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+The Project Gutenberg EBook of Voyage dans l'Aurès, by Dorothée Chellier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Voyage dans l'Aurès
+ Notes d'un médecin envoyé en mission chez les femmes arabes
+
+Author: Dorothée Chellier
+
+Release Date: March 15, 2005 [EBook #15375]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DANS L'AURÈS ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+ VOYAGE DANS L'AURÈS
+
+
+ NOTES D'UN MÉDECIN
+ ENVOYÉ EN MISSION
+ CHEZ LES FEMMES ARABES
+
+
+
+ DOCTEUR DOROTHÉE CHELLIER
+ _Ancien aide d'anatomie à l'école d'Alger_
+
+
+
+TIZI OUZU--Imp. Nouvelle J. CHELLIER.--TIZI OUZU
+1895
+
+
+
+
+A MONSIEUR LE DOCTEUR CHANTEMESSE
+Professeur à la Faculté de Médecine de Paris.
+
+_A mon cher et bienveillant maître, je dédie ce modeste travail
+d'observations faites au cours d'une mission médicale, dans les
+montagnes de l'Aurès.
+
+C'est un bien petit gage de reconnaissance pour les bons conseils et les
+encouragements qu'il m'a toujours prodigués._
+
+Paris, le 10 août 1895.
+
+
+
+
+On trouvera dans le travail qui va suivre le compte rendu fidèle d'une
+série d'observations recueillies au cours de la mission qui m'a été
+confiée par Monsieur Cambon, Gouverneur général de l'Algérie.
+
+Ce haut fonctionnaire apporte, on le sait une sollicitude particulière à
+l'étude des problèmes qui se rattachent à la question indigène.
+
+Il a étudié les moyens à employer pour améliorer le sort de la
+population arabe et l'une des innovations qu'il préconise à cet égard
+est la création d'hôpitaux de campagne établis dans les régions
+éloignées (Kabylie, M'zab, Aurès).
+
+L'Aurès semble avoir attiré spécialement son attention, et l'on ne
+saurait s'en étonner si l'on considère que cette région sollicite à la
+fois l'intérêt par les richesses naturelles de son sol et les qualités
+propres aux Chaouïas qui l'habitent.
+
+Il m'apparaît comme évident, après le voyage que je viens de faire,
+que ces indigènes se distinguent des autres tribus algériennes par une
+intelligence plus saine et plus pratique, et qu'ils présentent à un haut
+degré les caractères de perfectibilité qui font très souvent défaut à
+leurs congénères.
+
+Ce qui m'a frappée surtout au cours de ma mission, c'est l'empressement
+des malades à venir solliciter mes soins, la confiance complète dans le
+traitement institué, l'influence rapide que j'aurais pu acquérir sur
+leur esprit.
+
+On n'ignore pas que depuis la conquête de l'Algérie nos efforts, pour
+nous assimiler les Arabes, sont restés à peu près stériles.
+
+Les flatteries, les rigueurs n'ont abouti à aucun résultat sérieux.
+L'Arabe demeure réfractaire à toutes les tentatives de civilisation.
+
+Étant d'origine algérienne, et connaissant les moeurs du pays, je
+m'étais souvent demandé si la non possibilité de pénétrer dans le
+gynécée n'était pas une des causes pour lesquelles l'assimilation était
+restée jusqu'ici impossible.
+
+Je m'étais demandé encore si une femme médecin ne pourrait pas faire
+quelque chose d'utile en facilitant l'introduction de nos idées dans ce
+milieu si obstinément, si volontairement éloigné de nous.
+
+Je savais que M. Cambon cherchait à utiliser les médecins, non seulement
+pour apporter aux indigènes le secours de soins éclairés et détruire
+l'influence des toubibs qui exploitent si indignement la crédulité de
+leurs coreligionnaires, mais encore pour hâter l'oeuvre d'assimilation.
+
+Tout récemment il avait présenté au Conseil supérieur de l'Algérie un
+plan d'ensemble dont voici les principales lignes:
+
+Création d'un corps médical composé d'indigènes auxquels on demanderait
+deux années d'études portant sur les questions élémentaires et pratiques
+de la médecine. Ces études achevées, ces médecins seraient désignés
+pour exercer dans une région déterminée. En dehors de cette région,
+l'exercice de la médecine leur serait interdit.
+
+Soumis à Paris, au Conseil supérieur d'hygiène, ce projet a été
+sanctionné.
+
+La question de surveillance de ce nouveau corps médical n'est pas
+définitivement résolue; elle ne saurait tarder à l'être; le projet
+répond à une utilité trop immédiate pour que son application soit
+différée.
+
+Connaissant toutes ces choses et désirant compléter les observations que
+j'avais déjà faites sur les coutumes indigènes, je demandais à M. le
+Gouverneur général de bien vouloir me confier une mission dans une
+région éloignée.
+
+M. Cambon, avec sa générosité habituelle et son désir de connaître les
+moindres détails de la vie indigène, me désigna l'Aurès pour aller
+étudier les pratiques de l'accouchement, de l'avortement et la fréquence
+des maladies utérines.
+
+J'allais donc pouvoir me rendre compte de l'utilité de la femme médecin
+dans des tribus éloignées, encore sauvages, et apprécier si elle
+pourrait y rendre les mêmes services que chez l'arabe des villes.
+
+Comme on le verra dans le récit de mon voyage, la femme chaouïa est plus
+accessible que la femme arabe; elle n'est pas voilée et ne se cache pas
+aux regards des hommes; mais, comme partout ailleurs elle se refuserait
+à accepter les soins d'un médecin qui ne serait pas de son sexe, que le
+praticien soit musulman ou chrétien, tandis qu'elle se livre et donne
+une entière confiance à la femme.
+
+Je crois qu'il y aurait intérêt pour nous, en respectant les moeurs
+arabes, d'agir sur la femme par la femme.
+
+Chez les peuples civilisés, et bien plus encore chez les peuples
+primitifs, c'est toujours en opérant sur l'esprit de la femme qu'on
+pénètre vraiment la famille.
+
+Vouloir agir directement sur l'homme adulte est une tentative
+irrationnelle, dont les résultats pratiques sont nuls le plus souvent.
+
+Coopérons à l'éducation de l'enfant en obtenant la confiance de la mère,
+en la visitant, en l'habituant à suivre nos directions.
+
+En agissant ainsi, nous obtiendrons le résultat que nous cherchons
+depuis si longtemps vainement à obtenir.
+
+Pour que l'oeuvre de M. Cambon soit complète il ne faut pas que le
+nouveau corps médical soit exclusivement composé d'hommes.
+
+A côté du toubib, il y a la matrone ignorante et dangereuse qui seule
+conservera le privilège d'approcher la femme malade; lui faire donner
+la même instruction qu'aux futurs médecins indigènes, par des femmes
+docteurs en médecine est indispensable. C'est le seul vrai moyen de
+hâter le progrès en pays musulman. Si les observations contenues dans
+mon rapport et qui sont le résultat de mes travaux en Algérie peuvent
+faire naître des idées nouvelles et utiles, ce n'est pas à moi qu'en
+reviendra le mérite, mais bien à M. le Gouverneur général qui a bien
+voulu me confier cette mission.
+
+Partie d'Alger le 4 mai 1895, j'arrivais à Constantine le lendemain
+et prenais mes dispositions pour mon voyage dans l'intérieur de la
+province.
+
+Monsieur le Préfet Lascombes, duquel je reçus d'ailleurs l'accueil le
+plus empressé, ne me dissimula pas les difficultés matérielles que
+devait rencontrer l'accomplissement de ma tâche. «Quelles que soient, me
+dit-il, les mesures que j'ai pu prendre pour vous assurer la sécurité en
+cours de route, le voyage demeurera fatiguant, pénible à travers un pays
+de montagnes où les routes sont à peine tracées. Je ne sais, conclut-il,
+si vous pourrez aller jusqu'au bout.»
+
+Le 8 mai, j'étais prête à partir; je quittai Constantine me dirigeant
+sur Batna où j'arrivai à neuf heures du soir.
+
+Batna, ma première étape, est une ville de médiocre importance et de
+création récente.
+
+Au printemps, les jardins touffus et les allées d'arbres qui bordent les
+rues lui donnent un séduisant aspect de fête.
+
+J'étais attendue par M. Dieudonné, le sous-préfet, et M.
+l'Administrateur de la commune mixte de l'Aurès qui prirent sans retard
+les mesures nécessaires pour me permettre de poursuivre ma mission.
+
+C'est tout d'abord à la complaisance de M. Dieudonné que je dus de me
+procurer une femme interprète qui traduisit, en cours de route, le
+dialecte chaouïa, très différent de la langue arabe.
+
+Ainsi était levée l'une des difficultés qui me préoccupait le plus; en
+effet, les femmes chaouïas sont rarement en contact avec des Français,
+et il me fallait de toute nécessité un interprète féminin qui put
+converser librement avec les femmes que j'allais interroger et me
+rapporter fidèlement ses entretiens.
+
+Mon interprète, jeune fille de dix-sept-ans, est la fille d'un marabout
+d'El-Madher, sa mère est chaouïa; elle a été élevée dans une ferme
+française où travaillait son père, et elle a fréquenté l'école du
+village pendant six à sept ans.
+
+Elle m'a rendu les plus grands services, me traduisant exactement les
+réponses que faisaient les femmes à mes interrogations et m'apportant en
+outre le concours intelligent de ses soins auprès des malades que j'ai
+traités pendant ma tournée.
+
+Elle vint me trouver à Batua le 10 mai, et le onze nous quittâmes
+cette ville à six heures du matin, nous dirigeant sur Lambèse, où
+l'administrateur de la commune a sa résidence.
+
+M. Arippe, l'administrateur, voulut bien se joindre à nous et nous
+accompagner dans la première partie de la mission.
+
+Je ne puis assez le remercier ici des facilités de toutes sortes
+qu'il s'est ingénié à me procurer; grâce à ses ordres et à son active
+surveillance, j'ai pu, en plus d'une occasion, poursuivre sans entrave
+le cours de mes travaux.
+
+Il avait fait avertir les cheicks des villages qu'une tebiba (femme
+médecin), allait les venir visiter, et que les malades pourraient
+demander ses soins.
+
+Je note eu passant que grâce à son altitude, Lambèze est favorisée par
+un climat exceptionnel; l'été y est très facilement supportable.
+
+Déjà des femmes chaouïas avaient répondu à l'appel qui leur était fait
+et attendaient mon arrivée.
+
+C'est dans un gourbi que je donne ma première consultation; je vois des
+femmes et des enfants, j'en visite une vingtaine et donne mes soins à
+treize que je reconnais être effectivement malades.
+
+Une femme porte une énorme tumeur du péritoine; une autre se prétend
+enceinte depuis de longs mois, disant que son enfant dort dans son sein.
+Je la fis revenir de son erreur [1].
+
+[Note 1: Il est à remarquer que cette croyance est très répandue
+chez les indigènes et que nombre de fois on est obligé de les dissuader.
+Cette croyance vient de ce que la loi musulmane, ne voulant pas que
+l'enfant d'une femme divorcée qui est devenue enceinte en dehors du
+mariage soit privé de père, attribue la paternité au dernier époux.
+C'est ce qu'on appelle le «Bou-Reqoud», enfant qui dort dans le sein de
+la mère.]
+
+D'horribles gommes syphilitiques ayant détruit le nez ou siégeant sur
+la jambe,--une hernie ombilicale,--une tuberculose pulmonaire.--une
+rougeole,--des kérato-conjonctivites,--un cas d'anémie chez une jeune
+fille. Je n'avais pas encore de médicaments. Mon voyage devait être
+seulement un voyage d'études portant sur les maladies spéciales à la
+femme et sur les pratiques indigènes de l'accouchement, je ne prévoyais
+pas que j'aurais à donner des soins aussi variés que ceux que je fus
+appelée par la suite à prodiguer.
+
+Accompagnée de M. Arripe et de mon interprète, je quitte Lambèse vers
+dix heures du matin, reprenant le breack qui nous avait amenés.
+
+A onze heures, nous arrivons à l'oued Taza et nous nous arrêtons à la
+maison cantonnière pour prendre notre repas.
+
+Avant de repartir, je visite un enfant syphilitique atteint de
+pemphizus, un autre atteint de malaria, type quarte, et un vieillard
+ayant une otite.
+
+L'Oued Taza est situé dans une région essentiellement fiévreuse.
+
+A midi, la voiture nous emporte sur le chemin d'Arris. A deux heures,
+nous arrivons aux Ouled Daoud; une tente est dressée pour nous mettre
+à l'abri, car la pluie commence à tomber. Un superbe méchoui [2] nous
+attend; nous nous empressons de lui faire honneur.
+
+
+[Note 2: Le méchouï est un mouton ou un agneau rôti entier sur un
+brasier en plein air et arrosé de beurre. ]
+
+C'est là le point terminus de la route, d'ailleurs à peine carrossable;
+il faut se résigner à prendre les mulets, montures que nous devons
+abandonner seulement cinq semaines plus tard.
+
+C'est sous une pluie fine et froide que nous nous engageons dans la
+vallée; six heures de marche nous amènent à Arris.
+
+De loin on aperçoit l'hôpital que les missionnaires d'Afrique, les
+pères blancs, ont commencé à faire construire eu 1893 après être venus
+s'installer au Bordj d'Arris, dans la vallée de l'oued El-Abiod, le 17
+août de la même année.
+
+Tout d'abord, on est à la fois étonné et surpris de trouver dans ces
+montagnes où ne s'élève aucune habitation européenne, une maison
+d'hospitalisation aussi vaste et d'une installation aussi complète.
+
+Déjà les yeux se sont habitués à l'isolement de la région, les villages
+étant rares sur la route qui mène de Lambèse à Arris.
+
+L'hôpital se compose de deux grandes salles pour les malades, de
+cabinets d'isolement pour les contagieux, du logement des soeurs, de la
+cuisine, de la chapelle. Un bâtiment isolé doit être construit pour le
+médecin qui sera, parait-il, un indigène.
+
+C'est le lendemain de notre arrivée, le dimanche 12 mai, que le R. P.
+Duval me fit visiter les différentes salles de l'hôpital. Elles ne
+sont pas encore complètement achevées, et cependant les soeurs doivent
+arriver le 12 juin, jour de l'inauguration projetée de l'hôpital.
+
+Je me rends ensuite au Bordj où est établie la consultation que donne le
+R. P. Bouillon, et j'assiste à cette consultation.
+
+Les femmes passent d'abord [3]; un carcinome stomacal, une entérite, des
+douleurs rhumathoïdes, des gastrites, trois hernies ombilicales, un cas
+d'hystérie, du prurigo, de la malaria avec ses accès francs et dans sa
+forme cachectique; et plus nombreux encore les cas de syphilis avec ses
+gommes, ses manifestations cutanées, ses plaques muqueuses, etc., une
+métrite que j'examine, un cas de stérilité et un carcinome du sein.
+
+[Note 3: Les femmes qui sont atteintes de maladies nécessitant plus
+qu'un examen sommaire restent seules avec moi. Les deux cas de métrite
+et de stérilité sont examinés dans la maison qui me sert d'habitation.]
+
+Après midi, les hommes viennent à la consultation du R. P. Bouillon.
+C'est encore la syphilis qui domine et la malaria vient ensuite.
+
+Dans ma journée, je vis 56 malades.
+
+C'est à Arris que j'ai l'occasion d'interroger pour la première fois
+les femmes chaouïas sur les pratiques de l'accouchement, sur celles
+de l'avortement et sur la fréquence des maladies utérines,--toutes
+questions dont j'aurai occasion de parler plus tard.
+
+Vers le soir, je visite les alentours de l'hôpital où coule un
+magnifique torrent aux eaux claires et limpides et dont la force est
+assez puissante pour actionner les roues des moulins chaouïas.
+
+A la fin du jour j'assiste à l'un des plus beaux spectacles qui se
+puissent admirer: le soleil couchant sur la Marhadou (joue rose), et
+sur le Chêlia, ce dernier réputé comme le plus haut sommet de toute
+l'Algérie.
+
+Quel décor!
+
+Une montagne couleur de feu dans toute sa partie supérieure, tandis que
+sur les bas flancs les teintes d'un bleu sombre dominent, mettant en
+vigueur l'embrasement du sommet.
+
+Je ne crois pas qu'il soit possible de rêver plus éclatant, plus
+aveuglant triomphe de la couleur; l'impression ressentie est
+inoubliable.
+
+Le lendemain, 13 mai, à six heures et demie, du matin, on nous amène
+nos mulets; nous quittons Arris, gravissant péniblement les flancs
+du contrefort qui sépare la vallée de l'Oued-El-Abiod de celle de
+l'Oued-Abdi.
+
+A neuf heures, nous franchissons le col où nous attend le cheick de
+Baali, et par une pente rapide nous atteignons, une demi-heure après, le
+village de ce nom.
+
+Nous étions enfin dans cette pittoresque vallée de l'Oued-Abdi, que nous
+allions parcourir chaque jour plus émerveillés de ses sites et de la
+richesse que recèlent ses agréables jardins et sa Verdure sans cesse
+renaissante.
+
+On accède au village composé de gourbis bâtis en terre par une petite
+montée assez raide. Nous sommes fort bien accueillis et nous trouvons le
+café maure transformé à notre intention en une salle tendue de melhafa
+[4].
+
+[Note 4: Pièce d'étoffe de six mètres de long, aux vives couleurs,
+et servant de vêtements aux femmes.]
+
+Sur le sol mal nivelé du gourbi, des tapis ont été étendus. C'est là que
+je me repose et que nous prenons notre repas, composé de mets arabes
+offerts par le cheick, et de mets français préparés par le deïra
+(cavalier de la commune), qui nous sert de cuisinier.
