'air au jardin le matin de bonne heure et le soir +aussi; soyez tranquille, vous ne manquerez de rien et je suis tout à +votre service. + +Ayant ainsi réglé l'existence des deux enfants confiés à ses soins +éclairés, M. Valentin se retira sans dire à Francia, qui n'osa pas le +lui demander, quand elle reverrait le prince. + +--Eh bien! te voilà content? dit-elle à son frère. Tu voulais +travailler,... tu vas te faire un état! + +--Bien sûr, que je veux travailler! répondit-il en frappant du pied d'un +air résolu. Je suis content de ne rien devoir aux autres. Il y a assez +longtemps que ça dure. Alors, je m'en vais, je prends un col blanc pour +avoir une tenue présentable, un air comme il faut, et mes souliers +neufs, puisqu'il y aura des courses à faire. Quand j'aurai besoin +d'autre chose, je viendrai le chercher. Adieu, Fafa; je te laisse +heureuse, j'espère!... D'ailleurs je reviendrai te voir. + +--Tu t'en vas comme ça, tout de suite? dit Francia, dont le coeur se +serra à l'idée de rester seule. + +Elle n'était pas bien sûre de la fermeté de résolution de son frère. +Habituée à le surveiller autant que possible, à le gronder quand il +rentrait tard, elle l'avait empêché d'arriver au désordre absolu. +N'allait-il pas y tomber maintenant qu'il ne craindrait plus ses +reproches? + +--Qu'est-ce que tu veux que je fasse ici? répondit-il le coeur +gros; c'est joli, ici, c'est cossu même. J'y serais trop bien, je +m'ennuierais, je serais comme un oiseau en cage. Il faut que je trotte, +moi, que j'avale de l'air, que je voie des figures! Celle de ton prince +ne me va guère, et la mienne ne lui va pas du tout. Et puis, c'est un +étranger, un _coalisé_! Tu auras beau dire..., ça me remue le sang. + +--C'est un ennemi, j'en conviens, dit Francia; mais sans lui tu ne +m'aurais pas, et sans lui nous n'aurions pas de chance de retrouver +notre mère. + +--Eh bien! si on la retrouve, ça changera! Elle sera malheureuse, on +travaillera pour la nourrir. Je m'en vais travailler! + +--Vrai? + +--Quand je te le dis! + +--Tu m'as promis si souvent! + +--A présent, c'est pour de vrai, faut bien, à moins d'être méprisé! + +--Allons, va! et embrasse-moi! + +--Non, dit le gamin en enfonçant sa casquette sur ses yeux; faut pas +s'attendrir, c'est des bêtises! + +Il sortit résolument, se mit à courir jusqu'au bout de la rue, s'arrêta +un moment, étouffé par les sanglots, et reprit sa course jusqu'à +Vaugirard, où il se mit à la disposition du patron à qui M. Valentin le +recommandait. + +Francia pleurait de son côté; mais elle prit courage en se disant: + +--Sans tout cela, il ne serait pas encore décidé à se ranger, il +se serait peut-être perdu! Si Dieu veut qu'il tienne parole, je ne +regretterai pas ce que j'ai fait. + +Elle le regrettait pourtant sans vouloir se l'avouer. Sa pauvre petite +existence était bouleversée. Elle quittait pour toujours son petit coin +de Paris où elle était plus aimée que jugée dans un certain milieu +d'honnêtes gens; elle y avait attiré plus d'attention que ne le +comportait sa mince position. + +Une enfant de quinze ans échappée aux horreurs de la retraite de Russie +et au désastre de la Bérézina, jolie, douce, modeste dans ses manières, +assez fière pour n'implorer personne, assez dévouée pour se charger de +son frère, ce n'était pas la première venue, et si on lui reprochait +d'avoir des liaisons irrégulières, on l'excusait en voyant qu'elle ne +voulait être à charge à personne. + +L'égoïsme réclame toujours sa part dans les jugements humains. On +repousse une mendiante qui vous dit: + +--Donnez-moi pour que je ne sois pas forcée de me donner. + +Et on a raison jusqu'à un certain point, car beaucoup exploitent +lâchement cette prétendue répugnance à l'avilissement. On aime mieux que +l'innocence succombe fièrement sans demander conseil, et qu'elle porte +sans se plaindre la fatalité du destin. + +Francia laissait donc derrière elle un groupe qu'elle appelait _le +monde_, et qui était le sien. Elle se trouvait seule, ayant pour tout +appui un étranger qui promettait de l'aimer, pour toute relation un +inconnu, ce Valentin, dont la perversité, voilée sous un air suffisant, +lui inspirait déjà une vague méfiance. Elle regarda son joli appartement +sans trop se demander si dans quelques jours les alliés ne quitteraient +point Paris, et ce qu'elle deviendrait, si Mourzakine l'abandonnait. +Cette prévision ne lui vint pas plus à l'esprit qu'elle n'était venue à +Théodore. Elle défit ses paquets, rangea ses bardes dans les armoires, +se fit belle et se regarda dans une psyché en acajou qui avait pour +pieds des griffes de lion en bronze doré. Elle admira le luxe relatif +que lui procurait son beau prince, les affreux meubles plaqués de +l'époque, les rideaux de mousseline à mille plis drapés _à l'antique_, +les vases d'albâtre avec des jacynthes artificielles sous verre, le sofa +bleu à crépines orange, la petite pendule représentant un Amour avec un +doigt sur les lèvres; mais elle plaça sous ses yeux les quelques chétifs +bibelots que Valentin lui avait apportés de chez elle, bien que, par +leur pauvreté vulgaire, ils fissent tache dans son nouveau logement. +Ensuite elle se mit à la fenêtre pour admirer le beau jardin et les +grands arbres; mais elle le trouva triste en se rappelant les laides +mansardes et les toits noirs qu'elle avait l'habitude de contempler. +Elle chercha sur sa fenêtre le pot de réséda qu'elle arrosait soir et +matin. + +--Ah! mon Dieu, dit-elle, ce Valentin a laissé là-bas le réséda! + +Et elle se remit à pleurer sur cet ensemble de choses à jamais perdues, +dont la valeur lui devenait inappréciable, car il représentait des +habitudes, des souvenirs et des sympathies qu'elle ne devait plus +retrouver. + +Que faisait Mourzakine pendant que le complaisant Valentin procédait à +l'installation de sa maîtresse dans les conditions les plus favorables à +leurs secrets rapports? Il était en train d'endormir les soupçons de son +oncle. Ogokskoï avait revu madame de Thièvre à l'Opéra dans tout l'éclat +de sa plantureuse beauté, il avait été la saluer dans sa loge: elle +avait été charmante pour lui. Sérieusement épris d'elle, il était résolu +à ne rien épargner pour supplanter son neveu. Mourzakine, sans renoncer +à la belle Française, voulait paraître céder le pas à l'oncle dont il +dépendait absolument. + +--Vous avez, lui dit-il, consommé ma disgrâce hier à l'Opéra. Ma belle +hôtesse n'a plus un regard pour moi, et pour m'en consoler je me suis +jeté dans une moindre, mais plus facile aventure. J'ai pris chez +moi _une petite_; ce n'est pas grand'chose, mais c'est parisien, +c'est-à-dire coquet, gentil, propret et drôle; vous me garderez +pourtant le secret là-dessus, mon bon oncle? Madame de Thièvre, qui est +passablement femme, me mépriserait trop, si elle savait que j'ai si vite +cherché à me consoler de ses rigueurs. + +--Sois tranquille, Diomiditch, répondit Ogokskoï d'un ton qui fit +comprendre à Mourzakine qu'il comptait le trahir au plus vite. + +C'est tout ce que désirait ce prince sauvage, doublé d'un courtisan +rusé. Madame de Thièvre était déjà prévenue; elle savait ce qu'il avait +plu à Mourzakine de lui confier. Francia, selon lui, était une pauvre +fille assez laide dont il avait pitié et à laquelle il devait un appui, +puisque, dans une charge de cavalerie, il avait «eu le malheur d'écraser +sa mère.» Il l'avait logée dans sa maison en attendant qu'il pût lui +procurer quelque ouvrage un peu lucratif. Il avait arrangé et débité +ce roman avec tant de facilité, il avait tant de charme et d'aisance à +mentir, que madame de Thièvre, touchée de sa sincérité et flattée de sa +confiance, avait promis de s'intéresser à sa protégée; et puis, elle +comprit que ce hasard amenait une combinaison favorable à la passion de +Mourzakine pour elle en détournant les soupçons de l'oncle Ogokskoï. + +Elle se prêtait donc maintenant à cette lâcheté qui l'avait d'abord +indignée: elle était secrètement vaincue. Elle ne voulait pas se +l'avouer; mais elle se laissait aller, avec une alternative d'agitation +et de langueur, à tout ce qui pouvait assurer sa défaite sans +compromettre le prince. + +Quant à lui, ce n'était plus en un jour qu'il espérait désormais +triompher d'elle. Il craignait un retour de dépit et de fierté, s'il +brusquait les choses. Il se donnait une semaine pour la convaincre, il +pouvait prendre patience: Francia lui plaisait réellement. + +Le soir, en soupant avec elle dans sa petite chambre, il se mit à +l'aimer tout à fait. Il était capable d'aimer tout comme un autre, de +cet amour parfaitement égoïste qui se prodigue dans l'ivresse sauf +à s'éteindre dans les difficultés ultérieures. Il est vrai que dans +l'ivresse il était charmant, tendre et ardent à la fois. La pauvre +Francia, après lui avoir naïvement avoué l'effroi et le chagrin de son +isolement, se mit à l'aimer de toute son âme et à lui demander pardon +d'avoir regretté quelque chose, quand elle n'eût dû que ressentir la +joie de lui appartenir. + +--Tenez, lui disait-elle, je n'ai jamais su jusqu'à ce jour ce que c'est +qu'aimer. Regardez-moi, je n'invente pas cela pour vous faire plaisir! + +En effet, ses yeux clairs et profonds, son sourire confiant et pur comme +celui de l'enfance, attestaient une sincérité complète. Mourzakine était +trop pénétrant, trop méfiant, pour s'y tromper. Il se sentait aimé pour +lui-même dans toute l'acceptation de ce terme banal qui avait été son +rêve, et qui devenait une rare certitude. Il se surprenait par moments +à ressentir, lui aussi, quelque chose de plus doux que le plaisir. Il +possédait une âme, et il étudiait avec surprise cette espèce de _petite +âme française_ qui lui parlait une langue nouvelle, langue incomplète et +vague qui ne se servait pas des mots tout faits à l'image des femmes du +monde, et qui était trop inspirée pour être élégante ou correcte. + +Elle dormit deux heures, la tête sur son épaule, mais, avec le jour, +elle s'éveilla chantant comme les oiseaux. Elle n'était pas habituée à +ne pas voir lever le soleil. Elle avait besoin de marcher, de sortir, de +respirer. Ils montèrent en voiture, et elle le conduisit à Romainville, +qui était alors le rendez-vous des amants heureux. Le bois était encore +désert. Elle ramassa des violettes et en remplit le dolman bombé sur +la poitrine du prince tartare, puis elle les reprit pour les mettre +classiquement sur son coeur. Ils déjeunèrent d'oeufs frais et de +laitage. Elle était en même temps folâtre et attendrie; elle avait la +gaîté gracieuse et discrète, rien de vulgaire. Ils causaient beaucoup. +Les Russes sont bavards, les Parisiennes sont babillardes. Il était +étonné de pouvoir causer avec elle, qui ne savait rien, mais qui savait +tout, comme savent les gens de toute condition à Paris, par le perpétuel +ouï-dire de la vie d'expansion et de contact. Quel contraste avec les +peuples qui, n'ayant pas le droit de parler, perdent le besoin de +penser! Paris est le temple de vérité où l'on pense tout haut et où l'on +s'apprend les uns aux autres ce que l'on doit penser de tout. Mourzakine +était émerveillé et se demandait presque s'il n'avait pas mis la main +sur une nature d'exception. Il était tenté de le croire, surtout en +voyant la bonté de coeur qui caractérisait Francia. Sur quelque sujet +qu'il la mît, elle était toujours et tout naturellement dans le ton de +l'indulgence, du désintéressement, de la pitié compatissante. Cette +nuance particulière, elle la devait à ce qu'elle avait souffert et vu +souffrir dans une autre phase de sa vie. + +--Eh quoi! lui disait-il dans la voiture en revenant, pas un mauvais +sentiment, pas d'envie pour les riches, pas de mépris pour les +coupables? Tu es toute douceur et toute simplicité, ma pauvre enfant, et +si les autres Françaises te ressemblent, vous êtes les meilleurs êtres +qu'il y ait au monde. + +Il avait peu de service à faire et il prétendit en avoir un très-rude +pour se dispenser de paraître à l'hôtel de Thièvre. Il lui semblait +qu'il ne se plaisait plus avec personne autre que Francia, qu'il ne se +soucierait plus d'aucune femme. Il l'aima exclusivement pendant trois +jours. Pendant trois jours, elle fut si heureuse qu'elle oublia tout et +ne regretta rien. Il était tout pour elle; elle ne croyait pas qu'un +bonheur si grand ne dût pas être éternel. Tout à coup elle ne le vit +plus, et l'effroi s'empara d'elle. Un grand événement était survenu. +Napoléon, malgré l'acte d'abdication, venait de faire un mouvement de +Fontainebleau sur Paris. Il avait encore des forces disponibles, les +alliés ne s'étaient pas méfiés. Enivrés de leur facile conquête, ils +oubliaient dans les plaisirs de Paris que les hauteurs qui lui servaient +alors de défense naturelle n'étaient pas gardées. L'annonce de +l'approche de l'empereur les jeta dans une vive agitation. Des ordres +furent donnés à la hâte, on courut aux armes. Paris trembla d'être pris +entre deux feux. Mourzakine monta à cheval, et ne rentra ni le soir ni +le lendemain. + +Pour rassurer Francia, Valentin lui apprit ce qui se passait. Ce fut +pour elle une terreur plus grande que celle de son infidélité, ce fut +l'effroi des dangers qu'il allait courir. Elle savait ce que c'est que +la guerre. Elle avait maintes fois vu comment une poignée de Français +traversait alors les masses ennemies, ou se repliait après en avoir fait +un carnage épouvantable. + +-Ils vont me le tuer! s'écria-t-elle; ils vont reprendre Paris et ils ne +feront grâce à aucun Russe! + +Elle se tordit les mains et fit peut-être des voeux pour l'ennemi. Elle +était dans cette angoisse, quand le soir son frère entra chez elle. + +--Je viens te faire mes adieux, lui dit-il; ça va chauffer, Fafa, +et cette fois j'en suis! L'âge n'y fait rien. On va barricader les +barrières pour empêcher messieurs les ennemis d'y rentrer, aussitôt +qu'ils en seront tous sortis, et quand l'AUTRE leur aura flanqué une +peignée, nous serons là derrière pour les recevoir à coups de pierres, +avec des pioches, des pinces, tout ce qu'on aura sous la main. On +ira tous dans le faubourg, on n'a pas besoin d'ordres, on se passera +d'officiers, on fera ses affaires soi-même. + +Il en dit long sur ce ton. Francia, les yeux agrandis par l'épouvante, +les mains crispées sur son genou, ne répondait rien: elle voyait déjà +morts les deux seuls êtres qui lui fussent chers, son frère et son +amant. + +Elle chercha pourtant à retenir Théodore. Il se révolta. + +--Tu voudrais me voir lâche? Tu ne te souviens déjà plus de ce que tu me +disais si souvent: Tu ne seras jamais un homme! Eh bien! m'y voilà, j'en +suis un. J'étais parti pour travailler; mais tous ceux qui travaillent +veulent se battre et je suis aussi bon qu'un autre pour taper dans une +bagarre. Y a pas besoin d'être grand et fort pour faire une presse; les +plus lestes, et j'en suis, sauteront en croupe des Cosaques et leur +planteront leur couteau dans la gorge. Les femmes en seront aussi: elles +entassent des pavés dans les maisons pour les jeter par la fenêtre; +qu'ils y viennent, on les attend! + +Francia, restée seule, sentit que son cerveau se troublait. Elle +descendit au jardin et se promena sous les grands arbres sans savoir +où elle était: elle s'imaginait par moments entendre le canon; mais ce +n'était que l'afflux du sang au cerveau qui résonnait dans ses oreilles. +Paris était tranquille, tout devait se passer en luttes diplomatiques +et, après une dernière velléité de combat, Napoléon devait se résigner à +l'île d'Elbe. + +Tout à coup Francia se trouva en face d'une femme grande, drapée dans un +châle blanc, qui se glissait dans le crépuscule et qui s'arrêta pour la +regarder; c'était madame de Thièvre, qui, connaissant les localités +et traversant le jardin de madame de S..., son amie absente, venait +s'informer de Mourzakine. Elle aussi était inquiète et agitée. Elle +voulait savoir s'il était rentré; elle avait déjà envoyé deux fois +Martin, et, n'osant plus lui montrer son angoisse, elle venait +elle-même, à la faveur des ombres du soir, regarder si le pavillon était +éclairé. + +En voyant une femme seule dans ce jardin où personne du dehors ne +pénétrait, la marquise ne douta pas que ce ne fût la jeune protégée du +prince et elle n'hésita pas à l'arrêter en lui disant: + +--Est-ce vous, mademoiselle Francia? + +Et comme elle tardait à répondre, elle ajouta: + +--Ce ne peut être que vous; n'ayez pas peur de me parler. Je suis +une proche parente du prince et je viens savoir si vous avez de ses +nouvelles. + +Francia ne se méfia point et répondit qu'elle n'en avait pas. Elle +ajouta imprudemment qu'elle s'en tourmentait beaucoup et demanda si on +se battait aux barrières: + +--Non, Dieu merci! dit la marquise; mais peut-être y a-t-il quelque +engagement plus loin. Vous n'êtes pas rassurée, je vois cela; vous êtes +très attachée au prince? N'en rougissez pas, je sais ce qu'il a fait +pour vous et je trouve que vous avez bien sujet d'être reconnaissante. + +--Il vous a donc parlé de moi? dit Francia, stupéfaite. + +--Il l'a bien fallu, puisque vous êtes venue lui parler chez moi. Je +devais bien savoir qui vous étiez! + +--Chez vous?... Ah! oui, vous êtes la marquise de Thièvre. Il faut me +pardonner, madame, j'espérais,... à cause de ma mère... + +--Oui, oui, je sais tout, mon cousin m'a donné tous les détails. Eh +bien! votre pauvre mère, il n'y a plus d'espoir, et c'est pour cela... + +--Plus d'espoir? Il vous a dit qu'il n'y avait plus d'espoir? + +--Il ne vous a donc pas dit la vérité, à vous? + +--Il m'a dit qu'il écrirait, qu'on la retrouverait peut-être! Ah! mon +Dieu, il m'aurait donc trompée! + +--Trompée? pourquoi vous tromperait-il?... + +Madame de Thièvre fit cette interpellation d'un ton qui effraya la jeune +fille; elle baissa la tête et ne répondit pas: elle pressentait une +rivale. + +--Répondez donc! reprit la marquise d'un ton plus âpre encore... Est-il +votre amant, oui ou non? + +--Mais, madame, je ne sais pas de quel droit vous me questionnez comme +ça! + +--Je n'ai aucun droit, dit madame de Thièvre en reprenant possession +d'elle-même et en mettant un sourire dans sa voix. Je m'intéresse à +vous, parce que vous êtes malheureuse, d'un malheur exceptionnel et +bizarre. Votre mère a été écrasée sous les pieds du cheval de Mourzakine +et c'est lui justement qui vous adopte et vous recueille! C'est tout un +roman cela, ma petite, et si l'amour s'en mêle,... ma foi, le dénoûment +est neuf, et je ne m'y serais pas attendue! + +Francia ne dit pas une parole, ne fit pas entendre un soupir. Elle +s'enfuit comme si elle eût été mordue par un serpent, et laissant madame +de Thièvre étourdie de sa disparition soudaine, elle remonta dans sa +chambre, où elle se laissa tomber par terre et passa la nuit dans un +état de torpeur ou de délire dont elle ne put rien se rappeler le +lendemain. + +Au demi-jour pourtant elle se traîna jusqu'à son lit, où elle s'endormit +et fit des rêves horribles. Elle voyait sa mère étendue sur la neige +et le pied du cheval de Mourzakine s'enfonçant dans son crâne, qu'il +emportait tout sanglant comme l'anneau d'une entrave. Ce n'était plus +qu'un informe débris; mais cela avait encore des yeux qui regardaient +Francia, et ces yeux effroyables, c'étaient tantôt ceux de sa mère et +tantôt ceux de Théodore. + + + + III + +Au milieu de ces rêves affreux, Francia s'éveilla en criant. Il faisait +grand jour. Madame Valentin l'entendit, entra chez elle, et voulut +savoir la cause de son agitation: Francia fit un effort pour lui +répondre; mais elle ne voulait pas se confier à cette femme, et madame +Valentin fut réduite à parler toute seule. + +--Voyez-vous, ma chère enfant, lui disait-elle, si c'est parce que vous +craignez la guerre, vous avez tort; il n'y aura plus de guerre. Le tyran +sera mis dans une tour où on prépare une cage de fer. Nos bons alliés +sont en train de s'emparer de sa personne, et votre cher prince n'aura +pas une égratignure: les cartes me l'ont dit hier soir. Ah! vous l'aimez +bien, ce beau prince! Je comprends ça. Il vous aime aussi, à ce qu'il +paraît. M. Valentin me disait hier: C'est singulier comme ces Russes se +prennent d'amour pour nos petites Françaises! Ça ne ressemble pas du +tout aux fantaisies de notre ancien maître, qui avait fait arranger +l'appartement où vous voilà pour mener sans bruit ses petites affaires +de coeur. Eh bien! il en changeait comme de cravate, et il y tenait si +peu, si peu, qu'il oubliait quelquefois de renvoyer l'une pour faire +entrer l'autre. Alors, ça amenait des scènes, et même des batailles; il +y avait de quoi rire, allez! Mais le prince n'est pas si avancé que ça; +c'est un homme simple, capable de vous épouser, si vous avez l'esprit de +vous y prendre. Vous ne croyez pas? ajouta-t-elle en voyant tressaillir +Francia. Ah! dame, ce n'est pas tout à fait probable; pourtant on a vu +de ces choses-là. Tout dépend de l'esprit qu'on a, et je ne vous crois +pas sotte, vous! Vous avez l'air distingué, et des manières... comme une +vraie demoiselle. Quel malheur pour vous d'avoir écouté ce perruquier! +sans cela, voyez-vous, tout serait possible. Vous me direz que bien +d'autres ont fait fortune sans être épousées, c'est encore vrai. Le +prince parti, vous en retrouverez peut-être un autre de même qualité. +Ça fait très-bien d'avoir été aimée d'un prince, ça efface le passé, ça +vous fait remonter dans l'opinion des hommes. Allons, ne vous tourmentez +pas; M. Valentin connaît le beau monde, et si vous voulez vous fier +à lui, il est capable de vous donner de bons conseils et de bonnes +relations. + +Madame Valentin bavardait plus que ne l'eût permis son prudent mari. +Francia ne voulait pas l'écouter; mais elle l'entendait malgré elle, +et la honte de se voir protégée et conseillée par de telles gens lui +faisait davantage sentir l'horreur de sa situation. + +--Je veux m'en aller! s'écria-t-elle en sortant de son lit et en +essayant de s'habiller à la hâte; je ne dois pas rester ici! + +Madame Valentin la crut prise de délire et la fit recoucher, ce qui ne +fut pas difficile, car les forces lui manquaient et la pâleur de la +mort était sur ses joues. Madame Valentin envoya son mari chercher un +médecin. Valentin amena un chirurgien qu'il connaissait pour avoir été +soigné par lui d'une plaie à la jambe, et qui exerçait la médecine, +depuis qu'estropié lui-même il n'était plus attaché effectivement à +l'armée. C'était un ancien élève et un ami dévoué de Larrey. Il avait la +bonté et la simplicité de son maître, et même il lui ressemblait un peu, +circonstance dont il était flatté. Aussi aidait-il à la ressemblance en +copiant son costume et sa coiffure; comme lui, il portait ses cheveux +noirs assez longs pour couvrir le collet de son habit. Comme lui, du +reste, il avait la figure pâle, le front pur, l'oeil vif et doux. +Francia s'y trompa au premier abord, car ses souvenirs étaient restés +assez nets, et, en le voyant auprès d'elle, elle s'écria en joignant les +mains: + +--Ah! monsieur Larrey, je vous ai souvent vu là-bas! + +--Où donc? répondit le docteur Faure, que l'erreur de Francia toucha +profondément. + +--En Russie! + +--Ce n'est pas moi, mon enfant, je n'y étais pas; mais j'y étais de +coeur avec _lui_! Voyons, quel mal avez-vous? + +--Rien, monsieur, ce n'est rien, c'est le chagrin. J'ai eu des rêves, et +puis je me sens faible; mais je n'ai rien et je veux m'en aller d'ici. + +--Vous voyez, docteur, dit la Valentin, elle déraisonne; elle est ici +chez elle et elle y est fort bien. + +--Laissez-moi seule avec elle, dit le docteur. Vous paraissez +l'effrayer. Je n'ai pas besoin de vous pour savoir si elle a le délire. + +La Valentin sortit. + +--Monsieur le docteur, dit Francia recouvrant une vivacité fébrile, il +faut que vous m'aidiez à retourner chez nous! Je suis ici chez un homme +qui m'a tué ma mère! + +Le docteur fronça légèrement le sourcil; l'étrange révélation de la +jeune fille ressemblait beaucoup à un accès de démence. Il lui toucha le +pouls; elle avait la fièvre, mais pas assez pour l'inquiéter. Il lui fit +boire un peu d'eau, l'engagea à se tenir calme un instant et l'observa; +puis, la questionnant avec ordre, laconisme et douceur, il fut frappé de +la lucidité et de la sincérité de ses réponses. Au bout de dix minutes, +il savait toute la vie de Francia, et se rendait un compte exact de sa +situation. + +--Ma pauvre enfant, lui dit-il, il ne me paraît pas certain que ce +prince russe soit le meurtrier de votre mère. Vous avez pu être trompée +par une rivale, à l'effet de vous faire souffrir ou de rompre vos +relations avec son amant; mais je suis pour le proverbe _Dans le doute, +abstiens-toi!_ Vous ferez donc bien, dans quelques heures, ce soir,... +quand vous pourrez sortir sans inconvénient pour votre santé, de vous en +aller d'ici. + +Francia fit un geste d'angoisse. + +--Vous n'avez rien, je sais, reprit le docteur, et vous ne voulez plus +rien recevoir de ce prince. Moi, je ne suis pas riche, je suis même +pauvre; mais je connais de bonnes âmes qui, sans même savoir votre nom +et votre histoire, me donneront un secours suffisant pour vous permettre +d'aller loger ailleurs. Dame! après ça, il faudra bien essayer de +travailler! + +--Mais, monsieur, je travaille! Voyez, mon ouvrage est là. J'ai des +pièces à finir et à renvoyer. + +--Oui, dit le docteur, des gilets de flanelle! Je sais ce que ça +rapporte. Ce n'est pas assez; il faut entrer dans quelque hospice ou +dans tout autre établissement public pour travailler à la lingerie avec +des appointemens fixes. Je m'occuperai de vous. Si vous êtes courageuse +et sage, vous vous tirerez honnêtement d'affaire; sinon, je vous en +avertis, je vous abandonnerai. Je vois qu'en ce moment vous avez de +bonnes intentions; je vais vous mettre à même d'y donner suite. Tâchez +de dormir une heure, à présent que vous voyez le moyen de réparer votre +faute. Et puis vous vous lèverez, vous vous habillerez tout doucement, +et je viendrai vous prendre pour vous conduire au logement provisoire +que vous voudrez choisir. Il me faut deux ou trois jours au plus pour +vous caser. + +Francia lui baisa les mains en le quittant. Elle était si pressée de +s'en aller qu'elle ne put dormir; elle se leva, réussit à se débarrasser +des obsessions de la Valentin, s'enferma et se mit à refaire ses +paquets, croyant à chaque instant entendre revenir le bon docteur +qui devait délivrer sa conscience au prix d'une aumône dont elle ne +rougissait plus. + +A deux heures, elle entendit frapper à sa porte; elle y courut, ouvrit, +et se trouva dans les bras de Mourzakine qui, la saisissant comme une +proie, la couvrait de baisers. + +--Laissez-moi! laissez-moi! s'écria-t-elle en se débattant; je vous +hais, je vous ai en horreur! Laissez-moi, vous avez le sang de ma mère +sur les mains, sur la figure; je vous déteste! ne me touchez pas, ou je +vous tuerai, moi! + +Elle s'enfuit au fond de sa chambre, cherchant avec égarement le couteau +dont elle avait coupé son pain pour déjeuner. Valentin, entendant ses +cris, était monté. + +--Prince, disait-il, ne l'approchez pas, c'est un transport au cerveau. +Je vous le disais bien, elle déraisonne depuis ce matin. Je l'ai +entendue dire au médecin qu'elle ne voulait pas rester chez un homme qui +avait tué sa mère; or je vous demande un peu... + +--Allez-vous-en! flanquez-moi la paix, dit le prince en mettant Valentin +dehors et en s'enfermant avec Francia. + +Puis, allant à elle, il ouvrit son dolman en lui présentant son +poignard: + +--Tue-moi, si tu crois cela, lui dit-il; tu vois! c'est très-facile, +je ne t'en empêcherai pas. J'aime mieux la mort que ta haine; mais +auparavant dis-moi qui t'a fait ce lâche et stupide mensonge? + +--Elle! votre autre maîtresse! + +--Je n'ai pas d'autre maîtresse que toi. + +--La marquise de Thièvre, votre prétendue cousine! + +--Elle est fort peu ma cousine, et pas du tout ma maîtresse. + +--Mais elle le sera! + +--Non, si tu m'aimes! J'ai été un peu épris d'elle, le premier jour. Le +second jour, je t'ai vue; le troisième, je t'ai aimée: je ne peux plus +aimer que toi. + +--Pourquoi dit-elle que vous avez tué... + +--Pour t'éloigner de moi; elle est peut-être piquée, jalouse, que +sais-je? Elle a menti, elle a arrangé l'histoire de tes malheurs, qu'il +m'a bien fallu lui raconter le jour où tu es venue me parler chez elle; +mais je peux te jurer par mon amour et le tien que je n'étais pas à +l'endroit où tu as été blessée et où ta mère a péri! + +--Elle a donc péri! Vous le saviez et vous me trompiez? + +--Devais-je te mettre la mort dans l'âme quand tu conservais de +l'espérance? D'ailleurs est-on jamais absolument sûr d'un fait de cette +nature? Mozdar a vu tomber ta mère; mais il ne sait pas, il ne peut pas +savoir si elle n'a pas été relevée vivante encore, comme tu l'étais +après l'affaire. J'ai écrit, nous saurons tout. Je ne t'ai jamais dit +de compter sur un bon résultat; mais tu dois savoir que je suis humain, +puisque je t'ai sauvée, toi! Francia sentit tomber sa fièvre et sa +colère. + +--C'est égal, dit elle, je veux m'en aller, le docteur l'a dit: «--Dans +le doute, abstiens-toi!» + +--Quel docteur? de quel âne me parles-tu? as-tu fait la folie de te +confier à quelqu'un? + +--Oui, dit Francia, j'ai tout raconté à un très-brave monsieur, un +ami du docteur Larrey que madame Valentin m'a amené. Il va venir me +chercher. + +Pressée par les questions de Mourzakine, elle raconta son entretien avec +M. Faure. + +--Et tu crois, s'écria le prince, que je te permettrai de me quitter +avec l'aumône des âmes charitables du quartier? Toi, si fière, tu +passerais à l'état de mendiante? Non! voilà un billet de banque que je +mets sous ce flambeau. Quand tu voudras partir, tu pourras le faire sans +rien devoir à personne, sans me consulter, sans m'avertir; donc tu n'es +plus retenue par rien que par l'idée de me briser le coeur. Va-t'en, si +tu veux, tout de suite! Je ne souffrirai pas longtemps, va; si la guerre +recommence, je me ferai tuer à la première affaire et je ne regretterai +pas la vie. Je me dirai que j'ai été heureux pendant trois jours dans +toute mon existence. Ce bonheur a été si grand, si délicieux, si +complet, qu'il peut compter pour un siècle! + +Mourzakine parlait avec tant de conviction apparente que Francia tomba +dans ses bras en pleurant. + +--Non! dit-elle, ce n'est pas possible qu'un homme si bon et si généreux +ait jamais tué une femme! Cette marquise m'a trompée! Ah! c'est bien +cruel! Pourvu qu'elle ne te dise pas quelque chose contre moi qui me +fasse haïr de toi, comme je te haïssais tout à l'heure! + +--Moquons-nous d'elle, dit le prince. + +Et, faisant aussi bon marché de madame de Thièvre qu'il avait fait de +Francia en parlant d'elle à la marquise, il jura qu'elle était trop +grande, trop grasse, trop blonde, et qu'il ne pouvait souffrir ces +natures flamandes privées de charme et de feu sacré. Il n'en savait rien +du tout, mais il savait dire tout ce qui le menait à ses fins. La bonne +Francia n'était pas vindicative, mais une femme aime toujours à entendre +rabaisser sa rivale. Les hommes le savent, et souvent une raillerie les +disculpe mieux qu'un serment. Mourzakine ne se fit faute ni de l'un ni +de l'autre, et peut-être se persuada-t-il qu'il disait la vérité. + +--Voyons, dit-il à sa petite amie quand il eut réussi à lui arracher un +sourire, tu t'es ennuyée d'être seule, tu as eu des idées noires, je ne +veux pas que tu sois malade; achève de t'habiller, nous allons sortir en +voiture. J'ai vu aux Champs-Élysées des petites maisons où l'on mange +comme si on était à la campagne. Allons dîner ensemble dans une chambre +bien gaie, et puis à la nuit nous nous promènerons à pied. Ou bien +veux-tu aller au spectacle? dans une petite loge d'en bas où tu ne seras +vue de personne? Valentin nous suivra. Nous nous arrangerons pour que tu +ne sois pas vue au bras d'un étranger en uniforme, puisque tu crains de +passer pour traître envers ta patrie! Nous irons où tu voudras, nous +ferons ce que tu voudras, pourvu que je te voie me sourire comme l'autre +jour. Je donnerais ma vie pour un sourire de toi! + +Pendant qu'elle s'habillait, on apporta des cartons où elle dut choisir +rubans, écharpes, voiles, chapeaux et gants. Elle accepta moitié +honteuse, moitié ravie. Elle était prête, elle était parée, émue, +heureuse, quand le docteur reparut. Elle redevint pâle. Le prince reçut +M. Faure avec une politesse railleuse. + +--Votre petite malade est guérie, lui dit-il, elle sait que je n'ai +massacré personne de sa famille. Nous allons sortir; veuillez me dire, +docteur, ce que je vous dois pour vos deux visites. + +--Je ne venais pas chercher de l'argent, répondit M. Faure, j'en +apportais, je croyais avoir une bonne action à faire; mais puisque j'ai +été, selon ma coutume, dupe de ma simplicité, je remporte mon aumône et +je vais chercher à la mieux placer. + +Il s'en alla en haussant les épaules et en jetant à Francia confuse un +regard de moquerie méprisante qui lui alla au fond du coeur comme un +coup d'épée. Elle cacha sa tête dans ses mains, et resta comme brisée +sous une humiliation que personne jusqu'alors ne lui avait infligée. + +--Voyons, lui dit le prince, vas-tu être malheureuse avec moi, quand +je fais mon possible pour te distraire et t'égayer! Te sens-tu malade? +veux-tu te recoucher et dormir? + +--Non! s'écria-t-elle en lui saisissant le bras; vous vous en iriez chez +cette dame! + +--Te voilà jalouse encore? + +--Eh bien! oui, je suis jalouse malgré tout ce que vous m'avez dit, je +suis jalouse malgré moi! Ah! tenez, je souffre bien; je sens que je suis +lâche d'aimer un ennemi de mon pays! Je sais que pour cela je mérite le +mépris de tous les honnêtes gens. Ne dites rien, allez, vous le savez +bien vous-même, et peut-être que vous me méprisez aussi au fond du +coeur. Peut-être qu'une femme de votre pays ne se donnerait pas à un +militaire français; mais je supporterai cette honte, si vous m'aimez, +parce que cette chose-la est tout pour moi; seulement il faut m'aimer! +Si vous me trompiez!..... + +Elle fondit en larmes. Le prince, voyant l'énergie de cette affection +dans un être si faible, en fut touché. + +--Tiens, lui dit-il en reprenant le poignard persan qu'elle avait jeté +sur la table, je te donne ce bijou; c'est un bijou, tu vois! c'est orné +de pierres fines, et c'est assez petit pour être caché dans le mouchoir +ou dans le gant. Ce n'est pas plus embarrassant qu'un éventail; mais +c'est un joujou qui tue, et en te l'offrant tout à l'heure je savais +très-bien qu'il pouvait me donner la mort. Garde-le, et perce-moi le +coeur, si tu me crois infidèle! + +Il disait ce qu'il pensait en ce moment-là. Il n'aimait pas la marquise; +il lui en voulait même. Il était content de ne pas se soucier de sa +personne, qu'elle lui avait trop longtemps refusée, selon lui. + +Francia, rassurée, examina le poignard, le trouva joli, et s'amusa de +la possession d'un bijou si singulier; elle le lui rendit pourtant, ne +sachant qu'en faire et frémissant à l'idée de s'en servir contre lui. +Elle était prête à sortir. Mourzakine l'entraîna, lui fit oublier sa +blessure en la caressant et la gâtant comme un enfant malade. Ils +allèrent dîner aux Champs-Élysées, et puis il lui demanda quel théâtre +elle préférait. Elle se sentait faible, elle avait à peine mangé, et +par moments elle avait des frissons. Il lui proposa de rentrer. Elle le +voyait disposé à s'amuser du bruit et du mouvement de Paris; il avait +copieusement dîné, lui, bu d'autant. Elle craignit de le priver en +acceptant de prendre du repos, et céda au désir qu'il paraissait avoir +d'aller à Feydeau entendre les chanteurs en vogue. L'Opéra-Comique était +alors fort suivi et généralement préféré au grand Opéra. C'était un +théâtre de bon ton, et Mourzakine n'était pas fâché, tout en écoutant +la musique, de pouvoir lorgner les jolies femmes de Paris. Il envoya en +avant Valentin pour louer une loge de rez-de-chaussée, et, quand ils +arrivèrent, le dévoué personnage les attendait sous le péristyle avec +le coupon. Francia baissa son voile, prit le bras de Valentin et alla +s'installer dans la loge, ou peu d'instants après le prince vint la +rejoindre. + +Quand elle se vit tête à tête avec lui dans cette niche sombre, où, en +se tenant un peu au second plan, elle n'était vue de personne, elle se +rassura. En jetant les yeux sur ce public où pas une figure ne lui était +connue, elle sourit de la peur qu'elle avait eue d'y être découverte, et +elle oublia tout encore une fois, pour ne sentir que la joie d'être dans +un théâtre, dans la foule, parée et ravie, dans le souffle chaud et +vivifiant de Paris artiste, seule et invisible avec son amant heureux. +C'était la sécurité, l'impunité dans la joie, car Francia, élevée dans +les coulisses du spectacle ambulant, aimait le théâtre avec passion. +C'est en l'y menant quelquefois que Guzman l'avait enivrée. Elle aimait +surtout la danse, bien que sa mère, en lui donnant les premières leçons, +l'eût souvent torturée, brisée, battue. Dans ce temps-là, certes elle +détestait l'art chorégraphique; mais depuis qu'elle n'en était plus la +victime résignée, cet art redevenait charmant dans ses souvenirs. Il +se liait à ceux que sa mère lui avait laissés. Elle était fière de s'y +connaître un peu et de pouvoir apprécier certains pas que Mimi La Source +lui avait enseignés. On jouait, je crois, _Aline, reine de Golconde_. Si +ma mémoire me trompe, il importe peu. Il y avait un ballet. Francia le +dévora des yeux, et, bien que les danseuses de Feydeau fussent de second +ordre, elle fut enivrée jusqu'à oublier qu'elle avait la fièvre. Elle +oublia aussi qu'elle ne voulait pas être vue avec un étranger; elle se +pencha en avant, tenant naïvement le bras de Mourzakine et l'entraînant +à se pencher aussi pour partager un plaisir dont elle ne voulait pas +jouir sans lui. + +Tout à coup elle vit immédiatement au-dessous d'elle une tête crépue, +dont le ton rougeâtre la fit tressaillir. Elle se retira, puis se +hasarda à regarder de nouveau. Elle dut prendre note d'une grosse main +poilue qui frottait par moments une nuque bovine, rouge et baignée de +sueur. Enfin elle distingua le profil qui se tournait vers elle, mais +sans que les yeux ronds et hébétés parussent la voir. Plus de doute, +c'était Antoine le ferblantier, le neveu du père Moynet, l'amoureux que +Théodore lui avait conseillé d'épouser. + +Elle fut prise de peur. Était-ce bien lui? Que venait-il faire au +théâtre, lui qui n'y comprenait rien, et qui était trop rangé pour se +permettre un pareil luxe? L'acte finissait. Quand elle se hasarda à +regarder encore, il n'était plus là. Elle espéra qu'il ne reviendrait +pas, ou qu'elle avait été trompée par une ressemblance. Antoine avait +une de ces têtes pour ainsi dire classiques par leur banalité, qu'on ne +rencontre plus guère aujourd'hui dans les gens de sa classe. Les types +tendent à se particulariser sous l'action d'aptitudes plus personnelles. +A cette époque, un ouvrier de Paris n'était souvent qu'un paysan à peine +dégrossi, et si quelque chose caractérisait Antoine, c'est qu'il n'était +pas dégrossi du tout. + +Mourzakine sortit pour aller chercher des oranges et des bonbons. +Francia l'attendit en se tenant d'abord bien au fond de la baignoire; +mais elle s'ennuya, et, voyant la salle à moitié vide, le parterre vide +absolument, elle s'avança pour se donner le plaisir de regarder la +toile. En ce moment, elle se trouva face à face avec le regard doux +et le timide sourire d'Antoine qui rentrait, et qui la reconnaissait +parfaitement. Il était trop naïf pour croire déplacé de lui adresser la +parole. Bien au contraire, il eût pensé faire une grossièreté en ne lui +parlant pas. + +--Comment donc, mademoiselle Francia, lui dit-il, c'est vous? Je vous +croyais bien loin! Vous voilà donc revenue? Est-ce que votre maman... + +--Je l'ai rencontrée en route, répondit Francia avec la vivacité +nerveuse d'une personne qui ne sait pas mentir. + +--Ah! bien, bien! vous êtes revenues ensemble? Et Dodore, il est revenu +aussi? + +--Oui, il est là avec moi, il vient de sortir, dit Francia, qui ne +savait plus ce qu'elle disait. + +--Tant mieux, tant mieux! reprit pesamment Antoine. A présent, vous +voilà contents, vous voilà heureux, car vous êtes habillée,... très-bien +habillée, très-jolie! Et la santé est bonne? + +--Oui, oui, Antoine, merci! + +--Et la maman? sans doute qu'elle a fait fortune là-bas, dans les +voyages? + +Et Antoine soupira bruyamment en croyant dissimuler son chagrin. + +Francia comprit ce soupir: Antoine se disait qu'il ne pouvait plus +aspirer à sa main. Elle saisit ce moyen de le décourager. + +--C'est comme cela, mon bon Antoine, reprit-elle; maman a fait fortune, +et nous partons demain pour les pays étrangers, où elle a du bien. + +--Demain, déjà! vous partez demain! mais vous viendrez bien dire adieu à +mon oncle, qui vous aime tant? + +--J'irai, bien sûr, mais ne lui dites pas que vous m'avez vue; il +aurait du chagrin de savoir que je vais au spectacle avant de courir +l'embrasser. + +--Je ne dirai rien. Allons! adieu, mademoiselle Francia; est-ce demain +que vous viendrez chez l'oncle? Je voudrais bien savoir l'heure, pour +vous dire adieu aussi. + +--Je ne sais pas l'heure, Antoine, je ne peux pas décider l'heure... Je +vous dis adieu tout de suite. + +--J'aurais voulu voir votre maman. Est-ce qu'elle va rentrer dans votre +loge? + +--Je ne sais pas! dit Francia, inquiète et impatientée. Qu'est-ce que ça +vous fait de la voir? Vous ne la connaissez pas! + +--C'est vrai! D'ailleurs je ne peux pas rester. Il est déjà tard, et il +faut que je sois levé avec le jour, moi! + +--Et puis le spectacle ne vous amuse sûrement pas beaucoup? + +--C'est vrai, que ça ne m'amuse guère; les chansons durent trop +longtemps, et ça répète toujours la même chose. J'étais venu rapporter +à ce théâtre une commande de pièces de réflecteurs, et comme je ne +demandais pas de pourboire, ils m'ont dit dans les coulisses: + +--Voulez-vous une place debout, à l'entrée du parterre? J'ai trouvé une +place assis. J'ai regardé, mais j'en ai assez, et puisque vous voilà +riche,... c'est-à-dire puisque vous viendrez... + +--Oui, oui, Antoine, j'irai voir votre oncle. Adieu! portez-vous bien! + +Antoine soupira encore et s'en alla; mais, comme il traversait le +couloir, il vit le beau prince russe qui entrait familièrement dans la +loge de Francia, et une faible lumière se fit dans son esprit, lent à +saisir le sens des choses. Je ne sais s'il était capable de débrouiller +tout seul le problème, mais l'instinct du caniche lui fit oublier qu'il +voulait s'en aller. Il resta à flâner sous le péristyle du théâtre. + +Francia n'osa raconter à son prince la rencontre qui venait de la +troubler et de l'attrister profondément, car, si elle n'avait que de +l'effroi pour l'amour d'Antoine, elle n'en était pas moins touchée de sa +confiance et de son respect. + +--Il croit des choses impossibles à croire, se disait-elle, et ce n'est +pas tant parce qu'il est simple que parce qu'il m'estime plus que je ne +vaux! + +Et puis, ce vieux ami, ce limonadier à la jambe de bois, qu'elle n'avait +pas embrassé en partant, qu'elle n'avait pas eu le courage de tromper, +et qui l'attendrait tous les jours jusqu'au moment où, las d'attendre, +il prononcerait sur elle l'arrêt que méritent les ingrats! + +Mourzakine lui apportait des friandises qu'elle se mit à grignoter +en rentrant ses larmes. Le rideau se releva. Elle essaya de s'amuser +encore, mais elle avait des éblouissements, des élancements au coeur +et au cerveau; elle craignait de s'évanouir; elle ne put cacher son +malaise. + +--Rentrons! lui dit Mourzakine. + +Elle ne voulait pas l'empêcher d'entendre toute la pièce. Elle espéra +que cinq minutes d'air libre la remettraient. Il la conduisit sur le +balcon du foyer, où elle se débarrassa de son voile et respira. Elle +redevint gaie, confiante, et quand la cloche les avertit, sans songer à +cacher son visage, elle retourna avec lui à sa loge. + +Au moment où, après l'y avoir fait entrer, Mourzakine allait s'y placer +auprès d'elle, une main lui frappa l'épaule, et le força à se retourner. + +C'était l'oncle Ogokskoï qui, l'attirant dans le couloir, lui dit en +souriant: + +--Tu es là avec ta petite. Je l'ai aperçue; mais je suis curieux de voir +si elle est vraiment jolie. + +--Non, mon oncle, elle n'est pas jolie, répondit à voix basse +Mourzakine, qui frémissait de rage. + +--Je veux entrer dans la loge, ouvre! Fais donc ce que je te dis! ajouta +le comte d'un ton sec qui ne souffrait pas de réplique. + +Mourzakine lutta comme on peut lutter contre le pouvoir absolu. + +--Non, cher oncle, dit-il en affectant une gaîté qu'il était loin de +ressentir, je vous en prie, ne la voyez pas. Vous êtes un rival +trop dangereux; vous m'avez mis au plus mal avec la belle marquise, +laissez-moi ce petit échantillon de Paris, qui n'est vraiment pas digne +de vous. + +--Si tu dis la vérité, reprit tranquillement le comte, tu n'as rien +à craindre. Allons, ouvre cette porte, te dis-je, ou je l'ouvrirai +moi-même. + +Mourzakine essaya d'obéir, il ne put le faire; il se sentit comme +paralysé. Ogokskoï ouvrit la loge et, laissant la porte ouverte pour +y faire pénétrer la lumière du couloir, il regarda très-attentivement +Francia, qui se retournait avec surprise. Au bout d'un instant, il +revint à son neveu en disant: + +--Tu m'as menti, Diomiditch, elle est jolie comme un ange. Je veux +savoir à présent si elle a de l'esprit. Va-t'en là-haut saluer monsieur +et madame de Thièvre. + +--Là-haut? Madame de Thièvre est ici? + +--Oui, et elle sait que tu t'y trouves. Je t'avais aperçu déjà, je lui +ai annoncé que tu comptais venir la saluer. Va! va donc! m'entends-tu? +Sa loge est tout juste au-dessus de la tienne. + +Ogokskoï parlait en maître, et, malgré la douceur railleuse de ses +intonations, Diomiditch savait très-bien ce qu'elles signifiaient. Il se +résigna à le laisser seul avec sa maîtresse. Quel danger pouvait-elle +courir en plein théâtre? Pourtant une idée sauvage lui entra +soudainement dans l'esprit. + +--Je vous obéis, répondit-il; mais permettez-moi de dire à ma petite +amie qui vous êtes, afin qu'elle n'ait pas peur de se trouver avec un +inconnu, et qu'elle ose vous répondre si vous lui faites l'honneur de +lui adresser la parole. + +Et, sans attendre la réponse, il entra vivement, et dit à Francia: + +--Je reviens à l'instant; voici mon oncle, un grand personnage, qui a la +bonté de prendre ma place,... tu lui dois le respect. + +En achevant ces mots, que le comte entendait, il glissa adroitement à +Francia le poignard persan qu'il avait gardé sur lui, et qu'il lui mit +dans la main en la lui serrant d'une manière significative Son corps +interceptait au regard d'Ogokskoï cette action mystérieuse, que Francia +ne comprit pas du tout, mais à laquelle une soumission instinctive la +porta à se prêter. Il hésitait toutefois à se retirer, quand Ogokskoï le +poussa sans qu'il y parût, mais avec la force inerte et invincible d'un +rocher qui se laisse glisser sur une barrière. Diomiditch dut céder +la place et monter à la loge de madame de Thièvre, dont, sans autre +explication, son oncle lui jeta le numéro en refermant la porte de celle +de Francia. + +La marquise le reçut très-froidement. Il l'avait trop ouvertement +négligée; elle le méprisait, elle le haïssait même. Elle le salua à +peine et se retourna aussitôt vers le théâtre, comme si elle eût pris +grand intérêt au dernier acte. + +Mourzakine allait redescendre, impatient de faire cesser le tête-à-tête +de son oncle avec Francia, quand le marquis le retint. + +--Restez un instant, mon cher cousin, lui dit-il, restez auprès de +madame de Thièvre: je suis forcé, pour des raisons de la dernière +importance, de me rendre à une réunion politique. Le comte Ogokskoï m'a +promis de reconduire la marquise chez elle; il a sa voiture, et je suis +forcé de prendre la mienne. Il va revenir, je n'en doute pas, veuillez +donc ne quitter madame de Thièvre que quand il sera là pour lui offrir +son bras. + +M. de Thièvre sortit sans admettre que Mourzakine pût hésiter, et +celui-ci resta planté derrière la belle Flore, qui avait l'air de ne pas +tenir plus de compte de sa présence que de celle d'un laquais, tandis +qu'il sentait sa moustache se hérisser de colère en songeant au méchant +tour que son oncle venait de lui jouer. Il n'était pas sans crainte +sur l'issue de cette mystification féroce, lorsqu'au bout de quelques +instants il vit l'ouvreuse entr'ouvrir discrètement la loge et lui +glisser une carte de visite de son oncle, sur le dos de laquelle il lut +ces mots au crayon: + +«Dis à madame la marquise qu'un ordre inattendu, venue de la rue +Saint-Florentin, me prive du bonheur de la reconduire et me force à te +laisser l'honneur de me remplacer auprès d'elle. Vous trouverez en bas +mes gens et ma voiture. Je prends un fiacre, et je laisse la petite +personne aux soins de M. Valentin, ton majordome, qui la reconduira chez +toi.» + +--Eh bien, pensa Mourzakine, il n'y a que demi-mal, puisqu'elle est +débarrassée de lui! Elle sera jalouse, si elle me voit sortir avec la +marquise; mais celle-ci me reçoit si mal qu'elle ne me gardera +pas longtemps, et peut-être même ne me permettra-t-elle pas de +l'accompagner. + +Le spectacle finissait. Il offrit à madame de Thièvre le châle qu'elle +devait prendre pour sortir. + +--Où donc est le comte Ogokskoï? lui dit-elle sèchement. + +Il lui expliqua la substitution de cavalier, et lui offrit son bras. +Elle le prit sans répondre un mot, et comme, d'après son air courroucé, +il hésitait à monter en voiture auprès d'elle, elle lui dit d'un ton +impérieux: + +--Montez donc! vous me faites enrhumer. + +Il s'assit sur la banquette de devant, elle fit un mouvement de droite à +gauche pour ne pas rester en face de lui et pour se trouver aussi loin +de lui que possible. + +Il n'en fut point piqué. Il aimait vraiment Francia, il ne songeait qu'à +elle. Il l'avait cherchée des yeux à la sortie. Il n'avait vu ni elle, +ni Valentin; mais cela n'était-il pas tout simple? Les spectateurs +placés au rez-de-chaussée avaient dû s'écouler plus vite que ceux +du premier rang. Une seule chose le tourmentait, l'inquiétude et la +jalousie de sa petite amie. Il ne doutait point que, pour parfaire sa +vengeance, Ogokskoï ne lui eût dit en la quittant:--Mon neveu reconduit +une belle dame, ne l'attendez pas. + +Mais Diomiditch comptait sur l'éloquence de Valentin pour la rassurer et +lui faire prendre patience. D'ailleurs elle était en fiacre, la voiture +louée par Ogokskoï allait très-vite. Il ne pouvait manquer d'arriver en +même temps que Francia au pavillon. + +Quand il eut fait ces réflexions, il en fit d'autres relativement à la +belle marquise. Il avait des torts envers elle, elle était furieuse +contre lui: devait-il accepter platement sa défaite et l'humiliation +que son oncle lui avait ménagée? Nul doute qu'Ogokskoï n'eût dit à la +marquise en quelle société il avait surpris son beau neveu, et qu'il +n'eût compté les brouiller à jamais ensemble pour se venger de ne +pouvoir rien espérer d'elle. Mourzakine se demanda fort judicieusement +pourquoi la marquise, qui affectait de le mépriser, l'avait appelé dans +sa voiture au lieu de lui défendre d'y monter. Il est vrai que cette +voiture n'était pas la sienne et qu'elle pouvait avoir peur de se +trouver à minuit dans un _remise_ dont le cocher lui était inconnu. +Pourtant un de ses valets de pied était resté pour l'accompagner, et il +était sur le siège. Elle n'avait nullement besoin de Mourzakine pour +rentrer sans crainte. Donc il lui plaisait d'avoir Mourzakine à bouder +ou à quereller. Il provoqua l'explosion en se mettant à ses genoux et +en se laissant accabler de reproches jusqu'à ce que toute la colère +fût exhalée. Il eût volontiers menti effrontément si la chose eût +été possible; mais la rencontre de la marquise avec Francia ne lui +permettait pas de nier. Il avoua tout, seulement il mit le tout sur le +compte de la jeunesse, de l'emportement des sens et de l'excitation +délirante où l'avaient jeté les rigueurs de sa belle cousine. Ce +reproche, qu'elle ne méritait guère, car elle ne l'avait certes pas +désespéré, fit rougir la marquise; mais elle l'écrasait en vain du poids +de la vérité, elle perdit son temps à lui démontrer que tout ce qu'il +lui avait dit de ses relations avec Francia était faux d'un bout à +l'autre. Il coupa court aux explications par une scène de désespoir. +Il se frappa la poitrine, il se tordit les mains, il feignit de perdre +l'esprit en se montrant d'autant plus téméraire qu'il avait moins le +droit de l'être. La marquise perdit l'esprit tout de bon et le défia de +rester chez elle à attendre le marquis de Thièvre jusqu'à deux où trois +heures du matin, comme cela leur était déjà arrivé. + +--Si vous êtes capable, lui dit-elle, de causer raisonnablement avec +moi sans songer à celle qui vous attend chez vous, je croirai que +vous n'avez pour elle qu'une grossière fantaisie et que votre coeur +m'appartient. A ce prix, je vous pardonnerai vos folies de jeune homme, +et, ne voulant de vous qu'un amour pur, je vous regarderai encore comme +mon parent et mon ami. + +Le prince s'était mis dans une situation à ne pouvoir reculer. Il baisa +passionnément les mains de la marquise et la