+
+Les femmes de Baali et celles des villages environnants sont accourues.
+
+Je les visite sous la tente, dans le village.
+
+Il est tout à fait impossible de maintenir leur impatience. Elles se
+pressent autour de moi, et malgré ma défense réitérée de ne pas pénétrer
+toutes ensemble sous la tente, elles l'envahissent, y répandant une
+odeur parfois insupportable.
+
+Quarante femmes et enfants défilèrent devant mois; vingt-et-une
+seulement furent reconnues véritablement malades.
+
+Là, comme partout au cours de cette mission, je constate que c'est la
+syphilis qui m'apporte, le plus nombreux contingent de malades. Acquise
+ou héréditaire, elle s'affirme par ses manifestations chez la
+femme adulte et chez l'enfant à la mamelle; puis la malaria et les
+conjonctivites granuleuses.
+
+Je reçois à Daali une visite inattendue.
+
+La reine de l'Aurès est venue nous voir, non comme malade, mais en
+visiteuse, attirée par la curiosité de voir une femme médecin.
+
+Elle est fort belle et il ne me paraît pas qu'elle soit de race chaouïa
+pure. Elle semble plutôt, si j'ose dire, être la fille d'une femme
+chaouïa et d'un européen.
+
+D'une haute stature et d'un port très noble, elle a des épaules et des
+bras d'une ligne parfaite. La tête est remarquable et superbe, mais
+d'expression lassante par son impassibilité qu'on devine voulue et
+étudiée. Au bout de quelques instants il semble qu'on regarda une
+statue.
+
+Son costume qui rappelle celui de toutes les femmes de l'Aurès, mais
+singulièrement plus riche, ajoute encore à sa beauté. Elle a la figure
+découverte, sa melhafa (robe) est rose crevette. Jeté sur ses épaules et
+tombant jusqu'au bas de sa robe, en arrière, un voile de crêpe noir.
+
+Sa coiffure ne se distingue pas de celle des autres femmes. Un gros
+madras allongé dans le sens transversal recouvre les cheveux et supporte
+des bijoux d'argent composés de chaînettes se terminant en bas par des
+plaques de divers modèles, qui tombent de chaque côté du visage. Des
+boucles d'oreilles faites d'un anneau d'argent mesurant 10 centimètres
+de diamètre et se passant dans le lobule de l'oreille et dans la partie
+supérieure de la conque.
+
+Des bracelets aux poignets et aux chevilles complètent la toilette.
+
+Tous les bijoux des femmes de l'Aurès sont en argent; et la femme pauvre
+comme la femme aisée, la femme jeune comme la femme vieille porte ces
+bijoux plus ou moins nombreux suivant leur condition.
+
+La reine de l'Aurès (reine galante), a été mariée à douze ans à un
+cheik. Elle a ensuite divorcé pour se remarier deux fois. Maintenant
+elle est Azria (fille galante), condition qu'elle préfère sans doute aux
+précédentes, car elle a refuse plusieurs fois de prendre un quatrième
+mari.
+
+A trois heures de l'après midi de ce même jour, M. Delpérier de
+Labruzerie, administrateur-adjoint vient me rejoindre et remplace M.
+Arippe qui rentre à Lambèse; ce nouveau compagnon de voyage restera avec
+moi jusqu'à la fin de ma mission.
+
+Après avoir été salués parles indigènes et accompagnés par le cheik,
+nous quittons Baali nous dirigeant vers Chir en suivant le fond de la
+vallée de l'Oued Abdi.
+
+La reine de l'Aurès nous accompagne.
+
+Nous suivons de petits sentiers parfois découverts, parfois très
+ombragés par les arbres fruitiers dont les branches s'échappent des
+jardins; très souvent nos bêtes marchent dans l'eau, ou bien ont à
+suivre des pentes raides formées par de grosses pierres en escaliers.
+
+Après quatre heures et demie d'une marche pénible nous arrivons à Chir.
+A sept heures et demie, la nuit est presque venue. Le cheik nous conduit
+dans le gourbi qui nous est préparé et dont l'aménagement ne laisse pas
+que d'être tout à fait pittoresque et confortable. Des tapis cachent les
+montants de bois qui soutiennent la terrasse; des fleurs en gerbe sur
+une table où brûle des lampes au pétrole, ce qui gâte un peu la couleur
+locale; mais l'ensemble n'en demeurera pas moins plaisant à l'oeil.
+
+Un excellent repas nous est servi et nous demandons à nous reposer des
+fatigues d'une journée bien remplie. Nous avions marché plus de sept
+heures à dos de mulet.
+
+Le lendemain, 14 mai, ma consultation commencée dans la matinée dura
+jusqu'au soir.
+
+J'avais reçu les médicaments commandés et je pouvais contenter ces
+pauvres malades auxquels on ne peut songer à délivrer des ordonnances.
+Ils sont tout à la la fois trop misérables et trop éloignés d'un centre
+où ils pourraient s'approvisionner de médicaments.
+
+Je visite d'abord les enfants du cheik; l'un est atteint de
+conjonctivite granuleuse, l'autre de paralysie infantile, un troisième
+de bronchite, un quatrième d'impétigo du cuir chevelu.
+
+L'enfant du Buch-Adel atteint aussi d'impétigo.
+
+Puis viennent les femmes: j'observe une métrite, des
+kérato-conjonctivites, des conjonctivites, des cataractes congénitales
+et acquises, des hernies ombilicales, de la malaria, un spino-bifida, du
+rhumatisme, des bronchites, un kyste de l'ovaire et toujours la syphilis
+dont on ne saurait s'imaginer les ravages en ces régions.
+
+Vers le soir je cède aux prières des hommes qui me demandent de bien
+vouloir les soigner.
+
+Un petit garçon de onze ans se présente à moi avec le voile du palais
+à moitié détruit. Des hommes atteints de cataractes congénitales, de
+gommes syphilitiques, d'otite, de ptérygion et de granulations sont
+visités.
+
+J'avais vu soixante-dix consultants et j'avais reconnu malades
+quarante-six femmes et enfants et sept hommes.
+
+Pendant ce temps sur la petite place située en contrebas de la tente où
+je donne mes consultations, un orchestre chaouïa entame, en signe de
+réjouissance, une musique plus originale qu'agréable.
+
+C'est pendant cette journée que j'ai l'occasion de faire connaissance
+d'une matronne nommée Mekdour Hmama bent el Messaoud Amri.
+
+Douée d'une vive intelligence, elle m'a donné de précieux renseignements
+sur la manière dont se pratique l'accouchement. C'est auprès d'elle que
+je contrôle ce qui m'en a été dit à Arris sur les manoeuvres abortives.
+
+Quand la femme est enceinte elle ne prend aucuns soins particuliers à
+son état, ni pour le ventre, ni pour les organes génitaux, ni pour les
+mamelles.
+
+Elle continue à se livrer aux plus rudes travaux qui remplissent sa
+vie ordinaire; car la femme chaouïa travaille aux champs, fait les
+provisions de bois, et porte sur son dos d'énormes fagots dont le poids
+la courbe en deux. C'est elle qui apporte au gourbi la provision
+d'eau; elle encore qui vaque aux soins du ménage, d'ailleurs assez
+rudimentaire.
+
+Chez la femme chaouïa, le ventre distendu et que rien ne soutient est
+presque toujours flétri lorsqu'elle a eu des enfants.
+
+Il présente fréquemment des hernies ombilicales, conséquence de la
+distension de l'anneau ombilical.
+
+Au terme de la grossesse, quand le travail se déclare, la parturiente
+est placée dans une position mi-allongée, mi-assise; elle est soutenue
+en arrière par la matrone qui enlace son thorax de ses bras en passant
+sous les aisselles. Avec les pieds elle s'arcboute contre le sol, et
+afin de faciliter l'effort et de le produire plus considérable, elle
+tire sur une corde attachée à un des rondins de bois qui composent la
+partie supérieure du gourbi.
+
+Quand la période d'expulsion arrive, la matrone placée en arrière de la
+parturiente, la secoue, afin dit-elle que «l'expulsion se fasse plus
+rapidement.»
+
+Quand l'accouchement est normal et qu'il doit se terminer favorablement,
+il se fait assez rapidement. Si l'expulsion tarde à se faire, on fait
+avaler du beurre fondu à la femme en douleurs, afin dit-on de «faciliter
+le glissement.»
+
+Si, par le fait d'un excès de volume du foetus ou par suite du
+rétrécissement du bassin, l'expulsion spontanée ne se fait pas, aucune
+intervention n'a lieu, la femme est abandonnée à la volonté de Dieu et
+elle meurt.
+
+L'expulsion du placenta se fait immédiatement après celle du foetus; le
+cordon est coupé à quatre travers de doigt de l'ombilic et lié avec un
+cordon de laine; on saupoudre ensuite la plaie avec de l'antimoine, il
+n'y a pas d'autre pansement.
+
+Si l'expulsion spontanée du placenta ne se fait pas, aucune intervention
+manuelle n'a lieu.
+
+Les procédés employés pour provoquer la contraction utérine nécessaire
+au décollement du placenta sont les suivants:
+
+Le piment pilé est donné sous forme de prise, dans le but de provoquer,
+à l'aide d'éternuement, une contraction des muscles abdominaux,
+l'abaissement du diaphragme, l'irritation du muscle utérin, sa
+contraction, le décollement du placenta et son expulsion.
+
+On introduit aussi parfois une corde de laine dans la gorge de
+l'accouchée. Il survient un effort de vomissement et le mécanisme
+précité se produit.
+
+Ou bien encore, la femme est mise debout, le bassin fléchi sur les
+cuises; à l'aide d'un bâton auquel on imprime des mouvements de va et
+vient, on frotte la la partie inférieure du ventre, celle qui répond à
+l'utérus. Ce dernier système n'est en somme que l'application barbare du
+procédé qui, chez nous, consiste à irriter l'utérus par des frictions.
+
+Si, malgré l'emploi de ces divers procédés, le placenta n'est pas
+expulsé ou l'abandonne dans la cavité utérine.
+
+Une hémorrhagie survient-elle, ou fait prendre à l'accouchée une
+infusion de racine de grenadier.
+
+Si ce traitement est insuffisant, ce qui est le cas général, ou fait
+écrire par un taleb (savant), des versets du coran sur un carré de
+papier qui est ensuite suspendu au cou de la femme. C'est la suprême
+ressource et si l'hémorrhagie ne s'arrête pas spontanément, la femme est
+emportée.
+
+Dans le cas où le placenta reste dans l'utérus, me dit la matrone, «il
+survient de l'odeur, le ventre de la femme enfle et elle meurt».
+
+C'est la péritonite puerpérale.
+
+«D'autre fois le ventre ne gonfle pas, il survient de la fièvre, il y
+a de l'odeur et la femme meurt plus ou moins longtemps après
+l'accouchement».
+
+C'est l'infection puerpérale.
+
+Très rarement le placenta sort par morceaux et la femme peut se
+rétablir.
+
+On conçoit que dans ces conditions, la femme étant toujours livrée au
+hasard des complications qui peuvent survenir, périt le plus souvent
+victime de l'ignorance de son entourage.
+
+Il importe donc de combattre de telles pratiques.
+
+Il ne faut plus que la maternité soit pour les femmes de ces régions
+un danger très souvent mortel, alors qu'une intervention intelligente,
+pourrait sauver à la fois l'accouchée et l'enfant qu'elle vient de
+mettre au monde.
+
+Après l'expulsion des annexes foetales, on ne procède à aucun lavage
+des parties génitales. La matrone saisit une des jambes de l'accouchée,
+place son pied sur les parties génitales externes de cette dernière et
+opère un mouvement de traction sur le membre inférieur; elle s'arrête
+seulement au moment où un craquement se fait entendre.
+
+Cette méthode est destinée, paraît-il, à «remettre en place les os qui
+se sont déplacés pendant la grossesse»; puis les cuisses de la femme
+sont rapprochées et du massage est fait sur toutes les parties du corps.
+
+De larges cordons de laine sont posés autour du ventre, sur une hauteur
+de 10 à 15 centimètres.
+
+Après l'accouchement la primipare garde le repos pendant sept jours, la
+multipare pendant cinq jours seulement.
+
+Les soins qui sont donnés au nouveau-né sont les suivants: Enduit de
+beurre fondu avec du sel, il est mis au sein une heure environ après sa
+naissance, si l'état de la mère ne lui permet pas de l'allaiter, ce sont
+les femmes de la bêchera (village), qui le nourrissent.
+
+Vers deux mois on commence à lui donner du lait et de la semoule, à six
+mois il peut manger de la viande; mais bien qu'il soit nourri par des
+aliments solides, l'allaitement se poursuit jusqu'à deux ans et parfois
+jusqu'à un âge plus avancé.
+
+Les entérites sont fréquentes. La mortalité est grande chez les enfants.
+
+La fille chaouïa est mariée vers douze ans, et, qu'elle soit nubile ou
+non, m'a-t-on affirmé à Ménaâ, elle subit les approches du mari.
+
+Il ne s'en suivrait aucune conséquence fâcheuse; quelquefois seulement
+une hémorrhagie assez considérable se produit, due sans doute à une
+déchirure dépassant l'hymen et empiétant sur le périné; mais elle n'en
+souffre pas et un mois après son mariage, la jeune femme «devient grasse
+comme une mule».
+
+Le plus souvent la grossesse arrive immédiatement.
+
+J'interroge ensuite Mekdour Hinama bent el Messaoud Amri, la matrone,
+sur les divers procédés que les femmes emploient pour se faire avorter.
+Elle me répond tout d'abord qu'elle ne sait pas.
+
+Je conçois la réserve que lui commande son caractère de quasi-médecin;
+mais je ruse et je finis par avoir d'elle confirmation de ce qui m'a
+été dit à Arris et qui me sera répété à Menai chez des Azrias qui sont
+celles qui se livrent le plus à la pratique de l'avortement.
+
+L'avortement se pratique très fréquemment chez les femmes chaouïas,
+surtout chez celles qui habitent la vallée de l'Oued-Abdi, où les moeurs
+sont dissolues.
+
+C'est dans le début de la grossesse que les femmes se font avorter.
+Elles disent qu'il n'y a pas crime à se débarrasser d'un enfant qui ne
+vit pas.
+
+Pour provoquer l'avortement elles emploient différents moyens:
+
+Elles absorbent de la poudre à canon, ou bien encore une substance
+appelée «zedje» et qui n'est autre que du sous-chlorure de mercure que
+viennent leur vendre les kabyles marchands qui parcourent la région. A
+la suite de l'absorption de cette substance, elles sont très malades;
+tous les signes de l'empoisonnement par le sous-chlorure de mercure se
+manifestent et l'avortement ne tarde pas à se faire.
+
+Un autre moyen qui, celui-ci, agit directement sur l'utérus, consiste à
+établir un brasier sur lequel elles jettent des graines de piment. Le
+brasier est ensuite recouvert d'une sorte d'entonnoir à petite extrémité
+tournée en haut et qu'elles dirigent vers l'entrée du vagin en se
+plaçant au dessus.
+
+Une forte congestion utérine est la conséquence d'un tel traitement, une
+hémorrhagie se fait entre l'utérus et l'oeuf, puis le décollement de ce
+dernier et son expulsion.
+
+Des cas de mort sont assez souvent la conséquence de ces manoeuvres.
+
+Elle survient soit par suite d'infection septique, soit par
+empoisonnement.
+
+A Ménaâ, le village qui vient après Chir, j'ai su qu'une toute jeune
+femme était morte après l'absorption d'une infusion de laurier-rose
+qu'elle avait prise après avoir vainement essayé les autres moyens
+habituels.
+
+Je crois pouvoir affirmer que les maladies utérines sont rares chez les
+femmes de l'Aurès, d'après les témoignages que j'ai pu recueillir et
+d'après mes propres observations.
+
+A quoi cela tient-il?
+
+Les mauvaises conditions dans lesquelles se font les accouchements, la
+fréquence des manoeuvres abortives devraient les prédisposer plus que
+toutes les autres aux inflammations, aux déviations, en un mot à toutes
+les affections de l'appareil génital.
+
+Il n'en est rien cependant.
+
+Je n'ai observé que très peu de métrites, pas de salpingites, pas de
+vaginites.
+
+J'attribue l'absence de ces maladies à l'état des parties génitales de
+l'homme. On ne trouve pas de blennorrhagie chez l'homme habitant les
+montagnes de l'Aurès d'une façon permanente, la maladie y est même
+inconnue; or, nous savons combien redoutable pour les maladies de
+l'appareil génital est le gonocoque.
+
+Chez les musulmans les ablutions sont imposées par la loi religieuse; la
+verge, débarrassée des sécrétions, des souillures contenant un plus ou
+moins grand nombre de microbes n'apporte pas dans les voies génitales de
+la femme d'agents de contamination.
+
+Je sais bien qu'on pourra m'objecter que les ablutions peuvent se faire
+avec de la terre ou du sable, si l'eau n'est pas à la portée de celui
+qui doit les faire; mais je parle ici de la région Aurasique, où l'eau
+est abondante et où elle est toujours employée.
+
+Reste encore la question des métrites, des salpingites, reliquat des
+infections septiques, d'une mauvaise parturition.
+
+Elles n'existent pour ainsi dire pas ou très rarement pour l'excellente
+raison que la mort est presque toujours la conséquence de l'infection
+puerpérale chez les femmes indigènes.
+
+La mortalité des femmes en couches est grande. La mortalité des femmes
+atteintes d'infection puerpérale est presque constante.
+
+Et comment pourrait-il on être autrement quand on voit qu'aucune
+intervention n'a lieu quand l'expulsion du foetus ne se fait pas
+spontanément, qu'aucune intervention efficace ne vient au secours de la
+femme qui n'arrive pas naturellement à la délivrance complète?