remercia si ardemment, +qu'elle se crut vengée de Francia et le fit entrer chez elle en +triomphe. + +Elle se fit apporter du thé au salon, annonça à ses gens qu'ils eussent +à attendre M. de Thièvre et à introduire les personnes qui pourraient +venir de sa part lui apporter des nouvelles. La conspiration royaliste +autorisait ces choses anormales dont les valets n'étaient point dupes, +mais que le grave et politique Martin prenait au sérieux, se chargeant +d'imposer silence aux commentaires des laquais du second ordre, lesquels +étaient réduits à chuchoter et à sourire. Quant à lui, croyant fermement +à des secrets d'État et comptant que sa prudence était un puissant +auxiliaire aux projets de ses maîtres, il se tint dans l'antichambre, +aux ordres de la marquise, et envoya les autres valets plus loin, pour +les empêcher d'écouter aux portes. + +Mourzakine avait assez étudié la maison pour se rendre compte des +moindres détails. Il admira l'air dégagé et imposant avec lequel +une femme aussi jeune que la marquise savait jouer la comédie de la +préoccupation politique pour s'affranchir des usages et se débarrasser +des témoins dangereux. Il se reprit de goût pour cette fière et +aristocratique beauté qui lui présentait un contraste si tranché avec la +craintive et tendre grisette. Il pensa à son oncle, qui avait compté par +ses railleuses délations le brouiller avec l'une et avec l'autre, et qui +ne devait réussir qu'à lui assurer la possession de l'une et de l'autre. +Il jura à la marquise qu'il l'aimait avec son âme, qu'il la respectait +trop pour l'aimer autrement; mais il feignit d'être fort jaloux +d'Ogokskoï, et coupa court à ses récriminations en lui reprochant à +son tour de vouloir trop plaire à son oncle. Elle fut forcée de se +justifier, de dire que son mari était un ambitieux qui la protégeait mal +et qui l'avait prise au dépourvu en invitant le comte à dîner chez elle, +à l'accompagner au théâtre et à la reconduire. + +--Et vous-même, ajouta-t-elle, n'étes-vous pas un ambitieux aussi? Ne +m'avez-vous pas négligée ces jours-ci pour ne pas déplaire à cet oncle +que vous craignez tant? ne m'avez-vous pas conseillée d'être aimable +avec lui, de le ménager, pour qu'il ne vous écrasât pas de son courroux? + +--La preuve, lui répondit Mourzakine, que je ne le crains pas pour moi, +c'est que me voici à vos pieds jurant que je vous adore. Vous pouvez le +lui redire. Un sourire de votre bouche de rose, un doux regard de vos +yeux d'azur, et que je sois brisé après par le tsar lui-même, je ne me +plaindrai pas de mon sort! + +Diomiditch n'avait pas beaucoup à craindre que la marquise trahit sa +propre défaite, devenue imminente; elle n'en fut pas moins dupe d'une +bravoure si peu risquée, et se laissa adorer, supplier, enivrer et +vaincre. + +Les larmes et les reproches vinrent après la chute; mais il était fort +tard, trois heures du matin peut-être. M. de Thièvre pouvait rentrer. +Elle recouvra sa présence d'esprit, et sonna Martin. + +--Le marquis ne rentre pas, lui dit-elle, il sera peut-être retenu +jusqu'au jour; je suis fatiguée d'attendre, reconduisez le prince... + +Mourzakine s'éloigna fier de sa victoire, mais impatient de revoir +Francia, qu'il continuait à préférer à la marquise. Il avait, non pas +des remords, il se fût méprisé lui-même s'il n'eût profité de l'occasion +que lui avait fournie son oncle en croyant le perdre dans l'esprit +de madame de Thièvre; mais la douleur de Francia gâtait un peu son +triomphe, et il avait hâte de la rejoindre pour l'apaiser. Il était +aussi très-impatient d'apprendre ce qui s'était passé entre elle et +le comte Ogokskoï. Il est étrange que, malgré sa pénétration et son +expérience des procédés du cher oncle, il ne l'eût pas deviné. Il +commençait pourtant à en prendre quelque souci en franchissant la rue +sombre qui le ramenait à son pavillon. + +Or ce qui s'était passé, s'il l'eût pressenti plus tôt, eût beaucoup +gâté l'ivresse de sa veillée auprès de la marquise. + +Reprenons la situation de Francia où nous l'avons laissée, c'est-à-dire +en tête-à-tête avec Ogokskoï dans sa loge du rez-de-chaussée à +l'Opéra-Comique. + +D'abord il se contenta de la regarder sans rien lui dire, et elle, sans +méfiance aucune, car Mourzakine lui avait fort peu parlé de son oncle, +continua à regarder le spectacle, mais sans rien voir et sans jouir de +rien. Elle sentait revenir une migraine violente dès que Mourzakine +n'était plus auprès d'elle. Elle l'attendait comme s'il eût tenu le +souffle de sa vie entre les mains, lorsque le comte lui annonça que son +neveu venait de recevoir un ordre qui le forçait de courir auprès de +l'Empereur. + +--Ne vous inquiétez pas de votre sortie, lui dit-il, je me charge de +vous mettre en voiture, ou de vous reconduire si vous le désirez. + +Ce n'est pas la peine, répondit Francia, toute attristée. Il y a M. +Valentin qui m'attend avec un fiacre à l'heure. + +--Qu'est-ce que c'est que M. Valentin? + +--C'est une espèce de valet de chambre qui est pour le moment aux ordres +du prince. + +--Je vais l'avertir, reprit Ogokskoï, afin qu'il se trouve à la sortie. + +Il alla sous le péristyle, où se tenaient encore à cette époque tout un +groupe d'industriels empressés qui se chargeaient, moyennant quelque +monnaie, d'appeler ou d'annoncer les voitures de l'aristocratie en +criant à pleins poumons le titre et le nom de leurs propriétaires. +Ogokskoï dit au premier de ces officieux d'appeler M. Valentin; celui-ci +apparut aussitôt. + +--Le prince Mourzakine, lui dit Ogokskoï, vous avertit de ne pas +l'attendre ici davantage; remmenez la voiture, et allez l'attendre chez +lui. + +Malgré sa puissante intelligence, Valentin ne se douta de rien et obéit. + +Le comte rentra dans les couloirs, écrivit à la hâte le billet qui +devait mettre son neveu aux arrêts forcés dans la loge de la marquise, +et revint dire à Francia que M. Valentin, n'ayant sans doute pas compris +les ordres de Mourzakine, était parti. + +--En ce cas, répondit Francia, je prendrai tout de suite un autre +fiacre; je suis fatiguée, je voudrais rentrer. + +Venez, dit le comte en lui offrant son bras, qu'elle eut de la peine à +atteindre, tant elle était petite et tant il était grand. + +Il trouva très-vite un fiacre et s'y assit auprès d'elle en lui jurant +qu'il ne laisserait pas une jolie fille adorée de son neveu sous la +garde d'un cocher de _sapin_. + +Il avait dit tout bas au cocher de prendre les boulevards et de les +suivre au pas en remontant du côté de la Bastille. Francia, qui +connaissait son Paris, s'aperçut bientôt de cette fausse route et en fit +l'observation au comte. + +--Qu'importe? lui dit-il; l'animal est ivre, ou il dort, nous pouvons +causer tranquillement, et j'ai à causer avec vous de choses très-graves +pour vous. Vous aimez mon neveu, et il vous aime; mais vous êtes libre, +et il ne l'est pas. Une très-belle dame que vous ne connaissez pas... + +--Madame de Thièvre! s'écria Francia frappée au coeur. + +--Moi, je ne nomme personne, reprit le comte; il me suffit de vous dire +qu'une belle dame a sur son coeur des droits antérieurs aux vôtres, et +qu'en ce moment elle les réclame. + +--C'est-à-dire qu'il est, non pas chez l'empereur, mais chez cette dame. + +--Vous avez parfaitement saisi; il m'a chargé de vous distraire ou de +vous ramener. Que choisissez-vous? Un bon petit souper au Cadran-Bleu, +ou un simple tour de promenade dans cette voiture? + +--Je veux m'en aller chez moi bien vite. + +--Chez vous? Il paraît que vous n'avez plus de chez vous, et je vous +jure que vous ne trouverez pas cette nuit mon neveu chez lui! Allons, +pleurez un peu, c'est inévitable, mais pas trop, ma belle petite! Ne +gâtez pas vos yeux qui sont les plus doux et les plus beaux que j'aie +vus de ma vie. Pour un amant perdu, cent de retrouvés quand on est aussi +jolie que vous l'êtes. Mon neveu a bien prévu que son infidélité forcée +vous brouillerait avec lui, car il vous sait jalouse et fière. Aussi +m'a-t-il approuvé lorsque je lui ai offert de vous consoler. Dites oui, +et je me charge de vous. Vous y gagnerez. Mourzakine n'a rien que ce que +je lui donne pour soutenir son rang, et moi je suis riche! Je suis moins +jeune que lui, mais plus raisonnable, et je ne vous placerai jamais dans +la situation où il vous laisse ce soir. Allons souper; nous causerons de +l'avenir, et sachez bien que mon neveu me sait gré de l'aider à rompre +des liens qu'il eût été forcé de dénouer lui-même demain matin. + +Francia, étouffée par la douleur, l'indignation et la honte, ne pouvait +répondre. + +--Réfléchissez, reprit le comte; je vous aimerai beaucoup, moi! +Réfléchissez vite, car il faut que je m'occupe de vous trouver un gîte +agréable, et de vous y installer cette nuit. + +Francia restait muette. Ogokskoï crut qu'elle mourait d'envie +d'accepter, et, pour hâter sa résolution, il l'entoura de ses bras +athlétiques. Elle eut peur, et, en se dégageant, elle se rappela la +manière étrange dont Mourzakine lui avait glissé son poignard; elle le +sortit adroitement de sa ceinture, où elle l'avait passé en le couvrant +de son châle. + +--Ne me touchez pas! dit-elle à Ogokskoï; je ne suis pas si méprisable +et si faible que vous croyez. + +Elle était résolue à se défendre, et il l'attaquait sans ménagements, ne +croyant point à une vraie résistance, lorsqu'elle avisa tout à coup, à +la clarté des réverbères, un homme qui avait suivi la voiture et qui +marchait tout près. + +--Antoine! s'écria-t-elle en se penchant dehors. + +A l'instant même la portière s'ouvrit, et, sans que le marchepied fût +baissé, elle tomba dans les bras d'Antoine, qui l'emporta comme une +plume. Le comte avait essayé de la retenir, mais on était alors devant +la Porte Saint-Martin, et les boulevards étaient remplis de monde qui +sortait du théâtre. Ogokskoï craignit un scandale ridicule; il retira à +lui la portière, poussa vivement son cocher de fiacre à doubler le pas, +et disparut dans la foule des voitures et des piétons. + +Francia était presque évanouie; pourtant elle put dire à +Antoine:--Allons chez Moynet. + +Au bout d'un instant, reprenant courage, elle put marcher. Ils étaient à +deux pas de l'estaminet de la _Jambe de bois_; c'est ainsi que les gens +du quartier désignaient familièrement l'établissement du sergent Moynet. +Il était encore ouvert. L'invalide jeta un grand cri de joie en revoyant +sa fille adoptive; mais, comme elle était pâle et défaillante, il la fit +entrer dans une sorte d'office où il n'y avait personne et où il se +hâta de l'interroger. Elle ne pouvait pas encore parler; il questionna +Antoine qui baissa la tête et refusa de répondre. + +--Elle vous dira ce qu'elle voudra, dit-il; moi, je n'ai qu'à me taire! + +Et comme il pensait bien qu'elle ne voudrait pas s'expliquer devant lui, +l'honnête garçon eut la patience et la délicatesse de renoncer à savoir +la vérité. Il se retira en disant à Francia: + +--Je m'en vais aider le garçon à fermer l'établissement. Si vous avez +quelque chose à me commander, je suis là. + +Francia, touchée profondément, lui tendit une main qu'il serra dans les +siennes avec une émotion bien vive dont sa figure épaisse et tannée ne +trahit pourtant rien. + +--Voyons, parleras-tu? dit en jurant Moynet à Francia, dès qu'ils furent +seuls. Il y a quelque chose de louche dans tout ça! Je n'ai rien dit; +mais je n'ai pas cru un mot de cette histoire du retour de ta mère, +d'autant plus que j'ai su des choses qui ne m'ont pas plu. Pendant que +je courais l'autre soir pour faire relâcher ton vaurien de frère, tu +sortais malgré ma défense; tu n'es rentrée qu'au jour, et ce même +jour-là tu disparais sans me dire adieu! Il faut avouer la vérité, +entends-tu? Si tu essayes encore de me tromper, je te méprise et je +t'abandonne! + +Francia se jeta à ses genoux en sanglotant. La dernière crise de cette +cruelle soirée avait dissipé subitement sa migraine; son coeur était +plein d'une indignation énergique contre ces Russes qui avaient tenté de +l'avilir. Elle raconta avec une grande netteté et une sincérité absolue +l'histoire de ses relations avec Mourzakine. Ce fut avec une énergie +égale, mais accentuée de nombreux jurons, que le sergent, tout en +ménageant les reproches à la pauvre fille, flétrit la conduite des deux +étrangers. Il ne voulut pas admettre de circonstances atténuantes en +faveur du prince, et quand Francia essaya de se persuader à elle-même +que sa conduite avait pu être moins coupable que le comte ne la lui +avait présentée, Moynet s'emporta contre elle et se défendit de toute +pitié pour le chagrin qui l'accablait. + +--Tu es une sans coeur et une lâche, lui dit-il, tu as trahi ton pays et +le souvenir de ta mère! Tu t'es donnée à l'homme qui l'a tuée! Il l'a +dit à son autre maîtresse, ça doit être vrai, et à l'heure où nous +sommes ils en rient ensemble, car elle est aussi canaille que lui et que +toi! Elle trouve ça drôle! Ah! les femmes! comme c'est vil, et comme +j'ai bien fait de rester garçon! Tiens, finis de pleurer, fille +entretenue par l'ennemi, ou je te mets sur le trottoir avec les +autres!... Les autres? Non, j'ai tort, j'oubliais,... les filles +publiques valent mieux que toi! Le jour de l'entrée des ennemis dans +Paris, il n'y en a pas une qui se soit montrée sur le pavé... Ah! j'en +rougis pour toi! pour moi aussi, qui t'ai ramenée de là-bas, et qui +aurais mieux fait de te flanquer une balle dans la tête! Voilà un beau +débris de la grande armée, voilà un bel échantillon de la déroute! Et +comme ces ennemis doivent avoir une belle idée de nous! + +Francia l'écoutait, le coude sur son genou, la joue dans sa main, +la poitrine rentrée, les yeux fixes. Elle ne pleurait plus. Elle +envisageait sa faute et commençait à y voir un crime. Ses affreuses +visions de la nuit précédente lui revenaient. Elle contemplait, tout +éveillée, la tête mutilée de sa mère et le cheval de Mourzakine galopant +avec ce sanglant trophée. + +--Papa Moynet, dit-elle à l'invalide, je vous en prie, ne dites plus +rien; vous me rendrez folle! + +--Si! Je veux dire, et je dirai encore, reprit Moynet, à qui elle avait +oublié de faire savoir combien elle était malade depuis vingt-quatre +heures: je ne t'ai jamais assez dit, je ne t'ai jamais dit ce que je +devais te dire! J'ai été trop doux, trop bête avec toi. Tu m'as toujours +dupé, et ce qui arrive, c'est ma faute. Nom de nom! C'est aussi la +faute de la misère. Si j'avais eu de quoi te placer, et le temps de te +surveiller, et un endroit, des personnes pour te garder! Mais avec une +seule jambe, pas un sou d'avance, pas d'industrie, pas de famille, rien, +quoi! je n'étais bon qu'à faire un état de cantinière; grâce à un ami, +j'ai pu louer cette sacrée boutique, qui me tient collé comme une image +à un mur, et où je n'ai pas encore pu joindre les deux bouts. Pondant +ce temps-là, _mam'zelle_, que je croyais si sage et qui logeait là-haut +dans sa mansarde, ne se contentait pas de travailler. Il lui fallait des +chiffons et des amusements. On se laissait mener au spectacle et à +la promenade avec les autres petites ouvrières, par les garçons du +quartier, qui faisaient des dettes à leurs parents pour trimballer cette +volaille. Je t'avais dit plus d'une fois: N'y va pas; il t'arrivera +malheur! Tu me promettais tout ce que je voulais: tu es douce, et on te +croirait raisonnable; mais tu n'as pas de ça (Moynet frappait sur sa +poitrine)! Tu n'as ni coeur, ni âme! Une chiffe, quoi! Un oiseau qui ne +veut pas de nid, et qui va comme le vent le pousse. Tu as écouté des pas +grand'chose, tu as méprisé tes pareils, tu aurais pu épouser Antoine, +tu le pourrais peut-être encore! Mais non, tu te crois d'une plus belle +espèce que ça. On a eu une mère qui pirouettait sur les planches, devant +les Cosaques, et on dit: Je suis artiste. On se donne à un perruquier +parce qu'il est artiste, lui aussi! Tiens, tout ce qui sort du théâtre +et tout ce qui y rentre, c'est des vagabonds et des ambitieux! On +s'habille en princes et en princesses, et on rêve d'être des rois et des +empereurs. J'ai vu ça à Moscou, moi; il y avait des comparses de théâtre +qui buvaient bien la goutte avec nous, mais qui n'auraient jamais pris +un fusil pour se battre. Tu as été élevée dans ce monde-là, et tu t'en +ressens: tu seras toujours celle qui ne fait rien d'utile et qui compte +sur les autres pour l'entretenir. + +--Mon papa Moynet, dit Francia, humiliée et brisée, je n'ai jamais été +si bas que ça. Je n'ai jamais rien voulu recevoir de vous et de ceux qui +travaillent avec peine et sans profit. Voilà toute ma faute, je n'ai pas +voulu me mettre dans la misère avec Antoine qui ne gagne pas assez pour +être en famille et qui aurait été malheureux. Ceux dont j'ai accepté +quelque chose n'auraient jamais trouvé de maîtresses qui se seraient +contentées d'aussi peu que moi, et je ne suis jamais restée sans gagner +quelques sous pour habiller mon frère; enfin je ne me suis jamais égarée +que par inclination: vous ne m'avez jamais vue avec des riches, et vous +savez bien qu'il n'en manque pas pour nous offrir tout ce que nous +pourrions souhaiter. + +--Je sais tout ça; jusqu'à présent tu avais été plus folle que fautive, +c'est pourquoi je te pardonnais; je t'aimais encore, je ne souffrais pas +qu'on dît du mal de toi. Je me figurais que tu rencontrerais quelque +amant convenable dont tu saurais faire un mari par ta gentillesse et ton +bon coeur; mais à présent! à présent, petite, quel honnête homme, même +amoureux de toi, voudrait prendre à tout jamais le reste d'un Russe! Ça +sera bon pour un jour ou deux, la fantaisie de te promener, et puis il +faudra passer de l'un à l'autre, jusqu'à l'hôpital et au trottoir! + +--Si c'est comme ça que vous me consolez, dit Francia, je vois bien que +je n'ai plus qu'à me jeter à l'eau! + +--Non, ça ne répare rien du tout, ces bêtises-la! on n'en a pas le +droit; un homme se doit à son pays, une femme se doit à son devoir. + +--Quel devoir ai-je donc à présent, puisque vous me trouvez déshonorée, +perdue? + +Moynet fut embarrassé, il avait été trop loin. Il n'était pas assez fort +en raisonnement pour sortir de son dilemme. Il ne trouva qu'une issue. +Ce fut de lui offrir le pardon et l'amour d'Antoine. + +--Il n'y a, lui dit-il, qu'un homme assez bon et assez patient pour ne +pas te repousser. Tu n'as qu'un mot à lui dire; il n'est pas sans point +d'honneur pourtant, mais il me consulte, et quand je lui aurai +dit: «L'honneur peut aller avec le pardon,» il me croira. Voyons, +finissons-en, je vais l'appeler, et pendant que vous causerez tous deux, +j'irai mettre une paillasse pour moi dans le billard. Tu dormiras +dans ma chambre sur un matelas; demain nous verrons à te trouver une +mansarde. + +Il sortit. Francia resta seule, effrayée, hésitante quelques instants. +Il fallait à Moynet le temps d'avertir et de persuader son neveu. Si +l'explication eût été immédiate et prompte, Francia eût été sauvée. +Attendrie par l'aveugle dévouement d'Antoine, elle eût vaincu sa +répugnance, sauf à mourir à la longue dans ce milieu de gêne et +de réalisme qui froissait la délicatesse de ses goûts et de son +organisation; mais Antoine, qui s'était fait un devoir d'attendre, ne +savait pas veiller: c'était un rude travailleur, chaque soir il tombait +de fatigue. Pour ne pas s'endormir, il avait allumé sa pipe et, comme +l'atmosphère chaude et visqueuse de la tabagie le narcotisait, il était +sorti pour marcher en fumant; il était assez loin dans la rue. Moynet +envoya le garçon à sa recherche. Quand il fut revenu, on s'expliqua; +mais, si vite que Moynet pût résumer une situation tellement anormale, +il fallut quelques minutes pour s'entendre, et Francia avait eu le temps +de la réflexion. + +--Il hésite, pensa-t-elle. Il ne se décide pas comme cela tout d'un +coup. Le temps se passe, Moynet est obligé de lui dire beaucoup de +paroles pour lui donner en moi une confiance qu'il ne peut plus avoir. +Ah! voilà qui est plus humiliant que toutes mes abjections! Prendre pour +maître un homme qui rougit de vous aimer! Non! ce n'est pas possible, +mieux vaut mourir! + +La porte de l'arrière-boutique était ouverte. Elle s'élança dehors, elle +courut comme une flèche. Quand Antoine vint pour lui parler, elle était +déjà loin; il la chercha au hasard toute la nuit. Il ne savait pas ou +elle demeurait; il lui fut impossible de la rejoindre. + +D'abord Francia, en proie au vertige du suicide, ne songea qu'à gagner +la Seine; mais un instinct plus fort que le désespoir, un vague +sentiment de l'amour que Mourzakine lui portait encore l'arrêta au bord +du parapet. Qui sait si le prince n'était pas innocent? Le comte avait +peut-être tout inventé pour la perdre. C'était sans doute un homme +indigne, infâme, puisqu'il avait voulu lui faire violence. Sans doute +aussi Mourzakine le savait capable de tout, puisqu'il avait donné à +Francia une arme pour se défendre. Ce poignard en disait beaucoup. Le +prince n'avait pas voulu livrer sa maîtresse, puisqu'il avait fait cette +action qui signifiait: tue-le, plutôt que de céder. + +Avant de mourir, il fallait savoir la vérité, ne fût-ce que pour mourir +avec moins de haine dans le coeur et de honte sur la tête. + +Elle pouvait toujours en venir là; elle avait le poignard, elle le tira +et regarda à la lueur du réverbère sa lame effilée sa fine pointe; elle +le regarda longtemps, elle perça le bout de sa ceinture de soie repliée +en plusieurs doubles. Rien n'est plus impénétrable à l'acier, la plus +forte aiguille s'y fût brisée; le stylet s'y enfonça sans que Francia +fit le moindre effort. + +--Eh bien! se dit-elle, rien n'est plus facile que de se mettre cela +dans le coeur. Me voila sûre d'en finir quand je voudrai. J'ai été +blessée à la guerre; je sais que dans le moment cela ne fait pas de mal. +Si on meurt tout de suite, on ne souffre pas! Elle roula trois fois +autour de sa taille la belle écharpe de crêpe de Chine que Mourzakine +lui avait fait choisir. Elle y cacha le poignard persan et reprit sa +course jusqu'à l'hôtel de Thièvre, où elle voulait passer avant de se +rendre au pavillon. + +Il était trois heures du matin lorsqu'elle y arriva. Une voiture en +sortait et se dirigeait vers la grille du jardin où le pavillon était +situé. Elle suivit cette voiture qui allait vite; elle la suivit avec la +puissance exceptionnelle que donne la surexcitation: elle arriva en même +temps que Mourzakine en descendait. Elle se plaça de manière à n'être +pas vue, et, profitant du moment où, après avoir ouvert la grille, +Mozdar se présentait à la portière pour recevoir son maître, elle +se glissa dans le jardin si rapidement et si adroitement, que ni le +Cosaque, qui lui tournait le dos, ni le prince, qui avait le grand et +gros corps du Cosaque devant les yeux, ne se doutèrent qu'elle fût +entrée. + +Elle s'élança dans le jardin, au hasard d'y rencontrer Valentin, qu'elle +ne rencontra pas, alla droit à la chambre de Mourzakine et se cacha +derrière les rideaux de son lit. Elle voulait le surprendre, voir sur +lui le premier effet de son apparition, l'accabler de son mépris avant +qu'il eût préparé une fable pour la tromper encore, et se tuer devant +lui en le maudissant. + +Mourzakine, en gagnant son appartement, avait déjà demandé à Mozdar si +Francia était rentrée, et, sur sa réponse négative, il s'était dit: + +--Voilà! je m'en doutais! mon oncle me l'a enlevée. Du moment où il a +deviné que j'aimais mieux celle-ci que l'autre, il m'a laissé l'autre et +s'est vengé en me prenant mon vrai bien! + +Il rentra chez lui en proie à un accès de rage et de chagrin qui ne +dura pourtant pas très-longtemps, car il était dans cette situation de +l'esprit et du corps où le besoin de repos est plus impérieux que +les secousses de la passion. Pourtant il voulut avant de se coucher +connaître les circonstances de l'enlèvement, et, en homme qui paye +cher toutes choses, il ne se gêna pas pour faire éveiller et appeler +Valentin. + +Francia observait tous ses mouvements, elle attendait qu'il fût seul. +Elle voulait se montrer, quand Valentin entra. Mourzakine allait parler +en français; allait-il parler d'elle? Elle écouta et ne perdit rien. + +--Il paraît, mon cher, dit le prince à l'homme d'intrigues, que vous +m'avez laissé voler ma petite amie! Je ne vous aurais pas cru si facile +à tromper. Comment se fait-il que vous soyez rentré sur les minuit sans +la ramener? + +Valentin montra une très-grande surprise, et il était sincère. Il +raconta comment le comte lui avait donné congé de la part du prince. Il +était impossible de soupçonner un projet d'enlèvement. + +--N'importe! vous avez manqué de pénétration. Un homme comme vous doit +tout pressentir, tout deviner, et vous avez été joué comme un écolier. + +--J'en suis au désespoir, Excellence; mais je peux réparer ma faute. Que +dois-je faire? me voilà prêt. + +--Vous devez retrouver la petite. + +--Où, Excellence? A l'hôtel Talleyrand? Certes ce n'est pas là que le +comte l'aura menée. + +--Non; mais je ne sais rien de Paris, et vous devez savoir où en pareil +cas on conduit une capture de ce genre. + +--Dans le premier hôtel garni venu. Votre oncle est un grand seigneur, +il aura été dans un des trois premiers hôtels de la ville: je vais aller +dans tous, et je saurai adroitement si les personnes en question s'y +trouvent. Votre Excellence peut se reposer; à son réveil, elle aura la +réponse. + +--Il faudrait faire mieux, il faudrait me ramener la petite. Mon oncle +n'attendra pas le jour pour retourner à son poste auprès de notre +maître; il doit y être déjà, et je suis sûr que Francia aura la volonté +de vous suivre. + +--Votre Excellence est bien décidée à la reprendre après cette aventure? + +--Elle a résisté, je suis sûr d'elle! + +--Et, après avoir échoué, le comte Ogokskoï n'aura pas de dépit contre +Votre Excellence? Elle n'a pas daigné me confier sa situation; mais cela +est bien connu à l'hôtel de Thièvre, où je vais souvent en voisin. Les +gens de la maison m'ont dit que le comte Ogokskoï était un puissant +personnage, que Votre Excellence était dans sa dépendance absolue... Je +demande humblement pardon à Votre Excellence d'émettre un avis devant +elle; mais la chose est sérieuse, et je ne voudrais pas que mon +dévouement trop aveugle pût m'être reproché par elle-même. Je la supplie +de réfléchir une ou deux minutes avant de me réitérer l'ordre d'aller +chercher mademoiselle Francia. Si mademoiselle Francia était bien +contrariée de l'aventure, elle se serait déjà échappée, elle serait déjà +ici. + +Mourzakine fit un mouvement + +--Admettons, reprit vite Valentin, qu'elle se soit préservée; elle +peut réfléchir demain, et juger sa nouvelle position très-avantageuse. +Admettons encore qu'elle soit tout à fait éprise de Votre Excellence et +très-désintéressée, elle va être un sujet de litige bien grave! En la +revoyant ici, et il l'y reverra, si vous ne la cachez ailleurs... + +--Il faudra la cacher ailleurs, Valentin, il le faudra absolument! + +--Sans doute, voila ce que je voulais dire à Votre Excellence. Il ne +faut donc pas que je ramène la petite ici? + +--Non, ne la ramenez pas. Trouvez-lui une cachette sûre, et venez me +dire où elle est. + +--A la place de Votre Excellence, je ferais encore mieux. J'écrirais +au comte un petit mot bien aimable pour lui demander s'il consent à +renoncer à ce caprice, et comme il y renoncera certainement de bonne +grâce, Votre Excellence n'aurait rien à craindre. + +--Il n'y renoncera pas, Valentin! + +--Et bien! alors, si j'étais le prince Mourzakine, j'y renoncerais. Je +ne m'exposerais pas pour la possession d'une petite fille comme cela, +l'amusement de quelques jours, au ressentiment d'un homme qui peut tout +et qui tiendrait mon avenir dans le creux de sa main. Je tournerais mes +voeux vers un objet plus désirable et plus haut placé. Certaine marquise +qui n'est pas loin d'ici a envoyé trois fois le jour de la grande +alerte... + +--Valentin, taisez-vous, je ne vous ai pas parlé et je ne vous permets +pas de me parler de celle-là. + +--Votre Excellence a raison, et c'est parce qu'elle fait plus grand cas +de l'une que de l'autre qu'elle ferait bien d'écrire à son oncle. Je +porterais la lettre de bonne heure, j'apporterais la réponse. C'est le +moyen de tout concilier, et je gage qu'en voyant la soumission de +Votre Excellence, M. le comte ne se souciera plus autant de la petite. +Peut-être même ne s'en souciera-t-il plus du tout. + +--C'est possible, il faut réfléchir à tout. Retirez-vous, Valentin; à +mon réveil, je vous dirai ce qu'il faut faire. + +Et Mourzakine, incapable de résister davantage au sommeil, se déshabilla +vite et tomba sur son lit où il s'endormit comme frappé de la foudre, +car il ne prit pas même la peine de ramener ses couvertures sur sa +poitrine. Il dormait comme on dort à vingt-quatre ans, après une nuit +d'agitation et de plaisir. Il faisait peut-être des rêves d'amour +où tantôt la marquise, tantôt la grisette lui apparaissaient. Plus +probablement il ne rêvait pas. Il était plongé dans l'anéantissement du +premier sommeil. Francia sortit de sa cachette et marcha dans la chambre +avec précaution, puis sans précaution; il n'entendait rien. Elle tira +les verrous de la porte, après avoir écouté les pas de Valentin qui +s'éloignaient. Mozdar ne bougeait plus; il couchait sous le péristyle, +non dans un lit, les Cosaques ne connaissaient pas ce raffinement, mais +sur un divan, sans se déshabiller, afin d'être toujours prêt à recevoir +un ordre de son maître. + +Francia s'assit sur une chaise et regarda Mourzakine. Comme il était +calme! Comme il l'avait oubliée! Combien peu de chose elle était pour +lui! Il sortait des bras de la marquise, et déjà il ne se souciait +presque plus de son petit oiseau bleu. Il le laissait au puissant +Ogokskoï, il n'osait pas le lui disputer; il essaierait, quand il aurait +bien dormi, de se le faire rendre par une lâche supplication; peut-être +même ne l'essaierait-il pas du tout! + +Francia mesura l'abîme où elle était tombée. La fièvre faisait claquer +ses dents. Elle sentait son coeur aussi glacé que ses membres. Elle +repassa dans son esprit encore lucide tous les événements de la soirée: +la soumission avec laquelle Mourzakine l'avait abandonnée au ravisseur +était pour elle le plus poignant affront. Guzman lui était infidèle +aussi, lui; mais il lui faisait encore l'honneur d'être brutalement +jaloux. Il l'eût tuée plutôt que de la céder à un autre. Mourzakine +s'était contenté de lui fournir un moyen de tuer son rival. + +--Pourquoi a-t-il eu cette pensée, se dit-elle, puisqu'à présent le +voilà qui dort et ne se souvient plus que j'existe? Sans doute qu'il +hérite de son oncle et qu'il m'aurait su gré de le faire hériter tout de +suite! + +Elle eut un rire convulsif et crut entendre résonner à ses oreilles les +paroles de l'invalide: «Il a tué ta mère, _cela doit être vrai_, il +rit de t'avoir pour maîtresse malgré cela! il en rit avec son autre +maîtresse, qui ne vaut pas mieux que lui.» + +Francia se leva dans un transport d'indignation. Elle eut chaud tout à +coup; cette chaleur dévorante se portait surtout à la tête, et il lui +sembla qu'une lueur rouge remplissait la chambre. Elle tira le poignard, +elle essuya la lame sans savoir ce qu'elle faisait. + +--A présent, pensait-elle, je vais mourir; mais je ne veux pas mourir +déshonorée. Je ne veux pas qu'on dise: Elle a été la maîtresse du Russe +qui a tué sa mère, et elle l'aimait tant, cette misérable, qu'elle s'est +tuée pour lui. J'ai si peu vécu! Je ne veux pas avoir vécu pour ne faire +que le mal et pour amasser de la honte sur ma mémoire. Je veux qu'on me +pardonne, qu'on m'estime encore quand je ne serai plus là. Je veux qu'on +dise à mon frère: + +«--Elle avait fait une lâcheté, elle l'a bien lavée, et tu peux être +fier d'elle, tu peux la pleurer. Toi, qui voulais tuer des Russes, tu +n'as pas trouvé l'occasion, elle l'a bien trouvée, elle! Elle a vengé +votre mère!» + +Que se passa-t-il alors? Nul ne le sait. Francia se rassit, reprise par +le froid et l'abattement. Elle contempla ce beau visage si tranquille +qui semblait lui sourire; la bouche était entr'ouverte, et, du milieu +des touffes de la barbe noire, les dents éblouissantes de blancheur se +détachaient comme une rangée de perles mates. Il avait les yeux grands +ouverts fixés sur elle. + +Il essaya de porter la main à sa poitrine, comme pour se débarrasser +d'un corps étranger qui le gênait. Il n'en eut pas la force; la main +retomba ouverte sur le bord du lit. Il était frappé A mort. Francia n'en +savait rien. Elle lui avait planté le poignard persan dans le coeur; +elle avait agi dans un accès de délire dont elle n'avait déjà plus +conscience: elle était folle. + +Mourzakine avait-il poussé un cri, exhalé une plainte? lui avait-il +parlé, lui avait-il souri, l'avait-il maudite? Elle ne le savait pas. +Elle n'avait rien entendu, rien compris; elle croyait rêver, se débattre +contre un cauchemar. Elle ne se souvenait plus d'avoir voulu se tuer. +Elle se crut éveillée enfin, et n'eut qu'une volonté instinctive, celle +de respirer dehors. Elle sortit de la chambre, traversa brusquement le +vestibule sans que Mozdar l'entendit, arriva à la grille, trouva la +clé dans la serrure, sortit dans la rue en refermant la porte avec un +sang-froid hébété, et s'en alla devant elle sans savoir où elle était, +sans savoir qui elle était. + +Mourzakine respirait encore; mais de seconde en seconde, ce souffle +s'affaiblissait. Il n'avait sans doute éprouvé aucune souffrance; la +commotion seule l'avait éveillé, mais pas assez pour qu'il comprit, et +maintenant il ne pouvait plus comprendre. S'il avait vu Francia, s'il +l'avait reconnue, il ne s'en souvenait déjà plus. Ce qui lui restait +d'âme s'envolait au loin vers une petite maison au bord d'un large +fleuve. Il voyait des prairies, des troupeaux; il reconnut le premier +cheval qu'il avait monté, et se vit dessus. Il entendit une voix qui lui +criait: + +--Prends garde, enfant! + +C'était celle de sa mère. Le cheval s'abattit, la vision s'évanouit, le +fils de Diomède ne vit et n'entendit plus rien: il était mort. + +A l'heure où il avait l'habitude de s'éveiller, Mozdar entra chez lui, +le crut endormi encore profondément et l'appela à plusieurs reprises son +_petit père!_ N'obtenant pas de réponse, il alla ouvrir les persiennes, +et vit des taches rouges sur le lit. Il y en avait très-peu, la blessure +n'avait presque pas saigné, le poignard était resté dans la poitrine, +enfoncé peu profondément, mais il avait atteint la région où la vie +s'élabore et se renouvelle. Il y avait eu étouffement rapide sans +convulsion d'agonie. Le visage, calme, était admirable. + +Aux cris et aux sanglots du Cosaque, Valentin accourut. Il envoya +chercher la police et le docteur Faure. En attendant, il examina toutes +choses. Par un hasard presque miraculeux, car à coup sûr elle n'avait +songé à rien, Francia n'avait laissé aucune trace de sa courte présence +dans la maison ni dans le jardin. La terre était sèche, il n'y avait +pas la moindre empreinte. La clé de la grille était dans la serrure où +Valentin se souvenait de l'avoir laissée. Mozdar jurait que personne +n'avait pu passer dans le vestibule sans qu'il l'eût entendu. Le +docteur Faure examina avec un autre chirurgien la blessure et en dressa +procès-verbal. Son confrère conclut au suicide. Quant à lui, il n'y crut +pas et ne voulut pas conclure. Il songea à Francia et ne la nomma point. +Il n'était pas chargé de rechercher les faits: il se retira en pensant +que cette petite avait plus d'énergie qu'il ne lui en avait supposé. + +Valentin, qui craignait beaucoup d'être accusé, vit avec plaisir les +soupçons se porter sur le pauvre Mozdar, qui était une excellente bête +féroce apprivoisée, et qui pleurait à fendre l'âme. Le comte Ogokskoï, +appelé en toute hâte, vint pleurer aussi sur son neveu, et son chagrin +fut aussi sincère que possible chez un courtisan. Il fit arrêter Mozdar +pour la forme; mais quand il eut délibéré militairement sur son sort, il +le disculpa et déclara que son pauvre neveu avait eu un chagrin d'amour +qui l'avait porté à se donner la mort. Il ne s'accusa pas tout haut de +lui avoir causé ce chagrin; mais il se le reprocha intérieurement et ne +s'en consola qu'en se disant que le pauvre enfant avait la tête faible, +l'esprit romanesque, le coeur trop tendre, enfin qu'il était dans sa +destinée d'interrompre par quelque sottise la brillante carrière qui lui +était ouverte. + +Le tsar daigna plaindre le jeune officier. Autour de lui, quelques +personnes se dirent tout bas que le comte Ogokskoï, jaloux de la +jeunesse et de la beauté de son neveu, s'était trouvé en rivalité auprès +de certaine marquise et s'était _fait_ débarrasser de lui. L'affaire +n'eut pas d'autre suite. Il n'y eut pas un des Russes logés ou campés à +l'hôtel Talleyrand qui ne fit à Diomède Mourzakine cette oraison funèbre +qui manque de nouveauté, mais qui a le mérite d'être courte: + +--Pauvre garçon! si jeune! + +L'enterrement ne se fit pas avec une grande solennité militaire. Le +suicide est toujours et partout une sorte de dégradation. + +Le marquis de Thièvre suivit toutefois le cortège funéraire de son cher +cousin, disant à qui voulait l'entendre: + +--Il était le parent de ma femme, nous l'aimions beaucoup, nous avons +été si saisis par ce triste événement, que madame de Thièvre en a eu une +attaque de nerfs. + +La marquise était réellement dans un état violent. En revenant du +cimetière, son mari lui dit tout bas: + +--Je comprends votre émotion, ma chère; mais il faut surmonter cela et +rouvrir votre porte dès ce soir. Le monde est méchant, et ne manquerait +pas de dire que vous pleurez trop pour qu'il n'y eût pas quelque chose +entre vous et ce jeune homme. Calmez-vous! je ne crois point cela; mais +il faut vous habiller et vous montrer: mon honneur l'exige! + +La marquise obéit et se montra. Huit jours après, elle était plus +que jamais lancée dans le monde, et peut-être un mois plus tard se +disait-elle que le ciel l'avait préservée d'une passion trop vive, qui +eût pu la compromettre. + +Personne ne soupçonnait Francia, et, chose étrange, mais certaine, +Francia ne se soupçonnait pas elle-même; elle avait agi dans un accès de +fièvre cérébrale. Elle s'en était retournée instinctivement chez Moynet, +elle s'était jetée sur un lit où elle était encore, gravement malade, en +proie au délire depuis trois jours et trois nuits, et condamnée par le +médecin qu'on avait mandé auprès d'elle. Certes, la police française +l'eût facilement retrouvée, si Valentin l'eût accusée; mais il n'y +songeait pas, il ne soupçonnait que le comte Ogokskoï, qu'il détestait +pour s'être joué de lui si facilement et pour avoir réglé son mémoire +après le décès du jeune prince. Quand sa femme lui disait que la +petite avait pu s'introduire à leur insu dans le pavillon la nuit de +l'événement, il haussait les épaules en lui répondant: + +--Tout ça, c'est des affaires entre Russes, n'en cherchons pas plus +long qu'eux. Je sais que l'empereur de Russie n'aime pas qu'on voie les +preuves de la haine des Français contre sa nation. Silence sur la petite +Francia: nous ne la reverrons pas, elle n'est rien venue réclamer, elle +nous a même laissé un billet de banque que le prince lui avait donné. +Qu'il n'en soit plus question. + +Une personne avait pourtant pressenti et comme deviné la vérité, c'était +le docteur Faure. Le regard profondément navré que Francia avait fixé +sur lui, le jour où il l'avait quittée avec mépris, lui était resté sur +le coeur et pour ainsi dire devant les yeux; ce pauvre petit être qui +s'était fié à lui avec tant de candeur, et qui à une heure de là était +retombé sous l'empire de l'amour, n'était pas une intrigante: c'était +une victime de la fatalité. Qui sait si lui-même ne l'avait pas poussée +au désespoir en voulant la sauver? + +Il résolut de la retrouver, et, comme il avait bonne mémoire, il se +rappela qu'en lui racontant toute sa vie, elle lui avait parlé d'un +estaminet de la rue du Faubourg-Saint-Martin, et d'un invalide qui +tenait l'établissement. Il s'y rendit, et trouva la jeune fille entre la +vie et la mort. Son frère était auprès d'elle. Après l'avoir vainement +cherchée chez Mourzakine, où il avait appris la catastrophe, il était +retourné au faubourg Saint-Martin, certain qu'on y aurait de ses +nouvelles. + +Francia était dans une petite chambre humide et misérable, qui ne +recevait de jour que par une cour de deux mètres carrés, sorte de +puits formé par la superposition des étages, et imprégné de toutes +les souillures et de toutes les puanteurs des pauvres cuisines qui +y déversaient leurs débris dans les cuvettes des plombs. C'était la +chambre de Moynet, il n'en avait pas de meilleure à offrir, il n'avait +pas le moyen d'en louer une autre et de payer une garde. Dodore +heureusement ne quittait pas sa soeur d'un instant. Il la soignait avec +un dévouement et une intelligence qui réparaient bien des choses. Il +était comme transformé par quelques jours de fièvre patriotique et +par la résolution de travailler. Antoine, qui s'était arrangé pour +travailler cette semaine-là dans le voisinage, venait le matin, à +midi et le soir, apporter tout ce qu'il pouvait se procurer pour le +soulagement de la malade. La fruitière du coin, qui était une bonne +Auvergnate, parente d'Antoine, et qui aimait Francia, venait la nuit +relayer Théodore, on l'aider à contenir les accès de délire de sa soeur. +Francia ne manquait donc ni de soins, ni de secours; mais le contraste +entre le lieu écoeurant et sinistre où il la trouvait, après l'avoir +laissée dans une sorte d'opulence, serra le coeur du docteur Faure. Il +dut faire allumer une chandelle pour voir son visage, et après s'être +bien informé de la marche suivie jusque-là par la maladie, il espéra la +guérir, et revint le lendemain. Peu de jours après, il la jugea hors de +danger. Théodore, qui secoua tristement la tête, lui dit en causant tout +bas avec lui dans un coin: + +--S'il faut qu'elle vive comme la voilà, mieux vaudrait pour elle +qu'elle fût morte! + +--Vous la croyez folle? dit le docteur. + +--Oui, monsieur, car c'est quand la fièvre la quitte un peu qu'elle a le +moins sa tête. Avec la fièvre, elle dit qu'elle a tué le prince russe, +et nous ne nous étonnons pas, c'est le délire; mais quand on la croit +bien revenue de ça, elle vous dit qu'elle a rêvé de mort, mais qu'elle +sait bien que le prince est vivant, puisqu'il est là endormi sur un +fauteuil, et que nous sommes aveugles de ne pas le voir. + +--Pourquoi donc lui avez-vous appris cette mort dans la situation où +elle est? + +--Mais... c'est elle qui l'a apprise ici. Quand je suis arrivé de +Vaugirard, personne ne le savait. On croyait qu'elle avait rêvé ça, et +moi je leur ai dit que c'était la vérité. + +--Eh bien! mon garçon, vous avez eu tort. + +--Pourquoi ça, monsieur le médecin? + +--Parce qu'on pourrait soupçonner votre soeur, et qu'il faut vous +taire. A présent, le délire est tombé, mais le cerveau est affaibli +et halluciné il faut l'emmener dans un faubourg qui soit un peu la +campagne, lui trouver une petite chambre claire et gaie avec un bout de +jardin, du repos, de la solitude, pas de voisins curieux ou bavards, +et vous, ne répétez à personne ce qu'elle vous dira de sang-froid ou +autrement sur le prince Mourzakine. Ne vous en tourmentez pas, n'en +tenez pas compte, laissez-lui croire qu'il est vivant, jusqu'à ce +qu'elle soit bien guérie. + +--Je veux bien tout ça, dit Théodore; mais le moyen? + +--Nous le trouverons, dit le docteur en lui remettant un louis d'avance. +J'avais déjà récolté quelque chose pour votre soeur dans un moment où +elle voulait quitter le prince. Je payerai donc cette petite dépense. +Occupez-vous vite du changement d'air et de résidence; demain elle +pourra être transportée. La voiture la secouerait trop, j'enverrai un +brancard, et vous me ferez dire où vous êtes, j'irai la voir dans la +soirée. + +Théodore fit les choses vite et bien. Il trouva ce qu'il cherchait du +côté de l'hôpital Saint-Louis, près des cultures qui dans ce temps-là +s'étendaient jusqu'à la barrière de la Chopinette. Le lendemain à midi, +Francia fut mise sur le brancard et s'étonna beaucoup d'être enfermée +dans la tente de toile rayée comme dans un lit fermé de rideaux qui +marchait tout seul. Puis des idées sombres lui vinrent à l'esprit. Ayant +entrevu, à travers les fentes de la toile, de la verdure et des arbres, +tandis que son frère et Antoine marchaient tristement à sa droite et +à sa gauche, elle crut qu'elle était morte, et qu'on la portait au +cimetière. Elle se résigna, et désira seulement être enterrée auprès de +Mourzakine, qu'elle aimait toujours. + +Pourtant cette locomotion cadencée et le sentiment d'un air plus pur, +qui faisait frissonner la toile autour d'elle, lui causèrent une sorte +de bien-être, et durant le trajet elle dormit complètement pour la +première fois depuis son crime involontaire. + +Elle fut couchée en arrivant, et dormit encore. Le soir, elle put +répondre aux questions du docteur sans trop d'égarement, et le remercia +de ses bontés: elle le reconnaissait. Elle n'osa pas lui demander s'il +était envoyé par Mourzakine; mais elle se souvint d'une partie des faits +accomplis. Elle pensa qu'elle était, par ses ordres, transférée en lieu +sûr, à l'abri des poursuites du comte, réunie à son frère, chargé de la +protéger. Elle serra faiblement les mains du docteur, et lui dit tout +bas comme il la quittait: + +--Vous me pardonnez donc de ne pouvoir pas haïr ce Russe? + +Peu à peu elle cessa de le voir en imagination, et elle se souvint +de tout, excepté du moment où elle avait perdu la raison. Comment +pouvait-elle se retracer une scène dont elle n'avait pas eu conscience? +Elle avait fait tant de rêves affreux et insensés depuis ce moment-la, +qu'elle ne distinguait plus dans ses souvenirs l'illusion de la réalité. +Le docteur étudiait avec un intérêt scientifique ce phénomène d'une +conscience pure et tranquille chargée d'un meurtre à l'insu d'elle-même. +Il tenait à s'assurer de ce qu'il soupçonnait, et il lui fut facile de +savoir de Francia, qu'elle s'était introduite chez son amant la nuit de +sa mort. Elle se souvenait d'y être entrée, mais non d'en être sortie, +et quand il lui demanda dans quels termes elle s'était séparée de lui +cette nuit-là, il vit qu'elle n'en savait absolument rien. Elle avoua +qu'elle avait eu l'intention de se tuer devant lui avec un poignard +qu'il lui avait donné et qu'elle décrivit avec précision: c'était bien +celui que le docteur avait aidé à retirer du cadavre. Elle croyait avoir +encore ce poignard et le cherchait ingénument. Quand il demanda à la +jeune fille si c'était Mourzakine qui l'avait détournée du suicide, +elle essaya en vain de se souvenir, et ses idées recommencèrent à +s'embrouiller. Tantôt il lui semblait que le prince avait pris le +poignard et s'était tué lui-même, et tantôt qu'il l'en avait frappée. + +--Mais vous voyez bien, ajouta-t-elle, que tout cela c'est mon délire +qui commençait, car il ne m'a pas frappée, je n'ai pas de blessure, et +il m'aime trop pour vouloir me tuer. Quant à se tuer lui-même, c'est +encore un rêve que je faisais, car il est vivant. Je l'ai vu souvent +pendant que j'étais si malade. N'est-ce pas qu'il est venu me voir? Ne +reviendra-t-il pas bientôt? Dites-lui donc que je lui pardonne tout. Il +a eu des torts; mais, puisqu'il est venu, c'est qu'il m'aime toujours, +et moi, j'aurais beau le vouloir, je ne réussirai jamais à ne pas +l'aimer. + +Il fallut attendre la complète guérison de Francia pour lui apprendre +que les alliés étaient partis après treize jours de résidence à Paris, +et qu'elle ne reverrait jamais ni Mourzakine, ni son oncle. Elle eut un +profond chagrin, qu'elle renferma, dans la crainte d'être accusée de +lâcheté de coeur. Les reproches de l'invalide n'étaient pas sortis de sa +mémoire, et, en perdant l'espérance, elle ne perdit pas le désir d'être +estimée encore. Elle pria le docteur de lui procurer de l'ouvrage. Il la +fit attacher à la lingerie de l'hôpital Saint-Louis, où elle mena une +conduite exemplaire. Les jours de grande fête, elle venait embrasser +Moynet et tendre la main à Antoine, qui espérait toujours l'épouser. +Elle ne le rebutait pas, et disait qu'ayant une bonne place elle ne +voulait se mettre en ménage qu'avec quelques économies. Le pauvre +Antoine en faisait de son côté, travaillait comme un boeuf et s'imposait +toutes les privations possibles pour réunir une petite somme. + +Théodore était occupé aussi. Il apprenait avec Antoine l'état de +ferblantier. Il se conduisait bien, il se portait bien. L'enfant +malingre et débauché devenait un garçon mince, mais énergique, actif et +intelligent. + +Dans le _quartier,_ comme disaient Francia et son frère en parlant de +cette rue du Faubourg-Saint-Martin qui leur était une sorte de patrie +d'affection, on les remarquait tous deux, on admirait leur changement de +conduite, on leur savait gré de s'être rangés à temps, on leur faisait +bon accueil dans les boutiques et les ateliers. Moynet était fier de +sa fille adoptive et la présentait avec orgueil à ceux de ses anciens +camarades aussi endommagés que lui par la guerre, qui venaient boire +avec lui à toutes leurs gloires passées. + +Dans sa joie de trinquer avec eux, il oubliait souvent de leur faire +payer leur dépense. Aussi ne faisait-il pas fortune; mais il n'en était +que plus gai quand il leur disait en montrant Francia: + +--En voilà une qui a souffert autant que nous, et qui nous fermera les +yeux! + +Il s'abusait, le pauvre sergent. Il voyait sa fille adoptive embellir en +apparence: elle avait l'oeil brillant, les lèvres vermeilles; son teint +prenait de l'éclat. Le docteur Faure s'en inquiétait, parce qu'il +remarquait une toux sèche presque continuelle et de l'irrégularité +dans la circulation. L'hiver qui suivit sa maladie, il constata qu'une +maladie plus lente et plus grave se déclarait, et au printemps, il ne +douta plus qu'elle ne fût phthisique. Il l'engagea à suspendre son +travail et à suivre, en qualité de demoiselle de compagnie, une vieille +dame qui l'emmènerait à la campagne. + +--Non, docteur, lui répondit Francia, j'aime Paris, c'est à Paris que je +veux mourir. + +--Qui te parle de mourir, ma pauvre enfant? Où prends-tu cette idée-là? + +--Mon bon docteur, reprit-elle, je sens très-bien que je m'en vais et +j'en suis contente. On n'aime bien qu'une fois, et j'ai aimé comme cela. +A présent, je n'ai plus rien à espérer. Je suis tout à fait oubliée. Il +ne m'a jamais écrit, il ne reviendra pas. On ne vit pourtant pas sans +aimer, et peut-être que, pour mon malheur, j'aimerais encore; mais ce +serait en pensant toujours à lui et en ne donnant pas tout mon coeur. Ce +serait mal, et ça finirait mal. J'aime bien mieux mourir jeune et ne pas +recommencer à souffrir! + +Elle continua son travail en dépit de tout, et le mal fit de rapides +progrès. + +Le 21 mars 1815, Paris était en fête, Napoléon, rentré la veille au soir +aux Tuileries, se montrait aux Parisiens dans une grande revue de ses +troupes, sur la place du Carrousel. Le peuple surpris, enivré, croyait +prendre sa revanche sur l'étranger. Moynet était comme fou; il courait +regarder, dévorer des yeux son empereur, oubliant sa boutique et faisant +résonner avec orgueil sa jambe de bois sur le pavé. Il savait bien que +sa pauvre Francia était languissante, malade même, et ne pouvait venir +partager sa joie. + +--Nous irons la voir ce soir, disait-il en s'appuyant sur le bras +d'Antoine, qu'il forçait à marcher vite vers les Tuileries. Nous lui +conterons tout ça! Nous lui porterons le bouquet de lauriers et de +violettes que j'ai mis à mon enseigne! + +Pendant qu'il faisait ce projet et criait _vive l'empereur!_ jusqu'à +complète extinction de voix, la pauvre Francia, assise dans le jardin de +l'hôpital Saint-Louis, s'éteignait dans les bras d'une des soeurs qui +croyait à un évanouissement et s'efforçait de la faire revenir. Quand +son frère accourut avec le docteur Faure, elle lui sourit à travers +l'effrayante contraction de ses traits, et, faisant un grand effort pour +parler, elle leur dit: + +--Je suis contente; il est venu, il est là avec ma mère! il me l'a +ramenée! + +Elle se retourna sur le fauteuil ou on l'avait assise et sourit à des +figures imaginaires qui lui souriaient, puis elle respira fortement +comme une personne, qui se sent guérie: c'était le dernier souffle. + +Un jour que l'on discutait la question du libre arbitre devant le +docteur Faure: + +--J'y ai cru, dit-il, je n'y crois plus d'une manière absolue. La +conscience de nos actions est intermittente, quand l'équilibre est +détruit par des secousses trop fortes. J'ai connu une jeune fille +faible, bonne, douce jusqu'à la passivité, qui a commis d'une main ferme +un meurtre qu'elle ne s'est jamais reproché parce qu'elle ne s'en est +jamais souvenue. + +Et, sans nommer personne, il racontait à ses amis l'histoire de Francia. + + + + + +UN BIENFAIT +N'EST JAMAIS PERDU + +PROVERBE + + + + +PERSONNAGES + + ANNA DE LOUVILLE. + LOUISE DE TRÉMONT. + M. DE VALROGER. + M. DE LOUVILLE. + +Au château de Louville.