+
+Ainsi que je l'ai déjà dit, on n'emploie jamais de manoeuvres manuelles,
+et quand par une simple introduction de la main à la recherche du
+placenta une femme pourrait être sauvée, n'est-il pas déplorable de la
+voir succomber à cause de l'ignorance dans laquelle se trouve la matrone
+qui l'assiste?
+
+Une véritable question d'humanité se pose et j'y insiste.
+
+Dans un pays qui est devenu le nôtre, toute une population demeure
+ignorante des bienfaits les plus essentiels de la science médicale. On
+dit qu'elle ne désire pas s'initier à nos moeurs, à nos usages, à nos
+coutumes parce que la religion met une barrière infranchissable entre
+eux et nous.
+
+Peut-être! mais n'est-il pas possible d'écarter toute idée de
+prosélytisme religieux et de respecter leur foi tout en leur apprenant à
+soulager leurs maux. C'est en se faisant résolument laïque pour
+pénétrer jusqu'à eux que la science évitera de les mettre en défiance.
+Apprenons-leur à se sauver de la maladie sans exiger d'eux une
+conversion en échange de médicaments.
+
+Et, le jour où nous irons vers ces indigènes, leur affirmant et leur
+démontrant que nous respectons la religion qu'ils pratiquent, nous
+aurons la presque certitude de les voir se rallier à nos idées
+civilisatrices.
+
+A côté de la question d'humanité vient se placer le grand intérêt qu'il
+y a pour nous à nous attacher les indigènes, à nous les assimiler.
+
+Nombre d'hommes de haute valeur s'occupent depuis longtemps de cette
+importante question au point de vue de la colonisation.
+
+Or, une remarque très judicieusement faite, établi que la femme arabe
+est peut-être plus réfractaire que l'homme à l'assimilation.
+
+Il y a là une cause à rechercher.
+
+Quand on a essayé de civiliser les indigènes, on s'est toujours adressé
+à l'élément masculin.
+
+Bon nombre d'enfants ont été mis dans les écoles, on en a fait des
+médecins, des avocats, des officiers.
+
+De la femme, on ne s'est jamais occupé!
+
+Si on a tenté de le faire en créant des écoles, «l'oeuvre n'a pu être
+continuée, dit M. le docteur Trolard, dans ses articles sur l'Algérie,
+parce que non surveillées, non subventionnées, ces écoles perdirent leur
+clientèle et furent abandonnées.
+
+Et cependant ajoute-t-il, vouloir amener les indigènes à notre
+civilisation et en même temps les isoler des colons, et laisser leurs
+femmes sans instruction est la plus grande des erreurs.
+
+Tant que la mère des enfants, celle qui donne à leur esprit les
+impressions si tenaces du premier âge sera maintenue dans la condition
+d'ignorance où nous la trouvons aujourd'hui, on ne peut espérer soit
+l'acclimatement de nos moeurs dans un milieu réfractaire, soit leur
+greffe sur les sauvageons de la barbarie.»
+
+Et quel moyen plus puissant y aurait-il pour aider à l'assimilation
+que de placer auprès des femmes indigènes des femmes médecins qui
+apporteraient un soulagement à leurs souffrances et les initieraient
+progressivement à tous les bienfaits de notre civilisation.
+
+Elles pourraient réunir à de certaines époques; de l'année les
+matrones d'une région, les instruire, leur enseigner la pratique des
+accouchements, leur apprendre à soigner les petits enfants.
+
+Les matrones porteraient à leur tour au sein du foyer arabe, surtout
+à la mère de famille, nos moeurs, nos habitudes, un commencement de
+progrès qui serait d'autant plus volontiers accepté qu'on s'adresserait
+aux misères les plus grandes, celles qui touchent le plus la créature
+humaine: la maladie.
+
+Chez nous ne voit-on pas le médecin devenir l'ami de la famille? ses
+idées, ses conseils ne sont-ils pas suivis même en dehors de son domaine
+technique?
+
+Personne n'ignore combien grande est son influence, précisément parce
+qu'il agit souvent sur l'esprit aux heures où la maladie a affaibli la
+volonté et rendu le tempérament docile.
+
+Faut-il ajouter que les indigènes ne permettent jamais aux médecins
+hommes de visiter les parties génitales de la femme.
+
+Les femmes seules peuvent les soigner et qu'ainsi, comme l'affirme le
+lieutenant-colonel Villot, ancien chef du bureau arabe, pour les causes
+qui viennent t d'être sommairement exposées, des femmes docteurs en
+médecine et connaissant la langue arabe pourraient en Algérie, rendre de
+grands services.
+
+Les Anglais ont crée aux Indes des hôpitaux pour les femmes, toujours
+dirigés par des doctoresses; mais ils mêlent à leur humanitarisme et à
+leur désir d'assimilation, une préoccupation de prozélytisme religieux.
+
+Nous ferions mieux encore en Algérie si nous arrivions à pénétrer la vie
+intime indigène, sans chercher à lui imposer notre croyance.
+
+C'est le seul vrai moyen de gagner l'arabe à notre cause.
+
+La matrone de Chir est une femme extraordinairement intelligente, fort
+considérée dans le pays où elle est consultée par le cadi dans bien des
+cas.
+
+Elle a assisté à la consultation que j'ai donnée dans son village, et
+elle était la première à engager les femmes à se laisser examiner.
+
+Je lui est montré l'emploi du spéculum, de l'injecteur, lui expliquant
+que les injections d'eau bouillie et ramenée à la température de 40° 42°
+étaient employées dans les hémorrhagies utérines.
+
+Je lui ai dit que nous allions à la recherche du placenta quand il
+restait dans l'utérus; je lui ai démontré certaines de nos interventions
+dans le cas de non expulsion spontanée du foetus. Elle comprenait et son
+étonnement était grand.
+
+Mais combien plus utile eut été mon enseignement si à la démonstration
+j'avais pu joindre la pratique.
+
+Malheureusement mon court séjour dans les montagnes de l'Aurès ne me l'a
+pas permis. Je suis certaine que cette matrone ferait en peu de
+temps une excellente sage-femme et qu'elle pourrait rendre ainsi
+d'inappréciables services à ses coreligionnaires; mais comme les
+matrones ne viendront pas dans nos écoles, c'est par région qu'il
+faudrait les grouper et aller les instruire sur place, au début tout au
+moins.
+
+Le 14, après notre dîner, le cheik nous fait prévenir que pour nous
+remercier la musique viendra jouer devant la porte de notre gourbi et
+qu'une femme dansera.
+
+Le cheik, le cadi, le bachadel viennent s'asseoir près de nous.
+
+Et la danse dure jusqu'à onze heures.
+
+Le 15, à onze heures et demie, nous quittons Chir non sans nous rendre
+chez le cheik et avoir donné des soins à ses femmes.
+
+Nous traversons la plus jolie partie de l'étroite vallée de l'Oued Abdi,
+ayant à notre gauche des jardins et des jardins, encore plantés d'arbres
+fruitiers: abricotiers, grenadiers, figuiers, quelques plants de vigne.
+
+Devant nous trois musiciens dont deux frappent sur un tambourin, alors
+que le troisième tire des sons d'une trompette en bois.
+
+Nous arrivons à Menaà qui m'apparaît comme la capitale de l'Aurés, et
+tandis que nos mulets gravissent le sentier raide et difficile d'accès
+qui va des bords de la rivière dans Menaà même, je regarde ce curieux
+village, ces sortes de couloirs sous lesquels nous passons pour arriver
+sur une petite place, ces maisons bâties en terre, etc.
+
+Vu de loin, Menaà a la forme d'un pain de sucre. C'est un rocher sur
+lequel a été bâti le village.
+
+Tout en haut la mosquée construite, paraît-il, depuis des siècles; des
+ruelles presque à pic mènent à la partie supérieure du village et il
+faut de véritables efforts des muscles du mollet pour les parcourir.
+
+Menaà, par son originalité, par sa situation heureuse au milieu des
+jardins, laisse dans l'esprit un souvenir inoubliable.
+
+A 600 mètres d'altitude, et au confluent de l'Oued Abdi et de l'Oued
+Bouzina, le village est pourvu de nombreuses sources.
+
+Nous sommes reçus avec empressement, et déjà de nombreux malades de
+Nara, village situé sur un plateau qui vient aboutir à la première
+ligne des crêtes de la rive gauche de l'Oued Abdi, sont venus à notre
+rencontre.
+
+Les indigènes de Menaà m'ont manifesté une véritable sympathie. Ils sont
+bons et paraissent reconnaissants des soins qu'on leur donne. Je n'ai
+qu'à me louer d'eux, comme de tous ceux que j'ai vus pendant mon séjour
+dans les montagnes.
+
+La dernière partie de la journée du 15 a été consacrée au repos.
+
+Le lendemain, 16 mai, je commence ma consultation par les femmes de Nara
+qui doivent s'en retourner chez, elles.
+
+Le 17, c'est encore les gens de Nara que je soigne.
+
+Les trois journées du 18, du 19 et du 20 sont données aux habitants de
+Ménaâ.
+
+Dans les deux premières journées, j'avais donné des soins et des
+médicaments à 50 femmes et enfants et à huit hommes.
+
+Dans les journées du 18, du 19 et du 20, soixante-dix-huit femmes
+et enfants malades reçurent des soins et des médicaments, ainsi que
+trente-trois hommes.
+
+J'ai donc reconnu malades et soigné à Ménaâ cent soixante-neuf
+indigènes, alors qu'un plus grand nombre est venu à ma consultation;
+mais plusieurs n'étaient nullement atteints.
+
+Tous les soirs on nous donnait le spectacle des danses; c'était une
+façon de nous remercier et de nous prouver que les indigènes étaient
+heureux de notre présence parmi eux.
+
+Les danses de l'Aurès sont très originales.
+
+Le plus souvent la danseuse est isolée, parfois elles sont deux se
+tenant par la main. C'est un pas cadencé, une jambe légèrement fléchie,
+qui se fait en avant puis ou arrière, sur un assez large espace. De
+temps en temps une sorte de spasme avec renversement de la tête et du
+corps en arrière.
+
+La danseuse a toujours les paupières baissées, les yeux fixés sur la
+terre, attitude qui lui donne un air de fausse pudeur qui ajoute à son
+charme.
+
+Les mouvements du bassin sont moins multiples que chez la femme arabe.
+Ils se font surtout d'arrière en avant et sont un peu voilés par la
+melhafa.
+
+Les moeurs des habitants de Ménaâ sont très dissolues; c'est la ville de
+la prostitution que les hommes acceptent fort bien, du reste. Un air de
+gaîté règne sur tous les visages.
+
+Comme dans tout l'Aurès, les femmes sont à peine vêtues. La melhafa est
+l'unique vêtement de dessus et de dessous, et l'on songe avec douleur,
+en les voyant ainsi, aux rigueurs de l'hiver.
+
+Les enfants sont presque nus et les faibles ne doivent guère résister.
+L'hiver doit faire aussi parmi eux une terrible sélection avant qu'ils
+n'atteignent l'âge de l'adolescence.
+
+La femme chaouïa qui, je l'ai déjà dit, se marie vers douze ans, ne
+tarde pas à divorcer; ou bien elle se marie, ou bien elle se livre à la
+prostitution ce qui ne l'empêche pas de se remarier ensuite.
+
+J'ai vu des femmes ayant été mariées douze et quinze fois, être jeunes
+encore.
+
+Ménaâ possède une école indigène qui est dirigée par un instituteur
+français.
+
+Le cheick est un homme très intelligent qui m'a rendu bien des services
+pendant mon séjour dans le village.
+
+A Ménaâ, j'ai contrôlé les renseignements qui m'avaient été fournis
+à Arris et à Chir. C'est là que j'ai interrogé des Azrias sur les
+pratiques de l'avortement et c'est sans difficulté que j'ai pu leur
+faire dire ce qu'on m'avait déjà dit sur les manoeuvres abortives.
+
+Si ces femmes parlaient, c'était à la condition d'être seulement en
+présence de mon interprète et de moi.
+
+J'ai opéré à Ménaâ la soeur du cheick en ouvrant un trajet fistuleux de
+l'avant-bras, provenant d'un séquestre du cubitus. Malheureusement il
+eut fallu enlever ce séquestre pour tarir la suppuration et les aides me
+manquaient. J'ai engagé cette femme à venir à Batna, où j'aurais pu plus
+efficacement opérer mais son mari n'a pas voulu la laisser aller. Cette
+opération pratiquée sans anesthésie, a été supportée sans un cri, sans
+un mouvement de la face exprimant la douleur.
+
+Le 20, à 9 heures du matin, nous reprenons nos mules et après avoir été
+remerciés par les indigènes et particulièrement par les femmes qui me
+demandent de prolonger mon séjour, nous nous engageons dans le sentier
+qui doit nous conduire à l'oasis d'Amentane. L'aspect du pays change
+complètement; plus de verdure, des montagnes arides et nues.
+
+Après 4 heures de marche, l'oeil découvre avec une vive satisfaction, au
+fond d'une vallée, un bouquet de palmiers. C'est l'oasis d'Amentane.
+
+Si la pente qui donne accès à Ménaâ est difficile à gravir, plus
+difficile et surtout plus longue est celle qui nous descend à Amentane.
+
+Amentane est le pays du rêve, en pleine solitude arabe. Des palmiers,
+des arbres fruitiers: figuiers, abricotiers, mûriers, balancent leurs
+branches sur le bord de la rivière. Déjà on remarque de légères
+différences dans le caractère des indigènes, dont le type tend à se
+rapprocher de celui de l'arabe du sud.
+
+Là, comme à Daali, comme à Chir, à Ménaâ, les malades des villages où
+je n'ai pu me rendre accourent pour me voir. Le 21, le 22 et le 23 je
+soigne cent six malades auxquels je délivre toujours des médicaments que
+je prépare à mesure que se fait la consultation.
+
+Sur ces cent six malades, il y a 76 femmes et enfants et trente hommes,
+j'ouvre un phlegmon de la main.
+
+Le 24 mai très fatiguée, je me repose avant de reprendre ma route.
+
+Le 25, à neuf heures du matin, nous quittons la dernière station de la
+commune mixte de l'Aurès pour entrer dans celle d'Aïn-Touta.
+
+Le chemin qui nous conduit vers Djemora est parfois des plus pénibles.
+Des éboulements de pierres sur des sentiers étroits, très en pente,
+rendent la route dangereuse et nous devons laisser la bride sur le cou
+de nos mulets; puis nous atteignons le bord de la rivière, la traversant
+mainte et mainte fois.
+
+De distance en distance, des oasis avec leurs jardins. Ailleurs, des
+haies de lauriers-roses bordent le cour d'eau et tellement symétriques
+qu'on les dirait plantés par la main de l'homme.
+
+Un système d'irrigation très primitif est employé dans ces régions, pour
+amener l'eau d'un jardin occupant un des côtés de la rivière dans un
+autre jardin situé sur le côté opposé; ce sont des branches d'arbres
+creusées qui jouent le rôle de canaux suspendus.
+
+A une heure de l'après-midi, nous arrivons a Djemora, où le neveu
+du cheick nous reçoit en l'absence de ce dernier. Cet homme, d'une
+courtoisie toute française, parle parfaitement notre langue et nous
+fait, le soir, les honneurs de sa table dont le menu ne laisse rien à
+désirer.
+
+Les malades de Djemora seront vus au retour de Biskra, d'abord parce
+qu'il ne me reste plus de médicaments et ensuite parce qu'ils n'ont pas
+été prévenus par l'administrateur qui, lui-même, ignore mon passage,
+dans sa commune.
+
+Je me borne à vacciner une douzaine d'enfants avec le vaccin que je
+viens de recevoir de l'institut Pasteur d'Alger.
+
+Djemora est une oasis entourée de montagnes assez éloignées et nues;
+c'est une région essentiellement fiévreuse et peu agréable.
+
+Le lendemain, 20 mai, à huit heures et demie du matin, nous quittons
+Djemora.
+
+Le temps est sombre et la pluie menace; nous poursuivons néanmoins
+notre route. Le sentier que nous suivons est tracé dans une terre
+de désolation: pas de végétation; de loin en loin un bouquet de
+lauriers-roses dans le lit de la rivière qui est à sec sur sa plus
+grande étendue; parfois pourtant une large flaque d'eau semble sortir
+de dessous terre; on me dit que la, rivière est souterraine et qu'elle
+jaillit ainsi par endroits.
+
+Après une demi-heure démarche, la pluie commença à tomber; nous avançons
+toujours; il fait froid et le vent souffle avec une violence telle qu'il
+est presque impossible de se couvrir avec les manteaux que le vent
+arrache.
+
+Une heure après notre départ nous étions sous une pluie diluvienne; nos
+bêtes avançaient avec peine, et l'on ne voyait pas devant soi. Pas un
+arbre, pas un gourbi, pas un repli de terrain sous lequel nous puissions
+trouver un asile. Nous étions trempés! La gaieté qui n'avait cessé de
+régner parmi nous avait fait place au mécontentement.
+
+Des derniers mamelons nous apercevons enfin El-Outaya, et nous reprenons
+courage; mais il se passera bien deux heures avant de l'atteindre.
+
+A une heure de l'après-midi, nous entrons au bordj, heureux de penser
+que nous allons pouvoir nous sécher et nous chauffer un peu.
+
+Le soir du même jour, l'administrateur-adjoint qui m'accompagne et
+qui est déjà très faible de santé, tombe malade. Sous la pluie, il a
+contracté une bronchite qu'il gardera quelques jours.
+
+El-Outaya, qui veut dire la plaine, est situé sur la ligne du chemin de
+fer de Batna à Biskra. C'est une oasis avec de nombreux palmiers.
+
+C'est là que se trouve la montagne de sel que les touristes viennent
+visiter.