--Un salon. + + SCÈNE PREMIÈRE + LOUISE, ANNA. + + + ANNA, (debout, agitée.) + +Enfin, tu diras ce que tu voudras, je refuse de le recevoir. + + LOUISE, (assise, brodant, calme.) + +Pourquoi? + + ANNA. + +Un homme qui compromet toutes les femmes est l'ennemi naturel de toutes +les femmes honnêtes. + + LOUISE. + +Dis-moi, je t'en prie, ce que signifie ce grand mot-là: compromettre les +femmes! + + ANNA. + +Est-ce sérieusement que tu me fais cette question de sauvage? + + LOUISE. + +Très-sérieusement. Je suis une sauvage. + + ANNA. + +Quelle prétention! Est-ce qu'il y a encore des sauvages au temps où nous +vivons? Il n'y en a même plus à Carpentras. + + LOUISE. + +C'est pour ça qu'il y en a peut-être ailleurs. Tu ne veux pas me +répondre? C'est donc bien difficile? + + ANNA. + +C'est très-aisé. Un homme qui compromet les femmes, c'est M. de +Valroger. + + LOUISE. + +Ça ne m'apprend rien; je ne le connais pas. + + ANNA. + +Tu ne l'as jamais vu? + + LOUISE. + +Où l'aurais-je vu? C'est un astre nouveau dans le monde de Paris, dont +je ne suis plus depuis mon veuvage. + + ANNA. + +Eh bien! moi qui habite ce château depuis deux mois, je ne connais pas +non plus ce monsieur, mais mon mari le connaît; il dit que c'est un vrai +marquis de la régence. + + LOUISE. + +Bah! c'est une race perdue. M. de Louville s'est moqué de toi. + + ANNA. + +Qui sait? Je suis sûre qu'il me blâmerait beaucoup de le recevoir en son +absence. + + LOUISE. + +Alors tu as bien fait de le renvoyer; parlons d'autre chose. + + ANNA. + +Oh! mon Dieu, rien ne nous empêche de parler de lui. + + LOUISE. + +Nous n'avons rien à en dire, ne le connaissant ni l'une ni l'autre. + + ANNA. + +D'autant plus que, si nous le connaissions, nous en dirions du mal. + + LOUISE. + +Réjouissons-nous donc de ne pas aimer les épinards, car si nous les +aimions... + + ANNA, (allant à une fenêtre et regardant.) + +Oh! que tu as de vieilles facéties!--Tiens, il est affreux! + + LOUISE. + +Qui? + + ANNA. + +Lui, M de Valroger, ce beau séducteur; il est très-laid. + + LOUISE. + +Comment se fait-il qu'il soit dans ton parc, sachant que tu ne reçois +pas? + + ANNA. + +Il aura voulu voir au moins mon parc, et, comme le jardinier ne sait pas +refuser vingt francs... Je le chasserai. + + LOUISE. + +Le jardinier? + + ANNA. + +Certainement. Il aura reçu de l'argent pour fournir à ce monsieur le +moyen de m'apercevoir. + + LOUISE. + +Voilà de l'argent bien mal employé! + + ANNA. + +Ah! tu trouves que ma figure ne vaut pas la dépense? + + LOUISE. + +Si fait, mais il aurait dû se dire qu'il la verrait pour rien! + + ANNA, (fermant brusquement le rideau.) + +Il ne m'a pas vue. + + LOUISE. + +C'est qu'il n'aura pas voulu! Alors il a moins de curiosité que toi. + + ANNA. + +Tu n'es pas curieuse, toi, de voir un homme dont on parle tant? Il est +là, tout près! + + LOUISE. + +Au fait, la vue n'en coûte rien. (Elle va à la fenêtre et regarde.) +Franchement, eh bien! je ne suis pas de ton avis. Il est très-agréable. + + ANNA. + +Agréable! comme monsieur le bourreau de Paris! + + LOUISE, (revenant.) + +Ah! mais, tu le détestes, ce pauvre M. de Valroger! + + ANNA. + +Et toi, tu le protèges? + + LOUISE. + +Contre qui? + + ANNA. + +Je ne sais pas, mais enfin tu meurs d'envie que je le reçoive. + + LOUISE. + +Ça vaudrait peut-être mieux que de s'en priver avec tant de regret. + + ANNA. + +Parle pour toi. + + LOUISE. + +Moi? je suis sûre de le voir chez moi. Sa visite m'a été annoncée par ma +mère. + + ANNA. + +Et tu comptes le recevoir? + + LOUISE. + +Certainement. + + ANNA. + +Ah!--Au fait, tu es veuve, toi, tu as des enfants... + + LOUISE. + +Et je suis beaucoup moins jeune que toi; dis-le, ça ne me fâche pas, +bien au contraire; quand on n'a rien à se reprocher à mon âge, on compte +ses années avec plaisir. + + ANNA. + +Coquette de vertu, va! + + LOUISE. + +Chère enfant, tu connaîtras ce plaisir-là, à la condition pourtant que +tu ne mettras pas trop de curiosité dans ta vie. + + ANNA. + +Encore? Je n'entends pas. + + LOUISE. + +Si fait. Tu sais bien que la curiosité est un trouble de l'âme, une +maladie! La vertu, c'est le calme et la santé. + + ANNA. + +Très-bien! un sermon? + + LOUISE. + +Que veux-tu? je vieillis! + + + + + SCÈNE II + ANNA, LOUISE, UN DOMESTIQUE. + + + LE DOMESTIQUE. + +M. le marquis de Valroger fait demander si madame veut le recevoir. + + ANNA. + +Toujours? vous n'avez donc pas dit que j'étais sortie? + + LE DOMESTIQUE. + +Je l'ai dit; mais il a vu madame à la fenêtre, et, pensant qu'elle était +rentrée... + + ANNA. + +L'impertinent! Dites que je ne reçois pas. + + LOUISE, (au domestique.) + +Attendez... (Bas à Anna.) Reçois-le! + + ANNA, (bas.) + +Ah! tu vois! c'est toi qui le veux! (Au domestique.) Faites entrer. (Le +domestique sort.) + + LOUISE. + +Oui, je veux que tu voies cet homme dangereux, et que tu reconnaisses +avec moi qu'il n'y a pas de tels hommes pour une honnête femme. + + ANNA. + +Mais mon mari... Il est vrai qu'il ne m'a pas défendu de le recevoir! + + LOUISE. + +Ton mari t'estime trop pour s'inquiéter de rien; d'ailleurs je suis là. + + LE DOMESTIQUE, (annonçant.) + +M. le marquis de Valroger. + + + + SCÈNE III + LOUISE, ANNA, VALROGER. + + + VALROGER, (allant à Anna.) + +Si j'ai eu l'audace d'insister, madame... + + LOUISE. + +C'est que vous m'avez vue à cette fenêtre? (Bas à Anna étonnée.) +Laisse-moi faire! + + VALROGER, (désignant Anna.) + +C'est madame que j'ai vue. + + LOUISE. + +Madame est mon amie, madame de Trémont, et vous êtes ici chez moi; c'est +moi seule qui dois vous demander pardon de vous avoir fait attendre. + + VALROGER, (railleur.) + +Vous êtes bien bonne de vous excuser, madame, je ne savais pas avoir +attendu. + + LOUISE. + +C'est que... on vous avait dit que j'étais sortie. Je ne l'étais pas. + + VALROGER. + +Vous êtes adorable de franchise, madame! Je dois donc me dire que votre +premier mouvement avait été de me mettre à la porte? + + LOUISE. + +Absolument. + + VALROGER. + +C'est-à-dire une fois pour toutes? + + LOUISE. + +J'en conviens, puisque je me suis ravisée. + + VALROGER. + +J'en suis bien heureux; mais à qui dois-je?... + + LOUISE. + +Vous le devez à madame, qui m'a dit de vous le plus grand bien. + + ANNA. + +Ah! par exemple!... (Louise lui fait signe de se taire.) + + VALROGER, (à Anna.) + +Je dois donc vous remercier encore plus que votre amie... + + ANNA, (sèchement.) + +Ne me remerciez pas. Je ne mérite pas tant d'honneur! + + VALROGER, (railleur.) + +Oh! madame, vous me dites cela d'un ton... Me voilà éperdu entre la +crainte et l'espérance! + + ANNA, (avec hauteur.) + +L'espérance de quoi? + + LOUISE. + +L'espérance de nous plaire. (Tendant la main à Valroger.) Eh bien! +monsieur, c'est fait; vous nous plaisez beaucoup. + + VALROGER, (lui baisant la main.) + +Vraiment! (A part.) La drôle de femme! + + LOUISE. + +Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Je ne savais pas moi, que +vous étiez le meilleur des hommes, et que tous nos pauvres avaient été +comblés par vous. C'est mon amie qui vient de me l'apprendre. + + VALROGER, (à Anna stupéfaite.) + +Comment! vous saviez... Vraiment me voilà réhabilité à bon marché! +Est-ce qu'il y a le moindre mérite? + + LOUISE. + +Oui, il y a toujours du mérite à savoir secourir avec intelligence et +délicatesse. Ce n'est peut-être pas bien méritoire pour nous autres +femmes, nous n'avons à faire que ça; mais un homme du monde que ses +plaisirs n'emportent pas dans un tourbillon d'égoïsme et d'oubli!... +Allons, je vois que je vous embarrasse avec mes louanges.... c'est fini. +Je vous devais cette explication, et nous n'en parlerons plus. + + VALROGER. + +Eh bien, non, madame! puisque vous le prenez ainsi, je veux tout savoir. +Avant que madame de Trémont prît la peine de vous apprendre que j'étais +un ange, vous pensiez que j'étais un démon, puisque vous me repoussiez +sans merci de votre sanctuaire? + + LOUISE. + +Vous saurez tout, car vous êtes de trop bonne compagnie pour me demander +d'où je tenais ces renseignements; on m'avait dit que vous étiez +méchant. + + VALROGER. + +Méchant! Voilà un mot terrible. Voulez-vous me l'expliquer, madame? + + LOUISE. + +Je ne puis vous l'expliquer que comme je l'entends. Un méchant, c'est un +coeur haineux, et on vous accusait de haïr les femmes. + + VALROGER. + +Comment peut-on haïr les femmes? + + LOUISE. + +C'est les haïr que de les rechercher pour le seul plaisir de les +compromettre. Les compromettre, c'est leur faire perdre l'estime et la +confiance qu'elles méritaient, c'est leur faire le plus grand tort et le +plus grand mal: voilà ce que c'est qu'un méchant. + + VALROGER + +Très-bien. Et une méchante, qu'est-ce que c'est? + + LOUISE. + +C'est la même chose. C'est une coquette au coeur froid. + + VALROGER. + +Voilà une bizarre aventure, madame de Louville! On m'avait dit à moi que +vous étiez une méchante dans le sens que vous donnez à ce mot! + + ANNA, (s'échappant). + +Moi? + + VALROGER, (s'apercevant de la mystification). + +Vous? (A part). Bien! ces dames s'amusent à mes dépens! (Haut à Anna). +Oh! vous, madame de Trémont, vous passez à bon droit, j'en suis certain, +pour une femme sincère et indulgente; mais elle, votre amie, madame de +Louville, qui vient de si bien définir la méchanceté, elle est réputée +méchante comme Satan! + + ANNA. + +Eh bien! voilà une belle réputation! mais c'est indigne!... Je... (A +Louise.) Tu ne te fâches pas? + + LOUISE. + +Me fâcher de cela serait avouer que je le mérite. + + ANNA. + +Mais monsieur l'a cru, il le croit sans doute encore? + + LOUISE. + +Dame! qui sait? c'est à lui de répondre. + + VALROGER. + +Eh! eh! + + ANNA, (en colère,) + +Comment? vous dites _eh! eh!_ + + VALROGER. + +Oh! oh! + + ANNA. + +Ce ne sont pas là des réponses! + + VALROGER. + +Que voulez-vous? Certes, madame a le ciel écrit en toutes lettres sur la +figure, et l'accueil qu'elle vient de me faire tournerait la tête à +un novice; mais le plus souvent ces êtres angéliques sont les plus +dangereux et les plus perfides. Ils s'arrangent pour vous mettre à leurs +pieds, et quand vous y êtes, ils jettent leur soulier rose et vous font +voir la double griffe. + + ANNA. + +Alors, puisque vous ne croyez à la franchise d'aucune de nous, et que +vous étiez si mal disposé contre... madame en particulier, pourquoi donc +venez-vous chez-elle? Personne ne vous y avait appelé ni attiré, que je +sache. + + VALROGER. + +Pardonnez-moi, j'étais impérieusement sommé de comparaître pour répondre +à une provocation. + + ANNA. + +Ah! je ne savais pas! + + VALROGER. + +Non, vous ne saviez pas; mais peut-être que madame de Louville le sait! +Je m'en doute. J'ai, sans vous connaître, et sur la foi d'autrui, dit +beaucoup de mal de vous. Je me suis irritée de vos faciles victoires sur +les femmes légères. Je vous ai haï comme on hait celui qui vous confond +avec les autres, et, tout en disant que je ne vous verrais de ma vie, +j'ai eu envie de vous voir pour vous braver en face. C'est à cette +provocation que vous avez répondu en venant ici. + + VALROGER. + +Au moins voici de la franchise. + + LOUISE. + +J'en ai beaucoup, c'est ma manière d'être coquette; c'est celle des +grands diplomates. + + ANNA. + +Je hais, je méprise la coquetterie, moi! + + LOUISE. + +Et moi, j'avoue que nous en avons toutes! Il vaut bien mieux confesser +nos travers que de nous les entendre reprocher à tout propos. Oui, +j'avoue que, de vingt-cinq à trente ans surtout, nous sommes toutes un +peu perverses, parce que nous sommes toutes un peu folles. Nous sommes +enivrées de l'orgueil de la beauté quand nous sommes belles, et de celui +de la vertu quand nous sommes vertueuses; mais quand nous sommes l'un et +l'autre, oh! alors il n'y a plus de bornes à notre vanité, et l'homme +qui ose douter de notre force devient un ennemi mortel. Il faut le +vaincre, à tout risque, et pour le vaincre il faut le rendre amoureux; +quel prix aurait son culte, s'il ne souffrait pas un peu pour nous? Ne +faut-il pas qu'il expie son impiété? Alors on s'embarque avec lui dans +cette coquille de noix qu'on appelle la lutte, sur ce torrent dangereux +qu'on appelle l'amour; on s'y joue du péril et on s'y tient ferme +jusqu'à ce qu'un écueil imprévu, le moindre de tous, peut-être un léger +dépit, une jalousie puérile, vous brise avec votre aimable compagnon de +voyage. Et voilà le résultat très-ordinaire et très-connu de ces sortes +de défis réciproques. On commence par se haïr, puis on s'adore, après +quoi on se méprise l'un et l'autre quand on ne se méprise pas soi-même. +Il eût été si facile pourtant de se rencontrer naturellement, de se +saluer avec politesse et de passer son chemin sans garder rancune d'un +mot léger ou d'une bravade irréfléchie! + + ANNA. + +Ma chère, tu parles d'or; mais moi, bonne femme, paisible et connue pour +telle, je ne vois pas le but de cette confession, et je trouve qu'elle +dépasse mon expérience. Je te laisserai donc implorer de monsieur +l'absolution de tes fautes, et je me retire... + + LOUISE. + +Sans l'inviter chez toi? + + ANNA. + +Sans l'inviter. Je n'ai rien à me faire pardonner, puisqu'il est +convaincu que je le tiens pour un ange! + + VALROGER. + +Me sera-t-il permis d'aller au moins vous présenter mes actions de +grâces? + + ANNA. + +Oui, monsieur, au château de Trémont, (Bas à Louise.) où je ne remettrai +jamais les pieds! (Elle sort.) + + + + SCÈNE IV + LOUISE, VALROGER. + + + LOUISE. + +Savez-vous bien que me voilà brouillée avec madame de Trémont? + + VALROGER. + +Je vois, madame de Trémont, que vous voilà en délicatesse à propos de +moi avec madame de Louville. + + LOUISE. + +Ah! vous avez deviné ce que j'allais vous révéler? + + VALROGER. + +Oui, madame; j'ai vu qu'en bonne amie vous avez voulu couper le mal dans +sa racine. + + LOUISE. + +Le mal? + + VALROGER. + +Oui; je venais ici, vous l'avez fort bien compris, pour me venger, +n'importe comment, du mépris, de l'aversion que madame de Louville +affecte pour ma personne. A présent il n'y aura pas moyen; vous lui avez +trop clairement montré le danger. Et puis vous m'avez rendu ridicule +en sa présence, car je n'ai pas vu tout de suite le piège que vous me +tendiez. Je dois donc renoncer à ma vengeance; mais ne triomphez pas +trop, j'y tenais médiocrement. + + LOUISE. + +Alors il me reste à vous remercier du pardon que vous accordez aux +femmes vertueuses dans la personne de ma jeune amie, et à prendre acte +de votre promesse. + + VALROGER. + +Quelle promesse? + + LOUISE. + +Celle de laisser tranquille à tout jamais cette petite femme qui aime +son mari, un mari excellent, un honnête homme que vous connaissez... + + VALROGER. + +Il n'est pas mon ami. + + LOUISE. + +Il le sera bientôt, puisque vous voilà établi dans notre voisinage. Vous +chasserez ensemble, vous vous rencontrerez partout, vous l'estimerez, +vous verrez que son ménage est heureux et honorable; mais il n'est si +bon ménage où le plus léger propos ne puisse jeter le trouble. Vous êtes +un homme dangereux, en ce sens que vous ne pouvez plus faire un pas sans +qu'on vous attribue un projet ou une aventure; mais vous êtes un galant +homme quand même, et vous me jurez de renoncer... + + VALROGER. + +Permettez! Avant de m'engager, je voudrais comprendre... + + LOUISE. + +Quoi? + + VALROGER. + +Je voudrais comprendre comment, pourquoi, vous, la femme proclamée +vertueuse et pure par excellence, vous semblez faire bon marché de la +vertu des autres femmes, au point de demander grâce pour elles? + + LOUISE. + +Oh! je vais plus loin que cela. Je fais bon marché de ma propre vertu +dans le passé. Je ne sais nullement si, poursuivie et tourmentée par un +séducteur habile, j'eusse gardé dans ma jeunesse le calme dont je jouis +maintenant. + + VALROGER. + +Dans votre jeunesse? + + LOUISE. + +Oui, et comme j'ai été très-heureuse en ménage et très-respectée de tout +ce qui m'entourait, je suis très-indulgente pour celles qui se trompent +dans les chemins embrouillés. + + VALROGER. + +Savez-vous bien, madame, que me voilà tenté de vous prendre pour la +véritable coquette que je comptais trouver ici? + + LOUISE. + +Ah oui-da! + + VALROGER. + +Madame de Louville est une enfant. Beauté, jeunesse, orgueil et +témérité, cela est bien connu, bien peu redoutable et bien peu excitant; +mais une femme vraiment forte, habilement humble, généreuse envers les +autres, soi-disant vieille, et plus belle que les plus jeunes, tenez, +vous aurez beau dire, vous savez bien que tout cela est d'un prix +inestimable, et qu'il y aurait une gloire immense... + + LOUISE. + +A l'immoler? + + VALROGER. + +Non, mais à le conquérir. + + LOUISE. + +Conquérir! Comment donc? le mot est charmant! Est-ce une déclaration que +vous me faites? + + VALROGER. + +Si vous voulez. + + LOUISE. + +Et si je ne veux pas? + + VALROGER. + +Il est trop tard. Vous l'avez provoquée, et vous n'avez point paré à +temps. + + LOUISE. + +Au fait, c'est vrai. Eh bien! monsieur, vous êtes très-aimable, et je +vous remercie. + + VALROGER. + +Cela veut dire que vous prenez mes paroles pour un hommage banal! + + LOUISE. + +Je n'ai garde; j'en suis trop flattée pour cela. + + VALROGER. + +Ah çà mais, vous êtes atrocement railleuse! Je commence à vous croire +coquette tout de bon. + + LOUISE. + +C'est dans mon rôle. + + VALROGER. + +Le rôle d'ange gardien de madame de Louville? + + LOUISE. + +C'est cela! Si je ne m'empare pas de votre coeur aujourd'hui, mon +proverbe est manqué. + + VALROGER. + +Eh bien! il est manqué; je vous déteste! + + LOUISE. + +Oh! que non. + + VALROGER. + +Vous croyez le contraire? + + LOUISE. + +Pas du tout. Je vous suis parfaitement indifférente. + + VALROGER. + +Et sur ce terrain-là vous me payez largement de retour! + + LOUISE. + +Ah! mais non. + + VALROGER. + +J'entends! vous me détestez aussi, vous. + + LOUISE. + +C'est tout le contraire. Regardez-moi en face. + + VALROGER. + +Bien volontiers. + + LOUISE. + +Eh bien? + + VALROGER. + +Eh bien? + + LOUISE. + +Trouvez-vous que j'ai l'air de me moquer de vous? + + VALROGER. + +Parfaitement. + + LOUISE. + +Oh! l'homme habile! Eh bien! on vous a surfait, vous êtes un bon jeune +homme, vous n'avez jamais rien lu dans les yeux d'une femme. + + VALROGER. + +D'une femme comme vous, c'est possible. + + LOUISE. + +Quelle femme suis-je donc? + + VALROGER. + +Un sphinx! Je n'ai jamais vu tant d'aplomb dans le dédain. + + LOUISE. + +Et moi, je n'ai jamais vu tant d'obstination dans la méfiance. Voyons, +par quoi faut-il vous jurer que je vous aime? + + VALROGER, (riant). + +Vous m'aimez, vous! + + LOUISE. + +De tout mon coeur! + + VALROGER, (à part). + +C'est une folle! (Haut.) Jurez-le sur l'honneur, si vous voulez que je +vous croie. + + LOUISE. + +L'honneur d'une femme? Vous n'y croyez pas. Dans les mélodrames, on jure +par son salut éternel; mais vous n'y croyez pas davantage. + + VALROGER. + +Par votre amitié pour madame de Louville! + + LOUISE. + +Encore mieux: par l'innocence de ma fille! + + VALROGER. + +Quel âge a-t-elle? + + LOUISE. + +Six ans. + + VALROGER. + +J'y crois. Donc vous m'aimez, comme ça, tout doucement, de tout votre +coeur, comme le premier venu? + + LOUISE. + +Je n'aime pas le premier venu. Écoutez-moi, vous allez comprendre que je +ne ris pas, et que mon affection pour vous est très-sérieuse. + + VALROGER. + +Ah! voyons cela, je vous en prie! + + LOUISE. + +Vous souvenez-vous d'un jeune garçon qui s'appelait Ferval? + + VALROGER. + +Non, pas du tout! + + LOUISE. + +Augustin de Ferval. + + VALROGER. + +C'est très-vague... + + LOUISE. + +Alors, puisqu'il faut mettre les points sur les _i_, vous vous +souviendrez peut-être d'une certaine demoiselle qui s'appelait Aline, et +qui n'était pas du tout reine de Golconde? + + VALROGER. + +Eh bien! madame? + + LOUISE. + +Eh bien! monsieur, cette jolie personne, que vous protégiez, fut prise +au sérieux par un jeune provincial, mauvaise tête... + + VALROGER. + +J'y suis, je me souviens! Il y a de cela cinq ou six ans. Vous le +connaissez, ce petit Ferval? + + LOUISE. + +C'était mon frère, un enfant qui eut la folie de vous provoquer et dont +vous n'avez pas voulu tirer vengeance, car, après lui avoir laissé la +satisfaction de vous envoyer une balle, vous avez riposté sur lui avec +une arme chargée à poudre. Il ne l'a jamais su; mais des amis à vous +l'ont dit en secret à sa mère, qui l'a répété à sa soeur. Vous voyez +bien que cette soeur ne peut pas rire quand elle prétend qu'elle vous +aime! + + VALROGER. + +Alors on a bien raison de prétendre qu'un bienfait n'est jamais perdu, +car votre amitié doit être une douce chose; pourtant... + + LOUISE. + +Pourtant?... + + VALROGER. + +Vous avez tort de l'offrir pour si peu, madame! C'est un excitant +dangereux. + + LOUISE. + +Dangereux pour qui? + + VALROGER. + +Pour moi. + + LOUISE. + +Pourquoi me répondez-vous comme cela, voyons? A quoi bon poursuivre +l'escarmouche de convention et garder le ton plaisant, quand je vous dis +tout bonnement les choses comme elles sont? + + VALROGER. + +C'est que vous oubliez vos propres paroles: je suis un méchant, et j'ai +le coeur froid comme glace. + + LOUISE. + +Je n'ai jamais cru cela. + + VALROGER. + +Eh bien! vous avez eu tort; il fallait le croire. + + LOUISE. + +Pourquoi mentez-vous? Je ne comprends plus. + + VALROGER. + +Je ne mens pas. Je suis amoureux de vous. + + LOUISE. + +Si c'était vrai, cela ne prouverait pas que vous eussiez le coeur froid. + + VALROGER. + +Attendez! je suis amoureux de vous à ma manière, sans vous aimer. + + LOUISE. + +Je comprends; ma confiance vous-humilie, ma loyauté vous blesse. Vous +vous vengez en me disant une chose que vous jugez offensante. + + VALROGER. + +Oui, madame, j'ai l'intention de vous offenser. + + LOUISE. + +Pourquoi? + + VALROGER. + +Pour que vous me détestiez. + + LOUISE. + +Parce que l'amitié d'une honnête femme vous fait l'effet d'un outrage? + + VALROGER. + +C'est comme ça. Je ne veux pas de la vôtre. + + LOUISE. + +Vous êtes brutalement sincère! + + VALROGER. + +Oui. Je suis un séducteur percé à jour, comme vous êtes une coquette +classique. + + LOUISE. + +Alors me voilà déjouée et rembarrée! Je suis coquette tout de bon, et +j'ai voulu me frotter à un vindicatif plus malin que moi, qui me remet à +ma place et compte faire de moi un exemple. Est-ce cela? + + VALROGER. + +Précisément. + + LOUISE. + +Comment vais-je sortir de là? + + VALROGER. + +Vous n'en sortirez pas. + + LOUISE, (élevant la voix avec intention.) + +C'est-à-dire que vous allez faire pour moi ce que vous comptiez faire +pour madame de Louville? + + VALROGER. + +Oui, madame. + + LOUISE. + +Vous viendrez me voir? + + VALROGER. + +Tous les jours. + + LOUISE. + +Et si la porte vous est fermée?... + + VALROGER. + +Je resterai sous la fenêtre. Je coucherai dans le jardin, sous un arbre. + + LOUISE. + +Je suis sauvée! vous vous enrhumerez! + + VALROGER. + +Je tousserai à vous empêcher de dormir. Vous m'enverrez de la tisane! + + LOUISE. + +Vous refuserez de la boire? + + VALROGER. + +Au contraire. Je la boirai. + + LOUISE. + +Et alors? + + VALROGER. + +Alors vous aurez pitié de moi, vous me recevrez. + + LOUISE. + +Et puis après? + + VALROGER. + +Je reviendrai. + + LOUISE. + +Je me laisserai compromettre? + + VALROGER. + +Non! vous fuirez, mais je vous suivrai partout. Partout vous me +trouverez pour ouvrir la voiture et vous offrir la main. + + LOUISE. + +C'est bien connu, tout ça. + + VALROGER. + +Tout est connu. Je n'ai rien découvert de neuf, il n'y a rien de mieux +que les choses qui réussissent toujours. + + LOUISE. + +Alors c'est cela, c'est bien cela qui s'appelle compromettre une femme? + + VALROGER. + +Pas du tout! Compromettre une femme, c'est se servir des apparences +qu'on a fait naître pour la calomnier ou la laisser calomnier. Je ne +calomnie pas, moi. Je suis homme du monde et gentilhomme. Je dirai à +toute la terre que je fais des folies pour vous en pure perte, ce qui +sera vrai jusqu'au jour où vous en ferez pour moi. + + LOUISE. + +Et pourquoi en ferai-je? + + VALROGER. + +Parce que la folie est contagieuse. + + LOUISE. + +Et je deviendrai folle, moi? + + VALROGER. + +Ne vous fiez pas au passé. + + LOUISE. + +Vous savez bien que je n'en tire pas vanité. Pourtant ce qui est passé +est acquis. + + VALROGER. + +Non! vous l'avez dit vous-même, votre vertu a été aidée par l'absence de +péril. Pourtant vous avez dû allumer des passions; mais il y a à peine +un homme sur mille qui soit doué d'assez de persévérance pour consacrer +des mois et des années à la conquête d'une femme... Or je sais, je vois +que vous n'avez pas rencontré cet homme-là. + + LOUISE. + +Et vous vous piquez de l'être? + + VALROGER. + +Je le suis. + + LOUISE. + +Ça vous amuse? + + VALROGER. + +C'est mon unique amusement. + + LOUISE. + +Vous êtes né hostile et vindicatif, comme on naît poète ou rôtisseur? + + VALROGER. + +Le bonheur de l'homme est de développer ses instincts particuliers. + + LOUISE. + +Même les mauvais? + + VALROGER. + +Enfin vous reconnaissez que je suis mauvais? + + LOUISE. + +C'est à quoi vous teniez? Vous vouliez faire peur; sans cela vous croyez +votre effet manqué, et la confiance vous humilie. C'est une manie que +vous avez, je le vois bien; avec moi, elle ne sera pas satisfaite. Je +vous crois bon. + + VALROGER. + +Vous éludez la question. Si je suis tel que je m'annonce, vous devez me +haïr. + + LOUISE. + +Et vous voulez être haï? + + VALROGER. + +Oui; pour commencer, cela m'est absolument nécessaire. + + LOUISE. + +Eh bien! comme, en ne vous accordant pas le commencement, je serai, +espérons-le, préservée de la fin, je déclare que, méchant ou non, je ne +puis haïr le bienfaiteur de mes pauvres et le sauveur de mon frère. + + VALROGER. + +Vaine invocation au passé! Vous me haïrez quand même! + + LOUISE. + +Comment vous y prendrez-vous? + + VALROGER. + +D'abord je vais faire la cour à madame de Louville. + + LOUISE, (regardant vers une portière en tapisserie.) + +A quoi bon, si je n'en suis pas jalouse? + + VALROGER. + +Vous m'avez demandé grâce pour elle. Il faut que je sois inexorable pour +vous prouver que je ne vaux rien. + + LOUISE, (lui montrant la portière, dont les plis sont agités.) + +Vous pouvez lui faire la cour; à présent qu'elle a tout entendu, elle +saura se défendre. Vos plans sont livrés, et peut-être... (Elle va à +la fenêtre.) Cette voiture qui roule... Oui, c'est un renfort qui lui +arrive. + + VALROGER. + +Son mari? + + LOUISE. + +Précisément. + + VALROGER. + +Si madame de Louville est hors de cause, on se passera de ce moyen-là. + + LOUISE. + +C'est tout ce que je voulais. Merci, mon cher monsieur; elle est sauvée, +et moi, je ne vous crains pas. + + VALROGER. + +Merci, ma chère madame, voilà que vous acceptez le défi! + + LOUISE. + +Le défi de quoi? Vous voulez que je vous craigne pour arriver à vous +aimer? C'est un prologue inutile, puisque nous voici d'emblée au +dénoûment. Ce que vous voulez, ce n'est pas l'amour, vous en êtes +rassasié, vous n'y tenez pas, et c'est ma vertu, c'est-à-dire ma +tranquillité seule, que vous voudriez ébranler. Eh bien! sachez que, +dans les âmes fermées aux malsaines agitations de la passion folle, il +y a des émotions plus douces et plus pures qu'on peut être fier d'avoir +fait naître et de conserver toujours jeunes. Il n'est pas humiliant +d'être maternellement aimé par une femme mûre, et il ne serait pas du +tout glorieux de lui tourner ridiculement la tête. + + VALROGER + +Une femme mûre!... + + LOUISE. + +J'ai trente-six ans, mon bon monsieur! + + VALROGER. + +Ce n'est pas vrai, votre fille n'en a que six! + + LOUISE. + +Mais mon fils en a quinze! + + VALROGER. + +Allons donc! + + LOUISE. + +Je n'ai pas son extrait de naissance dans ma poche, sans cela... Mais +vous voilà calmé et un peu honteux, convenez-en, de vous être trompé, +vous si clairvoyant, sur l'âge d'une femme. Vous verrez mon fils, cela +vous guérira tout à fait, car vous viendrez chez moi, tous les jours +si vous voulez, et sans être condamné à coucher préalablement sous un +arbre. Vous vous enrhumerez pour d'autres, il y aura toujours de la +tisane chez moi. Vous me trouverez toujours entourée d'êtres qui ne +me quittent jamais, mon fils, ma fille et mon neveu, le fils de cet +Augustin de Ferval à qui vous avez sauvé la vie en dépit de lui-même; +plus ma mère qui vous bénit et prie pour vous tous les jours, plus ma +belle-soeur, la femme du même Augustin, qui est dans le secret, et qui +vous regarde comme un saint, tout perverti que vous passez pour être. +Voyez s'il y aura moyen d'entrer chez nous comme un loup dans une +bergerie! Tout ce cher monde s'est réjoui en vous sachant fixé près de +nous. Notre pauvre Augustin n'est plus, il est mort l'an dernier, et +c'est son deuil que je porte; mais nous vous devons de l'avoir conservé +six ans, de l'avoir vu heureux, marié et père. Sa femme et son +enfant sont des trésors qu'il nous a laissés. Toute cette famille +reconnaissante, grands et petits, vous sautera au cou et aux jambes, et, +quand vous aurez été bien et dûment embrassé sur les deux joues comme un +ami qu'on attendait depuis longtemps et à qui l'on ne sait comment faire +fête, vous sentirez que vous êtes un homme de chair et d'os comme les +autres,--non le spectre de don Juan, le héros d'un autre siècle et d'un +autre pays. Vous laisserez fondre la glace artificielle amassée autour +de ce coeur-là, qui est vivant et humain, puisqu'il est généreux et +compatissant. Votre génie du mal rira de lui-même et vous laissera +consentir à aimer les honnêtes gens, à les protéger même, ce qui est +bien plus facile que de leur tendre des pièges, et bien moins triste +que de se battre les flancs pour les méconnaître. Vous garderez votre +science, vos ruses pour celles qui les provoquent et qui ont de quoi +mettre à ce jeu-là. On vous pardonnera d'avoir ce goût bizarre, vous, +honnête homme, de perdre votre temps à contempler, à étudier, à mesurer +la faiblesse de notre sexe, tout en excitant sa perversité. Tenez! on +vous pardonnera tout, même d'être incorrigible. On pensera que ce métier +de punisseur des torts féminins est une tâche navrante, et que vous +devez être un homme malheureux. On s'efforcera de vous soigner comme un +malade, ou de vous distraire comme un convalescent; si par moments vous +êtes tenté de faire la guerre à vos amis, ils se diront: c'est une +épreuve; il veut savoir si nous méritons l'estime qu'il nous accorde. +Alors on se tiendra de son mieux pour vous montrer qu'on y attache le +plus grand prix. Et, si on ne réussit pas à mettre dans votre existence +une affection pure et bienfaisante, on en aura beaucoup de chagrin, je +vous en avertis, parce que l'amitié, qui n'est pas une chose convulsive, +n'est pas non plus une chose froide. Donc vous aurez, sans vous donner +aucune peine pour cela, un triomphe assuré chez nous, celui d'avoir +touché, ému, réjoui ou attristé des âmes qui ne sont pas banales, et qui +ne se donnent pas à tout le monde. + + VALROGER. + +Tenez, madame de Trémont, je vous aime tant, telle que vous êtes, que +je me regarderais comme un sot et comme un lâche si j'avais prémédité +d'entamer cette noble et touchante sérénité. Vous avez fort bien compris +que je valais mieux que cela, que d'ailleurs je n'eusse jamais osé +menacer sérieusement une personne telle que vous; mais je cesse de rire, +et vous rends les armes. On me l'avait bien dit: vous êtes la plus +sincère, la plus tendre et la plus forte des femmes, et il y a longtemps +que je sais une chose, c'est que la bonté est l'arme la plus solide +de votre sexe. Toute vertu sans modestie est provocation, comme toute +résistance sans conviction est grimace. Je suis heureux et fier de vous +répéter que je vous comprends, que je vous respecte... Et, puisque vous +m'acceptez pour frère, voulez-vous consacrer ce lien qui m'honore? + + LOUISE. + +Comment? + + VALROGER. + +Vous avez parlé tout à l'heure de m'embrasser sur les deux joues... + + LOUISE. + +C'était une métaphore! + + VALROGER. + +Pourquoi ne serait-ce pas la formule qui scelle un pacte d'honneur? + + LOUISE. + +N'avez-vous pas encore une autre raison à donner? + + VALROGER. + +Une autre raison? + + LOUISE. + +Vous ne voulez pas la dire! Non! ce n'en est pas une pour vous. Vous +avez trop de générosité pour exiger une réparation; mais voulez-vous +savoir une chose? C'est qu'au moment où vous êtes entré ici, si j'avais +écouté mon premier mouvement, je vous aurais sauté au cou; ne prétendez +pas que c'eût été une reconnaissance exagérée. Je sais tout, monsieur de +Valroger, je sais qu'une de ces joues-là a été frappée par le gant de +mon pauvre étourdi de frère, et, comme je ne sais pas laquelle... + + VALROGER. + +Toutes deux, madame, toutes deux! + + LOUISE. + +Je ne dis pas le contraire; mais toute réparation demande des témoins, +et justement en voici qui nous arrivent. (Elle l'embrasse sur les deux +joues devant M. de Louville et sa femme qui viennent d'entrer. Anne +pousse un grand cri de surprise, M. de Louville éclate de rire. Valroger +met un genou en terre et baise la main de Louise.) + + VALROGER. + +Merci, madame, merci! + + M. DE LOUVILLE, (riant.) + +Bravo, mon cher! voilà qui s'appelle enlever d'assaut les citadelles +imprenables. + + VALROGER. + +C'est-à-dire que c'est moi la forteresse, et que je me suis rendu +à discrétion! (Bas, pendant que Louise va en riant auprès d'Anna.) +Dites-moi, Louville, est-ce qu'il n'y a pas moyen d'épouser cette +femme-là? + + M. DE LOUVILLE. + +Allons donc! Elle a peut-être quarante ans! + + VALROGER. + +En eût-elle cinquante! + + M. DE LOUVILLE. + +Ah bah! mais elle a aimé son mari, elle adore son fils... Non, c'est +impossible! + + VALROGER. + +C'est dommage; c'eût été pour moi le seul moyen de devenir un homme +sérieux! + + + + + FIN + + + +TABLE + + Francia. + + Un bienfait n'est jamais perdu. + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Francia; Un bienfait n'est jamais perdu +by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANCIA; UN BIENFAIT N'EST *** + +***** This file should be named 15397-8.txt or 15397-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/3/9/15397/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/15397-8.zip b/15397-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c245cbd --- /dev/null +++ b/15397-8.zip diff --git a/15397-h.zip b/15397-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ee5a332 --- /dev/null +++ b/15397-h.zip diff --git a/15397-h/15397-h.htm b/15397-h/15397-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3917a43 --- /dev/null +++ b/15397-h/15397-h.htm @@ -0,0 +1,7990 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Francia</title> + <meta name="author" content="George Sand"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + + +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.stage1 {text-align: center; font-size: 0.9em} +.stage2 {font-size: 0.9em} + + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +--> +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Francia; Un bienfait n'est jamais perdu, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Francia; Un bienfait n'est jamais perdu + +Author: George Sand + +Release Date: March 17, 2005 [EBook #15397] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANCIA; UN BIENFAIT N'EST *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<h4>OEUVRES<br> +DE<br> +GEORGE SAND</h4> + + + +<h2>FRANCIA</h2> + +<h2>UN BIENFAIT N'EST JAMAIS PERDU</h2> + +<h5>PAR</h5> + +<h4>GEORGE SAND<br> +(L.-A. AURORE DUPIN)<br> +VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT</h4> + + + +<h3>1899</h3> +<br><br><br> + + +<h1>FRANCIA</h1> + +<h3>I</h3> + +<p>Le jeudi 31 mars 1814, la population de Paris +s'entassait sur le passage d'un étrange cortège. +Le tsar Alexandre, ayant à sa droite le roi de +Prusse et à sa gauche le prince de Schwarzenberg, +représentant de l'empereur d'Autriche, s'avançait +lentement à cheval, suivi d'un brillant état-major +et d'une escorte de cinquante mille hommes d'élite, +à travers le faubourg Saint-Martin. Le tsar +était calme en apparence. Il jouait un grand rôle, +celui de vainqueur magnanime, et il le jouait bien. +Son escorte était grave, ses soldats majestueux. +La foule était muette.</p> + +<p>C'est qu'au lendemain d'un héroïque combat des +dernières légions de l'empire, on avait abandonné +et livré la partie généreuse de la population à l'humiliante +clémence du vainqueur. C'est que, comme +toujours, en refusant au peuple le droit et les +moyens de se défendre lui-même, en se méfiant +de lui, en lui refusant des armes, on s'était perdu. +Son silence fut donc sa seule protestation, sa tristesse +fut sa seule gloire. Au moins celle-là reste +pure dans le souvenir de ceux qui ont vu ces +choses.</p> + +<p>Sur le flanc du merveilleux état-major impérial +un jeune officier russe d'une beauté remarquable +contenait avec peine la fougue de son cheval. +L'homme était de haute taille, mince, et d'autant +plus serré dans sa ceinture d'ordonnance, dont les +épais glands d'or retombaient sur sa cuisse, +comme celle des mystérieux personnages qu'on +voit défiler sur les bas-relief perses de la décadence; +peut-être même un antiquaire eût-il pu +retrouver dans les traits et dans les ornements du +jeune officier un dernier reflet du type et du goût +de l'Orient barbare.</p> + +<p>Il appartenait aux races méridionales que la conquête +ou les alliances ont insensiblement fondues +dans l'empire russe. Il avait la beauté du profil, +l'imposante largeur des yeux, l'épaisseur des lèvres, +la force un peu exagérée des muscles, tempérée +par l'élégance des formes modernes. La civilisation +avait allégé la puissance du colosse. Ce +qui en restait conservait quelque chose d'étrange +et de saisissant qui attirait et fixait les regards, +même après la surprise et l'attention accaparées +d'abord par le tsar en personne.</p> + +<p>Le cheval monté par ce jeune homme s'impatientait +de la lenteur du défilé; on eût dit que, ne +comprenant rien à l'étiquette observée, il voulait +s'élancer en vainqueur dans la cité domptée et +fouler les vaincus sous son galop sauvage. Aussi +son cavalier, craignant de lui voir rompre son +rang et d'attirer sur lui un regard mécontent +de ses supérieurs, le contenait-il avec un soin qui +l'absorbait et ne lui permettait guère de se rendre +compte de l'accueil morne, douloureux, parfois +menaçant de la population.</p> + +<p>Le tsar, qui observait tout avec finesse et prudence, +ne s'y méprenait pas et ne réussissait pas +à cacher entièrement ses appréhensions. La foule +devenait si compacte que si elle se fût resserrée +sur les vainqueurs (l'un deux l'a raconté textuellement), +ils eussent été étouffés sans pouvoir faire +usage de leurs armes. Cette foulée, volontaire ou +non, n'eût pas fait le compte du principal triomphateur. +Il voulait entrer dans Paris comme l'ange +sauveur des nations, c'est-à-dire comme le chef +de la coalition européenne. Il avait tout préparé +naïvement pour cette grande et cruelle comédie. +La moindre émotion un peu vive du public pouvait +faire manquer son plan de mise en scène.</p> + +<p>Cette émotion faillit se produire par la faute du +jeune cavalier que nous avons sommairement décrit. +Dans un moment où sa monture semblait +s'apaiser, une jeune fille, poussée par l'affluence +ou entraînée par la curiosité, se trouva dépasser +la ligne des gardes nationaux qui maintenaient +l'ordre, c'est-à-dire le silence et la tristesse des +spectateurs. Peut-être qu'un léger frôlement de +son châle bleu ou de sa robe blanche effraya le +cheval ombrageux; il se cabra furieusement, un +de ses genoux fièrement enlevés atteignit l'épaule +de la Parisienne, qui chancela, et fut retenue par +un groupe de faubouriens serrés derrière elle. +Était-elle blessée, ou seulement meurtrie? La consigne +ne permettait pas au jeune Russe de s'arrêter +une demi-seconde pour s'en assurer: il escortait +le tout-puissant tsar, il ne devait pas se +retourner, il ne devait pas même voir. Pourtant il +se retourna, il regarda, et il suivit des yeux aussi +longtemps qu'il le put le groupe ému qu'il laissait +derrière lui. La grisette, car ce n'était qu'une grisette, +avait été enlevée par plusieurs paires de +bras vigoureux; en un clin d'oeil, elle avait été +transportée dans un estaminet qui se trouvait là. +La foule s'était instantanément resserrée sur le +vide fait dans sa masse par l'incident rapide. Un +instant, quelques exclamations de haine et de colère +s'étaient élevées, et, pour peu qu'on y eût +répondu dans les rangs étrangers, l'indignation se +fût peut-être allumée comme une traînée de poudre. +Le tsar, qui voyait et entendait tout sans +perdre son vague et implacable sourire, n'eut pas +besoin d'un geste pour contenir ses cohortes; on +savait ses intentions. Aucune des personnes de sa +suite ne parut s'apercevoir des regards de menace +qui embrasaient certaines physionomies. Quelques +imprécations inarticulées, quelques poings énergiquement +dressés se perdirent dans l'éloignement. +L'officier, cause involontaire de ce scandale, +se flatta que ni le tsar, ni aucun de ses généraux +n'en avaient pris note; mais le gouvernement russe +a des yeux dans le dos. La note était prise: le tsar +devait connaître le crime du jeune étourdi qui +avait eu la coquetterie de choisir pour ce jour de +triomphe la plus belle et la moins disciplinée de ses +montures de service. En outre il serait informé +de l'expression de regret et de chagrin que le jeune +homme n'avait pas eu <i>l'expérience</i> de dissimuler. +Ceux qui firent ce rapport crurent aggraver la faute +en donnant ce dernier renseignement. Ils se trompaient. +Le choix du cheval indompté fut regardé +comme punissable, le regret manifesté rentrait +dans la comédie de sentiment dont les Parisiens +devaient être touchés. L'inconvenance d'une émotion +quelconque dans les rangs de l'escorte impériale +ne fut donc pas prise en mauvaise part.</p> + +<p>Quand le défilé ennemi déboucha sur le boulevard, +la scène changea comme par magie.</p> + +<p>A mesure qu'on avançait vers les quartiers +riches, l'entente se faisait, l'étranger respirait; +puis tout à coup la fusion se fit, non sans honte +mais sans scrupule. L'élément royaliste jetait le +masque et se précipitait dans les bras du vainqueur. +L'émotion avait gagné la masse; on n'y +songeait pas aux Bourbons, on n'y croyait pas encore, +on ne les connaissait pas; mais on aimait +Alexandre, et les femmes sans coeur qui se jetaient +sous ses pieds en lui demandant un roi ne furent +ni repoussées, ni insultées par la garde nationale +qui regardait tristement, croyant qu'on remerciait +simplement l'étranger de n'avoir pas saccagé Paris. +Ils trouvaient cette reconnaissance puérile et +outrée; ils ne voyaient pas encore que cette joie +folle applaudissait à l'abaissement de la France. +Le jeune officier russe qui avait failli compromettre +toute la représentation de cette triste +comédie, où tant d'acteurs jouaient un rôle de +comparses sans savoir le mot de la pièce, essayait +en vain de comprendre ce qu'il voyait à Paris, lui +qui avait vu brûler Moscou et qui avait compris! +C'était un esprit aussi réfléchi que pouvaient le +permettre l'éducation toute militaire qu'il avait +reçue et l'époque agitée, vraiment terrible, où sa +jeunesse se développait. Il suppléait aux facultés +de raisonnement philosophique qui lui manquaient, +par la subtile pénétration de sa race et la défiance +cauteleuse de son milieu. Il avait vu et il voyait à +deux années de distance les deux extrêmes du +sentiment patriotique: le riche et industrieux +Moscou brûlé par haine de l'étranger, dévouement +sauvage et sublime qui l'avait frappé d'horreur et +d'admiration,—le brillant et splendide Paris sacrifiant +l'honneur à l'humanité, et regardant comme +un devoir de sauver à tout prix la civilisation dont +il est l'inépuisable source. Ce Russe était à beaucoup +d'égards sauvage lui-même, et il se crut +en droit de mépriser profondément Paris et +la France.</p> + +<p>Il ne se disait pas que Moscou ne s'était pas détruit +de ses propres mains et que les peuples +esclaves n'ont pas à être consultés; ils sont héroïques +bon gré mal gré, et n'ont point à se vanter +de leurs involontaires sacrifices. Il ne savait point +que Paris n'avait pas été consulté pour se rendre, +plus que Moscou pour être brûlé, que la France +n'était que très-relativement un peuple libre, qu'on +spéculait en haut lieu de ses destinées, et que la +majorité des Parisiens eût été dès lors aussi héroïque +qu'elle l'est de nos jours<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Janvier 1871.</blockquote> + +<p>Pas plus que l'habitant de la France, l'étranger +venu des rives du Tanaïs ne pénétrait dans le secret +de l'histoire. Au moment de la brutalité de +son cheval, il avait compris le Parisien du faubourg, +il avait lu sur son front soucieux, dans ses yeux +courroucés. Il s'était dit:</p> + +<p>Ce peuple a été trahi, vendu peut-être!</p> + +<p>En présence des honteuses sympathies de la +noblesse, il ne comprenait plus. Il se disait:</p> + +<p>—Cette population est lâche. Au lieu de la caresser, +notre tsar devrait la fouler aux pieds et lui +cracher au visage.</p> + +<p>Alors les sentiments humains et généreux se +trouvant étouffés et comme avilis dans son coeur +par le spectacle d'une lâcheté inouïe, il se trouva +lui-même en proie à l'enivrement des instincts +sauvages. Il se dit que cette ville était riante et +folle, que cette population était facile et corrompue, +que ces femmes qui venaient s'offrir et s'attacher +elles-mêmes au char du vainqueur étaient +de beaux trophées. Dès lors, tout au désir farouche, +à la soif des jouissances, il traversa Paris, l'oeil enflammé, +la narine frémissante et le coeur hautain.</p> + +<p>Le tsar, refusant avec une modestie habile d'entrer +aux Tuileries, alla aux Champs-Elysées passer +la revue de sa magnifique armée d'élite, donnant +jusqu'au bout le spectacle à ces Parisiens avides +de spectacles; après quoi, il se disposait à occuper +l'hôtel de l'Elysée. +En ce moment, il eut à régler deux détails d'importance +fort inégale. Le premier fut à propos d'un +avis qu'on lui avait transmis pendant la revue: +suivant ce faux avis, il n'y avait point de sécurité +pour lui à l'Élysée, le palais était miné. On avait +sur-le-champ dépêché vers M. de Talleyrand, qui +avait offert son propre palais. Le tsar accepta, ravi +de se trouver là au centre de ceux qui allaient lui +livrer la France; puis il jeta les yeux sur l'autre +avis concernant le jeune prince Mourzakine, qui +s'était si mal comporté en traversant le faubourg +Saint-Martin.</p> + +<p>—Qu'il aille loger où bon lui semblera, répondit +le souverain, et qu'il y garde les arrêts pendant +trois jours.</p> + +<p>Puis, remontant à cheval avec son état-major, il +retourna à la place de la Concorde, d'où il se rendit +à pied chez M. de Talleyrand. Ses soldats avaient +reçu l'ordre de camper sur les places publiques. +L'habitant, traité avec tant de courtoisie, admirait +avec stupeur ces belles troupes si bien disciplinées, +qui ne prenaient possession que du pave de +la ville et qui installaient la leurs cantines sans rien +exiger en apparence. Le <i>badaud</i> de Paris admira, +se réjouit, et s'imagina que l'invasion ne lui coûterait +rien.</p> + +<p>Quant au jeune officier attaché à l'état-major, +exclu de l'hôtel où allait résider son empereur, il +se crut radicalement disgracié, et il en cherchait la +cause lorsque son oncle, le comte Ogokskoï, aide-de-camp +du tsar, lui dit à voix basse en passant:</p> + +<p>—Tu as des ennemis auprès du <i>père</i>, mais ne +crains rien. Il te connaît et il t'aime. C'est pour te +préserver d'eux qu'il t'éloigne. Ne reparais pas de +quelques jours, mais fais-moi savoir où tu demeures.</p> + +<p>—Je n'en sais rien encore, répondit le jeune +homme avec une résignation fataliste, Dieu y pourvoira!</p> + +<p>Il avait à peine prononcé ces mots qu'un jockey +de bonne mine se présenta et lui remit le message +suivant:</p> + +<p>«La marquise de Thièvre se rappelle avec plaisir +qu'elle est, par alliance, parente du prince +Mourzakine; elle me charge de l'inviter à venir +prendre son gîte à l'hôtel de Thièvre, et je joins +mes instances aux siennes.»</p> + +<p>Le billet était signé <i>Marquis de Thièvre</i>.</p> + +<p>Mourzakine communiqua ce billet à son oncle +qui le lui rendit en souriant et lui promit d'aller +le voir aussitôt qu'il aurait un moment de liberté. +Mourzakine fit signe à son heiduque cosaque et +suivit le jockey, qui était bien monté et qui les +conduisit en peu d'instans à l'hôtel de Thièvre, au +faubourg Saint-Germain.</p> + +<p>Un bel hôtel, style Louis XIV, situé entre cour +et jardin, jardin mystérieux étouffé sous de grands +arbres, rez-de-chaussée élevé sur un perron seigneurial, +larges entrées, tapis moelleux, salle à +manger déjà richement servie, un salon très-confortable +et de grande tournure, voilà ce que vit +confusément Diomède Mourzakine, car il s'appelait +modestement de son petit nom <i>Diomède, fils de +Diomède, Diomid Diomiditch</i>. Le marquis de Thièvre +vint à sa rencontre les bras ouverts. C'était un vilain +petit homme de cinquante ans, maigre, vif, +l'oeil très-noir, le teint très-blême, avec une perruque +noire aussi, mais d'un noir invraisemblable, +un habit noir raide et serré, la culotte et les bas +noirs, un jabot très-blanc, rien qui ne fût crûment +noir ou blanc dans sa mince personne: c'était une +pie pour le plumage, le babil et la vivacité.</p> + +<p>Il parla beaucoup, et de la manière la plus +courtoise, la plus empressée. Mourzakine savait le +français aussi bien possible, c'est-à-dire qu'il le +parlait avec plus de facilité que le russe proprement +dit, car il était né dans la Petite-Russie +et avait dû faire de grands efforts pour corriger son +accent méridional; mais ni en russe, ni en français, +il n'était capable de bien comprendre une élocution +aussi abondante et aussi précipitée que celle +de son nouvel hôte, et, ne saisissant que quelques +mots dans chaque phrase, il lui répondit un peu au +hasard. Il comprit seulement que le marquis +se démenait pour établir leur parenté. Il lui citait, +en les estropiant d'une manière indigne, les noms +des personnes de sa famille qui avaient établi au +temps de l'émigration française des relations, et +par suite une alliance avec une demoiselle apparentée +à la famille de madame de Thièvre. Mourzakine +n'avait aucune notion de cette alliance et allait +avouer ingénument qu'il la croyait au moins fort +éloignée, quand la marquise entra. Elle lui fit un +accueil moins loquace, mais non moins affectueux +que son mari. La marquise était belle et jeune: ce +détail effaça promptement les scrupules du prince +russe. Il feignit d'être parfaitement au courant et +ne se gêna point pour accepter le titre de cousin +que lui donnait la marquise en exigeant qu'il l'appelât +«ma cousine,» ce qu'il ne put faire sans +biaiser un peu. Les rapports ainsi établis en quelques +minutes, le marquis le conduisit à un très-bel +appartement qui lui était destiné et où il trouva +son cosaque occupé à ouvrir sa valise, en attendant +l'arrivée de ses malles qu'on était allé chercher. +Le marquis mit en outre à sa disposition un vieux +valet de chambre de confiance qui, ayant voyagé, +avait retenu quelques mots d'allemand et s'imaginait +pouvoir s'entendre avec le cosaque, illusion +naïve à laquelle il lui fallut promptement renoncer; +mais, croyant avoir affaire à quelque prince régnant +dans la personne de Mourzakine, le vieux +serviteur resta debout derrière lui, suivant des +yeux tous ses mouvements et cherchant à deviner +en quoi il pourrait lui être utile ou +agréable.</p> + +<p>A vrai dire, le Diomède barbare aurait eu grand +besoin de son secours pour comprendre l'usage et +l'importance des objets de luxe et de toilette mis +à sa disposition. Il déboucha plusieurs flacons, reculant +avec méfiance devant les parfums les plus +suaves, et cherchant celui qui devait, selon lui, +représenter le suprême bon ton, la vulgaire eau de +Cologne. Il redouta les pâtes et les pommades +d'une exquise fraîcheur qui lui firent l'effet d'être +éventées, parce qu'il était habitué aux produits +rancis de son bagage ambulant. Enfin, s'étant +accommodé du mieux qu'il put pour faire disparaître +la poussière de sa chevelure et de son brillant +uniforme, il retournait au salon, lorsque, se voyant +toujours suivi du domestique français, il se rappela +qu'il avait un service à lui demander. Il commença +par lui demander son nom, à quoi le serviteur répondit +simplement:</p> + +<p>—Martin.</p> + +<p>—Eh bien, Martin, faites-moi le plaisir d'envoyer +une personne faubourg Saint-Martin, numéro,... +je ne sais plus; c'est un petit café où l'on fume;... +il y a des queues de billard peintes sur la devanture, +c'est le plus proche du boulevard en arrivant +par le faubourg.</p> + +<p>—On trouvera ça, répondit gravement Martin.</p> + +<p>—Oui, il faut retrouver ça, reprit le prince, et il +faut s'informer d'une personne dont je ne sais pas +le nom: une jeune fille de seize ou dix-sept ans, +habillée de blanc et de bleu, assez jolie.</p> + +<p>Martin ne put réprimer un sourire que Mourzakine +comprit très-vite.</p> + +<p>—Ce n'est pas une... fantaisie, continua-t-il. +Mon cheval en passant a fait tomber cette personne; +on l'a emportée dans le café: je veux savoir si elle +est blessée, et lui faire tenir mes excuses ou mon +secours, si elle en a besoin.</p> + +<p>C'était parler en prince. Martin redevenu sérieux +s'inclina profondément et se disposa à obéir sans +retard.