+
+Nous couchons au bordj et le lendemain, accompagnée de mon interprète
+chaouïa, je prends le train qui me mènera à Biskra. Aussitôt arrivée,
+je me rends chez l'Agha Ben Gana qui, très aimable, nous invite pour le
+lendemain soir à dîner.
+
+Le 28, je donne une consultation aux femmes de l'Agha et de ses deux
+frères Mohamed, le caïd de Tuggurt et Hamida, et le soir, en compagnie
+de Mlle Taïeb, mon interprète, et de l'administrateur-adjoint qui est
+venu me rejoindre, je reçois de Ben Gana la plus gracieuse hospitalité.
+Il pousse l'amabilité jusqu'à mettre une voiture à notre disposition
+pour visiter le lendemain, les environs de la ville.
+
+La façon généreuse et somptueuse dont on est reçu dans la maison de
+l'Agha est d'ailleurs proverbiale dans la région.
+
+été fournis par des officiers qui en avaient vues à Tuggurt. J'ai appris
+là que l'année dernière une étudiante étrangère à nos facultés était
+venue à Biskra et s'était fort intéressée au sort des femmes indigènes,
+comme j'apprendrai à mon retour à Constantine qu'un couple anglais
+soigne les femmes et les petits enfants arabes et qu'il est très aimé
+dans la ville.
+
+Le 31 au matin nous nous disposons à partir, mais mon interprète, peu
+habituée à voyager, n'est pas au rendez-vous indiqué et nous fait
+manquer le train. C'est donc le premier juin seulement que nous
+retournons à El-Outaya, munis de quelques nouveaux médicaments.
+
+Je vois une trentaine de consultants parmi lesquels j'en reconnais 18
+malades, 10 femmes et enfants et 8 hommes. Deux femmes dans un état de
+grossesse assez avancée sont atteintes de syphilis. Chez un enfant de
+douze ans, j'observe une tumeur bosselée de de la rate qui occupe le
+côté gauche du ventre et descend jusque dans la fosse iliaque; une
+perforation du voile du palais chez un enfant de dix ans; de la malaria,
+des affections oculaires, etc., etc.
+
+Le lendemain, deux juin, je visite les femmes et les parentes du cheick
+et celles de Ben Dris.
+
+A El-Outaya, j'ai vu trois affections utérines dans la même famille; des
+métrites avec rétroversions et abaissement, affection ayant entraîné la
+stérilité après une première grossesse. Et le mari de ces femmes était
+un homme ayant voyagé et certainement il n'avait pas dû être indemne de
+blennorrhagie.
+
+Dans ces deux familles j'ai vu douze femmes.
+
+Mon interprète, à son tour, tombe malade; elle a de la fièvre et des
+douleurs de ventre; je crois à un simple accès de malaria, je lui fait
+prendre de la quinine: et le trois juin, à 3 heures de l'après-midi,
+nous nous mettons en route, voulant atteindre Djemora avant la nuit.
+
+Après une marche très fatigante, nos mulets atteignent Djemora, à 9
+heures.
+
+Le lendemain matin les consultants sont au nombre de vingt-neuf environ;
+j'en reconnais dix-neuf malades, dont douze femmes et enfants. Parmi ces
+derniers, une fillette très intéressante présentant une soudure complète
+de la conjonctive oculaire.
+
+Mon interprète est toujours malade; c'est une légère fièvre typhoïde
+dont elle souffre et qu'elle a du contracter à Biskra par les eaux dont
+elle buvait sans modération.
+
+Le mardi 4 juin, à 4 heures de l'après-midi, nous disons adieu au cheick
+de Djemora, pour revenir sur Amentane, où nous arrivons à neuf heures du
+soir.
+
+Le mercredi 5 juin, je vaccine neuf enfants, je revois le phlegmon de la
+main que j'avais ouvert à mon précédent séjour; il ne reste plus rien
+qu'un peu de raideur des articulations des phalanges. Je fais le
+pansement d'une plaie de la jambe avec des bandelettes de Vigo. Je vois
+une scoliose, six affections oculaires; kérato-conjonctivites, deux
+fièvres palustres et une gomme syphilitique non ouverte.
+
+Un des indigènes m'a prouvé à Amentane combien ces gens sont
+susceptibles de reconnaissance. J'avais soigné ses yeux, j'avais vacciné
+son enfant et en me remerciant il insistait très vivement pour que je
+lui laisse mon adresse afin, disait-il, de m'envoyer des dattes
+l'hiver prochain. Ce sentiment m'a fait le plus grand plaisir et m'a
+certainement récompensée des soins que j'avais donnés à cet homme.
+
+Le 6 juin, je quitte Amentane, non sans regret. Cette oasis, avec sa
+solitude, son silence profond, ses indigènes pauvres hères, dociles aux
+conseils, tout dans ce pays de naïveté m'enchante et m'attire et
+je quitte à regret ces montagnes pour retourner dans le pays de la
+civilisation.
+
+Le 6, le 7, et 8 juin nous demeurons à Ménaâ afin de laisser reposer mon
+interprète qui souffre toujours de sa fièvre et M. de Labruzerie qui se
+remet à peine de sa bronchite.
+
+C'est à ce moment que je revois la soeur du cheick à laquelle j'ai
+ouvert les trajets fistuleux de l'avant-bras et que je cherche à
+l'emmener à Batna pour lui enlever son séquestre; mais je n'arrive pas à
+vaincre la résistance du mari qui ne veut pas qu'elle quitte le village.
+
+En quittant Ménaâ nous changeons notre direction première; nous prenons
+à neuf heures du matin le chemin de Tagoust, village dont le territoire
+est arrosé par l'Oued Bouzina, affluent de l'Oued-Abdi.
+
+Les habitants vivent principalement du produit de l'élevage du bétail.
+Nous arrivons au village à dix heures trois quarts; nous quittons nos
+montures pour prendre une tasse de café qui nous est offerte dans le
+café maure. A onze heures nous nous remettons en selle et à midi et
+demie nous sommes à Oum-el-Rekha, village formant avec Tagoust une
+section.
+
+Nous déjeunons et je me rends dans la famille du cheick, où je donne
+des conseils à une demi-douzaine de femmes, parmi elles je vois une
+scoliose.
+
+A quatre heures, nous reprenons nos mulets et par des sentiers très
+pénibles, nous gagnons Bouzina où nous arrivons à sept heures du soir.
+
+Dans cette journée nous avions fait six heures et demie de marche à dos
+de mulet.
+
+Bouzina, qui a une altitude de 900 mètres environ, tire son nom de la
+source au dessus de laquelle le village est construit, source qui donne
+naissance à l'Oued Bouzina, dont le cours est torrentueux près de sa
+source. L'eau est claire et limpide, très potable.
+
+Les bords de la rivière sont plantés d'arbres fruitiers, parmi lesquels
+de magnifiques noyers. Ce sont ces plantations d'arbres fruitiers qui
+constituent comme à Chir, à Menaâ, les ressources du pays. En suivant le
+bord de la rivière on voit de belles cascades.
+
+L'eau semble sortir de tous cotés de la terre.
+
+La température est excellente et bien que nous soyions à la mi-juin, la
+fraîcheur est telle dans la soirée qu'il nous est difficile de rester
+dehors. Le onze juin, je donne ma première consultation a Bouzina.
+Je commence par les gens de Larbâa, village très pauvre à quelques
+kilomètres de Bouzina.
+
+Je reconnais 16 malades: onze femmes et enfants et cinq hommes. Des
+enfants atteints d'entérite, une jeune fille atteinte d'anémie profonde,
+une femme ayant le voile du palais presque entièrement détruit, une
+destruction complète du nez. Des fibromes multiples de la peau, de la
+malaria, une cataracte double, des affections oculaires, etc.
+
+Je dois faire remarquer que dans l'Aurès, c'est surtout la fièvre quarte
+que j'ai rencontrée; que la proportion des fièvres palustres est grande
+dans le nombre des maladies que j'ai eu à soigner, et cependant nous
+n'étions pas à l'époque où la malaria sévit plus particulièrement
+l'automne.
+
+Sur les cinq hommes que j'ai soigné, cinq sont atteints de syphilis.
+
+Le 12, je vois vingt et un malades: 14 femmes et enfants et 7 hommes;
+des ptérygions, très nombreux dans la région de l'Aurès, un cancer du
+sein, des gastrites, de la malaria, des granulations.
+
+Le 13 juin, trente et un malades reçoivent mes soins, 22 femmes
+et enfants, 9 hommes. Deux goitres, deux kystes synoviaux, un cas
+d'ostéomyélite, des kérato-conjonctivites, des cataractes, des
+gastrites, des gommes syphilitiques, etc.
+
+J'étais ce jour là à ma consultation, lorsqu'un indigène vint me dire
+«qu'il était de Chir et qu'il venait à Bouzina, pour me demander du
+médicament que j'avais donné à son fils; que la mère du petit avait
+remarqué qu'il allait beaucoup mieux, qu'il était presque guéri, mais
+que la provision que je lui avait donnée était épuisée; que je veuille
+donc lui en délivrer une nouvelle». C'était un mélange d'iodure de
+potassium et de bichlorure de mercure.
+
+Malheureusement, les malades de Bouzina avaient eu tout ce qui me
+restait en médicaments et je dus le lui dire. Il me pria alors de lui
+faire une ordonnance pour le pharmacien de Batna.
+
+Si je rapporte ce fait qui peut sembler banal, c'est pour montrer que
+cet homme, ayant compris l'efficacité du traitement, se décidait à une
+démarche, sans doute nouvelle pour lui: Il allait se rendre chez un
+pharmacien.
+
+Le 14 juin, à dix du matin, nous partons pour Sgag, qui doit être notre
+dernière étape.
+
+La forêt de Sgag, est peuplée par des cèdres.
+
+Elle part de Larbâa, passe par la ligne de partage des eaux et se
+continue dans le versant tellien sur la rive gauche de l'Oued Abdi.
+
+Après avoir traversé une partie de la forêt nous arrivons à la maison du
+garde.
+
+Le lendemain, samedi 15 juin, je visite les derniers malades que je
+verrai dans ma mission.
+
+Le nombre en sera restreint parce que je n'ai plus de médicaments.
+
+Quinze malades seulement sont vus; six femmes et enfants, neuf hommes:
+une gastro-entérite, des manifestations syphilitiques du larynx, une
+énorme gomme de la fesse. Chez une femme enceinte, un ptérygion,
+une dacryocystite, un lumbago, une névralgie intercostale, deux
+conjonctivites granuleuses, des accidents de la dentition chez un
+enfant, une gomme de la jambe, un épithéliome de l'aile du nez, de
+l'impétigo du cuir chevelu, une malaria, une arthrite du genou survenue
+à la suite d'une chute.
+
+Le 16, nous quittons Sgag pour rentrer à Lambèse.
+
+Ma mission était terminée et j'étais restée cinq semaines dans les
+montagnes de l'Aurès.
+
+
+
+CONCLUSIONS MÉDICALES
+
+De ce rapide compte-rendu de mission, au point de vue médical, il
+ressort que les maladies sont nombreuses chez les indigènes des
+montagnes de l'Aurès.
+
+La syphilis règne sur presque tous les sujets, acquise ou héréditaire.
+
+La malaria sévit avec intensité, les cas observés pendant le cours de la
+mission sont nombreux et il est à remarquer que le printemps n'est
+pas l'époque où elle se montre plus particulièrement. C'est surtout à
+l'automne, qu'elle subit une recrudescence. Le type quarte est le plus
+fréquent.
+
+Les accouchements se font par les seules lois de la nature; aucune
+intervention intelligente et efficace n'a lieu, quand une complication
+survient; par suite, la mortalité des femmes en couches est grande.
+
+L'enfant, dans le premier âge, ne reçoit aucun soin parce que
+l'ignorance de la mère et des matrones, ne leur permet pas de lui
+apporter les secours nécessaires quand il est atteint par la maladie. Un
+grand nombre d'entre eux succombent et la sélection est terrible.
+
+Les maladies utérines sont rares, parce que la blennorrhagie n'existe
+pour ainsi dire pas et que le gouvenque, grand facteur des affections
+ressortissant à la gynécologie n'est pas importé dans les voies
+génitales de la femme.
+
+Les métrites à streptocoques, reliquat d'une infection puerpérale sont
+rares aussi, parce que les femmes atteintes par les accidents de la
+puerpéralité meurent presque fatalement.
+
+L'avortement se pratique sans aucune retenue chez les femmes de l'Aurès
+qui ne le considèrent pas comme un crime, quand il est provoqué dans les
+premiers mois de la grossesse.
+
+Il est la conséquence des moeurs dissolues de la région.
+
+Les affections oculaires, la conjonctivite avec tous ses retentissements
+sur la cornée est la plus fréquente.
+
+Nombreux sont aussi les ptérygions et les cataractes congénitales et
+acquises.
+
+
+[Note du transcripteur: Le tableau qui suit est un résumé de celui
+présenté dans l'édition originale qui donne la distribution des
+maladies observées par village (au nombre de 14)]
+
+ +---------------------------------+-----------+-----------+
+ | NATURE DES MALADIES | Femmes | |
+ | | et | Hommes |
+ | | enfants | |
+ +---------------------------------+-----------+-----------+
+ | Conjonctivite | 66 | 8 |
+ | Kérato-conjonctivite | 19 | 2 |
+ | Kératite | 11 | 6 |
+ | Blépharite | 4 | 1 |
+ | Blépharo-conjonctivite | 0 | 4 |
+ | Taies de la cornée | 3 | 0 |
+ | Ptérygion | 1 | 10 |
+ | Staphylome | 5 | 0 |
+ | Trichiasis | 3 | 0 |
+ | Amaurose | 1 | 1 |
+ | Cataracte | 6 | 6 |
+ | Dacryocystite | 0 | 1 |
+ | Soudure des conjonctives | 1 | 0 |
+ | Rougeole | 1 | 0 |
+ | Malaria (accès) | 38 | 19 |
+ | Malaria (cachexie) | 13 | 4 |
+ | Syphilis | 71 | 65 |
+ | Anémie | 3 | 0 |
+ | Hernie ombilicale | 12 | 0 |
+ | Métrite | 7 | 0 |
+ | Goître | 2 | 1 |
+ | Spina-bifida | 1 | 0 |
+ | Phlegmon de la main | 0 | 1 |
+ | Luxation de la mâchoire | 1 | 0 |
+ | Leucocythémie | 2 | 0 |
+ | Tremblement sénile | 0 | 1 |
+ | Chorée | 0 | 1 |
+ | Bronchite | 13 | 1 |
+ | Arthrite du genou | 1 | 1 |
+ | Scoliose | 2 | 0 |
+ | Hystérie | 1 | 0 |
+ | Entérite | 12 | 0 |
+ | Gastrite | 29 | 1 |
+ | Stérilité | 2 | 0 |
+ | Ostéomyélite | 2 | 0 |
+ | Affection cardiaque | 0 | 3 |
+ | Fistules urineuses | 0 | 1 |
+ | Hémorrhoïdes | 1 | 0 |
+ | Néphrite | 1 | 1 |
+ | Cancer stomacal | 3 | 0 |
+ | Cancer du sein | 1 | 0 |
+ | Cancer paupière supérieure | 0 | 1 |
+ | Cancer du nez et de la face | 0 | 2 |
+ | Tuberculose pulmonaire | 3 | 0 |
+ | Tuberculose des os | 1 | 0 |
+ | Tuberculose intestinale | 1 | 0 |
+ | Tumeurs de l'urethre | 1 | 0 |
+ | Tumeurs de foie | 1 | 0 |
+ | Tumeurs de la rate | 2 | 0 |
+ | Tumeurs de l'ovaire | 0 | 0 |
+ | Tumeurs de l'estomac | 1 | 0 |
+ | Tumeurs du péritoine | 1 | 0 |
+ | Fibromes multiples de la peau | 1 | 0 |
+ | Amygdalite | 1 | 0 |
+ | Douleurs rhumatoïdes | 25 | 2 |
+ | Teigne | 3 | 3 |
+ | Impétigo du cuir chevelu | 9 | 1 |
+ | Otite | 4 | 3 |
+ | Paralysie infantile | 2 | 0 |
+ | Plaies par blessure | 2 | 1 |
+ | Névralgie intercostale | 0 | 2 |
+ | Kyste synovial | 0 | 3 |
+ | Lumbago | 0 | 1 |
+ +---------------------------------+-----------+-----------+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Voyage dans l'Aurès, by Dorothée Chellier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DANS L'AURÈS ***
+
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+1.E.9.