</p> + +<p>M. de Thièvre, après avoir été un des satisfaits +de l'empire par la restitution de ses biens après +l'émigration de sa famille, était un des mécontents +de la fin. Avide d'honneurs et d'influence, il avait +sollicité une place importante qu'il n'avait pas obtenue, +parce qu'en se précipitant, les événements +désastreux n'avaient pas permis de contenter tout +le monde. Initié aux efforts des royalistes pour +amener par surprise une restauration royale, il +s'était jeté avec ardeur dans l'entreprise et il était +de ceux qui avaient fait aux alliés l'accueil que +l'on sait. Il devait à sa femme l'heureuse idée +d'offrir sa maison au premier Russe tant soit peu +important dont il pourrait s'emparer. La marquise, +à pied, aux Champs-Elysées, avait été admirer la +revue. Elle avait été frappée de la belle taille et de +la belle figure de Mourzakine. Elle avait réussi à +savoir son nom, et ce nom ne lui était pas inconnu; +elle avait réellement une parente mariée en Russie, +qui lui avait écrit quelquefois, qui s'appelait Mourzakine, +et qui était ou pouvait être parente du +jeune prince. Du moment qu'il était prince, il n'y +avait aucun inconvénient à réclamer la parenté, et +du moment qu'il était un des plus beaux hommes +de l'armée, il n'y avait rien de désagréable à l'avoir +pour hôte.</p> + +<p>La marquise avait vingt-deux ans; elle était blanche +et blonde, un peu grasse pour le costume +étriqué que l'on portait alors, mais assez grande +pour conserver une réelle élégance de formes et +d'allures. Elle ne pouvait souffrir son petit mari, +ce qui ne l'empêchait pas de s'entendre avec lui +parfaitement pour tirer de toute situation donnée +le meilleur parti possible. Légère pourtant et très-dissipée, +elle portait dans son ambition et dans +ses convoitises d'argent une frivolité absolue. Il +ne s'agissait pas pour elle d'intriguer habilement +pour assurer une fortune aux enfants qu'elle +n'avait pas ou à la vieillesse qu'elle ne voulait +pas prévoir. Il s'agissait de plaire pour passer +agréablement la vie, de mener grand train et de +pouvoir faire des dettes sans trop d'inquiétude +enfin de prendre rang à une cour quelconque, +pourvu qu'on y put étaler un grand luxe et y +placer sa beauté sur un piédestal élevé au-dessus +de la foule.</p> + +<p>Elle n'était pas de noble race, elle avait apporté +sa brillante jeunesse avec une grosse fortune +à un époux peu séduisant, uniquement pour +être marquise, et il n'eût pas fallu lut demander +pourquoi elle tenait tant à un titre, elle n'en savait +rien. Elle avait assez d'esprit pour le babil; son +intelligence pour le raisonnement était nulle. +Toujours en l'air, toujours occupée de caquets et +de toilettes, elle n'avait qu'une idée: surpasser les +autres femmes, être au moins une des plus remarquées.</p> + +<p>Avec ce goût pour le bruit et le clinquant, +il eût été bien difficile qu'elle ne fût pas fortement +engouée du militaire en général. Un temps n'était +pas bien loin où elle avait été fière de valser avec +les beaux officiers de l'empire; elle avait eu du +regret lorsque son mari lui avait prescrit de bouder +l'empire. Elle était donc ivre de joie en voyant +surgir une armée nouvelle avec des plumets, des +titres, des galons et des noms nouveaux; toute +cette ivresse était à la surface, le coeur et les sens +n'y jouaient qu'un rôle secondaire. La marquise +était sage, c'est-à-dire qu'elle n'avait jamais eu +d'amant; elle était comme habituée à se sentir +éprise de tous les hommes capables de plaire, +mais sans en aimer assez un seul pour s'engager +à n'aimer que lui. Elle eût pu être une femme galante, +car ses sens parlaient quelquefois malgré +elle; mais elle n'eût pas eu le courage de ses passions, +et un grand fonds d'égoïsme l'avait préservée +de tout ce qui peut engager et compromettre.</p> + +<p>Elle reçut donc Mourzakine avec autant de satisfaction +que d'imprévoyance.</p> + +<p>—Je l'aimerai, je l'aime, se disait-elle dès le +premier jour; mais c'est un oiseau de passage, et +il ne faudra pas l'aimer trop.</p> + +<p>Ne pas aimer trop lui avait toujours été plus ou +moins facile; elle ne s'était jamais trouvée aux +prises avec une volonté bien persistante en fait +d'amour. Le Français de ce temps-là n'avait point +passé par le romantisme; il se ressentait plus +qu'on ne pense des moeurs légères du Directoire, +lesquelles n'étaient elles-mêmes qu'un retour aux +moeurs de la régence. La vie d'aventures et +de conquêtes avait ajouté à cette disposition au +sensualisme quelque chose de brutal et de pressé +qui ne rendait pas l'homme bien dangereux pour +la femme prudente. Dans les temps de grandes +préoccupations guerrières et sociales, il n'y a pas +beaucoup de place pour les passions profondes, +non plus que pour les tendresses prolongées.</p> + +<p>Rien ne ressemblait moins à un Français qu'un +Russe de cette époque. C'est à cause de leur facilité +à parler notre langue, à se plier à nos usages, +qu'on les appela chez nous les Français du Nord; +mais jamais l'identification ne fut plus lointaine et +plus impossible. Ils ne pouvaient prendre de nous +que ce qui nous faisait le moins d'honneur alors, +l'amabilité.</p> + +<p>Mourzakine n'était pourtant pas un vrai Russe. +Géorgien d'origine, peut-être Kurde ou Persan +en remontant plus haut, Moscovite d'éducation, il +n'avait jamais vu Pétersbourg et ne se trouvait +que par les hasards de la guerre et la protection +de son oncle Ogokskoï placé sous les yeux du tsar. +Sans la guerre, privé de fortune comme il l'était, +il eût végété dans d'obscurs et pénibles emplois +militaires aux frontières asiatiques, à moins que, +comme il en avait été tenté quelquefois dans son +adolescence, il n'eût franchi cette frontière pour +se jeter dans la vie d'héroïques aventures de ses +aïeux indépendants; mais il s'était distingué à la +bataille de la Moskowa, et plus tard il s'était battu +comme un lion sous les yeux du maître. Dès lors +il lui appartenait corps et âme. Il était bien et dûment +baptisé Russe par le sang français qu'il avait +versé; il était rivé à jamais, lui et sa postérité, au +joug de ce qu'on appelle en Russie la civilisation, +c'est-à-dire le culte aveugle de la puissance absolue. +Il faut monter plus haut que ne le pouvait +faire Mourzakine pour disposer de cette puissance +par le fer ou le poison.</p> + +<p>Sa volonté à lui, ne pouvait s'exercer que sur +sa propre destinée; mais qu'elles sont tenaces et +patientes, ces énergies qui consistent à écraser +les plus faibles pour se rattacher aux plus forts! +C'est toute la science de la vie chez les Russes; +science incompatible avec notre caractère et nos +habitudes. Nous savons bien aussi plier déplorablement +sous les maîtres; mais nous nous +lassons d'eux avec une merveilleuse facilité, et, +quand la mesure est comble, nous sacrifions nos +intérêts personnels au besoin de reprendre possession +de nous-mêmes<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Ivan Tourguenef, qui connaît bien la France, a créé en +maître le personnage du Russe intelligent, qui ne peut rien +être en Russie parce qu'il a la nature du Français. Relisez +les dernières pages de l'admirable roman: <i>Dimitri Roudine</i>.</blockquote> + +<p>Beau comme il l'était, Diomède Mourzakine avait +eu partout de faciles succès auprès des femmes de +toute classe et de tous pays. Trop prudent pour +produire sa fatuité au grand jour, il la nourrissait +en lui secrète, énorme. Dès le premier coup d'oeil, +il couva sensuellement des yeux la belle marquise +comme une proie qui lui était dévolue. Il comprit +en une heure qu'elle n'aimait pas son mari, qu'elle +n'était pas dévote, la dévotion de commande +n'était pas encore à l'ordre du jour; qu'elle était +très-vivante, nullement prude, et qu'il lui plaisait +irrésistiblement. Il ne fit donc pas grands frais le +premier jour, s'imaginant qu'il lui suffisait de se +montrer pour être heureux à bref délai.</p> + +<p>Il ne savait pas du tout ce que c'est qu'une +Française coquette et ce qu'il y a de résistance +dans son abandon apparent. Horriblement fatigué, +il fit des voeux sincères pour n'être pas troublé la +première nuit, et ce fut avec surprise qu'il s'éveilla +le lendemain sans qu'aucun mouvement furtif eût +troublé le silence de son appartement. La première +personne qui vint à son coup de sonnette fut le +ponctuel Martin, qui, ne sachant quel titre lui +donner, le traita d'excellence à tout hasard.</p> + +<p>—J'ai fait moi-même la commission, lui dit-il, +j'ai pris un fiacre, je me suis rendu au faubourg +Saint-Martin, j'ai trouvé l'estaminet.</p> + +<p>—<i>L'esta</i>... Comment dites-vous?</p> + +<p>—Ces cafés de petites gens s'appellent des estaminets. +On y fume et on joue au billard.</p> + +<p>—C'est bien, merci. Après?</p> + +<p>—Je me suis informé de l'accident. Il n'y avait +rien de grave. La petite personne n'a pas eu de +mal; on lui a fait boire un peu de liqueur et elle +a pu remonter chez elle, car elle demeure précisément +dans la maison.</p> + +<p>—Vous eussiez dû monter la voir. Cela m'eût +fait plaisir.</p> + +<p>—Je n'y ai pas manqué, Excellence. Je suis +monté... Ah! bien haut, un affreux escalier. J'ai +trouvé la... demoiselle, une petite grisette, occupée +à repasser ses nippes. Je l'ai informée des +bontés que le prince Mourzakine daigne avoir +pour elle.</p> + +<p>—Et qu'a-t-elle répondu?</p> + +<p>—Une chose très-plaisante: Dites à ce prince +que je le remercie, que je n'ai besoin de rien, +mais que je voudrais le voir.</p> + +<p>—J'irais volontiers, si je n'étais retenu...</p> + +<p>Mourzakine allait dire aux arrêts; mais il ne +jugea pas utile d'initier Martin à cette circonstance, +et d'ailleurs Martin ne lui en donna pas le temps.</p> + +<p>—Votre Excellence, s'écria-t-il, ne peut pas +aller dans ce taudis, et il ne serait peut-être pas +prudent encore de parcourir ces bas quartiers. +D'ailleurs Votre Excellence n'a pas à répondre +à une aussi sotte demande. Moi je n'ai pas +répondu.</p> + +<p>—Il faudrait pourtant répondre, dit Mourzakine, +comme frappé d'une idée subite: n'a-t-elle +pas dit qu'elle me connaissait?</p> + +<p>—Elle a précisément dit qu'elle connaissait +Votre Excellence. J'ai pris cela pour une billevesée.</p> + +<p>Un autre domestique vint dire au prince que la +marquise l'attendait au salon, il s'y rendit fort +préoccupé.</p> + +<p>—C'est singulier, se dit-il en traversant les +vastes appartements, lorsque cette jeune fille s'est +approchée imprudemment de mon cheval, sa +figure m'a frappé, comme si c'était une personne +de connaissance qui allait m'appeler par mon +nom! Et puis, l'accident arrivé, je n'ai plus songé +qu'à l'accident; mais à présent je revois sa figure, +je la revois ailleurs, je la cherche, elle me cause +même une certaine émotion...</p> + +<p>Quand il entra au salon, il n'avait pas trouvé, et +il oublia tout en présence de la belle marquise.</p> + +<p>—Venez, cousin! lui dit-elle, dites-moi d'abord +comment vous avez passé la nuit?</p> + +<p>—Beaucoup trop bien, répondit ingénument +le prince barbare, en baisant beaucoup trop tendrement +la main blanche et potelée qu'on lui présentait.</p> + +<p>—Comment peut-on dormir trop bien? lui dit-elle +en fixant sur lui ses yeux bleus étonnés.</p> + +<p>Il ne crut pas à son étonnement, et répondit +quelque chose de tendre et de grossier qui la fit +rougir jusqu'aux oreilles; mais elle ne se déconcerta +pas et lui dit avec assurance:</p> + +<p>—Mon cousin, vous parlez très-bien notre langue, +mais vous ne saisissez peut-être pas très-bien +les nuances. Cela viendra vite, vous êtes si +intelligents, vous autres étrangers! Il faudra, pendant +quelques jours, parler avec circonspection: +je vous dis cela en amie, en bonne parente. Moi, +je ne me fâche de rien; mais une autre à ma place +vous eût pris pour un impertinent.</p> + +<p>Le fils de Diomède mordit sa lèvre vermeille et +s'aperçut de sa sottise. Il fallait y mettre plus de +temps et prendre plus de peine. Il s'en tira par un +regard suppliant et un soupir étouffé. Ce n'était +pas grand'chose, mais sa physionomie exprimait +si bien l'espoir déçu et le désir persistant, que +madame de Thièvre en fut troublée et n'eut pas +le courage d'insister sur la leçon qu'elle venait de +lui donner.</p> + +<p>Elle lui parla politique. Le marquis avait été la +veille aux informations, de dix heures du soir à +minuit. Il avait pu pénétrer à l'hôtel Talleyrand; +elle n'ajouta pas qu'il s'était tenu dans les antichambres +avec nombre de royalistes de second +ordre, pour saisir les nouvelles au passage, mais +elle croyait savoir que le tsar n'était pas opposé à +l'idée d'une restauration de l'ancienne dynastie.</p> + +<p>La chose était parfaitement indifférente à Mourzakine. +Il avait d'ailleurs ouï dire à son oncle que +le tsar faisait fort peu de cas des Bourbons et il +ne pensait pas du tout qu'il en vint à les soutenir; +mais, pour ne pas choquer les opinions de son hôtesse, +il prit le parti de la questionner sur ces +Bourbons dont elle-même ne savait presque rien, +tant la conception de leur rétablissement était +nouvelle. La conversation languissait, lorsqu'il +s'imagina de lui parler de modes françaises, +de lui faire compliment sur sa toilette du matin, +de la questionner sur le costume des différentes +classes de la société de Paris.</p> + +<p>Elle était experte en ces matières, et consentit +à l'éclairer.</p> + +<p>—A Paris, lui dit-elle, il n'y a pas de costume +propre à une classe plutôt qu'à une autre: toute +femme qui a le moyen de payer un chapeau porte +un chapeau dans la rue, tout homme qui peut se +procurer des bottes et un habit a le droit de les +porter. Vous ne reconnaîtrez pas toujours au premier +coup d'oeil un domestique de son maître; +quelquefois le valet de chambre qui vous annoncera +dans une maison sera mieux mis que le maître +de la maison: c'est à la physionomie, c'est au regard +surtout qu'il faut s'attacher pour bien spécifier +l'état on le rang des personnes. Un parvenu +n'aura jamais l'aisance et la dignité d'un vrai +grand seigneur, fût-il chamarré de broderies et de +décorations; une grisette aura beau s'endimancher, +elle ne sera jamais prise par une bourgeoise +pour sa pareille, et il en sera de même pour nous, +femmes du grand monde, d'une bourgeoise couverte +de diamants et habillée plus richement que +nous.</p> + +<p>—Fort bien, dit Mourzakine, je vois qu'il faut +du <i>tact</i>, une grande science du tact! Mais vous +avez parlé de grisettes, et je connais ce mot-là. +J'ai lu des romans français où il en était question. +Qu'est-ce que c'est au juste qu'une grisette de +Paris? J'ai cru longtemps que c'était une classe de +jeunes filles habillées en gris.</p> + +<p>—Je ne sais pas l'étymologie de ce nom, répondit +madame de Thièvre; leur costume est de +toutes les couleurs; peut-être le mot vient-il du +genre d'émotions qu'elles procurent.</p> + +<p>—Ah ah! j'entends! grisette! l'ivresse d'un +moment! elles ne font point de passions?</p> + +<p>—Ou bien encore...; mais je ne sais pas! les +honnêtes femmes ne peuvent pas renseigner sur +cette sorte de créatures.</p> + +<p>—Pourtant, la définition du costume entraînerait +celle de la situation: appelle-t-on grisettes +toutes les jeunes ouvrières de Paris?</p> + +<p>—Je ne crois pas! l'épithète ne s'applique qu'à +celles qui ont des moeurs légères. Ah çà! pourquoi +me faites-vous cette question-là avec tant d'insistance? +On dirait que vous êtes curieux des sottes +aventures que Paris offre à bon marché aux nouveaux-venus?</p> + +<p>Il y avait du dépit et même une jalousie brutalement +ingénue dans l'accent de madame de Thièvre. +Mourzakine en prit note et se hâta de la rassurer +en lui racontant succinctement son aventure +de la veille et en lui avouant qu'il était aux arrêts +pour ce fait à l'hôtel de Thièvre.</p> + +<p>—C'est, ajouta-t-il, parce que votre valet de +chambre, en désignant la cause de ma disgrâce, +s'est servi du mot <i>grisette</i>, que je tenais à savoir +ce que ce pouvait être.</p> + +<p>—Ce n'est pas grand'chose, reprit la marquise. +Il faut lui envoyer un louis d'or, et tout sera dit?</p> + +<p>—Il parait qu'elle ne veut rien, dit Mourzakine, +qui crut inutile d'ajouter que la grisette demandait +à le voir.</p> + +<p>—Alors, c'est qu'elle est richement entretenue, +répliqua la marquise.</p> + +<p>—Richement, non! pensa Mourzakine, puisqu'elle +demeure dans un taudis et repasse ses +nippes elle-même. Où donc ai-je déjà vu cette +jolie petite <i>figure chiffonnée</i>?</p> + +<p>Mourzakine pensait plus volontiers en français +qu'en russe, surtout depuis qu'il était en France; +c'est ce qui fait qu'il pensait souvent de travers, +faute de bien approprier les mots aux idées. Figure +chiffonnée était un mot du temps, qui s'appliquait +alors à une petite laideur agréable ou agaçante. +La grisette en question n'avait pas du tout +cette figure-là. Pâle et menue, sans éclat et sans +ampleur, elle avait une harmonie et une délicatesse +de lignes qui ne pouvaient pas constituer la grande +beauté classique; c'était le joli exquis et complet. +La taille était à l'avenant du visage, et en y réfléchissant +Mourzakine se reprit intérieurement:</p> + +<p>—Non pas chiffonnée, se dit-il, jolie, très-jolie! +Pauvre, et ne voulant rien!</p> + +<p>—A quoi songez-vous? lui demanda la marquise.</p> + +<p>—Il m'est impossible de vous le dire, répliqua +effrontément le jeune prince.</p> + +<p>—Ah! vous pensez à cette grisette?</p> + +<p>—Vous ne le croyez pas! mais vous m'avez si +bien <i>rembarré</i> tout à l'heure! vous n'avez plus le +droit de m'interroger.</p> + +<p>Il accompagna cette réponse d'un regard si langoureusement +pénétrant, que la marquise rougit +de nouveau et se dit en elle-même:</p> + +<p>—Il est entêté, il faudra prendre garde! +Le marquis vint les interrompre.</p> + +<p>—Flore, dit-il à sa femme, vous saurez une +bonne nouvelle. Il a été décidé hier soir à la rue +Saint-Florentin (manière de désigner l'hôtel Talleyrand +où résidait le tsar) qu'on ne traiterait de +la paix ni avec <i>Buonaparte</i>, ni avec aucun membre +de sa famille. C'est M. Dessoles qui vient de me +l'apprendre. Ordonnez qu'on nous fasse vite déjeûner; +nous nous réunissons à midi pour rédiger +et porter une adresse à l'empereur de Russie. Il +faut bien formuler ce que l'on désire, et l'appel +au retour des Bourbons n'a encore eu lieu qu'en +petit comité. Prince Mourzakine, vous devez avoir +une grande influence à la cour du <i>gsar</i>, vous parlerez +pour nous, pour notre roi légitime!</p> + +<p>—Soyez tranquille, notre cousin est avec nous, +répondit madame de Thièvre en passant son bras +sous celui de Mourzakine. Allons déjeuner.</p> + +<p>—Inutile, dit-elle tout bas au prince en se rendant +à la salle à manger, de dire au marquis que +vous êtes pour le moment en froid avec votre empereur. +Il s'en tourmenterait...</p> + +<p>—Vous vous appelez Flore! dit Mourzakine d'un +air enivré en pressant contre sa poitrine le bras de +la marquise.</p> + +<p>—Eh bien! oui, je m'appelle Flore! ce n'est +pas ma faute.</p> + +<p>—Ne vous en défendez pas, c'est un nom délicieux, +et qui vous va si bien!</p> + +<p>Il s'assit auprès d'elle en se disant:</p> + +<p>—Flore! c'était le nom de la petite chienne de +ma grand'mère. C'est singulier qu'en France ce nom +soit un nom distingué! Peut-être que le marquis +s'appelle <i>Fidèle</i>, comme le chien de mon grand-oncle!</p> + +<p>Le temps n'était pas encore venu où toutes les +jeunes filles bien nées devaient se nommer Marie. +La marquise datait des temps païens de la Révolution +et du Directoire. Elle ne rougissait pas encore +de porter le nom de la déesse des fleurs. Ce ne fut +qu'en 1816 qu'elle signa son autre prénom Elisabeth, +jusque-là relégué au second plan.</p> + +<p>Le marquis, tout plein de son sujet, entretint +loquacement sa femme et Mourzakine de ses espérances +politiques. Le Russe admira la prodigieuse +facilité avec laquelle ce petit homme parlait, mangeait +et gesticulait en même temps. Il se demanda +s'il lui restait, au milieu d'une telle dépense de vitalité, +la faculté de voir ce qui se passait entre sa +femme et lui. A cet égard, le cerveau du marquis +lui apparut à l'état de vacuité ou d'impuissance +complète, et, pour aider à cette bienfaisante disposition, +il promit de s'intéresser à la cause des +Bourbons, dont il se souciait moins que d'un verre +de vin et à laquelle il ne pouvait absolument rien, +n'étant pas un aussi grand personnage qu'il plaisait +à son cousin le marquis de se l'imaginer.</p> + +<p>Celui-ci, ayant engouffré une quantité invraisemblable +de victuailles dans son petit corps, venait +de demander sa voiture, lorsqu'on annonça le +comte Ogokskoï.</p> + +<p>—C'est mon oncle, aide de camp du tsar, dit +Mourzakine; me permettrez-vous de vous le présenter?</p> + +<p>—Aide de camp du <i>gzar</i>? Nous irons ensemble +à sa rencontre! s'écria le marquis, enchanté de pouvoir +établir des relations avec un serviteur direct +du maître.</p> + +<p>Il oubliait, l'habile homme, que le rôle des serviteurs +d'un grand prince est de ne jamais vouloir +que ce que veut le prince avant de les consulter.</p> + +<p>Le comte Ogokskoï avait été un des beaux +hommes de la cour de Russie, et, quoique brave +et instruit, étant né sans fortune, il n'avait dû la +sienne qu'à la protection des femmes. La protection, +de quelque part qu'elle vînt, était à cette +époque la condition indispensable de toute destinée +pour la noblesse pauvre en Russie. Ogokskoï +avait été protégé par le beau sexe, Mourzakine +était protégé par son oncle: on avait du mérite +personnel si on pouvait, mais il fallait, pour obtenir +quelque chose, ne pas commencer exclusivement +par le mériter. Le temps était proche où +la monarchie française profiterait de cet exemple, +qui rend l'art de gouverner si facile.</p> + +<p>Ogokskoï n'était plus beau. Les fatigues et les +anxiétés de la servitude avaient dégarni son front, +altéré ses dents, flétri son visage. Il avait dépassé +notablement, disait-on, la cinquantaine, et il aurait +pris du ventre, si l'habitude qu'ont les officiers +russes de se serrer cruellement les flancs à grands +renfort de ceinture n'eût forcé l'abdomen à se +réfugier dans la région de l'estomac. Il avait donc +le buste énorme et la tête petite, disproportion +que rendait plus sensible l'absence de chevelure +sur un crâne déprimé. Il avait en revanche plus +de croix sur la poitrine que de cheveux au front; +mais si sa haute position lui assurait le privilège +d'être bien accueilli dans les familles, elle ne le +préservait pas d'une baisse considérable dans ses +succès auprès des femmes. Ses passions, restées +vives, n'ayant plus le don de se faire partager, +avaient empreint d'une tristesse hautaine la physionomie +et toute l'attitude du personnage.</p> + +<p>Il se présenta avec une grande science des +bonnes manières. On eût dit qu'il avait passé sa +vie en France dans le meilleur monde; telle fut +du moins l'opinion de la marquise. Un observateur +moins prévenu eût remarqué que le trop est +ennemi du bien, que le comte parlait trop grammaticalement +le français, qu'il employait trop rigoureusement +l'imparfait du subjonctif et le prétérit +défini, qu'il avait une grâce trop ponctuelle +et une amabilité trop mécanique. Il remercia vivement +la marquise des bontés qu'elle avait pour +son neveu et affecta de le traiter devant elle +comme un enfant que l'on aime et que l'on ne +prend pas au sérieux. Il le plaisanta même avec +bienveillance sur son aventure de la veille, disant +qu'il était dangereux de regarder les Françaises, +et que, quant à lui, il craignait plus certains yeux +que les canons chargés à mitraille. En parlant +ainsi, il regarda la marquise, qui le remercia par +un sourire.</p> + +<p>Le marquis implora vivement son appui politique, +et plaida si chaudement la cause des Bourbons +que l'aide de camp d'Alexandre ne put cacher +sa surprise.</p> + +<p>—Il est donc vrai, monsieur le marquis, lui +dit-il, que ces princes ont laissé d'heureux souvenirs +en France? Il n'en fut pas de même chez nous +lorsque le comte d'Artois vint implorer la protection +de notre grande Katherine. Ne <i>ouïtes-vous</i> +point parler d'une merveilleuse épée qui lui fut +donnée pour reconquérir la France, et qui fut +promptement vendue en Angleterre?...</p> + +<p>—Bah! dit le marquis, pris au dépourvu, il y +si longtemps!...</p> + +<p>—M, le comte d'Artois était jeune alors, ajouta +la marquise, et M. Ogokskoï était bien jeune aussi! +Il ne peut pas s'en souvenir.</p> + +<p>Cette adroite flatterie pénétra Ogokskoï de reconnaissance. +Avec la subtile pénétration que possèdent +les femmes en ces sortes de choses, Flore +de Thièvre avait trouvé l'endroit sensible et beaucoup +plus gagné en trois mots que son mari avec +ses torrents de paroles et de raisonnements.</p> + +<p>M. de Thièvre, voyant qu'elle plaidait mieux que +lui, et sachant que la beauté est meilleur avocat +que l'éloquence, les laissa ensemble. Mourzakine +restait en tiers; mais au bout d'un instant il reçut, +des mains de Martin, un message auquel il demanda +la permission d'aller répondre de vive +voix.</p> + +<p>Il trouva dans l'antichambre un personnage +dont la pauvre mine contrastait avec celle des luxuriants +valets de la maison. C'était un garçon de +quinze à seize ans, petit, maigre, jaune, les cheveux +noirs, gras et plaqués prétentieusement sur +les tempes, la figure assez jolie quand même, l'oeil +noir et lumineux, le menton garni déjà d'un précoce +duvet. Il était misérablement étriqué dans un +habit vert à boutons d'or qui semblait échappé à +la hotte d'un chiffonnier; sa chemise était d'un +blanc douteux, et sa cravate noire bien serrée +avait une prétention militaire qui contrastait avec +un jabot déchiré, assez ample pour cacher les +dimensions exiguës du gilet; c'était le gamin de +Paris, comiquement et cyniquement endimanché.</p> + +<p>—Pour qui donc veux-tu te faire passer? lui +dit involontairement Mourzakine en le toisant +avec dégoût. Qui t'envoie et que veux-tu?</p> + +<p>—Je veux parler <i>à Votre Hauttesse</i>, répondit +tranquillement le gamin avec un dédain égal à +celui qu'on lui manifestait. Est-ce que c'est défendu +par la <i>coalition</i>?</p> + +<p>Son effronterie divertit le prince russe, qui vit +un type à étudier.</p> + +<p>—Parle, lui dit-il avec un sourire, la coalition +ne s'y oppose pas.</p> + +<p>—Bon! pensa le gamin, tout le monde aime à +rire, même ces cocos-là.—Mais il faut que je +vous parle en secret, ajouta-t-il. Je n'ai point affaire +à messieurs les laquais.</p> + +<p>—Diable! reprit Mourzakine, tu le prends de +haut. Alors suis-moi dans le jardin.</p> + +<p>Ils franchirent la porte, entrèrent dans une allée +couverte qui longeait la muraille, et le gamin sans +se déconcerter entama ainsi la conversation.</p> + +<p>—C'est moi le frère à Francia.</p> + +<p>—Très-bien, dit Mourzakine; mais qu'est-ce +que c'est que Francia?</p> + +<p>—Francia, excusez! vous n'avez pas seulement +demandé le nom de celle que votre cheval a bousculée...</p> + +<p>—Ah! j'y suis! non vraiment, je n'ai pas demandé +son nom. Comment va-t-elle?</p> + +<p>—Bien, merci, et vous?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de moi.</p> + +<p>—Si fait; c'est à vous qu'elle veut parler, rien +qu'à vous. Dites si vous voulez qu'elle vous parle?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Je vais l'aller chercher.</p> + +<p>—Non, je ne peux pas la voir ici.</p> + +<p>—A cause donc?</p> + +<p>—Je ne suis pas chez moi. Je la verrai chez +elle.</p> + +<p>—En ce cas, je marche devant, suivez-moi.</p> + +<p>—Je ne peux pas sortir; mais dans trois jours...</p> + +<p>—Ah oui! vous êtes en pénitence! on a dit ça +dans l'antichambre, ça venait d'être dit dans le +salon. Allons! voilà notre adresse, ajouta-t-il en +lui remettant un papier assez malpropre; mais +trois jours, c'est long, et en attendant on va se +manger les moelles.</p> + +<p>—Vous êtes donc bien pressés?</p> + +<p>—Oui, monsieur, oui, nous sommes pressés +d'avoir, si c'est possible, des nouvelles de notre +pauvre mère.</p> + +<p>—Qui, votre mère?</p> + +<p>—Une femme célèbre, monsieur le Russe, +Mademoiselle Mimi la Source, que vous avez vue +danser, ça n'est pas possible autrement, au théâtre +de Moscou, dans les temps, avant la guerre.</p> + +<p>—Oui, oui, certainement, je me souviens, j'ai +vécu à Moscou dans ce temps-là; mais je n'ai jamais +été dans les coulisses. Je ne savais pas qu'elle +eût des enfants... Ce n'est pas là que j'ai pu voir +votre soeur.</p> + +<p>—Ce n'est pas là que vous l'avez vue. D'ailleurs, +vous n'auriez peut-être pas fait attention à +elle, elle était trop jeune! Mais notre mère, monsieur +le prince, notre pauvre mère, vous l'avez +bien revue à la Bérézina! Vous y étiez bien avec +les cosaques qui massacraient les pauvres traînards! +Je n'y étais pas, moi, j'ai pas été élevé en +Russie; mais ma soeur y était; elle jure qu'elle +vous y a vu.</p> + +<p>—Oui, elle a raison, j'y étais, je commandais +un détachement, et à présent je me souviens +d'elle.</p> + +<p>—Et de notre mère? Voyons, où est-elle?</p> + +<p>—Elle est probablement avec Dieu, mon pauvre +garçon! Moi, je n'en sais rien!</p> + +<p>—Morte! répéta le gamin, dont les yeux enflammés +se remplirent de larmes. C'est peut-être +vous qui l'avez tuée!</p> + +<p>—Non, ce n'est pas moi: je n'ai jamais frappé +l'ennemi sans défense. Sais-tu, enfant, ce que c'est +qu'un homme d'honneur!</p> + +<p>—Oui, j'ai entendu parler de ça, et ma soeur +se souvient que les cosaques tuaient tout. Alors +vous commandiez des hommes sans honneur?</p> + +<p>—La guerre est la guerre; tu ne sais de quoi +tu parles. Assez! ajouta-t-il en voyant que l'enfant +allait riposter. Je ne puis te donner de nouvelles de +ta mère. Je ne l'ai pas vue parmi les prisonniers. +J'ai vu, à la première ville où nous nous sommes +arrêtés après la Bérézina, ta soeur blessée d'un +coup de lance; j'ai eu pitié d'elle, je l'ai fait mettre +dans la maison que j'occupais, en la recommandant +à la propriétaire. J'ai même laissé quelque +argent en partant le lendemain, afin que l'on prit +soin d'elle. A-t-elle encore besoin de quelque +chose? J'ai déjà offert...</p> + +<p>—Non, rien. Elle m'a bien défendu de rien +accepter pour elle.</p> + +<p>—Mais pour toi?... dit Mourzakine en portant +a main à sa ceinture.</p> + +<p>Les yeux du gamin de Paris brillèrent un instant, +allumés par la convoitise, par le besoin peut-être; +mais il fit un pas en arrière comme pour +échapper à lui-même, et s'écria avec une majesté +burlesque:</p> + +<p>—<i>Non! pas de çà, Lisette!</i> On ne veut rien des +Russes!</p> + +<p>—Alors pourquoi ta soeur voulait-elle me voir? +Espère-t-elle que je pourrai l'aider à retrouver sa +mère? cela me paraît bien impossible!</p> + +<p>—On pourrait toujours savoir si elle a été faite +prisonnière? Moi je ne peux pas vous dire au juste +où c'était et comment ça c'est passé; mais Francia +vous expliquerait...</p> + +<p>—Voyons, je ferai tout ce qui dépendra de moi. +Qu'elle attende à dimanche, et j'irai chez vous. +Es-tu content?</p> + +<p>—Chez nous,... le dimanche,... dit le gamin en +se grattant l'oreille, ça ne se peut guère!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—<i>A cause de parce que!</i> Il vaut mieux qu'elle +vienne ici.</p> + +<p>—Ici, c'est complètement impossible.</p> + +<p>—Ah! oui, il y a une belle jolie dame qui serait +jalouse...</p> + +<p>—Tais-toi, <i>maraud</i>!</p> + +<p>—Bah! les larbins se gênent bien pour le dire +tout haut dans l'antichambre, que la bourgeoise +en tient!...</p> + +<p>—Hors d'ici, faquin! dit Mourzakine, qui avait +appris dans les auteurs français du siècle dernier +comment un homme du monde parlait à la canaille.</p> + +<p>Mais il ajouta, dans des formes plus à son usage:</p> + +<p>—Va-t'en, ou je te fais couper la langue par +mon cosaque.</p> + +<p>Le gamin, sans s'effrayer de la menace, porta la +main à sa bouche en tirant la langue comme si la +douleur lui arrachait cette grimace, puis, sans +tourner les talons, avisant devant lui le mur peu +élevé du jardin, il grimpa au treillage avec l'agilité +d'un singe, enjamba le mur, fit un pied de nez +très-accentué au prince russe, et disparut sans se +demander s'il sautait dans la rue ou dans un autre +enclos dont il sortirait par escalade.</p> + +<p>Mourzakine demeura confondu de tant d'audace. +En Russie, il eût été de son devoir de faire poursuivre, +arrêter et fustiger atrocement un homme +du peuple capable d'un pareil attentat envers lui. +Il se demanda même un instant s'il n'appellerait +pas Mozdar pour franchir ce mur et s'emparer du +coupable; mais, outre que le délinquant avait de +l'avance sur le cosaque, le souvenir de Francia dissipa +la colère de Mourzakine, et il s'arrêta sous +un gros tilleul où un banc l'invitait à la rêverie.</p> + +<p>«—Oui, je me la remets bien à présent, se +disait-il, et son esprit faisant un voyage rétrospectif, +il se racontait ainsi l'événement. «C'était à +Pletchenitzy, dans les premiers jours de décembre 1812. +Platow commandait la poursuite. La veille +nous avions donné la chasse aux Français, qui +avaient réussi à se dégager après avoir délivré +Oudinot, que mes cosaques tenaient assiégé dans +une grange. Nous avions besoin de repos; la Bérézina +nous avait mis sur les dents. J'avais trouvé +un coin, une espèce de lit, pour dormir sans me +déshabiller. Puis arrivèrent nos convois chargés +du butin, des blessés et des prisonniers. J'avisai +une enfant qui me parut avoir douze ans au plus, +et qui était si jolie dans sa pâleur avec ses longs +cheveux noirs épars! Elle était dans une espèce de +kibitka pêle-mêle avec des mourants et des ballots. +Je dis à Mozdar de la tirer de là et de la mettre +dans l'espèce de taudis qui me servait de chambre. +Il la posa par terre, évanouie, en me disant:</p> + +<p>»—Elle est morte.</p> + +<p>»Mais elle ouvrit les yeux et me regarda avec +étonnement. Le sang de sa blessure était gelé sur +le haillon qui lui servait de mante. Je lui parlai +français; elle me crut Français et me demanda sa +mère, je m'en souviens bien, mais je n'eus pas le +loisir de l'interroger. J'avais des ordres à donner. +Je dis à Mozdar, en lui montrant le grabat où j'avais +dormi:</p> + +<p>»—<i>Mets-la mourir tranquillement.</i></p> + +<p>»Et je lui jetai un mouchoir pour bander la +blessure. Je dus sortir avec mes hommes. Quand +je rentrai, j'avais oublié l'enfant. J'avais une heure +à moi avant de quitter la ville; j'en profitai pour +écrire trois mots à ma mère: une occasion se présentait. +Quand j'eus fini, je me rappelai la blessée +qui gisait à deux pas de moi. Je la regardai. Je +rencontrai ses grands yeux noirs attachés sur moi, +tellement fixes, tellement creusés, que leur éclat +vitreux me parut être celui de la mort. J'allai à +elle, je mis ma main sur son front; il était réchauffé +et humide.</p> + +<p>»—Tu n'es donc pas morte? lui dis-je: allons! +tâche de guérir.</p> + +<p>»Et je lui mis entre les dents une croûte de +pain qui était restée sur la table. Elle me sourit faiblement, +et dévora le pain qu'elle roulait avec sa +bouche sur l'oreiller, car elle n'avait pas la force +d'y porter les mains. De quelle pitié je fus saisi! +Je courus chercher d'autres vivres, en disant à la +femme de la maison:</p> + +<p>»—Ayez soin de cette petite. Voilà de l'argent; +sauvez-la.</p> + +<p>» Alors l'enfant fit un grand effort. Comme je +sortais, elle tira ses bras maigres hors du lit et les +tendit vers moi en disant:</p> + +<p>»—Ma mère!</p> + +<p>»Quelle mère? Où la trouver? Puisqu'elle n'était +pas là, c'est qu'elle était morte. Je ne pus que +hausser les épaules avec chagrin. La trompette sonnait; +il fallait partir, continuer la poursuite. Je +partis.—Et à présent... peut-on espérer de la retrouver, +cette mère? Ce n'était pas du tout une +célébrité, comme ses enfants se le persuadent; elle +était de ces pauvres artistes ambulants que Napoléon +trouva dans Moscou, qu'il fit, dit-on, reparaître +sur le théâtre après l'incendie pour distraire +ses officiers de la mortelle tristesse de leur séjour, +et qui le suivirent malgré lui avec toute cette population +de traînards qui a gêné sa marche et précipité +ses revers. Des cinquante mille âmes inutiles +qui ont quitté la Russie avec lui, il n'en est peut-être +pas rentré cinq cents en France. Enfin je verrai +l'enfant, elle m'intéresse de plus en plus. Elle est +bien jolie à présent!</p> + +<p>»—Plus jolie que la marquise?</p> + +<p>»—Non, c'est autre chose.»</p> + +<p>Et après ce muet entretien avec sa pensée, +Mourzakine se rappela qu'il avait laissé la marquise +en tête-à-tête avec son oncle.</p> + +<p>—Arrivez donc, mon cousin! s'écria-t-elle en +le voyant revenir. Venez me protéger. On est en +grand péril avec M. Ogokskoï. Il est d'une galanterie +vraiment pressante. Ah! les Russes! Je ne +savais pas, moi, qu'il fallait en avoir peur.</p> + +<p>Tout cela, débité avec l'aplomb d'une femme +qui n'en pense pas un mot, porta différemment sur +les deux Russes. Le jeune y vit un encouragement, +le vieux une raillerie amère. Il crut lire dans les +yeux de son neveu que cette ironie était partagée.</p> + +<p>—Je pense, dit-il en dissimulant son dépit +sous un air enjoué, que vous mourez d'envie de +vous moquer de moi avec Diomiditch; c'est l'affaire +des jeunes gens de plaire à première vue, +n'eussent-ils ni esprit, ni mérite;... mais ce n'est +pas ici le cas, et je vous laisse en meilleure compagnie +que la mienne.</p> + +<p>—Puis-je vous demander, lui dit Mourzakine en +le reconduisant jusqu'à sa voiture de louage, si +vous avez plaidé ma cause?...</p> + +<p>—Auprès de ta belle hôtesse? Tu la plaideras +bien tout seul!</p> + +<p>—Non! auprès de notre père.</p> + +<p>—Le père a bien le temps de s'occuper de toi. +Il est en train de faire un roi de France! Fais-toi +oublier, c'est le mieux! Tu es bien ici, restes-y +longtemps.</p> + +<p>Mourzakine comprit que le coup était porté. La +marquise avait plu à Ogokskoï, et lui, Mourzakine, +avait encouru la disgrâce de son oncle, celle du +maître par conséquent.—A moins que la marquise...; +mais cela n'était point à supposer, et +Mourzakine était déjà assez épris d'elle pour ne pas +s'arrêter volontiers à une pareille hypothèse.</p> + +<p>Il s'efforça de s'y soustraire, de faire bon marché +de sa mésaventure, de consommer l'oeuvre de séduction +déjà entamée, d'être pressant, irrésistible; +mais ce n'est pas une petite affaire que le mécontentement +d'un oncle russe placé près de l'oreille +du tsar! C'est toute une carrière brisée, c'est une +destinée toute pâle,—toute noire peut-être, car, +si le déplaisir se change en ressentiment, ce peut +être la ruine, l'exil,—et pourquoi pas la Sibérie? +Les prétextes sont faciles à faire naître.</p> + +<p>La marquise trouva son adorateur si préoccupé, +si sombre par moments, qu'elle fut forcée de le +remarquer. Elle essaya d'abord de le plaisanter sur +sa longue absence du salon, et, ne croyant pas deviner +si juste, elle lui demanda s'il l'avait quittée +pendant un grand quart d'heure pour s'occuper +de la grisette.</p> + +<p>—Quelle grisette?</p> + +<p>Il n'avait plus le moindre souci d'elle. Ce qu'il +voulait se faire demander, c'était la véritable cause +de son inquiétude, et il y réussit.</p> + +<p>D'abord la folle marquise ne fit qu'en rire. Elle +n'était pas fâchée de tourner la tête au puissant +Ogokskoï, et il ne pouvait pas lui tomber sous le sens +qu'elle dût expier sa coquetterie en subissant des +obsessions sérieuses. Mourzakine vit bien vite que +cette petite tête chauve et ce corps énorme lui +inspiraient une horreur profonde, et il n'eut pas le +mauvais goût de sa secrète intention, mais il crut +pouvoir louvoyer adroitement.</p> + +<p>—Puisque vous prenez cela pour une plaisanterie, +lui dit-il, je suis bien heureux de sacrifier +la protection de mon oncle, dont je commençais +à être jaloux; mais, je dois pourtant vous éclairer +sur les dangers qui vous sont personnels.</p> + +<p>—Des dangers, à moi? vis-à-vis d'un pareil +<i>monument</i>? Pour qui donc me prenez-vous, mon +cousin? Avez-vous si mauvaise opinion des Françaises...</p> + +<p>—Les Françaises sont beaucoup moins coquettes +que les femmes russes, mais elles sont plus +téméraires, plus franches, si vous voulez, parce +qu'elles sont plus braves. Elles irritent des vanités +qu'elles ne connaissent pas. Oserai-je vous demander +si M. le marquis de Thièvre désire la +restauration des Bourbons par raison de sentiment...</p> + +<p>—Mais oui, d'abord.</p> + +<p>—Sans doute; mais n'a-t-il pas de grands avantages +à faire valoir?...</p> + +<p>—Nous sommes assez riches pour être désintéressés.</p> + +<p>—D'accord! Pourtant, si vous étiez desservis +auprès d'eux...</p> + +<p>—Notre position serait très-fausse, car on ne +sait ce qui peut arriver. Nous nous sommes beaucoup +compromis, nous avons fait de grands sacrifices.—Mais +en quoi votre oncle peut-il nous +nuire auprès des Bourbons?</p> + +<p>—Le tsar peut tout, répondit Mourzakine d'un +air profond.</p> + +<p>—Et votre oncle peut tout sur le tsar?</p> + +<p>—Non pas tout, mais beaucoup, reprit-il avec +on mystérieux sourire qui effraya la marquise.</p> + +<p>—Vous croyez donc, dit-elle après un moment +d'hésitation, que j'ai eu tort de railler sa galanterie +tout à l'heure?</p> + +<p>—Devant moi, oui, grand tort!</p> + +<p>—Cela pourra vous nuire, vraiment?</p> + +<p>—Oh! cela, peu importe! mais le mal qu'il peut +vous faire, je m'en soucie beaucoup plus... Vous +ne connaissez pas mon oncle. Il a été l'idole des +femmes dans son temps; il était beau, et il les +aimait passionnément. Il a beaucoup rabattu de +ses prétentions et de ses audaces; mais il ne faut +pas agacer le vieux lion, et vous l'avez agacé. Un +instant, il a pu croire...</p> + +<p>—Taisez-vous. Est-ce par... jalousie que vous +me donnez cette amère leçon?</p> + +<p>—C'est par jalousie, je ne peux pas le nier, +puisque vous me forcez à vous le dire; mais c'est +aussi par amitié, par dévouement, et par suite de +la connaissance que j'ai du caractère de mon oncle. +Il est aigri par l'âge, ce qui ajoute au tempérament +le plus vindicatif qu'il y ait en Russie, pays +où rien ne s'oublie. Prenez garde, ma belle, ma +séduisante cousine! Il y a des griffes acérées sous +les pattes de velours.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, voilà que vous +m'effrayez! Je ne sais pourtant pas quel mal il peut +me faire!...</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous le dise?</p> + +<p>—Oui, oui, dites; il faut que je le sache.</p> + +<p>—Vous ne vous fâcherez pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ce soir, quand le père, comme nous appelons +le tsar, lui demandera ce qu'il a vu et entendu +dans la journée, il lui dira, oh! je l'entends d'ici! +Il lui dira:</p> + +<p>»—J'ai vu mon neveu logé chez une femme +d'une beauté incomparable. Il en est fort épris.</p> + +<p>—Bien, tant mieux pour lui! dira le père, qui +est encore jeune, et qui aime les femmes avec +candeur.</p> + +<p>Demain il se souviendra, et il demandera le +soir à mon oncle:</p> + +<p>—Eh bien! ton neveu est-il heureux?</p> + +<p>—Probablement, répondra le comte.</p> + +<p>Et il ne manquera pas de lui faire remarquer +M. le marquis de Thièvre dans quelque salon de +l'hôtel de Talleyrand. Il lui dira:</p> + +<p>—Pendant que le mari fait ici de la politique +et aspire à vous faire sa cour, mon neveu fait la +cour à sa femme et passe agréablement ses +arrêts...</p> + +<p>—Assez! dit la marquise en se levant avec dépit; +mon mari sera noté comme ridicule, il jouera +peut-être un rôle odieux. Vous ne pouvez pas rester +une heure de plus chez moi, mon cousin!</p> + +<p>Le trait avait porté plus profondément que ne +le voulait Mourzakine, la marquise sonnait pour +annoncer à ses gens le départ du prince russe, +mais il ne se démonta pas pour si peu.</p> + +<p>—Vous avez raison, ma cousine, dit-il avec une +émotion profonde. Il faut que je vous dise adieu +pour jamais; soyez sûre que j'emporterai votre +image dans mon coeur au fond des mines de +la Sibérie.</p> + +<p>—Que parlez-vous de Sibérie? Pourquoi?</p> + +<p>—Pour avoir levé mes arrêts, je n'aurai certes +pas moins!</p> + +<p>—Ah ça! c'est donc quelque chose d'atroce que +votre pays? Restez, restez;... je ne veux pas vous +perdre. Louis, dit-elle au domestique appelé par +la sonnette, emportez ces fleurs, qui m'incommodent.</p> + +<p>Et, dès qu'il fut sorti, elle ajouta:</p> + +<p>—Vous resterez, mon cousin, mais vous me +direz comment il faut agir pour nous préserver, +vous et moi, de la rancune de votre grand magot +d'oncle. En conscience, je ne peux pas être sérieusement +aimable avec lui, je le déteste!</p> + +<p>—Soyez aimable comme une femme vertueuse +qu'aucune séduction ne peut émouvoir ou compromettre. +Les hommes comme lui n'en veulent pas +à la vertu. Ils ne sont pas jaloux d'elle. Persuadez-lui +qu'il n'a pas de rival. Sacrifiez-moi, dites-lui +du mal de moi, raillez-moi devant lui.</p> + +<p>—Vous souffririez cela! dit la marquise, frappée +de la platitude de ces nuances de caractère +qu'elle ne saisissait pas.</p> + +<p>Il lui prit alors un dégoût réel, et elle ajouta:</p> + +<p>—Cousin, je ferai tout ce qui pourra vous être +utile, excepté cela. Je dirai tout simplement à +votre oncle que vous ne me plaisez ni l'un ni l'autre... +Pardon! il faut que j'aille m'habiller un peu, +c'est l'heure où je reçois.</p> + +<p>Et elle sortit sans attendre de réponse.</p> + +<p>—Je l'ai blessée, se dit Mourzakine. Elle croit +que, par politique, je renonce à lui plaire. Elle me +prend pour un enfant parce qu'elle est une enfant +elle-même. Il faudra qu'elle m'aime assez pour +m'aider de bonne grâce à tromper mon oncle.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, le salon de madame +de Thièvre était rempli de monde. Le grand événement +de l'entrée des étrangers à Paris avait +suspendu la veille toutes les relations. Dès le lendemain, +la vie parisienne reprenait son cours avec +une agitation extraordinaire dans les hautes classes. +Tandis que les hommes se réunissaient en +conciliabules fiévreux, les femmes, saisies d'une +ardente curiosité de l'avenir, se questionnaient +avec inquiétude ou se renseignaient dans un esprit +de propagande royaliste. Madame de Thièvre, dont +on savait le mari actif et ambitieux, était le point +de mire de toutes les femmes de son cercle. Elle ne +leur prêcha pas la légitimité, plusieurs n'en avaient +pas besoin, elles étaient toutes converties; d'autres +n'y comprenaient goutte et flairaient d'où viendrait +le vent. Madame de Thièvre, avec un aplomb remarquable, +leur dit qu'on aurait bientôt une cour, +qu'il s'agissait de chercher d'avance le moyen de +s'y faire présenter des premières, et qu'il serait +bien à propos de délibérer sur le costume.</p> + +<p>—Mais n'aurons-nous pas une reine qui réglera +ce point essentiel? dit une jeune femme.</p> + +<p>—Non, ma chère, répondît une dame âgée. Le +roi n'est pas remarié; mais il y a <i>Madame</i>, sa +nièce, la fille de Louis XVI, qui est fort pieuse, et +qui remplacera vos nudités par un costume +décent.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! dit la jeune femme à l'oreille +de sa voisine en désignant celle qui venait de parler, +est-ce que nous allons toutes être habillées +comme elle?</p> + +<p>—Ah ça! dit une autre en s'adressant à la marquise, +on dit que vous avez chez vous un Russe +beau comme le jour. Vous nous le cachez donc?</p> + +<p>—Mon Russe n'est qu'un cosaque, répondit +madame de Thièvre; il ne vaut pas la peine d'être +montré.</p> + +<p>—Vous hébergez un cosaque? dit une petite +baronne encore très-provinciale; est-ce vrai que +ces hommes-là ne mangent que de la chandelle?</p> + +<p>—Fi! ma chère, reprit la vieille qui avait déjà +parlé; ce sont les jacobins qui font courir ces +bruits-là! Les officiers de cosaques sont des hommes +très-bien nés et très-bien élevés. Celui qui +loge ici est un prince, à ce que j'ai ouï dire.</p> + +<p>—Revenez me voir demain, je vous le présenterai, +dit la marquise. En ce moment, je ne sais +où il est.</p> + +<p>—Il n'est pas loin, dit un ingénu de douze ans, +jeune duc qui accompagnait sa grand'mère dans +ses visites; je viens de le voir traverser le jardin!</p> + +<p>—Madame de Thièvre nous le cache, c'est bien +sûr! s'écrièrent les jeunes curieuses.</p> + +<p>Le fait est que la marquise avait depuis quelques +instants, pour son beau cousin, un dédain qui +frisait le dégoût. Elle l'avait quitté sans lui offrir +de le présenter à son entourage, et il boudait au +fond du jardin. Elle prit le parti de le faire appeler, +contente peut-être de produire ce bel exemplaire +de la grâce russe et d'avoir l'air de s'en +soucier médiocrement; vengeance de femme.</p> + +<p>Il eut un succès d'enthousiasme; vieilles et +jeunes, avec ce sans-façon de curiosité qui est +dans nos moeurs et que les bienséances ne savent +pas modérer, l'entourèrent, l'examinant comme +un papillon exotique qu'il fallait voir de près, lui +faisant mille questions délicates ou niaises, selon +la portée d'esprit de chacune, et s'excusant sur +l'émotion politique de l'indiscrétion de leurs avances. +Les dernières impressions de l'empire avaient +préparé à voir dans un cosaque une sorte de +monstre croquemitaine. L'exemplaire était beau, +caressant, parfumé, bien costumé. On aurait voulu +le toucher, lui donner du bonbon, l'emporter dans +sa voiture, le montrer à ses bonnes amies.</p> + +<p>Mourzakine, surpris, voyait se reproduire dans +ce monde choisi les scènes ingénues qui l'avaient +frappé dans d'autres milieux et d'autres pays. Il eut +le succès modeste; mais son regard pénétrant et +enflammé fit plus d'une victime, et, quand les visites +s'écoulèrent à regret, il avait reçu tant d'invitations +qu'il fut forcé de demander le secours +de la marquise pour inscrire sur un carnet les +adresses et les noms de ses conquêtes.</p> + +<p>Madame de Thièvre lui vanta l'esprit et la bonne +grâce de ses nombreuses rivales avec un désintéressement +qui l'éclaira. Il se vit méprisé, et dès +lors une seule conquête, celle de la marquise, lui +parut désirable.</p> + +<p>Elle devait sortir le soir après le dîner; elle alla +s'habiller de nouveau, le laissant seul avec M. de +Thièvre, et, par un raffinement de vengeance, elle +vint en toilette de soirée, les bras nus jusqu'à +l'épaule, la poitrine découverte presque jusqu'à la +ceinture, réclamant le bras de son mari, exprimant +à son hôte l'ironique regret de le laisser seul. +M. de Thièvre s'excusa sur la nécessité d'aller +s'occuper des affaires publiques. Mourzakine resta +au salon, et, après avoir avoir feuilleté en bâillant +un opuscule politique, il s'endormit profondément +sur le sofa.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Mourzakine goûtait ce doux repos depuis environ +une heure, quand il fut réveillé en sursaut +par une petite main qui passait légèrement sur +son front. Persuadé que la marquise, dont il venait +justement de rêver, lui apportait sa grâce, il +saisit cette main et allait la baiser, lorsqu'il reconnut +son erreur. Bien qu'il eût éteint les bougies +et baissé le chapiteau de la lampe pour mieux +dormir, il vit un autre costume, une autre taille, +et se leva brusquement avec la soudaine méfiance +de l'étranger en pays ennemi.</p> + +<p>—Ne craignez rien, lui dit alors une voix douce, +c'est moi, c'est Francia!</p> + +<p>—Francia! s'écria-t-il, ici? Qui vous a fait entrer?</p> + +<p>—Personne. J'ai dit au concierge que je vous +apportais un paquet. Il dormait à moitié, il n'a +pas fait attention; il m'a dit: «—Le perron.» +J'ai trouvé les portes ouvertes. Deux domestiques +jouaient aux cartes dans l'antichambre; ils +ne m'ont pas seulement regardée. J'ai traversé une +autre pièce où dormait un de vos militaires, un +cosaque! Celui-là dormait si bien que je n'ai pas +pu l'éveiller; alors j'ai été plus loin devant moi, +et je vous ai trouvé dormant aussi. Vous êtes donc +tout seul dans cette grande maison? Je peux vous +parler, mon frère m'a dit que vous ne refusiez +pas...</p> + +<p>—Mais, ma chère,... je ne peux pas vous parler +ici, chez la marquise...</p> + +<p>—Marquise ou non, qu'est-ce que cela lui fait? +Elle serait là, je parlerais devant elle. Du moment +qu'il s'agit...</p> + +<p>—De ta mère? je sais; mais, ma pauvre petite, +comment veux-tu que je me rappelle?...</p> + +<p>—Vous l'aviez pourtant vue sur le théâtre; si +vous l'eussiez retrouvée à la Bérézina, vous l'auriez +bien reconnue?</p> + +<p>—Oui, si j'avais eu le loisir de regarder +quelque chose; mais dans une charge de cavalerie...</p> + +<p>—Vous avez donc chargé les traînards?</p> + +<p>—Sans doute, c'était mon devoir. Avait-elle +passé la Bérézina, ta mère, quand tu as été séparée +d'elle?</p> + +<p>—Non, nous n'avions point passé. Nous avions +réussi à dormir, à moitié mortes de fatigue, à un +bivouac où il y avait bon feu. La troupe nous emmenait, +et nous marchions sans savoir où on nous +traînait encore. Nous étions parties de Moscou +dans une vieille berline de voyage achetée de nos +deniers et chargée de nos effets; on nous l'avait +prise pour les blessés. Les affamés de l'arrière-garde +avaient pillé nos caisses, nos habits, nos +provisions: ils étaient si malheureux! Ils ne savaient +plus ce qu'ils faisaient; la souffrance les rendait +fous. Depuis huit jours, nous suivions l'armée +à pied, et les pieds à peu près nus. Nous allions +nous engager sur le pont quand il a sauté. Alors, vos +brigands de cosaques sont arrivés. Ma pauvre mère +me tenait serrée contre elle. J'ai senti comme un +glaçon qui m'entrait dans la chair: c'était un coup +de lance. Je ne me souviens de rien jusqu'au moment +où je me suis trouvée sur un lit. Ma mère +n'était pas là, vous me regardiez... Alors vous +m'avez fait manger, et vous êtes parti en disant: +«—Tâche de guérir.»</p> + +<p>—Oui, c'est très-exact, et après, qu'es-tu devenue?</p> + +<p>—Ce serait trop long à vous dire, et ce n'est +pas pour parler de moi que je suis venue...</p> + +<p>—Sans doute, c'est pour savoir... Mais je ne +peux rien te dire encore, il faut que je m'informe; +j'écrirai à Pletchenitzy, à Studzianka, dans tous +les endroits où l'on a pu conduire des prisonniers, +et dès que j'aurai une réponse...</p> + +<p>—Si vous questionniez votre cosaque? Il me +semble bien que c'est le même que j'ai vu auprès +de vous à Pletchenitzy?</p> + +<p>—Mozdar? C'est lui en effet! Tu as bonne mémoire!</p> + +<p>—Parlez-lui tout de suite...</p> + +<p>—Soit!</p> + +<p>Mourzakine alla sans bruit éveiller Mozdar, qui +n'eût peut-être pas entendu le canon, mais qui, au +léger grincement des bottes de son maître, se leva +et se trouva lucide comme par une commotion +électrique.</p> + +<p>—Viens, lui dit Mourzakine dans sa langue. +Le cosaque le suivit au salon.</p> + +<p>—Regarde cette jeune fille, dit Mourzakine en +soulevant le chapiteau de la lampe pour qu'il pût +distinguer les traits de Francia; la connais-tu?</p> + +<p>—Oui, mon petit père, répondit Mozdar; c'est +celle qui a fait cabrer ton cheval noir.</p> + +<p>—Oui, mais où l'avais-tu déjà vue avant d'entrer +en France?</p> + +<p>—Au passage de la Bérézina: je l'ai portée par +ton ordre sur ton lit.</p> + +<p>—Très-bien. Et sa mère?</p> + +<p>—La danseuse qui s'appelait...</p> + +<p>—Ne dis pas son nom devant elle. Tu la connaissais +donc, cette danseuse?</p> + +<p>—A Moscou, avant la guerre, tu m'envoyais lui +porter des bouquets.</p> + +<p>Mourzakine se mordit la lèvre. Son cosaque lui +rappelait une aventure dont il rougissait, bien +qu'elle fût fort innocente. Étudiant à l'université +de Dorpat et se trouvant en vacances à Moscou, +il avait été, à dix-huit ans, fort épris de Mimi La +Source jusqu'au moment où il l'avait vue en plein +jour, flétrie et déjà vieille.</p> + +<p>—Puisque tu te souviens si bien, dit-il à +Mozdar, tu dois savoir si tu l'as revue à la Bérézina.</p> + +<p>—Oui, dit ingénument Mozdar, je l'ai reconnue +après la charge, et j'ai eu du regret... Elle était +morte.</p> + +<p>—Maladroit! Est-ce que c'est toi qui l'as +tuée?</p> + +<p>—Peut-être bien! Je ne sais pas. Que veux-tu, +mon petit père? Les traînards ne voulaient ni +avancer, ni reculer; il fallait bien faire une trouée +pour arriver à leurs bagages: on a poussé un peu +la lance au hasard dans la foule. Je sais que j'ai +vu la petite tomber d'un côté, la femme de l'autre. +Un camarade a achevé la mère; moi, je ne suis +pas méchant: j'ai jeté la petite sur un chariot. +Voilà tout ce que je puis te dire.</p> + +<p>—C'est bien, retourne dormir, répondit Mourzakine.</p> + +<p>Il n'était pas besoin de lui recommander le +silence: il n'entendait pas un mot de français.</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! mon Dieu! dit Francia en +joignant les mains; il sait quelque chose; vous lui +avez parlé si longtemps!</p> + +<p>—Il ne se rappelle rien, répondit Mourzakine. +J'écrirai demain aux autorités du pays où les +choses se sont passées. Je saurai s'il est resté par +là des prisonniers. A présent, il faut t'en aller, mon +enfant. Dans deux jours, j'aurai en ville un appartement +où tu viendras me voir, et je te tiendrai au +courant de mes démarches.</p> + +<p>—Je ne pourrai guère aller chez vous; je vous +enverrai Théodore.</p> + +<p>—Qui ça? ton petit frère?</p> + +<p>—Oui; je n'en ai qu'un.</p> + +<p>—Merci, ne me l'envoie pas, ce charmant enfant! +J'ai peu de patience, je le ferais sortir par les +fenêtres.</p> + +<p>—Est-ce qu'il a été malhonnête avec vous? Il +faut lui pardonner! Un orphelin sur le pavé de +Paris, ça ne peut pas être bien élevé. C'est un bon +coeur tout de même. Allons!... si vous ne voulez +pas le voir, j'irai vous parler; mais où serez-vous?</p> + +<p>—Je n'en sais rien encore; le concierge de +cette maison-ci le saura, et tu n'auras qu'à venir +lui demander mon adresse.</p> + +<p>—C'est bien, monsieur; merci et adieu!</p> + +<p>—Tu ne veux pas me donner la main?</p> + +<p>—Si fait, monsieur. Je vous dois la vie, et si +vous me faisiez retrouver ma mère,... vous pourriez +bien me demander de vous servir à genoux.</p> + +<p>—Tu l'aimes donc bien?</p> + +<p>—A Moscou, je ne l'aimais pas, elle me battait +trop fort; mais après, quand nous avons été si +malheureuses ensemble, ah! oui, nous nous aimions! +Et depuis que je l'ai perdue, sans savoir +si c'est pour un temps ou pour toujours, je ne fais +que penser à elle.</p> + +<p>—Tu es une bonne fille. Veux-tu m'embrasser?</p> + +<p>—Non, monsieur, à cause de mon... amant, qui +est si jaloux! Sans lui, je vous réponds bien que +ce serait de bon coeur.</p> + +<p>Mourzakine, ne voulant pas lui inspirer de méfiance, +la laissa partir et recommanda à Mozdar +de la conduire jusqu'à la rue, où son frère l'attendait. +Quand elle fut sortie, il s'absorba dans +l'étude tranquille de l'émotion assez vive qu'il +avait éprouvée auprès d'elle. Francia était ce que +l'on peut appeler une charmante fille. Coquette +dans son ajustement, elle ne l'était pas dans ses +manières. Son caractère avait un fonds de droiture +qui ne la portait point à vouloir plaire à qui ne +lui plaisait pas. Délicatement jolie quoique sans +fraîcheur, son enfance avait trop souffert, elle +avait un charme <i>indéfinissable</i>. C'est ainsi que se +le définissait Mourzakine dans son langage intérieur +de mots convenus et de phrases toutes +faites.</p> + +<p>La marquise rentra vers minuit. Elle était agitée. +On lui avait tant parlé de son prince russe, on le +trouvait si beau, tant de femmes désiraient le +voir, qu'elle se sentait blessée en pensant avec +quelle facilité il pourrait se consoler de ses dédains.—Persisterait-il +à la désirer, quand un +essaim de jeunes beautés, comme on disait alors, +viendrait s'offrir à sa convoitise? Peut-être, ne +s'était-il soucié d'elle que très-médiocrement jusque-là: +c'était un affront qu'elle ne pouvait endurer. +Elle revenait donc à lui, résolue à l'enflammer +de telle manière qu'il dût regretter amèrement +la déception qu'elle se promettait de lui +infliger, car en aucun cas elle ne voulait lui appartenir.</p> + +<p>Elle avait congédié ses gens, disant qu'elle attendrait +M. de Thièvre jusqu'au jour, s'il le fallait, +pour avoir des nouvelles, et elle avait gardé sa +toilette provocante, si l'on peut appeler toilette +l'étroite et courte gaine de crêpe et de satin qui +servait de robe dans ce temps-là. Elle avait gardé, +il est vrai, un splendide cachemire couleur de feu +dont elle se drapait avec beaucoup d'art, et qui, +dans ses évolutions habiles, couvrait et découvrait +alternativement chaque épaule; sa tête blonde, +frisottée à l'<i>antique</i>, était encadrée de perles, de +plumes et de fleurs; elle était vraiment belle +et de plus animée étrangement par la volonté +de le paraître. Mourzakine n'était point un +homme de sentiment. Un Français eût perdu +le temps à discuter, à vouloir vaincre ou convaincre +par l'esprit ou par le coeur. Mourzakine, +ne se piquant ni de coeur ni d'esprit en +amour, n'employant aucun argument, ne faisant +aucune promesse, ne demandant pas l'amour de +l'âme, ne se demandant même pas à lui-même si +un tel amour existe, s'il pouvait l'inspirer, si la +marquise était capable de le ressentir, lui adressa +des instances de sauvage. Elle fut en colère; mais +il avait fait vibrer en elle une corde muette jusque-là. +Elle était troublée, quand la voiture du +marquis roula devant le perron. Il était temps qu'il +arrivât. Flore se jura de ne plus s'exposer au danger; +mais la soif aveugle de s'y retrouver l'empêcha +de dormir. Bien que son coeur restât libre +et froid, sa raison, sa fierté, sa prudence, ne +lui appartenaient plus, et le beau cosaque s'endormait +sur les deux oreilles, certain qu'elle n'essayerait +pas plus de lui nuire qu'elle ne réussirait +à lui résister.</p> + +<p>Le lendemain, il fit pourtant quelques réflexions. +Il ne fallait pas éveiller la jalousie de +M. de Thièvre, qui, en le trouvant tête-à-tête +avec sa femme à deux heures du matin, lui avait +lancé un regard singulier. Il fallait, dès que les +arrêts seraient levés, quitter la maison et s'installer +dans un logement où la marquise pourrait +venir le trouver. Il appela Martin et le questionna +sur la proximité d'un hôtel garni.</p> + +<p>—J'ai mieux que ça, lui répondit le valet de +chambre. Il y a, à deux pas d'ici, un pavillon +entre cour et jardin; c'est un ravissant appartement +de garçon, occupé l'an dernier par un fils de +famille qui a fait des dettes, qui est parti comme +volontaire et n'a pas reparu. Il a donné la permission +à son valet de chambre, qui est mon ami, +de se payer de ses gages arriérés en sous-louant, +s'il trouvait une occasion avantageuse, le local +tout meublé. Je sais qu'il est vacant, j'y cours, et +j'arrange l'affaire dans les meilleures conditions +possible pour Votre Excellence.</p> + +<p>Mourzakine n'était pas riche. Il n'était pas certain +de n'être pas brouillé avec son oncle; mais +il n'osa pas dire à Martin de marchander, et, une +heure après, le valet revint lui apporter la clef de +son nouvel appartement en lui disant:</p> + +<p>—Tout sera prêt demain soir. Votre Excellence +y trouvera ses malles, son cosaque, ses chevaux, +une voiture fort élégante qui est mise à sa disposition +pour les visites; en outre mon ami Valentin, +valet de chambre du propriétaire, sera à +ses ordres à toute heure de jour et de nuit.</p> + +<p>—Le tout pour... combien d'argent? dit Mourzakine +avec un peu d'inquiétude.</p> + +<p>—Pour une bagatelle: cinq louis par jour, car +on ne suppose pas que Son Excellence mangera +chez elle.</p> + +<p>—Avant de conclure, dit Mourzakine, effrayé +d'être ainsi rançonné, mais n'osant discuter, vous +allez porter une lettre à l'hôtel Talleyrand.</p> + +<p>Et il écrivit à son oncle:</p> + +<p>«Mon cher et cruel oncle, quel mal avez-vous +donc dit de moi à ma belle hôtesse? Depuis votre +visite, elle me persifle horriblement et je sens +bien qu'elle aspire à me mettre à la porte. Je +cherche un logement. Vous qui êtes déjà venu à +Paris, croyez-vous qu'on me vole en me demandant +cinq louis par jour, et que je puisse me permettre +un tel luxe?»</p> + +<p>Le comte Ogokskoï comprit. Il répondit à l'instant +même:</p> + +<p>«Mon frivole et cher neveu, si tu as déplu à ta +belle hôtesse, ce n'est pas ma faute. Je t'envoie +deux cents louis de France, dont tu disposeras +comme tu l'entendras. Il n'y a pas de place pour toi +à l'hôtel Talleyrand, où nous sommes fort encombrés; +mais demain tu peux reparaître devant <i>le +père</i>: j'arrangerai ton affaire.»</p> + +<p>Mourzakine, enchanté du succès de sa ruse, +donna l'ordre à Martin de conclure le marché et +de tout disposer pour son déménagement.</p> + +<p>—Vous nous quittez, mon cher cousin? lui dit +le marquis à déjeuner; vous êtes donc mal chez +nous?</p> + +<p>La marquise devint pâle; elle pressentit une +trahison: la jalousie lui mordit le coeur.</p> + +<p>—Je suis ici mieux que je ne serai jamais nulle +part, répondit Mourzakine; mais je reprends demain +mon service, et je serais un hôte incommode. +On peut m'appeler la nuit, me forcer à faire +dans votre maison un tapage <i>du diable</i>...</p> + +<p>Il ajouta quelques autres prétextes que le marquis +ne discuta pas. La marquise exprima froidement +ses regrets. Dès qu'elle fut seule avec lui, +elle s'emporta.</p> + +<p>—J'espérais, lui dit-elle, que vous prendriez +patience encore quarante-huit heures avant de +voir mademoiselle Francia; mais vous n'avez pu y +tenir et vous avez reçu cette fille hier dans ma +maison. Ne niez pas, je le sais, et je sais que c'est +une courtisane, la maîtresse d'un perruquier.</p> + +<p>Mourzakine se justifia en racontant la chose à +peu près comme elle s'était passée, mais en ajoutant +que la petite fille était plutôt laide que jolie, +autant qu'il avait pu en juger sans avoir pris la +peine de la regarder. Puis il se jeta aux genoux de +la marquise en jurant qu'une seule femme à Paris +lui semblait belle et séduisante, que les autres +n'étaient que des fleurettes sans parfum autour de +la rose, reine des fleurs. Ses compliments furent +pitoyablement classiques, mais ses regards étaient +de feu. La marquise fut effrayée d'un adorateur +que la crainte d'être surpris à ses pieds n'arrêtait +pas en plein jour, et en même temps elle se persuada +qu'elle avait eu tort de l'accuser de lâcheté. +Elle lui pardonna tout et se laissa arracher la +promesse de le voir en secret quand il aurait un +autre gîte.</p> + +<p>—Tenez, lui dit Mourzakine, qui, des fenêtres +de sa chambre au premier étage, avait examiné les +localités et dressé son plan, la maison que je +vais habiter n'est séparée de la vôtre que par un +grand hôtel...</p> + +<p>—Oui, c'est l'hôtel de madame de S..., qui est +absente. Beaucoup d'hôtels sont vides par la +crainte qu'on a eue du siège de Paris.</p> + +<p>—Il y a un jardin à cet hôtel, un jardin très-touffu +qui touche au vôtre. Le mur n'est pas +élevé.</p> + +<p>—Ne faites pas de folies! Les gens de madame +de S... parleraient.</p> + +<p>—On les payera bien, ou on trompera leur surveillance. +Ne craignez rien avec moi, âme de ma +vie! je serai aussi prudent qu'audacieux, c'est le +caractère de ma race.</p> + +<p>Ils furent interrompus par les visites qui arrivaient. +Mourzakine procura un vrai triomphe à la +marquise en se montrant très-réservé auprès des +autres femmes.</p> + +<p>Le jour suivant, l'Opéra offrait le plus brillant +spectacle. Toute la haute société de Paris se pressait +dans la salle, les femmes dans tout l'éclat +d'une parure outrée, beaucoup coiffées de lis aux +premières loges; aux galeries, quelques-unes portaient +un affreux petit chapeau noir orné de +plumes de coq, appelé chapeau à la russe, et imitant +celui des officiers de cette nation. Le chanteur +Laïs, déjà vieux, et se piquant d'un ardent +royalisme, était sur la scène. L'empereur de Russie +avec le roi de Prusse occupait la loge de Napoléon +et Laïs chantait sur l'air de <i>vive Henri IV</i> +certains couplets que l'histoire a enregistrés en +les qualifiant de «rimes abjectes.» La salle entière +applaudissait. La belle marquise de Thièvre +sortait de sa loge deux bras d'albâtre pour agiter +son mouchoir de dentelle comme un drapeau +blanc. Du fond de la loge impériale, le monumental +Ogokskoï la contemplait. Mourzakine était tellement +au fond, lui, qu'il était dans le corridor.</p> + +<p>Au cintre, le petit public qui simulait la +partie populaire de l'assemblée applaudissait +aussi. On avait dû choisir les spectateurs payants, +si toutefois il y en avait. Tout le personnel de +l'établissement avait reçu des billets avec l'injonction +de se bien comporter. Parmi ces attachés de +la maison, M. Guzman Lebeau, qu'on appelait +dans les coulisses le beau Guzman, et qui faisait +partie de l'état-major du coiffeur en chef, avait +reçu deux billets de faveur qu'il avait envoyés +à sa maîtresse Francia et à son frère Théodore.</p> + +<p>Ils étaient donc là, ces pauvres enfants de Paris, +bien haut, bien loin derrière le lustre, dans +une sorte de niche où la jeune fille avait le vertige +et regardait sans comprendre. Guzman lui +avait envoyé un mouchoir de percale brodée, en +lui recommandant de ne s'en servir que pour le +secouer en l'air quand elle verrait «le beau +monde» donner l'exemple. A la fin de l'ignoble +cantate de Laïs, elle fit un mouvement machinal +pour déplier ce drapeau; mais son frère ne lui en +donna pas le temps: il le lui arracha des mains, +cracha dedans, et le lança dans la salle, où il +tomba inaperçu dans le tumulte de cet enthousiasme +de commande.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu fais? lui dit +Francia, les yeux pleins de larmes, mon beau mouchoir!...</p> + +<p>—Tais-toi, viens-nous-en, lui répondit Dodore, +les yeux égarés; viens, ou je me jette la tête la +première dans ce tas de fumier!</p> + +<p>Francia eut peur, lui prit le bras et sortit avec +lui.</p> + +<p>—Non! pas de contremarque, dit-il en franchissant +le seuil. Il fait trop chaud là-dedans; on +s'en va.</p> + +<p>Il l'entraînait d'un pas rapide, jurant entre ses +dents, gesticulant comme un furieux.</p> + +<p>—Voyons, Dodore, lui dit-elle quand ils furent +sur les boulevards, tu deviens fou! Est-ce que tu +as bu? Songe donc à tous ces soldats étrangers +qui sont campés autour de nous! ne dis rien, tu te +feras arrêter. Qu'est-ce que tu as? dis!</p> + +<p>—J'ai, j'ai,... je ne sais pas ce que j'ai, répondit-il.</p> + +<p>Et, se contenant, il arriva avec elle sans rien +dire jusqu'à leur maison.</p> + +<p>—Tiens, dit-il alors, entrons chez le père Moynet. +Guzman m'a donné trois francs pour te régaler; +nous allons boire de l'orgeat, ça me remettra.</p> + +<p>Ils entrèrent dans l'estaminet-café qui occupait +le rez-de-chaussée, et qui était tenu par un vieux +sergent estropié à Smolensk; quelques sous-officiers +prussiens buvaient de l'eau-de-vie en plein +air devant la porte.</p> + +<p>Francia et son frère se placèrent loin d'eux au +fond de l'établissement, à une petite table de marbre +rayé et dépoli par le jeu de dominos. Dodore +dégusta son verre d'orgeat avec délices d'abord, +puis tout à coup, le posant renversé sur le marbre:</p> + +<p>—Tiens, dit-il à sa soeur, c'est pas tout ça! je +te défends de retourner chez ton prince russe; +ça n'est pas la place d'une fille comme toi.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as ce soir contre les alliés? +Tu étais si content d'aller à l'Opéra, en loge,... excusez! +Et voilà que tu m'emmènes avant la fin!</p> + +<p>—Eh bien! oui, voilà! J'étais content de me voir +dans une loge; mais de voir le monde applaudir +une chanson si bête!... C'est dégoûtant, vois-tu, +de se jeter comme ça dans les bottes des cosaques... +C'est lâche! On n'est qu'un pauvre, un +sans pain, un rien du tout, mais on crache sur +tous ces plumets ennemis. Nos alliés! ah ouiche! +Un tas de brigands! nos amis, nos sauveurs! Je +t'en casse! Tu verras qu'ils mettront le feu aux +quatre coins de Paris, si on les laisse faire; léchez-leur +donc les pieds! N'y retourne plus chez ce +Russe, ou je le dis à Guguz.</p> + +<p>—Si tu le dis à Guzman, il me tuera, tu seras +bien avancé après! Qu'est-ce que tu deviendras +sans moi? Un gamin qui n'a jamais voulu rien apprendre +et qui, à seize ans, n'est pas plus capable +de gagner sa vie que l'enfant qui vient de naître!</p> + +<p>—Possible, mais ne <i>m'ostine pas!</i> Ton Russe...</p> + +<p>—Oui, disons-en du mal du Russe, qui peut +nous faire retrouver notre pauvre maman! Si tu +savais t'expliquer au moins! Mais pas capable de +faire une commission! Il paraît que tu lui as mal +parlé; il a dit que, si tu y retournes, il te +tuera.</p> + +<p>—Voyez-vous ça, <i>Lisette!</i> Il m'embrochera dans +la lance de son sale cosaque! Des jolis cadets, avec +leurs bouches de morue et leurs yeux de merlans +frits! J'en ferais tomber cinq cents comme des capucins +de cartes en leur passant dans les jambes; +veux-tu voir?</p> + +<p>—Allons-nous-en, tiens! tu ne dis que des bêtises... +Ceux qui sont là, c'est des Prussiens, +d'ailleurs!</p> + +<p>—Encore <i>pire!</i> Avec ça que je les aime, les +Prussiens! Veux-tu voir?</p> + +<p>Francia haussa les épaules et frappa avec une +clé sur la table pour appeler le garçon. Dodore le +paya, reprit le bras de sa soeur et se disposa à sortir. +Le groupe de Prussiens était toujours arrêté +sur la porte, causant à voix haute et ne bougeant +non plus que des blocs de pierre pour laisser entrer +ou sortir. Le gamin les avertit, les poussa un +peu, puis tout à fait, en leur disant:</p> + +<p>—Voyons, laissez-vous <i>cerculer</i> les dames?</p> + +<p>Ils étaient comme sourds et aveugles à force +de mépris pour la population. L'un d'eux pourtant +avisa la jeune fille et dit en mauvais français un +mot grossier qui peut-être voulait être-aimable; +mais il ne l'eut pas plus tôt prononcé qu'un coup +de poing bien asséné lui meurtrissait le nez jusqu'à +faire jaillir le sang. Vingt bras s'agitèrent pour +saisir le coupable; il tenait parole à sa soeur, il +glissait comme un serpent entre les jambes de l'ennemi +et renversait les hommes les uns sur les autres. +Il se fût échappé, s'il ne fut tombé sur un +peloton russe qui s'empara de lui et le conduisit +au poste. Dans la bagarre, Francia s'était réfugiée +auprès du père Moynet, le vieux troupier, son +meilleur ami: c'est lui qui l'avait ramenée en +France à travers mille aventures, la protégeant +quoique blessé lui-même, et la faisant passer pour +sa fille.</p> + +<p>La pauvre Francia était désolée, et il ne la rassurait +pas. Bien au contraire, en haine de l'étranger, il lui +présentait l'accident sous les couleurs les plus sombres: +être arrêté pour une rixe en temps ordinaire, +ce n'était pas grand'chose, surtout quand il s'agissait +d'un frère voulant faire respecter sa soeur; +mais avec les étrangers il n'y avait rien à espérer. +La police leur livrerait le pauvre Dodore et ils ne +se gêneraient pas pour le fusiller. Francia adorait +son frère; elle ne se faisait pourtant pas illusion sur +ses vices précoces et sur son incorrigible paresse. +Au retour de la campagne de Russie, elle l'avait +trouvé littéralement sur le pavé de Paris, vivant +des sous qu'il gagnait en jouant au bouchon, ou +qu'il recevait des bourgeois en ouvrant les portières +des fiacres. Elle l'avait recueilli, nourri, habillé, +comme elle avait pu, n'ayant pour vivre elle-même +que le produit de quelques bijoux échappés +par miracle aux désastres de la retraite de Moscou. +Ses minces ressources épuisées, et ne gagnant pas +plus de dix sous par jour avec son travail, elle +avait consenti à partager l'infime existence d'un +petit clerc de notaire qui lui parut joli et qu'elle +aima ingénument. Trahie par lui, elle le quitta avec +fierté, sans savoir où elle dînerait le lendemain. +Par une courte série d'aventures de ce genre, elle +était trop jeune pour en avoir eu beaucoup, elle +arriva à posséder le coeur de M. Guzman, qui était +relativement à l'aise et qu'elle chérissait fidèlement +malgré son humeur jalouse et son outrecuidante +fatuité. Francia n'était pas difficile, il faut +l'avouer. Médiocrement énergique, étiolée au +physique et au moral, elle reprenait à la vie depuis +peu et n'avait pas encore tout à fait l'air d'une +jeune fille, bien qu'elle eût dix-sept ans; sa jolie +figure inspirait la sympathie plutôt que l'amour, et, +tout eu donnant le nom d'amour à ses affections, +elle-même y portait plus de douceur et de bonté +que de passion. Si elle aimait véritablement +quelqu'un, c'était ce petit vaurien de frère qui +l'aimait de même, sans pouvoir s'en rendre compte, +et sans soumettre l'instinct à la réflexion; +mais ce soir-là une transformation s'était faite +dans l'âme confuse de ces deux pauvres enfants: +Théodore s'éveillait à la vie de sentiment par l'orgueil +patriotique; Francia s'éveillait à la possession +d'elle-même par la crainte de perdre son frère.</p> + +<p>—Écoutez, père Moynet, dit-elle au limonadier, +mettez-moi dans un cabriolet; je veux aller trouver +un officier russe que je connais, pour qu'il +sauve mon pauvre Dodore.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu me chantes là? s'écria Moynet +qui était en train de fermer son établissement +tout en causant avec elle; tu connais des officiers +russes, toi?</p> + +<p>—Oui, oui, depuis Moscou, j'en connais, il y +en a de bons.</p> + +<p>—Avec les jolies filles, ils peuvent être bons, +les gredins! C'est pourquoi je te défends d'y aller, +moi! Allons, remonte chez toi, ou reste ici. Je vais +tâcher de ravoir ton imbécile de frère. Un gamin +comme ça, s'attaquer tout seul à l'ennemi! C'est +égal, ça n'est pas d'un lâche, et je vas parlementer +pour qu'on nous le rende!</p> + +<p>Il sortit. Francia l'attendit un quart d'heure qui +lui sembla durer une nuit entière, et puis une +demi-heure qui lui sembla un siècle. Alors, n'y +tenant plus, elle avisa au passage un de ces affreux +cabriolets de place dont l'espèce a disparu, +elle y monta à demi folle, sachant à peine où elle +allait, mais obéissant à une idée fixe: invoquer +l'appui de Mourzakine pour empêcher son frère de +mourir.</p> + +<p>Bien qu'elle eût pris le cabriolet à l'heure, il alla +vite, pressé qu'il était de se retrouver sur les boulevards +à la sortie des spectacles; il n'était que +onze heures, et Francia lui promettait de ne se +faire ramener par lui que jusqu'à la porte Saint-Martin.</p> + +<p>Elle alla d'abord à l'hôtel de Thièvre, personne +n'était rentré; mais le concierge lui apprit que le +prince Mourzakine devait occuper le soir même +son nouveau logement, et il le lui désigna.</p> + +<p>—Vous sonnerez à la porte, lui dit-il, il n'y a +pas de concierge.</p> + +<p>Francia, sans prendre le temps de remonter +dans son cabriolet, dont le cocher la suivit en +grognant, descendit la rue, coupa à angle droit, +avisa un grand mur qui longeait une rue plus +étroite, assombrie par l'absence de boutiques et +le branchage des grands arbres qui dépassait le +mur. Elle trouva la porte, chercha la sonnette à +tâtons et vit au bout d'un instant apparaître +une petite lumière portée par le grand cosaque +Mozdar.</p> + +<p>Il lui sourit en faisant une grimace qui exprimait +d'une manière effroyable ses accès de bienveillance, +et il la conduisit droit à l'appartement +de son maître, où M. Valentin, le gardien du local, +apprêtait le lit et achevait de ranger le salon.</p> + +<p>C'était un petit vieillard très-différent de son +ami, le formaliste et respectueux Martin. Le jeune +financier qu'il avait servi menait joyeuse vie et +n'avait eu qu'à se louer de son caractère tolérant.</p> + +<p>En voyant entrer une jolie fille très-fraîchement +parée, car elle avait fait sa plus belle toilette pour +aller en loge à l'Opéra, il crut comprendre d'emblée, +et lui fit bon accueil.</p> + +<p>—Asseyez-vous, <i>mam'selle,</i> lui dit-il d'un ton +léger et agréable; puisque vous voilà, sans doute +que le prince va rentrer.</p> + +<p>—Croyez-vous qu'il rentrera bientôt? lui demanda-t-elle +ingénument.</p> + +<p>—Ah çà! vous devez le savoir mieux que moi: +est-ce qu'il ne vous a pas donné rendez-vous?</p> + +<p>Et, saisi d'une certaine méfiance, il ajouta:</p> + +<p>—J'imagine que vous ne venez pas chez lui +sur les minuit sans qu'il vous en ait priée? +Francia n'avait pas l'ignorance de l'innocence. +Elle avait sa chasteté relative, très-grande encore, +puisqu'elle rougit et se sentit humiliée du rôle +qu'on lui attribuait; mais elle comprit fort bien +et accepta cet abaissement, pour réussir à voir +celui qu'elle voulait intéresser à son frère.</p> + +<p>—Oui, oui, dit-elle, il m'a priée de l'attendre, +et vous voyez que le cosaque me connaît bien, +puisqu'il m'a fait entrer.</p> + +<p>—Ce ne serait pas une raison, reprit Valentin; +il est si simple! Mais je vois bien que vous êtes +une aimable enfant. Faites un somme, si vous +voulez, sur ce bon fauteuil; moi, je vais vous +donner l'exemple: j'ai tant rangé aujourd'hui que +je suis un peu las.</p> + +<p>Et, s'étendant sur un autre fauteuil avec un +soupir de béatitude, il ramena sur ses maigres +jambes frileuses, chaussées de bas de soie, la pelisse +fourrée du prince et tomba dans une douce +somnolence.</p> + +<p>Francia n'avait pas le loisir de s'étonner des manières +de ce personnage poliment familier. Elle +ne regardait rien que la pendule et comptait les +secondes aux battements de son coeur. Elle ne +voyait pas la richesse galante de l'appartement, les +figurines de marbre et les tableaux représentant +des scènes de volupté; tout lui était indifférent, +pourvu que Mourzakine arrivât vite.</p> + +<p>Il arriva enfin. Il y avait longtemps que le cocher +de Francia avait fait ce raisonnement philosophique, +qu'il vaut mieux perdre le prix d'une +course que de manquer l'occasion d'en faire deux +ou trois. En conséquence, il était retourné aux +boulevards sans s'inquiéter de sa pratique. Mourzakine +ne fut donc pas averti par la présence d'une +voiture à sa porte, et sa surprise fut grande quand +il trouva Francia chez lui. Valentin, qui, au coup +de sonnette, s'était levé, avait soigneusement +épousseté la pelisse et s'était porté à la rencontre +du prince, vit son étonnement et lui dit comme +pour s'excuser:</p> + +<p>—Elle prétend que Votre Excellence l'a mandée +chez elle, j'ai cru...</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, répondit Mourzakine, +vous pouvez vous retirer.</p> + +<p>—Oh! le cosaque peut rester, dit vivement +Francia en voyant que Mozdar se disposait aussi à +partir. Je ne veux pas vous importuner longtemps, +mon prince. Ah! mon bon prince, pardonnez-moi; +mais il faut que vous me donniez un mot, un tout +petit mot pour quelque officier de service sur les +boulevards, afin qu'on me rende mon frère qu'ils +ont arrêté.</p> + +<p>—Qui l'a arrêté?</p> + +<p>—Des Russes, mon bon prince; faites-le mettre +en liberté bien vite!</p> + +<p>Et elle raconta ce qui s'était passé au café.</p> + +<p>—Eh bien! je ne vois pas là une si grosse affaire! +répondit le prince. Ton galopin de frère est-il si +délicat qu'il ne puisse passer une nuit en prison?</p> + +<p>—Mais s'ils le tuent! s'écria Francia en joignant +les mains.</p> + +<p>—Ce ne serait pas une grande perte!</p> + +<p>—Mais je l'aime, moi, j'aimerais mieux mourir +à sa place!</p> + +<p>Mourzakine vit qu'il fallait la rassurer. Il n'était +nullement inquiet du prisonnier. Il savait qu'avec +la discipline rigoureuse imposée aux troupes +russes, nulle violence ne lui serait faite; mais il +désirait garder un peu la suppliante près de lui, +et il donna ordre à Mozdar de monter à cheval et +d'aller au lieu indiqué lui chercher le délinquant. +Muni d'un ordre écrit et signé du prince, le cosaque +enfourcha son cheval hérissé et partit aussitôt.</p> + +<p>—Tu resteras bien ici à l'attendre? dit Mourzakine +à la jeune fille qui n'avait rien compris à +leur dialogue.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, répondit-elle, pourquoi ne le +faites-vous pas remettre en liberté tout bonnement? +Il n'a pas besoin de venir ici, puisqu'il vous +déplaît! Il ne saura pas vous remercier, il est si +mal élevé!</p> + +<p>—S'il est mal élevé, c'est ta faute; tu aurais pu +l'<i>éduquer</i> mieux, car tu as des manières gentilles, +toi! Tu sauras que j'ai écrit pour retrouver ta +mère là-bas, si c'est possible.</p> + +<p>—Ah! vous êtes bon, vrai! vous êtes bien bon, +vous! Aussi, vous voyez, je suis venue à vous, +bien sûre que vous auriez encore pitié de moi; +mais il faut me permettre de rentrer, monsieur +mon prince. Je ne peux pas m'attarder davantage.</p> + +<p>—Tu ne peux pas t'en aller seule à minuit +passé!</p> + +<p>—Si fait, j'ai un fiacre à la porte.</p> + +<p>—A quelle porte? Il n'y en a qu'une sur la rue, +et je n'y ai pas vu la moindre voiture.</p> + +<p>—Il m'aura peut-être plantée là? Ces sapins, ils +sont comme ça! Mais ça ne me fait rien; je n'ai pas +peur dans Paris, il y a encore du monde dans les +rues.</p> + +<p>—Pas de ce côté-ci, c'est un désert.</p> + +<p>—Je ne crains rien, moi, j'ai l'oeil au guet et je +sais courir.</p> + +<p>—Je te jure que je ne te laisserai pas t'en aller +seule. Il faut attendre ton frère. Es-tu si mal ici, +ou as-tu peur de moi?</p> + +<p>—Oh! non, ce n'est pas cela.</p> + +<p>—Tu as peur de déplaire à ton amant?</p> + +<p>—Eb bien! oui. Il est capable de se brouiller +avec moi.</p> + +<p>—Ou de te maltraiter? Quel homme est-ce?</p> + +<p>—Un homme très-bien, mon prince.</p> + +<p>—Est-ce vrai qu'il est perruquier!</p> + +<p>—Coiffeur, et il fait la barbe.</p> + +<p>—C'est une jolie condition!</p> + +<p>—Mais oui: il gagne de quoi vivre très-honnêtement.</p> + +<p>—Il est honnête?</p> + +<p>—Mais!... je ne serais pas avec lui, s'il ne l'était +pas!</p> + +<p>—Et vraiment tu l'aimes?</p> + +<p>—Voyons! vous demandez ça; puisque je me +suis donnée à lui! Vous croyez que c'est par intérêt? +J'aurais trouvé dix fois plus riche; mais il +me plaisait, lui. Il a de l'instruction; il va souvent +dans les coulisses de l'Opéra et il sait tous les +airs. D'ailleurs, moi, je ne suis pas intéressée; j'ai +des compagnes qui me disent que je suis une +niaise, que j'ai tort d'écouter mon coeur et que je +finirai sur la paille. Qu'est-ce que ça fait? que je +leur réponds, je n'en ai pas eu toujours pour dormir, +de la paille! Je n'en aurais pas eu pour mourir +en Russie! Mais adieu, mon prince. Vous avez +bien assez de mon caquet, et moi...</p> + +<p>—Et toi, tu veux t'en aller trouver ton Figaro? +Allons, c'est absurde qu'une gentille enfant comme +toi appartienne à un homme comme ça. Veux-tu +m'aimer, moi?</p> + +<p>—Vous? Ah! mon Dieu, qu'est-ce que vous me +chantez là?</p> + +<p>—Je ne suis pas fier, tu vois...</p> + +<p>—Vous auriez tort, monsieur! dit Francia à qui +le sang monta au visage. Il ne faut pas qu'un +homme comme vous ait une idée dont il serait +honteux après! Moi, je ne suis rien, mais je ne me +laisse pas humilier. On m'a fait des peines, mais +j'en suis toujours sortie la tête haute.</p> + +<p>—Allons, ne le prends pas comme ça! Tu me +plais, tu me plais beaucoup, et tu me chagrineras +si tu refuses d'être plus heureuse, grâce à moi. Je +veux te rendre libre... Te payer, non! Je vois que +tu as de la fierté et aucun calcul; mais je te mettrai +à même de mieux vêtir et de mieux occuper ton +frère. Je lui chercherai un état, je le prendrai à +mon service, si tu veux.</p> + +<p>—Oh! merci, monsieur; jamais je ne souffrirai +mon frère domestique; nous sommes des enfants +bien nés, nous sortons des artistes. Nous ne le +sommes pas, nous n'avons pas eu la chance d'apprendre, +mais nous ne voulons pas dépendre.</p> + +<p>—Tu m'étonnes de plus en plus; voyons, de +quoi as-tu envie?</p> + +<p>—De m'en aller chez nous, monsieur; ne me +barrez donc pas la porte!</p> + +<p>Francia était piquée. Elle voulait réellement partir. +Mourzakine, qui en avait douté jusque-là, vit +qu'elle était sincère, et cette résistance inattendue +enflamma sa fantaisie.</p> + +<p>—Va-t'en donc, dit-il en ouvrant la porte, tu es +une petite ingrate. Comment! C'est là la pauvre enfant +que j'ai empêchée de mourir et qui me demande +de lui rendre sa mère et son frère? le +ferai, je l'ai promis: mais je me rappellerai une +chose, c'est que les Françaises n'ont pas de coeur!</p> + +<p>—Ah! ne dites pas cela de moi! s'écria Francia, +subitement émue; pour de la reconnaissance, j'en +ai, et de l'amitié aussi! Comment n'en aurais-je +pas! Mais ce n'est pas une raison...</p> + +<p>—Si fait, c'est une raison. Il ne doit pas y en +avoir d'autre pour toi, puisque du ne consultes en +toute chose que ton coeur!</p> + +<p>—Mon coeur, je vous l'ai donné, le jour où +vous m'avez mis un morceau de pain dans la bouche, +puisque je me suis toujours souvenue de +vous et que j'ai conservé votre figure gravée +comme un portrait dans mes yeux. Quand on m'a +dit: «Viens voir, voilà les Russes qui défilent dans +le faubourg,» j'ai eu de la peine et de la honte, +vous comprenez! On aime son pays quand on a +tout souffert pour le revoir; mais je me suis consolée +en me disant:—«Peut-être vas-tu voir +passer celui... Oh! je vous ai reconnu tout de +suite! Tout de suite, j'ai dit à Dodore:—C'est +lui, le voilà! encore plus beau, voilà tout; c'est +quelque grand personnage!—Vrai, ça m'avait +monté la tête et j'ai eu la bêtise de le dire +«près devant Guzman; il tenait un fer à friser +qu'il m'a jeté à la figure... Heureusement il ne +m'a pas touchée, il en aurait du regret aujourd'hui.</p> + +<p>—Ah! voilà les manières de cet aimable objet +de ton amour! C'est odieux, ma chère! Je te défends +de le revoir. Tu m'appartiens, puisque tu +m'aimes. Moi, je jure de te bien traiter et de te +laisser une position en quittant la France. Je peux +même t'emmener, si tu t'attaches à moi.</p> + +<p>—Vous n'êtes donc pas marié?</p> + +<p>—Je suis libre et très-disposé à te chérir, mon +petit oiseau voyageur. Puisque tu connais mon +pays, que dirais-tu d'une petite boutique bien +gentille à Moscou?</p> + +<p>—Puisqu'on l'a brûlé, Moscou!</p> + +<p>—Il est déjà rebâti, va, et plus beau qu'auparavant.</p> + +<p>—J'aimais bien ce pays-là! nous étions heureux! +mais j'aime encore mieux mon Paris. Vous n'êtes +pas pour y rester. Ce serait malheureux de m'attacher +à vous pour vous perdre tout à coup!</p> + +<p>—Nous resterons peut-être longtemps, jusqu'à +la signature de la paix.</p> + +<p>—Longtemps, ça n'est pas assez. Moi, quand +je me mets à aimer, je veux pouvoir croire que +c'est pour toujours; autrement je ne pourrais pas +aimer!</p> + +<p>—Drôle de fille! Vraiment tu crois que tu aimeras +toujours ton perruquier?</p> + +<p>—Je l'ai cru quand je l'ai écouté. Il me promettait +le bonheur, lui aussi. Ils promettent tous +d'être bons et fidèles.</p> + +<p>—Et il n'est ni fidèle, ni bon?</p> + +<p>—Je ne veux pas me plaindre de lui; je ne suis +pas venue ici pour ça!</p> + +<p>—Mais ton pauvre coeur s'en plaint malgré lui. +Allons, tu ne l'aimes plus que par devoir, comme +on aime un mauvais mari, et comme il n'est pas +ton mari, tu as le droit de le quitter.</p> + +<p>Francia, qui ne raisonnait guère, trouva le raisonnement +du prince très-fort et ne sut y répondre. +Il lui semblait qu'il avait raison et qu'il lui +révélait le dégoût qui s'était fait en elle depuis +longtemps déjà. Mourzakine vit qu'il l'avait à demi +persuadée et, lui prenant les deux mains dans une +des siennes, il voulut lui ôter son petit châle bleu +qu'elle tenait serré autour de sa taille, habitude +qu'elle avait prise depuis qu'elle possédait ce précieux +tissu français imprimé, qui valait bien dix +francs.</p> + +<p>—Ne m'abîmez pas mon châle! s'écria-t-elle +naïvement, je n'ai que celui-là.</p> + +<p>—Il est affreux! dit Mourzakine en le lui arrachant. +Je te donnerai un vrai cachemire de l'Inde; +quelle jolie petite taille tu as! Tu es menue, mais +<i>faite au tour</i>, ma belle, comme ta mère, absolument!</p> + +<p>Aucun compliment ne pouvait flatter davantage +la pauvre fille, et le souvenir de sa mère, invoqué +assez adroitement par le prince, la disposa à un +nouvel accès de sympathie pour lui.</p> + +<p>—Écoutez! lui dit-elle, faites-la-moi retrouver, +et je vous jure...</p> + +<p>—Quoi? que me jures-tu? dit Mourzakine en +baisant les petits cheveux noirs qui frisottaient sur +son cou brun.</p> + +<p>—Je vous jure... dit-elle en se dégageant.</p> + +<p>Un coup discrètement frappé à la porte força le +prince à se calmer. Il alla ouvrir: c'était Mozdar. +Il avait parlé à l'officier du poste; tous les gens +arrêtés dans la soirée avaient déjà été remis à la +police française. Théodore n'était donc plus dans +les mains des Russes et sa soeur pouvait se tranquilliser.</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-elle en joignant les mains, il +est sauvé! Vous êtes le bon Dieu, vous, et je vous +remercie!</p> + +<p>Mourzakine en lui traduisant le rapport du cosaque, +s'était attribué le mérite du résultat, en se +gardant bien de dire que son ordre était arrivé +après coup.</p> + +<p>Elle baisa les mains du prince, reprit son châle +et voulut partir.</p> + +<p>—C'est impossible, répondit-il en refermant +la porte sur le nez de Mozdar sans lui donner aucun +ordre. Il te faut une voiture. Je t'en envoie +chercher une.</p> + +<p>—Ce sera bien long, mon prince; dans ce quartier-ci, +à deux heures du matin, on n'en trouvera +pas.</p> + +<p>—Eh bien! je te reconduirai moi-même à pied; +mais rien ne presse. Il faut que tu me jures de +quitter ton sot amant.</p> + +<p>—Non, je ne veux pas vous jurer ça. Je n'ai +jamais quitté une personne par préférence pour +une autre; je ne me dégage que quand on m'y +oblige absolument, et je n'en suis pas là avec +Guzman.</p> + +<p>—Guzman! s'écria Mourzakine en éclatant de +rire, il s'appelle Guzman!</p> + +<p>—Est-ce que ce n'est pas un joli nom? dit +Francia interdite.</p> + +<p>—Guzman, ou le <i>Pied de mouton</i>! reprit-il +riant toujours, on nous a parlé de ça là-bas. Je +sais la chanson: <i>Guzman ne connaît pas d'obstacles.</i></p> + +<p>—Eh bien! oui, après? <i>Le Pied de mouton </i>n'est +pas une vilaine pièce et la chanson est très-bien. +Il ne faut pas vous moquer comme ça!</p> + +<p>—Ah! tu m'ennuies, à la fin dit Mourzakine, +qui entrait dans un paroxysme insurmontable; +c'est trop de subtilités de conscience et cela n'a +pas le sens commun! Tu m'aimes, je le vois bien, +je t'aime aussi, je le sens; oui, je t'aime, ta petite +âme me plaît comme tout ton petit être. Il m'a +plu, il m'a été au coeur lorsque tu étais une pauvre +enfant presque morte; tu m'as frappé. Si j'avais +su que tu avais déjà quinze ans!... Mais j'ai +cru que tu n'en avais que douze! A présent te +voilà dans l'âge d'aimer une bonne fois, et que ce +soit pour toute la vie si tu veux! Si tu crois ça +possible, moi, je ne demande pas mieux que de +le croire en te le jurant. Voyons, je te le jure, +crois-moi, je t'aime!</p> + +<p>Le lendemain, Francia était assise sur son petit +lit, dans sa pauvre chambre du faubourg Saint-Martin. +Neuf heures sonnaient à la paroisse, et ne +s'étant ni couchée, ni levée, elle ne songeait pas +à ouvrir ses fenêtres et à déjeuner. Elle n'était +rentrée qu'a cinq heures du matin; Valentin l'avait +ramenée, et elle avait réussi à se faire ouvrir sans +être vue de personne, Dodore n'était pas rentré +du tout. Elle était donc la depuis quatre grandes +heures, plongée dans de vagues rêveries, et tout +un monde nouveau se déroulait devant elle.</p> + +<p>Elle ne ressentait ni chagrin, ni fatigue; elle vivait +dans une sorte d'extase et n'eût pu dire si +elle était heureuse ou seulement éblouie. Ce beau +prince lui avait juré de l'aimer toujours, et en la +quittant il le lui avait répété d'un air et d'un ton si +convaincus, qu'elle se laissait aller à le croire. Un +prince! Elle se souvenait assez de la Russie pour +savoir qu'il y a tant de princes dans ce pays-là que +ce titre n'est pas une distinction aussi haute qu'on +le croit chez nous. Ces princes qui tirent leur +origine des régions caucasiques ont eu parfois +pour tout patrimoine une tente, de belles armes, +un bon cheval, un maigre troupeau et quelques +serviteurs, moitié bergers, moitié bandits. N'importe; +en France, le titre de prince reprenait son +prestige aux yeux de la Parisienne, et le luxe relatif +où campait pour le moment Mourzakine, +riche en tout des deux cents louis donnés par son +oncle, n'avait pas pour elle d'échelle de comparaison. +C'était dans son imagination un prince des +contes de fées, et il était si beau! Elle n'avait pas +songé à lui plaire, elle s'en-était même défendue. +Elle avait bien résolu, en allant chez lui, de n'être +pas légère, et elle pensait avoir mis beaucoup de +prudence et de sincérité à se défendre. Pouvait-elle +résister jusqu'à faire de la peine à un homme à +qui elle devait la vie, celle de son frère, et peut-être +le prochain retour de sa mère? Et cela, pour +ne pas offenser M. Guzman, qui la battait et ne lui +était pas fidèle!</p> + +<p>D'où vient donc qu'elle avait comme des remords? +Ce n'est pas qu'elle eût une peur immédiate +de Guzman: il ne venait jamais dans la +matinée et il ne pouvait pas savoir qu'elle était +rentrée si tard. Le portier seul s'en était aperçu +et il la protégeait par haine du perruquier, qui +l'avait blessé dans son amour-propre. Francia tenait +énormément à sa réputation. Sa réputation! +elle s'étendait peut-être à une centaine de personnes +du quartier qui la connaissaient de vue ou +de nom. N'importe, il n'y a pas de petit horizon, +comme il n'y a pas de petit pays. Elle avait toujours +fait dire d'elle qu'elle était sincère, désintéressée, +fidèle à ses piètres amants; elle ne voulait +point passer pour une fille qui se vend et elle +cherchait le moyen de faire accepter la vérité sans +perdre de sa considération; mais ses réflexions +n'avaient pas de suite, l'enivrement de son cerveau +dissipait ses craintes: elle revoyait le beau prince +à ses pieds, et pour la première fois de sa vie elle +était accessible à la vanité sans chercher à s'en défendre, +prenant cette ivresse nouvelle pour un genre +d'amour enthousiaste qu'elle n'avait jamais ressenti. +Enfin l'arrivée de Théodore vint l'arracher à ses +contemplations.</p> + +<p>—Pas plus habillée que ça? lui dit-il en la +voyant en jupe et en camisole, les cheveux encore +dénoués. Qu'est-ce qu'il y a donc?</p> + +<p>—Et toi? Tu rentres à des neuf heures du matin +quand je t'attends depuis...</p> + +<p>—Tu sais bien que j'ai été arrêté par ces tamerlans +du boulevard! T'as donc pas vu?</p> + +<p>—Tu as été mis en liberté au bout d'une heure!</p> + +<p>—Comment sais-tu ça!</p> + +<p>—Je le sais!</p> + +<p>—C'est vrai; mais j'avais encore vingt sous de +Guzman dans ma poche... Fallait bien faire un peu +la noce après? Vas-tu te fâcher?</p> + +<p>—Ecoute, Dodore, tu ne recevras plus rien de +Guzman; il faut t'arranger pour ça.</p> + +<p>—Parce que?</p> + +<p>—Je t'avais déjà défendu...</p> + +<p>—J'ai pas désobéi. Ce qu'il m'avait donné hier, +c'était pour te régaler, puisqu'il ne pouvait pas +venir lui-même; eh bien! j'avais encore vingt sous, +je me suis amusé avec. Voilà-t-il pas!</p> + +<p>—Il faudra lui rendre ça. C'est bien assez qu'il +paye notre loyer, ce qui me permet d'épargner de +quoi t'empêcher d'aller tout nu.</p> + +<p>—Jolie épargne! Tous tes bijoux sont lavés; tu +es bien bête de rester avec Guguz! Il est joli +homme, je ne dis pas, et il est amusant quand il +chante; mais il est panne, vois-tu, et il n'a pas que +toi! Un de ces jours, il faudra bien qu'il te lâche, +et tu ferais mieux...</p> + +<p>—De quoi? qu'est-ce qui serait mieux?</p> + +<p>—D'avoir un mari pour de bon, quand ça +ne serait qu'un ouvrier! J'en sais plus d'un +dans le quartier qui en tiendrait pour toi, si tu +voulais.</p> + +<p>—Tu parles comme un enfant que tu es. Est-ce +que je peux me marier?</p> + +<p>—A cause?... Je ne suis plus enfant, moi; +comme disait Guguz l'autre jour, je ne l'ai jamais +été. Y a pas d'enfants sur le pavé de Paris: à cinq +ans, on en sait aussi long qu'à vingt-cinq. Faut +donc pas faire de grimaces pour causer... Nous +n'avons jamais parlé de ça tous les deux, ça ne +servait de rien; mois voilà que tu me dis qu'il ne +faut plus prendre l'argent à Guzman. Tu as raison, +et moi je te dis qu'il ne faut plus en recevoir non +plus, toi qui parles! Je dis qu'il faut le quitter, et +prendre un camarade à la mairie. Y a le neveu au +père Moynet, Antoine, de chez le ferblantier, qui +a de quoi s'établir et qui te trouve à son goût. Il +sait de quoi il retourne; mais il a dit devant moi à +son oncle:—«Ça ne fait rien; avec une autre, +j'y regarderais, mais avec elle...—Et le père +Moynet a répondu:—T'as raison! Si elle a +péché, c'est ma faute, j'aurais dû la surveiller +mieux. J'ai pas eu le temps; mais c'est égal, +celle-là c'est pas comme une autre; ce qu'elle +promettra, elle le tiendra.» Voyons, faut dire +oui, Francia!</p> + +<p>—Je dis non! pas possible! Antoine! Un bon +garçon, mais si vilain! Un ouvrier comme ça! C'est +honnête, mais ça manque de propreté,... c'est +brutal... Non! pas possible!</p> + +<p>—C'est ça! il te faut des perruquiers qui sentent +bon, ou des princes!</p> + +<p>Francia frissonna; puis, prenant son parti:</p> + +<p>—Eh bien! oui, dit-elle, il me faut des princes, +et j'en aurai quand je voudrai.</p> + +<p>Dodore, surpris de son aplomb, en fut ébloui +d'abord. L'accès de fierté patriotique qu'il avait eu +la veille, et qui l'avait exalté durant la nuit au +cabaret, se dissipa un instant. Ses yeux éteints s'arrondirent +et il crut faire acte d'héroïsme en répondant:</p> + +<p>—Des princes, c'est gentil, pourvu qu'ils ne +soient pas étrangers.</p> + +<p>—Ne revenons pas là-dessus, lui dit Francia. +Nous n'avons pas de temps à perdre à nous disputer. +Il faut nous en aller d'ici. On doit venir me +prendre à midi et payer le loyer échu. J'emporte +mes nippes et les tiennes. Tu resteras seulement +pour dire à Guzman: «—Ma soeur est partie, vous +ne la reverrez plus. Je ne sais pas où elle est; +elle vous laisse le châle bleu et la parure d'acier +que vous lui avez donnés... Voilà.»</p> + +<p>—C'est arrangé comme ça? dit Théodore stupéfait... +Alors tu me plantes là aussi, moi? Deviens +ce que tu pourras? Et allez donc! Va comme je te +pousse!</p> + +<p>—Tu sais bien que non, Dodore, tu sais bien +que je n'ai que toi. Voilà quatre francs, c'est toute +ma bourse aujourd'hui; mais c'est de quoi ne pas +jeûner et ne pas coucher dehors. Demain ou +après-demain au plus tard, tu trouveras de mes +nouvelles; une lettre pour toi chez papa Moynet, +et, où je serai, tu viendras.</p> + +<p>—Tu ne veux pas me dire où?</p> + +<p>—Non, tu pourras sans mentir jurer à Guzman +que tu ne sais pas où je suis.</p> + +<p>—Et dans le quartier, qu'est-ce qu'il faudra dire? +Guguz va faire un sabbat!...</p> + +<p>—Je m'y attends bien! Tu diras que tu ne sais +pas!</p> + +<p>—Écoute, <i>Fafa</i>, dit le gamin, après avoir tiraillé +les trois poils de ses favoris naissants, ça ne se peut +pas, tout ca! Je vois bien que tu vas être heureuse, +et que tu ne veux pas m'abandonner; mais les +bonheurs, ça ne dure pas, et quand nous voudrons +revenir dans le quartier, faudra changer toute notre +société pour une autre; moi, je vais avec les +ouvriers honnêtes, on ne m'y moleste pas trop. On +me reproche de ne rien faire, mais on me dit encore:—Travaille +donc! te v'là en âge. T'auras pas +toujours ta soeur! et d'ailleurs, ta soeur, elle ne +fera pas fortune, elle vaut mieux que ça!... +«T'entends bien, Fafa? quand on ne te verra +plus, ça sera rasé, et, si on me revoit bien habillé +avec de l'argent dans ma poche, on me renverra +avec ceux qu'on méprise, et dame!... il faudra +bien descendre dans la société. Tu ne veux pas +de ça, pas vrai? Il ne vaut pas grand'chose, +ton Dodore; mais il vaut mieux que rien du +tout!»</p> + +<p>Francia cacha sa figure dans ses mains, et fondit +en larmes. La vie sociale se déroulait devant elle +pour la première fois. La vitalité de sa propre conscience +faisait un grand effort pour se dégager +sous l'influence inattendue de ce frère avili jusque-là +par elle, à l'insu de l'un et de l'autre, qui +allait l'être davantage et sciemment.</p> + +<p>—Tu vaux mieux que moi, lui dit-elle. Nous +avons encore de l'honnêteté à garder, et, si nous +nous en allons dans un autre endroit, nous ne +connaîtrons pas une personne pour nous dire +bonjour en passant; mais qu'est-ce que nous pouvons +faire? Je ne dois pas rester avec Guzman +et je ne veux rien garder de lui.</p> + +<p>—Tu ne l'aimes plus!</p> + +<p>—Non, plus du tout.</p> + +<p>—Ne peux-tu pas patienter?</p> + +<p>—Non, il faudrait le tromper. Je ne peux pas!</p> + +<p>—Eh bien, ne le trompe pas. Dis-lui que c'est +fini, que tu veux te marier.</p> + +<p>—Je mentirais et il ne me croirait pas. Pense +au train qu'il va faire! Ça nous fera bien plus de +tort que de nous sauver!</p> + +<p>—Il ne t'aime déjà pas tant! Dis-lui que tu +sais ses allures, mets-le à la porte, je t'aiderai. Je +ne le crains pas, va, j'en mangerais dix comme +lui!</p> + +<p>—Il criera qu'il est chez lui, qu'il paie le logis, +que c'est lui qui nous chasse!</p> + +<p>—Tu n'as donc pas de quoi le payer, ce satané +loyer, lui jeter son argent à la figure, quoi!</p> + +<p>—J'ai quatre francs, je te l'ai dit. Je ne reçois +jamais d'argent de lui; ça me répugne. Il me +donne tous les jours pour le dîner puisqu'il dîne +avec nous; le matin, nous mangeons les restes, +toi et moi.</p> + +<p>—Ah! s'écria Dodore en serrant les poings, si +j'avais pensé! Je prendrai un état, Fafa, vrai! Je +vais me mettre à n'importe quelle pioche! Faut +travailler, faut pas dépendre comme ça!</p> + +<p>—Quand je te le disais! Tu voyais bien qu'à coudre +chez nous des gilets de flanelle dans la journée, +je ne pouvais pas gagner plus de six sous; avec +ça, je ne pouvais pas t'élever et vivre sans mendier. +Les amoureux sont venus me dire:—«Ne +travaille donc pas, tu es trop jolie pour veiller si +tard, et d'ailleurs, tu auras beau faire, ça ne te +sauvera pas.» Je les ai écoutés, croyant que +l'amitié empocherait la honte, et nous voilà!</p> + +<p>—Faut que ça finisse, s'écria Dodore; c'est à +cause de moi que ça t'arrive! faut en finir! Je vas +chercher Antoine! Il paiera tout, il te conduira +quelque part d'où tu ne sortiras que pour l'épouser!</p> + +<p>Antoine adorait Francia; elle était son rêve, son +idéal. Il lui pardonnait tout, il était prêt à la protéger, +à la sauver. Elle le savait bien. Il ne le lui +avait dit que par ses regards et son trouble en la +rencontrant; mais c'était un être inculte. Il savait +à peine signer son nom. Il ne pouvait pas dire un +mot sans jurer, il portait une blouse, il avait les +mains larges, noires et velues jusqu'au bout des +doigts. Il faisait sa barbe une fois par semaine, il +semblait affreux à Francia, et l'idée de lui appartenir +la révoltait.