+
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+
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+The Project Gutenberg EBook of Voyage dans l'Aurès, by Dorothée Chellier
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Voyage dans l'Aurès
+ Notes d'un médecin envoyé en mission chez les femmes arabes
+
+Author: Dorothée Chellier
+
+Release Date: March 15, 2005 [EBook #15375]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DANS L'AURÈS ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
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+
+
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+
+
+
+<h1>VOYAGE DANS L'AURÈS</h1>
+<br><br>
+
+
+<h2>NOTES D'UN MÉDECIN<br>
+
+ENVOYÉ EN MISSION<br>
+
+CHEZ LES FEMMES ARABES</h2>
+<br>
+
+
+
+<h3>DOCTEUR DOROTHÉE CHELLIER<br>
+
+<i>Ancien aide d'anatomie à l'école d'Alger</i></h3>
+
+<h5>TIZI OUZU&mdash;Imp. Nouvelle J. CHELLIER.&mdash;TIZI OUZU</h5><br>
+
+<h3>1895</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<p>A MONSIEUR LE DOCTEUR CHANTEMESSE<br>
+
+Professeur à la Faculté de Médecine de Paris.</p>
+
+<br>
+
+
+<p><i>A mon cher et bienveillant maître, je dédie ce
+modeste travail d'observations faites au cours d'une
+mission médicale, dans les montagnes de l'Aurès.</i></p>
+
+<p><i>C'est un bien petit gage de reconnaissance pour
+les bons conseils et les encouragements qu'il m'a toujours
+prodigués.</i></p>
+
+<p>Paris, le 10 août 1895.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p>On trouvera dans le travail qui va suivre le compte
+rendu fidèle d'une série d'observations recueillies au
+cours de la mission qui m'a été confiée par Monsieur
+Cambon, Gouverneur général de l'Algérie.</p>
+
+<p>Ce haut fonctionnaire apporte, on le sait une sollicitude
+particulière à l'étude des problèmes qui se rattachent
+à la question indigène.</p>
+
+<p>Il a étudié les moyens à employer pour améliorer le
+sort de la population arabe et l'une des innovations
+qu'il préconise à cet égard est la création d'hôpitaux
+de campagne établis dans les régions éloignées (Kabylie,
+M'zab, Aurès).</p>
+
+<p>L'Aurès semble avoir attiré spécialement son attention,
+et l'on ne saurait s'en étonner si l'on considère que cette
+région sollicite à la fois l'intérêt par les richesses
+naturelles de son sol et les qualités propres
+aux Chaouïas qui l'habitent.</p>
+
+<p>Il m'apparaît comme évident, après le voyage que
+je viens de faire, que ces indigènes se distinguent des
+autres tribus algériennes par une intelligence plus
+saine et plus pratique, et qu'ils présentent à un haut
+degré les caractères de perfectibilité qui font très
+souvent défaut à leurs congénères.</p>
+
+<p>Ce qui m'a frappée surtout au cours de ma mission,
+c'est l'empressement des malades à venir solliciter
+mes soins, la confiance complète dans le traitement
+institué, l'influence rapide que j'aurais pu acquérir sur
+leur esprit.</p>
+
+<p>On n'ignore pas que depuis la conquête de l'Algérie
+nos efforts, pour nous assimiler les Arabes, sont restés
+à peu près stériles.</p>
+
+<p>Les flatteries, les rigueurs n'ont abouti à aucun résultat
+sérieux. L'Arabe demeure réfractaire à toutes
+les tentatives de civilisation.</p>
+
+<p>Étant d'origine algérienne, et connaissant les moeurs
+du pays, je m'étais souvent demandé si la non possibilité
+de pénétrer dans le gynécée n'était pas une
+des causes pour lesquelles l'assimilation était restée
+jusqu'ici impossible.</p>
+
+<p>Je m'étais demandé encore si une femme médecin ne
+pourrait pas faire quelque chose d'utile en facilitant
+l'introduction de nos idées dans ce milieu si obstinément,
+si volontairement éloigné de nous.</p>
+
+<p>Je savais que M. Cambon cherchait à utiliser les
+médecins, non seulement pour apporter aux indigènes
+le secours de soins éclairés et détruire l'influence des
+toubibs qui exploitent si indignement la crédulité
+de leurs coreligionnaires, mais encore pour hâter
+l'oeuvre d'assimilation.</p>
+
+<p>Tout récemment il avait présenté au Conseil supérieur
+de l'Algérie un plan d'ensemble dont voici les
+principales lignes:</p>
+
+<p>Création d'un corps médical composé d'indigènes
+auxquels on demanderait deux années d'études portant
+sur les questions élémentaires et pratiques de la médecine.
+Ces études achevées, ces médecins seraient
+désignés pour exercer dans une région déterminée.
+En dehors de cette région, l'exercice de la médecine
+leur serait interdit.</p>
+
+<p>Soumis à Paris, au Conseil supérieur d'hygiène, ce
+projet a été sanctionné.</p>
+
+<p>La question de surveillance de ce nouveau corps
+médical n'est pas définitivement résolue; elle ne saurait
+tarder à l'être; le projet répond à une utilité trop immédiate
+pour que son application soit différée.</p>
+
+<p>Connaissant toutes ces choses et désirant compléter
+les observations que j'avais déjà faites sur les coutumes
+indigènes, je demandais à M. le Gouverneur général
+de bien vouloir me confier une mission dans une
+région éloignée.</p>
+
+<p>M. Cambon, avec sa générosité habituelle et son
+désir de connaître les moindres détails de la vie indigène,
+me désigna l'Aurès pour aller étudier les pratiques
+de l'accouchement, de l'avortement et la fréquence
+des maladies utérines.</p>
+
+<p>J'allais donc pouvoir me rendre compte de l'utilité de
+la femme médecin dans des tribus éloignées, encore
+sauvages, et apprécier si elle pourrait y rendre les
+mêmes services que chez l'arabe des villes.</p>
+
+<p>Comme on le verra dans le récit de mon voyage, la
+femme chaouïa est plus accessible que la femme arabe;
+elle n'est pas voilée et ne se cache pas aux regards
+des hommes; mais, comme partout ailleurs elle se refuserait
+à accepter les soins d'un médecin qui ne serait
+pas de son sexe, que le praticien soit musulman ou
+chrétien, tandis qu'elle se livre et donne une entière
+confiance à la femme.</p>
+
+<p>Je crois qu'il y aurait intérêt pour nous, en respectant
+les moeurs arabes, d'agir sur la femme par la femme.</p>
+
+<p>Chez les peuples civilisés, et bien plus encore chez
+les peuples primitifs, c'est toujours en opérant sur l'esprit
+de la femme qu'on pénètre vraiment la famille.</p>
+
+<p>Vouloir agir directement sur l'homme adulte est
+une tentative irrationnelle, dont les résultats pratiques
+sont nuls le plus souvent.</p>
+
+<p>Coopérons à l'éducation de l'enfant en obtenant la
+confiance de la mère, en la visitant, en l'habituant à
+suivre nos directions.</p>
+
+<p>En agissant ainsi, nous obtiendrons le résultat que
+nous cherchons depuis si longtemps vainement à
+obtenir.</p>
+
+<p>Pour que l'oeuvre de M. Cambon soit complète il ne
+faut pas que le nouveau corps médical soit exclusivement
+composé d'hommes.</p>
+
+<p>A côté du toubib, il y a la matrone ignorante et
+dangereuse qui seule conservera le privilège d'approcher
+la femme malade; lui faire donner la même instruction
+qu'aux futurs médecins indigènes, par des
+femmes docteurs en médecine est indispensable. C'est
+le seul vrai moyen de hâter le progrès en pays musulman.
+Si les observations contenues dans mon rapport et
+qui sont le résultat de mes travaux en Algérie peuvent
+faire naître des idées nouvelles et utiles, ce n'est pas
+à moi qu'en reviendra le mérite, mais bien à M. le
+Gouverneur général qui a bien voulu me confier cette
+mission.</p>
+
+<p>Partie d'Alger le 4 mai 1895, j'arrivais à Constantine
+le lendemain et prenais mes dispositions pour mon
+voyage dans l'intérieur de la province.</p>
+
+<p>Monsieur le Préfet Lascombes, duquel je reçus
+d'ailleurs l'accueil le plus empressé, ne me dissimula
+pas les difficultés matérielles que devait rencontrer
+l'accomplissement de ma tâche. «Quelles que soient,
+me dit-il, les mesures que j'ai pu prendre pour vous
+assurer la sécurité en cours de route, le voyage demeurera
+fatiguant, pénible à travers un pays de montagnes
+où les routes sont à peine tracées. Je ne sais, conclut-il,
+si vous pourrez aller jusqu'au bout.»</p>
+
+<p>Le 8 mai, j'étais prête à partir; je quittai Constantine
+me dirigeant sur Batna où j'arrivai à neuf heures
+du soir.</p>
+
+<p>Batna, ma première étape, est une ville de médiocre
+importance et de création récente.</p>
+
+<p>Au printemps, les jardins touffus et les allées d'arbres
+qui bordent les rues lui donnent un séduisant
+aspect de fête.</p>
+
+<p>J'étais attendue par M. Dieudonné, le sous-préfet, et
+M. l'Administrateur de la commune mixte de l'Aurès
+qui prirent sans retard les mesures nécessaires pour me
+permettre de poursuivre ma mission.</p>
+
+<p>C'est tout d'abord à la complaisance de M. Dieudonné
+que je dus de me procurer une femme interprète
+qui traduisit, en cours de route, le dialecte chaouïa, très
+différent de la langue arabe.</p>
+
+<p>Ainsi était levée l'une des difficultés qui me préoccupait
+le plus; en effet, les femmes chaouïas sont rarement
+en contact avec des Français, et il me fallait de
+toute nécessité un interprète féminin qui put converser
+librement avec les femmes que j'allais interroger et me
+rapporter fidèlement ses entretiens.</p>
+
+<p>Mon interprète, jeune fille de dix-sept-ans, est la fille
+d'un marabout d'El-Madher, sa mère est chaouïa; elle a
+été élevée dans une ferme française où travaillait son
+père, et elle a fréquenté l'école du village pendant six à
+sept ans.</p>
+
+<p>Elle m'a rendu les plus grands services, me traduisant
+exactement les réponses que faisaient les femmes
+à mes interrogations et m'apportant en outre le concours
+intelligent de ses soins auprès des malades que
+j'ai traités pendant ma tournée.</p>
+
+<p>Elle vint me trouver à Batua le 10 mai, et le onze
+nous quittâmes cette ville à six heures du matin, nous
+dirigeant sur Lambèse, où l'administrateur de la commune
+a sa résidence.</p>
+
+<p>M. Arippe, l'administrateur, voulut bien se joindre à
+nous et nous accompagner dans la première partie de la
+mission.</p>
+
+<p>Je ne puis assez le remercier ici des facilités de toutes
+sortes qu'il s'est ingénié à me procurer; grâce à
+ses ordres et à son active surveillance, j'ai pu, en plus
+d'une occasion, poursuivre sans entrave le cours de mes
+travaux.</p>
+
+<p>Il avait fait avertir les cheicks des villages qu'une
+tebiba (femme médecin), allait les venir visiter, et que
+les malades pourraient demander ses soins.</p>
+
+<p>Je note eu passant que grâce à son altitude, Lambèze
+est favorisée par un climat exceptionnel; l'été y
+est très facilement supportable.</p>
+
+<p>Déjà des femmes chaouïas avaient répondu à l'appel
+qui leur était fait et attendaient mon arrivée.</p>
+
+<p>C'est dans un gourbi que je donne ma première consultation;
+je vois des femmes et des enfants, j'en visite
+une vingtaine et donne mes soins à treize que je reconnais
+être effectivement malades.</p>
+
+<p>Une femme porte une énorme tumeur du péritoine;
+une autre se prétend enceinte depuis de longs mois,
+disant que son enfant dort dans son sein. Je la fis revenir
+de son erreur <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Il est à remarquer que cette croyance est très répandue
+chez les indigènes et que nombre de fois on est obligé de les
+dissuader. Cette croyance vient de ce que la loi musulmane,
+ne voulant pas que l'enfant d'une femme divorcée qui est
+devenue enceinte en dehors du mariage soit privé de père,
+attribue la paternité au dernier époux. C'est ce qu'on appelle
+le «Bou-Reqoud», enfant qui dort dans le sein de la mère.</blockquote>
+
+<p>D'horribles gommes syphilitiques ayant détruit le nez
+ou siégeant sur la jambe,&mdash;une hernie ombilicale,&mdash;une
+tuberculose pulmonaire.&mdash;une rougeole,&mdash;des
+kérato-conjonctivites,&mdash;un cas d'anémie chez une jeune
+fille. Je n'avais pas encore de médicaments. Mon voyage
+devait être seulement un voyage d'études portant sur
+les maladies spéciales à la femme et sur les pratiques
+indigènes de l'accouchement, je ne prévoyais pas que
+j'aurais à donner des soins aussi variés que ceux que
+je fus appelée par la suite à prodiguer.</p>
+
+<p>Accompagnée de M. Arripe et de mon interprète,
+je quitte Lambèse vers dix heures du matin, reprenant
+le breack qui nous avait amenés.</p>
+
+<p>A onze heures, nous arrivons à l'oued Taza et nous
+nous arrêtons à la maison cantonnière pour prendre
+notre repas.</p>
+
+<p>Avant de repartir, je visite un enfant syphilitique
+atteint de pemphizus, un autre atteint de malaria, type
+quarte, et un vieillard ayant une otite.</p>
+
+<p>L'Oued Taza est situé dans une région essentiellement
+fiévreuse.</p>
+
+<p>A midi, la voiture nous emporte sur le chemin
+d'Arris. A deux heures, nous arrivons aux Ouled
+Daoud; une tente est dressée pour nous mettre à
+l'abri, car la pluie commence à tomber. Un superbe
+méchoui <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> nous attend; nous nous empressons de lui
+faire honneur.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Le méchouï est un mouton ou un agneau rôti entier sur
+un brasier en plein air et arrosé de beurre. </blockquote>
+
+<p>C'est là le point terminus de la route, d'ailleurs à
+peine carrossable; il faut se résigner à prendre les
+mulets, montures que nous devons abandonner seulement
+cinq semaines plus tard.</p>
+
+<p>C'est sous une pluie fine et froide que nous nous engageons
+dans la vallée; six heures de marche nous
+amènent à Arris.</p>
+
+<p>De loin on aperçoit l'hôpital que les missionnaires
+d'Afrique, les pères blancs, ont commencé à faire
+construire eu 1893 après être venus s'installer au Bordj
+d'Arris, dans la vallée de l'oued El-Abiod, le 17 août de
+la même année.</p>
+
+<p>Tout d'abord, on est à la fois étonné et surpris de
+trouver dans ces montagnes où ne s'élève aucune habitation
+européenne, une maison d'hospitalisation aussi
+vaste et d'une installation aussi complète.</p>
+
+<p>Déjà les yeux se sont habitués à l'isolement de la région,
+les villages étant rares sur la route qui mène de
+Lambèse à Arris.</p>
+
+<p>L'hôpital se compose de deux grandes salles pour les
+malades, de cabinets d'isolement pour les contagieux,
+du logement des soeurs, de la cuisine, de la chapelle. Un
+bâtiment isolé doit être construit pour le médecin qui
+sera, parait-il, un indigène.</p>
+
+<p>C'est le lendemain de notre arrivée, le dimanche 12
+mai, que le R. P. Duval me fit visiter les différentes
+salles de l'hôpital. Elles ne sont pas encore complètement
+achevées, et cependant les soeurs doivent arriver
+le 12 juin, jour de l'inauguration projetée de l'hôpital.</p>
+
+<p>Je me rends ensuite au Bordj où est établie la consultation
+que donne le R. P. Bouillon, et j'assiste à cette
+consultation.</p>
+
+<p>Les femmes passent d'abord <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>; un carcinome stomacal,
+une entérite, des douleurs rhumathoïdes, des
+gastrites, trois hernies ombilicales, un cas d'hystérie, du
+prurigo, de la malaria avec ses accès francs et dans sa
+forme cachectique; et plus nombreux encore les cas de
+syphilis avec ses gommes, ses manifestations cutanées,
+ses plaques muqueuses, etc., une métrite que j'examine,
+un cas de stérilité et un carcinome du sein.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Les femmes qui sont atteintes de maladies nécessitant
+plus qu'un examen sommaire restent seules avec
+moi. Les deux cas de métrite et de stérilité sont examinés dans la
+maison qui me sert d'habitation.</blockquote>
+
+<p>Après midi, les hommes viennent à la consultation
+du R. P. Bouillon. C'est encore la syphilis qui domine
+et la malaria vient ensuite.</p>
+
+<p>Dans ma journée, je vis 56 malades.</p>
+
+<p>C'est à Arris que j'ai l'occasion d'interroger pour la
+première fois les femmes chaouïas sur les pratiques de
+l'accouchement, sur celles de l'avortement et sur la fréquence
+des maladies utérines,&mdash;toutes questions dont
+j'aurai occasion de parler plus tard.</p>
+
+<p>Vers le soir, je visite les alentours de l'hôpital où
+coule un magnifique torrent aux eaux claires et limpides
+et dont la force est assez puissante pour actionner
+les roues des moulins chaouïas.</p>
+
+<p>A la fin du jour j'assiste à l'un des plus beaux spectacles
+qui se puissent admirer: le soleil couchant sur la
+Marhadou (joue rose), et sur le Chêlia, ce dernier réputé
+comme le plus haut sommet de toute l'Algérie.</p>
+
+<p>Quel décor!</p>
+
+<p>Une montagne couleur de feu dans toute sa partie
+supérieure, tandis que sur les bas flancs les teintes
+d'un bleu sombre dominent, mettant en vigueur l'embrasement
+du sommet.</p>
+
+<p>Je ne crois pas qu'il soit possible de rêver plus éclatant,
+plus aveuglant triomphe de la couleur; l'impression
+ressentie est inoubliable.</p>
+
+<p>Le lendemain, 13 mai, à six heures et demie, du matin,
+on nous amène nos mulets; nous quittons Arris,
+gravissant péniblement les flancs du contrefort qui sépare
+la vallée de l'Oued-El-Abiod de celle de l'Oued-Abdi.</p>
+
+<p>A neuf heures, nous franchissons le col où nous attend
+le cheick de Baali, et par une pente rapide nous
+atteignons, une demi-heure après, le village de ce nom.</p>
+
+<p>Nous étions enfin dans cette pittoresque vallée de
+l'Oued-Abdi, que nous allions parcourir chaque jour
+plus émerveillés de ses sites et de la richesse que
+recèlent ses agréables jardins et sa Verdure sans cesse
+renaissante.</p>
+
+<p>On accède au village composé de gourbis bâtis en
+terre par une petite montée assez raide. Nous sommes
+fort bien accueillis et nous trouvons le café maure
+transformé à notre intention en une salle tendue de
+melhafa <a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Pièce d'étoffe de six mètres de long, aux vives couleurs,
+et servant de vêtements aux femmes.</blockquote>
+
+<p>Sur le sol mal nivelé du gourbi, des tapis ont été
+étendus. C'est là que je me repose et que nous prenons
+notre repas, composé de mets arabes offerts par
+le cheick, et de mets français préparés par le deïra
+(cavalier de la commune), qui nous sert de cuisinier.</p>
+
+<p>Les femmes de Baali et celles des villages environnants
+sont accourues.</p>
+
+<p>Je les visite sous la tente, dans le village.</p>
+
+<p>Il est tout à fait impossible de maintenir leur impatience.