</p> + +<p>—Si tu veux que je me tue, s'écria-t-elle en +allant éperdue vers la fenêtre, va chercher cet +homme-là!</p> + +<p>Il fallait pourtant prendre un parti, et toute solution +semblait impossible, lorsqu'on sonna discrètement à la porte.</p> + +<p>—N'aie pas peur! dit Théodore à sa soeur, ça +n'est pas Guzman qui sonne si doux que ça.</p> + +<p>Il alla ouvrir et M. Valentin apparut. Il apportait +une lettre de Mourzakine ainsi conçue:</p> + +<p>«Puisque tu es si craintive, mon cher petit oiseau +bleu, j'ai trouvé moyen de tout arranger. +M. Valentin t'en fera part, aie confiance en lui.»</p> + +<p>—Quel moyen le prince a-t-il donc trouvé? dit +Francia en s'adressant à Valentin.</p> + +<p>—Le prince n'a rien trouvé du tout, répondit +Valentin avec le sourire d'un homme supérieur: +il m'a raconté votre histoire et fait connaître vos +scrupules. J'ai trouvé un arrangement bien simple. +Je vais dire à votre propriétaire et dans le café +d'en bas que votre mère est revenue de Russie, +que vous partez pour aller au-devant d'elle à la +frontière et que c'est elle qui vous envoie de +l'argent. Soyez tranquille; mais allez vite, le fiacre +n° 182 est devant la Porte Saint-Martin, et il a l'adresse +du prince, qui vous attend.</p> + +<p>—Partons! dit Francia en prenant le bras de +son frère. Tu vois comme le prince est bon; il +nous sauve la vie et l'honneur!</p> + +<p>Dodore, étourdi, se laissa emmener. Sa morale +était de trop fraîche date pour résister davantage. +Ils évitèrent de passer devant l'estaminet, bien que +le coeur de Francia se serrât à l'idée de quitter +ainsi son vieil ami Moynet; mais il l'eût peut-être +retenue de force. Ils trouvèrent le fiacre, qui les +conduisit au faubourg Saint-Germain; Mozdar les +reçut et les fit monter dans le pavillon occupé par +Mourzakine. Il y avait à l'étage le plus élevé un petit +appartement que Valentin louait au prince moyennant +un louis de plus par jour, et qui prenait vue +sur le grand terrain où se réunissaient les jardins +des hôtels environnants, celui de l'hôtel de Thièvre +compris.</p> + +<p>—Excusez! dit Dodore en parcourant les trois +chambres, nous voilà donc passés princes pour de +bon!</p> + +<p>Une heure après, Valentin arrivait avec un carton +et un ballot; il apportait à Francia et à Théodore +les pauvres effets qu'ils avaient laissés dans +leur appartement du faubourg.</p> + +<p>—Tout est arrangé, leur dit-il. J'ai payé votre +loyer et vous ne devez rien à personne. J'ai renvoyé +à M. Guzman Lebeau les objets que vous +vouliez lui restituer. J'ai dit à votre ami Moynet +ce qui était convenu. Il n'a pas été trop surpris; +il a paru seulement chagrin de n'avoir pas reçu +vos adieux.</p> + +<p>Deux grosses larmes tombèrent des yeux de +Francia.</p> + +<p>—Tranquillisez-vous, reprit Valentin; il ne +vous fait pas de reproche. J'ai tout mis sur mon +compte. Je lui ai dit que vous deviez prendre la +diligence pour Strasbourg à une heure et que +vous n'aviez pas eu une minute à perdre pour ne +pas manquer la voiture. Il m'a demandé mon nom. +Je lui ai dit un nom en l'air et j'ai promis d'aller +lui donner de vos nouvelles. Je l'ai laissé tranquille +et joyeux.</p> + +<p>Dodore admira Valentin et ne put s'empêcher +de frapper dans ses mains en faisant une pirouette.</p> + +<p>—Le jeune homme est content? dit Valentin +en clignotant; à présent, il faut songer à lui donner +de l'occupation. Le prince désire qu'on ne le +voie pas vaguer aux alentours. Je l'enverrai à un +de mes amis qui a une entreprise de roulage hors +Paris. Sait-il écrire?</p> + +<p>—Pas trop, dit Francia.</p> + +<p>—Mais il sait lire?</p> + +<p>—Oui, assez bien. C'est moi qui lui ai appris. +S'il voulait, il apprendrait tout! Il n'est pas sot, +allez!</p> + +<p>—Il fera les commissions, et peu à peu il se mettra +aux écritures; c'est son affaire de s'instruire. +Plus on est instruit, plus on gagne. Il sera logé +et nourri en attendant qu'il fasse preuve de bonne +volonté, et on lui donnera quelque chose pour +s'habiller. Voici l'adresse et une lettre pour le patron. +Quant à vous, ma chère enfant, vous êtes +libre de sortir; mais, comme vous désirez rester +cachée, ma femme vous apportera vos repas, et, +si vous vous ennuyez d'être seule, elle viendra +tricoter auprès de vous. Elle ne manque pas d'esprit, +sa société est agréable. Vous pourrez prendre +l'air au jardin le matin de bonne heure et le soir +aussi; soyez tranquille, vous ne manquerez de +rien et je suis tout à votre service.</p> + +<p>Ayant ainsi réglé l'existence des deux enfants +confiés à ses soins éclairés, M. Valentin se retira +sans dire à Francia, qui n'osa pas le lui demander, +quand elle reverrait le prince.</p> + +<p>—Eh bien! te voilà content? dit-elle à son +frère. Tu voulais travailler,... tu vas te faire un +état!</p> + +<p>—Bien sûr, que je veux travailler! répondit-il +en frappant du pied d'un air résolu. Je suis content +de ne rien devoir aux autres. Il y a assez longtemps +que ça dure. Alors, je m'en vais, je prends +un col blanc pour avoir une tenue présentable, un +air comme il faut, et mes souliers neufs, puisqu'il +y aura des courses à faire. Quand j'aurai besoin +d'autre chose, je viendrai le chercher. Adieu, +Fafa; je te laisse heureuse, j'espère!... D'ailleurs +je reviendrai te voir.</p> + +<p>—Tu t'en vas comme ça, tout de suite? dit +Francia, dont le coeur se serra à l'idée de rester +seule.</p> + +<p>Elle n'était pas bien sûre de la fermeté de résolution +de son frère. Habituée à le surveiller autant +que possible, à le gronder quand il rentrait +tard, elle l'avait empêché d'arriver au désordre +absolu. N'allait-il pas y tomber maintenant qu'il +ne craindrait plus ses reproches?</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux que je fasse ici? répondit-il +le coeur gros; c'est joli, ici, c'est cossu +même. J'y serais trop bien, je m'ennuierais, je serais +comme un oiseau en cage. Il faut que je trotte, +moi, que j'avale de l'air, que je voie des figures! +Celle de ton prince ne me va guère, et la mienne +ne lui va pas du tout. Et puis, c'est un étranger, +un <i>coalisé</i>! Tu auras beau dire..., ça me remue le +sang.</p> + +<p>—C'est un ennemi, j'en conviens, dit Francia; +mais sans lui tu ne m'aurais pas, et sans lui nous +n'aurions pas de chance de retrouver notre mère.</p> + +<p>—Eh bien! si on la retrouve, ça changera! Elle +sera malheureuse, on travaillera pour la nourrir. +Je m'en vais travailler!</p> + +<p>—Vrai?</p> + +<p>—Quand je te le dis!</p> + +<p>—Tu m'as promis si souvent!</p> + +<p>—A présent, c'est pour de vrai, faut bien, à +moins d'être méprisé!</p> + +<p>—Allons, va! et embrasse-moi!</p> + +<p>—Non, dit le gamin en enfonçant sa casquette +sur ses yeux; faut pas s'attendrir, c'est des bêtises!</p> + +<p>Il sortit résolument, se mit à courir jusqu'au +bout de la rue, s'arrêta un moment, étouffé par +les sanglots, et reprit sa course jusqu'à Vaugirard, +où il se mit à la disposition du patron à qui M. Valentin +le recommandait.</p> + +<p>Francia pleurait de son côté; mais elle prit courage +en se disant:</p> + +<p>—Sans tout cela, il ne serait pas encore décidé +à se ranger, il se serait peut-être perdu! Si +Dieu veut qu'il tienne parole, je ne regretterai pas +ce que j'ai fait.</p> + +<p>Elle le regrettait pourtant sans vouloir se l'avouer. +Sa pauvre petite existence était bouleversée. +Elle quittait pour toujours son petit coin de +Paris où elle était plus aimée que jugée dans un +certain milieu d'honnêtes gens; elle y avait attiré +plus d'attention que ne le comportait sa mince +position.</p> + +<p>Une enfant de quinze ans échappée aux horreurs +de la retraite de Russie et au désastre de la Bérézina, +jolie, douce, modeste dans ses manières, +assez fière pour n'implorer personne, assez dévouée +pour se charger de son frère, ce n'était pas +la première venue, et si on lui reprochait d'avoir +des liaisons irrégulières, on l'excusait en voyant +qu'elle ne voulait être à charge à personne.</p> + +<p>L'égoïsme réclame toujours sa part dans les jugements +humains. On repousse une mendiante qui +vous dit:</p> + +<p>—Donnez-moi pour que je ne sois pas forcée +de me donner.</p> + +<p>Et on a raison jusqu'à un certain point, car +beaucoup exploitent lâchement cette prétendue +répugnance à l'avilissement. On aime mieux que +l'innocence succombe fièrement sans demander +conseil, et qu'elle porte sans se plaindre la fatalité +du destin.</p> + +<p>Francia laissait donc derrière elle un groupe +qu'elle appelait <i>le monde</i>, et qui était le sien. Elle +se trouvait seule, ayant pour tout appui un étranger +qui promettait de l'aimer, pour toute relation +un inconnu, ce Valentin, dont la perversité, voilée +sous un air suffisant, lui inspirait déjà une vague +méfiance. Elle regarda son joli appartement sans +trop se demander si dans quelques jours les alliés +ne quitteraient point Paris, et ce qu'elle deviendrait, +si Mourzakine l'abandonnait. Cette prévision +ne lui vint pas plus à l'esprit qu'elle n'était venue +à Théodore. Elle défit ses paquets, rangea ses +bardes dans les armoires, se fit belle et se regarda +dans une psyché en acajou qui avait pour pieds +des griffes de lion en bronze doré. Elle admira le +luxe relatif que lui procurait son beau prince, les +affreux meubles plaqués de l'époque, les rideaux +de mousseline à mille plis drapés <i>à l'antique</i>, les +vases d'albâtre avec des jacynthes artificielles +sous verre, le sofa bleu à crépines orange, la petite +pendule représentant un Amour avec un doigt +sur les lèvres; mais elle plaça sous ses yeux les +quelques chétifs bibelots que Valentin lui avait +apportés de chez elle, bien que, par leur pauvreté +vulgaire, ils fissent tache dans son nouveau logement. +Ensuite elle se mit à la fenêtre pour admirer +le beau jardin et les grands arbres; mais elle +le trouva triste en se rappelant les laides mansardes +et les toits noirs qu'elle avait l'habitude +de contempler. Elle chercha sur sa fenêtre le pot +de réséda qu'elle arrosait soir et matin.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, dit-elle, ce Valentin a laissé +là-bas le réséda!</p> + +<p>Et elle se remit à pleurer sur cet ensemble de +choses à jamais perdues, dont la valeur lui devenait +inappréciable, car il représentait des habitudes, +des souvenirs et des sympathies qu'elle +ne devait plus retrouver.</p> + +<p>Que faisait Mourzakine pendant que le complaisant +Valentin procédait à l'installation de sa +maîtresse dans les conditions les plus favorables à +leurs secrets rapports? Il était en train d'endormir +les soupçons de son oncle. Ogokskoï avait revu +madame de Thièvre à l'Opéra dans tout l'éclat de +sa plantureuse beauté, il avait été la saluer dans +sa loge: elle avait été charmante pour lui. Sérieusement +épris d'elle, il était résolu à ne rien épargner +pour supplanter son neveu. Mourzakine, sans +renoncer à la belle Française, voulait paraître céder +le pas à l'oncle dont il dépendait absolument.</p> + +<p>—Vous avez, lui dit-il, consommé ma disgrâce +hier à l'Opéra. Ma belle hôtesse n'a plus un regard +pour moi, et pour m'en consoler je me suis jeté +dans une moindre, mais plus facile aventure. J'ai +pris chez moi <i>une petite</i>; ce n'est pas grand'chose, +mais c'est parisien, c'est-à-dire coquet, gentil, +propret et drôle; vous me garderez pourtant le +secret là-dessus, mon bon oncle? Madame de +Thièvre, qui est passablement femme, me mépriserait +trop, si elle savait que j'ai si vite cherché à +me consoler de ses rigueurs.</p> + +<p>—Sois tranquille, Diomiditch, répondit Ogokskoï +d'un ton qui fit comprendre à Mourzakine qu'il +comptait le trahir au plus vite.</p> + +<p>C'est tout ce que désirait ce prince sauvage, +doublé d'un courtisan rusé. Madame de Thièvre +était déjà prévenue; elle savait ce qu'il avait plu +à Mourzakine de lui confier. Francia, selon lui, +était une pauvre fille assez laide dont il avait pitié +et à laquelle il devait un appui, puisque, dans +une charge de cavalerie, il avait «eu le malheur +d'écraser sa mère.» Il l'avait logée dans sa maison +en attendant qu'il pût lui procurer quelque ouvrage +un peu lucratif. Il avait arrangé et débité ce roman +avec tant de facilité, il avait tant de charme +et d'aisance à mentir, que madame de Thièvre, +touchée de sa sincérité et flattée de sa confiance, +avait promis de s'intéresser à sa protégée; et puis, +elle comprit que ce hasard amenait une combinaison +favorable à la passion de Mourzakine +pour elle en détournant les soupçons de l'oncle +Ogokskoï.</p> + +<p>Elle se prêtait donc maintenant à cette lâcheté +qui l'avait d'abord indignée: elle était secrètement +vaincue. Elle ne voulait pas se l'avouer; mais elle +se laissait aller, avec une alternative d'agitation et +de langueur, à tout ce qui pouvait assurer sa défaite +sans compromettre le prince.</p> + +<p>Quant à lui, ce n'était plus en un jour qu'il +espérait désormais triompher d'elle. Il craignait +un retour de dépit et de fierté, s'il brusquait les +choses. Il se donnait une semaine pour la convaincre, +il pouvait prendre patience: Francia lui +plaisait réellement.</p> + +<p>Le soir, en soupant avec elle dans sa petite +chambre, il se mit à l'aimer tout à fait. Il était +capable d'aimer tout comme un autre, de cet amour +parfaitement égoïste qui se prodigue dans l'ivresse +sauf à s'éteindre dans les difficultés ultérieures. +Il est vrai que dans l'ivresse il était charmant, +tendre et ardent à la fois. La pauvre Francia, +après lui avoir naïvement avoué l'effroi et le chagrin +de son isolement, se mit à l'aimer de toute +son âme et à lui demander pardon d'avoir regretté +quelque chose, quand elle n'eût dû que ressentir +la joie de lui appartenir.</p> + +<p>—Tenez, lui disait-elle, je n'ai jamais su jusqu'à +ce jour ce que c'est qu'aimer. Regardez-moi, je +n'invente pas cela pour vous faire plaisir!</p> + +<p>En effet, ses yeux clairs et profonds, son sourire +confiant et pur comme celui de l'enfance, attestaient +une sincérité complète. Mourzakine était +trop pénétrant, trop méfiant, pour s'y tromper. Il +se sentait aimé pour lui-même dans toute l'acceptation +de ce terme banal qui avait été son rêve, +et qui devenait une rare certitude. Il se surprenait +par moments à ressentir, lui aussi, quelque chose +de plus doux que le plaisir. Il possédait une âme, +et il étudiait avec surprise cette espèce de <i>petite +âme française</i> qui lui parlait une langue nouvelle, +langue incomplète et vague qui ne se servait +pas des mots tout faits à l'image des femmes du +monde, et qui était trop inspirée pour être élégante +ou correcte.</p> + +<p>Elle dormit deux heures, la tête sur son épaule, +mais, avec le jour, elle s'éveilla chantant comme +les oiseaux. Elle n'était pas habituée à ne pas voir +lever le soleil. Elle avait besoin de marcher, de +sortir, de respirer. Ils montèrent en voiture, +et elle le conduisit à Romainville, qui était alors le +rendez-vous des amants heureux. Le bois était +encore désert. Elle ramassa des violettes et en +remplit le dolman bombé sur la poitrine du prince +tartare, puis elle les reprit pour les mettre classiquement +sur son coeur. Ils déjeunèrent d'oeufs +frais et de laitage. Elle était en même temps folâtre +et attendrie; elle avait la gaîté gracieuse et +discrète, rien de vulgaire. Ils causaient beaucoup. +Les Russes sont bavards, les Parisiennes sont +babillardes. Il était étonné de pouvoir causer avec +elle, qui ne savait rien, mais qui savait tout, +comme savent les gens de toute condition à Paris, +par le perpétuel ouï-dire de la vie d'expansion et +de contact. Quel contraste avec les peuples +qui, n'ayant pas le droit de parler, perdent le besoin +de penser! Paris est le temple de vérité où +l'on pense tout haut et où l'on s'apprend les uns +aux autres ce que l'on doit penser de tout. Mourzakine +était émerveillé et se demandait presque +s'il n'avait pas mis la main sur une nature +d'exception. Il était tenté de le croire, surtout en +voyant la bonté de coeur qui caractérisait Francia. +Sur quelque sujet qu'il la mît, elle était toujours +et tout naturellement dans le ton de l'indulgence, +du désintéressement, de la pitié compatissante. +Cette nuance particulière, elle la devait à ce qu'elle +avait souffert et vu souffrir dans une autre phase +de sa vie.</p> + +<p>—Eh quoi! lui disait-il dans la voiture en revenant, +pas un mauvais sentiment, pas d'envie pour +les riches, pas de mépris pour les coupables? Tu +es toute douceur et toute simplicité, ma pauvre +enfant, et si les autres Françaises te ressemblent, +vous êtes les meilleurs êtres qu'il y ait au +monde.</p> + +<p>Il avait peu de service à faire et il prétendit en +avoir un très-rude pour se dispenser de paraître à +l'hôtel de Thièvre. Il lui semblait qu'il ne se plaisait +plus avec personne autre que Francia, qu'il ne +se soucierait plus d'aucune femme. Il l'aima exclusivement +pendant trois jours. Pendant trois jours, +elle fut si heureuse qu'elle oublia tout et ne +regretta rien. Il était tout pour elle; elle ne croyait +pas qu'un bonheur si grand ne dût pas être éternel. +Tout à coup elle ne le vit plus, et l'effroi +s'empara d'elle. Un grand événement était survenu. +Napoléon, malgré l'acte d'abdication, venait de +faire un mouvement de Fontainebleau sur Paris. +Il avait encore des forces disponibles, les alliés +ne s'étaient pas méfiés. Enivrés de leur facile +conquête, ils oubliaient dans les plaisirs de Paris +que les hauteurs qui lui servaient alors de défense +naturelle n'étaient pas gardées. L'annonce de l'approche +de l'empereur les jeta dans une vive agitation. +Des ordres furent donnés à la hâte, on courut +aux armes. Paris trembla d'être pris entre deux +feux. Mourzakine monta à cheval, et ne rentra ni le +soir ni le lendemain.</p> + +<p>Pour rassurer Francia, Valentin lui apprit ce qui +se passait. Ce fut pour elle une terreur plus +grande que celle de son infidélité, ce fut l'effroi +des dangers qu'il allait courir. Elle savait ce que +c'est que la guerre. Elle avait maintes fois vu +comment une poignée de Français traversait alors +les masses ennemies, ou se repliait après en avoir +fait un carnage épouvantable.</p> + +<p>-Ils vont me le tuer! s'écria-t-elle; ils vont +reprendre Paris et ils ne feront grâce à aucun +Russe!</p> + +<p>Elle se tordit les mains et fit peut-être des voeux +pour l'ennemi. Elle était dans cette angoisse, quand +le soir son frère entra chez elle.</p> + +<p>—Je viens te faire mes adieux, lui dit-il; ça va +chauffer, Fafa, et cette fois j'en suis! L'âge n'y +fait rien. On va barricader les barrières pour empêcher +messieurs les ennemis d'y rentrer, aussitôt +qu'ils en seront tous sortis, et quand l'AUTRE leur +aura flanqué une peignée, nous serons là derrière +pour les recevoir à coups de pierres, avec des +pioches, des pinces, tout ce qu'on aura sous la +main. On ira tous dans le faubourg, on n'a pas +besoin d'ordres, on se passera d'officiers, on fera +ses affaires soi-même.</p> + +<p>Il en dit long sur ce ton. Francia, les yeux agrandis +par l'épouvante, les mains crispées sur son +genou, ne répondait rien: elle voyait déjà morts les +deux seuls êtres qui lui fussent chers, son frère +et son amant.</p> + +<p>Elle chercha pourtant à retenir Théodore. Il se +révolta.</p> + +<p>—Tu voudrais me voir lâche? Tu ne te souviens +déjà plus de ce que tu me disais si souvent: Tu +ne seras jamais un homme! Eh bien! m'y voilà, +j'en suis un. J'étais parti pour travailler; mais +tous ceux qui travaillent veulent se battre et je +suis aussi bon qu'un autre pour taper dans une +bagarre. Y a pas besoin d'être grand et fort pour +faire une presse; les plus lestes, et j'en suis, sauteront +en croupe des Cosaques et leur planteront +leur couteau dans la gorge. Les femmes en seront +aussi: elles entassent des pavés dans les maisons +pour les jeter par la fenêtre; qu'ils y viennent, on +les attend!</p> + +<p>Francia, restée seule, sentit que son cerveau se +troublait. Elle descendit au jardin et se promena +sous les grands arbres sans savoir où elle était: +elle s'imaginait par moments entendre le canon; +mais ce n'était que l'afflux du sang au cerveau qui +résonnait dans ses oreilles. Paris était tranquille, +tout devait se passer en luttes diplomatiques et, +après une dernière velléité de combat, Napoléon +devait se résigner à l'île d'Elbe.</p> + +<p>Tout à coup Francia se trouva en face d'une +femme grande, drapée dans un châle blanc, qui se +glissait dans le crépuscule et qui s'arrêta pour la +regarder; c'était madame de Thièvre, qui, connaissant +les localités et traversant le jardin de madame +de S..., son amie absente, venait s'informer de +Mourzakine. Elle aussi était inquiète et agitée. Elle +voulait savoir s'il était rentré; elle avait déjà envoyé +deux fois Martin, et, n'osant plus lui montrer +son angoisse, elle venait elle-même, à la faveur +des ombres du soir, regarder si le pavillon +était éclairé.</p> + +<p>En voyant une femme seule dans ce jardin où +personne du dehors ne pénétrait, la marquise ne +douta pas que ce ne fût la jeune protégée du +prince et elle n'hésita pas à l'arrêter en lui disant:</p> + +<p>—Est-ce vous, mademoiselle Francia?</p> + +<p>Et comme elle tardait à répondre, elle ajouta:</p> + +<p>—Ce ne peut être que vous; n'ayez pas peur de +me parler. Je suis une proche parente du prince +et je viens savoir si vous avez de ses nouvelles.</p> + +<p>Francia ne se méfia point et répondit qu'elle +n'en avait pas. Elle ajouta imprudemment qu'elle +s'en tourmentait beaucoup et demanda si on se +battait aux barrières:</p> + +<p>—Non, Dieu merci! dit la marquise; mais peut-être +y a-t-il quelque engagement plus loin. Vous +n'êtes pas rassurée, je vois cela; vous êtes très +attachée au prince? N'en rougissez pas, je sais +ce qu'il a fait pour vous et je trouve que vous avez +bien sujet d'être reconnaissante.</p> + +<p>—Il vous a donc parlé de moi? dit Francia, stupéfaite.</p> + +<p>—Il l'a bien fallu, puisque vous êtes venue lui +parler chez moi. Je devais bien savoir qui vous +étiez!</p> + +<p>—Chez vous?... Ah! oui, vous êtes la marquise +de Thièvre. Il faut me pardonner, madame, j'espérais,... +à cause de ma mère...</p> + +<p>—Oui, oui, je sais tout, mon cousin m'a donné +tous les détails. Eh bien! votre pauvre mère, il n'y +a plus d'espoir, et c'est pour cela...</p> + +<p>—Plus d'espoir? Il vous a dit qu'il n'y avait plus +d'espoir?</p> + +<p>—Il ne vous a donc pas dit la vérité, à +vous?</p> + +<p>—Il m'a dit qu'il écrirait, qu'on la retrouverait +peut-être! Ah! mon Dieu, il m'aurait donc +trompée!</p> + +<p>—Trompée? pourquoi vous tromperait-il?...</p> + +<p>Madame de Thièvre fit cette interpellation +d'un ton qui effraya la jeune fille; elle baissa la +tête et ne répondit pas: elle pressentait une +rivale.</p> + +<p>—Répondez donc! reprit la marquise d'un ton +plus âpre encore... Est-il votre amant, oui ou +non?</p> + +<p>—Mais, madame, je ne sais pas de quel droit +vous me questionnez comme ça!</p> + +<p>—Je n'ai aucun droit, dit madame de Thièvre +en reprenant possession d'elle-même et en mettant +un sourire dans sa voix. Je m'intéresse à vous, +parce que vous êtes malheureuse, d'un malheur +exceptionnel et bizarre. Votre mère a été écrasée +sous les pieds du cheval de Mourzakine et c'est +lui justement qui vous adopte et vous recueille! +C'est tout un roman cela, ma petite, et si l'amour +s'en mêle,... ma foi, le dénoûment est neuf, et je +ne m'y serais pas attendue!</p> + +<p>Francia ne dit pas une parole, ne fit pas entendre +un soupir. Elle s'enfuit comme si elle eût été +mordue par un serpent, et laissant madame de +Thièvre étourdie de sa disparition soudaine, elle +remonta dans sa chambre, où elle se laissa tomber +par terre et passa la nuit dans un état de torpeur +ou de délire dont elle ne put rien se rappeler le +lendemain.</p> + +<p>Au demi-jour pourtant elle se traîna jusqu'à son +lit, où elle s'endormit et fit des rêves horribles. +Elle voyait sa mère étendue sur la neige et le pied +du cheval de Mourzakine s'enfonçant dans son +crâne, qu'il emportait tout sanglant comme l'anneau +d'une entrave. Ce n'était plus qu'un informe +débris; mais cela avait encore des yeux qui regardaient +Francia, et ces yeux effroyables, c'étaient +tantôt ceux de sa mère et tantôt ceux de +Théodore.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Au milieu de ces rêves affreux, Francia s'éveilla +en criant. Il faisait grand jour. Madame Valentin l'entendit, +entra chez elle, et voulut savoir la cause de +son agitation: Francia fit un effort pour lui répondre; +mais elle ne voulait pas se confier à cette +femme, et madame Valentin fut réduite à parler +toute seule.</p> + +<p>—Voyez-vous, ma chère enfant, lui disait-elle, +si c'est parce que vous craignez la guerre, vous +avez tort; il n'y aura plus de guerre. Le tyran sera +mis dans une tour où on prépare une cage de fer. +Nos bons alliés sont en train de s'emparer de sa +personne, et votre cher prince n'aura pas une +égratignure: les cartes me l'ont dit hier soir. Ah! +vous l'aimez bien, ce beau prince! Je comprends +ça. Il vous aime aussi, à ce qu'il paraît. M. Valentin +me disait hier: C'est singulier comme ces Russes se +prennent d'amour pour nos petites Françaises! Ça +ne ressemble pas du tout aux fantaisies de notre +ancien maître, qui avait fait arranger l'appartement +où vous voilà pour mener sans bruit ses petites affaires +de coeur. Eh bien! il en changeait comme de +cravate, et il y tenait si peu, si peu, qu'il oubliait +quelquefois de renvoyer l'une pour faire entrer +l'autre. Alors, ça amenait des scènes, et même des +batailles; il y avait de quoi rire, allez! Mais le +prince n'est pas si avancé que ça; c'est un homme +simple, capable de vous épouser, si vous avez l'esprit +de vous y prendre. Vous ne croyez pas? ajouta-t-elle +en voyant tressaillir Francia. Ah! dame, ce +n'est pas tout à fait probable; pourtant on a vu de +ces choses-là. Tout dépend de l'esprit qu'on a, et +je ne vous crois pas sotte, vous! Vous avez l'air +distingué, et des manières... comme une vraie demoiselle. +Quel malheur pour vous d'avoir écouté +ce perruquier! sans cela, voyez-vous, tout serait +possible. Vous me direz que bien d'autres ont fait +fortune sans être épousées, c'est encore vrai. Le +prince parti, vous en retrouverez peut-être un autre +de même qualité. Ça fait très-bien d'avoir été +aimée d'un prince, ça efface le passé, ça vous fait +remonter dans l'opinion des hommes. Allons, ne +vous tourmentez pas; M. Valentin connaît le beau +monde, et si vous voulez vous fier à lui, il est capable +de vous donner de bons conseils et de bonnes +relations.</p> + +<p>Madame Valentin bavardait plus que ne l'eût permis +son prudent mari. Francia ne voulait pas l'écouter; +mais elle l'entendait malgré elle, et la +honte de se voir protégée et conseillée par de telles +gens lui faisait davantage sentir l'horreur de sa +situation.</p> + +<p>—Je veux m'en aller! s'écria-t-elle en sortant +de son lit et en essayant de s'habiller à la hâte; je +ne dois pas rester ici!</p> + +<p>Madame Valentin la crut prise de délire et la fit +recoucher, ce qui ne fut pas difficile, car les forces +lui manquaient et la pâleur de la mort était sur ses +joues. Madame Valentin envoya son mari chercher +un médecin. Valentin amena un chirurgien qu'il +connaissait pour avoir été soigné par lui d'une plaie +à la jambe, et qui exerçait la médecine, depuis +qu'estropié lui-même il n'était plus attaché effectivement +à l'armée. C'était un ancien élève et un +ami dévoué de Larrey. Il avait la bonté et la simplicité +de son maître, et même il lui ressemblait +un peu, circonstance dont il était flatté. Aussi aidait-il +à la ressemblance en copiant son costume et +sa coiffure; comme lui, il portait ses cheveux +noirs assez longs pour couvrir le collet de son +habit. Comme lui, du reste, il avait la figure +pâle, le front pur, l'oeil vif et doux. Francia s'y +trompa au premier abord, car ses souvenirs étaient +restés assez nets, et, en le voyant auprès d'elle, +elle s'écria en joignant les mains:</p> + +<p>—Ah! monsieur Larrey, je vous ai souvent vu +là-bas!</p> + +<p>—Où donc? répondit le docteur Faure, que l'erreur +de Francia toucha profondément.</p> + +<p>—En Russie!</p> + +<p>—Ce n'est pas moi, mon enfant, je n'y étais pas; +mais j'y étais de coeur avec <i>lui</i>! Voyons, quel mal +avez-vous?</p> + +<p>—Rien, monsieur, ce n'est rien, c'est le chagrin. +J'ai eu des rêves, et puis je me sens faible; mais +je n'ai rien et je veux m'en aller d'ici.</p> + +<p>—Vous voyez, docteur, dit la Valentin, elle déraisonne; +elle est ici chez elle et elle y est fort +bien.</p> + +<p>—Laissez-moi seule avec elle, dit le docteur. +Vous paraissez l'effrayer. Je n'ai pas besoin de vous +pour savoir si elle a le délire.</p> + +<p>La Valentin sortit.</p> + +<p>—Monsieur le docteur, dit Francia recouvrant +une vivacité fébrile, il faut que vous m'aidiez à retourner +chez nous! Je suis ici chez un homme qui +m'a tué ma mère!</p> + +<p>Le docteur fronça légèrement le sourcil; l'étrange +révélation de la jeune fille ressemblait beaucoup +à un accès de démence. Il lui toucha le pouls; +elle avait la fièvre, mais pas assez pour l'inquiéter. +Il lui fit boire un peu d'eau, l'engagea à se tenir +calme un instant et l'observa; puis, la questionnant +avec ordre, laconisme et douceur, il fut frappé +de la lucidité et de la sincérité de ses réponses. +Au bout de dix minutes, il savait toute la vie de +Francia, et se rendait un compte exact de sa +situation.</p> + +<p>—Ma pauvre enfant, lui dit-il, il ne me paraît pas +certain que ce prince russe soit le meurtrier de +votre mère. Vous avez pu être trompée par une +rivale, à l'effet de vous faire souffrir ou de rompre +vos relations avec son amant; mais je suis pour le +proverbe <i>Dans le doute, abstiens-toi!</i> Vous ferez +donc bien, dans quelques heures, ce soir,... quand +vous pourrez sortir sans inconvénient pour votre +santé, de vous en aller d'ici.</p> + +<p>Francia fit un geste d'angoisse.</p> + +<p>—Vous n'avez rien, je sais, reprit le docteur, et +vous ne voulez plus rien recevoir de ce prince. +Moi, je ne suis pas riche, je suis même pauvre; +mais je connais de bonnes âmes qui, sans même +savoir votre nom et votre histoire, me donneront +un secours suffisant pour vous permettre d'aller +loger ailleurs. Dame! après ça, il faudra bien essayer +de travailler!</p> + +<p>—Mais, monsieur, je travaille! Voyez, mon ouvrage +est là. J'ai des pièces à finir et à renvoyer.</p> + +<p>—Oui, dit le docteur, des gilets de flanelle! Je +sais ce que ça rapporte. Ce n'est pas assez; il faut +entrer dans quelque hospice ou dans tout autre +établissement public pour travailler à la lingerie +avec des appointemens fixes. Je m'occuperai de +vous. Si vous êtes courageuse et sage, vous vous +tirerez honnêtement d'affaire; sinon, je vous en +avertis, je vous abandonnerai. Je vois qu'en ce +moment vous avez de bonnes intentions; je vais +vous mettre à même d'y donner suite. Tâchez de +dormir une heure, à présent que vous voyez le +moyen de réparer votre faute. Et puis vous vous +lèverez, vous vous habillerez tout doucement, et +je viendrai vous prendre pour vous conduire au +logement provisoire que vous voudrez choisir. Il +me faut deux ou trois jours au plus pour vous +caser.</p> + +<p>Francia lui baisa les mains en le quittant. Elle +était si pressée de s'en aller qu'elle ne put dormir; +elle se leva, réussit à se débarrasser des obsessions +de la Valentin, s'enferma et se mit à refaire ses +paquets, croyant à chaque instant entendre revenir +le bon docteur qui devait délivrer sa conscience +au prix d'une aumône dont elle ne rougissait +plus.</p> + +<p>A deux heures, elle entendit frapper à sa porte; +elle y courut, ouvrit, et se trouva dans les bras +de Mourzakine qui, la saisissant comme une +proie, la couvrait de baisers.</p> + +<p>—Laissez-moi! laissez-moi! s'écria-t-elle en +se débattant; je vous hais, je vous ai en horreur! +Laissez-moi, vous avez le sang de ma mère sur +les mains, sur la figure; je vous déteste! ne me +touchez pas, ou je vous tuerai, moi!</p> + +<p>Elle s'enfuit au fond de sa chambre, cherchant +avec égarement le couteau dont elle avait coupé +son pain pour déjeuner. Valentin, entendant ses +cris, était monté.</p> + +<p>—Prince, disait-il, ne l'approchez pas, c'est un +transport au cerveau. Je vous le disais bien, elle +déraisonne depuis ce matin. Je l'ai entendue dire +au médecin qu'elle ne voulait pas rester chez un +homme qui avait tué sa mère; or je vous demande +un peu...</p> + +<p>—Allez-vous-en! flanquez-moi la paix, dit le +prince en mettant Valentin dehors et en s'enfermant +avec Francia.</p> + +<p>Puis, allant à elle, il ouvrit son dolman en lui +présentant son poignard:</p> + +<p>—Tue-moi, si tu crois cela, lui dit-il; tu vois! +c'est très-facile, je ne t'en empêcherai pas. J'aime +mieux la mort que ta haine; mais auparavant dis-moi +qui t'a fait ce lâche et stupide mensonge?</p> + +<p>—Elle! votre autre maîtresse!</p> + +<p>—Je n'ai pas d'autre maîtresse que toi.</p> + +<p>—La marquise de Thièvre, votre prétendue +cousine!</p> + +<p>—Elle est fort peu ma cousine, et pas du tout +ma maîtresse.</p> + +<p>—Mais elle le sera!</p> + +<p>—Non, si tu m'aimes! J'ai été un peu épris +d'elle, le premier jour. Le second jour, je t'ai vue; +le troisième, je t'ai aimée: je ne peux plus aimer +que toi.</p> + +<p>—Pourquoi dit-elle que vous avez tué...</p> + +<p>—Pour t'éloigner de moi; elle est peut-être +piquée, jalouse, que sais-je? Elle a menti, elle a +arrangé l'histoire de tes malheurs, qu'il m'a bien +fallu lui raconter le jour où tu es venue me parler +chez elle; mais je peux te jurer par mon amour +et le tien que je n'étais pas à l'endroit où tu as été +blessée et où ta mère a péri!</p> + +<p>—Elle a donc péri! Vous le saviez et vous me +trompiez?</p> + +<p>—Devais-je te mettre la mort dans l'âme quand +tu conservais de l'espérance? D'ailleurs est-on +jamais absolument sûr d'un fait de cette nature? +Mozdar a vu tomber ta mère; mais il ne sait pas, +il ne peut pas savoir si elle n'a pas été relevée +vivante encore, comme tu l'étais après l'affaire. +J'ai écrit, nous saurons tout. Je ne t'ai jamais dit +de compter sur un bon résultat; mais tu dois savoir +que je suis humain, puisque je t'ai sauvée, toi! +Francia sentit tomber sa fièvre et sa colère.</p> + +<p>—C'est égal, dit elle, je veux m'en aller, le +docteur l'a dit: «—Dans le doute, abstiens-toi!»</p> + +<p>—Quel docteur? de quel âne me parles-tu? as-tu +fait la folie de te confier à quelqu'un?</p> + +<p>—Oui, dit Francia, j'ai tout raconté à un très-brave +monsieur, un ami du docteur Larrey que +madame Valentin m'a amené. Il va venir me chercher.</p> + +<p>Pressée par les questions de Mourzakine, elle +raconta son entretien avec M. Faure.</p> + +<p>—Et tu crois, s'écria le prince, que je te permettrai +de me quitter avec l'aumône des âmes +charitables du quartier? Toi, si fière, tu passerais +à l'état de mendiante? Non! voilà un billet de +banque que je mets sous ce flambeau. Quand tu voudras +partir, tu pourras le faire sans rien devoir à +personne, sans me consulter, sans m'avertir; donc +tu n'es plus retenue par rien que par l'idée de me +briser le coeur. Va-t'en, si tu veux, tout de suite! +Je ne souffrirai pas longtemps, va; si la guerre +recommence, je me ferai tuer à la première affaire +et je ne regretterai pas la vie. Je me dirai que j'ai +été heureux pendant trois jours dans toute mon +existence. Ce bonheur a été si grand, si délicieux, +si complet, qu'il peut compter pour un siècle!</p> + +<p>Mourzakine parlait avec tant de conviction apparente +que Francia tomba dans ses bras en pleurant.</p> + +<p>—Non! dit-elle, ce n'est pas possible qu'un +homme si bon et si généreux ait jamais tué une +femme! Cette marquise m'a trompée! Ah! c'est +bien cruel! Pourvu qu'elle ne te dise pas quelque +chose contre moi qui me fasse haïr de toi, comme +je te haïssais tout à l'heure!</p> + +<p>—Moquons-nous d'elle, dit le prince.</p> + +<p>Et, faisant aussi bon marché de madame de Thièvre +qu'il avait fait de Francia en parlant d'elle à la +marquise, il jura qu'elle était trop grande, trop +grasse, trop blonde, et qu'il ne pouvait souffrir +ces natures flamandes privées de charme et de feu +sacré. Il n'en savait rien du tout, mais il savait +dire tout ce qui le menait à ses fins. La bonne +Francia n'était pas vindicative, mais une femme +aime toujours à entendre rabaisser sa rivale. Les +hommes le savent, et souvent une raillerie les disculpe +mieux qu'un serment. Mourzakine ne se fit +faute ni de l'un ni de l'autre, et peut-être se persuada-t-il +qu'il disait la vérité.</p> + +<p>—Voyons, dit-il à sa petite amie quand il eut +réussi à lui arracher un sourire, tu t'es ennuyée +d'être seule, tu as eu des idées noires, je ne veux +pas que tu sois malade; achève de t'habiller, nous +allons sortir en voiture. J'ai vu aux Champs-Élysées +des petites maisons où l'on mange comme si on +était à la campagne. Allons dîner ensemble dans +une chambre bien gaie, et puis à la nuit nous nous +promènerons à pied. Ou bien veux-tu aller au +spectacle? dans une petite loge d'en bas où tu ne +seras vue de personne? Valentin nous suivra. Nous +nous arrangerons pour que tu ne sois pas vue au +bras d'un étranger en uniforme, puisque tu crains +de passer pour traître envers ta patrie! Nous irons +où tu voudras, nous ferons ce que tu voudras, +pourvu que je te voie me sourire comme l'autre +jour. Je donnerais ma vie pour un sourire de toi!</p> + +<p>Pendant qu'elle s'habillait, on apporta des cartons +où elle dut choisir rubans, écharpes, voiles, +chapeaux et gants. Elle accepta moitié honteuse, +moitié ravie. Elle était prête, elle était parée, +émue, heureuse, quand le docteur reparut. Elle +redevint pâle. Le prince reçut M. Faure avec une +politesse railleuse.</p> + +<p>—Votre petite malade est guérie, lui dit-il, elle +sait que je n'ai massacré personne de sa famille. +Nous allons sortir; veuillez me dire, docteur, ce +que je vous dois pour vos deux visites.</p> + +<p>—Je ne venais pas chercher de l'argent, répondit +M. Faure, j'en apportais, je croyais avoir une +bonne action à faire; mais puisque j'ai été, selon +ma coutume, dupe de ma simplicité, je remporte +mon aumône et je vais chercher à la mieux +placer.</p> + +<p>Il s'en alla en haussant les épaules et en jetant +à Francia confuse un regard de moquerie méprisante +qui lui alla au fond du coeur comme un coup +d'épée. Elle cacha sa tête dans ses mains, et resta +comme brisée sous une humiliation que personne +jusqu'alors ne lui avait infligée.</p> + +<p>—Voyons, lui dit le prince, vas-tu être malheureuse +avec moi, quand je fais mon possible +pour te distraire et t'égayer! Te sens-tu malade? +veux-tu te recoucher et dormir?</p> + +<p>—Non! s'écria-t-elle en lui saisissant le bras; +vous vous en iriez chez cette dame!</p> + +<p>—Te voilà jalouse encore?</p> + +<p>—Eh bien! oui, je suis jalouse malgré tout ce +que vous m'avez dit, je suis jalouse malgré moi! +Ah! tenez, je souffre bien; je sens que je suis +lâche d'aimer un ennemi de mon pays! Je sais que +pour cela je mérite le mépris de tous les honnêtes +gens. Ne dites rien, allez, vous le savez bien vous-même, +et peut-être que vous me méprisez aussi au +fond du coeur. Peut-être qu'une femme de votre +pays ne se donnerait pas à un militaire français; +mais je supporterai cette honte, si vous m'aimez, +parce que cette chose-la est tout pour moi; seulement +il faut m'aimer! Si vous me trompiez!.....</p> + +<p>Elle fondit en larmes. Le prince, voyant l'énergie +de cette affection dans un être si faible, en fut +touché.</p> + +<p>—Tiens, lui dit-il en reprenant le poignard +persan qu'elle avait jeté sur la table, je te donne +ce bijou; c'est un bijou, tu vois! c'est orné de +pierres fines, et c'est assez petit pour être caché +dans le mouchoir ou dans le gant. Ce n'est pas +plus embarrassant qu'un éventail; mais c'est un +joujou qui tue, et en te l'offrant tout à l'heure je +savais très-bien qu'il pouvait me donner la mort. +Garde-le, et perce-moi le coeur, si tu me crois infidèle!</p> + +<p>Il disait ce qu'il pensait en ce moment-là. Il +n'aimait pas la marquise; il lui en voulait même. +Il était content de ne pas se soucier de sa personne, +qu'elle lui avait trop longtemps refusée, +selon lui.</p> + +<p>Francia, rassurée, examina le poignard, le trouva +joli, et s'amusa de la possession d'un bijou si +singulier; elle le lui rendit pourtant, ne sachant +qu'en faire et frémissant à l'idée de s'en servir +contre lui. Elle était prête à sortir. Mourzakine +l'entraîna, lui fit oublier sa blessure en la caressant +et la gâtant comme un enfant malade. Ils allèrent +dîner aux Champs-Élysées, et puis il lui +demanda quel théâtre elle préférait. Elle se sentait +faible, elle avait à peine mangé, et par moments +elle avait des frissons. Il lui proposa de rentrer. +Elle le voyait disposé à s'amuser du bruit et du +mouvement de Paris; il avait copieusement dîné, +lui, bu d'autant. Elle craignit de le priver en acceptant +de prendre du repos, et céda au désir qu'il +paraissait avoir d'aller à Feydeau entendre les +chanteurs en vogue. L'Opéra-Comique était alors +fort suivi et généralement préféré au grand Opéra. +C'était un théâtre de bon ton, et Mourzakine +n'était pas fâché, tout en écoutant la musique, de +pouvoir lorgner les jolies femmes de Paris. Il envoya +en avant Valentin pour louer une loge de rez-de-chaussée, +et, quand ils arrivèrent, le dévoué +personnage les attendait sous le péristyle avec le +coupon. Francia baissa son voile, prit le bras de +Valentin et alla s'installer dans la loge, ou peu +d'instants après le prince vint la rejoindre.</p> + +<p>Quand elle se vit tête à tête avec lui dans cette +niche sombre, où, en se tenant un peu au second +plan, elle n'était vue de personne, elle se rassura. +En jetant les yeux sur ce public où pas une figure +ne lui était connue, elle sourit de la peur qu'elle +avait eue d'y être découverte, et elle oublia tout +encore une fois, pour ne sentir que la joie d'être +dans un théâtre, dans la foule, parée et ravie, dans +le souffle chaud et vivifiant de Paris artiste, seule +et invisible avec son amant heureux. C'était la sécurité, +l'impunité dans la joie, car Francia, élevée +dans les coulisses du spectacle ambulant, aimait le +théâtre avec passion. C'est en l'y menant quelquefois +que Guzman l'avait enivrée. Elle aimait surtout +la danse, bien que sa mère, en lui donnant les +premières leçons, l'eût souvent torturée, brisée, +battue. Dans ce temps-là, certes elle détestait l'art +chorégraphique; mais depuis qu'elle n'en était +plus la victime résignée, cet art redevenait charmant +dans ses souvenirs. Il se liait à ceux que sa +mère lui avait laissés. Elle était fière de s'y connaître +un peu et de pouvoir apprécier certains +pas que Mimi La Source lui avait enseignés. On +jouait, je crois, <i>Aline, reine de Golconde</i>. Si ma +mémoire me trompe, il importe peu. Il y avait un +ballet. Francia le dévora des yeux, et, bien que +les danseuses de Feydeau fussent de second ordre, +elle fut enivrée jusqu'à oublier qu'elle avait la +fièvre. Elle oublia aussi qu'elle ne voulait pas être +vue avec un étranger; elle se pencha en avant, tenant +naïvement le bras de Mourzakine et l'entraînant +à se pencher aussi pour partager un plaisir +dont elle ne voulait pas jouir sans lui.</p> + +<p>Tout à coup elle vit immédiatement au-dessous +d'elle une tête crépue, dont le ton rougeâtre la fit +tressaillir. Elle se retira, puis se hasarda à regarder +de nouveau. Elle dut prendre note d'une grosse +main poilue qui frottait par moments une nuque +bovine, rouge et baignée de sueur. Enfin elle distingua +le profil qui se tournait vers elle, mais sans +que les yeux ronds et hébétés parussent la voir. +Plus de doute, c'était Antoine le ferblantier, le neveu +du père Moynet, l'amoureux que Théodore +lui avait conseillé d'épouser.</p> + +<p>Elle fut prise de peur. Était-ce bien lui? Que venait-il +faire au théâtre, lui qui n'y comprenait rien, +et qui était trop rangé pour se permettre un pareil +luxe? L'acte finissait. Quand elle se hasarda à regarder +encore, il n'était plus là. Elle espéra qu'il +ne reviendrait pas, ou qu'elle avait été trompée +par une ressemblance. Antoine avait une de ces +têtes pour ainsi dire classiques par leur banalité, +qu'on ne rencontre plus guère aujourd'hui dans les +gens de sa classe. Les types tendent à se particulariser +sous l'action d'aptitudes plus personnelles. +A cette époque, un ouvrier de Paris n'était souvent +qu'un paysan à peine dégrossi, et si quelque +chose caractérisait Antoine, c'est qu'il n'était pas +dégrossi du tout.</p> + +<p>Mourzakine sortit pour aller chercher des oranges +et des bonbons. Francia l'attendit en se tenant +d'abord bien au fond de la baignoire; mais elle +s'ennuya, et, voyant la salle à moitié vide, le parterre +vide absolument, elle s'avança pour se donner +le plaisir de regarder la toile. En ce moment, +elle se trouva face à face avec le regard doux et le +timide sourire d'Antoine qui rentrait, et qui la reconnaissait +parfaitement. Il était trop naïf pour +croire déplacé de lui adresser la parole. Bien au +contraire, il eût pensé faire une grossièreté en ne +lui parlant pas.</p> + +<p>—Comment donc, mademoiselle Francia, lui +dit-il, c'est vous? Je vous croyais bien loin! Vous +voilà donc revenue? Est-ce que votre maman...</p> + +<p>—Je l'ai rencontrée en route, répondit Francia +avec la vivacité nerveuse d'une personne qui ne +sait pas mentir.</p> + +<p>—Ah! bien, bien! vous êtes revenues ensemble? +Et Dodore, il est revenu aussi?</p> + +<p>—Oui, il est là avec moi, il vient de sortir, dit +Francia, qui ne savait plus ce qu'elle disait.</p> + +<p>—Tant mieux, tant mieux! reprit pesamment +Antoine. A présent, vous voilà contents, vous voilà +heureux, car vous êtes habillée,... très-bien habillée, +très-jolie! Et la santé est bonne?</p> + +<p>—Oui, oui, Antoine, merci!</p> + +<p>—Et la maman? sans doute qu'elle a fait fortune +là-bas, dans les voyages?</p> + +<p>Et Antoine soupira bruyamment en croyant dissimuler +son chagrin.</p> + +<p>Francia comprit ce soupir: Antoine se disait +qu'il ne pouvait plus aspirer à sa main. Elle saisit +ce moyen de le décourager.</p> + +<p>—C'est comme cela, mon bon Antoine, reprit-elle; +maman a fait fortune, et nous partons demain +pour les pays étrangers, où elle a du bien.</p> + +<p>—Demain, déjà! vous partez demain! mais +vous viendrez bien dire adieu à mon oncle, qui +vous aime tant?</p> + +<p>—J'irai, bien sûr, mais ne lui dites pas que +vous m'avez vue; il aurait du chagrin de savoir +que je vais au spectacle avant de courir l'embrasser.</p> + +<p>—Je ne dirai rien. Allons! adieu, mademoiselle +Francia; est-ce demain que vous viendrez +chez l'oncle? Je voudrais bien savoir l'heure, pour +vous dire adieu aussi.</p> + +<p>—Je ne sais pas l'heure, Antoine, je ne peux +pas décider l'heure... Je vous dis adieu tout de +suite.</p> + +<p>—J'aurais voulu voir votre maman. Est-ce +qu'elle va rentrer dans votre loge?</p> + +<p>—Je ne sais pas! dit Francia, inquiète et impatientée. +Qu'est-ce que ça vous fait de la voir? +Vous ne la connaissez pas!</p> + +<p>—C'est vrai! D'ailleurs je ne peux pas rester. Il +est déjà tard, et il faut que je sois levé avec le +jour, moi!</p> + +<p>—Et puis le spectacle ne vous amuse sûrement +pas beaucoup?</p> + +<p>—C'est vrai, que ça ne m'amuse guère; les +chansons durent trop longtemps, et ça répète +toujours la même chose. J'étais venu rapporter à +ce théâtre une commande de pièces de réflecteurs, +et comme je ne demandais pas de pourboire, ils +m'ont dit dans les coulisses:</p> + +<p>—Voulez-vous une place debout, à l'entrée +du parterre? J'ai trouvé une place assis. +J'ai regardé, mais j'en ai assez, et puisque vous +voilà riche,... c'est-à-dire puisque vous viendrez...</p> + +<p>—Oui, oui, Antoine, j'irai voir votre oncle. +Adieu! portez-vous bien!</p> + +<p>Antoine soupira encore et s'en alla; mais, +comme il traversait le couloir, il vit le beau prince +russe qui entrait familièrement dans la loge de +Francia, et une faible lumière se fit dans son +esprit, lent à saisir le sens des choses. Je ne sais +s'il était capable de débrouiller tout seul le problème, +mais l'instinct du caniche lui fit oublier +qu'il voulait s'en aller. Il resta à flâner sous le péristyle +du théâtre.</p> + +<p>Francia n'osa raconter à son prince la rencontre +qui venait de la troubler et de l'attrister profondément, +car, si elle n'avait que de l'effroi pour l'amour +d'Antoine, elle n'en était pas moins touchée +de sa confiance et de son respect.</p> + +<p>—Il croit des choses impossibles à croire, se +disait-elle, et ce n'est pas tant parce qu'il est +simple que parce qu'il m'estime plus que je ne +vaux!</p> + +<p>Et puis, ce vieux ami, ce limonadier à la jambe +de bois, qu'elle n'avait pas embrassé en partant, +qu'elle n'avait pas eu le courage de tromper, et +qui l'attendrait tous les jours jusqu'au moment où, +las d'attendre, il prononcerait sur elle l'arrêt que +méritent les ingrats!</p> + +<p>Mourzakine lui apportait des friandises qu'elle +se mit à grignoter en rentrant ses larmes. Le +rideau se releva. Elle essaya de s'amuser +encore, mais elle avait des éblouissements, des +élancements au coeur et au cerveau; elle craignait +de s'évanouir; elle ne put cacher son malaise.</p> + +<p>—Rentrons! lui dit Mourzakine.</p> + +<p>Elle ne voulait pas l'empêcher d'entendre toute +la pièce. Elle espéra que cinq minutes d'air libre +la remettraient. Il la conduisit sur le balcon du +foyer, où elle se débarrassa de son voile et respira. +Elle redevint gaie, confiante, et quand la cloche +les avertit, sans songer à cacher son visage, elle +retourna avec lui à sa loge.</p> + +<p>Au moment où, après l'y avoir fait entrer, +Mourzakine allait s'y placer auprès d'elle, une +main lui frappa l'épaule, et le força à se retourner.</p> + +<p>C'était l'oncle Ogokskoï qui, l'attirant dans le +couloir, lui dit en souriant:</p> + +<p>—Tu es là avec ta petite. Je l'ai aperçue; mais je +suis curieux de voir si elle est vraiment jolie.</p> + +<p>—Non, mon oncle, elle n'est pas jolie, répondit +à voix basse Mourzakine, qui frémissait de +rage.</p> + +<p>—Je veux entrer dans la loge, ouvre! Fais +donc ce que je te dis! ajouta le comte d'un ton +sec qui ne souffrait pas de réplique.</p> + +<p>Mourzakine lutta comme on peut lutter contre +le pouvoir absolu.</p> + +<p>—Non, cher oncle, dit-il en affectant une +gaîté qu'il était loin de ressentir, je vous en prie, +ne la voyez pas. Vous êtes un rival trop dangereux; +vous m'avez mis au plus mal avec la belle +marquise, laissez-moi ce petit échantillon de Paris, +qui n'est vraiment pas digne de vous.</p> + +<p>—Si tu dis la vérité, reprit tranquillement le +comte, tu n'as rien à craindre. Allons, ouvre +cette porte, te dis-je, ou je l'ouvrirai moi-même.</p> + +<p>Mourzakine essaya d'obéir, il ne put le faire; il +se sentit comme paralysé. Ogokskoï ouvrit la loge +et, laissant la porte ouverte pour y faire pénétrer +la lumière du couloir, il regarda très-attentivement +Francia, qui se retournait avec surprise. Au bout +d'un instant, il revint à son neveu en disant:</p> + +<p>—Tu m'as menti, Diomiditch, elle est jolie +comme un ange. Je veux savoir à présent si elle +a de l'esprit. Va-t'en là-haut saluer monsieur et +madame de Thièvre.</p> + +<p>—Là-haut? Madame de Thièvre est ici?</p> + +<p>—Oui, et elle sait que tu t'y trouves. Je t'avais +aperçu déjà, je lui ai annoncé que tu comptais +venir la saluer. Va! va donc! m'entends-tu? Sa +loge est tout juste au-dessus de la tienne.</p> + +<p>Ogokskoï parlait en maître, et, malgré la douceur +railleuse de ses intonations, Diomiditch savait +très-bien ce qu'elles signifiaient. Il se résigna +à le laisser seul avec sa maîtresse. Quel danger +pouvait-elle courir en plein théâtre? Pourtant +une idée sauvage lui entra soudainement dans +l'esprit.</p> + +<p>—Je vous obéis, répondit-il; mais permettez-moi +de dire à ma petite amie qui vous êtes, afin +qu'elle n'ait pas peur de se trouver avec un +inconnu, et qu'elle ose vous répondre si +vous lui faites l'honneur de lui adresser la parole.</p> + +<p>Et, sans attendre la réponse, il entra vivement, +et dit à Francia:</p> + +<p>—Je reviens à l'instant; voici mon oncle, un +grand personnage, qui a la bonté de prendre ma +place,... tu lui dois le respect.</p> + +<p>En achevant ces mots, que le comte entendait, +il glissa adroitement à Francia le poignard persan +qu'il avait gardé sur lui, et qu'il lui mit dans la +main en la lui serrant d'une manière significative +Son corps interceptait au regard d'Ogokskoï cette +action mystérieuse, que Francia ne comprit pas +du tout, mais à laquelle une soumission instinctive +la porta à se prêter. Il hésitait toutefois à se +retirer, quand Ogokskoï le poussa sans qu'il y parût, +mais avec la force inerte et invincible d'un +rocher qui se laisse glisser sur une barrière. Diomiditch +dut céder la place et monter à la loge de +madame de Thièvre, dont, sans autre explication, +son oncle lui jeta le numéro en refermant la porte +de celle de Francia.