+Elles se pressent autour de moi, et malgré ma défense
+réitérée de ne pas pénétrer toutes ensemble
+sous la tente, elles l'envahissent, y répandant une
+odeur parfois insupportable.</p>
+
+<p>Quarante femmes et enfants défilèrent devant mois;
+vingt-et-une seulement furent reconnues véritablement
+malades.</p>
+
+<p>Là, comme partout au cours de cette mission, je constate
+que c'est la syphilis qui m'apporte, le plus nombreux
+contingent de malades. Acquise ou héréditaire,
+elle s'affirme par ses manifestations chez la femme
+adulte et chez l'enfant à la mamelle; puis la malaria
+et les conjonctivites granuleuses.</p>
+
+<p>Je reçois à Daali une visite inattendue.</p>
+
+<p>La reine de l'Aurès est venue nous voir, non comme
+malade, mais en visiteuse, attirée par la curiosité de
+voir une femme médecin.</p>
+
+<p>Elle est fort belle et il ne me paraît pas qu'elle soit de
+race chaouïa pure. Elle semble plutôt, si j'ose dire, être
+la fille d'une femme chaouïa et d'un européen.</p>
+
+<p>D'une haute stature et d'un port très noble, elle a
+des épaules et des bras d'une ligne parfaite. La tête est
+remarquable et superbe, mais d'expression lassante
+par son impassibilité qu'on devine voulue et étudiée.
+Au bout de quelques instants il semble qu'on regarda
+une statue.</p>
+
+<p>Son costume qui rappelle celui de toutes les femmes
+de l'Aurès, mais singulièrement plus riche, ajoute encore
+à sa beauté. Elle a la figure découverte, sa
+melhafa (robe) est rose crevette. Jeté sur ses épaules
+et tombant jusqu'au bas de sa robe, en arrière, un
+voile de crêpe noir.</p>
+
+<p>Sa coiffure ne se distingue pas de celle des autres
+femmes. Un gros madras allongé dans le sens transversal
+recouvre les cheveux et supporte des bijoux d'argent
+composés de chaînettes se terminant en bas par
+des plaques de divers modèles, qui tombent de chaque
+côté du visage. Des boucles d'oreilles faites d'un anneau
+d'argent mesurant 10 centimètres de diamètre et se
+passant dans le lobule de l'oreille et dans la partie
+supérieure de la conque.</p>
+
+<p>Des bracelets aux poignets et aux chevilles complètent
+la toilette.</p>
+
+<p>Tous les bijoux des femmes de l'Aurès sont en argent;
+et la femme pauvre comme la femme aisée, la
+femme jeune comme la femme vieille porte ces bijoux
+plus ou moins nombreux suivant leur condition.</p>
+
+<p>La reine de l'Aurès (reine galante), a été mariée à
+douze ans à un cheik. Elle a ensuite divorcé pour se
+remarier deux fois. Maintenant elle est Azria (fille galante),
+condition qu'elle préfère sans doute aux précédentes,
+car elle a refuse plusieurs fois de prendre un
+quatrième mari.</p>
+
+<p>A trois heures de l'après midi de ce même jour, M.
+Delpérier de Labruzerie, administrateur-adjoint vient
+me rejoindre et remplace M. Arippe qui rentre à Lambèse;
+ce nouveau compagnon de voyage restera avec
+moi jusqu'à la fin de ma mission.</p>
+
+<p>Après avoir été salués parles indigènes et accompagnés
+par le cheik, nous quittons Baali nous dirigeant
+vers Chir en suivant le fond de la vallée de l'Oued
+Abdi.</p>
+
+<p>La reine de l'Aurès nous accompagne.</p>
+
+<p>Nous suivons de petits sentiers parfois découverts,
+parfois très ombragés par les arbres fruitiers dont
+les branches s'échappent des jardins; très souvent
+nos bêtes marchent dans l'eau, ou bien ont à suivre
+des pentes raides formées par de grosses pierres en
+escaliers.</p>
+
+<p>Après quatre heures et demie d'une marche pénible
+nous arrivons à Chir. A sept heures et demie, la nuit
+est presque venue. Le cheik nous conduit dans le
+gourbi qui nous est préparé et dont l'aménagement ne
+laisse pas que d'être tout à fait pittoresque et confortable.
+Des tapis cachent les montants de bois qui soutiennent
+la terrasse; des fleurs en gerbe sur une table où brûle
+des lampes au pétrole, ce qui gâte un peu la couleur
+locale; mais l'ensemble n'en demeurera pas moins
+plaisant à l'oeil.</p>
+
+<p>Un excellent repas nous est servi et nous demandons
+à nous reposer des fatigues d'une journée bien
+remplie. Nous avions marché plus de sept heures à dos
+de mulet.</p>
+
+<p>Le lendemain, 14 mai, ma consultation commencée
+dans la matinée dura jusqu'au soir.</p>
+
+<p>J'avais reçu les médicaments commandés et je pouvais
+contenter ces pauvres malades auxquels on ne peut
+songer à délivrer des ordonnances. Ils sont tout à la
+la fois trop misérables et trop éloignés d'un centre où
+ils pourraient s'approvisionner de médicaments.</p>
+
+<p>Je visite d'abord les enfants du cheik; l'un est
+atteint de conjonctivite granuleuse, l'autre de paralysie
+infantile, un troisième de bronchite, un quatrième
+d'impétigo du cuir chevelu.</p>
+
+<p>L'enfant du Buch-Adel atteint aussi d'impétigo.</p>
+
+<p>Puis viennent les femmes: j'observe une métrite,
+des kérato-conjonctivites, des conjonctivites, des cataractes
+congénitales et acquises, des hernies ombilicales,
+de la malaria, un spino-bifida, du rhumatisme, des
+bronchites, un kyste de l'ovaire et toujours la syphilis
+dont on ne saurait s'imaginer les ravages en ces régions.</p>
+
+<p>Vers le soir je cède aux prières des hommes qui me
+demandent de bien vouloir les soigner.</p>
+
+<p>Un petit garçon de onze ans se présente à moi avec
+le voile du palais à moitié détruit. Des hommes atteints
+de cataractes congénitales, de gommes syphilitiques,
+d'otite, de ptérygion et de granulations sont visités.</p>
+
+<p>J'avais vu soixante-dix consultants et j'avais reconnu
+malades quarante-six femmes et enfants et sept
+hommes.</p>
+
+<p>Pendant ce temps sur la petite place située en contrebas
+de la tente où je donne mes consultations, un orchestre
+chaouïa entame, en signe de réjouissance, une
+musique plus originale qu'agréable.</p>
+
+<p>C'est pendant cette journée que j'ai l'occasion de
+faire connaissance d'une matronne nommée Mekdour
+Hmama bent el Messaoud Amri.</p>
+
+<p>Douée d'une vive intelligence, elle m'a donné de
+précieux renseignements sur la manière dont se pratique
+l'accouchement. C'est auprès d'elle que je contrôle
+ce qui m'en a été dit à Arris sur les manoeuvres
+abortives.</p>
+
+<p>Quand la femme est enceinte elle ne prend aucuns
+soins particuliers à son état, ni pour le ventre, ni pour
+les organes génitaux, ni pour les mamelles.</p>
+
+<p>Elle continue à se livrer aux plus rudes travaux qui
+remplissent sa vie ordinaire; car la femme chaouïa travaille
+aux champs, fait les provisions de bois, et porte
+sur son dos d'énormes fagots dont le poids la courbe
+en deux. C'est elle qui apporte au gourbi la provision
+d'eau; elle encore qui vaque aux soins du ménage, d'ailleurs
+assez rudimentaire.</p>
+
+<p>Chez la femme chaouïa, le ventre distendu et que
+rien ne soutient est presque toujours flétri lorsqu'elle a
+eu des enfants.</p>
+
+<p>Il présente fréquemment des hernies ombilicales,
+conséquence de la distension de l'anneau ombilical.</p>
+
+<p>Au terme de la grossesse, quand le travail se déclare,
+la parturiente est placée dans une position mi-allongée,
+mi-assise; elle est soutenue en arrière par la matrone
+qui enlace son thorax de ses bras en passant sous les
+aisselles. Avec les pieds elle s'arcboute contre le sol, et
+afin de faciliter l'effort et de le produire plus considérable,
+elle tire sur une corde attachée à un des rondins
+de bois qui composent la partie supérieure du gourbi.</p>
+
+<p>Quand la période d'expulsion arrive, la matrone placée
+en arrière de la parturiente, la secoue, afin dit-elle
+que «l'expulsion se fasse plus rapidement.»</p>
+
+<p>Quand l'accouchement est normal et qu'il doit se terminer
+favorablement, il se fait assez rapidement. Si
+l'expulsion tarde à se faire, on fait avaler du beurre
+fondu à la femme en douleurs, afin dit-on de «faciliter
+le glissement.»</p>
+
+<p>Si, par le fait d'un excès de volume du foetus ou par
+suite du rétrécissement du bassin, l'expulsion spontanée
+ne se fait pas, aucune intervention n'a lieu, la femme
+est abandonnée à la volonté de Dieu et elle meurt.</p>
+
+<p>L'expulsion du placenta se fait immédiatement après
+celle du foetus; le cordon est coupé à quatre travers
+de doigt de l'ombilic et lié avec un cordon de laine;
+on saupoudre ensuite la plaie avec de l'antimoine, il
+n'y a pas d'autre pansement.</p>
+
+<p>Si l'expulsion spontanée du placenta ne se fait pas,
+aucune intervention manuelle n'a lieu.</p>
+
+<p>Les procédés employés pour provoquer la contraction
+utérine nécessaire au décollement du placenta
+sont les suivants:</p>
+
+<p>Le piment pilé est donné sous forme de prise, dans
+le but de provoquer, à l'aide d'éternuement, une contraction
+des muscles abdominaux, l'abaissement du
+diaphragme, l'irritation du muscle utérin, sa contraction,
+le décollement du placenta et son expulsion.</p>
+
+<p>On introduit aussi parfois une corde de laine dans
+la gorge de l'accouchée. Il survient un effort de vomissement
+et le mécanisme précité se produit.</p>
+
+<p>Ou bien encore, la femme est mise debout, le bassin
+fléchi sur les cuises; à l'aide d'un bâton auquel on
+imprime des mouvements de va et vient, on frotte la
+la partie inférieure du ventre, celle qui répond à l'utérus.
+Ce dernier système n'est en somme que l'application
+barbare du procédé qui, chez nous, consiste à
+irriter l'utérus par des frictions.</p>
+
+<p>Si, malgré l'emploi de ces divers procédés, le placenta
+n'est pas expulsé ou l'abandonne dans la cavité utérine.</p>
+
+<p>Une hémorrhagie survient-elle, ou fait prendre à l'accouchée
+une infusion de racine de grenadier.</p>
+
+<p>Si ce traitement est insuffisant, ce qui est le cas
+général, ou fait écrire par un taleb (savant), des versets
+du coran sur un carré de papier qui est ensuite
+suspendu au cou de la femme. C'est la suprême ressource
+et si l'hémorrhagie ne s'arrête pas spontanément,
+la femme est emportée.</p>
+
+<p>Dans le cas où le placenta reste dans l'utérus, me
+dit la matrone, «il survient de l'odeur, le ventre de la
+femme enfle et elle meurt».</p>
+
+<p>C'est la péritonite puerpérale.</p>
+
+<p>«D'autre fois le ventre ne gonfle pas, il survient
+de la fièvre, il y a de l'odeur et la femme meurt plus
+ou moins longtemps après l'accouchement».</p>
+
+<p>C'est l'infection puerpérale.</p>
+
+<p>Très rarement le placenta sort par morceaux et la
+femme peut se rétablir.</p>
+
+<p>On conçoit que dans ces conditions, la femme étant
+toujours livrée au hasard des complications qui peuvent
+survenir, périt le plus souvent victime de l'ignorance
+de son entourage.</p>
+
+<p>Il importe donc de combattre de telles pratiques.</p>
+
+<p>Il ne faut plus que la maternité soit pour les femmes
+de ces régions un danger très souvent mortel, alors
+qu'une intervention intelligente, pourrait sauver à la
+fois l'accouchée et l'enfant qu'elle vient de mettre au
+monde.</p>
+
+<p>Après l'expulsion des annexes foetales, on ne procède
+à aucun lavage des parties génitales. La matrone
+saisit une des jambes de l'accouchée, place son pied
+sur les parties génitales externes de cette dernière
+et opère un mouvement de traction sur le membre
+inférieur; elle s'arrête seulement au moment où un
+craquement se fait entendre.</p>
+
+<p>Cette méthode est destinée, paraît-il, à «remettre en
+place les os qui se sont déplacés pendant la grossesse»;
+puis les cuisses de la femme sont rapprochées et du
+massage est fait sur toutes les parties du corps.</p>
+
+<p>De larges cordons de laine sont posés autour du
+ventre, sur une hauteur de 10 à 15 centimètres.</p>
+
+<p>Après l'accouchement la primipare garde le repos
+pendant sept jours, la multipare pendant cinq jours
+seulement.</p>
+
+<p>Les soins qui sont donnés au nouveau-né sont les
+suivants: Enduit de beurre fondu avec du sel, il est
+mis au sein une heure environ après sa naissance, si
+l'état de la mère ne lui permet pas de l'allaiter, ce sont
+les femmes de la bêchera (village), qui le nourrissent.</p>
+
+<p>Vers deux mois on commence à lui donner du lait
+et de la semoule, à six mois il peut manger de la
+viande; mais bien qu'il soit nourri par des aliments
+solides, l'allaitement se poursuit jusqu'à deux ans et
+parfois jusqu'à un âge plus avancé.</p>
+
+<p>Les entérites sont fréquentes. La mortalité est
+grande chez les enfants.</p>
+
+<p>La fille chaouïa est mariée vers douze ans, et, qu'elle
+soit nubile ou non, m'a-t-on affirmé à Ménaâ, elle
+subit les approches du mari.</p>
+
+<p>Il ne s'en suivrait aucune conséquence fâcheuse;
+quelquefois seulement une hémorrhagie assez considérable
+se produit, due sans doute à une déchirure dépassant
+l'hymen et empiétant sur le périné; mais elle
+n'en souffre pas et un mois après son mariage, la jeune
+femme «devient grasse comme une mule».</p>
+
+<p>Le plus souvent la grossesse arrive immédiatement.</p>
+
+<p>J'interroge ensuite Mekdour Hinama bent el Messaoud
+Amri, la matrone, sur les divers procédés que
+les femmes emploient pour se faire avorter. Elle me
+répond tout d'abord qu'elle ne sait pas.</p>
+
+<p>Je conçois la réserve que lui commande son caractère
+de quasi-médecin; mais je ruse et je finis par avoir
+d'elle confirmation de ce qui m'a été dit à Arris et qui
+me sera répété à Menai chez des Azrias qui sont
+celles qui se livrent le plus à la pratique de l'avortement.</p>
+
+<p>L'avortement se pratique très fréquemment chez
+les femmes chaouïas, surtout chez celles qui habitent
+la vallée de l'Oued-Abdi, où les moeurs sont dissolues.</p>
+
+<p>C'est dans le début de la grossesse que les femmes
+se font avorter. Elles disent qu'il n'y a pas crime à se
+débarrasser d'un enfant qui ne vit pas.</p>
+
+<p>Pour provoquer l'avortement elles emploient différents
+moyens:</p>
+
+<p>Elles absorbent de la poudre à canon, ou bien encore
+une substance appelée «zedje» et qui n'est
+autre que du sous-chlorure de mercure que viennent
+leur vendre les kabyles marchands qui parcourent
+la région. A la suite de l'absorption de cette
+substance, elles sont très malades; tous les signes de
+l'empoisonnement par le sous-chlorure de mercure se
+manifestent et l'avortement ne tarde pas à se faire.</p>
+
+<p>Un autre moyen qui, celui-ci, agit directement
+sur l'utérus, consiste à établir un brasier sur lequel
+elles jettent des graines de piment. Le brasier est
+ensuite recouvert d'une sorte d'entonnoir à petite extrémité
+tournée en haut et qu'elles dirigent vers l'entrée
+du vagin en se plaçant au dessus.</p>
+
+<p>Une forte congestion utérine est la conséquence d'un
+tel traitement, une hémorrhagie se fait entre l'utérus
+et l'oeuf, puis le décollement de ce dernier et son expulsion.</p>
+
+<p>Des cas de mort sont assez souvent la conséquence
+de ces manoeuvres.</p>
+
+<p>Elle survient soit par suite d'infection septique, soit
+par empoisonnement.</p>
+
+<p>A Ménaâ, le village qui vient après Chir, j'ai su
+qu'une toute jeune femme était morte après l'absorption
+d'une infusion de laurier-rose qu'elle avait prise
+après avoir vainement essayé les autres moyens habituels.</p>
+
+<p>Je crois pouvoir affirmer que les maladies utérines
+sont rares chez les femmes de l'Aurès, d'après les
+témoignages que j'ai pu recueillir et d'après mes propres
+observations.</p>
+
+<p>A quoi cela tient-il?</p>
+
+<p>Les mauvaises conditions dans lesquelles se font les
+accouchements, la fréquence des manoeuvres abortives
+devraient les prédisposer plus que toutes les autres aux
+inflammations, aux déviations, en un mot à toutes les
+affections de l'appareil génital.</p>
+
+<p>Il n'en est rien cependant.</p>
+
+<p>Je n'ai observé que très peu de métrites, pas de
+salpingites, pas de vaginites.</p>
+
+<p>J'attribue l'absence de ces maladies à l'état des
+parties génitales de l'homme. On ne trouve pas de
+blennorrhagie chez l'homme habitant les montagnes de
+l'Aurès d'une façon permanente, la maladie y est même
+inconnue; or, nous savons combien redoutable pour les
+maladies de l'appareil génital est le gonocoque.</p>
+
+<p>Chez les musulmans les ablutions sont imposées
+par la loi religieuse; la verge, débarrassée des sécrétions,
+des souillures contenant un plus ou moins grand
+nombre de microbes n'apporte pas dans les voies génitales
+de la femme d'agents de contamination.</p>
+
+<p>Je sais bien qu'on pourra m'objecter que les ablutions
+peuvent se faire avec de la terre ou du sable, si l'eau
+n'est pas à la portée de celui qui doit les faire; mais
+je parle ici de la région Aurasique, où l'eau est abondante
+et où elle est toujours employée.</p>
+
+<p>Reste encore la question des métrites, des salpingites,
+reliquat des infections septiques, d'une mauvaise parturition.</p>
+
+<p>Elles n'existent pour ainsi dire pas ou très rarement
+pour l'excellente raison que la mort est presque toujours
+la conséquence de l'infection puerpérale chez les
+femmes indigènes.</p>
+
+<p>La mortalité des femmes en couches est grande. La
+mortalité des femmes atteintes d'infection puerpérale
+est presque constante.</p>
+
+<p>Et comment pourrait-il on être autrement quand
+on voit qu'aucune intervention n'a lieu quand l'expulsion
+du foetus ne se fait pas spontanément, qu'aucune
+intervention efficace ne vient au secours de la femme
+qui n'arrive pas naturellement à la délivrance complète?</p>
+
+<p>Ainsi que je l'ai déjà dit, on n'emploie jamais de
+manoeuvres manuelles, et quand par une simple introduction
+de la main à la recherche du placenta une femme
+pourrait être sauvée, n'est-il pas déplorable de
+la voir succomber à cause de l'ignorance dans laquelle
+se trouve la matrone qui l'assiste?</p>
+
+<p>Une véritable question d'humanité se pose et j'y
+insiste.</p>
+
+<p>Dans un pays qui est devenu le nôtre, toute une population
+demeure ignorante des bienfaits les plus essentiels
+de la science médicale. On dit qu'elle ne désire
+pas s'initier à nos moeurs, à nos usages, à nos coutumes
+parce que la religion met une barrière infranchissable
+entre eux et nous.</p>
+
+<p>Peut-être! mais n'est-il pas possible d'écarter toute
+idée de prosélytisme religieux et de respecter leur foi
+tout en leur apprenant à soulager leurs maux. C'est en
+se faisant résolument laïque pour pénétrer jusqu'à eux
+que la science évitera de les mettre en défiance.
+Apprenons-leur à se sauver de la maladie sans exiger
+d'eux une conversion en échange de médicaments.</p>
+
+<p>Et, le jour où nous irons vers ces indigènes, leur
+affirmant et leur démontrant que nous respectons la
+religion qu'ils pratiquent, nous aurons la presque certitude
+de les voir se rallier à nos idées civilisatrices.</p>
+
+<p>A côté de la question d'humanité vient se placer le
+grand intérêt qu'il y a pour nous à nous attacher les
+indigènes, à nous les assimiler.</p>
+
+<p>Nombre d'hommes de haute valeur s'occupent depuis
+longtemps de cette importante question au point de vue
+de la colonisation.</p>
+
+<p>Or, une remarque très judicieusement faite, établi
+que la femme arabe est peut-être plus réfractaire que
+l'homme à l'assimilation.</p>
+
+<p>Il y a là une cause à rechercher.</p>
+
+<p>Quand on a essayé de civiliser les indigènes, on s'est
+toujours adressé à l'élément masculin.</p>
+
+<p>Bon nombre d'enfants ont été mis dans les écoles,
+on en a fait des médecins, des avocats, des officiers.</p>
+
+<p>De la femme, on ne s'est jamais occupé!</p>
+
+<p>Si on a tenté de le faire en créant des écoles, «l'oeuvre
+n'a pu être continuée, dit M. le docteur Trolard,
+dans ses articles sur l'Algérie, parce que non surveillées,
+non subventionnées, ces écoles perdirent
+leur clientèle et furent abandonnées.</p>
+
+<p>Et cependant ajoute-t-il, vouloir amener les indigènes
+à notre civilisation et en même temps les
+isoler des colons, et laisser leurs femmes sans instruction
+est la plus grande des erreurs.</p>
+
+<p>Tant que la mère des enfants, celle qui donne à
+leur esprit les impressions si tenaces du premier âge
+sera maintenue dans la condition d'ignorance où
+nous la trouvons aujourd'hui, on ne peut espérer
+soit l'acclimatement de nos moeurs dans un milieu
+réfractaire, soit leur greffe sur les sauvageons de la
+barbarie.»</p>
+
+<p>Et quel moyen plus puissant y aurait-il pour aider
+à l'assimilation que de placer auprès des femmes indigènes
+des femmes médecins qui apporteraient un soulagement
+à leurs souffrances et les initieraient progressivement
+à tous les bienfaits de notre civilisation.</p>
+
+<p>Elles pourraient réunir à de certaines époques; de
+l'année les matrones d'une région, les instruire, leur
+enseigner la pratique des accouchements, leur apprendre
+à soigner les petits enfants.</p>
+
+<p>Les matrones porteraient à leur tour au sein du
+foyer arabe, surtout à la mère de famille, nos moeurs,
+nos habitudes, un commencement de progrès qui serait
+d'autant plus volontiers accepté qu'on s'adresserait
+aux misères les plus grandes, celles qui touchent le
+plus la créature humaine: la maladie.</p>
+
+<p>Chez nous ne voit-on pas le médecin devenir l'ami de
+la famille? ses idées, ses conseils ne sont-ils pas suivis
+même en dehors de son domaine technique?</p>
+
+<p>Personne n'ignore combien grande est son influence,
+précisément parce qu'il agit souvent sur l'esprit aux
+heures où la maladie a affaibli la volonté et rendu le
+tempérament docile.</p>
+
+<p>Faut-il ajouter que les indigènes ne permettent jamais
+aux médecins hommes de visiter les parties génitales
+de la femme.</p>
+
+<p>Les femmes seules peuvent les soigner et qu'ainsi,
+comme l'affirme le lieutenant-colonel Villot, ancien chef
+du bureau arabe, pour les causes qui viennent t d'être
+sommairement exposées, des femmes docteurs en médecine
+et connaissant la langue arabe pourraient en
+Algérie, rendre de grands services.</p>
+
+<p>Les Anglais ont crée aux Indes des hôpitaux pour
+les femmes, toujours dirigés par des doctoresses; mais
+ils mêlent à leur humanitarisme et à leur désir d'assimilation,
+une préoccupation de prozélytisme religieux.</p>
+
+<p>Nous ferions mieux encore en Algérie si nous arrivions
+à pénétrer la vie intime indigène, sans chercher
+à lui imposer notre croyance.</p>
+
+<p>C'est le seul vrai moyen de gagner l'arabe à notre
+cause.</p>
+
+<p>La matrone de Chir est une femme extraordinairement
+intelligente, fort considérée dans le pays où elle
+est consultée par le cadi dans bien des cas.</p>
+
+<p>Elle a assisté à la consultation que j'ai donnée dans
+son village, et elle était la première à engager les
+femmes à se laisser examiner.</p>
+
+<p>Je lui est montré l'emploi du spéculum, de l'injecteur,
+lui expliquant que les injections d'eau bouillie et
+ramenée à la température de 40° 42° étaient employées
+dans les hémorrhagies utérines.</p>
+
+<p>Je lui ai dit que nous allions à la recherche du placenta
+quand il restait dans l'utérus; je lui ai démontré
+certaines de nos interventions dans le cas de non expulsion
+spontanée du foetus. Elle comprenait et son
+étonnement était grand.</p>
+
+<p>Mais combien plus utile eut été mon enseignement
+si à la démonstration j'avais pu joindre la pratique.</p>
+
+<p>Malheureusement mon court séjour dans les montagnes
+de l'Aurès ne me l'a pas permis. Je suis certaine
+que cette matrone ferait en peu de temps une
+excellente sage-femme et qu'elle pourrait rendre ainsi
+d'inappréciables services à ses coreligionnaires; mais
+comme les matrones ne viendront pas dans nos écoles,
+c'est par région qu'il faudrait les grouper et aller les
+instruire sur place, au début tout au moins.</p>
+
+<p>Le 14, après notre dîner, le cheik nous fait prévenir
+que pour nous remercier la musique viendra jouer
+devant la porte de notre gourbi et qu'une femme
+dansera.</p>
+
+<p>Le cheik, le cadi, le bachadel viennent s'asseoir près
+de nous.</p>
+
+<p>Et la danse dure jusqu'à onze heures.</p>
+
+<p>Le 15, à onze heures et demie, nous quittons Chir non
+sans nous rendre chez le cheik et avoir donné des soins
+à ses femmes.</p>
+
+<p>Nous traversons la plus jolie partie de l'étroite vallée
+de l'Oued Abdi, ayant à notre gauche des jardins et
+des jardins, encore plantés d'arbres fruitiers: abricotiers,
+grenadiers, figuiers, quelques plants de vigne.</p>
+
+<p>Devant nous trois musiciens dont deux frappent sur
+un tambourin, alors que le troisième tire des sons d'une
+trompette en bois.</p>
+
+<p>Nous arrivons à Menaà qui m'apparaît comme la
+capitale de l'Aurés, et tandis que nos mulets gravissent
+le sentier raide et difficile d'accès qui va des bords
+de la rivière dans Menaà même, je regarde ce curieux
+village, ces sortes de couloirs sous lesquels nous passons
+pour arriver sur une petite place, ces maisons bâties
+en terre, etc.</p>
+
+<p>Vu de loin, Menaà a la forme d'un pain de sucre. C'est
+un rocher sur lequel a été bâti le village.</p>
+
+<p>Tout en haut la mosquée construite, paraît-il, depuis
+des siècles; des ruelles presque à pic mènent à la partie
+supérieure du village et il faut de véritables efforts des
+muscles du mollet pour les parcourir.</p>
+
+<p>Menaà, par son originalité, par sa situation heureuse
+au milieu des jardins, laisse dans l'esprit un souvenir
+inoubliable.</p>
+
+<p>A 600 mètres d'altitude, et au confluent de l'Oued
+Abdi et de l'Oued Bouzina, le village est pourvu de
+nombreuses sources.</p>
+
+<p>Nous sommes reçus avec empressement, et déjà de
+nombreux malades de Nara, village situé sur un plateau
+qui vient aboutir à la première ligne des crêtes de la
+rive gauche de l'Oued Abdi, sont venus à notre rencontre.</p>
+
+<p>Les indigènes de Menaà m'ont manifesté une véritable
+sympathie. Ils sont bons et paraissent reconnaissants
+des soins qu'on leur donne. Je n'ai qu'à me louer
+d'eux, comme de tous ceux que j'ai vus pendant mon
+séjour dans les montagnes.</p>
+
+<p>La dernière partie de la journée du 15 a été consacrée
+au repos.</p>
+
+<p>Le lendemain, 16 mai, je commence ma consultation
+par les femmes de Nara qui doivent s'en retourner chez,
+elles.</p>
+
+<p>Le 17, c'est encore les gens de Nara que je soigne.</p>
+
+<p>Les trois journées du 18, du 19 et du 20 sont données
+aux habitants de Ménaâ.</p>
+
+<p>Dans les deux premières journées, j'avais donné des
+soins et des médicaments à 50 femmes et enfants et à
+huit hommes.</p>
+
+<p>Dans les journées du 18, du 19 et du 20, soixante-dix-huit
+femmes et enfants malades reçurent des soins
+et des médicaments, ainsi que trente-trois hommes.</p>
+
+<p>J'ai donc reconnu malades et soigné à Ménaâ cent
+soixante-neuf indigènes, alors qu'un plus grand nombre
+est venu à ma consultation; mais plusieurs n'étaient
+nullement atteints.</p>
+
+<p>Tous les soirs on nous donnait le spectacle des danses;
+c'était une façon de nous remercier et de nous
+prouver que les indigènes étaient heureux de notre présence
+parmi eux.</p>
+
+<p>Les danses de l'Aurès sont très originales.</p>
+
+<p>Le plus souvent la danseuse est isolée, parfois elles
+sont deux se tenant par la main. C'est un pas cadencé,
+une jambe légèrement fléchie, qui se fait en avant puis
+ou arrière, sur un assez large espace. De temps en temps
+une sorte de spasme avec renversement de la tête et du
+corps en arrière.</p>
+
+<p>La danseuse a toujours les paupières baissées, les
+yeux fixés sur la terre, attitude qui lui donne un air
+de fausse pudeur qui ajoute à son charme.</p>
+
+<p>Les mouvements du bassin sont moins multiples que
+chez la femme arabe. Ils se font surtout d'arrière en
+avant et sont un peu voilés par la melhafa.</p>
+
+<p>Les moeurs des habitants de Ménaâ sont très dissolues;
+c'est la ville de la prostitution que les hommes
+acceptent fort bien, du reste. Un air de gaîté règne sur
+tous les visages.</p>
+
+<p>Comme dans tout l'Aurès, les femmes sont à peine
+vêtues. La melhafa est l'unique vêtement de dessus et
+de dessous, et l'on songe avec douleur, en les voyant
+ainsi, aux rigueurs de l'hiver.</p>
+
+<p>Les enfants sont presque nus et les faibles ne doivent
+guère résister. L'hiver doit faire aussi parmi eux
+une terrible sélection avant qu'ils n'atteignent l'âge de
+l'adolescence.</p>
+
+<p>La femme chaouïa qui, je l'ai déjà dit, se marie
+vers douze ans, ne tarde pas à divorcer; ou bien elle
+se marie, ou bien elle se livre à la prostitution ce qui
+ne l'empêche pas de se remarier ensuite.</p>
+
+<p>J'ai vu des femmes ayant été mariées douze et quinze
+fois, être jeunes encore.</p>
+
+<p>Ménaâ possède une école indigène qui est dirigée par
+un instituteur français.</p>
+
+<p>Le cheick est un homme très intelligent qui m'a
+rendu bien des services pendant mon séjour dans le
+village.</p>
+
+<p>A Ménaâ, j'ai contrôlé les renseignements qui m'avaient
+été fournis à Arris et à Chir. C'est là que j'ai
+interrogé des Azrias sur les pratiques de l'avortement
+et c'est sans difficulté que j'ai pu leur faire dire ce qu'on
+m'avait déjà dit sur les manoeuvres abortives.</p>
+
+<p>Si ces femmes parlaient, c'était à la condition d'être
+seulement en présence de mon interprète et de moi.</p>
+
+<p>J'ai opéré à Ménaâ la soeur du cheick en ouvrant un
+trajet fistuleux de l'avant-bras, provenant d'un séquestre
+du cubitus. Malheureusement il eut fallu enlever ce
+séquestre pour tarir la suppuration et les aides me manquaient.
+J'ai engagé cette femme à venir à Batna, où
+j'aurais pu plus efficacement opérer mais son mari
+n'a pas voulu la laisser aller. Cette opération pratiquée
+sans anesthésie, a été supportée sans un cri, sans
+un mouvement de la face exprimant la douleur.</p>
+
+<p>Le 20, à 9 heures du matin, nous reprenons nos mules
+et après avoir été remerciés par les indigènes et
+particulièrement par les femmes qui me demandent
+de prolonger mon séjour, nous nous engageons dans
+le sentier qui doit nous conduire à l'oasis d'Amentane.
+L'aspect du pays change complètement; plus de
+verdure, des montagnes arides et nues.</p>
+
+<p>Après 4 heures de marche, l'oeil découvre avec une
+vive satisfaction, au fond d'une vallée, un bouquet de
+palmiers. C'est l'oasis d'Amentane.</p>
+
+<p>Si la pente qui donne accès à Ménaâ est difficile à
+gravir, plus difficile et surtout plus longue est celle
+qui nous descend à Amentane.</p>
+
+<p>Amentane est le pays du rêve, en pleine solitude
+arabe. Des palmiers, des arbres fruitiers: figuiers,
+abricotiers, mûriers, balancent leurs branches sur le
+bord de la rivière. Déjà on remarque de légères différences
+dans le caractère des indigènes, dont le type
+tend à se rapprocher de celui de l'arabe du sud.</p>
+
+<p>Là, comme à Daali, comme à Chir, à Ménaâ, les
+malades des villages où je n'ai pu me rendre accourent
+pour me voir. Le 21, le 22 et le 23 je soigne cent
+six malades auxquels je délivre toujours des médicaments
+que je prépare à mesure que se fait la consultation.</p>
+
+<p>Sur ces cent six malades, il y a 76 femmes et enfants
+et trente hommes, j'ouvre un phlegmon de la main.</p>
+
+<p>Le 24 mai très fatiguée, je me repose avant de reprendre
+ma route.</p>
+
+<p>Le 25, à neuf heures du matin, nous quittons la dernière
+station de la commune mixte de l'Aurès pour entrer
+dans celle d'Aïn-Touta.</p>
+
+<p>Le chemin qui nous conduit vers Djemora est parfois
+des plus pénibles. Des éboulements de pierres sur des
+sentiers étroits, très en pente, rendent la route dangereuse
+et nous devons laisser la bride sur le cou de nos
+mulets; puis nous atteignons le bord de la rivière,
+la traversant mainte et mainte fois.</p>
+
+<p>De distance en distance, des oasis avec leurs jardins.