</p> + +<p>La marquise le reçut très-froidement. Il l'avait +trop ouvertement négligée; elle le méprisait, elle +le haïssait même. Elle le salua à peine et se retourna +aussitôt vers le théâtre, comme si elle eût +pris grand intérêt au dernier acte.</p> + +<p>Mourzakine allait redescendre, impatient de +faire cesser le tête-à-tête de son oncle avec Francia, +quand le marquis le retint.</p> + +<p>—Restez un instant, mon cher cousin, lui dit-il, +restez auprès de madame de Thièvre: je suis +forcé, pour des raisons de la dernière importance, +de me rendre à une réunion politique. Le comte +Ogokskoï m'a promis de reconduire la marquise +chez elle; il a sa voiture, et je suis forcé de prendre +la mienne. Il va revenir, je n'en doute pas, +veuillez donc ne quitter madame de Thièvre que +quand il sera là pour lui offrir son bras.</p> + +<p>M. de Thièvre sortit sans admettre que Mourzakine +pût hésiter, et celui-ci resta planté derrière +la belle Flore, qui avait l'air de ne pas tenir plus +de compte de sa présence que de celle d'un laquais, +tandis qu'il sentait sa moustache se hérisser +de colère en songeant au méchant tour que +son oncle venait de lui jouer. Il n'était pas sans +crainte sur l'issue de cette mystification féroce, +lorsqu'au bout de quelques instants il vit l'ouvreuse +entr'ouvrir discrètement la loge et lui glisser +une carte de visite de son oncle, sur le dos de +laquelle il lut ces mots au crayon:</p> + +<p>«Dis à madame la marquise qu'un ordre inattendu, +venue de la rue Saint-Florentin, me prive +du bonheur de la reconduire et me force à te +laisser l'honneur de me remplacer auprès d'elle. +Vous trouverez en bas mes gens et ma voiture. Je +prends un fiacre, et je laisse la petite personne +aux soins de M. Valentin, ton majordome, qui la +reconduira chez toi.»</p> + +<p>—Eh bien, pensa Mourzakine, il n'y a que +demi-mal, puisqu'elle est débarrassée de lui! +Elle sera jalouse, si elle me voit sortir avec la +marquise; mais celle-ci me reçoit si mal qu'elle +ne me gardera pas longtemps, et peut-être +même ne me permettra-t-elle pas de l'accompagner.</p> + +<p>Le spectacle finissait. Il offrit à madame de +Thièvre le châle qu'elle devait prendre pour sortir.</p> + +<p>—Où donc est le comte Ogokskoï? lui dit-elle +sèchement.</p> + +<p>Il lui expliqua la substitution de cavalier, et lui +offrit son bras. Elle le prit sans répondre un mot, +et comme, d'après son air courroucé, il hésitait +à monter en voiture auprès d'elle, elle lui dit d'un +ton impérieux:</p> + +<p>—Montez donc! vous me faites enrhumer.</p> + +<p>Il s'assit sur la banquette de devant, elle fit un +mouvement de droite à gauche pour ne pas rester +en face de lui et pour se trouver aussi loin de lui +que possible.</p> + +<p>Il n'en fut point piqué. Il aimait vraiment Francia, +il ne songeait qu'à elle. Il l'avait cherchée des +yeux à la sortie. Il n'avait vu ni elle, ni Valentin; +mais cela n'était-il pas tout simple? Les spectateurs +placés au rez-de-chaussée avaient dû s'écouler +plus vite que ceux du premier rang. Une +seule chose le tourmentait, l'inquiétude et la jalousie +de sa petite amie. Il ne doutait point que, +pour parfaire sa vengeance, Ogokskoï ne lui eût +dit en la quittant:—Mon neveu reconduit une +belle dame, ne l'attendez pas.</p> + +<p>Mais Diomiditch comptait sur l'éloquence de +Valentin pour la rassurer et lui faire prendre patience. +D'ailleurs elle était en fiacre, la voiture +louée par Ogokskoï allait très-vite. Il ne pouvait +manquer d'arriver en même temps que Francia +au pavillon.</p> + +<p>Quand il eut fait ces réflexions, il en fit d'autres +relativement à la belle marquise. Il avait des torts +envers elle, elle était furieuse contre lui: devait-il +accepter platement sa défaite et l'humiliation +que son oncle lui avait ménagée? Nul doute +qu'Ogokskoï n'eût dit à la marquise en quelle société +il avait surpris son beau neveu, et qu'il n'eût +compté les brouiller à jamais ensemble pour se +venger de ne pouvoir rien espérer d'elle. Mourzakine +se demanda fort judicieusement pourquoi la +marquise, qui affectait de le mépriser, l'avait appelé +dans sa voiture au lieu de lui défendre d'y +monter. Il est vrai que cette voiture n'était pas la +sienne et qu'elle pouvait avoir peur de se trouver +à minuit dans un <i>remise</i> dont le cocher lui était +inconnu. Pourtant un de ses valets de pied était +resté pour l'accompagner, et il était sur le siège. +Elle n'avait nullement besoin de Mourzakine pour +rentrer sans crainte. Donc il lui plaisait d'avoir +Mourzakine à bouder ou à quereller. Il provoqua +l'explosion en se mettant à ses genoux et en se +laissant accabler de reproches jusqu'à ce que toute +la colère fût exhalée. Il eût volontiers menti effrontément +si la chose eût été possible; mais la +rencontre de la marquise avec Francia ne lui permettait +pas de nier. Il avoua tout, seulement il mit +le tout sur le compte de la jeunesse, de l'emportement +des sens et de l'excitation délirante où +l'avaient jeté les rigueurs de sa belle cousine. Ce +reproche, qu'elle ne méritait guère, car elle ne +l'avait certes pas désespéré, fit rougir la marquise; +mais elle l'écrasait en vain du poids de la vérité, +elle perdit son temps à lui démontrer que tout ce +qu'il lui avait dit de ses relations avec Francia +était faux d'un bout à l'autre. Il coupa court aux +explications par une scène de désespoir. Il se +frappa la poitrine, il se tordit les mains, il feignit +de perdre l'esprit en se montrant d'autant plus +téméraire qu'il avait moins le droit de l'être. La +marquise perdit l'esprit tout de bon et le défia de +rester chez elle à attendre le marquis de Thièvre +jusqu'à deux où trois heures du matin, comme +cela leur était déjà arrivé.</p> + +<p>—Si vous êtes capable, lui dit-elle, de causer +raisonnablement avec moi sans songer à celle qui +vous attend chez vous, je croirai que vous n'avez +pour elle qu'une grossière fantaisie et que votre +coeur m'appartient. A ce prix, je vous pardonnerai +vos folies de jeune homme, et, ne voulant de +vous qu'un amour pur, je vous regarderai encore +comme mon parent et mon ami.</p> + +<p>Le prince s'était mis dans une situation à ne +pouvoir reculer. Il baisa passionnément les mains +de la marquise et la remercia si ardemment, +qu'elle se crut vengée de Francia et le fit entrer +chez elle en triomphe.</p> + +<p>Elle se fit apporter du thé au salon, annonça à +ses gens qu'ils eussent à attendre M. de Thièvre +et à introduire les personnes qui pourraient venir +de sa part lui apporter des nouvelles. La conspiration +royaliste autorisait ces choses anormales +dont les valets n'étaient point dupes, mais que le +grave et politique Martin prenait au sérieux, se +chargeant d'imposer silence aux commentaires des +laquais du second ordre, lesquels étaient réduits +à chuchoter et à sourire. Quant à lui, croyant +fermement à des secrets d'État et comptant que +sa prudence était un puissant auxiliaire aux projets +de ses maîtres, il se tint dans l'antichambre, +aux ordres de la marquise, et envoya les autres +valets plus loin, pour les empêcher d'écouter aux +portes.</p> + +<p>Mourzakine avait assez étudié la maison pour se +rendre compte des moindres détails. Il admira +l'air dégagé et imposant avec lequel une femme +aussi jeune que la marquise savait jouer la comédie +de la préoccupation politique pour s'affranchir +des usages et se débarrasser des témoins dangereux. +Il se reprit de goût pour cette fière et aristocratique +beauté qui lui présentait un contraste +si tranché avec la craintive et tendre grisette. Il +pensa à son oncle, qui avait compté par ses railleuses +délations le brouiller avec l'une et avec +l'autre, et qui ne devait réussir qu'à lui assurer la +possession de l'une et de l'autre. Il jura à la marquise +qu'il l'aimait avec son âme, qu'il la respectait +trop pour l'aimer autrement; mais il feignit d'être +fort jaloux d'Ogokskoï, et coupa court à ses récriminations +en lui reprochant à son tour de vouloir +trop plaire à son oncle. Elle fut forcée de se justifier, +de dire que son mari était un ambitieux qui +la protégeait mal et qui l'avait prise au dépourvu +en invitant le comte à dîner chez elle, à l'accompagner +au théâtre et à la reconduire.</p> + +<p>—Et vous-même, ajouta-t-elle, n'étes-vous +pas un ambitieux aussi? Ne m'avez-vous pas négligée +ces jours-ci pour ne pas déplaire à cet oncle +que vous craignez tant? ne m'avez-vous pas conseillée +d'être aimable avec lui, de le ménager, pour +qu'il ne vous écrasât pas de son courroux?</p> + +<p>—La preuve, lui répondit Mourzakine, que je +ne le crains pas pour moi, c'est que me voici à vos +pieds jurant que je vous adore. Vous pouvez le +lui redire. Un sourire de votre bouche de rose, un +doux regard de vos yeux d'azur, et que je sois +brisé après par le tsar lui-même, je ne me plaindrai +pas de mon sort!</p> + +<p>Diomiditch n'avait pas beaucoup à craindre que +la marquise trahit sa propre défaite, devenue imminente; +elle n'en fut pas moins dupe d'une bravoure +si peu risquée, et se laissa adorer, supplier, +enivrer et vaincre.</p> + +<p>Les larmes et les reproches vinrent après la +chute; mais il était fort tard, trois heures du matin +peut-être. M. de Thièvre pouvait rentrer. +Elle recouvra sa présence d'esprit, et sonna Martin.</p> + +<p>—Le marquis ne rentre pas, lui dit-elle, il sera +peut-être retenu jusqu'au jour; je suis fatiguée +d'attendre, reconduisez le prince...</p> + +<p>Mourzakine s'éloigna fier de sa victoire, mais +impatient de revoir Francia, qu'il continuait à +préférer à la marquise. Il avait, non pas des remords, +il se fût méprisé lui-même s'il n'eût profité +de l'occasion que lui avait fournie son oncle +en croyant le perdre dans l'esprit de madame de +Thièvre; mais la douleur de Francia gâtait un peu +son triomphe, et il avait hâte de la rejoindre pour +l'apaiser. Il était aussi très-impatient d'apprendre +ce qui s'était passé entre elle et le comte Ogokskoï. +Il est étrange que, malgré sa pénétration et +son expérience des procédés du cher oncle, il ne +l'eût pas deviné. Il commençait pourtant à en +prendre quelque souci en franchissant la rue sombre +qui le ramenait à son pavillon.</p> + +<p>Or ce qui s'était passé, s'il l'eût pressenti plus +tôt, eût beaucoup gâté l'ivresse de sa veillée auprès +de la marquise.</p> + +<p>Reprenons la situation de Francia où nous l'avons +laissée, c'est-à-dire en tête-à-tête avec +Ogokskoï dans sa loge du rez-de-chaussée à l'Opéra-Comique.</p> + +<p>D'abord il se contenta de la regarder sans rien +lui dire, et elle, sans méfiance aucune, car Mourzakine +lui avait fort peu parlé de son oncle, continua +à regarder le spectacle, mais sans rien voir +et sans jouir de rien. Elle sentait revenir une +migraine violente dès que Mourzakine n'était plus +auprès d'elle. Elle l'attendait comme s'il eût tenu +le souffle de sa vie entre les mains, lorsque le +comte lui annonça que son neveu venait de recevoir +un ordre qui le forçait de courir auprès de +l'Empereur.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas de votre sortie, lui +dit-il, je me charge de vous mettre en voiture, ou +de vous reconduire si vous le désirez.</p> + +<p>Ce n'est pas la peine, répondit Francia, toute +attristée. Il y a M. Valentin qui m'attend avec un +fiacre à l'heure.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que M. Valentin?</p> + +<p>—C'est une espèce de valet de chambre qui est +pour le moment aux ordres du prince.</p> + +<p>—Je vais l'avertir, reprit Ogokskoï, afin qu'il +se trouve à la sortie.</p> + +<p>Il alla sous le péristyle, où se tenaient encore +à cette époque tout un groupe d'industriels empressés +qui se chargeaient, moyennant quelque +monnaie, d'appeler ou d'annoncer les voitures de +l'aristocratie en criant à pleins poumons le titre +et le nom de leurs propriétaires. Ogokskoï dit au +premier de ces officieux d'appeler M. Valentin; +celui-ci apparut aussitôt.</p> + +<p>—Le prince Mourzakine, lui dit Ogokskoï, +vous avertit de ne pas l'attendre ici davantage; +remmenez la voiture, et allez l'attendre chez +lui.</p> + +<p>Malgré sa puissante intelligence, Valentin ne se +douta de rien et obéit.</p> + +<p>Le comte rentra dans les couloirs, écrivit à la +hâte le billet qui devait mettre son neveu aux arrêts +forcés dans la loge de la marquise, et revint +dire à Francia que M. Valentin, n'ayant sans doute +pas compris les ordres de Mourzakine, était parti.</p> + +<p>—En ce cas, répondit Francia, je prendrai tout +de suite un autre fiacre; je suis fatiguée, je voudrais +rentrer.</p> + +<p>Venez, dit le comte en lui offrant son bras, +qu'elle eut de la peine à atteindre, tant elle était +petite et tant il était grand.</p> + +<p>Il trouva très-vite un fiacre et s'y assit auprès +d'elle en lui jurant qu'il ne laisserait pas une jolie +fille adorée de son neveu sous la garde d'un cocher +de <i>sapin</i>.</p> + +<p>Il avait dit tout bas au cocher de prendre les +boulevards et de les suivre au pas en remontant +du côté de la Bastille. Francia, qui connaissait son +Paris, s'aperçut bientôt de cette fausse route et +en fit l'observation au comte.</p> + +<p>—Qu'importe? lui dit-il; l'animal est ivre, ou +il dort, nous pouvons causer tranquillement, et j'ai +à causer avec vous de choses très-graves pour +vous. Vous aimez mon neveu, et il vous aime; +mais vous êtes libre, et il ne l'est pas. Une très-belle +dame que vous ne connaissez pas...</p> + +<p>—Madame de Thièvre! s'écria Francia frappée +au coeur.</p> + +<p>—Moi, je ne nomme personne, reprit le comte; +il me suffit de vous dire qu'une belle dame a sur +son coeur des droits antérieurs aux vôtres, et qu'en +ce moment elle les réclame.</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'il est, non pas chez l'empereur, +mais chez cette dame.</p> + +<p>—Vous avez parfaitement saisi; il m'a chargé +de vous distraire ou de vous ramener. Que choisissez-vous? +Un bon petit souper au Cadran-Bleu, +ou un simple tour de promenade dans cette voiture?</p> + +<p>—Je veux m'en aller chez moi bien vite.</p> + +<p>—Chez vous? Il paraît que vous n'avez plus de +chez vous, et je vous jure que vous ne trouverez +pas cette nuit mon neveu chez lui! Allons, pleurez +un peu, c'est inévitable, mais pas trop, ma +belle petite! Ne gâtez pas vos yeux qui sont les +plus doux et les plus beaux que j'aie vus de ma +vie. Pour un amant perdu, cent de retrouvés +quand on est aussi jolie que vous l'êtes. Mon neveu +a bien prévu que son infidélité forcée vous +brouillerait avec lui, car il vous sait jalouse et +fière. Aussi m'a-t-il approuvé lorsque je lui ai +offert de vous consoler. Dites oui, et je me charge +de vous. Vous y gagnerez. Mourzakine n'a rien +que ce que je lui donne pour soutenir son rang, +et moi je suis riche! Je suis moins jeune que lui, +mais plus raisonnable, et je ne vous placerai jamais +dans la situation où il vous laisse ce soir. +Allons souper; nous causerons de l'avenir, et sachez +bien que mon neveu me sait gré de l'aider +à rompre des liens qu'il eût été forcé de dénouer +lui-même demain matin.</p> + +<p>Francia, étouffée par la douleur, l'indignation +et la honte, ne pouvait répondre.</p> + +<p>—Réfléchissez, reprit le comte; je vous aimerai +beaucoup, moi! Réfléchissez vite, car il faut que +je m'occupe de vous trouver un gîte agréable, et +de vous y installer cette nuit.</p> + +<p>Francia restait muette. Ogokskoï crut qu'elle +mourait d'envie d'accepter, et, pour hâter sa résolution, +il l'entoura de ses bras athlétiques. Elle +eut peur, et, en se dégageant, elle se rappela la +manière étrange dont Mourzakine lui avait glissé +son poignard; elle le sortit adroitement de sa ceinture, +où elle l'avait passé en le couvrant de son châle.</p> + +<p>—Ne me touchez pas! dit-elle à Ogokskoï; je +ne suis pas si méprisable et si faible que vous +croyez.</p> + +<p>Elle était résolue à se défendre, et il l'attaquait +sans ménagements, ne croyant point à une vraie +résistance, lorsqu'elle avisa tout à coup, à la clarté +des réverbères, un homme qui avait suivi la voiture +et qui marchait tout près.</p> + +<p>—Antoine! s'écria-t-elle en se penchant dehors.</p> + +<p>A l'instant même la portière s'ouvrit, et, sans +que le marchepied fût baissé, elle tomba dans les +bras d'Antoine, qui l'emporta comme une plume. +Le comte avait essayé de la retenir, mais on était +alors devant la Porte Saint-Martin, et les boulevards +étaient remplis de monde qui sortait du +théâtre. Ogokskoï craignit un scandale ridicule; +il retira à lui la portière, poussa vivement son cocher +de fiacre à doubler le pas, et disparut dans +la foule des voitures et des piétons.</p> + +<p>Francia était presque évanouie; pourtant elle +put dire à Antoine:—Allons chez Moynet.</p> + +<p>Au bout d'un instant, reprenant courage, elle +put marcher. Ils étaient à deux pas de l'estaminet +de la <i>Jambe de bois</i>; c'est ainsi que les gens du +quartier désignaient familièrement l'établissement +du sergent Moynet. Il était encore ouvert. L'invalide +jeta un grand cri de joie en revoyant sa fille +adoptive; mais, comme elle était pâle et défaillante, +il la fit entrer dans une sorte d'office où il n'y +avait personne et où il se hâta de l'interroger. +Elle ne pouvait pas encore parler; il questionna +Antoine qui baissa la tête et refusa de répondre.</p> + +<p>—Elle vous dira ce qu'elle voudra, dit-il; moi, +je n'ai qu'à me taire!</p> + +<p>Et comme il pensait bien qu'elle ne voudrait pas +s'expliquer devant lui, l'honnête garçon eut la patience +et la délicatesse de renoncer à savoir la +vérité. Il se retira en disant à Francia:</p> + +<p>—Je m'en vais aider le garçon à fermer l'établissement. +Si vous avez quelque chose à me +commander, je suis là.</p> + +<p>Francia, touchée profondément, lui tendit une +main qu'il serra dans les siennes avec une émotion +bien vive dont sa figure épaisse et tannée ne trahit +pourtant rien.</p> + +<p>—Voyons, parleras-tu? dit en jurant Moynet à +Francia, dès qu'ils furent seuls. Il y a quelque +chose de louche dans tout ça! Je n'ai rien dit; +mais je n'ai pas cru un mot de cette histoire du +retour de ta mère, d'autant plus que j'ai su des +choses qui ne m'ont pas plu. Pendant que je courais +l'autre soir pour faire relâcher ton vaurien de +frère, tu sortais malgré ma défense; tu n'es rentrée +qu'au jour, et ce même jour-là tu disparais sans +me dire adieu! Il faut avouer la vérité, entends-tu? +Si tu essayes encore de me tromper, je te méprise +et je t'abandonne!</p> + +<p>Francia se jeta à ses genoux en sanglotant. La +dernière crise de cette cruelle soirée avait dissipé +subitement sa migraine; son coeur était plein d'une +indignation énergique contre ces Russes qui +avaient tenté de l'avilir. Elle raconta avec une +grande netteté et une sincérité absolue l'histoire +de ses relations avec Mourzakine. Ce fut avec une +énergie égale, mais accentuée de nombreux jurons, +que le sergent, tout en ménageant les reproches à +la pauvre fille, flétrit la conduite des deux étrangers. +Il ne voulut pas admettre de circonstances +atténuantes en faveur du prince, et quand Francia +essaya de se persuader à elle-même que sa +conduite avait pu être moins coupable que le +comte ne la lui avait présentée, Moynet s'emporta +contre elle et se défendit de toute pitié pour le +chagrin qui l'accablait.</p> + +<p>—Tu es une sans coeur et une lâche, lui dit-il, +tu as trahi ton pays et le souvenir de ta mère! Tu +t'es donnée à l'homme qui l'a tuée! Il l'a dit à son +autre maîtresse, ça doit être vrai, et à l'heure où +nous sommes ils en rient ensemble, car elle est +aussi canaille que lui et que toi! Elle trouve ça +drôle! Ah! les femmes! comme c'est vil, et +comme j'ai bien fait de rester garçon! Tiens, finis +de pleurer, fille entretenue par l'ennemi, ou je te +mets sur le trottoir avec les autres!... Les autres? +Non, j'ai tort, j'oubliais,... les filles publiques +valent mieux que toi! Le jour de l'entrée des ennemis +dans Paris, il n'y en a pas une qui se soit +montrée sur le pavé... Ah! j'en rougis pour toi! +pour moi aussi, qui t'ai ramenée de là-bas, et qui +aurais mieux fait de te flanquer une balle dans la +tête! Voilà un beau débris de la grande armée, +voilà un bel échantillon de la déroute! Et comme +ces ennemis doivent avoir une belle idée de +nous!</p> + +<p>Francia l'écoutait, le coude sur son genou, la +joue dans sa main, la poitrine rentrée, les yeux +fixes. Elle ne pleurait plus. Elle envisageait sa +faute et commençait à y voir un crime. Ses affreuses +visions de la nuit précédente lui revenaient. +Elle contemplait, tout éveillée, la tête mutilée de +sa mère et le cheval de Mourzakine galopant avec +ce sanglant trophée.</p> + +<p>—Papa Moynet, dit-elle à l'invalide, je vous en +prie, ne dites plus rien; vous me rendrez +folle!</p> + +<p>—Si! Je veux dire, et je dirai encore, reprit +Moynet, à qui elle avait oublié de faire savoir +combien elle était malade depuis vingt-quatre +heures: je ne t'ai jamais assez dit, je ne t'ai jamais +dit ce que je devais te dire! J'ai été trop +doux, trop bête avec toi. Tu m'as toujours dupé, +et ce qui arrive, c'est ma faute. Nom de nom! C'est +aussi la faute de la misère. Si j'avais eu de quoi te +placer, et le temps de te surveiller, et un endroit, +des personnes pour te garder! Mais avec une seule +jambe, pas un sou d'avance, pas d'industrie, pas +de famille, rien, quoi! je n'étais bon qu'à faire un +état de cantinière; grâce à un ami, j'ai pu louer +cette sacrée boutique, qui me tient collé comme +une image à un mur, et où je n'ai pas encore pu +joindre les deux bouts. Pondant ce temps-là, +<i>mam'zelle</i>, que je croyais si sage et qui logeait là-haut +dans sa mansarde, ne se contentait pas de +travailler. Il lui fallait des chiffons et des amusements. +On se laissait mener au spectacle et à la +promenade avec les autres petites ouvrières, par +les garçons du quartier, qui faisaient des dettes à +leurs parents pour trimballer cette volaille. Je +t'avais dit plus d'une fois: N'y va pas; il t'arrivera +malheur! Tu me promettais tout ce que je voulais: +tu es douce, et on te croirait raisonnable; mais tu +n'as pas de ça (Moynet frappait sur sa poitrine)! Tu +n'as ni coeur, ni âme! Une chiffe, quoi! Un oiseau +qui ne veut pas de nid, et qui va comme le vent le +pousse. Tu as écouté des pas grand'chose, tu as +méprisé tes pareils, tu aurais pu épouser Antoine, +tu le pourrais peut-être encore! Mais non, tu te +crois d'une plus belle espèce que ça. On a eu +une mère qui pirouettait sur les planches, devant +les Cosaques, et on dit: Je suis artiste. +On se donne à un perruquier parce qu'il est +artiste, lui aussi! Tiens, tout ce qui sort du +théâtre et tout ce qui y rentre, c'est des vagabonds +et des ambitieux! On s'habille en princes et en +princesses, et on rêve d'être des rois et des empereurs. +J'ai vu ça à Moscou, moi; il y avait des +comparses de théâtre qui buvaient bien la goutte +avec nous, mais qui n'auraient jamais pris un fusil +pour se battre. Tu as été élevée dans ce monde-là, +et tu t'en ressens: tu seras toujours celle qui ne +fait rien d'utile et qui compte sur les autres pour +l'entretenir.</p> + +<p>—Mon papa Moynet, dit Francia, humiliée et +brisée, je n'ai jamais été si bas que ça. Je n'ai jamais +rien voulu recevoir de vous et de ceux qui +travaillent avec peine et sans profit. Voilà toute ma +faute, je n'ai pas voulu me mettre dans la misère +avec Antoine qui ne gagne pas assez pour être en +famille et qui aurait été malheureux. Ceux dont +j'ai accepté quelque chose n'auraient jamais trouvé +de maîtresses qui se seraient contentées d'aussi +peu que moi, et je ne suis jamais restée sans gagner +quelques sous pour habiller mon frère; enfin +je ne me suis jamais égarée que par inclination: +vous ne m'avez jamais vue avec des riches, et vous +savez bien qu'il n'en manque pas pour nous offrir +tout ce que nous pourrions souhaiter.</p> + +<p>—Je sais tout ça; jusqu'à présent tu avais été plus +folle que fautive, c'est pourquoi je te pardonnais; +je t'aimais encore, je ne souffrais pas qu'on dît du +mal de toi. Je me figurais que tu rencontrerais +quelque amant convenable dont tu saurais faire un +mari par ta gentillesse et ton bon coeur; mais à +présent! à présent, petite, quel honnête homme, +même amoureux de toi, voudrait prendre à tout +jamais le reste d'un Russe! Ça sera bon pour un +jour ou deux, la fantaisie de te promener, et puis +il faudra passer de l'un à l'autre, jusqu'à l'hôpital +et au trottoir!</p> + +<p>—Si c'est comme ça que vous me consolez, dit +Francia, je vois bien que je n'ai plus qu'à me jeter +à l'eau!</p> + +<p>—Non, ça ne répare rien du tout, ces bêtises-la! +on n'en a pas le droit; un homme se doit à son +pays, une femme se doit à son devoir.</p> + +<p>—Quel devoir ai-je donc à présent, puisque +vous me trouvez déshonorée, perdue?</p> + +<p>Moynet fut embarrassé, il avait été trop loin. Il +n'était pas assez fort en raisonnement pour sortir +de son dilemme. Il ne trouva qu'une issue. Ce fut +de lui offrir le pardon et l'amour d'Antoine.</p> + +<p>—Il n'y a, lui dit-il, qu'un homme assez bon et +assez patient pour ne pas te repousser. Tu n'as +qu'un mot à lui dire; il n'est pas sans point d'honneur +pourtant, mais il me consulte, et quand je +lui aurai dit: «L'honneur peut aller avec le pardon,» +il me croira. Voyons, finissons-en, je vais +l'appeler, et pendant que vous causerez tous deux, +j'irai mettre une paillasse pour moi dans le billard. +Tu dormiras dans ma chambre sur un matelas; +demain nous verrons à te trouver une +mansarde.</p> + +<p>Il sortit. Francia resta seule, effrayée, hésitante +quelques instants. Il fallait à Moynet le temps +d'avertir et de persuader son neveu. Si l'explication +eût été immédiate et prompte, Francia eût été sauvée. +Attendrie par l'aveugle dévouement d'Antoine, +elle eût vaincu sa répugnance, sauf à mourir à la +longue dans ce milieu de gêne et de réalisme qui +froissait la délicatesse de ses goûts et de son organisation; +mais Antoine, qui s'était fait un devoir +d'attendre, ne savait pas veiller: c'était un rude +travailleur, chaque soir il tombait de fatigue. Pour +ne pas s'endormir, il avait allumé sa pipe et, +comme l'atmosphère chaude et visqueuse de la tabagie +le narcotisait, il était sorti pour marcher en +fumant; il était assez loin dans la rue. Moynet envoya +le garçon à sa recherche. Quand il fut revenu, +on s'expliqua; mais, si vite que Moynet pût résumer +une situation tellement anormale, il fallut +quelques minutes pour s'entendre, et Francia +avait eu le temps de la réflexion.</p> + +<p>—Il hésite, pensa-t-elle. Il ne se décide pas +comme cela tout d'un coup. Le temps se passe, +Moynet est obligé de lui dire beaucoup de paroles +pour lui donner en moi une confiance +qu'il ne peut plus avoir. Ah! voilà qui est plus +humiliant que toutes mes abjections! Prendre +pour maître un homme qui rougit de vous +aimer! Non! ce n'est pas possible, mieux vaut +mourir!</p> + +<p>La porte de l'arrière-boutique était ouverte. Elle +s'élança dehors, elle courut comme une flèche. +Quand Antoine vint pour lui parler, elle était déjà +loin; il la chercha au hasard toute la nuit. Il ne +savait pas ou elle demeurait; il lui fut impossible +de la rejoindre.</p> + +<p>D'abord Francia, en proie au vertige du suicide, +ne songea qu'à gagner la Seine; mais un instinct +plus fort que le désespoir, un vague sentiment +de l'amour que Mourzakine lui portait encore +l'arrêta au bord du parapet. Qui sait si le prince +n'était pas innocent? Le comte avait peut-être tout +inventé pour la perdre. C'était sans doute un +homme indigne, infâme, puisqu'il avait voulu lui +faire violence. Sans doute aussi Mourzakine le savait +capable de tout, puisqu'il avait donné à Francia +une arme pour se défendre. Ce poignard en +disait beaucoup. Le prince n'avait pas voulu livrer +sa maîtresse, puisqu'il avait fait cette action qui signifiait: +tue-le, plutôt que de céder.</p> + +<p>Avant de mourir, il fallait savoir la vérité, ne +fût-ce que pour mourir avec moins de haine dans +le coeur et de honte sur la tête.</p> + +<p>Elle pouvait toujours en venir là; elle avait le +poignard, elle le tira et regarda à la lueur du réverbère +sa lame effilée sa fine pointe; elle le regarda +longtemps, elle perça le bout de sa ceinture +de soie repliée en plusieurs doubles. Rien n'est +plus impénétrable à l'acier, la plus forte aiguille +s'y fût brisée; le stylet s'y enfonça sans que +Francia fit le moindre effort.</p> + +<p>—Eh bien! se dit-elle, rien n'est plus facile que +de se mettre cela dans le coeur. Me voila sûre d'en +finir quand je voudrai. J'ai été blessée à la guerre; +je sais que dans le moment cela ne fait pas de mal. +Si on meurt tout de suite, on ne souffre pas! Elle +roula trois fois autour de sa taille la belle écharpe +de crêpe de Chine que Mourzakine lui avait fait +choisir. Elle y cacha le poignard persan et reprit +sa course jusqu'à l'hôtel de Thièvre, où elle voulait +passer avant de se rendre au pavillon.</p> + +<p>Il était trois heures du matin lorsqu'elle y arriva. +Une voiture en sortait et se dirigeait vers la grille +du jardin où le pavillon était situé. Elle suivit cette +voiture qui allait vite; elle la suivit avec la puissance +exceptionnelle que donne la surexcitation: +elle arriva en même temps que Mourzakine en descendait. +Elle se plaça de manière à n'être pas vue, +et, profitant du moment où, après avoir ouvert la +grille, Mozdar se présentait à la portière pour recevoir +son maître, elle se glissa dans le jardin si +rapidement et si adroitement, que ni le Cosaque, +qui lui tournait le dos, ni le prince, qui +avait le grand et gros corps du Cosaque devant +les yeux, ne se doutèrent qu'elle fût entrée.</p> + +<p>Elle s'élança dans le jardin, au hasard d'y rencontrer +Valentin, qu'elle ne rencontra pas, alla +droit à la chambre de Mourzakine et se cacha +derrière les rideaux de son lit. Elle voulait le +surprendre, voir sur lui le premier effet de son +apparition, l'accabler de son mépris avant qu'il eût +préparé une fable pour la tromper encore, et se +tuer devant lui en le maudissant.</p> + +<p>Mourzakine, en gagnant son appartement, avait +déjà demandé à Mozdar si Francia était rentrée, et, +sur sa réponse négative, il s'était dit:</p> + +<p>—Voilà! je m'en doutais! mon oncle me l'a +enlevée. Du moment où il a deviné que j'aimais +mieux celle-ci que l'autre, il m'a laissé l'autre et +s'est vengé en me prenant mon vrai bien!</p> + +<p>Il rentra chez lui en proie à un accès de rage et +de chagrin qui ne dura pourtant pas très-longtemps, +car il était dans cette situation de l'esprit et +du corps où le besoin de repos est plus impérieux +que les secousses de la passion. Pourtant il voulut +avant de se coucher connaître les circonstances de +l'enlèvement, et, en homme qui paye cher toutes +choses, il ne se gêna pas pour faire éveiller et appeler +Valentin.</p> + +<p>Francia observait tous ses mouvements, elle attendait +qu'il fût seul. Elle voulait se montrer, +quand Valentin entra. Mourzakine allait parler en +français; allait-il parler d'elle? Elle écouta et +ne perdit rien.</p> + +<p>—Il paraît, mon cher, dit le prince à l'homme +d'intrigues, que vous m'avez laissé voler ma petite +amie! Je ne vous aurais pas cru si facile à tromper. +Comment se fait-il que vous soyez rentré sur +les minuit sans la ramener?</p> + +<p>Valentin montra une très-grande surprise, et il +était sincère. Il raconta comment le comte lui avait +donné congé de la part du prince. Il était impossible +de soupçonner un projet d'enlèvement.</p> + +<p>—N'importe! vous avez manqué de pénétration. +Un homme comme vous doit tout pressentir, tout +deviner, et vous avez été joué comme un écolier.</p> + +<p>—J'en suis au désespoir, Excellence; mais je +peux réparer ma faute. Que dois-je faire? me +voilà prêt.</p> + +<p>—Vous devez retrouver la petite.</p> + +<p>—Où, Excellence? A l'hôtel Talleyrand? Certes +ce n'est pas là que le comte l'aura menée.</p> + +<p>—Non; mais je ne sais rien de Paris, et vous +devez savoir où en pareil cas on conduit une capture +de ce genre.</p> + +<p>—Dans le premier hôtel garni venu. Votre oncle +est un grand seigneur, il aura été dans un des trois +premiers hôtels de la ville: je vais aller dans tous, +et je saurai adroitement si les personnes en question +s'y trouvent. Votre Excellence peut se reposer; +à son réveil, elle aura la réponse.</p> + +<p>—Il faudrait faire mieux, il faudrait me ramener +la petite. Mon oncle n'attendra pas le jour pour +retourner à son poste auprès de notre maître; il +doit y être déjà, et je suis sûr que Francia aura +la volonté de vous suivre.</p> + +<p>—Votre Excellence est bien décidée à la reprendre +après cette aventure?</p> + +<p>—Elle a résisté, je suis sûr d'elle!</p> + +<p>—Et, après avoir échoué, le comte Ogokskoï +n'aura pas de dépit contre Votre Excellence? Elle +n'a pas daigné me confier sa situation; mais cela +est bien connu à l'hôtel de Thièvre, où je vais souvent +en voisin. Les gens de la maison m'ont dit que +le comte Ogokskoï était un puissant personnage, +que Votre Excellence était dans sa dépendance absolue... +Je demande humblement pardon à Votre +Excellence d'émettre un avis devant elle; mais la +chose est sérieuse, et je ne voudrais pas que mon +dévouement trop aveugle pût m'être reproché +par elle-même. Je la supplie de réfléchir une ou +deux minutes avant de me réitérer l'ordre d'aller +chercher mademoiselle Francia. Si mademoiselle +Francia était bien contrariée de l'aventure, elle se +serait déjà échappée, elle serait déjà ici.</p> + +<p>Mourzakine fit un mouvement</p> + +<p>—Admettons, reprit vite Valentin, qu'elle se +soit préservée; elle peut réfléchir demain, et juger +sa nouvelle position très-avantageuse. Admettons +encore qu'elle soit tout à fait éprise de Votre Excellence +et très-désintéressée, elle va être un sujet +de litige bien grave! En la revoyant ici, et il l'y +reverra, si vous ne la cachez ailleurs...</p> + +<p>—Il faudra la cacher ailleurs, Valentin, il le +faudra absolument!</p> + +<p>—Sans doute, voila ce que je voulais dire à +Votre Excellence. Il ne faut donc pas que je ramène +la petite ici?</p> + +<p>—Non, ne la ramenez pas. Trouvez-lui une cachette +sûre, et venez me dire où elle est.</p> + +<p>—A la place de Votre Excellence, je ferais encore +mieux. J'écrirais au comte un petit mot bien +aimable pour lui demander s'il consent à renoncer +à ce caprice, et comme il y renoncera certainement +de bonne grâce, Votre Excellence n'aurait rien à +craindre.</p> + +<p>—Il n'y renoncera pas, Valentin!</p> + +<p>—Et bien! alors, si j'étais le prince Mourzakine, +j'y renoncerais. Je ne m'exposerais pas pour +la possession d'une petite fille comme cela, l'amusement +de quelques jours, au ressentiment d'un +homme qui peut tout et qui tiendrait mon avenir +dans le creux de sa main. Je tournerais mes voeux +vers un objet plus désirable et plus haut placé. +Certaine marquise qui n'est pas loin d'ici a envoyé +trois fois le jour de la grande alerte...</p> + +<p>—Valentin, taisez-vous, je ne vous ai pas parlé +et je ne vous permets pas de me parler de celle-là.</p> + +<p>—Votre Excellence a raison, et c'est parce +qu'elle fait plus grand cas de l'une que de l'autre +qu'elle ferait bien d'écrire à son oncle. Je porterais +la lettre de bonne heure, j'apporterais la réponse. +C'est le moyen de tout concilier, et je gage +qu'en voyant la soumission de Votre Excellence, +M. le comte ne se souciera plus autant de la petite. +Peut-être même ne s'en souciera-t-il plus du +tout.</p> + +<p>—C'est possible, il faut réfléchir à tout. Retirez-vous, +Valentin; à mon réveil, je vous dirai ce +qu'il faut faire.</p> + +<p>Et Mourzakine, incapable de résister davantage +au sommeil, se déshabilla vite et tomba sur son +lit où il s'endormit comme frappé de la foudre, +car il ne prit pas même la peine de ramener +ses couvertures sur sa poitrine. +Il dormait comme on dort à vingt-quatre ans, +après une nuit d'agitation et de plaisir. Il faisait +peut-être des rêves d'amour où tantôt la marquise, +tantôt la grisette lui apparaissaient. Plus probablement +il ne rêvait pas. Il était plongé dans l'anéantissement +du premier sommeil. Francia sortit de sa +cachette et marcha dans la chambre avec précaution, +puis sans précaution; il n'entendait rien. Elle +tira les verrous de la porte, après avoir écouté les +pas de Valentin qui s'éloignaient. Mozdar ne bougeait +plus; il couchait sous le péristyle, non dans +un lit, les Cosaques ne connaissaient pas ce raffinement, +mais sur un divan, sans se déshabiller, +afin d'être toujours prêt à recevoir un ordre de son +maître.</p> + +<p>Francia s'assit sur une chaise et regarda Mourzakine. +Comme il était calme! Comme il l'avait +oubliée! Combien peu de chose elle était pour lui! +Il sortait des bras de la marquise, et déjà il ne +se souciait presque plus de son petit oiseau bleu. +Il le laissait au puissant Ogokskoï, il n'osait pas le +lui disputer; il essaierait, quand il aurait bien +dormi, de se le faire rendre par une lâche supplication; +peut-être même ne l'essaierait-il pas du +tout!</p> + +<p>Francia mesura l'abîme où elle était tombée. La +fièvre faisait claquer ses dents. Elle sentait son +coeur aussi glacé que ses membres. Elle repassa +dans son esprit encore lucide tous les événements +de la soirée: la soumission avec laquelle Mourzakine +l'avait abandonnée au ravisseur était pour elle +le plus poignant affront. Guzman lui était infidèle +aussi, lui; mais il lui faisait encore l'honneur d'être +brutalement jaloux. Il l'eût tuée plutôt que de la +céder à un autre. Mourzakine s'était contenté de +lui fournir un moyen de tuer son rival.</p> + +<p>—Pourquoi a-t-il eu cette pensée, se dit-elle, +puisqu'à présent le voilà qui dort et ne se souvient +plus que j'existe? Sans doute qu'il hérite de son +oncle et qu'il m'aurait su gré de le faire hériter +tout de suite!</p> + +<p>Elle eut un rire convulsif et crut entendre résonner +à ses oreilles les paroles de l'invalide: «Il +a tué ta mère, <i>cela doit être vrai</i>, il rit de t'avoir +pour maîtresse malgré cela! il en rit avec son autre +maîtresse, qui ne vaut pas mieux que lui.»</p> + +<p>Francia se leva dans un transport d'indignation. +Elle eut chaud tout à coup; cette chaleur dévorante +se portait surtout à la tête, et il lui sembla +qu'une lueur rouge remplissait la chambre. Elle +tira le poignard, elle essuya la lame sans savoir ce +qu'elle faisait.</p> + +<p>—A présent, pensait-elle, je vais mourir; mais +je ne veux pas mourir déshonorée. Je ne veux pas +qu'on dise: Elle a été la maîtresse du Russe qui +a tué sa mère, et elle l'aimait tant, cette misérable, +qu'elle s'est tuée pour lui. J'ai si peu vécu! +Je ne veux pas avoir vécu pour ne faire que le mal et +pour amasser de la honte sur ma mémoire. Je veux +qu'on me pardonne, qu'on m'estime encore quand +je ne serai plus là. Je veux qu'on dise à mon frère:</p> + +<p>«—Elle avait fait une lâcheté, elle l'a bien +lavée, et tu peux être fier d'elle, tu peux la pleurer. +Toi, qui voulais tuer des Russes, tu n'as pas +trouvé l'occasion, elle l'a bien trouvée, elle! Elle a +vengé votre mère!»</p> + +<p>Que se passa-t-il alors? Nul ne le sait. Francia +se rassit, reprise par le froid et l'abattement. Elle +contempla ce beau visage si tranquille qui semblait +lui sourire; la bouche était entr'ouverte, et, du milieu +des touffes de la barbe noire, les dents éblouissantes +de blancheur se détachaient comme une +rangée de perles mates. Il avait les yeux grands +ouverts fixés sur elle.</p> + +<p>Il essaya de porter la main à sa poitrine, comme +pour se débarrasser d'un corps étranger qui le gênait. +Il n'en eut pas la force; la main retomba ouverte +sur le bord du lit. Il était frappé A mort. Francia +n'en savait rien. Elle lui avait planté le poignard +persan dans le coeur; elle avait agi dans un accès +de délire dont elle n'avait déjà plus conscience: +elle était folle.</p> + +<p>Mourzakine avait-il poussé un cri, exhalé une +plainte? lui avait-il parlé, lui avait-il souri, l'avait-il +maudite? Elle ne le savait pas. Elle n'avait rien +entendu, rien compris; elle croyait rêver, se débattre +contre un cauchemar. Elle ne se souvenait +plus d'avoir voulu se tuer. Elle se crut éveillée +enfin, et n'eut qu'une volonté instinctive, celle +de respirer dehors. Elle sortit de la chambre, traversa +brusquement le vestibule sans que Mozdar +l'entendit, arriva à la grille, trouva la clé dans +la serrure, sortit dans la rue en refermant la porte +avec un sang-froid hébété, et s'en alla devant +elle sans savoir où elle était, sans savoir qui elle +était.</p> + +<p>Mourzakine respirait encore; mais de seconde en +seconde, ce souffle s'affaiblissait. Il n'avait sans doute +éprouvé aucune souffrance; la commotion seule +l'avait éveillé, mais pas assez pour qu'il comprit, +et maintenant il ne pouvait plus comprendre. S'il +avait vu Francia, s'il l'avait reconnue, il ne s'en +souvenait déjà plus. Ce qui lui restait d'âme s'envolait +au loin vers une petite maison au bord d'un +large fleuve. Il voyait des prairies, des troupeaux; +il reconnut le premier cheval qu'il avait monté, +et se vit dessus. Il entendit une voix qui lui +criait:</p> + +<p>—Prends garde, enfant!</p> + +<p>C'était celle de sa mère. Le cheval s'abattit, la +vision s'évanouit, le fils de Diomède ne vit et +n'entendit plus rien: il était mort.</p> + +<p>A l'heure où il avait l'habitude de s'éveiller, Mozdar +entra chez lui, le crut endormi encore profondément +et l'appela à plusieurs reprises son +<i>petit père!</i> N'obtenant pas de réponse, il alla ouvrir +les persiennes, et vit des taches rouges sur +le lit. Il y en avait très-peu, la blessure n'avait presque +pas saigné, le poignard était resté dans la poitrine, +enfoncé peu profondément, mais il avait +atteint la région où la vie s'élabore et se renouvelle. +Il y avait eu étouffement rapide sans convulsion +d'agonie. Le visage, calme, était admirable.</p> + +<p>Aux cris et aux sanglots du Cosaque, Valentin +accourut. Il envoya chercher la police et le docteur +Faure. En attendant, il examina toutes choses. +Par un hasard presque miraculeux, car à coup +sûr elle n'avait songé à rien, Francia n'avait laissé +aucune trace de sa courte présence dans la maison +ni dans le jardin. La terre était sèche, il n'y +avait pas la moindre empreinte. La clé de la grille +était dans la serrure où Valentin se souvenait de +l'avoir laissée. Mozdar jurait que personne n'avait +pu passer dans le vestibule sans qu'il l'eût entendu. +Le docteur Faure examina avec un autre chirurgien +la blessure et en dressa procès-verbal. Son +confrère conclut au suicide. Quant à lui, il n'y +crut pas et ne voulut pas conclure. Il songea +à Francia et ne la nomma point. Il n'était pas +chargé de rechercher les faits: il se retira en pensant +que cette petite avait plus d'énergie qu'il +ne lui en avait supposé.</p> + +<p>Valentin, qui craignait beaucoup d'être accusé, +vit avec plaisir les soupçons se porter sur le +pauvre Mozdar, qui était une excellente bête féroce +apprivoisée, et qui pleurait à fendre l'âme. Le +comte Ogokskoï, appelé en toute hâte, vint pleurer +aussi sur son neveu, et son chagrin fut aussi +sincère que possible chez un courtisan. Il fit arrêter +Mozdar pour la forme; mais quand il eut +délibéré militairement sur son sort, il le disculpa +et déclara que son pauvre neveu avait eu un chagrin +d'amour qui l'avait porté à se donner la mort. +Il ne s'accusa pas tout haut de lui avoir causé ce +chagrin; mais il se le reprocha intérieurement et +ne s'en consola qu'en se disant que le pauvre enfant +avait la tête faible, l'esprit romanesque, le +coeur trop tendre, enfin qu'il était dans sa destinée +d'interrompre par quelque sottise la brillante carrière +qui lui était ouverte.</p> + +<p>Le tsar daigna plaindre le jeune officier. Autour +de lui, quelques personnes se dirent tout bas que +le comte Ogokskoï, jaloux de la jeunesse et de la +beauté de son neveu, s'était trouvé en rivalité auprès +de certaine marquise et s'était <i>fait</i> débarrasser +de lui. L'affaire n'eut pas d'autre suite. Il n'y eut +pas un des Russes logés ou campés à l'hôtel Talleyrand +qui ne fit à Diomède Mourzakine cette +oraison funèbre qui manque de nouveauté, mais +qui a le mérite d'être courte:</p> + +<p>—Pauvre garçon! si jeune!</p> + +<p>L'enterrement ne se fit pas avec une grande solennité +militaire. Le suicide est toujours et partout +une sorte de dégradation.</p> + +<p>Le marquis de Thièvre suivit toutefois le cortège +funéraire de son cher cousin, disant à qui voulait +l'entendre:</p> + +<p>—Il était le parent de ma femme, nous l'aimions +beaucoup, nous avons été si saisis par ce triste +événement, que madame de Thièvre en a eu une +attaque de nerfs.</p> + +<p>La marquise était réellement dans un état violent. +En revenant du cimetière, son mari lui dit +tout bas:</p> + +<p>—Je comprends votre émotion, ma chère; mais +il faut surmonter cela et rouvrir votre porte dès ce +soir. Le monde est méchant, et ne manquerait +pas de dire que vous pleurez trop pour qu'il n'y +eût pas quelque chose entre vous et ce jeune +homme. Calmez-vous! je ne crois point cela; mais +il faut vous habiller et vous montrer: mon honneur +l'exige!</p> + +<p>La marquise obéit et se montra. Huit jours +après, elle était plus que jamais lancée dans le +monde, et peut-être un mois plus tard se disait-elle +que le ciel l'avait préservée d'une passion trop +vive, qui eût pu la compromettre.</p> + +<p>Personne ne soupçonnait Francia, et, chose +étrange, mais certaine, Francia ne se soupçonnait +pas elle-même; elle avait agi dans un accès de +fièvre cérébrale. Elle s'en était retournée instinctivement +chez Moynet, elle s'était jetée sur un lit où +elle était encore, gravement malade, en proie au +délire depuis trois jours et trois nuits, et condamnée +par le médecin qu'on avait mandé auprès +d'elle. Certes, la police française l'eût facilement +retrouvée, si Valentin l'eût accusée; mais il n'y +songeait pas, il ne soupçonnait que le comte +Ogokskoï, qu'il détestait pour s'être joué de lui si +facilement et pour avoir réglé son mémoire après +le décès du jeune prince. Quand sa femme lui +disait que la petite avait pu s'introduire à leur insu +dans le pavillon la nuit de l'événement, il haussait +les épaules en lui répondant:</p> + +<p>—Tout ça, c'est des affaires entre Russes, n'en +cherchons pas plus long qu'eux. Je sais que l'empereur +de Russie n'aime pas qu'on voie les preuves +de la haine des Français contre sa nation. Silence +sur la petite Francia: nous ne la reverrons +pas, elle n'est rien venue réclamer, elle nous a +même laissé un billet de banque que le prince lui +avait donné. Qu'il n'en soit plus question.</p> + +<p>Une personne avait pourtant pressenti et comme +deviné la vérité, c'était le docteur Faure. Le regard +profondément navré que Francia avait fixé sur +lui, le jour où il l'avait quittée avec mépris, lui +était resté sur le coeur et pour ainsi dire devant les +yeux; ce pauvre petit être qui s'était fié à lui +avec tant de candeur, et qui à une heure de là +était retombé sous l'empire de l'amour, n'était pas +une intrigante: c'était une victime de la fatalité. +Qui sait si lui-même ne l'avait pas poussée au +désespoir en voulant la sauver?</p> + +<p>Il résolut de la retrouver, et, comme il avait +bonne mémoire, il se rappela qu'en lui racontant +toute sa vie, elle lui avait parlé d'un estaminet de +la rue du Faubourg-Saint-Martin, et d'un invalide +qui tenait l'établissement. Il s'y rendit, et +trouva la jeune fille entre la vie et la mort. Son +frère était auprès d'elle. Après l'avoir vainement +cherchée chez Mourzakine, où il avait appris la catastrophe, +il était retourné au faubourg Saint-Martin, +certain qu'on y aurait de ses nouvelles.</p> + +<p>Francia était dans une petite chambre humide +et misérable, qui ne recevait de jour que par une +cour de deux mètres carrés, sorte de puits formé +par la superposition des étages, et imprégné de +toutes les souillures et de toutes les puanteurs des +pauvres cuisines qui y déversaient leurs débris +dans les cuvettes des plombs. C'était la chambre +de Moynet, il n'en avait pas de meilleure à offrir, il +n'avait pas le moyen d'en louer une autre et de +payer une garde. Dodore heureusement ne quittait +pas sa soeur d'un instant. Il la soignait avec un +dévouement et une intelligence qui réparaient bien +des choses. Il était comme transformé par quelques +jours de fièvre patriotique et par la résolution +de travailler. Antoine, qui s'était arrangé pour +travailler cette semaine-là dans le voisinage, venait +le matin, à midi et le soir, apporter tout ce +qu'il pouvait se procurer pour le soulagement de +la malade. La fruitière du coin, qui était une bonne +Auvergnate, parente d'Antoine, et qui aimait Francia, +venait la nuit relayer Théodore, on l'aider à +contenir les accès de délire de sa soeur. Francia ne +manquait donc ni de soins, ni de secours; mais +le contraste entre le lieu écoeurant et sinistre où il +la trouvait, après l'avoir laissée dans une sorte d'opulence, +serra le coeur du docteur Faure. Il dut +faire allumer une chandelle pour voir son visage, et +après s'être bien informé de la marche suivie jusque-là +par la maladie, il espéra la guérir, et revint +le lendemain. Peu de jours après, il la jugea hors +de danger. Théodore, qui secoua tristement la tête, +lui dit en causant tout bas avec lui dans un coin:</p> + +<p>—S'il faut qu'elle vive comme la voilà, mieux +vaudrait pour elle qu'elle fût morte!</p> + +<p>—Vous la croyez folle? dit le docteur.</p> + +<p>—Oui, monsieur, car c'est quand la fièvre la quitte +un peu qu'elle a le moins sa tête. Avec la fièvre, +elle dit qu'elle a tué le prince russe, et nous +ne nous étonnons pas, c'est le délire; mais quand +on la croit bien revenue de ça, elle vous dit +qu'elle a rêvé de mort, mais qu'elle sait bien que +le prince est vivant, puisqu'il est là endormi sur +un fauteuil, et que nous sommes aveugles de ne +pas le voir.</p> + +<p>—Pourquoi donc lui avez-vous appris cette mort +dans la situation où elle est?</p> + +<p>—Mais... c'est elle qui l'a apprise ici. Quand je +suis arrivé de Vaugirard, personne ne le savait. On +croyait qu'elle avait rêvé ça, et moi je leur ai dit +que c'était la vérité.</p> + +<p>—Eh bien! mon garçon, vous avez eu tort.</p> + +<p>—Pourquoi ça, monsieur le médecin?</p> + +<p>—Parce qu'on pourrait soupçonner votre soeur, +et qu'il faut vous taire. A présent, le délire est +tombé, mais le cerveau est affaibli et halluciné +il faut l'emmener dans un faubourg qui soit un +peu la campagne, lui trouver une petite chambre +claire et gaie avec un bout de jardin, du repos, +de la solitude, pas de voisins curieux ou bavards, +et vous, ne répétez à personne ce qu'elle vous +dira de sang-froid ou autrement sur le prince Mourzakine. +Ne vous en tourmentez pas, n'en tenez +pas compte, laissez-lui croire qu'il est vivant, +jusqu'à ce qu'elle soit bien guérie.</p> + +<p>—Je veux bien tout ça, dit Théodore; mais le +moyen?</p> + +<p>—Nous le trouverons, dit le docteur en lui remettant +un louis d'avance. J'avais déjà récolté +quelque chose pour votre soeur dans un moment +où elle voulait quitter le prince. Je payerai donc +cette petite dépense. Occupez-vous vite du changement +d'air et de résidence; demain elle pourra +être transportée. La voiture la secouerait trop, j'enverrai +un brancard, et vous me ferez dire où +vous êtes, j'irai la voir dans la soirée.</p> + +<p>Théodore fit les choses vite et bien. Il trouva ce +qu'il cherchait du côté de l'hôpital Saint-Louis, +près des cultures qui dans ce temps-là s'étendaient +jusqu'à la barrière de la Chopinette. Le lendemain +à midi, Francia fut mise sur le brancard et s'étonna +beaucoup d'être enfermée dans la tente de toile +rayée comme dans un lit fermé de rideaux qui marchait +tout seul. Puis des idées sombres lui vinrent +à l'esprit. Ayant entrevu, à travers les fentes de la +toile, de la verdure et des arbres, tandis que son +frère et Antoine marchaient tristement à sa droite +et à sa gauche, elle crut qu'elle était morte, et +qu'on la portait au cimetière. Elle se résigna, et +désira seulement être enterrée auprès de Mourzakine, +qu'elle aimait toujours.</p> + +<p>Pourtant cette locomotion cadencée et le sentiment +d'un air plus pur, qui faisait frissonner la +toile autour d'elle, lui causèrent une sorte de bien-être, +et durant le trajet elle dormit complètement +pour la première fois depuis son crime involontaire.</p> + +<p>Elle fut couchée en arrivant, et dormit encore. +Le soir, elle put répondre aux questions du docteur +sans trop d'égarement, et le remercia de ses +bontés: elle le reconnaissait. Elle n'osa pas lui demander +s'il était envoyé par Mourzakine; mais elle +se souvint d'une partie des faits accomplis. Elle +pensa qu'elle était, par ses ordres, transférée en +lieu sûr, à l'abri des poursuites du comte, réunie +à son frère, chargé de la protéger. Elle serra faiblement +les mains du docteur, et lui dit tout bas +comme il la quittait:</p> + +<p>—Vous me pardonnez donc de ne pouvoir pas +haïr ce Russe?