+Ailleurs, des haies de lauriers-roses bordent le
+cour d'eau et tellement symétriques qu'on les dirait
+plantés par la main de l'homme.</p>
+
+<p>Un système d'irrigation très primitif est employé
+dans ces régions, pour amener l'eau d'un jardin occupant
+un des côtés de la rivière dans un autre jardin
+situé sur le côté opposé; ce sont des branches d'arbres
+creusées qui jouent le rôle de canaux suspendus.</p>
+
+<p>A une heure de l'après-midi, nous arrivons a Djemora,
+où le neveu du cheick nous reçoit en l'absence de ce
+dernier. Cet homme, d'une courtoisie toute française,
+parle parfaitement notre langue et nous fait, le soir,
+les honneurs de sa table dont le menu ne laisse rien à
+désirer.</p>
+
+<p>Les malades de Djemora seront vus au retour de
+Biskra, d'abord parce qu'il ne me reste plus de médicaments
+et ensuite parce qu'ils n'ont pas été prévenus par
+l'administrateur qui, lui-même, ignore mon passage,
+dans sa commune.</p>
+
+<p>Je me borne à vacciner une douzaine d'enfants avec
+le vaccin que je viens de recevoir de l'institut Pasteur
+d'Alger.</p>
+
+<p>Djemora est une oasis entourée de montagnes assez
+éloignées et nues; c'est une région essentiellement
+fiévreuse et peu agréable.</p>
+
+<p>Le lendemain, 20 mai, à huit heures et demie du
+matin, nous quittons Djemora.</p>
+
+<p>Le temps est sombre et la pluie menace; nous poursuivons
+néanmoins notre route. Le sentier que nous
+suivons est tracé dans une terre de désolation: pas de
+végétation; de loin en loin un bouquet de lauriers-roses
+dans le lit de la rivière qui est à sec sur sa plus grande
+étendue; parfois pourtant une large flaque d'eau semble
+sortir de dessous terre; on me dit que la, rivière est souterraine
+et qu'elle jaillit ainsi par endroits.</p>
+
+<p>Après une demi-heure démarche, la pluie commença
+à tomber; nous avançons toujours; il fait froid et le
+vent souffle avec une violence telle qu'il est presque
+impossible de se couvrir avec les manteaux que le vent
+arrache.</p>
+
+<p>Une heure après notre départ nous étions sous une
+pluie diluvienne; nos bêtes avançaient avec peine, et
+l'on ne voyait pas devant soi. Pas un arbre, pas un
+gourbi, pas un repli de terrain sous lequel nous puissions
+trouver un asile. Nous étions trempés! La gaieté
+qui n'avait cessé de régner parmi nous avait fait place
+au mécontentement.</p>
+
+<p>Des derniers mamelons nous apercevons enfin El-Outaya,
+et nous reprenons courage; mais il se passera
+bien deux heures avant de l'atteindre.</p>
+
+<p>A une heure de l'après-midi, nous entrons au bordj,
+heureux de penser que nous allons pouvoir nous sécher
+et nous chauffer un peu.</p>
+
+<p>Le soir du même jour, l'administrateur-adjoint qui
+m'accompagne et qui est déjà très faible de santé, tombe
+malade. Sous la pluie, il a contracté une bronchite qu'il
+gardera quelques jours.</p>
+
+<p>El-Outaya, qui veut dire la plaine, est situé sur la
+ligne du chemin de fer de Batna à Biskra. C'est une
+oasis avec de nombreux palmiers.</p>
+
+<p>C'est là que se trouve la montagne de sel que les
+touristes viennent visiter.</p>
+
+<p>Nous couchons au bordj et le lendemain, accompagnée
+de mon interprète chaouïa, je prends le train qui
+me mènera à Biskra. Aussitôt arrivée, je me rends
+chez l'Agha Ben Gana qui, très aimable, nous invite
+pour le lendemain soir à dîner.</p>
+
+<p>Le 28, je donne une consultation aux femmes de
+l'Agha et de ses deux frères Mohamed, le caïd de Tuggurt
+et Hamida, et le soir, en compagnie de Mlle Taïeb,
+mon interprète, et de l'administrateur-adjoint qui est
+venu me rejoindre, je reçois de Ben Gana la plus gracieuse
+hospitalité. Il pousse l'amabilité jusqu'à mettre
+une voiture à notre disposition pour visiter le lendemain,
+les environs de la ville.</p>
+
+<p>La façon généreuse et somptueuse dont on est reçu
+dans la maison de l'Agha est d'ailleurs proverbiale dans
+la région.</p>
+
+<p>été fournis par des officiers qui en avaient vues à Tuggurt.
+J'ai appris là que l'année dernière une étudiante
+étrangère à nos facultés était venue à Biskra et s'était
+fort intéressée au sort des femmes indigènes, comme
+j'apprendrai à mon retour à Constantine qu'un couple
+anglais soigne les femmes et les petits enfants arabes
+et qu'il est très aimé dans la ville.</p>
+
+<p>Le 31 au matin nous nous disposons à partir, mais mon
+interprète, peu habituée à voyager, n'est pas au rendez-vous
+indiqué et nous fait manquer le train. C'est donc
+le premier juin seulement que nous retournons à El-Outaya,
+munis de quelques nouveaux médicaments.</p>
+
+<p>Je vois une trentaine de consultants parmi lesquels
+j'en reconnais 18 malades, 10 femmes et enfants et 8
+hommes. Deux femmes dans un état de grossesse
+assez avancée sont atteintes de syphilis. Chez un enfant
+de douze ans, j'observe une tumeur bosselée de
+de la rate qui occupe le côté gauche du ventre et descend
+jusque dans la fosse iliaque; une perforation du
+voile du palais chez un enfant de dix ans; de la malaria,
+des affections oculaires, etc., etc.</p>
+
+<p>Le lendemain, deux juin, je visite les femmes et les
+parentes du cheick et celles de Ben Dris.</p>
+
+<p>A El-Outaya, j'ai vu trois affections utérines dans
+la même famille; des métrites avec rétroversions et
+abaissement, affection ayant entraîné la stérilité après
+une première grossesse. Et le mari de ces femmes était
+un homme ayant voyagé et certainement il n'avait pas
+dû être indemne de blennorrhagie.</p>
+
+<p>Dans ces deux familles j'ai vu douze femmes.</p>
+
+<p>Mon interprète, à son tour, tombe malade; elle a de
+la fièvre et des douleurs de ventre; je crois à un simple
+accès de malaria, je lui fait prendre de la quinine: et le
+trois juin, à 3 heures de l'après-midi, nous nous mettons
+en route, voulant atteindre Djemora avant la nuit.</p>
+
+<p>Après une marche très fatigante, nos mulets atteignent
+Djemora, à 9 heures.</p>
+
+<p>Le lendemain matin les consultants sont au nombre
+de vingt-neuf environ; j'en reconnais dix-neuf malades,
+dont douze femmes et enfants. Parmi ces derniers,
+une fillette très intéressante présentant une soudure
+complète de la conjonctive oculaire.</p>
+
+<p>Mon interprète est toujours malade; c'est une légère
+fièvre typhoïde dont elle souffre et qu'elle a du contracter
+à Biskra par les eaux dont elle buvait sans
+modération.</p>
+
+<p>Le mardi 4 juin, à 4 heures de l'après-midi, nous disons
+adieu au cheick de Djemora, pour revenir sur
+Amentane, où nous arrivons à neuf heures du soir.</p>
+
+<p>Le mercredi 5 juin, je vaccine neuf enfants, je revois
+le phlegmon de la main que j'avais ouvert à mon
+précédent séjour; il ne reste plus rien qu'un peu de
+raideur des articulations des phalanges. Je fais le
+pansement d'une plaie de la jambe avec des bandelettes
+de Vigo. Je vois une scoliose, six affections
+oculaires; kérato-conjonctivites, deux fièvres palustres
+et une gomme syphilitique non ouverte.</p>
+
+<p>Un des indigènes m'a prouvé à Amentane combien
+ces gens sont susceptibles de reconnaissance. J'avais
+soigné ses yeux, j'avais vacciné son enfant et en me
+remerciant il insistait très vivement pour que je lui
+laisse mon adresse afin, disait-il, de m'envoyer des
+dattes l'hiver prochain. Ce sentiment m'a fait le plus
+grand plaisir et m'a certainement récompensée des
+soins que j'avais donnés à cet homme.</p>
+
+<p>Le 6 juin, je quitte Amentane, non sans regret. Cette
+oasis, avec sa solitude, son silence profond, ses indigènes
+pauvres hères, dociles aux conseils, tout dans
+ce pays de naïveté m'enchante et m'attire et je quitte
+à regret ces montagnes pour retourner dans le pays
+de la civilisation.</p>
+
+<p>Le 6, le 7, et 8 juin nous demeurons à Ménaâ afin
+de laisser reposer mon interprète qui souffre toujours
+de sa fièvre et M. de Labruzerie qui se remet à peine de
+sa bronchite.</p>
+
+<p>C'est à ce moment que je revois la soeur du cheick
+à laquelle j'ai ouvert les trajets fistuleux de l'avant-bras
+et que je cherche à l'emmener à Batna pour lui
+enlever son séquestre; mais je n'arrive pas à vaincre
+la résistance du mari qui ne veut pas qu'elle quitte
+le village.</p>
+
+<p>En quittant Ménaâ nous changeons notre direction
+première; nous prenons à neuf heures du matin le
+chemin de Tagoust, village dont le territoire est arrosé
+par l'Oued Bouzina, affluent de l'Oued-Abdi.</p>
+
+<p>Les habitants vivent principalement du produit de
+l'élevage du bétail. Nous arrivons au village à dix
+heures trois quarts; nous quittons nos montures pour
+prendre une tasse de café qui nous est offerte dans le
+café maure. A onze heures nous nous remettons en
+selle et à midi et demie nous sommes à Oum-el-Rekha,
+village formant avec Tagoust une section.</p>
+
+<p>Nous déjeunons et je me rends dans la famille du
+cheick, où je donne des conseils à une demi-douzaine
+de femmes, parmi elles je vois une scoliose.</p>
+
+<p>A quatre heures, nous reprenons nos mulets et par
+des sentiers très pénibles, nous gagnons Bouzina où
+nous arrivons à sept heures du soir.</p>
+
+<p>Dans cette journée nous avions fait six heures et
+demie de marche à dos de mulet.</p>
+
+<p>Bouzina, qui a une altitude de 900 mètres environ,
+tire son nom de la source au dessus de laquelle le village
+est construit, source qui donne naissance à l'Oued
+Bouzina, dont le cours est torrentueux près de sa
+source. L'eau est claire et limpide, très potable.</p>
+
+<p>Les bords de la rivière sont plantés d'arbres fruitiers,
+parmi lesquels de magnifiques noyers. Ce sont ces
+plantations d'arbres fruitiers qui constituent comme à
+Chir, à Menaâ, les ressources du pays. En suivant le
+bord de la rivière on voit de belles cascades.</p>
+
+<p>L'eau semble sortir de tous cotés de la terre.</p>
+
+<p>La température est excellente et bien que nous
+soyions à la mi-juin, la fraîcheur est telle dans la soirée
+qu'il nous est difficile de rester dehors.
+Le onze juin, je donne ma première consultation a
+Bouzina. Je commence par les gens de Larbâa, village
+très pauvre à quelques kilomètres de Bouzina.</p>
+
+<p>Je reconnais 16 malades: onze femmes et enfants
+et cinq hommes. Des enfants atteints d'entérite, une
+jeune fille atteinte d'anémie profonde, une femme ayant
+le voile du palais presque entièrement détruit, une
+destruction complète du nez. Des fibromes multiples
+de la peau, de la malaria, une cataracte double, des
+affections oculaires, etc.</p>
+
+<p>Je dois faire remarquer que dans l'Aurès, c'est surtout
+la fièvre quarte que j'ai rencontrée; que la proportion
+des fièvres palustres est grande dans le nombre
+des maladies que j'ai eu à soigner, et cependant nous
+n'étions pas à l'époque où la malaria sévit plus particulièrement
+l'automne.</p>
+
+<p>Sur les cinq hommes que j'ai soigné, cinq sont atteints
+de syphilis.</p>
+
+<p>Le 12, je vois vingt et un malades: 14 femmes et
+enfants et 7 hommes; des ptérygions, très nombreux
+dans la région de l'Aurès, un cancer du sein, des gastrites,
+de la malaria, des granulations.</p>
+
+<p>Le 13 juin, trente et un malades reçoivent mes soins,
+22 femmes et enfants, 9 hommes. Deux goitres, deux
+kystes synoviaux, un cas d'ostéomyélite, des kérato-conjonctivites,
+des cataractes, des gastrites, des gommes
+syphilitiques, etc.</p>
+
+<p>J'étais ce jour là à ma consultation, lorsqu'un indigène
+vint me dire «qu'il était de Chir et qu'il
+venait à Bouzina, pour me demander du médicament
+que j'avais donné à son fils; que la mère du petit avait
+remarqué qu'il allait beaucoup mieux, qu'il était presque
+guéri, mais que la provision que je lui avait donnée
+était épuisée; que je veuille donc lui en délivrer
+une nouvelle». C'était un mélange d'iodure de potassium
+et de bichlorure de mercure.</p>
+
+<p>Malheureusement, les malades de Bouzina avaient
+eu tout ce qui me restait en médicaments et je dus le
+lui dire. Il me pria alors de lui faire une ordonnance
+pour le pharmacien de Batna.</p>
+
+<p>Si je rapporte ce fait qui peut sembler banal, c'est
+pour montrer que cet homme, ayant compris l'efficacité
+du traitement, se décidait à une démarche, sans doute
+nouvelle pour lui: Il allait se rendre chez un pharmacien.</p>
+
+<p>Le 14 juin, à dix du matin, nous partons pour Sgag,
+qui doit être notre dernière étape.</p>
+
+<p>La forêt de Sgag, est peuplée par des cèdres.</p>
+
+<p>Elle part de Larbâa, passe par la ligne de partage
+des eaux et se continue dans le versant tellien sur la
+rive gauche de l'Oued Abdi.</p>
+
+<p>Après avoir traversé une partie de la forêt nous arrivons
+à la maison du garde.</p>
+
+<p>Le lendemain, samedi 15 juin, je visite les derniers
+malades que je verrai dans ma mission.</p>
+
+<p>Le nombre en sera restreint parce que je n'ai plus
+de médicaments.</p>
+
+<p>Quinze malades seulement sont vus; six femmes
+et enfants, neuf hommes: une gastro-entérite, des manifestations
+syphilitiques du larynx, une énorme gomme
+de la fesse. Chez une femme enceinte, un ptérygion,
+une dacryocystite, un lumbago, une névralgie intercostale,
+deux conjonctivites granuleuses, des accidents de
+la dentition chez un enfant, une gomme de la jambe,
+un épithéliome de l'aile du nez, de l'impétigo du cuir
+chevelu, une malaria, une arthrite du genou survenue
+à la suite d'une chute.</p>
+
+<p>Le 16, nous quittons Sgag pour rentrer à Lambèse.</p>
+
+<p>Ma mission était terminée et j'étais restée cinq semaines
+dans les montagnes de l'Aurès.</p>
+
+<br>
+
+<h4>CONCLUSIONS MÉDICALES</h4>
+
+<p>De ce rapide compte-rendu de mission, au point de
+vue médical, il ressort que les maladies sont nombreuses
+chez les indigènes des montagnes de l'Aurès.</p>
+
+<p>La syphilis règne sur presque tous les sujets, acquise
+ou héréditaire.</p>
+
+<p>La malaria sévit avec intensité, les cas observés
+pendant le cours de la mission sont nombreux et il est
+à remarquer que le printemps n'est pas l'époque où elle
+se montre plus particulièrement. C'est surtout à l'automne,
+qu'elle subit une recrudescence. Le type quarte
+est le plus fréquent.</p>
+
+<p>Les accouchements se font par les seules lois de la
+nature; aucune intervention intelligente et efficace n'a
+lieu, quand une complication survient; par suite, la
+mortalité des femmes en couches est grande.</p>
+
+<p>L'enfant, dans le premier âge, ne reçoit aucun soin
+parce que l'ignorance de la mère et des matrones, ne
+leur permet pas de lui apporter les secours nécessaires
+quand il est atteint par la maladie. Un grand nombre
+d'entre eux succombent et la sélection est terrible.</p>
+
+<p>Les maladies utérines sont rares, parce que la blennorrhagie
+n'existe pour ainsi dire pas et que le gouvenque,
+grand facteur des affections ressortissant à
+la gynécologie n'est pas importé dans les voies génitales
+de la femme.</p>
+
+<p>Les métrites à streptocoques, reliquat d'une infection
+puerpérale sont rares aussi, parce que les femmes
+atteintes par les accidents de la puerpéralité meurent
+presque fatalement.</p>
+
+<p>L'avortement se pratique sans aucune retenue
+chez les femmes de l'Aurès qui ne le considèrent pas
+comme un crime, quand il est provoqué dans les premiers
+mois de la grossesse.</p>
+
+<p>Il est la conséquence des moeurs dissolues de la région.</p>
+
+<p>Les affections oculaires, la conjonctivite avec tous
+ses retentissements sur la cornée est la plus fréquente.</p>
+
+<p>Nombreux sont aussi les ptérygions et les cataractes
+congénitales et acquises.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
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+End of Project Gutenberg's Voyage dans l'Aurès, by Dorothée Chellier
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DANS L'AURÈS ***
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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