</p> + +<p>Peu à peu elle cessa de le voir en imagination, +et elle se souvint de tout, excepté du moment où +elle avait perdu la raison. Comment pouvait-elle se +retracer une scène dont elle n'avait pas eu conscience? +Elle avait fait tant de rêves affreux et insensés +depuis ce moment-la, qu'elle ne distinguait +plus dans ses souvenirs l'illusion de la réalité. Le +docteur étudiait avec un intérêt scientifique ce +phénomène d'une conscience pure et tranquille +chargée d'un meurtre à l'insu d'elle-même. Il tenait +à s'assurer de ce qu'il soupçonnait, et il lui fut +facile de savoir de Francia, qu'elle s'était introduite +chez son amant la nuit de sa mort. Elle se +souvenait d'y être entrée, mais non d'en être sortie, +et quand il lui demanda dans quels termes elle +s'était séparée de lui cette nuit-là, il vit qu'elle +n'en savait absolument rien. Elle avoua qu'elle +avait eu l'intention de se tuer devant lui avec un +poignard qu'il lui avait donné et qu'elle décrivit +avec précision: c'était bien celui que le docteur +avait aidé à retirer du cadavre. Elle croyait avoir +encore ce poignard et le cherchait ingénument. +Quand il demanda à la jeune fille si c'était Mourzakine +qui l'avait détournée du suicide, elle essaya +en vain de se souvenir, et ses idées recommencèrent +à s'embrouiller. Tantôt il lui semblait que le +prince avait pris le poignard et s'était tué lui-même, +et tantôt qu'il l'en avait frappée.</p> + +<p>—Mais vous voyez bien, ajouta-t-elle, que tout +cela c'est mon délire qui commençait, car il ne +m'a pas frappée, je n'ai pas de blessure, et il m'aime +trop pour vouloir me tuer. Quant à se tuer lui-même, +c'est encore un rêve que je faisais, car il +est vivant. Je l'ai vu souvent pendant que j'étais si +malade. N'est-ce pas qu'il est venu me voir? Ne +reviendra-t-il pas bientôt? Dites-lui donc que je +lui pardonne tout. Il a eu des torts; mais, puisqu'il +est venu, c'est qu'il m'aime toujours, et moi, +j'aurais beau le vouloir, je ne réussirai jamais à ne +pas l'aimer.</p> + +<p>Il fallut attendre la complète guérison de Francia +pour lui apprendre que les alliés étaient partis +après treize jours de résidence à Paris, et +qu'elle ne reverrait jamais ni Mourzakine, ni son +oncle. Elle eut un profond chagrin, qu'elle renferma, +dans la crainte d'être accusée de lâcheté de +coeur. Les reproches de l'invalide n'étaient pas +sortis de sa mémoire, et, en perdant l'espérance, +elle ne perdit pas le désir d'être estimée encore. +Elle pria le docteur de lui procurer de l'ouvrage. +Il la fit attacher à la lingerie de l'hôpital Saint-Louis, +où elle mena une conduite exemplaire. Les +jours de grande fête, elle venait embrasser Moynet +et tendre la main à Antoine, qui espérait toujours +l'épouser. Elle ne le rebutait pas, et disait +qu'ayant une bonne place elle ne voulait se +mettre en ménage qu'avec quelques économies. +Le pauvre Antoine en faisait de son côté, travaillait +comme un boeuf et s'imposait toutes +les privations possibles pour réunir une petite +somme.</p> + +<p>Théodore était occupé aussi. Il apprenait avec +Antoine l'état de ferblantier. Il se conduisait bien, +il se portait bien. L'enfant malingre et débauché +devenait un garçon mince, mais énergique, actif +et intelligent.</p> + +<p>Dans le <i>quartier,</i> comme disaient Francia et son +frère en parlant de cette rue du Faubourg-Saint-Martin +qui leur était une sorte de patrie d'affection, +on les remarquait tous deux, on admirait +leur changement de conduite, on leur savait gré +de s'être rangés à temps, on leur faisait bon accueil +dans les boutiques et les ateliers. Moynet +était fier de sa fille adoptive et la présentait avec +orgueil à ceux de ses anciens camarades aussi +endommagés que lui par la guerre, qui venaient +boire avec lui à toutes leurs gloires passées.</p> + +<p>Dans sa joie de trinquer avec eux, il oubliait +souvent de leur faire payer leur dépense. Aussi +ne faisait-il pas fortune; mais il n'en était que +plus gai quand il leur disait en montrant Francia:</p> + +<p>—En voilà une qui a souffert autant que nous, +et qui nous fermera les yeux!</p> + +<p>Il s'abusait, le pauvre sergent. Il voyait sa fille +adoptive embellir en apparence: elle avait l'oeil +brillant, les lèvres vermeilles; son teint prenait +de l'éclat. Le docteur Faure s'en inquiétait, parce +qu'il remarquait une toux sèche presque continuelle +et de l'irrégularité dans la circulation. +L'hiver qui suivit sa maladie, il constata qu'une +maladie plus lente et plus grave se déclarait, et +au printemps, il ne douta plus qu'elle ne fût +phthisique. Il l'engagea à suspendre son travail et +à suivre, en qualité de demoiselle de compagnie, +une vieille dame qui l'emmènerait à la campagne.</p> + +<p>—Non, docteur, lui répondit Francia, j'aime +Paris, c'est à Paris que je veux mourir.</p> + +<p>—Qui te parle de mourir, ma pauvre enfant? +Où prends-tu cette idée-là?</p> + +<p>—Mon bon docteur, reprit-elle, je sens très-bien +que je m'en vais et j'en suis contente. On +n'aime bien qu'une fois, et j'ai aimé comme cela. +A présent, je n'ai plus rien à espérer. Je suis tout +à fait oubliée. Il ne m'a jamais écrit, il ne reviendra +pas. On ne vit pourtant pas sans aimer, et peut-être +que, pour mon malheur, j'aimerais encore; +mais ce serait en pensant toujours à lui et en ne +donnant pas tout mon coeur. Ce serait mal, et ça +finirait mal. J'aime bien mieux mourir jeune et ne +pas recommencer à souffrir!</p> + +<p>Elle continua son travail en dépit de tout, et le +mal fit de rapides progrès.</p> + +<p>Le 21 mars 1815, Paris était en fête, Napoléon, +rentré la veille au soir aux Tuileries, se montrait +aux Parisiens dans une grande revue de ses troupes, +sur la place du Carrousel. Le peuple surpris, +enivré, croyait prendre sa revanche sur l'étranger. +Moynet était comme fou; il courait regarder, dévorer +des yeux son empereur, oubliant sa boutique +et faisant résonner avec orgueil sa jambe de +bois sur le pavé. Il savait bien que sa pauvre Francia +était languissante, malade même, et ne pouvait +venir partager sa joie.</p> + +<p>—Nous irons la voir ce soir, disait-il en s'appuyant +sur le bras d'Antoine, qu'il forçait à marcher +vite vers les Tuileries. Nous lui conterons +tout ça! Nous lui porterons le bouquet de +lauriers et de violettes que j'ai mis à mon enseigne!</p> + +<p>Pendant qu'il faisait ce projet et criait <i>vive l'empereur!</i> +jusqu'à complète extinction de voix, la +pauvre Francia, assise dans le jardin de l'hôpital +Saint-Louis, s'éteignait dans les bras d'une des +soeurs qui croyait à un évanouissement et s'efforçait +de la faire revenir. Quand son frère accourut +avec le docteur Faure, elle lui sourit à travers l'effrayante +contraction de ses traits, et, faisant un +grand effort pour parler, elle leur dit:</p> + +<p>—Je suis contente; il est venu, il est là avec +ma mère! il me l'a ramenée!</p> + +<p>Elle se retourna sur le fauteuil ou on l'avait +assise et sourit à des figures imaginaires qui lui +souriaient, puis elle respira fortement comme une +personne, qui se sent guérie: c'était le dernier +souffle.</p> + +<p>Un jour que l'on discutait la question du libre +arbitre devant le docteur Faure:</p> + +<p>—J'y ai cru, dit-il, je n'y crois plus d'une manière +absolue. La conscience de nos actions est +intermittente, quand l'équilibre est détruit par des +secousses trop fortes. J'ai connu une jeune fille +faible, bonne, douce jusqu'à la passivité, qui a +commis d'une main ferme un meurtre qu'elle ne +s'est jamais reproché parce qu'elle ne s'en est +jamais souvenue.</p> + +<p>Et, sans nommer personne, il racontait à ses +amis l'histoire de Francia.</p> +<br><br><br> + + + + +<h1>UN BIENFAIT<br> +N'EST JAMAIS PERDU</h1> + +<h5>PROVERBE</h5> +<br><br> + + + +<h3>PERSONNAGES</h3> + + +<p class="mid">ANNA DE LOUVILLE.<br> +LOUISE DE TRÉMONT.<br> +M. DE VALROGER.<br> +M. DE LOUVILLE.</p> + + +<p class="mid">Au château de Louville.—Un salon.</p> +<br> + +<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3> + +<p class="mid">LOUISE, ANNA.</p> +<br> + +<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(debout, agitée.)</span></p> + +<p>Enfin, tu diras ce que tu voudras, je refuse de +le recevoir.</p> + +<p class="mid">LOUISE, <span class="stage2">(assise, brodant, calme.)</span></p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Un homme qui compromet toutes les femmes est +l'ennemi naturel de toutes les femmes honnêtes.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Dis-moi, je t'en prie, ce que signifie ce grand +mot-là: compromettre les femmes!</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Est-ce sérieusement que tu me fais cette question +de sauvage?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Très-sérieusement. Je suis une sauvage.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Quelle prétention! Est-ce qu'il y a encore des +sauvages au temps où nous vivons? Il n'y en a +même plus à Carpentras.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>C'est pour ça qu'il y en a peut-être ailleurs. Tu +ne veux pas me répondre? C'est donc bien difficile?</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>C'est très-aisé. Un homme qui compromet les +femmes, c'est M. de Valroger.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Ça ne m'apprend rien; je ne le connais pas.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Tu ne l'as jamais vu?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Où l'aurais-je vu? C'est un astre nouveau dans +le monde de Paris, dont je ne suis plus depuis mon +veuvage.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Eh bien! moi qui habite ce château depuis deux +mois, je ne connais pas non plus ce monsieur, +mais mon mari le connaît; il dit que c'est un vrai +marquis de la régence.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Bah! c'est une race perdue. M. de Louville s'est +moqué de toi.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Qui sait? Je suis sûre qu'il me blâmerait beaucoup +de le recevoir en son absence.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Alors tu as bien fait de le renvoyer; parlons +d'autre chose.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Oh! mon Dieu, rien ne nous empêche de parler +de lui.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Nous n'avons rien à en dire, ne le connaissant +ni l'une ni l'autre.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>D'autant plus que, si nous le connaissions, nous +en dirions du mal.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Réjouissons-nous donc de ne pas aimer les épinards, +car si nous les aimions...</p> + +<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(allant à une fenêtre et regardant.)</span></p> + +<p>Oh! que tu as de vieilles facéties!—Tiens, il +est affreux!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Qui?</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Lui, M de Valroger, ce beau séducteur; il est +très-laid.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Comment se fait-il qu'il soit dans ton parc, sachant +que tu ne reçois pas?</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Il aura voulu voir au moins mon parc, et, comme +le jardinier ne sait pas refuser vingt francs... Je le +chasserai.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Le jardinier?</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Certainement. Il aura reçu de l'argent pour +fournir à ce monsieur le moyen de m'apercevoir.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Voilà de l'argent bien mal employé!</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Ah! tu trouves que ma figure ne vaut pas la dépense?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Si fait, mais il aurait dû se dire qu'il la verrait +pour rien!</p> + +<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(fermant brusquement le rideau.)</span></p> + +<p>Il ne m'a pas vue.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>C'est qu'il n'aura pas voulu! Alors il a moins de +curiosité que toi.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Tu n'es pas curieuse, toi, de voir un homme +dont on parle tant? Il est là, tout près!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Au fait, la vue n'en coûte rien. <span class="stage2">(Elle va à la fenêtre et +regarde.)</span> Franchement, eh bien! je ne suis pas de +ton avis. Il est très-agréable.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Agréable! comme monsieur le bourreau de Paris!</p> + +<p class="mid">LOUISE, <span class="stage2">(revenant.)</span></p> + +<p>Ah! mais, tu le détestes, ce pauvre M. de Valroger!</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Et toi, tu le protèges?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Contre qui?</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Je ne sais pas, mais enfin tu meurs d'envie que +je le reçoive.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Ça vaudrait peut-être mieux que de s'en priver +avec tant de regret.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Parle pour toi.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Moi? je suis sûre de le voir chez moi. Sa visite +m'a été annoncée par ma mère.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Et tu comptes le recevoir?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Certainement.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Ah!—Au fait, tu es veuve, toi, tu as des enfants...</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Et je suis beaucoup moins jeune que toi; dis-le, +ça ne me fâche pas, bien au contraire; quand on +n'a rien à se reprocher à mon âge, on compte ses +années avec plaisir.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Coquette de vertu, va!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Chère enfant, tu connaîtras ce plaisir-là, à la +condition pourtant que tu ne mettras pas trop de +curiosité dans ta vie.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Encore? Je n'entends pas.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Si fait. Tu sais bien que la curiosité est un trouble +de l'âme, une maladie! La vertu, c'est le calme +et la santé.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Très-bien! un sermon?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Que veux-tu? je vieillis!</p> +<br> + + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">ANNA, LOUISE, UN DOMESTIQUE.</p> +<br> + +<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>M. le marquis de Valroger fait demander si madame +veut le recevoir.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Toujours? vous n'avez donc pas dit que j'étais +sortie?</p> + +<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Je l'ai dit; mais il a vu madame à la fenêtre, et, +pensant qu'elle était rentrée...</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>L'impertinent! Dites que je ne reçois pas.</p> + +<p class="mid">LOUISE, <span class="stage2">(au domestique.)</span></p> + +<p>Attendez... <span class="stage2">(Bas à Anna.)</span> Reçois-le!</p> + +<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(bas.)</span></p> + +<p>Ah! tu vois! c'est toi qui le veux! <span class="stage2">(Au domestique.)</span> +Faites entrer. <span class="stage2">(Le domestique sort.)</span></p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Oui, je veux que tu voies cet homme dangereux, +et que tu reconnaisses avec moi qu'il n'y a +pas de tels hommes pour une honnête femme.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Mais mon mari... Il est vrai qu'il ne m'a pas +défendu de le recevoir!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Ton mari t'estime trop pour s'inquiéter de rien; +d'ailleurs je suis là.</p> + +<p class="mid">LE DOMESTIQUE, <span class="stage2">(annonçant.)</span></p> + +<p>M. le marquis de Valroger.</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">LOUISE, ANNA, VALROGER.</p> +<br> + +<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(allant à Anna.)</span></p> + +<p>Si j'ai eu l'audace d'insister, madame...</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>C'est que vous m'avez vue à cette fenêtre? <span class="stage2">(Bas à +Anna étonnée.)</span> Laisse-moi faire!</p> + +<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(désignant Anna.)</span></p> + +<p>C'est madame que j'ai vue.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Madame est mon amie, madame de Trémont, et +vous êtes ici chez moi; c'est moi seule qui dois +vous demander pardon de vous avoir fait attendre.</p> + +<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(railleur.)</span></p> + +<p>Vous êtes bien bonne de vous excuser, madame, +je ne savais pas avoir attendu.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>C'est que... on vous avait dit que j'étais sortie. +Je ne l'étais pas.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Vous êtes adorable de franchise, madame! Je +dois donc me dire que votre premier mouvement +avait été de me mettre à la porte?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Absolument.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>C'est-à-dire une fois pour toutes?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>J'en conviens, puisque je me suis ravisée.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>J'en suis bien heureux; mais à qui dois-je?...</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Vous le devez à madame, qui m'a dit de vous le +plus grand bien.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Ah! par exemple!... <span class="stage2">(Louise lui fait signe de se taire.)</span></p> + +<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(à Anna.)</span></p> + +<p>Je dois donc vous remercier encore plus que +votre amie...</p> + +<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(sèchement.)</span></p> + +<p>Ne me remerciez pas. Je ne mérite pas tant +d'honneur!</p> + +<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(railleur.)</span></p> + +<p>Oh! madame, vous me dites cela d'un ton... +Me voilà éperdu entre la crainte et l'espérance!</p> + +<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(avec hauteur.)</span></p> + +<p>L'espérance de quoi?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>L'espérance de nous plaire. <span class="stage2">(Tendant la main à +Valroger.)</span> Eh bien! monsieur, c'est fait; vous nous +plaisez beaucoup.</p> + +<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(lui baisant la main.)</span></p> + +<p>Vraiment! <span class="stage2">(A part.)</span> La drôle de femme!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? +Je ne savais pas moi, que vous étiez le meilleur +des hommes, et que tous nos pauvres avaient été +comblés par vous. C'est mon amie qui vient de me +l'apprendre.</p> + +<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(à Anna stupéfaite.)</span></p> + +<p>Comment! vous saviez... Vraiment me voilà réhabilité +à bon marché! Est-ce qu'il y a le moindre +mérite?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Oui, il y a toujours du mérite à savoir secourir +avec intelligence et délicatesse. Ce n'est peut-être +pas bien méritoire pour nous autres femmes, nous +n'avons à faire que ça; mais un homme du monde +que ses plaisirs n'emportent pas dans un tourbillon +d'égoïsme et d'oubli!... Allons, je vois que je vous +embarrasse avec mes louanges.... c'est fini. Je +vous devais cette explication, et nous n'en parlerons +plus.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Eh bien, non, madame! puisque vous le prenez +ainsi, je veux tout savoir. Avant que madame de +Trémont prît la peine de vous apprendre que j'étais +un ange, vous pensiez que j'étais un démon, +puisque vous me repoussiez sans merci de votre +sanctuaire?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Vous saurez tout, car vous êtes de trop bonne +compagnie pour me demander d'où je tenais ces +renseignements; on m'avait dit que vous étiez +méchant.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Méchant! Voilà un mot terrible. Voulez-vous me +l'expliquer, madame?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Je ne puis vous l'expliquer que comme je l'entends. +Un méchant, c'est un coeur haineux, et on +vous accusait de haïr les femmes.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Comment peut-on haïr les femmes?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>C'est les haïr que de les rechercher pour le +seul plaisir de les compromettre. Les compromettre, +c'est leur faire perdre l'estime et la confiance +qu'elles méritaient, c'est leur faire le plus grand +tort et le plus grand mal: voilà ce que c'est qu'un +méchant.</p> + +<p class="mid">VALROGER</p> + +<p>Très-bien. Et une méchante, qu'est-ce que +c'est?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>C'est la même chose. C'est une coquette au coeur +froid.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Voilà une bizarre aventure, madame de Louville! +On m'avait dit à moi que vous étiez une +méchante dans le sens que vous donnez à ce +mot!</p> + +<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(s'échappant)</span>.</p> + +<p>Moi?</p> + +<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(s'apercevant de la mystification)</span>.</p> + +<p>Vous? <span class="stage2">(A part)</span>. Bien! ces dames s'amusent à mes +dépens! <span class="stage2">(Haut à Anna)</span>. Oh! vous, madame de Trémont, +vous passez à bon droit, j'en suis certain, +pour une femme sincère et indulgente; mais elle, +votre amie, madame de Louville, qui vient de si +bien définir la méchanceté, elle est réputée méchante +comme Satan!</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Eh bien! voilà une belle réputation! mais c'est +indigne!... Je... <span class="stage2">(A Louise.)</span> Tu ne te fâches pas?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Me fâcher de cela serait avouer que je le +mérite.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Mais monsieur l'a cru, il le croit sans doute +encore?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Dame! qui sait? c'est à lui de répondre.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Eh! eh!</p> + +<p class="mid">ANNA, <span class="stage2">(en colère,)</span></p> + +<p>Comment? vous dites <i>eh! eh!</i></p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Oh! oh!</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Ce ne sont pas là des réponses!</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Que voulez-vous? Certes, madame a le ciel écrit +en toutes lettres sur la figure, et l'accueil qu'elle +vient de me faire tournerait la tête à un novice; +mais le plus souvent ces êtres angéliques sont les +plus dangereux et les plus perfides. Ils s'arrangent +pour vous mettre à leurs pieds, et quand vous y +êtes, ils jettent leur soulier rose et vous font +voir la double griffe.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Alors, puisque vous ne croyez à la franchise +d'aucune de nous, et que vous étiez si mal disposé +contre... madame en particulier, pourquoi donc +venez-vous chez-elle? Personne ne vous y avait +appelé ni attiré, que je sache.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Pardonnez-moi, j'étais impérieusement sommé +de comparaître pour répondre à une provocation.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Ah! je ne savais pas!</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Non, vous ne saviez pas; mais peut-être que +madame de Louville le sait! +Je m'en doute. J'ai, sans vous connaître, et sur +la foi d'autrui, dit beaucoup de mal de vous. Je +me suis irritée de vos faciles victoires sur les femmes +légères. Je vous ai haï comme on hait celui +qui vous confond avec les autres, et, tout en disant +que je ne vous verrais de ma vie, j'ai eu envie de +vous voir pour vous braver en face. C'est à cette +provocation que vous avez répondu en venant ici.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Au moins voici de la franchise.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>J'en ai beaucoup, c'est ma manière d'être coquette; +c'est celle des grands diplomates.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Je hais, je méprise la coquetterie, moi!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Et moi, j'avoue que nous en avons toutes! Il +vaut bien mieux confesser nos travers que de +nous les entendre reprocher à tout propos. Oui, +j'avoue que, de vingt-cinq à trente ans surtout, +nous sommes toutes un peu perverses, parce que +nous sommes toutes un peu folles. Nous sommes +enivrées de l'orgueil de la beauté quand nous +sommes belles, et de celui de la vertu quand nous +sommes vertueuses; mais quand nous sommes +l'un et l'autre, oh! alors il n'y a plus de bornes à +notre vanité, et l'homme qui ose douter de notre +force devient un ennemi mortel. Il faut le vaincre, +à tout risque, et pour le vaincre il faut le rendre +amoureux; quel prix aurait son culte, s'il ne souffrait +pas un peu pour nous? Ne faut-il pas qu'il +expie son impiété? Alors on s'embarque avec lui +dans cette coquille de noix qu'on appelle la lutte, +sur ce torrent dangereux qu'on appelle l'amour; +on s'y joue du péril et on s'y tient ferme jusqu'à +ce qu'un écueil imprévu, le moindre de tous, +peut-être un léger dépit, une jalousie puérile, vous +brise avec votre aimable compagnon de voyage. +Et voilà le résultat très-ordinaire et très-connu de +ces sortes de défis réciproques. On commence par +se haïr, puis on s'adore, après quoi on se méprise +l'un et l'autre quand on ne se méprise pas soi-même. +Il eût été si facile pourtant de se rencontrer +naturellement, de se saluer avec politesse et de +passer son chemin sans garder rancune d'un mot +léger ou d'une bravade irréfléchie!</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Ma chère, tu parles d'or; mais moi, bonne +femme, paisible et connue pour telle, je ne vois +pas le but de cette confession, et je trouve qu'elle +dépasse mon expérience. Je te laisserai donc implorer +de monsieur l'absolution de tes fautes, et +je me retire...</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Sans l'inviter chez toi?</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Sans l'inviter. Je n'ai rien à me faire pardonner, +puisqu'il est convaincu que je le tiens pour un +ange!</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Me sera-t-il permis d'aller au moins vous présenter +mes actions de grâces?</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Oui, monsieur, au château de Trémont, <span class="stage2">(Bas à +Louise.)</span> où je ne remettrai jamais les pieds! <span class="stage2">(Elle sort.)</span></p> + +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">LOUISE, VALROGER.</p> + +<br> +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Savez-vous bien que me voilà brouillée avec +madame de Trémont?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Je vois, madame de Trémont, que vous voilà en +délicatesse à propos de moi avec madame de Louville.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Ah! vous avez deviné ce que j'allais vous révéler?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Oui, madame; j'ai vu qu'en bonne amie vous +avez voulu couper le mal dans sa racine.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Le mal?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Oui; je venais ici, vous l'avez fort bien compris, +pour me venger, n'importe comment, du mépris, +de l'aversion que madame de Louville affecte pour +ma personne. A présent il n'y aura pas moyen; vous +lui avez trop clairement montré le danger. Et puis +vous m'avez rendu ridicule en sa présence, car je +n'ai pas vu tout de suite le piège que vous me tendiez. +Je dois donc renoncer à ma vengeance; mais +ne triomphez pas trop, j'y tenais médiocrement.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Alors il me reste à vous remercier du pardon que +vous accordez aux femmes vertueuses dans la personne +de ma jeune amie, et à prendre acte de votre +promesse.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Quelle promesse?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Celle de laisser tranquille à tout jamais cette petite +femme qui aime son mari, un mari excellent, +un honnête homme que vous connaissez...</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Il n'est pas mon ami.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Il le sera bientôt, puisque vous voilà établi dans +notre voisinage. Vous chasserez ensemble, vous +vous rencontrerez partout, vous l'estimerez, vous +verrez que son ménage est heureux et honorable; +mais il n'est si bon ménage où le plus léger propos +ne puisse jeter le trouble. Vous êtes un homme +dangereux, en ce sens que vous ne pouvez plus +faire un pas sans qu'on vous attribue un projet +ou une aventure; mais vous êtes un galant +homme quand même, et vous me jurez de renoncer...</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Permettez! Avant de m'engager, je voudrais +comprendre...</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Je voudrais comprendre comment, pourquoi, +vous, la femme proclamée vertueuse et pure par +excellence, vous semblez faire bon marché de la +vertu des autres femmes, au point de demander +grâce pour elles?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Oh! je vais plus loin que cela. Je fais bon marché +de ma propre vertu dans le passé. Je ne sais +nullement si, poursuivie et tourmentée par un séducteur +habile, j'eusse gardé dans ma jeunesse le +calme dont je jouis maintenant.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Dans votre jeunesse?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Oui, et comme j'ai été très-heureuse en ménage +et très-respectée de tout ce qui m'entourait, je suis +très-indulgente pour celles qui se trompent dans +les chemins embrouillés.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Savez-vous bien, madame, que me voilà tenté de +vous prendre pour la véritable coquette que je +comptais trouver ici?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Ah oui-da!</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Madame de Louville est une enfant. Beauté, jeunesse, +orgueil et témérité, cela est bien connu, bien +peu redoutable et bien peu excitant; mais une femme +vraiment forte, habilement humble, généreuse envers +les autres, soi-disant vieille, et plus belle que +les plus jeunes, tenez, vous aurez beau dire, vous +savez bien que tout cela est d'un prix inestimable, +et qu'il y aurait une gloire immense...</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>A l'immoler?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Non, mais à le conquérir.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Conquérir! Comment donc? le mot est charmant! +Est-ce une déclaration que vous me faites?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Si vous voulez.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Et si je ne veux pas?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Il est trop tard. Vous l'avez provoquée, et vous +n'avez point paré à temps.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Au fait, c'est vrai. Eh bien! monsieur, vous êtes +très-aimable, et je vous remercie.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Cela veut dire que vous prenez mes paroles pour +un hommage banal!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Je n'ai garde; j'en suis trop flattée pour +cela.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Ah çà mais, vous êtes atrocement railleuse! Je +commence à vous croire coquette tout de bon.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>C'est dans mon rôle.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Le rôle d'ange gardien de madame de Louville?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>C'est cela! Si je ne m'empare pas de votre coeur +aujourd'hui, mon proverbe est manqué.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Eh bien! il est manqué; je vous déteste!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Oh! que non.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Vous croyez le contraire?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Pas du tout. Je vous suis parfaitement indifférente.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Et sur ce terrain-là vous me payez largement de +retour!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Ah! mais non.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>J'entends! vous me détestez aussi, vous.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>C'est tout le contraire. Regardez-moi en face.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Bien volontiers.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Trouvez-vous que j'ai l'air de me moquer de +vous?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Parfaitement.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Oh! l'homme habile! Eh bien! on vous a surfait, +vous êtes un bon jeune homme, vous n'avez jamais +rien lu dans les yeux d'une femme.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>D'une femme comme vous, c'est possible.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Quelle femme suis-je donc?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Un sphinx! Je n'ai jamais vu tant d'aplomb dans +le dédain.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Et moi, je n'ai jamais vu tant d'obstination dans +la méfiance. Voyons, par quoi faut-il vous jurer +que je vous aime?</p> + +<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(riant).</span></p> + +<p>Vous m'aimez, vous!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>De tout mon coeur!</p> + +<p class="mid">VALROGER, <span class="stage2">(à part)</span>.</p> + +<p>C'est une folle! <span class="stage2">(Haut.)</span> Jurez-le sur l'honneur, si +vous voulez que je vous croie.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>L'honneur d'une femme? Vous n'y croyez pas. +Dans les mélodrames, on jure par son salut éternel; +mais vous n'y croyez pas davantage.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Par votre amitié pour madame de Louville!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Encore mieux: par l'innocence de ma fille!</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Quel âge a-t-elle?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Six ans.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>J'y crois. Donc vous m'aimez, comme ça, tout +doucement, de tout votre coeur, comme le premier +venu?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Je n'aime pas le premier venu. Écoutez-moi, +vous allez comprendre que je ne ris pas, et que +mon affection pour vous est très-sérieuse.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Ah! voyons cela, je vous en prie!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Vous souvenez-vous d'un jeune garçon qui s'appelait +Ferval?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Non, pas du tout!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Augustin de Ferval.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>C'est très-vague...</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Alors, puisqu'il faut mettre les points sur les <i>i</i>, +vous vous souviendrez peut-être d'une certaine +demoiselle qui s'appelait Aline, et qui n'était pas +du tout reine de Golconde?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Eh bien! madame?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Eh bien! monsieur, cette jolie personne, que +vous protégiez, fut prise au sérieux par un jeune +provincial, mauvaise tête...</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>J'y suis, je me souviens! Il y a de cela cinq ou +six ans. Vous le connaissez, ce petit Ferval?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>C'était mon frère, un enfant qui eut la folie de +vous provoquer et dont vous n'avez pas voulu tirer +vengeance, car, après lui avoir laissé la satisfaction +de vous envoyer une balle, vous avez riposté sur +lui avec une arme chargée à poudre. Il ne l'a jamais +su; mais des amis à vous l'ont dit en secret +à sa mère, qui l'a répété à sa soeur. Vous voyez +bien que cette soeur ne peut pas rire quand elle +prétend qu'elle vous aime!</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Alors on a bien raison de prétendre qu'un bienfait +n'est jamais perdu, car votre amitié doit être +une douce chose; pourtant...</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Pourtant?...</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Vous avez tort de l'offrir pour si peu, madame! +C'est un excitant dangereux.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Dangereux pour qui?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Pour moi.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Pourquoi me répondez-vous comme cela, +voyons? A quoi bon poursuivre l'escarmouche de +convention et garder le ton plaisant, quand je vous +dis tout bonnement les choses comme elles +sont?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>C'est que vous oubliez vos propres paroles: je +suis un méchant, et j'ai le coeur froid comme +glace.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Je n'ai jamais cru cela.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Eh bien! vous avez eu tort; il fallait le croire.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Pourquoi mentez-vous? Je ne comprends plus.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Je ne mens pas. Je suis amoureux de vous.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Si c'était vrai, cela ne prouverait pas que vous +eussiez le coeur froid.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Attendez! je suis amoureux de vous à ma manière, +sans vous aimer.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Je comprends; ma confiance vous-humilie, +ma loyauté vous blesse. Vous vous vengez +en me disant une chose que vous jugez offensante.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Oui, madame, j'ai l'intention de vous offenser.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Pour que vous me détestiez.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Parce que l'amitié d'une honnête femme vous +fait l'effet d'un outrage?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>C'est comme ça. Je ne veux pas de la vôtre.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Vous êtes brutalement sincère!</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Oui. Je suis un séducteur percé à jour, comme +vous êtes une coquette classique.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Alors me voilà déjouée et rembarrée! Je suis +coquette tout de bon, et j'ai voulu me frotter à un +vindicatif plus malin que moi, qui me remet à ma +place et compte faire de moi un exemple. Est-ce +cela?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Précisément.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Comment vais-je sortir de là?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Vous n'en sortirez pas.</p> + +<p class="mid">LOUISE, <span class="stage2">(élevant la voix avec intention.)</span></p> + +<p>C'est-à-dire que vous allez faire pour moi ce que +vous comptiez faire pour madame de Louville?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Oui, madame.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Vous viendrez me voir?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Tous les jours.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Et si la porte vous est fermée?...</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Je resterai sous la fenêtre. Je coucherai dans le +jardin, sous un arbre.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Je suis sauvée! vous vous enrhumerez!</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Je tousserai à vous empêcher de dormir. Vous +m'enverrez de la tisane!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Vous refuserez de la boire?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Au contraire. Je la boirai.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Et alors?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Alors vous aurez pitié de moi, vous me recevrez.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Et puis après?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Je reviendrai.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Je me laisserai compromettre?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Non! vous fuirez, mais je vous suivrai partout. +Partout vous me trouverez pour ouvrir la voiture +et vous offrir la main.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>C'est bien connu, tout ça.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Tout est connu. Je n'ai rien découvert de neuf, +il n'y a rien de mieux que les choses qui réussissent +toujours.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Alors c'est cela, c'est bien cela qui s'appelle +compromettre une femme?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Pas du tout! Compromettre une femme, c'est +se servir des apparences qu'on a fait naître pour la +calomnier ou la laisser calomnier. Je ne calomnie +pas, moi. Je suis homme du monde et gentilhomme. +Je dirai à toute la terre que je fais des +folies pour vous en pure perte, ce qui sera vrai +jusqu'au jour où vous en ferez pour moi.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Et pourquoi en ferai-je?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Parce que la folie est contagieuse.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Et je deviendrai folle, moi?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Ne vous fiez pas au passé.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Vous savez bien que je n'en tire pas vanité. +Pourtant ce qui est passé est acquis.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Non! vous l'avez dit vous-même, votre vertu a +été aidée par l'absence de péril. Pourtant vous avez +dû allumer des passions; mais il y a à peine un +homme sur mille qui soit doué d'assez de persévérance +pour consacrer des mois et des années à la +conquête d'une femme... Or je sais, je vois que +vous n'avez pas rencontré cet homme-là.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Et vous vous piquez de l'être?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Je le suis.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Ça vous amuse?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>C'est mon unique amusement.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Vous êtes né hostile et vindicatif, comme on naît +poète ou rôtisseur?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Le bonheur de l'homme est de développer ses +instincts particuliers.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Même les mauvais?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Enfin vous reconnaissez que je suis mauvais?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>C'est à quoi vous teniez? Vous vouliez faire peur; +sans cela vous croyez votre effet manqué, et la +confiance vous humilie. C'est une manie que vous +avez, je le vois bien; avec moi, elle ne sera pas satisfaite. +Je vous crois bon.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Vous éludez la question. Si je suis tel que je +m'annonce, vous devez me haïr.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Et vous voulez être haï?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Oui; pour commencer, cela m'est absolument +nécessaire.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Eh bien! comme, en ne vous accordant pas le +commencement, je serai, espérons-le, préservée de +la fin, je déclare que, méchant ou non, je ne puis +haïr le bienfaiteur de mes pauvres et le sauveur de +mon frère.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Vaine invocation au passé! Vous me haïrez quand +même!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Comment vous y prendrez-vous?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>D'abord je vais faire la cour à madame de Louville.</p> + +<p class="mid">LOUISE, <span class="stage2">(regardant vers une portière en tapisserie.)</span></p> + +<p>A quoi bon, si je n'en suis pas jalouse?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Vous m'avez demandé grâce pour elle. Il faut +que je sois inexorable pour vous prouver que je ne +vaux rien.</p> + +<p class="mid">LOUISE, <span class="stage2">(lui montrant la portière, dont les plis sont agités.)</span></p> + +<p>Vous pouvez lui faire la cour; à présent qu'elle +a tout entendu, elle saura se défendre. Vos plans +sont livrés, et peut-être... <span class="stage2">(Elle va à la fenêtre.)</span> Cette +voiture qui roule... Oui, c'est un renfort qui lui +arrive.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Son mari?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Précisément.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Si madame de Louville est hors de cause, on se +passera de ce moyen-là.</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>C'est tout ce que je voulais. Merci, mon cher +monsieur; elle est sauvée, et moi, je ne vous crains +pas.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Merci, ma chère madame, voilà que vous acceptez +le défi!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Le défi de quoi? Vous voulez que je vous craigne +pour arriver à vous aimer? C'est un prologue inutile, +puisque nous voici d'emblée au dénoûment. +Ce que vous voulez, ce n'est pas l'amour, vous en +êtes rassasié, vous n'y tenez pas, et c'est ma vertu, +c'est-à-dire ma tranquillité seule, que vous +voudriez ébranler. Eh bien! sachez que, dans les +âmes fermées aux malsaines agitations de la passion +folle, il y a des émotions plus douces et plus pures +qu'on peut être fier d'avoir fait naître et de conserver +toujours jeunes. Il n'est pas humiliant d'être +maternellement aimé par une femme mûre, et il +ne serait pas du tout glorieux de lui tourner ridiculement +la tête.</p> + +<p class="mid">VALROGER</p> + +<p>Une femme mûre!...</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>J'ai trente-six ans, mon bon monsieur!</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Ce n'est pas vrai, votre fille n'en a que six!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Mais mon fils en a quinze!</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Allons donc!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Je n'ai pas son extrait de naissance dans ma +poche, sans cela... Mais vous voilà calmé et un peu +honteux, convenez-en, de vous être trompé, vous +si clairvoyant, sur l'âge d'une femme. Vous verrez +mon fils, cela vous guérira tout à fait, car vous +viendrez chez moi, tous les jours si vous voulez, +et sans être condamné à coucher préalablement +sous un arbre. Vous vous enrhumerez pour d'autres, +il y aura toujours de la tisane chez moi. Vous me +trouverez toujours entourée d'êtres qui ne me +quittent jamais, mon fils, ma fille et mon neveu, le +fils de cet Augustin de Ferval à qui vous avez sauvé +la vie en dépit de lui-même; plus ma mère qui +vous bénit et prie pour vous tous les jours, plus +ma belle-soeur, la femme du même Augustin, qui +est dans le secret, et qui vous regarde comme un +saint, tout perverti que vous passez pour être. +Voyez s'il y aura moyen d'entrer chez nous comme +un loup dans une bergerie! Tout ce cher monde +s'est réjoui en vous sachant fixé près de nous. +Notre pauvre Augustin n'est plus, il est mort l'an +dernier, et c'est son deuil que je porte; mais nous +vous devons de l'avoir conservé six ans, de l'avoir +vu heureux, marié et père. Sa femme et son enfant +sont des trésors qu'il nous a laissés. Toute cette +famille reconnaissante, grands et petits, vous sautera +au cou et aux jambes, et, quand vous aurez +été bien et dûment embrassé sur les deux joues +comme un ami qu'on attendait depuis longtemps +et à qui l'on ne sait comment faire fête, vous sentirez +que vous êtes un homme de chair et d'os comme +les autres,—non le spectre de don Juan, le héros +d'un autre siècle et d'un autre pays. Vous laisserez +fondre la glace artificielle amassée autour de ce +coeur-là, qui est vivant et humain, puisqu'il est généreux +et compatissant. Votre génie du mal rira de +lui-même et vous laissera consentir à aimer les +honnêtes gens, à les protéger même, ce qui est +bien plus facile que de leur tendre des pièges, et +bien moins triste que de se battre les flancs pour +les méconnaître. Vous garderez votre science, vos +ruses pour celles qui les provoquent et qui ont de +quoi mettre à ce jeu-là. On vous pardonnera d'avoir +ce goût bizarre, vous, honnête homme, de perdre +votre temps à contempler, à étudier, à mesurer la +faiblesse de notre sexe, tout en excitant sa perversité. +Tenez! on vous pardonnera tout, même d'être +incorrigible. On pensera que ce métier de punisseur +des torts féminins est une tâche navrante, et que +vous devez être un homme malheureux. On s'efforcera +de vous soigner comme un malade, ou de +vous distraire comme un convalescent; si par moments +vous êtes tenté de faire la guerre à vos amis, +ils se diront: c'est une épreuve; il veut savoir si +nous méritons l'estime qu'il nous accorde. Alors +on se tiendra de son mieux pour vous montrer +qu'on y attache le plus grand prix. Et, si on ne +réussit pas à mettre dans votre existence une affection +pure et bienfaisante, on en aura beaucoup de +chagrin, je vous en avertis, parce que l'amitié, qui +n'est pas une chose convulsive, n'est pas non plus +une chose froide. Donc vous aurez, sans vous donner +aucune peine pour cela, un triomphe assuré +chez nous, celui d'avoir touché, ému, réjoui ou +attristé des âmes qui ne sont pas banales, et qui ne +se donnent pas à tout le monde.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Tenez, madame de Trémont, je vous aime tant, +telle que vous êtes, que je me regarderais comme +un sot et comme un lâche si j'avais prémédité d'entamer +cette noble et touchante sérénité. Vous avez +fort bien compris que je valais mieux que cela, que +d'ailleurs je n'eusse jamais osé menacer sérieusement +une personne telle que vous; mais je cesse +de rire, et vous rends les armes. On me l'avait bien +dit: vous êtes la plus sincère, la plus tendre et la +plus forte des femmes, et il y a longtemps que je +sais une chose, c'est que la bonté est l'arme la plus +solide de votre sexe. Toute vertu sans modestie est +provocation, comme toute résistance sans conviction +est grimace. Je suis heureux et fier de vous +répéter que je vous comprends, que je vous respecte... +Et, puisque vous m'acceptez pour frère, +voulez-vous consacrer ce lien qui m'honore?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Vous avez parlé tout à l'heure de m'embrasser +sur les deux joues...</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>C'était une métaphore!</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Pourquoi ne serait-ce pas la formule qui scelle +un pacte d'honneur?</p> + +<p>LOUISE.</p> + +<p>N'avez-vous pas encore une autre raison à donner?</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Une autre raison?</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Vous ne voulez pas la dire! Non! ce n'en est pas +une pour vous. Vous avez trop de générosité pour +exiger une réparation; mais voulez-vous savoir +une chose? C'est qu'au moment où vous êtes entré +ici, si j'avais écouté mon premier mouvement, je +vous aurais sauté au cou; ne prétendez pas que +c'eût été une reconnaissance exagérée. Je sais tout, +monsieur de Valroger, je sais qu'une de ces joues-là +a été frappée par le gant de mon pauvre étourdi +de frère, et, comme je ne sais pas laquelle...</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Toutes deux, madame, toutes deux!</p> + +<p class="mid">LOUISE.</p> + +<p>Je ne dis pas le contraire; mais toute réparation +demande des témoins, et justement en voici +qui nous arrivent. <span class="stage2">(Elle l'embrasse sur les deux joues devant +M. de Louville et sa femme qui viennent d'entrer. Anne pousse un grand +cri de surprise, M. de Louville éclate de rire. Valroger met un genou +en terre et baise la main de Louise.)</span></p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>Merci, madame, merci!</p> + +<p class="mid">M. DE LOUVILLE, <span class="stage2">(riant.)</span></p> + +<p>Bravo, mon cher! voilà qui s'appelle enlever +d'assaut les citadelles imprenables.</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>C'est-à-dire que c'est moi la forteresse, et que +je me suis rendu à discrétion! <span class="stage2">(Bas, pendant que Louise va +en riant auprès d'Anna.)</span> Dites-moi, Louville, est-ce qu'il +n'y a pas moyen d'épouser cette femme-là?</p> + +<p class="mid">M. DE LOUVILLE.</p> + +<p>Allons donc! Elle a peut-être quarante ans!</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>En eût-elle cinquante!</p> + +<p class="mid">M. DE LOUVILLE.</p> + +<p>Ah bah! mais elle a aimé son mari, elle adore son +fils... Non, c'est impossible!</p> + +<p class="mid">VALROGER.</p> + +<p>C'est dommage; c'eût été pour moi le seul moyen +de devenir un homme sérieux!</p> +<br><br> + +<p class="mid"><b>FIN</b></p> +<br><br><br> + + +<p>TABLE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Francia</p> +<p>Un bienfait n'est jamais perdu</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Francia; Un bienfait n'est jamais perdu +by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANCIA; UN BIENFAIT N'EST *** + +***** This file should be named 15397-h.htm or 15397-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/3/9/15397/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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